L’ENSEIGNEMENT DE PAUL VI
1974
I. CATÉCHÈSE
DU PAPE DANS LES AUDIENCES GÉNÉRALES DU MERCREDI
2 janvier : LA RENCONTRE
AVEC LE PÈRE
9 janvier : INVITATION À
LA PRIÈRE INTÉRIEURE
16 janvier : CONSCIENCE DE
SOI ET REPENTIR, PREMIÈRE PRIÈRE DE L’HOMME MODERNE
23 janvier : LA PRIÈRE
PERSONNELLE ET LA RELIGIOSITÉ INTÉRIEURE
30 janvier : LA PRIÈRE
CHRÉTIENNE
6 février : LA RENCONTRE
AVEC LE CHRIST
13 février : CONNAÎTRE LE
CHRIST
20 février : L’AMOUR
SAUVEUR DU CHRIST, POINT CENTRAL DU CHRISTIANISME
27 février : LE CARÊME :
UN TEMPS LITURGIQUE D’ASCÉTISME ET DE PÉNITENCE
13 mars : LA CONSCIENCE
MORALE DANS LA VIE RELIGIEUSE
20 mars : LA PÉNITENCE,
MOMENT ESSENTIEL DE RENOUVELLEMENT ET DE RÉCONCILIATION
3 avril : LE SACREMENT
DE LA RÉCONCILIATION DANS LE NOUVEL « ORDO » LITURGIQUE
10 avril : LE DEVOIR DE
RÉCONCILIATION
17 avril : DANS LE
BAPTÊME LE PRINCIPE D’AMOUR ET D’ESPÉRANCE QUI UNIT LA COMMUNAUTÉ
24 avril : LE BAPTÊME
COMPORTE UN ENGAGEMENT DOCTRINAL SOLENNEL ET FONDAMENTAL
1er mai : LE TRAVAIL DE
L’HOMME : PROLONGEMENT DE L’ŒUVRE DU CRÉATEUR
8 mai : L’ENGAGEMENT
DU BAPTÊME, GUIDE LUMINEUX DE LA VIE CHRÉTIENNE
22 mai : ENGAGEMENT
ESCHATOLOGIQUE
29 mai : LE MYSTÈRE DE
LA RÉDEMPTION
5 juin : LA BEAUTÉ DE
L’ÉGLISE
12 juin : LA JEUNESSE
ÉTERNELLE DE L’ÉGLISE
19 juin : LA JOIE
D’ÊTRE CHRÉTIEN
26 juin : NÉCESSITÉ ET
DIGNITÉ DE LA SOUFFRANCE
3 juillet : SAVOIR
RÉPUDIER LE MAL ET ADHÉRER AU BIEN
10 juillet : LIBERTÉ ET
VÉRITÉ
17 juillet : LE CHRÉTIEN
FACE AU MONDE ET AUX EMBÛCHES DU SÉCULARISME
24 juillet : LIBERTÉ ET
OBÉISSANCE
31 juillet : LE VRAI SENS
DE LA LIBÉRATION CHRÉTIENNE
7 août : AUX SOURCES
DE LA TRADITION LA FORCE POUR LE RENOUVELLEMENT
14 août : LA VIE
CHRÉTIENNE EST-ELLE FACILE ?
21 août : LE SENS DU
NOM CHRÉTIEN
28 août : VRAI ET FAUX
PLURALISME
4 septembre : « FAIRE
DAVANTAGE... »
11 septembre : DANS LE MONDE
QUI CHANGE, UN RECOURS : LA FOI
18 septembre : L’EGLISE A
BESOIN D’HOMMES FORTS !
25 septembre : FOI, FIDÉLITÉ
ET CONFIANCE
2 octobre : LES LAÏCS
DANS L’ÉGLISE : UNE PRÉSENCE VIVANTE, ACTIVE, IRREMPLAÇABLE
9 octobre : IL FAUT AGIR
: « UNE ÉGLISE VOLONTAIREMENT INERTE NE SERAIT PAS UNE ÉGLISE FIDÈLE »
16 octobre : LES BESOINS
PRIORITAIRES DE L’ÉGLISE
23 octobre : LA PRIÈRE ET
LES TEMPS MODERNES
30 octobre : EVANGÉLISATION
DU MONDE, VOCATION DE CHAQUE CHRÉTIEN
6 novembre : L’EGLISE A
BESOIN D’ÊTRE AIMÉE
13 novembre : ANNÉE SAINTE
: DÉBUT D’UNE NOUVELLE VITALITÉ CHRÉTIENNE
20 novembre : ANNÉE SAINTE
: S’INTERROGER SUR L’AUTHENTICITÉ DE NOTRE PENSÉE RELIGIEUSE
27 novembre : LA
CRÉDIBILITÉ DE L’ÉGLISE
4 décembre : LE DESTIN DE
L’HOMME DANS LA PROSPECTIVE CHRÉTIENNE
11 décembre : CONNAÎTRE LE
CHRIST
18 décembre : NOËL : CENTRE
DU MYSTÈRE CHRÉTIEN
Une doctrine pour notre temps. C’est ainsi me semble-t-il que peut se résumer l’ensemble des textes du Saint-Père qui constituent ce nouveau volume de « L’enseignement de Paul VI ».
Il suffit de parcourir les têtes de chapitre pour se rendre compte comment, semaine après semaine, le Successeur de Pierre, chargé de confirmer ses Frères dans la foi, affronte avec clarté et fermeté les points de l’enseignement de l’Eglise que la conjoncture lui inspire de rappeler, de préciser ou d’expliciter.
L’Année Sainte que nous vivons, à Rome, en ces jours, démontre, s’il en était besoin, combien le peuple chrétien attend du Pape cette parole hebdomadaire qui rassemble et montre la voie.
Elle démontre encore, cette Année Sainte, combien l’appel du Pape peut être mobilisateur d’énergies, catalyseur de générosité ; combien aussi reste vivant au cœur du peuple de Dieu ce sentiment de l’unité, de la catholicité et de l’apostolicité de l’Eglise qui nulle part ailleurs, mieux qu’autour du Père Commun ne peut se manifester de la façon la plus authentique.
Au long de ces pages, le lecteur vivra avec le Pape ses soucis, comme ses espérances, de toute année, à travers allocutions et discours que son souci pastoral de tous les instants l’a poussé a adresser aux pèlerins d’un jour, et au delà de leurs personnes aux fidèles de toute l’Eglise.
I. CATÉCHÈSE DU PAPE DANS LES AUDIENCES GÉNÉRALES DU MERCREDI
Chers Fils et Filles,
Celui qui a célébré la Noël en découvrant dans l’humble fait de la naissance de Jésus le mystère de l’Incarnation, et par conséquent de la venue du Christ dans le monde, c’est-à-dire du Sauveur, du Messie, du Verbe éternel de Dieu fait homme, se trouve engagé dans une découverte successive ; celle-ci nous ouvre le point focal de toute la religion, le secret de la vie de Dieu et en même temps le secret de la vie de l’homme. Noël ne nous révèle pas seulement le Christ, mais par son entremise, grâce à la manifestation, l’épiphanie, qui Le montre Fils de Dieu et Fils de l’homme, elle nous ouvre la vision éblouissante et captivante de la Paternité de Dieu et, avec elle, le mystère de la vie même de Dieu, le mystère de la Très Sainte Trinité : Dieu est Père engendrant éternellement en Lui-même le Fils, sa propre Pensée vivante, son Verbe identique dans sa nature, c’est-à-dire dans l’Etre, au Dieu unique Principe absolu, et, en même temps, dans l’identité de substance du Père et du Fils, exhalant l’Amour, l’Esprit-Saint. Unique, l’Etre divin, mais existant en trois Personnes égales, distinctes et coéternelles (cf. denz.-sch. 800) ; vérité qui dépasse nos facultés d’entendement ; elle concerne la vie de Dieu en soi ; elle est donc ineffable, mais elle n’en, exerce pas moins une influence, infime sans doute mais merveilleuse, sur notre psychologie innée, spirituelle ; elle a fourni à Saint Augustin un thème pour ses spéculations théologiques. « Je dis trois choses, écrit-il : être, connaître, vouloir, ‘esse, nosse, velle’. Je suis en effet, je connais et je veux... La vie est tellement inséparable en ces trois choses... sans qu’il soit possible d’opérer une sélection... comprenne qui peut... » (Confessions XIII, 11 ; PL 32, 849). En ce moment nous n’allons pas nous attarder à la contemplation de spéculations aussi élevées et tellement impénétrables. Nous n’en tirerons qu’une déduction qui doit nous rendre heureux, et qui doit être le pivot de notre foi et par conséquent de notre vie religieuse.
Maintenant, nous savons que Dieu est Père. Père en vertu même de sa nature divine, en Lui-même et dans la génération du Verbe, de son Fils Unique ; aussi est-il le Père de ce Jésus, le Christ qui s’est fait homme ; qui s’est fait homme comme nous, homme pour nous ; notre semblable, notre frère. Et par conséquent, à un titre bien divers mais analogiquement essentiel, Dieu est également notre Père.
Il est notre Père, parce qu’il est le Créateur ; il est le Père parce qu’il nous a été révélé, parce qu’il nous à été donné par adoption.
Ce fut là une des fins principales de l’Incarnation, un des buts qui a dominé la vie du Christ : Lui, le Christ, Il est le révélateur du Père. Et c’est Lui qui nous le dit dans sa dernière prière, adressée précisément au Père céleste et qui résume en des termes d’une extrême élévation et d’une grande densité le sens de sa venue dans le monde : « J’ai manifesté Ton nom aux hommes... » (Jn 17, 6). Cela, Jésus l’avait déjà dit, en termes non moins élevés et non moins denses mais simples et presque familiers ; aux disciples qui demandaient que le Maître leur apprenne à prier Jésus répondit, comme chacun le sait : « C’est ainsi que vous devrez prier : Notre Père qui êtes aux cieux... » (Mt 6, 9 ; Lc 11, 1).
Et lorsqu’on l’entend ainsi, cette prière semble la formule la plus évidente. Oui, car c’est Jésus qui nous l’a enseignée. Dans l’Ancien Testament, déjà, nous trouvons qu’à Dieu il est attribué le titre de Père du Peuple élu ; peuple élu tant à cause de son élection par Dieu qu’en vertu de l’intime rapport religieux que Dieu a voulu établir avec lui (cf. Is 45, 10 ; Dt 32, 6 ; etc. ; cf. aussi A. hesghel, Dieu en quête de l’homme, éd. du Seuil, Paris 1968) ; mais dans l’Evangile cette appellation de Père rapportée à Dieu, par la voix du Christ, devient une habitude normale et elle acquiert une plénitude en laquelle se concrétise non seulement toute la théologie, mais également toute la spiritualité de la vraie religion.
Il faudrait que nous concevions cette révélation de la vérité ontologique suprême comme la clé de voûte de toute notre pensée et comme la source sanctifiante de toute notre vie spirituelle. Dieu, le Père ! Nous sommes un peu confus maintenant de ne pouvoir y faire allusion que d’une manière si brève et si superficielle, alors que l’importance primordiale d’un thème semblable et sa signification inépuisable devraient fixer ici et pour toujours notre discours. Dieu le Père ! L’Etre premier, nécessaire, absolu, infini, éternel, Dieu, se qualifie Père et il l’est, par la génération du Fils Unique, Dieu issu de Dieu, et par la génération que, par l’intermédiaire du Christ et dans l’Esprit-Saint, il a étendue à nous par voie adoptive (Jc 1, 18). C’est ici qu’est notre foi, ici notre religion, ici notre baptême, ici notre capacité. C’est d’ici que nous prenons l’envol vers le mystère de la vie divine, c’est d’ici que naissent les racines de notre fraternité humaine et d’ici que jaillissent les facultés qui nous font saisir la signification de notre œuvre présente, comprendre le besoin que nous avons de l’aide et du pardon divins et percevoir notre destin eschatologique. Mais, sur le plan pratique, dans la perspective de la pédagogie évangélique que nous voulons infuser dans la psychologie apathique ou errante de la génération moderne, il y a, nous semble-t-il, une note qu’il importe de relever avant toute autre ; Dieu est notre Père, donc il nous aime. Et alors : quelle doit être notre attitude fondamentale à son égard ? Notre religion ne peut être en conséquence que bienheureuse, confiante, sereine, optimiste, pleine d’énergie et dominée par une seule parole filiale : oui, Père oui ! Tout notre bonheur se trouve dans cette réponse.
Cela signifie, Frères et Fils bien-aimés, que dorénavant notre piété, notre fidélité devront se nourrir de la prière que Jésus lui-même nous a enseignée et que, comme nous le déclarons à la Messe : « nous osons dire : notre Père qui êtes aux cieux... ».
Avec notre Bénédiction Apostolique (Cf. R. graf, Si, Padre, Morcelliana ; J. carmignac, Recherches sur le « Notre Père », Letousey 1969 ; voir aussi: ste thérèse, Chemin de Perfection ; G. M. curgi, Lezioni..., 1, 552 et ss. ; et de même les commentaires de G. Salvadori, P. Chiminelli, Carnelutti, etc.).
Chers Fils et Filles,
La Noël est passée. Du moins, en tant qu’elle commémore la naissance de Jésus le Sauveur, le mystère qu’elle nous révèle, c’est-à-dire l’Incarnation du Verbe de Dieu ; en tant qu’elle nous révèle encore la nouveauté introduite dans le rapport entre l’homme et le Christ, c’est-à-dire Son voisinage avec le monde et Sa coexistence avec et parmi les hommes (souvenez-vous : « Il s’est fait chair et a vécu parmi nous », Jn 1, 14). Mais en raison de la répercussion spirituelle que la célébration d’une telle fête tend intentionnellement à avoir dans les âmes de ceux qui y ont participé, la Noël, disons-nous, ne peut pas passer complètement : elle tend à se prolonger, et non seulement liturgiquement, mais aussi spirituellement, moralement et même socialement (tous les gestes de bonté et de charité que Noël a fait jaillir ne tendaient-ils pas à exprimer et à engendrer un sentiment humain, une attitude pratique, de caractère permanent, dans la coexistence familiale, amicale et civile qui nous environne ?) ; la Noël prétend rester et exige un « après-Noël ». Mais lequel ? Et comment ?
Retournons un instant au récit évangélique et détachons-en ce fragment qui vaut tout un programme. Le voici, ce fragment qui nous instruit au sujet de cet « après-Noël » ; il se présente comme ceci et il est merveilleux : « Marie conservait toutes ces choses et les méditait dans son cœur » (Lc 2, 19). Oui, combien de beauté humaine dans ce détail personnel, combien de richesse spirituelle dans cette pure confidence. Celle-ci est fort probablement la source pure et directe de l’Evangéliste qui écrit; c’est Luc, et il enregistre un détail des plus naturels : comment une mère, et une telle mère, aurait pu ne pas revivre en pensée le si grand, si personnel événement qu’elle avait vécu dans la réalité de l’expérience vitale ? Jésus était né ainsi, dans des circonstances que nous connaissons tous si bien ; comment aurait pu ne pas renaître, dans la réflexion d’une mère heureuse et seule à savoir, le prodige aux divers aspects de cette naissance humano-divine ? La mémoire d’abord, la conscience ensuite, puis la compréhension, l’émerveillement, la contemplation enfin, ne sont-ils pas les phases de la vie spirituelle de la Vierge, élevée, également sous cet aspect, au rang d’exemple, au titre de modèle du processus intérieur qui devrait s’accomplir en tout disciple du Christ ?
La connaissance du Christ, quelle qu’elle soit, immédiate, sensible, expérimentale, comme elle le fut pour les Apôtres et pour la génération contemporaine du Christ et coexistant avec Lui (cf. 1 Jn 1, 1-2) : « ... ce que nous avons vu de nos yeux et contemplé, ce que nous avons touché de nos mains... nous vous l’annonçons... », ou bien indirecte, par l’annonce ou le témoignage (cf. Ac 2 ; discours de Pierre) prend une grande place, une position dominante dans la vie de celui qui a eu la fortune de se rencontrer avec Lui. Jésus fut, est et sera toujours présent; destiné à l’être toujours, en tous ; mais par quelle voie ? Sous quelle forme ?
De simple connaissance historique, ou scientifique ? de pure mémoire, celle qui est réservée aux personnages qui ont réalisé de grandes entreprises, ou qui ont écrit des ouvrages ou, par leurs actions, influencé le cours des événements humains ? Non, pas seulement ainsi. La question de la présence du Christ dans le monde extérieur des faits et des institutions, et dans celui intérieur des cœurs des hommes est au centre de notre religion ; et le mystère de Noël, récemment célébré, concourt à la présenter dans son importance capitale, et à suggérer quelques principes relatifs à sa solution positive. Nous nous demandons encore : comment Jésus-Christ dont nous avons commémoré la naissance, survenue à Bethléem au temps de César Auguste, est-il encore présent parmi nous ? Limitons-nous à chercher sa présence intérieure, dans nos âmes, et, repensant à Marie, nous répondons : Jésus est présent, par-dessus tout, par la foi, au-dedans de nous. Une parole de Saint Paul dit tout à cet égard : « Le Christ habite dans vos cœurs par la foi » (cf. Ep 3, 17). De cette affirmation (qui sera ensuite complétée par un autre élément : la grâce, et par un autre coefficient instrumental : l’Eglise) découle toute la vie spirituelle de notre religion. Nous pouvons dire, en simplifiant : la Noël persiste en nous si le Christ naît et vit en nous grâce à la foi, laquelle n’est pas une simple notion du Christ, son image, presque sa photographie qui remplace sa figure sensible, mais une forme mystérieuse et vitale qui le porte à vivre en nous. C’est encore Saint Paul qui nous le dit : le chrétien, c’est-à-dire le juste au sens biblique, vit de foi (cf. Rm 1, 17 ; 3, 26) ; et ici la foi est attribuée non pas au simple témoignage humain, mais à la Parole de Dieu.
Ces choses, nous les connaissons sans aucun doute ; mais nous nous rendons compte à quel point elles sont étrangères à la mentalité moderne, tellement extravertie, tellement réticente à la connaissance par la foi, aussi incapable de méditation dans le sanctuaire religieux de la conscience et aussi peu préparée au langage de la prière mentale.
Eh bien, nous, par contre, nous vous engageons à réapprendre ce langage. Sans lui nous ne pouvons avoir de colloque avec Dieu, nous ne pouvons même pas écouter sa voix ; Il daignait intervenir dans ce dialogue silencieux. Mais il fait partie de ce renouvellement spirituel auquel l’Année Sainte doit nous conduire : savoir prier, et pour prier vraiment, savoir méditer. Grands et innombrables sont les maîtres. Accueillez leur invitation ; avec notre Bénédiction Apostolique (Cf. Cardinal G. lercaro, l’orazione mentale, 1947 ; P. pourrai, La spiritualité chrétienne, III, 1927 ; et parmi les classiques : sainte thérèse, La voie de perfection et Château intérieur, saint françois de sales, Teotimo, livre VI ; etc.).
Chers Fils et Filles,
Nous avons célébré la Noël. Et ce fait religieux qui se répète chaque année, nous ne pouvons le considérer, nous, que comme une rencontre avec Jésus-Christ. Il est venu, il est descendu jusqu’à nous (cf. Ph 2, 7) et il a vécu avec nous (Jn 1, 14) ; remontant jusqu’aux privilégiés contemporains du Christ, nous pouvons presque dire, nous aussi : « nous avons mangé et bu avec Lui... » (Ac 10, 41). Nous ne devrions plus oublier, sous son aspect spirituel, cette réalité de notre religion : la rencontre personnelle avec le Seigneur. Le fait sacramentel de notre baptême nous oblige à cet état d’esprit, à cette spiritualité, celle d’un voisinage personnel, d’une amitié, d’une confidence qui, dans l’Eucharistie, va au-delà de toute limite imaginable : elle va jusqu’à la communion, jusqu’à la fusion de la vie humano-divine de Jésus-Christ avec notre vie personnelle, si humble, si insignifiante qu’elle soit : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Jn 6, 56).
Donnons l’importance qu’il mérite à ce point d’arrivée de notre démarche religieuse. Nous arrivons réellement à Dieu fait homme. Combien grande est la distance qui a été franchie, annulée ! Nous sommes admis à entrer en conversation directe et parfaite avec le Christ, le médiateur, le « pont » comme l’appelait Sainte Catherine de Sienne. C’est ici que commence notre authentique religiosité catholique.
Mais prenons bien garde. Elle aussi, cette religiosité, admet, ou plutôt exige une gradation, un développement moral et spirituel qu’il serait téméraire de négliger (cf. Mt 22, 12).
Nous, nous voulons dire nous les fils de notre siècle, nous avons dans le cœur et peut-être sur les lèvres, lorsque nous nous trouvons sur le seuil du monde religieux, la prière de l’aveugle de Jéricho : Seigneur, fais que je voie ! Nous voudrions traduire en expérience sensible cette vérité religieuse, cette Réalité mystérieuse à laquelle, par curiosité capricieuse, ou par inquiétude intérieure, ou à cause de la circonstance imprévue de quelque fait extérieur, ou d’une expérience urgente de la vie, ou encore à la suite d’une pressante conclusion logique, ou surtout grâce à l’initiation sacramentelle, ou peut-être aussi par l’effet d’une impulsion secrète ultérieure du Paraclet, cette Réalité mystérieuse, disons-nous, à laquelle nous sommes de quelque manière arrivés.
N’est-ce pas ainsi, du reste, que nous sommes invités par l’épiphanie de l’art qui, dans la religion catholique, n’est pas mis au ban par des iconoclastes puritains, mais qui traduit en de splendides et innombrables signes extérieurs le langage sacramentel et cultuel ? La liturgie n’opère-t-elle pas avec le ministère des sens dans le royaume invisible de la grâce et de la communion mystique avec le Christ et avec Dieu ? Et de plus, toute la pédagogie moderne ne cherche-t-elle pas à substituer à l’effort mnémonique et mental les moyens audiovisuels ? A l’exemple de Thomas le Didyme, combien ne répètent-ils pas ces propres paroles devant les exigences de la Foi : « Si je ne vois pas... je ne croirai pas » ? (Jn 20, 25).
Eh bien, cette attitude est ignorante et sotte. A tous aussi le Seigneur pourrait dire : « Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous demandez ! » (Mt 20, 22). Parce qu’une expérience sensible d’une entité religieuse est de par soi, directement, impossible et, de plus, infructueuse (cf. Co 5, 16). Que si vraiment nos sens étaient touchés par quelque rayon de visibilité divine, quelle serait notre réaction normale ? L’épouvante (cf. Ex 33, 20 ; 1 Rm 6, 19-20). La présence de Dieu traduite en termes sensibles est terrible, elle est fulgurante. Même dans l’Evangile qui est, tout entier, un cadre dans lequel Dieu fait homme se prête à nos conversations (cf. Ba 3, 38), le Christ a des moments pendant lesquels sa manifestation provoque une grande frayeur (cf. Mt 17, 6) et suscite des sentiments et des paroles que l’Eglise répétera éternellement : « Seigneur, je ne suis pas digne... » (Mt 8, 8). Est vraiment caractéristique l’exclamation de Simon Pierre au moment de la première pêche miraculeuse ; lui-même, dans la barque, il se jette à genoux devant Jésus et dit « Eloignez-vous de moi Seigneur, je ne suis qu’un pécheur » (Lc 5, 8). Et puis, que dire de cette rencontre du regard éperdu de Pierre — encore lui — avec le regard de Jésus lorsqu’il eut renié le Maître au moment du procès nocturne : « Alors, note Luc, le Seigneur se retourna pour regarder Pierre, et Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite: "avant le chant du coq, aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois". Et il sortit dehors en pleurant amèrement » (Lc 22, 61-62).
Tout ceci nous fait penser que notre premier contact, sensible ou spirituel, avec Dieu n’est pas destiné, normalement, à produire une impression de surprise agréable ni même de joie paisible ; et cela nous prévient que, si nous voulons entrer dans le cercle religieux, nous devons passer à travers des émotions, des sentiments, qui produisent de profonds bouleversements intérieurs. On ne va pas à Dieu comme à un spectacle divertissant, ou à une rencontre familièrement indifférente. Ici également on peut utilement faire une comparaison élémentaire. Dieu est la lumière ; si l’un de nous se présente devant lui, quel premier effet en résulte ? Le premier effet est que nous, avant de regarder Dieu, nous nous regardons nous-mêmes ; et tout aussitôt, nous sommes envahis de confusion et de malaise, parce que, tandis que nous avons l’intuition de la majesté transcendante de sa présence, nous voyons notre bassesse ; (la Vierge elle-même a fait l’expérience de cette humilité métaphysique ; vous rappelez-vous son Magnificat où Marie proclame sa propre petitesse en présence de la grandeur de Dieu ? — (Lc 1, 48) ; de plus, nous découvrons, avec une humble évidence, notre indignité (cf. Mt 22, 12).
Cette attitude morale-spirituelle qualifie un genre de prière qui, avant même de nous concéder un colloque sanctifiant avec Dieu, nous donne, à nous-mêmes, la conscience de nous-mêmes. Nous pourrions l’appeler prière d’autoconscience, prière réfléchie sur notre propre être, et spécialement sur nos propres conditions morales. La première tentative d’établir un rapport avec Dieu implique l’aveu de notre incapacité d’atteindre un tel objectif sans sa miraculeuse intervention de bonté et de miséricorde. Rappelez-vous le retour, c’est-à-dire la conversion du fils prodigue de l’Evangile : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je rie suis plus digne d’être appelé ton fils ! » (Lc 15, 18-19 ; cf. guardini, Il Dio vivente ; sur le repentir).
Cette phase et cette forme de vie religieuse sont, comme chacun le sait, extrêmement importantes et constituent pour la mentalité de l’homme moderne les obstacles les plus grands à sa restitution au royaume de Dieu, à la vie chrétienne. Surmonter ces obstacles ne signifie pas seulement admettre, en quelque sorte, l’existence de Dieu et par conséquent l’insertion d’un problème religieux dans notre vie; cela signifie réhabiliter en nous le sens rationnel de l’obligation morale, c’est-à-dire de l’inéluctable relation avec Dieu que comporte notre conduite ; cela signifie avoir conscience de notre responsabilité transcendante, donner à notre conscience la lumière et la force pour guider nos actions, en fonction d’un paramètre objectif et sacré, décisif pour notre destin présent et notre destin futur.
Il faudra, par conséquent, que nous prenions l’habitude de nous examiner à la lumière de la présence de Dieu et à celle de la loi divine et des impératifs de notre devoir. Difficile, mais non impossible. Et même ici, il se peut que l’homme moderne soit en fait d’autant plus disposé à prier de cette prière du repentir que plus grande est sa répulsion instinctive ; et ceci se passe dès qu’il a conscience d’une présence divine et qu’il se rend compte, par conséquent, de son propre besoin de miséricorde.
Mais nous avons célébré la Noël, la présence de Dieu parmi nous.
Aussi, est-ce le moment propice pour les faire nôtres, ces pensées : le Seigneur est venu ! Qui voudrait ne pas le rencontrer ?
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous avons célébré la Noël. Nous considérons Noël comme la rencontre religieuse de l’humanité avec le Christ, c’est-à-dire avec le Verbe de Dieu fait homme. Cette rencontre nous regarde personnellement. C’est sur cet aspect du mystère célébré que nous allons fixer maintenant notre attention. C’est-à-dire que nous devons nous rendre capables de converser avec le Christ, et, par son intermédiaire, avec Dieu ; avec ce Christ-Dieu qui, pour se rencontrer avec nous, a parcouru un si long chemin : il est descendu du ciel. Cette conversation marque une nouvelle et très grande étape de lai vie religieuse chrétienne. En simplifiant, nous dirons : nous devons apprendre à parler avec le Seigneur, à parler au Seigneur. Un colloque direct, personnel, sincère avec le Seigneur constitue un genre de prière tout particulier : la prière personnelle.
Surgit la question : sommes-nous capables de prière personnelle ? Nous pourrons certainement répondre de manière affirmative si, par prière personnelle, nous entendons la récitation de quelques formules de prières habituelles, que nous connaissons tous et dont nous voulons croire qu’elles donnent une voix à notre habituelle observance religieuse : qui, donc, ne récite pas un Pater Noster ? Un Ave Maria ? Et parmi vous, ne sont-ils pas nombreux ceux qui, chaque jour, récitent quelque prière au début et à la fin de la journée ? Et de plus, nombreuses également sont les personnes qui disent chaque jour le Rosaire et d’autres prières habituelles entrées dans le programme quotidien du bon chrétien. Et cela, c’est bien, c’est vraiment bien ; conservons ces pratiques religieuses élémentaires comme prise de conscience quotidienne de notre caractère chrétien; comme expression de notre fidélité à la conception chrétienne de la vie ; comme signe de notre respect religieux envers Dieu par le moyen duquel nous voudrions satisfaire au premier, au plus grand et synthétique commandement religieux et moral: celui de l’amour ; comme invocation de l’aide divine, sans laquelle demeure insuffisante toute notre vertu spéculative et opérative ; et enfin comme soutien de nos laborieux efforts quotidiens pour l’accomplissement de nos devoirs. C’est très bien, nous le répétons, de conserver, ponctuelle et sérieuse, l’habitude de réciter la prière quotidienne, avec cette simplicité enfantine que nous aimerions voir orner et caractériser toutes les périodes de notre vie.
Mais suffit-il de ce petit nombre de formules toujours pareilles, plus souvent vocales que spirituelles, pour donner à notre existence sa profonde signification religieuse ? Son authentique et actuel cachet spirituel ? Son colloque personnel et original avec le mystère divin ? Celui qui professe avec sincérité ses propres sentiments religieux se rend compte qu’il manque quelque chose à cette brève oraison conventionnelle ; elle devient facilement un acte purement extérieur; un rendez-vous entre deux absents : Dieu et le cœur. Et que dirons-nous de ceux qui cessent de se souvenir encore de ce rendez-vous ? Qui s’habituent à l’oublier ? Et, devenus, comme on dit, plus « mûrs », ceux-là n’en éprouvent même plus le devoir ou le besoin. Une simple enquête sur les habitudes religieuses des gens de notre époque nous documenterait tristement sur la totale, ou quasi-totale, absence de prière personnelle chez de très nombreuses personnes, devenues étrangères ou hostiles à toute expression de religiosité intérieure : âmes éteintes, lèvres muettes, cœurs fermés à l’amour, à la foi, aux sollicitations ou aux impératifs de l’esprit ! Et combien sont-elles ? Il y a des gens qui soutiennent que l’homme moderne est et doit être ainsi: sans prière personnelle. Ici, il y a une confusion de termes entre homme moderne et homme authentique. L’homme authentique, l’homme vrai: et nous ajoutons : s’il est vraiment moderne, c’est-à-dire conscient de la valeur de sa grande expérience culturelle, active, sociale, cet homme demeure radicalement religieux, c’est-à-dire essentiellement orienté vers une recherche et vers un rapport avec Dieu, et par conséquent avide et capable de prière personnelle.
Nous négligeons le grand thème de la piété religieuse, de la dévotion (cf. St. TH., II-II, 101-102 ; st françois de sales, Introduction à la vie dévote ; L. de grand-maison, La religion personnelle, etc.). Nous nous limitons à poser le problème, si important dans le domaine pastoral et psychologique, si délicat dans le domaine pédagogique et spirituel : comment est-il possible de remettre dans les âmes du monde profane, irréligieux et même athée, l’impulsion, la capacité, l’expression correcte d’une parole adressée à Dieu, au Christ, à la Vierge ? Nous vous laissons ainsi qu’aux experts et aux pasteurs, l’étude de ce problème et de la réponse à lui donner, observant seulement combien il est actuel, spécialement au point de vue du renouvellement religieux et moral que l’Année Sainte voudrait produire dans le peuple comme dans les milieux déjà éduqués à la vie spirituelle ; et en affirmant encore une fois que cela ne doit pas être un problème insoluble : la preuve en est une certaine sensibilité intérieure, et même religieuse, que l’on rencontre dans certaines des couches les plus sérieuses et réfléchies de la jeunesse actuelle.
Cela nous permet plutôt de souligner l’expression réduite et momentanée de la conversation de notre esprit avec Dieu, la « prière-étincelle », l’invocation quasi-explosive qui peut s’évader d’une âme ; jaculatoire, la définiront les gens pieux ; invocation, plainte, cri, elle peut jaillir également d’un esprit non entraîné au colloque religieux ; et ce genre de prière forme une phénoménologie des plus intéressantes dans l’histoire du royaume de Dieu, à commencer par l’histoire du « bon larron » qui, d’une seule imploration, a arraché au Christ, avec lui crucifié et mourant, son propre salut : « Seigneur, souviens-toi de moi quand tu seras rentré dans ton royaume ! ». Et Jésus lui répondit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis ! » (Lc 23, 42-43) ; pour conclure avec le singulier témoignage d’André Frossard, vivant, qui l’intitule : « Dieu existe, je l’ai rencontré » (Fayard 1969).
Oui, il faut rappeler qu’à ce rendez-vous dont nous avons parlé, nous sommes deux à être en cause : nous, probablement paresseux, tardifs et rétifs interlocuteurs, et Dieu, qui nous devance et nous aime, et qui, le premier, est à notre recherche (1 Jn 4, 10) et qui nous atteint de son rayon mystérieux.
Une surprise : la grâce est exactement cela ! Que Dieu veuille que, dans notre intention d’établir avec lui notre colloque régulier et filial, mais souvent lent et réticent, une telle surprise, celle de sa présence agissante, nous soit également réservée.
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Comme la lumière de la comète que nous avons pu admirer ces dernières nuits dans le ciel, la lumière de Noël continue, même si le cycle de ses célébrations est clos, à illuminer notre réflexion sur le renouvellement de notre vie spirituelle. L’illumine comment ? Au moyen d’un raisonnement, d’une théologie, qui englobe tout notre système religieux, tout spécialement en se référant à cet acte religieux par excellence que nous appelons prière et qui nous tient à cœur, à nous comme à tous ceux qui entendent encourager un tel renouvellement (dont l’Année Sainte a fait un de ses fondements), qui nous tient donc fortement à cœur soit comme expression individuelle, soit comme voix collective de peuple.
Voyons ! La Noël a inauguré et établi un rapport nouveau, plein, direct, filial avec Dieu, moyennant l’incarnation, c’est-à-dire la venue parmi nous du Verbe de Dieu qui s’est fait homme. Cette présence humaine de Dieu parmi nous, réalisée en Jésus-Christ, produit deux effets primordiaux, propres à une coexistence et à la conversation qui en dérive : premièrement, celui d’écouter; Jésus est messager de la Bonne Nouvelle, de l’Evangile, de la Parole de Dieu exprimée en langage humain ; un fait d’une incalculable, d’une inépuisable importance et que nous classons sous le grand mot de foi. La foi est une écoute de la Parole de Dieu. Deuxièmement, celui de parler, et que nous appelons prière. Nous ne pouvons rester muets et inertes après avoir écouté la voix du Christ ; nous devrions, au moins, faire nôtre le commentaire évangélique de quelqu’un qui avait entendu sa parole : « Jamais personne ne nous a parlé comme cet Homme ! » (Jn 7, 46) ; ou nous exclamer, plein d’enthousiasme, comme cette femme inconnue de l’Evangile : « Bienheureux le sein qui t’a porté et les mamelles qui t’ont allaité ! » (Lc 11, 27). Ou encore, nous devrions oser, comme les Apôtres interrompre le discours du Seigneur pour demander quelques explications (cf. Mt 13, 36) ; ou, finalement pour demander au Maître : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean l’a également enseigné à ses disciples » (Lc 11, 1).
La prière est le premier dialogue que l’homme puisse ambitionner d’avoir avec Dieu. Dès que l’on admet l’existence d’un rapport avec Dieu, c’est-à-dire d’une religion, le besoin naît — d’abord spontané, puis pressant — de lui adresser notre parole. Celle-ci jaillit, moins du sentiment, ou de l’ignorance ou de l’intérêt, comme on le prétend souvent, que d’un acte fondamental d’intelligence, quasi-instinctif, quasi-intuitif : si Dieu, existe, si Dieu m’est accessible, moi je lui dois une parole, je dois lui adresser une expression qui soit mienne ; c’est une nécessité spirituelle et morale (cf. St. TH., II-II, 83, 2) ; c’est un comportement normal et habituel qui dérive du rapport métaphysique de mon caractère de créature avec Celui qui est le Principe suprême et nécessaire, et qui correspond au précepte évangélique : « Il faut prier toujours et ne cesser jamais » (Lc 18, 1). Du reste, les deux formes essentielles dans lesquelles s’exprime la prière, justifient cette habituelle exigence — à tout le moins potentielle — de prière : la louange et la demande. Dieu peut être l’objet de notre louange, de notre « élévation de l’esprit » vers lui, une élévation qui, en soi, ne devrait jamais faiblir ; elle fait partie de notre conception de la vie, de notre conscience de créature, de notre sentiment d’être toujours suspendus à la toute puissante et gratuite action génératrice de la Cause première. C’est ainsi que Dieu peut être l’objet de notre imploration de secours adressé à la divine Providence.
Chaque religion, d’une manière ou à un degré divers, s’exprime ainsi.
Notre religion, qu’y ajoute-t-elle d’original ?
Ici, il faudrait un volumineux traité pour donner la réponse. Ne considérons en ce moment que l’attitude fondamentale de la prière chrétienne, cette manière d’être qui dérive du fait, que nous avons rappelé, de la Noël, de l’Incarnation, du rapport unique et très heureux que le Christ a établi entre Dieu et l’humanité.
Procédons par points. Premier point : le fait de la prière doit être mis en évidence dans notre vie chrétienne. Notons à ce propos deux faits capitaux, qui pénètrent dans notre vie moderne ; l’un est négatif : on ne veut plus prier, on ne sait plus prier ; et, malheureusement, beaucoup de personnes ne prient plus, pour des raisons importantes mais fausses. Nous nous rendons compte de la gravité de cette affirmation, qui remonte à la grande polémique avec l’athéisme pratique et avec l’athéisme théorique de notre époque. L’absence de prière, l’allergie à n’importe quel acte religieux, l’illusion de se suffire à soi-même, l’infatuation du progrès scientifique et technique tout comme si en découlait la vanité de la conception religieuse de l’univers et de la vie (alors qu’au contraire ce progrès ne fait que l’expliciter et la postuler), l’asservissement à certaines mentalités politiques et sociales dominantes, et ainsi de suite, semblent justifier la soi-disant : « mort de Dieu » ; mais à y regarder de plus près, il s’agit plutôt de la mort de l’idée de Dieu dans l’homme et, par conséquent, de tout ce qui donne à l’homme fondement et richesse de vérité, de dignité, d’espérance. Discours long et dramatique mais pour l’instant il suffit d’en avoir une fois de plus défini l’erreur. L’autre fait, de dimension diverse mais d’importance énorme : dans le cœur de la génération actuelle est en train de renaître un besoin, une orientation, une sympathie vers quelque forme de prière. Sans doute ne sommes-nous encore qu’à l’aube d’une aspiration spirituelle, étrange peut-être, mais très humaine ; et, chez ceux qui ont posé leurs premiers pas sur le sentier de l’authentique spiritualité chrétienne, l’aube resplendit déjà de lumière matinale et printanière : comme c’est beau, comme c’est vrai, comme c’est sage de prier !
Et alors voici le second point : la caractéristique intrinsèque de la prière chrétienne est la confiance. Expliquons cela : si le rapport entre l’homme et Dieu est celui qui a été inauguré et établi par le Christ, la prière n’est plus un monologue, elle n’est plus une voix dans l’obscurité, elle n’est plus un effort qui se dilue en un poème sans espoir ; mais elle est un véritable dialogue, elle est un recours non pas seulement à un précepte divin, mais aussi à une promesse divine : « priez et vous serez exaucés... » (Mt 7, 7). L’idée d’une Bonté, qui nous écoute, qui nous aime, qui est prête à nous satisfaire, devient dominante dans l’esprit chrétien: «Y a-t-il quelqu’un parmi vous, — enseigne le Seigneur — quand son fils lui demande du pain, qui lui donne une pierre ? » (Mt 7, 9).
Quelle douces paroles ! Voilà l’Evangile ! Voilà le fondement de notre prière !
Certes, nous nous trouvons ici encore devant un péril possible pour notre étroite psychologie terrestre : celui de prétendre que la prière est le remède facile pour chacun de nos besoins temporels. Si l’on conçoit la religion comme purement utilitaire, notre prière peut se dégrader facilement en fantaisie, en superstition, en simonie. Mais si, tout en exprimant à Dieu nos maux et nos besoins terrestres et bons, la prière se maintient au niveau d’une authentique conversation avec Dieu, elle ne perdra rien de sa confiance caractéristique, et même si elle n’obtient pas automatiquement la grâce qu’elle implore, elle reconfirmera son optimisme en découvrant que « toutes les choses tournent en bien pour celui qui aime Dieu » (Rm 8, 28). Même la douleur ; et Saint Augustin ajoute : même nos péchés !
Aussi, est-ce à ceci que nous voulions arriver : créer en nous, dans notre peuple, une mentalité confiante envers la prière et envers l’espérance.
