Pie IX dans le
cœur et la pensée
de Jean XXIII
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Les deux pontifes qui seront béatifiés ensemble le 3 septembre semblent aux antipodes: le dernier Pape-roi et le bon Pape. Mais ce n'est qu'une apparence. Comme l'explique dans cette étude son secrétaire, Monseigneur Capovilla, Jean XXIII avait une vénération particulière pour Pie IX |
par Loris Francesco Capovilla
1. Ne voulant pas m'éloigner du sujet ni avancer des propositions et des conclusions personnelles, je voudrais, au début de ces notes, donner la parole à Jean XXIII, le Souverain Pontife qui souhaita que les catholiques italiens eussent une connaissance moins approximative et plus documentée de Pie IX. Il s'agit de quatre lignes de son agenda de l'année 1962, à la date du 31 août: "Dans l'après-midi, visite improvisée à Marino (Laziale), un moment vraiment magnifique et inoubliable. Un vrai triomphe de respect et d'amour pour le Pape. Je m'en souviendrai toute ma vie. La visite que je fis à Alberto Canestri et, en dernier lieu, à la crypte remise à neuf de la paroisse de Castello fut également précieuse".
Cet adverbe et cet adjectif: "également précieuse", qui indiquent le désir de conserver le souvenir de la visite "toute la vie", devraient inciter à relire la relation rédigée avec une louable mesure, par le regretté Mgr Alberto Canestri (La visita di Sua Santità al postulatore, 31 août 1962. Extrait de La Voce di Pio IX, n. 47, 1962). Je me contente d'en rapporter la conclusion: "Jésus béni, dépouille celui qui écrit de tout sentiment de vanité pour tant d'honneur et laisse seulement dans son cœur, avec l'humilité voulue et la dévotion pour ton Vicaire, le désir d'une glorification prochaine de son grand prédécesseur: le Pape de l'Immaculée Conception et de l'infaillibilité. Depuis cet heureux événement jusqu'à aujourd'hui, le postulateur a reçu un déluge de coups de téléphone et de lettres de personnes lui adressant leurs félicitations et manifestant leur admiration pour l'attention paternelle du Pape à son égard".
Jean XXIII, devenu successeur de l'apôtre Pierre le 28 octobre 1958, n'attendit pas longtemps pour se mettre en relation avec Mgr Canestri. C'est ce qu'atteste le délicieux billet autographe dont voici le texte: "Vatican, 12 janvier 1959. Je salue de tout mon cœur le Révérendissime Mgr Alberto Canestri dont j'ai lu le discours sur la "Conscience d'un Pape du XIXe siècle". Je sais combien il a coopéré à la cause de béatification de Pie IX, ce dont je me félicite grandement. En attendant, je bénis avec humilité mais ferveur sa personne que je serais très heureux d'accueillir en audience, et je l'encourage à poursuivre une entreprise qui me tient profondément à cœur comme celle de la glorification de Pie IX. Joannes XXIII Pp.".
Le souvenir de Pie IX, un homme éminent, un prêtre très intègre, resta toujours vivant dans la mémoire d'Angelo Giuseppe Roncalli; un souvenir qui n'était pas le résultat d'un engouement mythique, mais l'expression d'une connaissance heureuse, d'un profond respect, d'un amour dévoué. Il me plaît de rappeler que, le 16 octobre 1958, alors que l'ouverture du conclave était imminente, Jean XXIII se rendit au cimetière du Verano sur la tombe de ses anciens supérieurs du Séminaire romain et dans la basilique Saint-Laurent pour y vénérer l'hypogée de Pie IX.
Devenu pape, il lui fut naturel et il lui sembla de son devoir de se référer de façon répétée à la personne et à l'œuvre de Pie IX. Il sut le faire avec une telle spontanéité qu'il serait impossible de dire qu'il s'agissait d'une sympathie soudaine ou d'un hommage protocolaire rendu à l'un de ses lointains prédécesseurs. Il voulut avant tout lire tout ce qu'il trouva à son sujet: les volumes des procès, édités par la postulation et par la Congrégation des Rites; le premier volume du Pio IX d'Alberto Serafini, publié à la fin de septembre 1958 et qui ne put être présenté à Pie XII à qui il était dédié; le premier volume du Pie IX de Pierre Fernessole. Il lut ce dernier ouvrage en deux nuits et chargea le cardinal Tardini, secrétaire d'État, d'écrire une lettre à l'auteur, non seulement pour le complimenter, mais aussi pour l'encourager à poursuivre son travail: "Sa Sainteté, qui n'a pas oublié le souvenir de ses rencontres avec vous à la nonciature de Paris, forme les meilleurs vœux pour que vous puissiez mener à bonne fin l'œuvre que vous avez entreprise" (Lettre 57604, 15 mars 1961).
Il ne porta pas une moindre attention aux trois volumes du jésuite Pietro Pirri: La laicizzazione dello Stato sardo, La Questione romana dalla Convenzione di settembre alla caduta del potere temporale. Il s'attarda sur ce dernier livre avec une curiosité particulière. Il explora souvent la Biographie du Souverain Pontife Pie IX de Francesco Massi, dans la collection "Actes et histoire du Concile Œcuménique de Rome MDCCCLXIX", Pilon et Lemercier, Impr., Paris.
Il serait trop long d'énumérer les différentes lectures que Jean XXIII ne cessa de faire tout au long de son pontificat et plus difficile encore de déterminer le jugement qu'il pouvait porter sur chacun des ouvrages qu'il lisait. Sur plusieurs des publications qui viennent d'être citées, les spécialistes émettaient de sérieuses réserves. Il le savait.
L'historien Giacomo Martina, tout en reconnaissant qu'Alberto Serafini a publié "différents documents intéressants", juge que l'œuvre est dans son ensemble "embrouillée, apologétique, prolixe"; quant à l'autre ouvrage, celui de Fernessole, il dit, pire encore, qu'il s'agit d'un "exemple typique d'une apologétique de mauvais aloi, a-scientifique" (G. Martina, Pio IX e mondo moderno, dans Studium, 1976, p. 199). Nombreux sont ceux qui, dans les dicastères et les universités romaines, pourraient attester l'intérêt que Jean XXIII portait aux recherches et aux études visant à faire toute la lumière sur la vie et sur le pontificat de Pie IX et à ouvrir la voie à son éventuelle glorification, une glorification que beaucoup de gens désirent. Ce qu'écrit en incise Arturo Carlo Jemolo dans un article sur le pape Jean XXIII est significatif: "Je désirerais que se poursuive le procès de canonisation de Pie IX, dont la profonde bonté, la générosité, la foi infinie furent reconnues même par ses adversaires" (Un Pape de génie, dans La Stampa, 2 juin 1964).
Quant à Jean XXIII, j'ai plaisir à citer une note de son agenda de 1960, comprenant la liste des personnes reçues le mercredi 23 novembre: "...le père [Ferdinando] Antonelli, procurateur (sic!) de la Foi à la Congrégation des Rites. Je l'ai fortement sensibilisé à la question du procès de béatification du S[aint]-P[ère] Pie IX".
