LETTRE-PRÉFACE DE CASSIEN *

LETTRE DE CASTOR, ÉVEQUE D'APT *

LIVRE 1 *

LIVRE 2 *

LIVRE 3 *

LIVRE 4 *

LIVRE 5 DE L'ESPRIT DE GOURMANDISE *

LIVRE 6 DE L'ESPRIT D'IMPURETÉ *

LIVRE 7 *

LIVRE 8 DE L'ESPRIT DE COLÈRE *

LIVRE 9 DE L’ESPRIT DE TRISTESSE *

LIVRE 10 DE L’ESPRIT DE PARESSE *

LIVRE 11 DE L’ESPRIT DE VAINE GLOIRE *

LIVRE 12 DE L'ESPRIT D'ORGUEIL *

 

 

 

LETTRE-PRÉFACE DE CASSIEN

à Castor, évêque d'Apt.

 Le fait est raconté dans l'histoire de l'Ancien Testament.

 

Salomon avait reçu d'en haut "une sagesse et une prudence prodigieuses, et un esprit aussi vaste que les sables sans nombre de la mer", (3 Roi 4,29) et Dieu Lui-même a rendu témoignage qu'il n'avait point existé, dans le temps passé, d'homme semblable à lui, et que l'avenir non plus n'en devait pas voir surgir. Or, ce roi très sage, lorsqu'il désira d'élever Seigneur son temple fameux et magnifique, sollicita le secours du roi étranger de Tyr. Hiram, le fils d'une veuve, lui fut envoyé; et de tout ce que la divine Sagesse suggérait à ses méditations concernant la maison du Seigneur et les vases sacrés, il le fit le ministre, l'intendant et l'exécuteur. Un empire si élevé au-dessus de tous les royaumes de la terre, la noblesse supérieure et l'excellence de la descendance d'Israël, cette sagesse divinement inspirée, qui surpassait toutes les disciplines et les institutions de l'Orient et de l'Égypte, ne dédaignèrent point les conseils d'un pauvre et d'un étranger.

C'est par de tels exemples que vous fûtes instruit, ô Castor, Père très saint. Résolu à votre tour d'édifier au Seigneur un temple véritable et spirituel, non à l'aide de pierres insensibles, mais avec une société de saints, un temple qui ne soit pas temporel et corruptible, mais éternel et inexpugnable; désireux encore de consacrer à Dieu des vases très précieux, non point de ceux qui, fondus d'un métal muet, or ou argent, puissent, après, être enlevés par le roi de Babylone et destinés aux plaisirs de ses concubines et de ses princes, mais des âmes sanctifiées, portant en elles le Christ-Roi dans l'éclat immaculé de leur innocence, de leur justice et de leur chasteté : c'est à juste titre que vous daignez appeler à la participation d'un si grand ouvrage un homme aussi dépourvu que moi, et de toutes parts indigent.

Tel est, en effet, votre dessein, d'établir dans une province ignorante jusqu'à ce jour du cénobitisme, les institutions de l'Orient et principalement de l'Égypte. Et, bien que vous soyez vous-même achevé en toute vertu et science, à ce point comblé de toutes les richesses spirituelles, qu'aux âmes en quête de la perfection, votre parole, que dis-je votre vie seule soit plus que suffisante à en fournir le type, vous voulez néanmoins, inhabile comme je suis à écrire et pauvre de langue autant que de savoir, que je concoure de mon indigence à l'accomplissement de vos désirs. Vous demandez, vous commandez, si maladroite que puisse être ma plume, que je retrace les coutumes que j'ai vu observer dans les monastères d'Égypte et de Palestine, telles que les pères me les ont apprises. Vous ne souhaitez pas la grâce du discours, où vous êtes vous-même un maître; mais votre voeu serait que la vie simple des saints fût expliquée dans un style simple aux frères de votre jeune monastère.

Or, autant l'ardeur pieuse de votre désir me provoque à vous obéir, autant je sens, à l'encontre, de multiples et graves inquiétudes, qui effrayent ma bonne volonté.

Tout d'abord, le mérite de ma vie est par trop inférieur; et comment me flatter que mon coeur et mon intelligence soient aptes à embrasser dans toute leur grandeur des sujets si ardus, si obscurs et si saints ?

Puis, ce que j'ai essayé de pratiquer, ce que j'ai entendu, ce que j'ai vu de mes yeux dès le temps de mon enfance que je vécus parmi les pères, et que leurs exhortations et leurs exemples me furent un stimulant quotidien, il m'est impossible aujourd'hui de me le rappeler intégralement, après tant d'années que je suis sorti de leur compagnie et que j'ai cessé d'imiter leur vie. D'autant qu'une méditation paresseuse, une doctrine toute verbale ne servent de rien, lorsqu'il s'agit d'enseigner, de comprendre ou de retenir ces choses. Tout est dans l'expérience et la pratique, et n'est que là. Celui-là seul en est un bon maître, qui les a éprouvées; et l'on n'est pas moins incapable d'y entrer, de les comprendre, si l'on ne s'efforce avec autant d'ardeur et sans plus ménager sa peine, de les vivre. D'autre part, ces idées doivent être fréquemment retournées, limées par des entretiens ininterrompus avec les hommes spirituels; ou elles se perdent promptement dans l'insouciance de l'esprit.

Enfin, les souvenirs mêmes, tels quels, que je puis rappeler à ma mémoire, dans la mesure aujourd'hui possible, mais sans rapport assurément avec le mérite du sujet, mon style inexpérimenté ne saura pas les exprimer.

Ajoutez à cela que des hommes illustres par leur vie autant qu'habiles écrivains et savants renommés, ont déjà composé nombre d'opuscules sur ces matières : je veux parler de saint Basile, de saint Jérôme et de plusieurs autres. Le premier, répondant aux questions de ses disciples sur diverses coutumes et difficultés, l'a fait dans une langue qui ne se recommande pas seulement par sa facilité, mais pleine de témoignages des divines Écritures. Le second, non content de produire des livres de son fond, en a traduit plusieurs du grec en latin.

Après ces fleuves débordants, d'éloquence, quelques gouttes avares ! On aurait bien sujet de me qualifier de présomption, pour oser un tel contraste ! Mais, ce qui me donne courage, c'est la confiance que j'ai en votre sainteté, c'est la promesse que ces riens, quels qu'ils soient, vous seront agréables, et que vous ne les destinez qu'aux frères rassemblés dans votre tout nouveau monastère. S'il m'échappe quelque maladresse, qu'ils veuillent bien me lire avec charité, et qu'ils le supportent avec une miséricordieuse indulgence, cherchant,dans le style la fidélité, plutôt que l'élégance et le bien dire.

Dans ces sentiments et animé par vos prières, ô Père très saint, modèle unique de religion et d'humilité, j'entreprends, selon les moyens que la nature m'a donnés, l'ouvrage que vous m'enjoignez. J'exposerai, comme à un monastère novice et vraiment altéré de désir, les points que mes prédécesseurs ont laissés entièrement intacts, en hommes qui écrivaient plutôt ce qu'ils avaient appris par ouï-dire, que ce qu'ils avaient eux-mêmes éprouvé.

Je n'ai aucunement l'intention de tisser un récit plein de merveilles divines et de prodiges. Certes, j'en entendis raconter de nos anciens, j'en ai vu moi-même s'accomplir par leurs mains en grand nombre et de vraiment incroyables. Mais je laisse tout cela, qui n'est propre qu'à exciter l'admiration du lecteur, sans lui être de nulle instruction pour la vie parfaite. Je ne veux qu'exposer fidèlement, dans la mesure qui me sera possible avec l'aide de Dieu, ce que j'ai entendu des pères sur leurs institutions, les règles des monastères, particulièrement. sur l'origine, les causes et les remèdes des principaux vices, dont ils portent le nombre à huit. Ainsi donc, ce n'est pas des merveilles de Dieu, mais de la correction de nos moeurs et des moyens de parvenir à la consommation de la vie parfaite, que je me propose de traiter brièvement, selon ce que nos anciens m'en ont appris.

Sur ce point également, j'essayerai de satisfaire à vos recommandations : si je vois qu'il s'est pratiqué dans ce pays quelque

retranchement ou addition au gré de chaque fondateur et contrairement au type établi par nos pères dès la plus haute antiquité, je serai fidèle à rétablir les usages disparus et à éliminer les nouveautés, conformément à la règle que j'ai vue dans les monastères d'Égypte et de Palestine, de fondation si ancienne. Je ne crois pas qu'un établissement tout nouveau dans ces contrées occidentales de la Gaule, ait rien pu trouver de plus raisonnable ou de plus parfait que les instituions où des monastères fondés depuis l'origine de la prédication apostolique par des hommes saints et spirituels, persévèrent jusqu'aujourd'hui.

Je prends toutefois sur moi d'introduire dans ce modeste ouvrage quelque tempérament. J'atténuerai jusqu'à un certain point, à l'aide des institutions qui se voient par les monastères de Palestine ou de Mésopotamie les points de la règle égyptienne qui me sembleraient impossibles, ou durs, ou difficiles en ces régions, soit à cause de l'âpreté du climat, soit à raison des moeurs moins traitables et en tout cas différentes. Lorsqu'on se tient à la mesure raisonnablement possible, la perfection de l'observance reste égale, même avec des moyens inégaux.

 

LETTRE DE CASTOR, ÉVEQUE D'APT

à Cassien, abbé de Marseille

 

Au Seigneur décoré par sa sainteté d'une gloire spéciale, illustre en toute sa vie, distingué par l'honneur du savoir, à Cassien, notre Père, Castor, le dernier des habitants de la terre, offre l'hommage du plus humble de ses serviteurs.

La raison elle-même réclame, ô Père, que ceux qui ne savent point user de la raison et demeurent inhabiles à trouvent aide et secours dans les soins affectueux d'un maître. Hélas ! dans l'état de notre nature déchue, ou ne voit pas chez tous une égale aptitude à se conduire. Il reste néanmoins qu'en acceptant de subir une discipline, l'humanité se met en mesure de conquérir des avantages considérables. Tous les talents ne se rencontrent pas à toutes enseignes; tous ne connaissent pas l'art de combattre. Mais celui-ci se perd justement, qui sait où prendre les biens meilleurs, et néglige de s'en emparer. D'autre part, qu'ils doivent. être ployés à de longs exercices, se fortifier par des travaux multiples et variés, ceux à qui se trouve commise la direction des autres! Parfois, le présomptueux succombe par sa témérité, lorsque, ayant de quoi satisfaire, à tous les besoins, son soin indiscret dépense en directions incertaines.

Or, ignorants comme nous le sommes, nous pourrions facilement, par inattention, nous laisser persuader ce qui ne convient pas.

Je viens donc à vous, Père très aimé, avec, toute la charité qui est en moi : que votre abondance inépuisable supplée à notre impuissance ! Les saints exercices auxquels vous présidez aujourd'hui, ont vu croître vos jeunes années et s'ouvrir cette intelligence si remarquable; nous, nous ne sommes que des néophytes, pour qui les pompes du siècle n'ont point perdu leur charme; réveillez-nous par la description de votre vie, ne remettez pas !

Nous vous tenons pour l'homme du monde le mieux instruit de la doctrine des monastères orientaux, particulièrement de ceux de l'Égypte et de la Thébaïde : n'avez-vous pas illustré de votre présence les lieux rendus fameux par la Nativité du Seigneur ? Mais possédant à fond toutes les branches de la science catholique, serait-il convenable que vous nous abandonniez a notre indigence ?

Je le réclame avec instance de votre Paternité : ne refusez pas à notre monastère novice de lui expliquer simplement, telles que les Pères vous les ont apprises, les institutions cénobitiques que vous avez vu s'établir et fleurir par l'Égypte et la Palestine, et que vous faites vous-même observer. Ne différez pas de répandre les flots d'une éloquence douce comme le miel, et d'en abreuver nos coeurs trop longtemps arides, afin que c'en soit fini de la stérilité, et que les fruits de justice abondent.

Je crois que si nous réussissons à faire quelque progrès, si, pour réponse à votre paternel labeur, notre lâcheté peut offrir à Dieu un service moins indigne, vous en aurez une plus belle récompense.

Adieu ! Père des serviteurs de Dieu, et souvenez vous de moi.

 

 LIVRE 1

 

DE L'HABIT DES MOINES

 

CHAPITRE 1

De la ceinture du moine

Ayant à parler des institutions et règles monastiques, par où mieux commencer, avec l'aide de Dieu, que par l'habit des moines ? Il sera logique et plus facile d'exposer leur vie intérieure, après que nous aurons dépeint aux yeux le costume qu'ils revêtent extérieurement.

Soldat du Christ, toujours en tenue de guerre, le moine doit avoir continuellement les reins ceints. Dans cet habit ont marché les hommes qui, sous l'Ancien Testament, jetèrent les premiers fondements de notre profession, Élie et Élisée, comme le montre le témoignage des divines Écritures. Et nous savons que les princes et maîtres de la Loi nouvelle, Jean-Baptiste, et Pierre, et Paul, ainsi que les autres du même ordre, ne tirent pas d'une autre manière.

Élie, type et prophétie, sous l'ancienne Alliance, des fleurs de la virginité et des exemples de chasteté et de continence, fut envoyé de Dieu, pour tonner contre les messagers d'Ézechias, le roi sacrilège d'Israël immobilisé par la maladie, celui-ci s'était résolu de consulter, sur l'état de sa santé, Béelzébub, le dieu d'Accaron; mais le prophète, accourant au-devant d'eux, leur prédit que le roi ne se lèverait plus du lit où il était tombé. Cependant, le malade le reconnut à la description de son vêtement. Les messagers, de retour, lui rapportaient la sentence du prophète. Il demanda : "Quel étaient l'aspect et le vêtement de l'homme qui est venu au-devant de vous et vous a tenu ce langage ? C'était, répondirent-ils, un homme velu, qui portait une ceinture de peau autour des reins. " (4 Roi 1,8). A cette ceinture, l'image de l'homme de Dieu surgit sous les yeux du roi : "C'est Élie le Thesbite," dit-il. La ceinture fut donc, avec l'apparence hirsute et inculte, le signe indubitable auquel il reconnut l'homme de Dieu. Parmi les milliers et les milliers d'Israélites au milieu desquels Élie demeurait, elle lui était comme un signe spécial, une marque indélébile,du genre de vie qu'il avait adopté.

Jean paraît entre l'Ancien et le Nouveau Testament, limite sacrée, fin de l'un et commencement de l'autre. Or, voici ce que l'évangéliste nous raconte de lui : "Jean avait un vêtement de poil de chameau, et

une ceinture de peau autour des reins." (Mt 3,4).

Pierre a été jeté par Hérode au fond d'une prison. La veille du jour où il en doit sortir pour aller à la mort, un ange lui apparaît, et commande : "Mets ta ceinture, et chausse sandales." Avertissement superflu, si l'ange de Dieu n'eût remarqué qu'afin de réparer ses forces par le repos de la nuit, l'apôtre avait il soulagé ses membres défaits, en déliant pour quelque temps sa ceinture.

Paul montait à Jérusalem, et les Juifs allaient sans tarder le mettre dans les fers. Le prophète Agabus le trouve à Césarée, lui enlève sa ceinture, se lie les mains et les pieds, voulant figurer par ce geste les violences de sa passion, et s'écrie : "Voici ce que dit le saint Esprit : L'homme à qui appartient cette ceinture, sera lié de la sorte par les Juifs dans Jérusalem, et ils le livreront entre les mains des Gentils." (Ac 21,11). Le prophète aurait pu parler comme il faisait, et dire : "L'homme à qui appartient cette ceinture," si Paul n'avait eu l'habitude de la porter toujours autour des reins ?

 

CHAPITRE 2

Le vêtement du moine

 

Il suffit au moine d'un vêtement qui couvre son corps, épargne sa pudeur et amortisse l'injure du froid. Rien pour nourrir des semences dé vanité ou d'élèvement. "Ayant la nourriture et de quoi nous couvrir, tenons-nous contents," (1 Tim 6,8) déclare l'Apôtre. Il dit : Operimenta, "de quoi nous couvrir"; et non pas : Vestimenta, "vêtements", selon la lecture peu exacte de certains exemplaires latins. Il s'agit donc uniquement de couvrir le corps, non de flatter par une mise avantageuse. La plus grande simplicité possible : point de couleurs voyantes ni de coupe trop soignée, qui tranchent sur le reste des moines. D'ailleurs, un si parfait éloignement de toute recherche, que l'on n'évite pas avec un moindre soin l'excès contraire, de couleurs rendues méconnaissables par une négligence et une malpropreté affectées. Quelque chose enfin qui, en se distinguant absolument des modes séculières, demeure commun à tous les serviteurs Dieu. Tout ce qui serait choix individuel, prétention d'un petit nombre, et ne serait point tenu par le corps entier des frères, porterait le caractère de la superfluité ou de l'élèvement. Partant, on doit le juger nuisible; y voir une marque de vanité, plutôt que de vertu.

Pour ce motif, il conviendra que nous aussi nous retranchions, comme inutile et superflue, toute nouveauté que nous ne verrions pas enseignée par les saints d'autrefois, qui jetèrent les premiers fondements de l'état monastique, ni par les pères de notre temps, qui gardent jusque aujourd'hui leurs institutions, comme un héritage transmis de génération en génération.

Ainsi, n'ont-ils voulu à aucun prix du cilice, parce que c'est un vêtement qui se remarque et frappe le regard, très propre par là même à faire naître un vain élèvement, bien loin d'être à l'âme du moindre profit, incommode au reste pour le travail, dont un moine ne saurait se dispenser, et auquel il doit se porter toujours alerte et les membres libres.

Nous avons ouï dire, il est vrai, que plusieurs, d'ailleurs recommandables, avaient paru dans ce costume. Voilà donc une poignée de moines qui, par le privilège de leurs autres vertus, n'ont pas semblé devoir être blâmés pour des innovations contraires à la règle commune. Est-ce une raison d'ériger le cas en loi des monastères, et de renverser les décrets antiques des saints pères ? Le sentiment de quelques-uns n'a pas de titre à prévaloir dans notre estime ni à constituer un préjugé contre une loi générale et admise de tous. Nous devons prêter une foi inébranlable, une obéissance sans examen aux règles et institutions, non que le caprice d'un petit nombre a introduites, mais qu'une antiquité si reculée, une multitude innombrable de saints pères ont léguées par une tradition unanime à la postérité.

Les deux traits suivants ne doivent pas nous imposer davantage, pour la conduite quotidienne de notre vie. Cerné par les masses ennemies, Joram, le roi sacrilège d'Israël, déchira son vêtement, et se montra couvert intérieurement d'un cilice; les Ninivites, afin d'adoucir la sentence divine que le prophète avait portée contre eux, endossèrent également ce rude vêtement. Mais, pour le premier, le récit le dit, c'est intérieurement qu'il en était revêtu; et personne ne s'en fût aperçu, s'il n'avait déchiré son habit de dessus. Quant aux seconds, c'était à un moment où tous pleuraient sur la ruine imminente de leur cité, et se montraient uniformément dans cette mise; on ne pouvait donc noter personne d'ostentation : dès que l'extraordinaire cesse d'être singulier, il cesse également de choquer.

 

CHAPITRE 3

La coule des Égyptiens

 

Il est certaines parties, dans le costume des moines égyptiens, qui n'ont pas tant de rapport aux nécessités corporelles qu'à la règle des moeurs. C'est qu'ils entendent, pratiquer l'innocence et la simplicité, jusque dans la qualité du vêtement. Ainsi portent-ils jour et nuit des coules fort petites, qui leur descendent au bas de la nuque, à la

naissance des épaules, et ne couvrent que la tête. Imitant les petits par l'habit, ce leur sera un avertissement de garder aussi constamment leur innocence et simplicité. Revenus à l'état de l'enfance, ils chantent au Christ à toute heure, dans la vérité de leur âme : "Seigneur, mon coeur ne s'est point exalté, et mes yeux ne se sont point élevés; je n'ai point marché par des voies prétentieuses, ni recherché des merveilles au-dessus de moi. Si mes sentiments n'avaient pas été humbles, mais que j'eusse exalté mon âme, vous m'auriez traité comme l'enfant qu'on sèvre sur le sein de sa mère." (Ps 130,1-2).

 

CHAPITRE 4

Le colobium ou tunique

 

Ils revêtent aussi le colobium ou tunique de lin, qui leur vient à peine au bas du coude, laissant nu le reste du bras.

L'absence des manches leur rappelle qu'ils ont retranché les actes et les oeuvres du monde.

Le lin leur fait connaître qu'ils sont morts à toute vie terrestre, et leur donne sujet d'entendre chaque jour l'Apôtre qui leur dit : "Mortifiez les membres de l'homme terrestre." (Col 3,5). C'est ainsi leur mise elle-même qui proteste : "Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu"; (ibid. 3). "Ce n'est pas moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi"; (Gal 2,20). "Ce monde est crucifié pour moi, et moi pour lui." (Ibid. 6,4).

 

CHAPITRE 5

Les brassières

 

Ils portent encore des cordelettes doubles, tissées de fil de laine, que les Grecs nomment analavou et que nous pouvons appeler des subcinctoria, ou des redimicula, ou proprement des rebracchiatoria.

Ces brassières descendent par le haut de la nuque, se divisent sur les deux côtés du cou, contournent le creux des aisselles, en ceignant le torse de part et d'autre. Elles lient ainsi fortement, pressant et assujettissant au, corps l'ampleur du vêtement. Les bras serrés, les moines se trouvent prompts et libres pour toute sorte de besogne; et ils s'appliquent de toute leur force à remplir le précepte de l'Apôtre : "Ces mains ont fourni à tout ce qui m'était nécessaire, et à ceux qui étaient avec moi'"; (Ac 20,34). "Nous n'avons mangé gratuitement le pain de personne; mais nous avons travaillé nuit et jour dans la peine et la fatigue, afin de n'être à charge à aucun de vous'"; (2 Th 3,8). "Celui qui ne veut pas travailler, ne doit pas non plus manger." (Ibid. 10).

 

CHAPITRE 6

Le manteau

 

Soin de l'humilité dans leur mise, de la modicité dans la dépense, ils se couvrent, après cela, le cou et les épaules d'un petit manteau, tout étroit, qui porte, dans notre langue comme dans la leur, le nom de mafors. Ils évitent, par ce moven, le luxe ambitieux des planetica et des byrrus.

 

CHAPITRE 7

La mélote et la peau de chèvre

 

Les dernières pièces de leur habit consistent en une peau de chèvre, que l'on appelle mélote ou pera, et le bâton.

Ils les portent à l'imitation de ceux qui furent, dans l'Ancien Testament, les figures prophétiques de l'état monastique, et dont l'Apôtre dit : "Ils ont erré deçà et delà, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, dénués de tout, persécutés, maltraités - eux dont le monde n'était pas digne - ils menèrent une vie vagabonde dans les déserts et les montagnes, dans les cavernes et dans les antres de la terre." (Heb 11,37-38).

Toutefois, l'habit de peau de chèvre signifie en outre que le moine, après avoir mortifié toute impétuosité des passions charnelles, doit se fonder en une souveraine gravité de vertu; de la fougue et des feux de la jeunesse, de son ancienne mobilité, rien ne doit plus subsister en lui.

 

CHAPITRE 8

Le bâton

 

Les mêmes hommes dont a parlé l'Apôtre, portèrent également le bâton. Élisée, qui fut l'un d'eux, nous le donne à connaître, lorsqu'il dit à Giezi, son serviteur, en l'envoyant ressusciter le fils de la femme: "Prends mon bâton, va, cours, et le pose sur le visage de l'enfant; et il vivra." (4 Roi 4,29). Le prophète, en effet, ne le lui aurait pas donné à porter, si ce n'eut été son habitude de le tenir constamment à la main.

Le port du bâton renferme aussi un enseignement spirituel : le moine ne doit jamais marcher sans armes entre tant de chiens aboyants que sont les vices, tant de bêtes invisibles que sont les puissances du mal. Le bienheureux David demandait à en être délivré, lorsqu'il disait : "Ne livrez pas aux bêtes, Seigneur, l'âme qui vous loue." (Ps 78,19). Le moine, lui, doit refouler leurs assauts et les rejeter au loin par le signe de la croix, abattre leurs violences furieuses par le continuel souvenir de la passion du Seigneur et l'imitation de son esprit de mort.

 

CHAPITRE 9

Les chaussures

 

Ils repoussent les chaussures, comme interdites par le précepte évangélique : mais, lorsque l'infirmité, la rigueur du froid matinal ou les ardeurs brûlantes du soleil de midi l'exigent, ils se protègent seulement les pieds à l'aide de sandales.

Selon leur interprétation, l'usage des sandales et la permission dont il s'autorisent, ont le sens que voici. Demeurant en ce monde, nous ne pouvons nous affranchir entièrement, nous dégager tout à fait des sollicitudes charnelles; du moins, que les nécessités du corps ne nous donnent qu'un minimum d'occupation et d'embarras. Puis, on peut parler en un certain sens des pieds de l'âme, avec lesquels nous courons à l'odeur des parfums du Christ. Le bienheureux David y fait allusion, lorsqu'il dit : "J'ai couru, altéré de soif," (Ps 61,5) et aussi Jérémie : "Pour moi, dit-il, je n'ai pas éprouvé de fatigue à vous suivre." (Jer 17,16). Libres et légers, ils doivent être toujours prêts pour la course spirituelle et la prédication de l'Évangile de paix. Ne souffrons point de les voir s'envelopper de la peau morte des soucis du siècle, en occupant notre pensée de choses que la nature n'exige point, mais qui n'ont d'autre objet qu'une volupté superflue et pernicieuse. Nous le ferons, si, comme le veut l'Apôtre, nous ne prenons pas "soin de la chair, de manière à satisfaire ses désirs déréglés". (Rom 13,14).

Quelque licite que soit l'usage des sandales puisque la parole du Seigneur le concède: les Égyptiens ne les gardent pas à leurs pieds, lorsqu'ils vont célébrer ou recevoir les saints mystères. Ils estiment devoir suivre à la lettre ce qui est dit à Moïse et à Jésus, fils de Navé : "Délie la courroie de ta chaussure, car le lieu que tu foules est une terre sainte." (Ex 3,5).

 

CHAPITRE 10

Des tempéraments qu'il convient d'apporter à l'observance, selon la nature du climat et l'usage de la province

 

Tout cela, pour qu'il ne semble pas que j'aie rien omis de ce qui concerne l'habit des moines égyptiens.

Mais nous n'avons à retenir que ce qui s'accommode à la position des lieux et à l'usage de la Province. Il est clair que nous ne pouvons-nous contenter de sandales, ni d'un colobium, c'est-à-dire d'une simple tunique; l'âpreté, du climat ne le permet point. Pour la coule minuscule et la mélote, elles donneraient plus à rire qu'à s'édifier.

Il ne faut donc s'attacher, selon moi, parmi les vêtements ci-dessus mentionnés, qu'à ceux qui conviennent à la fois à l'humilité de notre profession et à la nature du climat. Que notre habillement ne consiste pas en des modes étranges, dont pourraient se choquer les gens du monde, mais dans une honnête pauvreté.

 

CHAPITRE 11

De la ceinture spirituelle et de son sens mystique

 

Voilà donc le soldat du Christ couvert de ces vêtements.

Il doit savoir d'abord qu'il est étreint dans une ceinture, afin de se porter à tous les services et travaux du monastère, non seulement d'une âme prompte, mais dans une mise toujours alerte. Le degré de sa ferveur à chercher le progrès spirituel et la science des choses divines dans la pureté du coeur, se reconnaîtra à son zèle et à sa dévotion pour l'obéissance et le travail.

Deuxièmement, qu'il apprenne que, dans le port de la ceinture, se cache un grand mystère, dont on exige de lui l'accomplissement. Le fait d'avoir une ceinture aux reins et d'être entouré d'une peau morte, signifie la mortification des membres. Le moine y verra un constant rappel du commandement évangélique : "Ayez la ceinture autour des reins," (Luc 12,35) et de l'interprétation de l'Apôtre : "Mortifiez les membres de l'homme terrestre, la fornication, l'impureté, la luxure, la convoitise mauvaise." (Col 3,5).

C'est pourquoi nous lisons dans les saintes Écritures que ceux-là seulement portèrent la ceinture, qui avaient éteint en soi les semences de passion. En toute vérité, ils chantaient la parole du bienheureux David : "Je suis devenu comme une outre exposée à la gelée." (Ps 118,83). Car, après avoir détruit jusque dans leurs moelles la chair du péché, l'enveloppe de leur homme extérieur cédait en quelque sorte à la poussée de l'Esprit dont ils étaient remplis. Et le psalmiste ajoute très heureusement : "À la gelée," parce que, non contents de la mortification du coeur, ils avaient refroidi par la continence les passions de l'homme extérieur et les ardeurs mauvaises de la nature. Selon la parole de l'Apôtre, ils ne supportaient plus que le péché régnât d'aucune manière dans leur corps mortel; et leur chair avait cessé de lutter contre l'esprit.

 

LIVRE 2

DE LA RÈGLE DES ORAISONS ET DES PSAUMES DE LA NUIT

 

CHAPITRE 1

 

De la règle des oraisons et des psaumes de la nuit.

Ceint de la double ceinture que nous avons dite, le soldat du Christ doit maintenant apprendre le mode que, dès l'antiquité, les saints pères ont déterminé, dans les pays d'Orient, pour les oraisons et les psaumes canoniques.

Quant à la nature de la prière elle-même et comment il nous est possible de la continuer "sans relâche", (1 Th 5,17) suivant la parole de l'Apôtre, c'est un sujet que je traiterai en son lieu, selon le don de Dieu, lorsque je rapporterai les conférences des anciens.

 

CHAPITRE 2

Comment le nombre des psaumes varie avec les différentes provinces.

 

C'est un fait que j'ai pu constater : dans les autres régions, beaucoup, qui avaient "le zèle de Dieu, mais non selon la science," (Rom 10,2) se sont fait, sur le point qui nous occupe maintenant, des lois et des règles diverses, comme ils l'entendaient.

Plusieurs,ont pensé que l'on devait dire vingt ou trente psaumes par nuit, en les prolongeant encore par des mélodies antiphoniques et l'adjonction de certaines modulations; d'autres même ont essayé de dépasser ce nombre; quelques-uns se sont arrêtés à dix-huit. C'est ainsi que j'ai vu en vigueur, ici un usage, là un autre, selon les lieux, et presque autant de lois et de règles que. de monastères et de cellules. Il en est qui, pour les offices du jour, c'est-à-dire Tierce, Sexte et None, ont eu l'idée que le nombre des oraisons et des psaumes devait égaler le chiffre même de l'heure à laquelle nous rendons cet hommage à Dieu; il a plu à quelques au très d'assigner le nombre six à toutes les synaxes du jour.

Telle est la raison qui me fait croire à la nécessité de publier l'antique loi des pères, observée jusqu'à maintenant dans toute l'Égypte, par les serviteurs de Dieu. Je voudrais que votre monastère si jeune fût, dès sa première enfance dans le Christ, façonné de préférence aux vieilles institutions des pères les plus anciens.

 

CHAPITRE 3

Qu'il existe une règle uniforme par toute l'Égypte et comment s'y fait le choix de ceux qui président aux frères.

 

Dans toute l'Égypte et la Thébaïde, nous voyons se conserver le mode légitime des oraisons, tant pour la synaxe de vêpres que pour les vigiles de la nuit.

C'est qu'aussi les monastères ne s'y règlent pas à la guise de quiconque renonce au monde, mais vivent de génération en génération jusqu'à ce jour par les enseignements des ancêtres, ou bien se fondent sur les mêmes principes. Personne n'est admis à gouverner une communauté de frères, que dis-je ? à se gouverner soi-même, avant d'avoir dépouillé tous ses biens, et, mieux encore, d'avoir appris qu'il a cessé d'être son maître et perdu tout pouvoir sur sa personne. Tel renonce au monde : quelle que soit sa fortune, il faut, du moment qu'il veut habiter parmi les cénobites, qu'il se mette dans la disposition de ne se prévaloir en rien de ce qu'il a laissé dans le monde ou apporté au monastère; il doit obéir à tous, avec la conviction qu'il a, selon la doctrine du Christ, à redevenir enfant. La considération de son âge et le nombre de ses années ne lui sont point un sujet de prétentions : il répute ce temps pour inutilement dépensé dans le siècle. Mais, au contraire, reconnaissant sa qualité d'apprenti et de novice dans la milice du Christ, il n'hésite pas à se soumettre, même à de plus jeunes. En outre, on le contraint de s'assujettir au travail et à la peine. Il gagnera de ses propres mains, conformément au précepte de l'Apôtre, (cf. 1 Th 4,11) le pain quotidien, de manière à suffire à ses propres besoins comme à ceux des hôtes : c'est le moyen d'oublier le faste et les délices de sa vie passée, et de s'acquérir, par le brisement d'un labeur pénitent, l'humilité du c¦ur.

Bref, on n'élit personne à la tête d'une communauté de frères, avant qu'il ait appris par l'obéissance ce qu'il convient de commander, et se soit assimilé, à l'école des anciens, l'enseignement qu'il devra donner aux plus jeunes. Bien gouverner, bien obéir : c'est, au jugement dés pères, le propre du sage, le don, la grâce incomparable de l'Esprit saint. L'on ne peut exercer l'autorité pour le bien de ses inférieurs, à moins de s'être formé d'abord à toutes les disciplines de la vertu; et nul ne sait obéir à son ancien, que celui qui est consommé dans la crainte de Dieu et parfait dans l'humilité.

Si donc nous voyous une telle diversité dans les usages et règlements des autres provinces, c'est que, la plupart du temps, nous ne craignons pas d'assumer la direction d'un monastère, sans connaître l'enseignement des anciens; et nous piquant d'être abbés, avant d'avoir été disciples, nous décidons à notre fantaisie, plus pressés d'exiger l'observance des lois de notre invention, que de tenir la doctrine éprouvée des ancêtres.

Mais je ne voulais qu'expliquer la mesure à garder de préférence dans les oraisons; et voici que ma trop grande avidité s'est laissé gagner par les institutions des pères, prévenant l'exposé que je réservais pour le temps marqué. Revenons à notre sujet.

 

CHAUME 4

Comment, en Égypte et dans la Thébaïde, on observe le nombre douze.

 

Par toute l'Égypte et la Thébaïde, on garde, tant pour la solennité du soir que pour celle de la nuit, le nombre de douze psaumes; mais on les fait suivre de deux leçons, une de l'Ancien Testament, une du Nouveau. Cette disposition, antiquement établie, persévère inviolée jusque aujourd'hui dans tous les monastères de ces provinces, parce que, affirment les anciens, elle n'est pas due à l'invention des hommes, mais fut apportée du ciel à nos pères, par le magistère d'un ange.

 

CHAPITRE 5

Le nombre de douze psaumes enseigné par un ange.

 

Dans les commencements de la foi, un petit nombre seulement, mais d'une vertu excellente, portaient le nom de moines. Ils tenaient leur règle de vie de l'évangéliste Marc, de bien heureuse mémoire, qui fut le premier évêque d'Alexandrie. On les voyait persévérer dans les pratiques que les Actes des apôtres nous montrent en honneur dans la primitive Église ou, comme ils disent, la multitude des fidèles : "La multitude des fidèles n'avait qu'un c¦ur et qu'une âme; nul ne disait sien ce qu'il possédait, mais tout était commun entre euxŠ Tous ceux qui possédaient terres ou maisons, les vendaient et en mettaient le prix aux pieds des apôtres, on le distribuait ensuite à chacun, selon qu'il en avait besoin." (Ac 4,32-24). A ces vertus magnifiques, ils en ajoutaient de plus sublimes encore. Retirés dans les endroits les plus secrets, aux environs des villes, ils menaient une vie si austère et si abstinente, que les hommes mêmes étrangers à a religion chrétienne étaient saisis de stupeur devant un tel spectacle. Ils s'adonnaient avec tant de ferveur à la lecture des divines Écritures, à la prière et au travail, nuit et jour, qu'ils en oubliaient l'appétit et jusqu'au souvenir de la nourriture. Ce n'était qu'après deux ou trois jours que leur corps, affamé les rappelait à eux. Ils prenaient alors les aliments et le breuvage, moins par désir naturel que par nécessité; et jamais avant le coucher du soleil : aux méditations spirituelles tout le temps du jour, la nuit pour le soin du corps. Ils avaient encore d'autres pratiques beaucoup plus sublimes. Celui qui ne les connaîtrait point par le rapport des indigènes, petit s'en instruire dans l'histoire ecclésiastique. (cf. Eusèbe, Hist. eccl. 1-2).

Or, en ce temps que la perfection de la primitive Église, souvenir encore récent, persévérait inviolée dans la génération suivante, et que la ferveur du petit nombre ne s'était pas encore attiédie en se répandant parmi la multitude, nos vénérables pères, dans leur affection vigilante, eurent souci de leurs descendants. Ils se réunirent donc, afin de décider la mesure qui se devait observer par tout le corps des frères, pour le culte de chaque jour, voulant transmettre à leurs successeurs un héritage de piété et de paix, libre de dissensions et de disputes. Ils craignaient que des vues divergentes ne venant à se faire jour sur le sujet des solennités quotidiennes, parmi des hommes voués de la même manière au culte divin, il n'en sortît pour l'avenir des germes d'erreur, de rivalité ou de schisme.

Mais il se trouva que chacun d'eux, n'écoutant que sa ferveur et oublieux de l'infirmité d'autrui, voulait qu'on établit en règle ce que sa foi et sa propre vigueur surnaturelle lui faisaient juger facile, sans se mettre suffisamment en peine de ce qui est possible à la généralité des frères, où les faibles comptent fatalement pour une grande part. Ceux-ci d'une opinion, ceux-là d'une autre, tous rivalisaient pour faire adopter un chiffre énorme de psaumes, en rapport avec leur force d'âme. Les uns tenaient pour cinquante, les autres pour soixante; plusieurs, mal satisfaits de ce nombre, pensaient que l'on devait aller au delà. Et c'était entre eux une sainte diversité, un assaut de piété pour la règle de leur religion. Tant et si bien, que le débat durait encore, lorsque arriva l'heure de la solennité très sainte du soir. Ils se disposèrent à célébrer les oraisons accoutumées. Aussitôt, quelqu'un parut debout au milieu, pour chanter les psaumes au Seigneur. Tous les autres demeuraient assis, comme c'est la coutume en Égypte jusqu'à ce jour, et leur c¦ur suivait avec une attention recueillie les paroles du chantre. Celui-ci récita d'abord, d'un mouvement égal et sans interruption entre les versets onze psaumes, séparés par autant d'oraisons, puis nu douzième avec la réponse de l'Alleluia. Là-dessus, il disparut soudain à tous les regards, mettant fin du même coup au débat et à la cérémonie.

 

CHAPITRE 6

La coutume des douze oraisons

 

Le vénérable conseil des pères comprit qu'un ange venait de leur enseigner une règle universelle pour toutes les communautés de frères, le Seigneur l'ayant ainsi pourvu. lis décrétèrent que ce nombre serait gardé, tant à la synaxe du soir qu'à celle de la nuit. Ils ajoutèrent deux lectures, l'une de l'Ancien Testament, l'autre du Nouveau, mais comme une institution de leur gré, extraordinaire, destinée seulement pour ceux qui en éprouveraient le désir, et auraient à c¦ur de graver dans leur mémoire les Écritures divines, par une méditation assidue. Le samedi et le dimanche, les deux lectures sont prises du Nouveau Testament, la première de l'APôtre ou des Actes des apôtres, la seconde de l'Évangile. Même pratique pour tous les jours de la Pentecôte, chez ceux qui sont jaloux de lire les Écritures et d'en nourrir leur mémoire.

 

CHAPITRE 7

Comment il faut prier.

 

Voici maintenant de quelle manière les moines égyptiens commencent et concluent les oraisons.

Le psaume fini, ils ne se précipitent pas aussitôt à genoux, comme nous sommes plusieurs à le faire dans ce pays. En effet, la psalmodie n'est pas encore bien achevée, qu'en hâte nous nous prosternons pour l'oraison, pressés d'arriver le plus vite possible au renvoi. Pour avoir voulu dépasser la mesure fixée dès l'antiquité par les ancêtres, nous voilà saisis d'une fièvre étrange de parvenir au terme; et nous supputons le nombre de psaumes qui restent à dire, plus occupés de notre fatigue et du repos qui suivra, qu'attentifs à profiter de la prière.

Il n'en va pas de même chez eux. Mais, avant de fléchir les genoux, ils prient quelques instants debout; et la majeure partie du temps se passe de cette manière. Après quoi, ils se jettent à terre l'espace d'un moment, comme pour adorer seulement la divine Clémence, puis se relèvent promptement, et debout derechef, les mains étendues, ils restent en prière comme devant.

Se prosterner plus longtemps serait, à ce qu'ils disent, s'exposer à des assauts plus violents, soit de la part des distractions, soit même de la part du sommeil. Et plût à Dieu que l'expérience et la vie de tous les jours ne nous eussent pas appris à quel point ils disent vrai ! Maintes fois, il nous arrive, prosternés à terre, de souhaiter que cette position se prolonge, moins dans une pensée de prière que par amour du repos.

Pour eux, dès que celui qui doit conclure l'oraison se lève, ils se lèvent tous en même temps. Personne n'oserait fléchir le genou, avant qu'il s'incline, ni demeurer, lorsqu'il se lève. Ils craindraient de paraître appliqués à leur dévotion personnelle, plutôt qu'à suivre de c¦ur celui qui prononce la conclusion.

 

CHAPITRE 8

De l'oraison qui suit le psaume.

 

Un usage encore que j'ai vu dans cette province : le soliste parvenu à la fin du psaume, tous les assistants entonnent à pleine voix : Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto. Mais nulle part en Orient, je n'ai entendu rien de pareil. Lorsque le chantre a fini le psaume, chacun demeure en silence; et l'oraison succède immédiatement. Ce sont les antiphones seulement qui se terminent par la doxologie.

 

CHAPITRE 9

Nature de la prière.

 

La suite des institutions nous conduisait logiquement à expliquer le mode des oraisons canoniques. Quant à un traité plus complet de la prière, je le réserve pour les conférences des anciens; de sa nature de sa constance, nous les entendrons eux-mêmes nous entretenir.

Il me semble indiqué toutefois de mettre à profit une circonstance aussi favorable, et, puisque l'occasion se présente, de dire sans plus attendre quelques mots sur ce sujet. Tandis que nous sommes occupés à régler l'homme extérieur, jetons aussi les fondements de l'édifice de la prière; et nous aurons plus tard moins de peine à le mener jusqu'au faîte, lorsque nous parlerons des dispositions de l'homme intérieur.

Puis, cette pensée surtout me guide : si, prévenu par la mort, je ne pouvais composer, en son temps, avec la permission de Dieu, le traité que je désire, du moins vous laisserais-je, dans le présent ouvrage, quelques éléments d'une doctrine si nécessaire. Car je sais que votre ardeur la voudrait déjà posséder toute, et combien à votre gré le temps coule lentement. Durant que Dieu m'accorde un délai sur cette terre, je veux donc tracer au moins une ébauche, qui serve à former particulièrement ceux qui demeurent dans les monastères de cénobites.

Enfin, je songe que certains peut-être connaîtront ce livre, qui ne réussiront jamais à se procurer l'autre : il faut qu'ils puissent prendre ici quelque teinture de la science de la prière, et qu'instruits de l'habit, de la tenue de l'homme extérieur, ils n'ignorent pas non plus comment ils doivent offrir les sacrifices spirituels. En effet, les modestes livres que je me suis résolu d'écrire présentement, ont plus de rapport à l'observance de l'homme extérieur et à la discipline cénobitique; les autres, au contraire, auront pour objet la conduite de l'homme intérieur, la perfection du c¦ur, la vie et la doctrine anachorétiques.

 

CHAPITRE 10

Silence et brièveté dans les oraisons des moines égyptiens.

 

Lors donc qu'en Égypte les frères s'assemblent, afin de célébrer les solennités que j'ai dites et qu'ils appellent synaxes, tous observent un tel silence, que, malgré une multitude si nombreuse, on pourrait croire qu'il n'y a pas âme vivante, hors celui qui chante le psaume, debout au milieu.

Ceci est plus remarquable encore durant l'oraison qui suit. On n'entend personne cracher, expectorer, tousser ni bâiller de sommeil. Pas un gémissement; pas même un soupir qui puisse incommoder les voisins; pas une voix, sauf celle du prêtre qui conclut l'oraison. Seuls les sons étouffés qui s'échappent des lèvres dans le transport de la prière, ou, qui surgissent insensiblement dans un c¦ur embrasé d'une excessive et intolérable ferveur, lorsque, impuissant à contenir en soi les ardeurs qui le dévorent, il cherche un soulagement dans une sorte de gémissement ineffable, parti du fond de l'être.

Mais pour celui qui, en proie à la tiédeur, prierait avec des cris, ou s'abandonnerait à quelqu'une des négligences énumérées plus haut, surtout à des bâillements, ils prononcent qu'il pèche doublement: premièrement, parce qu'il se rend coupable de sa prière, qu'il offre, négligemment; deuxièmement, parce qu'il distrait, par ce bruit malencontreux, ses voisins, qui peut-être priaient avec beaucoup d'ardeur.

Aussi recommandent-ils de conclure promptement, de peur qu'en nous attardant, la surabondance de la salive ou de l'humeur ne vienne interrompre le transport de notre oraison. Il faut, pour ainsi dire, l'arracher vite de la gueule de l'ennemi, pendant qu'elle est encore toute fervente; car, s'il nous es toujours hostile, il n'est pas douteux qu'il ne nous fasse surtout la guerre, lorsqu'il nous voit près d'offrir contre lui nos prières an Seigneur. Il suscite mille pensées, met en mouvement nos humeurs, afin de retirer notre âme de son ardente supplication, et de refroidir par ce moyen la ferveur qu'elle a conçue.

Et c'est ce qui leur fait dire également qu'il y a plus d'avantage à faire des prières courtes, mais très fréquentes : très. fréquentes, afin de pouvoir adhérer constamment à Dieu par ces invocations répétées; courtes, pour éviter, par leur brièveté même, les traits du démon, dont il s'applique alors surtout à nous percer.

 

CHAPITRE 11

Méthode des moines égyptiens dans la récitation des psaumes.

 

Pour la même raison, ils ne mettent pas leur zèle à dire tout à la suite les psaumes qu'ils chantent en communauté; mais ils les récitent par parties, et en font, selon le nombre des versets, deux ou trois sections, séparées par une oraison. Ce n'est pas dans la multitude des versets qu'ils se plaisent, mais dans l'intelligence que leur âme eu conçoit; et de toutes leurs forces, ils cherchent à réaliser le mot de l'Apôtre : "Je chanterai en esprit, mais je chanterai aussi avec l'intelligence." (1 Cor 14,15). Ils regardent comme plus utile de chanter dix versets eu les comprenant, que non pas tout un psaume avec la confusion dans l'esprit.

Parfois, cette confusion tient à la précipitation du soliste. Considérant la longueur et le nombre des psaumes qui restent à chanter, au lieu de s'étudier à rendre clairs aux auditeurs les sens exprimés, il se hâte d'arriver à la fin de la synaxe. Aussi, lorsque quelqu'un des jeunes, soit ferveur d'esprit, soit formation insuffisante, dépasse la mesure accoutumée, l'ancien coupe son débit précipité, en frappant avec la main sur le siège où il est assis, ce qui est le signal gêné de se lever pour l'oraison. L'ancien veille, en effet, avec le plus grand soin, que la longueur des psaumes ne donne point d'ennui à l'assistance. Par cet excès, non seulement le chantre perdrait, quant à lui, le bénéfice de l'intelligence, mais il encourrait un autre dommage encore du fait qu'il inspirerait aux autres le dégoût de la synaxe.

Un point qu'ils gardent aussi avec la plus grande fidélité, c'est de ne dire avec la response de l'alléluia que les psaumes qui ont ce mot dans le titre.

Voici, d'autre part, leur manière de diviser les douze psaumes. S'il y a deux frères, chacun en chante six; s'ils sont trois, ils en disent chacun quatre; et s'ils sont quatre, chacun trois. Mais un chantre ne donne pas moins de trois psaumes par synaxe; et conséquemment, si grande que soit la multitude, il n'y a jamais plus de quatre frères à psalmodier

 

CHAPITRE 12

Pourquoi les Égyptiens restent assis, à la synaxe, tandis qu'un soliste psalmodie, et avec quel soin ils prolongent les vigiles jusqu'au jour, une fois retournés à leurs cellules.

 

Ce nombre canonique de douze psaumes leur est léger, par le repos qu'ils s'accordent lorsqu'ils célèbrent, selon leur coutume, les solennités des synaxes, à part celui qui va debout au milieu pour dire, les psaumes, tous se tiennent assis sur des sièges très bas, l'âme suspendue à la voix du chantre. Fatigués comme ils le sont par les jeûnes, par le labeur du jour et de la nuit, ils seraient incapables, s'ils ne prenaient ce soulagement, d'aller jusqu'à la fin d'une psalmodie même aussi mesurée. Car ils ne laissent pas s'écouler un seul instant qui ne soit rempli par le travail. Non seulement ils s'adonnent de tout leur c¦ur aux occupations compatibles avec la lumière du jour, mais ils en recherchent avec sollicitude que les ténèbres mêmes les plus épaisses ne puissent empêcher, persuadés qu'ils atteindront à une pureté de c¦ur et une contemplation d'autant plus sublimes, qu'ils auront fait preuve de plus de dévotion et de zèle pour le travail.

Si maintenant Dieu Lui-même a voulu régler dans un sens si modéré le nombre des oraisons canoniques, c'est, pensent-ils, afin de laisser du large aux hommes de foi ardente, où leur vertu infatigable pût se donner carrière, sans que néanmoins les tempéraments fatigués ou maladifs eussent à se rebuter d'une longueur excessive. Lors donc que les fonctions canoniques sont terminées selon le mode coutumier, chacun retourne à sa cellule. Il y habite seul; tout au plus la partage-t-il avec un autre, que le travail commun, des relations de maître à disciple ou la similitude de vertu ont fait son pair et son ami. Là recommence avec plus d'ardeur le même office de la prière, là se célèbre un sacrifice privé; et personne ne 's'abandonne plus au sommeil, jusqu'à ce que, le matin venu, le travail du jour succède au travail et à la méditation de la nuit.

 

CHAPITRE 13

Pourquoi il ne faut pas dormir après le renvoi de la nuit.

 

En se dépensant de la sorte sans compter, ils estiment offrir un sacrifice à Dieu dans le fruit de leur travail. En outre, deux autres motifs les pressent d'être scrupuleusement fidèles à ce labeur nocturne. Si nous avons le zèle de la perfection, il conviendra de suivre leur pratique avec la même diligence.

Et d'abord, ils craignent pour la pureté que les psaumes et les oraisons de la nuit leur ont acquise. L'ennemi est jaloux de cette vertu. Incessamment, il lui tend des embûches, il l'attaque, avec un acharnement tout spécial. Il ne faut pas qu'il réussisse à la ternir, à la faveur du sommeil. Après la satisfaction que nous venons d'offrir pour nos négligences et nos ignorances, après le pardon que nos aveux et nos larmes ont imploré, il n'apporte que plus d'empressement à nous combattre, s'il trouve dans le repos une occasion favorable. Car il s'efforce particulièrement d'abattre et d'énerver notre confiance, lorsqu'il nous voit tendre vers Dieu avec plus de ferveur par la pureté de nos prières; et n'ayant pu nous blesser de toute la nuit, il cherche à le faire en ce court instant.

Secondement, même en dehors de toute illusion diabolique, le sommeil, à cette heure, prépare l'inertie pour le prochain réveil. Il plonge l'âme dans une torpeur paresseuse, et paralyse sa vigueur pour la journée entière; il émousse ce clair regard de l'esprit et tarit cette abondance de c¦ur qui nous auraient armés tout le jour de prudence et de force contre les ruses de l'ennemi.

Voilà donc pourquoi ils joignent aux vigiles canoniques les veilles privées, et s'y montrent plus exacts encore : c'est afin de ne point perdre la pureté acquise par les psaumes et les prières, et que la méditation de la nuit prépare à un surcroît de sollicitude qui nous gardera pendant le jour.

 

CHAPITRE 14

Comment les Égyptiens unissent le travail à la prière, dans leurs cellules.