Que ce binôme de prière et espérance soit notre programme !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Le souvenir de Noël remplit encore nos âmes. Et, à bien y réfléchir, c’est normal. Si, en célébrant Noël, nous avons vraiment compris d’avoir rencontré Dieu fait homme, de l’avoir rencontré comme quelqu’un d’entre nous ; si nous avons compris qu’il a voulu se rapprocher de nous, venir à notre recherche, qu’il s’est fait homme pour nous, pour nous parler, pour entrer dans le destin de notre vie, c’est-à-dire pour nous sauver, nous ne pouvons pas nous arrêter, nous ne pouvons pas ne pas attribuer à une telle rencontre une importance décisive pour notre vie même.
Réfléchissons bien sur le sens de la rencontre avec le Christ.
Et avant tout sur la réalité du fait.
Pensons-y, dans le grand dessein religieux offert à l’histoire du monde: le Dieu du mystère, qui, sans laisser sa propre patrie, c’est-à-dire les attributs de sa divinité éternelle — il descend sur la scène mobile du temps (cf. Ep 1, 10) ; infinie — il assume les limites de la « kénosis », ce qui peut se dire de l’anéantissement de Soi (cf. Ph 2, 7) ; ineffable — il se revêt de chair à nous visible (cf. 1 Tm 3, 16 ; Jn 14, 9) ; inaccessible — il se révèle aux petits (cf. Mt 11, 26) ; il se rend disponible à la coexistence humaine (Ba 3, 38) pour élever à un niveau surnaturel (2 P 1, 4) notre vie rampante sur terre, pour résoudre les destinées de l’humanité, qui étaient perdues et deviennent impensablement fortunées... Pouvons-nous demeurer indifférents et oublieux ?
Et si, en réfléchissant, nous découvrons ensuite que ce dessein nous regarde personnellement, que son universalité se concentre sur chacun de nous, devient notre drame personnel, nous investit intérieurement avec une extraordinaire richesse de dons — les dons de l’Esprit-Saint ; et qu’il nous propose un engagement libre, mais formidable à propos du choix du genre d’existence dans laquelle nous voulons nous définir : chrétienne ou non, c’est-à-dire vivre en chrétiens ou nous priver d’une éternelle espérance ; si donc cette venue du Christ, disons-nous, croise ses pas divins sur le sentier raboteux de notre vie personnelle, pouvons-nous rester impassibles ?
La rencontre avec le Christ ! Souvenons-nous d’elle dans le récit évangélique qui est le miroir symbolique de l’entière aventure humaine ; oui, dans ce cadre, ne manque pas l’indifférence, ou plutôt l’hostilité de tant de personnages évangéliques qui, à la rencontre avec le Christ, opposent la cécité et la surdité de leurs esprits matérialisés, ou bien réagissent avec une soupçonneuse malice ou une astucieuse opposition, décidés à supprimer son encombrante présence (cf. Mc 3, 6). Mais il y a quelqu’un qui, se rencontrant avec Jésus, se rend compte d’être en présence d’un homme prodigieux et incomparable et qui parvient sans peine à déclarer sa première identité ; André, d’abord, la révèle à son frère Simon (qui par la suite sera appelé Pierre) : « Nous avons trouvé le Messie » (Jn 1, 41). La rencontre est décisive ; elle se transforme en vocation, que Jésus précisément formulera ; et qui, à ce premier stade, est la vocation de nous tous, la vocation chrétienne.
Ce nom nous assaille, nous investit, nous transforme intimement : nous sommes chrétiens. Un nom controversé. Il eut même une résonance antipathique pour la première génération (cf. Ac 11, 26 ; 26, 28) ; puis une résonance discriminatoire et périlleuse (1 P 4, 16), mais désormais, pour les croyants, pour les fidèles, elle devient immédiatement bonne et glorieuse (cf. Jc 11, 7). Il deviendra le qualificatif de tous les disciples du Christ (cf. E. jacquier, Les Actes..., 351, 352). Nous, ce nom-là, nous l’avons reçu au baptême, au moment donc où nous sommes devenus chrétiens.
Tenons ce fait bien présent. Là, au baptême, nous avons rencontré le Christ. Rencontre sacramentelle et vitale, régénératrice. Ce fut notre vrai Noël. Maintenant, attention ! Que comporte une semblable rencontre avec le Christ ? C’est encore l’Evangile qui nous renseigne : cela comporte : suivre le Christ. Cela comporte un style de vie. Cela comporte une fortune inestimable (cf. E. neuhaûster, Exigence de Dieu et morale chrétienne, Cerf 1962, 1971, p. 271 ss.).
Ici, il y a tout. Il y a la cohérence de notre vie, la fidélité à notre profession religieuse ; ici, il y a le génie de notre mode d’être en ce monde ; il y a l’obligation de notre témoignage moral ; il y a ici la source de notre capacité à de surhumaines vertus, l’intime réconfort de tout labeur terrestre ; ici encore, il y a l’urgence de notre charité missionnaire et sociale.
Etre chrétiens ! Nous ne ferons que répéter ce que nous avons écrit dans notre première Encyclique Ecclesiam suam : « Il faut redonner au fait d’avoir reçu le saint baptême, c’est-à-dire d’avoir été inséré par ce Sacrement dans le Corps mystique du Christ, qui est l’Eglise, toute son importance. Le baptisé doit, en particulier, prendre conscience de la valeur de son élévation, mieux, de sa régénération, de son bonheur d’être réellement fils adoptif de Dieu, d’avoir la dignité de frère du Christ, de son privilège de grâce et de joie provenant de l’habitation de l’Esprit-Saint, de sa vocation à une vie nouvelle, qui n’a rien perdu d’humain, excepté les conséquences malheureuses du péché originel, et qui peut, au contraire donner à ce qui est humain son expression la meilleure et lui faire produire les fruits les plus riches et les plus purs ».
Ainsi, nous le répétons, en pensant à notre récent Noël, à notre rencontre avec le Christ, à notre être régénéré dans le baptême et appelé à un renouvellement permanent, comme l’Année Sainte nous le rappelle et comme elle nous invite à le réaliser.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Une fois encore, pour terminer, parlons de Noël. Nous voudrions qu’une telle fête ne soit pas célébrée sans laisser de traces dans l’âme de ceux qui y ont participé. Quelles traces ? oh ! le culte d’un tel mystère devrait en avoir laissé cent, et de tout genre, dans la gamme de nos impressions spirituelles, depuis celles bien connues de poésie humaine jusqu’à d’autres de réflexion historique, ou de sentiment religieux. Noël est une fontaine inépuisable de thèmes pour notre piété, pour notre sensibilité humaine, pour notre éducation morale, pour notre recherche théologique, pour notre contemplation mystique. Arrêtons-nous aujourd’hui à une seule des conséquences, une conséquence que nous voudrions tirer de cette fête toujours mémorable et qui suscite en nous un besoin insatisfait au lieu de nous donner plutôt, à la fin, une sensation d’apaisement. Donc, de quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une chose évidente et, en apparence, extrêmement simple : il s’agit de connaître Jésus, Celui qui est né, Celui que nous avons admiré et vénéré dans sa crèche, Celui en l’honneur de qui nous avons célébré trois Messes le jour commémoratif de sa naissance. Celui qui, de quelque manière, a donné une raison aux différentes célébrations familiales et à l’échange des vœux, Celui de qui le souvenir de la venue au monde a marqué une date spéciale dans le calendrier. Lui, le centre de la fête, le connaissons-nous ?
Qui est Jésus ? Nous ne faisons de tort à personne en posant cette question, car nous supposons que vous savez tous donner de Lui la définition que nous offre le catéchisme : il est le Fils de Dieu, fait homme ; nous supposons aussi que vous avez tous à Son sujet, une information abondante, nourrie de récits évangéliques et de notions théologiques, et peut-être aussi d’images pieuses et artistiques. Ceci est très bien et nous pensons qu’il est normal qu’il en soit ainsi chez tous ceux qui portent le nom chrétien. Mais voici une première note caractéristique et fondamentale a propos de nos connaissances sur Jésus-Christ : si vraiment nous Le connaissons, nous nous rendons compte de ce que nous ne Le connaissons pas assez. Ce que nous savons de Lui ne satisfait pas notre besoin, notre devoir de connaissance intelligente, mais stimule, excite, embrase aussi bien ce besoin que ce devoir : tous, nous nous sentons invités, presque logiquement et spirituellement contraints, à Le connaître mieux, à nous faire de Lui une idée plus claire, plus complète. La curiosité nouvelle ne nous laisse plus en paix, elle fait pression sur notre esprit avec une demande implacable, insatiable ; qui est Jésus ?
D’où, Frères et Fils bien-aimés, une deuxième note, relative à la connaissance au sujet de Jésus Nôtre-Seigneur : cette connaissance est graduelle. Non seulement elle ne s’épuise pas en une simple image sensible, un tableau, une scène évangélique un récit biographique... ; mais, cette connaissance, si vraiment elle est de quelque manière imprimée dans notre esprit, éveille le désir de mieux l’identifier, de l’approfondir, d’en vérifier la signification, la substance. Elle devient problème : en somme, qui est ce Jésus ?
Chacun de vous se rappellera comment cette recherche a été entreprise déjà par les contemporains de Jésus ; principalement après l’un de ses miracles, ils demandaient et redemandaient : « Qui est donc celui-là, pour qu’il commande aux vents et aux flots, et que ceux-ci lui obéissent ? » (Lc 8, 25). Vous vous rappellerez que Lui-même, Jésus, provoque parmi ses disciples une sorte d’enquête ; Matthieu l’Evangéliste raconte : « Jésus s’était rendu dans la région de Césarée de Philippe et il posa cette question à ses disciples : Qui pense-t-on que soit le Fils de l’homme ! » (Mt 16, 13). Les opinions étaient diverses. Signe que la révélation que Jésus faisait de lui-même laissait, certes, filtrer quelque chose d’extraordinaire, mais non sans le recouvrir d’un voile humain qui n’était ni toujours ni pour tous, transparent. Marie et Joseph eux-mêmes « étaient dans l’admiration de ce qu’on disait de l’enfant Jésus » (Lc 2, 33) ; et ils ne comprenaient pas toujours ce mystérieux enfant (Lc 2, 50). Ses propres concitoyens de Nazareth éprouvaient de la crainte, de la méfiance même, car ils ne parvenaient pas à comprendre qui Il était (Mc 6, 2-4). Jésus aime l’incognito, semble-t-il. L’Evangile de Saint-Jean est plein de cet obsédant problème de l’identité essentielle de la personnalité du Maître (cf. Jn 10, 24 : « Si tu es Christus, dic nobis palam ») ; et c’est autour d’un tel problème que se noue le drame de sa passion, dans le double procès, religieux et civil, qui le porte, le premier, à se reconnaître Messie, fils de Dieu, le second à admettre qu’il est Roi des Juifs. Puis l’inconcevable épilogue de sa résurrection, qui dépasse les facultés d’entendement même de ceux qui en sont les témoins immédiats, au point de mériter les reproches du Ressuscité lui-même : « O [esprits] sans intelligence et cœurs lents à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! » (Lc 24, 25).
Jésus est mystère. Nous ne pourrons jamais l’explorer assez, jamais le comprendre entièrement. La connaissance de Jésus a dû finalement se résoudre dans la foi, c’est-à-dire en une connaissance sur-rationnelle ; une connaissance certaine, mais fondée sur des témoignages qui vont partiellement au-delà de notre contrôle expérimental ; des témoignages qui ont cependant en eux-mêmes la force de convaincre parce qu’ils sont, au fond, d’origine divine et qu’ils exigent de nous cette manière épanouissante de connaître avec l’esprit et avec le cœur, sans tout comprendre parce qu’il y a trop à comprendre : c’est là précisément ce que nous appelons la Foi.
Jésus doit être étudié avec toute la tension de nos facultés de compréhension (et les facultés de compréhension de l’amour dépassent de loin celles de la pure intelligence). Et il en a été de même pour l’Eglise : elle pensa à nouveau, étudia, discuta ; elle eut pour elle les lumières de l’Esprit-Saint ; et, par un travail extrêmement prudent et très fidèle qui s’étendit sur des siècles elle parvint à formuler la doctrine exacte, mais toujours incomplète et ouverte, sur le mystère concernant Nôtre-Seigneur Jésus-Christ; qui II fut, ce qu’il a fait pour nous, puis comment Il s’est donné à nous, comment il se donnera à nous. Ce chapitre central de notre religion appelons-le : « christologie » et faisons en sorte aussi que d’autres chapitres — comme celui de l’Ecclésiologie (si amplement étudié par le Concile) et celui de la Pneumatologie, c’est-à-dire celui relatif à la doctrine sur l’Esprit-Saint — engagent notre étude et notre vie spirituelle. Mais ne fermons pas le livre de notre doctrine sur le Christ Seigneur, comme s’il était désormais parfaitement connu de chacun de nous. Il faut le rouvrir, ce livre ; il faut que nous le tenions toujours bien ouvert, placé en évidence à portée de notre réflexion attentive, de notre contemplation passionnée : « Car le Christ est ma vie... », disait Saint Paul (Ph 1, 21).
Et puis nous devons en être les gardiens jaloux, ne pas nous laisser surprendre par des opinions érudites, souvent préconçues dans la méthode ou dans le contenu qui, extérieures à l’école de l’Eglise, prétendent donner une interprétation nouvelle (une herméneutique) et finalement annihilante de l’authentique théologie sur le Christ de notre Noël.
Nous serions tenté de discuter avec vous cette moderne et subtile contestation de notre Christ vivant et vrai, et nous aurions aimé vous suggérer la lecture de quelque bon livre : Mais nous voyons bien que ce n’est ni le lieu ni le moment; et puis, cela, vous pouvez facilement le faire de vous-mêmes ; cherchez-le donc ce livre sur le Christ, en commençant par une lecture nouvelle, ordonnée et pieuse du Saint Evangile.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Dès que l’on commence à s’intéresser à Jésus, on ne peut plus s’arrêter. Non seulement il reste toujours l’une ou l’autre chose à savoir et à dire : il reste une infinité de choses en suspens. Saint Jean termine ainsi son Evangile : « Il y a eu bien d’autres choses accomplies par Jésus ; si on voulait les relater une à une, je pense que le monde entier ne pourrait en contenir le récit » (Jn 21, 25). Si grande est la richesse des choses qui se rapportent au Christ, si vaste la profondeur à explorer et à tenter de comprendre, si nombreux les problèmes auxquels Se relie le mystère du Christ et si nombreuses aussi les difficultés qui jaillissent autour de Lui et contre Lui, si puissants la lumière, la force, la joie, le désir qui ont en Lui leur source, si consistante la réalité de notre expérience et de notre vie qui nous vient de Lui, que, en vérité, il semble inconvenant, antiscientifique, irrespectueux de mettre fin à la réflexion que sa venue dans le monde, sa présence dans l’histoire et dans la culture, et l’hypothèse — pour ne pas dire la vérité — de sa relation vitale avec notre propre conscience, exigent de nous, honnêtement. On n’en finirait jamais de tourner autour de ce pôle de nos intérêts suprêmes : Jésus.
Si bien qu’à certain moment surgit dans l’esprit — qu’il soit croyant ou profane — le besoin d’une synthèse, le besoin de trouver un point central de perspective, qui nous permette de considérer tout ce qui se réfère à Jésus-Christ, d’un seul regard, le résumant dans la pensée, en faisant l’objet d’un sentiment unique. Et sans pénétrer actuellement dans le domaine psychologique de cette question (il y aurait une enquête extrêmement intéressante à mener : tenter une excursion de ce genre à travers quelque document hagiographique, afin d’y découvrir ce que le Christ a été dans le cœur des Saints), nous pouvons, pendant un moment, regarder le panorama objectif, biblique ou théologique, le confrontant, si cela nous plaît — pour en avoir une meilleure compréhension — avec les aspects caractéristiques des autres religions, pour réduire — sans la déformer — au périmètre visuel de notre perception la signification suprême, primordiale et centrale du christianisme, c’est-à-dire de la venue de Jésus-Christ dans le monde.
Pour mieux faire comprendre ce que nous disons ici, nous rappellerons que ce besoin de voir inséré dans le cadre d’une formule compréhensible tout ce qui se rapporte au Christ a toujours été présent dans l’âme humaine (cf. par ex. Jn 7, 26, 41 ; Mt 26, 63) ; les professions de foi baptismales, les symboles, les controverses christologiques, certaines œuvres des Pères (voir par ex. saint augustin, Enchiridion, 4 ; PL 40, 232 ; etc.). Nous en dirons plus : l’enseignement apostolique nous conduit à la recherche et à la découverte de l’idée centrale de la révélation chrétienne ; et l’étude critico-littéraire moderne tend instinctivement à identifier une clé d’interprétation du fait chrétien (voir par ex. A. von harnack, L’essence du christianisme, 1900 et C. adam, L’essence du catholicisme ; 1930). Si l’on demandait, à chacun de nous : Quelle est l’idée centrale de la foi chrétienne ? Que répondrions nous ?
Retournons à l’école de Saint Paul, demandons-lui la réponse. Déjà nous savons que deux problèmes que nous ne pouvons résoudre par une spéculation rationnelle nous forcent à l’écoute ; c’est-à-dire que nous savons que le fait chrétien est un fait religieux, qu’il s’appuyé donc sur deux têtes de pont qui, bien qu’infiniment différentes, sont parfaitement correspondantes et le soutiennent : l’homme (et qui connaît l’homme, quand la synthèse platonico-socratique culmine en une demande inépuisable dans sa réponse « connais-toi toi-même » ?), et puis Dieu (et Dieu, qui peut le connaître en lui-même ? cf. Jn 1, 18 ; Ac 17, 23 ; 1 Co 13, 12) ; et deuxièmement, si le christianisme est un fait religieux il est ipso facto un fait mystérieux. Comment pouvons nous le déchiffrer dans son intrinsèque et suprême raison ? Ecoutons donc ce que nous dit l’Apôtre, qui plus d’une fois ouvre la voie à l’identification du point central du christianisme.
On ne saurait faire ici abstraction des citations : choisissons-en deux qui semblent favoriser notre justification et satisfaire notre curiosité trop myope : Dieu, dit Saint Paul dans son Epître aux Colossiens, m’a confié la mission de compléter sa Parole et de vous annoncer « le mystère tenu caché aux siècles... que le Christ est en vous, espérance de notre béatitude... » (1, 26) ; l’autre citation, où il est fait allusion à la même idée de mystère révélé est tirée de la première Epître aux Corinthiens, où il est dit que l’annonce du christianisme est la révélation d’un secret éternel de Dieu pour Je salut du monde (1 Co 2, 6-7). Et en quoi consiste ce secret qui finalement se dévoile dans l’histoire de l’humanité ? C’est l’Amour ! L’amour caché derrière la façade du théâtre de la nature physique, impassible et inexorable, où, certes « les étoiles se trouvent à regarder » mais où il y a un Père, qui est aux cieux, où il y a un Dieu « qui est riche en miséricorde, poussé par la grande charité dont il nous a aimés... » (cf. Ep 2, 4), et, observe Jean l’Evangéliste, « qui nous a aimé au point de donner son Fils unique afin que ceux qui croient en Lui ne périront pas, mais auront la vie » (Jn 3, 16).
Le secret du christianisme est donc l’Amour Sauveur de Dieu et par conséquent du Christ « qui m’aime et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20). Voilà ce qu’est la religion fondée par le Christ: une religion qui a sa source dans la Bonté infinie de Dieu, qui a été jusqu’à l’immolation de Jésus sur la Croix, jusqu’à faire de Lui une victime pour notre salut. L’incarnation, la crèche se concluent dans la résurrection ; deux mystères, l’un de vie, l’autre de mort, qui s’intègrent en un seul drame d’Amour (cf. fornari, Vie de Jésus-Christ). Et ainsi le Christ est devenu pour nous, conformément à la pensée du Père, le point focal de l’Univers : en lui tout se réunit, et tout est instauré (cf. Ep 1, 10 ; St. TH., III, 1, 1).
Et alors nous comprenons mieux les paroles de paix de Noël, adressées « aux hommes de bonne volonté », paroles que les exégètes nous persuadent de traduire : les hommes objets de la bienveillance divine ; et ainsi, nous pouvons conclure, pour notre bonheur en même temps que pour notre responsabilité : nous sommes aimés de Dieu, non parce que nous en sommes dignes, mais parce que nous en avons un besoin absolu.
Cela, c’est le caractère essentiel, c’est le signe spécifique de notre religion, c’est le stimulant pressant de notre amoureuse réponse (2 Co 5, 14) : Caritas Christi urget nos. Et c’est ainsi, tandis que passe le temps et que cette vie se consume, que nous nous souviendrons de Noël.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous ne pouvons en ce bref colloque spirituel, oublier le fait qui, dans cette période de l’année liturgique, domine la vie de l’Eglise, que nous appelons Carême et qui commence aujourd’hui.
Il y a deux observations préliminaires qui sollicitent notre considération.
La première regarde la succession de périodes extrêmement diverses dans la vie spirituelle de l’Eglise. Cela non seulement nous exerce à la prière et à la célébration de rites sacrés, dans lesquels trouvent leur aliment et s’expriment notre rapport religieux avec Dieu et le sens communautaire de l’Eglise elle-même, mais encore nous associe à l’accomplissement d’un grand dessein idéal, c’est-à-dire théologique et moral, qui se développe dans le temps, conformément à l’année luna-solaire que Jules César introduisit dans le calendrier civil et qui sert encore à l’Eglise comme base chronologique de son drame religieux, répété chaque année avec le sentiment toujours nouveau de son originale actualité et de son inépuisable profondeur. Comme dans un opéra musical où le sens, la beauté, la force de l’ensemble résultent de la composition de ses diverses parties, la liturgie de l’Eglise non seulement s’élève au niveau d’une œuvre d’art incomparable grâce à la variété des thèmes divins et humains qui participent à son mystérieux déroulement, mais elle offre aussi à l’humanité, aux fidèles en particulier, la possibilité de prendre part à une célébration complexe et merveilleuse qui n’est pas seulement commémorative et représentative mais qui, dans sa réalité renouvelée, est aussi évocatrice de l’histoire éternelle du dialogue ineffable entre Dieu et le monde qui, dans le Christ Rédempteur et dans l’homme racheté, a ses deux motifs dramatiques principaux. Il faut faire attention à cette dialectique familière qui envahit et trouble la liturgie de l’Eglise, pour ne pas avoir la fausse impression que la forme de notre expression spirituelle est toujours égale et monotone; et pour avoir une idée meilleure de ce mystère pascal auquel se rattache la synthèse de notre système religieux — appelons-le ainsi — et auquel nous devons tous nous référer si nous voulons poursuivre notre salut.
Donc : nous devons nous rendre compte de la diversité et de l’originalité du nouveau temps liturgique quadragésimal, si nous voulons être en saine harmonie avec l’Eglise. Il se peut que dire « liturgique » ne soit pas tout dire : il faudrait spécifier : ascétique et pénitentiel, entre autre parce que c’est sous cet aspect que le Carême commence et se développe.
Et ceci nous mène à une seconde observation préliminaire. Oui, le Carême a un visage sévère ; il a un langage parfois dur, impitoyable, comme aujourd’hui : Feria quarta Cinerum, Mercredi des Cendres ; il a aussi des exigences pénitentielles comme le jeûne, actuellement assez adouci, mais toutefois pas abolies et jamais oubliées dans leur esprit et dans leurs exigences personnelles comme dans les initiatives laissées à la discrétion de chacun ; en outre, le Carême nous invite à prier de manière assidue, prolongée ; et, finalement, il dispose au recours à ce sacrement de la pénitence que l’on appelle habituellement confession et qui est vraiment tin acte d’humilité, de conversion, de contrition, généralement peu apprécié par les hommes de notre époque. Humainement parlant, nous devons reconnaître cet aspect négatif du Carême et de la pénitence en général que l’Eglise nous prêche comme élément constitutif de la vie chrétienne authentique.
Accordez une pensée au rite de l’imposition des Cendres. Il mériterait une préface historique qui le fasse remonter à l’Ancien Testament (cf. par ex. Jr 25, 34 ; Jdt 9, 1 ; Dn 9, 3 etc.), et le transpose dans le Nouveau (cf. Lc 10, 13 ; Mt 11, 21) puis dans la pratique des premiers siècles chrétiens et des siècles suivants (cf. jungmann, Lat Bussriten). Mais observez-en le sens, c’est-à-dire le pessimisme dont il marque la vie humaine dans le temps ; relisez un des livres, plein de sagesse et, en un certain sens, déconcertant, de la Bible, l’Ecclésiaste (qu’on indique actuellement par son nom en hébreux Qohélet), qui commence par les célèbres paroles, parfaitement adaptées à un cimetière de l’humanité sans espérance : « Vanité des vanités, tout n’est que vanité ! » (1, 1) ; et repensez aussi à l’inquiétant vérisme de certaine littérature et de certaine philosophie contemporaines; et vous vous convaincrez de la sincérité de l’Eglise dans sa pédagogie spirituelle ; elle ne peut passer sous silence l’expérience de la mort et de la dissolution auxquelles est condamnée notre existence temporelle. Mais avec cette rectification immédiate d’une conception désespérée de notre vrai destin : la vie, en Jésus, sera victorieuse.
Aussi faut-il rappeler et découvrir l’aspect positif du Carême, c’est-à-dire de la pénitence chrétienne. Elle n’est pas voulue et pas encouragée pour offenser et attrister l’homme, insatiablement avide de vie, de plénitude, de bonheur, mais pour le former, et pour le conduire, par le difficile chemin de la pénitence, à la conquête, ou plutôt à la reconquête du « paradis perdu ».
C’est donc une période de réflexion qui s’ouvre à nous. C’est, au fond, la conception de notre vie qui passe à l’analyse de la conscience chrétienne ; c’est l’autocritique fondamentale, c’est la philosophie qui se déverse dans la sagesse, c’est l’effort de sauvetage du naufrage inévitable et irrésistible qui accepte la main salvatrice du Christ, qui nous est offerte en ces exercices spirituels. Efforçons-nous de comprendre; tâchons d’en profiter.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Voulons-nous, ensemble, faire un pas sur le grand chemin du renouvellement en vue duquel nous recevons trois puissantes invitations qui nous viennent de l’Eglise vivante : nous voulons dire le récent Concile Vatican II, l’Année Sainte déjà en acte dans les Eglises locales et enfin la période du Carême qui nous force à une sérieuse préparation à la fête de Pâques ?
Faisons un pas seulement, aujourd’hui ; il est toutefois suffisant pour nous introduire dans le vaste courant, nous pourrions dire dans l’impétueux torrent de questions de tous genres, philosophiques, morales et religieuses qui suffirait à envahir notre esprit, à le bouleverser, à peine tenterions-nous de vous y maintenir sans nous fixer à nous-mêmes de limites bien précises. Ce pas a un caractère de retour. Un retour, mais dans quel sens ? Vers nous-mêmes, chacun vers sa propre conscience. De la conscience, on en a déjà tant parlé, et on en parle tant encore, au point d’en faire un lieu commun, vers lequel convergent les significations les plus diverses. Il y a maintenant un néologisme, qui ne plaît probablement pas aux amateurs de beau langage, et dont l’usage va se propageant : « conscientiser » : il veut signifier: rendre conscient, réfléchi, responsable. Et c’est très bien ! Il faut cependant que nous distinguions tout de suite parmi les différents sens du mot « conscience » celui qui, pour l’instant, nous tient au cœur, tout en concédant l’honneur qui est dû à ces significations qui ont eu dans l’histoire de la pensée une résonance qui souvent ne s’est pas encore tue : qu’est-ce que la conscience ? par exemple : un acte réfléchi au sujet des éléments d’une connaissance ; connais-toi toi-même, nous enseigne encore Socrate ; savoir que l’on sait (Platon) ; miroir de soi-même (Plotin) ; et parmi les modernes : réflexion introspective, analyse de l’intériorité vécue ; sentiment de l’Ego pensant ; expérience intérieure ; etc. Mais nous n’allons pas nous attarder dans ce champ très fertile de la conscience psychologique, préférant limiter ici notre intérêt à un élément particulier de la conscience en général, extrêmement important pour notre vie religieuse : la conscience morale : c’est-à-dire à cet acte de notre esprit moyennant lequel nous appliquons notre pensée à notre action (cf. St. TH., I, 79). Considérons maintenant la conscience en tant que jugement porté sur la moralité de notre manière d’agir, en tant qu’intuition éthique supérieure et, pour cela même, se référant au critère absolu du bien et du mal, référence qui s’oriente vers son centre inévitable, presque comme dans un lieu géométrique postulé par un dessein déterminé, qui est Dieu. La conscience morale, conduite dans son déroulement spontané et logique, postule comme terme logique et par conséquent comme principe ontologique : Dieu. Ce n’est pas sans raison que, dans la discussion moderne, la conscience morale est considérée comme un champ de bataille d’où, blessée, défigurée, elle est cependant toujours sortie victorieuse, dès qu’elle s’est retrouvée à même de fonctionner normalement.
Laissons de côté, aujourd’hui, toute controverse et ouvrons l’Evangile à l’une de ses pages les plus connues, les plus caractéristiques, celle de l’histoire du fils prodigue (on l’appelle parabole, mais on pourrait l’appeler paradigme de la vie humaine dans l’analyse de la conscience morale). Racontant cette histoire du fils prodigue dans sa phase la plus malheureuse, mais en même temps la plus salutaire, l’Evangile, c’est-à-dire Jésus, le Maître, nous dit que le héros de cette triste aventure rentre en lui-même. In se autem reversus (Lc 15, 17). Souvenons-nous de cette simple petite phrase ; elle est comme l’aiguillage qui remet sur la bonne voie le convoi dérouté. Il rentre en lui-même ; mais avait-il besoin de rentrer en lui-même cet homme jeune, débordant de vie, qui n’avait rien fait d’autre que de se chercher lui-même, c’est-à-dire de vouloir jouir de sa propre vie en vivant les expériences de la liberté et du plaisir qui, à celui qui est en quête de la vie, semblent révéler ce qu’il y a en elle de plénitude, d’authenticité, de bonheur ? C’est ainsi qu’il était sorti de lui-même, de sa propre conscience, de sa véritable et propre personnalité et qu’il était tombé au plus profond d’une misère ignoble, désespérée : il fit retour là d’où il était parti : il rentra en lui-même.
C’est dramatique, c’est stupéfiant. Et souverainement instructif. Cet acte de réflexion solitaire, courageuse, personnelle se trouve (mais non sans une nécessaire assistance divine, impondérable mais décisive) à la racine subjective de la récupération de la véritable et nouvelle vie de l’homme. L’examen de conscience, la vérité sur soi-même, l’évaluation, selon la justice, de sa propre conduite, le courage de pleurer sans désespoir, et cetera, pourraient mener aux magnifiques analyses du mal voulu et vécu, et nous courber sous le poids d’une auto-condamnation, pleine d’extraordinaire richesse, non seulement passionnelle et littéraire, mais sage et humaine, qui a besoin et maintenant nous poumons presque dire : qui est digne de la compassion et de la réhabilitation.
Bienheureuse cette unique pensée: in se autem reversus. Que de leçons, nous pouvons en tirer ! : sur le silence, sur la vie intérieure, sur la capacité de se métamorphoser soi-même, sur le bonheur de retrouver son propre et véritable être et, avec lui, demain, Dieu, le Père !
Ce tableau clinique spirituel est valable pour tous. Pensons-y ! Avec notre Bénédiction spirituelle!
Chers Fils et Filles,
Nous allons encore parler de la pénitence, voie du salut, un thème de circonstance, tant parce que nous sommes en Carême, que parce que ce sujet a un rapport avec l’Année Sainte dont l’intention de renouvellement et de réconciliation ne saurait être satisfaite sans la pénitence et, enfin, parce que la nouvelle liturgie relative à cette discipline lui confère une actualité particulière.
Par désir de concision et de simplicité, nous allons fixer notre attention sur deux points fondamentaux vers lesquels semble converger la topographie doctrinale du thème lui-même ; deux points qui en synthétisent diversement la matière immense et complexe, en parfaite et correspondante opposition l’un à l’autre, presque en symétrique équilibre, deux points que la mentalité irréligieuse moderne tente, hélas !, d’évincer du champ de ses réflexions ; mais que notre spiritualité ne peut absolument pas négliger, si nous sommes et si nous nous sentons chrétiens.
Ces deux points sont à la base du message évangélique, du kerigma chrétien, c’est-à-dire de notre catéchisme et qui nous semblent contenir en eux la synthèse dramatique de notre salut. Quels sont-ils ? Saint Augustin nous en fournit, une fois encore, la formule qui est, non pas seulement verbale, mais réelle, humaine et théologique et qui se condense en deux formidables paroles : misère et miséricorde (cf. En. In Ps. 32, PL 36, 287 ; et De Civ. Dei, PL 41, 636 ; etc.). En disant misère, nous entendons parler du péché, tragédie humaine qui se déroule dans l’histoire du mal, abîme obscur qui entraîne à une ruine terrifiante. Le péché : nous en avons déjà parlé ; et sa troublante présence se retrouve régulièrement dans nos discours religieux et humains ; le moment est venu de mettre sous la loupe — afin d’en avoir une vision plus nette — cette notion qui tient lieu de charnière inférieure et négative à toute la conception chrétienne de l’existence humaine ; et ceci est d’autant plus opportun que les idéologies théoriques et pratiques du monde contemporain tentent d’évincer du discours moderne le nom et la réalité du péché. Là où il n’y a pas de religion, le péché n’a aucun sens. Il consiste en effet dans la violation du rapport ordonné qui relie l’homme à Dieu. Ici encore reste valable la définition que Saint Augustin donne du péché et que les maîtres de la pensée chrétienne ont reprise après lui ; le péché est un acte, un fait, une parole et même simplement un désir malsain, contraires à la loi éternelle de Dieu, c’est-à-dire à cette divine raison qui exige l’ordre essentiel réclamé par la nature des choses (cf. st augustin, Contra Faustum, 22, 27 ; PL 42, 418 ; et St. TH., I-II, 71, 6). Nous ne parlons pas ici du péché originel qui constitue un chapitre fondamental de notre théologie et de l’anthropologie catholique ; mais le seul souvenir de ce triste et fatal héritage nous dit comment, dans notre conception de la vie, nous ne pouvons faire abstraction d’un inextinguible besoin de salut et de l’impossibilité de l’obtenir par nos seules forces : il ne nous servirait à rien d’être né, si la fortune de renaître ne nous était pas donnée (cf. l’Exultet de la nuit pascale). Nous parlons de ce qu’on appelle le péché actuel, c’est-à-dire de celui qui met en jeu notre liberté, notre responsabilité et qui, si souvent, trouve un encouragement dans les circonstances ambiantes, peu favorables à la rectitude de notre comportement. Or, il est de fait que précisément parce que nous sommes intelligents, libres et responsables, nos actions ont une répercussion qui transcende le cercle de notre expérience personnelle ; qu’on le veuille ou non, nous assumons une responsabilité positive ou négative selon que nos actions respectent ou rejettent les impératifs de la volonté divine dans laquelle nous sommes immergés comme des poissons dans l’eau. L’immanence de la loi morale dramatise notre existence, avec cette conséquence que l’infraction à ladite loi, tout en comportant objectivement une intolérable offense à Dieu, devient subjectivement mortelle pour celui qui la commet, c’est-à-dire qu’elle se traduit en une auto-lésion, en une souillure que les opinions naturalistes, dans leur tentative de réduire le péché à la dimension d’un simple fait dû à l’ignorance ou à la faiblesse ou à un instinct incoercible, n’arriveraient jamais à effacer.
« La conséquence du péché est la mort » affirmait Saint Paul (Rm 6, 23).
Voilà la vérité ; voilà le sort de l’homme qui s’est écarté sciemment et volontairement de la source unique et suprême de la vie : Dieu.
Mais il existe une autre vérité : un sort différent est réservé à l’homme grâce à l’avènement d’un dessein de Dieu, gratuit, tout-puissant et ineffable : la miséricorde. La miséricorde divine vient au secours de la misère de l’homme.
Et vous savez avec quelle générosité : « où abonde le délit, surabonde la grâce » (Rm 5, 20). Et, sachez-le, avec un amour imprévisible : Le Christ, le Verbe de Dieu fait homme, a voulu assumer lui-même la mission rédemptrice : « Lui qui ignorait le péché, s’est fait péché pour nous afin que nous devenions en Lui justice de Dieu » (cf. 2 Co 5, 21). C’est-à-dire qu’il s’est offert en victime expiatoire à notre place, méritant pour nous une reviviscence de la grâce, c’est-à-dire une participation surnaturelle à la vie de Dieu. Jamais, nous ne parviendrons à explorer suffisamment ce plan rédempteur dans lequel se révèlent l’infinité de Dieu, l’amour incomparable du Christ pour nous, la fortune sans limites offerte à notre destin éternel.
Entrer dans ce plan signifie pour nous, faire pénitence c’est-à-dire connaître, accepter, revivre cette économie de salut. Existe-t-il quelque chose de plus grand, de plus nécessaire et, au fond, de plus beau et de plus facile et de plus heureux ?
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous ne pouvons pas rester indifférents — et encore moins montrer de la méfiance — lorsque l’Eglise nous invite à renouveler notre mentalité et notre pratique religieuse à propos du sacrement de la pénitence que nous nous habituerons désormais a mieux qualifier comme sacrement de la réconciliation.
Réconciliation avec Dieu, bien entendu ; on le sait, et cependant cela reste un motif constant d’émerveillement infini et de joie ; réconciliation avec l’Eglise : le sacrement de la réconciliation nous y replace comme membres sains et vivants, alors que nous étions malades ou morts ; et c’est ici que commence une réflexion nouvelle que la publication du nouvel Ordo paenitentiae, récemment promulgué pour satisfaire au renouvellement liturgique voulu par le Concile, offre à notre conscience ecclésiale : chacun de nos manquements personnels se reflète sur notre relation essentielle et vitale avec Dieu, et de la même manière se reflète sur notre relation avec la communauté, elle aussi, par analogie, nécessaire et vitale et qui nous unit au corps mystique du Christ, c’est-à-dire à l’Eglise sainte et vivante dont nous sommes les membres ; et ici, non plus, comme toujours dans notre monde religieux, l’émerveillement et la joie, caractéristiques vibrations de la vie, ne font défaut ! Etre partie sainte et vivante de l’Eglise de Dieu, de l’humanité rachetée ! Frères et Fils ! Nous ferons bien de porter notre attention tout particulièrement sur ce thème de la pénitence sacramentelle renouvelée dans son esprit et dans son rite. Il y est question, exactement, de notre suprême intérêt, de notre salut.
Et il s’agit de marcher sur la ligne de crête de ces deux grands abîmes (nous en avons déjà parlé) que sont, d’une part, celui du péché — au sujet duquel la mentalité moderne nous rend aveugles, nous fait perdre la vertigineuse vision de sa terrifiante et mortelle profondeur — ; d’autre part, disions-nous, celui de l’Amour, de la bonté, de la miséricorde, de la grâce, de la résurrection que, dans Son plan de la rédemption et, donc, de l’action sacramentelle de l’Eglise, Dieu offre à notre liberté. Premier tableau.
Le second. Notre liberté qui devrait, impétueusement, mais plus généralement de manière graduelle, être orientée vers l’océan du salut, s’appelle en cette phase, répétons-le, conversion, c’est-à-dire choix, orientation, retournement de notre psychologie encastrée dans ses habitudes désordonnées, proie facile de son propre instinct, de ses propres passions égoïstes et basses, vers le Bien, vers la vraie vie, vers le Dieu qui, comme le bon Pasteur évangélique, se met à notre recherche. Ceci — on le sait bien — est le moment subjectivement décisif de la metanoia, de la pénitence ; c’est le moment du repentir, de la contrition dont le propre est de donner au regret conscient des manquements personnels ses motifs les plus vrais et les plus forts : celui de l’offense faite à Dieu et celui de la déchirure provoquée dans la communion ecclésiale, outre cet autre sujet de remords qu’est la manière indigne dont on a profané sa propre personnalité faite à la ressemblance divine.
Troisième tableau : celui de la scène rituelle. Celui du « Comment faire pratiquement ? ». Ici la réforme liturgique a eu de notables développements. Elle a prévu trois formes possibles de réconciliation. Donnons-en un bref aperçu. La première forme est la forme individuelle, toujours en usage, mais avec une exigence accentuée de dispositions personnelles et de référence à cette Parole de Dieu d’où vient à nous le bienheureux message de la bonté divine et vers laquelle retourne notre âme, d’abord convertie, et puis justifiée. Il s’agit de la forme habituelle, mais enrichie de conscience, de gravité, de disponibilité jointes à la confession, à la dégustation, si l’on peut dire ainsi, de l’Amour divin et de la joie ineffable de se savoir ressuscites à la vie divine. Nous ne pourrons jamais faire suffisamment l’apologie du sacrement de la réconciliation qui, pour nous pécheurs, est un baptême renouvelé de renaissance surnaturelle.
La seconde forme est celle de la préparation collective, suivie de la confession et de l’absolution individuelles. Elle associe la double valeur de l’acte communautaire et de l’acte individuel. C’est la forme la meilleure pour notre Peuple, quand elle est réalisable ; mais elle suppose normalement la présence de nombreux ministres du sacrement, ce qui n’est pas toujours facile. Mais nous formons des vœux, principalement en faveur de groupes homogènes : jeunes gens, travailleurs, malades, pèlerins, etc., pour que cette forme soit de plus en plus habituellement pratiquée, car elle permet une préparation meilleure et un déroulement mieux ordonné.
