LE CHRIST-JÉSUS

DANS L'EXPÉRIENCE ET L'ENSEIGNEMENT

DU PÈRE MARIE-EUGÈNE

 

Raymonde REGUE

 

de l'Institut Notre-Dame de Vie

 

 

La spiritualité christologique du Père Marie-Eugène est immense.

Le mystère de la vie terrestre de Jésus y tient une grande place. J'ai choisi de parler :

de l'enfance : — l'Ecce venio

— l’exinanivit

puis de la vie cachée : l’Ecce venio s’explicite.

Après un regard sur la prière du Christ,

j'aborderai le mystère de la souffrance, en particulier à Gethsémani. Je conclurai sur la fécondité.

 

I — REPRODUIRE L'IMAGE DU FILS

 

C'est l'axe central de l'enseignement christologique du Père Marie-Eugène.

"Tous ceux que le Père a choisis avant les siècles, il les a prédestinés à reproduire l'image de son Fils pour qu'il soit le premier-né d'une multitude de frères" dit l’Épître aux Romains (8,29).

Reproduire l'image du Fils unique Jésus-Christ, Verbe Incarné, lui devenir semblable, tel fut l'unique désir du Père Marie-Eugène tout au long de sa vie et aussi l'axe central de son enseignement.

Le Père Marie-Eugène est mort le lundi de Pâques 1967. Il mena son dernier combat durant ce carême et fut ainsi la Semaine Sainte uni au Christ Rédempteur de l'agonie qu'il avait tant aimé. Ceci semble ratifier cette parole qu'il put dire le Vendredi Saint :

"Jésus, je vous aime. Il me semble que je vous aime parfaitement et que je vous ressemble".

Le Christ, Unique Prêtre, Médiateur, Bon Pasteur qui donne sa vie, Pain vivant, fut l'objet incessant de sa contemplation, de son amour et de son enseignement. Il écrit dans l'ouvrage Je veux voir Dieu :

"Que le spirituel (...) ne recherche point d'autre voie que le Christ. Considérer le Christ, l'imiter dans ses actes, dans ses pensées, dans ses sentiments, dans ses vouloirs, le suivre de Bethléem au Calvaire est la voie la plus sûre et la plus courte. Réaliser le Christ et le faire vivre en soi est la perfection la plus haute. Unis à Jésus, (...) nous sommes au terme de nos ascensions et déjà en notre place d'éternité" (1).

Cette place d'éternité c'est la vision du Père, du Fils et du Saint Esprit.

En considérant la vie du Père Marie-Eugène, il est frappant de voir comment, jeune adolescent, il est déjà habité par le désir de conformité parfaite à la volonté de Dieu :

"Que je sois fidèle aux ordres et même aux désirs que Dieu me manifestera afin que toujours je fasse sa sainte Volonté"

écrit-il à l'âge de quinze ans. En avançant vers le sacerdoce il redira souvent :

"Que ma consécration soit parfaite et complète".

"Jésus", ce nom revient un nombre impressionnant de fois sous sa plume et dans sa parole (2).

Volonté de ressemblance au Christ, de conformité parfaite, d'intégration vivante dans le corps mystique pour être un membre fécond de cette réalité.

"Prêtre, je suis prêtre pour l'éternité",

le jour de son ordination cette parole retentit en lui à une profondeur indicible.

"Cette parole me pénètre, me suffit, je ne voudrais plus rien écouter aujourd'hui".

Et à quarante-cinq ans de distance, le Jeudi Saint avant sa mort, en prenant la parcelle d'hostie qu'on lui présente, alors qu'il n'a plus la force de célébrer la messe, le Père Marie-Eugène redit avec émotion :

"Je suis prêtre".

Ces deux paroles nous disent son estime du sacerdoce, la place centrale qu'il a tenu dans sa vie, ce qui constituait pour ainsi dire son être profond. S'adressant à Jésus il disait :

"Ô Jésus, c'est une ressemblance d'amour que nous désirons, c'est d'autres Christ que nous voulons être, ce ne sont pas seulement vos traits extérieurs que nous voudrions reproduire, mais ce que vous avez de plus intime" (3).

En prononçant ces paroles le Père Marie-Eugène pensait à tous.

"A cette union avec le Christ, qui est la lumière du monde, de qui nous procédons, par qui nous vivons, vers qui nous tendons, tous les hommes sont appelés"

nous dit le Concile (4).

 

Connaître le Christ pour renaître avec Lui

Mais pour parvenir à le "faire vivre en nous" il faut le connaître disait le Père Marie-Eugène.

"Connaître le Christ c'est le moyen d'établir en nous la ressemblance du Verbe Incarné, par conséquent c'est le moyen d'être chrétiens parfaits, c'est-à-dire de réaliser la plénitude de notre grâce baptismale et en même temps d'être apôtres parfaits".

Le Père Marie-Eugène insistait :

"En prenant une humanité le Christ a pris toutes les humanités, spécialement l'humanité de ceux qui sont unis à lui par la grâce".

La connaissance dont nous parle le Père Marie-Eugène est "une science vivante" qui s'acquiert par l'exercice de la grâce baptismale : connaître le Christ pour renaître avec lui.

