Regards sur l’Évangile selon saint Marc

II- Jean-Baptiste

 

Mgr Pierre-Marie Carré

 

Publié dans Esprit et Vie, n° 18, septembre 2000, p. 11-15,

suite d’Esprit et Vie, n° 17, septembre 2000, 1e quinzaine

 

 

II. L’introduction de l’évangile : 1, 1 - 1, 13

A. Le titre de l’évangile (1, 1)

B. La venue de Jean-Baptiste (1, 2-8)

l 1. La citation de l’Écriture

Ce passage commence par une référence à l’Ancien Testament, formulée d’une manière assez vague, à la différence de Matthieu qui aime utiliser une formule longue " afin que soit accomplie la parole dite par le prophète... " (Mt 1, 22), formule où l’insistance porte sur l’ordre établi par Dieu auquel les événements se conforment.

Marc place Isaïe (qu’il cite en tout trois fois, voir 4, 12 et 11, 17) en tête de son ouvrage de façon volontaire, comme une sorte d’orientation d’ensemble de son livre, et cela est d’autant plus net qu’après avoir annoncé qu’il cite Isaïe, il va présenter d’autres textes. Pourquoi cette citation ? Sans doute pour montrer que l’Écriture avait annoncé à l’avance (prophétisé) la venue du précurseur et que cela se trouve maintenant réalisé. La mention du nom du prophète Isaïe renforce l’aspect prophétique d’autant plus que Marc va être attentif à noter les correspondances précises entre le texte vétéro-testamentaire et sa réalisation.

Les textes cités sont Ex 23, 20 (cité littéralement), Ml 3, 1 et Is 40, 3. Une telle association ne semble pas être l’œuvre de Marc puisqu’on la retrouve aussi en Mt 11, 10 et Lc 7, 27 dans une forme presque identique (sauf le complément " devant toi "). Quelle est la portée de ces citations ?

§ Ex 23, 20 se trouve dans la liste des commandements du code de l’Alliance (Ex 20, 22-23, 19) au moment où Dieu énonce les promesses concernant la terre qu’il a destinée à son peuple, en particulier l’aide pour conquérir ce pays : il enverra un ange qui protégera son peuple.

§ Ml 3, 1 est la réponse à la question : " Où donc est le Dieu de justice ? " (Ml 2, 17). Dieu annonce son intervention et l’ange prépare la venue de Dieu et de son Jour. Remarquons que la citation de Malachie n’est pas tout à fait exacte pour le verset 2b : elle associe l’ange qui précède le peuple et le protège avec l’ange qui précède le Seigneur et aplanit sa route. Reste cependant un changement dans le texte : " toi " au lieu de " moi ". De qui est-il donc question ?

§ Is 40, 3 fait partie de l’introduction à la deuxième partie du livre d’Isaïe : la servitude est finie, il faut préparer la route pour le retour du peuple dans sa patrie. Le contexte est marqué par l’espérance et la joie. On note des éléments communs entre Ex 23, 20 et Is 40, 3 : la libération du peuple et la venue du Seigneur pour réaliser cette libération. Malachie a une autre orientation, mais il annonce aussi la venue du Seigneur.

Dans l’évangile de Marc, ces textes sont utilisés pour montrer le sens et la portée de l’œuvre de Jean-Baptiste. Au verset 2, nous en avons l’annonce ; au verset 3, cela se réalise par la venue d’une voix qui crie dans le désert. Le regard est fixé sur une arrivée toute proche qu’il s’agit de préparer dans la hâte, mais le contexte des citations vétéro-testamentaires invite plus à la joie qu’à la crainte. Puisque la Parole de Dieu elle-même l’annonce, cet événement est d’une importance capitale.

Le texte d’Is 40, 3 a été utilisé d’une manière assez significative par la communauté de Qûmran. La règle de la communauté prescrit à ses membres de se séparer des hommes pervers et " d’aller au désert pour y préparer le chemin de celui-là ainsi qu’il est écrit : dans le désert préparez une route pour le Seigneur, tracez droit dans la steppe une route pour notre Dieu ". Dans cette vision des choses, le désert est considéré comme le lieu idéal de la rencontre avec Dieu. On pensait d’ailleurs que le Messie pourrait se manifester au désert (voir Mt 24, 26 ainsi que les divers mouvements messianiques déclenchés à cette époque, voir encore Ac 21, 38 ainsi que les dernières résistances après la prise de Jérusalem en 70). Jean-Baptiste a probablement eu des contacts avec Qûmran, mais son interprétation des textes bibliques n’est pas la même : au lieu de réclamer la parfaite application de la Loi, il a perçu qu’il était appelé à être lui-même la voix qui crie dans le désert pour préparer effectivement la venue du Règne de Dieu.

