NOTRE SACERDOCE
Tome 1 – 1° partie
LETTRE ENCYCLIQUE DE LEON XIII « DEPUIS LE JOUR » A L'EPISCOPAT ET AU CLERGE DE
FRANCE
ALLOCUTION POUR LE
CINQUANTENAIRE DU SEMINAIRE FRANÇAIS DE ROME
LETTRE ENCYCLIQUE
« E
SUPREMI APOSTOLATUS »
ALLOCUTION SUR LE VENERABLE CURE D'ARS
ENCYCLIQUE « JUCUNDA SANE » POUR LE
TREIZIEME CENTENAIRE DE LA MORT DE SAINT GREGOIRE LE GRAND
DECRET DE LA S. C. DU CONCILE CELEBRATION DES MESSES
MANUELLES
ALLOCUTION AUX EVEQUES REUNIS A ROME POUR LE
CINQUANTENAIRE DU DOGME DE L'IMMACULEE CONCEPTION
LETTRE AU CARDINAL VICAIRE SUR LES EXERCICES
SPIRITUELS
ALLOCUTION AU
SEMINAIRE FRANÇAIS
LETTRE ENCYCLIQUE « PIENI L'ANIMO » AUX
EVEQUES D'ITALIE SUR L'ESPRIT D'OBEISSANCE DANS LE CLERGE
ENCYCLIQUE
« PASCENDI » SUR LA DOCTRINE DES MODERNISTES
ALLOCUTION AU SEMINAIRE FRANÇAIS
EXHORTATION « HAERENT ANIMO » AU CLERGE CATHOLIQUE SUR LA SAINTETE SACERDOTALE
MOTU PROPRIO « SACRORUM ANTISTITUM »
EDICTANT DES LOIS CONTRE LE MODERNISME
LETTRE DE LA SECRETAIRERIE D’ETAT SUR LA NATURE DE LA
VOCATION SACERDOTALE
ENCYCLIQUE « HUMANI GENERIS » SUR LA
PREDICATION DE LA PAROLE DE DIEU
DISCOURS AUX CURES
ET AUX PREDICATEURS DE CAREME DE LA VILLE DE ROME
DISCOURS AUX CURES
ET AUX PREDICATEURS DE CAREME DE LA VILLE DE ROME
LETTRE APOSTOLIQUE
« MAXIMUM ILLUD » SUR LA PROPAGATION DE LA FOI
Ces quelques pages, que Léon XIII adressait aux prêtres de France, à la veille du XX° siècle, sont encore aujourd'hui d'une saisissante actualité. Placées, à titre de Prologue, en tête de ce volume, elles constitueront la meilleure introduction à la pensée pontificale sur le sacerdoce, de Pie X à nos jours (1).
C’est à vous maintenant, très chers, fils, qui, ordonnés prêtres, êtes devenus les coopérateurs de vos évêques, c'est à vous que Nous voulons adresser la parole. Nous connaissons, et le monde entier connaît comme Nous, les qualités qui vous distinguent. Pas une bonne œuvre dont vous, ne soyez ou les inspirateurs ou les apôtres. Dociles aux conseils que Nous avons donnés dans Notre Encyclique Rerum Novarum, vous allez au peuple, aux ouvriers, aux pauvres. Vous cherchez par tous les moyens à leur venir en aide, à les moraliser et à rendre leur sort moins dur. Dans ce but, vous provoquez des réunions et des Congrès ; vous fondez des patronages, des cercles, des caisses rurales, des bureaux d'assistance et de placement pour les travailleurs. Vous vous ingéniez à introduire des réformes dans l'ordre économique et social et pour un si difficile labeur, vous n'hésitez pas à faire de notables sacrifices de temps et d'argent. C'est encore pour cela que vous écrivez des livres ou des articles dans les journaux et les revues périodiques. Toutes ces choses, en elles-mêmes, sont très louables, et vous y donnez des preuves non équivoques de bon vouloir, d'intelligent et généreux dévouement aux besoins les plus pressants de la société contemporaine et des âmes (2).
Toutefois, très chers fils, Nous croyons devoir appeler paternellement votre attention sur quelques principes fondamentaux, auxquels vous ne manquerez pas de vous conformer, si vous voulez que votre action soit réellement fructueuse et féconde.
Souvenez-vous avant toute chose que, pour être profitable au bien et digne d'être loué, le zèle doit être « accompagné de discrétion, de rectitude et de pureté ». Ainsi s'exprime le grave et judicieux Thomas a Kempis. Avant lui, saint Bernard, la gloire de votre pays au XII° siècle, cet apôtre infatigable de toutes les grandes causes qui touchaient à l'honneur de Dieu, aux droits de l'Église, au bien des âmes, n'avait pas craint de dire que, « séparé, de la science et de l'esprit de discernement ou de discrétion, le zèle est insupportable, ... que plus le zèle est ardent, plus il est nécessaire qu'il soit accompagné de cette discrétion qui met l'ordre dans l'exercice de la charité, et sans laquelle la vertu elle-même peut devenir un défaut et un principe de désordre (3) ».
Mais la discrétion dans les œuvres et dans le choix des moyens pour les faire réussir est d'autant plus indispensable que les temps présents sont plus troublés et hérissés de difficultés plus nombreuses. Tel acte, telle mesure, telle pratique de zèle pourront être excellents en eux-mêmes, lesquels, vu les circonstances, ne produiront que des résultats fâcheux.
Les prêtres éviteront cet inconvénient et ce malheur si, avant d'agir et dans l'action, ils ont soin de se conformer à l'ordre établi et aux règles de la discipline. Or, la discipline ecclésiastique exige l'union entre les divers membres de la hiérarchie, le respect et l'obéissance des inférieurs à l'égard des supérieurs. Nous le disions naguère dans Nos lettres à l'Archevêque de Tours : « L'édifice de l'Église, dont Dieu Lui-même est l'architecte, repose sur un très visible fondement, d'abord sur l'autorité de Pierre et de ses successeurs, mais aussi sur les apôtres, et les successeurs des apôtres, qui sont les évêques ; de telle sorte qu'écouter leur voix ou la mépriser équivaut à écouter ou à mépriser Jésus-Christ Lui-même (4) ».
Écoutez donc les paroles adressées par le grand martyr d'Antioche, saint Ignace, au clergé de l'Église primitive : « Que tous obéissent à leur évêque comme Jésus-Christ a obéi à son Père… Ne faites en dehors de votre évêque rien de ce qui touche au service de l'Eglise (5) ... De même que Notre Seigneur n'a rien fait que dans une étroite union avec son Père, vous, prêtres, ne faites rien sans votre évêque (6) ... Que tous les membres du corps presbytéral lui soient unis de même que sont unies à la harpe toutes les cordes de l'instrument (7) ».
Si, au contraire, vous agissiez comme prêtres, en dehors de cette soumission et de cette union à vos évêques, Nous vous répéterions ce que disait Notre Prédécesseur Grégoire XVI, à savoir que, « autant qu'il dépend de votre pouvoir, vous détruisez de fond en comble l'ordre établi avec une si sage prévoyance par Dieu, auteur de l'Église (8) ».
... Si donc, Nos chers fils, comme tel est certainement votre cas, vous désirez que, dans la lutte formidable engagée contre l'Eglise par les sectes antichrétiennes et par la cité du démon, la victoire reste à Dieu et à son Eglise, il est d'une absolue nécessité que vous combattiez tous ensemble, en grand ordre et en exacte discipline, sous le commandement de vos chefs hiérarchiques. N'écoutez pas ces hommes néfastes qui, tout en se disant chrétiens et catholiques, jettent la zizanie dans le champ du Seigneur et sèment la division dans son Église, en attaquant, et souvent même, en calomniant les évêques, établis par l'Esprit-Saint pour régir l'Église de Dieu (9). Ne lisez ni leurs brochures, ni leurs journaux. Un bon prêtre ne doit autoriser en aucune manière ni leurs idées, ni la licence de leur langage. Pourrait-il jamais oublier que, le jour de son ordination, il a solennellement promis à son évêque, en face des saints autels, obedientiam et reverentiam ?
Par-dessus tout, Nos chers fils, rappelez-vous que la condition indispensable du vrai zèle sacerdotal et le meilleur gage de succès dans les œuvres auxquelles l'obéissance hiérarchique vous consacre, c'est la pureté et la sainteté de la vie. Jésus a commencé par faire, avant d'enseigner (10). Comme Lui, c'est par la prédication de l'exemple que le prêtre doit préluder à la prédication de la parole. « Séparés du siècle et de ses affaires (disent les Pères du saint Concile de Trente), les clercs ont été placés à une hauteur qui les met en évidence, et les fidèles regardent dans leur vie comme dans un miroir pour savoir ce qu'ils doivent imiter. C'est pourquoi les clercs, et tous ceux que Dieu a spécialement appelés à son service, doivent si bien régler leurs actions et leurs mœurs que dans leur manière d'être, leurs mouvements, leurs démarches, leurs paroles et tous les autres détails de leur vie, il n'y ait rien qui ne soit grave, modeste, profondément empreint de religion. Ils éviteront lès fautes qui, légères chez les autres, seraient très graves pour eux, afin qu'il n'y ait pas un seul de leurs actes qui n'inspire à tous le respect (11) ».
A ces recommandations du saint Concile, que Nous voudrions, Nos chers fils, graver dans tous vos cœurs, manqueraient assurément les prêtres qui adopteraient dans leurs prédications un langage peu en harmonie avec la dignité de leur sacerdoce et, la sainteté de la parole de Dieu ; qui assisteraient à des réunions populaires où leur présence ne servirait qu'à exciter les passions des impies et des ennemis de l'Église, et les exposerait eux-mêmes aux plus grossières injures ; sans profit pour personne et au grand étonnement, sinon au scandale, des pieux fidèles ; qui prendraient les manières d'être et d'agir, et l'esprit des séculiers.
Assurément, le sel a besoin d'être mélangé à la masse qu'il doit préserver de la corruption, en même temps que lui-même se défend contre elle, sous peine de perdre toute saveur et de m'être plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds (12).
De même, le prêtre, sel de la terre, dans son contact obligé avec la société qui l'entoure, doit-il conserver la modestie, la gravité, la sainteté dans son maintien, ses actes, ses paroles, et ne pas se laisser envahir par la légèreté, la, dissipation, la vanité des gens du monde. Il faut, au contraire, qu'au milieu des hommes il conserve son âme si unie à Dieu, qu'il n'y perde rien de l'esprit de son saint état et ne soit pas contraint de faire devant Dieu et devant sa conscience ce triste et humiliant aveu : « Toutes les fois que j'ai été parmi les laïques, j'en suis revenu moins prêtre ».
Ne serait-ce pas pour avoir, par un zèle présomptueux, mis de côté ces règles traditionnelles de la discrétion, de là modestie, de la prudence sacerdotales, que certains prêtres traitent de surannés, d'incompatibles avec les besoins du ministère dans le temps où nous vivons, les principes de discipline et de conduite qu'ils ont reçus de leurs maîtres du Grand Séminaire ? On les voit aller, comme d'instinct, au-devant des innovations les plus périlleuses de langage, d'allures, de relations. Plusieurs, hélas ! engagés témérairement sur des pentes glissantes, où, par eux-mêmes, ils n'avaient pas la force de se retenir, méprisant les avertissements charitables de leurs supérieurs ou de leurs confrères plus anciens ou plus expérimentés, ont abouti à des apostasies qui ont réjoui les adversaires de l'Église et fait verser des larmes bien amères à leurs évêques, à leurs frères dans le sacerdoce et aux pieux fidèles. Saint Augustin nous le dit : « Plus on marche avec force et rapidité quand on est en dehors du bon chemin, et plus on s'égare (13) ».
Assurément, il y a des nouveautés avantageuses, propres à faire avancer le royaume de Dieu dans les âmes et dans la société. Mais, nous dit le saint Évangile (14), c'est au père de famille et non aux enfants et aux serviteurs qu'il appartient de les examiner, et, s'il le juge à propos, de leur donner droit de cité, à côté des usages anciens et vénérables qui composent l'autre partie de son trésor.
... Chers fils du clergé français, Nous avons la ferme confiance que Nos prescriptions et Nos conseils, uniquement inspirés par Notre affection paternelle, seront compris et reçus par vous, selon le sens et la portée que Nous avons voulu leur donner en vous adressant ces Lettres.
Nous attendons beaucoup de vous, parce que Dieu vous a richement pourvus de tous les dons et de toutes les qualités nécessaires pour opérer de grandes et saintes choses à l'avantage de l'Église et de la société. Nous voudrions que pas un seul d'entre vous ne se laissât entamer par ces imperfections qui diminuent la splendeur du caractère sacerdotal et nuisent à son efficacité.
Les temps actuels sont tristes, l'avenir est encore plus sombre et plus menaçant ; il semble annoncer l'approche d'une crise redoutable de bouleversements sociaux. Il faut donc, comme Nous l'avons dit en diverses circonstances, que nous mettions en honneur les principes salutaires de la religion, ainsi que ceux de la justice, de la charité, du respect et du devoir. C'est à nous d'en pénétrer profondément les âmes, particulièrement celles qui sont captives de l'incrédulité ou agitées par de funestes passions, de faire régner la grâce et la paix de notre divin Rédempteur, qui est la lumière, la résurrection, la vie, et de réunir en Lui tous les hommes, malgré les inévitables distinctions sociales qui les séparent.
Oui, plus que jamais, les jours où nous sommes réclament le concours et le dévouement de prêtres exemplaires, pleins de foi, de discrétion, de zèle, qui, s'inspirant de la douceur et de l'énergie de Jésus-Christ, dont ils sont les véritables ambassadeurs, pro Christo legatione fungimur (15), annoncent avec une courageuse et indéfectible patience les vérités éternelles, lesquelles sont pour les âmes les semences fécondes des vertus.
Leur ministère sera laborieux, souvent même pénible, spécialement dans les pays où les populations, absorbées par les intérêts terrestres, vivent dans l'oubli de Dieu et de sa sainte religion. Mais l'action éclairée, charitable, infatigable du prêtre, fortifiée par la grâce divine, opérera, comme elle l'a fait en tous les temps, d'incroyables prodiges de résurrection.
1.
ASS 32,
p. 193-213. Texte original français. —
L'Encyclique comporte deux parties, l'une sur les Séminaires, la seconde sur
l'apostolat sacerdotal. C'est à cette dernière qu'est emprunté le présent
extrait.
2.
Ibid., p. 194.
3.
S. Bernard, Serm. 49 in Cant. n. 5.
4. Lettre à l'Archevêque de Tours, du 17 décembre 1888,
ASS 21,
p. 321.
5.
S. Ignace d'Antioche, Ep. ad Smyrn., 8.
6.
Ibid., ad Magn., 7.
7.
Ibid., ad Ephes., 4.
8.
Grégoire XVI, Lettre Encyclique Mirari
vos, du 15 août 1832.
9.
Actes, 20,
28.
10.
Actes, 1, 1.
11.
Sess. 22,
de Reform. c. 1.
12.
Cf. Matthieu, 5, 13.
13.
S. Augustin, Enarr. in Ps. 31, n. 4.
14.
Cf. Matthieu, 13, 52.
15. 2 Corinthiens, 5, 20.
Au cours de cette première
audience qu’il accordait au Séminaire Français, quelques semaines à peine après
son élection, saint Pie X adressa aux élèves et anciens élèves réunis pour les
fêtes du cinquantenaire l’exhortation suivante à la vertu sacerdotale (1).
Il devait bien des fois dans la suite reprendre, devant des auditoires de
prêtres ou de séminaristes, ce thème qui lui était cher (2).
Vous êtes fiers, à juste titre, de ceux, si
nombreux et si grands, qui furent vos prédécesseurs : un cardinal et
vingt évêques qui ont été une bénédiction, tant de professeurs d’universités
et de séminaires, beaucoup d’autres dans des postes plus humbles mais non moins
dignes de notre attention et de notre estime, parce que, plus que, les autres
peut-être, ils méritent la bénédiction du Seigneur.
Je vous félicite, et je félicite spécialement les directeurs du vénérable Séminaire Français, pour le bien immense qu’ils ont fait à l’Eglise de Jésus-Christ.
Que les chers clercs qui, aujourd’hui encore,
habitent le Séminaire, se souviennent des paroles du psaume 118 dans lequel le
roi David dit au Seigneur : Enseignez-moi la bonté, la discipline et
la science (3).
« La bonté ». La bonté est la chose
la plus chère et la plus tendre à notre cœur. Dans la bonté, tous les autres
dons sont contenus ; bonté est synonyme de sainteté. Et les prêtres
doivent être saints ; c’est à eux spécialement qu’il a été
dit : Soyez saints, parce que Je suis saint (4).
Ils doivent être saints, parce que amis,
représentants et ministres d’un Dieu saint (5).
« Avoir les mêmes désirs, les mêmes
répugnances, voilà ce qui constitue la véritable amitié. L’amitié trouve les
amis égaux ou les rend tels ». Si nous voulons être les amis de
Jésus-Christ, nous devons avoir avec Lui la même volonté, les mêmes affections,
les mêmes sentiments : « Le prêtre est un autre Christ ».
Nous devons être les représentants de
Jésus-Christ. Pour représenter Jésus-Christ, il faut revêtir les mêmes
sentiments, avoir pour ainsi dire sur les lèvres ses paroles mêmes. De même
que, lorsque le soleil disparaît, les étoiles restent, ainsi nous devons être
autant d’étoiles qui illuminent le monde en l’absence du Soleil de Justice,
Jésus-Christ.
Nous sommes et devons être les ministres de
Jésus-Christ ; mais ici, je vous citerai les paroles de saint Jean
Chrysostome : « Combien ne doit-il pas être pur, celui qui
offre un tel sacrifice ? Combien ne doivent-elles pas être plus resplendissantes
que le soleil, les mains qui touchent cette chair ? »
Et de fait, que nous devions être bons, saints,
l’Eglise nous le montre bien, elle qui veut que ses clercs se préparent par un
long séjour d’étude et de sainte éducation dans les séminaires, comme en un
atelier où se forgent les armes pour la bataille. Elle les place sous la
direction d’hommes compétents et pieux, afin qu’ils suivent leurs
traces ; elle n’introduit jamais ceux que le Seigneur appelle à sa
suite, sans leur faire répéter : Seigneur, Vous êtes la part de mon
héritage, et la portion qui m’échoit par le sort ; Vous êtes Celui qui me
rendra mon héritage (6). Parce que, dit saint Jérôme : « Celui
qui est la portion du Seigneur, ou qui a le Seigneur en partage, doit se
montrer tel, qu’il possède lui-même le Seigneur et en soit possédé ».
« La discipline ». Vous savez ce que dit saint Thomas : la
discipline n’est pas autre chose que l’ordre. Pour avoir l’ordre, il est
nécessaire d’obéir ; et il faut bien dire qu’aujourd’hui on ne sait plus
obéir.
Même dans le sanctuaire, on respire l’air
empesté qui empoisonne toute la société, l’air de l’indépendance. Peut-être
avec de tels sentiments, sous le prétexte de faire du bien, beaucoup de jeunes
gens et même de prêtres manquent-ils à un devoir imposé à tous, spécialement
aux ministres du Seigneur. Vous, vous, n’avez pas besoin de cette
recommandation, car vous serez des fils d’obéissance : c’est votre digne
porte-parole qui me l’a promis.
« La science ». La science est
nécessaire, mais pour ce qui concerne les sciences, faites-en le même usage que
saint Thomas, qui avait dans l’esprit comme un réservoir de toutes les
sciences, et s’en servait pour mettre en lumière la vraie, la science divine,
la théologie sacrée.
1. Lettres et allocutions
pontificales, réunies par le R. P. J. B. Frey, Supérieur du Séminaire français.
(Lib.
Vaticane, 1935) p. 68-72.
2. Cf. l’allocution aux élèves
du Grand Séminaire de Milan, du 14 octobre 1908 (E C. n. 826-828), et la Lettre
à l’épiscopat du Brésil, du 18 décembre 1910 (AAS 3 (1911), p. 311.)
3. Psaume 118, 66.
4. 1 Pierre, 1, 16.
5. Exhortations du Pape au
clergé. Pour les seuls séminaristes français, on le retrouve dans ses
allocutions du 23 février 1905, et du 9 décembre 1906 (op. cit. p. 83).
6. Psaume 15, 5-6.
Dans cette première Encyclique, écrite deux
mois après son élection, saint Pie X brosse le tableau suggestif des conditions
présentes de l’humanité et il oppose aux erreurs et aux souffrances du monde la
devise de son Pontificat : « Instaurare omnia in Christo ». Pour atteindre ce
but, il compte avant tout sur le clergé (1).
Que vos premiers soins soient de former le
Christ en ceux qui, par vocation, ont charge de le former dans les autres. Nous
voulons parler des prêtres, Vénérables Frères. Car tous ceux qui sont revêtus
du sacerdoce doivent savoir qu’ils ont, au milieu des populations avec
lesquelles ils vivent, la mission même que Paul attestait avoir reçue quand il
prononçait ces tendres paroles : Mes petits enfants, que j’enfante de
nouveau, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous (2). Or, comment
pourront-ils accomplir un tel devoir, s’ils ne sont d’abord eux-mêmes revêtus
du Christ et revêtus jusqu’à pouvoir dire avec l’Apôtre : Je vis,
non plus moi, mais le Christ vit en moi (3) — Pour moi, le Christ est ma
vie (4). Aussi, encore que tous les fidèles doivent aspirer à l’état
d’homme parfait â la mesure de l’âge de la plénitude du Christ (5), cette
obligation incombe surtout à celui qui exerce le ministère sacerdotal. Il est
appelé pour cela un autre Christ ; non seulement parce qu’il
participe aux pouvoirs de Jésus-Christ, mais aussi parce qu’il doit imiter ses
œuvres et par là reproduire en lui-même son image.
S’il en est ainsi, Vénérables Frères, combien
grande ne doit pas être votre sollicitude pour former le clergé à la sainteté !
Il n’est affaire qui ne doive céder le pas à celle-ci. Le meilleur et le
principal de votre zèle doit se porter sur vos Séminaires, pour y introduire un
tel ordre et leur assurer un tel gouvernement, qu’on y voie fleurir côte à côte
l’intégrité de doctrine et la sainteté de vie. Faites du Séminaire les délices
de votre cœur, et ne négligez rien de tout ce que le Concile de Trente a
prescrit dans sa haute sagesse pour garantir la prospérité de cette
institution. Au moment de promouvoir les jeunes candidats aux saints Ordres, ah
! n’oubliez pas ce qu’écrivait saint Paul à Timothée : N’impose
précipitamment les mains a personne (6) ; vous persuadant bien que, le
plus souvent, tels sont ceux que vous admettez au sacerdoce, et tels seront
aussi dans l'avenir les fidèles confiés à leur sollicitude. Ne regardez donc
pas à l'intérêt particulier, quel qu'il soit ; mais ayez uniquement en vue
Dieu, l'Eglise, le bonheur éternel des âmes, afin d'éviter, comme nous en
avertit l'Apôtre, de participer aux péchés d'autrui (7).
D’ailleurs, que les nouveaux prêtres, qui
sortent du Séminaire, n’échappent pas pour autant aux sollicitudes de votre
zèle. Ces prêtres, Nous vous le recommandons du plus profond de Notre âme,
pressez-les souvent sur votre cœur, qui doit brûler d’une ardente
charité ; réchauffez-les, enflammez-les, afin qu’ils n’aspirent plus qu’à
Dieu et à la conquête des âmes.
Quant à Nous, Vénérables Frères, Nous
veillerons avec le plus grand soin à ce que les membres du clergé ne se
laissent point surprendre aux manœuvres insidieuses d’une certaine science
nouvelle et menteuse qui n’exhale pas la bonne odeur du Christ et qui s’efforce
à la faveur d’arguments fallacieux et perfides, de frayer le chemin aux erreurs
du rationalisme ou du semi-rationalisme. Contre elle, l’Apôtre avertissait déjà
son cher Timothée de se prémunir, lorsqu’il lui écrivait : Garde le
dépôt, évitant les nouveautés profanes dans le langage, aussi bien que les
objections d’une science fausse, dont les partisans avec toutes leurs promesses
ont défailli dans la foi (8). Ce n’est pas à dire que Nous ne jugions
dignes d’éloges ces jeunes prêtres qui se consacrent à d’utiles études dans
toutes les branches de la science, et se préparent ainsi à mieux défendre la
vérité et à réfuter plus victorieusement les calomnies des ennemis de la foi.
Nous ne pouvons néanmoins le dissimuler, et Nous le déclarons même très
ouvertement, Nos préférences seront toujours pour ceux qui, sans négliger les
sciences ecclésiastiques et profanes, se vouent plus particulièrement au bien
des âmes dans l’exercice des divers ministères qui siéent au prêtre animé de
zèle pour la gloire de Dieu.
C’est pour Notre cœur une grande tristesse et
une continuelle douleur (9) de constater qu’on peut appliquer à notre temps cette plainte de
Jérémie : Les enfants ont demandé du pain, et il n’y avait personne
pour le leur rompre (10). Je ne manque pas en effet de membres du clergé
qui, selon leurs goûts personnels, dépensent leur activité en des travaux d’une
utilité plus apparente que réelle ; mais, moins nombreux sont ceux qui, à
l’exemple du Christ, s’appliquent les paroles du Prophète : L’esprit
du Seigneur m’a donné l’onction, Il m’a envoyé évangéliser les pauvres, guérir
ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux captifs la délivrance et la lumière
aux aveugles (11).
Et pourtant, il n’échappe à personne,
Vénérables Frères, que, l’homme ayant pour guide la raison et la liberté, le
principal moyen de rendre à Dieu son empire sur les âmes, c’est l’enseignement
religieux. Combien d’hommes sont hostiles à Jésus-Christ et prennent en horreur
l’Église et 1’Évangile, plus par ignorance que par malice, eux dont on pourrait
dire : Ils blasphèment tout ce qu’ils ignorent (12) ! Etat d’esprit que
l’on constate non seulement dans le peuple et au sein des classes les plus
humbles que leur condition même rend plus accessibles à l’erreur, mais jusque
dans les classes cultivées et chez ceux-là mêmes qui possèdent, par ailleurs,
une instruction assez poussée. De là, chez beaucoup, le dépérissement de la
foi ; ne pensons pas en effet que ce sont les progrès de la science qui
l’étouffent ; c’est bien plutôt l’ignorance ; à tel point que là où
l’ignorance est plus grande, là aussi l’incrédulité fait de plus grands
ravages. C’est pour cela que le Christ a donné aux Apôtres ce précepte : Allez
et enseignez toutes les nations (13).
Mais pour que ce zèle à enseigner produise les
fruits qu’on en espère et serve à former en tous le Christ,
souvenons-nous bien, Vénérables Frères, que rien n’est plus efficace que la
charité : Le Seigneur n’est pas dans la violence (14). En vain
espérerait-on attirer les âmes à Dieu par un zèle empreint d’amertume ;
reprocher durement les erreurs, et reprendre les vices avec âpreté cause très
souvent plus de dommage que de profit. Il est vrai que l’Apôtre, exhortant
Timothée, lui disait : Reprends, corrige, exhorte, mais il
ajoutait : en toute patience (15). Rien de plus conforme aux
exemples que Jésus-Christ nous a laissés. C’est Lui qui nous adresse cette
invitation : Venez à Moi, vous tous qui souffrez et qui gémissez sous
le fardeau, et Je vous soulagerai (16). Et, dans sa pensée, ces infirmes et
ces opprimés n’étaient autres que les esclaves de l’erreur et du péché. Quelle
mansuétude en effet dans ce divin Maître ! Quelle tendresse, quelle compassion
envers tous les malheureux ! Son divin Cœur nous est admirablement dépeint par
Isaïe en ces termes : J’ai mis sur Lui mon esprit Il ne criera point,
Il ne parlera pas haut. Il ne brisera pas le roseau froissé, et Il n’éteindra
pas la mèche qui fume (17).
Cette charité patiente et bénigne (18)
devra aller au-devant de ceux-là mêmes qui sont nos adversaires et nos
persécuteurs. Ils nous maudissent, proclamait saint Paul, et nous
bénissons ; ils nous persécutent, et nous supportons ; ils nous
blasphèment, et nous prions (19). Peut-être après tout se montrent-ils
pires qu’ils ne sont. Le contact avec les autres, les préjugés, l’influence des
doctrines et des exemples, enfin le respect humain, conseiller funeste, les ont
engagés dans les rangs de l’impiété ; mais au fond leur volonté n’est pas
aussi dépravée qu’ils se plaisent à le faire croire. Pourquoi
n’espérerions-nous pas que la flamme de la charité dissipe enfin les ténèbres
de leur âme et y fasse régner, avec la lumière, la paix de Dieu ? Plus d’une
fois peut-être, le fruit de notre travail se fera attendre ; mais la
charité ne se lasse pas, persuadée que Dieu mesure ses récompenses non pas aux
résultats mais à la bonne volonté.
1. ASS 36, p. 129-139. — Trad.
de l’original latin.
2. Galates, 4, 19.
3. Galates, 2, 20.
4. Philippiens, 1, 21.
5. Ephésiens, 4, 13.
6. 1 Timothée, 5, 22.
7. 1 Timothée, 5, 22.
8. 1 Timothée, 6, 20-21.
9. Romains, 9, 2.
10. Lamentations de Jérémie,
4, 4.
11. Luc, 4, 18-19.
12. Jude, 1, 10.
13. Matthieu, 28, 19.
14. 1 Rois, 19, 11.
15. 2 Timothée, 4, 2.
16. Matthieu, 11, 28.
17. Isaïe, 42, 2-3
18. 1 Corinthiens, 13, 4.
19. 1 Corinthiens, 4, 12.
Cette allocution fut prononcée dans la salle au Consistoire, en réponse à la lecture du Décret constatant l'authenticité des miracles présentés à la S. Congrégation des Rites, pour la cause de béatification du Vénérable Vianney, curé d'Ars. Le Pape, ancien curé lui-même, se plaît à proposer le futur Bienheureux en modèle à tous les pasteurs d'âmes (1).
Nous ne saurions exprimer la joie qu'apporté à Notre âme le décret solennel qui constate officiellement la valeur des miracles obtenus par l'intercession du Vénérable Jean-Marie Vianney et proposés pour sa béatification ; Nous ne saurions vraiment la traduire. Rien, en effet, ne pouvait Nous causer plus de joie et de profit, — à Nous-même, qui, tant d'années durant, avons rempli de grand cœur le ministère paroissial, mais aussi à tous les curés du monde catholique, — que de voir ce Vénérable curé, élevé aux honneurs des Bienheureux, d'autant que sa gloire rejaillira sur tous ceux qui sont consacrés au ministère des âmes.
Oh ! fasse Dieu que tous les curés, sans exception, prennent pour modèle, le Vénérable Vianney ; qu'ils apprennent à son école cette admirable piété envers Dieu, dont la silencieuse éloquence attire et ravit tellement les âmes qu'aucun éclat de paroles, aucune abondance de discours ne sauraient lui être comparés.
Qu'ils aient devant les yeux Jean-Marie Vianney ; qu'ils reproduisent cette charité qui prépare, qui rend prompt à mépriser la vie même. Une fois embrasés de cette charité, rien ne les épouvantera, ni les outrages, ni les mépris, ni les chaînes, ni aucun autre genre de persécutions ; ils ne cesseront jamais d'étendre la gloire de Dieu et de lutter avec force pour le salut de leur troupeau. Enfin, dans la vie du Vénérable Vianney, que tous les curés, sans exception, puisent des forces nouvelles pour cultiver, pour planter, pour arracher et pour édifier (2), en sorte que par leurs voix et leurs exemples les fidèles du Christ soient plus aisément attirés dans le chemin de la vertu et excités à une haine vigoureuse du vice (3).
1.
Actes Pie X, BP., T. 1, p. 21. — Cf. ibid., p. 475, l'allocution prononcée le
même jour en présence du Pape par Mgr Luçon, évêque de Belley.
2.
Jérémie, 1, 10.
3.
Par Rescrit de la S. C. des Rites, en date du 12 avril 1905, Pie X instituait un an plus tard le Bienheureux Jean-Marie
Vianney, patron de tous les curés de France. (Trad. du latin dans Actes Pie X, BP., T. 2, p. 2).
