L’ENSEIGNEMENT DE PAUL VI

1973

 

 

II. DISCOURS ET HOMELIES DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES

 

6 janvier : LE CHRIST, PRINCIPE DE LA FRATERNITE ET DE L’UNITE HUMAINES

11 janvier : AU SERVICE DE L’HUMANITE DANS LA RECHERCHE DE LA PAIX

24 janvier : LA HAUTE MISSION D’OBJECTIVITE DU JOURNALISME SE REALISE DANS L’INFORMATION RELIGIEUSE

25 janvier : RÔLE INDISPENSABLE DE LA PRIÈRE POUR LE RETABLISSEMENT DE L’UNITE DES CHRETIENS

25 janvier : MELBOURNE : MESSAGE DE PAUL VI

2 février : TEMOIGNAGE EVANGELIQUE DES RELIGIEUSES DANS L’EGLISE ET DANS LE MONDE

8 février : NATURE ET VALEUR PASTORALE DES NORMES JURIDIQUES DE L’EGLISE

5 mars : PAUL VI RÉVÈLE LES NOMS DES DEUX CARDINAUX « IN PETTO » CREES EN 1969 : NN. SS. STEPÁN TROCHTA (TCHECOSLOVAQUIE) ET JULIUS HOSSU, DECEDE (ROUMANIE)

5 mars : L’ALLOCUTION DU SAINT-PÈRE AU CONSISTOIRE PUBLIC

5 mars : LE SACRE COLLEGE : FOYER DE CHARITE, D’AUTORITE, DE SERVICE

15 avril : L’ASPIRATION DES JEUNES À UN MONDE MEILLEUR

19 avril : « DEMEURER DANS L’AMOUR DU CHRIST »

22 avril : MESSAGE PASCAL DE PAUL VI

6 mai : HOMÉLIE A L’OCCASION DU XVI° CENTENAIRE DE LA MORT DE SAINT ATHANASE

5 juin : MESSAGE DU SOUVERAIN PONTIFE

20 juin : LA DIGNITÉ DU SACREMENT DE MARIAGE BASE DE L’INSTITUTION FAMILIALE

22 juin : UN BOND EN AVANT SUR LA LIGNE DU CONCILE

29 juin : ORDINATIONS EPISCOPALES

27 juillet : JOURNEE MISSIONNAIRE MONDIALE ET ANNEE SAINTE

17 septembre : L’INSTITUTION JURIDIQUE DE L’EGLISE TUTELLE DE L’ORDRE SPIRITUEL

16 novembre : AUDIENCE DE PAUL VI A LA XVII° CONFERENCE GENERALE DE LA F.A.O.

19 novembre : LE RENOUVELLEMENT DE LA VIE RELIGIEUSE A LA LUMIERE DES CELEBRATIONS JUBILAIRES

21 novembre : PRESENTER AU JEUNE L’IDEAL DU MINISTÈRE SACERDOTAL DANS TOUTE SA REALITE

8 décembre : « LA PAIX DEPEND AUSSI DE TOI »

10 décembre : DROITS, DIGNITE ET FRATERNITE : FONDEMENTS DE PAIX ENTRE LES HOMMES

21 décembre : LES VŒUX DU SACRE COLLEGE A PAUL VI

25 décembre : MESSAGE DE NOËL DE PAUL VI : L’HUMANISME CHRETIEN, REPONSE AUX ASPIRATIONS DES HOMMES

 

 

 

II. DISCOURS ET HOMELIES DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES

 

 

 

6 janvier

LE CHRIST, PRINCIPE DE LA FRATERNITE ET DE L’UNITE HUMAINES

 

Au cours des cérémonies qui se sont déroulées à Rome, en la Basilique Saint-Pierre, le jour de l’Epiphanie, Paul VI a prononcé une homélie dont voici notre traduction :

 

Vénérés Frères et Fils bien-aimés !

 

Cette solennelle et très pieuse célébration s’inscrit dans trois grands desseins qui s’étendent au-dessus et autour de nous comme des horizons infinis. Nous ne pouvons pas limiter notre vision au rite que nous accomplissons, sans laisser de si vastes desseins l’éclairer de la lumière, du sens et du mystère dont ils sont la source vive.

Le premier dessein, celui où l’acte religieux que nous célé­brons en ce moment trouve le sens et la valeur qui lui sont pro­pres, est le dessein liturgique. Nous célébrons la fête de l’Epiphanie. Nous connaissons tous la densité des motifs cultuels auxquels se réfère une telle fête. Il nous suffit donc de les con­sidérer dans leur signification synthétique, c’est-à-dire comme manifestation de Dieu réalisée par le moyen de l’Incarnation : la théophanie qui s’est accomplie humainement et historique­ment en Jésus-Christ, l’apparition de Dieu dans le cadre tem­porel et sensible de la révélation chrétienne. « Le mystère celé aux siècles et aux générations a été maintenant révélé...» (Col 1, 26). Le problème spirituel de l’humanité, l’attente prophé­tique et sensible des religions errantes sur la terre et dans les temps, à la recherche d’une rencontre authentique et heureuse avec le Dieu inconnu, ou connu seulement grâce à des processus logiques négatifs ou superlatifs, et par des signes insuffisants, capables de susciter le désir de Dieu plutôt que donner la joie d’une véritable et ineffable rencontre avec Lui, la question religieuse dans son contenu réel et profond et dans son extension universelle, tout cela a eu sa solution, sa clé d’intelligence et de possession, tout cela a eu son point focal d’explication et d’or­donnance concrète. La voie de la religion véritable nous a été ouverte et offerte (cf. 1 Jn 1, 1-4). Un tel événement mérite une réflexion sans fin. L’interprétation globale de l’histoire est devenue possible. L’humanité a trouvé le principe de sa frater­nité, de son unification. Le salut a inauguré son drame mer­veilleux et terrible : « Il nous est né un Sauveur» (Lc 2, 11) et il s’appelle Jésus (Mt 1, 21) ; Lui, il est l’image transcendante et, aussi, visible du Père (cf. Jn 14, 9) ; Lui, il est l’« Alpha » et l’« Oméga », le commencement et la fin » (Ap 1, 8). Vers Lui, nous clamons avec Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu  !» (Jn 20, 28).

Une telle vision du ciel liturgique actuel suffirait à nous tenir sous l’enchantement d’une contemplation infinie.

Sinon que c’est pour nous un plaisir et un devoir de cueillir dans l’immense panorama de l’Epiphanie un dessein qui nous touche directement : le dessein missionnaire ; c’est-à-dire celui de la propagation de la révélation accomplie dans le Christ, Nôtre-Seigneur. Jésus est venu en silence et en toute humilité, mais non pour se cacher, non pour circonscrire l’irradiation de sa présence dans le monde, mais pour aplanir les sentiers, les rendre plus accessibles à ceux qui le cherchent, à ceux qui l’ac­cueillent (cf. ign. ant., Ad Eph., 18-19). Il y a une intention missionnaire dans la manière même par laquelle Jésus Christ est entré dans la monde et, par la suite, a accompli son dessein évangélique. Il y a une économie historico-humaine à laquelle pré­side certainement une direction divine en matière de diffusion de l’Evangile dans le monde. Voici. La présence des Mages à Bethléem, que l’Eglise commémore aujourd’hui de manière par­ticulière, indique qu’à peine né, Jésus est immédiatement dispo­nible pour quelques-uns, comme si c’était pour tous; ou mieux encore, selon une économie particulière qui semble réserver les premières places à ceux qui sont le plus loin. Avec la naissance de Jésus, une étoile s’est allumée dans le monde, il s’est allumé une vocation lumineuse ; des caravanes de peuples se mettent en marche (cf. Is 60, 1 ss.) ; des voies nouvelles se tracent sur la terre ; des voies qui arrivent, et par le fait même, des voies qui s’éloignent. Le Christ est le centre. Ou mieux : il est le cœur; une circulation nouvelle a commencé pour les hommes, elle ne cessera jamais plus. Au contraire, elle est destinée à constituer un programme essentiel pour l’Eglise, c’est-à-dire pour la com­munauté des hommes qui croient dans le Christ et forment corps avec Lui. Un programme, une nécessité, une urgence, un effort continu qui ont leur raison d’être dans le fait que le Christ est le Sauveur, que le Christ est nécessaire, que, potentiellement, le Christ est universel, que le Christ veut être annoncé, prêché, diffusé par un ministère de frères, par un apostolat d’hommes envoyés justement par Lui pour apporter à l’humanité le mes­sage de la vérité, de la fraternité, de la liberté, de la paix (cf. Ad Gentes).

Voici donc l’arc de l’effort missionnaire qui commence à se dessiner au-dessus de cette cérémonie ; celle-ci est de soi-même missionnaire, et une circonstance spéciale en met en glorieuse évidence l’intention. Vous savez qu’une date significative, le trois cent cinquantième anniversaire de l’institution de l’orga­nisme spécifiquement missionnaire de la sainte Eglise catholique nous rappelle cette loi intrinsèque de la foi : la nécessité de la diffusion de l’Evangile et de la foi, de l’Eglise, par conséquent ; et nous rappelle comment, historiquement parlant, la Sacrée Congrégation de « Propaganda Fide » — appelée aujourd’hui « pour l’Evangélisation des Peuples » — a su, sagement, coura­geusement, tenacement, incarner cette loi, donnant aux Missions catholiques impulsion, direction, soutien, diffusion, sans trêve, sans jamais conclure l’action ou atténuer l’effort ; action et effort, qui, après tant d’expériences, souvent réputées pour leur sainteté, illustrées par d’incalculables sacrifices, et parfois par le suprême témoignage du martyre, réclament aujourd’hui une nouvelle, ou mieux, une majeure adhésion. On pourrait dire que les Missions se trouvent toujours à leur point de départ ! Rien ne se trouve amoindri, ni les motifs suprêmes de leur nécessité, ni les besoins de leur activité, ni les difficultés pour leur extension. Tout cela, au contraire, s’aggrave avec l’évolution ci­vile des peuples; tandis que cette évolution accentue leur ré­ceptivité au message évangélique (en quelques régions elle la rend, il est vrai, plus délicate, plus difficile), elle accroît aussi leur besoin, disons même leur droit moral, de recevoir l’annonce évangélique, comme il est de notre devoir commun de la leur transmettre grâce au Missionnaire.

Des thèmes de si grande importance et d’une telle amplitude méritent, et vous le savez bien, un examen approprié, que nous n’entendons toutefois faire ni en ce moment ni en ce lieu ; mais il est un acte qui nous semble obligatoire précisément en ce moment et en ce lieu : un acte d’engagement, une promesse: donner et redonner notre cœur à la cause des Missions. Nous y sommes obligés, disions-nous, par la nature même de cette cause : c’est la cause du Christ et de l’humanité ; c’est celle de l’Evan­gile, celle du salut chrétien de tant d’hommes encore privés de la Foi ; c’est celle de la civilisation humaine habilitée à inter­préter et à poursuivre les destins authentiques de la vie humaine. La récente tradition missionnaire nous en fait une obligation dont nous avons, l’an dernier, célébré l’histoire héroïque, plus que jamais digne d’être poursuivie et encouragée et qui, plus que jamais aussi, a besoin de l’être. Nous en fait également une obligation l’heureuse circonstance de cette cérémonie historique, dans laquelle un troisième dessein providentiel déploie ses lignes admirables ; et c’est celui que présentent à notre ministère apos­tolique ces élèves de notre Ecole Missionnaire romaine, qui at­tendent que nous leur conférions l’ordination sacerdotale.

Oh, moment sublime et décisif, typiquement missionnaire ! Oh vraiment ! Comme notre cœur se gonfle d’émotion alors que nous sommes nous-mêmes les Ministres d’un si grand Sacrement ! Oh ! Où irions-nous en chercher le secret essentiel, si ce n’est dans les paroles mêmes du Christ, qui ne semblent pas l’écho d’un lointain souvenir, mais qui résonnent toujours aussi actuelles dans le ministère que nous sommes en train d’accom­plir : « Ainsi que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie... Recevez l’Esprit-Saint... » (Jn 20, 21-22). C’est ici que se trouve la source vitale de la mission évangélique. Le Christ ne nous a pas confié seulement un simple mandat apostolique, Il transfuse en nous le pouvoir, la vertu de l’accomplir. C’est ainsi qu’il s’associe quelques hommes qu’il a choisis et élus, qu’il leur donne la capa­cité d’agir avec sa puissance ; il leur imprime son sceau, de sorte que, comme d’autres « lui-même », ils puissent accomplir avec une divine efficacité une fonction déterminée, la fonction sacerdotale, intermédiaire entre Dieu et les hommes, la fonction propre du Christ, Médiateur unique ; une fonction qui en eux se caractérise ontologiquement de manière particulière et indélébile, les faisant prendre part à son unique et éternel Sacerdoce.

Oh ! prodigieuse extension du propre mystère du Christ ! Oh ! moment générateur de toute autre vitalité ecclésiale ! oh ! profil de la beauté de l’Eglise, rendue évidente par l’action salvatrice de Dieu, agissant par le moyen d’instruments humains, mués en véhicules de son amour! (cf. St. TH., Suppl. III, 24, 1). Oh ! Epiphanie, perpétue-toi par tous les siècles, répands-toi par tou­tes les régions de la terre ! Ceci est ton heure, ceci est notre heure ! heure de lumière, heure de vie, heure d’espérance, heure de joie ; et, tandis que tu célèbres l’universelle vocation des peu­ples à l’unité de la foi, transforme la mission, qui en reçoit l’heu­reuse annonce, d’étrangère et pèlerine, en mission autochtone et permanente !

Nous saluons avec un immense intérêt le phénomène mis­sionnaire qui s’accomplit sur la tombe du premier des Apôtres, le pêcheur de Galilée transformé par Jésus en pêcheur d’hommes (Mt 4, 19), l’enthousiaste mais faible disciple, racheté en­suite par l’amour qu’il portait au Christ pour devenir, à la suite du Christ et à sa place, soutenu lui-même par le poids des clés du règne déposées en ses mains, le pasteur bon et dévoué du troupeau évangélique, prêt, lui aussi, devant les adversités im­placables du monde (cf. Ac 5, 41) à rendre témoignage de ce nom de Jésus, dans lequel seul se trouve le salut (cf. Ac 4, 12 ; 1 P 4, 12 ss.).

Salut à vous, nouveaux prêtres des pays de Mission ! Nous sommes les premiers à honorer le charisme sacramentel du Sa­cerdoce du Christ, Sacerdoce que maintenant nous vous transmettrons à vous, par la vertu de l’Esprit-Saint ! Il y a beaucoup, il y a trop de choses que nous voudrions vous dire en ce mo­ment ! Votre histoire familiale et sociale nous est présente : nous aimerions nous étendre longuement sur la parenté spirituelle, sur la communion que cette ordination établit entre ceux qui vous sont chers, entre vos compatriotes et l’Eglise catholique tout entière et tout spécialement celle de Rome ! Nous aimerions avoir plus de temps pour remercier vos Maîtres et tous ceux qui, spirituellement et économiquement, ont contribué à faire de vous de nouveaux messagers de l’Evangile ! Soyez bénis ! Nous aimerions vous parler du monde auquel vous êtes destinés, et des perspectives fascinantes et pleines d’aventures de votre futur ministère. Mais c’est à une parole seule que nous demanderons de traduire l’exubérance de nos sentiments, la parole que Jésus a si souvent répétée à ses disciples : « N’ayez pas peur ! » (cf. Mt 10, 28 ; Lc 12, 7 ; 12, 32 ; Mc 6, 50 ; Jn 6, 20 etc.). La dis­proportion entre les forces humaines et la grandeur de la mis­sion qui vous est confiée justifie cette recommandation, valable pour n’importe qui d’entre nous, dès qu’il a reçu l’investiture du sacerdoce ministériel. D’ailleurs, aujourd’hui est venu le mo­ment de le répéter avec la plus cordiale énergie : n’ayez pas peur ! une tentation caractéristique de notre temps est venue assaillir le cœur du prêtre, la tentation multiforme de la peur, de l’in­certitude, du doute. Du doute de soi-même, cela semble étrange ! douter de ce qu’on appelle son identité propre, tiraillée par mille questions subtiles, qui risquent d’abattre la victime qui, dans son propre esprit, les a accueillies comme fondées, comme si le sacerdoce catholique était sans fondement, anachronique, su­perflu, comme si sa mission était dépourvue de tout objectif et sans fortune. Certes, vous connaissez tous l’insidieuse phéno­ménologie de cette possible corrosion intérieure de la certitude surnaturelle, que l’ordre sacré ancre dans l’âme du prêtre fidèle : Je suis prêtre du Christ ! Le Christ m’a choisi et a pris posses­sion de moi-même au point d’accomplir à travers moi son inef­fable mission de salut, par sa parole, par son action sacramen­telle, la Sainte Messe en particulier et la remise des péchés, par le ministère pastoral et, même s’il n’y avait que cela, par le sim­ple exemple d’un style unique de vie, la vie pure, sacrifiée et sainte du prêtre fidèle.

N’ayez pas peur, nous vous le répétons, fils et frères bien-aimés ! gardez toujours intacte et vigilante la conscience de votre sacerdoce ; et votre vie aura sa nouvelle et véritable figure ; elle aura sa force de résistance et d’action ; elle aura son originalité et sa vivacité d’amour pour chaque âme, pour chaque commu­nauté, pour chaque activité orientée vers le bien de l’Eglise, avec l’adhésion passionnée à votre Eglise locale, et avec la pléni­tude de l’amour pour l’Eglise Universelle ; elle aura son éternelle Epiphanie de recherche, de possession, d’annonce du Christ ! dé­sormais et pour toujours, avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

11 janvier

AU SERVICE DE L’HUMANITE DANS LA RECHERCHE DE LA PAIX

 

Le jeudi 11 janvier, le Saint-Père a reçu, à 11 h., dans le Salle du Consistoire, le Corps Diplomatique accrédité auprès du Saint-Siège qui Lui a présenté ses vœux respectueux pour le Nouvel An. Avec les Chefs de Mission, les Conseillers et le Personnel des diverses Ambassades assistaient aussi à l’audience quelques membres de leurs familles. Etaient présents éga­lement : le Secrétaire d’Etat, M. le Card. Jean Villot ; le Substitut de la Secrétairerie d’Etat, Mgr Giovanni Benelli ; le Secrétaire du Con­seil pour les Affaires Publiques de l’Eglise, Mgr Pio Gaspari ; S. E. Monsieur René Brouillet, Ambassadeur de France, en lieu et place de S. E. Monsieur Luis Amado-Blanco, Ambas­sadeur de Cuba et Doyen du Corps Diploma­tique, absent pour des raisons de famille, s’est fait l’interprète des sentiments de tous les Di­plomates en adressant au Souverain Pontife les vœux de Nouvel An. Le Saint-Père a répondu par le discours suivant :

 

Nous sommes très touché, Monsieur l’Ambassadeur, de ce discours que vous venez de tenir devant Nous, en votre nom et au nom de tous les membres du Corps diplomatique ac­crédité auprès du Saint-Siège. Il Nous plaît de Nous retrouver en cette assemblée, à l’image de la diversité du monde, réunie en ce moment pour Nous présenter les vœux de Nouvel An. Vous avez évoqué ce qui caractérise, non seulement l’activité de notre pontificat, mais ces mobiles de l’esprit et du cœur qui déterminent nos attitudes journalières, donnent le ton à nos interventions, suscitent nos initiatives. Vous cherchez notre propre image, telle qu’elle se reflète, comme en un miroir, dans nos paroles et dans nos actes ; vous scrutez le sens de la fonction que Nous cherchons à accomplir au milieu de vous tous, et à l’égard des peuples dont vous êtes ici les nobles représentants.

Et de fait, chers Messieurs, cette fonction n’est pas compa­rable à celle dont vous avez pu être les témoins en d’autres pos­tes diplomatiques. Votre présence Nous provoque en quelque sorte à définir à nouveau le système des rapports originaux en­tre l’Eglise et les Etats, entre le Saint-Siège et le champ de l’activité internationale, constitué par les relations entre pays ou avec les plus hautes instances universelles.

A vrai dire, il n’y aurait point besoin, aujourd’hui, d’un long discours sur ce thème. L’an dernier, Nous avions longuement précisé le rôle particulier de l’Eglise, étrangère à l’action poli­tique en tant que telle, et pourtant très présente à la recherche des hommes sur les chemins de la justice, bien plus, travaillant au service des hommes pour éduquer leurs consciences et col­laborer, à sa manière, à la promotion culturelle et sociale. Au­jourd’hui, sa place tout à fait originale dans le concert des na­tions n’est plus à démontrer. Tout homme de bonne volonté comprend que Nous n’avons d’autre ligne de conduite que celle tracée par notre divin Fondateur : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21).

Les deux ordres sont vraiment distincts, et c’est une chance de notre époque d’avoir redéfini cette distinction capitale du pouvoir temporel et du Royaume de Dieu que l’Eglise incarne, au-delà des vicissitudes et des nécessités de l’histoire qui ont pu amener les uns ou les autres à certaines confusions. En ce sens, Nous n’avons pas, en tant que porte-parole de l’Evangile, à in­diquer les voies politiques, les moyens concrets, que les ci­toyens, en telle conjoncture précise, doivent utiliser pour réaliser le progrès de leur propre pays.

N’allez pas en conclure, chers Messieurs, que les deux ordres n’ont pas de rapports profonds à entretenir. Votre présence ici, fruit d’un désir commun de votre pays et du Saint-Siège, n’atteste-t-elle pas le contraire ? C’est sur ce point que Nous vou­drions aujourd’hui insister. Même si votre fonction d’Ambassa­deur près le Saint-Siège revêt un caractère singulier, vous im­pose une forme d’activité particulière, c’est un rôle très impor­tant, dont l’utilité se révèle chaque jour plus féconde, et qui correspond bien à la situation moderne.

Nous avons d’abord, bien entendu, à mieux tracer les fron­tières de notre compétence respective. Vous pouvez aussi observer, en témoins amicaux, les positions ou les lignes d’action du Saint-Siège, pour vous en faire l’écho auprès de vos gouverne­ments. Nous avons surtout à collaborer ensemble au bien com­mun de chacune de vos patries et de l’humanité entière. Telle est la perspective que Nous nous permettons d’offrir à votre compréhension et à vos possibilités d’action.

En ce sens, vous le savez, Nous ne sommes pas neutre. Nous voulons dire : l’Evangile Nous interdit d’être indifférent lorsque sont en cause le bien de l’homme, sa santé physique, l’épanouis­sement de son esprit, ses droits fondamentaux, sa vocation spi­rituelle ; de même, lorsque les conditions sociales subies par une population mettent ces biens en péril, ou encore lorsqu’une Ins­titution internationale a besoin d’être appuyée pour jouer le rôle humanitaire qu’on attend d’elle.

Le Saint-Siège, comme témoin actif et organe central de la grande famille catholique, accueille alors avec bienveillance les confidences, les souhaits, les projets, dont vous voulez bien lui faire part. Il vous sait gré aussi de faire connaître à ceux que vous représentez ses propres vœux qui sont ceux de la conscience chrétienne, cependant qu’il contribue lui-même, par les divers moyens dont il dispose, y compris ceux des communications so­ciales, à éduquer, dans ce sens, le cœur des hommes. Ces rap­ports, noués librement et au plus haut niveau entre l’Eglise et la société civile, apparaissent dès lors comme une forme nou­velle de présence de l’Eglise au monde, dans la ligne de la Cons­titution conciliaire Gaudium et Spes. Une telle présence exclut subordination, concession, compromis ou confusion entre les deux institutions. Les relations qui s’établissent ici avec le Saint-Siège gardent comme but immédiat, bien sûr, le règlement des problèmes qui peuvent surgir entre l’Etat et la communauté chrétienne locale, même si cette communauté est très réduite. Mais on ne peut aujourd’hui en rester là. Il s’agit, dans le res­pect réciproque des compétences, d’assurer la conjonction des efforts visant à promouvoir les initiatives humaines et les œuvres sociales bénéfiques à tous. Tel nous apparaît l’un des buts actuels de la diplomatie pontificale.

Vous voyez donc ce que vous pouvez attendre de ce centre de l’Eglise. Il ne s’agit pas d’un marchandage d’intérêts, comme entre deux Etats dont les objectifs peuvent diverger ou s’opposer. Nous travaillons ici, vous et Nous, pour le bien spirituel et temporel des mêmes individus, de la même communauté. Et le Saint-Siège ne réclamera, vous le savez, aucun privilège, sinon les droits de la liberté religieuse.

Pratiquement, l’Eglise est engagée avec vous à rendre plus efficients les principes capables d’éclairer et de guider au mieux la vie en société de tous ces hommes dont le sort tient à cœur aux responsables des nations comme à l’Eglise. Or, les mutations de la vie moderne bouleversent tellement les mœurs qu’il nous faut, les uns et les autres, regarder hardiment les questions nou­velles, et surveiller à chaque pas le chemin que nous prenons car il pèse lourd sur l’avenir.

Comment, par exemple, garantir la liberté des individus et des groupes, encourager les initiatives libératrices et maintenir en même temps les exigences du bien commun, ou plutôt don­ner le goût de ce bien commun à promouvoir ? Comment établir ou rétablir la justice pour toutes les catégories sociales, sans que certaines ne demeurent lésées, ou du moins dans la misère, face à la prospérité des autres ? Comment favoriser l’expansion éco­nomique, et en même temps permettre aux hommes de la maî­triser, d’assurer un équilibre écologique, d’accorder son prix au progrès qualitatif des personnes, de leur esprit, de leur cœur, de leur âme ? Comment adapter la législation aux légitimes aspi­rations du monde moderne et aux possibilités scientifiques nou­velles, sans que l’homme lui-même, la qualité de l’amour, le respect de la vie, la valeur de la famille, la responsabilité de la conscience humaine n’en fassent les frais, aujourd’hui ou de­main ? Tels sont, n’est-il pas vrai, les intérêts profonds que nous avons à garantir ensemble. Ce siège Apostolique n’aspire qu’à y contribuer, et vous êtes, Messieurs les Ambassadeurs, au pre­mier rang de ce dialogue entre lui et les gouvernements de vo­tre pays.

Vous pouvez, à côté de la recherche de ces principes com­muns, faire également ici l’expérience d’une fraternité appré­ciable, entre les divers pays du monde. Certains de ces pays connaissent entre eux des différends qui, certes, ne peuvent trouver leur solution au Vatican. Mais le niveau auquel se si­tuent ici les relations avec l’Eglise, passionnée de paix et respectueuse de tous les droits, et plus encore la mise en présence du Mystère de la foi chrétienne, créent un climat qui devrait contribuer à rapprocher les cœurs, à les placer devant leur plus haute responsabilité, à préparer la paix.

En plus de cette atmosphère de fraternité, le Saint-Siège, vous le savez, est prêt à faire tout ce qui est en son pouvoir pour donner à la vie internationale une plus grande consistance organique. Il existe en effet un égoïsme international qui semble empêcher les Etats de traduire en action collective les bons sen­timents de leurs peuples. Sur cette terre pourtant, le monde ne sera sauvé, c’est notre conviction, que par une solidarité crois­sante, au-delà des nationalismes ombrageux. Il faudra sans doute encore un long apprentissage pour apprendre aux nations à se respecter, à échanger dans la justice et dans la paix, à partager, à se tourner ensemble vers les objectifs prioritaires, voire à ac­cepter, s’il en est besoin, le contrôle d’une autorité internatio­nale. L’Eglise catholique, de par sa vocation, est particulière­ment sensible à cette universalité. Si la concertation mondiale devait se ralentir ou s’atrophier, laissant les grandes décisions effectives aux mains de deux ou trois puissances, ce serait à nos yeux un recul et une menace. Les Institutions internationales, que l’humanité s’est enfin donnée, sont appelées, grâce à une représentation équitable de toutes les nations participantes, à exprimer et à mettre en œuvre la raison, le droit, la justice ; à réaliser, avec la coopération de tous ou du moins d’une quasi-unanimité, une loi sévère et pacifique capable de régler les rap­ports internationaux (cf. Message pour la Journée de la Paix 1973). Elles représentent à nos yeux, Nous n’hésitons pas à le redire, « le chemin obligé de la civilisation moderne et de la paix mondiale ». (Discours aux Nations Unies, 4 octobre 1965 : AAS 57, 1965, p. 878). Nous ne cesserons d’inviter les peuples à se hausser au niveau de ce bien commun universel qui correspond au dessein du Créateur du genre humain, et qui assu­rerait en définitive leur propre bien.

Faut-il citer un exemple ? Le monde entier commence à s’émouvoir de la recrudescence de la violence : Nous parlons du terrorisme international. C’est un problème grave et urgent, qu’il appartient à tous les partenaires de résoudre ensemble, par une loyale approche, sans omettre d’attirer aussi l’attention sur les causes de ce phénomène, ses modes et ses mobiles. Mais qui oserait soutenir que la fin justifie les moyens, que la terreur peut être une arme pour les causes légitimes, que l’action violente contre les innocents sert valablement la cause qu’on estime bon­ne ? Nous espérons qu’on saura trouver les moyens adéquats de se faire entendre et de préparer des remèdes efficaces, dans une large concertation.

Quant à l’Evangile, qui est la charte de l’Eglise, il contribue, c’est notre conviction et notre expérience, à mettre les hommes, non seulement sur le chemin de Dieu, mais sur la voie d’un hu­manisme plénier. Les valeurs morales auxquelles il éduque ap­portent un puissant remède aux maux qui défigurent le visage de l’humanité et qui atteignent son cœur : elles s’appellent vérité, justice, liberté, pardon, paix. Elles prennent leur source dans l’amour dont le dynamisme doit supplanter partout celui de la haine. Et elles apportent avec elles la confiance, bien plus, une espérance inébranlable : avec le meilleur de l’homme et le se­cours de Dieu, ce que nous souhaitons est possible. Pourquoi alors s’arrêter aux désillusions inévitables, se laisser décourager par certains faits, pourquoi attendre avant de reprendre patiem­ment les chemins de l’entente ? Nous vous savons gré d’avoir rappelé cette espérance de notre ultime message : oui, la paix est possible.

Telle est, chers Messieurs, au plan temporel, la signification de ce Siège Apostolique et du dialogue amical qu’il entretient avec vos gouvernements, par votre intermédiaire ; tel est aussi le sens de nos Représentations pontificales qui font pendant à vos Ambassades : aider le monde à ne faire qu’un, aplanir sans cesse les routes de son unité, de sa solidarité. Notre voix veut se faire l’écho de l’Evangile. Elle peut paraître faible, Nous le savons, elle est démunie des moyens qui sont entre les mains des Etats ; mais elle n’est pas seule : avec elle s’élève celle de nos multiples Frères dans l’épiscopat, dont la mission — faut-il le rappeler ? — est inséparable de la nôtre, et la voix aussi de ceux qui partagent la foi, l’espérance et la charité chrétiennes, et qui œuvrent, à leur place, au même témoignage.

A ce service de l’humanité, vous œuvrez, vous aussi, Mes­sieurs les Ambassadeurs, dans un rôle que Nous estimons, ho­norons et encourageons. A travers vos personnes, Nous saluons respectueusement chacune de vos nations : Nous formons pour elles des vœux de bonheur et de paix, et Nous nous réjouissons de ce qu’elles prennent leur place active dans cette marche vers une Communauté humaine de plus en plus élargie et de plus en plus solidaire. A vous-mêmes, chers Messieurs, à vos famil­les, Nous présentons nos souhaits cordiaux au seuil de l’An Nouveau, invoquant sur votre mission l’assistance divine, et sur vos personnes les Bénédictions abondantes du Très-Haut.

 

 

 

24 janvier

LA HAUTE MISSION D’OBJECTIVITE DU JOURNALISME SE REALISE DANS L’INFORMATION RELIGIEUSE

 

Le Pape a donné audience à l’« Association de la Presse Etrangère en Italie » à 12h. 30, le mercredi 24 janvier, dans la Salle du Con­sistoire.

Les représentants de divers journaux et agences, étaient conduits par M. Jacques Nobécourt, Pré­sident de l’Association de la Presse Etrangère en Italie, qui, à l’ouverture de l’audience, a pro­noncé une adresse d’hommage au Souverain Pontife. Paul VI a répondu par le discours suivant :

 

Chers Messieurs,

 

Nous vous remercions des paroles aimables et confiantes que vous venez de Nous adresser par la voix de votre Prési­dent. Vous avez voulu Nous associer au soixantième anniver­saire de l’« Associazione della Stampa Estera in Italia », célébré en octobre dernier. Nous nous y prêtons bien volontiers, en cette fête de saint François de Sales, le saint patron des journalistes, qui a voulu mettre la vie spirituelle la plus authentique à la portée de tous les laïcs, comme vous vous efforcez de mettre l’actualité à la portée du grand public.

Vous êtes les bienvenus en cette maison où, voici vingt ans, notre prédécesseur Pie XII accueillait avec honneur les mem­bres de votre Association. Le Pape Jean avait aussi adressé, en février 1963, à votre Conseil de direction, des paroles émou­vantes, simples et nettes, jaillies de son cœur d’apôtre et de son expérience des hommes, tout empreintes de confiance. C’est sur ce ton de la conversation familière que Nous abordons cette rencontre, heureux, oui, très heureux, de pouvoir Nous entre­tenir avec vous de votre profession qui Nous a toujours tenu très à cœur.

Nous regardons d’abord avec une grande sympathie, impré­gnée d’estime et de réalisme, la mission qu’il vous est donné d’assumer dans le monde moderne. C’est un fait, vous représentez une force immense dans notre civilisation. Aucune insti­tution ne peut faire fi de l’opinion publique que vous contribuez singulièrement à former, avec les autres moyens de communica­tion sociale. L’expérience confirme chaque jour davantage ces paroles que le regretté Père Emile Gabel écrivait il y a dix ans : « L’information... est le système nerveux de la vie moderne, par les réactions qu’elle déclenche et l’influx qu’elle propage à tra­vers tout le corps social » (Etudes, t. 318, juillet-août 1963, p. 19). Il Nous revient aussi à la mémoire cette pensée judicieuse de Biaise Pascal : « Je voudrais de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connais que le titre, qui vaut lui seul bien des livres : "Della opinione regina del mondo". J’y souscris sans le con­naître, sauf le mal, s’il y en a » (Pensées, éd. Brunschvicg, n. 82). La façon dont vous recueillez les faits, dont vous les groupez, les présentez, les interprétez, fournit à vos lecteurs une matière à réflexion et des critères de jugement dont l’écho et la résonance commune — c’est ainsi que Pie XII qualifiait l’opinion publi­que — prennent une place capitale qu’il serait superflu de dé­crire. C’est dire le rôle passionnant qui vous échoit, comme aussi la responsabilité considérable attachée à ce pouvoir.

Mais Nous pourrions dire également que votre métier com­porte des exigences, et aussi des servitudes qui ne Nous échap­pent pas : elles mettent les journalistes consciencieux devant une tâche lourde, délicate et difficile.

La première exigence est celle de vous soumettre au réel, qu’il s’agisse de faits, de situations, de mentalités. Tous les faits ne sont certes pas des « événements », objets d’information. Mais il ne s’ensuit pas que leur choix, et à plus forte raison leur in­terprétation, soient laissés entièrement à votre liberté. Les lec­teurs attendent de vous une documentation honnête, précise, aussi complète que possible, qui leur permettra de juger, en res­ponsables. Quelle que soit l’initiative que vous avez à mettre en œuvre, il y a donc une certaine ascèse en face d’une réalité qui n’est pas une construction de l’esprit, et d’un public qui manifeste de justes exigences. En ce sens, vous n’apparaissez plus comme des maîtres, mais comme des serviteurs.

Par ailleurs, ce travail intéressant se révèle par lui-même très astreignant, à cause du foisonnement continuel de l’actualité. Il ne vous laisse guère de repos, car vous devez être prêts à ac­cueillir quotidiennement l’événement. Bien plus, il vous faut faire vite pour saisir les informations à leur meilleure source, rassembler les antécédents qui les situent, décrire le contexte, rédiger d’une plume alerte, dans un article condensé, que les responsables de la mise en pages risquent de réduire à leur tour. Nous avons bien conscience de ces difficultés.

Il y a enfin et surtout les servitudes de la presse pour laquelle vous travaillez, et les goûts des lecteurs dont on cherche à cap­ter l’intérêt, ne serait-ce que pour faciliter la vente. Cela met à rude épreuve le souci d’objectivité, disons d’indépendance, qui constitue à nos yeux l’honneur du journalisme. Il vous faut d’abord résister à la tentation du sensationnel à tout prix, qui entraîne à devancer l’actualité, à simplifier ou à déformer la réalité, voire à s’appesantir sur ses aspects les moins nobles: une telle presse se déshonore elle-même. Il existe aussi bien d’autres conditionnements, plus insidieux, qui peuvent s’exercer sur vous, d’ordre économique, politique, idéologique, ou issus de groupes de pression dont l’opinion semble faire la loi du jour et que l’on n’ose pas contrecarrer. Il y a tout simplement la con­currence implacable, qui peut vous inciter à publier vous aussi des éléments discutables dont on vous reprocherait de ne pas avoir parlé, ou à faire le silence sur des points importants qui ne passionnent malheureusement pas l’opinion publique. Toutes ces conditions actuelles des communications sociales ne font que souligner la conscience et le courage que requiert votre profes­sion, et peut-être aussi la solidarité qu’elles vous appellent à mettre en œuvre, avec vos collègues, dans votre milieu, pour assainir toujours davantage les mœurs journalistiques et vous assurer l’indépendance nécessaire à l’objectivité.

Toutes ces difficultés existent : néanmoins les impératifs de la « déontologie » de la presse demeurent. Ils impliquent amour incorruptible de la vérité, recherche laborieuse, droiture, humi­lité, aptitude au dialogue. Il ne s’agit pas d’une morale négative, faite d’interdits, qui risquerait effectivement de vous décourager. Il s’agit de répondre à ce droit de tout être humain à une infor­mation objective, comme le proclamait Jean XXIII dans Pacem in terris ; de lui permettre ainsi de savoir, de comprendre, de se cultiver, de mieux prendre en main son destin et de participer à la construction de la cité, en responsable éclairé. Cet objectif suppose un sain pluralisme de la presse, qui permet une con­frontation des points de vue, une communication, un dialogue ouvert avec les lecteurs, à la recherche d’une plus grande vérité et d’un plus grand bien. Dans ce concert, vous avez pleinement le droit d’exprimer vos idées et de défendre vos préférences, mais jamais au détriment d’une information objective ni d’un jugement équitable. Ce serait une responsabilité redoutable que de répandre une conception tronquée de la réalité, qu’il s’agisse des institutions ou des personnes. Votre rôle est de susciter une formation pleinement humaine, d’être des éveilleurs, grâce à l’instrument de choix dont vous disposez. C’est dire l’honneur que Nous accordons à votre profession, l’estimant toujours ca­pable d’un meilleur service des hommes.

Dans l’Eglise également, cette importance de la presse a fait l’objet d’une réflexion mûrie, notamment depuis le Concile Va­tican II, et de dispositions appréciables. Les moyens de communication sociale y ont été envisagés dans leur signification la plus positive, en dépit de leurs imperfections et de leurs risques. Le droit à l’information, qui y a été proclamé et précisé, trouve son application dans l’Eglise elle-même : en même temps qu’une institution hiérarchique agissant au nom du Christ, n’est-elle pas aussi une communauté humaine, avec la nécessité du dia­logue et de la participation ?

Comme témoin typique de cet effort, notre Commission pon­tificale a publié l’Instruction pastorale Communion et progrès : Nous vous invitons à la méditer de nouveau et Nous sommes heureux de l’offrir en hommage à chacun d’entre vous. Témoins aussi ces initiatives que le Saint-Siège a peu à peu mis en œuvre au Vatican, et que vous avez eu la courtoisie d’évoquer : la salle de presse, près de laquelle la plupart d’entre vous sont accré­dités et qui demeure en permanence à votre disposition ; les nom­breuses conférences de presse qui ponctuent la parution des do­cuments pontificaux ; la distribution aussi de ces textes et de leur traduction, avec embargo quand c’est possible. Vous avez reçu progressivement une information plus complète au cours du Concile, des divers Synodes d’évêques ; la salle du Synode a connu récemment des débats de qualité sur la justice et la paix... Il demeure évidemment des limites que la discrétion et le bien commun exigent, dans l’Eglise, plus encore que dans les autres sociétés. La raison en est simple. Si l’Eglise doit bien connaître le monde auquel sa pastorale est destinée et susciter une large collaboration de ses fils, ses décisions prennent leur appui dans l’Evangile et dans sa propre Tradition vivante, non dans l’esprit du monde, ni dans l’opinion publique, à laquelle échappe souvent d’ailleurs la complexité des problèmes théolo­giques ou pastoraux qui sont en cause. Mais nous ne prétendons pas pour autant, en ce qui concerne le Saint-Siège, avoir réalisé tout ce qui serait possible et souhaitable pour faciliter votre tra­vail. De toute façon, c’est dans un climat de respect, de con­fiance, de sincère collaboration que pourront s’accomplir de nou­veaux progrès.

Et maintenant, Nous n’oublions pas que vous êtes journalis­tes, en quête de nouvelles, d’interviews, au cours de toutes vos rencontres, y compris celle-ci. Et vous êtes vous-mêmes por­teurs de questions, des vôtres, de celles de nos contemporains, dans le désir de contribuer à établir comme « un pont » entre l’Eglise et l’humanité. Le monde attend effectivement de Nous des réponses à sa recherche, à son inquiétude, à son espérance. Nous nous efforçons de le faire dans les actes habituels de notre ministère. Nous regrettons toutefois que, trop souvent, un seul aspect de nos paroles soit mis en relief. Ce matin, Nous nous contentons d’attirer votre attention sur quelques-unes des lignes maîtresses de notre pontificat, en faisant appel à votre collabo­ration.