 

Ils unissent le travail aux veilles,de crainte qu'à la faveur de l'oisiveté, le sommeil ne les surprenne. Pas un instant, pour ainsi dire, réservé au loisir; point non plus de trêve à la méditation spirituelle. Pratiquant à la fois les vertus du corps et celles de l'âme, ils égalent le profit de l'homme extérieur avec le gain de l'homme intérieur. Puis, le travail fait comme un poids qu'ils attachent à la fuyante mobilité du c¦ur, à la fluctuation incertaine des pensées, ancre tenace et immuable. L'inconstance du c¦ur et son humeur vagabonde ainsi fixées, il devient possible de les retenir dans le cloître de la cellule, comme dans un port très sûr. Toute l'attention va désormais à la méditation spirituelle et à la garde des pensées. L'âme est d'une extrême vigilance; loin de laisser ravir son consentement à la première suggestion mauvaise, elle se garde de toute pensée vaine et superflue.

Tellement qu'il serait difficile de discerner quel est l'effet, quelle est la cause : si c'est la méditation spirituelle qui leur permet de vaquer sans cesse au travail des mains; ou le travail continu qui leur vaut un si grand progrès dans les voies spirituelles, avec tant de science et de lumières.

 

CHAPITRE 15

En quelle modestie chacun retourne à sa cellule après le renvoi, et de la réprimande infligée à celui qui fait autrement.

 

Mais il faut reprendre les choses de plus haut.

Les psaumes sont finis, l'assemblée quotidienne s'achève. Personne, si peu que ce soit, n'ose s'attarder ni converser avec un autre. Mais quoi ! de tout le jour, aucun n'a la présomption de paraître hors de sa cellule ni d'abandonner le travail qu'il a coutume d'y faire, sauf s'ils sont appelés pour quelque ouvrage indispensable. Ils sortent alors. Cependant, ou n'en voit pas qui nouent conversation. Chacun accomplit le travail qui lui a été enjoint, en repassant dans sa mémoire,

soit un psaume, soit quelque autre passage de l'Écriture. De cette façon, les méchants complots et les desseins pervers ne trouvent ni l'occasion ni le moment de se faire jour, la bouche et le c¦ur étant constamment occupés à la méditation spirituelle. C'est ici un point qu'ils observent avec la plus grande sévérité : deux moines, surtout des jeunes, ne doivent jamais être vus s'arrêtant ensemble, ou se retirant à l'écart, ou se donnant la main, ne serait-ce qu'un instant. Si quelqu'un vient à être reconnu pour l'auteur de quelque infraction à cette règle, il est considéré comme un rebelle, un prévaricateur des lois établies, et déclaré coupable d'une faute grave. Il ne pourra même échapper au soupçon de complot et de mauvais projet. Et, à moins qu'il n'efface son crime par une pénitence publique, en présence de tous les frères assemblés, on ne permet plus qu'il ait part à la prière commune.

 

CHAPITRE 16

Qu'il n'est permis à personne de prier avec celui qui a été suspendu de la prière commune.

 

Si un moine, pour quelque délit que ce soit, a été suspendu de la prière commune, personne n'a licence de prier avec lui, avant qu'il ait fait pénitence en s'humiliant jusqu'à terre, et que l'abbé lui ait publiquement accordé, en présence de tous les frères, la réconciliation avec le pardon de sa faute.

Cette exactitude à n'entretenir avec lui aucun commerce de prière, vient de la persuasion où ils sont que tout suspens est livré a Satan, selon le mot de l'Apôtre. (cf.. 1 Cor 5,5). Celui donc qui, se laissant émouvoir d'une tendresse inconsidérée, oserait communier à sa prière avant que l'ancien ne l'ait absous, se rendrait participant de sa condamnation, et se livrerait volontairement à Satan, comme l'autre y a été abandonné pour l'amendement de sa faute. Son crime serait même plus grave.

Car, en admettant son frère à la communion de sa prière, il donne matière à son insolence et nourrit sa rébellion. Consolation pernicieuse, par où le coupable ira s'endurcissant de plus en plus, incapable désormais de s'humilier pour la faute qui lui a mérité l'excommunication. Il en viendra à faire peu de cas des réprimandes de l'ancien, ou à former le projet d'obtenir son pardon par une satisfaction hypocrite.

 

CHAPITRE 17

Que celui qui éveille les frères pour la prière, doit le faire à l'heure habituelle.

 

Celui qui a charge d'avertir les frères pour l'assemblée de la prière, ne prend pas la liberté de les éveiller pour les vigiles quotidiennes à n'importe quelle heure de la nuit, à sa fantaisie, ou selon qu'il s'éveille lui-même, ou d'après, la règle égoïste dictée par le respect de son propre sommeil. Bien qu'une habitude journalière le porte à s'éveiller à l'heure ordinaire, il ne laisse pas de consulter avec sollicitude et à maintes reprises le cours des étoiles, afin d'y lire le moment fixé pour la synaxe. C'est alors qu'il invite les frères à l'office de la prière. Ainsi se garde-t-il d'un double défaut, ou de laisser passer l'heure, à force de dormir profondément, ou de l'anticiper, afin de reprendre plus vite son somme : ce qui le ferait passer pour avoir moins souci de l'office divin ou du repos des frères que de sa propre commodité.

 

CHAPITRE 18

Que du samedi soir au dimanche soir on ne fléchit pas les genoux, ni de toute la Pentecôte.

 

Nous devons savoir encore que, depuis le soir du samedi, qui précède l'aube du dimanche, jusqu'au soir du jour suivant, on ne fléchit pas les genoux chez les Égyptiens, ni de toute la Pentecôte. On n'observe pas non plus la règle des jeûnes.

De cet usage je dirai la raison dans les Conférences des anciens, lorsque le Seigneur voudra. Présentement, notre dessein, n'est que de parcourir les divers sujets dans un ce volume, en dépassant la mesure convenable, ne devienne au lecteur une cause de fatigue et d'ennui.

 

 LIVRE 3


DE LA RÈGLE

Des oraisons et des psaumes du jour

 

CHAPITRE 1

De la solennité de la troisième, sixième et neuvième heure qui s'observe au pays de Syrie.


Je pense avoir suffisamment montré, par la grâce de Dieu et selon mes faibles talents, la méthode suivie en Égypte pour les oraisons et les psaumes de la nuit. Nous avons à parler maintenant des solennités de Tierce, Sexte et None, d'après la règle en vigueur dans les monastères de la Palestine et de la Mésopotamie. Leurs institutions, comme je l'ai annoncé dans la préface, nous serviront à tempérer la perfection des Égyptiens et la rigueur inimitable de leur vie.


CHAPITRE 2


Chez les moines d'Égypte, les oraisons et les psaumes, unis au travail des mains, se poursuivent tout le jour, sans distinction d'heures.


Les offices dont nous faisons l’hommage an Seigneur à des heures distinctes et par intervalles, obligés d'ailleurs par l'avertissement du frère qui frappe à notre porte, les moines d'Égypte les célèbrent spontanément tout le jour, en y joignant le travail des mains. Ils s livrent, en effet, dans leurs cellules, à un labeur ininterrompu, de telle sorte néanmoins que la méditation des psaumes ou des autres parties de l'Écriture ne chôme jamais complètement. A cette méditation ils mêlent à tout instant des prières et des oraisons, donnant ainsi la journée entière aux offices que nous célébrons, nous autres, à des temps marqués. Les réunions du soir et de la nuit mises à part, il ne se fait donc point chez eux de solennité publique durant le jour, sauf le samedi et le dimanche, où ils se réunissent à la troisième heure, en vue de recevoir la sainte communion. Le sacrifice ininterrompu ne vaut-il pas mieux que le tribut payé par intervalles ? et le don volontaire n'est-il pas plus agréable qu'une fonction accomplie au signal régulier ? D'où le sentiment qui fait exulter le roi David, quand il dit : "Je T’offrirai volontairement des sacrifices;" (Ps 53,8) et : "Que l'offrande volontaire de ma bouche vous soit agréable!" (Ps 117,108).


CHAPITRE 3


Que par tout l'Orient, la solennité de Tierce, Sexte et None compte trois psaumes seulement; et pourquoi ces heures ont été spécialement choisies pour un office liturgique.


Dans les monastères de la Palestine, de la Mésopotamie et de tout l'Orient, les solennités des heures susdites se font tous les jours avec trois psaumes. De cette manière, Dieu reçoit, à des temps fixés, l'offrande de prières assidues, et, les devoirs de la religion accomplis selon la mesure de la sagesse, les travaux indispensables ne souffrent point d'empêchement.
Nous savons que le prophète Daniel aussi répandait, à ces trois moments du jour, ses prières devant le Seigneur, dans la chambre haute, fenêtres ouvertes. (cf. Dan 6,10). Et ce n'est pas sans cause qu'ils ont été spécialement destinés pour les fonctions de la liturgie, s'il est vrai qu'ils ont marqué l'accomplissement des promesses et la consommation de notre salut.
C'est à la troisième heure que l'Esprit saint, promis jadis par les prophètes, descendit primitivement sur les apôtres en prière. Devant le prodige des langues, fruit du saint Esprit répandu dans leur coeur, la nation incrédule des Juifs s'étonne à la fois et se moque, disant : "Ils sont pleins de vin nouveau." (Ac 2,14-18). Mais Pierre se dresse au milieu d'eux, et s'écrie : "Fils d'Israël et vous tous qui habitez dans Jérusalem, apprenez bien ceci, et prêtez l'oreille à mes paroles. Ces hommes ne sont pas ivres, comme vous le pensez, puisqu'il est la troisième heure du jour; mais c'est ce qui a été prédit par le prophète Joël : "Dans les derniers jours, dit le Seigneur, Je répandrai de mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards auront des songes. Oui, dans ces jours-là, Je répandrai de mon Esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes, et ils prophétiseront." (Jo 2,28).
C'est à la troisième heure que nous voyons toutes ces choses accomplies; en cet instant que se réalisa pour les apôtres la venue du saint Esprit, annoncée par les prophètes. A la sixième heure, notre Seigneur et Sauveur s'offrit à son Père, hostie sans tache; et, montant sur la croix pour le salut du monde entier, il effaça les péchés du genre humain. "Dépouillant les principautés et les puissances, Il les livra en spectacle;" (Col 2,15) et à nous tous, qui étions sous le coup d'un acte insolvable et prisonniers de notre dette, Il donna la délivrance. L'acte, Il le fit disparaître, en le clouant au trophée de sa croix. A cette même heure, Pierre reçoit divinement révélation, dans un transport d'esprit, de la vocation des Gentils, par la nappe évangélique qui descend du ciel, et connaît la pureté de tous les animaux qui s'y trouvent : une voix d'en haut lui dit : "Lève-toi, Pierre, tue et mange." (Ac 10,13). Car la nappe qui descend du ciel, relevée par les quatre coins, ne peut évidemment désigner que l'Évangile. Il semble avoir une quadruple origine, à cause des quatre formes distinctes qu'il tient des évangélistes; il ne fait pourtant qu'un seul évangile, embrassant à la fois la Naissance du Christ et sa Divinité, ses miracles et sa Passion. D'autre part l'Écriture dit avec un rare bonheur, non pas "Une nappe de lin", mais : "Comme une nappe de lin". (Ac 10,11). Le lin est un symbole de mort. Toutefois, parce que la mort que le Seigneur subit dans sa Passion, n'est pas ni, effet de la loi de nature, mais relève d'un décret de sa libre Volonté, il est dit : "Comme une nappe de lin". Mort, en effet, selon la chair, Il ne mourut pas selon l'esprit : "Son Ame n’a pas été abandonnée au séjour des morts, et sa Chair n'a pas vu la corruption"; (ibid. 2,31)" et de nouveau : "Personne, dit-il Lui-même, ne prend ma Vie; c'est de Moi-même que Je la donne. J'ai le pouvoir de la donner, et J’ai le pouvoir de la reprendre." (Jn 10,18). Or donc, en cette nappe des évangiles envoyée du ciel, c'est-à-dire tissée par l'Esprit saint, toutes les nations qui, jadis, étrangères à l'observance de la Loi, étaient considérées comme impures, se réunissent par la foi, pour mourir dans une immolation bienheureuse au culte des idoles et devenir une nourriture de salut; et la Voix divine les déclare pures devant Pierre. A la neuvième heure, le Seigneur pénètre dans les enfers, dissipe les inextricables ténèbres du Tartare par l'éclat de sa lumière, rompt les portes d'airain et brise les serrures de fer; fait captive la captivité des saints, que le dur enfer tenait dans ses cachots d’obscurité, et la mène triomphalement au ciel avec soi; écarte l'épée flamboyante, et restitue au paradis son antique habitant, par un miséricordieux témoignage de sa Bonté.
A cette heure aussi, le centurion Corneille, tandis qu'il persiste dans la prière avec son habituelle dévotion, connaît par la voix d'un ange qu'il a été fait mémoire devant le Seigneur de ses prières et de ses aumônes; et le mystère de la vocation des Gentils, révélé à Pierre à la sixième heure dans un transport d'esprit, lui est manifesté.
C'est encore de cet instant qu'il est dit dans un autre endroit des Actes des apôtres : "Pierre et Jean montaient au temple pour la prière de la neuvième heure." (cf. Ac 3,1) Tout ceci prouve clairement que ces heures justement consacrées aux devoirs de la religion par les saints de l’âge apostolique, doivent être observées par nous semblablement. Hélas ! si une sorte de loi ne nous forçait d'acquitter ces offices de la piété à des temps marqués, nous passerions tout le jour dans l'oubli, la paresse ou les occupations distrayantes, sans trouver un moment pour la prière.
Que dire maintenant des sacrifices du soir que, même sous l'Ancien Testament, la loi de Moïse prescrivait d'offrir sans interruption ? Dans le temple, chaque jour, se faisaient les holocaustes du matin et les sacrifices du soir, bien que ce fût avec des victimes figuratives : nous en trouvons la preuve rien que dans le cantique de David : "Que ma prière monte comme l'encens devant ta Face; et que mes mains s'élèvent comme le sacrifice du soir." (Ps 140,2).
On petit entendre aussi ce passage, dans un sens mystique, du véritable sacrifice du soir, celui que notre Seigneur et Sauveur accomplit à la cène pour ses apôtres, lorsqu'il inaugura les sacrés mystères de l'Église, ou par lequel Il S'offrit Lui-même à son Père le lendemain pour le salut du monde, les mains élevées, vrai sacrifice du soir, c'est-à-dire de la fin des temps. Dire qu'il élève les mains, lorsqu'il les étend sur le gibet, c'est parler très exactement. Car il nous a tous élevés, de l'enfer où nous gisions, jusques au ciel, selon la parole de sa promesse : "Lorsque J'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi." (Jn 12,32). Quant à la solennité des Matines, les textes que nous y chantons journellement nous instruisent assez : "Ô Dieu, mon Dieu, je Te cherche dès l'aurore"; (Ps 62,3) "Au matin, je méditerai sur Toi"; (Ibid. 7); "J'ai devancé le matin, et j'ai crié vers Toi"; (Ps 117,147); " Mes yeux ont devancé le jour, afin de méditer tes paroles." (ibid. 148).
C'est encore à ces mêmes heures que le père de famille de l'Évangile loua des ouvriers pour sa vigne. Ou nous le montre, en effet, qui en loue dès la brime aurore, ce qui désigne notre solennité de Matines; puis, à la troisième, à la sixième et à la neuvième heure; enfin, à la onzième, qui signifie le Lucernaire.

CHAPITRE 4

La solennité du matin ne provient pas d'une tradition ancienne; mais elle fut créée de notre temps, pour des raisons particulières.


Pour la fonction canonique du matin (l'Heure de Prime), qui s'observe aujourd'hui dans les régions occidentales surtout, c'est de mon temps qu'elle fut primitivement instituée, et dans notre monastère, en ces lieux où notre Seigneur Jésus Christ, après avoir daigné naître de la Vierge, et se soumettre à la loi de la croissance, comme les autres enfants, fortifia de sa grâce ma propre enfance dans la religion en ses premiers et tendres commencements.
Jusqu'à cette époque, nos ancêtres dans la vie monastique joignaient aux vigiles quotidiennes la solennité de Matines (Laudes) qui, dans les monastères de Gaule, est séparée par uni léger intervalle des psaumes et des oraisons de la nuit; le reste du temps, ils le consacraient au repos.
Mais les négligents abusaient de cette indulgence, pour prolonger leur sommeil outre mesure. Chose trop naturelle, dès là que nulle réunion ne les forçait à sortir de leur cellule ou à se lever avant la troisième heure. Cependant, l'excès du dormir leur laissait pour la journée même une torpeur grandement dommageable aux divers travaux réclamés des frères; le fait était surtout visible en ces jours où les saintes veilles se continuant depuis l'heure du soir jusqu'au voisinage de l'aurore, le poids de la fatigue avait été plus lourd a porter.
C'est alors que certains frères, distingués par leur ferveur, à qui cette négligence déplaisait fort, portèrent plainte auprès des anciens. Ceux-ci prirent, pour traiter l'affaire, tout le temps désirable. Enfin, après soigneuse délibération, ils décidèrent que l'on concéderait aux moines, pour se refaire de leurs fatigues, jusqu'au lever du soleil, c'est-à-dire jusqu'au moment où l'on peut vaquer sans difficulté, soit à la lecture, soit au travail des mains. Après quoi, tous seraient appelés à ce nouvel office (de Prime) et devraient se lever en même temps. On y dirait trois psaumes et trois oraisons, selon le mode anciennement institué pour Tierce et Sexte, en vue de marquer une triple confession. Et désormais, c'en serait fini du sommeil; le travail commencerait. Toutes choses partirent ainsi équitablement réglées.
Cette règle, née de l'occasion, et établie de fraîche date pour le motif que je viens de dire, ne laisse pas de compléter très manifestement et à la lettre le nombre désigné par le bienheureux David, bien qu'il y ait là, aussi un sens spirituel : "Sept fois le jour, j’ai dit tes louanges, au sujet des jugements de ta Justice." (Ps 117,164). En effet, avec la nouvelle solennité, nous avons sept réunions de prière par jour, et sept fois le jour nous disons les louanges du Seigneur.
Remarquons-le toutefois : c'est de l'Orient que cet usage s'est heureusement propagé jusqu'ici; et cependant, plusieurs monastères orientaux très anciens, incapables de souffrir la moindre atteinte aux vieilles règles des pères, ne l'ont pas encore admis jusqu'à ce jour.

CHAPITRE 5

Qu'il ne faut pas retourner dormir après les oraisons matutinales (après Prime).


Quelques-uns, dans cette province, ignorant le motif qui présida à l'institution de la solennité nouvelle, retournent dormir, les psaumes du matin terminés. C'est précisément retomber dans l'inconvénient que nos anciens se proposaient de faire cesser. On se hâte d'expédier l'office à une heure telle, que voici de nouveau les négligents et les tièdes dans l'occasion de reprendre leur somme. Et c'est ce qu'il ne faudrait faire à aucun prix, comme je l'ai expliqué longuement, dans le livre précédent, lorsque j'ai décrit la synaxe des Égyptiens. A ce jeu, la pureté acquise par l'humble confession et les oraisons d'avant le jour, court grand risque de se perdre, soit nécessité de nature, soit illusion de l'ennemi. Le seul fait de dormir coupera court à notre ferveur. Nous sortirons du sommeil attiédés par la torpeur; et nous traînerons tout le jour notre inertie et notre paresse.
C'est là ce que les Égyptiens ont tant à coeur d'éviter. Et bien qu'à certaines époques, ils se lèvent avant le chant du coq, ils tiennent, après avoir célébré la synaxe canonique, à continuer leurs veilles jusqu'au jour, afin que la lumière matutinale, lorsqu'elle luira sur eux, les trouve dans cette ardeur spirituelle, et les garde la journée entière plus fervents et attentifs. Ils sont prêts à la lutte, lorsqu'elle paraît, et affermis contre les combats diurnes du diable par l'exercice des veilles nocturnes et la méditation spirituelle.

CHAPITRE 6

Que nos anciens, en instituant la solennité du matin (Prime) n'ont rien changé à l'antique ordre des .psaumes.


Il faut savoir encore que nos anciens, lorsqu’ils ont cru devoir introduire cette solennité matutinale, ne changèrent rien à l’antique usage de la psalmodie; mais les synaxes de nuit continuèrent à se célébrer toujours comme elles l’étaient devant. Les psaumes réservées en ce pays pour la solennité de Matines (Laudes), c’est-à-dire le 118, qui commence par "Louez le Seigneur du ciel", et les suivants, sont par eux chantés à la suite des vigiles nocturnes, qu’ils terminent après le chant du coq, avant l’aurore. Ce sont les 50, 57 et 89 qui ont été assignés à la solennité nouvelle.
Enfin, dans toutes les Églises d’italie, on chante aujourd’hui le psaume 50 après les psaumes de Matines (Laudes). Cet usage est certainement emprunté de l’office dont nous parlons : cela ne fait aucun doute pour moi.


CHAPITRE 7

Celui qui n’est pas rendu à la prière du jour avant la fin du premier psaume, n’a pas licence d’entrer à l’oratoire; pour la prière de nuit, le retard est véniel jusqu’à la fin du deuxième psaume.

Celui qui, pour Tierce, Sexe ou None, n’est pas rendu à la prière avant la fin du premier psaume, n’ose pénétrer dans l’oratoire ni se mêler à la psalmodie. Mais il attend le renvoi debout devant la porte; et, à la sortie des frères, il fait pénitence en présence de tous, prosterné jusqu'à terre, afin d'obtenir le pardon de sa négligence et de sa lenteur. Il sait qu'il ne peut expier autrement son péché de paresse, et que même il ne sera pas admis davantage à la solennité suivante, trois heures après, s'il ne s'empresse de satisfaire pour sa négligence présente dans les sentiments d'une vraie humilité.
Aux synaxes de nuit, on fait grâce au retardataire jusqu'à la fin du deuxième psaume, à la condition toutefois qu'il ait pris sa place au milieu des frères, avant qu'ils se prosternent pour l'oraison, le psaume terminé. Il serait soumis à la même censure et pénitence que ci-dessus, s'il tardait un seuil instant après le délai fixé.


CHAPITRE 8

Ordonnance et durée de la Vigile qui se célèbre depuis le soir, au samedi commençant.


J'en viens à la vigile qui se célèbre chaque semaine depuis le soir, au samedi commençant. Les anciens des monastères la font durer, pendant l'hiver, où les nuits sont plus longues, jusqu'au quatrième chant du coq; et il reste encore près de deux heures, où les moines, après avoir veillé toute la nuit, se refont de leurs fatigues. Par ce moyen, ils ne languiront pas de sommeil toute la durée du jour, contents d'un repos si bref, comme s'ils avaient fait une nuit complète.
Il conviendra que nous observions, nous aussi, cet usage avec la plus grande exactitude. Prenons le sommeil qui nous est accordé après le renvoi de la vigile, jusqu'à la venue du jour, c'est-à-dire jusqu'aux psaumes du matin (Prime); mais qu'il nous suffise; et passons la journée entière dans les travaux et offices nécessaires. Si nous faisions autrement, la fatigue et l'épuisement de la vigile nous pousseraient peut-être à reprendre durant le jour le sommeil que nous avons dérobé à la nuit; et nous aurions l'air d'avoir changé le temps du repos et déplacé la nuit, plutôt que d'avoir rien soustrait de notre sommeil. La chair est fragile; on ne peut la frustrer de toute sa nuit, et garder le lendemain une vigilance inaltérable, sans torpeur ni alanguissement d'esprit. La vigilance en serait même empêchée, plutôt qu'aidée. Il faut goûter quelque temps de sommeil après le renvoi de la vigile : le succès est à ce prix. Par conséquent, nous nous accorderons une heure au moins de repos, comme il a été dit, avant la venue du jour. De cette manière, nous gagnerons toutes les heures de la vigile, passées dans la prière; car, ayant accordé à la nature son dû, nous ne serons pas obligés de reprendre pendant la journée ce que nous aurons soustrait à la nuit. C'est un point qui ne laisse aucun doute : il faudra tout restituer à la chair, si, au lieu d'être raisonnable et de lui ôter une part seulement, on prétend lui refuser tout, si, pour parler plus justement, on veut lui retrancher le nécessaire, et non pas le superflu. Soyez excessifs, inconsidérés, déraisonnables; prolongez la vigile jusqu'au jour : elle se payera plus cher, immanquablement.
C'est dans le même sentiment que les moines d'Orient divisent la Vigile en trois parties, afin que la variété divise aussi le labeur, et que le plaisir du changement allège la fatigue : Après avoir chanté debout trois antiphones, ils s'asseyent par terre ou sur des sièges très bas, pour écouter trois psaumes. Un soliste donne le psaume; eux, la responsa. Les frères se succèdent, de manière que chaque soliste ne chante qu'un psaume. Ensuite, ils ajoutent trois leçons, dans la même position de repos. Et en diminuant de la sorte la fatigue corporelle, ils peuvent célébrer leur vigile avec un esprit plus attentif.


CHAPITRE 9

Pourquoi la Vigile du samedi commençant, et l'usage de tout l'Orient de rompre le jeûne ce jour-là.


Ce fut au temps de la prédication apostolique, lorsque se fonda la religion et la foi chrétienne, qu’il fut décidé dans tout l'Orient de célébrer cette Vigile au samedi commençant. Notre Seigneur et Sauveur avait été crucifié le sixième jour de la semaine. Les disciples, sous le coup de la passion encore toute nouvelle, passèrent la nuit entière à veiller, sans s'accorder un instant de repos. De ce moment date l'institution d'une vigile en cette nuit; et la coutume s'en est gardée jusque aujourd'hui dans tout l'Orient. Les mêmes chrétiens de l'âge apostolique ayant décidé de rompre le jeûne du samedi, après le labeur de la vigile, toutes les Églises d'Orient font de même, et avec raison. Tel est, aussi bien, le sens d'une parole de l'Ecclésiaste. Elle a un autre sens, mystique celui-là. Mais elle n'exclut pas le nôtre, et nous pouvons y trouver le précepte de donner la même solennité au septième et au huitième jour : "Donnez-en une part à sept, et même à huit." (Ec 11,2). Il ne s'agit pas d'aller prendre cette omission du jeûne pour une communion au sabbat des Juifs, surtout chez des gens aussi évidemment étrangers à toute superstition judaïque. Mais elle a pour huit, nous l'avons dit, de refaire le corps de son épuisement. A jeûner cinq jours toutes les semaines de l'année, il se fatiguerait aisément et tomberait en défaillance, si deux jours au moins de trêve ne venaient le ranimer.

CHAPITRE 10

D'où vient qu'à Rome on jeûne le samedi ?


Ignorant le motif de cette institution, plusieurs, en certaines villes d'Occident et particulièrement à Rome, estiment que l'on ne doit pas rompre le jeûne le samedi, parce que, disent-ils, l'apôtre Pierre jeûna en ce jour, avant de combattre contre Simon.
Mais cette circonstance même ne fait que montrer plus évidemment que l'apôtre n'eut pas dessein de se conformer à un usage canonique, et fut incliné plutôt par la nécessité. Il paraît clair que, s'il prescrivit un jeûne, ce fut en vue de cette conjoncture particulière, et pour la ville de Rome; un jeune spécial, par conséquent, et non pas général. Ce qu'il n'eût certainement point fait, s'il avait su qu'on jeûnât d'ordinaire, en vertu d'une coutume canonique. Et nul doute qu'il ne fût prêt à édicter semblable ordonnance même le dimanche, si le combat était tombé ce jour-là. Ce n'aurait pourtant pas été une raison de promulguer en règle un jeûne non établi par une observance universelle, mais imposé par la nécessité et pour une fois.

CHAPITRE 11

En quoi la solennité du dimanche diffère dès autres jours.

On ne doit pas ignorer non plus,que, le dimanche, il ne se célèbre qu'un office avant le repas. Seulement, les psaumes, les oraisons et les lectures y ont plus de solennité et d'étendue par révérence pour la synaxe même et la communion du Seigneur; et il compte à la fois pour Tierce et pour Sexte.
Par cette méthode, on ne diminue rien du service de la prière, puisqu'on ajoute des leçons; et néanmoins, cela fait une différence, un adoucissement accordé aux frères, au prix des autres jours, par égard pour la Résurrection du Seigneur. C'est comme une trêve, après l'observance de toute la semaine. Par suite, ce jour est attendu comme une fête, avec une joie plus vive; et cette attente rend moins sensibles les jeûnes de la semaine. On endure toujours la fatigue d'une âme plus égale, et l'on se porte à l'ouvrage sans répugnance, dès là qu'une certaine diversion, un changement quelconque dans le travail doit venir rompre la monotonie.

CHAPITRE 12

A quels jours il y a souper; et comment, à ce repas, on ne dit point de psaume, ainsi qu'on a coutume de le faire pour celui de midi.

Enfin, les jours où l'on sert aux frères dîner et souper, c'est-à-dire les samedis, dimanches et jours festifs, on ne dit point de psaume, le soir, avant de se mettre à table, ni après, comme on a coutume de le faire pour les repas plus solennels de midi ou pour la réfection régulière des jours de jeûne, qui est également précédée et suivie des psaumes habituels. Mais on se met à table après une simple prière; et on conclut de même, par une prière seulement. C'est que ce repas est considéré comme extraordinaire chez les moines, et tous ne sont pas tenus d'y venir. Y prennent part uniquement les frères étrangers qui viennent d'arriver, les malades et ceux qui le veulent.

 

LIVRE 4



INSTITUTIONS RELATIVES À CEUX QUI EMBRASSENT LE RENONCEMENT


CHAPITRE 1


De l'institution de ceux qui embrassent le renoncement; et comment se fait, à Tabenne et chez les Égyptiens, l'initiation de ceux que l'on accueille dans les monastères.


De la règle qui doit s'observer dans les monastères, touchant les oraisons et les psaumes des assemblées de jour, nous passons, comme aussi bien l'ordre même de notre exposé, nous y invite, à l'institution de celui qui embrasse le renoncement. Je m'appliquerai sur toutes choses à dire le plus brièvement qu'il se pourra les conditions mises à l'accueil de ceux qui veulent se convertir à Dieu; et dans cette vue, je mêlerai certains éléments des règles égyptiennes à d'autres que j'emprunterai des règles de Tabenne. Ce monastère est situé dans la Thébaïde. Autant il l'emporte par le nombre sur tous les autres, autant il leur est supérieur par la rigueur de l'observance. Plus de cinq milles frères' y sont gouvernés par un unique abbé, et cette multitude reste toute la vie soumise a son ancien dans une telle perfection d'obéissance, que, supposé chez nous un supérieur avec un seul moine, ni celui-ci ne pourrait la pratiquer, ni celui-là l'obtenir même pour peu de temps.

CHAPITRE 2


Comment, chez eux, on persévère dans les monastères de cénobites jusqu'à l'extrême vieillesse.

Comment une si longue persévérance, humilité et sujétion est-elle possible ? Quelle institution sait la former au coeur des moines et les faire demeurer dans la vie commune jusqu'à la décrépitude de l'âge ? Voilà le point qu'il nous faut toucher avant tout, me semble-t-il. Il y a là une vertu si éminente, que je ne me souviens pas d'avoir vu personne s'y tenir une année entière, après de son entrée dans nos monastères. Mais, connaissant les principes de leur renoncement, il nous sera aisé de comprendre que, bâti sur de tels fondements, l'édifice de la perfection ne pouvait que s'élever jusqu'aux faîtes les plus sublimes.


CHAPITRE 3


Comment on éprouve celui qui se présente pour être reçu dans le monastère.

Si quelqu’un manifeste l'ambition d'être reçu à la vie monastique, on ne l'admet pas avant qu'il ait fourni la preuve de sa persévérance, de son désir, de son humilité en même temps et de sa patience, en faisant sentinelle à la porte pendant dix jours et plus. Prosterné aux genoux des frères qui passent, chacun s'applique à le rebuter et le mépriser, comme un homme qui souhaite d'entrer dans le monastère, non par un motif de religion, mais par nécessité. Avec cela, on le charge d'injures et dé reproches. Lorsqu'il a donné de la sorte la mesure de sa constance, et déclaré quel il sera dans les épreuves par sa patience à souffrir les opprobres, assuré désormais de la flamme qui brûle dans son coeur, on l'accueille enfin. Mais c'est pour s'enquêter avec la plus extrême diligence, s'il ne lui reste pas, telle une peste attachée à sa personne, un seul denier de son avoir. Ils savent qu'il ne pourrait demeurer longtemps sous la discipline du monastère, ni acquérir la vertu d'humilité et d'obéissance, ou se tenir content de leur vie pauvre et austère, s'il gardait par dévers soi le moindre pécule; mais à la première émotion et pour n'importe quel sujet, animé par la confiance de cette mince ressource, il fuirait sur-le-champ, comme la pierre d'une fronde.

CHAPITRE 4


Pourquoi l'on ne permet point à ceux qui sont accueillis dans le monastère, de rien apporter avec soi.

Ils ne consentent même pas à recevoir de son argent, pour subvenir aux besoins de la communauté. D'abord, pareille offrande lui donnerait peut-être de la hardiesse et de l'enflure; et il ne daignerait plus traiter d'égal à égal avec les frères plus pauvres. Puis, avec de tels sentiments, il ne serait plus question de condescendre à l'humilité du Christ. Impossible de persévérer sous la discipline monastique. Mais, ce qu'il aurait, apporté au principe de son renoncement et dans tout le feu de sa ferveur, un esprit sacrilège ne le pousserait-il pas, une fois sorti et tombé dans la tiédeur, à tout mettre en oeuvre pour le recouvrer, pour l'exiger même, non sans causer du tort au monastère ?
Plus d'une expérience est venue leur apprendre la nécessité absolue d'observer cette règle. En d'autres monastères moins circonspects, on a accueilli tout droitement certains candidats; et, après que ce qu'ils avaient apporté était dépensé pour le service de Dieu, ils n'ont pas craint de le réclamer, et de jeter ainsi l'outrage à Dieu Lui-même.

CHAPITRE 5


Pourquoi les novices, à leur entrée dans le monastère, déposent leurs vêtements, pour en recevoir d'autres de l'abbé.

Chacun, à son entrée, est donc dépouillé de tout ce qu'il a. On ne lui permet même pas de conserver l'habit dont il est couvert. Mais on le conduit au milieu de l'assemblée des frères; là, on lui enlève ses vêtements, et il est revêtu par les mains de l'abbé d'habits appartenant au monastère.
Cet acte est destiné à lui l'aire comprendre qu'il n'est pas seulement dépouillé de tous ses biens d'autrefois, mais qu'il a déposé le faste mondain et s'est abaissé à la pauvreté et indigence du Christ. Désormais, il ne demandera plus sa subsistance à des richesses acquises par les moyens du siècle ou mises en réserve de son infidélité d'antan, mais il recevra la solde de son service dans les saintes et pieuses distributions du monastère. C'est de là qu'il tiendra dorénavant le vivre et le vêtement; et il doit apprendre à la fois à ne rien avoir et néanmoins à ne s'inquiéter pas du lendemain, selon la parole de l’évangile. Qu'il ne rougisse pas non plus d'être mis au niveau des pauvres, c'est-à-dire du corps des frères : le Christ n'a pas rougi d'être compté parmi eux ni de se dire leur frère. Mais plutôt qu'il se glorifie d'avoir pris rang parmi les familiers du Seigneur.

CHAPITRE 6

Pourquoi les vêtements portés par les novices à leur entrée dans le monastère, sont conservés par l'économe.

Les vêtements qu’il a déposés sont remis à l'économe et gardés en réserve, jusqu'à ce qu'ils aient reconnu évidemment, par diverses épreuves, la réalité de son progrès, le mérite de sa vie, la qualité de sa patience. S'ils voient avec le temps qu'il pourra demeurer chez eux et persister dans la même ferveur avec laquelle il a commencé, ils tout largesse de ces habits aux pauvres. Mais s'ils surprennent de lui quelque murmure ou la moindre désobéissance, ils lui arrachent les habits du monastère dont il a été revêtu, lui remettent les siens, qui ont été gardés en dépôt, et le chassent. Nul ne doit s'éloigner avec ceux qu'il a reçus; et ils ne souffrent pas que personne continue de les porter, lorsqu'ils ont une fois constaté qu'il ne suit plus qu'avec tiédeur la règle de son institution. Ils ne laissent non plus personne se retirer glorieusement et à la face du ciel. Tel un esclave fugitif, le lâche doit profiter des ténèbres d'une nuit épaisse, afin de s'échapper; ou bien, déclaré indigne de l'ordre et de la profession monastique, il dépose l'habit du monastère et se voit expulser avec confusion et infamie, en présence de tous les frères.

CHAPITRE 7


Pourquoi l'on ne permet point à ceux que l'on accueille, de se mêler aussitôt avec les frères, mais on les confie auparavant à l'hôtelier.

Quelqu'un a donc été reçu; il a fait preuve de persévérance; il a déposé ses propres habits, pour être revêtu de ceux du monastère. Pourtant, l'on ne permet point qu'il se mêle aussitôt à la communauté des frères; mais il est confié à un ancien qui a sa demeure à part, non loin du vestibule, comme étant chargé des étrangers et des hôtes, et
s’occupant à leur prodiguer les soins de la plus tendre hospitalité. Il reste là une année entière, à servir les étrangers. S'il s'est acquitté de son office sans donner sujet de se plaindre, après cette première école d'humilité et de patience et un exercice qui a été assez long pour permettre de le bien connaître, il est reçu au sein de la communauté et remis à un autre ancien. Celui-ci commande à dix jeunes moines, que l'abbé lui confie pour les instruire et les gouverner, selon l’ordonnance qui est racontée de Moïse dans l’Exode. (cf. Ex 18,25).

CHAPITRE 8


À quelles pratique on exerce d'abord les jeunes, afin de leur apprendre à surmonter toutes leurs convoitises.

La première sollicitude de l'ancien, la matière principale de ses leçons, puisqu'il s'agit d'introduire le novice dans la voie qui mène aux plus hauts sommets de la perfection, sera de lui apprendre à vaincre ses volontés. Il l'y exercera avec un zèle attentif; et dans cette vue, fera en sorte de lui commander toujours ce qu'il sentira le plus contraire à ses inclinations.
Instruits par de multiples expériences, ils enseignent que les moines, et particulièrement les jeunes, ne peuvent refréner le plaisir de la concupiscence, s'ils n'apprennent d'abord par l'obéissance à mortifier leurs volontés. Aussi prononcent-ils que l'on ne réussira jamais à éteindre la colère, la tristesse ou l'esprit d'impureté, à garder la constante unité avec les frères, une concorde ferme et durable, non pas même à demeurer longtemps dans le monastère, si l'on n'apprend premièrement à surmonter sa volonté propre.

CHAPITRE 9

Pourquoi il est commandé aux jeunes de ne cacher à leur ancien aucune de leurs pensées.

Tels sont les principes à l'aide desquels ils s'empressent de façonner, de former à la perfection ceux qu'ils initient; tel est, pour ainsi parler, leur alphabet, leur syllabaire. Ils discernent aussi très clairement par ce moyen si les jeunes n'ont qu'une humilité feinte et imaginaire, ou s'ils sont fondés véritablement en cette vertu.
Afin de les amener plus facilement à ce résultat, ils les mettent en garde contre une confusion pleine de périls, et les instruisent à ne taire aucune des pensées qui les tourmentent, mais à les manifester dès leur naissance à l'ancien; à ne s'en remettre jamais à leur propre discrétion du jugement qu'il en faut porter, mais à croire bon ou mauvais ce que l'ancien aura reconnu et déclaré tel après mur examen. Il suit de là que toute la ruse de l'ennemi reste impuissante à circonvenir une jeunesse inexpérimentée et ignorante; ses fraudes échouent invariablement contre celui qu'il voit muni, non de sa propre discrétion, mais de celle de l'ancien, et qu'il ne peut persuader de celer les suggestions ni les traits enflammés qu'il lui jette dans le coeur. Car, avec toute sa subtilité, il ne saurait tromper ou jeter bas quelque novice, que s'il l'entraîne à cacher ses pensées, soit par orgueil, soit par honte. Aussi bien, c'est, disent-ils, le signe universel et évident qu'une pensée est du démon, lorsque nous rougissons de la découvrir à notre, ancien.

CHAPITRE 10


Obéissance parfaite rendue aux anciens, même dans les nécessités de la nature.

Après cela, la règle de l'obéissance se garde avec tant d'exactitude, que les jeunes n'oseraient, à l'insu de leur supérieur ou sans sa permission, je ne dis pas seulement sortir de leur cellule, mais satisfaire de leur propre chef aux nécessités de la nature. Quoi qu'il leur prescrive, ils s'empressent de l'accomplir, comme un ordre venu du ciel, sans examen. S'il arrive qu'on leur enjoigne des choses impossibles, ils accueillent le commandement avec une foi et une dévotion telles, qu'on les voit se dépenser à le remplir de toutes leurs forces et sans l'ombre d'hésitation; par révérence pour l'ancien, ils n'osent même en mesurer l'impossibilité.
Mais je ne veux point faire actuellement un traité spécial de leur obéissance. Je me propose de la faire connaître en son lieu, bientôt, et par les exemples mêmes, si le Seigneur, touché de vos prières, m'en accorde le loisir. Pour le moment, poursuivons notre exposé des institutions. Mais j'omettrai ce qui ne se peut recommander ni pratiquer dans les monastères de cette région. Par exemple, ils ne se servent pas de laine pour leurs vêtements, mais seulement de lin; et ils ne les ont pas en double, mais chaque doyen dans sa décanie leur en fournit de rechange, lorsqu'il voit que ceux qu'ils portent sont malpropres.

CHAPITRE 11

Le mets réputé le plus délicat.

Je passe également, outre bien des choses analogues, sur ce trait d'une abstinence aussi peu accessible qu’elle est sublime. Ils réputent comme de la dernière délicatesse, que l'on serve à la table des frères une sorte d'herbe assaisonnée de sel et infusée dans l'eau, qu'ils appellent labsanium. (chou sauvage).
Ni la température de l'air ni notre fragilité n'admettraient, dans cette province, de tels usages. Je m'attache donc uniquement à ce que nulle infirmité corporelle, non plus que la position des lieux, ne saurait empêcher, si la fragilité de l'âme et la tiédeur de l'esprit ne le font pas écarter.

CHAPITRE 12


Comment les moines abandonnent tout travail, dès qu'ils entendent frapper à leur porte, afin d 'accourir.

Les moines sont assis dans leur cellule, vaquant d'un même zèle an travail et à la méditation. Soudain, ils entendent qu'on frappe à leur porte. C'est le frère qui parcourt les cellules, afin d'inviter à la prière ou a quelque travail. Chacun à l'envi se précipite dehors. Celui qui est occupé à écrire, n'ose finir la lettre qu'il avait commencée; mais, à l'instant même que le coup retentit à son oreille, il s'élance avec la plus grande promptitude, sans prendre le temps de terminer le trait ébauché. Il laisse le jambage inachevé, moins soucieux d'avancer son travail, que prompt à accomplir la vertu d'obéissance en toute ardeur et sainte émulation.
Ils préfèrent l'obéissance, non seulement au travail des mains, à la lecture, au silence et à la paix de la cellule, mais à toutes les autres vertus. Rien, à leur jugement, qui ne doive passer après elle; et toute perte les laisse contents, pourvu qu'ils ne la blessent en aucune façon.

CHAPITRE 13

Quelle faute c'est à leurs yeux de dire sien l'objet le plus vil.

Je crois superflu de rappeler seulement, parmi leurs autres institutions, le culte de la pauvreté. Il n'est licite à personne de posséder un panier, une corbeille ou quelque autre chose semblable, qu'il puisse retenir comme sa propriété et munir de son sceau. Je sais leur absolu dénuement, et qu'ils n'ont rien que leur tunique, un manteau, des caliges, une mélote et une natte. Même en d'autres monastères, où l'on se montre plus large sur ce point, j'ai toujours vu jusque aujourd'hui s'observer la règle suivante : personne n'ose dire sien quelque objet que ce soit; et c'est une grosse faute que de telles expressions dans la bouche d'un moine : "Mon manuscrit", "mes tablettes", "mon stylet", "ma tunique", "mes caliges". S'il laisse échapper quelque parole de ce genre par surprise ou inadvertance, il en devra satisfaire par une digne pénitence.

CHAPITRE 14


Bien que le travail de chacun soit d'un gros rapport, personne n'ose excéder pour soi-même la modique ration déterminée par la règle.

Quelque revenus considérables que chacun rapporte au monastère, de son travail et de ses sueurs - car il ne gagne pas seulement de quoi suffire à son modeste entretien, mais il pourrait, de la surabondance, satisfaire aux nécessités d'un grand nombre - il ne s'enfle ni ne se flatte d'un si grand profit, ni de la peine qu'il lui en a coûté; mais il ne revendique rien de plus pour lui-même que deux petits pains, qui, là-bas, se vendent deux ou trois deniers. Je ne puis le dire sans rougir, et plût à Dieu que nous n'eussions jamais eu à constater un tel fléau dans nos monastères ! chez eux, nulle réserve particulière; et je ne dis pas seulement le fait, mais la pensée même en est inconnue. D'une part, chacun considère tout l'avoir du monastère comme son bien propre, et donne à toutes choses le même soin et la même sollicitude que si elles étaient à lui. D'autre part, dans la pensée de conserver la vertu de dénuement qu'il a embrassée, et qu'il a à coeur de garder jusqu'à la fin entière et inviolée, il s'estime étranger à tout, en dehors de tout; il se comporte en pèlerin, en exilé, dans ce monde; et plutôt se regarde-t-il pour un homme qui vit à la charge du monastère et comme un serviteur, qu'il ne prétend à être le maître de quoi que ce soit.

CHAPITRE 15


De notre goût immodéré d'avoir.

Que dirons-nous à cela, malheureux ? Vivant en communauté et placés sous la paternelle sollicitude d'un abbé, nous avons partout avec nous nos clefs particulières. Que dis-je ? nous foulons aux pieds la pudeur et la confusion naturelles à notre profession, et nous n'avons pas honte de porter ostensiblement au doigt l'anneau qui nous sert à marquer de notre sceau les objets que nous retenons par dévers nous. Les paniers, les corbeilles, les coffres mêmes et les armoires ne suffisent pas à loger ce que nous amassons, ou ce que nous avons mis en réserve au moment de quitter le siècle. Puis, nous nous prenons de passion pour les objets les plus vils, pour des riens. Ils sont à nous ! Et si l'on s'avise d'en toucher quelqu'un du doigt, tout gonflés de colère, nous ne pouvons empêcher l'émotion de notre coeur de se trahir au tremblement de nos lèvres et à toute notre attitude indignée.
Mais passons sur nos vices, et cachons dans le silence ce qui ne vaut pas l'honneur d'être raconté, conformément à cette parole : "Que ma bouche ne dise pas les oeuvres des hommes."(Ps 16,4). Poursuivant plutôt notre plan, parlons des vertus qui se voient chez eux, et des pratiques qui devraient exciter tous les désirs de notre zèle. Nous allons d'abord poser brièvement et comme en courant les règles mêmes et les lignes directrices dont s'inspire leur conduite. Après quoi, nous en viendrons à de certains faits et gestes des anciens, que j'ai le dessein, tendrement caressé, de livrer à la mémoire des hommes. Ce seront là de puissants témoignages, pour appuyer ce que j'aurai dit; leurs exemples et, l'autorité de leur vie feront ainsi toute la force de mes paroles.

CHAPITRE 16


Règles concernant les diverses réprimandes.

Si quelqu'un brise par hasard un vase de terre cuite, appelé chez eux bocal, il ne peut effacer sa faute, autrement que par une pénitence publique. Tous les frères assemblés à la synaxe, il demande pardon, prosterné à terre, jusqu'à ce que la solennité de la prière soit achevée. L'abbé lui donne l'ordre de se relever, lorsqu'il le juge à propos; et c'est le signe qu'il a obtenu sa grâce.
Doit satisfaire de la même manière, celui qui arrive en retard, soit au travail où il a été mandé, soit à l'assemblée ordinaire des frères; qui bronche, ne serait-ce que d'une syllabe, dans le chant des psaumes; qui fait une réponse superflue, cru un peu dure, ou trop hardie; qui accomplit négligemment les offices à lui confiés; qui murmure, même légèrement, qui préfère la lecture au travail et à l'obéissance, et s'acquitte avec indifférence des services réguliers; qui; après le renvoi de la synaxe, ne retourne pas promptement à sa cellule; qui s'arrête, si peu que ce soit, ou s'écarte un seul instant vers quelque endroit secret, de concert avec un autre; qui prend la main dun frère; qui ose parler, ne fut-ce qu'un moment, à quelque autre que son compagnon de cellule; qui prie, avec un moine suspendu de la prière commune; qui voit l'un de ses parents ou de ses amis du siècle, ou leur parle, sans la permission de son ancien; qui ose recevoir une lettre ou y répondre, sans l'autorisation de son abbé.
Pour tous ces délits et ceux de la même sorte, on a recours à la correction spirituelle.
Quant aux autres, qui se commettent indifféremment chez nous, et que nous sommes bien, répréhensibles de souffrir, c'est-à-dire les insultes ouvertes, les mépris manifestes, les contradictions orgueilleuses, la liberté effrénée d'aller et de venir, la familiarité avec le sexe, les colères, les rixes, les disputes et les altercations, la hardiesse de réserver quelque objet à son usage personnel, la peste de l'avarice, l'amour et la possession de choses superflues que n'ont pas les autres frères, les repas faits en dehors de la règle et en cachette, et tous manquements semblables : ils ne sont point punis de la simple réprimande spirituelle que nous avons décrite, mais d'une peine corporelle on de l'expulsion.

CHAPITRE 17


Par qui fut introduit l'usage de faire de saintes lectures aux repas des frères, dans les monastères, et du profond silence qu'y observent les Égyptiens.

L'usage de l'aire de saintes lectures aux repas des frères, dans les monastères, ne vient pas de l'Égypte, mais de la Cappadoce. Tout le monde sait d'ailleurs qu'en l'instituant, les Cappadociens se sont moins proposé un exercice spirituel, qu'ils n'ont voulu réprimer les conversations superflues et vaines, et particulièrement les disputes, qu'il n’est pas rare de voir s'élever à table. Ils se rendaient compte qu'il n'existait pas d'autre moyen chez eux de les empêcher.
Mais en Égypte et à Tabenne, tous observent un profond silence. Parmi tant de frères assis en un même lieu, pour prendre leur réfection, aucun n'ose même parler bas, sauf le doyen dans sa décanie. Encore, s'il voit qu'il est nécessaire d'apporter ou d'enlever quelque chose, le fait-il comprendre par un son, plutôt que par la voix. Ils gardent si exactement cette discipline du silence, qu'ils tiennent la coule baissée jusqu'au dessous des yeux, de crainte que leur regard n’ait la faculté d'errer librement, au gré de leur curiosité. Ils ne voient que la table, avec les mets qui y sont placés et qu'ils se servent. Nul ne peut remarquer comment l'autre fait son repas, ni la quantité qu'il prend.

CHAPITRE 18

Combien il est illicite de manger ou de boire quoi que ce soit en dehors de la table commune.

Soit avant, soit après le repas commun et régulier, ils se donnent bien de garde d'oser rien porter à leur bouche, en dehors de la table. Ils vont par les jardins et les vergers. De toutes parts, les fruits pendent aux arbres avec des airs séducteurs. La poitrine les heurte, en passant. Mais quoi ! ils jonchent le soi, sous les pieds; il n'y a qu'à les ramasser. Qu'aisément ils pourraient tenter le moine qui les voit, de consentir à sa gourmandise. L'occasion, l'abondance n'ont-elles pas de quoi provoquer des désirs chez, les plus austères et les plus abstinents ? Mais non ! Ce serait à leurs yeux un sacrilège, je ne dis pas seulement de goûter, mais de toucher quoi que ce soit, à part ce qui est présenté ostensiblement au réfectoire commun, ce que l'économe fait publiquement servir par le ministère des frères.

CHAPITRE 19

Du service quotidien des frères, en Palestine et en Mésopotamie.