À l'audience générale du 6 septembre 1961, le Pape, s'adressant aux mille cinq cents pèlerins de Senigallia, évoqua soudain la personne de son lointain prédécesseur originaire des Marches: "Les pèlerins de Senigallia jouissent d'une gloire toute spéciale: Pie IX. Et le vieux Pie IX doit se manifester à nouveau. La pensée se tourne souvent vers cet insigne serviteur de Dieu et elle s'accompagne du désir de le voir glorifié, et cela dès cette vie terrestre. Il y aura le Concile Vatican II, lequel ne peut pas ne pas se rattacher en quelque façon au Concile Vatican I, voulu et convoqué par Pie IX. Qui sait si, en cette circonstance, on n'aura pas aussi le bonheur de voir, comme on le souhaite, Pie IX devenir l'objet d'une vénération particulière. Il en sera de toutes façons comme Dieu en aura décidé pour sa plus grande gloire. Le Seigneur est mirabilis in sanctis tuis, tant chez ceux qui sont ornés de l'auréole de la vénération officielle décrétée par le chef visible de l'Église que chez tous les autres qui peuplent le paradis.
Nous devons tendre ici-bas à notre sanctification, ce qui revient à imiter le grand nombre de ceux qui ont bien accompli, par leur foi et par leurs œuvres, le pèlerinage terrestre" (L'Osservatore Romano, 8 septembre 1961; cf. La Civiltà Cattolica, 7 octobre 1961, q. 2671, p. 73-74; Voce misena, Senigallia, 16 septembre 1961).
Peu après, lorsqu'il eut lu le discours que l'évêque Umberto Ravetta avait préparé mais qu'il n'avait pu prononcer en public, il demanda au cardinal Cicognani, secrétaire d'État, d'écrire à ce dernier la lettre suivante: "Le Saint-Père, qui se souvient bien du groupe nombreux guidé par Votre Excellence et des fervents témoignages de foi par lesquels celui-ci a souligné les expressions de votre discours paternel se référant au serviteur de Dieu Pie IX, gloire impérissable de ce diocèse, a ainsi eu une confirmation nouvelle de la sincérité et de l'intensité de ces sentiments, et un motif de consolation plus intime" (11 septembre 1961).
2. Jean XXIII était un bon connaisseur de l'histoire de l'Église, et tout particulièrement de la période qui va du Concile de Trente à Vatican I.
Professeur d'histoire au séminaire de sa ville de Bergame de 1906 à 1920, il s'était appliqué à cultiver pour lui-même les qualités qu'il avait reconnues au maître de cette discipline, [Cesare] Baronio, dans l'un de ses dissertations de 1907, lorsqu'il avait écrit: "Caractère inflexible au point de ne vouloir que la vérité à tout prix, même si le fait de dire nettement cette vérité représentait parfois pour lui un grand sacrifice et lui donnait une profonde amertume, car il s'appuyait toujours sur le principe que Dieu n'a pas besoin de nos mensonges ni de nos expédients et que, qu'on me permette de le répéter, la meilleure apologie de l'Église est l'histoire exacte de sa vie; une prérogative de Baronio appréciée de ses adversaires mêmes, lesquels comme Casaubono [Isaac Casaubon] et Sarpi n'acceptèrent pas que l'on accusât notre historien de mauvaise foi ou de mensonge; travailleur infatigable et prodigieux, Ruggero Bonghi écrivait à son propos dans la Nuova Antologia que, du point de vue de la transcription et de la recherche des documents, son œuvre était, pour l'époque, tout à fait admirable, et qu'en ce qui concerne la richesse de l'érudition et l'immensité du travail fourni, elle était, pour toutes les époques, admirable; saint, enfin, il a toujours lié et subordonné ses recherches aux trois grands idéaux de sa vie: Dieu, l'Église, les âmes" (Angelo Roncalli, Il cardinale Cesare Baronio, Edizioni di Storia e Letteratura, Rome2 1961, p. 41).
Jean XXIII, qui avait du flair, parvenait aisément à identifier les sources, à affronter les faits, à y situer les acteurs, à confronter entre eux les événements, à découvrir les rapports entre les événements religieux et les événements politiques. Dès qu'il prenait en mains un ouvrage, il savait immédiatement saisir et apprécier l'ensemble de l'apparat critique: présentation, notes en marge, appendices, index.
Quand il se heurtait à de grosses difficultés, il n'était enclin à proférer ni des condamnations a priori ni des absolutions piétistes. Et, aimant à manier l'humour qui détrompe et désintoxique, il ne se laissait pas aller à des sentiments triomphalistes; par ailleurs, ne supportant ni pour lui ni pour les autres le culte de la personnalité ou l'atteinte - comme il l'appelait - du morbus biographicus, il ne cédait pas facilement aux charmes des charismes exceptionnels qui, pour lui, demandaient toujours à être sérieusement étudiés et authentifiés.
La tendance à l'apologie, qui n'était pas rare au début de ce siècle, au moment où Angelo Roncalli terminait ses études à Rome (on pourrait, à vrai dire, trouver des traces de cette apologétique dans le Giornale dell'anima) et faisait ses premiers pas sur son chemin pastoral, n'étouffait pas en lui l'esprit critique. Il suffira d'ajouter que le roman historique l'ennuya toujours et qu'il n'eut jamais de goût pour le roman tout court, à l'exception de I promessi sposi de Manzoni.
On eut à plusieurs reprises la preuve de son équité face à d'éventuels scandales nés de la divulgation de certaines nouvelles, car il avait l'habitude de se conformer à la prescription sévère du livre de Job: "Pensez-vous défendre Dieu par un langage perfide et sa cause par des propos mensongers?" (13, 7).
3. Deux questions cependant s'imposent:
Jean XXIII avait-il une connaissance profonde des hommes? Ne se laissait-il pas facilement influencer? Je répondrais positivement à la première question et négativement à la seconde. J'ai réfléchi sur ces points comme sur d'autres. Je sais bien que mon témoignage ne suffit pas. Cependant, lorsqu'il sera confronté aux documents d'archives - qui sont toujours insuffisants, vu que, de tout ce qui se vit, une petite partie seulement est transcrite -, mes affirmations se trouveront confirmées.
Il est vrai, pourtant, que lorsqu'un personnage était entré dans son cœur, il entretenait avec lui un rapport de vieille amitié, indépendamment de l'époque à laquelle celui-ci avait vécu. Il faut dire que, plus qu'admirateur de Lorenzo Giustiniani, de Carlo Borromeo, de Gregorio Barbarigo, de Cesare Baronio - pour n'en citer que quelques-uns -, il fut leur ami ainsi que celui de quelques évêques et chefs spirituels des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècle jusqu'à saint Pie X. Pie X avec lequel, malgré la polémique toujours vivante sur les rapports controversés de ce dernier avec des personnes qui furent très chères à Roncalli - on veut parler du cardinal Ferrari, de l'évêque Radini Tedeschi, des professeurs Pedrinelli et Mojoli, de ses condisciples bergamasques - et malgré la découverte qu'il fit progressivement de leur différence, une différence qui portait sur plus d'un point, il se sentit uni par des liens d'affection.
