Regards sur l’Évangile selon saint Marc

III- Le baptême de Jésus

 

Mgr Pierre-Marie Carré

 

Publié dans Esprit et Vie, n° 19, octobre 2000, p. 17-21,

suite d’Esprit et Vie, n° 17 et n° 18

 

 

C. Le baptême de Jésus (1, 9-13)

l 1. Structure

On peut relever trois moments dans ces versets. Ils sont repérables par l’emploi de la formule " et aussitôt " : verset 9 (le baptême) ; versets 10-11 (les événements qui suivent le baptême) ; versets 12-13 (la tentation au désert). Marc et Matthieu relient étroitement les tentations au baptême de Jésus. Luc les détache en plaçant la généalogie de Jésus à cet endroit. En 4, 1, au moment de rapporter l’épisode des tentations, il rappelle que Jésus est pleinement animé de l’Esprit Saint.

En considérant de plus près ce passage, on note qu'il n’existe pas de propositions subordonnées. Il n'y a que des indépendantes. Dans ce texte n’apparaissent que des événements, manquent les raisonnements, les explications et les buts.

Les verbes sont à l'aoriste, sauf le verset 12 qui est au présent et le verset 13 à l'imparfait (la voix céleste parle au présent). Il existe d'autre part beaucoup de mots-crochets ou de reprises (le ciel, l’Esprit, dans le désert). Jésus ne semble pas avoir une grande activité personnelle. Les seules actions mentionnées sont sa venue auprès de Jean-Baptiste et sa remontée hors de l'eau. Les autres verbes sont déterminés par des éléments extérieurs à Jésus : il voit les cieux, il était... Jésus paraît même être passif : Jean le baptise, la voix s'adresse à lui, l'Esprit le pousse, Satan le tente, et il était dans le désert et les anges le servaient. Ces versets commencent en présentant un homme avec une mission assez particulière (Jean-Baptiste), ils montrent ensuite Jésus introduit dans un monde surhumain. De plus Jésus s’y montre passif et tous les êtres s'adressent à lui ou sont autour de lui. Qu’est-ce que cela veut dire ?

l 2. Les parallèles synoptiques

a) Le baptême de Jésus (verset 9)

§ Marc dit simplement que Jésus est venu et qu'il fut baptisé par Jean. Il se limite à rapporter un fait que le lecteur doit bien connaître. Il pourra ainsi aller au cœur du récit, à l’interprétation théologique que met en valeur la théophanie.

§ Mt 3, 13-16a ajoute quelques détails par exemple l’expression " pour être baptisé par Jean ". Cela a pour but de préparer la scène de la discussion entre Jésus et Jean-Baptiste sur la convenance du baptême (versets 14-15). Le baptême est décrit avec un participe aoriste et le verbe principal (verset 16a) rapporte la remontée de Jésus hors de l'eau.

§ Lc 5, 21-22 est assez différent car tout le récit est composé d' une seule phrase orientée vers la déclaration de la voix céleste. Il n'est pas question de la venue de Jésus au Jourdain. Luc a même déjà signalé que Jean-Baptiste est en prison (versets 19-20). Ce qui intéresse cet évangéliste, ce n'est donc pas de raconter le baptême de Jésus, mais ce qui s'est déroulé après le baptême. Le baptême devient une circonstance presque secondaire, liée au baptême de tout le peuple et à la prière de Jésus (donnée caractéristique de Luc). On sait que, chez lui, la prière est liée aux moments importants de la vie de Jésus : choix des Douze, Transfiguration, Notre Père...

§ Jn 1, 29-54 ne parle plus du baptême de Jésus. Le récit est rapporté par Jean-Baptiste.

Marc représente la couche la plus ancienne de la tradition. On remarque donc que l’importance donnée à la présentation du baptême de Jésus diminue de plus en plus. On peut trouver une explication de ce fait dans le dialogue entre Jean-Baptiste et Jésus que rapporte Mt 3, 14-15. Il est devenu de plus en plus difficile de comprendre comment le baptême de Jean-Baptiste correspond à la dignité de Jésus : en effet il est sans péché et n'a donc pas à s'assujettir au baptême de repentir. Par ailleurs, en se faisant baptiser, il paraît inférieur à Jean.

b) Les événements qui suivent le baptême (versets 10-11)

§ Marc relie tout à la vision de Jésus : c’est Jésus qui voit les différents événements se produire. Tout cela arrive après le baptême au moment où Jésus remonte de l'eau.

§ Matthieu rapporte comme un fait en soi l’ouverture des cieux. Il relie la descente de l'Esprit avec la vision de Jésus et utilise presque la même formule que Marc à propos de l'Esprit Saint.