Reste encore le terme " chemin ". Dans l’Ancien Testament, ce mot n’a pas seulement un sens spatial : il désigne le parcours spirituel que Dieu lui-même fait réaliser à son peuple après la libération d’Égypte. Ce terme désigne encore le comportement de l’homme dans la mesure où il rejoint la volonté de Dieu (voir Dt 10, 12, Os 14, 1). Le Nouveau Testament reprend aussi cette image : les chrétiens désignent leur foi comme étant la " Voie " (Ac 9, 2, 19, 9). Dans leur communauté se réalise l’attente de l’Ancien Testament, plus encore, l’Église est le " lieu " où le croyant peut parcourir le chemin de Dieu, c’est-à-dire sa volonté et où il peut être en communion avec son Dieu. Enfin, selon Jn 14, 6, Jésus se définit lui-même comme le chemin dans la mesure où il est le seul qui puisse mener au Père et en qui le Père réside en plénitude. Notre évangéliste a cependant une perception plus simple : le chemin du Seigneur se réalise dans celui que Jésus accomplit. L’être humain, en suivant la route de Jésus et en lui étant attaché, peut accomplir à son tour son itinéraire qui consiste à mettre en œuvre la volonté de Dieu. La mission de Jean-Baptiste en est la première étape.

l 2. Le verset 4

Après l’annonce, voici la réalisation !

a) Le verset décrit d’abord la venue de Jean-Baptiste d’une manière assez vague : il " parut dans le désert ". Chez Marc, le désert (dans un sens absolu) semble être le lieu réservé à l’activité de Jean et aux tentations de Jésus. Le désert est un lieu d’expérience religieuse particulièrement intense et même dramatique comme le fut le passage du peuple hébreu à travers le désert du Sinaï. Jean est désigné d’une manière particulière à Marc : " le baptisant ", manière qui se réfère directement à l’activité du baptême (davantage que le titre habituel de " baptiste ").

b) Le verset décrit ensuite la proclamation de Jean avec le verbe kérussô, verbe que Marc aime bien (ce verbe sera commenté à propos du verset 14) car il l’emploie quatorze fois aussi bien pour le Baptiste que pour Jésus et les Douze, les malades guéris et la prédication après Pâques. Jean est, selon le sens habituel de ce verbe grec, le " héraut " qui proclame une nouvelle. Quelle est cette nouvelle ? Il s’agit d’un baptême. Précisons-en l’originalité.

c) Le baptême de Jean. Les juifs connaissaient et pratiquaient des ablutions et des purifications que chacun faisait pour soi, mais ils ne connaissaient pas de baptême exécuté par un autre (même à Qûmran). Ces ablutions et purifications avaient pour but la pureté rituelle (et peut-être l’intégration à la communauté à Qûmran). Il existait aussi un rite de baptême des prosélytes qui intégrait les païens à la communauté du judaïsme, mais on ne sait pas s’il était administré par quelqu’un. En réalité, c'est la circoncision qui reste l’élément essentiel du rite d’entrée. Le baptême de Jean a donc un sens particulier, comparé à d’autres pratiques. Il n’est pas simplement un rite de purification ou une mise à l’écart devant un châtiment qui menace. Il concerne directement le salut.

d) " Baptême de conversion en vue du pardon des péchés. " La conversion (metanoia) est considérée dans l’Écriture comme un don de Dieu (voir Ac 5, 31 et 11, 18), don qui peut être accueilli ou non par l’homme. Le baptême de Jean proclame que Dieu ouvre la porte à la conversion et qu’il l’accepte. Le baptême en est le signe et le gage. Celui qui reçoit ce baptême confesse qu’il a besoin de cette conversion et qu’il veut sincèrement s’orienter vers lui.

