L’ENSEIGNEMENT DE PAUL VI
1970
CATÉCHÈSE DU
PAPE DANS LES AUDIENCES GÉNÉRALES DU MERCREDI
7 janvier : VIVRE LA FOI
MAIS VIVRE AUSSI SELON LA FOI
14 janvier : DEPASSER LES
INCERTITUDES DU TEMPS PRESENT PAR L'ADHESION A L'ENSEIGNEMENT DU CONCILE
21 janvier : AVANCER AVEC
PRUDENCE, HUMILITE ET CHARITE SUR LE CHEMIN DE L'ŒCUMENISME
28 janvier : L'EGLISE EST
UNE OBEISSANCE, UNE OBEISSANCE LIBERATRICE
4 février : SE FORMER A
LA BONNE VOLONTE DANS LE STYLE ET L'ESPRIT DU CONCILE
11 février : UN OPPORTUN
RAPPEL DU SENS DE LA PENITENCE ANNIVERSAIRE DES ACCORDS DE LATRAN
25 février : LA PENITENCE,
ECOLE DE VOLONTE
4 mars : S'INTERROGER
SUR NOTRE COMPORTEMENT INTERIEUR
11 mars : RENONCEMENT
ET SACRIFICE INSEPARABLES DE L'ESPRIT CHRETIEN
18 mars : LOI NATURELLE
ET LOI POSITIVE
25 mars : LE PECHE
SOURCE DES MAUX DU MONDE ACTUEL
1° avril : REALITE DU
MYSTERE PASCAL
15 avril : LE MAGISTERE
HIERARCHIQUE GARANT DE LA FOI
22 avril : L'EGLISE
COMMUNAUTE DE PRIERE
29 avril : COMME LE
MONDE, L'EGLISE SOUFFRE
6 mai : LA VOIX DE
L'EGLISE REVELE L'HOMME A LUI-MEME
13 mai : UNE FOI
SOLIDE, UNE CHARITE ACTIVE
20 mai : L'HEURE DU
COURAGE DE LA VERITE
27 mai : LE CHRETIEN
EST UN HOMME D'ESPERANCE
2 juin : L'EGLISE EST
COMMUNAUTE ET COMMUNION
10 juin : LE SOUVERAIN
PONTIFE EXPRIME SA GRATITUDE A CEUX QUI SE SONT ASSOCIES A SON JUBILE
17 juin : L'EGLISE TOUT
ENTIERE AU SERVICE DE L'HUMANITE
24 juin : PAUVRETE DE
L'EGLISE VOULUE, COMPRISE ET VECUE
1° juillet : INVITATION DU
CONCILE A UNE ETUDE PLUS APPROFONDIE DE LA BIBLE
8 juillet : LE CONCILE ET
LA FONCTION PASTORALE
15 juillet : VATICAN II :
SON ENSEIGNEMENT, SES INTERPRETATIONS, SA RICHESSE
22 juillet : CHERCHEZ DIEU
: IL EST PRES DE VOUS
29 juillet : LA TENTATION
DE L'INUTILITE DE DIEU
5 août : DIEU N'EST
PAS DEPASSE
12 août : LE RENOUVEAU
DE L'EGLISE DOIT SE FAIRE DANS LA FIDELITE
19 août : UNE TENTATION
DE LA FOI : SECULARISER LA RELIGION
2 septembre : L'INTELLIGENCE
CHERCHE LA FOI
9 septembre : COMMENT
L'HOMME PEUT-IL TROUVER DIEU ?
16 septembre : COMMENT
PRESENTER LA RELIGION AUJOURD'HUI ?
30 septembre : L'APPLICATION
DE VATICAN II PASSE PAR LA REFORME INTERIEURE
7 octobre : MORALE,
CONSCIENCE ET MAGISTÈRE
14 octobre : PLACE DES MISSIONS
DANS LA VIE DE L'EGLISE
21 octobre : CONDAMNATION
MORALE DE TOUTES LES FORMES DE VIOLENCE QUI TROUBLENT LE MONDE
28 octobre : L'EGLISE DANS
UN MONDE QUI CHANGE
4 novembre : CARACTERE
RELIGIEUX ET MISSIONNAIRE DU VOYAGE DE PAUL VI EN ASIE ET EN OCEANIE
11 novembre : LE VOYAGE DU
PAPE : UN TEMOIGNAGE APOSTOLIQUE
18 novembre : LE PROCHAIN
VOYAGE DE PAUL VI UNE RENCONTRE HUMAINE ET SPIRITUELLE
25 novembre : DIRE
INLASSABLEMENT L'EVANGILE A UN MONDE QUI CHERCHE
23 décembre : LE PAPE
EVOQUE SON PELERINAGE ET LIVRE SES IMPRESSIONS
30 décembre : DEVOIR
D'ENGAGEMENT DU CHRETIEN DANS LA LUMIÈRE DE NOEL
En présentant ce troisième volume de l’Enseignement de Paul VI —, publication désormais traditionnelle —, on ne peut qu'éprouver un sentiment de reconnaissance à l'égard du Père, qui, sans désemparer, apporte à l'Eglise tout entière, semaine après semaine, la juste doctrine, en même temps que les éléments nous permettant de juger, en toute sécurité, les « signes des temps ».
D'aucuns pourront estimer — si l'on en croit certains commentaires — que ces paroles n'ont pas l'écho dont elles sont dignes. Il suffit, pour mettre en défaut de tels jugements, de constater l'afflux constant et sans cesse renouvelé de pèlerins qui, chaque mercredi, convergent vers Saint-Pierre de Rome, pèlerins de toutes origines, de toutes races, de toutes nations. Il y a là un nouveau « signe des temps » et qui compense — s'il est nécessaire —certaines contestations gratuites, hâtives ou abusives.
Oui, par le Pape et par son enseignement, Rome demeure la Capitale de la Chrétienté et aussi le carrefour du monde.
Mais il y a plus. Paul VI, apôtre et pasteur, se rend au-devant de ses fils qui ne peuvent venir le trouver. Et l'accueil que reçoit sa démarche va bien, au-delà de l'attrait d'un moment de curiosité ou du caractère d'un événement insolite. Le voyage en Asie et en Australie apporte, sur ces points, un témoignage éclatant et émouvant.
C'est pourquoi, aux textes qui rapportent l'enseignement hebdomadaire du Pape, nous avons ajouté ceux des allocutions prononcées en des circonstances extraordinaires ou particulièrement importantes.
Le recul de l'histoire permettra, plus tard, de déterminer l'impact exact de l'enseignement de Paul VI sur ses contemporains et sur l'évolution de l'Église.
D'ores et déjà, cependant, ces pages offriront au lecteur la possibilité d'apprécier, comment, dans la confusion actuelle du monde, la voix du Successeur de Pierre est peut-être la seule qui, avec courage, sérénité et humilité, apporte à tous la lumière et l'espérance.
CATÉCHÈSE DU PAPE DANS LES AUDIENCES GÉNÉRALES DU MERCREDI
Chers fils et filles,
Il semble que ce soit notre devoir que de rechercher encore dans l'esprit et dans l'enseignement du récent Concile le thème de cette rencontre familière. Nous supposons que vous avez, chers visiteurs, une certaine et légitime curiosité dans le cœur: que pense le Pape ? Quel est le sujet de ses réflexions ? Voici notre réponse : nous continuons de penser au Concile. Cet événement ne s'est pas terminé avec la clôture de ses travaux, comme un événement historique, clos dans le temps. Il a été le début d'un renouvellement de l'Eglise, qui doit atteindre dans son développement la vie de toute la communauté ecclésiale. Le Concile a laissé une somme d'enseignements, que nous ne devons pas oublier, que nous devons rappeler, connaître, appliquer. Le Concile doit continuer dans la méditation de l'Eglise, lui donner une nouvelle mentalité, lui imprimer un nouveau comportement, la renouveler, la répandre, la sanctifier.
Nous savons bien que toute une littérature est née du Concile et continue de nous offrir des œuvres nouvelles. Nous savons aussi que des œuvres et des institutions ont surgi après le Concile, en vertu de ses prescriptions. Tous savent quels développements doctrinaux dérivent du Concile, alimentant les études et la culture. Invoquons l'Esprit Saint pour que ce processus doctrinal et canonique s'accomplisse avec bonheur. Mais ici nous nous demandons : que peut faire et que doit faire le simple fidèle par rapport au Concile ? Et chacune des communautés d'Eglise ? La réponse nous porte à considérer, d'une manière spéciale, les exigences morales qui dérivent des enseignements et de la célébration même du Concile. C'est-à-dire que nous devons tous chercher vers quelles applications valables, dans la manière de penser comme dans la manière d'agir, nous devons nous engager dans ce domaine, étant admis que chacun de nous veut attribuer à ce grand fait du Concile une importance pratique et bienfaisante, non seulement pour toute l'Eglise, mais aussi pour sa propre vie morale, pour le renouvellement de sa profession chrétienne, concrète et personnelle.
Il serait bon de commencer cette réflexion en traçant immédiatement une voie droite qui évite deux déviations possibles, très dangereuses, dont la première serait de croire que le Concile a ouvert une ère tellement nouvelle qu'elle autorise le détachement, l'intolérance envers la tradition de l'Eglise et la mise en cause de son importance. Il existe chez de nombreuses personnes un état d'esprit qui estime radicalement insupportable le passé de l'Eglise : hommes, institutions, habitudes, doctrines ; tout est mis de côté, de ce qui porte l'empreinte du passé. C'est ainsi qu'un esprit critique implacable condamne, chez ces innovateurs impénitents, tout le « système » ecclésiastique d'hier ; ils ne voient plus que défauts et erreurs, incapacité et impuissance dans les expressions de la vie catholique des années écoulées. Et ceci entraîne des conséquences qui prêteraient à beaucoup de graves considérations et qui obscurciraient ce sens historique de la vie de l'Eglise, précieuse caractéristique de notre culture.
On lui substitue une sympathie facile pour tout ce qui est en dehors de l'Eglise ; l'adversaire devient sympathique et imitable, l'ami devient au contraire antipathique et intolérable. Si cette manière de voir n'est pas modérée, elle finit par conduire à la conviction qu'il est permis de poser l'hypothèse d'une Eglise totalement différente de celle qui est la nôtre aujourd'hui ; une Eglise pour des temps nouveaux, dit-on, dans laquelle serait aboli tout lien d'obéissance ennuyeuse, serait abolie toute limite à la liberté personnelle, toute forme d'engagement sacré. Cette déviation est en fait possible, mais il faut espérer que sa mesure excessive en dénonce l'erreur ; ce n'est certes pas à cette désintégration de la réalité historique, institutionnelle et approuvée que veut tendre l'« aggiornamento », c'est-à-dire le renouveau de l'Eglise, voulu par le Concile.
Une autre déviation serait de confondre les habitudes avec la tradition, et de croire donc que le Concile doit être considéré comme terminé et inopérant, et que les vrais ennemis de l'Eglise suscitent et accueillent les nouveautés venues du Concile lui-même. La tradition, — sous-entendu, l'habitude — doit prévaloir, disent-ils. Ces défenseurs de l'immobilisme formel des coutumes ecclésiales finissent, peut-être par excès d'amour, par exprimer cet amour dans la polémique avec les amis de la maison, comme si ces derniers étaient, plus que d'autres, infidèles, dangereux.
Et alors, la voie droite, quelle est-elle ? C'est celle que l'autorité responsable des pasteurs de l'Eglise, la nôtre, trace devant la communauté ecclésiale. La voix des pasteurs ne se tait pas. Les bons l'écoutent. Ils ne l'ignorent pas. Nous sommes fermement persuadés, dans le Seigneur, que l'Eglise peut non seulement conserver efficacement ses cadres, mais accomplir sa mission de salut et de paix, à cette heure critique de son histoire, grave pour la vie du monde, si sa fonction pastorale s'exerce librement, clairement, fortement et amoureusement et si la communauté des clercs et des fidèles la comprend et l'aide.
Et dans quelle direction va cette route ?
La demande est du domaine des questions que nous posions au début de cet entretien, c'est-à-dire qu'elle tend à savoir quelle ligne morale et spirituelle (occupons-nous de celles-ci, pour le moment) le Concile offre à l'Eglise, parce que c'est justement sur cette ligne que se meut la pastorale.
Soulignons seulement, pour conclure, quelques critères préliminaires. Celui-ci, par exemple, qui est évidemment de toute nécessité: la cohérence. Le chrétien doit reformer son unité spirituelle et morale ; il ne suffit pas de s'appeler chrétien, il faut vivre en chrétien. C'est l'ancienne maxime de l'apôtre « iustus ex fide vivit » : l'homme juste, le chrétien authentique, puise les règles, le style, la force de sa vie, de la foi. Il ne vit pas seulement avec la foi, mais selon la foi. C'est un principe de base. Nous pourrons en parler en d'autres occasions, c'est là le nœud du renouveau voulu par le Concile.
Nous pouvons ajouter deux autres critères fondamentaux, nous les énonçons seulement, pour ne pas vous ennuyer davantage par ce discours. Les voici : il faut mettre le Christ au sommet, au centre, à la source de notre vie, c'est-à-dire de nos pensées, de nos habitudes. Il doit être le Maître, l'exemple, le pain de notre vie personnelle. Le second des critères, il faut pénétrer dans la conception communautaire de la vie chrétienne, même en ce qui concerne la vie intérieure et personnelle, c'est-à-dire qu'il faut entrer dans l'ordre de la charité. La charité est le signe distinctif de ceux qui suivent le Christ; souvenons-nous-en toujours (cf. Jn 13, 35).
Que notre Bénédiction Apostolique rende ces quelques paroles fécondes.
Chers fils et filles,
Personne ne peut échapper, à cette heure de l'histoire, au vertige de l'incertitude. Nous le savons : trop de choses changent autour de nous; aux mutations des choses succède la mutation des esprits. Le besoin d'adhérer à la réalité met en doute nos idées acquises, nos positions intimes, nos habitudes. Comme la réalité extérieure est en changement constant, le monde est en transformation progressive. L'expérience des choses nouvelles, des faits en mouvement, des idées originales nous attire et devient souvent critère de vérité. Nous croyons êtres libres, parce que nous nous affranchissons de ce que nous avons appris, parce que nous nous soustrayons à l'obéissance et à la règle, parce que nous avons confiance dans le nouveau et l'inconnu. Et souvent nous ne nous rendons pas compte que nous devenons des disciples des idées d'autrui, imitateurs des modes imposées par les autres, partisans de ceux qui osent le plus et se détachent le plus du sens commun. Celui qui définit théoriquement cette attitude aujourd'hui si répandue, parle de relativisme ; c'est-à-dire nous devenons relatifs à ce qui nous entoure et nous conditionne de l'extérieur. On parle d'historicisme, c'est-à-dire de notre adhésion au temps qui fuit et nous fait perdre le goût de ce qui demeure et de ce qui conserve sa raison d'être. On parle d'existentialisme, c'est-à-dire qu'on trouve dans ce qui existe, ou ce qui se fait, le critère suprême des valeurs, sans en chercher la mesure dans la vérité et l'honnêteté. Et ainsi de suite. Mais parlons avec le langage simple du sens commun : nous devons reconnaître qu un phénomène de faiblesse nous atteint tous, une inquiétude habituelle et intérieure nous enlève la sécurité, la satisfaction de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. Nous mettons notre espérance dans la transformation, dans la révolution, dans la métamorphose radicale du patrimoine que la tradition et le progrès lui-même nous ont procurées. Il est vrai que nous avons aujourd'hui beaucoup de bonnes raisons pour vouloir quelque innovation. Nous avons maintenant, plus que par le passé, la connaissance de tant de choses imparfaites et injustes qui existent, résistent et parfois croissent autour de nous ; et nous nous faisons un devoir d'y remédier ou de trouver des solutions meilleures.
Mais dans ce bouleversement même nous sommes désorientés. On ne sait plus ce qu'il est bon de faire ou de penser. Nous devons être reconnaissants envers ceux qui étudient, réfléchissent, voient, enseignent et guident, avec un vrai sens humain. La raison est réhabilitée à nos yeux : le bien de l'homme ne peut être que raisonnable (cf. S. thomas, Sum. Theol. II-II, 123, 1). Et le magistère est aussi réhabilité, lui qui, avec responsabilité et sagesse, enseigne aux autres la valeur des choses et le sens des fins. Nous pouvons ajouter: l'autorité est réhabilitée, c'est-à-dire la fonction de celui qui légitimement donne aux autres le service de guide et d'ordre. Mais ajoutons encore : nous devons de l'estime et de l'appui à celui qui, personnellement, ou dans l'exercice de ses propres devoirs, se maintient ferme. La force n'est pas une vertu suffisamment honorée : elle suppose souvent impopularité et sacrifice, fidélité à quelque engagement irréversible, à quelque choix irrévocable, à quelque loi indiscutable.
Très chers fils, nous ne voulons faire, en ce moment, ni l'analyse ni la critique de notre temps. Nous faisons allusion à la confusion qui envahit tant de zones de la pensée moderne et de l'activité actuelle, pour rappeler que, hélas, une certaine confusion pénètre aussi dans la vie ecclésiale et dans l'effort même que l'Eglise, après le Concile, est en train de faire pour se retrouver elle-même, pour s'améliorer. L'examen de conscience provoqué par la Concile est en train de produire, nous le croyons, des fruits excellents : tout, peut-on dire, est soumis à la réflexion, et beaucoup de choses sont en voie de révision; vous le savez, vous le voyez. Et si le Saint Esprit assiste l'Eglise dans sa double intention fondamentale — être comme le Christ et être prête, toujours mieux, en faisant usage de ses institutions traditionnelles et de ses expériences spirituelles, à diffuser dans le monde moderne l'énergie de la foi et de la grâce — son visage apparaîtra aujourd'hui tout à fait jeune et serein, avec un regard qui voit tout : l'histoire passée, le drame présent, l'espérance, et avec la beauté de la sainteté et de la conformité à son divin modèle, le Fils de Dieu qui s'est fait Fils de l'homme (cf. Rm 8, 29).
Voilà la base : le Concile. Notre devoir est de nous accrocher à cette grande parole que l'Eglise, dans la plénitude de sa conscience et de son autorité, dans l'invocation et l'obéissance au charisme de l'Esprit Saint, qui l'assiste et l'affranchit, dans la vision du monde, dans lequel elle vit et pour qui elle vit, a prononcé pour cette heure de l'histoire. Dans le Concile se trouve la clarté ; que dans l'après Concile soit la force.
Parce que, vous le savez, vous le voyez, le réveil, non seulement accepté, mais voulu par le Concile, tend à s'assoupir chez beaucoup de chrétiens et dans beaucoup de formes de vie chrétienne ; l'indolence nous vainc, la paresse semble supprimer ou détacher toute question, ou bien le réveil se traduit en esprit critique corrosif et démolisseur, attaque l'obéissance et laisse l'arbitraire modeler selon son bon plaisir une conception commode de l'Eglise, conforme à l'esprit et aux coutumes du monde plus qu'aux exigences de son génie surnaturel et de sa mission apostolique.
C’est pour cela que nous vous disons : restons dans l'esprit du Concile. Il doit nous ôter ce sens d'incertitude, qui trouble tant aujourd'hui l'humanité. Pèlerins dans le temps, nous avons notre lampe qui éclaire le chemin. Nous voudrions vous infuser ce réconfort qui vient de la sécurité de savoir que nous nous trouvons sur le bon chemin. Nous vous le disons, à vous, prêtres, assaillis par tant de doutes sur votre état, dans l'Eglise et dans le monde ; n'ayez crainte, relisez les pages du Concile qui vous concernent, et allez de l'avant avec confiance et avec courage. Nous vous le disons à vous, religieux, attaqués vous aussi par les critiques dans votre choix magnanime qui caractérise votre vie : vous avez choisi la meilleure part, et si vous êtes fidèles dans votre vocation particulière, « personne ne vous l'enlèvera » (cf. Lc 10, 42) ; n'ayez pas peur. A vous, les jeunes, militants de la contestation : les raisons de justice et de liberté, qui vous font aspirer à une vie sociale nouvelle, plus vraie et plus fraternelle, ne seront pas déçues et sans effets ; seulement, il faut que tant d'énergies dont vous disposez et dont quelques-uns parmi les plus courageux d'entre vous faites usage, peut-être inconsciemment, en les gaspillant en dehors et contre le nom du Christ, vous vouliez les employer au sein de l'authentique vie ecclésiale. Ne craignez pas que l'Eglise ne sache vous accueillir et vous comprendre, et que la fermeté de ses principes puisse paralyser votre dynamisme. Ce sont des pivots et non des chaînes ; n'ayez pas peur. Vous tous, fidèles fervents et réfléchis du peuple de Dieu: sachez adhérer avec fermeté à la sainte Eglise, dont vous êtes des membres vivants et saints ; et ne craignez point, écoutez, au dessus du fracas aujourd'hui répandu, la voix certaine et ineffable, parce que divine, du Christ : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde » (Jn 16, 33).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Toute l'Eglise dans le monde célèbre actuellement la « semaine de prière pour l'Unité », c'est-à-dire pour la réintégration dans l'unique Eglise voulue par le Christ, de tous les chrétiens qui ont l'honneur et la responsabilité de porter ce nom et qui sont encore aujourd'hui divisés en de nombreuses fractions, séparés entre eux et privés de la communion avec l'Eglise. Quiconque porte le nom de chrétien, est obligé de conserver — comme l'écrit saint Paul, — « l'unité de l'esprit dans le lien de la paix : un seul corps, un seul esprit, comme en une unique espérance vous avez été appelés ; un est le Seigneur, une la foi, un le baptême, un Dieu et Père de tous » (Ep 4, 3-6) : à mesure que croît l'évidence de ce devoir fondamental, croît en même temps la conscience, le désir, le besoin de restaurer ce que l'Eglise est essentiellement, c'est-à-dire une communion (cf. hamer, L'Eglise est une communion, Cerf 1962) ; et croît le malaise, la douleur de la fragmentation insoutenable du nom chrétien ; et croît l'impatience de voir et de jouir des effets de l'œcuménisme. Mais en même temps on se rend compte des difficultés qui se posent pour arriver à une réconciliation sincère et effective entre les Chrétiens. Des siècles sont passés, qui ont cristallisé cette condition historique anormale ; on a discuté et polémiqué sans fin de tous côtés ; des personnalités de grande renommée morale et spirituelle se sont exprimées, ont défendu et illustré leurs positions ; on a fixé des dispositions pratiques, des compromis de type politico-religieux, qui sont évidemment opposés à l'unité chrétienne et à l'autonomie de l'Eglise. Par exemple, on a attribué à certains territoires géographiques des dénominations chrétiennes différentes ; à certains Princes, le pouvoir en matière religieuse (comme il arriva après la guerre de Trente Ans, par le traité de Westphalie, signé à Munster en 1648, qui établissait le principe absurde : cuius regio, illius religio). Il s'est formé dans les diverses confessions chrétiennes des Eglises séparées une tradition, une mentalité, une bonne foi ; on a écrit des livres et des livres à la défense des différents systèmes théologiques ; chaque Eglise s'est revêtue d'un voile d'orthodoxie intangible ; ou bien on a donné libre cours au principe du libre examen, en autorisant toute interprétation personnelle et arbitraire de la Bible, niant l'autorité du magistère catholique et acceptant celui de maîtres innombrables et contrastants... Où se trouve alors, l'unité de la foi, de la charité, de la communion ecclésiale ?
Les difficultés semblent insurmontables ! L'œcuménisme semble se consumer en un effort illusoire ! Les efforts généreux de l'œcuménisme non catholique, devant reconnaître à chaque dénomination chrétienne sa propre croyance, réveillent, oui, et stimulent le problème de l'unité, mais ils ne peuvent le résoudre sans cette autorité et ce charisme de l'unité, que précisément nous retenons être la prérogative divine de Pierre. Mais Pierre alors, disent certains, ne pourrait-il renoncer à toutes ses exigences ? et les catholiques, et les autres ne pourraient-ils célébrer ensemble l'action la plus haute et la plus définitive de la religion chrétienne, l'Eucharistie ? proclamer que l'unité tant désirée est finalement atteinte ? Il ne peut en être ainsi. Ce n'est pas par cette voie de fait, l'intercommunion, comme on dit aujourd'hui, que l'on peut atteindre l'unité. Comment le pourrait-on sans une même foi, sans un sacerdoce identique et valide ? Ces jours-ci la déclaration, claire et autorisée, du Secrétariat pour l'unité des chrétiens, rappelle la défense d'intercommunion (sauf dans des cas spéciaux et déterminés) et interdit aux catholiques d'y recourir. Ce n'est pas une bonne voie que celle de l'intercommunion, c'est une déviation.
Vous nous demanderez alors si nous ne sommes pas devant un problème insoluble, tant sont nombreuses et graves les difficultés, et tant sont vaines, et parfois dommageables, les tentatives abusives et conformistes pour une unité artificielle.
Non, très chers fils, nous ne devons pas désespérer de l'heureux aboutissement de l'œcuménisme voulu par le récent Concile du Vatican, même s'il est difficile, lent et progressif. Nous vous rappelons que la cause de l'œcuménisme a même beaucoup gagné, ne fût-ce que l'idée, qui nous semble désormais victorieuse, d'un christianisme unique. L'unité est voulue par le Christ. Une Eglise unique doit l'exprimer. La cause de la religion en a besoin. Si tel est le devoir et l'intérêt des Chrétiens, l'unité sera rétablie. D'un mouvement historique et spirituel centrifuge nous sommes déjà passés à une orientation centripète. De grands pas pour que cette orientation devienne un mouvement vers la communion ecclésiale et universelle ont été faits et sont en cours, avec ferveur. La popularité de l'idée œcuménique se répand et gagne les esprits droits et croyants. Le Peuple de Dieu pense, prie, agit, attend et souffre pour son unité pleine et authentique. A Rome, cette année, notre Cardinal Vicaire a organisé une célébration plus intense et plus générale de cette Semaine pour l'Unité de tous les Chrétiens. Au niveau officiel et représentatif, des études sont en cours, des rencontres, des discussions, des propositions pour résoudre les questions multiples et délicates relatives aux divisions qui ne permettent pas encore la réconciliation et la réintégration dans l'unique Eglise. On parle beaucoup de charité entre Chrétiens séparés, et non plus de mépris, de méfiance, d'indifférence. Des initiatives communes dans le domaine culturel, social, caritatif sont déjà l'objet d'une collaboration fraternelle et loyale entre catholiques et non-catholiques. Déjà de tous côtés on cherche à mieux se connaître, à se respecter, à s'aider. La perspective que ce qu'il y a de vrai, de bon et de beau dans les différentes expressions chrétiennes pourra être conservée et intégrée dans la plénitude d'une même confession de foi, de charité, de communion ecclésiale.
On pourrait dire encore autre chose pour prouver qu'il existe un œcuménisme positif et progressif. Mais, répétons-le: le chemin est long, le chemin est difficile ; posons-nous à nous-mêmes, catholiques, une question : que pouvons-nous faire pour abréger et aplanir le chemin ? que chacun se le demande : moi, que puis-je faire pour favoriser la cause évangélique de l'unique bercail et de l'unique Pasteur, qui est le Christ Seigneur ? (cf. Jn 10, 16).
C'est un examen de conscience que tous nous devons faire. Réponse générale, et valable pour tous : essayons d'être des catholiques vrais, des catholiques convaincus, des catholiques fermes, des Catholiques bons. Ce ne peut être un catholicisme dilué, approximatif, masqué, et encore moins un catholicisme démenti par les mœurs, qui nous rapprochera de nos Frères séparés. Un mimétisme religieux et moral envers des formes de vie chrétienne facile et discutable n'habilite pas au témoignage ni à l'apostolat, et n'attire pas non plus l'estime, l'exemple, la confiance ; il sert seulement à avilir la cause du Christ et de son Eglise. L'enseignement du Concile vient à propos pour que soit efficace l'attrait de l'unité dans l'Eglise du Christ « tous les Catholiques doivent tendre à la perfection chrétienne (Unitatis redintegratio, 4). Nous pourrions ici conclure en mentionnant les vertus qui peuvent, de notre part, aplanir le chemin de la rencontre avec les Frères chrétiens encore séparés de nous : première vertu, l'unité entre nous catholiques : toute division, tout litige, tout séparatisme, tout égoïsme au sein de notre communion catholique atteint la cause œcuménique, retarde et arrête le chemin pour l'heureuse rencontre, démentit l'Eglise où les membres se caractérisent, comme nous l'enseigne le Seigneur, par l'amour réciproque (cf. Jn 13, 35). Autres vertus : la fermeté et la simplicité de la foi, alimentée par la Parole de Dieu et par le Pain eucharistique; l'humilité pour le don qui nous a été fait de la recevoir entière et vraie ; la bonté généreuse et ouverte à tous ; l'esprit de service et de sacrifice ; l'amour du Christ, du Christ crucifié et ressuscité !
Et enfin, nous le savons, comme toujours, il faut la prière. Cette entreprise, nous le disions, est si supérieure à nos forces que la force du Seigneur est indispensable. Nous devons l'invoquer, pieusement, humblement, avec confiance. Tous et toujours.
Que notre Bénédiction Apostolique descende sur ces pensées et ces propos.
Chers fils et filles,
Nous sommes à la recherche, en ces années d'après-concile, du style de notre vie morale, de l'art nouveau de notre activité par rapport à notre foi, de la manière d'interpréter dans la pratique notre profession chrétienne. Nous nous rendons tous compte de deux choses. D'abord que l'Eglise, la théologie de l'Eglise, doit exercer une influence prédominante dans notre conception religieuse, et que de la doctrine de l'Eglise, de l'idée que nous nous faisons de l'Eglise doit dépendre en grande partie notre comportement et notre religiosité. L'Eglise doit donner une empreinte caractéristique nouvelle à notre adhésion au christianisme. Ce que le Concile nous a enseigné marque la forme de notre moralité.
En second lieu, nous nous rendons compte que le Concile a développé l'enseignement de l'Eglise sur divers aspects de la vie humaine, par lesquels la personne est exaltée, grandie, affranchie, mise en un certain sens au centre du système doctrinal et pratique de la religion chrétienne. Le Concile parle de vocation, de conscience, de liberté, de responsabilité, de perfection de l'homme. L'anthropologie est mise en relief et ennoblie, et certainement pas aux dépens de la théologie et de la christologie ; car c'est même de ces doctrines que l'anthropologie tire sa lumière et sa consistance. Mais il est certain que depuis le Concile l'homme est grand et capable de mesurer victorieusement sa grandeur et son efficacité avec celles que l'humanisme profane contemporain attribue à son type idolâtrique d'homme lourd, actif, commerçant, jouisseur, intolérant du monde moderne.
Si tel nous apparaît, dans une synthèse extrêmement simplificatrice mais exacte, l'enseignement moral du Concile, nous osons offrir à votre réflexion une formule : l'Eglise est une obéissance, une obéissance libératrice. Une formule paradoxale, à première vue peu attirante. Mais examinons-la un peu plus.
Que l'Eglise soit une obéissance, au sens général du terme, c'est clair. Nous savons que l'Eglise est une société, une communion, un peuple organisé et gouverné pastoralement : tout cela implique une adhésion valable, une obéissance. Cela sur le plan, comme on dit aujourd'hui, horizontal. C'est d'autant plus vrai au plan vertical. L'Eglise est un signe, un sacrement, un pont entre Dieu et l'humanité ; entre Dieu qui projette la lumière de sa révélation sur l'humanité laquelle, entrant par la foi dans son rayonnement, revit à la grâce, acquiert un nouveau principe de vie et est appelée et aidée à vivre surnaturellement. C'est-à-dire que l'Eglise, par l'intermédiaire du Christ, est un rapport bien déterminé avec Dieu. La volonté de Dieu, sa volonté nouvelle sur l'homme, la charité, devient un rapport très exigeant. Au « fiat » divin, qui inaugure l'économie du salut, doit répondre le « fiat » humain qui accepte d'entrer dans cette économie sublimante. Marie enseigne : « Qu'il me soit fait selon ta parole » (la parole de l'ange à l'annonciation, Lc 1, 38), Jésus enseigne : « Ce n'est pas en me disant : Seigneur, Seigneur, qu'on entrera dans le Royaume des Cieux, mais en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux » (Mt 7, 21). Faire la volonté du Père, telle est la condition, la norme ; l'obéissance est la vertu morale fondamentale qui est la base de nos relations avec le Christ et Dieu : l'Eglise les fixe, et nous ouvre les lèvres pour nous faire répéter la prière évangélique : « Fiat voluntas Tua ».
La démonstration que l'obéissance est loi constitutionnelle de l'Eglise, repérable dans tout catéchisme et dans tout livre de spiritualité et de morale catholique, s'appuie sur d'innombrables textes même quand l'obéissance est considérée comme une vertu particulière, c'est-à-dire comme soumission d'hommes à d'autres hommes, daris l'exercice de l'autorité ; car, comme dans toute société, l'autorité existe, l'autorité est indispensable ; avec ce double caractère : l'autorité dans l'Eglise ne naît pas de la base, ni du nombre, mais de l'institution originelle et immuable du Christ, comme tous le savent ; et l'autorité dans l'Eglise a pour objet non seulement les actions extérieures de qui en accepte la conduite mais, dans une certaine mesure, aussi des actions intérieures non sans importance, comme, par exemple, la règle de la foi : l'adhésion à la foi est libre, mais ensuite oblige la norme de la foi elle-même, norme dont l'Eglise est garante et tutrice. S. Paul dit : « ... les armes de notre combat sont... puissantes en Dieu... nous détruisons les sophismes, ... et nous faisons toute pensée captive pour l'amener à obéir au Christ, et nous sommes prêts à châtier toute désobéissance, dès que votre obéissance à vous sera parfaite » (2 Co 10, 4-6). Ainsi parlait l'apôtre de la liberté : « de cette liberté avec laquelle le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1) ; parce que, il le répète aux premiers chrétiens : « vous avez été appelés à la liberté... » (ib. 5, 13).
D'où cette question : comment s'explique cette double manière de parler ? quel est le sens de ces paroles : obéissance et liberté ? Quelle est leur valeur pratique ? Il faudrait en réalité faire ici une leçon d'exégèse, d'explication des termes de l'Ecriture qui nous intéressent maintenant, et spécialement sur deux termes qui dans les textes bibliques ont des sens différents : la loi et la liberté.
Mais il nous suffit maintenant de vous faire remarquer que la formule que nous vous avons énoncée : l'Eglise est une obéissance libératrice, n'est pas contradictoire. Le fait d'être associé à un ordre constitue le détachement d'un autre ordre, et, dans le cas de l'homme, d'un désordre grave et fatal ; ainsi le fait d'appartenir à l'ordre de l'Eglise exige, bien sûr, une adhésion uniforme consciente et virile, mais il confère en même temps une libération des chaînes les plus lourdes : celles de l'ignorance quant à Dieu et à notre destin, celles du péché, de la solitude, de la caducité et de la mort ; libération qui met en mouvement intensif, libre et responsable, les capacités de l'homme : intelligence, volonté et aussi richesses de son esprit et de sa capacité de se former lui-même, et donc son aptitude dans le domaine du bien, de la justice, de l'amour et de l'art.
Il s'agit de comprendre vraiment ce qu'est l'Eglise, l'éducation qu'elle veut nous donner, la chance que nous avons d'être ses fils, l'exigence que nous avons de lui être fidèles.
La grande tentation de notre génération est la fatigue devant les vérités que nous avons le privilège de posséder. Beaucoup d'hommes qui sentent la gravité et l'utilité des changements enregistrés dans le domaine scientifique, instrumental et social, perdent la confiance dans la pensée spéculative, dans la tradition, dans le magistère de l'Eglise ; ils se méfient de la doctrine catholique ; ils pensent s'affranchir de son caractère dogmatique ; ils ne voudraient plus des définitions pour tous et qui engagent pour toujours; ils se donnent l'illusion de retrouver une autre liberté, et n'apprécient plus celle dont ils jouissent, altèrent les termes de la doctrine sanctionnée par l'Eglise, ou leur donnent une nouvelle interprétation arbitraire, faisant étalage d'érudition et d'intolérance psychologique ; ils rêvent peut-être de modeler un nouveau type d'Eglise qui réponde à leurs intentions nobles et hautes parfois, mais un type d'Eglise non plus authentique comme le Christ l'a voulue, l'a développée dans l'histoire et l'a faite mûrir. Il survient alors que l'obéissance se relâche, et avec elle la liberté, caractéristique du fidèle croyant et agissant dans, avec et pour l'Eglise, qu'elle diminue et est substituée par l'observance inconsciente d'autres obéissances, qui peuvent devenir lourdes et contraires à la vraie liberté du fils de l'Eglise.
Newman, le grand Newman, à la fin de sa fameuse « apologie pro vita sua », nous parle de sa paix dans son adhésion à l'Eglise catholique : c'est un exemple à se rappeler.
Que vous réconforte dans votre fidélité notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Nous continuons à méditer sur les enseignements que le Concile a définis comme un événement qui constitue pour notre temps une « summa », un résumé très riche et autorisé de doctrines et de normes pour les besoins de notre époque, et marque un moment caractéristique et décisif dans le cours de la tradition catholique par les trésors de vérité qu'il garde du passé et ceux qu'il ouvre pour l'avenir.
De ce bref moment de réflexion générale sur l'orientation morale qui nous vient du Concile, nous pouvons recevoir une impression très féconde et instructive d'optimisme. Qu'entendons-nous par optimisme ? Il nous semble qu'on peut le comprendre avant tout comme un sens de bonté, de sérénité, de confiance, d'espérance, d'animation, suscité en général dans celui qui reconnaît l'inspiration pastorale, l'intention consolatrice, l'ouverture confiante, qui parcourent les documents et les actes du Concile. Le Concile est une grande leçon, une infusion bienfaisante de bonne volonté. Qui l'accepte, qui l'étudié, qui le suit, sent en lui-même un stimulant à croire, à espérer, à aimer ; une charge de bonne volonté, une poussée au renouveau et au progrès, un attrait à l'action ; disons-le : un charisme de vivacité chrétienne.
Pourquoi ? parce que dans tout ce dont le Concile traite, il considère le côté positif, le bien : il le voit et le cherche. Il n'est pas aveugle sur les aspects négatifs de ce qu'il considère comme l'obscurité des profondeurs divines, soit dans le cadre des desseins de l'humanité, le malheur que le péché a infligé à la vie humaine, les pièges permanents de Satan dans le jeu des événements de notre vie sociale et personnelle, et ainsi de suite ; soit dans le cadre de l'histoire de l'Eglise, quant à la caducité de ses membres et de certaines de ses institutions ; soit encore à l'intérieur du cœur humain, où l'erreur et la malice peuvent porter tant de ruines. Mais, alors que dans le passé les enseignements conciliaires se terminaient régulièrement par l'exposition, le regret et la condamnation de quelque erreur, avec le classique « anathema sit », la pédagogie de Vatican II tend au contraire à mettre en lumière ce qu'il convient de louer, apprécier, faire et espérer.
Le Concile, disions-nous, est tourné vers le bien, vers celui qui existe pour le reconnaître, pour en jouir en Dieu et pour le célébrer, dirons-nous, d'une manière franciscaine et évangélique ; vers celui qui n'existe pas, pour le désirer, pour le récupérer s'il est perdu, pour le développer si c'est possible. Les valeurs positives sont toujours présentes à son regard pénétrant, toujours exposées dans son langage très sage. Dans toute chose, dans tout événement, le Concile révèle un reflet réel ou possible de la Bonté divine, et éduque et pousse ses disciples à le découvrir et à y accrocher leur bonne volonté.
Nous devrions ici faire une étude de la « bonne volonté », laquelle nous porterait à la rechercher au-dessus de nous, c'est-à-dire dans la bienveillance de Dieu qui nous a mystérieusement élus comme objet de son amour (cf. Lc 2, 14 ; Rm 8, 28), mettant en nous la vertu surnaturelle de la charité, cette nouvelle capacité d'aimer, de tendre au Bien (cf. S. françois de sales, Théotime, II, IX). Mais, même en nous limitant à la psychologie naturelle de l'homme, nous aurions beaucoup à réfléchir sur la bonne volonté, car elle dépend de la droiture morale, de l'art pédagogique, de l'art oratoire politique; nous verrions qu'elle dépend encore de la rationalité, de la conception que nous avons du bien, et qu'il est donc de première importance de connaître ce qui mérite vraiment cette appellation souveraine de bien, autant en général qu'en particulier, en soi que pour notre usage.
Nous aurions ici un fil conducteur pour avancer dans le diagnostic des phénomènes volontaristes contemporains, qui impressionnent tant et si justement l'opinion publique : la notion du bien, motrice de la volonté, conduit le jeu, qui devient habitude, mode, mouvement. Nous avons besoin de rendre claire et attrayante cette notion, de la rendre surtout vraie et authentique, pour donner à la volonté cette attitude qui la définit comme bonne.
Nous pensons que la doctrine que le Concile nous offre est apte à nous éduquer à la bonne volonté : d'abord par les valeurs, c'est-à-dire les biens qu'elle illustre, comme le salut dans le Christ, l'homme, le monde, le progrès, la liberté, la justice, la paix, etc. ; ensuite par l'aptitude qu'elle nous confère à reconnaître et à aimer ces autres valeurs: espérance, vivacité, sérénité, bon « Esprit ».
Le bon « Esprit » est le cœur de l'optimisme sain, tel qu'il nous semble transparaître du style moral de tout le Concile. Cet optimisme voit d'abord tout sous un jour serein (qui est d'ailleurs celui de l'économie divine dans le destin humain). Donc, le sain optimisme n'est pas défiant, susceptible, irrité, acide ; il ne s'amuse pas à souligner les défauts qui se découvrent facilement en tout homme; plus celui-ci occupe une situation élevée, plus il les montre ; il ne se spécialise pas dans la pure satire et la démolition ; il ne soulève pas des questions pour se mettre en valeur par leur dénonciation et aggravation et par leur transformation en agitations ennuyeuses et dommageables ; il ne « se sert pas de la liberté comme voile de la malice » (comme il est écrit dans la 1° Epître de Saint Pierre 2, 16) ; il ne tire pas sa force de la haine et du désespoir érigé en système. Non. Le bon optimisme sait juger franchement le mal (qui souvent croît justement avec le progrès du développement moderne), cependant, « il ne se laisse pas déprimer par le mal, mais essaie de le dépasser par le bien » (cf. Rm 12, 21) ; il ne se spécialise pas dans la volonté de rendre insolubles les problèmes pour en tirer prétexte à des attitudes de violence ou de révolution ; il s'efforce de résoudre les problèmes, non en gonflant ses désirs jusqu'à l'impossible, mais, avec un sain réalisme social, il sait aussi « se contenter de peu » ; il ne dédaigne pas l'humble effort, graduel et constant vers le bien cherché dans les petites comme dans les grandes choses ; il cherche en somme toujours à construire, non à démolir ; et dans chaque situation il cherche les tracés de la Providence, en espérant et en priant.
On peut donc répéter, à propos de la formation morale et spirituelle que le Concile nous enseigne, la célèbre exhortation de Saint Paul : « Frères, tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste, de pur, d'aimable, d'honorable, tout ce qu'il peut y avoir de bon dans la vertu et la louange humaines, voilà ce qui doit vous préoccuper... » (Ph 4, 8-9).
Il nous semble que cette citation peut se référer au Concile, et être comme la louange magnifique du renouveau moral et chrétien que nous cherchons, comme une sage orientation pour l'entraînement des jeunes à la vie moderne, comme un critère fécond pour la définition des rapports de distinction et de compénétration de la conception chrétienne du monde par rapport à celle du monde profane, une habilitation à jouir de la vie présente, de sa beauté, de sa richesse, de son évolution sans perdre le secret profond de la « bonne volonté », qui se trouve dans la Croix du Christ. A vous ce souhait, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
En ce premier jour de carême, quel est le rite que nous avons accompli ?
Un rite qui tire son origine de l'antiquité ; l'Ancien Testament nous l'a enseigné, les origines chrétiennes l'ont pratiqué, la liturgie, dès le moyen-âge, l'a fait sien, l'esprit religieux chrétien de notre temps l'a conservé ; c'est le rite de l'imposition des cendres sur la tête des membres de la communauté ecclésiale, qu'ils soient ministres ou fidèles. Il parle de lui-même : un langage impressionnant et très significatif quant à la précarité de notre vie, inéluctable vérité qui détruit notre opinion habituelle et illusoire de sa stabilité ; et ceci, qu'il s'agisse de la conscience très réaliste que nous devons avoir de notre misère morale, ou du besoin de confronter cette inanité de notre être avec le mystère de Dieu, qui dans cette vision objective mais unilatérale de notre condition fragile et coupable nous apparaît avec son caractère terrible et inexorable ; ou de la nécessité impérieuse de surmonter le désespoir qui semblerait être la conclusion fatale de notre bilan humain désastreux, si une autre voie ne nous était offerte; cette voie est une possibilité, que nous sentons proche et providentielle : la pénitence. Une parole très sévère, mais, au fond, très réconfortante, une parole de Jésus frappe à la porte de notre conscience : « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous » (Lc 13,5).
Quelle pensée inhabituelle pour notre génération qu'on appelle l’ère du bien-être ! Nous ferions bien de réfléchir sur cette définition de la vie moderne, qui semble renfermer la synthèse de la sagesse pratique et qui guide la philosophie populaire et la politique sociale de notre temps : le bien-être, c'est-à-dire la satisfaction pour l'homme non seulement de tous ses besoins fondamentaux, mais aussi l'attribution des facilités, des commodités, des loisirs, des divertissements, des plaisirs, qui voudraient rendre la vie heureuse. Cela semble être la conception idéale de la civilisation, le but du progrès, la fin à laquelle tous aspirent : le bien-être, le bonheur présent ; un état dont sont absents la pauvreté, la douleur, la fatigue, l'obéissance, le renoncement, l'abnégation et finalement la pénitence. Vivre à son aise, avoir des moyens, être libres, jouir de la vie..., voilà ce que désormais tous cherchent, et obtiennent de plus en plus. Comment se fait-il que l'Eglise vient encore nous parler de pénitence ?