§ Luc ne parle plus de vision de Jésus. Il rapporte trois faits en les mettant en parallèle : l’ouverture du ciel, la descente de l'Esprit Saint, la voix du ciel. Il utilise une formule plus complexe à propos de l'Esprit Saint qui se manifeste " sous forme corporelle comme une colombe ".

§ Jn 1, 32-34 rapporte que Jean-Baptiste a vu la descente de l'Esprit.

Enfin, la voix céleste est adressée à Jésus en Marc et Luc. Elle est déclarative en Matthieu. Selon le quatrième évangéliste, c'est Jean-Baptiste qui déclare que Jésus est le Fils de Dieu. Là aussi, il existe une évolution qui tend à souligner l'aspect objectif de ces événements.

c) Les tentations (versets 12-13)

Les synoptiques soulignent que Jésus se rend au désert sous l'action de l'Esprit Saint, mais ils le font de manière très diverse : Mc 1, 12 utilise une parole violente " l’Esprit le chasse " employée aussi en d'autres contextes (Mc 1, 45 ; 5, 40 ; 11, 15). Mt 4, 1 souligne le but de la venue de Jésus : " pour y être tenté ". Lc 4, 1 a une formule plus nuancée qui montre la liberté de Jésus et son action combinée à celle de l'Esprit Saint : " Jésus, rempli d’Esprit Saint... était mené par l’Esprit. "

Surtout, Matthieu et Luc rapportent un long récit de tentation après avoir parlé du jeûne de Jésus. Les tentations viennent comme une sorte de complément au récit du jeûne. En revanche, Marc est beaucoup plus bref. Il ne parle pas de jeûne de la part de Jésus et laisse entendre que la tentation a été longue. Enfin les remarques sur les bêtes lui sont propres. À vrai dire, ce n'est pas un récit de jeûne et de tentation, mais la description d’un séjour dans le désert où se déroulent des tentations ainsi que des contacts avec les bêtes sauvages et le service des anges.

l 3. L'analyse du texte de Marc 1, 9-13

a) Le verset 9

§ La venue de Jésus

La formule introductive est très vague. Elle se contente de relier l'arrivée de Jésus au ministère et à la prédication habituelle de Jean-Baptiste. Marc a eu soin de reprendre le verbe de l'annonce faite par Jean-Baptiste " il vient " pour décrire la venue de Jésus vers ce dernier. C’est à partir de ce moment que commence le chemin de Jésus. On retrouve ce même verbe en 1, 24 ; 2, 17 ; 10, 45 pour exposer le sens de la mission de Jésus. Marc présente Jésus en indiquant son origine terrestre. Il donne le nom de Jésus sans article en grec : on pourrait traduire " un certain Jésus vint de Nazareth ".

Jésus est donc présenté comme un inconnu et il n'est décrit que par son lieu d'origine. Il apparaît ainsi comme un étranger au seuil de l'Évangile de Marc. De plus, aucune raison n'est donnée quant à sa venue.

§ Le baptême

Il est décrit avec peu de détails. Jésus est l'une des nombreuses personnes venues recevoir le baptême (1, 5). Il n'est cependant pas dit qu'il ait confessé ses péchés. Le baptême de Jésus peut surprendre quand on a en mémoire tout ce que Jean a dit dans les versets 7-8. Mais cela ne paraît pas inquiéter notre évangéliste.

b) Les événements qui suivent le baptême (1, 10-11)

§ Jésus remonte de l'eau

Il y a un lien étroit entre le baptême et la vision dont va bénéficier Jésus. Cela est souligné par l'adverbe " aussitôt ". Peut-être faut-il voir dans cette indication une réponse à la question de savoir si Jésus a fait comme les autres baptisés (c’est-à-dire confesser ses péchés) : Jésus est tout de suite sorti de l'eau. Il ne s'agit donc pas d'un baptême du type de ceux que rapporte le verset 5.

§ La vision de Jésus

Il est intéressant de constater l'usage du verbe " voir " quand il est appliqué à Jésus : 1, 16 ; 1, 19 ; 2, 14 (à propos de l'appel des disciples), 6, 34 où il est question de la compassion de Jésus à l’égard de la foule. Dans ces passages, il s’agit de réalités terrestres. En 1, 10, il s'agit de réalités célestes. Le regard de Jésus est en tout cas un regard toujours profond qui connaît le cœur de ceux qu’il rencontre et qui voit au-delà des apparences.

