L’ENSEIGNEMENT DE PAUL VI

1976

Suite

 

 

 

 

II. DISCOURS ET HOMÉLIES DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES

 

1er janvier : NOUVEL APPEL DE PAUL VI POUR LA PROMOTION DE LA PAIX

12 janvier : FAIRE CORRESPONDRE LA RÉALITÉ ET LE DROIT POUR UN ORDRE EFFECTIF DE PAIX DANS LE MONDE

22 janvier : PAUL VI REÇOIT LE COMITÉ CENTRAL APRÈS SON ULTIME SESSION

31 janvier : RÔLE DÉTERMINANT DE LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ ET DANS L’EGLISE

2 février : L’OFFRANDE DES CIERGES AU PAPE EN LA FÊTE DE LA PRÉSENTATION

3 février : MESSAGE DU PAPE

9 février : LE CONSENTEMENT LIBRE ET IRRÉVOCABLE SOURCE DU LIEN MATRIMONIAL

28 février : SOYEZ LES DÉFENSEURS DE LA VÉRITÉ ET LES FORMATEURS DE LA CONSCIENCE HUMAINE

29 février : PAUL VI SOUHAITE UN NOUVEAU PRINTEMPS DE L’ART CHRÉTIEN

3 mars : MESSAGE DU PAPE POUR LE CARÊME 1976

3 mars : LA SPIRITUALITÉ DU CARÊME

7 mars : PAUL VI ÉVOQUE PIE XII ET SON PONTIFICAT

15 mars : LA DOCTRINE DE L’AMOUR FONDEMENT DE L’AUTHENTIQUE ECCLÉSIOLOGIE

31 mars : SUBORDONNER LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE À L’AUTHENTIQUE PROGRÈS DE L’HOMME

11 avril : MESSAGE DU PAPE POUR LA DIXIÈME JOURNÉE MONDIALE DES MOYENS DE COMMUNICATION SOCIALE

14 avril : MESSAGE DE PAUL VI POUR LA JOURNÉE MISSIONNAIRE

16 avril : LA GLOIRE DE LA RÉDEMPTION

18 avril : RÉSURRECTION DU CHRIST ET PROGRÈS HUMAIN

28 avril : RÉDUIRE LE DÉSÉQUILIBRE ENTRE LES PEUPLES

2 mai : L’ÉCLATANT TÉMOIGNAGE DU BIENHEUREUX LÉOPOLD

21 mai : PAUL VI AUX EVÊQUES ITALIENS

24 mai : PAUL VI A NOMMÉ VINGT CARDINAUX

 

 

 

 

II. DISCOURS ET HOMÉLIES DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES

 

 

 

1er janvier

NOUVEL APPEL DE PAUL VI POUR LA PROMOTION DE LA PAIX

 

Le 1er Janvier, solennité de la Vierge Marie Mère de Dieu, le Pape Paul VI a présidé à Saint-Pierre la célébration pour la IX° Journée Mondiale de la Paix. Après le chant de l’Evan­gile, le Saint-Père a adressé aux assistants l’ho­mélie dont voici la traduction :

 

Vénérables Frères, très chers Fils !

 

Aujourd’hui, il y a trois thèmes, trois pensées qui vont alimen­ter notre méditation de Nouvel-An.

La première pensée a trait au calendrier civil qui s’ouvre en marquant un jour non différent des autres qui suivent et qui enregis­trent le cours de notre vie présente, la vie dans le temps. Le fait que la numération des jours recommence au numéro Un qui inau­gure une année nouvelle, et que cette période du cycle solaire que nous désignons sous l’appellation d’année reprend dans l’espace so­laire sa ronde ponctuelle et inexorable nous fait penser à une grande et indéfinissable réalité cosmique et philosophique qui investit no­tre existence présente : c’est le temps ! Et le temps, qu’est-ce que c’est ? C’est le mouvement d’un être créé, c’est la vie passagère et précaire des choses qui n’ont pas en elles-mêmes le principe de leur propre être, et, par conséquent, ne possèdent pas l’immobilité, l’éternité. C’est un devenir de moins en moins continu pour se re­trouver dans un état successif « Cotidie morior » (1 Co 15, 31), chaque jour j’affronte la mort, a dit Saint Paul. C’est la précarité de notre existence qui, dans le mouvement, fuit sa propre déficience radicale. Il s’agit là d’une méditation difficile et les plus grands gé­nies y ont réfléchi non sans peine (cf. saint augustin, Confessions, XI, 24 ; Pl, 32, 821). Elle se traduit facilement toutefois dans la mentalité religieuse, la nôtre, qui se souvient des paroles du Sei­gneur : « N’y a-t-il pas douze heures dans le jour ? Quand on marche le jour, on ne trébuche pas... » (Jn 11, 9). Dans ces paroles il y a tout l’enseignement que nous avons le devoir de rappeler : le temps est précieux, le temps passe, le temps est une phase d’expé­rience au sujet de notre sort décisif et définitif. De la preuve que nous donnons de la fidélité à nos devoirs dépend notre sort futur et éternel. Le temps est un don de Dieu ; c’est une interrogation de l’amour de Dieu qui attend notre réponse libre et, on peut le dire, fatale. Il faut que nous soyons avares de notre temps pour l’em­ployer convenablement, agir, aimer, souffrir intensément. Le repos, oui, il est nécessaire (cf. Mt 6, 31) mais toujours en vue d’une attention vigilante, qui, au dernier jour, s’ouvrira sur une lumière sans déclin (sur l’emploi du temps, cf. Qo 3, 2 et ss. ; Dn 5, 19).

Deuxième pensée : celle de la fête à laquelle est consacré ce pre­mier jour de l’année liturgique : la maternité de Marie, Mère de Dieu. Elle est comme une conclusion, comme le couronnement du mystère de Noël. Un thème des plus beaux, des plus riches, des plus suaves. Que de choses à rappeler, à célébrer, combien de cho­ses dont on peut jouir dans ces prémices liturgiques qui ouvrent notre démarche dans le temps qu’il nous est encore permis de vivre en cette veille de l’éternité qu’est la vie présente. La personne de Marie, celle qui nous est présentée par l’Evangile, celle que le culte catholique nous présente sous son profil immaculé et virginal, dans son humilité et dans sa pauvreté, dans sa candeur, si douce et si humaine, d’une innocence qu’on ne saurait trouver dans aucune autre créature, la liturgie nous la montre dans son incomparable, ineffable et, pour nous, indispensable mystère, la figure de la mère de Jésus-Christ, Fils de Dieu, notre Sauveur. Ici s’impose une pro­messe, un engagement : chaque jour de l’année nous porterons avec nous, dans notre esprit, dans notre dévotion, dans notre confiance, la pensée, le culte, l’affection que nous devons à Marie ; elle sera com­me le miroir exemplaire de toute vertu humaine et chrétienne ; comme l’image de la femme très pure et très douce qui nous accompagnera dans notre laborieux pèlerinage ; comme l’image d’une Mère dont le cœur est si grand qu’il peut contenir la plénitude de l’amour du Christ, son Fils, de Dieu Père, Verbe et Esprit-Saint et puis l’amour pour l’humanité, pour l’Eglise entière, pour chacun de nous. Mater puchrae dilectionis, comme la qualifie la dévotion intelligente de l’Eglise ; ne l’oublions plus jamais. (Et ayons soin de relire ce que le chapitre VIII de la grande constitution au sujet de l’Eglise Lumen Gentium du Concile oecuménique Vatican II, nous résume à pro­pos de la théologie mariale et de la dévotion à Marie; et, si cela vous plaît, relisez également notre exhortation consacrée au culte à la Vierge, écrite en février 1974). Marie mérite que nous lui manifestions notre filial intérêt ; nous ne saurions en tirer que pro­fit et espérance.

Quant à la troisième pensée elle ne saurait être, vous le devinez, que celle qui nous a réunis ici, comme chaque année dans les diver­ses églises de Rome. Aujourd’hui c’est la Journée de la Paix, c’est l’exaltation de la Paix ; un avertissement en faveur de la Paix ; la réflexion sur la fragilité, sur la valeur unique de la Paix.

Nous n’avons pas besoin de souligner ces concepts : vous savez à quel point ils nous tiennent à cœur, car nous les avons sans cesse soumis à votre attention ; et encore tout récemment confiés au messa­ge que, en vue de la célébration au seuil de cette année de la Jour­née de la Paix, nous avons adressé à tous les Gouvernants, à tous ceux qui dirigent les peuples, à tous les responsables — aux divers niveaux — de la vie sociale et internationale, aux disciples des Religions, aux croyants, aux fils fidèles de l’Eglise. Dans ce message nous avons parlé des vraies armes de la Paix, celles qui garantissent à la coexistence civile sa sereine stabilité et font pénétrer à fond, toujours plus à fond dans la conscience des hommes, le sens de la fraternité universelle ; nous y avons, une fois de plus, indiqué les dangers, les trépidations, les étincelles porteuses de mines fatales dans un monde encore fondé sur un équilibre précaire quand ce n’est pas sur l’hostilité latente ou déclarée ; nous y avons décrit, comme en une vision prophétique, le cortège de la Paix qui s’avance « ar­mé seulement d’un rameau d’olivier » garantie unique et irrempla­çable du progrès de la civilisation. Et, scrutant avec angoisse les symptômes pas toujours encourageants du temps où nous vivons, nous avons, avec affliction, exhorté à la paix « armée seulement de bonté et d’amour ».

Aujourd’hui, à l’aube de l’année, nous avons la ferme espérance que cette démarche procédera avec plus de fermeté, plus de sécurité, d’un pas plus rapide, qu’elle groupera une suite plus nombreuse de partisans fervents et décidés : la Paix est possible, la Paix est obligatoire, la Paix est nécessaire. Dans la conscience des Peuples pénètre toujours plus profondément la conviction ferme et décidée que l’on ne peut rien construire d’efficace et de durable pour le bien de l’homme, si ce n’est dans l’entente mutuelle, dans le respect des droits réciproques, dans le patient exercice de discussions constructives et de tractations équitables et loyales. Lorsque nous prêtons attention à ce qui se passe dans le monde un jour comme celui-ci — et chaque année nous en parviennent plus amplement, les joyeux échos — un jour où, dans les capitales des divers Etats du monde, aux sièges des Organisations internationales, dans les communautés ecclésiales, les responsables civils et religieux se concèdent un moment de pause pour réfléchir, pour méditer, mieux, pour prier en commun, alors une joie immense envahit notre âme : voilà les vraies armes de la Paix qui font leur percée, fut-ce même difficilement, len­tement, et qui progressent dans le cœur des hommes éclairés par la lumière de Dieu.

De cette Chaire de vérité et de Paix, interprète authentique du Message du Fils de Dieu, nous répétons notre appel, notre invitation: à tous ceux qui ont en main le sort des Peuples, ou plus exacte­ment la vie ou la mort de millions de frères, nous répétons avec passion notre exhortation : les yeux innocents et implorants des pe­tits, des pauvres, de ceux qui souffrent dans le corps ou dans l’esprit à cause des blessures de la guerre, leur adressent leurs supplications : le jugement de l’histoire les attend au tournant, mais, plus sévère et infaillible les attend le jugement de Dieu. Que rien ne soit laissé sans être tenté pour aplanir les différends, pour surmonter les diffi­cultés, pour promouvoir le progrès humain et social, particulièrement là où plus grand est le besoin, plus pressantes les difficultés.

Mais nous nous adressons également à chacun : à vous qui nous écoutez en cette assemblée dévote et lumineuse, à ceux qui nous entendent à la radio ou à la télévision, à l’« homme de la rue ». Tous, nous sommes tous responsables de la Paix, nous sommes tous appelés à collaborer à la Paix, en apportant dans nos milieux, dans la profession, dans nos rapports quotidiens, notre contribution per­sonnelle à l’édification d’une société fondée sur l’amour. Nous som­mes tous appelés à combattre avec les armes puissantes de l’amour et de la fraternité pour établir, pour protéger, pour répandre la Paix autour de nous. Que chacun commence à partir de lui-même ; le monde grandira sans mesure ; c’est une oeuvre à laquelle nul ne saurait demeurer étranger.

Ces vœux ardents, nous les confions à la Sagesse et à la Bonté de Celui qui est le Prince de la Paix : qu’il daigne valoriser de sa grâce les bonnes dispositions ; et nous confions également nos espé­rances à Celle qui, Le montrant au monde comme auteur de la Paix, peut implorer de Lui, pour l’humanité, le don immense et indispensable de la vraie Paix. Qu’ainsi, ayant pitié de nous, daigne nous répondre la Sainte Mère de Dieu, en ce jour de l’Année qui lui est dédié ; qu’Elle veuille nous accompagner au long des jours qui nous attendent ! Amen, amen !

 

 

 

12 janvier

FAIRE CORRESPONDRE LA RÉALITÉ ET LE DROIT POUR UN ORDRE EFFECTIF DE PAIX DANS LE MONDE

 

Paul VI reçoit les vœux du Corps Diplomatique

Le 12 janvier, le Pape Paul VI a reçu dans la Salle du Consistoire le Corps Diplomatique accrédité près du Saint-Siège, pour la présen­tation des vœux du Nouvel An. A l’adresse que S. Exc. M. Luis Valladares y Aycinena, doyen du Corps Diplomatique et Ambassadeur du Guatemala a présenté au Saint-Père le Pape a répondu par le discours suivant :

 

Madame et Messieurs les Ambassadeurs,

 

Nous disons d’abord notre vive gratitude à votre interprète distingué, pour les vœux aimables et cordiaux qu’il a voulu Nous présenter, en votre nom, au début de cette année nouvelle. Et c’est de grand cœur que, à notre tour, Nous vous offrons nos propres souhaits, pour vous-mêmes, pour les peuples que vous représentez et leurs gouvernants.

La rencontre d’aujourd’hui Nous donne aussi l’occasion d’ex­primer notre reconnaissance à tout le Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège, en particulier pour sa présence fidèle et appré­ciée aux moments les plus marquants de la célébration de l’Année jubilaire qui vient de se terminer. Votre participation n’a pas seu­lement ajouté un éclat aux diverses manifestations ; elle a revêtu surtout une haute signification : elle rendait présents, en quelque sorte, dans la personne de leurs envoyés, les Etats qui ont avec le Siège Apostolique des relations officielles. Certes, la présence internationale assurée par vous n’était pas complète, elle n’attei­gnait pas celles des pèlerinages qui se sont succédés durant toute l’année ; elle était cependant considérable vu le nombre et la diversité des peuples et des civilisations de tous les continents qu’elle représentait !

De cette Année Sainte, vous avez pu, ainsi, être des observa­teurs privilégiés, qualifiés et particulièrement attentifs. Attentifs, non pas tant aux aspects extérieurs et spectaculaires de l’événement, mais à ses significations profondes.

Cela correspondait à votre mission, aux devoirs qui lui sont inhérents et qui comportent, comme fondamentale pour votre action, une connaissance exacte de « ce qui se passe » au Saint-Siège et dans l’Eglise.

Naturellement, les Représentants des pays catholiques, ou de ceux où la présence des catholiques est notable, y trouvent des aspects intéressants à un titre tout à fait spécial et direct. Mais, même pour les autres, il y a, au moins, l’intérêt appelé par une « réalité » qui, sans aucun doute, a son poids et exerce son influence prati­quement dans le monde entier.

L’Année Sainte maintenant terminée n’a certainement pas eu, même de loin, l’importance du Concile oecuménique Vatican II, qui faisait déjà l’objet de l’observation et de l’appréciation des di­plomates accrédités auprès du Saint-Siège. Mais elle a été, elle aussi, un événement « majeur » dans la vie de l’Eglise et les activités du Siège Apostolique.

Elle s’est trouvée en effet située à dix ans de la conclusion du Concile Vatican II, au moment précisément où fermentaient, avec abondance et parfois même de façon tumultueuse, des idées et des réflexions, des projets et des initiatives qui ont leur origine dans le Concile et en ont été nourries ; c’est dire que l’Année Sainte était destinée à en ressentir les conséquences bénéfiques de même que, dans notre intention, elle avait pour but d’en favoriser et d’en hâter la maturation, dans sa plénitude et avec toute l’ampleur possible.

Le renouveau, c’est-à-dire le fait pour l’Eglise de se retremper dans la fraîcheur enrichissante de ses sources, afin de pouvoir affronter, avec la vigueur et l’enthousiasme d’un corps et d’un esprit revivifiés, les nouveaux défis des temps nouveaux ce renouveau (ou « aggiornamento »), qui fut l’un des buts fondamentaux et, en quel­que sorte, une note caractéristique du Concile oecuménique Vati­can II, a été aussi le premier des objectifs que Nous avons fixés — à l’Eglise et à chacun des fidèles — pour la célébration de l’Année Sainte. Nous avons voulu lui en ajouter un autre, qui lui était pour ainsi dire parallèle et en tout cas uni de manière vitale, comme l’est un fruit à la racine profonde : celui de la réconciliation, dans sa pleine signification et avec toute sa portée, réconciliation à l’intérieur des consciences et dans les rapports entre les hom­mes et entre les peuples.

Comment l’Année Sainte s’est-elle donc déroulée ? Comment, dans quelle mesure a-t-elle atteint ses buts ? Quel sens cela peut-il avoir pour l’Eglise et, hors de l’Eglise, pour le monde dans lequel elle vit et agit ? Voilà, sans aucun doute, les questions que vous, di­plomates accrédités auprès du Siège Apostolique, vous vous êtes posés, avec un intérêt, un sérieux, un souci d’exactitude — et donc d’objectivité — tout à fait particuliers, de même que particulières sont la nature, les finalités et les responsabilités de votre mission au service de vos pays et du monde.

Quelle est la réponse ?

Il ne revient certes pas à Nous de la suggérer : elle pourrait peut-être apparaître partiale ou intéressée. Mais, faisant pleine con­fiance aux dons de pénétration et à l’amour de la vérité qui vous sont propres, Nous nous permettons d’attirer votre attention sur quelques points qui pourront vous aider à orienter vos réflexions.

 

1. En premier lieu, l’Année Sainte a confirmé, d’une façon qui peut difficilement être niée, que l’Eglise catholique est vivan­te (Nous parlons de l’Eglise catholique parce que l’Année Sainte en fut un événement spécifique, mais nos propos pourraient et devraient s’appliquer plus largement au christianisme, à la reli­gion, au sens de Dieu). Elle vit, l’Eglise, dans les pays d’antique civilisation chrétienne ; elle vit et elle fleurit dans les pays de nou­velle ou même de très récente évangélisation ; de même que Nous savons qu’elle continue, grâce à Dieu, à vivre ou à survivre, même là ou elle subit des limitations, des pressions ou des oppressions. Elle vit non seulement, et pas tant, dans les manifestations extérieures, que plutôt dans la profondeur de l’adhésion des conscien­ces et de la volonté : l’Année Sainte en a justement donné un am­ple et consolant témoignage.

 

2. L’Eglise s’est présentée avec le visage que le Concile Vati­can II a voulu proposer avec une pureté retrouvé : non pas repliée sur elle-même, ou à la recherche jalouse d’affirmations propres, mais — tout en veillant avec soin à l’intégrité de son dépôt doctri­nal et à l’authenticité de son témoignage — ouverte à de bonnes relations avec les autres confessions chrétiennes et même avec les autres religions (qui ont tenu, en diverses occasions, à être présentes à des manifestations religieuses de l’Année Sainte), relations aussi avec tous les hommes de bonne volonté. Et elle s’est pré­sentée en proclamant à haute voix l’invitation à la compréhension mutuelle, à l’aide réciproque, à la réconciliation sincère et géné­reuse des esprits. Une Eglise, donc, vraiment « catholique », c’est-à-dire universelle : une Eglise de tous, même de ceux qui ne lui appartiennent pas, mais qui peuvent trouver en elle la parole de l’amitié, de la fraternité, de la paix.

 

3. Enfin la présence à Rome, auprès de la tombe du Prince des Apôtres et de la Chaire de son humble successeur, de représen­tations des Eglises particulières a offert, à nos yeux et à ceux du monde, une vue en quelque sorte panoramique de la situation dans laquelle se trouvent ces Eglises (nous ne parlons pas de leur « état » interne) dans les diverses parties du monde : les unes, libres ; quel­ques unes opprimées et d’autres limitées dans l’exercice de leurs droits, comme cela s’est traduit par leur absence ou par leur par­ticipation réduite, mais si appréciée, au grand rassemblement jubi­laire.

Plus que des lamentations ou des regrets, cette dernière confir­mation nous a suggéré et nous suggère un vœu et un appel.

Vous, Messieurs, dans la variété des Etats que vous représen­tez, si divers par leur situation géographique, par leurs traditions culturelles, par leur composition ethnique et religieuse, par leurs systèmes politiques et sociaux, vous proclamez par votre présence même la conviction que vos Gouvernements se sont formés, celle de l’utilité de rapports organiques et confiants avec le Siège Apos­tolique. Une telle utilité ne se réfère pas toujours et exclusivement au domaine des relations et des problèmes éventuels d’ordre bilaté­ral, qui concernent la vie et l’activité de l’Eglise dans vos pays respectifs : ces problèmes sont parfois de dimensions modestes, à cause de la modestie même de la présence de l’Eglise chez certains d’entre vous. Elle se rapporte plutôt, en nombre de cas, aux pro­blèmes de la vie et de l’ordre international, de la vie en commun pacifique, et à la vraie coopération entre les peuples.

Nous ne pouvons pas ne pas souhaiter qu’une telle conviction se répande toujours plus largement. Et nous ne disons pas cela parce que ce serait notre intérêt ou celui du Siège Apostolique, mais parce que nous sommes nous-même convaincu, d’une part de la gravité des problèmes qui pèsent sur les rapports entre les peuples, et d’autres part, de la possibilité, encore qu’elle soit bien plus limi­tée que nous le voudrions, de contribuer à la recherche de leurs solutions.

Nous devons rappeler cependant que, plus que de notre con­tribution, on doit parler de celle de l’Eglise catholique, qui est la raison d’être et la force effective du Saint-Siège, de même que celui-ci en est le centre et le cœur.

Notre appel en faveur de l’Eglise catholique, où qu’elle se trou­ve, répond par conséquent aussi à l’intérêt que nous portons aux grandes causes de la paix et de la collaboration internationales.

Mais il se réfère naturellement avant tout aux raisons du droit et de la justice, dont le respect est le fondement et la condition d’une vie collective ordonnée et tranquille à l’intérieur des nations et entre elles.

Nous devons reconnaître que ces raisons trouvent un accueil et une affirmation toujours plus amples, au moins théoriquement, de la part des Etats et de leurs organisations.

Cela signifie qu’a pénétré toujours davantage dans la conscience des peuples cette persuasion que ce n’est pas l’intérêt exclusif et égoïste — « raison d’Etat » — qui peut être le principe de leur comportement ; que la force ne peut être le critère de leurs rap­ports mutuels ; que la violence n’est pas une méthode admissible dans la vie internationale.

Nous nous en réjouissons d’autant plus que nous y discernons comme le fruit des principes que le message évangélique et l’Eglise catholique pour sa part ont fortement contribué à faire pénétrer dans ce qui constitue le moderne droit des gens. Et même si dans nombre de cas, hélas, certains Etats, se fiant davantage à leur puissance qu’au respect du bon droit des autres, ne sont pas fidè­les à ces normes et aux engagements solennellement souscrits qui s’en inspirent, ceci se fait avec une « mauvaise conscience » et avec la réprobation en outre de la conscience droite — on peut bien le dire — de l’humanité entière : réprobation qui, à la longue, ne peut pas demeurer sans résultats.

Le Saint-Siège attribue une telle importance à l’acceptation tou­jours plus large et à la formulation toujours plus exacte et plus engageante des principes juridiques et moraux qui doivent régler les rapports entre les Etats, qu’il voit dans la possibilité d’y ap­porter une contribution concrète, au delà des déclarations doctri­nales, une des principales raisons de sa participation à la vie et aux activités de la Communauté internationale.

Un exemple typique d’une telle participation a été la présence du Saint-Siège à la Conférence d’Helsinki. Il nous plaît d’en faire mémoire en cette rencontre. En effet, bien que regardant directe­ment l’Europe (élargie cependant grâce à la présence des Etats-Unis et du Canada), on doit reconnaître à la Conférence d’Helsinki un intérêt beaucoup plus vaste et général, ne serait-ce que par ce que le Continent européen représente — qu’il soit en paix ou en guerre — pour le reste du monde et d’abord pour les pays du bassin méditerranéen.

Pourquoi le Saint-Siège a-t-il accepté de devenir membre de la Conférence ? Cela est évident : ce n’est pas simplement pour ré­pondre aimablement à l’invitation courtoise des pays européens, si différents au plan des systèmes gouvernementaux, mais finale­ment d’accord pour juger légitime et même souhaitable la présence du Saint-Siège à ces grandes assises. Et ce n’est pas non plus parce que le Saint-Siège se serait senti en mesure de fournir un apport spécifique à l’examen des problèmes politiques ou militaires de la sécurité européenne, ou à ceux de la coopération dans le domaine économique, industriel ou commercial : tous problèmes que le Saint-Siège considère avec beaucoup de respect et dont il connaît l’importance parfois vitale, mais dans lesquels — en ce qui concerne leurs aspects techniques — il est et se déclare incompétent.

Mais au delà, et Nous pourrions dire bien au-dessus des aspects techniques et concrets des problèmes de la sécurité et de la coo­pération, il y avait précisément tout l’espace touchant aux princi­pes suprêmes — éthiques et juridiques — qui doivent informer l’action et les rapports des Etats et des peuples. Et en ce domaine le Saint-Siège a senti qu’il ne devait pas refuser le concours qu’on lui offrait la possibilité de donner, et qui lui permettait aussi d’être dans la Conférence — comme Nous l’avons rappelé récemment dans notre réponse aux vœux de Noël du Sacré Collège — « l’interprète plus direct et le porte-parole de l’exigence du respect de la cons­cience religieuse ».

La Conférence a fixé des principes et indiqué des normes de comportement, en soi excellents, dont l’efficacité pour l’action de­vra toutefois trouver une vérification dans les faits, pour que le jugement de l’histoire sur cet événement puisse s’avérer positif. Ces principes et ces normes, acceptés par tous les participants, se rattachent à un patrimoine idéal commun aux peuples de l’Europe.

Cet héritage, nous pouvons l’ajouter, basé essentiellement sur le message évangélique que l’Europe a reçu et accueilli, est, en subs­tance, également commun aux peuples des autres Continents, y compris ceux qui n’appartiennent pas à ce qu’on appelle la « civi­lisation chrétienne », du fait que le message chrétien interprète, là aussi, les exigences profondes de l’homme.

Parmi les conclusions de la Conférence d’Helsinki, il nous plaît de rappeler — en même temps que les principes qui se rapportent plus directement aux relations justes, ordonnées, pacifiques entre les Etats, et à leur collaboration en de multiples secteurs — la reconnaissance du fait que le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales — nous citons le document — « est un facteur essentiel de la paix, de la justice et du bien-être néces­saires pour assurer le développement de relations amicales et de la coopération entre eux comme entre tous les Etats ». Les Etats participants s’engagent non seulement à respecter eux-mêmes ces droits et libertés mais aussi à s’efforcer « conjointement et séparé­ment, y compris en coopération avec les Nations Unies, d’en pro­mouvoir le respect universel et effectif ». Qui ne voit comment l’application loyale de ces normes dans leur intégrité parviendrait à faciliter grandement les progrès de la liberté et de la justice chez tous les peuples intéressés ?

Il nous plaît de le rappeler car la reconnaissance dont nous ve­nons de parler a pour effet de rendre vain le prétexte, souvent invoqué, qu’il s’agit là d’affaires internes de chaque Etat dans les­quelles les autres ne peuvent s’ingérer à aucun titre ; et elle vise à en faire une question de légitime intérêt commun, dans le but, entre autres, d’assurer les bons rapports entre les Etats et les peuples. Cela présuppose en effet — malgré les diversités, même profondes — une base de civilisation humaine commune, se concrétisant en droits et en devoirs, et permettant à tous de vivre tranquillement et de travailler utilement ensemble. Là où cette base commune de civilisation manquerait en fait — et ceci malgré son acceptation for­melle — les nobles intentions de la Conférence s’avéreraient vai­nes ; bien plus, celle-ci pourrait devenir exploitable pour des fins contraires à celles qu’elle s’était proposées.