Pour ne rien omettre Des institutions cénobitiques, je crois devoir aussi raconter comment les frères se servent journellement dans les autres régions. En Mésopotamie, en Palestine et en Cappadoce, d'un mot dans tout l'Orient, les frères se succèdent chaque semaine à tour de rôle, pour se rendre ces bons offices; et le nombre des servants est déterminé d'après la population du monastère. Or, ils se portent à cet emploi avec tant de dévouement et d'humilité, qu'il ne se trouverait pas un esclave pour servir de la sorte le plus dur et le plus puissant des maîtres. Non contents de leur tour de service régulier, leur zèle les pousse à se lever la nuit, pour soulager ceux qui sont dans cet office, heureux de les prévenir et d'accomplir secrètement la tâche qui leur incombe.
Entré en semaine, on y reste jusqu'après le souper du dimanche. Le repas terminé, le service des semainiers se conclut comme il suit. Les frères se trouvant réunis au complet pour les psaumes qu'ils ont coutume de dire avant de reposer, ceux qui vont être remplacés lavent les pieds à tous, par ordre; et pour le labeur de toute la semaine, ils demandent en esprit de foi ce salaire de bénédiction, que, durant qu'ils remplissent ainsi à la lettre le commandement du Seigneur, la prière commune les accompagne, intercédant pour les péchés que l'ignorance et la fragilité leur ont fait commettre, recommandant à Dieu comme "un sacrifice agréable" (Ps 19,4) le service de dévouement qu'ils achèvent.
Le deuxième jour de la semaine, après les psaumes de Matines, d'autres leur succèdent, à qui ils remettent les ustensiles et les vases qu'ils ont eus à leur disposition durant le temps de leur service. Ceux-ci les reçoivent et les gardent désormais avec une sollicitude et un soin extrêmes, de crainte qu'il ne s'en détériore ou ne s'en perde aucun; ils sont persuadés qu'ils auront à rendre compte du moindre d'entre eux, comme de vases sacrés, non seulement à l'économe d'ici-bas, mais au Seigneur, si par leur négligence il venait à s'en endommager quelqu'un. Un seul témoignage, que je cite à titre d'exemple, vous fera connaître la note exacte de cette règle, ainsi que la foi et le scrupule que l'on apporte à l'observer. Je me borne; car si, d'un côté, je désire contenter votre ferveur, - et quel n'est pas votre zèle de tout savoir parfaitement! Ne va-t-il pas jusqu'à souhaiter de m'entendre redire (tans ce livre des choses qui n'ont plus de secrets pour vous? - d'autre part, je crains de passer la mesure.

CHAPITRE 20

De trois grains de lentilles trouvés par l'économe.

Certain frère étant en semaine, l'économe passant vit trois grains de lentilles par terre. Tandis que le semainier préparait le plat pour la cuisson, dans sa hâte ils lui avaient glissé entre les doigts avec l'eau dans laquelle il les lavait. Sur-le-champ, l'abbé fut consulté. Et le frère, déclaré par lui dissipateur et contempteur du bien de Dieu, se vit suspendre de la prière. Sa négligence ne lui fut remise, qu'après qu'il l'eût effacée par une pénitence publique.
C'est que non seulement ils se regardent comme ne s'appartenant pas; mais ils pensent que tout ce qu'ils ont, est consacré au Seigneur. Quoi qu'il entre dans le monastère, ils veulent que dorénavant on le traite en toute révérence, comme chose sacrée. Tout est par eux soigné et disposé avec tant de foi, que s'ils changent de place ou mettent en un endroit plus convenable les objets ordinairement jugés indignes d'un regard et réputés insignifiants ou sans valeur, s'ils remplissent d'eau un vase de terre, s'ils y puisent pour offrir à boire à quelqu'un, s'ils ôtent une paille de l'oratoire ou de leur cellule, ils ont la ferme confiance d'en obtenir une récompense du Seigneur.


CHAPITRE 21


De l'empressement de plusieurs moines à servir spontanément leurs frères.

J’ai connu des frères pendant la semaine de qui le bois vint à manquer; si bien qu'il n'y eut plus de quoi préparer la subsistance accoutumée. En attendant qu'on en achetât et qu'il fût amené au monastère, l'abbé décida que l'on se contenterait d'aliments secs. Chacun le trouva bon. Aussi bien, il n'y avait pas à espérer de plat cuit.
Mais on, comptait sans les semainiers. N'allaient-ils pas être frustrés du prix de leur labeur et de leurs bons offices, si, pendant leur tour de service, ils n'accommodaient la nourriture des frères selon la mode en usage ? Spontanément, ils s'imposèrent un travail infini. Dans ces lieux arides et stériles, où l'on ne trouve de bois que celui que l'on couperait aux arbres fruitiers - car il n'y a point de forêts, comme chez nous - ils parcoururent en tous sens les espaces sans chemins frayés et le désert qui s'étend vers la mer Morte, recueillant dans leur sein les fétus et les épines d'occasion, que le vent avait dispersés çà et là. Ce labeur volontaire les mit en mesure de préparer tout l'ordinaire de la communauté. Ainsi, rien ne manqua au service habituel des semainiers.
Tel fut leur esprit de foi à s'acquitter de leur charge. La pénurie de bois, l'ordre de l'abbé leur faisaient une excuse suffisante; ils ne voulurent point user de cette liberté, afin de ne rien perdre de leur mérite ni de leur récompense.

CHAPITRE 22


De la règle égyptienne touchant le service quotidien des frères.

Voilà pour l'usage suivi dans tout l'Orient, comme je l'ai annoncé; et je dis qu'il est nécessaire de l'observer aussi dans nos régions.
En Égypte, où les moines ont grand souci du travail, ou ne voit pas de semainiers se succéder ainsi à tour de rôle,de peur que cet office ne soit un obstacle an travail régulier que tous doivent fournir. Mais la charge du cellier et de la cuisine est confiée à un frère éprouvé, qui demeure dans son emploi, tant que ses forces et son âge le lui permettent. Aussi bien, n'a-t-il pas à se fatiguer beaucoup; car là-bas, on ne prend pas tant de soin pour préparer ou cuire les mets. Ils se nourrissent principalement d'aliments secs ou crus; et c'est un régal peu commun chez eux que des feuilles de poireau hachées pour un mois, des choux sauvages, du sel grillé, des olives, de petits poissons salés qu'ils appellent mænomenia.

CHAPITRE 23


Obéissance de l'abbé Jean, par laquelle il mérita la grâce de la prophétie.

Et puisque ce livre a pour sujet l'institution de celui qui renonce au monde, institution qui doit l'introduire à la vraie humilité et à l'obéissance parfaite, pour le rendre par là capable de gravir également les cimes des autres vertus, je crois nécessaire de raconter à titre d'exemples, ainsi que je l'ai promis, certains traits des anciens, par lesquels ils se sont distingués dans cette vertu. Sur le nombre, je n'en cueillerai du reste que bien peu. Ils suffiront à ceux que hante le désir de hauteurs plus sublimes, et comme exhortation à la vie parfaite, et comme modèle du propos qu'ils ont formé.
De la multitude innombrable des pères, je n’en mettrai donc sur la scène que deux ou trois, eu égard aux bornes étroites de ce livre. Le premier que je citerai est l'abbé Jean, qui demeura près de Lyco, ville de Thébaïde. Élevé, à cause de son obéissance, jusqu'à la grâce de la prophétie, il jeta un tel éclat dans l'univers entier, que son mérite le fit illustre aux yeux mêmes des rois de ce monde. Encore qu'il habitât, comme je l'ai dit, aux extrémités de la Thébaïde, l'empereur Théodose n'osait partir en guerre contre de puissants tyrans, qu'il ne fût animé par ses oracles et ses avis. Il s'y confiait comme venus du ciel même, et par ce moyen, remporta des trophées sur des ennemis qu'il désespérait de vaincre.

CHAPITRE 24


D'un morceau de bois mort que le même abbé Jean, docile au bon plaisir de son abbé, ne s'arrêta point d'arroser, comme s'il eût dû pousser.

Depuis l'adolescence jusqu'à l'âge d'homme, ce bienheureux Jean servit un ancien, tout le temps que celui-ci vécut en ce monde; et il s'attacha avec tant d'humilité à lui complaire, que son obéissance inspirait au vieillard lui-même une stupeur extrême.
Voulant s'assurer plus évidemment si cette vertu provenait d'une foi véritable et d'une profonde simplicité de coeur, ou si elle n était pas affectée, contrainte et seulement pour l'oeil du maître, il lui enjoignait fréquemment des choses superflues et nullement nécessaires, voire impossibles. J'en citerai trois exemples, qui feront voir à qui le voudra la pureté de ses intentions et la sincérité de son obéissance.
Le vieillard prit un jour dans son bûcher une branche autrefois coupée et préparée pour le feu. L'occasion de cuire ayant tardé, elle gisait desséchée, et mieux encore quasi, pourrie de vétusté. En présence du jeune homme, il la fiche en terre, et lui commande de l'arroser deux fois le jour avec l'eau qu'il apporterait. L'humidité journellement renouvelée lui ferait reprendre racine; un arbre en revivrait, dont la large ramure serait un agrément pour les yeux, et donnerait de l'ombre, pendant les chaleurs de l'été, à ceux qui viendraient s'asseoir dessous.
Jean reçut l’ordre avec les témoignages accoutumés de vénération, sans considérer un instant son impossibilité, et se mit à l'accomplir fidèlement chaque jour. Apportant de l'eau d'une distance de près de deux milles, il ne cessait d'arroser le bâton, avec une persévérance que rien ne déconcertait. Durant tout l'espace d'un an, ni la maladie, ni les fêtes, ni les occupations les plus urgentes, qui lui étaient une honnête excuse, ni enfin les rigueurs de l'hiver ne purent l'empêcher d'exécuter son mandat.
Le vieillard cependant se taisait, et observait secrètement cette assiduité. Le voyant garder son commandement en toute simplicité de coeur, comme s'il fût venu de Dieu, sans changer aucunement de visage, sans l'ombre d'examen, il reconnut à ce signe la sincérité et l'humilité de son obéissance; et en même temps, il eut pitié du labeur dépensé le cours d'une année entière, avec tant de zèle et de dévouement. Il s'approcha de la branche desséchée : "Eh ! Jean, fit-il, est-ce que cet arbre a jeté des racines, ou non ? . "Je ne sais," répondit l'autre. Alors, le vieillard, faisant mine de vouloir se rendre compte et essayer si la branche tenait sur ses racines, l'arracha d'une légère secousse sous les yeux du jeune homme, puis la jeta au loin, et lui prescrivit de cesser dorénavant de l'arroser.

CHAPITRE 25

D'une fiole d'huile jetée par l'abbé Jean au commandement de son ancien.

Formé par de tels exercices, le jeune homme croissait tous les jours dans la vertu de docilité; la grâce d'humilité qui était en lui commençait à resplendir, et la suave odeur de son obéissance à se répandre par tous les monastères. Quelques frères, dans le dessein de se rendre compte ou plutôt de s'édifier, s'en vinrent auprès du vieillard, et se prirent à admirer la soumission dont ils avaient entendu parler. Là-dessus, il appelle tout d'un coup-le jeune homme : "Monte, dit-il, prends la fiole d'huile, et jette-la du haut en bas par la fenêtre." Or, c'était l'unique qu'ils eussent dans le désert, et cette modeste provision faisait toute leur ressource pour eux-mêmes et pour leurs hôtes. Jean, cependant, vole, rapide, à l'étage supérieur, envoie la fiole par la fenêtre et la jette sur le sol, où elle devait fatalement se briser. Il n'eut pas une pensée, une réflexion pour l'ineptie de l'ordre, le besoin quotidien où l'on était de cette huile, la pénurie de sources, l'embarras extrême et les difficultés d'un désert affreux, dans lequel, eût-on de l'argent à discrétion, il était impossible de trouver à remplacer la liqueur perdue.


CHAPITRE 26


Comment l'abbé Jean obéit à son ancien, pour rouler une pierre que plusieurs n'auraient pu remuer.

Une autre fois que l'on désirait s'édifier de son obéissance, le vieillard l'appela : "Cours, Jean, roule ici cette pierre le plus vite possible." Or, c'était un rocher énorme, qu'une troupe nombreuse n'aurait pu remuer. Lui, cependant, d'y appliquer, tantôt les épaules, tantôt le corps entier, cherchant à le rouler. Il faisait une si grande dépense d'énergie, que la sueur, coulant de tous ses membres, trempait son vêtement, et mouillait le rocher lui-même à l'endroit de sa nuque.
Là encore, il ne mesura point l'impossibilité de ce qui lui était commandé. Telles étaient sa révérence pour le vieillard et la pure simplicité de son obéissance, qui lui faisaient croire d'une foi entière que son ancien ne pouvait rien lui prescrire en vain ni sans raison.

CHAPITRE 27


Humilité et obéissance de l'abbé Patermuce, qui n'hésita pas à jeter son enfant dans le fleuve, pour accomplir l'ordre de son ancien,.

C'est assez parlé de l'abbé Jean; ces quelques exemples, pris entre mille, suffiront.
Je voudrais maintenant raconter un trait de l'abbé Patermuce; il est digne de mémoire.
Animé du désir de renoncer au monde, Patermuce persista à faire sentinelle devant la porte du monastère, jusqu'à ce qu'il eût obtenu, par sa persévérance inébranlable, d'être reçu avec son fils, âgé d'environ huit ans, contrairement à toutes les habitudes des monastères de cénobites.
Admis enfin, ils furent aussitôt confiés à des maîtres différents; on voulut même qu'ils habitassent des cellules séparées, de peur qu'à voir continuellement le petit, le père ne se ressouvînt que, de tous les biens
dont il s'était dessaisi, en quittant le monde, et de ses affections charnelles, soi, fils du moins lui restait. Sachant qu'il avait cessé d'être riche, il ne devait plus savoir qu'il était père.
Afin de mieux l'éprouver sur ce point, et connaître s'il ne faisait pas plus destime de la voix du sang et de l'amour de sa chair que de l'obéissance et de la mortification du Christ, vertus que tout moine doit préférer, par charité pour le Seigneur, à l'affection des siens, on négligeait à dessein l'enfant. Couvert de haillons, plutôt que de vêtements, souillé et défiguré par la malpropreté, il était plus capable de blesser que de réjouir la vue de son père, toutes les fois que celui-ci pouvait l'apercevoir. Mais de plus, il était en butte de divers côtés aux coups et aux soufflets; et souvent, on frappait ainsi, et gratuitement, le petit innocent sous les yeux de son père : si bien qu'il ne le voyait jamais, sans lui découvrir sur les joues des sillons laissés par ses larmes. Il en allait de la sorte chaque Jour. Et néanmoins, pour l'amour du Christ et pour la vertu d'obéissance, les entrailles paternelles ne fléchirent ni ne s'émurent. Il ne comptait plus pour son fils celui qu'il avait offert au Christ avec soi. Sans souci des injures passagères qu'il lui voyait subir, il exultait plutôt, parce qu'il reconnaissait que sa patience paternelle n'était pas sans fruit. Il ne voulait point avoir de pensée pour tant de larmes; mais toute sa sollicitude avait pour objet sa propre humilité et perfection.
L'ancien du monastère, témoin de son austère courage et de cette inébranlable fermeté, voulut éprouver à fond la constance de son âme. Un jour qu'il voyait l’enfant pleurer, il feignit d'entrer en colère contre
lui, et commanda au père de le prendre et de le jeter dans le fleuve. Celui-ci, comme si l'ordre fût parti da Seigneur, court, saisit son fils et le porte dans ses propres bras jusqu'à la rive du fleuve, afin de l'y précipiter. Dans la ferveur de sa foi et de son obéissance, il l'eût certainement fait, si des frères n'avaient été commis exprès à la garde du fleuve, afin d'arracher, pour ainsi dire, l'enfant du sein des eaux. De par la docilité et l'abandon total du père, le commandement était accompli; eux seuls empêchèrent sa vertu d'aller jusqu'à l'effet et jusqu'au bout de son acte.

CHAPITRE 28


Comment il lut révélé à l'abbé, au sujet de Patermuce, qu'il avait renouvelé l’acte d'Abraham; et comment le même Patermuce lui succéda dans le gouvernement du monastère.

Sa foi et sa dévotion furent tellement agréés de Dieu, qu'un témoignage céleste les vint aussitôt approuver. Il fut, en effet, révélé à l'abbé que, par son obéissance, il avait renouvelé l'acte d'Abraham.
Quelque temps se passa, et l'abbé dut émigrer du séjour de ce monde vers le Christ. Il mit alors Patermuce à la tête de tous les frères, et le laissa au monastère comme son successeur et comme abbé.

CHAPITRE 29


De l'obéissance d'un frère qui, sur l'ordre de son abbé, promena et vendit publiquement dix corbeilles.

Je ne tairai pas non plus un frère à moi connu, et qui appartenait selon le monde à une très grande famille. Il était le fils d'un riche comte, et avait reçu une éducation fort soignée. Ayant quitté ses parents, il vola au monastère. Pour éprouver l'humilité de son âme et l'ardeur de sa foi, l'ancien lui commanda immédiatement de charger sur ses épaules dix corbeilles, qu'il n'y avait nulle nécessité pourtant de vendre publiquement, et d'aller en faire commerce par les rues. Afin de le retenir plus longtemps dans cet office, il ajouta une condition : si par hasard quelqu'un s'offrait à les acheter toutes à la fois, il ne devait pas y consentir, mais les vendre une par une aux amateurs. Ce qu'il fit en toute dévotion. Foulant aux pieds la honte pour l'amour et le désir du Christ, il chargea les corbeilles sur ses épaules, les débita au prix convenu, et rapporta l'argent au monastère. Il n'eut point frayeur d'un emploi aussi vil et inaccoutumé; il ne considéra point l'indignité de la chose, l'éclat de sa naissance ou les avanies de la vente. Tant il désirait obtenir, par la grâce de l'obéissance, l'humilité du Christ, qui est la vraie noblesse.

CHAPITRE 30


Humilité de l'abbé Pinufe, qui, poussé par le désir de la perfection, quitta le célèbre monastère qu'il gouvernait en qualité de prêtre, pour gagner un monastère lointain, où il serait reçu à titre de commençant.

Le cadre étroit de ce livre nous presse de finir; mais le bien de l'obéissance, qui, entre toutes les autres vertus, tient le sceptre et l'empire, ne nous permet point de passer entièrement sous silence les grandes actions de ceux qui se sont illustrés par elle. J'essayerai de tenir un juste milieu; et, songeant d'une part à la brièveté, de l'autre me prêtant aux désirs comme aux intérêts des passionnés de la science divine, je citerai encore un exemple, un seul, de la vertu d'humilité. Il n'est pas d'un commençant, mais d'un parfait, d'un abbé; et la lecture n'en sera pas instructive seulement pour les jeunes, elle est capable d'exciter les anciens eux-mêmes à la parfaite humilité.
J'ai eu le bonheur de voir de mes yeux l'abbé Pinufe, prêtre d'un monastère immense, qui se trouve en Égypte, non loin de la ville de Panephysis, le respect qui s'attachait à sa vie, à son âge, à son sacerdoce, le faisait honorer et vénérer de tous. Cette considération même lui parut un obstacle à pratiquer l'humilité que, dans l'ardeur de son âme, il avait convoitée; les moyens lui manquaient de déployer la vertu de soumission qui faisait tous ses désirs. Ce que voyant, il s'enfuit secrètement du monastère; et seul, se retira vers les contrées extrêmes de la Thébaïde. Là, il déposa l'habit monastique, prit un vêtement séculier, et gagna le monastère de Tabenne, qu'il savait de tous le plus sévère. Il se flattait que l'éloignement favoriserait son incognito, et que la grandeur du monastère, la multitude des frères lui permettraient de se cacher plus facilement.
Il persévéra longtemps à la porte, se prosternant aux pieds de tous les frères, et suppliant avec les plus vives instances qu'ils voulussent bien le recevoir. On lui fit subir de longs mépris. "Vieillard décrépit ,disaient-ils, et sur la fin de son âge, ii sollicitait d'entrer dans le monastère à l'heure où il n'avait plus même la force de se vouer à ses plaisirs; ce n'était pas là une demande inspirée par la religion, mais nécessitée par la faim et la détresse." On l'admit enfin; et comme un vieux qui n’était plus bon absolument à rien, il eut pour charge d’entretenir le jardin. Il exerçait cet emploi sous un frère plus jeune, a qui on 'avait confié. Or il lui était si soumis, et cultivait avec une telle perfection d’obéissance la vertu d'humilité, objet de ses désirs, que, non content de ce que réclamait le. soin du jardin, il s'évertuait chaque jour à remplir les offices pénibles ou humiliants, et qui donnaient de l'aversion à tout le monde. Même il se levait la nuit, afin exécuter furtivement et sans témoin à la faveur des ténèbres, bien des travaux divers; et personne ne pouvait savoir qui les avait faits.
Il resta là caché durant trois années. Cependant, des frères s'étaient dispersés par toute, l'Égypte à sa recherche. Enfin, l'un d'eux, qui arrivait dans cette contrée, l'aperçut. Mais à peine le put-il reconnaître dans l'humilité de son habit et la bassesse de son emploi. Courbé sur un sarcloir, il dégageait le pied des légumes; puis, apportant du fumier sur ses épaules, il le disposait aux racines. Devant un tel spectacle, le frère hésita longtemps. Il s'approche à la fin, étudie attentivement son visage et le son de sa voix; et aussitôt se jette à ses pieds.
Ce geste causa d'abord à tous ceux qui le virent une stupeur extrême. Pourquoi en agir de la sorte avec un homme qui passait chez eux pour un novice et pour le dernier de tous, comme venant de quitter le siècle. Mais leur étonnement redoubla, lorsque, à l'instant, il eut dit son nom, qui était jusque chez eux en grande réputation. Ensemble, ils demandèrent pardon au vieillard de leur ignorance première, et de l'avoir si longtemps compté parmi les jeunes et les simples. Lui cependant gémissait : "C'était la jalousie du diable qui l'avait frustré d'une vie humble et si digne de lui, qu'il se réjouissait d'avoir enfin trouvée, après l'avoir cherchée bien du temps; il n'avait pas mérité de finir ses jours dans la sujétion qu'il avait embrassée." Résistant et pleurant, on le reconduisit à son monastère. Là, on fit bonne garde, de crainte qu'il ne s'échappât de nouveau, comme la première fois.

CHAPITRE 31

Comment l'abbé Pinufe, reconduit à son monastère, n’y demeura que peu de temps, et s'enfuit de nouveau, pour aller en Palestine.

Il n'y demeura que peu de temps. Brûlé du même désir et de la même ardeur d'humilité, il mit à profit le silence de la nuit pour s'enfuir. De cette fois, ce n'était pas dans une province voisine, mais en des régions inconnues, étrangères et lointaines qu'il prétendait se rendre. Il monta, en effet, sur un navire, et s'en fut en Palestine. Sa retraite serait plus sûre, pensait-il, s’il se transportait en des lieux où son nom même n’avait jamais été entendu. À son arrivée, il gagna sans tarder notre monastère, situé non loin de la grotte où notre Seigneur daigna naître de la Vierge. Mais le temps qu’il y resta caché fut court. Selon la parole du Seigneur, telle "la cité placée sur le sommet d'une montagne", (Mt 5,14) il ne put longtemps se soustraire aux regards. Aussitôt, des frères qui étaient venus d'Égypte, afin de prier au Lieux saints, le reconnurent, et, à force d'instances, le déterminèrent à rentrer dans son monastère.

CHAPITRE 32


Recommandations que fit le même abbé Pinufe, à un frère qu'il accueillait, en ma présence, dans son monastère,

Les rapports de confiance que j'avais eus avec lui dans notre monastère, me le firent ensuite chercher, en Égypte, avec un grand empressement. Et je veux insérer à mon ouvrage l'exhortation qu'il fit à un frère qu'il accueillait, en ma présence, dans son monastère; car je pense qu'on en pourra tirer quelque surcroît d'instruction.
"Vous savez, dit-il, combien de jours vous êtes demeuré prosterné à la porte du monastère, avant que d'y être admis aujourd'hui. Les difficultés que l'on vous a faites, ne sont pas sans cause. Et c'est ce qu'il vous faut comprendre tout d'abord. L'intelligence que vous en aurez, peut vous être d'un grand secours dans la voie où vous désirer d'entrer, si vous venez ensuite au service du Christ, avec des sentiments conformes à ce que vous aurez appris.

CHAPITRE 33


Si un moine s'efforce de vivre selon les maximes des pères, une grande récompense sera le prix de ses labeurs; mais en revanche, le lâche recevra son châtiment. C'est pourquoi il ne faut admettre personne dans le monastère avec trop de facilité.

Il est vrai, Dieu promet pour l'avenir une gloire sans mesure à ceux qui Le servent fidèlement, et s'attachent à Lui selon la règle de la doctrine monastique. Mais il prépare aussi les plus terribles châtiments à ceux qui se seront montrés tièdes et lâches à la pratiquer, négligeant de produire les fruits de sainteté en rapport avec ce qu'ils font profession d’être et ce que les croit l’estime des autres hommes. C'est la pensée de l'Écriture : "Mieux vaut ne point promettre, que de promettre et de ne pas tenir ce que l'on a voué; (Ec 5,4), "Maudit soit celui qui fait négligemment les oeuvres du Seigneur." (Jer 48,10).
Voilà pourquoi nous vous avons si longtemps rebuté.
Ce n'est pas due nous ne désirions votre salut, aussi bien que celui des autres hommes. Nous souhaiterions même de courir loin au-devant de ceux qui veulent se convertir au Christ. Mais nous craignions, en vous recevant sans prendre le temps de réfléchir, de nous charger aux yeux de Dieu d'une légèreté coupable, et de vous exposer vous-même à de plus grands supplices. Ce qui ne manquerait pas d'arriver, si, admis sur l'heure avec trop de facilité, et sans avoir saisi la gravité de la vie monastique, vous vous en faisiez par après le transfuge, ou vous laissiez gagner à la tiédeur.
Comprenez donc avant tout ce qu'est le renoncement. Après vous en être bien pénétré, vous serez en mesure de vous former une plus juste idée de la conduite qu'il vous convient de suivre.

CHAPITRE 34


Le renoncement n'est pas autre chose qu'une mort et l'image du crucifié.

Le renoncement n'est pas autre chose que l'étendard de la croix et de la mort. Sachez-le, aujourd'hui vous êtes mort au monde, à ses oeuvres, à ses désirs. Selon la parole de l'Apôtre, vous êtes crucifié au monde, et le monde est crucifié pour vous. (cf. Gal 6,14).
Considérez la croix, dont le mystère enveloppera désormais toute votre vie terrestre, puisque ce n'est plus vous qui vivez, mais en vous celui qui fut crucifié pour vous. Tel Il était sur le gibet où Il pendit pour notre salut, tels devons-nous être ici-bas. Perçant nos chairs de la crainte du Seigneur, comme parle David, il nous faut tenir toutes nos volontés et nos désirs cloués à la Mort de Jésus, au lieu de les assujettir à notre convoitise. Ainsi remplirons-nous le commandement qu'il nous fait : "Celui qui ne prend pas sa croix pour Me suivre, n'est pas digne de Moi." (Mt 10,38).
Vous me direz : "Comment porter sans cesse la croix ? comment un homme vivant peut-il être crucifié ?" Écoutez-moi quelques instants.

CHAPITRE 35

Notre croix est la crainte du Seigneur.

Notre croix est la crainte du Seigneur.
Celui qui est attaché à la croix n'a plus la liberté de se mouvoir ou, tourner au gré de sa volonté. Nous ne devons pas non plus appliquer nos volontés ni nos désirs à ce qui nous est agréable et nous réjouit dans le moment, mais où la Loi du Seigneur nous tient liés.
Le crucifié, sur son gibet, cesse de considérer les choses présentes et ne songe plus à ses passions; le soin ni la sollicitude du lendemain ne le préoccupent point; il n'est pas agité du désir de posséder; nul orgueil, nulle contention, nulle jalouse rivalité ne le mettent en feu; il ne s'afflige point des injures présentes ni ne se souvient de celles qu'on lui a faites dans le passé; quoiqu'il respire encore, il s'estime néanmoins comme mort à tous les éléments, et le regard de son coeur le précède où il est assuré de passer dans un instant. De même, la crainte du Seigneur doit-elle nous crucifier à toutes les choses d'ici-bas, morts aux vices de la chair, et qui plus est, aux s’est, aux éléments eux-mêmes, les yeux de l'âme attachés où nous devons nous attendre à passer d'un moment à l'autre. Par ce moyen, nous pourrons mortifier toutes les convoitises et les passions charnelles.

CHAPITRE 36


Le renoncement ne sert de rien, si nous nous laissons reprendre aux choses que nous avons quittées.

Gardez-vous de jamais reprendre ce que vous avez rejeté, en embrassant le renoncement. Docile à la défense du Seigneur, ne quittez point le travail du champ évangélique, pour aller revêtir la tunique que vous avez dépouillée. Ne vous laissez pas retomber dans les basses et terrestres convoitises, ni dans les passions de ce monde. N'ayez point la témérité de descendre, contre le commandement que le Christ nous a donné, du toit de la perfection, afin de prendre quelque chose de ce que le renoncement vous a fait abdiquer. Gardez-vous contre le souvenir de vos parents et l'amour naturel que vous ressentiez à leur endroit, de peur que ces sentiments ne vous engagent de nouveau dans les soins et les sollicitudes de ce siècle, et que, selon la parole du Sauveur, "regardant en arrière après avoir mis la main à la charrue," (Luc 9,62) vous ne deveniez impropre au royaume de Dieu. Dans l’ardeur de foi et l'humilité entière de vos commencements, vous foulez aux pieds la superbe, présentement : veillez que votre coeur ne s'élève insensiblement, et ne la ressuscite, lorsque vous aurez quelque sentiment des psaumes et de la profession monastique; relevant ce que vous avez détruit, vous vous rendriez prévaricateur, suivant la parole de l'Apôtre. Demeurez plutôt jusqu'à la fin dans le dépouillement dont vous faites profession devant Dieu et ses anges. Persistez, et mieux encore, profitez, croissez dans l'humilité et la patience que vous fîtes paraître, en persévérant dix jours à la porte du monastère, implorant avec larmes la faveur d'y être reçu. Ne serait-ce pas un grand malheur, si, au lieu que ce premier apprentissage vous servit comme d'un degré pour grandir et tendre à la perfection, vous alliez retomber plus bas que vous n'êtes ? Ce n'est pas celui qui commence, mais "celui qui aura persévéré jusqu'à la fin" dans cette profession, "qui sera sauvé". (Mt 24,13).

CHAPITRE 37


Que le diable ne cesse de tendre des pièges à notre persévérance, et que nous devons observer sa tête.

Sans cesse, l'artificieux serpent observe nos talons, c'est-à-dire qu'il tend des pièges à notre persévérance, et jusqu'au terme de la vie, s'efforce de nous jeter bas. Il ne vous servira de rien d'avoir heureusement débuté, et montré une ferveur sans mélange dans le principe de votre renoncement, si la fin ne répond à de si beaux commencements et ne les achève en les couronnant, si, après avoir fait profession de l'humilité et de la patience du Christ aujourd'hui en sa Présence, vous ne les conservez jusqu'à votre dernier souffle, dans les mêmes sentiments qui vous les font embrasser.
Mais, afin de réussir dans cette entreprise, soyez constamment attentif à la tête du serpent; c'est-à-dire : observez les commencements des pensées qu'il vous inspire, et portez-les sans retard à la connaissance de votre ancien. Oui, c'est par cette méthode que vous
apprendrez à lui écraser la tête, aussitôt, qu'elle se montrera : si vous ne rougissez pas de tout révéler à votre ancien.

CHAPITRE 38


Celui qui embrasse le renoncement, doit préparer, son âme à la tentation. - Qu'il faut imiter le petit nombre.

"Entré au service du Seigneur, demeurez ferme dans la crainte de Dieu, " selon la maxime de l'Écriture, "et préparez vôtre âme," non point au repos, à la sécurité ni aux délices, mais "à la tentation" ( Ec 2,1) et à toute extrémité. Car "c'est par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu." (Ac 14,21). "Étroite est la porte et resserrée la voie qui conduit à la vie, et il en est peu qui la trouvent." (Mt 7,14).
Considérez donc que vous avez été choisi aujourd'hui, pour être de ce petit nombre. Que l'exemple et la tiédeur de la multitude ne vous refroidissent pas. Mais vivez comme le petit nombre, afin que vous méritiez d'entrer avec eux dans le royaume des cieux. "Beaucoup sont appelés, peu sont élus," (Mt 20,16) et "petit est le troupeau à qui le Père S'est complu," (Luc 12,32) de donner l'héritage.
Sachez que ce n'est pas un péché médiocre, lorsqu'on a voué la perfection, de s'engager dans des voies imparfaites.
Or, voici les degrés et la méthode par où l’on parvient à l'état de perfection.

CHAPITRE 39


Par quelle méthode l'on peut arriver à la perfection, et que celle-ci consiste à s'élever de la crainte à l’amour.

"Le principe" et la garde de notre salut est "la crainte du Seigneur". (Pro 9,10). Quiconque se forme au chemin de la perfection, trouve en elle l'origine de la conversion, la correction des vices et la persévérance dans la vertu. Lorsqu'elle a pénétré une âme, elle y engendre le mépris de toutes choses, l’oubli des parents, horreur du monde lui-même. Or, le mépris et le dépouillement de toutes choses conduisent à l'humilité. Et l'humilité se reconnaît à ces marques :
- premièrement, si le moine mortifie en lui-même toutes ses volontés;
- deuxièmement, s'il ne laisse rien ignorer à son ancien, non seulement de ses actes, mais de ses pensées;
- troisièmement, si, loin de s’en remettre à sa propre discrétion, il remet toutes choses au jugement de son ancien, et écoute ses avis d'une âme pleine de désirs et tout accueillante;
- quatrièmement, s'il garde en toutes choses la mansuétude de l'obéissance et une patience inaltérable;
- cinquièmement, si, non content de ne faire d'injure à personne, il ne s'afflige ni ne s'attriste de celles qu'on lui fait;
- sixièmement, s'il ne fait rien, n'ose rien que ne recommandent et la règle commune et Il exemple des anciens;
- septièmement s'il se trouve content en tout abaissement, et se considère, pour tout ce qui lui est enjoint, comme un mauvais et indigne ouvrier;
- huitièmement, s'il ne se dit pas seulement du bout des lèvres, mais se croit du fond du coeur inférieur à tous;
- neuvièmement, s'il retient sa langue et élève point la voix;
- dixièmement, s'il n'est ni prompt ni facile à rire.
Telles sont les marques et d'autres semblables auxquelles se reconnaît la vraie humilité. Lorsque vous la posséderez véritablement, elle vous conduira au degré supérieur de la charité, qui n'admet pas la crainte. Alors, ce que vous n'observiez plus auparavant sans frayeur, vous commencerez de le garder sans peine et comme naturellement, non plus par la vue des supplices ou dans une pensée de crainte, mais pour l'amour du bien lui-même et la joie de la vertu.

CHAPITRE 40


Le moine ne doit pas demander des exemple de perfection à un grand nombre, mais à un seul ou quelques-uns.

Afin de parvenir plus facilement à la charité, vous devez, quoique vous demeuriez dans une communauté, chercher des exemples à imiter chez quelques-uns seulement, un, deux, sans passer plus loin. Car, outre que l’entière pureté de vie ne se rencontre pas chez le plus grand nombre, vous aurez encore cet avantage, que l'on se forme mieux à la perfection de notre état, je veux dire de la vie cénobitique, par l'exemple d'un seul.

CHAPITRE 41


De quelles infirmités celui qui habite dans un monastère doit prendre la ressemblance.

Si vous voulez obtenir de si grands biens et persévérer jusqu'à la fin sous le joug de la règle, trois choses vous sont nécessaires dans le monastère. Souvenez-vous de ce que dit le Psalmiste : "Et moi, comme si j'eusse été sourd, je n'entendais pas; j'étais comme un muet qui n'ouvre pas la bouche. Je suis devenu semblable à un homme qui n'entend pas, et dans la bouche de qui il n'y a pas de réplique." (Ps 37,14-15). Eh bien, vous aussi, marchez comme si vous étiez sourd, muet et aveugle. Hors celui que vous avez choisi comme modèle, soyez aveugle pour le reste. Fermez les yeux sur tout ce que vous verrez de peu édifiant; que l'autorité et l'exemple de ceux qui agissent de la sorte, ne vous induisent point au relâchement, ou à faire des choses que vous aviez tout d'abord condamnées.
Entendez-vous quelque frère désobéissant, indocile, détracteur, on se comportant de quelque manière autrement que l'on ne vous
a appris, n'en soyez pas scandalisé, et que son exemple ne vous entraîne pas à l'imiter; mais passez à travers tout, tel un sourd qui n'entend même pas.
On vous outrage, on vous injurie, vous ou quelque autre : demeurez inébranlable; et, au lieu de vous venger en répliquant, écoutez tout, comme si vous étiez muet, chantant sans cesse au fond de votre coeur ce verset du psalmiste : "J'ai dit : Je garderai mes voies, de peur de pécher par ma langue; j'ai mis une garde à ma bouche, tant que le pécheur se tient en face de moi; je suis resté muet, et je me suis humilié, et j'ai gardé le silence même pour les choses bonnes." (Ps 38,2-3).
Par-dessus tout, cultivez cette vertu, qui ajoute encore au prix et à la beauté des trois pratiques que je viens de dire : selon le précepte de l'Apôtre, rendez-vous comme insensé en ce monde, afin d'être sage. N'examinez, ne jugez rien de ce que l’on vous commande, mais donnez constamment votre obéissance en toute simplicité et foi, n'estimant saint, utile et sage que ce que la loi de Dieu et le jugement de votre ancien vous ordonnent. Fondé sur ces principes, vous, persévérerez jusqu'à la fin sous la discipline du monastère, sans que les tentations ni les adresses de l'ennemi puissent vous en faire sortir.

CHAPITRE 42


Le moine ne doit pas attendre le bien de la patience de la vertu des autres, mais de sa propre longanimité,

Ainsi, n'attendez pas votre patience de la vertu des autres, en sorte que vous ne la possédiez, que si personne ne vous offense, car ceci n'est pas en notre pouvoir. Mais espérez-la plutôt de votre humilité et longanimité, qui sont dans les mains de votre libre arbitre.

CHAPITRE 43


Abrégé des moyens par où le moine peut s'élever à la perfection.

Nous avons développé longuement cette doctrine. Pour qu'elle se grave plus aisément dans votre coeur et demeure ineffaçable de votre mémoire, j'en veux dresser un abrégé qui vous permette de posséder tous les commandements dans une brève formule.
Voici donc en peu de mots la méthode, pour vous élever sans labeur et sans difficulté jusqu'à la plus haute perfection.
"Le commencement" de notre salut comme "de la sagesse est", selon l'Écriture, "la crainte du Seigneur". (Pro 9,10). De la crainte du Seigneur naît la componction salutaire. De la componction du coeur procède le renoncement, c'est-à-dire le mépris et le dépouillement de tous les biens. Le dépouillement engendre l'humilité. L'humilité produit la mortification de nos volontés. La mortification de nos volontés extirpe et énerve tous les vices. À mesure que disparaissent les vices, les
vertus poussent leurs rejetons et grandissent. La multiplication des vertus donne la pureté du coeur. La pureté du coeur confère, la perfection de la charité apostolique.

 

LIVRE 5

DE L'ESPRIT DE GOURMANDISE


CHAPITRE 1

Transition des institutions monastiques à la lutte contre les huit principaux vices.

Voici que commence, avec l'aide de Dieu, mon cinquième livre. Après les quatre premiers, qui furent consacrés aux institutions des monastères, je me résous d'entreprendre la lutte contre les huit principaux vices, fort du secours que le Seigneur m'accordera par vos prières.
Le premier est la gourmandise, ou concupiscence de la bouche, le deuxième, l'impureté; le troisième, l'amour de l'argent, ou l'avarice; le quatrième, la colère; le cinquième, la tristesse; le sixième, la paresse, qui est une anxiété, un dégoût du coeur; le septième, la vaine gloire; le huitième, l'orgueil.
Au moment d'engager un tel combat, je sens plus vivement, ô bienheureux Castor, le besoin de vos prières, afin premièrement d'analyser comme il convient leur nature, qui est chose si délicate, mystérieuse et obscure, deuxièmement d'exposer leurs causes d'une manière suffisante, troisièmement d'en indiquer le traitement et les remèdes appropriés.

CHAPITRE 2

Comment tout homme porte en soi les causes des vices, et néanmoins les ignore; et que nous avons besoin du secours de Dieu, pour les manifester.

Telles sont les causes des vices : manifestées par la doctrine des anciens, chacun les reconnaît aussitôt; mais avant qu'elles soient révélées, encore qu'il ne soit personne qu'elles ne dévastent et qui ne les ait en soi à demeure, tous les ignorent.
Pour moi, j'ai la confiance de réussir à les expliquer en quelque degré, si, grâce à votre intercession, la parole du Seigneur autrefois proférée par Isaïe m'est aussi adressée : "Je marcherai devant toi; et J'abaisserai les puissants de la terre; Je romprai les portes d'airain, et Je briserai les verrous de fer; Je te découvrirai des trésors cachés, les plus secrets arcanes." (Is 454,2-3).
Oui, que la Parole de Dieu nous précède ! Qu'elle abaisse les puissants de notre terre, c'est-à-dire ces mêmes passions malfaisantes que nous convoitons d'abattre, et qui revendiquent sur notre corps la plus cruelle des dominations et des tyrannies ! Qu'elle les soumette à notre analyse et à nos explications ! Rompant les portes de l'ignorance, brisant les verrous des vices, qui nous excluent de la vraie science, qu'elle nous conduise jusqu'à nos plus secrets arcanes; que, selon le mot de l'Apôtre, elle révèle à nos yeux illuminés "ce qui est caché dans les ténèbres, et leur manifeste les conseils des coeurs" ! (1 Cor 4,5). Que, pénétrant avec le pur regard de l'âme jusqu'aux noires ténèbres où s'enveloppent les vices, nous les puissions découvrir et produire à la lumière ! Que nous venions à bout d'étaler leurs causes et leur nature à ceux qui ne les ont pas éprouvés, comme à ceux qui sont encore dans leurs chaînes ! Selon ce que dit le prophète, puissions-nous, traversant le feu des vices, qui brûlent si cruellement notre âme, passer aussitôt sans dommage par les eaux des vertus, qui éteignent les vices; et puisse la rosée des remèdes spirituels nous mener jusqu'au rafraîchissement de la perfection, dans la pureté du coeur !

CHAPITRE 3

Notre premier combat est contre l'esprit de gourmandise, ou concupiscence de la bouche.


Le premier combat que nous devions engager, est contre l'esprit de gourmandise, ou concupiscence de la bouche. Comme nous aurons à parler surtout de la règle des jeûnes et de la qualité des aliments, nous reviendrons aux traditions et statuts des Égyptiens, qui brillent à la fois par une abstinence plus sublime et par une discrétion parfaite, comme nul ne l'ignore.

CHAPITRE 4

Témoignage de l'abbé Antoine, d'après lequel i faut apprendre chaque vertu de celui qui la possède spécialement.

C'est une ancienne et admirable maxime du bienheureux Antoine : le moine qui, après avoir mené la vie cénobitique, s'efforce d'atteindre le faîte d'une perfection plus sublime, et, prenant en main la règle de la discrétion, a puissance désormais de s'en rapporter à son propre jugement et de parvenir sur les hauteurs de la vie anachorétique, ce moine, dis-je, ne doit pas vouloir apprendre d'un seul, quelque éminent qu'il soit, toute espèce de vertu.
De l'un les fleurs de la science font la parure; l'autre paraît armé plus fortement de la discrétion; cet autre encore est fondé en la gravité de la patience. Un premier l’emporte par la vertu d'humilité; un second, par l'abstinence. Tel brille par la grâce de la simplicité. Celui-ci passe le reste des frères en magnanimité; celui-là, en miséricorde; un autre, par l'amour des veilles; ce quatrième, par l'amour du silence; le dernier, par le zèle du travail.
Le moine qui désire composer un miel spirituel, devra, comme une prudente abeille, prendre la fleur de chaque vertu chez ceux à qui elle est plus familière, et diligemment la déposer dans la ruche de son coeur. Examiner ce qui manque à tel ou tel ? Non pas. Mais considérez seulement ce qu'il possède de vertu, et le recueillez avec ardeur. Car, si nous voulons emprunter d'un seul toutes les perfections, ce n'est que malaisément ou jamais que se pourront trouver les exemples à imiter.
Nous ne voyons pas encore le Christ "tout en tous" (1 Cor 15,28) selon la parole de l'Apôtre. De cette manière toutefois, je veux dire par parties, il nous est possible de le découvrir en tous. Il est dit de Lui : "Il a été fait pour nous de par Dieu sagesse, justice, sainteté, rédemption." (Ibid. 1,30). Mais, tandis que la sagesse est en celui-ci, la justice en celui-là, dans un premier la sainteté, dans un second la mansuétude, en l'un la chasteté, et, par l’autre l’humilité, le Christ est divisé membre à membre en chacun de ses saints; et c'est parce que tous concourent dans l'unité de la foi et de la vertu, qu'il revient "à l'état d’homme parfait", (Ep 4,13) achevant la plénitude de son Corps. Par l'union de chacun des membres et de leurs êtres distinctifs.
Ainsi, jusqu'à ce que soit venu le temps où "Dieu sera tout en tous", présentement c'est de la manière que nous avons dite c'est-à-dire par le partage des vertus, qu'il peut être tout en tous, bien qu'il ne soit pas encore tout en tous quant à leur plénitude. Pour une, en effet, que soit la fin de notre religion, diverses sont les professions par où l'on tend à Dieu, comme il sera montré plus abondamment dans les conférences des anciens.
Par suite, nous demanderons un modèle de discrétion et d'abstinence à ceux-là particulièrement en qui nous voyons resplendir plus puissamment ces vertus, par la grâce du saint Esprit. Non que personne soit en état d'acquérir seul ce qui est divisé entre beaucoup; mais, pour les biens dont nous pouvons être capables, appliquons-nous à imiter ceux qui les ont obtenus dans un degré éminent.

CHAPITRE 5

Tous ne peuvent garder dans le jeûne une règle uniforme.

Il ne serait pas facile de garder dans le jeune une règle uniforme. Tous n'ont pas la même vigueur corporelle; et le jeûne n'est pas, comme les autres vertus, affaire de volonté seulement.
Et précisément parce qu'il ne dépend pas uniquement de la force d'âme, mais doit compter aussi avec les possibilités du corps, voici la doctrine bien définie qui nous a été enseignée sur ce point : diversité pour le temps, la mesure et la qualité, selon les différences de constitution,d’âge, de sexe; une seule et même règle pour tous en ce qui regarde l'esprit d'abstinence et la vertu intérieure de mortification.
Il n'est pas possible universellement de prolonger le jeûne une semaine, ni même de différer sa réfection jusqu’à deux ou trois jours. Il en est beaucoup qui, épuisés déjà par la maladie et surtout par la vieillesse, ne supporteraient pas de jeûner jusqu’au coucher du soleil sans une extrême fatigue. Les légumes à l'eau, qui sont si peu fortifiants, ne conviennent pas à chacun; les plantes potagères, sans rien qui les accompagne, font un maigre régime, qui ne va pas non plus à tout le monde; tous, enfin, 'e pourraient se contenter d'un repas sévère au pain sec. Celui-ci prend deux livres de pain, et ne se sent pas rassasié; celui-là est appesanti avec une livre ou six onces.
Toutefois, la fin de l'abstinence demeure identique pour tous : c'est, chacun selon sa mesure, de ne se point charger jusqu'à la satiété. Aussi bien que la qualité, la quantité des aliments émousse la pénétration du coeur et allume, après avoir épaissi âme en même temps que le corps, le foyer pernicieux des vices.

CHAPITRE 6

L'âme ne s'enivre pas que de vin.


Quelle que soit la nourriture, ventre rassasié enfante semences de luxure, et l'âme, étouffée sous le poids des aliments, ne peut plus tenir les rênes de la discrétion. Il n'y a pas que le vin qui l'enivre; tout excès dans le manger la rend vacillante et chancelante, et lui dérobe toute vue d'intégrité et de pureté.
La cause de la perversion et du péché de Sodome, ce ne fut pas l'ivresse du vin, mais la satiété de pain. Écoutez le reproche que le Seigneur adresse à Jérusalem par le prophète : "Quel fut le péché de Sodome, ta soeur, sinon qu'elle mangeait son pain dans la satiété et l'abondance ?" (Ez 16,49). Et, parce que la satiété de pain alluma dans leur chair des feux inextinguibles, par un jugement de Dieu une pluie de soufre et de feu tomba du ciel, qui les consuma.
Mais, si le seul excès de pain les a précipités d'une pente si rapide dans un abîme de hontes, que faudra-t-il penser de ceux qui, le corps sain et vigoureux, se permettent la viande et le vin avec une liberté sans mesuré, non pour satisfaire aux besoins légitimes de la faiblesse, mais pour obéir aux suggestions de la convoitise.


CHAPITRE 7

A quel prix l'infirmité corporelle cesse d'être un obstacle à la pureté du coeur.


L'infirmité corporelle n'est pas un obstacle à la pureté du coeur, si l'on n'écoute que les exigences de la fragilité, et non pas celles de la volupté. Mais, j'ai vu plus facilement s'abstenir tout à fait des mets fortifiants, que les prendre modérément, lorsqu'ils étaient concédés pour le besoin; le retranchement absolu par amour de l'abstinence, que la juste mesure dans l'usage occasionné par les maladies. Néanmoins, les santés débiles ont leur manière aussi de cueillir la palme de l’abstinence : c'est, en usant des mets que réclame leur faiblesse, de rester sur leur faim de s'accorder la quantité jugée suffisante à l'entretien de la vie par une rigide tempérance, non point celle qu'exige le désir de la nature. Les mets substantiels, en procurant la santé, n'obscurcissent pas la pure gloire de la chasteté, si on les prend avec mesure. Les forces acquises par ce moyen, la fatigue et l'épuisement de la maladie les consumeront.
Ainsi, non plus que la sobriété n'est exclue d'aucun état, l'intégrité n'y est impossible.

CHAPITRE 8

Qu'il faut, dans l'usage des aliments, se proposer toujours comme fin l'abstinence parfaite.


Elle est donc vraie et éprouvée cette maxime des pères, que le jeûne et l'abstinence consistent uniquement dans la sobriété et la retenue, et que pour tous communément, la fin de la vertu parfaite est de s'arrêter sur son appétit, dans l'usage des aliments que nous sommes obligés de prendre, pour sustenter notre corps. Quelque pauvre santé que l'on ait, on possédera au même titre que les hommes robustes et sains la perfection de l'abstinence, si l'on mortifie par austérité d'âme l'es désirs que la fragilité ne justifie pas. L'Apôtre dit : "Ne prenez pas soin de la chair, de manière à contenter ses passions." (Rom 13,14).
Il n'interdit donc pas absolument qu'on en prenne soin; mais il ne veut pas qu'on en prenne soin, de manière à contenter ses passions. Il bannit les attentions voluptueuses pour la chair; il n'exclut pas l'entretien nécessaire de la vie : cela, pour que nous ne tombions pas au pouvoir des désirs mauvais par complaisance à l'égard de la chair; ceci, de peur que notre corps, miné par notre faute, ne puisse plus suffire à nos obligations spirituelles indispensables.

CHAPITRE 9

De la mesure dans là mortification et du remède au jeûne excessif.

Il ne faut mettre l'essentiel de l'abstinence, ni dans le temps seulement, ni dans la qualité des aliments, mais avant tout dans le jugement de la conscience. Chacun doit fixer son programme de frugalité, selon que l'exige la lutte contre les révoltes de la chair. Certes, l'observance des jeûnes réguliers est utile, et ce point réclame une absolue fidélité. Mais, une réfection frugale ne succède, impossible de parvenir au but, qui est l’intégrité. La satiété venant après des longs jeûnes, engendre plutôt la lassitude corporelle que la pureté de la chasteté. L'intégrité de l'âme est attachée au jeûne de l’estomac; celui-là donc ne possédera pas la perpétuelle chasteté, qui ne consent pas à garder une égalité constante dans la tempérance. Le jeûnes les plus sévères, suivis d'une détente excessive restent vains; même ils glissent sans retard dans le vice de la gourmandise. Mieux vaut un repas quotidien pris avec la mesure raisonnable, qu'un sévère et long jeûne par intervalles. Les privations immodérées n'ébranlent pas seulement la constance de l’âme, mais elles énervent, par la lassitude du corps, l’efficacité de la prière.


CHAPITRE 10

L'abstinence des aliments ne peut suffire à conserver la pureté d'âme et de corps.