Jésus exerce sa médiation comme Homme-Dieu, c'est vers la Sainte Humanité que se porteront la foi et l'amour. Appuyé sur les récits de l'Évangile, dans les sermons, les retraites, dans l'ouvrage Je veux voir Dieu, le Père aimait considérer les perfections de l'Homme-Dieu. Il admirait

"la beauté de son corps issu de la Vierge immaculée, les richesses de son âme, la triple science intuitive, infuse et expérimentale qui orne son intelligence, la vie débordante de son imagination et de ses sens, la maîtrise admirable de sa volonté, l'équilibre et la haute perfection de son être et de sa vie".

L'amour s'intéresse à tous les détails, disait-il, "aux paroles, aux gestes, aux actes, pour éclairer les traits de la physionomie du Christ, y découvrir de nouvelles richesses et pénétrer en une intimité plus profonde" (5).

Toutes les étapes de la vie humaine du Christ, tous les états de la Sainte Humanité, le Père Marie-Eugène les a rendus vivants, vivants non seulement d'une science théologique, mais de la science de connaturalité jaillie d'une grâce de saint.

Puiser en "ce livre vivant" selon la parole de Jésus à Thérèse d'Avila, par la foi et l'amour, c'est le faire vivre en soi, établir l'union avec lui qui est lumière pour notre intelligence, source de grâce, modèle exemplaire. Le Christ, Fils parfait, nous apporte l'amour qui nous permettra la pleine filiation divine. La connaissance du Christ à laquelle le Père Marie-Eugène nous convie est "science d'amour", c'est-à-dire "intimité vécue".

C'est une connaissance expérimentale de l'amour divin qui se donne. "Je suis venu pour donner la vie et la donner en abondance" (Jn 10) .

"Là est l'élément essentiel, l'élément moteur de la sainteté, la force de notre vie spirituelle",

dit le Père Marie-Eugène. Cette intimité, source de grâce, opère en notre nature de pécheur le retournement de la chair à l'esprit. Elle accomplit la purification, en même temps qu'une transformation progressive dans l'amour, qui sont une véritable renaissance spirituelle. "Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'esprit est esprit. A moins de renaître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu" (Jn 3,5-6). "Personne ne va au Père que par moi" (Jn 14,6).

Jésus est venu pour cela.

 

Renaître

Renaître n'est pas autre chose que de libérer parfaitement l'instinct filial de la grâce sanctifiante qui crie vers Dieu Père : "Mon Père, votre Père" dit Jésus.

Renaître c'est devenir progressivement un enfant par une pénétration de l'Esprit en nous. "Ceux-là sont fils de Dieu qui sont mus par l'Esprit de Dieu". "Celui qui m'aime sera aimé de mon Père" (Jn 14,21).

Celui qui est "rené" reproduit l'image du Fils Unique et de cette union jaillit la fécondité de l'amour.

Nous allons maintenant suivre l'enseignement du Père Marie-Eugène, il va nous entraîner de Bethléem au Calvaire dans les dispositions du Christ qui doivent devenir nôtres.

 

II—DE BETHLÉEM AU CALVAIRE

 

L'Enfant-Jésus de Bethléem : Homme-Dieu.

Lors de sa prise d'habit au Carmel, le Père Marie-Eugène avait choisi le nom de Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus. Ceci peut paraître étonnant pour un homme dont la stature était celle d'un prophète. Son amitié pour Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus y était pour une grande part. Ce choix correspondait à une pénétration du mystère de l'Enfant-Jésus, mystère de son offrande, l'acte essentiel de sa vie.

 

L'Enfant-Jésus

La vie sur notre terre se manifeste toujours par un enfant. Jésus, le Verbe incarné, se présente comme un enfant. Il est né d'une femme, la Vierge Marie. Cet enfant conçu de l'Esprit Saint est la Vie. Il est la Vie éternelle.

"Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour que par lui nous recevions la vie" (I Jn 4,9). C'est le grand acte de Dieu, son geste suprême :

"Nous comprenons, dit le Père Marie-Eugène, que la Sainte Trinité tressaille de joie. Le Père d'où provient toute paternité tressaille devant l’œuvre qui commence à s'affirmer et va se développer, l'Esprit Saint tressaille devant le chef d'œuvre de la miséricorde et de l'amour, et le Fils, lui aussi obéissant au Père, tressaille de joie".

"Puer natus est nobis : Un enfant nous est né", le Fils unique du Père dont le nom d'homme est : Jésus. Cet enfant né à Bethléem exprime la miséricorde de Dieu pour l'humanité pécheresse et la folie de son mouvement de descente. Emmanuel, Dieu avec nous.

Le Père Marie-Eugène médite :

"Jésus, Homme-Dieu, Verbe, Homme... Vous êtes l'œuvre de l'amour, votre union hypostatique est faite par l'amour de Dieu votre Père, vous êtes le fruit du grand amour de Dieu qui veut affirmer sa puissance, assurer sa victoire sur le péché, qui veut triompher, réaliser son dessein éternel... Jésus, permettez-nous de voir cet amour infini du Père et cet amour infini qui est le vôtre, celui du Verbe, car vous êtes le Verbe spirant l'amour, 'Verbum spirans amorem'. Ce mouvement d'amour, cette expansion de l'amour infini, a déferlé en quelque sorte sur votre Humanité, sur vous, l'Homme-Dieu... Vous l'expérimentez à tout instant... Vous en êtes le témoin... "

Et ce cri d'admiration !

