Le sermon sur la montagne
ou la règle de vie des fils du Royaume
Denis Marion
Article paru dans Esprit et Vie, n° 9, 3 mai 2000 , p. 14-20.
III- " Eh bien moi, je vous dis " : Les antithèses Mt 5, 1-48
Les pauvres qui reçoivent l'avant-goût du règne, les privilégiés de l'espérance, ne doivent pas se contenter d'une quiétude béate :les hommes des béatitudes n'ont rien à voir avec Alexandre-le-bienheureux. Les béatitudes font sourdre le dynamisme de la vie. Précurseurs de l'humanité sauvée, sel de la terre, lumière du monde, c'est par " leurs bonnes actions " (5, 16). Quelles bonnes actions doivent inspirer cette faim de la justice, cette pureté du cœur, cette miséricorde et ce zèle pour la paix qui les anime ? Comment doit agir celui qui entre dans le Royaume des cieux ? Quel est le lien de cet agir avec la Loi révélée par Moïse ? Voilà l’objet même du sermon sur la montagne, et particulièrement de cette première grande section qui va de 5, 17 - 5, 48.
Elle forme une unité bien repérable. Le verset 5, 48 est sans aucun doute la conclusion d'un tout :" Vous donc, vous serez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. " Il renvoie à Mt 5, 20 :" Si votre justice n'est pas plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. "
Pour sa part, Mt 5, 20 sert de conclusion au petit passage que constitue 5, 17-20. Ce passage fonctionne comme une introduction de 5, 21-48. Mais la mention de la Loi et des prophètes au verset 17, en correspondance avec 7, 12, montre qu'il fonctionne aussi comme séquence inaugurale de tout le corps principal du sermon.
Le long ensemble 5, 21-48 est appelé habituellement " les antithèses " à cause de l'opposition :" il a été dit ", " eh bien moi, je vous dis " qui revient six fois sous des formes légèrement différentes. Si l'introduction des versets 17 à 19 insistait fortement sur la validité permanente de la Loi, le verset 20 et la suite opposent fortement les disciples de Jésus aux scribes et aux pharisiens. Un nouveau type de conduite est mis clairement en opposition avec la manière de vivre d'autrefois. C'est pourquoi, quand on parle de programme moral de Jésus, de la loi nouvelle, on se réfère principalement à ce passage de saint Matthieu, bien que la loi nouvelle apparaisse à travers tous les enseignements des Évangiles. C'est dire l'intérêt inestimable que représente l'étude de cette section pour la compréhension de la morale chrétienne.
Nous étudierons d'abord les versets 17 à 20 qui constituent la déclaration de principes, la thèse du sermon sur la montagne, les règles générales qui permettront aux lecteurs une meilleure compréhension de la suite du discours. Puis nous aborderons les versets 21 à 48 qui campent quelques traits de l'existence chrétienne sous l'horizon du jugement de Dieu, autrement dit sous le signe de notre responsabilité présente et ultime sous le regard de Dieu. Nous insisterons sur le sens théologique de l'ensemble.
I. Jésus, maître de la Loi (Mt 5, 17-20)
A. Difficulté
Ces quatre versets sont extrêmement solennels, mais constituent aussi un des passages les plus ardus du premier évangile, à l'exception du verset 18, dont Luc offre une variante, il s'agit d'un ensemble composite bâti sur Matthieu lui-même. Matthieu essaie de lui donner une unité :
· 1. Versets 17-20 :le cadre qui met en évidence la première personne :" je suis venu " (deux fois dans le verset 17), " je vous dis " (versets 18a-20), et qui s'adresse aux disciples pour spécifier l'origine et les modalités de l'autorité conférée à la loi.
· 2. Versets 18-19 qui parlent à la troisième personne des choses et des individus de façon plus impersonnelle. et affirme de façon très traditionnelle le caractère intangible de la loi.
Entre ces versets, une série de conjonctions veulent assurer une cohérence logique :car, donc, au contraire, car. On se reportera au texte.
La difficulté reste la contradiction qui semble exister entre des sources conservatrices :" pas un iota ne bougera " et l'intention du Jésus matthéen :les pharisiens, c'est dépassé ! Certains auteurs se résignent :les verset 18-19 constituent une surcharge introduite à un autre niveau de rédaction. C'est renoncer à lire le texte !