Sur le plan de l’Eglise, dont il Nous revient de confirmer la foi et de garantir l’unité, Nous veillons à appliquer fermement et intégralement le Concile Vatican II, à marcher sur les chemins qu’il a ouverts. Nous tenons à le faire dans l’esprit de no­tre première encyclique Ecclesiam suam. A ce sujet, Nous vou­drions vous dire un mot des multiples actes pontificaux, légis­latifs et pastoraux, qui ont jalonné ces dernières années. Mesu­rez-vous à quel point ils sont longuement préparés, dans leur ensemble, par une intense collaboration avec les représentants de tous nos Frères dans l’épiscopat ? Si leur préparation requiert de nous, Pasteurs, une étude théologique exigeante, leur présen­tation au grand public, qui se fait en partie par votre intermé­diaire, vous demande aussi, à vous journalistes, une réflexion sérieuse en ce domaine.

Vous êtes témoins aussi des troubles qui agitent l’Eglise. Les réformes qui suivent un grand Concile nécessitent toujours un ajustement laborieux, et plus encore l’adaptation rapide aux mu­tations accélérées de notre époque. Mais ces conjonctures n’ex­pliquent pas toute la profondeur des remises en question. Com­me Pape, Nous en mesurons la gravité, et Nous devons, tel un veilleur, en signaler l’ambiguïté humaine, voire l’ivraie que le Malin sème dans le Royaume de Dieu. Au milieu de tant de phénomènes marginaux et contestataires, qui sont une proie fa­cile pour le journalisme, comment ne pas souhaiter que vous sachiez discerner, vous aussi, ce qui peut être recherche loyale d’une attitude évangélique, et ce qui porte déjà la marque d’une aventure stérile, coupée de ses racines vivifiantes ? Souvent le bien ne fait pas autant de bruit !

Précisément, Nous ne cessons de relever ce qui manifeste un réveil authentique, un progrès dans la prière, dans l’engagement de charité, dans la participation active à l’œuvre de l’Eglise. Ces signes sont nombreux, même s’ils sont discrets : ne pourraient-ils pas faire davantage l’objet de votre regard attentif, de votre témoignage ? Le journaliste, surtout le journaliste chrétien, doit, comme le théologien, avoir les yeux grand ouverts sur la chré­tienté en travail (cf. M. D. chenu, O.P., dans La Parole de Dieu, II, L’évangile dans le temps, Cerf 1964, pp. 212-224). La véritable Eglise s’enfante aujourd’hui dans la fidélité et la har­diesse de l’Esprit, dans l’unité du Corps du Christ. Nous ne vous demandons pas d’en faire à priori l’apologie, mais d’accor­der vraiment la place qu’ils méritent à ces faits positifs. Comme le Seigneur, Nous vous disons : venez et voyez ! (cf. Jn 1, 39).

Sans doute le mystère de l’Eglise sera-t-il toujours difficile à saisir pour ceux qui sont chargés, comme vous, d’en relever les aspects phénoménologiques. L’Eglise est faite d’hommes, de relations sociales. Le Saint-Siège lui-même utilise un appareil extérieur dont l’opinion publique a tendance à ne voir que les détails insignifiants. Vous connaissez les « lieux communs » qui circulent sur le Vatican et qui donnent une image insolite et fausse de la réalité, sans laisser bien souvent la possibilité pratique de faire les rectifications nécessaires. Peut-être êtes-vous plus sensibles encore à la tentation subtile de ne chercher, dans les actes du Saint-Siège, que la portée ou même les intentions « politiques ». Mais Nous vous estimons capables de vous élever au-dessus de ces visions partielles ou déformées. La loyauté de­mande qu’on interroge l’Eglise sur ce qu’elle dit d’elle-même, sur ce qu’elle est en réalité : une institution dont les mobiles ne sont pas politiques, mais spirituels, dont les racines sont évangéliques, dont la visée est eschatologique. En hommes de bonne volonté, sachez en découvrir le cœur, et le manifester à vos lec­teurs, comme l’exigent la vérité et l’objectivité. Nous faisons particulièrement appel à ceux qui, parmi vous, partagent la foi chrétienne : comment pourraient-ils parler de l’Eglise, comme d’une réalité extérieure, alors qu’elle est pour eux aussi une mère ? Ne serait-ce pas la meilleure chance pour eux de la com­prendre de façon adéquate ? On ne connaît bien qu’avec le cœur.

En dehors de la vie interne de l’Eglise, vous êtes témoins en­core de nos préoccupations pour tout ce qui touche l’existence de nos contemporains : les droits de l’homme, la famille, la culture, les problèmes économiques et sociaux, la construction de la communauté internationale. C’est vrai : il n’est pas de domaine humain qui ne rencontre notre sollicitude. La Constitution Gau­dium et Spes vous donne le secret de notre intérêt, de notre so­lidarité avec les espoirs ou les angoisses des hommes de notre temps. Dans tous ces secteurs les chrétiens ont un service à accomplir avec tous les autres hommes, sans perdre de vue l’achèvement dans le Royaume du Ciel ; ils s’y engagent avec l’urgence de la charité. Notre vision peut vous apparaître bien optimiste : elle, l’est en effet. Nous sommes sûrs que Dieu a sauvé le monde et promis aux hommes son Esprit. Puissiez-vous don­ner largement écho à notre espérance ! C’est d’elle que les hom­mes ont besoin pour entreprendre et pour bâtir un monde meil­leur. Un acte d’amour généreux est un événement plus impor­tant qu’un acte de haine. Il dépend de vous aussi que l’huma­nité ne soit pas assombrie, mais éclairée, stimulée par la vision qu’elle puise dans vos journaux.

Quant à la paix elle-même, vous connaissez nos convictions, sans cesse reprises dans nos exhortations. Si la solution pratique des conflits échappe à notre compétence, nous voulons du moins exercer ce ministère de réconciliation dont le Seigneur nous a chargé, c’est-à-dire renverser sans cesse ce mur d’indifférence et de haine que le Christ est venu détruire en son principe (cf. Ep 2, 14). Et quand nous parlons de paix, nous ne la séparons jamais de la justice. Nous vous remercions de l’écho que vous y donnez.

Faut-il formuler un dernier souhait ? Nous vous invitions tout à l’heure à échapper à une certaine conspiration du silence qui se fait autour de problèmes vitaux pour l’humanité comme pour l’Eglise. Il est en effet des catégories entières de gens qu’on pourrait appeler les « laissés-pour-compte de l’information », qui ne créent pas aujourd’hui de problèmes politiques sur le plan international, mais qui sont oubliés dans leur misère, lésés dans leur dignité humaine, dans leurs droits humains élémentaires, dans leur liberté, dans leurs exigences spirituelles. L’esclavage n’est pas aboli autant qu’on le croit et les prisonniers dits poli­tiques ont rarement été si nombreux. Vous Nous permettrez d’évoquer des situations qui Nous tiennent particulièrement à cœur: le sort injuste et douloureux fait à l’Eglise en certains pays. Prend-on suffisamment au sérieux la souffrance de ceux qui en sont victimes, qui ne peuvent, y exprimer librement leur foi ni disposer des moyens normaux de la transmettre à leurs en­fants ? Puisque vous Nous demandez nos préoccupations, celle-là demeure essentielle.

Voilà, chers amis, quelques confidences amicales que Nous soumettons à votre réflexion. Elles vous manifestent notre estime et notre confiance. Nous sommes prêts à vous aider dans votre tâche difficile et prions l’Esprit-Saint dé vous assister. Puissiez-vous à votre tour faire connaître le vrai visage du Saint-Siège, de l’Eglise, travailler de concert avec Nous pour les grandes causes de l’humanité, pour la paix. Nous saluons en vous cha­cun des pays dont vous représentez la presse en Italie. Nous formons les meilleurs vœux pouf vous-mêmes comme pour vos familles, et Nous invoquons sur vous tous, avec le patronage de saint François de Sales, les Bénédictions de Celui qui nous a apporté l’Evangile, la Bonne Nouvelle.

 

 

 

25 janvier

RÔLE INDISPENSABLE DE LA PRIÈRE POUR LE RETABLISSEMENT DE L’UNITE DES CHRETIENS

 

La solennité liturgique de la Conversion de Paul, Apôtre des Gentils a coïncidé avec la clôture de la Semaine Universelle de Prière pour l’Union des Chrétiens. A cette occasion, Paul VI a pré­sidé, dans une des plus belles églises de Rome, une célébration de prière à laquelle ont assisté, pieusement unis, de très nombreux fidèles et des représentants de quelques communautés de frères séparés, parmi lesquels le Pasteur A. J. Maclean de l’Eglise presbytérienne d’Ecosse et le Rév. W. Reinhard de l’Eglise évangélique lu­thérienne.

Après l’annonce de l’Evangile, le Saint-Père a prononcé une homélie dont voici notre traduction :

 

Très-chers Fils et vénérés Frères,

 

C’est avec une joie spirituelle intime et profonde que nous avons voulu nous unir à la prière pour l’unité des chré­tiens organisée dans notre bien-aimé diocèse, et nous trouver ici parmi vous, clergé et fidèles, pour prier ensemble le Seigneur et répéter sa propre prière au Père Céleste : « ut unum sint, ut mundus credat » (Jn 17, 21).

La célébration annuelle de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens nous rappelle le devoir de demeurer persévérants et vigilants dans la prière, le devoir de renouveler au Seigneur notre demande, notre confiance, notre espérance; elle nous fait renouveler notre engagement à prier toujours mieux et toujours plus.

« Seigneur, apprenez-nous à prier ! » (Lc 11, 1) demandaient avec simplicité les premiers disciples de Jésus. Et il leur en­seigna le Pater Noster, le modèle de la prière chrétienne. La prière est donc un don de Dieu. Si le chrétien, arraché à son péché et élevé à la dignité de fils de Dieu, (Jn 1, 12) vit inten­sément ce don, alors c’est l’Esprit lui-même, opérant en lui, qui s’adresse au Père, « parce que nous ne savons pas ce qu’il con­vient de demander, mais l’Esprit lui-même intercède en notre faveur avec des gémissements ineffables » (Rm 8, 26).

Notre discours sera très bref et très simple, et il peut se ré­sumer en ce schéma linéaire : primo, la restauration de l’unité intégrale est une chose de la plus grande importance : d’abord parce qu’elle a été voulue de tout temps par Notre-Seigneur comme l’attestent ses Paroles quand il a exposé en termes brefs les désirs divins de sa mission de Rédempteur et de Médiateur entre Dieu le Père et l’humanité croyante : celle-ci doit être une et doit refléter dans son assemblée — c’est donc à dire dans l’Eglise — le même mystère d’unité que celui qui identifie dans une même nature divine le Fils au Père (cf. Jn 17, 11-12) ; im­portante aussi parce que le Nouveau Testament est imprégné entièrement de cette exigence d’unité entre tous ceux qui non seulement sont de vrais disciples du Christ, mais qui vivent dans le Christ par la grâce du Saint-Esprit ; importante encore parce que l’expérience et la réflexion révèlent que les vicissitudes historiques qui tout au long des siècles ont fractionné la Chré­tienté sont absolument intolérables, sans commune mesure avec la lumière de la foi, avec les causes qui l’ont provoqué, fatales à la cause de la religion dans le monde moderne, insoutenables à l’égard du dessein de Dieu, tendu entièrement à faire du trou­peau éparpillé et multiforme du Christ « un seul troupeau et un seul Pasteur » (Jn 10, 16). Nous pourrions discourir sans fin sur cette question ; le Concile nous prêterait des arguments inépui­sables ; répétons ce qu’il a dit : « Promouvoir la restauration de l’unité entre tous les Chrétiens est l’un des buts principaux du Saint Concile Œcuménique Vatican II (Unitatis Redintegratio, 1). Rappelons-le : la restauration de l’unité des Chrétiens est une chose de la plus grande importance.

Deuxième point: c’est une chose extrêmement difficile. A cet égard également les raisons ne sont que trop nombreuses ; et, en général, tout le monde le reconnaît; à priori, ces raisons sont graves et complexes, même si finalement dans les ténèbres de difficultés qui semblaient rendre le problème impossible à ré­soudre, quelques lueurs consolantes se sont allumées et viennent raviver nos espoirs ; mais combien compliqué reste le problème de la réunification des Chrétiens en l’unique Eglise catholique — c’est-à-dire universelle — et organique et, pour cela, com­posée de manière diversifiée, mais solidaire en une seule foi visible et sociale de charité, pareille à des membres divers qui forment un seul corps (Ep 4, 3-7), le corps communautaire, hié­rarchique et mystique en même temps, du Christ. Chose très, très difficile, nous le répétons : il s’agit, pourrait-on dire, de changer la géographie religieuse du monde chrétien ; mais plus encore que la géographie, la psychologie ; il s’agit de surmonter la formidable et atavique objection antiromaine, à notre avis cer­tainement injustifiée, mais toujours résistante, spécialement sur le front théologique et canonique. Comment recréer l’unité des chrétiens en reconnaissant les exigences intrinsèques d’une véri­table unité ecclésiastique sans surmonter des obstacles que le génie de la division a renforcés pendant des années pour les rendre insurmontables ? Il faut certainement une mentalité nou­velle, un renouveau spirituel, une réforme des études et des attitudes, ce que la bonne volonté purement humaine ne pour­rait jamais réussir sans une intervention surnaturelle, sans l’as­sistance divine. L’unité que nous recherchons ne peut s’atteindre qu’avec une grâce du Seigneur.

Et voici alors le troisième point. Comment pouvons-nous ob­tenir cette grâce qui, dans le problème œcuménique, ne peut qu’assumer les dimensions d’un événement extraordinaire bien qu’il soit arrivé mystérieusement à maturité ? En priant ! Frères et Fils bien-aimés ! En priant, chers amis, en priant tous ! La prière ouvrira au prodige la voie de son accomplissement. L’unité des Chrétiens doit descendre de la charité de Dieu, au long du sentier que nos prières s’emploient à ouvrir.

On pourrait maintenant consacrer le discours à l’efficacité de la prière, en rappelant la leçon de Saint Alphonse de Liguori sur « Le grand moyen de la prière » (1759), en l’appliquant à notre cas et en faisant appel à l’analyse des deux définitions clas­siques données à l’oraison par les maîtres. L’oraison, la prière, est avant tout une élévation de notre esprit en Dieu, par le Christ Nôtre-Seigneur, dans le Saint-Esprit. Maintenant, si cette élé­vation vers Dieu de chrétiens, séparés les uns des autres, con­verge en Lui, se fond en Lui, elle engendre une unité des esprits au sommet supra-terrestre de la divinité ; en Dieu, ils se ren­contrent, s’aiment et redeviennent frères ; se retrouvant alors sur le plan des réalités humaines et terrestres, comment serait-il possible qu’ils oublient ce moment d’extase dans la vérité et dans l’amour qu’est justement la prière, comment serait-il pos­sible qu’ils n’essaient pas avec des cœurs neufs de traduire sur le plan de l’expérience historique et vécue l’unité dont ils ont joui dans la rencontre verticale des sommets spirituels ?

Et l’autre définition de la prière, c’est-à-dire la supplication pour obtenir ces biens qui ne peuvent nous venir que de la main miséricordieuse de Dieu, et dont nous avons un besoin primor­dial, ne nous enseigne-t-elle pas combien elle peut, la prière, être apte à résoudre en unité notre immense effort œcuménique ? « Si l’un de vous, a dit Jésus, demande du pain à son propre père, pensez-vous que celui-ci lui remettra une pierre ? » (Lc 11, 12-13). Rappelons combien de fois dans l’économie de l’Evan­gile le Seigneur lui-même nous recommande d’avoir confiance dans l’efficacité de la prière (cf. Mt 7, 7 ; 19, 26 ; 21, 22 ; Jn 15, 5 ; 16, 23 ; etc.). Le lien avec la causalité divine dans le cours des vicissitudes humaines s’établit, non pas moyennant (parce que la grâce est toujours inconditionnée et gratuite), mais à tra­vers les dispositions produites en nous, individuellement ou col­lectivement, par la prière.

On peut avoir parfois l’impression, aujourd’hui, que, ci ou là, la prière est en train de perdre son rôle central dans la vie du Chrétien et même que pour certains elle devient une chose superflue et dépassée. Nous ne voudrions pas qu’une semblable impression trouvât une correspondance dans la réalité. Nous constatons en tout cas, avec grande satisfaction, que dans la vie de l’Eglise il y a aussi un fécond réveil spirituel et un véritable renouveau de la prière sur la base de l’Evangile et des grandes traditions liturgiques ; dans beaucoup de milieux on redécouvre également la valeur de la contemplation. Voilà un motif de grand réconfort pour Nous.

Si la prière exprime notre rapport avec Dieu, la relation in­time avec le Père, elle est essentielle pour le Chrétien et pour l’homme de tous les temps et en toutes occasions « Sans moi, vous ne pouvez rien » (Jn 15, 5), nous avertit clairement le Seigneur.

Que serait notre vie sans la prière ? La prière est nécessaire pour notre existence, elle est nécessaire pour nous faire vivre dans la grâce, pour accroître chaque jour notre foi ; la prière est une condition de notre foi ; la prière est une condition de notre œuvre, de notre action, une condition pour pouvoir prê­cher l’Evangile.

La prière est donc indispensable pour le rétablissement de l’unité de tous les chrétiens. Le Concile Vatican II a placé la prière « dans ce noyau central qui, avec la conversion du cœur et la sainteté de vie doit être retenu comme l’âme de tout le mouvement œcuménique » (Unitatis Redintegratio, 8).

Ce mouvement a déjà produit d’importants résultats. L’Eglise catholique et les autres Eglises et communautés ecclésiales ont retrouvé une amitié sincère et profonde ; un dialogue s’est ouvert et chacun s’y est engagé avec foi, avec une confiante espérance. Sans doute constate-t-on certaines lenteurs, mais cela est dû à la délicatesse et à l’ampleur de la matière traitée ; et chacun s’y est engagé avec sa propre foi, sa propre conscience, témoignant d’un grand sens de responsabilité.

Avec les vénérables Eglises d’Orient, en particulier, nous avons redécouvert une communion quasi totale, qui nous sti­mule à faire tout notre possible pour la compléter.

C’est avec grande satisfaction pastorale que nous notons égale­ment qu’à l’intérieur de l’Eglise catholique les préoccupations pour l’unité de tous les chrétiens trouvent d’efficaces instruments d’action dans les commissions pour l’œcuménisme des conféren­ces épiscopales et, sur le plan local des diocèses, dans les secré­tariats diocésains. Nous avons été vivement heureux de constater comment la commission pour l’œcuménisme de notre diocèse de Rome a organisé cette semaine de prière pour l’unité, deman­dant de la réaliser dans toutes les paroisses, dans les commu­nautés religieuses, les instituts et les écoles. Nous tenons à en exprimer notre gratitude.

Tout cela nous démontre clairement qu’a été bien accueillie la volonté du Concile Vatican II, selon qui : « Le soin de rétablir l’union regarde toute l’Eglise, tant les fidèles que les Pasteurs, et chacun selon ses propres capacités » (Unitatis Redintegratio, 5).

En outre, chaque chrétien, même s’il ne vit pas au milieu de chrétiens d’autres confessions « participe toujours et partout à ce mouvement œcuménique en confrontant toute la vie chrétienne à l’esprit de l’Evangile » (Directoire Œcuménique, 1° par­tie, 21).

Avant de conclure, nous désirons envoyer un salut cordial et spirituel à tous les chrétiens du monde ; aux catholiques, qui jouissent avec nous du don inestimable de l’unité de l’Eglise et qui doivent, avec nous, prier et opérer pour l’unité dans l’Eglise ; à tous nos frères chrétiens encore séparés de nous, afin qu’ils se sachent rappelés, aimés, attendus ; et nous voulons aussi expri­mer une pensée respectueuse et affectueuse dans le Christ aux chrétiens d’autres confessions demeurant dans cette ville de Rome et les assurer de notre estime et de notre souvenir dans le Seigneur.

Avec ces sentiments, en obéissance à la volonté du Seigneur, nous continuons notre prière pour remercier Dieu des progrès accomplis dans le domaine œcuménique et pour invoquer le don de l’unité totale que nous devons rendre possible et accélérer en aplanissant tout obstacle dressé par nous-mêmes et en amélio­rant la qualité de notre vie chrétienne.

 

 

 

25 janvier

MELBOURNE : MESSAGE DE PAUL VI

 

Chers Fils et Filles d’Australie, bien-aimés dans le Christ,

 

En ce jour qui marque la fin du Congrès Eucharistique In­ternational, un jour tout spécialement dédié à la paix dans le monde, Nous sommes heureux de vous envoyer notre salut du Vatican même. C’est une véritable joie de pouvoir, malgré la distance énorme qui nous sépare en ce moment, parler avec vous et vous assurer que tout au long de ces journées de grâce, Nous avons prié avec vous et pour vous. Nous avons prié par­ticulièrement pour que le thème général du Congrès : « Aimez-vous les uns les autres, comme moi je vous ai aimés » pénètre réellement et profondément dans vos cœurs et que vous puissiez comprendre plus intensément combien vous êtes aimés par le Seigneur et comment, l’aimant à votre tour, vous devez aimer autrui. Si cette semaine de Congrès nous a donné cette grâce, alors ces jours auront été vraiment merveilleux, des jours qui auront glorifié le Seigneur, perfectionné vos esprits et apporté aux hom­mes de nouvelles raisons d’espérer la paix en ce monde.

Si les hommes modelaient fidèlement leur amour les uns pour les autres sur l’amour que leur porte le Christ et dont ils ont un témoignage dans l’Eucharistie, où donc la haine pourrait-elle encore trouver place ? Où pourraient encore trouver moyen d’exister, la violence, l’injustice sociale ? Comment serait-il pos­sible que les offenses, les discriminations, le manque de respect fassent encore partie de la vie de l’homme ? Nous avons en Jésus le plus clair des modèles : Il nous a aimés et continue à nous aimer d’un amour total, fait de compréhension, de sacrifice, un amour qui ennoblit, un amour simple, sans restrictions ni limi­tes. Nous espérons vivement que le Congrès Eucharistique aura parfaitement enseigné la leçon de l’amour. Nous espérons que les hommes et les femmes, partout dans le monde, auront en­tendu l’appel du Congrès, l’auront compris, et qu’ils le mettront en pratique dans leur existence, car dans cet appel à l’amour mutuel des hommes, il y a la clé de la paix. Nous avons dit que la paix est possible. La paix est possible, parce que l’amour est possible ; et nous savons que l’amour est possible parce que nous en trouvons un exemple dans l’Eucharistie du Seigneur.

Voilà donc nos vœux, pour vous et pour toute l’humanité. Nous remercions Dieu pour toutes les grâces accordées et Nous prions pour qu’il daigne récompenser tous ceux qui ont parti­cipé à l’organisation du Congrès Eucharistique et tous ceux qui ont pris part au Congrès lui-même. A vous tous, chère popu­lation d’Australie et à tous ceux qui sont venus à Melbourne des régions les plus lointaines pour rendre hommage à Jésus-Christ, nous donnons notre Bénédiction Apostolique. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

 

 

 

2 février

TEMOIGNAGE EVANGELIQUE DES RELIGIEUSES DANS L’EGLISE ET DANS LE MONDE

 

A l’occasion de la Chandeleur, le Souverain Pontife a présidé, en la Basilique Saint Pierre à Rome le rite de l’offrande des cierges qui com­mémore chaque année, le 2 février, le souvenir de la Présentation de Jésus au Temple. Cette année, Paul VI a voulu, pour la première fois, que la cérémonie soit réservée aux Sœurs appar­tenant aux innombrables et diverses Congréga­tions qui résident à Rome et, vouées à la prière et aux œuvres charitables, collaborant aux acti­vités des multiples secteurs apostoliques du Dio­cèse.

Après l’annonce de l’Evangile, Paul VI a pro­noncé un discours dont nous publions ci-après notre traduction.

 

Filles bien-aimées,

 

Occursus, en latin, Ypapanté, en grec, c’est ainsi que dans la primitive Eglise orientale était nommée cette fête ; et cette appellation signifiait la rencontre, c’est-à-dire le fait de la rencontre de Jésus enfant, porté au Temple pour y être, selon la loi mosaïque, offert à Dieu en tant que lui appartenant : nous savons tous qu’au cours de l’accomplissement de ce rite eut lieu la rencontre avec le vieux Siméon qui, illuminé par l’Esprit-Saint, reconnut en Jésus le Messie et le proclama : « Lumière pour la révélation de tous les peuples ». Il y avait là aussi une vénérable prophétesse nommée Anne, âgée quatre-vingt-quatre ans, qui se mit « à louer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient le rachat de Jérusalem » (Lc 8, 32 et 38). Une rencontre messianique, par conséquent, riche de sens prophéti­que et de voix historique, qui inaugure publiquement l’ère du Christ, précisément au lieu consacré au culte de l’unique et vrai Dieu, et fait prendre au Peuple élu conscience de ses mysté­rieuses destinées.

Eh bien, commençons notre pieuse cérémonie en donnant à la rencontre qui nous réunit ici, le sens religieux et spirituel qui reflète, sous certains aspects, ce que la liturgie nous fait commémorer maintenant. Vous êtes venues ici pour accomplir un acte de reconnaissance de la mission confiée à notre humble per­sonne pour que soit réalisée et poursuivie dans le temps la mis­sion de Jésus-Christ, lumière et Sauveur du monde. C’est une rencontre qui exprime particulièrement vos deux sentiments, ce­lui de foi envers le Christ, envers son Eglise et envers son Evan­gile ; et celui de votre franche adhésion d’obéissance respectueuse au Pape, à votre Evêque, au Successeur de cet Apôtre Pierre, à qui le Seigneur remit les clés, c’est-à-dire le pouvoir du roy­aume des cieux, et à qui en même temps, II confia la fonction pastorale dans l’Eglise tout entière. Conscient de nos limites hu­maines, Nous serions tenté de nous soustraire à cette rencontre, mais l’investiture qui, en vertu d’une succession légitime, nous a été donnée en vue de la mission apostolique ne nous le per­met pas, et nous impose, au contraire, le devoir, la grave et douce obligation de l’accueillir de tout notre cœur. Que soit donc bénie cette rencontre qui nous offre l’agréable occasion d’être entouré d’une assemblée aussi compacte, aussi diversifiée, aussi dévote, une assemblée comme celle qui se presse à nos côtés et que Nous avons voulu nous-même voir soigneusement groupée en cette Basilique, majestueuse et pieuse, non pas en notre honneur mais en votre honneur, très-chères et vénérables filles. La rencontre parle d’unité, d’harmonie ; elle signifie cons­cience de la société hiérarchique et organique, et, en même temps, religieuse et spirituelle que nous constituons, aimons et servons. La rencontre dit Eglise et, ici, Eglise Romaine, Eglise Apostolique. Et nous éprouvons en ce moment une profonde joie spirituelle dans cette conscience commune, rendue plus ac­tuelle et quasi-expérimentale et ce pour deux bonnes raisons: d’abord, la présence ici d’une si nombreuse représentation de tant des corps ecclésiaux vivant dans la même Cité, et qu’il n’est jamais facile de réunir en un même moment, en une même cé­rémonie ; et ensuite le fait que chacune de ces délégations ap­porte son offrande du cierge, symbole riche de nombreuses significations et notamment et principalement de celle d’un lien cor­dial par lequel chaque institution ici représentée veut s’attacher à nous, dans la foi et la charité : une grande joie donc parce qu’ensemble nous célébrons le Christ et qu’ensemble, pour Lui et avec Lui, nous célébrons l’Eglise. Il n’existe rien qui puisse plus vivement nous réjouir et nous réconforter.

Nous pensons à présent que le grand événement qui rendra notre siècle mémorable, le Concile Œcuménique Vatican II, maintenant conclu, devait, dans les intentions de la divine Providence, servir à raviver, à approfondir, à harmoniser ce sens de l’Eglise que les doctrines conciliaires ont nourri de thèmes splendides et qui, à cause de l’évolution des temps, doit être plus que jamais limpide et fort ; c’est pourquoi Nous nous sentons empli de joie et de confiance quand Nous assistons à quelque manifestation visible de ce « sens de l’Eglise », même si elle est rapide et particulière. Avec quel plaisir, avec quelle émotion, ne nous est-il pas donné en ce moment de goûter avec vous la com­munion ecclésiale de notre Diocèse ! Comme il nous est facile de supposer que les Apôtres, ses Fondateurs, que ses Martyrs et ses Saints, avec la Vierge Très-Sainte, salus populi romani, nous assistent en ce moment de rencontre spirituelle, si forte­ment expressive ; comme il nous est plus facile encore de penser au mystère de la secrète présence parmi nous du Christ Lui-même, du Christ qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui s’assemblent en Son nom (Mt 18, 20).

Nous ne pouvons négliger de relever une circonstance qui caractérise cette cérémonie et qui lui confère une note merveil­leuse de piété et de solennité. Ne voyez-vous pas qui a, aujourd’hui, la part la plus grande, la part la meilleure, ici, en la Ba­silique de Saint Pierre ? Ce sont les Religieuses, ce sont nos Sœurs, ce sont les Vierges et les Veuves consacrées au Seigneur, qui demeurent à Rome et font partie de notre communauté. Salut à vous, Filles bien-aimées en Jésus ! Filles bénies qui avez répondu à notre invitation à cette rencontre qui, comme Nous vous l’avons dit, nous porte à nous recueillir autour du mystère messianique de la Présentation au Temple de Jésus-Enfant et à exprimer ainsi cet ensemble de liens spirituels et canoniques qui donne forme et consistance à l’unité religieuse et sociale au sein de l’Eglise de Rome. Pourquoi avons-nous voulu que dans cette assemblée les religieuses « romaines » — qualifiées ainsi en vertu de leur séjour à Rome, qu’il soit permanent ou temporaire — aient aujourd’hui une place de choix ? Oh, pour de nombreux motifs ! En voici quelques-uns : Nous voulons que la commu­nauté diocésaine ait une fois l’occasion de démontrer l’estime et l’affection qu’elle porte à ses Filles élues, humbles et fortes. Les Sœurs ne sont pas « en marge », non ! Elles sont les fleurs de notre jardin. Nous voulons que le style de leur evangelica testi­ficatio, de leur témoignage évangélique, soit honoré et mis en lumière, face à la dépréciation de style laïque qui pousse à sé­culariser même les âmes les plus ardentes et les plus fidèles de la suite du Christ. Nous voulons réveiller la généreuse sensibi­lité de la Communauté des fidèles afin qu’ils n’oublient pas les besoins des Religieuses les plus pauvres, de celles qui, souvent, sont dénuées de tout moyen de subsistance. Nous voulons que la tradition ascétique, contemplative ou bien active, de la vie religieuse soit, par tous et principalement par la Communauté ecclésiale, reconnue valide et actuelle, restaurée comme elle doit l’être selon l’Esprit du récent Concile et suivant les normes sug­gérées par les documents de ce Siège apostolique; et mieux en­core, conformément à l’effort de renouvellement que les diverses Familles religieuses ont su imprimer à leurs propres habitudes — à la fois désuètes et trop purement formelles — grâce à une sage révision de leurs statuts, étudiée et accomplie dans leurs récents Chapitres généraux. Nous voulons que les vocations spé­cifiques qui singularisent les Instituts religieux, parmi lesquelles la prière et la pénitence, l’isolement et le silence qui permettent de s’absorber plus profondément dans la recherche du dialogue avec Dieu, et facilitent aussi l’infatigable don de soi-même dans la difficile et prévoyante activité éducatrice ou dans l’experte assistance aux malades et aux infirmes ou dans le dévouement au service des œuvres sociales ou des missions catholiques, le tout, toujours suivant le génie inventif de leur piété et de leur amour, Nous voulons, disions-nous, que ces vocations, donc, soient honorablement et organiquement insérées dans la communauté ecclésiale, peut-être même grâce à une initiation sa­crée. Nous voulons ensuite promouvoir et perfectionner l’affec­tation des religieuses qui en ont le goût et une préparation ad hoc à la coopération dans le ministère pastoral, là principalement où se fait sentir un manque de prêtres ainsi que dans les Pa­roisses, les destinant à l’assistance religieuse et morale des habi­tants des quartiers populaires, des zones périphériques ou des campagnes désolées.

Nous les voulons bien engagées dans l’Eglise en prière, dans l’Eglise qui enseigne, qui œuvre, qui souffre, qui évangélise, ces Filles généreuses et courageuses, elles, nos Sœurs pieuses et la­borieuses, Femmes merveilleuses de simplicité et de dignité, exemplaires toujours et, suivant l’appellation attribuée aux mem­bres sincères des primitives communautés chrétiennes, saintes.

Oh ! oui ! Filles préférées de la Sainte Eglise, laissez pénétrer dans vos maisons l’esprit de communion dont vit l’Eglise, et qu’au-delà des grilles de clôture, il entre dans vos âmes pour les imprégner profondément du souffle de ce renouveau voulu par le Concile Vatican II et pour vous donner à vous aussi, ou pour être plus exact, à vous surtout, la vision des grands desseins divins qui traversent l’humanité et en marquent les destinées en vue de son salut surnaturel et eschatologique, tout comme ils nous indiquent, à Nous, nos devoirs et Nous donnent les res­sources dont nous avons besoin pour l’assistance à prêter à l’élé­vation, à la concorde et à la paix du monde.

Et voici que vous, Filles bien-aimées, comme et non moins que les prêtres et les laïcs, vous l’avez compris, et que, suivant sur le sentier évangélique la démarche de la Très-Sainte Vierge Marie, interprétée par le rite liturgique que nous célébrons en ce moment, vous êtes venues vers l’autel, pour y porter, vous aussi, votre don symbolique, votre cierge. Vous nous faites pen­ser à la parabole des vierges de l’évangile selon Saint Matthieu ; vous nous rappelez tant des significations que le langage rituel et spirituel attribue à cette pure et primitive source de lumière, le cierge ; et vous nous suggérez de vous recommander à vous-mêmes de faire du cierge le symbole de votre propre personne: pour sa droiture et sa douceur, images d’innocence et de pureté ; pour la fonction de brûler et d’éclairer à laquelle le cierge est destiné, réalisant ainsi en vous la définition de votre vie, inté­gralement destinée à l’amour unique, ardent et total au Père, par le Christ, dans l’Esprit-Saint : un amour fulgurant, un amour, qui, avec la prière, avec l’exemple et l’action, éclaire providen­tiellement la halte et la démarche de l’Eglise et du monde environnant ; pour son destin final, enfin, qui est, pour le cierge, de se consumer en silence, tout comme votre vie qui se consume dans le drame, irrévocable désormais, de votre cœur consacré : le sacrifice, comme le Christ sur la Croix, dans un amour souf­fert et cependant heureux ; un amour qui ne s’éteindra pas à l’heure ultime, mais continuera à resplendir éternellement dans l’éternelle rencontre avec l’Esprit divin.

Pour vous, pour tous ceux qui sont ici présents, nous don­nons, avec affectueuse reconnaissance, notre Bénédiction Apos­tolique.

 

 

 

8 février

NATURE ET VALEUR PASTORALE DES NORMES JURIDIQUES DE L’EGLISE

 

Le jeudi 8 février, le Saint-Père a reçu, en la Salle du Consistoire, les Membres du Tri­bunal de la « Sacra Rota Romana », à l’occa­sion de l’inauguration de la nouvelle année ju­diciaire. Auparavant, lesdits Membres s’étaient réunis en la Chapelle Pauline où le Vicaire Général de la Cité du Vatican, S. E. Mgr Pierre-Canisius van Lierde, Evêque titulaire de Porfireone a célébré la Messe votive du Saint-Esprit. Avant de recevoir en audience les Mem­bres du Tribunal, Paul VI s’est entretenu en particulier avec le Doyen de la Sainte Rote, S. E. Mgr Boleslao Filipiak. A l’Audience en la Salle du Consistoire ont assisté, aux côtés de Mgr le Doyen et des R.mes Auditeurs, les Promoteurs de Justice, les Dé­fenseurs du Lien, tous les Officiels ainsi que le Chancelier, Mgr Marius Zanichini, les Avocats Consistoriaux conduits par leur Doyen, Maître Jean Ferrata, les Procureurs des Palais Apos­toliques, les Avocats de la Rote et les Défen­seurs-délégués du Lien.

Après avoir entendu l’adresse d’hommage de Mgr Filipiak, le Saint-Père a prononcé un discours dont voici notre traduction :

 

Cette rencontre annuelle avec vous, vénérés Auditeurs et Of­ficiels de la « Sacra Rota Romana », nous procure une grande joie ; en effet, non seulement elle nous offre l’occasion de vous assurer une fois de plus de notre confiance dans la mission que Nous vous avons confiée en tant que Pasteur-Vicaire du Christ, mais elle nous permet aussi de connaître vos sentiments et vos résolutions. C’est ainsi que Nous avons, dans les paroles de votre vénérable Doyen, Mgr Boleslao Filipiak, relevé la réaf­firmation de votre sollicitude pastorale ; sollicitude qui, chez vous, est une tradition de sage équité, de « modération sacerdotale » (cf. AAS 62, 1970, 112), et correspond pleinement à l’es­prit de l’Eglise, aux directives du Concile Vatican II, et aux vœux de tout l’Episcopat catholique. En réalité, les qualités du Droit que vous appliquez doivent apparaître dans les fonctions que vous remplissez et dans les sentences que vous prononcez. En interprétant le Droit, vous faites usage des pouvoirs et de la liberté qui vous ont été concédés ; pour vous, une décision juste n’est pas seulement une sentence qui correspond à l’équité naturelle ; elle doit correspondre plus étroitement encore à l’ae­quitas canonica, à l’équité canonique, qui est le fruit de votre charité pastorale et en constitue une des expressions les plus délicates.

Dans le travail du législateur canonique, comme dans l’action du juge ecclésiastique, l’aequitas canonica, demeure un idéal su­blime et une précieuse règle de conduite. Ceci a été rappelé très clairement durant les travaux préparatoires au Concile : « In om­nibus legibus ferendis eluceat spiritus caritatis et mansuetudinis Christi, qui semper aurea et perennis regula Ecclesiae est, et leges iudiciaque informare debet » (Relatio super schema Voti de Matrimonii Sacramento cum textu emendato, Typis Polygl. Vatic. 1964, p. 13). Parmi les normes pour la révision du Code, ap­prouvées par le premier Synode des Evêques, se trouvait, re­commandée une fois de plus, cette regula aurea : « Codex non tantum iustitiam sed etiam sapientem aequitatem colat quae fructus est benignitatis et caritatis ad quas virtutes exercendas Codex discretionem atque scientiam Pastorum et iudicum exci­tare satagat » (Principia quae Codicis Iuris Canonici recognitionem dirigunt, sub 3 in Communicationes, 1, 1969, 79). Le Droit canon apparaît ainsi, non seulement comme une norme de vie et une règle pastorale, mais également comme une école de justice, de discrétion et de charité agissante. Où donc tout cela pourrait-il se retrouver mieux que chez vous, dans vos Tribunaux où le Droit lui-même est appliqué au service des âmes ?

Nous avons déjà eu l’occasion d’exprimer notre désir d’ap­profondir ce concept de aequitas canonica, pour en mettre la valeur en pleine lumière (cf. AAS 62, 1970, 112). Aujourd’hui, Nous nous proposons de le faire ; et à cette fin, il nous faudra remonter à la nature même du Droit de l’Eglise.

 

I. Nature pastorale du Droit de l’Eglise

 

Nous nous adressions récemment à des juges provenant de diverses nations, et Nous leur avons rappelé que le Droit Ca­nonique « est ius societatis visibilis quidem sed supernaturalis quae verbo et sacramentis aedificatur et cui propositum est homi­nes ad aeternam salutem perducere » (Communicationes, 4, 1972, 99). Pour ce motif, il est un « Ius sacrum, prorsus distinctum a Iure civili. Et quidem ius generis peculiaris hierarchicum idque ex ipsa voluntate Christi. Id totum inseritur in actionem salvi­ficam qua Ecclesia opus redemptionis continuat » (Ibidem). Ainsi, de par sa nature pastorale, le Droit canonique est expression et instrument du munus apostolicum et élément constitutif de l’Eglise du Verbe Incarné.

En tant que société visible, l’Eglise possède son Droit, fondé sur la nature même de l’Eglise comme « peuple constitué en corps social, organique, en vertu d’un destin et d’une action di­vine, moyennant un ministère de service pastoral — il nous plaît de le souligner — qui organise, dirige, enseigne et sanctifie en Jésus-Christ l’humanité qui s’attache à Lui dans la Foi et dans la Charité » (AAS, 62, 1970, 108). Le Concile a voulu éclairer ce mystère en soulignant le caractère sacramentel de la société ecclésiale : « L’Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte le sa­crement, c’est-à-dire le signe et l’instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen Gen­tium, 1). « Il l’a acquise de son sang, l’a remplie de son Esprit, et l’a pourvue de moyens appropriés d’union visible et sociale » (Ibid., 9). Il y a en cela une analogie mystérieuse ; en effet, pour­suit le Concile « de même que la nature assumée est au service du Verbe divin, comme un instrument vivant de salut, qui lui est indissolublement uni, c’est d’une manière analogue que l’or­ganisme social de l’Eglise est au service de l’Esprit du Christ, qui le vivifie, pour la croissance du Corps » (Ibid., 8). Une telle union est si étroite qu’elle ne permet pas que ces deux aspects, pourtant distincts, soient en opposition entre eux. La société visible est une communauté spirituelle, et celle-ci ne peut exister sans celle-là, ni en dehors d’elle : « La Société... douée d’organes hiérarchiques et le Corps mystique du Christ, l’assemblée visible et la communauté spirituelle, l’Eglise de la terre et l’Eglise riche de biens célestes, ne doivent pas être considérées comme deux réalités, mais forment une seule réalité complexe, constituée d’un élément humain et d’un élément divin. Aussi ce n’est pas une vaine analogie que de la comparer au mystère du Verbe incarné » (Ibid., 8). Le Droit tend à structurer et à organiser cette réalité organique « qui exige une forme juridique et en même temps est animée par la charité » (Ibid., Nota praeviae, 2). Droit et Charité ne peuvent se trouver en opposition là où ils sont essentiellement unis.