L'Encyclique rappelle tout d'abord l’état de la chrétienté au moment de l'accession de saint Grégoire au trône pontifical, et l'énergie avec laquelle le saint Pape remplit sa mission. Tirant la leçon de l'histoire, saint Pie X montre qu'au milieu des périls que court L’Eglise de nos jours, il n'y a de salut que dans le retour au Christ : Il faut prier, conclut-il, mais il faut aussi agir (1).
La prière ne suffit point. Grégoire incrimine l'évêque qui, par amour de la retraite et de l'oraison, n'entre point dans la mêlée pour combattre vaillamment les combats du Seigneur : « De l'évêque, cet homme ne porte que le nom (2) ». Ainsi parle-t-il, et avec raison ; car la lumière doit être portée aux intelligences par la prédication continuelle de la vérité, par une réfutation vigoureuse des opinions erronées, grâce à une connaissance sûre et solide de la théologie et de la philosophie, enrichie des apports légitimes de la recherche historique. Au surplus, il faut inculquer à tous, de façon appropriée, les leçons morales reçues du Christ ; ils y apprendront à se conduire avec sagesse, à maîtriser les mouvements passionnés du cœur, à endiguer les débordements de l'orgueil, à respecter l'autorité, à pratiquer la justice, à embrasser tous les hommes dans un même amour, à tempérer par la charité chrétienne les amertumes qui naissent des inégalités de fortune dans la vie sociale, à s'élever au-dessus de la considération des biens terrestres, à se contenter de la condition accordée par la Providence, à modérer l'ardeur des revendications, à tendre enfin vers la vie future dans l'espérance de la récompense éternelle
Surtout il importe de travailler à ce que ces principes pénètrent dans les âmes et s'y gravent intimement, afin qu'une vraie et solide piété y pousse de profondes racines, que chacun non seulement professe, mais aussi pratique ses devoirs d'homme et de chrétien, se réfugie avec une confiance filiale dans les bras de l'Église et de ses ministres, obtienne par eux le pardon des péchés et les grâces de force contenues dans les sacrements, et conforme sa vie aux préceptes de la loi chrétienne.
Toutes ces grandes fonctions du ministère sacré réclament pour compagne la charité. Animés de son esprit, relevons celui qui est tombé, consolons celui qui pleure, subvenons à toutes les nécessités de nos frères. A ce devoir de la charité consacrons-nous tout entiers : qu'il prime toutes nos occupations, que nos intérêts et nos commodités lui cèdent le pas. Faisons-nous tout à tous (3), travaillons au salut de tous, même au prix de notre vie, à l'exemple du Christ qui adresse aux pasteurs de l'Église cette recommandation : Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (4). Ces remarquables enseignements abondent dans les écrits de saint Grégoire et les multiples exemples de sa vie admirable, en sont un commentaire plus éloquent que toute parole.
Tout cela découle nécessairement de la nature dès principes de la révélation chrétienne et des caractères propres de notre apostolat. Vous voyez donc, Vénérables Frères, combien est grave l'erreur de ceux qui, pensant ainsi bien mériter de l’Eglise et travailler fructueusement au salut éternel des hommes, se permettent, par une prudence toute humaine, de larges concessions à une prétendue science, cela dans le vain espoir de gagner plus facilement la bienveillance de ceux qui sont dans l'erreur ; en fait, ils s'exposent eux-mêmes au danger de perdre leur âme. La vérité est une et indivisible ; éternellement la même, elle n'est pas soumise aux caprices des temps : Ce que Jésus-Christ était hier, Il l'est aujourd'hui, Il le sera dans tous les siècles (5).
Ils se trompent aussi, et grandement, ceux qui, dans les distributions publiques de secours, principalement en faveur des classes populaires, se préoccupent surtout des nécessités matérielles et négligent le salut des âmes et les devoirs souverainement graves de la vie chrétienne (6). Parfois même, ils ne rougissent pas de couvrir comme d’un voile les préceptes les plus importants de l'Évangile ; ils craindraient de se voir moins écoutés, peut-être même abandonnés. Sans doute, quand il s'agira d'éclairer les hommes hostiles à nos institutions et complètement éloignés de Dieu, la prudence pourra autoriser à ne proposer la vérité que par degrés. « S'il vous faut ouvrir des, plaies, dit saint Grégoire, palpez-les d'abord d'une main légère (7) ». Mais ce serait transformer une attitude légitime en une sorte de prudence toute humaine que de l'ériger en règle de conduite constante et commune ; ce serait aussi tenir peu de compte de la grâce divine, qui n'est pas accordée au seul sacerdoce et à ses ministres, mais favorise tous les fidèles du Christ, afin que nos actes et nos paroles touchent leurs âmes. Une telle prudence, saint Grégoire l'ignora dans la prédication de l'Évangile, comme dans les autres œuvres, admirables qu'il accomplit pour le soulagement des misères humaines. Il s'attacha fidèlement à l'exemple des apôtres, qui eurent pour mot d'ordre, quand ils entreprirent de parcourir l'univers et d'y annoncer le Christ : Nous prêchons Jésus crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils (8). Et pourtant, s'il fut jamais un temps où les secours de la prudence humaine auraient pu paraître opportuns, c’était bien celui-là : les esprits n'étaient alors nullement préparés à accueillir cette nouvelle doctrine, qui répugnait si vivement aux passions partout maîtresses, et heurtait de front la brillante civilisation des Grecs et des Romains.
Les apôtres n'en jugèrent pas moins cette sorte de prudence incompatible avec leur mission, car ils connaissaient le décret divin : C'est par la folie de la prédication qu'il a plu à Dieu de sauver ceux qui croiront en Lui (9). Cette folie fut toujours et elle est encore pour ceux qui se sauvent, c'est-à-dire pour nous, la force de Dieu (10) ; le scandale de la croix a fourni et continuera de fournir à l'avenir les armes les plus invincibles ; il fut jadis et il sera pour nous encore un « signe de victoire ».
Mais ces armes, Vénérables Frères, perdront toute leur force et toute leur utilité, si elles sont maniées par des hommes qui ne vivent pas intérieurement avec le Christ, qui ne sont pas imprégnés d'une vraie et robuste piété, que n'embrase pas le zèle de la gloire de Dieu, l'ardent désir d'étendre son royaume.
... Fréquemment, Nous trouvons dans ses écrits des avertissements tels que ceux-ci : « De quel front ose-t-il s'arroger la mission d'intercéder pour le peuple, celui qui ne mérite pas par sa vie de demeurer dans la grâce et l'intimité de Dieu ? (11) Si les passions demeurent dans ses actes, quelle est sa présomption de s'empresser à panser les blessures des autres, tandis qu'il porte une plaie au visage ? » (12) Quels fruits doit-on espérer des fidèles du Christ, si les prédicateurs de la vérité « ont une conduite qui dément ce qu'enseignent leurs paroles ? (13) Evidemment il n'est pas en mesure de purifier ses frères, celui qui gît sous les ruines de ses propres fautes (14) ».
Veut-on connaître quel est pour lui l'idéal du vrai prêtre ? Voici comment il le dépeint : « C'est celui qui, mort aux passions de la chair, mène une vie spirituelle ; qui méprise la fortune et ne redoute point l'adversité ; qui n'aspire qu'aux biens de l'âme ; qui, loin de convoiter les richesses des autres, distribue les siennes ; dont le cœur miséricordieux incline toujours vers le pardon, mais qui ne cède pourtant jamais à une pitié inopportune et contraire à la juste mesure de l'équité ; qui non seulement ne commet aucune faute, mais déplore celles des autres comme les siennes propres ; qui compatit d'un cœur affectueux aux faiblesses du prochain ; qui se réjouit du bonheur de ses frères comme d'une bonne fortune personnelle ; qui en tous ses actes pourrait se proposer à l'imitation de ses frères sans avoir à rougir parmi eux d'aucune tache ; qui s'applique à vivre de manière à porter les eaux de la doctrine jusqu'aux cœurs desséchés qui l'entourent ; celui enfin qui, par la pratique et l'expérience de l'oraison, se sait capable d'obtenir du Seigneur tout ce qu'il Lui demandera (15) ».
Comme il importé donc, Vénérables Frères, que l’évêque, avant d'imposer les mains à de nouveaux clercs, se livre sous le regard de Dieu à un examen approfondi ! « Que jamais (c'est Grégoire qui parle), par faveur ou pour céder à des sollicitations, on ne consente à élever aux saints Ordres des sujets qui, par leur vie et leur conduite, s'en montrent indignes (16) ». Combien aussi il est indispensable que l'évêque pèse mûrement la décision qui confiera aux nouveaux prêtres le ministère apostolique ! Car, faute de les avoir soumis à une sérieuse épreuve sous la garde vigilante de prêtres plus expérimentés, faute de s'être assurés parfaitement de la pureté de leur vie, de leur inclination à la piété, de la docilité de leur esprit et de leur promptitude à se conformer à tout ce qui a été introduit par la pratique de l'Eglise, confirmé par l'expérience des siècles, ou prescrit par ceux que l'Esprit Saint a établis évêques pour régir l'Église de Dieu (17), faute de ces précautions, ces prêtres rempliront les fonctions de leur ministère non pour le salut du peuple chrétien, mais pour sa ruine. Ils sèmeront des divisions, ils fomenteront des rébellions plus ou moins latentes, et le peuple fidèle, déconcerté par ce lamentable spectacle, pourrait croire à un désaccord des volontés dans la société chrétienne, alors que toute la faute est imputable à l'orgueilleuse opiniâtreté de quelques-uns.
Oh ! écartons, écartons de toute fonction sacrée les fauteurs de discordes ; l'Église n'a pas besoin, de tels apôtres ; et d'ailleurs ils ne sont pas les apôtres, du Christ crucifié : ils ne prêchent qu'eux-mêmes.
Il Nous semble voir encore devant nos yeux, dans ce Concile pontifical du Latran, la figure de Grégoire entouré de la couronne des évêques, assemblés, de partout, en présence de tout le clergé de la ville. Quelle féconde exhortation sur les devoirs des clercs, quelle ardeur ! sa prière comme la foudre terrasse les hommes pervers ; ses paroles sont comme autant de coups de fouet qui réveillent les indolents : ce sont des flammes de l'amour divin qui embrasent les âmes même les plus ferventes. Lisez en entier ; Vénérables Frères, et proposez à votre clergé, pour, qu'il la lise et la médite ; surtout au temps de la retraite annuelle, cette admirable homélie du Saint Pontife (18).
Il y fait entendre, non sans une grande douleur, la plainte suivante : « Voici que le monde est plein de prêtres et cependant dans la moisson de Dieu fort rares sont les ouvriers ; car nous embrassons bien la charge sacerdotale, mais les œuvres de notre charge, nous ne les remplissons pas (19) ». En vérité, quelle ne serait pas la force de l'Église aujourd'hui si elle comptait autant d'ouvriers que de prêtres ! Quelle abondance de fruits la vie divine de l'Église ne produirait-elle pas pour les hommes si chacun s'appliquait à la développer !
1.
ASS 36, p. 513-529. Trad. du latin dans Actes Pie X, BP., T. 1, p. 142-169.
2.
S. Grégoire, Registr. 6, 63 (30). —
Cf. Regul. past. 1, 5.
3.
1 Corinthiens, 9, 22.
4.
Jean, 10,
11.
5.
Hébreux, 13, 8.
6.
Cf. Lettre Encyclique Il fermo proposito, du 11 juin 1905 (ASS 37, p. 763-765. Trad. de l'italien dans Actes Pie X, BP., T. 2, p. 192).
7.
Registr. V, 44 (18) ad Joannem episcop.
8.
1 Corinthiens, 1, 23.
9.
1 Corinthiens, 1, 21.
10.
1 Corinthiens, 1, 18.
11.
S. Grégoire, Reg. Past., 1, 10.
12.
Ibid., 1,
9.
13.
Ibid., 1,
2.
14.
Ibid., 1,
11.
15. Ibid., 1, 10.
16.
S. Grégoire, Registr. 5, 63 (58), ad
universos episcopos per Hellad.
17.
Actes, 20,
28.
18.
Hom. in Evang. 1, 17. — Le texte et la traduction
de cette homélie sont reproduits dans les Actes Pie X, BP, T. 1, p. 250.
19. S. Grégoire, Hom. in Evang. 1, 3.
En raison de la grave
obligation de justice que le prêtre contracte en recevant des honoraires de
messes, le présent Décret (1) précise ce qui est requis pour célébrer
avec la sollicitude convenable les messes manuelles et éviter la distribution
imprudente des honoraires ainsi que les oublis, dans l'acquittement des
obligations acceptées. On trouvera ici les règles correspondant aux obligations
les plus usuelles des prêtres.
1°- Nul ne peut rechercher et recevoir les honoraires de plus de messes qu'il n'en peut probablement célébrer dans les délais fixés ci-dessous, soit par lui-même, soit par les prêtres placés sous sa juridiction, s'il s'agit de l'Ordinaire diocésain ou d'un prélat régulier.
2°- Le temps convenable pour l'acquittement des messes manuelles est un mois pour une messe, six mois pour cent messes, et un temps plus ou moins long, selon le nombre plus ou moins considérable de messes.
3°- Il n'est permis à aucun prêtre d'accepter un nombre de messes tel qu'il ne puisse, selon les probabilités, satisfaire à l'obligation de les acquitter dans l'espace d'un an, à partir du jour où il les a reçues ; réserve cependant est toujours faite de la volonté contraire de ceux qui les offrent et qui, pour quelque motif urgent, demandent, explicitement ou non, que ces messes soient acquittées dans un temps plus court ; même réserve s'ils accordent au contraire un temps plus long ou donnent spontanément un plus grand nombre de messes.
4°- ... Pour ce qui est de l'observation intégrale et parfaite des prescriptions portées tant dans ce présent article que dans les précédents, elle oblige en conscience et sub gravi tous ceux qu'elle concerne.
5°- Ceux qui ont un nombre surabondant de messes dont il leur est permis, sans contrevenir à la volonté des fondateurs ou des donateurs, de disposer librement, quant au temps ou au lieu de la célébration, peuvent les donner, en dehors de leur Ordinaire ou du Saint-Siège, aux prêtres de leur choix, pourvu qu'ils leur soient connus d'une façon certaine et personnelle et qu'ils soient réellement recommandables.
6°- Ceux qui auront confié des messes avec leurs honoraires à leur Ordinaire ou au Saint-Siège sont déchargés de toute obligation devant Dieu et devant l'Église.
Quant à ceux qui auront confié à des tiers la célébration des messes qu'ils ont reçues des fidèles ou dont ils ont assumé la charge, de quelque façon que ce soit, leur conscience est liée tant qu'ils n'ont pas acquis la certitude de l'entière célébration de ces messes ; de sorte que si, par suite de la perte des honoraires ou de quelque circonstance, l'intention du donateur n'est pas remplie, celui qui a confié ces messes à des tiers est tenu d'y suppléer à ses frais et d'acquitter ou faire acquitter les messes.
11°- De même, sans une faveur nouvelle et spéciale du Saint-Siège, ... il n'est pas permis de distraire une part des honoraires de messes que les fidèles ont l'habitude de donner dans les sanctuaires les plus célèbres, dans le but de pourvoir à leur beauté et ornementation.
12°- Quiconque, de quelque manière et sous quelque prétexte que ce soit, osera enfreindre les prescriptions... du précédent article, s'il est prêtre, encourra ipso facto la suspense a divinis, réservée au Souverain Pontife ; s'il est clerc, mais non encore revêtu du sacerdoce, il encourra pareillement la suspense des Ordres qu'il a reçus, et de plus, il deviendra inhabile à être promu à des Ordres supérieurs ; s'ils est laïque, il sera frappé de l'excommunication latae sententiae, réservée à l'évêque.
1.
Décret Ut debita (ASS 36, p. 672-676.
— Trad. du latin dans Actes Pie X, BP., T. 2, p. 242-253).
Il est remarquable que, recevant les membres de l'épiscopat en cette solennelle circonstance, le Pape ait jugé bon de n'insister, au cours de sa brève allocution (1), que sur ces deux seuls points :
Les temps deviennent difficiles et douloureux pour l'Église catholique : ne nous troublons point. Sur terre l'Église est militante : à nous d'être les capitaines qui conduisent les troupes au combat. N'avons-nous pas, nous, comme puissant encouragement la certitude de la victoire ? Devant nos yeux brillent toujours ces divines paroles : Je ne sais pas venu apporter la paix, mais le glaive (2), ... s'ils M'ont persécuté, ils vous persécuteront vous aussi (3), ... mais confiance, J'ai vaincu le monde (4).
Si nous, nous savons être, par la doctrine, la lumière du monde, et par nos exemples, le soleil de la terre ; si en un mot nous faisons valoir comme un trésor ; ce que saint Paul recommandait à ses disciples Tite et Timothée, à savoir : 1° la sainteté et la perfection de vie ; 2° la force de la doctrine ; 3° l'esprit de renoncement et de sacrifice ; 4° le zèle actif et éclairé ; 5° la charité à la fois forte et douce ; alors nous nous concilierons l'amour et la vénération des bons, l'estime et le respect de nos ennemis eux-mêmes.
Dans cette tâche difficile, que nous soit un soutien la Providence pleine d'amour de Celui qui, envoyant ses apôtres dans le monde comme des agneaux au milieu des loups, les rassura et les exhorta à, ne rien craindre, leur promettant de rester toujours à leurs côtés : Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles (5).
D'autre part, la difficulté de la tâche comparée à nos pauvres forces nous portera à nous considérer toujours comme des instruments inutiles dans les mains du Seigneur et à recourir à Lui dans nos plus grandes nécessités. Il nous exaucera et ainsi pourrons-nous répéter : Je puis tout en Celui qui me fortifie (6).
Je ne vous fais, Vénérables Frères, qu'une seule recommandation : veillez sur vos Séminaires et les aspirants au sacerdoce.
Vous le savez, il passe trop sur le monde un souffle d'indépendance mortel pour les âmes, et cette indépendance s'est introduite aussi dans le sanctuaire : indépendance non seulement envers l'autorité, mais encore à l'égard de la doctrine.
Il en résulte que quelques-uns de nos jeunes clercs, animés de cet esprit de critique sans frein qui domine aujourd'hui, en arrivent à perdre tout respect pour la science qui vient de nos grands maîtres, des Pères et des Docteurs de l'Église, interprètes de la doctrine révélée.
Si jamais vous avez dans vos Séminaires un de ces savants nouveau genre, débarrassez-vous-en vite, et à aucun prix ne lui imposez les mains. Vous vous repentirez toujours d'en avoir ordonné, ne serait-ce qu'un seul, jamais de l'avoir exclu (7).
1.
ASS 37, p. 453-436.
2.
Matthieu, 10, 34.
3.
Jean, 15,
20.
4.
Jean, 16,
33.
5.
Matthieu, 28, 20.
6.
Philippiens, 4, 13.
7.
Cf. le Décret Vetuit de la S. C du Concile, en date du 22 décembre 1905,
interdisant en principe l'entrée dans un Séminaire à tout clerc ou laïque déjà
renvoyé d'un premier Séminaire par l'Ordinaire du lieu. (ASS 38, p. 407).
Saint Pie X, soucieux de la sanctification du clergé romain, avait demandé à quelques maisons religieuses de la Ville d'organiser des retraites sacerdotales, auxquelles les prêtres séculiers seraient tenus d'assister tous les trois, ans. Par la Lettre suivante, le Pape confie au Cardinal Vicaire l'exécution de cette décision, et exhorte les prêtres à la pratique des Exercices spirituels (1).
Une triste expérience nous enseigne, que, par suite de l'inconstance de notre nature, les hommes, même les plus attachés à leur devoir, s'ils ne sont pas stimulés en temps utile, se relâchent peu à peu dans la poursuite de la vertu, languissent dans la tiédeur et finissent par tomber dans le péché. Les prêtres n'échappent, pas à cette condition de la nature. Aussi, pour éviter le relâchement dans l'exercice de leurs fonctions, ils doivent user des secours propres à réparer leurs forces spirituelles et à leur rendre leur première ardeur. Ces secours, Dieu veut, semble-t-il, qu'ils s'appliquent de préférence à les trouver dans la pieuse solitude d'une retraite de quelques jours, durant laquelle ils s'examinent sur leur vie passée : J'ai examiné mes voies et dirigé mes pas dans la voie de vos commandements (2).
Sur ce point, la façon dont Notre Seigneur Jésus-Christ agissait avec ses disciples nous éclaire. Voulant les préparer à porter au monde entier sa doctrine et sa loi, Il avait coutume de les envoyer prêcher l'Évangile dans les villes et villages de la Judée et de la Galilée ; mais, à leur retour, à peine Lui avaient-ils exposé ce qu'ils avaient dit et fait, Il les invitait à se retirer dans la solitude pour, y trouver un repos qui les prépare à de nouveaux et de plus grands travaux. Venez dans un lieu désert, et reposez-vous un peu avec Moi (3).
Cette invitation du Seigneur, nul n'en peut douter, s'adressait non seulement aux Apôtres avec qui Il conversait, mais encore à tous ceux qui devaient un jour participer au ministère apostolique. Il voulait que ces hommes qui, par la sainteté de leur fonction et de leur vie même, devaient être le sel de la terre, la lumière du monde et pour ainsi dire des dieux ici-bas, eussent recours au moyen, le plus efficace pour conserver et augmenter la sainteté de leur vie.
En effet, si nous nous demandons quelles doivent être les vertus des clercs, nous les trouvons toutes renfermées dans le zèle des choses saintes. Mais, par suite de l'inconstance de notre nature, que nous évoquions plus haut, ce zèle diminue peu à peu chez beaucoup, à mesure que s'éloigne le jour de leur ordination sacerdotale ; il en est même chez qui il se perd et s'éteint misérablement. La routine qui naît facilement de la répétition des mêmes actes entraîne peu à peu le prêtre à n'être pas plus attentif aux choses saintes qu'aux actions ordinaires de sa vie. Il faut ajouter à cela les périls divers et graves auxquels expose souvent le ministère sacerdotal. Enfin, s'il est vrai que les âmes religieuses elles-mêmes ne peuvent sans se ternir être exposées à la poussière du monde, à plus forte raison est-ce vrai du prêtre qui vit au milieu des séductions et des misères de la vie.
C'est pourquoi si nous voulons redresser nos erreurs, corriger les défauts contractés dans l'action, acquérir une plus grande constance dans les difficultés, il faut savoir nous dérober à nos occupations journalières et cesser d'enseigner pour redevenir disciples ; il faut retourner au point d'où nous sommes un jour partis, le cœur enflammé de zèle, et écouter docilement la voix qui nous rappellera nos devoirs, nous adressera des reproches salutaires et nous exhortera à une plus haute sainteté. Dans ce but, rien ne sera plus utile que de se retirer loin du bruit et de l'agitation de la vie courante, car l'âme n'est jamais si bien disposée à recevoir les dons du Saint-Esprit que dans la paix : Je la conduirai dans la solitude et Je parlerai à son cœur (4).
Nous ne pensons pas qu'il, puisse exister un prêtre qui, au milieu de tant de difficultés, de soucis et de dangers, ne sente parfois le besoin de recourir aux secours qu'offrent à l'âme ces exercices spirituels. Bien plutôt, nous constatons qu'ils sont recherchés et fréquentés assidûment par les prêtres qui se distinguent le plus par leurs œuvres et leurs activités, tandis que les autres, plaise à Dieu que ce soit le petit nombre, les négligent au point de paraître n'en faire aucun cas. Et quoi donc ? Un commerçant, qui a à cœur la prospérité de ses affaires, examinera chaque soir attentivement, et plus attentivement encore à la fin de l'année, le bilan de ses recettes et de ses dépenses, et un prêtre, qui porte la responsabilité des âmes, qui, chargé des intérêts de Dieu, devra Lui rendre un compte rigoureux de son administration, ne se recueillerait pas quelquefois pour mettre dans la balance, d'un côté ses devoirs, de l'autre, ses actes, et examiner s'il vit ou non conformément à sa vocation !
Supplions donc la bonté divine de faire comprendre à tous les clercs l'utilité d'une institution qui leur offre de si grands secours pour se conduire comme il convient aux ministres de Jésus-Christ et aux dispensateurs des mystères de Dieu (5).
1.
Lettre Experiendo (ASS 37, p.
421-425. Trad. du latin dans Actes
Pie X, BP., T. 4, p. 209).
2.
Psaume 118, 59.
3.
Marc, 6,
31.
4.
Osée, 2,
14.
5.
Cf. 1 Corinthiens, 4, 1.
Le Pape, faisant abstraction des douloureuses
circonstances où se trouvait alors l’Eglise en France, se borne à exhorter les
prêtres et futurs prêtres à la sainteté sacerdotale (1).
Rien ne saurait me causer une plus grande joie
que de vous savoir convaincus de la nécessité de devenir de bons ministres de
Jésus-Christ. Et pour cela, il faut vous appliquer à la doctrine et à la piété
(2). Souvenez-vous des paroles de saint Grégoire : « La piété et la
doctrine sont nécessaires au prêtre. Sans la piété, la doctrine rend le prêtre
arrogant ; sans la doctrine, la piété le rend inutile ».
Personne ne doute que la piété ne doive être la
caractéristique d’un clerc ; car si le sacerdoce est un reflet du
sacerdoce de Jésus, les prêtres doivent en imiter les vertus. Ils doivent être
les amis, les représentants et les ministres de Jésus.
Amis de Jésus-Christ : mais
« l’amitié, ou bien trouve les amis égaux ou les rend tels... Avoir les
mêmes vouloir, avoir les mêmes répugnances, voilà ce qui fait la véritable
amitié ». Les prêtres doivent donc avoir les mêmes affections, les mêmes
sentiments, les mêmes pensées que Jésus.
Représentants de Jésus-Christ : mais il
convient que celui qui représente dignement une personne possède toutes les
qualités de la personne qu’il représente. Que le prêtre soit donc saint,
innocent, immaculé, séparé des pécheurs (3).
Ministres de Jésus-Christ : ils doivent
renouveler tous les mystères de la Rédemption, ils doivent être les
dispensateurs, les sacrificateurs de Celui qui s’est offert sur le calvaire
pour les hommes. Chaque jour, ils ont le précieux réconfort de consacrer le
Corps et le Sang de Jésus-Christ dans le sacrement de l’Eucharistie. Et saint
Jean Chrysostome dit : « Combien donc ne doit-il pas être plus pur
celui qui prend part à un tel sacrifice! combien plus brillante, que le rayon
de soleil, la main qui partage cette Chair! la bouche que remplit un feu
spirituel, la langue que rougit un Sang si redoutable (4) ! » C’est
pourquoi votre vie doit être par excellence une vie de sainteté, sainteté non
seulement apparente, mais établie en profondeur : Toute sa gloire est
au dedans (5). Certes vos bonnes œuvres doivent aussi
naturellement apparaître à l’extérieur, comme il est écrit, afin que les
hommes voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est ans les cieux
(6) ; mais vous ne devez pas vous en préoccuper : il suffit pour le
moment que vous cultiviez l’intérieur et le cœur, et alors vos actions, vos
paroles, toute votre attitude exerceront l’apostolat de l’exemple.
Vous devez être saints, non pas d’une sainteté
médiocre, mais pleine ; non pas ordinaire, mais remarquable ; il faut
éviter non seulement les péchés graves, mais aussi les plus légers. Un ancien
canon de l’Eglise disait : « Si quelqu’un, dans le temps qui a
précédé l’ordination a commis des péchés, qu’il ne prétende pas au
sacerdoce ». Si l’Eglise, toujours identique à elle-même, a adouci dans la
pratique les rigueurs de ses prohibitions, elle veut toutefois, en nous
admettant au sacerdoce, que nous ayons pleuré les misères passées, les péchés
commis. Elle veut que pour le présent ses prêtres évitent toute faute,
« car ce qui chez d’autres peut être léger, est grave chez eux (7)
».
Mais la piété ne suffit pas la doctrine aussi
est nécessaire. Les lèvres du prêtre garderont la science, et on lui
demandera compte de la loi (8) — Parce que tu as rejeté la science, Je
te rejetterai et tu ne seras pas mon prêtre (9). Que si, sous l’ancienne
loi, où les prêtres n’étaient qu’une figure de ceux de la nouvelle alliance, on
exigeait d’eux tant de science, combien n’en demandera-t-on pas aujourd’hui !
Si jamais la science fut nécessaire aux prêtres, elle l’est encore plus
aujourd’hui. Vous avez donc grand besoin d’unir la science à la piété. Le monde
se laisse facilement séduire par les fausses lueurs de la science. Il faut
approfondir avant tout la science sacrée, pour être prêts à répondre à ceux qui
vous font des objections. Vous devez être le sel de la terre, la lumière du
monde.
Mais pour être vraiment le sel de la
terre, vous ne devez pas chercher à en savoir plus que l’Eglise ne
demande : Ne pas savoir plus qu’il ne convient, mais savoir avec
modération (10). Dans les premiers chapitres de la Genèse (11), il est
raconté qu’Adam et Eve, nos premiers parents, pour avoir voulu en savoir plus
que Dieu ne le leur permettait, furent séduits par le maître de la science et
causèrent leur propre ruine et celle de leurs descendants. Dieu nous a
défendu de manger du fruit de l’arbre qui se trouve au milieu du paradis, de
peur que nous ne mourions Point du tout, vous ne mourir point, mais vos jeux
s’ouvriront et vous serez comme des dieux, ayant connaissance du bien et du mal.
Mais dès qu’ils eurent commis leur faute et goûté au fruit défendu, ils
s’aperçurent qu’ils avaient été trompés. Et leurs yeux s’ouvrirent ;
ils connurent leur nudité, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en
firent des pagnes. Croyez-vous que le Seigneur vous demande d’en savoir
plus que les Pères et les Docteurs de l’Eglise, colonnes de ce temple mystique,
plus que ces saints qui, favorisés de lumières spéciales, furent suscités à
dessein par Dieu pour nous enseigner les vérités que Jésus-Christ nous a
laissées ? Faites attention de n’être pas séduits par le démon de la science, je
veux dire de la fausse science ; vous auriez facilement à vous en repentir
et, sans vous en apercevoir, vous seriez entraînés jusqu’à une ruine complète.
Mais vous, vous n’avez pas besoin de ces
recommandations spéciales. Vous avez protesté de votre désir d’être de saints
prêtres, pleins de piété et de vraie doctrine, afin de retourner dans votre
patrie pour y répandre la lumière que vous aurez acquise ici.
1. Le Saint-Siège et le
Séminaire Français de Rome. — Op. cit., p. 77-81. Cf. Allocution du 9
décembre 1906, Ibid., p. 83.
2. Cf. Encyclique E Supremi
Apostolatus : « Faire fleurir ensemble l’intégrité de doctrine et
la sainteté de vie ». (Cf. ci-dessus n. 23).
3. Hébreux, 7, 26.
4. Homélie 82 in Matth. n° 5. Cf. Ci-dessus, n°
128.
5. Psaume 45, 14.
6. Matthieu, 5, 16.
7. Concile de Trente, sess.
22, de Reform, cap. 1.
8. Malachie, 2, 7.
9. Osée, 4, 6.
10. Romains, 12, 3.
11. Genèse, 3, 1 et sq.
Dans la première partie de cette Encyclique, le Pape recherche les causes de la crise morale et religieuse qui sévit dans le monde. La principale est l'ignorance de la religion. Trop de chrétiens, même cultivés, ignorent tout des vérités du salut. Dès lors, c'est vers les prêtres que saint Pie X se tourne pour leur rappeler avec énergie leur plus importante fonction : l'enseignement de la doctrine chrétienne (1).
Il faut rechercher maintenant qui a le devoir de garder les esprits de cette si funeste ignorance et de leur inculquer une science si nécessaire.
Sur ce point, Vénérables Frères, aucun doute : cette obligation très grave incombe à tous ceux qui sont pasteurs, des âmes. Ceux-ci sont certainement tenus, de par le précepte du Christ, de connaître et de paître les brebis qui leur sont confiées ; or, paître, c'est tout d'abord enseigner. Je vous donnerai, promet Dieu par la bouche de Jérémie, des pasteurs selon mon cœur, et ils vous nourriront de la science et de la doctrine (2).
Aussi l'apôtre Paul disait-il : Le Christ... ne m'a pas envoyé baptiser, mais évangéliser (3) ; il marquait ainsi que la première charge de ceux qui sont préposés, à quelque titre que ce soit, au gouvernement de l'Eglise est d'instruire les fidèles de la doctrine sacrée.
