JE VEUX VOIR DIEU

STRUCTURE ET MOUVEMENT

 

Raymonde Règue

 

 

Je veux voir Dieu. Ce titre exprime à lui seul la destinée de tout homme, le but de sa vie : voir Dieu. Il indique aussi le chemin pour y parvenir : trouver Dieu et vivre avec Lui. Ainsi l’homme peut réaliser sa soif d’infini et de bonheur.

Si le P. Marie-Eugène, fils du Carmel, a emprunté à Thérèse d’Avila enfant ce cri de son âme, s’il a enraciné sa propre synthèse dans le cadre de l’œuvre thérésienne, le Livre des Demeures (cf. le 1er chapitre), ce fut pour répondre à cette quête de Dieu, toujours présente au cœur de chaque personne, par un enseignement pratique et vivant qui s’avère extrêmement actuel.

Dans cet ouvrage il s’agit du dynamisme de la grâce baptismale et de son développement comme vie divine par le moyen privilégié de la prière prolongée ou oraison. L’oraison est la fonction spécifique du Carmel dans l’Église. Sur ce point, les docteurs et maîtres du Carmel ont une mission d’enseignement. Exprimant " la relation vivante et personnelle de l’homme avec le Dieu vivant ", l’oraison est universelle (cf. Catéchisme de l’Église Catholique, 2558 et s.). Pour apprécier l’enseignement contenu dans cet ouvrage et qui peut paraître dense, regardons au début du livre le tableau tel que le présente le P. Marie-Eugène.

La spiritualité thérésienne se déploie dans Je veux voir Dieu en ce qu’il nomme Phases, deux aspects bien caractérisés de la vie spirituelle.

La première phase insiste sur l’activité raisonnable de l’homme qui cherche, par un effort continu, Dieu qui l’aide (par le secours général), qui l’appelle et l’attire vers l’intérieur de lui-même. (Ce sont les trois premières Demeures).

La seconde phase, la plus importante, montre l’action progressive de la Sagesse de Dieu sur l’homme qui s’ouvre à elle (quatrièmes aux septièmes Demeures), par les dons du Saint-Esprit (secours particulier). L’homme, image de Dieu par son âme immortelle et surtout par la grâce, doit se laisser conformer au Christ. La Sagesse d’amour, dit le P. Marie-Eugène, lance un appel pressant et général à la vie mystique : vivre sous la conduite du Saint-Esprit. Tous les chrétiens, de par leur grâce baptismale, sont appelés à cela. L’Esprit Saint, maître intérieur, constructeur de l’Église, veut lui-même conduire l’âme jusqu’à la transformation d’amour pour faire accomplir à la personne sa mission dans l’Église.

L’ensemble de l’ouvrage en 5 parties (2 pour la première phase – 3 pour la deuxième) présente un équilibre de composition en nombre de chapitres que l’on peut remarquer. Chaque chapitre est rédigé par le P. Marie-Eugène comme un petit traité de la question afin d’en souligner l’importance dans le cheminement spirituel et mettre en lumière une science pratique, un enseignement concret.

La synthèse exposée dans ce volume tout au long de la progression spirituelle traduit la part personnelle qu’apporte le P. Marie-Eugène et rend compte d’une expérience spirituelle de haute valeur.

Je veux voir Dieu est à prendre dans son entier, car en chacune des deux phases le P. Marie-Eugène donne d’abord les notions essentielles pour fonder et éclairer la croissance de la vie surnaturelle, pour fonder notamment la vie mystique et la contemplation :

Première phase : Première partie : Perspectives

Deuxième phase : Troisième partie : Contemplation et vie mystique

Considérons très brièvement les différentes parties de l’ouvrage en retenant que la science spirituelle des maîtres du Carmel est une science d’amour.

Première phase

Première partie : Perspectives : 9 chapitres.

Ce terme général " ouvre le sentier de la perfection ", il profile un sommet. Le P. Marie-Eugène présente sainte Thérèse d’Avila (ch. 1 " Le Livre des Demeures ", p. 23), cette femme " sublime contemplative, inlassablement active ", comme l’a définie Paul VI en la proclamant docteur de l’Église. Assise au banquet de la Sagesse... sous l’influence de sa grâce de maternité spirituelle (p. 23), elle veut former des spirituels, apôtres au zèle dévorant... des contemplatifs apôtres (ch. 8 " Esprit thérésien ", p. 126), autrement dit, des baptisés désireux de parvenir à la plénitude de la vie chrétienne et de la charité surnaturelle, que nous trouverons accomplie dans l’avant-dernier chapitre de l’ouvrage " L’union transformante " et dans le dernier " Le saint dans le Christ total ".

Cela implique que le chrétien développe " l’union avec Dieu " – Connaître Dieu, son amour et son action à l’égard de l’homme, sa créature préférée (le ch. 2, " Je veux voir Dieu ", p. 25, et le ch. 3 " La connaissance de soi ", p. 39, nous éclairent).

Dieu créateur et Père. La grâce. La Sainte Trinité est présente dans l’âme, d’une présence créatrice (p. 27), puis d’une présence de Père, elle réside en l’âme comme en son temple préféré. La grâce baptismale, participation de la vie divine, crée des relations nouvelles. Elle établit entre l’âme et Dieu des rapports réciproques d’amitié et des relations filiales (...). L’engendrant à la vie surnaturelle par le don de sa grâce, Dieu lui communique sa vie comme un père à son enfant et avec sa vie lui livre ses secrets et ses trésors (p. 29). Il s’ensuit (p. 34) que la vie spirituelle consiste essentiellement en une union complète de l’âme avec Dieu par une transformation qui la fait semblable à Lui, d’où union transformante ou union par ressemblance d’amour.

L’homme (ch. 2 " La connaissance de soi ")

La vérité sur ce qu’il est devant Dieu est fondamentale – un être fragile et pécheur. Cependant il possède en lui les richesses surnaturelles capables de lui permettre de s’accomplir vrai fils de Dieu, image véritable de Jésus-Christ.

En considérant l’homme comme créature, nous pouvons tout de même admirer comment les différentes vies en lui : physique, sensible, intellectuelle de l’âme et vie divine, sont remarquablement hiérarchisées et harmonisées, de sorte que la grâce peut assumer l’ensemble et porter l’homme vers sa fin : connaître, aimer, voir Dieu.