Puis il y a la troisième forme, la réconciliation collective et l’absolution unique, générale ; toutefois cette forme a un caractère d’exception, de nécessité, réservé à des cas autorisés par les Evêques et elle maintient l’obligation de l’accusation individuelle ultérieure des péchés graves, c’est-à-dire des péchés mortels, dès que les circonstances le permettent.
Tout cela vous l’avez déjà entendu — et vous l’entendrez encore. Vous entendrez aussi rectifier certaines informations inexactes répandues au sujet du nouveau rite du sacrement de la pénitence, par exemple celle de l’abolition du confessionnal : en tant que cloison protectrice entre le ministre et le pénitent, destinée à garantir le caractère confidentiel de la conversation qui leur est imposée, et qui leur est réservée, le confessionnel doit être maintenu. On peut rappeler par exemple ce qu’a écrit Guitton au sujet d’un prêtre remarquable, maître spirituel, très fin penseur, l’Abbé Guillaume Pouget, Lazariste, chez qui, rue de Sèvres 85 à Paris, défilait une foule nombreuse de personnes de toutes origines, souvent haut-placées et de grand renom ; ces gens allaient le trouver dans sa chambre et souvent, à la fin, se confessaient, parce que ce prêtre était aveugle (cf. J. guitton, Portrait de M. Pouget, Gallimard 1941 ; Dialogues avec M. Pouget, Grasset 1954).
Au sujet de ce thème, il y a encore deux choses extrêmement simples que nous aimerions recommander parce que nous les considérons comme très importantes. La première recommandation intéresse tout le monde : il faut donner et restituer, s’il y a lieu, au sacrement de la Pénitence la fonction capitale qu’il assume dans la vie chrétienne ; en pratique, il n’y a pas de rédemption de la fragilité humaine, peut-on dire, il n’y a pas de vocation authentique à suivre le Christ, pas de perfection spirituelle qui ne dérivent de la fréquentation sévère et sage de ce sacrement: sacrement de l’humilité et de la joie. L’autre recommandation, qui s’adresse aux Prêtres est celle de l’estime, de la pratique, de la patience et de l’art du soin pastoral, propres à ce ministère. Il ne s’agit pas de donner à son propre sacerdoce une orientation « intégraliste » comme on dit, ignorante des problèmes communautaires et sociaux ; il s’agit d’être fidèle à sa propre vocation de ministre de la grâce et de spécialiste en médecine des âmes, autant et plus que les modernes psychologues et psychanalistes. Deux recommandations extrêmement vives et pressantes, avec notre Bénédiction Apostolique. (Cf. R. guardini, La conscience, Morcelliana, Brescia ; Valeur et actualité du Sacrement de la Pénitence, Pianazzi et Triacca, Pas Verlag 1974).
Chers Fils et Filles,
Ils sont deux, comme vous le savez, les buts vers lesquels vous oriente l’Année Sainte : le renouvellement chrétien et la réconciliation.
Ce second thème peut se rapporter à des objectifs divers, mais les deux principaux en sont : Dieu et les hommes ; il peut avoir des développement extrêmement différents, le premier, religieux, qui se réfère à la réconciliation avec Dieu, thème capital de notre foi et de notre vie religieuse, spirituelle et morale ; le second, social, qui rétablit des rapports pacifiques, normaux et fraternels avec les hommes, notre prochain. C’est sur ce thème que nous fixons maintenant notre attention : la réconciliation entre les membres de l’humanité, considérée dans ses dimensions universelles comme dans ses dimensions particulières et, avant tout, privées. Comme vous le voyez, le thème comprend un immense et complexe réseau d’applications. Il concerne la paix, sujet inépuisable d’étude et d’action ; il regarde les rapports de concorde, de collaboration, de respect, de solidarité auxquels aujourd’hui la conscience civile accorde — à juste titre — une si grande attention et dont l’Eglise fait l’objet de spéciales et intenses exhortations, mettant en valeur et affirmant les principes de la paix et de la coexistence humaine, éduquant les consciences à ce sens d’universalité, c’est-à-dire de catholicité qui est le propre de sa constitution religieuse et qui, dans le cadre naturel et civil, se manifeste de plus en plus comme une exigence, non seulement idéale, mais aussi concrète et qui tend à extirper de l’humanité les causes des guerres, des discordes, des rivalités et à faire du genre humain une véritable famille, grande et ordonnée.
Le problème de la réconciliation, considéré dans son actualité historique et politique, continue à présenter des aspects assez graves et, bien que tout ce qui est en notre pouvoir ait été tenté, nous ne sommes devant eux, le plus souvent, que des spectateurs désolés, humainement incapables de porter remède à leur caractère dramatique, motif pour lequel nous sommes d’autant plus engagés dans la prière pour obtenir leur rapide et pacifique solution. Nous avons sans cesse à l’esprit la situation au Moyen-Orient où dans les environs de la ville marquée par le destin comme signe de la paix, Jérusalem, qui pour nous est la figure de la Cité Céleste (cf. Ga 4, 26) beata pacis visio (Hymne de la Dédicace) et tout autour de la Terre-Sainte, sainte pour tant de raisons bibliques, évangéliques en particulier, perdure encore un état de contestation et où il s’impose donc d’urgence, non seulement d’établir un statut approprié, avec garantie internationale, pour la Ville Sainte de Jérusalem, et d’instaurer une tutelle juridique convenable des Lieux-Saints, mais aussi de donner une solution juste et équitable aux problèmes des populations réfugiées.
Tout récemment, et précisément il y a peu de jours, nous avons invité l’Eglise à raviver, dans un esprit de prière et de charité, l’intérêt commun pour les besoins de la Terre-Sainte.
Et que dire aussi de la réconciliation, depuis si longtemps espérée, — c’est-à-dire de la paix toujours reportée — au Viêt-Nam et dans les pays voisins ? Que dire enfin de l’inquiète Irlande du Nord où nous avons toujours espéré que la commune profession de foi pourrait empêcher tout au moins la tragique et trop fréquente effusion de sang ?
Ailleurs aussi ! Ils ne sont pas rares les pays où l’on aspire à une sûre réconciliation intérieure et extérieure. Nous encourageons les efforts sincères de tous ceux qui, disposant de l’autorité, ou ayant à leur disposition les moyens de communication sociale, ou étant simplement des civils, font œuvre de concorde loyale dans le monde.
Mais il y a tant d’autres domaines dans lesquels la réconciliation peut développer son action: l’œcuménisme, d’abord. Notre espérance ne se lasse pas d’attendre avec confiance, bien que nous soyons conscient du fait que la réconciliation en ce domaine ne peut pas mûrir au détriment des exigences de la doctrine de la foi ; conscient aussi que cette réconciliation exige une période d’humilité et de prière, dont Dieu seul peut établir la durée. Et ceci accroît notre tension spirituelle que l’Année Sainte rendra certainement encore plus intense, plus confiante.
Qu’on pense également à la nécessité et aux difficultés d’autres réconciliations. Dans les conflits sociaux, dans les luttes tribales et ainsi de suite : l’entente entre les hommes est toujours précaire et difficile.
Mais pensons à nous : à nos discordes privées. Avons-nous des ennemis, des adversaires, des personnes hostiles avec lesquels nos relations humaines peuvent être réglées selon l’esprit de l’Evangile ? Relisons-en la page sévère : « Si donc tu es à offrir ton présent à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton présent au pied de l’autel, et va d’abord te réconcilier avec lui : alors seulement tu reviendras avec ton présent » (Mt 5, 23-24).
Religion et charité doivent aller d’accord : voilà un beau rappel, un bon propos pour l’Année Sainte. A tous, notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Il serait bon que, tous, nous prolongions spirituellement notre célébration pascale par le souvenir de notre baptême.
La relation entre le mystère pascal, que le Christ a célébré avec sa passion, sa mort et sa résurrection, et le sacrement de notre baptême nous est enseignée de manière extrêmement claire par Saint Paul dans un passage célèbre de son Epître aux Romains : « Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés dans le Christ Jésus, nous avons été baptisés en sa mort ? Par le baptême, en effet, nous avons été ensevelis à la ressemblance de sa mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire de son Père, nous recevions nous aussi une nouvelle vie. Si nous lui avons été greffés par une mort semblable à la sienne, à plus forte raison le serons-nous par une résurrection pareille. Sachons-le bien, notre vieil homme a été crucifié avec Lui, pour que fût détruit notre corps de péché et que nous ne fussions plus les esclaves du péché. Si donc nous sommes morts avec le Christ, croyons bien que nous vivrons avec lui, certains que le Christ, une fois ressuscité des morts, ne meurt plus : la mort n’a plus d’empire sur lui. Mort, il est mort au péché une fois pour toutes; vivant, c’est pour Dieu qu’il vit. Pareillement, vous aussi, regardez-vous comme morts au péché, et comme vivants pour Dieu dans le Christ Jésus » (6, 3-11).
Ceci est une source de doctrines : sur le salut apporté à l’humanité par le Christ, et sur la manière dont ce salut est apporté, c’est-à-dire au moyen du mystère pascal ; sur l’anthropologie enseignée par le christianisme, c’est-à-dire sur le péché originel ; sur l’action sacramentelle rédemptrice, dérivée du mystère pascal lui-même ; sur les effets du baptême, comme la purification du péché et le retour du baptisé à la grâce divine, ce qui signifie le retour à une participation mystérieuse mais réelle de notre vie naturelle à la vie divine, surnaturelle avec les conséquences qui dérivent d’un fait aussi extraordinaire, spécialement pour notre destin eschatologique (c’est-à-dire au-delà de la mort temporelle) pour l’éternité, mais, dès à présent, pour notre communion vitale avec le Christ, notre Chef, dont nous devenons membres du corps mystique, l’Eglise, avec l’engagement de notre part — moyennant l’assistance divine et le soutien de l’Eglise elle-même — d’être « des hommes nouveaux » (cf. Ep 4, 24), dans l’esprit (cf. Rm 12, 2), dans les mœurs, dans le style de vie, et spécialement dans la charité fraternelle (1 Jn 3, 13).
Cette, doctrine au sujet de notre baptême devrait nous être plus familière ; elle devrait constituer le substrat de notre vie spirituelle et morale qui aurait à se modeler mystiquement et moralement sur celle du Christ : nous devons, d’une certaine manière, être crucifiés avec Lui (2 Tm 2, 12), ensevelis avec Lui (Col 2, 12), pour nous revêtir du Christ (Ga 3, 27) et, ensuite, être avec Lui vivants et ressuscites (Ep 2, 5 ; Col 2, 13), avec Lui héritiers et glorifiés (Rm 8, 17).
Fixons maintenant notre pensée sur le point focal de cette doctrine fondamentale pour chaque chrétien, c’est-à-dire sur le contact, sur l’union, sur la communion de vie que le baptême opère en nous en vertu de la passion, de la mort et de la résurrection du Christ C’est le mystère de la justification et de la sanctification conçu par l’amour de Dieu en vue de notre salut.
La célébration de Pâques n’aura pas été vaine si le réveil en nous de la conscience de notre baptême en est le résultat. C’est là notre vœu, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Votre visite nous trouve plongé encore dans le climat pascal qui doit remplir nos âmes du souvenir revivifiant de notre baptême, participation non seulement rituelle mais sacramentelle au mystère pascal qui est l’œuvre de notre rédemption, accomplie par le Christ au moyen de sa passion, de sa mort et de sa résurrection, et qui nous est communiquée dans la foi, moyennant le symbole efficace du baptême lui-même.
Celui-ci n’est donc pas seulement un acte cérémoniel, un fait épisodique, réévocation commémorative du mystère pascal, mais un principe vital, novateur, surnaturel, permanent et profond qui régénère l’être humain et lui imprime une nouvelle forme de vie, et l’associe aux desseins nouveaux du royaume du Christ.
Surgit alors une question élémentaire : ce moment prodigieux de notre existence, dû entièrement à l’œuvre de Dieu, à sa transcendante et miséricordieuse causalité, implique-t-il quelque condition de la part de l’homme ? Le baptême est-il un fait purement automatique, ou bien exige-t-il de celui qui le reçoit quelque comportement particulier ? Oui, certainement, si bien que pour les enfants, qui sont baptisés et n’ont pas encore la conscience d’eux-mêmes, c’est l’Eglise qui doit y veiller à leur place, spécialement et habituellement à l’intervention des parrains et marraines des baptisés. Ces conditions, quelles sont-elles ?
Ici le propos se ferait long, mais il est certain que vous ne l’ignorez pas ; aussi, nous limiterons-nous à en rappeler le titre qui est celui de « catéchuménat », un mot qui dérive du verbe grec Katecheo, et signifie « donner un enseignement oral », celui précisément dont l’Eglise primitive faisait précéder l’admission au baptême. Le catéchuménat est la première partie de l’initiation chrétienne, dont on parle beaucoup, heureusement ; vous en êtes sûrement au courant ; du reste nous ferions bien de procéder à un aggiornamento de nos connaissances à ce sujet.
Or, quelle est la clé d’entrée au catéchuménat ? C’est la demande bien connue qui, aujourd’hui encore, introduit le grand et habituel rite baptismal : « Que veux-tu, toi qui viens ici, sur le seuil de l’Eglise de Dieu ? » interroge le ministre du baptême au candidat au baptême. Réponse : « Je demande la foi ». Et le ministre : « La foi, que peut-elle te donner ? » ; réponse : « La vie éternelle ». Rien de plus simple, mais rien de plus important que ce dialogue fondamental : la foi est la clé d’entrée ; elle est la condition initiale, indispensable, pour accéder au salut chrétien. Plus que d’une foi formée, il s’agit ici, d’une disposition à la foi complète et déjà instruite des vérités qu’elle introduit dans l’esprit humain et qui devront l’éclairer de plus en plus tout au long de la vie chrétienne. D’ailleurs vous savez aussi que durant le déroulement du catéchuménat, c’est-à-dire durant la préparation au baptême, il est, à un moment donné, demandé au candidat ou à celui qui le représente ou l’accompagne une profession de foi explicite — même si elle est synthétique — et qui consiste en la récitation du Credo, qu’on appelle « Symbole des Apôtres » (c’est ainsi que, le premier, Saint Ambroise, remontant à la tradition romaine, a désigné le Credo — PL 16, 1174 ; O. faller, Explanatio Symboli, pp. 9-10, CSEL, 73).
Arrêtons-nous ici sur une observation capitale : le baptême implique un engagement doctrinal précis et résolu. Etre baptisé, c’est-à-dire être chrétien, exige la foi, soit subjective, réponse personnelle pleine et joyeuse à l’Amour divin qui s’est révélé salvifique dans le Christ, source de toute notre vie nouvelle ; soit objective, adhésion à une Parole de Dieu révélée, dégagée, comme essentielle, de vérités déterminées, que le charisme magistral de l’Eglise propose de croire sans réserve et sans interprétations équivoques.
Vous comprenez combien l’engagement doctrinal est, dès le début de l’apprentissage, fondamental et solennel pour celui qui veut s’en tenir à l’authenticité de la foi chrétienne ; et vous savez aussi que la fidélité à un tel engagement ne peut être qualifiée d’intégrisme suranné, qu’elle n’autorise aucune de ces libertés — qu’on appelle pluralistes — d’opinions personnelles et changeantes qui dévient de la substance textuelle de la doctrine que le magistère de l’Eglise, en vertu de sa fonction responsable et de son grave devoir de « garder le dépôt » (cf. Tm 6, 20), conserve, défend et, logiquement, alimente et développe, se souvenant de l’exhortation de l’Apôtre « que votre charité aille toujours croissant dans la science parfaite... » (Ph 1, 9). Sécurité et harmonie voilà ce qu’offre la vérité de la foi dans ses expressions inépuisables ; c’est de sécurité et d’harmonie que l’Eglise a particulièrement besoin aujourd’hui, et non de syncrétisme superficiel et spécieux ou de critique contestataire et subversive et non plus de pluralismes indociles, indisciplinés ; l’Eglise a besoin, comme dit encore l’Apôtre, de ceux qui « vivent la vérité dans la charité » (Ep 4, 15).
A vous l’exhortation, à vous le souhait, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
En ce premier mai, notre réflexion s’oriente, pleine d’intérêt, vers le travail, un thème immense, objet d’innombrables études et de controverses sans fin.
Ici, nous nous limiterons à quelques citations que nous tirons simplement du Concile dans un but de clarté et de louange.
Dans notre mémoire et dans notre expérience subsiste certainement la sentence que Dieu prononça pour punir Adam après le premier et fatal péché : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (Gn 3, 19), une sentence qui aggrave et exacerbe le rapport entre l’homme et les choses nécessaires à sa vie ; ce rapport ne sera plus jamais facile et agréable, mais toujours pénible, épuisant ; et cela, nous le savons, même après la merveilleuse invention — qui caractérise l’homme moderne — d’instruments puissants, d’une extraordinaire perfection, qui diminuent, mais finalement ne suppriment pas la fatigue de l’homme qui a dominé la nature pour son propre usage. Le travail serait donc maudit ? Non ! C’est l’homme qui subit le châtiment de l’effort pénible ; non, en soi, le travail entre dans le dessein sage et prévoyant de Dieu pour favoriser l’exercice des facultés humaines et le progrès de l’homme. En effet, comme le dit le Concile : « considérée en soi, l’activité humaine, individuelle et collective, ce gigantesque effort par lequel les hommes, tout au long des siècles, s’acharnent à améliorer leurs conditions de vie correspond au dessein de Dieu... Les hommes sont fondés à voir dans leur travail un prolongement de l’œuvre du Créateur, un apport personnel à la réalisation du plan divin dans l’histoire » (Gaudium et Spes, 34). Que soit donc encouragé et béni le travail, que soit consolé l’homme qui l’accomplit, non sans efforts pénibles et sueurs abondantes !
Une autre citation du Concile nous instruit sur les fins supérieures et transcendantes du travail. Nous nous demandons : le travail trouve-t-il sa propre fin en lui-même ? Il est évident que non. Le travail tend de manière directe au profit économique et celui-ci, à son tour, tend à la satisfaction des besoins humains. Il y en a qui s’en tiennent à cette vision immédiate du travail, qui en font la source de la « libération humaine » transformée en mot d’ordre suprême et magique de tant de mouvements idéologiques, sociaux, économiques et politiques, et même spirituels et religieux. Le travail peut-il donc être considéré comme source de la libération humaine, c’est-à-dire, des aspirations suprêmes de la vie ?
La question, bonne et légitime dans sa racine, en ce sens qu’elle reconnaît dans le travail et dans la prospérité qui peut en dériver un des coefficients indispensables aux besoins et à la dignité de la vie humaine, n’est pas satisfaisante dans sa réponse si celle-ci se limite aux biens temporels qui peuvent découler du travail orienté vers la satisfaction matérialiste et hédoniste des désirs de l’homme. Ecoutons le Concile : « Certains attendent du seul effort de l’homme la libération véritable et plénière du genre humain et ils se persuadent que le règne à venir de l’homme sur la terre comblera tous les vœux de son cœur... Et ainsi, le nombre croît de ceux qui, face à l’évolution présente du monde, se posent les questions les plus fondamentales ou les perçoivent avec une acuité nouvelle. Qu’est-ce que l’homme ? Que signifient la souffrance, le mal, la mort qui subsistent malgré tant de progrès ? ... sous la lumière du Christ... le Concile se propose de s’adresser à tous pour éclairer le mystère de l’homme et pour aider le genre humain à découvrir la solution des problèmes majeurs de notre temps » (Gaudium et Spes, 10).
Voilà ce que dit le Concile. Nous pouvons conclure par une observation : la philosophie de la vie qui réduirait sa sagesse au seul travail tendu vers la possession du monde matériel extérieur, ne serait pas suffisante, ne serait pas satisfaisante, et à la fin ne pourrait se soustraire à la critique de la pensée, de l’expérience de l’histoire ; ni, dès à présent, à celle de la parole — elle, oui, véritablement libératrice — du Christ : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4).
Le travail, c’est-à-dire l’activité de l’homme, tendu uniquement vers la possession et la maîtrise du bien-être temporel, a besoin d’un complément indispensable, celui, authentique, de l’esprit, celui de la foi, celui du don de la vie surnaturelle. L’antique mot d’ordre de Saint Benoît est toujours valable : ora et labora, prie et travaille ; c’est la formule, toujours actuelle, de la vie chrétienne, celle que nous souhaitons aujourd’hui à tout le monde du travail, avec notre Bénédiction Apostolique.
Aux pèlerins italiens rassemblés en la Basilique Saint-Pierre, le Saint-Père a adressé, ensuite, le discours suivant :
Aujourd’hui, 1er mai, fête du travail entrée dans notre calendrier liturgique, c’est-à-dire celui de la pensée et du culte catholique, nous voudrions adresser un salut à tous les travailleurs.
Nous voudrions faire entendre à tous, avec une humble mais sincère affection, que l’Eglise pense à eux. Elle considère leurs aspirations de justice et de progrès avec sympathie et solidarité.
Elle craint seulement que l’angoisse de leur combat fasse entrer l’esprit de haine, de vengeance, de violence dans leurs cœurs et cache à leurs yeux la vision véritable et totale des biens spirituels qui ne sont pas moins nécessaires à leur vie que les biens économiques et dont est certainement digne leur condition sociale : le Christ était pauvre, le Christ était lui-même un travailleur, le Christ s’est heurté à l’opposition et à l’incompréhension de ses contemporains, le Christ a souffert, Il est mort pour nous délivrer tous de nos péchés, et pour que nous devenions tous frères et héritiers d’une vie immortelle qui transcende les limites de notre vie mortelle actuelle.
L’Eglise maintient et réalise ce que, spécialement depuis un siècle, les Papes ont dit et promis au sujet de la cause juste et rénovatrice de la classe ouvrière.
Aujourd’hui l’Eglise vous salue et vous bénit à vos postes de travail : elle en voit tant des vôtres, engagés dans un labeur extrêmement dur, exténuant; la fatigue physique est votre épreuve et votre honneur.
Elle en voit d’autres parmi vous, liés à des entreprises périlleuses qui exigent un courage acrobatique et une extraordinaire maîtrise de soi, qui méritent les applaudissements de tous. Et d’autres encore, occupés à des tâches monotones et déprimantes ; l’Eglise admire votre bravoure et votre patience.
Et combien n’y en a-t-il pas, parmi vous, qui passent leurs journées dans des usines aveuglantes, assourdissantes, ou qui sont tenus à des travaux nocturnes, à des tours de travail qui empêchent tout rythme paisible de leurs journées : l’Eglise ne vous oublie pas.
Et encore, combien nombreux sont ceux qui ne retirent plus de l’austère et géorgique vie des champs le bien-être nécessaire à une existence civilisée, non inférieure à celle des gens du pays qui ont préféré le travail industriel, rétribué de manière moins risquée : l’Eglise est également très près des laboureurs de la terre et des éleveurs de bétail et de troupeaux.
Et nous tournons nos regards vers ces mille et mille travailleurs qui ont quitté leur foyer et leur patrie pour chercher à l’étranger un travail ingrat et un peu de fortune : Chers exilés, l’Eglise pense aussi aux émigrés.
Nous voyons vos familles vivant encore dans de pauvres logis, souvent sans école voisine pour les enfants, privées du minimum d’assistance sanitaire et sociale dont elles auraient besoin : l’Eglise est toujours une maison pour vos familles chrétiennes et honnêtes.
Nous voyons vos églises presque abandonnées, vos paroisses aux cloches parfois sans voix, et vos fêtes locales à peu près désertes.
Nous vous voyons souvent fascinés par des idées généralement venues de loin, ayant l’attrait de la révolte, mais sans garantie de vérité et de bonheur...
Travailleurs ! Nous vous regardons aujourd’hui sans autre souci que votre justice, votre prospérité, votre fidélité au Christ, notre Sauveur et notre paix.
Et, tout proche de nous, votre collègue et protecteur, Saint Joseph qui enseigna le métier d’artisan à Jésus ; et avec lui, toujours au nom du Christ, nous vous saluons tous et nous vous bénissons.
Chers Fils et Filles,
Nous allons continuer encore à célébrer en nous-mêmes le mystère pascal, c’est-à-dire l’extension à nos propres vies personnelles du drame rédempteur du Christ. Il est mort, Il est ressuscité, pour nous, et cette mort et cette résurrection se communiquent à nous, se célèbrent mystiquement mais effectivement en nous, moyennant un double processus qui, de fait, régénère notre existence humaine : l’un de ces processus est la foi, l’autre, le baptême ; ils s’intègrent l’un l’autre et opèrent en nous la « justification ». Saint Paul a écrit : « Car vous êtes tous les fils de Dieu par la foi au Christ Jésus. Ayant reçu le baptême du Christ, vous vous êtes tous revêtus du Christ » (Ga 3, 26-27). « Ou bien, ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés au Christ Jésus, nous avons été baptisés en sa mort ? Par le baptême, en effet, nous avons été ensevelis à la ressemblance de sa mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire de son Père, nous recevions nous aussi une nouvelle vie... Pareillement, vous aussi, regardez-vous comme morts au péché et comme vivants pour Dieu dans le Christ Jésus » (Rm 6, 11).
Cette doctrine est fondamentale pour notre conscience chrétienne. Elle mériterait une analyse biblique et théologique, traduite ensuite en termes liturgiques et moraux de première importance, tant spirituelle que pratique (cf. F. prat, La théologie de Saint Paul, I, 266 ; II, 266-268 ; 306 ; 312-315 ; etc.). Il nous suffira pour l’instant de fixer l’attention sur un élément-pivot de cette authentique et inéluctable conception chrétienne de notre vie. Le voici : notre baptême comporte un engagement moral : un nouveau, fort et admirable engagement moral. Nous pouvons tous nous souvenir des renoncements et des promesses faits pour notre baptême. Un engagement moral ? C’est-à-dire un devoir nouveau, une obligation très exigeante ? Un lien noué à notre conscience ? Une option déterminée pour notre liberté ? Oui, un engagement moral qui investit toute notre conduite. La vie chrétienne, inaugurée par le baptême qui nous élève à un niveau existentiel nouveau, celui de fils adoptif de Dieu, exige que nous soyons « saints et immaculés » (Ep 1, 4). Cela peut sembler une exigence excessive, une utopie morale, un poids trop lourd. Et pourtant il en est ainsi (cf. Lumen Gentium, 10). Et si nous voulions vraiment nous proposer un programme de renouvellement de notre vie chrétienne, nous ne pourrions par faire abstraction de cet impératif qui doit caractériser l’authenticité et l’originalité de notre existence. Il faut vraiment que celle-ci soit vécue en témoignant d’une grande reconnaissance envers Dieu pour la sainteté qu’il nous a déjà conférée comme fils adoptifs, et en tendant inlassablement nos efforts vers la perfection. Le Seigneur nous l’a déjà prescrit : « Soyez parfaits, comme est parfait votre Père céleste » (Mt 5, 48). Et l’enseignement, apostolique tout entier nous le répète (cf. Rm 12, 2 ; Ep 4, 13 ; Col 1, 28 ; Jc 1, 4 etc.). Consciente de ses propres déficiences humaines et toujours prête à se frapper la poitrine en s’accusant de sa propre fragilité, l’Eglise nous l’enseigne sans cesse ; Maître de Sainteté, elle nous stimule et nous encourage par l’exemple et avec l’assistance des meilleurs parmi ses fils, ceux qui ont opté en cette vie pour un style de perfection morale et qui, passés à l’autre vie, quand l’épiphanie de leurs vertus et de leurs charismes resplendit de manière toute spéciale, ces fils qu’elle nous propose comme dignes de notre imitation, de notre vénération, de notre invocation dans la communion des Saints.
Engagement moral : il y a cependant une première objection qui nous pousse à répondre maintenant par une simple observation. Objection : Mais le Christ n’est-il pas venu pour nous libérer ? Alors, comment peut-on proposer la vie chrétienne comme un engagement nouveau et plus difficile ? Ici il faudrait une longue leçon (cf. Gard. G. colombo, Per la liberazione dell’uomo, Rusconi, éd. 1972) ; et même une très longue leçon, tellement ce mot « libération » est devenu presque une parole magique, presque une séduisante découverte qui va exonérer l’homme moderne de tout scrupule, qui va l’autoriser à vivre suivant les sollicitations spontanées de ses instincts, de ses désirs, de ses passions, étant donné la conscience purement psychologique qu’il a, dans une fausse et parfois fatale illusion, que soustraire sa propre conduite à toute autorité, la dégager de toute prohibition, de toute inhibition est le meilleur moyen de rendre la vie facile et heureuse. Il n’en est pas ainsi. Certes, dans l’économie du Nouveau Testament, le Seigneur a libéré l’homme de l’observance des préceptes de l’Ancien Testament (cf. Mt 12, 1-8 ; Mc 2, 27), mais il a perfectionné certains préceptes moraux de la Loi antique (cf. Discours sur la montagne, Mt 5, 17 ss.) et, conservant ceux de la loi naturelle, du Décalogue, il a introduit dans la doctrine normative de la vie humaine, deux principales innovations qui la perfectionnent : la première consiste à rendre vraiment intérieur l’acte moral et à porter dans le cœur, c’est-à-dire dans la conscience de l’homme la véritable observance du bien (cf. Mt 15, 11 ; Lc 18, 10, sd. ; Mc 7, 6) ; la seconde a concentré dans l’amour envers Dieu et le prochain « toute la loi et les prophètes » (Mt 22, 40) faisant donc de l’amour qui se donne ainsi, le principe fondamental et fécond de la loi universelle de la moralité humaine (cf. Jn 13, 35 ; 15, 13 ; Mt 25, 31 ss.).
Tout cela nous donne à penser. Penser combien est erronée cette prétendue « moralité permissive » c’est-à-dire l’affranchissement de la conduite humaine de la règle absolue du bien et du mal ; combien incomplète se trouve être une norme subjective suggérée par la seule conscience psychologique, arrachée à la loi morale, c’est-à-dire à celle que guident la loi de Dieu et le magistère autorisé qui la propose ; penser enfin comme est belle, au contraire, joyeuse et forte, une vie qui du devoir fait son guide, du devoir imposé par l’engagement du baptême et éclairé par lui.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Au cours des audiences qui se suivent depuis Pâques nous avons commencé et continuons à considérer notre participation au mystère pascal qui a sur notre vie une influence telle qu’elle est capable d’élever l’existence à un degré nouveau que nous appelons couramment chrétien et qui, effectivement, est surnaturel ; cela consiste en une régénération, non seulement symbolique, mais effective, qui a des répercussions extraordinaires: sur nos rapports avec Dieu, sur notre destin éternel, sur certaines manières de vivre, même pendant cette période temporelle et mortelle de notre existence, comportant ainsi un style particulier de notre conduite ; nous avons déjà dit quelques paroles, brèves mais importantes au sujet des engagements que comporte notre qualification existentielle de chrétien : l’engagement de .la foi, par exemple, et l’adhésion à une ligne morale cohérente. Il y a un autre effet qui, toujours grâce au baptême, dérive de notre association vitale au mystère pascal et à l’engagement ecclésial.
Et plus encore qu’engagement, nous devons l’appeler fortune, don, vocation, insertion, appartenance à l’Eglise du Christ. Le baptême, en effet, est la porte par laquelle les hommes entrent dans l’Eglise (cf. Lumen Gentium, 14). Et le baptême nous fait, simultanément chrétiens et membres de l’Eglise. Pourquoi ? parce que le baptême transfuse en nous les mystères de la mort et de la résurrection du Christ : « nous sommes associés à ses souffrances... pour être glorifiés avec Lui » (cf. Lumen Gentium, 7) ; nous devenons son corps mystique, en vertu d’un rapport non seulement moral, mais réel, bien qu’actuellement non physique — c’est évident —, mais surnaturel, sui generis, au moyen d’un lien vital, qui dépasse tout particularisme humain, et nous réunit, par une communion effective et visible, dans une société supérieure, humaine et surhumaine en même temps, qui s’appelle l’Eglise. Relisons Saint Paul : « Vous êtes tous les fils de Dieu par la foi au Christ Jésus. Ayant reçu le baptême du Christ, vous vous êtes tous revêtus du Christ. Il n’y a plus Juif ni Gentil ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus ni homme ni femme. Vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Ga 3, 26-28 ; Ep 4, 5 ; 1 Co 6; 15 ; Col 3, 15).
Il serait normal maintenant, pour avoir une idée exacte de la vie chrétienne, de faire une étude, même sommaire mais essentielle, sur le « corps mystique du Christ qu’est l’Eglise» (cf. la grande Encyclique de Pie XII [1943] ; voir jérôme hamer, L’Eglise est une communion, Ed. du Cerf 1962) ; il s’agit là d’un thème de la théologie la plus moderne, riche de magnifiques doctrines et de questions extrêmement intéressantes comme celle de la distinction, convergente vers une substantielle identification, entre « Peuple de Dieu » et « Corps mystique du Christ » qui, l’un et l’autre, désignent l’Eglise sous des aspects quelque peu différents (cf. H amer, ibid., p. 45 et p. 50 ; Y. congar, L’Eglise que j’aime, Ed. du Cerf 1968, p. 31 et ss.) ; comme l’autre, l’immense et fascinante question sur l’Œcuménisme : les baptisés n’appartiennent-ils pas tous à l’Eglise ? et l’Eglise n’est-elle pas seule et unique ? (cf. J. A. MOEHLER ; V. SOLOVIEV ; A. S. KHOMIOKOV ; etc.) ; oui, répond le Concile ; mais l’appartenance parfaite à l’Eglise exige, outre le baptême, d’autres conditions, comme la foi identique (cf. Ep 4, 5 ; Jn 10, 16), et l’unité de communion (Lumen Gentium, 15 ; Unitatis Redintegratio, 2, 3, etc.), de sorte que, enseigne le Concile, ce n’est que par l’Eglise catholique du Christ, qui est l’instrument général du salut, que l’on peut obtenir la plénitude des moyens salvifiques (Unitatis Redintegratio, 3 ; W. bertrams, Quaestiones Fundamentales Iuris Canonici, Ed. Gregoriana 1969, p. 242 ss.).
Mais laissons pour le moment ces problèmes et fixons le regard sur la réalité que nous nous sentons poussé à faire resplendir d’une lumière pascale dans nos âmes. Cette réalité, la voici : nous sommes insérés de manière vitale dans l’Eglise du Christ. Lui, il est la vigne, nous, nous sommes les sarments (Jn 15) ; notez combien de fois dans ce chapitre de l’Evangile, le Seigneur nous recommande de « demeurer en Lui », comme une nécessité inéluctable, comme un amour inséparable. Lui il est notre tête, nous, nous sommes les membres de son corps, l’Eglise (cf. Col 1, 18). Le baptême nous fait chrétiens (cf. Jn 3, 5 ; Ac 2, 41 ; 4, 4 ; 8, 12 ; 10, 48) : de cet événement, qui a investi notre être jusqu’au plus profond de lui-même, nous ne devrons jamais perdre la mémoire. Et de la communion, visible et mystérieuse, historique et eschatologique, que le baptême établit entre nous et l’Eglise, telle qu’elle est réellement, — même si elle est humaine et, partant, limitée et défectueuse dans ses expressions contingentes — nous devrons demeurer les gardiens jaloux, fiers et humbles en même temps, prêts à nous sentir exaltés dans notre personnalité, lorsque nous lui sommes, sincèrement, amoureusement, dévoués.
Et il est une chose que nous devons rappeler et apprendre : aimer l’Eglise ! Comme le Seigneur ! (Ep 5, 29). Gomme il est écrit à Genève, seule épigraphe sur la tombe du Cardinal Mermillod : dilexit Ecclesiam ! Et comme l’a écrit Rosmini : « L’Eglise de Jésus Christ... est celle que l’on n’aimera jamais trop, ni relativement, ni absolument... » (A. rosmini, Fedeltà alla Chiesa, Morcelliana 1963).
Aimer l’Eglise ! Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous allons encore fixer notre attention sur le mystère pascal que nous avons célébré récemment et qui, comme une lumière allumée sur le chemin de notre vie, nous invite à nous former une nouvelle conception du Christ, de notre existence et du monde, conception que nous pouvons définir comme eschatologique. Ne soyons pas épouvantés par ce mot difficile, étranger à la terminologie des anciens catéchismes qui, toutefois, utilisaient un mot que nous pouvons considérer comme équivalent, même dans son acception la plus large et la plus générique, celle de conception chrétienne de la religion et de la vie (cf. M. schmaus, Il problema escatologico nel cristiano, dans le II° volume des « Problemi e orientamenti di Teologia dogm. » Marzotti 1957, p. 925 ss.).
Eschatologique est un vocable qui, vous le savez, dérive du grec et signifie « ultime », final, extrême ; et, dans le langage biblique, il peut avoir une double signification, celle d’ultérieur, de supérieur, de survivant, de surnaturel, quand il se rapporte à une existence qui surpasse, dans la forme et dans la durée, la vie présente, temporelle et mortelle ; il peut également signifier, plus habituellement d’ailleurs, l’état prophétique concernant la fin de ce monde, la situation cosmique et existentielle qui surviendra au terme de l’histoire, quand le Christ retournera dans toute sa Gloire, pour juger « les vivants et les morts », tel que nous le fait imaginer le discours de Jésus à propos de la scène grandiose et mystérieuse du jugement final et de la fatale séparation de l’humanité (Mt 25, 31-46). Nos textes traditionnels, toujours authentiques, nous parlent de ces choses sublimes et terribles, dans un traité intitulé : « Nuovissimi » qui développe quatre formidables chapitres : la mort, le jugement, le paradis et l’enfer, auxquels s’en joint un autre qui traite du purgatoire, tous bien documentés et offrant des références précises et des enseignements dogmatiques du magistère ecclésiastique.
Comme pour tant d’autres aspects du monde religieux, la matière se présente très abondante, très profonde et très importante. Mais pour l’instant nous nous limiterons à trois observations au sujet de cet immense cadre eschatologique.
Primo. Au sujet de la résurrection du Christ : une réalité, et quelle réalité ! On sait que l’étude concernant la résurrection du Christ a donné naissance, précisément ces dernières années, à des analyses de tout genre, enclines, quelques-unes, à contester la réalité historique et physique de cet événement central et capital de l’histoire humaine et de la foi chrétienne (cf. 1 Co 15). Notre doctrine : biblique, historique, théologique, liturgique, spirituelle n’admet pas — vous le savez — le moindre doute sur cet événement : Jésus-Christ est vraiment ressuscité ; c’est-à-dire qu’après sa mort, une vraie mort, il est redevenu réellement vivant, âme et corps, mais dans un nouvel état, comme « homme céleste » (1 Co 15, 47), c’est-à-dire vivifié également dans son humanité par une action supérieure de l’Esprit divin. Nous nous trouvons, certes, dans le surréel, mais dans la vérité dont quelques-uns (Ac 10 41) et même beaucoup (plus de 500 dit Saint Paul, 1 Co 15, 6) furent les témoins oculaires et dont nous, les chrétiens, devons être les défenseurs non moins convaincants (cf. F. prat, Théol. de Saint Paul, 1, 157 et ss. ; au sujet de la discussion actuelle : G. porro, La Risurrezione di Cristo oggi, édit. Paoline 1973). Certitude donc, bienheureuse certitude sur le fait de la résurrection du Seigneur.
Second point : notre rapport personnel et ecclésial avec le Christ ressuscité. Voici ce que dit notre doctrine : nous aussi nous ressusciterons comme le Christ. C’est extraordinaire. Mais c’est ainsi : la foi dans le Christ et dans le baptême qu’il a institué, au nom du Dieu vivant, Père et Fils et Esprit Saint, nous assurent, si nous sommes fidèles, une semblable victoire sur la mort ; nous disons avec une immense stupeur et une immense joie : sur la mort (1 Co 15, 26). Nous aussi nous ressusciterons ! Le Christ est le principe de ce prodige : il en est la cause exemplaire (dans le Christ, comme lui, nous pourrons ressusciter) ; Il en est la cause justifiante (par le Christ, à cause de lui, nous pourrons ressusciter). Ceci est l’accomplissement de sa mission messianique, ceci est le miracle de la rédemption. Si nous voulons correspondre au dessein rédempteur, ceci sera notre sort final, notre eschatologie. Le mystère pascal domine par conséquent notre destin ultime.
Troisième point : Nous nous demandons : mais comment ? mais quand ? Ceci est un autre aspect de ce fait religieux suprême : la répercussion du concept eschatologique sur l’existence présente. En d’autres termes, nous devons nous interroger sur l’influence qu’a sur notre vie dans le temps, notre foi en la vie future annoncée par le Christ et enseignée par l’Eglise.
Autrefois cette idée brillait toujours comme une lampe allumée dans l’obscurité, si complexe et si insidieuse, du pèlerinage de l’homme au cours du temps. A présent, par contre, on dirait que l’on tente par tous les moyens de voiler ou d’éteindre cette lumière, pour extirper de la mentalité humaine toute idée de vie future et pour habituer l’homme moderne à se former une mentalité purement temporelle, actualiste, et à enfermer les lignes directrices de sa vie dans le cadre de l’heure présente, sans aller au-delà de son horizon. Le laïcisme radical ferme les yeux sur le mystère et sur le destin de l’immortalité de l’âme, et, d’autant plus, sur la vision de la résurrection promise.
