Augustin, Sermons 13

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SERMON. XIII (1). LES JUGES DE LA TERRE (2).

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ANALYSE. – Il est nécessaire de juger la terre, c'est-à-dire les hommes qui l'habitent. Or il y a deux sortes de juges. Il y a premièrement chacun de nous, car chacun est obligé de se juger. D'après le prophète interprété par l'Apôtre, nous devons sentir que nous avons besoin du secours de Dieu, et estimer que sans la grâce nous n'aurions pas même bonne volonté. Voilà comment chacun doit se juger. - Il y a une autre espèce de juges, ce sont tous les hommes qui ont reçu dans la société une autorité quelconque. Or dans le procès de la femme adultère Jésus-Christ leur apprend à se juger eux-mêmes très-sérieusement: c'est leur premier devoir. Ils doivent ensuite juger les autres comme ils se jugent, ne juger que par charité. Enfin quand ils sévissent il faut que ce soit comme le bon père qui témoigne à son fils une véritable tendresse en travaillant à le délivrer de ses défauts.

1. Juger la terre, c'est dompter le corps. Ecoutons l'Apôtre juger la terre: «Je combats, dit-il, non comme frappant l'air; mais je châtie mon corps et le réduis en servitude, de peur qu'après a voir prêché aux, autres, je ne sois réprouvé moi-même (3)» Écoute donc, ô terre, un juge de la terre, et pour ne pas être terre, juge, la toi-même. Car en la jugeant tu deviendras ciel et tu publieras la gloire du Seigneur éclatant en toi-même, puisque les cieux publient la gloire de Dieu (4). Mais en ne jugeant pas la terre, tu seras terre, et si tu es terre, tu seras l'héritage de celui à qui il a été dit; «Tu mangeras la terre (5).» Écoutez donc, juges de la terre: châtiez votre corps, comprimez vos passions, aimez la sagesse, domptez la concupiscence, et pour le faire instruisez-vous.

1. Ce discours fut prononcé le six des calendes de Juin, 25 mai, à la Table de S. Cyprien, à Carthage. On appelait Table de S. Cyprien le lieu où il avait consommé son immolation. - 2. Ps 2,10 - 3. 1Co 9,27-28 - 4. Ps 18,2 - 5. Gn 3,4

2. Or voici le résumé de ce que vous devez savoir: «Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous en lui avec tremblement.» En lui, non en toi; en lui, à qui tu dois d'être, et d'être homme et d'être juste, si néanmoins tu es juste.

Estimerais-tu que tu lui doives d'être homme, et à toi d'être juste? Dans ce cas tu ne sers point Dieu avec crainte, tu ne te réjouis pas en lui avec tremblement, mais en toi avec présomption. Et que t'adviendra-t-il, sinon ce qui suit? «De peur que le Seigneur ne s'irrite et que vous ne vous égariez, dit-il, de la voie juste.» Il ne dit pas: De peur que le Seigneur ne s'irrite et que vous n'entriez point dans la voie juste; mais que vous ne vous égariez de la voie juste. Déjà tu te crois juste, parce que tu ne commets ni larcin, ni adultère, ni homicide, ni faux témoignage contre ton prochain; parce que tu honores ton père et ta mère; parce que tu n'adores que Dieu sans obéir aux idoles et aux démons: tu sortiras de cette voie si tu as la présomption de t'attribuer ces mérites. Les infidèles n'entrent point dans la voie juste, les orgueilleux s'en écartent.

Qu'est-il dit en effet? «Instruisez-vous, vous tous qui jugez la terre.» Mais gardez-vous de vous attribuer, de considérer comme venant de vous-mêmes cette autorité et cette puissance qui vous permet de juger la terre; prenez-y garde «Servez Dieu avec crainte; réjouissez-vous,» non en vous avec présomption, mais «en lui avec tremblement; dans la crainte que le Seigneur ne s'irrite et que vous ne vous écartiez de la voie juste, lorsque soudain éclatera sa colère.» Que faut-il donc faire pour ne nous écarter pas de cette voie? «Heureux tous ceux qui mettent en lui leur confiance (1)!» Si l'on est heureux en mettant en lui sa confiance, c'est être malheureux que de se confier en soi-même. Aussi bien «Maudit soit tout homme qui met dans l'homme son espoir (2)!» Tu ne dois donc pas le mettre non plus en toi, puisque tu es homme. Le mettre dans un autre, ce serait une humilité désordonnée; en toi-même, un dangereux orgueil. Qu'importe? L'un et l'autre parti est nuisible, il ne faut choisir ni l'un ni l'autre. L'humilité désordonnée ne se relève point; l'orgueil dangereux tombe.

