L’ENSEIGNEMENT DE PAUL VI

1977

Suite

 

 

II - DISCOURS ET HOMÉLIES DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES

 

1er janvier : SI TU VEUX LA PAIX, DÉFENDS LA VIE ; SI TU VEUX LA PAIX, PRÉPARE LA PAIX

8 janvier : PAUL VI ANNONCE UNE RÉFORME DU VICARIAT DE ROME

15 janvier : AIDÉS PAR L’ESPRIT D’AMOUR, BRISEZ L’ESCALADE DE LA VIOLENCE !

23 janvier : CANONISATION DE SOEUR RAFAELA MARIA PORRAS AYLLON

28 janvier : POUR LE RESPECT DE LA DIGNITÉ DE LA PERSONNE, DE SES LIBERTÉS ET DE SES DROITS FONDAMENTAUX

3 février : IMPORTANCE D’UNE VIE LITURGIQUE INTENSE

4 février : LA VIE JURIDIQUE EST UN SECOURS PASTORAL DE L’EGLISE

7 février : NOTRE TRADITION RELIGIEUSE ET MORALE TIENT-ELLE TOUJOURS ?

14 février : L’EVEQUE : INSTRUMENT DE COMMUNION

17 février : INTEGRER LE TRANSCENDANT DANS L’EFFORT QUOTIDIEN

19 février : LE DROIT CANON EST UN INSTRUMENT PASTORAL

21 février : GARDER CONFIANCE MÊME DANS LES SITUATION DIFFICILES

23 février : ETRE LES INTENDANTS DES DONS DE DIEU

24 février : ENGAGEMENT PASTORAL DANS UN STYLE MISSIONNAIRE

5 mars : POUR TOUS, SOYEZ DES PÈRES, DES FRÈRES, DES AMIS...

12 mars : AFFERMIR NOS FRÈRES DANS LA FOI ET LA VIGUEUR APOSTOLIQUE

17 mars : AYEZ CONFIANCE ! REPRENEZ L’INITIATIVE

18 mars : PROCLAMER LA FOI DANS UNE VRAIE LIBERTÉ

24 mars : ENCOURAGER L’ESPRIT D’INITIATIVE POUR UNE FLORAISON SPIRITUELLE

26 mars : FAIRE ENTENDRE L’EVANGILE HARDIMENT ET AVEC CLARTÉ

28 mars : MAINTENIR LE CAP SUR LE BUT DE L’ÉVANGÉLISATION

31 mars : PRIER POUR ÊTRE LE SEL DE LA TERRE

3 avril : HOMÉLIE DU PAPE LE DIMANCHE DES RAMEAUX

7 avril : JE SUIS LE PAIN DE VIE - FAITES CECI EN MÉMOIRE DE MOI

8 avril : LE CHRIST M’A AIMÉ ET S’EST LIVRÉ POUR MOI

10 avril : LE CHRIST RESSUSCITÉ EST VIVANT

14 avril : VOICI QUE JE SUIS AVEC VOUS JUSQU’A LA FIN DES SIÈCLES

18 avril : RENFORCER LA COMMUNION ECCLÉSIALE

21 avril : LA VRAIE PHYSIONOMIE DE L’EVEQUE : SERVITEUR, PASTEUR, MAÎTRE, PRÊTRE

24 avril : MESSAGE POUR LA JOURNÉE MONDIALE DES VOCATIONS

25 avril : UN VISAGE AFRICAIN POUR UN MESSAGE EVANGELIQUE

25 avril : LA PASSION D’EVANGELISER

28 avril : SEMER AVEC CONFIANCE

28 avril : PAUL VI REÇOIT S. G. FREDERICK D. COGGAN

 

 

 

II - DISCOURS ET HOMÉLIES DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES

 

 

 

1er janvier

SI TU VEUX LA PAIX, DÉFENDS LA VIE ; SI TU VEUX LA PAIX, PRÉPARE LA PAIX

 

Homélie du Pape pour la « journée de la paix »

A l’occasion du 1er janvier qui se trouve être, cette année, le dixième anniversaire de la Journée de la Paix, et jour où l’Eglise universelle fête la Vierge Marie, Mère de Dieu, le Souverain Pontife a choisi d’aller célébrer la Messe dans une église de la proche banlieue de Rome. Cette banlieue a été éprouvée par la guerre et c’est en exécution d’un vœu fait par Don Alberione, de la Congrégation de St-Paul, que fut érigée l’Eglise consacrée à Marie, Reine des Apôtres.

Le Pape Paul VI, dans la démarche qu’il ac­complit en ce début d’année, donne ainsi toute sa signification spirituelle et humaine à la cé­lébration de ce jour.

 

Si tu veux la paix, défends la vie.

Paix à cette maison et à ceux qui l’habitent !

 

C’est ici la maison centrale de la Société Saint-Paul, fondée par le vénéré Don Giacomo Alberione, dont la dépouille mortelle repose dans la crypte de cet édifice. A lui notre respectueux sou­venir, en demandant pour son âme humble et grande la paix éter­nelle, et en souhaitant que son esprit revive dans les institutions religieuses et apostoliques qu’il a laissées et auxquelles va notre salut et notre bénédiction.

Nous voyons que sont rassemblées de nombreuses personnalités ecclésiastiques : Monsieur le Cardinal Jean Villot, notre Secrétaire d’Etat, et ses collaborateurs ; nous voyons notre Vicaire pour le diocèse de Rome, le Cardinal Ugo Poletti, avec de nombreux re­présentants du Vicariat et du Clergé romain ; nous voyons le Pro-Président et les responsables de la Commission Pontificale « Justice et Paix », à laquelle nous devons l’animation de cette « Journée » ; nous voyons les supérieurs et les prêtres de la Société de Saint Paul, nombre de leurs confrères et de religieuses des oeuvres qui dépen­dent de cette maison généralice : que la paix et la prospérité du Seigneur soient avec tous ceux qui sont présents.

Parmi ceux-ci, notre salut respectueux s’adresse avec l’attention qui leur est due aux autorités civiles, qui ont voulu honorer cette cérémonie de leur présence si riche de signification pour cette cé­lébration qui implore la paix pour le monde et avant tout pour cette cité de Rome. Nous remercions spécialement Monsieur le Maire et les représentants de l’administration civile, et aussi les personnalités gouvernementales, civiles et militaires, que nous voyons s’associer à ce moment de réflexion spirituelle et d’invocation en faveur d’une concorde laborieuse et pacifique au seuil de l’année 1977.

Un groupe de personnalités distinguées est présent à cette célé­bration de la Journée mondiale de la Paix : ce sont Messieurs les Diplomates et les Représentants de différentes Organisations in­ternationales. Leur présence nous prouve le caractère international de cette rencontre. Nous les remercions d’une adhésion si pré­cieuse et si riche de signification.

Mais pour couronner de telles présences et pour notre joie pa­storale, nous voyons le peuple de ce quartier nouveau et si dense. A lui, aux familles qui le composent, aux écoles spécialement, aux centres de travail, aux maisons de soins, à tous, l’expression de notre affectueux intérêt, nos vœux de bonheur et de prospérité.

A cette communauté, que ce beau sanctuaire réunit fraternelle­ment dans la prière et l’amitié, nous sommes heureux de présenter nos remerciements pour la cordialité de son accueil et nos vœux de « bonne année » dans le Seigneur.

Une parole maintenant pour mettre en lumière le but de cette cérémonie religieuse, à laquelle nous attachons une grande impor­tance, nous donnant la joie de la présider personnellement et de remercier aussitôt et directement tous ceux qui y prennent part.

Comme tout le monde le sait, cette célébration, dominée liturgiquement par la douce figure de la Vierge Marie, la Mère de Celui que Saint Paul appelle « notre paix » (Ep 2, 14), le Christ Seigneur, est dédiée à la Paix. Oui, à la paix, le grand don, désiré comme un reflet de la gloire due à Dieu pour la venue du Verbe sous une forme historique et visible dans l’humanité ; un reflet de paix pour les hommes, objets de la bienveillance divine. Ceci, pouvons-nous dire, est l’axe théologique de la paix, que nous voulons et espérons voir instaurée dans le monde. La paix, pensons-nous, est dans son expression la plus haute et la plus complète, un don de Dieu. Si elle est un don, qui dérive de la bonté de Dieu, de sa miséricorde, de son amour, la paix, dans sa source première et supérieure, est une grâce, un mystère, qui loin d’altérer ou de diminuer l’essence humaine de la paix temporelle, l’engendre, la facilite, la sublime, la dramatise. Surtout, elle nous encourage à l’étude et à l’action qui se rapportent au fait historique et humain que nous appelons « paix », c’est-à-dire l’équilibre des rapports entre les peuples, la fameuse « tranquillité de l’ordre » de Saint Augustin. Au concept statique et stable de la paix, telle que nous voudrions qu’elle soit, et souvent nous nous faisons illusion sur elle, s’ajoute en effet un coefficient nouveau et dynamique, qui fait de la paix non pas une condition fixe et immuable, mais une mise en ordre mobile et vivante, non seulement par le jeu immense et incalculable des facteurs qu’elle met en oeuvre, et dont la paix résulte, mais aussi par l’intervention secrète, oui, mais réelle et souvent reconnais-sable, d’une Providence qui sait changer en bien même les situa-tiens humaines qui sont de soi négatives et même désespérées (cf. Rm 8, 28). S’il est permis d’employer une image pour mieux faire comprendre ce qu’est la paix, nous la représenterons non pas comme un roc immobile au milieu des flots de la mer tumultueuse qu’est l’histoire du monde, mais comme un navire secoué, qui a besoin pour éviter le naufrage de bien des conditions, de bien des efforts, sous la conduite d’un pilote et grâce au travail habile et courageux de l’équipage.

Ceci pour dire, comme tout observateur sagace de l’histoire nous l’enseigne, que la paix est toujours « in fieri », c’est-à-dire en de­venir. Elle n’est jamais acquise une fois pour toutes et pour tou­jours. Elle est un équilibre dynamique, dépendant de normes très complexes et délicates, que l’homme qui fait la paix, l’homme po­litique ou privé, doit comprendre, connaître et mettre en oeuvre. Nous rappelons ainsi l’attention sur les conditions qui favorisent et promeuvent la paix. Une fois admis que la paix est un bien pre­mier, que tous désormais doivent admettre comme indispensable pour une société prospère, se pose alors la question : quelles sont les conditions de la paix ?

Vous vous rappelez certainement le proverbe qui est dans la mémoire des peuples et de leurs chefs : « Si tu veux la paix, pré­pare la guerre ». C’est un axiome désespéré, désastreux ; et il le sera encore plus demain, s’il n’est pas progressivement corrigé et remplacé par un autre principe, qui apparaît aujourd’hui comme encore utopique et qui a pourtant pour lui les exigences profondes de la civilisation : « Si tu veux la paix, prépare la paix ».

Cela peut sembler une formule folle, vile et impossible à appli­quer. Mais si elle n’est pas applicable tout de suite et totalement aujourd’hui, nous savons tous qu’elle interprète l’avenir du monde. Vision qui transcende maintenant les possibilités concrètes pour notre réflexion, mais non pour l’idéal de l’homme social, et surtout pour celui qui tire son idéal humain de l’Evangile : ce n’est pas par hasard que cette parole a été dite à Pierre : « Remets ton épée dans le fourreau, car tous ceux qui mettent la main à l’épée... » (Mt 26, 52). Tel est au fond le sens du thème choisi pour notre Journée mondiale de la Paix cette année : « Si tu veux la paix, défends la vie ».

Nous disons : la vie, la vie humaine ! Et ici le concept de ce bien premier devrait se perfectionner et s’élever bien plus qu’il ne l’est : la vie humaine est sacrée, c’est-à-dire protégée par un rapport trans­cendant avec Dieu qui en est l’auteur premier, le maître jaloux (cf. Gn 4, 1 ; Mt 5, 21 ss.), le souverain invisible, le modèle dont elle tire un reflet qui dévoile une ressemblance divine essentielle, et qui conserve à la vie, même dans les privations, dans les déforma­tions et dans les profanations dans lesquelles elle peut tomber, son inviolable dignité qui, dans le plus grand besoin, la rend encore l’objet d’une plus grande pitié (cf. Mt 25, 31 ss.). Notre regard se porte de la considération, hors du commun, d’un conflit armé qui brise la paix, à la vision ordinaire de l’homme vivant qu’un docteur chrétien du second siècle, Saint Irénée, définit dans une intuition prophétique : la gloire de Dieu ! Comme si on disait : malheur à qui porte la main sur lui ! Et ici on verrait l’éloge spontané qui pourrait jaillir, comme un hymne, dans une circonstance moder­ne, et même s’il est inconsciemment chrétien, prodigue aux dé­ficiences et aux souffrances de la vie humaine : soyez bénis, vous, les éducateurs : soyez bénis, vous les hommes de santé ; soyez bénis, vous qui apportez à l’homme l’assistance dont il a besoin, pour votre action, interprète de l’appel divin à l’honneur et au mérite de servir l’homme votre frère ! la vie humaine !

Mais en est-il toujours ainsi ? Est-ce qu’on ne proclame pas, avec une force égale à la vôtre lorsque vous défendez la vie, l’offense qui la menace et la déshonore ? L’histoire de l’humanité, même de nos jours, connaît la contradiction paradoxale de l’exaltation de la vie humaine et en même temps de son abaissement ! Pouvons-nous, par exemple, passer sous silence la légalisation de l’avortement, admise et protégée en divers pays ? N’est-ce pas une vie hu­maine, vraie et propre, qui s’allume dans le sein maternel dès l’instant même de la conception ? Et n’aurait-elle pas besoin juste­ment de soins attentifs et d’amour, du fait que cette vie embryon­naire est innocente, privée de défense, et qu’elle est déjà inscrite dans le registre divin du destin de l’humanité ? Qui pourrait sup­poser qu’une mère tue, ou laisse tuer, sa créature ? Quel remède, quelle fiction légale pourra jamais apaiser le remords d’une femme qui, librement, consciemment, s’est rendue coupable d’infanticide sur le fruit de ses entrailles.

Et nous pourrions déplorer de même tant d’autres méfaits qui sont aujourd’hui perpétrés contre la vie de l’homme. Nous les connaissons ; nous appellerons sur eux la condamnation de la con­science civile et sociale, et nous ferons appel en même temps au sens du respect et de la solidarité qui heureusement s’insurgent contre tant d’embûches et tant de délits qui avilissent la famille humaine et compromettent ainsi la plénitude, peut-être même la stabilité, de la paix. Que notre réaction de défense et de réparation soit donc forte, qu’elle soit active et remplie d’amour ! La paix exige, outre l’honneur moral et civil, ce renouveau systématique. Nous le répétons, pour protéger la paix, il nous faut défendre la vie.

Il n’est pas difficile de trouver le lien de cause à effet qui peut exister entre la paix et la vie ; c’est-à-dire entre la guerre, ruine radicale de la paix, et les misères physiques et morales des mœurs et aussi de la vie individuelle. Il faut donner conscience et vigueur aux mœurs pour offrir à la paix le milieu indispensable à sa pros­périté, de même que la paix, à son tour, est une condition pour créer le climat de tout bien-être véritable. Ce rapport entre paix et vie, ouvre à tous la possibilité d’apporter à la cause générale de la paix la contribution particulière de son propre soutien, par l’honnêteté, l’activité, la collaboration de sa vie sociale et person­nelle (Qui est fidèle pour très peu de chose est fidèle aussi pour beaucoup » (Lc 16, 10).

Que Dieu nous aide, au cours de la nouvelle année civile que nous commençons aujourd’hui, à contribuer à la construction et la paix dans le monde, en apportant par notre vie individuelle et communautaire, dans la mesure de nos moyens, les valeurs dont ce grand édifice tire sa majesté et sa stabilité !

 

 

 

8 janvier

PAUL VI ANNONCE UNE RÉFORME DU VICARIAT DE ROME

 

A la Basilique Saint Jean de Latran

Le 8 janvier Paul VI, en sa qualité d’Evêque de Rome a présidé à une célébration solennelle en la Basilique Saint Jean de Latran au cours de laquelle il a présenté et commenté la Constitution Apostolique « Vicariae Potestatis in Urbe » qui concerne la réorganisation du Vicariat de Rome.

Voici en traduction, le discours que le Saint-Père a prononcé pour expliquer les critères et les intentions qui ont inspiré les nouvelles normes.

 

L’événement qui nous réunit ici aujourd’hui présente des ca­ractères d’une importance telle dans la vie du diocèse de Rome qu’on peut le qualifier d’historique. Et si, en fait, aucune nouveauté excessive ne le distingue du cours désormais séculaire de la tradition propre à l’institution qui préside au gouvernement pa­storal de Rome et que nous avons l’habitude d’appeler « Vicariato », l’événement présente une importance dont il faut se rendre compte et garder en mémoire le fait qu’il se rattache canoniquement et logiquement à la Constitution Apostolique de notre Saint Pré­décesseur Pie X la  Etsi nos (AAS 4, pp. 5-22, année 1922) et se conforme aux critères doctrinaux et disciplinaires du Concile Va­tican II, si bien qu’il faut reconnaître dans l’événement même un acte de confirmation et de renouvellement significatif.

Après une élaboration réfléchie qui pendant une longue période a mobilisé de nombreuses personnes qualifiées, nous sommes donc en mesure de vous présenter aujourd’hui la Constitution Vicariae Potestatis in Urbe qui pourvoit finalement à cette réorganisation de la Curie diocésaine de Rome, que l’on réclame depuis longtemps.

Aussi nos remerciements s’adressent- ils à tous ceux qui ont participé à la préparation du Document. Nous désirons avant tout assurer de notre gratitude Monsieur le Cardinal Luigi Traglia Doyen du Sacré Collège et qui a, autrefois, été notre Vicaire pour ce bien-aimé diocèse. Nous profitons de cette occasion pour témoi­gner au vénérable Cardinal notre estime et notre satisfaction, cer­tain d’interpréter ainsi le sentiment de tous.

Il nous plaît ensuite de saluer affectueusement les Cardinaux, les Evêques, les Prêtres, les Religieux et Religieuses, ainsi que les membres du laïcat qui — répondant à l’invitation de notre Car­dinal Vicaire — sont présents à cette rencontre.

Il n’est certainement pas nécessaire que nous nous attardions à expliquer les raisons qui nous ont incité à affronter cet engage­ment peu facile. Ces raisons peuvent se résumer en ceci : en pro­mulguant la nouvelle Constitution nous entendons témoigner de notre conscience d’Evêque de Rome, ce qui justifie et soutient celle de Pontife. C’est précisément en tant que Successeur du Bienheureux Pierre à ce Siège Romain que nous nous savons investi de la tâche formidable de Vicaire du Christ sur la terre et, par conséquent, de Pasteur Suprême et Chef visible de l’Eglise Uni­verselle (cf. AAS 67, 1975, p. 609).

C’est avec la plus vive sollicitude, donc, que nous ressentons la responsabilité qu’en tant qu’Evêque de cette Eglise locale sur la­quelle repose mystiquement et historiquement un dessein divin, nous avons devant le Christ. Cette responsabilité, elle est « de ré­pandre par le ministère de la parole et par les sacrements, Sa Sainteté dans les âmes des fidèles, de les garder indemnes de tout mal et si possible, avec l’aide de Dieu, de les convertir en bien pour parvenir avec eux à la vie éternelle » (cf. Lumen Gentium, 26, 3).

Quel tremblement, quelle conscience de notre humilité, quelle confiance dans l’exaltation, dans le Christ, de notre office, tant épiscopal que pontifical, vibrent dans notre âme en un moment comme celui-ci où nous voyons tout autour de nous notre diocèse, digne­ment représenté par ses membres les plus qualifiés. S’il est vrai que dans chaque Eglise locale, même la plus petite et la plus pauvre, le Christ est présent par la vertu duquel se rassemble l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique (Lumen Gentium, 26, 1) : on peut le dire d’autant plus de l’Eglise romaine vers laquelle toutes les Eglises regardent comme vers celle qui « préside à la charité » (cf. St Ignace d’Antioche, Epître aux Romains, Insc. : Patres Apostolici, I, éd. F.X. Funk 1901, p. 253).

Cette prérogative, toutefois, comporte également le devoir de donner l’exemple dans la vie chrétienne, au bénéfice de toute l’Eglise du Christ, vivante et agissante dans les diverses communautés ou Eglises particulières disséminées dans le monde. Voici l’intention qui a présidé à l’élaboration de notre Constitution : raviver la vie chrétienne de Rome, donner à l’organe de gouvernement pastoral du diocèse une nouvelle efficience, en harmonie avec les exigences des temps présents, sans toutefois se soustraire à la fidélité due aux glorieuses, et bien éprouvées, traditions du passé.

Donc, pour faire mieux comprendre non seulement la lettre mais aussi l’esprit des nouvelles dispositions, nous voudrions préciser tout de suite qu’il faut les lire en tenant compte du dénominateur commun qui les anime : celui de la confiance et de l’estime. Con­fiance et estime pour la personne du Cardinal Vicaire et de ses Evêques auxiliaires, confiance et estime pour les divers Organes de la Curie diocésaine, pour les curés et leurs vicaires, pour les artisans, religieux et laïcs, de la pastorale, pour les organisations dio­césaines et paroissiales. Le Pape a confiance en ses collaborateurs : voilà ce que nous tenons à affirmer avant tout.

Sur la base de cette inspiration fondamentale, quels ont été les critères principaux de la nouvelle discipline ? On peut les définir succinctement comme suit :

 

a) mettre mieux en lumière le lien naturel qui existe entre la personne du Pape, Evêque de Rome et son diocèse avec, en con­séquence, la nécessité de la communion doctrinale et pastorale avec lui, spécialement de ceux qui sont appelés à collaborer dans l’activité apostolique ;

 

b) préciser la participation de tous les secteurs de la commu­nauté diocésaine au travail pastoral, conformément aux prescrip­tions conciliaires et post-conciliaires ; y stimuler une activité cordonnée grâce à une constante liaison avec la Curie diocésaine, définir les modes de la collaboration de prêtres, religieux et laïcs à cet objectif ;

 

c) assurer la coordination de l’activité de la Curie diocésaine en vue d’un travail pastoral unitaire ;

 

d) réorganiser les Tribunaux du Vicariat selon des critères de fonctionnalité et d’adaptation à la condition particulière du dio­cèse de Rome ;

 

e) stimuler l’engagement de toute la communauté diocésaine dans l’animation chrétienne de la Ville de Rome face aux dangers de la décadence religieuse et morale de la population tellement accrue et si différente, et aux besoins croissants d’assistance spi­rituelle et culturelle des générations nouvelles ;

 

f) coordonner les initiatives de promotion humaine avec celles élaborées du côté civil, dans le respect dû, selon les principes chrétiens, à ceux qui sont revêtus d’autorité et par la contribution due par chacun, sur son propre plan, au bien commun à poursuivre.