Pour conserver l’intégrité d'âme et de corps, l'abstinence des aliments ne suffit pas toute seule, si les autres vertus ne s’y joignent. Tout premièrement, il faut apprendre l'humilité par la vertu d’obéissance, le brisement, du travail et la fatigue corporelle; puis, non seulement éviter la possession des richesses, mais, en extirper jusqu'au désir : car il ne suffit pas de ne les point avoir - c'est là bien souvent une nécessité - mais on doit fermer l'entrée à la volonté même de les posséder, supposé qu'on nous les offre. Il faut encore écraser les fureurs de la colère, surmonter l'abattement de la tristesse, mépriser la vaine gloire, fouler aux pieds le faste de la superbe, refréner par le souvenir de Dieu les allures capricieuses et volages de nos pensées, et ramener à la contemplation divine les écarts incertains de notre coeur toutes les fois que le subtil ennemi se glisse dans le secret sanctuaire de notre âme, et tente de l'arracher à ce regard sur Dieu.

CHAPITRE 11

La concupiscence charnelle ne s'éteint que par la destruction de tous les vices.


C'est qu'il est impossible d'éteindre le feu de la chair, avant d'avoir aussi retranché le foyer des autres vices principaux. Nous disserterons, avec la grâce de Dieu, de chacun d'eux séparément, par livres distincts et en son lieu. Notre présent dessein est de traiter de la gourmandise, ou concupiscence de la bouche, contre qui nous avons à livrer notre première bataille.
Or, je dis qu'il ne pourra jamais réprimer les aiguillons de la concupiscence celui qui n’aura pa réussi à refréner les désirs de la bouche. La chasteté de l'homme intérieur se reconnaît à l'achèvement de cette vertu de l'abstinence. Qui croira, en effet, qu'un homme puisse lutter contre des adversaires plus robustes, lorsqu'il le voit succomber à de plus faibles et de moins redoutables, dans un combat plus facile ?
Toutes les vertus ont une seule et même nature, pour grand que soit le nombre des espèces et des vocables qui les divisent; comme l'or est une substance unique, quelque multipliée qu'elle paraisse par le génie et la volonté des artistes, dans l'infinie diversité des joyaux. Ce sera donc la preuve que l’on n'en possède aucune parfaitement, lorsqu'on se montrera évincé de l'une d'elles. Comment croire qu'il a éteint les flammes bouillonnantes de la concupiscence, qui s'allument en nous à l’instigation du corps aussi bien que par le vice de l’esprit, celui qui n'a pu apaiser les aiguillons de la colère, lesquels ne surgissent que par l’intempérance du coeur ? Le moyen de penser qu'il
a refoulé les excitations voluptueuses de la chair, celui qui n'a pu vaincre le vice, un dans son origine, de la superbe ? Admettra-t-on qu'il ait foulé aux pieds la luxure, innée dans notre chair, celui qui n'a pas en la force d'abdiquer la concupiscence des richesses, laquelle nous est extérieure et étrangère à notre nature ? Par quelle méthode
triomphera-t-il dans une guerre de l'âme et du corps, celui qui n'a pas été capable de guérir la maladie de la tristesse ?
Si altiers que soient les murs et puissantes les portes closes qui défendent une ville, la trahison ouvre-t-elle quelque poterne de derrière, petite autant que l'on voudra, et voici la dévastation, Où est la différence, que l'ennemi et la mort pénètrent an coeur de la cité par-dessus des murailles élevées et à portes béantes, ou par le secret passage d'une étroite galerie souterraine ?

CHAPITRE 12

Il faut prendre exemple des luttes terrestres pour le combat spirituel.


"Celui qui lutte dans les jeux n'obtient la couronne, que s'il a combattu selon les règles."(2 Tim 2,5). Celui qui souhaite d'éteindre les appétits naturels de la chair, qu'il se hâte premièrement de surmonter les vices qui sont en dehors de la nature. Si, en effet, nous voulons éprouver la portée de la parole apostolique, nous devons apprendre d'abord l'ordonnance et les lois des luttes terrestres, afin que nous puissions savoir, par leur comparaison, ce que le bienheureux Apôtre a voulu nous enseigner, à nous qui militons dans le combat spirituel.
Or, voici la coutume observée dans les combats du siècle, qui, selon le même Apôtre, ne préparent au vainqueur qu' "une couronne corruptible". (1 Cor 9,25). Soit aux jeux Olympiques, soit aux jeux Pythiques', celui qui prétend à gagner la glorieuse couronne, enrichie du privilège de l'immunité, et désire de subir les grandes et décisives épreuves du concours, doit faire montre, au préalable, de sa jeune vigueur et de l'entraînement acquis. C'est là-dessus que sont jugés, tant par celui qui préside aux jeux que par le peuple tout entier, les jouvenceaux qui ambitionnent d'entrer dans la noble carrière; par là que l'on décide de leur mérite et s'ils doivent être admis. Trouve-t-on, après un soigneux examen, premièrement que la vie du candidat n'est entachée d'aucune infamie, deuxièmement que le joug avilissant de l'esclavage ne l'a pas fait indigne d'une telle carrière ni de lutter contre ceux qui la' professent, troisièmement qu'il donne des marques suffisantes de son adresse et de sa force; si, de plus, mis aux prises avec des adversaires de son âge, il prouve l'habileté à la fois et la vigueur de sa jeunesse; si, après cela, le président juge bon de lui faire dépasser les combats d'éphèbes, et permet qu'il entre en lutte avec des hommes mûrs et éprouvés par une longue expérience, et que, au cours d'exercices assidus, non seulement il se montre leur égal pour la valeur, mais remporte fréquemment la victoire : alors enfin, il méritera d'être admis aux joutes glorieuses du concours, où il n'y a que des victorieux, illustrés déjà par bien des couronnes, qui aient la faculté de combattre.
Si nous avons compris cet exemple des luttes terrestres, la comparaison doit nous faire apercevoir la discipline et l'ordonnance du combat spirituel.


CHAPITRE 13

A moins de nous affranchir du vice de la gourmandise, nous n'arriverons pas jusqu’aux combats de l'homme extérieur.

Il faut, nous aussi, faire la preuve tout d'abord de notre qualité d’hommes libres, en soumettant la chair. "Car on est esclave de celui à qui on se laisse vaincre," (2 Pi 2,19) et "celui qui fait le péché est esclave du péché." (2 Jn 8,34).
Lors donc que le président du combat trouvera que nous ne sommes entachés d'infamie par aucune convoitise honteuse, quand l’esclavage du péché ne nous fera point juger par lui avilis d’honneur et indignes des luttes olympiques contre les vices : alors, nous pourrons engager le combat avec fait les émules de notre âge, c’est-à-dire les concupiscences de la chair, les mouvements et passions de l'âme. Car un estomac repu est inapte à connaître les combats de l'homme intérieur; et qui fût terrassé dans une lutte facile, n'est pas digne de subir l'épreuve de guerres plus redoutables.

CHAPITRE 14

Comment il est possible de surmonter la concupiscence de la bouche.

Le premier adversaire qu'il faille terrasser, est donc la concupiscence de la bouche.
Au souvenir de nos illusions peut-être et de nos chutes, nous devons épurer notre âme par les jeûnes, mais aussi par les veilles, la lecture et la constante componction du coeur : tantôt gémissant d'horreur pour le vice, tantôt enflammés du désir de la perfection et de l'intégrité; jusqu'à ce que, tout occupés et possédés de tels soucis et réflexions, nous voyions dans le manger, non pas tant un plaisir concédé qu'une charge imposée, un acte nécessaire au corps plutôt que désirable à l'âme.
Cette disposition d'esprit, jointe à une incessante componction, réprimera l'effronterie de la chair dont l’insolence grandit à la faveur des aliments, et étouffera ses aiguillions. Notre corps est comme la fournaise qu’allume le roi de Babylone; les occasions du péché et les vices, le naphte et la poix qu’il fournit sans cesse, afin de nous consumer de flammes ardentes. Mais, avec cette méthode, nous aurons le bonheur de l'éteindre par l'abondance de nos larmes et les pleurs de notre coeur, tant qu’enfin la grâce divine, de son souffle rafraîchi à notre âme comme une rosée, endorme les feux bouillonnants de la concupiscence charnelle.
Tel est donc premier combat , et comme notre première épreuve à d'éteindre la concupiscence de la bouche et les convoitises de l'estomac par le désir de la perfection. Dans cette vue, il ne suffit pas de mortifier les appétits superflus par la contemplation des vertus; cela même qui est nécessaire à la nature, ne doit pas être pris sans anxiété, comme étant contraire à la chasteté. Bref, il faut régler le cours de notre vie en partant de cette idée, qu’il n'y a pas de temps où nous soyons plus éloignés des pensées spirituels, que celui où la fragilité du corps nous oblige de condescendre à ses besoins. Nous nous soumettrons donc à cette nécessité, mais en hommes qui se prêtent aux exigences de la vie, plutôt qu'ils ne veulent satisfaire leurs désirs, et nous aurons hâte de nous y soustraire, comme à une chose qui nous retire des pensées salutaires. Il est impossible de mépriser les plaisirs de la bouche, si l'âme, attachée à la contemplation de Dieu, ne trouve de plus grandes délices dans l'amour des vertus et la beauté des choses célestes. L'heure où l'on dédaigne comme caduques toutes les choses présentes, est aussi celle où le regard de l'esprit reste inséparablement fixé sur les immuables et les éternelles, et où, demeurant encore dans la chair, déjà l'on contemple de coeur la béatitude de la patrie future.

CHAPITRE 15

Comment le moine doit toujours être attentif à garder la pureté du coeur


Tel un homme pressé d'atteindre les infinies récompenses de la vertu, représentées dans les hauteurs par des signes quasi imperceptibles. Son regard pénétrant y dirige sa flèche; et, sachant que l'incomparable palme de la gloire et le prix de la rétribution ne sont destinés que pour celui qui les transperce, il détourne ses yeux de tout autre objet, afin de les porter où gît tout espoir de récompense et
d'honneur. Il n'est pas douteux qu'il ne perdit la palme de l'habileté et le prix de la vertu, si son regard s'écartait un seul instant du but.


CHAPITRE 16

Que le moine, à l'exemple de ce qui se passe aux jeux Olympiques, ne saurait conduire à bonne fin les luttes de l'esprit, avant d'avoir remporté la victoire dans les combats de la chair.


Si la contemplation de l'éternelle béatitude triomphe en nous de la concupiscence de la bouche, on n'aura point à nous déclarer esclaves du péché ni déshonorés par le vice; et, selon la méthode des jeux Olympiques, nous serons jugés dignes de plus grands combats. Après ces marques de notre valeur on nous croira capables de nous mesurer avec les esprits du mal, qui ne daignent se battre que contre des victorieux, contre des trempes à la hauteur des joutes spirituelle
Le fondement solide, si l'on peut ainsi dire, de toutes les luttes, c'est d'éteindre les aiguillons des désirs charnels, Qui n'a vaine sa propre chair, ne peut combattre dans le règles; et qui ne combat dans les règles, ne peut avoir part aux épreuves décisives, ni gagner par la victoire la gloire de la couronne. Défaits dans cette première rencontre portant au front la marque de notre servitude à l'endroit de la concupiscence charnelle, au lieu de présenter à tous les regards les insignes de la liberté et de la force, nous serons écartés sur-le-champ, non sans honte ni confusion, des luttes spirituelles, comme des indignes et des esclaves - car "quiconque fait le péché est esclave du péché." (Jn 8,34) - et confondus avec ceux parmi lesquels on entend parler de fornication, on nous dira la parole de l'Apôtre : "Aucune tentation ne vous est survenue, qui ne fût humaine." (1 Cor 10,13). Nous ne mériterons pas de connaître les combats plus redoutables des puissances du mal, n'ayant pas su conquérir la force de l'âme, ni subjuguer la chair fragile qui résistait à notre esprit.
Certains n'entendent pas le texte de l'Apôtre, et mettent l'optatif en place de l'indicatif : "Qu'il ne vous survienne aucune tentation qui ne soit humaine !" Il est pourtant manifeste qu'il ne parlait point en homme qui exprime un souhait, mais une affirmation et un blâme.

CHAPITRE 17

Que le fondement et la base de la lutte spirituelle consiste dans le combat contre la gourmandise.

Voulez-vous entendre le véritable athlète du Christ qui lutte conformément aux règles des jeux ?
"Pour moi, dit-il, je cours de même, non comme à l'aventure; je frappe, non pas comme battant l'air; mais je châtie mon corps et le tiens en servitude, de peur que, prêchant aux autres, je ne sois moi-même réprouvé." (1 Cor 9,26-27). Voyez-vous comme il appuie sur soi-même, c'est-à-dire sur sa chair, telle une base ferme, toute l'ordonnance des combats successifs, et met tout le succès de la bataille à châtier sa chair et à surmonter son corps ?
"Pour moi, je cours de même, non comme à l'aventure." Il ne court pas à l'aventure, parce que ses yeux regardent la Jérusalem
céleste, et qu'il possède dès lors un but fixe où diriger sans déviation la vitesse de sa course. Il ne court pas à l'aventure, parce que "oubliant ce qui est derrière lui, il se porte de tout lui-même en avant," et poursuit "droit sur le but", "vers la récompense à laquelle Dieu l'a appelé d'en haut dans le Christ Jésus." (Phi 3,13-14).
Oui, tel est le terme où il dirige sans cesse le regard de son âme; vers le Christ il se hâte en tout empressement de coeur et c'est pourquoi il s'écriait avec confiance : "J'ai combattu le bon combat, j'ai consommé ma course, j’ai gardé la foi." (2 Tim 4,7). Conscient d'avoir couru infatigablement "à l'odeur des parfums" (Can 1,3) du Christ, avec une ardeur de dévotion qui lui donnait des ailes, et d'avoir vaincu, en châtiant sa chair, dans le combat de la joute spirituelle, il poursuit avec
assurance par ces paroles : "Maintenant, la couronne de justice m'est tenue en réserve, que me décernera en ce jour-là le Seigneur, le juste juge." (2 Tim 4,8).
Puis, pour nous ouvrir à notre tour une d'espérance, si nous voulons bien l'imiter dans ce jeu de sa course, il ajoute : "Et non seulement à moi, mais à tous ceux qui auront aimé son avènement." C'est prononcer que nous aurons part à sa couronne, au jour du jugement, si, aimant l'avènement du Christ, non pas seulement l'avènement qui se manifestera un jour à ceux-là mêmes qui ne le voudront pas, mais encore celui qui se fait journellement dans l'âme des saints, nous gagnons la victoire dans le combat, en châtiant notre chair. C'est de cet avènement que le Seigneur dit, dans l'Évangile : "Mon Père et Moi, nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure;" (Jn 14,23) et de nouveau : "Voici que Je me tiens à la porte et que Je frappe : si quelqu'un entend ma Voix et ouvre la porte, J'entrerai chez lui, et Je souperai avec lui, et lui avec Moi." (Apo 3,20).

CHAPITRE 18

Par combien de combats et de palmes diverses le bienheureux Apôtre s'est élevé jusqu'à gagner la couronne dans la lutte la plus sublime.

L'Apôtre a commencé par se dépeindre au jeu de la course : "Je cours de même, non comme à l'aventure." Et ces paroles ont trait spécialement à la tension de son âme et à la ferveur de son esprit, qui lui faisaient suivre le Christ en toute ardeur, chantant avec l'Épouse : "Nous courons après vous, à l'odeur de vos parfums;" (Can 1,3) et de nouveau "Mon âme s'est attachée à vous." (Ps 42,9). Mais il ne se borne pas là, et témoigne qu'il a vaincu également dans une lutte d'un autre genre : "Je frappe, non pas comme battant l'air; mais je châtie mon corps et le tiens en servitude." Ceci se rapporte proprement aux douleurs de l'abstinence, au jeûne corporel et à l'affliction de la chair. Il se dépeint maintenant comme un athlète intrépide dans le pugilat contre sa chair. Aussi bien, marque-t-il qu'il ne l'a pas frappée en vain des coups de l'abstinence, mais qu'il a obtenu le triomphe dans le combat, par la mortification de son corps. Tandis qu'il le châtiait par les plaies de l'abstinence et le brisait par le gantelet du jeûne, il gagnait à l'esprit vainqueur la couronne d'immortalité et la palme d'incorruptibilité.
Vous voyez l'ordre régulier de la lutte et l’issue des jeux spirituels, comment l'athlète du Christ, après avoir remporté la victoire sur sa chair rebelle, l'a mise sous ses pieds, et s'avance en quelque sorte debout sur elle, comme un triomphateur sublime.
"Il ne court pas à l'aventure," parce qu'il a la confiance d'entrer incessamment dans la cité sainte, la Jérusalem céleste. Il frappe, par les jeûnes et l'affliction de la chair, "non pas comme battant l'air," c'est-à-dire portant en vain les coups de l'abstinence. En effet, il ne donne pas de coups dans le vide, lorsqu'il châtie son corps, mais sur les esprits qui sont dans l'air. C'est ce que montrent ces paroles . "Non pas comme battant l'air;" il n'a pas frappé l'air vide, mais quelqu'un dans l'air.
Et, parce que, demeuré victorieux dans cette sorte de combats, il s'avance riche de multiples couronnes, il est juste qu'il commence d'éprouver les assauts d'ennemis plus robustes. Ayant triomphé de ses premier adversaires, voici qu'il s'écrie dans le sentiment de la confiance : "Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les puissances, contre les chefs de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice répandus dans l'air." (Ep 6,12).

CHAPITRE 19

Que les athlètes du Christ ont toujours à combattre, tant qu'ils demeurent dans leur corps.

Tant que l'athlète du Christ demeure dans son corps, il a toujours des combats à livrer et des palmes à cueillir. Plus il grandit par des succès et les triomphes, plus redoutable est la lutte qui s'offre à lui aussitôt. La chair, est-elle subjuguée et vaincue, quelles cohortes d'adversaires, quels bataillons d'ennemis se lèvent contre lui, ameutés par ses victoires ! C'est de crainte qu'il ne s'amollisse dans les loisirs de la paix et ne commence a oublier les glorieux combats d'autrefois, de crainte aussi qu'énervé par l'inertie, conséquence de la sécurité, il ne se voie frustré du bénéfice de ses récompenses et du mérite de ses triomphes.
Avons-nous le désir de gravir à notre tour, par une vertu grandissante, ces degrés du triomphe, il nous faut conduire la guerre suivant la même stratégie. Et d'abord, nous dirons avec l'Apôtre : "Je frappe, non pas comme battant l'air; mais je châtie mon corps et le tiens en servitude." Victorieux dans ce premier engagement, nous pourrons reprendre avec lui : "Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les puissances, contre les chefs de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice répandus dans l'air." Mais autrement, impossible d'en venir aux mains avec ces nouveaux adversaires. Nous ne mériterons pas de connaître les luttes de l'esprit, si nous sommes terrassés dans le combat de la chair, battus dans la guerre contre l'estomac; et c'est à juste titre que l'Apôtre nous dira d'un ton plein de reproche: "Il ne vous est point survenu de tentation qui ne fût humaine."

CHAPITRE 20

Le moine ne doit pas transgresser l'heure régulière des repas, s'il veut parvenir aux combats de l'homme intérieur.

Le moine donc qui désire parvenir aux combats de l'homme intérieur, doit avant tout s'obliger à cette règle de prudence : qu'il ne s'accorde jamais, par un faible de gourmandise, de boire ou de manger quoi que ce soit en dehors de la table, avant l'heure régulière et commune des repas, et qu'il en agisse de même, le repas terminé; qu'il observe pareillement le temps et la mesure du sommeil, selon que la loi le détermine. Ce sont là des intempérances qu'il faut retrancher avec autant de soin que le vice de l'impureté. Car celui qui n'a pu contenir les appétits superflus de la gourmandise, comment éteindra-t-il le feu de la concupiscence charnelle ? N'ayant pas su mater de faibles passions, et qui paraissent au grand jour, le moyen que l'on triomphe, par le seul empire de la discrétion, de vices cachés et qui brûlent à l'abri de tout témoin ? Chacun de nos mouvements déréglés, chacun de nos désirs constitue une sûre épreuve pour la vigueur de l'âme. Si elle se laisse vaincre à de faibles convoitises, et manifestes au regard, quelle sera sa contenance en face de passions fortes, violentes, et secrètes par-dessus ? Que chacun le demande à sa conscience.

CHAPITRE 21

De la paix intérieure du moine et de l'abstinence spirituelle.

Nous n'avons point d'adversaires à redouter an dehors. L'ennemi est en nous; une guerre intestine se livre chaque jour au-dedans de nous. Si nous y tenons la victoire, tout ennemi du dehors perd sa force, toutes choses sont paisibles et soumises au soldat du Christ. Ainsi, nul adversaire à craindre de l'extérieur, lorsque nous avons vaincu et assujetti à l'esprit ceux qui sont en nous.
N'allons donc point penser que le jeûne des aliments visibles suffise à la perfection du coeur et à la pureté du corps, si le jeûne de l'âme ne s'y joint. Elle aussi a ses aliments nuisibles. En est-elle une fois épaissie, point n'est besoin de l'abondance des mets, pour qu'elle roule aux précipices de la luxure.
La détraction est un aliment de l'âme, et d'une suavité non pareille. La colère est aussi un aliment de l'âme, oh ! sans la moindre douceur; il la repaît néanmoins sur l'heure d'une funeste nourriture, et la prosterne en même temps par une saveur mortelle. L'envie est un aliment de l'âme, qui la corrompt de ses sucs empoisonnés, et ne cesse de lui faire un malheureux tourment du succès d'autrui. La vaine gloire est un aliment de l'âme, qui la flatte présentement d'un goût délectable, mais par après la laisse vide, dépouillée de vertus, dans un absolu dénuement, stérile et pauvre de fruits spirituels : elle a perdu par lui le mérite d'immenses labeurs; bien plus, elle s'est gagné de plus grands supplices. Toute convoitise, toute divagation volage du coeur est une pâture de l'âme, mais la nourrit de mets funestes, et la laisse dorénavant dépourvue du pain céleste et de l'aliment solide.
Dans la mesure du possible, abstenons-nous de ces aliments par un jeûne sacré; alors, l'observance du jeûne corporel nous sera utile et profitable. Le labeur de la chair, joint à la contrition de l'esprit, fait un sacrifice très agréable à Dieu, et prépare des retraites pures et sans tache, digne demeure de la sainteté. Mais si, jeûnant extérieurement, nous nous rendons prisonniers des vices pernicieux de l'âme, l'affliction de la chair ne nous servira de rien, souillés que nous serons dans la partie la plus précieuse de nous-mêmes, et pécheurs par la substance qui fait de nous la demeure du saint Esprit. Car ce n'est pas tant la chair corruptible que le coeur pur qui devient la demeure et le temple du saint Esprit.
Il faut donc, tandis que notre homme extérieur jeûne, que notre homme intérieur s'abstienne, lui aussi, des aliments nuisibles. C'est lui principalement que l'Apôtre nous avertit de présenter à Dieu sans tache, afin qu'il mérite de recevoir en soi le Christ comme hôte. "Que le Christ, dit-il, habite en l'homme intérieur, dans vos coeurs, par la foi !" (Eph 3,16-17).

CHAPITRE 22

Il faut pratiquer l'abstinence corporelle, afin de parvenir par son moyen au jeûne spirituel.

Mettons-nous bien dans l'esprit, que le labeur de l'abstinence corporelle n'a point d'autre but pour nous, que de parvenir par le moyen de ce jeûne à la pureté du coeur. Or, nos peines demeurent stériles, si, tandis que nous les supportons infatigablement dans cette vue, nous demeurons cependant impuissants à obtenir la fin pour laquelle nous souffrons de telles afflictions. Il eût mieux valu s'abstenir des aliments de l'âme, qui sont interdits, que de priver notre corps de mets abandonnés à notre libre usage et de soi inoffensifs. Ici, en effet, nous avons un emploi tout simple et innocent de la créature de Dieu. Là, nous commençons par dévorer nos frères, pour notre malheur : "N'aimez pas à médire, est-il dit, de peur que vous ne soyez déraciné." (Pro 20,13). Et sur la colère et l'envie, le bienheureux Job a ces paroles : "L'insensé périt dans sa colère, et le médiocre dans son envie." (Job 5,2). Où il est à noter que celui qui se fâche est jugé pour fou; et l'envieux, pour médiocre. Mais le premier mérite bien la qualification d’insensé, puisque, sous l'aiguillon de la colère, il se donne volontairement la mort. Pour le second, par là même qu'il s'abandonne à l'envie, il prouve sa petitesse et son infériorité; sa jalousie témoigne que celui de qui le bonheur fait son supplice, est plus grand que lui.

CHAPITRE 23

Quelle doit être la nourriture du moine.

On choisira une nourriture telle qu'elle apaise les ardeurs de la concupiscence, au lieu de les allumer, et de plus qui soit facile à préparer, du prix le plus abordable, commune enfin et d'usage courant parmi les frères.
Il y a trois sortes de gourmandise. L’une pousse à prévenir l'heure régulière des repas. La deuxième ne regarde qu'à la quantité; et
peu lui importent les aliments, pourvu qu’il en ait à satiété. La troisième aime les mets apprêtés et succulents.
Le moine doit donc se donner de garde contre elle par une triple observance. Premièrement, il atteindra, pour rompre le jeûne, le temps fixé par la règle; puis, il se contentera d'une quantité restreinte; troisièmement, il usera d’aliments quelconques et au meilleur marché.
D'autre part, la plus ancienne tradition des pères stigmatise, comme entaché de vanité, de gloriole et d'ostentation, tout ce qui sort
de l'ordinaire et du commun usage. De fait aucun de ceux que nous avons vu briller par le mérite de la science et de la discrétion, ou que la grâce du Christ avait placés avant tous les autres, comme de splendides luminaires, afin de les proposer à l'imitation, ne s'est, à notre connaissance abstenu du pain, qui est à bon compte chez eux et facile à se procurer. En revanche, nous n’avons jamais vu compter au nombre des plus saints, ni même acquérir la grâce de la discrétion ou de la science, aucun de ceux qui, s'écartant de cette règle, ont évité l'usage du pain, pour s'appliquer à ne vivre que de légumes, de plantes et de fruits.
Il y a plus. Selon les pères, non seulement le moine ne doit pas rechercher des aliments dont les autres n’usent point, de peur que sa course, exposée, pour ainsi dire, au grand jour de la publicité, ne soit gâtée par la vaine gloire, et ne demeure vaine et sans fruit; il ne faut même pas manifester aisément à tout le monde l'observance commune des jeûnes, mais, autant que faire se peut, la tenir secrète et cachée. Survient-il quelque frère, ils estiment meilleur de se montrer accueillant et aimable, plutôt que de découvrir la rigueur de son abstinence et l'austérité de sa vie; de ne point considérer ses goûts, son intérêt ou l’ardeur de ses désirs, mais de préférer à tout et d'accomplir joyeusement ce que la circonstance exige pour reposer et soulager notre hôte.

CHAPITRE 24

Comment, en Égypte, nous avons toujours vu qu'on rompait le jeûne à notre arrivée.

Lorsque, des régions de la Syrie, nous gagnâmes la province d'Égypte, poussés par le désir de connaître les institutions des anciens, nous admirâmes l'allégresse de coeur avec laquelle on nous accueillait. On n'y observait en aucune façon la règle que nous avions appris à suivre dans les monastères de Palestine, d'attendre l'heure fixée pour le repas; mais, à part les jeûnes des féries quatrième et sixième, imposés par la loi ecclésiastique, où que nous allions, on faisait trêve à la station quotidienne.
Un ancien à qui nous demandions pourquoi, chez eux, l'on passait outre si facilement aux jeûnes quotidiens, nous répondit : "Le jeûna est toujours avec moi; mais vous, je vais devoir vous quitter à l'instant, et je ne pourrai vous retenir constamment près de moi. Puis, le jeûne, pour utile et nécessaire qu'il soit, demeure pourtant une oblation volontaire; tandis qu'il y a nécessité de précepte à remplir le devoir de la charité. Recevant le Christ en votre personnel, j'ai l'obligation de le refaire. Lorsque j'aurai pris congé de vous, il me sera loisible de compenser à part moi, par un jeune sévère, les adoucissements que j'ai dû prendre, en vous offrant l'hospitalité par égard pour lui. "Les amis de l'époux ne peuvent jeûner, tant que l'époux est avec eux." (Mt 9,15). Lorsqu'il aura disparu, alors ils auront licence de jeûner.

CHAPITRE 25

Abstinence d’un vieillard, qui sut prendre ainsi jusqu’à six fois quelque nourriture sans apaiser sa faim.

Un ancien m’exhortait, durant le repas, à prendre encore quelque petite chose. "Mais, dis-je, je ne puis plus." Il répartit : "C'est la sixième fois que je dresse la table pour différents frères qui m’ont visité. J’ai mangé avec tous, afin de les encourager, et j’ai encore faim. Et vous, qui en êtes à votre premier repas, vous dites déjà que vous n’en pouvez plus."

CHAPITRE 26

D'un vieillard qui jamais ne mangea seul dans sa cellule.

J’en ai vu un autre, qui demeurait dans la solitude, et qui témoigna ne s’être jamais permis de manger seul. Si, durant cinq jours entiers, nul des frères ne venait à sa cellule, il persévérait à différer sa réfection jusqu’au samedi ou au dimanche, où il se rendait à l'église pour la synaxe. Alors, il trouvait quelque étranger qu'il ramenait à sa cellule, et prenait avec, lui son repas, non pas tant dans la vue de satisfaire à ses besoins, que par une pensée de charité et en considération de son frère.
Ainsi donc, s'ils savent rompre sans scrupule les jeûnes quotidiens à l'arrivée des frères, ceux-ci une fois partis, ils compensent par une abstinence plus grande la réfection qu'ils se sont accordée par égard pour eux, et se font payer ce peu de nourriture par une mortification, plus rude, diminuant de leur ration de pain et même de leur sommeil.

CHAPITRE 27

Témoignage des abbés Pésius et Jean sur le fruit de leur observance.


L'abbé Pésius demeurait dans un désert immense. L'abbé Jean, qui était supérieur d'un grand monastère, avec une multitude de moines, le vint visiter, et lui demanda, comme a son ancien compagnon, ce qu'il avait fait depuis quarante ans qu'il vivait séparé de lui dans la solitude, sans être troublé par les frères. "Jamais le soleil, dit-il, ne m'a vu manger." - "Et moi, repartit l'autre, il ne m'a jamais vu fâché."

CHAPITRE 28

Du beau témoignage que l’abbé Jean, sur le point de mourir, laissa à ses disciples, touchant l’exemple de sa vie.

Le même abbé Jean, près de rendre le dernier soupir, montrait l'allégresse de l’homme qui s’en va dans sa patrie. Ses disciples l’entouraient, anxieux. Ils lui demandèrent en suppliant de leur laisser comme héritage un précepte digne de mémoire, qui leur permît, par sa brièveté même, de parvenir plus aisément au sommet de, la perfection. Alors, avec un soupir : "Je n’ai jamais fait ma volonté, dit-il, et je n'ai jamais rien enseigné aux autres, que je ne l'eusse moi-même pratiqué."

CHAPITRE 29

De l'abbé Machète, qui ne dormait jamais aux conférence spirituelles, et qui était toujours pris de sommeil, dès que l’on tenait des propos terrestres.

Je vis un vieillard, du nom de Machète, qui habitait loin de la foule des frères, et qui, à force de prières, avait obtenu cette grâce du Seigneur, de ne jamais être pris de sommeil aux conférences spirituelles, qu'elles se fissent de jour ou de nuit. Mais, quelqu'un cherchait-il à dire quelque mot de médisance ou dépourvu d'utilité, il s'endormait aussitôt, et la parole empoisonnée n'avait pas même le temps de venir souiller son oreille.

CHAPITRE 30

Doctrine du même vieillard, qu'il ne faut juger personne.

Le même vieillard nous instruisait à ne juger personne. Il ajouta qu'il y avait trois choses pour lesquelles il avait jugé et blâmé ses frères : se faire couper la luette, avoir une couverture dans leur cellule, bénir de l'huile et la donner aux séculiers qui en faisaient la demande. Or, il était tombé lui-même dans tous ces inconvénients. "Je contractai, dit-il, une maladie de la luette, dont je souffris fort longtemps, jusqu'à ce que, pressé autant par la douleur que par les exhortations unanimes des anciens, je consentisse à me la faire enlever. Cette maladie m'obligea également d'avoir une couverture.
Enfin, je dus bénir de l'huile et la donner aux gens qui m'en priaient. C'était là ce que j'abominais le plus, comme partant, à mon sens, d'une grande présomption. Mais, entouré soudain d'une troupe de séculiers, je me trouvai si bien pris, que je n'eus d'autre moyen de leur échapper, que de céder à leur violence et à leurs supplications : je traçai le signe de la croix et imposai la main sur le vase qu'ils me présentaient. Croyant avoir de l'huile bénite, ils me lâchèrent enfin.
Je pus constater par là bien manifestement que le moine est en proie aux mêmes travers et vices pour lesquels il a la présomption de juger les autres. Il faut se juger soi-même, rien que soi, et se garder en toutes choses avec circonspection et prudence, mais non pas juger la conduite ni la vie des autres, selon ce précepte de l'Apôtre : "Mais vous, pourquoi juger votre frère ? S'il reste ferme ou s'il tombe, cela regarde son maître;" (Rom 10,10) et cette autre parole : "Ne jugez pas, afin que vous ne soyez pas jugés; selon que vous aurez jugé, vous serez jugés vous-mêmes." (Mt 7,1-2).
Outre ce que nous venons de dire, il est périlleux de juger les autres pour ce motif encore, que nous ignorons la nécessité ou la
raison qui font que leur acte est légitime ou du moins véniel, lors même qu'il nous choque. Dès lors, ayant de nos frères un autre sentiment que celui qu'il faudrait, notre jugement est un jugement téméraire; et le péché n'en est pas petit.


CHAPITRE 31

Reproches du même vieillard à des frères qu'il avait vu dormir pendant la conférence spirituelle, et se réveiller au récit d'un conte frivole.


Selon le même vieillard, le diable est le fauteur des entretiens frivoles et le constant ennemi des conférences spirituelles. Il rendit cette vérité manifeste de la manière que voici. Il traitait avec certains frères de sujets utiles et édifiants. Les voyant s'abîmer dans un profond sommeil et incapables de soulever le poids qui fermait leurs paupières, il commença soudain une fable frivole. L'agrément était nouveau. Aussitôt, les moines s'éveillent, et les oreilles se dressent. Alors, le vieillard, avec un soupir : "Jusqu'ici, nous parlions des choses célestes, et vos yeux cédaient à un mortel sommeil; j'ai commencé un vain conte, et tous de se réveiller, et de secouer la torpeur qui les terrassait. A ce signe du moins, connaissez qui mettait des empêchements à la conférence spirituelle, et qui a insinué dans vos coeurs ces propos stériles et charnels. N’est-il pas manifeste que celui qui se plaît au mal ? Oui, c'est lui qui ne cesse de favoriser les seconds et de contrarier la première."

CHAPITRE 32

De lettres brûlées, avant que d'être lues.

Je ne crois pas moins nécessaire de raconter ce trait d'un frère attentif à garder la pureté du coeur et grandement soucieux de la
contemplation divine.
Quinze ans écoulés, on lui apporta de la province du Pont quantité de lettres de son père, de sa mère, de nombreux amis. Il prit en mains le volumineux paquet. Et de délibérer longuement en soi-même : "De quel monde pensées, se disait-il, une telle lecture ne sera-t-elle point la cause, lesquelles m’emporteront ou à une joie vaine ou à des tristesses infructueuses ? Combien de jours le souvenir de ceux qui ont écrit ces lettres, ne viendra-il retirer mon âme de sa contemplation ? Combien me faudra-t-il de temps, pour éliminer la confusion qui va naître en mon esprit, et que de peine il m'en coûtera, pour me rétablir dans la tranquillité où je suis maintenant, si l'âme une fois émue par l'enchantement de sa lecture et considérant en mémoire les discours, les traits de ceux que j'ai laissés il y a si longtemps, je retourne par le coeur et la pensée les visiter et habiter parmi eux ? Rien ne me servira de les avoir quittés de corps, si leur vue commence d'occuper mon âme, si, après avoir abdiqué leur mémoire, ainsi que fait quiconque renonce au monde tout comme s'il était mort, je revis à elle et lui fais accueil de nouveau."
Tandis qu'il roule ces pensées dans son coeur, il décide de ne pas ouvrir une seule lettre, de ne pas même défaire le paquet, de peur qu'à repasser les noms de ceux qui lui avaient écrit et à se représenter leur visage, il ne perdît l'ardeur de son esprit. Il jeta le tout au feu, attaché comme il l'avait reçu, en disant : "Allez, pensées de ma patrie, brûlez avec lui, et ne tentez pas de me ramener à ce que j'ai fui."

CHAPITRE 33

De la solution d'une question que l’abbé Théodore mérita par sa prière.

Nous vîmes aussi l’abbé Théodore, homme d'une sainteté et d'une science éminentes, remarquable non seulement par les oeuvres, mais aussi dans la connaissance des Écritures.
Il ne devait point cette connaissance à des lectures assidues ni à la littérature de ce monde, mais plutôt à la seule pureté du coeur. Aussi bien, à peine pouvait-il comprendre ou dire quelques mots de grec. Une fois qu'il cherchait à éclaircir une question fort obscure, il persista dans l'oraison sept jours et sept nuits, sans se lasser, jusqu’à ce qu'il connût par une révélation du Seigneur la solution désirée.

CHAPITRE 34

Paroles du même vieillard, où il enseignait par quelle étude le moine peut acquérir la science des Écritures.

Quelques frères témoignaient leur admiration pour tant de science et de lumière, et s'enquéraient auprès de lui du sens de certains passages de l'Écriture. "Le moine, leur dit-il, qui désire atteindre à la connaissance des Écritures, ne doit pas dépenser sa peine à lire les commentateurs, mais diriger plutôt tout le soin de son esprit et l'ardeur de son coeur à se purifier des vices charnels. Dès qu'on les a bannis, le voile des passions tombe de dessus les yeux du coeur, et ceux-ci contemplent naturellement les mystères des Écritures. Car la grâce du saint Esprit ne les a point promulguées, pour qu'elles nous fussent inconnues on obscures; mais c'est nous qui les rendons obscures par notre faute, lorsque le voile de nos péchés nous fait comme un nuage devant les yeux du coeur. Ceux-ci revenus à la santé, la seule lecture des Écritures leur suffit abondamment, pour contempler la vraie science et point ne leur est besoin des leçons des commentateurs; non plus que les yeux de notre corps n'ont besoin qu'on leur apprenne à voir, s'ils ne souffrent pas de la cataracte ou de la cécité. Pourquoi, aussi bien, s'est-il élevé parmi les commentateurs tant de divergences et d'erreurs, sinon parce que la plupart se sont portés à interpréter les Écritures sans avoir pris soin de purifier leur âme ? Mais, ignorants de la délicatesse et de la pureté du coeur, ils ont donné en des sentiments opposés à la foi ou contradictoires, et n'ont pu saisir la lumière de la vérité."

CHAPITRE 35

Reproches que me fit le même vieillard, une nuit qu'il était venu jusqu'à ma cellule.

Une fois, le même vieillard vint inopinément à ma cellule par une nuit profonde. Anachorète encore novice, une curiosité paternelle le portait à s'assurer secrètement de ce que je faisais tout seul. Il me trouva étendu sur ma natte, dès la solennité du soir terminée, et me disposant à prendre du repos. Alors, il poussa des soupirs du fond de son coeur, et m’appelant par mon nom : "Jean, dit-il, combien, à cette heure, s'entretiennent avec Dieu, et gardent en eux sa sainte présence par de secrets embrassements ! Et vous, vous vous privez de tant de lumière, en vous abandonnant à un lâche sommeil !"
Et puisque les vertus et la grâce des pères nous ont entraînés à de tels récits, je crois nécessaire de confier à ce volume un trait de charité dont nous fûmes l'objet de la part d'un homme éminent, qui s'appelait Archebius. Ainsi, la pureté de l'abstinence brillera d'un éclat nouveau, jointe aux oeuvres de la charité et rehaussée par une variété si belle. L’offrande du jeûne est agréable à Dieu, lorsqu'elle se consomme par les fruits de la charité.

CHAPITRE 36

Description du désert de Diolcos, où des anachorètes faisaient leur demeure.

Au temps que, jeunes et sans expérience, nous vînmes des monastères de Palestine dans une ville d'Égypte nommée Diolcos, nous y trouvâmes une multitude considérable vivant sous la discipline cénobitique, et merveilleusement dressée à cette forme excellente, qui est aussi la première en date, de la vie monastique.
Mais ensuite, poussés par les louanges qu'on en faisait, nous eûmes hâte de voir d'aussi près que possible une autre sorte de moines, tenue pour supérieure, celle des anachorètes. Ceux-ci ont commencé par demeurer longtemps dans les monastères de cénobites; puis, instruits à fond, dans la patience et la discrétion, passés maîtres en la vertu d'humilité et de dépouillement, purifiés de tous vices, ils pénètrent dans les secrètes profondeurs du désert, pour affronter les rudes combats des démons.
Nous sûmes que des hommes adonnés à ce genre de vie habitaient en deçà du Nil, dans un endroit limité d'un côté par le fleuve, de l'autre par l'immensité de la mer, et formant une île inhabitable à tout autre qu'à des moines en quête de solitude, car le sel et les sables stériles s'unissent pour la rendre impropre à toute culture. Nous nous hâtâmes vers eux, pressés d'un immense désir; et nous admirâmes au delà de toute mesure les travaux qu'ils supportaient pour la contemplation des vertus et l'amour de la solitude. Ils souffrent d'une telle pénurie d'eau, qu'ils mettent à s'en servir plus d'attention et de scrupule, que l'homme le plus sobre du monde à conserver et épargner le plus précieux des vins. Ils doivent, en effet, la puiser au fleuve, et l'apporter d'une distance de trois milles et plus. Encore cet espace est-il coupé de collines de sable, qui doublent la difficulté et la peine.

CHAPITRE 37

L'abbé Archebius nous cède sa cellule avec tout l'ameublement.


Nous ne les eûmes pas plus tôt vus, qu’il nous prit une vive ardeur de les imiter. Archebius, qui était parmi eux le plus consommé en sainteté, nous entraîna jusqu'à sa cellule, afin de nous y donner l'hospitalité; et, dès qu'il se fut assuré de notre désir, il feignit de vouloir quitter ce lieu. Il nous offrait sa cellule, puisque, aussi bien, il en devait partir. C'était du reste un projet qu'il eût réalisé, affirmait-il, même si nous n'eussions pas été là. Notre désir était bien grand de nous fixer en cet endroit; d'autre part, les assurances d'un tel homme ne nous laissaient aucun doute : nous acceptâmes de bon gré, et prîmes possession de la cellule, avec tout le mobilier et les ustensiles.
Ayant réussi dans sa pieuse ruse, il s'éloigna quelques jours, afin de réunir les ressources nécessaires à la construction d'une autre cellule; et, de retour, il la bâtit avec bien de la fatigue. Mais, peu de temps après, d'autres frères survinrent, qui manifestèrent à leur tour le désir de rester. Sa charité les circonvint de la même manière. De nouveau, il leur abandonna sa cellule avec tout le ménage; puis, infatigable dans l'oeuvre de la charité, il s'en éleva une troisième, pour y demeurer.

CHAPITRE 38

Comment l'abbé Archebius paya du travail de ses mains une dette de sa mère.

Je pense qu'il vaut aussi la peine de raconter un autre trait de la charité de ce grand homme. Les moines de cette région y apprendront par l'exemple d'un seul, avec la rigueur de l'abstinence, la sincérité de la dilection.
Né d'une famille qui n'était pas sans noblesse, dès les années de son enfance il méprisa l'amour du monde et de ses parents, pour s'enfuir au monastère, distant de Diolcos d'environ quatre milles. De tout le temps de sa vie qu'il y passa, c'est-à-dire cinquante années entières, il ne rentra jamais au bourg dont il était sorti, jamais il ne le vit; jamais non plus il ne leva les yeux sur le visage d'une femme, non pas même de sa mère.
Cependant, son père fut prévenu par la mort, laissant une dette de cent sous d'or. Il n'avait nulle inquiétude à prendre, dès là qu'il avait renoncé aux biens paternels. Mais il sut que sa mère était fort tourmentée par les créanciers. Alors, lui qui, aux jours de la prospérité de ses parents, avait voulu ignorer qu'il eût sur terre un père et une mère, fléchit par tendresse filiale cette rigueur évangélique. Il crut qu'il pouvait avoir une mère et s'empresser à secourir son infortune, s'il ne relâchait rien de son propos d'austérité. Il demeura donc dans la clôture du monastère, mais réclama triple tâche. L'espace d'un an entier, de jour et de nuit, il peina, tant qu'il eût gagné de ses sueurs le montant de sa dette. Il le versa alors aux créanciers, et libéra sa mère de toute inquiétude et vexation. Ainsi lui avait-il ôté son fardeau, sans rien diminuer de la rigueur de son idéal pour la tendresse qu'il lui devait; il avait sa garder son austérité accoutumée, sans refuser au coeur de sa mère le témoignage pratique de sa charité filiale. Celle à qui il avait renoncé pour l'amour du Christ, pour l'amour du Christ il avait consenti à la connaître de nouveau.


CHAPITRE 39

Ruse d'un vieillard, pour procurer du travail à l'abbé Siméon.

Il était un frère, du nom de Siméon, pour qui nous avions une vive affection. Il était venu d’Italie, ne sachant pas un mot de grec. L'un des anciens eut le désir d'accomplir à son égard quelque oeuvre de charité, comme on fait pour un étranger, mais sous couleur d'une dette dont il s'acquitterait. Et de s'enquérir pourquoi Siméon restait oisif dans sa cellule, pensant bien qu'il ne pourrait demeurer longtemps, tant à cause des rêveries qu'engendre l'oisiveté, que par la pénurie des choses indispensables. N'était-ce point une vérité assez certaine, que personne ne peut supporter les tentations de la solitude, à moins de consentir à gagner sa vie du travail de ses mains ? Siméon répondit qu'il ne connaissait et n'était capable de faire aucun des métiers qu'il voyait exercer par les frères, sauf celui de copiste, si toutefois il se trouvait quelqu'un en Égypte qui pût avoir besoin d'un livre en latin.
Le vieillard tenait le prétexte désiré d'accomplir son oeuvre charitable sous les dehors, d'un paiement. "Voilà, s'écria-t-il, une occasion que Dieu m'envoie. Je cherchais depuis longtemps quelqu'un qui me copiât l'Apôtre en latin, car j'ai un frère à l'armée qui connaît très bien cette langue, et à qui je désire envoyer quelque partie des Écritures, afin de l'édifier."
Siméon accepte avec joie cette occasion, comme offerte par Dieu même. Mais le plus heureux des deux était encore le vieillard, de mettre à profit ce prétexte, pour accomplir librement l'acte de charité qu'il méditait. C'était, selon son calcul, une année de travail à payer. En guise de salaire, il se met sur-le-champ à pourvoir à tous les besoins du nouvel arrivé, et lui fournit encore les parchemins avec les instruments pour écrire.
Après quoi, il reçut son manuscrit. Mais de quoi lui pouvait-il servir, quel profit en tirer, dès là que tout le monde, dans le pays, ignorait le latin. Son adresse et sa dépense ne restaient pas toutefois sans résultats. Siméon, d'une part, avait gagné son entretien au prix de son travail, sans avoir la confusion de tendre la main. Lui, d'autre part, avait réussi dans sa charité et sa munificence, en se donnant l'air de payer une dette; et sa récompense en devait être d'autant plus grande, que, dans son ambition de bien faire, il ne s'était pas contenté de procurer à son frère étranger les choses nécessaires à la vie, mais lui avait encore fourni, avec les instruments de travail, l'occasion même de travailler.

CHAPITRE 40

De deux enfants, qui, portant des figues à un malade, se laissèrent mourir de faim, dans le désert.


Nous avions dessein de parler du jeûne et de l'abstinence; et voici que nous y avons mêlé les mouvements et les oeuvres de la charité. Nous revenons à notre sujet, en insérant à cet ouvrage un trait bien digne de mémoire. Les héros en sont deux enfants; mais leurs sentiments n'étaient pas ceux de leur âge.
Au grand étonnement de tous, car la chose ne s'était pas encore vue en plein désert, quelqu'un de la Lybie Maréotide avait apporté des figues à l'abbé Jean, économe de Scété, qui gouvernait le temporel de cette Église du temps que l'abbé Pafnuce en était le prêtre, et avait été mis par lui dans cet office. Aussitôt, il envoie les figues par deux
adolescents à certain vieillard qui souffrait de maladie, dans l'intérieur du désert, et demeurait à dix-huit milles de l'église. Les deux enfants prennent les figues, et se dirigent vers sa cellule. Chemin faisant, un brouillard épais se répandit, qui leur fit perdre la route : ce qui arrive facilement, même aux plus anciens. Ils errèrent tout le jour et toute la nuit à travers l'immensité uniforme du désert, sans pouvoir trouver la cellule du malade. A la fin, épuisés de fatigue, autant que de faim et de soif, ils fléchirent les genoux, et rendirent leur esprit au Seigneur dans l'office de la prière.
On les chercha longtemps à la trace de leurs, pas, car le pied laisse une empreinte dans ces sables, comme il fait dans la neige, jusqu'à ce que le vent, même le plus léger, l'ait recouverte d'un sable fin et mouvant. On les trouva avec les figues intactes, comme il les avaient reçues. Ils avaient mieux aimé donner leur vie, que de trahir leur dépôt; perdre la lumière d'ici-bas, plutôt que de violer le commandement de leur ancien.

CHAPITRE 41

Sentence de l'abbé Macaire sur l'observance du moine; et que celui-ci doit se considérer, tantôt comme devant vivre cent ans, tantôt comme devant mourir le jour même.


Je dirai encore un commandement très salutaire du bienheureux Macaire, et c'est sur une sentence d'un si grand homme que je veux terminer ce livre consacré au jeûne et à l'abstinence.
"Le moine, disait-il, doit s'adonner au jeune, comme s'il devait vivre cent ans; et refréner les passions de son âme, oublier les injures, rejeter les tristesses, mépriser les douleurs et les détriments, comme s'il devait mourir le jour même."
Il y a en effet dans la première règle une sage et prudente discrétion, qui fait marcher le moine dans une austérité toujours égale, et ne lui permet point, sous le prétexte d'une santé débile, de se laisser glisser des sentiers escarpés vers les précipices et la mort. Il y a dans la seconde une magnanimité salutaire, capable non seulement de mépriser l'apparente prospérité du monde présent, mais de ne pas se laisser abattre par l'adversité et les tristesses, de les mépriser même comme des choses de peu, comme pur néant, les yeux de l'âme constamment fixés là où chaque moment qui passe peut nous voir appeler.

 

LIVRE 6

DE L'ESPRIT D'IMPURETÉ

CHAPITRE 1

Du double combat contre l'esprit d'impureté.

Notre deuxième combat, selon la tradition des pères, est contre l'esprit d'impureté. C'est de tous le plus long, le plus persistant; et à bien peu il est donné devoir la complète victoire. Guerre cruelle, qui commence à sévir contre le genre humain avec le premier instant de l'adolescence, et qui ne s'éteint qu'après que tous les autres vices ont été surmontés.
L’attaque est double, le vice a comme deux têtes, qui se dressent en même temps pour le combat. La résistance doit donc faire face aussi des deux parts. Le mal est dans le corps et dans l'âme à la fois, et la violence de l'assaut résulte du confluent des deux forces. C'est pourquoi, à moins que le corps et l'âme ne luttent de concert, on ne peut non plus la vaincre, Le jeûne corporel ne suffit pas à conquérir ou à conserver la pureté de la chasteté parfaite, si la contrition de l'âme ne précède, avec la prière persévérante contre l'esprit d'impureté et la méditation continuelle des Écritures; si l'on ne joint encore à celle-ci la
science spirituelle, ainsi que le travail des mains, qui réprime la fuyante mobilité du cœur et le rappelle à lui-même; si, avant tout, l'on n'établit sur des fondements solides la vertu d'humilité, sans laquelle il n’est point de triomphe sur quelque vice que ce soit.

CHAPITRE 2

Du moyen principal de corriger l'esprit d'impureté.