B. Solution d'ensemble
La difficulté qu'on éprouve à comprendre ces versets vient de ce qu'on a déjà en tête les antithèses avec leur apparente abrogation de la Loi et qu'on ne saisit plus pourquoi la pérennité de la Loi est si fortement affirmée juste avant. En fait, il faut lire les versets 17-20 en eux-mêmes, abstraction faite de ce qui les suit. Bien loin d'être traité comme un résidu, le dogme juif de l'autorité absolue de la Loi reçoit une fonction décisive dans le programme éthique chrétien, mais réinterprété par Jésus. Oui, absolument toute la loi doit être accomplie, mais pas comme on le penserait.
L'enracinement historique du texte apporte une grande lumière. Ce passage répète le conflit que connaît Matthieu dans sa communauté. Il combat sur un double front :
– celui des pharisiens attachés à la lettre des préceptes (5, 21-6, 18).
– celui des faux-prophètes (chrétiens) qui négligent d'accomplir la volonté de Dieu et prennent leur distance par rapport à la Loi (7, 15-23).
Les premiers sont visés par le verset 20 : " Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens. " Les seconds le sont par le verset 18 : " Ne vous figurez pas que je suis venu abroger la Loi et les prophètes. " Les deux tendances perdurent au fil des siècles !
Où se trouve la cohérence interne de la péricope ? Pas seulement dans l'affirmation du lien entre Jésus et la Loi, moins encore dans la simple affirmation de l'autorité de la Loi, mais dans la relation, établie par le verset 20, entre l'accomplissement de la Loi et l'entrée dans le Royaume, entre la Loi et le jugement. La continuité de la séquence ne réside pas dans le thème de la Loi mais dans l'autorité du locuteur qui sait où est le salut, dans l'autorité souveraine du Christ dont le " je " ponctue ces versets. Il ne s'agit pas de savoir si la Loi ancienne vaut encore ou non, mais de saisir que Jésus en promulgue de façon nouvelle et souveraine autorité.
C. Interprétation
Elle va nous permettre de mieux saisir ce qui vient d'être dit de façon générale.
· 1. Verset 17
Ce sont les disciples qui sont interpellés, c'est-à-dire les croyants de la communauté. Le ton est polémique et doit viser les conceptions d'un cercle de croyants qui mettent en cause la mission de Jésus (d'où la réponse : " je suis venu ", " je ne suis pas venu ") Selon eux, Jésus serait venu abolir la Loi et les prophètes (Rm 10, 4).
La Loi et les prophètes désigne synthétiquement l'Ancien Testament comme révélation de la volonté de Dieu (7, 12 ; 22, 40) selon l'usage des rabbins du judaïsme tardif. Il ne s'agit pas ici d'abord de l'Ancien Testament comme corpus littéraire ou comme règle codifiée mais comme exigence morale transmise par Dieu à son peuple au cours de la Tradition – ce que confirma 7, 12 qui fait inclusion avec 5, 17 et selon lequel Loi et prophètes sont accomplis à travers un certain comportement éthique.
Abroger signifie " retirer sa validité à la loi ". Si le Règne introduit un monde nouveau, on pourrait en prendre à son aise avec la Loi. Jésus refuse cette rupture et affirme la continuité. Elle s'exprime par le mot accomplir. Matthieu emploie souvent ce mot pour désigner la réalisation des prophéties dans la vie de Jésus. Ici ce n'est plus une promesse historique qui devient réalité, c'est la norme divine, contenue dans l'Ancien Testament. La volonté de Dieu trouve sa réalisation entière en Jésus. Accomplir ajoute au simple " faire " l'idée de plénitude et de totalité. Ce n'est pas seulement par son enseignement, mais par sa pratique que Jésus accomplit cette volonté divine. Il est venu pour cela, il est la volonté de Dieu qui se réalise et se dit (3, 15).
· 2. Verset 18a
Ce verset confirme et fonde l'énoncé du verset 17. Comment ?
Dans son noyau, le logion reprend la position judéo-chrétienne conservatrice exprimée en Lc 16, 17 : " Le ciel et la terre passeront plus facilement que ne tombera de la Loi une seule virgule. "
Le iota traduit le Yod hébreu qui est la plus petite lettre de l'alphabet, le petit trait désigne le plus petit signe calligraphique. La loi désigne ici le texte qui médiatise la volonté divine. Le rabbinisme utilisait ces images pour affirmer sa foi absolue dans l'éternité de la Torah dans tous ses éléments.