Marc ne dit pas que le baptême de Jean remet les péchés, mais qu'à son baptême est attaché le pardon. En revanche, Jésus peut remettre les péchés (Mc 2, 1-12) et, en son nom, les péchés sont remis. Il est intéressant de comparer la présentation par Matthieu de ce thème : il va jusqu’à supprimer la mention du baptême de Jean pour la rémission des péchés : pour lui, c’est seulement le sang de Jésus qui est versé pour cela (voir Mt 26, 28). Marc opère une rupture moins forte : par le baptême de Jean, l’homme se tourne vers Dieu, son passé est remis en ordre, il est prêt pour l’arrivée du Seigneur et il peut recevoir les autres dons de Dieu.

e) On comprend ainsi le sens des citations de l'Ancien Testament. Jean prépare la route du Seigneur en prêchant et en baptisant. Le peuple prépare cette route en se convertissant et en recevant le baptême (on trouve chez Isaïe, surtout dans les chapitres 40-55, ces thèmes du retour à Dieu et du pardon des péchés).

f) Historiquement, il semble que les affirmations de Jean-Baptiste concernant son baptême aient suscité des réactions chez les autorités juives (voir Mc 11, 27-33) et un grand enthousiasme parmi les foules. La controverse de Mc 11, 28 met en évidence la question de l’autorité de Jésus (à propos de l’expulsion des vendeurs du Temple). Dans sa réplique, Jésus place le débat sur l’origine du baptême de Jean : vient-il du ciel ou des hommes ? Dans la mesure où les responsables religieux se sont montrés pour le moins réticents (voir encore la question posée par des Pharisiens en Jn 1, 25), ils esquivent la question que Jésus leur posait. On voit dans ces textes une sorte de parallèle entre l'autorité de Jean-Baptiste et celle de Jésus. Toutes les deux sont controversées et contestées.

l 3. Le résultat de l'activité de Jean-Baptiste (1, 5)

a) Il y a un certain " exode " des gens pour se rendre auprès de Jean-Baptiste puisqu’il est au désert. Marc utilise un verbe spécial pour désigner ce mouvement, verbe qu'il n'emploie pas pour désigner le mouvement des foules vers Jésus pour lesquelles il écrit simplement " elles viennent à lui ". En effet, Jésus ne réside pas au désert, il vit habituellement dans les villes et les villages et se rend dans les synagogues. À la différence des anciens prophètes, Jean-Baptiste ne se rend pas dans les lieux habités, mais reste dans le désert (un peu comme les groupes de son temps qui polémiquent contre le Temple ou poussent à la révolte à cause de prétentions messianiques).

b) Le succès de Jean paraît grand : il attire à lui les foules. Les expressions de Marc sont de type hyperbolique : " tous les habitants de Jérusalem ! " Mais la manière curieuse de présenter l'auditoire de Jean-Baptiste semble marquer à la fois le succès et les limites de ce succès. Jean-Baptiste n'attire que des gens du sud : le peuple le plus fidèle déjà organisé autour du Temple. En revanche, Jésus attirera des gens de tout le pays (et même un peu plus) : cela est frappant dans le sommaire de 3, 7-8.

c) Jean baptise tout ce monde dans le Jourdain. C'est son domaine d’activité peut-être choisi à cause de l'épisode de Naaman qui a été envoyé se baigner dans le Jourdain pour être guéri de sa lèpre (2 R 5, 1-18). Mais le lieu où Jean baptise est proche de l’endroit où Élie avait été enlevé au ciel (2 R 2, 7 s.). La confession des péchés faite pendant le baptême est à la fois un signe et un élément important de la conversion : celui qui est baptisé reconnaît ainsi ce qu'a été sa vie et met en évidence les domaines où une conversion est nécessaire.

l 4. La tenue et la nourriture de Jean-Baptiste (1, 6)

a) Dans la Bible, le vêtement n’est pas extérieur à la personne. Il permet de caractériser ce qu’il est ainsi que le sens de son activité. De ce fait, les indications du verset 6 ne sont pas seulement rapportées pour leur pittoresque, mais pour leur sens. Marc ne cite pas directement de réflexion opposant les habitudes de Jean-Baptiste et de Jésus en ce domaine (voir seulement 2, 18). En revanche, sur ce sujet précis, Luc et Matthieu rapportent des paroles de Jésus sur Jean-Baptiste (Mt 11, 7-19 et Lc 7, 24-35), présenté comme un ascète hors du commun. Sa nourriture et son costume étaient inhabituels et provoquaient la curiosité. Ce n'est pas encore le temps de la joie messianique car l'époux n'est pas encore venu (Mc 2, 19) : le mode de vie pénitentiel de Jean-Baptiste le manifeste nettement.