La correction de ce vice découle principalement de la perfection du cœur. Aussi bien, est-ce de notre cœur qu'en provient le virus, comme la Voix du Seigneur nous le marque : "C'est du cœur, dit-il, que procèdent les pensées mauvaises, les adultères, les impudicités, les vols, les faux témoignages," (Mt 15,19) et le reste. L'œuvre de purification devra donc porter premièrement où nous savons que gît la source de la vie et de la mort, selon cette parole de Salomon : "Garde ton cœur en toute circonspection, car de lui jaillissent les sources de la vie." (Pro 4,23) La chair, en effet, est sujette à son libre vouloir et à son empire.
Il faut donc embrasser avec un zèle extrême l'austérité des jeûnes, de crainte que la chair, fortifiée par l'abondance de la nourriture, ne s'oppose aux préceptes salutaires de l'âme, et, dans son insolence, ne jette bas son conducteur, l'esprit, Mais, d'autre part, si nous faisons tout consister dans la mortification du corps, sans que l'âme jeûne pareillement des autres vices et s'occupe à la méditation divine et aux choses spirituelles, il est absolument impossible que nous gravissions le faîte sublime de l'intégrité véritable, dès là que ce qui est principal en nous fera la guerre à la pureté de notre corps. Ainsi, il importe de purifier tout d'abord, selon la sentence du Seigneur, "le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehors aussi soit pur". (Mt 23,26).

CHAPITRE 3

De quel puissant effet est la solitude jointe à l'abstinence, pour triompher du vice de l'impureté.

Les autres vices s'éliminent au commerce des hommes et parmi le quotidien exercice; les chutes mêmes en quelque sorte leur deviennent un remède. Ainsi, la colère, la tristesse, l'impatience se guérissent par la méditation, une sollicitude vigilante, le concours des frères et les provocations continuelles. Plus souvent les mouvements s'en manifestent, plus souvent aussi elles se voient prises en flagrant délit, et plus vite elles viennent à guérison.
Au contraire, la présente maladie réclame, avec l'affliction du corps et la contrition du cœur, la solitude et l'éloignement, pour que tombe la fièvre mauvaise et que vienne la santé parfaite. Il est de certains malades, à qui il est bon que leurs yeux mêmes ne rencontrent point les mets qui leur seraient nuisibles, de peur que la seule vue ne leur en donne un désir fatal. Pareillement, la tranquillité et la solitude offrent-elles de grands avantages, pour bannir ce vice en particulier. L'esprit malade n'étant plus troublé de diverses images, sa contemplation se fera plus pure; et par là-même, le foyer pestilentiel de la concupiscence sera plus aisément détruit jusque dans ses racines profondes.

CHAPITRE 4

De la différence qui existe entre la continence et la chasteté, et si on les trouve toujours unies.

Que l'on n'aille point penser pour autant, qu'à mon sens il ne se trouvera point de continents parmi ceux qui vivent en communauté. Je confesse, au contraire, que rien n'est moins impossible. Mais, autre chose est d'être continent; autre chose, d'être chaste, et de passer tout entier, pour ainsi dire, dans l'amour de l'intégrité et de l'incorruption. On n'attribue par excellence cette vertu qu'à ceux qui demeurent vierges de corps et d'âme. Tels nous apparaissent l'un et l'autre Jean dans le Nouveau Testament, et dans l’Ancien, Élie, Jérémie, Daniel. Et l'on ne sera pas téméraire de mettre dans leur nombre ceux qui, après avoir éprouvé la corruption, sont parvenus par bien des labeurs et de longs efforts au même état de pureté, intacts de corps et d'esprit, et n'éprouvant les aiguillons de la chair que par le mouvement innocent de la nature, plutôt que par le fait de la convoitise mauvaise. C'est cet état que je prétends difficile à atteindre parmi la foule des hommes. Faut-il dire impossible ? Que chacun, au lieu de s'en attendre à mon sentiment, examine sa. propre conscience.
Au reste, je ne doute pas qu'il n'y ait nombre de continents, qui sachent éteindre et réprimer par la crainte de la géhenne et le désir du royaume des cieux les attaques de la chair, qu'elles se produisent à de rares intervalles on qu'elles soient quotidiennes. Cependant, voici la sentence des anciens à leur sujet : sans succomber aux poussées du vice, ils ne sauraient demeurer à l'abri de tout mal ni de toute blessure. Dès qu'il y a lutte, si répétés que puissent être les victoires et les triomphes, il est fatal que l'on soit touché soi-même quelque jour.

CHAPITRE 5

L'effort humain ne suffit pas à triompher des attaques de l'impureté.


Si nous avons à cœur de combattre le combat spirituel selon les règles de concert avec l'Apôtre, hâtons-nous de surmonter l'immonde esprit de toute l'ardeur de notre âme. Toutefois, ne mettons pas notre confiance en notre propre force, car l'effort humain demeure ici impuissant; mais appuyons-nous sur le secours du Seigneur. L'âme sera fatalement en butte aux attaques du vice, tant qu'elle n'aura pas reconnu qu'elle fait une guerre au-dessus de ses forces, et qu'elle ne saurait obtenir la victoire par son propre labeur ni par son zèle, à moins d'être soutenue du secours et de la protection divine.

CHAPITRE 6

Que le don de la chasteté comporte une grâce de Dieu toute spéciale.


Assurément, pour tout progrès dans la vertu, tout triomphe sur le vice, au Seigneur appartient la grâce et la victoire. Mais il y a ici un particulier bienfait de Dieu, un don spécial : le sentiment des pères s'accorde avec l'expérience, pour rendre cette vérité manifeste à ceux qui ont mérité de posséder la pureté. Car c'est en quelque manière sortir de la chair, tout en demeurant dans un corps. Être revêtu d'une chair fragile, et ne point sentir les aiguillons de la chair : n'y a-t-il pas là quelque chose qui est au-dessus de la nature ?
C'est pourquoi il est impossible à l'homme de voler, pour ainsi dire, de ses propres ailes jusqu'à une récompense si sublime et si céleste; mais la grâce du Seigneur doit le tirer de la boue terrestre, par le don de la chasteté. Il n'est point de vertu qui égale si proprement les hommes charnels aux esprits angéliques et imite si parfaitement leur vie, que la grâce et le mérite de la chasteté. Encore habitants de la terre, ils ont par elle "leur cité dans les cieux",( Phil 3,20) comme parle l'Apôtre, et la promesse adressée aux saints pour la vie future, quand sera déposée la corruption de la chair, ils la possèdent déjà ici-bas dans une chair fragile.

CHAPITRE 7

Exemple tiré des luttes de ce monde, d'après une parole de l'Apôtre.

Écoutez ce que dit l'Apôtre : "Celui qui lutte dans les jeux s'abstient de tout." (1 Cor 9,25). De quel tout parle-t-il ? Cherchons, afin que la comparaison des luttes humaines nous serve d'instruction pour le combat spirituel.
Ceux qui prétendent lutter selon les règles dans les joutes terrestres, n'ont pas la faculté d'user de tous les aliments dont la passion peut leur suggérer le désir; mais seulement des mets que les règlements professionnels ont déterminés. Encore n'est-ce point assez de s'abstenir des aliments interdits, de l'ivresse et. de tout ce qui sent l'orgie : ils doivent éviter l'inaction, l'oisiveté, la paresse, et développer leur force au milieu des exercices quotidiens et par une étude ininterrompue. D'ailleurs, étrangers à toute sollicitude, tristesse, affaire séculière, aux affections comme aux charges de la famille, ils ne connaissent que la pratique de leur carrière et ils s'embarrassent d'aucun souci terrestre. C'est du seul président des jeux qu'ils attendent le pain quotidien, la gloire de la couronne, et la récompense proportionnée à l'honneur de la victoire. Avec cela, une continence absolue, de crainte qu'en perdant de leur vigueur, ils ne deviennent impropres au combat.

CHAPITRE 8

Comparaison de la pureté des athlètes.

Si nous avons compris la discipline des jeux de ce monde, par l'exemple de laquelle l'Apôtre nous a voulu instruire, marquant de quelle attention, de quel soin diligent, de quelle vigilance elle est faite, quelle conduite nous conviendra-t-il de tenir, en quelle pureté faudra-t-il garder notre corps et notre âme, nous qui devons manger chaque jour la chair sacrée de l'Agneau ? Les commandements de la Loi ancienne elle-même ne permettent pas à l'impur de toucher au sacrifice. Il est prescrit, en effet, dans le Lévitique : "Quiconque sera pur, pourra manger de la chair du sacrifice. Mais celui qui, se trouvant en état d'impureté, aura mangé de la chair du sacrifice salutaire appartenant au Seigneur, périra devant le Seigneur." (Lev 7,19-20).
Quelle est donc la grandeur du don de l'intégrité, puisque, sans lui, ceux-là mêmes qui vécurent sous l'Ancien Testament, ne pouvaient prendre part aux sacrifices figuratifs, et ceux qui convoitent les couronnes corruptibles d'ici-bas, ne peuvent être couronnés !

CHAPITRE 9

En quelle pureté de cœur nous devons nous garder sous les yeux du Seigneur.

Il nous faut donc avant tout purifier les retraites profondes de notre cœur en toute vigilance. Le prix que les autres désirent obtenir par la pureté du corps, nous devons, nous, le mériter aussi dans le sanctuaire de la conscience. C'est là que réside le Seigneur, arbitre et président des jeux, perpétuel témoin de notre course et de nos combats. Ne laissons pas se développer en nous, par des pensées imprudentes, le mal que nous redoutons de commettre au grand jour; ne nous souillons point de la complaisance secrète des choses que nous rougirions de faire à la vue des hommes. De telles fautes peuvent bien échapper au regard humain; mais elles ne trompent pas celui des anges saints ni du Dieu tout-puissant, auquel nul secret ne se dérobé.

CHAPITRE 10

L'indice de la parfaite et entière pureté.


L'indice évident, la preuve achevée de la pureté intérieure, c'est que nulle image du péché ne s'offre à notre esprit, tandis que nous reposons dans l'abandon du sommeil, que du moins elle n'excite aucun mouvement de concupiscence. Il est vrai, ces mouvements ne comptent pas pour des fautes véritables, ils sont néanmoins l'indice d'une âme encore imparfaite, d'où le vice n'a pas été entièrement aboli.

CHAPITRE 11

Quelle est l'origine des fantômes de la nuit.


Le repos de la nuit fait l'épreuve de nos pensées, et de la négligence que nous avons mise à les garder, parmi les distractions du jour. Si nous avons quelque chose à regretter, la faute n'en est pas au sommeil, mais à la négligence du temps qui a précédé. C'est un vice intérieurement caché qui s'est manifesté. Il ne doit pas sa naissance à l'heure de la nuit; mais il avait son siège dans les libres les plus intimes de l'âme. Le sommeil n'a fait que le produire; il a manifesté la fièvre impure que nous avions contractée tout le jour, en nourrissant notre esprit de pensées pernicieuses. Telles les maladies corporelles. Leur origine ne date pas de l'instant où elles se déclarent, mais elles sont dues à la négligence du temps qui a précédé : une nourriture malsaine, prise imprudemment, a engendré des humeurs nuisibles et capables de causer la mort.

CHAPITRE 12

La pureté de corps ne s'obtient pas sans la pureté du cœur.


L'Auteur et Créateur du genre humain, Dieu, qui connaît mieux que personne l'ouvrage de ses Mains et les moyens de l'amender, a bien appliqué le remède, où Il savait être la cause principale de la maladie : "Quiconque, dit-Il, regarde une femme avec convoitise, a déjà commis l'adultère dans son cœur." (Mt 5,28).
Il condamne les yeux impudents; et toutefois, ce ne sont pas tant les yeux qu’Il accuse, que le sentiment intérieur qui abuse de leur office, pour le plaisir de voir. De fait, c'est cœur malade et blessé du trait de la passion, qui regarde avec convoitise. Le Créateur, dans sa Sagesse, lui a concédé le bienfait de la vue; lui, le fait servir par sa faute à des œuvres de mal, et le regard lui devient une occasion de manifester le vice de la concupiscence caché dans son fond. Voilà pourquoi c'est à lui qu'est adressé le commandement salutaire, par la faute de qui la redoutable maladie se déclare à l'occasion du regard. Il n'est pas dit : "Garde tes yeux avec circonspection.". Pourtant, ce sont eux qu'il eût fallu garder, si c'était d'eux que procédât la convoitise. Mais ils ne font que prêter simplement leurs services à l'âme. Aussi est-il dit : "Garde ton cœur en toute circonspection." (Pro 4,23) À lui est prescrit le remède, parce que c'est lui qui partout peut abuser du ministère des yeux.

CHAPITRE 13

Où doit commencer notre vigilance dans l'œuvre de la purification.

Le démon est habile; il sait, de façon subtile, nous suggérer la pensée du sexe. Et d'abord, il nous représente le souvenir de notre mère, de nos sœurs, ou de nos parentes, ou des femmes de sainte vie. C'est dès ce moment que doit se montrer notre vigilance. Rejetons en hâte ces pensées des retraites de notre cœur. Si nous nous y arrêtions, le tentateur, peut-être, en prendrait occasion, et subtilement nous ferait glisser, puis nous précipiterait dans le souvenir des personnes qui lui permettront de jeter à pleines mains les idées du mal.
Nous devons avoir constamment à la mémoire le précepte : "Garde ton cœur en toute circonspection." Selon le commandement principal de Dieu, observons avec sollicitude la tête pernicieuse du serpent, c'est-à-dire le principe des pensées mauvaises, à la faveur desquelles le diable essaye de ramper dans notre âme; ne laissons point, par notre négligence, pénétrer dans notre cœur le reste de son corps, c'est-à-dire le consentement au plaisir coupable : car, une fois entré, il tient notre âme captive, et sa morsure empoisonnée lui donnera la mort.
Il nous faut aussi exterminer "les pécheurs de notre terre", c'est-à-dire les pensées charnelles, dès qu'elles se produisent au jour, "au matin de leur naissance"; (Ps 100,8) "briser les enfants de Babylone contre la pierre,"(Ps 136,9) tandis qu'ils sont encore petits, car, si nous ne les tuons dans leur premier âge, ils grandiront grâce à cette connivence, et, devenus plus vigoureux, ils s'insurgeront contre nous pour notre perte, ou du moins nous ne les vaincrons pas sans bien des gémissements et des peines. "Lorsque le fort", c'est-à-dire notre esprit, "garde en armes sa maison", faisant un rempart de la crainte de Dieu aux profondeurs secrètes de son cœur, "tout son bien", c'est-a-dire le prix de ses travaux et les vertus conquises à longueur de temps, "est en paix". "Mais, si un plus fort survient qui le vainque," c'est-à-dire le diable, par le consentement aux pensées mauvaises, "celui-ci emportera ses armes, dans lesquelles il mettait sa confiance," c'est-à-dire le souvenir des Écritures et la crainte de Dieu, et "distribuera ses dépouilles", (Luc 11,21-22) dispersant aux mains des vices opposés les mérites de ses vertus.

CHAPITRE 14

Que notre dessein n'est pas de chanter les louanges de la chasteté, mais d'exposer ce qu'elle est.


Notre dessein n'étant pas de chanter la gloire de la chasteté, mais d'expliquer sa nature à l'aide des enseignements des pères, le moyen de l'acquérir et de la conserver, ainsi que sa fin, je passerai sous silence tout ce que les saintes Écritures renferment à sa louange, et ne citerai que cette parole du bienheureux Apôtre, dans son épître aux Thessaloniciens. On y voit clairement de combien il la préfère à toutes les autres vertus, par la noblesse des termes dans lesquels il la recommande.

CHAPITRE 15

Que l'Apôtre donne spécialement à la chasteté le nom de sainteté.


"La Volonté de Dieu, dit-il, est que vous soyez saints." Et, de peur de laisser dans le doute ou dans l'obscurité ce qu'il entend appeler du nom de sainteté, si c'est la justice, ou la charité, ou l'humilité, ou la patience — car nous croyons que toutes ces vertus contribuent à faire les saints, — il poursuit, en désignant manifestement ce qu'il veut nommer au juste la sainteté : "La volonté de Dieu est que vous soyez saints, que vous vous absteniez de l'impudicité, que chacun de vous sache posséder son corps dans l'honneur et la sainteté, et non point dans les emportements et la passion, comme font les païens, qui ne connaissent pas Dieu." (1 Thes 4,3-5). Voyez de quels éloges il la couvre, l'appelant l'honneur et la sainteté de notre corps. Donc, à l'opposé, celui qui vit, dans les emportements de la passion, gît dans l'ignominie et l'immondicité, et demeure étranger à toute sainteté.
Un peu plus loin, l'Apôtre s'y reprend une troisième fois, et de nouveau la qualifie de sainteté : "Car Dieu, dit-il, ne nous a pas appelés à l'ignominie, mais à la sainteté. Celui donc qui méprise ces commandements, ce n'est pas un homme qu'il méprise, mais Dieu, qui nous a donné son saint Esprit pour habiter en nous." (Ibid. 7-8). Il couronne son précepte d'une autorité inviolable, en déclarant : "Celui qui méprise ces commandements," c'est-à-dire ce que je viens de dire touchant là sainteté, "ce n'est pas un homme qu'il méprise," c'est-à-dire moi, qui fais ce commandement, "mais Dieu qui parle en moi," (2 Cor 13,3) et qui a destiné notre cœur, pour être la demeure de son saint Esprit.
Simplement et sans luxe de développements, vous voyez de quels éloges et de quelle gloire le bienheureux Apôtre exalte la chasteté. Premièrement, il lui attribue à titre spécial l’honneur de la sainteté; il affirme ensuite que notre corps est délivré par elle de l'immondicité, et troisièmement, que, par elle encore, il persévère dans l'honneur et la sainteté, après avoir rejeté toute ignominie et toute honte. Enfin, et ceci constitue la suprême récompense, la couronne sans égale et la béatitude parfaite, il enseigne que, grâce à elle, le saint Esprit devient l'hôte de nos âmes.

CHAPITRE 16

Autre témoignage de lApôtre sur le même sujet.


Ce petit livre tend à sa fin. Je veux néanmoins, donnant ce que je n'ai point promis, citer encore un témoignage de l'Apôtre, analogue au premier. Il écrit aux Hébreux : "Recherchez la paix avec tous, et la sainteté, sans laquelle personne ne verra Dieu." (Heb 12,14). Voilà de nouveau qui est évident : sans la sainteté, par où l'Apôtre entend habituellement l'intégrité de l’âme avec la pureté du corps, il est absolument impossible de voir Dieu. Aussi bien ajoute-t-il, afin d'expliquer sa pensée . "Qu'il n'y ait parmi vous ni impudique ni profanateur, comme Essai." (Ibid. 16).

CHAPITRE 17

L'espoir d'une plus sublime récompense doit augmenter notre vigilance.


Mais, plus le prix de la chasteté est sublime et céleste, plus redoutables sont les embûches dont ses adversaires la poursuivent. Nous aurons donc un soin spécial de la continence corporelle assurément, mais aussi de la contrition du cœur, dans la prière assidue et les gémissements. Alors, la rosée du saint Esprit, descendant en nos cœurs, éteindra la fournaise de notre chair, que le roi de Babylone ne cesse d'aviver du souffle mauvais des suggestions charnelles.

CHAPITRE 18

De même que la chasteté ne s'obtient pas sans l'humilité; de même la science sans la chasteté.


Du sentiment des anciens, comme il est impossible d'obtenir la chasteté, si l'on ne jette premièrement dans son cœur les fondements de l'humilité, on ne saurait non plus parvenir à la fontaine de la vraie science, tant que les racines du vice impur demeurent dans le fond de l'âme.
D'autre part, s'il est impossible de posséder la science spirituelle sans l'intégrité, l'intégrité peut se rencontrer sans la grâce de la science. C'est que divers sont les dons; et la même grâce du saint Esprit n'est pas accordée a tous, mais celle dont chacun s'est rendu digne et capable par son zèle et ses efforts. Ainsi, tous les saints apôtres ont joui de l'intégrité parfaite; mais le don de science a particulièrement abondé en saint Paul, parce qu'il s'y était préparé par son ardeur intelligente et son application.

CHAPITRE 19

Parole du saint évêque Basile sur le sujet de sa virginité.


On rapporte de saint Basile, évêque de Césarée, cette austère parole : "Je n'ai point de rapports avec le sexe, et pourtant je ne suis pas vierge." Tant il avait compris que l'incorruption de la chair ne consiste pas tant dans l'abstention de tout commerce illicite, que dans l'intégrité du cœur, laquelle garde vraiment et à jamais immaculée la sainteté du corps, par crainte de Dieu et par amour de la chasteté.


CHAPITRE 20

La fin de la véritable intégrité et pureté.


La fin et la preuve achevée de l'intégrité est que le plaisir mauvais ne vienne plus troubler notre sommeil. La nature a ses nécessités inévitables; mais celles-ci doivent être tout innocentes. Encore une vertu consommée en saura-t-elle diminuer la fréquence.


CHAPITRE 21

Le moyen de se conserver dans la pureté parfaite.


Il nous sera possible de nous garder toujours dans cet état,... si nous pensons que Dieu est, jour et nuit, l'infaillible témoin, non seulement de nos actes les plus secrets, mais de toutes nos pensées, et croyons qu'il faudra lui rendre compte de tout ce qui se passe dans notre cœur, aussi bien que de nos faits et gestes.

CHAPITRE 22

Jusqu'où peut aller l'intégrité du corps, ou l'indice d'une âme entièrement purifiée.

Qu'un saint empressement nous anime donc, et luttons contre les mouvements de l'âme et les aiguillons de la chair, jusqu'à ce que les nécessités de la nature ne suscitent plus de combats à la chasteté. Tant que l'âme est abusée par les fantômes de la nuit, elle peut reconnaître à ce signe qu'elle n'est point parvenue encore à l'entière perfection de la chasteté.

CHAPITRE 23

Remèdes par où la pureté de cœur et de corps peut demeurer parfaite.


Dans cette vue… gardons un jeûne toujours égal et modéré. Qui dépasse la mesure dans l'austérité, la dépassera nécessairement aussi dans les moments de relâche. Avec une telle inégalité, il ne pourra certainement se maintenir dans la tranquillité parfaite, tantôt abattu
par un jeûne immodéré, tantôt appesanti par l'excès de nourriture. Notre pureté suit le vicissitudes de notre régime.
Puis, il faut pratiquer une humilité constante, la patience du cœur, et se garder ave soin durant le jour contre la colère et les autres passions. Où réside le venin de la colère pénètre fatalement le feu de la luxure. Sur toutes choses, la plus délicate sollicitude nous est nécessaire durant les nuits. De même que la pureté et la vigilance du jour préparent les nuits chastes, les veilles de la nuit constituent à l'âme une réserve de vigueur et de vigilance pour tout le cours du jour.

 

 

LIVRE 7


DE L'ESPRIT D'AVARICE


CHAPITRE 1


Comment la guerre de l'avarice nous est extérieure, et que ce vice n'est pas, comme les autres, naturel à l'homme.


Notre troisième combat est contre l'avarice, ou l'amour de l'argent. Guerre extérieure, guerre étrangère à notre nature. Chez le moine, elle ne prend son principe que d'une âme corrompue et endormie dans l'indolence; le plus souvent, d'un mauvais début dans le renoncement, que l'on n'a pas embrassé avec les dispositions convenables, et qui se fondait sur un amour tiède envers Dieu.
Pour les autres vices, ils ont leur semence dans la nature de l'homme et leurs principes semblent innés en nous; ils tiennent en quelque sorte aux entrailles de notre être, et, quasi contemporains de la naissance, préviennent le discernement du bien et du mal. De plus, s'ils sont les premiers à nous attaquer, on ne les surmonte qu'après de longs efforts.

CHAPITRE 2


Combien dangereuse est la maladie de l'avarice.


Cette maladie, au contraire, ne survient que plus tard, et c'est du dehors qu'elle prend contact avec l'âme. Mais, plus il est aisé de s'en garder ou de la repousser, plus, si on la néglige ou la laisse s'introduire dans le cœur, elle l'emporte sur toutes les autres par les effets désastreux et la difficulté de s'en défaire Elle devient "la racine de tous les maux." (1 Tim 6,10); et sur elle, les foyers de vices pullulent.

CHAPITRE 3

De l'utilité qu’il y a pour nous dans les vices qui nous sont naturels.


... Nous remarquons déjà chez les tout petits les poussées farouches de la colère. Avant d'avoir l'idée de la vertu de patience,
nous les voyons émus des injures, et sensibles même aux paroles piquantes qu'on leur dit par manière de jeu. Parfois, si la force leur manque, ils ont bien la volonté de se venger, sous l'empire de la fureur.
Je ne dis pas cela, pour accuser la nature, mais pour montrer que, parmi les mouvements qui procèdent de nous, il en est certains que la Providence y a mis pour une raison d'utilité, et d'autres qui s'introduisent du dehors par la faute de notre négligence et de notre volonté mauvaise...
N'est-il pas visible, par exemple, que les aiguillons de la colère nous ont été donnés dans des vues très salutaires, afin de nous indigner contre nos vices et nos erreurs, nous occupant de préférence à la pratique des vertus et aux choses spirituelles, abondant en charité pour Dieu et en patience pour nos frères ? Nous savons aussi les grands avantages de la tristesse, bien qu'elle compte parmi les vices, quand elle se tourne en mauvaise part : très nécessaire, lorsqu'elle est selon la crainte de Dieu; tout à fait pernicieuse, lorsqu'elle est selon le monde. C'est l'enseignement de l'Apôtre : "La tristesse qui est selon Dieu, produit une pénitence salutaire qui demeure; mais la tristesse du siècle produit la mort." (2 Cor 7,10).

CHAPITRE 4

Que ce n'est pas faire injure au Créateur, de dire qu'il y a en nous des passions naturels.

Dire que ces mouvements ont été mis en nous par le Créateur, ce n'est pas Lui jeter le blâme. L'abus ne vient que de notre malice, lorsque nous préférons les détourner à des usages coupables : lorsque, par exemple, nous concevons de la tristesse au sujet de gains stériles et séculiers, et non en vue d'une pénitence salutaire et pour la correction de nos vices; lorsque, au lieu d'avoir contre nous-mêmes de bienfaisantes colères, nous nous fâchons contre nos frères, en dépit de l'interdiction du Seigneur.
Le fer nous a été donné pour des usages utiles et nécessaires : on peut le faire servir au meurtre de l'innocent. Mais le Créateur sera-t-il déshonoré, si l'on abuse pour nuire, de ce qu'il a donné pour les commodités et les besoins de la vie ?


CHAPITRE 5

Des vices que nous contractons par notre faute, en dehors de tout mouvement de la nature.


Mais il est, disons-nous, certains vices qui se forment en nous, sans que la nature y ait donné occasion, et uniquement par le fait d'une volonté corrompue et mauvaise : telle l'envie, telle aussi l'avarice. Elles n'ont pas de racine dans l'instinct de la nature, et se contractent du dehors. Mais, plus il est facile de s'en garder et plus on a de moyens de les éviter, plus aussi elles rendent misérable l'âme dont elles se sont une fois emparées. À peine la guérison est-elle possible : soit que les moines qui se laissent blesser à des vices qu'ils pouvaient si aisément ignorer, ou éviter, ou vaincre, se rendent par là-même indignes d'un prompt remède; soit qu'ayant commencé par un fondement défectueux, ils aient démérité d'y voir s'élever l'édifice des vertus et le faite de la perfection.

CHAPITRE 6

La maladie de l'avarice, une fois contractée, s'élimine malaisément.


Que nul n'ait donc pour cette maladie des regards de dédain ou de mépris, puisque aussi bien, si elle est très facile à éviter, celui qu'elle possède guérit à si grand-peine. Elle est le repaire de tous les vices, la racine de tous les maux, le foyer pullulant où toutes les perversités s'enlacent inextricablement. L'Apôtre l'a dit : "L'avarice est la racine de tous les maux." (1 Tim 6,10).


CHAPITRE 7

Les commencements de l'avarice, et les maux infinis qu'elle enfante.

Un moine vit dans le relâchement et la tiédeur : l'avarice entre dans son âme. Et d'abord, elle ne le sollicite qu'en vue d'une somme minime, avec mille apparences justes et raisonnables qui lui font une obligation de se réserver ou de se procurer quelque argent : Le régime du monastère est insuffisant; à peine une santé robuste y peut-elle tenir. Qu'une maladie vienne donc à se déclarer : que fera-t-il, s'il n'a mis en dépôt quelque pécule dont il puisse venir en aide à son infirmité ? Le secours accordé par le monastère est insignifiant; et la négligence à l'égard des malades, fort grande. S'il n'a rien à lui pour se soigner, il ne lui restera qu'à mourir misérablement. Le vêtement non plus que l'on donne ne suffit pas, à moins de se procurer de quoi en avoir un autre. Enfin, il ne pourra demeurer longtemps en place dans le même monastère. Mais, s'il ne s'est pourvu de l'argent nécessaire au voyage et pour le prix du bateau, impossible de passer à l'étranger, lorsqu'il en aura le désir. Prisonnier de son indigence, force lui sera de tolérer sans fin une vie laborieuse, misérable et sans profit spirituel : toujours pauvre, toujours dépouillé, et obligé de vivre du bien d'autrui, non sans subir maint reproche.
Le voilà pris au filet. Et de songer au moyen d'acquérir du moins un denier. Son esprit se met en quête d'un travail qu'il puisse faire à l'insu de son abbé. Il le vend secrètement; il tient la pièce convoitée. Hélas, nouveau et plus cruel tourment ! déjà il se demande comment il la doublera, incertain en outre de l'endroit où la cacher, de la personne à qui la confier. Qu'en pourrait-il bien acheter ? Par quel commerce doubler son avoir ? Ce problème le donne en proie à des soucis plus lourds que devant. Que s'il réussit au gré de ses désirs, sa faim de l'or grandit et se fait plus violente à proportion du gain : il y a, dans la cupidité, une frénésie, qui augmente avec la richesse.
Alors, il se présage une longue vie, une vieillesse courbée, des maladies variées et durables, qu'il sera hors d'état de supporter à cet âge, s'il n'a pris soin, dans sa jeunesse, de réunir des sommes plus considérables. Sa pauvre âme a dorénavant perdu la liberté de ses mouvements, captive dans les nœuds du serpent infernal. Le bien qu'il a mal acquis, un souci plus coupable le pousse à l'augmenter; il allume lui-même un feu dont les flammes plus ardentes le consument sans merci. Possédé de la pensée du gain, il n'a plus égard qu'aux moyens d'avoir de l'argent, afin d'échapper au plus tôt à la discipline du monastère. Plus de bonne foi qui l'arrête, dès que brille à ses yeux l'espoir d'un profit. Le mensonge, le parjure, le vol ont cessé, de lui faire peur, aussi bien que le manque de parole, ou les colères folles en présence des déceptions; il ne s'épouvante plus de franchir les limites de l'honnêteté et de l'humilité. En tout et pour tout, comme à d'autres leur ventre, l'or et l'espoir du gain lui deviennent un dieu. Et c'est pourquoi l'Apôtre, voyant en esprit le venin de cette maladie, ne s'est pas borné à la proclamer la racine de tous les maux, mais l'a nommée une idolâtrie : "Mortifiez, dit-il, l'avarice, qui est une idolâtrie." (Col 3,5).
On voit quel fléau cette rage peut devenir, en croissant par degrés, pour que l'Apôtre l'ait appelée une idolâtrie. De fait, celui qui en est la victime délaisse la figure et l'image de Dieu, qu'il devait garder immaculée en soi par la fidélité de son service, pour aimer et couver des yeux des figures humaines imprimées dans l'or.

CHAPITRE 8

L'amour de l'argent empêche toute vertu.

Avançant à pas de géant sur la pente du mal, il n'est plus chez l'avare ni humilité, ni charité, ni obéissance. Il n'en retient pas même l'ombre. Tout l'indigne, tout travail lui est sujet de murmures et de soupirs. Il ne garde plus aucune retenue, et, tel un cheval indompté, court sans frein au précipice. Il est mécontent du régime, mécontent du vêtement. Aussi bien, il ne saurait tolérer plus longtemps un tel état de choses. Dieu n'habite pas que dans ce monastère, son salut n'y est pas attaché. Mais quoi ? s'il n'en sort promptement, pour se rendre ailleurs, sa perte n'est-elle pas immédiate ?

CHAPITRE 9

Un moine qui a de l'argent ne saurait demeurer dans le monastère.

Au reste, il a dans son pécule le viatique de son instabilité. En gagnant de l'argent, il s'est donné des ailes. Prêt dorénavant à tirer du large, il répond insolemment à tout ce qu'on lui commande. Il se comporte comme un hôte de passage ou un étranger, et n'affiche que dédain et mépris pour la correction des travers qu'il découvre en soi. Lui qui a de l'argent caché, il se plaint de n'avoir pas même de chaussures ni de vêtements, il s'indigne que l'on tarde à lui en donner. Que si, par l'ordre de l'ancien, on sert avant lui un autre frère qui est connu pour manquer de tout, sa colère s'enflamme : on le méprise donc, comme s'il n'était pas de la maison ! Alors, non content de ne plus mettre la main à l'ouvrage, il critique tous les travaux, d'ailleurs indispensables, qui se font dans le monastère. Puis il cherche passionnément les occasions d'offense et de colère, pour ne point paraître sortir de la discipline cénobitique par un motif futile. Mieux encore, il voudrait ne pas s'en aller seul, car on croirait que c'est par sa faute qu'il a déserté. Aussi le voit-on continuellement occupé à tâcher d'en corrompre le plus qu'il peut, par des cabales clandestines. La rigueur de la saison rend-elle son voyage impossible, soit par terre, soit par eau, son cœur demeure tout ce temps en suspens et inquiet. Il ne cesse de semer ou d'exciter le mécontentement. À ses yeux, nulle consolation à son départ, nulle excuse à sa légèreté, que le décri et le déshonneur du monastère.


CHAPITRE 10

À quel labeur l'avarice soumet le déserteur du monastère, qui murmurait auparavant pour les travaux les moins pénibles.


Il est emporté irrésistiblement. Ses richesses, comme des torches attachées à ses flancs, le dévorent de plus en plus. L'argent, une fois qu'on le possède, ne permet plus qu’on demeure au monastère ou que l’on vive sous le régime de la règle. On dirait d'une bête fauve. Lorsqu'il a séparé le moine du reste du troupeau, et s'en est fait une proie commode en le destituant de la société des siens, d'autant plus facile à dévorer maintenant qu'elle est isolée, il le contraint, lui qui auparavant dédaignait de se livrer aux faciles travaux du monastère, de peiner jour et nuit infatigablement dans l'espérance de gagner. C'en est fini des solennités de la prière, des jeunes canoniques, des vigiles régulières, et des bons offices rendus au prochain, lorsque les convenances l'exigent. Le malheureux ne songe plus qu'à assouvir sa rage d'avarice ou a faire face à ses besoins journaliers. Mais, croyant éteindre le feu de la cupidité à force d'acquérir, il ne fait, au contraire, que l’aviver.

CHAPITRE 11

Le moine avare recherche la cohabitation des femmes, afin d'avoir quelqu'un qui garde son argent.

Plusieurs, qui glissaient déjà sur la pente fatale, sont emportés d'une irrévocable ruine dans l'abÎme de la mort. Mal satisfaits de posséder seuls des biens qu'ils n'avaient jamais eus ou qu'ils se sont réservés par un faux renoncement, ils recherchent la cohabitation des femmes, pour garder ce qu'ils ont amassé ou conservé contre le droit. Embarrassés dans un réseau de préoccupations nuisibles et pernicieuses, ils roulent jusqu'au fond de l'enfer, pour n'avoir pas voulu acquiescer à la parole de l'Apôtre. "Ayant, en effet, le vivre et le couvert, ils auraient dû se tenir contents." (1 Tim 6,8) de ce que leur offrait le frugal ordinaire du monastère. "Mais ils ont voulu devenir riches; alors, ils sont tombés dans la tentation et le piège du diable, dans une multitude de désirs inutiles et pernicieux, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. Car la cupidité - c'est-à-dire l'amour de l'argent - est la racine de tous les maux; et certains, pour s'y être abandonnés, ont erré loin de la foi et se sont engagés en une infinité de douleurs." (1 Tim 6,9-10).

CHAPITRE 12

Exemple d'un moine tiède qui était engagé dans les liens de l'avarice.

J'ai connaissance de quelqu'un qui se prétend moine, et qui pis est, se flatte d'être parfait. Il fut reçu dans un monastère de cénobites. Or, un jour que son abbé l'avertissait de ne pas retourner à ce qu'il avait abdiqué par son renoncement, et de se libérer, en même temps que de l'avarice, en qui tous les maux ont leur racine, des chaînes de ce monde; ajoutant que, s'il voulait vraiment se purifier de ses vices anciens, dont il le voyait si fort tourmenté à chaque moment, il devait cesser de poursuivre des biens qu'il ne possédait pas même avant son entrée, car, une fois engagé dans ces entraves, c'en était fait, sans l'ombre d'un doute, de son amendement : lui, prenant une mine farouche, ne craignit pas de répondre : "Si vous, vous avez bien de quoi nourrir tant de monde, pourquoi me défendre de posséder, moi aussi ?"

CHAPITRE 13

Du service que les anciens rendent aux jeunes pour la correction de leurs vices.

Que personne ne juge ces développements superflus ou ennuyeux ! Si l'on n'explique d'abord les diverses sortes de blessures, et que l'on n'explore les origines et les causes des maladies, il est impossible, et d'appliquer aux malades le traitement opportun, et de fournir à ceux qui sont bien portants le moyen de garder parfaite leur santé.
De fait, les anciens, qui ont vu tant de chutes et de ruines, ont accoutumé de dire toutes ces choses en conférence, et bien davantage encore, pour l'instruction des jeunes. Et souvent, tandis que je les écoutais parler ainsi et dévoiler leur expérience, en hommes sujets eux-mêmes au choc de telles passions, je reconnaissais en moi plus d'un trait de ce qu'ils disaient; et c'était la guérison, avec l'épargne de la confusion : puisque, sans sortir de mon silence, j'avais appris du même coup, et la cause des vices qui me tourmentaient, et leur remède. J'ai dissimulé ici ou passé sous silence ces enseignements : non que je craignisse la communauté des frères; mais ce livre pourrait tomber entre les mains de gens mal instruits encore à la vie monastique, et découvrir à leur inexpérience ce qui ne doit être su que des vaillants, qui hâtent leur marche vers les sommets de la perfection.

CHAPITRE 14

Où l’on voit par des exemples que l'avarice est de trois sortes.

L'avarice est de trois sortes, que tous les pères détestent et condamnent également.
La première est celle dont nous avons décrit plus haut les ravages. Elle abuse des malheureux, en les persuadant d'amasser des richesses qu'ils ne possédaient pas même auparavant, du temps qu'ils vivaient dans le monde.
La deuxième pousse à tirer à soi et désirer de nouveau ce que l'on avait rejeté au principe de son renoncement.
La troisième se contracte par un commencement mauvais et vicieux; sa racine est dans l'imperfection. Elle inspire à l'âme qu'elle a empoisonnée de cette tiédeur, une défiance pleine de craintes, la terreur de la pauvreté. On ne se dépouillera donc pas de toute la substance de ce monde; et, parce que l'on se réserve de l'argent ou des biens dont il aurait fallu faire l'abandon en embrassant le renoncement, on ne parviendra jamais à la perfection évangélique.
Nous voyons ces trois sortes de fautes punies des plus graves châtiments, dans les saintes Écritures. Giezi veut acquérir ce qu'il n'avait jamais possédé : non seulement il ne mérite point d'avoir le don de prophétie, qu'il eût pu tenir de son maître comme un héritage; mais, à la malédiction de saint Elisée, une lèpre éternelle le couvre tout entier. Judas, lui, veut reprendre les richesses qu'il avait quittées en suivant le Christ. Mais, descendu jusqu'à trahir son Seigneur, il perd l'honneur de l'apostolat; davantage, il ne mérite plus de terminer sa vie par une mort naturelle : le suicide y met fin. Ananie et Saphire réservent une part de ce qu'ils possédaient : la bouche de l'apôtre Pierre prononce leur arrêt de mort.

CHAPITRE 15

Différence entre celui qui renonce mal et celui qui ne renonce pas.

Au sujet de ceux qui disent avoir renoncé au monde, et qui, énervés par le manque de foi, craignent de se dépouiller des biens terrestres, voici le commandement donné mystiquement par le Deutéronome : "S'il est quelqu'un qui a peur et sent son cœur timide, qu'il ne parte pas à la guerre, mais qu'il retourne à sa maison, de peur qu'il ne mette l'épouvante au cœur de ses frères, comme il est lui-même en proie à la frayeur." (Dt 20,8). La préférence de l'Écriture n'est-elle pas évidente, de ne pas les voir entrer dans notre profession et usurper le nom de moine, plutôt que de retirer les autres de la perfection évangélique par leurs mauvais conseils et leurs détestables exemples, ou de les ébranler par des terreurs infidèles ? Il leur est ordonné de quitter la bataille et de retourner à leur maison, parce qu'il est impossible pour quiconque a le cœur double, de combattre les combats du Seigneur : "L'homme qui a le cœur partagé, est inconstant en toutes ses voies." (Jc 1,8).
Qu'ils songent aussi à la parabole de l'évangile, et que celui qui s'avance avec dix mille, ne peut lutter contre le roi qui vient avec vingt mille ! Qu'ils demandent la paix, eux aussi, pendant qu'il est encore loin ! C'est-à-dire : Qu'ils s'interdisent jusqu'au premier pas dans le renoncement, plutôt que de l'accomplir par après avec tiédeur, et de se mettre par là dans un plus grand danger : "Mieux vaut ne pas faire de, vœux, que d'en faire et d'être infidèle !" (Ec 5,4)

Remarquons comme il est excellemment dit que celui-ci vient avec dix mille, celui-là avec vingt mille. De fait, le nombre des vices qui nous assaillent, est plus grand que celui des vertus qui combattent pour nous. Rappelons encore que "l'on ne peut servir Dieu et l'argent," (Mt 6,24) et que "quiconque, après avoir mis la main à la charrue, regarde en arrière, est impropre au royaume de Dieu." (Lc 9,52).


CHAPITRE 16

De quel texte se couvrent ceux qui ne veulent pas se dépouiller de leurs biens.

Cependant, ces faux moines s'efforcent de trouver un prétexte à leur avarice dans une parole de l'Écriture qu'ils interprètent tout de travers, impatients d'altérer et de plier à leur désir la pensée de l'Apôtre, ou plutôt du Seigneur. Au lieu de conformer leur vie et leur intelligence au sens de l'Écriture, ils font violence à l'Écriture selon le gré de leur passion, et veulent qu'elle s'accorde avec leurs opinions.
"Voici, disent-ils, ce qui est écrit : Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir." (Ac 20,35). Et, par une interprétation entièrement fausse de ce texte, ils pensent énerver cette autre parole du Seigneur où il est dit : "Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis, viens et suis Moi." (Mt 19,21).
Sous ce beau prétexte, ils estiment ne devoir pas se défaire de leurs richesses. Ne seront-ils pas plus heureux, si, ayant en leur puissance leurs biens d'autrefois, ils peuvent faire largesse à d'autres de leur surabondance ? Mais au fond, ils rougissent d'embrasser pour le Christ le glorieux dénuement de l'Apôtre, et ne veulent se contenter, ni du travail de leurs mains, ni de la vie pauvre du monastère. Une ressource leur reste : de s'apercevoir qu'ils s'abusent eux-mêmes et n'ont pas renoncé au monde, du moment qu'ils couvent de la sorte leur ancienne fortune; ou, s'ils désirent faire pour tout de bon l'expérience de la profession monastique, de tout distribuer et abandonner, sans nulle réserve, puis, de se glorifier avec l'Apôtre "dans la faim et, la soif, le froid et la nudité." (2 Cor 11,21).

CHAPITRE 17

Du renoncement des apôtres et de la primitive Église

Ce bienheureux apôtre ne pouvait-il, aussi bien qu'eux, vivre de son ancienne fortune, s'il l'eût jugé plus avantageux pour sa perfection ? Lorsqu'il affirme que la naissance l'avait fait citoyen romain, il se rend témoin que, même selon le monde, sa condition n'était pas sans grandeur.
Et ceux de Jérusalem, qui, "possesseurs de champs ou de maisons, vendaient" tout, et, sans se rien réserver, "en apportaient le prix et le mettaient aux pieds des apôtres," (Ac 4,34-35) n'auraient-ils pu faire face de leurs propres ressources à leurs nécessités, si les apôtres l'avaient jugé plus parfait, ou qu'ils l'eussent eux-mêmes trouvé plus utile? Mais ils renoncèrent d'un coup à tous leurs biens, et préférèrent subsister du travail de leurs mains ou de la générosité des Gentils.
Il est question, dans l'épître aux Romains, de la contribution à leur fournir. Le saint apôtre annonce le ministère dont il s'est chargé pour eux, et invite habilement ses correspondants à donner leur commune offrande : "Maintenant je pars pour Jérusalem afin de venir en aide aux saints. Car les Églises de Macédoine et d'Achaïe se sont résolues avec plaisir à faire quelque part de leurs biens à ceux d'entre les saints de Jérusalem qui sont pauvres. Et aussi bien, ils leur sont redevables. Car, si les Gentils ont participé aux richesses spirituelles des Juifs, ils doivent les assister de leurs biens temporels." (Rom 15,25-27).
Il se montre animé de la même sollicitude à leur endroit, lorsqu'il écrit aux Corinthiens, et les avertit de préparer diligemment, avant sa venue, la collecte qu'ils avaient décidé d'envoyer à Jérusalem, pour les besoins de la communauté : "Quant aux collectes qui se font pour les saints, suivez la règle que j'ai posée pour les Églises d'Achaïe. Que chacun de vous, le premier jour de la semaine, mette à part chez soi ce qu'il lui plaira, et fasse ainsi son trésor, afin qu'on n'attende pas ma venue, pour faire les collectes. Et, lorsque je serai arrivé, j'enverrai ceux que vous aurez désignés par vos lettres, porter vos libéralités à Jérusalem." (1 Cor 16,1-3). Puis, dans le dessein de les engager à plus de munificence, il ajoute "Si la chose mérite que j'y aille moi-même, ils feront la route avec moi;" (Ibid. 4) c'est-à-dire : Si votre offrande est telle, qu'elle mérite que j'accompagne ceux qui la porteront.
Même note dans l'épître aux Galates. Il témoigne que, lors du partage qui a été fait avec les apôtres du ministère de la prédication, il a convenu avec Jacques, Pierre et Jean que, tout en prenant pour soi la prédication des Gentils, il se gardait bien de renier toute sollicitude à l'égard des pauvres de Jérusalem, qui s'étaient spontanément exposés à l'indigence, en renonçant pour le Christ à tous leurs biens : "Ayant reconnu la grâce qui m'avait été accordée, Jacques, Cephas et Jean, qui étaient regardés comme les colonnes de l'Église, nous donnèrent la main, à Barnabé et à moi, en signe de communion, afin que nous prêchions aux Gentils, eux aux circoncis. Ils nous recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres." (Gal 2,9-10). Ce qu'il témoigne avoir accompli en toute sollicitude : "Ce que, dit-il, j'eus grand soin de faire." (Ibid. 10).
Eh bien, qui sont les plus heureux ? Ceux qui, rassemblés naguère du nombre des Gentils et incapables de s'élever jusqu'à la perfection évangélique, demeuraient attachés à leurs biens, et auprès de qui l'Apôtre estimait avoir fait beaucoup de fruit, si, renonçant "au culte des idoles, à l'impureté, aux viandes étouffées et au sang", (Ac 15,20) ils consentaient à embrasser la foi du Christ, tout en gardant leur avoir ? ou ceux qui, n'ayant pas voulu, pour satisfaire à la parole de l'Évangile, que rien leur demeurât de leurs propres richesses, portaient chaque jour la croix du Seigneur ?
Mais voici que l'Apôtre lui-même, chargé de chaînes et retenu en prison, ou bien empêché par les tribulations du voyage, n'a pu, à son habitude, gagner de ses mains sa subsistance. Et il raconte avoir reçu des frères qui venaient de Macédoine, de quoi subvenir à ses besoins : "Des frères venus de Macédoine, dit-il, ont pourvu à ce qui me manquait;" (2 Cor 11,9) et il rappelle lui-même aux Philippiens : "Vous savez aussi, vous, chers Philippiens, que dans les débuts de ma prédication de l'Évangile, lorsque je partis de Macédoine, aucune autre Église ne m'ouvrit un compte de doit et avoir, vous seuls exceptés. Car vous m'avez envoyé à Thessalonique une première, puis une deuxième fois, de quoi satisfaire à mes besoins." (Phil 4,15-16). Selon le sentiment que la tiédeur inspire à nos avares, les Philippiens seront-ils plus heureux que l'Apôtre, parce qu'ils lui ont fait part de leurs biens ? Quel insensé oserait le soutenir ?

CHAPITRE 18

Si nous voulons imiter les apôtres, nous ne devons pas vivre selon nos propres idées, mais suivre leurs exemples.

Voulons-nous obéir au précepte évangélique, et nous montrer les imitateurs de l'Apôtre, de toute la primitive Église, des pères enfin qui ont recueilli en notre temps l'héritage de leurs vertus et de leur perfection : n'acquiesçons pas à nos propres vues, et ne nous promettons pas d'arriver à la perfection, en partant de cet état de tiédeur misérable; mais suivons leurs traces, nous gardant de nous abuser nous-mêmes, et embrassant la discipline et l'institution du monastère, de façon à renoncer véritablement au monde; n'écoutons pas l'infidélité qui nous tire en arrière, et ne réservons rien de, ce que nous avons méprisé; gagnons notre pain quotidien par le travail, plutôt que de le demander à quelque trésor secret.

CHAPITRE 19

Parole du saint évêque Basile contre un nommé Syncletius

On rapporte de saint Basile, évêque de Césarée, une parole qu'il proféra à l'adresse d'un certain Syncletius, alangui par cette malheureuse tiédeur.
Celui-ci se vantait d'avoir renoncé au monde; mais il n'avait pas laissé de se réserver quelque part de ses biens, car il ne pouvait consentir à vivre du travail de ses mains, ni à conquérir la véritable humilité par le dépouillement, le brisement du travail et la sujétion du monastère : "Vous avez, dit l'évêque, sacrifié le sénateur Syncletius, et vous n'avez pas fait un moine."

CHAPITRE 20

Que c'est une grande ignominie d'être vaincu par l'avarice.

Si donc nous avons le désir de combattre dans les règles le combat spirituel, expulsons de notre cœur ce funeste ennemi, comme le précédents. Moins il faut de vertu, pour le surmonter, plus il y a d'ignominie et de honte à se laisser vaincre par lui. Lorsque l'on succombe à un jouteur puissant, la défaite certes est douloureuse, et la victoire perdue arrache des regrets; toutefois, la force même de l'adversaire apporte au vaincu une manière de consolation. Mais, si l'ennemi est chétif, et la lutte en soi sans grande difficulté, à la douleur de l'échec s'ajoute une confusion qui donne plus de honte encore, une ignominie plus insupportable que le détriment subi.

CHAPITRE 21

Méthode pour triompher de l'avarice.


La suprême victoire sur ce vice, le définitif triomphe, est, comme l'on dit, que le moine ne souille point sa conscience de la pièce de monnaie même la plus menue. Qui se laisse vaincre pour une pièce modique et conçoit en son cœur la racine de la convoitise, il est impossible qu'il ne brûle immédiatement d'une passion plus forte. La victoire, la sécurité, l'exemption de toute attaque du côté de la cupidité durent exactement, pour le soldat du Christ, le temps que cet esprit très mauvais ne sème point dans son âme les germes de la concupiscence.
Si donc, pour toute espèce de vice, il importe de prendre garde à la tête du serpent, jamais les précautions ne doivent être plus attentives que pour celui-ci. Qu'il entre seulement, et le voilà croissant par la vertu même de ce qui lui a donné sujet,de naître; c'est un incendie qui spontanément s'avive et se propage. Aussi n'est-ce pas seulement la possession des biens temporels dont il faut se donner de garde, mais le désir même qu'il en faut bannir entièrement du cœur. Ce n'est pas tant l'effet de l'avarice qui est à éviter, que le penchant mauvais qu'il faut retrancher à fond. Rien ne sert d'être sans argent, si nous avons le désir d'en posséder.

CHAPITRE 22

Que l'on peut être avare, sans avoir d'argent.

Il est fort possible, en effet, qu'un moine n'ait point d'argent, sans être pour cela exempt d'avarice, et que le bénéfice du dépouillement ne lui soit d'aucun profit, parce qu'il n'a pas su retrancher le vice de la cupidité. C'est le bien matériel de la pauvreté qu'il aime, non le mérite de la vertu, content de porter le fardeau de l'indigence, et du reste d'un cœur languissant. L'Évangile déclare que certains, qui sont demeurés chastes de corps, ont commis l'adultère dans leur cœur; de même se peut-il faire que tels qui ne sont point alourdis du poids de la richesse, soient enveloppés dans la même condamnation que les avares, à raison des dispositions qui les animent. L'occasion leur a manqué d'avoir, non la volonté. Or, c'est la volonté qui gagne la couronne devant Dieu, plutôt que la nécessité.
Hâtons-nous donc, de peur que tout le gain de nos travaux ne s'évanouisse en fumée. Il est misérable de souffrir les effets de la pauvreté et du dénuement, et d'en perdre le fruit par le vice d'une volonté stérile et vaine.