Ceci a porté un Père du premier Synode des Evêques à affir­mer que dans l’Eglise le divin et l’humain ne sont pas deux cho­ses qui s’opposent, mais des éléments qui s’unissent en une seule réalité. Leur rapport n’est pas « sicut res ad rem. Potius... utrumque elementum, tamquam essentialiter constitutivum, uni­tatem vitae Ecclesiae efformant ita ut structura externa sit ad modum signi sacramentalis quo vita interna Ecclesia significatur et creatur. Hac ratione tota Ecclesiae activitas iuridica est ad modum signi sacramenti salutis quod est Ecclesiae quin hoc si­gnum ad activitatem iuridicam restringatur. Sub hoc aspectu, activitas iuridica Ecclesiae non potest habere alium finem nisi manifestare et inservire vitae Spiritus scilicet vitae divinae fide­lium, praesertim caritati » (Communicationes, 1, 1969, 97-98). Il nous plaît de relever que la rédaction du Ius novum qui devra nécessairement s’inspirer du Concile, ne fera qu’appliquer une telle doctrine ; et, de même, les principes de cette révision repren­dront la doctrine elle-même (cf. Communicationes, 1, 1969, 79).

La sacramentalité de l’Eglise garantit son union avec Dieu, son efficacité surnaturelle, son sens du Christ. En outre elle est animée par l’Esprit qui construit et anime le Corps Mystique du Christ, le Peuple de Dieu, y transfigure les hommes en fils de gloire et leur assure la liberté des fils de Dieu ; les fait prier avec la prière de Jésus (cf. Rm 8, 15) et agit dans leur apostolat. Tout apostolat est acte du Christ; il ne peut s’exercer que sous l’impulsion de l’Esprit. Et comme l’Esprit sonde les profondeurs de Dieu (cf. 1 Co 2, 10) et connaît ce qui plaît au Seigneur (cf. Rm 8, 27), de même manière Il suscite en nous une prière inef­fable et poursuit l’action rédemptrice du Christ à travers les actes de ses membres, Pasteurs et fidèles. Si le Droit canon a son fondement en le Christ, Verbe Incarné, et a, pour cette raison, une valeur de signe et d'instrument de salut, cela res­sort de l'opération du Saint-Esprit qui lui confère force et vi­gueur; il faut donc qu'il exprime la vie de l'Esprit, produise les fruits de l'Esprit, révèle l'image du Christ. C'est pourquoi il est un Droit hiérarchique, un lien de communion, un droit mis­sionnaire, un instrument de grâce, un droit de l'Eglise. Ces qua­lités représentent les exigences de l'Esprit qui vivifie et dirige l'Eglise, l'unit au Christ, la porte à Dieu et aux hommes en un seul et même élan d'amour. Et c'est là, l'opération de l'Esprit que nous allons maintenant relever dans l'évolution de cette aequitas canonica qui confère au droit de l'Eglise sa physionomie pro­pre, son caractère pastoral.

 

II. L'« aequitas canonica » dans son évolution et dans son avenir

 

L'Eglise est, comme nous l'avons vu, sacrement de Jésus-Christ, comme Jésus-Christ est, dans son humanité, sacrement de Dieu (cf. H. de lubac, Méditations sur l'Eglise, Paris 1953, p. 137). C'est dans ce mystère que nous devons voir la fonction du Droit canon, votre mission et cette vertu qui, peu à peu institutionnalisée, est devenue l’aequitas canonica, définie par l'Hostiensis : iustitia dulcore misericordiae temperata (Summa aurea, Lib. V, De Dispensationibus): définition qui sera reprise par tous les spécialistes du Droit canon. L'Hostiensis poursuit ainsi : « Hoc autem a Cypriano sic describitur: aequitas est iustitia, est motus rationabilis regens sententiam et rigorem. Haec est enim aequitas quam iudex, qui minister est, semper débet habere prae oculis, scilicet sciat bonos remunerare, malos punire. Via regia incedens et se rationabiliter regens, non declinans ad dexteram vel sinistram ». En lisant ce texte, ne voyons-nous pas apparaître une lumière, le Seigneur de la justice et de la grâce, le Sauveur et le Juge des hommes ?

Depuis son origine, l'Eglise assume dans sa vie tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste et de beau dans la vie sociale et dans les aspirations des hommes, faisant ainsi resplendir la charité de Dieu dans l'humanité divinisée par l'Esprit d'Amour.

L'équité représente une des plus hautes aspirations de l'homme. Si la vie sociale impose les résolutions de la loi humaine, ses normes, inévitablement générales et abstraites, ne peuvent ce­pendant pas prévoir les circonstances concrètes dans lesquelles les lois viendront à être appliquées. Devant ce problème, le Droit a tenté d'amender, de rectifier et, aussi, de corriger le rigor iuris ; et ceci se réalise grâce à l'équité, qui incarne de telle sorte les aspirations humaines vers une meilleure justice.

Dans le Droit canon, l'aequitas, que la tradition chrétienne a héritée de la jurisprudence romaine, constitue la qualité de ses lois, la norme de leur application, une attitude d'âme et d'esprit qui tempère la rigueur du Droit. La présence de l'aequi­tas comme élément humain correctif et facteur d'équilibre dans le processus mental qui doit conduire le juge à prononcer la sentence, se rencontre dans les Décrétali et dans toute l'histoire du Droit canon, même si parfois les dénominations en sont différentes.

Cet élément caractérise votre jurisprudence de manière toute spéciale. Au juge ecclésiastique, l'Eglise impose l'obligation de juger ex aequo et bono ; cette obligation, votre Tribunal l'a toujours mise en pratique, surtout lorsqu'il doit connaître de causes affiliées arbitrio Rotae : c'est l'aequitas iure informata.

Le Code actuel a fait siennes les exigences de miséricorde et d'humanité en vue de rendre une justice plus indulgente, plus compréhensive. Il parle de aequitas, de aequitas naturalis, de aequitas canonica, en se réclamant du principe ultime auquel il fera appel, le droit naturel ou le droit canon. Il précise ensuite la portée de l'aequitas, et la fonction qui lui incombe : celle-ci consiste en une justice supérieure en vue d'une fin spirituelle ; elle adoucit la rigueur du droit, mais parfois aussi elle aggrave certaines peines ; dans tous les cas, elle se distingue du droit positif pur, alors que celui-ci ne peut tenir compte des circons­tances. Enfin, elle va même jusqu'à recommander, conformé­ment aux origines apostoliques du Droit (cf. 1 Co 6, 1-7), d'évi­ter le procès pour remettre la cause à des arbitres qui tranchent ex bono et aequo (Can. 1929).

Aujourd'hui l'influence du Concile Vatican II se fait sentir de plus en plus sur l'évolution du Droit : ne croit-on pas qu'il deviendra peut-être nécessaire de repenser Vaequitas canonica à la lumière du Concile même, pour lui conférer une valeur plus chrétienne et un sens plus fortement pastoral ? Les principes mêmes de la révision semblent le suggérer : la sapiens aequitatis dont il est question est le fruit d’un esprit de bienveillance et de charité. Repenser cette institution, ce sera en sauvegarder l’esprit.

 

II. Valeur pastorale du « munus iudicandi »

 

C’est à travers l’aequitas canonica que s’affirme le caractère pastoral de votre office judiciaire, un caractère qui a été récem­ment réaffirmé avec autorité (D. staffa, De natura pastorali ad­ministrationis iustitiae in Ecclesia, dans Periodica, 61, 1972, 3-17). Et vraiment, ce ministère de l’Eglise est, dans tout le sens de la parole, pastoral ; c’est un ministère du sacerdoce chrétien (Lu­men Gentium, 27); il a ses racines dans la mission que le Sei­gneur confia au « Primus Petrus » (PIE XII, Discours, vol. III, p. 209), lequel continue, dans ses successeurs, à gouverner, à enseigner, à juger (cf. Concile Vatican II, Constitutio dogmatica de Ecclesia, I, denz.-schon., 3056) ; il fait partie intégrante du mandat apostolique, et en sont participants tous ceux qui, prê­tres et laïcs, sont appelés à exercer la justice en Notre nom et en celui de nos Frères de l’Episcopat. Ce pouvoir fut exercé par les Apôtres, et leurs successeurs ont poursuivi l’exercice d’une telle mission. Suivant le conseil de l’Apôtre des Gentils, ceux-ci ont jugé également les causes civiles pour y faire prévaloir le droit tempéré de la charité (cf. 1 Co 6, 1-7). Saint Augustin le rappelle : « Constituit enim talibus causis ecclesiasticos cognitores, in foro civili prohibens iurgari christianos » (Enarrationes in Ps 118, Sermo 28, 3). Quand le Christianisme aura trans­formé les mœurs de la société, ces causes séculières seront re­mises au forum civil, où on aime également voir la justice appli­quée suivant les normes de la Vérité divine.

Ce ministère du juge ecclésiastique est pastoral parce qu’il vient en aide aux membres du Peuple de Dieu qui se trouvent en difficulté. Le juge est pour eux le Bon Pasteur qui console celui qui a été frappé, guide celui qui s’est fourvoyé dans l’er­reur, reconnaît les droits de celui qui a été lésé, calomnié ou injustement humilié. L’autorité judiciaire est ainsi une autorité de service, un service qui consiste en l’exercice du pouvoir que le Christ a confié à son Eglise pour le bien des âmes.

Pour être évangélique, un tel service devra éviter toute forme d’absolutisme ou d’égoïsme ; il devra s’accomplir dans le respect de la personne, libre et responsable ; il consistera à guider sans opprimer, à aimer son frère qui accepte l’obédience comme un devoir et non comme une nécessité extrinsèque, comme un bien pour le chrétien et un bénéfice pour la communauté.

Le juge tiendra compte, grâce à l’aequitas canonica, de tout ce que la charité suggère et consent pour éviter la rigueur du droit, la rigidité de son expression technique ; il évitera de juger selon la lettre — qui tue — pour animer ses interventions avec la charité, qui est un don de l’Esprit qui libère et vivifie ; il tien­dra compte de la personne humaine, des exigences de la situa­tion qui, si elles obligent parfois le juge d’appliquer la loi avec plus de sévérité, doivent aussi le porter à exercer habi­tuellement le droit de manière plus humaine, plus compréhensive ; il devra avoir soin non seulement de sauvegarder l’ordre juridique, mais également de guérir et d’éduquer, témoignant ainsi d’une véritable charité. L’exercice pastoral du pouvoir ju­diciaire est plutôt curatif que vindicatif ; s’il y a des peines à appliquer, il ne faudra jamais que celles-ci aient l’air d’une ven­geance, mais, selon la pensée de Saint Augustin, elles devront se présenter comme une expiation voulue (cf. De Civitate Dei, 21, 13).

Sera également œuvre pastorale, cette doctrine pondérée, constamment rajustée et adaptée en vertu de la même aequitas canonica que vous appliquez. Les décisions de la Rote sont un monument de science juridique et de sagesse chrétienne, auquel viennent s’ajouter à présent, comme heureux complément, les décisions du Tribunal Suprême de la Signature Apostolique, régulièrement publiées. Profitons-nous suffisamment de ce tré­sor qui ne comprend pas seulement des normes juridiques et des règles de droit, mais aussi de nombreuses indications pas­torales de caractère psychologique et social ?

Mais parler de Pastorale aujourd’hui comporte un autre sens qui est lié étroitement à la mission pastorale de l’Episcopat et à la mission apostolique de l’Eglise. La Pastorale est l’organi­sation bien pondérée de l’apostolat; elle a en vue la répartition équilibrée des personnes ; elle favorise une plus parfaite colla­boration grâce à un programme pastoral fondé sur une infor­mation sérieuse et objective, programme qui ne peut toutefois suffoquer l’Esprit (cf. 1 Co 12, 11), ni empêcher la liberté de ses dons (Th 5, 19). Cette pastorale d’ensemble ne peut devenir ni une chaîne, ni une forme nouvelle d’autoritarisme, de domi­nation ou de centralisation excessive.

Plus encore que d’un renouvellement du travail apostolique grâce à une meilleure collaboration, la Pastorale se préoccupe des personnes, de ceux qui sont à la recherche de la vérité, de ceux qui doivent grandir dans le Christ. C’est en ce sens qu’une Constitution du Concile Vatican II fut appelée « pastorale » ; elle constitue un effort d’insertion, de présence de l’Eglise « qui veut exposer à tous comment il envisage la présence et l’action de l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui » (Gaudium et Spes, Avant-Propos, 2, 1).

Le Droit canon, tout comme les Pasteurs et les juges, doit s’ouvrir aux exigences d’une pastorale renouvelée. Comme l’af­firmait notre vénérable prédécesseur Pie XII, « Quemadmodum omnia quae in Ecclesiae sunt ita ius canonicum quoque omnino in animarum curationem contendere... Sive cum is ecclesiasticas res administrat, sive cum iudicia exercet, sive cum sacrorum administrator aut Christi fidèles consilio iuvat, assidue cogitet a se de animorum salute... rationem esse reddendam » (AAS 45, 1953, 688).

Nous sommes heureux d’avoir pu développer en votre com­pagnie ces réflexions sur les exigences de votre mission, sur la nature du Droit commun et sur le mystère de l’Eglise. Ce mys­tère nous est toujours présent à l’esprit; nous en avons tellement fait souvent l’objet de nos considérations ; ses divines profondeurs nous apparaissent toujours plus lumineuses, plus réconfortantes : Ecclesia de Trinitate (cf. St cyprien, De Orat. Dom., 23 ; PL 4, 553). L’Eglise est ce Christus totus qui, dans l’Esprit, unit l’humanité à la vie divine où le Père des Lumières s’exprime dans son Verbe pour unir à Lui l’un et l’autre, dans ce mutuel amour qu’est l’Esprit Saint. L’Eglise est le sacrement de cet amour; voilà pourquoi elle est la mère des hommes créés à l’image de Dieu, et sauvés par le Verbe fait chair; elle est si­gne de vie divine et instrument de salut. Et vous, en prononçant vos sentences « solum Deum prae oculis habentes » vous servez et adorez précisément ce Dieu d’Amour.

La justice que vous devez exercer avec équité canonique, vous la voulez plus rapide, plus indulgente, plus sereine : Plus rapide : en fait, la prudence ne s’identifie pas nécessairement avec la lenteur qui provoque même parfois une réelle injustice et procure un grand dommage aux âmes ; plus indulgente : mais l’équité canonique « non plus aequo urgeatur ita ut normas ne­glegere suadeat », parce qu’alors elle deviendrait nuisible et cause d’incertitude (F. roberti, De Processibus, p. 99) ; plus sereine : en effet, il n’est rien qui pourrait être plus nuisible pour l’ordre social qu’une jurisprudence qui, pour être pastorale, voudrait se passer du droit; pour assainir des situations pénibles, elle por­terait préjudice à la vérité révélée et aux faits de la foi ; et dans le consentement matrimonial, elle ne réussirait plus à découvrir ce contrat de fidélité et de secret d’union qui, dans la volonté humaine, est la première fleur de l’amour.

Nous n’ignorons pas la préoccupation de tant de juges qui, comme vous, voient diminuer le nombre d’étudiants dans nos facultés de Droit Canon. Cette situation place certaines Eglises particulières dans l’impossibilité d’exercer avec compétence et rapidité le munus iudicandi qui leur a été confié par Dieu ; et cela peut aussi causer préjudice au plein exercice des préroga­tives de l’Episcopat.

Voilà les pensées que nous avons cru bon de soumettre à vos méditations, dans l’espoir qu’elles vous feront comprendre toujours plus que votre mission est importante, que votre responsabilité est pastorale, que vos sentences peuvent apporter paix et réconfort.

En témoignage de notre reconnaissance et de notre estime, c’est de tout cœur que nous vous donnons notre Bénédiction Apostolique, à vous tous qui êtes ici présents ainsi qu’à tous vos collaborateurs.

 

 

 

5 mars

PAUL VI RÉVÈLE LES NOMS DES DEUX CARDINAUX « IN PETTO » CREES EN 1969 : NN. SS. STEPÁN TROCHTA (TCHECOSLOVAQUIE) ET JULIUS HOSSU, DECEDE (ROUMANIE)

 

Au cours du Consistoire Secret qu’il a tenu le 5 mars, dans la matinée, Paul VI a prononcé une importante allocution au cours de laquelle il a révélé les noms des deux Cardinaux « in petto » créés en 1969 et il a expliqué les raisons pour lesquelles il n’avait pas rendu publiques ces nominations avant ce jour. Le Saint-Père a laissé entendre, en outre, qu’il envisageait d’adjoindre au Collège des Cardi­naux les Patriarches et certains Evêques pour participer à l’élection du Souverain Pontife.

 

Vénérables Frères, Cardinaux-Evêques, Prêtres et Diacres de la Sainte Eglise Catholique Romaine.

 

Réunis aujourd’hui au nom du Seigneur pour tenir ce Con­sistoire, il nous faut considérer avec attention cette véné­rable Assemblée que vous formez et que nous avons l’habitude de désigner sous le nom de Sacré Collège des Cardinaux. Selon l’histoire de l’Eglise et le droit canonique, ses membres se voient confier la fonction d’entourer le Souverain Pontife en tant que principaux conseillers et collaborateurs, en l’aidant à remplir sa charge apostolique de guide de l’Eglise. Ainsi ces Cardinaux constituent comme un Sénat qui assiste le Successeur de Pierre, l’apôtre que le Christ a voulu instituer « principe et fondement perpétuels et visibles de l’unité de foi et de communion » (Lu­men Gentium, 18). C’est pourquoi on peut dire de ce Sacré Col­lège qu’il est d’une certaine façon « une partie de notre corps », comme Nous le trouvons écrit dans les anciens documents ecclé­siastiques (cf. wernz, II, 459) ; et il peut ainsi revêtir le caractère déjà bien connu et aujourd’hui mieux défini de « Presbyte­rium » qualifié de l’Eglise romaine, au sein du Collège des Evêques et en rapport avec lui, ce Collège dont le récent Concile œcuménique a illustré clairement le pouvoir très large qu’il doit exercer en communion hiérarchique avec le pouvoir qui Nous appartient comme Pasteur universel.

Et si cette institution ecclésiastique, Nous parlons du Pres­byterium, a été citée expressément par le même Concile comme un instrument au service de la charge pastorale des Evêques dans toute sa complexité, ceci Nous semble justifier, d’une façon certaine et par une sage disposition, la raison pour laquelle existe notre Sacré Collège, votre Sacré Collège, et aussi sa composition à la fois variée et uniforme, due uniquement au libre choix du Pontife romain. Cela confirme également la dignité attachée au Sacré Collège et les prérogatives dont il jouit, la première étant, lors de la vacance du Siège apostolique, d’élire le Successeur de l’Evêque de Rome et donc du Pontife Romain, et la seconde consistant à représenter de façon particulière vos Eglises respec­tives. Celles-ci en effet, à travers vos personnes — comme les titres cardinalices qui vous sont attribués le manifestent de façon symbolique — participent de façon originale et significative à l’unité et à la catholicité de l’Eglise universelle, ici même où, par la volonté du Christ, elle apparaît comme « Mater et Caput ».

Que l’on ne soit donc pas surpris si, suivant l’exemple de notre vénéré prédécesseur Jean XXIII, Nous avons estimé op­portun d’augmenter quelque peu l’importance numérique traditionnelle du Sacré Collège des Cardinaux en choisissant de nou­veaux membres, très dignes, dont Nous allons lire bientôt la liste officielle, même si vous la connaissez déjà. Comme, en effet, l’Eglise s’est étendue et que le nombre de ses membres a aug­menté, il importe que, pour l’honneur et le service aussi bien du Collège épiscopal tout entier que de Nous-même, une nou­velle vigueur soit apportée au Collège des Cardinaux.

Pour cette raison, Nous ajoutons aujourd’hui des membres à ce Collège de façon que leur nombre parvienne à un chiffre encore jamais atteint. Cependant, il Nous a paru bon d’établir une norme en ce qui concerne les Cardinaux jouissant du droit d’élire le Pontife Romain ; Nous décidons en effet que le nom­bre des Cardinaux ayant la faculté de procéder à cette élection ne doit pas dépasser cent vingt personnes. Nous souhaitons en outre que cette norme dûment pesée reste longtemps en vigueur et que nos Successeurs dans la charge apostolique veuillent bien l’observer.

La liste des Cardinaux que Nous allons donc proclamer dans un instant ne comporte aujourd’hui aucun nom de Patriarche des Eglises orientales. Cela s’explique par le fait que Nous avons voulu accorder satisfaction à un souhait exprimé par certains d’entre eux. Il n’en demeure pas moins que Nous comptons bien nous assurer toujours davantage de leurs conseils, impor­tants à nos yeux, et de leur fraternelle collaboration ; qui plus est, Nous nous posons la question de savoir s’il ne convient pas de saisir l’occasion de bénéficier de la contribution qu’ils peu­vent peut-être apporter à l’élection du Souverain Pontife.

De même Nous nous demandons s’il n’est pas opportun de prendre en considération la possibilité d’associer au Sacré Col­lège des Cardinaux, pour une fonction si importante, ceux que le Synode des Evêques, qui est en quelque sorte l’émanation du Corps constitué par tous les Pasteurs de l’univers, choisit — sans excepter ceux qui sont désignés par le Pontife Romain — pour constituer le Conseil du Secrétariat général de ce Synode, dont ils sont ainsi les représentants.

Mais avant de lire les noms des nouveaux Cardinaux, Nous ne voulons pas omettre de faire mémoire de vos collègues récem­ment retournés à Dieu, en nous laissant le regret de leurs personnes et l’exemple de leur vie bien digne de notre reconnais­sance. Parmi eux, qu’il Nous soit permis d’évoquer les noms de trois Cardinaux défunts vers lesquels notre pensée se tourne avec piété et affection : le Cardinal Eugène Tisserant, Doyen du Sacré Collège durant de longues années, homme de grand mé­rite et de grand renom à plus d’un titre, et duquel Nous avons reçu l’ordination épiscopale ; le Cardinal Giuseppe Pizzardo, si remarquable par son infatigable activité, et par qui Nous fûmes appelé au service du Saint-Siège ; le Cardinal Angelo Dell’Acqua, notre Vicaire général pour le Diocèse de Rome, surpris par la mort en août dernier, alors qu’il se trouvait en pèlerinage à Lour­des. De ces Cardinaux, et de tous les autres qui sont décédés, Nous gardons un souvenir reconnaissant et Nous leur assurons nos ferventes prières.

Il est aussi une chose particulière que Nous voulons vous révéler maintenant : Nous voulons en effet vous rappeler qu’au précédent Consistoire tenu le 28 avril 1969, Nous avions parlé de deux membres désignés pour le Sacré Collège dont Nous gardions les noms « in petto ». Nous sommes heureux aujour­d’hui de vous faire connaître le premier d’entre eux : notre vé­nérable Frère Stepán Trochta, Evêque de Litomerice en Tché­coslovaquie. Nous avons décidé de l’adjoindre à votre Collège non seulement pour reconnaître publiquement ses mérites de Pasteur fidèle et extrêmement zélé, mais aussi par affection pour le pays dont il est le fils et qui Nous est très cher à tant de titres.

Ce qui Nous a alors retenu de dévoiler son nom, c’est que le vénérable Cardinal Joseph Beran vivait encore, bien qu’atteint d’une grave maladie qui devait l’emporter peu après : même hors des limites de sa patrie, il conservait le titre de l’illustre archidiocèse de Prague ; ce qui Nous a retenu surtout, c’est le désir et l’espérance, que le Saint-Siège n’a pas abandonnés alors et qu’il n’abandonne pas davantage aujourd’hui, de faire avancer, en attendant, les démarches entreprises pour s’acheminer vers la normalisation de la situation de l’Eglise en Tchécoslovaquie et du gouvernement canonique des diocèses qui s’y trouvent.

Après être parvenu ces tout derniers jours, par la nomination et l’ordination de quatre Evêques de cette région, à un commen­cement de solution pour ce problème — ce n’est donc pas encore achevé, mais Nous espérons que nos souhaits seront bientôt progressivement réalisés —, Nous sommes heureux d’annoncer cette nouvelle qui, Nous n’en doutons pas, réjouira et comblera non seulement les catholiques, mais aussi tout le peuple tché­coslovaque.

Notre choix s’était porté également sur un autre insigne ser­viteur de l’Eglise, qui a mérité d’elle au plus haut point par sa fidélité, par ses souffrances et ses privations prolongées dont sa fidélité fut la cause ; il fut lui-même comme le symbole et l’exem­ple lumineux de la fidélité de tant d’Evêques, de prêtres, de religieux, de religieuses et de fidèles de l’Eglise roumaine de rite byzantin ! Il s’agit de notre vénérable Frère Julius Hossu, Evêque de Cluj-Gherla, décédé le 28 mai 1970.

C’est lui qui, lorsqu’il sut notre intention, Nous supplia ins­tamment de ne pas y donner suite, en invoquant des motifs témoignant d’une telle dignité, en révélant un oubli de soi si édi­fiant et un si émouvant esprit de service de son Eglise, que Nous nous sommes senti contraint de respecter son désir, au moins en n’annonçant pas à ce moment son élévation au Cardinalat.

Mais maintenant qu’il a disparu de ce monde qui conserve de lui un souvenir reconnaissant et attristé, Nous nous estimons presque obligé de faire en sorte que l’Eglise entière connaisse notre volonté, surtout l’Eglise roumaine, afin d’en être récon­fortée et encouragée, et qu’elle comprenne les raisons pour les­quelles ce choix n’a pas été rendu public avant aujourd’hui.

Nous avons à présent la joie d’énumérer les prélats d’élite que Nous avons jugés dignes, à cause de leurs bons services, d’être agrégés à votre très vaste Collège, au cours de ce Consistoire. Ce sont :

 

Albino Luciani, Patriarche de Venise ;

Antonio Ribeiro, Patriarche de Lisbonne ;

Sergio Pignedoli, Archevêque titulaire d’Iconium ;

James Robert Knox, Archevêque de Melbourne ;

Luigi Raimondi, Archevêque titulaire de Tarse ;

Umberto Mozzoni, Archevêque titulaire de Side ;

Avelar Brandâo Vilela, Archevêque de Sâo Salvador de Bahia ;

Joseph Cordeiro, Archevêque de Karachi ;

Aníbal Muftoz Duque, Archevêque de Bogota ;

Boleslaw Kominek, Archevêque de Breslau ;

Paul Philippe, Archevêque titulaire d’Héraclée la Majeure ;

Pietro Palazzini, Archevêque titulaire de Césarée de Cappadoce ;

Luis Aponte Martínez, Archevêque de San Juan de Porto-Rico ;

Raul Francisco Primatesta, Archevêque de Córdoba ;

Salvatore Pappalardo, Archevêque de Palerme ;

Ferdinando Giuseppe Antonelli, Archevêque titulaire d’Idicra ;

Marcelo Gonzáles Martin, Archevêque de Tolède ;

Louis Jean Guyot, Archevêque de Toulouse ;

Ugo Poletti, Archevêque titulaire de Cittanova ;

Timothy Manning, Archevêque de Los Angeles de Californie ;

Paul Yoshigoro Taguchi, Archevêque d’Osaka ;

Maurice Otunga, Archevêque de Nairobi ;

José Salazar López, Archevêque de Guadalajara ;

Emile Biayenda, Archevêque de Brazzaville ;

Humberto S. Medeiros, Archevêque de Boston ;

Paulo Evaristo Arns, Archevêque de Sâo Paulo ;

James Darcy Freeman, Archevêque de Sydney ;

Narciso Jubany Arnau, Archevêque de Barcelone ;

Hermann Volk, Evêque de Mayence ;

Pio Taofinu’u, Evêque d’Apia.

 

C’est pourquoi, en vertu de l’autorité de Dieu Tout-Puissant, des Saints Apôtres Pierre et Paul et de la nôtre, Nous créons et Nous proclamons solennellement Cardinaux de la sainte Eglise Romaine les prélats que Nous venons de nommer.

Parmi ceux-ci, appartiendront à l’ordre des Diacres : Sergio Pignedoli, Luigi Raimondi, Umberto Mozzoni, Paul Philippe, Pietro Palazzini, Ferdinando Giuseppe Antonelli.

Nous voulons que les autres appartiennent à l’ordre des Prêtres.

Avec les dispenses, dérogations et clauses nécessaires et op­portunes. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen.

 

 

 

5 mars

L’ALLOCUTION DU SAINT-PÈRE AU CONSISTOIRE PUBLIC

 

Nous vous saluons, vénérables Frères, que Nous avons ap­pelés tout à l’heure à faire partie du Sacré Collège des Cardinaux !

Nous vous saluons, prêtres et fidèles venus du monde entier entourer Vos Pasteurs !

Nous vous saluons, dignes représentants des Autorités gou­vernementales et civiles de diverses nations, qui démontrez par votre présence la joie et la reconnaissance qu’a suscitées, dans vos pays, la nomination de vos illustres compatriotes, incorporés dans l’antique assemblée des collaborateurs du Pape !

A vous tous qui emplissez cette salle des Audiences, en lui conférant une atmosphère toute particulière qui Nous comble d’admiration et de stupeur, à vous ces paroles cordiales de bienvenue !

Nous sommes venu avec beaucoup de joie saluer ici les nou­veaux Cardinaux que Nous avons admis à faire partie du Sacré Collège il y a quelques heures, pendant le Consistoire secret, comme vous l’ont annoncé les Billets qui vous ont été remis par notre Secrétaire d’Etat. Nous avons souhaité ne pas apporter de retard à notre première rencontre avec vous, qui êtes appelés dorénavant à participer, plus étroitement et avec une plus grande responsabilité, à notre mission universelle, à notre humble ser­vice de l’ensemble du peuple qui Nous a été confié par le Christ (cf. Jn 21, 15-17). Cette première rencontre se déroule non seulement avec vous, mais avec les membres si nombreux de chacune de vos Eglises, avec les Autorités religieuses et civiles, avec vos familles, qui vous entourent en ce moment pour vous exprimer leur émotion et leur affection.

La grande joie du moment n’appelle sûrement pas un véri­table discours ; Nous ne voulons pas toutefois Nous dispenser de saisir le sens profond de cet événement, extraordinaire dans la vie de l’Eglise contemporaine, et de cette réunion pacifique et significative de ces hommes de toutes les races et de toutes les langues, ici, près du tombeau de Pierre. Nous n’avons qu’à laisser parler les faits, suffisamment éloquents par eux-mêmes.

Le spectacle que vous offrez, vénérables Frères, avec les di­gnes représentants de vos Eglises, est avant tout celui de l’unité, de la communion qui existe dans l’Eglise, dont l’Eglise est le signe visible dans le monde. Le fait que vos fidèles vous aient suivis jusqu’ici, symbolisant la famille entière de chacun des diocèses qui vous sont confiés, démontre combien ceux-ci vous sont unis, combien ils veulent vivre avec vous cette étape si ho­norifique et importante, aussi bien pour leur communauté ecclésiale que pour votre vie. Ainsi revit cette koinonia qui fusion­nait, dans l’Eglise primitive de Jérusalem, les cœurs des chré­tiens avec les Apôtres, et qui se nourrissait d’Eucharistie, de prière et d’amour fraternel : « Ils se montraient assidus à l’ensei­gnement des Apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac 2, 42). Ainsi se renouvelle la très ancienne discipline, « selon laquelle — comme l’a dit Vatican II — les Evêques établis dans le monde entier com­muniaient entre eux et avec l’évêque de Rome dans le lien de l’unité, de la charité et de la paix » (Lumen Gentium, 22). Et l’unité du Peuple de Dieu, serré autour de ses propres Pasteurs dans la communion de la foi et de l’amour, se réalise visible­ment. Vous offrez aujourd’hui ce spectacle à Nous-même, à toute la communauté des croyants, bien plus, à toute l’humanité, com­me vous offrez par ailleurs un tableau splendide et émouvant de l’universalité de l’Eglise.

Cette réalité, nous la trouvons aujourd’hui ici rendue visible, quasi tangible. Il y a les Eglises antiques, de tradition vénérable remontant aux temps apostoliques et aux péripéties les plus glo­rieuses de l’antiquité chrétienne, dont le seul nom rappelle d’il­lustres pages d’histoire religieuse et profane : voici Palerme, voici Tolède, sièges du premier siècle, voici Toulouse, du troisième siècle ; voici, du quatrième siècle, Lisbonne, Mayence, et Barce­lone dont l’Archevêque a été dans l’impossibilité, pour raison de santé, de se trouver parmi nous : Nous tenons à lui adresser nos vœux les plus cordiaux ; puis Breslau, et Venise dont le pa­triarcat, bien que plus récent, se réclame de l’apostolat de Marc, évangéliste et interprète de Pierre ; à côté d’elles, voici les Eglises du Nouveau Monde, San Juan de Porto-Rico (1511), dont l’Archevêque est venu jusqu’ici avec sa vieille maman qui a eu 18 enfants ; puis Guadalajara au Mexique (1548), Sâo Salvador de Bahia au Brésil (1551), Bogota en Colombie (1564), Cordoba en Argentine (1570), Sâo Paulo, encore au Brésil (1745) ; et puis, au siècle dernier, Boston et Los Angeles, aux États-Unis d’Amérique ; Osaka, au Japon moderne et fascinant ; Sydney et Melbourne, en Australie. Mais ce sont surtout les jeunes Eglises, nées de l’effort missionnaire contemporain de tant d’énergies ca­chées, qui, grâce à ce Consistoire, en arrivent à être plus large­ment représentées : voici le Pakistan, avec l’Archevêque de Ka­rachi, le Kenya avec celui de Nairobi, le Congo avec le Prélat de Brazzaville, et enfin l’immense et lointain Pacifique, avec l’Evêque de cette île d’Apia que Nous avons visitée au cours de notre voyage en Extrême-Orient et dans le Pacifique il y a trois ans, y voyant de près sa généreuse vitalité, et d’où Nous avons adressé au monde notre appel en faveur de la collabora­tion missionnaire. Elle est donc ici présente, l’Eglise de l’avant-garde, l’Eglise missionnaire, « appelée de façon plus pressante à sauver et à rénover toute créature, afin que tout soit restauré dans le Christ, et qu’en Lui les hommes constituent une seule famille et un seul peuple de Dieu » (Ad Gentes, 1). Et à travers les Pasteurs que Nous voyons ici, entourés de leurs fidèles dio­césains, venus de si loin, Nous avons voulu honorer tous les autres pasteurs, tous les prêtres autochtones et les admirables missionnaires, tous les fidèles de ces peuples très chers, afin que resplendissent de façon plus vive dans le monde la beauté de leur mission, l’exemple de leur foi, l’ardeur authentique de leur charité apostolique.

A côté d’eux, Nous devons faire mention de nos collabora­teurs qui, durant de longues années, ont apporté au Siège apos­tolique, selon un service exemplaire, fidèle et souvent caché, la contribution de leur expérience et de leurs meilleures énergies : ce sont là des vies consacrées à l’Eglise, qui ont tout donné, et qui donneront encore beaucoup, pour son rayonnement dans le monde.

Tandis que Nous adressons de nouveau nos respectueux hom­mages aux autorités de chacun de vos pays et de chacune de vos cités, Nous formons le vœu que cette page d’histoire, qui s’écrit aujourd’hui, tourne à l’avantage de l’unité et de la fraternité du monde, et surtout au resplendissement et au réconfort de la Sainte Eglise.

Puisse le Seigneur confirmer les vœux de ce jour ; et en son nom, de tout cœur, Nous vous bénissons, en même temps que tous ceux qui sont spirituellement présents et qui participent à notre joie commune.

 

 

 

5 mars

LE SACRE COLLEGE : FOYER DE CHARITE, D’AUTORITE, DE SERVICE

 

Au cours de la messe concélébrée avec les nou­veaux cardinaux, dans l’après-midi du lundi 5 mars, le Saint-Père a prononcé l’homélie suivante :

 

Frères !

 

Relevons un instant notre tête penchée sur l’autel, notre tête remplie des paroles pénétrantes et solennelles que la litur­gie nous fait écouter, et regardons autour de Nous, regardons spécialement vers vous, Frères concélébrants. Laissons courir sur nos visages une onde de respect et d’affection, nous les par­ticipants de la table du Seigneur, et cherchons-en le pourquoi. C’est un lien original et profondément ecclésial : vous célébrez en ce moment avec Nous ce saint Sacrifice, parce que Nous vous avons appelés à faire partie du Sacré Collège cardinalice. Ce Collège est défini historiquement non seulement par sa position canonique fondamentale et particulière dans l’Eglise romaine, mais aussi par la fonction spirituelle et efficiente qui vous est confiée, d’être proches de Nous, de Nous assister et de Nous aider dans la mission qui Nous vient du Christ, et qui consiste à guider pastoralement son peuple, l’Eglise, qui a pris aujourd’hui une telle amplitude quant à son extension, à ses besoins et à ses problèmes. Merci à vous, Frères, et que la paix soit avec vous pour avoir accepté notre invitation, pour être venus et vous être mis aussitôt aux côtés de notre humble personne, prêts à partager « la sollicitude de toutes les Eglises » (2 Co 11, 28), c’est-à-dire, depuis ce Siège apostolique, à servir et à réconforter un autre Collège beaucoup plus large, le Collège épiscopal, et avec lui l’ensemble du Peuple de Dieu. Ici, sur la tombe de l’Apôtre Pierre, confirmons notre résolution commune de répondre ensemble en paroles et en actes à la demande pressante du Seigneur : oui nous l’aimons, nous l’aimerons, nous n’aimerons que Lui seul et pour toujours, jusqu’à la limite extrême de nos forces. Le Sacré Collège, avec nous, avec tous ceux qui le composent, doit être, au sein de l’Eglise, un foyer ardent de charité, de lumière et d’amour, d’au­torité et de service, de fidélité à l’Evangile.

Oh ! qu’exulté notre cœur, qu’exulté le vôtre, en cette ren­contre de nos regards et de nos esprits ! Nous voudrions avoir de nouveau sur les lèvres vos noms et plus encore les noms de vos Eglises, de vos peuples respectifs, si le temps Nous permet­tait de les prononcer; Nous aurions ainsi l’impression de faire écho à la page des Actes des Apôtres qui nous donne la liste colorée des peuples représentés lors de l’accomplissement du prodige de la Pentecôte (cf. Ac 2, 9 ss.). Ne devons-Nous pas Nous réjouir comme pour une fête en réalisant que chacun de vous, les nouveaux Cardinaux, est élevé en ce moment-ci au rang de représentant de son diocèse et de sa nation ? Ne pou­vons-Nous pas vous confier que ce pluralisme géographique et ethnique a été intentionnel dans le choix de vos personnes, et que Nous aurions même voulu l’étendre, si cela avait été pos­sible ? Le génie de l’Eglise n’est-il pas la catholicité ? Nous vou­lons aussi espérer que, en participant à cette cérémonie, vous et ceux qui vous assistent, et même tous ceux qui ont le regard assez limpide pour saisir le sens de cet événement, saurez dé­couvrir un signe de catholicité, c’est-à-dire d’amour universel. Tel est l’amour qui anime l’Eglise romaine.

Mais ici, de la confrontation qui se dessine à nos yeux entre ce fait, ce rite accompli dans la Basilique Saint-Pierre, et le monde qui nous entoure et dans lequel nous vivons, naît une question dans notre esprit, et peut-être aussi dans le vôtre: sommes-nous à l’unisson de notre temps, y a-t-il un rapport plausible entre l’Eglise et le monde, comme le récent Concile œcuménique l’a recommandé de façon si autorisée ?

Celui qui, parmi nous, s’abandonne à la contemplation de cette Basilique, aux souvenirs, aux émotions qu’elle suscite dans l’esprit ému par le rite suggestif que nous sommes en train de célébrer, celui-là entre dans un état de rêve, il oublie la réalité historique et profane, théâtre de notre vie présente, et se sent transporté dans un autre monde, loin de l’heure actuelle. Nous avons l’impression de remonter les siècles ou, mieux, de vivre hors du temps. Une question, une grave question, tient en éveil notre conscience, la voici : l’Eglise vit-elle dans l’histoire ou hors d’elle ? L’Eglise, avec ses enchantements traditionnels — tels, en effet, peuvent nous apparaître ses rites, ses coutumes, ses institutions présentes — ne nous rend-elle pas étrangers à la réalité de l’histoire ? Ne serait-elle pas elle-même un anachro­nisme ? Et sa fidélité toujours vivante à des conceptions et à des institutions d’un autre âge ne nous détourne-t-elle pas du mou­vement universel et innovateur du progrès, de l’actualité fuy­ante ? Ne nous rend-elle pas timides, uniquement soucieux de conserver le passé et de freiner la course vers l’avenir ?