" L’oraison " (ch. 3)

Le chemin pour cette relation d’amitié, ce sera l’oraison (p. 57) qui prend à son service toutes les puissances et les facultés naturelles de chacun, contact de l’être vivant que nous sommes avec le Dieu vivant qui habite en nous (p. 58). L’oraison est une prise de contact avec Dieu, une actualisation de l’union surnaturelle que la grâce établit entre Dieu et notre âme, ou encore un échange entre deux amours : celui que Dieu nous porte et celui que nous avons pour lui (p. 57).

Les bienfaits de l’oraison sont à signaler (p. 56) : elle fortifie les convictions, soutient les résolutions généreuses de travailler et de souffrir. Elle est source de lumière et remplit à l’égard de la charité le rôle de l’intelligence vis-à-vis de la volonté, elle la précède, l’oriente et l’éclaire à chaque pas. L’oraison exige : énergie, générosité, persévérance, humilité (ch. 6 " Ascèse thérésienne ", p. 80).

" La croissance spirituelle " (ch. 9, p. 127)

Elle ne peut se faire qu’en progressant dans l’union avec le Christ. Sainte Thérèse affirme que ce n’est donc pas à la manière du corps que l’âme grandit. Cette croissance entre deux amours reste complexe et mystérieuse, elle se fait dans l’obscurité.

Mystère à cause de l’action de Dieu. La miséricorde de Dieu (p. 135) y affirme sa liberté dans ses choix et ses dons.

Mystère à cause de la vie de la grâce qui ne peut être observée et de la mobilité de l’âme. La grâce s’incarnant dans l’humain subit les vicissitudes des réactions de la personne, cette croissance connaît des hauts et des bas, de la lumière et des ombres. Le P. Marie-Eugène nous donne des repères au sujet de l’ordre logique des Demeures. Mais la Sagesse de Dieu suit l’ordre chronologique de sa miséricorde.

Un combat (ch. 7 " Le démon ")

La vie spirituelle est un combat, non seulement contre les tendances mauvaises que nous portons, mais contre l’adversaire du Christ lui-même, le démon, puissance des ténèbres, père du mensonge, actif pour tenter et éprouver – ce combat entre dans les purifications de la vie chrétienne. Le chrétien a pour lui les armes de la foi et de l’humilité.

Jésus et l’Église (ch. 5 " Le Bon Jésus ", comme l’appelait sainte Thérèse d’Avila, p. 66)

S’il est placé ici en fin de cette partie, c’est pour souligner qu’il est la pierre fondamentale de la spiritualité, Jésus, Verbe Incarné, le Fils unique du Père. Jésus : c’est le maître, le compagnon, le frère, la source de la grâce, la vie de notre vie. On ne peut progresser qu’en utilisant la médiation du Christ (p. 72). Il faut, dans tous les états de la vie spirituelle, revenir à l’Humanité de Notre-Seigneur (p. 70). Jésus porte en Lui la lumière incréée qui est Dieu et toute la lumière que Dieu a voulu manifester au monde, la vie qui est au sein de la Trinité et la vie que Dieu veut répandre dans les âmes (p. 75).

Il nous donne l’esprit filial (p. 77). La nature de notre grâce nous découvre notre dépendance au Christ et notre unité avec Lui... Nous avons reçu un esprit filial... Au sein de la Trinité Sainte nous sommes fils ou nous ne sommes pas... Nous ne pouvons entrer dans la Trinité qu’à la faveur d’une adoption et d’une emprise qui crée une certaine unité avec une Personne divine.

Nous sommes du Christ donc de l’Église, Christ diffusé, répandu en ses membres (p. 77 fin et p. 78), et cette parole sévèrement forte : Nous serons du Christ ou nous n’aurons pas de vie surnaturelle, nous serons fils avec le Verbe Incarné au sein de la Trinité Sainte ou nous serons exclus du Royaume des cieux.

En ces chapitres de Perspectives notre vie surnaturelle trouve son fondement.

 

Deuxième partie : Premières étapes : 10 chapitres.

Les saints sont des chercheurs de Dieu, aussi éprouvent-ils une immense pitié pour l’homme séparé de Dieu par le péché, par l’ignorance. C’est pourquoi ils se penchent avec sollicitude vers ceux dont la vie chrétienne est inexistante ou très faible.

" Ô âmes rachetées par Jésus-Christ " (sainte Thérèse, Vie, p. 8). Pour comprendre la beauté d’une âme en état de grâce, il faut lire la description qu’en donne la Sainte après la vision du " château de l’âme " (cité p. 18, note 1).

Les débuts. Lorsque s’éveille en une personne le désir de Dieu, sous l’influence d’une grâce prévenante, elle commence à s’avancer dans les " Premières Demeures " de la vie spirituelle (ch. 1, p. 143). Débutante, l’attitude qu’elle doit prendre est claire, nous dit le P. Marie-Eugène à la suite de sainte Thérèse. Pour elle, l’orientation vers Dieu doit être première : appeler Dieu en le cherchant avec courage, s’armer de grands désirs en pratiquant un certain dégagement des choses extérieures et surtout en fuyant les occasions de péché (" À la base de départ ", ch. 2, p. 154). Se créer une organisation de vie va exiger beaucoup d’efforts de volonté et de maîtrise de soi en ces débuts.

" Les premières oraisons " (ch. 3, p. 168, Se tenir près du Maître)

Afin d’encourager les âmes à se mettre immédiatement à l’école du Christ (cf. p. 204) comme " livre vivant ", le P. Marie-Eugène énumère toutes les formes de prière que donne l’Église pour nourrir l’intelligence sur laquelle est greffée la foi.

Dans les " Lectures spirituelles " (ch. 5, p. 196), il éveille l’attention sur la Personne du Christ dans les Saintes Écritures (p. 205).

Tenant compte de la faiblesse de l’homme et de ses besoins, il encourage en expliquant les causes des " Distractions et sécheresses " pesantes dans l’oraison qu’une humilité confiante aide à dépasser (ch. 6, p. 213). Il montre la valeur et le soutien des " Amitiés spirituelles " (ch. 7, p. 227), en insistant sur la qualité de l’amitié, de même pour la " Direction spirituelle " (ch. 8, p. 246) dont certaines pages sont à lire attentivement (p. 253).