La perspective devient large et la scène intéressante. Il faut la méditer. Tout d'abord pour justifier l'Eglise, ou plutôt le Christ par rapport à l'accusation de rendre notre existence triste, de la priver de ce dont elle a besoin ; pour la disculper en mettant parmi les besoins humains tout sain progrès. L'Eglise non seulement ne s'opposera pas au bien-être légitime et moderne, mais elle le favorisera. Cependant elle trahirait sa mission, tournée vers le vrai bien de l'homme, si elle le laissait dans l'illusion que le bien-être suffit à le rendre heureux ; et que le bonheur du bien-être, même s'il est accessible, est suffisant au destin vers lequel est tournée la vie de l'homme ; l'illusion que cette vie ne comporte d'autres exigences que celles que le bien-être culturel et économique moderne peut satisfaire. Nous ne le prouverons pas maintenant ; ce serait facile mais long : nous savons tous que l'hédonisme porte l'homme à s'arrêter à ses propres limites, à ne pas se dépasser — comme le voudrait son destin —, et donc à faire croître sans fin ses désirs, et même à les satisfaire à des niveaux proportionnellement inférieurs à sa nature rationnelle, élevée vers une mystérieuse transcendance religieuse ; à en chercher l'accomplissement insatiable dans les passions dégradantes, dans l'oubli des fins supérieures, dans le vice et dans l'angoisse.
L'Eglise ne renonce pas à faire comprendre à l'homme qui se cherche seulement lui-même, sa propre tromperie, sa bassesse, sa nécessité de purification et d'élévation. Voici le premier chapitre de la pénitence : le réveil de la conscience ; comme on le lit dans la parabole de l'enfant prodigue : « in se reversus », rentré en lui-même (Lc 15, 17). Puis vient le chapitre des choix : l'homme est un être très compliqué ; il ne peut se développer sans choisir un plan à la fois libre et logique, celui de la raison, de la vérité. Et cela comporte abnégation et effort ; l’abstine et sustine, de la sagesse stoïque : il faut une maîtrise de soi, une hiérarchie dans les actions, une modération dans certains actes, et le développement dans d'autres actes, c'est-à-dire qu'il faut suivre un dessein, une loi, un modèle d'homme vrai et complet, que nous savons être le Christ, le vrai Fils de l'homme. Dans son immense estime pour l'homme, et dans son immense amour, il nous dira deux choses : que dans l'homme il y a un désordre mortel, le péché; et que seul Lui, le Christ, peut le réparer. Et alors la réponse de l'homme, connaissant ce diagnostic indiscutable, sera de se mettre dans une attitude marquée par un double sentiment : douleur intrinsèque et amour implorant. Tout cela est la pénitence.
Nous comprenons combien elle entre nécessairement dans la psychologie, dans la conscience, dans la vérité de l'homme ; et plus l'homme est en mesure de comprendre le drame qui le touche, plus il appréciera cette sagesse rédemptrice. Faisons en sorte, très chers Fils, de la faire nôtre, spécialement en ce « tempus acceptabile », en ce moment propice qu'est le Carême ; et nous constaterons qu'elle ne provoque ni la tristesse, ni l'amoindrissement de la vie, qu'elle nous conduit par contre à l'espérance et à la joie de la Pâque de Résurrection.
Avant de conclure par la Bénédiction habituelle ces brèves paroles, il nous semble opportun d'en ajouter une autre, sur un thème bien différent, mais toujours en liaison avec le bien spirituel de ceux qui nous écoutent.
Nous ne pourrions en effet oublier, aujourd'hui, 11 février, une date qui, si elle a une signification particulière pour l'Italie et pour l'Eglise de Dieu qui vit à l'intérieur de ses frontières, a non moins d'importance pour le Saint-Siège, et donc pour toute la grande famille catholique répandue dans le monde entier : nous voulons parler de l'anniversaire de la Conciliation entre l'Etat Italien et le Saint-Siège, c'est-à-dire des Accords de Latran.
Les Accords de Latran — nés à une époque que des esprits sincères et généreux avaient prévue et préparée — mirent fin, il y a maintenant 41 ans, au conflit prolongé et nocif qui avait opposé le Pape au Pays où le Successeur de Pierre, premier Evêque de Rome, par une disposition de la Providence a sa résidence et où se trouve l'ensemble des organes qui lui sont nécessaires pour pouvoir exercer convenablement sa fonction de Vicaire du Christ au service de l'Eglise universelle.
Ils y mirent fin grâce à la renonciation du Saint-Siège à ses droits sur ce qui avait été pendant des siècles les « Etats Pontificaux ». La Papauté se contentait d'un territoire minimum, suffisant pour démontrer et garantir humainement sa souveraineté et son indépendance par rapport à tout pouvoir gouvernemental. D'autre part l'Italie reconnaissait solennellement cette souveraineté et cette indépendance, et sous une forme valable au point de vue international. Grâce au Concordat, la situation de l'Eglise et des catholiques dans l'Etat italien, situation jusque-là incertaine et insuffisante, fut réglée définitivement et d'heureuse manière.
Le Saint-Siège a reconnu plusieurs fois que la concorde ainsi rétablie a été féconde en fruits bons et utiles pour l'Eglise et pour l'Etat. Elle garantit la possibilité d'une harmonie de rapports qui ne confond ni subordonne l'un à l'autre les pouvoirs respectifs, mais souligne et exalte l'indépendance et la souveraineté de chacun dans son propre ordre.
Nous ne pouvons ne pas souhaiter vivement au Saint-Siège et à l'Italie, que cet équilibre ne connaisse pas de secousses et encore moins de fêlures ou de cassures.
Nous avons accédé sans aucune difficulté à la proposition d'une révision bilatérale, c'est-à-dire accomplie dans un travail commun et de commun accord, de ces normes du concordat qui paraîtraient ne plus correspondre à la situation nouvelle. Par amour de la paix, pour l'honneur même de l'Italie et pour le plus grand bien de tout le Peuple Italien, nous croyons sincèrement — et le souhaitons de tout cœur — qu'ainsi sera évité tout ce qui, par une décision unilatérale, pourrait porter atteinte à ce qui a été décidé solennellement de commun accord.
Nous pensons en particulier, vous l'avez bien compris, au point si important du mariage chrétien, que le Concordat a voulu entouré de garanties stables, et que Notre grand prédécesseur Pie XI considérait comme l'un des résultats les plus précieux de cette réconciliation.
C'est par ces souhaits que nous accordons à vous tous et à ceux qui voudront les partager notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Nous sommes en temps de Carême, c'est-à-dire dans la période qui prépare à Pâques. La préparation pascale peut se décrire sous deux titres, l'un ascétique, l'autre mystique : nous, nous voulons parler de la pénitence et de la prière. L'abstinence d'abord ; non seulement, dans le domaine de la nourriture, selon la discipline aujourd'hui adoucie presque jusqu'à son abolition, du jeûne, mais surtout de ce qui nous éloigne de Dieu : le péché et ses tentations, et nous rend moins maîtres de nous-mêmes, moins libres, moins personnels et moins chrétiens. Ensuite l'intensité spirituelle ; c'est-à-dire l'écoute de la Parole de Dieu, la réflexion et la prière. L'Eglise, comme l'Evangile, est encore de l'avis que, par ces sentiers, on va à la rencontre du Christ, et qu'ainsi l'on se prépare, en cette année de grâce également, à bien célébrer le mystère pascal, et que c'est avec ces exercices moraux et spirituels que se forme le chrétien. C'est une école austère et fervente de l'Eglise ; elle tend à former des hommes chez lesquels la vie religieuse et la vie morale sont étroitement liées, et se soutiennent mutuellement, des hommes qui tiennent et à se connaître eux-mêmes et à connaître ce qui vient du dehors, des hommes capables de s'imposer à eux-mêmes des règles et de renoncer à certaines expériences qui semblent à première vue très intéressantes et qui semblent faire partie du programme d'une existence pleine et moderne, des hommes disposés à faire leurs preuves par un engagement silencieux mais forts de leur volonté dans l'application pratique, libre et difficile, des vertus que le Christ nous enseigna par la parole et l'exemple.
Sauriez-vous décrire le type d'homme qui est le résultat de cette école ? Si vous vous y essayez, vous ferez une expérience idéale précieuse : vous voyez se dessiner non pas un type uniforme et impersonnel, mais une multitude de figures, autant que de personnes formées à cette école évangélique, caractérisées par ce qui distingue les disciples du Christ, et en même temps ayant chacune ses traits propres, particuliers, en un certain sens, uniques. Ce sont les figures des saints, c'est-à-dire des chrétiens vrais et parfaits chez qui dominent deux facteurs indispensables : le premier agissant, la grâce, le second coopérant, la volonté. Ce second facteur, la volonté, nous est plus connu et nous faisons plus facilement l'expérience de celle-ci que de celle-là. Ainsi nous sommes pratiquement portés à définir les saints comme parfaits, d'après l'utilisation qu'ils ont faite de leur volonté, des vertus que nous voulons Voir en eux à un degré supérieur, même à un degré héroïque. Il résulte de cette anthropologie sommaire, ou plutôt de ce mètre avec lequel nous mesurons la vraie grandeur de l'homme, que nous, disciples ou maîtres de l'Eglise, nous voulons définir l'homme bon à partir de sa force morale. L'Eglise ne veut pas éduquer des hommes mesquins et médiocres ; elle tend à en faire des hommes forts. Elle veut en eux des vertus viriles (cf. S. Catherine de Sienne). Elle veut en eux, comme dit saint Augustin, une « liberté libérée » (Retract. 1, 15 ; PL 1, 609), c'est-à-dire libre de toute force inférieure et extérieure.
Ici se pose une question : cette figure idéale du chrétien comme homme fort, est-elle encore valable pour notre temps ? N'est-elle pas dépassée ? La question se pose encore plus si l'on fait appel au Concile. Le Concile n'a-t-il pas enlevé à la vie chrétienne bien des fardeaux, superposés du fait d'une conception ascétique, monastique, médiévale du christianisme ? Le Concile ne dit-il pas que « la sainteté contribue à promouvoir plus d'humanité dans les conditions d'existence » (Lumen Gentium, 40) ? Le Concile n'a-t-il pas fait l'apologie de la personne et de sa liberté ?
Voilà un problème très intéressant que nous proposons à votre réflexion. L'utilisation de la liberté personnelle, que la maturité de l'homme moderne et la pédagogie de l'Eglise non seulement reconnaissent mais recommandent pour la formation et l'affirmation de la personne humaine, abolit-elle l'ancienne discipline de la pénitence, de l'abstinence, de l'ascétique, c'est-à-dire de la contrainte morale pour laisser à notre génération une spontanéité d'action qui la libère de tout lien normatif non strictement nécessaire à une vie en commun ordonnée, qui l'autorise à jouir pleinement de son instinct vital, et à s'accorder, au moins à titre d'expérience et de connaissance, la jouissance de ce qui jusqu'à aujourd'hui était considéré comme interdit et peccamineux ? Appliquez ces questions, à titre d'exemple, à deux expressions de l'autoéducation moderne : la désobéissance, c'est-à-dire le refus de l'autorité, quelle qu'elle soit, et d'autant plus contestée qu'elle est élevée, et l'érotisme, c'est-à-dire l'acceptation et même la recherche des nombreuses formes de la sensualité exhibitionniste, qualifiée de naturisme, comme de jeunesse, d'art, de beauté, de libération. Vous verrez combien ces voies conduisent loin de la conception chrétienne de la vie, et qu'elles n'ont pas comme pôle d'orientation la Croix.
Le résultat de cette analyse, aussi simple soit-elle, est décourageant. Nous, fils de notre temps, nous ne marchons pas sur le bon chemin. Nous cherchons généralement ce qui nous est utile, ce qui nous est commode, ce qui nous est agréable. Nous avons, à cet égard, dans le domaine religieux et ecclésial également, bien des prétentions et bien des indulgences. Nous voulons ôter à notre programme de vie le renoncement et l'effort. Nous voulons tout connaître et, malheureusement, souvent tout essayer. Le monde, envers lequel, sous le grand nom d'humanité, nous devons faire preuve de tant d'indulgence et d'amour, ne nous fait plus peur quand il se présente sous son aspect, non moins réel que le premier, d'amoralité ou de règle théorico-pratique pour jouir de la vie. Nous n'écoutons plus la voix indignée du Christ, qui exorcise notre monde jouisseur et prêt à la bassesse morale : « O génération incrédule et perverse, jusques à quand serai-je avec vous ? jusques à quand vous supporterai-je ? » (Mt 17, 16 ; 11, 16 ; etc.).
Ainsi, très chers Fils, nous ne devons pas clore cette analyse rapide sur les orientations morales de notre temps, sans noter quelques tendances positives provenant de divers côtés et qui, vouloir ou non, rejoignent l'antique sagesse ascétique de l'Eglise, et que nous pouvons accueillir. Saint Paul ne profitait-il pas de l'esprit d'ascèse, propre au soldat (Ep 6, 11-13), ou au sportif (1 Co 9, 24-27), pour éduquer les nouveaux chrétiens à l'exercice énergique de la volonté, désormais sollicitée et soutenue par la grâce (Rm 12, 2 ; 1 P 5, 10) ? Dans certaines formes et dans quelques raisons profondes de la contestation actuelle, est-ce que ne se cache pas un refus de l'hédonisme conventionnel, de la médiocrité bourgeoise, du conformisme lâche, dans l'aspiration à un style plus simple, plus sévère et plus personnel de son comportement ? Et ces exigences de jeunes, ne frappent-elles pas à la porte de notre conscience ; la sincérité dans la parole et dans la vie, la pauvreté, la libération du cauchemar de l'idolâtrie économique, et la tentative courageuse d'imiter le Christ ?
Il y a des phénomènes positifs même dans les habitudes décadentes de notre siècle, de même qu'il y a des programmes très exigeants de perfection chrétienne, même dans les textes conciliaires (Lumen Gentium, 40), auxquels certains êtres superficiels et myopes, paresseux et mous, attribuent une indulgence pacifique vis-à-vis de la conception hédoniste et naturiste de la conduite moderne. Notre temps a besoin de chrétiens forts ; l'Eglise, aujourd'hui si modérée dans ses exigences pratiques et ascétiques, a besoin de fils courageux, formés à l'école de l'Evangile ; c'est pourquoi son invitation à la mortification de la chair et à la pénitence de l'esprit est plus que jamais d'actualité. Que le Seigneur vous aide à la méditer et à y répondre, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Cette période de carême, et nous pouvons étendre notre perspective en ajoutant cette période post-conciliaire, nous proposent une révision de notre manière de vivre ; celle-ci pose à notre conscience de nombreuses et difficiles questions. La réforme de l'Eglise aujourd'hui, ce qu'on appelle l’« aggiornamento », ne concerne pas seulement les « structures », les modalités extérieures de l'organisation ecclésiale, comme on le pense d'habitude, mais elle concerne notre vie personnelle, l'orientation idéale que nous devons donner à notre comportement, les critères qui dirigent notre sens moral.
Comment devons-nous vivre ? Sans réfléchir ? Devons-nous être passifs et conformistes en face du milieu, du temps, des mœurs, de la mode, des lois, des nécessités où nous nous trouvons pratiquement, ou bien devons-nous réagir de quelque manière, c'est-à-dire agir avec un critère personnel, avec une certaine liberté, au moins de jugement, et — là où cela est possible — de choix ? Devons-nous nous contenter d'être impersonnels et médiocres, et peut-être aussi, imparfaits, malhonnêtes et méchants, ou bien devons-nous nous imposer une règle, une loi ? Devons-nous exiger de nous-mêmes un style de vie, une discipline morale, une perfection, ou bien pouvons-nous vivre sans scrupules, d'une manière plus facile et plus agréable ? Et si l'amour est le caractère essentiel de la vie morale, comment devons-nous le comprendre : comme affirmation de l'égoïsme ou comme profession d'altruisme ?
Ces nombreuses questions, chacun doit se les poser; même si elles cachent des problèmes spéculatifs très délicats et très difficiles, elles trouvent dans la pratique une réponse facile, spécialement pour nous qui avons un Maître de vie comme le Christ qui, justement dans son Evangile, nous enseigne par la parole et par l'exemple comment nous devons vivre. Avec l'aide intérieure de son Esprit : la grâce, et l'aide extérieure de sa communauté : l'Eglise, il nous rend possible d'accomplir ce qu'il nous prescrit.
Que personne ne s'illusionne. Le Christ est exigeant. La voie du Christ est la voie étroite (cf. Mt 7, 14). Pour être digne de Lui, il faut porter sa croix (cf. Mt 10, 38). Il ne suffit pas d'être animé de sentiments religieux, il faut suivre la volonté divine (Mt 7, 21). Le Concile dira que, si nous sommes conscients de l'action du baptême dans notre être humain régénéré, nous devons, nous sommes obligés de vivre en fils de Dieu, selon l'exigence de perfection et de sainteté, qui dérive justement de notre élévation à l'ordre surnaturel (Lumen Gentium, 40).
Mais que personne ne s'effraye. Car la perfection, à laquelle nous sommes appelés du fait de notre élection chrétienne, ne complique notre vie ni ne pèse sur elle ; elle nous demandera, oui, l'observance de nombreuses normes pratiques, plus aptes à aider qu'à rendre difficile notre fidélité. La perfection chrétienne exige avant tout de nous la recherche des principes fondamentaux de notre être humain. Notre devoir essaie de se conformer à notre être. Nous devons être ce que nous sommes. C'est le critère de la loi naturelle, sur laquelle, l'on discute de temps en temps, mais que la simple raison revendique dans ses exigences fondamentales lesquelles résultent de la vie elle-même, et sont interprétées par le bon sens, par la raison commune (Gaudium et spes, 36).
C'est la loi que nous portons en nous-mêmes en tant qu'hommes : « Non scripta, sed nata lex » (Cicéron) ; la loi que saint Paul reconnaît aussi chez les peuples auxquels ne fut pas annoncée la loi mosaïque (cf. Rm 2, 14), loi que l'Evangile a prise, confirmée et perfectionnée (cf. B. schùller, La théologie morale, etc., in Nouv. Revue Théol., mai 1966, p. 449 ss.).
Du reste, nous avons tous une connaissance suffisante de cette loi que nous trouvons énoncée en lignes générales dans le Décalogue. L'hommage à cette loi nous fait hommes et chrétiens. Il nous défend de l'accusation, souvent faite par la littérature aux personnes dévotes, d'être scrupuleuses dans l'observance de règles pieuses et minutieuses, et de ne pas l'être autant dans la fidélité intransigeante aux normes de base de l'honnêteté humaine, comme la sincérité, le respect de la vie ou de la parole donnée, la droiture administrative, la cohérence des mœurs avec la profession chrétienne, et ainsi de suite. C'est cette droiture qui confère intérieurement et socialement la dignité à l'homme ; c'est cette cohérence entre la pensée et la vie qui construit une mesure commune de moralité entre le fidèle et le non-chrétien ; c'est cette profession de justice rationnelle, qui soutient le système législatif de la société civile, et qui offre une raison de progrès à la justice sociale. Même les contestations rebelles de notre époque font appel, au fond, à la nécessité d'une rationalité normative plus poussée et plus conforme aux nouveaux besoins d'une société en évolution. Dans l'égarement actuel de la notion du bien et du mal, du licite et de l'illicite, du juste et de l'injuste, et dans la diffusion démoralisante de la délinquance et des mauvaises mœurs, nous ferions bien de conserver et d'approfondir ce sens de la loi naturelle, c'est-à-dire de la justice, de l'honnêteté, du bien, tel que la raison droite ne cesse de l'inspirer à l'intérieur de la conscience.
Mais nous ne pouvons pas nous arrêter ici.
Nous devons entrer dans la vision réaliste de la foi, qui nous démontre l'impossibilité fatale pour l'homme d'être bon et juste par ses seules forces. Cette impossibilité, avant même que notre catéchisme ne nous la déclare, est illustrée avec insistance par une grande partie de la littérature moderne et des spectacles d'aujourd'hui; le pessimisme dominant dans l'art imprégné de psychologie moderne déclare, encore plus que ne le pourrait faire l'enseignant de religion, combien l'homme est blessé dans la profondeur de son être, combien inutilement il rêve et lutte pour atteindre le bonheur et la plénitude de son être, combien inexorablement il trahit son insuffisance morale et sa corruption intérieure, et combien il se sent condamné au scepticisme, au désespoir, au néant.
Pour nous cela est clair. Nous avons besoin d'être sauvés. Nous avons besoin du Christ. Nous avons besoin de quelqu'un qui prenne sur Lui tout notre péché et l'expie pour nous. Nous avons besoin d'un Sauveur qui donne sa vie pour nous et qui ressuscite immédiatement pour notre justification (cf. Rm 4, 25), c'est-à-dire pour nous rendre capables de vivre une vie nouvelle, la vie surnaturelle, la vie pascale.
C'est pour cette vie de rédemption que l'Eglise est instituée ; et cette année encore elle nous appelle, elle nous rassemble, et elle nous prépare à l'annonce qui est la sienne : celle de la résurrection du Christ et la nôtre.
Préparez-vous tous avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Un des aspects les moins compris, nous pourrions même dire les moins sympathiques, de la vie chrétienne, pour nous, hommes de ce temps, est le renoncement. Nous sommes tellement stimulés par la variété, la qualité, la facilité des conquêtes acquises aujourd'hui pour les commodités de la vie, pour la richesse de ses expériences, pour sa plénitude et son bonheur, qu'il nous semble absurde de renoncer à quelque chose, spécialement si ce renoncement est dans le domaine de la formation, de l'éducation, de la culture, du bien-être de l'homme. Nous mesurons souvent notre insertion dans le temps et dans le monde par notre Capacité d'expérimenter, de connaître, de posséder ce que le temps et le monde nous offrent. A cet étalage extérieur correspond une avidité intérieure de tout voir et de tout avoir, de vouloir goûter à tout. Le progrès qui nous entoure trouve l'homme prêt à en profiter, parce que mûr, libre, convaincu que la vie est ainsi faite : sa perfection, son idéal est à la grandeur du rapport entre les biens de la civilisation et l'esprit humain. Même si ce rapport se limite pratiquement aux possibilités concrètes, qu'elles soient économiques ou sociales, chacun de nous est porté à concevoir sa propre existence en termes de succès, de richesse, de commodités, de plaisir. On veut jouir de la vie, même si on se propose un programme digne et honnête ; en jouir, au moins dans les limites du possible et de la décence, mais le plus possible. La limiter, jamais.
Il nous semble que telle est la mentalité répandue aujourd'hui : mentalité humaniste, hédoniste. Elle pénètre aussi, et parfois avec des clefs authentiques, dans la conception chrétienne de la vie contemporaine. Le christianisme ne serait-il pas — dit-on — la meilleure forme d'existence ? Ne tend-il pas à résoudre tous les problèmes qui rendent injustes et malheureuses les conditions de vie ? Ne veut-il pas consoler toute souffrance et apaiser toute peine ? Et aujourd'hui ne nous éduque-t-il pas à regarder avec sympathie les choses de ce monde que la science et la technique comme l'organisation publique ont rendues si fécondes, si prodigues de dons très utiles, très beaux, très intéressants ? Le chrétien lui aussi s'installe volontiers sur le moelleux coussin des facilités offertes par la civilisation.
Nous ne nous arrêterons pas à une analyse critique de cette mentalité, condamnable quand elle devient prédominante et exclusive. Nous savons tous combien une telle mentalité, au lieu de grandir l'homme, le rapetisse. Elle restreint sa vision, de préférence, aux choses extérieures, au règne des sens, aux instincts, à l'idéal bourgeois et jouisseur, au cœur étroit et égoïste. Sans ajouter qu'elle ne rend pas l'homme heureux, mais plus insatisfait et tourné ou vers l'illusion ou vers le pessimisme. Ce sont les penseurs, les écrivains, les artistes qui nous le disent aujourd'hui. Nous le savions sans peut-être trop y avoir réfléchi; Jésus nous avait avertis : « La vie d'un homme n'est pas assurée par ses biens » (Lc 12, 15).
On ne peut pas tout avoir et jouir de tout. Un choix s'impose. « Le royaume des cieux, dit encore le Seigneur, est semblable à un négociant en quête de perles fines ; en a-t-il trouvé une de grand prix, il s'en va vendre tout ce qu'il possède, et achète cette perle » (Mt 13, 45-46). Cette idée du choix, qui inclut celle du renoncement, apparaît en d'autres endroits de l'Evangile: «Personne ne peut servir deux maîtres... » (Mt 6, 24) ; « entrez par la porte étroite car large et spacieux est le chemin qui mène à la Perdition... » (Mt 7, 13). Ce problème du choix domine l'orientation de la vie chrétienne, dès le début, c'est-à-dire dès le baptême, qui pour être administré demande comme condition quelques renoncements capitaux : vous les rappelez-vous ? Renonces-tu à Satan ? à ses œuvres, à ses pompes ? etc.
Il faut se rappeler que tout n'est pas bon. C'est simple et clair, mais ensuite la distinction entre ce qui est bien et ce qui est mal est, dans le déroulement de la vie, une chose très difficile, surtout quand on ne veut pas admettre un critère moral sûr, un magistère suprême, qui a reçu de Dieu la science de l'homme et de ses fins, et quand on fait de l'indifférence morale un principe pédagogique. Oui, il faut que le disciple, — et nous sommes disciples à l'école de la vie — connaisse le tableau des possibilités offertes par le temps et le milieu dans lequel il se trouve ; mais il doit en même temps savoir juger et savoir choisir. Saint Paul le dit : « omnia... probate ; quod bonum est tenete », « vérifiez tout, ce qui est bon retenez-le » (1 Th 5, 21). Du reste, c'est ce que l'on fait pour la santé physique, choisissant la bonne nourriture, les médicaments salutaires, le bon air, etc. Et c'est ce que fait le soldat, l'athlète : il juge et choisit ce qui convient à ses forces ; le sportif nous donne l'exemple. C'est encore saint Paul qui enseigne : « ... tout athlète se prive de tout... » (1 Co 9, 25). Il faut s'imposer des renoncements, accepter une discipline, choisir une règle, pour être forts, pour être fidèles, pour être chrétiens.
La croix marque notre vie. Nous devons comprendre que l'abnégation chrétienne nous prive bien sur de beaucoup de choses, met des limites à notre expérience des choses dangereuses et nocives, impose une austère vigilance dans la pensée et les mœurs ; mais fait de nous des personnes vraiment libres et vivantes, et transforme en vertu notre faiblesse (cf. 2 Co 6, 9 ; 12, 10).
Le renoncement chrétien n'est ni arbitraire ni pesant ; ce n'est pas une discipline ascétique et monastique dépassée ; c'est un style authentique de vie chrétienne : primo, parce qu'il comporte une classification hiérarchisée de ses biens ; secundo, parce qu'il stimule au choix de la meilleure part (Lc 10, 42) ; tertio, parce qu'il instaure cette mystérieuse économie de l'expiation qui nous fait participer à la rédemption du Christ. Une parole qui, dans le langage courant, se rapporte au renoncement nous le rappelle : le mot « sacrifice ». En soi, ce mot nous renvoie à un acte mystérieux et suprême de la religion. Mais aujourd'hui dans le signe de cette croix qui mortifie et vivifie, en même temps il veut indiquer justement un acte généreux et courageux, un renoncement joyeux et volontaire, accompli avec une très haute intention de bien et d'amour. Sacrifice : parole forte. Depuis les premiers « petits sacrifices » de l'enfant qui veut être vraiment bon, le sacrifice s'étend à tous les âges et dans des mesures très diverses, pour nous détacher de nombreux désirs « sots et funestes » (1 Tm 6, 9), et nous rendre aptes à donner à notre existence terrestre la signification et la valeur d'une « oblation vive et sainte, agréable à Dieu » (Rm 12, 1).
Que notre Bénédiction Apostolique réconforte vos âmes.
Chers fils et filles,
Une réflexion sur la conception morale de l'homme, qui nous est suggérée par le Concile, nous porte à une double observation, bien connue, mais qu'il est nécessaire aujourd'hui plus que jamais de revoir et de clarifier; il s'agit de l'existence de la loi naturelle et de l'existence d'une loi morale chrétienne originale. Il est clair que la loi de l'agir, la loi morale, dérive de l'être humain ; de l'être dépend le devoir être. Mais, qui est l'homme ? Qui est le chrétien ? Il faut au moins avoir une notion instinctive, intuitive, de la nature de l'homme pour savoir comment il doit agir ; il faut avoir une conception, au moins générale, de l'homme devenu chrétien, pour savoir comment il doit se comporter en chrétien.
Ce sont des paroles élémentaires, mais qui se rattachent à des questions très difficiles et complexes, auxquelles nous ne pouvons maintenant donner de solutions proportionnées et adéquates. Nous y faisons allusion, afin que l'on sache que les questions morales suscitées par le Concile et non seulement par lui, mais encore plus par le tumulte des opinions et des expériences modernes, méritent, de la part de celui qui veut être vrai homme et vrai chrétien, un nouvel examen et une conscience lucide et forte.
Posons seulement quelques questions : est-ce qu'il existe vraiment une loi naturelle ? La demande semble naïve, car très facilement la réponse paraît naturelle. Mais elle n'est pas naïve, eu égard aux objections venues de toutes parts aujourd'hui sur l'existence d'une loi naturelle, et en partie on comprend pourquoi. Si la conception de l'homme est confuse et altérée, il y a aussi confusion et altération dans sa vie, son agir, sa moralité. Mais pour nous qui croyons pouvoir répondre par la réflexion illuminée de quelque rayon de sagesse chrétienne à l'antique maxime « connais-toi toi-même », le sens immanent de la conscience et encore plus la clarté de la raison nous disent que nous sommes sujets d'une loi, qui est à la fois droit et devoir, qui naît de notre être, de notre nature, loi non écrite, mais vécue, « non scripta, sed nata lex » (Cicéron). Cette loi St Paul la reconnaît également aux païens, qui sont en dehors de la lumière de la révélation divine, quand il déclare qu'ils sont la loi pour eux-mêmes : « ipsi sibi sunt lex » (Rm 2, 14). Du reste, personne mieux que nous, en cette époque réformatrice et « contestatrice » ne remarque continuellement que la force secrète de l'inquiétude morale naît, bien souvent, de l'appel, contestant un droit légal en vigueur, vers un droit supérieur, plus humain, non encore codifié, mais puissant et surgissant de la découverte intérieure (bien ou mal déchiffrée) d'une loi qui demande à s'exprimer et à s'affirmer, la loi naturelle. Nous sommes encore sensibles au conflit classique, formidable, de la tragédie grecque, reflété dans le cœur fragile, mais si humain, d'Antigone, qui se dresse devant la puissance inique et tyrannique de Créon. Nous sommes plus que jamais partisans de la personnalité et de la dignité humaines, et pourquoi cela ? Parce que nous reconnaissons dans l'homme un être qui réclame un « devoir être » à cause d'un principe exigeant, que nous appelons loi naturelle.
Une deuxième question : cette loi naturelle est-elle suffisante pour guider la vie sociale de l'homme ? Elle n'est pas suffisante, surtout quand elle ne devient pas loi exprimée, dans une certaine mesure codifiée, sociale. Elle a besoin d'être formulée, d'être connue et reconnue, sanctionnée par une autorité légitime. C'est pour cela qu'existent les législateurs, qui doivent être justement les interprètes d'un droit naturel (vrai ou supposé) et le traduire en règles de droit. Mais pour nous, éduqués par la doctrine divine sur le destin surnaturel de l'homme, sur les tristes conséquences qu'il a héritées du péché originel, sur la régénération que nous ayons obtenue par le Christ, et par Lui accordée pour intégrer en plénitude notre vie dans la sienne, la loi naturelle ne suffit pas ; il faut aussi la loi de la grâce, qui a son économie propre, son « royaume », auquel normalement l'Eglise nous introduit et pour lequel elle nous éduque. Le Christ nous est nécessaire. Vivre selon Sa parole et Son esprit est notre salut.
A ce moment surgit une autre question : quel rapport ont entre elles ces deux lois, celle de la nature et celle de la grâce ? S'ignorent-elles l'une l'autre ? Sont-elles en opposition ? Ou bien s'intègrent-elles l'une dans l'autre ? Trop de choses seraient à dire sur ce sujet ! Retenons comme bonne une première réponse qui résulte de nombreuses pages des documents conciliaires: la conception chrétienne de la vie reconnaît, comme valables et obligatoires, les lois naturelles et aussi les lois civiles, qui sont fondées sur les premières et donc que nous déclarons justes. Contentons-nous d'une citation : « Pourtant, un grand nombre de nos contemporains semblent redouter un lien trop étroit entre l'activité concrète et la religion : ils y voient un danger pour l'autonomie des hommes, des sociétés et des sciences. Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, que l'homme doit peu à peu apprendre à connaître, à utiliser et à organiser, une telle exigence d'autonomie est pleinement légitime : non seulement elle est revendiquée par les hommes de notre temps, mais elle correspond à la volonté du Créateur. C'est en vertu même de la création que toutes choses sont établies selon leur consistance, leur vérité et leur excellence propres ; avec leur ordonnance et leurs lois spécifiques. L'homme doit respecter tout cela et reconnaître les méthodes particulières à chacune des sciences et des techniques » (Gaudium et spes, 36). D'où une deuxième réponse : la loi propre de l'homme, c'est-à-dire la loi naturelle, et la loi propre au chrétien, c'est-à-dire la vie de foi et de charité, la vie de la grâce, peuvent et doivent s'intégrer, dans la pratique et dans la croissance propre aux vertus chrétiennes, pour donner à l'homme sa perfection (cf. schuller, La théologie morale peut-elle se passer du droit naturel ? NRT mai 1966 ; fuchs, Teologia e vita morale alla luce del Vaticano II, 1968). Ici deux autres questions. Le chrétien ne devrait-il pas se distinguer dans l'application des vertus naturelles fondamentales, comme par exemple la sincérité et la justice ? Bien sûr qu'il le doit ! Nous devrions espérer même que l'éducation chrétienne soit toujours plus imprégnée de la conscience et de la pratique de ces vertus naturelles que sont justement le respect de la vérité dans les paroles et la conduite, et la fidélité à la justice, spécialement dans les rapports sociaux (cf. Gaudium et spes, 30). Il en est de même des autres vertus naturelles, que la tradition classe comme vertus cardinales (cf. S. ambroise, De officiis 1, 27). Et nous sommes heureux de rencontrer chez les jeunes d'aujourd'hui un désir fort et fier de ces principes moraux fondamentaux qui confèrent à la vie son authentique et exacte valeur humaine. Et nous devons encore observer comment cet effort de réalisation de l'homme vrai peut trouver dans les exigences de l'Evangile, spécialement en celles relatives à l'austérité personnelle et aux rapports humains, un puissant stimulant, une vocation surhumaine. C'est là un des phénomènes les plus beaux de la jeune génération, une des espérances d'un monde meilleur.
Et l'autre question, la dernière pour cette fois, pose la requête du dynamisme de la loi morale, naturelle et chrétienne, c'est-à-dire la possibilité de son progrès continuel. Oui, le progrès moral est toujours possible, toujours nécessaire même, mais à condition que les principes restent fermes, comme les règles fondamentales. L'application de la loi morale est toujours perfectible. L'homme est toujours « in fieri », en devenir, soit pour devenir homme dans le sens évolutif de sa définition, soit pour devenir parfait selon l'Evangile, c'est-à-dire saint. La véritable histoire de l'homme est celle de son éducation, de son émancipation, comme le dit Tommaseo, de sa libération, comme le dit souvent, avec ambiguïté, le monde d'aujourd'hui. Il reste à voir quelle est la libération qui confère à l'homme sa plénitude. Et ce qu'on dit de chaque personne, nous pouvons le dire de la société humaine, de la civilisation, elle doit être continuellement sur le chemin du développement moral, c'est-à-dire humain et chrétien, ce qui veut dire culturel, social, économique, etc. Cela signifie finalement que le moteur de notre existence est le devoir, qui pour nous chrétiens prend un nom encore plus intime, l'amour ; comme disait Jésus : « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, et ton prochain comme toi-même ; voilà toute la loi » (Mt 22, 37-40).
Chers fils et filles,
C'est aujourd'hui le mercredi saint : il nous semble impossible de parler d'autre chose, en ce prélude du drame pascal, que de notre attitude, comme hommes et comme chrétiens, en face du mystère que ce drame contient, signifie et renouvelle: le mystère de notre salut. Mystère divin et humain ; mystère profond jusque dans les insondables raisons de la justice et de la bonté divine ; mystère du Christ « qui ne connaissait pas le péché, que (Dieu) a fait péché pour nous, afin qu'en Lui nous devenions justice de Dieu » (2 Co 5, 21) ; mystère dans lequel la douleur, qui semble une ennemie inutile de notre existence, est transformée en valeur précieuse de notre rachat, mystère de la mort victorieuse et défaite par le triomphe d'une forme de vie nouvelle et supérieure. Dans ce mystère se trouve le nœud dans lequel se lient et se délient toutes les questions sur le destin de l'homme, que nous le sachions ou non, que nous le croyions ou non ; nous y sommes tous impliqués.
Une affirmation fondamentale s'impose ici : nous avons tous besoin de salut (cf. Lumen Gentium, 53 ; 1 Tm 2, 4) ; en naissant nous sommes plongés dans cette aventure inévitable ; l'oublier est aveuglement ; la refuser est perdition. Nous devons nous sauver.
Et voici une autre conclusion logique : nous devons avoir conscience de ce besoin ; c'est-à-dire, que nous devons avoir conscience du mal, du mal en nous, du mal qui est dans le monde. Ce n'est pas un pessimisme désespéré, c'est du réalisme ; et pour nous, croyant dans le salut qui nous vient du Christ Sauveur, c'est le diagnostic sincère et salutaire qui précède le retour de la santé. Nous ferons bien d'éclairer nos idées sur cet aspect de la vérité humaine ; nos idées souffrent des désordres d'une double confusion, celle qui est engendrée par un optimisme ingénu, à priori, auquel nous a habitués le naturalisme moderne ; et celle d'un pessimisme angoissé, dont le triste maître est un certain existentialisme qui dévoile impitoyablement la misère radicale de l'expérience humaine, sans pouvoir y porter d'autres réconforts que ceux d'un fatalisme résigné ou d'un hédonisme artificiel.
Que ferons-nous pour entrer dans le rayon de lumière du salut chrétien ? Nous accepterons la lumière. Celle-ci, en projetant le regard divin sur nous, nous révèle notre ruine multiforme ; elle nous donne — nous le disions auparavant — une conscience première et salutaire du mal. Notre bien commence par la connaissance de notre mal. Celui-ci est, malheureusement, comme la marée envahissante : « une vague passa sur ma tête ; j'ai dit : je suis perdu ! » c'est la voix de Jérémie que nous entendrons gémir dans les lamentations qui font vibrer les offices de la Semaine sainte d'incomparables émotions ; il serait heureux que leurs frémissements de vérité désolée viennent frapper nos âmes ces jours-ci.
Mais nous allons condenser en deux points cette science du mal, qui nous prépare à participer au mystère du salut pascal. Le premier point nous regarde tous personnellement, c'est celui du mal suprême, le péché ; lui aussi a une histoire extraordinaire. Elle nous transperce tous dans l'hérédité malheureuse du fameux péché originel, cause première de la mort et des déséquilibres psychiques et moraux qui troublent notre vie morale (cf. Rm 5). Le baptême nous a sauvés de ce malheur fatal, mais ne nous a pas complètement guéris de ses conséquences, d'où dérivent tous les autres maux dont nous sommes coupables ; ce sont nos péchés, actuels, ennemis eux aussi mortels de notre vraie vie, qui est l'union avec Dieu, source unique et première de la vie. C'est un discours difficile mais inévitable. Nous autres modernes nous sommes en train de perdre le sens du péché. Pie XII, notre vénéré prédécesseur, déclara que « probablement le plus grand péché du monde d'aujourd'hui est que les hommes ont commencé de perdre le sens du péché » (Disc. VIII, p. 288). Et cela s'explique. En perdant le sens de Dieu et la perception de notre rapport avec Lui, rapport toujours nécessaire (la loi morale) dans le domaine de notre agir et donc dans celui de notre comportement responsable en dépendance de Lui, on perd aussi le sens du péché : l'homme pense en être libéré, mais en réalité il s'est libéré de la boussole qui dirige son propre avenir conscient et vital : il demeure seul et sans principes absolus pour distinguer le bien du mal et pour donner au devoir sa valeur transcendante ; sans Dieu, tout peut être permis (cf. Dostoïevski). Mais un sens obscur et inépuisable d'indignité et d'incapacité se glisse dans l'esprit de celui qui agit sans plus faire référence à Dieu, et cela devrait suffire pour ne pas dédaigner, même pour accueillir, avec une joie ineffable la rencontre avec le Christ, qui donne en même temps la conscience du péché et celle de sa miséricordieuse et victorieuse réparation.
Nous sommes dans le christianisme le plus authentique, nous sommes dans la première phase de la célébration de la Pâque : la pénitence, le repentir, la douloureuse mais bénéfique sincérité avec soi-même, avec Dieu, la confession sacramentelle ; nous sommes, avec l'enfant prodigue à la porte de la maison familiale : « Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis pas digne d'être appelé ton fils » (Lc 25, 19, 21). Voilà une science du mal qui ouvre la porte de la reconquête du bien. Que de choses il y aurait à dire, mais vous les savez déjà !
Second point de cette sagesse douloureuse : la connaissance, et avec elle le regret et, dans la mesure du possible, la réparation des maux qui sont dans le monde. Qui pourrait jamais en faire la liste ? Qui pourrait en mesurer l'extension ? Qui peut se dire innocent ? « Nous savons, écrit l'apôtre St Jean, que le monde entier est au pouvoir du mauvais » (1 Jn 5, 19). Nous ne devons pas être ignorants, non plus, de ce mal aux mille faces. Comme nous ne pouvons être d'accord avec ceux qui dénoncent fièrement seulement les maux qui existent en dehors de leurs personnes et de leur responsabilité, et oublient le « mea culpa » pour leurs propres péchés et leur propre coresponsabilité (aujourd'hui cette attitude est si fréquente), ainsi nous ne pouvons approuver ceux qui restreignent leur sensibilité morale au domaine de leur conscience personnelle et se désintéressent des maux, des douleurs, des besoins, dont souffre la société, même si ces éléments négatifs sont du domaine temporel plutôt que religieux. La Pâque nous oblige à regarder aussi cette scène de l'humanité. Ces maux qui ont neutralisé la vie terrestre du Christ : l'impiété, l'hypocrisie, l'injustice, la méchanceté, la délinquance, la cruauté, la lâcheté, la faiblesse humaine, sont encore là; et comme ils furent mis en évidence dans la Passion du Christ crucifié, ils doivent et peuvent recevoir un élan de repentir, de rédemption, de renaissance du mystère pascal.
Et le seul regard que nous sommes obligés de porter sur les désordres et les souffrances qui font partie du panorama historique et social à cette heure de la vie moderne, nous remplit d'une douleur immense qui devient ensuite amour immense pour nos frères et confiance immense dans les charismes rédempteurs de la mort et de la résurrection de Notre Seigneur Jésus.
Comment demeurer insensible à ce qui se passe aujourd'hui dans le monde ? Ces causes de douleur sont si nombreuses que nous renonçons à en faire la liste ordonnée et complète. Disons seulement que nous sommes frappés en particulier par les conflits armés qui, dans le Proche et l'Extrême Orient, au lieu de se calmer, deviennent toujours plus âpres et se prolongent ; nous sommes impressionnés par les armements toujours plus puissants, phénomènes irrationnels et présages décevants pour l'avenir; ils constituent une très grande partie du commerce entre les grandes puissances industrielles et les nations plus faibles qui auraient besoin d'une tout autre aide; l'intransigeance raciste et les injustes discriminations ethniques et sociales nous semblent d'ignobles restes du passé ; et nous ne croyons pas que des idéaux de liberté et de justice suffisent à justifier la violence, la vengeance, les représailles, les actes de terrorisme et les guérillas, souvent tournées contre l'autorité légitime, ou infligées à des populations désarmées ; nous ne pouvons que déplorer et souhaiter que, pour l'honneur même de Pays qui nous sont chers, les faits démentent ces cas de torture policière qu'on leur attribue, dont on a tant parlé et pour lesquels nous-mêmes, non sans espoir, sommes intervenus. Nous souffrons de manière aiguë de la contrebande intolérable et clandestine, mais malheureusement si organisée, de la drogue, toxique non moins pour la santé physique que pour la santé morale et psychique, répandue surtout parmi la jeunesse. Il nous semble dégradant pour toute société civile que l'on séquestre des personnes pour en faire l'objet de représailles, de rançon, de vengeance ; nous avons toujours sur le cœur les conditions d'insuffisance économique et sociale des pays en voie de développement et de bien des couches sociales ; et nous souffrons toujours, même si nous devons le supporter en silence, du manque de liberté religieuse qui, malgré la proclamation de tant de principes, ne trouve pas, dans certaines régions le droit d'exister, et parfois même pas un minimum pour pouvoir professer la foi chrétienne. Ce sont ces maux qui sont d'autant moins en accord avec le mystère pascal qu'ils sont rendus criminels et déplorables par un acte volontaire. Ce triste « tour d'horizon » devrait aussi embrasser l'immense domaine des douleurs supportées par une grande partie de l'humanité : nous voudrions envoyer aux malades, aux pauvres, aux prisonniers, aux orphelins, aux veuves, ... à ceux qui souffrent et pleurent, ce réconfort que la Croix offre à la douleur humaine : une utilité rédemptrice, une revalorisation.