Le problème existe et il présente en ce moment un caractère d’urgence qui pourrait entraîner deux réponses contradictoires et aussi fausses l’une que l’autre : celle de l’immobilisme et celle du relativisme. Le rapport entre l’Eglise et l’Histoire ne demeure pas aveuglément fixé aux formes du passé, en écartant l’Eglise du mouvement de l’Histoire qui évolue et qui change, qui pro­cède sans cesse à de nouvelles conquêtes visant toujours des fins futures et eschatologiques ; mais il ne permet pas non plus à l’Eglise d’abandonner les trésors accumulés au cours de sa mar­che dans le temps — surtout celui de la foi, qui est inaliénable — pour se mettre fébrilement au pas insensé d’une société qui, ne trouvant par ailleurs aucun équilibre ni aucune paix, préci­pite sa course : son but, c’est la révolution, et, avec elle, la perte de la liberté. L’Eglise au contraire — Dieu en soit loué ! —, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, a simultanément le double charisme de la fixité et de la rapidité, parce qu’elle possède la Vérité divine et éternelle, qui est en dehors et au-delà du temps et qui, tout en la conservant dans sa vivante identité, la pousse à se perfectionner et à se renouveler continuellement.

Ce sont là des choses que vous savez, et des choses qu’au­jourd’hui vous vivez. Car il n’est pas vrai que les structures constitutionnelles et les traditions authentiques éprouvées par les siècles soient des chaînes qui entravent le cheminement de l’Eglise à travers le temps ; elles en sont à la fois le soutien et le stimulant. Nous vous le rappelons à vous, nos Frères Cardinaux, à vous, nos Frères Evêques, Prêtres et Diacres, afin que vous ne vous rendiez pas victimes de vous-mêmes, c’est-à-dire de la dignité et du pouvoir que l’Eglise vous confère, comme s’ils étaient de pesants fardeaux qui vous obligent à en défendre le caractère au détriment de la fonction, et comme s’ils consti­tuaient, en raison du style noble et sacré qu’ils imposent à votre vie configurée à celle du Christ (cf. Co 4, 10 ; 1 Th 2, 14), un obstacle à la ferveur libre et audacieuse d’un apostolat plus va­lable. Ne pensez jamais être en dehors de la vie vécue, en de­hors de l’histoire, du fait que vos personnes et vos idées ont une forme propre modelée sur l’expérience authentique de l’Eglise; pensez plutôt comment vous, associés ainsi à l’Eglise de Pierre, vous êtes à Pavant-garde des grands mouvements qui entraînent l’humanité vers ses destins inéluctables et si difficiles à atteindre pour elle : Nous voulons dire l’unité, la fraternité, la justice, la liberté vécue dans l’ordre, la dignité personnelle, le respect de la vie, la maîtrise de la terre sans en rester prisonnier, la culture sans en rester dérouté... Mieux encore : il n’y a guère longtemps un grand responsable du développement industriel moderne nous confiait : « Le monde du travail, au fond de son âme inquiète, avide et souffrante, a besoin aujourd’hui de transcendance ; il a besoin de quelqu’un qui lui en apporte l’annonce et lui en donne, par son exemple, le signe vécu... Pourquoi ne les lui donnez-vous pas, vous, les ministres du Christ ? Pourquoi craignez-vous ? Ne connaissez-vous pas la force d’attraction de votre message et de votre ministère? » (cf. Mt 8, 26 ; Jn 15, 20). Ces paroles de­viennent encore plus convaincantes si nous pensons, comme le Maître nous l’a enseigné, que le témoignage est d’autant plus efficace qu’il est valorisé par l’insuccès et la souffrance !

Voilà qu’ainsi se dessinent à l’horizon de l’avenir, à partir de ce rite, les chances, les meilleures chances pour la cause de l’Evangile et l’accroissement de l’Eglise : tous ceux qui parmi vous sont aujourd’hui associés à notre ministère pontifical par ce lien très étroit et très particulier du cardinalat aideront ce ministère à demeurer ferme, à se renouveler, à être fécond, et ils s’en feront les propres témoins dans cette Rome catholique et jusqu’aux confins de la terre. Voilà ce que Nous souhaitons, ce que Nous demandons, au nom du Christ et dans le rôle de Pierre, en vous bénissant tous de grand cœur.

 

 

 

15 avril

L’ASPIRATION DES JEUNES À UN MONDE MEILLEUR

 

Vénérés Frères ! Fils bien-aimés !

 

Et vous aussi et tout spécialement, enfants et jeunes gens que cette année-ci encore Nous avons désiré inviter à cette im­portante et solennelle cérémonie religieuse qui précède et inaugure les grandes, et toujours neuves, célébrations pascales !

Nous serons bref, mais vous, écoutez-nous bien ! Il est du plus grand intérêt que nous soyons tous unis à l’Eglise, ou, mieux encore, que nous composions l’Eglise (qui signifie précisément l’assemblée de ceux qui croient dans le Christ) pour commé­morer, pour renouveler liturgiquement l’événement qui dépasse tous les événements, et qui, à tous les événements de la terre et de l’histoire, se réfère sous l’aspect de notre salut; c’est Pâ­ques, fait et mystère de la rédemption de l’humanité. Jamais autant qu’aux jours de Pâques, notre religion n’assume une im­portance aussi décisive pour notre vie, notre vie présente et no­tre vie future, celle de nous tous et de chacun d’entre nous. Pâques constitue le point focal vers lequel convergent tous les rayons de notre existence, de nos destinées. Dans l’événement de Pâques nous sommes tous engagés, et nous devons dire « oui » ou dire « non ».

Comment et pourquoi ce fait et ce mystère ? Qui est capable de répondre à cette demande en laquelle s’accomplit la synthèse suprême de la foi avec la vie ?

Essayons de répondre en faisant deux considérations qui nous sont suggérées par la célébration liturgique que nous accomplis­sons en ce moment. La fête des Rameaux, replacée à ses origi­nes — et dont le souvenir enveloppe la répétition symbolique que nous en faisons aujourd’hui — que nous dit-elle ? Elle nous dit que Jésus, le Jésus de Nazareth, le fils de Marie et, sur le plan légal, fils du charpentier Joseph (Mt 13-55), le jeune Rabbi qui, depuis environ trois ans, parcourait la Palestine, prêchant comme jamais personne n’avait prêché (Jn 7, 46) usant d’un langage simple et sublime au point de se révéler mystérieux prophète (cf. Jn 4, 19 ; 6, 14) et accomplissant des miracles éton­nants (Jn 3, 2), suscitant en somme un intérêt inexplicable au sujet de la réalité de sa Personne —, tout l’Evangile est plein de la curiosité relative précisément à la définition de Jésus : qui était-il vraiment ? (cf. Mt 11, 3 ; 16, 14 ; et plus particulièrement l’Evangile selon Saint Jean), — eh bien, donc, ce Jésus dénoue, finalement — au moins partiellement — le mystère de son iden­tité et ce jour-là, le jour des Palmes, le jour des Rameaux, c’est-à-dire le jour de son entrée, humble et triomphale, à Jérusalem, il se laisse proclamer Messie.

Messie, cela veut dire quoi ? Ici l’exposé devrait être long, mais nous devons le centrer sur la signification que ce nom avait acquise dans la maturation providentielle de la révélation divine au Peuple élu : Messie voulait dire, d’une part, l’homme de la tradition pure et privilégiée, c’est-à-dire le fils de David par excellence, et voulait dire, d’autre part, l’homme de l’avenir, l’homme de l’espérance, le roi des destinées divines, le prophète de la bonne nouvelle (cf. Is 61, 1) ; le Prêtre revêtu d’un pouvoir suprême, le serviteur de Jehova, expiateur et libérateur, le Fils de l’homme en qui se concentraient toutes ces prérogatives, au point de rendre sa figure quasi-indéfinissable (cf. Jn 8, 14), mais exceptionnelle par sa puissance et sa majesté (cf. Mt 14, 62). Dans les très humbles signes que l’Evangile nous rappelle, Jésus laisse finalement transparaître les titres de sa réalité, cette réalité transcendante qui constituera les chefs d’accusation avancés pour sa prochaine condamnation : Fils de Dieu (Jn 19, 7 ; Mt 26, 63) et Roi des Juifs (cf. Mt 2, 2 ; 21, 5 ; 27, 37) : lisez le récit du procès de Jésus — la liturgie d’aujourd’hui le place immédiate­ment après le rite des Rameaux — et vous verrez surgir ces titres messianiques de Jésus, pour lesquels il sera crucifié, mais en vertu desquels, après sa Résurrection, il sera, par l’Eglise pri­mitive et ensuite au cours des âges jusqu’à nous, proclamé Jésus Notre Seigneur, Jésus-Christ (cf. Ac 2, 36).

Faisons donc en sorte, aujourd’hui où nous célébrons cette fête des Rameaux, que l’écho des voix qui, ce jour-là, ont ac­clamé Jésus en tant que Messie, résonnent dans nos âmes, et mieux encore, faisons en sorte que dans nos cœurs et sur nos lèvres retentissent ces mots : vive Jésus, le Messie de l’huma­nité, Fils de Dieu et Fils de l’homme, roi et maître, lumière et sauveur du monde. Nous nous trouvons ici pour professer avec une vigueur triomphante que le Christ est la voie, la vérité et la vie, qu’il est notre salut, notre sécurité, notre paix, notre amour, la clé de tout pouvoir sur l’existence humaine (cf. Ap 1, 18), notre espérance et notre bonheur ! Et, aujourd’hui, l’ex­plosion de notre foi est aussi forte que, comme l’exprima Jésus en ce temps-là : si nos voix se taisaient, les pierres parleraient (Lc 19, 40).

Et voici, maintenant, notre seconde considération; celle-ci nous concerne directement, nous hommes, nous fidèles qui nous disons croyants et chrétiens. Elle vous concerne tout spécialement, vous, les jeunes ici présents : vous sentez-vous capables de proclamer Jésus avec cette conviction, avec cette volonté de réagir contre la mentalité indifférente et négative qui se révèle autour de nous, avec ce choix décisif de son nom bénit et des conséquences innovatrices dans notre manière de concevoir et de conduire la vie que cela comporte ? Voulons-nous vraiment pro­clamer Jésus comme notre Messie, notre Christ, Seigneur et Sauveur ? Notre Ami et notre Maître ?

Oh ! Quelle question ! Quelle option ! Quel assaut à nos habi­tudes, à nos idées, à nos espérances ! Voulons-nous, nous aussi, nous mêler au peuple en fête qui, finalement, se met à Le suivre, devinant Qui Il est, et proclame, courageusement et joyeusement sa propre foi en Jésus ?

A ce point, Nous éprouvons le besoin, non seulement de vous parler à vous, jeunes gens, mais aussi de vous parler de vous. Oui, de vous, les jeunes, tels que la vie moderne vous forge et tels que certains parmi vous se vantent d’être : contestataires, rebelles, avides de renverser ce que les générations précédentes ont édifié et, en même temps assurés d’une transformation radi­cale et libératrice de la société. Oui, parler de vous qui êtes sou­vent considérés et qualifiés comme réfractaires à toute soumis­sion, à n’importe quel joug, à la discipline, à tout devoir, et libres, avides de vie instinctive et joyeuse, dégagés de tout idéal qui impose dévouement, effort, loyauté. Non, ce n’est pas ainsi que Nous voulons vous parler. Nous ne tenons pas à faire aujour­d’hui l’analyse de la jeunesse décadente dont nous trouvons en ces temps-ci quelques pitoyables et peu sympathiques exemples. Nous préférons regarder vers vous avec une toute autre inten­tion, certain de découvrir l’aspect plus vrai, plus humain, plus chrétien de votre comportement. Nous n’ignorons pas vos in­quiétudes. Elles constituent en réalité des aspirations profondes et personnelles vers une idéale figure d’homme, d’un homme qui soit vrai, sincère, fort, généreux, héroïque et bon. Meilleur, en somme, que tous les modèles des temps passés et des temps actuels : neuf et parfait. Elles sont l’expression du désir, gran­diose et merveilleux, d’un monde meilleur, libre et juste, affran­chi du pouvoir dominateur de la richesse égoïste, de l’autorité despotique et injustement répressive; un monde rendu, au contraire, fraternel grâce à un engagement commun de solidarité et de service. Vous pensez à l’amour, celui de l’amitié, joyeuse, pacifique, expression courtoise de chaque sentiment meilleur; et vous songez à l’amour, celui, impersonnel et sacré, du don de soi ; à celui pour l’expansion de la vie ; à celui qui mérite le sa­crifice et qui rend heureux. Et puis vous, qui êtes maintenant assez mûris pour comprendre, dans une synthèse panoramique, la société, la politique, l’histoire, la dignité du genre humain, vous, donc, vous attendez une ère idéale, mais réelle, où l’unité, la fraternité, la paix auront fini par régner parmi les hommes. Jeunes gens, et vous tous, frères, qui allez ainsi en agitant en vous ces idées universelles élevées, oh ! Ouvrez les yeux, éveillez vos consciences ! Vous attendez, vous souhaitez une ère messianique: vous allez, probablement sans vous en rendre compte, à la rencontre d’un nouveau Messie ; oui ! à la rencontre du Christ Jésus. C’est Lui ; ce n’est que Lui qui peut apaiser la soif pro­fonde et mystérieuse de vos âmes. Jésus, Jésus ! Aujourd’hui c’est le jour, aujourd’hui c’est la fête de notre découverte, de no­tre espérance, de notre joie. Acclamons tous ensemble : Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! (Mc 11, 9-10).

 

 

 

19 avril

« DEMEURER DANS L’AMOUR DU CHRIST »

 

Au cours de la Messe, célébrée le soir du Jeudi-Saint, dans l’Archibasilique de Latran, Paul VI a prononcé l’Homélie suivante :

 

Frères,

 

Soyez les bienvenus à cette cérémonie du Jeudi-Saint, à la­quelle, tous, nous sentons que nous devons assister avec l’adhésion la plus totale. Le fait même que nous la célébrions ici, en cette Basilique de Saint Jean de Latran, cœur de l’Eglise Catholique, et que nous ayons voulu nous y trouver tous en­semble, pénétrés comme nous le sommes du sens intérieur de la solennité du rite et avides de comprendre intimement ce que nous sommes en train d’accomplir, nous nous mettons à la re­cherche, presque anxieuse mais certainement fervente, de sa signification.

Nous en parlerons brièvement, en concentrant notre atten­tion sur quelques paroles de Jésus, l’hôte qui se trouve au pre­mier plan dans la dernière Cène. Que, dans Son esprit, ce fût la dernière, Il le dit lui-même (Lc 22, 15-16) et il le fit également comprendre tout au long de ce repas, intime et très triste, motivé par la célébration de la pâque rituelle juive (cf. Jn 16, 5-7) et, comme on le sait, cette réunion atteindra son point culminant dans les mystérieuses paroles de l’institution de la Très-Sainte Eucharistie, suivies d’autres paroles qui ont, elles, une valeur didactique et instituent un autre sacrement, celui de l’Ordre sacré, générateur ministériel de l’Eucharistie elle-même : « Faites ceci en mémoire de moi » (Lc 22, 19 ; 1 Co 11, 24-25) a dit Jésus. Et c’est en vertu de ces paroles que nous nous trouvons réunis ici ce soir. Ces paroles ont valeur de testament, et elles resteront vraies et efficaces jus­qu’à Son retour parmi nous, au terme de l’ordre temporel pré­sent, à la fin des siècles : donec veniat, aussi longtemps que Jésus ne sera pas retourné parmi nous, dit Saint Paul. C’est donc un mémorial par excellence qui est rappelé et répété en ce moment où nous exécutons le commandement qui le rend perpétuel, pré­sent dans tout le déroulement de l’histoire; c’est la présence du Seigneur qui accompagne la marche de Son Eglise dans le temps, dans le « mystère de la foi », ce qui suppose la présence réelle de Jésus sous les espèces sacramentelles et exige une intelligence obéissante, un accueil plein de foi de notre part, l’hommage amoureux de notre mémoire qualifiée.

Cet effort de la mémoire est essentiel dans notre célébration. La prodigieuse faculté de la mémoire est mise en œuvre comme stimulant de notre capacité réceptive de l’Eucharistie. Celle-ci influence celui qui la reçoit par vertu propre ex opere operato, mais son action est orientée vers l’exercice de notre souvenir, c’est-à-dire l’accueil du Christ reçu et médité au-dedans de nous-mêmes, vers sa présence constante, personnelle au-dedans de nous, mais en même temps conceptuelle et réfléchie dans notre esprit, dans notre psychologie, dans notre cœur, selon notre apti­tude à l’assimiler, à l’accepter, à l’aimer, à « coïncider avec lui », pour ainsi dire : donec formetur Christus in vobis, jusqu’à ce qu’il soit formé en vous, disait Saint Paul (Ga 4, 19). Une intention fondamentale de permanence domine le mystère de l’Eucharistie ; permanence, donc, séjour de Jésus parmi nous au-delà de la limite abyssale de sa passion et de sa mort, permanence véri­table, mais sous le voile sacramentel qui, tandis qu’il nous en­lève la joie de sa vision sensible, nous offre la sécurité de sa pré­sence effective et, en même temps, l’autre avantage inestimable de son indéfinie et univoque pouvoir de multiplication, dans les temps et dans l’espace, dans la mesure où il faudra qu’il rassasie la faim de ceux qui demeureront dans sa foi et dans son amour. Demeurer est l’intention sacramentelle de l’Eucharistie, c’est-à-dire par rapport à Jésus ; demeurer est l’intention morale, c’est-à-dire par rapport à nous, pour qui Jésus veut demeurer pen­dant toute la durée de notre pèlerinage dans le temps, le via­tique, le compagnon, l’aliment: nous devons demeurer ainsi dans son amour. A l’appui de cette affirmation, voyez combien de fois le mot « demeurer » est répété dans les discours de Jésus au cours de cette ultime Cène (cf. spécialement Jn 15).

Aussi, Frères, est-ce un devoir pour nous de stimuler nos âmes à se rappeler Jésus comme il veut l’être ; et voici que de notre mémoire spécifique jaillit impétueusement, c’est-à-dire avec une amoureuse abondance, notre culte eucharistique auquel l’E­glise nous invite et nous exhorte avec un inlassable empresse­ment.

Puis, toujours en limitant notre recherche à la signification essentielle de ce banquet pascal, par lequel Jésus a voulu pren­dre congé de ses disciples, nous ne saurions omettre de considérer le passage de l’image de l’agneau à la réalité de la victime véritable pour nos Pâques, cette victime qu’est le Christ immolé lui-même (cf 1 Co 5, 7), passage opéré avec l’institution de l’Eu­charistie qui, sous l’aspect du pain et du vin, représente et re­nouvelle, sans effusion de sang, le sacrifice rédempteur de Jésus. Comment pourrions-nous, en un si bref moment, parler d’une théologie si haute et si dramatique ? Quel bonheur si, à l’insuf­fisance de notre discours et surtout de notre pensée, pouvait suppléer, après l’acte de foi dont nous avons parlé, pouvait sup­pléer, donc, l’amour. L’Eucharistie est le point privilégié de no­tre rencontre avec l’amour que nous porte le Christ ; un amour qui se rend disponible pour chacun de nous ; un amour qui se fait agneau du sacrifice et nourriture pour apaiser notre faim de vie ; un amour qui s’exprime dans la forme et dans la mesure de l’authenticité spécifique exclusive la plus élevée, c’est-à-dire, un amour qui est un don total : dilexit me — disait l’Apôtre — et tradidit semetipsum pro me, il m’a aimé, et il s’est sacrifié pour moi (Ga 2, 20 ; Ep 5, 2 ; 5, 25) ; et notre pauvre et vacillant amour va à sa rencontre, malgré sa timidité et sa faiblesse, pour ré­pondre avec Pierre : « Seigneur..., tu sais bien que je t’aime ! » (Jn 21, 15-17). L’amour aura ainsi la fortune, par quelque in­tuition mystique et quelque plénitude anticipée, de pénétrer dans le mystère de charité (cf. Ep 3, 17, 19) qui dépasse toute conception, le mystère eucharistique, et de s’y plonger lui-même, en participant à ce rite, humble et incommensurable, qu’est notre sainte Messe.

Frères, nous ne vous en disons pas plus. Mais nous ne con­clurons pas nos modestes paroles sans vous en rappeler d’autres, que nous avons dans le cœur; que nous avons, elles aussi, cueil­lies parmi toutes celles, inoubliables, que le Seigneur a dites au cours de la dernière Cène ; les voici : « Je vous donne le nouveau Commandement : aimez-vous les uns les autres comme moi, je vous ai aimés » (Jn 13, 34 ; 15, 12). Ce « moi, je... » c’est Jésus, le Christ, Notre Seigneur ; et le « vous », ce sont les Apôtres, ce sont tous les fidèles qui ont cru en Lui, « selon leur parole » (Jn 17, 20) ; c’est nous, Eglise Romaine et Eglise catholique, nous, fils de la terre et du siècle, qui devons tous, aujourd’hui Jeudi-Saint, nous sentir foudroyés par l’amour crucifié et eucha­ristique du Christ ; et nous avons encore tant à apprendre pour nous aimer les uns les autres, à son exemple et selon son com­mandement.

 

 

 

22 avril

MESSAGE PASCAL DE PAUL VI

 

A l’issue de la Messe de Pâques qu’il a célébrée sur le parvis de Saint-Pierre devant une foule considérable, le Saint-Père, avant de donner la Bénédiction « Urbi et Orbi », a lu le Message Pascal traditionnel dont nous publions le texte ci-dessous :

 

Notre message de Pâques, en cette année 1973, arriverait dif­ficilement à nos lèvres et arriverait avec peine à vos oreil­les si la vérité même, la réalité du fait déconcertant ne venait à notre secours et ne nous obligeait à nous présenter à nouveau au monde et à répéter, avec la sécurité originelle, renforcée même par les nouveaux conflits d’une critique corrosive, le message antique et inouï, le témoignage invraisemblable mais victorieux: il est ressuscité, oui, Jésus le Christ est ressuscité, ressuscité de la mort, de notre mort fatale et horrible, et il a inauguré une vie nouvelle, notre propre vie, mais refondue en une métamor­phose surnaturelle, dominée par les énergies célestes de l’Esprit (cf. 1 Co 15).

Oui, Frères, le Christ est vraiment ressuscité. Et ce message renouvelé chaque année fonde la vigueur de nos vœux de Pâ­ques, pour vous qui nous écoutez, pour les peuples répandus sur toute la terre qui attendent que leur parvienne encore l’ha­bituel message de Pierre, avec sa certitude.

Il est ressuscité ; et ici Nous le laissons lui-même, le Christ, nous dire ces mots qui nous répètent à tous la bienheureuse salutation : « La paix soit avec vous ! » (Jn 20, 19 et 26).

Que notre souhait pascal de paix, adressé à tous, aille tout particulièrement là où la paix n’existe pas encore, et là où elle est plus incertaine et précaire !

Notre voix vibre au rythme des soucis actuels qui emplissent notre cœur. Que notre souhait rejoigne donc l’Indochine, si longtemps objet de l’attention et des anxiétés du monde ! L’espoir, éveillé seulement tout récemment, de voir la fin du long conflit, est encore exposé aux vents contraires d’une situation incertaine qui le rend fragile et vacillant.

Que notre souhait rejoigne la terre où le Seigneur Jésus est né, a enseigné, a souffert, est mort et ressuscité ! Là où sa salu­tation de paix a résonné tant de fois et d’où elle s’est répandue sur toute la terre, en même temps que son message d’amour et de justice, là aussi où, hélas ! ne règne pas encore la paix !

La paix, nous la souhaitons pareillement aux chères popula­tions de l’Irlande du Nord. La situation intolérable et doulou­reuse qui, malheureusement, se prolonge là-bas, contre les aspirations et la volonté de la plus grande partie d’entre elles, est une offense non seulement à l’humanité mais au nom de chré­tien. Que se taise la voix de la violence, et que parle au contraire celle de la sagesse et de la bonne volonté ! Puissent les récentes propositions, bien connues et autorisées, offrir une base favorable à un effort conjoint capable d’ouvrir le chemin vers une vraie réconciliation dans la justice et la charité !

Notre regard embrasse le monde et découvre tant d’autres foyers de contestation et de situations d’injustice qui entraînent réactions et révoltes. Que là aussi parviennent notre message de vœux et notre exhortation, accompagnés de notre prière ; et de la coopération de tous ceux qui aiment la paix.

A tous les artisans de paix, nos encouragements et notre bé­nédiction. Qu’ils soient assurés aussi des prières de l’Eglise en­tière, étroitement unie au Christ son Sauveur, vainqueur de la haine et de la mort, roi d’amour et de paix.

Et à tous ceux qui sont impatients de voir réalisé dans le monde ce qui leur semble juste et bénéfique, nous désirons re­dire : ce n’est pas par la violence que s’opère le bien ! Encore moins un ordre humain équitable peut-il s’établir en emprun­tant les voies de l’injustice ! Seul l’amour, fort, généreux, tenace, mais en même temps patient et respectueux des lois de la justice et des droits de tous, peut assurer aux peuples et à l’humanité un avenir meilleur.

Mais la paix pascale ne limite pas son action à ces aspects douloureux de l’humanité. Elle est tellement gonflée d’espérance et de joie que, nous parvenant du Christ ressuscité, elle s’étend et se répand sur la terre entière et sur tous les hommes.

Elle rencontre bien d’autres réalités que celles dont Nous avons parlé. Elle rencontre des tentatives déjà très avancées pour répondre aux besoins d’un ordre universel que le monde, à son honneur, manifeste toujours plus: ordre où chaque peuple trou­verait sa manière originale de vivre dans le concert harmonieux du respect mutuel, bien plus, dans la collaboration fraternelle qui donne toujours à l’humanité la possibilité d’espérer et d’ai­mer. Le Christ, la Vie ressuscitée, salue et accueille cet universel et gigantesque effort d’unité et de paix, le fortifie et lui donne son but.

Davantage encore, sa paix joyeuse, survolant les foules des nouvelles générations, rencontre l’océan immense de la jeunesse, qui grandit et qui monte; elle cherche le chemin, elle cherche la vérité, elle cherche la vie, vers où conduire ses pas incertains et inquiets mais pleins d’ardeur. Oui, jeunes des temps nou­veaux, le Christ vient à votre rencontre avec son joyeux souhait pascal : paix à vous ! Paix et sagesse, paix et authenticité humaine et surhumaine, paix et plénitude dans la joie de vivre et d’ai­mer. Il se tourne ainsi vers vous parce qu’il est prêt à vous dé­voiler le sens des choses de la vie; et il vous attend ainsi à son école divine et à la table de sa charité.

A tous et à chacun, le souhait bienheureux de la paix pas­cale ; à vous qui souffrez; à vous qui êtes seuls et cherchez un réconfort ; à vous qui cachez dans votre cœur le silencieux mais cruel désespoir de l’indifférence, du scepticisme ; à vous qui en­trevoyez la cime de la grandeur humaine, le sacrifice pour aimer et servir, et qui ignorez quand et à qui l’offrir : le Christ ressu­scité, avec le trophée de sa Croix, vient aussi vers vous et, comme à tous, vous tend les bras et vous attire, avec son salut : paix aussi à tous ! C’est moi, n’ayez pas peur (cf. Mc 6, 50).

Et pour que ce souhait vivifiant de Jésus ressuscité soit vrai­ment messager de paix, de joie, de vie, voici pour tous notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

6 mai

HOMÉLIE A L’OCCASION DU XVI° CENTENAIRE DE LA MORT DE SAINT ATHANASE

 

La présence de Sa Sainteté Amba Shenouda III, Chef de l’Eglise Copte Orthodoxe, a donné un caractère œcuménique à la célébration liturgique célébrée par le Saint Père le dimanche 6 mai à la Basilique Vaticane à l’occasion du XVI° centenaire de la mort de Saint Athanase, le Grand Evêque d’Alexandrie et Docteur de l’E­glise. C’est a dit le Saint-Père un témoin de la foi « qui a donné une contribution ex­traordinaire à la vie de l’Eglise dans un mo­ment décisif de son histoire, alors que les héré­tiques niaient la consubstantielle divinité du Verbe et donc du Christ ».

 

Ceci est le jour établi par le Seigneur : exultons donc et réjouissons-nous ». Nous aimons répéter cette acclamation liturgique motivée par la fête de Pâques, aujourd’hui où la pré­sence parmi nous du Patriarche Shenouda III — honoré lui aussi du titre de « Pape » de la vénérée et très antique Eglise copte qui a son siège à Alexandrie d’Egypte — emplit notre cœur d’une profonde émotion. Voici donc ici le Chef d’une Eglise, encore à présent séparée officiellement de nous, absente depuis des siècles de la célébration d’une prière en commun avec l’Eglise de Rome, mais Chef d’une Eglise qui fait remonter son origine à Marc l’Evangéliste que Pierre appela son fils (1 P 5, 13) et qui eut en Saint Athanase, dont nous commémorons aujour­d’hui le XVI° centenaire de la mort bienheureuse, le champion invincible de notre commune foi de Nicée, c’est-à-dire la foi en la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ ; cette foi fut pro­clamée par intuition divine par Simon, fils de Jonas, et Jésus lui-même l’a insufflée en Pierre qui établit cette même foi comme fondement de toute l’Eglise ; et le Chef de cette Eglise est ici, parmi nous, venu spontanément et tout exprès pour renouer le lien de la charité (cf. Col 3, 14), heureux présage de cette par­faite unité de l’esprit (cf. Ep 4, 3), qu’à la suite du récent Con­cile œcuménique Vatican II, nous essayons, humblement mais sincèrement, de recomposer; il est ici, au milieu de cette grande assemblée de fidèles, sur la tombe de l’Apôtre Pierre, ...oh ! comment pourrions-nous ne pas tressaillir de joie, ne pas vous inviter tous, vous les fils de cette Eglise Romaine et Catholique, à bénir avec nous le Seigneur en ce jour extraordinaire ? Ne nous rendons-nous pas compte que le livre de l’histoire de l’E­glise, dans lequel c’est principalement la main mystérieuse du Seigneur qui guide la main de l’homme pour y écrire nova et vetera (Mt 23, 52), qui ouvre devant nous des pages chargées de siècles, et d’autres encore vierges qu’il nous offre, prêtes à enregistrer des événements — que Dieu le veuille — meilleurs, c’est-à-dire les fastes de la Providence miséricordieuse de Dieu dans les alternances de l’Eglise encore pèlerine dans le temps ? Comment pourrions-nous ne pas saluer notre grand et vénérable Frère lointain, aujourd’hui si proche de nous, notre visiteur, notre hôte, aujourd’hui ici, près de notre autel, uni à notre prière pontificale ? Et ne pas saluer aussi cette nombreuse et impor­tante délégation qui compose sa noble suite ?

La lecture de l’Evangile (Lc 24, 35-48) que nous venons d’écouter, nous invite à réfléchir sur un des sujets fondamentaux de notre foi, le thème de la résurrection du Seigneur, notre Jé­sus. Saint Paul n’a-t-il pas dit : « Si tu confesses de vive voix que Jésus est le Seigneur et si tu crois de tout ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé » ? (Rm 10, 9). Et la narration évangélique de la Sainte Messe, que nous célébrons en ce moment, semble vraiment vouloir nous attester la réalité du fait de la résurrection du Christ, réalité objective, historique, démontrée même par l’expérience directe et tangible des sens, bien qu’elle appartienne à un ordre surnaturel ; elle semble également vouloir nous stimuler à ancrer notre foi, irré­sistible et plus vive que jamais, dans cette réalité inouïe et, com­me Saint Thomas, l’homme de la critique, du doute, de la vé­rification, elle nous invite à crier ces paroles encore vibrantes aujourd’hui : « Mon Seigneur et mon Dieu » (Jn 20, 28).

Et comme elle est propice, cette méditation liturgique d’au­jourd’hui qui célèbre, comme nous l’avons dit, la glorieuse mémoire de Saint Athanase, fier et impavide héraut de la foi ! Saint Athanase est Père et Docteur de l’Eglise universelle, et voilà pourquoi il mérite notre souvenir commun.

Le meilleur moyen de rappeler le souvenir d’un Saint qui a contribué d’une manière si extraordinaire à la vie de l’Eglise à un moment décisif de son histoire, au moment où les hérétiques niaient la consubstantialité divine elle-même du Verbe, et par conséquent de Jésus, nous semble être de réfléchir sûr l’héritage qu’il nous a laissé : le témoignage de foi dans sa vie et dans sa pensée.

Quand nous méditons sur son aventure humaine, nous ren­controns un croyant solidement fondé sur la foi évangélique, un partisan et un défenseur convaincu de la vérité, prêt à subir n’importe quelle calomnie, persécution ou violence. De ses 46 années d’épiscopat, il en passa bien une vingtaine en exils suc­cessifs; notre propre ville de Rome elle-même l’accueillit, sous le Pontificat de Saint Jules I (337-352), et il y passa les trois années de son deuxième exil (avril 339 à octobre 346).

Toujours présent partout et faisant front à tous, aux puis­sants et aux errants, il professa la foi dans la divinité de Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, tant et si bien que la tradition liturgique orientale le définit « colonne de la vraie foi » (Apolytikion du 2 mai), tandis que l’Eglise catholique le place parmi les Docteurs de l’Eglise.

Il fut en effet un homme d’Eglise; pasteur vigilant et atten­tif, il consacra sa vie tout entière à son service exclusif : non seulement au service de son Eglise d’Alexandrie, mais de l’Eglise tout entière, portant de toutes parts avec lui la chaleur de sa foi, l’exemple édifiant de sa vie — cohérente avec intransi­geance —, l’appel à la prière qu’il avait apprise parmi les moines du désert, auprès desquels il avait dû bien souvent se réfugier.

La divinité du Christ est le noyau central de la prédication de Saint Athanase aux hommes de son temps, tentés par la crise arienne. La définition du premier concile de Nicée (325) selon laquelle Jésus est le fils de Dieu, de la même substance que le Père, vrai Dieu issu du vrai Dieu, constitue le point de réfé­rence constant de sa doctrine. C’est uniquement si l’on accepte cet enseignement que l’on peut parler de rédemption, de salut, de rétablissement de la communion entre l’homme et Dieu. Seul le Verbe de Dieu rachète l’homme parfaitement ; sans l’in­carnation, l’homme resterait à l’état de nature corrompue, dont la pénitence elle-même ne pourrait le libérer (cf. De Incarnatione, PG 25, 144, 119).

Délivré de la corruption par le Christ, sauvé de la mort, l’homme renaît à une vie nouvelle et acquiert de nouveau la véritable image de Dieu, selon laquelle il a été créé à l’origine et que le péché avait corrompue. « Le Verbe de Dieu — affirme Saint Athanase — est venu lui-même, afin que, étant, Lui, image du Père, il puisse à nouveau créer l’homme à l’image de Dieu » (De Incarnatione, ibid.).

Saint Athanase développa cette théologie, la centrant sur la participation de l’homme racheté à la vie même de Dieu, moyen­nant le baptême et la vie sacramentelle, arrivant à affirmer avec une expression hardie que le Verbe de Dieu « s’est fait homme pour que nous fussions divinisés » (De Incarnatione, ibid.).

Cette « nouvelle création » comporte le rétablissement de ce que le péché avait compromis : la connaissance de Dieu et un changement radical des mœurs.

Jésus-Christ nous révèle, et nous rend possible, la connais­sance du Père : « Le Verbe de Dieu s’est rendu visible avec un corps afin que nous puissions nous faire une idée du Père invisible » (De Incarnatione, ibid.).

De cette nouvelle connaissance de Dieu découle l’exigence d’une rénovation morale, que Saint Athanase réclame avec vi­gueur : « Celui qui veut comprendre le discours au sujet de Dieu, doit se purifier dans sa façon de vivre, se rendre pareil aux Saints par la similitude de ses propres actions, afin que, uni à eux dans la conduite de sa propre vie, il puisse comprendre ce qui leur a été révélé par Dieu » (De Incarnatione, ibid.).

Nous sommes ainsi transportés au cœur de l’événement chré­tien : la rédemption par l’opération de Jésus Christ, le renouveau radical de l’homme avec sa restauration à l’image et à la res­semblance de Dieu, le rétablissement de la communion de vie entre l’homme et Dieu, qui s’exprime également en un profond changement éthique.

C’est là le message sublime qu’aujourd’hui encore nous adresse Saint Athanase : être forts dans la foi et cohérents dans la pratique de la vie chrétienne, même au prix des plus grands sacrifices ; il nous appartient de recueillir ce message, de le mé­diter, de l’approfondir et de le réaliser dans notre vie.

Par les prières de Saint Athanase, Père et Docteur de l’Eglise, que Dieu nous concède de pouvoir, nous aussi, confesser digne­ment, à notre époque, que Jésus Christ est le Seigneur et le Sauveur du monde !

Et pour finir, qu’il nous soit permis d’adresser quelques mots aux fidèles que nous voyons ici présents.

Fidèles de la paroisse romaine de Saint Athanase ! Nous som­mes heureux de vous voir participer à cette grande cérémonie. Nous vous saluons tous et nous vous prions de porter notre salut et notre bénédiction à tous les membres de votre communauté paroissiale. C’est à vous qu’il est tout spécialement recommandé d’honorer la mémoire du grand patron de votre paroisse : Saint Athanase. Comment l’honorer ? Avec le souvenir de sa vie et la profession de sa foi. Avec l’amour envers le Christ, Verbe éter­nel de Dieu, Fils de Dieu, et Fils de l’homme, notre Maître et notre Sauveur. Et avec l’adhésion franche et fidèle à l’Eglise du Christ, et avec la charité agissante à l’égard de notre prochain. Nous sommes-nous bien compris ? Recevez tous, avec votre curé, notre spéciale Bénédiction Apostolique.

Puis : nous avons ici toute une belle et chère multitude de « Jeunes amis du Rosaire ». Chers jeunes gens et enfants ! A vous tous, nous vous disons merci pour cette visite. Ne croyez pas que le caractère particulier de cette cérémonie nous ait fait oublier votre présence. Nous vous disons « bravo ! » pour votre manifes­tation en l’honneur de la Très-Sainte Vierge et pour la dévotion que vous professez envers son saint Rosaire. Sachez parvenir jusqu’au Christ sous la conduite de sa Mère Marie qui est notre Mère. Et encore, Bravo ! Bravo ! Soyez persévérants et recevez tous, vous et vos parents, vos éducateurs et vos amis notre pa­ternelle Bénédiction Apostolique.

 

 

 

5 juin

MESSAGE DU SOUVERAIN PONTIFE

 

Vénérables Frères,

Chers fils et chères filles,

et vous tous hommes de bonne volonté,

 

Pour la septième fois nous célébrons la Journée mondiale des communications sociales. Nous voulons vous inviter à ré­fléchir avec Nous au sujet proposé cette année à notre attention à l’occasion de cette Journée : « Les moyens de communication sociale au service de l’affirmation et de la promotion des valeurs spirituelles ».

La marche de l’humanité à travers les siècles a été caracté­risée par la recherche du vrai, du beau, du bien. Au cours de cette longue quête, l’homme a visé à atteindre l’absolu et il a voulu exprimer ses rapports avec son Créateur, souvent par le moyen-du Sacrifice et de la prière. Ses aspirations à toujours plus et mieux l’ont conduit à espérer une vie qui dure au-delà de Cette vie, et cette espérance d’immortalité a influé sur ses attitudes et ses Comportements en ce bas monde. Partout l’hom­me a poursuivi, à des degrés divers cependant et avec plus ou moins de-succès, la recherche de la justice et de la liberté, de la solidarité sociale et de la fraternité humaine. De même a-t-il toujours aspiré à la paix au plus profond de lui-même, à la paix dans sa famille, à la paix avec ses semblables. Ces valeurs spi­rituelles de l’humanité, et d’autres encore, ont constitué un hé­ritage qui s’est transmis de génération en génération, comme un trésor commun à tous.

Les chrétiens ont une responsabilité particulière à l’égard de cet héritage de l’humanité. L’Evangile a reconnu ces valeurs comme fondamentales pour l’homme et il en a étendu la signi­fication et l’application. Par sa manière de vivre, par sa mort et sa résurrection, le Christ a donné un nouveau sens à la vie humaine. A tous les hommes il a inspiré des sentiments toujours plus élevés et de lui ils ont appris que, appelés fils de Dieu, ils le sont en toute vérité, et qu’ils ont à témoigner de leur frater­nité dans la fidélité à son Esprit (cf. Jn 3, 1 ; 2 Co 3, 3). Eclairée par la lumière de Dieu et riche d’une expérience unique de l’hu­manité, l’Eglise sait et proclame qu’il n’est de développement de l’homme et de progrès des peuples que dans l’accomplissement, par les valeurs spirituelles, des aspirations humaines les plus hautes.

L’Eglise a reçu en effet mission d’affirmer sans faiblesse tou­tes les valeurs du message chrétien. Le Seigneur l’a chargée de le faire connaître jusqu’aux extrémités du monde (cf. Ac 1, 8 ; Mt 28, 19). Les Apôtres devaient prêcher l’amour de Dieu et de l’homme, le pardon et la réconciliation, et proclamer à tous un message de paix. Ils devaient s’en aller à travers le monde entier et prendre à cœur la cause des malades et des opprimés. A l’exemple de leur Maître, ils devaient annoncer aux pauvres la Bonne Nouvelle qui libère (cf. Lc 4, 18).

Et il est de fait que l’Eglise n’a cessé de répandre ces valeurs humaines et spirituelles, de promouvoir des initiatives pour le progrès des peuples, initiatives visant au développement de tout homme et de tout l’homme (cf. Populorum Progressio, 14). Elle se doit de continuer à affirmer avec force toutes ces valeurs qui assurent la réussite de la vie humaine, tout en rappelant que nos cœurs ne trouveront leur repos plénier et définitif qu’en Dieu.