" Oraison de recueillement ", (ch. 4, p. 182) " Oraison simplifiée ", (ch. 9, p. 269)

Tout ce qui vient d’être dit est pour amener la personne à prendre l’habitude de pénétrer dans le silence pour prendre véritablement contact avec Dieu et s’y occuper avec Lui (p. 184). Il s’agit d’une oraison de recueillement actif, porter son regard de foi sur le Christ, afin que l’effet de cet échange déborde petit à petit sur toute la vie.

L’effort persévérant aboutit à une vie réglée (ch. 9, p. 267, troisièmes Demeures). Créant un certain orgueil de soi, il risque de donner au chrétien l’impression d’être parvenu au sommet de la vie spirituelle et masque la véritable perfection. " L’amour n’est pas assez fort pour faire délirer la raison " dit sainte Thérèse, aussi le P. Marie-Eugène s’étend-il dans le dernier chapitre (" Sagesse surnaturelle et perfection chrétienne ", ch. 10, p. 278) sur la Sagesse du Christ en croix. Le chrétien doit s’engager dans une autre étape, mais pour cela il est nécessaire qu’il comprenne de quoi il s’agit.

 

Deuxième phase

Troisième partie : Contemplation et vie mystique : 10 chapitres.

Cette partie ouvre la phase la plus importante de la vie spirituelle, celle de la vie mystique, c’est-à-dire de la prédominance progressive de l’action de l’Esprit Saint sur l’âme (secours particulier) ; celle de la contemplation.

" La Sagesse d’amour " (p. 293)

Ce premier chapitre nous place d’emblée dans le Corps mystique du Christ, l’Église (p. 297) à laquelle nous appartenons par notre grâce baptismale. Le dessein éternel de Dieu c’est l’Église fin et raison de toutes choses. Chacun de nous y a sa place marquée... (p. 298)

Depuis la Résurrection du Christ, l’Esprit Saint envoyé par lui a la mission de réaliser ce grand œuvre en diffusant la grâce du Christ en tous les cœurs. C’est lui le constructeur, le réalisateur, le sanctificateur, c’est pourquoi le chrétien, s’il veut tenir sa place de baptisé dans l’Église et remplir sa mission d’apostolat, doit se placer sous son action et y être docile. La Sagesse d’amour ordonne et dispose tout pour la réalisation du dessein de Dieu. Elle conquiert les âmes, moins pour elles-mêmes que pour son œuvre... Elle les sanctifie pour les faire entrer dans l’unité de l’Église et les utiliser pour ses œuvres... La demeure de la Sagesse c’est la sainte humanité du Christ créée, ornée de privilèges merveilleux, indissolublement liée à la divinité pour la Rédemption et l’Église, ce sont la Vierge Marie, les saints, nous-mêmes (p. 301-302)

" Les dons du Saint-Esprit " (ch. 2, p. 303).

À partir de ces chapitres, le P. Marie-Eugène va mettre en évidence l’enseignement de saint Jean de la Croix.

Convaincu que " ceux-là sont les vrais enfants de Dieu qui sont mus par l’Esprit de Dieu " (Rm 8, 14), le P. Marie-Eugène affirme que le rôle des dons du Saint-Esprit est d’une importance capitale. Établis sur l’aptitude essentielle de la charité à recevoir, ces qualités surnaturelles, permanentes, réceptives reçues dans la grâce du baptême, donnent à l’Esprit Saint la liberté d’agir sur les facultés de l’âme (p. 303-304). Cette action gratuite, mystérieuse, à la fois purificatrice et créatrice d’amour, manifeste la miséricorde inépuisable de Dieu. Elle deviendra de plus en plus qualifiée et agira en des profondeurs de plus en plus grandes avec la croissance spirituelle, bien que la qualité du don reçu soit le plus souvent expérimentée négativement, c’est-à-dire par son contraire (ex. la force par la faiblesse, p. 316). Sous cette influence le chrétien est porté au-delà de ses capacités naturelles de comprendre et d’agir, il est ajusté au dessein de Dieu, mû par sa motion, éclairé par sa lumière (p. 306-307). Sa liberté n’est pas détruite, elle trouve au contraire sa véritable nature qui est capacité d’obéir à Dieu et d’être docile à son action. Les vertus théologales, notamment la foi, peuvent alors poser leurs actes propres en perfection et adhérer parfaitement à Dieu (cf. le chapitre " Effets de la nuit ", cinquième partie, p. 917).

Action universelle. Le P. Marie-Eugène, soucieux de montrer que cette influence de Dieu s’adresse à tous et qu’elle se manifeste dans la simplicité des activités d’une vie ordinaire, donne dans le chapitre " Appel à la vie mystique et à la contemplation " (ch. 8, p. 419), une définition de la vie mystique et de la contemplation (p. 420), et il ajoute : La vie mystique et la contemplation n’exigent pas d’autres puissances que celles que le baptême donne à toute âme, à savoir les vertus infuses et les dons du Saint-Esprit... (p. 421)

La vie mystique n’est pas à confondre avec l’expérience mystique (p. 314) qui est seulement le retentissement dans la sensibilité de l’homme des effets de l’action de Dieu. Cette expérience sentie peut ne pas exister même dans la qualité de grâce reçue la plus prodigieuse (telle la grâce de Noël de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus).

Les chapitres : " Foi et contemplation surnaturelle " (ch. 10, p. 455) et " La contemplation " (ch. 7, p. 403) donnent un enseignement essentiel pour comprendre et vivre l’oraison contemplative, ce contact d’union d’amour avec Dieu.

" Foi et contemplation surnaturelle " (ch. 10)

La foi, vertu théologale, est le seul moyen proportionné et immédiat pour l’union à Dieu (p. 456). Greffée sur notre intelligence (faculté naturelle de connaître), la foi est une aptitude surnaturelle constante à connaître Dieu comme il se connaît et à recevoir sa lumière (p. 462), elle nous rend capables d’adhérer à Dieu (p. 460) (exemple de la main qui se plonge dans l’océan). C’est par ce contact de foi que la grâce sanctifiante va se développer et que se réalisera la transformation et l’union de l’âme avec Dieu. Mais Dieu est un mystère pour nos facultés naturelles. La pénétration de la vérité divine reste obscure. La foi, ce regard de notre vie surnaturelle sur la vérité divine, réalité vivante et certaine à cause de Dieu, ce regard plonge l’intelligence dans l’obscurité du mystère (p. 468, p. 473). Le chrétien croit, il ne voit pas. Pour soutenir ce regard de foi, Dieu intervient par les dons du Saint-Esprit.