Jésus voit d'abord " les cieux se déchirant ". Il ne s'agit pas seulement de la préparation de la venue de l’Esprit, mais de la préparation de tous les événements suivants, cette mention prend son sens à partir d'Is 63, 19 qui est une prière du peuple accablé par ses adversaires. Le peuple demande le renouvellement des prodiges de l'Exode, réalisés sous la conduite de l'Esprit Saint.

§ La descente de l'Esprit

L’Esprit qui vient du ciel est, bien entendu, l'Esprit Saint. Jésus le voit descendre comme une colombe, c'est le seul passage de l'Écriture où l'on parle de la vision de l'Esprit. Que signifie le symbolisme de la colombe ? Dans la tradition juive la colombe est plus ou moins un symbole du peuple d'Israël (voir le titre du Ps 56 dans le Targum " sur l'assemblée d’Israël semblable à la colombe du silence au temps où ils ont été éloignés de leur cité " ; voir aussi le quatrième livre d'Esdras, Esd 5, 25-27 : " parmi tous les oiseaux créés, tu as nommé une colombe et parmi tous les peuples, tu t'es acquis un peuple "). D'autre part, le choix du symbolisme a une signification pour la mission de Jésus (ainsi dans l’épisode de la Pentecôte, Ac 2, le symbolisme des langues de feu vise la mission des apôtres qui vont parler en langues). En 1, 10, le symbolisme de la colombe signifie que Jésus aura une activité en faveur du peuple (symbolisé par la colombe), activité qui lui sera donnée par l'Esprit Saint. C’est là une reprise du thème évoqué en 1, 8 à propos du baptême dans l'Esprit Saint.

D'autres explications, bien sûr, ont été données : ainsi la colombe serait la messagère d'une bonne nouvelle pour Israël. Dans ce cas, Jésus est présenté comme celui qui accomplit ce qui était annoncé par Isaïe dans les chapitres 11 et 42...

Le texte indique que l'Esprit est descendu vers lui : il ne s'agit pas de comprendre qu'il est entré en lui. Ici, il est question de la manifestation de l'Esprit comme un être vivant, cette manifestation est en faveur du peuple. Jésus placera les hommes sous l'influence de l'Esprit Saint. Marc emploie la préposition eis (Luc et Matthieu disent épi (sur) ce qui insinue l'idée de la permanence de l'Esprit sur Jésus. Cette idée est soulignée en Jn 1, 32 " demeurer sur lui ". En somme, la tradition tend à affirmer de plus en plus la permanence de l'Esprit sur Jésus. Marc représenterait le stade le plus ancien. L'utilisation de la préposition " sur " chez Matthieu et Luc peut avoir été influencée par des textes de l’Ancien Testament qui soulignent la permanence de l'Esprit sur le Messie (Is 11, 2 ; 42, 1 ; 61, 1).

De même, chaque auteur introduit à sa manière la mention de la colombe. Marc parle de l'Esprit comme une colombe, Matthieu parle de la descente de l'Esprit (comme une colombe). Luc insiste sur l'aspect corporel et visible de la colombe. Enfin, un écrit postérieur chrétien Les Odes de Salomon déclare que la colombe chantait.

Ainsi, la tradition tend à durcir la comparaison.

§ La voix céleste

Tout comme en Ac 10, 10-16 et Ap 21, 2-4, elle a pour but d'expliquer l'événement de la vision. Sa déclaration est faite de réminiscences de l'Ancien Testament.

– On a pensé au Ps 2, 7 " Tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré " où il s'agit du roi que Dieu donne à son peuple. La voix s’adresse en effet à Jésus sous un mode déclaratif à la deuxième personne. Mais la deuxième partie de cette citation est absente.

– On a pensé aussi à Gn 22, 2 " Prends ton fils (ton bien-aimé, LXX), celui que tu aimes, Isaac " : il s’agit du message que reçoit Abraham à propos de son fils Isaac qu’il doit sacrifier, épisode où sont unis intimement amour d’un père pour son fils et fidélité à l’appel de Dieu.

– Enfin, le dernier texte évoqué est Is 42, 1 " Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît. J’ai mis sur lui mon Esprit ".

On le voit : aucun texte n’est cité exactement. Il s’agit d’une fusion de textes et de figures bibliques qui font ressortir que Jésus est à la fois le Serviteur de Dieu, venu accomplir une mission de type prophétique, qu’il s’inscrit dans la ligne royale et enfin qu’il entretient une relation d’amour exclusif étant le Fils.

Le verbe " en toi, j’ai trouvé ma complaisance " (eudokêsa) est au passé, ce qui ne signifie pas que ce lien soit terminé, mais au contraire que cette relation existe réellement, mais aucune indication concrète n’est donnée quant à l'origine de cette affection.