Faire l'éloge d'une telle instruction et montrer quel en est le prix devant Dieu Nous paraît superflu. Certes, la pitié que nous témoignons aux pauvres en soulageant leurs misères est louée par Dieu ; mais qui niera la supériorité du zèle et du labeur par lequel nous ménageons aux âmes, par notre enseignement et nos conseils, non les biens éphémères du corps, mais les biens éternels ? Rien ne peut être plus désirable ni plus agréable à Jésus-Christ, Sauveur des âmes, qui dit de Lui-même par Isaïe : Il M'a envoyé évangéliser les pauvres (4).
Il importe cependant, Vénérables Frères, de mettre en relief, et avec insistance, ce point essentiel : un prêtre, quel qu'il soit, n'a pas de tâche plus importante et il n'est tenu par aucune obligation plus stricte. Qui niera, en effet, quelle prêtre doive unir la science à la sainteté de la vie ? Les lèvres du prêtre garderont la science (5). En fait, c'est avec une extrême sévérité que l'Église exige cette science de ceux qui doivent être admis au sacerdoce.
Quelle en est la raison ?
C'est que le peuple chrétien attend d'eux la connaissance de la loi divine et que Dieu les destine à la communiquer : C'est de sa bouche qu'ils rechercheront l'enseignement, parce qu'il est l'ange du Dieu des armées (6).
Aussi l'évêque, au jour dé l'ordination, parle en ces termes des aspirants au sacerdoce : « Que leur doctrine soit un remède spirituel pour le peuple de Dieu ; qu'ils soient eux-mêmes de prévoyants coopérateurs de notre Ordre, afin que, méditant sa loi le jour et la nuit, ils croient ce qu'ils auront lu et enseignent ce qu'ils auront cru (7) ».
S'il n'est aucun prêtre à qui ces paroles ne s'adressent, que penserons-nous de ceux qui, honorés du titre et des pouvoirs de curés, ont charge de conduire les âmes, en vertu même de leur dignité et comme aux termes d'un contrat ?
Ils doivent en quelque sorte être mis au nombre des pasteurs et des docteurs donnés par le Christ aux fidèles pour qu'ils ne soient plus désormais de petits enfants, flottants et ballottés à tout vent de doctrine, au milieu de la malice des hommes, mais que, pratiquant la vérité dans la charité, ils croissent en toutes choses dans Celui qui est le Chef, le Christ (8).
C'est pourquoi le saint Concile de Trente, traitant des pasteurs d'âmes, déclare que leur premier et principal devoir est d'instruire le peuple chrétien (9).
II leur ordonne donc de parler au peuple de la religion au moins le dimanche et les jours de fêtes solennelles, et, durant les saints temps de l'Avent et du Carême, tous les jours ou au minimum trois fois la semaine. Ce n'est pas tout : il ajoute que les curés sont tenus, au moins les dimanches et les jours de fêtes, d'enseigner aux enfants, soit par eux-mêmes, soit par d'autres, les vérités de la religion et de leur apprendre aussi l'obéissance envers Dieu et envers leurs parents. Lorsqu'il s'agit de l'administration des sacrements, il leur enjoint d'en enseigner la nature et l'efficacité à ceux qui doivent les recevoir, et cela en un langage courant et simple.
Ces prescriptions du saint Concile, Benoît XIV, Notre Prédécesseur, dans sa Constitution Etsi minime, les a ainsi résumées et précisées : « Deux obligations principales ont été imposées par le Concile de Trente à ceux qui ont charge d'âmes : l'une est de parler au peuple des choses divines les jours de fête ; l'autre d'instruire les enfants et les ignorants des vérités élémentaires de la loi divine et de la foi ».
C'est à bon droit que le très sage Pontife distingue ce double devoir : celui de la prédication, que l'on appelle d'ordinaire l'explication de l'Evangile, et celui de l'enseignement de la doctrine chrétienne. Il en est peut-être, en effet, qui, désirant diminuer leur travail, se persuadent que l'homélie peut tenir lieu de catéchisme. Que cette opinion soit fausse, il suffit d'y réfléchir pour le voir. Le sermon sur l'Évangile s'adresse en effet à ceux qui déjà doivent avoir été instruits des éléments de la foi. C'est, pourrait-on dire, du pain distribué aux adultes. L'enseignement du catéchisme, au contraire, est le lait dont l'apôtre saint Pierre voulait que les fidèles fussent avides sans malice, comme des enfants nouveau-nés.
... Nous pensons qu'il faut juger de même des prêtres qui, pour mettre en lumière les vérités de la religion, composent de laborieux ouvrages ; ils méritent, assurément, qu'on leur en témoigne beaucoup d'estime. Mais combien en est-il qui étudient les ouvrages de ce genre et en tirent un profit proportionné à la peine et aux désirs de l'auteur ? Par contre ; l'enseignement de la doctrine chrétienne, s'il est bien donné, procure toujours quelque utilité aux auditeurs.
... En effet, il convient de le rappeler pour enflammer le zèle des ministres de Dieu, immense est aujourd'hui le nombre — et il s'accroît tous les jours — de ceux qui ignorent tout de la religion, ou qui ont de Dieu et de la foi chrétienne si peu de connaissance que, environnés des lumières de la vérité catholique, ils vivent cependant comme des païens. Combien nombreux, hélas ! les enfants, mais aussi les adultes et même les vieillards, qui ne connaissent absolument rien des principaux mystères de la foi et qui, entendant le nom du Christ, demandent : Qui est-Il, pour que je croie en Lui (10) ?
... Si d'une terre qui n'a pas été ensemencée, il est vain d'attendre une moisson, comment espérer une saine moralité de générations qui n'ont pas, en temps voulu, été instruites de la doctrine chrétienne ? Nous avons donc le droit de conclure que, si la foi languit de nos jours au point d'être chez beaucoup presque morte, c'est que le devoir de l'enseignement catéchétique est rempli avec négligence ou totalement omis (11).
Le Pape édicté ici certaines règles particulières concernant renseignement catéchétique aux enfants et aux adultes des paroisses, la préparation aux sacrements de Pénitence, Confirmation et Eucharistie, les cours de religion aux élèves des écoles publiques, le recrutement d'auxiliaires laïques pour le catéchisme.
… Il faut, Vénérables Frères, que vous recommandiez assidûment et avec instance aux curés de ne pas aborder le catéchisme à l'improviste ; mais après une sérieuse préparation, afin de ne point prononcer les paroles de la sagesse humaine, mais plutôt de suivre, dans la simplicité du cour et la vérité de Dieu (12), l'exemple du Christ qui, bien que révélant des choses cachées depuis la création du monde (13), disait cependant toutes choses en paraboles à la foule et ne leur parlait point sans paraboles (14).
Nous savons que les Apôtres, instruits par le Seigneur, tinrent la même conduite. C’est d'eux que saint Grégoire le Grand disait : « Ils prirent soin, par-dessus tout, de donner aux peuples ignorants une prédication simple, et accessible, et non des conceptions élevées et ardues (15) ». Or, en ce qui concerne la religion, un grand nombre d'hommes de notre époque doivent être rangés parmi les ignorants.
Nous ne voudrions pas cependant que, par zèle pour cette simplicité, on se persuadât qu'en ce domaine il ne faut ni labeur ni méditation. Il en faut, au contraire, ici plus qu'ailleurs. Il est beaucoup plus facile de trouver un orateur à la parole abondante et brillante qu'un catéchiste dont l'enseignement soit, de tout point, digne d'éloges. Quelle que soit donc la facilité naturelle de pensée et d'élocution que l'on ait reçue, il faut bien retenir que jamais on ne parlera avec fruit de la doctrine chrétienne aux enfants ou au peuple, si l'on ne s'y est préparé et exercé par un travail sérieux.
1.
ASS 37,
p. 613-625. Trad. du latin dans Actes
Pie X, BP., T. 2, p. 66-89.
2.
Jérémie, 3, 15.
3.
1 Corinthiens, 1, 17.
4.
Luc, 4,
18.
5.
Malachie, 2, 7.
6.
Ibid.
7.
Pontifical Romain.
8.
Cf. Ephésiens, 4, 14-15.
9.
Sess. V,
cap. 2, de Ref.; sess. 22, cap. 8 ; sess. 24, cap. 4 et 7, de Ref.
10.
Jean, 9,
36.
11.
Cf. Encyclique Editae saepe Dei, du 26 mai 1910 (AAS 2 (1910), p. 368. — Trad. du latin dans Actes Pie X, BP., T. 5., p. 99-100).
12.
2 Corinthiens, 1, 12.
13.
Matthieu, 13, 35.
14.
Matthieu, 13, 34.
15. S. Grégoire, Moral. 1, 17, 26.
Cette Lettre, antérieure d'un an à l'Encyclique Pascendi qui condamnera le Modernisme, révèle déjà les graves préoccupations que causaient au Souverain Pontife le trouble et l'agitation des esprits, jusque dans les rangs du clergé. Le document Pontifical, qui a pour objectif principal de rétablir l'exacte discipline ecclésiastique en Italie, contient des enseignements de caractère général et permanent sur l'esprit d'obéissance dans l'exercice du ministère sacerdotal (1).
Le motif qui Nous pousse à élever de nouveau la voix est de la plus grave importance. Il s'agit de réclamer toute l'attention de votre esprit et toute l'énergie de votre ministère pastoral contre un désordre dont les funestes effets se font déjà sentir ; si l'on n'en arrache pas d'une main ferme jusqu'aux plus profondes racines, des conséquences plus néfastes encore en résulteront dans l'avenir.
Nous avons en effet sous les yeux, Vénérables Frères, les lettres de beaucoup d'entre vous, lettres pleines de tristesse et de larmes, dans lesquelles vous déplorez l'esprit d'insubordination et d'indépendance qui se manifeste ça et là au sein du clergé.
Il n'est que trop vrai que de nos jours une atmosphère empoisonnée corrompt grandement les esprits ; les effets mortels en ont été déjà décrits par l'apôtre, saint Jude en ces termes : Ceux-là même qui souillent la chair, méprisent la souveraineté et blasphèment la majesté (2), c'est-à-dire qu'à la plus dégradante corruption des mœurs s'ajoute le mépris ouvert de l'autorité, sous toutes ses formes et en tous ses représentants.
Mais qu'un tel esprit pénètre, de quelque manière que ce soit, dans le sanctuaire et infecte ceux auxquels devrait s'appliquer plus particulièrement la parole de 1’Ecclésiastique : Ce peuple est celui de l'obéissance et de l'amour (3), c'est ce qui emplit Notre âme d'une immense douleur.
C'est surtout chez les jeunes prêtres que cet esprit funeste exerce ses ravages, répandant parmi eux des théories nouvelles et répréhensibles sur la nature même de l'obéissance. Et, ce qui est plus grave, comme si l'on voulait gagner avec le temps de nouvelles recrues au groupe naissant des rebelles, on fait de ces principes une propagande plus ou moins occulte parmi les jeunes gens qui, dans la solitude des séminaires, se préparent au sacerdoce.
Aussi, sentons-Nous le devoir, Vénérables Frères, de faire appel à votre conscience pour que vous vous employiez, sans hésitation, avec autant de vigueur que de persévérance, à détruire cette mauvaise semence, féconde en conséquences très néfastes. Souvenez-vous toujours que le Saint-Esprit vous a donné la charge de gouverner. Rappelez-vous le précepte de saint Paul à Tite : Commande en toute autorité ; que personne ne te méprise (4). Exigez sévèrement des prêtres et des clercs l'obéissance : rigoureusement obligatoire pour tous les fidèles, elle constitue pour les prêtres la part principale de leur devoir sacré.
Pour prévenir à l'avance la multiplication de ces esprits indisciplinés, il vous sera fort utile, Vénérables Frères, d'avoir toujours à l'esprit le grave avertissement de l'Apôtre à Timothée : N'impose précipitamment les mains à personne (5). En effet, cette facilité dans l'admission aux Ordres sacrés, qui ouvre naturellement la voie à l'accroissement du nombre des prêtres, n'augmente pas pour autant la joie dans la suite.
Nous savons des villes et des diocèses où, loin qu'on puisse se plaindre de l'insuffisance du clergé, le nombre des prêtres est de beaucoup supérieur à celui qu'exigé le service des fidèles. Et quel motif, Vénérables Frères, de rendre si fréquente l'imposition des mains ? Si le manque de prêtres ne peut être une raison suffisante pour agir avec précipitation dans une affaire de si haute importance, à plus forte raison, là où le clergé dépasse les besoins, rien ne dispense des plus sérieuses précautions et de la plus grande sévérité dans le choix des jeunes gens appelés à l'honneur du sacerdoce.
L'insistance même des aspirants ne peut amoindrir la faute que constitue une telle facilité. Le sacerdoce, institué par Jésus-Christ pour le salut éternel des âmes, n'est assurément pas un métier ou une fonction humaine quelconque à laquelle tous ceux qui le veulent, et pour n'importe quelle raison, ont le droit de se destiner librement.
En conséquence, que les évêques fixent les promotions aux Ordres non d'après les désirs ou les prétentions des aspirants, mais, comme le prescrit le Concile de Trente, suivant le besoin des diocèses ; en agissant de la sorte, il leur sera possible de ne choisir que des sujets véritablement aptes, écartant ceux qui montreraient des inclinations contraires à la vocation sacerdotale, en particulier l'indiscipline et sa source : l'orgueil de l'esprit (6).
Afin de vous assurer un nombre suffisant de jeunes gens qui présentent les qualités requises pour être, admis au saint ministère, Nous voulons encore, Vénérables Frères, insister avec plus de force sur ce que Nous avons déjà souvent recommandé, à savoir l'obligation très grave qui vous incombe devant Dieu de veiller avec toute votre sollicitude à la bonne marche de vos Séminaires. Vos prêtres seront tels que vous les aurez faits par l'éducation.
Le Pape énumère ici quelques
règles particulières, relatives à la discipline intérieure des Séminaires et
propres à « entretenir les jeunes gens dans cette ferme piété qui est le
premier fondement de la vie sacerdotale (7) ».
Ces règles, Vénérables Frères, si elles sont par vous consciencieusement et constamment suivies, vous apporteront l'assurance de voir croître autour de vous un clergé qui sera votre joie et votre couronne (8).
Outre le désordre d'insubordination et d'indépendance que Nous venons de déplorer, il en est un autre, chez quelques membres du jeune clergé, qui va beaucoup plus loin et dont les résultats néfastes sont beaucoup plus considérables. Il ne manque pas, en effet, de jeunes prêtres si profondément envahis par cet esprit pernicieux, qu'ils s'en font ouvertement, jusque dans le ministère sacré delà prédication, les défenseurs et les apôtres, pour la perte et le scandale des fidèles.
Dès le 31 juillet 1894, Notre Prédécesseur, par l'intermédiaire de la S. Congrégation des Evêques et Réguliers, appelait l'attention des Ordinaires sur ce grave sujet (9). Nous maintenons et renouvelons les dispositions et les règles formulées dans ce, document pontifical, et Nous en chargeons la conscience des évêques, afin que n'aient jamais à se vérifier pour aucun d'eux les paroles du prophète Nahum : Tes pasteurs se sont endormis (10).
Nul ne peut avoir le pouvoir de prêcher si, au préalable, sa vie, sa science et ses mœurs n'ont été éprouvées (11). Les prêtres des autres diocèses ne doivent pas être admis à prêcher sans lettres testimoniales de leur propre évêque.
La matière de la prédication doit être celle qui est indiquée par le divin Rédempteur lorsqu'il dit : Prêchez l'Évangile (12) ... enseignez aux hommes à garder tous les commandements que Je vous ai donnés (13). Ou encore, selon le commentaire du Concile de Trente : « Indiquez aux fidèles les vices qu'ils doivent fuir, les vertus qu'ils doivent pratiquer, afin qu'ils évitent les peines éternelles et puissent acquérir la gloire du ciel (14) ».
H faut donc bannir entièrement de là chaire les questions qui conviennent mieux aux polémiques de presse ou aux séances académiques qu'au lieu saint ; il faut préférer les prédications morales à ces conférences dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles restent sans fruit; que la prédication n'ait rien du langage persuasif de la sagesse humaine ; mais que l'Esprit et la forte de Dieu en démontrent la vérité (15).
C'est pourquoi la source principale de la prédication doit être les Saintes Ecritures, entendues non pas selon le jugement personnel d'esprits souvent obscurcis par la passion, mais selon tradition de l'Église, les interprétations des Pères et des Conciles (16).
Conformément à ces règles, Vénérables Frères, il faut que vous soyez juges de ceux à qui vous confiez le ministère de la parole de Dieu.
Et lorsque vous en trouvez qui sont plus préoccupés de leurs intérêts propres que de ceux de Jésus-Christ, plus avides de succès mondain que soucieux du bien des âmes, éloignez-les de la chaire ; puis avertissez-les, corrigez-les ; et si cela ne suffit pas, écartez-les inexorablement d'une charge dont ils se montrent complètement indignes.
Vous devez d'autant plus user de cette vigilante sévérité que le ministère de la prédication vous appartient en propre et constitue une partie principale de la charge épiscopale ; en dehors de vous, quiconque l'exerce le fait en vos nom et place, et c'est par conséquent toujours vous qui répondez devant Dieu de la manière dont le pain de la parole divine est distribue aux fidèles.
Quant à Nous, pour décliner en ce qui Nous concerne toute responsabilité, Nous intimons et enjoignons à tous les Ordinaires d'écarter ou de suspendre, après les avertissements charitables, même durant sa prédication, tout prédicateur quel qu'il soit, du clergé séculier ,ou régulier, qui n'obéirait pas pleinement aux ordres contenus dans l'Instruction précitée de la S. Congrégation des Evêques et Réguliers. Il vaut mieux que les fidèles se contentent de la simple homélie ou de l'explication du catéchisme faite par leur curé, que d'avoir à assister à des prédications qui produisent plus de mal que de bien.
Un autre terrain où, parmi le jeune clergé, on trouve hélas ! l'occasion de professer et de revendiquer l'affranchissement total du joug de l'autorité légitime, c'est celui de « l'action populaire chrétienne ».
Non pas, Vénérables Frères, que cette action soit en elle-même répréhensible ou qu'elle porte de sa nature au mépris de l'autorité, mais beaucoup, se faisant de son objet une idée fausse, se sont volontairement éloignés des sages directives prescrites par Notre Prédécesseur, d'immortelle mémoire. Nous parlons, vous l'avez compris, de l'Instruction que la S. Congrégation des Affaires Ecclésiastiques extraordinaires publia par ordre de Léon XIII, le 27 janvier 1902, au sujet de l'action populaire chrétienne (17), et qui fut transmise à chacun de vous afin que dans vos diocèses respectifs vous en assuriez l'exécution. Cette Instruction, Nous la maintenons et, dans la plénitude de Notre pouvoir, Nous renouvelons toutes ses prescriptions et chacune d'elles, comme Nous confirmons et renouvelons toutes celles que Nous avons formulées à ce sujet dans Notre Motu Proprio du 18 décembre 1903, sur l'Action populaire chrétienne (18), et dans la Lettre circulaire de Notre cher Fils le cardinal Secrétaire d'État, en date du 28 juillet 1904 (19).
Pour ce qui concerne la fondation et la direction des journaux et des revues, le clergé doit fidèlement observer tout ce qui est prescrit dans l'article 42 de la Constitution apostolique Officiorum (20) : « Il est interdit aux membres du clergé d'assumer sans l'autorisation préalable des Ordinaires la direction de journaux quotidiens ou de publications périodiques ». De même, aucun membre du clergé ne peut, sans l'assentiment préalable de l'évêque, publier d'écrits d'aucune sorte, soit en matière religieuse ou morale, soit de caractère purement technique. Pour la fondation de Cercles et de Sociétés, les statuts et règlements doivent d'abord être examinés et approuvés par l'Ordinaire. Les conférences sur l'action populaire chrétienne et sur quelque autre sujet que ce soit ne pourront être données par un prêtre ou un clerc, sans la permission de l'Ordinaire du lieu.
Tout langage qui pourrait inspirer au peuple de l'aversion pour les classes supérieures est et doit être considéré comme absolument contraire au véritable esprit de la charité chrétienne. Il faut pareillement réprouver, dans les publications catholiques, tout langage qui, animé d'un esprit de nouveauté malsaine, tourne en dérision la piété des fidèles et où il est question de nouvelles orientations de la vie chrétienne, de nouvelles directions de l'Eglise, de nouvelles aspirations de l'âme moderne, d'une nouvelle vocation sociale du clergé, d'une nouvelle civilisation chrétienne, et autres choses semblables.
Les prêtres, spécialement ceux qui sont jeunes, bien qu'ils agissent de façon louable en allant au peuple, doivent cependant procéder en cela avec le respect dû à l'autorité et aux ordres des supérieurs ecclésiastiques. En s'occupant de l'action populaire chrétienne dans cet esprit de subordination, ils doivent poursuivre ce but : « arracher les fils du peuple à l'ignorance des choses spirituelles et éternelles, les acheminer avec un actif dévouement vers une vie honnête et vertueuse, raffermir les adultes dans la foi en dissipant les préjugés hostiles et les exhorter à la pratique de la vie chrétienne, promouvoir parmi les laïques catholiques les institutions reconnues vraiment efficaces pour l'amélioration morale et matérielle des masses populaires, défendre par-dessus tout les principes de justice et de charité évangéliques où tous les droits et tous les devoirs de la société civile trouvent un juste équilibre... Mais qu'ils n'oublient jamais que, même au milieu du peuple, le prêtre doit conserver intact son auguste caractère de ministre de Dieu, lui qui a été mis à la tête de ses frères « pour le bien des âmes (21) » ; toute manière de s'occuper du peuple au détriment de la dignité sacerdotale, des devoirs et de la discipline ecclésiastiques ne pourrait être que hautement réprouvée (22).
1.
ASS 39,
p. 321-350. Trad. de l'italien dans Actes
Pie X, BP., T. 2, p. 196-213.
2.
Jude, 1,
8.
3.
Ecclésiastique, 3, 1.
4. Tite, 2, 15.
5.
1 Timothée, 5, 22.
6.
Cf. ci-dessous, n° 112.
7.
Cf. Lettre Encyclique de Léon XIII, Fin dal
principio, du 8 décembre 1902, (ASS.
35, p. 257) et Lettre apostolique In praecipuis du 23 janvier 1904. (ASS
36. p. 467 ; Actes Pie X, BP., T. 1, p. 124).
8.
On peut consulter sur ce même sujet la Lettre Circulaire de la S. C
Consistoriale aux Ordinaires d'Italie : Le Visite Apostoliche, du 16
juillet 1912. (AAS 4 (1912), p. 491).
9.
Lettre Sanctissimus Pater aux Ordinaires d'Italie, sur la prédication.
(ASS 27,
p. 162).
10.
Nahum, 3,
18.
11.
Concile de Trente, sess. 5, cap. 2, de
Reform.
12.
Marc, 16,
15.
13.
Matthieu, 28, 20.
14.
Concile de Trente, sess. 5, cap. 2, de Reform.
15.
1 Corinthiens, 2, 4.
16.
Cf. Lettre Apostolique Quoniam in re biblica, du 27 mars 1906, sur
l'enseignement de la Sainte Ecriture aux clercs. (ASS 39, p. 77-80).
17.
Instruction Nessuno ignora. (ASS 34, p. 401).
18.
Motu proprio Fin dalla prima (ASS 36, p. 339. Trad. de l'italien dans Actes Pie X, BP., T. 1, p. 108).
19.
Lettre La Santità di N. S. à l’épiscopat italien, sur l'Action populaire
chrétienne. (ASS 37, p. 19. Trad. de l'italien dans Questions actuelles,
BP., T. 75, p. 167).
20.
Constitution apostolique Officiorum, du 25 janvier 1897, sur la censure des livres. (ASS 29, p. 398).
21.
S. Grégoire, Regul. past. 2, chap. 7.
22. Léon XIII, Encyclique Fin dal principio, du 8 décembre 1902, (ASS 35, p. 264).
Au terme de l’Encyclique (1), et en conclusion du long
exposé des erreurs modernistes, le Pape prescrit un certain nombre de mesures,
reparties en sept points et propres à combattre le mal qui s’est infiltré
jusque dans les rangs du clergé (2). C’est à cette dernière partie que
sont empruntés les quelques extraits suivants ; à travers le caractère
plus immédiatement disciplinaire de ces pages, se retrouve l’enseignement
permanent de l’Église sur les exigences fondamentales de la vie sacerdotale.
I. — En ce qui regarde les études, Nous voulons
et ordonnons que la philosophie scolastique soit mise à la base des sciences
sacrées. Il va sans dire que « s’il se rencontre quelque chose chez les
docteurs scolastiques que l’on puisse regarder comme excès de subtilité, ou qui
ne cadre pas avec les découvertes des temps postérieurs, ou qui n’ait enfin
aucune espèce de probabilité, il est bien loin de Notre esprit de vouloir le
proposer à l’imitation des générations présentes (3) ». Et quand Nous
prescrivons la philosophie scolastique, ce que Nous entendons surtout par là —
ceci est capital — c’est la philosophie que nous a léguée le Docteur angélique
(4). Nous déclarons donc que tout ce qui a été édicté à ce sujet par Notre
Prédécesseur reste pleinement en vigueur et, si besoin en est, Nous l’édictons
à nouveau et le confirmons, et ordonnons que tous l’observent rigoureusement.
Dans les Séminaires où ce serait tombé dans l’oubli, les évêques en imposeront
et en exigeront l’observance. Ces prescriptions s’adressent aussi aux
Supérieurs des Instituts religieux. Et que les professeurs sachent bien que
s’écarter de saint Thomas, surtout dans les questions métaphysiques, ne va pas
sans détriment grave.
Sur cette base philosophique, que l’on élève
solidement l’édifice théologique. Autant que vous le pourrez, Vénérables
Frères, stimulez à l’étude de la théologie, de façon que les clercs en
emportent, au sortir du Séminaire, une estime profonde et un ardent amour, et
que, toute leur vie, ils en fassent leurs délices. Car « nul n’ignore que,
parmi toutes les disciplines, si diverses, qui s’offrent à l’esprit avide de
vérité, la première place revient de droit à la théologie, au point que c’était
une maxime de l’antique sagesse que le devoir des sciences et des arts est de
lui être assujetties et soumises comme des servantes » (5). Nous Nous
plaisons enfin à louer ceux qui, pleinement respectueux de la Tradition des
Pères et du magistère ecclésiastique, mesurés dans leurs jugements et fidèles
aux normes catholiques (ce qui ne se voit pas chez tous), ont pris à cœur
d’apporter plus de lumière dans la théologie positive, en y projetant celle de
l’histoire digne de ce nom. Il faut donner certes plus d’importance que par le
passé à la théologie positive, mats que ce ne soit pas au détriment de la
théologie scolastique ; et il faut blâmer comme faisant le jeu des
modernistes ceux qui exaltent tellement la théologie positive qu’ils ont l’air de
dénigrer du fait même la théologie scolastique.
Quant aux études profanes, il suffira de
rappeler ce qu’en a dit fort sagement Notre Prédécesseur :
« Appliquez-vous avec ardeur à l’étude des sciences de la nature :
les géniales découvertes, les applications hardies et utiles faites de nos
jours sur ce terrain et qui provoquent à juste titre l’enthousiasme des
contemporains, seront aussi pour la postérité un sujet d’admiration (6) ».
Mais les études sacrées n’en doivent pas souffrir. Sur quoi le même Pape donne
tout aussitôt le grave avertissement que voici : « Si l’on cherche
avec soin la cause de ces erreurs, on la trouvera surtout en ce fait que, plus
s’est accrue l’ardeur pour les sciences de la nature, plus les hautes et sévères
disciplines sont allées déclinant ; il en est qui languissent dans
l’oubli ; certaines autres sont traitées à la légère et, déchues de leur
antique splendeur, elles sont encore corrompues de façon indigne par des
doctrines perverses et des opinions monstrueuses (7) ». Nous ordonnons que
l’on règle sur ces principes, dans les Séminaires, l’étude des sciences
physiques et naturelles.
II. — ... Il faut procéder avec la même
vigilante sévérité (8) l’examen et au choix des candidats aux saints Ordres.
Loin, bien loin du sacerdoce l’esprit de nouveauté ! Dieu hait les superbes et
les opiniâtres (9).
IV. — ... Nous ordonnons en particulier
l’observation de l’article XLII de la Constitution Officiorum (10), dont
voici la teneur : « Défense aux membres du clergé tant séculier que
régulier de prendre la direction de journaux ou de revues sans la permission
des Ordinaires ». Que s’ils viennent à abuser de cette permission, elle
leur sera retirée, après monition. En ce qui regarde les prêtres correspondants
ou collaborateurs — pour employer les mots courants — comme il n’est pas rare
qu’ils insèrent dans les journaux ou revues des articles entachés de
modernisme, il appartient aux évêques de les surveiller, et, s’ils les prennent
en faute, de les avertir d’abord, puis de leur interdire toute espèce de
collaboration ou correspondance.
V. — ... Nul prêtre, au surplus, ne doit perdre
de vue la grave recommandation de Léon XIII : « Que l’autorité de
leurs pasteurs soit sacrée aux prêtres, qu’ils tiennent pour certains que le
ministère sacerdotal, s’il n’est exercé sous la conduite des évêques, ne peut
être ni saint, ni fructueux, ni recommandable... (11) ».
1. ASS 40, p. 593-650. Trad.
du latin dans Actes Pie X, BP., T.3, p. 161-177.
2. On se souviendra que
l’Encyclique fut précédée, le juillet 1907, du Décret Lamentabile de la
S. C. de l’Inquisition et, le 28 août 5907, de l’Instruction Recentissimo,
de la même Congrégation, qui précise le premier document en ce qui concerne les
Séminaires. (ASS 40, p. 470 et 727). Au surplus, le 18 novembre 1907, Pie X,
par le Motu Proprio Praestantia, confirmait l’autorité des condamnations
portées contre le Modernisme et insistait de nouveau sur le cas particulier des
Séminaires. (ASS 40, p. 723).
3. Léon XIII, Lettre
Encyclique Aeterni Patris, du 4 août 1879, sur l’enseignement de la
philosophie de saint Thomas. (ASS 12, p. 114).
4. Motu Proprio Doctoris
Angelici, du 29 juin 1914. AAS 6 (1914), p. 336. — Trad. du latin dans Actes
Pie X, BP., T. 8, p. 69)
5. Léon XIII, Bref In magna,
du 10 décembre 1889, érigeant la faculté de théologie de l’Institut Catholique
de Paris (Acta Leonis, IX, p. 267).
6. Allocution Pergratus
Nobis, aux « Scientiarum cultores », du 7 mars 1880. (ASS 12, p. 488).
7. Léon XIII, Ibid. p.
486.
8. Le Pape vient en effet de
prescrire des règles rigoureuses dans le choix des professeurs de Séminaires et
d’Universités. (ASS 40, p. 728.)
9. Encyclique Pascendi,
Ibid., p. 635.
10. Const. Aposr. Officiorum,
du 25 janvier 1897, sur la censure de. livres. (ASS 29, p. 398).
11. Lettre Encyclique Nobilissima
Gallorum à l’épiscopat français, du 8 février 1884. (ASS 16, p. 247).
On aimera lire ce témoignage du saint Pontife en faveur du clergé français, à une heure particulièrement douloureuse de notre histoire religieuse (1).
Vous déplorez avec moi les souffrances de 1’Eglise et vous dites en particulier que les plus grandes me viennent de la France (2).
Ce n’est pas vrai !
Il n’est pas vrai que les plus grandes souffrances me viennent de la France. Je souffre des sacrifices très durs que j’ai été obligé d’imposer aux évêques. aux prêtres et aux fidèles français (3). Je voudrais être le premier à les supporter avec eux, à donner l’exemple de l’acceptation de la souffrance et du portement de la croix.
Au milieu des douleurs et des sacrifices, c’est de la France que me viennent les plus grandes consolations : l’union parfaite des évêques, qui a mérité l’admiration du monde entier, et l’obéissance des excellents prêtres et des courageux fidèles au Siège de Pierre. J’augure le plus bel avenir d’une nation qui a d’aussi bons prêtres.
Est-ce donc peu de chose que la France ait toujours été la première dans les oeuvres de bienfaisance ? Est-ce donc peu de chose que la France ait apporté aux autres nations la lumière de l’Evangile ? Par son union et sa fermeté dans la foi, elle a donné un spectacle qui est vraiment digne de la fille aînée de l’Eglise. Et J’éprouve une sainte joie de l’union des évêques et des prêtres de France avec le Cœur de Jésus et avec son Vicaire sur la terre.