"Ô humanité de Jésus, nous vous félicitons d'avoir été choisie, d'avoir été créée pour recevoir cet amour infini, dans votre chair, dans votre âme ! Vous êtes créature incomparable, placée au-dessus des anges et de tous les hommes, Roi de tous les anges, de tous les hommes et de toute la création, parce que la divinité habite en vous, parce que Dieu-Amour habite en vous".

Et cet amour que vous expérimentez, vous venez nous le révéler :

"Ô sublime épanchement de Dieu ici-bas qui doit diviniser l'homme, en faire un fils de Dieu, le conduire jusqu'à la Trinité Sainte".

 

Ecce venio : voici je viens

C'est un des thèmes principaux du Père Marie-Eugène, la disposition demandée aux membres dès l'origine de l'Institut.

L'Enfant-Jésus de Bethléem, le Désiré des nations, suscite la joie et l'allégresse. Il apporte l'espérance. Le Père Marie-Eugène le contemple longuement et met en lumière la disposition foncière de l'âme du Christ : son oblation qui sera une offrande continuelle jusqu'à la croix. Pour le moment dans l'âme de ce petit enfant c'est "une oblation silencieuse" dit-il, exprimée par l’Épître aux Hébreux : Ecce venio ut faciam voluntatem tuam. "Vous n'avez voulu ni sacrifice, ni holocauste, vous m'avez façonné un corps, me voici, je viens ô Dieu pour faire votre volonté".

"En arrivant à l'existence, grâce à la vision intuitive, écrit le Père Marie-Eugène dans Je veux voir Dieu, l'humanité de Jésus découvre ses richesses divines... Le Christ voit directement face à face la nature divine qui habite corporellement en lui et l'oint de son onction... qui le sanctifie et le béatifie. Il découvre l'union hypostatique qui le fait subsister dans la deuxième Personne de la Sainte Trinité, et l'y rive indissolublement. Et dans la même lumière... il découvre le plan de Dieu sur Lui : par le sacrifice du Calvaire il est appelé à unir ce que le péché a séparé, il doit devenir une source inépuisable de grâce pour l'humanité régénérée" (6).

En un premier mouvement son âme adhère. Le Père Marie-Eugène insiste sur ce point :

"Cette humanité du Christ s'est rendu compte qu'elle avait été prise par la deuxième Personne de la Sainte Trinité, qu'elle avait la divinité en elle et qu'elle en était ointe, elle ne s'appartenait pas, elle n'était que quelque chose (7) appartenant à la deuxième Personne. Sa réponse est de se livrer : Vous voulez un sacrifice nouveau, celui de mon humanité, c'est pour cela que vous m'avez créé, j'accepte".

Dès cet instant il est prêtre et victime, la rédemption s'opère.

Cette obéissance à la volonté de son Père va constituer la trame de l'existence de Jésus, de sa pensée, de son activité, des battements de son cœur. Jésus est venu pour donner d'autres enfants au Père. Il est les prémices, le frère aîné. Si nous voulons être ses frères, nous sommes appelés au don complet de nous-mêmes.

"C'est une disposition foncièrement chrétienne, elle identifie au Christ par les profondeurs, dit le Père Marie-Eugène. Sans elle toute imitation ne saurait être que superficielle" (8)

"Ce don c'est l'hommage de notre 'moi' intelligent et libre. Dieu attache un prix souverain, ajoute-t-il, à la liberté d'un hommage qui n'est pas celui d'un instant mais renouvelé tous les jours et maintenu par une attitude d'offrande".

"Ce don produit une désappropriation de tous les projets personnels... C'est un don effectif à des volontés divines certaines, mais dont les réalisations sont indéterminées".

Pour être du Christ il faut lui être livré, entrer dans le mystère de la Sagesse éternelle,

"en se jetant dans cette obscurité par le don de soi, on tombe nécessairement dans la miséricorde divine" (9).

Ce don indéterminé livre l'âme à l'action de l'Esprit Saint.

 

Exinanivit

Un autre aspect fortement souligné par le Père Marie-Eugène :

"La pauvreté est le signe de l'apparition du Verbe Incarné".

Jésus, l'enfant du Très-Haut, le Prince de la grâce, son charme et sa beauté nous attirent. Cet enfant que sa mère, la plus humble des femmes, dépose dans une crèche, qu'elle nourrit et protège, cet enfant est dans une impuissance complète qui dissimule toutes ses richesses.

"Il était la clarté qui monte de Dieu, lui le Verbe, la lumière, la richesse. Il était la puissance qui réalise tout ce qu’elle exprime. Le voici emprisonné dans une pauvre humanité d'enfant, réduit à l'impuissance, à la pauvreté. Il a choisi cela. Exinanivit ! Il ne se laisse pas seulement ligoter, il fait disparaître les splendeurs de sa lumière éternelle. Il enchaîne sa puissance infinie de Verbe dans le corps d'un enfant. Exinanivit !"

Le spectacle de Bethléem qui réjouit les anges et les bergers est celui d'une pauvreté concrète réalisée en toutes ses formes : pauvreté extérieure et intérieure.

"La divinité est ensevelie, endormie..."

Le dépouillement de la crèche appelle déjà celui du Calvaire qui sera infiniment plus douloureux.