La voix manifeste le mystère de Jésus. Elle dévoile son identité, mais ne lui confère rien de nouveau pour son être. La présence de l'Esprit de Dieu avec Jésus s'interprète aisément puisqu'il est Fils de Dieu. On trouve la même association en Jn 1, 33-34 à propos de Jésus et aussi en Rm 8, 14-16 et Ga 4, 4-7 pour les chrétiens qui ont reçu l'Esprit de Dieu et sont donc enfants de Dieu. Le mystère de Jésus est donc manifesté : Dieu est présent par lui pour le peuple. Pour Marc, tout cela se déroule dans une vision de Jésus. Cette vision peut sans doute être comprise comme une prise de conscience humaine de sa mission par Jésus. En tout cas, pour les lecteurs de l'Évangile, elle fournit une première connaissance du mystère de Jésus.

§ Le lien avec le baptême

C'est au moment où Jésus vient de recevoir le baptême de Jean que tout cela arrive. Il vient, par son geste, de reconnaître la nécessité et la valeur de ce baptême et de se faire solidaire de tous ceux qui l'ont reçu pour leur conversion.

– Jésus confirme donc l'activité de Jean. De plus, avec Jésus, c'est Dieu qui est présent au milieu des pécheurs qui se convertissent. Nous trouvons ici une donnée importante de la théologie de saint Marc : les deux proclamations du mystère de Jésus, Fils de Dieu, en dehors de celles qui sont faites par les démons sont placées aux extrémités de l'évangile de Marc. En 1, 11, c'est le Père qui proclame le mystère du Fils au moment de la solidarité la plus concrète de Jésus avec les pécheurs qui reçoivent un baptême en vue de leur conversion. En 15, 39, c'est un homme qui reconnaît en Jésus le Fils de Dieu au moment où il vient de mourir sur la croix, c'est-à-dire de manifester sa plus grande solidarité avec les hommes mortels et sa plus grande obéissance à l'égard du Père. Cela exprime à la fois la dignité de Jésus, Fils de Dieu, et la valeur de son action pour les hommes. Il est réellement le médiateur et le grand prêtre (l'épître aux Hébreux développe longuement ce thème).

– On remarque encore que le verbe " se déchirer " ne revient dans l'évangile de Marc qu'en 1, 10 et en 15, 38 (le ciel et le Temple sont les lieux de la présence de Dieu, maintenant, la présence de Dieu est rendue accessible à tous, puisque le ciel et le rideau du Temple se sont déchirés).

– Enfin, le rapport avec Is 63, 14 peut éclairer cette scène, car c'est le seul passage où l'on parle dans l'Ancien Testament de la descente de l'Esprit. Le peuple, après avoir reconnu son impureté (il a besoin d'un baptême), demande à Dieu en terminant s'il va rester insensible (63, 11). Le récit du baptême de Jésus est l'accomplissement presque littéral de cette prière du peuple. Tout ce qui manquait au peuple, tout ce qu'il demandait à Dieu se trouve accordé dans cet événement : présence de l'Esprit de Dieu, démonstration de la paternité de Dieu, ouverture des cieux. Jésus se manifeste ainsi au milieu d'un peuple qui reconnaît ses péchés et la nécessité de sa conversion (relire l’ensemble du passage : Is 65, 7- 64, 11).

c) Questions historiques et littéraires

§ Les données de l'histoire de la rédaction

Les remarques antérieures sur les récits synoptiques montrent certaines tendances de la tradition :

- Tendance à mettre l’accent sur la théophanie au détriment du baptême.

- Tendance à rendre publique l’ouverture des cieux.

- Tendance à affirmer la permanence de l'Esprit sur Jésus.

- Tendance à durcir la comparaison de l'Esprit avec la colombe.

- Tendance à objectiver l'audition de la voix céleste.

La tendance de la tradition (conservée différemment selon les évangélistes) pousse à rendre publique la théophanie, perspective qui est encore accentuée chez Jean. Pour retrouver l'événement, il faut se fonder sur ce qui semble le niveau le plus ancien de la tradition, c'est-à-dire, dans l'ensemble, le texte conservé par Marc.

§ L'événement au stade de la rédaction la plus ancienne

– Aussitôt après le baptême, Jésus est favorisé d’une communication céleste. L'Esprit vient sur lui (on peut penser à certains récits prophétiques de l'Ancien Testament, par exemple Ez 37, 1) et le Père s'adresse à lui comme à son Fils pour l'envoi en mission et pour l'inauguration de son ministère à la manière du Serviteur de Dieu (Is 42, 1). Jésus a-t-il été le seul bénéficiaire de cette communication céleste ? On pense souvent que c'est la meilleure hypothèse pour rendre compte de ces textes. Dans ce cas, il en aura donné connaissance par la suite à ses apôtres. Dès lors, on peut se demander comment il a rapporté son expérience et comment les apôtres l'ont rapportée. Le récit actuel est certainement le résultat d'influences diverses qui se traduisent par une élaboration littéraire importante.