b) Nous avons sans doute ici une allusion à la tenue d'Élie qui portait " un manteau de poils " et avait une ceinture de cuir autour des reins (2 R 1, 8) : Jean-Baptiste est bien le nouvel Élie attendu (voir Si 48, 10 et Ml 5, 22). Il y a donc un lien entre la citation de l'Ancien Testament au verset 2 et la description du verset 6 qui confirme par l'apparence extérieure de Jean-Baptiste, qu’il est bien le nouvel Élie. Plus tard, Jésus en Mc 9, 11-13 déclarera qu'Élie est bien venu. Jean-Baptiste est donc présenté comme " celui qui apaise la colère avant qu’elle n’éclate ", pour reprendre le mot de Si 48, 10 : sa mission de prédication et son baptême, ainsi que son costume et sa nourriture sont des appels à la conversion devenue particulièrement urgente. Ses interpellations en Mt 3, 7-12 et Lc 3, 7-9 en sont un exemple particulièrement vif.

l 5. L'annonce de celui qui doit venir (1, 7-8)

a) Le verset 7

Ces déclarations sont précédées d'un verbe à l'imparfait : il s'agit donc bien de la prédication habituelle de Jean-Baptiste.

§ " Le plus fort " désigne quelqu'un qui a un pouvoir efficace. On retrouve ce terme en Mc 3, 27 à propos d'exorcismes. Cette expression peut faire allusion à l'activité d'exorciste de Jésus (alors qu'il n'est jamais dit que Jean-Baptiste ait réalisé d’exorcisme). L'expulsion des démons est liée à la mention de l'Esprit Saint, Jésus est réellement le plus fort parce qu'il agit avec la force de l'Esprit Saint.

§ L'expression " derrière moi " est à entendre au sens temporel et non au sens spirituel (disciple ou imitateur), voir Jn 1, 15 et 30.

§ Jean-Baptiste se présente avec humilité déclarant qu’il ne peut même pas être " courbé " face à Jésus pour lui délier ses sandales. Le geste en lui-même faisait partie des obligations d'un esclave à l’égard de son maître. Cependant, certains rabbins affirmaient que l'aspect humiliant de ce service ne devait pas être infligé à un coreligionnaire, mais seulement à un esclave païen. Jean-Baptiste nie qu'il puisse même y avoir un tel contact entre celui qui doit venir et lui-même. Il n'y a aucun plan commun. Dans ses paroles, Jean-Baptiste n'attribue aucun titre à Jésus, mais, par une simple comparaison, il affirme la qualité surhumaine de ce dernier.

b) Le verset 8

L'activité de Jean-Baptiste et celle de Jésus sont présentées dans un parallélisme parfait : sujet, action, destinataires, moyen de l'action. L’eau et l'Esprit Saint ne sont pas des réalités comparables, ce qui renforce la supériorité de celui qui doit venir. Le temps des verbes change également : Jean se réfère à une action passée peut-être parce qu'il faisait cette annonce régulièrement (imparfait : proclamait) après avoir opéré un baptême.

§ Qu’évoque donc le " baptême en Esprit Saint " ? Il faut d’abord remarquer que les personnes concernées par les deux baptêmes sont les mêmes (" vous "). D'autre part, si le parallélisme est certain, eau et Esprit Saint sont les " moyens " de l'activité de ceux qui baptisent. Pourtant l'eau n'est pas un don alors que l'Esprit est le don de Dieu par excellence. Jean-Baptiste résume toute son activité au fait de baptiser et il en fait de même pour parler de celle de Jésus. Mais l’écart est considérable : le baptême d'eau n’a pas en lui-même d'efficacité profonde. Il est seulement le signe d'un renouvellement profond. Par contre, celui qui viendra donnera l'Esprit à profusion : il " plongera " dans l'Esprit. .

Les allusions déjà faites en 1, 7 à propos du " plus fort " et de son efficacité pour chasser les démons invitent à interpréter dans un sens similaire l'expression " baptiser dans l'Esprit Saint ". D'autant plus qu'il n'est pas certain que tous ceux à qui Jean a conféré son baptême se soient convertis plus tard et aient reçu la plénitude de l'Esprit Saint (on peut lire Ac 19, 1-7).

Ainsi, on pourrait interpréter l'expression comme désignant l’activité de Jésus qui soumet le peuple à l'action puissante et purificatrice de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint est le " moyen " de l'activité de Jésus. Celui-ci ne donne pas l’Esprit Saint pendant sa vie publique, mais agit par lui. De ce fait, il plonge (dans ses discours ou ses miracles) tous ceux qui l'accueillent dans le monde de l’Esprit. Mais il reste toujours possible de refuser l’Esprit Saint : c’est le " péché contre l’Esprit " (voir Mc 3, 29-30).