" La contemplation " (ch. 7, p. 403)

De l’obscurité du mystère jaillit, par les dons du Saint-Esprit, une clarté confuse, un je ne sais quoi qui fait trouver paix et saveur dans le mystère, qui y retient la foi ou l’y ramène en la dégageant des opérations discursives de l’intelligence pour, lui faire trouver repos et appui en ce dépassement de toute lumière distincte. Une intervention de Dieu s’est produite par les dons du Saint-Esprit, qui a perfectionné la foi en son acte théologal, l’a transformée en foi vive et a produit la contemplation surnaturelle (p. 409). La contemplation est essentiellement un acte de la vertu de foi perfectionnée par les dons, qui tend vers Dieu-Lumière.

Le P. Marie-Eugène souligne fortement le rôle de l’amour (p. 405 et p. 410) : C’est l’amour qui est au principe du mouvement de la foi vers la vérité divine, c’est par amour que Dieu intervient ; (...) c’est à une union d’amour avec Dieu qu’il aboutit, c’est l’amour qui engendre la connaissance des mystères de Dieu.

Parlant sans les opposer de la " théologie et de la contemplation " qui ont besoin l’une de l’autre (ch. 9, p. 433), le P. Marie-Eugène nous dira : La théologie fait des savants, la contemplation fait des saints (p. 446).

" Que ta volonté soit faite ". Pour provoquer la Miséricorde, il y a une attitude intérieure :

" Le don de soi " (ch. 3, p. 322)

Disposition foncière du Christ, le don complet de soi est une disposition foncièrement chrétienne... Le don de nous-même nous livre à la grâce du Christ, elle est un appel à une emprise plus complète, une provocation à la miséricorde divine (p. 328). Le don de soi peut se vivre dans tous les états de vie.

et " L’humilité " (ch. 4, p. 336)

qui attire irrésistiblement Dieu et augmente la capacité réceptive de l’âme. Sous la lumière divine, est produite l’humilité fervente dont la distance est immense d’avec l’humilité raisonnable (p. 347) et qui, découvrant la transcendance de Dieu, éclairant la pauvreté de l’âme ou un mystère du Christ, met l’âme en sa place dans la perspective de l’infini ou dans la lumière du Christ (p. 346). Cette humilité s’opposera à tous les orgueils, elle sera à la base de la doctrine spirituelle de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.

La contemplation exige un climat de " Silence " (ch. 5, p. 362) qui donne à l’action de Dieu toute son efficacité.

" La solitude " (ch. 6, p. 389)

assure au silence la qualité et la profondeur qui lui manquent dans l’action. Dans ce chapitre nous retrouvons le P. Marie-Eugène carme, fasciné par le prophète Élie chez lequel se montre réalisée l’union harmonieuse de la contemplation et de l’action. Cette harmonie est à la portée de tout chrétien.

Au moment de rendre le dernier soupir, Thérèse d’Avila murmure son nom d’éternité " Je suis fille de l’Église ".

Tel est le titre général donné par le P. Marie-Eugène à ces quatrième et cinquième parties qui vont nous conduire au but dernier poursuivi par la Sagesse : le règne parfait de Dieu dans l’âme par la transformation d’amour et l’édification de l’Église (lire l’avant-propos, p. 485, de ce qui fut un deuxième volume lorsque l’ouvrage était en rédaction).

 

Quatrième partie : Jusqu’à l’union de volonté : 10 chapitres.

Nous abordons ici les oraisons contemplatives. Thérèse situe les débuts de cette phase aux quatrièmes Demeures. Saint Jean de la Croix, lui, nomme cette période celle des commençants.

Remarquons d’abord que, pour nous encourager, le P. Marie-Eugène commence par montrer la part que Dieu prend dans cette avancée vers Lui, qui sera rude ; part déterminante où l’âme est " passive ", elle subit les communications divines. Ainsi fera-t-il dans la cinquième partie du livre en l’ouvrant par " Enrichissements divins " (p. 671).

Les deux premiers chapitres, " Les premières oraisons contemplatives " (p. 493) et " Dieu lumière et Dieu Amour " (p. 506), nous tournent vers la conversion : La source divine dans les profondeurs les plus intimes de l’âme, attire. Dieu agissant par les dons de science, d’intelligence et de sagesse, crée un recueillement surnaturel et appelle notre être à un mouvement d’intériorisation. Son action atteint d’abord en nous " les puissances sensibles et se localise progressivement dans les facultés plus intérieures d’intelligence et de volonté " (c’est ce que saint Jean de la Croix appelle " le sens ", cf. définition, p. 536). Cette influence produit l’oraison de quiétude chez sainte Thérèse avec prédominance d’une certaine perception d’amour qui captive la volonté mais laisse les autres facultés dans l’agitation et le désarroi. Chez saint Jean de la Croix, c’est l’oraison de sécheresse contemplative ou oraison de foi, avec prédominance de la lumière divine qui, se posant sur l’intelligence, produit l’obscurité et l’impuissance mais crée une certaine connaissance générale confuse et amoureuse de Dieu. C’était l’oraison habituelle de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. C’est aussi la nôtre ordinairement.

Dans ces premières oraisons l’action de la Sagesse de Dieu est intermittente – il n’y a pas d’union constante avec Dieu.

Les nuits. " Ô nuit qui m’avez guidée ". Dans cette partie, ce terme de saint Jean de la Croix va courir du 3e au 7e chapitre compris.

Il nous fait comprendre ceci : c’est Dieu qui fait les saints. La nuit, nous dit le P. Marie-Eugène, c’est tout l’itinéraire de l’âme vers Dieu (p. 520). Dans ces chapitres, il s’agit de la " nuit du sens " (p. 546) qui adapte cette partie de notre être très liée au monde extérieur, à l’esprit. Pour les vaillants, ce sera plus tard " la nuit de l’esprit " (p. 756), purification très profonde qui adapte l’esprit à Dieu et rend l’union possible.

Pourquoi ce terme de " nuit " :

– à cause du but de la vie spirituelle : Dieu infiniment parfait,

incompréhensible ;

– du chemin : la foi mystérieuse à nous-même ;

– des détachements que l’âme doit opérer pour se retourner vers Dieu (nuit active). Les textes de Jean de la Croix cités par le P. Marie-Eugène s’attaquent à la notion d’attache, au désir de tous les biens avec convoitise, à la racine du péché (ch. 3, p. 520).