3. Pour mieux faire comprendre à votre sainteté que cette confiance en soi-même trouve sa condamnation et sa mort dans ces paroles: Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous en lui avec tremblement,» écoutez l'Apôtre; il les cite et il en explique le sens. Voici ses expressions: «Opérez votre propre salut

1. Ps 2,10-13 - 2. Jr 18,5

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avec crainte et tremblement.» Mais pourquoi opérer mon salut avec crainte et tremblement, s'il est en mon pouvoir de l'opérer? Veux-tu savoir le motif de cette crainte et de ce tremblement? «Parce que c'est Dieu qui opère en vous.» Ainsi il faut la crainte et le tremblement, parce que l'orgueil perd ce qu'obtient l'humilité.

Mais si c'est Dieu qui opère en nous, pourquoi est-il dit: Opérez votre salut? Parce qu'en opérant en nous il fait que nous opérons nous-mêmes. «Soyez mon aide (1).» Appeler un aide, c'est dire que l'on travaille. - Au moins la bonne volonté est à moi - Je l'avoue, elle est à toi. Mais elle-même, qui te l'a donnée? Qui l'a excitée en toi? Laisse-moi, interroge l'Apôtre: «C'est Dieu, dit-il, qui opère en vous et le vouloir et le faire selon sa bonne volonté (2).» Que voulais-tu donc t'arroger? Pourquoi marchais-tu en orgueilleux et t'égarais-tu? Rentre en ton coeur, vois que tu es mauvais, et pour devenir bon, invoque Celui qui l'est. Rien en toi ne plaît à Dieu que ce que tu as reçu de Lui; ce qui vient de toi lui déplait. Si tu songes à tes bonnes qualités, eh! Qu’as-tu que tu ne l'aies reçu? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l'avais point reçu (3)? Il n'y a que Dieu qui ne sache que donner. Nul ne lui donne, parce que nul n'est meilleur que lui. Si tu lui es inférieur, ou plutôt parce que tu lui es inférieur, réjouis-toi d'être, fait à son image, et tu te retrouveras en lui, après t'être perdu en toi. En toi tu n'as pu que te perdre, et tu ne saurais te retrouver si tu n'es recherché par Celui qui t'a fait.

4. Adressons aussi la parole à ceux qui jugent la terre dans le sens connu et populaire du mot. Les rois, les gouverneurs, les princes et les juges proprement dits, jugent la terre; chacun d'eux la juge d'après les fonctions qu'il y a reçues. Or que signifie juger la terre, sinon juger les hommes qui l'habitent? Si par la terre tu n'entendais ici que celle que nous foulons, c'est aux cultivateurs qu'il aurait été dit: «Vous qui jugez la terre.» Mais si ce sont les rois et ceux qu'ils délèguent qui jugent la terre, qu'ils s'instruisent eux-mêmes. Ici encore la terre juge la terre, et doit craindre celui qui la juge au ciel. Car elle juge un égal, l'homme juge un homme, le mortel un mortel, le pécheur un pécheur. Et si cette divine sentence venait à se faire entendre tout-à-coup: «Que celui qui est sans péché jette le premier

1. Ps 26,9 - 2. Ph 11,12-13 - 3. 1Co 4,7

une pierre contre elle,» quiconque juge la terre ne tremblerait-il pas?

Rappelons ce trait de l'Évangile.

Les Pharisiens, pour tenter le Seigneur, amenèrent devant lui une femme surprise en adultère. Contre ce péché une peine avait été décrétée, par la Loi, je veux dire par la loi de Moïse, le serviteur de Dieu (1). Voici donc quel était le dessein perfide et trompeur des Pharisiens en s'approchant du Seigneur. Si Jésus commandait de lapider cette femme convaincue, il perdrait sa réputation de douceur, et s'il défendait d'appliquer le châtiment ordonné par la Loi, il serait convaincu d'avoir péché contre la Loi.

Mais qu'arriva-t-il? Lorsqu'ils demandèrent s'il fallait payer le tribut à César, ils furent pris dans leurs propres paroles. Car le Sauveur leur demanda de son côté à qui appartenait la monnaie, de qui elle portait l'imagé et le nom; et ils répondirent que c'était de César. «Rendez donc à César ce qui est à César, conclut-il d'après leur aveu, et à Dieu ce qui est à Dieu (2).» Ainsi nous avertissait-il que l'homme doit rendre à Dieu l'image de Dieu qu'il porte en lui-même, comme en payant le tribut on rend à César sa propre image. Il interrogea de la même manière ceux qui le questionnaient à propos de la femme adultère, et il jugea ses juges. Je n'empêche pas, dit-il, de lapider cette femme, conformément à la Loi; mais qui le fera? Je ne résiste pas à la Loi, je cherche un ministre qui l'applique. Enfin, écoutez: Vous voulez lapider comme la Loi le prescrit? «Que celui qui est sans péché jette le premier une pierre contre elle.»