Matthieu ajoute le verset 18b " jusqu'à ce que passent le ciel et la terre ", non pour instaurer une restriction temporelle, mais pour lier l'autorité de la loi au temps qui s'écoule jusqu'au retour du Christ. Jusque-là, la communauté sera régie par l'autorité indéfectible de la Loi. Cette décision relève de l'autorité souveraine de Jésus : " Amen, je vous le dis ". La Loi ne jouit pas d'une autorité intrinsèque, indépendante, mais son autorité vient d'un décret de Jésus fondé sur sa mission.
En vue de quoi, une telle norme jusqu'à ce que tout arrive ? Ce n'est pas une simple duplication du verset 18b. Il ne s'agit pas du sens événementiel de "_arriver_", mais il s'agit du sens moral : " jusqu'à ce que tout soit observé, fait " (6, 10). On pourrait traduire : " afin qu'entre temps tout ce qu'exige la Loi soit fait ", ce qui renvoie au verbe " accomplir " du verset 17. Il s'agit que le droit de Dieu soit instauré dans le monde par l'obéissance des disciples. La pointe est sur " tout " : la vie chrétienne est placée sous le signe de l'intégralité de l'obéissance, du respect inconditionnel de la volonté de Dieu.
· 3. verset 19
De la thèse des versets 17 et 18, le verset 19 dégage la conséquence pratique à l'usage de la vie de la communauté (" donc ", " dès lors ").
C'est un énoncé de type casuistique, recouvrant la distinction entre commandements lourds et légers. Les plus petits commandements ne sauraient être dénués d'autorité.
Comment comprendre l'attribution de la plus petite place à qui transgresse le plus petit commandement ? Certains mettent cela au compte de la modération des judéo-chrétiens qui veulent condamner leurs adversaires tout en préservant la communion ecclésiale. L'infraction n'entraînerait que déclassement et non, exclusion. Mais il y a l'inflexibilité de la sentence d'entrée dans le Royaume au verset 20, le caractère absolu du verset 18. On introduit une tension irréductible entre les versets et un souci diplomatique qui n'est pas dans l'esprit du texte ? Alors ? L'insistance n'est pas sur la modération du jugement, mais sur la conséquence catastrophique de la moindre négligence. Les versets 18 et 19 apparaissent alors cohérents. C'est la totalité de l’obéissance qui est à nouveau promulguée. Au verset 18, la promulgation de l'entière validité de la Loi vise à obtenir une fidélité éthique intégrale de la part des disciples : verset 18d. Jésus, au verset 19, confirme cette thèse par un avertissement solennel : toute minimisation de l’obéissance, – par transgression ou par incitation –, sera rigoureusement châtiée, mais en pasteur il ajoute qu’au respect de ces commandements est promise la grandeur eschatologique, récompense normale.
· 4. verset 20
Dans ce contexte, le verset 20 approfondit et conclut la revendication de l'obéissance en précisant de manière polémique la condition d'accès au Royaume des cieux. Elle se concrétise dans le mot " justice " annonciateur du thème du sermon sur la montagne. C'est le début de la mise en œuvre de la thèse des versets 17 à 19. " Justice ", c'est le comportement conforme à la volonté de Dieu. Il s'agit de la justice que l'homme accomplit devant Dieu. La justice, la fidélité totale à la volonté de Dieu est la clé d'accès au lieu du salut
Cette fidélité est définie de façon critique face à la synagogue. Elle doit surpasser largement celle des scribes et des pharisiens autre front de combat à côté de celui des laxistes.
Quelle est la nature de ce dépassement ?
À la lumière des antithèses, on est tenté de concevoir une justice qualitativement meilleure, recentrée sur le commandement d'amour. La justice des disciples doit surpasser la justice des pharisiens par son abondance et sa richesse, en se soumettant à des exigences plus intenses et plus étendues. La carence de la justice juive aux yeux de Matthieu, son inadéquation à la volonté de Dieu, résulte du fait qu'elle n'est pas totale. Mais l'avertissement est adressée aussi aux disciples. Une telle déficience menace l’Église (7, 13-23).