Il avait déclaré dans ses jeunes années: "Notre âme est ainsi faite: lorsqu'elle pénètre au-delà des apparences, elle se sent attirée instinctivement là où se cache la vraie grandeur, et face à celle-ci, tout ce qui entoure les grands hommes, même les petites choses qui les concernent, acquiert parfois des proportions imprévues, des significations très élevées" (A. Roncalli, Il cardinale Cesare Baronio, op. cit. p. 25).
Enclin au respect de tous sans distinction, même des pécheurs ou de ceux qui sont dans l'erreur, enclin aussi à un jugement prudent, à un optimisme serein, il ne souscrivit pourtant pas facilement des décrets proclamant l'héroïcité des vertus.
Nous devons par ailleurs remarquer qu'il avait confiance dans la grâce d'état: une doctrine aisément acceptée par les théologiens et les ascètes. Dieu proportionne les grâces à la vocation particulière de chacun et au rôle que l'homme est appelé jouer dans l'Église et dans l'humanité, si l'on admet, bien entendu, la généreuse disponibilité de celui qui est appelé.
Doctrine qui vaut pour la très sainte Marie comme pour saint Joseph, pour les apôtres de tous les temps et pour les pasteurs les plus expérimentés de toutes les époques. Il se l'appliquait innocemment et incroyablement à lui-même. Parfois, dans ses conversations avec Mgr Dell'Acqua, avec son confesseur Mgr Cavagna ou avec moi-même, on l'entendit faire le récit suivant: "Ce matin, durant l'audience, telle personne m'a dit qu'après la bénédiction du Pape, on a constaté une amélioration de l'état de santé de tel ou tel malade... ou même sa guérison. Je n'aime pas m'attarder à rêver sur ces choses. Mais il est vrai que j'ai prié avec ferveur et conviction et je ne trouverais rien d'étrange à ce que le Seigneur voulût bien écouter la voix de son serviteur obéissant et fidèle...".
4. La dévotion d'Angelo Giuseppe Roncalli pour Pie IX naquit en famille, s'épanouit à la paroisse et se perfectionna dans le diocèse. Chez lui, il voyait entre les mains de son grand-oncle et éducateur Zaverio, une biographie populaire de Pie IX. Et de même, dans sa modeste habitation, souriait, suspendu à l'une des parois, un portait du Pape. Il apprit à l'appeler "le Pie angélique" à Sotto il Monte, faisant écho à don Francesco Rebuzzini, le saint curé de son baptême, qui l'avait ainsi souvent présenté dans ses catéchèses.
Par ailleurs, Pie IX était mort depuis trois ans à peine lorsqu'Angelo Giuseppe Roncalli fut porté sur les fonts baptismaux, le jour même de sa naissance, le 25 novembre 1881.
Les hauts faits du Pape originaire des Marches continuaient à retentir dans toute la région bergamasque, dans les années de l'adolescence du successeur prédestiné de Pie IX.
Évoquant des souvenirs lointains, Jean XXIII confia un jour aux membres du Cercle de Saint Pierre: "Il est légitime de rappeler le passé. Et si l'on repense à tout ce que l'on a dû souffrir et dépasser, il est naturel de vouloir être aussi fort dans les circonstances actuelles, sans, pourtant, se plaindre du temps présent, mais en cherchant avec ferveur à se sanctifier, surtout par sa bonne conduite, sa bonne parole, par sa fidélité à la doctrine que saint Tite a énoncée et mise en pratique. La déclaration de Pie IX est toujours vraie et lumineuse. Dans toutes les situations, le Pape sait qu'il peut compter sur le cœur de ses enfants, sur leur force et leur résolution, sur la dévotion qu'ils professent à l'égard du souverain pontife, des évêques, des prêtres et de tous ceux qui aiment la sainte Église catholique, apostolique et romaine" (Discorsi, messagi, colloqui del santo padre Giovanni XXIII, Tipografia Poliglotta Vaticana, Cité du Vatican 1960-1967. vol. I, p. 598).
À Bergame, les évêques et les prêtres, les éducateurs et les éducatrices insignes, les fondateurs et les fondatrices d'instituts religieux et d'institutions caritatives avaient été en rapport direct avec Pie IX, suscitant dans la ville et dans le diocèse un enthousiasme durable.
L'évêque Radini Tedeschi à côté duquel don Angelo Roncalli exerça la fonction de secrétaire pendant dix ans, fut un fervent admirateur de Pie IX. Je suis parvenu à retrouver, en même temps que d'autres documents semblables, le discours qu'il prononça à Saint-Ignace, à Rome, en 1894, pour le premier centenaire de la naissance de Giovanni Mastai Ferretti. Seize années étaient passées depuis sa mort. L'introduction du discours serait à elle seule un témoignage, et un témoignage d'autant plus surprenant si l'on sait que Radini Tedeschi était l'un des protégés de Léon XIII, lequel ne fit vraiment jamais preuve d'un enthousiasme démesuré dans les éloges qu'il adressa à son prédécesseur direct. On peut dire, en outre, que Radini Tedeschi parla à Saint-Ignace, le temple notoirement réservé alors aux manifestations officielles: "Commémorer un grand homme", dit-il, "face à des personnes qui le connurent si bien de son vivant, qui le vénérèrent et l'aimèrent si profondément, après que, sur sa tombe, des lèvres dignes et éloquentes eurent prononcé un éloge splendide et émouvant et alors qu'il se trouve encore presque vivant et parlant parmi les mille cœurs qui se rappellent ses vertus angéliques, ses manières aimables, son amour pour son père et son roi, est une tâche d'une difficulté incommensurable. Si, du moins, j'avais pu te connaître, ô Pie IX! Comme remonte à loin la vénération que j'eus pour toi et quelle vision enchanteresse tu fus pour moi dans mes premières années! Tu fus le tendre frémissement de mon cœur et l'idéal du pape et du souverain; si j'avais pu imprimer un baiser sur ta main lorsqu'elle bénissait, sur ton pied, à toi qui évangélisais la paix et le bien, sur ta lèvre même où errait un éternel sourire et dont jaillissait l'accent de la vérité et de la vie!" (Parole di monsignor Giacomo Radini Tedeschi dette nella chiesa di Sant'Ignazio di Roma nella solenne Accademia per la celebrazione del primo centenario della nascita del grande Pontefice, Tip. Arcivescovile, Bologne 1894).
5. Je voudrais rappeler, pour donner plus d'ampleur à ce témoignage sur Pie IX, quatre moments particulièrement significatifs: le vingt-cinquième anniversaire des Accords de Latran (1954); le Discours marial à Sainte-Marie-Majeure (1960); le centenaire de l'unité italienne (1961); le Concile Vatican II.