L’histoire des siècles le montre : par leur vie et souvent par leur mort les chrétiens ont rendu témoignage à ces valeurs spi­rituelles, auxquelles ils tenaient en tant que fils de Dieu des­tinés à une vie éternelle. Les grands martyrs de Rome ont eu des successeurs dans toutes les cultures, et ceux-ci ont témoigné comme eux des valeurs qui font que la vie vaut la peine d’être vécue et donnent en même temps son vrai sens à la mort. Par une heureuse coïncidence, cette Journée mondiale des commu­nications sociales est aussi la fête de saint Charles Luanga et de ses compagnons martyrs. Eux également étaient sûrs des valeurs spirituelles auxquelles ils croyaient, et en acceptant librement de mourir pour leurs convictions, ils ont montré à quelle profon­deur elles peuvent être enracinées. S’ils sont honorés aujourd’hui dans le monde entier, c’est précisément en raison des réalités spirituelles pour lesquelles ils ont vécu et sont morts.

Tous les chrétiens, quelle que soit leur condition, se doi­vent, comme ces courageux hommes de Dieu, de témoigner par l’exemple de leur vie et d’être prêts à rendre compte de l’espé­rance qui les habite (cf. 1 P 3, 15). Il en fut toujours ainsi.

Notre époque bénéficie de l’avantage d’un immense progrès technique, qui caractérise d’une manière toute particulière les moyens de communication sociale. Comme jamais encore, les valeurs spirituelles peuvent et doivent trouver dans ces moyens des instruments qui en facilitent l’affirmation et la diffusion d’une extrémité de la terre à l’autre. A cet égard on ne peut pas ne pas y voir un don merveilleux de la divine Providence à notre temps.

Certes, ce n’est pas sans inquiétude que les hommes de bonne volonté constatent que les media sont souvent utilisés à nier ou à altérer les valeurs fondamentales de la vie humaine, ou même à susciter l’incompréhension et la méchanceté entre les hommes (Communion et progrès, 9). Ces abus et le mal qui en résulte ne sont que trop connus. La diffusion de fausses idéologies et l’ex­citation de désirs immodérés touchant les biens matériels dé­tournent souvent du véritable intérêt pour la vraie sagesse et les valeurs solides.

Mais aujourd’hui, c’est à une action positive que nous appe­lons tous les catholiques, et notamment ceux qui sont engagés par profession dans les media. Nous les pressons de répandre dans leur plénitude les valeurs du message vivifiant du Christ et de faire résonner l’univers de la voix de leurs convictions, du cri de leur foi, de la parole de Dieu. C’est là une mission importante et un grand service à rendre à l’humanité. Nous les invitons à une collaboration franche et entière avec tous nos frères chrétiens et avec les hommes de bonne volonté de tous pays pour affirmer avec force et de manière efficace les principes qui fondent la valeur et la dignité de l’homme. Nous deman­dons à tous ceux qui travaillent dans les communications sociales d’informer sur les actes d’abnégation et de dévouement qui se déroulent dans le monde, de faire connaître le bien immense qui s’accomplit chaque jour, de porter à la connaissance du pu­blic les témoignages de dynamisme, d’enthousiasme et de désin­téressement si fréquents aujourd’hui, particulièrement chez les jeunes.

Nous savons que nombreux sont les professionnels des media qui brûlent du désir intense de mettre ces instruments, neutres par eux-mêmes, au service du progrès de leurs semblables (cf. Communion et progrès, 72). Nous les invitons instamment à re­nouveler leur résolution et à transformer les mass-media en tor­ches brûlantes et en phares puissants pour éclairer le chemin du seul vrai bonheur. Le monde d’aujourd’hui a besoin de voir les valeurs spirituelles affirmées dans des témoignages concrets. Ceux qui disposent des moyens de communication sociale doi­vent les utiliser de manière qu’il en soit ainsi. Le langage de l’image et de l’imprimé, des couleurs, des sons et de la musique doit aider à la diffusion des messages qui expriment la bonté, la beauté, la vérité. Presse, radio et télévision, cinéma, théâtre et publicité sont à utiliser à plein dans leur tâche d’apporter au monde le message dont il a besoin pour connaître sa voie.

Lorsque les moyens de communication sociale servent à af­firmer et à promouvoir dans l’humanité, toujours en quête de plus et de mieux, les valeurs spirituelles, ils aident à préparer le jour de la nouvelle création, où la paternité de Dieu sera uni­versellement reconnue et où régneront fraternité, justice et paix. Et tandis que nous lançons notre appel pressant, nous exprimons notre reconnaissance à tous les hommes de bonne volonté dont l’effort va déjà dans ce sens. Nous désirons manifester ici notre profonde estime à toutes les stations de radio et de télévision, de même qu’aux organes de presse qui ont le souci de faire connaître les nouvelles concernant l’Eglise et le Saint-Siège, ainsi que leur mission d’affirmer et de promouvoir les valeurs spirituelles. No­tre particulière gratitude va à nos fils et filles de l’Eglise catho­lique qui, par leur activité dans les media et leur dévouement à cette forme d’apostolat, collaborent avec Nous à la diffusion de l’Evangile (cf. Ph 1, 5).

Nous invoquons l’assistance du Verbe fait chair pour assurer le succès du vaste programme de cette Journée : « Les Moyens de communication sociale au service de l’affirmation et de la promotion des valeurs spirituelles ». En Son nom Nous vous accordons la Bénédiction Apostolique.

Du Vatican, le 1er mai 1973.

 

 

 

20 juin

LA DIGNITÉ DU SACREMENT DE MARIAGE BASE DE L’INSTITUTION FAMILIALE

 

Le mercredi 20 juin, Paul VI a reçu les mem­bres du Comité pour la Famille, créé en janvier 1973 avec la charge d’étudier les problèmes spirituels, moraux et sociaux de la Famille. Le groupe était conduit par son Président, S. E. Monsieur le Card. Maurice Roy, Archevêque de Québec. Etaient présents aussi les deux Vice-Présidents : Mgr Gagnon et le professeur Bachelet, ainsi que les membres et les Consulteurs du nouvel organisme.

A l’adresse d’hommage du Card. Maurice Roy, le Souverain Pontife a répondu en ces termes :

 

Cher et vénéré Monsieur le Cardinal, Vénérables Frères, Chers Fils et Filles,

 

C’est pour nous une grande joie de rencontrer, à l’occasion de sa première assemblée plénière, le Comité pour la fa­mille que nous avons institué au début de cette année. Vous êtes venus pour nous confirmer votre adhésion et votre collabo­ration et Nous tenons à vous en remercier.

Dans le domaine où vous nous apportez votre aide, des pro­blèmes nombreux et urgents se font jour. Aussi nous nous féli­citons de voir comment, dès ses premiers échanges, votre Comité a relevé la nécessité d’orienter son travail vers la recherche des réalités permanentes qui sont constitutives de la famille, afin de mettre en valeur ce qui lui est essentiel dans l’ordre de la nature comme dans celui de la grâce.

Lorsqu’elle souligne sans se lasser la valeur particulière et éminente de l’institution familiale, l’Eglise prend en fait concrè­tement la défense de la vie humaine dans toute son ampleur et dans sa conception la plus élevée. En voulant déterminer son sens et ses besoins essentiels, nous nous trouvons dans un de ces domaines où la signification profonde de la nature humaine ne peut se découvrir qu’à la lumière de la révélation. De toutes les institutions humaines, le mariage est peut-être celle qui per­met le mieux de saisir la pensée du Dieu créateur et la manière dont il appelle l’homme à coopérer à son œuvre.

De là découle l’aspect sacral qui appartient au mariage. De là découle aussi sa véritable structure qui comporte l’exclusivité et la pérennité de l’union qui le constitue. Dans cette foi mu­tuelle qui est celle des époux, dans leur responsabilité commune envers leurs enfants qu’ils ont la charge d’accueillir, d’éduquer et de conduire à l’âge adulte, les foyers chrétiens trouvent une participation mystérieuse mais réelle à l’action par laquelle le Christ s’unit à son Eglise et la fait grandir. C’est dire la dignité du sacrement de mariage qui devient le signe de cette union et la source de toutes les grâces dont les époux ont besoin.

Engendrée par l’amour, la société constituée par la famille se conserve et se renforce grâce à l’amour mutuel de ses membres. Ainsi, qu’il s’agisse de la croissance psychologique et morale de l’enfant, ou de l’épanouissement du couple dans l’amour conju­gal et l’exercice de ses responsabilités propres, la cellule familiale est au service d’une vie pleinement humaine ; et elle est au point de départ d’une vie sociale équilibrée dans laquelle le respect de soi est inséparable du respect d’autrui.

Ces quelques paroles suffisent à mettre en lumière le but du Comité que nous avons fondé. Le Concile avait déjà relevé com­bien les déséquilibres du monde moderne pesaient lourdement sur l’institution familiale (cf. Gaudium et Spes, 8). Les risques qu’elle court, vous ne l’ignorez pas, vont chaque jour s’accen­tuant, encore augmentés trop souvent par une utilisation des ressources de la science en dehors des exigences morales chré­tiennes. Face à ces difficultés et en vue de promouvoir une pas­torale familiale adaptée, la tâche confiée au Comité s’avère d’une importance capitale. Il appartient tout d’abord à celui-ci de cer­ner et d’étudier les problèmes actuels dans toute leur ampleur, en observant attentivement les divers visages que prend l’insti­tution familiale selon les cultures et les civilisations, avec ses valeurs et ses déficiences. Cette analyse objective doit aussi lui permettre d’être un lieu privilégié d’échange et de confrontation, d’où pourront résulter à la fois un approfondissement des questions doctrinales et pastorales qui se posent aujourd’hui, et une concertation visant à favoriser une action pastorale efficace.

Nous savons le travail déjà accompli en ce sens et nous vous en félicitons. L’importance des réalités en cause suffit à stimuler vos efforts. Est-il besoin de vous encourager, devant la gravité de certaines situations, à poursuivre vos recherches à un rythme soutenu, en union avec les autres organismes de la Curie ro­maine ? La prochaine « Année de la Population », en 1974, vous donnera l’occasion de faire la preuve de votre efficience. Le Co­mité pourra ainsi offrir une précieuse collaboration aux Pasteurs, et à toutes les Organisations catholiques qui sont particulière­ment engagées dans l’étude de ces problèmes.

Les graves sujets que Nous venons d’évoquer nous tiennent à cœur : il y va d’une de ces réalités fondamentales dont dépend, pour une grande part, la conception même de l’existence et de son rapport avec Dieu. C’est pourquoi nous prions l’Esprit Saint de vous accorder en abondance la lumière et la force nécessaires pour accomplir cette œuvre d’Eglise et de civilisation humaine.

Nous tenons à remercier Monsieur le Cardinal Roy qui, malgré les lourdes responsabilités qui sont les siennes par ail­leurs, a voulu présider personnellement cette première et im­portante assemblée. Nous remercions aussi celui qui, en son absence, assume immédiatement la responsabilité du Comité, c’est-à-dire Monseigneur Gagnon, premier Vice-Président, et tous ceux, du laïcat et du clergé, qui collaborent avec lui d’une manière plus directe au sein du « groupe de coordination ». A vous tous, enfin, Membres et Consulteurs du Comité, réunis pour cette première assemblée plénière, nous exprimons notre gratitude pour votre apport si apprécié et nous vous donnons de grand cœur, en gage de l’assistance divine pour vos travaux, notre affectueuse Bénédiction Apostolique.

 

 

 

22 juin

UN BOND EN AVANT SUR LA LIGNE DU CONCILE

 

Le vendredi matin, 22 juin, le Saint-Père a reçu, dans la Salle du Consistoire, Messieurs les Cardinaux résidant à Rome, qui ont voulu lui exprimer leurs vœux à l’occasion de sa fête et du Xe anniversaire de son avènement au trône pontifical.

Autour du Cardinal Doyen du S. Collège, Son Eminence M. le Card. Amleto Giovanni Cicognani, qui, au nom de toutes les personnes pré­sentes, a prononcé une adresse d’hommage rap­pelant à grands traits les activités de Paul VI au cours de l’année écoulée et les espoirs que nourrit l’Eglise pour l’Année Sainte, se trou­vaient tous les Cardinaux de Curie, les Préfets des S. Congrégations et les Chefs des autres Dicastères de la Curie Romaine, ainsi que l’Ar­chevêque de Québec, le Cardinal Maurice Roy et l’Archevêque de Guatemala, le Cardinal Casariego, de passage à Rome. Répondant à l’adresse d’hommage du Card. Ci­cognani, le Souverain Pontife a prononcé le discours suivant :

 

Nous vous exprimons notre gratitude, Monsieur le Cardinal Doyen, à vous et à tout le Sacré Collège, pour ce geste d’affection envers notre personne, à l’approche du jour de no­tre fête patronale et de l’anniversaire de notre élection à la Chaire de Pierre. Nous vous remercions aussi des nobles paroles que vous avez eu la bonté de nous adresser à cette occasion, en rappelant avec une trop grande bienveillance ce que nous avons accompli au cours des dix années de notre pontificat. Nous aurions préféré que cette date soit passée sous silence. Si nous avons toujours présente à l’esprit la parole du psaume, nous en sentons encore plus vivement cette année le devoir et la force libératrice : Non nobis, Domine, non nobis, sed Nomini tuo da gloriam ! (Ps 113, 1). Nous avons cherché seulement la gloire de son nom, seulement la diffusion de son règne, le progrès de l’Eglise, la transmission de sa Parole, la proclamation de sa Vé­rité et de sa Paix. Nous nous confions totalement à la miséri­corde du Seigneur; et nous vous demandons à vous, qui par­ticipez de plus près aux projets, aux anxiétés et aux espérances de notre pontificat, de nous aider de vos prières.

Au cours de cette rencontre fraternelle, nous ne voulons ce­pendant pas nous arrêter d’abord au souvenir du passé ; regar­dons plutôt vers l’avenir : vers tout ce que l’Eglise est appelée à accomplir dans ce futur qui s’ouvre sous nos yeux. Le point auquel Nous sommes parvenu nous stimule à penser à ce que l’Eglise et le mondé attendent de nous, et aux immenses problèmes que nous pose « le ministère de la réconciliation » (cf. 2 Co 5, 18) en ce moment particulier, ouvert sur le dernier quart du siècle. Nous pouvons les affronter, croyons-nous, dans la mesure où nous avons travaillé dans une complète fidélité au Concile Vatican II. Si quelque chose a pu se faire, avec le con­cours de toutes les magnifiques énergies à l’œuvre dans l’Eglise et dans le monde, cela a été seulement une promesse, une pré­paration pour une nouvelle croissance, pour une nouvelle pé­riode au cours de laquelle s’accomplira un grand pas en avant, dans une absolue docilité à l’Esprit Saint, pour réaliser le des­sein de Dieu sur l’humanité.

L’enseignement du Concile est loin d’être devenu une réalité vivante pour beaucoup, bien qu’ils s’en réclament ; c’est pour­quoi la pleine adhésion à l’enseignement conciliaire continue d’être le programme que nous voulons poursuivre avec une hum­ble fermeté au cours de cette nouvelle étape. Ce dernier a pour but propre de conduire à instaurer de manière stable un style et une conception de la vie dont les prescriptions, le programme et les intuitions conciliaires deviennent le moteur continu et connaturel, la lumière permanente, le stimulant conscient pour ce véritable renouvellement auquel pensait notre prédécesseur Jean XXIII en convoquant le Concile, et dont la célébration de la prochaine Année Sainte a fait son programme propre.

Avec la réforme liturgique, les directives de la Constitution Sacrosanctum Concilium ont été introduites et fermement éta­blies, grâce à des mesures multipliées dans un esprit pastoral, afin que, selon le désir des Pères, « les textes et les rites soient organisés de telle façon qu’ils expriment avec plus de clarté les réalités saintes qu’ils signifient, et que le peuple chrétien, autant qu’il est possible, puisse facilement les saisir et y participer par une célébration pleine, active et communautaire » (cf. ibid., 21). Ce mouvement nous a conduit au nouvel missel et à la liturgie des heures, sans compter bien d’autres révisions et innovations importantes dans les rites. Mais tout ceci n’est qu’une introduc­tion: ce à quoi nous devons viser, nous les pasteurs de l’Eglise, sans nous reconnaître jamais satisfaits, c’est que nos efforts dans le domaine liturgique doivent aider l’homme contemporain à prier vraiment; ils doivent lui enseigner le contact vivant et personnel de son être avec Celui qui est la source et le principe de cet être, avec Celui qui est notre Père, et qui, avec le Christ, nous a donné le salut, dans l’Esprit Saint, a réforme liturgique ne servirait à rien si n’augmentaient pas dans l’Eglise les vrais adorateurs du Père, en esprit et en vérité (cf. Jn 14, 23), cons­cients de leur dignité de membres du Christ, qui est présent de manière éminente dans la communauté cultuelle et offre avec nous son sacrifice à Dieu (cf. joseph G. jungmann, De prae­sentia Domini in communitate cultus, dans Acta Congressus Inter­nationalis de Theologia Concilii Vaticani II, Cité du Vatican 1968, p. 298). Le monde ne se sauve pas, aujourd’hui, sans la prière.

Plus ce besoin de renouvellement intérieur se fait vif, plus nous nous rendons compte que nous vivons dans un monde sécularisé, comme on dit aujourd’hui, un monde clos sur lui-même et dans son autosuffisance, qui ne demande pas Dieu, et qui, satisfait de ses propres affirmations et déchiré par ses pro­pres névroses, prétend qu’il n’a pas et ne ressent pas le besoin de lui. L’Evangile s’adresse à ce monde : mais nous devons nous demander avec quelle efficacité, avec quel accent incisif, avec quel mordant nous accomplissons cette charge, quasi surhumaine. Nos méthodes pastorales ne sont peut-être pas toujours adaptées aux exigences de l’homme contemporain, qui a pourtant faim de Dieu et a la nostalgie de sa maison, sans le savoir ou oser le reconnaître. Nos paroles le laissent peut-être indifférent. Les méthodes d’une époque, répondant aux nécessités d’un contexte sociologique différent, n’ont plus autant de prise sur une so­ciété et une mentalité profondément changées. Or, la mise à jour des méthodes pastorales a été un des buts de Vatican II, et nous n’avons pas manqué d’en rappeler continuellement la nécessité dans notre enseignement : mais si nous voulons faire un examen de conscience franc et sincère, nous ne pouvons dire que cette mise à jour a déjà pleinement atteint les objectifs aux­quels ont été appelés les Evêques (Christus Dominus, 17), les prêtres (Presbyterorum Ordinis, 13) et le laïcat (Apostolicam Ac­tuositatem, 6, 8, 14). Les conditions de la société dans laquelle nous vivons nous obligent donc tous à revoir les méthodes, à chercher par tous les moyens à étudier comment porter à l’hom­me moderne le message chrétien, dans lequel, seul, il peut trou­ver la réponse à ses interrogations et la force pour son devoir de solidarité humaine. Dans ce but, nous avons demandé à nos frères dans l’épiscopat d’étudier ensemble, au prochain Synode des Evêques, l’évangélisation dans le monde contemporain : c’est une manière de rappeler les consignes du Concile et de les met­tre en pratique. Elles nous appellent tous, en vue d’une fidélité totale à notre devoir de ministres du Christ, et de dispensateurs des mystères de Dieu (cf. 1 Co 4, 1). De cette manière, pensons-nous, on pourra continuer cet effort, qui nous tient tant à cœur, pour contribuer à l’heureuse synthèse des nova et vetera, des traditions et des réformes, pour conserver et mettre à jour le patrimoine de la foi, afin que sa richesse intangible soit présentée de manière convaincante aux hommes de notre temps.

Il est donc évident que l’effort d’ajustement aux nouvelles exigences ne peut s’accomplir au prix d’un travestissement de immuable message de la Révélation, du dépôt sacré que nous avons le devoir de garder, en évitant les profanas vocum novi­tates (cf. 1 Tm 6, 20). Nous avons assisté, depuis le Concile, continuant et intégrant la magnifique tradition, précédente, à l’épanouissement d’une riche ecclésiologie qui, avec la christologie, a approfondi les vérités proposées par les documents con­ciliaires. Ce processus n’est pas toujours allé de pair avec le sens critique sain, avec les critères pastoraux, avec la recherche dé­sintéressée et avec la probité scientifique nécessaires dans les moments de grand changement. D’où le double devoir de raf­fermir l’éternelle et intangible vérité même dans le contexte changeant de la recherche, du progrès scientifique, de la facilité des échanges et des divulgations, et d’exprimer dans sa valeur qui transcende le temps, en l’adaptant au langage moderne et à la sensibilité nouvelle, la richesse antique et permanente du mes­sage du salut. Nos documents, l’introduction de nouvelles insti­tutions, comme la Commission théologique internationale, ont cherché à répondre à cette urgente nécessité ; mais il importe de regarder en avant, pour renforcer l’intégrité de toute la doc­trine, sans aucune instabilité due à des modes passagères, et cela en utilisant le langage nouveau auquel, à son tour, ne s’oppo­sent d’autres barrières que celles de la fidélité absolue à la Révélation et au Magistère infaillible de l’Eglise, du respect du sensus fidelium et de l’édification dans la charité. Nous attendons beaucoup de la collaboration loyale et constructive des théolo­giens d’aujourd’hui pour contribuer à rapprocher l’Evangile et la culture moderne, comme cela s’est déjà fait en d’autres siè­cles cruciaux dans l’histoire de l’Eglise.

A partir de cet accord, on doit continuer sur une échelle tou­jours plus vaste le dialogue avec tous les hommes, qui a été le programme de notre pontificat, énoncé dès notre première encyclique Ecclesiam suam et porté toujours plus avant, au nom du Seigneur, soit à l’intérieur de l’Eglise, soit dans les contacts avec le monde — non croyant, non chrétien, non catholique — afin d’instaurer des rapports humains, fondés sur la collaboration réciproque, sur la sincérité constructive, sur la douceur, sur la prudence. Le monde regarde vers l’Eglise, qui doit avoir la ca­pacité, la préparation et les méthodes adaptées pour instaurer et porter plus avant le dialogue qui conduit à l’annonce de l’Evangile du Christ.

Un tel engagement dans l’évangélisation doit inspirer aussi une confiance encore plus grande à notre bien aimé clergé dio­césain et régulier, précieux collaborateur des évêques, appelé, par le mandat spécifique et irremplaçable du sacerdoce ministé­riel, à être parmi les fidèles l’intermédiaire de la grâce du Christ, à distribuer le pain de son Corps sacramentel et de sa Parole, à continuer sa présence. Les prêtres ont traversé et traversent encore ça et là une période de difficultés, de souffrances, de désorientation surtout parce qu’ils se rendent bien compte que les moyens pastoraux sont souvent inadaptés aux nécessités d’au­jourd’hui. Nous devons accomplir un nouvel effort pour les aider à surmonter ce moment, et satisfaire au devoir qu’a l’Eglise d’aller à la rencontre de ministères variés, de les faciliter de tou­tes les manières, de leur offrir les moyens efficaces pour leur exercice. Le Concile a fait une obligation aux évêques de s’oc­cuper de manière particulière de leurs propres prêtres (Christus Dominus, 16) : il importe, dans ce sens, que le clergé se sache toujours plus aimé, suivi, écouté, mis au courant de l’action pas­torale, et qu’il soit en outre aidé à appuyer toujours plus ses méthodes pastorales, qui ont toujours un rôle instrumental, sur la seule réalité qui compte: la prière et l’union à Dieu, « l’âme de tout apostolat », obtenue grâce à une piété eucharistique et mariale vécue, et à une familiarité assidue et fervente avec la Parole de Dieu (cf. 1 Tm 4, 16).

Pour cette œuvre d’évangélisation de l’Eglise dans le monde, nous voulons être au premier rang aux côtés de nos Frères dans l’épiscopat, pour faciliter leur ministère. Les soucis et les préoc­cupations pastorales des Evêques sont aussi les nôtres; et si nous avons introduit les modifications que l’on sait dans notre méritante Curie romaine, ce ne fut que pour rendre toujours plus étroits et féconds le contact et la collaboration avec le corps des Evêques, que « l’Esprit Saint a établis... pour diriger l’Eglise de Dieu que le Christ s’est acquise de son propre sang » (Ac 20, 28),

En union avec eux, comme Pierre avec les Apôtres, nous re­gardons les possibilités étonnantes qui s’ouvrent à l’action pas­torale de l’Eglise dans le monde. Oui, devant elle s’entrouvre un champ illimité : pour le cultiver, toutes les forces valides doivent être tendues avec une infatigable générosité et une vigi­lante compréhension des signes des temps. Il y aurait de quoi trembler, il y a de quoi trembler, si nous n’étions aidés par les vertus théologales de la foi et de l’espérance en Dieu. Il y a dans le monde plus de trois milliards et demi d’hommes, de nos frères, vers lesquels le Seigneur nous commande d’aller prêcher l’Evangile (Mt 28, 19) ; et pourtant, en face d’eux nous sommes une petite minorité, le « petit troupeau » (Lc 12, 32), qui, dans sa petitesse, doit cependant trouver, non pas la justification d’un défaitisme résigné, mais bien plutôt l’humilité et la hardiesse d’obéir au commandement missionnaire du Christ.

A ce sujet, nous nous tournons avec une grande espérance vers le laïcat catholique et par-dessus tout vers les jeunes, auxquels vont nos vives sympathies et notre paternelle affection. En dépit d’apparences contrastées et d’attitudes tapageuses ou contestataires, nous avons confiance dans les jeunes. A ceux qui cherchent parfois des voies nouvelles d’engagement personnel, nous voudrions répéter la phrase inquiétante de l’Evangile : « Pourquoi restez-vous tout le jour sans rien faire ? » (Mt 20, 6). Leur soif d’absolu ne peut être apaisée par les succédanés d’idéo­logies ou d’expériences pratiques aberrantes. Non, les jeunes ont en eux la capacité, l’ingéniosité, la faculté d’invention, l’imagi­nation, la force, l’esprit de dévouement et de sacrifice qui leur permettent de donner leur contribution au salut de leurs frères : « Allez vous aussi à ma vigne » (ibid., 20, 7). Le Concile Vati­can II a appelé le laïcat et la jeunesse à l’œuvre de l’évangélisation (cf. Ad gentes, 15, 21 ; Apostolicam actuositatem, 12, 22). Nous nous réjouissons de voir ces directives mises en œuvre par un nombre croissant de communautés, tandis que Nous sou­haitons pour l’avenir qu’une telle action soit plus étendue qu’elle n’a été jusqu’ici. Nous devrons faire attention à cela, afin que l’évangélisation trouve ses ouvriers volontaires à tous les niveaux de la vie ecclésiale. Plus de faits et moins de paroles : voilà l’in­vitation que nous adressons à tous ceux qui aujourd’hui nous écoutent.

Il faudrait en dire autant de l’activité caritative de l’Eglise dans le monde, appelée aujourd’hui à être présente sur des fronts immenses pour aider tous ceux qui souffrent. Une magnifique floraison d’initiatives et d’œuvres nous disent, avec le langage consolant de la réalité, que les fils de l’Eglise vivent avec un cœur ouvert à toutes les tragédies du monde. Nos appels ne sont pas restés inentendus. Les nombreux organismes de charité existant en divers pays accomplissent un effort émouvant. En coordonnant les initiatives communes et en les rendant ainsi plus utiles et plus opportunes, sans se substituer à elles, le Con­seil Pontifical Cor Unum trouve sa nature et sa finalité. Il per­met de prévoir à l’avenir que l’action caritative de l’Eglise sera toujours plus efficace : à une telle harmonie dans l’action et la générosité, nous invitons tous nos fils, bien plus, tous les hom­mes de bonne volonté, afin qu’on vienne au devant des demandes d’aide, tragiques et dramatiques — celles qui, par exemple, ces jours-ci, nous arrivent de l’Afrique —, pour manifester la vitalité et la crédibilité de la foi elle-même, et l’effort conjoint pour le progrès humain des peuples.

« Le développement est le nouveau nom de la paix », avons-nous écrit en conclusion de l’Encyclique Populorum Progressio (87). Ce nom est l’équivalent de la charité. L’Eglise est appelée à favoriser la paix et le progrès, dans l’amour qui naît du Cœur du Christ ; elle sait bien que c’est au Christ, caché dans les plus petits de nos frères, que vont toutes les attentions les plus dis­crètes et les plus humbles données à ceux qui ont faim, à ceux qui ont soif, à ceux qui sont privés de vêtements ou de toit, à ceux qui sont malades ou prisonniers (cf. Mt 25, 34-46) ; à ceux qui sont sans instruction et sans dignité, aux humiliés, aux op­primés, à ceux qui sont laissés en marge pour des préjugés eth­niques ou raciaux. Comme l’Eglise sait que le jugement final portera sur la charité et sur la justice, elle est depuis toujours au service des hommes, ses fils et ses frères : elle cherche à fa­voriser, par tous les moyens à sa disposition, la paix, le dévelop­pement des peuples moins fortunés, moins pourvus économique­ment, luttant avec patience et espérance, avec la douceur du Christ, pour l’avènement de temps meilleurs. Elle agit comme le levain dans la pâte, faisant prendre toujours mieux conscience à l’humanité de cette nécessaire solidarité interpersonnelle. Com­me Nous l’avons écrit dans l’Encyclique déjà citée : « L’heure de l’action a maintenant sonné: la survie de tant d’enfants inno­cents, l’accès à une condition humaine de tant de familles mal­heureuses, la paix du monde, l’avenir de la civilisation sont en jeu. A tous les hommes et à tous les peuples de prendre leurs responsabilités » (Populorum Progressio, 80). Sur cette route, l’E­glise est aux côtés de ceux qui prennent à cœur, de façon dé­sintéressée, le sort de l’humanité.

Dans un tel contexte, bien que consacrant notre discours plutôt aux aspects internes de la vie de l’Eglise, nous voudrions faire ici rapidement allusion aux relations officielles que le Siège Apostolique entretient avec bon nombre des Etats dans lesquels s’organise la communauté des peuples, c’est-à-dire faire allusion à leur motivation profonde et à leurs caractéristiques.

Entre l’année où nous avons commencé à assumer la charge pontificale et aujourd’hui, le nombre de ces Etats est allé en augmentant graduellement, jusqu’à pratiquement doubler. Il faut noter que les pays qui se sont ainsi joints à ceux déjà liés au Saint-Siège par des relations diplomatiques et qui sont d’an­cienne tradition catholique pour la plupart, sont au contraire pour la majeure partie de civilisation non occidentale et non chrétienne.

Ce n’est pas seulement la courtoisie ou les motivations sou­vent généreusement flatteuses adoptées par -celui qui en prend courtoisement l’initiative, qui nous conduisent à répondre affir­mativement aux propositions qui nous, sont faites, de nouer des relations toujours plus nombreuses de ce genre ; encore moins un désir de s’affirmer sur le plan humain ; ou la tentation de nous introduire dans un domaine étranger à la mission de l’E­glise et du Siège Apostolique ; mais c’est bien la conscience d’un devoir — ou au moins d’un titre — qui revient à ce dernier précisément à cause de sa vocation spirituelle et religieuse.

Il nous semble en effet que des peuples aussi divers, qui ne peuvent sûrement pas attendre de nous s un appui d’ordre poli­tique ou une aide matérielle, demandent pourtant au Siège de Pierre quelque chose qu’il ne peut ni ne doit refuser de donner, et que lui seul peut-être est en mesure de donner avec une net­teté tellement indiscutable et avec l’autorité qui lui vient de son histoire autant que de sa nature : un souffle, c’est-à-dire une orientation, une inspiration morale que tous, parfois confusé­ment, sentent devoir animer et guider la vie des nations et leurs rapports mutuels. Ce que fait le Saint-Siège, non seulement en proclamant des principes, mais en participant, même comme membre de plein droit, bien que selon des caractéristiques tout à fait particulières, à la vie de la communauté internationale ; en en partageant aussi, de la manière qui lui sied, les problèmes concrets et les responsabilités.

Sans aller jusqu’à les rechercher, le Saint-Siège ne repousse pas en principe les invitations à établir des relations dans les­quelles il voit un moyen de service conforme à ses possibilités et à ses fonctions ; il est heureux au contraire de les accepter. Ces relations, il les veut, pour sa part, confiantes et loyales ; res­pectueuses de la souveraineté et des droits de tous les Etats, mais libres quant à l’expression de son jugement ou pour la sau­vegarde des droits et de la vie de l’Eglise, tout comme pour la reconnaissance des prérogatives de la personne humaine et le respect de toute exigence légitime de l’esprit et de l’ordre moral ; relations telles, par conséquent, qu’elles permettent une colla­boration efficace au service des intérêts majeurs communs à tous les Etats et à la communauté des peuples tout entière.

Voilà l’esprit qui a guidé le Saint-Siège dans son action de paix. Nous ne croyons pas pouvoir nous limiter à appuyer, en ce domaine, les initiatives d’autrui que d’ailleurs, si elles sont bonnes, nous encourageons, nous bénissons, et qui peuvent toujours compter sur notre appui bienveillant. Nous pensons de notre devoir de nous faire, autant qu’il est possible, un promoteur actif de paix et de pacification, surtout là où manque, fait défaut ou se révèle insuffisante l’action des autres : non pas pour nous substituer aux responsables plus directs, mais parce que nous sommes conscient que personne plus que nous n’en porte la responsabilité devant Dieu. Ni la conviction de la modestie de nos moyens, ni le découragement devant le peu de résultats ou les obstacles qui surgissent avec ténacité ne nous empêche­ront de poursuivre dans cette voie. Mais le sentiment du devoir accompli nous soutiendra, ainsi que la confiance que la paix, possible même si elle est difficile, conquerra finalement les esprits et les volontés des hommes.

Cette conscience a conduit le Siège Apostolique, justement ces jours-ci, à accueillir favorablement l’invitation à prendre part à la Conférence pour la sécurité et la coopération en Eu­rope, qui s’ouvrira à Helsinki au début de juillet prochain : ini­tiative qui intéresse non seulement l’Europe, mais aussi, en rai­son de son objet, la famille entière des nations. La participation du Saint-Siège, discrète, sans doute, comme le veut sa condi­tion, entend exprimer un encouragement à cette entreprise ardue et souligner l’importance prééminente des aspects moraux et des droits parmi les facteurs pouvant en assurer l’heureuse réussite.

Ceci se rattache, à notre avis, bien que sur un plan distinct, à ce domaine extrêmement vaste de l’action pastorale, éducative, missionnaire, sociale et internationale, que l’Eglise est appelée à remplir pour la sanctification de ses membres, pour le salut spirituel du monde et pour le progrès des peuples. Toutes les forces valides doivent se sentir engagées. Un nouveau frémisse­ment de vie et de générosité, un nouvel élan de foi et d’activité doit parcourir la communauté ecclésiale tout entière pour atteindre les buts qui s’ouvrent devant elle. Nous devons avoir cons­cience qu’une heure privilégiée sonne au cadran de l’histoire du monde. Et tous, unis dans l’amour, et conduits par un profond accord d’intention, nous devons nous savoir appelés à collaborer à l’œuvre que Dieu attend de chacun de nous, pour la gloire de son Nom, pour la venue de son Royaume.

L’Eglise, sortie du Concile avec un visage renouvelé, si elle a été parfois troublée par des déploiements de forces opposées, porte en elle de nouveaux germes de vitalité qui donnent bon espoir pour une vigoureuse floraison de sainteté et d’action, avec la grâce de Dieu. Ce ne sont pas les divisions, les incompréhen­sions, les soupçons réciproques qui favorisent l’œuvre de l’Eglise dans le moment présent ; bien au contraire, :ils la troublent et la paralysent. La confusion doctrinale et l’indiscipline font s’évanouir du visage de l’Eglise la beauté radieuse de l’Epouse du Christ et en troublent les traits aux yeux sereins des fidèles et de tous ceux qui regardent vers elle comme vers la cité située au sommet de la montagne (cf. Mt 5, 14), comme vers l’éten­dard levé au-dessus des nations (cf. Is 5, 26). Ce n’est pas ainsi, non, ce n’est pas ainsi qu’il est possible d’offrir au monde d’au­jourd’hui, miné de l’intérieur par des idéologies et des modes d’action contraires non seulement à l’Evangile mais aussi à la dignité humaine elle-même, cet exemple dont il a besoin, en lui présentant les vertus évangéliques de pauvreté, d’humilité, de pureté, de patience, de charité, d’héroïsme. D’où la nécessité d’une relance vigoureuse de l’Esprit de l’Evangile que nous aimons voir dans l’initiative de l’Année Sainte : mouvement de purification, de réconciliation, de sainteté intérieure et de soli­darité fraternelle, qui culminera à Rome en 1975 et qui est déjà en train de se réaliser dans toutes les Eglises locales depuis la Pentecôte dernière. Un profond renouveau spirituel doit animer les chrétiens, leur faire sentir leur devoir d’être le sel de la terre, la lumière du monde (Mt 5, 13-14).

L’Eglise ! Quel présent nous a fait le Seigneur en nous don­nant l’Eglise ! « Elle est humble et majestueuse. Elle se donne pour but d’intégrer toutes les cultures et d’assumer en elle-même toutes les valeurs, et en même temps elle veut être la demeure des petits, des pauvres, d’une foule de gens simples et dignes de pitié. Elle ne cesse pas un instant de contempler Celui qui est à la fois le Crucifié et lé Ressuscité, l’homme de douleur et le Seigneur de gloire, le Vaincu par le monde et le Sauveur du monde » (H. de lubac, Méditations sur l’Eglise, dans la Théo­logie après Vatican II, Brescia 1967, p. 327).

L’Eglise ! C’est le désir ardent de toute notre vie, le soupir ininterrompu, entrecoupé de souffrance et de prière, de ces an­nées de pontificat, depuis que le Seigneur a voulu nous confier la charge des brebis et du troupeau, en gage d’un amour mysté­rieux dont nous découvrirons le motif secret seulement dans le ciel et qui’ nous oblige, en retour, jour après jour, à une réponse d’amour : « Tu sais que je t’aime » (cf. Jn 21, 15-17). Cet amour pour le Christ et pour l’Eglise nous a poussé à conserver et à en garantir, au cours de ces années, l’unité et la pleine concorde. La grâce de Dieu nous a donné son aide : mais nous devons tout faire, avec nos frères dans l’épiscopat, avec les prêtres et les laïcs, pour que cette unité, fruit très consolant et signe de crédibilité pour le monde (cf. Jn 17, 21-23), demeure, s’affer­misse, grandisse considérablement. C’est l’ultime commande­ment du Christ, à l’autel de la dernière Cène : « Qu’ils soient un » (cf. Jn 17, 21), « qu’ils soient parfaitement un » (cf. Jn 17, 23).

Un tel commandement, de même qu’il continuera à faire avancer et à soutenir, avec la collaboration loyale de nos frères séparés, l’activité œcuménique développée jusqu’à présent dans un climat de si grande espérance et de progrès sûr, doit égale­ment soutenir la marche de l’Eglise à laquelle nous avons donné notre cœur et notre vie. A elle notre commun attachement, nos pensées, notre service, parce qu’elle est le projet visible de l’amour de Dieu pour l’humanité, le sacrement du Salut : « Mère des Saints, image de la cité céleste, gardienne éternelle du Sang in­corruptible, rendez-vous de ceux qui espèrent, Eglise du Dieu vivant » (A. manzoni, Inni Sacri, « La Pentecôte »). Ce sont les profondes paroles d’un génie de la littérature dont nous célé­brons en cette année 1973 le centenaire de la mort, Alexandre Manzoni. Mais, pour exprimer notre amour à l’Eglise, nous di­rons, avec un génie de la sainteté que nous avons aussi commé­moré cette année ; Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, « j’aime l’Eglise, ma mère ! » (cf. Manuscrits autobiographiques de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Lisieux 1957, p. 229).

Qu’elle nous renforce tous dans cet amour, la Vierge Sainte, Mère de l’Eglise, à qui nous confions avec une anxieuse espé­rance notre service pontifical, ainsi que vous tous, frères et fils très aimés. Et pour nous encourager tous dans notre commune volonté de fidélité, que descendent sur nous les Bénédictions di­vines, dont la nôtre veut être le gage et le reflet : au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

 

 

 

29 juin

ORDINATIONS EPISCOPALES

 

Le 29 juin, fête solennelle des Saints Apôtres Pierre et Paul, à 18h. 30, dans la Basilique Vaticane, le Saint-Père a célébré la Sainte Messe au cours de laquelle il a conféré l’Ordination épiscopale aux Prélats suivants : S. E. Mgr Mario Pio Gaspari, Archevêque tit. de Numida, Délégué Apostolique au Mexique ;

S. E. Mgr Jérôme Hamer, O.P., Archevêque tit. de Lorium, Secrétaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ;

S. E. Mgr Paul Perera, Evêque de Kandy (Sri Lanka );

S. E. Mgr François Morvan, C.S.Sp., Evê­que de Cayenne (Guyane Française) ;

S. E. Mgr Filippo Franceschi, Evêque tit. de Silli, Administrateur Apostolique de Tarquinia et Civitavecchia ;

S. E. Mgr Antonio Mazza, Evêque tit. de Velia, Secrétaire Général du Comité Central pour l’Année Sainte ;

S. E. Mgr Francis Kofi Anani Lodonu, Evê­que tit. de Mascula, Auxiliaire de S. E. Mgr Anthony Konings, Evêque de Keta (Ghana).