 

Voilà, en résumé, les grandes lignes qui ont inspiré la réforme. Nous vous prions de l’accueillir d’un esprit ouvert et de disposer votre mentalité et votre coeur pour en assurer volontiers la tra­duction concrète telle qu’elle se trouve proposée dans les dispo­sitions de la Constitutions. Nous sommes convaincus que leur in­telligente mise en vigueur provoquera efficacement dans notre Eglise locale une impulsion nouvelle de l’initiative pastorale au bénéfice de cette Ville que le sang des martyrs et le témoignage héroïque d’innombrables saints ont rendue glorieuse en face du monde.

Nous invoquons le divin Esprit pour qu’il daigne également en cette circonstance répandre l’abondance de ses dons sur notre Eglise, nous conduisant à une expérience toujours plus vive de la commu­nion de grâce qui nous unit dans le Christ et nous entraîne vers un nouvel engagement de zèle agissant.

Qu’intercèdent pour nous les bienheureux Apôtres Pierre et Paul qui, sur cette terre et sous ce ciel, sont nés, par leur glorieux mar­tyre, à la vie sans fin du Paradis ; que soit proche de nous Saint Jean Baptiste à la mémoire de qui est dédiée cette Basilique où nous nous trouvons aujourd’hui réunis ; et surtout que se penche vers nous, avec son regard maternel Celle qui se trouve ici chez elle, ce Temple étant dédié également à son divin Fils, le Sauveur du monde, Marie que notre population aime invoquer sous son nom traditionnel de « Salut du peuple romain ». Nous mettons cette initiative pastorale sous sa protection pour qu’elle en favorise la féconde fructification pour la gloire de Dieu et au bénéfice des âmes.

 

 

 

15 janvier

AIDÉS PAR L’ESPRIT D’AMOUR, BRISEZ L’ESCALADE DE LA VIOLENCE !

 

Le Pape au Corps Diplomatique

Le samedi 15 janvier, le Souverain Pontife a reçu le Corps Diplomatique accrédité près du Saint-Siège qui venait présenter les vœux de bonne année. Les Ambassadeurs, leurs principaux collaborateurs, leurs épouses se sont ras­semblés dans la Salle du Consistoire. En l’absence du Doyen, l’Ambassadeur du Gua­temala, retenu par des raisons majeures, il revenait au Vice-Doyen, S. Exe. M.. Henri René DODS, Ambassadeur du Sénégal près du Saint-Siège, de se faire l’interprète de ses collègues auprès du Pape Paul VI. Il a présenté, en français, les vœux du Corps Diplomatique. Le Pape a répondu, également en français, par l’importante intervention que voici :

 

Messieurs les Ambassadeurs,

 

Nous accueillons avec émotion et gratitude les vœux chaleureux que votre interprète distingué nous a adressés en votre nom à tous. Nous sommes sensible à cette attention déférente manifestée envers notre personne, et aussi à la gravité, à l’espérance avec lesquelles sont envisagés les efforts de notre pontificat, l’engage­ment du Saint-Siège, les appels de l’Eglise.

A vous tous, Excellences, nous exprimons nos propres souhaits, pour vous-mêmes, pour la joie de vos familles, pour l’accomplisse­ment de votre mission. Et au-delà de vos personnes, nous pensons à tous les peuples que vous représentez ici et dont la paix, le bonheur, le progrès nous tiennent très à coeur.

Au-dessus de toutes les vicissitudes que peut nous réserver l’année 1977, c’est l’espérance qui nous anime, c’est elle que nous vous invitons d’abord à partager avec nous. Sans elle, non seulement nous serions malheureux, mais nous n’oserions rien entreprendre. Il y a là d’ailleurs, dans sa ténacité, un mystère de la conscience humaine. En célébrant le commencement de chaque année nouvelle, les hommes et les peuples laissent parler leur espérance. Plus forte que les désillusions répétées et les scepticismes blasés, toujours l’espérance reprend vie. C’est qu’elle s’alimente à une source que nos gaspillages ou nos négligences ne sauraient tarir. Pour Nous, Dieu est cette source, Lui qui a créé le coeur humain et son désir d’absolu. Et en entrant Lui-même dans l’aventure humaine par l’Incarnation de son Fils, Dieu l’a ouverte plus encore sur un horizon de lumière, de paix et d’amour éternels. De ces biens précieux II nous donne dès cette vie, avec des gages substantiels, un goût inaltérable. Voilà la Bonne Nouvelle de la foi chrétienne. Elle porte en elle-même sa séduction et sa force de persuasion, ca­pables de régénérer et d’affermir l’humaine espérance, même chez ceux qui ne partagent pas notre foi. C’est une Bonne Nouvelle de paix.

Mais elle n’empêche pas d’être réalistes, au contraire. Or le monde auquel elle s’adresse — et ce sera le thème majeur de notre entretien — est un monde en proie à la violence. Certes, il n’y a pas de guerres internationales ouvertes. L’année qui vient de s’achever a vu revenir un certain calme dans des régions hier encore ensanglantées par des luttes meurtrières. Nous nous en réjouissons. Mais comme un feu mal éteint, prêt à repartir au premier souffle, la violence couve, et, pendant ce temps, elle continue ses ravages : citons, à titre d’exemple, une criminalité qui ne répugne devant aucun moyen ; de monstrueux sabotages ; l’enchaînement des terrorismes et des répressions ; les tortures avilissantes ; les condamna­tions arbitraires; l’oppression de peuples entiers par des pouvoirs inhumains qui ne respectent plus les libertés et droits fondamen­taux, ni même l’acquis des civilisations précédentes ; les dénis de justice ; les connivences ou la protection accordées indûment aux terroristes ; les vengeances privées ; dans un autre domaine on pour­rait mentionner l’agression plus sournoise des consciences par la pornographie ou la partialité de certaines mass-media, et aussi la violence plus radicale encore qui vise à éliminer, en fait, la liberté de religion. La vie de l’homme, à tous ses stades, compte peu. Sa dignité est bafouée. La pratique courante de la violence et les ef­forts déployés pour la justifier érodent les consciences et minent la cohésion des communautés. Une situation qui prépare, si l’on n’y prend garde, de nouvelles et plus redoutables explosions.

Nous n’oublions pas qu’à la source d’un bon nombre de vio­lences, individuelles et collectives, il y a des injustices ou des dé­sordres graves, qui sont en quelque sorte des violences aux droits des hommes et provoquent en partie l’enchaînement que nous déplorons. L’action sur les symptômes — les violences — ne saurait servir d’alibi à l’action plus décisive sur les causes — les injustices. Il reste que les symptômes aussi appellent un traitement approprié, sous peine, en se développant, de devenir à leur tour une source spécifique d’empoisonnement du corps social, parfois plus redoutable que le mal initial. C’est à cette menace d’une prolifération dévastatrice de la violence qu’il nous faut prêter une attention particulière.

Comment pouvons-nous briser l’escalade de la violence, tel est le problème. Votre expérience des relations internationales, Messieurs les Ambassadeurs, vous fait comprendre spontanément notre préoccupation. Vous savez que l’action la plus décisive est celle qui s’attaque aux causes des différends entre les peuples. Vous pressentez la nécessité de faire du neuf dans un monde vieilli de ses injustices et obligé, s’il veut survivre, à s’engager dans la voie de mutations profondes. N’est-ce pas ce que voulait stimuler notre Encyclique sur le Développement des Peuples ? Le Saint-Siège contribue pour sa part, en participant à de nombreuses conférences internationales, à promouvoir un Nouvel Ordre qui soit capable de faire face aux tâches présentes de l’humanité tout en résorbant les injustices héritées du passé. Sans avoir à proposer des solutions politiques et techniques, nous invitons les gouvernements à explorer les orientations novatrices que la doctrine chrétienne de l’unité de la famille humaine peut apporter à tous ces débats.

La réalisation de ces grandes tâches serait toutefois compromise, et pour longtemps, si les inévitables tensions dégénéraient en guer­res ouvertes. Aussi bien l’action diplomatique s’applique-t-elle avec patience à contenir ces tensions, à maintenir un espace de dialogue là où il est momentanément submergé par le recours aux armes. A cet effort aussi la diplomatie du Saint-Siège apporte sa contri­bution, selon ses moyens : avec le même lot d’incompréhension, de difficultés, d’échecs que rencontrent vos Etats, mais avec la même patience tenace qui jamais ne renonce. Défenseur inlassable de la paix nous frappons à toutes les portes, plaidant pour des ententes raisonnables qui ménagent la possibilité de nouveaux progrès.

Mais notre réflexion doit aller encore au-delà des causes loin­taines d’injustices ou des conflits déclarés. Elle doit descendre dans le dédale de l’enchaînement des violences qui expliquent leur ini­quité, leur péril, leur prolifération. Que trouvons-nous bien sou­vent, en ce domaine du moins de la violence interne qui se rattache à des mobiles politiques ?

— Au départ, il y a généralement une vue délibérément par­tiale de la réalité : on ne veut retenir que l’injustice qui divise, en négligeant les solidarités que l’histoire a tissées entre les hommes et les groupes.

— Puis le fossé se creuse par une présentation manichéenne et pharisienne des responsabilités : le mal, c’est, toujours et en tous points, les autres. On décolle de la réalité et on laisse atrophier les éléments d’unité qu’elle recèle.

— Des idéologies totalisantes viennent encore durcir l’opposition, répartissant rigoureusement les hommes et les groupes, ici en « exploités et exploiteurs », là, en « amis et ennemis ». L’esprit qui est fait pour connaître le vrai et pour inviter les hommes à se rencontrer dans le dialogue et le dépassement est mobilisé et perverti pour couvrir le mensonge et entretenir la haine.

— En bien des pays, le consensus national forgé au long des siè­cles s’émiette et, avec lui, des valeurs morales irremplaçables pour surmonter les injustices qu’on déplore. Vient alors le doute sur la légitimité. Ici, l’autorité publique, chargée du bien commun — une notion trop oubliée ! — s’enfonce dans l’impuissance et le terrain est vite occupé par le développement de la criminalité, des vengeances privées, des égoïsmes de groupes. Là, elle s’effondre purement et simplement et, pour un temps, la violence règne presque sans limites. Ailleurs encore le pouvoir se raidit, réprime, jusqu’à la torture, les opposants, quand une brutalité extrême et durable n’a pas réussi, pour un temps, à décourager et à étouffer toute vel­léité d’opposition.

Il faut rompre ce cercle de la violence. Il faut d’abord restaurer une approche plus loyale de la vérité des faits et de leur analyse. Il faut affermir la conviction que, si la réalité individuelle et so­ciale est marquée par des cassures profondes — la doctrine chrétienne du péché en dévoile l’abîme — elle demeure cependant marquée, dans sa constitution même, par la solidarité et l’unité : le Créateur a inscrit celles-ci dans la famille humaine et, pour nous chrétiens, le Fils de Dieu fait homme leur a rendu une force nou­velle en les enracinant plus intimement encore dans le mystère de son Corps mystique. Dès lors le dynamisme véritable de l’effort pour la justice, quelles que soient les contraintes à travers lesquel­les il doit parfois frayer son chemin, est respect et amour de l’autre, même de l’ennemi, volonté de reconnaissance mutuelle et de réconciliation.

Oui, Messieurs, imaginons des voies neuves, où l’esprit, tout en demeurant critique, mette la cohérence, et où le coeur suscite le dialogue. Au lieu de stimuler les instincts souvent agressifs de l’avoir, du pouvoir, du nationalisme étroit, de la race, du sexe, apprenons à les maîtriser et à les intégrer dans les finalités per­sonnelles et sociales plus hautes.

Rendons à nos sociétés un tissu social vivant et diversifié, où se construisent les vraies solidarités et où les tensions peuvent se résorber dans un commun effort de promotion. Le pouvoir poli­tique trouvera alors sa vraie légitimité qui est « d’orienter vers le bien commun les énergies de tous : non d’une manière mécanique ou despotique, mais en agissant avant tout comme une force mo­rale qui prend appui sur la liberté et le sens de la responsabilité » (Const. Gaudium et Spes, n. 74, 2). La contrainte qu’il doit par­fois exercer, et dont le monopole lui est normalement réservé pour éviter l’enchaînement des vengeances privées et l’exploitation du faible par le fort, se fonde alors sur les véritables nécessités du bien commun, qui lui interdisent aussi bien le déni de justice que l’arbitraire. A plus forte raison, doit-il veiller à ne pas laisser d’au­tres corps dans la nation s’arroger une autorité indue et l’exercer de façon irresponsable.

Et vous-mêmes, Messieurs les Ambassadeurs, vous savez d’expé­rience la vanité des efforts pour la paix internationale quand la vio­lence règne au-dedans des nations. A ce niveau, évidemment, l’action diplomatique ne peut qu’être indirecte et limitée. Plus d’une fois cependant des ambassadeurs, nos propres nonces, avec la discrétion voulue et sans ingérence indue, ont pu obtenir des gestes d’huma­nité et de justice en faveur d’hommes victimes de situations trou­blées.

Mais l’œuvre dépasse la bonne volonté des gouvernants : c’est tout un climat qu’il faut créer. Le récent Concile notait sagement — à propos de la guerre, mais la violence appelle un traitement semblable — : « Les Chefs d’Etat, qui sont les répondants du bien commun de leur propre nation et en même temps les promoteurs du bien universel, sont très dépendants des opinions et des senti­ments de la multitude. Il leur est inutile de chercher à faire la paix tant que les sentiments d’hostilité, de mépris et de défiance, tant que les haines raciales et les partis pris idéologiques divisent les hommes et les opposent. D’où l’urgence et l’extrême nécessité d’un renouveau dans la formation des mentalités et d’un changement de ton dans l’opinion publique » (Constitution Gaudium et Spes, n. 82, par. 3).

Et là, vous pressentez la contribution importante que l’Eglise, le Saint-Siège, les chrétiens peuvent apporter. Avec la liberté évangélique, ils sont prêts à dénoncer toute violence, celle qui menace les relations internationales, comme celle qui mine la vie intérieure des peuples. Mais voyez dans quel esprit : non pas pour accuser et condamner, mais pour servir les hommes et les peuples, avec le dynamisme de l’amour puisé auprès du Christ. Ils pensent aider les responsables politiques eux-mêmes, sans empiéter sur leurs compétences propres, et ils favorisent, de proche en proche, un climat vraiment respectueux de l’homme, sur lequel on peut bâtir une société. Ils sont convaincus que le progrès est à la mesure exacte de la charge d’amour, d’amitié, de fraternité que nous savons mettre, même au coeur des combats nécessaires pour la justice. Quand la pensée et la pratique de l’amour vont de pair, l’expérience le montre, elles se fortifient. Quand par contre la pratique obéit à une logique de violence, quand elle met entre parenthèses, fût-ce provisoirement, les exigences de l’amour de l’autre, quand elle se re­fuse par principe aux nécessaires et loyales ententes, elle a tôt fait d’altérer, d’anémier, d’étouffer l’intention initiale de fraternité et la volonté de justice elle-même. Un amour véritable, lui, peut créer des espaces de paix.

Pouf mieux mettre en lumière l’idéal qui nous anime, qui anime ou devrait animer tous les chrétiens — même si la réalité montre, hélas, que nous sommes souvent faibles et illogiques en ce domaine — nous nous permettons d’évoquer le mystère de Celui dont nous venons de fêter l’avènement.

L’espérance de Noël a surgi dans un monde dur comme le nôtre : le massacre des Innocents est proche de la Crèche de Bethléem; proche aussi de la violence de ceux qui croient éliminer le Christ sur le Calvaire. Dans ce monde dur, cependant, Jésus, que nous, les chrétiens, nous appelons notre Paix, a passé « en faisant le bien » (Ac 10, 38), suscitant chez beaucoup, les plus pauvres sur­tout, une expérience de paix profonde, de libération, de douceur, de bonté. Mais Jésus a dû révéler aussi l’amour au coeur d’hostilités qui n’ont jamais désarmé, à travers des confrontations harassantes auxquelles il ne s’est pas dérobé, qu’il a même provoquées parfois pour réveiller les consciences assoupies dans l’injustice, et pour les inviter à la conversion. En tout cela, cependant, un seul et même amour était à l’œuvre, toujours prêt à servir, à aider, à pardon­ner, un amour qui a dit son dernier mot dans le don qu’il a fait librement de sa vie et dans le pardon suprême. Certains parlent d’utopie ! Mais n’est-ce pas un fait que le Christ est, depuis lors, une source vivante de paix et de réconciliation pour des hommes et des peuples innombrables ?

Voilà l’exemple, vous le savez, qui inspire les vrais chrétiens, qu’ils agissent comme citoyens, selon les finalités et les moyens propres de la vie politique, ou qu’ils participent à la mission évangélisatrice de l’Eglise. Cela conduit en divers pays des évêques et des fidèles à suivre leur Seigneur jusqu’au sacrifice de leur liberté et parfois de leur vie même, montrant alors de quel esprit de service et de paix ils sont animés quand ils plaident pour la justice et dé­noncent la violence. Un esprit d’amour et de foi, préoccupé d’abord de demeurer parmi ceux qui souffrent, de leur révéler au coeur même de leur détresse qu’ils sont aimés de Dieu, de leur rendre, avec l’espérance, des énergies nouvelles pour travailler à la justice, à la fraternité, à la réconciliation. Ils savent qu’ils sont assurés de notre respect, de notre encouragement, de notre affection. Nous tenions à rappeler le sens de leur témoignage à vos Excellences et à ceux qui les accréditent auprès du Saint-Siège.

Et à vous-mêmes, Messieurs les Ambassadeurs, nous lançons un appel pressant dont vous pourrez vous faire l’écho auprès de vos gouvernants : Brisez l’escalade de la violence ! Votre formation, votre mission, votre compétence vous rendent plus aptes que d’autres à saisir la complexité des problèmes et les injustices qu’ils recouvrent, à écouter les points de vue adverses, à rechercher des solutions négociées, des accords raisonnables, acceptables. Votre rôle de diplo­mates vous place précisément aux antipodes des solutions de violence. Ainsi vous pouvez contribuer à désamorcer l’escalade des injustices et des violences. Soyez fermes pour refuser l’injustice ! Soyez forts pour imaginer et réaliser des gestes d’équité, d’humanité, de paix qui dénouent l’écheveau du tissu serré de la violence ! L’humanité attend de vous ce service : c’est votre honneur, c’est votre devoir d’y coopérer. OUI, BRISEZ L’ESCALADE DE LA VIOLENCE !

Mais pour cela, nous l’avons fortement souligné, il faut l’amour, un amour des hommes, de tous les hommes, au-delà des peurs, des calculs et des intérêts. Aussi, au seuil d’une année nouvelle, prions-nous le Très Haut de répandre largement son Esprit d’Amour dans tous les cœurs.

Tels sont les souhaits que nous vous confions. Ils sont graves certes, mais pleins d’espérance. Fasse le Seigneur qu’ils trouvent un large consensus, au cours de cette année 1977 ! Et qu’ils vous apportent à vous-mêmes, et à ceux qui vous sont chers, Joie et Paix !

 

 

 

23 janvier

CANONISATION DE SOEUR RAFAELA MARIA PORRAS AYLLON

 

La première Sainte de l’année 1977, Mère Raphaele Marie du Sacré Cœur, a été canonisée par le Pape Paul VI le dimanche 23 janvier en la Basilique Saint Pierre. Une foule de pèlerins était venue de toutes les parties du monde à cette occasion et parmi elle une très importante délégation venue de l’Espagne, pays natal de la nouvelle Sainte.

C’est donc dans une ambiance chaleureuse, avec une participation vivante, que s’est déroulée la cérémonie. A la requête qui lui fût présentée par le Cardinal Corrado Bafile, Préfet de la Con­grégation des Causes des Saints, assisté du Vice-Postulateur de la Cause Père Teodoro Zamalloa et de l’Avocat Consistorial Giuseppe Spinelli, le Pape Paul VI a répondit en proclamant Sainte la Mère Raphaele Marie du Sacré Cœur. De vigoureux applaudissements, ont alors jailli, libérant les cœurs de leur émotion et précédant le chant du Gloria.

Après l’Evangile, le Pape a prononcé en espa­gnol l’homélie dont nous donnons la traduction :

 

Vénérables Frères et bien-aimés Fils,

 

Une joie profonde nous inonde le coeur et un chant d’allégresse monte à nos lèvres en ces moments que nous sommes en train de vivre. Nous avons le sentiment que dans notre voix résonne l’hymne de louanges de l’Eglise, nouvelle splendeur spi­rituelle, baignant dans la fécondité de vertus renouvelées, enrichie d’un exceptionnel exemple de sainteté. Voilà les sentiments qui jaillissent de l’acte liturgique que nous célébrons : l’élévation à l’honneur suprême des autels d’un lumineux modèle d’humilité : la Bienheureuse Raphaele Porras y Ayllon, en religion Mère Raphaele Marie du Sacré-Coeur.

Nous sommes en présence d’une figure toute particulière dont les riches et multiples nuances personnelles ne manquent pas de faire impression comme nous avons pu nous en rendre compte en écou­tant, il y a quelques instants le récit de sa vie. Elle naquit le 1er mars 1850 à Pedro Abad, une grosse bourgade de la province de Cordoue (Espagne). Elle avait à peine quatre ans lorsqu’elle perdit son père ; avec sa sœur Dolorès elle se voua à la prière et à la charité.

Ce genre d’existence, si peu en rapport avec les exigences de leur haute situation sociale contrastait avec les désirs de la famille ; au point que pour se soustraire à la pression familiale, elles éprou­vèrent le besoin d’embrasser la vie religieuse.

Le 24 janvier 1886 l’Institut reçut le Decretum Laudis et un an plus tard il fut approuvé définitivement sous le nom de Congréga­tion des « Esclavas del Sagrado Corazôn ».

Mère Raphaele Marie dirigea le nouvel Institut durant 16 années avec tact et dévouement. Elle démontra aussi lumineusement son extraordinaire profondeur spirituelle et ses vertus héroïques lors qu’elle dut, pour des raisons sans fondement, renoncer à la direction de son oeuvre, acceptant généreusement cette humiliation. Elle mou­rut à Rome, pratiquement oubliée, le 6 janvier 1925.

La vie et l’œuvre de la Sainte, si nous les observons dans leur contenu, constituent une apologie excellente de la vie religieuse, fondée sur la pratique des conseils évangéliques, conforme au tra­ditionnel schéma ascético-mystique qui fut mis en valeur en Espa­gne par des figures aussi prestigieuses que Sainte Thérèse d’Avila, Saint Jean de la Croix, Saint Ignace de Loyola, Saint Dominique, Saint Jean d’Avila et tant d’autres.

