Le procès de Jeanne d'Arc

texte établi et préfacé

par Robert Brasillach

présentation de François Bluche

Classiques

collection dirigée, par Benoît Mancheron

Éditions de Paris

 

 

présentation

DE L'EDITION NOUVELLE

 

 

Sacrate juge la Cité, Jeanne signe le jugement,

Et à la Cour siègent ce soir la Reine et Charlotte Corday.

R. B.

 

 

Infiniment souhaitable et dès longtemps souhaitée, cette réédition du Procès de Jeanne d'Arc par Robert Brasillach (1941) aurait pu ou dû être présentée par Régine Pernoud, l'historienne de Jeanne, ou par mon ami Francis Rapp, membre de l'Institut - le XVe siècle n'a plus de secret pour lui -, ou par la famille de Brasillach.

Jean-Luc de Carbuccia aime les paradoxes, qui m'a confié la tâche de cette présentation. Certes, je révère la Pucelle d'Orléans et j'admire les Poèmes de Fresnes, mais cette sensibilité n'a rien d'original et elle ne saurait faire de moi un médiéviste érudit. De fait, notre éditeur a ses raisons, qui vous seront dites au terme de cet avant-propos.

" Le Procès de condamnation de Jeanne d'Arc, écrivit Pierre Champion, son savant éditeur, est ajuste titre un des documents les plus célèbres de notre Histoire ; il nous fait connaître une cause qui a gravement scandalisé la conscience humaine, en même temps qu'il nous révèle les traits les plus véridiques et les plus touchants de la vie de l'héroïque Jeanne d'Arc, orgueil et miroir d'un peuple. " II n'est, hélas, vraiment connu du grand public que par quelques " mots historiques " de l'accusée (" La pitié qui était au royaume de France " ; " II avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fut à l'honneur " ; " Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ? - Si je n 'y suis, Dieu m'y mette ; et si j'y suis, Dieu m'y tienne "). Peu d'entre nous ont lu les mille pages grand in-octavo de l'édition Champion ; encore moins les deux mille pages du Procès en nullité (1455-1456), ce complément indispensable.

Robert Brasillach, publiant sous une forme accessible le Procès de condamnation(1) de 1431, les Éditions de Paris le rééditant aujourd'hui, n'ont nullement cherché à faire œuvre d'érudition, mais à arracher la mémoire de Jeanne à " la poudre du greffe " (Sainte-Beuve), après Quicherat et Champion, pour que nous puissions - jeunes ou vieux - communiquer avec l'héroïne de la France, saisir son message de gloire et de sacrifice, nous imprégner de son mystère.

" On ne pense pas à tout. En voulant perdre Jeanne, écrit Pierre Champion, publier à travers le monde les erreurs de sa doctrine et ses mensonges, les juges de Rouen ont bien travaillé à sauver sa mémoire... C'est grâce à eux que nous sommes devenus juges à notre tour. " Le jugement des juges... L'évêque Cauchon, ses assesseurs de Rouen, ses sbires et leurs complices, sont ainsi tombés dans le piège de leur malhonnêteté, car les procès-verbaux de ces tristes audiences de 1431 n'avaient eu pour dessein que de réduire, écraser la Pucelle ; à qui l'on ne pardonnait ni la libération d'Orléans, ni le sacre de Charles VII à Reims ; à qui l'on ne pardonnait ni sa fraîcheur, ni sa simplicité, ni sa vertu, ni sa droiture, ni la transparence de sa foi. Péguy a très bien défini les actes du procès de Rouen : " C'est comme si nous avions l'évangile de Jésus-Christ par le greffier de Caïphe et par le notarius, par l'homme qui prenait des notes aux audiences de Ponce Pilate. "

Or, au lieu de réduire la jeune accusée, ce fâcheux tribunal d'Église (Dieu ayant toujours su d'un mal tirer un bien), a contribué à montrer au monde la sainteté de la prétendue sorcière, " hérétique obstinée et rechue " ; et sans doute a-t-il contribué à façonner cette sainteté même.

Jeanne domine ses juges à tous égards. À leur orgueil satisfait, elle oppose sa simplicité évangélique ; à leur pédanterie de clercs, ses proverbes rustiques ; à leur théologie formaliste, le cristal de sa foi mystique et naturelle ; à leurs détours hypocrites, la rectitude spontanée de son dessein ; à leur trahison politique, la fidélité de son

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(1) Éditions Gallimard.

 

loyalisme ; à leurs questions perfides, la netteté innocente de toutes ses réponses.

Ce dernier point est loin d'être secondaire. La distinction du fond et de la forme n'est que mauvaise excuse des cuistres. Le triste style des accusateurs de Rouen trahit la noirceur de leur être. Le verbe simple et sublime de la sainte traduit la pureté de son âme elle-même. Et ce verbe, lumineux et transparent, suffit à transformer, transfigurer le texte du Procès de condamnation. D'un grimoire pédant, hypocrite et nauséabond, Jeanne a fait " l'un des plus beaux livres français " (M. Barrés). Dans l'esprit de saint Louis, avec le style du sire de Joinville et la douceur de Charles d'Orléans, la Pucelle - si grande dans la piété, si noble à travers son épopée fulgurante, si humble en sa dignité, si aisée en toute compagnie (avec saint Michel, avec Baudricourt, avec le " gentil Dauphin ", avec saintes Catherine et Marguerite, avec La Hire et Gille de Rais, et même avec Cauchon, redoutable évêque de Beauvais) - Jeanne d'Arc, non contente d'avoir redressé un royaume en détresse, restauré le Roi, découragé l'envahisseur et conquis des provinces, se présente à nous comme un grand écrivain de " France la doulce ".

 

Mais, emporté par mon admiration, j'ai peut-être trop montré la sainte, trop négligé la fille du peuple, la paysanne, l'héroïne et la patriote. Barrés jugeait qu'il fallait aller à Domremy et " ne pas laisser Jeanne dans l'église ". D'ailleurs il est indispensable de noter que la Pucelle éblouissait à la fois un Barrés, agnostique de droite et un Péguy, croyant de gauche.

Les catholiques en Jeanne vénèrent la sainte (par eux canonisée bien des années ou bien des siècles avant 1920), dite parfois " la plus grande sainte de France et du monde " (Péguy). N'aurait-elle pas, tout comme François d'Assise, " réalisé la plus fidèle et la plus prochaine imitation de Jésus-Christ"? Les protestants cultivés trouvent luthérien le constant recours de la Pucelle à l'Église invisible, et calvinienne sa devise : Dieu, premier servi. Pour les royalistes, Jeanne affirme la légitimité du Prince, sacré à Reims, et magnifie la fidélité féodale. Chateaubriand admire son esprit chevaleresque ; Michelet, son bon sens ; Jaurès, son patriotisme. Les jacobins de 93 saluaient en elle " la Bergère " ; Anatole France voulut bien lui laisser " une note pathétique d'humanité ". La venue de Jeanne d'Arc représente, aux yeux du fougueux Léon Bloy, " le plus haut miracle depuis l'Incarnation ". En même temps, " pour les rationalistes, elle est le triomphe de l'inspiration individuelle ".

Ces exemples divers le montrent : " Jeanne d'Arc n'appartient à aucun parti ; elle les domine tous, et c'est là son véritable miracle " (Barrés). Ce n'est point un hasard si, le 24 juin 1920 - trente-neuf jours après la canonisation -, la chambre des députés adopte sans débat le projet de loi barrésien demandant l'institution en mai d'une fête nationale de Jeanne d'Arc. Depuis 1871, ou environ, la Pucelle était le symbole du courage (" Cette petite fille a sa place entre Du Guesclin et Bayard", écrivait encore Barrés), le courage de la France (" Elle multiplie des actes admirables de défis au destin "). Jeanne incarnait le patriotisme - un patriotisme populaire en ses origines et plusieurs de ses formes ; un patriotisme éclairé, au point d'orienter la stratégie et de commander à la politique.

Pour Maurice Barrés " elle symbolise la France même ". Selon Pierre Chaunu, elle partage avec Louis Pasteur la première place du mythe français ; elle siège au sommet du panthéon des " saints laïcs " de la troisième République.

Il n'est, dès lors, pas étonnant d'observer que, dans la France déchirée au temps de la Seconde Guerre mondiale, Jeanne a pu être objet de ferveur en l'un et l'autre camp. Et ce fait nous ramène à l'énigme du choix du présentateur.

Notre éditeur, sachant que - péché de jeunesse - j'avais fait partie des F.T.P., m'a fait avouer que, en 1943, si j'avais reçu l'ordre de tuer Robert Brasillach, j'aurais probablement obéi. " Or, dit-il, autant que lui vous admiriez Jeanne d'Arc. C.Q.F.D. "

Dieu merci, je n'ai pas tué de poète. Je révère la Pucelle et j'admire les Poèmes de Fresnes. Je suis du camp d'André Chénier, de la Reine et de Charlotte Corday.

François BLUCHE

 

 

POUR UNE MEDITATION

SUR LA RAISON DE JEANNE D'ARC

 

Le plus émouvant et le plus pur chef-d'œuvre de la langue française n'a pas été écrit par un homme de lettres. Il est né de la collaboration abominable et douloureuse d'une jeune fille de dix-neuf ans, visitée par les anges, et de quelques prêtres mués, pour l'occasion, en tortionnaires. Des notaires peureux ont écrit sous la dictée, et c 'est ainsi qu'a pu nous parvenir ce prodigieux dialogue entre la sainteté, la cruauté et la lâcheté, qui réalise et incarne enfin, en les laissant loin derrière lui, tous les dialogues imaginaires qu'avait produits le génie allégorique du moyen âge.

Même cachées sous un latin transparent, qui n 'a plus guère de latin que le nom, et semble une variété méridionale du français, un chantant français d'oc à déclinaisons, la force et la beauté de ce texte incomparable saisissent le cœur. Mais laissons de côté le latin, allons à ce qui nous reste de l'interrogatoire français, qui est considérable, cherchons dans le vieil anonyme qui traduisit le procès pour le roi Louis XII, n 'est-ce pas aussitôt le suc, la saveur inoubliable, cette langue forte et douce, dont Joinville seul, pensions-nous, possédait le secret ? Tant d'années après lui, le monde était encore assez près des sources pures de la langue, assez près de l'esprit des miracles de Notre-Dame et des croisades, qu'on allait bientôt oublier, pour que la sainteté se permît encore cette étonnante alliance avec la beauté. Car il nous faut bien répéter ce que pensait Péguy : à côté des mots les plus simples de Jeanne, les saints les plus illustres semblent des bavards, amplificateurs de Cicéron. Auprès de cet éclat tremblant et fier, seules peuvent prendre place les strophes rayonnantes ou ténébreuses d'un saint Jean de la Croix, les recherches les plus fines d'une sainte Thérèse, le plus pur des cantiques de saint François d'Assise. Encore Jeanne seule a-t-elle ce clair génie inimitable, qui est celui de sa race, la beauté naïve des chansons où l'on parle de marjolaine, le rire et l'ironie qu'elle n 'abandonne pas jusqu'au seuil de la mort et de la transfiguration, et surtout ce que Michelet, dans un de ses jours de bonheur a si admirablement défini comme le bon sens dans l'exaltation.

On nous a trop appris qu'il y avait des qualités contradictoires, que le bon sens ne se pouvait marier avec l'exaltation, non plus que la clarté avec le mysticisme. On nous a trop proposé, et quelquefois de mains qui se voulaient orthodoxes, d'obscures prières fort peu orthodoxes. Trop d'exégètes sont venus jeter des ombres sur les mystères : mais le mystère en pleine lumière a été réalisé au moins une fois, et c'est ce miracle du grand jour qui, malgré la dévotion que les docteurs ont organisée autour de Jeanne, reste encore inconnu dans sa magnificence authentique pour presque tout le monde. Ce livre non écrit, ce livre hors de la littérature, il faut en effet en saluer tout d'abord, à coté de vertus plus fécondes, la beauté : personne n 'a plus naturellement parlé que Jeanne ce qu 'Alain Fournier appelait après Laforgue du français de Christ.

Des analogies mystérieuses joignent en effet la moindre des paroles de l'enfant, dans leur simplicité riche d'un monde surnaturel, aux paraboles que prononçait son Maître en Palestine, quatorze siècles avant sa naissance. Ce n 'est pas la première fois qu 'on rapproche Jeanne de Jésus, en s'excusant aussitôt d'oser la comparaison. Pourquoi s'excuser, et quelle est cette timidité étrange ? Le catholicisme ne nous enseigne-t-il pas que l'homme doit s'efforcer à l'imitation du Christ, et que les saints sont les êtres qui ont le plus merveilleusement pastiché la ressemblance du Seigneur ? Jusque dans leur corps, certains d'entre eux ont, à force d'amour, retrouvé les stigmates de la croix, des clous et de la lance. Mais, avant même son supplice et ses défaillances, avant son Calvaire et son jardin des Oliviers, avant même d'être condamnée par les prêtres, d'être trahie par Judas, d'être vendue pour trente deniers, avant Anne et Caïphe, avant que Pilate, qui s'appelait Le Bouteiller, bailli, se fût lavé les mains de l'exécution et n 'eût même pas pris la peine de notifier sa sentence, Jeanne avait d'abord imité Jésus dans sa par oie et dans son cœur.