Voici l’homélie prononcée par le Saint-Père :

 

Chers Fils et Filles,

 

Nous lisons cet avertissement dans le « Pontifical » : considé­rez avec attention le degré de dignité dans l’Eglise auquel vont être promus nos frères. C’est Nôtre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, envoyé par le Père pour sauver le genre humain, qui a envoyé les Apôtres dans le monde, et ceux-ci, pleins de la vertu de l’Esprit-Saint, avaient pour mission de prêcher l’Evan­gile et de sanctifier et gouverner les nations, les réunissant en un seul troupeau. Et afin qu’une telle mission puisse durer jusqu’à la fin des temps, les Apôtres se choisirent des collabo­rateurs et leur transmirent le don de l’Esprit-Saint au moyen de l’imposition des mains qui confère la plénitude du Sacrement de l’Ordre. Et ainsi, à travers la succession ininterrompue des Evêques, la tradition apostolique a été conservée de génération en génération et l’œuvre du Seigneur s’est poursuivie et déve­loppée jusqu’à nos jours.

En la personne de l’Evêque, entouré de ses Prêtres, Jésus-Christ lui-même est présent parmi vous, Jésus Notre Seigneur, constitué Pontife pour toute éternité. C’est Lui, en effet, qui, dans le ministère de l’Evêque, ne cesse de prêcher l’Evangile et de dispenser aux croyants les mystères de la foi. C’est lui qui, au moyen du charisme paternel de l’Evêque, ajoute et agrège de nouveaux membres à son corps. C’est Lui qui, grâce à la sagesse pastorale de l’Evêque, vous conduit, durant le pèlerinage terrestre, vers la béatitude éternelle.

Accueillez, donc, d’une âme reconnaissante et joyeuse, les nouveaux frères que nous, les Evêques, appelons à faire partie de notre collège épiscopal par l’imposition des mains. Honorez-les comme ministres du Seigneur et dispensateurs des mystères de Dieu, parce que c’est à eux que sont confiés le témoignage de l’Evangile de vérité et le ministère de la sanctification. Rappelez-vous les paroles du Christ qui a dit à ses Apôtres : « Celui qui vous écoute, m’écoute ; et celui qui vous méprise me méprise et méprise Celui qui m’a envoyé ».

Voilà les paroles que l’Eglise propose à la méditation des Fi­dèles, du Clergé et des nouveaux Elus à l’ordre épiscopal.

Ces paroles restent gravées dans notre mémoire. Elles cons­tituent une synthèse dense et précieuse du mystère sacramentel que nous sommes en train de célébrer; elles nous reportent à l’institution divine de la hiérarchie apostolique, nous faisant re­monter à sa source même dans la Très Sainte Trinité : Dieu, le Père, engendre en lui-même, et dépêche dans le monde, le Verbe, Fils de Dieu fait homme, Jésus-Christ; et Celui-ci va proclamer la ligne souveraine de l’économie de notre salut : « Comme mon Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21 ; cf. 6, 57 ; 7, 29 ; 17, 18). Cette dérivation de l’Episcopat des profondeurs de la Vie divine, et de l’historicité du dessein du Christ, dessein qui s’accomplit dans la mission du Saint-Esprit (cf. Jn 16, 7 ; 14, 16-26) fait du Père le Principe unique et suprême et la Tête du Christ lui-même (cf. 1 Co 13, 3) ; fait du Christ la Tête de l’Eglise (cf. Ep 5, 23), et de l’Evêque, continuateur et représentant du Christ, le Maître, le Prêtre, le Pasteur du Peuple de Dieu, l’Eglise, Corps mystique du Christ.

Nous n’arriverons jamais à étudier, à contempler suffisam­ment cette suprême théologie, qui nous regarde désormais per­sonnellement et que, en cet instant, nous nous occupons, non seulement d’annoncer, mais aussi d’accomplir. A vous, Frères investis de cette agissante réalité divine, à vous, Fils, qui vous trouvez impliqués dans cet événement pentécostal, et en ressen­tez, dans une certaine mesure, le vertigineux mystère, à vous tous va notre exhortation, et nous voudrions la voir gravée dans votre âme pour ne jamais l’oublier: Videte qualem caritatem dedit nobis Pater... — « voyez quelle marque d’amour le Père nous a donnée » — (1 Jn 3, 17 ; Jn 15, 15).

Mais en ce moment, il y a probablement au fond de vos âmes de membres de l’Eglise de Dieu l’aspiration à ce que nous pro­cédions de nos propres mains à votre élection au ministère épiscopal, des mains de quelqu’un qui a, lui aussi, été élu un jour à son propre office avec une fonction spécifique, celle de suc­cesseur de Pierre. Quel est son devoir caractéristique, quel est son charisme propre, dont cette élection devrait porter le sou­venir, l’empreinte ? Nous-mêmes, nous interrogeons le Seigneur à cet égard, désireux comme nous le sommes de qualifier la plé­nitude de la mission apostolique que, maintenant, l’Esprit-Saint donne aux nouveaux Evêques selon l’intention divine qui définit et corrobore la mission de Simon, transformé en Pierre. Vous la connaissez tous, cette intention que Jésus a exprimée au cours de la Dernière Cène : confirma fratres tuos (Lc 22, 32). Notre humble et faible personne, appelée à ce service suprême — un de ces paradoxes qui mettent en évidence la puissance de l’ac­tion divine sur la faiblesse humaine — est précisément chargée de transfuser en vous ce don de force, de constance, de certi­tude, d’impassibilité, d’impavidité qui a son image dans la sta­bilité du roc que Jésus a choisi comme symbole d’une réalité qu’il a mise à la base de son Eglise. C’est la vertu dont, aujour­d’hui, l’Eglise a le plus besoin, alors qu’elle se trouve assaillie par tant de forces visant à l’affaiblir, à la déprimer, à la démolir; l’Eglise a besoin de la fermeté dans la foi, dans l’unité, dans l’effort apostolique, contre les infiltrations du doute, contre l’ad­mission de pluralismes équivoques et autodestructeurs, contre la désagrégation de la charité ecclésiale. La fermeté est le bouclier qui doit nous protéger nous-mêmes contre nos flexions inté­rieures, contre l’impétueuse confusion idéologique de notre monde. Et c’est la parole que, dans l’exercice de son mandat apostolique, Pierre consignera à la première génération chré­tienne pour la transmettre à toutes les générations qui se succé­deront et qui nous est parvenue : « Soyez fermes dans votre foi » (1 P 5, 9). Etre ferme dans sa foi ; voilà le charisme dont nous devrions tous être dotés ; le charisme qu’il a été donné à Pierre de transmettre. Et que ce soit le don de cette journée mémo­rable, le don que nous pour vous, nouveaux maîtres et pasteurs, implorons du Seigneur, non sans vous rappeler l’intime parenté que, spécialement dans son affirmation pastorale, la fermeté dans la foi a avec l’amour cher au Christ (cf. Jn 15, 9 ; 21, 15 et suiv.), comme Il l’a dit : « demeurez en mon amour ».

Et enfin nous vous dirons avec quelle joie nous accomplissons ce rite d’ordination épiscopale, que de très bonnes et très intel­ligentes intentions ont voulu faire coïncider avec le X° anniversaire de notre investiture comme successeur de Pierre au Pontificat Romain.

Ce rite est, en effet, un motif de grande satisfaction, car il nous offre l’heureuse occasion d’enrichir l’Eglise de Dieu de dix nouveaux Evêques, c’est-à-dire de ministres qui répondent à l’appel du Christ : « Suis-moi ! » (Mt 2, 14 ; Jn 21, 22).

Or il faut se rendre compte qu’il n’est aucun appel qui soit aussi exigeant que celui-là. Il demande tout au disciple du Sei­gneur (cf. Mt 4, 20 ; 10, 37 ; Lc 5, 11 et 28). Il demande pour toujours (cf. Jn 6, 67). Il ne promet rien en ce monde, sauf le sacrifice de soi (Mt 10, 38 ; Jn 12, 24 et suiv.), l’impopularité et l’aversion des autres hommes (Mt 5, 11 ; Jn 16, 20 ; 21, 18). Il ne comporte pas seulement la participation à l’état sacerdotal du Christ, mais aussi la participation à son sacrifice, à son état de victime. Il exige de nous un don total de notre vie, une par­ticipation sans réserve à sa passion (Col 1, 24 ; Ga 6, 2). Un style de dévouement (cf. Jn 13, 16 et suiv.) et de courage pour toute la vie (Lc 12, 32 ; Mt 10, 28 etc.) : tel est le programme qu’offre le Christ, spécialement à ses disciples et apôtres immédiats. Mais ce programme-là, c’est celui du salut, pour nous et pour le monde, au salut duquel nous sommes destinés.

Et maintenant, à voir autour de nous quelques valeureux Frères qui acceptent de tout cœur d’être consacrés à cette dra­matique et même héroïque mission pastorale (Jn 10, 11) nous nous sentons le cœur empli d’admiration et de réconfort. Nous pensons au peu que nous avons donné personnellement au Sei­gneur et à l’Eglise; votre oblation à l’office épiscopal nous permet d’espérer que vous, au contraire, serez plus courageux et plus généreux que nous et qu’avec votre trésor d’amour et d’œuvres, vous colmaterez également nos déficiences.

Et nous pensons qu’ensemble, notre amour commun pour le Christ et pour son Eglise sera plus fort, plus exemplaire, plus joyeux ; et plus utile également pour le monde qui attend de notre ministère l’annonce du règne de Dieu.

 

 

 

27 juillet

JOURNEE MISSIONNAIRE MONDIALE ET ANNEE SAINTE

 

La solennité de la Pentecôte Nous a toujours offert l’occasion d’adresser aux Pasteurs et aux fidèles notre Message pour la Journée Missionnaire Mondiale, convaincu que cette date est, plus que toute autre, significative et propice pour attirer l’atten­tion sur le problème de la prédication de l’Evangile, mission essentielle et primordiale de l’Eglise. En effet, Nous pensions alors et Nous pensons encore aujourd’hui, qu’en ce jour consa­cré à l’Esprit-Saint, les cœurs et les âmes étaient mieux disposés et plus ouverts pour accueillir Son souffle divin qui, seul, suscite et alimente la ferveur missionnaire. Et si, en ce même jour, com­mence dans les églises locales le mouvement spirituel de l’An­née Sainte qui culminera à Rome pour l’Année Sainte 1975, cela ne détourne pas notre pensée de la cause missionnaire, qui n’est pas étrangère à l’objectif de cet important événement re­ligieux.

Le thème du renouveau et de la réconciliation avec Dieu et entre les hommes devra, dès maintenant, polariser l’intérêt, la réflexion et les initiatives tant des Eglises d’antique tradition chrétienne que des jeunes Eglises des Pays de mission : ce thème sera la matière d’une commune recherche, l’orientation conver­gente, la ligne qui coordonnera et unifiera les énergies et les résolutions.

Le renouveau souhaité comprend, certes, le renouveau de l’esprit missionnaire dans l’Eglise et, d’ailleurs, le but ultime, la fin de son action évangélisatrice n’est-ce pas la réconciliation ? Et la réconciliation n’est-elle pas l’aspect marquant qui définit et manifeste l’arrivée à la conversion ?

Nous disons conversion non plus dans le sens désuet et im­propre d’une conquête extérieure et triomphaliste ou d’un pro­sélytisme superficiel, mais dans celui, authentiquement évangélique, de l’orientation de l’âme vers Dieu, poussée par la Foi qui voit en Lui le sommet de toute la réalité et l’auteur de l’or­dre moral et, plus encore, par la force de la charité, qui Le re­connaît comme Père aimant et miséricordieux.

Ce Message pour la Journée Missionnaire se situe donc dans l’exacte perspective de la célébration commencée du Jubilé et Nous voulons espérer que tous ceux qui l’écouteront, percevant justement cette concordance fondamentale de thèmes, sauront partager nos anxiétés et correspondre, selon leurs possibilités concrètes, à l’invitation qu’il contient.

 

La diminution des vocations missionnaires

 

Il y a, en effet, cette année, un argument qui Nous tient fort à cœur et réclame, à un titre spécial, notre sollicitude de Pas­teur de l’Eglise, parce qu’il naît de la constatation d’un douloureux phénomène qui, depuis quelque temps, est visible pour tous : Nous voulons parler de la diminution du nombre des vocations missionnaires, qui se vérifie au moment même où un apport de forces est plus nécessaire que jamais à nos missions.

Il est superflu de recourir maintenant au langage des chiffres et des statistiques Nous ne voulons pas, non plus, tenter des calculs comparatifs ou des interprétations. La découverte du fait nous suffit pour évaluer le sens et le péril de cette carence de personnel dans un secteur vital pour le développement de la Foi et pour la croissance de l’Eglise. La réalité de ce fait suffit pour Nous faire répéter avec un sentiment de profonde anxiété, la parole du Christ Sauveur : Messis quidem multa operarii autem pauci (Mt 9, 37-38 ; cf. Lc 10, 2) (La Moisson est abondante mais les ouvriers peu nombreux).

Les raisons d’ordre historique et sociologique ne manquent pas, certes, pour expliquer cette carence ; on dira que c’est la crise religieuse du monde sécularisé, que c’est la mise en question systématique de certaines valeurs spirituelles et la contes­tation de certaines méthodes employées dans le passé, qui ont déterminé ce grave phénomène. Un peu partout, le nombre des prêtres diminue et, par suite, rien de surprenant que diminue aussi celui des missionnaires et de leurs collaborateurs. S’agit-il alors d’une éclipse de la Foi ou d’une lassitude à annoncer l’Evangile ? Ce ne serait pas une attitude saine que de s’exténuer à dénoncer des faits négatifs pour se dispenser ensuite de l’ac­tion personnelle et de l’engagement responsable. Cette carence doit être un motif pour réfléchir, pour stimuler à la générosité, pour renouveler à toute la communauté ecclésiale l’appel du Christ à la prière au Maître de la moisson pour qu’il envoie des ouvriers à Sa moisson (ibid.).

 

Relations entre les missionnaires autochtones et les Missionnaires provenant d’autres Pays

 

Il y a une expression du Concile Vatican II qui nous éclaire à ce propos et nous aide à considérer quels sont nos devoirs par rapport aux Missions : « L’Eglise, afin de pouvoir présenter à tous le mystère du salut et la vie apportée par Dieu, doit s’in­sérer dans tous ces groupes humains du même mouvement — eodem motu — dont le Christ lui-même, par son incarnation, s’est lié aux conditions sociales et culturelles déterminées des hommes avec lesquels Il a vécu » (Ad Gentes, 10). En cela en­core, Jésus est notre Maître, nous indiquant quelle voie il faut suivre pour que la mission soit efficace et féconde : celle du con­tact direct, en se rapprochant psychologiquement et dans le mode de vie, des populations auxquelles on apporte l’annonce de Son Evangile.

Il est nécessaire de reconnaître que, depuis le début de l’ère chrétienne jusqu’à présent, les Missionnaires ont accompli d’ad­mirables efforts, prêchant l’Evangile selon la mentalité et le lan­gage des hommes vers lesquels ils étaient envoyés. Ils ont posé les bases sur lesquelles reposent l’existence et l’indépendance des jeunes Eglises dont, durant nos voyages en Afrique, en Asie et en Océanie, Nous-même avons admiré la vitalité originale et consolante.

Mais, aujourd’hui, sous la poussée de tant de transformations sociales et culturelles, de nombreux Missionnaires, le cœur an­goissé, se demandent : « Quel sera le développement de l’œuvre commencée par nous ? ». Certes, la semence évangélique a fruc­tifié et, par rapport au passé, les Missionnaires autochtones sont plus nombreux à annoncer l’Evangile, mais, pour longtemps encore, les Pays africains et asiatiques auront besoin de vocations missionnaires, c’est-à-dire, de prêtres, de religieuses et de laïcs pour satisfaire aux exigences de l’évangélisation. Nous entendons toujours tant d’Evêques qui répètent l’invitation : « Missionnai­res ! Venez de vos Pays dans les nôtres pour nous aider ! ».

L’augmentation relative des autochtones qui s’acquittent de la charge missionnaire coïncide avec la réelle diminution des Missionnaires européens, américains et canadiens qui se décident à laisser leurs Pays d’origine. A cela s’ajoute le fait, inquiétant aussi, de la limite d’âge, car la moitié du personnel d’origine étrangère est d’âge avancé alors que peu déjeunes les remplacent.

Que faire dans une telle situation ? Nous voulons, avant tout, rappeler les termes du problème : il y a le personnel autochtone appelé à assumer un rôle croissant dans l’évangélisation de son propre milieu; il y a le personnel originaire d’autres Eglises qui, animé d’un sincère esprit de service, doit poursuivre son engagement missionnaire. Ce n’est pas seulement une question d’équilibre : la cause commune du Royaume de Dieu associe étroitement l’un et l’autre groupe des messagers évangéliques pour une collaboration toujours nécessaire et indubitablement fructueuse. C’est pourquoi, Nous ne disons pas un simple rapport de forces de travail, mais, plutôt, leur harmonieuse coordi­nation qui est, comme elle le doit, l’expression exemplaire de la communion ecclésiale. Pour cela, Nous renouvelons à nos Frères dans l’Episcopat, l’urgente invitation à considérer si leurs diocèses ne peuvent et ne doivent pas favoriser l’envoi de prê­tres, en sorte que leur nombre soit mieux réparti entre les di­verses Eglises. C’est là une œuvre de programmation pastorale qui, plus que jamais, s’impose, au-delà des limites nationales ou régionales, et qui aura son écho dans la future organisation de la législation ecclésiastique.

 

Le soin des vocations autochtones

 

Mais Nous adressons aussi le même appel en faveur des vo­cations autochtones afin qu’elles aient une formation adéquate et ne soient plus éteintes ou étouffées pour des raisons d’ordre économique ou de milieu. Aucune vocation ne doit être perdue, aucune ne doit demeurer dans l’incertitude, aucune ne doit manquer de la possibilité de mûrir faute de moyens ! Nous touchons, ici, un autre aspect du problème. Les jeunes Eglises — en majeure partie — partagent la condition de pauvreté et de précarité économique des hommes et des peuples parmi lesquels elles remplissent leur mission. Apparaît ainsi, pour tous, le de­voir de justice d’aider les Prêtres, les Religieux, les Religieuses, les Frères et les Catéchistes qui travaillent, sans moyens ou avec des moyens insuffisants, pour le bien de leurs compatriotes. Déjà, dans l’Encyclique Populorum Progressio, nous avions dit que le développement est le nouveau nom de la paix (n. 76-77). Maintenant, on ne doit pas oublier que, dans la gigantesque entreprise pour le développement social et économique des jeunes Nations, les Missionnaires sont vraiment parmi les premiers col­laborateurs et assistants parce qu’ils connaissent mieux les be­soins de leurs concitoyens et qu’ils inscrivent ce service dans leur mandat missionnaire.

Ce sont ces Missionnaires autochtones qui, dans la mesure de l’aide qu’ils reçoivent, accueillent les malades dans les hôpi­taux, dirigent les écoles, promeuvent, entant de régions et sou­vent au prix de réelles fatigues, le développement de leurs gens. Prendre soin de la formation du personnel autochtone signifie donc servir la cause évangélique et, en même temps, la cause du progrès et de la paix.

 

Les éléments de notre espérance

 

Si, jusqu’à maintenant, Nous avons tracé le tableau des né­cessités les plus urgentes, nous devons aussi — pour que l’ana­lyse soit complète, et serein notre jugement — rappeler des élé­ments qui fondent notre espérance. Il y a toujours Dieu derrière nos efforts, parce que la cause de l’Evangile est la Sienne : toute notre confiance est en Lui et, surtout, pour ce qui est du travail apostolique sufficientia nostra ex Deo est (cf. 2 Co 3, 4-6). Il Nous plaît, aussi, de rappeler tous les aspects positifs qui, déjà, s’en­trevoient à l’horizon de l’Eglise missionnaire.

Nous pensons, avant tout, avec une vive complaisance, à tant de jeunes des anciens Pays, qui se rendent, ne fut-ce que pour un temps (ad tempus), dans les paroisses et dans les postes de mission, où ils offrent une magnifique expression de leur per­sonnalité et recueillent de précieuses expériences : là, ils con­naissent, sans masques déformants, les problèmes, réels et con­crets du développement ; là, ils exercent leur capacité créatrice en apportant aux populations autochtones d’utiles contributions à l’organisation des activités culturelles et sociales.

Puis, nous pensons aux prêtres, réguliers et séculiers qui, des diocèses ou des maisons de leurs Instituts se rendent dans les Pays d’Amérique Latine et d’Afrique, établissant et développant des rapports particuliers de « jumelage » entre les lieux d’origine et les lieux de mission: derrière eux se trouvent les Eglises d’an­cienne chrétienté, les paroisses, qui soutiennent leur travail et aident, par un engagement direct, leurs initiatives apostoliques et charitables.

Nous pensons, enfin, aux contacts — au niveau œcuménique — des missionnaires catholiques avec les missionnaires d’autres Communautés ecclésiales : inspirés par la charité évangélique, ces contacts, spécialement dans les champs de l’assistance sani­taire et civique, comme dans celui du développement et de la culture, servent à détruire la mauvaise impression des restes de division entre les membres de la famille chrétienne et à accé­lérer — Nous l’espérons — la recomposition de cette unité, à laquelle tendent les uns et les autres par un même et convaincant témoignage de Foi.

Il était nécessaire, il était juste de redire cela pour que le douloureux phénomène qui fait l’objet du présent Message, soit convenablement encadré et n’offusque pas la vision de la réalité missionnaire.

 

Les Œuvres Pontificales Missionnaires comme instruments pour la formation de la conscience Missionnaire

 

La Journée Missionnaire, qui sera célébrée en octobre pro­chain, doit avoir un effet stimulant et salutaire, comme un coup d’aile qui soulève dans les cœurs des fidèles le dynamisme missionnaire, élément intrinsèque de notre Foi. Cet esprit missionnaire renouvelé, non seulement portera à offrir à Dieu des prières et des œuvres de pénitence, mais fera éclore de nouvelles vocations par l’afflux des secours dont les Missions ont besoin (cf. Ad Gentes, 36).

Mais, encore une fois, en conclusion de nos considérations, Nous recommandons les Œuvres Pontificales Missionnaires comme des institutions qui, au service du Pape et des Evêques, favorisent les relations fraternelles entre les Eglises locales et sont particulièrement adaptées pour accroître l’esprit mission­naire de tout le Peuple de Dieu. Le but principal de ces Œuvres est justement la formation de la conscience missionnaire (cf. Ad Gentes, 38) et elles sont dites Pontificales, non parce qu’elles sont détachées du cadre diocésain, mais parce que l’Eglise locale, grâce à leur service, peut mieux assumer sa fonction dans l’ensemble de l’Eglise missionnaire. Si, maintenant, Nous souli­gnons leur importance, c’est pour répondre à la déclaration du Concile, qui leur a assigné une position de plus grande res­ponsabilité.

C’est pourquoi, Nous exhortons tous les chrétiens à les sou­tenir et à suivre leur travail qui est vraiment universel, tandis que Nous demandons aux Evêques. et aux Prêtres de les promouvoir dans leurs Eglises et paroisses respectives, en leur don­nant l’organisation voulue.

Que le Seigneur bénisse la Journée Missionnaire en faveur de laquelle Nous renouvelons cet insistant appel. Nous voulons la mettre sous la spéciale protection de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus dont nous célébrons le Centenaire de la naissance, et la plaçons dans la perspective pastorale de l’Année Sainte. Pour l’Eglise, l’heure de la Mission n’est pas encore passée et même, pour beaucoup de Peuples, elle commence seulement mainte­nant. A l’heure actuelle de l’Eglise, elles demeurent toujours valables les sages paroles de Notre Prédécesseur Pie XI, de vé­nérée mémoire : Nihil actum, si quid agendum (Rien n’est fait s’il y a encore quelque chose à faire !).

 

Du Vatican, en la solennité des Apôtres Pierre et Paul, 29 juin de l’an 1973, le onzième de notre Pontificat.

 

PAULUS PP. VI

 

 

 

17 septembre

L’INSTITUTION JURIDIQUE DE L’EGLISE TUTELLE DE L’ORDRE SPIRITUEL

 

Le 17 septembre dernier, Paul VI a reçu en audience les participants au II° Congrès International de Droit canonique organisé par l’Université Catholique du Sacré-Cœur à Milan.

Le Souverain Pontife a adressé à ses visiteurs un discours dont voici la traduction :

 

Vénérables maîtres et professeurs de Droit canonique,

 

Nous vous accueillons avec des sentiments d’affectueuse et profonde estime. Nous sommes ému en pensant que pour cette audience vous avez dû venir spécialement à Rome à l’issue de votre II° Congrès International qui s’est déroulé à Milan sous l’égide de l’Université Catholique du Sacré-Cœur. Nous remercions l’éminent Professeur Orio Gracchi pour les nobles paroles qu’il nous a adressées et qui témoignent de l’esprit avec lequel le Comité Organisateur et chacun de vous, illustres sa­vants, avez animé cette rencontre particulièrement valable et re­présentative qui prend dignement sa place près de celle de jan­vier 1972 dont le souvenir reste imprimé dans notre esprit. Nous adressons d’élogieuses félicitations à cette Université catholique italienne, où les études juridiques sont particulièrement culti­vées, pour avoir favorisé une initiative aussi belle et qui fait honneur à la prestigieuse pléiade des experts de Droit canon. Nous vous remercions pour votre présence ici : non seule­ment pour le soutien personnel qu’elle nous apporte, mais aussi pour l’importance toute particulière qu’elle revêt, objectivement, en soi.

 

I. Droit Canon et Sciences Sacrées

 

Comme vous le savez, des opinions peu bienveillantes, ont couvert d’un voile de suspicion le Droit de l’Eglise : il y a des gens qui pensent que, comme société visible, l’Eglise n’a rien à faire avec un Droit propre et qu’elle peut parfaitement s’en tenir à des règlements ou à une organisation interne ; d’autres, au contraire, n’ont pas compris, à la lumière du Concile Vatican II, que ce Droit est profondément enraciné dans le mystère même de l’Eglise. Et enfin, vous voici ici, en qualité d’experts de niveau international, venus apporter votre témoignage et dé­montrer l’importance du Droit en ce moment particulier de l’Eglise et du monde, qui suit la célébration du Concile Vati­can II. Vous êtes venus aussi pour témoigner de l’attention avec laquelle vous suivez l’intense travail en cours pour la révision et la réforme du Droit en question.

Comme nous l’avons déjà affirmé en d’autres occasions, l’é­tude du Droit est nécessaire parce qu’elle est une voie d’accès à la vie concrète de l’Eglise ; grâce à des institutions renouvelées ou à d’autres entièrement nouvelles, qui doivent être réalisées et expérimentées, l’esprit du Concile doit être mis en mesure de s’exprimer et de s’exercer pratiquement. C’est pourquoi, lors de votre premier Congrès International, nous vous disions déjà, qu’en approfondissant la Doctrine de l’Eglise et en mettant l’ac­cent sur l’esprit mystique qui lui est propre, le Concile a « obligé le Canoniste à rechercher plus profondément dans les Saintes Ecritures et dans la théologie les raisons de sa propre doctrine » (AAS 6a, 1972, p. 108).

Après le Concile, le Droit Canonique ne peut pas ne pas être en rapport toujours plus étroit avec la théologie et avec les autres sciences sacrées, parce qu’il est, lui aussi, une science sacrée et non pas cet « art pratique » que souhaiteraient quelques-uns ; c’est-à-dire un « art » dont la seule utilité serait d’habiller les conclusions théologiques et pastorales de formules juridiques qui leur conviennent. Le Concile Vatican II a définitivement mis fin à l’époque où certains canonistes refusaient de considérer l’aspect théologique des disciplines étudiées ou des lois appli­quées par celles-ci. Aujourd’hui, il est impossible d’accomplir des études de Droit Canonique sans une sérieuse formation théologique. Ce que l’Eglise a requis de ses ministres, pourra être demandé également aux laïcs qui étudient ou enseignent son Droit, ou qui sont appelés à l’appliquer dans l’administra­tion de la justice ou dans l’organisation de la communauté ecclésiale. Le rapport intime entre Droit Canonique et Théologie se pose donc de manière urgente ; la collaboration entre Canonistes et Théologiens doit se faire plus étroite ; il n’est aucun domaine de la Révélation qui puisse demeurer ignoré, si l’on veut expri­mer et approfondir dans la foi le mystère de l’Eglise, dont l’as­pect institutionnel a été voulu par son Fondateur et appartient, en vertu même de son essence, à son caractère fondamentale­ment sacramentel (Lumen Gentium, 1, 1).

 

II. La Personne et le Système juridique dans l’Eglise

 

Cette osmose étroite entre Théologie et Droit est du reste bien mise en valeur par le thème de votre Congrès : « Personne et système juridique dans l’Eglise ». Vous l’avez examiné sous tous ses aspects ; et à juste titre non seulement parce qu’il fait partie d’un ensemble de problèmes, aujourd’hui fort en vogue, mais aussi parce qu’il rappelle des principes fondamentaux de la Révélation et du Magistère ; c’est sur ces principes que nous voudrions nous arrêter un instant avec vous :

 

1. La personne humaine, avant tout ; c’est à elle que revient la plus grande dignité et liberté, en ce sens que l’homme est créé à l’image de Dieu, comme en témoignent les premières et merveilleuses pages de l’Ecriture Sainte ; et, comme image de Dieu, l’homme jouit réellement d’une nature spirituelle, qui existe en propre, et constitue un tout ontologique, ouvert à la vérité, à la bonté et à la beauté. L’homme essaie toujours à at­teindre sa perfection, jusqu’à ce qu’il la trouve en Dieu, vérité, bonté et beauté absolue, où enfin son cœur inquiet se repose (cf. S. aug., Confess. 1, 1). C’est pourquoi, l’homme-personne est pour nous le sommet de toute la création.

Voilà la racine de sa grande dignité, qui brille dans sa spi­ritualité et dans sa liberté de personne, au point que l’homme ne peut jamais être considéré comme un simple instrument à utiliser au profit d’autrui, ce que malheureusement l’actuel men­talité technologique et politique semble parfois ignorer, négli­geant les valeurs et les droits de l’esprit humain. En outre, c’est la personne qui fonde la vie sociale au sein de laquelle elle se développe et s’intègre ; de plus, on ne peut créer de véritable vie sociale si l’on ne reconnaît pas qu’elle a son fondement et sa fin précisément dans la personne humaine. Ce n’est pas du fait qu’il est social que l’homme est une personne, mais au con­traire, il est social parce qu’il est une personne ; les rapports sociaux ne sont rien d’autre que des rapports entre personnes, destinés à procurer le bien commun ; aussi la vie sociale exige-t-elle une organisation et une autorité destinées à la garantir, une autorité qui assure l’exercice de la liberté et le pacifique développement de toute la personne, harmonieusement insérée dans la société.

 

2. L’Eglise, société surnaturelle. Dans quel rapport se trouve l’homme-personne avec l’Eglise ? Si celle-ci est une société re­ligieuse et, mieux encore, surnaturelle, comment peut-elle in­clure en elle-même des éléments institutionnels ? Les rapports avec Dieu, si intimes, si personnels, si uniques, ne sont-ils pas incompatibles avec une organisation externe ? Ce sont là des questions ou plus exactement des défis que l’on formule toujours plus fréquemment aujourd’hui. Une réponse leur a déjà été donnée par le Pape Pie XII qui, dans son Encyclique Mystici Corporis soulignait que l’Eglise ne consiste pas seulement en une organisation externe mais qu’elle jouit de la vie du Christ com­me de sa propre vie intime, parce qu’elle possède un internum principium c’est-à-dire aliquid non naturalis, sed superni ordinis, immo in semet ipso infinitum omnino atque increatum: Divinus nempe Spiritus, qui, ut ait Angelicus (De Veritate, q. 29, a. 4, c), unus et idem numero, totam Ecclesiam replet et unit (AAS 35, 1943, p. 222).

Le Concile Vatican II a développé ces grandes idées en sui­vant les traces de cette profonde méditation sur la réalité de l’Eglise, qui fut l’ecclésiologie de ces dernières décennies. Dès le début de la Constitution Lumen Gentium, le Concile a proposé l’Eglise comme mystère du salut, parce que, comme nous y avons déjà fait allusion, elle est in Christo veluti sacramentum seu signum et instrumentum intimae cum Deo unionis totiusque generis humani unitatis (Lumen Gentium, 1, 1). Sacrement d’unité et de salut des hommes : voilà pourquoi l’Église se manifeste comme une réalité strictement unique — composée d’un élément en même temps extérieur et intérieur — pour accomplir sa mission dans le monde. Elle est le corps social du Christ ; pour âme elle a l’Esprit-Saint qui informe ce corps et l’enrichit d’une double relation sociale. Avant tout, l’Eglise assure à ses membres l’union avec Dieu et l’efficacité surnaturelle de leur action. Puis, animée par l’Esprit, elle rassemble le Corps mystique ; dans ce Peuple de Dieu, l’Esprit transfigure les hommes en fils de gloire, leur fait crier : Abba-Pater (cf. Rm 8, 15), anime leur action.

C’est pourquoi la constitution de l’Eglise est en même temps pneumatique et institutionnelle : l’Eglise est le mystère du salut rendu visible grâce à sa constitution de véritable société humaine et à son activité dans la sphère externe. De cette manière, dans l’Eglise en tant qu’union sociale humaine, les hommes s’unissent dans le Christ, et par Lui, avec Dieu, parvenant ainsi au salut ; et l’Esprit-Saint est présent dans l’Eglise et opère dans toute l’extension de sa vie. Ce qui revient à dire que l’Eglise-institution est, en même temps, intrinsèquement spirituelle, surnaturelle.

Par conséquent, les droits et les devoirs dans l’Eglise sont de nature spirituelle : si l’Eglise est un dessein divin — Ecclesia de Trinitate — ses institutions, bien que perfectibles, doivent être établies dans le but de communiquer la grâce divine et de favoriser, selon les dons et la mission de chacun, le bien des fidèles, objectif essentiel de l’Eglise. Un tel objectif social, le salut des âmes, le salus animarum demeure le but suprême des institutions, du droit, des lois. Le bien commun de l’Eglise re­joint ainsi un mystère divin, celui de la vie de la grâce que tous les chrétiens, appelés à être fils de Dieu, vivent dans la partici­pation à la vie trinitaire : Ecclesia in Trinitate. En ce sens, le Concile Vatican II a parlé de l’Eglise également comme « com­munion » (cf. Lumen Gentium, 4, 9, 13 etc.), mettant ainsi en lumière le fondement spirituel du Droit de l’Eglise et sa subor­dination au salut de l’homme ; de telle sorte que le Droit de­vienne Droit de charité dans cette structure de communion et de grâce pour le corps ecclésial tout entier.

 

3. La personne humaine dans l’Eglise-communion. Pour pouvoir être inséré dans cette « communion » il faut avant tout posséder l’Esprit du Christ : si quis autem Spiritum Christum non habet, hic non est eius (Rm 8, 9 ; cf. Lumen Gentium, 14). C’est la vie sacramentelle qui confère aux fidèles l’Esprit-Saint, principale­ment grâce au caractère baptésimal qui d’une manière vraie et réelle unit le baptisé au Christ, afin qu’en vertu de cette union, de cette configuration, il puisse agir non pas seulement pour son propre salut, mais également pour celui d’autrui. L’union sacra­mentelle avec le Christ, Médiateur et Chef de la Nouvelle-Alliance, se manifeste comme fondement de sa personnalité dans l’ordre surnaturel. Et voilà donc que la personne humaine atteint sa pleine dignité dans l’Eglise, car le baptisé peut tendre effica­cement vers Dieu-Trinité, sa fin ultime, à qui il est ordonné afin de prendre part à sa vie et à son amour infini. Et la nou­velle liberté du baptisé — libertas gloriae filiorum Dei (Rm 8, 21) — est la propre liberté de la personne humaine, mais élevée de manière exceptionnelle en ce sens que, usant de cette liberté, la personne humaine non seulement n’est plus soumise à la loi du péché et de la nature désordonnée, mais, illuminée et rendue vigoureuse par l’Esprit, elle peut progresser dans sa démarche vers Dieu-Trinité.

Une telle liberté se concrétise dans les droits fondamentaux d’ordre surnaturel en relation avec les biens surnaturels ; mais comme les baptisés sont unis au Christ non pas seulement intérieurement mais aussi socialement, formant en Lui un corps unique, la charité ecclésiale, l’union des hommes en tant que frères, acquièrent une valeur de Signe dans le cadre de la « com­munion » existante dans l’Eglise. Cela signifie que la vie chré­tienne doit se dérouler dans cette « communion » : les droits fon­damentaux d’ordre surnaturel sont destinés à être acquis et exercés dans l’Eglise et ils sont équilibrés par des devoirs pré­cis, parmi lesquels ceux, fondamentaux, de professer la foi de l’Eglise et de reconnaître ses sacrements et sa constitution hié­rarchique. Les réalités, conférées sacramentalement, sont ordon­nées de manière à être mises en œuvre dans l’Eglise : la « com­munion » est l’union des baptisés, réalité spirituelle, mais repré­sentée socialement ; les baptisés forment une seule chose dans le Christ, parce qu’ils sont unis à Lui par l’intermédiaire du Christ-Esprit, qui leur a été conféré par voie sacramentelle. Le principe d’activité de cette communication spirituelle et sociale est l’Esprit, qui tout opère pour édifier le Corps du Christ.

 

4. La communion hiérarchique. Du reste, la « communion » ecclésiale ne peut exister socialement ni avoir d’influence efficace sur la vie chrétienne si elle ne tire pas son origine d’un minis­tère hiérarchique, de parole, de grâce, de direction pastorale et qu’ainsi soient assurés l’ordre et la paix. C’est pour cela qu’il incombe à la communion hiérarchique, créée et informée par l’Esprit-Saint, de veiller à ce que l’ordre et la paix règnent réel­lement, que l’unité de la « communion » soit conservée et que la vie de celle-ci évolue de manière à rendre témoignage au Christ, y compris le témoignage missionnaire.

La « communion » même de l’Eglise est ordonnée à l’édification du Corps social du Christ. La tâche confiée à l’Eglise du Christ exige également la participation de tous les fidèles pour l’ac­complir : c’est du reste à la communion hiérarchique qu’incombé l’exercice des tâches qui lui sont propres et qui par contre n’in­combent pas au sacerdoce commun des fidèles, pour la raison que ceux-ci n’en ont reçu, en propre, ni la mission ni les pou­voirs, ni le don de l’Esprit relié de manière particulière à ces tâches.

Le Souverain Pasteur de l’Eglise représente l’Eglise Univer­selle parce qu’il représente le Christ et la « communion » tout entière des pasteurs et des fidèles ; pour la même raison, l’Evêque représente l’Eglise particulière à laquelle il préside en tant que son Chef.

Mais, comme nous l’avons dit, la communion hiérarchique est constituée par un don du Saint-Esprit, et en vertu d’un tel don elle opère principalement pour continuer, dans toute son étendue, la mission du Christ. Par conséquent, tout ce qui s’im­pose pour garantir l’ordre et la paix dans la communauté des chrétiens — voici le Droit canonique dans son for extérieur — procède également, en dernière analyse, de l’Esprit Saint et par conséquent ne porte nullement préjudice à la liberté et à la di­gnité de la personne humaine ; au contraire, elle la valorise et la défend.

 

5. Unité de l’action objective et charismatique de l’Esprit. Le don de l’Esprit, conféré à tous ceux qui sont baptisés, est le fondement aussi bien de la liberté des fils de Dieu dans l’exercice de leurs droits dans l’Eglise, que des dons charismatiques que l’Eglise confère directement aux fidèles. Dans sa conscience, l’homme est toujours ordonné directement à Dieu du fait de la nature spirituelle dont il est pourvu et il ne peut trouver sa pro­pre perfection sinon en Dieu. Le don de l’Esprit élève ce rap­port fondamental, ontologique avec Dieu, au niveau surnaturel ; et comme, dans l’Eglise, les fidèles forment avec le Christ une seule communion qui se réalise sous le signe institutionnel et social, c’est encore le don de l’Esprit qui rend surnaturels la personnalité, la dignité, la liberté et les droits du baptisé. C’est toujours le même don qui unit les fidèles dans un réciproque rapport d’amour, de sorte que leur situation dans la « commu­nion » exclut par le fait même tout caractère égocentrique ou individualistique. Il en découle également — il suffit d’y faire une brève allusion — l’importance de la responsabilité qu’ont les individus dans le système social de l’Eglise. Cette responsa­bilité n’autorise évidemment pas une liberté conçue comme émancipation de l’autorité et de la norme; mais elle engage au libre don de soi-même et impose l’obligation d’une majeure exi­gence à l’égard de soi et à l’égard des autres.

Les principes directeurs de la révision du Code de Droit Canonique tiennent compte de ces prémisses théologiques et vi­sent à protéger individuellement les droits de chaque fidèle ainsi que ceux de chaque homme en tant que tel. Le nouveau Code tend indubitablement à la satisfaction de ces énoncés ; mais tout en tenant compte de ce postulat il faut éviter d’affaiblir le devoir qui incombe au Pasteur de pourvoir efficacement au bien com­mun de sa propre communauté et, en dernier ressort, au salut des hommes.