Si, par contre, nous, chrétiens, nous avons foi dans la réalité et dans la vertu du mystère pascal, nous devons nous former une conception, osons le dire, ambivalente de notre vie : elle est dans le temps, mais, un jour, elle sera dans le royaume des cieux (celui-ci imaginé, non pas comme l’empyrée du monde antique, mais comme un état ontologique, mystérieusement et merveilleusement conçu par l’esprit de Dieu). Un royaume des cieux auquel nous appartenons déjà à divers titres, comme la foi, la grâce, la charité. Nous sommes en partie d’ici et en partie de là ; nous sommes déjà « nouveaux », déjà « vivants » d’une vie que la mort corporelle ne pourra éteindre. Nous devons savoir vivre simultanément dans le temps et dans le ciel. Rappelez-vous encore Saint Paul : « Si vraiment vous êtes ressuscites avec le Christ (dans le baptême) n’ayez de goût que pour les choses d’en haut, nullement pour celles de la terre » (Co 3, 1-2), et encore : « comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire de son Père, ainsi, nous aussi, devons marcher dans une vie nouvelle » (Rm 6, 4). Une belle prière liturgique nous le rappelle : inter mundanas varietatis ibi nostra fixa sint corda, ubi vera sunt gaudia.
Il ne faut pas que naisse en nous le doute que l’orientation de notre vie vers son destin futur, eschatologique, pourrait nous rendre inaptes à remplir parfaitement et intensément nos devoirs dans le temps fugace actuel ; au contraire, cette orientation accroîtra en nous le sens de sa valeur inestimable et la sage volonté de bien l’employer.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Au cours de cette période qui a suivi Pâques, nous avons médité au sujet des liens qui unissent à nous ce mystère de la mort et de la résurrection du Christ, et, poussant plus loin cette réflexion, nous sommes arrivés à une conclusion qui, plus que toute autre, surpasse les possibilités de notre langage au point qu’il voudrait mieux rester muets que de comprimer dans quelques modestes expressions les ineffables réalités religieuses essentielles auxquelles il faut cependant que nous nous référions, telles qu’on les connaît virtuellement. Les Saints y ont consacré des traités (cf. pour n’en citer qu’un, st ambroise, De Spiritu Sancto, PL 16) ; les théologiens en tirent des méditations sans fin (cf. tixeront, Histoire des Dogmes, 1905 ; scheeben, Dogmatica, II) : il s’agit de la révélation au sujet de l’Esprit Saint et de notre participation surnaturelle à la vie divine, participation que nous appelons la « grâce », cette Charité, donc, cet amour qui élève, sanctifie et vivifie et qui, précisément par la vertu et le mérite de la rédemption, du mystère pascal, non seulement revêt mais envahit notre être naturel et nous assure la vie éternelle en Jésus Christ dans la plénitude finale du royaume de Dieu (cf. St. TH., I, 38 ; I-II, 109-114 ; denz.-sch. 1520 ss.). Il s’agit de notre vie chrétienne authentique, vécue, justement « dans la grâce de Dieu ».
Tant de choses, trop nombreuses pour notre modeste langage. De grandes vérités, de grandes questions. Nous nous rendons compte, en tout cas, de la richesse extraordinaire de la vie religieuse, de sa profondeur, de sa beauté. Ce n’est pas pour rien que nous sommes sur le seuil du royaume de Dieu, auquel le règne du Christ nous introduit, nous éduque, nous fait participer.
Arrêtons-nous à une seule considération : à la nécessité de vivre dans la grâce de Dieu. Et reportons-nous à un épisode que Jean l’Evangéliste raconte au début du troisième chapitre de son Evangile. Vous-en souvenez-vous ? Nicodème, un notable de son temps et de son milieu s’était rendu une nuit près de Jésus pour savoir qui il était, et ce qu’il enseignait ; il reçut du Christ cette première et bouleversante réponse : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de renaître de nouveau, nul ne peut voir le royaume de Dieu ». Se trouve ainsi déjà annoncée la nécessité d’une vie nouvelle, dérivée d’un principe différent, extrinsèque, supérieur et inscrit dans notre existence naturelle pour la rendre capable de participer, dans une mesure et sous une forme données, à la vie divine. « En vérité, en vérité, insiste Jésus, je te le dis, à moins de renaître de l’eau et de l’esprit, nul ne peut entrer dans le royaume de Dieu ». Le savant interlocuteur Nicodème, tout compte fait, ne comprit rien. Nous comprenons, nous qui nous rappelons d’autres enseignements du Christ sur la révélation et sur l’instauration de cette vitalité mystique, gratuite et nouvelle, du croyant, fidèle disciple du Christ Sauveur.
Faisons un saut jusqu’aux derniers discours du Christ, au cours de la dernière Cène, lorsqu’il fit ses ultimes, émouvantes, ineffables confidences au sujet de la nouvelle, de la divine communion grâce à laquelle, moyennant sa présence inattendue, il demeurera, après sa disparition de la scène temporelle avec ceux qui peuvent se dire les siens ; il demeurera avec l’envoi de l’Esprit-Saint, le Paraclet, l’assistant, le consolateur, l’hôte intérieur, révélateur de la vérité salvifique, l’inspirateur de la prière incomparable (cf. Rm 8, 27) ; Saint Paul abonde en expressions admirables sur ce fait religieux de l’Esprit Saint qui pénètre dans nos âmes avec son souffle divin, avec sa lumière rassurante, avec sa force et qui, de notre naturelle faiblesse peut faire surgir le témoin, le héros, le martyr, le saint, tout ce que doit être le véritable disciple du Christ (cf. denz.-sch. 1535).
Nous trouvons-nous dans le mysticisme des contemplatifs ? dans le sentimentalisme des poètes ? dans le cercle des initiés charismatiques ? C’est-à-dire à un niveau extrêmement élevé et accessible seulement à un petit nombre de vies chrétiennes ? Non, nous sommes sur le plan commun de ceux qui vivent « dans la grâce de Dieu ». Manifestations spirituelles exceptionnelles mises à part, qui réellement sont privilèges et conquêtes d’une minorité, cette animation de l’Esprit Saint — qui fait de nous des « justes » — nous offre le moyen de rendre bonnes et méritoires toutes non actions, nous fait progresser dans l’intelligence et dans la pratique du style chrétien de notre vie, nous transforme en « sanctuaires » où habite Dieu, Très-Saint, Un et Trine (Jn 14, 23), et nous assure par conséquent la continuité ou, mieux, le mystère indescriptible (cf. 1 Co 2, 9) de la vie future. Elle est pour tous ! Fils bien-aimés ! réfléchissons bien : elle est pour nous tous ! disponible pour tous, mieux, obligatoire et nécessaire pour tous ! l’alternative proposée à notre destinée éternelle ne souffre aucun doute : nous devons vivre aujourd’hui, pour vivre toujours bienheureux, dans la grâce de Dieu.
Vous savez combien fragile peut se révéler cette situation ; mais il faut que nous nous forcions tous à cette double conviction : il est nécessaire et il est possible, indubitablement, de vivre dans l’a grâce de Dieu. Voilà comment nous nous souviendrons de Pâques. Voilà comment nous nous préparerons à la prochaine et excellente fête de Pentecôte : la fête de l’Esprit Saint et, pour nous, la fête de la grâce divine.
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Nous sommes encore, par la pensée et par le cœur, orientés vers la Fête de la Pentecôte, et nous savons bien pourquoi. La Pentecôte est une fête qui ne finit jamais, qui dure encore, qui durera toujours. Nous avons dit que la Pentecôte célèbre la naissance de l’Eglise ; or, tant que l’Eglise vivra, le fait qui caractérise la Pentecôte, c’est-à-dire l’animation divine, sous le souffle de l’Esprit, de l’humanité croyante, subsistera, répétons-le, durera toujours. Il s’agit d’un fait historique et au-dessus de l’histoire, accompli à un moment donné du cours des temps, cinquante jours après la Pâque juive et, pour nous, après la résurrection du Christ et, dans cette même conjoncture, intervenu, dans l’ordre supérieur des desseins divins, quand il a plu au Père Céleste de nous révéler « le mystère de sa volonté... c’est-à-dire de réunir toute chose dans le Christ (Ep 1, 9-10), de fonder l’Eglise « édifice bâti sur le fondement des Apôtres et des Prophètes, le Christ Jésus en personne étant sa pierre angulaire. C’est par Lui que l’édifice entier, parfaitement construit, monte et devient un temple saint dans le Seigneur » ; nous sommes, nous-mêmes, partie de cet édifice, tout comme nous le sommes d’un « sanctuaire de Dieu dans l’Esprit » (Ep 2, 20, 22).
Cet aspect mystérieux de l’Eglise fait que dans la Ste Ecriture et dans le langage religieux, diverses appellations symboliques lui sont attribuées : corps mystique, peuple de Dieu, épouse du Christ, vraie vie, troupeau du Pasteur évangélique, temple de la vraie religion, arche d’alliance, royaume du Christ, famille de Dieu, etc. (cf. Lumen Gentium, 6) ; mais si l’on s’en tient à l’étymologie, Eglise veut dire « convocation », assemblée, société (cf. Y. congar, Sainte Eglise, p. 21 et ss. ; édit. du Cerf 1963). Or, le moment où cette société humano-divine commence à vivre, à agir, à avoir conscience d’elle-même, à se sentir animée par une Energie prophétique, surnaturelle, toute spéciale, nouvelle et incoercible, c’est-à-dire par l’Esprit Saint, ce moment est celui de la Pentecôte. Ce fut comme s’il s’allumait un feu personnel, intérieur, flamboyant également à l’extérieur ; comme si, dans la scène, le vent s’était mis à souffler ; ce fut comme l’éclat d’un tonnerre, comme la secousse d’un tremblement de terre, comme le réveil simultané d’une multitude, comme une explosion de cris et de joie, une onde spirituelle de paroles et d’éloquence qui tout d’un coup se révéla prodigieuse, parce que capable d’être comprise par ceux qui écoutaient, des gens d’origines les plus diverses et parce que destinée à l’humanité tout entière. L’Eglise naissait à cette heure imprévue, une Eglise que l’on pouvait reconnaître à ses quatre caractères : sainte et apostolique, Eglise unique et universelle, c’est-à-dire catholique.
Un phénomène extraordinaire qui, répétons-le, dure encore et durera jusqu’au retour final du Christ glorieux, même s’il ne s’accompagne plus de signes extérieurs aussi sensibles.
Nous ferions bien de relire le récit de ce fait extraordinaire décrit dans le deuxième chapitre du premier livre de l’histoire de l’Eglise, écrit pas Saint Luc et intitulé, comme vous le savez : Actes des Apôtres ; des savants et des dévots les considèrent comme l’Evangile de l’Esprit Saint et ils sont vraiment ta première évangélisation de Saint Pierre (paragraphes 1-12) et puis de Saint Paul (paragraphes 12-28). Une œuvre de toute beauté, extraordinairement intéressante (cf. E. jacquier, Les Actes des Apôtres, un ouvrage volumineux, pas très récent, mais cependant toujours valable, éd. Gabalda, 1926).
Or, nous voudrions que les fidèles de notre génération, avant même de se plonger dans l’étude de l’ecclésiologie, le chapitre le plus attirant de la théologie moderne (voyez le Concile ! et cf. Y. congar, p. 9), et avant d’ordonner, selon les quatre grands chapitres des caractères de l’Eglise rappelés ci-dessus (une, sainte, catholique, apostolique), leurs propres notions théologiques sur l’Eglise (cf. l’œuvre aussi abondante que riche du Cardinal C. Journet), que les fidèles donc sachent saisir, comme en une synthèse, l’impression immédiate que la vision totale et spirituelle de l’Eglise produit dans nos âmes ; c’est une impression d’une beauté originelle.
Oui, celui qui parvient à saisir la physionomie essentielle de l’Eglise ne saurait échapper à l’émotion caractéristique que la beauté produit dans nos âmes. C’est la forme merveilleuse, la forme parfaite que le Christ a voulu donner à son Eglise ; ce n’est pas sans raison que Saint Paul la décrit dans la ligne de la beauté qui enchante l’amour : « Le Christ, a-t-il écrit, aime l’Eglise et se sacrifie lui-même pour elle dans le but de la sanctifier, de la purifier avec le baptême de l’eau, moyennant la parole de vie ; afin que l’Eglise apparaisse devant Lui, glorieuse, sans tache ni ride, ou quelqu’autre imperfection, mais pour qu’elle soit sainte et immaculée ». Et cette beauté n’est que le reflet de la beauté du Christ (cf. St. aug., Enarr. in Ps 44 ; PL 36, 495-496).
Est-ce, là, une image utopique ? Différente de la figure matérielle et temporelle de l’Eglise, telle que nous la connaissons bien ? une figure qui montre justement l’Eglise sous divers aspects, nullement gracieuse, nullement attirante, une Eglise composée d’hommes encore en pèlerinage ; l’Eglise qui enregistre des pages tristes de son histoire, celle qui réagit à l’idéal de perfection attribué à l’Eglise d’autant plus vigoureusement que se révèle plus grande la différence entre sa figure angélique transfigurée et la place vulgaire que l’expérience découvre souvent, au point que de nombreux adversaires de l’Eglise prennent l’habitude de la couvrir de mépris, d’hostilité, de sarcasmes et encore de calomnies. Nous ne prendrons pas en ce moment la défense des défauts et des fautes de l’élément humain qui, dans le temps, constitue l’Eglise (cf. Lumen Gentium, 48). Nous ne parlerons que de la superposition faite par le Christ sur le visage humain de l’Eglise, lui en imposant un nouveau, celui que le baptême a régénéré (cf. st ambroise, De Mysteriis, 7, 35 ; st augustin, De Doctr. ch. 32 ; PL 34, 83) y infusant un pouvoir sanctificateur, dans la Parole, dans la Grâce, dans la tension orientée vers sa propre imitation évangélique, dans la recherche, moyennant la charité, dans le visage même de l’homme mécontent, des plus éloquentes ressemblances de son aspect mystique divin. L’Eglise est beauté, ne serait-ce que pour sa mission sacramentelle d’exprimer l’invisible dans les signes visibles de ses célébrations (cf. St. TH., I-II, 101, 2, ad 3) ; pour son génie artistique, liturgique et symbolique, tourné vers l’horizon du monde spirituel ; elle est surtout beauté pour les âmes innocentes, pures et purifiées, qu’elle est capable d’engendrer. Rappelez-vous l’hymne que Manzoni a dédié à la Pentecôte. Lisez les biographies des Saints : où l’humanité nous a-t-elle jamais offert des modèles plus dignes d’admiration et de vénération ? (cf. st augustin, Sermo 112 ; PL 38, 1012 ; cf. R. de chateaubriand, Le Génie du Christianisme).
Et dans la découverte de la beauté de l’Eglise, à peine dévoilée durant notre vie terrestre mais déjà transparente en vertu de quelques rayonnements de la vie future, nous apprenons à aimer l’Eglise, l’humanité bonne, l’humanité idéale, l’humanité sainte que l’Esprit de Jésus prépare dans le temps pour la faire resplendir dans la gloire éternelle (cf. H. de lubac, Médit. sur l’Eglise, p. 33, 210 et ss.).
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Pendant que nous illumine encore et nous réjouit la fête de Pentecôte qui commémore l’animation de l’Eglise par l’opération de l’Esprit Saint, un aspect essentiel et vital de cet événement se présente à nous : celui de sa permanence. La Pentecôte n’est pas un fait lointain et désormais passé à l’histoire ; c’est un fait qui reste, c’est une histoire éternelle. L’Eglise continue à vivre en vertu de cette prodigieuse diffusion de la grâce divine, de cette charité répandue dans nos cœurs (cf. Rm 5, 5) ; l’humanité qui compose l’Eglise, est vivifiée par l’Esprit que le Christ, monté dans la gloire du Père envoie comme Chef à son corps resté sur la terre et dans le temps (cf. Jn 16, 7) : « Si je m’en vais, dit-il la nuit mémorable de la dernière Cène, je vous enverrai le Paraclet, l’Esprit de Vérité qui demeurera à jamais avec vous » (Jn 14, 16-17). C’est le grand mystère du Christ, le mystère central du christianisme vivant, vrai, à méditer et à garder jalousement. Saint Augustin est, lui aussi, un Maître pour nous : « Seule l’Eglise Catholique, écrit-il et répète-il, est le Corps du Christ qui en est le Chef et le Sauveur (Ep 5, 23). En dehors de ce Corps, il n’en est aucun autre vivifié par l’Esprit ; ...ne participe pas à la charité divine, celui qui est hostile à l’unité. Ne possèdent par l’Esprit ceux qui sont hors de l’Eglise... Que celui qui veut posséder l’Esprit Saint prenne garde à ne pas rester hors de l’Eglise » (Epist. 185, C. XI, 50 ; PL 33, 815 ; cf. Tract. in Io 27, 6 ; PI 35, 1618) : « il n’est rien qu’un chrétien doive craindre autant que d’être séparé du Corps du Christ ; en effet, séparé du Corps du Christ, il n’en est plus membre ; n’en étant plus membre, il n’est pas alimenté de Son Esprit ».
Ceci nous conduirait à réfléchir sur la nécessité d’être dûment insérés dans les structures institutionnelles qui donnent à l’Eglise une consistance de corps, et qui sont, ici, proclamées comme condition pour jouir de l’animation de l’Esprit Saint, qui est le propre du corps même de l’Eglise, le corps mystique du Christ.
Mais nous laissons maintenant, disions-nous, courir notre esprit vers un autre effet propre de la Pentecôte, de cette mystérieuse et merveilleuse animation surnaturelle, produite par la diffusion de l’Esprit Saint dans le corps visible, social, humain des disciples du Christ : et c’est ceci : la jeunesse éternelle de l’Eglise. L’Esprit Saint « la rajeunit par la force de l’Evangile et la rénove perpétuellement... » (Lumen Gentium, 4). Comme dans une fontaine le jet d’eau reste toujours abondant, vif et frais, aussi longtemps qu’un puissant courant le nourrit, même si l’eau elle-même tombe et se répand sur le sol, ainsi l’humanité qui compose l’Eglise, subissant le sort du temps, est ensevelie dans la mort temporelle, mais cela ne fait pas que, après tant de siècles, le témoignage de l’Eglise dans l’histoire se suspende ou s’interrompe ; Jésus l’a prophétisé, Il l’a promis : « Je suis avec vous tous chaque jour, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Il l’avait également fait comprendre à Simon quand il lui imposa un nom d’immortalité : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise et la puissance des enfers ne prévaudra pas sur elle » (Mt 16, 18). ,
On peut objecter, comme tant de gens d’aujourd’hui, que l’Eglise est sans doute permanente ; qu’elle dure depuis vingt siècles ; mais que c’est justement à cause de sa durée qu’elle est devenue ancienne, qu’elle est vieille. La pérennité n’est pas de la jeunesse. Et les hommes d’aujourd’hui aiment plutôt ce qui est moderne, mouvant, éphémère. Ils respectent l’histoire, si vous voulez ; ils admirent l’archéologie ; mais ils choisissent l’actualité. Or, l’Eglise sera peut-être vénérable pour son ancienneté, pour une certaine immobilité dans la course du temps ; mais, disent-ils, elle n’est pas animée par ce souffle moderne qui est toujours nouveau ; elle n’est pas jeune.
L’objection ne manque pas de poids ; elle mériterait un long traité aux pages nombreuses, cosmiques, théologiques, philosophiques, historiques, anthropologiques, phénoménologiques, etc. pour y répondre. Par ailleurs l’équation pérennité-jeunesse suffit en soi aux esprits ouverts à la vérité. Parce qu’il en est proprement ainsi et « cela est, à nos yeux, une chose merveilleuse » (Mt 21, 42) : l’Eglise est jeune. Et plus étonnant encore est le fait que les fibres de sa jeunesse proviennent de son inaltérable persistance dans le temps. Le temps ne fait pas vieillir l’Eglise ; il la fait croître, il la provoque à la vie, à la plénitude. Soyons plus précis : la partie humaine de l’Eglise peut subir, et, de fait, subit les lois inexorables de l’histoire et du temps : sa manifestation humaine peut déchoir, peut vieillir, peut mourir; et meurent, en effet, tant de membres de l’Eglise ; des nations entières ont réussi à suffoquer sa vie temporelle, à supprimer sa présence historique ; et puis, c’est évident, meurent comme tous les mortels (et peut-être pour des motifs plus faciles et plus agressifs) tous ceux qui composent humainement l’Eglise ; mais elle, l’Eglise elle n’a pas seulement en elle-même un invincible principe surnaturel, ultra-historique, d’immortalité: elle possède tout autant d’incalculables énergies de renouvellement.
De quoi a-t-on parlé en cette période du Concile, sinon d’« aggiornamento », ce qui veut dire de « rajeunissement » ? Et l’Année Sainte que nous propose-t-elle, sinon un programme de renouvellement ? Tant et si bien qu’aujourd’hui l’Eglise est obligée de mettre en garde un grand nombre de ses fils pour qu’ils ne glissent pas dans l’équivoque, c’est-à-dire pour qu’ils ne pensent pas que le renouvellement est le fait d’adhérer à la mode du monde, lequel ne sait plus que faire pour échapper à la loi de la mort qui assaille et consume chacune de ses valeurs purement temporelles, sinon accélérer son mouvement, un mouvement souvent orienté vers la fuite des choses qui la qualifient ; et voici la révolution comme programme inépuisable de la vie politique et sociale ; voici la « mode » en toute chose à quoi il n’est plus permis de vivre que « l’espace d’un matin »... Certes, quand elle parle de renouvellement, quand elle pourvoit à son rajeunissement, l’Eglise ne saurait se contenter de s’aligner sur les vertigineux changements du monde extérieur au milieu duquel toutefois se déroule son existence historique et temporelle ; elle pourra certes accueillir et choisir tant de formes humaines de vie moderne ; elle pourra marcher du même pas que les mœurs sociales quand celles-ci n’offensent pas les critères de vie qu’elle doit puiser pour elle-même dans l’Evangile et dans sa tradition inviolable et toujours féconde.
Mais il n’est pas moins certain que l’Eglise, fidèle à son inspiration religieuse intérieure, comprend l’homme, c’est évident, et même l’homme moderne, et qu’elle est, peut-être aujourd’hui plus que jamais, en mesure d’être proche de lui, de l’écouter, de le réconforter et de lui confier ce message de vérité qui seul possède le secret, pour tout temps, pour tout peuple, pour toute existence humaine, le secret de la Vie (cf. Gaudium et Spes). C’est cela, la jeunesse de l’Eglise. A vous, aux jeunes spécialement, afin que vous ayez confiance en l’Eglise !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
La vie chrétienne, est-elle joyeuse, ou bien triste ? Question élémentaire mais fondamentale. Et, pour nous qui avons l’habitude de classer le mérites des choses selon une évaluation subjective, c’est-à-dire au point de vue de leur utilité, la question peut être considérée comme décisive. C’est-à-dire : le fait d’être chrétiens, nous rend-il heureux, ou bien nous impose-t-il des limites, des devoirs, des charges qui rendent la vie triste et malheureuse, ou moins heureuse, moins remplie, que l’existence qui ne se dit pas chrétienne ?
Cette question revêt ici une importance prépondérante, principalement à ce moment caractéristique de la vie qu’est la jeunesse, le moment de la conscience qui s’éveille, et s’éveille à l’expérience sensible des choses et des conditions dans lesquelles se déroule l’existence humaine, plutôt qu’à un jugement pondéré sur les choses et les conditions elles-mêmes.
La vie s’offre pour qu’on en jouisse tout de suite; la félicité attire comme un droit souverain ; et il semble que cette félicité est faite du plaisir, de la jouissance des expériences instinctives, faciles, égoïstes. Voilà le genre habituel du développement juvénile qui porte à la découverte de soi et à celle du monde extérieur et entraîne à la recherche urgente des voies les plus rapides et les plus directes vers la félicité libre, sensible, passionnelle. Tentation ou solution ? Souvenons-nous de l’histoire symbolique du fils prodigue dont la célèbre figure est esquissée dans l’Evangile en quelques traits, peu nombreux mais sûrs (Lc 15, 11 et ss.).
A ce point, nous pourrions nous pencher sur certaine pédagogie moderne qui tente de justifier ce style instinctif de vie comme étant le plus logique et, en réalité, le plus heureux : abolir les devoirs, les freins, les limites et accorder droit de liberté, d’expansion, de jouissance aux instincts et aux intérêts subjectifs serait la formule libératrice de l’homme moderne, la revanche des innombrables tabous de l’éducation traditionnelle et puritaine de temps désormais dépassés ; pourvu que soient sauves les règles de l’hygiène (et malheureusement même pas toujours celles-ci !) et celles d’un certain comportement social, toutes les autres structures éthiques et spirituelles ne servent à rien, sinon à rendre la vie malheureuse. Voilà que remonte au zénith, triomphant, le naturalisme innocent des temps passés, avec ses expressions épicuriennes ou avec ses apologies de la primauté de la vie hédoniste, physique et païenne. Et c’est ici que se trouverait le bonheur ?
Il est évident que la conception chrétienne de la vie s’oppose nettement, fondamentalement, à une telle sorte de bonheur. Pour l’instant nous résumerons le tout en quelques mots : le point d’appui de la vie chrétienne, c’est la Croix ; scandale et folie sont à considérer comme la croix du monde non chrétien, mais pour nous,— et Saint Paul, nous l’enseigne dès la première confrontation de son message avec le monde environnant — le Christ Crucifié est puissance de Dieu, est sagesse de Dieu (cf. 1 Co 1, 23 et ss.).
Mais revenons-en à la question, non sans quelqu’anxiété : la vie chrétienne, est-elle triste ou joyeuse ? La réponse est lumineuse, elle est une promesse de bonheur : de par sa nature même, la vie chrétienne est joyeuse ; elle est heureuse de par son génie original qui va au-delà de la conception habituelle de l’existence humaine ; elle est bienheureuse, parce que c’est ainsi que la proclame le message évangélique des béatitudes, parce que c’est ainsi que la présente — et l’assure dès maintenant — la promesse du Christ : « Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et qu’ainsi votre joie soit parfaite » (Jn 15, 11).
Ce point est extrêmement important. Il est vraiment nécessaire que nous forgions en nous-mêmes la conception dominante que la vie chrétienne est heureuse. Nous parlons de la vie chrétienne authentique ; et nous disons heureuse, dans le sens le plus élevé, intangible et inépuisable, qui nous est donné par la charité, c’est-à-dire par l’action de l’Esprit Saint dans notre âme.
Rappelons-nous bien ceci : celui qui vit dans la grâce de Dieu possède du fait même une source de bonheur, qu’aucune catastrophe extérieure et même aucune dépression intérieure ne sauraient épuiser et éteindre. La vocation chrétienne est une invitation à la béatitude. Il n’est pas de condition d’esprit qui puisse nous rendre intimement heureux autant que la paix de la conscience. Disons mieux : autant que la grâce, c’est-à-dire la charité. La joie est un don de la charité, comme la paix. Elle ne se distingue pas de la charité, mais elle en émane (cf. Ga 5, 22 ; St. TH., II-II, 28, 1 et 4). Rappelons-nous toujours que : « le royaume de Dieu n’est ni le boire ni le manger; il est justice, paix et joie dans le Saint-Esprit » (Rm 14, 17).
Nous avons été amené à l’étude de ce thème, la joie propre de la vie chrétienne, par la projection liturgique et théologique de la Pentecôte, célébrée désormais depuis plusieurs semaines mais encore et toujours opérante dans la pensée et dans le comportement de celui qui veut être fidèle à la réalité de la spiritualité chrétienne. Tant et si bien que nous voulons, nous aussi, vous exhorter, Fils et Frères dans l’Eglise Catholique, à vivre dans la sérénité et dans la joie, nous servant des célèbres paroles de l’Apôtre : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ; je le répète : réjouissez-vous » (Ph 4, 4 ; 3, 1 ; 2, 18 ; 2 Co 6, 10 ; 1 Jn 1, 4, etc.).
Et que votre joie pure et allègre soit, elle aussi, un témoignage de l’authenticité de la vie chrétienne : elle est heureuse.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
La Pentecôte a offert quelques sujets aux discours hebdomadaires de nos audiences générales du mercredi ; elle pourrait nous en offrir beaucoup d’autres mais il nous suffira de nous attacher encore un moment au sujet que nous considérons maintenant comme conclusif ; un sujet qui devrait répondre à une difficulté qui contrecarre l’affirmation optimiste à propos des conditions de la vie humaine quand celle-ci est sujette à l’action du Saint-Esprit qui — nous le savons — a été envoyé sous une forme éclatante et à foison pour animer de Soi, c’est-à-dire de sa grâce, de ses dons, de ses charismes, le premier noyau de disciples fidèles du Seigneur, après son Ascension, et donner à ce noyau l’être et le souffle du Corps mystique du Christ lui-même, son Eglise naissante. Tout plein de vitalité, tout puissant, tout heureux, tout uni, tout saint, voilà comment nous apparaît ce groupe privilégié. Il s’agissait d’un ensemble d’environ 120 personnes (cf. Ac 1, 15), de composition homogène, avec la Vierge et les pieuses suivantes du Seigneur, en constante union de prières alternées avec quelques discours de Pierre et des Apôtres ; et tout d’un coup, au moment où s’accomplissaient les jours de Pentecôte, le groupe se fait exubérant, à cause de l’irruption véhémente de l’Esprit accompagnée de vent, de fracas, du tremblement des maisons et de langues de feu voltigeant au dessus de chacun des présents. Accoure aussitôt une foule cosmopolite, de nations diverses ; et tous comprennent les discours en diverses langues que se mettent à improviser ces Gens qui s’étaient emplis de la vive et mystérieuse présence. Jamais fête religieuse, jamais cérémonie spirituelle ne fut aussi enivrante, aussi exaltante que celle du Cénacle. Pierre parle, et avec lui, les Apôtres ; le discours entraîne ; tout de suite, près de trois mille personnes se convertissent, se font baptiser. Et c’est ainsi que, triomphalement, l’Eglise inaugure sa vie, son histoire.
Voici donc l’expression nouvelle de la religion, hissée à une communion de Dieu avec l’homme, à une habitation de Dieu, Un et Trin, dans l’âme du disciple du Christ (cf. Jn 14, 17 et 23) ; une intimité sans égale, d’où jaillira le vie mystique du chrétien devenu temple, sanctuaire de Dieu (cf. 1 Co 3, 16-17 ; 2 Co 6, 16 ; Ph 4, 7 ; etc.), avec les « sept dons » célèbres, avec en abondance les « fruits de l’Esprit » dont la liste est très longue (cf. Ga 5, 22 ; St. TH., I-II, 68; cf. ste thérèse, Le château intérieur ; etc.). Ceci, pour la vie intérieure du chrétien ; puis encore, il y a toute l’épiphanie des charismes, c’est-à-dire des forces que l’Esprit Saint suscite chez les membres du corps ecclésial pour l’exercice de fonctions et de ministères particuliers en faveur de la collectivité (1 Co 12, 4-11 ; St. TH., I-II, 111).
L’Eglise se montre vivante, active, puissante, savante, incomparable (Ap 12, 1). Rappelez-vous Etienne, le premier diacre, irrésistible (Ac 6, 5 ; 8, 18). Rappelez-vous la promesse du Christ à Pierre : les ennemis de l’Eglise « ne prévaudront pas » ; en un certain sens, elle est invincible (Mt 16, 18) ; et la promesse aux Apôtres : « Je serai avec vous jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20) ; l’Eglise, elle est immortelle.
Mais dans cette vision, il nous faut en intégrer aussitôt une autre, non moins attestée par la parole du Seigneur, par son exemple, par l’économie du salut ; et c’est la vision de la douleur, de la persécution et de la mort qui rend dramatique la biographie de tout disciple du Christ, de même que l’histoire entière du salut qui se déroule dans le temps. La croix domine cette autre vision. La venue de l’Esprit n’enlève pas la croix de la réalité humaine. Elle n’est pas un talisman qui immunise la vie humaine contre la souffrance, contre les disgrâces ; elle n’est pas un remède préventif, physiquement thérapeutique qui nous assure contre les maux de notre présente existence. Au contraire, il semble que la grâce ait de secrètes sympathies pour la souffrance humaine : pourquoi ? Le Seigneur nous l’a enseigné dans de si nombreux et graves discours qui ne laissent aucune place au doute. A son égard, avant tout : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ainsi pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24, 26). Que resterait-il de l’Evangile mort de Jésus ? Et l’Eglise, la continuation vivante du Christ, pourrait-on la concevoir sans la participation au drame de Sa souffrance ? « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et gémirez, tandis que le monde se réjouira » (Jn 16, 20). Il l’avait déjà dit plusieurs fois avec tant d’autres expressions : « Qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi » (Mt 10, 38 ; 16, 24). Et les Apôtres, ne seraient-ils pas de la même école ? Les paroles de Saint Paul sont célèbres : « Je me réjouis à cette heure des souffrances que j’endure pour vous, car ce qui manque aux souffrances du Christ je l’achève dans ma chair au bénéfice de son corps qui est l’Eglise » (Col 1, 24). Nous n’en finirions plus si nous voulions faire une anthologie des enseignements de l’Ecriture sur la nécessité (Ac 9, 16), la dignité (Ac 5, 41), la normalité, pourrions-nous dire, de la souffrance chez le disciple du Christ (cf. 1 Co 4, 12 ; 2 Co 4, 8 ; 2 Tm 3, 12 ; 1 P 2, 21 ; 5, ê ; etc.).
Et cette documentation facile trouve dans l’histoire de l’Eglise sa répétition, sa douloureuse vérification. Et même sous nos yeux. Qui ne connaît les conditions dans lesquelles se trouvent l’Eglise, les personnes qui encore y adhèrent, dans quantité de pays du monde ? Nous n’en dirons pas plus pour ne pas aggraver l’oppressante situation de tant de nos frères et fils catholiques dont la foi fournit à elle seule un motif d’inculpation. Et que dire aussi du phénomène des catholiques, en train maintenant d’affliger l’Eglise de Dieu, presque comme s’ils voulaient s’appliquer à eux-mêmes la prophétique et amère parole du Seigneur : « Chacun a pour ennemi les gens de sa maison » (Mt 10, 36) ?
Notre problème se fait plus difficile : pourquoi ? Nous nous posons la question, toujours en nous référant au fait de la Pentecôte qui domine, nous l’avons dit, toute la vie de l’Eglise. Comment sont-elles possibles ces contrariétés, ces oppositions, ces souffrances ?
Répondre à une telle interrogation voudrait dire que nous sommes capables de pénétrer dans les secrets de la Providence, c’est-à-dire de l’économie de la rédemption. Qu’il nous suffise pour le moment de dire en manière de consolation à ceux qui expérimentent l’ineffable fortune de la grâce et celle, non moins mystérieuse, de la souffrance, que les deux expériences non seulement peuvent coïncider mais qu’elles sont parfaitement compatibles, c’est-à-dire qu’elles peuvent être coordonnées dans un dessein de bonté et de salut dont un jour, espérons-le, le Seigneur nous révélera la sagesse et l’harmonie en vertu d’un double principe : celui de la simultanéité : c’est-à-dire que le chrétien peut avoir, en même temps, deux expériences diverses, opposées, qui deviennent complémentaires : la douleur et la joie. Deux cœurs : l’un naturel, l’autre surnaturel. Souvenez-vous par exemple de la merveilleuse expression de Saint Paul : « Je déborde de joie, même au milieu de toutes nos tribulations » (2 Co 2, 4 ; cf. 2 Th 1, 4 ; Ac 5, 41). Il y aurait beaucoup à dire au sujet de ce complexe phénomène psychologique et spirituel (cf. simone weil, La pesanteur et la grâce, edith stein, Scientia Crucis, etc.).
L’autre principe, avons-nous dit, est celui de la succession ; c’est-à-dire celui qui admet la souffrance — même chez les Saints, et tout spécialement chez les Saints — durant cette vie, à laquelle succède l’autre vie, dans la félicité. Comme le disait Saint François « Si grande est la joie qui m’attend, que je chéris chaque peine ».
Pour conclure invoquons le Saint-Esprit comme Consolator optime !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Un des thèmes de la pensée chrétienne qui revient souvent de nos jours est celui des rapports entre l’Eglise et le monde. Nous aussi, nous en avons parlé bien des fois. Et cela s’explique : d’un côté l’Eglise affirme et approfondit la conscience de soi ; de l’autre, le monde, c’est-à-dire la vie des hommes évolue de plus en plus, se transforme, s’organise, et tend à rejoindre une conception autonome, autarcique, hostile à tout lien religieux, se sécularise dans un sens radical et profane. Que se passe-t-il ? Il se passe que l’Eglise ne trouve plus dans le monde la considération qui lui revient en vertu de son essence et de sa mission. D’où risque de dériver un état de conflit, idéologique et pratique, qui pourrait trouver une sorte de trêve, un « alibi » dans le principe de la liberté religieuse.
Mais il y a tant de difficulté à définir le cadre dans lequel peut s’exercer la liberté religieuse, du fait, tout spécialement, que ce cadre, s’inscrit dans celui du monde.
Limitons-nous, pour l’instant, à considérer ce problème sous l’aspect idéologique qui présente à l’homme religieux une situation extrêmement complexe. Faisons nôtre le cas du chrétien qui ressent logiquement et profondément les exigences de sa foi et se rend compte en même temps à quel point s’opposent à de telles exigences la mentalité, les mœurs, la philosophie théorique et pratique du monde où le chrétien doit cependant vivre.
Dans une telle situation, le chrétien que doit-il faire ? s’éloigner ? s’adapter ? renoncer à ses propres richesses idéales et morales et se plonger dans le monde par une abdication permissive sans tenir compte d’aucune cohérence avec ses propres principes religieux et moraux ni de la dégradation spéculative et pratique dans laquelle se déroule l’existence profane et mondaine ? Nous touchons ici un des problèmes les plus complexes et les plus graves de l’histoire du christianisme et spécialement de la vie moderne.
Nous voulons croire qu’il n’est aucun chrétien conscient qui veuille trahir son engagement baptismal, qu’il n’est aucun fidèle qui veuille être infidèle à la Croix du Christ, d’où dérive notre authentique salut. Il n’est personne qui voudra, espérons-nous, abandonner, c’est-à-dire comme le dit Saint Paul « enlever son efficacité à la Croix du Christ » (1 Co 1, 17). Et alors, répétons-le, que devons-nous faire ?
Nous avons certainement entendu parler de la sévérité des Saints à propos des maux du monde ; et, à présent encore, la lecture de livres d’ascétisme concernant le jugement négatif global de la corruption terrestre, est restée très familière ; mais il n’est pas moins certain que nous vivons actuellement dans un climat spirituel différent, invités comme nous le sommes, spécialement par le récent Concile, à une vision optimiste du monde moderne, de ses valeurs, de ses conquêtes. Nous pouvons tourner avec amour, avec sympathie, nos regards vers l’humanité qui étudie, qui travaille, souffre, progresse ; mieux encore, nous sommes invités nous-mêmes à favoriser le développement civil de notre époque, comme citoyens qui désirent s’associer à l’effort commun pour un bien-être général plus authentique, plus diffusé. La constitution désormais célèbre Gaudium et Spes nous pousse à cette nouvelle (si l’on peut dire) attitude spirituelle. Mais à deux conditions que nous allons maintenant rappeler, en simplifiant toutefois.
La première condition est celle de maintenir une ligne de démarcation entre la vie chrétienne et la vie profane. Entre le spirituel et le temporel, il ne peut y avoir cette communion, ou plutôt cette confusion d’intérêts et de mœurs que l’ancienne conception unitaire de la chrétienté rendait plus facile et, en somme, habituelle. Et plus le chrétien sera capable de se maintenir libre et pauvre par rapport au royaume de la terre, plus authentique sera sa qualification religieuse personnelle, et plus efficace encore sera son action pour donner ou rendre à certains aspects de la vie naturelle et sociale leur valeur spirituelle et morale.
La seconde condition de cette vision optimiste est le perfectionnement critique du jugement moral chrétien. Qu’il nous suffise maintenant de tirer quelques citations des Ecritures. On ne peut vivre à l’aveuglette, guidés par une soumission, parfois servile, à l’opinion dominante, non éprouvée par une réflexion critique et responsable : « Si un aveugle sert de guide à un aveugle, dit le Seigneur, ils finiront tous deux dans le fossé » (Mt 15, 14). Et Saint Paul nous avertit, spécialement en ce qui concerne les charismes : « N’éteignez point l’Esprit. Ne méprisez pas les prophéties. Eprouvez tout et ne retenez que ce qui est bon. Abstenez-vous de toute espèce de mal » (1 Th 5, 19-22). « Recherchez ce qui fait plaisir au Seigneur » (Ep 5, 10). « Ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez si les esprits viennent de Dieu » (1 Jn 4, 1). Et d’autres (cf. Ga 6, 4).
De telle sorte que si nous vivons aujourd’hui dans un climat de liberté publique et de responsabilité personnelle, nous avons un devoir accru d’exercer notre propre jugement critique moral avec une vigilante constance. Les tentations ou les occasions de péché, comme les appellent les maîtres de la science morale, sont aujourd’hui aussi agressives que diffuses ; il faut savoir s’en défendre par sa propre vertu (cf. denz.-sch. 2161, 2163 ; St. alphonse, Théologie Morale VI, 454). Il faut savoir s’immuniser également de soi-même, continuellement ; autrement, comme nous en a averti Saint Paul dès son époque, « nous devrions sortir du monde » (1 Co 5, 10).