C'est sa parole que nous rapporte cet étrange évangile, ruisselant de clartés, qu'est le texte de son procès. Encore les juges se sont-ils efforcés, sans aucun doute, d'obscurcir la lumière qui les confond. Car il nous faut bien songer que cet évangile est un évangile selon Ponce Pilate, et que nous ne connaissons l'admirable jeune fille qu'à travers ses ennemis. Ne parlons pas seulement d'une " information posthume ", où, devant Cauchon, les juges vinrent déposer tour à tour que Jeanne, le matin de sa mort, renia ses voix et se repentit. Elle est trop bien faite, elle veut trop prouver pour qu'on puisse en admettre les conclusions : des contradictions subtiles y fourmillent d'ailleurs. N'en parlons pas, puisque les notaires eux-mêmes ont refusé de l'authentifier par leur signature, dans un scrupule bien tardif. Mais le reste du procès, qu'on y songe, est également soumis à caution : On n 'a rien fait dire à Jeanne qui puisse réellement scandaliser les âmes, mais on a omis certaines de ses réponses. Cela, nous le savons par le procès de réhabilitation, œuvre juste s'il en fut, mais farce ignoble où, à peu de frais et en chargeant les morts, les survivants du premier procès réussirent si vite à se faire passer pour de petits saints. Ces lâches nous ont pourtant rapporté quelques paroles et quelques gestes qui ne quitteront pas notre mémoire. Le miracle reste toujours le même : à travers ces silences, ces sournoiseries d'amis, ces cruautés d'ennemis, à travers les travestissements et les omissions, la sainteté de Jeanne n'en paraît pas moins éclatante. Nous n 'avons même pas à dire qu'il nous faut bien nous contenter de ce qui nous reste, puisque, mis à part quelques points sur lesquels Jeanne n 'a pas voulu tout dire, ou sur lesquels on ne l'a pas laissée tout dire, la sincérité totale de cette âme merveilleuse et le drame sont posés devant nous dans tout l'éblouissement de l'été.

Aussi le chef-d'œuvre, chef-d'œuvre de surnaturel et de bon sens, chef-d'œuvre de la sainteté casquée, chef-d'œuvre enfin de la poésie et de la langue, n 'a-t-il pas trop souffert des mauvais copistes qui, parce qu'ils y avaient eu un bout de rôle, se sont cru autorisés à des coupures. La préfiguration la plus parfaite de Jeanne dans le monde païen, Antigone, l'invocatrice des lois éternelles, nous touche moins que cette enfant insolente. Dans ce recueil d'interrogatoires, sous les phrases judiciaires savantes, les longs considérants mortels, il y a un drame humain et surhumain, que nul autre n'atteint. La puissance dramatique n'a ici nul besoin d'arrangement. Il ne faut pas s'étonner si le procès a pu, tel quel, être porté à la scène. Car c 'est bien une voix vivante que nous entendons, cette voix têtue, acharnée, qui si magnifiquement riposte, - ou qui, soudain éclairée par un avertissement miraculeux, dé-, passe son insolence même et prophétise.

 

Dès lors, on ne saurait s'étonner du silence, inexplicable pour certains, et même scandaleux, qui est le silence de la poésie française lorsqu'il s'agit de Jeanne, Notre théâtre n 'est point un théâtre national, comme en partie le théâtre anglais : à ces guerres des Deux Rosés, à ces rivalités de loups qui enchantaient Shakespeare, correspondent pourtant assez bien nos Frédégonde et nos Brune-haut, nos Clovis et nos Sigebert. Mais si je regrette un Marlowe français, un Beaumont français, à défaut même d'un Shakespeare, ce n'est pas à propos de Jeanne. Son drame, elle l'a écrit, elle l'a dicté. Je n'y trouve rien à redire, même si je ne regarde que l'art. Je n 'ai pas besoin de l'Odéon et de la Comédie-Française. Jeanne est un plus grand écrivain, un plus habile dramaturge que tous ceux qui l'ont mise en scène.

Ce qui m'étonne seulement, c'est un autre silence. Celui des philosophes, des critiques, des théologiens. On a vu commenter à perte de vue sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, saint Augustin, saint Bernard, Bérulle, et d'autres plus obscurs. Parce que sous les fleurs d'une rhétorique enfantine et bourgeoise, on découvrait le cœur brûlant, l'énergie de fer de Thérèse de Lisieux, les plus graves exégètes ont analysé et mis en ordre les préceptes de la "petite voie ". De nos jours, des âmes saintes, mais d'une sainteté qui semble sans détours, Elisabeth Leseur, Anne de Guigné, Guy de Fontgalland, ont leurs fidèles et leurs scoliastes. Car je ne parle pas seulement de la dévotion à la personne : cette dévotion qui entoure la ravissante et maligne Bernadette. Je parle du commentaire (qui, je ne sais pourquoi, manque justement à Bernadette), et qui s'attache avec tant d'ardeur, et tant de subtilité, aux moindres paroles des saints que j'ai nommés, afin d'épuiser le contenu spirituel, et j'ai même envie de dire intellectuel, de leurs écrits, où la beauté de la foi surpasse celle de l'art.

Certes, l'enseignement donné par Jeanne, je vois bien que plusieurs ont tenté, laïcs ou clercs, de l'expliciter et d'en prolonger les leçons. Laïcs surtout, et je ne m'étonne pas, en notre temps, de voir un Péguy demander à Jeanne presque tout, un Barrés chercher en elle l'incarnation du mythe de la chapelle et de la prairie, un Mourras fortement définir sa politique et sa raison. Mais les clercs de bonne volonté ne me paraissent pas avoir dépassé les commentaires moraux à la portée des catéchismes de persévérance. Peut-être faut-il en accuser tous ces procès que subit Jeanne, procès de Poitiers, procès de Reims, procès de réhabilitation, procès de canonisation. Leurs desseins, je l'avoue, étaient différents. Mais enfin, ils se tiennent, et le dernier en date, qui nous demande d'honorer dans la personne de Jeanne la vierge chrétienne, n 'a peut-être pas complètement servi sa mémoire. Une vierge chrétienne parmi tant d'autres, il me semble que c'est diminuer singulièrement la jeune fille. C'est la réduire à cette statue de plâtre argenté (cuirassée et casquée, il est vrai) qui fait dans nos églises, pour le jour des premières communions, pendant à quelque débonnaire saint Michel, dont le dragon semble apprivoisé.

Je vois bien que Jeanne n 'a pas tenu de plume pour écrire un livre. Pas plus, répétons-le, que le Christ. Mais si ses juges et ses bourreaux l'ont tenue pour elle, pourquoi ne cherche-t-on pas dans ces paroles sacrées, au delà de leurs obscurités, ou, ce qui est peut-être plus difficile, de leur trop éblouissante et trop blanche lumière, pourquoi ne cherche-t-on pas les linéaments d'une pensée, et même, disons le mot, d'une doctrine ? Le culte de Jeanne d'Arc, en France ou à l'étranger, a subi des variations singulières. Je veux bien que ce soit l'honneur du romantisme de l'avoir ranimé. Mais nous en sommes jusqu'à présent demeurés aux effusions du sentimentalisme. La " bergerette " de Lorraine en impose encore aux foules. Ce n'est pas aujourd'hui que nous verrons une chaire Jeanne d'Arc à la faculté catholique. - Mais j'aimerais que ce fût demain.

La pensée n 'est rien sans l'action, ni l'action sans la pensée. Personne mieux que Jeanne ne connut cette alliance parfaite, à laquelle rêvent les plus hauts génies : Dans la moindre des paroles de Jeanne, prolongée par son action, dans le moindre de ses gestes, toujours informé en raison, toujours proposé en exemple, demeure une parcelle de vérité organisée et féconde. On aura fait un grand pas dans la connaissance de cet être unique lorsqu'on en sera persuadé.

N'étant ni philosophe ni théologien, je ne puis même esquisser ici ce système de Jeanne auquel je voudrais que de plus qualifiés donnassent leurs soins ; comme ils les donnent à un système de sainte Thérèse, un système de Bossuet.

Rarement la sainteté a fait plus parfaite alliance avec l'intelligence, le génie à la fois religieux, civique, militaire et poétique. Charles Mourras a pu étudier magnifiquement la politique de cet être exceptionnel, on en pourrait étudier la théologie. La plus grande sainte de France est aussi l'un de ses plus grands écrivains, l'un de ses plus grands politiques, l'un de ses plus grands j généraux. On supplie les Français de ne pas faire du plus haut symbole de leur race une bien pensante héroïne de patronage.

 

On pourrait tirer du Procès de Jeanne d'Arc une sorte de catéchisme, par demandes et par réponses, où tout un idéal de vie serait rigoureusement déterminé.

D. - Croyez-vous que vous soyez sujette de l'Église ?

R. - Oui, Notre-Seigneur premier servi.

 

Jeanne consent bien à dire qu'elle reçoit le sacrement d'eucharistie à Pâques, mais quand on lui demande si elle le reçoit aux fêtes autres que Pâques, elle répond : Passez outre. C'est que, dans le premier cas, il s'agit d'une obligation, de règlements religieux faits pour tous, et elle s'adresse à ceux qui ont fait ces règlements. Dans le second, il s'agit d'un mystère, plus ineffable, des relations qui existent entre la créature et le Créateur, et auxquelles personne n 'a rien à voir. Le plus mauvais pécheur a droit à ce secret des saints : on peut lui demander compte de ce qui est d'obligation, et qu'il viole, mais nul n'a à s'informer si, dans l'intimité de son humiliation, de son espoir, de sa médiocrité indulgente à soi-même, il essaie de s'entretenir, le soir, tout seul, avec celui qu 'il aime malgré tout.

 

" Quand j'eus l'âge de treize ans, j'eus une voix de Dieu pour m'aider à me gouverner. Et la première fois, j'eus grand'peur. "

Jeanne n'a aucune habitude du monde surnaturel. C'est là ce qui peut toucher le moins digne. Elle a peur, comme tout homme peut avoir peur devant une figure divine. Plus tard, elle s'habituera, elle arrivera à une sorte de familiarité merveilleuse. Mais il ne faut pas oublier que par son premier geste - ce geste de terreur - elle nous indique la violence qu'un Dieu fait à la nature. Elle était une petite fille, pieuse sans doute, mais amusée de la vie et aimant sa tranquillité. Quelque chose est venu bouleverser tout cela. Il lui faudra du temps pour s'en accommoder, et en arriver à ces paisibles relations avec le monde surnaturel où nous la voyons par la suite si naturellement engagée.

" Et vint cette voix environ l'heure de midi, au temps de l'été dans le jardin de mon père. "

En une phrase miraculeuse, tout le décor éternel de la sainteté de Jeanne est posé. Avec des mots qui semblent pris à des chansons (Dans le jardin de mon père, les lilas sont fleuris...), Jeanne nous invite à penser qu'il n'y a point de brumes dans sa mystique, mais le grand éclat du plein midi, l'heure de la vision parfaite. Son extase n 'est point pénible et douteuse appréhension d'un univers plus deviné que vu, elle est vision d'un coup, vision totale et joyeuse, lignes nettes, inoubliables, amitié et santé.

" Je n'avais point jeûné la veille. "

Elle le dit pour les docteurs présents et les docteurs futurs.

 

" Cela était-il bien de faire assaut un jour de fête ?

- Passez outre. "

Les juges semblent calquer ici les questions des pharisiens. A Jésus aussi on demandait s'il était bon d'agir le jour du sabbat. Mais le Maître et le disciple sont d'accord pour faire d'abord leur métier, qui est œuvre de salut, éternel ou temporel, comme tous ceux qui mettent l'esprit avant la lettre et dédaignent les prescriptions formelles. Ainsi Jeanne, à chaque instant, retrouve-t-elle en son âme le réalisme du Créateur.

 

" Avez-vous remercié cette voix et avez-vous fléchi les genoux ?

- Je l'ai remerciée, mais en m'asseyant en mon lit, et j'ai joint les mains. "

J'imagine que les juges ont été choqués. Ils ne peuvent concevoir qu'on parle à Dieu autrement qu'à genoux : assis, cela passe les bornes. Mais Jeanne n 'a aucun souci de l'étiquette. Elle reçoit les saintes comme elles viennent, et ne fait pas pour elles des frais de toilette. Dans ses champs, dans son lit, assise, couchée, elle est toujours prête à les accueillir, simplement, comme des amies merveilleuses.

" Cette nuit même, la voix m'a dit moult de choses pour le bien de mon Roi, que je voudrais qu'il sût dès maintenant, dussé-je ne pas boire de vin jusqu'à Pâques. "

Et on voit bien que cela lui coûte.