Cette forme de vie consacrée garde son caractère particulier dans l’Eglise (même s’il en surgit de nouvelles) : le Christ en est le maître unique, l’inspirateur, le modèle, le motif des plus généreuses oblations, des plus intimes confidences, des plus vaillants efforts de transformation de l’existence humaine. Il s’agit de renoncer à tant de choses humaines pour les sublimer dans l’offrande de soi-même à l’Eglise, dans une vie consacrée uniquement au Seigneur, en s’associant par la prière et par l’apostolat à l’œuvre de rédemption et à l’extension du Royaume de Dieu (cf. Perfectae Caritatis, 5).

C’est cela qui fut l’objectif, c’est cela qui a été l’idéal des Ser­vantes du Sacré-Coeur, Institut pour lequel la Fondatrice voulut comme charisme propre le culte public au Saint-Sacrement exposé, dans une intention de réparation pour les offenses commises contre l’amour du Christ ; puis l’apostolat de formation de la jeunesse, avec une préférence pour l’éducation des pauvres et enfin l’orga­nisation de centres de spiritualité pour accueillir les personnes qui désirent rencontrer Dieu.

Comme il semble difficile, combien dramatique aussi, peut-être, parfois, la poursuite généreuse et sans réserve de ces idéaux. L’histoire de la nouvelle Sainte est bien éloquente à cet égard ! Mais c’est précisément dans ce dévouement total à une tâche supérieure que se cache fréquemment la croix du Christ et se trouve la garantie de la fécondité exemplaire d’une vie religieuse, démarche toujours valide, toujours actuelle, toujours digne d’être entreprise en toute fidélité aux exigences qu’elle comporte.

C’est pour cela, Religieuses, ici présentes et absentes, que nous vous adressons nos paternelles salutations et que notre voix se fait avec complaisance l’écho de celle du Christ pour vous dire : « Quel bonheur est le vôtre ! Vous avez choisi la meilleure part » (Lc 10, 42). Bienheureuses, vous toutes, filles de la nouvelle Sainte, si vous restez fidèles à l’héritage riche et précis qu’elle vous a confié ; si vous savez dispenser toute la fécondité universelle que désirait Sainte Raphaele Marie et que l’Eglise attend de votre Institut ; si, fidèles à votre charisme propre vous savez regarder d’un coeur ouvert et renouvelé le monde qui vous entoure !

A cet égard nous ne pouvons manquer de rappeler deux aspects caractéristiques de l’Institut des Servantes du Sacré-Coeur que la nouvelle Sainte mit merveilleusement en relief et qui sont d’une pal­pitante actualité : l’adoration de la Sainte Eucharistie et l’apostolat de l’éducation.

L’adoration du Très Saint Sacrement, renouvelée — et non pas affaiblie — grâce à la réforme liturgique, constitue une note, caracté­ristique de Sainte Raphaele Marie du Sacré-Coeur. Elle est au centre de sa spiritualité, de l’éducation de ses filles ; c’est d’elle qu’elle attend l’efficacité de son apostolat ; pour maintenir ce point de sa Règle, elle n’hésita pas à prendre des mesures urgentes, bien que douloureuses et risquées. Pour elle, il était inconcevable qu’une oeuvre d’apostolat puisse être déliée de l’obligation de l’adoration eucharistique. Et aujourd’hui où, dans la société moderne, la vie de foi est soumise à tant de vicissitudes, le fait que les Servantes du Sacré-Coeur sachent donner sa pleine signification ecclésiale à l’adoration eucharistique constitue un engagement de validité permanente et un modèle.

L’apostolat, surtout en faveur de la formation complète de la jeunesse est une autre caractéristique de la vie et de l’œuvre de la nouvelle Sainte. Elle le comprit clairement dès le début, se basant sur la réalité qui la cernait et visant avec lui « non seule­ment le bien spirituel de l’Eglise, mais aussi le salut et la régéné­ration sociale ». Son sens intuitif très aigu lui permettait d’envi­sager tout ce qu’on peut espérer d’une formation adéquate de la jeunesse féminine.

Quels résultats merveilleux peuvent produire l’éducation à la piété, à la pureté, à la générosité de l’esprit, à la faculté de com­préhension. Le champ bénéfique d’application de ces grandes pos­sibilités de l’âme féminine s’élargit aujourd’hui et se fait plus pressant à cause du progressif accès de la femme aux fonctions professionnelles et publiques. Cela même nous fait entrevoir l’énor­me importance de cet apostolat pour la vie sociale au sein de la­quelle il faut promouvoir de nobles idéaux, un généreux effort pour réaliser une authentique dignité collective, une réelle clair­voyance dans le choix des orientations, de l’honnêteté dans les intentions, un grand courage pour amender les critères acceptés passivement, une aide effective tendue vers la complète réali­sation personnelle de tout être humain, à commencer par les moins favorisés et enfin le respect de toute personne humaine; en un mot, y apporter la vive animation d’une pure charité qui dépasse toute motivation strictement humaine, même la plus digne.

Gloire vous soit rendue, et que la joie vous accompagne, Ser­vantes du Sacré-Coeur pour l’exemple que vous donnez, ainsi que pour toutes vos réalisations en matière sociale ! Louanges et en­couragements à vous toutes pour votre tâche si méritoire et si féconde : qu’elle soit toujours plus riche en contenu ecclésial et so­cial ! Nos vœux à cette multitude de jeunes, présents et absents, qui ont reçu dans votre Institut leur formation humaine et chré­tienne, pour s’insérer ensuite de manière vitale dans le contexte de la société ! Ce sont des fruits et des espérances — qui comportent l’obligation d’un engagement pratique — de ceux qui plaisent à Sainte Raphaele Marie, et qu’elle inspire et accompagne de ses intercessions du haut du ciel.

Vers cette patrie heureuse, définitive, nous élevons maintenant notre regard pour fondre notre joie d’Eglise pèlerine dans le bonheur éternel de nos frères, de nos sœurs qui, comme Sainte Raphaele Marie du Sacré-Coeur sont déjà arrivés au but de l’Eglise triomphante, avec Marie, Mère de Jésus, notre Mère, avec tant d’autres hommes et femmes qui précèdent et guident nos pas. De­vant la vision extasiante de la Jérusalem céleste promise nous en­tonnons une hymne collective de foi, de sereine et encourageante espérance, de joie qui éclate et se propage, d’immense espoir ecclésial.

Au sein de cette enthousiasmante assemblée nous ne pouvons manquer d’exprimer le vœu qui jaillit du plus intime de notre âme en ce moment solennel, le vœu que la mission spirituelle de la nouvelle Sainte continue à laisser sa trace lumineuse et féconde dans la vie ,de l’Eglise. Et c’est vous, les toutes premières qui y êtes engagées, Servantes du Sacré-Coeur, qui avez reçu en précieux héritage, le charisme de votre vénérée fondatrice. Vivez-en fidèle­ment l’esprit et traduisez en oeuvres de charité l’ardeur de son coeur affamé de Dieu et son amour dépouillé de toute affection terrestre pour pouvoir se consacrer totalement à l’adoration du Seigneur et au service des âmes.

A cet engagement nous désirons voir associée la catholique Espagne qui a su, avec cette Sainte, offrir à l’Eglise une nouvelle fleur de sainteté jaillie des glorieuses traditions morales et spiri­tuelles de son peuple. Oh ! puisse cette Sainte que nous avons le bonheur d’élever à la gloire des Autels, intercéder pour elle et lui obtenir les grâces dont elle semble avoir le plus besoin aujourd’hui : la fermeté dans la vraie foi, la fidélité à l’Eglise, la sainteté de son clergé, la fraternité sincère de toutes les couches sociales du pays, si dignement représenté par la Délégation gouvernementale pré­sente à cette cérémonie. Et puisse sa rayonnante figure, couronnée aujourd’hui de l’auréole delà sainteté, répandre sur l’Eglise en­tière et sur le monde la vérité, la charité, la paix du Christ.

 

 

 

28 janvier

POUR LE RESPECT DE LA DIGNITÉ DE LA PERSONNE, DE SES LIBERTÉS ET DE SES DROITS FONDAMENTAUX

 

Strasbourg à l’heure de l’Europe

Le vendredi 28 janvier, à l’occasion de l’inau­guration par le Président de la République Française, M. Valéry Giscard d’Estaing, du nouveau siège du Conseil de l’Europe, Strasbourg qui abrite cet édifice était en fête. Un millier d’invités se trouvaient présents aux côtés des délégations ministérielles et parlemen­taires des dix-neuf pays membres. L’immeuble a été construit par l’architecte français Henry Ber­nard et de nombreux pays européens ont fait don d’œuvres artistiques. Le Saint-Siège, pour sa part, a offert une tapisserie flamande du XVII° siècle: « L’allégorie de l’astronomie ». Les cérémonies ont été ouvertes par un discours de bienvenue du Secrétaire général du Conseil de l’Europe, M. Georges Kahn Ackermann. Tout de suite après, S. Exc. Mgr Giovanni Benelli, Substitut de la Secrétairerie d’Etat, a donné lecture du message adressé en français par le Pape Paul VI. Le voici :

 

A Monsieur le Président du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe

 

La maison de pierres qui sera inaugurée prochainement à Stras­bourg figure et anticipe l’édifice que les hommes et les na­tions de l’Europe sont en train de construire, avec leur vie même, pour affronter ensemble l’étape historique qui s’ouvre devant eux. Beaucoup de chemin a été parcouru depuis que le Conseil de l’Europe a vu le jour, à l’appel d’hommes de coeur, de courage, guidés par une perception lucide des besoins de notre temps et des aspirations de leurs peuples, et capables d’inventer des voies nouvelles.

Nous apprécions particulièrement — nous tenons à vous le dire dans cette circonstance solennelle — le travail que ce Conseil réa­lise dans les domaines variés et multiples de la coopération euro­péenne depuis plus d’un quart de siècle. Cette activité peut sem­bler lente, mais elle marque profondément la vie des européens dans le sens d’une unification humaine plus que politique.

Nous aimons relever que le Conseil de l’Europe, la plus ancienne parmi les institutions européennes, a poursuivi cette activité dans la fidélité à l’idéal inscrit par les fondateurs dans le préambule de son Statut, à savoir l’attachement aux valeurs humaines, spirituelles et morales, qui constituent le patrimoine commun des peuples de ce continent.

Et il nous plaît de souligner l’un des fruits les plus méritoires de la concertation et de l’engagement des Etats membres du Conseil de l’Europe. Par-delà un passé de guerres et de destructions, les valeurs communes issues de la vitalité des peuples anciens et di­vers, affinées par l’héritage gréco-romain, assainies, approfondies et universalisées par la foi chrétienne, ont reçu, au plan des prin­cipes juridiques, une expression renouvelée et efficace dans la Convention européenne des droits de l’homme, qui se présente comme une pierre milliaire sur le chemin vers l’union des peuples : ne manifeste-t-elle pas la volonté sacrée de bâtir cette union sur le respect de la dignité de la personne, et de ses libertés, et de ses droits fondamentaux ?

Il est également encourageant d’observer le sens de tout le tra­vail accompli par le Conseil de l’Europe. Le Comité des ministres, l’Assemblée parlementaire, les Commissions d’experts, servis par un Secrétariat et un corps de fonctionnaires dont la compétence égale le dévouement, ont mené dès le début une action résolue pour harmoniser et féconder mutuellement les institutions sociales, les patrimoines culturels, et pour donner aux solidarités ainsi tis­sées un cadre approprié, dans la perspective d’un service plus ef­ficace de la paix et de la justice dans le monde.

Des énergies précieuses ont ainsi été libérées, un élan a été imprimé, un horizon d’espérance ouvert qui permettent mainte­nant de mobiliser la créativité de tous, des jeunes surtout, pour de nouveaux progrès.

Nos prédécesseurs et nous-même, nous n’avons cessé d’encou­rager et de stimuler tous ceux qui se sont appliqués à la construction d’une Europe unie. En accréditant des représentations diploma­tiques auprès des institutions européennes, le Saint-Siège a voulu manifester sa volonté d’être présent et de participer, selon les mo­dalités qui découlent de sa mission spécifique, à l’effort commun, d’en connaître les cheminements patients et laborieux, d’écouter et d’apprendre, et de contribuer ainsi, dans un dialogue suivi, à affermir les composantes humaines — morales et spirituelles — de l’entreprise historique en cours.

Le Saint-Siège est lui-même situé en Europe, et, depuis ses ori­gines, une part notable de son action, surtout dans le passé, a été très mêlée à celle des Etats européens. Mais ce n’est pas à ce titre qu’il participe aux travaux du Conseil de l’Europe, maintenant que l’Etat de la Cité du Vatican n’est qu’une garantie de son autonomie spirituelle : c’est à tous les peuples que le Saint-Siège veut offrir sa contribution spécifique, pour leur paix et leur développement. Mais lorsqu’une coordination se dessine entre les nations à un vaste niveau régional, il y porte un intérêt particulier. Et lorsque ces nations ont toutes été cimentées dans une civilisation chrétienne, il se sent spécialement concerné. Non pas pour dominer le destin de ces peuples, mais pour les aider à mieux le réaliser, conformé­ment à leur identité profonde et pour le bien de tous.

Or la tradition chrétienne, c’est un fait, est partie intégrante de l’Europe. Même chez ceux qui ne partagent pas notre foi, même là où la foi s’est assoupie ou éteinte, les fruits humains de l’Evan­gile demeurent, constituant désormais un patrimoine commun qu’il nous appartient de développer ensemble pour la promotion des hommes. L’Eglise continue, par ses voies propres, sa mission d’évangélisation. Certes, elle ne veut pas devenir seulement l’instrument d’une construction humaine, ni chercher à faire d’une construction humaine l’instrument de son progrès. Mais elle a conscience, en évangélisant, de promouvoir l’homme et les valeurs humaines. Dans le respect des divers courants de civilisation et des compétences propres de la société civile, elle vous propose son aide pour affermir et développer le patrimoine commun particulièrement riche en Europe et dont beaucoup d’éléments lui sont familiers, voire accordés.

En s’appuyant sur ce patrimoine, le Saint-Siège regarde lui aussi l’avenir, de l’Europe avec réalisme et espérance. Les conditions et les nécessités sociales, culturelles, juridiques et spirituelles des peuples européens constituent, à ses yeux, des indications précieuses pour éveiller les consciences et leur désigner le champ où doit s’exercer leur dynamisme créateur. Importants aussi sont les appels qui viennent des pays pauvres et l’appel général à construire la paix et à inventer des modes plus humains de vie et de dévelop­pement, évoqués dans notre Encyclique Populorum Progressio (nn. 47, 77) : dans de tels appels, la conscience des hommes et des peu­ples européens est invitée à reconnaître comme une « voix nou­velle » qui l’incite à créer les institutions capables de permettre à l’Europe un service plus efficace de la famille humaine tout entière. Est-ce trop dire que l’Europe, vu les faveurs dont la Providence l’a fait bénéficier, garde une responsabilité particulière pour té­moigner, dans l’intérêt de tous de valeurs essentielles comme la liberté, la justice, la dignité personnelle, la solidarité, l’amour uni­versel ? Et réciproquement, n’est-ce pas dans un service élargi aux dimensions du monde qu’elle pourra retrouver ou fortifier ses rai­sons de vivre, son dynamisme et la noblesse de son âme ?

C’est à favoriser l’éclosion d’un tel dynamisme que va toute notre action. Puissiez-vous partager notre conviction que l’Eglise, et le Saint-Siège, qui en, est le porte-voix, apportent ici une contri­bution essentielle ! Qui ne voit la résonance profondément humaine de l’esprit évangélique, de fraternité et du renoncement qu’elle im­plique ? Sans un tel état d’esprit, il nous semble bien difficile d’ar­river à ce que chacun dépasse son propre point de vue, renonce à certains avantages et éventuellement à certains de ses droits non fondamentaux, dans le respect de ceux des autres et en vue d’un bien commun supérieur. Et sans la confiance qui accompagne une authentique fraternité, les nations comprendraient-elles l’avenir fécond qu’ouvre à leur propre patrimoine historique l’engagement dans des solidarités élargies ?

C’est dire nos vœux fervents, Monsieur le Président, pour que l’inauguration de la nouvelle Maison de l’Europe soit le symbole et le centre d’un nouveau développement de l’union des peuples européens. Et nous nous plaisons à invoquer la bénédiction du Dieu Tout-Puissant qui, loin de détourner des tâches terrestres, in­vite à leur donner le cachet de l’harmonie, de la fraternité et de l’amour.

 

Du Vatican, le 26 janvier 1977.

 

paulus PP. VI

 

 

 

3 février

IMPORTANCE D’UNE VIE LITURGIQUE INTENSE

 

Le pape reçoit les Evêques ligures et piémontais (Italie)

 

Chers et vénérés frères !

 

Nous vous accueillons aujourd’hui pour cette visite ad limina avec des sentiments de charité sincère ; ceci nous permet de re­nouveler la joie de rencontres précédentes avec beaucoup d’entre vous et c’est aussi l’occasion de faire connaissance avec les autres que nous n’avions pas encore eu le plaisir de rencontrer personnelle­ment. Nous vous saluons cordialement tous et chacun.

Le but principal d’une rencontre comme celle-ci est naturellement de nous connaître pour alimenter et approfondir ces liens de com­munion qui lient chacun des membres du collège épiscopal au successeur de Pierre « principe perpétuel et visible, et fondement de l’unité qui lient entre eux soit les évêques soit la multitude des fidèles » (Lumen Gentium, 23). Pour faciliter et approfondir notre connaissance non seulement de votre personnalité, mais aussi de vo­tre activité ministérielle, de ce qui mobilise vos énergies au milieu de souffrances et d’espérances, vous avez présenté à la Sacrée Congré­gation compétente un rapport détaillé sur la situation pastorale des diocèses qui vous sont confiés. En vous remerciant du zèle et de l’empressement que vous manifestez ainsi, nous désirons vous assurer de l’attention avec laquelle nous étudierons les résultats de vos analyses pour en extraire les grandes lignes de la réalité vivante et actuelle de vos Eglises locales.

Cette rencontre nous permet aussi d’accomplir le mandat que le Divin Maître a confié à Pierre « Confirme tes frères » (Lc 22, 32). Nous ne voulons pas nous attarder à relever certains aspects négatifs qui motivent notre inquiétude ou notre déception. Nous préférons au contraire souligner la piété admirable, le zèle ardent, la constante générosité, la prudence prévoyante, l’esprit de décision intrépide qui caractérisent différemment l’action de chacun d’entre vous; ces qualités vous donnent la possibilité, dans la confrontation mutuelle au niveau régional, d’une harmonieuse intégration, su­sceptible d’assurer à chacun de vous une incidence pastorale plus efficace dans vos diocèses respectifs. Nos paroles sont donc surtout des paroles de sincère éloge et en même temps une vive exhortation à la persévérance dans l’exercice d’un ministère dont nous con­naissons la difficulté et pour lequel nous vous sommes reconnais­sants au nom du Christ.

Au-delà de vos personnes, notre regard se porte sur les popula­tions croyantes que vous vous efforcez de conduire au salut « par vos conseils, encouragements, vos exemples mais aussi par votre autorité et par l’exercice du pouvoir sacré » (Lumen Gentium, 27) qui vous viennent du Seigneur. Vous connaissez mieux que per­sonne leurs conditions religieuses et vous êtes donc mieux à même que tout autre d’évaluer la diversité qui, sur un fond commun, distingue leur façon concrète de vivre la même foi chrétienne ».

Nous voudrions de nouveau affirmer l’importance et le prix des différentes traditions locales et le soin qu’il faut apporter à les con­server. Elles constituent un précieux patrimoine culturel et religieux qui offre à la foi un enracinement social; la permanence et la transmission de cette foi en est facilitée.

Ce sont, certes, des traditions qui demandent à être sans cesse revivifiées et remises à jour de l’intérieur par une catéchèse assidue. L’effort actuel pour renouveler la catéchèse et les initiatives expé­rimentées pour une relance de la pastorale sacramentelle en harmo­nie avec la mutation des conditions socio-culturelles, sont autant de motifs d’espérance pour l’avenir. A ce propos également, nous voudrions insister sur l’importance d’une vie liturgique intense selon les directives conciliaires et post-conciliaires. Favoriser la par­ticipation liturgique, en soignant particulièrement le chant sacré qui aide puissamment le coeur et l’esprit à s’élever vers Dieu, est une manière efficace d’éduquer à une foi mûrie, capable de s’expri­mer en agissante charité. Il faut encore signaler le rôle indispensable que peut jouer, toujours en vue d’offrir un soutien et un aliment aux saines traditions chrétiennes, les différentes formes de mouvements de groupe. Parmi ces mouvements, nous ne nous lasserons jamais de recommander l’Action Catholique. L’initiative apostolique in­dividuelle mais plus encore l’initiative de groupe, quand elles s’orientent dans le sens indiqué par les plans élaborés, pour chaque Eglise locale, par le Conseil pastoral responsable, ne manquent jamais de semer des germes féconds de bien dans un monde qui se révèle aussi profondément troublé.

Nous partageons avec chacun de vous la souffrance de voir les grandes difficultés que rencontre aujourd’hui l’action évangélisatrice. Si nous devions indiquer la plus grande, celle qui d’une certaine manière résume toutes les autres, nous dirions que c’est l’évolution matérialiste de la société. En face de cette situation, la tâche pri­mordiale des évêques est celle d’enseigner et de sauvegarder dans sa pureté la foi reçue des apôtres. Vous aurez donc soin d’intervenir, le cas échéant, avec clarté et conviction, pour rappeler, dans le fracas des voix contradictoires, les principes immuables de l’Evan­gile. Le témoignage rendu avec franchise à la vérité évangélique est le premier service de charité que l’évêque est tenu de rendre à son peuple.

Il nous plaît de conclure ces brèves paroles par quelques con­seils, sans doute superflus, mais toujours bons à rappeler : aimez les prêtres qui partagent avec vous le labeur quotidien de l’annonce de l’Evangile : rapprochez-vous du peuple qui doit pouvoir recon­naître en vous le Bon Pasteur ; parlez-lui du Christ dans un langage simple, mais avec la force convaincante de l’amour et de l’exemple.

Nous sommes proches de vous pour vous comprendre, pour vous soutenir, pour vous inciter à « combattre le bon combat de la foi » (1 Tm 6, 12) tandis que nous vous supplions « de conserver, sans tâche et inattaquable, le commandement, jusqu’à la manifes­tation de notre Seigneur Jésus Christ » (1 Tm 6, 14). Que notre fraternelle Bénédiction apostolique soit le gage de notre constante communion avec chacun de vous et avec vous tous ; nous vous la donnons de tout coeur et nous voulons l’étendre aussi à nos chers fils de vos diocèses.