5. En entendant les Pharisiens, il écrivait sur la terre pour instruire la terre; et en leur parlant comme il fit, il releva les yeux, regarda la terre et la fit trembler. Il se remit ensuite à écrire sur la terre, et eux, confus et tremblants, se retirèrent l'un après l'autre. Quel tremblement! Il a fait changer de place à la terre!

Donc, pendant que les accusateurs s'éloignaient, le Sauveur resta seul avec la pécheresse; c'était le Médecin avec la malade, la miséricorde avec la misère. Regardant alors cette femme: «Personne, dit-il, ne t'a condamnée? - Non, répondit-elle.» Mais elle était inquiète. Les pécheurs, n'avaient pas osé la condamner, ils n'avaient pas osé lapider cette pécheresse, parce qu'en se considérant eux-mêmes ils ne s'étaient pas trouvés moins coupables. Cependant elle courut encore un grand danger, car elle avait pour juge Celui

1. Lv 20,10 - 2. Lc 20,22-25

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qui était sans péché. «Personne, lui dit-il, ne t'a condamné? - Personne, Seigneur,» et si vous ne me condamnez pas non plus, je suis tranquille. Et pour la calmer aussitôt, «Non, reprit le Seigneur, je ne te condamnerai pas non plus (1).» Ni moi, quoique je sois sans péché, je ne te condamnerai pas. La voix de la conscience a forcé tes accusateurs à renoncer à te punir: le cri de la miséricorde m'inspire de venir à ton secours.

6. Retenez cela et «instruisez-vous, vous tous qui jugez la terre.» Tous, car il faut entendre cette expression dans le même sens que ce passage de l'Apôtre: «Que toute âme, dit-il, soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et celles qui sont, ont été établies de Dieu. Résister à la puissance, c'est donc résister à l'ordre de Dieu; car les princes ne sont pas à craindre pour les bonnes oeuvres, mais pour les mauvaises. Veux-tu ne pas craindre la puissance? Fais-le bien, et elle servira à ta gloire (2).» Et si elle ne te loue pas elle-même, elle servira encore à ta gloire. En effet, ou tu fais le bien, et une puissance juste te louera; ou bien si malgré ta justice une puissance injuste te condamne, le Dieu juste te couronnera. Par conséquent, tiens ferme à la justice, fais le bien, et condamné ou absous par elle, elle servira à ta gloire.

Heureux celui dont le sang a été ici répandu! La puissance qui a semblé le juger n'a-t-elle point servi à sa gloire, avant et après sa condamnation? Il fit sa profession, demeura ferme dans la foi, ne craignit point la mort, versa son sang et vainquit le démon (3).

7. Afin donc de n'être pas des puissances d'iniquité, vous tous qui voulez avoir autorité sur les hommes, instruisez-vous pour ne pas mal juger et pour ne pas perdre la vie de l'âme avant même de faire perdre à qui que ce soit la vie du corps. Tes mérites ne suffisant pas, tu veux devenir juge à prix d'argent: je ne t'en blâme pas encore. Tu veux peut-être te rendre utile au publie et tu en achètes le pouvoir; peut-être est-ce pour servir la justice que tu ne ménages point ton argent. Sois d'abord juge pour toi-même, juge-toi toi-même, afin que tu puisses t'occuper d'autrui avec la conscience tranquille. Rentre en toi-même, regarde-toi, examine-toi, écoute-toi. Je veux voir ton intégrité de juge là où tu ne demandes point de témoin. Tu veux te montrer en public avec l'appareil de la puissance afin