CHAPITRE 23

Exemple de Judas

Veut-on savoir quelles ruines, quels désastres engendre ce foyer morbide, si l'on n'est diligent à le retrancher; comment de ce germe poussent de toutes parts des rejetons et pullulent les rameaux de tous les vices, pour la perte de celui qui l'a conçu : que l'on considère Judas ! Il est compté au nombre des apôtres; mais il ne consent pas à écraser la tête meurtrière du serpent. Alors, voyez comme celui-ci le fait périr par son venin; à quel abîme il le précipite, après l'avoir pris dans les filets de la convoitise : puisqu'il, arrive à le persuader de vendre pour trente pièces d'argent le Rédempteur du monde et l'Auteur du salut des hommes. Jamais le malheureux ne fût descendu à une trahison si scélérate, si le mal de l'avarice ne l'eût infecté; il n'aurait jamais commis le sacrilège de livrer son Seigneur, si d'abord il n'eût pris l'habitude de piller la bourse qui lui était confiée.

CHAPITRE 24

L'avarice ne se vainc que par le dépouillement

Voilà certes un exemple prodigieux et bien évident de la tyrannie de l'avarice. Nous l'avons dit : l'âme une fois captivée, elle ne lui permet plus de garder aucune règle d'honnêteté, ni de se satisfaire avec tous les profits du monde. Ce n'est pas, en effet, par la richesse, mais le dépouillement, que l'on met fin à cette frénésie. Voyez encore Judas. Peut-être avait-il reçu en sa discrétion la bourse destinée au soulagement des pauvres, afin qu'ayant l'argent en abondance, il se tînt pour rassasié et mît une mesure à sa convoitise. Or, ce fut précisément cette abondance qui accrut l'incendie; et, non content désormais de voler clandestinement la bourse commune, il se résolut à vendre son Maître.
Il y a dans la cupidité une rage supérieure à tous les trésors.

CHAPITRE 25

De la triste fin d'Ananie, de Saphire et de Judas, dont l'avarice fut la cause.

Instruit par cet exemple, le prince des apôtres savait que celui qui possède quelque chose, ne peut tenir le frein à la cupidité; et que ce n'est point telle somme, petite ou grande, qui est capable d'y mettre un terme, mais la seule vertu de dépouillement. Aussi punit-il de mort Ananie et Saphire, dont nous avons fait mention plus haut, parce qu'ils avaient gardé une part de leur fortune. La mort que Judas s'était donné lui-même pour avoir trahi le Seigneur, eux la reçoivent pour un mensonge de cupidité.
Quelle ressemblance dans le crime et le supplice ! Là, c'est la trahison qui suit immédiatement l’avarice; ici, la fausseté. Là, on voit la vérité trahie; ici, le mensonge commis. Les actes se présentent avec des apparences diverses; mais ils aboutissent à une fin identique. Judas veut sortir de la pauvreté, et désire reprendre ce qu'il a abandonné; les autres craignent de tomber dans la pauvreté, et tentent de retenir quelque chose de leur bien, qu'ils auraient dû offrir loyalement aux apôtres ou distribuer tout entier aux frères : la peine de mort suit d'un côté comme de l'autre, parce que l'un et l'autre crime a poussé des racines de l'avarice.
Or, si ceux qui n'ont pas convoité le bien des autres, mais ont seulement essayé d'épargner le leur, qui n'ont pas eu le désir d'acquérir, mais uniquement la volonté de conserver, se virent frapper d'une sentence si sévère — que faudra-t-il penser de ceux qui rêvent d'amasser des richesses qu'ils n'ont jamais possédées, et, faisant étalage de pauvreté à la face des hommes, sont néanmoins convaincus de richesse devant Dieu, a cause de la convoitise de leur cœur ?

CHAPITRE 26

L'avarice donne à l'âme une lèpre spirituelle.

À la ressemblance de Giezi, qui fut couvert d'une lèpre immonde, pour avoir convoité les biens caduques de ce monde, de tels moines sont lépreux d'esprit et de cœur. Le malheur de Giezi nous est, en effet, un évident exemple, que toute âme souillée de la cupidité contracte une lèpre spirituelle, et paraît immonde aux yeux de Dieu, digne de la malédiction éternelle.

CHAPITRE 27

Témoignages des Écritures, où l'âme désireuse de la perfection peut s'instruire à ne point reprendre ce qu’elle a quitté.

Si, dans le désir de la perfection, vous avez tout quitté, pour suivre le Christ qui vous disait : "Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et suis-Moi," (Mt 19,21) pourquoi, après avoir mis la main à la charrue, regarder en arrière et mériter que le même Seigneur vous déclare impropre au royaume des cieux ? Établi sur le toit de la perfection évangélique, pourquoi descendez-vous prendre quelque chose, dans votre maison, de ce que vous avez autrefois méprisé ? Occupé dans le champ et au travail des vertus, que revenez-vous en arrière, pour essayer de vous revêtir de la substance de ce monde dont vous vous êtes dépouillé ?
Mais, prévenu par la pauvreté, vous n'aviez rien que vous puissiez laisser ? Votre devoir n'en est que plus strict de ne pas acquérir ce que vous ne possédiez pas. Ce dénuement fut un bienfait du Seigneur, qui vous préparait à accourir vers Lui d'un pas alerte et dégagé, libre des empêchements que crée la richesse. Au reste, la pauvreté ne doit jamais être, ici, une raison de perdre courage. Il n'y a personne qui n'ait quelque chose à quitter : ~c’est renoncer à tous les biens de ce monde, que de retrancher par la racine le désir de les posséder.

CHAPITRE 28

La victoire sur l'avarice ne se conquiert que par le dépouillement.

La victoire parfaite sur l'avarice consiste à n’en souffrir point dans notre cœur une seule étincelle, par la possession de la plus minime pièce de monnaie : assurés que nous n'aurions plus la faculté de l'éteindre, si nous lui donnions la moindre occasion.

CHAPITRE 29

Comment le moine peut demeurer dans sa pauvreté.

Du reste, nous n'avons d'autre moyen de conserver cette vertu intacte, que de demeurer dans le monastère, "contents, comme dit l'Apôtre, d'avoir le vivre et le vêtement". (1 Tim 6,8).

CHAPITRE 30

Remèdes contre la maladie de l'avarice.

Que le souvenir de la condamnation d'Ananie et de Saphire reste présent à notre mémoire; et frémissons d'horreur à la pensée de réserver quelque part de ce que nous avons promis, par notre renoncement, d'abdiquer entièrement. Craignons aussi l'exemple de Giezi, puni d'une lèpre éternelle pour une faute d'avarice; et gardons-nous de rien acquérir de ce que nous ne possédions pas même auparavant. Puis, saisis d'épouvante devant le crime de Judas et sa triste fin, évitons de toute notre force de toucher encore à l’argent, après l'avoir une fois rejeté. Par-dessus tout, considérons la condition de notre nature fragile et incertaine; et prenons garde que le jour du Seigneur, survenant "comme un voleur" (1 Th 5,4) dans la nuit, ne nous trouve la conscience souillée ne fût-ce que d'une obole. Ce rien suffirait pour anéantir tous les fruits de notre renoncement; et nous entendrions à notre tour la Voix du Seigneur nous adresser la même parole qui fut dite au riche de l'Évangile . "Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme; et pour qui sera ce que tu as amassé ?" (Lc 12,20). Enfin, bannissons tout souci du lendemain, et, ne nous laissons jamais arracher à la discipline du monastère.


CHAPITRE 31

Qu'il est impossible de vaincre l'avarice, à moins de persévérer dans le monastère; et par quel moyen on peut y demeurer jusqu'à la fin.


Mais il ne nous sera donné de remplir ce programme, et même de persévérer sous la règle monastique, que si la vertu de patience, laquelle ne procède point d'une autre source que l'humilité, s'est établie chez nous sur des fondements solides. L'humilité sait ne donner à personne sujet de s'émouvoir; la patience sait tout supporter d'un cœur magnanime.

 

LIVRE 8

DE L'ESPRIT DE COLÈRE


CHAPITRE 1


Que le quatrième combat est contre le vice de la colère, et des grands maux qu'engendre cette passion.


La tâche du quatrième combat est de bannir à fond des replis de l'âme le poison mortel de la colère. Tant qu'elle réside en notre cœur, et aveugle de ses fatales ténèbres notre mil intérieur, nul moyen d'acquérir le jugement de la droite discrétion, de jouir de la pure et belle contemplation on de la maturité du conseil, de participer à la vie ou de conserver la justice; impossible même de communier à la vraie et spirituelle lumière, car il est dit: "Mon œil a été troublé par la colère;" (Ps 30,10) d'avoir part à la sagesse, quand bien même l'opinion serait unanime à nous proclamer sages, "parce que la colère repose dans le sein des insensés'" (Ec 7,10) d'obtenir la vie de l'immortalité, encore qu'au jugement des hommes nous paraissions prudents, car "la colère perd même les prudents"; (Pro 15,1) de tenir en main le gouvernail de la justice par un discernement perspicace, quelque parfaits et saints que chacun nous estime, parce que "la colère de l'homme n'opère pas la justice de Dieu"; (Jac 1,20) de garder l'honnête gravité, familière même aux gens du monde, quoique le privilège de la naissance nous fasse compter pour nobles et distingués, parce que "l'homme coléreux n'est pas honorable"; (Pro 11,25) d'obtenir la maturité du conseil, quelque apparence que nous ayons de gravité et de science, parce que "l'homme coléreux agit sans conseil"; (Ibid., 14,17) ni de demeurer tranquilles à l'abri des emportements funestes de la passion, ni d'être exempts de péché, lors même que les autres ne nous donneraient aucun sujet de trouble, car "l'homme coléreux enfante des querelles et le violent fait surgir de terre le péché". (Ibid., 29,22).

CHAPITRE 2

De ceux qui prétendent que la colère n'est pas mauvaise, si nous nous fâchons contre ceux qui manquent en quelque chose, parce qu'il est dit de Dieu lui-même qu'il s'irrite.


Nous en avons entendu plusieurs qui tentaient d'excuser cette pernicieuse maladie de l'âme; et, dans le désir de la dissimuler, ils se livraient à une interprétation plus détestable encore des Écritures. Il n'est pas mal, disait-ils, de se fâcher contre les frères qui commettent quelque faute : il est bien dit que Dieu entre en fureur et en colère contre ceux qui ne veulent pas le connaître, ou qui, le connaissant, le méprisent. Tel ce passage : Le Seigneur s'enflamma de colère contre son peuple;( Ps 105,40) telle aussi la prière du prophète : "Seigneur, ne me reprenez pas dans votre Fureur, et dans votre Colère ne me châtiez pas." (Ps 6,2).
Ces gens ne comprennent pas qu'en voulant rendre loisible aux hommes ce vice désastreux, ils font à l'Immensité divine et à la Source de toute pureté l'injure de lui prêter des passions charnelles.

CHAPITRE 13

Comment nous désignons les choses divines selon notre manière de parler humaine.

Si, lorsqu'il est ainsi parlé de Dieu, il faut entendre ces paroles à la lettre, devra-t-on croire aussi qu'il dorme, parce qu'il est dit
"Réveillez-vous, pourquoi dormez-vous, Seigneur ?" (Ps 43,23) Lui dont il est écrit : "Il ne dormira pas ni ne sommeillera, celui qui garde Israël" ? (Ps 120,4) qu'il soit debout ou assis, parce que Lui-même déclare : "Le ciel est mon trône, et la terre l'escabeau de mes pieds;" (Is 46,1) alors qu' "il mesure le ciel à l'empan et enferme la terre dans le creux de sa main" ? (Ibid., 40,12) ou qu'Il s'enivre de vin, à cause de ces paroles : "Le Seigneur s'est réveillé comme un homme endormi, comme un guerrier enseveli dans le vin," ( Ps 77,65), Lui "qui seul possède l'immortalité, et habite une lumière inaccessible"? (1 Tim 6,16).
Je passe l'ignorance et l'oubli, que nous lui voyons fréquemment attribuer par les saintes Écritures; ses Membres, qui nous sont décrits, comme s'il s'agissait d'un homme, qu'Il fût doué de figure et formé par composition, qu'Il eût des cheveux, une tête et un nez, des yeux et un visage, des mains et un bras, des doigts, un sein, des pieds. Si nous voulons prendre tous ces mots selon le sens littéral et ordinaire, il faudra donc penser que Dieu ait des membres et une forme corporelle ! Mais c'est un crime de prononcer seulement de telles paroles, et plaise au ciel que ce sentiment demeure loin de nous !

CHAPITRE 4

Comment il faut interpréter les endroits de l'Écriture qui prêtent au Dieu immuable et incorporel les passions et les membres de l'homme.

De même donc que ces expressions ne peuvent, sans un sacrilège abominable, s'entendre à la lettre de Celui que l'autorité des saintes Écritures nous déclare invisible, ineffable, incompréhensible, inestimable, simple et sans composition; de même y aurait-il un blasphème énorme, à mettre dans cette Nature immuable le trouble de la fureur et de la colère.
Lorsqu'il nous est parlé des Membres de Dieu, nous devons comprendre, l'Activité divine et l'Immensité de ses ouvrages, qui ne pourraient nous être signifiées autrement que par le moyen de ces termes courants. Par exemple, la Bouche de Dieu doit signifier pour nous la parole intime que sa Clémence fait entendre au plus profond de notre âme, ou bien qu'Il a parlé jadis dans les patriarches et les prophètes; ses Yeux, sa Science infinie, qui parcourt et pénètre tout, et que rien de ce que nous faisons, ferons ou pensons, ne Lui échappe. Ses Mains ont pour but de nous faire entendre sa Providence et son opération, par la vertu desquelles il crée toutes choses. Son Bras est le signe de sa Puissance et de son Gouvernement, qui chenue, que signifie-t-elle autre chose que la durée et l'antiquité de son Âge, par lesquelles il est sans commencement, avant tous les temps et toute créature ?
Pareillement, lorsqu'il est question de sa Colère ou de sa Fureur, nous ne le devons pas entendre selon la bassesse des passions humaines, mais d'une manière digne de Dieu, qui est inaccessible à un trouble quelconque. De telles paroles sont destinées à nous le faire reconnaître pour le juge et le vengeur de toutes les iniquités qui se commettent dans le monde, et, en nous inspirant la crainte d'un rémunérateur si terrible de nos actions, à nous faire redouter de rien entreprendre contre sa Volonté. Les hommes craignent naturellement ceux qu'ils savent devoir s'indigner, et appréhendent de les offenser. Ainsi, voyons-nous ceux que travaille le remords de quelque faute, craindre la colère vengeresse des juges les plus équitables. Non que la passion réside au cœur des justes juges. Mais ceux qui les redoutent, se représentent de la sorte le sentiment qui les anime à faire exécuter les lois, à tout examiner, tout peser selon la justice. Quelque mansuétude et douceur qui paraisse dans leurs arrêts, les coupables, qui s'apprêtent à recevoir la peine due à leurs méfaits, n'y voient qu'un courroux sévère, une colère pleine de rigueur.
Mais il serait trop long, et aussi bien n'est-ce pas l'objet du présent ouvrage, d'expliquer toutes les métaphores que les Écritures empruntent de l'homme, pour parler de Dieu. Qu’il nous suffise d'avoir satisfait au besoin du moment, en rappelant en qui va à l'encontre du vice de la colère, afin que nul ne trouve, par ignorance, une occasion de maladie et de mort éternelle, où chacun va chercher la sainteté, l'immortalité et les remèdes du salut.


CHAPITRE 5

Combien le moine doit être paisible.


Le moine qui tend à la perfection, et désire combattre selon, les règles le combat spirituel, doit rester étranger à tout vice de colère et de fureur. Qu'il écoute le précepte que lui fait l'Apôtre, le vase d'élection : "Que toute colère, tout emportement, clameur et médisance soient bannis du milieu de vous, ainsi que toute malice !" (Eph 4,31). En disant : "Que toute colère soit bannie du milieu de vous !" il n'en excepte aucune, comme nécessaire et utile.
Si donc quelque frère vient à manquer, et qu'il soit nécessaire de le corriger, le moine s'y portera, mais de manière qu'en voulant appliquer le remède au malade qui souffre peut-être d'une fièvre légère, il ne tombe pas lui-même, par sa colère, dans la maladie plus redoutable de la cécité. Qui veut remédier aux blessures d'autrui, doit être exempt et sain de toute maladie, de pâtir qu'on ne lui dise le mot de l'Évangile : "Médecin, guéris-toi d'abord toi-même." (Lc 4,32) Qu'il prenne garde, voyant une paille dans I'œil de son frère, de ne pas voir la poutre qui est dans lé sien. Aussi bien, comment celui qui porte dans son œil la poutre de la colère, verra-t-il à ôter la paille de I'œil de son frère ?

CHAPITRE 6

Des mouvements justes et injustes de la colère.


Quelle que soit la cause de l'effervescence de la colère, elle aveugle les yeux du cœur : maladie terrible qui oppose comme une poutre fatale à l'éclair du regard, et ne permet plus de contempler le soleil de justice. Que l'on applique sur les yeux des plaques d'or, de plomb ou de quelque autre matière, le résultat est le même; le prix du métal ne fait pas de différence dans la cécité.


CHAPITRE 7

Où la colère nous est nécessaire.


Nous avons toutefois la faculté de nous servir avantageusement de la colère; et, dans ce cas seulement, il nous est utile de lui donner accueil. C'est lorsque nous frémissons d'indignation contre les mouvements libertins de notre cœur, et que nous éprouvons un sentiment d'indignation et de révolte, de voir remuer dans les replis cachés de notre âme, des choses que nous rougirions de faire ou de dire à la vue des hommes : tremblants d'effroi en la présence des anges et de Dieu Lui-même, qui pénètre tout et partout, sous ce regard auquel ne sauraient échapper les secrets de notre conscience.

CHAPITRE 8

Le bienheureux David nous donne plusieurs fois l'exemple d'une colère salutaire.

Il en va de même, lorsque nous nous élevons contre la colère même qui s'est glissée en nous à l'égard d'un frère, et que, saintement irrités, nous en bannissons les instigations meurtrières, sans lui laisser le moindre repaire au sanctuaire de notre âme.
Le prophète David en personne nous enseigne à nous fâcher de la sorte. Certes, il avait bien exclu la colère de son cœur, tellement qu'il ne voulut pas rendre le talion à ses ennemis, quand Dieu même les lui livrait : "Irritez-vous, disait-il, mais ne péchez pas." (Ps 4,5). Cependant, un jour qu'il avait désiré de l'eau de la citerne de Bethléem, des hommes de cœur lui en apportèrent, en passant au travers des bataillons ennemis. Et lui de la répandre aussitôt sur le sol. Ainsi, dans sa colère, il éteignit sa convoitise voluptueuse et en fit une libation au Seigneur, refusant de satisfaire le désir de la passion : "Dieu me garde, dit-il, de commettre cette faute ! Boirai-je le sang de ces hommes qui sont allés, et ce qu'ils ont obtenu au péril de leur vie ?" (2 Roi 23,17).
Une autre fois, c'est Sémeï qui lance la malédiction jusqu'à ses oreilles et le poursuit à coups de pierres en présence de toute sa suite. Abisaï, fils de Sarvia et prince de la milice, voulait punir l'injure faite au roi, en décapitant le coupable. Alors, le bienheureux David s'émut d'une pieuse indignation contre cette suggestion cruelle, et, inébranlable dans sa douceur, il garda exactement l'humilité et la patience : "Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi, déclare-t-il, fils de Sarvia ? Laissez-le maudire. C'est le Seigneur qui lui a commandé de maudire David; et qui aura l'audace de dire : Pourquoi a-t-il agi de la sorte ? Voici que mon fils, qui est sorti de moi, en veut à ma vie. Combien plus ce fils de Jemini ! Laissez-le maudire, suivant l'ordre du Seigneur. Peut-être que le Seigneur regardera mon affliction, et me fera du bien en retour de la malédiction d'aujourd'hui." (2 Roi 16,10-12).

CHAPITRE 9

De la colère qu'il faut concevoir contre nous-mêmes.


Il nous est donc ordonné de nous irriter, mais d'une colère bienfaisante, mais contre nous-mêmes et contre les suggestions perverses qui s'élèvent en nous; et, en même temps, de ne pas pécher, en conduisant ces dernières jusqu'à l'effet coupable.
La même pensée s'exprime plus clairement dans le verset suivant : "Ce que vous dites au fond de vos cœurs, répétez-le avec componction sur votre couche;"(Ps 4,5) c'est-à-dire : Tout ce que vous agitez au fond de votre cœur, lorsque, soudaines et insaisissables, les instigations mauvaises y font irruption, amendez-le, corrigez-le par une componction salutaire, comme si vous reposiez sur votre couche, c'est-à-dire, après avoir écarté par la gouverne du conseil tout fracas et tumulte de colère.
Enfin, le bienheureux Apôtre, après avoir cité ce verset en témoignage : "Irritez-vous, mais ne péchez pas," ajoute "Que le soleil ne se couche pas sur votre colère, et ne donnez pas accès au diable." (Eph 4,26). Mais, si c'est un mal que le soleil de justice se couche sur notre colère, et si, en nous irritant, nous donnons immédiatement accès au diable dans notre cœur, comment a-t-il pu d'abord faire un précepte de la colère par ces paroles : "Irritez-vous, mais ne péchez pas ?" N'est-il pas évident qu'il veut dire : Irritez-vous contre vos vices et contre votre fureur, de crainte qu'en punition de votre connivence au mal on de votre colère, le Christ, soleil de justice, ne commence de disparaître à l'horizon de vos âmes enténébrées, et que, Lui parti, vous ne donniez accès au diable dans vos cœurs ?

CHAPITRE 10

De quel soleil il est dit qu'il ne doit pas se coucher sur notre colère.


C'est de ce soleil que évidemment Dieu fait mémoire par le ministère du prophète, lorsqu’Il dit : "Pour vous qui craignez mon Nom, se lèvera un soleil de justice, et vous trouverez la guérison sous ses ailes." (Mal 4,2). Il est dit encore, dans un autre endroit, qu'Il se couche au milieu du jour pour les pécheurs, les faux prophètes et ceux qui s'irritent : "Le soleil, déclare le prophète, se couchera pour eux en plein midi." (Am 8,9).
Que si l'on passe au sens figuré, l'esprit, c'est-à-dire la raison, mérite le nom de soleil, par le fait qu'il parcourt de son regard toutes les pensées et tous les jugements de notre cœur. Gardons-nous de l'éteindre par le vice de la colère. S'il venait à se coucher, les ténèbres de la passion gagneraient, avec le diable leur auteur, l'intelligence tout entière, et, ensevelis dans cette obscurité, nous ne saurions plus quelle conduite tenir, non plus que des hommes perdus dans une nuit aveugle.
Tel est le sens qui nous fut donné de ce passage de l'Apôtre dans l'enseignement des anciens. Je l'ai exposé un peu longuement; mais il était nécessaire de faire connaître ce qu'ils pensent de la colère. Ils ne permettent pas qu'elle pénètre un seul instant dans notre cœur, et observent de tous points la parole de l’évangile : "Quiconque s'irrite contre son frère, méritera d'être puni par les juges." (Mt 5,22). Aussi bien, s'il était licite de s'irriter jusqu'au coucher du soleil, la fureur et les colères vengeresses auraient tout le loisir d'aller qu'au bout de leur violence, avant qu'il penche vers le lieu de son couchant.

CHAPITRE 11

Des colères auxquelles le coucher même du soleil ne met point de terme.

Que dire maintenant — en vérité, je n'en puis parler sans confusion — de ceux qui se montrent implacables, au point que le soleil même, en se couchant, ne met pas fin à leur colère ? Mais ils la font durer de longs jours, et gardent rancune au fond de leur cœur à ceux contre qui ils se sont émus. Leur bouche, il est vrai, nie qu'ils soient fâchés, mais leur conduite prouve une animosité violente. Ils n'abordent plus leurs frères avec les formes convenables; ils ne leur parlent plus avec l'affabilité ordinaire. Cependant, ils pensent ne point pécher, parce qu'ils ne cherchent pas à se venger Mais, c'est qu'ils n'osent ou ne peuvent manifester ni exercer leur esprit de vengeance. Retournant alors contre eux-mêmes le virus de la colère, ils la mûrissent dans leur cœur sans dire mot, et la dévorent silencieusement en soi-même. Au lieu de bannir l'amertume de la tristesse par un acte de courage, ils laissent aux jours qui s'écoulent le soin de la digérer, et, tant mal que bien, ils finissent, avec le temps, par l'apaiser.

CHAPITRE 12

La tristesse ou la colère atteint son but, lorsqu'elle s'assouvit dans la mesure de son pouvoir.


Comme si la vengeance ne consistait pas à obéir dans la mesure de son pouvoir aux instigations de la colère, et que, ce faisant, l'on ne donnât pas satisfaction à sa fureur ou à sa tristesse ! Or, tel est évidemment le cas de ceux qui contiennent leur émotion, non par désir de la tranquillité d'âme, mais par impuissance de se venger. Ils ne peuvent rien de plus contre ceux qui les ont fâchés, que de ne plus leur parler avec l'affabilité accoutumée.
Comme si encore il suffisait de modérer la colère dans ses effets, et qu'il ne fallût pas plutôt l'arracher du fond de notre cœur! Voulons-nous donc que ses ténèbres ne laissent plus de place en nous à la lumière du conseil et de la science ? Et, possédés de ce méchant esprit, comment pourrons-nous être le temple du sain Esprit ? La fureur contenue ne blesse pas les personnes présentes; mais elle exclut le très pur éclat du saint Esprit, tout comme si elle se produisait.

CHAPITRE 13

On n'a pas le droit de rester, même un instant, sur sa colère.


Comment le Seigneur souffrira-t-Il que nous gardions un seul moment la colère, Lui qui ne consent pas que nous offrions les sacrifices spirituels de nos prières, si nous savons qu'un autre a quelque rancœur contre nous ? Il dit, en effet : "Si, lorsque vous présentez votre offrande à l'autel, il vous souvient que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande devant l'autel, et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère; puis, venez présenter votre offrande." (Mt 5,23-24). Comment nous sera-t-il permis de conserver de l'humeur contre un frère, je ne dis pas plusieurs jours durant, mais seulement jusqu'au coucher du soleil, si la faculté même nous est refusée d'offrir à Dieu nos prières, lorsqu'il a, Lui, quelque chose contre nous ? Et l'Apôtre ne nous fait-il pas ce commandement : "Priez sans relâche"; (1 Th 5,17) "En tout lieu, levez au ciel des mains pures, sans colère ni contestation" ? (1 Tim 2,8).
Après cela, que nous reste-t-il ? De ne jamais prier, tant que nous avons le poison dans le cœur, et de pécher contre le précepte de l'Apôtre et de l'évangile, lequel nous ordonne de prier sans cesse et partout; ou bien de nous abuser nous-mêmes, au point d'oser répandre nos prières, malgré la défense qui nous en est faite : mais alors, sachons-le, ce n'est pas une prière que nous offrons au Seigneur; c'est un sacrifice d'orgueil, inspiré par l'esprit de rébellion.

CHAPITRE 14

De la réconciliation fraternelle.


Maintes fois il arrive qu'après avoir blessé et contristé nos frères, nous n'en faisons nul cas; ou du moins, nous prétendons que ce n’est pas notre faute s'ils se sont offensés, et nous affectons une superbe indifférence. Mais le Seigneur, qui est le médecin des âmes et voit les sentiments cachés, a voulu arracher de notre cœur jusqu'aux dernières racines de la colère. Et voilà pourquoi il ne nous prescrit pas seulement de pardonner, et de nous réconcilier avec nos frères, lorsque c'est nous qui avons été offensés, sans garder le moindre souvenir de leurs injures et mauvais procédés; mais, si nous apprenons qu'ils ont quelque chose contre nous, à tort ou à raison, Il commande encore que nous laissons là notre présent, c'est-à-dire que nous si arrêtions notre prière, et que nous courions d’abord les apaiser: notre frère guéri, nous offrirons le sacrifice sans tâche de nos oraisons.
C'est qu'il est notre commun Maître à tous; et il ne prend point plaisir à nos hommages, il gagne dans l'autre. S'il perd dans l’un ce qu’Il gagne dans l’autre. Où que soit le préjudice, le détriment est de même pour Lui, qui désire et attend pareillement le salut de tous ses serviteurs.
Si donc notre frère a quelque chose contre nous, notre prière restera inefficace, comme si c'était nous qui, le cœur gonflé de colère, gardions de l'indignation et de l'amertume contre lui.

CHAPITRE 15

La Loi ancienne elle-même proscrit la colère, non seulement dans les actes, mais jusque dans la pensée.

Mais pourquoi s'attarder davantage aux préceptes de l'évangile et de l'Apôtre, lorsque la Loi ancienne elle-même, dont l'idéal était moins élevé, présente les mêmes défenses : "Tu ne haïras point ton frère dans ton cœur"; (Lev 19,17) "Tu ne te souviendras pas des injures de tes concitoyens"; (Ibid., 18) "Les sentiers de ceux qui gardent la mémoire du mal qu'on leur a fait, conduisent à la mort." (Pro 12,28).
Même là, vous le voyez, ce n'est pas seulement dans les actions, mais jusque dans le secret des pensées que le mal est retranché puisqu'il est ordonné d'extirper de son cœur la haine et, mieux encore que la vengeance, le souvenir même de l'injure.

CHAPITRE 16

Rien ne sert de se retirer au désert, si l'on ne se retire de ses défauts.

Nous nous laissons vaincre à la superbe et à l'impatience; et cependant, nous ne vouIons pas amender notre conduite irrégulière
et désordonnée. Alors, nous nous prenons à gémir, parfois, et à soupirer tout haut après la solitude. Là, personne ne nous exciterait,
et nous ferions nôtre sur-le-champ la vertu de patience.
Ainsi, tâchons-nous d'excuser notre négligence; et, au lieu d'attribuer nos colères à notre impatience, nous prétendons que la cause en est dans la faute de nos frères. Mais, à faire porter sur les autres la responsabilité de nos manquements, nous ne parviendrons jamais au but de notre course, qui est la patience et la perfection.

CHAPITRE 17

La tranquillité de notre cœur ne doit pas dépendre du bon plaisir des autres, mais de nous.

Il ne faut pas faire dépendre notre amendement ni notre paix du bon plaisir des autres, qui n'est d'aucune façon soumis à notre pouvoir; mais plutôt qu'ils soient en notre puissance. De rester étrangers à la colère, ce doit être chez nous l'effet, non de la perfection d'autrui, mais de notre vertu; et celle-ci ne s'acquiert point par la patience des autres, mais par notre propre longanimité.

CHAPITRE 18

À quel dessein il faut aller au désert, et quels sont ceux qui y progressent.


Ce sont les parfaits, ceux qui sont purs de tout vice, qui doivent gagner le désert. Il n'y faut entrer, qu'après avoir entièrement réduit nos défauts dans la communauté des frères, non pour chercher un refuge à sa pusillanimité, mais en vue de la divine contemplation et par le désir. d'une pénétration plus sublime, qui sont le privilège de la solitude et de la perfection. Quelques vices que nous portions au désert avant de les avoir guéris, nous sentirons qu'ils sont cachés en nous, mais non pas abolis. De même que la solitude ouvre une contemplation très pure à ceux qui ont réformé leur vie, et leur dévoile la science des mystères spirituels dans une vue sans ombre; de même elle conserve les vices de ceux qui ne se sont pas corrigés, et bien plus, elle les exagère. On se croit patient et humble, tant qu'on ne se mêle pas à la société des hommes; mais, à la première occasion de mécontentement, la nature revient au galop. Sur-le-champ, les vices, qui se tenaient cachés, se montrent. Tels on voit des chevaux indomptés, nourris dans un trop long repos, s'emporter à l'envi hors de leurs barrières avec une véhémence plus sauvage; et malheur à qui les conduit ! Dès que cesse, avec la fréquentation des hommes, l'exercice qu'elle comporte, nos vices, s'ils n'ont été éliminés, deviennent plus farouches; et l'ombre illusoire de patience que nous semblions posséder mêlés parmi les frères, par respect pour eux et par crainte de l'opinion, l'inertie de la sécurité la fait s'évanouir.

CHAPITRE 19

À quoi comparer ceux qui ne sont patients, que lorsque personne ne les provoque.


Comme si toutes les races de serpents venimeux et de bêtes sauvages ne demeuraient pas inoffensives, tant qu'elles restent au désert, dans leurs repaires! On ne saurait dire néanmoins qu'elles soient proprement inoffensives, du fait qu'elles ne font de mal à personne. Ce n'est pas douceur chez elles, mais nécessité de leur isolement. Qu'elles trouvent le moyen de nuire : aussitôt, elles répandent le venin caché dans leur sein, ou font voir la férocité de leur naturel.
De même ne suffit-il point à qui cherche la perfection de ne s'irriter pas contre son semblable. Je me souviens qu'au temps où je vivais dans la solitude, c'était parfois un roseau à écrire qui se trouvait, à mon gré, ou trop gros ou trop fin, un couteau dont le tranchant émoussé coupait trop lentement; un silex dont l’étincelle ne jaillissait pas assez promptement pour ma hâte de lire : et alors, je sentais monter en moi de telles vagues d'indignation, que je ne pouvais résoudre et dissiper le trouble de mon âme, qu'en proférant des malédictions contre ces objets insensibles on contre le démon.
C'est une preuve qu'il sert de peu pour la perfection, que nous n'avons personne contre qui nous fâcher, puisque, si nous n'avons pas acquis la patience auparavant, notre colère se déchaînera aussi bien contre les choses inanimées. Or, tant qu'elle réside en notre cœur, nous ne saurions posséder la tranquillité ni être exempts des autres vices. À moins par hasard que nous ne regardions comme un avantage et un remède pour notre irritation, que les êtres privés de vie et de parole ne puissent répondre à nos malédictions et à nos colères, ni provoquer l'intempérance de notre cœur à des transports de fureur plus insensés.

CHAPITRE 20

Comment l'Évangile nous invite à retrancher la colère.


Si donc nous sentons le désir d'obtenir le tout des récompenses divines : "Heureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu," (Mt 5,8) il ne faut pas seulement retrancher la colère de nos actes, mais nous devons l'extirper radicalement de l'intime de notre âme. Le profit serait petit, de contenir la fureur de la colère, de manière qu'elle ne s'échappe ni en paroles ni en effets, si Dieu, à qui les secrets des cœurs ne se dérobent point, découvrait sa Présence au fond de nous-mêmes.
Aussi bien, ce sont les racines plutôt que les fruits des vices que l'Évangile nous fait un précepte de retrancher. Il est clair qu'il ne sera plus question de fruits, si on arrache la racine qui les porte. Les vices une fois bannis, je ne dis pas de l'activité et des œuvres, qui ne sont que de surface, mais des retraites profondes où se forment les pensées, l'âme persévérera en toute patience et sainteté. Pour empêcher de perpétrer l'homicide, c'est la colère et la haine qui sont proscrites, sans lesquelles l'homicide est impossible. "Quiconque, en effet, se met en colère contre son frère,méritera d'être puni par les juges," (Mt 3,10) et "celui qui hait son frère est homicide." (1 Jn 3,15). Pourquoi homicide ? Cet homme n'a pont répandu le sang de son frère au regard du monde, ni de sa main, ni par les autres : chacun le sait. Mais, dans son cœur, il convoite sa mort. Et, à cause de ce sentiment de colère, il est déclaré homicide par le Seigneur, qui récompense ou punit, non pas seulement d'après les actes, mais selon le désir et le souhait de la volonté, ainsi qu'Il le déclare Lui-même par le prophète : "Voici que Je viens, pour rassembler leurs œuvres et leurs pensées, avec toutes les nations et toutes les langues;" (Is 46,18) et il est dit encore: "Leurs pensées, de part et d'autre, les accuseront ou les défendront, au jour que Dieu jugera les secrets des hommes." (Rom 2,15-16).


CHAPITRE 21

Dans ce texte de l'Évangile : "Celui qui se met en colère contre son frère méritera d'être puni par les juges," faut-il admettre l'addition : "sans cause" ?


Il faut savoir d'autre part, que, dans la leçon qui se trouve en certains exemplaires : "Celui qui se met en colère contre son frère sans cause méritera d'être puni par les juges," les mots "sans cause" sont de trop, et qu'ils ont été ajoutés par ceux qui ne pensent point devoir retrancher la colère, lorsqu'elle a de justes motifs. Mais, il n'est personne, si peu fondée que soit sa colère, qui convienne de s'être fâché sans cause. Et il paraît bien par là que les auteurs de l'addition n'ont pas saisi le dessein de ce texte, qui veut retrancher absolument le foyer de la colère et ne laisser aucune occasion de s’indigner, de peur que la permission de s'irriter lorsqu'il y a motif, ne donne prétexte de se fâcher aussi sans cause. La fin de la patience ne consiste pas à se mettre en colère justement, mais à ne pas se mettre en colère du tout.
Je sais que plusieurs expliquent ainsi ce "sans cause" : on se met toujours en colère sans cause, puisqu'on n'a pas le droit, étant en colère, de chercher à se venger. Néanmoins, il vaut mieux garder la leçon qui se trouve en beaucoup d'exemplaires récents et dans tous les anciens.

CHAPITRE 22

Remèdes propres à déraciner la colère de notre cœur.

Il faut donc que l'athlète du Christ qui veut combattre dans les règles, arrache jusqu'à la racine la passion de la colère. Voici du reste le remède parfait à cette maladie.
Premièrement, croyons qu'il ne nous est permis en aucune façon de nous mettre en colère, que les causes en soient justes ou injustes : sachant que nous perdrons aussitôt la lumière de la discrétion, la fermeté du conseil, l'honnêteté même et le sentiment de la justice, si la partie principale de notre cœur est obscurcie par les ténèbres de ce vice. Puis, pensons que nous verrons bientôt se troubler la pureté de notre âme, et qu'elle ne saurait être le temple du saint Esprit, dès là que l'esprit de colère demeure en nous. Enfin, songeons que nous n'avons pas la liberté de nous mettre en oraison ni de répandre nos prières devant Dieu, lorsque nous sommes irrités. Sur toutes choses, ayons devant les yeux l'incertitude de la condition humaine, et croyons chaque jour que nous pouvons jusqu'au soir émigrer de ce corps; persuadés d'ailleurs que la continence de la chasteté, le renoncement à tous nos biens, le mépris des richesses, les labeurs du jeûne et des veilles ne nous seraient d'aucun avantage, puisque la colère et la haine méritent à elles seules que le juge de l'univers leur promette les éternels supplices.

 

LIVRE 9

DE L’ESPRIT DE TRISTESSE


CHAPITRE 1

Que le cinquième combat est contre l'esprit de tristesse. Dommages causés à l'âme par ce vice

L’objet du cinquième combat est d’amortir les aiguillons de la dévorante tristesse. De-ci de-là, elle nous poursuit de ses attaques, à travers mille accidents changeants et divers. Si nous lui donnons congé d'envahir notre âme, elle la sépare à tout moment de la contemplation divine, la fait déchoir de sa pureté, la ruine et la déprime à fond. Les prières ne sont plus accomplies avec l'allégresse de coeur coutumière, on ne va plus chercher la vie dans les lectures sacrées. C'en est fait aussi de la tranquillité et de la douceur avec les frères. Qu'il s'agisse du travail ou du service divin, toute occupation nous trouve impatients et revêches. Tout conseil salutaire s'évanouit, le bouleversement succède à la constance; on dirait d'un insensé ou d'un homme pris de vin. L'esprit est abattu, noyé dans un amer désespoir.

CHAPITRE 2

Quel soin il faut apporter à guérir la maladie de la tristesse

Désirons-nous combattre selon les règles le combat spirituel, il ne nous faut pas apporter moins de considération à guérir cette maladie que les précédentes. Car "comme la teigne nuit au vêtement et le ver au bois, ainsi la tristesse au coeur de l'homme". (Pro 25,20).
Ces paroles de l'Esprit divin expriment avec beaucoup d'évidence et de justesse l'effet de ce vice funeste et pernicieux.

CHAPITRE 3

A quoi comparer l'âme dévorée par les morsures de la tristesse

Le vêtement touché par la morsure des teignes, perd tout son prix, et n'a plus d'honnête emploi. Le bois travaillé des vers,ne mérite plus de servir à l'ornement d'un édifice, je dis des plus communs; mais il est jeté au feu.
Ainsi, l'âme dévorée des morsures consumantes de la tristesse, devient impropre à la trame du vêtement pontifical, de ce vêtement dont un oracle du saint roi David témoigne qu'il reçoit sur sa frange le parfum du saint Esprit, descendu premièrement du ciel sur la barbe d'Aaron : "Comme l’huile précieuse qui, répandue sur la tête, coule sur la barbe d'Aaron, et descend sur le bord de son vêtement." (Ps 132,2). Elle ne saurait davantage entrer dans la structure ou l'ornement du temple spirituel dont le sage architecte Paul a posé les fondements : "Vous êtes le temple de Dieu, dit-il, et l'Esprit de Dieu habite en vous." (II Cor 6,16). Quels sont les bois de ce temple, l'Épouse le dit au Cantique des Cantiques : "Nos lambris sont des cyprès; les poutres de nos maisons, des cèdres." (Cant 1,16). On choisit donc pour le temple de Dieu des essences parfumées et incorruptibles, qui ne soient sujettes, ni à se gâter par la vétusté, ni à être mangées des vers.

CHAPITRE 4

D'où et comment naît la tristesse

La tristesse suit parfois la colère; ou nait d'une convoitise frustrée, d'un profit manqué : l'âme avait conçu à ce sujet un certain espoir, et voilà que tout s'écroule.
Parfois aussi, sans cause qui nous provoque à nous jeter dans cette ruine, une impulsion du subtil ennemi nous plonge soudain en un tel abîme de chagrins, que nous ne pouvons plus accueillir avec l'affabilité accoutumée la visite de nos plus chers amis. Vainement leur conversation est-elle du plus heureux à propos. Quoi qu'ils disent, tout
nous semble importun, superflu. Nous n'avons pas une réponse aimable. Un fiel d'amertume a pénétré jusqu'aux plus intimes replis de notre coeur.

CHAPITRE 5

Les émotions surgissent en nous, non par la faute d'autrui, mais par la nôtre

Il y a là une preuve manifeste que ce n'est pas toujours par la faute des autres que surgissent en nous les aiguillons des contrariétés violentes, mais plutôt par la nôtre. Nous avons en nous-mêmes les causes d'offense et les semences des vices. Que la pluie des tentations vienne à détremper notre âme : aussitôt, ces germes se développent et fructifient.

CHAPITRE 6

Que personne ne tombe d'une chute soudaine, mais glisse insensiblement par une longue incurie jusqu'à l'abîme de la perdition

Un autre nous excite, mais il ne nous force pas à mal faire, si nous n'avions en notre coeur la cause du péché. Lorsque le spectacle de la beauté d'une personne du sexe fait tomber quelqu'un dans le gouffre de la convoitise, il ne faut pas croire que son illusion soit subite. Mais plutôt, la maladie se cachait secrètement dans ses moelles; cette vue n'a été que l'occasion qui l'a produite à la surface.

CHAPITRE 7

Il ne faut pas déserter la société des frères, pour acquérir la perfection, mais cultiver la patience constamment

Aussi, le Créateur de toutes choses, Dieu, qui voit mieux que personne le traitement convenable à l'ouvrage de ses Mains, et que les racines et les causes d'offense gisent en nous, ne nous a-t-il point prescrit de déserter la société des frères. Il n'ordonne pas d'éviter ceux que nous avons blessés ou par qui nous nous estimons offensés, mais de les apaiser. Il sait que la perfection du coeur ne s'acquiert point par la séparation d'avec les hommes, mais par la vertu de patience. Solidement possédée, celle-ci est capable de nous conserver pacifiques avec ceux-là mêmes qui haïssent la paix. Mais, si nous ne l'acquérons, nous serons en perpétuel dissentiment même avec les frères parfaits et meilleurs que nous. Les occasions de contrariétés ne peuvent manquer au commerce des hommes. C'est à cause d'elles que nous sommes si pressés de quitter ceux avec qui nous vivons ? Mais, en nous séparant d'eux, nous n'échapperons pas aux causes de tristesse; nous ne ferons qu'en changer.

CHAPITRE 8

Si nous étions corrigés, nous pourrions vivre avec tout le monde

Notre sollicitude doit donc se porter de préférence à corriger nos vices et amender notre vie en tout empressement. Une fois réformés, nous serons capables de vivre en bonne intelligence, je ne dis pas avec les hommes, mais avec les bêtes sauvages et les monstres, selon ce qui est dit au livre du bienheureux Job : "Les bêtes de la terre seront en paix avec toi." (Job 5,23). Nous ne craindrions point de rencontrer des pierres d'achoppement et l'on ne pourrait du dehors nous causer aucun scandale, si nous n'avions en nous le principe qui y donne occasion : "Il y a une grande paix, Seigneur, pour ceux qui aiment votre Nom, et rien ne leur est une occasion de chute." (Ps 118,165).

CHAPITRE 9

D'un autre genre de tristesse qui fait désespérer de son salut

Il est un autre genre de tristesse plus détestable, qui inspire à l'âme coupable, non pas la réforme de ses moeurs ni la correction de ses vices, mais un fatal désespoir. Elle n'a pas amené Caïn à se repentir, après son fratricide; elle n'a pas mis en Judas, après sa trahison, une sainte hâte à réparer sa faute, mais elle l'a, de désespoir, entraÎné à se pendre.

CHAPITRE 10

De l'unique avantage de la tristesse

En un cas seulement, la tristesse doit être jugée utile, lorsque nous la concevons par le repentir de nos fautes, ou par le désir de la perfection, ou par la contemplation de la future béatitude. C'est de cette tristesse que le bienheureux Apôtre dit : "La tristesse qui est selon Dieu, opère un repentir salutaire et durable, au lieu que la tristesse du monde opère la mort." (II Cor 7,10).

CHAPITRE 11

Comment discerner la tristesse utile et selon Dieu, de la tristesse diabolique et mortelle

La tristesse qui "opère un repentir salutaire et durable", est obéissante, affable, humble, douce, suave et patiente, comme dérivant de l'amour de Dieu. Elle se porte infatigablement à toute douleur corporelle et à la contrition de l'esprit, pour le grand désir qu'elle a de la perfection. Joyeuse en quelque sorte et puisant dans son espoir de progrès une jeune vigueur, elle conserve entier le charme de l'affabilité et de la longanimité, et possède en soi tous les fruits du saint Esprit énumérés par le même Apôtre : "Le fruit de l'Esprit saint, c'est la charité, la joie, la paix, la longanimité, la bonté, la bénignité, la foi, la mansuétude, la continence." (Gal 5,22-23).
L'autre, au contraire, est âpre, impatiente, dure, pleine de rancoeur, et de chagrin, et de douloureuse désespérance. A celui qu'elle étreint, elle ôte tout ressort, et le retire de toute activité et douleur salutaires. Car elle est déraisonnable. Et non seulement elle empêche l'efficacité de la prière; mais elle anéantit tous les fruits spirituels que nous avons dits, et dont la première apportait le gracieux présent.

CHAPITRE 12

En dehors de la tristesse salutaire, qui se produit en trois manières, toute tristesse doit être repoussée comme nuisible

C'est pourquoi, en dehors de celle que fait concevoir une salutaire pénitence, le zèle de la perfection ou le désir des biens futurs, nous devons repousser indistinctement toute tristesse, comme étant de ce monde et propre à donner la mort, et la bannir entièrement de notre coeur, aussi bien que l'esprit d'impureté, d'avarice ou de colère.

CHAPITRE 13

Remèdes propres à exterminer la tristesse de notre coeur

Voici d'ailleurs comment nous pourrons éloigner de nous cette passion funeste : en occupant constamment notre âme de la méditation spirituelle, et en la ranimant par les espérances éternelles et la contemplation de la béatitude promise.
Par cette méthode, nous serons à même de triompher de tous les genres de tristesses : de celle qui dérive de la colère, et de celle qui vient d'un profit perdu, d'un dommage subi, ou qui naît d'une injure qu'on nous a faite : de celle qui procède d'une confusion déraisonnable de l'esprit; de celle enfin qui nous inspire un mortel désespoir. Le regard fixé sur les choses de l'éternité, nous serons joyeux toujours, inébranlables jusqu'au bout. Ni le malheur ne nous abattra, ni la prospérité ne nous élèvera, parce que nous les considérons l'un et l'autre comme caducs et bientôt évanouis.

 

LIVRE 10

DE L’ESPRIT DE PARESSE


CHAPITRE 1


Que le sixième combat est contre l'esprit de paresse. Nature de ce vice


Notre sixième combat est contre le vice que les Grecs appellent AKIDIA et que nous pouvons nommer, nous, dégoût, anxiété du coeur. Il est parent de la tristesse, et connu particulièrement des solitaires. C'est, en effet, à ceux qui demeurent dans le désert qu'il s'attaque avec le plus de violence et le plus fréquemment. Il tourmente surtout le moine vers la sixième heure, telle une fièvre réglée dont les accès consument d'un feu ardent l'âme malade à des heures régulières et déterminées.
Quelques-uns parmi les plus anciens déclarent que c'est là le démon de midi dont il est parlé au psaume 90.

CHAPITRE 2

Comment la paresse se glisse dans le coeur du moine. Dommages qu'elle cause à l'âme.

Malheureux le moine que ce démon possède ! Il commence par prendre en horreur les lieux qu'il habite; sa cellule lui est à dégoût; il n'éprouve que dédain et mépris pour les frères, pour ceux qui sont auprès comme pour ceux qui sont éloignés : ils sont si négligents, et point spirituels ! Les travaux qu'il devrait accomplir à l'intérieur, le trouvent sans entrain et sans courage. Il est incapable de demeurer dans sa cellule, de s'appliquer à la lecture.
Puis, ce sont des gémissements, des plaintes, des soupirs, des doléances répétées. A demeurer si longtemps dans la même cellule, marque-t-il quelque progrès ? Peut-il faire quelque fruit, tant qu'il sera lié à cette compagnie ? Il reste là, dénué de tout profit spirituel, stérile. Lui qui pourrait en gouverner d'autres et se rendre utile à beaucoup, il n'a encore édifié personne; pas une âme qu’il ait formée, instruite, gagnée enfin !
Là-dessus, il magnifie les monastères qui sont en d'autres parages, très loin. Il décrit ces lieux comme plus utiles au progrès, plus favorables au salut. Il y dépeint la société des frères comme pleine d'agrément, et féconde au point de vue de la vie spirituelle. Au contraire, tout ce qui l'entoure est fâcheux. Et non seulement il ne trouve aucune édification auprès des frères qui habitent en cet endroit, mais il ne peut même s'y procurer de quoi vivre sans un labeur énorme. Bref, point de salut pour lui, s'il demeure. Persévérer plus longtemps dans sa cellule, c’est se condamner à périr avec elle. Il ne reste qu'à partir au plus vite.
Autre tourment. Voici la cinquième, la sixième heure du jour. La paresse lui suscite une lassitude immense, une faim terrible. Il lui semble qu'il est épuisé, las, comme après une longue route ou un pénible travail, ou comme s'il avait jeûné deux ou trois jours. Anxieux, il promène ses regards de-ci, de-là. Hélas ! nul frère à l'horizon. Et de soupirer. Il sort, il rentre; il interroge à tout moment le soleil : qu'il est lent à s'avancer vers le couchant ! Une confusion déraisonnable s'empare de son esprit et le noie en d'épaisses ténèbres. Arrêt de la vie spirituelle, la stérilité, le vide ! Il ne voit plus de remède à un tel assaut, que de faire visite à quelque frère, ou de se consoler en dormant.
La même maladie lui suggère, sous des couleurs honnêtes et des apparences de nécessité, des politesses à porter aux frères, des visites à rendre à tels malades qui demeurent loin, fort loin. Elle lui dicte certains devoirs de piété et de religion. Il devrait s'enquérir de tels parents ou parentes, les aller saluer plus souvent. Il est telle femme pieuse et consacrée à Dieu, par-dessus tout destituée de secours du côté de ses parents : ne serait-ce pas grande oeuvre pie de la voir fréquemment ? Et, si elle a besoin de quelque chose, que la négligence de ses parents dédaigne de lui fournir, ne serait-il pas très saint de le lui procurer ? Ne faut-il pas plutôt se dépenser en ces soins pieux, que de rester immobile dans sa cellule, sans fruit et sans progrès ?