Pour illustrer cette interprétation, on peut voir encore Mt 12, 28 et les nombreux passages qui montrent que l'activité de Jésus est tout entière animée par l’Esprit Saint (surtout chez Lc 4, 1, 4, 14 ; 4, 18 ; 10, 21). Jésus est donc celui qui dispose pleinement de l’Esprit Saint de la même manière que Jean-Baptiste dispose de l’eau du Jourdain. Il peut soumettre le peuple à son action. L’Esprit est le grand don messianique attendu (Ez 36, 27). L'action du Christ le manifestera pleinement.

§ Matthieu et Luc ont une formule différente de celle de Marc : " Il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. " Quel en est le sens ?

Cette formule est suivie d’images de coloration eschatologique (Mt 3, 12 ; Lc 3, 17). pour bien la comprendre, il faut distinguer deux niveaux de compréhension.

– Le premier, plus récent sans doute, qui s'exprime pour la communauté chrétienne. Il s’agit du don de l'Esprit Saint comme évoqué dans l’évangile de Marc. La mention du feu souligne sous forme imagée le rôle purificateur de l'Esprit. C’est aussi la perspective d’Ac 1, 5 qui annonce la Pentecôte où l’Esprit se manifeste sous forme de langue de feu (voir aussi Ac 11, 16). Marc ne rapporte pas la mention du feu et rend plus net l’aspect messianique immédiat en écartant l’aspect eschatologique évoqué par le feu.

– Le deuxième niveau, sans doute antérieur, est celui du Baptiste. Jean s'adressait aux juifs et proclamait l’ouverture du temps du jugement définitif par Dieu. Ce point de vue était évoqué dans un passage propre à Matthieu et Luc (Mt 3, 7-10 ; Lc 3, 7-9). Dans ces textes apparaît le thème du feu qui, déjà chez les prophètes, annonçait la grande purification eschatologique par le feu à la fois purifiant et punissant (Am 1, 4 ; 7, 4 ; Is. 66, 15).

§ L’expression " Esprit Saint " peut s'expliquer par des influences judaïques, spécialement celle de Qûmran. Certains manuscrits de Pères anciens ont seulement " l'Esprit ". Si cette donnée était primitive, le mot " Esprit " pourrait avoir une signification très simple : il s’agit du souffle de Dieu comme dans certains textes de l'Ancien Testament, d'ordre eschatologique (Is 44 ; Is 30, 27-28...) en parallèle avec l’idée du van (pelle à vanner) qui se retrouve chez Matthieu et Luc dans le verset suivant. Il pourrait donc s’agir du souffle de Dieu, proche du vent, et faisant image en parallèle avec le feu. Ainsi l'expression serait en harmonie avec les autres déclarations du Baptiste recueillies par Matthieu et Luc avant et après la déclaration sur le baptême, déclarations qui utilisent des images caractéristiques pour signifier le jugement eschatologique de Dieu : avec la venue du Messie, Jean annonçait le jugement de Dieu sur le monde, mais il ignorait les modalités de ce jugement et ne pouvait y distinguer des étapes. La question qu’il pose à Jésus par l'intermédiaire de ses disciples (Mt 11, 2 et Lc 7, 18) est significative à ce sujet.

On perçoit ainsi comment la communauté chrétienne a repris la parole du Baptiste et l’a appliquée à l’une des étapes de l’avènement des derniers temps : la Pentecôte. Marc, en supprimant la mention du feu et les autres remarques de type eschatologique, a rendu cette application très nette. Luc et Matthieu, en maintenant la mention du feu, ont gardé le souvenir de la perspective purement eschatologique qui était celle de Jean-Baptiste.

La relation de Marc est la plus simple, archaïque à l’occasion (prédication au désert, accoutrement de Jean-Baptiste), mais en même temps elle est la plus évoluée en ce qui concerne l’annonce du baptême dans l'Esprit Saint. Sa perspective est strictement messianique : il s’agit du don de l'Esprit Saint que fera le Christ (don réalisé à la Pentecôte) et, de fait, immédiatement après ce résumé de la prédication du Baptiste, vient le récit du baptême de Jésus avec la théophanie où l’Esprit vient se manifester sur lui. Matthieu et Luc, en rapportant plus amplement les souvenirs de la prédication de Jean-Baptiste, et en maintenant la mention du feu, ont mieux sauvegardé la coloration eschatologique originelle du message de Jean-Baptiste.

En conclusion, il apparaît dans ces versets d’ouverture de l’évangile que Jean-Baptiste est vu dans une perspective exclusivement chrétienne : il est mis au service de Jésus, le Messie, qui baptise dans l’Esprit Saint, don merveilleux de la fin des temps.

 

(À suivre)

P. Pierre-Marie Carré