La hiérarchie des Pasteurs unie en communion avec le Sou­verain Pasteur est l’instrument du Seigneur, par le fait même que le Seigneur opère objectivement dans leur ministère au moyen de son Esprit. Il serait donc erroné de ne considérer comme activité de l’Esprit que celle qu’il exerce pour distribuer à cha­que être ses charismes particuliers. L’Esprit-Saint a placé les Apôtres au gouvernement de l’Eglise de Dieu (cf. Ac 20, 28 ; Jn 16, 13) ; le charisme ne peut être opposé au munus dans l’E­glise, car c’est le même Esprit qui opère, en premier lieu, dans et moyennant le munus. Pour cette raison, tous les membres de l’Eglise sont tenus de reconnaître qu’elle a besoin d’une organi­sation ; si celle-ci faisait défaut, la « communion » dans le Christ ne pourrait se réaliser socialement, opérer efficacement. Saint Paul lui-même lie l’exercice des charismes à l’ordre existant dans l’Eglise (cf. 1 Co 14, 37-40). Et en effet, l’Esprit-Saint ne peut se contredire soi-même : lorsqu’il confère les charismes et lorsque ceux-ci sont subordonnés à son opération moyennant le munus. Comme l’a très bien dit le Concile : « Il n’y a qu’un seul Esprit qui (...) distribue ses dons variés pour l’utilité de l’Eglise » (Lu­men Gentium, 7).

C’est pourquoi, tous les éléments institutionnels et juridiques sont sacrés et spirituels, parce que vivifiés par l’Esprit Saint. En réalité, l’« Esprit » et le « Droit » forment dans leur source identique une union où l’élément spirituel est déterminant ; l’E­glise du « Droit » et l’Eglise de la « charité » sont une seule réa­lité, et la forme juridique est le signe extérieur de sa vie interne. Il est donc évident que cette union doit être maintenue dans l’exercice de tout « office » et pouvoir dans l’Eglise, parce que n’importe quelle activité dans l’Eglise doit être capable de ma­nifester et d’encourager la vie spirituelle. Et que ne dit-on pas au sujet de la législation canonique comme d’ailleurs de toute autre activité externe de l’Eglise, qui, bien qu’étant une activité humaine, doit cependant être informée par l’Esprit. La polarité entre la nature spirituelle-surnaturelle, et celle institutionnelle-juridique de l’Eglise, loin de devenir une source de tension, est toujours orientée vers le bien de l’Eglise qui est animée intérieurement et scellée extérieurement par l’Esprit-Saint. Et cela est d’autant plus vrai si l’on pense que la priorité institutionnelle-juridique de l’Eglise dans le for externe et dans l’ordre hiérar­chique ne fait pas obstacle, mais plutôt protège, encourage et exalte une priorité de l’ordre spirituel-surnaturel dans les âmes des fidèles, auxquels sont ouverts les degrés les plus élevés dans l’ordre de la grâce. Dans l’échelle de la grâce, les petits sont les premiers (cf. Mt 18, 3-4 ; 19, 14) ; c’est pourquoi les pau­vres, ceux qui souffrent et ceux qui ont le cœur pur ont la pre­mière place dans la célébration des béatitudes de la sainteté ; mieux encore, comme nous l’enseigne le Seigneur « les publicains et les prostituées vous précéderont dans le Royaume de Dieu » si, dans la foi et dans la pénitence, ils ont su mieux répondre à son appel (cf. Mt 21, 31). L’Eglise hiérarchique reconnaît, par exemple, cette supériorité de la grâce et de la sainteté dans la canonisation de ses fils les meilleurs, les élus, même s’ils ne furent que de simples fidèles.

 

III. Pour une théologie du Droit

 

Retournons donc à ce que nous disions au début: aujourd’hui il est nécessaire d’avoir une théologie du Droit qui assume tout ce que la Révélation dit sur le mystère de l’Eglise. Dans les dif­férents aspects sous lesquels se montrent la personne et l’orga­nisation dans l’Eglise, demeure présente l’action secrète — et cependant extérieurement manifeste — de l’Esprit ; et cette action doit constituer l’objet de votre réflexion. Comme nous l’avons souligné récemment, la Christologie et l’Ecclésiologie du Concile doivent être suivies d’une étude nouvelle et d’un culte renouvelé de l’Esprit-Saint, en tant que complément indispensable de l’En­seignement du Concile (cf. l’Allocution générale du 6 juin 1973 ; cf. Oss. Rom., édition en langue française du 15 juin 1973). Nous voudrions inviter les canonistes à participer, eux aussi, à cet effort. Le travail accompli par le Concile postule une théologie du Droit qui non seulement approfondit, mais aussi perfectionne l’effort déjà entrepris par le Concile lui-même.

Si le Droit de l’Eglise a son fondement en Jésus-Christ, s’il a une valeur de Signe de l’action interne de l’Esprit, il doit donc exprimer et favoriser la vie de l’Esprit, produire les fruits de l’Esprit, être instrument de grâce et lien d’unité, mais sur un plan distinct, et subordonné à celui des Sacrements qui sont d’institution divine. Le Droit définit les institutions, dispose les exigences de la vie au moyen de lois et de décrets, complète les traits essentiels des rapports juridiques entre fidèles, Pasteurs et laïcs par le moyen de ses normes qui sont tour à tour des con­seils, des exhortations, des directives de perfection, des indica­tions pastorales. Limiter le Droit ecclésial à un ordre rigide d’in­jonctions serait faire violence à l’Esprit qui nous guide vers la charité parfaite dans l’unité de l’Eglise. Votre première préoccu­pation ne sera donc pas d’établir un ordre juridique purement copié sur le Droit civil, mais d’approfondir l’œuvre de l’Esprit qui doit être exprimée également dans le Droit de l’Eglise.

Vénérés Maîtres : si votre Congrès est terminé, votre travail, lui, ne l’est pas ; il reprend plus intense, éclairé par la recherche que vous avez entreprise et illustrée et, avant tout, stimulé par les exigences de l’Esprit qui opère dans l’Eglise, ainsi que nous avons voulu vous l’expliquer pour que vous puissiez participer à nos sollicitudes. Et nous sommes certain que vous ferez vôtres ces vœux cordiaux que nous formons pour la grande œuvre du renouvellement du Droit ecclésial, pour son étroite union avec la théologie et pour son progrès dans la vie de l’Eglise.

Avec cette heureuse confiance, nous vous bénissons tous au nom du Seigneur, invoquant sur vous et sur ceux qui vous sont chers, l’abondance des grâces divines.

 

 

 

16 novembre

AUDIENCE DE PAUL VI A LA XVII° CONFERENCE GENERALE DE LA F.A.O.

 

A la fin de la matinée du vendredi 16 novem­bre, le Saint-Père a reçu les Participants à la XVII° Conférence Générale de l’Organisation Internationale pour l’Agriculture et l’Alimenta­tion (F.A.O.).

Etaient, notamment, présents à cette rencontre : Monsieur A. H. Boerma, Directeur Général de la F.A.O. ; Monsieur F. Aquino, Directeur exé­cutif du programme mondial de l’alimentation ; Monsieur R. I. Jackson, Vice-Directeur Géné­ral de la F.A.O. ; Monsieur A. Q. Orbaneja, Secrétaire Général de la Conférence de la F.A.O. et Monsieur Ferrari-Aggradi, Ministre de l’Agriculture du Gouvernement italien.

La Délégation du Saint-Siège à la Conférence était conduite par S. E. Mgr Agostino Ferrari-Toniolo, Observateur Permanent du Saint-Siège près la F.A.O.

Le Souverain Pontife a adressé aux personnes présentes le discours suivant :

 

Monsieur le Directeur général, Chers Messieurs,

 

Nous sommes heureux de saluer d’abord Monsieur le Direc­teur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture, avec ses collaborateurs. Nous les remercions de l’aimable visite qu’ils nous rendent, au cours des travaux de cette dix-septième Session de la Conférence générale. Ils savent l’estime profonde dans laquelle nous tenons leurs ef­forts tenaces contre la faim. Oui, cette œuvre solidaire de][re-cherche, de confrontation, de prévision, d’organisation, d’entraide, étendue à tout l’univers, cherchant à faire face aux grands projets à longue échéance ainsi qu’aux difficultés subites, comme celles qu’a connue récemment l’Afrique, mérite nos félicitations et nos encouragements, par le fait qu’elle est au service de la vie de tous les hommes.

Nous aimons également prendre contact avec les Délégations des Etats membres de la FAO qui participent à cette Session. Cette rencontre, jointe à l’étude de leurs travaux, nous permet à nous aussi de renouveler notre attention aux problèmes de l’humanité qui attend de la terre les moyens de se nourrir con­venablement, ainsi qu’un développement économique harmonieux et facteur de progrès. Ces paroles veulent simplement leur manifester combien nous prenons à cœur leurs travaux, leurs espoirs et les espoirs des peuples qu’ils représentent. Nous som­mes tous invités à élargir nos perspectives, à aller audacieusement de l’avant, pour répondre aux besoins accrus du monde, sans laisser s’accumuler un périlleux retard.

En la présente Assemblée, vous êtes appelés, chers Messieurs, à prendre des décisions concernant les orientations de la poli­tique intérieure de la FAO pour fixer, selon les critères qui en découlent, son programme ordinaire pour les années 1974-1975 ; il s’agit de réaliser concrètement sur le terrain les Programmes relatifs aux divers continents, la campagne contre la faim et aussi le Programme alimentaire mondial, en accord avec les Na­tions Unies. Vos décisions doivent également préciser les orien­tations de, la politique internationale en matière d’agriculture et d’alimentation, selon les exigences du moment présent.

De fait, la situation mondiale aux plans agricole et alimen­taire, telle qu’elle ressort des rapports récemment préparés par la FAO, nous paraît particulièrement grave. Quiconque prend à cœur le sort de l’humanité ne peut s’empêcher d’être préoc­cupé par la diminution globale, au cours de l’année 1972, de la production agricole et alimentaire à l’échelon mondial. Les réserves mondiales de blé, en particulier, apparaissent tellement réduites que le niveau minimum de sécurité alimentaire dans le monde serait dangereusement menacé si des crises de produc­tion venaient à se manifester, pour diverses raisons, dans l’ave­nir immédiat.

Bien souvent, hélas, en face de ces constatations et de ces prévisions préoccupantes, les Organisations internationales ne trouvent pas l’appui réel ni le soutien ouvert qu’elles seraient en droit d’attendre, alors qu’elles agissent continuellement par solidarité universelle. Il y a là un contraste entre l’attente gran­dissante des pays en voie de développement et l’absence d’un engagement suffisamment complet et large de la part des pays riches.

Nous saisissons l’occasion pour exprimer cette impression pé­nible que Nous avons ressentie: les récentes statistiques démon­trent que l’aide publique globale apportée par les pays riches est en diminution. On n’a pas encore atteint la contribution d’au moins un pour cent du revenu que chaque pays devrait donner, selon son degré de développement, au titre d’une aide effective aux pays en voie de croissance. Pourtant, le Programme des Na­tions Unies pour la première et la deuxième décennie du déve­loppement s’est référé à plusieurs reprises à ce pourcentage. Et nous-même, il y aura bientôt dix ans, nous y faisons allusion durant notre voyage en Inde.

Voici venu le moment de rendre plus vigoureux et d’élargir le mouvement de solidarité entre les peuples du monde entier. Devant l’acuité de la situation actuelle, il faut renouveler la volonté politique d’entraide mondiale. Qu’il nous soit donc permis de lancer aujourd’hui un appel pressant à la solidarité, destiné aux responsables, mais aussi à la conscience de tous les hommes de bonne volonté.

Certes, ce n’est pas notre mission de suggérer les solutions techniques ou les choix politiques concrets, en nous substituant à l’action responsable des Etats membres de votre Organisation. Mais il nous appartient de parler en faveur de tous les peuples, pour le bien de tous les hommes, sans aucune discrimination et sans aucun calcul terrestre.

Nous demandons encore une fois, au nom de l’humanité, que les gouvernants, par l’intermédiaire de leurs représentants auto­risés, et même déjà au cours de cette conférence de la FAO, montrent qu’ils ne se laissent pas enfermer dans la perspective trop restreinte des seuls intérêts de leur nation ou des résultats immédiats d’entreprises politiques particulières ; qu’ils parvien­nent à des décisions qui les obligent à collaborer davantage au plan international pour que soient assurés le développement éco­nomique et le progrès de la société ; ils auront constamment en ce domaine une attention toute spéciale pour les pays en voie de développement.

Nous savons que l’économie et les finances de pays même hautement développés traversent actuellement une période com­plexe et difficile. Cela ne nous dispense pas toutefois de les inviter avec insistance à surmonter les tentations d’isolement, de protectionnisme ou de rapports directs qui feraient peser leur propre puissance sur des pays plus faibles et plus exposés.

Dans le même sens, nous nous adressons aussi à l’opinion publique mondiale et à la conscience des peuples les plus riches en ressources, en technologie et en énergies humaines. Ceux-ci doivent prendre en considération, non seulement les besoins de leur propre pays, mais aussi ceux des autres, et donc soutenir des choix politiques, exiger des actions concrètes qui visent, dans l’harmonie d’une entente fraternelle, le bien de tous les hommes.

Nous souhaitons que les travaux de cette session de la Con­férence de la FAO ouvrent des perspectives d’une solidarité ef­fective qui permette de passer de la solution des secours d’urgence à un système plus élaboré de sécurité alimentaire.

A la récente « Opération de la zone sahélienne », nous avons donné de grand cœur notre appui, accueillant aussi plusieurs demandes, la vôtre, Monsieur le Directeur général, celle des Eglises locales, celle de personnes ou d’organismes soucieux de faire face à l’urgence et à l’ampleur de cette détresse humaine. Nous avons alors appelé les peuples et les gouvernants à une collaboration rapide et généreuse. Par ailleurs, nous avons veillé à une présence active des organismes du Saint-Siège, en parti­culier de notre Conseil Cor Unum, des Organisations Interna­tionales Catholiques et des institutions des Eglises locales.

Mais nous sommes profondément convaincu que des tâches bien plus vastes que celle d’un secours occasionnel se présentent à l’horizon pour la Communauté internationale, et en particulier pour les Organisations Intergouvernementales, afin d’établir des projets à longue échéance, dans de larges perspectives d’action mondiale multilatérale.

Nous souhaitons que la volonté politique des Etats soit ca­pable de s’orienter vers un instrument international qui com­porte un réel engagement, qui les amène à dépasser les formes de don généreux, mais occasionnel et variable. Ainsi pourrait-on en arriver à des formes d’engagement permanent dans la justice, répondant à la fois aux devoirs des peuples, en fonction de leur prospérité, et aux besoins des pays moins favorisés; ainsi serait constitué un système mondial de sécurité alimentaire.

Comme toutes les Organisations internationales de la famille des Nations Unies, vous regardez, pensons-nous, vers la période de cette deuxième décennie où il faudra examiner attentivement dans quelle mesure et comment la Communauté internationale est en train de rejoindre les buts qu’elle s’est fixés, pour satis­faire les nécessités les plus impérieuses des populations du monde et les attentes les plus légitimes d’un progrès garanti à tous, en surmontant les déséquilibres et les discriminations. Ne pourrait-on pas souhaiter aussi qu’une plus grande attention soit accordée aux possibilités d’instaurer une situation de justice grâce à des rapports et à des programmes multilatéraux, garantis par des Organisations Intergouvernementales ?

Ainsi, nous renouvelons notre appel, avec toute l’espérance qu’il permet, afin que, surmontant les difficultés toujours renais­santes et les faux prestiges nationaux, on prenne des décisions de nature à favoriser une juste politique mondiale de l’agricul­ture et de l’alimentation, au service des besoins urgents et des intérêts effectifs de l’humanité. Cela fait partie de cet huma­nisme plénier que nous avons si souvent appelé de nos vœux et qui comporte le développement intégral de tout l’homme et de tous les hommes (Populorum Progressio, 42).

Fort de cette espérance, nous prions Dieu, le Père de tous les hommes, de vous assister dans vos travaux et d’inspirer ceux que vous représentez, afin que soient utilisées au mieux les éton­nantes possibilités de solidarité que le Seigneur donne aux hom­mes de notre temps.

 

 

 

19 novembre

LE RENOUVELLEMENT DE LA VIE RELIGIEUSE A LA LUMIERE DES CELEBRATIONS JUBILAIRES

 

Dans la matinée du lundi 19 novembre, le Saint-Père a reçu les participants à l’Assemblée Gé­nérale de l’Union Internationale des Supérieures Générales, qui s’est tenue récemment à Rome. Le groupe était conduit par S. E. le Cardinal Tabera Araoz, Préfet de la Congrégation pour les Religieux et les Instituts séculiers, accompa­gné du Secrétaire Mgr Agostino Mayer, Ar­chevêque tit. de Satriano et du Sous-Secrétaire le R. P. Basile Heiser. Etaient présents à l’au­dience : le R. P. Molinari, aumônier de l’Union ; Sœur Marie Linscott, la Présidente ; Sœur Mar­guerite Marie Gonçalves, Vice-Présidente ; les Conseillères et la Secrétaire Sœur Laure Therrien, ainsi que toutes les Religieuses qui travail­lent auprès de la S. Congrégation.

A l’adresse d’hommage du Cardinal Préfet, le Pape répondit par cette allocution :

 

Chères Filles,

 

Cette rencontre avec les Supérieures Générales des religieuses nous procure une grande joie. Au-delà de vos personnes, nous entrevoyons cette immense foule de vos Sœurs, qui vivent humblement, au jour le jour, leur vie consacrée dont elles ont fait l’offrande au Seigneur. Nous saluons les Instituts anciens, et aussi ceux qui ont surgi récemment dans les nouvelles chré­tientés et qui constituent déjà un signe de leur maturité. C’est pour nous, pour l’Eglise, une profonde source d’espérance.

Nous nous réjouissons de cet échange qui a pu s’instaurer au cours des travaux que vient de tenir l’Assemblée générale de votre Union internationale : échange entre vous, et avec notre Dicastère pour les Religieux. Quelle chance de pouvoir ainsi s’entraider, en esprit catholique, d’un pôle à l’autre du monde, et de sentir devant la richesse de vos diverses expériences, ou même devant vos difficultés, ce même élan vers le Christ, ce même amour de l’Eglise, ce même souci de participer à l’évangélisation. Nous souhaitons également que la présente session entre les Supérieures générales résidant à Rome contribue à éclairer votre chemin et à raffermir votre dynamisme.

Pour nous, qui aimerions plutôt dialoguer avec chacune d’en­tre vous, nous ne pouvons ce matin développer toutes les exi­gences du renouveau auquel vos Instituts sont appelés, selon les lignes tracées par les documents du Concile ou du Saint-Siège, et les orientations de notre Dicastère, Ce renouveau prend une tonalité particulière au seuil de l’Année Sainte. Car, évidemment, cette Année Sainte vous concerne au premier chef. Il ne s’agit plus ici de l’aggiornamento de vos structures, mais du profond renouveau intérieur, qui est déjà amorcé et qu’il faut intensifier afin qu’il atteigne vraiment chacune de vos per­sonnes et chacune de vos communautés. C’est cet esprit que nous soulignons ce matin.

Vos communautés connaissent aujourd’hui de merveilleux re­nouveaux, et parfois aussi de sombres difficultés. Parmi celles-ci, qu’il suffise d’évoquer le manque de vocations en certains pays, la charge très lourde d’œuvres que vous n’arrivez plus à assurer, la tension entre générations ou entre tempéraments devant les réformes en cours, le départ affligeant d’un certain nombre de Sœurs. Devant ces problèmes, il en est qui mettent en cause la « forme de vie religieuse », le style que celle-ci a revêtu dans l’Eglise. Nul doute que bien des formules sont possibles, selon le charisme des fondateurs, les tempéraments des peuples, les besoins des Eglises. Mais il y a dans la vie religieuse, vous le savez, des éléments essentiels qui correspondent à des traits évangéliques, et permettent au cœur de l’Eglise un témoignage irremplaçable : la chasteté, l’obéissance, la pauvreté, la vie fra­ternelle dans une communauté, avec ce qu’entraînent nécessaire­ment ces exigences dans la forme concrète de la vie. Ne craignons pas d’y maintenir un style religieux authentique : c’est à ce prix que la vie religieuse trouvera son dynamisme et sa force.

Il existe notamment un aspect austère, disons même un aspect ascétique, dont la vie religieuse, pas plus aujourd’hui qu’hier, ne saurait faire l’économie. Ouvrez l’Evangile ; vous devez pouvoir dire avec Saint Pierre : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre » (Mt 19, 27). Consultez Saint Paul : « Ne vous mode­lez pas sur le monde présent » (Rm 12, 2). Regardez ces fonda­teurs qui ont apporté un sang neuf à l’Eglise : ils l’ont fait dans la vigueur, dans la rigueur. Une contrainte librement consentie, désirée même, a permis à leur amour de jaillir très haut, à leur apostolat d’embrasser très large. Oui, il ne faut pas craindre de le dire, la vie religieuse est difficile. En elle se révèle plus expli­citement le combat que Saint Paul assigne à tout chrétien (cf. 1 Co 9, 24-27). En ce sens, c’est une erreur de vouloir laïciser la vie religieuse elle-même : non pas de rendre les religieuses plus proches des personnes ou des problèmes humains — ce qui est évidemment souhaitable — mais de laisser s’introduire dans leur propre vie les facilités de ce monde.

Bien sûr, une telle ascèse n’est concevable, n’est viable qu’en fonction de la richesse intérieure qui demeure le but. Voilà ce qu’il faut également conserver et faire croître. Et quel est le secret de cette richesse, de cet élan, de cette patience à toute épreuve ? Vous le savez, c’est le lien qui vous unit au Christ. Il s’appuie sur votre disponibilité totale : « Nous t’avons suivi ». Il se nourrit de l’amour fidèle : « Toi qui sais tout, tu sais bien que je t’aime » (Jn 21,  17). Il s’exprime dans une recherche d’imitation parfaite, selon le chemin qu’il a tracé aux disciples. Bien plus, il permet de dire en toute vérité, avec Saint Paul : « Pour moi, la vie c’est le Christ » (Ph 1, 21). De même qu’on spécifie le mariage, non pas par la profession du mari ou de la femme, mais par l’amour exclusif, fidèle, procréateur de l’époux et de l’épouse, de même le critère et la force de la vie religieuse ne résident pas dans l’activité sociale ou apostolique, si béné­fique soit-elle, mais dans la consécration totale au Seigneur. Cer­taines faiblesses dans vos communautés ne viendraient-elles pas, foncièrement, du relâchement de cet amour et de la vie inté­rieure qu’il comporte ?

Enfin, votre place privilégiée dans l’Eglise requiert un rap­port confiant avec la Hiérarchie : celle-ci demeure juge de l’au­thenticité de votre vie religieuse, et propose à votre générosité les services que réclame aujourd’hui le bien des âmes, en res­pectant la vocation propre de chaque Institut et en vous aidant à la vivre. Notre Congrégation pour les Religieux n’a pas d’autre but : vous aider à épanouir cette vocation. Nous-même, dans l’objectif que nous proposons à tous les fidèles pour l’Année Sainte, nous comptons avec la plus ferme espérance sur votre fidélité, sur votre sens de l’Eglise, sur votre générosité.

Ayez confiance, chères Filles. Le Christ qui vous a appelées ne manquera pas de vous soutenir. A quelques jours de la fête de la Présentation de Marie au Temple, nous vous invitons, nous invitons toutes vos Sœurs, à renouveler au Seigneur, avec la Vierge, la joyeuse offrande de votre vie. Avec notre affec­tueuse Bénédiction Apostolique.

 

 

 

21 novembre

PRESENTER AU JEUNE L’IDEAL DU MINISTÈRE SACERDOTAL DANS TOUTE SA REALITE

 

Le 21 novembre dernier, après l’audience géné­rale, le Saint-Père a reçu les Délégués épiscopaux, les représentants des S. Congrégations, des Ordres religieux, Congrégations et Instituts séculiers, et des Centres nationaux pour les vo­cations qui participent à une session d’étude sur les vocations ecclésiastiques organisée par la S. Congrégation pour l’Education catholique. Paul VI a adressé à ses visiteurs un discours dont voici notre traduction :

 

Vénérables Frères et Fils bien-aimés,

 

Nous sommes heureux de pouvoir vous adresser ce matin notre déférent et cordial salut et vous dire, à vous tous, délégués des Conférences Episcopales, notre profonde reconnais­sance pour la louable disponibilité dont vous avez fait preuve en agréant l’invitation de la S. Congrégation pour l’Education Catholique, et en intervenant au Congrès actuel pour l’étude des « Plans d’action » nationaux pour les vocations ecclésiastiques.

Les sentiments de sincère estime que nous entendons vous exprimer en ce moment vous disent tout l’intérêt et l’anxiété avec lesquels nous suivons votre patient et si profitable travail en un secteur qui est actuellement au centre des préoccupations et des soins les plus urgents de l’Eglise. Effectivement, le pro­blème dont vous avez entrepris l’étude intéresse toute la com­munauté vivante de l’Epouse du Christ parce que les vocations sont le signe de sa visibilité, la garantie de sa vitalité, la sécu­rité de son avenir. Aussi le problème ne pourra-t-il trouver de solution convenable que grâce à la collaboration active et géné­reuse de toute la communauté ecclésiale.

Le fait qu’à ce Congrès sont intervenus à peu près au com­plet les Délégués des Conférences Episcopales, ainsi que les représentants des Hiérarchies orientales, des Missions, des organismes internationaux des Supérieurs et Supérieures généraux des Instituts religieux, ainsi que des représentants des Instituts séculiers, mérite nos éloges et nos encouragements ; cela ne si­gnifie pas seulement un pas en avant dans le processus de sen­sibilisation des consciences des fidèles à ce problème, étant ici présents tous les secteurs du Peuple de Dieu directement inté­ressés qui y apportent leur témoignage de foi, de doctrine et d’expérience ; cela représente aussi un facteur nouveau dans l’E­glise et une méthodologie renouvelée qui trouve son inspiration dans les directives bien connues du Concile Vatican II : « Le travail en faveur des vocations doit généreusement transcender les limites des différents diocèses, nations, familles religieuses ou rites, et, en tenant compte des besoins de l’Eglise Universelle, apporter son aide par priorité aux régions où le besoin d’ouvriers pour la vigne du Seigneur est le plus urgent » (Optatam totius, 2). Nous avons donc de bons motifs pour ouvrir notre âme aux plus heureux espoirs et répéter devant vous les paroles de Saint Paul : « Quelles actions de grâces pourrions-nous rendre à Dieu pour toute la joie que nous éprouvons devant Dieu à votre sujet » (1 Th 3, 9).

Le présent Congrès, qui suit la présentation préalable des « plans d’action » élaborés par les Conférences Episcopales dans un esprit d’authentique collégialité, est le couronnement d’amples consultations et d’un rude effort d’harmonisation. Il faut toutefois qu’il constitue moins un point d’arrivée qu’un point de nouveau départ, en ce sens que votre Congrès devra être suivi d’une longue période d’activité, non moins importante que la précédente, pendant laquelle il faudra mettre en œuvre les conclusions qui résultent des débats de votre Assemblée. Per­mettez-nous donc, en vue du travail qui vous attend, de vous proposer quelques réflexions et indications ; même si elles ne vous sembleront pas nouvelles en vertu de vos connaissances et de votre expérience en la matière, elles vous confirmeront ce­pendant que nous suivons avec une vigilante sollicitude votre œuvre extrêmement précieuse pour l’Eglise.

Il nous semble que le premier travail à accomplir est celui d’amener les fidèles à une prisé de conscience approfondie de la valeur et du caractère indispensable du ministère sacerdotal dans le plan du salut. Il faut réagir contre une mentalité courante qui tend à amoindrir l’importance de la présence du prêtre en se basant sur le fait que le Concile a énormément valorisé le sacerdoce des fidèles. Cela signifierait qu’il n’a rien été compris au dessein de Dieu, qui a voulu, au contraire, appeler ses croy­ants dans l’Eglise et les sauver en les constituant comme peuple hiérarchiquement ordonné. Cette nécessité inéluctable se révèle encore plus évidente aujourd’hui, tant à cause des conditions spirituelles du monde moderne qui tend de plus en plus à se séculariser et à perdre le sens du sacré, qu’en vue de l’engage­ment que l’Eglise assume de manière croissante dans son service à l’humanité, un service qu’à la longue elle ne pourrait plus assurer sans la vertu sanctificatrice et l’autorité pastorale de ceux qui ont été constitués comme « dispensateurs des mystères de Dieu » (1 Co 4, 1).

Nous reconnaissons sans le moindre doute que vous devrez affronter de multiples et graves difficultés pour triompher de l’actuelle crise des vocations dont les racines sont nombreuses et profondes. Ce sont des difficultés qui pourront peut-être faire naître des doutes, un certain découragement quant à la possi­bilité réelle, dans un monde tellement intoxiqué par le matérialisme et par l’hédonisme, de faire entendre par les jeunes la voix du Christ qui leur dit, aujourd’hui comme hier, et même plus qu’hier : « Viens et suis moi ». Et voici alors notre seconde recommandation : travaillez avec confiance ! Confiance en Dieu, parce que les vocations sont, avant même d’être œuvres de l’homme — et principalement — l’œuvre de Dieu, et nous ne devons d’aucune manière imaginer que Dieu ne veuille pas pourvoir aux besoins de son Eglise à laquelle il a promis son assistance jusqu’à la fin des temps (cf. Mt 28, 20). Confiance également dans les jeunes, qui ne sont pas moins généreux aujourd’hui qu’hier. Nous pensons que la pénurie des vocations dépend certainement en grande partie du milieu social et de l’ambiance familiale qui rendent la conscience des jeunes géné­rations réfractaire à l’appel du Christ. Nous faisons cepen­dant confiance à l’immense trésor d’énergie latente qu’il y a chez les jeunes de notre époque, si ouverts aux grands idéaux de justice, si avides d’authenticité, si disponibles quand il s’agit de se dévouer à leurs propres frères. Lorsque nous les voyons aussi sensibles devant les souffrances que l’humanité doit aux injustices, à la faim, à la violence, comment pourrions-nous nous résigner à penser qu’ils ne sont pas capables de l’être tout autant devant une humanité qui réclame avec non moins de force la présence de Dieu et la distribution de sa grâce à travers le ministère sacerdotal ? Aussi, estimons-nous qu’ils sont innom­brables les jeunes capables d’embrasser avec grandeur d’âme et fidélité l’idéal d’une vie consacrée, jusqu’à l’héroïsme, au Christ et aux âmes.

Mais comment présenter cet idéal ? Nous répondons qu’aux jeunes, généreux et forts par tempérament, cet idéal doit être présenté intégralement, sans rien cacher, sans rien atténuer des exigences sévères qu’il comporte, et en exposant convenablement sa véritable signification et sa valeur surnaturelle. Bien plus nous devons croire que cette formule exercera sur les âmes jeunes bien plus d’attrait qu’une formule humainement plus acceptable et apparemment plus aisée mais qui risquerait de dénaturer la nature particulièrement et essentiellement spirituelle du service sacerdotal. Ce n’est donc pas en présentant l’état ecclésiastique sous un jour plus facile que l’on rendra plus désirable l’accès au sacerdoce. Ce n’est pas dans cette direction qu’il faudra s’orien­ter pour accroître quantitativement et qualitativement les voca­tions, même en cette période d’obsédant besoin dans lequel se trouve l’Eglise.

Mais, comme vous le savez parfaitement, le problème des vocations ne se limite pas à la phase de recrutement des candi­dats au sacerdoce. Il exige encore tout un ensemble complexe d’efforts et de soins pour que le germe déposé par Dieu dans l’âme du jeune homme puisse arriver à maturité, et surtout fruc­tifier et persévérer. Ici, tout naturellement, le propos se porte sur les Séminaires, auxquels il vous faudra consacrer une atten­tion toute spéciale. Il faudra travailler avec décision pour relever leur niveau spirituel et afin qu’ils deviennent, véritablement, comme cela a toujours été dans l’Eglise, des lieux privilégiés de piété, d’étude et de discipline. Il faudra faire les plus grands efforts pour dissiper ce climat de conformisme, de relâchement de l’esprit de prière et d’amour envers la Croix qui, malheureu­sement, tente de pénétrer dans un grand nombre de Séminaires, si nous ne voulons pas voir compromis les efforts les plus généreux dans un secteur aussi délicat, aussi vital pour l’Eglise. Il est vrai que l’on demande aujourd’hui un aggiornamento des mé­thodes éducatives, et que les jeunes ont des exigences dont il serait malencontreux de ne pas tenir judicieusement compte. Toutefois, comme nous avons eu récemment l’occasion de le dire, « cela ne justifie nullement l’attitude de ceux qui voudraient supprimer toute structure, abolir tout règlement, laisser pleine liberté aux initiatives personnelles, faisant confiance à une bonté naturelle qui ignore le péché originel et ses conséquences. Il est évident que le jeune doit être éduqué à la liberté ; mais la vé­ritable liberté est une conquête et, pour, la conquérir, l’homme et bien plus encore l’aspirant au sacerdoce pendant la période de sa formation, ont besoin également d’une assistance extérieure. Tout comme serait nuisible une excessive passivité chez l’élève, la prétention de s’éduquer soi-même sans aucune aide de l’éducateur, ne le serait pas moins » (Discours au Collège Germanico-Hongrois du 18 octobre 1973).

Vénérables Frères et Fils bien-aimés, nous vous sommes sin­cèrement reconnaissant pour votre contribution. Poursuivez donc courageusement sur cette voie. Multipliez vos contacts et vos initiatives communes. Mais avant tout, maintenez-vous en con­tact étroit avec le Maître de la moisson grâce à ce moyen fon­damental, qu’est la prière, car la vocation est un don de l’Esprit qu’il faut implorer, selon les exhortations du Seigneur.

En vue de tout ceci, nous faisons des vœux pour que vous soyez fortifiés par l’abondance des grâces divines, que nous in­voquons pour vous tous, et en gage desquelles nous vous don­nons de tout cœur notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

8 décembre

« LA PAIX DEPEND AUSSI DE TOI »

 

Message du Pape pour la « Journée de la Paix 1974 » :

 

Ecoutez-moi encore une fois, au seuil de la nouvelle année 1974.

Ecoutez-moi encore : je suis devant vous pour vous présenter une prière, humble mais instante.

Vous le devinez, bien sûr, je veux encore vous parler de la Paix.

De la Paix, oui. Peut-être pensez-vous tout savoir sur la Paix ; il en a déjà été tellement parlé, et par tous ! Peut-être ce nom envahissant provoque-t-il une impression de satiété, d’en­nui, voire de crainte qu’il ne cache dans la fascination du mot une magie illusoire, une pure appellation dont on a abusé et qui est devenue désormais simplement rhétorique, et même un en­chantement dangereux, L’histoire présente, caractérisée par de farouches épisodes de conflits internationaux, par d’implacables luttes de classes, par des explosions de libertés révolutionnaires, par des cas de répression des droits et des libertés fondamen­taux de l’homme et par de soudains symptômes de précarité économique mondiale, semble démolir, comme si c’était la sta­tue d’une idole, l’idéal triomphant de la Paix. A la phraséologie vaine et inefficace, dont celle-ci semble s’être revêtue, dans l’ex­périence politique et idéologique de ces derniers temps, on pré­fère de nouveau aujourd’hui le réalisme des faits et des intérêts, et on repense à l’homme comme au problème éternel et inso­luble d’un auto-conflit toujours vivant : l’homme est ainsi fait; c’est un être qui porte dans son cœur le destin de la lutte fraternelle.

Face à ce réalisme brutal et toujours renaissant, Nous pro­posons non pas un nominalisme toujours contredit par des expé­riences nouvelles et irrésistibles, mais un idéalisme invincible, celui de la Paix, destiné à s’affirmer progressivement.

Hommes qui êtes frères, hommes de bonne volonté, vous les sages, vous qui souffrez, croyez à notre parole humble et réi­térée, à notre cri inlassable. La Paix est l’idéal de l’humanité. La Paix est nécessaire. La Paix est un devoir. La Paix est pro­fitable. Ce n’est pas une idée fixe et illogique que la nôtre ; ce n’est pas une obsession ni une illusion. C’est une certitude ; oui, c’est une espérance ; elle a pour elle l’avenir de la civilisation, le destin du monde ; oui, la Paix.

La Paix est le point d’arrivée de l’humanité qui progressive­ment prend conscience d’elle-même et développe la civilisation sur la face de la terre. Nous en sommes tellement convaincu qu’aujourd’hui, pour l’an nouveau et pour les années futures, Nous osons proclamer comme Nous l’avons déjà fait l’année dernière : la Paix est possible.

Car, au fond, ce qui compromet la solidité de la Paix et le déroulement de l’histoire en sa faveur, c’est la conviction secrète et sceptique qu’elle est pratiquement impossible. Très beau con­cept, pense-t-on sans le dire, excellente synthèse des aspirations humaines ; mais songe poétique, utopie fallacieuse. C’est une drogue enivrante, mais débilitante. Et dans les esprits resurgit encore, comme une logique inévitable, cette affirmation : ce qui compte, c’est la force ; l’homme réduira le plus possible le com­plexe des forces à l’équilibre de leur contraste ; mais l’organisa­tion humaine ne peut faire abstraction de la force.

Nous devons nous arrêter un instant sur cette objection ca­pitale afin de résoudre une équivoque possible, celle qui con­fond la Paix avec la faiblesse, non seulement physique mais mo­rale, avec la renonciation au vrai droit et à la justice équitable, avec la fuite du risque et du sacrifice, avec la résignation crain­tive et soumise à la domination d’autrui, dans l’acceptation de son propre esclavage. Ce n’est pas cela, la Paix authentique. La répres­sion n’est pas la Paix. L’indolence n’est pas la Paix. L’ordre pure­ment extérieur et imposé par la peur n’est pas la Paix. La récente célébration du XXV° anniversaire de la Déclaration des Droits de l’Homme nous rappelle que la véritable Paix doit être fondée sur le sens de la dignité intangible de la personne humaine, d’où découlent des droits inviolables et des devoirs correspondants.

Il est pourtant vrai que la Paix acceptera d’obéir à la loi juste et à l’autorité légitime, mais elle ne fera jamais fi de la raison du bien commun ni de la liberté morale de l’homme. La Paix pourra en venir aussi à de sérieux renoncements, dans la lutte de prestige, dans le course aux armements, dans l’oubli des offenses, dans la remise des dettes ; elle en arrivera même à la générosité du pardon et de la réconciliation ; mais ce ne sera jamais pour un marché servile au détriment de la dignité humaine, jamais pour la sauvegarde d’un intérêt personnel égoïste au préjudice de l’intérêt légitime d’autrui ; jamais par lâcheté. Le paix n’existera pas sans la faim et la soif de la justice ; elle n’ou­bliera jamais les efforts à réaliser pour défendre les faibles, pour secourir les pauvres, pour promouvoir la cause des humbles, jamais elle ne trahira, pour vivre, les raisons supérieures de la vie (cf. Jn 12, 25).

On ne peut donc dire que la Paix est une utopie. La certi­tude de la Paix ne consiste pas seulement dans l’être, mais aussi dans le devenir. Elle est dynamique, comme l’est la vie de l’hom­me. Son règne s’étend encore et principalement dans le domaine déontologique, c’est-à-dire dans le sphère des devoirs. Il faut non seulement maintenir la Paix, mais la faire. La Paix est donc, et doit être, en voie d’affermissement continuel et progressif. Nous dirons même : la Paix n’est possible que si on la considère comme un devoir. Il ne suffit pas qu’elle soit établie sur la con­viction, habituellement fort juste, qu’elle est avantageuse. Elle doit entrer dans la conscience des hommes comme une finalité éthique suprême, comme une nécessité morale, une άνάγχη, (ananké), découlant de l’exigence intrinsèque de la vie commune.

Cette découverte — car c’en est une dans le processus posi­tif de notre faculté de raisonner — nous enseigne quelques prin­cipes dont nous ne pourrons jamais plus nous détourner. Et tout d’abord elle nous éclaire sur la nature authentique de la Paix: elle est avant tout une idée. C’est un axiome intérieur, un trésor de l’esprit. La Paix doit germer d’une conception fondamentale et spirituelle de l’humanité : l’humanité doit être pacifique, c’est-à-dire unie, cohérente en elle-même, solidaire au plus profond de son être. L’absence de cette conception radicale a été, et est encore, à l’origine profonde des malheurs qui ont affligé l’his­toire. Concevoir la lutte entre les hommes comme une exigence des structures de la société ne constitue pas seulement une er­reur du point de vue philosophique, mais un délit virtuel et permanent contre l’humanité. La civilisation doit enfin se libérer de l’antique maxime trompeuse, qui depuis Caïn, a survécu et est toujours à l’œuvre : « l’homme est un loup pour l’homme ». L’homme d’aujourd’hui doit avoir le courage moral et prophé­tique de s’affranchir de cette férocité innée et en arriver à la seule conclusion possible, l’idée de la Paix, comme étant essen­tiellement naturelle, nécessaire, juste et donc possible. Désor­mais il importe de concevoir l’humanité, l’histoire, le travail, la politique, la culture, le progrès, en fonction de la Paix.

Mais que vaut cette idée, spirituelle, subjective, intérieure et personnelle, que vaut-elle ainsi désarmée, si éloignée des réalités vécues par notre histoire, avec leur formidable efficacité ? Tandis que le tragique expérience de la dernière guerre mondiale passe peu à peu dans la sphère des souvenirs, il nous faut constater malheureusement une recrudescence de l’esprit de rivalité entre les nations et dans la dialectique politique de la société; le po­tentiel de guerre et de lutte, loin de diminuer, s’est beaucoup accru aujourd’hui par rapport à celui dont disposait l’humanité avant les guerres mondiales. Ne voyez-vous pas, objectera un observateur quelconque, que le monde s’en va vers des conflits encore plus terribles et horribles que ceux d’hier ? Ne voyez-vous pas combien est peu efficace la propagande pacifiste et in­suffisant l’impact des institutions internationales qui ont surgi pendant la convalescence du monde ensanglanté et exténué par les guerres mondiales ? Où va le monde ? Ne se prépare-t-il pas encore à des conflits plus catastrophiques et plus exécrables ? Hélas ! Devant des raisonnements aussi pressants et impitoyables, nous devrions être muets comme devant un destin désespéré !