 

 

 

4 février

LA VIE JURIDIQUE EST UN SECOURS PASTORAL DE L’EGLISE

 

Le Pape reçoit le Tribunal de la Rote

Le vendredi 4 février, le Pape Paul VI a reçu le Tribunal de la Rote, au début de la nouvelle année judiciaire. Le Doyen de la Rote, Mgr. Charles Lefèvre conduisait la délégation où se trouvaient les Auditeurs, les Promoteurs de justice, les Défenseurs du Lien, les Avocats consistoriaux et rotaux, les Procureurs des Sa­crés Palais, etc.

Répondant au discours du Doyen, le Souverain Pontife s’est adressé en latin aux membres pré­sents. Voici notre traduction :

 

Chers Fils,

 

C’est une joie pour nous de vous rencontrer et il nous est agréable d’avoir cette occasion de nous entretenir avec vous qui remplissez dans l’Eglise une fonction d’une grande im­portance. Bien volontiers également nous avons écouté les paroles que votre vénérable doyen, en des termes excellents, vient de nous adresser.                               .

Au début de cette année judiciaire, nous portons nos regards sur vous qui vous appliquez avec ardeur et activité à la tâche, qui vous est confiée, de dire le droit ; un sujet qui n’est pas de peu d’intérêt pour vos obligations. Ce sujet, disons-nous, doit être considéré avec davantage de soin à la lumière, nouvelle en quelque sorte, du Concile Vatican II et il a sa place dans le Code de droit canon actuellement en révision : c’est la question de la protection de la justice qu’il s’agit de rendre plus parfaite.

Ce sujet, il faut le remarquer, se rapporte plus spécialement à l’époque dans laquelle nous vivons. Personne, en effet, n’ignore que le domaine des droits de l’homme s’étend de plus en plus aujourd’hui, ce qui situe la dignité de ce dernier dans une clarté plus évidente. Cette extension des droits a une influence sur le nouveau Code de droit canon dont la révision ne peut se limiter à la cor­rection du précédent, avec la rédaction des différents éléments dans un ordre convenable, les additions qu’il a paru bon d’introduire et l’omission de ce qui n’est plus en vigueur ; mais, bien plus, il faut que ce Code soit l’instrument le mieux adapté possible à la vie de l’Eglise, après l’événement du Concile Vatican II.

Et, en effet, la révision du Code du droit canon vise à ce que les propositions énoncées d’une manière générale par le Concile universel soient appliquées à la vie juridique de l’Eglise ; applica­tion qui s’accomplit par le moyen de prescriptions et de normes grâce auxquelles l’ordre et la paix sont apportés et respectés dans toutes les parties de cette grande communion qui constitue l’Eglise.

Le Concile tend à ce que la vie tout entière de cette communion soit effectivement ordonnée à la foi et à la charité et ceci dans la paix, et que cette vie même devienne comme le secours qui à la fin apportera un jour la réconciliation à tous, pasteurs et fidèles, c’est-à-dire la paix avec Dieu, la paix entre les membres de cette communion, la paix avec tous les chrétiens, et bien plus, avec tous les hommes de bonne volonté. Donc il n’est pas permis de con­sidérer les propositions du Concile comme des énoncés séparés et sans lien avec d’autres. Au contraire, ils constituent une véritable norme qui fait que cette paix que l’on doit demander à Dieu — paix avec Dieu et paix du Christ parmi les fidèles et avec le reste des hommes — non seulement soit vivante mais encore que l’ordre et la paix de la communion soient parfaitement réalisés, protégés, sauvegardés par tous les moyens adaptés. C’est pourquoi le but du Concile postule également la vie juridique non pas en dernière analyse mais bien plutôt d’une façon hautement nécessaire. C’est vraiment parmi les instruments de la pastorale, dont use l’Eglise pour conduire les hommes au salut, que se situe la vie juridique elle-même.

Cependant, ces normes par lesquelles la vie de communion est ordonnée en une convivance pacifique selon des règles juridiques efficaces, ne sont pas — nul n’en ignore — données pour elles-mêmes, comme si elles avaient leur fin en elles-mêmes, mais elles sont plutôt des instruments par lesquels les biens confiés par Dieu à l’Eglise sont offerts aux fidèles d’une manière habituelle et ordonnée : et, tout d’abord, comme nous l’avons dit, que soit con­férée à ces fidèles la paix avec Dieu et entre eux.

Si donc, dans la communion de l’Eglise nous cherchons cette paix comme oeuvre de justice, cette oeuvre elle-même, la vie juri­dique de l’Eglise, doit satisfaire à cette justice et la vie juridique doit être si élevée que véritablement par son intermédiaire nous puissions recevoir en partage la paix du Christ.

Il découle donc de là que le droit ecclésial est vraiment de ca­ractère spirituel, et qu’il faut qu’il soit façonné par l’Esprit du Christ, par l’Esprit Saint. Guidé par ce raisonnement, le Concile a postulé que le droit ecclésial soit l’instrument de sa vie spirituelle, il a rejeté la séparation entre l’Esprit et le droit, entre l’Eglise pneumatique, comme on dit, et l’Eglise de caractère institutionnel, comme on l’appelle ; tant il est vrai que dans le mystère même de l’Eglise est contenue l’institution et, qui plus est, l’institution hiérarchique, avec la distinction de différents degrés dans le peuple de Dieu.

Donc, cette structure extérieure et juridique de l’Eglise non seu­lement n’est pas un obstacle pour sa vie intérieure ou spirituelle, mais elle l’assujettit à la présence et à la modération de l’Esprit Saint, présence et modération qu’elle favorise et protège.

Il semble qu’il faille affirmer ceci : le Concile, guidé par une im­pulsion, nouvelle en quelque sorte, a mis en relief le don de l’Esprit Saint donné au baptême (Cf. Lumen Gentium, 14, 11), comme le don qui attribue aux fidèles une liberté spirituelle qui les rend capables de mener une vie chrétienne digne de ce nom (cf. Rm 8, 21).

Mais les droits fondamentaux des baptisés ne sont efficaces et ne peuvent s’exercer sans que la personne reconnaisse les devoirs qui sont liés au baptême lui-même, et surtout sans que cette per­sonne soit convaincue que ces droits sont à exercer dans la com­munion ecclésiale ; bien plus, que ces droits touchent à l’édifica­tion du Corps du Christ qui est l’Eglise, et que, pour cela, l’exer­cice qu’on en fait doit concourir à l’ordre et à la paix et qu’on ne doit pas permettre qu’ils causent du tort.

Dans la communion ecclésiale, les biens spirituels sont toujours offerts par la célébration liturgique et par l’administration des sacrements moyennant quoi la paix du Christ donne continuellement sa force à la faiblesse humaine. Par conséquent, la communion ecclésiale, comme nous l’avons déjà dit, est parfaitement assurée par la structure juridique, et, bien plus, elle la requiert ; mais cette structure juridique est tout à fait particulière, parce qu’elle participe de la nature sacramentelle de l’Eglise.

Le Concile a confirmé sa volonté de mettre en valeur la nature spirituelle du droit ecclésial d’autant plus fortement qu’il a situé dans une claire lumière le fondement et la source sacramentelle du pouvoir hiérarchique. En effet, dans la consécration épiscopale elle-même est conféré le don de l’Esprit Saint, et Celui-ci, présent dans les évêques, soutient et nourrit, à travers eux, la vie tout entière de la communion ecclésiale. En vérité, dans l’ordination épiscopale, sont attribuées les fonctions pastorales de sanctifica­tion, d’enseignement, de gouvernement par lesquelles les évêques, agissant à la place du Christ, pontife, maître et pasteur, devien­nent « les instruments de l’Esprit du Christ pour le ministère de ces fonctions dans la communion ecclésiale » (Cf. Lumen Gentium, 21.).

Le magistère en outre et le gouvernement, dans la communion ecclésiale, sont constitués par des devoirs et des droits dont la na­ture est surnaturelle — spirituelle, différente de tout pouvoir sim­plement humain —. C’est pourquoi la vie de l’Eglise — grâce au sacerdoce hiérarchique en tout ce qui est particulier et propre à l’Eglise — est, de sa nature, spirituelle ; elle opère le salut des fidèles, en apportant la paix du Christ qui ne peut pas ne pas être une oeuvre de justice et même de justice divine ; et, pour cette même raison, elle revêt une très haute dignité.

Par conséquent il faut que les pasteurs s’efforcent d’avoir un zèle, même juridique, qui soit pastoral, façonné par l’Esprit Saint, et qu’ils ne perdent pas des yeux la justice à qui la paix du Christ est assignée comme fin. « N’éteignez pas l’Esprit » (1 Th 5, 19) car « L’Esprit souffle où il veut » (Jn 3, 8). L’Esprit Saint accorde ses bienfaits aux pasteurs et aux fidèles, pour qu’ils contribuent à l’œuvre de l’édification du Corps du Christ. Il est vrai, bien en­tendu, que tous les dons doivent être vérifiés (1 Th 5, 21) ; cepen­dant, il faut les vérifier avec un coeur ouvert à l’action authentique de l’Esprit Saint en chacun. « Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Eglises » (Ap 2, 7).

C’est pourquoi la protection de la justice aura une place privilé­giée dans le nouveau Code de droit canon pour bien mettre en relief le but même du Concile. Par conséquent le travail juridique — qui n’est certes pas superflu, mais absolument nécessaire dans l’Eglise selon la volonté de Dieu — sera considéré comme un se­cours pastoral, informé par la justice, et il permettra d’arriver en­fin à offrir la paix du Christ, quoique en même temps, à cause de la faiblesse humaine qui n’est pas étrangère à l’Eglise, il y aura lieu parfois d’appliquer fermement les normes. Dans l’Eglise, en effet, il faut que « tout... se passe honnêtement et selon l’ordre » (1 Co 14, 40). Voilà pourquoi il n’y a pas de place pour une objec­tion de conscience qui risquerait de dissoudre l’obéissance à l’Eglise (cf. ibidem 14, 37 ; 4, 21).

De plus, la protection de la justice se fera jour dans le nouveau Code en ce que, dans la logique de ce Code, ce travail juridique revêtira plus ouvertement un caractère spirituel, puisqu’il émane de la nature sacramentelle de l’Eglise, et qu’il s’exerce dans la com­munion ecclésiale. Celle-ci, formée de nombreux membres, constitue son unité dans l’Esprit Saint, lequel est conféré à tous les mem­bres dans le baptême : et c’est ainsi qu’il n’est pas moins accordé aux membres de l’ordre hiérarchique pour paître le peuple de Dieu. A ce propos, on évitera dans le nouveau Code le danger de cette séparation funeste entre l’Esprit et l’institution, entre la théolo­gie et le droit, puisque le droit lui-même et le pouvoir pastoral sont compris selon la théologie pour impartir la paix du Christ qui est l’œuvre d’une justice non humaine mais divine.

C’est pourquoi, en outre, la protection de la justice dans le nou­veau Code sera assurée, comme le Concile l’a enseigné avec grand soin, du fait que la communion de l’Eglise est constituée à la fois par les fidèles et par les pasteurs; ainsi, les fidèles, qui ont reçu le sacerdoce commun et qui travaillent avec les pasteurs au bien de l’Eglise par leurs échanges avec eux et les conseils qu’ils donnent, sont considérés non seulement comme les subordonnés mais aussi comme les collaborateurs de l’ordre hiérarchique: ils lui apportent un concours docile à tous les degrés.

Enfin la protection de la justice aura sa place dans le nouveau Code parce que la vie juridique n’apparaîtra plus comme si elle dominait toutes les parties de la vie de l’Eglise, mais comme un élément de grande importance au service de la vie même de la communion ; elle laissera en même temps aux fidèles leur nécessaire li­berté responsable, comme on l’appelle, et ceci pour l’édification du Corps du Christ, sauf quand l’unité et la paix de toute la com­munion ecclésiale exigeront des limites plus étroites pour mieux favoriser les liens mutuels et le bien de toute la communion. Le nouveau Code est destiné à l’Eglise catholique qui est aujourd’hui répandue à travers le monde entier. C’est pourquoi la variété et les biens culturels des formes de civilisation qui existent dans les différentes parties de l’univers doivent être pleinement reconnus et acceptés, à condition que soit sauve l’unité de la foi ainsi que l’unité de la communion et ce qu’il y a d’institutions fondamenta­les dans les grands principes de cette hiérarchie. Cette unité par le magistère et le gouvernement du Pasteur suprême est visiblement, toujours vivante et elle opère la paix du Christ qui est l’œuvre de la justice divine.

Ce que nous avons dit oriente les principes qui régissent la ré­vision du Code de droit canon (Cf. Communicationes (Commission pontificale pour la révision du Code de droit canon), 1969, 2, p. 77-85 ; ibidem Relatio circa « Principia quae Codicis Juris canonici recognitionem dirigant », p. 86-91.). Selon ces principes — nous trai­terons de sujets qui sont encore à l’étude — un esprit de charité, de tempérance, d’humanité et de modération doit se manifester dans les lois de ce Code nouveau qui doit se distinguer de tout autre droit humain. Le but que se propose la législation tout en­tière est d’apporter un secours à la vie spirituelle des fidèles, vie que l’on doit mener plutôt d’après le fonctionnement propre de la conscience, ou responsabilité, que par la force des commandements. Que, par conséquent, les normes canoniques n’imposent pas de de­voirs là où les instructions, les exhortations, les conseils et autres secours qui favorisent la communion entre les fidèles paraissent suffisants pour atteindre le but que l’Eglise se propose ; que le Code n’édicté pas facilement des lois qui annulent des actes ou destituent des personnes si ce n’est quand leur objet est d’une grande im­portance et nécessaire pour le bien public et pour la discipline ec­clésiastique (Ibidem, pp. 79 ss.).

En outre, ces mêmes principes semblent requérir qu’un pouvoir discrétionnaire convenable soit laissé aux pasteurs et aux fidèles selon ce qui a été jugé bon dans la Constitution Apostolique Paenitemini (Ibidem, p. 80.). Il est évident que l’usage d’un pouvoir spirituel sacramentellement conféré ne peut s’exercer d’une façon arbitraire. Donc à chaque fidèle doivent être reconnus et par conséquent garantis les droits qui découlent de la loi naturelle ou de la loi divine posi­tive (Ibidem, p. 82.). Bien plus, pour cette raison, il faut proclamer que dans le droit canonique le principe de la protection juridique doit être ap­pliqué de la même manière aux supérieurs et aux inférieurs, de sorte que tout soupçon d’arbitraire disparaisse complètement dans l’admi­nistration ecclésiastique (Ibidem, p. 83.).

Cependant, ce résultat ne peut être obtenu que moyennant des recours sagement disposés par le droit de sorte que si quelqu’un estime que son droit a été lésé par une instance inférieure il puisse le faire restaurer par une instance supérieure (Ibidem.).

Dans le nouveau Code on admet même le recours pour les actes administratifs dans un tribunal administratif. Dans ces circonstan­ces, on suppose et on demande la modération pour que ce qui est destiné à défendre la justice ne tourne pas au contraire à son détri­ment. En effet la défense de la justice ne serait pas véritablement telle, si elle apportait des difficultés à l’expédition des affaires qui dépendent du gouvernement pastoral, ce qui est absolument néces­saire pour l’ordre et la paix de la communion. De même on doit affirmer qu’un jugement ou un procès est, de sa nature, public ; ce­pendant le respect de la justice elle-même peut exiger qu’il se dé­roule à huis clos. Egalement celui qui fait un recours doit normale­ment mentionner toutes les raisons qui sont proférées contre lui ; mais, là encore, le bien de la paix peut conseiller une conduite op­posée (Ibidem.).

La réduction des peines à ce qui est absolument nécessaire est sans doute assez généralement demandée et non sans raison, de telle sorte que les peines ne soient pas encourues sans qu’intervienne une sentence. Mais ici encore il faut tenir compte des limites qui viennent de la considération de la vie réelle et ceci pour l’ordre et la paix de la communion (Ibidem, p. 85.).

Nous pouvons affirmer en conclusion ce que nous avons exposé jusqu’ici : on doit estimer au maximum la protection de la justice parce que c’est le caractère spirituel de la vie de l’Eglise qu’on exalte. C’est ce caractère qui fait que même la vie juridique est un secours pastoral dont l’Eglise se sert pour assurer continuelle­ment la paix et la protéger. Ceci requiert que les esprits des pas­teurs et des fidèles, dans l’exercice du droit et du pouvoir, soient mus par une intention de paix comme si cette intention constituait leur mentalité. La meilleure des lois ne peut atteindre son but que si les hommes qui l’observent comme norme embrassent aussi le but qu’elle propose. Si donc la paix du Christ est l’œuvre de la justice, que cette paix qui est divine et qui, par conséquent, dépasse toute intelligence humaine, remplisse — c’est ce que nous espé­rons dans le Seigneur — d’une effusion toujours nouvelle tous les membres de la communion ecclésiale ; qu’ainsi elle soit efficace dans tous les problèmes que les pasteurs et les fidèles traitent dans la vie juridique de cette même communion et qu’elle fasse de ces actes des actes pastoraux de façon à ce que la protection de la justice divine et humaine s’accomplisse en réalité.

C’est pourquoi, chers Fils, nous vous proposons de peser avec soin ce qui démontre clairement la fécondité spirituelle et doctrinale du Concile Vatican II. Ayez ces choses présentes devant vos yeux quand vous accomplissez l’exercice de votre mandat jusqu’à ce que de nouvelles habitudes de pensée soient réalisées en vous à partir de ces considérations. Quant à nous, nous prions de toute notre âme le Christ Seigneur, prince de la paix, qu’il vous accorde sa lumière et qu’ainsi votre activité juridique progresse heureusement pour le bien de toute la communion ecclésiale. C’est notre souhait en vous accordant, d’un coeur affectueux, à tous et à chacun, notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

7 février

NOTRE TRADITION RELIGIEUSE ET MORALE TIENT-ELLE TOUJOURS ?

 

Le Pape reçoit les Evêques de Sardaigne (Italie)

 

Vénérables frères,

 

C’est avec une vraie cordialité que nous vous saluons tous et chacun, et que nous vous accueillons aujourd’hui ad limina apostolorum en qualité de pasteurs officiels de l’Eglise choisie de Sardaigne.

Nous voulons maintenant prolonger notre salut en une sorte de colloque fraternel, au cours duquel nous désirons nous entretenir, avec vous quoique brièvement, sur la situation de vos communautés chrétiennes. L’analyse détaillée de la pastorale dans les différents diocèses devra être examinée par la Sacrée Congrégation pour les Evêques dont c’est la compétence. Mais ici nous voudrions réfléchir avec vous sur deux aspects de la vie socio-ecclésiale qui interpellent notre responsabilité commune de pasteurs.

En premier lieu, nous devons considérer l’évident phénomène de l’évolution sociale qui, ces derniers temps, a profondément marqué et continue à marquer la mentalité et les mœurs de notre peuple. Les causes et les composantes de ce phénomène sont à rechercher par chacun de vous selon un diagnostic qui doit fidèlement refléter les conditions particulières de chacune de vos communautés dio­césaines. On ne peut pas nier cependant certains facteurs saillants qui les affectent toutes, comme par exemple la diffusion de l’instruc­tion scolaire, le réveil de certains besoins sociaux légitimes et, de même l’apparition de séduisantes idées d’émancipation souvent liées à la recherche, parfois effrénée, de l’argent et du plaisir.

En second lieu, face à cette situation, une question s’impose à nous : notre tradition religieuse et morale tient-elle toujours ? La réponse ne peut être qu’affirmative, étant données les motivations profondes de notre foi. Mais il faut se rendre compte que certaines conditions sont déterminantes. Avant tout, la pratique publique de la religion chrétienne doit baser sa force d’attraction et d’incidence aussi bien sur la place accordée aux dimensions populaires de la liturgie que sur l’accent mis sur une instruction religieuse zélée et qualifiée. Parallèlement, il faut aussi rappeler les moyens déjà acquis pour se rapprocher du peuple, et chercher de nouvelles formules. A ce propos, c’est une nécessité de savoir maintenir des contacts constants avec les familles, en particulier au niveau des enfants, de ceux qui souffrent, des pauvres, des travailleurs. Les conseils presbytéraux et pastoraux des diocèses doivent eux-mêmes devenir des interprètes sensibles aux besoins de leurs communautés respectives. Sans oublier le rôle important que peut jouer la bonne presse et plus encore l’organisation des mouvements, spécialement les mouvements de jeunes. En un mot, ce qui importe toujours, c’est que nous sachions « aimer les personnes » dans leurs mul­tiples ressources de nature et de grâce.

Enfin, nous ne devons jamais nous le cacher, il y a une souffrance inévitable dans l’exercice du ministère épiscopal : c’est dans ce sens que le Bon Pasteur « donne sa vie » pour son troupeau ; mais par ailleurs la prière sera toujours l’arme secrète qui garantit une vita­lité toujours nouvelle à toute notre activité.

Mais tout ceci vous est bien connu, et pas seulement en théorie, dans le concret de votre expérience vécue qui engendre une sagesse pastorale riche et féconde. C’est pourquoi, en conclusion, c’est la confiance que nous nous permettons de vous recommander : en effet « si le Seigneur est avec nous, qui sera contre nous ? (Rm 8, 31). Et c’est lui qui nous répète : confidite ! (Mc 6, 50 ; Jn 16, 33).

 

 

 

14 février

L’EVEQUE : INSTRUMENT DE COMMUNION

 

Le Pape reçoit les Evêques des Pouilles (Italie)

 

Vénérables frères,

 

C’est pour nous un motif de profonde joie intérieure de pouvoir vous souhaiter la bienvenue dans notre demeure. Pour res­pecter l’échéance des cinq ans fixés par la norme canonique (cf. can. 340, 1), vous vous êtes rassemblés à Rome en provenance des diffé­rents diocèses des Pouilles ; et ceci non seulement pour vénérer les tombeaux des apôtres Pierre et Paul (Beatorum Apostolorum Petri et Pauli sepulcra veneraturi, cf. can. 341, 1), mais aussi pour vous y rencontrer, comme c’est votre devoir, avec le successeur vivant de Pierre. Et de cette manière vous confirmez la communion d’esprit et de coeur qui vous lie vous et vos fidèles à celui que le Christ a placé comme fondement de son Eglise.