"La puissance de l'infini apparaît ici-bas dans la pauvreté et la faiblesse",

et c'est ainsi qu'elle opère ses victoires.

Grandeur étonnante de ce mystère du Fils de Dieu, déconcertant pour l'intelligence mais ouvert au regard de la foi et de l'amour. Jésus est notre maître, il nous montre les lois de l'incarnation de la grâce en nous, celles de notre spiritualisation.

"Il est notre modèle, redisait souvent le Père Marie-Eugène, il nous détaille les appauvrissements que nous devons subir non seulement dans notre être sensible mais jusqu'aux racines de nos facultés, de notre âme elle-même",

afin de nous offrir à l'envahissement de l'amour transformant et parvenir ainsi à la véritable pauvreté spirituelle qui est union parfaite avec le Christ, la filiation divine réalisée. "Heureux les pauvres en esprit, le royaume des cieux est à eux" (Matth. 5,3).

En approchant l'humble humanité de l'Enfant-Jésus avec la foi, nous touchons la divinité du Fils. Ce mystère nous aide à saisir celui de la grâce sanctifiante en nous, dont il est la source, qui nous lie à lui et nous fait fils adoptifs du Père. Elle aussi est mystérieuse à nos regards, elle est cachée sous l'opacité de notre nature et sous l'obscurité de la foi. Elle n'en est pas moins vivante, apte à nous faire connaître Dieu comme il se connaît et à l'aimer comme il s'aime.

"Que la foi en la divinité de Jésus, malgré son impuissance et son anéantissement, nous donne de croire nous-même en notre grâce".

 

La vie cachée

L'Ecce venio s'explicite

Jésus est véritablement homme, "il grandit, se développe, se remplit de Sagesse" (Lc 2,40). Tout en lui est rectitude et équilibre, ses facultés se développent harmonieusement ;

"son intelligence, nous dit le Père Marie-Eugène, armée de la vision intuitive a certainement une pénétration singulière des choses extérieures".

La vie sociale lui apporte une science expérimentale des êtres et des choses.

"Sa volonté humaine, fixée à celle du Verbe, est vigoureuse".

La divinité en lui est agissante mais cela n'apparaît pas.

"Dans l'âme du Christ il y a une vie cachée aux siens, une orientation qui n'a pas encore été perçue, qui ne s'est pas affirmée de façon explicite".

Tout ceci est dissimulé sous sa docilité et son obéissance dans une vie familiale aimante et paisible.

 

Le voyage à Jérusalem

Or voici que se produit un événement qui va découvrir ce qu'il est. Cet événement se situe dans la ligne de son développement. Jésus a douze ans. Pour la fête de la Pâque à Jérusalem, il reste au Temple écoutant et interrogeant les docteurs.

"Il connaît les Écritures, leur interprétation, le travail de son intelligence apparaît dans la pénétration qu’il en a par ses questions et ses réponses".

"Les docteurs sont stupéfaits", nous dit l'Évangile. Le Père Marie-Eugène emploie une image :

"C'est comme une aurore, comme le soleil qui se lève à l'horizon le matin. Son éclat est encore tendre, mais il utilise déjà sa puissance pour éclairer et laisse deviner ce qu’il fera en plein midi".

Ainsi se dévoilent un peu les réalités qui sont en lui.

Mais ce qu'il y a de plus important : Jésus affirme sa personnalité et sa mission.

A ses parents qui l'ont cherché, il réplique : "Ne saviez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père ?" (Luc 2,49) "Ne saviez-vous pas ?" — "les affaires de mon Père" : pour Marie et Joseph, c'est l'entrée dans le mystère.

Depuis le premier instant de l'Incarnation, la volonté humaine de Jésus est orientée vers les affaires de son Père, mais ici, dit le Père Marie-Eugène,

"pour la première fois nous saisissons de façon explicite 'l'Ecce venio'. Vous m'avez créé, me voici pour faire votre volonté".

Jésus revient à Nazareth avec ses parents et "Il leur était soumis". Son obéissance est réelle, mais sous cette obéissance la personnalité du Sauveur se déploie.

"Désormais, toutes les énergies de sa volonté et de son intelligence sont orientées vers les affaires de son Père quelles que soient ses occupations. Il va passer à travers toutes les influences".

Une seule chose guide sa marche,

"la fidélité à accomplir la volonté de Dieu".

Il s'enfonce lui-même dans le mystère de la réalisation de sa mission personnelle à travers une vie de travail et de pauvreté jusqu'à ce que sa croissance soit terminée ; jusqu'à ce que, tout à fait prêt comme Messie, sonne l'heure de l'entrée dans la vie publique.

Durant cette longue période de vie ordinaire, semblable à tout ce qui fait la nôtre,

"il prie, il s'offre. A tout instant, silencieusement, avec tout son être il redit l'Ecce venio. Il vit de son offrande à la volonté de son Père. C'est sa nourriture".

C'est ainsi que déjà il accomplit sa mission de Rédempteur.

 

La prière du Christ

Le Père Marie-Eugène a beaucoup insisté sur la prière du Christ, l'acte constant de toute sa vie.

La prière du Christ, c'est : la relation béatifiante du Fils au Père et du Père au Fils et dans le même mouvement, l'intercession pour son Corps mystique.