" Si j'étais dans un bois, j'entendrais bien la voix venant à moi. "

Encore une fois, les relations entre Dieu et l'homme sont tout d'abord personnelles : aucun "protestantisme" là-dedans. Mais on ne saurait se parler, quand il s'agit d'amour, devant la foule assemblée, et les docteurs en furie. Jamais Jeanne n'a eu une vision devant ses juges. Mais elle est secouée de frissons et pense aux saintes, parfois, dans ces étranges absences dont on nous a parlé lors de son abjuration, et qui sont beaucoup plus fréquentes qu'on ne l'a cru dans son procès (elles expliquent bien des choses). C'est qu'alors elle se voit seule, et appelle d'un coup, en même temps que la vision, le décor qui l'a contenue. Il lui faut le jardin de son père, l'éblouissement de midi, le bois. De là cette naïveté, cette jeunesse de la sainteté. C 'est une sainteté franciscaine, qui ne refuse pas d'associer la création à l'image du Créateur, et s'émerveille de sa beauté. L'ombre des forêts qu'invoqué la pécheresse des tragédies profanes, cette ombre fraîche, cette ombre où court une ombre chasseresse, voici que nous la retrouvons ici, à notre grande surprise, voici qu'elle sert à abriter un plus vif amour, et plus dévorant encore, et plus pur. Parenté des désirs humains ! Cris qui se répondent, d'un cantique des cantiques charnel aux plaintes d'un saint Jean de la Croix ! Ainsi nous est enseignée la manière non de fuir le monde, mais de le transmuter, par une alchimie de chaque jour, et défaire du décor passionnel un décor de sainteté. Ce que Dieu a créé nous aide à l'écouter.

En copiant ces pages admirables, j'étais certes frappé par la poésie naturelle, faite de jeunesse, de fierté, de ces évocations inouïes d'arbres en fleurs, de rondes de fillettes et de fées, qui apparaît et éclate à chaque instant. Et je ne voudrais pas que la mystérieuse jeune fille choisie par ses voix fût limitée : il y a dans son aventure toutes les puissances douloureuses et enthousiastes que puisse supporter un cœur mortel. Mais enfin, au travers de ce long martyre, et de la plus abominable inquisition dont fut jamais indigne un être humain, ce qui se formait peu à peu, c 'était, sous l'aspect d'une enfant de dix-neuf ans, une image de la vertu d'insolence.

Lorsqu'on parle du procès de Socrate, on ne manque pas de dire qu'il exaspérait les juges athéniens par sa moquerie parfois pesante, et de citer l'ironique proposition d'être nourri au Prytanée. Mais le vieux philosophe ricaneur et logicien avait pour lui, en face d'hommes mûrs et sans doute ignorants, son âge et sa réputation. Tandis que cette petite fille, qui ne sait ni lire ni écrire, qui allait parfois garder les moutons de son père dans un petit village de Lorraine ou de Champagne, cette petite fille si pareille en apparence à celle qui va à confesse tous les samedis avouer de menus péchés de gourmandise et de coquetterie, elle a tenu tête au roi de France et d'Angleterre avec ses troupes, et maintenant à ces théologiens ?

Qu'on imagine le scandale presque inconcevable : d'un bout à l'autre du procès, sauf à la fin, lorsqu'elle est brisée par ses souffrances et ses déceptions, elle proteste avec une opiniâtreté presque rieuse, une insolence de fille de la campagne qui se moque des messieurs de la ville, et elle se moque de tout, de leurs victoires, de leur armée, de leurs complications théologiques, et elle passe à travers les pièges avec une aisance si fine et si joyeuse ! On l'entend presque rire entre les lignes lorsqu'elle tire la langue (il n'y a pas d'autre mot) à ces faux théologiens et on entend le grondement de tout ce jury de professeurs sacrés et d'universitaires.

Elle refuse de prêter serment, elle réplique : " Je vous l'ai déjà dit ! Demandez au Roi ! Passez outre ! Ce n 'est pas de votre procès ! Vous ne saurez rien ! " Nous la voyons, dans son habit d'homme, relevant la tête, haussant les épaules devant tant de questions saugrenues et inutiles, ardente, brûlante de vie, toute prête à s'échapper, à courir dans les champs. Comme elle est bette, et jeune, cette enfant qui ne sait pas ce que c'est que la prudence, qui, à chaque instant, blesse ses juges avec une témérité magnifique, et humble avec tout cela, sans orgueil ni souci d'elle-même, ne songeant qu'à Dieu, à sa mission et au Roi.

Jeanne, admirable Jeanne ! Parmi tant d'images qu'elle peut nous proposer, celle de la sainte, cette de la jeune guerrière, et d'autres, on me pardonnera de m'arrêter à une qui m'est chère entre toutes, celle de cette insolente jeunesse. Jeanne, c'est la jeunesse qui ne respecte pas. Elle rit des conventions et des puissances fausses. Elle saute dedans comme de son échelle elle sautait dans les villes prises en criant : " Tout est nôtre. " Les vieux universitaires, les vieux théologiens vendus à l'Angleterre sont peut-être très savants, bien qu'ils la jugent comme s'ils ne croyaient ni aux révélations ni aux anges, mais elle sait que cette science n'est que fausse science. Ils sont réunis pour la perdre, couvrent une fois de plus de raisons religieuses une machination purement politique, elle le sait, mais elle ne résiste pas au plaisir de se sentir forte de sa raison, forte de son droit. L'Eglise, elle l'aime et la veut servir : de quel droit ceux-ci se disent-ils l'Église ? Plus âgée, elle eût peut-être biaisé, rusé ! Mais c'est la jeunesse qui joue franc jeu, et se risque tout entière, au dangereux plaisir d'être dans son droit. Les personnes raisonnables n'aiment pas la jeunesse qui a raison. Et il faut bien avouer qu'elle a une si blessante façon d'avoir raison. Elle ne pèse pas ses mots, elle réagit avec violence, immédiatement : " Pensez-vous que Notre-Seigneur n'ait pas de quoi la vêtir?"

Et tout cela avec une gaieté, une paix de l'âme qui nous ravit. Je ne sais quel saint disait que Dieu n 'aimait pas les saints tristes, ou plutôt qu'il n 'y avait pas de saints tristes. Jamais parole n 'a été vraie plus que pour Jeanne. Nous la voyons, nous l'entendons rire de son grand rire clair. Qu'on l'écoute raconter comment à Troyes, où on la croyait plus ou moins sorcière, on lui envoya un prêtre pour l'exorciser. Et comme, en approchant avec crainte, il faisait le signe de la croix, et jetait de l'eau bénite, elle lui dit : " Approchez hardiment : je ne m'envolerai pas. "

À travers les pages de ce procès, dans un temps qui est un temps d'acceptation générale et de soumission, Jeanne nous propose, avec ce sourire, la magnifique vertu d'insolence. Une jeune insolence, une insolence déjeune sainte. Il n 'est pas de vertu dont nous ayons plus besoin aujourd'hui. Elle est un bien précieux qu'il ne faut pas laisser perdre : le faux respect des fausses vénérations est le pire mal. Par un détour en apparence étrange, Jeanne nous apprend que l'insolence, à la base de toute reconstruction est à la base même de la sainteté. À ce mépris des grandeurs illusoires, elle a risqué et perdu seulement sa vie : mais elle pensait qu'il est bon de risquer sa vie dans l'insolence lorsqu'on n'aime que les vraies grandeurs.

 

On connaît de Jeanne les mots cornéliens, la subtilité héroïque. Mais il me semble que c 'est déjà la raidir, la soumettre à un modèle admirable, où elle a apporté plus de souplesse.

" Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ?

" — Si je n'y suis, Dieu m'y mette; et si j'y suis, Dieu m'y tienne. "

C 'est ici que la mémoire commune arrête la réponse sublime. Et sans doute n 'aurait-on pas fini d'épiloguer sur ce qu'elle recèle de profonde raison, d'habileté, en même temps que d'humilité et de noblesse véritablement inspirée. Mais pourquoi oublier la suite, pourquoi oublier les par oies modestes :

" Je serais la plus dolente du monde si je savais n'être pas en la grâce de Dieu. Et si j'étais en péché, je crois que la voix ne viendrait pas à moi. Et je voudrais que chacun l'entendît aussi bien comme moi. "

Voit-on comment le chant s'élève, après le cri de la guerrière ? Elle soupire, elle tend les mains, elle s'interroge, et sous cette douce plainte, murmurée, berçante, cette mélodie humaine, avec ses reprises et ses rejets - tant d'espoir, tant de confiance perce ! Grave et sage raison, qui ainsi s'achève en musique.

// est une page du Procès que Barrés aimait à citer et qui devait bien, en effet, l'arrêter. Je m'étonne qu'elle ne soit pas plus illustre. Sans doute, tous ceux qui ont été touchés par Jeanne la connaissent, et nous n 'oublierons jamais la voix de Ludmilla Pitoëff lorsqu'elle la disait ; mais elle devrait être chantée partout, célèbre comme une des plus belles pages de notre langue. C 'est un hymne véritablement né de la colline inspirée, avec son paganisme naïf, l'accord éternel de la chapelle et de la prairie, et tout cela caché sous une sorte de babillage merveilleux, de cris d'oiseau sous la feuille. Ainsi, grâce aux mots les plus joyeux de notre race, Mai dresse ce décor de feuillages au travers duquel on aperçoit le bûcher de Rouen. Au printemps de Lorraine, un autre printemps plus cruel répond, et de ces surimpressions tragiques naît la poésie, naît le trouble unique qui s'empare de nous. Écoutons la guerrière shakespearienne :

"Assez proche de Domremy, il y a certain arbre qui s'appelle l'arbre des Dames, et d'autres l'appellent l'arbre des Fées. Auprès, il y a une fontaine. Et j'ai ouï dire que les gens malades de fièvre boivent de cette fontaine et vont quérir de son eau pour recouvrer la santé. Et cela, je l'ai vu moi-même ; mais ne sais s'ils en guérissent ou non. J'ai ouï dire que les malades, quand ils peuvent se lever, vont à l'arbre pour s'ébattre. C'est un grand arbre, appelé Fau, d'où vient le beau mai. Il appartenait, à ce qu'on dit, à monseigneur Pierre de Bourlemont, chevalier. Parfois, j'allais m'ébattre avec les autres filles, et faisais à cet arbre chapeaux de fleurs pour l'image de Notre-Dame de Domremy. Plusieurs fois, j'ai ouï dire des anciens, non pas de mon lignage, que les dames fées y demeuraient. Et j'ai ouï dire à une femme, nommée Jeanne, femme du maire Aubery, de mon pays, laquelle était ma marraine, qu'elle avait vu les dames fées. Mais moi qui parle, ne sais si cela est vrai ou non. Je n'ai jamais vu fée à l'arbre, que je sache.

- En avez-vous vu ailleurs ?

- Je ne sais. J'ai vu mettre aux branches de l'arbre des chapeaux de fleurs par les jouvencelles, et moi-même en ai mis parfois avec les autres filles. Et parfois nous les emportions, et parfois nous les laissions. Depuis que je sus que je devais venir en France, je fis peu de jeux ou ébattements, et le moins que je pus. Et je ne sais point si, depuis que j'eus entendement, j'ai dansé prés de l'arbre. Parfois je peux bien y avoir dansé avec les enfants ; mais j'y ai plus chanté que dansé. "

Pourquoi accuser d'hérésie celle qui porte des couronnes aux arbres magiques ? Nous sommes trop sûrs que Jeanne ne croyait point aux dames fées, mais elle ne jugeait point criminel d'aimer encore ces belles imaginations françaises. Elle ne dansait pas, mais elle chantait, et l'on imagine si bien quelles chansons ! Pour Hauviette, et Mengette, et Simon Musnier, et Jean Waterin, on la voit, à l'heure du goûter, par ces journées de fête, chantant la petite fille qui s'en allait, en passant par la Lorraine, avec ses sabots et un bouquet, trouver le Dauphin, le fils du Roi, et risquait si fort de " perdre sa peine ". Encore une chanson sur notre chemin, comme pour l'apparition des saintes du jardin ! Encore l'accompagnement des grâces naturelles. La voix du sol, les voix des fées se mêlent candidement aux voix des anges. Et c 'est bien, sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à ce paganisme ingénu, un mariage de la terre et du ciel qui est parfaitement français. Oui, il devait plaire à Barrés qui retrouve en Jeanne, si curieusement, le sang de Velleda et celui des centurions romains. Elle devait lui plaire cette sainte si naïve, qui aimait le vin excellent, les parures, les robes dorées, les belles armes, et se faisait réprimander pour tout cela par les pharisiens, cette sainte sans raideur qui aimait la beauté, ne croyait point aux fées, mais chantait des chansons pour les enfants qui y croyaient, tressait des couronnes à la Vierge dans les bois et riait aux anges dans ce décor de printemps auquel elle songerait, six ans plus tard, sur son bûcher.

 

" Ceci est inscrit dans le livre de Poitiers. "

Personne n'a jamais retrouvé ce livre de Poitiers, auquel Jeanne renvoie constamment ses juges : des trois procès de Jeanne d'Arc, nous n 'avons conservé que le procès de condamnation et le procès de réhabilitation ; il nous manque le procès de sanctification, cette enquête que l'on fit à l'Université pour savoir si la jeune fille visitée par les anges était digne de sa mission. Là, devant des hommes qui, quelque prudents qu'ils fussent, croyaient en elle (ou, en tout cas, faisaient semblant), Jeanne a dû se livrer sans réticences, expliquer ses voix, sa formation.