Tout au long de la vie spirituelle Dieu va exiger une collaboration énergique sur ce plan. La privation des biens conduit au détachement. Le détachement opère une rectification de nos facultés qu’il libère de leurs tendances mauvaises. Il se produit un retournement vers Dieu par renoncement à soi-même. Et cela nous conduit à la pauvreté spirituelle. On retrouve l’enseignement du Catéchisme de l’Église Catholique et de la loi évangélique.

Cette purification " passive " et " active " s’opère pendant l’oraison avec des effets privatifs douloureux : impuissance, angoisse ; on pourra même voir se soulever des tendances pathologiques (ch. 4, p. 546, " Effets de la nuit passive "). Mais elle a aussi des effets bienfaisants : elle donne une vraie connaissance de soi, de sa misère face à la perception de la grandeur de Dieu, elle produit un apaisement du sens qui libère l’esprit (p. 549).

L’âme doit tenir sa foi éveillée, droite, pure, dégagée de tout, respecter l’action de Dieu, tendre vers la région paisible de l’esprit avec patience et amour car une transformation s’opère (ch. 5, " La sécheresse contemplative ", p. 582-586).

" En dehors de l’oraison. Nuit active " (ch. 7, p. 599), elle doit travailler avec toutes ses énergies à réduire l’opposition entre Dieu et le péché, entre la grâce et ses tendances mauvaises. Le chrétien doit être convaincu que la Sagesse d’amour est là, vivante, agissante, surveillant tout, pleine de sollicitude. Elle utilise les événements heureux et malheureux, les situations, etc.

Le P. Marie-Eugène place le chapitre de " L’obéissance " (ch. 8, p. 620) à la suite de cela. C’est une des grandes vertus de la vie spirituelle. Elle unit l’homme à Dieu en le soumettant à la volonté divine manifestée par Dieu Lui-même ou ses représentants, elle l’unit aussi dans l’exécution en tous ses détails de la mission confiée (p. 621).

Dans tous les états de vie, comme dans la fidélité à l’Église, l’obéissance, en tant que soumission de l’esprit (et non simple soumission extérieure), fait participer à la lumière de la Sagesse et à sa fécondité. Tels sont les saints qui sont des réalisateurs prestigieux (p. 627). Ainsi, en faisant la part que Dieu attend de lui, le chrétien, avec des erreurs et des chutes, acquiert la science d’amour qui est science d’humilité.

Cette progression dans la vie spirituelle le conduit à une étape spirituelle d’une extrême importance dans le chemin de la perfection : " L’union de volonté ", (ch. 9, p. 637), liée au " Mystère de l’Église " (ch. 10, p. 653). " Telle est l’union que j’ai désirée toute ma vie et que je ne cesse de demander à Notre-Seigneur " (Thérèse d’Avila).

L’union de volonté est une emprise de Dieu par une intervention miséricordieuse et amoureuse de la Sagesse sur la volonté qui devient ainsi abandonnée et souple sous ses motions (p. 644). L’âme reçoit un amour qualifié, une infusion abondante de charité qui opère en elle une véritable transformation (p. 637).

Cette emprise se fait de deux manières : par une grâce mystique extraordinaire (c’est le cas de Thérèse d’Avila, p. 642), durant laquelle il y a eu une véritable union de Dieu avec l’essence de l’âme sans aucune prise de conscience de la part de Thérèse. L’âme sort de ces régions secrètes où Dieu l’a entraînée marquée d’un certain sceau lequel porte en lui une mission. C’est le " chemin raccourci " (p. 642-643).

Ou bien, dans la vie du chrétien pratiquant le chemin ordinaire du don de soi, du détachement et de l’humilité : l’Esprit Saint seul intervient à un moment donné, miséricordieusement, et place l’âme dans cet état d’union devenu stable (cf. p. 648).

Nous parvenons ici aux oraisons d’union.

Le Mystère de l’Église " Qu’ils soient un ". Cette transformation, dit le P. Marie-Eugène, place l’âme au seuil d’un monde nouveau, celui de son incorporation au Christ dans l’Église, de son insertion dans le Christ total vécue comme un fait vivant (p. 656). En l’âme se lèvent des désirs puissants de glorifier Dieu et une orientation de fond vers le salut des âmes (p. 654). C’est l’apôtre qui se forme et que Dieu va utiliser pour ses desseins.

Tout en gardant la prudence nécessaire, car l’union n’est pas encore définitive et peut encore se perdre par la malice du démon, avertit sainte Thérèse, l’âme doit se donner en se laissant emporter par le mouvement de la pensée et de l’amour du Christ qui a aimé son Église et s’est donné pour elle... (p. 665).

L’union de volonté, dit le P. Marie-Eugène, est la base de départ pour les dernières étapes vers la sainteté : les travaux purificateurs et rédempteurs des sixièmes Demeures qui précéderont l’union et le don parfait à l’Église aux septièmes Demeures.

 

Cinquième partie : Sainteté pour l’Église : 9 chapitres 

Sixièmes Demeures et septièmes Demeures

Les progressants et les parfaits

Renaître selon l’Esprit   Ces étapes, les progressants et les parfaits, nous amènent à ce que nous promettait la grâce baptismale reçue en germe au baptême : à la filiation divine selon l’Esprit, à la ressemblance du Christ. L’homme, le chrétien, transformé dans son être profond par l’amour divin possède la ressemblance au Fils unique : Jésus Homme-Dieu. Cette charité parfaite lui donne de Dieu une connaissance par connaturalité et, l’unissant au Christ, lui fait accomplir la tâche que l’Esprit Saint veut pour l’Église : saint et apôtre.

Il participera à la vie et aux opérations de la sainte Trinité dans la gloire. Il est bon de lire des vies de saints et leurs écrits qui éclairent ces régions, ateliers divins, où la Sagesse œuvre la sainteté des âmes (p. 673).

L’étape des sixièmes Demeures est l’approche progressive des sommets. Avant de s’ouvrir sur l’union parfaite avec Dieu, l’union transformante des septièmes Demeures, elle comporte une période de purification très profonde appelée " nuit de l’esprit " (l’image de la pleine nuit), qui est aussi nuit d’enrichissements spirituels inestimables.

" Enrichissements divins " : C’est Dieu Lui-même qui opère, ch. 1, p. 671.