CHAPITRE 3

En combien de façons la paresse triomphe du moine

Ainsi va l'infortuné, battu par les machines de guerre de ses ennemis, jusqu'à ce que, fatigué par l'esprit de paresse, comme par un bélier puissant, il s'abandonne au sommeil, ou se laisse pousser hors de sa cellule, pour aller chercher consolation dans la visite d'un frère.
Mais le remède dont il use présentement, ne fera qu'augmenter son mal l'instant d'après. L'adversaire multiplie ses attaques et les fait plus cruelles contre celui qu'il sait devoir tourner le dos sur-le-champ, dès l'ouverture du combat, et qu'il voit espérer son salut, non de la victoire ni de la lutte, mais de la fuite. Peu à peu, il le tire hors de sa cellule. Alors, le moine commence d'oublier l'acte essentiel de sa profession, qui consiste uniquement à regarder et contempler la pureté infiniment excellente de Dieu; car celle-ci ne se trouve que dans le silence, par la persévérance dans la cellule et la méditation continuelle. Soldat fugitif, déserteur du Christ, il "s'embarrasse dans les affaires du siècle", et cesse, par le fait même, de plaire "à celui qui l'a enrôlé". (II Tim 2,4).


CHAPITRE 4

La paresse aveugle l'esprit et empêche la contemplation des vertus

Le bienheureux David a très heureusement exprimé tous les inconvénients de cette maladie dans cet unique verset : "Mon âme, dit-il, s'est assoupie d'ennui." (Ps 113,28). Il dit : "Mon âme", et non pas : "Mon corps"; et rien n'est plus juste. Car l'âme est assoupie en vérité pour ce qui touche la contemplation des vertus et le regard vers les pensées spirituelles, lorsqu'elle a été blessée par le trait de cette passion.

CHAPITRE 5

L'attaque de la paresse est double

Le véritable athlète du Christ, qui désire combattre selon les règles le combat de la perfection, doit donc expulser promptement cette maladie, comme les autres, des retraites de son âme, et, combattre de droite et de gauche contre ce fatal esprit de paresse, c'est-à-dire, ne point tomber, vaincu par le trait du sommeil, ni se laisser pousser hors de la clôture du monastère et s'éloigner comme un déserteur, sous quelque pieuse apparence que ce soit.

CHAPITRE 6

A quelle chute aboutissent ceux qui commencent à se laisser vaincre par la paresse

Dès qu'en effet la paresse a réussi à triompher du moine par quelque endroit, ou bien elle le laisse demeurer dans sa cellule, mais inerte et soumis à sa discrétion, ou bien elle le pousse dehors et en fait pour le reste du temps un instable et un vagabond. Lâche à tout travail, il parcourt sans cesse les cellules des frères et les monastères, uniquement soucieux de l'endroit, du prétexte qui lui fournira l'occasion d'un repas - l'oisif n'a de pensée que pour son ventre. Il finira quelque jour par rencontrer, soit un homme, soit une femme, en proie à la même tiédeur; une amitié se nouera. Et de s'embarrasser dans leurs affaires, dans leurs nécessités. Le filet des préoccupations malfaisantes l'enveloppe de toutes parts. Il est pris comme dans les spires d'un serpent. C'est fini, jamais il ne s'en pourra dénouer, pour retourner à la perfection de son premier état.

CHAPITRE 7

Témoignages de l'Apôtre contre l'esprit de paresse

En vrai et spirituel médecin qu'il est, le bienheureux Apôtre, soit qu'il vît déjà se glisser parmi les fidèles de son temps cette maladie, fille de l'esprit de paresse, soit que, par une révélation de l'Esprit saint, il l'aperçût de loin surgissant dans l'avenir, s'empresse de la prévenir par les médicaments salutaires de ses préceptes.
Il écrit aux Thessaloniciens. Et d'abord, comme un habile et parfait praticien, il fomente le mal de ses clients avec des paroles pleines de caresses et de douceur. Il commence par le sujet de la charité; et sur ce point, il les loue. Il attend qu'adoucie par ce lénitif, et toute irritation d'amour-propre ayant disparu, leur mortelle blessure soit capable de supporter un traitement plus énergique. "Pour ce qui regarde la charité fraternelle, point n'est besoin que je vous en écrive. Car vous-mêmes avez été instruits de Dieu à vous aimer les uns les autres. Et vraiment, vous le faites à l'égard de tous les frères, par toute la Macédoine". (I Thess 4,9-10)
Il a fait précéder le calmant très doux de la louange. Leur oreille est gagnée. Ils sont favorables désormais, et prêts à accueillir la parole qui sauve. Il ajoute : "Mais nous vous prions, frères, d'abonder de plus en plus." (Ibid. 10) De nouveau, des caresses et des douceurs. Il s'applique à les charmer, de crainte de ne pas les trouver encore suffisamment disposés au traitement parfait. Quelle est cette demande, ô bienheureux Apôtre ? En quoi doivent-ils abonder de plus en plus ?
En la charité, dont il a dit plus haut : "Pour ce qui regarde la charité fraternelle, point n'est besoin que je vous en écrive."
Mais quelle nécessité, ô grand saint, de leur dire : "Nous vous prions d'abonder de plus en plus," s'ils n'ont pas besoin qu'on leur en écrive ? Étant donné surtout que vous donnez la raison pour laquelle ils n'en ont pas besoin : "Vous-mêmes avez été instruits de Dieu à vous aimer les uns les autres." Vous ajoutez même quelque chose de plus fort : non seulement ils ont été instruits de Dieu, mais ils font ce qui leur a été enseigné : "Et vraiment,, vous le faites;" non point pour un ou deux, mais "à l'égard de tous les frères"; et non seulement en faveur de vos concitoyens et connaissances, mais "par toute la Macédoine". Dites-nous donc enfin à quel dessein des préliminaires si précautionnés !
Il a ajouté : "Mais nous vous prions, frères, d'abonder de plus en plus." Et à peine laisse-t-il paraître enfin ce qu'il ourdissait depuis longtemps : "Étudiez-vous à vivre en repos." (I Thess 4,11) C'est la première chose. Voici la seconde : "Occupez-vous de vos propres affaires;" (Ibid.) puis, la troisième : "Travaillez de vos mains, ainsi que nous vous l'avons ordonné;" (Ibid.) la quatrième : "Tenez une conduite honnête aux yeux de ceux du dehors;" (Ibid) et la cinquième : "N'ayez besoin de personne." (Ibid.)
Cette hésitation, ces préambules, ces délais, qu'enfantaient-ils dans son coeur ? que voyons-nous ? "Étudiez-vous à vivre en repos." C'est-à-dire : Restez dans vos cellules, sans vous inquiéter ni inquiéter les autres des diverses rumeurs qu'engendrent les désirs et les vains contes des oisifs.
"Occupez-vous de vos propres affaires." Ne cédez pas à la curiosité; ne vous mettez pas en quête de ce qui se fait dans le monde; ne scrutez pas la vie les uns des autres, tout occupés de médire de vos frères, au lieu d'employer votre peine à vous corriger et à poursuivre la vertu.
"Travaillez de vos mains, ainsi que nous vous l'avons ordonné." Quelle était donc la cause des travers contre lesquels nous l'avons entendu les prévenir : ne point s'agiter, ni s'occuper des affaires d'autrui, ni se conduire d'une façon qui ne soit pas honorable aux yeux de ceux du dehors, ni ne demander rien à personne ? Il l'explique maintenant : "Travaillez de vos mains, ainsi que nous vous l’avons ordonné." C'est dire clairement que les pratiques qu'il blâme ont leur source dans l'oisiveté. Nul, en effet, ne peut vivre dans l'agitation ni s'occuper des affaires d'autrui, si ce n'est celui qui ne consent point à travailler de ses mains.
Et voici un autre vice, le quatrième de la liste, qui naît également de l'oisiveté : l'Apôtre ne veut pas qu'ils se conduisent de façon peu honorable, et il leur dit : "Tenez une conduite honnête aux yeux de ceux du dehors." Or, est incapable de se conduire jamais avec, honneur, même aux yeux des gens du monde, quiconque ne se plaît point à demeurer dans le cloître de sa cellule, appliqué au travail des mains. Mais fatalement, il arrive qu'il manque aux bienséances, en quêtant de quoi vivre; qu'il donne dans la flatterie; qu'il coure les nouvelles; qu'il cherche les occasions de racontars et de bavardages, afin de se ménager par là une entrée et de pouvoir pénétrer dans les maisons de toutes sortes de gens.
Enfin, dit-il, "n'ayez besoin de personne." Mais comment ne guetter pas avec avidité les dons et les présents, lorsqu'on n'a pas le goût de gagner sa vie de ses propres mains, par un labeur pieux et tranquille ?
Tant de vices, si graves, si honteux, tirent, vous le voyez, leur origine du seul fléau de la paresse.
Dans cette première épître, l'Apôtre avait recours aux paroles douces et caressantes. Les lénitifs étant demeurés sans effet, dans la seconde épître il entreprend de guérir les Thessaloniciens par des remèdes plus sévères et plus caustiques. Point de douceurs ni de calmants préliminaires. Ce n'est plus la voix flatteuse et pleine de tendresse tout à l'heure, fia dresse - "Nous vous prions, frères;" mais : "Nous vous notifions, frères, au nom de notre Seigneur Jésus Christ, de vous séparer de tout frère qui se conduit d'une manière déréglée, et non selon la tradition qu'il a reçue de nous." il priait; il ordonne maintenant. A l'affection qui caresse, a succédé la sévérité qui adjure et menace. "Nous vous notifions, frères." Vous avez dédaigné d'écouter nos prières; obéissez du moins à nos injonctions.
De plus, il ne se contente pas d'exprimer ses ordres en termes purs et simples; mais il prend à témoin le nom de notre Seigneur Jésus Christ, et les revêt ainsi d'une majesté redoutable. Un commandement tout uni ne risquerait-il pas d'être pris pour la parole d'un homme, et de ne rencontrer, comme la première fois, que le dédain ? Ne penserait-on pas qu'il n'y a point lieu d'attacher tant de prix à son observation ?
Puis aussitôt, en praticien consommé, il essaye de guérir par le tranchant du glaive les membres gangrenés sur lesquels vient d'échouer un traitement plus doux : "Séparez-vous de tout frère qui se conduit d'une manière déréglée, et non selon la tradition qu'il a reçue de nous." Il prescrit que l'on se retire de ceux qui ne veulent pas travailler, et qu'on les ampute, comme des membres gâtés par la pourriture de l'oisiveté, de peur que le virus de la paresse, telle une contagion mortelle, ne gagne de proche en proche et n'en vienne à corrompre même les parties saines. Et veuillez remarquer le ton qu'il prend, pour parler de ceux qui ne veulent point travailler de leurs mains ni manger leur pain en silence, et dont il ordonne qu'on se retire. Quelles flétrissures il leur imprime dès le principe !
Tout d'abord, ce sont, dit-il, des hommes déréglés, et qui ne marchent pas selon ses instructions. En d'autres termes, il les désigne comme des opiniâtres, dès là qu'ils ne veulent pas se conformer à ses enseignements; et comme dépourvus d'honorabilité, parce que, qu'il s'agisse de sortir, de rendre une visite, de parler, de choisir son temps, ils ne saisissent pas les opportunités dictées par la raison et l'honnêteté. Tous vices qui sont l'apanage obligé de quiconque se conduit sans règle.
"Et non selon la tradition qu'ils ont reçue de nous." Ici encore, le bienheureux Apôtre les note, pour ainsi dire, de rébellion et de mépris; car ils dédaignent de suivre la tradition qu'ils ont reçue de lui, et ne veulent pas imiter ce qu'ils se souviennent que leur maître leur a enseigné, et mieux encore, qu'il a pratiqué : "Vous savez vous-mêmes ce que vous avez à faire, pour nous imiter." C'est mettre le comble au reproche, d'affirmer qu'ils n'observent pas ce dont leur mémoire conserve le souvenir, ce que sa doctrine leur a appris à imiter, ce que son exemple surtout les entraînait à faire.

CHAPITRE 8

Celui qui ne veut pas travailler de ses mains devient nécessairement un agité

"Nous n'avons pas été inquiets parmi vous," (II Thess 3,7) dit encore l'Apôtre. Il veut prouver qu'il n'a pas été inquiet parmi eux, par ce fait qu'il a travaillé : ce qui donne bien à comprendre que ceux qui ne veulent rien faire se condamnent, par leur oisiveté, à une agitation continuelle.
"Et nous n'avons mangé gratuitement le pain de personne." (Ibid. 3,8-2.) Le reproche grossit à chaque parole du docteur des Gentils. Lui, prédicateur de l'Évangile, il affirme n'avoir mangé gratuitement le pain de personne. Il connaît pourtant le commandement du Seigneur : "Que ceux qui annoncent l'Évangile, vivent de l'Évangile"; (I Cor 9,14) "L'ouvrier mérite sa nourriture." (Mt 10,10) Or, il annonçait l'Évangile; il se consacrait à cette oeuvre si sublime et spirituelle : l'ordre du Seigneur l'autorisait à revendiquer son entretien; il n'y avait pas là l'ombre de gratuité. Que ferons-nous donc, nous à qui nulle prédication n'a été confiée, qui n'avons reçu mandat pour aucune âme que la nôtre ? Où prendrons-nous la confiance de manger gratuitement notre pain dans l'oisiveté, lorsque ce vase d'élection, pris comme il était par les sollicitudes de l'Évangile et la prédication, ne l'ose pas sans travailler de ses mains ? "Mais nous avons travaillé, dit-il, nuit et jour, dans la peine et la fatigue, afin de n'être à charge à aucun de vous." (II Thess 3,8) Ces mots ajoutent encore à sa réprimande. Il ne dit pas simplement : "Nous n'avons mangé gratuitement le pain de personne d'entre vous." S'il s'en tenait là, on pourrait croire qu'il vécût de ses ressources, mais sans travailler, avec de l'argent mis en réserve; ou bien qu'il fût entretenu par d'autres, sinon par les Thessaloniciens. Mais il déclare : "Nous avons travaillé nuit et jour dans la peine et la fatigue." C'est-à-dire : C'est notre travail, et rien d'autre, qui a fourni à notre entretien. Du reste, nous ne le faisions pas afin de satisfaire notre humeur; ni par goût, comme un repos et un exercice pour le corps mais contraints par la nécessité et le manque de nourriture, et non sans une immense fatigue. Car ce n'était pas seulement le jour, mais encore la nuit, qui est le temps du repos, que nous devions pousser activement le travail, afin de pourvoir à notre subsistance.

CHAPITRE 9

Ce n'est pas seulement l'Apôtre, mais aussi ses compagnons, qui ont travaillé de leurs mains

Toutefois, l'Apôtre témoigne qu'il ne fut pas seul à tenir cette conduite au milieu d'eux. L'idéal qu'il présentait n'eût peut-être
paru, ni assez imposant, ni assez général, s'il avait été seul à en donner l'exemple. Il assure donc que tous ses compagnons dans le ministère de l'Évangile, c'est-à-dire Silas et Timothée, qui écrivent cette épître de concert avec lui, se livraient également au travail.
Avec cela, ces paroles "Afin de n'être à charge à aucun de vous" sont bien de nature à confondre les Thessaloniciens. Si l'Apôtre, qui prêchait l'Évangile, en l'autorisant de signes et de prodiges, n'ose manger son pain gratuitement, afin de n'être à charge à personne : eux, qui ne craignent pas de le manger tous les jours dans la paresse et l'oisiveté, comment pourront-ils penser qu'ils ne sont pas à charge ?

CHAPITRE 10

L'Apôtre a voulu travailler de ses mains, afin de nous donner l'exemple.

"Ce n'est pas, continue-t-il, que nous n'en eussions le pouvoir; mais nous voulions vous donner en notre personne un modèle à imiter." (II Thess 3,9) Il fait connaître la raison pour laquelle il a voulu s'imposer un tel labeur : "Nous voulions, dit-il, vous donner en notre personne un modèle à imiter," afin que, si vous veniez à oublier la doctrine si souvent redite à vos oreilles, du moins votre mémoire retint les exemples que vous auriez vus de vos yeux.
Le reproche n'est pas léger. Il n'a pas eu d'autre motif que de donner l'exemple, pour se soumettre à tant de labeurs et de fatigues, de jour et de nuit. Eux, néanmoins, ne veulent pas se laisser instruire, bien que ce fût pour eux qu'il s'imposât de si grandes peines. Et cela, sans y être forcé. En effet, dit-il, nous avions un droit incontestable; nous pouvions prétendre sur vos richesses et sur vos biens; je savais tenir de notre Seigneur la permission d'en user. Cependant, je ne me suis pas servi de ce pouvoir, de peur que ce qui eût été correct chez moi, et licite, ne devînt aux autres un exemple de funeste oisiveté. Prêchant l'Évangile, j'ai préféré vivre de mes mains et de mon travail. Vous désiriez marcher par le chemin de la vertu : j'ai voulu vous ouvrir la voie de la perfection, et vous donner, dans mon labeur, un modèle de vie.

CHAPITRE 11

L'Apôtre a prêché le travail, non seulement par son exemple, mais aussi en paroles.

Travailler en silence, enseigner par l'exemple : c'était bon. Mais l'Apôtre prétend bien ne pas laisser croire qu'il ne les ait pas instruits également par ses préceptes. Il ajoute : "Aussi bien, lorsque nous étions auprès de vous, nous vous déclarions que si quelqu'un ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger."
Il souligne encore leur apathie : sachant que, comme un' bon maître, il a travaillé de ses mains, en vue de les instruire et de les former, ils négligent de l'imiter. Et il souligne d'autre part ses soins assidus et sa prudence. Car il ne s'est pas borné, dit-il, à les enseigner d'exemple, mais il leur a prêché constamment aussi en paroles. Et quoi donc? Que celui qui ne vent pas travailler, ne doit pas non plus manger.

CHAPITRE 12

Sur ces paroles : "Si quelqu'un ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger"

Ce n'est plus le docteur ni le médecin qui conseille; c'est le juge qui prononce en toute rigueur. Il reprend son pouvoir apostolique; et, comme du haut de son tribunal, il rend sa sentence contre les contempteurs de ses ordres.
Je veux parler de ce pouvoir que, dans une épître menaçante aux Corinthiens, il affirme lui avoir été donné de Dieu, lorsqu'il les avertit d’avoir à se corriger avant son arrivée: "Je vous en prie, leur recommande-t-il, que je ne sois pas obligé, quand je serai présent,
d'user avec pleine assurance, contre certains, de cette autorité qui m'a été donnée sur vous !" (I Cor 10,2) Et, de nouveau : "Si je voulais me glorifier quelque peu du pouvoir que le Seigneur m'a donné pour votre édification, et non pour votre destruction, je n'aurais pas à en rougir." (Ibid. 8.)
C'est, dis-je, par ce pouvoir qu’il prononce maintenant : "Si quelqu'un -ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger."
Il ne voue pas les Thessaloniciens au glaive charnel; mais, en vertu de l'autorité du saint Esprit, il leur interdit la substance de ce monde. Si, insoucieux du châtiment de la mort éternelle, ils veulent persévérer, par amour de l'oisiveté, dans leur conduite opiniâtre, que du moins les exigences de la nature et la crainte de la mort temporelle les réduisent, et les forcent d'accueillir ses préceptes salutaires !

CHAPITRE 13

Sur ces paroles : "Nous apprenons qu'il y a parmi vous des gens inquiets"

Après cet exemple de sévérité et de rigueur évangéliques, il ex-pose le pourquoi de tous ces avertissements : "Nous apprenons qu'il y a parmi vous des gens inquiets, qui ne travaillent point, mais s'occupent de choses vaines." (II Thess 3,11)
Nulle part, il ne se contente de signaler en ceux qui ne veulent pas s'adonner au travail, un vice unique. Dans sa première Épître, il les qualifiait de gens déréglés et qui ne marchent pas selon la tradition qu'ils ont reçue de lui; il les disait encore inquiets, et déclarait qu'ils mangeaient leur pain gratuitement. Il reprend ici : "Nous apprenons qu'il y a parmi vous des gens inquiets." Puis aussitôt, il joint une seconde maladie, qui est la racine de cette inquiétude : "Qui ne travaillent point;" une troisième enfin, qui sort aussi de la précédente, comme le rameau de la branche : "Mais s'occupent de choses vaines."

CHAPITRE 14

Que le travail des mains retranche bien des vices

Au foyer de tant de vices, voici qu'il se hâte maintenant d'appliquer le traitement approprié. Il dépose l'autorité apostolique, dont il avait usé peu auparavant, et revient aux sentiments de miséricorde d'un père plein de tendresse, d'un médecin indulgent et bon. Comme à des fils, comme à ses malades, il donne, dans ce conseil salutaire, le remède qui peut les rendre à la santé : "Pour ceux qui vivent de la sorte, nous leur ordonnons et nous les conjurons dans le Christ Jésus de travailler en paix, afin de manger un pain qui soit à eux." (II Thess 3,12)
Médecin habile entre tous, il guérit tant d'ulcères, qui proviennent de la racine de l'oisiveté, par le seul précepte du travail. Il sait bien que toutes les maladies qui pullulent d'une souche commune disparaissent aussitôt, si l'on peut écarter l'infection principale.

CHAPITRE 15

Qu'il faut pratiquer la charité, même à l'égard des oisifs et des négligents

Cependant, perspicace et prévoyant, le bienheureux Apôtre ne désire pas seulement guérir les malades de leurs blessures; il donne de plus à ceux qui sont en santé des préceptes convenables, pour se conserver toujours dans le même état : "Pour vous, dit-il, ne vous lassez pas de faire le bien." (Ibid. 13) Vous qui marchez à notre suite dans les voies que nous vous avons tracées; vous qui reproduisez par votre vie les exemples qui vous ont été laissés, et n'imitez en aucune façon la paresse et l'inertie des autres; "ne vous lassez pas de faire le bien;" c'est-à-dire, continuez de répandre sur eux votre charité, même s'ils négligent d'observer ce que nous avons dit.
Il a corrigé les malades, de peur qu'énervés par l'oisiveté, ils ne s'adonnent à l'inquiétude et à la vaine curiosité. Il avertit maintenant ceux qui sont sains, de ne pas refuser leurs bons offices aux pervers qui ne voudraient pas se convertir à la saine doctrine, conformément au précepte du Seigneur, qui nous ordonne d'être charitable pour les bons et les méchants. Il ne veut pas qu'ils cessent de leur faire du bien ni de les soutenir, les consolant et reprenant, leur témoignant aussi l'obligeance et la charité accoutumées.

CHAPITRE 16

C'est par amour et non par haine que nous devons reprendre ceux qui font mal

Mais il ne faudrait pas que sa douceur fût une invitation pour quelques-uns à refuser l'obéissance à ses ordres. Il y mêle donc derechef la sévérité apostolique : "Si quelqu'un n'obéit pas à ce que nous vous mandons par cette lettre, notez-le, et n'ayez plus de commerce avec lui, afin de le confondre." (II Thess 3,14)
Il les avertit de ce qu'il faut observer par révérence pour sa personne et en vue du bien commun, du soin qu'il convient d'apporter à garder les commandements apostoliques. Mais aussitôt, il y joint la douceur d'un père rempli d'indulgence, et leur apprend les sentiments qu'ils doivent conserver envers les délinquants, eu égard à la charité fraternelle : "Toutefois, ne le considérez pas comme un ennemi, mais reprenez-le comme un frère." (Ibid. 15.)
A la sévérité du juge, il allie la tendresse du père, et modère la rigueur apostolique de sa sentence par une mansuétude toute clémente. Il ordonne de noter celui qui dédaigne d'obéir à ses ordres, et de cesser tout commerce avec lui. Néanmoins, tout cela doit se faire, non par haine, mais par charité fraternelle et en vue de sa correction : "N'ayez plus de commerce avec lui, afin de le confondre." Si mes avis, qui respirent la douceur, ne réussissent pas à le corriger, que du moins cet ostracisme public de la part de la communauté tout entière le fasse rougir, et commence à le ramener enfin dans la voie du salut !

CHAPITRE 17

Textes divers, dans lesquels l'Apôtre fait un précepte du travail, ou se montre travaillant lui-même

L'Apôtre donne encore le précepte du travail dans l'Épître aux Éphésiens : "Que celui qui dérobait ne dérobe plus; mais plutôt qu'il s'occupe à travailler de ses mains à quelque ouvrage honnête, afin d'avoir de quoi donner à ceux qui sont dans le besoin." (Éph 4,28) Et, dans les Actes des Apôtres, nous trouvons qu'il ne s'est point borné à enseigner ces choses, mais qu'il les a pratiquées. Arrivé à Corinthe, il ne voulut pas demeurer ailleurs que chez Aquila et Priscille, parce qu'ils étaient du même métier qu'il exerçait lui-même; "Après cela, Paul sortit d'Athènes et vint à Corinthe. Il y trouva un Juif du nom d'Aquila, originaire du Pont, et sa femme Priscille. Il les alla voir, parce qu'il exerçait le même métier, demeura chez eux et y travailla. Il était, en effet, tisseur de tentes." (Ac 1,1-3)

CHAPITRE 18

L'Apôtre travaillait autant qu'il fallait pour suffire, non seulement à lui-même, mais à ceux qui étaient avec lui

Plus tard, il se rend a Milet, et de là envoie à Éphèse, pour convoquer les anciens de cette Église. Il leur enseigne comment ils doivent gouverner l'Église de Dieu en son absence : "Je n'ai désiré l'argent ni l'or de personne. Vous-mêmes savez que mes mains ont fourni à tout ce qui m'était nécessaire, et à ceux qui étaient avec moi. Je vous ai montré de toutes manières que c'est en travaillant de la sorte qu'il faut soutenir les faibles, et se rappeler la parole du Seigneur Jésus, car Il a dit Lui-même : Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir." (Ac 20,33-35)
Il nous laisse, dans sa propre conduite, un grand exemple, lorsqu'il atteste qu'il a travaillé, non seulement pour faire face à ses
propres besoins, mais de manière à suffire encore à ceux qui étaient avec lui, et qui, occupés journellement à des ministères indispensables, n'avaient pas la faculté de gagner, comme lui, leur vie de leurs propres mains.
Et, de même qu'il avait dit aux Thessaloniciens : "J'ai travaillé, afin de vous donner en ma personne un modèle à imiter," ajoute ici quelque chose de pareil : "Je vous ai montré de toutes manières que c'est en travaillant de la sorte qu’il faut soutenir les faibles; (Ac 20,35) ce qui signifie les faiblesses de l'âme comme celles du corps. C’est donc à l'aide de notre travail que nous devons nous empresser de réconforter les faibles, et par le moyen des ressources gagnées à la sueur de notre front, plutôt que de notre abondance et de nos réserves, et même que des largesses et du bien d'autrui.

CHAPITRE 19

Comment il faut entendre cette parole : Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir"

Il y a là, selon l'Apôtre, un commandement du Seigneur. "Car, déclare-t-il, Il a dit Lui-même - c'est-à-dire le Seigneur Jésus -: Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir."
Oui, la libéralité de celui qui donne est plus heureuse que l'indigence de celui qui reçoit : non point lorsqu'elle se pratique avec l'argent réservé par l'infidélité et la défiance, ou les trésors amassés par l'avarice; mais lorsqu'elle prend sur le fruit de son travail et de ses sueurs pieuses. "Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir,", car, ayant la pauvreté commune avec celui qui reçoit, celui qui donne met une sollicitude et un empressement pieux à gagner par son travail, "non seulement de quoi subvenir à ses propres besoins, mais de quoi faire largesse aux nécessiteux. Une double grâce resplendit en sa personne : par le renoncement à tous ses biens, il possède le parfait dépouillement du Christ; et grâce à son labeur, il déploie la munificence et montre les sentiments d'un riche. Mais, tandis qu'il honore Dieu de ses justes labeurs et lui fait un sacrifice des fruits de sa justice, celui qui reçoit, au contraire, énervé comme il est par la torpeur et l'inertie de la paresse, prouve, selon la sentence de l'Apôtre, qu'il ne mérite pas son pain : en osant le manger dans l'oisiveté, malgré l'interdiction apostolique, il se rend coupable du péché de révolte.

CHAPITRE 20

D'un frère paresseux qui sollicitait les autres à sortir du monastère


Je connais un frère, dont je pourrais dire le nom, si les âmes en devaient recevoir plus d'instruction. Vivant dans un monastère de cénobites, force lui était bien de remettre chaque jour à l'économe la somme de travail déterminée. Mais sa grande crainte était qu’un frère plus ardent ne fît augmenter la tâche accoutumée, ou ne lui devint, par son exemple, un sujet de confusion. Aussi, lorsqu'il voyait entrer quelque frère que l'ardeur de sa foi poussait à fournir un surplus de travail, s'efforçait-il de le retirer de ce dessein par des insinuations clandestines. S'il n'y pouvait réussir, il ne ménageait ni les mauvais conseils ni les murmures, afin de le persuader de quitter le monastère. Pour l'éloigner plus aisément, il feignait de vouloir partir, lui aussi, depuis longtemps : les causes d'offense ne lui manquaient pas; il n'attendait que de trouver un compagnon de route. Lorsque, à force de calomnies secrètes contre le monastère, il l'avait amené à consentir, il lui fixait une heure pour sortir, ou bien un endroit, pour l'y précéder et l'attendre; quant à lui, il suivait immédiatement, disait-il. Mais il ne bougeait d'une semelle. L'autre, cependant, honteux de son départ, n'osait plus demander d'être agrégé de nouveau à un monastère dont il s'était échappé, tandis que l'artisan de sa fuite y demeurait tranquillement.
Cet exemple suffira sur cette sorte de gens, pour inviter les commençants à la prudence. Il fait aussi mieux voir quels maux l'oisiveté engendre dans l'âme du moine, selon la parole de l'Écriture, et comment "les méchants entretiens corrompent les bonnes moeurs" (I Cor 15,33).


CHAPITRE 21

Témoignages divers de Salomon contre la paresse

Le sage Salomon stigmatise très clairement ce vice de l'oisiveté en bien des endroits : "Celui qui aime l'oisiveté, dit-il, sera dans une profonde indigence." (Pro 28,19)
Indigence temporelle et spirituelle à la fois. L'oisif en est la victime obligée; car, en proie aux vices les plus divers, il est à jamais exclu de la contemplation divine et des richesses spirituelles, desquelles le bienheureux Apôtre dit : "Vous avez été comblés en lui de toutes les richesses, en tout don de parole et de science." (I Cor 1,5) Il est également écrit, ailleurs, de cette pauvreté de l'oisif : "Et tout somnolent sera vêtu de haillons." (Pro 23,21) Car, pour le vêtement d'incorruptibilité, au sujet duquel nous lisons ce précepte de l'Apôtre : "Revêtez-vous de notre Seigneur Jésus Christ" (Rm 13,14), "Soyez revêtus de la cuirasse de la justice et de la charité," (I Thess 5,8) et dont le Seigneur parle à Jérusalem par le prophète : "Réveille-toi, réveille-toi, Jérusalem, revêts les vêtements de ta gloire" (Is 52,1), celui-là assurément ne méritera point de s'en parer, qui se laisse vaincre à la torpeur de l'oisiveté et de la paresse, et préfère se couvrir des haillons de l'indolence, plutôt que des vêtements gagnés par son labeur.
Ces haillons, il les coupe de la plénitude parfaite et du corps des Écritures, non comme un vêtement de gloire, mais comme un voile ignominieux qu'il ajuste à sa lâcheté. C'est, en effet, une coutume, chez ceux que cette mollesse a énervés et qui ne veulent pas vivre de ce travail des mains que l’Apôtre n’a cessé de pratiquer et de recommander, c’est, dis-je, une coutume, d’user de certains témoignages des Écritures, pour voiler leur paresse. "Il est écrit, disent-ils : Cherchez à acquérir, non l’aliment qui périt, mais celui qui demeure pour la vie éternelle; (Jn 6,27) et Ma nourriture est de faire la Volonté de mon Père." (Ibid. 4,34.)
Mais ces textes sont comme des haillons pris de l’intégrale plénitude de l’Évangile, et que nous cousons, afin de couvrir l’ignonimie de notre oisiveté et de ménager notre pudeur, plutôt que pour nous réchauffer et nous parer de ce vêtement précieux et parfait des vertus, que, selon les Proverbes, cette femme pleine de sagesse, revêtue de force et de beauté, fit pour soi et son mari : d’où il est dit ensuite : "Elle a été revêtue de force et de beauté, et elle s’est réjouie dans les derniers jours." (Pro 31,25.)
Le même Salomon fait encore mémoire en ces termes de cette maladie de l’oisiveté : "Les chemins du paresseux sont pavés d’épines," (Ibid. 15,19.) c’est-à-dire des vices que l’Apôtre nous a montrés plus haut pullulant de l’oisiveté, et d’autres de même sorte. Il déclare de nouveau : "Tout oisif est plein de désirs," (Pro 13,4.) de ces désirs dont l’Apôtre parle, quand il dit : "N’ayez rien à désirer de personne." (I Thess 4,11) Et enfin : "l’oisiveté est la mère de tous les vices." (Ec 33,29) Ces vices, l’Apôtre les a énumérés clairement dans les passages que nous avons expliqués plus haut : "il y a parmi vous, disait-il, des gens qui ne travaillent point, mais s’occupent de choses vaines." (II Thess 3,11) Puis, à ce vice, il en a ajouté un autre : "Étudiez-vous à vivre en repos." (I Thess 4,11) Et ensuite : "Occupez-vous de vos propres affaires, tenez une conduite honnête aux yeux de ceux qui sont dehors, et n’ayez besoin de personne." (Ibid.) De plus, il stigmatise les oisifs comme des gens déréglés et des rebelles, et commande que les zélés se séparent d’eux : "Séparez-vous de tout frère qui se conduit d’une manière déréglée, et non selon la tradition qu’il a reçue de nous." (II Thess 3,6)

CHAPITRE 22

Comment, en, Égypte, les frères travaillent assez pour satisfaire à leurs propres besoins et subvenir encore à ceux des prisonniers


Instruits par ces exemples, les pères d'Égypte ne permettent pas que les moines, et surtout les jeunes, demeurent oisifs. C'est, au contraire, sur l'assiduité au travail qu'ils jugent de la vie intérieure et du progrès dans la patience et l'humilité. Ils ne souffrent pas que l'on reçoive d'autrui aucune des choses nécessaires à l'existence. Bien plus, non contents de restaurer du fruit de leur travail visiteurs et étrangers, ils rassemblent quantité de vivres, et les dirigent, soit vers la Lybie, pays de stérilité et de famine, soit vers les cités, pour les malheureux qui languissent dans la misère des cachots. Ils ont cette confiance, d'offrir par là au Seigneur un sacrifice spirituel et véritable, du produit de leurs mains.

CHAPITRE 23

L'oisiveté est cause qu'il n'y a pas de monastères de cénobites en Occident


De là vient que nous ne voyons pas, dans nos régions, se fonder de monastères avec une telle multitude de frères. Les moines n'ont pas les ressources de leur travail, pour pouvoir y demeurer toujours; et, supposé que la libéralité d'autrui leur procure vaille que vaille les moyens suffisants, le plaisir de l'oisiveté et la divagation du coeur ne leur permettent point de persévérer longtemps dans le même lieu. D'où cette sainte maxime, qui a cours en Égypte et vient des anciens Pères : Le moine qui travaille n'a qu'un démon pour le tenter, mais une infinité d'esprits mauvais dévastent l'âme de l'oisif.

CHAPITRE 24

De l'abbé Paul qui, tous les ans, livrait au feu le produit de son travail

L'abbé Paul, de tous les Pères le plus consommé en sainteté, habitait un vaste désert, dit de Porphyrion. Les fruits des palmiers, un modeste jardin lui fournissaient la nourriture suffisante, et lui donnaient sur ce point toute sécurité. D'autre part, il lui était impossible de se livrer à quelque ouvrage dont il pût gagner sa vie; car ce désert est séparé des villes et de toute terre habitable par sept journées de marche et plus, et le transport eût coûté plus cher que le travail ne pouvait valoir. Il recueillait néanmoins des feuilles de palmier, et s'imposait une tâche quotidienne, comme s'il eût dû en vivre. Au bout de l'an, sa grotte était pleine de corbeilles. Alors, il y mettait le feu, et ce qui lui avait coûté tant de soins et de labeur devenait la proie des flammes.
Il était si convaincu que, sans le travail des mains, le moine ne peut durer en place ni s'élever jamais jusqu'au sommet de la perfection, que, n'y étant aucunement obligé par la nécessité de vivre, il ne laissait pourtant point de s'y livrer, en vue d'obtenir la pureté du coeur, la solidité des pensées, la persévérance dans la cellule et la victoire complète sur la paresse elle-même.

CHAPITRE 25

Paroles que me disait l'abbé Moïse sur le remède de la paresse.

Débutant au désert, je confiais à l'abbé Moïse que j'avais été fort travaillé la veille par le mal de la paresse, et que je n'avais pu m'en délivrer qu'en recourant aussitôt à l'abbé Paul.
"Non, dit-il, tu ne t'en es pas délivré, mais plutôt tu t'es abandonné à son pouvoir et à sa discrétion. L'adversaire, qui te connaît maintenant pour un déserteur et un fuyard, et qui t'a vu plier, puis t'échapper du combat, ne manquera pas de t'attaquer plus violemment. Désormais, une fois la lutte engagée, plutôt que de songer à dissiper ses furieux assauts par la désertion de ta cellule ou la torpeur du sommeil, tu devras apprendre à en triompher par la patience et par la lutte."
Ainsi, l'expérience prouve qu'il ne faut pas fuir devant l'attaque de la paresse, mais la surmonter en lui résistant.

 

LIVRE 11

DE L’ESPRIT DE VAINE GLOIRE


CHAPITRE 1

Que le septième combat est contre l'esprit de vaine gloire. Nature de cet esprit

Notre septième combat est contre l'esprit de vaine gloire : esprit multiforme, varié, subtil, que le regard le plus perspicace peut à peine, je ne dis pas prévenir, mais reconnaître et saisir.

CHAPITRE 2

La vaine gloire attaque le moine, non seulement dans la partie charnelle, mais aussi dans la partie spirituelle

C'est que la vaine gloire n'attaque pas seulement le moine dans la partie charnelle; mais elle porte aussi ses coups dans la partie spirituelle. Sa malice plus subtile sait mieux s'insinuer dans l'âme; et tels, que les vices charnels n'avaient pu séduire, éprouvent de leur succès spirituel de plus cruelles blessures. Lutte d'autant plus périlleuse, qu'elle se dissimule davantage à notre vigilance !
Avec les autres vices, la guerre se fait au grand jour et à front découvert. Devant la contradiction inflexible, le tentateur doit reculer. Il quitte la place, plus faible qu'il n'était venu; et, après cette défaite, il n'attaquera plus son vainqueur de la même violence.
La vaine gloire, au contraire. Si elle a tenté l'âme d'élèvement charnel et qu'elle ait dû reculer, devant ses refus, multiforme en sa perversité, elle change de masque et de personnage, et c'est sous les dehors de la vertu qu'elle s'efforce maintenant de percer son vainqueur et de l'égorger.

CHAPITRE 3

Que la vaine gloire est diverse et multiforme

Les autres vices et passions se révèlent uniformes et simples. La vaine gloire est diverse, multiforme, variée; elle attaque de toutes parts, et son vainqueur la retrouve partout en face de soi. L'extérieur et le maintien, la démarche, la voix, le travail, les veilles, le jeûne, la prière, la solitude, la lecture, la science, le silence, l'obéissance, la longanimité lui sont autant d'armes, pour blesser le soldat du Christ. On dirait d'un écueil fatal, que recouvrent les ondes soulevées. Poussés par un vent favorable, les navigateurs, sans défiance et ignorants du danger, y vont faire naufrage d'une manière aussi misérable qu'imprévue.

CHAPITRE 4

Comment la vaine gloire assaille le moine de droite et de gauche

Qui veut aller la route royale "par les armes de la justice, qui sont à droite et à gauche," doit, selon la doctrine de l'Apôtre, passer "à travers l'honneur et l’ignominie, à travers la bonne et la mauvaise renommée". (2 Cor 6,7-8) Avec une précaution infinie, il nous faut suivre, entre les flots soulevés, le droit chemin de la vertu, la discrétion tenant le gouvernail, l'Esprit du Seigneur gonflant nos voiles : bien persuadés qu'à nous écarter d'une ligne, soit à droite, soit à gauche, nous nous brisons sans retard sur des écueils mortels.
C'est pourquoi le très sage Salomon nous donne cet avertissement : "Ne vous détournez ni à droite ni à gauche;" (Pro 4,27) c'est-à-dire : Ne vous flattez pas, à droite, de vos vertus, et ne vous élevez pas de vos succès spirituels; ne fléchissez pas, à gauche, vers le sentier du vice, cherchant, selon le mot de l'Apôtre, votre gloire dans ce qui ferait votre confusion. (cf. Phil 3,19)
Si l'ennemi ne réussit à faire naître la vaine gloire sous le prétexte d'un habit soigneusement relevé et luisant de propreté, il s'efforce de l'insinuer pour la malpropreté, la négligence, la pauvreté. Celui qu'il n'a pu abattre par l'honneur, il le renverse par l'humilité; celui qu'il n'a pu enorgueillir par l'éclat de la science et de l'éloquence, il l'accable par la gravité du silence. Le moine jeûne-t-il ouvertement, la vaine gloire le choque; s'il cache son jeûne par mépris de la gloire, le même vice de l'élèvement lui assène de terribles coups. De crainte que la contagion de la vaine gloire ne le souille, il évite de prolonger ses prières à la vue des frères; mais, pour les avoir récitées secrètement et sans témoin, il éprouve encore les inévitables aiguillons de la vanité.


CHAPITRE 5

D'une comparaison qui montre la nature de la vaine gloire

Les anciens ont une comparaison très heureuse, pour dépeindre la nature de ce vice; ils l'assimilent à l'oignon et autres plantes bulbeuses. Ôtez une enveloppe, vous en rencontrez une seconde; autant vous en enlevez, autant vous en trouvez.

CHAPITRE 6

Le bienfait de la solitude n'éteint pas la vaine gloire.

On fuit dans la solitude le commerce des mortels, afin d'éviter la vaine gloire : elle n'y cesse point ses poursuites. Plus on veut échapper au monde entier, plus vif est son acharnement. Elle souffle l'élèvement à celui-ci, parce qu'il est bien patient au travail et à la peine; à celui-là, parce qu'il est prompt à l'obéissance; à tel autre, parce qu'il l'emporte sur tous en humilité. Elle tente l'un pour sa science, l'autre pour ses lectures, un troisième pour la longueur de ses veilles.
C'est toujours par nos vertus qu'elle s'efforce de nous blesser; elle prépare des occasions de scandale et de mort dans ce qui nous gagne la couronne de vie. On veut aller par le chemin de la piété et de la perfection : où les ennemis qui méditent des embûche tendront-ils leurs pièges trompeurs, sinon dans la voie où l'on marche ? C'est la parole du bienheureux David : "Sur la route où je marchais, ils ont caché un piège." (Ps 141,4) Dans cette voie des vertus, où notre élan nous porte "vers la récompense à laquelle nous sommes appelés d'en haut", (Phil 3,14) leur but est de nous précipiter par l'élèvement de nos succès, de nous faire tomber, en engageant nos pas dans les lacets de la vaine gloire.
Ainsi arrive-t-il que, n'ayant pu être vaincu dans la lutte avec l'adversaire, la sublimité de notre triomphe fait notre défaite. Ou bien, ce qui est une autre sorte d'illusion, nous passons, dans l'abstinence, la mesure de nos moyens; et l'affaiblissement qui en résulte, rend impossible la persévérance de notre course.

CHAPITRE 7

Terrassée, la vaine gloire se relève plus ardente à la lutte

Tous les vices s'énervent, lorsqu'on les surmonte; et la défaite les rend de jour en jour plus faibles. Les circonstances de temps, de lieu les diminuent, apaisent leurs bouillonnements. Du moins, l'opposition qu'ils ont avec la vertu contraire, fait-elle que l'on s'en garde et qu'on les évite plus aisément. Mais, pour celui-ci, terrassé, il se redresse plus ardent à la lutte. On le croit éteint, et il renaît plus vigoureux de sa mort.
Les autres vices n'assaillent que ceux contre qui ils ont prévalu dans le combat. Celui-ci fait une guerre plus acharnée à ses vainqueurs, et plus fortement il a été mis en déroute, plus il est véhément à revenir au combat par l'élèvement de la victoire même. L'astuce du démon subtil consiste à faire succomber le soldat du Christ à ses propres armes, lorsqu'il n'a pu le vaincre par le moyen des armes ennemies.

CHAPITRE 8

Ni le désert ni l'âge ne refroidissent l'impétuosité de la vaine gloire.

Parfois, nous l'avons dit, les autres vices s'apaisent par un bienfait des lieux; ils se calment et diminuent, lorsqu'on leur soustrait la matière, l'opportunité, l'occasion du péché.
La vaine gloire pénètre au désert avec celui qui la fuit. Point de lieu dont on puisse l'exclure. Nul moyen de l'affaiblir, en lui soustrayant son objet du dehors, car rien ne l'anime que la vertu de celui qu'elle attaque.
Certains, nous l'avons dit encore, s'atténuent avec le temps et finissent par s'évanouir. Loin de nuire à la vaine gloire, une longue vie, si elle ne se fonde en zèle industrieux et en prudente discrétion, ne fait que lui fournir plus ample matière.

CHAPITRE 9

La vaine gloire plus dangereuse, parce qu'elle se mêle aux vertus.

Enfin, les autres passions s'opposent nettement aux vertus contraires, et font la guerre à découvert, comme en plein jour. D'où une facilité plus grande à les vaincre, comme à se prémunir.
Celle-ci se glisse entre les vertus; et la bataille se livre dans la confusion des rangs, sans plus se reconnaître qu'au milieu d'une nuit aveugle. Elle abuse d'autant plus cruellement, qu’on y songe moins et que l'on est moins sur ses gardes.

CHAPITRE 10

Exemple du roi Ézéchias, et comment il succomba aux traits de la vaine gloire.

Ne fut-ce point le cas d'Ézéchias, roi de Juda ? Cet homme d'une justice de tous points, consommée, et de qui les Écritures rendent un si beau témoignage, après les vertus qui lui méritèrent tant d'éloges, nous le voyons, par un seul trait de l'élèvement, prosterné dans la poussière. Lui dont une seule prière avait obtenu la mort de cent quatre-vingt,cinq mille hommes de l'armée des Assyriens, tués pendant la nuit par l'ange dévastateur, (cf. 4 Rois 19,15;35) se fait vaincre par la vaine gloire !
Je passerai sous silence la longue liste de ces vertus, qu'il serait infini de retracer, pour ne citer que cet unique trait. Le terme de sa vie venait de lui être signifié; un jugement du Seigneur avait fixé le jour de sa mort. Or, par une seule prière, il mérita d'outrepasser de quinze années les bornes de sa vie. (cf. 4 Rois 20,1-5) Le soleil rétrograda de dix degrés, qu'il avait déjà parcourus, en allant vers son couchant, (cf. 4 Rois 20,9-11) et, dans ce retour en arrière, reconquérant sur l'ombre les lignes qu'elle avait occupées à mesure qu'il se retirait, par un miracle inouï doubla le jour pour l'univers entier, contrairement aux lois de la nature.
Comment, après de si grands et incroyables prodiges, après des marques si extraordinaires de sa vertu, ce roi fut vaincu par le succès même : écoutez l'Écriture nous le raconter : "En ce temps-là, Ézéchias fut malade à la mort. Il pria le Seigneur; et le Seigneur l'exauca, et lui accorda un signe," (2 Paral 32,24) le signe du mouvement rétrogade du soleil, que nous lisons qui lui fut donné par Isaïe au quatrième livre des Rois. "Mais Ézéchias ne répondit pas au bienfait qu'il avait reçu, car son coeur s'éleva; et la colère de Dieu s'alluma contre lui, ainsi que contre Juda et Jérusalem. Ensuite, le roi s'humilia, lui et les habitants de Jérusalem, de ce que son coeur s'était élevé; et la Colère du Seigneur ne vint pas sur eux durant les jours d'Ézéchias" (2 Paral 32,25-26).
Qu'elle est donc pernicieuse, qu'elle est grave, la maladie de. l'élèvement ! Tant de justice, tant de vertu, tant de foi et de dévotion, qui avaient mérité de changer la nature elle-même et les lois de l'univers, périssent par un seul acte de vaine complaisance ! Toutes les vertus du roi eussent été mises en oubli, et il eût immédiatement senti les effets de la colère divine, s'il ne l'eût apaisée par une prompte humilité. Celui que l'élèvement avait précipité d'une telle hauteur de mérite, ne put remonter jusqu'aux cimes perdues, qu'en repassant par les mêmes degrés d'humilité.
Voulez-vous entendre un autre exemple d'une semblable ruine ?

CHAPITRE 11

Exemple du roi Ozias, vaincu par la même maladie

Ozias fut le bisaïeul du roi dont nous venons de parler; et il est loué, comme lui, de tous points, par le témoignage des Écritures. Mais, après les extraordinaires vertus qui lui avaient gagné l'éloge, après les triomphes sans nombre remportés par le mérite de sa dévotion et de sa foi, il fut précipité par l'élèvement de la vaine gloire. Apprenez comment : "Le nom d'Ozias, est-il dit, se répandit au loin, parce que le Seigneur était son secours et l'avait fortifié. Mais, dans ce point de puissance, son coeur s'éleva pour sa perte, et il négligea le Seigneur, son Dieu." (2 Paral 26,15-16)
Voilà un second exemple d'une ruine terrible; voilà deux hommes, si justes et si parfaits, qui se perdent par leurs triomphes et leurs victoires. Par où vous voyez combien funeste est le succès de la bonne fortune. Ceux que l'adversité n'avait pu abattre, la prospérité, s'ils ne se tiennent sur leurs gardes, les accable plus durement; ceux qui, parmi la lutte et au fort de la bataille, avaient échappé au péril de la mort, succombent à leurs propres trophées et à leurs triomphes.

CHAPITRE 12

Divers témoignages contre la vaine gloire

De là cet avertissement de l'Apôtre : "Ne soyez pas désireux d'une gloire vaine." (Gal 5,26)
Et le Seigneur, flagellant les Pharisiens "Comment, dit-il, pouvez-vous croire, vous qui poursuivez la gloire qui vous vient les uns des autres, et ne cherchez pas la gloire qui ne vient que de Dieu ?" (Jn 5,44) C'est encore contre les gens de cette sorte que le bienheureux David à son tour profère cette menace : "Dieu a dispersé les os de ceux qui veulent plaire aux hommes." (Ps 52,6)

CHAPITRE 13

Manières dont la vaine gloire attaque le moine

Les commençants eux-mêmes et ceux qui n'ont fait que de médiocres progrès dans la vertu et la science, n'échappent pas à la vaine gloire. C'est leur voix qui leur est un prétexte à l'élèvement - leur psalmodie est si harmonieuse ! - ou leur maigreur, ou leur belle prestance; ou bien la richesse de leurs parents, ou le mépris qu'ils ont fait de la milice et des honneurs.
Parfois même, elle leur persuade qu'ils eussent obtenu très facilement, s'ils avaient persévéré dans le siècle, dignités et richesses auxquelles peut-être ils n'auraient jamais pu atteindre. Elle les enfle ainsi d'un vain espoir à propos de rêves incertains, et les fait bien glorieux pour des choses qu'ils n'ont jamais eues, tout comme s'ils y avaient renoncé.

CHAPITRE 14

Comment la vaine gloire suggère l'ambition de la cléricature.

Il arrive aussi que la vaine gloire mette en la pensée du moine l'honneur de la cléricature, et lui suggère le désir, soit du sacerdoce, soit du diaconat : si on l'y avait élevé, fût-ce contre son gré, avec quelle austérité il en eût rempli les fonctions ! Les autres prêtres auraient eu en lui un modèle de perfection; sans compter qu'il eût gagné bien des âmes, par l'exemple de sa vie d'abord, mais aussi par sa doctrine et ses discours.
Tel vit dans la solitude ou retiré dans sa cellule : la vanité lui fait parcourir en esprit maisons et monastères, et lui montre dans son imagination une multitude d'âmes qui se convertissent à sa parole.