On rêve d'un grenier de presbytère, entre Poitou et Île-de-France, peut-être en Touraine, peut-être en Anjou. On rêve de vacances, et de recherches dans ce grenier, et de la fenêtre ouverte sur l'été, et de l'odeur des mirabelles et des rosés mûres. Une poussière dorée monterait des plinthes, descendrait en rayons par les lucarnes. Et, dans un tas d'archives et d'actes de possession, parmi les registres de baptême, les transmissions de terrain, les doubles expéditions notariées de ventes et de successions, on trouverait un paquet mal ficelé, dont il manquerait la première page. Il manque toujours la première page des manuscrits : c 'est une malice innocente du destin ou des érudits. On lirait, et peu à peu, hors des formules du latin ecclésiastique, éclaterait ce français plein de suc, reconnaissable entre mille. Nous serions tout à coup entourés par les anges et par les saintes : les dominations descendraient dans le grenier comme dans une cathédrale. Et peu à peu - ou plutôt tout d'un coup, sans vouloir nous l'avouer - nous serions sûrs qu'il s'agit de ces Enfances Jeanne, merveilleusement perdues, merveilleusement retrouvées, et Domremy, et les plaines de Meuse, et les bois de monseigneur Pierre de Bourlemont, et la leçon la plus secrète de saint Michel archange, tout cela apparaîtrait devant nous, au milieu même du grenier tourangeau ou angevin, pendant que la bonne du curé, le visage aussi cuit et aussi rayonnant que sa tarte aux prunes, nous hélerait d'en bas pour le dîner.

 

Le mot qui revient peut-être le plus souvent dans le procès, c 'est le mot de lumière :

" Quand vous avez vu la voix qui venait à vous, y avait-il de la lumière ?

- Il y avait beaucoup de lumière de toute part, et cela est convenable... Il y avait plus de trois cents chevaliers et cinquante torches, sans compter la lumière spirituelle. Et rarement j'ai eu révélations sans qu'il y ait lumière. "

Jusqu'à ce que cet amour de la lumière, ce blanc et parfait et lucide amour éclate dans la phrase terrible, la plus dure qu'aient jamais entendue les juges :

" Toute lumière ne vient pas que pour vous. "

Non, Jeanne ne fut pas une simple enfant torturée. Rien n'a été étranger au plus lucide et plus étonnant génie de l'humanité.

Robert BRASILLACH

 

 

 

 

N.B. - On sait que, du procès de condamnation de Jeanne d'Arc, qui avait été interrogée en français, il nous reste la traduction latine faite par Thomas de Cour celles, et une minute en français copie de la minute originale, qui comprend la dernière séance des interrogatoires publics, les interrogatoires secrets, et les réponses de Jeanne aux autres audiences. C'est-à-dire que les paroles elles-mêmes de Jeanne nous ont été conservées autant que cela se pouvait pour la plus grande partie du procès. Afin de rendre la lecture plus aisée, nous avons, comme on l'a déjà fait pour le théâtre, traduit ou repris à la première personne tout ce qui se trouvait à la troisième dans les textes authentiques. Nous avons supprimé toutes les délibérations des juges ainsi que les lettres au Roi ou à l'Université et le texte du jugement. Ce sont les paroles de Jeanne qui nous importent(1). Nous nous sommes contenté de rajeunir l'orthographe et quelques mots, en conservant au texte sa saveur. Pour la première partie, afin de garder l'unité de la langue, nous nous sommes inspiré d'une traduction faite par ordre de Louis XII, fragmentaire et fautive par endroits, bien que plus exacte qu'on ne l'a dit, et pleine d'agrément. Enfin, pour l'abjuration et les derniers jours en particulier, nous avons reproduit tout ce que nous rapporte le procès de réhabilitation.

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1 Tous les textes concernant Jeanne d'Arc (procès et témoignages) ont été édités par Jules Quicherat; le Procès de condamnation a été réédité de la manière la plus remarquable par Pierre Champion.

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

LES SÉANCES PUBLIQUES

 

 

I

Le mercredi 21 février 1431, l'évêque de Béarnais se rendit à la chapelle royale du château de Rouen. Il ouvrit la séance, assisté de quarante-trois assesseurs.

Lorsque l'accusée fut entrée, l'évêque exposa comment elle avait été prise sur le territoire du diocèse et comment de nombreux actes accomplis par elle blessaient la foi orthodoxe. Selon la règle commença à l'exhorter à dire la vérité.

 

JEANNE. - Je ne sais sur quoi vous me voulez interroger. Par aventure me pourriez-vous demander telles choses que je ne vous dirais point.

L'ÉVÊQUE. - Vous jurez de dire vérité sur ce qui vous sera demandé concernant la matière de foi et que vous saurez.

JEANNE. - De mon père, de ma mère et des choses que j'ai faites depuis que j'ai pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais des révélations à moi faites de par Dieu, je ne les ai dites ni révélées à personne, fors au seul Charles, mon Roi. Et je ne les révélerai, même si on devait me couper la tête! Car j'ai eu cet ordre par vision, j'entends par mon conseil secret, de ne rien révéler à personne. Et, avant huit jours, je saurai bien si je dois les révéler.

L'ÉVÊQUE. - Derechef, nous, évêque, vous admonestons et vous requérons de vouloir prêter serment de dire la vérité dans ce qui touche notre foi.

JEANNE, à genoux et les deux mains posées sur le missel. - Je jure de dire vérité sur les choses qui me seront demandées et que je saurai, concernant la matière de foi.

L'ÉVÊQUE. - Quels sont votre nom et votre surnom ?

JEANNE. - En mon pays, on m'appelait Jeannette et, après que je fus venue en France, on m'appela Jeanne. Du surnom, je ne sais rien.

L'ÉVÊQUE. - Quel est votre lieu d'origine ?

JEANNE. - Je suis née au village de Domremy, qui fait un avec le village de Greux. C'est au lieu dit Greux qu'est la principale église.

L'ÉVÊQUE. - Quels étaient les noms de vos père et mère ?

JEANNE. - Mon père s'appelait Jacques d'Arc. Ma mère, Isabeau.

L'ÉVÊQUE. - Où fûtes-vous baptisée ?

JEANNE. - En l'église de Domremy.

L'ÉVÊQUE. - Quels furent vos parrains et marraines ?"

JEANNE. - Une de mes marraines s'appelait Agnès, l'autre Jeanne, l'autre Sibille. Un de mes parrains s'appelait Jean Lingué, l'autre Jean Barrey. J'eus plusieurs autres marraines, comme j'ai ouï dire à ma mère.

L'ÉVÊQUE. - Quel prêtre vous a baptisée ?

JEANNE. - Maître Jean Minet, à ce que je crois.

L'ÉVÊQUE. - Vit-il encore ?

JEANNE. - Oui, à ce que je crois.

L'ÉVÊQUE. - Quel âge avez-vous ?

JEANNE. - Comme il me semble, à peu près dix-neuf ans.

L'ÉVÊQUE. - Qui vous a appris votre croyance ?

JEANNE. - J'ai appris de ma mère Pater noster, Ave Maria, Credo. Je n'ai pas appris d'autre personne ma croyance, sinon de ma mère.

L'ÉVÊQUE. - Dites Pater noster.

JEANNE. - Entendez-moi en confession, et je vous le dirai volontiers.

L'ÉVÊQUE. - Volontiers nous vous baillerons un ou deux notables hommes de la langue de France, devant lesquels vous direz Pater noster.

JEANNE. - Je ne leur dirai pas, s'ils ne m'entendent en confession.

L'ÉVÊQUE. - Cela entendu, nous, évêque, interdisons à Jeanne de sortir des prisons à elle assignées, dans le château de Rouen, sans notre congé, sous peine d'être convaincue du crime d'hérésie.

JEANNE. - Je n'accepte point cette défense. Si je m'échappais, nul ne me pourrait reprendre pour avoir faussé ou violé ma foi, puisque je n'ai baillé ma foi à personne. De plus, j'ai à me plaindre d'être détenue avec chaînes et entraves de fer.

L'ÉVÊQUE. - Ailleurs et par plusieurs fois, vous avez tenté de vous échapper des prisons. C'est à cette fin qu'on vous gardât plus sûrement et plus fidèlement que l'ordre a été donné de vous entraver de chaînes de fer.

JEANNE. - C'est vrai qu'ailleurs j'ai voulu, et je voudrais encore m'échapper, comme il est licite à quiconque est incarcéré ou prisonnier.

 

 

II

Le jeudi 22 février, dans la salle de parement.

 

L'ÉVÊQUE. - Nous vous requérons et admonestons, sous les peines du droit, de faire le serment que vous avez prêté hier, et de jurer, simplement et absolument, de dire vérité sur tout ce qui vous sera demandé en la matière pour laquelle vous êtes ici déférée et diffamée.

JEANNE. - J'ai fait serment hier, et il doit suffire.

L'ÉVÊQUE. - Nous vous requérons de jurer. Car nul, même prince, requis en matière de foi, ne peut refuser de prêter serment.

JEANNE. - Je l'ai fait hier, votre serment. Il vous doit bien suffire. Vous me chargez trop.

L'ÉVÊQUE. - Jurez de dire vérité sur ce qui touche la foi. JEANNE. - Je jure de dire vérité sur ce qui touche la foi.

L'ÉVÊQUE. - Que maître Jean Beaupère, insigne professeur de sacrée théologie, interroge Jeanne.

JEAN BEAUPÈRE. - Tout d'abord je vous exhorte à dire vérité sur ce qu'on demandera, comme vous l'avez juré.

JEANNE. - Vous me pourriez bien demander telle chose sur laquelle je répondrais vérité, et sur une autre je ne la répondrais pas. Si vous étiez bien informés de moi, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains. Je n'ai rien fait fors par révélation.

JEAN BEAUPÈRE. - Quel était votre âge quand vous avez quitté la maison de votre père ?

JEANNE. - De mon âge je ne saurais déposer.

JEAN BEAUPÈRE. - Dans votre jeunesse avez-vous appris quelque métier ?

JEANNE. - Oui, à coudre panneaux de lin, et à filer, et je ne crains femme de Rouen pour filer et coudre.

JEAN BEAUPÈRE. - N'avez-vous pas quitté une fois la maison de votre père ?

JEANNE. - Par crainte des Bourguignons, j'ai quitté la maison de mon père, et suis allée dans la ville de Neufchâteau, en Lorraine, chez une certaine femme, surnommée la Rousse, où j'ai demeuré environ quinze jours.

JEAN BEAUPÈRE. - Que faisiez-vous quand vous étiez dans la maison de votre père ?

JEANNE. - Quand j'étais dans la maison de mon père, je vaquais aux besognes familières de la maison, et je n'allais pas aux champs avec les brebis et autres bêtes.

JEAN BEAUPÈRE. - Confessiez-vous vos péchés chaque année ?

JEANNE. - Oui, et à mon propre curé. Et quand le curé était empêché, je me confessais à un autre prêtre, avec le congé dudit curé. Quelquefois aussi, deux ou trois fois, à ce que je crois, je me suis confessée à des religieux mendiants. Et c'était dans ladite ville de Neufchâteau. Et je recevais le sacrement d'eucharistie à la fête de Pâques.

UN ASSESSEUR. - Receviez-vous le sacrement d'eucharistie aux fêtes autres que Pâques ?

JEANNE. - Passez outre.

JEAN BEAUPÈRE. - Quand avez-vous commencé à ouïr ce que vous nommez vos voix ?

JEANNE. - Quand j'eus l'âge de treize ans, j'eus une voix de Dieu pour m'aider à me gouverner. Et la première fois, j'eus grand'peur. Et vint cette voix environ l'heure de midi, au temps de l'été, dans le jardin de mon père. Je n'avais pas jeûné la veille. J'ouïs la voix du côté droit vers l'église, et rarement je l'ouïs sans clarté. En vérité il y a clarté du côté où la voix est ouïe, il y a là communément une grande clarté. Quand je vins en France, souvent j'entendais cette voix.

JEAN BEAUPÈRE. - Comment voyez-vous la clarté que vous dites quand cette clarté est sur le côté ?

JEANNE, sans répondre. - Si j'étais dans un bois, j'entendrais bien la voix venant à moi.

JEAN BEAUPÈRE. - Comment était cette voix ?

JEANNE. - II me semblait que c'était une digne voix, et je crois que cette voix était envoyée de par de Dieu. Lorsque j'eus ouï par trois fois cette voix, je connus que c'était la voix d'un ange. Cette voix m'a toujours bien gardée, et je comprenais bien cette voix.

JEAN BEAUPÈRE. - Quel enseignement vous donnait cette voix pour le salut de votre âme ?

JEANNE. - Elle m'enseigna à me bien conduire, à fréquenter l'église. Elle me dit qu'il était nécessaire que je vinsse en France.

UN ASSESSEUR. - Sous quelle forme cette voix vous est-elle apparue ?

JEANNE. - Vous n'aurez pas cela de moi, cette fois. Cette voix me disait, deux ou trois fois la semaine, qu'il fallait que je partisse et que je vinsse en France, et que mon père ne sût rien de mon départ. La voix me disait de venir en France, et je ne pouvais plus durer où j'étais. Cette voix me disait encore que je lèverais le siège mis devant la cité d'Orléans. Elle me dit en outre d'aller à Robert de Baudricourt, dans la ville de Vaucouleurs, et qu'il me baillerait des gens pour aller avec moi. Et alors je répondis que j'étais une pauvre fille qui ne savait monter à cheval ni mener la guerre. J'allai chez un mien oncle, et lui dis que je voulais demeurer quelque menu temps chez lui. Et j'y demeurai environ huit jours. Et je dis alors à mon oncle qu'il fallait que j'allasse en ladite ville de Vaucouleurs. Et mon oncle lui-même m'y mena. Quand je fus venue en ladite ville de Vaucouleurs, je reconnus Robert de Baudricourt encore que je ne l'eusse jamais vu auparavant. Je reconnus par cette voix ledit Robert, car la voix m'avait dit que c'était lui. Et je dis à Robert qu'il fallait que je vinsse en France. Robert par deux fois me repoussa et me refusa, et la tierce, il me reçut et me bailla des hommes. La voix m'avait dit ce qui arriverait.