A. Le cardinal Angelo Giuseppe Roncalli est le seul évêque italien, sauf erreur et omission, qui célébra le vingt-cinquième anniversaire des Accords de Latran, le 11 février 1954 pour être exact, par un discours dans la basilique Saint-Marc, à Venise, en présence des plus hautes autorités de la ville et d'une grande foule d'assistants. Voici le plan du discours: Joie et paix. Pouvoir civil légitime et sacré. Pie IX et l'idée nationale italienne. Temps humbles et malheureux. L'heure du Seigneur. Un vase brisé. La signification des Accords de Latran. Bénédictions, vœux, prières: pour l'Église, pour l'Italie.
Il rappela avant tout la répercussion qu'eut dans le monde cet événement au moment où il se produisit: "Les amis sincères de l'Italie s'en réjouiront; les amis non sincères en souffriront; les catholiques droits et honnêtes en exulteront devant le Seigneur" (Angelo Giuseppe card. Roncalli, Scritti e discorsi, Edizioni Paoline, Rome 1959-1962. vol. I; tout le discours: p. 160-170).
Le cardinal Roncalli envisageait la Question romaine dans ses termes exacts et complexes pour signaler qu'à la bonne trame de l'unité italienne était venu se mêler un plus vaste dessein d'irréligion, une lutte qui s'est durcie durant les guerres pour l'indépendance: "Depuis lors, apparut clairement, jour après jour, la vérité sur le sentiment intime des pontifes romains face au double problème de l'unité italienne, d'une part, et des intérêts individuels et collectifs des âmes, de l'autre; et prit fin la légende selon laquelle c'était la soif de pouvoir temporel qui déterminait les attitudes du pape à l'égard de son pouvoir civil. Celui-ci lui avait été confié par la Providence pour défendre et soutenir son ministère spirituel et universel; sa légitimité fut souvent confirmée par la voix du peuple et par le tumulte même des événements; et aucune dynastie d'Europe ne fut jamais mieux fondée dans un droit légitime et sacré que cette dynastie pontificale qui les précéda toutes, les vit naître et disparaître, et qui n'employa jamais avec personne, pour son propre compte, la rapacité ni la violence comme instrumentum regni, et qui, à plusieurs reprises, en fut au contraire la victime innocente.
Des épisodes isolés et variables de faiblesses personnelles n'ôtent rien à la magnifique trame du pouvoir civil des papes, lequel s'exerçait conformément à la tâche qui lui avait été assignée de défendre et de soutenir les intérêts les plus hauts de l'esprit humain et chrétien, dans l'acte de servir à l'établissement de la paix dans les différents États d'Italie et d'Europe.
Mais c'était une tâche indirecte et provisoire, soumise au caractère changeant des temps et des hommes. La Providence du Seigneur avait préparé pour les successeurs de saint Pierre ce petit patrimoine pour assurer la liberté et la sainte indépendance de leur mission supranationale et mondiale" (Scritti..., I, op. cit.).
Léon XIII ne s'était pas exprimé diversement le 15 juin 1887, dix ans après la mort de Pie IX - en conformité parfaite, donc, avec la pensée et la parole de son immédiat prédécesseur -, dans une lettre au cardinal Rampolla, son secrétaire d'État: "L'autorité du souverain pontife instituée par Jésus-Christ et conférée à saint Pierre et, à travers lui, à ses successeurs légitimes, les souverains pontifes romains, destinés à continuer dans le monde, jusqu'à la fin des siècles, la mission réparatrice du Fils de Dieu, enrichie des plus nobles prérogatives, et dotés de pouvoirs sublimes, propres et juridiques, tels qu'ils sont requis pour le gouvernement d'une société vraie et parfaite, ne peut, par sa nature même et par la volonté expresse de son divin fondateur, être soumise à aucune puissance terrestre. Elle doit au contraire jouir de la liberté la plus pleine dans l'exercice de ses très hautes fonctions. Et vu que le bien de l'Église dépend de ce pouvoir suprême et du libre exercice de ce dernier, il était de la plus haute importance que son indépendance et sa liberté originaires fussent assurées, garanties, défendues à travers les siècles, en la personne de celui qui en était investi. [...] Il importe grandement d'observer que le fondement et l'indépendance de la liberté pontificale dans l'exercice du ministère apostolique, acquièrent une force plus grande et totalement propre lorsqu'ils s'appliquent à Rome, siège naturel des souverains pontifes, centre de la vie de l'Église, capitale du monde catholique".
L'année suivante, Léon XIII, dans la cinquantième année de son sacerdoce, revenait encore sur ce sujet, lorsqu'il recevait en audience le cardinal Alimonda et les prêtres italiens réunis à Rome (25 septembre 1888): "On ose affirmer que les revendications du souverain pontife sont dictées par un esprit d'ambition et par le désir de grandeur mondaine... Nos visées se situent bien plus haut: en vérité, c'est la grande cause de la liberté et de l'indépendance de l'Église dont il est question aujourd'hui".
Soixante-six ans plus tard, le cardinal Roncalli, dans le discours cité qu'il prononça à l'occasion du XXVe anniversaire des Accords de Latran, repoussant et réfutant l'accusation trop souvent répétée de "passion de pouvoir", racontait avec douceur et malice un épisode survenu lorsqu'il était jeune prêtre: "La presse", dit-il, "mondaine et sans scrupule, revenait souvent à cette insinuation malicieuse que le Pape et ses proches collaborateurs étaient en proie à la passion du pouvoir. Pie X, au même moment, - et je l'entendis moi-même, de mes oreilles, lorsque j'étais jeune prêtre, à la fin d'un entretien confidentiel avec mon évêque que j'accompagnais -, tint - et il s'exprimait en dialecte vénitien - les propos suivants: "Figurez-vous, Monseigneur, ce qui m'arrive. J'ai reçu hier une commission de personnages dignes et graves qui, cherchant à résoudre la Question romaine, me proposaient de me contenter de Rome que le gouvernement italien pourrait m'abandonner. Oh, Monseigneur, il faudrait donc maintenant gouverner Rome aussi, avec tous ces petits tracas que me procure déjà le gouvernement de ces braves gens, ici, à l'intérieur". Et il souriait plaisamment" (Scritti ..., I, op. cit., p. 165).
Le discours du 11 février 1954, qui balaie un vaste horizon, affronte sans sous-entendu le cœur de la question et finit par donner à Pie IX sa juste place. Il lui reconnaît en effet le droit de défendre "ce petit patrimoine préparé par le Seigneur pour assurer la liberté et la sainte indépendance de la mission supranationale et mondiale" de l'Église. "Il était naturel - répétons-le bien - que le pape eût pour devoir de le défendre à tout prix, jusqu'au jour où un nouveau signe viendrait du ciel, et trouverait un écho dans l'intimité sacrée de sa conscience pontificale, pour arrêter le cours de ses déclarations et celui des revendications qu'il était tenu de présenter" (Scritti... I, op. cit., p. 162).