Ceci est, en effet, le sens profond de la visite ad limina, qui vous réunit ici aujourd’hui : vous attestez l’unité de l’Eglise « peuple rassemblé dans l’unité du Père et du Fils et du Saint Esprit » (St Cyprien, De orat. Dom. 23 : PL 4, 553). La koinonia ecclésiale, avant d’être une « marque visible », est, comme nous le savons, une mystérieuse propriété du corps mystique du Christ et a « son modèle suprême et son principe » dans la Trinité elle-même (cf. Unitatis Redintegratio, 2, 6), dans la distinction véritable des Per­sonnes et dans la très parfaite et ineffable communion qu’elle est. L’humanité est appelée par Dieu à participer à ce transcendant mystère de communion, par l’intermédiaire de son Verbe, fait lui-même chair pour réconcilier en Lui l’univers entier avec le Père (cf. 1 Co 12, 13 ; 2 Co 13, 13 ; Ph 2, 1 etc.), demande à être manifestée à l’extérieur pour devenir ainsi la « marque visible » de l’authentique Eglise du Christ (cf. DS 3013). Les modalités d’ex­pression extérieure de la koinonia sont bien décrites dans un passage célèbre du Livre des Actes : « Ils se montraient assidus à l’ensei­gnement des Apôtres, et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac 2, 42). Unité de foi par l’adhésion à l’enseignement autorisé des apôtres ; unité de culte dans une cé­lébration disciplinée de l’eucharistie, unité de vie sociale grâce aux multiples formes de charité fraternelle (cf. ibidem vv. 44 s.).

Ce mystère de communion doit briller dans les églises locales qui ont dans la personne de leur évêque « le principe visible et le fondement de l’unité » (Lumen Gentium, 23, 1) ; dans le Nouveau Testament sont appelées Eglises celles qui adhèrent à leurs pasteurs (ibidem 26, 1). Les paroles de saint Ignace d’Antioche sont bien connues : « Que personne ne fasse rien de ce qui regarde l’église indépendamment de l’évêque... Là où est l’évêque, que soit aussi la multitude, comme là où est le Christ, là est l’Eglise catholique » (Ep. ad Smyrn., 8, 1 : Funk 1, 282). L’évêque, en effet, est l’instru­ment de la communion entre les fidèles et le Christ, puisque « dans la personne des évêques, assistés des prêtres, Jésus Christ est présent au milieu des croyants » (Lumen Gentium 21, 1). Il est ensuite artisan de communion pour les fidèles entre eux ; en effet, pasteur bon et éclairé, il illumine leurs esprits, oriente leur enga­gement moral, harmonise les divers charismes pour le bien de tous et se fait ainsi l’animateur infatigable de la charité. Enfin, l’évêque, en qualité de membre du Collège épiscopal, assure la communion avec l’Eglise universelle, en rendant son église locale présente dans l’Eglise universelle et celle-ci dans l’église locale, selon l’heureuse conclusion de saint Cyprien : « Tu dois savoir que l’évêque est dans l’Eglise et que l’Eglise est dans l’évêque » (Ep 66, 8 : Corpus Vind. 3, 2, 732).

La visite ad limina, surtout si elle est effectuée sous cette forme collégiale, devient un moment particulièrement expressif de cette unité profonde qui vit dans l’Eglise. Elle donne alors des raisons de se rasséréner, de se réconforter et de s’inciter ensemble à assumer chacun sa part de souffrances, comme de bons soldats du Christ Jésus (cf. 2 Tm 2, 3). Cette expérience de communion vécue donne ensuite l’occasion de confronter les difficultés, les problèmes, les perspectives, les espérances qui s’entremêlent dans le ministère quotidien de chacun. Nous avons vu le schéma d’ensemble de la situation pastorale de la Région, qui sera convenablement approfondi à la lumière des rapports présentés par chaque Eglise à la Sacrée Congrégation compétente. Nous voudrions saisir ici l’occasion de mettre en évidence le stimulant que provoque cette rencontre en vue d’une sainte émulation qui ravive en chacun son engage­ment à se donner toujours plus totalement à son troupeau. Stimu­lant qui encourage également à une constante catholicité de pensée et d’action en maintenant l’esprit de chacun toujours plus ouvert à la « sollicitudo omnium ecclesiarum » (2 Co 11, 28). Stimulant, enfin, en vue d’un effort d’harmonisation de la défense commune du patrimoine de valeurs humaines et chrétiennes ; ces valeurs sont le propre de nos fidèles et elles sont aujourd’hui menacées par l’action corrosive de puissantes forces négatives.

Ce sont ces sentiments qui nous font invoquer Dieu, sous la protection de la Vierge Marie si dévotement honorée par le peuple des Pouilles ; qu’il vous fasse le don abondant de sa grâce à vous et à tous les fidèles qui vous sont confiés, aux prêtres, aux reli­gieux, aux laïcs et parmi ceux-ci à ceux qui s’engagent d’une façon plus immédiate dans une généreuse collaboration à l’apostolat hiérarchique. A tous nous disons de ne pas se laisser décourager par les difficultés, « sachant que l’affliction produit la constance, la constance la vertu éprouvée, la vertu éprouvée l’espérance, et l’espérance ne déçoit pas » (Rm 5, 3-5).

Que la Bénédiction apostolique que nous vous donnons de tout coeur vous confirme dans cette certitude.

 

 

 

17 février

INTEGRER LE TRANSCENDANT DANS L’EFFORT QUOTIDIEN

 

Le Pape reçoit les Évêques Espagnols de la province de Saint Jacques de Compostelle

 

Nous éprouvons une grande joie de vous voir ici, vénérables et chers frères dans l’épiscopat, vous qui nous apportez la proximité de vos fidèles de la province ecclésiastique de Santiago de Compostelle, auxquels nous unissons ceux du diocèse de Pampelune et de Cuenca.

Nous savons que cette rencontre, point central de votre visite ad limina, a été retardée par une nécessité : l’assistance pastorale des nombreux pèlerins de l’année « Saint Jacques de Compostelle ». C’est un événement ecclésial important dont l’écho résonne bien au-delà des frontières de la Galicie ou de l’Espagne.

Il s’agissait d’une manifestation de foi qui a honoré à juste titre la mémoire de l’apôtre Jacques lui qui a été si intimement associé à l’histoire religieuse et civile de l’Espagne catholique. Une fois de plus nous avons eu le spectacle consolant d’une religiosité profonde et du vif désir d’intégrer le transcendant dans l’effort quotidien tendu vers un progrès croissant. Puissent ainsi s’unir le respect d’une tradition séculaire qui a inscrit tant de gloires dans les an­nales de la vie religieuse et la vie d’une actualité pleine d’espé­rance. Dieu veuille encourager vos fidèles et faire d’eux non seule­ment les héritiers du passé mais encore les créateurs d’un avenir riche de spiritualité, dense des meilleures valeurs humaines, expres­sion d’un homme nouveau dont le projet vise le plus parfait en regardant vers Dieu.

Ces moments sont trop brefs pour nous permettre de dire tout ce que nous voudrions. Mais il est au moins une recommandation que nous tenons à vous faire très chaleureusement : ayez un soin tout particulier de vos prêtres et des âmes consacrées, aidez-les a maintenir bien ferme leur identité et à les inciter à l’union en évitant scrupuleusement tout ce qui pourrait les diviser. Soyez aussi très attentifs à promouvoir des vocations.

Avec nos encouragements pour votre précieuse tâche d’Eglise, portez le souvenir cordial du pape, qui pense à vous, à tous les membres de vos communautés ecclésiales respectives ; Il prie égale­ment pour tous en les bénissant avec affection.

 

 

 

19 février

LE DROIT CANON EST UN INSTRUMENT PASTORAL

 

Paul VI aux participants du Congrès de l’Université Grégorienne

L’Université Grégorienne a célébré du 14 au 19 février le centième anniversaire de sa Faculté de Droit Canon. Le samedi 19, le Pape Paul VI a reçu en audience les participants à ce Congrès anniversaire auxquels s’étaient joints des étu­diants de l’Université Grégorienne. Après avoir reçu une adresse d’hommage du Père Pedro Arrupe, préposé général de la Compagnie de Jésus, vice-grand chancelier de cette Université, le Pape s’est adressé aux congressistes en latin. Voici la traduction de son discours :

 

Chers Fils,

 

D’un cœur largement ouvert, nous recevons vos salutations et nous vous les rendons, dans la joie de vous voir rassem­blés, en rangs serrés pour ainsi dire, dans cette bonne ville de Rome, vous, les experts en droit canon, qui venez pour rendre hommage à la Faculté de Droit, en pleine activité dans notre Université Gré­gorienne et qui fêtez le centenaire de son institution. Et nous ne voulons pas oublier ceux qui, comme enseignants ou comme étu­diants — sous la conduite du Recteur Magnifique — vous ont ac­compagnés pour témoigner obéissance et considération au succes­seur du bienheureux Pierre.

Que votre initiative soit féconde et qu’elle réussisse, nous vou­lons parler de votre Congrès actuel qui vous permet de rappeler le souvenir anniversaire de cet événement et de vous efforcer de situer en pleine lumière l’œuvre d’une investigation infatigable et plus profonde d’une doctrine d’où ont découlé tant d’applications utiles pour l’Eglise.

Bien que nous n’ayons pas à retracer complètement chacun des événements qui ont rempli l’histoire d’un seul siècle, car cela concerne la Faculté elle-même, qu’il nous soit cependant permis de proférer la louange d’une seule personne, c’est-à-dire de rappeler le nom de François Xavier Wernz qui a beaucoup contribué à la rédaction du droit canon, dont il a été pour ainsi dire le porte-drapeau par son oeuvre qui a pour titre Jus Decretalium.

Ce n’est pas non plus notre intention d’aborder les sujets dont vous avez discuté et qui, on le sait, sont d’une importance peu commune à notre époque. Mais nous voulons appeler votre atten­tion sur un aspect qui regarde la nature du droit canon, c’est-à-dire sa dimension pastorale.

Nous-mêmes, en différentes occasions où nous avons eu à par­ler du droit de l’Eglise, nous remarquons que le Concile Vatican II, loin de rejeter la loi canonique, « bien au contraire, la réclame vigoureusement comme la conséquence qui provient nécessairement de la puissance que le Christ a confiée à son Eglise et comme l’élé­ment qui correspond à la nature sociale et visible, communautaire et hiérarchique de cette Eglise » (Cf. Allocution adressée à ceux qui, à l’Université Grégorienne, ont pris part « au cours de renouveau canonique pour les juges et autres ministres des tribunaux », 14 décembre 1973 : AAS LXVI, 1974, p. 11.).

En outre, ce droit a un caractère surnaturel puisqu’il est propre à l’Eglise « qui se construit par la parole et les sacrements » (Allocution adressée à ceux qui, à l’Université Grégorienne, ont pris part « au cours de renouveau canonique pour les juges et autres ministres des tribunaux », 13 décembre 1972 : AAS LXIV, 1972, p. 781.) ; c’est dire qu’il a été élaboré par l’Eglise, avec l’aide de l’Esprit Saint, qui ne cesse de l’animer elle-même et ses institutions ainsi que sa vie et sa conduite.

« Car si — comme nous l’avons dit il y a quatre ans aux mem­bres du Tribunal de la Sacrée Congrégation romaine de la Sacra Romana Rota — les lois canoniques s’appuient sur le Christ Jé­sus, Verbe incarné, comme sur leur fondement et sont ainsi les signes et les instruments du salut, cette opération doit être attribuée entièrement à l’Esprit Saint qui leur donne force et énergie. De cette façon, donc, il faut que les lois soient telles qu’elles manifestent la vie de l’Esprit, qu’elles reflètent l’image du Christ. C’est pourquoi elles sont un lien de communion, un droit missionnaire, un instrument de la grâce, le véritable droit de l’Eglise » (Cf. Allocution adressée aux Auditeurs et aux Fonctionnaires du Tribunal de la Sacra Romana Rota, 8 février 1973 : AAS LXV, 1973, p. 98.). C’est pour­quoi la loi canonique, (outre le fait qu’elle est une sorte de manifestation, au point que, sans le droit canon, la communion elle-même ne pourrait pas se réaliser effectivement) est également l’instrument efficace et vital de l’Eglise pour qu’elle puisse remplir sa mission.

C’est justement dans cet ordre des choses que réside la considé­ration de la fonction pastorale du droit canon ; « Le droit, en effet, est de sa nature, pastoral puisqu’il est la manifestation et l’instru­ment d’une fonction apostolique ainsi qu’un élément constitutif de l’Eglise du Verbe Incarné » (Cf. Allocution adressée aux prélats Auditeurs et Fonctionnaires du Tribunal de la Rota, 8 février 1973 : AAS LXV, 1973, p. 98.). La pastorale — si nous laissons de côté le mauvais usage que l’on peut faire de ce mot ou son usur­pation défectueuse — n’est rien d’autre que le service salvifique qu’exercé l’Eglise, service qui s’appuie sur une volonté salvifique de Dieu. C’est en effet ce service que Dieu a confié à l’Eglise et il s’accomplit en elle, par l’action de l’Esprit Saint, comme une continuation de l’œuvre pascale et eschatologique du Christ.

C’est pourquoi l’Eglise n’existe que pour être comme le sacre­ment, c’est-à-dire un signe efficace, par lequel les hommes peu­vent s’unir à Dieu (Cf. Constitution dogmatique Lumen Gentium, 1.). Donc tout ce qui est en elle vise à ce que soit poursuivi ce but qui doit être considéré comme la loi suprême de tout l’ordre ecclésiastique ; pour cette raison les pouvoirs, les charges et les fonctions qu’il y a à exercer dans l’Eglise devien­nent des services et des fonctions pastorales, et précisément « le soin habituel et quotidien des brebis » (Ibidem, 27.).

Donc, le droit canonique (qui bien souvent transcrit le droit divin) puisqu’il régit par ses normes les institutions qui visent le salut, dispose la juste ordonnance des pouvoirs, administre les se­cours de la grâce, définit et protège les droits et les devoirs des fidèles soit entre eux soit à l’égard de la communauté, il procure donc déjà, de notre temps, un terrain fécond de zèle apostolique c’est-à-dire un ordre social juste, dans lequel non seulement il est possible d’atteindre le but suprême mais où on l’atteint en vérité.

Nous avons dit ailleurs: « Les institutions de l’Eglise, qui sont perfectibles, doivent tendre à communiquer la grâce divine et, se­lon le don et la fonction de chacun, à promouvoir le bien des fi­dèles qui est la fin première de l’Eglise. Et cette fin sociale, le salut des âmes, est proposée comme fin suprême aux institutions, au droit, aux lois (Cf. L’Osservatore Romano, 17-18 septembre 1973 : AAS LXV, 1973, p. 97.). Il s’ensuit qu’une action pastorale vraiment efficace ne peut être offerte que si elle trouve un appui solide dans la sage ordonnance des statuts juridiques » (Allocution adressée à ceux qui, à l’Université Grégorienne, ont pris part « au cours de renouveau canonique pour les juges et autres ministres des tribunaux », 14 décembre 1973 : AAS LXVI, 1974, p. 12.).

Cependant le caractère pastoral du droit canon ne peut en au­cune façon être limité par cette seule considération ; selon les cas, par conséquent, la médiation salvifique, confiée à l’Eglise, doit être également attentive aux conditions concrètes, socio-culturelles et spatio-temporelles, comme on dit, dans lesquelles vivent les hom­mes. D’ailleurs la loi, de sa nature propre, « ne considère que les généralités ».

C’est pourquoi, en droit canonique, la question pastorale se présente et ceci par équité ; Hostensius définit cette qualité par les mots suivants qui ont reçu la plus large approbation : « la justice tempérée par la douceur de la miséricorde » (Summa Aurea, libre V De disp.). Et en effet l’équité, en droit canonique, préside aux normes à appliquer aux cas con­crets — le regard toujours fixé sur le salut des âmes — et se change en bonté, en miséricorde, en une charité pastorale qui ne réclame pas une rigide application de la loi mais qui cherche le véritable bien des fidèles. C’est vraiment cet esprit qui oriente la loi canonique et qu’il n’est pas difficile de déceler dans les très lar­ges facilités qui sont accordées aux pasteurs et aux juges pour les exercer selon leur discrétion et leur jugement. En ce qui con­cerne la révision du Code, ce principe ou norme directrice est d’un grand poids : « Dans les lois du Code de droit canon doit briller un esprit de charité, de tempérance, d’humanité et de modération ; ce sont autant de vertus surnaturelles qui distinguent nos lois d’un quelconque droit humain ou profane » (Communicationes, 1, 1969, p. 79.).

C’est ce désir et cette inclination de l’esprit que nous remar­quons chez un expert en droit canon, droit qui de son temps était une discipline classique, selon l’appellation admise, nous voulons parler de Jean André, un laïc, dont nous rapportons volontiers les paroles : « Le droit canon est une sorte d’explication du droit divin, il importe donc que l’un et l’autre tendent à la même fin. Le bien commun, pourtant, ainsi acquis ne peut être nourri, conservé ou promu par la justice légale seule... mais ce bien requiert, en plus, une sorte d’amitié céleste sans laquelle il est impossible à un homme de tendre vers Dieu ». Et cet auteur conclut : « C’est pourquoi de même que la principale vertu à laquelle le droit civil s’efforce de conduire est la justice légale elle-même, ou l’amitié civile, ainsi la principale vertu vers laquelle tend le droit canonique est cette ami­tié céleste que nous appelons la charité » (In fit. de reg. iuris. Commentarii (vulgairement insignes) ; édité à Lyon 1551, f. 165 ra.).

Mais cependant l’accent, mis à juste titre sur la charité, qui est la fin et l’esprit du droit, ne doit pas amener à concevoir une fausse notion qui énerverait et viderait les lois de toute force. Le pre­mier service pastoral, qu’on appelle diaconia juris, la diaconie du droit, consiste en ce que le droit soit un véritable droit. C’est seu­lement s’il est tel qu’il pourra répondre aux désirs pastoraux, dans son propre domaine.

Comme chacun sait, entre l’esprit et le devoir, entre l’amour et la loi, il naît parfois des discordances — on appelle cela d’un mot nouveau une polarité — qui alors peuvent même se transformer en une tension. Ceci n’est pas une réalité étrangère à l’Eglise qui chemine sur la terre. Mais si cela s’aggrave ou — ce qui est pire — si l’on cherche une fausse solution qui fait que l’on abolit la loi pour, de cette façon, obtenir, pense-t-on, une plus grande effica­cité, il faut imputer cela à l’ignorance selon ce qu’a proclamé Hostiensus, que nous avons déjà cité : « Beaucoup... réprouvent et blasphèment ces lois, la loi humaine et la loi canonique, car, selon Boethius, les ennemis de l’art sont aussi nombreux que ceux qui l’ignorent » (Commentaria in quinque decretalium libros (commentaires sur les cinq livres des Décrétales), édités à Venise, 1581, vol. 1, f. 11 Orb, n. 7.). Le droit, en effet, n’est pas un obstacle, mais un instrument de la pastorale ; il ne tue pas, il donne la vie. Sa principale fonction n’est pas de réprimer ou d’écraser, mais de stimuler, de promouvoir, de protéger et de garantir un espace de vraie liberté, comme l’a enseigné autrefois un sage de l’antiquité : « Nous som­mes tous les serviteurs des lois pour pouvoir être libres » (M. Tullius Cicéron, Pro Cluentio, I.).

Chers Fils ! Nous vous proposons ces quelques considérations, qui, nous le savons bien, n’ont pas examiné le sujet dans toutes ses di­mensions ; celui-ci est ouvert à une recherche plus profonde puisque notre temps semble être fertile en études du droit canon; et c’est grâce à ce labeur actif, constant, caché mais fructueux que naît le nouveau Code.

C’est donc vous, qui vous appliquez à cette discipline du droit canon comme à un art spécifique, que nous exhortons paternellement à porter votre attention sur l’essentiel que nous avons exposé : c’est ainsi que, dans le respect du service de l’Eglise, le droit canon ap­paraîtra dans toute son ampleur et dans toute sa fécondité.

Avec amour, nous vous accordons à tous et à chacun notre Bé­nédiction Apostolique.

 

 

 

21 février

GARDER CONFIANCE MÊME DANS LES SITUATION DIFFICILES

 

Le Pape reçoit les Evêques de la Campanie (Italie)

 

Monsieur le Cardinal et Vénérés Confrères de la Campanie.

 

Bénissons et remercions de tout coeur le Seigneur qui nous fait aujourd’hui le don de cette rencontre, et qui nous fait voit ici réunis devant nous les très dignes pasteurs de la région de la Campanie. Votre présence nous rappelle le souvenir d’une terre qui, en plus des merveilleuses beautés et des ressources dont elle a été privilégiée par la nature — cette « Campanie heureuse » des anciens — peut se vanter d’un très riche patrimoine de traditions morales et religieuses ; c’est ce patrimoine que vous êtes tenus de conserver, de défendre, de renouveler et d’élargir.

Nous sommes donc heureux de vous exprimer personnellement notre gratitude et de vous dire la satisfaction avec laquelle nous suivons l’œuvre pastorale que vous accomplissez dans un esprit de collaboration fraternelle exemplaire.

Nous connaissons les difficultés et les graves problèmes que votre zèle doit affronter au moment où votre région, comme d’ailleurs les autres régions d’Italie, subit le choc provoqué par la rapide transfor­mation des anciennes structures économiques et sociales. Comme vous le savez, ces mutations ne concernent pas seulement l’aspect extérieur de la Campanie et elles ne s’opèrent pas sans provoquer de douloureux déséquilibres dans les coutumes et dans la vie reli­gieuse de vos populations, avec également, des répercussions néga­tives sur la discipline ecclésiastique elle-même. Ceci indique combien lourde est devenue aujourd’hui la masse des responsabilités qui pèsent sur l’évêque qui peut dire avec saint Paul : « Qui est faible, que je ne sois faible ? Qui vient à tomber qu’un feu ne me brûle ? (2 Co 11, 29). Ceci dit assez, chers confrères « associés dans l’épreuve » que vous avez grand besoin d’être encouragés, d’être exhortés à la confiance.

Oui, la confiance. Celle qui n’ignore ni les difficultés du temps présent, ni les déceptions qui peuvent toucher notre optimisme. Mais ce serait ne pas voir ou mal interpréter les nombreux « signes des temps » si l’on ignorait tous les ferments généreux et les nobles aspirations de la génération présente qui se révèlent au milieu du tumulte des inquiétudes et des agitations actuelles, et qui semblent annoncer un avenir meilleur; certes nous ne serions pas de fidèles disciples du divin Maître si nous n’étions pas capables, « espérant contre toute espérance » (Rm 4, 18) de garder confiance même dans les situations les plus difficiles.

Confiance donc. Et ainsi nous passons des choses aux personnes pour nous arrêter un instant sur certains secteurs qui réclament le plus vos efforts.

Et avant tout la question des prêtres. Ils sont vos premiers et indispensables collaborateurs ; ils sont, avec vous, les plus directs « dispensateurs des mystères de Dieu » (2 Co 4, 1), c’est-à-dire de la parole, de la grâce, de la charité pastorale. Il faut que vous les aimiez toujours plus, toujours mieux. Il n’y a aucune autre occu­pation de l’évêque qui permette un plus fructueux emploi du temps, du coeur, de l’activité que la formation, l’assistance, l’écoute, l’orientation, les conseils, l’encouragement de son clergé. Efforcez-vous donc le plus possible de rendre les Conseils presbytéraux con­sistants et fonctionnels, comme le veut le Concile ; c’est par la prudence, la charité et une compréhension paternelle qu’on peut le mieux prévenir toute attitude indisciplinée du clergé. Occupez-vous de leurs besoins spirituels et matériels ; mettez tous vos soins dans le recrutement et la formation des élèves de vos séminaires ; veillez également à associer selon leurs aptitudes et leurs possibilités les religieux et les religieuses à l’action pastorale. Tout cela ne man­quera pas de donner les fruits voulus quand le moment sera venu.