Et, exercés dans cette autodiscipline, nous pourrons vivre dans notre monde en sachant « répudier le mal et adhérer au bien » (Rm 12, 9), tirant de cette position dialectique, d’un côté, notre fidélité au Christ Crucifié, et, de l’autre, notre admirable et généreuse aptitude à vivre en sage plénitude l’heure moderne.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Le Saint-Père, n’ayant pu, pour raison de santé, présider à l’audience traditionnelle du mercredi, a tenu toutefois à adresser quelques mots à la foule qui se pressait Place Saint-Pierre. A 11 h. il s’est montré à la fenêtre de son studio et a prononcé une brève allocution dont voici la traduction.
Très chers Fils, nous devons nous excuser de ne pouvoir nous rendre ce matin parmi vous : nous en sommes peiné autant, sinon plus que vous, parce que ce mal qui nous refuse le libre mouvement ne nous permet pas de présider à l’habituelle audience hebdomadaire ; mais tous les vœux, les exhortations, les assurances de notre présence affectueuse et cordiale dans la foi et dans la charité, sachez qu’ils vous sont également, sinon plus intensément, assurés. Nous vous donnerons maintenant la Bénédiction Apostolique et celle-ci suppléera à l’immédiate rencontre que nous nous étions proposée.
Voici le texte de l’allocution que le Saint-Père comptait adresser aux pèlerins au cours de l’audience générale.
Courage, Frères et Fils bien-aimés, courage !
Nous vous le disons en pensant à un certain état d’âme qui s’est insinué en de nombreux fidèles qui n’ont jamais cessé de participer à la vie normale de l’Eglise avec confiance et simplicité; nous vous le disons avec un certain optimisme et une certaine ferveur pleine de promesse après le magnifique mouvement de rénovation inauguré et programmé par le récent Concile et, actuellement, revivifié dans les consciences et dans les intentions par l’avènement de l’Année Sainte. Courage ! Nous le répétons pour purger nos esprits de ce sentiment d’incertitude, de timidité, de crainte, que le retentissement et l’audace des contestations inattendues et souvent injustes élevées par nos frères catholiques — parfois même dans leur fonction de maître de la doctrine — a diffusé dans l’opinion du Peuple de Dieu, comme si le Concile avait introduit dans l’histoire et la vie vécue de l’Eglise des nouveautés telles qu’elles disqualifient le passé et inaugurent une période tellement nouvelle pour l’Eglise elle-même qu’elle réforme les formules de sa foi, qu’elle bouleverse l’obéissance à sa fonction magistrale et pastorale, qu’elle autorise une transformation des normes et des mœurs ; une transformation qui aurait la double vertu de la reconduire à une pure expression évangélique et, simultanément, de l’autoriser à une fusion désormais inconditionnelle avec les pressantes sollicitations idéologiques de notre siècle, même si, jusqu’à présent, elles ont été, sur le plan des principes et à la lumière d’évidentes et douloureuses expériences encore en cours, jugées négatives et inadmissibles pour le catholicisme. Ou ne s’attendait vraiment pas à ce phénomène d’intolérante inquiétude et même de subversion de la part de membres de notre maison (cf. inimici hominis domestici eius : chacun a pour ennemis les gens de sa maison - Mt 10, 36) ; et cela dans notre Eglise catholique bien-aimée, précisément à un moment de généreux réveil, et précisément alors qu’elle se démontre prête à reconsidérer les questions œcuméniques avec une humble, une sereine et bienveillante objectivité : comment faire de l’œcuménisme sérieux avec la discorde dans notre maison ?
Cette fois encore nous voulons synthétiser en deux mots la réaction de nos sentiments : surprise et douleur, à propos de l’espèce d’automutilation de ces frères imprudents et peut-être ignorants ; joignons-y maintenant un autre sentiment, un doute, au sujet de l’attitude de l’Eglise elle-même : serait-elle dans l’erreur ? défend-elle peut-être des positions anachroniques ? ou serait-ce qu’elle ne comprend pas les temps nouveaux ? Peut-être, par scrupule de fidélité dogmatique, oublie-t-elle sa mission de franche charité évangélisatrice ?
C’est sur ce doute que nous vous invitons, cette fois, à fixer votre réflexion et, pour toute réponse, nous disons à nos Frères et à nos Fils : courage ! Nous ne pouvons nous permettre, ici, des discussions adaptées aux formidables questions soulevées par la contestation ; celle-ci, d’ailleurs, nous semble, sous certains aspects, faire écho aux controverses de la polémique réformiste anti-catholique d’une manière aussi instinctive que nous pourrions renvoyer ceux qui désirent des solutions autorisée aux classiques de l’apologétique catholique, qui, en outre, se trouve sagement représentée avec une fraîcheur nouvelle par de nombreux et courageux auteurs contemporains. Mais ici encore, comme d’habitude, nous nous contenterons de nous attacher à un seul point : et ce sera celui, positif, de la vérité qui peut se trouver dans la culture dans les œuvres, dans les polémiques qui cherchent aujourd’hui à frapper notre Eglise et à désorienter en conséquence le peuple et le clergé tout autant que le domaine de la vie religieuse dans sa traditionnelle (ce qui ne veut pas dire « passive ») fidélité.
Le point est celui-ci : ce qu’il y a de vrai dans la controverse est à nous, est déjà nôtre. Déjà l’Eglise le possède et ne le laisse pas stérile et inerte, mais elle cherche, même peut-être avec parfois l’humaine faiblesse de quelques-uns, à le mettre en lumière et à le valoriser de la même manière, et plus que ceux qui s’en prévalent pour lui adresser des reproches et pour troubler son ordre doctrinal et communautaire.
Alors, où est la différence entre la position de l’Eglise officielle et celle de ces fils, adversaires improvisés ? La différence consiste habituellement dans la manière de situer un thème donné, choisi comme sujet de controverse : si le thème est judicieusement inséré dans le contexte intégral et harmonique de la doctrine, non seulement il cesse d’être périlleux et d’être source d’amères récriminations, mais il demeure et devient dynamique grâce à un potentiel de vérité et d’action qui réjouit et renforce l’Eglise, et exerce une influence bénéfique sur la société tout entière. Si ce thème est au contraire isolé de l’ensemble organique et total de la pensée catholique, il devient explosif et centrifuge et peut produire plus de dégâts qu’apporter d’avantages. C’est un injuste critère de méthode que nous devons souvent à notre tour contester à nos contestataires : ou ne peut user, ou plus exactement abuser, d’une vérité détachée du grand cadre de la sagesse chrétienne, sans tenir compte des autres vérités qui lui sont connexes ; il se produit alors un déséquilibre, il en découle un système unilatéral ; des conséquences gratuites, souvent négatives également dans le domaine du bien, s’ensuivent avec une logique qui paraît rigoureuse, mais qui, à la racine, est viciée par le manque de considération pour les enseignements qui doivent s’harmoniser avec ce thème de vérité ; celui-ci, tronqué, rendu exclusif ou prévalant, engendre l’erreur.
Le propos peut sembler difficile ; mais les exemples qui nous permettent de l’étayer, le rendent immédiatement compréhensible. Prenons un de ces exemples et limitons-nous pour l’instant à en faire une simple citation ; celui de la liberté. Combien on en a parlé ! et combien on en parle ! Mais maintenant nous nous référons à elle uniquement pour éclairer les observations que nous venons de faire.
La liberté ! on en traite beaucoup aujourd’hui en manière de polémique contre l’Eglise, comme si l’Eglise était contraire à la liberté, comme si elle était seulement autoritaire, antidémocratique, etc. Et pourquoi cela ? ; avant tout, parce qu’on n’accepte pas de considérer objectivement les faits ; mais spécialement parce que l’on ignore volontairement ce que la liberté comporte originellement, c’est-à-dire sa relation avec l’obligation morale, laquelle dérive de la découverte et de la référence que l’intelligence fait et doit humainement faire à la volonté ; c’est de ce dialogue — disons-le ainsi — entre l’intelligence (fidèle à la vérité, c’est-à-dire à l’ordre des choses) et la volonté (qui, en soi, n’est pas orientée, sinon génériquement, vers le bien) que naît la liberté authentique, l’autodétermination à l’action, au choix des fins, à ce que l’esprit propose comme vrai et comme bien, et qui en des cas déterminés apparaît au regard de la conscience, comme devoir, comme obligation morale. Parole du Christ : veritas vos liberabit ; la vérité vous rend libres (Jn 8, 31).
Cette manière, ce processus de libération moyennant la vérité sont originaux dans l’Evangile et semblent à première vue, contradictoires. Parce que, de par elle-même, la vérité enchaîne ; comment peut-elle être libératrice ? Elle est libératrice parce qu’elle affranchit de l’erreur qui, si elle devient un principe d’action, entraîne la volonté à des options erronées, à la fin nuisibles et oppressives pour l’homme comme le sont les options guidées non pas par la lumière de la vérité, mais par d’autres motifs, comme la passion, l’intérêt égoïste, le manque de volonté, la peur, l’opportunisme, le conformisme, etc. La pure indétermination, à laquelle souvent l’on tend comme si elle était une véritable émancipation, n’est pas une liberté authentique ou n’est pas, tout au moins, une liberté complète. La liberté purement physique n’est pas une pleine expression de l’homme ; la liberté morale, c’est-à-dire celle qui, spontanément et vigoureusement suit la lumière de la vérité, voilà l’homme vrai. Nous parlons de la liberté psychologique, en ce moment ; c’est à elle que l’Eglise nous éduque avec sa magistrale sagesse.
Faisons-lui confiance, avec un courage serein !
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
A l’école du Concile, une école qui doit marquer de son empreinte la vie chrétienne de notre époque, nous sommes éduqués à considérer le monde dans lequel nous vivons ; avec optimisme, avec respect, avec sympathie, nous croyants, nous chrétiens, nous membres de l’Eglise. Et, par monde, nous entendons ici la vie réelle de l’humanité, comme elle est, comme elle pourrait et devrait être, sans, pour autant, fermer les yeux sur ses maux ni sur ses besoins ; au contraire, en faisant également de ces aspects négatifs de la scène humaine un stimulant à être plus proche d’elle, à la servir davantage, parce que l’amour est à la base de notre conception chrétienne du monde ; et l’amour sait découvrir des raisons d’intérêt là où existe le bien, pour le reconnaître et pour en jouir; là où existe le mal, pour le soigner et y porter remède. Ceci est un grand « mûrissement » de la conscience chrétienne et de l’attitude générale de l’Eglise dans le temps et dans la société ; et nous devrions mettre notre mentalité à l’unisson de cette vision que l’on peut en un certain sens dire nouvelle en fait d’évaluation du panorama existentiel qui nous entoure, sans pour cela perdre le sens profond et réel du bien et du mal qui forment le côté dramatique de notre vie, et sans nous écarter de la discipline de l’Evangile et de la Croix, qui doit guider vers le salut notre démarche pèlerine sur cette terre.
Cette vision entraîne de nombreuses conséquences parmi lesquelles il en est une que, en ce moment, nous noterons plus particulièrement ; celle de reconnaître, d’abord, une relative mais effective autonomie au monde profane, c’est-à-dire à celui où la religion, ou mieux, l’Eglise n’exerce aucun pouvoir direct ; ensuite, de reconnaître également les « valeurs » de ce monde profane, les mérites, les vertus, les œuvres, les institutions dont il est riche et auquel, à notre époque, les études scientifiques et les organisations politico-sociales ont donné un prodigieux développement ; et enfin nous n’aurons aucune difficulté à reconnaître que de la culture moderne peuvent découler d’abondants avantages pour une plus étroite adhésion et une plus efficace profession de notre foi.
Que personne donc ne nous tienne pour adversaires, par principe, du progrès profane et civil du monde; que personne ne nous accuse d’« intégrisme » religieux, dans le sens de vouloir soumettre directement, en théorie et en pratique, le monde naturel au monde religieux ; que personne ne nous considère comme étrangers à la vie vécue, comme dépassés à cause de l’évolution de l’histoire, comme aveugles et hostiles à la civilisation de l’avenir.
Bénissons le Seigneur qui, dès les premières pages de la Bible, nous a enseigné, par la satisfaction que le Créateur manifeste pour son œuvre qu’il juge « une chose bonne » (cf. Gn 1, 21, 25), l’admiration pour l’univers, pour tout ce qui est, et qui, dans son existence et dans sa composition essentielle, reflète la puissance, la sagesse de Dieu qui a conçu, qui a créé et qui soutient toute chose.
Et bénissons le Seigneur pour la révélation successive de la bonté, de la présence, de l’amour qu’il daigne offrir à l’humanité avec le mystérieux plan de salut, et avec l’intervention du Verbe même de Dieu dans l’histoire tragique et glorieuse de l’homme, et puis avec une animation surnaturelle de l’Esprit, grâce à laquelle une « créature nouvelle » doit sortir du plan de la rédemption (cf. Rm 8, 21 ; 2 Co 5, 17).
Mais prenons garde, Frères et Fils bien-aimés !
Il ne faut pas que cet optimisme nous trahisse ! Une fois de plus : que la vision d’une vérité ne nous fasse pas oublier la vision intégrale de la vérité. A quoi faisons-nous allusion maintenant ? Nous faisons allusion à la plus grave des tentations de notre temps, c’est-à-dire à celle de limiter notre satisfaction à la dimension « horizontale » — comme on dit aujourd’hui — pour négliger, pour oublier et, finalement pour nier la dimension « verticale » ; c’est-à-dire pour réserver notre intérêt au domaine visible, expérimental, temporel, humain, abdiquant notre vocation au royaume de Dieu, invisible, ineffable, éternel et surhumain. C’est dans cette option, exclusivement positive pour les choses de ce monde, et radicalement négative pour les choses religieuses et spécifiquement chrétiennes, que l’athéisme moderne trouve son origine la plus séduisante et la plus périlleuse.
Vous connaissez certainement les expressions, fièrement concrètes et malheureusement totalitaires, auxquelles est parvenue cette aberration de la pensée moderne quand elle affirme avec une agressive virulence que « l’homme est pour l’homme l’être suprême » (Marx) ; que « l’anthropologie doit se substituer à la théologie » (Feuerbach) ; qu’il faut mettre l’humanité à la place de l’Etre suprême (Comte) ; que « Dieu est mort » pour l’homme moderne (W. Hamilton, etc.). Pour ces prophètes du matérialisme, du positivisme, du phénoménisme social, la Religion n’a plus aucune raison d’être.
Aujourd’hui on appelle « sécularisation » cette tendance de la pensée à chercher dans les valeurs purement terrestres et humaines ce qu’il y a de réel, de légitime, d’obligatoire dans la culture. Ça va bien. Mais nous le répétons : prenons garde ! Si cette tendance s’isole, se libère des bases philosophiques et religieuses qui sont indispensables à la construction de la vérité totale, de la Réalité réelle, elle progresse en marchant sur une ligne d’impossible équilibre : elle Cède sans tarder à une gravitation négative ; de sécularisation elle tend à se faire sécularisme, à transformer la distinction de valeurs positives particulières en négation de toute autre valeur philosophique et religieuse ; et, ainsi, dans son fatal glissement elle se trouve engluée par l’agnosticisme, par le laïcisme, par l’athéisme, où la pensée manque de principes absolus et transcendants et doit, ou renoncer à un système logique et objectif de vérité, ou le remplacer par de débilitants succédanés de philosophies boiteuses ou de formidables « volontarismes » révolutionnaires : Stat pro ratione voluntas.
Qu’il ne vous semble pas déplaisant que nous répétions : prenons garde ! Le danger que nous-mêmes, jadis élevés au plan de la sagesse chrétienne et à la fermeté de la foi, nous nous laissions entraîner vers ces horizons, victimes de l’attirante faiblesse du sécularisme, dérivé d’une sécularisation imprudente et permissive, ce danger-là existe ; il menace les personnes et les mouvements qui voudraient promouvoir la justice dans le monde et libérer l’homme de si nombreuses souffrances. Le danger est de tenir pour valable la formule qui entendrait limiter l’adhésion au Christ au fait d’être Lui « pour les autres » (cf. Bonhoeffer) comme si cela suffisait pour reconnaître en Lui le maître et le sauveur, sans proclamer le mystère de sa divinité. Il y a le danger d’attribuer des droits absolus et exclusifs à des valeurs partielles ; celui d’accueillir des formules sociales qui, érigeant par exemple la lutte des classes en système, la convertisse inévitablement en haine des classes ; et la haine des classes est un possible exercice inhumain du pouvoir des classes (cf. L’Archipel Gulag), avec l’incapacité finale, pour un disciple du Christ, d’assigner à l’amour de Dieu la première place dans la dynamique morale et d’établir sur cet amour un amour inépuisable et empressé pour l’homme qui a besoin d’élévation et d’égalité. Et ainsi de suite. Le discours serait encore long ; que nous suffise pour le moment le rappel d’une sentence du grand pédagogue de notre civilisation que fut Saint Benoît (de qui nous avons tout récemment célébré la fête) : Nihil amori Christi praeponere, — ne rien mettre avant l’amour du Christ — (cf. G. de rosa, Sur le sécularisme et la foi, dans Civiltà Cattolica, 1970, vol. 1 et 2). Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Dans les réflexions élémentaires de nos Audiences générales, nous tentons de trouver quelques points de convergence entre la pensée de l’Eglise et la mentalité qui caractérise notre époque, tant pour éliminer certains prétextes à superficielles et vaines polémiques que pour intensifier les progrès de la vérité dans le « mûrissement » culturel de l’homme moderne. En d’autres mots, nous voudrions donner de nouveau aux amis et aux adversaires l’assurance que certaines des idées heureuses de la mode spéculative et pratique non seulement ne sont pas contrecarrées par l’enseignement ecclésial, mais bien professées et même, ce qui souvent ne date pas d’aujourd’hui, revendiquées face à d’autres opinions, communément reçues jusqu’à présent et désormais dépassées. Nous voudrions défendre notre pensée comme valable et actuelle, nullement anachronique et dépassée, méritant l’adhésion, et susceptible de développement parce que coïncidant, au moins en partie, avec la manière de penser et de vivre des hommes d’aujourd’hui.
Un de ces points de convergence concerne l’importance de la conscience personnelle dans la détermination de la propre conduite, c’est-à-dire la prépondérance du propre jugement moral sur les autres critères d’action d’origine extrinsèque. L’homme est libre ; il doit donc pouvoir choisir librement ce qu’il lui convient de faire. Les interférences extrinsèques d’autres critères non seulement diminuent la liberté du sujet, mais peuvent en altérer la rectitude. Extrêmement juste : la conscience interprète et impose la norme immédiate à l’action humaine et honnête ; aussi, n’y a-t-il rien de mieux quand la pédagogie moderne cherche à faire agir la conscience en l’habituant à se prononcer de manière autonome et accorde à cette décision une grande importance, la qualifiant d’éminemment personnelle et responsable. Voilà qui est parfait.
Mais c’est ici qu’intervient notre école qui complète la notion de conscience, et circonscrit ainsi une discipline intégrale de l’action morale selon la conscience, en affirmant que la conscience aspire à une norme dictée par la raison objective ou dans ses premiers principes intuitifs (syndérèse), ou dans ses expressions rationnelles plus complexes (loi naturelle) ; il résulte de cela que la conscience ne crée pas sa norme morale, mais qu’elle doit l’accepter et l’appliquer (cf. Rm 2, 14,15 ; 2 Co 1, 12 ; St. TH., I, 79, 13). La conscience est un œil intérieur qui voit ; elle n’est pas la lumière, qui fait voir en soi, ou mieux : elle n’est pas ce que nous devons faire. C’est pourquoi la conscience peut commander dans la mesure où elle obéit (cf. platon, Apol. de Socrate : la science comme obligation morale).
Bien compris, ceci peut être extrêmement important, parce que nous sommes ainsi avertis que la conscience a besoin d’un gouvernement qui la transcende ; c’est l’exigence qui découle de la raison ; laquelle à son tour a besoin d’être instruite par l’enseignement naturel, si cela peut suffire ; ou bien par la foi et par le magistère qui la propose, lorsque la raison ne suffit pas. Avec deux observations qui en découlent : la première regarde la nécessité de distinguer la conscience purement psychologique et l’expérience de notre vie influencée par la conscience morale qui ne fait que nous guider dans la classification du bien et du mal, du licite et de l’illicite ; et cela nous soutient dans l’exercice du libre choix, autonome et responsable. L’autre observation nous montre la raison d’être d’une vertu dont le monde aujourd’hui ne veut plus entendre parler, c’est-à-dire de l’obéissance qui ne supprime pas la liberté personnelle, mais la met en œuvre quand l’ordre des choses exige qu’une autre volonté, c’est-à-dire l’autorité, propose à notre volonté son comportement raisonnable (cf. St. TH., II-II, 104, 1).
Aujourd’hui, un discours sur l’obéissance et sur l’autorité qui est son ministre, est-il encore possible ? Que de fortes paroles, et le plus souvent, des paroles sacrées, semblent se dresser comme d’insurmontables obstacles devant ce binôme : obéissance-autorité, et c’est : liberté, libération, égalité, droit de l’homme, démocratie, pluralisme, indépendance, homme adulte, autonomie, etc. Ne disait-il pas, Saint-Thomas, que tous les hommes sont naturellement égaux, omnes homines natura sunt pares (St. TH., II-II, 104-5 ; cf. Eccli 19, 14-15) ? pourquoi, alors, introduire dans les rapports humains le dénivellement de l’autorité et le mécanisme de l’obéissance ?
Nous sommes conscients de la méfiance de l’homme moderne envers le principe de l’autorité et envers l’aspect légal de l’obéissance ; mais, comme il est facile de le penser, nous croyons qu’un discours au sujet de ce binôme peu apprécié : autorité-obéissance, est toujours nécessaire et bénéfique, s’il est conçu dans les termes corrects et voulus auxquels le langage du Concile nous a invités et auxquels l’Eglise est en train volontiers de s’adapter uniformément ; d’autant plus que c’est proprement du côté des adversaires les plus astucieux tant de l’autorité que de l’obéissance que l’emploi des deux termes semble se convertir en un abus des plus graves.
L’autorité, non dominatrice, non égocentriste, mais éducatrice et modératrice, au service de tout homme et spécialement de toute organisation collective, une telle autorité est absolument nécessaire. Est tout aussi nécessaire, celle qu’a déléguée l’autorité divine, qui, dans l’Eglise de Dieu, a été élevée à la qualité et à la fonction pastorales avec le suffrage institutionnel du Christ et qui s’est affinée dans l’expérience des Saints et de l’histoire.
En corrélation avec l’autorité, il y a l’obéissance : celle-ci n’est ni simple passivité, ni passive acceptation due à l’intérêt ou à la peur; elle est une expression d’unité, de fidélité et de charité, dans l’articulation du Corps mystique et social du Christ, c’est-à-dire son Eglise : surabondent en ce domaine les textes des Saintes Ecritures, les voix et les exemples des Saints, les épreuves souvent répétées des protagonistes du royaume de Dieu dans l’histoire ; un royaume qui trouve dans l’obéissance humble et généreuse de ses promoteurs le ciment solide pour sa construction et le témoignage éloquent de sa charité animatrice : Tertullien (entre les II° et III° siècles) en tire un sujet pour son Apologétique, attribuant aux persécuteurs cet éloge caractérisant les chrétiens de ce temps : Vide inquiunt, ut invicem se diligant (tert., Apol. n. 39 ; PL 1, 471).
Nous citons la phrase mémorable pour nos Frères et pour nos Fils ; avec une intention affectueuse également pour ceux qui préfèrent aujourd’hui suivre les voies de la dissension, de la contestation, de la désagrégation de notre Sainte Eglise, qui attend d’eux des preuves bien différentes de leur prétendue communion, celles précisément de l’obéissance, de la concorde et de la charité.
Que notre Bénédiction Apostolique soit reçue par tous ceux qui accueillent ces vœux.
Chers Fils et Filles,
Un thème d’étude et de pensée aujourd’hui très fécond pour la vision chrétienne du destin religieux de l’humanité est celui de la libération.
L’amplitude du thème et sa profondeur sont dues à ceci : il fait coïncider le concept de libération avec celui de salut : on comprend alors pourquoi l’on peut parler de théologie de la libération. Dieu est l’artisan du salut de l’homme ; nous pouvons, dans un but mnémotechnique, condenser ce grand dessein dans les paroles prophétiques d’Ipsée : Deus ipse vehiet et salvabit vos : Dieu viendra lui-même et vous sauvera (35, 4). C’est un dessein qui, d’abord, s’étend sur l’histoire du Peuple Elu ; puis, avec le Christ, sur l’histoire toute entière du monde (cf. Dn 7, 14) ; la création elle-même semble dominée par une intention salvifique (cf. Is 44, 24) qui devient évidente dans la rédemption, ainsi que Saint Paul l’énonce de manière explicite : « Elle est bien vraie, la parole, et digne de toute créance : le Christ Jésus est venu en ce monde pour sauver les pécheurs... » (1 Tm 1, 15 ; 2, 4 ; Lc 19, 10). Jésus, le nom lui même le dit, est le Sauveur (Mt 1, 21).
Le salut présuppose une condition malheureuse, une condition de ruine et de condamnation, comme l’était et comme l’est précisément celle de l’homme après la chute d’Adam et depuis la transmission du péché originel à toute sa descendance. Nous connaissons l’œuvre du Christ: le salut qu’il nous a apporté est une rédemption, au moyen du Sacrifice de la Croix et de la Résurrection ; Il nous a «justifiés», faisant de nous, par le baptême, des associés dans sa mort et dans sa nouvelle vie ressuscitée (cf. Rm 4, 25 ; Col 2, 12-14).
Aussi, l’œuvre du Christ est-elle une libération ; Libération de quoi ? Libération de la mort à laquelle nous avait destinés le péché, qui est l’arrachement de notre vie à sa source première, et vraie et nécessaire, de la Vie divine.
Dans un ordre éminent, le Christ opère en nous une nouvelle création (Ga 5, 15 ; 2 Co 5, 17). La réconciliation avec Dieu, que le Christ a obtenue pour nous, nous fait revivre, aujourd’hui dans la grâce, demain dans la gloire, quand sera réalisée pour nous l’heureuse promesse de cette dernière et triomphante libération.
La théologie du salut peut donc être annoncée dans cette vision réalisable de libération. La force expressive de ce mot a son importance dans l’enseignement — disons mieux : dans la théologie présentée aux hommes de notre temps ; ceux-ci, en effet considèrent avec juste raison la liberté comme un des sommets de l’idéal humain ; et au cours de l’histoire en évolution, leur sensibilité aux maux qui sous de multiples formes oppriment une très grande partie de l’humanité est devenue plus intolérante et plus exigeante de libération. Un mot digne par conséquent du vocabulaire chrétien. Mais pas seulement pour sa signification verbale, pour l’efficacité de son expression ; mais plus spécialement pour le contenu auquel il se réfère. Il est vraiment un sage celui qui comprend ce qu’est la libération qui, ainsi que nous l’enseigne notre foi et partiellement notre expérience, est opérée dans le destin de notre vie en vertu du salut apporté par le Christ ; être admis à une réelle réconciliation avec Dieu et relevés des tristes conséquences du péché ; être délivrés du cauchemar de la fatalité du mal et de l’obscurité de la mort ; être rassurés sur la nature et la finalité non maléfique, mais providentielle de la douleur; être revivifiés, après l’étreinte du désespoir et après le doute sur le manque de sens de notre existence, réanimés dans l’espérance (« dans l’espérance, nous avons été sauvés » écrivait St Paul dans son Epître aux Romains, 8, 24) ; et, encore, avoir été assumés dans l’économie et à l’école de l’amour, ... est un tel bonheur, est une telle nouveauté, et disons-le est un tel mystère que cela mérite vraiment une réflexion théologique de notre part ; et d’autant plus que nous savons que c’est la Vérité qui nous rend libres (cf. Jn 8, 32).
Mais encore : la libération chrétienne a un pouvoir régénérateur : elle nous rend bons, optimistes, actifs et intelligents dans l’exercice du bien, au-delà de nos intérêts personnels. Elle dégage des liens de l’égoïsme, de la peur, de la paresse ; elle permet à notre libre personnalité de s’épanouir dans l’activité sociale avec le sentiment de solidarité qui l’inspire ; les hommes ne se présentent plus à nous comme une masse écrasante d’étrangers, ou de concurrents ou d’ennemis mais comme une foule agréable de semblables, de frères, auxquels il est de notre devoir — et tout à notre honneur — d’accorder notre amour et notre service. La valeur sociale de la libération chrétienne jaillit de la charité, devient précepte et héritage du disciple du Christ : une conception nouvelle, donc, de la vie sociale nous empêche de cristalliser, par l’inertie, des conditions humaines lorsque celles-ci favorisent les injustes inégalités et la richesse égoïste, comme elle nous enseigne également que, jailli de la haine, de la violence ou de la vengeance, le dynamisme social ne conduit ni à la liberté qu’on ambitionne, ni au véritable progrès humain.
C’est pourquoi, il faudra veiller à ce que la libération qui naît de la foi chrétienne telle qu’elle est professée par l’Eglise Catholique, conserve sa logique et son but, polyvalent mais authentique ; qu’elle la conserve et sache s’exprimer en de fécondes et originales expressions, avec une vigueur nouvelle et une intelligente intuition des besoins que le développement de la civilisation, loin d’apaiser, rend plus évidents et plus exigeants. Veiller, disons-nous, à ce que la libération chrétienne ne soit ni instrumentalisée à des fins principalement politiques, ni mise au service d’idéologies en radicale discordance avec la conception religieuse de notre vie, ni assujettie par des mouvements socio-politiques hostiles à notre foi et à notre Eglise, comme ne le démontre que trop aujourd’hui une expérience mondiale et actuelle. Ne soyons pas aveugles !
La libération chrétienne ne saurait assumer une signification différente — peut-être même contraire, parfois — de sa valeur originelle ; il en serait probablement ainsi si elle devenait synonyme de luttes imposées comme a priori et comme programme d’action entre les classes sociales, aujourd’hui plus que jamais appelées par les lois mêmes du progrès économique à concevoir leurs rapports en termes de complémentarité, de ce-participation et de collaboration, au lieu de les pousser vers l’éblouissant mirage d’une radicale révolution sociale, destinée à se résoudre dans un dommage commun et peu facile à réparer. Les structures juridiques, qui seraient devenues oppressives et injustes, doivent, certes, être soumises, non pas à des « analyses » matérialistes — en grande partie dépassées — comme si ces « analyses » étaient réellement libératrices et intégralement humaines, mais avant tout à la critique sage, cohérente et efficace des principes sociaux et religieux chrétiens, enseignés et proclamés avec courage évangélique ; ceci est quelque chose que l’Eglise également, rangée aux côtés des Maîtres de la doctrine, peut et doit faire par la voix de ses Pasteurs et du Peuple fidèle ; puis, ces structures doivent être réformées grâce à l’action éclairée et pressante des bons et libres citoyens pour qui ces mêmes principes chrétiens, loin d’être un frein encombrant, peuvent servir de lumière inspiratrice et d’incomparable stimulant de régénération tenace d’une société pacifique et moderne, ordonnée selon une justice parfaitement à jour et dans un amour civique toujours fraternel.
Comme vous le voyez, nous nous trouvons en plein dans le champ de l’actualité. Nous y sommes, tout en éprouvant de grandes souffrances pour les multiples situations sociales et internationales où ne règnent pas encore assez de liberté et de justice pour fonder un véritable progrès et une paix authentique. Mais nous y sommes aussi, animés d’une grande confiance dans les énergies libératrices intrinsèques du christianisme et de l’Eglise ; et nous y sommes enfin, emplis de l’invincible espoir qu’aux hommes de bonne volonté l’aide tonifiante et libératrice de Dieu ne manquera jamais.
Que confirme ces vœux notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Ecoutez cette fois la parole du Christ qui peut, nous semble-t-il, s’appliquer à nous dans un des problèmes les plus courants et les plus graves de notre temps. Dans son Evangile, le Seigneur nous dit : « Tout vrai savant versé dans la science du royaume des cieux est semblable à un père de famille qui sort de son trésor du neuf comme du vieux » (Mt 13, 52). Il y aurait beaucoup à dire à propos de cette brève parabole qui fait de l’enseignement concernant les destins supérieurs de l’homme, synthétisés dans « le royaume des cieux », une pédagogie paternelle et familiale, définie « trésor inépuisable », comme l’est celui de la vérité religieuse que le Christ lui-même a ouvert pour nous et dont nous extrayons des enseignements neufs et anciens : Nova et Vetera : arrêtons-nous à cette expression bien connue, dans laquelle est condensée la solution du rapport entre notre conscience religieuse et l’histoire ; et la solution a un nom qui couvre un grand chapitre de notre foi et de notre culture religieuse ; ce nom est, vous le savez : la tradition.
Un nom qui, à première vue, ne sonne pas agréablement à l’oreille moderne, parce que c’est un nom qui oblige de recueillir un héritage du passé, lequel, selon l’opinion superficielle de nombreux fils de notre siècle, semble une chaîne aux pieds qui voudraient courir librement vers les nouveaux sentiers de l’avenir, sans se sentir liés à une tradition, réputée valeur sans valeur, archaïque, anachronique, dépassée.
Une orientation aussi marquée de l’esprit humain vers le neuf qui a sa patrie dans l’avenir, envahit non seulement la pensée philosophique et religieuse, dont nous allons nous occuper exclusivement, mais aussi toute la mentalité moderne, qui semble prise d’intolérance, parfois inquiète et même furieuse, révolutionnaire, pour tout ce qui lui vient du passé. C’est là, en grande partie, un phénomène instinctif dans la jeunesse qui prend conscience de soi et qui ne supporte qu’avec malaise ce qui lui est transmis et inculqué; bien souvent le jeune se démontre ingrat et rebelle, préférant l’aventure de l’avenir inconnu plutôt que la soumission à la prudence et à l’expérience de la génération précédente. De plus, dans l’histoire contemporaine, le neuf, c’est-à-dire le progrès, se manifeste avec de telles conquêtes et avec de telles promesses dans tous les domaines du savoir et de l’action qu’il est toujours vainqueur dans l’évaluation psychologique, même lorsque, par exemple, dans certaines expressions artistiques dégradées, et dans certaines mœurs licencieuses, le neuf n’est plus un progrès authentique, mais plus exactement un évident recul. C’est du neuf, et ça suffit ! C’est la voie vers le temps qui vient, ou, tout au moins, il est la forme, c’est-à-dire la mode pour le temps qui est, pour le présent. La mode extérieure est reine, nous le savons. L’orientation pragmatique et utilitaire de l’école d’aujourd’hui favorise cette mentalité au détriment d’autres valeurs qui paraissent résister à cette inquiète et incessante métamorphose de l’idée et de l’acte, et que l’histoire, mère du passé et du futur, conserve dans son patrimoine comme des valeurs éternelles, non pas qu’elle les ait engendrées, mais comme des valeurs qui l’ont engendrée elle-même. Du reste, ce processus a ses droits et ses avantages : c’est le temps, le temps mystérieux qui le dirige et qui, précisément par ce dynamisme inépuisable, nous enseigne l’insuffisance intrinsèque des choses, et les marque de leur définition fondamentale : « créature », qui, par contrecoup, inspire à l’esprit intelligent l’éternelle question : Où est le Créateur ? Ceci, est de la métaphysique, ceci est la porte de la religion.
Nous nous arrêtons ici, ou plutôt, nous passons de la religion purement rationnelle et naturelle à notre religion, la religion qui nous est offerte par la foi et qui, par son contenu objectif, vient à nous d’une histoire précise qui a sa place dans le temps, mieux, dans le temps passé, avec des indications précises de date et de lieu (cf. Lc 2, 1 ; 3, 1 ss.). Nous connaissons l’Evangile. Il est incisé sur la trame de l’histoire. Et nous connaissons l’auteur de cette incision : elle fait autorité pour tout le temps qui précède, que l’on qualifie d’Ancien Testament ; elle fait autorité pour tout le temps qui suit, le Nouveau Testament ; et arrive jusqu’à nous, et arrivera jusqu’à l’ultime retour du Christ : donec veniat (Mt 10, 23). C’est cette interprétation de la marche du temps qui donne à l’histoire un sens, une logique, une possibilité d’intelligence et de synthèse. Nous pouvons même citer les noms dont on se souvient généralement à ce propos : St Augustin, Bossuet, Vico. Vico disait par exemple que Dieu est l’architecte de l’histoire et que l’homme en est l’artisan.
Si bien que nous, les croyants, nous avons le regard fixé sur le passé, un passé déterminé, historique, ineffaçable. « L’économie chrétienne, dit le Concile (Dei Verbum, 4), du fait qu’elle est l’alliance nouvelle et définitive, ne passera donc jamais ; il n’y a plus à attendre de nouvelle révélation officielle avant l’apparition dans la gloire de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ » (cf. 1 Tm 6, 14 ; Tt 2, 13). Nous sommes salutairement soutenus par une tradition.
Ici, il faudrait que nous expliquions ce que, dans ce milieu religieux, nous entendons par tradition, soit constitutive, avec les Saintes Ecritures, de la révélation, soit comme transmission authentique et déterminante, avec l’assistance de l’Esprit-Saint par le moyen du magistère de l’Eglise, de la révélation elle-même. Nous pensons que ces notions font normalement partie de la culture acquise et qu’elles ne se confondent pas avec celles que l’on appelle habituellement traditions et qui ne sont, plus exactement, que des coutumes, des mœurs, des styles, des formes passagères et variables de la vie humaine, dépourvues du charisme d’une vérité qui les rende immuables et obligatoires. Nous ajouterons même que ces traditions purement historiques et humaines non seulement comprennent de nombreux éléments contingents et caducs, envers lesquels la critique reste libre dans le jugement et dans la réforme, mais encore qui exigent souvent d’être critiqués et réformés à cause de la facilité avec laquelle les choses humaines vieillissent ou se déforment et ont besoin d’être amendées, et même remplacées. Ce n’est pas sans raison que l’on parle d’aggiornamento et de renouvellement, et vous savez avec quelle énergie et quelle ampleur d’application.
Et souvent, rechercher et promouvoir le neuf est en fait consentir un effort pour retourner aux origines et pouvoir puiser aux sources antiques et authentiques de la tradition, les forces et les programmes pour un avenir renaissant — un ressourcement, selon un heureux néologisme.
La tradition, la vraie, est une racine, non pas un lien ; elle est un patrimoine irremplaçable, un aliment, une ressource, une cohérence vitale.
Ce qu’est ce trésor dont le sage chrétien extrait l’ancien et le neuf, comme l’enseigne Nôtre-Seigneur, n’est pas facile à dire, surtout brièvement ; il faut un charisme spécial, adapté, le magistère ecclésiastique, précisément, auquel est assurée, particulièrement aux moments décisifs, l’assistance de l’« Esprit de vérité » (Jn 14, 17 ; 16, 13) ; il aura la mission d’enseigner, de garder, d’interpréter la doctrine de la foi et d’en préciser les applications à la vie vécue (cf. denz.-sch. 1501, 3006 ; Dei Verbum, 8-10).
En ce domaine, il y a deux déviations principales possibles, comme on le sait : la première est celle qui restreint aux seules Ecritures Saintes le milieu de la foi, quand on sait que les Ecritures elles-mêmes sont nées de l’enseignement oral, de la Tradition de l’Eglise primitive ; la seconde est celle qui prétend donner à la foi chrétienne une interprétation propre, originale, arbitraire, un « libre examen » négligeant l’enseignement de celui qui a le devoir de « garder le dépôt » (1 Tm 6, 20), et d’éviter, comme le recommande Saint Paul « les vains discours profanes et les objections d’une science qui n’en mérite pas le nom » (1 Tm 6, 20 ; 1, 6).
Cela ne signifie pas que les vérités de la foi ne peuvent ni ne doivent être objets d’étude, de recherche, d’approfondissement, et encore d’énonciations à des milieux culturels déterminés et à des moments spirituels donnés. La doctrine de la foi n’est pas privée de développement logique et cohérent ; au contraire elle obéit volontiers aux besoins de la pensée et aux devoirs de la contemplation, selon l’invitation de Saint Paul lui-même de « croître dans la connaissance de Dieu » (Col 1, 10 ; cf. Ep 1, 17 ; cf. Newman) ; mais elle reste univoque et fidèle a sa signification essentielle et originelle, égale à elle-même, telle que le Christ l’a annoncée, et telle qu’aujourd’hui encore, l’Eglise, sous les auspices de l’Esprit-Saint, la proclame, la défend et l’élargit vers la vision illimitée de la divine et ineffable réalité.
Nova et vetera ! Souvenez-vous-en ! Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Au cours de cette brève rencontre nous proposons une question à la réflexion de nos visiteurs : la vie chrétienne est-elle facile ? La demande paraît simple, mais nous remarquons aussitôt que pour être présentée correctement elle doit être exprimée sous forme déontologique : la vie chrétienne doit-elle être facile ou non ? Aujourd’hui les gens exigent que tout soit facile ; pourquoi la religion ne devrait-elle pas l’être ? Nous pensons évidemment à son expression authentique, à celle qui correspond à l’exigence propre d’un disciple du Christ, c’est-à-dire de celui qui, par le baptême, a accepté la fortune suprême de la nouvelle vie conférée par le Christ et promise par le Christ.