Prions pour la France, pour ceux qui ne veulent pas croire, pour les égarés qui ferment les yeux à la lumière du soleil. Le moment de leur conversion n’est peut-être pas loin. La protection de la Vierge Immaculée qui, à Lourdes, offre le surnaturel à l’admiration de toutes les nations, ainsi que les prières des justes, obtiendront cette grâce pour tous ceux qui sont encore dans les ténèbres.
1.
Le Saint-Siège et le Séminaire Français de Rome. Op. cit., p. 85-88.
2. Dans son Adresse d’hommage, le Supérieur du Séminaire avait dit en effet : « Nous n’ignorons certes pas, et c’est pour nous un sujet de très grande douleur, qu’en ces temps très troublés la plus amère partie de Votre calice Vous vient de notre France, la fille aînée de l’Eglise ».
3.
Cf. Lettre Encyclique Vehementer Nos à l’épiscopat français pour
protester contre la loi de séparation, 11 février 1906 (ASS 39, p. 3) et
Lettre Encyclique Gravissimo à l’épiscopat français sur le refus des
associations culturelles, 10 août 1906 (ASS 39, p. 385).
Cette Exhortation que le Pape adressa au clergé catholique, à l'occasion de son jubilé d'or sacerdotal, fut rédigée tout entière de sa main, en l'espace de quelques semaines. C’est vraiment une oeuvre jaillie du coeur du Pontife. Il y livre son propre idéal du sacerdoce et ses grandes préoccupations à l'heure où la crise moderniste ébranlait encore le clergé (1) ; ce document apparaît au surplus comme le point d'achèvement de multiples enseignements antérieurs du Pontife. Saint Pie X aimait recommander cette Exhortation aux membres de l'Épiscopat : « Ce document, dans lequel Nous ouvrions Notre cœur à tous les ministres sacrés, ayez soin de le rappeler et de le commenter souvent aux clercs qui dépendent de vous. D'ailleurs, comprenez bien et retenez bien tous ceci : quand vous aurez un clergé conforme à l'idéal tracé dans cette Exhortation, vous verrez certainement votre charge pastorale grandement allégée, et les fruits de votre apostolat beaucoup plus abondants (2) ».
Elles sont profondément enracinées dans Notre esprit les paroles si redoutables que l'Apôtre des Gentils écrivait aux Hébreux pour leur rappeler le devoir de l'obéissance envers les supérieurs : Ils veillent sur vos âmes comme devant en rendre compte, affirmait-il avec une singulière gravité (3).
Cette parole s'adresse sans doute à tous ceux qui ont autorité dans l'Église, mais elle s'applique plus particulièrement à Nous qui, malgré Notre insuffisance et par la grâce de Dieu, y exerçons le pouvoir suprême. Aussi, dans Notre sollicitude, ne cessons-Nous, jour et nuit, de rechercher et de considérer tout ce qui peut concourir à la sauvegarde et à la croissance du troupeau du Seigneur.
Or, voici la première de Nos préoccupations : c'est que les hommes revêtus du sacerdoce soient vraiment à tous égards tels que l'exige l'accomplissement de leur charge. C'est de là surtout, Nous en sommes convaincu, qu'il faut attendre le bien et le progrès de la vie religieuse.
C'est pourquoi, dès Notre élévation au Souverain Pontificat, — et si évidents et nombreux que fussent les mérites du clergé, considéré dans son ensemble, — Nous avons cru devoir exhorter très instamment Nos Vénérables Frères les évêques de l'univers catholique à mettre tous leurs soins, actifs et persévérants, à former le Christ en ceux qui sont destinés, de par leur charge, à Le former dans les autres (4).
Nous n'ignorons pas avec quel empressement les évêques se sont acquittés de cette tâche. Nous savons avec quelle vigilance et quelle sollicitude ils se sont appliqués à former le clergé à la vertu, et Nous voulons moins les en louer que les en remercier publiquement.
Mais, tout en Nous réjouissant de constater que déjà, grâce au dévouement des évêques, de nombreux prêtres s'appliquent avec ferveur à faire revivre ou grandir en eux la grâce divine reçue avec l'imposition des mains, Nous devons encore déplorer que d'autres, en divers pays, ne se montrent pas dignes d'être pris pour modèles par le peuple chrétien, qui porte à juste titre ses regards sur eux comme sur un miroir de la vertu chrétienne (5).
C'est à ces derniers que Nous voulons, par cette Lettre, ouvrir Notre cœur, comme le cœur d'un père aimant qui bat anxieusement à la vue de son fils malade. Et c'est Notre amour pour eux qui Nous inspire d'ajouter Nos exhortations à celles des évêques. Mais, bien qu'elles aient surtout, pour but de ramener à de meilleurs sentiments les fourvoyés et les tièdes, Nous voudrions que ces exhortations soient aussi un stimulant pour les autres. Nous montrons le chemin que chacun doit s'efforcer de suivre avec une ardeur chaque jour plus grande afin de devenir vraiment, selon la belle expression de l’Apôtre, un homme de Dieu (6) et de répondre à la légitime attente de l'Eglise.
Nous ne dirons rien que vous n'ayez entendu, rien de neuf pour qui que ce soit ; mais il importe à tous de se remémorer ces choses ; et Dieu Nous donne l'espoir que Notre parole ne laissera pas d'être fructueuse.
Nous vous le demandons avec instance : Renouvelez-vous dans votre esprit et revêtez l'homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables (7) ; et ce sera le plus beau et le plus agréable présent que vous puissiez Nous offrir en ce cinquantième anniversaire de Notre sacerdoce.
Pour Nous, quand Nous repasserons sous le regard de Dieu, avec un cœur contrit et en esprit d'humilité (8), les années de Notre sacerdoce, il Nous semblera réparer en quelque mesure ce que Nous devons y regretter de trop humain, en vous avertissant et en vous exhortant à marcher dignement devant Dieu et à Lai plaire en toutes choses (9).
Par cette exhortation, au, surplus, ce ne sont pas vos seuls intérêts que Nous défendrons, mais aussi les intérêts communs des nations catholiques, puisqu'il est impossible de séparer les uns des autres. En effet, le prêtre ne peut pas être bon ou mauvais pour lui seul. Mais de quelles conséquences sont pour le peuple sa conduite et sa manière de vivre ! Quel immense trésor qu'un prêtre vraiment bon, partout où il se trouve !
Nous commencerons donc, chers Fils, Notre exhortation en vous excitant à la sainteté de vie que requiert votre dignité.
Quiconque, en effet, exerce le sacerdoce, ne l'exerce pas pour soi seul, mais pour les autres. Car tout pontife pris d'entre les hommes est établi pour les hommes en ce qui regarde Dieu (10). Le Christ a exprimé la même pensée lorsque, pour montrer en quoi consiste l'action sacerdotale, Il comparait les prêtres au sel et à la lumière. Le prêtre est donc la lumière du monde, le sel de la terre. Personne, sans doute, n'ignore qu'il est avant tout question ici de l'enseignement de la vérité chrétienne, mais peut-on ignorer davantage qu'un tel ministère est à peu près inutile si le prêtre ne confirme de son exemple ce qu'il enseigne par sa parole ? Ceux qui l'écoutent pourraient dire alors, injurieusement peut-être, mais non sans raison : Ils font profession de connaître Dieu et ils Le renient par leurs actes (11) ; ils repousseront alors la doctrine et ne profiteront pas de la lumière du prêtre.;
C'est pourquoi le Christ Lui-même, constitué le modèle des prêtres, a d'abord enseigné par l'exemple et ensuite par la parole : Jésus a commencé par agir, puis Il a enseigné (12).
De même, s'il néglige sa sanctification, le prêtre ne pourra en aucune façon être le sel de la terre, car ce qui est corrompu et contaminé n'est aucunement propre à assurer la conservation : et là où la sainteté fait défaut, il est inévitable que la corruption s'introduise. Aussi, le Christ, poursuivant cette comparaison, appelle de tels prêtres un sel affadi, qui n'est plus bon à rien, sinon à être jeté dehors, et dès lors à être foulé aux pieds par les hommes (13).
Ces vérités sont d'autant plus manifestes que nous n'accomplissons pas les fonctions sacerdotales en notre nom propre, mais au nom de Jésus-Christ. Ainsi, dit l'Apôtre, que l'homme nous considère comme les ministres du Christ et les dispensateurs des mystères de Dieu (14) ; c'est donc pour le Christ que nous remplissons les fonctions d'ambassadeurs (15). C'est aussi pour cette raison que le Christ Lui-même nous a placés au nombre de ses amis et non de ses serviteurs : Je ne vous appellerai plus serviteurs... mais Je vous ai appelés amis parce que tout ce que J'ai appris de mon Père, Je vous l'ai fait connaître... Je vous ai choisis et constitués pour que vous alliez et que vous portiez du fruit (16).
Nous avons donc à remplir le rôle du Christ ; la mission qu'il nous a donnée, nous devons l'accomplir en prenant pour but celui-là même qu'il s'est proposé. Et comme « n'avoir qu'un même vouloir et une, même aversion, est le propre d'une solide amitié », nous sommes tenus, en qualité d'amis, de conformer nos sentiments à ceux de Jésus-Christ, qui est saint, innocent et sans tache (17). Envoyés par Lui, nous devons gagner l'esprit des hommes à ses doctrines et à sa loi, en commençant d'abord par les observer nous-mêmes ; participant à son pouvoir de délivrer les âmes des liens du péché, nous avons l'obligation de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour ne pas nous laisser retenir par ces mêmes liens.
Mais surtout, ministres de Jésus-Christ dans l'offrande du Sacrifice par excellence, perpétuellement renouvelé pour le salut du monde, nous devons nous mettre dans le même état d'esprit que celui dans lequel, Hostie immaculée, Il s'est offert à Dieu sur l'autel de la croix. Car si, autrefois, alors qu'il ne s'agissait que d'apparences et de figures, une telle sainteté était requise des prêtres, qu'en sera-t-il de nous, maintenant que la victime est le Christ ! « Combien donc ne doit-il pas être plus pur celui qui prend part à un tel sacrifice ! Combien plus brillante que le rayon de soleil, la main qui partage cette Chair ! la bouche que remplit un feu spirituel, la langue que rougit un Sang si redoutable ! (18) »
Saint Charles Borromée insistait très justement sur ce point dans ses discours à son clergé : « Si nous nous rappelions, nos très chers frères, quelles grandes et saintes choses le Seigneur Dieu a déposées en nos mains, quelle force aurait cette considération pour nous porter à mener une vie digne d'hommes d'Église ! Qu'y a-t-il que le Seigneur n'ait mis dans ma main quand Il y a déposé son Fils unique, coéternel et égal à Lui ? Il a mis en ma main tous ses trésors, ses sacrements et ses grâces ; Il y a placé les âmes, qui sont ce qu'il a de plus cher, qu'il a dans son amour préférées à Lui-même, qu'il a rachetées de son Sang ; Il a mis en ma main le ciel pour que je puisse l'ouvrir et le fermer aux autres... Comment donc, après tant de faveurs et d'amour, pourrai-je être assez ingrat pour pécher contre Lui ? Pour Lui manquer de respect ? Pour souiller un corps qui est le sien ? Pour déshonorer cette dignité, cette vie consacrée à son service ? »
Cette sainteté de vie, dont il convient de traiter encore un peu, fait l'objet, de la part de l'Église, d'une constante sollicitude. Les Séminaires ont été institués dans ce but : si les jeunes qu'on y élève dans l'espoir du sacerdoce doivent être formés aux lettres et aux diverses disciplines, toutefois il importe surtout qu'ils soient en même temps et principalement formés dès leurs plus tendres années à tout ce qui concerne la piété. Quand ensuite l'Église fait avancer les candidats par degrés et à de longs intervalles, comme une mère vigilante, elle ne leur épargne pas les exhortations à la sainteté.
Il Nous plaît de rappeler ici ces étapes.
A peine enrôlés dans la milice sacrée, nous prenions déjà à sa demande un engagement formel : Le Seigneur est la part de mon héritage et de mon calice : c'est Vous, Seigneur, qui me rendrez mon héritage (19). Par ces paroles, dit saint Jérôme, le clerc est averti que « celui qui est lui-même la part du Seigneur ou qui a le Seigneur en partage doit se montrer tel que lui-même possède le Seigneur et soit possédé par Lui (20) ».
Quel grave langage tient l'Église à ceux qui vont être promus au sous-diaconat ! « Vous devez considérer attentivement et à plusieurs reprises quelle charge vous assumez librement aujourd'hui... ; si vous recevez cet Ordre, il ne vous sera plus permis de revenir sur votre dessein, mais il vous, faudra rester pour toujours au service de Dieu et garder, avec son aide, la chasteté. » Et encore : « Si jusqu'à présent vous avez été négligents vis-à-vis de l'Église, désormais vous devez être assidus ; si jusqu'à présent vous avez été somnolents, vous devez désormais être vigilants ; si jusqu'à présent vous avez été déshonnêtes, désormais vous devez être chastes... Songez au ministère qui vous est confié ! »
Pour ceux qui vont recevoir le diaconat, l'Église adresse à Dieu cette prière par la bouche de l'évêque : « Qu'il y ait en eux abondance de toutes les vertus, une autorité modeste, une réserve constante, la pureté de l'innocence et la fidélité à la discipline spirituelle. Que vos préceptes, Seigneur, resplendissent dans leur vie et que leur chasteté exemplaire porte le peuple à les imiter saintement ».
Mais les avertissements qu'elle adresse à ceux qui vont recevoir le sacerdoce émeuvent encore plus profondément : « C'est avec une grande crainte qu'il faut s'élever aune si haute dignité, et l'on doit veiller à ce que ceux qui sont élus se recommandent par une sagesse céleste, des mœurs sans reproche et une continuelle observation de la justice... Que le parfum de votre vie soit un des attraits de l'Église de Dieu, en sorte que, par la prédication et l'exemple, vous construisiez la maison, c'est-à-dire la famille de Dieu. » Plus pressant que tous est le conseil très grave qu'elle ajoute : « Imitez les mystères que vous célébrez » ; ceci est conforme à l'enseignement de saint Paul : Afin de rendre tout homme parfait dans le Christ Jésus (21).
Si telle est donc la pensée de l'Église sur la vie du prêtre, personne ne peut s'étonner de l'unanimité des Pères et des Docteurs; certains pourraient plutôt penser qu'ils exagèrent ; toutefois, si on les étudie avec soin, on ne reconnaîtra dans leur enseignement rien que de très vrai et de très juste. Cette doctrine, la voici sommairement. Entre le prêtre et un honnête homme quel qu'il soit, il doit y avoir autant de différence qu'entre le ciel et la terre ; et, pour cette raison, le prêtre doit veiller à ce que sa vertu soit exempte de tout reproche, non seulement en matière grave, mais encore en matière légère (22). Le Concile de Trente fait sien le jugement de ces hommes si vénérables lorsqu'il avertit les clercs de fuir « même les fautes légères, parce que, commises par eux, elles seraient très graves (23) ». Très graves en effet, non pas en elles-mêmes, mais eu égard à celui qui les commettrait, car, à bien meilleur droit qu'aux édifices de nos temples, on peut lui appliquer cette parole : La sainteté convient à ta maison (24).
Or, cette sainteté que le prêtre serait coupable de ne pas posséder, il faut examiner en quoi elle consiste : car quiconque l'ignorerait ou en aurait une fausse idée, courrait certainement un grand danger.
II y en a qui pensent, qui osent même enseigner que le mérite d'un prêtre consiste uniquement à se dépenser sans réserve au service du prochain ; en conséquence, laissant presque entièrement de côté ces vertus par lesquelles l'homme travaille à sa propre perfection (et qu'ils appellent pour cela vertus passives), ils prétendent qu'il faut consacrer toutes ses forces et tout son zèle à cultiver et à pratiquer les vertus actives. Cette doctrine est étrangement erronée et pernicieuse.
C'est d'elle que Notre Prédécesseur, d'heureuse mémoire, a écrit dans sa sagesse (25) : « Pour prétendre qu'il y a des vertus chrétiennes plus appropriées que d'autres à certaines époques, il faudrait oublier les paroles de l'Apôtre : Ceux qu'il a connus d'avance, Il les a aussi prédestinés à devenir conformes à l'image de son Fils (26). Le Maître et le modèle de toute sainteté, c'est le Christ ; c'est sur Lui que doit se régler quiconque désire entrer au séjour des bienheureux. Or, le Christ ne change pas au cours des siècles, mais Il est le même hier et aujourd'hui, et Il le sera éternellement (27). C'est donc aux hommes de tous les âges que s'adresse cette parole : Recevez mes leçons, car Je suis doux et humble de cœur (28). C'est en tous les temps que le Christ se montre à nous obéissant jusqu'à la mort (29) ; elle vaut pour tous les siècles la maxime de l'Apôtre : Ceux qui sont au Christ ont crucifié leur chair avec ses vices et ses convoitises (30) ».
Ces enseignements, s'ils s'adressent sans doute à tous les fidèles, concernent toutefois plus immédiatement les prêtres. Que ceux-ci s'appliquent en particulier ces paroles qu'ajoutait Notre Prédécesseur dans son zèle apostolique : « Plût à Dieu qu'il y eût maintenant un plus grand nombre d'hommes à pratiquer ces vertus comme les pratiquaient les saints des temps passés, eux qui, par leur humilité, leur obéissance, leur tempérance, furent « puissants en œuvre et en parole », pour le plus grand profit non seulement de la religion, mais encore de la société ! (31) »
Ici, il n'est pas inutile de faire remarquer que ce Pontife si sage a eu parfaitement raison de mentionner spécialement la tempérance, cette vertu que nous appelons dans la langue évangélique le renoncement. Car c'est en elle surtout, chers fils, que résident, comme en leur principe, la force, la puissance, l'efficacité de tout ministère sacerdotal : négligez-la et voici qu'apparaît tout ce qui, dans la conduite du prêtre, est de nature à offenser le regard et l'esprit des fidèles. En effet, si l'on agit par désir d'un gain misérable, si l'on se mêle aux affaires séculières (32), si l'on brigue les premières places et si l'on dédaigne les autres, si l'on cède à la nature, si l'on cherche à plaire aux hommes, si l'on compte subies paroles persuasives de la sagesse humaine, tout cela vient de ce qu'on néglige le précepte du Christ et qu'on rejette la condition posée par Lui : Si quelqu'un veut Me suivre, qu'il renonce à soi-même (33).
Tout en insistant particulièrement sur ce point, Nous n'en avertissons pas moins le prêtre qu'en fin de compte ce n'est pas pour lui seul qu'il doit se sanctifier : car il est l'ouvrier que le Christ est venu… louer pour sa vigne (34). C'est donc à lui qu'il appartient d'arracher les herbes folles, d'en semer d'utiles, d'arroser, de veiller à ce que l'ennemi ne vienne pas semer l'ivraie sur le bon grain. Le prêtre doit, dès lors, prendre garde qu'un souci inconsidéré de sa perfection personnelle ne l'entraîne à omettre quelque devoir de sa charge relatif au bien du prochain, comme la prédication de la parole de Dieu, les confessions, l'assistance des malades et surtout des moribonds, l'instruction religieuse des ignorants, la consolation des affligés, le retour des égarés, enfin l'imitation parfaite du Christ qui passa en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient tourmentés par le démon (35).
Mais que le prêtre, en tout cela, garde toujours présent à l'esprit le grave avertissement de saint Paul : Ni celui qui plante ni celui qui arrose ne sont rien ; mais Dieu qui fait croître est tout (36). Nous pouvons semer dans les larmes ; nous pouvons cultiver la semence au prix d'un labeur considérable ; mais qu'elle germe et produise les fruits qu'on en attend, cela ne dépend que de Dieu et de son secours tout-puissant. Il importe au plus haut point de se souvenir que les hommes ne sont finalement que des instruments dont Dieu se sert pour le salut des âmes ; il faut donc qu'ils soient aptes à être maniés par Dieu. Et dans quelles conditions ? Croyons-nous que Dieu soit déterminé, par nos qualités naturelles ou acquises, à utiliser notre concours en vue de l'extension de sa gloire ? Nullement ; car il est écrit : Dieu a choisi ce qui est insensé selon le monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi ce qui est faible aux yeux du monde pour confondre les forts, et Dieu a choisi ce qui est humble et méprisable au gré du monde, ce qui n'est rien, pour détruire ce qui est (37).
Il n'y a, en vérité, qu'une chose qui unisse l'homme à Dieu, une seule qui le Lui rende agréable, et en fasse un ministre non indigne de sa miséricorde : c'est la sainteté de la vie et des mœurs. Si cette sainteté, qui consiste surtout dans la connaissance suréminente de Jésus-Christ, manque au prêtre, tout lui manque. Sans elle, les trésors d'une science remarquable (que Nous Nous efforçons d'ailleurs de promouvoir dans le clergé), l'habileté et le savoir-faire, peuvent sans doute être de quelque profit à l'Église ou aux individus ; il n'est pas rare néanmoins qu'ils soient pour eux cause de préjudices déplorables.
En revanche, un homme profondément saint, fût-il le dernier de tous, combien d’œuvres merveilleuses ne peut-il pas entreprendre et mener à bonne fin pour le salut du peuple de Dieu ! De nombreux témoignages l'ont montré en tout temps. Nous en avons une preuve éclatante, et dont le souvenir est récent, dans la: personne de Jean-Marie Vianney, ce parfait pasteur d'âmes, à qui Nous Nous réjouissons d'avoir Nous-même décerné les honneurs des Bienheureux (38).
La sainteté seule nous rend tels que l'exige notre vocation divine : des hommes crucifiés au monde et auxquels le monde soit crucifié ; des hommes engagés dans une vie nouvelle, et qui, selon le conseil de l'Apôtre (39), se montrent vraiment ministres de Dieu par les travaux, par les veilles, par les jeûnes, par la pureté, par la science, par la patience, par la bonté, par l’Esprit-Saint, par une charité sans feinte, par la parole de vérité ; des hommes qui n'aspirent qu'aux biens célestes et travaillent de toutes leurs forces à y conduire le prochain.
Comme toutefois la sainteté de vie est, on le sait, le fruit de notre volonté en tant que celle-ci est fortifiée par le secours de la grâce, Dieu a pourvu Lui-même abondamment à ce que, si nous le voulions, le don de sa grâce ne nous fît jamais défaut. Nous pouvons l'obtenir, en premier lieu, par une prière assidue.
Il y a nécessairement entre la prière et la sainteté une telle dépendance qu'aucune des deux ne peut, en quelque façon, exister sans l'autre.
A cet égard, il est rigoureusement vrai de dire avec saint Jean Chrysostome : « J'estime comme évident aux yeux de tous qu'il est proprement impossible d'avoir une vie vertueuse sans le secours de la prière (40) » ; saint Augustin conclut, de même, par ce trait : « Celui-ci sait bien vivre qui sait bien prier (41) ».
Ces enseignements, le Christ Lui-même nous les a encore plus fermement inculqués par ses fréquentes exhortations et surtout par ses exemples. En effet, pour prier, Il se retirait dans les déserts ou gravissait seul les montagnes ; Il passait des nuits entières absorbé dans la prière ; Il allait fréquemment au Temple ; même quand les foules Le pressaient, Il priait en public, les yeux levés au ciel ; enfin, attaché à la croix, dans les affres de l'agonie, Il supplia son Père avec un grand cri et avec des larmes.
Considérons donc comme certain et bien établi que le prêtre, pour tenir dignement sa place et remplir son devoir, doit se consacrer avant tout à la prière. Trop souvent sans doute, il faut déplorer qu’il le fasse plutôt par habitude que par ferveur ; qu’il récite négligemment l’office aux heures fixées (42), n’y ajoutant que peu de prières ; qu’ensuite, il ne songe à consacrer à Dieu aucun instant de la journée par de ferventes aspirations. Le prêtre, en effet, bien plus que tout autre, doit obéir au précepte du Christ : Il faut toujours prier (43), précepte que saint Paul recommande avec instance : Persévérez dans la prière, avec vigilance et dans l'action de grâces (44) — priez sans cesse (45).
Que d'occasions de s'élever vers Dieu, durant la journée, pour une âme possédée du désir de sa propre sanctification non moins que du salut du prochain ! Les angoisses intimes, la violence et l'opiniâtreté des tentations, le manque de vertu, l'impuissance et la stérilité des œuvres, les péchés et les négligences sans nombre, la crainte enfin des jugements divins, tout nous excite vivement à pleurer en présence du Seigneur, à obtenir son secours, et, plus encore, à nous enrichir facilement de mérites à ses yeux.
Nous ne devons pas pleurer seulement à cause de nous. Dans ce déluge de crimes qui va se répandant et s'élargissant en tous lieux, c'est à nous surtout qu'il appartient d'implorer et de fléchir la divine clémence ; c'est à nous de prier instamment le Christ qui, dans son immense bonté, nous prodigue toutes ses grâces dans son admirable sacrement : « Epargnez, Seigneur, épargnez votre peuple ».
Un point d'une grande importance consiste à réserver chaque jour un temps déterminé à la méditation des vérités éternelles. Aucun prêtre ne peut s'en dispenser sans encourir un grave reproche de négligence et un dommage pour son âme. Saint Bernard, le très saint abbé, écrivant à Eugène III, jadis son élève et devenu depuis Pontife Romain, l'avertissait franchement et instamment de ne jamais omettre la méditation quotidienne des choses divines, de ne jamais prendre excuse des occupations multiples et très graves que comporte l'apostolat suprême. Il s'efforçait de justifier sa recommandation en énumérant avec grande sagesse les avantages de cet exercice : « La méditation purifie la source d'où elle jaillit l'esprit. En outre elle règle les affections, dirige les actes, corrige les excès, gouverne les mœurs, rend la vie honnête et ordonnée ; enfin, elle procure la science et des choses divines et des choses humaines. C'est elle qui précise ce qui est confus, resserre ce qui est relâché, rassemble ce qui est dispersé, scrute ce qui est caché, recherche le vrai, examine le vraisemblable, dévoile le factice et le trompeur. C'est elle qui règle les actions futures et revoit celles du passé, en sorte que rien ne reste dans l'esprit qui n'ait été corrigé ou ait besoin de l'être. C'est elle qui dans la prospérité pressent l'adversité, et dans l'adversité ne la ressent pour ainsi dire pas : deux vertus, dont l'une est la force et l'autre la prudence (46) ».
Cet ensemble de rares services que la méditation est appelée à nous rendre nous apprend combien elle est en tous points salutaire, et même absolument nécessaire.
En effet, quelque vénérables et augustes que soient les diverses fonctions du sacerdoce, il arrive pourtant qu'à force de les exercer ceux qui les accomplissent n'ont plus pour elles tout le respect religieux qu'elles méritent. La ferveur diminuant peu à peu, ils se laissent aller facilement à la tiédeur, et jusqu'au dégoût des choses les plus sacrées. Ajoutez que c'est une nécessité quotidienne pour le prêtre de vivre pour ainsi dire « au milieu d'une société mauvaise » ; en sorte que, souvent, dans l'exercice même de sa charité pastorale, il doit redouter qu'il ne s'y cache quelque piège de l'infernal serpent. Quoi d'étonnant ! N'est-il pas trop naturel que même les âmes religieuses se souillent au contact de la poussière du monde (47) ?
Il y a donc manifestement pour le prêtre une nécessité urgente et grave de revenir chaque jour à la contemplation des vérités éternelles, afin de raffermir, par le renouvellement de vigueur qu'il y puise, son esprit et sa volonté contre toutes ces embûches.
En outre, il importe au prêtre d'être doué d'une certaine aptitude à s'élever et à tendre vers les choses du ciel, lui qui a le devoir rigoureux de les goûter, de les enseigner, de les inculquer ; il doit ordonner toute sa vie d'une manière si surhumaine que, chaque action de son saint ministère, il l'accomplisse selon Dieu, sous l'inspiration et la conduite de la foi. Or, ce qui contribue plus que tout à établir et à maintenir le prêtre dans cet état d'âme, dans cette union pour ainsi dire naturelle avec Dieu, c'est le recours à la méditation quotidienne ; vérité tellement évidente pour tout homme sage qu'il est inutile d'insister davantage.
Nous trouvons la confirmation — combien triste — de ces vérités dans la vie des prêtres qui apprécient peu ou prennent même en dégoût la méditation des choses divines. Ce sont, en effet, des hommes en qui le sens du Christ, ce bien si précieux, s'est presque éteint ; des hommes entièrement tournés vers les choses de la terre, en quête de frivolités, se perdant en bavardages futiles, s'acquittant de leurs fonctions avec relâchement, froideur et peut-être indignité. Jadis, imprégnés de l'onction sacerdotale toute récente, ils se préparaient avec soin à l'office, pour ne pas ressembler à des hommes qui tentent Dieu ; ils choisissaient les temps les plus propices et les endroits les plus silencieux ; ils s'appliquaient à scruter la pensée divine ; ils louaient, ils gémissaient, ils tressaillaient, ils se répandaient en prières avec le psalmiste. Et maintenant, comme ils sont changés !
De même, ils ne gardent presque plus rien de cette vive piété qu'ils éprouvaient pour les mystères divins. Qu'ils étaient aimés alors, les tabernacles (48) ! Leur cœur palpitait de se trouver auprès de la table du Seigneur et d'y attirer un nombre croissant de cœurs fervents. Quelle pureté, quelles prières d'une âme aimante, pour se préparer à la sainte messe ! Avec quel respect ils la célébraient, en observant dans toute leur beauté ses augustes cérémonies ! Quelles effusions cordiales dans l'action de grâces : et le parfum du Christ se répandait sur leur peuple !... Rappelez-vous, Nous vous en supplions, chers fils, rappelez vous... ces jours d'autrefois (49) ; votre âme brûlait alors, nourrie des ardeurs de la sainte méditation.
Parmi ceux à qui pèse cette récollection du cœur (50) ou qui la négligent, il n'en manque pas qui ne cherchent guère à dissimuler la pauvreté intime qui en résulte, mais s'en excusent sous le prétexte qu'ils se sont jetés sans réserve dans le tourbillon du ministère pour le plus grand service du prochain.
Erreur lamentable ! N'ayant pas l'habitude de converser avec Dieu, lorsqu'ils en parlent aux hommes, ou leur donnent des conseils de vie chrétienne, ils manquent totalement du souffle divin, en sorte que la parole évangélique semble presque morte en eux. Leur voix, si vantée qu'elle soit pour sa prudence et son éloquence, ne rend nullement le son de la voix du Bon Pasteur que les brebis écoutent avec profit ; elle résonne et se répand stérile, et parfois même elle est d'un fâcheux exemple, non sans déshonneur pour la religion et scandale pour les bons.
Et il en est de même sur les autres terrains de leur activité : celle-ci ne produit aucun résultat sérieux, ou n'en produit que de très éphémères, car il lui manque la rosée céleste qu'attiré en abondance la prière de celui qui s'humilie (51).
Et ici Nous ne pouvons pas ne pas déplorer vivement l'attitude de ceux qui, sous l'influence de pernicieuses nouveautés, osent soutenir un avis contraire et considèrent comme perdu le temps consacré à la prière et à la méditation. O funeste aveuglement ! Plût à Dieu que, s'examinant consciencieusement, ils reconnussent enfin à quoi aboutissent cette négligence et ce mépris de la prière. Quelle en est, en effet, la conséquence ? Un orgueil opiniâtre, dont naissent des fruits trop amers : Notre cœur paternel se refuse à les rappeler et souhaite les faire complètement disparaître (52) ?
Dieu entende ce vœu ! Que, jetant sur les égarés un regard miséricordieux, Il répande sur eux en telle abondance « l'esprit de grâce et de prière », qu'ils déplorent leur erreur, qu'ils retrouvent, volontiers et à la joie de tous, les voies qu'ils eurent tort de quitter, qu'ils les parcourent avec plus de prudence. Comme jadis l'Apôtre (53), Nous prenons Dieu à témoin que c'est avec le cœur même de Jésus-Christ que Nous désirons les voir tous revenir.
Qu'ils gravent donc, et vous tous, chers fils, gravez profondément en vous Notre exhortation, qui n'est autre que celle du Seigneur Jésus-Christ : Considérez, veillez et priez (54). Que chacun surtout, pour s'exercer à une vraie méditation, mette en œuvre ses ressources personnelles ; qu'il y mette aussi sa confiance intérieure, répétant souvent cet appel : Seigneur, apprenez-nous à prier (55). Nous-avons, pour méditer, une raison spéciale, très importante : c'est la puissance de conseil et de vertu que nous y puiserons et qui nous est si utile pour la bonne direction des âmes, œuvre difficile entre toutes.