JEAN BEAUPÈRE. - Que dites-vous au duc de Lorraine ?

JEANNE. - Le duc de Lorraine manda qu'on me menât à lui. J'y allai, et je lui dis que je voulais aller en France. Il m'interrogea sur la recouvrance de sa santé. Mais moi, je lui dis que, de cela, je ne savais rien. Je parlai peu au duc de mon voyage. Toutefois, je dis au duc de me bailler son fils et des gens, pour me conduire en France, et que je prierais Dieu pour sa santé. J'étais allée sous sauf-conduit vers le duc, d'où je revins à la ville de Vaucouleurs. |

JEAN BEAUPÈRE. - En quel habit étiez-vous, quand vous êtes partie de Vaucouleurs ? Où êtes-vous allée ?

JEANNE. - À mon départ de ladite ville de Vaucouleurs, étant en habit d'homme, portant une épée que m'avait baillée ledit Robert de Baudricourt, sans autres armes, accompagnée d'un chevalier, d'un écuyer, et de quatre serviteurs, je gagnai la ville de Saint-Urbain et passai la nuit en l'abbaye. En ce voyage, je passai par la ville d'Auxerre, et j'ouïs messe en la grande église. Alors j'avais fréquemment mes voix, avec celle dont j'ai déjà fait mention.

JEAN BEAUPÈRE. - Par le conseil de qui avez-vous pris habit d'homme ?

JEANNE. - Passez outre.

UN ASSESSEUR. - Nous vous requérons de nous dire par le conseil de qui vous avez pris habit d'homme.

JEANNE. - Passez outre.

JEAN BEAUPÈRE. - Qui vous l'a conseillé ?

JEANNE. - De cela je ne charge homme quelconque.

JEAN BEAUPÈRE. - Que vous dit Robert de Baudricourt lors de votre départ ?

JEANNE. - Ledit Robert de Baudricourt fît jurer à ceux qui me conduisaient de me conduire bien et sûrement. Et Robert me dit, à moi, au moment que je le quittai : " Va, va, et advienne ce qu'il pourra advenir ! "

JEAN BEAUPÈRE. - Que savez-vous du duc d'Orléans ?

JEANNE. - Je sais bien que Dieu chérit le duc d'Orléans. Et j'ai eu sur lui plus de révélations que sur homme vivant, excepté sur mon Roi.

JEAN BEAUPÈRE. - Pourquoi avez-vous quitté l'habit de femme ?

JEANNE. - II fallait bien que je changeasse mon habit pour habit d'homme. Je crois que mon conseil m'a bien dit.

JEAN BEAUPÈRE. - Comment êtes-vous arrivée près de celui que vous nommez votre Roi ?

JEANNE. - J'allais jusqu'à mon Roi sans empêchement. Comme j'étais arrivée à Sainte-Catherine de Fierbois, alors j'envoyai d'abord à mon Roi. Puis j'allais à la ville de Château-Chinon où était mon Roi. J'y arrivai environ l'heure de midi, et me logeai en une hôtellerie. Après dîner, j'allai vers mon Roi qui était dans le château. Quand j'entrai dans la chambre du Roi, je le reconnus entre les autres par le conseil de ma voix qui me le révéla. Je lui dis que je voulais aller faire la guerre contre les Anglais.

JEAN BEAUPÈRE. - Cette fois où la voix vous montra votre Roi, y avait-il en cet endroit quelque lumière ?

JEANNE. - Passez outre.

JEAN BEAUPÈRE. - Vîtes-vous quelque ange au-dessus de votre Roi ?

JEANNE. - Pardonnez-moi. Passez outre.

JEAN BEAUPÈRE. - Votre Roi eut-il des révélations ?

JEANNE. - Avant que mon Roi me mît à l'œuvre, il eut plusieurs apparitions et belles révélations.

JEAN BEAUPÈRE. - Quelles apparitions et révélations eut votre Roi?

JEANNE. - Je ne vous le dirai point. Vous n'aurez pas encore réponse. Mais envoyez vers le Roi, et il vous le dira.

JEAN BEAUPÈRE. - Pourquoi votre Roi vous a-t-il reçue ?

JEANNE. - La voix m'avait promis que mon Roi me recevrait assez tôt après que je serais venue vers lui. Ceux de mon parti connurent bien que la voix m'était envoyée de par Dieu, et virent et connurent cette voix, je le sais bien. Mon Roi et plusieurs autres ouïrent et virent les voix qui venaient à moi. Il y avait présents Charles de Bourbon, et deux ou trois autres.

JEAN BEAUPÈRE. - Entendez-vous souvent cette voix ?

JEANNE. - II n'est jour que je ne l'entende, et même j'en ai bien besoin.

JEAN BEAUPÈRE. - Que lui avez-vous demandé ?

JEANNE. - Oncques n'ai requis à cette voix autre récompense finale, fors le salut de mon âme.

JEAN BEAUPÈRE. - Qu'avez-vous fait devant Paris ?

JEANNE. - La voix me dit de demeurer en la ville de Saint-Denis en France. Et je voulais y demeurer. Mais, contre ma volonté, les

seigneurs m'emmenèrent. Si toutefois je n'eusse été blessée, je n'en fusse point partie. Mais je fus blessée dedans les fossés de Paris, comme j'y étais arrivée de ladite ville de Saint-Denis. Mais en cinq jours je me trouvai guérie. Et je fis faire une escarmouche devant Paris.

JEAN BEAUPÈRE. - Était-ce jour de fête ?

JEANNE. - Je crois bien que c'était jour de fête.

JEAN BEAUPÈRE. - Cela était-il bien de faire assaut un jour de! fête ?

JEANNE. - Passez outre.

 

 

III

 

Le samedi 24 février, dans la même salle.

 

L'ÉVÊQUE. - Tout d'abord nous vous requérons de jurer, simplement et absolument, de dire vérité sur ce qu'on vous demandera, et de prêter serment sans aucune condition.

JEANNE. - Donnez-moi congé de parler.

L'ÉVÊQUE. - Parlez.

JEANNE. - Par ma foi, vous me pourriez demander telles choses que je ne vous dirais pas. Peut-être que de beaucoup de choses que vous me pourriez demander, je ne vous dirai pas le vrai, spécialement sur ce qui touche mes révélations. Car, par aventure, vous me pourriez contraindre à dire telle chose que j'ai juré de ne pas dire, et ainsi je serais parjure, ce que vous ne devriez pas vouloir.

L'ÉVÊQUE. - Vous devez dire vérité à votre juge.

JEANNE. - Moi, je vous le dis, avisez-vous bien de ce que vous dites être mon juge, car vous assumez une grande charge, et vous me chargez trop.

L'ÉVÊQUE. - Nous vous requérons de prêter le serment.

JEANNE. - II me semble que c'est assez d'avoir juré deux fois en justice.

L'ÉVÊQUE. - Voulez-vous jurer, simplement et absolument ?

JEANNE. - Vous vous en pouvez bien passer : j'ai assez juré de deux fois. Tout le clergé de Rouen ou de Paris ne saurait me condamner sans droit.

L'ÉVÊQUE. Nous vous requérons de jurer de dire la vérité. JEANNE. - De ma venue en France, je dirai volontiers vérité. Mais je ne dirai pas tout. Et huit jours ne suffiraient pas à dire tout.

L'ÉVÊQUE. - Prenez avis des assesseurs pour savoir si vous devez jurer ou non.

JEANNE. - De ma venue, je dirai volontiers vérité, et non autrement. Il ne faut plus m'en parler.

L'ÉVÊQUE. - Vous vous rendez suspecte en ne voulant jurer de dire vérité.

JEANNE. - II ne faut plus m'en parler.

L'ÉVÊQUE. - Nous vous requérons de jurer, précisément et absolument.

JEANNE. - Je dirai volontiers ce que je sais, mais encore pas tout. Je suis venue de par Dieu, et n'ai que faire ici, et demande qu'on me renvoie à Dieu de qui je suis venue.

L'ÉVÊQUE. - Nous vous requérons et admonestons de jurer sous peine d'être convaincue de ce dont vous accuse.

JEANNE. - Passez outre.

L'ÉVÊQUE.- Nous vous requérons une dernière fois de jurer, et vous admonestons de dire vérité sur ce qui touche le procès. Vous vous exposez à grand danger par un tel refus.

JEANNE. - Je suis prête à jurer de dire vérité sur ce que je saurai touchant le procès. Je le jure.

L'ÉVÊQUE. - Que l'illustre docteur maître Jean Beaupère interroge Jeanne.

JEAN BEAUPÈRE. - À quelle heure avez-vous bu et mangé pour la dernière fois ?

JEANNE. - Depuis hier après-midi je n'ai mangé ni bu. JEAN BEAUPÈRE. - Depuis quelle heure avez-vous entendu la voix qui vient à vous ?

JEANNE. - Je l'ai ouïe hier et aujourd'hui.

JEAN BEAUPÈRE. - À quelle heure, hier, avez-vous ouï cette voix?

JEANNE. - Je l'aie ouïe trois fois, ce jour-là : une fois au matin, une fois à vêpres, et la troisième fois comme on sonnait pour l'Ave Maria du soir. Et je l'ouïs plus souvent que je ne le dis.

JEAN BEAUPÈRE. - Hier au matin, que faisiez-vous, quand cette voix est venue à vous ?

JEANNE. - Je dormais, et la voix m'a réveillée.

JEAN BEAUPÈRE. - Vous a-t-elle éveillée en vous touchant les bras?

JEANNE. - J'ai été éveillée par la voix, sans toucher.

JEAN BEAUPÈRE. - La voix était-elle dans votre chambre ? JEANNE. - Non, que je sache, mais elle était dans le château. JEAN BEAUPÈRE. - Avez-vous remercié cette voix ! et avez-vous fléchi les genoux ?

JEANNE. - Je l'ai remerciée, mais en m'asseyant en mon lit, et j'ai joint les mains. Et ce fut après l'avoir requise de prêter conseil. Sur quoi elle me dit de répondre hardiment.

JEAN BEAUPÈRE. - Que vous dit la voix quand vous fûtes éveillée ?

JEANNE. - Je lui demandai conseil sur ce que je devais répondre, lui disant de demander conseil sur cela à Notre-Seigneur. Et la voix me dit que je réponde hardiment et que Dieu me conforterait.

JEAN BEAUPÈRE. - La voix vous a-t-elle dit quelques paroles avant d'être requise par vous ?

JEANNE. - La voix me dit quelques paroles, mais je ne les compris toutes. Toutefois, quand je fus éveillée du sommeil, la voix me dit de répondre hardiment. (À l'évêque) Vous dites que vous êtes mon juge. Avisez-vous de ce que vous faites, car, en vérité, je suis envoyée de par Dieu, et vous vous mettez en grand danger.

JEAN BEAUPÈRE. - Cette voix a-t-elle quelquefois varié ses conseils ?

JEANNE. - Oncques ne l'ai trouvée en deux langages contraires. Cette nuit, je l'ai entendue me dire de répondre hardiment.

JEAN BEAUPÈRE. - La voix vous a-t-elle ordonné de ne pas dire tout ce qui vous serait demandé ?

JEANNE. - Je ne vous répondrai pas là-dessus. Et j'ai révélations touchant le Roi que je ne vous dirai point.

JEAN BEAUPÈRE. - La voix vous a-t-elle défendu de dire révélations ?

JEANNE. - De cela, je n'ai pas été conseillée. Donnez-moi délai de quinze jours, et je vous répondrai sur cela. Si la voix me l'a défendu, que voulez-vous y redire ?

JEAN BEAUPERE. - Cela vous a-t-il été défendu par la voix ?

JEANNE. - Croyez que ce ne sont pas les hommes qui me l'ont défendu. Aujourd'hui je ne répondrai pas, et je ne sais si je dois répondre ou non jusqu'à ce que cela m'ait été révélé.

JEAN BEAUPÈRE. - La voix vient-elle de Dieu ?

JEANNE. - Je crois fermement, aussi fermement que je crois en la foi chrétienne et que Dieu nous racheta des peines d'enfer, que cette voix vient de Dieu et par son ordre.

JEAN BEAUPÈRE. - Cette voix, que vous dites vous apparaître, est-elle un ange, ou vient-elle de Dieu immédiatement ? ou est-ce la voix d'un saint ou d'une sainte ?

JEANNE. - Cette voix vient de par Dieu. Et je crois que je ne vous dit pas pleinement ce que je sais. J'ai une plus grande peur de faillir, en disant quelque chose qui déplaise à ces voix que je n'en ai de vous répondre. Et quant à cette question, je vous prie de me donner un délai.

L'ÉVÊQUË. - Croyez-vous qu'il déplaise à Dieu qu'on dise vérité?

JEANNE. - Les voix m'ont dit de dire certaines choses au Roi et non à vous. Cette nuit même, la voix m'a dit moult de choses pour le bien de mon Roi, que je voudrais qu'il sût dès maintenant, dussé-je ne pas boire de vin jusqu'à Pâques. Car il en serait plus aise à dîner.

