Lire Je veux voir Dieu aujourd’hui ?

Entretien de Pierre de Cointet avec Raymonde Règue

Souvent présenté comme une Somme de théologie mystique, Je veux voir Dieu a de quoi dérouter le lecteur d’aujourd’hui. Ce dernier est en général pressé, plutôt allergique aux enseignements didactiques et avide d’images. Or voici un ouvrage volumineux, à la tournure systématique, au style dépouillé de toute connotation subjective et au langage parfois difficile.

Et pourtant ce livre continue à se diffuser, selon une progression constante depuis cinquante ans, et dans plusieurs langues. Bien des lecteurs avouent avoir été découragés ou intimidés dans un premier temps, mais trouvent ensuite dans ces pages un guide lumineux sur le rude chemin de la sainteté.

Devant ces paradoxes, comment aborder pratiquement cet ouvrage ? Nous avons interrogé à ce sujet Raymonde Règue .

– A qui s’adresse Je veux voir Dieu ? N’est-ce pas un livre réservé aux personnes consacrées ou du moins déjà avancées dans la vie spirituelle ?

– Non. Je veux voir Dieu est d’abord un livre fait pour répondre à une soif de Dieu, fait pour apprendre le contact avec Dieu dans la prière. Il montre comment la prière contribue à la croissance de la grâce baptismale dans son double mouvement vers Dieu et d’apostolat. Car la vie surnaturelle reçue au baptême est faite pour se développer.

– Par quels chapitres commencer ?

– Il y a d’abord le chapitre " Je veux voir Dieu " (p. 25 s.) qui, bien qu’un peu difficile, expose comment Dieu est présent dans l’âme. " L’oraison " (p. 53 s.) répond à la question : qu’est-ce que la prière ? " Le bon Jésus " (p. 66 s.) nous rappelle que c’est au Christ qu’il faut s’attacher : il nous centre ainsi sur l’Évangile. Ces chapitres apportent des lumières pour toute la vie spirituelle. D’autres concernent plus particulièrement telle ou telle étape dans la marche vers la sainteté, mais leurs enseignements valent aussi pour tout l’itinéraire. Ils peuvent donc aussi être lus en commençant. Ainsi, " L’oraison de recueillement " (p. 182 s.) est très accessible pour un premier contact. Les chapitres du début de la troisième partie décrivent des attitudes qui sont constamment nécessaires (" Le don de soi ", " L’humilité ", " Le silence ", p. 322 s.). " Conduite de l’âme " (p. 821 s.), qui présente les fondements et les grands axes de la voie d’enfance spirituelle, peut être aussi une porte d’entrée dans Je veux voir Dieu, en particulier pour ceux qui éprouvent leur pauvreté. De même, il est possible de commencer par " Le saint dans le Christ total " (p. 1024 s.), chapitre important et synthétique, qui montre le but de la vie spirituelle dans ses deux mouvements, vers Dieu et vers les hommes ; mais il est un peu difficile. Bref, les portes d’entrée sont aussi variées que les âmes et les appels de l’Esprit Saint !

– Pourquoi ce livre contient-il tant de citations des Saints du Carmel ?

– D’abord parce que, en fréquentant ces saints, chacun est amené à se poser la question : quelle est cette vérité qu’ils ont trouvée et qu’ils affirment par leur existence et leurs écrits ? Ensuite parce que les Saints du Carmel sont les spécialistes de la prière : la grâce du Carmel, c’est l’Amour, et la fonction du Carmel, c’est la prière. Thérèse d’Avila, Jean de la Croix et Thérèse de l’Enfant-Jésus sont tous les trois docteurs de l’Église : ils ont une mission d’enseignement. Dieu leur a donné les clés du déploiement de la prière qui est à la base du déploiement de la grâce baptismale. Ils le font chacun avec leur charisme propre. Thérèse d’Avila est la mère qui se penche sur toutes les âmes, même sur celles qui sont en état de péché mortel. Concrète, elle voit les réactions que la grâce provoque dans la personne. Jean de la Croix, lui, voit davantage l’action de Dieu dans l’âme. Thérèse de l’Enfant-Jésus, quant à elle, décrit une expérience très simple et très profonde, dans une vie tout ordinaire. Elle nous montre ce qu’est l’enfant parfait devant Dieu.

– Mais alors, Je veux voir Dieu n’est-il pas une simple compilation de textes des Saints du Carmel ?