Ainsi toute distance prise à l'égard de la loi résulte d'une conception erronée de la mission de Jésus. Jésus ne vient pas apporter une pseudo-liberté de faire n'importe quoi. Il nous demande tout, mais il nous communique son Esprit pour le faire avec lui. Même si cela nous effraie, nous sentons que là est la vérité : il y a, dans notre baptême, un appel à aller jusqu'au bout, à donner tout. D'autres textes montreront que cela est possible, comme don reçu, par une communion dans l'Esprit d'amour qui rend Jésus totalement obéissant au Père (Gal 5, 13-25 ; Rm 8, 1-4).
II. Jésus, interprète souverain de la Loi : les antithèses (5, 21-48)
Le Christ du sermon sur la montagne a promulgué la norme qui doit régir le temps ouvert par l’avènement du règne : c'est la Loi. Mais que demande la Loi ? Quelle est cette interprétation de la Loi, différente de celle des scribes et des pharisiens, qui habilite les disciples à la pratiquer tout entière ?
A. Un long processus évolutif
Il plonge ses racines dans la critique de la Torah au sein de la prédication de Jésus pour aboutir à l'exposé magistral du Christ matthéen. Matthieu est responsable de cette composition remarquable.
B. Une compréhension nouvelle de la Loi
Le Christ matthéen oppose son intelligence de la volonté divine à celle de la tradition rabbinique pharisienne. Cette tradition est sous le signe de l'écoute et de la transmission : " Vous avez entendu qu'il a été dit ". " Vous avez entendu " peut évoquer la lecture de la synagogue. " Il a été dit " : quel est le sujet ? Dieu ? Moïse ? Tous les interprètes d'autrefois ? En fait, la tradition rabbinique s'identifie elle-même à la Torah révélée au Sinaï qu'elle a pour mission d'expliciter. Or, c'est le cœur de la foi juive qui est mis en cause.
" Eh bien moi, je vous dis ". Christianisme et judaïsme ne sont pas séparés par un simple déficit éthique mais par deux lectures inconciliables de la Loi. Le " moi, je vous dis " a un double effet :
– effet libérateur : la communauté est libérée de la chaîne normative des interprètes de la Torah avec leur dogmatisme.
– effet souverain : le Christ n'est pas sous l'autorité de la Torah, mais face à elle. Il ne s'appuie pas sur l’Écriture pour statuer. C'est une nouvelle insistance. La Loi est désormais inséparable de Jésus qui la proclame.
· Comment caractériser cette compréhension nouvelle ?
§ Par le discernement de l'appel à la perfection inscrit dans la Loi (5, 48).
Il s'agit là d'un agir humain qui reçoit sa norme de l'amour inconditionnel de Dieu pour ses créatures, et par là, se voue sans réserve à la volonté divine. Cette perfection n'implique ni degré, ni progression. Elle ne désigne pas un idéal à atteindre par étapes, elle désigne une entièreté, une simplicité qui est celle même de Dieu. Le christianisme est la mise en œuvre dans la réalité commune de la vie de cette transparence des relations avec Dieu et les frères.
§ On aboutit alors à une radicalisation de l'obéissance qui conduit à la mobilisation intégrale de l'individu.
L'obéissance ne peut plus être parcellaire et limitée. L'exigence est illimitée car le propre du Christ est d'exclure toute restriction dans l'engagement envers Dieu. Les expressions clé des antithèses est " non seulement ", " mais ", " même ".
§ Jésus veut recentrer la Loi sur son exigence première : le commandement d'amour. Les Juifs déjà radicalisaient la Loi, en l'étendant à des secteurs de plus en plus minutieux de la vie Matthieu (15, 5 s. ; 18, 23.25 ; 22, 24-28 ; 23, 26). Jésus veut aussi élucider les exigences de la Loi, mais il le fait par rapport à la volonté de Dieu 5, 45.
C. Trois caractéristiques de l'interprétation de la Loi en 5, 21-48
· 1. Sa visée ecclésiale
Le discours s'adresse aux chrétiens. La polémique ne joue qu'un rôle secondaire. C'est à l'usage des disciples que la tradition chrétienne de la Loi est promulguée. La communauté reçoit le principe régulateur de sa morale.