A ce sujet, saint Charles donnait ce mémorable avis pastoral : « Comprenez, mes Frères, que rien n'est aussi nécessaire à tous les ecclésiastiques que l'oraison mentale avant, pendant et après toutes nos actions. Je chanterai, dit le prophète, et Je comprendrai (56). Vous administrez les sacrements, ô mon frère, méditez ce que vous faites ; vous célébrez la messe, méditez ce que vous offrez ; vous récitez l'office, méditez sur Celui à qui Vous vous adressez et sur ce que vous Lui dites ; vous dirigez les âmes, méditez sur le Sang qui les a purifiées (57) ».
C'est donc à bon droit que l'Église nous invite à répéter souvent ces pensées de David : Bienheureux l'homme qui... médite la loi du Seigneur, qui y fixe sa volonté jour et nuit ;... tout ce qu'il fera lui réussira (58).
Voici enfin un dernier motif d'encouragement, aussi noble que tous les autres. Si le prêtre est appelé un « autre Christ », et l'est en vérité par la communication de ses pouvoirs, ne doit-il pas le devenir et le paraître encore par l'imitation de ses actes ?... « Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ (59) ».
Il importe beaucoup que le prêtre joigne à la méditation quotidienne des choses divines la lecture de livres de piété, de ceux surtout qui ont été divinement inspirés. C'est ce que saint Paul demandait à Timothée : Applique-toi à la lecture (60). De même, saint Jérôme instruisant Népotien de ce qui concerne la vie sacerdotale le pressait « de ne jamais abandonner la lecture des Saints Livres » ; et il en donnait la raison suivante : « Apprends ce que tu dois enseigner : acquiers une pensée conforme à la doctrine, afin d'être en état d'exhorter selon la saine doctrine et de réfuter ceux qui la contredisent ». Quel profit, en effet, pour les prêtres constamment fidèles à cette pratique ! Avec quelle saveur ils prêchent le Christ ! Au lieu d'amollir et de flatter les esprits et les cœurs de leurs auditeurs, ils les incitent à devenir meilleurs et les portent à désirer les choses célestes !
Mais c'est encore à un autre titre et cette fois pour votre profit personnel, chers fils, que peut vous servir le précepte de saint Jérôme : « Que les Livres Saints soient toujours dans tes mains (61) ».
Qui donc ignore l'influence immense qu'exercé sur l'esprit d'un homme la voix de l'ami qui l'avertit franchement, l'aide de ses conseils, le reprend, le relève, le détourne de l'erreur ? Bienheureux celui qui trouve un ami véritable (62) ... Qui l’a trouvé a trouvé un trésor (63). Nous devons, dès lors, mettre les livres de piété au nombre de nos amis vraiment fidèles. Car ils nous rappellent sévèrement à nos devoirs et aux prescriptions de la discipline légitime ; ils réveillent dans nos cœurs les voix célestes qu'on voudrait étouffer ; ils secouent la torpeur de nos bons propos ; ils troublent notre trompeuse tranquillité ; ils nous reprochent nos affections moins recommandables ou inavouées ; ils découvrent aux imprudents les dangers qui souvent les guettent. Tous ces bons offices, ils nous les rendent avec une bienveillance si discrète qu'ils sont pour nous non seulement des amis, mais encore, et de beaucoup, les meilleurs des amis. Nous pouvons en disposer à volonté ; ils se tiennent pour ainsi dire à nos côtés, prêts à toute heure à subvenir aux besoins de nos âmes : leur voix n'est jamais dure ; leurs conseils, jamais intéressés ; leur parole, jamais timide ou mensongère.
De nombreux et remarquables exemples prouvent l'efficacité très salutaire des livres de piété. Mais celle-ci apparaît surtout dans l'exemple de saint Augustin, car ce fut pour lui le point de départ des services immenses qu'il rendit à l'Église : « Prends, lis ; prends, lis... Je pris (les Épîtres de l'apôtre Paul), j'ouvris et je lus en silence... Comme si la lumière qui donne la paix avait envahi mon esprit, toutes les ténèbres de mes doutes se dissipèrent (64) ».
Au contraire, il arrive hélas ! trop fréquemment de nos jours que des membres du clergé se laissent peu à peu envahir parles ténèbres du doute et détourner dans les sentiers de ce monde, pour cette raison surtout qu'ils préfèrent aux livres saints et aux écrits spirituels toutes sortes d'autres livres et une multitude de journaux, qui répandent à profusion l'erreur subtile et la corruption.
Tenez-vous sur vos gardes, chers fils : ne vous fiez pas à l'expérience de la maturité ou de la vieillesse, ne vous laissez pas abuser par cette espérance illusoire que vous pourrez ainsi pourvoir au bien commun d'une manière plus efficace. Ne sortez pas des limites tracées par les lois de l'Église, ni de celles que déterminent la prudence et l'amour de soi. Quiconque, en effet, laisse une fois son esprit s'imprégner de ces poisons échappera très rarement aux conséquences désastreuses du mal qu'il a introduit.
Or, le profit que le prêtre attend de la lecture spirituelle ou de la méditation des vérités surnaturelles sera certainement plus abondant s'il a recours à cette sorte d'examen qui lui permet de reconnaître s'il s'applique avec piété à faire passer dans la pratique de sa vie ses lectures et ses méditations.
Rien de mieux sous ce rapport que cet excellent conseil de saint Jean Chrysostome, qui s'adresse surtout aux prêtres. Chaque jour, à l'approche de la nuit, avant que le sommeil ne vienne, « fais comparaître en jugement ta conscience, demande-lui qu'elle te rende ses comptes, et si tu as conçu de mauvais desseins durant le jour..., perce-les, déchire-les et fais-en pénitence (65) ».
Combien cet exercice est opportun et fécond pour la vertu chrétienne, les maîtres les plus expérimentés de la vie spirituelle le démontrent parfaitement et par les meilleures raisons. Il Nous plaît de citer ce passage remarquable de la règle de saint Bernard : « En investigateur diligent de la pureté de ton âme, soumets ta vie à un examen quotidien. Recherche avec soin en quoi tu as gagné, en quoi tu as perdu... Applique-toi à te connaître toi-même... Mets sous tes yeux tous tes manquements. Mets-toi en face de toi-même comme en face d'un autre, et dans cet état, frappe-toi la poitrine (66) ».
Ce serait une honte, en vérité, que sur ce point se vérifiât la parole du Christ ! Les enfants du siècle sont plus sages que les enfants de lumière (67). Voyez avec quel zèle les premiers s'occupent de leurs affaires : comme ils font souvent la balance de leurs dépenses et de leurs recettes ; avec quelle attention et quelle rigueur ils établissent leurs comptes ; combien ils s'affligent de leurs pertes et s'excitent eux-mêmes vivement à les réparer (68). Quant à nous, qui peut-être brûlons du désir d'arriver aux honneurs, d'accroître notre patrimoine, d'obtenir seulement gloire et renommée par notre science, nous traitons avec mollesse et dégoût la plus importante et la plus difficile de toutes les affaires qui est d'acquérir la sainteté. A peine, de temps en temps, nous recueillons-nous et examinons-nous notre âme ; dès lors, celle-ci croît en désordre comme la vigne du paresseux, dont il est écrit : J'ai traversé le champ du paresseux et le vignoble de l'insensé ; les orties les avaient entièrement envahis, les épines en couvraient la surface et le mur de pierres était écroulé (69).
Cette situation s'aggrave du fait que se multiplient autour de nous les tristes exemples qui mettent en péril la vertu même du prêtre ; de sorte qu'il doit redoubler chaque jour de vigilance et d'efforts généreux.
II est d'expérience que celui qui se livre fréquemment à un sévère examen de ses pensées, de ses paroles et de ses actions, a plus de force pour détester et fuir le mal, en même temps que plus de zèle et d'ardeur pour le bien.
II est également démontré par l'expérience qu'il s'expose généralement à bien des dommages, celui qui évite ce tribunal où la justice siège comme juge et devant lequel comparaît la conscience, à la fois accusée et accusatrice. En lui vous chercheriez vainement cette réserve si appréciée chez le chrétien et qui lui fait éviter les moindres fautes ; cette délicatesse d'âme, qui convient tout particulièrement au prêtre, et qui s'effraie de la plus légère offense à Dieu.
Bien plus, cette incurie et cet abandon de soi-même en arrivent parfois au point de faire même négliger le sacrement de pénitence, par lequel le Christ, dans son insigne miséricorde, a remédié de la façon la plus efficace à la faiblesse humaine.
On ne saurait nier, et il faut même déplorer amèrement, qu'il n'est pas rare de trouver un prêtre qui détourne les autres du péché par une prédication enflammée, alors qu'il ne le craint pas pour lui-même et s'endurcit dans ses fautes ; qui exhorte et presse les autres de laver sans retard par le rite sacramentel les souillures de leur âme, et qui s'en acquitte lui-même avec une telle indolence qu'il attend des mois entiers pour le faire ; qui sait répandre l'huile et le vin salutaires sur les plaies d'autrui, et qui, blessé lui-même et gisant sur le chemin, ne se préoccupe pas de faire appel à la main secourable d'un frère qui est presque à sa portée. Hélas ! Combien en est-il résulté et en résulte-t-il encore aujourd'hui, ici et là, d'indignités à l'égard de Dieu et de l'Église, de maux pour le peuple chrétien et de honte pour le sacerdoce.
Et Nous, chers fils, tandis que par devoir de conscience Nous considérons ces choses, Notre âme se remplit d'amertume et Notre voix éclate en gémissements.
Malheur au prêtre qui ne sait pas honorer sa fonction et qui souille par ses infidélités le nom du Dieu saint pour qui il doit être saint ! La corruption des meilleurs est la pire : « Sublime est la dignité des prêtres, mais profonde est leur déchéance s'ils pèchent ; réjouissons-nous de leur progrès, mais tremblons pour leur chute : qui a gravi les cimes cause moins de joie que ne cause de tristesse qui est tombé des sommets ! (70) »
Malheur donc au prêtre qui, oublieux de lui-même, perd le goût de la prière ; qui dédaigne de donner à son âme l'aliment des lectures spirituelles ; qui ne fait jamais un retour sur lui-même pour écouter la voix accusatrice de sa conscience ! Ni les blessures de son âme qui s'enveniment, ni les gémissements de l'Église sa mère ne toucheront ce malheureux, jusqu'à ce que s'abattent sur lui ces terribles menaces : Aveugle l'esprit de ce peuple, rends dures ses oreilles et ferme-lui les yeux, de peur qu'il ne voie de ses yeux, qu'il n'entende de ses oreilles, qu'il ne comprenne, qu'il ne se convertisse et que Je ne le guérisse (71).
Que le Dieu riche en miséricorde écarte de chacun de vous, chers fils, ce triste oracle ; Lui qui voit Notre cœur, qui le sait exempt d'amertume envers qui que ce soit, mais rempli d'un amour de pasteur et de père envers tous : Quelle est, en effet, notre espérance, notre joie, ou notre couronne de gloire ? N'est-ce pas vous qui l'êtes devant Jésus-Christ Notre Seigneur ? (72)
Mais vous voyez vous-mêmes, où que vous soyez, quels temps difficiles Dieu permet que traverse l'Église. Considérez de même à quel point le devoir qui vous lie est sacré, et, après avoir été honorés par l'Église d'une si haute dignité, efforcez-vous de demeurer auprès d'elle, de l'assister dans ses épreuves.
C'est pourquoi, maintenant plus que jamais, le clergé a besoin avant tout, d'une vertu peu commune, d'une vertu exemplaire, ardente, active, prête enfin à réaliser et à souffrir beaucoup pour le Christ. Et il n'y a rien que Nous demandions à Dieu et que Nous vous souhaitions avec plus d'ardeur à tous et à chacun de vous.
Qu'en vous donc resplendisse d'un éclat inaltérable la chasteté, le plus bel ornement de notre ordre sacerdotal ; de même que, par l'éclat de cette vertu, le prêtre devient semblable aux anges, ainsi apparaît-il plus, digne de la vénération :du peuple chrétien et plus apte à produire des fruits de salut.
Que le respect et l'obéissance, promis solennellement par le prêtre à ceux que le Saint-Esprit a établis pour gouverner l'Église, se fortifient et s'accroissent continuellement; que les esprits et les cœurs surtout resserrent chaque jour davantage les liens de fidélité respectueuse due à si bon droit au Siège Apostolique.
Qu'entre vous tous règne une charité qui ne recherche en rien son propre avantage : après avoir ainsi maîtrisé les aiguillons de la jalousie et de l'ambition cupide qui harcèlent les hommes, que tous vos efforts concourent, dans une fraternelle émulation, à l'accroissement de la gloire divine.
La grande multitude des malades, des aveugles, des boiteux, des paralytiques (73), cette multitude si malheureuse, attend les bienfaits de votre charité ; elle les attend surtout, cette nombreuse jeunesse, espoir très cher de la société et de la religion, aujourd'hui entourée de toutes parts d'embûches et d'occasions de corruption.
Appliquez-vous avec ardeur non seulement à enseigner le catéchisme — ce que Nous vous recommandons de nouveau instamment — mais aussi à vous prodiguer envers chacun par tous les moyens que vous suggéreront votre prudence et votre zèle. Que votre ministère soit d'assister, de préserver, de guérir ou d'apaiser, vous n'aurez pas d'autre dessein ni de plus ardent désir que de gagner ou de conserver des âmes à Jésus-Christ. Oh ! avec quelle activité, quelles fatigues et quelle assurance les ennemis du Christ ne se dépensent-ils pas pour la perte d'un si grand nombre d'âmes !
L'Église catholique se réjouit et se glorifie, par-dessus tout, du dévouement si digne d'éloges avec lequel ses prêtres annoncent la paix chrétienne et apportent le salut et la civilisation aux peuples barbares. Grâce à leurs immenses labeurs, souvent même au prix de leur sang, le royaume du Christ s'étend de jour en jour davantage et la foi chrétienne resplendit avec plus d'éclat par ces nouveaux triomphes.
Que si, chers, fils, en retour des services que votre dévouement vous aura inspirés, on vous jalouse, on vous accable de reproches, on vous calomnie, ainsi qu'il arrive trop souvent, ne vous laissez pas abattre par la tristesse, ne vous lassez pas de faire le bien (74).
Ayez devant les yeux ces phalanges d'hommes, aussi remarquables par leur nombre que par leurs mérites, qui, à l'imitation des apôtres, au milieu des opprobres les plus cruels, supportés pour le nom du Christ, « allaient joyeusement, bénissant ceux qui les maudissaient (75) ».
Car nous sommes les fils et les frères des saints, dont les noms resplendissent au livre de vie et dont l'Église célèbre les mérite : Ne portons pas atteinte à notre gloire ! (76)
Lorsque l'esprit de la vocation sacerdotale sera renouvelé et accru chez tous les membres du clergé, Nos autres projets de réforme, quels qu'ils soient, seront, avec l'aide de Dieu, beaucoup plus efficaces.
C'est pourquoi il Nous a paru bon d'ajouter à ce que Nous avons déjà dit plus haut quelques conseils pratiques qui vous aideront à conserver et à entretenir la grâce de votre sacerdoce.
En premier lieu, il est un exercice que tous connaissent et considèrent comme avantageux, mais que tous ne pratiquent pas également, c'est la retraite, pendant laquelle l'âme s'adonne aux exercices spirituels ; elle doit autant que possible être annuelle, et se faire soit individuellement, soit de préférence en commun ; ce second mode est ordinairement plus profitable, sous réserve toutefois des prescriptions épiscopales. Nous-même avons déjà fait ressortir les avantages de cette institution lorsque nous avons pris, dans le même ordre d'idées, certaines décisions relatives à la discipline dû clergé romain (77).
Et il ne sera pas moins profitable aux âmes qu'une récollection de ce genre ait lieu chaque mois, pendant quelques heures, en particulier ou en commun. Nous Sommes heureux de constater que cet usage a été introduit en plusieurs endroits, avec l'approbation des évêques et parfois même sous leur présidence.
Nous avons à cœur aussi de recommander aux prêtres d'établir entre eux, comme il convient à des frères, une union plus étroite, avec l'approbation et sous la direction de l'autorité épiscopale. Il est fort recommandable qu'ils se groupent en association, pour s'assurer mutuellement des ressources dans le malheur, pour défendre l'intégrité de leur honneur et de leurs fonctions contre les attaques des adversaires, ou pour tout autre motif analogue. Mais il leur importe bien davantage de s'associer en vue de se perfectionner, dans la science sacrée ; en vue surtout de s'appliquer avec une plus grande ferveur aux devoirs de leur sainte vocation, et de mieux travailler au salut des âmes en unissant leurs idées et leurs efforts. Les annales de l'Église attestent qu'aux époques où les prêtres vivaient partout en commun ce genre d'association fut fécond en heureux résultats. Pourquoi ne rétablirait-on à notre époque quelque chose de semblable, en tenant compte de la diversité des pays et des obligations ? Ne pourrait-on en attendre à bon droit — et l'Eglise s'en réjouirait — les mêmes avantages qu'autrefois ?
En fait, il ne manque pas d'associations de ce genre qui jouissent de l'approbation des évêques, et qui sont d'autant plus utiles que l'on y entre dès les premières années du sacerdoce. Nous en avons Nous-même, au cours de notre épiscopat, encouragé une dont l'expérience Nous avait montré les avantages et que Nous continuons encore maintenant à entourer, ainsi que d'autres semblables, de Notre bienveillance toute particulière (78).
Ces soutiens de la grâce sacerdotale et tous autres qu'une prudence éclairée suggérera aux évoques selon les circonstances, vous devez, chers fils, les apprécier et les utiliser : ainsi marcherez-vous de jour en jour, plus dignement dans le chemin de la vocation à laquelle vous avez été appelés (79), faisant honneur à votre ministère et .accomplissant en vous la volonté de Dieu, c'est-à-dire « votre sanctification ».
Tel est, en vérité, l'objet principal de Nos pensées et de Nos sollicitudes ; levant Notre regard vers le ciel, Nous renouvelons souvent pour tout le clergé la supplication même de Jésus-Christ : Père Saint, sanctifiez-les (80).
Nous Nous réjouissons à la pensée qu'un très grand nombre de fidèles de toute condition, se préoccupant vivement de votre bien et de celui de l'Église, s'unissent à Nous dans cette prière ; il ne Nous est pas moins agréable de savoir qu'il y a aussi beaucoup d'âmes généreuses, non seulement dans les cloîtres, mais encore au milieu du monde, qui, dans ce but, s'offrent à Dieu en victimes, dans une offrande ininterrompue.
Que le Très-Haut agrée, comme un suave parfum, leurs prières pures et sublimes, et qu'il ne dédaigne pas Nos très humbles supplications; que dans sa miséricorde et sa Providence Il Nous vienne en aide, Nous L'en supplions, et qu'il répande sur tout le clergé les trésors de grâce, de charité et de toute vertu que renferme le Cœur très pur de son Fils bien-aimé.
Enfin, Il Nous est doux, chers fils, de vous exprimer de tout cœur Notre reconnaissance pour les souhaits de bonheur que vous Nous avez offerts, inspirés sous des formes multiples par votre piété filiale à l'approche du cinquantième anniversaire de Notre sacerdoce : les vœux qu'en retour Nous formons pour vous, Nous voulons les confier à l'auguste Vierge Marie, des Apôtres, afin qu'ils se réalisent plus pleinement (81).
Elle a, en effet, montré par son exemple aux apôtres, en ces heureux commencements du sacerdoce, comment ils devaient être assidus à la prière commune, jusqu'à ce qu'ils fussent revêtus de la vertu d'En-Haut ; et cette vertu, elle la leur a obtenue en bien plus grande abondance par ses prières, elle l'a accrue et fortifiée par ses conseils, pour la plus heureuse fécondité de leurs travaux.
En attendant, Nous souhaitons, chers fils, que la paix du Christ triomphe dans vos cœurs avec la joie du Saint-Esprit ; ayez-en pour gage la Bénédiction apostolique que Nous vous accordons à tous très affectueusement.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 4 août 1908, au début de la sixième année de Notre Pontificat.
1.
L'Exhortation Haerent Animo, du 4 août 1908, (ASS 41, p. 555-577) se
situe entre l'Encyclique Pascendi du 8 septembre 1907 et le Motu Proprio
Sacrorum Antistitum du 1er septembre
1910. (Cf. ci-dessus n° 108 et ci-dessous n° 192).
2.
Lettre à l'épiscopat brésilien, du 18 décembre 1910. (AAS 3 (1911), p. 312).
3.
Hébreux, 13, 17.
4.
Lettre Encyclique E Supremi Apostolatus. Cf. ci-dessus n° 24.
5.
Cf. ASS 36,
p. 655. Trad. de l'italien dans Actes
Pie X, BP., T. 4, p. 196).
6.
1 Timothée, 6, 11.
7.
Ephésiens, 4, 23-24.
8.
Daniel, 3,
39.
9.
Colossiens, 1, 10.
10.
Hébreux, 5, 1.
11.
Tite, 1,
16.
12.
Actes, 1, 1.
13.
Matthieu, 5, 13.
14.
1 Corinthiens, 4, 1.
15.
2 Corinthiens, 5, 20.
16.
Jean, 15,
15-16.
17.
Hébreux, 7, 26.
18.
S. Jean Chrysostome, Hom 82 in Matth. n 5. — Cf. ci-dessus n° 68.
19.
Psaume 15, 5.
20.
Ep. 52, ad Nepotianum, n. 5.
21.
Colossiens, 1, 28.
22.
Cf. ci-dessus, n° 70.
23.
Sess. 22,
de Reform. c. 1.
24.
Psaume 92, 5.
25.
Lettre Testem benevolentiae à l'Archevêque de Baltimore, 22 janvier
1899. (ASS 31, p. 476). Cette lettre
condamnait l'Américanisme.
26.
Romains, 8, 29.
27.
Hébreux, 13, 8.
28.
Matthieu, 11, 29.
29.
Philippiens, 2, 8.
30.
Galates, 5, 24.
31.
Léon XIII,
loc. cit.
32.
Cf. Décret de la S. C. Consistoriale, du 18 novembre 1910 (AAS 2 (1910), p. 910. Trad. du latin dans Actes Pie X, BP., T. 5, p. 256).
33.
Matthieu, 16, 24.
34.
Matthieu, 20, 1.
35.
Actes, 10,
38.
36.
1 Corinthiens, 3, 7.
37.
1 Corinthiens, 1, 27-28.
38.
Cf. Ci-dessus n° 32.
39.
2 Corinthiens, 6, 5-6.
40.
De precatione, orat. 1.
41.
Hom. 6,
ex 50.
42.
Cf. Constitution apostolique Divino Afflatu, du 1° novembre 1911, sur la
nouvelle disposition du psautier dans le bréviaire romain. (AAS 3 (1911), p. 633-638).
43.
Luc, 18, 1.
44.
Colossiens, 4, 2.
45.
1 Thessaloniciens, 5, 17.
46.
De Consid. L. 1, ch. 7.
47.
Cf. ci-dessus n° 61.
48.
Cf. Psaume 83, 2.
49.
Hébreux, 10, 32.
50.
Jérémie, 12, 11.
51.
Ecclésiastique, 35, 21.
52.
Cf. ci-dessus n° 112.
53.
Cf. Philippiens, 1, 8.
54.
Marc, 13,
33.
55.
Luc, 11,
1.
56.
Psaume 100, 1-2.
57.
S. Charles Borromée, ex orationibus ad clerum.
58.
Psaume 1,
1 et sq.
59.
Imitation de Jésus-Christ, 1, 1.
60.
1 Timothée, 4, 13.
61..
Ep. 58 ad Paulinum, n 6.
62.
Ecclésiastique, 25, 12.
63.
Ecclésiastique, 6, 14.
64.
Confessions, L. 8, ch. 12.
65.
Exposit. in Ps. 4, n 8.
66.
Meditationes piissimae, c. 5, de Quotid.
sui ipsius exam.
67.
Luc, 16,
8.
68.
Cf. ci-dessus n° 63.
69.
Proverbes, 24, 30-31.
70.
S. Jérôme, in Ezech., L. 13, c. 44, v. 30.
71.
Isaïe, 6,
10.
72.
1 Thessaloniciens, 2, 19.
73.
Cf. Jean, 5, 3.
74.
2 Thessaloniciens, 3, 13.
75.
Cf. 1 Corinthiens, 4, 12.
76.
1 Macchabées, 9, 10.
77.
Lettre Experiendo au cardinal Vicaire de Rome, 27 décembre 1904. (Cf.
ci-dessus n° 58.) — Saint Pie X mettra
fréquemment cet exercice de la retraite au premier rang des moyens de
persévérance et de sanctification qu'il recommande au clergé. (Cf. Lettre à
l'épiscopat du Brésil, du 18 décembre 1910. (AAS III (1911), pp. 311-312).
78.
Il s'agit de l'Union Apostolique. Dès le début de son Pontificat, par le Bref Cum
Nobis, du 28 décembre 1903, S. Pie X l'avait recommandée et enrichie de nombreuses faveurs
spirituelles.
79.
Ephésiens, 4, 1.
80.
Jean, 17, 11 et 17.
81.
Cf. la Lettre Apostolique Plane Compertum est, du 21 mai 1911, érigeant,
en l'église Saint-Nicolas du Chardonnet, à Paris, l'Archiconfrérie de Marie,
Reine du clergé. (AAS 4 (1912), p.
439).
Trois ans après la publication
de l'Encyclique Pascendi, saint Pie X estima nécessaire, devant l'extension
du péril moderniste, de confirmer et de compléter les prescriptions qu'il avait
précédemment édictées (1). Le Motu Proprio se compose de deux
parties distinctes : La première reproduit textuellement les sept points de la
conclusion de l'Encyclique Pascendi (2). Après quelques recommandations
complémentaires sur la formation des prêtres — citées ci-dessous — elle
s'achève par la prescription du Serment anti-moderniste. La seconde partie est
empruntée à une Lettre de la S. Congrégation des Evêques et Réguliers adressée
le 31 juillet 1894, sur l'ordre de Léon XIII, à l'épiscopat d'Italie (3).
Elle concerne la Prédication. En en publiant le texte même dans son Motu
Proprio, Pie X étend
au monde entier l'autorité de ce document.
A ces prescriptions — de l'Encyclique Pascendi —, que Nous confirmons pleinement dans leur intégrité, avec l'intention de charger la conscience de ceux qui les enfreindraient, Nous ajoutons quelques mesures spéciales pour les Séminaristes et les Novices.
Il faut évidemment que dans les Séminaires toutes les branches de l'éducation convergent pour former un prêtre qui soit digne de ce nom. On n'a pas le droit de considérer ces établissements comme destinés aux seules études ou à la seule piété. La formation complète comporte ces deux éléments. Les Séminaires sont comme une école d'application où se prépare longuement la milice du Christ ; pour qu'il en sorte une armée parfaitement formée, deux choses sont absolument nécessaires : la doctrine pour la culture de l'esprit, la vertu pour la perfection de l'âme. Il faut donc, d'une part, que les candidats au sacerdoce soient instruits avant tout des sciences plus étroitement apparentées avec les études théologiques ; d'autre part, qu'ils excellent particulièrement par la fermeté de leur vertu (4).
A ceux qui sont chargés de la discipline et de la piété, de voir quelles espérances leur offre chaque élève, d'examiner le caractère de chacun : s'il est plus ou moins indulgent pour ses propres penchants, ou accessible aux pensées profanes, s'il est prompt à l'obéissance, porté à la piété, s'il n'a pas trop d'estime de lui-même, s'il est discipliné, si son désir du sacerdoce est pur de tout alliage d'intérêt ou inspiré par des vues humaines, si enfin il se distingue par la conduite et la doctrine requises ; ou du moins, si à défaut de l'une on l'autre de ces qualités, il travaille avec une sincère bonne volonté à l'acquérir.
Il n'est guère difficile de se rendre compte de ces dispositions, car l'absence des vertus, dont Nous avons parlé, se trahit vite : les exercices de piété sont accomplis sans sincérité, la règle est observée par crainte et non pour obéir à la voix de la conscience. Celui qui se maintient dans la discipline par crainte servile, ou l'enfreint par légèreté d'esprit ou mépris, est très loin de donner les espérances d'un fructueux ministère sacerdotal. Il est peu probable, en effet, qu'après avoir méprisé la discipline intérieure du Séminaire, il ne s'écarte pas, plus tard, des règles publiques de l'Église. Si un Supérieur chargé de jeunes clercs surprend pareil état d'esprit chez un élève, et si, après plusieurs observations et une année d'épreuve, il s'aperçoit que ce clerc ne modifie en rien sa conduite, le Supérieur devra le renvoyer, en sorte qu'il ne puisse plus désormais être reçu ni par lui, ni par quelque évêque que ce soit (5).
Deux conditions sont donc requises de toute nécessité pour la promotion des clercs : une vie sans tache jointe à une saine doctrine. Et il ne faut point oublier que les prescriptions et les avertissements que donne l'évêque aux ordinands s'adressent tout autant aux futurs candidats, selon qu'il y est dit : « On veillera à ce qu'une sagesse céleste, des mœurs intègres et la constante observation de la vertu recommandent ceux qui sont choisis pour ce ministère... Qu'ils soient honnêtes et avancés à la fois dans la science et dans les œuvres... Qu'en eux se manifeste avec éclat la sainteté sous toutes ses formes ».
Ce serait assez parler de l'honnêteté de vie si l'on pouvait facilement la séparer de la doctrine et des opinions que chacun adopte et défend. Mais, comme il est écrit au livre des Proverbes, c'est à la doctrine que l'on reconnaîtra l'homme (6), et l'apôtre saint Jean enseigne : Quiconque ne persévère pas dans la doctrine du Christ ne possède point Dieu (7).
Quant au soin que l'on devra mettre à acquérir des connaissances nombreuses et variées, la situation même de notre temps nous le révèle : il n'exalte rien tant que la lumière et le progrès de l'humanité. Tout clerc qui veut exercer son ministère d'une façon adaptée à son temps, qui veut exhorter utilement dans la saine doctrine et reprendre les détracteurs de celle-ci (8), tout clerc enfin qui a à cœur de consacrer au bien de l'Église les ressources de son esprit, devra acquérir une science peu commune et s'approcher de plus près d'une connaissance supérieure de la doctrine. Nous avons à lutter, en effet, contre des ennemis habiles qui joignent à l'élégance de leurs arguments une science souvent artificieuse : leurs phrases spécieuses et sonores ne vont pas sans un grand flux et fracas de paroles, d'où semble jaillir quelque nouveauté. Qu'ils se hâtent donc de préparer leurs armes, c'est-à-dire d'amasser une abondante moisson de doctrine, ceux qui, dans la retraite d'une vie cachée, se disposent à exercer de très saintes et difficiles fonctions.
Étant donné pourtant que la vie de l'homme est si limitée qu'à peine pouvons-nous effleurer quelques-unes des multiples connaissances qui s'offrent à nous, il convient de modérer l'ardeur à l'étude et de se souvenir de ce mot de saint Paul : Il ne faut pas savoir plus qu'il ne convient, mais savoir avec modération (9). Or les clercs sont déjà astreints à de nombreuses et sérieuses études : Sainte Écriture, dogme, morale, ascétique — science de la piété et des devoirs —, histoire de l'Église, droit canon, éloquence sacrée ; il importe donc que ces jeunes gens ne gaspillent pas leur temps à d'autres questions et ne soient pas distraits de leurs études principales ; aussi leur défendons-Nous absolument la lecture des journaux ou revues, si excellents soient-ils, chargeant la conscience des Supérieurs qui n'auront pas veillé avec un soin scrupuleux à l'empêcher.