La page intitulée Pio IX e l'idea nazionale italiana est d'une grande solennité; il semble presque qu'elle veuille proposer par avance une interprétation objective et sans passion de cette difficile période et, comme elle touche au cœur de la question, elle mérite d'être considérée avec attention: "Quant aux intérêts de l'Italie et au mouvement national qui vise à son unité, il convient de rappeler ce qu'en pensait Pie IX, qui avait débuté son pontificat en 1846 par ces mots: "Grand Dieu, bénissez l'Italie!".
On a, il y a quelques jours, exhumé le témoignage d'un célèbre diplomate protestant (von Bülov) au sujet d'un conte, allemand et catholique, qui déplorait devant le Pape les désagréments que le mouvement pour l'unité italienne causait à l'Église. Le Pape l'écouta pensif et sembla lui donner tacitement des signes d'approbation. Mais quand le personnage fut parti, le Pape dit au gentilhomme de service italien qui se trouvait à ses côtés: "Ce monsieur ne comprend rien à la grandeur et à la beauté de l'idée nationale italienne".
Paroles éloquentes: comme le fut la réponse que Pie IX, encore, donna, avec la finesse et la bonté qui lui étaient naturelles, à un cardinal qui le réconfortait: "Sainteté, ayez courage: la barque de saint Pierre ne sera pas la proie de la tempête: ce sont les paroles du Seigneur". "C'est vrai", répondit-il, "mais le Seigneur n'a pas parlé de l'équipage!".
Des événements graves se produisirent. L'année 1870 marqua l'apogée de la puissance spirituelle du Pape dans le succès et dans la gloire du Concile Vatican; mais le passage de la violence militaire à travers la brèche de Porta Pia marqua aussi le début d'années difficiles, d'années de malaise et de tribulations pour le Saint-Siège et pour les catholiques d'Italie.
Il suffit, pour honorer Pie IX, du témoignage de l'un des hommes politiques les plus en vue de ce temps et peu tendre pour l'Église: "Ce vieux prêtre, privé de son pouvoir, à bout de forces, [...] en butte à autant de critiques aujourd'hui qu'il a reçu d'applaudissements hier; qui ne s'incline ni devant ceux qui le défendent ni devant ceux qui l'offensent; qui ne s'est jamais concilié un seul ennemi par un mensonge ou une humiliation; qui tente de rallumer l'ancienne flamme dans l'esprit de ses fidèles en faisant briller plus haut celle de son âme, en suscitant l'amour du sacrifice dans de nombreuses parties du monde et [...] en maintenant parmi ses fidèles et dans le clergé, par le seul empire de sa parole, une unité plus grande et plus solide qu'on ne vit jamais: ce vieux prêtre est le fait le plus extraordinaire et le plus admirable de notre temps, un temps déjà plein de nouveautés et de merveilles" [Ruggero Bonghi]" (Scritti..., I, op. cit., p. 162-163).
B. Second moment. Le 8 décembre 1960, dans le cadre splendide de la solennité de l'Immaculée Conception et du parcours de dévotion en direction de la colonne de la place d'Espagne, durant la célébration mariale à Sainte-Marie-Majeure, Jean XXIII prononçait, véritable joyau, son plus vibrant hommage à Pie IX.
Dans le texte de ce discours, se trouvait une déclaration que Mgr Dell Acqua, substitut de la Secrétairerie d'État, et moi-même avions considérée comme redondante et qui aurait mieux convenu à une bulle de canonisation. Je ne saurais en reproduire précisément les termes, mais je les entends encore résonner en moi. Nous fîmes observer au Pape que la pratique ne permettait pas et que la prudence déconseillait d'aller si loin. Il accepta aimablement l'observation et il se contenta de garder la substance de ses déclarations, très explicites, du reste, et chargées de signification, comme le montre à l'évidence le texte de ce discours qui dit: "En ce huit décembre qui rappelle tous les ans la proclamation solennelle et plus que centenaire du dogme suave et très lumineux de l'Immaculée Conception, notre pensée se tourne spontanément vers celui qui fut, de ce dogme, la voix autorisée, l'infaillible oracle. Nous avons pour la personne suave de notre prédécesseur Pie IX, de grande, de sainte mémoire, une vénération et une affection particulières, parce qu'il nourrit pour la Vierge un amour très tendre et s'appliqua dès les années de sa jeunesse à l'étude et à la compréhension du privilège de l'immaculée conception de la très sainte Marie. Remontant le cours des siècles, il lui plut de revêtir le manteau de gloire dont s'honorèrent beaucoup de ses illustres prédécesseurs dans le pontificat romain, par ses témoignages répétés de dévotion et d'amour pour Marie. Marie que le peuple romain reconnaît officiellement comme son salut, un salut invoqué et béni, salus populi romani, et que tout le monde proclame reine du ciel et de la terre" (Discorsi..., op. cit., III, p. 75).
Un pape n'écrit pas ce genre de choses ni ne les proclame avec tant d'autorité devant le peuple romain, s'il n'en est intimement convaincu. La circonstance ne permet pas de divagations purement sentimentales.
Jean XXIII demandait et exaltait la dévotion à la Vierge Marie, qui avait été invoquée dans son privilège de femme préservée du péché originel par huit souverains pontifes avant la définition dogmatique établie à son sujet - Benoît XIV, Clément XI, Innocent XII, Clément IX, Alexandre VII, Clément VIII, saint Pie V, Sixte IV - , pour ouvrir la voie à ce qu'il tenait le plus à révéler: "Ce bref excursus historique nous conduit à la très douce personne du pape Pie IX. La lumière de Marie Immaculée posée sur lui nous fait comprendre le secret de Dieu dans le service très haut et très saint qu'il accomplit pour la sainte Église.
Trente-deux années de pontificat lui permirent d'aborder tous les points de la doctrine catholique, de s'adresser en père persuasif à ses fils du monde entier pour les rappeler attentivement, affectueusement, infatigablement, à l'honneur et au courage, face aux difficultés accrues, aux attaques voilées ou ouvertes, aux défis lancés à la religion, au moment même où certaines personnes de haut renom annonçaient sa mort imminente sinon déjà advenue.
Pie IX sut espérer contre toute espérance (cf. Rm 4. 18), et garder rassemblé avec une incroyable fermeté et un amour infini son troupeau effrayé et incertain: et doux comme il l'était, il affronta sans crainte les machinations ténébreuses des sectes, sans vaciller les oppositions, sans reculer les calomnies.
Nous aimons à le répéter! Oui: la lumière de Marie Immaculée - définition de la Vierge qui a été donnée à voix haute, solennelle, face à toute l'Église, malgré les clameurs de dérision des incrédules et les timides susurrements des incertains -, la lumière de Marie Immaculée disions-nous, frappait le front et le cœur du grand Souverain Pontife; elle fut l'animatrice de ses efforts et le réconfort de son immolation" (Discours..., op. cit., III, p. 76-77).
