Le sermon sur la montagne ou la règle de vie des fils du Royaume (Mt 5-7)

Approche d’ensemble

Denis Marion

Article paru dans Esprit et Vie, n° 8, 19 avril 2000 , p. 18-24.

 

 

Il n’est pas possible d’ignorer le sermon sur la montagne, soit qu’on le loue comme Gandhi : " le message de Jésus dans toute sa pureté ", soit qu’on le voue à l’anathème comme Nietzsche : " la morale des faibles ". Il ne laisse personne indifférent, et si l’on procédait à un vote universel, nul doute que le sermon sur la montagne serait considéré comme " l’expression la plus profonde et la plus forte que nous possédons des choses de la vie morale ".

Mais les discussions surgissent. Pour certains, son sens saute aux yeux : voilà un recueil de règles simples et pratiques, se recommandant d’elles-mêmes à tout esprit juste. D’autres, au contraire, sont frappés par son caractère irréalisable, impossible, et se demandent s’il constitue vraiment une règle de conduite valable pour chaque homme.

Qu’en est-il au juste ? Quelle place le sermon sur la montagne occupe-t-il dans l’évangile de saint Matthieu ? S’adresse-t-il à l’Église ou au monde ? A-t-il été prononcé tel quel par Jésus ? Est-il vraiment une loi nouvelle à observer à la lettre comme l’ancienne ? Quel intérêt et quelle importance a-t-il pour nous ?

Voilà des questions auxquelles la lecture du texte de Mt 5-7 nous aidera à répondre.

Dans la première partie, nous nous contenterons de resituer le discours dans l’évangile de Matthieu, puis de faire quelques réflexions d’ensemble sur le sens général du sermon, sa structure, la préhistoire de son texte.

I. La tonalité de l’évangile de Matthieu

 

Le sermon sur la montagne n’est pas un texte isolé, il est partie constitutive d’un évangile. Aussi, avant d’aborder le sermon lui-même, convient-il d’avoir présents à l’esprit quelques-uns des grands thèmes qui commandent l’évangile de Matthieu.

Les grands thèmes : le " manifeste " de Matthieu (Mt 28, 16-20)

La façon dont un écrit s’achève est toujours extrêmement révélatrice du but poursuivi par l’ensemble de l’œuvre. Ainsi en va-t-il de ces quelques versets finaux de Matthieu. Ils sont une clé de compréhension de tout le livre en ce qu’ils établissent clairement la relation qui s’instaure entre le Christ ressuscité et son Église.

L’épisode se compose de deux parties :

¨ une narration : versets 16-18a : l’apparition du Ressuscité devant les siens en Galilée

¨ un discours : versets 18b-20 : une déclaration du Christ aux siens.

- révélation de sa toute-puissance 18b

- ordre de mission aux disciples 19-20a

- promesse d’assistance 20b

1. Un récit d’apparition pas comme les autres

Tout le chapitre 28 tend vers cette rencontre en Galilée (versets 7 et 10), et pourtant l’apparition comme telle est seulement sous-entendue : aucune description n’en est faite, tout juste une incidente au participe " l’ayant vu ".

De plus, cette dernière " apparition " de Jésus n’a pas de fin. Jésus ne prend pas congé, n’évoque pas son départ. Rien n’est dit sur sa disparition, son élévation au ciel (comparer avec Marc et Luc) ; rien non plus sur la joie, la frayeur, la confession de foi des disciples après cette entrevue. Bien au contraire, le dernier mot du texte, c’est la solidarité active de Jésus qui reste avec les siens et cela jusqu’à la fin du monde. Pour Matthieu, Jésus n’est pas parti, il est toujours là à l’œuvre dans son Église. La conclusion ouvre l’avenir.

2. La situation d’une Église en quête de certitude

À quelle situation correspond donc ce récit ?

Il ne s’agit pas de la situation des premiers disciples, vu le peu d’intérêt que Matthieu porte au déroulement " historique " des faits. Il s’agit d’une situation plus tardive. La mention du doute va nous mette sur la piste ainsi que la réponse apportée par Matthieu.

Le doute est toujours mentionné dans les récits d’apparition, mais :

- dans Lc 24, 41, il est dissipé par un geste concret : Jésus mange.

- dans Jn 20, 24, Thomas est invité à mettre son doigt dans les plaies de Jésus.

- dans Mc 16, 14 s., c’est une nouvelle apparition qui apaise le doute.

Ici, rien n’est dit de tout cela. Aucune preuve matérielle n’est apportée. La réponse au doute tient dans les seules paroles de Jésus qui suivent (Mt 18a).

On ne se trouve donc plus dans les conditions historiques vécues par les Onze, mais dans celles plus tardives de la communauté de Matthieu, qui sont aussi les nôtres. Le doute qui affleure dans ce texte, c’est celui de la communauté matthéenne qui cherche une certitude face à la Résurrection. La vision directe appartient au passé : il ne reste que les paroles du Ressuscité.

Ainsi, Matthieu a adapté la tradition à son auditoire présent. En effet, tel qu’il est, le " manifeste " est une tradition propre à Matthieu. Ni Marc, ni Luc, ni aucun autre témoin du Nouveau Testament ne le connaissent. Matthieu a modifié le cadre que lui offrait la tradition des apparitions en Galilée pour y introduire ses propres mots, ses propres thèmes théologiques.

3. Lecture du texte

l Versets 16-18a : la rencontre

§ Les Onze qui se rendent en Galilée sont certes les compagnons historiques de Jésus terrestre, mais Matthieu n’insiste pas sur leur caractère unique. Il ne les appelle pas " apôtres " mais " disciples ", ce que tout homme est appelé à devenir : " de toutes les nations faites des disciples ".

