Christianisme et intolérance
La foi en Jésus-Christ se communique à travers la dynamique la plus conforme à la connaissance humaine et la plus respectueuse de celle-ci. La tentation de l'intolérance surgit à chaque fois que l'on réduit le christianisme à une éthique ou une culture
La foi chrétienne est-elle intolérante? Il y a aujourd'hui des gens, même à l'intérieur de l'Église, qui considèrent comme manifestation d'intolérance toute forme décidée et enthousiaste d'annonce du christianisme. La simple proposition de la vérité chrétienne (cf. 30Jours, juillet-août 1996), le "viens et vois" de l'Évangile serait déjà pour ceux-là une forme de violence et un abus de pouvoir.
Il suffirait de lire l'Évangile pour s'apercevoir que la façon dont la foi se communique est à l'opposé de toute imposition par la force. Quand Jésus rencontre les premiers disciples, il ne les force pas à reconnaître sa divinité par des discours ou par des moyens de pression physiques ou psychologiques. Il attend au contraire qu'avec le temps, le caractère exceptionnel que les disciples ont saisi en lui, de prime abord, révèle ce qu'il est: non un éblouissement momentané, mais la manifestation progressive de sa filiation divine. La vie avec lui, dans le temps, à travers la répétition d'événements surprenants, fait que la première impression devient toujours plus forte, plus évidente et se change en certitude. Comme l'écrit don Giussani dans l'introduction de son livre À la recherche du visage humain, Jésus Christ se révèle comme Fils de Dieu et comme notre sauveur "non parce qu'il s'impose comme tel (et il aurait pu le faire - il est Dieu!) mais parce qu'il se communique à travers la dynamique la plus conforme à la connaissance humaine et la plus respectueuse de celle-ci: il se révèle, en effet, comme une présence qui correspond de façon exceptionnelle aux désirs les plus naturels de la raison et du coeur humains". Une telle correspondance ne peut être imposée. On ne peut que la reconnaître quand elle surgit, quand elle survient dans une rencontre.
Mais il y a plus. C'est Jésus lui-même, dans l'Évangile, qui indique que la foi ne s'impose pas de l'extérieur, par la force, et qu'il faut donc tolérer ceux qui ne Le reconnaissent pas. Quand il raconte la parabole de l'ivraie (Mt 13), Jésus compare le règne des cieux à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Son ennemi arrive et sème dans ce champ de l'ivraie. Quand le blé est monté en épis, l'ivraie apparaît au milieu d'eux. Les serviteurs se proposent d'arracher l'ivraie mais se heurtent au refus du maître: "Non, dit-il, vous risqueriez, en ramassant l'ivraie, d'arracher en même temps le blé. Laissez l'un et l'autre croître ensemble jusqu'à la moisson, et au moment de la moisson, je dirai aux moissonneurs: ramassez d'abord l'ivraie et liez-le en bottes que l'on fera brûler, et puis vous recueillerez le blé dans mon grenier".
Un autre épisode, raconté par Luc (Lc 9, 51-56), n'est pas une parabole mais un véritable désaccord entre Jésus et les disciples. Il survient au moment où, au cours du voyage vers Jérusalem, Jésus et les disciples rencontrent quelque difficulté dans un village de samaritains qui refusent de les recevoir. Jacques et Jean ont alors une réaction instinctive d'intolérance: "Seigneur, veux-tu que nous ordonnions au feu de descendre du ciel et de les consumer?". Mais Jésus se retourne et reproche aux disciples leur mouvement de colère. Jésus lui-même tolère qu'il y ait des gens qui ne le reçoivent pas. Il tolère l'incrédulité. La stupeur de la grâce et, dans cette stupeur, la reconnaissance de la vérité, ou se produisent ou ne se produisent pas. Elles ne peuvent s'imposer.
Dans une interview qu'il a accordée à 30Jours (mars 1996), le spécialiste de patristique Nello Cipriani a bien montré comment la tolérance à l'égard de ceux qui n'acceptent pas l'Évangile n'est pas une attitude inaugurée à l'époque moderne mais qu'elle était déjà pratiquée par saint Augustin comme une règle d'origine apostolique. Au début, en effet, l'apologétique chrétienne tendait à absorber et à christianiser les expressions originales de la culture païenne, soutenant que tout l'apport positif de la philosophie et de la culture antiques était déjà présent dans l'Évangile, nous appartenait déjà. Une marque de propriété qui était appliquée à tous les auteurs, à commencer par Platon. Contredisant cette pratique "Augustin", selon Cipriani, "comprit qu'il n'était pas besoin d'inventions de ce genre pour justifier l'utilisation que faisaient les chrétiens de la culture classique. [...] Il n'était besoin de revendiquer aucun primat ni aucune exclusivité. Le penseur chrétien doit entrer en dialogue avec les philosophes et même avec les hérétiques pour connaître la vérité qu'ils ont en commun avec les chrétiens et partir de cette vérité pour démontrer d'autres vérités chrétiennes qu'ils nient ou pour démontrer la fausseté de tant d'autres affirmations". Et cela, non pour répondre à une exigence abstraite de dialogue ou pour se conformer aux bonnes manières: une telle tolérance est présentée par Augustin comme une règle traditionnelle de l'Église qui remonte aux apôtres eux-mêmes: "Nous suivons", écrit Augustin, "cette règle apostolique que nous ont transmise les Pères: si nous trouvons, même chez les hommes mauvais, quelque chose de vrai, nous corrigeons en eux ce qu'il y a de mauvais sans violer ce qu'il y a de juste. Ainsi, dans la même personne, nous corrigeons les erreurs à partir des vérités qu'elle reconnaît, en évitant de détruire ce qu'il y a de vrai par la critique de ce qu'il y a de faux" (De unico baptismo 5, 7). Et puis, nous proposons notre vérité chrétienne selon le commandement de Jésus (Mc 16, 15).