"La prière de Jésus est un mystère",

nous dit le Père Marie-Eugène, parce que, ses relations avec son Père procédant en sa personne de l'union de la divinité et de l'humanité comme Homme-Dieu, comme Fils Bien-Aimé, sa relation au Père est continuelle.

"La prière de Jésus",

c'est le Verbe en lui éternellement uni au Père et à Esprit Saint

"qui entraîne la Sainte Humanité, la porte vers le Père, la plonge dans cette Source de lumière et de miséricorde".

"La Sainte Humanité elle-même jouit de la vision béatifique, elle voit le Père face à face. Elle se repose en lui".

L'union est parfaite. Son âme, ses facultés, ses sens se pénètrent de l'amour du Père. L'onction divine l'enveloppe tout entière.

"Elle trouve sa joie et sa béatitude dans cette spiration d'amour".

Le Père prononce à tout instant cette Parole sur le Christ Jésus : Tu es mon Fils Bien-Aimé.

Jésus est le Médiateur, l'ambassadeur de Dieu auprès des hommes et des hommes auprès de Dieu, "le lien, le pont". Il vient unir les extrêmes : l'homme pécheur à la Trinité Sainte. Jamais homme ne s'est trouvé devant une telle mission, un tel bouleversement à accomplir sur terre : créer un ordre nouveau au-dessus de toute puissance, l'ordre théologal.

Dans sa relation filiale avec le Père, Jésus prie pour son Église, pour son Corps mystique à constituer, pour son peuple.

Le Père Marie-Eugène disait qu'à Nazareth, "Jésus priait pour ceux qui seraient les siens, il pensait à nous, à son Église. Nous étions déjà dans sa pensée, dans sa vie, dans le but de son activité".

Tout au long de sa vie publique, l'Évangile nous le signale, le Christ se retirait pour prier le jour, la nuit, avant de poser ses actes importants ; les derniers jours de sa vie, au Calvaire. Et son intercession se poursuit maintenant dans la gloire jusqu'à la fin des temps.

Nous comprenons alors que le Père Marie-Eugène puisse dire :

"La prière est l'exercice essentiel de la vocation du chrétien",

car elle permet cette relation intime avec la Trinité Sainte et l'intercession pour l'Église. En effet, la grâce divine est la vie du Christ en nous, elle nous enchaîne à lui et nous donne un esprit filial comme celui du Fils Unique qui nous fait crier "Père". Ces relations d'enfant à Père sont actualisées de façon privilégiée dans la prière "de foi contemplative" qui est contact avec Dieu ; ce contact bien qu'obscur, unit à lui. Elle est regard d'amour.

"Ce regard absorbe la lumière divine qui transforme et rend semblable à l'être contemplé".

L'influence de Dieu sur l'âme et les facultés agit comme une onction qui instruit. De l'amour unissant procède la connaissance par connaturalité, qui fait pénétrer dans les mystères du Christ pour en vivre et qui permet de découvrir la présence des personnes divines dans l'âme.

Ainsi la vision intellectuelle de la Trinité Sainte dont parle sainte Thérèse d'Avila, est-elle le fruit de la grâce sanctifiante parvenue à sa plénitude, selon la promesse de Jésus : "Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, mon Père l'aimera, nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure" (Jn, 14,23).

 

 

III — MYSTÈRE DE LA SOUFFRANCE

 

Je ne parlerai pas de la vie publique de Jésus inaugurée par son baptême où le Père et l'Esprit Saint se manifestent pour attester sa mission ; ni de l'action de Esprit Saint qui va le conduire, nous dit l'Évangile, durant cette étape messianique en le poussant au désert pour rencontrer Satan et jusqu'à l'heure de la mort sur la croix.

Nous allons maintenant considérer le Christ au terme de sa mission accomplissant l'œuvre de Salut de l'humanité par sa souffrance et sa mort. C'est un grand mystère auquel nous-mêmes, en tant que chrétiens, nous devons participer.

"C'est par ma souffrance et par ma mort que je suis fondateur",

disait le Père Marie-Eugène avant de mourir.

 

"Ecce agnus Dei qui tollit peccata mundi"

Dans ce mystère de la passion et de la mort du Christ, le Père Marie-Eugène a contemplé avec un amour tout particulier l’agonie de Jésus à Gethsémani. Les Heures Saintes du Jeudi Saint qu'il a prononcées sont à ce point de vue "le souffrir avec" et "la prière" la plus profonde de son âme adressée à Jésus lui même. Il disait :

"Cette scène de Gethsémani est capitale, c'est là que Notre-Seigneur rachète le monde. Elle est la plus importante de la passion parce que la plus spirituelle (...) elle permet d'aller aux profondeurs. Ailleurs nous voyons la souffrance physique du Christ, les blessures qu'il reçoit. (Celles-ci) nous dissimulent le drame intérieur que nous devinons être le plus douloureux, le plus mystérieux".

Au jardin de Gethsémani où Jésus "avait coutume de se retirer" (Jn 18,2).

