Sur l’eschatologie

par Bruno Forte

 

La doctrine des choses dernières, qui était devenue l’inoffensif chapitre conclusif de la dogmatique chrétienne, a pris au XXe siècle une nouvelle actualité et un intérêt insoupçonné, "alors qu’on pouvait appliquer au libéralisme du XIXe siècle l’expression de Troeltsch : ‘L’office eschatologique est le plus souvent fermé depuis le début du siècle, mais par contre, il fait des heures supplémentaires’" (H. Urs von Balthasar, I novissimi nella teologia contemporanea, Brescia 1967, 31). Avec une énergie renouvelée, la question du futur s’étend à tous les aspects de la pensée et l’incite à se confronter au venant et au nouveau de l’espérance chrétienne : on redécouvre ainsi que "l’élément eschatologique n’est pas une des composantes du christianisme, mais est, au sens absolu, l’intermédiaire de la foi chrétienne, la note sur laquelle s’accorde tout le reste, l’aurore du nouveau jour attendu qui colore toute chose de sa lumière" (J. Moltmann, Théologie de l’espérance, Paris 1983). Cette redécouverte de l’eschatologie est accompagnée d’un retour de la question du sens et des réponses possibles à cette question, après la crise des idéologies et l’éclipse nihiliste post-moderne : le renouveau qui se présente à l’horizon dernier se double ainsi d’une recherche du sens perdu.

Puisque la Pâque du Christ, révélation suprême de la Trinité, révèle aussi le sens de la vie et de l’histoire, l’"eschatologie pascale" doit faire l’objet d’une attention particulière en vue de la compréhension des "choses dernières". Ainsi émerge le sens christologique et trinitaire de toute affirmation relative à l’eschaton. Celui qui est "le premier et le dernier, le Vivant" (Ap 1, 17 ss) est le fondement, la norme et l’objet de l’espérance qui ne déçoit pas : c’est Lui en personne, l’eschaton ! L’attention de la réflexion eschatologique se transfère ainsi des objets et des lieux de l’imagination au rapport personnel de l’"être avec le Christ" : la question centrale du regard de foi n’est donc pas de savoir "où" s’accomplit le destin de l’homme et du monde, mais "comment" il se réalise dans la relation avec le Ressuscité, vainqueur de la mort. Lui qui s’est remis inconditionnellement au Père sur la Croix, et qui en a reçu l’Esprit de vie dans sa plénitude, à la fin "remettra le royaume à Dieu le Père" pour que "Dieu soit tout en tous" (1 Cor 15, 24-28). La Trinité, origine et demeure sainte du monde, en sera aussi la patrie, puisque c’est en elle et par rapport à elle que s’accomplira le destin éternel de toute créature. La relation au Crucifié Ressuscité caractérise donc toute l’existence personnelle et communautaire, dans la vie comme dans la mort : et par le fait qu’en Christ réside la Trinité qui se révèle et se laisse atteindre, c’est dans la Trinité qui se situe l’horizon dernier de compréhension, non seulement de la mort comme événement pascal, mais aussi de la vie après la mort, manifestée et fondée par la puissance de Celui qui est ressuscité d’entre les morts. Ainsi émerge le caractère relationnel, et donc personnel, de tous les aspects possibles de cette vie après la mort : "C’est Dieu, la ‘fin dernière’ de toute créature. Il est le ciel pour celui qui le gagne, l’enfer pour celui qui le perd, le jugement pour celui qui est examiné par lui, le purgatoire pour celui qui est purifié par lui. Il est Celui pour lequel meurt tout ce qui est mortel et qui ressuscite pour Lui et en Lui. Mais il l’est précisément en ce sens qu’il est orienté vers le monde, dans son Fils Jésus-Christ, qui est la révélation de Dieu et donc la synthèse des ‘fins dernières’ " (H. Urs von Balthasar, I novissimi, o.c., 44 ss).

Si l’événement pascal est le centre irradiant de tout le mystère chrétien, le fait de ramener l’eschatologie à la Pâque montre que la présence de l’eschaton influe sur tous les aspects de l’être et de l’agir de la foi : le dépassement de toute "eschatologie sectorielle", reléguée à la fin de la Dogmatique dans une sorte de "splendide isolement", s’accompagne de la nécessité de saisir la dimension eschatologique de toutes les affirmations théologiques, et en même temps la signification profonde que présente la tonalité eschatologique dans toute la vie chrétienne. Enfin, ces horizons de l’eschatologie, précisément parce qu’ils trouvent dans l’événement trinitaire pascal leur fondement, leur contenu et leur forme, aident à surmonter la séparation trop rigide entre eschatologie individuelle et eschatologie collective. Suprême communication du Dieu vivant à l’histoire, la Pâque est tout à la fois rédemption de l’individu et vie nouvelle pour l’Église et le monde : c’est pourquoi, au lieu de souligner le dualisme entre destin individuel et collectif, l’"eschatologie pascale" nous oblige à considérer le futur des individus comme étant solidaire de celui de la communauté et du cosmos tout entier. Par rapport à la personne insérée de façon vitale dans la communion interpersonnelle, et par rapport à la communauté des personnes, la Trinité se présente comme sens de la vie et de l’histoire, origine, matrice et but de l’existence rachetée, personnelle et ecclésiale ; par rapport à la récapitulation cosmique finale, elle se présente comme la patrie du monde, le destin dernier et merveilleux de tout ce que le Dieu vivant a appelé à exister pour le conduire à la vie éternelle.