– Il y a d’abord eu l'influence de thèmes littéraires et théologiques de l'Ancien Testament (Is 42 et 63) et l'utilisation de clichés apocalyptiques comme l’ouverture des cieux... Ainsi Jésus est présenté comme celui en qui Dieu intervient au milieu de son peuple pour inaugurer l'ère définitive. C'est la réponse à la grande prière d'Isaïe 63 (voir ci-dessus). Jésus s'est humblement associé à la pénitence de son peuple en recevant le baptême de Jean. La théophanie est la réponse de Dieu à cette démarche : Jésus est vraiment celui en qui se réalise la vocation d'Israël, il est le serviteur parfait de Dieu, conduit par l'Esprit, celui qui mérite vraiment le titre de Fils de Dieu. Il est de ce fait le point de départ du nouvel Israël, le peuple de Dieu de l'ère définitive.

– On a souvent relevé les points de contact avec la voix céleste intervenant dans le récit de la Transfiguration. Il y a sans doute eu influence réciproque entre ces deux récits. À la Transfiguration, la voix divine est déclarative, elle s'adresse aux témoins. Le fait est souligné par la remarque " écoutez-le ". Il est très probable que Jésus ait fait une expérience personnelle très particulière au début de sa mission, après le baptême reçu de Jean. D'une façon ou d'une autre, il en a fait part à ses disciples, peut-être en lien avec la transfiguration qui semble avoir été une expérience un peu du même type. Les évangélistes ont cherché à présenter en parallèle ces deux étapes majeures de la mission de Jésus. Dans les deux cas, le Père intervient et dévoile le lien filial unique qui l'unit à Jésus. Il semble enfin que le récit du baptême et celui de la théophanie ont été rédigés de façon à se présenter comme prototype du baptême chrétien, en soulignant la manifestation trinitaire et le lien filial établi entre Dieu et le néophyte par le baptême (Ga 3, 27). C'est peut-être le désir de présenter le baptême de Jésus comme prototype du baptême chrétien qui est à l'origine de la tendance de la tradition à rendre public l'événement de la théophanie dont Jésus a bénéficié.

§ Portée théologique et spirituelle

– À la différence des autres évangélistes, Marc ne remonte pas aux origines de Jésus, ni à sa naissance (comme Matthieu et Luc), ni à la contemplation du Verbe (comme Jean). Il le présente de manière abrupte : il vient de Nazareth pour être baptisé. Mais à travers le récit du baptême et de la théophanie qui lui est intimement liée, commence à apparaître le mystère de cet homme : il est bien le Messie promis, celui qui va baptiser dans l’Esprit Saint, puisque l’Esprit vient sur lui ; il est celui qui vient inaugurer de nouvelles relations entre Dieu et les hommes, puisque le ciel se déchire alors qu’il est au rang des pécheurs ; plus encore, il est le Fils bien-aimé de Dieu, déclare une voix céleste.

– Ce baptême est une annonce : le véritable baptême de Jésus aura lieu sur la croix (10, 38) où il donnera sa vie " en rançon pour une multitude " (10, 45). Le Messie et le Fils de Dieu est le Serviteur de Dieu. Dès le début de l’Évangile, la logique du don de soi apparaît : elle est la marque distinctive du monde de l’Esprit dans lequel Jésus plongera les hommes qui s’attachent à lui.

– Dès le verset 2, nous avons remarqué un jeu de pronoms : " j’envoie mon messager devant ta face ", poursuivi au verset 8 : " Je vous ai baptisés... il vous baptisera ". Or, Jésus est lui-même baptisé et la voix céleste lui parle : " Tu es mon fils. " On peut conclure avec J. Radermakers : " Ce jeu des pronoms nous révèle que c’est le Père, qui, dès le début, parlait à son Fils ; tous les hommes touchés par sa Parole se découvrent impliqués dans ce dialogue, dans la mesure où ils se laissent plonger avec le Fils dans l’Esprit. Le pardon des péchés consiste, pour le baptisé, à se laisser reconnaître par Dieu comme son fils bien-aimé, objet de sa complaisance, et ainsi de croire en la Bonne Nouvelle " (p. 69-70).

 

Mgr Pierre-Marie Carré