1. Jn 8,3-11 - 2. Rm 13,1-3 - 3. Le martyr S. Cyprien.

que l'on te dise, d'un homme que tu ne connais pas: Juge-le d'abord en toi-même. Mais ta conscience ne te dit-elle rien? Si tu veux être sincère, elle t'a parlé. Je ne demande pas à savoir ce qu'elle a dit: à toi d'en juger. Elle t'a dit ce que tu as fait, ce que tu as reçu, en quoi tu as péché. Quelle sentence as-tu prononcée? Je voudrais le savoir. Si tu as bien écouté, si tu as écouté avec droiture, si en t'écoutant tu t'es montré juste, si tu es monté sur le tribunal de ta conscience, si tu t'es placé toi-même devant toi-même sur le chevalet intérieur, si tu as pris pour bourreaux des craintes sérieuses, oui, tu t'es bien écouté si tu as fait ainsi, et nul doute que dans ton repentir tu ne te sois infligé la punition de tes fautes. Ainsi tu t'es examiné, tu t'es écouté et tu t'es châtié; cependant tu t'es pardonné. C'est ainsi que tu dois écouter le prochain si tu veux être fidèle à ce que dit le Psaume; «Instruisez-vous, vous tous qui jugez la terre.»

8. Si tu juges ainsi le prochain comme tu te juges toi-même, tu en veux au péché, non au pécheur; et s'il arrive que tu aies affaire à un opiniâtre qui ne craigne point Dieu, c'est à cette opiniâtreté même que tu en voudras, c'est elle que tu chercheras à corriger en lui, que tu travailleras à détruire, à anéantir afin de sauver le coupable en condamnant l'iniquité. On peut distinguer ici deux choses: l'homme et le pécheur. Dieu a fait l'homme et l'homme s'est fait pécheur. Mort à ce qu'à fait l'homme! Délivrance à ce qu'a fait Dieu (1)! Ne va donc pas jusqu'à ôter la vie au coupable en punition de son crime. Ne lui ôte pas la vie, afin qu'il puisse se repentir: ne le fais pas périr, afin qu'il puisse se corriger.

En conservant dans ton coeur cet amour pour ceux qui sont hommes comme toi, sois juge de la terre; aime à effrayer, mais par bienveillance. Si tu as de la fierté, déploie-la contre le péché, non contre le pécheur. Sévis contre ce qui te déplait aussi en toi, non contre celui qui a été fait comme toi. Vous êtes l'un et l'autre sortis de la même main, l'oeuvre du même Auteur, formés de la même matière. Pourquoi perdre, par défaut de charité, celui que tu juges? C'est qu'en n'aimant pas pet homme que tu juges, tuas perdu la justice même. Qu'on applique les peines; je ne m'y refuse pas, je ne le défends pas, mais avec amour, avec affection, avec le désir d'obtenir l'amendement.

9. Tu ne laisses pas ton fils sans éducation. Mais tu cherches d'abord à réussir près de lui par l'honneur

1. Voir 11I Traité sur S. Jean n. 3.

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et la générosité, s'il est possible: tu veux qu'il ait honte d'offenser son père et qu'il ne craigne pas en lui un juge sévère; un tel fils est ta joie. Si néanmoins il méprise ces avis, tu recours même à la verge, tu lui infliges des châtiments, tu lui fais sentir la douleur, mais tu veux son bien. Les uns se sont corrigés par amour, d'autres par crainte, mais la frayeur et la crainte les ont conduits à l'amour.

«Instruisez-vous, vous qui jugez la terre.» Aimez et jugez. Inutile de chercher l'innocence, au détriment de la règle. Il est écrit: «Qui rejette la règle est malheureux (1).» On peut ajouter à cette maxime et dire: S'il est malheureux de rejeter la règle, c'est être cruel de ne pas y astreindre. Je viens, mes frères, d'oser vous dire une chose que son obscurité même m'oblige à développer davantage. Je répète donc ce que j'ai dit: «Qui rejette la règle est malheureux;» cela est clair. Ne pas y astreindre c'est être cruel. Ah! Voici, voici un homme qui se montre doux en

1. Sg 3,11

frappant, cruel en pardonnant. Je veux vous en mettre un exemple sous les yeux.

Où trouver cet homme qui se montre doux en frappant? Je ne vais pas loin, je prends un père et son fils. Le père aime, tout en frappant; le fils se refuse à la correction; le père ne tient pas compte de ce refus, il cherche l'avantage de son fils. Pourquoi? Parce qu'il est père, parce qu'il prépare un héritage, parce qu'il élève un successeur. Voilà donc qu'en sévissant le père se montre doux et miséricordieux.

Cherchons un homme qui soit cruel en pardonnant. Je ne quitte ni le père ni le fils, les voici de nouveau devant vos yeux. Si cet enfant vit sans châtiment, sans frein, qu'il se perde et que le père dissimule, pardonne, et craigne de faire sentir la sévérité de la discipline à cet enfant égaré, ne se montre-t-il pas cruel par cette indulgence?

«Instruisez-vous donc, vous tous qui jugez la terre,» et en prononçant des jugements sages espérez récompense, non de la terre, mais de celui qui a fait le ciel et la terre.