Ces Onze sont donc considérés comme des figures exemplaires dans lesquelles la communauté est invitée à se reconnaître. C’est d’ailleurs une tendance générale du premier évangile qui ne connaît pas de choix des Douze Mt 10, 1 s. à la différence de Mc 3, 14 ; Luc 6, 13. De même au chapitre 10, il n’y a pas de retour de mission comme en Mc 6, 30 ; Lc 9, 10 : la mission des disciples continue encore aujourd’hui !

C’est donc la communauté d’après Pâques que Matthieu veut interpeller.

§ La montagne

Le lieu est significatif pour Matthieu : c’est le lieu de la révélation. C’est là que Jésus est tenté (4, 8), là qu’il promulgue la loi nouvelle (5, 1), là qu’Il est transfiguré (17, 1). L’instruction qui suit a donc valeur éminente de parole de Dieu.

§ La Galilée signale la continuité entre Jésus terrestre et Jésus ressuscité. C’est sur le terrain même où il a commencé sa mission que le Ressuscité retrouve les siens (voir 4, 12-16) pour de nouveaux commencements.

Les disciples adoptent des attitudes contradictoires. Tous se prosternent dans l’adoration et simultanément certains doutent. Ceci est typique de Matthieu et correspond à la notion d’" hommes de peu de foi " qui revient souvent chez lui (6, 30 ; 8, 26 ; 14, 31 ; 16, 8 ; 17, 20), contre une fois seulement en Luc (Lc 12, 28). C’est la situation vécue de l’Église matthéenne : des disciples qui succombent à l’incrédulité alors même qu’extérieurement ils affichent leur attachement à Jésus. Foi traversée de doute, mise en échec par les évidences contraires du monde.

Or, le Ressuscité ne répond ni par un geste ni par une preuve supplémentaire, mais s’approche par sa Parole, une parole qui conserve sa force de présence et de pertinence pour chaque génération.

l Versets 18b-20 : les paroles

§ Le pouvoir. Ce pouvoir, cette puissance, cette autorité (en grec : exousia) se manifestait déjà avant Pâques dans l’enseignement de Jésus (7, 29), dans ses miracles (8, 9), dans le pardon (9, 6.8), mais à présent il n’a plus de limite. Jésus a une participation plénière à la puissance illimitée de Dieu. Noter le quadruple " tout " dans les versets 18-20. Avec d’autres mots, on dirait qu’il est " Seigneur " (Kurios), habilité à exercer la royauté de Dieu (voir 11, 25). Derrière le passif " a été donné " se cache le Père. Matthieu ne distingue pas entre résurrection et ascension près de Dieu : pour lui, c’est un même événement.

§ La mission. De ce pouvoir découle la mission : " Allez donc… " Les disciples n’ont pas d’autre pouvoir que celui de Jésus et, à travers eux, c’est Lui qui agit au ciel et sur terre (16, 19) ; (18, 18). La mission, c’est de faire des disciples (mathêteuein). Le mot sonne plus communautaire que missionnaire. Ce n’est pas " proclamer la Bonne Nouvelle " (kêrussein) comme en Mc 16, 15, pas seulement faire passer un message, mais gagner à une relation étroite et personnelle avec Jésus, dont le modèle est la relation du Jésus historique avec les Douze, c’est-à-dire un groupe stable qui est l’Église. En 12, 46-50, Matthieu définit le disciple comme un frère de Jésus par l’accomplissement de la même volonté du Père. Ainsi la figure du disciple décrite à travers tout l’évangile n’appartient pas à un passé révolu : chaque croyant doit s’identifier à elle.

§ Toutes les nations, sans exclusive, sont mises au bénéfice de cet appel. Trait de Matthieu : plus de mention des juifs en tant que tels, comme le faisait encore Paul une trentaine d’années auparavant dans l’épître aux Romains : le juif d’abord puis le grec (Rm 1, 16). Ici plus de privilège de préséance. Entre Paul et Matthieu, il y a eu le drame de 70 après Jésus Christ et la rupture avec la synagogue. Mais les juifs ne sont pas exclus pour autant : si Israël comme tel a refusé, chaque juif, inclus dans les nations a la possibilité de devenir disciple.

§ Comment devient-on disciple ?

– par le baptême, entrée dans la condition chrétienne : c’est traditionnel.

– par l’enseignement, la catéchèse. Les termes par lesquels Matthieu désigne le contenu de cette catéchèse : garder tout ce que je vous ai prescrit sont au contraire surprenants. Son contenu ne porte pas sur la mort et la résurrection du Christ, comme dans Paul ou Marc, mais il se concentre sur l’enseignement prodigué par le Seigneur : tout ce que je vous ai prescrit. Ainsi, pour Matthieu, l’élément capital de l’événement Jésus réside dans le message qu’il a proclamé. Cette insistance sur la doctrine est typique de tout son évangile. Plus encore, cet enseignement de Jésus est présenté comme un commandement, comme une exigence impérative. En d’autres termes, le Ressuscité rend normative pour l’Église de tous les temps et jusqu’à la fin du monde la Parole de Jésus terrestre. Le message du Ressuscité est identique à celui de Jésus terrestre. Pour connaître le Seigneur vivant actuellement, il faut se mettre à l’écoute et à la suite du Christ historique auquel l’évangile rend témoignage. Et réciproquement, en se mettant à l’écoute du Jésus terrestre, en se laissant instruire par lui à travers la parole des disciples, c’est le Ressuscité lui-même, notre contemporain, que l’on rencontre.

Ce commandement, c’est la volonté de Dieu, annoncée par la Loi et les prophètes, interprétée souverainement dans l’enseignement de Jésus, concrétisée dans le commandement d’amour.