La question demeure donc posée : comment les Etats enten­dent-ils effectivement observer les engagements pris ? Nul plus que les hommes de gouvernement et les diplomates ne sait combien il est difficile de faire correspondre la réalité et le droit, surtout lors­que l’idéal s’affronte à des oppositions d’intérêts ou, pire encore, à l’égoïsme ou à la volonté de puissance.

Malgré tout, le Saint-Siège continue à attribuer une grande importance aux développements du droit international, qu’il soit universel ou régional. Tout progrès dans la conscience, dans l’af­firmation, dans l’engagement d’une déontologie projetée sur l’a­venir des peuples et de leurs rapports, représente une précieuse contribution à la formation — même lente et laborieuse — d’un ordre effectif de paix dans le monde.

Le Saint-Siège, pour sa part, ne se lassera pas de recommander et de favoriser, dans la mesure de ses forces, l’authentique matu­ration d’une telle conscience en collaborant avec tous ceux qui partagent cette conviction. Et parmi ceux-là, Nous sommes sûr de pouvoir compter les Etats que vous représentez et auprès des­quels, Nous en sommes certain, vous ne manquerez pas de vous faire les interprètes de notre pensée et de nos encouragements.

Puisse cette année, commencée hélas ! sous le signe de plu­sieurs douloureux conflits et de tensions dangereuses, être témoin de l’encouragement généreux et inlassable de tous ceux qui ont un poste de responsabilité, et de la Communauté internationale, pour la paix dans la justice ! Et fasse le Seigneur que leurs efforts soient efficaces !

Tel est notre souhait. Telle est notre prière.

 

 

 

22 janvier

PAUL VI REÇOIT LE COMITÉ CENTRAL APRÈS SON ULTIME SESSION

 

Paul VI a reçu en audience, le jeudi 22 janvier les membres du Comité Central de l’Année Sain­te qui tenaient leur dernière réunion. Après une allocution du Cardinal de Furstenberg, le Saint-Père a remercié ses visiteurs en ces termes :

 

Monsieur le Cardinal,

Très chers Fils du Comité central de l’Année Sainte,

 

C’est pour nous une rencontre attendue et appréciée, la visite que vous nous faites aujourd’hui, alors que, malgré la fuite rapide des jours, persiste toujours aussi vif, l’écho des célébra­tions jubilaires qui ont eu leur moment culminant la sainte nuit de la Nativité du Seigneur lors de la cérémonie de fermeture de la Porte Sainte. C’est un écho qui nous procure encore consolation et joie, parce que nous avons encore devant les yeux la vision des foules qui, de manière incessante et croissante, sont venues si nom­breuses vénérer les Memorie Apostolique (cf. Bulle Apostolorum Limina). Notre esprit évoque avec émotion les pieuses assemblées de prière, les fréquentes manifestations de foi religieuse l’hommage que les pèlerins nous ont rendu, la variété multicolore des grou­pes, le spectacle d’universelle représentation et, si l’on peut tenter seulement d’entrevoir ce qui « s’est passé » à l’intérieur des cons­ciences, il est déjà possible — sur la base des données et des élaborations statistiques — de tracer un premier bilan, extérieur peut-être, mais positif.

D’un tel contexte on ne saurait certes séparer ou détacher le Comité Central, le vôtre et le nôtre. Qu’a-t-il, en effet, été pour le Jubilé récemment conclu ? Il fut l’organe propulsif et, dirons-nous le moteur qui a garanti le fonctionnement régulier de la nécessaire « mécanique » d’organisation. Nous n’allons pas nous arrêter ici à rappeler la structure, très simple mais efficace qu’avait cet Or­ganisme, car vous le connaissez très bien pour en avoir fait partie à différents niveaux, selon vos attributions respectives et la na­ture de vos responsabilités. Nous désirons plutôt reconnaître les mérites et louer le zèle qui vous a constamment distingués, déjà au cours de la période préparatoire et plus encore pendant l’Année Sainte, plongés dans un travail incessant et délicat, souvent urgent et il n’était pas rare qu’il exigeât des sacrifices personnels. Aussi nous plaît-il de penser à vos nombreuses initiatives et de saluer personnellement les membres des diverses commissions qui, prépo­sés à des secteurs d’activité déterminés dans le cadre dudit Comité, ont programmé, dans ses différentes phases et dans le déroulement ordonné des célébrations, le salutaire événement ecclésial. Des Com­missions pour l’assistance spirituelle et pour l’accueil des pèlerins — cette dernière intégrée et assistée par la « Peregrinatio Romana ad Petri Sedem » — à la Commission pour les jeunes et à celles chargées des offices sacrés et des manifestations culturelles, elles ont toutes entrepris et mené à bonne fin une oeuvre de sensibilisation et d’assistance dont dépendait, en grande partie, la réussite de l’Année Sainte. Et comment ne pas rappeler — nous en avons été les témoins directs — les assemblées hebdomadaires Place Saint-Pierre pour la récitation du Rosaire Mariai et pour l’exercice du Chemin de la Croix de même que le ministère sacramental des Con­fesseurs et des Pénitentiers dans les Basiliques Patriarcales et encore les présentations volontaires des Animateurs Spirituels ? Il y a eu en somme, toute une confluence d’efforts et d’énergie vers un seul et très noble but.

Après l’expression de cette due reconnaissance nous vous dirons encore quelques-unes des raisons qui entraînent également notre gratitude. Avant tout, il faut que nous vous remercions parce qu’en fait depuis l’annonce du Jubilé jusqu’au moment de sa conclusion vous vous êtes trouvés pratiquement seuls à devoir affronter la masse du travail d’organisation et de coordination parce que malheureuse­ment a fait défaut cette collaboration à laquelle il était cependant normal de s’attendre. Ce que vous avez fait a donc constitué un indispensable et précieux service rendu à l’Eglise Catholique qui dans ce temps de grâce, conclu depuis peu — vero tempus acceptable, di­rons-nous avec Saint Paul (2 Co 6, 2) — avait convoqué ses fils, les invitant à participer à l’Année Sainte « pour être convertis dans la pénitence, retrempés dans la charité et unis plus étroitement à leurs frères » (Bulle Apostolorum Limina, 1). Et grâce, donc à votre zèle, elle a eu le déroulement positif souhaité, tandis qu’on a pu suppléer assez bien aux carences dont nous avons parlé.

Mais il y a plus : depuis le début, vous avez résisté à la tenta­tion du scepticisme et du découragement. D’aucuns ont dit que l’humus culturel, la mentalité moderne, l’inarrêtable processus de sécularisation compromettaient dès le départ la célébration; que tout cela faisait obstacle à l’idée même du Jubilé conçu à tort com­me un anachronique résidu de l’ère médiévale. Mais ces doutes, avancés et même exagérés par certains publicistes, ne vous ont pas effleuré, pas plus que les hésitations et les réserves et les contesta­tions éventuelles n’ont jamais empêché votre travail ou ralenti votre dévouement.

Et nous devons aussi rappeler que vous avez travaillé en nom­bre plutôt réduit : en effet il n’y a pas beaucoup d’officiels assignés à cet Organisme, et si, au fur et à mesure que les cadres devaient être complétés, il s’y est joint d’autres personnes, lourd et quo­tidien n’en demeurait pas moins le poids de ce qu’il y avait à faire. Il suffit de penser à l’évidente exigence d’établir des contacts et des accords, au volume de la correspondance, au grand nombre des destinataires, parmi lesquels les Conférences Episcopales, les Comités diocésains et nationaux, les divers comités et enfin les per­sonnes privées.

Merci, donc, très chers Fils, pour la constance, l’assiduité, la ferveur que vous avez démontrées en offrant à la communauté ecclésiale l’exemple d’un généreux service !

Maintenant l’Année Sainte est passée, elle est finie, conclue. On en reparlera en l’an 2000. Alors, désormais, on démobilise ? Certes, comme événement célébré à la cadence d’un tous les 25 ans, comme étape saillante dans l’histoire religieuse de notre siècle — qui ne se souvient de la belle image qui propose les Années Saintes comme quattuor tempora saeculi ? — le Jubilé a déjà eu sa conclu­sion; mais sa substance spirituelle, son contenu pénitentiel, ses thèmes caractéristiques de claire ascendance biblique et, surtout, de nette empreinte évangélique (cf. Mc 1, 15 ; Mt 4, 17) sont quel­que chose de permanent, contiennent des éléments intrinsèques à la foi chrétienne et sont donc destinés à avoir un développement ultérieur. Le Jubilé contient — voulons-nous dire — une ma­tière, en soi inépuisable. Certes se conclut l’aspect extraordinaire de l’événement jubilaire ; mais ce qui doit rester et perdurer, ce sont ses idéaux de réconciliation et de renouvellement, son rappel, son message, son esprit et — Dieu le veuille — ses fruits de sainteté et de vie surnaturelle.

Quant à vous, avec la dernière réunion que vous avez tenue ont pris fin vos fonctions et vos prestations, tellement méritoires qu’elles vous valent la reconnaissance de tout le Peuple de Dieu et notre gratitude personnelle ; mais il faut que vous ayez tou­jours conscience de l’important travail accompli et, en même temps, un sentiment de légitime satisfaction intérieure. Oh ! ces fruits, qu’ont déjà cueilli tant de nos frères et fils de l’Eglise peuvent se multiplier, croître et mûrir vigoureux, en vous et pour vous. Ceci est le vœu que, d’un cœur paternellement affectueux et en gage des plus amples récompenses du Seigneur, nous adressons mainte­nant à chacun de vous et que nous confirmons volontiers avec une spéciale Bénédiction Apostolique. Ainsi soit-il !

 

 

 

31 janvier

RÔLE DÉTERMINANT DE LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ ET DANS L’EGLISE

 

Samedi 31 janvier, le Saint-Père a reçu, dans la Salle du Trône, au Vatican, les membres de la Commission d’Etudes sur « La femme dans la Société et dans l’Elise » et du Comité pour l’Année Internationale de la Femme. Les deux groupes étaient conduits par le Prési­dent Mgr Enrico Bartoletti, ex Archevêque de Lucques, Secrétaire Général de la Conférence Episcopale Italienne. Assistaient à l’audience les représentants de 13 Nations, des Universités Pontificales et de nombreuses Commissions In­ternationales de la Sacrée Congrégation. Après quelques mots de présentation de la part de Mgr Bartoletti, Madame Deborah Seymour (U.S.A.), mariée depuis peu et le plus jeune membre de la Commission, a adressé un salut d’hommage au Saint-Père qui a répondu par le discours suivant:

 

Chers Fils et chères Filles,

 

Après plus de deux ans de travail intense et difficile, vous voici arrivés à la fin de la sixième et dernière session plénière de votre Commission. En considérant le chemin ! parcouru, vous pouvez éprouver une légitime fierté et un sentiment de reconnais­sance envers le Seigneur. Nous aussi nous tenons à vous dire au­jourd’hui notre joie et notre vive satisfaction pour le travail que vous avez accompli.

 

1. Le Synode des Evêques de 1971, en constatant le mouve­ment généralisé de promotion de la femme dans le monde, avait exprimé le souhait « que les femmes reçoivent leur part de respon­sabilité et de participation dans la vie communautaire de la so­ciété et même de l’Eglise » (cf. AAS 63, 1971, p. 933.). A cette fin précisément fut crée votre Commission d’étude sur la femme dans la société et dans l’Egli­se. Comme nous le rappelions le 18 avril 1975 au Comité pour l’année internationale de la femme, cette Commission avait pour tâche d’étudier les moyens de réaliser la « promotion effective de la dignité et de la responsabilité des femmes » (AAS 67, 1975, p. 264.). Et nous ajoutions qu’il importait de « susciter une révision de vie... sur la parti­cipation des femmes à la vie sociale d’une part, à la vie et à la mission de l’Eglise d’autre part » (Ibid. p. 265.).

Nous sommes heureux de savoir que votre Commission, après deux ans de travaux, a élaboré sur ces questions un riche dossier, qui rendra de grands services à l’Eglise universelle et aux Eglises lo­cales. Vous avez eu la sagesse de rappeler au début la place de l’être humain, homme et femme, dans le dessein de Dieu, afin que tous ceux qui, dans l’Eglise, travaillent de quelque manière à la promotion de la femme, le fassent toujours dans une optique authentiquement chrétienne. En outre, vous avez rassemblé une documen­tation importante sur la participation des femmes aux responsabili­tés pastorales dans l’Eglise ; vous avez aussi fait des propositions concrètes, pour que les femmes aient une part plus grande dans l’activité de l’Eglise ; enfin, au Synode des Evêques de 1974, vous avez présenté des vœux pour que soit développée la participation des femmes à l’œuvre de l’évangélisation. Pour ce travail considérable, qui témoigne de votre amour sincère pour l’Eglise, nous tenons à vous dire notre reconnaissance.

 

2. L’Année internationale de la femme est maintenant passée, et les travaux de votre Commission touchent à leur fin. Mais plutôt que d’une fin, c’est d’un nouveau départ qu’il faut parler. Les pro­grammes que vous avez élaborés dans les derniers mois doivent maintenant être réalisés progressivement dans les faits. Comme nous vous le disions le 18 avril 1975, ce qui est le plus urgent, c’est de « travailler partout à faire découvrir, respecter, protéger les droits et les prérogatives de toute femme, dans sa vie célibataire, conjugale, éducative, professionnelle, civique, sociale, religieu­se » (Ibid. pp. 266-267.). Voilà la tâche qui doit être accomplie, et à laquelle cha­cun et chacune d’entre vous s’efforcera de coopérer selon ses moyens. Nous voudrions à cette occasion vous indiquer quelques principes qui vous guideront dans votre effort.

Rappelons tout d’abord ce principe fondamental du christianis­me : Dieu a créé la personne humaine, homme et femme, dans un seul dessein d’amour ; il a créé l’être humain à son image. L’homme et la femme sont donc égaux devant Dieu : égaux comme person­nes, égaux comme enfants de Dieu, égaux en dignité, égaux aussi dans leurs droits. Cette égalité foncière doit être réalisée à diffé­rents niveaux. Avant tout au niveau personnel : la femme a un droit imprescriptible au respect ; en privé comme en public, sa dignité doit être reconnue et sauvegardée ; une action vigoureuse doit être entreprise en ce domaine, car dans la société contemporaine existent de nouvelles formes d’esclavage et de dégradation de la femme ; il est urgent aussi de rendre sur ce point le climat de notre vie pu­blique plus moral, plus sain, plus respectueux de la dignité de la femme.

L’égalité de l’homme et de la femme doit être réalisée également dans la vie professionnelle et sociale (Cf. Conc. Vat. II, Const. Gaudium et Spes, nn. 9 et 29.). Dans beaucoup de pays, certes, en théorie du moins, l’homme et la femme ont déjà acquis les mêmes droits fondamentaux. Mais les discriminations subsistent encore. Nous songeons à la situation des femmes de travailleurs mi­grants et aux femmes migrantes qui elles-mêmes travaillent. Nous pensons aux femmes des milieux ruraux et ouvriers qui ne peuvent recevoir la formation nécessaire à leur épanouissement humain, et qui doivent travailler pour un salaire souvent insuffisant. Nous te­nons à répéter ici l’appel pressant de la Délégation du Saint-Siège à la Conférence Mondiale de Mexico, en faveur des femmes pauvres ou dans la détresse. Nous vous invitons tous et toutes à lire et à faire connaître autour de vous le texte de cette résolution, et à faire tout ce qui est en votre pouvoir pour l’aide aux femmes pau­vres, partout dans le monde. Mais nous ne pouvons omettre de souligner que, dans les pays plus développés, l’accession des fem­mes aux instances de réflexion et de décision qui conditionnent tous les secteurs de la vie sociale, a besoin de progresser avec sa­gesse et réalisme.

Nous souhaitons aussi que les femmes soient encouragées et aidées dans le rôle primordial qu’elles assument pour leur famille. Oh, nous savons bien que certains mouvements féministes nous soupçonnent de vouloir enfermer la femme dans des besognes fa­miliales austères et limitées, l’empêchant ainsi de déployer ses vir­tualités en d’autres domaines sociaux. Pour cela, ils sont en réaction contre tout rappel du rôle de la femme au foyer. Est-ce réaliste, est-ce sage, de tomber d’un excès dans l’autre ? Nous pensons que sur ce point capital, les chrétiens doivent faire preuve de sagesse et de courage dans leurs convictions et leur engagement. Il est souhaitable, précisément, que le fait d’élever et d’éduquer les en­fants soit l’œuvre conjointe du père et de la mère, et il y a certai­nement des progrès à réaliser pour que les hommes y prennent davantage leur part ; mais le rôle de la femme, c’est trop évident, demeure essentiel. Serait-ce donc une tâche mesquine que de con­tribuer à la formation de personnalités humaines, de préparer les générations de demain, celles qui feront la société ? La société de demain demandera des comptes aux foyers d’aujourd’hui sur la qualité déterminante de l’amour et de l’éducation donnés aux en­fants et aux adolescents.

Mais c’est aussi dans l’Eglise, dans son immense travail d’évangélisation, que les femmes doivent investir, toujours davantage, leurs richesses spécifiques, tant humaines que spirituelles. C’est le souhait clairement exprimé par le dernier Concile (Cf. Décret sur l’Apostolat des laïcs Apostolicam actuositatem, n. 9.). C’est le désir nettement exposé par votre Commission aux membres du Synode des Evêques de 1974.

Le panorama des activités apostoliques de la femme est déjà impressionnant, là où l’on a pris la peine de la faire accéder aux responsabilités qui peuvent être les siennes. Le domaine capital de l’enseignement religieux et de la formation spirituelle, la prépara­tion aux sacrements, l’approche des baptisés qui ignorent presque tout de la foi, et la rencontre des non-chrétiens, l’accueil et l’accom­pagnement des pauvres et des marginaux, l’animation de l’Action catholique, le discernement et le soutien des vocations, la partici­pation aux mouvements socio-professionnels catholiques. Voici, parmi tant d’autres, des champs d’activités et de responsabilités qui s’offrent partout aux femmes chrétiennes. Et si, pour votre part, vous devez demeurer très attentives aux besoins qui se font jour, il serait vain et illusoire de multiplier à l’infini les expériences. Il s’agit davantage d’assumer totalement les responsabilités que vous avez acceptées, non dans un esprit de compétition ou de vaine gloire mais de collaboration et d’humilité évangélique.

 

3. Nous voudrions encore, chers Fils et chères Filles, vous met­tre en garde contre certaines déviations possibles, dans le mouve­ment contemporain de promotion de la femme. L’égalisation des droits ne doit pas dégénérer en nivellement égalitaire et imperson­nel. L’égalitarisme, prôné aveuglément par notre société matériali­sée, ne se soucie guère du bien spécifique des personnes, et contrai­rement aux apparences, il ne se préoccupe pas de ce qui convient ou ne convient pas à la femme. Il risque par là, soit de la viriliser indûment, soit de la dépersonnaliser ; dans les deux cas, il fait vio­lence à ce qu’il y a de plus profond en elle. L’égalitarisme peut même favoriser certaines formes d’hédonisme qui sont une menace pour l’intégrité spirituelle et morale de la femme et pour sa dignité simplement humaine.

L’authentique promotion chrétienne de la femme ne se limite pas à revendiquer des droits. L’esprit chrétien nous oblige tous, hommes et femmes, à toujours nous rappeler aussi nos devoirs et nos responsabilités propres. Aujourd’hui, il s’agit surtout de réali­ser une collaboration plus grande, plus étroite entre hommes et femmes, dans la société et dans l’Eglise, pour que tous et toutes « apportent leurs richesses et leur dynamisme propre à la cons­truction d’un monde, non pas nivelé et uniforme, mais harmonieux et unifié » (ASS 67, 1975, p. 265.). Ainsi comprise, la promotion de la femme peut aider puissamment à réaliser l’union entre les hommes et à instaurer la paix dans le monde.

L’Eglise attend beaucoup des femmes pour l’accomplissement de sa mission évangélisatrice. Dans la crise que nous traversons, leur rôle peut être déterminant, aussi bien pour l’humanisation de la société civile que pour l’approfondissement de la foi dans la fa­mille et dans la communauté ecclésiale, et pour un plus grand rayonnement du message chrétien.

Sur vous tous, et sur tous ceux qui aideront les femmes à trou­ver leur juste place et le rôle qui leur revient, nous implorons les grâces de l’Esprit Saint, sa lumière et sa charité, pour que cette oeuvre capitale se réalise dans les meilleures conditions. Nous im­plorons l’aide de Marie, qui a si bien correspondu à l’Esprit Saint dans toute l’œuvre du Salut. Et, en vous redisant notre gratitude pour votre précieuse collaboration, nous vous donnons notre paternelle Bénédiction Apostolique.

 

 

 

2 février

L’OFFRANDE DES CIERGES AU PAPE EN LA FÊTE DE LA PRÉSENTATION

 

L’Homélie du Saint-Père

 

Et maintenant venez, Fils vénérés et très chers, et portez-moi l’offrande symbolique de votre cierge, vous qui, de votre vie, avez fait l’offrande généreuse à l’Eglise et amoureuse au Christ, Prêtres et Religieux consacrés dans le saint célibat ; et venez, vous, Filles vouées au Christ, qui par l’oblation de votre virginité, vous distinguez comme des fleurs immaculées dans le jardin de la com­munauté catholique ; venez, vous, fidèles que de l’honnêteté chré­tienne faites le phare resplendissant qui guide votre phalange sur les sentiers de l’Evangile. Venez ; et donnez tous à ce geste pieux de la remise du cierge béni sa pleine signification, sa transfigurante valeur : celle de la respectueuse soumission à l’Eglise ; celle de l’austérité et de la droiture de votre style moral, personnel et com­munautaire de vie chrétienne ; et principalement celle de la vertu de la chasteté, conforme à l’état de vie que vous avez professé.

Cette signification, cette valeur, de la pureté chrétienne spécia­lement, nous voudrions que vous en ayez conscience au plus pro­fond de vos âmes, pendant que vous accomplissez la présente cé­rémonie religieuse. Pourquoi cette pensée devrait-elle prévaloir en nous aujourd’hui ? Oh, pour de multiples raisons, une raison de circonstance, d’abord, du fait de son caractère d’actualité sur la­quelle notre attention est attirée par la récente Déclaration de no­tre S. Congrégation pour la Doctrine de la Foi ; une très importante déclaration au sujet de certaines questions d’éthique sexuelle que couronne dans sa conclusion une très belle et synthétique apologie de la vertu de chasteté, « qui ne se borne pas, dit la Déclaration, à éviter les fautes indiquées ; elle a aussi des exigences positives et plus hautes. C’est une vertu qui marque toute la personnalité dans son comportement tant intérieur qu’extérieur » (Déclaration, n. 11).

C’est dans cet aspect positif de la pureté que nous voudrions que la présente célébration trouve son inspiration, confirmant en nous la conscience de sa nécessité, non seulement comme défense contre les opinions aberrantes et les faiblesses déprimantes qui aujourd’hui la méprisent et la disent, d’une part, impossible, et de l’autre, nocive ou superflue (cf. Saint Thomas II-II, 151 ss.), mais égale­ment comme exaltation de sa fonction réparatrice du désordre éthico-psychologique introduit par le péché originel dans le milieu com­plexe de l’être humain, et de son indispensable efficacité pédagogi­que en vue d’une maîtrise de soi, élément d’équilibre et de libération vraiment digne d’un homme nouveau et chrétien. Nous devrions reconnaître les liens de parenté de cette vertu avec la force et avec la beauté de l’âme vivifiée par l’Esprit Saint (cf. Saint ambroise, De virg. 1, 1), tout en admettant qu’elle dépasse, spécia­lement dans son expression parfaite, la compréhension et plus en­core l’observance de la part des hommes (cf. Mt 19, 11) ; mais toujours pour conclure que alimentée par l’ascèse et la prière, la pureté est possible (2 Co 12, 9 ; Ph 4, 13 ; Mt 5, 29 ; 18, 8-9), qu’elle est également facile (Décl. in fine) et qu’elle rend heureux. Pourquoi heureux ? Parce que le Seigneur a dit « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu! » (Mt 5, 8). Rien ne rend plus opaque le regard sur les choses spirituelles et divines que l’impureté des pensées, des sens, du corps (1 Co 2, 14) ; et rien ne dispose mieux notre âme à l’efficacité, à la compréhension, à la contempla­tion des mystères religieux que la pureté. Elle favorise la transpa­rence de notre prière sur les Réalités ineffables vers lesquelles se tournent notre vocation chrétienne et spécialement notre immola­tion célibataire et virginale (cf. Saint Thomas II-II, 152, 1 ; ibid., 2 ; 153, 5). Elle n’éteint pas la flamme du cœur ; elle est au contraire l’atmosphère de l’amour, de la charité.

Oui, envers Dieu, nous pouvons de quelque manière le com­prendre: l’âme vouée à Dieu seul le cherche, le sert, l’aime de tout son cœur ; une concentration exclusive, entièrement orientée vers le Dieu infini, qui nous est rendu accessible sous quelqu’aspect, se pro­duit dans notre esprit; une recherche continue et toujours vigilante; et tout en même temps une paix inaltérable occupe son espace inté­rieur tout entier (cf. Ste Thérèse, Chemin de perfection).

Mais envers le prochain ? Envers la société ? Envers l’humanité ? Oh Frères, oh Sœurs dans le Christ, vous connaissez cet autre prodige de la chasteté vouée à la charité ; non seulement elle ne ferme pas sur le monde les fenêtres de notre cellule, mais elle les ouvre, non pas pour y chercher la rencontre cependant bénie de l’amour conjugal que, plus que jamais, nous honorons aujourd’hui, et que nous savons être une source, en Jésus-Christ, de grâce sacramentelle et un programme normal de sanctification; non, elle les ouvre pour se répandre en charité, qui se sublime et se donne dans le service d’autrui et le sacrifice de soi-même, qui fait du cé­libat et de la virginité des sources incomparables de sainteté évangélique qui, dans l’économie chrétienne, leur assigne la première place dans la hiérarchie de l’amour. Qui peut aimer et servir les hommes mieux que celui qui, renonçant à tout amour humain per­sonnel offre sa propre vie à ce Jésus qui, de chaque frère dans le besoin, a fait le sacrement de sa présence mystique et sociale ? (cf. Mt 25, 40 ; cf. Bossuet).

Non, la chasteté consacrée n’est pas égoïsme mais immolation de soi pour ce Royaume de Dieu qui est toute une célébration de charité ecclésiale, c’est-à-dire positive et universelle.

Il en est ainsi, Frères et Sœurs dans le Christ, Nôtre-Seigneur : en portant à l’autel nos cierges, pour ainsi dire symboles de notre pureté offerte à la lumière, à la consumation dans le sacrifice de soi, renouvelons dans nos cœurs l’engagement de notre donation et la confiance dans le centuple que le Christ lui-même a promis comme récompense. (Mt 19, 29 ; cf. J. coppens, Sacerdoce et Célibat, Louvain 1971 ; Cardinal P. Felici : « Beati i puri di cuore », L’Osservatore Romano, édition quotid. en langue italienne du 1er fé­vrier 1976).

 

 

 

3 février

MESSAGE DU PAPE

 

A vous tous, Frères et Fils de l’Eglise catholique !

 

Une fois encore, en ce dimanche consacré à la célébration de la Journée mondiale de prière pour les vocations, Nous sentons le besoin de nous adresser à vous, en esprit de commu­nion affectueuse et confiante, non seulement pour nous associer aux supplications que vous faites monter aujourd’hui vers le Sei­gneur, mais aussi pour vous faire part des intentions et des pensées qui nous viennent à l’esprit.

Nous vous parlons, en effet, au nom d’une cause qui est essen­tielle, et donc permanente et déterminante dans la vie de l’Eglise ; Nous vous parlons en reprenant en mains le texte de l’Exhortation apostolique sur l’Evangélisation que Nous vous avons adressée à l’apogée de l’Année Sainte, dans la ferveur du réveil religieux sus­cité par l’événement jubilaire ; Nous vous parlons sous l’impression toujours fraîche et salutaire des paroles mêmes de la lecture évangélique de ce jour.