Mais arrêtons-nous ici : et, l'esprit conscient de nos maux moraux, physiques et matériels, allons vers la « spes unica », la croix du Christ, trophée non plus de mort, mais de résurrection : que celle-ci soit la Pâque, avec notre Bénédiction Apostolique.
Parmi les très nombreux groupes qui se pressent à cette audience, Nous sommes heureux de saluer tout particulièrement le millier d'étudiants qui participent à la troisième rencontre universitaire européenne, organisée par l'Institut pour la coopération universitaire. Ensemble, vous réfléchissez au problème si important de « la démocratisation de l'Université en Europe : sélection scolaire et sélection sociale ». C'est là une question fort importante, pour vous tout d'abord, bien sûr, mais aussi pour l'avenir de l'Europe. De tout cœur, chers jeunes, nous vous encourageons dans vos recherches, et nous vous félicitons de cette rencontre.
Nous sommes sûr que ce séjour de travail à Rome pendant la Semaine Sainte vous sera fort profitable. Vous découvrez ici les racines d'une civilisation dont nous sommes les fils, vous vous émerveillez devant des trésors d'art et d'histoire, vous découvrez aussi que la même foi anime les croyants d'aujourd'hui, la même foi que celle des apôtres Pierre et Paul, aussi pleine de promesses qu'hier, aussi riche de dévouement et de générosité, aussi enthousiaste. Chers fils, que cette Pâque romaine vous aide à mieux découvrir, à mieux aimer le Christ, toujours jeune, toujours présent, toujours agissant au fond des cœurs.
C'est Lui qui suscite en vous le désir de faire de votre vie quelque chose de grand, la volonté de suivre un idéal, le refus de vous laisser enliser dans les médiocrités de la vie qui sont trop souvent le partage des adultes, le courage de vous engager dans des actions patientes et continues pour améliorer la société, la rendre plus humaine, plus fraternelle. Dans cette œuvre difficile, mais si exaltante, nous vous encourageons de tout cœur, pour qu'à travers les inévitables tâtonnements, se construise un monde plus évangélique, se bâtisse une cité fraternelle, accueillante à tous, et fondée sur l'amour du Christ, source, pour tous, de vie, de lumière, de paix, de joie.
Parmi ces jeunes européens, nous avons un plaisir particulier à saluer les Français de Strasbourg, conduits par l'abbé Ramp. Chers fils, vous êtes venus à Rome témoigner de votre attachement au Pape et de votre fidélité à l'Eglise : merci de cette affection, nous avons la même pour vous et pour vos professeurs. Dans les tensions qui secouent aujourd'hui et affrontent professeurs et étudiants, quelle joie de vous voir tous ici, fraternellement unis, dans une même recherche des beautés de l'art romain, dans un même amour du successeur de Pierre, dans une même volonté ardente de vivre à plein votre vie de baptisés, de membres du peuple de Dieu, en un mot, de catholiques. Demain, rentrés à Strasbourg, vous pourrez témoigner de cette vitalité de l'Eglise, de cette jeunesse de la foi que vous avez rencontrées ici, dans cette ville où tous les catholiques du monde entier se sentent vraiment chez eux, comme les membres d'une même famille. Oui, soyez pleinement, généreusement catholiques, enracinés dans la foi des apôtres, débordants d'espérance, et animés de cette charité qui demeure toujours la marque des vrais chrétiens.
Un mot enfin pour le pèlerinage à Rome du Vicariat aux Armées françaises : chers fils, à Rome, puis à Assise, que ces journées de la Semaine Sainte soient pour vous riches de grâces de foi, et source d'un renouveau de vie chrétienne et de témoignage apostolique dans l'accomplissement du devoir quotidien. A vous, à vos épouses, à vos familles, de grand cœur, notre paternelle Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Tous ceux qui sont aujourd'hui ici, tous nous sommes encore remplis du souvenir, de l'émotion et de la grâce — que Dieu le veuille — de la célébration du mystère pascal.
Mystère pascal : voilà une expression théologique moderne et heureuse, dont le Concile s'est souvent servi pour résumer l'œuvre de la rédemption accomplie par le Seigneur moyennant son sacrifice et sa résurrection, moyennant la diffusion de sa grâce et moyennant la distribution de cette grâce aux âmes par la voie des sacrements. La célébration liturgique rappelle et renouvelle le prodige de cette économie rédemptrice, spécialement dans la Sainte Messe (cf. Sacrosanctum Concilium, 5). Mystère pascal : c'est une expression très dense de signification, qui devra alimenter en nous le concept synthétique des événements, des enseignements, des grâces et des devoirs, qui se réfèrent à l'histoire de notre salut et à l'actualité constante qu'elle conserve pour chacun de nous.
Nous ferons bien d'accorder la plus grande attention à ce qui se réfère au Christ dans le mystère pascal ; c'est le thème central biblique, théologique, spirituel de notre foi ; nous l'avons médité pendant la Semaine Sainte dans cette vision captivante de la figure divine et humaine de Jésus, comme Saint Paul, qui ne voulait rien savoir d'autre que le Christ crucifié (cf. 1 Co 2, 2) ; ou comme Saint Ignace d'Antioche : « C'est Lui que je cherche, qui est mort pour nous ; c'est Lui que je veux, qui est ressuscité pour nous » (Ad Rom. 6, 1) ; ou comme Saint François à l'Averne ; ou comme le peuple fidèle dans la Via Crucis, ou dans la Liturgie de la nuit sainte ; toujours dans une recherche et une dévotion qui fixent sur Lui, Jésus-Christ, toute l'attention.
Mais le mystère pascal requiert de nous une attention plus complète : nous ne pouvons considérer le drame personnel de Jésus comme s'il ne concernait que lui et était étranger aux hommes, à nous. Car le mystère pascal n'est pas un événement isolé, mais un événement lié à notre destin, à notre salut. L'ampleur de cette vision qui décèle dans la vie, la mort et la résurrection du Christ l'œuvre de la rédemption, nous oblige à voir aussitôt l'économie, c'est-à-dire le dessein agissant de son universalité et spécialement de son application à chaque homme. Cette pensée offre une trame à notre spiritualité après la célébration de la fête de Pâques ; est-ce la fête du Christ ressuscité, ou est-ce aussi notre fête, à nous, mortels ? Est-ce la sienne ou est-ce aussi la nôtre ? La réflexion devient plus profonde quant à la compréhension du plan de la rédemption, et plus joyeuse si nous pouvons vraiment l'étendre non seulement à la passion et à la mort du Seigneur, mais aussi à sa bienheureuse résurrection. Que la résurrection soit le complément nécessaire du mystère pascal, saint Paul nous le dit dans ses multiples enseignements qu'une phrase incisive résume : « Le Christ a été immolé à cause de nos fautes et est ressuscité en vue de notre justification » (Rm 4, 25). Un commentateur connu dit : « La résurrection de Jésus n'est pas un luxe surnaturel offert à l'admiration des élus, ni une simple récompense accordée à ses mérites, ni seulement un soutien de notre foi et un gage de notre espérance; elle est un complément essentiel et une partie intégrante de la rédemption elle-même » (PRAT, La théol. de Saint Paul, II, 256).
Le mystère pascal du Seigneur étant ainsi rétabli dans son intégrité, un grand principe théologique s'insère dans le cadre de notre foi, principe auquel nous devrons attribuer la plus grande attention et la plus grande admiration ; c'est celui de la communion, celui de la solidarité, celui de l'extension, celui qui constitue justement la rédemption, c'est-à-dire le principe qui reconnaît la représentation, la récapitulation de toute l'humanité du Christ, de telle manière que nous pouvons devenir participants de ce qui s'est accompli en lui. Son sort peut devenir le nôtre ; sa passion, la nôtre ; sa résurrection, la nôtre.
Dans ce plan de salut du genre humain, tout réside dans la relation vitale que nous pouvons établir entre Lui et nous. Cette relation se fait-elle toute seule ? Survient-elle collectivement ou personnellement ? Dieu peut donner à sa miséricorde une telle ampleur que celle-ci transcende le dessein de salut que lui-même a établi; mais pour nous ce dessein nous indique que la relation salvatrice avec le Christ exige la réponse de notre liberté, de notre foi, de notre amour, exige quelques conditions qui rendent possibles les causalités salvatrices du Christ. Cet aspect du mystère pascal nous montre que notre salut survient en phases successives, qui forment l'histoire de notre rédemption personnelle ; elles forment notre vie chrétienne.
Notre vie chrétienne, nous le savons, commence par le baptême, le sacrement de l'initiation, de la renaissance ; le sacrement qui reproduit mystiquement dans tout croyant (la foi personnelle, c'est-à-dire la foi de l'Eglise qui présente le néophyte, précède le baptême), la mort et la résurrection du Seigneur. « Ignorez-vous — écrit encore Saint Paul — que, baptisés dans le Christ Jésus, c'est dans sa mort que tous nous avons été baptisés ? Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle » (Rm 6, 3-4 ; Col 2, 12).
Et voici la seconde phase de notre régénération chrétienne, qui est liée au déroulement de notre existence dans le temps : la vie nouvelle, la vie dans le Christ, la vie dans la grâce, c'est-à-dire dans l'Esprit Saint répandu par le Christ en nous (cf. Jn 14, 26 ; 15, 26 ; 16, 7), la bonne, la sainte vie chrétienne. Pouvons-nous dire : la nôtre ? vivons-nous nous, comme nous disons dans le canon de la Messe, Per Ipsum, et cum Ipso, et in Ipso, c'est-à-dire pour Lui, et avec Lui, et en Lui ? Nous rendons-nous compte de la nouveauté, de l'originalité, du sérieux de la vie chrétienne ? de l'exigence de son authenticité mystique et morale ? Nous rendons-nous compte vraiment que « faire la Pâque », avoir participé au mystère pascal requiert de nous une fidélité, une cohérence, un perfectionnement de notre manière de penser, de sentir, de vivre ? Vivons-nous notre baptême ? Vivons-nous la communion du Christ que nous avons reçu dans l'Eucharistie pascale ? Vivons-nous et vivrons-nous notre Pâque ? Nous avons souvent dilué et vidé de son sens notre appellation de chrétien jusqu'à lui enlever sa force et son engagement.
Cette adhésion effective au mystère pascal, au fond, est le problème le plus sérieux et le plus ample de notre existence actuelle ; elle se confond avec les événements, les problèmes, les expériences de notre existence naturelle, et lui inculque, après la Pâque, un sentiment d'espérance et de joie.
Ce sentiment est un don, un charisme, dont le chrétien ne devrait jamais être privé (cf. Rm 8, 24 ; 2 Co 7, 4) ; il est le prélude de la dernière phase du mystère pascal, c'est-à-dire de notre salut plénier, l'immersion complète de notre humble vie dans cette infinité de Dieu, dans l'au-delà.
Ce n'est pas un rêve, ce n'est pas un mythe, ce n'est pas de l'idéalisme spirituel. C'est la vérité, la réalité du mystère pascal. Souvenez-vous-en : avec notre Bénédiction Apostolique.
Chefs fils et filles,
L'Eglise sera encore le thème de ces quelques instants de colloque spirituel. C'est le thème de notre temps. C'est le thème du Concile. C'est le thème qui avant tout autre se présente aux personnes qui entrent en méditant dans cette basilique. C'est un thème si vaste et si complexe qu'il semble submerger notre pensée ; mais il devient relativement simple si on réfléchit à ses différents aspects, et si — entre tous — on fixe l'attention sur l'un d'eux en particulier.
Aujourd'hui nous nous rappelons encore les cérémonies pascales qui nous ont persuadés d'une vérité mystérieuse mais bien précise : l'Eglise naît du mystère pascal. C'est-à-dire : l'Eglise est le résultat, toujours en voie de perfectionnement, de la rédemption. Cette idée a son symbole dans l'eau et le sang qui ont jailli de la poitrine du Christ, mort en croix, transpercé par la lance (Jn 19, 34) : « de ipso sanguine et aqua significatur nata Ecclesia », dit Saint Augustin (Sermo V, 3 ; PL 38, 55), parce que «sacramenta Ecclesiae profluxerunt » (Jn 15, IV, 8 ; PL 35, 1513) : par ce sang et cette eau est signifiée la naissance de l'Eglise parce qu'ils font naître les sacrements de l'Eglise. Nous savons que l'Eglise sort du Christ : Il en est le fondateur, Il en est le Chef (cf. Col 1, 22 ; cf. journet, L'Eglise, III, 590-594). C'est clair. Mais maintenant une question particulière nous intéresse : quand naît le chrétien ? Et nous, comment sommes-nous nés à l'Eglise et avons-nous été incorporés en elle, c'est-à-dire dans le Christ ?
Cela aussi est bien connu : on naît à l'Eglise et on devient chrétien (les deux choses coïncident et sont inséparables) par le baptême. Mais le baptême exige une condition si importante, qu'elle fait partie de la définition du Chrétien : la foi. Le chrétien est un fidèle, un croyant. Cette condition indispensable, ce principe vital de la nouvelle existence surnaturelle du chrétien, est mise en évidence par la Liturgie du baptême, qui justement s'ouvre au dialogue par la question posée au catéchumène, ou encore à l'enfant porté au baptême, et pour lui au parrain représentant à la fois l'enfant, lui-même et la communauté ecclésiale : « que demandes-tu à l'Eglise de Dieu ? » réponse : « la Foi ».
La foi est la clef pour entrer. C'est le seuil, le premier pas, le premier acte demandé à l'homme qui désire appartenir à ce règne de Dieu. Et ce commencement conduit à la plénitude de la vie éternelle. L'Eglise primitive avait soin d'affirmer l'exigence primordiale de la foi en termes nets ; « Celui qui croit dans le Fils (de Dieu, c'est-à-dire en Jésus-Christ), a la vie éternelle ; celui qui refuse de croire au Fils (de Dieu) ne verra pas la vie » (Jn 3, 36), ainsi parle l'évangéliste saint Jean ; et saint Paul (pour donner un de ses nombreux témoignages sur ce sujet), résume sa doctrine en cette affirmation : « Si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur, et si ton cœur croit que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé » (Rm 10, 9).
Faisons attention : la vraie cause du salut est le Christ lui-même, plus précisément c'est l'Esprit Saint, que Jésus, Verbe de Dieu, et comme homme admis dans la gloire du Père, envoie aux hommes et à son Eglise (cf. Jn 16, 7), principe de notre vie nouvelle, qui est la vie de la grâce ; Il est l'inspirateur de la foi elle-même. Mais le dessein divin de salut suppose des conditions dont deux très importantes, la première intérieure, la libre adhésion à la foi, l'autre extérieure, l'annonce apostolique de la Parole de Dieu, de la vérité divine qu'il faut croire, l'enseignement authentique de l'Eglise. Ici nous devrions rappeler la multiplicité des problèmes qui se posent à l'homme moderne par rapport à la foi. Quelle complication ! Tous nous en avons quelque idée. La foi aujourd'hui semble devenue difficile, parfois impossible. L'ancien contraste entre raison et foi semble pour quelques-uns renaître et devenir irréductible. La psychologie moderne soulève ensuite une série d'autres difficultés qui compliquent beaucoup le chemin vers la foi, la pédagogie du croyant. Et encore aujourd'hui la résonance des idées à la mode, qu'elles soient spéculatives ou pratiques, est telle qu'elle substitue, dans beaucoup d'esprits, du moins dans certains milieux et à certains moments de la vie, la fonction d'illumination et de certitude de la foi; les idéologies entraînent, l'opinion publique domine. De plus il ne manque pas de personnes qui prennent quelques-unes de leurs opinions personnelles pour la foi ; se parlant en eux-mêmes, intérieurement, elles pensent avoir une foi personnelle suffisante, et sont satisfaites de cette conscience qu'elles se sont élaborée, même si cette conscience reste muette sur les grands problèmes du destin de l'homme et des mystères du monde ; elles essaient de se résigner avec une grandeur stoïque ou angoissée.
D'autres personnes encore, ne voulant pas se détacher totalement de la religion chrétienne, appliquent à la foi une sélection : elles disent croire en certains dogmes, laissant tomber les autres qui leur semblent inadmissibles ou incompréhensibles, ou trop nombreux ; elles se contentent d'une foi à la mesure de leur intelligence; d'autres enfin poussent ce critère d'autonomie dans le jugement des vérités de la foi jusqu'à ce libre examen qui permet à chacun de penser à sa manière, et qui enlève à la foi même sa consistance objective en la privant ainsi d'une prérogative essentielle : celle d'être principe d'unité et de charité.
Heureusement il ne manque pas de littérature où toute personne le désirant peut trouver des considérations et des enseignements pour reprendre le 'chemin de la foi, ouvert encore aujourd'hui et peut-être plus que jamais aux hommes de notre époque. Ce n'est d'ailleurs pas le moment de s'arrêter à cette masse de problèmes. Nous voulons rappeler maintenant l'importance du rapport qui existe entre Eglise et foi. La foi, comme chacun le sait, est la réponse libre et entière à Dieu qui parle, à Dieu qui révèle. « A Dieu qui révèle — dit le Concile — est due l'obéissance de la foi (cf. Rm 16, 26 ; 1, 5 ; 2 Co 10, 5-6), par laquelle l'homme s'abandonne à Dieu tout entier... » (Dei Verbum, 5). Ceci, qui semble un acte illogique et difficile, est en réalité, quand nous voulons seulement la vérité, et que l'Esprit insuffle dans nos cœurs un témoignage ineffable (cf. Jn 15, 26), un acte rempli de lumière et de réconfort, et qui ne demande rien d'autre que d'être plénier et authentique et immédiatement avide d'effusion et de communion.
Ainsi naît l'Eglise. L'Eglise est l'école des disciples du Christ (cf. Jn 6, 45). L'Eglise est la société des croyants. L'Eglise est la communauté, la communion même des vrais fidèles. La foi est le présupposé vital de l'insertion dans le Corps Mystique du Christ qui est l'Eglise ; et la foi entière et parfaite dans la doctrine révélée est la garantie bienheureuse et caractéristique de l'appartenance à l'unique et vraie Eglise du Christ.
Avons-nous l'immense privilège d'avoir la foi, la foi du Seigneur, la foi des Apôtres, la foi de l'Eglise « mère et éducatrice » ?
Si nous sommes ici, c'est le signe que le Seigneur nous a offert ce don premier et incomparable ; prenons conscience en ce moment de sa valeur inestimable et précieuse ; et demandons-lui qu'il nous le conserve comme saint Paul : « fidem servavi » (2 Tm 4, 7) et que, comme nous y exhortait saint Pierre, nous soyons toujours « fortes in fide » (1 P 5, 9). Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Dans la dernière audience générale, nous avons repris notre discours sur l'Eglise, discours actuel, spirituel, à cette époque et en cette basilique, discours qui vient du cœur et se révèle nécessaire. Nous nous sommes demandé comment naissait l'Eglise. Nous avons répondu : de la foi, premier principe intérieur, première condition subjective, sans laquelle le baptême, qui est la vraie naissance sacramentelle individuelle et ecclésiale, dans l'Esprit Saint, ne peut produire son effet régénérateur, qui fait ensuite, de la foi elle-même une vertu surnaturelle du chrétien.
Mais maintenant nous nous demandons : Comment arrive-t-on à la foi ? Non uniquement à un sentiment religieux, à une vague connaissance de Dieu et de l'Evangile, mais à un consentement de l'esprit et du cœur à la Parole de Dieu, à la vérité révélée par le Christ et enseignée par le Christ. La question est aussi facile qu'importante ; le premier à se la poser est saint Paul, qui en donne immédiatement la réponse. Dans la lettre qu'il écrit aux Romains, il se demande : « Comment croire sans d'abord entendre ? Et comment entendre sans prédicateur ? Et comment prêcher sans être d'abord envoyé?» (10, 14-15). Et il ajoute : « Fides ex auditu ». La foi naît de la prédication, et la prédication de la parole du Christ (ib. 17). A son tour, la prédication exige un mandat, une investiture, une mission (cf. cornely, lagrange, h. l.). On comprend le concept et l'importance de l'évangélisation, de l'activité pastorale, de l'activité missionnaire ; ce sont des mots familiers même à notre époque, et qui par rapport à la naissance continue des membres de l'Eglise acquièrent leur grandeur et leur caractère fonctionnel, spécifique. L'Eglise naît de l'Eglise enseignante, non pas d'elle-même en tant que telle ; ou mieux, elle naît du Christ, qui dans le but de sauver les hommes, à travers sa parole et sa grâce, envoie ses apôtres qui sont les témoins oculaires, premiers et directs : « vidimus et testamur » (1 Jn 1, 2) : nous avons vu, disent les Apôtres, et nous en donnons témoignage. Il faut donc noter que le canal des vérités de la foi est l'Apôtre, accrédité par son expérience personnelle et autorisé par son investiture missionnaire. Après lui suivra, en chaîne, celui qui répand sur la terre et transmet dans l'histoire le même témoignage, non plus immédiat mais médiat (cf. S. augustin, In Ep. Ioannis ad Parthos, 1, 2, 3 : PL 35, 1979-1980). D'où deux caractères essentiels de ce dessein, dérivant du Christ, en ce qui concerne l'annonce de son Evangile de salut : la fidélité jalouse et textuelle au message, et la charge spécifique, caractéristique, conférée à la succession apostolique de le conserver, de le défendre, de l'expliquer, en un mot : de l'enseigner.
Ceci montre que l'Eglise possède en elle-même un organe qui l'instruit, qui lui garantit l'expression authentique de la Parole de Dieu, un magistère hiérarchique, qui engendre le Peuple chrétien (dont il fait lui aussi partie, mais avec une fonction d'autorité, providentielle, comme l'œil pour le corps). Saint Paul disait, en comparant et, en superposant la fonction génératrice et vivifiante de maître à celle de toutes les autres voix de la culture chrétienne ou profane : « Auriez-vous en effet des milliers de pédagogues dans le Christ, vous n'avez pas plusieurs pères ; car c'est moi qui par l'Evangile vous ai engendrés dans le Christ Jésus» (1 Co 4, 15) ; ainsi parlait-il aux Corinthiens. Quant aux Galates, il leur disait : « Vous que j'enfante à nouveau dans la douleur, jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous » (Ga 4, 19). Et, comme pour accentuer la causalité efficiente, ou même ministérielle, de son rôle de maître, il n'appelle pas ses interlocuteurs « frères » comme d'habitude, mais « fils bien-aimés », « mes petits enfants » (ib.). Entre le Christ et les chrétiens s'insère une autorité enseignante ; c'est le magistère hiérarchique.
Or cette insertion, cette autorité, a été et est encore objet dans l'Eglise de graves contestations révolutionnaires. A première vue, on les croirait légitimes. « Dans le domaine de la religion, la notion même de pouvoir semble exclue, parce que la religion est le lien de la conscience à sa source et à sa fin... A fortiori s'il s'agit de la religion de Jésus, qui a réformé la Loi et ses observances et qui appelle toute personne, même la Samaritaine, au culte — en Esprit et en Vérité —, qui est la vraie adoration » (GUITTON).
C'est ce qu'a fait la réforme protestante, en excluant le magistère de l'Eglise, et en mettant tout disciple du Christ en contact direct avec la « seule Ecriture » et laissant à chacun le « libre examen » de celle-ci. Mais est-ce ainsi que le Christ a voulu que sa révélation fût communiquée aux croyants ? N'y avait-il pas le danger que la vérité de la Sainte Ecriture perde sa signification univoque, et se brise en mille interprétations différentes et contrastantes ? Qu'est-il arrivé à l'unité de la foi, qui devait justement rendre frères les chrétiens dans cette synthèse : « Un seul Dieu, une seule foi, un seul baptême ? » (Ep 4, 5). L'histoire douloureuse de la division des chrétiens en tant de groupes, encore séparés, le démontre ; comment le généreux effort œcuménique contemporain pourra-t-il recomposer tous les chrétiens dans l'unique corps mystique du Christ «jusqu'à ce que nous convergions tous dans l'unité de la foi » (Ep 4, 13), comme nous le rappelle l'Apôtre ? Et nous pourrions encore rappeler ceci : si la Sainte Ecriture suffit pour engendrer le Christianisme, d'où vient la Sainte Ecriture, sinon d'un magistère apostolique oral, qui la précéda, la produisit, la reconnut et la conserva ?
Il faudra en outre observer que le Christ n'a pas fondé une religion abstraite, une pure école de pensée religieuse ; il a fondé une communauté d'apôtres, de maîtres, chargés de diffuser son message et de donner naissance à une société de croyants, à son Eglise, à laquelle il a promis et ensuite envoyé l'Esprit de Vérité (cf. Jn 16, 13), et a assuré qu'aucune puissance adverse ne pourrait prévaloir contre elle (cf. Mt 16, 18 ; siri, La Chiesa, Ed. Studium, p. 54 ss.).
Le Concile a laissé une doctrine claire et organique sur ces questions de base ; et nous ferions bien de l'étudier pour réordonner nos pensées à ce propos, spécialement pour ce qui est du point le plus contesté, le magistère ecclésiastique (cf. Dei Verbum, 5-10 ; betti, Il magistero del Romano Pontefice, en L'Oss. Rom. du 4-IV-1970). Une grande tentation de la culture religieuse, même catholique, est, aujourd'hui, celle de secouer le respect dû au magistère de l'Eglise et l'engagement dogmatique à la doctrine théologique qu'il comporte. On cherche à en changer l'expression textuelle et ensuite à en altérer la valeur des termes, de manière à atténuer et parfois même à annuler la signification objective de la doctrine, pour lui substituer des interprétations, peut-être savantes, mais arbitraires et capables de s'insérer dans les courants de la culture moderne, sans toujours garder le sens univoque et authentique de la révélation, interprétée par l'Eglise et enseignée par elle avec autorité.
Un grand argument pour cet affranchissement du magistère ecclésiastique est celui de la liberté de la science (liberté que l'Eglise reconnaît, dans la mesure où elle est vraiment dans le domaine de la science, c'est-à-dire de la vérité), et de la liberté de conscience, à laquelle également l'Eglise reconnaît ses droits et sa priorité, quand elle s'exerce en prononçant le jugement moral de la conscience sur un acte unique et immédiat à accomplir. Alors la conscience est appelée règle prochaine de l'agir, qui ne peut, qui ne doit pas faire abstraction d'une règle plus haute et générale, qu'on appelle la loi. Ainsi l'œil ne peut faire abstraction de la lumière qui éclaire son chemin (cf. S. alphonse, Theol. moralis, 1, p. 3). La conscience, par elle-même, ne suffit pas à donner la connaissance, ni de la réalité des choses, ni de la moralité des actions. Et dans le domaine de la foi, c'est-à-dire des vérités révélées, la conscience (sauf dans le cas de charismes mystiques très spéciaux) ne peut orienter d'elle-même l'esprit du croyant : la foi objective n'est pas une opinion personnelle, mais une doctrine stable et délicate, fondée, comme on l'a dit, sur le témoignage rigoureux d'un organe qualifié, le magistère ecclésiastique, certainement pas arbitraire, mais interprète scrupuleux et qui transmet la foi, au point que saint Augustin (pour le citer encore une fois) disait : « Je ne croirais pas l'Evangile si je n'y étais pas mû par l'autorité de l'Eglise » (Contra Man. V ; PL 42, 176 ; cf. Lumen Gentium, 25). Un théologien contemporain lui fait écho : « La conscience du croyant reçoit de l'autorité du magistère ecclésiastique, comme don le plus précieux, une infaillible sécurité dans les vérités morales fondamentales ».
Dieu veuille que l'impression salutaire de cette sécurité soit accordée à cette visite que vous faites à la tombe de l'Apôtre Simon, devenu Pierre par l'appel du Christ, au nom duquel nous vous donnons à tous notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Qui entre dans cette Basilique, et spécialement si c'est la première fois, subit l'attrait de cette construction : sa grandeur, sa surface par rapport aux plus grandes églises du monde, son caractère monumental ; la somptuosité de toutes ses parties, partout un effort de grandeur et d'art, l'étendue de ses espaces, le triomphe en hauteur et en beauté de sa coupole, tout attire le regard, tout attire l'esprit. L'âme se remplit de sentiments. Toute sorte d'impressions enchantent ce lieu : souvenirs historiques, sentiments d'esthétique, comparaisons architectoniques, étranges merveilles, sens de la construction parfaite et géante... L'esprit semble se perdre : sommes-nous dans un musée à admirer et non à habiter ? Dans un temple incompréhensible ? Dans un monde de rêve, d'autant plus éthéré qu'il s'exprime solidement ? Voilà la première impression que l'on a. Puis l'âme se cherche elle-même : je suis ici pour prier; mais où ? Mais comment, dans cet espace splendide qui semble n'offrir aucun recueillement, repos ou silence à l'esprit ? Où est son mystère ? Comment établir une harmonie entre les notes de ce poème triomphant et la voix timide de mon cœur ? Comment exprimer ici mes humbles désirs, mes douleurs, mes doutes, mes plaintes, mes gémissements ingénus ? L'esprit est perplexe et perdu, et cherche dans le bâtiment complexe de la basilique un coin, un refuge, où il pourra reprendre haleine et retrouver sa voix pour murmurer une prière ; cette recherche est vite satisfaite ; ce lieu invite à la prière, à une prière qui se fait aussitôt intense : ici se trouve saint Pierre, le témoin de la foi et le centre de l'unité et de la charité ; ici est l'Eglise, l'Eglise catholique, l'Eglise universelle, c'est-à-dire l'Eglise de tous, mon Eglise, pour moi, pour mon monde, ou plutôt pour tout le monde ; ici est le Christ, présent et invisible, mais qui nous parle de son royaume, de sa vie dans les siècles, de son ciel.
C'est un cheminement commun ; qui entre avec piété dans ce mausolée qui garde la tombe et les reliques de saint Pierre, le parcourt aussitôt avec une fatigue agréable, avec une stupeur satisfaite, avec un désir toujours plus vif d'avancer ; et il arrive à la question que nous nous posons : l'Eglise. Que fait l'Eglise ? A quoi sert l'Eglise ? Quelle est sa manifestation caractéristique ? Quel est son moment essentiel ? Son activité plénière qui Justine et caractérise son existence ? La réponse jaillit des murs mêmes de la Basilique : la prière. L'Eglise est une association de prière. L'Eglise est une « societas Spiritus » (cf. Ph 2, 1 ; S. augustin, Sermo 71, 19 : PL 38, 462). L'Eglise est l'humanité qui a trouvé, par le Christ, unique et suprême Prêtre, le mode authentique pour prier, c'est-à-dire pour parler à Dieu, pour parler avec Dieu, pour parler de Dieu. L'Eglise est la famille des adorateurs du Père « en esprit et en vérité » (Jn 4, 23).
Il serait intéressant ici de réétudier la raison pour laquelle le mot « église » attribué à l'édifice construit pour la prière est le même que l'« église », assemblée de croyants, qu'ils soient à l'intérieur ou en dehors du temple qui les rassemble en prière. On peut alors remarquer, entre autres choses, que l'édifice matériel, destiné à rassembler les fidèles en prière, peut, et dans une certaine mesure (ici majestueuse) doit être non seulement lieu de prière, domus orationis, mais aussi signe de prière, édifice spirituel et prière elle-même, expression de culte, art pour l'esprit ; d'où la nécessité pratique de construire des lieux de culte pour donner au peuple chrétien la possibilité de se réunir et de prier; d'où aussi le mérite de ceux qui s'adonnent à la construction de « nouvelles églises », qui doivent accueillir et éduquer à la prière les nouvelles communautés dépourvues de leurs domus orationis indispensables, des maisons où ils peuvent se réunir pour leur prière communautaire.
Ainsi nous voudrions en ce lieu et en ce moment vous rappeler le nom qui définit si bien le catholicisme : Ecclesia orans, Eglise qui prie. Ce caractère parfaitement religieux de l'Eglise est essentiel et providentiel pour elle. Le Concile nous l'enseigne dans sa première Constitution, celle sur la Liturgie. Et nous devons reconnaître ce caractère de l'Eglise, sa nécessité et sa priorité. Que serait l'Eglise sans sa prière ? Que serait le christianisme s'il n'enseignait pas aux hommes comment ils peuvent et doivent communiquer avec Dieu ? Un humanisme philanthropique ? Une sociologie purement temporelle ?
On sait combien aujourd'hui on a tendance à tout « séculariser » et comme cette tendance pénètre aussi dans la psychologie des chrétiens, même dans le clergé et chez les religieux. Nous en avons parlé d'autres fois ; mais il est bon d'en reparler, car la prière aujourd'hui est en déclin. Nous précisons tout de suite : la prière communautaire et liturgique acquiert de nouveau une certaine diffusion, une participation, une compréhension, qui est certainement une bénédiction pour notre peuple et notre temps. Nous devons même faire avancer les prescriptions de la réforme liturgique actuelle, qui ont été voulues par le Concile, qui ont été étudiées avec un soin patient et sage par les meilleurs liturgistes de l'Eglise et suggérées par d'excellents experts des exigences pastorales. Ce sera la vie liturgique, bien ordonnée, bien absorbée par les consciences et les habitudes du peuple chrétien qui maintiendra éveillé et actif le sens religieux de notre temps, si profane et si désacralisé, et qui donnera à l'Eglise un nouveau printemps de vie religieuse et chrétienne.
Mais nous devons en même temps déplorer le fait que la prière personnelle diminue, menaçant ainsi la liturgie d'appauvrissement intérieur, de ritualisme extérieur, de pratique purement formelle. Le sentiment religieux lui-même peut disparaître par manque du double caractère indispensable à la prière : l'intériorité et l'individualité. Il faut que chacun apprenne à prier en lui et par lui seul. Le chrétien doit avoir une prière personnelle. Chaque âme est un temple. « Ne savez-vous pas — dit saint Paul — que vous êtes le temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? ». Quand entrons-nous dans le temple de notre conscience pour adorer le Dieu présent ? Sommes-nous des âmes vides, bien que chrétiennes, des âmes absentes, oublieuses du rendez-vous mystérieux et ineffable que Dieu, Dieu Un et Trine, daigne offrir à notre colloque filial ? Ne nous rappelons-nous pas les paroles du Seigneur lors de la dernière Cène : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure ? » (Jn 14, 23). C'est la charité qui prie (S. Augustin) : avons-nous un cœur animé de la charité qui nous habilite à cette prière intime et personnelle ?
L'« Ecclesia orans » est un chœur rassemblant des voix vivantes, conscientes, aimantes. Une initiative spirituelle intérieure, une dévotion personnelle, une méditation avec son cœur, un certain degré de contemplation par la pensée, l'adoration, la supplication et la joie, voilà ce que demande l'Eglise qui se renouvelle et nous veut témoins et apôtres.
Ecoutons l'hymne vers le Christ, vers Dieu, qui s'élève de cette Basilique et faisons en sorte d'y répondre de notre humble voix. Ici et maintenant ; puis partout et toujours. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Nous répondons encore une fois à une des nombreuses questions qui nous sont souvent posées, comme dans un soupir, parfois comme une plainte: que fait l'Eglise ? l'Eglise fait beaucoup de choses ; elle est dans une période d'activité intense. Le Concile a réveillé en elle la conscience de sa vocation et donc celle de nouveaux devoirs, de nouvelles réformes, de nouvelles activités ; et le Concile, nous en sommes sûr, lui a infusé de nouvelles énergies, de nouvelles impulsions de l'Esprit Saint. Il faut louer Dieu et reconnaître que l'Eglise se trouve aujourd'hui à un moment d'intense vitalité. Sans aucun triomphalisme, l'Eglise s'étudie, l'Eglise enseigne et renouvelle sa catéchèse et sa liturgie, l'Eglise prie et réforme la liturgie, l'Eglise perfectionne et développe ses structures, resserre les rangs, augmente ses activités, revoit le droit canon, étend le domaine missionnaire, ouvre le dialogue avec les frères séparés, détermine et vivifie sa position dans le monde d'aujourd'hui qui a d'autant plus besoin d'elle qu'il se sécularise et progresse.
Mais il y a un aspect de l'Eglise qui aujourd'hui est plus évident et plus sensible : l'Eglise souffre, l'Eglise résiste, l'Eglise supporte. Cette question : « L'Eglise que fait-elle ? » se justifie donc ; en cette question angoissante est déjà exprimée la réponse : elle souffre. Elle souffre; comme du reste partout souffre la société. Si développée soit-elle la société n'est pas satisfaite, n'est pas heureuse; le progrès a tellement augmenté ses désirs, tellement révélé ses déficiences, tellement multiplié ses polémiques, tellement exacerbé ses extrémismes, tellement amolli ses mœurs, qu'elle est rarement contente d'elle-même, rarement confiante des principes qui la dirigent et des buts qu'elle poursuit. Elle est intoxiquée par l'angoisse, la rhétorique, les fausses espérances, les radicalismes exaspérés. Ce malaise collectif, qui est peut-être une crise de croissance, se répercute aussi sur l'Eglise : il lui communique l'angoisse du transformisme et du conformisme, il diminue sa confiance en elle-même, il lui enlève le goût de son unité intérieure, il la submerge de particularismes contestataires, il lui donne l'illusion de nouveautés qui se détachent de la racine de la tradition, etc.
Ce qui rend caractéristique ce malaise est le fait qu'il trouve souvent — même s'il se confond avec celui de la société extérieure — à l'intérieur de l'Eglise ses causes et ses promoteurs. Ce sont les trésors de l'Eglise souvent menacés ou dissipés ; ce sont certains de ses fils, maîtres et ministres, qui souvent la contestent ; certains d'entre eux abandonnent la place qu'ils avaient choisie et qui leur a été assignée ; phénomènes isolés, heureusement, mais amplifiés par la publicité et qualifiés parfois de gestes de renouveau post-conciliaire ou de libération : la tradition ecclésiale semble n'avoir pour certains ni poids ni sens ; la réglementation canonique indispensable, qui est l'enveloppe protectrice des mystères de la révélation, de la communauté, des charismes de l'Esprit, est qualifiée de juridisme arbitraire, oppressif et répressif ; l'autorité est facilement contrariée et dissoute parfois dans un pluralisme excessif où il semble que doive prévaloir, non plus la charité qui unit, mais un certain égoïsme instinctif.
Nous n'en disons pas plus. Les causes internes de la souffrance de l'Eglise, celles-ci et d'autres, sont assez connues de tous désormais. Nous devrions faire aussi allusion aux causes externes qui dans quelques régions sont actuellement multiples et graves; dans certains pays, très graves ; elles tendent à étouffer l'Eglise, à la supprimer. On le sait.
Ce que nous voulons considérer maintenant est la souffrance de l'Eglise qui résulte de tout cela comme un destin qui, pourrions-nous dire, est normal, comme connaturel à son existence. C'est ainsi. Souvent nous sommes si convaincus que la vie chrétienne, défendue par l'Eglise, est la vraie formule, la bonne formule, l'heureuse formule aussi bien pour chaque fidèle que pour la communauté bien organisée qui l'assimile ou encore pour la société temporelle qui en ressent les bénéfices au niveau de la liberté et de la moralité, si convaincus que facilement nous nous illusionnons sur la possibilité de jouir d'une tranquillité acquise et stable. Nous ne nous rappelons pas assez que la profession chrétienne porte en elle-même, de par sa nature (parce que différente du monde et opposée à ses séductions corruptrices — à ses « pompes » comme disait jusqu'à il y a peu de temps le rituel du baptême) un drame, une position défavorable, un risque, un effort, un « martyre » (c'est-à-dire un témoignage difficile), un sacrifice. Le Seigneur dit à ses disciples : « S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi » (Jn 15, 20) ; « le monde jouira ; vous, au contraire, vous serez tristes et pleurerez » (Jn 16, 20). Je ne suis pas venu porter la nonchalance pacifique, mais l'épée du courage moral, enseigne-t-il (cf. Mt 10, 34). Il est un «signe de contradiction » (Lc 2, 34). Qui veut le suivre doit porter sa croix avec Lui (Mt 10, 38). Et les croix qui sont infligées à l'Eglise, de l'intérieur de sa communion et qui offensent et déchirent cette communion, ne sont pas moins cruelles et funestes que celles qui sont infligées de l'extérieur. La douleur plus acerbe pour le cœur d'une mère est celle qui lui est causée par un de ses fils.
Cette méditation sur les souffrances de l'Eglise, hier et aujourd'hui, serait sans fin. Une page, belle et consolante, aujourd'hui nous suffit, même nous console et nous édifie ; c'est celle qui est écrite avec une patience silencieuse par tant d'âmes humbles, courageuses et fidèles, qui acceptent et partagent les peines de l'Eglise. Il n'y a pas de réconfort plus doux pour le cœur d'une mère que celui qui lui est offert, fort et doux à la fois, par ses fils sincères.
Et combien, combien de fils sincères réconfortent la sainte Eglise en souffrant avec elle et pour elle. Nous le savons. Nous les connaissons. Nous les remercions. Nous les encourageons. C'est une grande chose dans l'économie chrétienne que la communion dans l'adversité.
Il y a tant de bons chrétiens qui ont de la peine à cause des difficultés légales dont ils souffrent dans certaines régions des populations encore fidèles à l'Eglise catholique ; elles ne sont pas moins attristées par les tribulations internes et agitées qui en blessent le cœur et parfois l'honneur et la paix. Ce sont en général des prêtres et des laïcs catholiques éprouvés dans un long et fidèle service ; ou bien des jeunes qui voudraient tout de suite atteindre des résultats positifs et tangibles ; des esprits simples et encore fermement attachés à la norme de la foi et de la loi ecclésiastique ; ce sont les humbles, les pauvres en esprit, les héritiers de cette tradition qui a continué pendant des siècles, jusqu'à nous, l'annonce et la catéchèse du « règne des cieux » ; ce sont les gardiens de ce « sensus Ecclesiae », de cette sagesse intuitive catholique qui fait germer la sainteté, peut-être ignorée de la publicité, mais certes non ignorée de l'œil de Dieu. « Hic est patientia et fides sanctorum », ici se trouvent la persévérance et la foi des saints (Ap 13, 10). C'est l'Eglise existante, résistante, patiente : sustinens, l'Eglise qui supporte.
C'est à cette Eglise que sont toujours attachés les chrétiens qui prient. La prière est l'âme de la résistance aux maux de l'Eglise : extérieurs et intérieurs. Nous voudrions répéter à tous ceux qui sentent les difficultés présentes de l'Eglise les paroles graves et réconfortantes du Seigneur : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26, 41). Et à cette Eglise patiente se rattachent ses fils obéissants. La tendance de certains de ses fils à s'affranchir de son autorité est souvent suggérée par un désir instinctif de se soustraire à la solidarité dans sa fermeté éprouvée. Ces fils obéissants, au contraire participent à la tension expérimentée par l'Eglise souffrante et ils expérimentent eux-mêmes le charisme inné de fidélité et de force ; ils en partagent le mérite.
En un mot, les forts, les fidèles, les témoins et souvent les héros sont les fils de l'Eglise « sustinens » en pèlerinage et en pleurs : « euntes ibant et flebant » (Ps 125, 6). Devons-nous nous soustraire ou nous résigner à ce sort, propre à l'Eglise et propre à qui lui appartient et vit en elle ? Ou devons-nous l'accepter virilement et joyeusement, pensant que c'est le sort du Christ dans la passion pour être, en partie déjà maintenant, dans la joie ?
Certainement, c'est ainsi : « venientes autem venient cum exultatione » (ib.) : le terme du pénible chemin de l'Eglise patiente sera la victoire et la joie. Que ce vœu, expression de notre vie chrétienne et catholique, soit valorisé pour vous par notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles :
Nous invitons encore aujourd'hui à la réflexion sur l'Eglise. Le Concile nous a obligés à la prolonger sur ce thème sans limites. Nous essayons encore de mieux comprendre ce qu'est et ce que fait l'Eglise dans le monde. Notre question en ce moment, à la fois si simple et si vaste, fixe notre attention sur la signification étymologique de la parole : que veut dire le mot Eglise ? Eglise veut dire appelée. Appelée par qui ? Appelée par Dieu. Appel qui s'adresse à qui ? A l'humanité.
Immédiatement ce mot présente des éléments grandioses et mystérieux. Cachent-ils une histoire ? Oui, celle de l'Ancien Testament, d'abord ; puis la nôtre, celle du Nouveau Testament, caractérisée par la venue du Christ, Verbe de Dieu fait homme « pour rassembler les fils de Dieu qui étaient dispersés » (Jn 11, 52), et par l'extension de cet appel à toute l'humanité. Cette parole « Eglise » rassemble en elle, toute la richesse, l'originalité, la vérité de la religion et des destinées humaines. Si l'appel vient de Dieu, l'initiative est sienne, le plan qui en résulte est sien, l'amour qui s'y révèle est sien. Il faut relire la lettre de saint Paul aux Ephésiens, spécialement les deux premiers chapitres ; il faut lire la constitution dogmatique « Lumen Gentium », elle aussi dans ses premiers chapitres, pour avoir une idée de l'Eglise, comme d'un appel de Dieu, d'une religion qui ne part pas de l'homme mais de Dieu, et qui ne demeure pas, comme le sont les tentatives religieuses de l'homme, unilatérale, incomplète, et trop souvent inefficace et erronée, mais constitue un rapport certain, un dialogue vrai, et enfin une communion, et donc un salut et une béatitude.
L'Eglise est l'humanité appelée qui a répondu ; elle est l'assemblée des hommes convoqués par Dieu dans le Christ. Elle est royaume de Dieu, Peuple de Dieu, réunion de croyants (cf. S. Jérôme in Eph.: PL 26, 534) ; elle est une famille engendrée par une vocation, qui est parole et grâce de Dieu. C'est pourquoi dire « Eglise » et penser à ce mystère surnaturel de bonté divine, doit être pour nous la même chose. Voilà la première de nos pensées.
Deux autres en dérivent immédiatement. Le mot « Eglise » peut être compris dans deux sens, passif et actif. L'Eglise, de même que la parole « appel », peut être comprise comme « congregatio », effet et résultat de l'appel, c'est-à-dire réunion, assemblée : « Ecclesia est idem quod congregatio », l'Eglise dit Saint Thomas, signifie communauté ; et elle peut aussi être comprise comme « congregans », une voix qui appelle, une invitation, une convocation (cf. de lubac, Méd, sur l’Eglise, p. 78 ss.).