CHAPITRE 15

Comment la vaine gloire enivre l'âme

Le pauvre moine, abusé par de telles chimères, semble plongé dans un profond sommeil. On le voit si charmé de la douceur de ces pensées et si rempli de ces images, qu'il ne s'aperçoit plus, ni de ce qui se fait autour de lui, ni de la présence des frères; mais, rêvant tout éveillé, il boit avec délices, comme à la vérité, aux fantaisies d'une imagination en liberté.

CHAPITRE 16

Du moine qu'un vieillard surprit dans sa cellule à se bercer des illusions de la vanité

Je me souviens d'un vieillard que je connus au temps de mon séjour dans le désert de Scété. Il venait à la cellule d'un frère, avec le dessein de lui faire visite, lorsque, en approchant, il l'entendit murmurer de l'intérieur. Il s'arrête, curieux de savoir le passage des Écritures que le solitaire lisait ou récitait de mémoire tout en travaillant, selon la mode accoutumée. Et de prêter l’oreille avec soin pour ce pieux espionnage. Hélas ! le pauvre frère, séduit par l'esprit de vanité, se croyait dans une église à faire une exhortation au peuple. Le vieillard attend, immobile. L'autre finit son discours; puis, changeant d'office, se met à faire le diacre prononçant le renvoi des catéchumènes. Le vieillard frappe alors. Le moine accourt avec la révérence habituelle et l'introduit. Cependant, le remords de ses pensées le tourmente. Il s'enquiert avec sollicitude auprès de son hôte s'il y a longtemps qu'il est arrivé : "Ne vous ai-je pas fait l'affront de vous faire attendre trop à la porte ? - Non, repartit le vieillard d'un ton plaisant et amusé; je viens d'arriver, au moment où vous prononciez le renvoi des catéchumènes."

CHAPITRE 17

Que toute guérison est impossible, si l'on ne fait connaître le principe et la cause des vices

J'ai cru que ces peintures avaient leur place dans mon ouvrage; et voici pourquoi. Il est bon de connaître théoriquement la puissance agressive des vices qui déchirent les pauvres âmes et la succession qu'ils présentent; il est meilleur d'en être instruit par des exemples. Nous en serons plus circonspects, pour éviter les lacets et les pièges multiples de l'ennemi.
Telle est, aussi bien, la méthode suivie par les pères d'Égypte. Sur le ton d'hommes qui y seraient eux-mêmes sujets, ils n'hésitent pas "à découvrir et mettre à nu, dans leurs conférences, les combats que nous livrent les vices, soit que les jeunes aient à les soutenir présentement, soit qu'ils ne doivent les éprouver que plus tard. A ce tableau des artifices dont les passions abusent l'âge de la première ferveur, les commençants pénètrent le secret de leurs luttes intimes et les considèrent comme dans un miroir. Du même coup, ils apprennent les causes et les remèdes des vices qui leur font la guerre; ils connaissent aussi, avant l'événement, leurs combats à venir, et savent la manière de se prémunir, d'y faire front et de s'y comporter. Les plus habiles médecins ne se bornent pas à soigner les maladies présentes; mais leur génie sagace s'emploie a prévenir les maux futurs par des ordonnances et potions salutaires. De même ces vrais médecins des âmes. Ils tuent d'avance, comme par un céleste antidote, les maladies qui se déclareront plus tard, et les empêchent de se développer dans les âmes, en découvrant aux jeunes, avec les causes des passions qui les menacent, les remèdes pour en guérir.

CHAPITRE 18

Le moine doit éviter les personnes du sexe et les évêques

Une maxime très ancienne des pères et qui s'est conservée jusqu'à ce jour - Hélas ! c'est à ma confusion que je la rapporte, moi qui n'ai pas su éviter ma soeur ni échapper aux mains épiscopales - est que le moine doit fuir les personnes du sexe et les évêques. La familiarité des unes et des autres a même résultat : c'est une chaîne qui ne laisse plus au moine la liberté de vaquer au silence de sa cellule, ni de s'attacher à la contemplation divine par un regard très pur sur les choses de la foi.

CHAPITRE 19

Remèdes pour triompher de la vanité

L'athlète du Christ qui désire combattre dans les règles le combat spirituel, doit s'empresser de vaincre en toutes manières le monstre aux cent têtes de la vaine gloire.
Voici le remède par où nous pourrons échapper à une malice en quelque sorte multiple, et qui s'offre à nous de toutes parts.
Ayant en la pensée la parole de David : "Le Seigneur a dispersé les os de ceux qui veulent plaire aux hommes," (Ps 52,6) premièrement, ne nous permettons jamais de rien faire dans un propos de vanité et en vue de capter une gloire vaine; - ensuite, ce que nous avons bien commencé, efforçons-nous de le conserver par une semblable vigilance, de crainte que la maladie de la vaine gloire ne se glisse en nous par après, anéantissant tout le fruit de nos labeurs; - fuyons aussi avec soin tout ce qui n'est point, dans la vie des frères, du train et de l'usage communs, comme relevant de la jactance; - évitons de même ce qui serait de nature à nous faire remarquer parmi les autres et à nous gagner les louanges des hommes, comme étant seuls à le faire.
C'est, en effet, à de tels indices, que le poison de la vanité révèle surtout sa présence en nous. Mais il nous sera bien facile d'y échapper, par cette considération, que, si nos travaux ont la vaine gloire pour objet, non seulement nous en perdrons entièrement le bénéfice, mais, coupables d'un grand crime, nous serons punis, - en qualité de sacrilèges, des éternels supplices : car, ce que nous aurions dû faire pour Dieu, nous aurions mieux aimé l'accomplir en vue des
hommes; mais Celui à qui nous faisions cette injure, connaît les secrets les plus cachés; Il nous convaincra de Lui avoir préféré les hommes, et d'avoir mis la gloire du monde au-dessus de sa Gloire.

 

LIVRE 12

DE L'ESPRIT D'ORGUEIL


CHAPITRE 1


Que le huitième combat est contre l'esprit d'orgueil. Nature de cet esprit

Notre huitième et dernier combat est contre l'esprit d'orgueil.
Cette maladie vient à la fin dans la lutte contre les vices, et paraît au dernier rang; mais, par l'origine et le temps, elle est la première. Monstre cruel, plus indomptable que tous les précédents. Il s'en prend surtout aux parfaits, et dévore de plus terribles morsures ceux qui sont déjà presque établis dans la consommation des vertus.

CHAPITRE 2

Il y a deux sortes d'orgueil

Il y a deux sortes d'orgueil. La première est celle dont on vient de dire qu'elle attaque les hommes spirituels et très élevés en perfection; la seconde étreint même ceux qui commencent et sont encore charnels.
L'une et l'autre s'enflent d'un élèvement coupable, et contre Dieu, et contre les hommes. Toutefois, la première se rapporte spécialement à Dieu, la seconde aux hommes. Pour celle-ci, j'en dirai, selon mon pouvoir, les origines et les causes dans la dernière partie de ce livre, avec le secours de la Grâce. Présentement, c'est de l'autre, qui tente principalement les parfaits, que je me propose de traiter brièvement.

CHAPITRE 3

L'orgueil détruit toutes les vertus ensemble

Il n'est point de vice pour tarir toutes les vertus et dépouiller l'homme de toute justice et sainteté, comme le mal de la superbe. Telle une maladie générale et pestilentielle, il ne se contente pas de débiliter un seul membre, tout ou partie, mais il corrompt et ruine le corps entier, il cherche à précipiter d'une chute sans remède ceux qui sont établis déjà sur le faite des vertus et à les faire périr de male mort.
Tout vice a ses limites, ses frontières, dans lesquelles il se tient; et, bien qu'il contriste aussi les autres vertus, c'est contre l'une d'entre elles qu'il tend spécialement, elle qui s'efforce d'accabler et contre qui il mène la bataille. Afin de mieux faire comprendre ce que nous disons, la gourmandise, par exemple, corrompt la rigueur de la tempérance, le plaisir mauvais souille la chasteté, la colère dévaste la patience. Et il arrive parfois qu'adonné à tel vice, l'on ne soit pas tout à fait destitué des autres vertus; privé seulement de celle qui succombe aux attaques du vice rival, on peut retenir, partiellement du moins, les autres. Mais malheur à celui que possède l'orgueil ! Tyran farouche, après s'être emparé de la citadelle sublime des vertus, il renverse et détruit de fond en comble la cité tout entière, égale au sol et confond avec lui les murailles jadis si fières de la sainteté, et ne laisse plus subsister en l'âme qui lui est sujette une image même de liberté. Plus riche est sa victime, plus lourd est le joug de servitude auquel il la soumet, la ravageant sans merci et la dépouillant de toutes ses richesses de vertu.

CHAPITRE 4

C'est la superbe qui a fait un démon de l'archange Lucifer

Mais voici qui nous fera connaître la puissance et le poids de cette tyrannie. L'ange à qui l'excès de sa splendeur et de sa beauté avait fait donner le nom de Lucifer, n'a pas été précipité du ciel pour un autre vice que celui-ci; c'est le trait de la superbe qui le bienheureux et sublime blessa, et, du rang des anges, le plongea au sein des enfers.
Si une seule pensée d'élèvement a pu faire déchoir des cieux jusques en terre une si haute vertu céleste, décorée de la prérogative d'une si grande puissance, avec quelle vigilance ne faudra-t-il pas nous tenir sur nos gardes, non qui sommes vêtus d'une chair de fragilité ! La grandeur de sa ruine nous le montre assez.
Mais nous Pouvons apprendre aussi à éviter le funeste — virus de cette maladie, en cherchant bien les causes et l'origine de sa chute. Nulle guérison possible, en effet, point de remède aux maladies de l'âme, si d'abord l'on ne se livre à une enquête sagace sur leurs origines et leurs causes.
Or, tandis qu'il était revêtu de la clarté divine, et brillait entre toutes les célestes puissances par la libéralité du Créateur, Lucifer crut posséder par la force de sa nature, et non par le bienfait de la divine munificence, la splendeur de la sagesse et la beauté des vertus, dont l'avait orné une bienveillance toute gratuite. Il s'éleva dans son cœur, se flattant que le secours divin ne lui était pas nécessaire pour persévérer dans cette pureté, et se jugea semblable à Dieu, puisque aussi bien il n'avait, non plus que Dieu, besoin de confiance dans le pouvoir de son libre arbitre, qu'il pensa se suffire amplement à soi-même pour la consommation des vertus et la pérennité de la suprême béatitude.
Cette seule pensée fit sa chute première. Abandonné de Dieu, dont il croyait se pouvoir passer, aussitôt, incertain, il chancela. Il sentit jusqu'au fond l'infirmité de sa nature, et perdit la béatitude dont il jouissait par un présent de Dieu. Parce qu'il "a aimé les paroles qui précipitent", (Ps 51,6) quand il poussait ce cri d'orgueil — "Je monterai jusques au ciel" (Is 14,13) — et "la langue trompeuse", (Ps 51,6) qui lui faisait dire de lui-même — "Je serai semblable au Très-Haut," (Is 14,13) et d'Adam et Ève : "Vous serez comme des dieux," (Gen 3,5) — "c'est pourquoi Dieu le renversera pour toujours, il l'arrachera, il l'enlèvera de sa tente, il le déracinera de la terre des vivants." (Ps 51,7) Alors, "les justes, — voyant sa ruine, seront saisis de crainte, et ils se riront de lui, en disant — Ces paroles d'ailleurs s'adressent. aussi fort justement à qui se flatte, sans la protection et le secours de Dieu, d'accomplir le bien souverain — : Voilà l'homme qui ne prenait pas Dieu pour son secours, mais qui se confiait dans la multitude de ses richesses et se prévalait de sa vanité." (Ibid. 8-9)

CHAPITRE 5

Tous les vices ont pullulé de la superbe

Telle fut la cause de la première, — chute et l'origine du vice primordial. Celui-ci pénétra ensuite, par le fait du démon qu'il avait précipité, chez le premier homme, et y déposa le germe morbide et l'aliment de tous les autres. En croyant pouvoir conquérir par la force de sa liberté et sa propre industrie la gloire de la Divinité, Adam perdit jusqu'à la gloire qu'il tenait de la gratuite bonté du Créateur.

CHAPITRE 6

Le dernier dans l'ordre de la lutte, le vice de la superbe est le premier par le temps et l'origine

Ainsi, les exemples et les témoignages de l'Écriture prouvent manifestement que le fléau de la superbe, le dernier dans l'ordre
de la lutte, est néanmoins le premier par l'origine, principe de tous les péchés et de tous les crimes; que, non content d'anéantir comme les autres vices, la vertu qui lui est contraire, c'est-à-dire l'humilité, il les fait périr toutes à la fois; et que ce ne sont pas seulement les médiocres, les petits, qu'il tente, mais ceux-là surtout qui sont parvenus au comble de la force. Telle est du reste la pensée du prophète, lorsqu'il dit de cet esprit : "Ses aliments sont choisis'." C'est pourquoi le bienheureux David, si attentif pourtant à garder le sanctuaire de son cœur, au point de s'écrier avec, une audacieuse confiance vers Celui à qui ne pouvaient échapper les secrets de sa conscience : "Seigneur, mon cœur ne s'est point exalté, et mes yeux ne se sont point élevés; je n'ai point marché par des voies prétentieuses, ni recherché des merveilles au-dessus de moi; si mes sentiments n'eussent pas été humbles..." (Ps 130,1-2) et, de nouveau : "Il n'habitera pas dans ma maison, celui qui agit avec orgueil;" (Ps 100,7) David donc, sachant combien cette garde du cœur est difficile même aux parfaits, ne présume point d'y réussir par ses propres efforts, mais il implore dans sa prière le Secours du Seigneur, afin d'échapper sans blessure, aux traits de cet ennemi : "Que le pied de l'orgueilleux ne vienne pas jusqu'à moi !" (Ps 35,12) Tant il est rempli de la crainte et de l'effroi de tomber dans le malheur dont l'Écriture menace les orgueilleux : "Dieu résiste aux superbes;" (Jac 4,6) et de nouveau : "Quiconque élève son cœur, est impur devant le Seigneur." (Pro 16,5)

CHAPITRE 7

Grandeur du mal de la superbe, qui mérite d'avoir Dieu pour adversaire

Quel est donc le mal de la superbe, pour mériter d'avoir comme adversaire, non pas un ange, non pas les vertus contraires, mais Dieu en personne!
Car, notez qu'il n'est dit nulle part de ceux qui sont la proie des autres vices, que le Seigneur leur résiste; par exemple — "Dieu résiste aux gourmands, aux fornicateurs, aux hommes colères, aux avares." Cela n'est dit que des superbes.
C'est aussi que les autres vices, ou se retournent contre le pécheur lui-même, ou ne nuisent qu'à des hommes comme nous; mais l'orgueil atteint Dieu proprement, et voilà pourquoi il mérite de l'avoir spécialement pour adversaire.

CHAPITRE 8

Comment Dieu a ruiné la superbe du diable par la vertu d'humilité. Divers témoignages relatifs à ce sujet

Dieu, le créateur et médecin de l'univers, sachant que le principe de tous les vices est dans l'orgueil, a pris soin de guérir les contraires par les contraires; et il a voulu que ce qui était tombé par la superbe, se relevât par l'humilité.
Le démon dit : "Je monterai jusqu'au ciel;" (Is 14,13) le Seigneur : "Mon âme est humiliée dans la poussière." (Ps 43,25).
Le démon s'écrie : "Je serai semblable au Très-Haut;" (Isd 14,14) au contraire, le Seigneur, "bien qu'il fût dans la forme de Dieu, ne regarda pas comme une proie l'égalité avec Dieu, mais Il s'est anéanti Lui-même en prenant la forme d'esclave, et Il s'est abaissé, Se faisant obéissant jusqu'à la mort." (Phil 2,6-8).
Le démon dit : "Au-dessus des astres de Dieu, j'établirai mon trône;" Is 14,13) et le Seigneur : "Apprenez de Moi que Je suis doux et humble de cœur." (Mt 11,29).
Le démon : "Je ne connais pas le Seigneur, et je ne laisserai pas partir Israël;" (Ex 5,2) le Seigneur : "Si Je dis que Je ne le connais pas, Je serai menteur comme vous; mais Je le connais, et Je garde ses commandements." (Jn 8,55).
Le démon : "Mes fleuves sont à moi, c'est moi qui les ai faits;" (Ez 29,3) le Seigneur : "Je ne puis rien faire de Moi-même, mais le Père, qui demeure en Moi, fait Lui-même ses œuvres." (Jn 5,30).
Le démon proclame: "Tous les royaumes du monde et leur gloire sont à moi, et je les donne à qui je veux;" ( Lc 4,6) le Seigneur, "qui était riche, s'est fait pauvre, afin de nous rendre riches par sa pauvreté." (II Cor 8,9).
Le démon dit : "Comme on recueille des œufs abandonnés, j'ai pris la terre tout entière; et nul n'a secoué ses ailes, ni ouvert le bec, ni poussé un cri;"(Is 10,14) le Seigneur : "Je suis devenu semblable au pélican du désert; J'ai veillé, et Je suis devenu comme le passereau solitaire sur un toit." (Ps 101,7-8).
Le démon : "J'ai desséché avec la plante de mes pieds toutes les rivières retenues par des chaussées," Is 37,25) le Seigneur : "Ne puis-Je prier mon Père, et Il m'enverrait sur-le-champ plus de douze légions d'anges ?" (Mt 26,53).
Si nous regardons bien la cause de la chute primordiale et les fondements de notre salut, le héros de l'une et de l'autre et leurs circonstances : la ruine du diable et l'exemple' du Seigneur nous enseigneront à l'envi le moyen d'éviter la cruelle mort de l'orgueil.

CHAPITRE 9

Le moyen de surmonter l'orgueil

Voici donc comment échapper aux lacets de ce maudit esprit. Toutes les fois que nous sentons avoir profité dans les vertus, redisons les paroles de l'Apôtre : "Ce n'est pas moi, mais la Grâce de Dieu avec moi"; (I Cor 15,10). "C'est par la Grâce de Dieu que je suis ce que je suis."; (Ibid.) "C'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le parfaire selon son bon Plaisir." (Phil 2,13). Au reste, voici l'auteur même de notre salut qui dit : "Celui qui demeure en Moi, et Moi en lui, porte beaucoup de fruit; car sans Moi, vous ne pouvez rien faire"; (Jn 15,5). "Si le Seigneur ne bâtit la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent; si le Seigneur ne garde la cité, c'est en vainque veille celui qui la garde"; (Ps 126,1). "C'est en vain que vous vous levez avant le jour," (Ibid. 2) parce que "ce n'est au pouvoir, ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséricorde." (Rom 9,16).

CHAPITRE 10

Que personne ne peut obtenir par ses seules forces la perfection des vertus ni la béatitude promise

Personne, quels que soient sa ferveur et son désir, ne peut avoir une volonté si bien douée, une course si assurée, que, dans une chair en lutte contre l'esprit, il sache atteindre seul au prix sans égal de la perfection, à la palme de la pureté et de l'intégrité. Il lui faut, la protection de la divine Miséricorde, pour mériter de parvenir à ce qui fait l'objet de ses ardents désirs et tout lé but de sa course. Car "tout don excellent, toute grâce parfaite, est d'en haut et descend du Père des lumières"; (Jac 1,17). "Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? Et, si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifier, comme si vous ne l'aviez pas reçue ?" (I Cor 4,7).

CHAPITRE 11

L'exemple du larron, de David, de notre propre vocation, prouvé la Grâce de Dieu

Si nous nous souvenons du larron, introduit dans le paradis pour son unique confession, nous comprendrons que ce ne fut point le mérite de sa vie qui lui valut une si grande béatitude, mais qu'il l'obtint par le Don de Dieu, qui fait miséricorde.
Rappelons-nous encore les deux crimes, si graves, si énormes, du roi David, effacés par un seul mot de repentir. Là non plus, nous ne verrons pas le ni mérite de l'effort humain égal au pardon d'une telle faute; mais ce fut la Grâce de Dieu qui surabonda. Saisissant l'occasion d'un repentir sincère, sur une seule parole où s’exprimait une confession parfaite il anéantit ce poids immense de péché'.
Enfin, examinons le principe de notre vocation et du salut des hommes, comment ce ne fut point par nous-mêmes ni par la vertu de nos œuvres, pour parler comme l’Apôtre, mais par le, don de Dieu, que nous fûmes sauvés. Quelle évidence, que la perfection consommée "n'est au pouvoir, ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséricorde"! C'est lui qui nous a rendus, victorieux des vices, sans que le mérite de nos travaux ou de notre course fût de pair avec un tel résultat; lui qui nous donna de subjuguer la chair, notre compagne, et de gravir la cime escarpée de l'intégrité, alors que l'effort de notre volonté n'y pouvait justement prétendre. Nulle affliction corporelle, nulle contrition de cœur n'est digne de conquérir la chasteté de l'homme intérieur, ni ne saurait, par le seul labeur humain et sans le secours d'en haut, obtenir cette, — si grande vertu de la pureté, naturelle aux anges seuls et habitante des cieux. L'accomplissement de tout bien dérive de la Grâce de Dieu, qui, dans son infinie libéralité, accorde la pérennité de la béatitude et une immensité de gloire à l'effort chétif de notre volonté, à une course d'aussi peu de prix que la nôtre.

CHAPITRE 12

Il n'est point de labeur qui se puisse comparer à la béatitude promise

La plus longue vie s'efface,' lorsqu'on regarde à la pérennité de la gloire future. Les douleurs s'évanouissent devant cette immense béatitude; réduites à néant, elles se fondent, telle une fumée, et, comme une cendre emportée par le vent, elles cessent de paraître.

CHAPITRE 13

Enseignement des Pères sur la possibilité d'atteindre à la pureté

Mais il est temps d'exprimer la pensée des Pères à l'aide des termes mêmes dont ils se servent. Ceux-là n'ont point décrit la voie de la perfection, ni ses caractères essentiels avec les vaines paroles de la jactance. Mais ils la possédaient réellement et selon la vertu de l'Esprit. Aussi l'ont-ils enseignée par leurs propres expériences et par des exemples certains.
Ils disent donc qu'il est impossible de se purifier entièrement des vices charnels, si l'on ne comprend que tout son travail et ses efforts ne peuvent suffire pour une perfection si haute, si, par ses propres dispositions, sa vertu, son expérience, bien plus que par lés leçons des autres, on ne parvient à reconnaître qu'elle demeure hors de nos prises sans la miséricorde et le secours de Dieu. Les jeûnes, les veilles, la lecture, la solitude, la retraite, toutes les peines enfin et la sollicitude que l'on se donnerait pour atteindre au prix magnifique et sublime de la pureté et de l'intégrité, ne méritent pas à elles seules de l'obtenir. Jamais le labeur ni l'industrie de l'homme ne pourront s'égaler au don de Dieu; c'est la miséricorde qui le concède à nos désirs.

CHAPITRE 14

Dieu donne son Secours à qui fait effort

Je ne dis pas cela, pour annihiler les efforts humains, ni détourner qui que ce soit de son application au labeur. Mais j'affirme invariablement, d'après le sentiment des Pères, non le mien, que, d'une part, l'on, n'atteint pas à la perfection sans tous ces exercices, et que, d'autre part, elle ne se consomme pas non plus par eux sans la Grâce de Dieu.
Nous disons que l'effort humain n'y saurait prétendre sans l'aide de Dieu; mais nous proclamons en même temps que la Miséricorde et la Grâce divines ne sont accordées qu'à ceux qui travaillent et savent prendre de la peine. Pour parler avec l'Apôtre, elles sont départies à ceux qui veulent et qui courent. Et c'est aussi ce que chante, au nom de Dieu, le psaume 88 : "J'ai prêté assistance à un guerrier puissant, et j'ai exalté, mon élu du milieu de mon peuple." (Ps 88,20)
Nous disons que, selon la Parole du Sauveur, il est donné à qui demande, qu'il est ouvert à celui qui frappe, et que celui qui cherche, trouve'; mais que nos demandes, nos recherches, notre insistance demeurent insuffisantes, si la miséricorde divine ne donne ce que nous demandons, n'ouvre à nos instances, ne nous fait trouver ce que nous cherchons. Elle est prête, dès que notre bonne volonté lui en offre l'occasion, à nous contrer tous ces bienfaits. Car Dieu désire, attend plus que, nous notre perfection et notre salut. Bref, le bienheureux David sait si bien que peut obtenir par ses propres soins le succès de : son travail et de ses efforts, qu'il demande par deux fois au Seigneur de diriger ses œuvres : "Dirigez pour nous les œuvres de nos mains; oui, dirigez l'œuvre de vos mains.;" (Ps 139,17) et il dit encore : "Affermissez, ô Dieu, ce que vous avez accompli en nous." (Ps 117,29).

CHAPITRE 15

De qui nous devons apprendre la voie de la perfection

Voulons-nous parvenir réellement. et en vérité à la consommation des vertus, nous devons choisir pour maîtres et pour guides, non point ceux qui ne peuvent qu’épancher en vaines paroles les rêves de leur imagination, mais ceux qui, en ayant fait l'expérience,
sont également capables de nous l'enseigner, de nous y diriger, de nous montrer la voie sûre pour y atteindre.
Ces derniers témoignaient que la foi, plutôt que le mérite de leurs travaux, les y avait conduits. Même, leur pureté de cœur leur conférait surtout cet avantage, de se reconnaître de plus en plus accablés de leurs péchés.
Car le repentir de leurs fautes augmentait de jour en jour, à mesure que croissait la pureté de leur âme; et sans cesse, des soupirs partaient du fond de leur cœur, dans le sentiment de leur impuissance à éviter les taches et les souillures, dues à tout un monde de pensées à peine saisissables. Aussi proclamaient-ils n'espérer point la récompense de la vie future du mérite de leurs œuvres, mais de la, Miséricorde du Seigneur. Leur circonspection de cœur ne constituait pas un titre à leurs veux, au prix des autres, moines, car ils l'attribuaient elle-même, non point à leur zèle, mais à la Grâce divine. La négligence de ceux qui étaient au-dessous d'eux et des tièdes ne leur était pas un sujet de se flatter; mais plutôt cherchaient-ils à s'établir dans une constante humilité, par la considération de ceux qu'ils savaient être exempts de péché et jouir déjà de l'éternelle béatitude dans le royaume des cieux.' Cette pensée leur faisait à la fois éviter la ruine de l'élèvement, et leur donnait sans cesse matière à faire effort et à gémir, car ils comprenaient l'impossibilité où ils étaient de parvenir, avec le poids de la chair, à la pureté de cœur, objet de leurs désirs.

CHAPITRE 16

Nous ne pouvons, sans la Miséricorde et l'Inspiration de Dieu, entreprendre même le labeur de la perfection

Fidèles à leurs traditions et maximes, hâtons-nous vers la pureté, en nous appliquant aux jeûnes, à la prière, à la contrition de cœur et de corps, mais de manière à ne pas ruiner tous ces efforts par l'enflure de la superbe.
Il faut bien nous le persuader, ce n'est pas seulement la perfection que nous ne pouvons obtenir par notre industrie et notre labeur; mais les exercices mêmes auxquels nous nous livrons dans la vue d'y parvenir, je veux dire nos travaux, nos efforts, nos pratiques, nous ne saurions les accomplir sans le Secours de la Protection de Dieu, et sans la Grâce de son Inspiration, de ses Réprimandes, de ses Exhortations : Grâce qu'il a coutume de répandre miséricordieusement en nos âmes, soit par un autre, soit par Lui-même, lors de ses visites.

CHAPITRE 17

Divers témoignages, qui montrent à l'évidence, que nous ne pouvons rien de ce qui a rapport à notre salut, sans l'Aide de Dieu

Enfin, que l'auteur de notre salut vienne nous instruire de ce que nous devons, non seulement penser, mais confesser en tout ce que nous faisons : "Je ne puis rien faire de Moi-même, dit-il, mais le Père qui demeure en Moi fait Lui-même ses œuvres." (Jn 5,30). Parlant au nom de l'humanité qu'Il a assumée, notre Seigneur déclare ne pouvoir rien faire de Lui-même; et nous, qui ne sommes que cendre et limon, nous croirions n'avoir pas besoin du Secours de Dieu pour les choses qui regardent notre salut !
Apprenons donc, nous aussi, dans le sentiment de notre universelle infirmité et du Secours que Dieu nous donne en toutes choses, à proclamer avec les saints : "On m'a poussé violemment, pour me faire tomber, mais le Seigneur m'a soutenu. Ma force et l'objet de mes chants, c'est le Seigneur, et il a été mon salut"; (Ps 117,13-14) "Si le Seigneur n'eût été mon appui, il s'en fallait de peu que mon âme ne tombât en enfer; lorsque je disais : Mon pied chancelle, ta Miséricorde, Seigneur, me venait en aide; au milieu des angoisses qui étreignaient mon cœur, tes Consolations ont réjoui mon âme." (Ps 93,17-19).
Lorsque nous verrons notre cœur se fortifier dans la crainte du Seigneur et la patience, disons : "Le Seigneur S'est fait mon protecteur, et Il m'a mis au large." (Ps 17,19-20).
Lorsque nous sentirons que la science augmente en nous grâce à notre progrès dans les œuvres, confessons : "C'est Toi, Seigneur, qui faites briller mon flambeau. Mon Dieu, illuminez mes ténèbres. Par vous, Je serai délivré de la tentation; et par mon Dieu, je franchirai la muraille." (Ibid. 29-30).
Puis, nous reconnaîtrons que nous avons acquis la force de l'endurance, et que le sentier des vertus nous est devenu facile et sans labeur. Ajoutons alors : "C'est Dieu qui m’a ceint de force, et a rendu ma voie immaculée; qui, a donné à mes pieds l'agilité du cerf, et m'a établi sur les hauteurs; qui enseigne à mes mains le combat." (Ibid. 33,35).
Avons-nous obtenu la discrétion, et, par elle, la force de mettre en déroute nos adversaires, crions vers le Seigneur : "Tes leçons m'ont relevé, tes leçons m'instruiront. Tu as élargi le chemin sous mes pas, et mes pieds n'ont pas chancelé. " (Ps 17,36-37). Et, parce que ta Science, ô Seigneur, et ta Vertu m'ont ainsi fortifié, je continuerai le psaume avec confiance, et je dirai : "Je poursuivrai mes ennemis, et je les atteindrai; et je ne reviendrai point, que je ne les aie achevés. Je les briserai, et ils ne pourront se relever; ils tomberont sous mes pieds." (Ibid. 38-39).
Mais la mémoire nous revient de notre infirmité et que, dans une chair fragile, nous ne pouvons triompher d'ennemis aussi rudes que sont les vices, sans le Secours divin : nous dirons : "Par Toi, nous renverserons nos ennemis; et en ton Nom, nous mépriserons ceux qui se lèvent contre nous. Ce n'est pas en mon arc que je me confierai, et ce n'est pas mon épée qui me sauvera. Mais c'est Toi qui nous as sauvés de ceux qui nous affligeaient, et qui as confondu ceux qui nous haïssaient." (Ps 43,6-8). Tu m'as ceint de force pour la guerre; Tu as abattu sous moi tous ceux qui se levaient contre moi. Tu as fait tourner le dos à nos ennemis devant moi; et Tu as confondu ceux qui me haïssaient." (Ps 17,40-41).
À la pensée qu'il nous est impossible de vaincre par nos propres armes, disons. "Saisis tes armes et ton bouclier; et lève-toi, pour venir à mon aide. Tire ton épée, et barre le passage à ceux qui me poursuivent; dis à mon âme : Je suis ton salut." (Ps 34,2-3). "Tu as fait de mes bras un arc d'airain, et Tu m’as donné ta Protection, pour me secourir." (Ps 17,35-36). "Car ce n'est point leur épée qui a conquis à nos pères le pays, et ce n'est pas leur bras qui les a sauvés; mais c'est ta Droite, c'est ton Bras, c'est la lumière de ta Face, parce que Tu les as aimés." (Ps 43,4).
Enfin, repassant d'une âme attentive et pleine d'actions de grâces les Bienfaits de Dieu, pour les combats victorieusement combattus, la lumière de la science et la règle de la discrétion que nous avons reçues de Lui, pour ce qu'Il nous a revêtus de ses armes et munis de la ceinture de sa force, pour avoir fait tourner le dos à nos ennemis devant nous et nous avoir donné la force de les briser, "comme la poussière que le vent emporte," (Ps 17,43) crions vers Lui du fond du cœur : "Je T’aimerai, Seigneur, qui es ma force. Le Seigneur est mon ferme appui, mon refuge, mon libérateur. Mon Dieu est mon Secours, et j'espérerai en Lui. Il est mon protecteur, la corne de mon salut et mon défenseur. J'invoquerai le Seigneur avec des louanges, et je serai délivré de mes ennemis." (Ps 17,2-4).

CHAPITRE 18

La Grâce de Dieu nous protège, non seulement dans l'acte de la création naturelle, mais dans le gouvernement quotidien du monde.

Nous devons à Dieu des actions de grâces, d'abord sans doute pour nous avoir créés raisonnables et doués du libre arbitre, pour nous avoir fait la libéralité de la grâce baptismale, accordé la connaissance et le secours de la loi; mais aussi pour les bienfaits quotidiens de sa Providence à notre égard : de nous délivrer des embûches de nos adversaires; de coopérer avec nous, afin que nous puissions triompher des vices de la chair, de nous protéger des périls, même à notre insu; de nous fortifier contre la chute du péché, de nous donner son Aide et sa Lumière; de nous faire comprendre et apercevoir où est notre secours, que certains voudraient limiter à la loi; de nous inspirer secrètement la componction de nos négligences et de nos fautes; de daigner nous visiter par des châtiments salutaires; de nous tirer parfois malgré nous au salut, de diriger à faire de meilleurs fruits notre libre arbitre, qui a une pente si facile au vice, et de le tourner par ses suggestions intimes au chemin de la vertu.


CHAPITRE 19

Cette foi de la Grâce de Dieu vient des anciens pères

Telle est la vraie humilité envers Dieu. Telle est la pure foi des plus anciens Pères; et elle persévère jusque aujourd'hui sans alliage chez leurs successeurs. Les miracles dignes des apôtres qui se sont accomplis si souvent par leurs mains, lui rendent un témoignage indubitable auprès des infidèles et des incrédules, comme auprès de nous. Ils ont gardé dans un cœur simple la foi simple des pêcheurs. Ce n'est pas l'esprit du monde qui la leur a fait concevoir à l'aide de syllogismes dialectiques et d'une éloquence cicéronienne; mais l'expérience d'une vie sans tache, une conduite très pure, la correction de leurs vices, et, pour mieux dire, le témoignage d'une évidence intime leur ont montré en elle la perfection même. Sans elle, ni piété envers Dieu, ni correction des vices, ni amendement de la vie, ni consommation des vertus.

CHAPITRE 20

De celui qui, pour un blasphème, fut livré à un esprit immonde

Je sais quelqu'un du nombre des frères — et plût au ciel que je ne l'eusse pas connu, car, après ce que je vais raconter, il se laissa imposer le fardeau du même ordre dont je suis honoré ! — qui fit à l'un des vieillards les plus consommés l'aveu de tentations particulièrement repoussantes. '
Celui-ci, en spirituel et véritable médecin, pénétra aussitôt la cause intime de cette maladie et son origine. Poussant un profond soupir : "Jamais, dit-il, le Seigneur n'eût permis que vous fussiez livré à un esprit de cette perversité, si vous n'aviez blasphémé contre Lui."
À ces mots, l'autre tombe prosterné à ses pieds. Frappé d'un étonnement extrême, en voyant découverts les secrets de son âme, comme si Dieu les eût révélés, il confessa qu'il avait blasphémé contre le Fils de Dieu par une pensée impie.
Par où il est manifeste que celui qui est possédé de l'esprit d'orgueil ou blasphème contre Dieu, à cause de l'injure qu'il fait à Celui de qui l'on doit espérer le don de la pureté, se voit privé de l'intégrité de la perfection et ne mérite plus de posséder la sainte chasteté...

CHAPITRE 22

Toute âme superbe est soumise aux puissances du mal, pour en être le jouet

Toute âme possédée de l'enflure de la superbe, est livrée aux puissances du mal et devient captive des passions de la chair. À cette heure du moins où elle est humiliée par les vices terrestres, se reconnaîtra-t-elle impure; tandis qu'auparavant, elle s'élevait dans sa
tiédeur, incapable de comprendre que cet élèvement même la faisait immonde aux yeux de Dieu. L'humiliation aura cet autre effet encore, de l'arracher à sa tiédeur. Confuse de se voir tombée si bas et de l'ignominie des passions charnelles, elle se portera désormais d'un plus vif élan à la ferveur de l'esprit.

CHAPITRE 23

La perfection ne s'acquiert que par la vertu d'humilité

C'est donc une chose démontrée jusqu'à l'évidence : on n'atteint le but de la perfection et de la pureté que par une vraie humilité. Humilité, que chacun témoignera premièrement à ses frères, mais aussi à Dieu, persuadé que, sans sa Protection et son Secours de tous les instants, il lui est absolument impossible d'obtenir la perfection qu'il convoite et vers laquelle il court de toute son ardeur.

CHAPITRE 24

Quels sont ceux qui sont en butte à l'orgueil spirituel, et quels sont ceux qui sont en butte à l'orgueil charnel

J'ai traité jusqu'ici, selon le Don de Dieu et mon médiocre talent, de l'orgueil spirituel; et je pense l'avoir fait d'une manière suffisante. Nous disions qu'il s'attaque surtout aux parfaits. En effet, ce n'est qu'un petit nombre qui connaît et éprouve cette sorte d’orgueil. La raison en est qu'il y en a peu à chercher la parfaite pureté de cœur, pour parvenir à cette phase du combat contre les vices; Et il est rare que l’on se purifie des précédents, dont nous avons exposé, livre par livre, la nature en même temps et les remèdes. L'orgueil spirituel donc s'en prend uniquement à ceux qui, après avoir triomphé des autres vices, touchent presque au sommet des vertus. L'ennemi subtil, n'ayant pu les surmonter dans les combats charnels, s’efforce de les précipiter et de les coucher à terre par une chute spirituelle, heureux de les dépouiller ainsi de tous leurs mérites passés, acquis avec tant de peine.
Pour nous, qui sommes encore engagés dans les passions terrestres, il dédaigne de nous tenter de cette manière; mais c'est par un élèvement plus grossier et, si j'ose dire, charnel, qu'il nous renverse. Fidèle à ma promesse, je crois nécessaire de dire aussi quelques mots de ce dernier, qui met particulièrement en péril les âmes aussi peu avancées que moi, surtout les jeunes et les commençants.

CHAPITRE 25

Peinture de l’orgueil charnel et des maux qu'il engendre dans l'âme du moine

L'orgueil charnel entre-t-il dans l’âme du moine, au principe d'un renoncement marqué par la tiédeur et des dispositions défectueuses, il ne lui permet plus de descendre de la hauteur superbe du siècle à la vraie Humilité du Christ, mais commence par le rendre désobéissant et difficile. Nulle douceur, nulle affabilité. L'égalité avec les frères et le train commun ne sont point faits pour lui. Nul moyen qu'il se dépouille, selon le commandement de notre Dieu et Sauveur, de ses biens terrestres. Le renoncement n'est rien qu'un signe de mort et de crucifiement; il ne saurait se poser ni grandir sur d'autres fondements que la conviction d'être mort spirituellement aux actes de ce monde, et la pensée que l'on peut, tous les jours, mourir corporellement. L'orgueil charnel, au contraire, fait espérer une longue vie; représente à l'imagination de multiples et durables maladies; inspire la confusion et la honte, après s'être dépouillé, de se voir entretenu aux frais d'autrui, et non plus par ses propres moyens; persuadé qu'il est bien meilleur de se procurer le vivre et le vêtement de son bien, plutôt qu'avec celui des autres, en vertu de cette parole que leur cœur stupide et tiède ne permettra point à de telles gens de comprendre jamais : "Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir." (Ac 20,35).

CHAPITRE 26

Parti d'un fondement défectueux, le moine va chaque jour de mai en pis

La défiance les assiège. Dans leur infidélité diabolique, ils oublient l'étincelle de foi dont ils paraissaient animés au début de leur conversion. Dès lors, on les voit plus soigneux que jamais de garder la fortune qu'ils avaient commencé à distribuer. En hommes qui n'auront plus le moyen de la refaire, s'ils venaient à la perdre, ils mettent à la conserver une avarice plus emportée. Ou bien, ce qui est pire, ils reprennent ce qu'ils ont abandonné; à moins que, troisième iniquité et la plus triste de toutes! ils n'amassent des biens qu'ils ne possédaient pas avant leur renoncement. Sortis du siècle, ils prouvent qu’ils n’ont rien acquis de plus que le titre et l'appellation de moine.
Mais, à commencer si mal et contrairement à toutes les règles, quel édifice élèvera-t-on qui ne soit plus défectueux encore ? Comment bâtir sur des bases aussi détestables ? L'unique issue, c'est que tout s'écroulera d'une ruine plus lamentable.

CHAPITRE 27

Des vices qu'engendre la maladie de l'orgueil

Le moine endurci par de telles passions et qui débute par une tiédeur si abominable, ira nécessairement de mal en pis chaque jour, et terminera sa triste existence par une plus triste fin.
Charmé de son ancienne cupidité, esclave d'une avarice sacrilège, pour reprendre la pensée de l'Apôtre, qui déclare que "l'avarice est une idolâtrie" (Col 3,5) et "la racine de tous les maux", (I Tim 6,10) jamais il ne sera capable de donner place en son cœur à la simple et vraie Humilité du Christ. Mais il se glorifie de la noblesse de sa naissance; ou il s'enfle de la dignité dont il était revêtu dans le siècle, qu'il a quitté de corps, non d'esprit; ou bien encore il s'enorgueillit des richesses qu'il retient pour sa ruine.
Porter le joug du monastère, se laisser instruire sous la discipline d'un ancien, n'a rien pour le satisfaire. Non seulement il ne daigne observer aucune règle de soumission ou d'obéissance, mais ses oreilles mêmes sont rebelles à la doctrine de la perfection. Son dégoût de la parole spirituelle en vient à ce degré, que, s'il se fait par hasard quelque conférence de ce genre, ses yeux demeurent, pendant ce temps, incapables de se fixer, mais se portent deçà delà, comme d'un stupide, ou regardent de côté d'une façon qui n'est pas naturelle. Au lieu de soupirs salutaires, il racle sans motif sa gorge sèche et crache sans besoin. Ses doigts jouent, courent, tracent des signes, comme d'un homme qui écrit; ses membres s'agitent en tous sens. Tant que dure la conférence, il paraît se croire assis sur des épines.
Au demeurant, quoi que dise le conférencier pour l'édification des auditeurs, il l'estime destiné à le meurtrir. Tout le temps que s'agitent les problèmes de la vie spirituelle, lui, préoccupé d e ses soupçons, ne se met aucunement en peine de ce qu'il en doit prendre pour son profit, mais il cherche d'une âme inquiète le pourquoi de chaque parole, ou calcule silencieusement au-dedans de soi ce qu'il y pourrait répondre. D'un enseignement si bienfaisant, il ne saisit absolument rien, et ne tire aucun profit pour s'amender. Si bien qu'au lieu de lui être utile, la conférence lui nuit plutôt et devient la cause d'un plus grand péché. Car, les reproches de sa conscience lui persuadant que tout est dirigé contre lui, il s'endurcit davantage dans son obstination, et s'emporte plus impétueusement, sous les aiguillons de la colère.
Là-dessus, on le voit hausser le ton. Sa parole se fait dure; ses réponses sont amères et séditieuses; sa démarche sent l'orgueil et l'agitation; sa langue devient facile; ses manières de parler sont provocantes; nul goût pour se taire, à moins qu'il n'ait quelque rancœur contre un frère. Alors, son silence n'est point du tout l'indice de la componction ni de l’humilité, mais de la superbe et de l'indignation. Et l'on ne discernerait pas aisément ce qu'il y a de plus détestable chez lui, ou sa joie débordante et impertinente, ou son sérieux farouche et venimeux. Là, un langage messéant, un rire frivole et sot, un élèvement sans frein ni règle; ici, un silence plein de colère et de venin, et qui n'a pour dessein que de conserver et faire durer plus longtemps sa rancœur contre son frère, non de montrer son humilité ni sa patience.
Gonflé comme il est d'arrogance, il contriste tout le monde avec une étonnante facilité, mais dédaigne de s'abaisser jusqu'à donner satisfaction à son frère blessé. Bien plus, lui offre-t-on réparation, on le trouve plein de refus et de mépris. Loin que la satisfaction de son frère le touche et l'apaise, son indignation grandit d'avoir été prévenu par lui en humilité, l'abaissement volontaire et la satisfaction, qui ont accoutumé de mettre fin aux pensées diaboliques, ne font qu'allumer dans son âme un plus violent incendie.

CHAPITRE 28

De l'orgueil d'un frère

J'ai ouï dire, en ce pays, un fait que je ne puis raconter, sans frémir et rougir tout à la fois.
Un jeune novice était repris par son abbé. Après avoir retenu bien peu de temps l’humilité de son renoncement, pourquoi commençait-il à s'en écarter et à s'enfler d'une superbe diabolique ?
Il repartit avec la dernière insolence : "Me suis-je humilié pour un temps, afin d'être toujours soumis ?"
À cette réponse, d'une audace effrénée et criminelle, l'ancien demeure stupéfait. La voix lui manqua, comme s'il eût entendu ces paroles de la bouche de l'antique Lucifer, et non d'un homme. Il ne put articuler un son contre une hardiesse si effrontée, mais se contenta de gémir et de soupirer du fond de son cœur, tout en méditant silencieusement en soi-même ce qui est dit de notre Seigneur et Sauveur : "Bien qu'Il fût dans la forme de Dieu, Il S'est anéanti, Se faisant obéissant", non pas comme ce moine, possédé de l'esprit et de l'orgueil du diable, "pour un temps", mais "jusqu'à la mort". (Phil 2,6).

CHAPITRE 29

Indices auxquels on reconnaît la présence de l'orgueil charnel

Résumant brièvement ce que nous avons dit de cette sorte d'orgueil, je voudrais recueillir, autant que possible, quelques-uns des signes qui le distinguent. Il sera profitable à ceux qui ont soif d'être instruits de la perfection, d'en voir les caractères dépeints en quelque sorte d'après les mouvements de l'homme extérieur. Je reprends donc en peu de mots la même doctrine, pour nous permettre d'embrasser d'un coup d'œil les indices auxquels nous pouvons le discerner et le reconnaître ses racines une fois mises à nu et produites à la surface, chacun sera en mesure de les voir de ses yeux et d'en prendre une connaissance, approfondie; il en aura ensuite d'autant plus de facilité à les arracher ou à les éviter. Aussi bien, si i l'on veut échapper à cette désastreuse maladie, il ne faut pas se prendre sur lé tard à observer ses violences pernicieuses et ses dangereuses attaques, lorsqu'elles sont déjà les plus fortes, mais les prévenir par un discernement prudent et sagace, dès que l'on a reconnu ses symptômes avant-coureurs.
Voici donc les indices par lesquels se manifeste l'orgueil charnel.
Il y a des cris dans le parler de l'orgueilleux, de l'amertume dans son silence, dans sa joie un rire bruyant et lâché, dans son sérieux une tristesse déraisonnable, de la rancœur dans ses réponses; il est facile à parler, et s'échappe. en paroles à l'aventure, sans gravité aucune. On le trouve dépourvu de patience, étranger à la charité, audacieux dans l'injure, pusillanime à la supporter lui-même, difficile dans l'obéissance, à moins qu'elle ne cadre avec ses désirs et ses caprices, implacable devant les exhortations, faible à retrancher ses volontés propres, dur pour se soumettre. Toujours il cherche à faire prévaloir son sentiment; jamais il ne consent à céder aux autres. Incapable de conseil, il se fie néanmoins en toutes choses à son propre sens, plutôt qu'au jugement des anciens.

CHAPITRE 30

Une fois attiédi par la superbe, l'orgueilleux désire commander aux autres

De chute en chute, il en vient à prendre en aversion la discipline du monastère. Il prétend que la société des frères est un obstacle à sa perfection, et que c'est leur faute, s'il ne possède pas le bien de la patience et de l'humilité. Aussi caresse-t-il le désir d'habiter une cellule solitaire. Ou bien il se flatte de gagner beaucoup d'âmes. Le voilà qui, se met en devoir de construire un monastère et de rassembler ceux qu'il aura mission d'instruire et de former : de mauvais disciple, maître plus détestable encore. Dans la tiédeur fatale et pernicieuse où son élèvement l'a précipité, il n'est vraiment ni moine ni séculier. Cependant, ce qui est pire, il se promet la perfection dans un état et un genre de vie aussi misérables.

CHAPITRE 31

Le moyen de vaincre la superbe et de parvenir à la perfection

Si nous voulons à notre édifice spirituel un couronnement parfait et qui plaise à Dieu, ce n'est pas sur le caprice de notre bon plaisir qu'il se faut régler pour en jeter les fondements, mais sur l'austérité de la doctrine évangélique. Ces fondements ne peuvent être que la crainte de Dieu et l'humilité, laquelle provient de la douceur et de la simplicité du cœur. Mais l'humilité ne s'obtient pas sans le dépouillement. Celui-ci fait-il défaut, ni le bien de l'obéissance, ni la force de la patience, ni la tranquillité de la douceur, ni la consommation de la charité ne sont possibles; et sans elles, notre cœur ne saurait être la demeure du saint Esprit, selon ce que le Seigneur déclare par son prophète : "Sur qui reposera mon Esprit, sinon sur l'homme tranquille et humble, sur celui qui tremble à ma parole ?" ou, d'après les exemplaires fidèles à l'original hébreu : "Sur qui se portera mon Regard, sinon sur le pauvre, sur celui qui a le cœur contrit et tremble à ma parole ?" (Is 66,2).

CHAPITRE 32

Comment il est possible, par l'humilité, d'éteindre la superbe, dévastatrice de toutes les vertus

Ainsi donc, que l'athlète du Christ, qui combat selon les règles le combat spirituel avec le désir de se voir couronner par le Seigneur, se hâte d'anéantir sans merci cette bête féroce de l'orgueil, dévastatrice de toutes vertus : bien assuré que, tant qu'elle demeure dans son cœur, il n'est point de vice dont il puisse être exempt, et que, parût-il avoir quelque ombre de vertu, celle-ci périrait par son venin. Nul moyen que l'édifice des vertus s'élève en nous, si d'abord nous ne jetons en notre cœur les fondements de la vraie humilité. Seule cette assise, solidement
posée, soutiendra le faîte vertigineux de la perfection et de la charité.
Dans cette vue, témoignons à nos frères une humilité sincère, partie du fond de notre cœur; ne consentons pas à les contrister ou blesser en quoi que ce soit.
Mais nous n'y saurions parvenir, à moins de nous établir, pour l'amour du Christ, dans le renoncement véritable, lequel consiste en un dépouillement total de nos biens, un absolu dénuement; à moins encore d'embrasser le bien de l'obéissance et de la sujétion, simples de cœur et sans aucune feinte, au point qu'il ne reste plus chez nous de volonté vivante en dehors du commandement de l'abbé.
Et ces choses à leur tour ne deviennent possibles, que si l'on se considère comme mort à ce monde, mieux encore comme un insensé, comme un fou, et si l'on accomplit sans examen tous les ordres des anciens, les tenant pour sacro-saints et promulgués de Dieu même.

CHAPITRE 33

Remèdes contre la maladie de la superbe

Cette disposition d'âme sera suivie de près, sans aucun doute, par un état d'humilité vraiment tranquille et immobile. Nous jugeant inférieurs à tous, quoi que l'on nous puisse faire, si injurieux, si triste, si dommageable qu'il soit, nous le supporterons en grande patience; comme venant de supérieurs.
Et comme il nous sera facile en vérité, je ne dis pas seulement de le supporter, mais de le regarder comme chose de peu et de néant, si nous repassons en notre esprit les Souffrances de notre Seigneur et des saints ! Nous songerons : "D'autant plus légères sont les injures qui nous atteignent, que nous sommes plus éloignés de leur mérite et de leur vie. Puis, c'est bientôt que nous allons émigrer de ce siècle. La fin de notre vie sera prompte. Un peu de temps, et nous partagerons leur sort."
Au reste, ce n'est pas à l'orgueil seulement que cette considération est mortelle, mais à tous les vices en général.
Après cela, retenons fermement l'humilité envers Dieu. Elle consistera pour nous à reconnaître que, sans son Aide et sa Grâce, nous ne pouvons rien de ce qui a trait à la consommation des vertus, et à croire véritablement que l'avoir compris, est encore un présent de sa Main.