J’ai encore d’autres brebis... ; celles-là aussi, il faut que je les conduise ; elles écouteront ma voix (Jn 10, 16). Et Nous pouvons nous demander avec Saint Paul : comment écouteront-elles si per­sonne ne parle, si personne ne prêche et n’évangélise (cf. Rm 10, 14-15) ? Certes, la voix de Jésus, Verbe de Dieu, Parole vivante du Père, est toujours là ; mais il est nécessaire également — et c’est un des aspects admirables du mystère de l’Eglise — qu’il y ait des hommes et des femmes pour la reprendre et la répéter, pour la transmettre et la répandre de façon à la faire retentir devant chaque génération et sur toute la surface de la terre. Comme pour illustrer les liens étroits entre vocation et évangélisation, Jésus nous a offert en lui-même un incomparable exemple, faisant entendre sa voix parmi les siens et dans sa patrie tout au long de sa vie publique : il cheminait à travers villes et villages, prêchant et annonçant la bonne nouvelle du Royaume de Dieu (Lc 8, 1). Il a donc été le tout premier et le plus grand évangélisateur (cf. Exhort. apost. citée, n. 7). Lorsque ensuite il a quitté ce monde, il a voulu que sa parole et son Evangile restent toujours avec nous : Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point (Mt 24, 35) ; il a voulu que sa voix continue à être entendue par l’humanité : Allez par le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création (Mc 16, 15). Et pour que cela puisse se réaliser, il a réuni le nouveau peuple de Dieu, qui est entre ses mains l’instru­ment de la Rédemption de tous les hommes et est envoyé au monde entier comme lumière du monde et sel de la terre (Const. dogm. Lumen Gentium, n. 9). Ainsi l’Eglise tout entière est mis­sionnaire et l’œuvre de l’évangélisation est le devoir fondamental du peuple de Dieu (Décret Ad Gentes, n. 35).

C’est donc à nous, c’est à notre génération de croyants qu’il ap­partient d’écouter la voix du Seigneur et de la faire entendre, d’ac­cueillir sa parole et de la donner, de la vivre et d’en témoigner, d’être évangélisés et d’évangéliser. Il y a là un devoir unique, sous deux aspects inséparables, comme deux actes complémentaires d’une même mission.

Maintenant, Frères et Fils, réfléchissons ensemble. Vous savez qu’il y a dans l’Eglise cette unité de mission, mais que divers sont les offices, les ministères, les services : autrement dit, il y a une variété de vocations. Il y a, certes, diversité de dons spirituels, mais c’est le même Esprit ; diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur ; diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous. A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun (1 Co 12, 4-7).

— Dans cette variété d’appels se distingue avant tout, et d’une manière tout à fait particulière, parce qu’elle s’insère au cœur même de la prodigieuse et incessante aventure de l’évangélisation, la mission du prêtre. Etre prêtre ! Par la vertu du sacrement de l’Ordre, les prêtres sont consacrés pour prêcher l’Evangile ; parti­cipant de la charge de l’unique Médiateur qui est le Christ, ils an­noncent à tous la parole de Dieu ; ils peinent à la parole et à l’en­seignement, croyant en ce qu’ils trouvent, par la lecture et la mé­ditation, dans la loi du Seigneur, enseignant ce qu’ils croient, pra­tiquant ce qu’ils enseignent (cf. Const. dogm. Lumen Gentium, n. 28). Coopérateurs dévoués de l’ordre épiscopal, ils doivent aussi sanctifier et guider leurs frères dans la foi, après l’avoir annoncée.

— Dans cette variété d’appels, les diacres occupent une place distincte. Etre diacre ! Les diacres sont ordonnés pour servir le peuple de Dieu, en communion avec l’Evêque et son presbyterium ; ils servent en particulier dans le ministère de la parole divine, en­seignant, exhortant, évangélisant, tout en marchant selon la vérité du Seigneur (ibid., n. 29).

— Dans cette variété d’appels, il y a une place privilégiée pour les personnes consacrées par les vœux religieux. Etre une person­ne consacrée ! Cela signifie offrir sa vie au service de l’Evangile, souvent aux avant-postes de la mission, et proclamer la crédibilité de l’Evangile par des oeuvres de charité de tout genre et par le témoignage de la sainteté chrétienne (cf. Exhort. apost. citée, n. 69). C’est une tâche très noble qui est proposée à tous, hommes et femmes, sans distinction; c’est un champ très vaste qui s’ouvre non seulement au zèle généreux et aux capacités de travail bien connues des religieux, mais également à l’esprit de dévouement à la sensibilité particulière et à l’imagination des religieuses.

— Dans cette variété d’appels, Nous ne pouvons oublier les laïcs, qui sont, justement, appelés à collaborer avec leurs Pasteurs au service de la communauté ecclésiale, exerçant des ministères très diversifiés, selon la grâce et les charismes que le Seigneur voudra bien déposer en eux, coopérant ainsi à la mission évangélisatrice (cf. ibid., n. 73). Nous n’oublions pas non plus ceux qui veulent réa­liser leur vocation de prêtres, de diacres de personnes consacrées, de laïcs, dans les conditions particulières et plus ardues de la vie missionnaire, pour annoncer directement l’Evangile du Christ Sei­gneur.

Alors Fils et Filles très chers, prions ensemble. Nous avons parlé de grâces et de charismes : toute vocation dans l’Eglise est un don de Dieu, et Lui seul possède le trésor et le secret de ses dons.

Il y a tant de chemins qui s’ouvrent devant nous ! Mais nous sa­vons qu’ils resteront déserts si nous ne nous décidons pas à les parcourir. Et nous savons aussi que cette décision ne vient pas seulement du libre choix : il y faut la grâce du Seigneur, qui nous appelle, qui nous éclaire, qui nous encourage. Pour cela, nous devons maintenant prier :

Nous t’en prions, Seigneur : continue à bénir ton Eglise et à l’enrichir du don de tes vocations. Nous t’en prions : fais que beaucoup veuillent bien accueillir ta voix et continuer à réjouir l’Eglise par la générosité et la fidélité de leur réponse. Amen.

Cette invocation, dictée par les exigences accrues de l’annonce évangélique, s’élèvera aujourd’hui dans chacune des communautés ecclésiales répandues à travers le monde : paroisses et diocèses, sé­minaires et institutions, familles religieuses et groupes de laïcs, réunis ensemble au nom du Christ. Qu’elle soit l’expression exem­plaire de l’effort solidaire de tous ceux qui ont conscience d’appar­tenir à un corps unique ; qu’elle soit un témoignage de communion réciproque dans la foi et dans les oeuvres. Ainsi se renouvellera, dans la maturité du vingtième siècle, la réalité réconfortante de l’Eglise naissante, lorsque tous d’un même cœur étaient assidus à la prière (Ac 1, 14), et fréquentaient assidûment le Temple, tan­dis que, chaque jour, le Seigneur adjoignait à la communauté ceux qui seraient sauvés (ibid., 2, 46-47).

Il y a là une invitation, et en même temps un vœu que Nous con­firmons de notre Bénédiction Apostolique.

 

Du Vatican, le 3 février 1976.

 

PAUL VI Pape

 

 

 

9 février

LE CONSENTEMENT LIBRE ET IRRÉVOCABLE SOURCE DU LIEN MATRIMONIAL

 

Le 9 février, à l’occasion de la nouvelle année judiciaire, Paul VI a reçu en audience les membres du Tribunal de la « Sacra Ramona Rota ». Etaient présents, entourant leur Doyen, S. Exe. Mgr Boleslaus Filipiak, les Auditeurs, les Promoteurs de Justice, les Défenseurs des S. Palais, les Avocats Rotaliens et les membres de la Chancellerie accompagnés de leur propre Chef, Mgr Mario Giannecchini. Assistait éga­lement à l’audience le Doyen des Avocats du S. Consistoire, Maître Jean Torre. Après avoir écouté l’adresse d’hommage de S. Exe. Mgr Filipiak, le Saint-Père a pronon­cé un discours en langue latine. En voici no­tre traduction :

 

Très chers Fils,

 

C’est avec grande joie que nous vous souhaitons la bienvenue à vous qui — selon la coutume annuelle du Tribunal de la S. Romana Rota — nous rendez visite, et il nous plaît de vous assu­rer que nous avons écouté avec intérêt et respect ce que nous a dit votre illustre Doyen Boleslaus Filipiak qui nous est très cher et que nous vénérons. Interprétant en termes particulièrement nobles et émouvants les sentiments qui animent tous ceux ici présents, il a ajouté des considérations qui méritent toute attention, s’agissant de problèmes inhérents au « jus dicendum » dans l’Eglise et concernant des circonstances qu’y s’y rapportent.

Votre présence ici acquiert une valeur et une autorité toutes particulières du fait de votre haute qualification.

En effet, chaque fois que l’occasion nous est offerte de recevoir vos très dignes personnes, naît en nous le sentiment spontané de la gravité de votre emploi et de l’importance primordiale du service que vous procurez à l’Eglise, en rendant la justice au nom et sous l’autorité du Saint Siège Apostolique. C’est là un service qu’illustrent non seulement les glorieuses traditions de votre Tribunal, mais aussi votre inlassable activité et, principalement, l’esprit de sacer­dotal apostolat qui tempère votre sévérité de juges, ainsi que votre préparation professionnelle et le dévouement passionné avec lequel vous accomplissez la mission quotidienne que le Saint-Siège vous a confiée pour la défense de la justice. Si bien que l’ouverture de l’Année Judiciaire nous offre l’occasion d’adresser à votre glorieux Tribunal le solennel hommage de notre due reconnaissance et d’y joindre nos encouragements pour vous fortifier dans l’accomplisse­ment de votre difficile et silencieuse mission. Nous le faisons d’au­tant plus volontiers qu’aujourd’hui l’exercice du pouvoir judiciaire se trouve — comme d’ailleurs n’importe quel système juridique — combattu de divers côtés dans l’Eglise comme si cette structure devait prévaloir sur la force spirituelle et la liberté du message évangélique. Mais ce sujet a déjà été traité d’autres fois.

Si nous fixons maintenant notre regard sur les problèmes les plus pressants en matière d’exercice canonique de la justice, nous ne pouvons manquer d’attirer votre attention sur le domaine où doit principalement briller votre culte de la justice et l’efficience mo­rale et doctrinale de votre Tribunal historiquement digne. Nous nous référons aux causes matrimoniales dont l’importante augmen­tation constitue une pénible preuve des dangers qui dans la société actuelle, agissent contre la fermeté, la vitalité, la félicité de l’insti­tution familiale.

Nous sommes heureux de constater que le souci du Concile Va­tican II de promouvoir le caractère spirituel du mariage et d’ouvrir de nouveaux horizons à l’action pastorale de l’Eglise n’ont pas manqué d’engager sérieusement l’activité du Tribunal et de l’inci­ter à cueillir la pleine signification des lignes directrices plus per­sonnelles proposées par le magistère du Concile et qui se basent sur une juste évaluation de l’amour conjugal et du perfectionnement réciproque des époux ; ceci sans le moindre préjudice pour la dignité et la stabilité de l’institution familiale et sans diminuer l’excellence et la responsabilité de la procréation qui en dérive (cf. Gaudium et Spes, 47-48). De cette manière l’expérience multiforme acquise par Votre Tribunal vous met en mesure, aujourd’hui comme par le passé, de fournir un matériel abondant et qualifié pour la nouvelle législation canonique en cours d’élaboration.

Il nous plaît d’affirmer à nouveau combien l’Eglise compte sur cette contribution de votre part, précieuse et irremplaçable pour la défense et le renforcement de l’institution familiale ; car, tout en faisant transparaître dans vos sentences les résultats heureusement acquis grâce aux disciplines juridiques, biologiques, psychologiques et sociales qui ont permis de mieux connaître le mariage et de l’approfondir dans sa vraie nature de communauté d’amour, vous avez cependant maintenu bien fermes ces principes fondamentaux qui ont toujours guidé la doctrine et la praxis de l’Eglise soit pour combattre les déviations et les dégénérations de l’institution matri­moniale, soit pour orienter le mariage même vers une expression toujours plus parfaite et plus conforme à sa propre nature d’asso­ciation conjugale et de sacrement.

Dans la ligne de ce discours, nous nous sentons porté à attirer votre attention sur quelques opinions issues de certains courants modernes de pensée et, également, des nouvelles voies ouvertes par le Concile, opinions qui, valorisant parfois avec exagération le bien de l’amour conjugal et du perfectionnement personnel finissent par mettre en marge, sinon même par ignorer complètement, le bien fondamental de la progéniture et par considérer l’amour comme un élément tellement important — même au point de vue juridique — que la validité même du lien conjugal lui est subordonnée, laissant ainsi la porte ouverte au divorce de manière pratiquement illimitée, comme si la disparition de l’amour (ou plutôt la passion amoureuse des débuts) mettait fin à la validité de l’irrévocable pacte conjugal, né d’un libre consentement amoureux.

Nous nous limiterons toutefois à une seule observation que d’ail­leurs vous connaissez bien mais qui, cependant, nous paraît mériter d’être rappelée ici et maintenant.

Il n’y a pas à hésiter sur l’importance que le Concile attache à l’amour conjugal qu’il considère comme l’attitude parfaite des époux et la fin vers laquelle ils sont appelés à orienter continuellement leur vie commune. Toutefois, ce que nous voulons souligner ici une fois de plus est que, comme vous le savez, dans la conception chré­tienne de l’institution familiale, on ne saurait d’aucune manière admettre une interprétation de l’amour conjugal qui conduise à abandonner ou à minimiser dans sa valeur et dans sa signification le principe bien connu : matrimonium facit partium consensus. C’est le consentement des parties qui opère le mariage. C’est là un principe d’une importance capitale dans toute la tradition canonique et théologique et qui a été souvent rappelé par le Magistère de l’Eglise comme un des éléments fondamentaux du droit naturel de l’insti­tution familiale non moins que du commandement évangélique (cf. Mt 19, 5-6 ; Denzinger-Schonmetzer, nn. 643, 755, 756,1327, 1497, 1813, 3701, 3713).

En vertu de ce principe, à tous bien connu, le mariage existe dès le moment précis où les deux conjoints donnent à leur union matrimoniale un consentement juridiquement valide. Un tel con­sentement est un actus voluntatis, un acte de volonté de nature con­tractuelle (ou foedus conjugii, pacte conjugal, selon l’expression que l’on préfère aujourd’hui) dont les effets juridiques se trouvent instan­tanément liés d’une manière inséparable: c’est-à-dire le mariage « in facto esse », un état de vie indissoluble et par la suite il n’y aura absolument rien qui pourra avoir une influence sur la « réalité juri­dique » ainsi créée. Il en résulte qu’une fois un tel effet juridique créé — soit donc le lien matrimonial — le consentement donné devient irrévocable et il n’est plus possible de détruire la réalité qu’il a produite.

Bien que de caractère plutôt pastoral, la Constitution Gaudium et Spes elle-même enseigne clairement cette doctrine, tel qu’on le relève dans le passage suivant : « La communauté profonde de vie et d’amour que forme le couple a été fondée et dotée de ses lois propres par le Créateur ; elle est établie sur l’alliance des conjoints c’est-à-dire sur leur consentement personnel irrévocable. Une ins­titution, que la loi divine confirme, naît ainsi, au regard même de la société, de l’acte humain par lequel les époux se donnent et se reçoivent mutuellement. En vue du bien des époux, des enfants et aussi de la société, ce lien sacré échappe à la fantaisie de l’homme » (n. 48).

Aussi faut-il exclure de la manière la plus absolue que si vient à disparaître un quelconque de ses éléments subjectifs comme, avant tout, l’amour conjugal, le mariage puisse cesser d’exister en tant que réalité juridique créée par le consentement initial une fois pour toutes et à tout jamais juridiquement efficace. Sur le plan juridique, cette réalité existe indépendamment de l’amour et continue ses effets même si l’amour vient à manquer. En effet, en donnant leur libre consentement, les époux ne font que s’engager et s’insérer dans un ordre objectif, dans une institution qui les dépasse et qui ne dépend nullement d’eux-mêmes, ni dans son existence, ni dans ses lois. Le mariage ne doit pas son institution à la libre volonté de l’homme : il a été institué par Dieu qui l’a doté de lois propres que, généralement les époux sont parfaitement heureux de recon­naître et d’exalter et que, de toutes manières, ils doivent accepter pour leur propre bien, pour le bien des enfants et de la société. De sentiment spontané l’amour se transforme en devoir rigoureux (cf. Ep 5, 25).

Il ne faut pas conclure que tout cela affecte l’importance et la dignité de l’amour conjugal, car la richesse des valeurs qui existent dans l’institution conjugale n’est pas contenue seulement dans ses éléments juridiques. L’amour conjugal, même s’il n’est pas assumé dans le domaine du droit, n’en a pas moins une fonction des plus nobles et absolument irremplaçable dans le mariage. C’est une force d’ordre psychologique à laquelle Dieu a fixé les mêmes fins qu’au mariage. En effet, là où l’amour fait défaut, il manque aux époux un puissant stimulant pour accomplir, dans un climat de sincérité réciproque, les engagements et les devoirs de la communauté con­jugale. S’il existe, par contre, un amour conjugal véritable, c’est-à-dire « pleinement humain... total... fidèle et exclusif jusqu’à la mort,... et fécond » (Encycl. Humanae vitae, n. 9) alors le mariage peut vraiment se réaliser dans toute la perfection dont il est ca­pable.

Très illustres Messieurs et Fils très chers, tout en vous faisant part de ces observations de constante évidence, nous formons les vœux que votre activité judiciaire soit toujours inspirée par votre fidélité à la loi canonique avec son interprétation classique et pas­torale, tout particulièrement là où l’actuelle tendance permissive aux dépens de la juste norme morale requiert, comme le souhaite le ré­cent Concile, une sage sauvegarde des valeurs supérieures de la vie.

Nous savons combien votre Tribunal est fidèle aux normes de procédure et nous souhaitons que les juges ecclésiastiques suivent votre exemple afin qu’ils ne s’en écartent jamais facilement ni sans justes motifs.

Et en vous exprimant ces vœux, nous invoquons sur vous et sur l’activité au cours de la Nouvelle Année judiciaire une conti­nuelle effusion de la Sagesse divine. Que la grâce du Seigneur vous accompagne toujours ; que le parfait service à l’Eglise soit l’idéal qui brille toujours devant vos yeux et vous soutienne dans les iné­vitables difficultés ; que les nobles traditions de votre Tribunal vous stimulent à un engagement toujours plus généreux de vos exception­nelles qualités d’esprit et de cœur. Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

28 février

SOYEZ LES DÉFENSEURS DE LA VÉRITÉ ET LES FORMATEURS DE LA CONSCIENCE HUMAINE

 

Le 28 février le Saint-Père a reçu en audience quelque deux cents journalistes cor­respondants en Italie de journaux, périodiques et agences de 45 Pays. A l’adresse d’hommage de la Présidente de l’Association, la suédoise Mme Anne Marie Kjellander, le Saint-Père a répondu par un discours dont voici la traduc­tion :

 

Gentili Signori e Signore de l’Association de la Presse Etrangère en Italie,

 

Nous sommes particulièrement heureux d’accueillir aujourd’hui en vos personnes, les représentants qualifiés et émérites de la presse étrangère à Rome. Votre association, en effet, pour la longue expérience accumulée, pour le caractère international de ses mem­bres et plus encore pour l’esprit fraternel qui l’imprègne, constitue un éloquent exemple de pacifique collaboration et émulation dans vos hautes fonctions d’informateurs du public.

Puis, pour nous, cette rencontre nous offre une occasion pro­pice pour vous remercier de la contribution que de l’une ou l’autre manière vous avez donnée au déroulement de l’Année Sainte. Et puisque vous êtes une expression directe de l’opinion publique il nous plaît de répéter maintenant devant vous ce que nous avons dit, à propos du Jubilé, aux membres du Corps Diplomatique accré­dité près le Saint-Siège : l’Année Sainte a démontré que l’Eglise est vivante ! Les millions de fidèles accourus à Rome n’étaient pas seulement des représentants de ce que l’on pourrait appeler christia­nisme populaire, mais également de la jeunesse et des croyants cher­chant d’approfondir et de mûrir leur foi. De très nombreux laïcs, hommes et femmes, et tant de prêtres et d’évêques ont, tout au long de l’année jubilaire fait de Rome en quelque sorte la pa­roisse de l’Eglise Universelle, rendant exemplairement témoignage, près des Trophées Apostoliques, de leur engagement chrétien et, tout autant, de leur adhésion aux idéaux permanents et vitaux du renouvellement et de la réconciliation.

Quant à vous, le fait d’exercer votre profession à Rome vous permet d’observer de près la vie de l’Eglise, dans son cœur même : ce qui semble favoriser la connaissance de cette institution alors que, pour bien observer, il faut tourner un regard des plus atten­tifs sur la singulière complexité de l’Eglise même, et plus spéciale­ment en son centre qu’ailleurs ; un regard tant sur elle-même que sur ses relations avec la société civile et avec les différents Etats qui ont avec l’Eglise des rapports particuliers, qualifiés et pacifi­que, quelques-uns, réservés et pas toujours faciles, les autres.

Seuls ceux qui reconnaissent ce caractère complexe de l’Eglise : fait religieux par excellence, qui prétend parvenir, dans une mysté­rieuse réalité, à un rapport vivant et surnaturel avec la Divinité ; fait historique indubitablement remarquable pour sa cohérence in­terne, pour sa durée bimillénaire et pour son existence tourmentée mais toujours tenace ; fait humain qu’une organisation libre et spon­tanée mais extrêmement solide revêt d’une figure sociale déterminée, celle de Peuple de Dieu, de société visible et organisée, diverse et autonome, mais coexistante, et même tendant à animer la société temporelle, ceux-là seuls peuvent comprendre combien il est difficile et en même temps obligatoire et intéressant de considérer l’Eglise dans ses aspects, simultanément, compliqués et multiples.

Vous êtes des observateurs avant d’être des informateurs. Nous n’ignorons pas que nous sommes souvent pour vous peu facile à comprendre ; c’est pourquoi nous ne tenons pas à être jugé selon une connaissance unilatérale et partielle de notre réalité ; nous-même nous nous sentons revêtu de mystère et souvent, il ne nous est pas possible de renoncer à être mieux connu de vous, non pas tellement dans nos phénomènes externes qui peuvent être infé­rieurs parfois à ce qu’ils personnifient et représentent, mais dans l’authenticité de notre investiture spirituelle et messianique. Alors, monte à nos lèvres l’antique parole d’un des premiers apologistes de la profession chrétienne, Tertullien qui comme avocat qu’il était, en prit la défense avec ses paroles célèbres : « ne ignorat a damnetur » « qu’elle ne soit pas condamnée, parce que non connue » (cf. Apol. I ; PL I, 308). Or, si la vie interne de l’Eglise — qui est une communion de foi et non pas une simple communauté d’opinions — exige, pour être pleinement connue, un regard qui soit déjà éclairé par la foi, elle n’échappe pas toutefois à l’observation et au jugement critique du journaliste qui a pour tâche d’en infor­mer le public, comme il le fait, du reste, pour d’autres sociétés ou pour les divers mouvements de pensée. Il est donc naturel, chers Messieurs que nous vous demandions, en ce qui concerne l’Eglise et ses membres, au sujet de ce qui est vraiment essentiel et spécifique dans ses structures et dans son enseignement, que nous vous deman­dions, donc, une vive attention, une sensibilité spéciale, mais non inférieure à cette attitude compréhensive et au respect même qui sont réservés à d’autres sociétés ou organismes qui ont droit de cité et de parole dans le monde. Le pluralisme, qui est tellement exalté dans la société contemporaine, demande au moins la tolé­rance et le respect de l’opinion d’autrui. Même si l’on assiste au­jourd’hui, ici et là, à des manifestations d’intolérance dont est victime l’Eglise Catholique, tandis que ne s’élève pas toujours la protesta­tion de l’opinion publique et la voix des journalistes qui en sont les interprètes et les guides.

Les relations de l’Eglise avec les Etats et, dans un sens plus gé­néral, ses interventions dans le domaine temporel sont elles aussi l’objet d’interprétations diverses. Pour certains, l’Eglise devrait se limiter à proclamer l’Evangile sans intervenir dans le secteur tem­porel ; pour d’autres, au contraire, l’Eglise devrait mettre le poids de son autorité morale dans la bataille pour la justice et dans la lutte contre toute oppression injuste. Il s’agit évidemment de deux possibilités extrêmes, alors qu’il faut — pensons-nous — poser le problème de manière différente : la libération de l’homme est, en réalité, un aspect inséparable de son salut intégral opéré par le Christ. En vue de cette libération l’Eglise s’engage de toutes ses forces, mais sans jamais renoncer à proclamer directement l’Evangile, ce qui est le but suprême de sa mission.

C’est donc en vertu d’une idée plus haute de l’homme et de son destin que l’Eglise intervient spontanément là où se joue le bonheur ou le malheur de l’homme. C’est pour cette raison qu’elle a, par exemple, accepté avec reconnaissance l’invitation à participer à la Conférence d’Helsinki dont les conclusions devraient, si elles sont loyalement appliquées, contribuer effectivement à la sécurité et à la paix, moyennant la libre circulation des personnes, le libre échange des idées et l’affirmation de la liberté religieuse.

Ces idéaux de liberté et de protection des droits de la personne humaine, nous les avons en commun et ils nous sont également chers. Aussi nous permettons-nous de vous adresser un appel et une pressante prière :

— Soyez attentifs à défendre toujours et partout les justes droits et la vraie liberté de la personne sans faire de discriminations par­tiales comme il arrive malheureusement en raison des régimes politi­ques qui sont en cause ou des options personnelles qui nous ren­dent sensibles uniquement à l’égard des victimes dont nous par­tageons les idées ou les convictions.

— Soyez les défenseurs de la vie humaine partout où elle est menacée, celle surtout de ceux qui ne peuvent se défendre ; ou lors­que le recours à la guerre ne semble pas justifié par une nécessité absolue de justice.

— Ne restez pas muets quand la dignité et l’honneur de la personne humaine sont menacés par la violence, par l’exploitation économique, par le relâchement des mœurs dont notre société per­missive donne trop souvent le douloureux exemple.

Soyez certains que si dans une telle matière l’Eglise a dû récem­ment rappeler son enseignement de toujours, elle n’a été inspirée, encore une fois, que par son amour pour l’homme et par une très haute conception de sa dignité et de celle de l’amour,

Et ne parlons pas du respect dû au lecteur. Partant d’informa­tions incomplètes et trop souvent partiales, et par des raisonnements fallacieux on arrive à imposer son propre jugement au lecteur, le mettant dans l’impossibilité de se former, tout au moins à un pre­mier moment, une opinion personnelle.

Cette forme de violence intellectuelle se retourne, en fin de compte, contre ceux qui la pratiquent car vous savez par expérience combien les couches populaires qui constituent la masse de vos lecteurs, restent sensibles à ce qui est vrai, à ce qui est juste, à ce qui est beau.

L’honneur de votre profession est que vous êtes les défenseurs attitrés de la vérité, les justiciers du bien et du mal, les formateurs de la conscience moderne et civique de l’opinion publique. Face à la société, votre responsabilité est grande, mais elle l’est encore davantage devant votre conscience et devant Celui dont elle est la résonance, plus ou moins forte, au plus intime de chacun de nous.

Nous prions le Seigneur de vous aider à affronter courageusement ces responsabilités dont nous évaluons parfaitement les difficultés. Nous implorons sa Bénédiction sur chacun de vous et sur vos fa­milles et nous vous réitérons volontiers notre confiance et nos encouragements.

 

 

 

29 février

PAUL VI SOUHAITE UN NOUVEAU PRINTEMPS DE L’ART CHRÉTIEN

 

Le dimanche 29 février, en la Basilique Saint-Pierre, devant une assemblée au premier rang de laquelle des artistes, des écrivains, tout un monde épris d’art et de beauté, le Saint-Pè­re a présidé une cérémonie en commémoration du cinquième centenaire de la naissance de Michel-Ange. Après la liturgie de la parole Paul VI a prononcé l’homélie dont voici notre traduction :

 

Très chers Fils, amis artistes et amateurs d’art !