Ce dernier aspect de l'Eglise devrait retenir notre attention parce qu'il est pour nous tous très intéressant. Quand nous nous demandons : que fait l'Eglise ? Nous pouvons répondre : elle nous appelle. Elle est la répétition de la Parole de Dieu, elle est la continuation de la mission du Christ qui dit à chaque apôtre : « viens », et à tous les hommes de ce monde qui ont besoin de réconfort et de salut : « venez à moi vous tous... ». C'est pourquoi l'Eglise est appelée « Lumen Gentium », comme le Christ, lumière des peuples, le « sacrement du Christ » ; elle ne représente pas seulement le Christ Seigneur, mais elle répand aussi sa lumière et sa grâce, son Esprit. Elle est une invitation (cf. denz. sch. 3014) ; une invitation vivante et permanente, un appel, un amour qui cherche, une responsabilité qui avertit, un choix à faire, une richesse à posséder. Elle est l'appel apologétique, l'appel pastoral, l'appel missionnaire. Offrande de la vérité qui calme et qui sauve ; indicateur de l'histoire humaine, main tendue pour la rédemption et le bonheur. L'Eglise appelle : nous sommes tous chargés de faire nôtre sa voix ; mais l'organe qualifié et autorisé de cette voix, vous le savez, est l'apôtre, rendu par le Christ prédicateur, maître, pasteur, véhicule de l'Esprit : c'est la hiérarchie de l'Eglise.
Voici encore un aspect de l'Eglise qui appelle, c'est-à-dire l'écho que la voix de l'Eglise a ou devrait avoir dans le cœur de chaque auditeur. Le cadre devient intérieur, psychologique, personnel et moral. Cette voix arrive-t-elle aujourd'hui aux hommes de ce temps ? Est-ce une voix qui peut être accueillie, comprise, acceptée et suivie ? Que de discours se font aujourd'hui sur cet aspect de la vie chrétienne ! que d'efforts pour rendre intelligible la voix de la foi ; efforts excellents, nécessaires, s'ils tendent, par la sagesse et l'amour, à rendre plus simple, plus agréable, et plus compréhensible, plus convaincant et pénétrant, le message chrétien, l'appel de l'Eglise. Dans un monde comme le nôtre, si défiant à l'égard de tout langage philosophique, et tout entier tourné vers le langage de l'histoire et encore plus vers celui de l'expression sensible, quel effort doit accomplir celui qui veut communiquer la voix de la foi pour se faire écouter : voilà la nécessité d'un renouveau dans la catéchèse, la prédication, le symbolisme religieux, les communications sociales ? A une condition cependant : que dans ce processus de réforme du langage religieux ne s'altère pas, ne se disperse pas le contenu divin et immuable du message confié par le Christ à l'Eglise et gardé par son magistère, qui est providentiel et responsable de la fidélité perpétuelle à la parole révélée.
Nous ajoutons : peut-être qu'en écoutant avec plus d'attention la voix de l'Eglise, sans préjugé, sans l'ambition de l'interpréter selon son propre gré, cette voix serait encore compréhensible et même rayonnante d'une vérité joyeuse, même si elle est recouverte de l'enveloppe du langage des Pères, des Conciles, des Papes, des Théologiens d'autres temps.
Mais en tout cas, nous voyons, et au besoin nous découvrons, avec un heureux émerveillement que l'Eglise est un appel intérieur : cette voix n'étourdit pas, ne fait pas peur, ne distrait pas, n'offense pas, ne gronde pas ; cette voix réveille, remplit l'âme de vérité, de certitude, d'énergie. Elle appelle la pensée à penser, la volonté à vouloir, le sentiment à chanter. C'est une voix de vie, de poésie, de prière. Elle élargit, elle libère, elle révèle. Parfois elle révèle l'homme à lui-même, lui fait comprendre son droit, son devoir, son destin, disons-le : sa vocation.
C'est ce que fait l'Eglise encore aujourd'hui : elle appelle.
Ecoutons sa voix, tous et vous aussi, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles :
Que signifie cette expression, remise en honneur par le langage du Concile : l'Eglise en pèlerinage ?
Elle revient souvent dans les documents du Concile. Nous la trouvons, par exemple, dans la Constitution sur la Sainte Liturgie, où il est dit de l'Eglise qu'elle est « présente dans le monde et cependant en pèlerinage » (n. 2) ; il est dit, dans la constitution Lumen Gentium avec une belle citation de S. Augustin que « l'Eglise avance dans son pèlerinage à travers les persécutions du monde et les consolations de Dieu » (n. 8 ; De Civit. Dei, 18, 51, 2 ; PL 41, 614) ; il est dit encore que « tout le bien que le Peuple de Dieu peut procurer à la famille humaine découle de cette réalité que l'Eglise est le sacrement universel du salut » (Gaudium et spes, 45) ; etc.
Que signifie ce pèlerinage ? L'image du pèlerinage est claire et révèle beaucoup de choses importantes mais pas si simples ou si facilement compréhensibles. Il est bon en tout cas de les garder présentes. Cette image du pèlerinage marque l'Eglise d'une double vie : la première dans le temps, qui est celle où nous nous trouvons maintenant, la seconde au-delà du temps, dans l'éternité, celle vers laquelle se dirige notre pèlerinage ; avoir conscience de cette réalité, qui place dans la mobilité du temps l'existence de l'Eglise comme celle de toute créature, de tout homme, nous porte à avoir conscience, une conscience non seulement spéculative mais aussi pratique et donc morale, de la précarité, de la caducité de tout ce qui compose notre monde présent. Nous savons que tout fuit, que tout passe et que nous-mêmes sommes éphémères et mortels, mais en pratique nous pensons et vivons comme si au contraire les choses et la vie étaient stables et devaient toujours demeurer; même lorsque, répondant à la loi inexorable du temps, nous cherchons à nous orienter vers quelque but dans le futur, nous pensons toujours que ce but sera un point d'arrivée, sera un terme fixe, de repos. C'est une des illusions habituelles, dont le Seigneur nous réveille continuellement ; par exemple quand il nous dit : « Travaillez non pour la nourriture périssable mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle » (Jn 6, 27). Le Seigneur nous a laissé deux leçons fondamentales sur ce thème mystérieux du temps; la leçon de sa fugacité (cf. Lc 12, 20, dans l'histoire de l'homme riche, tout occupé à accumuler ses biens matériels, et soudain perdu par une mort imprévue ; cf. 1 Co 7, 31 : « Car elle passe, la figure de ce monde », etc.) ; et la leçon de son caractère précieux (cf. Jn 12, 35 : « marchez tant qu'il fait jour... » ; Mt 20, 6, etc.), mais précieux par rapport à une fin qui se trouve au-delà du temps ; ce temps nous devons l'employer avec intensité, ne pas en jouir avec indifférence et paresse, ou dans un hédonisme anxieux.
Ici s'imposerait une réflexion difficile, sur la nature du temps (cf. S. augustin, Conf. XI, 14 ; PL 32, 816) ; et sur les idées générales qui en dérivent, l'évolution, le développement, le progrès (cf. guitton, L'existence temporelle, Aubier 1949) ; mais il nous suffit de rappeler maintenant que Dieu a mis la création et aussi la destinée humaine dans le devenir, et a placé dans ce fleuve du changement continuel l'humanité, même l'Eglise : l'Eglise aussi vit dans le temps, dans l'histoire.
Voilà encore un autre mot magique, histoire, aujourd'hui très à la mode, même dans la théologie, dans l'étude de la religion, au point que toute la religion chrétienne a l'habitude de se définir l'histoire du salut ; c'est-à-dire que l'on considère le rapport entre l'homme, ou mieux l'humanité, et Dieu, comme un événement qui se déroule dans le temps, dans les siècles, comme l’accomplissement d'un dessein mystérieux et divin (cf. Co 1, 26 ; Ep 1, 10 ; Ga 4, 4 ; etc.), qui s'est manifesté en un moment déterminé, là plénitude des temps, avec la venue du Christ ; dessein non complet, parce qu'il conduit à une deuxième venue, future, du Christ, la dernière, eschatologique. L'Eglise vit en ce moment : du Christ de l'Evangile au Christ de l'Apocalypse, elle vit dans le temps, comme toute autre institution humaine, elle vit son histoire que nous appelons pèlerinage.
Eglise pèlerine, cela veut dire Eglise qui vit dans le temps. Avec cette double caractéristique, marque de son histoire : l'Eglise porte en elle des valeurs à garder (valeurs que St Paul appelle le « depositum » : 2 Tm 1, 12 ; 1, 14), la foi, la grâce, le Christ vivant dans le mystère de son corps mystique, qui est l'Eglise même ; c'est-à-dire l'Eglise est vivante et a en elle la garantie divine que toutes les adversités de l'histoire ne parviendront pas à en ruiner l'existence (rappelons-nous la prophétie du Seigneur : « portae inferi non praevalebunt » : Mt 16, 18) et que ce pèlerinage aventureux mais invincible durera «jusqu'à la fin des temps » (Mt 28, 20). La deuxième caractéristique vient de la sécurité que le pèlerinage de l'Eglise, à travers les siècles, possède une ligne d'arrivée certaine, la rencontre dernière, glorieuse et éternelle avec Jésus-Christ vivant à la droite du Père, c'est-à-dire en Dieu, Dieu lui-même, dans l'Esprit, au sein de l'ineffable mystère de la Sainte Trinité ; un but tel qu'il donne à l'Eglise le sentiment qu'il est proche, comme imminent, et qu'il infuse dans sa course haletante dans les tribulations (cf. St augustin, ps. 137 : PL 37, 1781) l'invocation suprême : « Amen. Viens, Seigneur Jésus » (Ap 22, 20 ; cf. journet, L'Eglise, III. Essai de théologie de l'histoire du salut, p. 102).
Cette vision de l'Eglise, aujourd'hui rappelée à notre attention par le mot de pèlerine qui lui est sans cesse attribué, peut nous apprendre bien des choses. Des choses difficiles à comprendre dans leur sens profond (cf. mouroux, Le mystère du temps, Aubier 1962) mais qui sont monnaie courante dans les paroles de tous les jours. La première à comprendre est le sens de l'histoire, non pas comme pure succession des événements humains, dans le jeu aveugle et inextricable du devenir naturel et cosmique de la liberté de l'homme, mais comme évolution de l'humanité, guidée, nous le croyons, par une Pensée dominatrice, qui conduit chaque chose vers un salut possible et libre (cf. Rm 8, 28) ; c'est pourquoi nous chrétiens n'avons pas peur de l'histoire, c'est-à-dire des événements et des changements, dans lesquels elle consiste, dévorant et créant les hommes et les choses : «non habemus hic manentem civitatem » nous n'avons pas ici de demeure permanente, « mais nous cherchons celle qui doit venir » (He 13, 14) ; nous sommes toujours disponibles pour les nouveautés et les progrès, nous ne perdons ni confiance ni courage, quoi qu'il arrive ; nous sommes en route. Mais nous marchons dans l'histoire, dans le monde, non comme des étrangers ou des fugitifs, mais participant à sa vie compliquée et tumultueuse, qu'elle soit triste ou joyeuse (cf. toute la constitution Gaudium et spes). Nous avons, comme chrétiens, une mission à remplir dans le monde ; nous avons envers lui une responsabilité, une charité à accomplir.
Ici apparaît le grand problème des rapports des chrétiens, nous devrions dire même de l'Eglise, avec le monde, aujourd'hui bouleversé par le tourbillon de transformations imprévisibles. Deux attitudes se présentent : l'immobilisme et le relativisme, ce dernier particulièrement tentateur. Ni l'un, ni l'autre ne doivent être pris en exclusivité. Il faut trouver une position de complémentarité ; nous devons être fermes dans le maintien de ce qui est pour nous raison de vie et source de lumière et d'énergie, le « depositum », comme nous disions, la cohérence très fidèle avec la tradition, d'où nous vient la vie chrétienne dans ses éléments irremplaçables et immuables ; et nous devons être en même temps forts pour modeler les formes contingentes des traditions ecclésiales et chrétiennes sur les nécessités de notre monde moderne et encore plus de notre mission, selon la diversité des lieux et des temps. On le sait, mais pratiquement l'équilibre est difficile comme la synthèse entre les deux attitudes : c'est le problème caractéristique de l'époque présente : foi solide, charité active.
C'est le chemin de l'Eglise en pèlerinage ; prions St Pierre, sur la tombe duquel nous nous trouvons, pour qu'il nous l'indique en pasteur.
A vous notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Nous devons reprendre une parole que nous avons prononcée au cours du consistoire (la réunion des cardinaux) de l'autre jour, parce qu'elle nous semble importante et actuelle et peut être répétée aussi dans une audience générale comme celle-ci, parce qu'elle est destinée à tous. Cette parole la voici : « L'heure qui sonne au cadran de l'histoire exige de tous les fils de l'Eglise un grand courage, et d'une manière toute particulière le courage de la vérité que le Seigneur a recommandé lui-même à ses disciples, quand il a dit : Que votre oui soit oui, que votre non soit non (Mt 5, 37).
Ce devoir de professer courageusement la vérité est si important que le Seigneur lui-même l'a défini comme le but de sa venue en ce monde. Devant Pilate, pendant le procès qui précède sa condamnation à la croix, Jésus dit ces graves paroles : « Je suis né pour cela, et pour cela je suis venu dans le monde pour porter témoignage à la vérité » (Jn 18, 37). Jésus est la lumière du monde (Jn 8, 12), il est la manifestation de la vérité ; et pour accomplir cette mission dont dérive notre salut, Jésus donnera sa propre vie, en martyr de la vérité qu'il est lui-même.
D'où deux questions. La première vient aux lèvres de Pilate. Lui, peut-être non ignorant, et peut-être sceptique sur les discussions philosophiques de la culture gréco-romaine par rapport à la vérité, lui magistrat compétent dans les jugements des délits et des crimes mais non dans les théories spéculatives, s'étonne de cet homme qui lui a été présenté comme coupable de mort pour lèse-majesté, se déclare professeur de vérité, et il l'interrompt aussitôt, peut-être avec quelque ironie : « Quid est veritas ? » qu'est-ce que la vérité ? (certains, ingénieusement, sur cette phrase latine, ont construit un anagramme de réponse : est vir qui adest). Et Pilate n'attend pas la réponse et il cherche de clore l'interrogatoire en mettant terme à l'accusation. Mais pour nous, pour tous, la question reste en suspens : qu'est-ce que la vérité ?
Question importante qui concerne la conscience, les faits, l'histoire, la science, la culture, la philosophie, la théologie, la foi. C'est cette dernière qui nous intéresse : la vérité de la foi. Car sur la vérité de la foi se fonde tout l'édifice de l'Eglise, du christianisme, et donc celui de notre salut, des destinées humaines et de la civilisation à laquelle elles sont liées. Ainsi cette vérité de la foi, aujourd'hui plus que jamais, se présente comme la base fondamentale sur laquelle nous devons construire notre vie. C'est la pierre d'angle (cf. 1 P 2, 6-7 ; Ep 2, 20 ; Mt 21, 42).
Et que remarquons-nous à ce propos ? Nous observons un phénomène de timidité et de peur, et même un phénomène d'incertitude, d'ambiguïté, de compromis. Il a été bien défini : « Autrefois c'était le respect humain qui nuisait ; c'était l'angoisse de pasteurs. Le chrétien n'osait pas vivre selon sa foi... Mais aujourd'hui ne commence-t-on pas à avoir peur de croire ? Mal plus grave parce qu'il attaque les fondements... » (Card. garrone, Que faut-il croire ? Desclée 1967). Nous avons senti le devoir, au terme de l'année de la foi, en la fête de saint Pierre en 1968, de faire une profession de foi explicite, de réciter un Credo, qui, au fil des enseignements autorisés de l'Eglise et de la Tradition authentique, remonte au témoignage apostolique, qui, à son tour, se fonde sur Jésus-Christ, Lui-même appelé « témoin fidèle » (Ap 1, 5).
Mais aujourd'hui la vérité est en crise. A la vérité objective, qui nous fait connaître la réalité, se substitue la vérité subjective : l'expérience, la conscience, la libre opinion personnelle, quand ce n'est pas la critique de notre capacité de connaître, de penser d'une manière valable. La vérité philosophique cède à l'agnosticisme, au scepticisme, au « snobisme » du doute systématique et négatif. On étudie, on cherche, et chez certains, plus pour démolir que pour trouver. On préfère le vide. L'Evangile nous prévient : « Les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière » (Jn 3, 19). Et avec la crise de la vérité philosophique (oh, où est notre saine rationalité, notre philosophia perennis ?), la vérité religieuse s'est écroulée chez beaucoup, qui n'ont pas su soutenir les grandes et évidentes affirmations de la science de Dieu, de la théologie naturelle, et encore moins celles de la théologie de la révélation ; les yeux se sont voilés puis aveuglés ; et on a osé prendre cet aveuglement pour la mort de Dieu.
Ainsi la vérité chrétienne subit aujourd'hui des secousses et des crises terribles. Ne supportant plus l'enseignement du magistère, instauré par le Christ pour garder et développer sa doctrine, celle de Dieu, il y a des personnes qui cherchent une foi facile en vidant la foi intégrale et vraie, de ces vérités qui ne semblent pas acceptables pour la mentalité moderne et choisissant à leur propre gré une vérité quelconque, considérée comme admissible (selected faith) ; d'autres cherchent une foi nouvelle, spécialement pour ce qui est de l'Eglise, en essayant de la conformer aux idées de la sociologie moderne et de l'histoire profane (et répètent l'erreur d'autrefois en modelant la structure canonique de l'Eglise sur les institutions historiques existantes) ; d'autres voudraient avoir confiance en une foi purement naturaliste et philanthropique, une foi utile et fondée sur les valeurs authentiques de la foi elle-même, celles de la charité, mais tournée vers le culte de l'homme et oublieuse de la valeur première, l'amour et le culte de Dieu ; et d'autres enfin, avec une certaine défiance à l'égard des exigences dogmatiques de la foi, avec le prétexte du pluralisme qui permet d'étudier les richesses inépuisables des vérités divines et de les exprimer dans la diversité de langage et de mentalité voudraient légitimer des expressions ambiguës et incertaines de la foi, se contenter de sa recherche pour se soustraire à son affirmation, demander à l'opinion des fidèles ce qu'ils veulent croire, en leur attribuant un charisme discutable de compétence et d'expérience qui met la vérité de la foi à la merci des arbitres les plus étranges et les plus changeants.
Tout ceci advient lorsque l'on ne respecte pas le magistère de l'Eglise, par lequel le Seigneur a voulu protéger les vérités de la foi (cf. He 13, 7, 9, 17).
Mais pour nous qui, par la miséricorde divine, possédons ce « scutum fidei », le bouclier de la foi (Ep 6, 16), c'est-à-dire une vérité sûre et capable de soutenir le choc des opinions impétueuses du monde moderne (cf. Ep 4, 14), une seconde question se pose, celle du courage : nous devons avoir — disions-nous — le courage de la vérité. Nous ne ferons pas maintenant une analyse de cette vertu morale et psychologique que nous appelons courage, et que nous connaissons tous comme étant force d'esprit et hardiesse de volonté, capacité d'amour et de sacrifice ; nous remarquerons seulement que, une fois de plus, l'éducation chrétienne est l'école de l'énergie spirituelle, de la noblesse humaine, de la maîtrise de soi, de la conscience de ses propres devoirs.
Et nous ajouterons que ce courage de la vérité est demandé principalement à qui est maître et gardien de la vérité ; il concerne aussi tous les chrétiens, baptisés et confirmés ; il n'est pas un exercice sportif et agréable mais une profession de fidélité due au Christ et à son Eglise ; il est un grand service rendu au monde moderne qui, plus que nous ne le supposions, attend de chacun de nous ce témoignage bienfaisant et tonifiant. Qu'en cela le Seigneur vous aide, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Parmi les grandes questions que se pose la mentalité moderne, pour nous chrétiens, il y a celle de l'attitude de l'homme en face du progrès. Cette question d'ordinaire se présente comme une objection : le croyant est un homme à la psychologie statique, fixe, immobile ; sa foi dogmatique ne lui permet pas de comprendre les choses nouvelles, de les désirer, de les encourager. Et, ajoutons-nous volontiers, le croyant fait encore partie du passé, de ce moment de l'histoire passée où survint le fait évangélique, il y a deux mille ans ; pour lui le temps ne passe pas, son regard est tourné en arrière; et donc sa psychologie a tendance à demeurer étrangère aux événements merveilleux et rapides de notre temps ; il se défie des changements qui se produisent dans tous les domaines de la vie humaine : dans la pensée, la science, la technique, la sociologie, les mœurs, etc. ; il ne peut être un « homme de notre temps », il ne peut comprendre les jeunes ; il n'a ni désirs ni espérances ; il est, au fond, apathique et peureux ; et — dans le domaine ecclésial — il est pré-conciliaire... Il faut une nouvelle mentalité religieuse, une nouvelle théologie, une nouvelle Eglise.
Une telle description constitue un préjugé sur la personne du chrétien et pourrait être encore beaucoup plus longue. Le problème est vaste, et le style de notre discours, comme toujours bref et élémentaire, ne nous permet que de le présenter à votre attention en ajoutant une simple question : cette description est-elle exacte ? Le croyant fuit-il réellement l'impératif de l'actualité, le charme du progrès ? (cf. dawson, Progrès et religion).
Nous admettons, et même nous défendons, un aspect essentiel du croyant, du chrétien : il est un homme de la tradition ; de la tradition dans laquelle il vit; il est un homme d'Eglise ; c'est-à-dire un fils du corps social, vivant et mystique, qui tire sa vie de son chef, le Christ ; le Christ qui a vécu dans l'histoire de l'Evangile et qui vit aujourd'hui dans la gloire céleste, dans la plénitude divine, comme nous le disons dans le Credo: à la droite du Père. Le chrétien vit d'un héritage, d'un souvenir provenant d'un événement historique du passé, décisif pour le destin de l'humanité, l'Evangile ; et il vit d'une actualité qui lui a été communiquée dans l'Esprit Saint, une actualité qui dépasse la sphère du temps et des réalités naturelles : il vit de la foi, il vit de la grâce. Si ce fil se brisait, la vie de l'homme, en tant que chrétien, s'éteindrait. C'est une question de vie ou de mort.
Mais, disons-le tout de suite : ce lien avec le passé et avec le transcendant surnaturel ne soustrait pas le croyant au présent, au futur et à l'au-delà, mais il l'y insère plus intimement. Pourquoi ? Parce que la foi à laquelle il adhère, est, de par sa nature, une promesse ; ou mieux elle est l'adhésion à des vérités qui doivent encore se manifester jusqu'à leur connaissance totale et à leur jouissance promise. Comment la Lettre aux Hébreux décrit-elle la foi ? Cette formule est célèbre : « la foi est le fondement de choses espérées, elle est la certitude de choses qui ne se voient pas » (He 11, 1). Donc la foi a un rapport essentiel avec l'espérance.
Oui, avec l'espérance. Et c'est l'espérance qui est la force motrice du dynamisme humain, et d'autant plus, comme vertu théologale, du dynamisme chrétien. Ici il faudrait faire l'analyse de l'espérance dans la psychologie moderne ; nous vous en laissons le soin. Vous verrez tout de suite que l'homme moderne vit d'espérance. C'est-à-dire que son esprit est tendu vers l'avenir, vers un bien à atteindre ; ce qu'il possède ne lui suffit pas ; et même ce qu'il possède, au lieu de le satisfaire, le tourmente et le stimule à posséder plus, à chercher quelque chose d'autre : l'étude, le travail, le progrès, la contestation et même la révolution sont autant d'espérances en action. Cette fuite en avant, propre de notre temps, est tout entière alimentée par l'espérance ; et qui ne sympathise pas avec le passé et avec le présent, met son cœur dans le futur, il espère ; S. Thomas dit bien que l'espérance abonde chez les jeunes (S. thomas, I-IIae, 40, 6), à moins que, déçu dans la recherche de quelque bien meilleur dans le futur, ils ne tombent dans le désespoir, comme il arrive souvent dans la psychologie critique et pessimiste de tant d'hommes, eux aussi fils de notre temps.
Donc le chrétien est un homme de l'espérance, il ne connaît pas le désespoir. Et, par rapport à l'espérance, il y a une différence entre le chrétien et l'homme moderne profane : ce dernier est un « vir desideriorum », un homme aux multiples désirs (entre désir et espérance il y a un lien étroit : celle-ci s'inscrit parmi les instincts de force, celui-là plutôt parmi les instincts de jouissance, mais tous deux tendent vers des biens futurs) ; c'est un homme qui cherche à raccourcir les distances entre lui et les biens à atteindre ; c'est un homme aux espérances à brève échéance qu'il veut rapidement comblées ; ces espérances sensibles, économiques et temporelles sont plus rapidement accessibles, et donc rapidement taries, elles laissent le cœur de l'homme vide et fatigué, et souvent déçu. Ces espérances n'élèvent pas l'esprit et ne donnent pas à la vie sa signification complète ; elles poussent le cheminement de la vie elle-même vers un progrès discutable.
Le chrétien au contraire est l'homme de l'espérance vraie, celle qui cherche à atteindre le bien suprême (cf. « fecisti nos ad Te » : S. augustin, Conf. 1, 1) et qui sait qu'elle reçoit pour lui donner force l'aide de ce même bien suprême qui donne à l'espérance la confiance et la grâce (cf. S. thomas, I-IIae, 40, 7).
Ces deux espérances, profane et chrétienne, tirent leur origine d'une lacune de notre condition de vie actuelle, de la douleur, de la pauvreté, du remords, du besoin, de la misère ; mais une tension diverse les soutient, même si l'espérance chrétienne peut faire sienne toute la tension vraiment humaine et honnête de l'espérance profane : n'est-ce pas l'idée qui inspire la grande constitution pastorale Gaudium et spes du récent Concile ? « Rien d'authentiquement humain qui ne trouve écho dans le cœur » des disciples du Christ (cf. 1 ; cf. tertulliano : « humani nihil a me alienum puto »).
Nous concluons donc en corrigeant cette fausse conception du croyant qui le présenterait comme réactionnaire obligé ; homme calme, étranger à la vie moderne, insensible aux signes des temps, privé de toute espérance. Disons plutôt qu'il est un homme vivant d'espérance, que son salut chrétien, commencé et incomplet, est un don à faire fructifier, un but à atteindre, car « seulement dans l'espérance nous sommes sauvés » (Rm 8, 24). Et s'il ne veut pas tomber dans le relativisme du temps qui passe, et s'il ne cède pas à la vague aveugle des nouveautés détachées de la cohérence avec la tradition catholique, cela ne veut pas dire qu'il est opposé au renouveau et au progrès suivant le dessein divin ; il en est le promoteur joyeux et intelligent ; parce que c'est un homme de l'Espérance.
Réfléchissons un peu. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Un des caractères saillants de la formation spirituelle du chrétien après le Concile est certainement le sens communautaire.
Celui qui veut accueillir l'esprit et la lettre du renouveau conciliaire s'aperçoit qu'il est soumis à une pédagogie nouvelle qui l'oblige à concevoir et à exprimer la vie religieuse, la vie morale, la vie sociale en fonction de la communauté ecclésiale à laquelle il appartient. Tout dans le Concile part de l'Eglise ; l'Eglise est Peuple de Dieu, corps mystique du Christ, communion. Il n'est plus possible d'oublier cette réalité existentielle si l'on veut être chrétien, être catholique, être « fidèle ». La vie religieuse ne peut pas se pratiquer comme expression individualiste du rapport entre l'homme et Dieu, entre le chrétien et le Christ, entre le catholique et l'Eglise ; on ne peut pas davantage la concevoir comme expression particulariste, par exemple celle qui, dans un groupe autonome, arraché à la grande communion ecclésiale, trouve sa propre satisfaction et évite les interférences externes, soit de supérieurs, soit de collaborateurs ou de fidèles, étrangers à une mentalité exclusive d'initiés, propre au groupe fermé et satisfait de lui-même. L'esprit communautaire est l'atmosphère nécessaire du croyant. Le Concile l'a rappelé à la conscience et à la pratique de la vie religieuse et chrétienne.
Faisons tout de suite deux réserves ; ou mieux deux observations évidentes. Le fait religieux, dans son essence, dans son exigence profonde et irrévocable, reste un fait personnel, donc libre et propre à celui qui le pose. Le rapport entre l'homme et Dieu se manifeste dans la conscience individuelle, et justement au moment où l'homme se sent une personne pleinement responsable et par tendance porté à décider de son propre destin (cf. S. thomas II-IIIae 81). Et l'adhésion à la vie communautaire de l'Eglise, loin de faire abstraction de l'apport personnel du fidèle, dans l'exercice de la prière — la prière liturgique —, comme dans celui des rapports sociaux — ceux de la justice et de la charité — le provoque et l'exige. La foi ne nous est-elle pas donnée par l'intermédiaire de l'Eglise ? La grâce ne vient-elle pas par la voie du ministère de l'Eglise? Que saurions-nous du Christ, si elle ne nous l'enseignait pas ? (cf. moehler, Die Einheit der Kirche, I, 1, 7 ; L'unité dans l'Eglise, p. 21). « La liturgie elle-même, requiert que l'âme tende à la contemplation ; et la participation à la vie liturgique... est une préparation éminente à l'union avec Dieu par la contemplation d'amour » (maritain, Liturgie et contemplation, p. 14). Nous pourrions approfondir ce thème en disant que l'esprit communautaire auquel l'Eglise nous éduque, n'est pas une nouveauté, mais plutôt un retour aux origines de la spiritualité du christianisme ; et comme lui, loin d'étouffer l'effusion personnelle du fidèle, il la ravive dans le souvenir et dans l'attitude de ce « sacerdoce royal », caractère propre du baptisé, dont on parle tant aujourd'hui, depuis que le Concile nous en a rappelé l'existence, la dignité et l'exercice (Lumen Gentium, 10, 11, etc.).
On peut faire des observations analogues sur l'existence légitime et providentielle de groupes qui se constituent en « religions particulières », qui, se donnent pour but l'imitation du Christ et la pratique des conseils évangéliques selon leurs propres critères, reconnus par l'autorité, pour parvenir à la perfection chrétienne (Lumen Gentium, 43). Mais ces groupes aussi, selon leur propre style, vivent dans l'Eglise, de l'Eglise, par l'Eglise ; ils ne sont pas du tout séparés de la communion intérieure et extérieure avec l'Eglise ; eux aussi ont, et souvent plus que d'autres, le sens, le goût, le zèle de l'esprit communautaire.
On peut dire la même chose de l'existence reconnue, honorée, des Eglises particulières qui possèdent leurs traditions, leurs rites et leurs normes canoniques ; mais pour elles aussi la « communion » est la condition indispensable pour appartenir à l'unique, vraie Eglise du Christ : sur ce mot béni de « communion » est centrée toute la question de l'œcuménisme, que le Concile nous rappelle et à laquelle il veut que nous soyons éduqués.
Nous mentionnons aussi les Eglises locales qui ne sont pas des fractions détachées et autonomes dans l'unité de l'Eglise universelle, mais qui en sont des parties intégrantes, des membres vivants, des rameaux florissants, dotés d'une vitalité propre émanant d'un unique principe de foi et de grâce ; mais elles sont elles aussi, dans la tentative de donner la plénitude à leur communion intérieure et originale, expression de la totale communion ecclésiale, témoignage de l'harmonie géniale et originale de la variété dans l'unité (cf. Lumen Gentium, 22, 26).
Mais, ceci dit, il reste que l'Eglise, réanimée et illustrée par le Concile se présente, aujourd'hui plus que par le passé, comme une communauté. Plus elle s'étend dans le monde et plus elle se définit par une nécessité intrinsèque et constitutionnelle comme une « communion » (cf. hamer, L'Eglise est une communion, 1962). Il faut remarquer l'aspect social de cette définition; l'humanité peut être considérée comme une masse, une quantité numérique, ou comme une simple catégorie d'êtres humains, foule amorphe et sans liens internes profonds et voulus ; ou bien comme une société pluraliste et anonyme ; ou bien comme une communauté liée par des buts ou des intérêts particuliers ; un peuple, une nation, une société de Nations... et enfin comme une « communion » ; celle-ci est l'humanité voulue par le Christ.
Vous savez quelles sont les conditions, et même les facteurs de cette expression suprême de l'humanité : la foi, l'Esprit, la hiérarchie. C'est l'Eglise, notre Eglise.
Si l'Eglise est communion, qu'implique-t-elle ? Quelle est la dynamique d'une telle définition ? Si l'Eglise est communion, elle implique une base d'égalité, la dignité personnelle, la fraternité commune ; elle implique une solidarité progressive (Ga 6, 2) ; une obéissance disciplinée et une collaboration loyale ; une coresponsabilité dans la poursuite du bien commun. Mais elle n'implique pas une égalité dans les tâches ; celles-ci sont bien distinctes dans la communion ecclésiale qui est organique et hiérarchique, un corps aux responsabilités diverses et bien définies.
La conclusion, la voici : nous devons accroître en nous le sens communautaire et la pratique des vertus correspondantes ; nous devons croître dans la charité : ce mot doit acquérir une signification, une valeur et être mis en application. Tel est l'esprit communautaire auquel le Concile veut que nous soyons formés et fidèles comme, depuis le début de l'Eglise, nous l'a enseigné Saint Paul : « En suivant la vérité dans la charité, nous avançons en tout vers Celui qui est la Tête, le Christ, de qui tout le corps, dans la particularité de chacun de ses membres, tire sa croissance, pour son édification dans l'amour » (Ep 4, 1, 5-16).
Esprit communautaire authentique. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Nous sentons le devoir de vous exprimer notre vif remerciement, à vous qui nous écoutez, pour que notre voix arrive à tous ceux qui ont participé spirituellement à la commémoration du cinquantième anniversaire de notre ordination sacerdotale. Comme vous le savez, nous aurions préféré que cet anniversaire fût passé sous silence et fût célébré par nous seulement, dans le silence, la prière comme un fait ignoré des autres, et gardé jalousement par nos souvenirs et notre examen personnel sur le caractère sacerdotal qui a marqué notre humble personne et a fait de nous un « dispensateur des mystères de Dieu » (cf. 1 Co 4, 1 ; 2 Co 6, 4 ; 1 P 4, 10), un ministre de l'Eglise. Mais nous nous sommes rendu compte qu'il ne pouvait pas en être ainsi : pour deux raisons.
D'abord parce que le prêtre ne s'appartient plus à lui-même ; et sa vie spirituelle est conditionnée par la communion avec les frères auxquels s'adresse son ministère ; il est à leur disposition, à leur service ; et ce qui sert à leur édification est choix obligatoire du prêtre ; et cela d'autant plus pour nous, qui, portant la charge pastorale de ce siège apostolique « spectaculum facti sumus », sommes exposés au regard de tous (1 Co 4, 9), avec le titre de « serviteur des serviteurs de Dieu ». Nous devions donc laisser tant de fils de l'Eglise et beaucoup de personnes étrangères à l'Eglise célébrer cet anniversaire. Et en même temps que nous disons à tous ceux qui ont voulu nous être proches en cette circonstance particulière notre reconnaissance, nous offrons au Seigneur les félicitations et les vœux qui nous ont été offerts et qui ne devaient pas être adressés à nous mais à Lui, « rendant toujours grâce pour tout à Dieu le Père, au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ » (Ep 5, 20). Nous-même, comme dépassé par tant de témoignages de vœux, nous devons être non seulement reconnaissant mais aussi heureux qu'ils rendent honneur au sacerdoce ; non seulement parce que nous l'avons exercé pendant cinquante ans, mais parce qu'il fut institué par le Christ pour le salut de l'Eglise et de l'humanité. Et cette joie est d'autant plus grande que nous voyons toujours plus souvent aujourd'hui, à notre grande douleur et au regret de l'Eglise fidèle, qu'est contesté, discuté, méprisé, trahi et nié ce mystérieux et admirable sacerdoce ministériel, institution divine, jaillie du cœur du Christ justement au moment où le Christ se transforma en nourriture, en sacrifice, pour être communiqué à chacun de ses disciples et pour faire de Lui-même le Rédempteur, un principe de charité et d'unité de tout le Corps mystique, ce corps mystique qu'est l'Eglise, dépassant les limites si restreintes du temps et de l'espace.
L'Eucharistie est en effet, dans les intentions du Christ, un dépassement de la solitude dans laquelle se trouve tout homme qui a une vie personnelle, qu'il soit jeune ou vieux ; elle est un dépassement de la distance que l'histoire et la géographie placent entre les générations et entre les groupes disloqués de l'humanité sur la terre. Pour réaliser un dessein si merveilleux et unique, il fallait un instrument humain, un pouvoir délégué qui renouvelât le miracle sacramentel, un service qui annonçât et répandît (comme il advint dans l'épisode évangélique, prophétique et symbolique de la multiplication des pains) la Parole faite pain de vie, chair et sang de l'Agneau pascal sauveur et libérateur; il fallait un ministère qualifié, il fallait le Sacerdoce du Christ lui-même, transmis à des hommes, sublimés par le passage de l'état de disciples à celui d'apôtres et de prêtres.
Quand la théologie, la liturgie, la spiritualité, et nous voulons ajouter la sociologie, remettront en évidence de nos jours ces vérités secrètes et lumineuses, comme il convient aux réalités divines qu'elles contiennent et aux capacités de connaissance de l'homme moderne, ce sera jour de bonheur et de grande joie dans l'Eglise et dans le monde ; et le sacerdoce divin du Christ, communiqué dans le sacerdoce ministériel sera revendiqué dans sa dignité et sa mission.
C'est pourquoi, frères et fils très chers, nous avons été heureux des marques d'honneur, simples mais sincères, rendues à l'occasion de notre Jubilé sacerdotal ; non à nous, argile fragile, mais au sacerdoce du Christ, au trésor divin, confié à nous comme à tout autre prêtre (cf. 2 Co 4, 7).
Mais il y a une autre raison que nous devons rappeler et qui justifie la commémoration de notre Jubilé sacerdotal ; c'est la bonté de qui l'a voulue et de qui a voulu y prendre part.
Nous n'ignorons pas cette bonté, votre bonté, frères et fils de la sainte Eglise ; nous la connaissons, nous en faisons l'expérience tous les jours. Elle est l'objet de notre admiration, de notre reconnaissance, de notre confiance, de notre prière. La bonté des évêques, des prêtres, des religieux et des religieuses, des laïcs catholiques, de la jeunesse nombreuse, des enfants innocents, de tant de personnes qui souffrent avec patience, de tant de missionnaires, de tant de collaborateurs, de tant d'amis, de tant de fidèles, croyez-vous que nous puissions négliger cette bonté dans notre évaluation de l'Eglise d'aujourd'hui ? Croyez-vous que le Pape n'a pas d'yeux, n'a pas de cœur ? Non certainement : vous savez que cette fidélité, cette bonté, sont toujours très présentes à notre esprit.
Mais à cette occasion il est arrivé que nous avons fait l'expérience de tant de bonté. Nous en avons eu une preuve, nouvelle et sensible. Nous avons senti naître de vous, de toute l'Eglise et de tant de personnes qui sont, d'une certaine manière, très proches, comme un chœur, un grand chœur, qui ne pouvait pas ne pas nous remplir de consolation et d'émotion. Que de voix, harmonieuses, pour se réjouir avec nous du sacerdoce du Christ qui nous a été conféré et qui a été vécu par nous pendant cinquante ans ! Nous avons écouté en pleurant et en bénissant Dieu cette vague de voix autorisées et parfois graves, de voix affectueuses et parfois pieuses, de voix humaines, proches et lointaines, innombrables. Permettez-nous de donner un signe de reconnaissance de la bonté, de la courtoisie, de la piété; des souhaits de tous, mais que nous vous disions aussi quel réconfort a été surtout pour nous tout ce qui venait des personnes consacrées au Seigneur, de nos Séminaires et noviciats, des travailleurs chrétiens, de tant d'écoles et d'hôpitaux ; des voix innocentes, des voix faibles et douloureuses.
Comme l'Eglise est bonne, nous sommes-nous dit; comme est bonne la société, même profane, qui nous entoure ! Quel témoignage de vertus chrétiennes et humaines est ainsi venu jusqu'au pauvre successeur de Pierre, qui dans les circonstances présentes ne peut cacher sa peine pour tant de raisons bien connues, d'appréhension pour la foi, la charité, la paix dans l'Eglise et dans le monde.
Nous voulons vous citer, à titre d'exemple, deux de ces voix, deux témoignages, sans en exclure aucun autre. Voici le premier : il vient d'un garçon d'un pays de l'Est européen, durant une audience générale, un enfant du peuple, timide et courageux, qui montrait à la fois simplicité et innocence ; il avait appris par cœur quelques mots en latin et dans sa propre langue pour nous dire sa fidélité et celle de son pays. Il nous obligea à nous arrêter un moment pour que nous l'écoutions. Comment ne pas le faire, même à un moment si peu propice, charmé que nous étions par tant de candeur et de bonté évangélique ?
Et celui d'un vieillard vénérable, un peu tremblant mais sûr de son message, qui, après une cérémonie à Saint Pierre, avait décidé de nous parler : « Courage, Saint Père, courage ! ». C'était Saverio Roncalli, le frère du Pape Jean XXIII, comme l'interprète de notre vénéré Prédécesseur.
Merci, merci à tous ; et à tous notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Dans notre recherche des principales idées du Concile, qui reviennent dans la doctrine de ses documents et nous informent du style de l'Eglise en le pénétrant tout entier, nous en trouvons une sur laquelle nous ne pouvons pas ne pas nous arrêter ; c'est l'idée de service.
Ce n'est certes pas une idée nouvelle dans la conception religieuse, comprise comme un ordre établi par Dieu, ordre dans lequel toute créature, y compris l'homme, créature libre, est impliqué et subordonné. La crainte de Dieu, essence du -sens religieux naturel, est définie comme le « début de la sagesse » (Ps 110, 10 ; Ec 1, 16) ; c'est le principe logique et ontologique de la philosophie biblique qui proclame en même temps la souveraineté absolue de Dieu créateur et la dépendance, libre mais moralement nécessaire, de l'homme. Le devoir fondamental d'adoration (latria) évolue en celui de service (diaconia). Dans le contexte religieux de la révélation, ce concept de service assume un aspect particulier dans la deuxième partie du livre d'Isaïe, où la figure mystérieuse du « serviteur de Jahvé » se prête à diverses interprétations, parmi lesquelles prévaut clairement celle du Messie rédempteur (cf. Is 42, 1 ss. ; 49, 2-6 ; 50, 4-11 ; 52, 13-15 ; 53).
Jésus, on le sait, bien qu'il fut Fils de Dieu, voulut assumer la nature d'esclave, en se faisant semblable à l'homme, « il s'humilia, en se faisant obéissant jusqu'à la mort sur la croix » (cf. Ph 2, 6-8). Tout l'Evangile se déroule dans un esprit de soumission à la volonté du Père, et dans un esprit de service du bien d'autrui ; cet esprit éclaire toute la mission du Christ, qui dit ouvertement de lui-même que « le Fils de l'homme — c'est-à-dire Jésus, le Messie — n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption d'un grand nombre » (Mt 20, 28). Et nous savons, tous, comment Jésus a fait de son exemple une loi pour ses disciples ; cela vaut la peine de citer le texte de cette grande leçon à la fois réformatrice et constitutive de l'Eglise : « Les rois des nations leur commandent, et ceux qui exercent l'autorité sur eux, se font appeler bienfaiteurs. Pour vous il n'en va pas ainsi ; au contraire, que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert... Je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Lc 22, 25-27).
Cet enseignement du Seigneur, expressément et intentionnellement assumé par le Concile, est appliqué de manière explicite et directe à l'autorité qui gouverne le Peuple de Dieu, reprenant un thème qui parcourt toute la tradition ecclésiastique et qui identifie le pouvoir au ministère (cf. congar, Pour une Eglise servante et pauvre, p. 15 et n. 2). Saint Augustin nous offre, à ce propos, les formules les plus nettes, et avec lui Saint Grégoire le Grand (cf. congar, l’Episcopat et l'Eglise universelle, p. 67 ss. ; 101-132). Ministère veut dire service, service par amour, pour l'utilité d'autrui, avec le sacrifice de soi. L'affirmation du Concile sur ce point (cf. Lumen Gentium, 32) est très importante ; elle est destinée à rectifier et à authentifier l'exercice de l'autorité dans l'Eglise, à lui redonner son expression pastorale originelle, à révéler le titre fondamental du pouvoir hiérarchique dans l'Eglise, l'amour, à en revendiquer, dans l'humilité et le dévouement, la dignité et la nécessité. C'est une affirmation qui, plus que toute autre, regarde la tâche qui nous est confiée dans l'Eglise universelle ; et nous prions le Christ Seigneur, de même que nous nous recommandons à la piété de nos frères et de nos fils, pour que nous puissions l'observer fidèlement et exemplairement, comme il convient à qui a, comme titre propre, celui de « serviteur des serviteurs de Dieu ». Ce thème du service comme raison d'être de l'autorité dans l'Eglise se prête à de nombreuses considérations, pour ceux qui veulent retrouver dans les pages du Nouveau Testament l'écho à la parole magistrale de Jésus ; comme pour ceux qui le cherchent dans la documentation patristique ou théologique (cf. par exemple S. thomas, II-IIae, 88, 12) ; ou bien pour ceux qui trouvent dans la longue histoire de l'Eglise le lien du pouvoir pastoral avec l'autorité temporelle, avec les relatives complications et les altérations du concept évangélique de l'office hiérarchique ; ou encore, comme cela se fait aujourd'hui, pour ceux qui cherchent les formes et le style avec lesquels l'Eglise doit exercer son autorité hiérarchique. L'idée de service reste la mesure de comparaison et de perfectionnement canonique du pouvoir conféré par le Christ à ses Apôtres et à leurs successeurs pour guider le peuple de Dieu.