Garder désigne l’obéissance fidèle et quotidienne. L’expression du verset 20a évoque les formules qui invitaient à observer l’alliance ancienne (Ex 34, 32 ; Dt 1, 3 ; voir Dt 4, 2.40 ; 6, 1). Ici, c’est l’alliance nouvelle.

La promesse. Il s’agit d’une promesse d’assistance dynamique dans les événements de l’histoire (à distinguer de la présence statique, cultuelle, localisée dans le Temple). C’est le nom de Dieu révélé en Ex 3, 12-15 " JE SUIS ", qui résonne dans cette dernière phrase. Cette promesse fait inclusion avec 1, 22-23 : " on lui donnera le nom d’Emmanuel, c’est-à-dire Dieu-avec-nous ". Le thème de la narration matthéenne est donc l’être-avec-nous de Dieu en Jésus de Nazareth : la manifestation du Règne de Dieu.

4. Conclusions

En débordant un peu les données contenues dans le manifeste, à la lumière d’autres passages de Matthieu, on pourrait dire :

l le peuple juif comme tel a refusé le Christ et l’Évangile passe aux nations. C’est tout le drame de Matthieu, profondément juif, qui souffre du rejet de Jésus par son peuple, mais il lit dans cette rupture l’accomplissement des Écritures. Caractère à la fois très juif et très scripturaire de Matthieu et, en même temps, très " anti synagogue ", reflet de la rupture survenue après la destruction du Temple en 70. Le sermon sur la montagne sera une réaction contre le judaïsme rabbinique, très légaliste et antichrétien, qui est en train de se constituer à la fin du premier siècle.

l En accueillant Jésus, Dieu-avec-nous, l’Église a désormais hérité des promesses de l’Alliance, mais elle doit prendre garde de se trouver sous le jugement de Dieu. Matthieu en effet s’adresse à une Église déjà établie, mais où s’est créé un certain relâchement : il y a beaucoup de gens de peu de foi, de l’ivraie et du bon grain, des forts qui méprisent les petits et causent leur chute, des faux prophètes doués de dons spectaculaires, mais qui ne font pas la volonté de Dieu.

l Matthieu veut remettre cette Église en face de son Seigneur et de sa mission universelle. En catéchèse, il insistera sur Jésus, Fils de Dieu, maître de vérité, sauveur de tous et Seigneur toujours présent à la communauté. À travers les enseignements du Jésus terrestre, c’est le Ressuscité lui-même qui continuera à rappeler à l’Église ses origines, sa charte, sa mission, son avenir. D’où l’accent mis sur les enseignements de Jésus. De manière très frappante par rapport aux autres évangiles, Matthieu regroupe par thèmes les enseignements de Jésus épars dans la tradition, en composant des discours structurés de façon systématique.

l Cinq discours jalonnent le livre, terminés chacun par la même clausule cinq fois répétée : " Et il arriva quand Jésus eut achevé ces discours " (7, 28 ; 11, 1 ; 13, 53 ; 19, 1 ; 26, 1 qui ajoute : " tous ces discours "). Ils sont ordinairement précédés d’un petit tableau récapitulatif : (4, 23-25 ; 9, 35-38 ; 13, 1 s. ; 18, 1-5 ? ; 24, 1-4).

On a ainsi : Le discours inaugural Mt 5-7

Le discours de mission Mt 10

Le discours en paraboles Mt 13

Le discours sur la vie en communauté Mt 18

Le discours sur la fin des temps Mt 24-25.

Sur la base de ce fait remarquable, on a voulu bâtir un plan de Matthieu en cinq livres. Mais, outre qu’il laisserait hors circuit le discours contre les scribes et les pharisiens (Mt 23), ce plan tendrait à voiler le caractère dramatique de l’évangile. Car, même pour Matthieu, l’évangile n’est pas une doctrine illustrée par des exemples, c’est le récit d’une existence dramatique, celle de Jésus, qui a une portée doctrinale.

Et les discours ne sont là que pour souligner certaines étapes clés de la mission de Jésus, toutes relatives au Règne de Dieu qu’il est venu inaugurer :

- la justice des héritiers du Règne, Mt 6-7

- l’apostolat des émissaires du Règne dans le monde, Mt 10

- le mystère du Règne caché et révélé dans les paraboles, Mt 13

- la vie communautaire des enfants du Règne, Mt 18

- les lamentations sur les scribes et pharisiens incrédules qui sont fermés au Règne, Mt 23

- la crise finale que traversera le monde pour passer de l’économie présente à l’établissement définitif du Règne, Mt 24-25.

II. Le sermon sur la montagne dans son contexte évangélique

Le sermon sur la montagne se trouve inséré dans la partie la plus originale de l’évangile de Matthieu, celle où il s’est le plus démarqué de l’ordre des faits adoptés par Marc et Luc, celle où il a le plus organisé à sa façon les matériaux reçus de la tradition.

1. Contexte antérieur : en Jésus, le Règne de Dieu s’est approché

Il s’agit de la présentation matthéenne du Christ dans son action publique.

l Dans la section qui précède (Mt 3, 1-4, 11) : ministère de Jean-Baptiste, Baptême, Tentations, il s’agit plutôt :

§ des préliminaires humains à l’accueil de Jésus, rappel du message de l’Ancien Testament : attention renouvelée à l’annonce du Règne faite par les prophètes

conversion du cœur pour accueillir celui qui vient juger son peuple.

§ de la mise en place du héros, de la constitution de Jésus comme sujet compétent des performances qui vont suivre. C’est en partageant le sort des pécheurs, au grand étonnement de Jean-Baptiste qu’il a la juste attitude qui plait à Dieu. " Justice " signifie ici le comportement fidèle conforme à la volonté de Dieu (Mt 3, 14-15).

Dieu lui manifeste alors, qu’en son humanité, il est l’instrument de choix par qui passe toute l’œuvre du salut, qu’il est vraiment le Fils bien-aimé, l’image même du Père avec lequel il ne fait qu’un par l’Esprit. (Mt 3, 16-17).