C. Le troisième moment qu'il faut examiner avec attention est celui du centenaire de l'unité italienne, en 1961, sous la présidence de Giovanni Gronchi, avec la réception au Vatican d'Amintore Fanfani, président du Conseil des ministres. Dans son allocution très mesurée, le Pape souligna avant tout le domaine propre des attributions spécifiques de l'Église et de l'État, et plus précisément l'essence et la variation des rapports qui doivent exister entre les deux entités: "La situation particulière de l'Église catholique et de l'État italien - deux organismes de structure, de physionomie et d'importance différentes quant aux finalités qui caractérisent l'une et l'autre - suppose une distinction et une certaine retenue dans leurs rapports, aussi courtois et respectueux soient-ils déjà, qui rendent plus agréables les occasions qu'ont, à intervalles réguliers, leurs plus hauts représentants de se rencontrer, à l'occasion notamment d'une réjouissance commune ou lorsqu'il s'agit d'encourager de façon édifiante la recherche des biens les plus précieux pour la vie sociale" (Discours..., op. cit., III, p. 204-205).
Puis il offrit en son nom propre et en celui du gouvernement central de l'Église, le témoignage de sa présence joyeuse à la célébration, comme s'il voulait effacer - comme il allait le faire de façon plus achevée avec son pèlerinage à Lorette et à Assise en 1962 - un siècle parfois troublé par une incompréhension réciproque: "L'anniversaire qui est, ces mois-ci, un motif de sincère exultation pour l'Italie, le centenaire de son unité, nous trouve, sur les deux rives du Tibre, partageant le même sentiment de reconnaissance à l'égard de la Providence du Seigneur qui, quoiqu'à travers des changements et des oppositions, parfois vives, comme il arrive à toutes les époques, a conduit cette portion élue d'Europe vers une situation de respect et d'honneur dans le concert des nations, grâce à Dieu dépositaires, oui, aujourd'hui encore, de la civilisation qui tire son nom et sa vie du Christ" (Discorsi..., op. cit., III, p. 205).
Tout cela, selon moi, pour introduire, finalement, l'allusion bien connue à Pie IX, "dont le nom et l'histoire ont laissé une trace si profonde dans notre pays" (Discorsi..., op. cit., I, p. 617), comme il l'avait dit explicitement deux ans plus tôt. Rien ni personne ne l'obligeait à le faire; certains l'auraient peut-être même dissuadé de faire cette incise dans la crainte de voir la presse se déchaîner une nouvelle fois. Voici le texte du discours prononcé, notons-le, devant le président du Conseil des ministres de l'État démocratique et républicain: "Aux enfants d'Italie, pour lesquels, dans les années les plus intenses du mouvement pour l'unité nationale, une certaine littérature déchaînée elle aussi fut un motif de trouble, il ne peut échapper quel astre bénéfique et quel signal lumineux, invitant au triomphe du magnifique idéal, fut le Pape Pie IX, qui saisit ce dernier dans sa signification la plus noble et, de son côté, le vivifia comme le frémissement de sa grande âme si droite et si pure" (Discorsi..., op. cit., III, p. 205).
Astre bénéfique et lumineux! Ce ne sont pas des mots tombés de sa plume par hasard. Ils insinuaient un jugement historique; je ne dirais pas qu'ils l'imposaient; ils visaient plutôt à indiquer l'opportunité de sortir de vieux schémas préconçus et de revoir entièrement et en profondeur l'idée que l'on se faisait du pontificat de Pie IX. Inégalable dans sa finesse d'authentique prince du langage respectueux et de la communion cordiale, prince de l'Église et du peuple de Dieu, Jean XXIII prit congé avec une extrême délicatesse, ouvrant, pour ainsi dire, son cœur dans une image printanière: "Ce simple rappel dont nous nous sommes permis de vous faire l'offrande, Monsieur le Président, est comme une fleur des champs à l'arrivée du printemps. Il est accompagné de la prière que nous élevons quotidiennement vers le Seigneur pour le chef de l'État - pour lequel nous formulons, ces jours-ci, avec une vive sympathie, nos vœux éternels -, que nous élevons pour vous et pour tous ceux qui partagent avec vous les responsabilités dans le gouvernement des affaires publiques, et que nous avons exprimée dans la liturgie de la semaine sainte: religionis integritas et patriae securitas. C'est en cela que réside, en vérité, la substance des Accords de Latran: exercice libre et respecté de la religion, inspiration chrétienne de l'école, noces sacrées, expansion de l'apostolat pour la vérité, pour la justice, pour la paix" (Discours..., op. cit., III, p. 205-206).
Cela n'échappa pas aux enfants d'Italie! Il serait intéressant de dépouiller les journaux et les revues de l'époque: un travail qu'il faudra accomplir, car je suis convaincu qu'il sera extrêmement utile pour connaître les humeurs de l'opinion publique, pour constater que, tout compte fait, beaucoup d'eau avait passé sous les ponts du Tibre. Pour autant que je me souvienne, la presse italienne, celle de parti comme celle d'information, exception faite du commentaire acide d'un ou deux journaux, approuva presque unanimement, l'ensemble des propos et de l'argumentation du Pape. Sa très aimable perspicacité dut inciter à tranquilliser et à faire taire ceux chez qui subsistait encore un sentiment d'intolérance à l'égard de Pie IX.
On ne trouve dans son discours aucune référence "aux temps humbles et malheureux" (Scritti..., op. cit., I, p. 164); et pourtant, il devait avoir présents à l'esprit les moments "de malaise et les conditions faites, dans les années qui vont de 1870 au début de la première guerre mondiale, au Saint-Siège et l'Église catholique à Rome": de la tentative manquée de jeter dans le Tibre la dépouille de Pie IX, "pour lequel le monde entier avait frémi et qui, en mourant, n'avait pas demandé d'autre faveur que celle de dormir son dernier sommeil dans l'Agro Verano [cimetière de Rome], au milieu de son peuple"; de l'outrageante inauguration en 1888 "et à quelques pas du Vatican" d'une statue de Giordano Bruno "moine malheureux et rebelle": cette même année, Zaverio Roncalli, grand-oncle d'Angelo, vint à Rome en pèlerinage avec un groupe important de bergamasques; des "vœux laïques et pleins de compassion: l'avenir est entre les mains de Jupiter", que l'on fit stupidement réciter au chef de l'État, le sceptique Umberto Ier, au moment précis "où Léon XIII inaugurait depuis le Vatican l'année sainte et invitait le monde à implorer les grâces célestes pour la purification et le salut des peuples"; à la célébration du 20 septembre 1900 - trentième anniversaire de la prise de Rome - en raison de laquelle les pèlerins furent invités à quitter la capitale: le jeune Roncalli était parmi eux et en profita pour se rendre à Lorette et à Assise.