Mais nous nous limiterons ici à quelques observations rapides et simples. Le fait que Jésus-Christ ait voulu que son Eglise soit gouvernée en esprit de service ne veut pas dire que l'Eglise ne doit pas avoir un pouvoir de gouvernement hiérarchique : les clefs confiées à Pierre signifient quelque chose, beaucoup même ; la parole de Jésus qui transfère aux apôtres son autorité divine en s'identifiant presque avec eux « qui vous écoute, m'écoute, et qui vous méprise me méprise » (Lc 10, 16), nous enseigne de quel pouvoir, toujours pastoral et destiné au bien de l'Eglise, mais fort et efficace, sont revêtus ceux qui représentent le Christ, non par élection de la base, ou chargés par une communauté, mais par transmission apostolique, à travers le sacrement de l'ordre; et tout cela nous explique comment l'apôtre Paul, qui avait bien conscience d'être au service de tous : « debiter sum » (Rm 1, 14), n'a pas peur de menacer les Corinthiens querelleurs de revenir parmi eux, si c'était nécessaire, « in virga » (1 Co 4, 21), avec un bâton pour les corriger, et également de « tradere... Satanae », c'est-à-dire d'excommunier, de remettre à Satan le malheureux incestueux.
Une autre observation : tout l'ordre ecclésial est compris exactement si on le conçoit seulement comme service. Pour comprendre exactement le rôle ministériel de la hiérarchie ecclésiastique, il est nécessaire de l'insérer dans le problème plus vaste de la fonction de service, qui regarde tous les membres de l'Eglise... Le service ecclésial est le rôle propre de tous les membres de l'Eglise » (LOHRER, La gerarchia al servizio del popolo cristiano, dans le volume : La Chiesa del Vaticano II, p. 699).
Et cela vaut pour chaque fidèle, mais encore plus pour tout le corps ecclésial ; l'Eglise toute entière est au service de l'humanité, c'est l'idée centrale de la Constitution pastorale Gaudium et spes (cf. nn. 3, 11, 42, 89, etc.). Il est hors de doute que plus l'Eglise est remplie de cette conscience du service de salut qu'elle doit au monde, plus elle sera empressée et jalouse d'être unie, sainte, désintéressée, missionnaire, de comprendre les besoins de notre temps ; elle deviendra plus pressée d'être fidèle au double travail qui, à cette fin, lui est assigné : maintenir la foi intacte, c'est-à-dire le patrimoine de vérité et de grâce, que le Christ lui a consigné ; se rendre progressivement capable de communiquer aux hommes son message et son charisme de salut. C'est ainsi que l'idée de service, loin d'incomber à l'Eglise comme un poids opprimant et paralysant, la rend capable de se rénover dans son authentique vocation intérieure et de se répandre dans un apostolat toujours neuf, toujours intelligent, toujours généreux. C'est la force régénératrice du devoir, l'énergie expansive de l'amour.
Il resterait à expliquer comment cette idée de service peut s'accorder avec celle de liberté, dont le Concile nous a laissé également des enseignements inoubliables. Mais nous croyons que chacun peut trouver seul le lien harmonique entre ces deux idées conciliaires, à condition de les comprendre avec leur juste signification. Nous l'espérons, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Notre étude sur l'esprit du Concile, cet esprit, qui doit former en nous une mentalité chrétienne nouvelle et authentique et doit s'exprimer dans un nouveau style de vie ecclésiale, nous mène facilement au thème de la pauvreté.
On en a parlé beaucoup. Notre vénéré prédécesseur le pape Jean XXIII a commencé à le faire avec le radio-message aux catholiques du monde entier, un mois avant le Concile, quand il parla déjà alors des problèmes que l'Eglise a devant elle, à l'intérieur et à l'extérieur, et affirma que « l'Eglise se présente comme elle est et veut être, comme l'Eglise de tous et en particulier l'Eglise des Pauvres » (AAS 1962, 682). Ces mots eurent un immense écho. Ils étaient eux-mêmes l'écho d'une parole biblique, venue de loin, du Prophète Isaïe (cf. Is 58, 6 ; 61, 1 ss.), et assumée par Jésus dans la synagogue de Nazareth : « Je suis envoyé pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres » (cf. Lc 4, 18). Nous savons tous quelle importance revêt dans tout l'Evangile le thème de la pauvreté : à commencer par les Béatitudes, dans lesquelles les « Pauvres en esprit » ont la première place, non seulement dans le texte, mais dans le Royaume des cieux, pour continuer par les pages où les humbles, les petits, ceux qui souffrent, les nécessiteux sont exaltés comme les citoyens préférés de ce même royaume des cieux (Mt 18, 3) et comme les représentants vivants du Christ lui-même (Mt 25, 40). Ensuite, et surtout, l'exemple du Christ est la grande apologie de la pauvreté évangélique (cf. 2 Co 8, 9 ; St. augustin, Sermo 14 : PL 38, 115). Nous le savons et nous ferions bien de nous le rappeler, justement en hommage à cette authenticité chrétienne, que nous cherchons tous, à la suite du Concile et conformément au sens spirituel de notre temps.
Le thème est très vaste ; et nous ne prétendons pas le développer ici ; nous le rappelons seulement pour son importance théologique: la pauvreté évangélique comporte en fait une révision de notre rapport religieux avec Dieu et avec le Christ, à cause de l'exigence primordiale que ce rapport affirme : les biens de l'esprit sont en tête dans la classification des valeurs dignes de notre existence, de notre recherche et de notre amour : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu » (Mt 6, 33) ; alors que les biens temporels, la richesse, le bonheur présent, ne sont rien par rapport au Bien suprême, qui est Dieu, et à sa possession qui est notre bonheur éternel. L'humilité de l'esprit (cf. St. augustin, Enarr. in Ps. 73 : PL 36, 943) et la tempérance, et souvent le détachement, soit dans la possession soit dans l'usage des biens matériels, constituent les deux caractéristiques de la pauvreté que le Maître divin nous a enseignée par sa doctrine et encore plus — comme nous le disions — par son exemple : Il s'est révélé, du point de vue social, dans la pauvreté.
Comme on le voit tout de suite, ce principe théologique sur lequel est fondée la pauvreté chrétienne, devient principe moral, marquant toute l'ascèse chrétienne : la pauvreté, vue dans l'homme, est, plus qu'une donnée de fait, le résultat volontaire d'une préférence d'amour, choisie pour le Christ et pour son royaume, avec le renoncement, qui est libération, au désir de la richesse qui comporte une série de soins temporels et de liens terrestres, en occupant beaucoup trop de place dans l'esprit. Rappelons l'épisode évangélique du jeune riche qui, placé devant l'alternative de suivre le Christ ou d'abandonner ses richesses, préfère celles-ci tandis que le Seigneur « le regarde et l'aime » (Mc 10, 21), et le voit s'en aller avec tristesse.
Mais le Concile nous a appelés, plus qu'à la vertu personnelle de pauvreté, à la recherche et à la pratique d'une autre pauvreté, la pauvreté ecclésiale, celle qui doit être pratiquée par l'Eglise en tant que telle, comme collectivité réunie au nom du Christ.
Il y a dans une page du Concile un passage très beau à ce propos ; nous le citons parmi les nombreux autres que nous trouvons sur ce thème dans les documents conciliaires : « L'esprit de pauvreté et d'amour est en effet la gloire et le témoignage de l'Eglise du Christ » (Gaudium et spes, 38). Ce sont des mots pleins de lumière et de force, qui jaillissent d'une conscience ecclésiale en plein éveil, avide de vérité et d'authenticité, et désireuse de s'affranchir de coutumes historiques qui seraient peu conformes à son esprit évangélique et à sa mission apostolique. Un examen critique, historique et moral, s'impose pour donner à l'Eglise son visage authentique et moderne, où la génération actuelle désire reconnaître celui du Christ.
Ceux qui ont parlé à ce propos se sont particulièrement arrêtés sur cette fonction de la pauvreté ecclésiale, c'est-à-dire celle qui permet de donner une image visible, exacte de l'Eglise (cf. congar, Pour une Eglise servante et pauvre, p. 107). Ainsi a parlé d'une manière toute spéciale le Cardinal Lercaro, à la fin de la première session du Concile (6 décembre 1962), en insistant sur l'« image » que l'Eglise doit aujourd'hui montrer, aux hommes de notre temps en particulier, l'image par laquelle s'est révélé le mystère du Christ : l'aspect moral de la pauvreté, et l'aspect sociologique de sa préférence pour les pauvres.
Tout le monde voit quelle force réformatrice porte l'affirmation de ce principe : l'Eglise doit être pauvre ; ce n'est pas tout ; l'Eglise doit apparaître pauvre. Peut-être tout le monde ne voit pas les justifications qui peuvent être données aux divers aspects pris par l'Eglise au cours de sa vie séculaire, au contact avec des conditions particulières de la civilisation ; par exemple, quand elle apparaissait comme une grande propriétaire terrienne, alors qu'elle était engagée à rééduquer les populations au travail des champs ; ou encore quand l'Eglise apparaissait comme un pouvoir civil car, celui-ci ayant disparu, il fallait que quelqu'un l'exerce avec une autorité humaine ; ou encore quand, pour exprimer son caractère sacré et son génie spirituel, elle ornait de temples magnifiques et de parures très riches son culte ; ou pour exercer son ministère elle assurait le pain et une juste subsistance à ses ministres ; ou encore pour stimuler l'instruction et, l'assistance du Peuple, l'Eglise fondait des écoles et ouvrait des hôpitaux ; ou encore pour s'insérer dans la culture de certaines époques elle employait en maître le langage de l'art (cf. v. g. G. kurth, Les origines de la civilisation moderne).
Comme il serait facile, justement à l'honneur de la pauvreté de l'Eglise, de démontrer que les richesses fabuleuses qui lui sont de temps en temps attribuées par une certaine opinion publique, sont bien minimes, souvent insuffisantes aux besoins modestes et légitimes de la vie courante, que ce soit de tant d'ecclésiastiques et religieux que d'institutions de bienfaisance et de pastorale. Mais nous ne voulons pas maintenant faire cette apologie.
Acceptons plutôt l'affirmation que les hommes d'aujourd'hui, spécialement ceux qui regardent l'Eglise du dehors, font pour qu'elle se manifeste telle qu'elle doit être : certainement pas une puissance économique, sans être revêtue d'une apparence de bien-être, sans s'adonner à des spéculations financières, sans être insensible aux besoins des personnes, des groupes sociaux, des nations dans la misère. Nous ne voulons pas à présent explorer ce domaine immense des mœurs ecclésiales. Nous y faisons seulement allusion afin que vous sachiez que nous les avons présentes à l'esprit et que nous sommes en train d'y travailler par des réformes progressives mais sans timidité. Nous notons avec une attention particulière comment dans une période comme la nôtre, marquée toute entière par la conquête, la possession, la puissance des biens économiques, se manifeste dans l'opinion publique, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Eglise, le désir, presque le besoin, de voir la pauvreté de l'Evangile et de la déceler en particulier là où l'Evangile est prêché et représenté : disons-le bien simplement, dans l'Eglise officielle, dans notre Siège Apostolique. Nous sommes conscient de cette exigence, interne et externe, de notre ministère ; et avec la grâce du Seigneur, de même que bien des choses ont été accomplies par rapport aux renoncements aux biens temporels et par rapport à la réforme du style de l'Eglise, ainsi nous continuerons, avec le respect qui est dû à de légitimes situations de fait, mais avec la confiance d'être compris et aidé par les fidèles dans notre effort d'éliminer des situations non conformes à l'esprit et au bien de l'Eglise authentique. La nécessité des « moyens » économiques et matériels, avec les conséquences qu'elle comporte de les rechercher, de les demander, de les administrer, ne doit jamais surpasser le concept des « fins » auxquelles ils doivent servir et dont ils doivent sentir le frein, la générosité dans l'utilisation, la spiritualité de la signification.
A l'école du Divin Maître nous aurons tous soin d'aimer en même temps la pauvreté et les pauvres ; la pauvreté pour en faire la norme austère de notre vie chrétienne, les pauvres pour en faire l'objet de notre intérêt tout spécial, qu'ils soient des personnes, des groupes, des nations qui ont besoin d'amour et d'aide. De cela aussi le Concile a parlé ; nous avons essayé et nous essaierons d'en écouter la voix.
Mais le discours sur l'Eglise des Pauvres devra continuer ; pour nous et pour vous tous, avec la grâce du Seigneur. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Parlons encore du Concile ! Vous avez remarqué que depuis le Concile, on parle très souvent de la Sainte Ecriture. Les références à l'Ecriture reviennent partout dans les documents conciliaires, spécialement dans la Constitution sur la Liturgie (cf. nn. 24, 33, 35, 51...), sur l'Eglise (cf. nn. 6, 15, 24), dans le Décret sur l'Œcuménisme (21). Nous n'en finirions pas si nous voulions en faire la liste. Mais un document très important y a été consacré tout spécialement, c'est la Constitution dogmatique sur la Révélation divine, qui s'intitule Dei Verbum selon les mots qui l'introduisent. C'est un des documents les plus importants du Concile ; fondamental, même, avec Lumen Gentium sur l'Eglise et Gaudium et spes sur les rapports entre l'Eglise et le monde. Il caractérise le processus doctrinal de l'Eglise à partir du Concile de Trente ; il insiste sur les questions bibliques les plus importantes qui ont surgi ces derniers temps ; il fixe la fonction de l'Ecriture par rapport à la révélation, recueille par écrit la parole de Dieu (cf. Dei Verbum, 7) et précise sa relation avec la Tradition (8-9), énonce son rapport avec le magistère de l'Eglise (10), donc avec la norme de la foi (5).
On a remarqué que dans ce document ecclésial officiel a été acceptée, pour la première fois explicitement « l'économie du salut », et avec elle l'affirmation sur le développement des dogmes (cf. D. P. dupuy o.p., La Révélation divine, 1, 15 ss.) ; de même beaucoup d'autres nouveautés disciplinaires qui modifient celles du Concile de Trente (cf. denz.-sch. 1853-1854) et celles du Pape Clément XI, après la controverse sur la doctrine janséniste de Quesnel (cf. denz.-sch. 2479-2485), et qui souhaitent la préparation de traductions et d'éditions de l'Ecriture Sainte, réalisées avec le consentement de l'autorité de l'Eglise, faites en collaboration avec les Frères séparés (nn. 22 et 25).
Bien des questions concernant la doctrine et les études sur la Bible sont traitées dans les cinq premiers chapitres de la Constitution qui s'inscrit par conséquent dans la série des grands documents pontificaux parus au cours des cent dernières années sur cette matière si importante (par exemple les encycliques Providentissimus Deus [1893] de Léon XIII, Spiritus Paraclitus [1920] de Benoît XV, Divino afflante Spiritu [1943] de Pie XII, etc.) ; un rappel nous surfit, un simple rappel, du chapitre VI de cette Constitution conciliaire, qui nous parle de la « Sainte Ecriture dans la vie de l'Eglise» et concerne donc directement tout le Peuple chrétien.
Que dit ce chapitre ?
Il nous dit, avant tout, combien l'Eglise a vénéré les Livres de l'Ecriture « comme règle suprême de la foi » (cf. n. 21) en même temps que la Tradition. Il est possible qu'une intention apologétique ne soit pas étrangère à cette affirmation, qui défend l'Eglise catholique, histoire et littérature sacrée à la main, d'avoir moins estimé et aimé l'Ecriture que les protestants du XVI° siècle, qui la considéraient comme l'unique norme de la foi : « sola Scriptura », l'isolant de l'Eglise et de la tradition primitive, ainsi que de la tradition plus récente, sauf de permettre à tout lecteur de la Bible, pratiquement, d'y trouver le sens qui lui plaît, selon une prétendue illumination de l'Esprit Saint, aux dépens du contenu comme de l'unité de la foi. La sainte Ecriture est parole de Dieu pour l'Eglise, inspirée par Lui, donc, dans sa signification authentique propre, garantie d'inerrance divine (cf. Dei Verbum, 1). Rappelons, parmi les innombrables témoignages de l'estime professée par l'Eglise envers la Sainte Ecriture, celui de Saint Jérôme : « Ignoratio ... Scripturarum ignoratio Christi est » (Comm. in h., Prol. ; PL 24, 17).
Que reconnaît l'Eglise dans la Sainte Ecriture ? Elle y reconnaît l'immutabilité de sa doctrine (cf. Jn 10, 35 où le Christ déclare : « L'Ecriture ne peut être abolie ») ; la validité et l'authenticité permanentes de la Parole de Dieu, qui y est contenue ; elle reconnaît en elle une inépuisable fécondité spirituelle, une valeur prophétique, qui peut atteindre avec le souffle de l'Esprit Saint n'importe quelle situation humaine, historique ou sociologique ; elle y reconnaît la source de la prédication et de la catéchèse ecclésiales, et spécialement elle y reconnaît un aliment spirituel.
Relisons au moins une page de cet enseignement lumineux : « Il faut donc que toute la prédication ecclésiastique, comme la religion chrétienne elle-même, soit nourrie et régie par la Sainte Ecriture. Dans les Saints Livres, en effet, le Père qui est aux cieux vient avec tendresse au devant de ses fils et entre en conversation avec eux ; or la force et la puissance que recèle la Parole de Dieu sont si grandes qu'elles constituent, pour l'Eglise, son point d'appui et sa vigueur et, pour les enfants de l'Eglise, la force de leur foi, la nourriture de leur âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle. Dès lors ces mots s'appliquent parfaitement à la Sainte Ecriture : « Elle est vivante donc et efficace la parole de Dieu » (He 4, 12), « qui a le pouvoir d'édifier et de donner l'héritage avec tous les sanctifiés » (Ac 20, 32 ; 1 Th 2, 13).
L'idée de nourriture spirituelle de rame se retrouve encore deux fois dans Dei Verbum, toujours en référence aux célèbres paroles de l'« Imitation du Christ » (1. IV, 11) qui réunit la nourriture de la Parole de Dieu et la nourriture eucharistique : « l'Eglise a toujours vénéré les divines Ecritures, comme elle l'a toujours fait aussi pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la Sainte Liturgie, de prendre, sur l'unique table de la parole de Dieu et du Corps du Christ, le pain de vie pour l'offrir aux fidèles » (n. 21 et cf. n. 26).
Donc, si nous voulons être des
disciples attentifs et fidèles au Concile, nous devons tous donner une
importance nouvelle et grande à la Sainte Ecriture, à son écoute surtout,
maintenant que la réforme liturgique a donné tant de place et tant d'honneur à
la parole de Dieu. Il ne suffit pas d'écouter, il faut méditer, c'est-à-dire
assimiler. Donc la lecture de la S. Ecriture est nécessaire, et nécessaire son
étude. Nous rencontrerons beaucoup de difficultés, mais pour celui qui étudie
en priant (« orent ut intelligant », qu'ils prient pour comprendre, disait S. augustin, De doctr. christiana 3, 56 ; PL
34, 89), et cherche l'aide des bons exégètes guidés par l'Eglise, les
difficultés deviendront un stimulant pour mieux comprendre et à la fin pour
une union plus intime avec la Parole de Dieu (cf. P. martini, La Cost. Dogm.
sulla Divina Riv., pp.
417-465, L.D.C., Torino).
Voici un nouveau domaine ouvert aux chercheurs de Dieu, aux fils fidèles de l'Eglise du Concile. Nous vous exhortons à y entrer avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Un autre caractère du Concile, après ceux que nous avons examinés au cours des audiences précédentes, a donné à Vatican II un aspect particulier : le caractère pastoral. Ainsi l'avait voulu le Pape Jean XXIII, qui, dès le discours inaugural, a manifesté la volonté que le magistère du Concile, convoqué par lui, eût une nature surtout pastorale (AAS 1962, p. 585),
Il en a été ainsi. Il suffit de se rappeler que l'un des documents conciliaires, et le plus répandu, est intitulé : « Constitution pastorale sur l'Eglise dans le monde de ce Temps», c'est la Gaudium et spes, désormais fameuse. C'est ainsi que l'autre constitution importante, dogmatique cette fois, Lumen Gentium, sur l'Eglise, revient sans cesse sur les notions et les devoirs de la fonction pastorale (cf. nn. 26-27), comme la constitution sur la liturgie (cf. nn. 33-36; 43-46) ; il est évident que le contenu du décret Christus Dominus sur la tâche des évêques, regarde surtout le caractère pastoral de leurs fonctions (surtout n. 16), de même que dans le texte sur la formation sacerdotale, Optatam totius (nn. 12, 19-20) ; dans le texte sur les missions Ad Gentes (nn. 5-6), et ainsi de suite.
Si ce terme « pastoral » est très clair à cause de l'usage continu qui en est fait, il faut cependant en rappeler l'origine. Il dérive du langage antique et classique : Homère appelle les rois, pasteurs de peuples ; il dérive surtout du langage biblique (cf. Jr 31, 10 ; Ez 34) ; pour nous il prend surtout son sens le plus significatif dans l'Evangile, sur les lèvres de Jésus, qui aime se définir lui-même « le Bon pasteur » (Jn 10, 11, 14 ; Mt 15, 24 ; Lc 15, 4-7 ; He 13, 20 ; 1 P 2, 25) ; il dérive de l'attribution de la fonction pastorale, répétée trois fois, par le Christ ressuscité à Pierre, comme conséquence et comme preuve de son amour pour Lui (Jn 21, 15-17), si tu m'aimes, alors, sois le pasteur de mon troupeau.
Donc, le pastoral n'a pas seulement de l'importance dans le Concile, mais aussi dans l'Evangile, et cette coïncidence nous démontre une fois de plus combien le Concile s'appuie sur l'Evangile.
Mais que comporte ce concept de pastoral ? Son analyse réclamerait une longue méditation. Résumons-la. C'est sans aucun doute que la fonction pastorale comporte l'exercice d'une autorité. Le pasteur est chef, il est guide, il est maître, pourrions-nous dire, s'il est vrai, comme le dit Jésus, que son troupeau écoute et suit la voix du bon pasteur (Jn 10, 3-4). Une autorité, qui n'est pas conférée par le troupeau, une prérogative, une responsabilité, une initiative qui le précède : « ante eas vadit » (Jn 10, 4) et qui ne se fait pas conduire par lui, comme le voudrait certaine conception de l'autorité.
Seulement, immédiatement, une deuxième note, coexistante avec celle de l'autorité, définit le pasteur : dans le dessein de l'Evangile, c'est celle du service. L'autorité, dans la pensée du Christ, n'est pas au bénéfice de celui qui l'exerce, mais à l'avantage de ceux sur qui elle s'exerce : non pas venant d'eux, mais pour eux.
Cette conception la justifie (rappelons une fois de plus la célèbre formule de Manzoni dans son roman, Les Fiancés, quand il trace le portrait idéal du Card. Federigo : « Il ne peut y avoir une juste supériorité d'un homme sur les autres hommes, sinon à leur service »). Nous avons déjà dit cela et souvent : l'autorité est un devoir, un poids, une dette, un ministère envers les autres, pour les conduire à la vie, dont Dieu l'a rendue dispensatrice (Tt 1, 7 ; 1 Co 4, 1-2 ; 1 P 4, 10 ; Lc 12, 42), à cette vie où Dieu veut qu'ils arrivent. C'est un canal, un canal obligatoire, nécessaire, mais salutaire. On l'appelle « soin des âmes ». Telle est la fonction pastorale. Et cet aspect de soin des âmes, dans lequel se perfectionne le concept du pastoral, ouvre à de nouveaux horizons, indique une troisième note, en plus de; l'autorité et du service, l'amour : c'est un service accompli par amour et avec amour. Et l'amour, s'il est vrai, porte immédiatement à une expression absolue, au don total de soi, au sacrifice ; exactement comme Jésus l'a dit, l'a fait et l'a proposé en exemple à celui qui le suivra dans la tâche de pasteur : « le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10, 11).
Ici sont sous-entendus deux présupposés pastoraux. Et d'abord une somme subjective de vertus propres à celui qui exerce le soin des âmes ; et comme elles nombreuses : l'empressement (rappelons-nous la « sollicitude » de S. Paul, 2 Co 11, 28), le désintéressement, l'humanité, la tendresse (cf. encore S. Paul dans le discours émouvant aux chrétiens de Milet, Ac 20, 19). Ensuite, la somme objective des exigences de l'art pastoral, c'est-à-dire l'étude et l'expérience de ce qui intéresse le soin des âmes, au point de mettre la fonction pastorale parmi les sciences dérivées de la théologie ; la théologie pastorale, dans les trésors de laquelle figurent en bonne place, la psychologie (qu'on voie par exemple le livre trois de la fameuse Regula pastoralis de S. Grégoire le Grand) et la sociologie, aujourd'hui tellement en vogue. D'où il faut conclure que la pastorale n'est pas empirisme, bonhomie dans les rapports, ni moins encore exclusion du recours à des principes doctrinaux indispensables pour l'énergie et la fécondité même de l'apostolat pastoral, mais elle signifie plutôt application pratique, existentielle, des vérités théologiques et des charismes spirituels à l'apostolat qui va vers chaque âme, chaque communauté, et qui, comme nous le disions, s'appelle soin des âmes.
Tout cela regarde, me direz-vous, la hiérarchie, le sacerdoce ministériel, les Pasteurs qui, dans le Peuple de Dieu, sont investis de la fonction spécifique de procurer aux fidèles les dons de la parole, de la grâce, de la charité communautaire. C'est vrai. Là est notre responsabilité, pleine et directe, d'autant plus profonde qu'est plus intime le lien à la personne du Christ et à sa mission de salut.
Mais rappelez-vous que le Concile a remis en honneur, dans le langage et dans la réalité, le sacerdoce commun des fidèles (Lumen Gentium, 10-11), sacerdoce royal, comme l'appelait S. Pierre (1 P 2, 5-9) ; il a réveillé en chaque chrétien le sens de ses responsabilités dans le domaine du salut (cf. Lumen Gentium, 30-34) ; tout fidèle doit être missionnaire (cf. Ad Gentes, 36) il a reconnu même que certaines formes d'apostolat ne peuvent être exercées vraiment que par les laïcs (Lumen Gentium, 31 et tout Gaudium et spes, consacrant à l'apostolat des laïcs un décret entier : Apostolicam actuositatem). On dirait que le Concile a fait sienne la parole biblique : le Seigneur « a donné un commandement à chacun pour son prochain » (Ec 17, 12). Il a voulu créer une atmosphère pastorale collective et pleine d'échanges, il a voulu resserrer les liens de la charité qui nous unit tous dans le Christ, il a voulu donner à l'Eglise, dans ses structures modernes, l'enthousiasme, la solidarité, la sollicitude de la communauté chrétienne primitive (cf. Ac 4, 32 sq.).
Opération-cœur, pourrions-nous dire en langage publicitaire, voilà ce qu'a voulu être le Concile en mettant tant en évidence son caractère pastoral. Notre opération, dira chacun de nous. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Nous avons parlé bien souvent, au cours de ces audiences générales, du Concile, toujours en termes simples, de manière à nous adapter à la nature de ces entretiens brefs et familiers, et nous nous rendons compte que beaucoup, pour ne pas dire tout, reste à dire. Nous aurons toujours l'occasion, si Dieu le permet, de retourner à cette grande école pour en tirer des enseignements anciens et nouveaux et spécialement pour en recevoir des lumières directrices sur l'œuvre d'« aggiornamento » (selon la parole célèbre de notre vénéré prédécesseur Jean XXIII, dans son discours d'ouverture du Concile œcuménique) c'est-à-dire sur l'œuvre d'adaptation de la vie et de l'exposé de la doctrine de l'Eglise — restant sauve l'intégrité de son essence et de sa foi — aux exigences de sa mission apostolique, selon les transformations de l'histoire et les conditions de l'humanité, à laquelle cette mission s'adresse.
Mais nous sommes tous désireux de porter notre regard du Concile à l'après-concile, c'est-à-dire aux résultats qui en sont sortis, aux conséquences qui en dérivent, à l'accueil que l'Eglise et le monde ont fait aux événements et aux enseignements conciliaires. Le Concile, comme événement historique, est déjà passé ; notre tempérament moderne nous porte à regarder le présent, l'avenir même.
L'après-concile prend aujourd'hui une grande importance. Quels effets a produits le Concile ? Quels effets peut-il encore produire ? Nous sommes tous convaincus que les cinq années, depuis sa conclusion, ne suffisent pas pour donner, sur lui et sur son importance, sur son efficacité, un jugement exact et définitif ; et nous sommes cependant tous également convaincus que le Concile ne peut pas être considéré comme terminé, à la fin de ses travaux, comme il arrive de tant d'événements que le temps, en passant, enterre et dont il permet seulement aux érudits des choses mortes de conserver vivante la mémoire. Le Concile est un événement qui reste, non seulement dans la mémoire mais dans la vie de l'Eglise, et qui est destiné à demeurer, en elle et en dehors d'elle, pour une longue période encore.
Ce premier aspect de l'après-Concile mériterait de longues considérations, ne fut-ce que pour déterminer si l'héritage du Concile est simplement une permanence ou s'il est un processus en voie de développement ; pour déterminer, en effet, quels enseignements il nous a laissés de manière stable et fixe, comme il arrivait généralement aux anciens conciles qui s'achevaient par des définitions dogmatiques, toujours valables aujourd'hui et pour toujours dans le patrimoine de la foi ; et encore quels enseignements il nous a préparés en vue d'un développement et d'une expérimentation dans une fécondité ultérieure, comme il est à supposer que sont justement les enseignements de Vatican II, qui s'est présenté surtout comme Concile pastoral, c'est-à-dire tourné vers l'action. C'est un examen important et difficile, qui ne peut être accompli que petit à petit, non sans l'aide du magistère ecclésiastique.
Un deuxième aspect, qui demande aujourd'hui l'attention de tous, est l'état présent de l'Eglise, confronté avec celui qui existait avant le Concile ; et comme l'état actuel de l'Eglise est caractérisé par tant d'agitations, de tensions, de nouveautés, de transformations, de discussions, etc., immédiatement les jugements diffèrent. Il y a ceux qui pleurent la tranquillité supposée du passé et ceux qui se réjouissent finalement des changements en cours ; l'un parle de désintégration de l'Eglise, l'autre rêve de la naissance d'une église nouvelle ; l'un trouve que les nouveautés sont trop nombreuses et trop rapides, et bouleversent la tradition et l'identité de l'Eglise authentique, l'autre au contraire accuse de lenteur, de paresse, de réaction même le déroulement des réformes déjà accomplies ou commencées. Il y en a qui voudraient reconstruire l'Eglise selon son aspect primitif, en contestant la légitimité de son développement historique logique, d'autres au contraire voudraient engager ce développement dans les formes profanes de la vie courante, au point de désacraliser et de séculariser l'Eglise, en désintégrant les structures au profit d'une vitalité charismatique, simple, gratuite et inconsistante, et ainsi de suite. L'heure présente est heure de tempête et de transition. Le Concile ne nous a pas donné, pour le moment, dans beaucoup de secteurs, la tranquillité désirée mais plutôt a suscité du trouble et des problèmes qui, certainement ne sont pas, sans conséquences pour l'accroissement du règne de Dieu dans l'Eglise et dans chaque âme. Il est bon de le rappeler, c'est un moment d'épreuve. Celui qui est fort dans la foi et la charité peut jouir de cet affermissement (cf. S. thomas, II-IIae 123, 8).
Nous ne dirons rien de plus. Les revues et les librairies sont inondées de publications sur la phase féconde et critique de l'Eglise dans ses aspects évolutifs d'histoire post-conciliaire. Il faut veiller. L'Esprit de science, de conseil, d'intelligence et de sagesse doit aujourd'hui être invoqué avec une particulière ferveur. Des ferments nouveaux s'agitent en nous ; sont-ils bons, ou nocifs ? Des tentations nouvelles et des devoirs nouveaux sont devant nous. Répétons les exhortations de St Paul : « Soyez toujours joyeux. Et priez sans jamais vous arrêter. En toute chose, rendez grâce à Dieu ; parce que c'est la volonté de Dieu, qui vous est manifestée dans le Christ Jésus. N'éteignez pas l'Esprit. Ne dépréciez pas l'esprit de prophétie. Vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le. Gardez-vous de toute espèce de mal » (1 Th 5, 16-22).
Nous ajouterons simplement la recommandation d'une triple fidélité. Fidélité au Concile : faisons en sorte de connaître mieux, d'étudier, d'explorer, de pénétrer ses enseignements, magnifiques et si riches. Peut-être leur abondance même, leur densité, leur autorité a découragé beaucoup de leur lecture, de la méditation d'une doctrine si haute et si engagée. Beaucoup, qui parlent du Concile, n'en connaissent pas les documents merveilleux et pleins de poids. Certains, qui préfèrent la contestation et le changement précipité et révolutionnaire, osent insinuer que le Concile est désormais dépassé ; il servirait, pensent-ils, seulement pour démolir, non pour construire. En revanche, qui veut voir dans le Concile l'œuvre de l'Esprit Saint et des organes responsables de l'Eglise (rappelons la qualification théologique du premier Concile, celui de Jérusalem : « Visum est... Spiritui Sanctora et nobis », il nous est apparu, au Saint Esprit et à nous : Ac 15, 28), prendra en mains avec assiduité et respect le volume du récent concile et trouvera le moyen d'en faire un aliment et une loi pour sa propre âme et sa propre communauté.
Deuxième fidélité : fidélité à l'Eglise. Il faut la comprendre, l'aimer, la servir, l'aider. Parce qu'elle est signe et instrument de salut. Parce qu'elle est objet de l'amour immolé du Christ : « dilexit Ecclesiam et se ipsum tradidit pro ea », il a aimé l'Eglise et s'est livré pour elle (Ep 5, 25). Et aussi parce que nous sommes l'Eglise, ce corps mystique du Christ, dans lequel nous sommes vitalement insérés, dans lequel nous aurons notre sort éternel. Cette fidélité à l'Eglise, vous le savez, est aujourd'hui trahie par beaucoup, discutée, interprétée à la manière de chacun, minimisée, c'est-à-dire ni comprise dans sa signification profonde et authentique, ni professée avec le respect et la générosité qu'elle mérite, non pour notre mortification, mais pour notre expérience et notre honneur.
Et finalement, fidélité au Christ. Tout est là. Nous vous répétons seulement la parole de Simon Pierre, dont nous sommes le pauvre mais le réel successeur, et sur la tombe duquel nous nous trouvons maintenant : « Seigneur, où irions-nous ? Toi seul as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 69).
Fidélité au Christ. Tel doit être l’après-Concile, mes frères et mes fils bien-aimés. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Parlons un instant de Dieu. Ou mieux, parlons de nous-mêmes devant la grande question de Dieu. Nous vous invitons à cet acte fondamental pour notre pensée, et par conséquent pour notre vie morale, pour notre vie vécue. C'est une question permanente, de tous les temps, de tous les hommes ; mais aujourd'hui plus urgente pour tous. Chacun s'interroge : qu'est-ce que je pense de Dieu ? La réponse peut être multiforme; nous pouvons distinguer trois catégories, selon la mentalité des hommes de notre temps. D'abord ceux qui adhèrent à la religion et acceptent sans discuter, peut-être même sans réfléchir, sans se rendre compte du vertige, de l'ivresse, du bonheur d'un tel nom, sans approfondir ce sentiment vague, mais toujours profond que ce nom mystérieux et puissant produit ou devrait produire dans notre esprit. Puis viennent ceux qui doutent, pour qui le nom de Dieu est entouré d'un brouillard d'incertitude, d'hésitation, d'insatisfaction ; ils préfèrent donc ou ne plus y penser ou ne plus y adhérer, s'abandonnant à un scepticisme pratique, faussement supérieur, apparemment commode et élégant, spécialement à la mode chez les jeunes qui s'orientent vers des études scientifiques, où la certitude rationnelle devient l'unique mesure de la vérité. La troisième catégorie comprend ceux qui nient le nom, l'idée, la réalité de Dieu, soit par une attitude de refus simple mais conscient — ce sont les athées —, soit par une attitude de rébellion — ce sont les antithéistes, les ennemis déclarés de Dieu, en théorie et dans la pratique.
Si on cherche un dénominateur commun à ces catégories sommaires, on peut peut-être l'identifier avec une méfiance variée et plus ou moins ancrée : l'impossibilité de connaître Dieu. Certains en sont arrivés à proclamer « la mort de Dieu » ; et peut-être pour certains, c'était sans mauvaise intention, car cette négation, à l'accent blasphématoire et sacrilège, voulait se référer à des conceptions de Dieu fausses, incomplètes, insoutenables, c'est-à-dire aux idoles que les hommes proposent si souvent à leur religiosité ou à leur mentalité, avec des idées arriérées et empiriques, dans des civilisations que nous appelons païennes, à des époques historiques de superstitions dépassées, dans des expressions philosophiques inacceptables. Chez d'autres, cette tentation dévorante de méfiance quant à la possibilité de connaître Dieu voulait être une reconnaissance malheureusement agnostique de son ineffabilité, de sa transcendance absolue et donc inaccessible, de son incompréhensibilité ; elle voulait être comme un acte d'humilité en face du mystère infini de l'Etre divin. Mais le plus souvent, aujourd'hui, la manière de penser non philosophique mais exclusivement scientifique rend difficile à l'homme de sortir de l'expérimental, et de s'élever à la rationalité métaphysique, et l'arrête à la connaissance des réalités qui semblent seulement positives et utiles aux buts techniques, sociaux, temporels ; l'esprit humain se résigne, et même se complaît à admettre cette impossibilité d'acquérir une vraie connaissance de Dieu.
Avez-vous jamais fait de l'alpinisme ? Quatre jeunes gens se trouvent un soir autour du feu, dans un village de montagne, et parlent des cimes des montagnes qui entourent le paysage. Naturellement se présente le projet audacieux de faire une ascension; une ascension nouvelle, jamais entreprise par d'autres, très audacieuse, et donc très attirante. L'un dit : on doit pouvoir; l'autre ajoute : certainement, on le peut ; le troisième dit encore : oui, mais il faut observer certaines conditions ; et le quatrième : lesquelles ? Et la discussion continue, et se conclut dans une résolution commune : le défi à la cime. L'alpinisme est ainsi fait. Il en est de même pour la théologie, la religion, la conquête de la connaissance de Dieu.
Nous, fils de l'Eglise, nous affirmons: il est possible de connaître Dieu. Par deux voies principales : la raison et la foi. La raison seule est-elle une voie valable pour arriver à la connaissance de Dieu ? Valable, oui, même si elle n'est pas entièrement suffisante. Valable, à condition qu'on en respecte les exigences fondamentales; c'est-à-dire qu'il suffit de l'utiliser comme il faut. Voilà la première condition. Et ces exigences ne sont pas si difficiles qu'elles dépassent les forces normales de la pensée ; elles ne sont pas différentes de celles du « sens commun » (cf. garrigou-lagrange, Le sens commun).
Et on peut aussi observer, en passant, que ce n'est pas seulement la science sur Dieu, la théodicée, qui recourt à ces exigences de la raison, mais bien aussi les sciences expérimentales et positives, qui également sont intelligibles et valables en tant qu'elles utilisent elles aussi, selon la nature de leurs études, les mêmes principes rationnels, comme la raison d'être, la finalité, la causalité, etc.
Nous, fils de l'Eglise, souvent accusés d'obscurantisme, nous sommes au contraire optimistes quant à l'aptitude de la pensée humaine à résoudre, dans une certaine mesure naturellement, son problème majeur, celui de la vérité, de la Vérité suprême, qui est Dieu. Si le témoignage de la sagesse des siècles et des grands penseurs, celui de l'Ecriture Sainte, et celui de notre conscience et de notre expérience, ne suffisent pas, nous pouvons être reconnaissants envers le Concile Vatican I d'avoir pris la défense de la raison humaine et de nous avoir donné, à ce propos, un enseignement sûr, clair, réconfortant et noble (cf. denz.-sch., 3016).
Mais il faut faire attention à une distinction fondamentale dans cette question de la possibilité de connaître Dieu. Une chose est d'affirmer que Dieu existe, et une autre est de dire qui Il est. L'existence de Dieu, nous pouvons la connaître avec certitude, et ce que nous pouvons entrevoir de Lui nous vient par analogie, par négation et par sublimation de ce que nous connaissons des choses qui ne sont pas Dieu : leur être limité nous sert à avoir l'intuition de quelque chose de ce qui peut être dit de ses perfections infinies ; et le magistère de l'Eglise nous avertit que « entre le Créateur et la créature on ne peut tant remarquer la ressemblance mais bien plutôt la dissemblance ». Ainsi parle le concile du Latran IV (DENZ.-SCH. 806-432). Dieu reste mystère. Mais un mystère positif, qui part de notions élémentaires vers d'autres recherches et découvertes, successives et interminables. Notre connaissance de Dieu est une fenêtre sur la clarté du ciel, un ciel infini. Mais exigence intrinsèque de la pensée, principe absolu de l'être : Il est. « Je suis celui qui suis », c'est sa définition (Ex 3, 14).
Si au témoignage de la raison nous unissons celui de la foi, notre connaissance de Dieu deviendra merveilleuse. « Personne, dit l'Evangile, n'a jamais vu Dieu, mais le Fils unique qui est au sein du Père, Dieu nous l'a manifesté » (Jn 1, 18). Et nous aurons pour miroir de Dieu le Père, la figure du Christ, Fils de Dieu et fils de l'homme. « Qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9). Le Christ, plus encore que Maître, est image ; saint Paul nous l'annonce: «II est l'image du Dieu invisible » (Col 1, 15). Si bien que pour connaître Dieu nous avons une Voie, dans laquelle convergent, s'expérimentent, se rectifient et se renforcent toutes les autres — s'il en est. Il est la Voie, la Vérité et la Vie (Jn 14, 6).
Nous devons dépasser la tentation, si forte de nos jours, de considérer comme impossible une connaissance de Dieu, adaptée à notre maturité culturelle, et répondant à nos besoins existentiels et à nos devoirs spirituels. Ce serait de la paresse, ce serait de la lâcheté, ce serait de l'aveuglement. Nous devons chercher. Chercher dans le livre de la création (Rm 1, 20) ; chercher dans l'étude de la Parole de Dieu; chercher à l'école de l'Eglise, Mère et Enseignante ! chercher dans la profondeur de notre conscience... Chercher Dieu, le chercher toujours. Sachez-le : Il est près de vous (cf. Is 55, 6).
A vous notre exhortation et notre Bénédiction.
Très chers fils et filles,
Notre discours, pendant ces audiences générales, ne donne qu'un aperçu de thèmes qui mériteraient un développement bien différent ; mais il nous semble que, dans des circonstances comme celles-ci, ce qui compte est plus l'importance du thème lui-même que son développement. C'est un acte de confiance que nous faisons envers nos visiteurs, en votre intelligence, en votre désir d'étude et de réflexion. Parlons de Dieu. Toute conversation sur Dieu — pensez-y : sur Dieu ! — exige cette remarque préliminaire : il faut que nous reconnaissions, nous le premier, le caractère absolument élémentaire et incomplet de nos paroles.
Nous porterons maintenant notre attention sur les tentations les plus grandes et les plus répandues par rapport au nom de Dieu. La dernière fois, en choisissant parmi ces tentations, nous avions étudié la première : l'impossibilité de connaître Dieu. Maintenant en voici une autre, apparemment plus banale, mais non moins profonde et frappante : il est inutile de s'occuper de Dieu. C'est une tentation qui trouve facilement des applications pratiques : elle devient négation et a immédiatement ses conséquences: le renoncement à la recherche de Dieu, l'abandon de la pratique religieuse et l'acquisition d'une certaine tranquillité de conscience, tant du point de vue spéculatif (le bon fondement exact de notre rapport avec Dieu), qu'au point de vue des conséquences morales qui en découlent. C'est inutile, dit-on, de se poser un problème religieux : ou il n'a pas de solution, ou il n'est pas intéressant qu'il en ait une. De toute façon la vie continue : il n'est plus nécessaire de se poser un problème aussi difficile et pratiquement superflu.
C'est pour beaucoup un axiome, considéré comme une découverte, une libération : la voie est libre ; il n'y a plus besoin de Dieu.
La mentalité moderne, toute imbue de rationalisme scientifique, satisfaite de ses résultats dans le domaine de connaissances qui lui permettent non seulement de comprendre ce qu'elle étudie mais d'appliquer son savoir à l'action et à la possibilité de tirer des avantages de ses connaissances, dans la jouissance des conquêtes de sa propre étude et de son propre travail, ne demande rien d'autre. Même, une fois affirmée l'inutilité de Dieu, elle soutient que l'on vit mieux; on gagne du temps, on concentre l'attention et l'activité sur des choses dont on mesure la réalité, et on résout des problèmes qui semblent les seuls vrais et intéressants, économiques d'abord, sociaux ensuite, politiques, et ainsi de suite; on brise tant de liens désormais superflus pour l'homme adulte et développé, liens conventionnels, superstitieux, ennuyeux. Il faudrait citer certaines expressions des Psaumes : « non est Deus », il n'y a plus de Dieu (cf. Ps 13, 1 ; 52, 1).
A partir de cette affirmation, qu'elle soit spéculative ou empirique, sur l'inutilité de Dieu et donc de la religion, de la foi, de la prière, et enfin de la confrontation de la conscience avec une éventuelle et inexorable exigence de la loi divine, on pourrait faire apparaître une centaine de types de personnes de notre temps, que nous rencontrons dans le monde où nous vivons et qui se trouvent dépeintes dans tant de pages de la littérature moderne ; l'indifférentisme, l'agnosticisme, le pessimisme, l'irrationalisme, l'anticléricalisme, l'athéisme, etc., dont est marquée la psychologie de beaucoup de nos contemporains, sont souvent alimentés par cette racine unique de l'inutilité supposée d'un problème théologique important et utile.