Pour ce qui est des vertus nécessaires à l'orateur sacré, les Ordinaires et les Supérieurs des familles religieuses auront soin de ne jamais confier ce saint et salutaire ministère de la parole divine à ceux qui n'ont en abondance ni piété envers Dieu, ni amour pour son Fils Jésus-Christ Notre Seigneur. Si les prédicateurs de la doctrine catholique manquent de ces qualités, quel que soit par ailleurs leur talent de parole, ils n'auront pas plus de résultat qu'un airain sonnant ou une cymbale retentissante (10) : ils manqueront aussi de ce qui fait la force et la vertu de la prédication évangélique, c'est-à-dire le zèle pour la gloire divine et pour le salut éternel des âmes. Cette piété particulièrement nécessaire aux orateurs sacrés doit briller jusque dans leur conduite extérieure ; les commandements et les règles du chrétien, qui sont exaltés dans leurs prédications, ne devront pas être contredits par leur vie : qu'ils ne détruisent pas eux-mêmes par leurs actes ce que leurs paroles auront édifié. De plus, leur piété ne trahira rien de profane : mais elle aura cette gravité qui les fera vraiment reconnaître pour les ministres au Christ et les dispensateurs des mystères de Dieu (11). Sans quoi, comme le remarque très bien le Docteur angélique, « si la doctrine est bonne et que le prédicateur soit mauvais, ce dernier est une occasion de blasphémer la parole de Dieu (12) ».
Mais que la science ne cesse pas d'accompagner la piété et les autres vertus chrétiennes ; car il est évident, et une longue expérience le confirme, qu'on ne peut pas attendre une parole sage, modérée, utile, de ceux qui ne sont pas riches de science, surtout de science sacrée, et qui, se confiant à leur éloquence naturelle, montent en chaire témérairement et presque sans préparation. Ils « frappent l'air » en vérité, et ils exposent à leur insu la parole divine au mépris et à la raillerie ; ils méritent bien qu'on leur applique cette sentence de Dieu : Parce que tu as rejeté la science, Je te rejetterai et tu ne seras pas mon prêtre (13).
Aussi les évêques et les Supérieurs de familles religieuses ne devront-ils confier à un prêtre le soin de prêcher la parole de Dieu qu'après s'être assurés qu'il a bien la piété et la science voulues. Ils devront aussi veiller avec soin à ce que les sujets traités dans la prédication soient exclusivement de ceux qui conviennent à la chaire sacrée.
Quels sont ces sujets ? Notre Seigneur les a fait connaître par ces paroles : Prêchez l'Évangile (14)... leur apprenant à observer tout ce que Je vous ai enseigné Moi-même (15). Et saint Thomas ajoute très à propos : « Les prédicateurs doivent mettre en lumière ce qu'il faut croire, indiquer ce qu'il faut faire, manifester ce qu'il faut éviter, et tantôt par la menace, tantôt par l'exhortation, ils doivent prêcher les hommes (16) ». Et le très saint Concile de Trente dit aussi : « Annoncez-leur quelles fautes ils doivent éviter, quelles vertus pratiquer, afin qu'ils puissent échapper à la peine éternelle et mériter la gloire du ciel (17) ». Le Pape Pie IX, d'heureuse mémoire, a donné avec plus de développement ces mêmes avis : « Nous voulons, a-t-il dit, que, prêchant non pas eux-mêmes, mais Jésus-Christ crucifié, ils annoncent clairement et ouvertement au peuple les dogmes et les préceptes de notre très sainte religion, selon la doctrine de l'Église catholique et des Pères, usant à cet effet d'une éloquence à la fois grave et lumineuse ; qu'ils expliquent avec soin les devoirs particuliers des uns et des autres, qu'ils les détournent tous du péché et qu'ils les enflamment d'ardeur pour la piété, afin que les fidèles, raffermis par l'action salutaire de la parole de Dieu, évitent ainsi tous les vices, poursuivent la pratique des vertus et puissent éviter les châtiments éternels et acquérir la gloire céleste (18) ».
Le Symbole des Apôtres, le Décalogue ; les commandements de l'Église, les sacrements, les vertus et les vices, les devoirs propres à chaque condition, les fins dernières et autres vérités de ce genre, qui sont éternellement vraies, forment donc, on le voit, les sujets auxquels le prédicateur devra spécialement consacrer sa parole.
... Si le choix du sujet prête déjà à de graves critiques, il y a d'autres raisons plus graves de se plaindre quand on considère le genre et la forme du discours. Ainsi que l'enseigne fort bien saint Thomas, « le prédicateur de la parole divine, pour être vraiment la lumière du monde, doit avoir trois qualités : d'abord, la constance, pour ne point dévier de la vérité ; en second lieu, la clarté, pour ne point enseigner confusément ; en troisième lieu, l'utilité, de façon à rechercher la gloire de Dieu et non point la sienne propre (19) ».
Bien souvent la forme d'éloquence employée de nos jours non seulement est très éloignée de cette clarté et de cette simplicité évangéliques qui devraient distinguer les orateurs sacrés, mais encore elle se complait en un langage subtil et impénétrable qui dépasse la compréhension commune du peuple. Il faut s'en affliger et le déplorer, selon ces paroles du Prophète : Les enfants ont demandé du pain, et il n'y avait personne pour le leur rompre (20). Mais chose plus triste encore, ce qui souvent fait défaut à ces sermons, c'est cette forme religieuse, ce souffle de la piété chrétienne, cette force divine et cette vertu de l'Esprit-Saint, qui parlent au dedans et poussent pieusement l'âme au bien. Sous l'empire de cette force et de cette vertu divine, les prédicateurs devraient pouvoir toujours répéter pour leur compte ces paroles de l'Apôtre : Ma parole et ma prédication n'ont rien du langage persuasif de la sagesse humaine, mais elles manifestent l'esprit et la vertu de Dieu (21). Au contraire, s'appuyant sur le langage persuasif de la sagesse humaine, ils appliquent à peine ou n'appliquent même pas leur esprit aux enseignements de la parole divine, aux Saintes Écritures, qui sont pour la prédication sacrée une source excellente et des plus fécondes, comme le disait naguère Léon XIII, par ces graves et éloquentes paroles :
« La vertu propre et singulière des Saintes Écritures, vertu qui émane du souffle divin de l'Esprit-Saint, est d'accroître l'autorité de l'orateur sacré et de conférer à sa parole une liberté apostolique, ainsi qu'une éloquence forte et victorieuse. Quiconque, en effet, reproduit par sa parole l'esprit et la force de la parole divine, celui-là ne prêche pas en parole seulement, mais sa prédication est accompagnée de miracles, de l'effusion du Saint-Esprit et d'une pleine persuasion (22). Aussi, est-ce agir maladroitement et inconsidérément que d'employer presque uniquement, dans les instructions sur la religion et l'exposé des commandements de Dieu, les paroles de la science et de la prudence humaines, préférant les arguments personnels aux raisons divines. Un tel discours, quelque brillant qu'il soit, est nécessairement languissant et froid, car il manque de la flamme de la parole de Dieu ; il est bien loin d'avoir la vertu, qui donne à cette parole divine son efficacité : La parole de Dieu est vivante, efficace, plus acérée qu'un glaive à deux tranchants, si pénétrante qu'elle va jusqu'à séparer l'âme et l'esprit (23). D'ailleurs, les plus sages doivent eux-mêmes reconnaître qu'il existe dans les Livres Saints une éloquence remarquablement variée, féconde et digne des grands événements qu'elle raconte ; saint Augustin l'a parfaitement vu et le dit fort bien. Un fait même le confirme, c'est le témoignage des plus éminents parmi les orateurs sacrés, qui ont affirmé, en rendant grâces à Dieu, qu'ils devaient leur renom à la lecture assidue et à la pieuse méditation des Saints Livres (24) ».
La source incontestablement la plus abondante de l'éloquence sacrée, c'est donc la Bible. Mais les prédicateurs formés selon les méthodes nouvelles ne puisent point la fécondité de leur parole à la source d'eau vive, mais, par un abus intolérable, ils se tournent vers les fontaines desséchées de la sagesse humaine (25) ; mettant de côté la doctrine divinement inspirée, celle de l'Église, des Pères et des Conciles, ils aiment à citer les noms d'auteurs récents ou même encore vivants, à exposer leurs opinions, alors que celles-ci se prêtent souvent à des interprétations ambiguës ou même fort dangereuses.
« Autre pierre d'achoppement : il en est qui discutent des choses de la religion comme si tout en elle devait se mesurer à l'utilité et aux avantages de cette vie caduque, oubliant presque l'autre vie et son éternité. Ils vantent largement les bienfaits que la religion chrétienne procure à la société, mais taisent les obligations auxquelles les hommes sont tenus ; du Christ Sauveur, ils ne célèbrent que la charité et ils font silence sur sa justice. De là le peu de fruit de cette prédication ; le mondain, en l'entendant, se persuade que, sans rien changer à sa vie, il lui suffira pour être chrétien de dire : Je crois dans le Christ Jésus (26) ».
Mais que leur importe de recueillir des fruits de salut ? Ce n'est pas cela qu'ils cherchent, mais ils préfèrent dire aux auditeurs ce qui flattera leurs oreilles ; pourvu que les églises soient pleines, qu'importe le vide des esprits ! C'est pourquoi ils ne font aucune mention ni du péché, ni des fins dernières, ni d'autres questions capitales ; ils n'ont pas d'autres soucis que de prononcer des paroles agréables ; leur éloquence est plutôt celle du barreau et du monde qu'une éloquence apostolique et sacrée ; ce qu'ils cherchent, c'est d'attirer les acclamations et les applaudissements de la foule. Saint Jérôme a confire eux ces paroles : « Lorsque tu enseignes dans l'église, ce ne sont pas les applaudissements du peuple, mais ses gémissements, qu'il te faut provoquer ; que les larmes des auditeurs soient ta louange (27) ».
1.
AAS 2 (1910), p. 655-680. Trad. du latin dans Actes PieX, BP., T. 5., 141-182.
2.
Cf. ci-dessus n° 108 et suivants.
3.
Lettre Sanctissimus Pater. (ASS 27, p. 161-176).
4.
Cf. Lettre du 12 décembre 1909. AAS 2 (1910),
p. 7. — Cf. Actes Pie X, BP., T. 7, p. 26).
5.
Cf. ci-dessus n° 57 a.
6.
Proverbes, 12, 8.
7.
2 Jean, 9.
8.
Tite, 1,
9.
9.
Romains, 12, 3.
10.
1 Corinthiens, 13, 1.
11.
1 Corinthiens, 4, 1.
12.
Comm. sur Matth. 5.
13.
Osée, 4,
6.
14.
Marc, 16,
15.
15.
Matthieu, 28, 20.
16.
Comm. sur Matth. 5.
17.
Sess. 5,
c. 2, de Reform.
18.
Lettre Encyclique du 9 novembre 1846.
19.
Comm. sur Matth. 5.
20.
Lamentations de Jérémie, 4, 4.
21.
1 Corinthiens, 2, 4.
22.
1 Thessaloniciens, 1, 5.
23.
Hébreux, 4, 12.
24.
De Doctr. Christ., 4, 6-7.
25.
Encyclique Providentissimus Deus, sur l'étude de l'Écriture Sainte, en
date du 18 novembre 1893. (ASS 26, p. 272.
Trad. du latin dans « Lettres apostoliques de Léon XIII », Ed. Questions actuelles, T. IV, p. 2-45).
26. Jérémie, 2, 13.
27.
Cardinal Bausa, Archevêque de Florence, Au jeune clergé, 1892.
28.
Ad Nepotian.
Dans ses ouvrages sur La
Vocation sacerdotale, M. le chanoine Joseph Lahitton affirmait que celle-ci
désigne formellement non les seules dispositions intérieures du sujet, ni même
l’appel direct de Dieu dont le sujet aurait conscience en l’intime de son âme,
mais bien l’appel canonique et officiel de l’évêque qui, au nom de l’Eglise,
invite l’ordinand, dont il a apprécié l’intention et les capacités, à recevoir
les Saints Ordres pour le service de l’Eglise. Des polémiques s’étant engagées
à ce propos, le Saint Siège se prononça officiellement sur ce point de doctrine
par une lettre du Cardinal Secrétaire d’Etat à l’évêque d’Aire (1).
Monseigneur,
En raison des dissensions qui se sont produites à l’occasion du double ouvrage du chanoine Joseph Lahitton sur La Vocation sacerdotale et de l’importance de la question doctrinale y soulevée, Notre Très Saint Père le Pape Pie X a daigné nommer une commission spéciale d’Eminentissimes Cardinaux.
Cette Commission, après avoir mûrement examiné les arguments en faveur de l’une et de l’autre thèse, a prononcé, dans sa réunion plénière du 20 juin dernier, le jugement suivant :
« L’ouvrage du chanoine Joseph Lahitton, intitulé La Vocation sacerdotale n’est nullement à réprouver ; bien au contraire, il est a louer hautement en ce qu'il établit les trois points suivants :
1°- Nul n’a jamais aucun droit à l’ordination, antérieurement au libre choix de l’évêque ;
2°- La condition qu’il faut examiner du côté de l’ordinand, et qu’on appelle vocation sacerdotale, ne consiste nullement, du moins nécessairement, et en règle ordinaire, dans un certain attrait intérieur du sujet, ou en invites du Saint-Esprit, à embrasser l’état ecclésiastique ;
3°- Mais, au contraire, pour que l’ordinand soit régulièrement appelé par l’évêque, rien de plus n’est exigé de lui que l’intention droite unie à l’idonéité ; celle-ci consiste en de telles qualités de nature et de grâce; elle s’affirme par une probité de vie et une mesure de science telles, qu’on en puisse concevoir l’espérance fondée que le sujet sera capable de remplir convenablement les fonctions du sacerdoce et d’en garder saintement les obligations ».
Sa Sainteté Pie X a pleinement approuvé, dans l’audience du 26 juin, la décision des Eminentissimes Pères, et Elle me charge d’en donner avis à Votre Grandeur qui voudra bien la communiquer à son sujet, M. le chanoine Joseph Lahitton, et la faire insérer, ex integro, dans la Semaine religieuse du diocèse.
Je prie Votre Grandeur, Monseigneur, d’agréer l’assurance de mes sentiments très dévoués en Notre Seigneur.
R. card. MERRY del VAL.
1. AAS 4 (1912), p. 485. La lettre originale est rédigée en français, sauf l’énoncé du jugement de la Commission cardinalice qui est en latin.
Cette première Encyclique de
Benoît XV, écrite au début de la guerre, évoque les maux si graves dont souffre
la société et en analyse les causes profondes en particulier l’oubli du devoir
de la charité et le mépris de l’autorité. Ces deux mêmes idées inspirent au
Pontife les directives qui terminent l’Encyclique et auxquelles sont empruntés
les deux extraits ci-dessous. Les avertissements de Benoît XV n’ont rien perdu
de leur valeur (1).
Dans toute société humaine, quelle que soit sa raison d’être, il importe au plus haut point, pour le succès de l’œuvre commune, que ses membres tendent vers un même but : il Nous faudra donc travailler par-dessus tout à faire cesser les dissensions et les discordes entre catholiques, de quelque genre qu’elles soient ; à empêcher qu’il en naisse de nouvelles ; à obtenir enfin que tous soient unis dans une même pensée et une même action... Ainsi donc, dès que l’autorité (légitime a fait une prescription positive, qu’il ne soit permis à personne de s’y soustraire sous prétexte que cela lui déplaît ; mais que chacun soumette sa manière de voir à l’autorité du supérieur et lui obéisse par devoir de conscience. De même, qu’aucune personne privée, par la publication de livres ou de journaux, ou par des discours publics, ne s’érige en maître dans l’Église. Tous savent à qui a été confié par Dieu le magistère de l’Église à celui-là pleine et entière liberté doit être laissée de parler, quand et comme il le juge à propos ; le devoir des autres est de l’écouter avec déférence et de se conformer à sa parole. Quant aux questions où, sans détriment de la foi ni de la discipline, il est loisible de discuter parce que le Saint-Siège ne s’est pas encore prononcé, il n’est interdit à personne d’émettre son opinion à leur sujet et de la défendre ; mais qu’on s’abstienne dans ces discussions de tout excès de langage qui pourrait offenser gravement la charité ; que chacun soutienne son avis librement, mais avec modération, et qu’il ne croie pas pouvoir décerner aux tenants de l’opinion contraire, rien que pour ce motif, le reproche de foi suspecte ou de manquement à la discipline.
Nous voulons aussi que Nos fils s’abstiennent
de certaines appellations dont on a commencé depuis peu à faire usage pour
distinguer les catholiques des catholiques : qu’elles soient évitées
non seulement en tant que nouveautés profanes de mots, qui ne sont
conformes ni à la vérité ni à l’équité, mais encore parce qu’il en résulte
parmi les catholiques une grave agitation et une grande confusion. La foi
catholique est d’une nature telle qu’on ne peut rien lui ajouter, rien lui
retrancher ; ou on la possède tout entière, ou on ne la possède pas :
« Telle est la foi catholique : quiconque n’y adhérerait pas
avec fermeté ne pourrait pas être sauvé (3) ». Il n’est pas besoin de
qualificatifs pour signifier la profession du catholicisme ; à chacun il
suffit de dire : Mon nom est chrétien, catholique est mon prénom. Qu’on
s’applique seulement à mériter vraiment ce titre par ses actes.
Pour que les résultats répondent à Nos
espérances, vous savez, Vénérables Frères, combien est nécessaire la
coopération prudente et attentive de ceux que Notre Seigneur a envoyés comme
ouvriers de sa moisson (4), c’est-à-dire des clercs. Aussi, comprenez-vous
que votre principal souci à l’égard des prêtres doit être de développer en eux
la sainteté conforme à leur état. Quant aux élèves du sanctuaire, vous devez
les préparer avec soin par une excellente formation à un aussi saint ministère.
Bien que votre zèle n’ait pas besoin d’être stimulé à l’accomplissement de ce
devoir, Nous vous y exhortons cependant avec instance, car il n’y a rien de
plus important pour le bien de l’Église.
Comme Nos Prédécesseurs d’heureuse mémoire,
Léon XIII et Pie X, ont traité tout exprès de ce sujet, Nous n’en parlerons pas
davantage : Nous désirons seulement que, grâce à votre vigilance et à vos
instantes recommandations, les instructions de ces très sages Pontifes — et
surtout l’Exhortation au clergé de Pie X — ne tombent jamais dans
l’oubli, mais soient très scrupuleusement observées.
Il est un point, cependant, que Nous ne
saurions passer sous silence : aux prêtres du monde entier, que Nous
chérissons tous comme Nos fils, Nous voulons rappeler combien il est
nécessaire, tant pour leur propre salut que pour l’efficacité de leur
ministère, qu’ils soient très étroitement unis et pleinement soumis à leurs
évêques respectifs.
Il n’est que trop vrai — et Nous l’avons
insinué plus haut en le déplorant —, les ministres du sanctuaire ne sont pas
tous exempts de Cet esprit d’indépendance et d’insubordination qui est propre
aux temps actuels. Les pasteurs de l’Église se voient parfois douloureusement
combattus par ceux mêmes dont ils seraient en droit d’attendre aide et
réconfort. Si quelqu’un s’est à ce point écarté de son devoir, qu’il
réfléchisse sérieusement au fondement divin de l’autorité de ceux que l’Esprit-Saint
a créés évêques pour régir l’Église de Dieu (5), Ainsi que Nous l’avons
fait voir, c’est résister à Dieu que de résister à quelque autorité légitime
que ce soit ; mais c’est une impiété bien plus grande de refuser
l’obéissance aux évêques, que Dieu a consacrés et marqués du sceau de sa
puissance. « La charité dit saint Ignace, martyr, ne me permet pas de me
taire à votre sujet ; aussi ai-je résolu de vous exhorter à être unanimes
dans la pensée de Dieu. Si, en effet, Jésus-Christ, notre vie inaliénable, est
la Pensée du Père, ainsi les évêques, là où ils sont établis, sont dans la
pensée du Père. Il convient donc que vous vous conformiez à la pensée de
l’évêque (6) ». Or, ce qu’affirme cet illustre martyr, tous les Pères et
les Docteurs de l’Église l’ont affirmé également.
Songez au surplus que bien lourd déjà est le
fardeau qui pèse sur les épaules des évêques en ces temps difficiles ;
plus lourd encore le poids de leurs soucis touchant le salut du troupeau qui
leur est confié : Car ils veillent sur vos âmes comme devant en rendre
compte (7). Ne doit-on pas taxer de cruauté ceux qui, par leur
insubordination, augmentent encore ce fardeau et ces angoisses ? Et cela ne
vous est pas avantageux (8), leur dirait l’Apôtre ;
car « l’Église est une assemblée unie à un prêtre et un troupeau uni
à son pasteur », et « c’est n’être pas avec l’Église que de n’être
pas avec son évêque » (9).
1. AAS 6 (1914), p. 565-581. Trad. du latin dans Actes Benoît XV, BP., T. 1, p. 24-50. — Pour les passages cités, cf. p. 576 et suivantes.
2. Ce passage s’adresse à tous
les catholiques ; il n’est pas douteux cependant que les prêtres ne
doivent être les premiers à se pénétrer de ce double esprit d’obéissance et de
charité. C’est par eux qu’il se répandra, comme un levain, dans toute la
communauté chrétienne.
3. Symbole d’Athanase.
4. Luc, 10, 2.
5. Actes, 20, 28.
6. In Epist. ad. Ephes. 3.
7. Hébreux, 13, 17.
8. Ibid.
9. S. Cyprien, Florentio
cui et Puppiano, Ep. 66, al. 69. — Un an avant sa mort, Benoît XV rappelait
à l’épiscopat de Belgique ce passage de sa première Encyclique et renouvelait
aux prêtres sa pressante exhortation à demeurer unis à leurs évêques, dans un
esprit de filiale obéissance. (Lettre Cum Semper, du 10 février 1921,
AAS 13 (1921), p. 129).
Le Code de Droit Canonique, dont la rédaction
avait été décidée par saint Pie X (1), fut promulgué par Benoît XV dans la Constitution Apostolique Providentissima
Mater, du 27 mai 1917, et entra en vigueur un an plus tard, le 19 mai 1918.
S’il est vrai que du Code se dégage un enseignement sur le sacerdoce et ses
obligations majeures, qui enrichirait sans nul doute ce recueil de documents
pontificaux, il n’était toutefois pas possible, dans le cadre restreint du
présent volume, d’envisager une publication complète des canons qui traitent de
la vie personnelle et du ministère du prêtre. Aussi ne trouvera-t-on ici que
quelques textes, choisis dans le seul dessein de rappeler l’esprit qui doit
présider à l’exercice du sacerdoce. Au surplus, seront cités, en note, à
l’occasion des divers documents ultérieurs, les canons auxquels se réfère
l’enseignement pontifical (2).
Canon 124. — Les clercs doivent mener une vie
intérieure et extérieure plus sainte que celle des laïques et servir à ceux-ci
d’exemple par leur vertu et par la rectitude de leurs actions.
Canon 125. — Les Ordinaires des lieux doivent
faire en sorte : 1° que tous les clercs reçoivent fréquemment le sacrement
de la pénitence ; 2° qu’ils pratiquent chaque jour, pendant quelque temps,
l’oraison mentale, qu’ils visitent le Très Saint Sacrement, récitent le rosaire
en l’honneur de la Sainte Vierge, fassent leur examen de confiance.
Canon 126. — Tous les prêtres séculiers
doivent, au moins une fois tous les trois ans, suivre des exercices spirituels,
pendant le temps à déterminer par leur Ordinaire, dans une maison de retraite
ou une communauté religieuse, désignée par le même Ordinaire. Nul d’entre eux
ne peut être exempté de cette obligation, si ce n’est dans un cas particulier,
pour une juste cause et avec la permission expresse du même Ordinaire.
Canon 127. — Tous les clercs, mais particulièrement
les prêtres, sont tenus par obligation spéciale de témoigner à leur Ordinaire
respect et obéissance.
Canon 128. — Aussi souvent et aussi longtemps
que, au jugement de l’Ordinaire, les besoins de l’Église l’exigeront, et à
moins qu’un empêchement légitime ne les en excuse, les clercs doivent recevoir
et remplir fidèlement la fonction qui leur aura été confiée par leur évêque.
Canon 129. — Une fois devenus prêtres, les
clercs ne doivent pas abandonner l’étude, surtout celle des sciences sacrées.
Qu’en celles-ci, ils suivent la doctrine solide reçue de leurs devanciers et
communément adoptée par l’Église, évitant les nouveautés profanes et la fausse
science (3).
Canon 132. § 1 — Les clercs des ordres majeurs
ne peuvent contracter mariage ; ils sont tenus d’observer la
chasteté ; s’ils enfreignent cette obligation, ils se rendent également
coupables de sacrilège, sauf le cas prévu dans le canon 214, § 1 (4).
Canon 133. § 1 — Que les clercs s’abstiennent
de garder chez eux ou de fréquenter de quelque manière que ce soit les femmes
dont la fréquentation pourrait éveiller des soupçons.
§ 2. — Les clercs ne peuvent cohabiter qu’avec
des femmes dont la proche parenté ne permet de rien soupçonner de mal, telles
que la mère, la sœur, la tante et quelques autres, ou avec des femmes dont
l’honnêteté, jointe à un certain âge, écarte tout soupçon.
§ 3. — Si la cohabitation avec des femmes qui
normalement ne devraient éveiller aucun soupçon, ou bien leur fréquentation,
donnait lieu, dans quelque cas particulier, à du scandale ou au danger de
pécher contre la chasteté, il appartient à l’Ordinaire du lieu de juger de ces
circonstances et, le cas échéant, d’interdire aux clercs une telle cohabitation
ou fréquentation.
§ 4. — Les contumaces en cette matière sont
présumés concubinaires.
Canon 134. — L’observation de la vie commune
parmi les clercs doit être louée et conseillée ; là où elle existe, elle
doit, autant que faire se peut, être maintenue.
Canon 135. — Les clercs des ordres majeurs, à
l’exception de ceux que visent les canons 213 et 214, sont tenus à l’obligation
de réciter entièrement chaque jour les heures canoniales, conformément à leurs
propres livres liturgiques, dûment approuves.
Canon 136, § 1. — Tous les clercs doivent
porter un habit ecclésiastique convenable, conformément aux coutumes locales
légitimes et aux prescriptions de l’Ordinaire du lieu (5) ; le port de la
tonsure, dite couronne cléricale, leur est obligatoire, sauf dérogation fondée
sur des usages reçus dans le pays ; la manière dont ils portent la
chevelure doit être simple.
Canon 137 Le clerc ne peut se porter caution,
même en engageant ses biens personnels, sans avoir consulté l’Ordinaire du
lieu.
Canon 140. — Que les clercs n’assistent pas aux
spectacles, aux danses et aux réunions mondaines, qui ne conviennent pas à leur
état, ou qui sont de telle nature que leur présence y causerait du scandale,
surtout dans les théâtres.
Canon 141, § 1. — Que les clercs ne s’engagent
pas dans l’armée, à moins de le faire avec la permission de leur Ordinaire,
dans le but d’être ensuite libérés de ce service ; qu’ils s’abstiennent de
participer, de quelque manière que ce soit, aux luttes intestines et aux
perturbations de l’ordre public.
Canon 142. — Il est interdit aux clercs
d’exercer, par eux-mêmes ou par d’autres, le négoce ou le commerce, tant à leur
propre profit qu’à celui d’autrui.
Canon 143. — Les clercs, même s’ils n’ont pas
de bénéfice ou d’office obligeant à la résidence, ne peuvent s’absenter de leur
diocèse, pendant un temps considérable, sans la permission au moins présumée de
leur Ordinaire.
Canon 948. — Dans l’Église, de par
l’institution du Christ, le sacrement de l’Ordre met les clercs à part des
laïques pour le gouvernement des fidèles et le ministère du culte divin.
Canon 969, § 1. — Aucun clerc séculier ne peut-
être ordonné si, au jugement de son évêque propre, il n’est pas nécessaire ou
utile aux églises du diocèse.
Canon 453, § 2. — Il faut qu’il soit de bonnes
mœurs et qu’il possède la doctrine, le zèle des âmes, la prudence et les autres
vertus et qualités qui sont requises par le droit commun et par le droit
particulier pour diriger d’une façon louable la paroisse à pourvoir (6).
Canon 463, § 4. — Que le curé ne refuse pas
d’accorder gratuitement son ministère à ceux qui sont incapables de payer.
Canon 464, § 1. — Le curé est tenu d’office à
exercer la charge des âmes en faveur de tous ses paroissiens qui ne sont pas
légitimement exempts de sa juridiction (7).
Canon 467, § 1. — Le curé doit célébrer les
offices divins, administrer les sacrements aux fidèles, chaque fois qu’ils les
demandent légitimement ; il doit connaître ses ouailles et corriger avec
prudence celles qui sont dévoyées, entourer les pauvres et les malheureux d'une
charité paternelle (8), avoir le plus grand soin de l'instruction catéchétique
des enfants.
Canon 468, § 1. — Le curé doit, avec un soin
empressé et une grande charité, assister les malades de sa paroisse, surtout
ceux qui sont près de mourir, en les réconfortant avec sollicitude par les
sacrements et en recommandant leurs âmes à Dieu.
Canon 810. — Le prêtre n’omettra pas de se
préparer par de ferventes prières à offrir le sacrifice eucharistique, et,
celui-ci terminé, de faire son action de grâces.
Canon 682. — Les laïques ont le droit de
recevoir du clergé, selon les règles de la discipline ecclésiastique, les biens
spirituels, et principalement les secours nécessaires au salut.
Canon 888, § 1. — Le prêtre se souviendra, en
entendant les confessions, qu’il tient à la fois un rôle de juge et de médecin,
et qu’il est constitué en même temps ministre de la justice et de la
miséricorde divines afin de veiller à l’honneur de Dieu et au salut des âmes.
Canon 892, § 1. — Les curés, et tous ceux à qui
une charge d’âmes est confiée en vertu de leur fonction, sont tenus par une
grave obligation de justice d’entendre par eux-mêmes ou par autrui les
confessions des fidèles qui leur sont confiés, chaque fois que ceux-ci le
demandent raisonnablement.
§ 2. — En cas d’urgente nécessité, tous les
confesseurs sont tenus par une obligation de charité d’entendre les confessions
des fidèles, et, en péril de mort, tous les prêtres.
Canon 939. — Le curé, ministre ordinaire du
sacrement de l’extrême-onction, est tenu en justice d’administrer ce sacrement
par lui-même ou par un autre ; en cas de nécessité, tout prêtre y est tenu
par charité.
Canon 1033. — Le curé n’omettra point, en
tenant compté des diverses conditions des personnes, de faire connaître aux
futurs époux la sainteté du sacrement de mariage, les obligations mutuelles des
conjoints et les devoirs ides parents vis-à-vis de leurs enfants ; il les
exhortera vivement à confesser leurs péchés avec diligence avant la célébration
du mariage et à recevoir pieusement la sainte eucharistie.
Canon 1328. — Il n’est permis à personne
d’exercer le ministère de la prédication sans en avoir reçu la mission du
supérieur légitime, par mandat spécial ou par collation d’une charge
comportant, d’après les saints canons, la fonction de prêcher.
Canon 1329. — C’est un devoir spécial et très
grave, surtout pour les pasteurs d’âmes, que de veiller à la formation
catéchétique du peuple chrétien (9).
Canon 1332. — Les dimanches et jours de fête de
précepte, à l’heure la plus favorable à l’assistance des fidèles, le curé doit
donner aux adultes un enseignement catéchétique, dans le langage adapté à leurs
capacités intellectuelles.
Canon 1347, § 1. — Les sermons doivent exposer
principalement ce que les fidèles doivent faire et croire pour le salut.
§ 2. — Les hérauts de la parole de Dieu doivent
s’abstenir d’arguments profanes ou abstraits qui dépassent l’entendement commun
des auditeurs, et se garder d’exercer le ministère évangélique en usant
d’expressions qui tirent leur influence persuasive de la sagesse humaine ou du
charme d’une éloquence vaine et ambitieuse ils ne doivent pas se prêcher
eux-mêmes mais prêcher le Christ crucifié.
Canon 1386, § 1. — Il est interdit aux clercs
séculiers sans le consentement de leur Ordinaire, aux religieux sans la
permission de leur supérieur majeur et de l’Ordinaire du lieu, d’éditer aussi
(10) des livres qui traitent des choses profanes, de même que d’écrire dans les
journaux, les feuilles ou brochures périodiques, ou de les diriger 811)
Canon 1353. — Les prêtres, plus spécialement
les curés, s’emploieront, avec un soin tout particulier, à éloigner des
tentations du monde les enfants qui présentent des signes de vocation
sacerdotale ; ils les formeront à la piété, leur enseigneront les premiers
éléments des lettres et développeront en eux le germe de l’appel divin.