"C'est l'heure de la puissance des ténèbres" (Lc 22,53)

Satan "le Prince de ce monde" avait semblé se retirer devant Jésus vainqueur au désert, "mais la lutte d'Esprit à esprit était engagée" dit le Père Marie-Eugène. Maintenant, devant "la puissance et le rayonnement du Christ" redoutable pour son royaume, le "prince de la mort" va utiliser "toutes les ressources de son intelligence, de sa malice et son habileté" pour obtenir la mort du Messie en appuyant la tentation sur "nos tendances, nos désirs, nos faiblesses, notre orgueil".

"Le Fils de l'Homme va être livré aux pécheurs" (Matth. 26,4)

Lui qui s'est montré le Bon Pasteur humble et patient, le Serviteur de tous, lui qui a livré son message de vérité et de lumière et qui a accompli l'ultime geste de présence aux hommes avec "le pain et le vin — son Corps et son Sang" —, à cette heure il subit : la trahison, le reniement, l'infidélité, l'abandon de tous.

 

Jésus Prêtre et Victime

"Je donne ma vie, on ne me l'ôte pas, je la donne moi-même" (Jn 10,17). Il doit être immolé.

Que se passe-t-il à Gethsémani ? dit le Père Marie-Eugène en soulignant les sentiments du Christ retenus par l'Évangile. "L'âme triste à en mourir... seul... la face contre terre... il tremble, il gémit, il pleure" ; de l'angoisse jaillit "une sueur de sang" ; il prie d'une prière très douloureuse : "Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi, cependant que ce ne soit pas ce que je veux mais comme tu veux" (Matth. 26,39-42).

Que se passe-t-il ?

"C'est maintenant l'heure de la puissance des ténèbres (...) Quel est ce mystère ? D'où viennent ces ténèbres ? Auraient-elles raison de la lumière éternelle ? (...) Depuis votre venue ici-bas, vous êtes l'Agneau qui porte le péché du monde. (...) Vous avez cette humanité de l'union hypostatique indissoluble, mais vous l'avez chargée du péché du monde. Votre Père l'a voulu ainsi. Saint Jean-Baptiste vous a (...) présenté : "Voici l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde".

Vous êtes devenu le grand pécheur, vous vous êtes transformé en péché. Vous le portez sur vos épaules ; c'est ainsi que vous nous en débarrassez. Le soleil infini reste dans votre âme, dans toutes vos facultés. Il y fait son œuvre de lumière. Vous êtes pénétré de Dieu et, en même temps, de l'extérieur il y a le poids du péché. Vous l'avez porté pendant toutes les années de votre vie. Contradiction mystérieuse ! Le péché vous étreint, vous enveloppe... En souffriez-vous, ô Jésus ? Probablement ; mais vous le portiez victorieusement.

A cette heure, Dieu a donné à ce péché, toute sa puissance de destruction, d'obscurcissement. Vous êtes toujours le Verbe Incarné ; cependant le péché a reçu puissance pour vous étreindre, pour vous envelopper. Il n'atteindra pas la divinité chez vous, mais il atteindra l'humanité, les facultés, l'intelligence, l'âme. Ce péché est ténèbres, ténèbres de l'enfer ; il est haine comme Dieu est amour. Il n'est pas infini, mais à notre regard il paraît indéfini.

C'est le péché du monde ; (10)

ce n 'est pas le péché d'une créature ou d'une époque, c 'est le péché de tous les temps (...). Ô Jésus, vous portez le péché de toute l'humanité, celui de tous les peuples, de toutes les races, l'obscurcissement volontaire, le refus de la lumière, celui de notre temps, produit par l'orgueil de l'esprit, celui de toute la vague athée, celui de millions et de milliards d'hommes : le péché !

Les dons que vous avez reçus, la pénétration qui vous a été donnée, vous permettent de le voir en détail.

Vous y découvrez le mien, celui de l'orgueil de mon intelligence, celui de ma volonté, celui de toutes mes tendances. Vous m'avez vu, ô Jésus, vous voyez ma bonne volonté, mon amour ; et vous voyez mon péché aussi. Je le sens parfois, ce péché, spécialement ces tendances toujours vivantes, ces forces qui me désespèrent parfois, qui me font sentir ma pauvreté, ma misère. Et tout ce péché, le mien, celui des autres, celui dont je souffre autour de moi, celui de notre pays, de toutes ces masses, de ces milliards d'âmes, ô Jésus, vous le voyez, vous le portez. Ce poids immense pèse sur votre âme ; il y pèse lourdement, non pas seulement parce que le péché est immense, mais parce que vous êtes saint, vous êtes pur, parce que vous êtes la lumière, le Verbe qui spire l'amour. Ô contradictions, oppositions inconcevables !

Et ces oppositions s'affrontent sur votre humanité sur vos facultés, qui sont le champ de bataille, le point de rencontre ; la haine et les ténèbres, la haine sous toutes ses formes, qui ne peuvent pas atteindre votre divinité, piétinent, triturent votre humanité. Ce péché a une puissance de mort, une puissance de destruction. C'est son heure. Dieu lui a donné toute liberté pour agir (...). Il est soutenu par les forces vivantes du démon (...).

Ô Jésus, découvrez-moi votre épreuve pour que je comprenne la puissance du péché..." (11).

Le Verbe Incarné anéanti, humilié, écrasé ! dont la volonté humaine atteint le point extrême de profondeur de soumission et d'abandon complet à la volonté du Père : Ecce venio ! ... Et le Père Marie-Eugène priait ainsi :

"Ô Père que votre volonté soit faite... qu'elle soit faite en vous Jésus... qu'elle soit faite en moi. Je désire la ressemblance... je désire être le sarment porteur de fruits..."