· 2. Son caractère exemplaire et non exhaustif
Le Christ n'ambitionne pas d'édifier un nouveau code légal sur le modèle de la casuistique juive. On s'y est souvent laissé prendre. Jésus veut seulement brosser, à partir de quelques commandements choisis, un modèle éthique apte à signifier la revendication totalisante que Dieu exerce sur les siens. Il ne nous enferme pas dans un nouveau cadre, il dit simplement que Dieu veut tout. On aurait pu imaginer d'autres antithèses sur d'autres commandements, avec d'autres exemples concrets, sur le vol, sur les relations avec l'étranger...
· 3. Sa dimension communautaire
Les préceptes contrés ou intensifiés par Jésus sont tous issus de la deuxième partie du décalogue ou d'autres prescriptions touchant les relations interpersonnelles 5, 31. 38. 43. C'est à ce niveau relationnel qu'est déchiffrée la revendication de Dieu sur les siens. C'est à ce niveau-là que se vérifie l'amour de l'homme pour Dieu 25, 31-46 ! Toute l'union à Dieu se joue dans les relations quotidiennes.
De façon plus précise, le croyant est interrogé sur sa relation à son frère 5, 22, 23, 24, 47. Le mot désigne le frère chrétien, membre de la communauté. Les croyants sont d'abord interpellés sur leur existence en Église : c'est un souci de Matthieu 5,23; 24, 12 et cela ne limite en rien la portée universelle de la morale des antithèses. Au contraire, comment aimer le monde si on aime pas d'abord en Église.
III- Lecture des antithèses
A. Meurtre et colère (5, 21-26). Relations entre frères
Le passage est composé de deux éléments distincts : la thèse : versets 21-22 avec structure antithétique.
Deux exemples : versets 23-26 avec mêmes thèmes.
· 1. La thèse (versets 21 et 22)
Elle s'ouvre sur l'énoncé du commandement : " Tu ne commettras pas de meurtre ". Le meurtrier fera l'objet d'une condamnation judiciaire, position fondée sur Gn 9, 6 et en lien avec Ex 21, 12 ; Lv 24, 27. À cet énoncé s'oppose l'interprétation souveraine du Christ : qui se met en colère contre son frère sera passible du jugement. À quoi s'ajoute deux énoncés conditionnels condamnant l'usage de termes injurieux à l'égard du frères.
Si Jésus substitue l'interdit de la colère à celui du meurtre, ce n'est pas afin de mieux prévenir le meurtre qui résulterait d'une agressivité non maîtrisée. Le texte ne met aucune relation interne entre meurtre et colère. Jésus veut détruire toute limite à l'observance de la Loi. La protection assurée, par le commandement, à la vie de l'autre doit être étendue à toute sa personne. Or la colère est attentat à l'humanité du frère. La colère porte atteinte au frère et met en danger la solidarité avec le prochain, atteinte à la vie communautaire, parce qu'elle porte en elle la mort des relations fraternelles.
· 2. L'exigence et le risque de la fraternité (versets 23-26)
Deux petites séquences : la première se réfère à une situation cultuelle, la seconde à un procès, mais l'une et l'autre sont articulées sur le motif de la réconciliation, versets 24 et 25. On y voit là la continuité du souci ecclésial : exemple familier d'application à la vie des paroles de Jésus. L'amour fraternel doit l'emporter au risque et au prix de l'interruption du culte. Cette primauté de l'amour est typique de la morale de Matthieu.
Aux versets 25 et 26 : encore une histoire de réconciliation. Le litige est d'ordre financier. Le chemin des deux hommes évoque l'appartenance des croyants à une histoire qui fait route vers la confrontation avec le juge des derniers temps : le récit offre un modèle de comportement en cas de conflit : prendre l'initiative de la réconciliation.
Le jugement qui vient projette son ombre sur le présent. Le rappel qui en est fait vise à valoriser le temps vécu par l’Église. Le présent met l'homme en responsabilité radicale, elle concerne ici principalement les relations qu'il entretient avec ses frères. Le prochain devient un élément constitutif de la relation avec son Dieu.