Puis, frères vénérés, nous signalons à votre zèle pastoral les organisations catholiques. C’est un point d’une urgence extrême et vous en êtes tous, du reste, parfaitement conscients. En particulier nous désirons que l’Action catholique reprenne vigueur, qu’elle acquière une nouvelle capacité d’attraction pour les âmes généreu­ses, les esprits jeunes et forts, les hommes et les femmes de pensée et d’action, tous ceux qui désirent pouvoir animer chrétiennement la société. Aujourd’hui plus que jamais, l’Action catholique est ap­pelée à apporter son irremplaçable contribution à la défense et à la promotion des valeurs chrétiennes.

Il faut toutefois donner aux membres des ces organisations catho­liques une formation spirituelle authentique, forte, profonde, se­reine. Il ne faut pas, à ce propos, avoir peur d’exagérer car ces caractéristiques ont toujours été les leurs et c’est de là que découle leur force. Vous ne pourrez jamais avoir dans vos associations des chrétiens forts, fidèles et actifs si vous ne leur assurez pas l’im­portante nourriture de l’instruction religieuse, une généreuse com­munion avec le Christ dans la prière personnelle et liturgique, une abondante plénitude de vie intérieure qui est la source inépuisable des énergies surnaturelles.

Nous aurions encore bien d’autres choses à vous dire sur la fa­mille, la catéchèse, la formation liturgique, le monde du travail, les vocations et d’autres sujets. Que ces allusions suffisent à vous faire comprendre que ces problèmes nous sont présents ; nous avons confiance en votre collaboration, nous sommes unis à vous tous dans l’affection et la prière et nous demandons à Dieu sa lumière et son réconfort pour correspondre à ces besoins. Nous y joignons notre Bénédiction apostolique que nous vous donnons de tout coeur à vous tous ainsi qu’à vos familles diocésaines respectives.

 

 

 

23 février

ETRE LES INTENDANTS DES DONS DE DIEU

 

Message du Pape pour le Carême 1977

 

Chers Fils et Chères Filles,

 

Voici le Carême ! Ecoutez-nous un instant ! Le Carême est une période favorable, le « temps propice » dont parle la liturgie, pour nous préparer à célébrer dignement le Mystère Pascal. C’est une période assurément austère mais féconde et déjà porteuse de renouveau comme un printemps spirituel. Nous devons réveiller nos consciences. Nous devons raviver le sens du devoir et le désir de correspondre, concrètement, aux exigences d’une vie chrétienne authentique.

Voici bientôt dix ans, notre Encyclique Populorum Progressiez sur le développement des peuples était comme un « cri d’angoisse, au nom du Seigneur », lancé aux communautés chrétiennes et à tous, les hommes de bonne volonté. Aujourd’hui, en ce début du temps, liturgique du Carême, nous voudrions répercuter cet appel solennel. Notre regard et notre coeur de Pasteur Universel continuent en ef­fet d’être bouleversés par la foule immense de ceux que toutes les Sociétés du monde laissent sur le bord de la route, blessés dans leur corps et leur âme, spoliés de leur dignité humaine, sans pain, sans voix, sans défense, seuls dans la détresse !

Certes, nous éprouvons des difficultés à partager ce que nous avons, afin de contribuer à la disparition des inégalités d’un monde devenu injuste. Cependant, les déclarations de principes ne suffi­sent pas. C’est pourquoi, il est nécessaire et salutaire de nous rap­peler que nous sommes les intendants des dons de Dieu, et que « la pénitence du temps du Carême ne doit pas être seulement in­térieure et individuelle, mais aussi extérieure et sociale » (Vat. II Const. La Sainte Liturgie, n. 110).

Allez au devant du pauvre Lazare qui souffre de faim et de misère. Faites-vous son prochain, pour qu’il reconnaisse dans votre regard celui du Christ qui l’accueille, et dans vos mains celles du Seigneur qui répartit ses dons. Répondez aussi avec générosité aux appels qui vous seront adressés dans vos Eglises particulières, pour soulager les plus déshérités et pour participer au progrès des peuples les plus démunis.

Nous vous rappelons les paroles du Seigneur Jésus, que l’Apô­tre Saint Paul a précieusement conservées, pour venir en aide aux faibles : « il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35). Et nous vous exhortons tous, chers Fils et chères Filles, à purifier ainsi votre coeur pour accueillir les prochaines célébra­tions pascales et annoncer au monde la joyeuse nouvelle du Salut. Et nous vous bénissons au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

 

 

 

24 février

ENGAGEMENT PASTORAL DANS UN STYLE MISSIONNAIRE

 

Le Pape reçoit les Evêques du Latium

 

Chers et vénérés confrères de la conférence épiscopale du Latium.

 

Il est superflu, nous semble-t-il, de rappeler ce que vient, du reste, d’évoquer notre dévoué cardinal vicaire dans son adresse, c’est-à-dire les liens multiples et particuliers qui unissent notre per­sonne à vous tous, pasteurs des Eglises de la région entière et supérieurs d’abbayes illustres.

Le territoire du Latium conflue vers son chef-lieu, Rome, en une sorte d’interland et ceci également du fait des circonstances histori­ques ; ainsi la vie chrétienne y fleurit au niveau des simples fidèles et des différentes structures et institutions, mais surtout en tant qu’elle repose là sur le principe et le fondement de l’unité de la foi qui est Pierre (cf. Constitution Lumen Gentium n. 18) ; c’est dans cette ville bénie qu’est centrée cette vie qui a été engendrée par le Christ dans le sang de ses apôtres et dans « la foule im­mense » des fidèles qui ont rendu témoignage sur cette colline même (cf. Tacite, Annales XV, 44, 15). Les Eglises que vous repré­sentez sont comme le premier des cercles concentriques qui idéale­ment dessinent la carte de l’Eglise universelle ; et ce fait postule nécessairement une communion plus directe et plus accentuée qui, ressentie en profondeur, se révèle d’une importance vitale pour nous et a valeur d’édification pour « ceux qui partagent notre foi » (Ga 6, 0). Et c’est pourquoi la rencontre d’aujourd’hui, inscrite au calendrier des visites périodiques ad limina, revêt un aspect particulier et un caractère distinct avec, sur le plan affectif, le reflet d’une charité plus vibrante.

Oui, parce que vous êtes les évêques les plus proches de Rome et du Saint-Siège, c’est cette circonstance, locale dirons-nous, qui non seulement a orienté vos relations, pour d’évidentes raisons pratiques, mais aussi les a multipliées, comme ceux de vos prédécesseurs, à l’égard de l’évêque de Rome, métropole de cette région apostolique.

Ces contacts se sont instaurés dès la plus haute antiquité, puisque de nombreux sièges remontent aux premiers siècles du christianisme ; puis petit à petit ils sont devenus plus fréquents et ont donné lieu à de fructueux échanges d’aide et de contribution. La collaboration pastorale privilégiée qui s’est établie au Moyen-Age se manifeste avec certains évêques de la Région dont les sièges prennent le nom de suburbicaires ; aujourd’hui encore on voit que les circonscriptions ecclésiastiques ont modifié la répartition classique des trois secteurs Latium vetus, Latium novum et Etruria meridionalis et que Rome nous est présentée couronnée de ces diocèses suburbicaires.

Quant à Nous cependant, ce ne sont pas seulement les liens historiques ou leur continuation dans le présent qui nous intéressent ; mais plutôt, si nous avons voulu évoquer ces faits, c’est pour vous inviter à considérer de nouveau l’incomparable patrimoine religieux dont vous êtes et dont nous sommes les héritiers, les gardiens et les fidèles. Nous savons que vous avez conscience de cela et que loin de sous-estimer ces valeurs, elles sont pour vous un stimulant continuel dans la peine quotidienne que vous prenez pour remplir dignement votre fonction et pour accroître un héritage spirituel, pastoral et ecclésial que l’on peut, sans rhétorique, qualifier de précieux. A première vue nous pourrions être portés à faire une distinction entre deux cadres différents (d’une part Rome, et d’autre part la Région), mais les liens éprouvés depuis des siècles, la croissante mobilité des habitants, un projet civil de programmation régionale en cours, nous suggèrent de réunir les deux points de vue en un seul et d’étudier l’ensemble du problème pastoral complexe que nous avons aussi sous les yeux au cours de cette rencontre.

A ce propos des questions se posent, et c’est normal; mais, comme pasteurs, nous ne pouvons ignorer les difficultés énormes qui dérivent d’une série de causes auxquelles s’intéresse de près la sociologie religieuse moderne. Il suffit de penser, entre autres, à l’afflux incessant de populations nouvelles dans notre région, ce qui signifie des coutumes nouvelles et la diffusion d’autres men­talités. S’il s’agissait de favoriser un simple amalgame et de réaliser une simple coordination sur le plan administratif, les questions religioso-pastorales seraient certainement faciles à résoudre. Mais il n’en est malheureusement pas ainsi parce que l’introduction de coutumes et de mœurs nouvelles intervient, non pas conformé­ment, mais en opposition, souvent intentionnellement, avec la tra­dition catholique. Il en résulte que l’œuvre d’évangélisation ne peut se satisfaire en suivant scrupuleusement le sillage des tech­niques du passé, si appréciables soient-elles. Il faut bien réfléchir et ne pas craindre de s’engager sur la voie d’innovations hardies, s’inspirant souvent de l’audace de la première annonce missionnaire. Qui peut ignorer, du reste, que la mutation culturelle de ces der­nières années et dont nous sentons encore les effets, a définitive­ment confirmé cette formule; au début du siècle, ceci pouvait sembler une attitude pragmatique, mais c’est désormais une acqui­sition de l’action pastorale. Hier encore c’était la population qui venait à l’Eglise et à l’évêque, aujourd’hui — et c’est la norme — c’est l’Eglise, c’est le pasteur qui doit aller à la recherche du trou­peau et appliquer à la lettre la recommandation évangélique (cf. Mt 12, 11 ; 18, 12 ; Lc 15, 4-6 ; Jn 10, 1-6).

Et c’est pour cela, très chers frères, que notre engagement pa­storal est devenu si grave et si urgent qu’il nous impose un style authentiquement missionnaire : déjà ce premier fait nous invite à resserrer et à consolider nos relations de solidarité mutuelle. Notre apostolat est avant tout un apostolat de fidélité qui, tout en tenant compte des exigences nouvelles, non seulement n’oublie jamais la tradition dans ses valeurs foncières, mais garde toujours le regard tourné vers elle pour la conserver et, de la manière la plus concrète possible, transmettre les us et coutumes religieux dans ce qu’ils ont de meilleur. En même temps notre apostolat doit être un apo­stolat de renouvellement c’est-à-dire inventif et courageux. Il s’agit de promouvoir de nouvelles initiatives inspirées par le Concile, par les besoins immédiats, par le climat social en évolution, par les forces disponibles, de manière à percer la cuirasse de l’indiffé­rence et de l’incrédulité qui — tout au moins en apparence — devient de plus en plus épaisse, de moins en moins perméable.

Une fois déterminée cette double orientation qui cherche à équilibrer l’ancien et le nouveau avec une prudence pastorale, quels sont les points saillants et les éléments les plus importants que nous voulons vous indiquer ? Nous n’en relèverons que quelques-uns qui vous tiennent déjà à coeur mais qui — nous l’espérons — prendront plus de poids et de relief si nous y insistons. Tout d’abord le problème des vocations, surtout sacerdotales. Il faut suivre les jeunes qui se montrent disponibles à l’écoute de l’appel de Dieu ; et, d’autre part, il faut pourvoir à une meilleure répartition du clergé qui exerce le ministère.

Quant à la question des jeunes en général, nous ne devons pas négliger les graves problèmes que posent leur emploi, leur orienta­tion, leur insertion dans la société et surtout leur éducation morale et chrétienne. Nous avons encore présentes à la mémoire les ré­centes manifestations universitaires. Que pouvons-nous proposer, nous pasteurs ? Que faut-il que nous fassions pour offrir à la jeunesse ce qu’elle réclame généralement à juste titre bien que trop souvent d’une manière inacceptable ? Cette question deman­derait un vaste développement et une réponse longuement mé­ditée ; nous nous limiterons pour le moment à recommander une sollicitude toute spéciale pour les associations catholiques et les groupes d’Eglise d’une fidélité éprouvée qui peuvent être des lieux de rencontre de formation, de croissance dans la foi et dans l’esprit chrétien. Ne nous laissons pas arrêter par l’objection qui, quand on parle d’associations, a l’impression que l’on privilégie excessi­vement les structures extérieures. Non ce n’est pas exact, car nous ne pensons pas aux mouvements organisés comme à une fin en soi, mais seulement comme à un moyen qui vise une fin qui le transcende. Il s’agit, en premier lieu, de l’Action Catholique, puis des écoles des institutions si nombreuses qui existent déjà, mais qu’il est nécessaire d’animer et, le cas échéant, de ranimer selon des vues ouvertes et renouvelées ; certes, il faut les maintenir dans l’axe de l’inspiration originelle, mais en leur infusant ce que les temps actuels ou mieux les jours — si grande est la rapidité des mutations — réclament sans échappatoire possible.

Nos Associations doivent fonctionner (ici encore nous ne crai­gnons pas d’utiliser ce verbe, mais en dépassant — bien entendu — son sens platement bureaucratique), elles doivent mieux correspon­dre à la motion intérieure de l’Esprit et au dynamisme stimulant de la foi. Enfin, parmi les moyens d’apostolat, nous mentionnerons celui de la bonne presse : ainsi, par exemple, les journaux catho­liques qui déjà font une place à l’information religieuse locale, mais dont il faut favoriser la diffusion et l’accroissement pour que ne vienne pas à manquer, au milieu des problèmes quotidiens et dans le désordre des opinions et des jugements, l’opportunité de faire con­naître la pensée et les directives des pasteurs.

Mais au delà de ces points particuliers, il est une préoccupation qui doit toujours inspirer votre action apostolique : le souci de demeurer très proche de vos populations, de les comprendre, de les aider, de les fortifier par la Parole de Dieu et par les sacrements, avec une préférence pour ceux qui sont pauvres, sans travail ou qui souffrent. Qu’à votre action soient toujours associés les prêtres, les religieux, les laïcs les plus généreux. Mais toujours et plus que tout votre exemple personnel, c’est-à-dire la sainteté de votre vie consti­tuera le premier et le plus efficace des moyens pastoraux.

Voici, frères, ce qui, à l’occasion de cette visite, attendue avec plaisir, du coeur nous est monté aux lèvres ; nous sommes conscients, en effet, non seulement du caractère particulier de cette rencontre, mais aussi et plus encore de la valeur exemplaire que le saint mi­nistère tel qu’il est rempli, à Rome et dans la région qui l’entoure, revêt en face des autres Eglises dans le monde. Votre fonction n’est ni ordinaire, ni habituelle, ni routinière, et donc ni lassante ni banale, mais plutôt il convient qu’elle soit — du fait de son lien avec l’évêque de Rome et de son exemplarité aux yeux de ceux qui la regardent — une fonction emblématique et hardie: disons mieux, c’est une « fonction pilote » que la vôtre. Mais alors que dire des difficultés et des obstacles ? S’il est vrai qu’ils existent et durent, ils ne peuvent jamais compromettre cette fonction qui, comme la vraie vertu, doit se renforcer à mesure qu’elle réussit à surmonter ces obstacles mêmes. Vous devez, selon une constante de la vie de l’esprit, que l’on peut transférer à juste titre au plan du labeur ministériel, raffermir chaque jour votre projet de messagers de l’Evangile à l’intérieur des communautés ecclésiales qui vous sont confiées. Et cette reprise quotidienne ne pourra jamais être séparée de sa référence : la confiance dans votre mission, qui est la cause même de Dieu ; c’est Lui qui donne le vouloir et qui produit égale­ment, selon son bon plaisir, le faire (cf. Ph 2, 13).

L’exemple que vous êtes appelés à donner, prend force et vigueur dans celui qu’ont laissé les fondateurs de l’Eglise de Rome. Certes, les difficultés qu’ont dû affronter les apôtres Pierre et Paul n’étaient pas mineures ; quand ils ont mis le pied sur cette terre fatidique, ils venaient de l’Orient à Rome et humainement ils étaient destinés à l’échec ! Après leur arrivée se sont-ils arrêtés ? Le terme que le martyre a mis à leur vie mortelle a-t-il été le sceau de la fin ou de la dissolution de leur œuvre ? Rome et le Latium ont été seulement une étape, fondamentale et providentielle, de leur mission ; mais celle-ci, très vite, s’est étendue d’ici au monde entier, pour obéir à la consigne formelle du Christ : « jusqu’aux confins du monde » (Ac 1, 8).

Il doit en être ainsi, encore aujourd’hui : offrez votre loyale et fidèle collaboration au plan de salut de Dieu : « Faites paître le troupeau de Dieu qui est chez vous, non par contrainte, mais de bon gré, selon Dieu, non pour un gain honteux mais avec ardeur, non en exerçant votre domination sur ceux qui vous sont échus en partage, mais en vous montrant les modèles du troupeau » (1 P 5, 2-3). S’il en est ainsi, le cheminement de la foi chrétienne se poursuivra et confirmera Rome et sa région dans ce primat de service et d’amour qui y a été établi par le premier chef du collège apostolique. Avec ce souhait, nous vous accordons de tout coeur à vous et à votre communauté notre Bénédiction en gage de récon­fort.

 

 

 

5 mars

POUR TOUS, SOYEZ DES PÈRES, DES FRÈRES, DES AMIS...

 

Les Evêques de Sicile en visite « ad limina »

Dans le cadre des visites « ad limina Apostolorum », le Saint-Père a reçu le 5 mars dernier les Archevêques et Evêques membres de la Con­férence Episcopale Régionale de Sicile. A l’adres­se d’hommage du Cardinal Salvatore Pappalardo, Archevêque de Palermo, Paul VI a répondu par un discours dont voici la traduction :

 

Nous désirons vous adresser un très cordial salut, Archevêques et Evêques de la Conférence Episcopale Sicilienne, venus à Rome pour prier tous ensemble sur la Tombe du Prince des Apôtres et pour rendre visite à son Successeur.

Nous vous souhaitons affectueusement la bienvenue tant parce que vous êtes les représentants spirituels d’une région illustre, riche d’histoire, que parce que voua êtes aussi les porteurs des aspirations les plus profondes d’un peuple fort, humble et bon. La terre et la population siciliennes méritent une estime toute spéciale et un intérêt tout particulier ; situées à peu près au centre de la Méditer­ranée elles sont un point de rencontre entre l’Occident et l’Orient et, en vérité protagonistes d’une histoire souvent lumineuse mais parfois aussi douloureuse et dramatique qui en a marqué la cul­ture et la nature.

La Sicile a été une des premières régions à accueillir le Message chrétien. Rappelons-nous les Actes des Apôtres qui mentionnent explicitement la venue et le séjour de Saint Paul à Syracuse (Ac 28, 11-12), un événement que nous pouvons réellement considérer comme le début du christianisme en Sicile.

Notre joie de vous voir près de nous est également motivée par de chers souvenirs personnels : nous ne saurions oublier nos nombreux voyages en Sicile — le premier remonte à l’époque lointaine de 1924 — au cours desquels, tant à Païenne qu’à Catane nous eûmes la satisfaction de constater, surtout chez les étudiants universitaires catholiques, tant de foi, tant d’enthousiasme et tant de zèle. Durant notre vie nous avons eu le bonheur de connaître des personnalités, siciliennes de naissance ou d’élection, qui ont laissé une empreinte indélébile dans leur milieu : le Cardinal Lualdi, le Cardinal Ruffini, Archevêque de Palerme ; le Cardinal Francica Nava, Archevêque de Catane. Et nos amis siciliens : Mgr Mariano Rampolla du Tindare ; l’éminent philosophe Mgr Trippodo ; Mgr Francesco Pennisi, premier Evêque de Raguse ; Mgr Vizzini d’Aciréalé et son succes­seur, Mgr Russo ; Mgr Gennardi ; Mgr Paino, Archevêque de Mes­sine ; Mgr Sturzo, Evêque de Piazza Armerina ; et tout particulière­ment Mgr Ettore Baranzini, ancien Recteur du Séminaire Lombard et, pendant de longues années, Archevêque de Syracuse.

Tout en évoquant ces souvenirs émus qui remontent aux années de notre jeunesse, nous vous réitérons à vous, Pasteurs de Sicile, notre profonde estime.

Et aujourd’hui, dans cette rencontre si riche de signification, que nous appartient-il de vous recommander ?

Le peuple sicilien est profondément attaché à ses bonnes tradi­tions fondées sur la foi chrétienne : le sens de la générosité, de l’amitié, du dévouement, de la fraternité désintéressée, et spécialement le respect religieux du caractère sacré de la famille. Il faut faire l’impossible pour conserver, honorer et orienter de telles traditions, même au milieu des changements sociaux continuels et tout en prêtant, comme il se doit, une vive attention aux exigences du temps présent. La fervente dévotion envers les célèbres Saintes de l’île, Sainte Rosalie, Sainte Agathe, Sainte Lucie, garantit la sauve­garde des traditions civiles et chrétiennes authentiques qui trouvent leur expression non seulement dans les célèbres trésors archéolo­giques de la Sicile, mais également dans les très belles églises de Monreale, de Palerme, de Cefalù, et dans les innombrables sanctuai­res — comme celui de Gibilmanna — dans lesquels la Très-Sainte Vierge Marie est profondément vénérée, aimée.

Les valeurs religieuses devront, si c’est nécessaire, être dûment purifiées grâce à une oeuvre assidue de catéchèse. Conscients de vos responsabilités de Pasteurs, vous avez édicté des normes qui doivent assurer une grande dignité à la célébration des « feste », même dans leurs manifestations extérieures. Nous-même, dans l’Exhortation Apostolique Evangelii nuntiandi du 8 décembre 1975, nous avons dit que la « piété populaire est riche de valeurs, si elle est bien guidée (...) surtout grâce à une pédagogie d’évangélisation. Elle témoigne d’une soif de Dieu que seuls les simples et les pauvres peuvent connaître, elle rend capable de générosité et même de sacrifices qui s’élèvent jusqu’à l’héroïsme quand il s’agit de manifester la foi ; elle comporte un sens aigu des attributs pro­fonds de Dieu : la paternité, la providence, la présence agissante et constante ; elle engendre des attitudes intérieures qu’on observe rarement ailleurs au même degré : patience, sens de la croix dans la vie quotidienne, détachement, ouverture vers autrui, dévotion » (n. 48).