 

Pour la troisième fois, durant notre Pontificat, vous avez été convoqués, et aujourd’hui, à l’occasion d’un événement des plus riches de signification. La première rencontre dans la Chapelle Sixtine voulait exprimer la volonté d’un dialogue ou, mieux, la reprise d’une conversion par les chemins de l’amitié et d’une com­munion de sentiments et de pensées renouvelée. Dans la seconde rencontre, vous étiez, vous, les acteurs principaux, artistes et ama­teurs d’art, avec des oeuvres de peinture et de sculpture destinées à la collection d’art religieux contemporain des Musées du Vati­can, témoignage de sincère adhésion à nos attentes et à nos espé­rances. Aujourd’hui nous nous retrouvons réunis dans l’atmosphère grave et solennelle d’une célébration liturgique qui a pour but de commémorer dignement le cinquième centenaire de la naissance de Michel-Ange.

La célébration sacrée se déroule sous les voûtes gigantesques et majestueuses de la coupole due à Michel-Ange.

Il n’existe pas, nous semble-t-il d’endroit plus indiqué pour saisir la valeur et le sens de cette célébration. Tout parle de Michel-Ange, ici où la masse même de l’édifice, énorme et élégant, met déjà nos esprits en exaltant contact avec l’incomparable artiste.

Ici l’âme perçoit plus que jamais l’incitation à se lancer vers le haut, vers quelque chose qui transcende l’homme lui-même et son histoire, dans un colloque intime et sanctifiant avec Dieu, poussée comme elle l’est par le même désir que Michel-Ange qui aspirait à sortir de l’« orribil provella in dolce calma » — à trouver la douceur du calme après l’horrible tempête.

Aussi, est-ce avec grand respect qu’en cette circonstance nous nous approchons de cette gigantesque figure de génie humain ; avec le respect, donc, que l’on doit à un si parfait représentant du monde de l’art, en ce que celui-ci a de plus élevé dans sa puissance d’expression, dans sa capacité d’être intermédiaire de réalités invisibles, dans l’incomparable grandeur de sa mission comme déjà en tant d’autres messages de sa vocation, visionnaire de la beauté secrète qui se révèle dans les proportions des choses et leurs dimensions naturelles, et spécialement dans les formes de l’homme créé à l’image même de Dieu (cf. Gn 1, 27). « La fonction de tout art — disait notre Prédécesseur Pie XII, de vénérée mémoire — est de briser les limites étroites et angoissantes du fini dans lequel l’homme est enfermé aussi longtemps qu’il vit ici-bas et d’ouvrir comme une fenêtre à son esprit aspirant à l’infini » (Discours du 8 avril 1952).

C’est en cela que se trouve la note incomparable du génie artis­tique de Michel-Ange et l’actualité de son message. Maître, pour chaque génération, d’un art qui, conquis par les valeurs de l’hu­manisme au point de se complaire dans des formes d’expression païenne, tire cependant sa plus haute et sa plus pure intention des valeurs religieuses, Michel-Ange n’entend pas seulement libérer ainsi l’image de la matière, la figure de la pierre, l’idée du dessin, mais il s’efforce tout autant de nous révéler les aspects les plus vrais de la dignité de l’homme, du caractère sacré de la vie, de la beauté mystérieuse de la conception chrétienne.

Chacun s’arrête volontiers à considérer l’artiste tout absorbé dans ses créations, vivant à l’intérieur du cercle des traits humains de ses personnages, émule des antiques dans leur effort titanesque de perfectionner idéalement la stature humaine et, dans un ravis­sement esthétique, d’égaler la perfection hellénique. Mais ce qu’il nous plaît de plus, de noter en ce moment, c’est la cohérence et la force grandiose de réalisation de tant d’œuvres dans lesquelles le thème fondamental, Dieu et l’homme, est continuellement affronté. Méditant et contemplant le mystère du Dieu vivant, créateur, ré­dempteur, juge, Michel-Ange définit le destin de toute existence humaine autour de l’adorable figure du Christ.

A ce point, notre pensée voit surgir devant elle les figures en­chanteresses des plus célèbres sculptures de Michel-Ange à com­mencer par celle — incroyable pour un jeune garçon qui n’avait pas encore 25 ans — celle, donc, de la Vierge qui veille, doulou­reuse et très pieuse, près du seuil de cette Basilique. « Avec cette Pietà, commente Papini (Michelangelo, p. 435), ce n’est pas seule­ment le jeune génie de Michel-Ange qui s’affirme aux yeux de tous avec une vigoureuse splendeur, mais c’est la grande sculpture chré­tienne moderne qui naît, synthèse miraculeuse de la perfection hellénique et de la spiritualité médiévale ». Et puis les autres célèbres figures gigantesques qui définissent le plus grand des sculp­teurs, depuis le jeune athlète qu’est le David florentin, jusqu’au gigantesque Moïse couronné de l’Eglise Saint-Pierre-aux-Liens, à la sanglotante Pietà du Rondanini, et d’autres, et d’autres... Puis le regard ! s’arrête à la révélation, certes, pas nouvelle, mais ici inégalable, de Michel-Ange, artiste peintre ; à la Chapelle Sixtine, ce sanctuaire de l’art qui, avec sa puissante synthèse de l’histoire humaine récapitulée dans le Christ, exprime de la manière la plus sublime la grandeur religieuse de l’art de Michel-Ange. Il nous plaît d’imaginer l’artiste cheminer dans le solennel espace architectural qui le vit, pendant de longues années, en diverses périodes de sa vie, et à des moments successifs de son activité artistique, travail­ler sur les échafaudages à son plus vaste poème pictural auquel collaborèrent, comme pour le poème de Dante, le ciel et la terre. Celui qui regarde cette séquence picturale se demande quel rapport avec nous peut avoir ce peuple de figures vigoureuses : nous ve­nons quelques siècles plus tard et tant la société que le monde chrétien ont des problèmes bien différents d’alors. Eh bien, la Chapelle Sixtine nous donne là comme un compte-rendu d’une lutte et d’une conquête, presque un monde « in fieri », où les fils de la lumière, en vertu du caractère sacramentel qui est le leur combattent courageusement, inlassablement, pour le triomphe de la vérité.

Ici plus que jamais, les formes sont en fonction directe des idées religieuses. Nous pour rester en admiration devant la foule de la Chapelle Sixtine évoquée par le génie de Michel-Ange ; mais on ne saurait s’empêcher d’écouter le discours qui se révèle nettement dans l’attitude des corps et dans l’expression des visages : il y a les anges, les prophètes, les Apôtres, les Pontifes, les martyrs, les confesseurs de la foi, le monde des Sibylles. Domine, souveraine, la présence de Dieu, d’un Dieu juste et miséricordieux qui offre à l’humanité déchue le secours de la rédemption pour une vie nou­velle. Le lien de l’immense scénario est la Bible, qui émerge dans ses valeurs sacrées à travers les images qui par leur langage figuratif, enrichissent de poésie et de prophétie l’exégèse du texte sacré.

Michel-Ange est l’artisan, il est le démiurge de cette grande pré­dication sacrée qui nous paraît, à nous, non moins qu’aux hommes de son temps, prodigieuse pour la hardiesse de sa composition ico­nographique et pour sa puissance d’expression. Il n’existe aucune parole humaine capable de susciter tant d’émotion, qui fasse tant réfléchir et méditer que la représentation que Buonarroti a donnée de cette vérité. Avec le Jugement Universel, la Chapelle Sixtine devient ainsi un livre ouvert aux savants et aux incultes, aux fidèles et aux non-croyants, et tout autant, un efficace rappel au Peuple de Dieu pour qu’il continue à vivre les certitudes de l’Evangile, pour ne pas tomber comme « des enfants qui se laissent ballotter et emporter à tout vent de la doctrine, au gré de l’imposture des hommes » (Ep 4, 14-15). Notre célébration liturgique veut être le témoignage de la reconnaissance qui s’adresse d’abord à Dieu, puis à Michel-Ange, et qui lui est due pour l’aide qu’il a lui-même don­née à notre prière en nous encourageant, avec la vision de son art, à nous élever vers le divin comme s’élève vers le ciel la majes­tueuse coupole conçue par son génie, et sous laquelle, en com­munion avec tant d’âmes nous chantons le Credo et les hymnes de notre foi.

Et maintenant, amis artistes et amateurs d’art ici présents, dans un moment aussi solennel et suggestif, notre pensée se tourne tout particulièrement vers vous. L’exemple qui nous vient de Michel-Ange est une leçon qui doit aujourd’hui encore être pour­suivie, pour la dignité de votre mission, comme aussi pour la joie d’un nouveau printemps de l’art chrétien qui, sous l’impulsion du Concile Vatican II s’annonce riche de promesses au sein de l’Eglise. Et d’autant plus urgent et plus important nous paraît ce rappel que de faux principes, inspirés par une conception de la vie sans espérance supérieure, menacent de dépouiller l’art de ses tâches sublimes. Si l’art, selon la sculpturale définition dantesque est « a Dio quasi nopote » (presque petit-fils de Dieu), il a besoin de se rapprocher de Dieu, de le connaître et de l’aimer, dans un effort constant de purification et d’oblation.

Qui connaît la biographie de Michel-Ange sait bien qu’au cou­chant de sa très longue vie (il mourut à l’âge de 89 ans en 1564), l’esprit inquiet et en éveil de l’artiste eut une pensée tourmen­tante, qui ne paralysa pas sa main toujours armée du ciseau, mais qui bouleversa son jugement sur la valeur de l’art, de son art, comme si cela avait été un labeur inutile, comme s’il était un obs­tacle à son salut. Ultime pensée, triste et agitée du grand homme, mais sage pensée : il vit que l’art, tout royal et sublime qu’il soit, n’est pas dans l’existence sa propre fin ; il est et doit être une échelle qui monte ; il compte dans la mesure où il est tourné vers le sommet suprême de notre vie, vers Dieu. Vous rappeliez-vous ses graves paroles, que la poésie rend plus expressives (probablement écrite en 1555) ?

« Ne pinger, ne scolpir fia più che quieti / l’anima volta all’amor divino / c’aperse, a prender noi, ‘n croce le braccia » (Papini, o. c. 999).

Donc l’art, spécialement l’art, comme toute activité humaine, doit être tendu dans un effort de dépassement ; comme la musique, comme la poésie, comme le travail, comme la pensée, comme la prière il doit tendre vers le haut. Aussi Michel-Ange vous rap­pelle-t-il combien la foi peut être une aide pour l’artiste, celui-ci trouvant en elle un stimulant constant à se surpasser, à mieux s’ex­primer à fondre ses expériences dans une magnifique synthèse, ce dont l’histoire de l’art, dans ses moments les plus élevés nous a donné d’incomparables modèles. Ce n’est qu’ainsi, comme l’exige votre très haute mission, que vous saurez vous consacrer au service noble et conscient de l’homme qui a continuellement besoin d’être aidé et entraîné à bien penser, à bien entendre, à bien vivre. En lui tendant une main fraternelle qui l’éduque à aimer « tout ce qu’il y a de vrai, de pur, de juste, de saint, d’aimable » (Ph 4, 8), vous aurez contribué à l’œuvre de la paix et « le Dieu de la paix sera avec vous » (ibid.).

Avec nos vœux paternels, recevez notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

3 mars

MESSAGE DU PAPE POUR LE CARÊME 1976

 

Chers Fils et Chères Filles,

 

Alors que nous sommes encore imprégnés de l’esprit et des grâces de l’Année Sainte, voici que s’ouvre le Temps litur­gique du Carême ; voici le Temps privilégié de l’approfondissement spirituel où chacun est invité à s’interroger dans la prière et à agir.

Faisons la vérité en nous pour nous préparer à revivre avec l’Eglise les Mystères du Christ souffrant, mort et ressuscité pour elle et pour tous les hommes.

C’est pourquoi, Fils bien-aimés, « nous vous exhortons à ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu » (2 Co 6, 1) qui est Amour et don de soi, et nous vous redisons la recommandation que nous pré­sentions comme une des conclusions de l’Année Sainte : « ... Aimez vos Frères ! aimez les hommes qui ont besoin de votre amour et de votre service (cf. 1 Jn 4, 19-21). Ce sera la charité fraternelle et sociale, réanimée, multipliée dans les bonnes oeuvres qui non seulement témoignera de notre fidèle dévouement à l’Année Sain­te, mais en démontrera tout autant la fécondité et l’actualité même au cours des années à venir... » (Allocution à l’Audience générale du 17-12-1975, L’Osservatore Romano, édition française du 26-12-1975).

Pour participer à l’instauration de la Justice et pour que l’Evan­gile d’Amour ait ses témoins, partagez ce que vous possédez avec ceux qui vous entourent : le vrai pauvre découvre toujours plus pauvre que lui. Et participez généreusement à l’entraide entre les Eglises en répondant à l’appel qui vous sera adressé, comme cha­que année, par votre Eglise particulière afin de secourir ceux qui, loin de vous, souffrent de la faim et du dénuement.

Alors, purifiés et généreux, vous serez prêts à entrer dans une vie Pascale, une vie dans l’esprit du Seigneur Ressuscité.

C’est dans cette espérance, chers Fils et chères Filles du monde entier, que nous vous bénissons au nom du Père et du Fils, et du Saint-Esprit.

 

 

 

3 mars

LA SPIRITUALITÉ DU CARÊME

 

Au cours de la cérémonie qui s’est déroulée à Saint-Pierre à l’occasion de la bénédiction des Cendres et de l’ouverture du Carême, le Saint-Père a adressé aux fidèles qui remplissaient la Basilique Vaticane, l’homélie suivante que nous donnons en traduction.

 

La liturgie des Cendres que nous allons imposer sur le front des Fidèles qui veulent donner une signification spirituelle à la période du temps qui précède la célébration de Pâques, est déjà par elle-même si grave et expressive qu’elle peut ébranler toute notre conception de la vie et en même temps la purifier et la vi­vifier par son réalisme violent et apparemment pessimiste, au point de générer en nous un sens de découragement sans issue et sans remède. Le scepticisme, le pessimisme, le rien envahissent et dévorent cette réalité qui pour nous sembre être le tout: notre existence et notre vie.

En face de notre conscience illuminée d’aucune autre espérance, elle assume l’aspect d’un drame illusoire et désespéré (cf. le livre de la Bible appelé Ecclésiaste maintenant Qohélet). Est-ce cela la vérité définitive et atroce de notre expérience ? Est-ce cela le destin fatal qui attend chacun de nous ? Quel est le sens de notre pré­sence dans le temps ? Elles sont donc annulées toutes ces valeurs qui ont enchanté notre âme et ont fait surgir du centre vital de notre être tant d’activité, tant d’engagement, tant de labeur, tant d’amour et d’espérance ? Cette cérémonie nous pousse à une cri­tique radicale de notre mentalité habituelle et superficielle, toute saturée d’expériences et de relations consécutives à notre situation dans le temps et dans notre milieu. Avec une secousse qui ressem­ble à un choc brutal, nous sommes éveillés à une conception réa­liste de la vie temporelle, qui partie de zéro, semble finir à zéro, ce qui d’une façon drastique la purifie des illusions trop faciles fournies par l’enchantement d’une existence rêveuse, glissant dans le temps qui engendre et dévore chacun de ses dons (cf. conte allégorique bien connu de Thornton Wilder, décédé dernièrement : Un long réveillon de Noël). Mais prêtons attention, Frères, ceci n’est pas la sagesse totale, ce n’est pas la vérité complète sur notre ultime destinée. Par la grâce de Dieu, nous ne sommes pas con­damnés à la tristesse « comme les autres qui n’ont pas d’espéran­ce », selon la parole de l’Apôtre (Th 4, 13). La mort comprise comme destruction totale et définitive de notre être n’existe pas, même si notre corps très précieux est réduit en poussière et ren­du à la terre dont il provient. Elle n’existe pas spécialement pour nous croyants, déjà insérés dans le Corps mystique du Christ des­tinés à la résurrection et plaise à Dieu, à la vie éternelle. C’est cela la Vérité !

Donc aujourd’hui, premier jour du Carême, nous sommes invités à entrer dans la vérité avec une clarté nouvelle et réformatrice. Il nous semble que là commence l’initiation à la sagesse du mys­tère pascal, qui est aussi le mystère de notre salut. La réflexion sur la spiritualité du Carême commence, et nous devrons la pro­longer au long des jours qui suivront la brève durée de cette cé­rémonie. Le premier point de cette réflexion est son retour, sa périodicité annuelle. Nous ne devons pas être surpris si l’exercice de notre prière liturgique nous ramène à réfléchir sur la spiritua­lité du Carême, peut-être déjà bien connue de chacun de vous ; il s’agit en effet d’une syntonie avec le cours des saisons du temps. Chaque année le cycle de la végétation et du développement des saisons recommence ; ainsi le processus des activités humaines, et ainsi le rythme de la vie spirituelle de l’Eglise, toujours identique et toujours nouvelle (cf. Const. Sacrosanctum Concilium, n. 105 ss.).

Ce n’est pas sans une faveur secrète de la Providence que ce nouveau retour à la pénitence du Carême nous est accordé ; le Seigneur tient dans sa main le calendrier de nos années, il possède l’horloge de nos jours. La durée de notre séjour sur le train du temps est une chose calculée dans la pensée de Dieu et touche pro­fondément notre destinée présente et future. Vous rappeliez-vous la parabole du figuier stérile ? « Voilà dit le propriétaire du champ à son fermier, voilà trois ans que je viens chercher des fruits sur cet arbre et je n’en trouve pas. Coupe-le. Pourquoi devrait-il occu­per le terrain ? » (Lc 13, 7). Et vous souvenez-vous de l’ajour­nement imploré et obtenu dans l’espoir qu’enfin l’arbre donnerait des fruits ? Il en est ainsi pour nous. Si le Seigneur nous accorde de parcourir un nouveau cycle de l’histoire de notre salut, il peut être décisif pour notre destinée éternelle ; ne perdons pas cette occasion propice. Cette considération marque le premier point ou mieux le premier chapitre de la spiritualité du Carême : l’évalua­tion du temps comme élément précieux pour notre bien spirituel, pour notre cheminement sur la route vers Dieu. Les paroles de la II° Epître de Saint Paul aux Corinthiens (2 Co 6, 1-2) ré­sonnent appropriées et persuasives : « Nous vous exhortons à ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu... Voici maintenant le mo­ment favorable, voici le jour du salut ! ». Ecce nunc dies salutis. L’intelligence de cette exhortation doit donner à notre Carême une intensité religieuse particulière : prière fervente, assistance aux offices liturgiques, visites aux stations du Carême, écoute de la prédication ecclésiale, participation à quelque retraite spirituelle en préparation à la fête de Pâques, intervention plus soignée durant la Sainte Messe, Chemin de Croix, etc., tous actes religieux qui peuvent donner au Carême sa valeur et sa plénitude.

La spiritualité du Carême comporte d’autres actes de notre dis­ponibilité à ce religieux et particulier apprentissage qu’est juste­ment le Carême. Mais nous ne voulons pas prolonger ce bref en­tretien. Nous vous rappelons seulement ce que du reste vous savez tous, que cette simple esquisse vous suffise. La spiritualité du Ca­rême est une spiritualité de pénitence dont l’exercice caractéristique était autrefois le jeûne : son obligation en est désormais très ré­duite : aujourd’hui, mercredi des Cendres et Vendredi Saint avec celle de l’abstinence pour tous les vendredis de Carême, mais avec une exhortation d’autant plus vive à l’esprit de pénitence selon qu’il sera dicté à chacun dans son cœur par les différents aspects de sa vie. Il reste également la pressante recommandation à l’accomplissement des oeuvres de charité envers le prochain, de même que l’invitation à la méditation et à l’acceptation de la Croix que toujours le chrétien fidèle rencontre sur son chemin.

Bon Carême, Fils et Frères ! avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

7 mars

PAUL VI ÉVOQUE PIE XII ET SON PONTIFICAT

 

Le 7 mars s’est déroulée, en la Basilique Saint-Pierre de Rome la célébration liturgi­que du centenaire de la naissance de Pie XII. Après la lecture de l’Evangile, Paul VI qui pré­sidait à la cérémonie a prononcé un discours dont voici la traduction :

 

Attentif à l’annonce évangélique de Saint Marc (1, 12-15) que la liturgie de ce premier dimanche de Carême propose à notre méditation, notre esprit se trouve en présence de deux tableaux de grand intérêt : le premier est le tableau aride, inhabité et désolé du désert, peut-être celui de la montagne voisine de la Mer Morte — de la pierre et du sable —. Qui s’aventure dans cette morne solitude se trouve presque obligatoirement mis inté­rieurement en contact avec lui-même, alors qu’il se trouve exposé à quelque dangereuse rencontre avec les bêtes sauvages de ce lieu brûlé par un soleil impitoyable et ravagé par les rafales d’un vent inclément. C’est là qu’après le baptême pénitentiel qu’il avait vou­lu, lui aussi, recevoir des mains de Jean le Précurseur, Jésus pous­sé par l’Esprit, se retira et demeura quarante jours, se soumettant, comme Moïse (Ex 34. 28 ; cf. 1 R 19, 8) à un jeûne surhumain ; puis, à la fin, affaibli par la fatigue et la faim, il eut à soutenir une triple lutte mystérieuse avec le diable, Satan comme l’appellent les Evangélistes Mathieu et Marc (Mt 4, 10 ; Mc 1, 13) ; et finalement il fut servi par les anges. Tableau peu propice à un com­mentaire littéral, mais assez bien fait pour servir d’introduction caractéristique à la mission messianique que Jésus allait entrepren­dre (cf. dostoievski, Les frères Karamazov).

Puis Saint Marc nous présente un autre tableau : il se situe sitôt après l’arrestation de Jean-Baptiste qui disparaît de la scène du Jourdain. Jésus remonte en Galilée et il y commence sa prédi­cation celle dite de « l’Evangile du Royaume de Dieu » (Mc 1, 14) et qui s’ouvre sur cette annonce fatidique : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche ; repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1, 14-15). Nous tous, fidèles à l’école de la liturgie, nous garderons devant l’esprit ce double tableau comme si aujourd’hui il créait le cadre idéal et, en un certain sens, l’éclairage pour un autre personnage qui semble sur­gir de ce fond évangélique et venir vers nous : à un siècle de sa pro­pre naissance historique il nous semble toujours présent, à nous et à tous ceux qui l’ont connu personnellement ; et réfléchissant en lui-même la solitude du Christ ermite dans le désert, et donc le mystère du Christ évangélisateur, il nous tend encore hiératique-ment et paternellement ses douces mains en signe de bienveillance et de bénédiction: c’est le Pape Pie XII. Derrière lui se dessine le Christ du Désert, domine le Christ prophétique de l’Evangile. Nous n’avons pas l’intention de tracer maintenant son histoire, de faire son panégyrique ; qu’il nous suffise simplement d’évoquer sa mé­moire, de manière laconique mais suffisamment compréhensible, comme une de ces biographies de Pape dans le célèbre Liber Pontificalis.

Nous devons d’abord situer la date de sa naissance : le 2 mars 1876 ; il était le troisième fils de Philippe Pacelli, noble patricien de Acquapendente dont la famille s’était transférée à Rome et qui avait acquis un grand prestige pour son intègre profession juridique et pour les emplois publics auxquels il fut appelé au service de l’Urbs, en ce temps-là peu florissante de prospérité matérielle, celtes, mais toujours au sommet des événements historiques qui bouleversèrent l’Europe et agitèrent l’Italie, lancée désormais vers le difficile objectif de son unité nationale.

Il reçut le nom d’Eugenio auxquels s’ajoutèrent ceux de Ma­ria, Giuseppe, Giovanni ; le baptême lui fut conféré en l’Eglise Ss Celse et Julien. Les fonts baptismaux sont actuellement conservés à Saint Pancrace sur le Janicule, l’Eglise des Carmes Déchaux. Rendons aussi hommage à la vénérée mère d’Eugenio, Virginia Graziosi dont les nombreux enfants qu’elle éleva se rappelèrent tou­jours avec affectueuse émotion.

La famille Pacelli habitait au numéro 34 de la Via Monte Giordano, dans le quartier noble et populaire de la Rome historique. Et il importe ici de noter une circonstance toute particulière : Pie XII fut un Pape Romain non seulement en vertu de la charge apostolique qui lui fut confiée, mais romain de naissance ce qui n’était plus arrivé depuis bien longtemps. Il fallait en effet remonter jusqu’au Pape Innocent XIII, Michelangelo dei Conti (1721-1724) pour retrouver un fait analogue. Romain de naissance, de tradition, de cœur, comme pour témoigner que cette Rome aux mille vies en a une, proprement sienne, une vie de sang et d’his­toire, toujours féconde et fidèle à son unique et séculaire vocation spirituelle : « présider dans la charité » (Ign. Romanis). Dieu le veuille !

Eugène Pacelli fréquenta le lycée classique Visconti installé dans le vieux Collegio Rotnano dont il garda toujours un souvenir très fidèle et très affectueux. Puis le Capranica, l’Université Grégorienne, Saint-Apollinaire; puis la Messe, sa première Messe célébrée à Sainte-Marie-Majeure et, plus tard, son entrée à la Congrégation pour les Affaires Ecclésiastiques extraordinaires sous l’égide de Mgr Cavagnis ; puis le grand Mgr Gasparri, sous la direction duquel le jeune Pacelli travailla pendant 14 ans — avec le zèle et l’intelli­gence qui lui étaient habituels — à cet ouvrage de grande valeur qu’est le Codex Juris Canonici, le Code de Droit Canonique — en voie de révision depuis le Concile, synthèse monumentale et savante de l’immense littérature du Droit de l’Eglise.

Législateur dans l’Eglise, Eugène Pacelli nous force à nous sou­venir de son action concernant la législation hors de l’Eglise, c’est-à-dire relative aux contacts avec les Etats modernes ; grâce à une étude extrêmement délicate, en grande partie personnelle, il réus­sit à établir des rapports normaux et loyaux, par non moins de trois Concordats, avec l’Allemagne ; des Concordats que ni la guerre ni les changements qui y firent suite ne parvinrent à détrui­re ; au contraire, les événements ne firent que les confirmer comme structures pacifiques et efficaces pour les intérêts spirituels et civils des hautes Parties contractantes : le fait qu’aujourd’hui ces Con­cordats sont toujours substantiellement en vigueur, à la satisfaction de tous, démontre leur bienfaisante efficacité.

Enfin Pacelli à Rome, comme Secrétaire d’Etat, les dernières an­nées du Pontificat de Pie XI qui eut pour lui une immense estime et en reçut un service extrêmement fidèle. Ce serait une page d’histoire psychologique du plus grand intérêt, celle qui, de manière adéquate pourrait décrire et déchiffrer les caractéristiques particulières de ces deux grandes personnalités que seule la pratique la plus convaincue, la plus consciente des vertus ecclésiastiques réussit à fondre en une constante, complémentaire et exemplaire harmonie.

Nous avions à l’époque l’inestimable fortune de prêter, comme Substitut de la Secrétairerie d’Etat, nos très humbles services — presque quotidiennement — à ces deux vertueux Pontifes. Nous pouvions être le témoin, rempli d’admiration, spécialement de ce qui concerne les quinze longues années de notre humble conver­sation avec le Pape Pie XII et dire ce qu’étaient sa bonté, sa cul­ture, son assiduité au travail, sa compassion pour les peines d’autrui, son âme pastorale et apostolique.

Pour nous, il est impossible de tout dire, même en synthèse. Deux points semblent toutefois mériter que nous en faisions men­tion tout particulièrement à l’occasion de cette commémoration. Le premier point concerne son attitude face à la deuxième guerre mondiale. On a beaucoup parlé de lui à ce propos et pas toujours conformément à la vérité ; on a faussement commenté la timidité seigneuriale de son caractère, on lui a faussement attribué des sympathies partiales pour tel ou tel peuple. Ce n’est pas ainsi qu’il faut juger ce magnanime Pontife, extrêmement délicat, certes dans son humaine et chrétienne sensibilité, mais toujours sage et droit. Nous pouvons entre autre ajouter qu’il fut toujours fort et juste, doté d’une parfaite maîtrise de ses sentiments, défenseur intrépide de la justice, toujours tendu, se sacrifiant lui-même, à secourir les souffrances humaines, à servir courageusement la paix.