B. Adultère et mauvais désir (5, 27-30). Situation de l'homme devant la femme
On retrouve la même structure : l'énoncé de la Torah (Ex. 20, 14) est réinterprété par Jésus qui en dévoile l'exigence radicale : non seulement tu ne briseras pas le foyer d'un autre en prenant sa femme, mais tu t'interdiras même ce geste invisible qu'est le regard et cette passion en action qu'est la convoitise. À cet homme mobilisé dans une intense activité du cœur, de la chair, et du regard, Jésus dit : tu as déjà ravi son épouse à ton frère.
Suit une exhortation à la deuxième personne. Elle invite à des choix radicaux. L'intégrité du foyer d'autrui est si importante qu'elle l'emporte sur notre intégrité physique. Il ne s'agit pas de bonnes résolutions, il s'agit de supprimer concrètement les instruments du péché : l’œil, instrument du désir ; la main, instrument de l'action (Rm 6, 12-13). Toujours ce réalisme du geste concret et simple qui est la base de la morale évangélique, loin des états d'âme, des déclarations idéologiques et des introspections qui replient l'homme sur soi-même
C. Divorce et indissolubilité du mariage (5, 31-32). Encore l’homme et la femme
Cette antithèse est très liée à la précédente. Il s'agit de défendre l'union conjugale : là, contre l'adultère, ici, contre la répudiation légale (Dt 24, 1), qui conduit à l'adultère. La radicalisation va ici supprimer une ordonnance inscrite dans la Loi : la permission du divorce légal.
· 1. Pour comprendre ces deux versets, il faut avoir deux choses à l'esprit:
§ les conditions historiques où vivent les communautés de Matthieu dans ces régions où il fallait sans cesse adapter la Loi pour les juifs vivant au milieu des païens ou pour des païens ralliés à la foi juive.
§ le rapprochement avec Mt 19, 8-9 ; Mc 10, 1-12 où la question de la répudiation n'est que l'occasion d'un enseignement complet sur le mariage présenté comme indissoluble. Lc 16, 18, détaché de tout contexte sur le mariage, présente l'interdiction de la répudiation comme un exemple du fait qu'il est plus facile que le ciel et la terre passent qu'un seul trait de la Loi vienne à tomber. Ce qui est commun à tous ces textes, c'est l'accent polémique contre la répudiation. La fameuse restriction matthéenne devra être comprise dans ce contexte.
· 2. Quel sens donner à " hormis le cas de porneia " ?
§ On l'a compris le plus souvent au sens général d'inconduite c’est-à-dire d’adultère de la femme. Jésus aurait interdit la répudiation, sauf cas d’adultère de la femme. Mais cela contredit :
- la conception du mariage en 19, 6,
- le fait que dans Matthieu 5-7 jamais n'est énoncée aucune restriction quelconque à un précepte éthique,
- le fait aussi que la tendance de Matthieu est de renforcer l'exigence de la Loi.
§ Porneia a plutôt ici le sens d'union illégitime. Il s'agit des mariages contractés à des degrés de parenté interdits (Lv 18, 6-8). La casuistique juive autorisait certaines unions interdites dans le cas de païens convertis. Matthieu garde la position stricte d'Ac 15, 28-29.
D. Le serment (5, 33-37). L'engagement entre hommes devant Dieu
Matthieu ne cite pas textuellement, mais énonce sous forme de lois l'interdiction du parjure dans l'obligation d'acquitter les serments (Nb 30, 3). On avait grande estime pour les serments qui équivalaient à une profession solennelle de monothéisme. Mais cette estime conduisait à l'abus. On jurait pour rien et on s'engageait dans de subtils distinguos.
La réaction de Jésus, devant de telles finasseries est violente (versets 34-35). Elle est empreinte du radicalisme propre à la Loi nouvelle. Il s'agit non plus d'employer le nom de Dieu en vain, mais de ne plus l'employer du tout, car toute parole est en fait prononcée devant Dieu. Jésus remet l'homme face à Dieu. On n'échappe pas à la vérité du Créateur.
Le verset 36 vient d'un autre contexte. Il confirme le ridicule de tels serments. En jurant par le ciel et la terre on se réfère encore à Dieu.
Les relations entre fils du Royaume doivent être telles quelles rendent inutile le serment La franchise doit être assez grande pour qu'un oui soit oui et un non un non. Certains considèrent Jc 5, 12 comme une forme primitive de ce verset 37.