Comme vous le savez, ce n'est pas du tout notre position. Nous baptisés, nous croyants, nous spécialement dispensateurs des mystères de Dieu, non seulement nous n'admettons pas l'opinion et encore moins l'hypothèse de l'inutilité de Dieu dans le contexte de la vie humaine, mais nous affirmons le contraire. Dieu est nécessaire ! Il est l'Etre nécessaire, l'unique nécessaire en soi, et nécessaire pour nous. Il est bon de souder notre conviction à ce principe capital. Ce qui vaut le plus, ce qui est le plus important pour nous est justement ce nom de Dieu très réel, très saint.
Ainsi commence la loi constitutionnelle de l'univers : « Je suis le Seigneur ton Dieu » (Ex 20, 2 ; 20, 7) ; et ainsi résonne notre prière souveraine : « ... que Ton nom soit sanctifié, que Ton règne vienne... ». La leçon dominante de l'Evangile, auquel est vouée notre existence, nous exhorte toujours ainsi : « Cherchez d'abord le règne de Dieu» (Mt 6, 33).
Peut-être quelqu'un objectera-t-il : c'est un devoir mais sans utilité. Cependant si on analyse la nécessité intrinsèque de ce devoir moral, libre oui, mais surgissant de l'exigence constitutive de notre être, on voit que l'utilité première et maximale coïncide pour nous avec notre premier et plus grand devoir : et même si pour ce devoir nous devions perdre tous nos avantages et notre vie, notre calcul ne serait pas erroné. Jésus le Maître, témoin ensuite de ses paroles, l'a dit : « Qui aime sa propre vie, la perdra ; et qui méprise sa propre vie en ce monde la gardera pour la vie éternelle » (Jn 12, 25). Si Dieu est pour nous la vraie raison pour laquelle la vie nous est donnée, Lui consacrer pensée, cœur, action, signifie, outre que répondre à notre fin essentielle, nous réaliser nous-mêmes. Saint Ignace nous le rappelle dans la première méditation de ses Exercices spirituels : « Homo creatus est... » ; et ainsi nous répondait l'enfant de notre école de catéchisme, école de sagesse suprême, à la question : « Pourquoi Dieu t'a-t-il créé ? Il m'a créé pour le connaître, pour l'aimer, pour le servir en cette vie, et ensuite en jouir éternellement dans l'autre ».
Mais la tentation va insister : « cui bono » ? à quoi sert Dieu dans notre vie ? Tous nos jugements sont soumis à la mesure du profit immédiat et personnel. Nous sommes anthropocentriques : c'est-à-dire notre moi nous importe plus que l'honneur et le service de Dieu; nous sommes utilitaristes, égoïstes. Plus qu'à l'être et au devoir-être nous nous attachons à la valeur, c'est-à-dire au rapport d'utilité ; et encore dans l'échelle des valeurs, des choses précieuses, nos affaires, nos intérêts, nos plaisirs tendent à prévaloir sur le souverain bien, qui est pour nous tellement mystérieux, tellement peu réductible à notre expérience habituelle, ce bien qui s'appelle Dieu.
Encore une parole du Christ, grave et dramatique comme un jugement, nous oblige à revoir notre échelle de valeurs : « A quoi sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il vient à perdre son âme ? « (Mt 16, 26). Comment l'homme peut-il sauver son âme ? Voici que la tentation à propos de l'inutilité de Dieu révèle sa tromperie : la grande, la suprême question de notre salut, comment la résoudrons-nous en oubliant ce que la foi, en Dieu, dans le Christ, dans l'Esprit Saint, nous enseigne ? Ce bienfait indispensable, cette utilité unique et vraie peut seulement nous venir de Dieu, de Celui qui dit : « Je suis ton salut » (Ps 34, 3).
Et combien nombreux sont les avantages qui en découlent pour nous, si le nom de Dieu resplendit sur notre vie. La liste en serait trop longue, si nous voulions simplement l'écrire ; depuis les avantages du domaine de la pensée : Dieu est la lumière ; de même que dans l'agir : Dieu est le vrai Bien, Dieu est l'Amour; et comment finalement peut-on soutenir une morale sans Dieu ? Et comment tiendrait un christianisme, tout entier en ligne horizontale — selon l'expression moderne — c'est-à-dire sans Dieu et finalement sans Christ-Dieu, tourné vers les autres, vers les hommes ; comment pourrait-il tenir sans le flux vertical de l'amour de Dieu qui descend et remonte à Dieu ? Comment ne tarirait-il pas et peut-être même ne se pervertirait-il pas, ne pouvant plus avoir cette obligation intérieure du nom de Dieu ni donner authentiquement aux autres le nom de frères, c'est-à-dire fils du même Dieu Père ?
Ne reléguons pas le nom de Dieu parmi les concepts vains et dépassés, inutiles désormais à l'homme libre et maître de lui même ; plus nous sommes affranchis des vaines pensées et des mythes dépassés, plus nous sentons la force, la plénitude, la bonté de ce nom béni ; célébrons-en la Réalité ineffable dans la foi et dans l'amour.
Que notre Bénédiction Apostolique vous donne du courage pour cela.
Chers fils et filles,
Les tentations de l'homme moderne par rapport à Dieu et à la religion sont nombreuses et graves. Nous y insistons à peine, selon notre habitude au cours de ces brefs instants d'audience générale, non tant pour répondre doctrinalement à ces tentations, mais plutôt pour que vous les connaissiez, même en venant ici, et que vous sachiez vous en défendre, comme il convient, en étudiant, en réfléchissant, en purifiant votre mentalité religieuse, si c'est nécessaire, et fortifiant par la prière et la bonne volonté la foi menacée : « Ut possitis sustinere », pour que vous puissiez résister (1 Co 10, 13).
Parmi ces tentations, en voici une très forte : Dieu et la religion sont des concepts dépassés. Ils appartiennent à d'autres temps. Notre époque est devenue adulte. La pensée moderne a progressé de manière à exclure toute affirmation qui dépasse la raison scientifique. Dieu, dit-on, est transcendant, donc Il est hors de la sphère des intérêts de l'homme de notre temps. Il appartient au passé, non au présent, encore moins au futur. Le mouvement de la civilisation va vers une sécularisation croissante et totale, c'est-à-dire vers l'autonomie des valeurs temporelles et vers la libération d'un rapport religieux supposé. Vous aurez certainement entendu parler de cette tendance, qui distingue d'abord les réalités terrestres de leur rapport supérieur et final avec le monde religieux, et cela légitimement ; mais ensuite elle en arrive à restreindre au domaine de ces réalités terrestres tout le savoir et tout l'intérêt de l'homme, sécularisant, laïcisant, désacralisant toute forme de vie moderne. La religion n'y aurait plus de place, ni aucune raison d'être, à moins d'être réinterprétée dans un sens purement humaniste, de manière à proclamer que l'homme est pour l'homme l'être suprême (cf. Marx, Nietzsche, etc.).
Comme vous le voyez, cette objection ruine notre foi, et devient ces temps-ci plus forte et plus répandue, jusque dans le domaine théologique, avec des intentions, qui ne sont pas toujours destructrices, même parmi les catholiques.
Quelle est sa force ? Elle semble s'identifier avec le mouvement, l'évolution, le changement, des, idées résultant du progrès, des transformations de la vie moderne, en contraste avec celle des temps plus anciens. Nous sommes habitués à appeler histoire ce flux d'événements et de mœurs en référence à la vie de l'homme. L'histoire serait la cause fatale de la, dissolution de l'idée religieuse. Le sens de ce processus des choses et des hommes dans le temps tenterait de classer la religion comme vieillie, comme insoutenable aujourd'hui, comme ayant une survie abusive ; le nom même de Dieu serait considéré comme mythique, imaginaire et irréel. Un homme religieux serait un réactionnaire, un naïf hors de mode, un être malheureux, qui ne serait pas encore émancipé du joug d'une mentalité dépassée.
Il est superflu que nous vous rappelions quel pouvoir de suggestion cette tentation possède. Les faits le disent, les livres le documentent, les jeunes spécialement subissent la fascination de cette forme d'athéisme, à cause de l'aspect d'actualité qu'elle présente, d'absence de préjugés qu'elle autorise et suscite, d'évidence élémentaire qui semble l'appuyer. Cette espèce d'athéisme serait un signe de progrès de l'esprit, cause et effet du progrès scientifique, technique, social, culturel. L'histoire, c'est-à-dire l'évolution, est le secret de la transformation du monde moderne. Sur l'athéisme on pourrait disserter sans fin, spécialement d'une manière spéculative ; il existe dans la littérature catholique une riche production d'œuvres d'étude et de vulgarisation, que nous ferions bien de connaître et de valoriser. Mais nous nous limiterons maintenant à considérer l'aspect tentateur de la négation de Dieu et de nos rapports avec Lui, causé par ce qu'on appelle « notre époque ».
Nous voudrions vous inviter à examiner cette expression. Elle ferait tort à votre intelligence, si elle suffisait, par elle-même, à former en vous une certitude, spécialement sur une question d'une telle importance.
Elle peut, tout au plus, fonder une présomption de vérité, celle de l'opinion publique, ou celle des courants philosophiques de pensée, que l'on suppose valables. Mais de soi l'actualité d'une doctrine ne suffit pas pour la rendre digne d'être crue. Celui qui se laisse conduire par les habitudes de pensée, les opinions de la masse, souvent ne se rend pas compte de sa propre attitude d'esclave : il s'exalte des paroles, des idées d'autrui, des opinions faciles, de la renonciation à un effort mental propre, de la joie d'être affranchi de la mentalité de son milieu propre, qui ne manque pas, souvent, de sagesse et d'expérience, de se laisser porter par des idées triomphantes : et il se croit libre ! Et il ne se rend pas compte d'une autre faiblesse : que les idées triomphantes du jour, avec le temps peuvent changer, et changent de fait. Il s'expose donc aux démentis et aux désillusions de demain. Il sourira peut-être alors de lui-même, ou mieux encore il regrettera d'avoir abandonné sa propre personnalité aux mains et aux cerveaux d'autrui, d'être un homme raté, d'avoir marché dans le brouillard.
Que réfléchissent les personnes intelligentes, que réfléchissent les jeunes, que réfléchissent les travailleurs. Tous doivent réfléchir. Aujourd'hui plus que jamais, car l'idée de progrès, d'autosuffisance humaine, subit une crise effrayante, et trouve justement dans ses fidèles les contestateurs les plus forts et les plus désespérés.
S'il y a d'autres motifs à répugnance au Dieu de la foi, nous devons également y réfléchir : l'analyse sérieuse et patiente de ces motifs en montrera la fausseté à la fin ; non sans une aide, qui ne peut manquer, de ce Dieu que nous mettons en cause (cf. S. irénée, « Nous ne pouvons connaître Dieu sans l'aide de Dieu », Adv. Haer. IV, 5, 1). Nous trouverons qu'il n'est pas le fantôme que l'homme ignorant et sensible s'est créé par lui-même; nous trouverons, comme dit le Concile dans une page admirable, que : « la reconnaissance de Dieu ne s'oppose en aucune façon à la dignité de l'homme », et que justement en conformité avec la tension de l'homme moderne à chercher dans l'avenir la plénitude de la vie « l'espérance eschatologique ne diminue pas l'importance des tâches terrestres, mais en soutient bien plutôt l'accomplissement par de nouveaux motifs » (Gaudium et spes, 21).
Relisons une page du P. Lubac : « On repousse Dieu comme celui qui limite l'homme, et on ne voit pas que par le rapport à Dieu l'homme a en lui "quelque infinité". On repousse Dieu comme celui qui subjugue l'homme, et on ne voit pas que par le rapport à Dieu l'homme échappe à tout esclavage, en particulier à celui de l'histoire et de la société » (Sur les chemins de Dieu, p. 268).
Dieu n'est pas dépassé. Et encore moins l'idée de Dieu, dans la plénitude de son Etre, le mystère de son existence, la merveille de sa révélation, est dépassée. Il faut seulement la faire revivre dans nos esprits, qui l'ont déformée, profanée, amoindrie, expulsée, oubliée ; la régénérer dans la recherche, la foi chrétienne, la charité envers Lui et envers nos frères, pour en retrouver l'actualité par excellence, la lumière du temps, la promesse de l'éternité.
Son nom est « Toujours ».
Disons-le avec le chantre biblique : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, et sa louange sera toujours sur mes lèvres » (Ps 33, 2).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
La religion ? Il faut la renouveler. C'est la conviction de tous ceux qui s'en occupent encore aujourd'hui, qu'ils soient à l'extérieur de son expression concrète — une foi, une observance, une communauté — ou qu'ils soient au contraire à l'intérieur d'une profession de foi, d'une discussion religieuse. Toute la question est de savoir ce que l'on entend par renouvellement ! Il faut renouveler sa propre conscience religieuse. C'est plutôt là une question qu'une objection, mais c'est une question polymorphe, polyvalente, c'est-à-dire qu'elle se présente sous des aspects très divers, avec des principes, des méthodes de travail des conclusions. différentes et facilement opposées entre elles. Le renouveau religieux peut être conçu comme un processus continu de perfectionnement, ou comme un processus expéditif de dissolution, ou encore comme une tentative de nouvelle interprétation, selon des critères donnés.
Le thème est actuel. Nous avons tous accueilli la parole prestigieuse de « aggiornamento », comme un programme : programme du concile et de l'après-concile, programme personnel et communautaire. Signe évident que, justement au cœur de l'orthodoxie, doivent agir comme un ferment vital (cf. Mt 13, 33), l'impulsion d'une nouvelle vie, la respiration animatrice de la conscience, la tension morale, l'expression actuelle et, comme l'amour, toujours originale.
La religion est vie et, comme notre vie biologique, elle doit être subjectivement en un continuel renouvellement, une continuelle purification, un continuel accroissement. Toute la discipline de l'esprit nous le rappelle ; S. Paul ne cesse de le répéter « l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (2 Co 4, 16) ; « dépouiller le vieil homme, qui va se corrompant au fil des convoitises décevantes, pour vous renouveler par une transformation spirituelle de votre jugement et revêtir l'homme nouveau » (Ep 4, 22-23), « nous grandirons de toutes manières vers celui qui est la tête (le Christ) » (Ep 4, 15), toujours « en progressant dans la science de Dieu » (Col 1, 10), etc.
Ces exhortations incessantes constituent bien des éléments de ce que nous offre la vision originelle du fait religieux ; elles signifient qu'il naît d'un minuscule commencement et qu'il doit se développer : rappelez-vous la parabole du semeur (Lc 8, 5, 11) ; elles signifient que lui aussi est sujet aux décadences et aux perversions: rappelez-vous la polémique du Christ avec les Pharisiens (Mt 23, 14) ; qu'il a souvent besoin de réformes, et toujours de perfectionnement, et qu'il atteindra sa plénitude dans la vie future seulement. Tout cela est bien connu des disciples de la Parole divine, de l'école de la liturgie et de la vie ecclésiale. Donc volontiers nous acceptons l’« aggiornamento », et nous cherchons à en interpréter la signification et à en accueillir les conséquences rénovatrices. Primo dans l'intérieur des âmes (Ep 4, 23), et ensuite, si c'est nécessaire, dans les lois extérieures.
Mais ce renouveau n'est certes pas sans danger. Le premier danger est celui du changement, voulu pour lui-même, ou en hommage au transformisme du monde moderne, du changement incompatible avec la tradition de l'Eglise, à laquelle on ne peut renoncer, L'Eglise est la continuité du Christ dans le temps. Nous ne pouvons nous séparer d'elle, de même qu'une branche, qui veut s'épanouir dans les fleurs nouvelles du printemps, ne peut se détacher de la plante, de la racine, d'où elle tire sa vitalité. C'est un des points capitaux de l'histoire contemporaine du christianisme, un point décisif : ou dans l'adhésion fidèle et féconde avec la tradition authentique et autorisée de l'Eglise, ou dans la séparation mortelle. Le contact normal avec le Christ ne peut se faire pour celui qui veut s'accrocher à lui selon des chemins qu'il a lui-même choisis, en créant un vide doctrinal et historique entre l'Eglise présente et l'annonce primitive de l'Evangile. « L'esprit souffle où il veut » (Jn 3, 8), bien sûr, le Seigneur l'a dit, mais le Seigneur a lui aussi institué un fil conducteur ; « recevez l'Esprit Saint » a-t-il dit après sa Résurrection à ses disciples (ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis, ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus » (Jn 20, 23). Le Christ, certainement, demeure l'unique source, l'unique « vraie vigne », mais sa vie nous atteint à travers les branches vitales issues d'elle (cf. Jn 15, 1 sq ; Lc 10, 16).
L'Eglise n'est pas un rideau de séparation, qui met une distance, un obstacle dogmatique et légal entre le Christ et son disciple du XX° siècle ; elle est le canal, le véhicule, le développement normal qui unit ; elle est la garantie de l'authenticité, du voisinage de la présence du Christ parmi nous. « Je suis avec vous », a dit le Christ en prenant congé des Onze et en ouvrant devant eux la succession des temps «jusqu'à la fin du monde » (Mt 28, 20).
On ne peut imaginer un christianisme nouveau pour le renouveler, il lui faut être tenacement fidèle. Et cette stabilité dans l'être, avec sa continuité dans le mouvement et sans le développement, cette cohérence existentielle, propre à tout vivant, ne peut pas être qualifiée de réactionnaire, d'obscurantiste, d'archaïque, de sclérosée, de bourgeoise, de cléricale, ou de n'importe quel titre méprisant, comme le fait pourtant une certaine littérature moderne, à cause de la phobie du passé, de la méfiance devant tout ce que le magistère de l'Eglise présente comme objet de foi. La vérité est ainsi : elle demeure. La Réalité divine, qui y est contenue, ne peut être modelée selon le bon plaisir d'un chacun, elle s'impose. Tel est le mystère ; celui qui a le privilège d'y entrer par la foi et la charité en jouit avec délices, il a une certaine expérience ineffable de l'effusion de l'Esprit Saint.
Quelqu'un posera la question : mais alors il n'y a plus rien à renouveler ? L'immobilisme devient la loi. Non, la vérité demeure, mais elle est exigeante, il faut la connaître, l'étudier, la purifier dans ses expressions humaines : quel renouveau tout cela comporte ! La vérité demeure mais elle est féconde, personne ne peut dire l'avoir totalement comprise et définie dans les formules qui restent cependant intangibles dans leur signification ; elle peut présenter bien des aspects qui méritent la recherche ; elle projette sa lumière sur des domaines divers, qui intéressent le progrès de notre doctrine ; la vérité demeure, mais elle a besoin d'être traduite, formulée selon la capacité de compréhension de ses disciples, et ceux-ci sont des hommes d'âges différents, de cultures et de civilisations diverses. La religion admet donc un perfectionnement, un accroissement, un approfondissement, une science toujours tendue dans l'effort sublime d'une meilleure compréhension, ou d'une formulation plus heureuse.
Pluralisme alors ? Oui, un pluralisme qui tienne compte des recommandations du Concile (Optatam totius, 16 ; Gravissimum, 7 ; 10) et dans la mesure où il se réfère aux modes par lesquels les vérités de la foi sont énoncées, et non à leur contenu, comme l'a affirmé avec tant de force et de clarté notre vénéré prédécesseur le pape Jean XXIII, dans son célèbre discours d'ouverture du Concile (cf. AAS 1962, 790, 792), en référence, tacite mais évidente, à la formule classique du Commonitorium de S. Vincent de Lérins (mort en 450) : les vérités de la foi peuvent être exprimées de différentes manières, mais « avec la même signification » (DENZ.-SCH. 2802). Le pluralisme ne peut engendrer de doutes, d'équivoques, de contradictions ; il ne doit pas légitimer un subjectivisme d'opinions en matière dogmatique, qui compromettrait l'identité et donc l'unité de la foi : progresser, oui, enrichir la culture, favoriser la recherche ; mais démolir, non.
Nous aurions tant d'autres choses à dire sur le thème du renouveau religieux, sur le progrès théologique, par exemple, sur les relations entre la doctrine religieuse et le milieu, soit historique, soit culturel (thème aujourd'hui très ressenti et très délicat), sur les enseignements moraux de l'Eglise et les mœurs changeantes des hommes, etc. Mais que suffise cette fois l'accent mis sur ce grand thème du renouveau religieux, afin qu'il soit lui aussi l'objet de votre réflexion stimulante, et qu'il vous fasse apprécier l'effort que l'Eglise est en train de faire ces temps-ci avec une grande fidélité et une bonté pastorale, afin de donner à la foi une protection jalouse et une ouverture aimante. Et aussi pour que ne manquent pas aux maîtres de la foi, évêques, théologiens, catéchistes, votre adhésion et votre reconnaissance. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Nous voudrions vous donner une marque de l'amour pastoral, propre à notre ministère envers l'homme de notre temps, l'homme considéré selon un modèle uniforme, non pour abaisser son niveau, mais pour élargir le rayon de notre intérêt, en cherchant d'attirer votre attention sur les tentations habituelles contre la foi en Dieu, ou, en termes plus généraux, contre la religion.
Une de ces tentations qui se glisse dans la mentalité moderne est la persuasion que, en somme, on peut se passer de Dieu et qu'il peut être remplacé par d'autres valeurs. C'est-à-dire que l'on peut se passer de la foi en Dieu, et de la pratique religieuse que la foi exigerait. Ce n'est pas une négation absolue, ce n'est pas un athéisme radical ou rationnel, niais bien un manque d'intérêt pratique, une tentative d'appuyer la vie sur d'autres bases que celles de la religion traditionnelle. C'est souvent la conclusion d'un raisonnement plutôt empirique mais complexe, qui détruit à l'intérieur de l'âme le peu de certitude que le catéchisme avait inculqué à l'enfant encore jeune, et qui semble disparaître au premier doute venant d'un effort intellectuel naissant et à la première perspective attrayante d'affranchissement de devoirs ennuyeux : comme il est difficile, dit-on, ce problème de Dieu ! Comme il est facile de se soustraire à ses exigences, spéculatives et pratiques ! Comme c'est agréable ! Et pour certains la tentation revêt l'apparence de Minerve, la déesse de la sagesse païenne, qui fait penser à l'abandon de la religion comme un dépassement libérateur de pseudo-idées enfantines (vous en souvenez-vous ? Ce n'est pas Chantecler qui fait se lever le soleil) : l'adulte n'a pas besoin de ce monde religieux qui semble imaginaire et superstitieux ; il est satisfait d'autres pensées, ses pensées, qui sont ensuite ses intérêts, ses obligations, ses amours, ses expériences, son activité quotidienne, ce qu'il a à faire, ce qu'il appelle la vie réelle.
C'est là la première forme de la tentation — comme nous le disions — du remplacement de Dieu : nous pourrions la rapprocher, par le rappel de la parabole du semeur, des semences tombées parmi les buissons d'épines qui en grandissant étouffent les grains naissants (Mt 13, 7-22) : les soucis temporels prennent toute la place qui dans l'âme devrait être réservée aux devoirs et droits de la religion. C'est du positivisme pratique. L'inobservance du repos et de la prière des jours de fête démontre combien est forte et puissante cette tentation. Ceux qui y cèdent aujourd'hui sont légion, alors que l'importance, aussi bien personnelle que collective, de la participation à la liturgie eucharistique est devenue plus évidente, aussi bien pour marquer sagement le rythme du temps et des occupations profanes que pour laisser à l'esprit une pause, son réconfort, son niveau primordial.
La vie areligieuse devient facilement sans satisfactions et insignifiante. L'homme intelligent s'aperçoit qu'il marche dans l'obscurité ; sans la lumière de la vérité et de la pratique religieuse, son expérience perd son importance et sa signification, sa personnalité devient médiocre, sa liberté devient la proie de passions mauvaises et de l'influence d'autrui. Il sent le besoin d'un idéal supérieur quelconque, devant et au-dessus de Lui. Les opinions courantes, les aphorismes rhétoriques, les philosophies à la mode offrent facilement une idole à mettre à la place de Dieu. Nous voulons reconnaître que souvent ce sont des conceptions nobles et hautes, choisies par l'homme moderne pour le guider à la place de la foi religieuse, comme la science, la liberté, l'art, le travail, le progrès, le devoir, l'amour... D'autres conceptions non moins répandues, ne sont pas sans signification ambiguë : la richesse, la puissance, la gloire, la politique, le bonheur, etc. Ce sont des valeurs certainement. Mais peuvent-elles atteindre ce degré d'absolu que nous reconnaissons à la divinité et qui ne demande pas une justification à un plan supérieur ? Sont-elles, si on s'en contente, capables de prendre dans notre esprit la place de Dieu ? Ne laissent-elles pas, quand elles sont seules, un vide qui, somme toute, est la partie la plus importante et la meilleure ? Et si nous réduisons notre capacité de compréhension à ces valeurs isolées, alors qu'elles demandent d'être mises en liaison avec une source et un ordre plus élevés, n'avons-nous pas réduit leur vraie mesure, ou rapetissé plutôt que dilaté l'amplitude de l'esprit humain qui est sans limites ? C'est l'avertissement si connu de saint Augustin (cf. Conf. 1, 1), qui parcourt, avant et après lui, toute l'histoire de la spiritualité humaine : le besoin du Dieu irremplaçable. Il ne s'agit pas de qualifier ce besoin insatiable d’« angoisse métaphysique », dont ne veut même pas entendre parler ni le matérialisme moderne ni, pour d'autres raisons, l'idéalisme immanentiste ; mais il s'agit de reconnaître une exigence innée et profonde de l'âme humaine, ouverte sur l'infini et qui aspire à se comparer et donc à se confondre avec la connaissance et l'amour du Dieu dont elle porte en elle-même l'empreinte mystérieuse. La substitution, même dans les cas que nous rencontrons parfois chez des hommes de grande valeur intellectuelle et morale, est abusive : abusive en ce qui concerne Dieu qui a mis au début de son message biblique un premier commandement : « Je suis le Seigneur ton Dieu ; tu n'auras pas d'autre dieu que moi » (Ex 20, 2-3) ; et abusive en ce qui concerne l'homme car elle le trompe avec l'éclat de reflets, de lumières artificielles, le privant de la lumière directe de l'éblouissant mystère de Dieu.
Mais aujourd'hui une autre forme de substitution de Dieu, du Christ, de la foi, de la religion est à la mode ; c'est celle qui nous pousse non plus à refuser les bienfaits de la religion elle-même, spécialement de la religion chrétienne, mais plutôt à obtenir ces bienfaits pour l'homme moderne en les distinguant et en les séparant de leur racine, c'est-à-dire du rapport avec le monde divin. On dit souvent, séparation de la source verticale, pour lui conférer une origine et un terme dans une ligne horizontale ; non plus référence à Dieu mais à l'homme. Pour donner au christianisme une formulation qui plaise à la mentalité sécularisée, laïciste, hostile à la transcendance et à la Réalité mystérieuse du Dieu vivant et du Christ, Verbe incarné et notre Sauveur dans l'Esprit Saint, on a essayé d'interpréter le christianisme selon des critères purement humains. Beaucoup se rappellent encore un article célèbre écrit immédiatement après la guerre par un philosophe idéaliste connu, « pourquoi nous ne pouvons pas ne pas nous dire chrétiens », article dans lequel était explicitement reconnu au christianisme le mérite irréfutable d'avoir assuré à la doctrine de l'esprit des valeurs nouvelles et inextinguibles ; mais le christianisme authentique est absorbé et donc substitué par l'immanentisme idéaliste. Aujourd'hui on parle des penseurs qui offrent une réinterprétation séculière de la foi chrétienne comme d'un christianisme sans religion où le Christ a une grande place, mais comme homme. Dieu disparaît. On y dit des choses belles et profondes qui charment les chrétiens de notre temps, doctrinalement sécularisés, et donc négateurs de la vérité religieuse que l'Eglise défend et répand éternellement : ce sont souvent des pages impressionnantes, comme des rosés merveilleuses mais séparées de leur racine ; ils vivent bien, affirmant des valeurs morales appréciables, mais comment ces dernières peuvent-elles être expliquées alors qu'elles sont séparées de leur vraie racine et réduites à une mesure purement humaine ? Et combien de temps pourront-elles durer pour sauver l'homme au niveau duquel elles sont descendues ? « L'espace d'un matin » (cf. de rosa, Civ. Catt., 1970, quad. 2877 et 2878). Dieu, le Christ, l'Eglise ne peuvent pas être impunément remplacés. Essayons de surmonter cette tentation, en retrouvant dans notre foi catholique la certitude, la plénitude, le salut qu'elle seule peut donner. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Parlons encore de Dieu, avec la simplicité que requiert ce discours : et demandons-nous : ne serait-ce pas le moment de nous mettre ou de nous remettre à le chercher, à chercher Dieu ?
Nous devons le faire d'abord pour la raison que nous croyons en Dieu. Cette affirmation fondamentale : « Je crois en Dieu » suffit-elle pour apaiser notre esprit et pour ne plus nous occuper de la grande vérité-clef de toute notre pensée, de toute notre vie ? Cet acte suprême de notre raison, cet acte initial de notre religion suffit-il pour que nous soyons dispensés des conséquences qu'il comporte et, première entre toutes, celle de nous mettre consciemment à la recherche approfondie, et donc en présence de cette Réalité suprême qu'est Dieu ? « En présence, ici, cela signifie se rendre compte, en quelque sorte, de son Infinité, de sa Totalité, de sa Grandeur, de sa transcendance et de son immanence, de son mystère, de son Etre absolu et nécessaire, de sa Vie personnelle et bienheureuse ; il s'agit de faire l'expérience de la tension dans laquelle nous place cet acte de raison et de foi, de l'angoisse, de la joie de proclamer, de célébrer, de l'adorer, lui, notre Principe, Lui, notre Fin ; une tension qui nous attire parce qu'il est une tension qui tout à la fois tente de nous éloigner de Lui du fait de notre disproportion incalculable et de notre indignité inguérissable (cf. Lc 5, 8 ; Gn 18, 27) ? Que ferons-nous quand nous saurons que nous devons appeler Dieu notre Père, la Bonté suprême, en Lui et pour nous ? Pourrons-nous rester tièdes, ou sentirons-nous le devoir de le chercher, de le chercher avec cette ardeur qui s'appelle l'amour. L'amour est « étude », l'amour est recherche.
La Bible est remplie de cette invitation impérative : « Cherchez le Seigneur et sa puissance, recherchez sa face » (1 Ch 16, 11).
Nous devons chercher Dieu également pour une autre raison : les hommes, aujourd'hui, tendent à ne plus le chercher. On cherche tout mais pas Dieu. On remarque même une tendance à l'exclure, à effacer son nom et son souvenir de toute manifestation de la vie, de la pensée, de la science, de l'activité, de la société : tout doit être laïcisé, non seulement pour conférer au savoir et à l'agir de l'homme leur domaine propre, dirigé par des principes spécifiques, mais pour revendiquer pour l'homme une autonomie absolue, une suffisance satisfaite des seules limites humaines, et fière d'une liberté aveugle devant tout principe d'obligation, d'orientation. Tout se cherche, mais pas Dieu. Dieu est mort, dit-on ; ne nous en occupons plus ! Mais Dieu n'est pas mort, il est perdu, perdu pour tant d'hommes de notre temps. Ne vaudrait-il pas la peine de le chercher ?
Tout se cherche : les choses nouvelles et les vieilles, les difficiles et les inutiles, les bonnes et les mauvaises, tout. La recherche, peut-on dire, définit la vie moderne. Pourquoi ne pas chercher Dieu ? N'est-il pas une « Valeur » qui mérite notre recherche ? N'est-il pas une Réalité qui exige une connaissance meilleure que celle d'usage courant, purement nominale ? Meilleure que la connaissance superstitieuse et fantasque de certaines formes religieuses, que nous devons justement, ou repousser parce qu'elles sont fausses, ou purifier parce qu'elles sont imparfaites ? Meilleure que la connaissance qui croit être déjà suffisamment informée et oublie que Dieu est ineffable, que Dieu est mystère ? Est-ce que connaître Dieu n'est pas pour nous raison de vie, de vie éternelle ? (cf. Jn 17, 3).
Dieu n'est-il pas un « problème »
si on veut l'appeler ainsi, qui nous concerne de près, et aussi notre pensée,
notre conscience, notre destin ? Et si était inévitable, un jour, notre rencontre
personnelle avec lui ? Et encore : s'il s'était caché, par un jeu très
intéressant, décisif pour nous, justement pour que nous allions le chercher ?
(cf. Is 45, 19). Et même : si c'était
Lui, Dieu, Dieu lui-même, qui était à notre recherche ? N'est-ce pas là le
dessein mystérieux et suprême de l'histoire de notre salut ? « Quaerens me sedisti lassus... » (cf. aussi Dei Verbum, 2).
Nous devons tous nous remettre à la recherche de Dieu.
Problème immense. Que faire ? D'où partir ? Par chance, dans cette entreprise spirituelle, nous ne sommes pas seuls. Une très vaste littérature, qui s'étend sur plusieurs siècles, nous précède : lisez, par exemple, les Soliloques de saint Augustin, ou l'Itinéraire de l'âme à Dieu de saint Bonaventure. Une bibliographie moderne à tous les niveaux est à notre disposition : sachez choisir. Des œuvres de théologie, riches de doctrine sûre et d'expérience moderne, s'offrent aux volontaires et présentent une aide valable.
Mais pourquoi chacun ne pourrait-il pas tenter quelques pas de lui-même ? Chacun, par exemple, peut observer la réalité du phénomène areligieux ou antireligieux de notre monde ; il peut le constater dans le milieu dans lequel il vit, dans la société qui l'entoure, dans les formes d'activités auxquelles il participe ; il peut se demander quelles sont les causes de la décadence religieuse de notre époque : pourquoi Dieu est-il absent ? Pourquoi la foi passe-t-elle par une éclipse ?
Il suffira de se poser une question de ce genre pour se rendre compte que la réponse touche généralement la condition d'existence des personnes observées ; les causes, en général, ne sont pas la foi en elle-même, mais l'état d'âme, la mentalité, la formation du milieu de vie de l'homme. L'homme est changé, non le rapport religieux, non la religion dans son contenu ; l'œil ne voit pas, même si la lumière est celle d'avant, c'est-à-dire que les conditions subjectives ne sont plus favorables à la pensée de Dieu, à la foi, à la prière.
Pourquoi cela ? Question bien difficile ! Mais nous pouvons donner une réponse sommaire, c'est à cause des changements de la vie moderne. Et ce qui est étonnant, c'est que ces changements sont en général ceux que nous pouvons appeler le progrès, soit par rapport à la culture des hommes, soit par rapport au développement de la société. L'adulte, dit-on, n'a plus besoin de Dieu. La religion serait un phénomène infantile. Pourquoi ce résultat négatif pour la religion, dérivant de l'évolution positive de l'homme moderne ?
Indiquons, seulement comme ébauche et non comme solution, deux facteurs : l'usage de l'intelligence et la polarisation de la volonté. L'intelligence s'est passionnée pour le savoir scientifique, c'est-à-dire sujet de l'expérience rationnelle ; et ce serait très bien si cette éducation de l'esprit ne s'était arrêtée à ce degré de connaissance et n'avait refusé de monter plus haut : de la connaissance phénoménale des choses, sensible et calculable, à la connaissance de l'essence des choses, que nous appelons métaphysique, et qui est une base d'accès à la religion. La volonté s'est tournée entièrement vers les problèmes pratiques et économiques, domaine que nous appelons terrestre et qui, lorsqu'il est cherché par l'homme avec un intérêt dominant ou exclusif, l'empêche d'arriver à des biens supérieurs, que nous appelons célestes. C'est cette double attitude de l'homme qui l'a détaché d'une tendance naturelle à la religion.
Le problème ne touche pas la réalité des choses et de l'homme, il n'est pas ontologique mais psychologique et pédagogique. Comment peut-on rechercher Dieu dans ces conditions ? Il serait téméraire de répondre par quelques mots rapides comme ceux-ci, à un problème d'une telle amplitude et d'une telle complexité. Mais indiquons une voie, qui n'est pas unique, ni définitive, mais indicative, un début : commençons par susciter (voilà l'apostolat moderne) le désir de l'homme vrai et complet, de l'humanisme entier et authentique. Il contient un dépassement naturel de l'« unidimensionnel », c'est-à-dire du matérialisme et du positivisme de l'homme et fait revivre en lui un sens de Dieu qui sommeillait, un intérêt, une espérance, qui résout vraiment l'aventure existentielle de l'homme moderne si le Maître est rencontré, non seulement dans la recherche, mais dans le début d'une conquête divine. Ce sera très beau. Comment le susciter ? Par l'amour, la charité. La charité est une méthode, une propédeutique de la vérité. C'est trop long à expliquer. Pensez-y et priez. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Nous insistons sur le thème de la recherche de Dieu. Non pour renvoyer à une autre occasion les problèmes actuels graves et pressants, vers lesquels notre attention est également et aussi assidûment tournée, mais parce que nous pensons que la question de notre mentalité concernant la religion est toujours prioritaire ; d'abord en elle-même, pour les réalités suprêmes auxquelles elle se réfère : Dieu et l'homme ; puis aussi pour les conséquences théoriques et pratiques qui dépendent de cette première question de notre mentalité : elle est le point dont dépend tout le système idéologique humain ; et comme la nier est aujourd'hui à la mode, la négliger une habitude, l'ignorer (avec tant de sécularisme acharné) est presque une obligation, quasi la défense d'une émancipation acquise, nous croyons qu'il est nécessaire et intéressant d'en parler encore une fois : nous devons rechercher Dieu. C'est l'étrange prétention de tant de personnes de vouloir énoncer des sentences sur ce nom suprême et mystérieux de Dieu, comme si elles en connaissaient la vraie signification — vide, fausse, douteuse, immense, ou infaillible — sans jamais l'avoir honnêtement cherchée, consciencieusement étudiée ; de quelle science oserions-nous parler sans l'avoir d'abord étudiée ou du moins admise à partir d'un témoignage compétent ? La recherche de Dieu ! notre intention est apostolique ; c'est-à-dire : elle voudrait se référer aux conditions spirituelles de l'opinion publique, à la manière commune de penser des gens, des hommes d'aujourd'hui ; mais nous nous voyons obligé de nous arrêter sur les aspects personnels que la recherche de Dieu présente, non pour en faire ici un exposé très développé, mais seulement pour en indiquer quelques-uns afin de stimuler une réflexion utile.
Demandons-nous donc : comment cherche-t-on Dieu ? Cette question donne le vertige. Mais faisons tout de suite un effort pour être calmes, c'est-à-dire pour disposer notre esprit à l'utilisation ordonnée et efficace de ses facultés, pour expérimenter leur capacité face à cet acte extrêmement difficile de la recherche de Dieu.
Dieu n'est pas évident. Si nous le croyons évident pour nous, avec l'utilisation superficielle et intuitive de nos facultés de connaissance, nous nous illusionnons. Ceci explique pourquoi beaucoup de gens ne croient pas en Lui. Les conditions mentales de l'homme moderne ne sont habituellement prédisposées ni à une recherche consciente, ni à cette connaissance de Dieu, qui nous est possible. Nous avons dans notre cerveau trop d'éléments sensibles, figuratifs, imaginatifs, irréels, représentatifs, pour dépasser cette sphère d'expérience facile, agréable et confuse, pour chercher au-delà et au-dessus d'elle. Quand nous essayons de nous demander la raison, la signification, la valeur de cette expérience multiforme et commode, nous sommes aussitôt dépassés par une immensité d'idées et de noms ; la rationalité philosophique est si riche et si confuse, que beaucoup aujourd'hui se contentent de donner un ordre historique aux expressions de la pensée humaine, de les relier, tout au plus, au moyen d'un fil de processus mental : l'histoire de la pensée prend la place de l'évaluation rationnelle et réelle de la pensée elle-même. Et si au contraire nous occupons notre pensée à l'exploration de ce que nous appelons réel, nous nous arrêtons, avec un sentiment justifié de succès, à la rationalité scientifique ; la science nous donne une double suprématie, celle d'une connaissance sûre des choses, et celle de leur utilisation pratique, technique, économique : grande conquête, mais non suffisante à l'aspiration insatiable de la raison, qui veut en savoir plus : il ne lui suffit pas de savoir comment sont les choses, elle voudrait en savoir le pourquoi. Alors nous arrivons à cette première conclusion à laquelle — pensons-nous — personne ne devrait s'opposer : donnons à la raison sa voie, son mouvement naturel, sa force, son intégrité, sa fonction pleine et supérieure ; et elle nous portera à cette connaissance réfléchie de Dieu dont parle saint Paul : « à partir des choses visibles on peut avoir une connaissance partielle mais sûre du Dieu invisible » (cf. Rm 1, 20). Le Concile Vatican I nous le confirme ; il revendique justement pour la raison humaine la capacité de connaître quelque chose de Dieu moyennant la connaissance des choses créées (DENZ.-SCH. 3004).
En d'autres termes : il faut bien user de la raison, il faut lui restituer un fonctionnement logique, normal et efficace, il faut lui redonner confiance. Nous ne devons pas abuser d'une manière capricieuse de ce don, de « cet œil » fait pour conquérir la vérité. La raison a une fonction irremplaçable dans la religion. Elle y a une place d'honneur, un rôle important. En tant qu'hommes nous devons en être fiers ; en tant que religieux, prudents et humbles : la raison est un instrument très précieux et délicat, mais valable et puissant, toujours en progrès. Le P. de Lubac dit bien quand il déclare « que l'homme, donc, ait l'audace de sa propre raison !... Quels que soient les méandres parcourus par sa pensée, qu'il sache à la fin remonter à la Source, qu'il sache atteindre le point focal » (Sur les chemins de Dieu, p. 15).
Où arrivera notre recherche, guidée par la pure raison naturelle ? elle arrivera, oui, à un point très élevé, au-delà de la ligne de l'agnosticisme ; mais le but sera plus un désir qu'une satisfaction. Son effort sera plus un essai qu'une conquête. Il se traduira par une expression bien connue dans les écoles de religion : intellectus quaerens fidem, l'intellect cherche la foi, c'est-à-dire une connaissance, qui lui soit conférée par révélation. Entrons dans le domaine gratuit du surnaturel : « Si Dieu ne se fait maître, personne ne peut connaître Dieu... Il était impossible de connaître Dieu sans Dieu ; par son Verbe il enseigne aux hommes à connaître Dieu », ainsi parle S. Irénée (f 200 ; Adv. Haer. IV, 6, 4 ; 5, 1 ; PG 7, 988), rappelant les paroles du Christ : « personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui auquel le Fils voudra le révéler » (Mt 11, 27) ; « Personne n'a jamais vu Dieu ; un Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, c'est lui qui l'a fait connaître » (Jn 1, 18). S. Thomas ouvre la Somme Théologique en affirmant « qu'était nécessaire pour le salut humain une certaine doctrine selon une révélation divine outre les sciences naturelles explorées par la raison humaine ». Le Christ est le Maître, le révélateur, la lumière : « Si vous vous attachez à ce que je vous ai dit, vous serez vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira » (Jn 8, 31-32).
D'où la foi, et une nouvelle réflexion, un acte réfléchi de la raison sur cette science nouvelle et supérieure de Dieu ; voilà la théologie : fides quaerens intellectum, selon la célèbre expression de saint Anselme d'Aoste, archevêque de Cantorbéry († 1109). La foi a besoin du service de la raison ; elle ne l'étouffé pas, comme on le dit souvent ; elle ne la substitue pas (cf. DENZ.-SCH. 2751; 2756 ; 2813) ; mais elle l'associe à l'acceptation de la Parole de Dieu, elle l'élève et l'engage dans le labeur le plus difficile et exaltant : écouter, dans la mesure du possible, comprendre, explorer et exprimer la révélation, comme lumière, comme principe logique et dialectique de la rationalité la plus profonde et la plus vitale : credo ut intelligam. L'intelligence est mise à l'épreuve, aidée par tout l'homme, pas ses vertus morales qui rendent possible le passage de la phase spéculative de la pensée à la phase vitale ; faire de la vérité divine un principe de vie humano-divine. Non intratur in veritatem, nisi per caritatem on n'entre dans la vérité que par la charité, écrit Saint Augustin (Contra Faustum, 41, 31, 18 ; PL 42, 507).
Vous voyez, très chers fils, combien la recherche de Dieu devient grande et merveilleuse, et elle ne nous entraîne pas dans des spéculations vaines et obscures mais elle interprète, exerce et glorifie les aspirations les plus profondes et les plus authentiques de notre esprit. Personne n'en est exclu. Les petits sont au premier rang à cette école de Dieu (cf. Mt 11, 25). Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Chercher Dieu est un devoir, disons-nous. Devoir qui est permanent et même prédominant pour nous hommes modernes, qui sommes remplis, jusqu'à sembler rassasiés, de tant de science, de tant de culture ; et c'est justement pour cela que nous avons une obligation et un besoin plus grands de chercher la raison supérieure et première de toutes les choses que nous connaissons, sous peine de ne plus comprendre leur sens, et de sombrer dans l'obscurité et enfin dans le désespoir, ou de condamner notre pensée à un indifférentisme médiocre et conventionnel. Ce devoir pressant, demeure et prédomine aussi parce qu'aujourd'hui il est négligé et nié. Il en est de même de la faim de Dieu, faim peut-être méconnue, mais qui envahit l'esprit humain indépendamment de lui, qui tend à se rassasier d'autres choses, nobles parfois, souvent ignobles, si bien que « après le repas il a encore plus faim qu'auparavant » (Inf. 1, 99).
Chercher, chercher toujours. Mais ici surgit une question spontanée : quand trouver Dieu ? Pouvons-nous aussi le trouver, nous, modernes, et comment ? Et si nous le trouvons, que se passe-t-il ? Sommes-nous satisfaits ou déçus, heureux ou malheureux ?