Si la question est simple, la réponse, elle, ne l’est pas. Pour deux genres de motifs : le premier est tout ce qu’il y a de plus théologique et riche de nombreuses significations : la vie chrétienne n’est-elle pas notre salut ? et le salut, n’est-ce pas un don immense et gratuit de Dieu le Père, moyennant le Christ Rédempteur, dans l’Esprit-Saint ? et ce don lui-même ne comporte-t-il pas la grâce pour correspondre aux conditions qui sont également requises afin que le salut nous soit attribué, comme la foi et les bonnes œuvres ? Puis, le christianisme ne se présente-t-il pas à nous comme une libération de la lourde et difficile observance de la Loi antique, et comme un dessein de bonté et de miséricorde que les humbles, les faibles et les petits sont destinés à assumer en propre ? La vie chrétienne, par conséquent, n’est pas un programme difficile. Et même, la vie chrétienne n’est-elle pas imprégnée toute entière de charité, une charité qui rayonne sur chaque besoin humain et dont le résultat, toujours efficace, est de réparer tout mal humain, l’injustice, la douleur, l’insuffisance ? Elle doit donc supprimer les oppositions et les limites qui rendent l’existence humaine difficile et tourmentée, et étendre sur elle le baume du réconfort et de l’espérance. Le christianisme n’est-il pas une religion humaine, populaire, accessible à tous ? Puis encore : la ligne caractéristique de la vie chrétienne, indiquée par le récent Concile, n’est-elle pas orientée vers la compréhension des valeurs intérieures et spirituelles plutôt que vers les expressions extérieures et canoniques, même si celles-ci sont nécessaires ? (cf. Mt 23).
Tout cela est vrai. Et nous-mêmes, nous sommes heureux et désireux qu’il en soit ainsi, que cet aspect essentiel de la vie chrétienne soit apprécié aujourd’hui, en se souvenant de l’exquise parole de Jésus : « Mon joug est doux et son poids est léger ». Il faudra toutefois que nous la complétions pour que la facilité de la vie chrétienne elle-même ne soit pas mal entendue.
En effet, les motifs du deuxième genre qui tendent à la facilité de la religion, s’il faut, d’une part les accueillir et même les promouvoir, lorsqu’il coïncident, par exemple, avec le progrès moderne, ses prodigieux instruments, et les merveilleux services destinés à réduire l’effort et la fatigue de l’activité humaine jusqu’à les supprimer, il faut aussi, d’autre part, les considérer avec vigilance et un sage esprit critique quand ils peuvent faire oublier que la condition humaine n’est ni normale, ni saine, ni parfaite, à cause, disons-le tout de suite, du péché originel ; cet oubli risque d’éliminer de la formation de l’homme bon et juste et pieux, qu’il s’agisse d’un enfant ou d’un adulte formé, cette pédagogie morale et spirituelle que l’on appelle l’ascétisme.
Qu’est-ce que l’ascétisme ? c’est l’exercice ardu et persévérant de cette « maîtrise de soi » (l’encrateia de Socrate) qui freine la spontanéité et le penchant désordonné à vivre d’instinct et de passion (c’est-à-dire de manière « pseudo-libre »), que ce soit sur le plan de la vie animale, ou sur celui des facultés supérieures de la pensée et de la volonté. Il est l’effort vers la perfection personnelle ; et pour nous, chrétiens, cette perfection doit être conçue selon la foi : « les disciples du Christ Jésus, a écrit Saint Paul, ont crucifié (c’est-à-dire mortifié, dominé) la chair, ses passions et ses concupiscences » (Ga 5, 24 ; Rm 11, 20 ; 12, 3 ; etc.). En soi, l’ascétisme n’est pas contre l’homme, contre sa liberté, contre sa vitalité ; elle est orientée vers le développement de la personnalité de type chrétien. Certes, elle peut être difficile, comme une gymnastique (1 Co 9, 24), un combat (2 Co 10, 3), un sport (1 Co 9, 25), un entraînement à la vertu, à la grande vertu (cf. St. TH., II-II, 184, 7, ad 1), afin de rendre l’homme fort, austère, tendu vers l’imitation du Christ, le service du prochain, l’union avec Dieu.
Nous n’ignorons pas que cette robustesse morale n’est pas de mode aujourd’hui. Le naturalisme spécieux de Rousseau fait de nouveau école, les philosophies amorales semblent l’emporter, la permissivité pénètre dans les mœurs publiques, la spontanéité des instincts prend l’apparence d’une plénitude de vie. Ce thème mériterait de plus amples commentaires. Mais qu’il suffise ici de rappeler que la vie chrétienne est exigeante ; et même parfois bien peu facile ! La parole du Christ nous poursuit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce soi-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Qui veut conserver la vie sauve, la perdra ; et qui perdra sa vie à cause de moi, la retrouvera » (Mt 16, 24-25). Du programme de la vie chrétienne, on ne peut retirer ni le sacrifice, ni la croix.
Mais le devoir, comment peut-il, dans ce cas, être facile ?
Voici maintenant le secret évangélique: le devoir devient facile s’il coïncide avec l’amour, et spécialement avec l’amour surnaturel qui s’appelle charité : « L’amour du Christ nous presse » (2 Co 5, 14) ; « Je puis tout, conclut l’Apôtre, en celui qui me fortifie » (Ph 4, 13) ; si bien que « je déborde de joie au milieu de toutes mes tribulations » (2 Co 7, 4).
Et ainsi, nous pouvons conclure, nous aussi : la vie chrétienne, si elle n’est pas toujours facile, peut toujours être heureuse.
Faites-en l’expérience, Frères et Fils bien-aimés, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous allons poursuivre notre recherche des signes de la vie religieuse authentique à l’intérieur et à l’extérieur du grand, de l’unique bercail du Christ, que nous appelons Eglise (Lumen gentium, 6). Ce n’est certes pas par curiosité statistique, mais bien par affection pastorale et œcuménique que nous cherchons à attribuer à qui le mérite, à qui le revendique, à qui le réalise, le titre, toujours supérieur, toujours mystérieux de chrétien. Nous nous rappelons toujours avec profonde émotion les paroles des Actes des Apôtres, là où, au chapitre XI, il est raconté que Barnabé, envoyé à Antioche par l’Eglise de Jérusalem, voyant la multitude croissante de ceux qui adhéraient à la prédication sur Jésus, se rendit à Tarse où Paul s’était retiré après sa conversion (c’était sa patrie) et le convainquit de retourner à Antioche avec lui ; et là, pendant toute une année, ils unirent leurs efforts pour instruire cette communauté où des juifs d’origines variées, de Chypre et de Cyrène, mêlés à des Grecs, c’est-à-dire à des païens, formaient une Eglise locale de souche diverse, mais de foi homogène, si bien — comme l’écrit St Luc, l’auteur des Actes — que « c’est là, à Antioche, que pour la première fois, les disciples furent appelés chrétiens ». C’était probablement en 43.
Chrétien, un nom qui nous semble très commun ; un nom déprécié, compromettant, périlleux aux premiers temps de l’Eglise ; mais un nom attribué pour toujours aux fidèles, aux disciples, aux « saints » de la religion nouvelle (cf. 1 P 4, 16 ; cf. erik peterson, Christianus, dans Miscell. Giov. Mercate, 1, 355, ss.).
Faisons maintenant un bond par dessus les siècles et arrêtons-nous à notre époque, pour nous demander ce que signifie aujourd’hui pour notre monde ce qualificatif glorieux et combattu de « Chrétien » ? Qui est chrétien ?
Loin de nous la prétention d’épuiser une telle question en une dissertation, surtout en ce lieu, où un discours ne peut être qu’extrêmement simple et sommaire. Il ne nous paraît pas inutile toutefois de consacrer un instant à deux observations élémentaires. La première concerne la facilité avec laquelle, dans le langage courant, on attribue ce bienheureux titre de « chrétien » : qui donc voudrait ne pas être chrétien quand ce titre est également considéré comme synonyme d’humain ? Humain, dans le bon sens, le sens naturel et profond du terme. On applique le qualificatif de chrétien tant à un homme qu’à un fait, ou à un système philosophique quand ils se réfèrent à certains principes tirés de l’Evangile et aux mœurs qui s’en inspirent, qu’il engendre ou qu’il imprègne. Chrétien, cela se réfère à certaines valeurs qui donnent à la vie une plénitude, une dignité, une inviolabilité dignes d’être considérées comme sacrées. Chrétien est un titre plein d’exigences, au point de constituer la source de l’évolution progressive des droits les plus étendus, les plus incontestables ; et il est aussi tellement grave et tellement intérieur qu’il justifie l’attachement dévoué aux devoirs majeurs de la vie. Chrétien est un nom si personnel qu’il donne du relief à un être, en soi simplement humain, élevé au niveau de fils de Dieu. En fait, Chrétien est une formule mystérieuse au point d’inclure une relation vitale avec l’Etre premier, Créateur et Seigneur, toujours présent et ineffable, d’autant plus mystérieux qu’il nous est, en quelque mesure, rendu plus accessible, au point que nous pouvons, pour notre plus grand bonheur, l’appeler d’un terme amplifié jusqu’à l’infini : Père, Notre Père; où le mystère de l’Etre Infini, vivant sur tous et pour tous, s’ouvre en mystère d’amour pour chacun de nous, pour nous tous ensemble, sans limites. « Chrétien » est la définition morale et religieuse par excellence.
Nous n’en finirions jamais si nous devions explorer la profondeur théologique de cette appellation. Qu’il nous suffise en ce moment d’observer son rayonnement dans notre culture, dans notre expérience, pour conclure par un hommage respectueux et sympathique à l’égard de toute expression même incomplète, et même inaperçue qui entoure cette présence, ne serait-ce que de nom, du Christ parmi nous. Une seconde observation nous est toutefois suggérée par la densité de la signification du nom chrétien. Celui-ci exige qu’on lui reconnaisse, au moins en puissance, cette plénitude, cette fécondité, cette dignité de contenu humain et religieux. Applicable à tout ce qui concerne nos destins présents et transcendants il ne saurait souffrir d’être exploité vulgairement. Il ne peut figurer comme opinion, idéologie ou hypothèse ; son équation est la vie, et quelle vie ! Il ne peut laisser indifférent, ou incohérent celui qui le porte : il est destiné à imprimer un sceau, un style, une forme à l’existence humaine et même un certain caractère merveilleux aux choses et aux activités marquées d’un si grand nom. Certes, il exige la foi, ce supplément de connaissance qui nous vient de la révélation ; puis, en vertu d’une cohérence stimulante et d’un afflux d’énergie divine, la grâce, qu’il apporte avec soi, le nom chrétien éduque à la foi, en fait goûter d’avance la transparence et la sagesse.
Dans la pratique et dans la culture moderne, il y a des phénomènes qui nient ce réalisme et préfèrent concéder à leur clientèle des manières de penser et de vivre sans obligations de ce genre, sans problèmes de spéculation et d’action ; au contraire ils veulent persuader que l’on vit mieux en limitant l’effort vital à la pratique concrète de l’expérience empirique. Le pragmatisme, savez-vous ce que c’est ? C’est le système philosophique qui concerne l’art de réussir. C’est une conception de la vie, qui a groupé des penseurs célèbres (cf. C. S. peirce, How to make...), même sur le plan religieux (cf. W. james, The varieties of religions expérience, et son principe : will to believe), et qui, in Italie, a eu un grand représentant et critique en Jean Papini, comme on le sait. C’est un système qui fait abstraction de la vérité objective, rationnellement conquise, et situe dans la volonté et l’expérience le point focal de la psychologie humaine. Pour nous, chrétiens, cela n’est pas suffisant. Nous avons nous aussi à être des volontaires et à mettre la charité à la première place (Jésus n’a-t-il pas dit : ce n’est pas celui qui dira..., mais celui qui fera..., Mt 7, 21 ; 1 Co 13, 13) ; mais ceci doit être réalisé à l’école de la Parole de Dieu, du Verbe qui nous à été communiqué, et de l’Esprit-Saint qui doit nous enseigner toute chose pour notre salut (cf. Jn 14, 26 ; 16, 13). Le chrétien ne saurait faire abstraction de l’exercice de l’intelligence et de la pensée ou négliger de mettre son esprit, son âme à la disposition de la doctrine de Dieu (Jn 6, 45).
En disant ceci notre esprit et notre cœur se tournent, avec amitié pastorale, vers la foule des jeunes qui éprouvent une singulière attirance vers le nom de chrétien, comme s’il constituait l’heureux point d’aboutissement d’une lassitude déçue, mal supportée, et comme si lui seul possédait une vertu capable de régénérer les idéaux et les forces que la vie moderne, avec la pompe et la prétention à l’autarchie de son opulence provocante, n’a su ni conserver ni répandre.
A cette jeunesse, guidée par un mystérieux instinct spirituel de salut et intérieurement réconfortée par quelque prière renaissante et doucement modulée, nous souhaitons d’arriver au but : Chrétiens, soyez chrétiens !
Nous le souhaitons à vous tous, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Cette fois encore nous nous en tiendrons à ce langage simple et familier que nous réservons aux Audiences générales, même s’il nous faut proposer à votre réflexion un terme quelque peu hermétique qui depuis peu, s’emploie avec succès dans l’analyse doctrinale, même catholique, car on en parle souvent comme d’une formule libératrice et moderne ; ce terme résonne comme ceci : « pluralisme ». En ce moment nous n’avons pas l’intention de vous parler du pluralisme des systèmes philosophiques ou politiques; et moins encore du pluralisme religieux extérieur à la sphère chrétienne.
Pluralisme : un terme équivoque, c’est-à-dire un mot à double sens ; sa première signification est très belle et se réfère à la fécondité de notre doctrine catholique qui, tout en conservant une sincère et profonde identité de contenu et en restant donc étroitement adhérente à sa propre réalité univoque, à l’una fides dont parle avec tant de clarté et d’autorité l’Apôtre Paul (Ep 4, 3-6 ; Ph 2, 2 ; Rm 15, 5 ; 12, 16 ; cf. Jn 10, 16 ; etc.), possède une grande richesse d’expressions, pour chaque langue (rappelons, par exemple, le miracle des langues le jour de la Pentecôte, Ac 2, 4-8), pour chaque période de l’histoire (cf. newman, An essay of the development of Christian doctrine, 1845), pour tout âges et niveaux de la vie humaine (cf. le Kerigma, ou annonce primitive, la didaché, ou doctrine apostolique, les premiers symboles, ou les synthèses doctrinales, comme règles de la doctrine qui prirent le nom de credo, puis les catéchismes et les œuvres doctrinales de toutes formes, comme les Summae théologiques du moyen-âge et les œuvres les plus récentes, exposés plus amples et systématiques du dogme catholique) ; et nous ne saurions omettre les nombreuses et pour ainsi dire allégeantes voix de la liturgie qui rivalisent avec les voix doctrinales, offrant ainsi l’équation bien connue entre la lex orandi et la lex credendi ; puis, comment pourrions nous oublier l’inépuisable production littéraire qui documente de par elle-même le fait que la rigoureuse observance de la norme doctrinale, loin de faire obstacle à l’épanouissement du génie spirituel de la fantaisie et de la poésie, la provoque plutôt et la féconde en une merveilleuse et toujours nouvelle pluralité de formes et de paroles ?
Voilà le pluralisme de l’Eglise catholique auquel nous pouvons intégrer celui qui découle des explorations, des recherches personnelles et des expressions particulières auxquelles la doctrine catholique invite tant le mystique que le théologien et même l’artiste, étant toujours bien entendu que ces contemplatifs, ces savants et ces prophètes sémantiques aient comme règle ancrée dans leur âme le respect de la Vérité ; cette Vérité dont le Saint-Esprit, certes, est le Maître (Jn 14, 26 ; 16, 23), mais toujours selon l’interprétation garante de ce Magistère de l’Eglise auquel le Christ a confié le ministère de la lumière (Mt 5, 14), de la parole (Lc 10, 16), de l’authenticité de la foi et de la communion (cf. denz.-sch. 3050 ss. ; Lumen Gentium, 18 ; Dei Verbum, 12, 23 ; Unitatis Redintegratio, 21).
Nous pourrions comparer le pluralisme doctrinal de l’Eglise catholique à celui d’un Orchestre musical, dans lequel la pluralité des instruments et la diversité de leurs parties respectives concourent à produire une seule et admirable harmonie.
Et à tous ceux qui se représentent le dogme catholique, c’est-à-dire une doctrine religieuse révélée par Dieu et déclarée telle par le magistère de l’Eglise, comme s’il était une prison de la pensée théologique ou scientifique, nous voudrions rappeler quelle sécurité et quelle amplitude de vérité, et quelle variété d’expression, lui, le dogme catholique, offre à l’esprit humain, comme matière de réflexion et comme joie de l’esprit introduit dans les sentiers de la science surnaturelle de Dieu et de l’homme. Les théologiens, humbles et savants, connaissent bien la valeur précieuse de cette expérience supérieure (cf. denz.-sch. 3016, 3020, 3044 ; etc.). Nous leur adressons notre salut respectueux et encourageant.
Si bien qu’en professant ce pluralisme didactique dans l’unité dogmatique de la doctrine chrétienne les catholiques se trouvent toujours devant la formule des Réformateurs anciens et modernes : sola Scriptura, comme s’ils étaient les vrais fidèles de l’unité religieuse et comme si les Saintes Ecritures ne dérivaient pas elles-mêmes de la Tradition apostolique (cf. Dei Verbum, 7-10) et comme si, détachée de l’enseignement apostolique, elle n’était pas exposée au péril, plus réel que jamais, d’être abandonnée à l’interprétation individuelle, indéfiniment centrifuge et pluraliste, c’est-à-dire à ce libre examen qui a pulvérisé l’unité de la foi en une innombrable multiplicité d’opinions personnelles, inutilement ou arbitrairement, contenue par une « norme régularisée », c’est-à-dire par une interprétation obligeante émanant de la communauté, dépassée elle aussi par l’inspiration subjective, que l’Esprit-Saint suggérerait directement à l’âme. De sorte que « la doctrine protestante du libre examen, ou de l’unique autorité de l’Esprit-Saint, en tant qu’interprète authentique des Ecritures, ouvre la voie au subjectivisme philosophico-religieux le plus radical » (Prof. Siro Offelli). De la polyphonie unifiante et célébrante de la Pentecôte devrait-on rétrocéder à la « confusion des langues » dont la Bible nous rapporte la mystérieuse aventure (Gn 11, 1-9) ? Quel œcuménisme pourrait-on édifier ainsi ? Quelle unité de l’Eglise pourrait-on recomposer sans l’unité de la foi ? Où irait finir le christianisme, et plus encore le catholicisme si encore aujourd’hui, sous la pression d’un spécieux mais inadmissible pluralisme, on acceptait comme légitime la désagrégation doctrinale et donc également la désagrégation ecclésiale qu’elle peut entraîner avec soi ?
La vraie religion, celle que nous savons être la nôtre, ne peut se dire ni légitime ni efficace si elle n’est pas orthodoxe, c’est-à-dire dérivée d’un authentique et unique rapport avec Dieu. Ni un vague sentiment religieux, fut-il même ému et sincère, ni une libre idéologie spirituelle construite selon une élaboration personnelle autonome, ni un effort d’élever au plan de religion, fussent-elles même nobles et passionnées, les expressions de sociologie lyriques et morales de peuples entiers, ni les élucubrations herméneutiques destinées à attribuer au christianisme une origine naturelle et mythique, ni aucune autre théorie ou observance qui fasse abstraction de la voix infiniment mystérieuse et extrêmement claire qui s’est fait entendre sur le Mont de la transfiguration et qui se référait à Jésus : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je prends mes complaisances. Ecoutez-le » (Mt 17, 5), ne saurait apaiser notre soif de vérité et de vie.
Bienheureux ceux d’entre nous qui se rangeront parmi les petits, capables d’écouter une telle voix et de goûter d’avance la félicité de la certitude immortelle. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
A vous tous, Frères et Fils bien-aimés, et à tous ceux qui percevront l’écho de notre humble discours apostolique, nous aimerions faire accepter une idée, une conviction qui est nôtre, c’est-à-dire que nous, en tant que chrétiens, en tant que disciples lointains et pourtant si proches du Christ, en tant que membre de l’Eglise post-conciliaire, nous devons « faire davantage ». A vous, les fidèles qui ne souhaitez rien tant que l’« authenticité » et qui voulez sortir du crépuscule brumeux des incertitudes spirituelles, engendré en nous par la croissance même de la culture moderne et de l’esprit funeste d’un implacable criticisme ; à vous, spécialement, confrères dans le ministère sacerdotal de la Parole de Vérité et de l’Action de la Charité ; et à vous aussi, esprits d’élite, qui avez consacré votre vie à la religion, vous qui, en prononçant vos vœux, avez brisé les liens qui auraient pu entraver votre amour unique et total pour le Christ ; et à vous de même, frères et fils plongés dans la vie profane, non sans éprouver le secret désir de la modeler suivant les canons de la beauté et de la plénitude chrétiennes ; à vous tous, donc, nous proposons comme problème, mieux, comme programme : « faire davantage » aujourd’hui.
Ceci n’est pas, quoi qu’il en semble, un message d’« intégralisme » réactionnaire, entendu comme volonté de donner à la lettre de certaines observances extérieures des habituelles coutumes religieuses et ascétiques, héritées du passé, la priorité tatillonne sur l’esprit, c’est-à-dire sur les principes et les vertus qui sont les fondements d’un christianisme imprégné d’Evangile et de communion ecclésiale et ouvert aux avantages et aux nécessités du temps présent. Non ! Notre discours veut être un appel à cet aggiornamento que nous considérons comme un mandat hérité du Pape Jean, et à ce renouveau que l’Année Sainte propose aux âmes vigilantes et décidées.
Nous devons nous rendre compte des phénomènes religieux et moraux qui ont suivi le Concile et qui se trouvaient déjà mûrs dans la flexible et agnostique formation psychologique de la génération actuelle, rescapée de la tourmente de la guerre et agressée par le tourbillon du progrès scientifique, économique et social de nos jours. C’est là une analyse que de nombreux auteurs, hommes de plume ou orateurs, ont proposée de différentes manières ; notre réflexion, elle, dispose de textes aussi nombreux que variés pour se nourrir. Qu’il nous suffise d’examiner le diagramme de quelques faits évidents ; par exemple, les statistiques de fréquentation de la Messe dominicale, source et mesure de la vie religieuse du peuple; celles des vocations au sacerdoce ou à la profession religieuse ; ou encore l’importance, plus ou moins dominante, donnée à la foi, exprimée dans son intégrité textuelle ; ou le sérieux et la limpidité des mœurs ; ou encore la situation en quantité et en qualité de nos associations ; le respect et la soumission face à l’autorité religieuse et pastorale ; la production littéraire et artistique de notre culture, etc.
Nous confions à votre esprit d’observation la poursuite de cette analyse.
Nous pourrions, grâce à Dieu, énumérer quelques faits de grand relief dont il est licite et juste de déduire de consolants résultats et des présages encore plus prometteurs. Nous le ferons, s’il plaît à Dieu. Il nous paraît toutefois nécessaire à présent de constater, en toute sincérité et avec tristesse, que pas mal de diagrammes de ces phénomènes, intéressant la vie ecclésiale, sont caractérisés par des courbes descendantes (Nous pourrions relever de semblables résultats en observant la société temporelle, mais nous nous limitons en ce moment au domaine de notre compétence). Que s’est-il passé ? Il n’est pas facile de répondre en deux mots. Mais si nous considérions de l’extérieur les faits dans toute leur complexité, nous pourrions dire que des innovations opportunes et parfois nécessaires ont provoqué dans de nombreuses âmes un désir inquiet, et parfois même aveugle, de changement, de n’importe quel changement. Cette psychologie du changement a pris facilement la forme d’une anxiété, d’un sens de libération ; et cette libération, quand elle a abouti au stade de la désagrégation, de l’infidélité, n’a pas craint de se perdre dans le vague, dans le vide. Il suffit qu’il soit dégagé des liens, internes ou externes, de la tradition normative, pour que le neuf semble coïncider avec ce qui est bon, avec ce qu’il y a de mieux... Et si ce processus de décadence moderniste devait se poursuivre ? S’étendre aux structures de l’Eglise ? à ses institutions séculaires vouées à la perfection chrétienne et à son activité apostolique ? à ses engagements doctrinaux et moraux ? (cf. M. bouyer, La décomposition du catholicisme, Aubier 1968).
Nous devons invoquer l’aide de l’Esprit de lumière et de force pour franchir aisément ce moment historique de passage d’un état ecclésial que nous pouvons, sans crainte de le discréditer, qualifier de coutumier, de traditionnel, à un état qui ne soit pas simplement nouveau et différent, mais plus vif, plus pur, plus brûlant de foi et de charité.
C’est là une des premières exigences de l’Evangile. Souvenons-nous que Jésus a dit : « Si votre justice ne surpasse pas celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas au royaume des cieux » (Mt 5, 20). Et en ce temps-là, on considérait les Scribes et les Pharisiens comme représentant la meilleure classe de la société ! C’est encore Jésus, dont la parole va au-delà de toute limite de ce « davantage » auquel nous nous sommes référé, qui nous dit : « Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48).
Et voici le commentaire solennel du Concile: «... tous, dans l’Eglise, qu’ils appartiennent à la hiérarchie ou qu’ils soient conduits par elle, sont appelés à la sainteté, selon le mot de Saint Paul : "la volonté de Dieu est que vous vous sanctifiez" ». (1 Th 4, 3 ; Ep 1, 4 ; Lumen Gentium, 39-42).
Est-il toujours présent en nous cet idéal, image et vrai tremplin de la sainteté, de la perfection, de l’interprétation forte et sublime de notre vocation chrétienne ? Nous qui, plus que tous les autres, sommes responsable à cet égard, nous vous disons qu’il doit être présent, cet idéal ; que plus se manifestent aujourd’hui le manque d’esprit religieux, le sécularisme, la séduction mondaine, l’opposition et l’hostilité envers le christianisme, plus conscients, plus attentifs, plus solidaires, plus pleins d’amour doivent être nos efforts pour contrebalancer ces difficultés et pour les surmonter. Il ne suffit pas d’être un chrétien de nom, n’adhérant que de manière tiède, molle, passive à ce nom qui est tout un programme ; il faut être chrétien avec une vigueur renouvelée, personnelle et collective, en se rappelant toujours le défi de l’Apôtre : « ... Qui pourrait nous séparer de l’Amour du Christ ? » (Rm 8, 35). Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Le monde change. Il est superflu de commenter une aussi grave et aussi ample réalité : culture, mœurs, organisation, économie, technique, efficacité, besoins, politique, mentalité, civilisation,... tout est en mouvement, tout est dans une phase de mutation.
C’est pourquoi l’Eglise se trouve en difficulté. Ce phénomène également est évident sous divers aspects. L’Eglise, nous le savons, est cette société visible et mystérieuse qui vit la religion du Christ. Maintenant, dans notre monde, il ne semble pas qu’il puisse y avoir d’existence prospère pour la religion en général, encore moins pour une religion comme la nôtre : religion singulière et organisée, vivant sur la scène historique du temps présent, ordonnée à une fin eschatologique qui se réalise dans sa plénitude au-delà du temps, dans une vie future. Il s’agit, en outre, d’une religion qui prétend interpréter le destin de l’humanité et aussi y pourvoir, qui se pose comme vérité en ce qui concerne Dieu et en ce qui concerne l’homme, qui se présente comme maîtresse de notre salut et qui enfin ose faire de l’amour de Dieu invisible, notre Père, et de l’amour des hommes (non plus loups entre eux mais frères) la loi fondamentale tant pour les individus que pour la société ; une religion semblable, qui introduit dans le plan naturel de la vie un extraordinaire plan surnaturel, intimement lié à lui et l’animant, apparaît, pour qui observe les choses de façon superficielle, comme impensable de nos jours, apparaît comme une Eglise destinée à s’éteindre et à se laisser remplacer par une conception rationnelle et scientifique du monde plus facile et expérimentale, sans dogmes, sans hiérarchie, sans mettre de limites aux possibles jouissances de l’existence, sans Croix du Christ. Et si la Croix du Christ tombe, avec tout ce que comporte cette chute, que reste-t-il de notre religion, que reste-t-il de l’Eglise ?
Vu de cette manière, on comprend comment l’Eglise se trouve en difficulté. L’Eglise est encore une grande institution, mondiale, confirmée par vingt siècles d’histoire, plus souffrante qu’heureuse, mais toujours féconde d’énergies nouvelles, d’un peuple nombreux, d’hommes remarquables, de fils dévots, de ressources imprévues ; mais ouvrons les yeux ; l’Eglise est maintenant à certains égards en état de grave souffrance, d’oppositions radicales, de contestations corrosives.
Un abîme, qui paraît infranchissable, ne se serait-il pas creusé peut-être entre la pensée moderne et la vieille mentalité religieuse et ecclésiale ? Est-ce qu’il ne serait pas dilué dans la culture profane, le trésor de sagesse, de bonté, d’humanisme, qui semblait être le patrimoine caractéristique de la religion catholique ; ne se serait-il pas dilué jusqu’à se vider et se priver de toutes ses raisons d’être pour se transférer dans les mœurs laïques et civiles de notre temps ? Est-il encore besoin que l’Eglise apprenne à aimer les pauvres, à reconnaître le droit des esclaves et des hommes, à soigner et à assister les malades, à inventer les alphabets pour les peuples illettrés ? etc. Tout ceci, le monde profane le fait lui-même et mieux ; la civilisation avance avec ses forces propres, etc.
Ne sont-ils pas dès lors clairs les motifs de l’irréligiosité moderne, du laïcisme jaloux de sa propre émancipation, de l’abandon de l’observance religieuse de la part de populations entières, du matérialisme des masses insensibles à toute référence spirituelle ? Oui, l’Eglise est en difficulté et voici enfin quelques-uns de ses fils lui ayant juré amour et fidélité, qui s’en vont; voici de nombreux séminaires presque déserts, des familles religieuses qui trouvent avec peine de nouveaux disciples ; et voici des fidèles qui ne craignent plus d’être infidèles... L’énumération de ces maux qui, malgré le Concile, affligent aujourd’hui l’Eglise de Dieu, pourrait continuer, et nous vérifierions qu’une grande partie de ces maux n’assaillent pas l’Eglise de l’extérieur mais l’affligent, l’affaiblissent, l’anémient de l’intérieur. Le cœur se remplit d’amertume mais aussi de la plus tendre et forte affection.
S’il en est ainsi, quels sont les remèdes ? Oh ! par bonheur, aujourd’hui, la sensibilité et la conscience de l’Eglise fidèle (et elle est la partie la plus vigilante et la plus nombreuse), se sont mises en mouvement et les opérations de défense se transforment non seulement en une sage thérapie mais en des témoignages nouveaux et positifs de vitalité courageuse et confiante. Heureux ceux qui ont cette intuition et qui entreprennent cette œuvre. Peut-être les jeunes seront encore cette fois à l’avant-garde ; qu’ils soient bénis !
Mais maintenant, nous posons une question qui recouvre tout l’argument : l’Eglise peut-elle surmonter les difficultés présentes ? Pour notre bonheur, la réponse est facile parce que ce n’est pas la prudence humaine qui la formule, parce qu’elle n’est pas fondée sur nos pauvres forces ; la réponse se trouve dans les promesses du Christ : « ... elles ne prévaudront pas » (Mt 16, 18) ; « Je suis avec vous » (Mt 28, 20) ; « j’ai vaincu le monde » (Jc 16, 33) ; « le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (Mt 24, 35). Au-delà des résultats problématiques qui peuvent surgir de nos pénibles vicissitudes, ces paroles que nous venons de rappeler sont des paroles vraies, des paroles divines. Nous pouvons, nous devons tous les prendre au sérieux. Que signifie « les prendre au sérieux ? ». Cela signifie notre attachement fondamental, cela signifie accorder foi à ces paroles, cela signifie croire ces paroles. Nous le disons clairement : la foi est la première condition pour surmonter nos difficultés présentes (cf. denz.-sch. 1532, 3008). L’apôtre Jean nous le confirme : « c’est notre foi qui est la victoire qui triomphera dans le monde » (1 Jn 5, 4).
Et qu’est finalement la foi ? Oh, la grande question ! Pour l’heure résolvons-la dans la plus concise des réponses. La foi est l’adhésion à la parole de Dieu (cf. St. TH., II-II, 1). Et comment pouvons-nous connaître, distinguer, interpréter, appliquer la parole de Dieu ? Evidemment, nos facultés spirituelles ont besoin d’une aide supplémentaire, l’aide du Saint-Esprit, que nous a mérité le Christ (cf. Jn 14, 6 ; 15, 5 ; Mt 11, 27, etc.) ; cette aide nous l’appelons la grâce ; elle n’est pas refusée à celui qui fait ce qu’il peut pour l’obtenir, à celui qui applique, dans une grande rectitude, son esprit et son cœur à la recherche et à la cohérence de la vérité (cf. Jn 3, 21). Mais ensuite ce processus d’adhésion à la vraie foi se perfectionne et se complète grâce à l’assistance du magistère ecclésiastique, comme Jésus l’a enseigné lorsqu’il a confié leur mission aux apôtres : « Qui vous écoute, m’écoute » (Lc 10, 16 ; Dei Verbum, 10).
Ainsi, nous devons nous convaincre de la nécessité d’une foi vive, authentique, opérante ; et ceci d’autant plus que sont grandes aujourd’hui les difficultés auxquelles nous sommes affrontés. Il ne suffit pas subjectivement, d’une foi vague, faible et incertaine ; il ne suffit pas d’une foi purement sentimentale, routinière, faite d’hypothèses, d’opinions, de doutes, de réserves ; il ne suffit pas, objectivement, d’une foi qui accepte ce qui lui plaît ou qui cherche à éluder les difficultés, en refusant l’assentiment à une vérité mystérieuse et difficile.
Nous devons être convaincus que la foi n’humilie pas la raison et qu’elle l’aide à acquérir la certitude et la compréhension des vérités supérieures et vitales, au moins de manière partielle, mais toujours lumineuse et heureuse ; et nous devons faire nôtres les supplications anxieuses, mais exemplaires, par lesquelles dans l’Evangile le père implorait la santé pour son fils : « Je crois, Seigneur, mais venez en aide à mon incrédulité » (Mc 9, 23) ; et aussi cette prière des Apôtres au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! » (Lc 17, 5).
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
L’Eglise, de qui a-t-elle besoin aujourd’hui ? On l’a déjà dit en diverses circonstances, elle a besoin de saints. La sainteté est une synthèse de grâce et de vertu, de richesse intérieure et d’intense activité extérieure ; elle constitue un tout à la formation duquel concourent tous les éléments efficients et utiles à notre perfection. Aussi la sainteté revêt-elle des formes multiples ; à celui qui l’étudié comme à celui qui la recherche elle présente des aspects nombreux et variés qui, en hagiographie, permettent de distinguer les différents types de sainteté et qui aident l’ascétique à développer vers la perfection sa pédagogie diverse. Mais la question, de générique, se fait plus précise lorsque l’on étudie les besoins de l’Eglise dans le cadre historique et concret de sa vie actuelle ; à ce propos également les docteurs de notre époque ont énoncé des choses remarquables concernant la nécessité, par exemple, de donner à la justice un appui doctrinal et une application pratique, nécessité étayée en matière sociale par des arguments indiscutables, même s’ils sont diversement motivés et diversement modérés. Pressé par les conditions difficiles dans lesquelles l’Eglise se trouve aujourd’hui plongée, nous insistons sur la question posée et, comme nous l’avons déjà fait au cours d’une autre audience, nous nous demandons de nouveau de quels Pasteurs, de quels fidèles, de quels fils vertueux et exemplaires, l’Eglise a besoin aujourd’hui.
La réponse semble naître de l’évidence des situations ; c’est-à-dire des nécessités et également des possibilités propres de la vie actuelle de l’Eglise ; elle résonne ainsi : L’Eglise a besoin d’hommes forts.
La réponse trouve sa raison dans une double observation concernant, la première, les conditions dans lesquelles se déroulent aujourd’hui la vie et l’œuvre de l’Eglise. Est-il admissible, à cet égard, de concevoir une existence ecclésiale sans effort, sans la tension de vigilance propre aux moments de danger ? Une existence coutumière, soutenue seulement par l’autorité muette de la loi, ou bien protégée contre des circonstances extérieures par le respect des normes et des lois, ou encore favorisée par une heureuse convergence d’opinions et de consciences ? L’activité pastorale, serait-elle œuvre facile ? Et la profession de foi catholique, serait-ce aussi chose facile ? Le souffle des idées ou celui du bien-être, qui pouvait en d’autres temps attirer à la religion la sympathie et l’adhésion, gonfle-t-il toujours favorablement les voiles de la barque ecclésiale de manière qu’on puisse encore y vivre tranquille, somnolant ou se délectant honnêtement de l’ample panorama de l’histoire et du monde ? Et de plus, faisant abstraction également des difficultés actuelles, nous est-il seulement permis de déclarer conforme à l’esprit de l’Evangile un style commode, paisible, avantageux de vie chrétienne ? A chacun de nous qui, précisément nous nous disons chrétiens, n’a-t-il pas été intimé, dans le baptême et dans l’éducation ecclésiale, comme l’a fait le Christ à Saul, avant qu’il ne devint Paul, dès le premier instant de sa fulgurante conversion : quanta oporteat... pati (Ac 9, 16), tout ce qu’il faudra supporter au nom du Christ ? Comment pourrait-on concevoir un fidèle mou, indolent, amoureux de la vie facile, sans risque, vide d’énergie morale, dépourvu de tout esprit de sacrifice ? Un chrétien doit être, par définition, spécialement s’il est marqué du sacrement de la Confirmation, un homme fort !
La seconde observation résulte de l’importance des phénomènes — tant personnels que collectifs — de faiblesse, de respect humain, d’asthénie spirituelle, de lâcheté qui, comme une épidémie fatale, se diffusent aujourd’hui plus que jamais parmi nos populations, à tous les niveaux, ecclésial, culturel, politique, professionnel, scolaire, etc.
Dispensons-nous d’en faire ici un inventaire précis. Du reste, ce phénomène d’abdication de la volonté forte, droite, courageuse, personnelle et, pour cette raison, vraiment libre, on le rencontre généralement dans l’emploi équivoque du nom de la liberté, comme si cette royale faculté d’autodiscipline, de personnalité qui se soumet au self-control de la raison et de la conscience, la liberté, était synonyme de laxisme moral, de complaisance permissive, de conquête de toute licence, fût-elle même dégradante ou ne serait-elle que pur asservissement à l’arbitraire dominant de fausses et impératives idéologies d’autrui... Et même sur le plan de l’engagement religieux qui résulte de notre régénération chrétienne, se développe la tentation à la mode d’abolir l’effort, ascétique ou disciplinaire, de rendre tout facile et tout facultatif, de simuler avec l’hédonisme courant, jouisseur et sensuel, la face forte et sereine de la joie chrétienne. Le servilisme du respect humain plie tant de gens au genre d’existence à la mode, à la démagogie rhétorique et utilitaire, à la résignation passive devant les abus si nombreux qui ont envahi les mœurs communes.
Heureusement, l’intuition que la foi réclame un témoignage vigoureux et cohérent dans la pensée et dans l’action, non seulement survit dans d’innombrables esprits religieux, mais elle renaît presque spontanément dans la conscience de nombreux jeunes, décidés à vivre vigoureusement leur christianisme ; la phalange des volontaires de l’action catholique reprend corps ; et même les vocations au don total de soi-même à la cause de l’Evangile et de l’Eglise, bourgeonnent sur le tronc d’une vie chrétienne, adulte de conscience plus encore que d’âge. La vertu de la force chrétienne s’affirme dans le concept intégral de l’homme authentique (St. augustin, De moribus Ecclesiae, c. 15, 21-22 ; cf. St. TH., II-II, 123).
Si d’autres leçons morales nous sont données à l’école de l’Evangile, et principalement celles de la charité, de l’amour, de la bonté, de la douceur, ce n’est pas pour autant qu’on y enseigne la faiblesse, l’indolence, la peur, la lâcheté; au contraire, constamment le Maître nous a dit de ne pas craindre ! « N’ayez pas peur, dit le Seigneur, de ceux qui peuvent tuer le corps, sans avoir le pouvoir de tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut vous faire périr corps et âme dans la géhenne » (Mt 10, 28) ; et puis : « N’ayez pas peur, petit troupeau, car votre Père, dans sa bienveillance, vous a donné le royaume » (Lc 12, 32). Et ainsi de suite. On dirait que le Christ a voulu affranchir ses disciples de la naturelle psychologie de notre faiblesse qui, même dans l’Evangile, est d’autant plus manifeste que plus disproportionné est le but spirituel auquel nous sommes destinés « ... sans moi, dira Jésus, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5) ; mais ensuite il mettra sur les lèvres de l’Apôtre la parole franche, intrépide, décisive : Omnia possum in Eo, qui me confortat : je puis tout en Celui qui me fortifie (Ph 4, 13).
C’est là le secret de cet esprit de sacrifice, de courage, de résistance dont l’Eglise a besoin aujourd’hui.
Prions le Seigneur afin que cette parole soit vraie et agissante en chacun de nous, partout, dans son Eglise tout entière ; aujourd’hui : humble et forte.
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Nous allons poursuivre notre recherche des besoins principaux de l’Eglise à l’heure actuelle. Nos observations se veulent ici tout à fait élémentaires, et presque intuitives, en sorte que chacun puisse satisfaire sa propre recherche avec des conclusions de toute première évidence. Nous nous répétons à nous-même la question que nous avons déjà plusieurs fois adressée à notre curiosité spirituelle : de quoi l’Eglise a-t-elle besoin ?