En ouvrant cette dernière partie par ce chapitre (sur lequel nous insistons), le P. Marie-Eugène met en relief, au premier plan l’œuvre de l’amour parce que c’est la vérité qui explique tout en cette étape suprême d’ascension et qui donne la perspective réelle et vivante en laquelle doivent s’insérer tous les phénomènes qu’on y rencontre (p. 672) : les souffrances et les travaux.

L’action de Dieu est localisée au centre de l’âme qui est la demeure de Dieu. La Sagesse est à l’œuvre en ces sixièmes Demeures, en une âme déjà blessée par l’amour, et qui doit se laisser conduire par la main là où elle ne saurait aller (p. 674). C’est le " sans sentier " de saint Jean de la Croix. Pour faire saisir ce qui se passe en cette nuit obscure de la contemplation où Dieu travaille dans le secret, le P. Marie-Eugène reprend l’image du feu attaquant le bois : C’est la même flamme, à savoir l’Esprit Saint, qui plus tard la glorifiera, qui maintenant la pénètre pour la purifier. Ces assauts de l’amour dans l’âme ressemblent à ceux du feu matériel qui attaque un madrier, l’enveloppe, le dessèche, le pénètre et le transforme en feu (p. 678). Cet amour grandissant dans l’âme possède une qualité, une force, un poids qui le porte sans cesse vers Dieu. Dans cette période, certains seront l’objet de faveurs surnaturelles et extraordinaires qui auront pour effet principal le développement de l’amour. Mais ce qu’il y a de très important, c’est qu’en purifiant, transformant et en unissant à Dieu l’amour devient source de lumière, de connaissance de Dieu tel qu’il est mais qui reste enveloppé de ténèbres. Et cela s’adresse à tous les chrétiens.

Citant saint Jean de la Croix, le P. Marie-Eugène dit : les vérités surnaturelles s’inscrivent dans notre âme de deux façons : au moyen de la foi dans l’entendement et par l’amour dans la volonté (p. 684, p. 685, p. 686...). L’amour unit l’âme à Dieu (...) de cette compénétration jaillit, grâce au don de sagesse, une expérience affective et une connaissance fruitive. La charité fait passer l’âme en Dieu comme la goutte d’eau dans l’océan et par ce contact lui fait expérimenter Dieu en elle et lui donne la connaissance par connaturalité (...). Cette connaissance subtile et secrète (...) ira à chacune des personnes divines, perçue de façon plus ou moins distincte (réalisation de la Présence, p. 687-688).

Le P. Marie-Eugène insistera sur cette connaissance par connaturalité, ce lever de l’aurore, qui deviendra continuelle aux septièmes Demeures car, indépendante de toute vision ou perception extraordinaire, elle jaillit de l’expérience intérieure de l’amour, c’est-à-dire de la charité ou grâce baptismale pleinement développée. La charité a formé aussi l’apôtre parfait dont l’amour dynamique suit le Christ où il l’impose (on peut lire la très belle page 928 dans " Effets de la nuit "). En parlant des modes d’agir de Dieu pour opérer cette transformation, le P. Marie-Eugène donne l’exemple des saints, notamment de Thérèse de l’Enfant-Jésus qui dans sa simplicité met les choses à notre portée.

" Faveurs extraordinaires " (ch. 2, p. 705).

Ces faveurs signalées plus haut et dont le discernement est délicat sont un mode particulier de l’action divine, une forme particulière de l’action directe de Dieu sur l’âme qui produisent une connaissance distincte, soit à l’aide d’une impression sur les sens, soit par une infusion de lumière dans l’intelligence, (p. 706). Elles sont à replacer, dit le P. Marie-Eugène, dans le cheminement comme des éclairs à la lumière précieuse, mais ne sont pas à mettre au premier plan, même si certaines ont un caractère charismatique puissant. Et il ajoute : elles ne sont pas nécessaires à la sainteté, n’en sont pas une preuve (p. 735) et disparaissent quand l’union avec Dieu devient parfaite. Car de cette oraison unissante jaillit une connaissance plus haute, fruit de la charité (voir la vision intellectuelle de la Trinité Sainte p. 972 s.) (p. 728-735).

" La nuit de l’esprit : le drame " (ch. 3, p. 756) et " Les effets de la nuit " (ch. 6, p. 900)

C’est le lieu de la renaissance selon l’Esprit. Pour que l’union avec Dieu pur esprit soit possible, l’âme doit devenir très pure (esprit pur). Cette purification se situe dans la substance de l’âme, le feu divin vient des profondeurs, il blesse pour purifier, guérir, transformer.

Les saints nous disent qu’il s’agit d’un " drame mystérieux " dans l’âme, le surnaturel échappant à l’observation, ils en décrivent les effets dont la description est rude et nous fait un peu mesurer ce qu’est le péché. Les effets douloureux ressentis ne sont que l’envers d’une renaissance sublime sous-jacente durant laquelle l’Esprit Saint est là qui soutient et quelquefois manifestera sa présence. Cette nuit de l’esprit va comporter deux aspects imbriqués l’un dans l’autre, la purification morale et le retournement psychologique dont le P. Marie-Eugène dit qu’il est un fait surprenant presque merveilleux (cf. p. 913).

Causes de la nuit, (la pleine nuit) au cours de laquelle le Bon Pasteur va voiler sa Face pour l’avènement de l’Esprit. Nous sommes au niveau d’une haute contemplation, sagesse secrète infusée par l’Esprit Saint.

Le retournement psychologique (p. 760, p. 913-917).   Le feu de l’amour divin, au centre de l’âme, veut enflammer l’esprit. Dieu veut régner en maître sur toute l’activité des facultés ; or celles-ci offrent une résistance et une inaptitude à être mues par Lui, cela étant contraire à leurs habitudes normales d’agir (imperfection foncière).

La purification morale. La pureté de Dieu s’affronte à l’impureté de l’âme car les tendances du péché (attaches, imperfections habituelles et actuelles) sont enracinées en elle, à la racine des facultés, ce qui rend encore plus difficile l’orientation vers Lui (p. 760). La purification du sens (quatrièmes Demeures) n’était qu’un prélude (comme couper une branche à un arbre), celle de l’esprit c’est comme déraciner l’arbre. Mais cela entraînera la purification de tout l’être.