En outre, nous aimerions, vous dire combien est opportune l’ap­plication d’une méthode d’action pastorale unitaire et réalisée de manière concordante par les Diocèses. C’est ce qui se passe déjà dans votre Région : dans de constantes et régulières rencontres périodiques, la Conférence Episcopale Sicilienne, à laquelle préside sagement notre cher Cardinal Pappalardo, Archevêque de Palerme, étudie et analyse les problèmes complexes, religieux et pastoraux, de l’Ile en vue de donner aux fidèles et aux prêtres une opportune orientation de la pensée et de l’action. Nous souhaitons qu’une telle unité se resserre de plus en plus dans l’étude en commun des pro­grammes d’instruction religieuse à tous les niveaux, et dans le renfor­cement et la promotion des Associations Catholiques : l’Action Catholique et toutes les autres formes d’association qui, sereine-ment unies aux Evêques, entendent donner un témoignage concret de vie chrétienne dans les divers secteurs de la vie.

Selon les perspectives de cette méthode unitaire, les Religieux et les Religieuses peuvent également offrir une collaboration efficace tout en restant fidèles, aux charismes spécifiques qui ont inspiré la fondation de leurs Instituts. « Providentiels collaborateurs de l’Ordre épiscopal » (cf. Décret Christus Dominus, n. 34) ils exercent leur apostolat dans les paroisses, au milieu des « élites », dans des secteurs qualifiés comme les écoles et, spécialement, les collèges, dans lesquels les élèves peuvent recevoir cette formation humaine, culturelle et chrétienne qui s’avère toujours plus nécessaire dans les circonstances actuelles.

Mais un des devoirs fondamentaux des Evêques est, en plus de leur oblation à Dieu, de faire le don d’eux-mêmes à leurs propres fidèles : « Pour moi, disait Saint Paul, je dépenserai très volontiers et me dépenserai moi-même tout entier pour vos âmes » (2 Co 12, 15). Rapprochez-vous de vos populations, aimez-les, écoutez-les. Leurs problèmes sont innombrables : des problèmes humains, so­ciaux, en intime relation avec les problèmes moraux et religieux : d’immenses zones décimées par l’exode des travailleurs, qui vont chercher ailleurs du pain pour leurs familles et pour eux-mêmes ; des jeunes, travailleurs ou étudiants, angoissés par le problème de l’emploi trop aléatoire, mais surtout en quête d’une certitude sereine au milieu de l’indifférence générale et d’une certaine déca­dence des mœurs ; des personnes âgées, au déclin de la vie ; des malades qui cherchent un peu de réconfort ; des petits qui voudraient vivre leur enfance dans la joie et sont parfois forcés de grandir dans des conditions certainement indignes de la personne humaine.

Pour eux tous, soyez des pères, des frères, des amis. Soyez-le surtout pour vos prêtres, vos collaborateurs dans le ministère pasto­ral, et pour ceux qui se destinent au sacerdoce. Nous connaissons les ferventes initiatives prises pour la formation et l’aggiornamento du clergé, tant au niveau diocésain que régional et nous savons que les « Centres de Vocation » opèrent à un rythme constant et avec un dévouement croissant. Nous formons des vœux pour que, au niveau de leur préparation spirituelle et intellectuelle, vos prêtres soient toujours à la hauteur de leur mission dans des situa­tions aussi complexes.

Voilà quelques-unes des pensées dont nous désirions vous faire part après avoir pris connaissance des divers rapports que vous nous avez transmis à l’occasion de votre visite « ad limina ». Le travail est abondant, nous le savons. Mais, courage et confiance dans le Seigneur !

En vous assurant de nouveau de notre bienveillance, nous aimons conclure en faisant nôtres les paroles de Saint Pierre : « Les anciens qui sont parmi vous, je les exhorte, moi, ancien comme eux (...) : paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, le surveillant, non par contrainte, mais de bon gré, selon Dieu (...) devant les modèles du troupeau. Et, lorsque paraîtra le Chef des pasteurs, vous recevrez la couronne de gloire qui ne se flétrit pas » (1 P 5, 1-4).

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

12 mars

AFFERMIR NOS FRÈRES DANS LA FOI ET LA VIGUEUR APOSTOLIQUE

 

Le Pape reçoit les Evêques de Belgique

 

Frères très chers,

 

Votre démarche nous apporte une vive satisfaction et les paroles que Monsieur le Cardinal Suenens vient de nous adresser en votre nom nous touchent profondément. Merci de cette communion de coeur et d’esprit que vous tenez à maintenir et à professer à notre endroit, eu égard au rôle que le Seigneur nous a confié.

Ne craignez point d’aggraver nos soucis de Pasteur universel en abordant avec nous ou dans votre rapport les aspects importants de votre ministère, qu’il s’agisse de faits positifs ou de sérieuses préoccupations, de vos efforts ou de vos espoirs.

Comme vous l’avez souligné Monsieur le Cardinal, il faut à la fois regarder les choses avec réalisme, les exposer avec loyauté, y faire face avec espérance. Ne sommes-nous pas là en accueillant le témoignage des Eglises locales, pour aider nos frères à discerner le chemin à suivre à la lumière de l’Evangile ? Et aussi, grâce à une expérience qui fait corps avec la tradition vivante de l’Eglise et en raison de notre responsabilité universelle, pour affermir nos Frères dans la foi et la vigueur apostolique ?

Vous voulez apporter votre part, comme c’est normal, à la solution positive des graves problèmes humains, sociaux, politiques et économiques que rencontrent aujourd’hui vos compatriotes. Vous voulez apporter à leur fidélité et à leur engagement chrétiens le soutien et l’élan dont ils ont besoin. Nous savons les difficultés que vous rencontrez; plus encore, nous pensons aux ressources dont vous disposez.

Comment oublier, en effet, que l’Eglise, en Belgique, s’est située jadis à l’avant-garde en bien des domaines ? Nous pensons à ces multiples organisations sociales florissantes, qui ne se contentaient pas de porter le nom de catholiques, mais qui formaient leurs membres dans un esprit chrétien solide et ouvert et qui portaient un témoignage efficace et respectueux devant ceux qui ne partageaient pas leurs convictions. Les formes d’engagement, peuvent être diverses, selon l’esprit de la constitution Gaudium et Spes et du décret Apostolicam actuositatem — encore qu’il serait ingénu de nier l’im­portance d’institutions spécifiquement chrétiennes — mais n’ou­blions jamais que le levain évangélique doit rester levain, reconnaissable comme tel et efficace, mêlé à la pâte, certes, mais sans y perdre sa spécificité et sa vigueur. Nous pensons encore à cette géné­rosité chrétienne ancrée dans les âmes, qui suscitait tant d’élan apostolique dans les divers milieux et bien au-delà de vos frontières : le centre théologique de Louvain, les équipes de la J.O.C. autour de l’abbé Cardjin, les missionnaires belges répandus aux quatre coins du monde.

Il faut bien reconnaître que la situation, en Belgique comme en d’autres pays d’Europe, présente maintenant un autre aspect. D’où cela vient-il ? On met en cause de multiples facteurs, de l’évolution des conditions de vie à la mutation culturelle. Cependant, le chrétien ne se résoudra jamais à ce que ces conditions extérieures entraînent un affadissement de la foi et de la vigueur évangélique. Il cherche plutôt à renouveler celles-ci, avec le secours de l’Esprit Saint, pour faire face aux nouvelles questions et aux nouvelles situations d’une manière originale, qui traduise pleinement les exigences chrétiennes. Nous n’avons pas à suivre et à subir, mais nous devons manifester le dynamisme de l’Evangile.

Voilà le chemin sur lequel nous vous exhortons à marcher, sachant déjà les efforts méritoires qui sont les vôtres, et les signes positifs qui se manifestent ça et là. Que Dieu vous donne, à vous Pasteurs, de poursuivre ces efforts avec courage, solidaires les uns des autres, et dans l’espérance ! Vous avez récemment parlé en fa­veur de l’Europe, afin de l’aider à trouver le souffle spirituel nou­veau dont elle a besoin. Il en est de même pour l’Eglise qui vous est confiée. Cette oeuvre est avant tout spirituelle. Elle s’appuie sur la méditation de la Parole de Dieu, sur la prière, sur la liturgie dignement célébrée — et nous nous souvenons du merveilleux effort liturgique dont la Belgique a donné maints exemples dès avant le Concile, dans le sens de la réforme que nous avons insti­tuée. — Mais cette oeuvre touche aussi de multiples domaines concrets où votre témoignage est sollicité avec clarté, à cause des graves orientations éthiques qui sont en jeu, au niveau médical, familial, social. Il y va de l’honneur et du bien de votre pays. Il y va aussi de l’authenticité de l’Eglise. Il y va du salut des âmes.

Si votre rôle de guides spirituels est capital, il ne peut atteindre son but qu’avec la collaboration confiante de toutes les forces vives de l’Eglise : prêtres, religieux et religieuses, laïcs. Nous faisons une place de choix aux théologiens, professeurs et chercheurs de l’Enseignement catholique. Puissent-ils, les uns et les autres, être fidèles à l’Eglise, agir d’une manière cohérente avec leur foi, en communion loyale avec leurs Pasteurs et avec tous ceux qui, au Saint-Siège, portent au plus haut point le souci de l’Eglise ! Sans cela, les efforts les plus généreux seraient voués à la stérilité et à la dispersion.

C’est dans ces sentiments que nous vous prions de redire notre confiance aux chrétiens de Belgique, comme nous vous redisons à vous-mêmes nos encouragements. Que la lumière et la force de l’Esprit Saint vous anime tous ! Priez aussi pour nous. Nous vous donnons notre affectueuse Bénédiction Apostolique.

 

 

 

17 mars

AYEZ CONFIANCE ! REPRENEZ L’INITIATIVE

 

Paul VI reçoit les Evêques de la région épiscopale de l’Ouest (France).

 

Chers Frères dans le Christ,

 

Vous arrivez de l’Anjou, de la Bretagne, du Maine et de la Ven­dée. Merci, merci pour votre visite ! Et vous ne venez pas seuls ! Vous portez dans vos esprits et dans vos cœurs toutes les communautés chrétiennes urbaines et rurales dont vous avez reçu la charge.

Que cette visite « ad limina » renouvelle en vous tous la grâce de l’ordination épiscopale, le charisme du service et de l’amour de votre peuple! Nous osons vous le dire : soyez heureux d’être Evê­ques, aujourd’hui dans un monde difficile, dans une période exi­geante, épuisante, de l’histoire de l’Eglise !

Vous n’attendez pas de nous un traité sur le ministère épiscopal en notre temps, mais quelques consignes jaillissant de notre coeur et répondant aux situations rencontrées dans cette région ouest de la France.

Vos rapports quinquennaux, rédigés avec grand souci de vérité et de précision, reflètent votre préoccupation de connaître et d’aimer tout ce qui fait la vie de vos diocésains. Certes, vous ne craignez pas votre peine. « Bonus pastor dat animatn suam pro ovibus suis » (Jn 10, 11). Que de journées ou de soirées vous consacrez à la visite systématique de vos doyennés, à longueur d’années ! Prê­tres, religieux et religieuses, apôtres laïcs, jeunes travailleurs ou étudiants vous font entendre leurs bilans apostoliques, vous po­sent leurs questions sur l’Eglise et sur la société, mettent au point, devant vous et avec vous, leurs projets concrets de participation à l’évangélisation. Vous priez avec eux. Une telle proximité, une telle concertation sont sûrement bénéfiques pour votre peuple et pour vous. Sachez-le bien, nous apprécions vivement votre zèle pastoral.

Quant à la réalité décrite dans la synthèse que vous nous avez fait parvenir, elle traduit ce qu’il faut bien appeler une crise re­ligieuse qui va de pair avec une crise sociale. Vous en êtes très conscients. Les traditions chrétiennes qui étaient fortes dans la plupart de vos diocèses se dégradent, durement secouées du dehors et du dedans de l’Eglise. Les mœurs et la mentalité subissent une évolution rapide, qui se mesure d’une génération à l’autre : qu’il suf­fise d’évoquer l’engagement dans le mariage. L’incroyance se ré­pand : même ceux qui se présentent pour demander les sacrements en sont affectés. Beaucoup de jeunes, comme vous dites, « cam­pent en dehors de l’Eglise ». Tout cela suscite un désarroi bien compréhensible, encore que des signes de renouveau soient discer­nables.

Pour nous, à la vue de ce diagnostic, notre sentiment dominant correspond à la mission qui nous a été confiée : « Confirma fratres tuos ». Alors oui, sûr des promesses du Seigneur qui valent pour tous les temps et pour toutes les crises, nous vous disons de toutes nos forces : Gardez le courage ! Ayez confiance ! Reprenez l’ini­tiative ! Travaillez selon deux axes qui nous semblent indispensa­bles. D’une part, conservez ou restaurez les traditions chrétiennes, qui favorisent la vie spirituelle et gardent toute leur valeur. Ne constatez-vous pas encore la permanence d’un fond religieux po­pulaire qu’il faut bien se garder de délaisser ou de mépriser, mais qu’il faut plutôt éduquer, revivifier ? D’autre part, réédifiez l’Eglise, en suscitant, une participation plus active dans vos communautés, mais sans omettre de tisser entre tous les membres des liens plus profonds, plus fraternels. Faites tout pour que les chrétiens de milieux sociaux, différents ou qui n’en sont pas au même point dans leurs engagements sachent se comprendre, s’estimer, s’accueil­lir, s’aimer, s’entraider dans la mise en oeuvre de la foi qui leur est commune. L’Eglise ne se maintiendra, ne progressera, ne portera témoignage que dans l’unité et dans l’amour ; d’ailleurs elle rend là un service capital à une société qui éclate, se durcit dans ses morcellements et où les structures proliférantes paralysent la rencontre des personnes. Votre office n’est-il pas de rassembler le Peuple de Dieu ?

Ce programme, il faut le réaliser selon les voies heureusement tracées par le Concile Vatican II.

Vous avez raison de consacrer beaucoup de soin à la préparation des actes sacramentels : baptêmes, confirmations, mariages, liturgies dominicales. Vous tenez — votre Assemblée de Lourdes en témoi­gne vigoureusement — à ce que ces actes reprennent tout leur sens chrétien, soient célébrés avec la dignité qui convient et en rapport avec ce que vivent les participants. Nous savons que c’est éprouvant pour les pasteurs, lorsque la foi des « fidèles » ne semble pas à la hauteur de ces réalités spirituelles, mais c’est quand même primordial de tenter, dans ces grandes occasions, l’éducation de leur foi et de les mettre en contact avec ces sources de grâces, éclairées par la Parole de Dieu.

L’apostolat auprès des familles demeure également indispensable. La famille est toujours la cellule de base ; c’est là que prennent ra­cine, pour les enfants, les attitudes souvent décisives. Cela requiert de la part des pasteurs beaucoup de contacts, de sympathie, de dia­logue. Mais ce sont surtout les foyers chrétiens eux-mêmes qui peu­vent rayonner auprès des autres.

Certes la famille ne suffit pas à elle seule. Les adultes, les jeunes surtout, les enfants mêmes, développent leurs possibilités humaines et leur foi avec d’autres. Là, les associations catholiques sont in­dispensables pour la foi de leurs membres et pour l’apostolat de leurs semblables. Elles ont subi une crise, en nombre et en qualité. Certaines sont plutôt devenues des groupes d’acheminement vers une foi active, presque de catéchumènes ; d’autres ont laissé s’infil­trer en elles des méthodes bien peu évangéliques. N’est-il pas pos­sible d’opérer un redressement, ou de reconstruire des groupes qui correspondent aux besoins spirituels et apostoliques des diffé­rents chrétiens, avec une assistance spirituelle de choix ?

La catéchèse garde évidemment sa place capitale. Heureusement, de nombreux volontaires ont accepté ce service dans leur quartier, dans leur milieu. Il reste qu’elle doit demeurer une vraie catéchèse, c’est-à-dire un chemin vers la foi, dans un amour réel de l’Eglise : c’est-à-dire la formation doctrinale et spirituelle intensive qu’il faut procurer aux catéchètes, en liaison avec les parents.

Nous tenons aussi à vous encourager au plan de l’enseignement catholique, encore florissant dans vos diocèses. Car les slogans ne manquent pas pour miner, de l’extérieur et parfois hélas ! de l’inté­rieur, la confiance des catholiques de France dans la légitimité et la valeur des institutions chrétiennes d’enseignement. Et pour­tant, que n’a pas fait l’Enseignement catholique pour se libérer de tout esprit concurrentiel, pour ouvrir ses portes à tous les en­fants, pour qualifier ses Maîtres, pour développer ses recherches et ses expériences pédagogiques ! Nous croyons avec vous que vos Ecoles et Collèges catholiques sont un service d’Eglise parmi d’au­tres, et une chance pour la société contemporaine! Alors notre con­signe est claire. Elle est inspirée d’une phrase, ou plutôt d’un cri du célèbre Cardinal Saliège — déjà adressé par nous à des en­seignants chrétiens, pèlerins de l’Année Sainte : « Tenez bon !... Il faut tenir bon ! ».

Mais, direz-vous, comment mener à bien toutes ces tâches pas­torales ? C’est vrai, les ouvriers pour la moisson s’avèrent peu nombreux. C’est votre souci lancinant, c’est le nôtre. N’était-ce pas celui du Christ ? Il est certain qu’il faut mieux mettre en oeuvre les immenses ressources du laïcat : avons-nous exploré tous les ser­vices, toutes les responsabilités qu’ils peuvent assumer à leur place, dans l’animation de nos communautés et dans l’évangélisation du monde indifférent ou incroyant ? Et surtout avons-nous à coeur de les y préparer, de les former, grâce à toute une réflexion en Eglise ?

Mais cela ne doit en aucune manière amoindrir votre recherche des vocations sacerdotales. N’acceptez pas que certains prennent leur parti du manque des vocations, ou fassent miroiter des solu­tions auxquelles l’Eglise n’a pas voulu se résoudre. Au contraire, les laïcs ne rempliront vraiment leurs tâches que dans la mesure où ils auront près d’eux des hommes de Dieu, entièrement con­sacrés au Royaume de Dieu, à l’animation spirituelle, à la cause de l’Evangile. Avez-vous pris les voies les plus adéquates pour éveiller de telles vocations, et permettre aux candidats la formation exigeante qui est requise ? Vous dites dans l’un de vos rapports : « Il faut que nous ayons l’audace de proposer l’aventure de la foi ».

Quant aux prêtres, vos coopérateurs immédiats, consacrez tous vos soins à les soutenir. Soyez l’ami de vos prêtres, le meilleur ami de vos prêtres, le meilleur ami pour chacun d’eux. Une telle relation est déterminante pour leur bonheur, leur fidélité, leur rendement apostolique. Cette amitié ne saurait exclure les exigences. Au con­traire, elle les appelle, les favorise. Le plus possible, vivez avec eux les retraites ou autres temps forts de ressourcement spirituel. Aidez-les à se livrer à Dieu, à retrouver la certitude de leur appel « Viens... et suis-moi », la profondeur de leur consécration radicale, exclusive. Le monde cherche dans la nuit épaisse du matérialisme con­temporain des raisons de vivre... Les jeunes courent les continents pour trouver les guides vers un absolu ! Plus que jamais, les Evêques et leurs coopérateurs immédiats doivent être des hommes de Dieu. C’est leur caractère spécifique, leur identité profonde, celle que les hommes espèrent rencontrer consciemment ou inconsciem­ment. La sainteté du clergé, c’est tout !

Nous aurions pu parler aussi des religieux et des religieuses. Ces dernières, très nombreuses dans vos régions de l’Ouest, représen­tent encore un ensemble de forces vives considérables. Qu’elles se gardent bien de déserter les tâches pastorales : leur zèle et leur compétence féminine y sont indispensables pour l’essor équilibré de l’Eglise comme de la société !

Ce survol de votre vie pastorale voulait vous manifester notre estime et nos encouragements. Le ministère demande aujourd’hui, pour vous tous comme pour nous, croyez-le bien, un surcroît de sacrifice, disons plutôt un surcroît d’amour et un surcroît d’espé­rance. Au milieu de cette période que d’aucuns comparent à un hiver, témoignons de l’espérance. C’est le test de la foi. Et deman­dons-la souvent à l’Esprit Saint, comme la grâce par excellence. Nous approchons de Pâques. La présence permanente du Christ ressuscité est notre force. C’est la certitude que l’Aube viendra. Réconfortez vos prêtres et vos fidèles dans cette foi, et assurez-les de notre affection, de notre confiance.

Merci encore, Frères, de votre visite. Et allons de l’avant : « in nomine Domini ! » Que le Seigneur vous bénisse !

 

 

 

18 mars

PROCLAMER LA FOI DANS UNE VRAIE LIBERTÉ

 

Le Pape reçoit les Evêques de Tchécoslovaquie :

Le vendredi 18 mars, le Saint-Père a reçu en audience les Evêques de Tchécoslovaquie, venus à Rome dans le cadre de la visite « ad limina » des diverses Conférence épiscopales européennes. Etaient présents NN. SS. Frantisec Tomasek, administrateur apostolique de Prague, Josef Feranec, Evêque de Banskà Bystrica, Jan Pasztor, Evêque de Nitra, Josef Vrana, admini­strateur apostolique de Olomouc et Julius Gabris, administrateur apostolique de Trnava. Le Pape Paul VI s’est adressé à eux en latin, dans le discours dont voici la traduction :

 

Vénérables frères,

 

Nous voulons vous saluer avec une joie sincère, vous qui venez dans cette bonne ville de Rome pour votre visite ad limina, c’est-à-dire au tombeau des apôtres, et qui venez nous présenter vos devoirs à nous-même, en qualité de successeur du bienheureux Pierre, selon le dessein de Dieu, et nous rendre compte de la portion du troupeau de Dieu qui a été confié à chacun de vous.

En Tchécoslovaquie, votre noble patrie, vous devez remplir votre charge épiscopale dans des conditions particulières qui nous sont, comme à vous-mêmes, bien connues. Sachez donc que c’est d’une âme fraternelle et toute dévouée que nous sommes proches de chacun de vous en particulier et que notre souhait le plus ardent est de voir la foi, qui, on le sait, est profondément enracinée chez vos catholiques, fleurir et se renforcer; que le troupeau des fidèles puisse profiter du soin assidu de ses pasteurs pour son progrès spirituel.

En vérité, pour accomplir cette mission qui est la sienne, l’Eglise ne réclame pas des droits particuliers mais, en tout premier lieu, comme le Concile Vatican II l’a déclaré : « toujours... et partout, qu’il lui soit permis de proclamer la foi, dans une vraie liberté » (Gaudium et Spes, 76).