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SERMON XIV. Prononcé à Carthage un jour de dimanche. LE VRAI PAUVRE (1).

1. Ps 9,14

ANALYSE. - Quel est le vrai pauvre, le pauvre qui s'abandonne à Dieu, et quel est l'orphelin véritable, l'orphelin dont le Seigneur est l'appui? I. Le véritable pauvre est 1. celui qui est humble. Si l'orgueil est insupportable dans le riche, ne l'est-il pas davantage dans le pauvre? Mais l'homme humble est pauvre, fût-il comme Zachée au sein des richesses. Non, dit le pauvre, il faut qu'il soit de plus dénué comme Lazare, comme je le suis moi-même. Prends garde à l'orgueil, et n'es-tu pas condamné par la vue même d'Abraham qui reçut Lazare dans son sein? C'est qu'Abraham fut pauvre au milieu de l'opulence. Pour être pauvre, il faut 2. être détaché des richesses, ne les pas désirer. Donc le riche, est pauvre quand il ne désire point en acquérir, quand il est détaché de celles qu'il possède et qu'il en use; pour le bien d'autrui. Toi au contraire qui les envies, tu es malheureusement riche dans ta pauvreté. Ainsi donc le vrai modèle du pauvre chrétien est Jésus-Christ: il fut pauvre et riche à la fois. II. Le véritable orphelin est celui qui se considère comme n'ayant d'autre père que Celui qui est aux cieux.

1. Nous venons de chanter à la gloire du Seigneur: «Le pauvre s'abandonne à vous; vous serez l'appui de l'orphelin.» Cherchons un pauvre, cherchons un orphelin. Ne vous étonnez point si je vous invite à chercher ceux que nous voyons, ceux que nous sentons en si grand nombre. Tout n'est-il pas rempli de pauvres, rempli d'orphelins? Cependant je cherche partout un pauvre, un orphelin partout.

Montrons d'abord à votre charité que ce que nous cherchons n'est pas ce que nous croyons. En effet ceux que l'on nomme pauvres et qui le sont; ceux pour qui Dieu a commandé de faire l'aumône et pour qui il est écrit: «Renferme l'aumône dans le coeur du pauvre, et elle priera pour toi le Seigneur (1);» ces pauvres sont multiples parmi les hommes; mais il nous faut entendre le mot pauvre dans un sens plus élevé. Le pauvre ici est de ceux dont il est dit: «Heureux les pauvres d'esprit, parce qu'à eux appartient le royaume, des cieux (2).» Il est des pauvres qui sont sans

1. Si 29,15 - 2 Mt 5,3

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ressources; ils trouvent à peine l'aliment de chaque jour, et ils ont si besoin de l'assistance et de la compassion d'autrui, qu'ils n'ont pas même honte de mendier. Si c'est de ceux-là qu'il est dit: «Le pauvre s'abandonne à vous,» que ferons nous, nous qui ne le sommes pas? Tout chrétiens que nous soyons, nous ne nous abandonnons donc pas à Dieu? Et quelle autre espérance pouvons-nous avoir, si nous ne nous abandonnons point à Celui qui ne nous abandonne pas?

2. Apprenez donc à être pauvres et à vous abandonner à Dieu, ô mes frères en pauvreté 1 Tel est riche, il est orgueilleux. Car dans ces richesses, c'est-à-dire dans ce qu'on appelle vulgairement les richesses, dans ce qui est l'opposé de cette pauvreté vulgaire, il n'est rien qui soit autant à craindre que le vice de l'orgueil. N'avoir pas de richesses, c'est n'avoir pas de grands moyens, c'est n'avoir pas de quoi s'enorgueillir, et par conséquent c'est ne mériter point de louanges si on évite l'orgueil. Louons au contraire celui qui possède de quoi s'enorgueillir sans s'enorgueillir en effet. Pourquoi louer un pauvre qui est humble, un pauvre qui n'a pas de quoi s'élever? Qui peut supporter un pauvre superbe?

Loue les riches qui sont humbles, loue les riches qui sont pauvres. Ainsi le veut l'Apôtre Paul; il écrit à Timothée: «Ordonne aux riches de ce siècle de ne se point enfler d'orgueil (1).» Je sais ce que je dis et donne leur cet ordre. Car ils ont des richesses qui inspirent, secrètement l'orgueil, des richesses contre lesquelles il leur faut travailler pour devenir humbles. Qu'ils imitent Zachée. Zachée a d'amples richesses, il est prince de publicains, il avoue ses péchés, il est petit de taille, plus petit dans son âme et il monte sur un arbre pour voir passer Celui qui pour son salut devait être bientôt suspendu à la croix; qu'ils disent comme Zachée: «Je donne aux pauvres la moitié de mes biens.» Mais tu es bien riche encore, ô Zachée, tu es bien riche. Tu veux donner une moitié: pourquoi réserver l'autre? Pour «rendre le quadruple, si j'ai fait tort à quelqu'un (2).»