JEAN BEAUPÈRE. - Ne pouvez-vous tant faire auprès de cette voix qu'elle veuille obéir et porter cette nouvelle à votre Roi ?

JEANNE. - Je ne sais si la voix voudrait obéir, fors si c'était la volonté de Dieu et si Dieu y consentait. Mais s'il plaisait à Dieu, il pourrait bien faire révéler à mon Roi. Et de cela, je serais bien contente.

JEAN BEAUPÈRE. - Pourquoi cette voix ne parle-t-elle pas avec votre Roi comme elle faisait quand vous étiez en sa présence ?

JEANNE. - Je ne sais si c'est la volonté de Dieu. N'était la grâce de Dieu, je ne saurais rien faire.

JEAN BEAUPÈRE. - Votre conseil vous a-t-il révélé si vous échapperiez des prisons ?

JEANNE. - Cela, ai-je à vous le dire ?

JEAN BEAUPÈRE. - Cette nuit, la voix vous a-t-elle donné conseil et avis sur ce que vous deviez répondre ?

JEANNE. - Si elle me l'a révélé, je n'ai pas bien compris.

JEAN BEAUPÈRE. - En ces deux derniers jours où vous avez entendu les voix, est-il venu quelque clarté ?

JEANNE. - Au nom de la voix vient la clarté.

JEAN BEAUPÈRE. - Avec les voix, voyez-vous quelque chose autre ?

JEANNE. - Je ne vous dis pas tout, car je n'en ai congé, et aussi mon serment ne touche pas à cela. La voix est bonne, et digne, et de cela je ne suis pas tenue de vous répondre. Au surplus, donnez-moi par écrit les points sur lesquels je ne réponds pas maintenant.

JEAN BEAUPÈRE. - Cette voix à laquelle vous demandez conseil, a-t-elle la vue et les yeux ?

JEANNE. - Vous n'aurez pas encore cela. Le dicton des petits enfants est qu'on pend bien aucunes fois les gens pour dire la vérité.

JEAN BEAUPÈRE. - Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu?

JEANNE. - Si je n'y suis, Dieu m'y mette ; et si j'y suis, Dieu m'y tienne. Je serais la plus dolente du monde si je savais n'être pas en la grâce de Dieu. Et, si j'étais en péché, je crois que la voix ne viendrait pas à moi. Et je voudrais que chacun l'entendît aussi bien comme moi.

JEAN BEAUPÈRE. - Quel âge aviez-vous quand vous l'entendîtes pour la première fois ?

JEANNE. - Je tiens que j'étais en l'âge de treize ans quand la voix me vint la première fois.

JEAN BEAUPÈRE. - En votre jeunesse, alliez-vous vous ébattre avec les autres jouvencelles aux champs ?

JEANNE. - J'y ai bien été quelques fois, mais ne sais en quel âge.

JEAN BEAUPÈRE. - Ceux de Domremy tenaient-ils le parti des Bourguignons ou le parti adverse ?

JEANNE. - Je ne connaissais qu'un Bourguignon, et j'eusse bien voulu qu'il eût la tête coupée, voire s'il eût plu à Dieu !

JEAN BEAUPÈRE. - Au village de Maxey, étaient-ils Bourguignons ou adversaires des Bourguignons ?

JEANNE. - Ils étaient Bourguignons.

JEAN BEAUPÈRE. - La voix vous a-t-elle dit en votre jeunesse de haïr les Bourguignons ?

JEANNE. - Depuis que je compris que les voix étaient pour le roi de France, je n'ai point aimé les Bourguignons. Les Bourguignons auront la guerre s'ils ne font ce qu'ils doivent. Et je le sais par la voix.

JEAN BEAUPÈRE. - En votre jeune âge, avez-vous eu révélation par la voix que les Anglais devaient venir en France ?

JEANNE. - Jà les Anglais étaient en France, quand les voix commencèrent à me venir.

JEAN BEAUPÈRE. - Oncques fûtes-vous avec les petits enfants qui se combattaient pour le parti que vous tenez ?

JEANNE. - Non, je n'en ai mémoire. Mais j'ai bien vu qu'aucuns de ceux de la ville de Domremy s'étaient combattus contre ceux de Maxey, et en revenaient quelques fois bien blessés et saignants.

JEAN BEAUPÈRE. - En votre jeune âge, aviez-vous grande intention de persécuter les Bourguignons ?

JEANNE. - J'avais grande volonté et grand désir que le Roi eût son royaume.

JEAN BEAUPÈRE. - Eussiez-vous bien voulu être homme quand vous sûtes que vous deviez venir en France ?

JEANNE. - Ailleurs j'ai répondu à cela.

JEAN BEAUPÈRE. - Meniez-vous point les bêtes aux champs ?

JEANNE. - Ailleurs j'ai répondu à cela. Depuis que j'ai été grande et que j'ai eu entendement, je n'avais pas coutume de garder les bêtes, mais j'aidais bien à les conduire aux prés, en un château nommé l'île, par crainte des gens d'armes. Mais je n'ai pas mémoire si, dans mon jeune âge, je les gardais ou non.

JEAN BEAUPÈRE. - Avez-vous gardé mémoire de certain arbre existant près de votre village ?

JEANNE. - Assez proche de Domremy, il y a certain arbre qui s'appelle l'arbre des Dames, et d'autres l'appellent l'arbre des Fées. Auprès il y a une fontaine. Et j'ai ouï dire que les gens malades de fièvre boivent de cette fontaine ; et vont quérir de son eau pour recouvrer la santé. Et cela, je l'ai vu moi-même : mais ne sais s'ils en guérissent ou non. J'ai ouï dire que les malades, quand ils se peuvent lever, vont à l'arbre pour s'ébattre. C'est un grand arbre, appelé Fau, d'où vient le beau Mai. Il appartenait, à ce qu'on dit, à monseigneur Pierre de Bourlemont, chevalier. Parfois j'allais m'ébattre avec les autres filles, et faisais à cet arbre chapeaux de fleurs pour l'image de Notre-Dame de Domremy. Plusieurs fois j'ai ouï dire des anciens, non pas de mon lignage, que les dames fées y conversaient. Et j'ai ouï dire à une femme, nommée Jeanne, femme du maire Aubery, de mon pays, laquelle était ma marraine, qu'elle avait vu les dames fées. Mais moi qui parle, ne sais si cela est vrai ou non. Je n'ai jamais vu fée à l'arbre, que je sache

JEAN BEAUPÈRE. - En avez-vous vu ailleurs ?

JEANNE. - Je ne sais. J'ai vu mettre aux branches de l'arbre des chapeaux de fleurs par les jouvencelles, et moi-même en ai mis quelquefois avec les autres filles. Et parfois nous les emportions, et parfois nous les laissions. Depuis que je sus que je devais venir en France, je fis peu de jeux ou ébattements et le moins que je pus. Et je ne sais point si, depuis que j'eus entendement, j'ai dansé près de l'arbre. Parfois j'y peux bien avoir dansé avec les enfants ; mais j'y ai plus chanté que dansé.

JEAN BEAUPÈRE. - Avez-vous souvenir d'un bois qu'on nomme le bois Chesnu ?

JEANNE. - II y a un bois que l'on appelle le bois Chesnu, qu'on voit de l'huis de mon père, et il n'y a pas la distance d'une demilieue. Je ne sais, et je n'ai oncques ouï dire, si les dames fées y conversaient. Mais j'ai ouï dire à mon frère qu'on disait au pays que j'avais pris mon fait à l'arbre de mesdames les Fées. Mais ce n'était point, et je lui ait dit le contraire. Quand je vins devant mon Roi, aucuns demandaient si, en mon pays, il n'y avait point de bois qu'on appelât le bois Chesnu. Car il y avait prophéties qui disaient que de devers le bois Chesnu devait venir une Pucelle qui ferait merveilles. Mais en cela je n'ai point ajouté foi.

JEAN BEAUPËRE. - Voulez-vous avoir habit de femme ?

JEANNE. - Baillez-m'en un, je le prendrai et m'en irai. Autrement, je ne le prendrai pas, et suis contente de celui-ci, puisqu'il plaît à Dieu que je le porte.

L'ÉVÊQUE. - Cela dit, nous faisons arrêter tout interrogatoire pour ce jour.

 

IV

 

Le mardi 27 février, dans la même salle.

 

L'ÉVÊQUE. - Nous requérons Jeanne de prêter serment de dire vérité sur ce qui touche le procès.

JEANNE. - Volontiers je jurerais de dire vérité sur ce qui touche le procès, mais non pas sur tout ce que je sais.

L'ÉVÊQUE. - Nous vous requérons de jurer de répondre vérité sur tout ce qui vous sera demandé.

JEANNE. - Volontiers je jurerais de dire vérité sur ce qui touche le procès, mais non pas sur tout ce que je sais. Vous devez être content : j'ai assez juré.

L'ÉVÊQUE. - Que maître Jean Beaupère interroge Jeanne.

JEAN BEAUPÈRE. - Comment vous êtes-vous portée depuis samedi dernier ?

JEANNE. - Vous voyez bien comme je me suis portée. Je me suis portée le mieux que j'ai pu.

JEAN BEAUPÈRE. - Jeûniez-vous tous les jours de ce carême ?

JEANNE. - Cela est-il de votre procès ?

JEAN BEAUPÈRE. - Oui, cela sert au procès.

JEANNE. - Oui, vraiment, j'ai toujours jeûné durant ce carême.,

JEAN BEAUPÈRE. - Depuis samedi, avez-vous ouï la voix qui vient à vous ?

JEANNE. - Oui, vraiment, je l'ai ouïe beaucoup de fois.

JEAN BEAUPÈRE. - Ce samedi, l'avez-vous ouïe en cette salle où on vous interrogeait ? .

JEANNE. - Ce n'est point de votre procès.

JEAN BEAUPÈRE. - Cela sert au procès.

JEANNE. - Oui, vraiment, je l'ai ouïe.

JEAN BEAUPÈRE. - Que vous a dit la voix samedi ?

JEANNE. - Je ne la comprenais pas bien, et ne comprenais chose que je vous puisse répéter jusqu'au retour en ma chambre.

JEAN BEAUPÈRE. - Que vous a dit la voix quand vous fûtes retournée en votre chambre ?

JEANNE. - Elle m'a dit que je vous répondisse hardiment. Je lui ai demandé conseil sur les questions que vous me poseriez. Ce que j'aurai congé de Notre-Seigneur de révéler, je le dirai volontiers. Mais ce qui touche les révélations concernant le roi de France, je ne le dirai pas sans congé de ma voix.

JEAN BEAUPÈRE. - La voix vous a-t-elle défendu de dire tout ?

JEANNE. - Je ne l'ai pas bien comprise.

JEAN BEAUPÈRE. - Que vous a dit la voix en dernier lieu ?

JEANNE. - Je lui ai demandé conseil sur aucunes choses qu'on m'avait demandées.

JEAN BEAUPÈRE. - Vous a-t-elle donné conseil sur ces choses ?

JEANNE. - Sur aucuns points, j'ai eu conseil ; et sur aucuns on pourra me demander réponse, sur quoi je ne répondrai pas sans congé. Et si je répondais sans congé par aventure, je n'aurais pas les voix "en garant". Quand j'aurai congé de Notre-Seigneur, je ne craindrai pas de parler, car j'aurai un bon garant.

JEAN BEAUPÈRE. - Était-ce voix d'ange qui vous parlait, voix de saint, de sainte, ou de Dieu sans intermédiaire ?

JEANNE. - C'est la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Et leurs figures sont couronnées de belles couronnes moult richement et moult précieusement. Et sur cela j'ai congé de Notre-Seigneur. Si sur cela vous avez un doute, envoyez à Poitiers où autrefois j'ai été interrogée.

JEAN BEAUPÈRE. - Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes ? Les connaissez-vous l'une d'avec l'autre ?

JEANNE. - Je sais bien que ce sont elles, et je les connais bien l'une de l'autre.

JEAN BEAUPÈRE. - Comment les connaissez vous l'une de l'autre ?

JEANNE. - Je les connais par le salut qu'elles me font. Il y a sept ans passés qu'elles m'ont prise pour me gouverner. Je les connais parce qu'elles se nomment à moi.

JEAN BEAUPÈRE. - Les deux saintes sont-elles vêtues d'un même drap ?

JEANNE. - Je ne vous en dirai maintenant autre chose. Je n'ai pas congé de vous le révéler. Et si vous ne me croyez, allez à Poitiers ! D'ailleurs il y a des révélations qui vont au roi de France et non pas à ceux qui m'interrogent.

JEAN BEAUPÈRE. - Les saintes sont-elles du même âge ?

JEANNE. - Je n'ai pas congé de vous le dire.

JEAN BEAUPÈRE. - Parlent-elles ensemble ou l'une après l'autre ?

JEANNE. - Je n'ai pas congé de vous le dire, et toutefois j'ai tous les jours conseil de toutes deux.

JEAN BEAUPÈRE. - Laquelle des deux apparut la première ?

JEANNE. - Je ne les ai pas connues si tôt. Je l'ai bien su aucunes fois, mais je l'ai oublié. Si j'en ai congé, je vous le dirai volontiers. Cela est mis en un registre à Poitiers. J'ai eu aussi confort de saint Michel.