Les tentations montrent combien, de son côté, Jésus correspond totalement à cette volonté de Dieu sur lui. Contrairement au peuple d’Israël au désert, il refuse toute compromission avec les idoles et reste inébranlablement fidèle au Dieu unique. Il est bien l’homme nouveau, germe du peuple nouveau (Mt 4, 1-11).

l À partir de Mt 4, 12, on passe à l’inauguration proprement dite du ministère de Jésus (Mt 4, 12-25).

§ Versets 12-17 : à la fois conclusion de ce qui précède et introduction à ce qui suit. Mc 1, 14 dit simplement : " Après que Jean-Baptiste eut été livré, Jésus alla en Galilée, prêchant l’Évangile de Dieu ".

Matthieu modifie le texte pour suggérer la distance que, dès le début, Jésus prend par rapport à son peuple pour se cacher près des plus abandonnés, aux confins des pays païens. Il se " retire " en Galilée, puis en plus, de Nazareth, où est sa famille, il passe à Capharnaüm aux confins des territoires de Zabulon et Naphtali, près de la mer de Galilée, que les Assyriens avaient annexés du temps d’Isaïe. Le verset 13 a pour but de préparer la citation de Is 8, 23- 9, 1 au verset 15. Cette citation donne toute sa résonance religieuse au mot " Galilée " et à l’apparition publique de Jésus. Jésus est celui qu’annonçait le prophète. Son action vaut pour le monde entier, toutes les nations. Il est la lumière du monde. Il y a une majestueuse solennité dans cette inauguration du ministère de Jésus.

Au verset 17 est bien marqué le nouveau commencement : la proclamation du Règne de Dieu par Jésus lui-même, inséparable de l’appel au changement du cœur. C’est, mot pour mot, le même message que celui de Jean-Baptiste en 3, 12, mais la différence est que Jean-Baptiste attend encore celui qui vient après lui 2, 11, alors que le Règne est devenu présent dans la personne de Jésus. Quelque chose s’est produit, rien n’est plus comme avant, il se passe du nouveau.

Et c’est dans l’aura de cet événement que Jésus va prononcer le sermon sur la montagne.

á Note sur le Règne, le Royaume de Dieu

– En grec, il y a un seul mot : basileia

en français, une double traduction : " Règne " ou " Royaume " selon le contexte.

Le Règne de Dieu est l’énergie même que Dieu déploie pour gouverner le monde. Il est de tous les temps voir Psaumes du Règne, Ps 145 (144)…

Il semble cependant avoir été battu en brèche par les rois de ce monde avec la complicité d’Israël infidèle. Les injustices s’accumulent, les pauvres sont écrasés, les crimes restent impunis. Mais Dieu, après avoir patienté pour laisser place au repentir va maintenant reprendre les choses en main et tout remettre à sa place.

Le Royaume de Dieu, c’est l’état de fait qui résulte de cette reprise en main de Dieu : des hommes transformés, des cieux nouveaux et une terre nouvelle.

– Dans l’Ancien Testament, stimulé par la parole des prophètes, Israël attend le Règne de Dieu qui le mettra enfin de manière définitive en possession du Royaume promis, qui lui permettra d’entrer dans la Terre où l’homme vit le bonheur de l’Alliance : " Ils seront mon peuple et moi, je serai " Dieu-avec-eux " ".

Dans le Nouveau Testament survient le Règne promis. Il prend corps en Jésus de manière exemplaire. Dieu règne dans l’humanité de Jésus dont les gestes et les paroles font apparaître un monde nouveau, en train de devenir le Royaume. Jésus est royaume de Dieu : en lui, Dieu a champ libre pour agir, créer, déployer sa volonté.

Le Règne de Dieu en Jésus s’établit progressivement à travers les voies humbles et douloureuses de l’obéissance, au long de son chemin sur terre, de sa naissance jusqu’à la Passion qui le mène à la mort. La royauté de Dieu dans l’humanité de Jésus ne se manifeste pleinement qu’à la Résurrection lorsque l’Esprit investit totalement le corps charnel de Jésus pour en faire un corps spirituel, divinisé : tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.

Mais ce qui arrive à Jésus, cet investissement d’un homme par l’amour paternel de Dieu n’est pas réservé à Jésus. C’est proposé à tout homme. Le Règne de Dieu dans le monde arrive par Jésus qui a reçu tout pouvoir. À nous d’en saisir la chance par la foi, dans la père confiance. À nous d’en suivre les voies paradoxales : obéissance à Dieu, renoncement à soi, service des frères, qui nous conduiront jusqu’à la pleine résurrection dans le Royaume, le monde renouvelé par le Règne de Dieu. Le règne n’est pas pleinement accompli en nous ici-bas. En ce sens on dit que le Règne s’est approché. Il est déjà agissant mais nous échappe encore. Il va falloir le laisser cheminer en nous à travers passion et croix, rupture d’avec notre péché. Mais le processus est amorcé et il aboutira infailliblement, en sorte qu’on peut déjà être heureux même dans la peine (voir Béatitudes 1 P 1, 3-9 ; 4, 12-14). Ainsi le Royaume n’est-il pas quelque chose de tout fait qui survient de l’extérieur. C’est un processus de régénération (naissance, croissance, plénitude) qui advient à partir du dedans de l’homme.

 

§ Versets 18-25. Ces deux épisodes confirment la puissance et l’efficacité qui émanent de cette proximité du Règne, de cette présence définitive de Dieu en Jésus.

– Versets 18-22 : l’appel des disciples

Force d’impact de la proclamation du Règne ! Les quatre premiers disciples suivent Jésus : un regard, une parole, ils quittent tout. Ils sont les témoins privilégiés, le noyau originel de l’Église, particulièrement associés à Jésus à la Transfiguration et à l’Agonie.