Canon 1524. — Tous les administrateurs de biens
ecclésiastiques, surtout les clercs et les religieux, doivent, dans la
rétribution du travail, donner à leurs employés un salaire juste et
honnête ; veiller à ce qu’ils satisfassent à leurs devoirs religieux en
temps voulu ; sous aucun prétexte ne les éloigner du soin de leur famille
et du sens de l’économie ; ne pas leur imposer plus d’ouvrage que leurs
forces n’en peuvent supporter ni d’un genre qui ne convienne pas à leur âge ou
à leur sexe.
1. Motu Proprio Arduum Sane
du 17 mars 1904. (ASS 36, p. 549).
2. Voir, à la fin du Tome II,
la Table des canons du Code cités dans les deux volumes.
3. Les canons 130 et 131 traitent ensuite respectivement des examens de jeunes prêtres et des conférences ecclésiastiques.
4. Le canon 214 § 1 prévoit le
seul cas de l’ordination reçue sous la pression d’une crainte grave. On se
souvient en outre que la présente loi ne concerne pas les clercs de l’Église
orientale. (Cf. can. 1).
5. Cf. sur ce point, le Décret
Prudentissimo sane consilio de la S. C. du Concile, en date du 28 juillet
1931 (AAS 23 (1951), p. 336). AAS 18 (1926). p. 312 .
6. Cf. Canons 2147, 2383,
2406.
7. Canon 1350 § 1.
8. Canon 239 § 1, 19.
9. Cf. Canons 1330, 1331 et
1373, § 2.
10. Le canon précédent traite
en effet de la censure nécessaire à la publication de tout ouvrage religieux,
quelqu’en soit l’auteur.
11. DC 21 (1929), c. 85. Cf. AAS 19 (1927), p. 138
.
Cette Encyclique (1) se
situe dans l'exact prolongement des enseignements répétés de saint Pie X sur la prédication,
auxquels elle se réfère d'ailleurs souvent de façon implicite. Mais on peut
dire aussi qu'elle répond à l'une des préoccupations majeures de Benoît XV. Il suffirait pour s'en
persuader de parcourir, entre autres, les discours adressés aux curés et aux
prédicateurs de Rome, à l'occasion des carêmes 1915, 1916, 1917 (2) ;
ce sont comme autant d'ébauches des diverses parties de l'Encyclique (3).
Au surplus, afin de mieux assurer la mise en pratique des enseignements et des
prescriptions du Saint Siège, la S. Congrégation Consistoriale publia, le 28
juin 1917, avec l'approbation du Souverain Pontife, des Règles pour la
Prédication Sacrée (4). Celles-ci, au nombre de quarante, ont pour la
plupart un caractère disciplinaire et administratif. Il a paru utile toutefois
d'éclairer certains passages de l'Encyclique par telle ou telle règle qui en
prescrit l'application.
Par sa mort sur l'autel de la Croix, Jésus-Christ avait consommé la rédemption du genre humain ; et, voulant amener les hommes à acquérir la vie éternelle par l'obéissance à ses préceptes, Il n'usa que d'un seul moyen : la voix de ses prédicateurs chargés d'annoncer au monde tout entier ce qu'il faut croire et faire pour être sauvé. Il plut à Dieu, par la folie de la prédication, de sauver ceux qui croyaient (5). Il choisit donc les Apôtres et, après les avoir remplis, par l'action de l'Esprit-Saint, des dons proportionnés à une fonction aussi importante : Allez, leur dit-Il, prêchez l'Évangile dans le monde entier (6). Et cette prédication renouvela la face de la terre. Si, en effet, à la lumière de la foi chrétienne, les esprits des hommes se sont détachés de leurs multiples erreurs pour se conformer à la vérité ; si leurs cœurs, souillés de vices, se sont tournés vers la perfection de toutes les vertus, cette conversion est véritablement l'œuvre de la prédication elle-même : La foi naît donc de la prédication, et la prédication de la parole du Christ (7). Étant donné par ailleurs que Dieu veut conserver les choses par les mêmes causes qui les ont produites, il est évident que la prédication de la sagesse chrétienne, destinée, par disposition divine, à continuer l'œuvre du salut éternel, est comptée à bon droit parmi les choses les plus importantes et les plus graves. Aussi devons-Nous y appliquer tous Nos soins et toutes Nos pensées, surtout si cette prédication semble perdre quelque chose de son intégrité première, au détriment de son efficacité.
C'est là, en effet, Vénérables Frères, ce qui vient s'ajouter aux autres misères de cette époque dont, plus que tout autre, Nous portons le souci. Car, si Nous considérons le nombre de ceux qui s'adonnent à la prédication de la parole de Dieu, Nous constatons que leur abondance est telle qu'elle dépasse peut-être tout ce qu'on avait connu auparavant. Si en revanche Nous observons l'état des mœurs publiques et privées, ainsi que des institutions, Nous voyons, chaque jour, croître partout le dédain et l'oubli des réalités surnaturelles : insensiblement l'on s'écarte de la vertu chrétienne qui est austère, et de jour en jour on rétrograde vers les hontes du paganisme.
De ces maux, les causes sont multiples et variées ; cependant, l'on doit déplorer — nul ne pourrait le nier — que les prédicateurs n'y apportent point de remèdes suffisants. La parole de Dieu a-t-elle donc cessé d'être ce que la décrivait l'Apôtre, vivante, efficace et plus acérée qu'un glaive à deux tranchants (8) ? Un long usage en a-t-il émoussé la pointe ? Si ce glaive ne manifeste point partout sa puissance, la faute en est certainement à ceux qui ne l'emploient pas comme il convient. On ne peut dire, en effet, que les Apôtres ont eu affaire à une époque meilleure que la nôtre, comme s'il y avait eu alors plus de docilité à l'Évangile, ou moins de révolte contre la loi divine !
Aussi, conscient de Notre charge apostolique et stimulé par l'exemple de Nos deux Prédécesseurs immédiats, Nous comprenons qu'il Nous incombe, et avec tout le zèle requis par la gravité du sujet, de ramener partout la prédication de la parole divine aux principes qui la doivent régir selon l'ordre du Christ Notre Seigneur et les décrets de l'Église.
Tout d'abord, Vénérables Frères, il Nous faut rechercher les causes pour lesquelles on s'est, dans l'espèce, écarté du droit chemin. Elles semblent, à première vue, se ramener à trois : ou le prédicateur assume ce ministère sans y avoir droit, ou il ne l'exerce pas en fonction d'une juste conception, ou il ne s'en acquitte pas de la manière qu'il faudrait.
Cette charge de la prédication, d'après la doctrine du Concile de Trente (9), est avant tout personnelle aux évêques (10). Les Apôtres, auxquels les évêques ont succédé, estimaient de fait que cette charge leur revenait au premier chef. Ainsi saint Paul dira : Le Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher (11). Et de même, les autres apôtres : Il ne convient pas que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables (12). Pourtant, les évêques se doivent à toutes sortes d'affaires relatives à l'administration, de leurs diocèses, et dès lors, bien que la prédication soit pour eux un devoir personnel, il leur est nécessaire de recourir à autrui pour les remplacer dans un ministère auquel ils ne peuvent toujours ni partout satisfaire par eux-mêmes.
C'est pourquoi ceux qui, en plus des évêques, exercent ce ministère, l'exercent, à n'en pas douter, en remplissant une fonction épiscopale. D'où cette première loi : personne ne peut, de son propre chef, s'adjuger la fonction de prêcher ; à qui la désire, il faut une mission légitime, et seul l'évêque peut l'accorder : Comment prêcheront-ils, s'ils ne sont envoyés (13) ?
Envoyés, les Apôtres le furent en effet, et par Celui qui est le suprême Pasteur et Évêque de nos âmes (14) ; les soixante-douze disciples le furent aussi. Et, bien que le Christ l'eût déjà constitué un vase d'élection afin qu'il portât son Nom devant les nations et les rois (15), Paul, à son tour, entra dans l'apostolat quand les anciens, obéissant au commandement de l'Esprit-Saint — Mettez-Moi (Paul) à part pour l’œuvre (de l'Évangile) — le laissèrent partir après lui avoir imposé les mains (16). L'on en a toujours usé de la sorte aux premiers temps de l'Église. Tous ceux qui, comme Origène, brillaient dans les rangs du clergé ou furent dans la suite élevés à l'épiscopat, s'adonnèrent à la prédication avec l'autorisation de l'évêque dont ils dépendaient : ainsi firent Cyrille de Jérusalem, Jean Chrysostome, Augustin et tous les anciens Docteurs de l'Église.
Mais maintenant, Vénérables Frères, une autre manière d'agir semble, depuis longtemps, passée en usage. Nombreux sont les orateurs à qui s'appliquerait justement cette plainte du Seigneur, dans Jérémie : Je n'ai pas envoyé de prophètes, et ils courent d'eux-mêmes (17). D'un esprit heureusement doué, ou pour tout autre motif, quelqu'un trouve-t-il bon de s'adonner au ministère de la parole (18), la chaire des églises lui est d'un accès facile, comme si le premier venu pouvait, selon son bon plaisir, se livrer aux joutes oratoires !
Il vous appartient donc, Vénérables Frères, de mettre fin, dès maintenant, à un tel dérèglement, et puisque vous avez à rendre compte à Dieu et à l'Église de la nourriture fournie à vos ouailles, ne laissez personne s'introduire sans votre ordre dans la bergerie, et paître à sa guise les brebis du Christ. Que, dès maintenant, nul, dans vos diocèses, n'ait le pouvoir de prêcher si vous ne l'avez tout d'abord appelé et approuvé (19).
Aussi, faites très attention à qui vous confiez une aussi sainte fonction. En cette matière, le décret du Concile de Trente ne donne aux évêques qu'une seule tâche : celle de choisir des sujets « capables », c'est-à-dire « pouvant s'acquitter avec avantage du ministère de la prédication (20) ». Avec avantage (21), est-il dit — notez ce mot : il est la quintessence de la règle —, non avec éloquence, applaudissements des auditeurs, mais bien avec fruit pour les âmes : c'est là où doit tendre, comme à sa fin, l'exercice de la parole divine. Et si vous désirez de Nous une définition plus précise, Nous vous dirons que sont réellement « capables » ceux en qui vous aurez discerné les signes de l'appel divin. Nul ne s'arroge cette dignité, il faut y être appelé par Dieu (22), telle est la condition de l'admission au sacerdoce, et celle aussi qui permet de juger des dispositions et de l'aptitude d'un sujet à la prédication.
Une telle vocation n'est point difficile à discerner. En effet, le Christ Notre Seigneur et Maître, sur le point de monter au ciel, ne dit nullement aux Apôtres de s'en aller à l'instant même, chacun de son côté, pour commencer de prêcher : « Restez dans la ville, leur dit-Il, jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la force d’En-Haut (23) ».
Si donc quelqu'un est revêtu de cette force, cela montrera qu'il est appelé par Dieu à cette fonction. Quel que soit d'ailleurs le mode de cette manifestation, on peut en constater les effets sur la personne des Apôtres aussitôt qu'ils eurent reçu cette force d'En-Haut. Dès que l'Esprit-Saint fut descendu en eux — et sans vouloir parler ici des merveilleux charismes dont ils furent enrichis — de rudes et ignorants qu'ils étaient, ils furent transformés en hommes doctes et parfaits.
Sera donc à bon droit considéré comme appelé à la prédication le prêtre qui possède et la science et la vertu requises, pourvu qu'il ait par ailleurs les dons naturels indispensables pour ne pas tenter Dieu ; rien ne s'opposera alors à ce que l'évêque l'accepte en vue du ministère. C'est bien là ce que veut le Concile de Trente quand il décrète que les évêques ne doivent pas permettre de prêcher à « ceux dont les mœurs et la doctrine n'ont pas été éprouvées (24) ».
Aussi l'évêque se doit-il de mettre longtemps et sérieusement à l'épreuve ceux qu'il destine à cet office ; par là, il connaîtra la richesse de leur doctrine, la sainteté de leur vie, et il en appréciera la valeur. Agir, au contraire, avec faiblesse et négligence serait incontestablement pour lui se mettre dans un cas très grave : sur sa tête retomberait la responsabilité des erreurs répandues par le prédicateur ignorant, ainsi que du mauvais exemple et du scandale causés par le prédicateur indigne (25).
C'est pourquoi, afin de rendre votre tâche plus aisée, Nous voulons, Vénérables Frères, que désormais soit institué un double et sévère examen, portant sur la conduite et la science de ceux qui sollicitent le pouvoir de prêcher, ainsi qu'on le fait déjà pour ceux qui demandent les pouvoirs de confession. Si donc un candidat a été sur l'un ou l'autre point reconnu manchot et boiteux, il faut, sans égard pour aucune autre considération, écarter de cette charge celui qui n'en aura pas été jugé capable. Votre dignité, à vous dont les prédicateurs remplissent la charge, exige, Nous l'avons dit, qu'il en soit ainsi : la sainte Église le demande instamment, dans son intérêt même, puisque, si quelqu'un doit être le sel de la terre et la lumière du monde (26), c'est bien celui qui est employé au ministère de la parole.
Après avoir bien considéré ces choses, il peut paraître superflu d'aller plus avant dans l'explication de ce qui a trait à la fin de la prédication et à sa méthode. Si, en effet, l'on exige que le choix des orateurs sacrés soit conforme à la règle que Nous avons rappelée, pourquoi douter qu'ornés des qualités requises ils ne se proposent, dans leur prédication, une fin juste, et n'observent une bonne méthode ? Il est cependant utile de préciser ces deux points essentiels, afin de mettre mieux en lumière le motif qui fait parfois regretter chez quelques-uns l'absence de ce qui caractérise les bons prédicateurs.
Ce que doivent se proposer les prédicateurs en recevant leur charge, il est aisé de le comprendre par ce mot que saint Paul disait de lui-même et qui peut et doit être le leur : C'est donc au nom du Christ que nous venons en ambassadeurs (27). S'ils sont ambassadeurs du Christ, ils doivent donc vouloir dans l'accomplissement de leur mission ; cela même que voulut le Christ en la leur donnant, et qu'il se proposa Lui-même tant qu'il vécut ici-bas. Les Apôtres, en effet, et après eux les prédicateurs, n'ont pas été envoyés d'une autre façon que le Christ : Comme mon Père M'a envoyé, Moi aussi Je vous envoie (28). Et nous savons pour quel motif le Christ est descendu du ciel ; Il l'a déclaré ouvertement : Je suis venu en te monde pour rendre témoignage à la vérité (29) et donner la vie (30) aux hommes (31).
Les prédicateurs doivent donc viser à cette double fin : répandre la lumière de la vérité, exciter et développer en leurs auditeurs la vie surnaturelle ; bref, en cherchant le salut des âmes, promouvoir la gloire de Dieu.
Or, de même que nul n'a droit au titre de médecin s'il n'en exerce pas la profession, et que n'est point maître celui qui n'enseigne pas l'art qu'il prétend connaître, ainsi doit-on également traiter de déclamateur bavard, et non de prédicateur évangélique, celui qui n'a pas souci de conduire les hommes vers une meilleure connaissance de Dieu et vers les voies du salut éternel. Et plût au ciel qu'il n'y eût point de tels déclamateurs (32) !
Par quels mobiles sont-ils donc surtout guidés ? Quelques-uns par un désir de vaine gloire ; et voici comment ils le contentent : « Ils s'étudient à traiter de sujets plus élevés que proportionnés à leur auditoire ; aux faibles d'intelligence ils font montre d'eux-mêmes et ne s'occupent pas de leur salut. Ils rougissent d'avoir à exprimer des choses humbles et faciles, par peur de paraître n'en pas savoir davantage ; ... ils rougissent de donner le lait aux petits enfants (33) ». Alors que le Seigneur Jésus montrait, par l'humble condition de ses auditeurs, qu'il était vraiment Celui qu'on attendait : les pauvres sont évangélisés (34), que ne font-ils pas, eux, pour tirer de la célébrité des villes et du renom des chaires un surcroît d'honneur pour leurs prédications ?
Mais, parce que certaines vérités révélées par Dieu effraient la nature humaine débile et corrompue, et ne sont pas de nature à attirer la foule, ils s'abstiennent prudemment d'en parler et traitent de sujets dans lesquels — hormis le lieu de la prédication — il n'est rien de sacré. Il n'est pas rare de les voir, au milieu d'un sermon sur les vérités éternelles, passer aux questions politiques, surtout si quelque affaire de ce genre passionne les esprits (35). En un mot, leur préoccupation semble n'être que de plaire aux auditeurs et de contenter le désir de ceux qui, selon saint Paul sont avides de tout ce qui peut chatouiller leurs oreilles (36). De là, ce geste, ni calme, ni grave, emprunté à la scène du théâtre ou à la réunion publique ; de là, dans le ton de la voix, ce mol abandon ou ces effets tragiques (37) ; de là ce style de journaliste ; de là cette abondance de pensées empruntées, non aux Livres Saints ou aux Pères de l'Église, mais à des auteurs sans religion et étrangers à la foi catholique (38) ; de là enfin, chez la plupart de ces prédicateurs, cette grande volubilité, dont ils assourdissent et stupéfient leurs auditeurs, sans pour autant rien leur offrir qu'ils puissent utilement remporter chez eux.
Il est, en outre, fort curieux de constater à quel point de tels prédicateurs sont trompés par l'opinion. Ils obtiendront peut-être ainsi des ignorants les applaudissements qu'ils recherchent à grand prix et non sans sacrilège ; est-ce là, pourtant, un juste prix de leur effort, alors qu'ils s'exposent à la fois au blâme de tout homme sensé et, ce qui est plus grave, au sévère et redoutable jugement du Christ (39) ?
Néanmoins, Vénérables Frères, rechercher uniquement les applaudissements n'est pas le fait de tous ceux qui, dans leur prédication, s'écartent de la règle à suivre. Ordinairement, ceux qui convoitent de telles démonstrations poursuivent un autre but, beaucoup moins louable. Le prêtre, dit saint Grégoire, ne prêche pas pour manger, mais il doit manger pour prêcher (40). Il ne manque pas de prêtres qui oublient cette parole ; voyant que leurs aptitudes ne leur permettent pas d'autres emplois pour subvenir décemment à leur entretien, ils se sont adonnés à la prédication avec l'intention, non d'exercer comme il convient ce saint ministère, mais bien plutôt de gagner de l'argent. Il est donc clair que leur souci n'est point de chercher où l'on peut espérer faire le plus de bien aux âmes, mais d'aller où la prédication est d'un meilleur rapport (41).
Dès lors, comme l'Église n'a rien à attendre d'eux, sinon détriment et déshonneur, il vous faut, Vénérables Frères, veiller avec grand soin : si vous trouvez quelqu'un qui ait abusé de la prédication par ambition ou esprit de lucre, retirez-lui, sans délai, la charge de prêcher. Car celui qui ne craint pas de souiller une chose aussi sainte pour un motif aussi pervers n'hésitera pas à s'abaisser à toutes les compromissions, faisant même rejaillir son propre déshonneur sur cette charge qu'il exerce de façon si indigne.
Il faudra user de la même
sévérité envers ceux qui ne prêchent pas comme il convient, pour avoir négligé
ce qui est nécessaire à l'exact accomplissement de ce ministère. Or, ce qui est
ici requis, l'apôtre Paul, appelé par l'Église le « Prédicateur de la
vérité », nous l'enseignera par son exemple. Plaise à Dieu, dans sa bonté, de
nous accorder, en bien plus grand nombre, des prédicateurs semblables à lui !
(42)
1°- La préparation au ministère de la parole
En premier lieu, saint Paul nous apprend quelle bonne préparation et quelle formation il apporta à l'exercice de la prédication (43). Et nous n'entendons point parler ici des études qu'il fit de la Loi sous la direction de son maître Gamaliel. Car la science qu'il reçut « par révélation » rendait obscure et anéantissait presque celle qu'il s'était acquise personnellement, encore que cette dernière, nous le voyons par ses Lettres, lui fut aussi d'un très grand secours. C'est une nécessité absolue pour le prédicateur d'avoir la science, avons-Nous dit, et celui à qui sa lumière fait défaut tombe facilement ; comme le dit avec grande justesse le IV° Concile de Latran : « l'ignorance est mère de toutes les erreurs ».
Nous ne voulons pas, cependant, que cela s'entende de n'importe quelle science : il s'agit ici de celle que le prêtre doit posséder comme un bien propre et qui — pour dire la chose en peu de mots — comprend la connaissance de soi-même, de Dieu et de ses devoirs. De soi-même, disons-Nous, afin que chaque prêtre renonce à ses intérêts personnels ; de Dieu, pour qu'il porte les fidèles à Le connaître et à L'aimer ; de ses devoirs, afin qu'il les remplisse ; lui-même fidèlement et veille à ce que chacun fasse de même. Si cette triple connaissance lui fait défaut, les autres inspirent de l'orgueil et ne servent de rien.
Voyons plutôt quelle fut, chez l'Apôtre, la préparation du cœur à la prédication. Ici, trois points surtout doivent être considérés. Et, tout d'abord, le total abandon de saint Paul à la volonté divine. En effet, à peine fut-il, sur la route de Damas, touché par la force du Seigneur Jésus qu'il poussa ce cri digne de l'apôtre : Seigneur, que voulez-Vous que je fasse (44) ? Aussitôt, il commença d'agir en tout ;pour le Christ, et désormais ce fut là sa ligne de conduite : dans le travail et le repos, au milieu de la gêne comme dans l'abondance, dans la louange ou le mépris, dans la vie et jusque dans la mort. A n'en pas douter, son apostolat ne fut si fructueux que parce qu'il s'abandonna avec une entière soumission à la volonté de Dieu. C'est pourquoi, tout prédicateur qui s'efforce de travailler au salut des âmes doit avant tout pratiquer semblable soumission : ne s'inquiétant en rien de savoir quels auditeurs, quels succès et quels résultats il aura ; n'ayant en vue que Dieu seul, et non lui-même.
Ce zèle à ne servir que Dieu suppose une âme si bien préparée à la souffrance qu'elle ne fuit aucune peine, aucun labeur. Saint Paul posséda cette seconde qualité à un degré remarquable. Quand, en effet, le Seigneur eut dit de lui : Je lui montrerai combien il faut souffrir pour Moi (45), il embrassa aussitôt toutes les fatigues avec un tel cœur qu'il écrivait : Je surabonde de joie au milieu de toutes mes tribulations (46). On ne croirait jamais quelle valeur acquiert, auprès du peuple chrétien, l'action du prédicateur qui, possédant une telle patience dans l'épreuve, détruit en lui tout ce qu'il y a d'humain et se concilie la grâce de Dieu, afin que son labeur porte des fruits.
En revanche, ils ne peuvent que bien peu toucher les cœurs, ces prédicateurs qui, où qu'ils aillent, recherchent par trop leurs aises, et qui, dès lors qu'ils ont à prêcher, ne s'occupent presque pas des autres fonctions du ministère ; ils manifestent par là qu'ils ont plus égard à leur santé qu'au service des âmes.
En troisième et dernier lieu, l'Apôtre nous fait comprendre qu'il est nécessaire au prédicateur d'avoir ce qu'on nomme, l'esprit d'oraison. Appelé à l'apostolat, son premier acte fut de prier : Il est en prière (47), disent de lui les Actes des Apôtres. En effet, on ne poursuit le salut des âmes ni par des flots de paroles, ni par de subtils discours, ni par de fougueuses déclamations ; le prédicateur qui s'en tient là n'est rien autre qu'un airain sonnant ou une cymbale retentissante (48). Ce qui donne aux paroles humaines leur vigueur et leur valeur merveilleuses pour le salut, c'est la grâce divine : Dieu, dit l'Apôtre, a donné l'accroissement (49).
Aussi la grâce de Dieu ne s'obtient-elle point par l'art et le zèle, mais par les prières. Celui donc qui s'adonne peu ou point à l'oraison, dépense en vain et son travail et sa peine, puisque cela ne lui profite en rien ni pour lui-même ni pour ses auditeurs.
Et pour conclure en peu de mots ce que Nous avons dit jusqu'à présent, Nous emprunterons ces paroles de saint Pierre Damien : « Au prédicateur, deux choses sont, par-dessus tout, nécessaires : il faut qu'il soit véritablement rempli de doctrine spirituelle et qu'il brille par la splendeur de la vie religieuse. Si le prêtre ne peut avoir les deux ensemble, briller par l'éclat de sa vie et déborder, des richesses de sa doctrine, la vie, sans nul doute, est alors préférable à la doctrine... L'éclat de la vie vaut plus pour l'exemple que l'éloquence et l'élégance des discours... Il est nécessaire que chez le prêtre chargé de prêcher ruissellent les eaux de la doctrine spirituelle et resplendissent les feux de la vie religieuse, à l'instar de cet ange qui, annonçant aux bergers la naissance du Seigneur, brilla d'une éclatante splendeur et exprima par ses paroles la bonne nouvelle qu'il était venu leur annoncer (50) ».
2°- Les thèmes de la prédication
Mais, pour, en revenir à saint Paul, si Nous recherchons quels sujets il avait accoutumé de traiter dans ses discours, Nous voyons qu'il les résume lui-même tous en ces paroles : J'ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié (51). Faire en sorte que les hommes connaissent de mieux en mieux Jésus-Christ et qu'ainsi ils sachent non seulement ce qu'il faut croire, mais aussi comment il faut vivre, voilà ce à quoi saint Paul travailla avec toute l'ardeur de son cœur apostolique. Il communiquait toute la doctrine et tous les préceptes du Christ, même les plus exigeants, sans apporter de restriction ni d'adoucissement en ce qui concerne l'humilité, l'abnégation de soi-même, la chasteté, le mépris dès choses humaines, l'obéissance, le pardon aux ennemis et autres sujets semblables. Il n'éprouvait aucune timidité à déclarer qu'entre Dieu et Bélial il faut choisir à qui l'on veut obéir, et qu'il n'est pas possible d'avoir l'un et l'autre pour maîtres ; qu'un jugement redoutable nous attend au sortir de cette vie ; qu'il n'est pas loisible de transiger avec Dieu ; qu'on doit, espérer la vie éternelle si l'on accomplit toute la loi, mais le feu éternel si l'on manque à ses devoirs en servant ses convoitises.
Jamais en effet ce Prédicateur de la vérité n'eut l'idée de s'abstenir de traiter ces sortes de sujets, sous prétexte que la corruption de l'époque, rendait de telles considérations trop dures à ceux à qui il s'adressait. Il est donc clair qu'il n'y a pas à approuver ces prédicateurs qui, de crainte d'ennuyer leurs auditeurs, n'osent traiter certains points de la doctrine chrétienne. Un médecin prescrit-il, à son malade des remèdes inutiles parce que celui-ci a horreur de ce qui lui serait salutaire ? Au reste, l'orateur donnera la preuve de sa force et de son pouvoir si sa parole rend agréable ce qui ne l'est pas.
3°- Mode et esprit de la
prédication
Et de quelle façon l'Apôtre donnait-il ses explications ? Certes, il ne le faisait pas avec le langage persuasif de la sagesse humaine (52). Combien il importe, Vénérables Frères, que tous méditent, attentivement cette parole (53) ! Ne voyons-nous pas nombre d'orateurs sacrés passer sous silence l'Écriture Sainte, les Pères et les Docteurs de l'Église, les données de la théologie ? Ils ne parlent pour ainsi dire que de la raison. A tort assurément : car rien ne peut être profitable dans l'ordre surnaturel par le seul secours humain.
A cela on objecte : il ne peut être fait créance aux paroles d'un prédicateur qui insiste sur ce qui est divinement révélé. Est-ce vrai ? Soit, Nous l'admettons pour les non-catholiques ; encore que, quand les Grecs cherchaient la sagesse — évidemment celle du monde — l'Apôtre dépendant leur prêchait Jésus crucifié (54). Mais, si Nous tournons les yeux vers les nations catholiques, ceux mêmes qui nous sont hostiles conservent quelques racines de la foi : car leur esprit est aveuglé par suite de la corruption de leur cœur.
Enfin, avec quel esprit saint Paul prêchait-il ? Pour plaire, non aux hommes, mais au Christ : Si, dit-il, je plaisais aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ (55). Lui qui avait au cœur un brûlant amour de Dieu, ne recherchait rien en dehors de la gloire du Christ. Oh ! plaise à Dieu que tous ceux qui travaillent au ministère de la parole aiment vraiment Jésus-Christ ; plaise à Dieu qu'ils puissent s'approprier cette parole de saint Paul : Pour son amour, j'ai voulu tout perdre (56), et cette autre : Le Christ est ma vie (57). Ceux dont l'amour est si ardent savent enflammer les autres. Aussi saint Bernard donne-t-il aux prédicateurs ce conseil : « Si vous goûtez les choses de Dieu, vous vous présenterez comme un réservoir et non comme un canal (58) ». Ce qui signifie : Soyez rempli de ce que vous dites, et ne vous contentez pas de le faire passer dans les autres. « Vraiment, ajoute le même docteur, nous avons aujourd'hui, dans l'Eglise, beaucoup de canaux, mais bien peu de réservoirs (59) ».
Pour qu'il n'en soit plus ainsi à l'avenir, efforcez-vous, Vénérables Frères, de mettre tout en œuvre : écartez les indignes, choisissez, formez, éduquez les sujets capables, pour que bientôt se multiplient les prédicateurs selon le cœur de Dieu (60). Qu'à la prière de la Vierge très sainte, Mère auguste du Verbe incarné et Reine des Apôtres, Jésus-Christ, le Pasteur éternel, abaisse sur son troupeau un regard de miséricorde ; et que, ranimant au sein du clergé l'esprit d'apostolat, Il accroisse le nombre de ceux qui s'appliquent à se présenter à Dieu en hommes éprouvés, en ouvriers irréprochables, en exacts dispensateurs de la parole de vérité (61).
Comme gage des faveurs divines et de Notre bienveillance, Nous vous accordons de tout cœur, Vénérables Frères, à vous-mêmes, à votre clergé, à votre peuple, la Bénédiction apostolique.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, en la fête du Sacré-Cœur de Jésus, le 15 juin de l'année 1917, de Notre Pontificat la troisième.
1.
AAS 9 (1917), p. 305-317. Trad. du latin dans Actes
Benoît XV, BP., T. 1, p. 158-177.
2.
AAS 7 (1915), p. 92-95 ; 8 (1916), p. 95-101 ; 9 (1917), p. 108-115.
3.
Cf. AAS 10
(1918), p. 92.
4.
AAS 9 (1917), p. 328-534. Trad. du latin dans Actes
Benoît XV, BP., T. 1, p. 234-238.
5.
1 Corinthiens, 1, 21.
6.
Marc, 16,
15.
7.
Romains, 10, 17.
8.
Hébreux, 4, 12.
9.
Sess. 24,
de Reform, c. 4.
10.
Règles pour la Prédication, règle n°1.
11.
1 Corinthiens, 1, 17.
12.
Actes, 6,
2.
13.
Romains, 10, 15.
14.
Cf. 1 Pierre, 2, 25.
15.
Cf. Actes, 9, 15.
16.
Cf. Actes, 13, 2-3.
17.
Jérémie, 23, 21.
18.
Actes, 6,
4.
19.
Règles pour la Prédication, règle n°2.
20.
Sess. 5,
c. 2.
21.
En latin : salubriter.
22.
Hébreux, 5, 4.
23.
Luc, 24,
49.
24.
Sess. 5,
c. 2.
25.
Op. cit, règles n° 10, 11, 12.
26.
Matthieu, 5. 13-14.
27.
2 Corinthiens, 5, 20.
28.
Jean, 20,
21.
29.
Jean, 18, 37.
30.
Jean, 10,
10.
31.
Cf. le Discours aux prédicateurs de Carême, du 7 février 1921 (AAS 13 (1921),
p. 93-99).
32.
Op. cit, règle n° 16.
33.
Gillebertus Ab., In Cant. Cantic. sermo 27, 2. Migne, PL. 184, 140.
34.
Matthieu, 11, 5.
35.
Op. cit, règle n° 20.
36.
2 Timothée, 4, 3.
37.
Op. cit, règle n° 27.
38.
Op. cit, règle n° 33.
39.
Op. cit, règle n° 24.
40.
Cf. S. Grégoire le Grand, in 1 Regum, 1, 3. Migne, PL. 79, 126.
41.
Op. cit, règle n° 28.
42. Cf. Discours aux curés et prédicateurs de carême de la
ville de Rome, en date du 19 février 1917 (AAS 9 (1917), p. 108-115).
43.
Op. cit, règles n° 19, 22, 34, 38.
44.
Actes, 9, 6.
45.
Actes, 9,
16.