Le Christ, ajoutait-il, triomphe par sa patience et son silence.

"Il se tait. Sa patience se nourrit de son amour pour son Père et les âmes, de l'espérance certaine de son triomphe" (12).

"Quand je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi" (Jn 12,32).

 

Le souffle de l'Esprit Saint

 

Le Père Marie-Eugène appelait avec ardeur "le dernier souffle" du Christ mourant sur la croix : le souffle de l'Esprit Saint.

"Ô Jésus, nous vous adorons. Vous êtes le maître jusqu’au bout, vous êtes la voie jusqu'au bout, vous êtes la vérité, vous êtes la vie. Un grand cri, une prière murmurée : 'In manus tuas Domine, commendo spiritum meum. Consummatum est’. Votre regard s'est porté vers la Trinité Sainte, sur le rouleau qui détaille votre destinée, la volonté de votre Père. Vous êtes à la fin, à l'amen final, vous avez mangé toute la nourriture de la volonté de Dieu qui vous a été préparée. Et maintenant, dans un grand cri, vous rendez votre âme à Dieu. 'In manus tuas Domine, commendo spiritum meum’.

Oh ! ce souffle qui s'échappe de vous, ô Jésus, je veux le saisir, c'est le souffle de la vie qui s'en va, c'est le souffle de l'Esprit d'amour, c'est une spiration d'amour, car vous spirez l'amour, vous êtes toujours le Verbe, vous spirez l'amour pour votre Église. Oui, c'est pour elle, c'est à elle qu'est destiné ce dernier souffle. Ce souffle c'est ce qui va l'animer, c'est cet Esprit qui sera son âme, sa vie, qui va la soutenir, la diriger. C'est le même Esprit qui vous a dirigé vous-même".

Et la prière :

"C'est ce même Esprit, ce souffle que je veux recevoir. Ô Jésus, soufflez sur nous, ouvrez nos âmes à votre dernier souffle pour qu'il nous vivifie".

Et le Père Marie-Eugène ajoutait en considérant la passion :

"Puisque nous aussi nous voulons vous ressembler... nous ne pourrons triompher que par la croix. Cette Sagesse n'est pas seulement la vôtre, c'est celle de tout chrétien, c'est celle de l'Église".

 

 

IV — L'ALLÉGORIE DE LA VIGNE

 

Le Christ a fait œuvre d'amour et l'amour est couronné.

La Sainte Humanité sort du tombeau resplendissante de vie et de beauté, victorieuse de la mort et du péché. Par elle les flots de la vie et de la lumière divines vont se répandre dans les âmes pour constituer son Corps Mystique, l'Église.

Le cœur transpercé du Christ vivant reste le tabernacle où sont contenus tous les trésors de l'amour de la Trinité pour l'Église et pour chacun de nous. La vie du Christ crucifié est éclatante aussi sous les apparences du pain et du vin eucharistiques. Jésus reste présent et donne en nourriture son humanité glorieuse et immolée à tous les hommes. L'eucharistie est le grand fleuve de la vie divine qui alimente et construit l'Église jusqu'à la consommation des siècles.

 

Je suis la vraie vigne, vous êtes les sarments (Jn 15)

Nous conclurons avec cette allégorie. Elle contient tout ce dont nous venons de parler : le mystère de la fécondité dans l'unité.

Elle exprime le mystère de notre union personnelle avec Jésus dans l'unité du Corps mystique. Elle symbolise le mystère du Christ Total pour lequel nous devons vivre.

"Jésus est la vigne, il est tout, nous sommes quelque chose de lui",

disait le Père Marie-Eugène.

"Demeurez en moi et moi en vous. De même que le sarment ne peut pas de lui-même porter du fruit, sans demeurer sur le cep, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi (...) hors de moi vous ne pouvez rien faire" (Jn 15,4-5). Cette parole est nette : le sarment doit être fixé sur la vigne pour recevoir la sève, rester uni au cep dont il vit, afin de porter du fruit. S'il est séparé il se dessèche et on le brûle, le cep continue de fructifier sans lui. Il s'agit bien d'une "union d'être" avec le Christ, semblable à l'union entre le Père et Lui. "Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés" (Jn 15,9).

"Jésus, priait le Père Marie-Eugène, vous demandez l'union et l'unité pour nous tous et pour chacun de nous. Nous oserions à peine formuler cette prière si vous ne l'aviez faite vous-même. L'unité avec vous sur le modèle de votre unité avec Dieu : même vie, même opération, même amour".

Et il continuait pour souligner l'intimité du lien :

"transformation complète, perte en vous, une absorption",

mais il ajoutait :

"cette transformation qui ne met point de limite à l'union substantielle laisse la distinction : vous, Jésus, restant Dieu, nous restant des enfants de Dieu dont la grâce est créée".

La réalisation de l'union transformante nous donne notre physionomie propre en même temps qu'elle est union parfaite avec le Christ. Le Père Marie-Eugène disait avant de mourir :

"La Perfection il n'y en a qu'une, c'est celle du Père et du Fils qui s'aiment, c'est l'amour substantiel. La nôtre, bien que finie, est la même. Avec le Père et le Fils nous spirerons l'amour".