D. Quatrième moment: le Concile. L'heure de Dieu et du rendez-vous de l'histoire. Dans son discours du 8 décembre 1960 déjà cité, Jean XXIII avait expressément rapproché sa personne de celle de Pie IX, en se référant aux difficultés apparues un siècle auparavant. Difficultés qu'il jugeait inévitables au regard de la longue série des papes et des événements d'importance qui avaient marqué l'histoire de l'Église, mais qu'il fallait considérer dans la lumière de la foi: "Comme son image se dresse haut devant nous pour nous donner des indications! et elle nous propose la voie juste; et nous, nous tenons à l'imiter avec l'aide de Dieu et nous l'imiterons dans la poursuite de notre ministère apostolique: avec calme, avec douceur, avec une patience inébranlable, avec sécurité, avec l'ardeur de l'espérance et de la victoire spirituelle: quoiqu'il arrive.
Les renversements de situation qui accompagnent la vie de l'homme, parfois propices, parfois silencieux ou contraires à nos entreprises, ne pourront ni nous exalter outre mesure, ni affaiblir nos énergies, lesquelles comptent surtout sur l'intercession de la Mère immaculée de Jésus: Mater Ecclesiae et Mater nostra dulcissima" (Discorsi..., op, cit., III, p. 77).
Les deux âmes sœurs, Angelo Giuseppe Roncalli et Giovanni Maria Mastai Ferretti se rejoignaient pour poursuivre ensemble leur chemin.
La volonté évidente de se relier au magistère et à l'action pastorale de Pie IX se manifesta très clairement dans ses sermons: "Nous prenons notre inspiration dans la contemplation de la douce et forte personnalité de Pie IX pour avancer d'un bon pas dans la grande entreprise du Concile Vatican II, qui se trouve devant nous.
Dans cette tâche, la plus lourde peut-être de notre humble vie de "servus servorum Dei", la certitude d'obéir à la bonne et puissante volonté du Seigneur nous réconforte et nous fortifie. Et cette certitude, si elle est un motif de tranquillité, si elle nous incite à nous abandonner, comme à l'habitude, à la grâce qui vient d'en haut, confère par ailleurs force à notre âme, à nos entreprises, qui prennent ainsi leur essor dans une attente qui se fonde tout entière en Dieu" (Discorsi..., op. cit., III, p. 77-78).
Le 24 novembre, quatorze jours précisément avant ce 8 décembre, le Pape, dans le commentaire qu'il fit des actes du premier Synode diocésain célébré en janvier devant ses collaborateurs et ses enfants de Rome, avait confié sa ferme résolution de travailler activement, comme l'avait fait Pie IX dans la même circonstance, au moment où il passait de sa soixante-dix-neuvième à sa quatre-vingtième année de vie: "Depuis des mois, le Pape consacre quelques-unes de ses heures subsecivae à l'histoire des derniers conciles, avec une attention spéciale accordée à Vatican I; et, en cette journée, alors que nous entendons retentir autour de notre humble personne les bons vœux de tous ceux qui nous souhaitent que se poursuive la longue vie que le Seigneur nous a consentie, nous pensons à notre prédécesseur vénéré Pie IX, de très glorieuse et sainte mémoire, qui à notre âge précisément, sur la fin de sa soixante-dix-neuvième et au début de quatre-vingtième année, comme il nous arrive à nous à présent, se préparait à l'ouverture du Concile Vatican qui devait être la source, et le fut effectivement, de grands bienfaits dans l'ordre spirituel et dans l'ordre pastoral pour l'Église catholique dans le monde entier.
Il y a longtemps que nous nous appliquons volontiers à nous-même ce que disait de lui le cardinal Federigo Borromeo (Manzoni, I promessi sposi, chap. XXVI): "Dieu connaît mes manquements et ce que j'en connais suffit à me confondre". Et c'est pourquoi nous vous prions, en ce jour de notre quatre-vingtième anniversaire, de nous laisser pour ainsi dire dans l'ombre de notre grand prédécesseur Pie IX au sujet duquel nous avons plaisir à vous lire un témoignage que nous avons conservé dans nos notes personnelles.
"Il est en parfaite santé", écrivait Louis Veuillot. "Il converse avec autant de finesse que de bonté. Son œil reconnaît toujours ses amis dans la foule, et il aime à dire qu'il les a vus ici et là. Sa main, bien qu'elle porte une très grande partie du poids du monde, ne tremble pas. Son oreille écoute et comprend le cœur ému de respect et d'amour de ceux qui lui parlent à voix basse. Son esprit est présent à tout et se rappelle tout hormis les injures" [Louis Veuillot, Rome pendant le Concile, éd. Lethielleux, Paris 1927. p. 366]" (Discorsi..., op. cit., III, p. 50-51).
6. Dans l'esprit révérencieux de Jean XXIII, le Souverain Pontife de l'Immaculée Conception et de Vatican I était le Pape du magistère et de la défense ardente de la foi, celui qui osa convoquer les grandes assises œcuméniques dans une période de tempête, parce que précisément sa foi était solide comme le roc: "À l'annonce du Concile œcuménique Vatican I (1869-1870), il y eut des personnes, dont l'avis faisait autorité à leur époque, qui n'hésitèrent pas à écrire au Souverain Pontife que, si un concile pouvait se comprendre à l'aube du christianisme, comme le premier Concile de Nicée (325), un événement de ce genre se déroulant dans les temps modernes ne pouvait que signifier la fin de l'Église. Mais le Seigneur a pleinement démenti ce message imprudent. L'Église vit et est plus florissante que jamais dans le monde, même si ne manquent pas les obstacles, les contrariétés, les martyres" (Discorsi..., op. cit.., IV, p. 677).
"L'important, c'est de s'appuyer solidement sur le plus vital et le meilleur des principes: l'Évangile d'une part, l'enseignement, la culture de l'autre. Combien venait à propos cet exquis mot d'ordre du Souverain Pontife Pie IX: "Éclairez, éclairez, éclairez!", par le quel il indiquait la nécessité de se prodiguer non seulement pour dissiper les ténèbres de l'ignorance et de l'erreur, mais aussi pour fournir non de faibles et éphémères lueurs mais des lumières resplendissantes et roboratives" (Discorsi..., op. cit., I, p. 634).
"Oh! grand Pie IX, aimable et fort, gardien inflexible de la vérité et apôtre prévoyant des temps modernes! Quel exemple il continue à nous donner de vraie grandeur, de constance tenace, de prudence éclairée, un exemple qui vient soutenir et encourager nos humbles mais généreuses entreprises!" (Discorsi..., op. cit., I, p. 9-10).
7. Il a été dit de Jean XXIII qu'il aurait fait pression sur la Congrégation préposée à la cause des serviteurs de Dieu, qu'il aurait même consigné par écrit la circonstance dans laquelle il aurait souhaité qu'eût lieu la béatification de Pie IX. Pression est un terme équivoque; il ne convient pas à la nature, au tempérament, à la formation de Jean XXIII. On sait parfaitement, au contraire, qu'il demanda souvent, nous pourrions ajouter de façon pressante, pour répondre parfois à des sollicitations de personnes distinguées, des éclaircissements: "Dites-moi", demandait-il, "quelles sont les objections à la conclusion de la cause, quels sont les obstacles qui se présentent, s'ils sont surmontables ou non".