L’autre point concerne son esprit religieux. En d’autres circons­tances nous en avons parlé à Milan et nous le réaffirmons mainte­nant, reprenant ici les paroles que le Liber Pontificalis réserve à l’éloge du Pape Eugène I et qui semblent écrites pour son succes­seur Eugène Pacelli :

« Eugenius, natione romanus, / dericus ab incunabulis... / Fuit... benignus, mitis mansuetus, omnibus affabilis et sanctitate praeclarior » (cf. duchesne, Liber Pontificalis, I, 341, ss. 654-657).

Notre voix tremble et notre cœur bat vivement en adressant à la vénérée et paternelle mémoire d’Eugène Pacelli, Pape Pie XII, l’affectueuse louange d’un humble fils, l’hommage pieux d’un pau­vre successeur.

Souvenez-vous de lui, Romains, de votre insigne et noble Pon­tife ; que s’en souvienne l’Eglise ; que se le rappelle le monde, que s’en souvienne l’histoire. Il est bien digne de notre souvenir pieux, reconnaissant et plein d’admiration.

 

 

 

15 mars

LA DOCTRINE DE L’AMOUR FONDEMENT DE L’AUTHENTIQUE ECCLÉSIOLOGIE

 

Paul VI au clergé de Rome

Le 15 mars en la Chapelle Sixtine s’est déroulée l’annuelle rencontre de Carême du Saint-Père avec le clergé séculier et régulier de Rome. Le Cardinal Vicaire Ugo Poletti qui guidait les prêtres de Rome était entouré des divers Evêques Auxiliaires qui l’assistent dans sa mission.

Après avoir écouté l’adresse d’hommage de son délégué au gouvernement du diocèse de Rome Paul VI a prononcé un discours dont voici la traduction :

 

Vénérables Confrères,

 

Cette agréable rencontre annuelle pendant le Carême constitue pour nous un moment privilégié, bien qu’il soit si bref et ne nous permette pas de vous dire tout ce que nous avons pour vous dans le cœur, à commencer par les salutations que nous adres­sons à cette assemblée très heureusement réunie autour de nous ; c’est en cette circonstance que nous nous sentons, plus que jamais, votre évêque, votre pasteur, votre maître votre collègue dans le ministère qui vous est confié.

Nous saluons publiquement notre très cher Cardinal-Vicaire Ugo Poletti dont nous tâchons de suivre l’œuvre pastorale qu’en notre nom et avec tant de zèle il accomplit parmi vous en faveur de no­tre cher Diocèse commun de Rome. A lui, après sa récente mala­die qui, sans le distraire totalement du travail habituel, l’a fait longuement souffrir, nous souhaitons une parfaite guérison et une nouvelle énergie, tempérée par une nécessaire discrétion, en vue des nouveaux labeurs souvent très exigeants et même écrasants. Nos salutations reconnaissantes et nos souhaits s’adressent également à Mgr le Vice-Gérant, aux vénérables Evêques auxiliaires et délé­gués aux divers ministères, à tous les membres du Vicariat, du Sé­minaire, des diverses institutions diocésaines. Et à vous tous, chers et excellents Curés des paroisses de notre ville bénie ; à vous, braves et dévoués vicaires ; à vous Prêtres du clergé séculier et religieux qui consacrez généreusement vos soins au bien spirituel et moral de la population romaine ; à vous tous nos louanges, nos remer­ciements, nos encouragements, nos bénédictions pour votre colla­boration « in opus ministerii, in aedificationem corporis Christi ». (Ep 4, 12). Nous voudrions que cette fraternelle rencontre, notre salut et nos vœux affermissent la bonne volonté de votre enga­gement ministériel, vous soutiennent dans vos labeurs et dans vos espérances, remplissent de lumière et de joie vos consciences dans un dévouement commun à la cause du destin religieux de notre et de votre incomparable ville de Rome.

Nous sommes amenés ainsi à fixer notre pensée sur le thème le plus évident et le plus connu de la conscience ecclésiale, c’est-à-dire sacerdotale et pastorale, le thème de « Notre Mère l’Eglise ». Oui, un thème évident et connu ; qui l’ignore ? Mais un thème d’une telle ampleur théologique, spirituelle, historique, sociale que non seulement il exige une réflexion continue, une exploration toujours nouvelle, mais qu’il s’impose aussi à notre attention par son extraordinaire actualité. Pour nous tous, spécialement, qui pouvons nous tenir pour disciples de cette grande leçon que le récent Concile Oecuménique nous a laissée, sur l’Eglise précisément ; pour nous qui ne saurions demeurer insensibles aux commentaires, aux discussions, aux controverses que les pages du Concile et les évé­nements du Concile même continuent à susciter aujourd’hui.

Ce n’est pas ici que nous y répondrons par des éloges ou des critiques. Nous nous contenterons de vous dire que nous devons construire, ou reconstruire l’Eglise au-dedans de nous, avant de la construire au dehors. Nous devons repenser l’Eglise, nous devons l’idéaliser suivant l’ecclésiologie authentique, telle que l’Evangile, la tradition et la doctrine de l’Eglise la montrent à notre esprit, et surtout la présentent à notre cœur, à notre amour. Nous devons revenir à cet amour en pensant à l’amour que le Christ eut pour elle, quasi son Epouse; Christus dilexit Ecdesiam et seipsum tradidit pro ea (Ep 5, 25 et 29).

Oui, chers et vénérés Frères ! nous pensons que ce thème, immanent dans la vie même de l’Eglise, exige à des moments détermi­nés de son histoire un effort de compréhension, une heure de contemplation, afin que celui qui, dans l’Eglise a des tâches de ministère retrouve la certitude de sa propre vocation, la certitude que son choix est heureux et irrévocable. Le Concile, d’une part, a perfectionné la doctrine sur l’Eglise au point de ne laisser aucun doute sur l’identité de son mystère théologique et d’en faire jaillir des sources de nouvelle et inépuisable beauté ; et d’autre part cette nouveauté même semble avoir favorisé l’explosion de doutes et d’inquiétudes que l’esprit de contestation hérité de la Réforme avait déposé dans le subconscient de quelques savants et de pas mal de fidèles : la nouveauté a eu deux tentations caractéristiques, l’une au sujet de la structure humaine et hiérarchique de l’Eglise, modelée formellement sur le type de la société parfaite, à peu près tout à fait semblable à la société civile; l’autre tentation au sujet du con­tenu religieux et transcendant de l’Eglise, comme si elle était une évasion — superflue ou même directement nuisible — de la réalité sociologique dans laquelle est enfoncée la vie de l’Eglise elle-même. La première tentation a troublé la cohésion communautaire de l’Eglise; a remis en question le système de son autorité, a défoncé l’obéissance fraternelle et filiale caractéristique des mœurs catholi­ques, a favorisé un pluralisme équivoque souvent semblable à un libre examen destructeur de l’unité de la foi, de la morale et de la discipline. L’autre tentation a donné la préférence à la vision hori­zontale, c’est-à-dire temporelle et sociale de notre religion plutôt qu’à la vision verticale et globale, et a parfois cru rendre efficace la profession chrétienne en insérant (et même en préférant) dans l’exercice de la charité et de la fraternité qui lui est propre, la lutte des classes comme énergie irremplaçable, dérivée d’une fatale et égoïste nécessité économique, soutenue par un rationalisme maté­rialiste partial.

Il faut que nous confirmions notre conception dé ,1’amour en­vers l’humanité, celui que le Christ nous a enseigné et que l’Eglise, avec sa doctrine et ses structures, cherche de réaliser. Il faut que nous comprenions bien de nouveau quelle magnifique forme de vie communautaire, extrêmement moderne, polyvalente, psycho-socio­logique, facile et héroïque en même temps, est encore et toujours la Paroisse à laquelle s’adresse votre ministère sacerdotal. Cette parole sublime, qui dans renseignement apostolique renferme la synthèse de la mission du Christ dans le monde : dilexit Ecclesiam, correspond au mandat que, précisément, Lui, Jésus-Christ, laissa comme message testamentaire aux Apôtres et qui, pour nous, dé­coule de la mission apostolique : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à cet amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13, 34-35).

C’est de cela que découle notre « Weltanschauung », notre vi­sion du monde, notre sociologie, notre « civilisation de l’amour ». Vous, Frères, Evêques, Curés de paroisses et Prêtres, vous Dia­cres et Catéchistes, vous en êtes les premiers artisans, vous, les spécialistes, vous les témoins qualifiés, vous les « engagés à fond », vous les victimes élues et les types exemplaires.

Nous allons préciser en quelques brefs points concrets cette pen­sée commune :

 

Primo : Nous devons, disions-nous, rafraîchir dans notre esprit un vif, sûr, amoureux sensus Ecclesiae. Ce doit être notre pensée dominante. Une pensée résultant de notre formation théologique, spirituelle, ecclésiale. Nous ne sommes pas une société quelconque, nous ne sommes pas une société temporelle, nous sommes le « Corps du Christ » (cf. leon XIII, Encycl. Satis cognitum 1896). Nourrissez votre culture en relisant les grandes Encycliques consa­crées à cette doctrine, par exemple, la Mystici Corporis de Pie XII, 1943 ; la Mater et Magistra de Jean XXIII ; et en étudiant les deux grandes Constitutions du récent Concile, la Lumen Gentium, ou l’Eglise en elle-même, et la Gaudium et Spes, ou l’Eglise dans le monde ; deux documents, ces derniers, que nous ne pouvons ignorer ni oublier; et de même, tâchez de choisir, parmi les « approuvés », quelque Auteur qui puisse élargir votre angle de vue doctrinale, nourrir vos méditations et votre prédication (comme par exemple De Lubac, Méditation sur l’Eglise, Aubier 1953 ; Bouyer, L’Eglise de Dieu, Cerf 1970 ; Le Fils éternel, 1974 ; C. Journet, L’Eglise du Verbe Incarné, 3 vol. ; etc.). En outre : Saint Augustin est toujours moderne; comme J. A. Mohler, Die Einheit in der Kirche, L’Unité dans l’Eglise, Cerf, 1933 ; et coetera.

 

Deuxième point : Au sensus Ecclesiae doit faire suite le sens de la communauté chez tous ceux qui s’emploient dans un Diocèse tel que Rome, comme vous « fratres mei carissimi et desideratissimi », dirons-nous avec Saint Paul (Ph 4, 1 et ss.), « gaudium meum et corona mea, sic state in Domino, carissimi », lesquels ajouterons-nous « mecum laboraverunt in evangelium cum... ceteris adjutoribus mets » et, Dieu veuille, « quorum nomina sunt in libro vitae ». Il faut qu’un amour véritablement communautaire, solidaire et frater­nel unisse le Clergé romain, quelle que soit sa provenance, pour le fait même qu’il est tout entier attaché à un même ministère pour le bien d’un seul Peuple de Dieu, le peuple romain. Il faut que le clergé tout d’abord, la population ensuite, se sachent et se sentent « ecclesia », Corps du Christ, frères de foi et de charité, societas spiritus (Ph 2, 1) quae — dirons-nous avec Saint Ignace d’Antioche le glorieux martyr de cette ville élue — quae et praesidet in loco chori Romanorum, digno Deo, digna decentia, digna beatitudine, digna laudem digne ordinata, digne costa, et praesiens in cantate, Christi babens legem, Patris nomen... » (Epître aux Romains, pro­logue). Aussi faut-il que le Diocèse de Rome vive vraiment en union spirituelle et structurelle. Vous principalement, Messieurs les Cu­rés, vous devez ressentir ce devoir comme un honneur, comme un charisme à ne pas négliger. La division de la ville en secteurs, pré­fectures et paroisses doit être vraiment efficace et faciliter une har­monieuse fusion organique de la communauté diocésaine, avec le concours des Evêques Auxiliaires respectifs, sous la conduite du Vicariat et de Mgr le Vice-Gérant, notre Cardinal-Vicaire étant pour tous le centre et le cœur d’une mystique et canonique unité. Nous savons combien tout cela est difficile et quel effort continuel de coordination s’impose. Nombreux parmi vous sont ceux qui appar­tiennent à des Familles Religieuses, ayant des statuts et des exi­gences propres ; mais nous pensons honorer votre esprit de dévo­tion au Seigneur en vous associant à un apostolat qualifié, absor­bant, stable autant que possible, comme l’est le ministère apostoli­que dans notre Diocèse de Rome. Nous vous rendons ainsi coresponsables de son destin spirituel et nous vous demandons, à vous, non moins qu’à notre clergé diocésain, l’adhésion, l’harmonie, l’affection communautaire pour les immenses besoins religieux, moraux, administratifs de cette Eglise, certes privilégiée mais qui a tout autant besoin de charité pastorale. Rappelons-nous, comme adressé à nous tous, le souhait de Jésus — pour nous, chargé de responsa­bilités — : « ut sint consummati in unum, et cognoscat mundus quia Tu, (Pater) me misisti et dilexit cos, sicut et me dilexisti » (Jn 17, 23).

 

Troisième point : L’esprit d’initiative : Le fait d’être insérés dans une symphonique communion d’activité pastorale ne diminue en rien la diahonia, le service que chacun doit prêter au poste de travail où il se trouve. L’œuvre, l’engagement laborieux se font personnels et notre vocation se trouve stimulée de la manière la plus exigeante qu’on puisse attendre d’un ministre de l’Evangile. Essayez de réfléchir à la parole de Jésus : « faciam vos fieri pescatores hominum » (Mt 4, 19). Il suffirait d’analyser cette ressemblance au pêcheur présenté comme image du prêtre ayant charge d’âmes pour mettre fin à tant d’inqualifiables remises en question d’une pro­pre vocation sacerdotale (cf. Lc 9, 62). La première vertu est donc la fidélité. Puis la patience « Verbum retinent, et fructum afferunt in patientia » (Lc 8, 15), comme nous l’enseigne la parabole évangélique.

Il existe ici toute une littérature qui étudie notre esprit d’initia­tive pastorale : nous attirons votre attention sur elle, nous limitant en ce moment à une seule observation. Il existe une patience passi­ve, de grand mérite, elle aussi. Celle par exemple de se rendre dis­ponible à la rencontre avec ceux qui demandent assistance, spirituelle (pour les confessions, spécialement) mais aussi, dans la mesure du possible, économique ou pratique. L’amabilité est une des vertus spécifiques du pasteur, même lorsqu’il doit se montrer ferme, ou lorsqu’il ne peut exaucer les requêtes qui l’assaillent. Il y a tant à dire à propos de la casuistique en ce domaine !

Puis il y a une patience active, c’est-à-dire celle qui prend l’initia­tive de chercher le troupeau dispersé ou la brebis égarée. Ici éga­lement il y a des livres de pastorale moderne que vous devez cer­tainement connaître. Il y a encore un sujet que nous ne saurions igno­rer en ce moment : il faut agir, il faut faire plus, il faut récupérer toute une population qui a besoin d’être rappelée à notre amitié : les jeunes, les travailleurs en particulier. La pastorale redevient mis­sionnaire. La sociologie la séduit. La liturgie recommence à s’imposer dans l’efficacité de la prière, tant personnelle que collective.

En avant, Frères ! Il reste beaucoup à faire et à refaire. Ne nous laissons pas décourager. Le Seigneur est avec nous. Courage !

Pour conclure, nous vous recommandons de bien accueillir et de bien organiser la diffusion d’un petit livre de prière que toute fa­mille doit adopter spontanément dans l’ambiance du foyer. Cher­chons à ranimer dans chaque famille l’art et la volonté de prier à la maison. Nous attendons beaucoup de cette cordiale et humble tentative de ranimer dans la vie familiale la fidélité à la prière, le besoin, la joie de prier.

Ecoutez ! Il y a plus de 5 ans à Djakarta, en Indonésie, la nuit où nous célébrions la Sainte Messe dans le grand stade de la ville, l’obscurité était totale : pas de lune, aucune étoile, pas la moindre lueur dans l’immense assemblée que, sans la voir, nous entendions vivre tout autour de l’autel dressé au centre même du stade. A la consécration un assistant se rapprocha de nous et nous demanda d’allumer son cierge avec le nôtre. Il s’écoula à peine quelques mi­nutes et la lumière de notre célébration s’était propagée avec or­dre, portée à tous les fidèles présents à la Messe, si bien que por­tant le regard au-delà de l’autel, nous pûmes voir l’Eucharistie en­tourée d’une innombrable constellation de lumières dans l’assemblée : chaque fidèle avait en main un petit cierge qui avait allumé sa flam­me à la nôtre. Spectacle merveilleux et merveilleux symbole. Nous étions en admiration, profondément ému. Nous n’oublierons jamais cette lumineuse scène nocturne. Et nous espérons que vous, porteurs de la lumière de la foi et de la charité du Christ à notre diocèse de Rome, vous nous ferez jouir d’un spectacle semblable, encore plus large et plus significatif.

Lumen Christi ! Deo gratias !

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

31 mars

SUBORDONNER LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE À L’AUTHENTIQUE PROGRÈS DE L’HOMME

 

Après l’audience du 31 mars, le Saint-Père a reçu les dirigeants du « Centre Chrétien des Patrons et Dirigeants d’Entreprise Français ». Le groupe conduit par le Président M. André Aumônier, comprenait le Conseiller spirituel, Père Ducoin, S. J., le Vice-Président M. François Bernard, le Secrétaire Général M. Lesort et tous les Conseillers accompagnés de leurs épouses. Après un salut d’hommage du Prési­dent, le Saint-Père leur a adressé le discours suivant :

 

Messieurs, et chers Fils,

 

En vous accueillant ici, Nous voulons d’abord vous dire notre estime et notre affection. Puisse votre appartenance à la gran­de famille ecclésiale, plus sensible en cette rencontre, vous aider à surmonter les difficultés inhérentes à l’exercice de vos lourdes responsabilités.

Le Seigneur est toujours proche de ceux qui Le cherchent et l’Eglise est là pour vous manifester, au nom du Christ, la com­préhension, l’aide et le stimulant dont vous avez besoin.

Forts de cette assurance, regardons le monde dans lequel vous travaillez. Ses joies et ses espoirs sont trop souvent minés par l’inquiétude et le doute. Ce monde est triste d’un double maté­rialisme :

— d’abord, la vie économique a tendance à tout envahir, alors qu’elle n’est qu’une dimension, nécessaire, de la vie de l’homme : elle impose ses contraintes, sa logique, ses rythmes de plus en plus rapides à l’ensemble de la vie personnelle et sociale, infléchissant et altérant les finalités supérieures de la vie familiale, culturelle, politique, internationale ;

— et il y a de surcroît matérialisme, car il s’agit d’une logique économique souvent elle-même faussée ; de ce fait, ce sont ses propres maladies qu’elle transmet à tous les autres champs de l’existence.

L’économie a pour fonction de répondre aux besoins matériels des hommes. Et ceci, d’une manière humaine et humanisante : par un travail capable de valoriser l’homme créateur de richesses ; par des échanges capables de réaliser la destination universelle des biens et de développer ainsi, même à ce niveau, des solidarités mul­tiformes entre tous. Sa nature propre l’enracine dans l’homme qui est un être de besoins. Mais l’instinct d’appropriation, de possession, avec lequel elle doit compter, demande, comme tous les instincts qui sont dans l’homme, à être discipliné, humanisé, intégré dans les finalités supérieures du développement personnel et social. Or que voyons-nous ? Le dynamisme de cet instinct économique, sou­vent confondu avec le dynamisme de la liberté, est livré à lui-même et à son égoïsme. On le stimule artificiellement de mul­tiples manières. Il devient motivation dominante en économie et envahissante partout ailleurs. En prétendant se constituer centre d’intégration des personnes et des sociétés, il devient en réalité une force aveugle qui matérialise l’homme et disloque les sociétés en clas­ses ennemies.

Ce n’est pas davantage en radicalisant ce double matérialisme pratique par une théorie matérialiste de l’histoire, même ouvert sur une évolution dialectique, qu’il est possible de libérer tant d’éner­gies admirables pour le progrès de l’humanité, tant d’efforts pour la justice, car le matérialisme en détourne les intentions généreuses et stérilise à la fin leur efficacité.

Ce dont nous avons besoin, c’est de changer résolument de cap ; de soumettre et de coordonner la croissance économique aux exi­gences du progrès authentique de l’homme et de la solidarité so­ciale ; de concevoir la croissance économique elle-même d’une ma­nière qui aide les hommes et les sociétés à émerger des condition­nements matériels et instinctifs au lieu de les y enliser. Nous avons besoin d’innovations hardies et créatrices (cf. Lettre Apostolique Octogesina adveniens, n. 42).

L’œuvre à accomplir est immense. Elle n’ira pas sans une pro­fonde conversion des esprits et des cœurs, des mentalités collecti­ves, des structures. Personne n’en est exclu ni dispensé. Quelle meilleure fidélité aux cinquante années de vie de votre mouvement qu’un effort résolu pour engager l’expérience acquise dans cette voie du renouveau ? Les Assises du cinquantenaire vous en offrent une occasion privilégiée : leur thème d’une « recherche chrétienne sur l’entreprise dans la société » vous situe à un carrefour particulière­ment important pour joindre vos efforts à ceux qui se font dans tous les domaines de la vie sociale.

Ne soyez pas surpris de rencontrer une société impatiente de se libérer de l’emprise excessive de la logique économique sur la vie des familles, sur l’environnement, sur la vie culturelle et politique. Ne craignez pas de voir la société se préoccuper de situer l’effort des entreprises dans les objectifs communs de la vie nationale et de la solidarité avec les pays pauvres. Il est normal aussi, il est bon, que des hommes plus cultivés, ayant davantage le goût et l’expérience de la participation sociale, cherchent une nouvelle source de progrès dans le travail même de l’usine.

En vous situant dans cette perspective, vous serez d’autant plus forts pour demander que les entreprises disposent elles aussi, con­tre tous les envahissements illogiques ou intempestifs, de l’espace de liberté nécessaire pour accomplir leur tâche. Fortifiez de l’inté­rieur cet espace de liberté, en ouvrant un dialogue franc avec tous ceux qui sont partie prenante dans l’entreprise et leurs organisa­tions représentatives : pour mieux répartir les fruits du travail com­mun : pour créer des conditions de travail permettant l’exercice de l’initiative et de la responsabilité ; pour inventer des cadres juri­diques rénovés, selon la féconde tradition de votre mouvement et de la pensée sociale de l’Eglise.

Ces perspectives, dans lesquelles vous avez déjà beaucoup réfléchi et agi, il faut maintenant y avancer avec une résolution nouvelle. Oh certes, vos entreprises ont traversé et vivent présentement une conjoncture difficile. Et vous, à un niveau particulier, vous porte ? chaque jour le poids de soucis dont nous mesurons la complexité et le mérite : assurer le plus possible la sécurité de l’emploi, des conditions plus humaines de travail et un salaire correspondant au coût montant de la vie, tout en faisant face aux charges accrues de l’entreprise et aux aléas des échanges. A certains jours, ces res­ponsabilités sont telles que vous ne voyez peut-être plus comment courir d’autres risques. Et pourtant, c’est là que vous êtes invités à reprendre les choses dans une perspective plus élevée et plus large. La situation présente du monde ne permet pas d’attendre. L’Evangile y pousse, lui qui est « source de renouveau, dès lors que son message est accepté dans sa totalité et dans ses exigences » (ibid.). Votre fonction de chefs d’entreprises ne perd rien d’essen­tiel en s’exerçant en esprit de confiance religieuse dans la Providence (cf. Mt 6, 26) et de service auprès d’hommes libres, auxquels votre fonction permet de développer leurs possibilités, dans le ca­dre même du travail. Vous serez au contraire obligés de puiser plus profond dans vos ressources humaines, d’élargir votre formation et le champ de vos préoccupations, de situer la nécessaire gestion de l’outil du travail — du capital ! — dans la logique plus fondamentale qui seule donne ses bases morales à l’autorité et au pouvoir : faire converger des hommes libres et responsables vers une oeuvre commune où se construisent les véritables solidarités.

Que l’amitié qui vous unit au sein du Centre chrétien des pa­trons et dirigeants d’entreprise français vous soutienne et vous ouvre à tous ceux qui pourraient partager votre réflexion chrétienne en esprit d’Eglise ! Que l’Evangile développe en vous une réelle joie de servir, une humilité paisible, nécessaire aussi bien pour accueillir des suggestions novatrices — qui dérangent toujours — que pour donner le courage de décider ! Prenez une part accrue aux efforts de l’Eglise en France pour montrer la fécondité sociale de l’Evangile ! Partagez notre souci de voir la recherche de la justice se nourrir de la charité du Christ et s’épanouir en une civilisation de l’amour fraternel. Pour Nous, Nous tenions à vous exprimer cette confiance et ces encouragements. En vous donnant notre Bé­nédiction Apostolique, Nous appelons, sur vous et sur tous ceux qui participeront aux prochaines Assises de Grenoble, l’Esprit Saint qui fait toutes choses nouvelles, dans le Christ, à la gloire du Père.

 

 

 

11 avril

MESSAGE DU PAPE POUR LA DIXIÈME JOURNÉE MONDIALE DES MOYENS DE COMMUNICATION SOCIALE

 

Fils très chers de l’Eglise Catholique et Vous tous,

Hommes de bonne volonté !

 

La célébration annuelle de la « Journée des Communications sociales » constitue non seulement la réalisation d’un souhait exprimé par le Concile Vatican II (cf. Décr. Inter Mirifica, n. 18), mais elle est aussi une heureuse occasion pour rappeler à nous même, au Peuple de Dieu et à tous les membres de la famille hu­maine les possibilités extraordinaires et les graves responsabilités attachées à l’usage des mass-media toujours plus perfectionnés et toujours plus répandus.

Pour la dixième fois, nous intervenons en cette circonstance afin d’aider à la réflexion amorcée dans les Communautés ecclésiales sur le thème choisi, et afin d’encourager le service qui, à cet égard, peut être rendu par tous ceux qui disposent de ces puissants ins­truments.

Au terme de l’Année Sainte qui, pour les chrétiens, et même pour tous les hommes, a été une invitation à la réconciliation et au renouvellement intérieur, nous avons voulu accomplir, en quel­que sorte, une recherche en sens inverse, c’est-à-dire une recherche en direction des valeurs humaines primordiales, qui définissent le thème particulier de cette année : « Les communications sociales face aux droits et devoirs fondamentaux de l’homme ». Notre ap­pel s’adresse — nous semble-t-il — à ce qui est actuel et moderne, au nom de ce qui est permanent et ancien. Pour autant que la chose nous est possible, nous voudrions engager la presse et la radio, la télévision et le cinéma, et tous les autres instruments de communication, inventés par la technique et la science, pour la transmission des idées, dans une collaboration à une entreprise authentiquement bonne et donc méritoire.

Certes il s’agit de moyens, mais ceux-ci n’ont pas uniquement une fonction d’instruments ; s’ils servent à établir des contacts et à transmettre des messages, ils se prêtent encore, non seulement à la détente et à la distraction, mais ils sont aussi et surtout des instruments éducatifs et, comme tels, susceptibles d’être élevés à une plus haute fonction de caractère didactique et formatif. Qui ne sait, par exemple, que dans tant de Pays ils prennent en charge l’enseignement scolaire, avec une efficacité éprouvée, soit dans un rôle de substitution soit dans un rôle de complémentarité, contri­buant ainsi à l’alphabétisation et à l’instruction des anciennes et nouvelles générations ? C’est parce qu’elle reconnaît à ces moyens une telle capacité, que l’Eglise propose pour eux un objectif plus élevé et assigne à ceux qui les utilisent une fonction encore plus noble et urgente: celle de servir la cause des droits et des devoirs primordiaux de l’homme.

Nous observons, en effet, que dans l’une ou l’autre partie du monde se renouvellent des situations où l’homme doit être protégé pour obtenir et exercer des droits qui pourtant lui sont naturels et, tandis que nombre de ces cas douloureux sont portés à la connaissan­ce de l’opinion publique, d’autres, non moins douloureux, sont passés sous silence ou reçoivent même une justification.

De quels droits s’agit-il ? Est-il nécessaire de les rappeler encore ? Voyons-les rapidement : le droit à la vie, à l’étude, au travail, avant tout le droit à la naissance, à la procréation responsable ; et ensuite le droit à la paix, à la liberté, à la justice sociale ; et encore le droit de participer aux décisions qui ont une incidence sur la vie de chaque homme et sur la vie des peuples, comme le droit de profes­ser et de témoigner individuellement et collectivement sa propre religion, sans discrimination ou sanction.