E. La loi du talion (5, 38-42).
Les rapports entre hommes, spécialement avec les méchants
L'envie est forte de se faire justice à soi-même, lorsqu'on découvre une intention mauvaise chez son partenaire. L'Ancien Testament avait su limiter la propension anarchique de l'homme à la vengeance par la loi du talion. Elle imposait à l'agresseur la traitement strict qu'il avait fait subir à sa victime. C'est alors que Jésus propose trois exemples : ne pas résister au méchant, tendre l'autre joue, laisser encore le manteau, faire deux milles. Jésus recommande de ne pas répondre à la violence par la violence, mais encore en ne se défendant pas au moyen de la procédure légale.
L’Église du ie siècle savait ce qu'il en coûte de prendre l'attitude commandée par le Christ face à ceux qui la persécutent. En même temps, elle en percevait la béatitude profonde.
En conclusion (verset 42), le comportement positif est fortement marqué. À qui te demande, donne. C'est le geste de l'aumône, du prêt sans intérêt. C'est opposer au méchant la bonté prévenante de la charité fraternelle. Vaincre le mal par le bien (Rm. 12, 19-21). Au-delà encore, c'est la conformité à l'attitude même du Père que Jésus met en lumière et cela dans les gestes courants (7, 11).
F. L'amour du prochain allant jusqu'à l'amour des ennemis (5, 43-48).
Perfection des relations humaines
Jésus commence par prendre le précepte fondamental de la Loi, (Lv 19, 18) " Tu aimeras ton prochain comme toi-même. " L'interprétation rabbinique disait qu'il fallait aimer son prochain dans son intention la plus profonde, même s'il est mauvais et s'il nous fait la guerre avec fracas. Même si telle est la ligne de l'interprétation juive, on sait aussi combien la haine des ennemis est une réalité présente dans l'Ancien Testament. Le terme " ennemi " désigne l'adversaire de la foi d'Israël. Pour les communautés judéo-chrétiennes de l'époque de Matthieu, le mot " prochain " pouvait facilement s'entendre de ceux qui partageaient la même foi, comme le terme " ennemi " de ceux qui la rejetaient et persécutaient les croyants. Ce contexte historique permet de mieux saisir la portée de l'amour demandé par Jésus; Tous les hommes sont frères, enfants d'un même Père commun dont l'amour dépasse les catégories de méchants et de bons, de justes et d'injustes si fréquentes dans l'Ancien Testament. Mais lorsqu'on voit apparaître un amour universel, on est curieux d'en découvrir la source. C'est jusque-là en fait que va la loi et c'est ce qui fonde son exigence fondamentale : " Soyez parfaits comme votre Père est parfait. "
CONCLUSION
" Je suis venu pour accomplir la Loi et les prophètes " (5, 17).
On voit en quel sens Jésus accomplit toute justice (3, 15). Il se place sur la même route humaine que nous et qui va vers le terme de l'histoire. En vivant l'amour des hommes jusqu'au bout, il y accomplit toute perfection humaine. Il est l'expression incarnée de la perfection même du Père : justice et perfection se rejoignent ici dans l'accomplissement de la Loi (5, 20 ; 5, 48). Sa parole est revêtue de l'autorité même de la Parole de Dieu.
Dans les antithèses, Jésus parle souverainement avec l'autorité de Dieu. Mais ces antithèses, elles-mêmes, nous parlent de lui, Jésus, l'homme vrai et clair, l'innocent, le parfait, passant parmi nous en faisant le bien, en disant la vérité, jusqu'à se faire pour nous serviteur souffrant qui accepte de mourir en croix par amour de ses ennemis. Les antithèses illustrent les béatitudes de la disponibilité du pauvre, remis à Dieu jusqu'au sacrifice du persécuté qui pardonne à ses ennemis, en passant par la pureté du cœur de celui dont le oui et oui et le souci de paix, de miséricorde de celui qui ne résiste pas au méchant.
Elles nous tracent le chemin si simple, si humain, si concret, loin de toutes spéculations et de performances orgueilleuses. Le vrai disciple n'est pas une belle âme, c'est un homme ordinaire, appelé à la perfection divine dans les limites de son corps et de sa condition terrestre.
C'est à travers ce chemin que l'homme devient véritablement homme, frère du Christ, fils de Dieu même.
Denis Marion