– Versets 23-25 : les foules convergent vers Jésus

Quelque chose dans le monde est en train de changer autour de Jésus. Partout où il passe il argumente dans " leurs " synagogues (les chrétiens en sont exclus à l’heure où écrit Matthieu) et il proclame le Règne (à partir de cet enseignement sur l’Écriture). Alors les infirmes se lèvent, les démons s’enfuient en déroute et les pécheurs sont délivrés. En lui, le Règne de Dieu devient réalité concrète, présente. Des foules viennent de partout, avec une certaine prédilection pour les pays païens : Syrie, Décapole, mais aussi de toutes les régions du pays juif. Et comme les disciples, elles suivent Jésus.

Donc la proclamation du Règne a déjà mis des gens en route. Alors, dans ce contexte, survient le Sermon sur la Montagne.

  1. Le sermon sur la montagne

l Introduction narrative : 5, 1-2

C’est à la vue de ces foules 4, 24 que Jésus gravit la montagne. Ce sont ses disciples de 4, 18-22 qui s’approchent de lui. Ce sont déjà des gens qui ont bougé, qui se sont ébranlés, qui ont tout quitté pour le suivre, qui vont l’écouter à présent ; et cela donne un sens nouveau à cet enseignement.

Ce n’est plus la proclamation (kêrussô, " kérygme ") du Royaume, c’est un enseignement (didaskô, catéchèse). Le kérygme est la première annonce du message. Une fois que les auditeurs y ont adhéré, la catéchèse vient parfaire leur instruction, voir 28, 20a. Ce grand discours n’est pas du kérygme, c’est une sorte de grand catéchisme pour ceux qui ont été saisis par le Règne, une sorte de programme leur représentant ce qui doit être désormais leur mode de vie dans le Royaume inauguré par Jésus. Cet enseignement se déroule sur la montagne de la révélation, ce qui le met au même niveau que les paroles de Dieu au Sinaï Jésus est assis en docteur.

§ Quelques réflexions à partir de ces observations

Quelque chose a précédé le sermon sur la montagne, un choc, un événement bouleversant, une rencontre avec la personne de Jésus, qui a changé l’orientation de la vie des disciples, des foules ; une initiative de Dieu qui les a saisis, qui les laisse peut-être désorientés et dont le sermon sur la montagne va détailler les implications, les exigences pratiques. Et nous savons que pour Matthieu d’après le chapitre 28, ce Jésus qui parle c’est le Ressuscité toujours présent. Pour être encore plus concret, ce qui a précédé pour nous, c’est le baptême, dimension fondamentale et permanente de notre existence. C’est toujours un baptisé, un homme qui vit l’expérience chrétienne qui est le mieux placé pour entrer dans l’intelligence du sermon sur la montagne ; voir 28, 19b-20a : les baptisant… et leur enseignant à garder tout ce que je vous ai prescrit.

§ Les fausses questions

Alors tombent d’elles-mêmes un certain nombre de fausses questions sur le sermon sur la montagne.

– On voit parfois en lui le noyau originel de l’enseignement de Jésus sur la paternité de Dieu, la fraternité humaine et le commandement de l’amour (" comme dans les autres religions! "), bien avant les efflorescences mythiques postérieures : la divinité de Jésus la résurrection… On y voit la substance même de l’Évangile, l’essence du christianisme. " Le message de l’évangile se trouve contenu dans le sermon sur la montagne dans sa pureté et sa totalité. " Il y a une façon de comprendre cette affirmation de Gandhi qui est une hérésie fort répandue, un sous-produit de l’humanisme libéral et déiste qui fait l’économie du Sauveur, de la Croix et de la Résurrection et réduit Jésus à n’être que le plus grand sage de tous les temps et réduit le christianisme à une vague philosophie chrétienne purent moralisante… et impossible à pratiquer au demeurant. or l’évangile n’est pas un bon conseil, mais une Bonne Nouvelle. Il parle de l’action de Dieu avant de parler de ses exigences qui ne sont que des conséquences. Son centre, c’est le Règne de Dieu inauguré par la mort et la résurrection du Christ.

– Sans aller jusqu’à ces excès réducteurs, certains font du sermon sur la montagne une interprétation purement légaliste moralisante. Jésus ne ferait que préciser pour ses disciples les exigences du judaïsme, comme le fera le Talmud. Par une morale de l’obéissance à la loi, il continuerait de prôner la justice par les œuvres… Or, s’il faut satisfaire à toutes ces exigences pour être sauvés, nous sommes voués à être damnés. Car si l’ancienne loi était impraticable et menait à la mort, la loi nouvelle de Jésus – si elle était bien loi dans le même sens – serait un instrument de mort cent fois plus efficace.

Que dire ? C’est bien vrai. Jésus pose de réelles exigences, et la fin du sermon exige une pratique stricte 7, 21-27, mais en même temps Jésus propose davantage un éclatement des cadres du judaïsme qu’une simple interprétation. Et les Béatitudes excluent toute interprétation légaliste et tatillonne. Elles n’enchaînent pas à des préceptes ; elles ouvrent à un abandon inconditionnel. Elles sont une déclaration de miséricorde qui énumère les dons gratuits du Royaume – avant tout mérite de notre part. Oui, il faut vivre le sermon sur la montagne mais c’est possible avec le don de Dieu voir Matthieu 19, 23-26.

– L’orthodoxie luthérienne, elle, élabore la théorie du précepte impossible. Jésus sait que sa loi est impossible, mais il la donne pour révéler à l’homme son incapacité, l’amener à désespérer de lui-même pour s’en remettre à la grâce seule.