Ce fut son expérience personnelle.

"Être un sarment vivant n'est pas réservé à certains, ne cessait-il d'affirmer, ce doit être le but de tout chrétien réalisant la plénitude de sa grâce baptismale et devenant véritable apôtre".

L'union au Christ et à l'Église, c'est tout un.

 

Porter du fruit

"La vigne délicieuse, chantez-la ! Moi, Yahvé, j'en suis le gardien ; à tout instant je l'arrose de peur que ne tombe son feuillage ; nuit et jour je la garde" (Is. 27,2-3).

"Mon Père est le vigneron",

dit Jésus. "Mon Père" (Jn 15,1).

"Je ne veux que faire la volonté du Père. C'est la volonté du Père que je veux",

disait le Père Marie-Eugène les dernières années de sa vie.

"Mon Père est le vigneron".

La vigne est son royaume. L'Église est son œuvre.

Le Père se penche sur la vigne, il l'aime, la surveille, la travaille, l'émonde. En effet, ce sont les rameaux du cep qui portent les fruits et pour qu'ils soient fructueux le vigneron semble les sacrifier au fruit en les taillant. "Tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde pour qu'il en porte encore plus" (Jn 15,2).

"La récompense de celui qui porte du fruit c'est d'être émondé, taillé, purifié".

Ici on peut introduire l'action de l'Esprit Saint qui demeure avec nous jusqu'à la fin des temps. L'Église est née dans les flammes de l'Esprit.

"Esprit du Père et du Fils, il ne vient pas pour remplacer le Christ",

mais pour diffuser la vie en tous les membres, les sanctifier par les mérites du Sang de Jésus et faire de nous des collaborateurs de l'œuvre divine. Porter du fruit, travailler à l'épanouissement et à l'extension du Royaume du Christ Total doit être notre apostolat.

Le rameau sera glorifié dans la mesure où il aura porté du fruit. "C'est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruit" (Jn 15,8).

"Le grand dessein de Dieu c'est l'Église. L'Église est la joie qu’il attend de la création. Par l'identification au Christ ce dessein doit devenir le nôtre, nous devons y aspirer comme Dieu, le désirer comme Dieu. Nous devons travailler avec Notre-Seigneur, pour cela souffrir et prier avec lui, travailler et mourir avec lui puisque ce sont les moyens efficaces pour la diffusion de la miséricorde".

C'est cela la charité parfaite car les membres du Christ sont le Christ. "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n'est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis" (Jn 15,13).

Ainsi, dès ici-bas l'Église entre dans le mouvement trinitaire. Tout le Corps entraîné par l'Humanité Sainte "dans l'unité avec le Verbe est placé sous la paternité éternellement féconde du Père de lumière et de miséricorde",

et il est appelé à partager les opérations éternelles d'amour du Père, du Fils et de l'Esprit.

"Nous sommes du Christ, nous serons fils avec le Verbe Incarné au sein de la Trinité Sainte" (13).

Le Christ appelait cette glorification pour lui et pour l'Église dans la prière sacerdotale. Avant sa Passion, levant les yeux il priait le Père : "Père... glorifie ton Fils pour que ton Fils te glorifie et que, par le pouvoir sur toute chair que tu lui as conféré, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi le seul véritable Dieu et ton envoyé Jésus-Christ. Je t'ai glorifié sur la terre ; j'ai achevé l'œuvre que tu m'avais donné à faire. Maintenant, Père, glorifie-moi de la gloire que j'avais près de toi avant que fût le monde" (Jn 17,1-5).

Ceci est mystère d'espérance. Comme les prophètes, le Père Marie-Eugène aimait saluer de loin cette glorification :

"Ô beauté du Corps mystique du Christ, de la plénitude du Verbe Incarné, de la beauté parfaite de l'Église telle que Dieu l'a voulue, nous la saluons. Ô Jésus, nous la désirons, nous prions avec vous.

Ô Père, glorifiez votre Fils le Christ Jésus, donnez-lui la clarté et la plénitude qu’il avait dans votre sein, dans votre pensée avant que le monde fût. Réalisez pleinement votre décret, votre pensée, ô Père, pour la gloire de votre Fils, pour la gloire de notre Jésus".

 

 

NOTES

 

  1. Je veux voir Dieu, Ed. du Carmel, Tarascon, 1956, p.78.
  2. La plupart des citations du Père Marie-Eugène, en dehors des deux ouvrages cités, sont tirées de textes enregistrés ou de notes inédites.
  3. Jésus, Contemplation du Mystère Pascal, Coll. Centre Notre-Dame de Vie, Ed. du Carmel, 1986, p.23.
  4. Lumen Gentium, n°3.
  5. Je veux voir Dieu, p.204.
  6. Je veux voir Dieu, p.326.
  7. Expression du Père Marie-Eugène pour indiquer l'oblation parfaite, la désappropriation (cf. chapitre "Le don de soi" in Je veux voir Dieu, p.322).
  8. Je veux voir Dieu, p.328.
  9. Ibid., pp.332-333.
  10. Le Père Marie-Eugène emploie un langage très concret.
  11. Jésus, Contemplation du Mystère pascal, p.25.
  12. Je veux voir Dieu, p.870.
  13. Je veux voir Dieu, p.78.