Effets douloureux.   La lumière divine éblouissante donnée par la contemplation infuse va éclairer l’opposition entre Dieu et l’âme. Elle voit son péché, notamment les tendances volontaires (comme l’orgueil ou l’égoïsme bien réels) et leurs manifestations dans la vie ordinaire (p. 908). Devant ce contraste fortement accusateur l’âme se sent accablée, loin de Dieu, abandonnée et même séparée de Dieu. Ses facultés (mémoire, entendement, volonté) ne trouvant pas d’appui, se sentent impuissantes à saisir ou à agir (p. 914). Elle connaîtra l’angoisse du vide. Dieu laissera le démon entrer dans le combat, surtout lorsque la sainteté de celui qui subit cette renaissance douloureuse devient son ennemi personnel (p. 768, p. 783). Aux souffrances intérieures s’ajouteront des souffrances extérieures dues aux événements de la vie.

Tout cela provoque en l’âme un bouleversement, une souffrance spirituelle intense qui a un retentissement sur le corps (maladies, troubles psychologiques). C’est une sorte de purgatoire. Le P. Marie-Eugène, en le mettant à la mesure de l’homme, compare cet état à Gethsémani (p. 762).

La coopération de l’âme sera dans le dépassement, la sortie de soi, le regard continuel sur le Christ, l’abandon, le recours à Marie Mère des pauvres. Mais à travers tout cela, au fond d’elle-même, l’âme trouve la paix.

Les bienfaits sont inappréciables, (p. 918).   Procédant de l’amour, la lumière non seulement atteint l’intelligence, mais elle pénètre l’être tout entier qu’elle assouplit et modèle sur ses exigences (p. 910). L’âme n’est plus tournée sur le monde extérieur pour y trouver son aliment, elle est uniquement attentive à Dieu, source qui jaillit des profondeurs. Ses facultés, ainsi libérées des troubles et désordres fonctionnels qui les affectent, sont dominées par l’amour (p. 916). Par suite les vertus théologales sont ainsi conduites à leur perfection. L’âme se revêt des tuniques blanche, verte, rouge, à savoir la foi, l’espérance et la charité, dont parle saint Jean de la Croix, qui la préservent du démon, du monde et de la chair (p. 918).

Grâce au don d’intelligence et de science, elle possède un amour d’estime de Dieu très élevé (p. 923). La volonté dominée par l’amour manifeste une force, une rectitude, une fermeté d’adhésion et un désir ardent de plaire à Dieu en tout (p. 911) qui la conduira à l’union parfaite à la volonté de Dieu.

Ces descriptions, comme l’indique le P. Marie-Eugène, pourraient nous laisser croire qu’il s’agit d’une intervention en clinique (p. 818). Or, le feu divin est intelligent, il prend pour chacun une forme spéciale immergée dans la vie quotidienne et les événements qui en font la trame. Il est intéressant de noter que l’action de la Sagesse d’amour s’harmonise avec le tempérament qu’elle a donné pour la réalisation de ses desseins (p. 922, note 3). Ceux qui doivent être des entraîneurs dans l’Église, si l’Esprit Saint les éprouve de manière particulière, il les soutient aussi par des grâces singulières en vue de leur mission.

Et il est bon aussi de noter qu’en transformant Dieu laisse à l’homme sa nature d’homme et sa qualité de pécheur. Cette expérience est nécessaire pour sauvegarder l’humilité et maintenir toujours jaillissantes les sources de la miséricorde (p. 912). Les saints au sommet de leur vie présentent un amour ardent imprégné de crainte filiale.

Vers le milieu de cette longue étape qu’est la nuit apparaissent

" Les fiançailles spirituelles " (ch. 7, p. 938). Promesses évangéliques (Jn 14,21).

Elles inaugurent par un ravissement (p. 941) la période la plus intense à la préparation à l’union parfaite avec Dieu (p. 963) qui sera la réalisation parfaite des promesses évangéliques faites à l’homme : " Celui qui m’aime observera mes préceptes, mon Père l’aimera, nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure " (p. 939). Ces fiançailles sont une touche de Dieu à la substance de l’âme, l’enrichissant de toutes sortes de biens et de l’amour. Cette touche produit une connaissance très haute (p. 948), emprise et union. Dieu y révèle son choix définitif. Cette âme est sienne, il la protégera contre tous les assauts du monde et du démon (p. 951).

Puisque sa fidélité est acquise, Dieu va la pousser à lui rendre de grands services pour l’Église. Ces travaux difficultueux assureront les dernières purifications, accompagnées d’une fécondité surnaturelle associée aux réalisations de l’Esprit Saint. L’accomplissement de la mission est lié à la qualité puissante de la grâce. Fidélité d’amour par les œuvres et le regard contemplatif (p. 956). C’est à cette étape que Thérèse d’Avila entreprend sa réforme et reçoit la puissance de communiquer à d’autres ses richesses surnaturelles. Le dynamisme de l’amour est tel qu’il va conduire l’âme à l’union complète et définitive avec Dieu. Ce sera l’union transformante qui constitue l’état du mariage spirituel (p. 967).

" La conduite de l’âme " (ch. 4, p. 821) et " Secours et modèles dans la nuit " (ch. 5, p. 860).

L’espérance. Le P. Marie-Eugène va, dans ces chapitres, donner à la doctrine de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus la place qui lui revient.

En cette nuit de l’esprit la coopération de l’âme trouve son expression dans la vertu d’espérance qui attend de Dieu et Lui-même et sa toute-puissance aidante pour le rejoindre. L’espérance est le regard de l’âme porté vers le haut (le casque du salut). Elle présente un caractère dynamique, actif, se porter vers, les ailes de la vie spirituelle, dit le P. Marie-Eugène (p. 825). Mais dans cette nuit de marasme généralisé où il faut pâtir Dieu, c’est l’aspect passif de l’espérance qui est le plus important, nous affirme-t-il ; l’âme ne peut que gémir vers Dieu pour l’attirer à elle, et c’est ce qu’il attend : ces soupirs qui jaillissent des profondeurs et les ouvrent à son action (p. 826).

L’espérance porte sur ce qu’on ne possède pas. Toute possession lui est opposée, tout esprit de propriété portant sur n’importe quels biens, même les plus spirituels (p. 828). Elle exige donc la purification de la mémoire (p. 829-831) et sa perfection se trouve dans la pauvreté spirituelle " Bienheureux les pauvres en esprit " (Mt 5, 3).