Voici donc une autre question qui fait partie de la grande discussion religieuse de tous les temps et tout autant du nôtre. Pouvons-nous trouver Dieu et comment ? Ou bien notre recherche est-elle sans fin, et sans résultat ? Faisons attention : notre recherche doit être sans fin, en cette vie, pèlerinage vers le but de la rencontre finale, pleine et éternelle, avec Dieu, quand « nous le verrons tel qu'il est » (1 Jn 3, 2), « face à face » (1 Co 13, 12). Mais non sans résultat dès cette vie qui, par rapport à la connaissance et à la possession de Dieu, se déroule dans l'obscurité, comme en une nuit, non sans étoile, non sans la « lumen Christi » de la veille pascale. C'est-à-dire que, d'une certaine manière, dans une certaine mesure, nous pouvons trouver Dieu déjà dans cette condition actuelle de notre existence. Rappelons-le-nous bien : nous pouvons trouver Dieu. De certaines manières nous l'avons déjà trouvé.
Déjà trouvé : comment ? Ici se présentent les paroles célèbres de Pascal : « Tu ne me chercherais si tu ne me possédais déjà » (Le mystère de Jésus). Chercher c'est déjà trouver, c'est déjà avoir, si vraiment nous ne pouvons connaître Dieu sans Lui, sans sa lumière, naturelle ou surnaturelle (cf. Rm 1, 11), intérieure ou extérieure (cf. S. thomas, dans Ep. ad Rom. 1, 6). Dieu est déjà présent en celui et par celui qui le cherche. Si nous comprenons cela, nous pouvons déjà naviguer dans l'océan de la prière : « Dieu, mon Dieu, je veille et dès l'aube je soupire vers Toi » (Ps).
Mais cela ne suffit pas. Nous voulons quelque chose de plus. Trouver ce que cela signifie ? Cela signifie savoir avec certitude, connaître comme nous connaissons les choses de ce monde, manifestement, concrètement. Pouvons-nous trouver Dieu ainsi ? Oh ! qu'il est complexe le monde de notre connaissance ! Nous devons être conscients de l'impossibilité de trouver Dieu comme on trouverait autre chose. Dieu ne serait plus l'objet de notre recherche, s'il pouvait être trouvé concrètement comme nous connaissons les choses ; ce ne serait plus Dieu, ce serait une chose : « aucun nom ne s'adapte de manière convenable à Dieu », dit Saint Thomas, selon notre manière de concevoir les choses existantes (cf. Contra Gent., 1, 30). Nous devons nous rendre compte de l'ambiguïté dramatique des noms que nous attribuons à Dieu : d'une part nous pouvons affirmer par exemple : Dieu est bon, Dieu est vivant, Dieu est Père, par la bonté, la vitalité, la paternité qui lui sont propres ; mais nous devons en même temps nier qu'il est bon, vivant, père à la manière des êtres dont nous avons la connaissance ordinaire et que nous qualifions avec ces termes (ib. et De Potentia, 7, 2, ad I et II).
Voilà le point le plus difficile, mais aussi le plus fécond de notre itinéraire vers la découverte de Dieu. Cela mériterait un long discours sur la connaissance qu'on appelle analogique, c'est-à-dire vraie, mais non identique, que nous pouvons avoir de Dieu (cf. S. thomas 1, 13, 1) ; et de même sur la manière d'affirmer la réalité divine en niant les limites dans lesquelles tout concept humain s'exprime (Dieu n'est pas fini, n'est pas corps, n'est pas mortel, etc. : c'est ce qu'on appelle la « via remotionis », c'est-à-dire une affirmation qui inclut la réalité que nous pouvons concevoir et exclut les limites que nous ne pouvons pas connaître) ; et de même la « via excellentiae », la manière d'attribuer à Dieu dans une mesure sublime les réalités positives que nous connaissons : Dieu est sage, infiniment sage ; Dieu est bon, infiniment bon, etc. C'est pour cela que lorsque nous voulons trouver Dieu, nous le voyons presque fuir dans le ciel profond du mystère infini justement au moment où nous espérions l'avoir atteint : Il demeure absolument transcendant, ineffable, mystérieux. S'il n'en était pas ainsi il ne s'agirait pas du vrai Dieu que nous espérons trouver. Nous pouvons reconnaître qu'il existe et connaître les attributs qui conviennent à son existence souveraine ; nous ne pouvons rien connaître de Lui de façon satisfaisante. Ainsi notre recherche ne sera pas un repos ; c'est une course qui ne finit jamais au long de cette vie.
Alors ? Notre recherche est une défaite ? Nous ne le trouverons jamais ?
Non, il reste beaucoup à dire. Il y a un autre degré de recherche et de conquête de Dieu ; c'est plus que la connaissance rationnelle, c'est l'expérience spirituelle. L'expérience mystique, l'expérience vitale. Celle-ci aussi a son échelle, qui part des signes de la présence et de l'action divine que nous appelons miracles. Chose étrange : rien ne suscite autant de curiosité dans notre monde incrédule que le miracle ; seulement le monde le veut vrai, réel. Mais s'il est tel, la foule accourt. Ce sont les miracles qui ont attiré l'intérêt, la confiance et puis la foi des gens envers Jésus, dans la scène de l'Evangile. Un désir de miracle est au fond de chaque âme ; les critiques modernes sont sur leurs gardes pour en contester la véracité, la réalité ; mais en fait ils en ont peur, ce qui est presque un présage ; les profanes en sont plus avides et plus curieux ; les fidèles, oui, seraient heureux de voir un miracle, mais savent que c'est exceptionnel et rarissime, et que le Seigneur s'en sert pour se mettre en contact avec nous (cf. zsolt aradi, I miracoli, Vita e Pensiero 1961). Le Seigneur veut normalement nous conduire à lui non par la voie de ces expériences merveilleuses mais sensibles, mais par d'autres voies, spirituelles et morales, celle de la foi, celle de l'amour, celle de l'exemple des Saints où transparaît un rapport avec Dieu, celle de la voie autorisée de l'Eglise. Mais nous devons noter une autre forme, moins rare qu'on ne pourrait le penser, un autre degré vers le contact mystique avec Dieu : celui de la grâce gardée jalousement dans l'âme ; c'est la manifestation intérieure de Jésus, promise à qui l'aime vraiment ; Il a dit : « Je me manifesterai à lui » (Jn 14, 21). C'est cette « lumière des cœurs », qui fait de la foi une lumière, une sécurité ; c'est l'inspiration de l'Esprit Saint, la motion que Dieu, dans l'économie de la grâce, exerce sur les âmes fidèles, spécialement sur celles vouées au silence intérieur, à la prière, à la contemplation. Il s'agit d'un don, ou d'un fruit de l'Esprit (Ga 5, 22 ; Ep 5, 9), d'un charisme qui répand dans le cœur un attrait irrésistible vers l'Etre vivant et Présent de Dieu. Sur ce plan de la rencontre mystique avec Dieu se développe une vie spirituelle rare, mais très variée et très riche, dont la fleur la plus belle et la plus caractéristique est la connaissance par l'amour. Nous décernerons dans quelque temps le titre de Docteur de l'Eglise à deux saintes, Thérèse d'Avila et Catherine de Sienne, qui ont atteint, souffert et joui de cette connaissance mystique et en ont laissé à l'Eglise et à l'humanité des documents admirables. De même beaucoup d'autres Saints ; rappelez-vous par exemple la vision de Saint Etienne (Ac 7, 55), de Saint Pierre à Joppé (Ac 10, 11), de Saint Paul ravi jusqu'au troisième ciel (2 Co 12, 4), de Saint Jean à Patmos, de Saint Augustin à Ostie, etc. La phénoménologie de la vie mystique, aussi bien sous l'aspect psychologique (cf. Plotin sec. III), que sous l'aspect théologique est très riche, et forme une branche spéciale de la théologie et de l'hagiographie. Mais elle semble concerner une catégorie particulière de personnes religieuses privilégiées.
Oui, mais cela suffit pour prouver que trouver Dieu est possible. Nous pourrions en venir à notre époque et trouver parmi nos contemporains des témoignages littéraires (cf. Bernanos), philosophiques (Bergson, Maritain) et vécus (cf. merton, A. frossard, Dieu existe, je l'ai rencontré, Fayard 1969), qui nous le confirment. Quant à nous, si nous voulons vraiment trouver par nos humbles forces, nous nous rappellerons la parole de Jésus à l'apôtre Philippe : « qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9). Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
La pensée qui conduit nos conversations sur la mentalité des hommes d'aujourd'hui par rapport à la religion, à la foi en Dieu et dans le Christ, est de découvrir comment et pourquoi aujourd'hui les hommes modernes sont areligieux ou irréligieux, alors que nous sommes convaincus que la religion catholique pourrait et devrait recevoir un meilleur accueil et une meilleure expression justement en vertu des raisons qui semblent justifier ces attitudes négatives et que nous pouvons résumer dans les objections courantes : le progrès de la culture et les transformations sociales. Nous sommes convaincus que notre foi est faite pour l'homme, pour l'homme contemporain encore plus que pour celui d'hier ; ce n'est pas une aliénation de la foi, ce n'est pas un artifice caduc, ce n'est pas une conception dépassée, ce n'est pas une science stérile et encombrante ; c'est une lumière, une plénitude, une vie, dont le besoin et la jouissance sont d'autant plus grands que l'homme qui en fait l'expérience libératrice et rédemptrice est plus avancé, cultivé, mûr, adulte, et avide de certitude (cf. J. daniélou, L'avenir de la religion, Fayard, Paris 1968).
Et alors se pose la grande question : comment se fait-il qu'il est si difficile aujourd'hui de faire accepter à l'homme moderne la religion ? N'est-ce pas une manifestation de décadence religieuse ? Les dispositions de la psychologie humaine ne sont-elles pas défavorables à la pensée de Dieu, à la religion, à la foi acceptée et vécue ? La question est trop vaste et complexe pour que nous puissions donner une réponse rapide et simple. Elle exigerait, tout d'abord, une analyse large et détaillée des conditions dans lesquelles se trouvent la société et les individus, pour exposer quelque chose de cette attitude négative et fréquente en face de la religion. Nous, maintenant, nous n'en parlerons pas ; mais comme on discute tellement de la « crise religieuse » actuelle, il sera bon que chacun y réfléchisse tout seul : pourquoi les gens semblent-ils devenir presque réfractaires à la religion ? En vertu de quelles idées, de quelles coutumes, de quels maîtres, de quels phénomènes, de quels milieux ? Nous proposons le problème à chacun de vous.
Nous, au contraire, au cours de cette brève rencontre, nous proposons le problème sous un autre aspect, qui ne regarde pas tellement l'homme réticent, indifférent ou hostile au message religieux, mais, plutôt le maître qui le propose ; nous voulons parler de la manière, de la forme, de la méthode, du langage, du zèle, avec lesquels ce message est proposé. Cet aspect de la question religieuse est aujourd'hui très étudié. On se demande, pour tout dire en un mot : comment présenter la religion catholique aujourd'hui à notre génération ? C'est la question capitale du rapport entre la foi et l'homme, vue avant tout sous l'angle pédagogique : comment l'annoncer, comment la rendre compréhensible, acceptable, agréable, efficace, moderne ? Ne faudrait-il pas attribuer à la manière, une manière ancienne, obscure, détachée de la vie, contraire aux tendances et aux goûts de notre époque, à la manière d'enseigner et de prêcher la foi, le fait que celle-ci n'ait pas d'auditeurs et de fidèles ? Ne faudrait-il pas, peut-être, rénover le « Kérygma », c'est-à-dire l'annonce du message chrétien, si nous voulons qu'il trouve des auditeurs et des fidèles ?
Si nous en avions le temps, il nous faudrait nous arrêter sur ce point car, chacun le voit, l'importance du rapport entre la foi et l'homme est décisive, pour l'une et pour l'autre. Que fait
l'Eglise : l'évêque, le pasteur, le maître, l'apologiste, le catéchiste, le missionnaire, l'écrivain, le prédicateur, le théologien, si ce n'est une tentative constante de rapprocher la Parole de Dieu de la vie de l'homme, afin que celui-ci trouve son salut dans cette Parole ? Nous laissons ici de côté, un aspect très important mais mystérieux de la question : l'acceptation salvifique de la Parole de Dieu est une grâce ; nous entrons dans la problématique très délicate de la grâce, qui est un don vis-à-vis duquel la liberté humaine est responsable, mais non efficiente ; elle coopère mais n'opère pas, si bien que les paroles de Jésus restent terriblement vraies : il y a ceux qui regardent et ne voient pas, écoutent et ne comprennent pas (cf. Mt 13, 13) ; sans la grâce, la prédication de la vérité » ne sert de rien à l'homme, dit Saint Augustin : nihil prodest homini omnis praedicatio veritatis (De Civ. Dei, XV, 6 : PL 41, 442). L'efficacité de l'effort religieux, accompli par qui que ce soit, reste un secret de Dieu.
Mais limitons-nous à noter la sagesse et le danger de l'effort de donner à l'enseignement religieux la mesure de l'attitude réceptive du disciple, que celui-ci soit une personne ou un peuple. La sagesse : ici réside tout le génie apostolique de l'Eglise, l'art de répandre, d'expliquer, de faire en quelque manière comprendre, de proportionner la doctrine du Seigneur à l'esprit et aussi à la mentalité du disciple, c'est-à-dire de l'homme qui a besoin d'instruction religieuse. Rendre compréhensible le rite, n'était-ce pas un des buts du Concile ? Un des buts de la réforme liturgique ? N'est-ce pas dans ce but que les langues parlées ont été introduites dans le culte et dans l'étude théologique ? N'est-ce pas le souci permanent de l'enseignement de la religion que de la présenter sous des formes et dans des termes accessibles et agréables, de l'adapter à l'âge, à la nature, à la culture de ceux à qui s'adresse l'exposition de la doctrine ? Ce devoir de tenir compte des capacités intellectives et spirituelles de ceux qui s approchent de la foi est si grand qu'il n'est jamais terminé ; et c est dans cette tâche continue de transmission — non sans utilité — de la doctrine religieuse que se manifeste cette « caritatem veritatis », cette charité de la vérité (2 Th 2, 10) propre à l'Eglise. Mais cette préoccupation de multiplier les moyens et les formes d'expression de l'enseignement religieux catholique obéit à une loi fondamentale : que l'intégrité de la doctrine ne soit pas violée. La vérité religieuse, sous forme d'expressions linguistiques diverses, contenue dans de brèves formules de catéchisme, ou divulguée dans des traités théologiques, interprétée selon l'un ou l'autre système philosophique, pourvu qu'elle soit toujours conforme à une saine raison (cf. Gravissimum educationis, 7, 10 ; etc.) doit toujours être authentique, et au moins virtuellement complète, même si elle est en face de conditions de vie humaine très différentes.
Mais cet effort, en soi très louable, de faire accepter la doctrine religieuse aux hommes de notre temps cache, et aujourd'hui met même en évidence un danger, une tentation multiple, que nous pouvons appeler relativisme doctrinal.
Il faut une foi pour notre temps, dit-on ; bien. Le Concile, spécialement dans la Constitution Gaudium et spes, toute entière tournée vers le resserrement des rapports entre l'Eglise et le monde, et désirant mettre en évidence les valeurs de la création, de l'homme considéré dans sa vie naturelle, du progrès moderne, nous enseigne que notre foi aujourd'hui encore est faite pour le salut de l'homme ; mais cela non parce qu'elle prend la mesure de la foi d'après les opinions des hommes, mais parce qu'elle marche, selon le Concile, avec sa croix paradoxale, scandale et folie pour le monde, force et sagesse de Dieu (1 Col, 20 ss), cette Croix, portée humblement et courageusement par les croyants aura encore aujourd'hui la vertu de convertir les hommes au salut du Christ. C'est ce que l'on attend des pasteurs et des fidèles du Peuple de Dieu ; de nous tous, persuadés que sans cette caractéristique de la vérité, la sûreté de la vérité religieuse, la fidélité, toute tentative d'en appeler d'autres à écouter le Christ serait vaine et précaire.
Chers fils et filles,
« Ce n'est pas en me disant Seigneur, Seigneur qu'on entrera dans le Royaume des cieux, mais c'est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les Cieux » (Mt 7, ,21). Voilà une parole célèbre de Jésus-Christ, Notre Seigneur, que nous choisissons aujourd'hui comme thème de notre brève méditation, toujours tournés vers ce grand événement qu'est le Concile, qui ne doit pas être passé sous silence de nos jours mais doit imprimer un renouveau moral dans notre vie chrétienne.
C'était la pensée prédominante de notre vénéré Prédécesseur quand il convoqua le Concile : « ... de l'adhésion renouvelée, sereine et calme, à tout l'enseignement de l'Eglise dans sa plénitude et sa précision, tel qu'il resplendit encore dans les actes du Concile de Trente à celui de Vatican I, l'esprit chrétien, catholique et apostolique du monde entier attend un bond en avant vers une pénétration doctrinale et une formation des consciences, toujours plus conforme à la fidélité de la doctrine authentique, qui doit être cependant étudiée et exposée à travers les formes de recherche et de formulation littéraire propres à la pensée moderne » (AAS 1962, p. 792). C'est pourquoi le Concile veut avoir le caractère d'un magistère surtout pastoral.
Et la pensée de ce but moral du Concile revient souvent dans son enseignement. Ainsi par exemple dans le décret pour l'œcuménisme, qui semblerait en soi éloigné de buts directement personnels et moraux, il est dit : « il n'y a pas de vrai œcuménisme sans conversion intérieure » (Unitatis Redintegratio, 7).
De même dans la constitution sur la liturgie on parle de conversion et de pénitence comme conditions pour s'approcher du Christ dans la célébration des saints mystères (n. 9). Cette symbiose entre doctrine et conduite morale se retrouve dans tout l'évangile. Le Seigneur est maître de vérité et de vie en même temps ; il nous a instruit par la parole et les exemples, il ne nous a pas laissé de livre, mais une forme d'existence nouvelle, transmise et réalisée par une communauté guidée par un magistère et par un ministère (l'un et l'autre authentiques continuateurs de sa mission rédemptrice) et consistant en une vie surnaturelle dans la grâce, c'est-à-dire dans l'esprit de Jésus.
C'est ainsi que, si nous voulons accueillir l'influx du Concile, nous devons nous demander quelle application nous voulons en faire. Il ne suffit pas de savoir, il faut faire. Il y a deux manières de comprendre cette application : la première, disons en extension, c'est-à-dire par des déductions doctrinales et canoniques, dont nous ne voulons pas parler maintenant, entre autres parce que cette voie, si elle n'est pas guidée par le magistère de l'Eglise, peut aller au-delà des enseignements et des intentions du Concile ; la seconde, en profondeur, c'est-à-dire par la voie de réformes intérieures dans nos âmes et dans la vie de l'Eglise, de manière que le Concile ait son efficacité rénovatrice, surtout dans la conception de notre appartenance au Christ et à l'Eglise, dans la participation à la vie ecclésiale, soit dans la prière, soit dans l'action, dans le recours à notre conscience et à l'usage responsable de notre liberté, dans l'engagement à une sanctification personnelle et à la diffusion de l'esprit et de l'appel chrétiens, dans l'effort pour nous rapprocher de nos Frères chrétiens séparés, dans l'affrontement du christianisme avec le monde moderne, pour en reconnaître les valeurs positives et les besoins auxquels nous pouvons répondre et enfin, pour tout résumer, dans l'amour accru pour la sainte Eglise, corps mystique du Christ et son continuateur historique et vital, pour qui il a versé son sang rédempteur.
Nous pouvons distinguer en divers domaines et sous diverses formes cette application du Concile, en commençant par faire nôtres avec une confiance filiale les réformes extérieures juridiques, qui en sont authentiquement dérivées : la réforme liturgique, pour commencer, sans hésitations critiques et sans altérations arbitraires ; de même les réformes structurales de la communauté ecclésiale. Ce serait déjà un grand résultat du Concile si nous donnions tous notre adhésion, prompte et exacte, à ces innovations externes, mais tellement liées à notre renouveau comme à celui de l'Eglise. Voilà l'application canonique.
Une autre application est l'application spirituelle. Le volume des Constitutions et des Décrets du Concile peut servir de livre de lecture spirituelle, de méditation. Il s'y trouve de très belles pages, de sagesse très dense, d'expérience historique et humaine, qui méritent cette réflexion capable de se transformer en nourriture pour l'âme. La Parole de Dieu y est tellement présente et tellement liée aux besoins humains de notre âge qu'elle nous invite tous à son école. Nous ne devrions pas perdre une pareille leçon, mais elle devrait éduquer les chrétiens d'aujourd'hui à la vocation du silence qui écoute, du cœur qui permet à la vérité du Seigneur de devenir esprit et vie dans notre existence. Même la forme, simple, claire, autorisée, de l'enseignement conciliaire est par elle-même une formation à l'esprit évangélique, au style pastoral, à l'imitation du Seigneur, qu'il propose comme modèle : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29). C'est une application spirituelle.
Nous aurions une autre application, toujours dans la ligne morale, l'application théologique. L'action suit l'être ; et nous connaissons l'être par l'étude de la vérité. La vérité théologique préside à l'ordre moral. La conception de la vie, telle qu'elle nous est présentée dans le dessein du salut, exposé par la théologie du Concile, contient la loi supérieure que nous devons suivre. De la conception de ce que nous sommes comme chrétiens, naît l'obligation de ce que nous devons être pour correspondre à notre définition. De l'être dérive le devoir être, l'agir ; « faire la volonté du Père céleste », ce commandement de Jésus dont nous avons parlé, nous oblige aussi à l'expression religieuse, même si elle était sans contenu d'action conforme à la volonté divine. C'est pourquoi nous devons chercher les bases de la vie morale que le Concile, reflet de l'Evangile, nous expose, si nous voulons vous donner une application fidèle et heureuse du renouveau, de l'« aggiornamento ». Cet appel aux principes théologiques leur subordonne les préceptes de la vie morale, et les soumet à la critique, pour divers motifs ; ceux de la priorité : « il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (Ac 5, 29), d'où la valeur du martyre ; ceux de la suppression, comme il est advenu des prescriptions purement légales de la loi de Moïse, comme il résulte de l'enseignement de l'Eglise primitive et de S. Paul spécialement (cf. Ac 15 ; Gal 2, 16) ; ou encore de la réforme possible de la loi civile, ou canonique, quand elle n'est pas l'expression de la loi naturelle, loi divine inscrite dans l'être humain (cf. Mt 5, 17-20 ; Rm 2, 14), restant toujours sauve l'obligation de l'obéissance aux règlements en vigueur dans la société civile (Rm 13, 7) et dans la société ecclésiastique (He 13, 17 ; Lc 16, 10).
Le Seigneur n'a-t-il pas dit « la vérité vous libérera » ? (Jn 8, 32 ; Ga 5, 1). Oui. Mais cette vérité, libératrice des erreurs et des décisions arbitraires de l'ignorance et de l'arrogance humaines, lie ensuite en conscience et de manière plus forte, plus logique et plus responsable, la volonté qui la connaît et oblige l'homme à la loi de l'Esprit, c'est-à-dire de la grâce et de la charité, dont dérive l'engagement supérieur à l'union au Christ, à son imitation, à l'amour de Dieu et du prochain (Mt 22, 39 ; Rm 13, 9 ; Ga 5, 14), à l'abnégation, au service du prochain, jusqu'à la sainteté.
La réflexion sur ce dessein de la vie morale authentique du chrétien nous est très recommandée par le Concile (LG 40 ; Optatam totius 16, etc.) ; elle sera un des meilleurs fruits du Concile, si nous la faisons nôtre. Elle ne sera pas brève, mais salutaire.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Une des questions fondamentales concernant toute la vie humaine, spécialement de nos jours, regarde les principes de l'action, les critères de l'ordre moral, les règles de l'agir ; la question est si fondamentale que, dans les discussions théoriques, beaucoup se demandent : existe-t-il un ordre, une règle, une loi, qui s'impose, qui prédétermine, qui oblige l'homme à agir d'une certaine manière ? L'homme n'est-il pas libre ? La question devient si pressante et simpliste qu'elle paraît équivalente à cette autre : l'indifférence morale, c'est-à-dire l'anarchie ne serait-elle pas, à la fin, sa propre « loi ? ». Cette question et d'autres semblables sont posées non seulement par les penseurs en proie à la critique corrosive et qui après avoir renié les raisons absolues de la pensée et de l'être, ont réussi à détruire les bases de toute obligation morale et à abolir ce qu'on appelle la « répression », permettant à leurs disciples de tout faire et de ne rien faire, de vivre dans la pleine spontanéité des instincts ; ces questions, elles sont posées aussi instinctivement par une grande part de la génération nouvelle, qui lui donne pratiquement des solutions et des applications immédiates par des comportements habituels de contestation, de rébellion, de révolution, avec une seule tendance : changer, sans se rendre compte clairement ni du comment ni du pourquoi. Pour ensuite : jouir.
Quand saint Paul, alors Saul, fut frappé à la porte de Damas par la lumière soudaine de Jésus céleste, il posa deux questions : « Qui es-tu Seigneur ? » et « que veux-tu que je fasse » (Ac 9, 3-5). Nous appelons cette scène prodigieuse la conversion de saint Paul, choisi de cette manière pour convertir le monde au christianisme. Notez bien les deux points de l'interrogation : la connaissance du Christ, la nouvelle ligne d'action. Une fois connu le Christ, un besoin impératif, un commandement d'agir, en dérive immédiatement et logiquement. Le chrétien est un homme qui agit en conformité avec son être, qui a son style, son dessein de vie, et, en plus, s'il est vraiment fidèle à sa vocation chrétienne, la force, la grâce pour traduire cette vocation dans la vie.
Le Concile, — car nous nous référons encore à ce grand enseignement que l'Eglise a providentiellement exposé à nos contemporains — nous appelle à cette restauration de l'agir humain : l'ordre moral chrétien (cf. Inter Mirifica, 6 ; Gaudium et Spes, 87, etc.).
La formule est simple, mais la réalité à laquelle elle se réfère est très complexe. Elle implique un grand nombre d'éléments qui font partie d'une structure de vérités : sur Dieu, sur l'homme, sur la révélation et l'histoire du salut ; et, plus particulièrement sur l'existence d'une obligation morale, d'une responsabilité, d'un devoir, qui engage toute la vie, sur la loi et l'autorité qui l'interprète et la promulgue, sur la liberté, sur la conscience, sur la loi naturelle, sur la grâce, sur le péché, sur la vertu, sur le mérite, sur la sanction, etc. S'il en est ainsi, la première impression est décourageante : elle est trop compliquée cette conception de la morale chrétienne ! C'est tout un système : et aujourd'hui on est facilement opposé au système. Dans le domaine pratique spécialement, on désire des idées simples, des formules claires, des paroles accessibles. Ce système par contre, conduit à des codes volumineux, remplis d'interdictions et d'obligations, il débouche sur la casuistique et le juridisme. L'homme moderne veut une morale moderne.
C'est une affirmation très répandue et très importante. Il faut la méditer, parce qu'il est vrai qu'aujourd'hui nous avons besoin de réfléchir sur les problèmes moraux, de renforcer notre conscience morale ; nous devons remonter aux principes pour avoir des convictions sûres et agissantes ; nous devons voir comment les progrès des sciences modernes, surtout la psychologie, la médecine et la sociologie, entrent dans le cadre de la connaissance de l'homme, l'anthropologie, dont dérive la science de l'agir, c'est-à-dire la morale ; nous devons voir si tant de formes de l'agir, tant de coutumes, sont aujourd'hui raisonnables ou non ; nous devons voir comment appliquer les principes moraux permanents aux besoins nouveaux et aux aspirations contingentes de notre temps. Le Concile désire que soient perfectionnées les études de la théologie morale (Optatam totius, 16) et nous devons aussi réfléchir parce que dans ce domaine de la morale, qu'il soit théorique ou pratique, règne une tendance générale : simplifier. On pourrait étudier les divers aspects de cette simplification qui souvent se résolvent en mutilation de l'ordre moral, en contradiction avec l'adage antique et sage : bonum ex integra causa, le bien résulte de la totalité de ses composantes. Une simplification fort à la mode est, par exemple, celle qui regarde la loi morale, positive d'abord puis naturelle. Certains contestent jusqu'à l'existence d'une loi naturelle, stable et objective. Le domaine des choses permises triomphe progressivement. Nous devrions examiner si le développement de ce qui est licite est justifié par une ouverture raisonnable à l'esprit moderne : ce qui est, si ce n'est pas contradictoire à des normes intangibles ; si cela produit de bons effets : « vous les connaîtrez à leurs fruits » nous enseigne Jésus (Mt 7, 20) ; si cela ne supprime pas la notion du bien et du mal, et si cela n'enlève pas à la personnalité humaine la force de la maîtrise de soi, du respect des autres, de la mesure due à la coexistence sociale ; et puis si n'est pas oublié un critère fondamental du progrès, qui ne consiste pas toujours dans l'abolition de normes d'actions mais plutôt dans la découverte de nouvelles normes dont découlent du fait de leur observance un vrai progrès, une perfection humaine, telles les normes qui favorisent la justice sociale, ou celles qui empêchent certaines dégénérescences morales, comme la guerre, la polygamie, la violation de la parole donnée ou des traités, etc. La licéité peut dégénérer en licence.
Une autre simplification est celle qui soutient que la règle de l'agir doit naître seulement de la situation. Vous en avez entendu parler. Les circonstances, c'est-à-dire la situation, sont certainement un élément qui pose des conditions à l'acte humain, mais cela ne peut faire abstraction des normes morales supérieures et objectives, la situation dit seulement si et comment elles sont applicables dans le cas concret. Limiter le jugement directif de l'agir à la situation peut signifier la justification de l'opportunisme, de l'incohérence, de la lâcheté ; adieu la force de caractère, adieu l'héroïsme, adieu, enfin, la vraie loi morale. L'existence de l'homme ne peut oublier son essence (cf. Instruction du S. Office du 2 février 1956, AAS pp. 144-145 ; Allocution de Pie XII, 18 avril 1952, Discorsi, XIV, pp. 69 ss.). Sans oublier que la conscience, à laquelle la morale de la situation se réfère, la conscience toute seule, sans être illuminée par des principes transcendants et guidée par un magistère compétent, ne peut être l'arbitre infaillible de la moralité de l'action ; c'est un œil qui a besoin de lumière.
Nous pourrions continuer. Mais nous préférons conclure par une réponse consolante au désir, légitime d'ailleurs, de trouver en une synthèse simplificatrice et complète toute la loi morale ; c'est la réponse donnée par le Christ lui-même à celui qui lui demandait quel était le premier précepte et le plus important de toute la loi divine, cette loi qui avait été exprimée dans une mosaïque et développée dans tout le formalisme légaliste de ce temps. Nous la connaissons, cette réponse, qui reprend en un double commandement « toute la loi et les prophètes » ; le premier est vertical, comme nous dirions aujourd'hui, et source du second, horizontal : « aime Dieu, aime ton prochain » (Mt 22, 36). Voilà la synthèse, avec toutes ses implications, voilà l'Evangile ; voilà la vie : « Fais cela et tu vivras » (Lc 10, 28), conclurons-nous avec Jésus. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
La journée missionnaire qui sera célébrée dimanche prochain, 18 octobre, ramène notre pensée à ce grand thème des missions catholiques.
On parle beaucoup des missions, un peu partout ; elles semblent un thème traité à fond, réservé désormais à la propagande dans les discours, conventionnel. Nous ne sommes pas de cet avis. Le fait missionnaire nous apparaît toujours aussi profondément inséré dans la doctrine qu'il suppose et qu'il actualise ; si complexe par les formes dans lesquelles il se manifeste, si dramatique dans l'activité qu'il crée et réclame, si grand par les vertus chrétiennes et humaines dont il s'alimente, si vaste par les dimensions géographiques et ethniques qu'il assume, si moderne par les problèmes humains dans lesquels il s'insère, si évangélique par la présence du Christ dont il nous donne la vision mystérieuse et concrète, si nôtre, par la responsabilité dont il revêt chacun de nous (cf. Lumen Gentium, 17) comme l'Eglise entière (ib. 1, 5) ; si bien que le fait missionnaire nous semble un thème d'étude inépuisable et de développement constant. Pour cela et pour d'autres raisons encore nous vous en disons quelques mots.
Nous nous limiterons à vous proposer deux questions : la première : que savez-vous des Missions catholiques ? Cette question se décompose en plusieurs autres qui ne sont ni superflues, ni indiscrètes, mais visent à honorer votre conscience et votre formation ecclésiale. Par exemple : avez-vous jamais lu et médité le décret conciliaire sur l'activité missionnaire, appelé Ad Gentes ? C'est un document important qui reprend la doctrine et l'expérience du passé et qui ouvre de grandes visions sur un des caractères essentiels de l'Eglise. « Durant le Concile, écrit un célèbre missionnaire qui participa à la rédaction du Décret, l'Eglise s'est découverte missionnaire, dans une expérience vécue, comme jamais encore auparavant » (P. Schutte).
Ceci fait remonter de la connaissance empirique, épisodique, géographique et sociologique des Missions, (connaissance dont nous avons tous quelque élément, ne fut-ce que par les images et les événements que tant de belles revues missionnaires présentent constamment à notre regard et à notre intérêt), à une connaissance d'ensemble, à la vision panoramique de l'histoire de l'Eglise comme de sa nature, où l'activité missionnaire nous apparaît comme une raison d'être, un but de l'Eglise elle-même : « c'est — dit le Concile — le devoir le plus haut et le plus sacré de l'Eglise » (Ad Gentes, 29).
Pourquoi cela ? La recherche franchit maintenant le seuil du mystère et essaie de retrouver l'origine des Missions dans le dessein de Dieu (1 Co 2, 7 ; Ep 3, 9 ; Rm 16, 25), actualisé par le Christ pour le salut de l'humanité : le Christ, Fils de Dieu, a été envoyé par le Père « porter la bonne nouvelle » (Lc 4, 18). Le Christ est le premier et vrai missionnaire, le messager et le médiateur du rapport surnaturel nouveau des hommes avec le Père. Il « est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Lc 19, 10). Il vint comme un homme, visible, sur notre terre et dans notre histoire. Et après lui, à partir de lui, une autre « mission » divine a suivi, invisible en elle-même, intérieure, dans le cœur des hommes, celle de l'Esprit Saint qui avait déjà « parlé par les Prophètes », et qui devait animer tout le Corps Mystique du Christ. Le mystère de la Sainte Trinité, qui nous est révélé par ces missions divines, est donc à la source de l'économie missionnaire de notre salut. C'est l'Esprit Saint qui suscite l'apostolat, autre mission, institution extérieure, ministérielle, reliée à la désignation des Apôtres et à la Pentecôte ; mission destinée à être le canal, dans le temps et dans le monde, de la foi et de la grâce, et à servir d'instrument d'édification de l'Eglise (Jn 20, 21 ; Ga 4, 4 ; 4, 6 ; cf. congar, Esquisse du mystère de l'Eglise, Cerf 1953, p. 129 et suivantes ; et le volume Ecclesia Spiritu Sancto edocto, « Mélanges théol., hommage à Mgr Philips », Duculot, Gembloux, Belgique 1970).
Vous voyez quelle origine ont les missions, origine divine, évangélique, apostolique, théologique (cf. Ad Gentes, 2, 3), qui rayonne dans le monde avec deux grandes idées, l'universalité de la révélation, de la rédemption, de l'Eglise, avec raison appelée catholique, c'est-à-dire universelle (Mc 16, 15 ; Mt 28, 19) ; et la nécessité du salut à travers le Christ (Mc 16, 16 ; Jn 3, 18 ; Ac 16, 30-31). Les missions sont l'épiphanie de la foi et de la charité, opérée par le ministère de l'Eglise. Ministère extrêmement lié à son authenticité originelle et autorisée ; mais aussi ministère libre, dans son choix et dans son déroulement apostolique.
Ce dernier aspect, celui de son libre choix, celui de la dépendance de la collaboration humaine, nous intéresse directement. Il regarde l'histoire humaine de l'évangélisation, explique ses audaces et ses lenteurs, regarde son efficience et sa faiblesse, décrit ses aventures, ses entreprises et ses souffrances, et présente ses protagonistes ; ce sont les missionnaires, les héros de l'Evangile, les prédicateurs, les martyrs, les saints de l'expansion de l'économie du salut, les témoins de l'Eglise comme sacrement du salut, les travailleurs de la première implantation de l'Eglise et de son premier développement, les hérauts des civilisations chrétiennes, les prophètes des suprêmes destinées humaines.
Nous croyons qu'une des raisons pour lesquelles notre peuple sent et aime la cause des missions, est justement celle-là : il devine que là se trouve l'Evangile naissant parmi les hommes, là est le Christ vivant, là est l'Eglise dans son attitude la plus authentique et la plus généreuse. On pourrait croire que les missions plaisent aux peuples d'antique tradition chrétienne à cause de leurs aspects exotiques, de leurs histoires aventureuses, de leurs paysages inconnus, en un mot à cause de leurs aspects extérieurs qui impressionnent l'imagination, la curiosité, le sentiment. Mais cette image attrayante n'arrête pas le regard, mais immédiatement l'introduit dans l'intelligence de la réalité missionnaire : une réalité sublime par l'annonce chrétienne qui y transparaît et par le sacrifice humain qu'elle manifeste.
Les connaissez-vous, les missions, demandions-nous ? Peut-être (n'est-ce pas ?) méritent-elles d'être plus connues ! Ne serait-ce que parce qu'elles représentent un des efforts les plus grands, les plus persévérants, les plus intéressants, les plus libres et les plus gratuits pour faire, d'hommes dispersés, divisés, et venant de civilisations temporelles, une humanité plus vraie, plus fraternelle, chrétienne, et tendue vers des espérances qui dépassent le temps. Il faut mieux connaître les missions !
Nous avons une autre question à vous poser, très chers fils et frères : que faites-vous pour les missions catholiques ? Pour cette entreprise grandiose et pacifique de l'offrande du Christ au monde qui ne le connaît pas encore ? Pour cet effort héroïque de l'Eglise porteuse sur toute la terre de la foi et de la paix ? Ne sommes-nous pas tous coresponsables de la diffusion de l'Evangile parmi tous les hommes ? Ne voyons-nous pas qui sont ces missionnaires, hommes et femmes, nos frères et nos sœurs, qui donnent sans partage leur vie par pur amour du Christ et des peuples lointains et inconnus ? Sommes-nous indifférents en face de ces exemples paradoxaux ? Resterons-nous des spectateurs amusés et égoïstes devant ce spectacle de réalisme surhumain et d'importance capitale, lorsque tant de personnes soutiennent d'autres causes, peut-être bonnes et intéressantes, mais qui ne méritent certainement pas une telle ardeur humaine et chrétienne ?
Voilà la réponse : essayons de nous sentir solidaires de la cause des missions ; c'est la cause de l'Evangile, c'est la cause d'un salut facile et sûr pour des hommes innombrables, c'est la cause de la promotion des droits de l'homme et de la vraie civilisation, temporelle et morale, c'est la cause de notre conscience chrétienne elle-même ; voilà ce que nous devons faire en premier lieu : les missionnaires ne doivent pas se sentir seuls et abandonnés de leurs frères installés dans une possession normale de la vie religieuse et civile.
Cela d'abord. Le reste vient tout seul : prière, imitation, offrandes.
Avec ces sentiments dans le cœur, de ce point central de l'Eglise terrestre, la tombe de l'Apôtre Pierre, nous envoyons notre pensée fraternelle à tous les valeureux missionnaires, à tous les catéchistes, à toutes les communautés de l'Eglise naissante, une salutation affectueuse.
Pour vous et pour eux, notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Fidèle au devoir qui Nous vient du Concile, Nous cherchons à rappeler quelques principes fondamentaux proclamés par les enseignements conciliaires sur l'agir humain, assuré que Nous sommes de relier notre parole, d'une part à la doctrine du Christ, d'autre part aux problèmes et aux besoins du monde présent. C'est notre devoir de promouvoir la formation d'une mentalité et de comportements qui correspondent davantage au vrai progrès moral de l'homme et de la société, même si notre voix s'exprime dans ces rencontres hebdomadaires de manière occasionnelle et populaire, très simple et nullement exhaustive. Mais Nous vous confions que l'exercice de cet humble ministère Nous fait prendre conscience de notre responsabilité apostolique. Nous Nous sentons en effet sollicité à porter un jugement, non certes en raison d'une compétence directe et spécifique que Nous ne prétendons pas avoir dans les problèmes propres à ce monde, mais en raison de la référence qu'a toute question humaine avec la conception globale de la vie et de ses fins suprêmes ; également en raison du regard critique qui de toute part, même des horizons profanes, se fixe sur Nous pour voir si Nous avons vraiment fonction universelle de magistère doctrinal et moral. Avec surprise pour beaucoup, Nous revient, étrangement revendiquée, la parole de Saint Paul : « L'homme spirituel juge de tout » (1 Co 2, 15), parole qui résonne avec la force propre au moyen-âge dans la sentence célèbre et contestée de Boniface VIII, affirmant qu'« au regard du péché », c'est-à-dire sous l'aspect moral transcendant, par rapport à Dieu, « toute chose humaine est sujette à la puissance des clés de Pierre » (cf denz.-schonm., 873-874). Récemment encore, par exemple, à l'occasion d'un crime commis dans une île païenne du Pacifique, un journal local demandait : « Qu'en dit le Pape ? ».
Cette introduction vous laisse comprendre combien il est pour Nous un devoir douloureux d'appeler la réflexion des hommes de bonne volonté sur certains faits qui surviennent aujourd'hui sur la scène du monde, faits qui frappent la sensibilité de tous par eux-mêmes, par leur singularité, leur gravité et leur répétition, qui va au-delà du simple épisode et semble le signe d'une soudaine décadence morale.
Quels faits ? Les tortures par exemple. On en parle comme d'une épidémie répandue dans de nombreuses parties du monde ; on en désigne le centre, peut-être pas toujours sans quelque intention politique, dans un grand pays, tendu dans un effort de progrès économique et social, et jusqu'à présent considéré et respecté par tous comme un pays libre et sage. Eh bien ! les tortures, c'est-à-dire les méthodes policières cruelles et inhumaines pour extorquer des aveux des lèvres de prisonniers, sont à condamner absolument. Elles ne sont pas admissibles aujourd'hui, pas même dans le but d'exercer la justice et de défendre l'ordre public. Elles ne sont pas tolérables, même quand elles sont pratiquées par des organes subalternes, sans mandat ni permission des autorités supérieures, sur qui peut retomber la responsabilité de tels abus et de telles violences déshonorantes. Il faut les dénoncer et les abolir. Elles sont une offense, non seulement à l'intégrité physique, mais encore à la dignité de a personne humaine. Elles dégradent le sens et la majesté de la justice. Elles inspirent des sentiments implacables et contagieux de haine et de vengeance. Là où cela a été possible, Nous les avons déplorées et Nous avons cherché à dissuader de recourir à des méthodes si barbares. Les autorités de l'Eglise et l'opinion publique des catholiques ont élevé leur voix contre de tels abus iniques de pouvoir.
Ces affirmations catégoriques ont valeur de principe, car en ce qui concerne la réalité de certains faits, Nous n'avons pas qualité pour Nous prononcer, particulièrement après des démentis et rectifications souvent donnés par des organes qualifiés et des enquêtes particulières. De même, ces affirmations n'entendent pas justifier des violations privées ou collectives de l'ordre public, qui peuvent avoir fourni un prétexte à de tels excès de la part des défenseurs de l'ordre.
Ici se présente une autre catégorie de méfaits, que le sens chrétien de la vie sociale ne peut admettre comme licites. Nous voulons dire : la violence et le terrorisme employés comme moyens normaux pour renverser l'ordre établi, quand celui-ci ne revêt pas lui-même la forme ouverte, violente et injuste d'une oppression insupportable et irréformable par d'autres moyens. Cette mentalité et ces méthodes sont, elles aussi, à déplorer. Elles causent des dommages injustes, provoquent des sentiments et suscitent des méthodes qui mettent en danger la vie de la communauté, elles aboutissent logiquement à la diminution ou à la perte de la liberté et de l'entente sociale. La théologie de la révolution, comme on l'appelle, n'est pas conforme à l'esprit de l'Evangile. Vouloir trouver dans le Christ, réformateur et rénovateur de la conscience humaine, un destructeur radical des institutions temporelles et juridiques, n'est pas une interprétation exacte des textes bibliques, ni de l'histoire de l'Eglise et des saints. L'esprit du Concile met le chrétien en face du monde dans une tout autre position.
Que dirons-Nous des répressions meurtrières, non seulement contre les formations armées et rebelles, mais contre des populations innocentes et désarmées ? Que dirons-Nous de certaines oppressions et intimidations qui pèsent sur. des pays entiers ? Tous voient comment la guerre continue à travers le monde. Le jugement devient d'autant plus difficile et réservé que la complexité des faits et de leurs composantes échappent à une exacte connaissance. Mais ici encore : on ne peut taire la condamnation, au moins de principe. Nous ne sommes pas pour la guerre, même si elle peut malheureusement encore aujourd'hui s'imposer parfois comme une suprême nécessité de défense. Nous sommes pour la paix. Nous sommes pour l'amour. Nous continuons à espérer que le monde d'aujourd'hui sera libéré de tout conflit destructeur et meurtrier. Nous souhaitons toujours et toujours plus que les aspirations à la justice, au droit, au progrès, trouvent leur voie pacifique, humaine et chrétienne, dans des institutions internationales existantes ou à créer à cet effet.
Mais la série n'est pas finie de ce que Nous avons à déplorer: les détournements d'avions, les séquestrations de personnes, les vols à main armée, le commerce clandestin de la drogue, et tant d'autres faits criminels qui remplissent la chronique de nos jours : tous ces faits réclameraient notre dénonciation et notre condamnation morale. Au moins, c'est pour Nous un réconfort de constater que l'opinion publique déplore unanimement de tels agissements. Puisse être aussi unanime la recherche logique des causes de semblables aberrations ! Et Nous sommes soutenu par l'amour que Nous portons à l'homme délinquant : Nous gardons au cœur l'inébranlable confiance de retrouver la face humaine de tout visage qui porte le reflet de celui de Dieu. Nous avons foi en effet dans la bonté et la miséricorde de Dieu et dans la rédemption du Christ.