JEAN BEAUPÈRE. - Laquelle desdites apparitions vous vint la première ?

JEANNE. - Ce fut saint Michel.

JEAN BEAUPÈRE. - Y a-t-il beaucoup de temps passé depuis que vous eûtes pour la première fois la voix de saint Michel ?

JEANNE. - Je ne vous nomme point la voix de saint Michel, mais vous parle du grand confort.

JEAN BEAUPÈRE. - Quelle fut la première voix qui vint à vous, quand vous étiez en l'âge de treize ans ou environ ?

JEANNE. - Ce fut saint Michel que je vis devant mes yeux, et il n'était pas seul, mais était bien accompagné d'anges du ciel. Je ne vins en France que du commandement de Dieu.

JEAN BEAUPÈRE. - Avez-vous vu saint Michel et les anges corporellement et réellement ?

JEANNE. - Je les vis de mes yeux corporels, aussi bien que je vous vois. Et quand ils se partaient de moi, je pleurais ; et j'eusse bien voulu qu'ils m'emportassent avec eux.

JEAN BEAUPÈRE. - En quelle figure était saint Michel ?

JEANNE. - II n'y a pas encore de réponse pour vous là-dessus, et je n'ai point encore congé de le dire.

JEAN BEAUPÈRE. - La première fois, que vous dit saint Michel ?

JEANNE. - Vous n'en aurez encore aujourd'hui réponse. Mes voix m'ont dit de vous répondre hardiment. J'ai bien dit à mon Roi une fois tout ce qui m'avait été révélé, car cela le concernait. Mais je n'ai point congé de vous révéler encore ce que saint Michel m'a dit. Je voudrais bien que vous qui m'interrogez vous eussiez copie de ce livre qui est à Poitiers, pourvu qu'il plaise à Dieu.

JEAN BEAUPÈRE. - Les voix vous ont-elles dit de ne point dire vos révélations sans leur congé ?

JEANNE. - Encore ne vous en réponds point ; et sur ce dont j'aurai congé, je répondrai volontiers. Si les voix me l'ont interdit, je ne l'ai pas bien compris.

JEAN BEAUPÈRE. - Quel signe donnez-vous que vous ayez cette révélation de par Dieu, et que ce soient saintes Catherine et Marguerite qui vous parlent ?

JEANNE. - Je vous l'ai assez dit que ce sont saintes Catherine et Marguerite ; et croyez-moi si vous voulez !

JEAN BEAUPÈRE. - Vous est-il défendu de le dire ?

JEANNE. - Je n'ai pas encore bien compris si cela m'est défendu ou non.

JEAN BEAUPÈRE. - Comment savez-vous faire la distinction que sur aucuns points vous répondrez et sur aucuns autres non ?

JEANNE. - Sur aucuns points j'ai demandé congé de répondre, et sur aucuns je l'ai. J'aimerais mieux être tirée à quatre chevaux qu'être venue en France sans congé de Dieu.

JEAN BEAUPÈRE. - Dieu vous a-t-il prescrit de prendre habit d'homme ?

JEANNE. - L'habit, c'est peu, la moindre chose. Mais n'ai pris cet habit d'homme par le conseil d'homme au monde. Je n'ai pris cet habit et n'ai rien fait, fors par commandement de Dieu et de ses anges.

JEAN BEAUPÈRE. - Vous semble-t-il que ce commandement fait à vous de prendre habit d'homme soit licite ?

JEANNE. - Tout ce que j'ai fait, est par le commandement du Seigneur. Et s'il me prescrivait d'en prendre un autre, je le prendrais, puisque ce serait par le commandement de Dieu.

JEAN BEAUPÈRE. - L'avez-vous fait par ordre de Robert de Baudricourt ?

JEANNE. - Non.

JEAN BEAUPÈRE. - Croyez-vous avoir bien fait en prenant habit d'homme ?

JEANNE. - Tout ce que j'ai fait par commandement du Seigneur, je crois l'avoir bien fait, et j'en attends bon garant et bon secours.

JEAN BEAUPÈRE. - Mais dans ce cas particulier, en prenant habit d'homme, croyez-vous avoir bien fait ?

JEANNE. - Rien au monde de ce que j'ai fait dans mes actions ne l'a été fors par commandement de Dieu.

JEAN BEAUPÈRE. - Quand vous avez vu la voix qui venait à vous, y avait-il de la lumière ?

JEANNE. - II y avait moult de lumière de toute part, et cela est convenable. Toute lumière ne vient pas que pour vous.

JEAN BEAUPÈRE. - Y avait-il un ange sur la tête de votre Roi quand vous le vites pour la première fois ?

JEANNE. - Par la Bienheureuse Marie ! s'il y était, je ne sais, et je ne l'ai point vu.

JEAN BEAUPÈRE. - II y avait donc de la lumière ?

JEANNE. - II y avait plus de trois cents chevaliers, et cinquante torches, sans compter la lumière spirituelle. Et rarement j'ai eu révélations sans qu'il y ait lumière.

JEAN BEAUPÈRE. - De quelle façon votre Roi a-t-il ajouté foi à vos dires.

JEANNE. - II avait de bons intersignes, et par les clercs.

JEAN BEAUPÈRE. - Quelles révélations eut votre Roi ?

JEANNE. - Vous ne les aurez pas encore de moi de cette année. Pendant trois semaines, je fus interrogée par les clercs, à Chinon et à Poitiers. Mon Roi eut un signe de mes faits, avant de vouloir croire en moi. Et les clercs de mon parti furent de cette opinion qu'il n'y avait rien que de bien en mon fait.

JEAN BEAUPÈRE. - Avez-vous été à Sainte-Catherine de Fierbois ?

JEANNE. - Oui. Et là j'ouïs trois messes en un jour. Ensuite j'allai à la ville de Chinon. J'envoyai une lettre à mon Roi disant que j'envoyais pour savoir si j'entrerais dans la ville où était ledit Roi ; que j'avais bien fait cent cinquante lieues pour venir vers lui, à son secours, et que je savais moult de choses bonnes pour lui. Et il me semble qu'en cette lettre il y avait contenu que je reconnaîtrais bien mon Roi entre tous les autres.

JEAN BEAUPÈRE. - Aviez-vous une épée ?

JEANNE. - J'avais une épée que j'avais prise à Vaucouleurs.

JEAN BEAUPÈRE. - N'aviez-vous pas une autre épée ?

JEANNE. - Étant à Tours ou à Chinon, j'envoyai chercher une épée étant dans l'église de Sainte-Catherine de Fierbois, derrière l'autel. Et aussitôt après elle fut trouvée, toute rouillée.

JEAN BEAUPÈRE. - Comment saviez-vous que cette épée était là?

JEANNE. - Cette épée était dans la terre, rouillée, et il y avait dessus cinq croix. Je sus qu'elle était là par mes voix, et oncques n'avait vu l'homme qui alla quérir ladite épée. J'écrivis aux gens d'église de ce lieu qu'il leur plaise me donner cette épée. Et ils me l'envoyèrent. Elle n'était que peu en terre derrière l'autel, comme il me semble. Toutefois, ne sais au juste si elle était devant l'autel, ou derrière. Mais je crois que j'ai écrit alors que ladite épée était derrière l'autel. Sitôt que l'épée fut découverte, les gens d'église du lieu la frottèrent, et aussitôt tomba la rouille sans effort. Ce fut un marchand d'armes de Tours qui alla la quérir. Les gens d'église du lieu me donnèrent un fourreau, et ceux de Tours aussi, avec eux, firent faire deux fourreaux, un de velours vermeil et l'autre de drap d'or. Quant à moi j'en ai fait faire un autre de cuir bien fort. Lorsque je fus prise, je n'avais pas cette épée. Toutefois, je l'ai continuellement portée, depuis que je l'eus, jusqu'à mon départ de Saint-Denis, après l'assaut de Paris.

JEAN BEAUPÈRE. - Quelle bénédiction fîtes vous, ou fîtes-vous faire sur cette épée ?

JEANNE. - Jamais n'y fis ni fis faire bénédiction quelconque, ni ne l'aurais su faire. J'aimais bien cette épée, car on l'avait trouvée dans l'église de la bienheureuse Catherine, que j'aimais bien.

JEAN BEAUPÈRE. - Avez-vous été en la ville de Coulange-la-Vineuse ?

JEANNE. - Je ne sais.

JEAN BEAUPÈRE. - Avez-vous posé aucunes fois votre épée sur l'autel, pour que, la posant ainsi, elle fût mieux fortunée ? JEANNE. - Non, que je sache.

JEAN BEAUPÈRE. - Oncques n'avez-vous fait oraison pour que votre épée fut mieux fortunée ?

JEANNE. - II est bon à savoir que j'eusse voulu que mon harnais fût bien fortuné.

JEAN BEAUPÈRE. - Aviez-vous votre épée quand vous fûtes prise ?

JEANNE. - Non, j'avais certaine épée qui avait été prise sur un Bourguignon.

JEAN BEAUPÈRE. - Où resta cette épée, et en quelle ville ?

JEANNE. - J'offris une épée et des armes à Saint-Denis, mais ce n'était pas cette épée. J'avais cette épée à Lagny ; et depuis Lagny jusqu'à Compiègne j'ai porté l'épée du Bourguignon, qui était bonne épée de guerre, et bonne à donner de bonnes buffes et de bons torchons. Quant à dire où j'ai perdu l'autre, cela ne touche pas au procès, et je n'en répondrai pas pour l'instant. Mes frères ont mes biens, mes chevaux, mon épée, à ce que je crois, et autres choses valant plus de douze mille écus.

JEAN BEAUPÈRE. - Quand vous êtes allée à Orléans, aviez-vous étendard ou bannière ? de quelle couleur ?

JEANNE. - J'avais étendard au champ semé de lis ; et y était le monde figuré, et deux anges à ses côtés. Il était de couleur blanche, de toile blanche ou boucassin. Il y avait écrit dessus les noms JHESUS MARIA, comme il me semble. Et il était frangé de soie.

JEAN BEAUPÈRE, - Les noms JHESUS MARIA étaient-ils écrits en haut, en bas ou sur le côté ?

JEANNE. - Sur le côté, comme il me semble.

JEAN BEAUPÈRE. - Aimiez-vous mieux votre étendard ou votre épée ?

JEANNE. - J'aimais beaucoup plus, voire quarante fois, mon étendard que mon épée.

JEAN BEAUPÈRE. - Qui vous fit faire cette peinture sur l'étendard ?

JEANNE. - Je vous l'ai assez dit, que je n'ai rien fait fors du commandement de Dieu.

JEAN BEAUPÈRE. - Qui portait votre étendard ?

JEANNE. - Je portais moi-même l'étendard, quand on chargeait les ennemis, pour éviter de tuer personne. Je n'ai jamais tué personne.

JEAN BEAUPÈRE. - Quelle compagnie vous donna votre Roi quand il vous mit à l'œuvre ?

JEANNE. - II me bailla dix ou douze mille hommes, et d'abord j'allai à Orléans, à la bastille de Saint-Loup, puis à la bastille du Pont.

JEAN BEAUPÈRE. - Près de quelle bastille avez-vous fait retirer vos hommes ?

JEANNE. - Je ne m'en souviens pas. J'étais bien sûre de lever le siège d'Orléans, par révélation à moi faite. Ainsi l'avais-je dit au Roi avant que d'y venir.

JEAN BEAUPÈRE. - Quand on dut faire l'assaut, n'avez-vous pas dit à vos gens que vous recevriez vous-même sagettes, viretons, pierres lancées par les machines ou canons ?

JEANNE. - Non. Même il y eut cent blessés et plus. Mais je dis bien à mes gens qu'ils n'eussent pas de doute et qu'ils lèveraient le siège. À l'assaut de la bastille du Pont, je fus blessée d'une sagette ou vireton au cou. Mais j'eus grand confort de sainte Catherine, et fus guérie en moins de quinze jours. Et ne laissai point pour cela de chevaucher et de besogner.

JEAN BEAUPÈRE. - Aviez-vous prescience que vous seriez blessée ?

JEANNE. - Je le savais bien, et l'avais dit à mon Roi, mais que, nonobstant, il ne laissât point de besogner. Cela m'avait été révélé par les voix des deux saintes, savoir de la bienheureuse Catherine et de la bienheureuse Marguerite. Je fus la première à poser l'échelle en haut, dans ladite bastille du Pont. Et comme je levais cette échelle, je fus blessée au cou par le vireton, comme je l'ai dit.

JEAN BEAUPÈRE. - Pourquoi n'avez-vous point traité avec le capitaine de Jargeau ?

JEANNE. - Les seigneurs de mon parti répondirent aux Anglais qu'ils n'auraient pas le délai de quinze jours qu'ils demandaient, mais qu'ils s'en allassent, eux et leurs chevaux, sur l'heure. Pour moi, je dis qu'ils s'en iraient de Jargeau en cottes et en chemises, la vie sauve, s'ils le voulaient. Autrement ils seraient pris d'assaut.

JEAN BEAUPÈRE. - Eûtes-vous délibération avec votre conseil, à savoir avec vos voix, pour savoir si vous donneriez ce délai où non ?

JEANNE. - Je ne m'en souviens pas.

L'EVEQUE. - Cela dit, l'interrogatoire est renvoyé à plus tard, et nous désignons jeudi prochain pour procéder aux interrogatoires et examens suivants.