3. Mais j'entends le mendiant épuisé, couvert de haillons, languissant de faim; il me crie C'est à moi qu'est dît le royaume des cieux; car je ressemble à ce Lazare qui gisait couvert d'ulcères devant la demeure du riche, et dont les chiens léchaient les plaies et qui demandait à se rassasier

1. 1Tm 6,17 - 2. Lc 19,2-8

des miettes qui tombaient de la table de ce riche. Je lui ressemble, dit le pauvre: c'est à nous autres qu'est dû le royaume des cieux, non à ces hommes que recouvrent la pourpre et le lin et qui font chaque jour grande chère. Tel était ce riche quand le pauvre gisait à sa porte couvert d'ulcères: voyez quelle fut la fin de l'un et de l'autre. «Le pauvre mourut et fut porté par les Anges dans le sein d'Abraham.» Le riche mourut aussi et fut enseveli; le pauvre peut-être ne l'avait pas été. Et ensuite? Pendant que le riche était dans les tourments de l'enfer, il leva les yeux et vit en repos dans le sein d'Abraham ce pauvre qu'il avait dédaigné. Il lui avait refusé une miette de pain; il lui demanda une goutte d'eau. Mais pour avoir aimé la fortune, il ne trouva point miséricorde. Il aurait voulu qu'on secourut ses frères; cet homme sans coeur et trop tard compatissant n'obtint absolument rien de ce qu'il souhaitait (1).

4. Ainsi distinguons, poursuit le pauvre, entre les pauvres et les riches: pourquoi m'exhorter à d'autres considérations? Il est facile de connaître les pauvres, facile de connaître les riches ils se montrent.

Mon frère le pauvre, écoute-moi, je parle de ce que tu demandes. Quand tu te compares à ce saint couvert d'ulcères, je crains qu'à cause de ton orgueil tu ne sois pas ce que tu dis. Garde-toi de mépriser les riches qui sont miséricordieux, les riches qui sont humbles; et pour tout redire en un mot, garde-toi de mépriser les riches qui sont pauvres. O pauvre, sois pauvre, pauvre, c'est-à-dire humble. Si le riche est devenu humble, le pauvre ne doit-il pas encore plus le devenir? Le pauvre n'a pas de quoi s'enfler; il y a dans le riche matière à lutter. Écoute-moi donc. Sois un vrai pauvre, sois pieux, sois humble. Si tu te glorifies de cette pauvreté revêtue de haillons et d'ulcères, en pensant que tel fut le pauvre qui gisait à la porte du riche; tu considères bien qu'il fut pauvre, et tu ne considères pas autre chose. - Quoi? Dis-tu, je suis attentif.

Lis les Écritures et tu comprendras ce que je dis. Lazare était pauvre; mais celui dans le sein duquel il fut porté, était riche. «Ce pauvre mourut, est-il écrit, et il fut porté par les Anges.» Où? «Dans le sein d'Abraham, c'est-à-dire dans les lieux mystérieux où était Abraham. Loin d'ici toute idée charnelle, et ne vous figurez point que le pauvre fut porté comme

1. Lc 16,19-31

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dans le sein de la robe d'Abraham. On dit ici le sein pour le lieu secret. Delà ces paroles: «Rejetez dans le sein de ces peuples voisins (1).» Qu'est-ce à dire dans leur sein? Dans leur intérieur. Qu'est-ce à dire: Rejetez dans leur sein? Tourmentez leur conscience. Lis donc, où si tu ne peux lire, écoute quand on lit et considère qu'Abraham était fort opulent sur la terre. Il avait en abondance de l'or, de l'argent, des domestiques, des troupeaux, des domaines (2), et tout riche qu'il fût, il était pauvre, car il était humble; «il crut Dieu, ce qui lui fut imputé à justice (3).» Il fut justifié par la grâce de Dieu, non par les mérites qu'il aurait pu s'attribuer. Il était fidèle, il faisait de bonnes oeuvres. On lui commanda d'immoler son fils, il n'hésita point de l'offrir à Celui de qui il l'avait reçu (4). Il fut éprouvé par Dieu, et fut proposé comme modèle de foi. Sans doute il était connu de Dieu, mais il fallait nous le faire connaître. Il ne s'enfla point de ses bonnes oeuvres, parce que riche il était pauvre. Et pour apprendre qu'il ne s'enfla point de ses bonnes oeuvres parce qu'il savait tenir tout de Dieu et ne se glorifiait point en lui même, mais dans le Seigneur, écoute l'Apôtre Paul! «Si Abraham a été justifié par les oeuvres, il a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu (5).»