A vous tous, notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Nous vous proposons une réflexion dont chacun peut trouver le motif en lui-même, dans sa conscience, dans son expérience. Cette réflexion concerne le grand phénomène, que nous pouvons appeler universel, des changements auxquels nous assistons et auxquels nous participons dans le monde qui nous entoure. Tout change, tout évolue sous nos yeux, dans le domaine social, culturel, pratique, économique ; dans tous les domaines, pouvons-nous dire. La vie courante est toute prise par ces changements que nous observons dans les instruments matériels à la maison et au travail, dans les habitudes de la famille et de l'école, dans les rapports avec le monde, dans les nouvelles qui aujourd'hui appartiennent à tous et proviennent de toutes parts, dans les voyages, dans les coutumes, dans les modes de penser, dans les affaires et dans la culture, même dans la vie religieuse ; tout se meut, tout change, tout évolue, tout court vers un avenir sans lequel nous rêvons déjà de vivre. Le Concile aussi nous l'a rappelé (cf. Gaudium et spes, 5 ss.).
Ceci est un fait d'ordre général qui suscite en nous bien des pensées dont chacune peut devenir une mentalité, une philosophie ou une pratique, de grand intérêt et fondée sur des données de fait indiscutables et par conséquent riche d'une sagesse respectable. Par exemple : n'est-il pas vrai que si tout change, tout périt, tout passe, tout meurt, notre temps nous donne une vision à la fois magnifique et désolante de la précarité des choses et des hommes ; donc après tant de fierté légitime pour les conquêtes du progrès, notre temps ne nous offre-t-il pas une leçon angoissante quant à la vanité de la vie ? Connaissez-vous ce livre de la Bible qui s'appelle « Ecclésiaste ». C'est un des livres sapientiaux attribué à Salomon, mais qui, en fait, lui est postérieur. Ce livre, qui, sans arriver à un pessimisme absolu, considère les choses du monde avec un regard sincèrement impitoyable, et voit en toutes une caducité décevante, qu'il commente par les célèbres paroles : « vanité des vanités, et tout est vanité. Quel intérêt a l'homme à toute la peine qu'il prend sous le soleil ? » (Qo 1, 2-3). Et avez-vous jamais observé combien la réflexion sur le temps et sur l'histoire, a pénétré la pensée moderne, présentant une variété de systèmes philosophiques et scientifiques qui intéressent et tourmentent notre culture ? Ainsi, par exemple, l'évolution, l'historicisme, le relativisme, et ainsi de suite (cf. J. moureaux, Le mystère du temps). L'importance conférée pratiquement à cette valeur primordiale et fuyante qu'est le temps, met en relief pour l'homme d'aujourd'hui l'actualité, la mode, la nouveauté, le culte de la vitesse... On vit dans le temps ; et le temps engendre et dévore chacun de ses fils. Le temps est de l'argent, dit-on. Le temps conditionne toute chose. Il est le maître de tout.
Du moins il semble qu'il en soit ainsi. D'où une conclusion excessive, transférée au domaine humain et religieux : donc l'homme aussi change ? Donc les vérités religieuses, les dogmes changent ? Donc rien n'existe de permanent ? Et qui croit à la stabilité vit dans l'illusion ? La tradition est vieillesse ? et ce qu'on appelle le progressisme, c'est de la jeunesse ? donc une loi qui nous serait transmise du passé, même si elle était rationnelle et « naturelle », pourrait être abrogée et déclarée déchue ? et une foi qui nous présenterait des dogmes formulés dans le temps et dans le langage d'anciennes cultures, des dogmes auxquels on devrait adhérer comme à des vérités indiscutables, une telle roi serait intolérable de nos jours ? Et des structures ecclésiastiques qui comptent des siècles, pourraient être remplacées par d’autres d'invention nouvelle et géniale ?
Vous voyez combien de questions surgissent. Et vous voyez certainement aussi comment elles se répercutent dans les discussions post-conciliaires, faisant souvent appel à un mot, le fameux « aggiornamento », non comme à un critère de renouveau cohérent et constructif, mais comme à un pic destructif, qui détient abusivement la force de la liberté « avec laquelle le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1).
Nous ne voulons pas répondre maintenant à toutes ces questions agressives. Nous osons les présenter à votre réflexion simplement pour la stimuler à chercher une réponse adéquate, ne serait-ce que pour éviter les conséquences catastrophiques qui dériveraient de l'acceptation qu'aucune norme et aucune doctrine n'a de raison de rester dans le temps, et que tout changement, aussi radical soit-il, peut très bien être adopté comme règle de progrès, de contestation ou de révolution. Ce sont des questions extrêmement complexes mais non insolubles.
Nous sentons tous, nous croyants en particulier, que quelque chose demeure dans le passage du temps, et que ce quelque chose doit rester si nous ne voulons pas que la civilisation ne se transforme en chaos, et que le christianisme ne perde toute raison d'être dans la vie moderne.
Que deux observations suffisent maintenant. La première : par exemple, d'où le progrès humain et social tire-t-il la force d'attirer à lui la conviction des hommes, de ses promoteurs et de ses auteurs en particulier, si ce n'est d'un appel et d'une exigence de justice, de perfection humaine idéale, innée et supérieure à la légalité même, exigence que nous voyons inscrite dans l'être même de l'homme comme un « droit naturel », qu'il faut traduire dans une expression juridique, coercitive pour toute la communauté ? Deuxième observation : Pouvons-nous faire abstraction du Christ du passé, du Christ historique, du Christ maître, si nous voulons professer un christianisme authentique ? Le christianisme est ancré dans l'Evangile, où on lit, parmi les autres paroles du Christ : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ! » (Mt 24, 35). Et encore, comme traçant au-dessus des siècles un arc qui s'appelle tradition, la voix impérative et prophétique de Jésus résonne : « Faites ceci en mémoire de moi ». «... Vous vous souviendrez ainsi, ajoute saint Paul, de la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il ne revienne » (1 Co 11, 25-26). Et qu'est-elle cette institution par laquelle le Christ invite à l'attendre jusqu'à la fin des siècles à venir, sinon l’Eglise catholique, pèlerine dans le temps mais victorieuse du temps ?
Ce sont de grandes questions auxquelles il faut réfléchir, pour retrouver la stabilité et le progrès, de nos jours. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Avez-vous entendu parler de notre voyage en Extrême-Orient ? Peut-être avez-vous, vous aussi, le désir d'en connaître quelque chose. Le but de ce long périple correspond tellement à notre mission apostolique que nous croyons offrir à votre réflexion quelques bonnes pensées sur la vie de l'Eglise en notre temps et avoir ainsi, avec nous, votre compagnie spirituelle et votre prière pour le bon résultat de notre itinéraire apostolique.
Donc : quand sera-ce ? ce sera, s'il plaît à Dieu, à la fin de ce mois, le 26 novembre. Et nous espérons être de retour à Rome le 5 décembre. Et où nous conduira ce voyage ? Le programme géographique des arrêts a déjà été publié. Premier arrêt à Manille, dans les Iles Philippines, entre la mer de Chine et l'Océan Pacifique, mais nous devrons faire une escale de quelques heures à Téhéran, en Iran (l'ancienne Perse). Pourquoi à Manille ? parce qu'une réunion des évêques de l'Asie Orientale y est convoquée : la première intention de notre voyage est de rencontrer l'épiscopat des Philippines et celui des pays de cette immense partie du monde. Depuis quelques années nous avons été invité à visiter cette nation dont la population est en majorité catholique. Et nous devons à ce peuple une visite qu'il désire tant et qui est sollicitée par des pressions courtoises et persistantes, aussi bien des autorités ecclésiastiques que des autorités civiles, ainsi que de tant de pèlerins qui, en venant à Rome, nous disent toujours l'attente qui nous appelle là-bas. Nous y resterons trois jours, remplis de rencontres, de réunions, de cérémonies religieuses, spécialement celle d'une nombreuse ordination sacerdotale de Diacres venant des pays asiatiques. Ensuite, ce sera l'occasion d'inaugurer une station de radio catholique, appelé Radio-Veritas, d'où nous espérons envoyer un salut spécial à toute l'Asie orientale. Telle est l'étape pastorale.
De Manille nous ferons un rapide voyage dans une des îles lointaines de la Polynésie, au milieu du Pacifique, pour rendre un hommage symbolique aux populations disséminées dans cet immense océan et pour saluer une des missions catholiques les plus typiques, l'Etat indépendant de Samoa occidentale, dans l'archipel des Samoa : étape missionnaire.
De là à Sydney, en Australie, étape civile et apostolique. Nous y rencontrerons l'épiscopat de ce grand continent, celui de la Nouvelle-Zélande et des autres pays de l'Océanie, les autorités civiles, le peuple australien. Trois jours. Aux motifs proprement religieux de notre voyage s'en ajoute un spécial, qui est de nous associer aux célébrations du bicentenaire qui ont lieu cette année en Australie, où la civilisation occidentale a réalisé rapidement un magnifique développement. Là aussi il y a de florissantes communautés catholiques dont beaucoup sont formées en bonne partie d'immigrés européens.
De Sydney à Djakarta. Une journée remplie de rencontres avec les évêques, les autorités civiles, les communautés catholiques et avec le peuple indonésien. Comment renoncer à cette occasion unique et désirée ?
De Djakarta un vol à Hong-Kong, pour quelques heures, niais suffisantes, nous l'espérons, pour montrer indistinctement à tout le grand peuple chinois l'estime et l'amour de l'Eglise catholique et le nôtre personnel.
Ensuite, toujours à la hâte, à Colombo, dans l'île de Ceylan. eu d'heures, mais, celles-là aussi, pleines de rencontres et e cérémonies. Et finalement à Rome, si Dieu nous assiste, portant dans le cœur une quantité de visions, d'expériences, de thèmes pour notre réflexion et pour notre ministère apostolique.
Le pourquoi de ce voyage ? Nous avons déjà fait allusion aux deux importantes réunions d'évêques pour lesquelles principalement nous nous déplaçons : être avec nos frères dans l'épiscopat, au milieu d'eux et avec eux, en cette période post-conciliaire qui voit naître et s'organiser les Conférences épiscopales, réunies à leur tour dans des rencontres continentales, nous a semblé un motif convenable pour entreprendre ce chemin extraordinaire. D'autres motifs se sont joints à celui-là. Le désir de prendre un contact personnel avec de nouveaux pays et de nouvelles communautés, tant nationales qu'ecclésiales, nous attire aussi certainement. Mais nous devons dire tout de suite que ce voyage, comme les autres que nous avons faits, n'a en fait ni caractère touristique, ni but politique d'aucune sorte. Nous désirons, oui, admirer en courant et seulement en passant les panoramas ethniques et géographiques offerts à notre regard et rendre hommage aussi aux autorités civiles qui nous accueillent avec une hospitalière déférence. Mais le caractère de notre voyage veut être exclusivement apostolique et par conséquent religieux, ecclésial, spirituel et missionnaire, sans fêtes extérieures, sans réceptions profanes, sans honneurs officiels. Nous allons comme un modeste pèlerin pressé. Nous n'aurons pas d'autre logement, comme c'est désormais notre habitude, que les résidences des représentants pontificaux locaux. Nous tâcherons de nous réjouir d'une seule chose, de la rencontre humaine et spirituelle avec les groupes les plus nombreux possibles d'ecclésiastiques, de fidèles, de citoyens qualifiés, cherchant quelque rencontre intentionnelle avec des hommes d'Eglise, avec le simple peuple, avec des étudiants et des travailleurs, avec des pauvres et des malades, avec des familles humbles et des enfants, réservant pour chaque rencontre une parole et une bénédiction.
Qui sera avec nous ? les noms de notre suite officielle ont déjà été publiés. En tout six personnages ; quelques autres personnes de confiance nous accompagneront pour les fonctions pratiques du voyage. Nous devons à ce sujet quelques éclaircissements pour dissiper des bruits injustifiés répandus ces jours-ci sur ce point. Nous n'aurons pas avec nous notre Cardinal Villot. Lui-même, pour ne pas laisser longtemps des devoirs aussi délicats que ceux de la Secrétairerie d'Etat et du Conseil des Affaires publiques de l'Eglise privés d'une direction responsable et déjà au courant de tout ce qui peut survenir, s'est offert spontanément à renoncer au voyage et à rester à son poste de travail. Nous devons le remercier pour cette permanence exemplaire a son poste et à ses lourds travaux. Par contre le Cardinal Agnelo Rossi, jusqu'à présent excellent et zélé archevêque de Sao Paulo au Brésil, nommé par nous, après la renonciation pour raison d'âge et de santé du Cardinal Agagianian, Préfet de la Sacrée Congrégation pour l'évangélisation des Peuples, nous accompagnera. Les hypothèses faites par certains, à l'usage de l'opinion publique, selon lesquelles le Cardinal Rossi aurait été déplacé de son siège archiépiscopal en raison des positions, les uns disent favorables, les autres au contraire opposées aux autorités brésiliennes, ou bien aurait été appelé à Rome pour ses attitudes particulières pour ou contre certaines tendances dans la vie de l'Eglise, ou en raison de certains faits de la situation politique brésilienne, tout cela est sans fondement aucun. Nous avons voulu le Cardinal Rossi avec nous, sur le conseil de personnes expertes et prudentes et sans aucune intention cachée, à la tête du grand Dicastère romain qui préside au travail énorme et complexe en faveur des missions catholiques, pour avoir près de nous un collaborateur, cardinal d'un continent qui est encore missionnaire dans une si grande mesure, cardinal qualifié par sa sagesse et par son zèle à diriger d'un œil averti et impartial la célèbre sacrée Congrégation de la « Propagation de la foi », comme on l'appelait jadis. La conjoncture a voulu, peut-être dans une intention providentielle, que son appel à la Curie coïncide avec notre visite en Extrême-Orient où la même sacrée Congrégation a une compétence directe dans de nombreuses régions et où le nouveau Préfet « de la Propagande » pourra puiser des renseignements et des expériences très utiles pour son prochain service curial. Mais enfin nous ne pouvons pas taire une observation d'ensemble sur notre voyage qui nous porte au contact direct avec les pays les plus éloignés de notre siège romain, qui apparaît par cela même, mieux que jamais, le centre visible terrestre de l'Eglise catholique. Non seulement le centre géographique et juridique, mais aussi le centre symbolique et spirituel de ce qu'est l'Eglise catholique, soit dans ses profondes propriétés théologiques et mystérieuses, soit dans ses « notes » extérieures et prodigieuses qui en font pour elle-même et pour le monde l'éloquente apologie, celle qui la proclame « une, sainte, catholique et apostolique », la vraie Eglise du Christ.
Que le Christ Seigneur soit béni en ce nouvel épisode de l'histoire ecclésiastique séculaire et que soit en même temps honoré le génie humain qui, par ses très modernes moyens de transport, maîtres du temps et de l'espace, le rendent possible à l'humble apôtre pèlerin pour porter jusqu'aux extrémités de la terre l'annonce et la confirmation du message évangélique.
Vous, frères et fils très chers, accompagnez-nous de vos prières et nous, nous aurons aussi pour vous notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Depuis qu'a été publiée la nouvelle de notre prochain voyage en Extrême-Orient, nous nous sentons environné, pour ne pas dire assailli, par une question qui se présente sous des formes multiples, mais toujours la même: pourquoi ce voyage ? Et, pour répondre à cette question, on fait beaucoup de suppositions dont certaines vont jusqu'à enlever au voyage toute réelle importance. Ce serait, dit-on, une excursion touristique, une exploration d'information, une concession au goût moderne de voyager et de bouger, une occasion de propagande, etc. D'autres suppositions, au contraire, attribuent au voyage des intentions occultes, polémiques ou politiques, ou bien des intérêts de tous genres, des influences diplomatiques, soit passives soit actives, ou encore des liens avec certains courants idéologiques et sociaux, et ainsi de suite.
Il est certain que le Pape ne se déplace pas sans avoir des buts spéciaux et importants ; ni le temps, ni les moyens, ni les forces ne lui suffiraient pour faire de semblables voyages par distraction ou pour se reposer. Il y a quelque raison. Et le fait d’avoir déjà entrepris d'autres voyages n'est pas un motif suffisant pour en faire un autre, et si long et si compliqué. Alors, pourquoi ? Avant de prendre cette résolution, nous avons nous aussi posé même question à notre conscience : pourquoi ce voyage, est-il nécessaire, ne suffit-il pas d'exercer le ministère apostolique du haut de la chaire romaine, n'est-ce pas une complication inutile que les Papes précédents ont su éviter ?
Et la réponse, la première, celle que nous vous confions aujourd'hui est montée vraiment de notre conscience apostolique. Que signifie apôtre ? Ce mot signifie mandaté, envoyé, ambassadeur, chargé d'accomplir un ordre au loin ; cela signifie missionnaire, messager, nonce. C'est le sens originel du mot qui ensuite, dans la réalité concrète et historique, s'est enrichi d'un contenu beaucoup plus complet, arrivant dans l'Evangile au sens de disciple choisi (cf. Lc 6, 13), et prenant d'autres fonctions et significations, comme celle de témoin (Ac 1, 8 ; 2, 32 ; 5, 32 ; 10, 39), de maître (cf. Mt 28, 19-20), de ministre de la foi (1 Co 3, 5) et revêtu d'un pouvoir cultuel (1 Co 4, 1), d'un pouvoir de pasteur (Jn 21, 15 ; 1 P 5, 2) et d'évêque (Ac 20, 28). Nous pouvons donc dire que la charge apostolique comporte celle d'une mission itinérante et destinée à l'expansion et à la consolidation de l'Eglise (cf. Ac 15, 41 ; 16, 4). Cette mission n'épuise donc pas la charge apostolique dans son ampleur multiforme. C'est ainsi que le titre apostolique pourra se rapporter à trois termes distincts : à l'investiture d'un mandat spécifique du Christ à des personnes choisies par Lui et appelées « apôtres » par Lui-même ; à la diffusion de l'Evangile et de l'Eglise, et c'est l'apostolat ; et finalement à la conséquence authentique de l'action permanente de l'Esprit du Christ dans l'Eglise, et nous avons l'apostolicité. Mais il est évident que l'apôtre est en fait ou en droit un pèlerin sur les sentiers de la terre, quelque longs qu'ils soient « jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 13, 47). Et il est aussi évident que l'économie de l'Evangile, c'est-à-dire son annonce aux hommes, d'homme à homme, son expansion dans le monde et dans le temps, est, oui, l'œuvre du Saint Esprit, mais non sans la collaboration des hommes qui se consacrent à un ministère si grand et si ardu. « Nous, dit saint Paul, nous sommes les co-opérateurs de Dieu » (1 Co 3, 9). Saint Augustin le confirme en commentant le même concept exprimé dans la première lettre de l'apôtre saint Jean (1 Jn 1, 3), disant que « Dieu a voulu avoir des hommes pour ses témoins ; Deus testes habere voluit homines » (In Io., Ep. ad Parthos, 1, 2 ; PL 35, 1979).
Cette doctrine très connue est devenue pressante dans notre esprit sous l'influence de deux autres motifs (pour ne pas dire maintenant ceux qui sont occasionnels et déterminants) ; et c'est, d'un côté, la possibilité technique d'accomplir des voyages très longs et très rapides sans aucune fatigue physique (Saint François Xavier et les missionnaires des temps passés n'avaient certes pas une commodité si séduisante) ; et, de l'autre côté, l'apparition et la nouvelle conscience dans l'Eglise de sa vocation missionnaire réveillée par le Concile avec une ample vision théologique et avec l'ordre donné à tout fidèle chrétien de concourir personnellement à l'activité missionnaire de l'Eglise elle-même. Le pouvoir et le devoir ont allumé le vouloir.
Nous ne voulons donner aucune importance symbolique ou prophétique à notre initiative qui devient une habitude facile pour l'homme moderne. Mais nous n'avons pas voulu renoncer à recourir aux moyens actuellement disponibles pour les communications sociales et pour les déplacements personnels, dans le but au moins de donner l'exemple de fidélité à l'anxiété apostolique qui est propre à notre ministère, la sollicitudo omnium ecclesiarum, le soin, le devoir, l'amour pour toutes les Eglises (2 Co 11, 28). Notre voyage voudrait, pour ce qu'il peut valoir, être un témoignage apostolique, une exhortation missionnaire, un document de l'intérêt suprême du successeur des deux apôtres et martyrs romains, Pierre et Paul, pour le témoignage et pour la diffusion de l'Evangile du Christ dans le monde.
Voilà le « pourquoi ».
Tandis que tant de contestations, à l'intérieur et au-dehors, affligent l'Eglise, tandis que des voix étranges osent discuter sur la nécessité de dépenser tant de fatigues pour convertir à la foi catholique des populations et des personnes privées de la lumière et de la vie du Christ, et tandis que d'autres présument d'ouvrir par leurs propres charismes arbitraires les voies du salut en se coupant de la hiérarchie et du signe ecclésial émanant de la volonté du Christ, nous, avec une humble confiance, nous voulons attester la nécessité, aujourd'hui, de l'Eglise apostolique et demander à tous ses fidèles, à vous, très chers fils, de vous associer spirituellement à nous dans cette simple et active invocation au céleste : que Ton règne vienne.
Chers fils et filles,
Nous voulons, encore une fois, attirer votre attention sur notre prochain voyage en Extrême-Orient ou, pour mieux dire, sur le caractère ecclésial qu'il veut prendre et qui constitue son but dans notre intention.
Nous ne vous répétons ni l'itinéraire, ni le programme de notre long pèlerinage. Nous vous proposons plutôt la question du pourquoi de ce voyage. Nous avons dit un mot, la semaine dernière, sur la raison de ce départ, c'est-à-dire sur le motif personnel de ce long périple. Disons maintenant un mot sur le pourquoi de l'arrivée, c'est-à-dire sur le but objectif : qu'allons-nous faire là-bas ?
Si nous voulions vous décrire le
programme de nos journées de voyage, nous aurions beaucoup à dire. On en a déjà
parlé, et puis les journaux et la radio en parleront en temps voulu. A nous il
importe plutôt maintenant de noter qu'il s'agit d'un événement qui devrait
stimuler la pensée de tous pour découvrir l'Eglise. Découvrir l'Eglise ? Mais
n'est-elle pas déjà découverte, connue, archiconnue de tous, qu'ifs soient
fidèles ou profanes ? Le Concile n'en a-t-il pas parlé avec une surabondance
qui épuise le sujet ? Oui, oui, mais avant tout l'Eglise est une chose telle
qu'elle n'est jamais assez connue. Rappelons-nous qu'elle est un « mystère »,
c'est-à-dire une réalité qui, même dans ses aspects visibles et
institutionnels, se présente comme un « sacrement », c'est-à-dire comme un
signe et comme un instrument du plan divin dans le monde. Elle ne sera jamais
assez explorée ni assez connue. Elle est comparée à tant de choses: à une
semence qui se développe et grandit, ce qui veut dire par conséquent une
histoire, un devenir plein d'apparences et d'aventures diverses ; à un édifice
en construction d'après un plan qui est encore pour nous en voie d'exécution
d'après une intention de l'architecte divin qui est le Christ ; à un bercail
dans lequel le bon Pasteur guide et rassemble son troupeau dispersé (cf. Jn 11, 52) ; et ainsi de suite :
l'Eglise est corps mystique, elle est Peuple de Dieu, Royaume, Temple, Famille,
Epouse... (cf. Lumen gentium, 6).
La conception vraie, complète de l'Eglise est tellement profonde, complexe, pénétrée par les destins des hommes particuliers et de l'humanité tout entière, que nous ne réussirons jamais à en posséder les termes adéquats; nous devrons toujours la découvrir.
Et en effet nous assistons aujourd'hui, après que le Concile nous a tant parlé de l'Eglise, à un certain sentiment de venge conceptuel qui, si nous ne prenons pas soin de rester attachés à ce que l'Eglise elle-même nous a enseigné sur elle à l'heure de la plénitude de l'Esprit et de sa propre autorité (cf. Ac 15, 28), peut nous exposer à des égarements conceptuels, dus en grande partie à la vision partielle, isolée et subjective, de quelque aspect de l'Eglise. Nous percevons quelques phénomènes qui peuvent engendrer un concept unilatéral et personnel capable d'obscurcir le vrai visage de l'Eglise, rayonnant d'authenticité, de beauté et de mystère. C'est ce qui nous ramène à l'expression qui a été employée d'une juste découverte ou redécouverte de l'Eglise.
Par exemple. Il est à la mode d'observer l'Eglise sous son aspect sociologique, c'est-à-dire dans les formes et les phénomènes que sa vie exprime sur le plan humain, institutionnel, statistique, économique et historique, avec une certaine rigueur scientifique et avec la conviction finale d'avoir défini le cadre de la réalité ecclésiale, sans toujours se rappeler les causes, certainement pas toutes humaines et pondérables, dont ce cadre est le résultat. Celui qui s'arrête à ce cadre comme à un point d'arrivée adéquat de l'étude de l'Eglise devra, à un moment donné, sentir le devoir et le besoin de redécouvrir l'Eglise.
On peut faire une observation analogue à propos de la conception spiritualiste et charismatique qui est professée au sujet de l'Eglise par certains, élèves d'écoles protestantes dépassées, comme si cette valeur purement « pneumatique », c'est-à-dire spirituelle était la seule vraiment intéressante, appuyée sur la sainte Ecriture et constitutive de l'Eglise (cf. allo, Première Epître aux Corinthiens, p. 87 et suiv.). Ici encore il faudra recommander une redécouverte de la vraie réalité de l'Eglise.
Dans ce but, suffira-t-il de recourir aux livres de la doctrine sûre ou aux enseignements orthodoxes purement oraux ?
Certainement cela peut suffire pour rectifier, s'il en était besoin, le concept de l'Eglise, et aussi pour en approfondir la connaissance toujours incomplète.
Mais nous croyons qu'il ne sera pas superflu pour notre besoin moderne d'une connaissance expérimentale, existentielle, de l'Eglise d'avoir le témoignage que notre voyage voudrait lui apporter.
Quel témoignage ? Le témoignage, nous l'avons déjà dit, a ses intimes et mystérieuses propriétés et a ses prodigieuses notes extérieures : l'Eglise est une, sainte, catholique et apostolique. Pensez à la manière dont ces aspects caractéristiques de l'Eglise peuvent arriver à une meilleure évidence dans ce simple mais particulier épisode de son histoire.
Pensez aux formes concrètes dans lesquelles ce voyage entend se réaliser. Notre voyage veut être principalement une rencontre. Une rencontre humaine et spirituelle, comme entre personnes qui se connaissent déjà, qui s'entendent déjà profondément, qui déjà s'aiment. Disons, une rencontre de Frères. L'Eglise n'est-elle pas une fraternité ? (cf. Rm 12, 10 ; 1 Th 4, 9 ; 1 P 2, 17 ; 1 P 5, 9, etc.). Ce sera pour nous une joie authentiquement ecclésiale, de découvrir tant et de tels Frères que nous avons dans des terres inconnues et lointaines. Une rencontre, en priorité, avec les évêques. Nous découvrirons, une fois de plus, comment la Collégialité est effective et active. Une rencontre avec des Peuples exubérants, tels que sont ceux des pays que nous visiterons : cette magnifique expérience ne sera-t-elle pas, elle aussi, une confirmation, une redécouverte de l'Eglise qui réalise, seule, pourrons-nous dire, dans les événements du monde, le prodige historique et spirituel de la victoire sur le temps ? Non pas une victoire par l'effet du temps qui passe, c'est-à-dire la caducité, ni par voie de révolution ou de mort, mais grâce à la vitalité secrète propre à l'Eglise qui fait de son passé une source de sa perpétuelle renaissance et de son avenir, par l'intermédiaire de la fidélité vivante et agissante de sa tradition ? Nous découvrirons les traces des pas des héroïques missionnaires qui ont été les premiers à annoncer là-bas l'Evangile et à y planter l'Eglise. Nous découvrirons la vocation originale de ces chrétientés qui ont maintenant la possibilité de s'affirmer avec les énergies et les valeurs de leurs civilisations séculaires et de donner à l'Eglise, arbre ancien, de nouvelles frondaisons, de nouvelles fleurs et de nouveaux fruits que nous désirons justement découvrir...
Notre découverte n'a rien d'extraordinaire ni d'héroïque comme celles que l'on fait dans le monde de la nature. Mais nous pensons qu'elle aura, spécialement si elle est partagée par les fils fidèles de toute l'Eglise, une valeur d'émerveillement, de certitude et d'espérance telle qu'elle apportera au monde un moment de lumière, de réconfort et de joie.
Dieu veuille qu'il en soit ainsi pour vous aussi.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Il nous semble, à la veille de notre voyage en Extrême Orient, que nous ne pouvons encore une fois, ne pas vous parler d'autre chose, même si vous savez déjà tout à ce sujet et même si aujourd'hui un semblable voyage est une chose techniquement simple (prodige du progrès moderne !), une chose commune et ouverte à tous.
Le fait que le Pape se met en voyage n'est plus une nouveauté. La nouveauté est peut-être dans les circonstances pratiques concernant l'itinéraire, les étapes, la durée ; mais le fait matériel mérite-t-il tant d'intérêt ? Personnellement nous ne voulons pas que vous vous laissiez aller à la fantaisie et à l'émotion. Mais nous ne pouvons pas renoncer à méditer dès maintenant sur le sens des choses, sur la valeur religieuse et humaine de cette initiative, du fait que nous la prenons en vertu de notre mission apostolique. C'est comme Pape que nous nous rendons là-bas, non comme un touriste privé et non plus comme le principal personnage de fêtes et de cérémonies, mais comme évêque et chef du Collège épiscopal, comme pasteur et missionnaire, comme pêcheur d'hommes (cf. Mt 4, 19), c'est-à-dire comme chercheur de peuples et de gens de notre globe et de notre temps.
Nous allons là-bas pour une série de rencontres qui nous semblent refléter des scènes et des paroles des l'évangile, pour visiter des frères et des fils, pour approcher des hommes et des institutions, pour honorer des personnes qui le méritent : les responsables, les pauvres, les jeunes, les affamés de justice et de paix, les souffrants, les éloignés.
Nous vous confierons, très chers auditeurs, que nous nous rendons compte que notre initiative prend de grandes dimensions, beaucoup plus grandes que notre très humble personne et il nous semble reconnaître, comme dans une vision vivante et dans une mesure difficile à calculer, le cadre caractéristique de l'économie du royaume de Dieu, c'est-à-dire de l'Eglise qui accomplit, presque à son insu, le plan chrétien du salut. Nous pourrions peut-être l'appeler, ce cadre, le drame des disproportions : quand Dieu entre en scène, dans notre scène humaine, terrestre et historique, quel équilibre de proportions peut-il y avoir ? si l'homme lui-même est un nœud de disproportions (cf. pascal, Pensées, 72), quelle sera sa taille quand il se trouvera en comparaison et en combinaison avec Dieu, même si Dieu s'est fait homme pour être avec nous à notre niveau ? (cf. Ba 3, 38).
Et, par commodité conceptuelle, nous pourrons imaginer le tableau suivant : le décor est l'histoire, notre histoire, notre temps, dans lequel nous cherchons « les signes des temps » ; un décor inégal, plein de lumière et de ténèbres, dévasté par des rafales d'ouragan qui semblent irrésistibles, les idéologies modernes ; et par quelques fraîches brises de printemps, les souffles de l'Esprit qui « souffle où il veut » (Jn 3, 8).
Dans ce décor, trois personnages ; un qui l'occupe tout entier, la multitude incalculable des hommes d'aujourd'hui, croissant, s'élevant, conscients comme ils ne l'avaient jamais été, chargés d'instruments formidables qui leur donnent une puissance qui tient du prodige, prodige angélique ou diabolique, salutaire ou meurtrier, et qui les rend maîtres du ciel et de la terre et souvent esclaves d'eux-mêmes. Ce sont des géants et ils chancellent, faibles et aveugles, agités et furieux, à la recherche de repos et d'ordre, savants sur chaque chose et sceptiques sur tout et sur leur propre destin, effrénés dans la chair et fous dans l'esprit... Un caractère commun : ils sont malheureux, il leur manque quelque chose d'essentiel. Qui peut les approcher ? qui peut les instruire sur les choses nécessaires à la vie, alors qu'ils en connaissent tant de superflues ? qui peut leur interpréter et leur résoudre en vérité les doutes qui les tourmentent ? qui pourra leur révéler la vocation qu'ils ont, implicite, dans leurs cœurs ? Ces foules sont un océan, elles sont l'humanité qui occupe toute la scène, et passe lentement et tumultueusement; c'est elle qui fait l'histoire...
Mais voici un autre personnage. Petit comme une fourmi, faible, désarmé, petit comme une quantité négligeable. Il cherche à se faire un chemin au milieu de la marée des gens, il essaye de dire un mot, il s'obstine, il cherche à se faire écouter, il prend l'aspect d'un maître, d'un prophète ; il assure qu'il ne dit pas ses paroles, mais une parole mystérieuse et infaillible, une parole aux mille échos qui résonne dans les mille langages des hommes. Mais ce qui frappe le plus dans la comparaison qui s'est produite par cette présence le voici, c'est la disproportion : disproportion du nombre, disproportion de la qualité, de la puissance, des moyens, disproportion de l'actualité... Mais le petit homme, et vous avez compris qui c'est ; c'est l'apôtre, c'est le messager de l'évangile, c'est le témoin ; en ce cas, oui, c'est le Pape, qui ose se mesurer avec les hommes. David et Goliath ? d'autres diraient : Don Quichotte... Scène insignifiante. Scène dépassée. Scène embarrassante. Scène dangereuse. Scène ridicule. C'est ce qu'on entend dire ; et les apparences semblent justifier ces commentaires. Mais le petit homme, quand il réussit à obtenir un peu de silence et quelques auditeurs, parle avec un ton de certitude qui est tout à fait le sien. Il dit donc des choses inconcevables, mystères d'un monde invisible et pourtant proche, le monde divin, le monde chrétien, mais mystères... Et certains rient, d'autres lui disent : nous t'écouterons une autre fois, comme il arriva à saint Paul à l'aréopage d'Athènes (Ac 17, 32-33).
Cependant quelqu'un l'a écouté et l'écoute toujours et s'aperçoit que dans cette parole faible et sûre on distingue deux accents particuliers et très doux qui résonnent merveilleusement dans le fond de leur esprit : l'accent de la vérité et l'accent de l'amour. Ils s'aperçoivent que la parole n'est celle de celui qui la prononce que d'une manière instrumentale : c'est une Parole à part, la Parole d'un Autre. Où était et où est cet Autre ? Qui était et qui est cet Autre ? Il ne pouvait être et ne peut être qu'un Etre vivant, une Personne essentiellement Parole, un Verbe fait homme, le Verbe de Dieu. D'où était et d'où est le Verbe de Dieu fait chair ? Puisque désormais Il était et il est clair qu'il était et qu'il est présent ! Et c'est Lui le troisième personnage de la scène du monde : le personnage qui la domine et l'occupe toute, là où on l'a accueilli par une voie distincte mais pas inhabituelle au savoir humain, par la voie de la foi.
O Christ, c'est Toi ? Toi, la Vérité ? Toi l'Amour ? Tu es ici ? Tu es avec nous ? en ce monde si évolué et si confus ? si corrompu et si cruel quand il veut être content de lui, et si innocent et si cher quand il se présente comme un enfant à la manière évangélique ? Ce monde si intelligent mais si profane et souvent intentionnellement aveugle et sourd à tes appels? Ce monde que Tu as aimé, Toi, ô source de la Vie, jusqu'à la mort; toi qui T'es révélé dans l'Amour ? Toi, salut, Toi, joie du genre humain ? Tu es ici, où est l'Eglise, ton sacrement et ton instrument (cf. Lumen gentium, 1, 48 ; Gaudium et spes, 45). Elle T'annonce et elle Te porte ?
C'est celle-là la scène perpétuelle qui se déroule au cours des siècles et qui, dans notre voyage, veut avoir son moment d'ineffable réalité.
Participons-y tous ensemble spirituellement, Frères et Fils très chers.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers fils et filles,
Nous voici de nouveau parmi vous pour la rencontre, toujours nouvelle et toujours agréable de ces audiences générales, après notre grand voyage dans les terres de l'Extrême-Orient. Il nous semble entendre votre curieuse et affectueuse demande : « dites-nous quelque chose de votre voyage ». Fils très chers, ce n'est pas possible ici et en ce moment. Il y aurait trop de choses à dire. D'ailleurs vous connaissez déjà le récit, les faits, les lieux, les rencontres, les scènes, les discours, ... de ce long et rapide pèlerinage. Nous vous dirons seulement et brièvement quelques impressions générales.
La première nous concerne directement. Ce qui est à l'origine de l'étonnement avec lequel l'Eglise et le monde ont suivi cet événement qui, en lui-même, n'a aujourd'hui rien d'exceptionnel (qui ne voyage pas aujourd'hui ? qui n'est gagné par l'agrément des magnifiques moyens de transport modernes ?) s'exprime, nous semble-t-il dans ces deux mots : Pape et voyage, comme s'il était difficile de les unir ainsi que, de fait, il en fut historiquement. Dans le Pape on voit la fixité, il reste au poste central de l'Eglise ; en lui est évidente la fonction qui opère et représente l'unité. Il y a eu dans le passé d'autres voyages des Papes en dehors de Rome et en dehors de l'Italie, mais, à bien les examiner, ces voyages furent motivés par des buts contingents particuliers. Il ne semble pas que les Papes aient pris, spontanément l'initiative de faire des voyages en vertu d'un autre principe qui est personnifié dans la fonction de la Papauté, c'est-à-dire en vertu de la catholicité, c'est-à-dire de l'universalité du ministère confié à Pierre, au Pasteur des Pasteurs, au missionnaire par excellence (comme le fut Paul, cf. 1 Tm 2, 7 ; 2 Tm 1, 11 ; Ga 2, 7). Eh bien, l'exercice de cette fonction ouverte vers tous les peuples et vers les pays, d'autant plus proches spirituellement du cœur de l'Eglise qu'ils sont plus éloignés géographiquement et ethniquement, nous est apparu dans notre conscience, bien qu'averti de notre petitesse personnelle, tout à fait normale, comme l'accomplissement d'une vocation qui fait partie de notre office apostolique et presque un réveil, provoqué par la maturité historique du monde, de la mission devenue naturelle d'être présent à tous, d'être le serviteur de tous, l'ami et l'apôtre pour tous, lien central d'une communion universelle.
Qui sait quels nouveaux témoignages cela pourra avoir dans l'avenir.
C'est ainsi que nous avons rencontré les lointaines Eglises de l'Asie et de l'Australie spécialement. Il est difficile de dire, impossible ici, quelle plénitude d'émotion éveilla en nous la rencontre avec les évêques de l'Asie orientale réunis à Manille, et avec ceux de l'Océanie à Sydney ! Et quelle joie, presque une révélation de famille, de nous trouver au milieu de ces populations, multitudes de frères spécialement aux Philippines, et de faire presque physiquement l'expérience du mystère du Corps mystique, et d'en trouver la réalité dans les îles disséminées au milieu du Pacifique et dans les très modernes communautés de l'Australie. Et les prêtres, les braves et excellents prêtres, vrais ouvriers du royaume de Dieu, les religieux et les religieuses, au-dessus de tout éloge, et les foules immenses de fidèles, troupes de laïcs engagés dans la construction de l'Eglise, quelle vision, quelle expérience, quel thème de louanges envers Dieu, de reconnaissance pour ceux qui, hier, ont planté ces Eglises et qui, aujourd'hui, les cultivent avec une ardeur infatigable et les font grandir dans la fidélité à l'Evangile et dans le service de l'humanité ! Et quel réconfort pour l'espérance et pour la victoire de la foi et de la charité de trouver sur nos pas tant de chrétiens, Frères actuellement séparés de nous, mais avides comme nous d'une réconciliation complète !
Nous ne vous en disons pas davantage. Soyez heureux avec nous ; approfondissez votre conscience catholique et missionnaire ; faites attention à la confrontation qui se fait spontanément entre l'Eglise et le monde, cette confrontation que la Constitution désormais fameuse Gaudium et spes a exposée en termes si graves, si clairs et si confiants et persuadez-vous que le devoir de l'Eglise n'est certainement pas aujourd'hui de se tourmenter dans des critiques et d'amères contestations, ni de s'assimiler aux tendances amorales d'une si grande partie de la société moderne, ni d'éliminer du christianisme les vérités mystérieuses ou les devoirs difficiles, mais de se montrer cohérente avec elle-même, forte dans la foi, heureuse dans le chant de sa prière, et toute entière orientée à promouvoir dans le monde la justice et la paix, dans la vision de notre unique sauveur, Jésus-Christ.
Chers fils et filles
La pensée dominante ces jours-ci, consacrés à la célébration du mystère de Noël, est déformée par les événements de la vie internationale qui absorbent l'attention du monde et qui créent dans l'opinion publique des sentiments d'appréhension, de regret et de malaise : la persistance de la guerre dans plusieurs parties du monde, certains procédés judiciaires qui émeuvent tellement l'opinion publique mondiale, l'état de tension sociale dans divers pays, la délinquance et la violence qui multiplient les cas de vol, de chantage, de vexations, de torture, d'extorsion, de délits... Le monde semble pris par la maladie du désordre, de la fausse légalité, de la criminalité, de la pseudo-politique de la force, de la démagogie, de la contestation systématique, de la course commerciale et militaire aux armements... Bien sûr, on fait également des efforts généreux pour assurer l'ordre public, des négociations économiques, politiques et diplomatiques dans le but de promouvoir l'aide et un stimulant au progrès rénovateur; mais tout cela, n'est pas la paix, n'est pas la civilisation, n'est pas le christianisme.
Que devons-nous faire, nous qui sommes en dehors, des observateurs, des hommes de notre époque ? Déplorer, invectiver, nous laisser envahir par le scepticisme et le pessimisme, perdre la confiance dans les nommes et dans notre temps ?
Non. Pour suggérer quelque chose, en ce lieu et en ce moment, nous exhortons simplement à retourner à la pensée de Noël. Essayons, avant tout, de conserver la paix intérieure de l'esprit, non seulement par un effort psychologique de domination en nous-mêmes des réactions négatives que les maux qui nous entourent provoquent dans nos âmes, mais par un acte religieux de confiance, positive et agissante, dans l'économie de grâce et de bonté que la Nativité du Christ a instaurée sur la terre et que la fête que nous venons de célébrer rend encore aujourd'hui actuelle et béatifiante.
Ainsi faisant, — et pourquoi n'en serions-nous pas capables par la foi et la prière ? — nous retrouvons une liberté personnelle de jugement. C'est très important : maintenant que la magie invisible, mais si puissante de la marée de l'opinion publique, alimentée et manœuvrée par les moyens de communication sociale, essaye de nous renverser et de nous dominer (qu'elle soit sorcière, fée ou ange), nous devons défendre notre conscience innée illuminée par des principes logiques et moraux supérieurs. Alors surgit dans notre esprit un sens primitif du bien, de la justice, de l'humanité ; et cela peut être encore un précieux avantage, qui jaillit d'une situation confuse et désordonnée, comme celle qui, à certains moments, nous entoure et nous opprime. Le désir des valeurs humaines authentiques naît alors en nous, ou renaît, plus fort et plus développé ; le désir d'une humanité idéale offre une halte à notre critique ; un sens de communion, qui nous réunit, que nous le voulions ou non, aux événements de notre temps, purifie et exalte en nous le sens de la solidarité, et nous impose le poids et le stimulant de la coresponsabilité, avec le besoin de nous distinguer de ce que nous déplorons et de renforcer des propos nouveaux d'action positive, d'engagement personnel, de don courageux à la cause que nous croyons bonne. On s'aperçoit ainsi que chacun de nous doit sortir d'un état d'inertie morale, et encore plus de n'importe quelle forme, active ou passive, d'abandon aux forces négatives de l'agir et de la vie communautaires ; une nouvelle charge de la dynamique active, du devoir, se renforce en nous, et la demande naît alors : quelle cause servir ?
C'est ainsi que notre psychologie d'observateurs, d'abord indolents et parasites de la scène du monde, ou bien tentés de fuir de sa réalité pour nous réfugier dans un égoïsme plus dangereux ou plus rêveur, ensuite réveillés par une volonté, un appel de combat idéal, cette psychologie nous fait faire un pas en avant, nous fait nous poser une question, qui peut être pour beaucoup une découverte peu honorable, si elle reste sans réponse : sait-on pour quelle raison combattre ? a-t-on des idées ? des principes ? pour quelles valeurs agir et combattre ? A-t-on clairement en tête une idée nette de ce qui vaut la peine, pour qui s'engager et jouer sa vie ? Y a-t-il quelque chose de plus précieux que la vie même ? Cette idée, non seulement donnerait sa signification et une dimension normale à la vie personnelle, mais pourrait faire agir en dehors de nous pour soulever moralement le monde, c'est-à-dire en vue de notre salut commun. Nous découvrons alors que non seulement le monde, mais aussi nous, avons en premier lieu besoin d'idées, vraies, fortes, neuves, élevées, d'idées qui rendent l'homme plus grand.
Où allons-nous ? Des idées bonnes et grandes, humaines et dignes sont nombreuses à notre époque, mais elles sont souvent gênées et dévorées par d'autres idées opposées aux premières, et à la fin nous sommes dans la plus entière confusion. Ainsi, une fois entrés dans le débat des idées valables pour le salut du monde, nous sommes par la force des choses, combien heureuse et fortunée, en fait par l'expérience, l'attrait, la vérité, revenus au seuil de la crèche, au Christ, humble et petit, qui possède le secret de notre salut. Ne concluons pas la réflexion sur les événements actuels de notre histoire sans nous le rappeler, la tête inclinée et le cœur ouvert, sans nous souvenir de Lui.
Avec notre Bénédiction Apostolique.