Il y a deux lettres que je considère comme très importantes, même si elles contiennent des nouvelles déjà connues. Il s'agit de deux lettres que m'a envoyées Mgr Alberto Serafini et qui constituent un témoignage supplémentaire de l'intérêt que portaient Pie XII et Jean XXIII à cette cause "bénie". Elles méritent d'être étudiées attentivement parce qu'elles laissent transparaître ce qu'était exactement la pensée de Pie XII et de Jean XXIII sur ce sujet.
Est-il donc prouvé que Jean XXIII voulait à tout prix béatifier Pie IX? En quelle circonstance aurait-il souhaité qu'eût lieu cette glorification qu'il appelait de ses vœux? Il semble, mais ce n'était qu'un souhait ardent de son cœur, qu'il ait pensé au moment de la clôture du Concile Vatican II, clôture qui aurait dû être, dans l'esprit de Jean XXIII, une célébration solennelle de la sainteté de l'Église catholique, une grande fête de tous les saints issus de tous les peuples, de toutes les langues et de toutes les aires spirituelles. Il exprima ce vœu oralement et par écrit à maintes reprises, comme, par exemple, le 25 août 1959, la première année de son pontificat, à Genazzano, lorsqu'il évoqua la visite qu'avait faite au sanctuaire de la Mère-du-Bon-Conseil l'angélique Pie, quatre-vingt-dix-neuf ans plus tôt: "Pie IX: voici un nouveau motif de prier le Seigneur: s'il lui plaît, qu'il daigne hâter le jour de la glorification, sur terre également, de ce Pontife grand et vénéré" (Discorsi..., op. cit., I, p. 785).
Trois années passèrent. Le 22 août 1962, en audience publique, rappelant la fête du Cœur immaculé de Marie, Jean XXIII évoquera à nouveau devant l'assemblée émue le Pape de l'Immaculée, se compromettant encore une fois sur le thème de la glorification du serviteur de Dieu: "Haute et noble figure de pasteur dont on a écrit notamment en le rapprochant de l'image de Notre Seigneur Jésus-Christ, que personne n'avait été plus que lui aimé et haï de ses contemporains. Mais ses entreprises, son dévouement à l'Église resplendissent aujourd'hui plus que jamais. L'admiration est unanime: que le Seigneur me concède donc le grand don de pouvoir décréter les honneurs de l'autel durant le déroulement du XXIe Concile œcuménique pour celui qui convoqua et célébra le XXe Concile, celui de Vatican I" (Discours..., op. cit., IV. p. 849).
Au moment de conclure ce timide exposé, je reprends en main Il Giornale dell'anima de Jean XXIII, le recueil de "l'expression immédiate, candide et pieuse des événements de sa vie intime et spirituelle" (Insegnamenti di Paolo VI, XI, 1973): c'est-à-dire le livre des effusions spontanées d'un ecclésiastique doux et fort, pieux et zélé. Et je m'arrête sur quatre lignes que le Pape rédigea dans le recueillement de sa retraite spirituelle de 1959. Elles résument l'état d'âme du Souverain Pontife qui a bien conscience, pour en avoir une longue expérience, que la croix est inséparable du service: "Je pense souvent à Pie IX de sainte et glorieuse mémoire: et en l'imitant dans ses sacrifices, je voudrais être digne de célébrer sa canonisation".
Jean XXIII ne célébra pas la glorification de Pie IX. On y est arrivé aujourd'hui, mais la béatification en soi n'a qu'une valeur relative. Le plus important, c'est de publier les textes et les documents en confiant le soin de leur lecture à des personnes droites et judicieuses, afin que, dans la suite des temps, le personnage réapparaisse sur le devant de la scène avec des traits plus nets et que l'on puisse donner de sa personnalité une idée plus exacte. Il serait de cette façon démontré, de surcroît, que ses dévots sont animés par un désir pressant de vérité et non par une volonté de triomphe; que la communauté des fidèles veut en tirer édification et encouragement; que l'Église n'a rien à craindre de la découverte d'une ombre lorsque le reste du tableau regorge de lumière.
Je crois pouvoir affirmer que c'était là, concrètement, la pensée de Jean XXIII: il n'y avait pas, chez lui, la prétention de prononcer un jugement définitif et sans appel; mais il n'y avait pas non plus de négligence dans sa façon d'orienter et de mener l'enquête. Si je peux faire cette affirmation, c'est que nous sommes instamment invités à identifier les "signes des temps" et à découvrir en chacun d'eux, personne ou épisode, le dessein caché de la Providence. Dans ce cas, il pourrait s'agir de la révélation divine, présentée en termes d'une absolue correction, de la liberté religieuse ardemment défendue, d'une très pure dévotion mariale, de l'union avec le Pape, du service apostolique.
J'ai terminé. Il m'arrive souvent de monter des Marches jusqu'au seuil de l'Ombrie pour redescendre de là dans la merveilleuse vallée de Spolète, chantée par saint François d'Assise: "Nihil iucundius vidi valle mea spoletana"; et de revivre comme en rêve le voyage de Lorette à Assise accompli par Jean XXIII en 1900 et 1962. Alors, remontant dans le temps de quelques décennies, j'imagine que je rencontre un étudiant de théologie qui, penché sur le grossier pupitre d'une salle de classe improvisée dans une caserne, est en train de composer sa dissertation d'italien pour l'examen de promotion au grade de sergent. "La prise de Spolète par les troupes italiennes (1860)". Et j'entends encore la voix mélodieuse qui, soixante ans après, commentait cet épisode non sans un brin d'humour: "À l'écrit, je m'en suis assez bien tiré avec les faits d'armes de Spolète. Mais aux épreuves pratiques, on m'a demandé de commander une attaque à l'assaut de mon peloton et il s'en serait fallu de peu que les soldats, s'ils avaient réellement attaqué, ne se pourfendent entre eux... Décidément, je n'étais pas né pour le commandement militaire".
Cher pape Jean XXIII! Vous preniez plaisir à ces souvenirs de jeunesse que vous évoquiez en souriant et, en particulier à cet examen pour devenir sergent.
Appelé à être le Prince de la paix, votre visage, votre sourire, votre service et votre immolation même rayonnaient de paix. Homme de paix, vous portiez la paix. Et dans l'acte de célébrer Pie IX, dans votre confrontation avec lui, dans votre désir de le voir survivre et de le savoir honoré, vous offriez aux générations modernes d'Italie le rameau d'olivier que le Pape originaire des Marches, à son grand regret, ne parvint pas à transmettre au peuple de sa terre en cette période historique de tempête et de confusion. Ce fut vous qui signâtes la paix, non pas au Vatican ni au Quirinal, mais sur la via Flaminia, alors que vous traversiez les anciens territoires de l'État Pontifical, l'Ombrie et les Marches, le 4 octobre 1962. Tout un peuple non plus de sujets mais de fils vous réserva alors un accueil de fête, accueil qui ratifiait une réconciliation parfaite dans la réaffirmation du service et de l'autorité non contestée de votre paternité spirituelle et universelle.