A chacun de ces droits correspondent des devoirs aussi nom­breux et aussi importants, et nous les affirmons avec une égale vigueur et une même détermination car, toute séparation des droits, des devoirs correspondants serait cause de déséquilibre et aurait des répercussions négatives pour la vie sociale. Pour cette raison il convient de rappeler que la réciprocité entre droits et devoirs est essentielle : les seconds découlent des premiers et vice-versa. C’est dans cette perspective d’équilibre que les moyens de commu­nication sociale se retrouvent pleinement pour refléter la réalité humaine dans l’information ou dans les spectacles, contribuant ainsi au progrès de la civilisation.

Réaffirmant l’importance de ces principes, nous ne sommes pas stimulé seulement par des motifs humanitaires : notre foi nous fournit des raisons encore plus valables. Dans le mystère du Verbe incarné nous reconnaissons le fondement de l’éminent respect et de la valeur de l’homme, alors que dans tout l’Evangile nous trou­vons la proclamation la plus autorisée de ses droits et devoirs. Car le Verbe s’est fait chair et Il a établi sa demeure parmi, nous (Jn 1, 14), et Il nous a laissé, en commandement nouveau, celui de l’amour réciproque, selon le modèle de son propre amour (cf Jn 15, 12) ; l’Eglise sait et doit rappeler à tous que toute atteinte aux droits de l’homme et toute omission des devoirs correspondants sont, à titre égal, une violation de cette loi suprême. En tout être humain qui souffre parce que ses droits sont foulés aux pieds ou parce qu’il n’a pas été formé au sens de ses propres devoirs, se retrouve la passion du Christ qui se prolonge à travers les temps. Un professionnel chrétien des communications sociales ne peut ignorer cette prospective qui découle de sa propre foi.

Certes la préoccupation de l’Eglise pour le respect des droits humains et pour la pratique des devoirs qui en découlent n’est pas nouvelle : nous en donnons un fréquent témoignage dans notre enseignement, comme l’ont fait du reste nos Prédécesseurs. Mais dans le présent message il nous plaît de rappeler les devoirs spéci­fiques que les moyens de communication sociale ont par rapport aux droits et devoirs fondamentaux de l’homme. Parmi ceux-ci — et la civilisation moderne l’a indubitablement mis en grande évidence — il en est un qui relève presque totalement des moyens de communication : le droit à une information loyale et complète. Nous dirons même que la connaissance exacte de la part des hom­mes de leurs propres droits et devoirs, dépend en grande partie de l’action d’information et de formation des moyens de commu­nication sociale. Il est donc facile de se rendre compte des responsabilités qui incombent à tous ceux qui travaillent dans ce domaine complexe.

Nous avons à cœur de signaler, à ce sujet un phénomène qui dé­sormais se renouvelle avec une fréquence lourde de menaces en différentes parties du monde : les droits fondamentaux de l’hom­me sont refusés non seulement par un exercice arbitraire de la violence, mais sous forme de réponse donnée à des désirs provo­qués artificiellement dans l’opinion publique au point de présenter comme une revendication de droits ce qui, en réalité, n’en est qu’une flagrante oppression.

Nous ne voulons pas affirmer que les moyens de communication sociale peuvent parfois devenir les uniques responsables de sem­blables distorsions. Mais on ne peut cependant pas nier qu’ils peu­vent avoir une notable influence dans la manipulation des idées, des éléments, des valeurs et des interprétations, dans la façon d’at­ténuer la capacité critique de vastes couches de la population, en exerçant une espèce d’oppression — pour ainsi dire — culturelle, en proposant ou suscitant seulement les aspirations auxquelles on a l’intention de répondre.

Nous pensons que là où cela se produit, une grave atteinte est portée aux valeurs les plus sacrées de la personne humaine, qui est une créature libre, formée à l’image de Dieu. Aucun message transmis ne peut se désintéresser de la personne de l’homme, ou lui imposer une façon de penser et de vivre en opposition avec la dignité qui lui est propre ou la dissuader de développer les tendances positives qu’elle porte en elle-même, ou lui interdire d’affirmer ses droits authentiques et d’accomplir simultanément ses devoirs. Avant de dominer les éléments, l’homme est tenu — et c’est une de ses aspirations profondes — à se dominer lui-même et à agir avec responsabilité. Cette exigence spirituelle devra être respectée et, plus encore, aidée par l’usage loyal des moyens de communication sociale.

Au nom de ce service de l’homme qui est partie essentielle de la mission que le Christ nous a confiée, nous adressons notre pa­ternelle exhortation afin que ces moyens se mettent vraiment au service de tous les droits et devoirs fondamentaux de l’homme et en assurent la défense :

Aux Autorités publiques nous demandons de favoriser la communication sociale de la culture ; nous demandons le respect des faits et des opinions ; nous demandons la recherche exacte de la vérité qui révèle à l’homme ce qu’il est réellement devant ses frères et devant Dieu ; nous demandons qu’une telle recherche se traduise par une attitude de déférente et clairvoyante attention en­ vers les valeurs suprêmes de la personne.

— A ceux qui travaillent dans le secteur des mass-media, nous demandons la cohérence entre leur pensée et leur vie, quand ils présentent les nouvelles et en donnent l’interprétation ; qu’ils expri­ment sans équivoque de quel idéal de vie ils s’inspirent, et qu’ils ne se laissent pas conditionner par des desseins de « manipulation » à l’égard des usagers, mais qu’ils préfèrent toujours l’amour et le service des hommes plutôt que la faveur de la popularité et des avantages économiques.

— A ceux qui sont les bénéficiaires des moyens de communi­cation, nous demandons de se former à un sens critique attentif, grâce auquel ils sachent accueillir, encourager, soutenir moralement et matériellement les personnes, les organes porteurs de l’infor­mation, les films qui défendent les droits de l’homme et le for­ment à ses devoirs ; et qu’ils sachent, en même temps, se défendre contre les agressions ou les séductions en opposition à la vérité objective et la dignité humaine. Nous leur demandons d’évaluer avec droiture ce qu’ils reçoivent et de se rendre capables d’inter­venir sur les moyens de l’information, par d’opportunes initiatives particulières ou collectives. Par la force de leur choix, les lecteurs, les spectateurs, les auditeurs auront toujours le mot décisif sur l’avenir des instruments de communication ; il y a là une respon­sabilité que trop souvent ils ignorent.

De son côté l’Eglise ne revendique, dans ce domaine, aucun privilège, mais elle réaffirme son droit-devoir d’être présente — avec sa longue et universelle tradition historique, culturelle et, surtout, religieuse et éducative — dans le secteur des moyens de communication sociale à gestion publique ou privée et, si cela est nécessaire, avec la possibilité d’utiliser ses propres moyens, en raison non, seulement de son devoir primordial de communauté évangélisatrice, mais aussi de son devoir d’affirmation des droits humains, qui la rendent — comme par le passé — promotrice du développement intégral de l’homme. Et en effet, son premier de­voir de prêcher l’Evangile à toutes les créatures (Mc 16, 15), avec la mission annexe d’être artisan de civilisation, lui impose d’assu­mer son propre rôle, avec le concours de toutes les formes modernes possibles de communion entre les hommes.

Avec le souhait que les moyens de communication sociale of­frent leur apport positif à la promotion des droits et à la con­naissance des devoirs de l’homme, nous accordons de tout cœur notre Bénédiction Apostolique à tous ceux qui prêteront leur collaboration pour atteindre un but si élevé, si difficile, mais égale­ment si fascinant pour le meilleur avenir de la famille humaine en route désormais vers l’an 2000.

 

Du Vatican, le 11 avril de l’année 1976, treizième de notre Pontificat.

 

paulus PP. VI

 

 

 

14 avril

MESSAGE DE PAUL VI POUR LA JOURNÉE MISSIONNAIRE

(24 octobre 1976)

 

Vénérables Frères et très chers Fils !

 

Dans le cadre des principales célébrations de l’Eglise prévues pour cette année, une place particulièrement importante pour sa profonde signification pastorale revient assurément à la Journée Missionnaire Mondiale, qui fut instaurée voilà cinquante ans par notre Prédécesseur Pie XI le 14 avril 1926 et aura lieu, comme toujours, le dernier Dimanche d’Octobre.

Accueillie dès le début avec un intérêt et une ferveur extraor­dinaires par tout l’Episcopat, secondé généreusement en cela par le clergé, les religieux et les fidèles, cette Journée a procuré à l’Eglise des fruits consolants et abondants non seulement en ce qui concerne l’apostolat missionnaire direct, mais aussi pour ce qui est de la conservation et de l’accroissement de la foi tant au sein des Eglises anciennes que dans celles de fondation récente.

Suivant les intentions de son Promoteur, la Journée annuelle vise surtout à la formation de la conscience missionnaire de tout le Peuple de Dieu, tant des individus que des communautés ; au soin des vocations missionnaires ; à l’augmentation progressive de la coopération, spirituelle et matérielle ; à l’activité missionnaire dans toute sa dimension ecclésiale.

Nous-même, depuis notre élévation au Suprême Pontificat et à l’exemple de nos Prédécesseurs, avons cherché par notre autorité, nos exhortations et nos conseils à donner le plus d’efficacité possi­ble à cet événement, convaincu de remplir là un devoir sacré. En cette année jubilaire, nous désirons avancer notre exhortation ha­bituelle pour la célébration du Dimanche des Missions au jour mê­me de son institution, qui tombe précisément le 14 avril.

 

Universalisme missionnaire du Peuple de Dieu

 

Dans le Message qu’en 1972 nous avons adressé au Cardinal Alexandre Renard, Archevêque de Lyon, à l’occasion du Congrès missionnaire célébré dans cette ville, nous rappelions déjà la néces­sité de donner toujours plus d’importance à la célébration de cette grande Journée. Ces journées sérieusement préparées, disions-nous, permettent aux chrétiens de porter un regard neuf sur les mis­sions... et d’envisager l’évangélisation locale et l’évangélisation lointaine comme intégrées dans une même pastorale missionnaire dont la source unique est le Christ (AAS 64, 1972, p. 732).

Nous désirons vivement qu’en 1976 la célébration de cette Journée ait un relief spécial, moyennant une catéchèse approfondie et étendue sur l’universalisme missionnaire de l’Eglise. Ce thème très important constitue l’un des principaux sujets doctrinaux de tout le Concile Vatican II, comme aussi du récent Synode des Evêques et de Notre Exhortation Apostolique Evangelii nuntiandi née de lui.

C’est précisément la diffusion parmi le Peuple de Dieu de la doctrine sur l’universalisme missionnaire qui fut la première et la plus importante finalité assignée à cette Journée, définie dès ses débuts dans un document public du Saint-Siège nommé « La Gran­de Journée de la Catholicité » (cf. Lettre du Card. Van Rossum, Préfet de Propaganda Fide, aux Evêques d’Italie, 1926). Ce même universalisme a constitué également le thème fondamental de tou­tes nos Exhortations pastorales adressées au peuple chrétien, à l’occasion de la Journée missionnaire d’Octobre.

L’universalisme missionnaire affleure continuellement dans l’E­vangile. Ce qui n’a rien d’étonnant, puisque l’Evangile est le ré­sumé des actes et des paroles du Fils de Dieu, envoyé par le Père dans le monde pour réaliser ses desseins de salut universel. Aussi est-ce impossible que tout ce que le Christ a fait, toutes les paroles qu’il a prononcées ne soient pas en relation directe avec sa mission de Rédempteur de tous les hommes.

Dans toutes les pages de l’Evangile, nous rencontrons des pers­pectives toujours nouvelles, lumineuses et profondes, touchant l’uni­verselle mission de salut du Christ, transmise à l’Eglise qu’il a fondée. Nous ne devons pas oublier que cette mission doit constituer un centre doctrinal et dynamique de toute la pastorale ecclésiale malgré la diversité des temps ainsi que des circonstances his­toriques et ambiantes. Cela veut dire que cette loi, de caractère permanent et universel, devra être appliquée concrètement par l’Eglise aux hommes de chaque génération.

Nous devons néanmoins reconnaître à ce propos que, à près de deux mille ans de la fondation de l’Eglise, la situation religieuse actuelle de l’humanité ne paraît pas correspondre à l’efficacité de cette action apostolique, tendant à appliquer le mandat reçu. De son temps déjà, Saint Paul se demandait pourquoi tant d’hommes ne croyaient pas en Jésus-Christ ; mais, au lieu d’en attribuer la res­ponsabilité à l’obstination des païens ou à leurs fausses croyances, il mettait en cause le peu d’engagement apostolique des chrétiens : « Et comment croire en Lui (le Christ) sans en avoir entendu parler ? Et comment en entendre parler sans prédicateur ? Et com­ment prêcher sans être d’abord envoyé ? Ainsi la foi naît de l’écoute et l’écoute de la parole du Christ » (Rm 10, 14 ss.).

Ceci est l’un des grands mystères dont le contenu est réservé au Seigneur. Nous ayant appelés à faire partie du peuple de Dieu et ayant voulu nous faire les destinataires de son plan universel de salut, Il nous a fait un honneur inestimable, mais en même temps nous a investis d’une terrible responsabilité. En faisant de l’Eglise un sacrement de salut, Il l’a certes dotée de tous les moyens nécessaires pour le plein accomplissement de sa mission transcendante ; mais dans ses insondables desseins Il a décidé que ces moyens de salut, efficaces parce que divins, dépendraient en quelque sorte pour leur application de notre zèle plus ou moins, grand, c’est-à-dire qu’ils seraient conditionnés par notre volonté plus ou moins généreuse, par notre fragile correspondance et, à la limite, par nos péchés eux-mêmes.

Nous pourrions aussi répondre que la situation religieuse du monde moderne serait différente si tous les chrétiens avaient main­tenu vivace en leur cœur l’amour du Christ et de leurs frères et s’étaient plus engagés à diffuser l’Evangile dans le monde entier pour être fidèles à la consigne du Christ. Oui, nous pouvons trou­ver, dans les pages de l’histoire, des peuples qui se sont volontai­rement fermés à l’Evangile ou qui ont persécuté violemment l’Egli­se déjà implantée chez eux ; mais nombreuses sont aussi les pages — se référant à tous les temps — qui attestent des omissions et des égoïsmes par quoi a été retardée ou gravement compromise l’œuvre de l’évangélisation.

Dans notre Exhortation déjà citée Evangelii nuntiandi, nous avons indiqué en particulier la division entre les chrétiens, qui — ce sont les paroles du Concile Vatican II nuit à la cause très sacrée de la prédication de l’Evangile à toute créature et pour beaucoup ferme l’accès à la foi (Décret Ad Gentes, 6).

 

Responsabilité missionnaire de tout le Peuple de Dieu

 

Tous les membres de l’Eglise indistinctement doivent avoir une vive conscience de leur responsabilité à l’égard du monde, nourrir en eux un esprit véritablement catholique et dépenser leurs forces pour l’œuvre de l’évangélisation (Décret Ad Gentes, 36). L’esprit missionnaire et l’esprit catholique ne font qu’un, ainsi l’a affirmé l’importante Encyclique Fidei Donum de Pie XII (AAS 49, 1957 p. 237). « La catholicité, continue-t-elle, est la note principale de l’Eglise, au point qu’un chrétien n’est pas vraiment attaché et dévoué à l’Eglise s’il n’est pas également attaché et dévoué à son universalité, désirant qu’elle s’implante et qu’elle fleurisse en tous lieux de la terre » (ibidem). Ces deux conditions essentielles pour l’esprit vraiment catholique sont bien dignes d’être rappelées en prévision de la prochaine Journée d’Octobre.

Dans notre Lettre Apostolique Graves et increscentes sur l’Union Pontificale Missionnaire, nous avons rappelé à tous les prêtres, religieux et religieuses du monde que c’est un devoir précis et grave d’aider le peuple de Dieu à acquérir une conscience droite et complète de l’Eglise en tant que corps vivant formé de membres divers unis entre eux... ; à apprendre à penser et à agir com­me parcelles, comme fils et frères de cette communauté ecclésiale... ; à prendre pleinement conscience du mystère de l’Eglise et qu’ainsi se crée un esprit missionnaire dynamique (AAS 58, 1966, pp. 753-754). En effet : Rien de ce qui appartient à l’Eglise n’est ou ne doit être étranger au chrétien ; car de même que la foi de chacun est la foi de l’Eglise universelle et sa vie surnaturelle la vie propre de toute l’Eglise, ainsi les consolations et les peines de l’Eglise seront ses peines et ses consolations ; de la même façon, les préoccupations et les perspectives universelles de l’Eglise doivent être celles des chrétiens dans leur vie quotidienne (Encycl. Fidei Donum, p. 238).

Une telle responsabilité missionnaire de dimension universelle est, d’autre part, en parfait accord avec les exigences missionnaires universelles émanant d’une des notes principales de l’Eglise, qui est la catholicité ; du Baptême et de la Confirmation ; de la liturgie et, notamment de la célébration eucharistique ; de la très grave responsabilité missionnaire du Pape et des Evêques ; de l’enseigne­ment pontifical large, répété et ne touchant le devoir de coopérer à l’activité missionnaire de l’Eglise ; enfin des documents du Concile Vatican II.

 

Primauté de la coopération missionnaire universelle

 

Cette coopération de caractère universel n’est pas seulement un devoir de tout le peuple de Dieu, mais un devoir prioritaire com­paré à toute autre forme de coopération particulière, devoir qui embrasse, outre chaque membre du Corps Mystique, toutes les communautés et institutions ecclésiales. Il correspond par analogie à l’exigence primordiale et inéluctable de chaque cellule d’un or­ganisme vivant : celle de contribuer au maintien, au développement et au perfectionnement de tout l’être. C’est seulement dans cette coopération à la plénitude de l’ensemble que chaque membre trouvera la garantie de son salut, de sa croissance et de sa perfection.

Le Décret Ad Gentes, quand il parle de l’aide missionnaire, apportée par une Eglise particulière à une autre, l’approuve et la recommande ; mais il ajoute un important avertissement : Il sera très utile, pourvu qu’on ne laisse pas de côté l’œuvre missionnaire universelle, de rester en contact avec les missionnaires sortis de la communauté elle-même, ou avec une paroisse ou un diocèse de mission, afin que devienne visible la communion entre les com­munautés et que cela tourne à l’édification mutuelle (N. 37 ; cf. Exhort. Apost. Evangelii nuntiandi, N. 61-64).

 

La Journée Missionnaire expression d’une évangélisation permanente

 

Beaucoup de chrétiens croient qu’il est suffisant, pour satisfaire à leur devoir missionnaire, de faire des prières et des aumônes le Dimanche des Missions. Cela montre qu’on ne comprend pas bien le vrai sens de cette Journée, car il s’agit d’un devoir né de la nature même de l’Eglise et ... s’imposant constamment à notre conscience — comme s’impose à nous chaque jour l’obligation de l’amour fraternel — même si un seul jour de l’année est consacré de façon spéciale à cette fin.

Dans le Motu Proprio Ecclesiae Sanctae, où sont fixées les règles d’application de certains décrets conciliaires à la pratique pastorale, nous avons déjà inclus cette note importante relative à la Journée en question : Pour intensifier l’esprit missionnaire dans le peuple chrétien, on doit recommander prières et sacrifices quotidiens, de manière à ce que la célébration de la Journée Missionnaire annuelle soit une manifestation spontanée de cet esprit (III, 3).

 

Les O.P.M. expression principale et permanente de la coopération missionnaire de tout le peuple de Dieu

 

Nous voulons terminer ce Message en présentant une fois en­core les Oeuvres Missionnaires comme porteuses de cet universa­lisme missionnaire, qui oblige — comme nous l’avons déjà dit — tous les membres de l’Eglise, au niveau personnel et collectif.

C’est en effet l’universalisme missionnaire qui les a distinguées depuis le début et qui a poussé le Saint-Siège à les élever à la dignité d’Oeuvres Pontificales, précisément dans le sens d’ins­trument officiel de l’Eglise pour la coopération missionnaire du peuple de Dieu. Cet universalisme et ce titre ont fourni au Con­cile Vatican II l’occasion de les déclarer aussi instrument principal des Evêques pour l’action pastorale qu’ils déploient en faveur des missions.

Pourtant, ce n’est pas à cause d’un privilège concédé gracieu­sement par la hiérarchie ecclésiastique que les Oeuvres Mission­naires doivent passer avant la coopération missionnaire particulière ; c’est un titre qui découle de leur nature même et de leur fin spé­cifique. Il s’agit d’œuvres qui sont nées, ont été structurées et se sont développées dans le but précis de coopérer à toute l’activité missionnaire de l’Eglise selon ses multiples nécessités, y pourvoyant sur la base d’un plan lucide tenant compte de la vision d’ensemble des problèmes. A cause de cela elles ont pleinement raison de recevoir l’aide de tout le peuple de Dieu, qu’il s’agisse des individus ou des diverses institutions.

Ce mode de coopération à l’activité missionnaire de l’Eglise em­brasse tous ceux qui en font partie, depuis le Pape jusqu’au der­nier des fidèles... Chaque Evêque, chaque Prêtre, chaque Fidèle, même s’il s’adonne à quelque activité d’apostolat missionnaire di­rectement ou indirectement dans un secteur particulier, doit aussi collaborer à l’activité générale de l’Eglise, c’est-à-dire aux Oeuvres Pontificales, lesquelles, tout en étant les Oeuvres du Pape, sont aussi celles de tout l’Episcopat et de tout le peuple de Dieu (Mes­sage de la Journée Missionnaire Mondiale de 1968).

Ces Oeuvres cherchent avec sollicitude à traduire dans la réa­lité la devise pleine de sens de l’un des plus efficaces promoteurs de l’universalisme missionnaire au XX° siècle, le Père Paul Manna, devise gravée sur sa tombe : l’Eglise entière pour le monde entier.

La même finalité universelle de ces Oeuvres les pousse, d’autre part, à mettre en action tous les moyens paraissant efficaces pour éduquer le Peuple de Dieu dans un authentique esprit missionnaire universel ; pour promouvoir, dans leur variété multiforme, les vo­cations missionnaires ; pour développer de manière permanente la charité sous son double aspect, spirituel et matériel, toujours à l’enseigne de la plus entière catholicité (Message pour la Journée Missionnaire Mondiale de 1974).

A l’une de ces Oeuvres précisément, celle de la Propagation de la Foi, revient le mérite d’avoir proposé à S.S. le Pape Pie XI, en 1926, l’heureuse l’initiative d’ordonner la Journée annuelle en fa­veur de l’activité missionnaire de l’Eglise. C’est elle, encore, qui a reçu la lourde charge de promouvoir et d’organiser, avec le con­cours des autres Oeuvres Pontificales et sous la direction des Evêques respectifs, cette Journée, comme aussi celle de répartir équitablement entre les Missions les offrandes recueillies à cette oc­casion de la charité du monde catholique.

Nous désirons vivement qu’en cette année cinquantenaire les Oeuvres Pontificales Missionnaires acquièrent un vigoureux accrois­sement, tant au sein des Eglises d’antique tradition chrétienne que dans celles de fondation plus récente. Grâce à ces Oeuvres, chaque Evêque obtiendra, facilement et efficacement, que tout son diocèse, avec lequel il ne fait qu’un (Décret Ad Gentes, n. 38), prenne conscience de sa responsabilité en vue de la coopération à la mission universelle de l’Eglise ; en même temps, elles-mêmes devien­dront une sûre garantie pour un profond renouveau de la vie chré­tienne.

Dans l’espoir que notre exhortation trouvera une réponse géné­reuse de tous les Frères et Fils répandus dans le monde, nous leur exprimons dès maintenant notre paternel remerciement et, en gage des faveurs célestes, leur accordons la Bénédiction Apostolique.

 

Du Vatican, en ce cinquantenaire de l’institution de la Journée Missionnaire Mondiale, 14 avril 1976, 13ème année de notre Pon­tificat.

 

paulus PP. VI

 

 

 

16 avril

LA GLOIRE DE LA RÉDEMPTION

 

Le soir du Vendredi-Saint, selon la coutume le Saint-Père a participé au Chemin de Croix, du Colisée au Palatin, et a porté lui-même la Croix durant les quatre dernières stations. Ensuite de la place dominant la foule, il a adressé aux nombreux fidèles le discours sui­vant :

 

Nous venons d’achever le chemin de la Croix. Nous avons suivi ce douloureux et tragique itinéraire, en évoquant tous les épi­sodes de la cruelle exécution du condamné Jésus, le Maître, le Prédica­teur du Royaume de Dieu, le bon Pasteur « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), qui était passé « en faisant le bien et en guérissant » (Ac 10, 38), qui s’était manifesté comme le Fils de l’Homme et ensuite comme le Fils de Dieu et par conséquent le Messie, le « Roi des Juifs », déchaînant contre lui la fureur des Chefs du peuple et la condamnation du Procurateur romain Ponce Pilate. Ce fut un drame où se mêlèrent les motifs politiques (Jn 11, 48 ; 19, 12) et plus encore les motifs religieux (Mt 26, 63-64 ; Jn 11, 51 ; 19, 7). Ce fut une mort bouleversante, injuste, un évé­nement violent et douloureux, comme lorsqu’on fait de sa mort un témoignage, un martyre ; et celui-ci s’acheva à la neuvième heure du jour qui précédait le rite de la Pâque, et fut suivi d’une sépulture hâtive. « Consummatum est, tout est achevé » (Jn 19, 30), s’était exclamé Jésus mourant.

Chers Fils et chers Frères, devant nos yeux et surtout dans nos esprits la déchirante histoire de Jésus vient de se dérouler. Nous avons été saisis et peut-être bouleversés, comme on peut l’être par l’effusion du sang et par toute situation dramatique. Mais un doute demeure, une question reste à résoudre, et qui nous regarde à présent et personnellement. Est-ce que nous ne sommes pas impliqués dans cette histoire ? Comment y avons-nous assisté ? Comme de simples spectateurs étrangers au drame profond ? Comme des gens curieux de voir la mort d’un sage et d’un juste, comme à la mort de Socrate par exemple ? Non, chers Frères et chers Fils ! Non, nous ne sommes pas des observateurs curieux et impassibles. Non, nous portons tous attention aux conclusions de cette histoire dans laquelle nous sommes tous im­pliqués. Que nous le voulions ou non, nous sommes coresponsables de la mort de Jésus. C’est la première conclusion que ce pieux exercice du chemin de la Croix doit éveiller dans nos consciences. Nous savons bien que l’affirmation de notre culpabilité relative­ment à la crucifixion du Christ exigerait des preuves formidables, et nous savons bien que nos tribunaux humains ne pourraient les reconnaître légales. Mais la réalité de l’histoire des hommes, rappelée par la théologie la plus profonde, attribue à l’humanité entière la responsabilité de la mort de la divine victime. En effet une solidarité universelle rend tous les fils d’Adam coupables et dé­biteurs devant Dieu. Et de cela découlent deux choses : la pre­mière est que tout homme fait pencher la balance de la Rédemp­tion et rend nécessaire une expiation dont le Christ est la victime, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29 et 36). Les Saints, ces experts de la conscience humaine dans ses profondeurs réelles, ont très bien fait comprendre cette expérience morale, à savoir que chacun de nous a été un bourreau lors de la crucifixion du Seigneur (cf. He 6, 6). C’est pourquoi tout péché exige une réparation que seul le Verbe de Dieu Sauveur, venu dans le monde pour notre salut, pouvait offrir à la justice et à la miséricorde de Dieu.

Et la seconde conclusion est la suivante : nous qui avons cru­cifié le Sauveur, nous sommes devenus les bénéficiaires, de la victi­me sacrifiée pour nous, à notre place, pour notre salut. Lorsque nous parlons de Rédemption, de sacrifice divin, nous nous réfé­rons à ce drame, où les coupables peuvent recevoir la récom­pense du repentir de leur forfait.

Tel est le mystère contenu dans le chemin de la Croix. C’est le mystère de notre salut, le mystère de la force rédemptrice de notre douleur quand elle s’unit à la Passion du Christ (cf. Col 1, 24), le mystère immolé de l’amour du Christ qui a fait de sa mort la source de notre vie éternelle (cf. He 5, 9).