La question, comme chacun s’en rend compte, peut être orientée dans deux directions : la direction des maux qui affligent l’Eglise et qu’une analyse des plus élémentaires pressent ; d’autre part la direction des biens désirables auxquels l’Eglise peut aspirer, pour ainsi dire, par droit de naissance, grâce à la thérapeutique qui devrait découler de sa vie normale. Ces deux recherches, l’une sur l’aspect négatif du visage actuel de l’Eglise, l’autre sur l’aspect positif de son même visage réel et idéal, conduisent à une même conclusion que voici : l’Eglise a besoin de fidélité. Cette affirmation dérive de certaines autres affirmations, que nous avons énoncées au sujet du besoin fondamental de foi, et celui qui en découle, le besoin de force ; elle se formule donc en une répétition, quand on relève que ce qui fait le plus souffrir l’Eglise aujourd’hui est le manque de fidélité de certains de ses fils, ou plutôt de tant de ses fils ; ce qui la réconforte le plus, et la réjouit, est au contraire le fait de la fidélité d’un nombre considérable de ses fils.
Notre analyse prend sa racine dans le rapport que tout chrétien a avec l’Eglise, c’est-à-dire avec sa propre foi religieuse, mieux, avec le Christ lui-même, avec ce Dieu, Un et Trine à l’existence infinie, transcendante et ineffable, auquel le baptême l’a mystérieusement, mais vitalement et réellement relié. Il faut que nous ramenions notre réflexion sur ce rapport décisif qui nous incorpore à l’Eglise, qui nous donne la qualité de disciple, mieux, de frère du Christ, et qui nous associe, d’une manière certaine mais démesurée, à la nature divine (cf. 2 P 1, 4). C’est une chance inestimable, qui dépasse en valeur notre propre existence terrestre, ainsi que nous le rappelle le chant de l’« Exultet » de la nuit pascale : Nihil enim nobis nasci profuit, nisi redimi profuisset ; à quoi nous servirait de naître, si en même temps ne nous servait à rien de renaître et d’être sauvé ?
Nous sommes heureux de voir qu’aujourd’hui, après le Concile, il a été consacré beaucoup de soin — grâce à la réforme liturgique — à la préparation et à la compréhension du sens et de la valeur des sacrements de l’initiation chrétienne, tels le baptême, la confirmation et l’Eucharistie. C’est ainsi qu’on réveille et qu’on réforme la conscience chrétienne. Nous avons en effet besoin, un besoin fondamental, de nous savoir, de nous sentir, de nous maintenir chrétiens. Nous appelons fidélité cette renaissance de la conscience, de la mentalité, de la logique chrétienne. La grande faute de tant de chrétiens modernes c’est l’incohérence, le manque de fidélité à la grâce reçue dans le baptême ou successivement, dans d’autres sacrements ; le manque de fidélité aux engagements solennels et salutaires contractés envers Dieu, envers le Christ, envers l’Eglise, dans la célébration d’un pacte, d’une alliance, d’une communion de vie surnaturelle, qui n’aurait jamais dû être négligée ou trahie. Tout comme le grand avantage est au contraire d’avoir tenu loyalement foi à ces engagements qui donnent du sens, de la vertu et du mérite à la vie chrétienne. A chaque chrétien en particulier nous pouvons rapporter cette exigence que Saint Paul voulait active en tout « dispensateur des mystères de Dieu », c’est-à-dire chez les ministres du Christ (cf. 1 Co 4, 1) : que chacun soit « d’abord fidèle ». Il s’agit au fond d’une exigence qui prend la figure morale et la force d’amour d’une attitude réciproque : Comme Dieu est fidèle envers nous (cf. Mt 3, 6 ; 2 Co 1, 20 ; Rm 11, 29), ainsi nous devons être fidèles envers lui. Dans la pratique de la vie, la foi se manifeste sous deux formes, spirituelles et morales ; celles-ci donnent de la consistance à notre esprit religieux, qui, lui, dérive précisément de la foi : ce sont la confiance (cf. 1 Th 5, 24 ; 2 Tm 2, 13 ; He 10, 23 ; etc.), et la fidélité (Ac 14, 22 ; 1 Th 1, 3 ; etc.).
Et à ce propos la théologie, et plus encore l’ascétique, offrent à notre réflexion toute une littérature.
Rappelons, pour citer un exemple de consultation facile, le dernier chapitre, le 59ème, de l’Imitation de Jésus-Christ, qui nous exhorte à mettre en Dieu seul tout notre espoir et toute notre confiance : « mon Dieu, y lisons-nous entre autres belles et ferventes paroles, Tu es mon espérance, Tu es ma confiance, Tu es mon consolateur très fidèle en tout ». Ce qui est dit là pour toute âme initiée à la prière, nous pouvons le suggérer à l’Eglise tout entière, croyante et priante, qui a besoin de tirer d’une confiance plus vive dans le Seigneur, l’énergie droite que l’âpreté des temps demande à sa fidélité.
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Chaque audience du mercredi est pour nous une joie toujours nouvelle, un réconfort toujours apprécié. Aujourd’hui, la présence des membres et consulteurs du Conseil des Laïcs nous invite à donner à cette rencontre un ton et un langage particuliers : c’est en quelque sorte à l’ensemble des laïcs dans l’Eglise que nous nous adressons. Vous êtes bien ce Peuple de Dieu que l’Apôtre Jean voyait monter vers la Jérusalem céleste, de toute race, de toute nation, de toute langue ! Nous vous saluons tous et chacun avec la même affection. Nous nous devons de féliciter spécialement les Membres du Conseil des Laïcs qui ont choisi, cette année, d’être accueillis en même temps que les participants à l’audience générale. Il y a là un signe exemplaire de leur volonté de proximité et de service de tous les baptisés. Est-il besoin de rappeler à toute l’assistance de ce matin que le Conseil des Laïcs est l’Organisme institué par nous, le 6 janvier 1967, afin de promouvoir et de coordonner l’apostolat des laïcs dans l’Eglise universelle, avec le souci d’écouter la voix des Pasteurs de l’Eglise ? Dans ce contexte, et sans nous éloigner des travaux du Synode qui vient de s’ouvrir, il nous a paru très opportun de nous entretenir avec vous de deux aspects fondamentaux de l’apostolat des laïcs, qui s’estompent plus ou moins dans l’esprit des chrétiens de ce temps : l’importance du témoignage personnel et l’unité des divers témoins de l’Evangile entre eux et avec leurs Evêques.
L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins. Il éprouve en effet une répulsion instinctive pour tout ce qui peut apparaître mystification, façade, compromis. Dans un tel contexte, on comprend l’importance d’une vie qui résonne vraiment de l’Evangile !
On pourrait ramener à quatre les motifs de cet attrait du monde actuel pour le vrai témoin du Christ. L’homme moderne, engagé dans la conquête et l’utilisation de la matière, éprouve une faim d’autre chose, une solitude étrange. Le chrétien tout adonné à Jésus-Christ connaît un autre mystère plus insondable que la matière, le mystère de Dieu qui invite l’homme à un partage de vie dans une communion sans fin avec le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Mystère de transcendance et de proximité! En vérité, l’homme du vingtième siècle aspire à cette plénitude de dialogue personnel que lui refuse la matière. Il faut aujourd’hui plus que jamais des témoins de l’invisible.
Les hommes de ce temps sont aussi des êtres fragiles qui connaissent facilement l’insécurité, la peur, l’angoisse. Combien se demandent s’ils sont acceptés par leur entourage ! Nos frères humains ont besoin de rencontrer d’autres frères qui rayonnent la sérénité, la joie, l’espérance, la charité, malgré les épreuves et les contradictions qui les atteignent eux aussi. Etre le témoin de la Force de Dieu opérant dans l’étonnante et renaissante fragilité humaine, ce n’est pas aliéner l’homme, mais lui proposer des chemins de liberté.
Les générations montantes sont spécialement assoiffées de sincérité, de vérité, d’authenticité. Elles ont horreur du pharisaïsme sous toutes ses formes. Dès lors on conçoit qu’elles s’attachent au témoignage d’existences pleinement engagées au service du Christ. Elles courent le monde pour trouver des disciples de l’Evangile, transparents à Dieu et aux hommes, demeurés jeunes de la jeunesse de la grâce divine. Les jeunes générations voudraient rencontrer davantage de témoins de l’Absolu. Le monde attend le passage des saints.
L’homme moderne se pose aussi, et souvent douloureusement, le problème du sens de l’existence humaine. Pourquoi la liberté, le travail, la souffrance, la mort, la présence des autres ? Or voici que dans les ténèbres celui qui essaye de vivre l’Evangile apparaît comme celui qui a trouvé un sens, un achèvement à sa vie, bien loin des systèmes anthropocentriques et oppressants.
Ce témoignage personnel doit être celui de tout baptisé, de tout confirmé, laïc, religieux ou prêtre. Mais les laïcs sont invités à le vivre de façon particulière, au sein même du monde, en œuvrant selon leur foi dans les affaires temporelles de leurs familles, de leur cité, du monde international, pour bâtir avec tous les hommes, croyants ou incroyants, un monde plus digne des fils de Dieu. C’est en travaillant avec les autres qu’ils découvrent souvent toutes les dimensions de l’apostolat. Ils se garderont d’oublier qu’ils sont aussi appelés à favoriser chez leurs frères la rencontre directe de Jésus-Christ. Leur témoignage n’est pas un témoignage muet.
Nous savons bien d’ailleurs tout ce que les laïcs ont fait pour l’Eglise du Christ dans les siècles passés et depuis les vigoureux appels des Papes en faveur de l’Action catholique. Cependant, malgré l’apparition et le développement de nouvelles formes d’apostolat et l’usage de techniques de plus en plus précises, le témoignage de l’Evangile ne s’impose pas au regard contemporain avec l’éclat suffisant. Or l’Eglise rendrait stérile l’Evangile et se rendrait elle-même stérile si elle proclamait seulement un idéal abstrait, si bien présenté fût-il, sans que les laïcs ne concrétisent cet idéal, comme un levain enfoui dans la pâte. Nous espérons que nos convictions sur ce point fondamental du témoignage personnel trouveront beaucoup d’écho en vos cœurs.
Mais c’est devenu une nécessité, et c’est une chance de notre temps, de rechercher aussi un témoignage collectif des chrétiens, adapté à l’âge, au voisinage, aux milieux sociaux, aux milieux professionnels, bref aux multiples réalités de la vie. De là sont nés de nombreux mouvements qui soutiennent l’apostolat de leurs membres, grâce à des échanges, à une révision de vie commune, à des objectifs mûris et réalisés ensemble. Bien plus, ces mouvements ont pris, plus récemment, la note universelle qui sied à l’Eglise catholique et répond aux besoins d’un monde de plus en plus unifié : ils sont devenus internationaux. Notre Conseil des Laïcs est précisément à l’écoute de toute cette vitalité personnelle et communautaire.
Dans cet immense corps du Christ qu’est l’Eglise, les dons et les besoins sont très variés, les tendances de l’apostolat très diverses. Il doit cependant y avoir une unité dans l’inspiration et une convergence dans le but. C’est non seulement une nécessité pour l’efficience de l’apostolat ; c’est un critère de son authenticité : le Christ a prié pour que ses disciples soient un.
Tous ces mouvements doivent donc témoigner d’une volonté sans équivoque de se rencontrer, de coopérer ensemble sur les objectifs fondamentaux, de prier ensemble, de célébrer ensemble l’eucharistie, de faire leurs les orientations majeures de l’Eglise, dans cette période de mise en œuvre du Concile Vatican II. Au niveau du Saint-Siège, qui est celui de l’Eglise universelle, le Conseil des Laïcs constitue un lieu privilégié de cette confrontation et de cette collaboration. Et l’Année Sainte doit être une heure providentielle pour effectuer, à tous les échelons, ce rapprochement nécessaire et pour vivre cette communion.
L’apostolat des baptisés aura cette authenticité et cette unité s’il est accompli en communion avec les Pasteurs responsables du Peuple de Dieu, quelle que soit la diversité des opinions concernant le mode de coopération avec la hiérarchie. Le mot célèbre de Saint Ignace d’Antioche, au sujet de la célébration de l’Eucharistie, nous revient en mémoire : « Rien en dehors de l’Evêque ». Nous l’appliquons sans hésitation à l’apostolat des laïcs. Nous savons comment nos Frères dans l’épiscopat essayent de vivre l’autorité qui leur a été confiée : dans un souci de servir ! Nous savons aussi combien sont nombreux les laïcs chrétiens qui donnent à leurs Evêques des témoignages exemplaires de confiance, de loyauté, de soutien, de coopération. En ce moment même, plus de deux cent Evêques sont réunis pour le quatrième Synode de notre Pontificat. S’ils étaient ici même, il nous semble qu’ils vous diraient, en toute sincérité, en reprenant le mot de Saint Augustin : « Frères, avec vous je suis chrétien, pour vous je suis évêque ».
Chers Fils, cet entretien vous dit assez la confiance que nous mettons en vous. Nous invitons toute l’assemblée à implorer du Seigneur les apôtres dont l’Eglise et le monde d’aujourd’hui ont besoin. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Il est superflu de le dire : en ce lieu nous ferons abstraction de ce qui se discute ces jours-ci au Synode Episcopal; et nous référant à un ordre d’idées différent, mais non dissemblable, nous répétons notre question : aujourd’hui de quoi l’Eglise a-t-elle le plus besoin ? De quelqu’écho fait à nos entretiens sur la nécessité fondamentale de la foi, et de certaines réactions vives et spontanées de la mentalité moderne, nous vient une réponse qui semble prévaloir sur toute autre ; c’est un chœur de voix qui répondent : d’action ! l’Eglise a besoin d’action, soit que l’on comprenne ceci dans le sens subjectif d’activité intérieure, de pensée, de réflexion, d’intériorité, de prière, de contemplation ; soit plutôt qu’on l’interprète dans le sens d’activité extérieure, d’action catholique, de bonnes œuvres, d’intérêt pour le bien du prochain, d’intervention dans les questions relatives au bien-être social, etc.
C’est parfait ! Acceptons la formule ; faisons-en notre programme. Voici le moment d’agir, de réaliser. Une Eglise volontairement inerte ne serait pas une Eglise fidèle. Elle ne serait pas une Eglise vivante. Elle ne pourrait ni affronter ni franchir les difficultés ; l’oisiveté, en soi, est du temps perdu. C’est dans le temps utilisé pour de bonnes œuvres que se mûrit notre salut; et sous cet aspect, ce que nous sommes, notre être, ce grand et premier don de l’existence, constitue notre responsabilité, le capital des talents que avons reçu, que nous devons faire fructifier et dont nous avons à rendre compte (Mt 25, 15 et ss.) ; et d’autre part, ce que nous faisons, notre activité, peut et doit constituer notre fortune, notre salut (cf. Mt 16, 27 ; Rm 2, 6 ; 2 Co 11, 15 ; etc.), pourvu, bien entendu, que « la grâce de Dieu opère en nous, par pure bienveillance, le ‘vouloir’ et le ‘faire’ » (Ph 2, 13) : le mystère de l’action divine entrelacée dans l’action humaine — surnaturelle, principalement — n’est jamais absente de notre « faire » ; mais en ce moment, ceci déborde nos considérations.
Il est hors de doute, par contre, que l’action que nous considérons maintenant et que nous voulons faire nôtre n’est pas une action quelconque, une activité n’ayant d’autre fin qu’elle-même, ou bien qualifiée par des objectifs et des modalités non conformes aux lois de la morale. Nous parlons de l’activité morale, de l’action bonne, conforme à la droite raison et à la loi éternelle de Dieu (cf. St. TH., I-II, 21, 1). Et à ce propos, deux observations semblent opportunes si l’on se réfère à l’activité à laquelle aspirent certains courants théorico-pratiques de la pensée contemporaine.
La première observation concerne la tendance à affranchir (si possible) l’activité humaine de n’importe quelle loi externe, et ceci par soumission à une conception absolue et acéphale de la liberté personnelle à laquelle aucune règle (sauf celle indispensable pour que l’ordre public puisse survivre), ne pourrait être proposée, autre que celles suggérées par la conscience, exonérée elle aussi des impératifs du devoir et de la loi suprême d’un Bien objectif et transcendant. Cette tendance semble actuellement de mode. C’est celle qui étend la licéité de l’action à une permissivité indéterminée, dégagée des normes extérieures de l’autorité qualifiée de répressive, et tournée vers des options que l’intérêt, la passion, le plaisir entraînent vers une instinctive et capricieuse facilité, et vers une déformation progressive de la personnalité humaine, soit que celle-ci s’exalte dans l’infatuation du super-homme, soit qu’elle ne craigne pas de s’avilir en descendant aux niveaux les plus bas de la violence ou de l’infâme délinquance, ou encore de la dégradation animale et irresponsable. Cette tendance ne conduit pas l’action à s’exprimer de façon vraiment humaine, et encore moins, véritablement chrétienne.
L’autre courant dominant dans le domaine de l’action, courant sur lequel également nous attirons votre attention critique, est celui qui prétend exonérer l’activité de l’homme des motivations dites verticales (nous pouvons dire simplement : religieuses), pour y substituer, comme suffisantes et exclusives, les motivations horizontales, c’est-à-dire humaines, sociologiques, expérimentales. En d’autres mots : si la synthèse de la loi qui doit inspirer, orienter, obliger, satisfaire l’activité humaine est pour nous, disciples du Christ, celle qui proclame la primauté de l’amour de Dieu, digne de totale et suprême dilection et qui, comme reflet et conséquence impose un amour du prochain d’une intensité égale à celle de l’amour que chacun porte à soi-même (cf. Mt 22, 37), la mentalité irréligieuse moderne voudrait décrocher de l’amour de Dieu (comme si cette ardente aspiration vers l’infini et invisible Bien, vif et suprême, était mythique et superflue), voudrait en décrocher, disons-nous, l’amour du prochain, comme si celui-ci était le seul vraiment réel et suffisait à alimenter la plus généreuse et authentique activité humaine. Cette mentalité-là est également de mode. On va même jusqu’à l’appliquer à l’interprétation du mystère du Christ, « l’homme pour les autres », tandis que la foi dans la théologie sur la vérité intégrale de Nôtre-Seigneur reste réticente et bien souvent rendue vaine. Puissions-nous dans cette spiritualité, admirer l’exaltation due au Christ qui nous a enseigné la charité envers le prochain ; pour l’Evangile, le prochain est l’humanité tout entière, celle principalement qui a le plus besoin d’aide (cf. la parabole du Samaritain) ; puissions-nous ainsi obéir docilement à la leçon évangélique qui, dans certains cas, fait passer l’exercice de l’amour du prochain avant l’exercice du culte divin (cf. Mt 5, 24 ; 1 Jn 3, 17 ; 4, 20 ; Jc 2, 14 et ss.). Mais si, dans certaines situations, l’œuvre de charité envers le prochain doit précéder et l’emporter sur les actes religieux, cela ne signifie pas que l’excellence de la charité envers Dieu perde sa primauté et son caractère d’obligation. L’amour des hommes doit tirer sa profonde raison d’être, son aliment, de l’amour de Dieu, de la conscience religieuse : comment pourrions-nous, dans tous les cas, considérer les hommes comme des frères si une commune paternité divine ne nous y obligeait ? ; si une mystique transparence du Christ, reconnue dans l’homme malade, faible, dégradé et peut-être même ennemi, n’emplissait pas notre esprit d’une paradoxale sollicitude d’amour gratuit ? Et serait-ce par hasard notre sentiment religieux qui débiliterait et freinerait notre anxieux besoin d’amour, de service, de progrès social, de sacrifice pour l’humanité, alors qu’une fois de plus, l’Apôtre Paul confie à nos âmes cette magnifique formule qui est tout un programme : « Dans le Christ Jésus... seule compte la foi qui agit par la charité » (Ga 5, 6) ? Foi et amour: un binôme à retenir pour la plus grande efficacité de la vie chrétienne. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Si nous insistons encore sur la question que nous nous sommes déjà posée maintes fois au sujet des besoins primordiaux de l’Eglise, nous en arrivons à une réponse tellement évidente qu’elle semble presqu’une tautologie, exactement comme si nous disions qu’un être vivant a besoin, avant tout, de vivre. Eh bien, ne craignons pas d’appliquer cette question paradoxale à l’Eglise, afin de découvrir le principe essentiel qui lui confère sa raison primordiale, d’exister, Sa profonde et indispensable animation ; voici que nous découvrons une réponse qui nous donne la clé de cette réalité. Cette « clé » est un mystère : l’Eglise est animée par cette action du Saint-Esprit que nous appelons grâce, c’est-à-dire don ; dans l’information habituelle que nous en avons il nous manque l’essentiel, c’est-à-dire l’analyse de la sainteté qui, elle, jaillit précisément du souffle vital de la grâce. A ce propos, nous aurions à faire ici une première recommandation : la connaissance de la vie des Saints ; ceux-ci, s’ils ont dans le passé offert un terrain choisi à la culture et à la dévotion populaires, pourraient nous offrir aujourd’hui, à nous qui sommes entraînés aux études historiques et à la critique psychologique, un ensemble d’expériences humaines incomparables ; ils pourraient être des exemples dynamiques pour un authentique perfectionnement moral et spirituel. Rappelez-vous : si isti et istae, cur non ego ?
Mais ce que nous nous empressons maintenant d’affirmer, c’est la nécessité de la grâce, de cette intervention divine dépassant l’ordre naturel ; elle est nécessaire soit à notre salut personnel soit à l’accomplissement du plan de la Rédemption en faveur de toute l’Eglise et de l’humanité tout entière, que la miséricorde de Dieu appelle au salut (1 Tm 2, 4). Référons-nous au grand chapitre de la doctrine sur la grâce et sur la justification, dont il a été si longtemps discuté au Concile de Trente (cf. denz.-sch. 1520-1583), et dont la théologie moderne continue à discuter comme d’un thème du plus grand intérêt. La nécessité de la grâce suppose un besoin incoercible de la part de l’homme ; celui de voir le prodige de la Pentecôte se renouveler dans l’histoire de l’Eglise et du monde, dans la double forme sous laquelle le don de l’Esprit est accordé aux hommes ; d’abord pour les sanctifier (ceci est la forme primaire et indispensable qui fait de l’homme l’objet de l’amour de Dieu, gratum faciens, comme le disent les théologiens) ; et, ensuite pour les enrichir des prérogatives spéciales que nous appelons charismes (gratis data), accordés pour le bien de notre prochain, et spécialement celui de la communauté des fidèles (cf. St. TH., I-II, 111, 4). On en parle beaucoup aujourd’hui ; et, compte tenu de la complexité du problème et du caractère délicat d’un tel thème, nous ne pouvons que souhaiter qu’une nouvelle abondance, non seulement de grâces, mais aussi de charismes, soit encore aujourd’hui accordée à l’Eglise de Dieu (cf. la récente étude du Cardinal L.-J. suenens : Une nouvelle Pentecôte ? ).
Pour le moment, nous nous contenterons de rappeler les conditions principales nécessaires pour que l’homme reçoive le don de Dieu par excellence, c’est-à-dire, précisément, l’Esprit Saint, qui, nous le savons, « souffle où Il veut » (Jn 3, 8), mais ne refuse pas l’aspiration de celui qui l’attend, l’appelle et l’accueille (encore que cette aspiration provienne elle-même de son inspiration intime). Ces conditions, que sont-elles ? Nous allons rendre plus simple une réponse difficile en disant que la capacité de recevoir ce dulcis hospes animae, exige la foi, exige l’humilité et le repentir, exige normalement un acte sacramentel ; et dans la pratique de notre vie religieuse, elle réclame le silence, le recueillement, l’écoute, et par-dessus tout, l’invocation, la prière, comme le firent les Apôtres avec Marie, dans le Cénacle. Savoir attendre, savoir appeler : Viens, ô Esprit Créateur... Viens, ô Esprit Saint ! (cf. Les plus beaux textes sur le Saint-Esprit, Mme Arsène-Henry d’Ormesson, La Colombe, 1957).
Si l’Eglise se montre capable d’entrer dans une phase de semblable prédisposition à la nouvelle et éternelle venue de l’Esprit Saint, Lui, le « flambeau des cœurs », ne tardera pas à se donner, pour la joie, la lumière, la force, la vertu apostolique et la charité unifiante, dont l’Eglise a besoin aujourd’hui.
Ainsi soit-il, avec notre Bénédiction Apostolique,
Chers Fils et Filles,
Parmi les nécessités vitales de notre « saison » spirituelle il y a, nous semble-t-il, la prière ; non seulement comme un devoir, pour tous et depuis toujours, mais comme un besoin aujourd’hui, pour une catégorie de personnes bien représentative de notre époque ; c’est comme un recours instinctif au souffle qui manque à celui qui va se noyer, ou s’étouffer. C’est le cas de ceux qui sont arrivés au fond de l’expérience de la prétendue « mort de Dieu », celle d’un vide religieux absolu qui semblait résulter de la logique du progrès scientifique, de la perfection sociale rêvée et, surtout, de cette ambition d’un nouvel humanisme de se suffire à lui-même.
L’on a constaté que cette expérience idéalisée conduit à la fin — une fin plutôt proche et mûrie en partie dans la présente génération — à la « mort de l’homme », c’est-à-dire à un homme sans personnalité, réduit à un simple numéro dans la multitude amorphe des êtres humains ; ceux-ci sont réduits eux-mêmes à l’état de phénomènes insignifiants en soi et valables seulement, en dehors de leur existence originale, sur le plan numérique et sur celui de l’état-civil, sur le plan économique et politique, sur le plan, le plus agréable mais tout aussi fallacieux, de la consommation et de la jouissance. Une forte impression de fatalisme caractérise cette psychologie éteinte ; un sentiment aigu de solitude personnelle, d’insurmontable incapacité à communiquer y fait suite. Nous connaissons tous certaines manifestations actuelles — hier encore inconcevables — d’une jeunesse réunie presque par hasard comme un essaim d’oiseaux à la dérive, attirés seulement par un terrain désolé où ils sont tombés dans une attitude d’aboulique tristesse ; ils attestent le vide pénible de leur existence et murmurent toutefois quelque chose, comme un gémissement existentiel de leur volonté innée de vivre : une prière. Oui, une prière consciente seulement de la dévaluation de toute expérience moderne magnifiée, une sorte de « De profundis » ; à cet atroce tourment intérieur correspond vaguement une plaintive orientation objective : le « Dieu inconnu » des Athéniens de Saint Paul (cf. Ac 17, 23) ou le Jésus « Superstar », avec d’idylliques réminiscences infantiles et évangéliques ; quoi qu’il en soit une prière, la prière d’une jeunesse agonisante, ou renaissante, envahie d’un besoin inné, angoissé de Vie transcendante, réanimée, divine. Est-ce du décadentisme, de l’esthétisme ? C’est difficile à dire, mais il faut cependant reconnaître que cette douloureuse confession d’humanité humiliée rencontre facilement, au long des voies du sentiment, parfois de celles de l’intuition artistique, un mystérieux pèlerin, accablé sous une croix, qui répète son paradoxal mais cependant fascinant appel : « Venez à moi ! Je vous consolerai » (Mt 11, 28) : si à ce moment, par un hasard qui ne saurait être qu’un secret d’affectueuse Providence, s’élevait dans l’air le chant plaintif d’un rythme psalmodique, grégorien — « Dieu, mon Dieu, depuis l’aube je veille en t’attendant ; mon âme a soif de Toi ; oh ! comme ma chair aspire à toi sur cette terre déserte, désolée, sans eau ! » (Ps 62, 2-3) — le cercle spirituel serait peut-être complété ; la prière se remplirait du charme de la foi, cette foi d’une vie chrétienne nouvelle et sincère. Les voies du Seigneur sont nombreuses ; même celle des expériences psycho-esthetico-mystiques — sans renier les plus élevées et les plus logiques de la pensée et de l’amour — en est peut-être une, elle offre peut-être aujourd’hui le sentier qui convient au pèlerin moderne désaxé.
Mais nous, nous les croyants, nous avons une autre voie ouverte devant nous, la voie maîtresse de la prière ecclésiale, tant personnelle que communautaire et liturgique ; si nous savons sagement nous y engager, le but ne peut être que le nouveau printemps spirituel, moral et social tant souhaité par nous tout au long de ces années post-conciliaires ; tous ceux qui se fient à l’itinéraire de l’Année Sainte peuvent certainement l’expérimenter dans une plénitude de force et de joie intérieure.
A nos lèvres remonte l’invocation évangélique : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11, 1). Un dialogue avec le Seigneur se noue aussitôt : « Oui, il faut prier toujours sans jamais se lasser » (Lc 18, 1), répond-Il. Et quand nous objectons : « Nous ne savons pas prier comme il faut », l’Apôtre répond aussitôt, certainement au nom du Seigneur : « l’Esprit, lui, intercède en notre faveur avec des gémissements ineffables... » (Rm 8, 26) ; il semble alors que Jésus reprend le discours et nous dit : « C’est ainsi que vous devez prier : Notre Père qui êtes aux cieux... » (Mt 6, 9).
La grande leçon sur la prière — comme respiration de l’âme, exigence de vie, espérance jamais confondue (cf. Rm 5, 5), colloque dans la coexistence surnaturelle, expérience incomparable de l’humanité — commence ainsi et continue sans fin (cf. H. brémond, Introduction à la philosophie de la prière, Bloud et Gay, 1928). Qu’il nous suffise ici de relever l’objection classique, et habituelle aujourd’hui, que la prière est inutile pour nous, hommes modernes ; grâce aux progrès scientifiques, nous avons une connaissance du cosmos et de la vie humaine qui rend inutile, dit-on, le recours à Dieu, parce qu’il intervient dans la trame des causalités dont nous possédons nous-mêmes la maîtrise ou connaissons le caractère fatal. Il ne sera pas difficile de répondre, tout au moins à notre usage personnel, que notre science, non seulement ne juge pas superflue l’influence de l’action divine dans le jeu des causes naturelles, mais la reconnaît et dans une certaine mesure — là où la liberté de Dieu et la nôtre spécialement agissent — la postule, l’invoque, la prie avec une croissante intelligence des choses divines et humaines (cf. R. P. teilhard de chardin, Le milieu divin, Ed. du Seuil, 1957).
Nous dirons plutôt, en conclusion de cette réflexion sur la nécessité et les modalités de la prière de nos jours, que l’Episcopat français a publié, à l’occasion de son Assemblée plénière de 1973, un livre de modeste apparence, mais riche de contenu, qu’il serait bon que nous connaissions nous aussi et que nous méditions ; il est intitulé Une Eglise qui célèbre et qui prie (Centurion 1974).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Pour nous qui, dans ces entretiens familiers mais substantiels, cherchons à mettre en lumière les besoins essentiels et vitaux de l’Eglise en cette époque troublée et décisive, une des grandes idées émergeant du Synode Episcopal récemment conclu, est celle qui va au cœur même du thème synodal, l’Evangélisation dans le monde contemporain, et qui répond à la question: en somme, de quoi a-t-elle besoin cette évangélisation qui nous est présentée comme la mission essentielle, primordiale de l’Eglise, comme sa raison d’être, dans le sens d’instrument de l’économie surnaturelle, divine, de l’épiphanie religieuse en ce monde et dans le monde futur ; un instrument donc, de la gloire même de Dieu et du salut véritable et définitif de l’humanité ? De quoi a-t-elle besoin ? Qu’y a-t-il qui puisse la servir, l’enrichir ? Que lui manque-t-il ?
Il est clair que ces questions, élémentaires et presque banales, ne tendent pas à déterminer la cause première de l’évangélisation ; cette cause est, comme nous le savons, le Saint-Esprit, procédant du Père, source première de la Vérité, du Verbe incarné en Jésus-Christ qui, avec le Père, envoie justement le Paraclet aux Apôtres (Jn 16, 7) et à l’Eglise (Ac 2, 4) ; quant à nous, il est non moins clair que nous acceptons le mystère de l’Evangélisation, c’est-à-dire du système choisi par Dieu pour répandre Son message de vérité et de grâce parmi les hommes ; mais ce message n’a rien d’automatique, de purement charismatique et autonome ; après une première annonce évangélique il ne saurait se suffire à lui-même comme le pourrait un enseignement doctrinal ou pratique qui, doué d’un caractère d’évidence intrinsèque et irréfutable, serait, précisément par la vertu de cette évidence, empirique ou scientifique, accessible à l’intelligence naturelle de celui qui l’étudié, la comprend et la communique, capable de se propager de lui-même. Il s’agit, en réalité, d’un système basé sur le témoignage personnel de celui qui annonce le message. Il est donc fondé, d’une part, sur un magistère qui rend témoignage en vertu de l’Esprit Saint, et s’étend à une communauté de disciples et de fidèles, animée par le même Esprit ; il est fondé d’autre part sur la foi, c’est-à-dire sur l’acceptation par l’intelligence, soutenue par la libre volonté, de ce message de grâce, de pensée illuminante et de grâce agissante ; un message de vie. En d’autres mots, nous admettons que la diffusion de l’Evangile a besoin, pratiquement et historiquement, de l’œuvre d’évangélisation, c’est-à-dire d’une intervention humaine; plus précisément d’une cause coopérante (cf. Co 3, 9), ministérielle et humaine, hiérarchique au sens propre, et communautaire : donc, solidaire et efficace. L’évangélisation a besoin d’un sacerdoce commun et d’un sacerdoce sacramentel, comme le Concile nous l’a lumineusement enseigné (Lumen Gentium, 10, 11, 28).
Et c’est ainsi que nous vient la réponse à la question que nous nous sommes posée : l’évangélisation a besoin des hommes. C’est une réponse tellement simple qu’elle risque d’attirer une réplique déçue : « mais nous le savions ! ». Attention ! Si cela se savait, pourquoi les hommes ont-ils fait défaut ? Ou, tout au moins, pourquoi étaient-ils trop peu nombreux ? Puis, aujourd’hui que la réflexion sur le sacerdoce commun nous a fait comprendre que chaque chrétien, que chaque baptisé porte en lui la vocation missionnaire, qu’il est appelé à l’apostolat, à l’honneur et à la responsabilité de diffuser l’Evangile, comment se fait-il que l’évangélisation ne se fait, aujourd’hui encore, qu’au prix de tant de fatigues et de peines ? Si nous savions que l’économie de l’Evangile se fonde sur le concours libre et décidé, mais moralement obligatoire, de tout chrétien, nous devions savoir également que la carence d’hommes faisant de l’apostolat leur programme d’existence ne pouvait pas trouver une solution en accusant simplement l’indolence et l’infidélité de tant de disciples du Christ peu soucieux du Christ ou même le désertant.
Si nous méditons cet aspect de la vie chrétienne, marquée de l’obligation d’une profession militante de la foi, pouvons-nous nous laisser aller au découragement devant toutes ces difficultés que rencontrent les Eglises locales et l’ensemble de l’Eglise Catholique dans leur effort d’évangélisation ? Difficultés intérieures dans les communautés de ceux qui se disent catholiques ; difficultés extérieures dans la masse environnante de trop nombreuses personnes qui, souvent, ne sont pas simplement passives, mais hostiles à la vie religieuse et à la charité sociale. Et que doit-il en résulter ?
Ici, se présentent deux questions qui nécessitent un examen approfondi et des conclusions plus positives que celles qui y sont généralement données. Voici la première : aujourd’hui peut-on encore trouver admissibles le prosélytisme, l’apostolat, l’effort missionnaire ? La liberté de conscience et le pluralisme des opinions n’annulent-ils pas désormais toute préoccupation apologétique de notre foi ? La réponse est non! Ils ne l’annulent pas, mais plutôt ils imposent à l’évangélisation d’être menée dans le respect des consciences et des opinions d’autrui, et de faire preuve également d’une connaissance plus développée des motifs et des moyens de persuasion : l’évangélisation sera, sur le plan pédagogique, plus pleine d’égards et plus attrayante, mais sans le moindre renoncement.
Quant à la deuxième des questions : comment peut-il se faire qu’aujourd’hui l’évangélisation manque à peu près partout, selon les statistiques de ceux qui en font leur propre mission ? Voilà le problème des vocations, commun à tout laïc catholique qui veut être un authentique fidèle et le problème spécifique de ceux qui écartent en eux-mêmes et en dehors l’invitation héroïque et joyeuse à consacrer leur propre existence à la société du Christ et, plus exactement, à la vie religieuse et à la vie sacerdotale.
Un problème ouvert ! Ouvert à cause du petit nombre de ceux qui lui donnent la même réponse que Saint Paul, foudroyé sur le chemin de Damas : « Seigneur, que veux-tu que je fasse » ? (Ac 9, 6) ; un problème ouvert à cause de l’ampleur et de la complexité du monde contemporain qui, plus il s’éloigne du Christ, et plus il fait l’expérience — comme un troupeau sans pasteur (Mt 9, 36) — de sa cruelle absence.
Le problème est ouvert à la génération des anciens, qui, proches déjà du crépuscule entendent parfois l’invitation, étrange, mais jamais trop tardive, des grandes choses de l’esprit et de la charité ; ouvert spécialement aux générations nouvelles, pas entièrement insensibles aux mirages du monde extérieur, de la fortune et des sens, mais qui sensibilisées par de plus mystérieuses illuminations du monde intérieur de la vérité et du sacrifice, s’apprêtent à répondre : « Me voici, puisque tu m’as appelé » (1 R 3, 6).
Un problème ouvert, avons-nous dit : en attendant nous concluons par une évidente, et maintenant très nette affirmation : l’évangélisation, le royaume de Dieu, l’Eglise, ont besoin d’âmes, hommes et femmes, qui en fassent la formule, le programme et la joie de leur propre vie.
Nous prions, et nous vous bénissons tous.
Chers Fils et Filles,
Une fois de plus nous nous posons la question : l’Eglise, de quoi a-t-elle besoin aujourd’hui ? Et nous répondons cette fois : elle a besoin d’être aimée.
Le discours se situe sur divers plans. Le premier est celui des gens qui prennent position contre l’Eglise, a priori, par parti-pris, par instinctive répulsion, pour ainsi dire ; déjà ils sont légions et il émane d’eux des ondes d’aversion, de négation, d’athéisme, d’anticléricalisme, ou, comme on le dit aujourd’hui, de sécularisme. Ce n’est certainement pas de l’amour mais de l’antipathie, et même de la haine, comme si l’Eglise était un virus, un danger pour l’humanité ! La pathologie de ce comportement va du type voltairien Monsieur Homais (de Gustave Flaubert) au fanatique anonyme, dont Jésus lui-même nous parle et auquel il attribue la conviction de rendre hommage à Dieu en envoyant à la mort les disciples du Christ (Jn 16, 2).
Cette hostilité à l’égard des disciples du Christ, c’est-à-dire envers l’Eglise, a une histoire qui remonte très loin et se déroule parallèlement à l’histoire profane ; c’est l’histoire des persécutions ; c’est le destin réservé au Fils de Dieu devenu concitoyen de l’humanité, et depuis lors, celle-ci s’étant dressé contre Lui, le destin en a fait une cible de contradictions : signum eut contradicetur (Lc 2, 34) ; un destin qui s’étend du Chef aux membres, c’est-à-dire aux fidèles qui composent le Corps mystique du Christ (cf. Col 1, 24). Faut-il en conséquence désespérer que cette phalange d’ennemis de l’Eglise donne jamais quelque signe de résipiscence, de justice et d’amour ? Le besoin, nous allions dire le droit, d’être reconnu pour ce que l’on est, pour ce que l’on fait pour la gloire de Dieu et pour le bien de l’humanité, se sera-t-il jamais satisfait ? Non, nous ne devons pas désespérer, si nous pensons au cas — un premier exemple parmi tant d’autres — de Saint Paul dont la conversion nous enseigne combien peut être puissante et heureuse l’action de la grâce, au point de l’inciter à écrire de lui-même : « Moi, je suis le dernier des Apôtres, parce que j’ai été le persécuteur de l’Eglise de Dieu » (1 Co 15, 9 ; 1 Tm 1, 15 ; Ga 1, 13 ; Ac 26, 9-20). C’est lui encore qui nous fournit un autre témoignage à son propre sujet : « j’ai été crucifié avec le Christ. Ce n’est donc plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 3, 19-20). Paul nous livre aussi une apologie autobiographique dont il n’existe aucune autre semblable (cf. 2 Co 11, 22-12, 10).
Mais il faudrait qu’à présent le discours s’intéresse à une bien différente phalange d’interlocuteurs, à ces chrétiens, à ces catholiques plutôt, qui semblent oublieux du besoin que l’Eglise pèlerine, éprouve, spécialement aujourd’hui, d’être aimée d’une filiale fidélité ; et c’est ainsi qu’ils ne se soucient plus de leur propre privilège, de ce qui est leur devoir par éducation, par amitié, par vocation : démontrer à l’Eglise, d’une manière bien différente qu’ils ne le font actuellement, leur amour, un très puissant amour auquel ils devraient pourtant aspirer. Ce sont ces frères qui ont laissé inoccupée la place qui leur a été assignée dans la maison du Seigneur. Ce sont des frères et des fils qui ont transformé le témoignage positif que le Peuple de Dieu attendait d’eux, en arrogantes fonctions de juges et de critiques de l’Eglise de Dieu toujours sainte et qui, parfois, usurpant une faculté de libre examen de sa doctrine et de sa vie, ont tranquillement fait alliance avec les rangs adversaires de leurs propres rangs ; puis, avec amertume et non plus avec amour, ils se sont éloignés, affirmant peut-être qu’ils veulent demeurer dans la communion ecclésiale, non plus pour en partager les joies et les peines, mais bien pour la réformer, ou plutôt pour en désagréger à leur manière la cohésion.