 

 

V

Le jeudi 1er mars, dans la même salle.

 

 

L'EVEQUE. - Nous sommons et requérons Jeanne de faire et de prêter serment de dire vérité sur ce qu'on lui demandera, simplement et absolument.

JEANNE. - Je suis prête à jurer de dire vérité sur tout ce que je saurai touchant le procès, comme je l'ai déjà dit. Je sais bien des choses qui ne touchent pas le procès, et il n'est pas besoin de les dire. De tout ce que je saurai vraiment touchant le procès, volontiers je parlerai.

L'EVEQUE. - À nouveau nous vous sommons et requérons de faire et de prêter serment de dire vérité sur ce qu'on vous demandera, simplement et absolument.

JEANNE. - Ce que je saurai répondre de vrai qui touche le procès, volontiers je le dirai. Je le jure sur les saints Évangiles. (Elle jure.) De ce que je saurai qui touche le procès, volontiers je dirai la vérité, et je vous en dirai autant que je dirais si j'étais devant le pape de Rome.

L'EVEQUE. - Que dites-vous de notre Sire le pape ? Lequel croyez-vous qui soit le vrai pape ?

JEANNE. - Est-ce qu'il y en a deux ?

L'EVEQUE. - N'avez-vous pas reçu une lettre du comte d'Armagnac pour savoir auquel des trois Souverains pontifes il fallait obéir ?

JEANNE. - Ledit comte m'écrivit certaine lettre sur ce fait, à laquelle je donnai réponse, entre autres choses, que je lui donnerais réponse quand je serais à Paris, ou ailleurs au repos. J'allais monter à cheval quand je fis cette réponse.

L'EVEQUE. - Qu'on lise la copie des lettres dudit comte et de ladite Jeanne.

 

 

 

LETTRE DU COMTE D'ARMAGNAC

 

" Ma très chère Dame, je me recommande humblement à vous, et vous supplie pour Dieu, que, attendu la division qui à présent est en la sainte Eglise universelle, sur le fait des papes (car il y a trois prétendants à la papauté : l'un demeure à Rome, qui se fait appeler Martin quint, auquel tous les rois chrétiens obéissent ; l'autre demeure à Paniscole, au royaume de Valence, lequel se fait appeler pape Clément huitième ; le tiers, on ne sait où il demeure, sinon seulement le cardinal de Saint-Étienne et peu de gens avec lui, lequel se fait nommer pape Benoît quatorzième ; le premier, qui se dit pape Martin, fut élu à Constance par le consentement de toutes les nations des chrétiens ; celui qui se fait appeler Clément fut élu à Paniscole, après la mort du pape Benoît treizième, par trois de ses cardinaux; le tiers qui se nomme pape Benoît quatorzième, à Paniscole, fut élu secrètement par le cardinal de Saint-Étienne même) veuillez supplier Notre-Seigneur Jésus-Christ que, par sa miséricorde infinie, il nous veuille par vous déclarer qui est, des trois dessus-dits, vrai pape, auquel il lui plaira qu'on obéisse dorénavant : ou à celui qui se dit Martin, ou à celui qui se dit Clément, ou à celui qui se dit Benoît ; auquel nous devons croire, et si c 'est en secret, ou sans aucune dissimulation, ou sans manifestation publique. Car nous serons tous prêts défaire le vouloir et plaisir de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Le tout vôtre : Comte d'Armagnac. "

 

 

RÉPONSE DE JEANNE

 

" Comte d'Armagnac, mon très cher et bon ami, Jeanne la Pucelle vous fait savoir que votre messager est venu par dévers moi, lequel m'a dit que vous l'aviez envoyé pour savoir de moi auquel des trois papes, que vous mandez par mémoire, vous devriez croire. De laquelle chose je ne vous puis bonnement faire savoir au vrai pour le présent, jusque à ce que je sois à Paris ou ailleurs, en repos ; car je suis en ce moment trop empêchée au fait de la guerre.

Mais quand vous saurez que je serai à Paris, envoyez un messager par dévers moi, et je vous ferai savoir tout au vrai auquel vous devrez croire, et ce que j'en aurai su par le conseil de mon droiturier et souverain Seigneur, le Roi de tout le Monde, et ce que vous en aurez à faire, à tout mon pouvoir. À Dieu je vous recommande. Dieu soit garde de vous. Écrit à Compiègne, le vingt-deuxième jour d'août. "

 

L'ÉVÊQUE. - Est-ce votre réponse que représente ladite copie ?

JEANNE. - J'estime avoir fait cette réponse en partie, non en tout.

L'ÉVÊQUE. - Avez-vous dit savoir par le conseil du Roi des Rois ce que le comte devait croire en cette matière ?

JEANNE. - Je n'en sais rien.

L'ÉVÊQUE. - Faisiez-vous doute à qui le comte devait obéir ?

JEANNE. - Je ne savais comment mander au comte à qui il devait obéir, puisqu'il me demandait de chercher à savoir à qui Dieu voulait qu'il obéît. Quant à moi, je crois que nous devons obéir à notre Sire le pape qui est à Rome. Je dis aussi au messager du comte autre chose qui n'est pas contenu dans la copie des lettres. Et si ledit messager n'était pas parti aussitôt, on l'eût jeté à l'eau, non toutefois par mon ordre. Sur ce que le comte me demandait de savoir, à qui Dieu voulait qu'il obéît, je répondis que je ne savais pas. Mais je lui mandai plusieurs choses qui ne furent pas mises en écrit. Et quant à ce qui est de moi, je crois en notre Sire le pape qui est à Rome.

L'ÉVÊQUE. - Pourquoi avez-vous écrit que vous donneriez ailleurs réponse sur ce fait, puisque vous croyez en celui qui est à Rome.

JEANNE. - La réponse par moi donnée fut sur d'autres matières que sur le fait des trois Souverains pontifes.

L'ÉVÊQUE. - Avez-vous dit que, sur le fait des trois Souverains pontifes, vous auriez conseil ?

JEANNE. - Jamais je n'écrivis ni fis écrire sur le fait des trois Souverains pontifes. En nom Dieu, je jure que jamais je n'écrivis ni fis écrire.

L'ÉVÊQUE. - Avez-vous accoutumé de mettre dans vos lettres les noms JHESUS MARIA avec une croix ?

JEANNE. - Sur aucunes, je les mettais, et aucune fois non. Et aucune fois je mettais une croix comme signe pour que celui de mon parti auquel j'écrivais ne fît pas ce que je lui écrivais.

L'ÉVÊQUE. - Qu'on donne lecture à Jeanne de la lettre qu'elle adressa au roi notre Sire, à monseigneur le duc de Bedford et autres.

 

 

LETTRE DE JEANNE

JHESUS MARIA

" Roi d'Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France, vous, Guillaume de la Poule (William Pôle) ; comte de Suffolk ; Jean, sire de Talbot ; et vous Thomas, sire de Scales, qui vous dites lieutenant dudit duc de Bedford, faites raison au Roi du Ciel. Rendez à la Pucelle, qui est ici envoyée de par Dieu, le Roi du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ici venue de par Dieu pour proclamer le sang royal. Elle est toute prête de faire paix, si vous lui voulez faire raison, pourvu que France vous rendiez, et payiez pour l'avoir tenue. Et entre vous, archers, compagnons de guerre, gentils et autres qui êtes devant la ville d'Orléans, allez-vous-en en votre pays, de par Dieu. Et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui vous ira voir brièvement, à vos bien grands dommages. Roi d'Angleterre, si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre, et en quelque lieu que j'atteindrai vos gens en France, je les en ferai en aller, qu'ils le veuillent ou ne le veuillent ; et s'ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire. Je suis ici envoyée de par Dieu, le Roi du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. Et s'ils veulent obéir, je les prendrai à merci. Et n'ayez point d'autre opinion, car vous ne tiendrez point le royaume de France de Dieu, le Roi du Ciel, fils de sainte Marie ; mais le tiendra le Roi Charles, vrai héritier ; car Dieu, le Roi du Ciel le veut, et cela lui est révélé par la Pucelle, et il entrera à Paris à bonne compagnie. Si vous ne voulez croire les nouvelles, de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous frapperons dedans et ferons un si grand "hahay" qu'il y a bien mille ans qu'en France il n 'en fut un si grand, si vous ne faites raison. Et croyez fermement que le Roi du Ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous ne lui en sauriez mener avec tous assauts, à elle et à ses bonnes gens d'armes ; et aux horions on verra qui aura meilleur droit de Dieu du Ciel. Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne fassiez plus détruire. Si vous lui faites raison, vous pourrez venir en sa compagnie, où les Français feront le plus beau fait qui oncques fut fait pour la chrétienté. Et faites réponse si vous voulez faire paix en la cité d'Orléans ; et si ainsi ne le faites, de vos biens grands dommages qu'il vous souvienne brièvement. Écrit le mardi, semaine sainte. "

 

L'ÉVÊQUE. - Reconnaissez-vous cette lettre ?

JEANNE. - Oui, excepté trois mots : à savoir là où il est dit : Rendez à la Pucelle, où on doit mettre : Rendez au Roi. Là où il est dit chef de guerre, et troisièmement, où on a mis corps pour corps, il n'y a rien de cela dans la lettre que j'ai envoyée. Jamais aucun seigneur n'a dicté cette lettre : mais moi-même les ai dictées avant de les envoyer. Toutefois furent bien montrées à certains de mon parti.

L'ÉVÊQUE. - Que pensez-vous qui doive arriver à ceux de votre parti?

JEANNE. - Avant qu'il soit sept ans, les Anglais perdront plus grand gage qu'ils ne firent devant Orléans, et ils perdront tout en France. Les Anglais auront plus grande perte qu'oncques n'eurent en France, et ce sera par grande victoire que Dieu enverra aux Français.

L'ÉVÊQUE. - Comment le savez-vous ?

JEANNE. - Je le sais bien par révélation qui fut faite, et que cela arrivera avant sept ans ; et je serais bien courroucée que ce fût autant différé. Je sais cela par révélation aussi bien comme je vous sais devant moi.

L'ÉVÊQUE. - Quand cela arrivera-t-il ?

JEANNE. - Je ne sais le jour ni l'heure.

L'ÉVÊQUE. - Quelle année cela arrivera-t-il ?

JEANNE. - Vous n'aurez pas encore cela. Bien voudrais-je toutefois que ce fut avant la Saint-Jean !

L'ÉVÊQUE. - Avez-vous dit que cela adviendrait avant la Saint-Martin d'hiver ?

JEANNE. - J'ai dit qu'avant la Saint-Martin d'hiver on verrait bien des choses ; et ce pourrait être que ce soient les Anglais qui seront jetés à terre.

L'ÉVÊQUE. - Qu'avez-vous dit à John Grey, votre garde, sur la Saint-Martin ?

JEANNE. - Je vous l'ai dit.

L'ÉVÊQUE. - Par qui savez-vous que cela adviendra ?

JEANNE. - Je le sais par saintes Catherine et Marguerite.

L'ÉVÊQUE. - Saint Gabriel était-il avec saint Michel, quand il vint à vous ? .

JEANNE. - II ne m'en souvient pas.

L'ÉVÊQUE- - Depuis mardi dernier passé, avez-vous parlé avec saintes Catherine et Marguerite ?

JEANNE. - Oui, mais je ne sais l'heure. !

L'ÉVÊQUE. - Quel jour?

JEANNE. - Hier et aujourd'hui. Il n'est jour que je ne l'entende

L'ÉVÊQUE. - Les vîtes-vous toujours dans le même habit ?

JEANNE. - Je les vois toujours sous même forme ; et leurs figures sont couronnées moult richement ; du reste, et leurs robes, je ne sais rien.

L'ÉVÊQUE. - Comment savez-vous que vos apparitions sont homme ou femme ?

JEANNE. - Je le sais bien, et les reconnais à leurs voix, et parce qu'elles me l'ont révélé ! Je ne sais rien que ce ne soit fait par révélation et commandement de Dieu.

L'ÉVÊQUE. - Quelle figure y voyez-vous ?

JEANNE. - Je vois le visage.

L'ÉVÊQUE. - Les saintes qui vous apparaissent ont-elles des cheveux ?

JEANNE. - C'est bon à savoir.

L'ÉVÊQUE. - Y avait-il quelque chose entre leurs couronnes et leurs cheveux ?

JEANNE.- Non.

L'ÉVÊQUE. - Leurs cheveux étaient-ils longs et pendants ?

JEANNE. - Je n'en sais rien. Et ne sais encore s'il y avait des bras, ou autres membres figurés. Elles parlaient très bien et bellement, et je les comprenais très bien.

L'ÉVÊQUE. - Comment parlaient-elles puisqu'elles n'avaient pas de membres ?

JEANNE. - Je m'en rapporte à Dieu. Cette voix est belle, et douce, et humble, et parle langage de France.

L'ÉVÊQUE. - Sainte Marguerite parle-t-elle langage d'Angleterre ?

JEANNE. - Comment parlerait-elle anglais puisqu'elle n'est pas du parti des Anglais ?

L'ÉVÊQUE. - Sur leurs têtes, avec les couronnes, y avait-il des anneaux d'or ou autrement ?

JEANNE. - Je n'en sais rien.

L'ÉVÊQUE. - Vous-m