Historiquement, cette règle apostolique de faire la distinction entre l'erreur et celui qui erre ("Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés") a été appliquée dans la pratique traditionnelle de l'Église. Pie XII, par exemple, au moment précis où il confirmait la condamnation du socialisme marxiste, confirmait dans l'encyclique Evangelii praecones (1942) la fidélité à l'enseignement de saint Paul, "lequel, de même qu'il inculque qu'il faut être résolu contre l'erreur, sait aussi que l'on veut être plein d'attentions à l'égard de ceux qui errent et avoir le coeur ouvert pour comprendre leurs aspirations, leurs espoirs et leurs motivations". De même, pour la morale, la reconnaissance de la fragilité commune à tous les hommes s'est exprimée traditionnellement par la compassion à l'égard du pécheur et a même conduit à tolérer des comportements communs ou des lois contraires à la morale chrétienne (que l'on pense à la prostitution ou aux lois imparfaites élaborées par les premiers législateurs chrétiens qui toléraient le concubinage).
Et pourtant, on ne peut nier que, dans le cours de l'histoire, l'intolérance ait souvent été le signe distinctif d'hommes, de pouvoirs et d'institutions qui se justifiaient en se réclamant de la foi chrétienne. Comment peut-il se faire que l'on devienne intolérant au nom de cette foi dont la communication et la diffusion ne peuvent être, par nature, qu'un appel à la liberté? On peut, pour comprendre ce problème, revenir au cas mentionné plus haut: celui de l'intolérance contre les païens de la période constantinienne, favorisée par l'identification qu'opérait Eusèbe entre empire et règne du Christ. La tentation d'intolérance, non tant comme expression d'une limite de notre condition (nous sommes tous pécheurs, et, comme nous l'avons vu, les disciples, eux aussi, ont eu des mouvements très humains de colère), que comme expression théorisée, programmée et réalisée, surgit à chaque fois que le christianisme se réduit à une éthique ou à une culture. L'intolérance est là, prête à bondir, quand on oublie que la vie chrétienne se communique seulement dans la foi et en vertu d'une rencontre sacramentelle qui correspond d'une manière exceptionnelle aux exigences originaires du coeur, quand on oublie que la foi est un don gratuit que nous recevons indépendamment de notre mérite. Quand on met cette vérité entre parenthèses, on cherche des raccourcis et on prétend "christianiser" les gens et les masses au moyen de projets culturels qui étendent leur hégémonie sur les modes de penser de la société, ou bien à travers des instruments législatifs puissants ou des instruments de pouvoir qui imposent le statut chrétien à la société civile. Il est évident que, aujourd'hui comme alors, ces tentatives se heurtent à un refus naturel chez les non-chrétiens.
L'intolérance surgit quand on identifie la communication et la défense de la foi avec la réalisation et la défense d'une certaine organisation culturelle, sociale et juridique. Au contraire, comme le souligne le théologien luthérien qui s'est converti au catholicisme, Erick Peterson, dans son livre Le monothéisme comme problème politique, la volonté d'en rester au donné de la révélation, la simple fidélité au dogme orthodoxe de la Trinité et la juste conception de l'eschatologie s'opposent précisément à "toute "théologie politique" qui abuse de l'annonce chrétienne pour justifier une certaine situation politique".
Paradoxalement, aujourd'hui où la situation semble si favorable au dialogue, il existe encore manifestement des tentations d'intolérance. C'est le cas justement lorsque, parfois sous des prétextes pseudo-oecuméniques, on réduit le christianisme à une culture religieuse, à une marque religieuse que tout le monde porterait naturellement au fond de sa conscience et qu'il s'agirait seulement de ramener à la surface. Dès qu'on réduit le christianisme à une sorte d'empreinte culturelle, alors, et alors seulement, on ne peut que penser qu'une hégémonie culturelle - facilement intolérante par nature - est le moyen adéquat pour "imposer" cette empreinte au monde. On oublie ainsi que la foi est une grâce.