5. Vous le voyez; malgré la multitude des pauvres; nous avons raison de chercher un pauvre nous en cherchons un dans la foule, et nous avons peine à le trouver. Je rencontre des pauvres, et je cherche un pauvre. Toi cependant ouvre la main au pauvre que tu rencontrés, tout en cherchant un pauvre qui soit pauvre dans le coeur. Pauvre, tu dis: Je suis pauvre comme Lazare. Et ce riche qui est humble, ne dit pas: Je suis riche comme Abraham. Ainsi tu t'élèves et il s'humilie. Pourquoi t'enfler, et ne le pas imiter? Moi, dit le pauvre, je suis porté dans le sein d'Abraham. Ne vois-tu pas que c'est le riche qui reçoit le pauvre? Ne vois-tu pas que le riche recueille le pauvre? Si tu t'élèves orgueilleusement contre ceux qui possèdent, si tu nies qu'ils appartiennent au royaume des cieux, quoique peut-être l'on découvre en eux l'humilité que l'on ne trouve pas en toi, ne crains-tu pas qu'Abraham ne te dise après ta mort: Éloigne-toi, car tu m'as outragé?

6. Adressons à nos riches les avis de l'Apôtre. Il nous a avertis «de ne point nous élever d'orgueil, de ne point mettre notre confiance dans des richesses incertaines (6). Il y a plus de

1. Ps 128,12 - 2. Gn 13 - 3. Gn 15,6 - 4. Gn 12 - 5. Rm 4,2 - 6. 1Tm 6,18

danger dans ces richesses que vous n'y croyez de délices. Il était pauvre, et il dormait en sûreté sur la terre, et le sommeil abordait plus facilement cette dure couche qu'il n'aborde le lit d'argent. Songez aux soucis des riches et comparez-les à la sécurité des pauvres. Mais que ce riche apprenne à ne pas s'élever d'orgueil; à ne pas mettre sa confiance dans des richesses incertaines; à user de ce monde comme n'en usant pas; à savoir qu'il est en route et que ses richesses sont pour lui comme une hôtellerie; à réparer ses forces, car il est voyageur; à les réparer et à marcher: le voyageur n'emporte pas ce qu'il trouve dans l'hôtellerie; viendra un autre voyageur qui en usera aussi, sans l'emporter. Tous laisseront ici ce qu'ils y ont acquis. «Nu je suis sorti du sein de ma mère; je rentrerai nu dans la terre. Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté (1).» Il ne s'est pas soustrait lui-même car c'est «à vous que s'abandonne le pauvre. - Nu je suis sorti du sein «de ma mère; je rentrerai nu dans la terre.»

Voici un autre pauvre qui parle: «Nous n'avons rien apporté en ce monde, et nous n'en pouvons rien emporter: ayant donc la nourriture et le vêtement, contentons-nous-en, parce que ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans beaucoup de désirs insensés et nuisibles, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. Car la racine de tous les maux est l'avarice; et quelques uns y ayant cédé ont dévié de la foi et se sont engagés dans beaucoup de chagrins» (2). Quels sont ceux qui «ont dévié de la foi et se sont engagés dans beaucoup de chagrins? Ceux qui veulent devenir riches.»

Réponde maintenant cet indigent couvert de haillons. Voyons, ne veut-il pas devenir riche? Examinons, interrogeons-le: ne veut-il pas devenir riche? Qu'il réponde sans mentir. J'entends ce que dit sa bouche, mais je questionne sa conscience. Dis donc: ne veux-tu pas devenir riche? S'il le veut, le voilà qui tombe dans la tentation et dans beaucoup de désirs insensés et nuisibles.» Je dis les désirs, non les richesses. Pourquoi? Parce qu'il veut devenir riche. Dans quoi encore? «Dans beaucoup de désirs insensés et nuisibles, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition.» Vois-tu où tu es tombé? Pourquoi me parler toujours de la nullité de tes ressources, quand je montre en toi des passions si dangereuses?