– Le P. Marie-Eugène a pris pour cadre la pensée de Thérèse d’Avila et sa doctrine est très présente dans les premières Demeures. Les enseignements de Jean de la Croix et de Thérèse de l’Enfant-Jésus interviennent surtout à propos de la contemplation et de la vie mystique. Mais, pour chaque question, le P. Marie-Eugène a pris les points importants de la doctrine de chacun de ces trois saints et il en a explicité le contenu. Il ajoute le fruit de son expérience personnelle, ce qui apparaît par exemple dans " La Sagesse d’Amour " (p. 293 s.), dans " Les dons du Saint-Esprit " (p. 303 s.) ou dans " La Contemplation " (p. 403 s.). Ainsi, il éclaire à son tour l’enseignement des Saints du Carmel. S’il emploie le langage des Saints du Carmel, il en donne l’explication en se mettant à la portée des lecteurs contemporains : il encourage, donne des clés pour avancer dans la vie spirituelle. Ainsi, dans " Les nuits " (p. 520 s. et 756 s.), il se met à la portée de l’homme qui entre dans la purification, qui avance dans ce processus de croissance de la grâce ; il l’invite à prendre de la distance par rapport à lui-même, car le problème des nuits c’est l’attache.

– Est-ce un livre avec lequel on peut prier ?

–  Oui et non. A la différence de Jésus, contemplation du mystère pascal (éd. du Carmel, 1986) ou de La Vierge Marie toute mère (éd. du Carmel, 1988), dans lesquels on trouve des méditations du P. Marie-Eugène, Je veux voir Dieu n’est pas un livre de prières. Cependant, comme d’autres grands classiques de la spiritualité, en bien des passages ce livre met le lecteur dans une attitude face à Dieu, dans un recueillement. Par exemple, la lecture de quelques lignes de " L’oraison de recueillement " invite à porter le regard sur Dieu. Certaines pages du chapitre " Les lectures spirituelles " (p. 196 s.) invitent à regarder le Christ. Telle ou telle page des conclusions pratiques des chapitres " La foi et la contemplation surnaturelle " (p. 476-481) et " Nuit active du sens " (p. 566-572), ou de " Sécheresse contemplative " (p. 579-598), pourra aider certains à persévérer dans ce désert qu’est souvent la prière intérieure. Un passage du " Don de soi " (p. 322 s.) ou du " Mystère de l’Église " (p. 653 s.), pourra réveiller l’ardeur et stimuler à chercher l’union à Dieu. De plus, c’est un livre imprégné de la Bible, et de nombreux saints sont cités. Une page, quelques lignes, un mot pourront faire naître un mouvement qui oriente vers Dieu, vers le Christ et l’Église. Tout cela crée un climat intérieur de vie profonde. Quand vous lisez que l’oraison est une prise de contact avec Dieu (p. 57), il y a une vie dans ces mots !

– Faut-il le lire du début jusqu’à la fin ?

– On peut le lire en " piochant " un peu au hasard. Historiquement, Je veux voir Dieu est né de conférences spirituelles (cf. " Avant-propos ", p. 9-10). En les rédigeant, le P. Marie-Eugène a donc conçu chaque chapitre comme un petit traité, avec une introduction et une conclusion (parfois deux chapitres sont liés ensemble). Cependant, si on lit Je veux voir Dieu en totalité, alors même que certains passages restent obscurs, on comprend que ce livre dévoile le dynamisme d’une vie qui se déploie.

– Faut-il être cultivé pour le lire ?

– Non. Pour lire ce livre, il n’est pas nécessaire d’avoir fait de la théologie. Il faut seulement comprendre le sens des mots. " Je veux voir Dieu ", " Je suis fille de l’Église " : ce double appel est lancé à tous. Par la grâce baptismale, chaque baptisé possède en lui le germe de sa filiation parfaite et appartient à un Corps, l’Église. Il arrive que des personnes essayent de lire Je veux voir Dieu et n’arrivent pas à y entrer. Et puis, un jour, il y a un déclic qui se fait, une recherche de Dieu plus importante : on prend alors un chapitre entier et on le lit en totalité. On y découvre une lumière qui fait avancer en explicitant la lumière intérieure que l’on porte en soi sans le savoir, un enseignement qui éclaire ce que l’on cherche.

– Vous dites qu’il faut comprendre le sens des mots. Certains ne sont pas très faciles à saisir. Comment faire ?

– Il y a la table analytique, qui a été composée par le P. Marie-Eugène. C’est un instrument très pratique. Elle donne les différents sens des termes et on peut y trouver bien des réponses aux questions que l’on se pose. Chaque article est une synthèse doctrinale, théologique et spirituelle.

– Pour finir, que faut-il chercher en ouvrant Je veux voir Dieu ?

– Si on le lit en curieux, intellectuellement, on risque d’être déçu. Ce livre pousse à se tourner vers Dieu. Il pousse l’homme vers sa fin : réaliser sa vraie destinée, la vie éternelle, et se perdre pour l’Église, Corps du Christ.