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus (p. 833-859), grâce à sa connaissance expérimentale inouïe de Dieu-Amour a saisi cela d’une façon géniale. C’est toute sa doctrine de l’enfance spirituelle : libérer l’instinct filial de la grâce en recourant constamment à Dieu comme un faible enfant par la voie de confiance et d’abandon (p. 837). Confiance et pauvreté sont des vertus de base qu’elle cultive avec une énergie héroïque dans les actions ordinaires de son devoir d’état. Cette voie d’ascension n’est pas réservée aux parfaits, elle s’ouvre devant toutes les âmes (p. 859), affirme le P. Marie-Eugène.

Jésus et Marie. Cette renaissance dévoilée à Nicodème par Jésus lui-même (p. 821, p842) ne peut se réaliser que par la médiation du Christ Homme-Dieu (p. 861) en union étroite avec Lui. Il est plus que jamais le compagnon de cette heure, même s’il semble être très éloigné. L’âme doit se nourrir du regard sur lui, le considérer dans sa face douloureuse, dans son abandon à la volonté de son Père, dans son amour pour les hommes et l’espérance de son triomphe. La perfection chrétienne est en cette ressemblance et cette sympathie (p. 870). L’expérience douloureuse des sixièmes Demeures fait pénétrer l’âme dans les profondeurs de la Passion (la Sainte Face) et lui révèle l’union réalisée en elle (p. 880).

Le Christ n’est pas seul, sa Mère la Vierge Marie, Mère de tous les hommes, médiatrice de la grâce, a un rôle providentiel dans la lutte contre les forces de l’enfer et dans la nuit de l’âme, elle est mère de miséricorde, l’astre qui brille dans la nuit (p. 890). Comme dans l’Évangile, la présence discrète de Marie se trouve tout le long de Je veux voir Dieu. La vie des saints nous montre leur intimité avec Marie. Telle est Thérèse de l’Enfant-Jésus.

Plénitude de la charité, de la vie chrétienne

Contemplation parfaite, sainteté

" L’union transformante " (ch. 8, p. 989).

" Je suis la vigne, vous êtes les sarments " (Jn 15, 5).

L’union transformante désigne la réalité qui constitue l’état du mariage spirituel inauguré par une faveur extraordinaire reçue par Thérèse d’Avila (p. 968). Cette réalité c’est l’union parfaite avec Dieu par transformation et ressemblance d’amour (p. 989). La grâce baptismale a pénétré l’âme et les facultés de vie divine, elle la jette dans le brasier infini qu’est Dieu et l’y maintient par une union constante et définitive (confirmation en grâce), (p. 1003). Mais il faut apprécier que la grâce appartienne en propre à l’âme et reste bien distincte de Dieu ; nous voyons ainsi que Dieu respecte la personnalité humaine qu’il crée et l’exalte.

Même parvenu à cet état l’amour peut toujours progresser. Il s’ouvrira sur la vision béatifique lorsque la mort brisera la toile du corps. Dieu est devenu le tout de l’âme. Ils sont rivés l’un à l’autre.

La connaissance de connaturalité, clarté d’aurore, lumière très pure de la foi vive, lui permet de percevoir en son centre la présence des trois Personnes divines qui ont pris possession d’elle et en font leur demeure : telle la vision intellectuelle de sainte Thérèse d’Avila qui éclaire les données de la foi (p. 972). L’expérience de l’Amour miséricordieux de Thérèse de l’Enfant-Jésus (p. 978). La manifestation du Verbe-Époux et la flamme de la Trinité de Jean de la Croix (p. 946, p. 984).

Ainsi l’âme découvre la présence active et dominatrice de l’Esprit Saint, (p. 1012). C’est lui qui a créé cette égalité d’amour. Il est le maître mais l’âme possède une liberté souveraine, elle peut commander aussi. L’Esprit d’amour est pris à son jeu. C’est un enfant de Dieu qu’il a fait et il doit reconnaître ses droits de fils (p. 1016).

Cette union aboutit à l’identification au Christ Jésus (p. 1016), à la ressemblance du Christ, ressemblance du fond de l’être, non de surface, ressemblance au Verbe car c’est, dit le P. Marie-Eugène, une incarnation de la vie divine en nous (p. 1017). Nous sommes devenus fils, pouvant faire des actes divins. Et cela, pour la réalisation du Christ total, l’Église. En effet, l’être tout entier " corps, âme et toutes les facultés " (saint Jean de la Croix) se porte au service de Dieu. Après son offrande à l’Amour miséricordieux, Thérèse de l’Enfant-Jésus a une pénétration aiguë de l’amour sauveur du Christ. Elle se livre entièrement avec Lui pour les pécheurs et pour l’Église, ne retenant rien pour elle. Sous l’emprise de l’Esprit Saint, en union avec le Christ (p. 1032-1034), la fécondité extérieure du saint et son apostolat sont considérables (p. 1065).

C’est pourquoi le P. Marie-Eugène termine par

" Le saint dans le Christ total " ch. 9, p. 1024.

Il explique d’abord que le charisme : grâce et mission pour l’Église, (tel le sacerdoce) ne peut être considéré comme pouvoir en soi. Lié à la charité surnaturelle, c’est dans leur union que se trouve la perfection (p. 1045..) La collaboration humaine est inscrite dans les desseins de Dieu et la fidélité à la mission est la condition de son amitié. (p. 1048).

Le P. Marie-Eugène reprend ensuite les étapes de croissance de la grâce pour bien montrer que la véritable fécondité jaillit de la charité surnaturelle pleinement développée. Aux sixièmes et septièmes Demeures, les saints découvrent leur mission, donnée à certains par la grâce de " paternité ou de maternité spirituelle " (p.1066-1071). Possédés par Dieu ils accomplissent ces grandes œuvres qui défient les siècles et c’est dans le Christ total, l’Église, qu’ils trouvent leur fin, leur perfection et leur gloire (p. 1075-1076).

En s’appuyant sur la grâce, sur les faveurs reçues par les grands Saints du Carmel et sur leurs écrits lumineux (p. 995-996), le P. Marie-Eugène veut nous instruire sur la richesse que nous recevons au baptême : devenir réellement fils de Dieu.

Même si nous sommes seulement une pierre très modeste dans la construction de l’Église, nous sommes destinés à la même plénitude de l’amour et à la même gloire. Nous devons faire fructifier le talent reçu.

La charité est le seul don parfait ici-bas.