Oh ! Combien nous souhaitons de les retrouver, de les avoir de nouveau près de nous, ces Frères et ces Fils, et de pouvoir aimer ensemble cette Eglise, notre Eglise qui seule nous introduit dans la plénitude du Christ. Atténuée ou brisée l’unité catholique dans l’Eglise, comment pourrions-nous recomposer l’unité œcuménique de l’Eglise ? Privés de la solidarité et de la collaboration de ces Frères et Fils exercés à la culture et à la discussion du monde contemporain, comment pourrions-nous communiquer facilement aux hommes de notre temps un convainquant message de paix et de Salut ?
Il faut que nous accroissions tous notre amour envers l’Eglise, afin qu’elle soit digne d’être aimée par ceux qui ne la connaissent pas, ou en connaissent seulement les défauts humains et non les efforts de fidélité à l’Evangile, les souffrances, les besoins, et qui, surtout, sont incapables d’entrevoir dans sa figure terrestre le mystère divin qu’elle contient ; une Eglise qui, réfléchissant la beauté du Christ, attira l’amour du Christ lui-même : « Il a aimé l’Eglise et donné sa vie pour elle » (Ep 5, 25-26).
Aimée ainsi, l’Eglise a mérité un titre, un titre d’amour, celui d’Epouse du Christ (cf. 2 Co 11, 1-3 ; Ep 5, 21-22 ; Ap 19 ; 21).
Oui, l’Eglise, aimée du Christ, doit l’être aussi de nous-mêmes. Et qu’elle le soit, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
L’Année Sainte, est maintenant à nos portes, pour Rome aussi, son siège caractéristique et central. Il faut disposer nos âmes à percevoir ses grandes leçons et à se plier effectivement à la discipline qui lui est propre.
Nos âmes ! sont-elles prédisposées ? sont-elles préparées ? A personne n’échappe la disposition psychologico-morale dans laquelle elles se trouvent généralement, une disposition portée à accueillir avec pleine et salutaire application cet exercice spirituel qu’est l’Année Sainte. Voulons-nous rechercher simplement et sommairement pourquoi ?
La réflexion se fait avant tout subjective. Chacun fait son propre examen à propos des influx spirituels du climat religieux et ecclésial dans lequel nous vivons aujourd’hui. Heureux ceux qui jouissent d’une normale maîtrise d’eux-mêmes et qui peuvent, sans difficulté, entreprendre l’effort ascétique que le programme de l’Année Sainte présente à chacun et à tous pour répandre dans les âmes et dans l’Eglise toute entière cette nouvelle vitalité chrétienne qui devrait caractériser ce dernier quart du XX°siècle et préparer la nouvelle génération aux grands problèmes du christianisme, au cours du prochain siècle. Toutefois, même au sein de l’Eglise, on ne se trouve pas toujours dans un tel état favorable. Il semble, en effet, qu’un certain sentiment d’incertitude intérieure, une incertitude au sujet, de sa propre définition même, fait obstacle à un accueil facile et confiant du plan spirituel de l’Année Sainte. Comment situer cette incertitude ? Chacun peut tenter de s’analyser, de faire son propre diagnostic. Nous nous limitons ici à indiquer un phénomène actuellement assez répandu et qui donne un nom à cette incertitude : c’est une crise d’identité. Qu’entendons-nous par là ? Nous voulons dire qu’une analyse subjective faite au sujet de notre propre existence se perd dans le vide, c’est-à-dire dans un doute. Et lorsqu’il n’est pas simplement une méthode et une hypothèse, c’est-à-dire un moyen de recherche et de processus intellectuel, mais plutôt une contestation intérieure, pessimiste, de notre certitude habituelle, le doute peut devenir un gouffre qui ébranle et engloutit le château logique et moral de notre propre mentalité habituelle. Dans ce cas, au lieu de mener à l’exploration de la vérité, le doute porte à l’obscurité spirituelle, à la tristesse, à l’ennui, à l’audace iconoclaste contre notre propre personnalité.
Etrange à dire dans notre siècle illuministe, fier et assuré de ses propres conquêtes scientifiques, le doute est un virus contagieux et assez répandu dans la pensée spéculative — donc, religieuse également — de notre époque.
Il serait long d’en rechercher les origines philosophiques qui ne pourraient pas ne pas imputer à un célèbre philosophe, Descartes, le tournant imposé à la raison, en quête de la certitude, la déroutant de la voie maîtresse de l’évidence intellectuelle sur celle, restreinte et subjective, de l’expérience psychologique. Vous souvient-il de ce : cogito ergo sum (je pense, donc je suis) ? et du crédit, grand et mérité, au caractère certain de la pensée mathématique ? Mais le fait est que le comportement mental de douter est devenu commun, qu’il est encore aujourd’hui de mode comme un genre d’élégante modestie de la pensée, se satisfaisant plus d’opinions que de vérités, et disposée à substituer empiriquement les lieux communs de la mentalité courante aux exigences logiques d’une doctrine plus sûre. Il en découle des conséquences graves et imprévues. La contestation négative de la jeunesse d’aujourd’hui peut dériver également de la découverte de l’infirmité logique de la pensée profane moderne, et de l’autorité usurpée des faux dogmes commodes d’une coutume sociale déterminée. Le jeune a l’intuition qu’à la base de ce système mental commun il y a l’incertitude, le doute ; que c’est un système édifié sur le sable : et voilà pourquoi il proteste.
Si bien qu’aujourd’hui, douter est devenu un comportement habituel et général : tout est remis en question. La manie du changement semble offrir un remède contre l’incertitude et la méfiance qui envahissent la mentalité publique. Ce n’est d’ailleurs pas toujours sans avantages et progrès pratiques : de cette manière le monde se transforme et progresse ; mais c’est plutôt le cœur de l’homme qui en souffre et aspire inconsciemment à cette vérité et à cet amour que ne peut donner le monde extérieur mais seulement le Maître intérieur, qui vient à notre recherche sur les chemins de la raison illuminée par la foi (cf. st augustin, De vera religione 39, 73 ; PL 34, 154 ; et De civ. Dei, 11, 26 ; PL 41, 340). Quant à ce qui nous intéresse maintenant, nous rappellerons combien il est contraire au génie du catholicisme, au Royaume de Dieu, de se complaire dans le doute et dans l’incertitude au sujet de la doctrine de la foi ; celle-ci nous invite, certes, à une étude continuelle et progressive, mais en partant de quelques vérités sûres pour atteindre d’autres vérités qui en sont l’approfondissement et permettent d’en jouir.
Il serait nécessaire, en ce qui nous concerne à présent, de reprendre confiance dans l’anthropologie propre à notre pensée chrétienne (cf. G. bevilacqua, La luce nelle tenebre, ch. IV) et d’entreprendre notre démarche vers cette nouvelle étape de notre vie, une lampe à la main, c’est-à-dire sûrs de nous-mêmes, de ce que nous sommes, d’où nous venons et vers où nous allons. L’homme, qu’est-il ? que signifie la vie humaine ? Il faudrait avoir surmonté les fatales théories de la dégradation matérialiste pour reconstruire une science positive et dynamique de notre vie. Nous ne pouvons pas être, selon l’image de l’Apôtre Paul, « comme des enfants, ballottés et emportés à tout vent de la doctrine, au gré de l’imposture des hommes et de leur astuce à se fourvoyer dans l’erreur. Mais, partisans de la vérité, que la charité nous fasse parfaitement croître vers Celui qui est la Tête, le Christ » (Ep 4, 14-15).
Il faut reprendre confiance dans la raison humaine qui fonde sa certitude sur l’évidence des principes, sur la rigueur logique du processus mental et sur l’apport décisif d’une foi digne d’être crue (cf. Actualité de St. Thomas, Desclée, 1972).
Il faut que nous surmontions la crise au sujet de notre propre identité. Qui suis-je ? Pour répondre à cette question, la doctrine de la grâce nous vient en aide. Chacun peut répondre : je suis fils de Dieu, je suis un « chrétien », je suis un temple de l’Esprit Saint, je suis un membre de l’Eglise ; je suis un pauvre homme de la terre, mais en route vers le ciel... Mieux, je suis une personne, un « saint » sur qui est imprimé un sceau indélébile qui, avec le baptême, avec la confirmation, et — si on en a eu l’immense fortune —- avec l’ordre sacré, je suis assimilé au Sacerdoce du Christ (cf. St. TH., III, 3) ; puis, si un lien spécial, le vœu, m’a ouvertement engagé à sa suite, je vois ma vie, ma personnalité, pénétrées de coefficients de perfection dont il n’est plus licite de douter et dont il n’est plus possible, sans faire violence à mon être naturel et surnaturel, de m’écarter.
« Nous étions autrefois dans les ténèbres, dit encore Saint Paul, mais nous sommes maintenant dans la lumière du Seigneur; en avant! Comportez-vous comme des enfants de lumière » (Ep 5, 8).
Maintenant nous pouvons avancer nos pas sur la voie de l’Année Sainte. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Pour entreprendre l’effort religieux que la célébration de l’Année Sainte demandera à chacun de nous, il faut une certaine sécurité spirituelle sans laquelle la pédagogie propre de cette période aurait difficilement prise sur nos âmes. Dans une de nos précédentes allocutions nous avons parlé d’un certain état d’incertitude subjective, de doute, au sujet de notre propre identité, ce qui, s’il n’est pas surmonté par un état logique, psychologique, moral, de normale sécurité intérieure, rendrait inutile toute tentative de renouvellement explicite et progressif personnel. Il n’est pas possible de bâtir sur la sable. Le doute sceptique et pessimiste au sujet de sa propre identité, au sujet de sa propre vie, stérilise tout effort de développement religieux et moral. C’est ce que nous disions. Mais nous devons compléter cette analyse subjective en faisant mention d’une analyse objective non moins générale ni moins indispensable ; de celle-ci nous pourrions dire qu’elle est la vérification de l’authenticité de notre pensée religieuse. Sommes-nous certains de posséder une vérité suffisante sur laquelle élever l’édifice de notre foi ?
Cette observation intéresse un panorama très ouvert parce qu’elle étend son interrogation à toutes les questions concernant la réalité de nos croyances religieuses. Aujourd’hui, tout est investi par une problématique inexorable qui pourrait décourager notre désir de vous donner, de quelque manière appropriée, une réponse suffisante et persuasive. Notre doute, d’intérieur qu’il était, se fait extérieur. C’est comme si notre démarche, fût-elle même franche et courageuse, se poursuivait dans l’obscurité. De psychologique, le doute se fait ontologique. Le problème de la vérité assaille notre conscience, non plus seulement dans sa capacité à saisir la réalité, mais dans son effective conquête, dans la définition concrète, que nous donnons de cette réalité. Sur ce front également, la mentalité moderne, rapportée à la religion, semble vaciller dans les ténèbres : que peut-on réellement trouver de vrai dans ce domaine mystérieux ? commente-t-elle.
Il est cependant intéressant de noter deux choses : l’une, triste ; l’autre, heureuse. La mentalité moderne a horreur — ce qui n’est certes pas un mérite — de cet exposé de la vérité religieuse que dans le langage de notre système nous appelons apologétique. La défense logique de notre religion n’y rencontre pas d’auditeurs attentifs et assidus. Par contre, notre religion ne pourra s’empêcher, à n’importe quel moment de son contact avec notre esprit de se justifier elle-même, avec des titres probants, même face aux controverses adverses. Nous devons être, disait Saint Pierre dans sa 1ère Epître : « toujours prêts à donner satisfaction à quiconque (nous) demande raison de (notre) espérance » (3, 15). L’apologétique demeure et ne refuse pas son indispensable et tacite service, même lorsqu’il n’est pas explicitement sollicité ; mais aujourd’hui, dans le domaine religieux, on a moins d’attirance vers l’expérience que vers le raisonnement. Le spiritualisme charismatique est préféré au dogmatisme rationnel. Et ce n’est certes pas nous qui ferons fi de cette admirable voie qui permettrait de récupérer la vérité religieuse, à condition cependant que cette voie soit authentique ; à ce propos, écoutons Saint Paul, Maître des charismes : « Mes frères, aspirez à la prophétie, mais n’empêchez point que l’on parle les langues. Et que tout se passe avec ordre et décence » (1 Co 14, 39-40). Et voici maintenant la seconde chose intéressante : la nouvelle génération des jeunes, consciente des profondes exigences de la pensée, déçue par le matérialisme dominant et avide d’une certitude qui soit le pain de son esprit — d’autant plus que la certitude scientifique célèbre plus un indiscutable triomphe qui ne la rassasie cependant pas et au contraire la laisse sur sa faim — la jeunesse, donc, aspire, probablement de manière inconsciente, à cette Vérité que le Christ a fait figurer dans sa propre définition : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie... » (Jn 14, 6) ; « Je suis la lumière du monde... » (Jn 8, 12).
Besoin de vérité ? Surgit alors le problème de l’authenticité qui, comme un lieu commun mental revenant sans cesse, assaille l’homme moderne, le problème de la vérité vraie. L’esprit humain se laisse si facilement abuser « imagini di ben seguendo false » (dante, 11, 30, 131), que: l’attitude critique, caractéristique, elle également, de la mentalité actuelle, semble exclure l’espoir de parvenir jamais à la vérité vraie, c’est-à-dire à la vérité authentique, confirmée par des titres irréfutables qui la disent strictement égale à la vérité.
Eh bien, que l’on prenne donc acte de l’optimisme de la pensée catholique. Elle est certaine, par don divin, de l’authenticité de ses conquêtes privilégiées. La commémoration récente du septième centenaire de Saint Thomas d’Aquin, nous en a répété la certitude éternelle ; il faudra que nous en reparlions bientôt. Il est nécessaire que nous retournions à son école, comme à celle d’autres sages de son temps et du nôtre pour réacquérir l’art et la confiance de la pensée humaine : « travaillons donc à bien penser... » nous conseille Pascal.
Encore deux mots, suggérés cette fois encore par la chronique de notre époque, à propos de l’authenticité de notre pensée et de celle de la pensée religieuse. On a parlé de la foi comme de la base unique de notre certitude religieuse ; sola fides, enseignait la tradition protestante; et pour la foi : sola scriptura, refusant ainsi la Tradition et le Magistère ecclésiastique. Rappelons, par contre, pour faire recours immédiatement à la solution qui nous intéresse, la parole du récent Concile : « La Tradition Sacrée, la Sainte Ecriture et le Magistère de l’Eglise sont entre eux, selon le très sage dessein de Dieu, tellement liés et associés qu’aucun d’eux n’a de consistance sans les autres et que tous contribuent en même temps de façon efficace au salut des âmes, chacun à sa manière, sous l’action du seul Saint-Esprit » (Dei Verbum, 10).
Soyons jaloux de cette authenticité de notre doctrine qui doit être la base de notre pensée et de notre vie ; et ne croyons pas que l’authenticité immobilise la recherche, c’est-à-dire la faculté d’étude et d’approfondissement de la vérité religieuse ; elle est plutôt la réserve et le stimulant de notre amour pour la divine Sagesse, laquelle, comme le disait Saint Augustin : amore petitur, amore quaeritur, amore pulsatur, amore revelatur ... (De Mor. Ecd. Cath. I, 17, 31; PL 32, 1324).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Pour parvenir au plan — un haut-plateau — qui doit servir de base à la célébration de l’Année Sainte, désormais au seuil de sa période romaine, nous avons encore à monter d’un nouvel échelon; après celui de l’identité chrétienne et celui de l’authenticité dans l’orthodoxie catholique, déjà franchis de manière idéale au cours de nos précédentes rencontres, il s’agit maintenant de l’échelon de la crédibilité.
En réalité, dans la terminologie théologique habituelle, le terme « crédibilité » a un sens complètement différent de celui qu’on lui attribue dans le langage courant d’aujourd’hui. En théologie, la crédibilité est « l’aptitude d’une affirmation à être acceptée de foi divine du fait que Dieu l’a révélée » (A. gareil, D Th C, III, II 2202 ; denz.-sch. 3008-3033). Il s’agit d’une propriété inhérente à une vérité qui est, en soi, non pas évidente mais digne de foi parce que confirmée par l’autorité relevant de Dieu, et devenue évidente pour des raisons extrinsèques qui en rendent l’acceptation raisonnable. Le fidèle « ne croirait pas s’il ne se rendait pas compte qu’il faut croire » les choses soumises à un acte de foi de sa part. « La foi exige, en effet, un consentement de la pensée étayé par des raisons suffisantes » (cf. St. TH., II-II, 1, 4). Saint Augustin dit très bien : « En fait, la foi possède des yeux et grâce à eux elle peut, d’une certaine manière, voir qu’est vrai ce qu’elle ne voit pas encore ; des yeux qui lui permettent de voir, en toute certitude, qu’elle ne voit pas encore ce qu’elle croit » (Ep 120, 8 ; PL 33, 456, cf. également Sermo 88, 4 ; PL 38, 541 ; et de Praed. Sanct., 2, 5 ; PL 44, 962 ; nullus quippe credit aliquid, nisi prius cogitaverit esse credendum). C’est un des chapitres majeurs — et aussi des plus délicats — de la doctrine relative aux préambules de la foi : une possibilité raisonnable de croire, c’est-à-dire la crédibilité; un devoir raisonnable de croire, c’est-à-dire la crédentité (cf. P. rousselot, Les yeux de la foi, Rech. sc. relig., 1910).
Mais en ce moment nous ne considérons que la signification morale et sociale de la crédibilité; c’est-à-dire que nous voulons savoir à quel titre une personne, une institution ou l’Eglise elle-même méritent qu’on prête foi à ce qu’elles sont ou à ce qu’elles disent, ce titre se déduisant de leur comportement pratique, de leur attitude. Le recours à ce titre pour en tirer un motif de foi ou de confiance, introduit dans la logique religieuse un critère réducteur de valeur discutable ; un tel procédé restreint en effet le champ des preuves capables d’étayer l’adhésion à la foi et à la confiance dans un critère extrinsèque en soi à la logique de la vérité ou à sa mesure, subjective et facilement arbitraire et restrictive ; il importe cependant d’admettre que sur le plan pratique il n’y a là rien d’illégitime. L’autorité persuasive d’un Maître ne se déduit-elle pas bien souvent de l’estime que lui valent ses qualités morales ? La force apologétique d’un témoignage ne dépend-elle pas souvent de la vertu de celui qui le porte ? Et nous-mêmes ne faisons-nous pas grand cas de ce témoignage extrême que l’on appelle « martyre » ? Par contre, la propagande, la prédication, la profession idéologique ne sont-elles pas vidées de tout pouvoir lorsqu’elles ne sont pas soulignées par une honnêteté morale concomitante ? Pour convaincre celui à qui on entend l’annoncer, une idée doit être vécue. Souvenez-vous, dans l’Evangile, le Seigneur a fait de nombreux reproches aux pharisiens, les accusant, aux derniers temps de sa prédication publique « de dire et de ne pas faire » (cf. Mt 23, 3 et ss.). Distraire son comportement de la doctrine constitue un désordre que le Christ a souvent blâmé avec vigueur ; il a qualifié cette attitude d’hypocrisie, d’offense à la vérité, d’intolérable péché. Suivre le Christ comporte une logique aussi sévère que populaire. Durant le récent Synode, un Evêque de l’Inde citait une sentence du Mahatma Gandhi : « I like Christ ; I dislike Christians for they are unlike Christ », le Christ me plaît, mais les chrétiens ne me plaisent pas parce qu’ils ne sont pas semblables au Christ.
Nous trouvons en tout cela un avertissement : la pensée et l’action doivent aller de pair, la profession d’une idée implique une conduite conforme, la foi et la morale doivent aller également de pair. Et ceci vaut, pardessus tout, pour l’unité intérieure et pour l’harmonie extérieure de la conscience personnelle. Nous attribuons couramment l’étiquette de sérieux à cette cohérence du comportement, à cette correspondance entre la vérité professée et la vie vécue (cf. Ep 4, 15) : à bien la considérer, la sainteté est précisément cette synthèse de la foi convaincue et de la charité agissante et généreuse. Et si nous voulons rendre effectif et durable le renouvellement mis au programme de l’Année Sainte, il faut avant tout que nous le rendions croyable pour nous-mêmes; c’est-à-dire que nous devons le déduire d’une cohérence intérieure nouvelle que nous appelons conversion, metanoia (nous aurons d’ailleurs à reconsidérer cette question).
Mais la crédibilité se réfère habituellement à l’opinion publique qui nous juge, pas toujours de manière sage, mais toujours avec sévérité. Certes, le jugement d’autrui ne peut pas paralyser notre liberté, mais il peut servir à notre auto-critique. On nous veut cohérents en conduite autant qu’en paroles: le sommes-nous ? On nous veut honnêtes et désintéressés : le sommes-nous ? ; simples et sincères : le sommes-nous ? « Que votre langage, dit le Seigneur, soit : oui, oui; non, non » (Mt 5, 37), cela est suffisant ; et si nous sommes, peut-être justement à l’occasion de l’Année Sainte, méritoirement prodigues en expressions religieuses publiques et prolongées, c’est que nous écoutons encore une fois le divin Maître : « Ce n’est pas celui qui aura dit ‘Seigneur, Seigneur’ qui entrera au Royaume des cieux, mais celui qui aura accompli la volonté de mon Père » (Mt 7, 21) ; l’esprit religieux lui-même, isolé de l’observance de la loi morale, ne suffit pas ; pour être accepté par Dieu et sembler croyable à notre prochain, un esprit religieux doit témoigner de vertus morales et sociales, simultanément (Mt 5, 24). L’amour envers Dieu, c’est-à-dire la charité religieuse, le premier des Commandements, ne peut être dissocié de l’amour à l’égard du prochain, c’est-à-dire de la charité sociale, et spécialement envers la propre famille, envers ceux qui sont revêtus d’une légitime autorité et à l’égard des besoins des pauvres, des humbles, de ceux qui souffrent, de chaque frère ; en bref, envers l’homme qui a besoin de pain, d’affection, de soutien « Que sert, mes frères — a dit l’Apôtre Jacques — a quelqu’un de dire qu’il a la foi, s’il n’a pas en même temps les œuvres ? Si un frère ou une sœur sont réduits à l’état de nudité et d’indigence, n’ayant présentement rien à manger, et que quelqu’un leur dise : ‘allez en paix, chauffez-vous, mangez à votre faim’ mais sans leur donner les choses nécessaires au corps, à quoi cela sert-il ? » (Jc 14-16).
Ainsi donc, la crédibilité de notre foi chrétienne doit être authentifiée par une conduite personnelle exemplaire, autant que possible à tous égards, spécialement dans un esprit d’amour et de sacrifice en faveur de nos frères. Souvenons-nous que tous les hommes sont, au moins potentiellement, nos frères (Mt 23, 8).
Que le Seigneur nous aide à considérer l’Année Sainte sous cet aspect de crédibilité !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous vivons le temps liturgique qui précède la célébration de Noël, fête de la venue du Sauveur dans le monde, de l’Incarnation du Verbe de Dieu, de celui qui aura nom Jésus, le Messie. Ce temps liturgique s’appelle l’Avent, ce qui signifie expectative, préparation, désir, espérance de l’arrivée dans le monde — dans le contexte historique du Peuple élu et dans le dessein universel de l’humanité — de celui vers qui, pendant des siècles et au milieu des expériences les plus tourmentées, se sont tendues l’angoisse de l’homme pour son Salut, la vision du Roi vainqueur, de l’instaurateur de la justice et de la paix : « ce sera un enfant, prophétisa Isaïe, ce sera un fils (de notre race) ; et la puissance princière a été posée sur ses épaules, et il sera appelé des noms d’Admirable, de Conseiller, Dieu, fort, père des siècles à venir, prince de la paix. Son empire grandira, et la paix n’aura plus de fin... » (9, 6-7).
Cette spiritualité — orientée vers un avenir nouveau, heureux, indescriptible et vers un Personnage extraordinaire qui synthétise en soi la figure de David, le roi idéal, et la transfigure en une personnalité transcendante, libératrice, salvatrice et mystérieuse — parcourt tout l’Ancien Testament, devenant de plus en plus claire, et, toujours plus dégagée, elle domine la malheureuse et décevante réalité historique de la Nation qui la cultivait ; cette spiritualité la soutenait, la maintenant dans une confiance qui semblait défier les événements les plus adverses : c’est l’espérance messianique qui maintient vif dans le Peuple le souvenir des aventures séculaires du passé, les devoirs religieux et moraux hérités des Pères ; qui fait de la loi qu’ils en ont reçue la norme actuelle de leurs mœurs et qui tire de la fidélité à la tradition l’énergie nécessaire pour vivifier sa propre identité.
C’est de cette manière que Jésus était attendu. Nous connaissons l’Evangile. Les promesses furent, sous leurs apparences humaines, déçues par la figure et par la mission que revêtit Jésus — bien que cette kenosis, cette humilité de Jésus, ait été, elle aussi, prévue par les célèbres prophéties du « Serviteur de Jahvé » (cf. Is 53) — mais furent toutefois surpassées dans la réalité existentielle du Christ, vrai Fils de Dieu et vrai Fils de l’homme, qui, précisément en vertu de cette double nature, divine et humaine, vivant dans l’unique Personne du Verbe, Fils, de Dieu, consomma l’œuvre de la Rédemption en mourant et en ressuscitant pour notre salut.
Or, l’Evangile est ce qui devrait nourrir, en chacun de nous et dans toute la communauté universelle de l’Eglise, une spiritualité analogue à celle qui nous est définie dans l’Ancien Testament, c’est-à-dire la spiritualité de notre convergence vers Jésus, notre Seigneur, Sauveur, Rédempteur, notre Maître, Pasteur et Ami, le pivot de nos destinées humaines, notre Messie unique, nécessaire et suffisant, notre amour et notre félicité. Pour nous, l’attente n’a d’autre valeur que pédagogique : la séculaire économie préparatoire à la venue du Christ. Mais le Christ est venu. Pour nous la réalité messianique est accomplie.
Voilà ce qu’est la spiritualité de Noël : en elle, l’histoire, la théologie, le mystère de l’Incarnation, notre destin humain et surnaturel se fondent et deviennent célébration, c’est-à-dire liturgie, une liturgie qui se nourrit de toute la terre, de toute l’histoire et qui s’élève, avec une amplitude cosmique, dans les cieux, dans la gloire divine.
Ceci suffirait si nous ne nous sentions cependant obligés d’ajouter deux remarques. Voici la première. Oui, le Christ est venu ; mais, par une mystérieuse et terrible disgrâce, tous ne l’ont pas connu, tous ne l’ont pas accueilli ; le Prologue de l’Evangile selon St Jean le dit sur un ton dramatique : « Il était la vraie lumière, celle qui éclaire tout homme venant au monde..., et le monde ne l’a pas connu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu » (1, 9-11). C’est le tableau de l’humanité, celui qu’après vingt siècles de christianisme nous avons sous les yeux. Comment est-ce possible ? Qu’en dirons-nous ? Nous n’aurons pas la prétention de sonder une réalité plongée dans des mystères du Bien et du Mal. Mais nous pouvons rappeler que, pour propager sa lumière, l’économie du Christ se développe dans une coopération humaine, subalterne mais nécessaire : celle de l’évangélisation, celle de l’Eglise apostolique et missionnaire, qui, si les résultats qu’elle enregistre sont incomplets, doit d’autant plus être aidée et intégrée.
Et nous pouvons accorder à notre curiosité historico-sociologique de rechercher si notre monde moderne, comme celui dont parle la Bible, ne révèle pas de lui-même, inconsciemment, les symptômes d’un messianisme insatisfait et tendu avec angoisse vers une espérance inassouvie d’une venue messianique. Que signifie cette implacable et inquiète aspiration vers les mutations économico-politiques, vers le mirage de révolutions toujours nouvelles, sinon l’attente désespérée d’un ordre supérieur que l’homme ne saurait créer de lui-même sans mortifier la libre expression de l’homme même ? Et que signifie ce dégoût de la prospérité résultant du progrès technico-scientifique, et que rejettent les jeunes générations, sinon le besoin d’un messianisme de l’esprit et non de l’abondance matérielle ? Et la tendance, presqu’à la mode, d’exalter le Pauvre comme le type d’homme qui a besoin d’une nouvelle justice que le développement économique n’est pas capable de créer de lui-même, mais risque plutôt de négliger et d’offenser ? L’Evangile du Pauvre, quand viendra-t-il ? Et ainsi de suite. Un mythe messianique semble dénoncer follement, mais non sans une secrète sagesse, un besoin authentique, celui de quelqu’un qui dit avec la force de la vérité : « je viendrai et je le guérirai ! » (Mt 8, 7).
Et la seconde remarque est celle-ci : le Christ est venu, oui : mais sa venue, pleine et heureuse sous certains aspects substantiels, n’est pas définitive ; cette venue n’est pas la dernière. Jésus viendra à la fin de ce monde « juger les vivants et les morts ». Événement eschatologique, la « parousie », nos âmes se trouvent encore à l’attendre. L’événement que nous célébrons devient à son tour prophétique et préparatoire. A quoi ? Au désir du Christ, à l’amour du Christ, à l’évaluation juste et sage de cette vie présente, qui a une valeur dans la mesure où elle nous guide et nous prépare à la vie éternelle et future.
Il faut s’en souvenir toujours.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Lorsque Noël reparaît sur les pages de notre calendrier, une question se présente à l’esprit de l’humanité : mais qui était Jésus ? Notre foi exulte et clame : c’est Lui, c’est Lui, le Fils de Dieu fait homme ; Il est le Messie que nous attendions ; Il est le Sauveur du Monde, et finalement, Il est le Maître de notre vie, le Pasteur qui mène les hommes vers ses pâturages en ce temps, vers ses destinées de l’au-delà du temps ; Il est l’image du Dieu invisible (Col 1, 15) ; Il est la voie, la vérité et la vie (Jn 14, 6) ; Il est l’Ami intérieur (Jn 15, 14-15) ; Celui qui nous connaît même de loin (cf. Jn 1, 48) ; qui connaît nos pensées (Lc 9, 8 ; Jn 2, 25) ; Il est Celui qui peut pardonner (Mt 9, 2), consoler (Jn 20, 13), guérir (Lc 6, 19), et même ressusciter (Lc 7, 14 ; Mt 9, 25 ; Jn 11, 43) ; Il est Celui qui reviendra, Juge de tous et de chacun (Mt 25, 31), dans la plénitude de sa gloire (ibid.) et de notre félicité éternelle. On pourrait continuer cette litanie, véritable chant cosmique, sans fin et sans limite (cf. Col 2).
Mais suffit-il que la joie de notre âme ait éclaté dans cet hymne de gloire et de foi pour nous dire entièrement satisfaits ? ou bien, au fond de notre esprit, ne reste-t-il pas un besoin de connaître mieux, d’en dire plus ? Certainement, car Jésus-Christ est mystère, c’est-à-dire un être qui dépasse notre capacité de comprendre et d’exprimer ; Il nous enchante et nous enivre et c’est précisément ainsi qu’il nous instruit au sujet de nos limites et de la nécessité d’étudier encore, d’approfondir le plus possible, de mieux explorer « la largeur, la longueur et la hauteur de son mystère » (Ep 3, 13).
Voilà l’invitation que chaque année la Noël propose aux fidèles initiés à la science de la divine révélation, invitation qui ne nous distrait pas de la vision et de la jouissance du cadre délicieux et ingénu de nos crèches, ni de la sereine et joyeuse conversation des fêtes familiales. Qu’y a-t-il de plus humain, de plus beau, de plus authentique qu’une célébration de Noël où, pour les fidèles qui ont l’intelligence de la foi, humana et divina junguntur, les réalités humaines et les réalités divines se touchent et se fondent intimement ?
Proposons-nous donc de donner à la Noël le sens d’une nouvelle initiation à la compréhension — dans la mesure du possible — de la doctrine sur le Christ, dans sa double question fondamentale : « Qui est vraiment Jésus ? » (ceci pour la christologie) ; et, seconde question : « Que signifie sa venue parmi nous ? Jésus, qu’a-t-il fait ? » (pour la sotériologie, c’est-à-dire la doctrine du salut qu’il a opéré).
Dans l’hypothèse où aucune vaine opinion, aucune fausse théorie ne soit venue troubler notre foi en Jésus-Christ, notre Sauveur, nous éprouverons encore plus le désir et la plénitude — avec la joie spirituelle qui en découle — de faire retentir dans nos âmes les définitions, graves, précises et solennelles que l’Eglise a formulées, laborieusement et avec un immense et unique amour de vérité, pour notre pensée, pour notre prière et pour notre conduite fidèle à ces principes. Relisons une de ces formules qui est un simple commentaire de la sentence évangélique : « Et le Verbe s’est fait chair et il est demeuré parmi nous » (Jn 1, 14) ; voici cette phrase : « Jésus-Christ... est vrai Dieu et vrai homme » (DENZ.-SCH. 301-302). C’est la véritable définition de Jésus et, pour nous, la vraie théologie. Rester ancrés à cette interprétation du Christ, voilà notre foi, voilà notre sécurité. Elle ne double pas la figure de Jésus — comme si le Jésus de l’Evangile était différent du Jésus de l’authentique doctrine théologique — mais elle défend jalousement le trésor mystérieux de vérité qui est en Lui et nous permet d’en pénétrer la profondeur ; elle n’épuise pas notre avidité de rechercher et de savoir, mais lui fraye le chemin et la guide ; elle ne stérilise pas le langage du cœur et de la poésie, mais le provoque et l’enflamme ; elle n’enorgueillit pas notre pensée, mais plutôt, l’élève humblement au plan de la communion avec nos frères, dans une harmonie unique de foi et de charité.
Toutefois nous savons qu’aujourd’hui malheureusement — et probablement plus que jamais —Jésus, tel que l’Eglise le confesse, l’exalte, le défend et l’aime, est encore « objet de contradiction » : signum cui contradicetur, comme le dit le vieux Siméon à Marie lors de la Présentation de Jésus au Temple. Toute une littérature érudite et parfois artistique, s’est acharnée à faire depuis le siècle dernier, la vivisection de l’Evangile pour mettre en doute Jésus et son existence même : « Personne n’aurait jamais l’idée de se demander si le Christ a existé ou pas si la raison, souhaitant secrètement que le Christ n’existât pas, n’amenait l’homme à se poser une question pareille » (cf. D. merezkovskii, Gesù Sconosciuto, 8). Et cette observation radicale nous donne la clé qui permet d’évaluer une grande partie de la littérature en question, moderne y comprise. Elle part de prémisses subjectives auxquelles elle prétend plier le témoignage de l’Evangile qui est évident et objectif. L’hypothèse, l’opinion, l’artifice littéraire, l’ambiguïté scientifique, la sournoise louange humaniste, la superficialité sentimentale, la trouvaille exégétique, herméneutique, ou quelqu’autre astuce — caractéristiques de ceux qui substituent un libre examen à la réflexion profonde, inspirée du Magistère préposé par le Christ lui-même, à la divulgation de son Evangile — conduisent le lecteur, transformé inconsciemment en disciple, à fermer les yeux sur cette sorte de brume (pourtant rayonnante de lumière et de signes) dont Jésus a voulu entourer sa présence dans le monde, afin que la vision véritable et pénétrante de Lui se maintienne dans l’économie de la liberté et de la grâce, si bien que videntes non vident et audientes non audiunt ; ceux qui regardent ne voient pas, et ceux qui écoutent n’entendent pas (cf. Mt 13, 13 et ss. ; Jn 12, 40).
Chers Fils et Frères, nous disons ceci en souhaitant que Noël soit pour vous tous l’épiphanie du Seigneur, c’est-à-dire, une manifestation authentique de Qui il est et de ce qu’il a fait pour nous, réveillant dans nos âmes le désir, le besoin, le devoir de mieux le connaître, « dans l’Esprit et dans la Vérité » (Jn 4, 23).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Cette fois encore nous allons parler de la Noël toute proche. Il y a mille manières de parler de cet événement dans l’histoire de l’humanité, de cette fête dans le cycle de la liturgie, de ce mystère dans la réflexion spirituelle. Le thème de la Noël est tellement important que celui qui le nie, le passe sous silence ou le considère avec indifférence, prive sa conception du monde de sa lumière centrale, se châtie lui-même par l’ignorance d’un élément qui lui donne la clé de sa propre vie et de l’univers ; il recouvre d’un voile de mystère opaque toute chose que le mystère de Noël illumine au contraire de lueurs fascinantes. Essayons de fixer notre esprit sur ce fait que nous appelons Noël ; et considérons un moment, ne serait-ce qu’un tout petit moment, l’état d’âme, l’effet psychologique en nous-mêmes dont nous avons, en premier lieu, conscience. C’est comme si l’on ouvrait la fenêtre d’une chambre fermée où nous passons notre existence habituelle et que s’offre à nos yeux le spectacle de certaines nuits limpides d’été, constellées d’étoiles innombrables, de mondes et d’espaces incommensurables : l’univers, la réalité immense et silencieuse dans laquelle nous sommes immergés, dont nous constituons une infime, mais cependant véritable partie. Pascal s’épouvantait devant l’immensité silencieuse des espaces (Pensées, 206). Nous, quelle émotion subite, quelle secousse intérieure, quel sentiment éprouvons-nous en contemplant la réalité, la profondeur de la Noël qui signifie venue du Christ dans le monde, c’est-à-dire le fait de l’Incarnation du Verbe de Dieu, tel que l’Evangile nous la présente, tel que la foi nous permet, d’une manière ou de l’autre, de la comprendre ? Il nous semble que le sentiment spontané et dominant que suscite l’annonce de Noël, une annonce concernant une réalité dont l’histoire et la foi nous rendent certains, est et doit être, l’émerveillement, c’est-à-dire la surprise, qui tout aussitôt se transforme en admiration, une admiration d’ordre esthétique, exaltante, illimitée, intarissable : Dieu parmi nous ? Dieu comme nous ? Dieu pour nous ? et là, dans ce cadre humain que nous appelons une crèche ? et dans cet état d’humilité qui, plus que tout autre aspect, enchantait St Augustin : cum esset altus humilis venit ? (En. in Ps 31, 18 ; PL 36, 270 ; Sermo 30, 7 ; PL 38, 191 ; etc.).
Que l’émerveillement ait à constituer l’atmosphère de toute la vie chrétienne, cela ne doit pas nous sembler une tension artificielle de notre spiritualité puisqu’elle se déroule en partie dans un ordre surnaturel. Le dessein de la religion chrétienne s’accomplit tout entier sur un plan supérieur à celui de nôtre existence naturelle et nous offre sans cesse des vérités, des modèles, des expériences qui vont au-delà du niveau normal de notre vie. Nous sommes malheureusement induits à nous habituer à toute manifestation du mystère divin en présence duquel, et à la fréquentation duquel nous avons été admis; et, de plus, nous nous méfions justement de notre sensibilité aux mythes, c’est-à-dire de notre propension à insérer notre fantaisie créatrice dans la conception idéale de notre monde. Mais ici, dans le milieu authentique de notre foi, nous pourrions peut-être trouver un appoint en revêtant de quelqu’analogie, de quelque parabole, de quelqu’image artistique les vérités divines qui dépassent nos capacités intellectuelles directes. Et si, d’autre part, les paroles grâce auxquelles la révélation nous énonce ces vérités sont elles-mêmes hyperboliques, nous devons nous imposer un effort mental pour nous élever à ce « royaume des cieux » dont nous ne pouvons nous approcher sans être envahis de stupeur, d’émerveillement, d’admiration. Citons, en passant, quelques expressions, tirées des Ecritures, qui semblent destinées à alimenter en nous un tel état d’âme psychologique et qu’ensuite nous définirons simplement, dans le langage chrétien, dévotion, ferveur, jubilation, ivresse spirituelle (cf. l’hymne de St Ambroise : laeti bibamus sobriam ebrietatem spiritus), et dont St François de Sales, avec sa célèbre Introduction à la vie dévote reste pour nous un maître (cf. également St. TH., II-II, 82, 3 et 4). Saint Paul, par exemple, ne dit-il pas que : « ... alors que nous étions encore pécheurs... et ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu ? » (Rm 5, 8-10) ; et que « nous étions des enfants de colère... et Dieu, riche en miséricorde, poussé par la grande charité dont il nous a aimés, même morts que nous étions des suites de nos péchés... nous a rendu la vie en même temps qu’au Christ » ? (Ep 2, 3-5). Il nous parle de cet amour de Dieu pour nous, le qualifiant d’amour qui surpasse toute conception (Ep 3, 19) ; et Jean l’Evangéliste nous dira : « Dieu, le premier, nous a aimés et il a envoyé son Fils dans le monde comme victime propitiatoire pour nos péchés » (1 Jn 4, 10).
Nous pourrions continuer, mais ces passages des Ecritures nous orientent vers le point focal du mystère chrétien qui, dans la célébration de la Noël, devra illuminer toute effusion religieuse et humaine qui en dérive : elle est un mystère d’amour de Dieu, dans le Christ, pour nous. Celui qui ne ressent pas cette explosion de l’amour de Dieu dans la Noël qui précède et prépare Pâques, est comme un aveugle devant le soleil. Voilà la révélation chrétienne. Il faut faire également nôtre, cette parole, qu’a dite encore Saint Jean « Et nous, en connaissance de cause, nous croyons à l’amour que Dieu a pour nous » (ibid., 16). Et c’est là la réponse que Saint Anselme, en même temps que toute la théologie catholique, donne à la question qu’il s’est posée : Cur Deus homo ? — pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? (cf. PL 158, p. 539 ss. ; et lire sa belle prière, p. 769). Avec notre Bénédiction Apostolique.