C’est ainsi qu’en achevant ce rassemblement par l’offrande de nos vœux de Pâques et par le don de notre Bénédiction Apostolique, nous souhaitons que chacun, au fond de son cœur, fasse vrai­ment sien le témoignage, à la fois difficile et générateur de renou­veau et de très grande joie, du Centurion romain au moment de la mort du Christ : « Vraiment, Celui-ci était le Fils de Dieu » (Mt 27, 54).

 

 

 

18 avril

RÉSURRECTION DU CHRIST ET PROGRÈS HUMAIN

 

Le premier discours que Pierre, après l’événement inattendu de la Pentecôte, adressa à la foule émerveillée et émue, se concluait par l’annonce très ferme de la résurrection de Celui qui devait désormais être reconnu comme le Christ promis : « Jésus de Nazareth, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous par des miracles, des prodiges et des signes..., ainsi que vous le sa­vez vous-mêmes..., vous a été livré et vous l’avez fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies, mais Dieu l’a ressuscité..., et nous en sommes tous témoins » (Ac 2, 22-32). Et c’est ce témoignage qui formera par la suite la certitude de l’Eglise naissante. Saint Paul en dictera les premiers documents scripturaires (cf. 1 Co 15 etc.), et les Evangiles raconteront, pour notre plus grande joie et notre piété, la première visite des saintes fem­mes de l’Evangile au sépulcre vide du Christ ressuscité, à l’aube du troisième jour après sa mort tragique, et ils enregistreront également les faits extraordinaires, mais réels, des apparitions du Christ ressuscité à ses disciples.

Depuis lors, la résurrection du Christ est la pierre d’angle de notre foi et de notre histoire ; bien que l’expérience sensible en ait été réservée à certaines personnes déterminées (Ac 10, 40) et bien que ce fait capital de la religion catholique soit entouré de mystère (cf. Ac 10, 40 ss. ; Summ. Th. III, q. 55, a. 2, ad 2) il en formera pour toujours la base fondamentale : « La pierre qu’ont rejetée les constructeurs, avait lui-même prédit Jésus, est devenue la pierre angulaire ; c’est le Seigneur qui a fait cela, et c’est chose admirable à nos yeux » (Mt 21, 42 ; Ps 117, 22 ; Ac 4, 11 ; Rm 9, 33 ; 1 P 2, 7).

C’est à l’affirmation, à la réalité historique, au mystère de vie que ce fait représente en lui-même et pour le destin qui en découle à la fois pour l’Eglise et pour l’humanité, qu’est destinée cette cé­lébration pascale, elle qui est au sommet de tout le christianisme et qui nous fait chanter encore aujourd’hui l’« Exultet », la victoire inouïe, impensable, tout à la fois incontestable et inextin­guible, celle de la vie sur la mort, celle qui, personnellement et globalement, nous regarde et nous concerne tous.

Le Christ, le Seigneur, est vraiment ressuscité. Déjà Marie, sa Mère immaculée et privilégiée, est ressuscitée et a été élevée par Lui à la plénitude immortelle de sa vie glorieuse à la droite du Père. Et déjà la liste de ceux qui, au dernier jour, seront appelés au prodige suprême de la résurrection dans le renouvellement corpo­rel d’une existence eschatologique (cf. 1 Co 15, 20 ss. ; 35 ss. ; Jn 5, 29) est en train de s’écrire, et elle en enregistre les noms dans le « livre de vie », dans l’indélébile mémoire de Dieu (cf. Lc 10, 20 ; Ph 4, 3 ; Ap 21, 27). Nous aussi, Frères et Fils, nous aussi, nous ressusciterons ! La voix tremble, en proférant une telle prophétie stupéfiante ; mais que la foi ne tremble pas, si nous avons « fait nos Pâques » avec un cœur pur et sincère, c’est-à-dire si nous nous sommes nourris de la chair et du sang du Christ, qu’il nous offre dans l’Eucharistie, car celui qui s’est nourri de cet aliment de vie, a-t-il dit Lui-même, « moi, je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6, 54). La résurrection du Christ se reflète, aujourd’hui dans l’espérance, demain dans une réalité transformante (cf. 1 Co 15, 38 ss.).

Nous ne pouvons nier que l’armée des négateurs et des criti­ques a travaillé et travaille encore sur un si grand mystère pour en évacuer le sens réel et univoque ; mais notre certitude est aujourd’hui tellement pleine et heureuse qu’elle ne désire rien d’autre que de se communiquer à qui ne la partage pas actuelle­ment, pour en faire le compagnon de notre foi et de notre béatitude.

Et cela a aussi pour but de supprimer l’équivoque d’une parole magique, qui enchante et fait souvent illusion à celui qui en fait un usage restreint aux limites de la phénoménologie temporelle, c’est-à-dire ce mot de résurrection restreint au sens de la causa­lité scientifique et l’expérience historique, dans la mesure où par résurrection on entend l’emploi de méthodes et de forces qui ne transcendent pas l’ordre naturel. Celui qui, pour les raisons supérieures enseignées par l’Evangile, aime les hommes et l’éla­boration difficile par leur société d’un vrai progrès de leur convivance et de leur juste bien-être, celui-là plus que tout autre peut se réjouir de ce que l’on parle de résurrection pour favoriser l’effort et pour atteindre une résurrection, au sens d’une amélioration économique, culturelle et sociale, pour apporter aide et remède à toute souffrance humaine. Mais ce serait une illusion d’espérer atteindre ainsi la résurrection effective et transcendante, celle à laquelle la vie de l’homme aspire de manière profonde et essentielle, si cette dernière se trouvait privée de cette « espérance qui ne déçoit pas » (Rm 5, 4), et si on ne l’instruisait pas de ce péril inévitable : du désir aveugle d’une prospérité exclusivement tempo­relle peut d’écouler pour l’homme un plus grand malheur, venant de l’accroissement même de sa capacité de désirer davantage et de sa possibilité de jouir davantage.

Rappelons-nous aussi en ce moment lumineux les directives de Saint Paul : « L’amour du Christ nous presse... Si quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle ; les réalités anciennes ont disparu ; des réalités nouvelles sont apparues » (2 Co 5, 14. 17). C’est pourquoi : corda, voces et opera : que soient renouvelés les cœurs, les paroles, les oeuvres.

Avec nos souhaits de Pâques, et notre Bénédiction Aposto­lique.

 

 

 

28 avril

RÉDUIRE LE DÉSÉQUILIBRE ENTRE LES PEUPLES

 

A Son Excellence Monsieur gamami corea,

Secrétaire Général de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement

 

De la IV° Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement réunie à Nairobi, les peuples, les plus pauvres surtout, attendent des décisions qui apporteront des remèdes rapides et efficaces aux détresses les plus urgentes, et qui développeront dans les mentalités et dans les structures, des rap­ports nouveaux entre les nations, permettant à toutes de contri­buer activement à une vie internationale plus solidaire.

Nous joignons notre voix à ces appels. Nous exprimons le dé­sir profond et confiant de voir surgir de votre assemblée, à la fois des travaux importants et de nouvelles raisons d’espérer pour les hommes.

Depuis votre dernière Conférence de Santiago du Chili, la crise internationale a accumulé les souffrances et les inquiétudes. La famine a sévi en plusieurs régions. Le chômage mine les énergies. L’inflation perturbe en profondeur les échanges commer­ciaux. L’endettement des pays en voie de développement atteint des proportions écrasantes et décourageantes.

Mais une telle situation ne vous trouve pas démunis. Grâce aux efforts laborieux des précédentes conférences de Genève, de New Delhi, de Santiago, patiemment continués dans l’intervalle des sessions, une prise de conscience s’est faite. Les causes du mal vous sont mieux connues dans leur complexité à la fois poli­tique, technique, sociale, culturelle, morale. La volonté d’une action ample et coordonnée se dégage à partir de quelques convictions désormais largement partagées. Les décisions courageuses sont à la fois nécessaires et possibles, fondées sur une solidarité mondiale à la réalisation de laquelle tous sont conviés à participer.

N’est-ce pas un signe particulièrement encourageant de constater que les peuples plus jeunes et plus faibles se montrent de plus en plus décidés à mobiliser leurs propres richesses humaines autant que matérielles, pour développer leur personnalité et l’engager d’une manière responsable dans la création de réseaux de solidarité plus denses et plus solides ? Ce que nous écrivions il y a près de dix ans dans notre Encyclique sur le développement des peuples, nous le redisons avec une conviction accrue : « La solidarité mondiale, toujours plus efficiente, doit permettre à tous les peuples de de­venir eux-mêmes les artisans de leur destin... Les peuples plus jeunes ou plus faibles demandent leur part active dans la construc­tion d’un monde meilleur, plus respectueux ! des droits et de la vocation de chacun. Cet appel est légitime : à chacun de l’entendre et d’y répondre » (n. 65).

Notre conviction se nourrit au spectacle réconfortant du meil­leur de l’expérience des hommes et des peuples. Elle s’enracine dans la foi en Dieu qui « a voulu que tous les hommes constituent une seule famille et se traitent mutuellement comme des frères » (Gaudium et Spes, n. 24). La terre leur a été donnée en partage pour qu’ils la cultivent, qu’ils gèrent et multiplient les biens matériels d’une manière responsable, qu’ils y mettent leur marque, qu’ils les chargent d’humanité et fassent des échanges de biens entre individus et entre peuples un processus constant de développe­ment personnel et solidaire.

La gestion des ressources terrestres se trouve donc au centre de vos discussions. Vous avez la légitime ambition de construire des réseaux commerciaux qui assurent des prix plus rémunérateurs, plus stables, plus équitables pour tous, spécialement pour les plus pauvres. Pour y parvenir, cette recherche, ce dialogue entre pays riches et pays défavorisés doivent s’inscrire dans la perspective su­périeure de la destination universelle des biens de ce monde, de l’interdépendance des peuples, et de la coresponsabilité dans l’or­ganisation des échanges commerciaux, dans l’intérêt de tous. C’est pourquoi il vous faut ranimer sans cesse, personnellement et en équipe de travail, la flamme de vos convictions : les richesses matérielles sont faites pour permettre aux hommes de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de s’instruire, de s’aider mutuellement et, en développant leur solidarité, de réaliser des communautés vrai­ment fraternelles qui connaissent une véritable joie de vivre.

Nous vous adressons ce message, Monsieur le Secrétaire général, au nom de l’Evangile qui, en révélant aux hommes les profon­deurs de leur vocation divine, libère en eux des énergies et une lumière irremplaçables pour orienter et soutenir leurs efforts vers plus d’humanité, vers ce que nous avons appelé la civilisation de l’amour. En invoquant sur les participants de la Conférence de la CNUCED réunie à Nairobi l’abondance des bénédictions divines, nous prions Dieu tout-puissant de leur faire trouver dans le travail harassant qui sera le leur la joie d’ouvrir ensemble des voies neuves à l’espérance des peuples.

 

Du Vatican, le 28 avril 1976.

 

paulus PP. VI

 

 

 

2 mai

L’ÉCLATANT TÉMOIGNAGE DU BIENHEUREUX LÉOPOLD

 

Dimanche 2 mai, Place Saint-Pierre, le Pape a proclamé bienheureux le Père Léopold capucin Croate.

Après la lecture de l’Evangile, le Saint-Père a prononcé le discours suivant :

 

Chers Frères, Fils et Filles,

 

Qui est-il, qui est celui qui nous rassemble ici pour célébrer dans son nom bienheureux un lumineux rayonnement de l’Evangile, un phénomène inexprimable, bien que clair et évi­dent, celui d’une transparence enthousiasmante, qui nous laisse en­trevoir dans le profil d’un humble petit frère une figure exaltante et tout en même temps déconcertante : regardez, regardez, c’est Saint François ! le voyez-vous ? regardez comme il est pauvre, re­gardez comme il est simple, regardez comme il est humain ! c’est vraiment lui, Saint François, si humble, si serein, si absorbé, au point de sembler comme plongé dans l’extase, dans sa propre vi­sion intérieure de l’invisible présence de Dieu ; et cependant, pour nous, il est si présent, si accessible, si disponible que c’est presque comme s’il nous connaissait, nous attendait; comme s’il savait tout de nous, qu’il pourrait lire en nous-même... Regardez bien ! c’est un pauvre petit capucin, il semble souffrant, vacillant, mais si étran­gement assuré qu’on se sent attiré par lui, comme enchantés. Re­gardez-le bien avec la loupe franciscaine. Vous le voyez ? Vous tremblez ? Qu’avez-vous vu ? Oui, disons-le ; c’est une faible, populai­re, mais authentique image de Jésus : oui, de ce Jésus qui, simulta­nément, parle au Dieu ineffable, au Père, Seigneur du Ciel et de la terre ; et il nous parle, à nous, minuscules auditeurs renfermés dans les proportions de la vérité, c’est-à-dire de notre petite et souffrante humanité... Et que disait Jésus par la voix de cet hum­ble oracle ? Oh ! de grands mystères, ceux de l’infinie transcendance divine, et ce langage assume aussitôt une dimension émouvante qui vous emporte : un écho de l’Evangile : « Venez à moi, vous tous qui êtes las et opprimés, je vous soulagerai » (Mt 11, 28).

Mais qui est-il donc ? C’est le Père Léopold ; oui, le Serviteur de Dieu, le Père Léopold de Castelnovo qui avant de se faire ca­pucin s’appelait Dieudonné Mandic, un Dalmate, — comme Saint Jérôme — qui, certainement, devait avoir gardé dans son tempé­rament et dans sa mémoire, la douceur de cette terre adriatique enchanteresse, et dans le cœur, dans l’éducation familiale, la bonté, honnête et pieuse de cette forte population vénéto-illyrique. Il était né le 12 mai 1866 ; il mourut à Padoue où, devenu capucin, il vécut la plupart de ses années terrestres, concluant sa vie à 76 ans, le 30 juillet 1942, il y a un peu plus de trente ans. En ce cas-ci, le Droit Canon a fait preuve d’indulgence, dérogeant à la norme qui reporte à cinquante années de la mort, la discussion des vertus d’un serviteur de Dieu ; mais comment soumettre cet acte de procédure à un tel délai quand, au lieu de s’apaiser au fil du temps, la vox populi en faveur du Père Léopold se fait toujours plus insistante, plus documentée, plus sûre de son propre témoi­gnage ? Au chœur spontané de ceux qui ont connu l’humble ca­pucin, ou qui ont fait l’expérience de sa miraculeuse intercession, l’Eglise ne pouvait que répondre par son jugement (cf. canon 2101), anticipant en sa faveur ses conclusions favorables, si bien qu’à proclamer l’exceptionnelle valeur morale et spirituelle du Père Léopold, il n’y a pas seulement ceux qui recueillent son héritage posthume, mais également — et ils sont nombreux — ceux qui peuvent étayer cette célébration en disant : je l’ai connu ; oui, il était un saint religieux, un homme de Dieu, un de ces hom­mes singuliers qui donnent immédiatement l’impression de leur surnaturelle vertu. Et tout aussitôt, dans la mémoire de ceux qui connaissent quelque peu l’histoire de la Famille religieuse des capucins, se profilent les grandes lignes de ces moines, fidèles à la plus rigoureuse tradition franciscaine qui en ont personnifié la sainteté ; et, parmi ceux-ci, nous nous limiterons à une figure litté­raire caractéristique, celle de Fra’ Cristoforo Manzoni. Mais non : Fra’ Leopoldo était plus petit, de taille, de facultés naturelles (il n’était même pas un prédicateur dans la ligne de ces nombreux capucins qui en avaient le talent) ; il n’avait même pas une excellente santé physique : vraiment, c’était un pauvre petit frère.

Il est toutefois une note particulière que nous ne saurions né­gliger ; il était originaire des rivages levantins de l’Adriatique, de Castelnovo, aux bouches du Cattaro, dans le territoire de la Croatie-Monténégro-Herzégovine-Bosnie ; et il garda toujours un amour fidèle à sa terre, même si, vivant à Padoue, il ne fut pas moins attaché à sa nouvelle patrie hospitalière et surtout à la population près de laquelle il exerça son silencieux et inlassable ministère. Aussi la figure du Bienheureux Léopold synthétise-t-elle en soi cette bivalence ethnique, presque au point d’en faire un emblème d’amitié et de fraternité, que chacun de ceux qui se vouent à son culte devrait prendre à son compte. Ce détail biographique particulier est un premier accomplissement d’une pensée, d’une résolution qui ont dominé sa vie. Comme nous le savons, le Père Léopold fut oecuménique ante litteram, c’est-à-dire qu’il songea, qu’il présagea, qu’il encouragea, toutefois sans agir directement, la re­composition de la parfaite unité dans l’Eglise, même si celle-ci est jalousement respectueuse des particularités multiples de sa com­position ethnique ; unité voulue par ses origines historiques et plus encore par la sainte et mystérieuse volonté du Christ, fondateur d’une Eglise toute pénétrée des exigences essentielles du vœu su­prême de Jésus : ut unum sint qu’ils soient un tous ceux qu’une même foi, un même baptême, un même Seigneur assemblent dans un seul Esprit, lien de paix (cf. Ep 4, 3 et ss. ; Jn 17, 11-21). Oh ! Puisse le Bienheureux Léopold être prophète et intercesseur de tant de grâces pour l’Eglise de Dieu !

Mais la note caractéristique de l’héroïcité charismatique du Bien­heureux Léopold fut autre; qui l’ignore ? ce fut son ministère au Confessionnal. Le regretté Cardinal Larraona, alors Préfet de la S. Congrégation des Rites, écrivait dans le Décret de 1962 pour la béatification du Père Léopold : « son genre d’existence était celui-ci: après avoir, de bon matin célébré le sacrifice de la Messe il s’as­seyait dans la petite cellule du confessionnal et il demeurait là, toute la journée, à la disposition des pénitents. Un tel rythme de vie, il le conserva pendant une quarantaine d’années, sans jamais se plain­dre ... ».

Et c’est cela, croyons-nous, le premier titre à la béatification qu’a méritée cet humble capucin et que nous célébrons aujourd’hui. Il s’est sanctifié principalement dans l’exercice du Sacrement de la Pénitence. Par bonheur de nombreux et splendides témoignages ont déjà été mis par écrit et diffusés au sujet de cet aspect de la sainteté du nouveau Bienheureux. Nous n’avons qu’à admirer et à remercier le Seigneur qui, aujourd’hui offre à l’Eglise une si particulière figure de ministre de la grâce sacramentelle de la Pénitence ; qui rappelle, d’une part, les prêtres à un ministère de si capitale importance, de si actuelle pédagogie, de si incomparable spiritualité ; et qui, d’autre part, rappelle aux fidèles, fervents ou tièdes ou indifférents qu’ils soient, quel providentiel et ineffable service est pour eux encore aujourd’hui, et aujourd’hui plus que jamais, la Confession individuelle de bouche à oreille, source de grâce et de paix, école de vie chrétienne, réconfort incomparable au cours du pèlerinage terrestre vers l’éternelle félicité.

Veuille le Bienheureux Léopold réconforter et soutenir les âmes amoureuses de spiritualité en multipliant l’assidue fréquentation au confessionnal que certaines critiques courantes, certainement pas inspirées par une sagesse chrétienne, mûre, voudraient voir relé­guée parmi les formes périmées de spiritualité vive, personnelle, évangélique. Veuille notre Bienheureux savoir rappeler à ce tri­bunal de pénitence, sévère certes, mais non moins aimable refuge d’encouragement, de vérité intérieure, de résurrection à la grâce, d’entraînement à la thérapie de l’authenticité chrétienne, rappeler, disons-nous de nombreuses, très nombreuses âmes engourdies à cause du caractère fallacieusement profane des mœurs modernes pour leur faire expérimenter les secrètes et toujours renaissantes consolations de l’Evangile, du colloque avec le Père, de la rencon­tre avec le Christ, de l’ivresse de l’Esprit Saint, et pour rajeunir en elles l’anxiété du bien d’autrui, de la droiture et de la dignité des mœurs.

A vous, Frères Franciscains de l’Ordre Capucin, merci d’avoir donné à l’Eglise et au monde un « type » de votre école austère, amicale, pieuse d’un christianisme aussi fidèle à lui-même que ca­pable de réanimer dans le cœur des hommes la joie de la prière et de la bonté.

Et honneur à vous, Fils de Croatie, du Monténégro, de la Bosnie-Herzégovine, de la Yougoslavie tout entière pour avoir engendré à notre époque un modèle si élevé et si humain de votre tradition catholique.

Et vous, Fils de Padoue, sachez honorer à côté de votre Saint Antoine, ce très humble frère de la généalogie franciscaine, et sa­chez de l’un et de l’autre, transfuser dans les générations nouvelles, les vertus humaines et chrétiennes déjà aussi célèbres dans votre histoire.

 

 

 

21 mai

PAUL VI AUX EVÊQUES ITALIENS

 

A la fin des travaux de la XIII° Assemblée Générale de l’Episcopat Italien qui s’est ouverte le 17 mai sous la Présidence du Cardinal Poma, le Saint-Père a voulu, le 21 mai, rencon­trer les Evêques italiens en la Salle du Synode et leur adresser ses encouragements paternels. Après avoir pris place à la table de la Prési­dence, Paul VI a écouté une adresse d’hom­mage du Cardinal Poma. Puis il a prononcé un discours dont voici notre traduction :

 

Messieurs les Cardinaux,

Vénérés Frères et Fils,

Tous présents à cette XIII° Assemblée Générale de la Conférence Episcopale Italienne,

 

Je suis heureux et j’apprécie qu’en faisant simplement et briè­vement acte de présence à votre Assemblée, l’occasion m’est offerte d’exprimer ma fraternelle, publique et encourageante adhésion à cette Conférence, de récente institution, mais qui a déjà si bien fait la preuve de sa prévoyante et efficace validité. Et moi-même, je suis particulièrement heureux de pouvoir vous ren­contrer tous, aussi nombreux, aussi fidèlement dévoués à vos pro­grammes, aussi conscients de l’importance ecclésiale de cette ren­contre épiscopale, si représentative de l’unité de l’Eglise Italienne et si pleine de promesses pour le perfectionnement et pour le développement de son activité pastorale. Merci pour cette ponctuelle intervention communautaire à laquelle je désire, moi le premier, attribuer une importance exceptionnelle et apporter mes encoura­gements les plus cordiaux.

Ces sentiments s’adressent tout d’abord à Monsieur le Cardinal Antonio Poma, le digne et zélé Président de la Conférence Episco­pale Italienne et à tous ceux qui, dans le cadre varié de leur collaboration spécifique, assurent à la Conférence son prestige et son efficacité. Ce regard posé sur le cadre organisateur de la Conférence nous force à faire une pause, empreinte de mélancolie et de piété, à la mémoire du regretté Monseigneur Enrico Bartoletti, qui dans ses fonctions d’excellent Secrétaire, inopinément interrompues par la mort, a offert à cette Institution tant de sagesse, de dévouement de cœur et d’exemples: plus que jamais soutenus par notre con­fiance dans la communion des saints, nous restons liés à lui par notre commune et dévote reconnaissance et nous exprimons notre fidélité à sa mémoire en nous unissant dans la prière pour le repos de son âme. Puis, nous sommes également amenés à adresser nos vœux, tout aussi fraternels et communs à celui qui lui succède dans ces lourdes et peu faciles fonctions, Mgr Luigi Maverna, afin que le Seigneur l’aide à continuer l’œuvre du regretté disparu avec la même vertu et avec de nouveaux succès. Nous exprimons éga­lement nos vœux à Mgr Marco Cè, à qui est confiée désormais l’as­sistance ecclésiale générale de l’Action Catholique Italienne.

 

I. Vers une nouvelle phase historique

 

Voilà, je me suis introduit dans l’observation centrale de cet organisme qui entend favoriser l’union et l’action de l’Episcopat italien ; et je me sens assailli par la vision panoramique des problè­mes pastoraux qui investissent la vie de l’Eglise Italienne, et pour ainsi dire, tenté d’ouvrir avec vous vénérés Frères, le discours sur de tels problèmes. Mais, pour d’évidentes raisons d’ordre pratique, je ne céderai pas à cette séduisante attraction. Je veux simplement me limiter à quelques observations.

La première est une question de méthode. A cette Conférence je désire donner toute assurance sur deux points, c’est-à-dire sur le constant, vigilant et amoureux intérêt avec lequel je suis personnel­lement votre travail, toujours dans le désir de son harmonie soit interne, soit avec l’Eglise catholique tout entière, mais non sans reconnaître — et même en voulant la promouvoir — cette relative autonomie responsable dans son propre domaine qui appartient à une Conférence, nombreuse et consciente comme l’est la Conférence Episcopale Italienne. L’histoire et le droit canonique obli­gent le Pape, comme tel et comme Evêque de Rome, à une spé­ciale, sollicitude pour les destinées de l’Eglise en Italie, c’est-à-dire de l’Eglise de ce pays politiquement unifié ; mais ceci s’est réalisé avec la formation unitaire d’un corps épiscopal national qui n’avait jamais existé avant ce siècle, et n’avait pas été reconnu canoniquement comme tel. Et voilà que s’affirme alors une sollicitude toute particulière du Pape pour l’Episcopat Italien que lui-même dirige ; et qu’il exprime en même temps une confiance toute particulière pour un tel Episcopat : vous voyez dans quel climat de libre ini­tiative s’élaborent vos programmes et avec quelle complaisance je suis et encourage leur sage et prévoyante fécondité !

J’admire l’accroissement de la conscience pastorale, soit en ce qui concerne la maturation de l’art collégial de votre gouvernement ecclésial qui peu à peu se répartit en organismes spécialisés et cohérents et qui tend à une graduelle coresponsabilité dans les délibérations importantes et dans le choix des moyens pratiques en vue d’une toujours plus parfaite efficacité pédagogique et spi­rituelle ; soit en ce qui regarde la connaissance et la recherche pra­tique et sociologique des conditions assez mobiles et changeantes de la vie actuelle de notre peuple. Cette évolution de la conscience pastorale doit, avec un esprit de foi étayé par une expérience sé­culaire, maintenir la certitude que l’Evangile que nous prêchons et servons est une vérité éternelle, qu’il est une vie inépuisable et que dans la Parole éternelle de son annonce du Royaume de Dieu, il contient la richesse et la fraîcheur de pensée et de vie, que nous devons explorer, énoncer, traduire en sagesse et en nouveauté d’his­toire, sans emprunter à des formules contingentes et partiales, privées de divine lumière, le stimulant et la confiance du progrès humain et social. Nous ne serons pas, comme on le dit parfois, inté­gristes, dans le sens d’exclusivistes, c’est-à-dire de ceux qui préten­dent ne rien devoir attendre de la sagesse du monde profane (cf. Gaudium et Spes, n. 44). Mais il faut du discernement, il faut de la sagesse, il faut de l’harmonie. Je veux, moi aussi, applaudir à la concorde dont a témoigné cette assemblée, applaudir à l’union univoque et fraternelle de notre commun ministère pastoral. Je suis certain que cette harmonie est un témoignage vivant, exemplaire et convaincant, du seul fait qu’elle se présente comme une heureuse réalité face à un monde qui, d’une part, semble toujours plus menacé intérieurement par ses tendances hédonistes et cette illusion de se suffire à lui-même qui fait chaque jour ses victimes, ce monde qui, d’autre part, est de plus en plus troublé par cette discorde dont on assure qu’elle est inhérente aux expressions de la vie non seulement ecclésiale mais également civile, dans ses formes plus ou moins tapageuses de pluralisme, de contestation, de violence, de rébellion contre cet ordre constitué. Un témoignage d’autant plus convaincant que votre institution n’a d’autre ambition, n’a d’autre but que d’interpréter le phénomène religieux, de proposer les exi­gences naturelles à l’homme, créature de Dieu, selon les requêtes toujours nouvelles et toujours ardues de l’Evangile du Christ, de se rendre garant de la validité de la foi et de ses stimulants inté­rieurs. Voilà le devoir de l’évangélisation qui mobilise actuelle­ment l’attention de l’épiscopat italien et, dans son sens pastoral, la fait converger sur un effort admirable de mobilisation de toute la communauté ecclésiale pour lui faire vivre sa propre vocation sur un plan de fidélité totale ; de fidélité à l’Evangile du Christ, de justice, d’amour, d’honnêteté, de traduction dans la vie concrète des idéaux auxquels on croit ; de dévouement aux pauvres, de ser­vice aux frères. Et cet engagement de constante évangélisation en­traîne avec lui l’élévation de l’homme, en accroît la dignité, la li­berté, la grandeur, le protège contre l’avilissante dégradation des passions, lui donne les armes pour la bataille spirituelle qui, avant tout et essentiellement « n’est pas contre des adversaires de chair et de sang, mais contre les Principautés, contre les Puissances, con­tre les Régisseurs de ce monde des ténèbres, contre les Esprits du Mal qui habitent les espaces célestes » (Ep 6, 12). C’est une cons­cience de foi, à la formation de laquelle nous sommes, par divin charisme, appelés à coopérer, humblement mais sans craintes ou hésitations.