Mais non ! Sommes-Nous aveugle, nous aussi ? Sommes-Nous naïf, nous aussi ? Non, Frères humains ! Nous sommes sûr que la cause qui est nôtre, celle de la Paix, l’emportera. D’abord, parce que cette idée de la Paix, malgré les folies de la politique contraire, est désormais victorieuse dans l’esprit de tous les hommes qui ont une responsabilité. Nous avons confiance dans leur sagesse moderne, dans leur énergique habileté. Aucun Chef de Peuple ne peut aujourd’hui vouloir la guerre ; tous aspirent à la Paix générale du monde. Quelle importante affaire ! Nous osons les supplier instamment de ne plus jamais rétracter leur programme, ou mieux leur commun programme de paix.

En second lieu, ce sont les idées, plus encore que les intérêts particuliers et avant eux, qui guident le monde malgré les appa­rences contraires. Si l’idée de la Paix gagne vraiment le cœur des hommes, la Paix sera sauvée, ou plutôt elle sauvera les hom­mes. Il est superflu, en ce discours, de dépenser des paroles pour démontrer la puissance actuelle de l’idée devenue la pensée du Peuple, c’est-à-dire la puissance de l’opinion publique ; au­jourd’hui elle est la reine qui, en fait, gouverne les Peuples ; son influence impondérable les forme et les guide ; et ensuite ce sont les Peuples, c’est-à-dire l’opinion publique agissante qui gouverne les dirigeants; en grande partie au moins, les choses sont ainsi.

Troisièmement, si l’opinion publique atteint un coefficient qui détermine le destin des Peuples, le destin de la Paix dépend aussi de chacun de nous. Chacun de nous en effet est membre d’un corps civil dont le système démocratique, selon des formes et des degrés variés, caractérise aujourd’hui la vie des nations organisées de façon moderne. Nous tenons à l’affirmer : la Paix est possible, si chacun de nous la veut, si chacun de nous aime la Paix, éduque sa mentalité personnelle à la Paix, défend la Paix, travaille pour la Paix. Chacun de nous doit écouter dans sa propre conscience l’appel contraignant : La Paix dépend aussi de toi.

Assurément l’influence individuelle sur l’opinion publique ne peut être que très petite, mais elle n’est jamais vaine. La Paix vit grâce aux adhésions, même particulières et anonymes, que lui donnent les personnes. Nous savons tout comment se façonne et se manifeste le phénomène de l’opinion publique : une affir­mation sérieuse et forte est facilement susceptible de diffusion. D’individuelle, l’affirmation de la Paix doit devenir collective et communautaire. Elle doit devenir affirmation du Peuple et de la communauté des Peuples ; elle doit devenir conviction, idéologie, action ; elle doit aspirer à pénétrer la pensée et l’activité des nou­velles générations, envahir le monde, la politique, l’économie, la pédagogie, l’avenir, la civilisation. Non point par réaction de peur et de fuite, mais par impulsion créatrice de l’histoire nou­velle et de la construction nouvelle du monde ; non point par indolence et par égoïsme, mais par vigueur morale et par amour accru de l’humanité. La Paix est courage, la Paix est sagesse, la Paix est devoir; et par-dessus tout intérêt et bonheur.

Nous osons vous le dire, à vous Frères humains, à vous hom­mes qui avez en main, à quelque titre que ce soit, la direction du monde : hommes de gouvernement, hommes de culture, hommes d’affaires : il faut que vous donniez à votre action une orien­tation vigoureuse et perspicace vers la Paix : elle a besoin de vous. Si vous le voulez, vous le pouvez ! La Paix dépend aussi et spécialement de vous.

En outre Nous voulons réserver à ceux qui partagent notre foi et notre charité une parole encore plus confiante et plus pres­sante: n’avons-nous pas nos possibilités spécifiques et surnatu­relles pour concourir avec les Promoteurs de la Paix à rendre efficace leur travail qui est l’œuvre commune, afin que le Christ nous reconnaisse tous « fils de Dieu » (cf. Mt 5, 9), avec eux, selon la béatitude évangélique ? Est-ce que nous ne pouvons pas prêcher la Paix, avant tout, dans les consciences ? Et qui plus que nous doit être éducateur de paix par la parole et par l’exem­ple ? Comment ensuite pourrons-nous appuyer l’œuvre de la Paix dans laquelle l’action humaine atteint son plus haut ni­veau, si ce n’est par notre insertion dans l’action divine toujours à l’écoute de nos prières ? Serons-nous insensibles à ce testament de paix que le Christ, et le Christ seul, nous a laissé, à nous qui vivons dans un monde incapable de donner parfaitement sa Paix transcendante et ineffable ? Ne pouvons-nous pas, nous particulièrement, donner à la prière pour la Paix cette force humble et pleine d’amour à laquelle ne résiste pas la miséri­corde divine (cf. Mt 7, 7 ss. ; Jn 14, 27) ? C’est merveilleux : la Paix est possible, et elle dépend aussi de nous, par le Christ, notre Paix (Ep 2, 4).

Que notre Bénédiction Apostolique, porteuse de Paix, en soit le gage.

 

Du Vatican, le 8 décembre 1973.

 

PAULUS PP. VI

 

 

 

10 décembre

DROITS, DIGNITE ET FRATERNITE : FONDEMENTS DE PAIX ENTRE LES HOMMES

 

A l’occasion du XXV° anniversaire de la Dé­claration universelle des Droits de l’Homme, le Souverain Pontife a adressé au Président de la XXVIII° Assemblée Générale des Nations Unies, Son Excellence Monsieur Léopold Be­nites, le message suivant :

 

A Son Excellence Monsieur Léopold Bénites,

Président de la XXVIII° Assemblée Générale des Nations Unies

 

Poussé par la conscience de notre mission qui, est de rendre présent, vivant et actuel le message de salut proclamé par le Christ, Nous n’avons pas manqué, au cours de notre Pontificat, de donner maintes fois l’assurance de notre adhésion mo­rale aux activités des Nations Unies en faveur de la justice, de la paix et du développement de tous les peuples.

Alors que cette éminente Assemblée internationale s’apprête à commémorer le XXV° anniversaire de la Déclaration univer­selle des Droits de l’Homme, Nous voulons une fois encore saisir l’occasion d’exprimer notre grande confiance, en même temps que notre ferme accord, en ce qui concerne l’engagement cons­tant de l’Organisation des Nations Unies pour la promotion toujours plus précise, plus autorisée et plus efficace, du respect des droits fondamentaux de l’homme.

Comme Nous l’affirmions dans une autre circonstance, la Dé­claration des Droits de l’Homme « demeure à nos yeux l’un des plus beaux titres de gloire » de votre Organisation (Message pour le XXV° anniversaire de l’Organisation des Nations Unies ; AAS 62, 1970, p. 684), spécialement quand on pense à l’im­portance qui lui est dévolue comme chemin certain vers la paix. En réalité, la paix et le droit sont deux biens en relation directe et réciproque de cause et d’effet : il ne peut exister de paix véritable là où il n’y a point respect, défense et promotion des Droits de l’Homme. Si une telle promotion des droits de la personne humaine conduit à la paix, en même temps la paix en favorise la réalisation.

Nous ne pouvons donc demeurer indifférent devant l’urgence de construire une communauté de vie humaine qui garantisse partout à l’individu, aux groupes et particulièrement aux minorités, le droit à la vie, à la dignité personnelle et sociale, au dé­veloppement dans un milieu protégé et amélioré et à l’équitable répartition des richesses de la nature et des fruits de la civili­sation.

« L’Eglise, avant tout soucieuse des droits de Dieu — disions-Nous l’an dernier au Secrétaire général Monsieur Kurt Waldheim — ne pourra jamais se désintéresser des droits de l’homme, créé à l’image et à la ressemblance de son Créateur. Elle se sent blessée lorsque les droits de l’homme, quel qu’il soit, et où que ce soit, sont méconnus et violés » (AAS 64, 1972, p. 215).

C’est pourquoi le Saint-Siège donné Son plein appui moral à l’idéal commun contenu dans la Déclaration universelle comme aussi à l’approfondissement progressif des Droits de l’Homme qui y sont exprimés.

Les droits de l’homme sont fondés sur la dignité reconnue de tous les êtres humains, sur leur égalité et leur fraternité. Le devoir de respecter ces droits est un devoir de caractère uni­versel. La promotion de ces droits est un facteur de paix ; leur violation est une cause de tensions et de troubles, même au plan international.

Si les Etats ont intérêt à coopérer dans les domaines de l’économie, de la science, de la technologie, de l’écologie, ils l’ont encore plus à collaborer — et la Charte de l’Organisation des Nations Unies les y engage expressément— pour protéger et promouvoir les droits de l’homme.

On objecte parfois que cette collaboration de tous les Etats pour promouvoir les droits de l’homme constitue une ingérence dans les affaires internes. Mais n’est-il pas vrai que le plus sûr moyen, pour un Etat, d’éviter des immixtions de l’extérieur, c’est précisément de reconnaître et d’assurer lui-même sur les territoires de sa juridiction le respect des droits et des libertés fondamentales ?

Sans vouloir entrer dans le détail de chacune des formules de la célèbre Déclaration, mais en considérant l’élévation de son inspiration et l’ensemble de sa rédaction, Nous pouvons dire qu’elle demeure l’expression d’une conscience plus mûre et plus précise des droits de la personne humaine. Elle continue à re­présenter le fondement sûr de la reconnaissance pour chaque homme d’un droit de cité honorable dans la communauté des peuples.

Mais il serait vraiment déplorable pour l’humanité, qu’une proclamation aussi solennelle se réduise à une vaine reconnais­sance de valeurs ou à un, principe doctrinal abstrait, sans recevoir une application concrète et toujours plus cohérente, dans le monde contemporain, comme vous le releviez justement en as­sumant la présidence de cette Assemblée.

Nous savons bien qu’en ce qui concerne les pouvoirs publics, cette application ne va pas sans difficultés ; mais il est nécessaire de mettre en même temps tout en œuvre pour assurer le respect et la promotion de ces droits, de la part de ceux qui ont le pou­voir et le devoir de le faire, et, en même temps, pour développer toujours davantage, dans les populations, la conscience des droits et des libertés fondamentales de l’homme. Il faut faire appel à la collaboration de chacun afin, que ces principes soient respectés « par tous, partout, et pour tous » (Message à la Conférence de Téhéran pour le XX° anniversaire de la Déclaration des Droits de l’Homme : AAS 60, 1968, p. 285). Est-il vraiment possible, sans grave péril pour la paix et l’harmonie des peuples, de de­meurer insensible, face à tant de violations graves et souvent systématiques des Droits de l’Homme, si clairement proclamés dans la Déclaration comme universels, inviolables et inaliénables ?

Nous ne pouvons cacher nos graves préoccupations devant la persistance ou l’aggravation de situations que Nous déplorons grandement, telles que, par exemple, la discrimination raciale ou ethnique, les obstacles à l’autodétermination des peuples, les violations répétées du droit sacré de la liberté religieuse sous ses divers aspects et l’absence d’une entente internationale qui le soutienne et en précise les conséquences, la répression de la liberté d’exprimer les opinions saines, les traitements inhumains envers les prisonniers, l’élimination violente et systématique des adversaires politiques, les autres formes de violence, et les attentats à la vie humaine, particulièrement dans le sein maternel. A toutes les victimes silencieuses de l’injustice, Nous prêtons notre voix pour protester et supplier. Mais il ne suffit pas de dénoncer, souvent d’ailleurs trop tard et de façon inefficace : il faut aussi analyser les causes profondes de ces situations et s’en­gager résolument à les affronter et à les résoudre correctement.

Il est encourageant, cependant, de noter combien les hommes de notre temps se montrent sensibles aux valeurs fondamentales contenues dans la Déclaration universelle. La multiplication des dénonciations et des revendications n’est-elle pas en effet symp­tôme significatif de cette sensibilité croissante face à la multi­plication des atteintes aux libertés inaliénables de l’homme et des collectivités ?

Avec un grand intérêt et une vive satisfaction, Nous avons appris que l’Assemblée générale tiendra à l’occasion du XXV° anniversaire de la Déclaration universelle, une session spéciale au cours de laquelle sera proclamée la Décennie de la lutte con­tre le racisme et la discrimination raciale. Cette entreprise, émi­nemment humaine; trouvera encore une fois côte à côte le Saint-Siège et les Nations Unies — bien qu’à des plans divers et avec des moyens différents — dans un effort commun pour défendre et protéger la liberté et la dignité de chaque homme et de cha­que groupe, sans aucune distinction de race, de couleur, de langue, de religion ou de condition sociale.

Nous voulons souligner aussi en ce Message la valeur et l’importance des autres documents déjà approuvés par les Na­tions Unies et concernant les droits de l’homme. Inspirés par l’esprit et les principes de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, ils représentent un pas en avant dans la promo­tion et la protection concrète de plusieurs de ces droits dont ils veulent garantir l’application soigneuse et fidèle. Leur ratifica­tion en assurera l’efficacité au plan national et international. Le Saint-Siège, pour sa part, y donne son adhésion morale et offre son appui aux aspirations louables et légitimes qui les inspirent.

Si les droits fondamentaux de l’homme représentent un bien commun de toute l’humanité en marche vers la conquête de la paix, il est nécessaire que tous les hommes, prenant toujours mieux conscience de cette réalité, sachent bien qu’en ce do­maine parler de droits, c’est aussi énoncer des devoirs.

Nous renouvelons nos vœux à votre noble et haute Assem­blée, confiant qu’elle continuera inlassablement à promouvoir entre les nations le respect et l’application des principes solennellement énoncés dans la Déclaration universelle, dans un effort sincère pour transformer la famille humaine en une communauté mondiale fraternelle, dans laquelle tous les fils des hommes pour­ront mener une vie digne de celle de fils de Dieu.

 

Du Vatican, le 10 Décembre 1973.

 

 

 

21 décembre

LES VŒUX DU SACRE COLLEGE A PAUL VI

 

A l’issue du Consistoire qui s’est tenu, dans la Chapelle Sixtine, le Pape Paul VI a reçu les vœux des cardinaux. Il appartient au Doyen du Sacré Collège de se faire l’interprète de ses collègues. Le Cardinal Traglia a lu l’allocution qui avait été préparée par le Cardinal Cicognani, récemment décédé. A cette allocution Paul VI a répondu en ces termes :

 

Monsieur le Cardinal,

 

Vous avez voulu exprimer vos vœux et ceux du Sacré Col­lège en faisant vôtres les paroles que le cher et vénéré Cardinal Amleto Giovanni Cicognani, qui vient de mourir, se proposait, en tant que Doyen du Sacré Collège, de Nous adresser en cette circonstance. Vous avez ainsi ravivé en Nous, et cer­tainement chez vos éminents Collègues, la douleur provoquée par la disparition terrestre de cette personnalité vénérée et vénérable, mais vous avez aussi apporté à cette assemblée réunie pour les vœux, le réconfort d’entendre la voix, en quelque ma­nière ressuscitée, du regretté vieillard. De la sorte, dans les paroles que Nous venons d’entendre, Nous avons reçu un ul­time message de sa part, accueillant l’expression qui Nous est si chère et bien connue de ses sentiments de fidélité, de bonté, de piété, dans leur limpidité et leur force. Ces sentiments ne sont pas seulement orientés vers notre personne, qui avait avec lui des liens particuliers d’affection et de dévouement, mais sur­tout vers le Siège apostolique, au service duquel il s’est dépensé toute sa vie avec constance et sagesse, et vers l’Eglise catholique tout entière ; ce fut pour lui un titre de gloire que d’en être un prêtre exemplaire et zélé ; ce fut le but permanent de sa vie que d’en être le serviteur et le représentant très intègre dans les hautes charges qui lui furent confiées ; ce fut son mérite que d’en être le défenseur et l’apôtre en honorant et en répandant dans le monde sa mission de salut et de réconfort. C’est donc pour Nous un motif de satisfaction et de consolation que de relever combien ce message s’applique textuellement à celui qui succède au défunt Cardinal Cicognani, message qui, restant l’hé­ritage du Sacré Collège, rend à sa mémoire l’éloge le plus par­fait et mérite notre gratitude vive et émue.

 

Messieurs les Cardinaux,

 

Votre présence à ce Consistoire, qui précédé de peu les fêtes de Noël, Nous offre l’heureuse occasion de cet échange de sou­haits dont la célébration des saints mystères de l’Incarnation de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ fait désormais une coutume et un devoir. Un tel échange est suggéré par les sentiments les plus purs de bienveillance humaine, et, ce qui compte davantage, par l’effusion de charité la plus intense et la plus joyeuse qui, pré­cisément à cause du souvenir de la sainte fête de Noël et de sa liturgie qui la fait revivre, part des cœurs des croyants pour s’adresser aux cœurs des croyants avec spontanéité et vivacité, en donnant réciproquement à chacun une certaine expérience heureuse de notre communion chrétienne. En conséquence, Nous accueillons avec une reconnaissance émue les souhaits que vous Nous adressez comme interprètes qualifiés de tout le Sacré Col­lège cardinalice, de la Curie et de l’Eglise romaine, et même de toute l’immense et très chère Famille catholique répandue à travers le monde. Et en même temps, à vous-mêmes comme à tous ceux que vous représentez ici et dont vous interprétez les sentiments, Nous apportons en retour l’expression très cordiale de notre affection accompagnée de nos souhaits, en la traduisant en invocation au Seigneur avec les paroles de l’Apôtre Paul : « Que Dieu comble tous vos désirs, selon sa richesse, avec ma­gnificence, dans le Christ-Jésus » (Ph 4, 19).

L’ouverture d’âme, à laquelle se prête ce moment, inviterait notre discours à s’étendre jusqu’à considérer globalement, de manière confidentielle et substantielle, la vie de l’Eglise telle qu’elle se présente à nous, si riche en événements, si complexe dans les phénomènes de son développement historique et spiri­tuel, si envahie ultérieurement d’inquiétudes toujours nouvelles, non moins animée cependant par les influx de l’Esprit vivifiant et consolée par ses signes. Ce serait un tour d’horizon très in­téressant, nous le savons tous ; mais il serait d’une étendue trop vaste, d’une variété d’aspects trop abondante, d’une analyse trop exigeante pour que Nous puissions envisager en ce moment d’en donner, même sommairement, une description adéquate.

Pensez, par exemple, à l’activité qui envahit tout l’organisme complexe de l’Eglise, aussi bien en son centre, le Siège apos­tolique, que dans les Conférence épiscopales qui se sont constituées en chaque nation après le Concile. Pensez au ministère accompli dans chaque diocèse, dans chaque famille religieuse et en général dans les diverses activités ecclésiales du laïcat catho­lique, et à une certaine ferveur dans l’action chez des groupes et des individus, qui les pousse vers des expressions de la cul­ture, de la charité et de la piété, caractéristiques du Peuple de Dieu.

De l’examen de la vie de l’Eglise, en cette heure que Nous n’hésitons pas à appeler historique à la fois parce qu’elle suit l’impulsion qui lui a été donnée par le Concile et parce qu’elle se développe en même temps que les métamorphoses du monde contemporain, Nous pouvons relever deux points. Le premier est le mouvement qui envahit la vie de l’Eglise sous toutes ses formes ; l’autre est la difficulté que rencontre parfois l’Eglise, aussi bien au plus profond des âmes que dans les obstacles ex­térieurs qui s’opposent à son activité normale et traditionnelle. Nous vivons des temps forts, des temps instables, caractérisés par une grande vivacité et en même temps par de grands pro­blèmes. Le germe de la contestation cherche à s’insinuer même au sein du Peuple de Dieu, avec son impétueuse capacité de transformation, devenue synonyme de progrès et de libération, avec sa rupture violente d’avec la tradition qui est pour nous racine, à laquelle nous ne pouvons renoncer, non seulement de cohérence historique et d’honneur victorieux sur le temps qui dévore ses fils, mais racine également de tout ce que le catho­licisme possède d’original, de vital, d’immortel et de divin ; mais en même temps le souffle vivifiant de l’Esprit est venu réveiller dans l’Eglise des énergies assoupies, susciter des charismes en sommeil, infuser ce sens de vitalité et d’allégresse qui, à chaque époque de l’histoire, définit l’Eglise elle-même comme jeune et actuelle, prête à annoncer encore son éternel message aux temps nouveaux, et heureuse de le faire.

Ainsi le fait saillant de la vie de l’Eglise s’est exprimé dans une formule bien connue, mais enrichie d’expressions neuves et originales : l’Année Sainte. Oui, l’Année Sainte, qui sera officiel­lement célébrée à sa date normale, en 1975, dans cette ville de Rome, mais qui a déjà été inaugurée dans les Eglises locales, afin que le bénéfice en soit plus large, et même universel, la pré­paration plus efficace, le programme plus dense et plus actuel.

Il Nous semble que les deux points proposés par ce pro­gramme : renouveau et réconciliation, peuvent résumer les espé­rances et les orientations pour la vie de l’Eglise que Nous vou­drions souhaiter pour les années de cette fin de siècle qui s’of­frent encore à nous.

Et cela, non seulement pour la vie de l’Eglise, mais aussi pour celle du monde : si l’Eglise se distingue de ce dernier et doit le servir sans pour autant se laisser pénétrer par un esprit qui n’est pas sien, elle n’en vit pas moins au milieu de lui et elle doit s’efforcer de l’imprégner de son propre esprit, celui du Christ ; elle est également au service du monde et fait rayonner sur les événements humains la lumière des événements humano-divins qu’elle-même, l’Eglise, vit au cours des siècles.

Le jubilé, œuvre de renouveau et de réconciliation à laquelle l’Eglise du Christ est invitée, ne peut pas, ne doit pas demeurer sans influence bénéfique sur la famille humaine tout entière.

Quel meilleur programme, quel vœu plus nécessaire et plus apprécié pourrions-Nous présenter au monde en cette attente de Noël, pour l’année qui vient et pour la période historique qui s’ouvre sous tant de signes de mutations radicales dans les rap­ports de forces et dans la conception même du bien-être et du progrès ? Quel meilleur programme et quel meilleur vœu que celui-ci : qu’aux changement imposés par les circonstances exté­rieures corresponde un renouveau positif dans les esprits ; et que ce renouvellement conduise à des résolutions tendant non pas à l’aggravation des contrastes par la recherche de domina­tions dangereuses et instables, mais à la réconciliation entre les classes, les pays, les continents, dans une œuvre commune pour un cheminement commun sur les voies de la civilisation et du juste bien-être.

Ainsi, le thème de la paix, revenant comme une exigence na­turelle à chaque retour de la fête de Noël, prend cette année un relief particulier et assume comme une tâche nouvelle : non pas tellement pour le coup d’œil que Nous avons l’habitude de jeter en pareille circonstance sur l’année écoulée afin de rappe­ler les espoirs satisfaits et ceux qui ont été déçus, les efforts généreux et les résistances tenaces, afin aussi de mentionner la participation et l’œuvre du Siège apostolique ; mais surtout pour envisager ce qu’il Nous est donné de souhaiter pour l’avenir et ce que Nous devons nous proposer de faire.

Le panorama mondial, au cours des douze mois qui se sont succédés depuis notre dernière rencontre de fin d’année, se trouve devant nos yeux à tous, avec ses lumières et ses ombres. Voyons-en quelques-unes.

 

1. La réalité des faits n’a pas répondu pleinement à la grande espérance de paix en Indochine qui était née à la suite des Ac­cords de Paris en janvier dernier. La pacification authentique n’est malheureusement pas encore réalisée aujourd’hui. De nou­velles victimes et de trop nombreuses souffrances sont venues s’ajouter, ces derniers mois, à celles qui s’étaient tragiquement accumulées au cours des années de guerre. Nous formons des vœux ardents pour que de nouvelles hostilités ne se produisent pas au Vietnam, malgré certains symptômes menaçants qui, mal­heureusement, font craindre le contraire à quelques-uns ; la dé­ception de tous serait bien pénible, et bien graves aussi les con­séquences. En raison de l’estime et de l’affection que Nous por­tons à cette terre tourmentée, Nous nous permettons de prier les Gouvernements responsables de Saigon et d’Hanoi de bien vouloir poursuivre loyalement les négociations en vue de la paix, tandis que Nous formons le vœu que soit assurée à la population du Vietnam du Sud la possibilité de s’exprimer en toute liberté lors de la prochaine consultation sous un contrôle efficace de l’ONU.

Nous souhaitons également que la paix s’établisse dans les pays voisins, le Cambodge et le Laos. Nous pensons à toutes les familles séparées, à tous les prisonniers qui tardent à recouvrer la liberté et qui parfois souffrent durement du traitement qui leur est infligé.

 

2. En Irlande du Nord, de récentes ententes intervenues sur le plan politique ouvrent des perspectives de développement po­sitif ; elles ont été saluées avec satisfaction par tous ceux qui, depuis longtemps, souhaitent que la situation difficile et com­plexe évolue de façon décisive vers une solution pacifique et juste. Toutefois, les manifestations déplorables de violence, qu’il serait injuste d’attribuer à l’une seulement des parties en conflit, ne sont pas pour autant terminées ; elles entretiennent encore un climat d’insécurité et continuent à répandre le sang et a susciter rancœurs et souffrances parmi ces populations qui Nous sont toujours si chères et auxquelles Nous souhaitons de tout cœur de savoir trouver, dans le nom de chrétien qu’elles ont en com­mun, les raisons et la force leur permettant d’en arriver enfin à une vraie réconciliation des esprits.

 

3.  Mais d’autres situations de conflit, ou tout au moins d’agi­tations — pour ne pas parler du Moyen-Orient sur lequel Nous nous arrêterons plus longuement tout à l’heure — demeurent ou sont récemment apparues, que ce soit en Afrique ou en Amé­rique Latine.

En observant de telles situations si complexes et sur lesquel­les, bien souvent, il est fort difficile d’émettre un jugement ex­haustif, qu’il s’agisse de la vérité ou de l’exactitude des faits dé­noncés, des droits revendiqués ou des raisons invoquées par les diverses parties en lutte, Nous ne pouvons pas, à la place où Nous sommes et dans la perspective déjà évoquée de l’Année jubilaire, ne pas élever la voix, en un avertissement solennel, pour rappeler au monde les exigences de la justice et de l’amour : de la justice, qui impose à tous, individus, gouvernants et peu­ples, le respect des droits de chacun ; de l’amour, indispensable pour promouvoir, vivifier et compléter l’œuvre de la justice, dans la compréhension, la générosité, la collaboration de frères avec leurs frères.

Ce sont des paroles chrétiennes, et en même temps humaines, que Nous répétons d’autant plus volontiers au moment précis où la communauté des Nations commémore le XXV° anniversaire de la Déclaration de l’ONU sur les Droits de l’Homme.

Oui, tant que les droits de tous les peuples, et notamment le droit à l’autodétermination et à l’indépendance, ne seront pas dûment reconnus et respectés, il ne pourra pas y avoir de paix véritable et durable, même si la prépondérance des armes peut avoir momentanément raison de la réaction des opposants. Tant que, à l’intérieur de chaque communauté nationale, ceux qui détiennent le pouvoir ne respecteront pas avec noblesse les droits et les légitimes libertés des citoyens, la tranquillité et l’ordre — même si on réussit à les maintenir par la force — ne seront qu’un simulacre trompeur et sans sécurité, indignes d’une société d’ê­tres civilisés.

La psychologie des hommes est ainsi faite que, tout en étant prêts à s’émouvoir devant l’apparition de nouvelles situations de ce genre — et l’émotion n’est pas toujours proportionnelle à la réalité, qui est parfois présentée artificiellement par une propa­gande habile et organisée — ils deviennent ensuite presque in­sensibles devant la permanence des situations elles-mêmes, com­me si cette prolongation dans le temps, malgré la révolte impuissante de ceux qui en sont victimes, leur servait de justification, spécialement lorsqu’elles sont couvertes, comme il arrive mal­heureusement dans un nombre non négligeable de cas, par une sorte de conspiration du silence.

Nous voudrions, en cette circonstance, en Nous référant pré­cisément au motif humain de la commémoration de la Décla­ration de l’ONU citée plus haut, et au motif spirituel de l’Année Sainte qui commence, adresser à tous notre appel à un renou­vellement et à une réconciliation basés sur le solide fondement de la justice et de l’amour : fondement qui doit servir aussi à favoriser une paix sincère et une réconciliation entre les classes et les groupes sociaux, si facilement divisés et opposés les uns aux autres pour des raisons d’intérêt particulier compréhensible, mais qui ne sait pas toujours tenir compte comme il faut des droits et des intérêts légitimes des autres, ni s’inspirer de la perspective du bien commun.

 

4. Le Moyen-Orient !

Pour tous, il est le berceau de civilisations très anciennes et très nobles. L’humanité vit et profite encore de son souvenir et de ses richesses. Pour l’homme religieux, il est à l’origine de grands mouvements spirituels qui, divisés et différents entre eux, ont en commun la croyance en un Dieu unique, Créateur et Seigneur de l’univers et de ses destinées. Pour les chrétiens, il est la terre dans laquelle Dieu a tissé la trame initiale de son mystérieux dessein de salut, et qui contient en son cœur — de­venu ainsi le cœur du monde — les lieux où le divin Sauveur, dont nous nous apprêtons à commémorer de nouveau la nais­sance dans le temps, a passé les années de sa vie terrestre, est mort pour la vie des hommes et ressuscité pour notre espérance et pour notre joie.

Cette Terre est depuis longtemps, depuis trop longtemps, le théâtre d’un conflit affligeant, qui met en péril la paix même de pays plus éloignés, et peut-être la paix du monde ; conflit qui a apporté luttes et souffrances sans fin à tant de populations désarmées et innocentes, qui fait un objet et un mobile de hai­nes et de rivalités, d’une Terre et d’une Cité qui devraient être symbole et appel à l’unité des cœurs pour des millions et des millions d’hommes qui regardent vers elle comme vers un phare de foi et d’amour.

La situation ambiguë et discontinue de non-paix et de non-guerre, qui se prolongeait depuis plus de six ans, a été rompue, en octobre dernier, par l’éclatement de nouvelles hostilités belliqueuses.

Un travail intense et courageux, pour lequel Nous avons déjà eu l’occasion de manifester notre satisfaction, a conduit tout d’abord à un cessez-le-feu, et maintenant à une Conférence de paix qui s’ouvre justement aujourd’hui à Genève sous les auspices des Nations Unies, et qui, tout en étant pour le moment au moins incomplète quant au nombre de ses participants, ouvre la voie à des négociations qui permettent d’espérer des développements positifs pour le règlement définitif de ce conflit endémique.

Ces espérances, accompagnées de vœux fervents pour l’heu­reux succès de cette grande initiative, Nous les avons exprimées dans un Message au Secrétaire général de l’ONU, et Nous vou­drions les formuler à nouveau ici, en invitant le monde catho­lique à unir sa prière pour la paix au Moyen-Orient au souhait qui monte — Nous en sommes sûr — du cœur de tous les hom­mes de bonne volonté.

Le Saint-Siège, comme il l’a déjà fait dans le passé, conti­nuera de suivre avec grand soin les développements de la situa­tion, en continuant de garder contact avec ses protagonistes et ceux qui ont un titre et un désir de contribuer à la résoudre dans la justice. Le Saint-Siège est toujours prêt à collaborer de bon cœur pour que les efforts en cours soient couronnés de succès dans des accords qui puissent garantir de manière satisfaisante, à toutes les parties intéressées, une existence sûre et tranquille et la reconnaissance de leurs droits respectifs.

A l’intérêt général et très vif pouf la pacification de ces ré­gions tourmentées s’ajoute en Nous la préoccupation particu­lière pour les conditions de vie et la destinée de ceux qui ont davantage souffert et souffrent encore du fait des vicissitudes qui se sont produites de 1947 à nos jours. Nous pensons spé­cialement aux centaines de milliers de personnes qui ont fui leurs terres et sont réduites à des conditions désespérantes d’exis­tence, ou du moins contrariées dans leurs légitimes aspirations. Même si leur cause est parfois soumise à l’attention du monde et même compromise par des actes qui répugnent à la conscience des peuples et ne sauraient se justifier en aucun cas — hélas, nous en avons eu un nouvel exemple tragique ces jours derniers, et tout près de notre Cité épiscopale — il s’agit toujours d’une cause qui exige une considération humaine et appelle, par la voix de masses abandonnées et innocentes, une réponse juste et généreuse.

Nous n’allons pas nous attarder à rappeler le devoir, plus encore que le droit, qui Nous incombe de tout mettre en œuvre pour que toute résolution éventuelle touchant le statut de Jérusalem et des Lieux Saints de Palestine réponde aux exigences du caractère particulier de cette Cité unique au monde, et aux droits et légitimes aspirations des adeptes des trois grandes re­ligions monothéistes, lesquels possèdent, en Terre Sainte, des sanctuaires parmi les plus précieux et les plus chers à leur cœur.

L’intérêt déjà manifesté de façon courtoise de bien des côtés pour connaître la pensée du Saint-Siège sur ces questions, et la déférence dont ont fait preuve les Autorités d’Israël, Nous don­nent la certitude de pouvoir faire entendre notre voix de façon opportune lorsque ces problèmes seront soumis à une discussion effective.

Vous le voyez, l’évocation du pays de Jésus Nous ramène comme naturellement à la raison profonde de notre entretien : le renouvellement des esprits, la réconciliation exigée par une authentique compréhension du sens et des objectifs de l’Année Sainte. Jésus n’est-il pas venu pour renouveler tous les hommes et toutes choses : « Voici que je fais l’univers nouveau » (Ap 21, 5) ? N’est-ce pas Lui notre Paix et notre Réconciliation (cf. Ep 2, 14-16) ?

Assurément, sa doctrine-est encore lumineuse, neuve et con­tinuellement novatrice, comme au temps où pour la première fois les rives du lac de Génésareth, les collines de Galilée et de Judée, les rues et les places de Jérusalem l’entendirent, saisies d’étonnement. Dans cet enseignement, mais aussi dans l’exemple et l’élan entraînant de son amour pour l’homme, l’humanité peut trouver un enthousiasme et des énergies suffisantes pour reprendre avec décision, au seuil du Nouvel An, le chemin de la difficile recherche d’un ordre qui, à l’intérieur de chaque com­munauté, nationale et de la communauté internationale, fonde en justice, en équité, en généreuse collaboration, les relations pacifiques qui sont en même temps un devoir et une nécessité pour la famille humaine.

C’est de courage, de décision, d’énergique sagesse que le monde a effectivement besoin pour ne point perdre espoir dans une pacification qui, même si elle est rendue plus urgente que jamais du fait de la terreur engendrée par la puissance destruc­tive des armes nouvelles, pourrait apparaître comme un objectif presque impossible à atteindre, une utopie.

Quant à Nous, Nous ne nous lasserons pas de rappeler qu’un profond renouveau moral est indispensable pour réaliser ce que le seul équilibre des forces et de la peur réussit mal à établir.

Puisse l’Année Sainte que le monde catholique est appelé à célébrer donner à un tel renouveau la contribution décisive qui fait partie de nos vœux !

Et que la Nativité du Seigneur, que nous sommes sur le point de commémorer, augmente chez tous les hommes cette bonne volonté qui détient les promesses de la véritable paix. Avec Notre Bénédiction.

 

 

 

25 décembre

MESSAGE DE NOËL DE PAUL VI : L’HUMANISME CHRETIEN, REPONSE AUX ASPIRATIONS DES HOMMES

 

Le jour de Noël le Saint-Père a célébré une deuxième Messe à Saint-Pierre, à l’issue de laquelle il s’est rendu à la « Loggia » des Béné­dictions où, avant la traditionnelle Bénédiction « Urbi et Orbi » de Noël, il a lu le Message à tous les hommes de bonne volonté. Voici la traduction de ce Message pour le Noël 1973 :

 

Notre voix se fait aujourd’hui l’écho d’un message céleste, éloigné dans le temps, mais toujours proche dans la réa­lité ; un message qui traverse les siècles et demeure actuel ; et ce message dit : « Voici que je vous annonce une grande joie qui sera celle de tout le peuple ; aujourd’hui un Sauveur vous est né, le Christ Seigneur » (cf. Lc 2, 10-11).

C’est le message de Noël.

Il annonce que, d’un Fils né de la race humaine, vient le sa­lut de l’humanité. Alors une question surgit, impérieuse : l’hom­me est-il sauvé par l’homme ?

Nous célébrons, c’est vrai, une fête de l’Homme. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Noël rencontre spontanément la sympathie, même chez beaucoup qui n’en accueillent pas la signification religieuse. Beaucoup, aujourd’hui, remplacent la théo­logie par l’anthropologie. Ils voient dans le christianisme une valeur humaine acceptable pour tous ; ils ne voient pas la vérité divine qui confère à cette valeur humaine sa raison d’être et son prix infini.

Aujourd’hui, l’humanisme constitue le point crucial de la dis­cussion idéologique. Non pas l’humanisme de nos souvenirs historiques ou celui le notre culture classique, mais celui de la culture et de la sociologie moderne, devenu en certaines de ses expressions caractéristiques une utopie cosmique qui fait de l’hom­me le Dieu de l’homme; un humanisme qui, dans un vertige de pensée durable et pseudo-logique, osera proclamer que l’hom­me est la cause absolue de lui-même, l’expression spontanée d’une vitalité libératrice et originairement légitime et honnête, remplaçant toute autre obligation aliénante. L’homme, et c’est assez. Ensuite, cette prétention humaniste, ayant mesuré les limites de notre vie, dilatera outre mesure les dimensions de la stature humaine et nous assourdira par le cri de triomphe du surhomme, se consumant secrètement de son ignorance à accom­plir autrement la vocation intérieure de l’homme à se dépasser lui-même, et elle donnera au monde l’illusion de pouvoir le ré­générer en le laissant conquérir et utiliser une puissance maté­rielle sans limite. Mais en même temps, cet humanisme, désil­lusionné sur lui-même, se raccrochera à l’analyse scientifique et nous rappellera la consistance réelle de notre être animal, assi­milant sans scrupule la complexe créature d’élection que nous sommes, aux êtres inférieurs du règne biologique, merveilles de la nature eux aussi, mais privés de conscience spirituelle et des­tinés à la dissolution soudaine et inexorable de la mort. C’est un autre humanisme, Frères, que nous célébrons à Noël. Une autre conception de l’homme, et ceci revêt aujourd’hui une im­portance capitale ; la véritable fête de Noël nous transporte, en effet, au sommet de ce qu’il est possible de connaître sur l’homme : l’antique sagesse du « connais-toi toi-même », demeurée au niveau de l’interrogation, reçoit aujourd’hui une réponse sur­abondante même si elle reste toujours mystérieuse.

Notre anthropologie connaît et affirme l’existence d’une ori­gine de l’homme infiniment supérieure, créature tellement belle, tellement noble, tellement digne de toute notre admiration en­thousiaste lorsqu’on la considère en soi ; lorsqu’on la considère dans son essence, elle est « l’image et la ressemblance » de Dieu (Gn 1, 25), destinée à dominer sur toutes les créatures. Par la foi, confirmée par l’expérience (cf. pascal, Pensées, 434), elle connaît le drame douloureux de la décadence primitive et héré­ditaire du péché originel qui a bouleversé toute la vie humaine, y laissant d’immenses nostalgies et d’insatiables insatisfactions, un désordre et un déséquilibre dans le mécanisme psychologique et moral de son activité, d’expériences douloureuses et humiliantes de ce trouble fonctionnel congénital, grandeur et misère qui font que l’homme est pour lui-même un besoin à la fois exaltant et tourmenté, portant au fond de son cœur un besoin énigmatique, devenu espérance en vertu de la promesse de la divine miséricorde. Voici ce qu’est l’homme. Malheur à qui porte la main sur lui : il naît sacré à la vie, dès le sein maternel. Il naît toujours pourvu de cette prérogative dangereuse mais divine, la liberté, éducable mais inviolable. Il naît personne, se suffisant en soi, mais en soi, également, ayant besoin d’environnement social ; il naît doué de pensée, il naît doué de volonté, destiné au bien mais capable d’erreur et de péché. Il naît pour la vérité, il naît pour l’amour.

Nous n’en finirions pas si nous voulions tracer un portrait complet de l’homme tel que l’humanisme chrétien le décrit ; nous en relevons pour l’instant un seul aspect qui se réfère à tous les autres dont la physionomie essentielle de l’homme est composée : le besoin d’être sauvé.

Tel qu’il est, l’homme n’est pas parfait : il est un être qui a un besoin essentiel de restauration, de réhabilitation, de plé­nitude, de perfection, de bonheur. Il est une vie qui ne se suffit pas à elle-même : il a besoin d’un complément de Vie, d’un complément infini. Exaltez l’homme : vous mettrez en plus grande évidence son insuffisance, son incomplétude, son besoin secret d’être sauvé. Disons-le tout de suite et disons tout : son besoin d’un Sauveur.

Oui, besoin d’un Sauveur ; homme pour s’unir, aux hommes, mais en même temps Dieu pour porter l’homme vers les hau­teurs auxquelles le destine sa vocation première et toujours immanente : les hauteurs divines.

A vous tous, hommes nos frères, nous disons aujourd’hui ces vérités fondamentales, afin que vous les connaissiez, que vous y croyiez, que vous en viviez. A vous, hommes nos frères, si vous êtes en proie à la douleur, à la misère, à la souffrance, au péché ; à vous, nations du monde entier, nous le répétons avec l’allégresse de la certitude : frères, il est né pour nous un Sau­veur, le Sauveur ; c’est le Fils de Marie, c’est le Fils de Dieu. Il se nomme Notre Seigneur Jésus-Christ.