1. Jb 1,21 - 2. 1Tm 6,7-10

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Compare maintenant ces deux hommes. L'un est riche, l'autre est pauvre; mais le riche est riche et ne veut pas le devenir; il est riche, soit par ses parents, soit à cause des dons et des héritages qu'il a reçus. Supposons qu'il est riche aussi par injustice; il ne veut plus acquérir, il a imposé des bornes, fixé des limites à sa cupidité: et il combat de tout son coeur pour la piété.

8. Mais il est riche, dis-tu. Je réponds: Il est riche. Tu vas plus loin, tu l'accuses: Il est riche par injustice, dis-tu. - Et si avec ses richesses d'iniquité il se fait des amis? Le Seigneur savait ce qu'il disait; assurément il ne se trompait pas en donnant cet ordre: «Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin qu'eux aussi vous reçoivent dans les tabernacles éternels (1).» Et si le riche fait cela? II comprime la cupidité, il exerce la piété.

Pour toi, tu n'as rien, mais tu veux devenir riche tu tomberas dans la tentation. Mais ce qui peut-être t'a réduit à la dernière indigence, à la plus profonde misère, c'est que ce pauvre petit héritage paternel, qui devait t'aider à vivre, t'a été enlevé par suite des fausses accusations de quelque compétiteur. Je t'entends gémir, accuser les temps, et, si tu le pouvais, tu ferais ce que tu déplores. N'envoyons nous pas des exemples? Chaque jour n'en est-il pas partout? On gémissait hier, parce qu'on perdait son bien: aujourd'hui, qu'on en a davantage, on ravit le bien d'autrui.

9. Nous avons trouvé le vrai pauvre, le pauvre pieux, humble, n'ayant point confiance en lui-même, le pauvre véritable, membre du Pauvre qui pour nous s'est fait pauvre quand il était riche (2). Voyez ce Riche qui pour nous s'est fait pauvre quand il était riche; voyez ce Riche; «Par lui tout a été fait; et rien n'a été fait sans lui.» Créer l'or, c'est plus que de le posséder. Tu es riche en or, en argent, en troupeaux, en domestiques, en domaines et revenus; tu n'as pu te créer tout cela. Vois ce Riche: «Par lui tout a été fait.» Vois ce Pauvre: «Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (3).» Qui se fera une juste

1. Lc 16,9 -2. 2Co 8,9 - 3. Jn 1,3-14

idée de son opulence? Qui pourra se représenter comment il fait sans être fait, comment il crée sans être créé, comment il forme sans être formé, comme étant immuable il fait les choses muables, éternel les choses temporelles? Qui pourrait avoir une juste idée de ses richesses?

Pensons à sa pauvreté; dans la nôtre nous pourrons peut-être comprendre au moins la sienne. Il est conçu dans le sein virginal d'une femme, il est enfermé dans le sein de sa mère. Quelle pauvreté! Il naît dans un étroit réduit; enveloppé des langes d'un enfant il est posé dans une crèche, devient ainsi comme la nourriture de pauvres animaux: puis ce Seigneur du ciel et de la terre, ce Créateur des Anges, cet Auteur de tout ce qui est visible et invisible, prend le sein, pleure, se nourrit, grandit, souffre son âge, cache sa majesté. On le saisit ensuite, il est méprisé, flagellé, moqué, conspué, souffleté, couronné d'épines, suspendu à un morceau de bois, percé d'une lance. Quelle pauvreté Voilà le Chef des pauvres que je cherche; voilà le pauvre dont nous voyons que tout vrai pauvre est membre.

10. Cherchons rapidement un orphelin: car nous nous sommes fatigués à la recherche du pauvre. Seigneur Jésus, je cherche un orphelin; répondez-moi bientôt pour me le faire trouver. «Ne dites pas, déclare-t-il, que vous avez un père sur la terre (1).» L'orphelin de la terre trouve au ciel un Père immortel. «Ne dites pas, déclare-t-il, que vous avez un père sur la terre.» Voilà notre orphelin trouvé. Qu'il prie maintenant: écoutons-le et imitons-le. Quelle est sa prière? «Mon père et ma mère m'ont abandonné. Mon, père, dit-il, et ma mère m'ont abandonné (1); mais le Seigneur m'a adopté (2).

Si donc les pauvres d'esprit sont heureux, parce que le royaume des cieux est à eux (3); il est vrai que «le pauvre s'abandonne à vous.» Si mon père et ma mère m'ont abandonné et que le Seigneur m'ait adopté; «vous serez l'appui de l'orphelin.»

1. Mt 23,9 - 2. Ps 26,10 - 3. Mt 5,3





Augustin, Sermons 13