La force de réaliser tout cela nous la trouvons en suivant la voie tracée par le Concile Vatican II dont la fécondité continue à rayon­ner dans l’Eglise et à la confronter avec toutes les exigences du monde moderne pour « offrir au genre humain, la collaboration sincère de l’Eglise pour l’instauration d’une fraternité universelle qui réponde à la vocation de l’homme » (Gaudium et Spes, n. 3). La lumière qui rayonne de ce point d’appui de la vie ecclésiale de notre temps doit nous soutenir dans nos inévitables difficultés.

 

II. Le moment socio-politique

 

Dans ce colloque qui porte sur la réalité historique de l’Eglise en Italie et sur les sollicitudes essentiellement pastorales du corps collégial des Evêques, nous ne pouvons faire abstraction du prochain événement socio-politique. Je dirai immédiatement que le plan sur lequel nous nous plaçons en tant que Pasteur est différent car, com­me je l’ai dit, il vise à la formation d’une conscience de foi. Et le fait cependant n’implique pas seulement des éléments contingents de l’histoire qui passe, mais implique la vie même des chrétiens appelés à s’engager dans le monde et à en être l’âme vivificatrice (cf. Ep. ad Diogn. 6 ; Funk, 401) ; il est donc d’une telle importance qu’il peut être décisif à l’avenir pour tant de questions qui nous sont propres : religieuses, pastorales, doctrinales, éthiques, sociales.

Il faut avant tout veiller et prier : c’est l’invitation du Christ aux Apôtres tentés par la somnolence, par la peur, par le conformisme (cf. Mt 26, 41). La prière, école de foi et de perspective surna­turelle, est avant tout nécessaire pour obtenir du « Père de la lumière » (Jc 1, 17) cette aide que lui seul peut donner : prière humble, assidue, fidèle, virile, confiante, joyeuse ; qui répand la lumière dans les esprits, ouvre les yeux à la clarté, assure la vi­gueur à la volonté.

En second lieu il faut être unis plus que jamais : c’est la con­corde agissante qui garantit la fécondité et la liberté lorsqu’il s’agit des intérêts suprêmes de la dignité humaine.

Il y a des situations, il y a des contingences qui — spécialement quand est en jeu le trésor de notre foi et l’engagement de notre témoignage — exigent qu’on fasse une seule harmonie du brouhaha de tant de voix diverses. Que diraient les fauteurs du pluralisme irréfléchi si chaque instrument d’un orchestre jouait pour son pro­pre compte ? Si une discipline élémentaire est invoquée par toute règle normale de coexistence, si elle s’impose même à ceux qui veulent bouleverser cette coexistence, faut-il s’étonner que nous l’invoquions pour nous ?

Il faut encore être cohérents: le patrimoine de la foi chrétienne ne peut être l’objet de mimétisme et de compromis, sous peine de le voir disparaître : il ne peut être associé à des points de vue totalement et intrinsèquement opposés à sa nature. Le croyant ne peut ignorer les déclarations qui ont déjà été faites et dans les­quelles, avec une paternelle sollicitude et souvent avec tristesse « gemendo » (Ep 13, 17) les Evêques ont exprimé leurs idées, eux qui sont les porte-parole de la foi, docteurs authentiques, c’est-à-dire « revêtus de l’autorité du Christ » comme a dit le Concile (Gaudium et Spes, 25). Le chrétien ne peut non plus ignorer les expériences qui, nonobstant certaines affirmations verbales contras­tantes et malgré toutes les espérances que le chrétien veut toujours nourrir, confiant en la Providence et dans les forces immanentes de la vérité et de la justice, démontrent qu’une sorte de « constante » antireligieuse et anti-ecclésiale qui finit même par être inhumaine demeure jusqu’à présent inchangée et toujours présente dans des mouvements de pensée et d’action bien connus ».

En résumé : en ce qui concerne ce grave problème, il ne me reste qu’à confirmer les indications et les motivations amplement proposées par le Cardinal-Président. Et donc, premièrement, il n’est pas permis de se soustraire au devoir électoral quand à celui-ci se lie une profession de fidélité à des principes et à des valeurs aux­quels on ne peut renoncer, même s’ils peuvent prêter le flanc à discussion au sujet de certains aspects, en certains cas, de leur parfaite représentation ; et, deuxièmement, il nous semble d’autant moins conforme et donc d’autant moins tolérable d’accorder sa propre adhésion, spécialement si elle est publique, à des expres­sions politiques qui sont, pour des motifs idéologiques et par expérience historique, radicalement opposés à notre conception religieuse de la vie. On peut citer maintenant le célèbre vers dan­tesque « amor mi mosse, che mi fa parlare », et non la haine, non la jalousie, non la peur. Les motifs et les intérêts supérieurs qui suggèrent cette double position sont connus de tous ; et vous-mêmes vous en avez ici, amplement discuté. Il ne reste qu’à valoriser de mon adhésion votre concordante et courageuse unanimité.

 

III. L’Eglise humble et vivante

 

Vénérables Frères et très chers Fils ! en vous confiant ces thè­mes de réflexion, j’ai pensé à la vie de l’Eglise, celle qui doit se développer dans la société, même civile, suivant les lignes tracées par le Concile. L’Eglise ne demande aucun privilège, mais elle n’élude pas les problèmes et elle ne travestit pas la vérité : elle est appelée à servir l’homme et, à ce titre, elle l’éclairé et l’appelle. Entre autres, elle est toujours le pusillus grex que le Père céleste a aimé dans le Christ, et a placé pour sauver les nations : elle est humble et pauvre, douce et patiente ; elle est sel et levain, lumière et vie. Le Concile dira encore : « ... elle a le Christ pour Chef... Elle a pour condition la liberté des fils de Dieu, dans le cœur desquels l’Esprit Saint habite comme en son temple. Elle a pour loi le commandement nouveau d’aimer comme le Christ lui-même nous a aimés. Enfin, elle a pour fin le Royaume de Dieu... Avançant à travers les épreuves et les tribulations, l’Eglise est confortée par la vertu de la grâce de Dieu qui lui a été promise par le Seigneur, pour que dans la faiblesse de la chair elle ne manque pas à la par­faite fidélité mais reste la digne épouse de son Seigneur » (Lumen Gentium, n. 9).

Voilà ! Voilà ! Frères et Fils. Que le Seigneur nous assiste, que la Vierge intercède auprès de Lui pour que nous ayons cette « par­faite fidélité ». A vous tous, comme à vos bien-aimés fidèles, prêtres, religieux et laïcs, notre Bénédiction !

 

 

 

24 mai

PAUL VI A NOMMÉ VINGT CARDINAUX

 

Parmi eux l’Archevêque de Hanoi, proclamé comme étant l’un des deux Cardinaux « in pectore »

Au cours du Consistoire qu’il a tenu pour la création des nouveaux cardinaux, le Saint-Père a prononcé l’allocution suivante :

 

Frères Vénérés,

 

Depuis le jour où, il y a plus de trois ans déjà, après avoir fixé le nombre des cardinaux électeurs, Nous avions comblé les vides qui s’étaient créés dans votre Sacré Collège, ce dernier a eu la douleur de perdre certains de nos Frères, que Nous évoquons ici avec affection et regret. Par ailleurs, quelques-uns de ses membres ont atteint l’âge à partir duquel ils ne peuvent plus participer à l’élection du Pontife Romain. C’est pourquoi Nous vous avons convoqués aujourd’hui pour créer de nouveaux Cardinaux, et en même temps pour promulguer des nominations épiscopales, pour vous de­mander de donner un dernier vote sur les causes de canonisation de trois bienheureux, et enfin pour recevoir les postulations de pallium.

Ce sont là des aspects traditionnels et bien connus de tout con­sistoire. Ils n’en sont pas moins suggestifs dans leur signification ecclésiale et dans leurs rappels historiques, au point de susciter cha­que fois un intérêt particulier pour cet événement de l’Eglise romaine. Oui, le consistoire est un moment particulièrement im­portant et solennel. Nous voyons, par votre participation et votre présence, que vous l’avez compris, et de cela tout d’abord Nous vous remercions.

 

I. Pour en rester à ce qui, aujourd’hui, polarise le plus l’attention de la communauté catholique, et même de toute l’opinion publique — la création de nouveaux cardinaux — Nous désirons souligner qu’ainsi Nous avons voulu pourvoir, sans attendre davantage, aux exigences du Sacré Collège, surtout après la publication de la cons­titution apostolique Romano Pontifiai eligendo, dans laquelle Nous avons souligné les tâches particulières et suprêmes de ses membres, appelés à élire le Pape. Et en comblant les vides, comme Nous le disions, Nous avons suivi les critères qui nous tiennent le plus à cœur : la représentativité et le caractère international du Sacré Col­lège. Celui-ci veut et doit montrer à la face du monde l’image fidèle de la sainte Eglise catholique, venant des quatre points de l’hori­zon, réunie dans l’unique bercail du Christ (cf. Jn 10, 16), ouverte à toutes les populations et à toutes les cultures pour en assumer les valeurs authentiques et les faire servir à la bonne cause de l’Evangile, c’est-à-dire à la gloire de Dieu et à l’élévation de l’hom­me. Ainsi — en plus de la reconnaissance qui est due à ceux qui ont très fidèlement servi le Siège apostolique dans les Représenta­tions pontificales et à la Curie romaine — Nous avons pensé avant tout et surtout aux sièges résidentiels, tournant en particulier notre attention vers les jeunes communautés à l’avenir prometteur et lu­mineux, tout aussi bien que vers les communautés au passé illustre et à l’histoire séculaire, riche d’œuvres et de sainteté. C’est comme un regard d’ensemble qui embrasse tout l’horizon du monde, où l’Eglise vit, aime, espère, souffre, combat : personne n’est absent, pas même des points extrêmes de l’horizon, pas même ceux des terres les plus lointaines. Si la représentativité des Eglises orientales paraît aujourd’hui réduite, cela ne signifie nullement que Nous ayons une moindre estime ou une moindre considération pour ces régions qui ont été le berceau de l’Eglise, qui en conservent toujours avec un soin jaloux les précieux trésors de piété, de liturgie, de doctrine, et qui trouvent dans leurs pasteurs, les Patriarches qui nous sont si chers, en union avec les collaborateurs de leur synode patriarcal res­pectif, l’encouragement, la lumière, la force de cohésion. Et même, Nous sommes heureux de saisir cette occasion pour leur manifester une bienveillance des plus affectueuses, en les assurant de notre souvenir, de notre vénération et de notre prière.

 

II. Le consistoire, disions-nous, est un moment particulièrement grave et solennel pour la vie de l’Eglise, qui se déroule dans le temps : Nous ne pouvons laisser passer cette occasion, qui nous met en contact avec vous, sans traiter en votre présence de quelques aspects et questions qui nous tiennent beaucoup à cœur et que Nous estimons de grande importance, et aussi vous faire part de nos sentiments intimes à ce sujet. Ce sont des sentiments de gratitude et de joie d’une part, mais aussi de préoccupation et de peine.

 

1) Le premier sentiment naît de l’optimisme inné — fondé sur les promesses indéfectibles du Christ (cf. Mt 28, 20 ; Jn 16, 33) et sur la constatation de phénomènes toujours nouveaux et conso­lants — que Nous nourrissons habituellement au fond du cœur : il s’agit de la vitalité, de la jeunesse de l’Eglise, dont nous avons tant de signes. Nous en avons eu la preuve lors de la récente Année Sainte, qui rayonne encore son influence sur notre esprit. L’essence de la vie chrétienne est dans la vie spirituelle, dans la vie surnatu­relle qui est un don de Dieu ; et c’est pour Nous un grand récon­fort que de la voir se développer dans tant de pays, dans le témoignage de la foi, dans la liturgie, dans la prière redécouverte et goû­tée à nouveau, dans la joie que font garder la clarté du regard spiri­tuel et la pureté du cœur.

Nous voyons en outre se développer toujours davantage l’amour fraternel, inséparable de l’amour de Dieu, qui inspire l’engagement croissant de tant de nos fils et leur solidarité profonde avec les pauvres, les marginaux, les gens sans défense.

Nous voyons les orientations tracées par le récent Concile diriger et soutenir l’effort continu d’adhésion à l’Evangile du Christ, avec une recherche d’authenticité chrétienne, dans l’exercice des vertus théologales.

Rempli d’admiration, Nous voyons la floraison des initiatives mis­sionnaires, et surtout des signes évidents nous montrent que, après un temps d’arrêt, même un secteur aussi délicat et grave que celui des vocations sacerdotales et religieuses connaît une reprise indu­bitable dans divers pays.

Dans tous les continents, Nous voyons de nombreux jeunes ré­pondre généreusement et concrètement aux consignes de l’Evangile, et faire preuve d’un effort de cohérence absolue entre l’élévation de l’idéal chrétien et le devoir de le mettre en pratique.

Oui, Frères vénérés, vraiment l’Esprit est à l’œuvre dans tous les champs, même ceux qui semblaient les plus desséchés !

 

2) Mais il y a aussi des motifs d’amertume, que Nous n’enten­dons certes pas voiler ni minimiser. Ils viennent spécialement de ce que Nous observons une polarité, souvent irréductible dans certains de ses excès, qui manifeste en divers domaines une immaturité superficielle, ou bien une obstination entêtée, en substance une surdité amère envers les appels à ce sain équilibre conciliateur des tensions, appels qui ont pris leur source dans la grande leçon du Concile, il y a maintenant plus de dix ans.

 

a) D’un côté, voici ceux qui, sous prétexte d’une plus grande fi­délité à l’Eglise et au Magistère, refusent systématiquement les en­seignements du Concile lui-même, son application et les réformes qui en dérivent, son application graduelle mise en oeuvre par le Siège Apostolique et les Conférences épiscopales, sous notre auto­rité voulue par le Christ. On jette le discrédit sur l’autorité de l’Eglise au nom d’une Tradition, pour laquelle on ne manifeste un respect que matériellement et verbalement ; on éloigne les fidèles des liens d’obéissance au Siège de Pierre comme à leurs Evêques légiti­mes ; on refuse l’autorité d’aujourd’hui au nom de celle d’hier. Et le fait est d’autant plus grave que l’opposition dont Nous parlons n’est pas seulement encouragée par certains prêtres, mais dirigée par un Evêque, qui demeure cependant toujours l’objet de notre respect fraternel, Mgr Marcel Lefebvre.

C’est si dur de le constater ! Mais comment ne pas voir dans une telle attitude — quelles que puissent être les intentions de ces per­sonnes — le fait de se placer hors de l’obéissance au Successeur de Pierre et de la communion avec lui, et donc hors de l’Eglise ?

Car telle est bien, malheureusement, la conséquence logique, lorsque l’on soutient qu’il est préférable de désobéir sous prétexte de conserver sa foi intacte, de travailler à sa façon à la préservation de l’Eglise catholique, alors qu’on lui refuse en même temps une obéissance effective. Et on le dit ouvertement ! On ose affirmer que l’on n’est pas lié par le Concile Vatican II, que la foi serait égale­ment en danger à cause des réformes et des orientations post-conciliaires, que l’on a le devoir de désobéir pour conserver certaines tradi­tions. Quelles traditions ? C’est à ce groupe, et non au Pape, et non au Collège épiscopal, et non au Concile oecuménique, qu’il appar­tiendrait de définir parmi les innombrables traditions, celles qui doivent être considérées comme normes de foi ! Comme vous le voyez, Frères vénérés, une telle attitude s’érige en juge de cette volonté divine qui a fait de Pierre — et de ses Successeurs légitimes — le Chef de l’Eglise pour confirmer ses frères dans la foi et paître le troupeau universel (cf. Lc 22, 32 ; Jn 21, 15 ss.), et qui l’a établi garant et gardien du dépôt de la foi.

Ceci est d’autant plus grave, en particulier lorsque l’on introduit la division justement là où « l’amour du Christ nous a ressemblés en un seul Corps », congregavit nos in unum Christi amor, c’est-à-dire dans la liturgie et dans le sacrifice eucharistique, en refusant le respect dû aux normes fixées en matière liturgique. C’est au nom de la Tradition que Nous demandons à tous nos Fils, à toutes les communautés catholiques, de célébrer, dans la dignité et la ferveur, la liturgie rénovée. L’adoption du nouvel Ordo Missae n’est pas du tout laissée au libre arbitre des prêtres ou des fidèles. L’Instruction du 14 juin 1971 a prévu la célébration de la messe selon l’ancien rite, avec l’autorisation de l’Ordinaire, uniquement pour des prêtres âgés ou malades, qui offrent le sacrifice divin sine populo. Le nou­vel Ordo a été promulgué pour être substitué à l’ancien, après une mûre réflexion, et à la suite des instances du Concile Vatican II. Ce n’est pas autrement que notre saint Prédécesseur Pie V avait rendu obligatoire le missel réformé sous son autorité, à la suite du Concile de Trente.

Avec la même autorité suprême qui nous vient du Christ Jésus, Nous, exigeons la même disponibilité à toutes les autres réformes liturgiques, disciplinaires, pastorales, mûries ces dernières années en application des décrets conciliaires. Aucune initiative qui vise à s’y opposer ne peut s’arroger la prérogative de rendre un service à l’Eglise : en réalité elle lui cause un grave dommage.

Plusieurs fois, directement, ou par l’intermédiaire de nos collabo­rateurs et d’autres personnes amies, Nous avons appelé l’attention de Mgr Lefebvre sur la gravité de ses attitudes, l’irrégularité de ses principales initiatives actuelles, l’inconsistance et souvent la fausseté des positions doctrinales sur lesquelles il fonde ces attitudes et ces initiatives, et le dommage qui en résulte pour l’Eglise entière.

C’est donc avec une profonde amertume, mais aussi avec une pa­ternelle espérance que Nous nous adressons une fois de plus à ce Confrère, à ses collaborateurs, et à ceux qui se sont laissés entraîner par eux. Oh ! certes, Nous croyons que beaucoup de ces fidèles, au moins dans un premier temps, étaient de bonne foi: Nous compre­nons aussi leur attachement sentimental à des formes de culte et de discipline auxquelles ils étaient habitués, qui pendant longtemps ont été pour eux un soutien spirituel et dans lesquelles ils avaient trouvé une nourriture spirituelle. Mais Nous avons le ferme espoir qu’ils sauront réfléchir avec sérénité, sans parti pris, et qu’ils vou­dront bien admettre qu’ils peuvent trouver aujourd’hui le soutien et la nourriture auxquels ils aspirent, dans les formes renou­velées que le Concile oecuménique Vatican II et Nous-même avons décrétées comme nécessaires pour le bien de l’Eglise, pour son pro­grès dans le monde contemporain, pour son unité. Nous exhortons donc, encore une fois, tous ces frères et fils, Nous les supplions de prendre conscience des profondes blessures que, autrement, ils cau­sent à l’Eglise. De nouveau, Nous les invitons à penser aux graves avertissements du Christ sur l’unité de l’Eglise (cf. Jn 17, 21 ss.) et sur l’obéissance due au Pasteur légitime qu’il a mis à la tête du troupeau universel, comme signe de l’obéissance due au Père et au Fils (cf. Lc 10, 16). Nous les attendons le cœur grand ouvert, les bras prêts à les étreindre : puissent-ils retrouver, dans l’humilité et l’édification, pour la joie du Peuple de Dieu, la voie de l’unité et de l’amour !

 

b) D’autre part, en sens opposé pour ce qui est de la position idéologique, mais nous causant tout autant une profonde peine, il y a ceux qui, croyant faussement continuer dans la ligne du Concile, ont pris une attitude de critique a priori et parfois irréductible envers l’Eglise et ses institutions.

C’est pourquoi, avec la même fermeté, Nous devons dire que Nous n’admettons pas l’attitude :

— de ceux qui se croient autorisés à créer leur propre liturgie, limitant parfois le sacrifice de la messe ou les sacrements à la cé­lébration de leur propre vie ou de leur propre combat, ou encore au symbole de leur fraternité ;

— de ceux qui minimisent l’enseignement doctrinal dans la caté­chèse ou qui dénaturent celle-ci au gré des intérêts, des pressions, ou des exigences des hommes selon des tendances qui déforment profondément le message chrétien, comme Nous l’indiquions déjà dans l’Exhortation Apostolique Quinque jam anni, le 8 décembre 1970, cinq ans après la fin du Concile (cf. AAS., 63, 1971, p. 99) ;

— de ceux qui feignent d’ignorer la Tradition vivante de l’Egli­se, depuis les Pères jusqu’aux enseignements du Magistère, et qui réinterprètent la doctrine de l’Eglise et l’Evangile lui-même, les réalités spirituelles, la divinité du Christ, sa résurrection ou l’eucha­ristie, en les vidant pratiquement de leur contenu : ils créent ainsi une nouvelle gnose et ils introduisent d’une certaine façon dans l’Eglise le « libre examen » ; et cela est d’autant plus dangereux quand c’est le fait de ceux qui ont la très haute mission, la mission délicate, d’enseigner la théologie catholique ;

— de ceux qui réduisent la fonction spécifique du ministère sa­cerdotal ;

— de ceux qui transgressent malheureusement les lois de l’Eglise, ou les exigences éthiques rappelées par elle ;

— de ceux qui interprètent la vie théologale comme une organi­sation de la société d’ici-bas, et même qui la réduisent à une action politique, adoptant dans ce but un esprit, des méthodes ou des pra­tiques contraires à l’Evangile ; et ils en arrivent à confondre le mes­sage transcendant du Christ, son annonce du Royaume de Dieu, sa loi d’amour entre les hommes, fondés sur l’ineffable paternité de Dieu, avec des idéologies qui nient essentiellement ce message en le remplaçant par une position doctrinale absolument opposée : ils se font les champions d’un mariage hybride entre deux mondes incon­ciliables, comme d’ailleurs le reconnaissent les théoriciens de l’autre bord.

De tels chrétiens ne sont pas très nombreux, c’est vrai, mais ils font beaucoup de bruit ; ils croient trop facilement interpréter les besoins de tout le peuple chrétien ou le sens irréversible de l’histoi­re. Ils ne peuvent, en agissant ainsi, se réclamer du Concile Vati­can II, car l’interprétation et l’application de celui-ci ne se prêtent pas à des abus de la sorte ; pas davantage invoquer les exigences de l’apostolat pour approcher ceux qui sont loin ou les incrédules : l’apostolat véritable est un envoi par l’Eglise pour témoigner de la doctrine et de la vie de l’Eglise elle-même. Le levain doit certes être diffusé dans toute la pâte, mais il doit rester levain évangélique. Autrement il se corrompt lui aussi avec le monde.

Frères vénérés. Nous avons pensé devoir vous confier ces ré­flexions conscient de l’heure importante qui sonne pour l’Eglise. L’Eglise est et sera toujours l’étendard levé parmi les nations (cf. Is 5, 26 ; 11, 12), car elle a la mission de donner au monde qui la regarde, avec parfois un air de méfiance, la vérité de la foi qui éclaire sa destinée, l’espérance qui seule ne déçoit pas (Rm 5, 5), la charité le sauvant de l’égoïsme qui, sous diverses formes, tente de l’envahir et de l’étouffer. Ce n’est certes pas le moment de l’aban­don, de la désertion, des concessions ; ni, encore moins, celui de la peur. Les chrétiens sont simplement appelés à être eux-mêmes : et ils le seront dans la mesure où ils seront fidèles à l’Eglise et au Concile.

Personne, pensons-Nous, ne saurait avoir de doute sur le sens des orientations et des encouragements que, au cours de notre pon­tificat, Nous avons donnés aux Pasteurs et au Peuple de Dieu, et même au monde entier. Nous sommes reconnaissant à ceux qui ont pris comme programme ces enseignements donnés dans une in­tention qui était toujours soutenue par une vive espérance, par un optimisme serein joint au sens des réalités concrètes. Si aujourd’hui, Nous nous sommes arrêté davantage sur certains aspects négatifs, c’est parce que la circonstance singulière que Nous vivons et votre confiance bienveillante Nous en ont fait sentir l’opportunité. Effecti­vement, l’essence du charisme prophétique pour lequel le Seigneur Nous a promis l’assistance de son Esprit, est de veiller, d’avertir des dangers, de scruter les signes de l’aube à l’horizon obscur de la nuit. Custos, quind de nocte ? Custos, quid de nocte ? nous fait dire le prophète (Is 21, 11). Jusqu’à ce que l’aube sereine redonne la joie au monde, Nous voulons continuer à élever la voix au nom de la mission qui Nous a été confiée. Vous, nos plus proches amis et collaborateurs, vous pouvez avant tout et mieux que tout autre vous en faire l’écho auprès de tant de nos frères et de nos fils. Et tan­dis que Nous nous préparons à célébrer le Seigneur qui, avec les signes de la passion et de la résurrection glorieuse, monte à la droite du Père, nous devons, en regardant les cieux ouverts (Ac 7, 56), demeurer remplis d’espérance, de joie et de courage. In nomine Domini ! En ce Nom très saint, Nous vous bénissons tous.

Maintenant nous sommes heureux de présenter la liste des Pré­lats distingués que par leurs mérites Nous avons au cours de ce Consistoire estimés dignes d’appeler à faire partie du très digne Collège des Cardinaux.

 

Ce sont :

 

Octavio Antonio Beras Rojas, Archevêque de Saint-Domingue ;

Opilio Rossi, Archevêque titulaire d’Ancira, Nonce Apostolique en Autriche ;

Giuseppe Maria Sensi, Archevêque titulaire de Sardi, Nonce Apos­tolique au Portugal ;

]uan Carlos Aramburu, Archevêque de Buenos Aires ;

Corroda Bafile, Archevêque titulaire d’Antioche de Pisidie, Pro-Préfet de la S. Congrégation pour les Causes des Saints ;

Hyacinthe Thiandoum, Archevêque de Dakar ;

Emmanuel Nsuhuga, Archevêque de Kampala ;

Joseph Scroffer, Archevêque titulaire de Volturno, Secrétaire de la S. Congrégation pour l’Education Catholique ;

Laurence Trevor Picachy, Archevêque de Calcutta ;

Jaime L. Sin, Archevêque de Manille ;

William Wakefield Baum, Archevêque de Washington ;

Aloisio Lorscheider, Archevêque de Fortaleza ;

Reginald John Delargey, Archevêque de Wellington ;

Eduardo Pironio, Archevêque titulaire de Tiges, Pro-Préfet de la S. Congrégation pour les Religieux et les Instituts Séculiers ;

Laszlo Lekai, Archevêque de Esztergom ;

Basil Hume, Archevêque de Westminster ;

Victor Razafimahatratra, Archevêque de Tananarive ;

Dominic Ekandem, Evêque de Ikot Ekpene ;

Boleslaw Filipiak, Doyen des Prélats Auditeurs du Tribunal de la « Sacra Rota Romana ».

 

Et de plus pour ce qui regarde les deux Cardinaux que Nous nous sommes réservé in pectore nous disons publiquement le nom de l’un d’eux : il s’agit de Monseigneur Joseph Marie Trin-nhu-Khuê, Archevêque de Hanoi, arrivé à Rome seulement hier.

Toutefois Nous tenons encore sous réserve le second qui sera pu­blié quand il Nous plaira.

Donc, par l’autorité du Dieu Tout-Puissant, des Saints Apôtres Pierre et Paul et de la Nôtre nous créons et nommons solennellement Cardinaux de la Sainte Eglise Romaine les Prélats que nous venons de mentionner.

 

De ces Cardinaux les suivants appartiendront à l’Ordre des Diacres :

Opilio Rossi ;

Giuseppe Maria Sensi ;

Corrado Bafile ;

Joseph Schrôffer ;

Eduardo Pironio ;

Boleslaw Filipiak.

 

Les autres appartiendront à l’Ordre des Prêtres ;

Avec les nécessaires et opportunes dispenses, dérogations et clau­ses. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.