L’ennui, c’est que nulle part dans le sermon, il n’est fait allusion à cette impossibilité. Jésus compte bien que l’on fera ce qu’il demande.

– Une dernière théorie pense à une éthique de l’intérim. Jésus pensant que la fin des temps est imminente nous donnerait une loi d’exception pour temps de crise. En temps de cris, on est prêt à des sacrifices impossibles en d’autres temps. Donc, la crise passée, la fin des temps renvoyée à plus tard, la loi n’oblige plus dans sa rigueur. Ce qu’il fallait démontrer !

Mais rien en montre que Jésus dans ce discours voudrait susciter une angoisse de la fin prochaine. Il nous propose de vivre chaque jour selon la volonté de Dieu. Cependant quelque chose reste vrai dans cette théorie : c’est la présence du règne, la conscience de la présence du salut de Dieu en Jésus (ressuscité) qui rend possible ce qui est folie pour les hommes ! En Jésus nous avons trouvé à la fois la miséricorde agissante de Dieu nous ouvrant les portes de son Règne et le rappel du sérieux de la loi. Cherchez d’abord le Royaume et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. Voir Légasse, Les Pauvres en esprit, Éd. du Cerf, coll. " Lectio Divina " n° 78, p. 12-13.

l L’introduction de 5, 1-2 renvoie à la conclusion 7, 28-29

Les deux morceaux se correspondent et mentionnent tous deux les auditeurs du sermon. Qui sont ces auditeurs ?

Il semble que ce sont les disciples seulement, autrement dit les chrétiens (par exemple Hunter p. 142-144). De fait, en 5, 2, Jésus s’isole de la foule ; il y a aussi les paroles sur le sel et la lumière 5, 13-16 : le sermon est le programme de vie des chrétiens pour qui Matthieu écrit. Cependant la mention de la foule en 7, 28 montre que Matthieu n’a pas voulu durcir cette exclusivité. Pour Matthieu, la foule, les multitudes, sont en quelque sorte neutres. À côté de disciples, parfois tout près d’eux, il y a le peuple qui écoute, formant un cercle plus large. Ces gens qui sont présents et écoutent sont d’ailleurs des disciples potentiels. Il n’y a pas deux morales. Le sermon sur la montagne vaut pour tout homme, il n’est pas un manuel pour initiés.

Touchant la réflexion des foules sur l’autorité de Jésus (exousia). Il ne s’agit pas du contenu du discours, de trouvailles inédites en morale. Il s’agit de l’autorité de celui qui parle, ce qui confirme la description solennelle de la prise de parole de Jésus en 5, 1-2 ou les six antithèses en " et moi, je vous dis ". Cette autorité désigne le pouvoir (voir 28, 18) qu’il a reçu pour agir et parler au nom de Dieu sur la terre. Cette autorité, toute divine dans son origine et son efficacité, s’exprime dans les cadres courants de l’enseignement d’un rabbin. Jésus montre à ses disciples les applications pratiques qu’entraîne pour eux la venue du Règne.

l La structure du sermon

À l’intérieur de ce cadre, on a la matière du Sermon lui-même : Mt 5, 3-7, 27

Contentons-nous d’un aperçu global de la façon dont Matthieu a structuré son discours. Cette structure sera à la base des divisions de nos exposés.

§ Exorde 5, 13-16

Le bonheur induit par le Règne. L’irruption de la grâce de Dieu.

5, 3-12 Les béatitudes du Règne

5, 13-16 Sel et lumière : paraboles du disciple

§ La justice du Royaume des cieux 5, 17-7, 12

Introduction : Jésus accomplissement de la loi et des prophètes 5, 17-20

– 5, 21-48 La Loi accomplie par une justice surabondante

Les antithèses : entre frères

l’homme devant la femme

vérité de la parole donnée

face au méchant

vis-à-vis des ennemis

– 6, 1-18 La justice faite dans le secret devant le Père :

agir pour Dieu et non pour les hommes dans l’aumône

la prière et le Notre Père

le jeûne

– 6, 19-7, 11 L’engagement exigé par la justice du Royaume : insouciance et engagement

§ Conclusion : la règle d’or, résumé de la Loi et des Prophètes 7, 12

§ Finale 7, 13-27

La parole est aux actes : FAIRE

deux types de voies

deux genres de prophètes

deux sortes de disciples

Apologue des deux maisons

3. Contexte postérieur : les œuvres de Jésus confirment ses paroles pour préparer à l’option Matthieu 9 à 12

l Mt 8-9 : Une inclusion significative

En 4, 23-25, nous avions un sommaire décrivant globalement l’activité de Jésus. En 9, 35, nous retrouvons un sommaire quasiment identique. Cette inclusion montre que l’on doit tenir les ch. 5 à 9 pour une unité littéraire. De fait, à partir de 9, 36, c’est autre chose qui commence : la mission de disciples.

Jésus puissant en paroles et en actes

Ainsi la prédication du Règne ne se réduit pas aux enseignements du Sermon sur la Montagne, mais elle englobe aussi les gestes du salut accomplis par la parole de Jésus. Les dix miracles de Mt 8-9 sont la répercussion dans l’ordre physique de la venue du Règne :

- Trois paroles de guérison 8, 1-17 : sont sauvés, brebis perdues d’Israël, païens et chrétiens, hommes et femmes.

- Trois paroles d’autorité 8, 18 – 9, 17 : appels à suivre Jésus.

- Quatre paroles de vie 9, 18-34 : en réponse à la foi. S’ébauche déjà la révélation du pouvoir de Jésus sur la mort. Miracles complémentaires pour justifier la liste de 11, 2-5.

Matthieu a donc d’abord présenté le Messie de la doctrine et ensuite le Messie de l’action (dans les deux cas, c’est sa parole qui agit !).