46.
2 Corinthiens, 7, 4.
47.
Actes, 9,
11.
48.
1 Corinthiens, 13, 1.
49.
1 Corinthiens, 3, 6.
50.
S. Pierre Damien, Ep. 1, 1, ad
Cinthium Urbis praef. Migne PL. 144, 462.
51.
1 Corinthiens, 2, 2.
52.
1 Corinthiens, 2, 4.
53.
Cf. discours du 19 février 1917. (AAS 9 (1917),
p. 108-115).
54.
Cf. 1 Corinthiens, 1, 21-23.
55.
Galates, 1, 10.
56.
Philippiens, 3, 8.
57.
Philippiens, 1, 21.
58.
S. Bernard, In Cant., sermo. 18. Migne, PL. 183, 1321.
59.
Ibid.
60.
Cette exhortation, Benoît XV la
renouvellera plusieurs fois dans la suite de son Pontificat. Cf. entre autres :
Lettre à l'épiscopat de Belgique, du 10 février 1921 (AAS 13 (1921), p. 128).
61.
2 Timothée, 2, 15.
Chaque année, à la veille du Carême, Benoît XV
adressa aux prédicateurs de Carême de la Ville de Rome une exhortation sur la
prédication, publiée aux Acta Apostolicae Sedis. Celle de l’année 1918, consécutive à
la publication de l’Encyclique Humani Generis, est plus qu’une
allocution de circonstance. Le Pape y définit ce que doit être un vrai
prédicateur, digne de la mission qu’il a reçue (1).
Le ministère confié aux orateurs sacrés tire
son excellence de ce qu’il est la continuation de l’œuvre même de Jésus-Christ.
Le divin Sauveur a dit clairement aux Apôtres et, en leur personne, à tous les
futurs ministres de son Église : Comme mon Père M’a envoyé, Moi
aussi, Je vous envoie (2). Et, pour indiquer comment devrait se
poursuivre sa mission, Jésus-Christ, qui était venu dans le monde afin, disait-Il
encore, de rendre témoignage à la vérité (3), ajouta cette
parole : Prêchez l’Évangile (4).
Ainsi comprend-on aisément que le Christ, qui
s’était dit, au sens le plus strict et le plus propre du terme, la lumière
du Monde (5), ait pu aussi, dans son infinie bonté, appeler « lumière
du monde » ceux mêmes qui, avec Lui et pour Lui, avaient mission de
répandre la lumière de la vérité à travers le monde : Vous êtes
la lumière du monde (6). Mais qui ne voit également que le meilleur
prédicateur est celui qui continue le mieux l’œuvre de Jésus-Christ, ou qui se
conforme le plus fidèlement à son précepte ?
Le divin Maître a dit aux ministres sacrés
: « Prêchez l’Évangile »; et la parole de Jésus,
parfaite en elle-même et n’ayant nul besoin de complément, signifiait que le
vrai prédicateur serait celui qui annoncerait de la manière requise tout l’Évangile
et rien que l’Évangile (7).
… Pour annoncer tout l’Évangile, un
prédicateur digne de ce nom doit exposer aux fidèles aussi bien les dogmes qui
peuvent ravir le cœur de joie, que ceux qui doivent le remplir d’une crainte
salutaire ; il doit leur faire admirer la miséricorde divine, mais aussi
leur faire éprouver une juste crainte au souvenir de la divine justice. Il ne
mériterait pas d’être dit bon prédicateur celui qui, pour flatter l’auditoire,
n’exposerait pas dans toute sa vérité, — ou se contenterait même de taire quand
il faut l’annoncer, — la doctrine révélée sur la gravité des offenses faites à
Dieu et les châtiments qui punissent ces offenses dans le temps et l’éternité,
il est évident qu’un tel orateur n’annoncerait pas tout l’Évangile ;
bien plus, il prouverait qu’il a oublié l’ordre de Jésus-Christ d’apprendre
aux hommes à observer tous ses préceptes (8).
A vous, très chers fils, Nous n’avons pas à
préciser qu’en refusant le titre de vrai prédicateur à qui n’a pas exposé tout
l’Évangile, Nous envisageons le cas où aucun motif de louable prudence ne
suggère ou ne justifie ce silence. Dans l’exposé de la vérité catholique, on ne
doit en effet jamais introduire d’erreurs ; mais on peut tolérer le Silence
sur une partie de la vérité, quand il n’y a pas d’obligation d’en parler pour
la défense de la foi ; bien plus, il faudrait exiger cette omission, si,
sans contre-partie d’aucun bien, on allait, en parlant, au-devant d’un mal très
certain, comme par exemple celui d’irriter des esprit déjà mal disposés envers
l’Église.
Nous voulons maintenant attir84 Nous voulons
maintenant attirs fils, sur l’obligation qui incombe à l’orateur sacré, non
seulement d’annoncer tout l’Évangile, mais encore de n’annoncer que le seul Évangile.
Peut-être, en ces derniers temps, certains prédicateurs avaient-ils perdu de
vue cette seconde obligation, plus encore que la première. Mais qui ne voit la
grave injure qu’il ferait à Dieu celui qui prétendrait ajouter à la divine
parole la parole humaine, comme si celle-là avait besoin d’être complétée et
perfectionnée par celle-ci ?
Le divin Sauveur, venu sur cette terre pour
montrer à l’homme la voie du salut éternel, a déclaré nécessaire et suffisante
à cette fin l’observance de l’Évangile. Or, le prédicateur qui entraînerait ses
auditeurs en des domaines inconnus du saint Évangile et qui ferait tellement
resplendir la beauté des nouveaux horizons qu’on y découvre, tellement goûter
les fruits qui y mûrissent, que ses auditeurs en viendraient à penser qu’il est
sans doute nécessaire au salut éternel de parcourir ces domaines, autres que
ceux de l’Évangile, dites-Nous donc ai cela n’équivaudrait pas pour cet orateur
à décerner à Jésus-Christ un brevet d’insuffisance ? Mais pour ce motif même,
Nous voudrions lui refuser à lui-même le brevet de « bon
prédicateur », parce que ne mérite ce titre que celui qui continue
fidèlement la mission de Jésus-Christ et qui obéit très exactement à ses
préceptes.
Oh ! comme il faut insister sur l’obligation
qui incombe au bon prédicateur d’annoncer le seul Évangile ! Un ambassadeur
qui transmettrait au souverain auprès duquel il est accrédité plus qu’il n’a
reçu mandat de son prince mériterait de n’être cru à aucun moment de sa mission,
car nul ne pourrait savoir quand son langage est conforme au mandat reçu ou
quand au contraire il s’en écarte. Mais les prédicateurs ne sont-ils pas eux
aussi des ambassadeurs ? Ambassadeurs, ils le sont de Dieu même auprès du
peuple chrétien ; et à ce peuple ils doivent porter la seule parole de
Dieu : s’ils en portaient une autre, ils mériteraient d’être désavoués par
le Souverain qui les a choisis pour ambassadeurs.
Notez bien, très chers fils, le grave dommage
que causeraient au peuple chrétien ces ambassadeurs de Dieu qui, à la divine
parole, ajouteraient la leur propre.
En effet, la voie de salut que Jésus-Christ a
tracée aux chrétiens est la voie étroite de la pénitence et de la mortification.
Sur cette voie doit s’engager sans retard, mieux encore, doit courir avec
ardeur quiconque désire gagner le but qui lui est assigné. Mais il est évident
qu’il n’y a rien d’agréable à cheminer sur une voie étroite, parsemée
d’épreuves et de ronces... La forte tentation d’abandonner celle-ci guette donc
celui à qui une autre voie est montrée, plus spacieuse et plus douce ! Sortons
de la métaphore, chers fils. L’orateur sacré qui ne prêche pas le seul Évangile
montre peut-être à ses auditeurs une voie plus large, et certainement moins
âpre, que celle qu’indique le fidèle exécuteur du rigoureux précepte :
« Prêchez l’Évangile » ; mais une voie qui ne conduit pas au
but, qui peut même mener au précipice, doit être qualifiée de désastreuse, et
celui qui invite le voyageur à l’emprunter cause à celui-ci un grave dommage.
Ainsi en est-il du prédicateur oublieux de son devoir de prêcher le seul
Évangile.
Si Nous ne Nous adressions pas à un groupe
choisi de prêtres, certainement animés de l’esprit de Jésus-Christ et bien
préparés au ministère important qu’ils vont remplir, Nous voudrions insister
encore davantage sur cette démonstration qu’un vrai prédicateur doit prêcher
tout l’Évangile et rien que l’Évangile. Nous pourrions, en effet, rappeler que
la qualité du prédicateur se juge aussi à la façon dont il atteint la fin même
de la prédication.
Cette fin, comme celle de l’œuvre rédemptrice
de Jésus-Christ, est bien exprimée par le prophète, quand il déclare la
rédemption destinée à faire cesser le péché et à faire régner une justice
éternelle (9). Or, ne savons-nous pas que l’Évangile, en rapportant ce
que fit Jésus-Christ pour accomplir sa surabondante Rédemption, expose
également les instructions du divin Rédempteur à ses disciples sur ce qu’ils
auraient à faire pour conduire le peuple chrétien à une plus large
participation aux fruits de sa Rédemption ? Il s’ensuit que quiconque ne prêcherait
pas tout l’Évangile enseignerait de façon implicite qu’on peut se passer d’une
partie de ce que Jésus-Christ a déclaré indispensable pour enlever le péché et
faire régner sur terre la justice ; et quiconque ne prêcherait pas le seul
Évangile enseignerait, implicitement toujours, que ne suffit pas ce que
Jésus-Christ a déclaré suffire pour l’universelle application des fruits de son
œuvre rédemptrice.
Nous vous disions au début, très chers fils, qu’il ne devrait pas vous être difficile d’illustrer par votre exemple le caractère propre du vrai prédicateur : vous voyez maintenant qu’il suffit pour cela d’observer rigoureusement le précepte de Jésus-Christ : « Prêchez l’Évangile ». Soyez donc toujours plus résolus à ne pas vous éloigner de l’observation pratique de ce précepte et tenez pour certain que mieux on l’observe, plus on mérite le nom de vrai prédicateur.
1. AAS 10 (1918), p. 92-97.
2. Jean, 20, 21.
3. Jean, 18, 37.
4. Marc, 16, 15.
5. Jean, 8, 12.
6. Matthieu, 5, 14.
7. Le Pape a déjà abordé ce
thème à plusieurs reprises, et particulièrement dans son Allocution aux
prédicateurs de Carême du 6 mars 1916, où il commente la bénédiction donnée par
l’évêque au prêtre qui va parler ... ut annunties evangelistae suum.
(AAS 8 (1916), p. 95-101). Il y reviendra encore maintes fois. On peut consulter
surtout l’allocution du 16 février 1920, qui a pour thème le mot de saint
Paul : Opus fac evangelistae (2 Timothée, 4, 5). AAS 12, (1920), p. 66).
8. Cf. Matthieu, 28, 20.
9. Cf. Daniel, 9, 24.
Ce discours (1) est le premier d’une trilogie que Benoît
XV poursuivit et acheva par ses deux dernières allocutions de carême des années
1920 et 1921 (2). Le prédicateur est homme de Dieu, c’est là son
nom par excellence ; il fait œuvre d’évangéliste, c’est sa
fonction propre ; enfin le but qu’il poursuit est celui que se proposait
Jésus Lui-même que les brebis aient la vie, et l’aient en abondance (3).
Saint Paul salua Timothée du nom d’homme de
Dieu (4). Il n’est pas difficile de comprendre à quel point ce nom était
approprié à celui qui, par son exemple, devait condamner les fidèles qui
avaient dévié de la foi par désir des biens terrestres ; l’homme de Dieu,
en effet, ne prend pas pour fin les richesses et les honneurs : Toi,
homme de Dieu, fuis ces choses. Il n’est pas plus difficile de voir que ce
nom d’« homme de Dieu » convenait, mieux que tout autre, à celui qui,
par l’exemple et la parole, avait mission de faire triompher la justice et de
mettre en honneur la piété, la foi et la charité ; ceux, en effet, qui
défendent et ces vertus se montrent, dans les faits, des « hommes de
Dieu » : Toi, homme de Dieu,… poursuis la justice, la piété, la
foi, la charité.
Mais ne pourrions-Nous pas imiter l’Apôtre et saluer à Notre tour du nom d’« hommes de Dieu » Nos très chers fils appelés a annoncer la parole divine en Notre Ville de Rome au cours du prochain Carême ? (5)
… Une méthode facile pour connaître les traits
essentiels du prédicateur est sans nul doute de retrouver en lui, à un degré
éminent, les qualités du prêtre. Tout prédicateur, en effet, est revêtu de la
dignité sacerdotale et revendique, comme un bien propre, d’exercer de façon
plus constante et plus appliquée l’une des principales attributions du
sacerdoce, l’instruction du peuple chrétien.
Le prêtre est médiateur entre Dieu et les
hommes. Saint Thomas explique le mot de l’Apôtre : L’unique médiateur
entre Dieu et les hommes est le Christ Jésus, homme Lui aussi (6), en montrant
que s’il appartient au Christ seul d’être Médiateur de façon absolue et
parfaite, rien n’empêche qu’il y ait d’autres médiateurs subordonnés, exerçant
leur médiation d’une manière dispositive et ministérielle (7). Le rôle de tout
médiateur, dit encore le Docteur angélique, est essentiellement de rapprocher
et d unir ceux entre lesquels il exerce sa fonction médiatrice. Or, ne
travaille-t-il pas efficacement à l’union entre l’homme et Dieu, celui qui unit
à Dieu les esprits des hommes en dissipant leurs erreurs et en les illuminant
des rayons de la vérité ? Ne travaille-t-il pas efficacement à l’union de
l’homme avec Dieu, celui qui allume au cœur de l’homme la flamme de l’amour du
bien, pour le porter jusqu’au bien suprême qui est Dieu ? Et n’est-ce pas là
votre mission particulière, à vous, prêtres, qui vous adonnez à la prédication
? Le titre de médiateur entre Dieu et les hommes, qui est propre à tout prêtre,
vous revient donc spécialement, à vous qui vous efforcez d’unir les hommes à
Dieu par l’instruction de l’intelligence et la formation du cœur.
En conséquence, si tout prêtre doit avoir
l’esprit de Jésus-Christ puisque, de chacun d’eux, il est dit : « Le
prêtre est un autre Christ », les prédicateurs, qui d’une manière plus
manifeste remplissent la fonction de médiateurs entre Dieu et les hommes, se
doivent, à un titre spécial, d’être pénétrés de l’esprit de Dieu. En cet esprit
de Dieu, Nous Nous plaisons à reconnaître la synthèse des traits distinctifs du
prédicateur... Mais, comme nous nommons chaque chose selon la connaissance que
nous en avons, dit saint Thomas, c’est donc aussi de l’ensemble des qualités
qui forment ce que nous appelons l’esprit de Dieu que nous pouvons déduire le
nom des prédicateurs, et les saluer du titre d’ « hommes de Dieu ».
Nous n’avons pas besoin de dire
que les prédicateurs Nous apparaissent, d’après leurs traits distinctifs, comme
des hommes qui tendent à se détacher et à détacher les autres des choses de la
terre. Sur les traces du divin Maître séparé des pécheurs et élevé au-dessus
des cieux (8), ils doivent s’appliquer à ce qui regarde Dieu et les
réalités divines, pour être en mesure de redire à leur propre sujet la parole
de Jésus dans le temple : Ne savez-vous pas qu’il Me faut être aux
affaires de mon Père ? (9) Mais le détachement des choses de la terre et la
continuelle attention à celles du ciel, dans le but de les acquérir pour
eux-mêmes et pour les autres, doivent comme spiritualiser la nature des
prédicateurs et les introduire dans l’intimité de Dieu plus qu’il n’est donné à
aucune autre créature de le faire. Cette intimité avec Dieu, facilitée ou,
pour mieux dire, déterminée par les caractères qui ne doivent pas manquer aux
bons prédicateurs, nous permet de leur donner le beau nom d’« hommes de
Dieu » : Toi, homme de Dieu...
C’est à une semblable conclusion que Nous
conduit l’analyse des paroles dont se sert saint Paul pour décrire la tâche du
prêtre et, à plus forte raison, celle du prédicateur : Il est, dit-il, constitué
pour les hommes dans les choses qui regardent Dieu (10)... Notons ici la
formule très large par laquelle l’Apôtre exprime l’action du prédicateur dans
son rapport à Dieu. « Ce qui regarde Dieu », cela comporte le culte
et toute manifestation externe de la gloire de Dieu ; « ce qui
regarde Dieu », embrasse aussi la doctrine révélée par Dieu, la loi
promulguée par Lui ; « ce qui regarde Dieu », ce sont encore les
récompenses promises et les châtiments dont Dieu nous menace ; « ce
qui regarde Dieu »... Qu’y a-t-il qui ne rentre pas dans cette formule
très large qui définit l’action du prédicateur dans son rapport à Dieu ?
Mais cette ampleur même nous aidera à
comprendre ce que doit être le vrai prédicateur. Sans doute convient-il que, de
fait, il s’occupe de toutes les classes et s’intéresse à toutes les conditions.
Mais si, au milieu des jeunes, il s’efforce de les soutenir, comme fait le
cultivateur pour les rameaux fragiles, c’est seulement parce qu’il veut
diriger vers Dieu le cœur de la jeunesse. Si, parmi les adultes, il se fait le
héraut des lois de la justice, c’est parce qu’il veut que l’attrait des biens
terrestres n’empêche pas l’acquisition du bien suprême, qui est Dieu. Si, dans
les familles, il prescrit aux enfants l’obéissance et aux époux l’amour mutuel,
si, au sein de la société, il prêche le respect de l’autorité, c’est parce
qu’il veut que les hommes n’ébranlent pas les bases sur lesquelles Dieu a fondé
famille et société.
Le prédicateur, des jeunes comme des adultes, des
enfants comme des parents, des serviteurs comme des maîtres, se présente donc
de nouveau à nous comme l’homme constitué « pour les choses qui regardent
Dieu ». Et, on le comprendra, ces quelques cas particuliers cités en
exemple nous permettent de conclure qu’en tout temps, dans tous les cas, et en
toutes circonstances, le vrai prédicateur doit principalement s’appliquer à ce
qui regarde Dieu et sa gloire.
Qu’on ne croie pas, au surplus, que ce zèle de
la gloire divine soit pour le prédicateur une attitude facultative : à
dire vrai, Nous devons déclarer ce zèle tellement lié à l’office du prédicateur
que sa disparition priverait le médiateur entre Dieu et les hommes d’un élément
constitutif de son essence.
… Nous voudrions ajouter encore un dernier mot.
Ce n’est pas seulement une fois que l’apôtre
Paul donna le nom d’ « homme de Dieu » à son fidèle
disciple ; il le lui donna à nouveau dans la seconde lettre qu’il lui
adressa. Mais alors il ne se contente plus de dire « homme de
Dieu » ; il l’appelle « parfait homme de Dieu ». Ne vous
rappelez-vous pas en quelle circonstance l’Apôtre se servit de cette phrase
plus expressive ? Ce fut quand il salua en Timothée l’homme devenu capable de
toute bonne œuvre, grâce à l’étude et à l’usage de la Sainte l’Écriture :
L’Écriture divinement inspirée est utile pour instruire pour convaincre,
pour corriger, pour former à la justice, afin que l’homme de Dieu soit parfait
et apte à toute bonne œuvre (11).
Mais vous aussi, chers fils, qui, comme hommes
de Dieu, devez avoir toujours à l’esprit la parole divine, vous devrez...
enseigner les dogmes de la foi, vous montrant ainsi capables d’instruire ;
vous devrez réfuter les erreurs contraires à cette foi, vous montrant prêts à convaincre ;
vous devrez réformer les mœurs dépravées et éveiller l’homme à la piété et à la
justice, vous montrant aptes à corriger et à former à la justice.
Ce faisant, vous vous révélerez également aptes à toute bonne oeuvre. Et
alors N’aurons-nous pas raison de ne pas vous saluer seulement du simple nom d’homme
de Dieu, mais de vous appliquer dans son intégrité la phrase de l’Apôtre
: Que parfait soit l’homme de Dieu !
1. AAS 11 (1919), p. 111-118.
2. Voir allocutions du 16
février 1920 (AAS 12 (1920), p. 61). et du 7 février 1921 (AAS 13 (1921), p.
93).
3. Jean, 10, 10.
4. 1 Timothée, 6, 2.
5. Benoît XV a déjà salué
plusieurs fois de ce titre les prêtres et les prédicateurs. Voir, entre autres,
l’allocution du 6 mars 1916 (AAS 8 (1916), p. 96 et 97).
6. 1 Timothée, 2, 5.
7. Cf. Somme Théologique,
3a, q. 26, art. 1.
8. Hébreux, 7, 26.
9. Luc, 2, 49.
10. Hébreux, 5, 1.
11. 2 Timothée, 3, 16-17.
Cette Lettre Apostolique s’achève sur l’invitation du Seigneur : Duc in altum (1), reprise par le Vicaire du Christ au lendemain des ruines matérielles et morales accumulées par la guerre elle sera de fait à l’origine du splendide essor des Missions catholiques entre les deux guerres (2). Pie XI et Pie XII ne manquent pas de s'y référer dans leurs propres Encycliques missionnaires. Les extraits qui suivent décrivent l’esprit missionnaire, et, à ce titre, ils intéressent tous les apôtres des « pays de mission » (3).
Qu’ils se souviennent donc, avant
tout, qu’ils doivent, chacun pour sa part, être, comme l’on dit, l’âme de leur
mission. Ils doivent donc, par leurs paroles, leurs œuvres et leurs exemples,
être un sujet d’édification pour leurs prêtres et leurs autres auxiliaires, et
aiguillonner leur courage à la pour suite d’un idéal toujours plus élevé. Il
faut que tous les ouvriers, qui, à quelque titre que ce soit, travaillent dans
cette partie de la vigne du Maître, constatent d’expérience et acquièrent la
conviction que la mission a à sa tête un père, gardien fidèle et actif, au cœur
débordant de charité, dont l’absolu dévouement embrasse toute la mission, âmes
et biens, qui se réjouit des succès de ses enfants, compatit à leurs misères,
qui favorise et seconde les efforts et les entreprises légitimes, qui fait
siens tous les intérêts de ses subordonnés. C’est de l’autorité qui gouverne
que dépendent presque exclusivement la condition et le sort des missions...
Que le missionnaire trouve un
supérieur dévoué, qui lui assure en toutes circonstances l’appui de son
expérience et de sa charité, et l’activité de ce missionnaire ne peut manquer
d’être très féconde ; si, au contraire, il se sent seul, il est bien à
craindre que, lassé peu à peu par la fatigue et les difficultés, il ne se
laisse aller au découragement et à l’oisiveté.
Le premier souci d’un chef de
mission doit être encore d’en assurer de tout son pouvoir le progrès et le
plein épanouissement. Dès lors que toute la région, si vaste soit-elle, qui
constitue sa mission, est confiée à ses soins, il est absolument tenu de
travailler au salut éternel de tous ses habitants. Eût-il amené à la foi
quelques milliers d’âmes sur cette immense multitude de païens, il ne lui est
donc pas permis de s’en tenir là et de se reposer. Prendre soin de ces
conquêtes qu’il a données au Christ, veiller sur elles, entretenir leur
ferveur, veiller que pas une seule ne vienne à s’égarer et à se perdre, c’est
bien assurément ; mais ce serait illusion de sa part de penser avoir
rempli sa tâche comme il convient, s’il ne s’emploie pas de toutes ses forces
et sans relâche à faire bénéficier les autres âmes, peut-être encore trop
nombreuses, des bienfaits de la vérité et de la vie chrétienne.
C’est vers vous maintenant que Nous
Nous tournons, fils bien-aimés, vers vous tous, ouvriers de la vigne du Maître,
qui avez la responsabilité immédiate de la diffusion de la vérité chrétienne et
du salut de tant d’âmes... Convaincus que c’est à chacun de vous que s’adresse
l’appel du Maître : Oublie ton pays et la maison de ton père (4),
souvenez-vous que vous avez un royaume à étendre, non celui des hommes, mais
celui du Christ ; une patrie à peupler, non celle de la terre, mais celle
du ciel.
Quelle pitié ce serait de voir les missionnaires méconnaître leur dignité au point de placer, dans leurs préoccupations, leur patrie d’ici-bas avant celle du ciel, et témoigner d’un zèle indiscret pour le développement de la puissance de leur pays, le rayonnement et l’extension de sa gloire au-dessus de tout ! Ces dispositions seraient pour l’apostolat comme une peste ; elles ne tarderaient pas à énerver toutes les énergies de la charité au cœur du héraut de l’Évangile et à ruiner son influence auprès des populations.
Ce n’est pas ainsi que se
comporte le missionnaire catholique vraiment digne de ce nom ; il se
rappelle qu’il représente les intérêts du Christ et en aucune manière ceux de
son pays, et sa conduite est telle que chacun reconnaît en lui, sans la moindre
hésitation, l’apôtre désintéressé du christianisme, de cette religion qui unit
dans une seule étreinte tous les hommes qui adorent Dieu en esprit et en
vérité, qui s’assimile à tous les peuples et dans laquelle il n’y a plus ni
Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni Barbare ni Scythe, ni esclave ni
homme libre, mais le Christ tout en tous (5).
Il est un autre abus que le
missionnaire s’interdira scrupuleusement : celui de rechercher un autre
avantage que celui des âmes. Il suffit de signaler d’un mot ce danger. Comment,
en effet, un missionnaire esclave des avantages matériels sera-t-il capable de
se dévouer tout entier à la gloire de Dieu, comme c’est son devoir ;
comment sera-t-il prêt à tout sacrifier, jusqu’à sa vie même, pour cette
gloire, en apportant à ses frères la santé de l’âme ? Sans compter que cette tactique
enlèverait au missionnaire le meilleur de son influence sur les infidèles,
surtout si, par une pente trop naturelle, la passion du gain dégénérait en
avarice ; rien n’est plus méprisable aux yeux des hommes ni plus indigne
du royaume de Dieu que la honte d’un tel vice.
Sur ce point encore, le vrai
prédicateur de l’Évangile s’appliquera avec grand soin à imiter l’Apôtre des
Gentils : lui qui donnait à Timothée ce conseil : Dès là que nous
avons le vivre et le vêtement, tenons-nous pour satisfaits (6), et qui,
plus encore, était assez épris de la vertu de renoncement pour vouloir, malgré
les soucis d’une charge écrasante, gagner sa nourriture au prix du travail de
ses mains.
Le missionnaire qui veut être
complètement armé pour l’apostolat doit cependant, et avant tout, mettre dans
sa vie ce facteur indispensable, le plus important, qu’est la sainteté. Celui
qui annonce Dieu doit être homme de Dieu ; celui qui prêche la haine du
péché doit le haïr tout le premier. Particulièrement chez les infidèles plus
sensibles aux impressions qu’aux raisonnements, l’exemple est pour la foi un
bien plus sûr véhicule que la parole. Il faut, certes, que le missionnaire se
recommande par toutes les qualités d’esprit et de cœur, par une culture
intellectuelle générale et une excellente éducation ; mais s’il manque à
ces dons le complément d’une vie irréprochable, ils n’aideront en rien, ou
n’aideront que bien peu, au salut des âmes ; ils pourront même, le plus
souvent, devenir des écueils pour le missionnaire et pour les autres.
Le missionnaire donnera donc
l’exemple de l’humilité, de l’obéissance, de la pureté, et surtout de la
piété ; il sera fidèle à l’oraison et gardera constamment l’union à Dieu,
auprès de qui il intercédera pour les âmes avec ferveur. Plus intime sera son
union avec Dieu, plus abondamment aussi Dieu lui donnera sa grâce et son
soutien. Puisse-t-il être fidèle à ces conseils de l’Apôtre : Revêtez-vous
donc, comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, de sentiments de
miséricorde, de bonté, d’humilité, de mansuétude, de patience (7). Ces
vertus éloignent tous les obstacles et ouvrent dans les âmes une voie large et
facile à la vérité ; il n’est point de cœur si endurci qu’elles n’arrivent
à gagner.
Voyez le missionnaire que la charité
consume à l’exemple de Jésus-Christ : rangeant, parmi les enfants de Dieu,
les plus déshérités des infidèles, puisque le même Sang divin les a rachetés,
il ne s’offense dès lors ni de la rudesse ni de la corruption de leurs
mœurs ; il ne leur témoigne ni mépris ni aversion ; il ne se montre
ni sévère ni dur à leur égard ; mais il utilise toutes les ressources de
la charité chrétienne pour les attirer et les jeter enfin dans les bras du
Christ, le Bon Pasteur.
Sur ce point, il fait de ce passage
de la Sainte Écriture le thème habituel de ses méditations : Avec
quelle suavité, Seigneur, votre Esprit agit en tout ! C’est pour cela que Vous
punissez légèrement ceux qui tombent, et, en leur rappelant leurs fautes, Vous
les avertissez, afin qu’ils reviennent de leur malice et croient en Vous,
Seigneur... Maître de votre force, Vous jugé avec douceur, et Vous nous
gouverne avec une grande indulgence (8).
Imagine-t-on une difficulté, un
ennui, un danger qui soit de nature à ralentir dans son labeur un tel apôtre de
Jésus-Christ ? Non, à coup sûr : profondément reconnaissant envers. Dieu
de l’avoir appelé à ce sublime ministère, il accepte avec un grand courage
toutes les contrariétés et les souffrances qui s’abattent sur lui, travaux,
affronts, privations, faim, et jusqu’à la mort la plus cruelle, satisfait de
pouvoir arracher à l’abîme de l’enfer ne fût-ce qu’une seule âme.
Animé de ces sentiments et de ces
desseins, qui sont ceux du Christ et des apôtres, le missionnaire peut aborder
sans crainte le ministère qui l’attend, à condition toutefois de ne placer sa
confiance qu’en Dieu. C’est, Nous l’avons dit, une mission toute divine que de
répandre la vérité chrétienne. Dieu seul, en effet, peut forcer la porte des
âmes pour faire rayonner la vérité dans les intelligences, enflammer les cœurs
par l’étincelle de la vertu et donner à l’homme les forces nécessaires pour
suivre et pour accomplir ce qu’il a découvert être le vrai et le bien. C’est
pourquoi l’ouvrier verra ses efforts demeurer stériles si le Maître ne vient
les féconder ; cette perspective ne doit. pas l’empêcher, cependant, de se
donner à son œuvre avec générosité, fort du secours de la grâce que Dieu ne
refuse jamais à qui le Lui demande.
S’adressant à tout le clergé catholique, le Pape, au terme de cette Lettre Apostolique, recommande particulièrement l’Union missionnaire du Clergé.
Pour que Nos désirs soient plus
sûrement et pleinement réalisés, vous avez le devoir, Vénérables Frères,
d’orienter tout particulièrement vers les missions les préoccupations de votre
clergé. En général, les fidèles sont volontiers portés à aider les missionnaires ;
c’est à vous d’utiliser, pour le plus grand bien des missions, ces dispositions
favorables. Sachez donc que Nous souhaitons voir s’établir dans tous les
diocèses du monde catholique l’association dite Union Missionnaire du Clergé,
relevant de la S. Congrégation de la Propagande, à qui Nous avons déjà donné à
cet effet pleins pouvoirs. De l’Italie, où elle a pris récemment naissance (9),
elle s’est bien vite étendue à d’autres pays. Et, comme elle jouit de toute
Notre bienveillance, Nous l’avons déjà enrichie de nombreuses indulgences
pontificales. Cette œuvre les méritait bien, car elle porte très heureusement
le clergé à inspirer aux fidèles la préoccupation du salut de tant de païens,
et à soutenir les œuvres de tout genre que le Siège apostolique a approuvées en
vue du bien des missions (10)
1. Luc, 5, 4.
2. AAS 11 (1919),
p. 440-455. Trad. du latin dans Actes Benoît XV, BP., T. II, p. 81-107.
3. AAS 12, (1920),
p. 64.
4. Psaume 44, 2.
5. Colossiens, 3,
2.
6. 1 Timothée, 6,
8.
7. Colossiens, 3,
12.
8. Sagesse, 7,
1-2,18.
9. Cette œuvre fut
fondée à Parme, en 1916, sous l’impulsion des Pères Manna et Tragella, des
Missions étrangères de Milan. Elle se répandit rapidement à travers l’Italie et
en Europe.
10. DC 9 (1293), c. 1115.