De cette double image de Jésus, nous pouvons peut-être déduire que, dans la conception de Matthieu, Jésus n’appelle pas seulement les hommes à la perfection et à une plus grande justice, mais qu’en même temps – par sa puissance qui sauve, guérit, entraîne, vivifie, par sa grâce qui opère des miracles – il les y dispose. Nouvelle pièce à ajouter au dossier du sermon sur la montagne. La lettre du sermon paraît peut-être impossible à mettre en pratique, mais simultanément la puissance de Jésus opère en nous des transformations miraculeuses pour nous ne rendre capables.

l Mt 10

L’activité de Jésus ne lui est par réservée, elle se prolonge à l’identique dans celle des disciples. Même mission, mêmes pouvoirs, jusqu’à celui de ressusciter les morts. Plus que les autres synoptiques, Matthieu souligne cette identité d’action. Comparer Mt 10, 1. 7-8 avec Mc 6, 7-8 ; Luc 9, 1-2. En omettant la mention du choix des Douze, il tend à faire de cette mission la tâche de tous les disciples. Enfin, en omettant la mention du retour de mission, il se situe dans le contexte de l’Église de son temps où la mission continue. En notre temps aussi !

l Mt 11-12 : La nécessité de l’option pour ou contre.

§ Mt 11 : Face à l’irruption du Règne de Dieu en paroles et en actes, à travers Jésus comme aujourd’hui à travers l’action de l’Église, se pose la question du choix.

Elle est posée par Jean-Baptiste : " Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? " Et Jean-Baptiste est renvoyé à ce qui précède : les miracles et la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres : 11, 2-6.

Mais qui a fait vraiment attention au précurseur ? 11, 7-75. La génération présente se comporte comme des gamins irresponsables et jamais contents, qui critiquent tout sans pour autant savoir ce qu’ils veulent 11, 16-19. Noter l’inclusion " œuvres du Christ " et " œuvres de la Sagesse " en 11, 2 et 11, 19b. Mais aux petits, aux simples, aux enfants du Royaume, Jésus dit : " Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau [de la loi juive qui les marginalise, car ils ne peuvent la pratiquer], et moi, je vous donnerai le repos. Prenez sur vous mon joug [l’ensemble des directives que je donne] et mettez-vous à mon école de " disciples " [c’est " apprendre " et c’est être le disciple] et vous trouverez le repos de vos âmes. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger ". Ce joug, c’est la loi nouvelle du sermon sur la montagne. Là encore, il est clair que pour Jésus, cette loi n’est pas donnée pour nous enfoncer. Elle est qualifiée de légère et facile à porter. Pourquoi ? Parce qu’il y a la personne de Jésus, doux et humble de cœur. Miséricordieux, il ne veut pas nous laisser seuls face aux exigences du sermon sur la montagne, mais avec lui, dans l’amour, elles deviennent légères.

§ Mt 12 : Ce chapitre s’interroge sur les dispositions intérieures qui bloquent ou favorisent la démarche de foi :

– Le cœur mauvais et adultère 12, 1-14 ; 22-25, face auquel Jésus se comporte en serviteur humble et patient qui ne casse rien 12, 15-21.

– Le cœur du disciple, ouvert à la volonté du Père pour la pratiquer. C’est lui mon frère, ma sœur, ma mère. 12, 46-50

C’est assez, je pense, pour bien comprendre qu’on ne doit pas isoler le sermon sur la montagne du reste de la prédication et de l’action de Jésus. Quelque chose l’a précédé : l’annonce du Règne, la baptême ; d’autres interventions le suivent : les miracles, la grâce de Dieu qui nous accompagne et patiente. Le sermon sur la montagne n’est que le premier temps fort du long processus qui entraîne l’homme pécheur de sa misère à la gloire à travers la croix, à la suite de Jésus obéissant au Père.

 

III. La genèse du sermon sur la montagne

 

Jusqu’à présent nous nous sommes contentés de considérer le sermon sur la montagne tel qu’il apparaissait dans le texte de saint Matthieu. Mais lorsqu’on regarde l’évangile de Luc, on s’aperçoit qu’il contient un discours analogue quoique sensiblement différent Luc 6, 20-49.

1. Comparaison de Mt 5-7 et Luc 6, 20-49

l Le discours de Matthieu est long : cent onze versets ; celui de Luc est court : trente versets

On parle du discours matthéen sur la montagne, parfois aussi du discours lucanien dans la plaine. D’après Luc en effet, Jésus descendit de la montagne et prononça son discours dans la plaine Lc 6, 17.

l Malgré cette différence de longueur et de localisation, les deux discours ont beaucoup en commun. Tous deux commencent par les béatitudes, se terminent par la parabole de la maison battue par la tempête. À peu près tout ce qui se trouve dans Luc se trouve aussi dans Matthieu. De part et d’autre, Jésus traite de la conduite de ses disciples, met très fort l’accent sur l’amour du prochain, y compris l’ennemi. Les deux évangélistes situent le sermon au commencement de la vie publique de Jésus, racontent ensuite la guérison du centurion.

Il n’y a par contre chez Marc aucun sermon analogue.

Comment expliquer cette ressemblance entre Matthieu et Luc ?

l Une hypothèse générale : la théorie des deux sources

Il est communément admis ceci :

Marc est le plus ancien des trois évangélistes synoptiques.

§ Luc et Matthieu ont utilisé, en plus de Marc, une deuxième source comportant surtout des paroles de Jésus et que l’on appelle " Q " (Quelle : " source ", en allemand).

§ Enfin Matthieu et Luc ont chacun disposé de sources particulières " S " (Sondergut en allemand) transmises dans leurs communautés respectives.

Cette hypothèse n’est qu’une hypothèse et elle ne nie pas l’influence permanente de la tradition orale tout au long du processus de formation des évangiles.

l Une hypothèse sur la préhistoire du sermon sur la montagne

§ Si on en revient au sermon sur la montagne, il existait vraisemblablement un discours plus ancien dans la source commune " Q " que, chacun à sa manière, Matthieu et Luc ont reproduite ou retravaillée. On peut le prouver de la manière suivante :

– À peu près tout ce que Luc a mis dans son discours possède un parallèle en Mt 5

– L’ordonnance de Matthieu montre, en revanche, qu’il a rassemblé trois sortes de matériaux pour sa composition des chapitres 5 à 7 :

- du matériau que Luc présente aussi dans le discours parallèle

- du matériau qui se trouve dispersé ailleurs dans l’évangile de Luc

- du matériau qu’il tient de sa propre tradition.

En dépit de la liberté de rédaction qu’ils conservent, Matthieu et Luc arrivent, pour des passages qui leur sont communs, à s’accorder en gros sur l’ordre du matériau et parfois jusque dans le vocabulaire. Il nous faut en induire que leur source était déjà un texte fixé par écrit et rédigé en grec, sans doute à partir d’une version araméenne antérieure. Luc y est le plus fidèle.

§ Un discours de Jésus sur la montagne ?

Au niveau du texte araméen, il est fort possible qu’il existait déjà une sorte de sermon sur la montagne à un stade pré littéraire. Est-ce que ce discours ou son noyau remonte à Jésus ? Difficile d’apporter une réponse sûre à pareille question.

– Il est sûr, d’une part, qu’une grande partie du matériau, tant côté Matthieu que côté Luc vient de Jésus, même si à l’origine il a été transmis de façon dispersée et en dehors de l’enchaînement du discours.

– Mais reste la question : Jésus a-t-il prononcé un discours sur la montagne ? La localisation de Luc dans la plaine est probablement secondaire. Matthieu et Luc le placent au début de leur évangile. On doit se demander si la tradition n’a pas conservé un événement réel ; au début de sa vie, Jésus a prononcé un discours sur une montagne.

– Reste la question de son contenu : par les béatitudes, Jésus proclame la grande irruption de la grâce de Dieu,et appelle l’homme à une réponse qui consiste d’abord dans l’amour du prochain.

On ne saurait préciser davantage… Mais ce discours sur la montagne, nous avons de bonnes raisons de le conjecturer, sans doute répété bien des fois, formait le noyau de la prédication du Royaume de Dieu…

Nous voilà donc à pied d’œuvre pour entendre l’enseignement même de Jésus sur la montagne, sans perdre de vue cependant que ce n’est qu’à la lumière de Pâques et du don de l’Esprit qu’il a pris pour ses auditeurs sa véritable portée. Nous n’atteignons la parole de Jésus qu’à travers le travail de transmission, de collation, d’explicitation accompli par l’Église. Mais il s’agit de cette Église qui a reçu du Ressuscité l’ordre d’enseigner, à son tour, tout ce qu’il lui avait prescrit (Mt 28, 20a). Il s’agit de ce que nous transmettent ces disciples à qui Jésus a dit : " Qui vous accueille, m’accueille et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé " (Mt 10, 40).

 

Denis Marion

 

 

Bibliographie

Revues de vulgarisation d’accès très facile à assez facile

La Bible et son message, n° 155 (août-sept. 1981) : " Matthieu et son évangile ".

La Bible et son message, n° 156 (octobre 1981) : " Alors paraît Jésus Mt 1, 1-4, 11 ".

La Bible et son message n° 157 (novembre 1981) : " Le sel de la terre Mt 5-7 ".

Les Dossiers de la Bible n° 14 (septembre 1986) : " Saint Matthieu ".

Cahiers Évangile, n° 9 (octobre 1974) (collectif) " Lecture de l’évangile selon S. Matthieu ".

Cahiers Évangile, n° 58 (décembre 1986), Jean Zumstein, " Matthieu le théologien ".

Des commentaires

- Pierre Bonnard, L’Évangile selon saint Matthieu, comm. NT I, Delachaux & Niestlé, 1963, réédité récemment dans la même collection chez Labor et Fides, coll. " classique ".

- W.W. Trilling, L’Évangile selon saint Matthieu, Paris, Desclée, coll. " Parole et Prière ", 1971 (pour la lecture spirituelle, par un exégète hautement qualifié).

- Jean Radermakers, Au fil de l’évangile selon saint Matthieu. Institut d’études théologiques Heverlee-Louvain, 1972 (la meilleure présentation actuelle en français. Lecture globale et structurelle du texte).

Pour introduire au sermon sur la montagne

- Rudolf Schnakenburg, Le Message moral du Nouveau Testament, Mappus, 1963.

- Joachim Jérémias, Paroles de Jésus : Le Sermon sur la montagne. Le Notre Père, Paris, Éd. du Cerf, coll. " Foi vivante " n° 7, 1965 (un petit livre en or ; à ne pas manquer).

- A.M. Hunter, Un idéal de vie : Le Sermon sur la montagne, Paris, Éd. du Cerf, coll. " Lire la Bible " n° 44, 1976 (très proche des questions qu’on se pose souvent. Comporte aussi un commentaire continu du texte).

- Jacques Guillet, Jésus devant sa vie et sa mort, Paris, Aubier, 1971 (densité, art de la formule).

- Pierre Bonnard, Anamnêsis (Cahiers de la revue de Théologie et de Philosophie n° 3) Genève 1980, " Le sermon sur la montagne ".

Notre guide pour le canevas de cet article

Jan Lambrecht, " Et bien ! moi, je vous dis. " Le discours-programme de Jésus (Mt 5-7 ; Luc 6, 20-49), Paris, Éd. du Cerf, coll. " Lectio divina " n° 125, 1986.