Nous donc, qui prenons part à vos soucis, nous orientons notre pensée vers ces peuples qui nous sont très chers et avant tout, nous souhaitons, nous témoignons du fait que le Siège apostolique n’a rien négligé et ne néglige rien pour qu’il soit pourvu au gouver­nement de chacun des treize diocèses de Bohème, de Moravie et de Slovaquie, par de saints pasteurs, de sorte que ceux-ci soient dignes de confiance par leur piété et leur zèle pour les âmes et qu’ils soient, en même temps, pleinement attachés à l’Eglise et fidè­les à leur patrie dans un amour généreux.

Nous pensons surtout aux familles en qui reposent les grands espoirs de l’Eglise ; nous pensons aux prêtres qui sont les nécessaires « dispensateurs des mystères de Dieu » (1 Co 4, 1) et également à ceux qui se préparent à cette fonction sacrée et que nous entou­rons d’une affection et d’un amour particulier; notre esprit se tourne aussi avec attention vers les religieux et les religieuses, dont, le premier service est la prière pour le corps mystique du Christ, eux qui sont consacrés à Dieu d’une façon particulière.

Nous prions donc le Seigneur pour vous et, à tous les degrés de l’ordre ecclésial, pour le peuple de Dieu en Tchécoslovaquie, et nous lui demandons avec instance, d’accorder à tous l’abondance de ses faveurs surtout à ceux qui sont dans la tribulation, la douleur et l’épreuve.

Nous désirons que vous puissiez retourner dans votre Patrie avec la flamme d’une ardeur nouvelle pour y dépenser généreusement vos forces pour les fidèles de votre troupeau. Puissent ces paroles de Saint Léon le Grand, notre prédécesseur, adressées le jour an­niversaire de son ordination aux fidèles de Rome, vous donner force et courage : « S’il me faut craindre quand je pense à mon mérite, je puis pourtant me réjouir religieusement du don qui m’est fait: car celui qui est l’auteur de ma charge est mon aide pour la remplir; et pour que ma faiblesse ne succombe pas sous le poids de la grandeur de sa grâce, celui qui m’a conféré cette dignité m’en donnera la force » (Serm. 2, 1 ; PL 54, 143).

Voici ce que nous désirions vous dire d’un coeur affectueux ; à vous donc, vénérables frères, et à tous ceux qui relèvent de votre soin pastoral, ainsi qu’à tous les autres prêtres et fidèles du Christ en Tchécoslovaquie nous accordons, dans le Seigneur, la Béné­diction apostolique, gage des dons célestes.

 

 

 

24 mars

ENCOURAGER L’ESPRIT D’INITIATIVE POUR UNE FLORAISON SPIRITUELLE

 

Le Pape reçoit les Evêques italiens des Marches :

 

C’est un salut joyeux que nous vous adressons, vénérables Confrères de la Conférence Episcopale des Marches !

Il exprime tout d’abord notre reconnaissance à l’égard de votre président Monseigneur Marcello Morgante, qui avec des accents si sincères a interprété les sentiments de chacun de vous et des com­munautés ecclésiales qui vous sont confiées. Ensuite nous voudrions saluer Monseigneur Carlo Maccari, archevêque de l’illustre ville, chef-lieu de la région, et Monseigneur Loris Capovilla qui nous rappelle (et c’est encore là une note de joie) la figure de notre bien-aimé prédécesseur le Pape Jean, et qui en raison du siège de son ministère, nous ramène à Lorette, qui est le centre choisi de la vie religieuse du Picenum. Mais ce salut — bien entendu — est di­stinctement adressé à chacun d’entre vous; nous voyons derrière vous votre peuple laborieux, équilibré, mesuré et solide et nous som­mes tout naturellement portés à faire l’éloge de votre région. Oui, pour les avoir connues et appréciées à travers tant de personnes, dans de nombreuses circonstances et au cours d’expériences variées, nous voulons exalter les traditions religieuses et civiles, qui, encore main­tenant, y sont florissantes, et qui manifestent authentiquement l’âme du peuple. Ce sont des traditions dans lesquelles la foi chrétienne, reçue depuis les origines, et peut-être à cause de l’heureuse conver­gence de messages et de messagers en provenance de l’Orient et à Rome, est encore immédiatement reconnaissable et attestée par la probité foncière, la santé morale, le caractère forgé dans l’hon­nêteté et la fidélité des hommes de cette terre.

Vous êtes venus, frères très chers, comme les évêques des autres régions qui vous ont précédés, pour accomplir votre visite « ad limina » Comme dans chaque visite, il s’agit d’une rencontre, c’est-à-dire d’une occasion de dialoguer, d’être ensemble, d’échanger au nom du Christ le saint baiser de la charité et de la paix. Si, de votre part, ceci s’actualise par votre venue à Rome et par l’accomplissement de certains devoirs (par exemple, le rapport qui doit être présenté au saint dicastère compétent) ; de notre part, cela s’exprime dans une réciprocité de la communion et une ouverture de coeur dans les pensées qu’il nous plaît de vous confier. En effet, dans cette rencontre, nous voulons avant tout célébrer votre union avec Rome et, à travers elle, avec l’Eglise universelle. Mais, en plus de ce contact avec ce qui est le fondement et le principe de l’unité de la foi (cf. Constitution Lumen Gentium, n. 18), la visite « ad limina » a pour but de renforcer les liens à l’intérieur de votre Conférence : nous aussi nous rendons hommage à cette union dont nous savons qu’elle existe et fonctionne déjà ; union qui intervient non seulement dans les relations interpersonnelles ou dans la sphère de l’amitié mais qui influence concrètement le ministère pastoral et qui se traduit par des concertations constantes et des démonstra­tions exemplaires de solidarité fraternelle.

Et naturellement, au cours de cette visite, nous voulons rendre hommage à chacun des pasteurs : avant la création des conférences épiscopales, qui sont une institution récente, la visite était une ren­contre directe, à deux, du pasteur de chaque diocèse avec le vicaire du Christ. Or ceci n’est pas une réalité dépassée même si l’évolu­tion des temps, la complexité des problèmes, le caractère « supra-diocésain » de certaines situations ont amené à privilégier, au niveau delà praxis pastorale, la formule de l’association communautaire. On ne pourra jamais restreindre ni dénaturer l’exacte et distincte phy­sionomie que chaque diocèse, avec son pasteur et ses prêtres, re­présente dans l’ensemble de l’Eglise universelle : n’est-il pas vrai que le mystère du Christ est intégralement présent dans l’Eglise particulière qui, comme nous l’enseigne le Concile (cf. Const. Lu­men Gentium, n. 23) — est formée à l’image de son unique Eglise et en reproduit les traits ? Voici pourquoi — répétons-le — l’hommage est adressé à chacun de vous. Notre désir est, par conséquent, de reconnaître l’autorité de chaque évêque, de l’aider de toutes les manières possibles, de le confirmer au sens évangélique du terme (cf. Lc 22, 32) de renforcer son sens de la responsabilité pour qu’il veille sur le troupeau dont l’Esprit Saint l’a constitué pasteur (cf. Ac 20, 28). Combien de fois, frères, nous sentons-nous dépassé par les circonstances, les difficultés, les pro­blèmes, et sommes-nous tenté de dire : « Cela ne me concerne pas, je n’y peux rien ; ce problème dépasse sinon mon devoir, du moins mon pouvoir effectif d’intervention ! Devons-nous alors abandonner la partie ? Oh, non ; nous encourageons plutôt votre esprit d’initia­tive, nous vous incitons à puiser dans une réserve de générosité qui ne doit jamais faire défaut. Sachez conserver et renouveler ; sachez tempérer — comme nous le disions déjà aux évêques de la Confé­rence épiscopale du Latium — l’ancien et le nouveau, l’apostolat de la fidélité et celui de la nouveauté. De même que désormais se répand l’impression d’être au seuil d’une ère nouvelle — tant est profonde l’évolution socio-culturelle — ainsi sont bien connus, que dis-je, évidents, les besoins nouveaux dans tous les domaines de la vie religieuse ; depuis le culte, où il importe de porter à matu­ration la sève vitale de la réforme liturgique, jusqu’à la reprise de nos Associations ; depuis les écoles pour qu’elles restent ouvertes à l’idéal de formation chrétienne, jusqu’à la presse qui s’affirme toujours davantage comme l’organe de l’élaboration et de la confrontation des idées.

Nous désirons aussi étudier avec vous le nouveau style d’autorité ecclésiastique, car même dans ce domaine rien n’est définitif, car il faut valoriser la redécouverte du service comme dimension typique de l’autorité. Que veut dire nouveau style ? Cela veut dire non seu­lement une accentuation de la diaconie à l’égard de vos fils spirituels, c’est-à-dire un travail plus aimant et zélé pour eux, mais aussi, dans une certaine mesure, avec eux, quand nous les appelons — comme le suggère à plusieurs reprises le Concile (cf. Décr. Apost. Actuos : n. 2 et passim) — à une collaboration qui fasse d’eux, en réalité et pas seulement en droit, des éléments vivants et actifs du peuple de Dieu.

Ainsi, nécessairement, la pensée se tourne vers son objet, qui est précisément le peuple de Dieu, vers lequel et par lequel notre ministère s’oriente et s’explique tout à la fois. Nous devons faire un effort de compréhension en face des changements qui sont intervenus dans la réalité qui nous entoure ; et ceci sans plainte ni regrets stériles pour un passé désormais sans retour. Ce passé était moins hérissé de difficultés, mais peut-être était-il idéalisé au-delà de la réalité ; nous devons nous rendre compte, avec nos fidèles, qu’à cause de ce qu’on appelle la sécularisation et à cause de l’exten­sion du domaine de la non croyance, les dangers en sont accrus d’autant. Les coutumes, les mentalités, les intérêts... etc., ont changé et changent encore. Ont changé également certains points de réfé­rence qui jusqu’à un passé récent (une dizaine d’années environ) semblaient d’une stabilité inébranlable. La mutation est devant nos yeux et elle est source de préoccupations non négligeables : il faut donc comprendre, veiller, suivre et, pour que votre ministère ne se disperse pas dans la multiplicité des problèmes, nous vous re­commandons vivement deux points toujours essentiels, parmi d’au­tres qui mériteraient également d’être mentionnés.

Tout d’abord, l’amour du clergé : que ferait un évêque seul, privé de l’aide de ses prêtres ? Il manquerait d’organe de transmis­sion pour communiquer avec son troupeau et lui apporter le salut. Cette seule considération suffit ; elle n’est ni intéressée ni utilitaire, mais elle répond à la dynamique même du soin pastoral ; elle tend à ce que chacun de vous se persuade encore plus que l’amour à l’égard des « confrères dans le sacerdoce » est une obligation pre­mière, valable en toute circonstance et qu’il faut manifester, par exemple, dans une difficulté, un moment de souffrance ou de fête, ou en reconnaissance d’un service.

Un autre intérêt saillant, lié au premier, est le souci des sémi­naires qui sont le coeur du diocèse (décret Optatam Totius, n. 5) et surtout, de ce qui touche au séminaire régional, maintenant doté de l’Institut théologique qui convenait. Certes, quelques signes de reprise sont positifs, mais il faut augmenter l’union déjà existante entre les diocèses et les ordres religieux de sorte que les forces les plus qualifiées et les meilleures énergies soient mises au service de l’apprentissage, nécessaire et aujourd’hui plus exigeant, qu’est la préparation à la prêtrise.

Et que dire des laïcs, de leur apostolat, de leur activité, de leur disponibilité à rendre service ? Une seule remarque : dans l’amour que vous portez au clergé ne séparez pas les laïcs ; sachez vous prévaloir de leur contribution, faites-en vos disciples et vos amis, préférez parmi eux les pauvres, les malades, les marginaux.

Que de problèmes qui vont croissant ô frères ! Ils sont si im­portants et si nombreux qu’on a parfois la sensation de ne pas savoir par où commencer. Et pourtant dans la masse des engagements, il nous semble que soit toujours valable, parce que confirmé par les difficultés actuelles, le schéma du ministère épiscopal, que nous vous proposons comme un réconfort et comme souvenir de cette rencontre :

 

a) alimenter avant tout une vie spirituelle personnelle, selon la tradition ascétique qui depuis les lettres pastorales de Paul jusqu’à nos jours suit un cours ininterrompu. Citons, à ce propos, un bref passage de la Regula pastorales (règle pastorale) de Saint Grégoire le Grand : Tantum debet actionem populi actio transcendere Praesulis, quantum distare solet a grege vita pastoris (II, 1, cf. ibidem, sur la méditation studiose quotidie sacri eloquii praccepta) (L’agir de celui qui est à la tête doit d’autant plus transcender l’agir du peuple que sa vie de pasteur est plus éloignée de la vie de son troupeau) ;

 

b) que cette spiritualité soit accompagnée — comme nous le rappelle ce même Saint — de l’officium praedicationis, c’est-à-dire du service de la Parole, sobre mais fréquente et tirée de la médita­tion ;

 

c) enfin, selon la leçon toujours actuelle que le Bon Pasteur Jésus nous a dispensée par la bouche de l’apôtre préféré, il faut avoir un grand esprit de sacrifice, qui adoucisse la peine et fasse accepter de bon gré les souffrances parfois aiguës et intenses que comporte le saint ministère : le bon pasteur — vous le savez — à la différence du mercenaire, non seulement connaît ses brebis et les appelle par leur nom, mais à l’occasion, il les défend des as­sauts du loup et n’hésite pas à donner sa vie pour elles (cf. Jn 10, 3-15).

 

Que la Vierge de Lorette renforce vos résolutions, vous console dans vos peines, vous remplisse de joie et de confiance, vous obtienne cette sagesse cette force qui sont les dons singuliers de son Epoux céleste. Invoquez-la pour vous-mêmes, pour vos prêtres et vos fidèles afin que la région qui lui est consacrée puisse produire, avec un progrès humain assuré et mérité, la vigoureuse floraison spiri­tuelle d’un témoignage chrétien exemplaire.

Ainsi soit-il, avec notre Bénédiction apostolique.

 

 

 

26 mars

FAIRE ENTENDRE L’EVANGILE HARDIMENT ET AVEC CLARTÉ

 

Paul VI reçoit les Evêques de la région épiscopale du Centre (France).

 

Chers Frères dans le Christ,

 

Soyez les bienvenus ! Cette rencontre avec nos Frères dans l’Episcopat, venus par région nous entretenir de leur ministère pasto­ral, constitue l’un des actes les plus importants et les plus émouvants de notre charge de Successeur de Pierre. Désireux de partager vos joies et vos peines, vos difficultés, mais aussi vos espoirs, nous voulons vous aider à discerner l’essentiel et vous confirmer dans la Foi.

Vos diocèses sont célèbres à plus d’un titre : Bourges, Sens, Tours, Blois, Chartres, Moulins, Nevers, Orléans ! Les noms de grands saints y sont attachés : de mémoire, nous citons saint Martin, sainte Jeanne d’Arc, sainte Bernadette, mais ils sont légion. Et vos an­cêtres ont laissé, dans cette région du centre, des cathédrales, des monuments religieux, qui attestent encore aujourd’hui l’har­monie merveilleuse de leur art et de l’épanouissement de leur foi. N’est-ce pas un encouragement à construire aujourd’hui l’Eglise, avec les nouvelles pierres vivantes de nos générations ?

A cette oeuvre, vous vous consacrez sans ménagement. Nous appré­cions vivement le zèle que vous déployez pour consolider les forces chrétiennes qui demeurent ou resurgissent et tracer de nouvelles voies pour l’Evangile. Vous cherchez, dites-vous, à aider les croyants, souvent minoritaires, à approfondir leur foi au Christ, à les faire participer activement à la vie ecclésiale, à aider les « militants » à s’engager dans leur milieu de vie ou de travail, en veillant à ce que cette action soit reliée au salut en Jésus-Christ et porte objec­tivement la marque de critères évangéliques. Gardons-nous bien en effet de négliger ceux qui ont la foi et la manifestent de quelque façon, fréquentent l’église, demandent les sacrements, veulent la catéchèse pour leurs enfants, même si leur vigueur apostolique et leur impact dans la société ne sont pas au niveau de vos souhaits. C’est la portion fidèle du Peuple de Dieu sur laquelle il faut d’abord compter. Là où subsiste un reste de foi ou de piété, c’est une grâce : il s’agit d’éclairer, d’éduquer, de fortifier.

Mais vous êtes aussi préoccupés des brebis qui semblent hors du « bercail » : de ceux qui délaissent la pratique dominicale, des groupes qui vivent comme si un « mur de séparation » les éloignait de l’Eglise, de ceux qui ne s’inspirent plus de la foi, explicitement du moins, pour la construction de la cité. Nous apprécions votre lucidité, nous partageons votre préoccupation missionnaire, nous regardons avec vous ce qui peut être porteur d’espérance. Mais les moyens apostoliques ont besoin d’être mûrement réfléchis, soli­dement éprouvés. Et n’oubliez pas que vous êtes liés à tous vos Frères dans l’Episcopat. La collégialité épiscopale, si bien mise en lumière au Concile Vatican II, vous fait prendre part aux charges de l’Eglise universelle autour du Pape ; elle appelle donc une soli­darité sans faille lorsqu’il s’agit d’appliquer les orientations et les mesures adoptées pour les autres diocèses ou l’ensemble de l’Eglise, même si personnellement vous êtes tentés par d’autres projets.

La semaine dernière, nous avons abordé avec vos confrères de l’Ouest de la France un certain nombre de points qui vous inté­ressent vous aussi. Nous n’allons pas les reprendre aujourd’hui, vous pouvez vous y reporter. Nous relevons cependant trois pro­blèmes particuliers dans votre schéma de présentation : le ministère presbytéral, les assemblées dominicales sans prêtres, la catéchèse.

 

1. Nous comprenons que la relève sacerdotale vous préoccupe de plus en plus. Le problème doit vous préoccuper sérieusement, mais non au point de vous paralyser ni vous amener à concentrer vos regards et vos espoirs sur des solutions impossibles ou illusoi­res. Dieu merci, cette difficulté n’est pas universelle dans l’Eglise, et il convient plutôt de la considérer comme temporaire et surmontable. Il faut donc chercher tout ce qui peut être fait pour déblo­quer la situation, selon les voies qui ont été établies ou confir­mées pour l’ensemble de l’Eglise.

L’hypothèse de recourir à l’ordination d’hommes mariés dans l’Eglise latine n’a pas été jugée opportune, comme vous le savez tous, par les plus hautes instances de l’Eglise, et avec notre approbation, voilà à peine six ans. L’Eglise a pensé qu’elle pouvait miser sur la grâce de l’Esprit Saint et sur la préparation des âmes, pour susciter des hommes totalement consacrés au Royaume de Dieu. C’est dans ce sens qu’il nous faut tous travailler. Mesurez-vous les risques de doutes, d’hésitations paralysantes, de désengagements, que peut procurer ou renforcer la remise en cause publique du célibat sacerdotal, même à l’état de souhait ? Pensez-vous vraiment que ce serait la solution ? Le problème crucial, celui qui détruit les germes de vocation, n’est-il pas d’abord celui d’une crise de la foi, et plus encore peut-être la peur d’un engagement définitif très ré­pandue chez les jeunes ? Or ne voyez-vous pas qu’il est rendu plus aigu par le manque de cohésion, de clarté, de fermeté, sur l’identité du prêtre de demain, alors que cette dernière n’a pas changé et ne saurait changer ? Les jeunes, c’est normal, veulent savoir où ils vont, quel genre de vie sera le leur. Songez à la perspective spi­rituelle dans laquelle votre génération ou même celle d’après vous s’est préparée au sacerdoce. Rappelez-vous les textes tonifiants qui les encourageaient, comme la lettre du vénéré Cardinal Suhard sur « Le Prêtre dans la Cité ». Le Concile Vatican II a pu com­pléter cette perspective ; il ne l’a point abolie. Proposer le rôle du prêtre dans toute sa grandeur et son urgence, avec toutes ses exigences, voilà le problème primordial à nos yeux.

Nous vous livrons quelques suggestions, sans douter bien sûr que vous ayez commencé à les explorer. A l’intérieur des diocèses, entre les diocèses, n’est-il pas possible d’envisager encore une meil­leure répartition des forces sacerdotales ; diocésaines ou religieuses ? Les possibilités du diaconat ont-elles été vraiment mises en oeuvre, quant au choix des candidats, quant à leur préparation plus pous­sée ? Ne peut-on pas lancer un appel plus résolu, assidu, pour les vocations sacerdotales d’aînés, mais aussi d’adolescents et même d’enfants ? Songeons à tous ces groupes de jeunes, soucieux de recherche spirituelle et de participation à quelque responsabilité d’Eglise : sont-ils donc insensibles à de tels appels ? Vous-mêmes, Evêques, beaucoup plus en contact avec les jeunes qu’autrefois, ne craignez pas de leur exposer souvent le problème de la relève sacerdotale, avec le tact et l’ardeur qui conviennent. Et que vos équipes de prêtres, même dans les secteurs difficiles, rayonnent la joie de leur sacerdoce, celle de labourer et de semer pour le Seigneur, sans voir encore la récolte, pas même parfois la germination, portés par cette espérance invincible que donne une vie intérieure profonde !

 

2. Vous abordez aussi la question des assemblées dominicales sans prêtres, dans les secteurs ruraux où le village forme une cer­taine unité naturelle pour la vie comme pour la prière, qu’il serait périlleux d’abandonner ou de disperser. Nous en saisissons bien la raison, et les avantages qu’on peut en tirer pour la responsabilité des participants et la vitalité du village. Le monde actuel préfère ces communautés à taille humaine, à condition évidemment qu’elles soient suffisamment étoffées, vivantes et loin de l’esprit de ghetto. Nous vous disons donc : avancez avec discernement, mais sans multiplier ce type de rassemblement, comme si c’était la meilleure solution et la dernière chance ! D’abord, vous êtes très convaincus de la nécessité de choisir judicieusement et de préparer les ani­mateurs, laïcs ou religieux, et déjà à ce niveau, le rôle du prêtre apparaît capital. D’autre part, l’objectif doit demeurer la célébra­tion du sacrifice de la messe, seule vraie réalisation de la Pâque du Seigneur. Et surtout pensons bien que ces assemblées du di­manche ne pourront suffire à rebâtir des communautés vivantes et rayonnantes, dans un contexte de populations peu chrétiennes, ou en voie de laisser tomber la pratique dominicale. Il faudrait créer en même temps d’autres rencontres, d’amitié et de réflexion, des groupes de formation chrétienne, avec le concours de prêtres et de laïcs plus formés, qui aideraient leur entourage immédiat, à tisser des liens de charité et à mieux prendre en charge leurs responsa­bilités familiales, éducatives, professionnelles, spirituelles.

 

3. La catéchèse. Dans le contexte de « mal-croyance » que vous décrivez, nous comprenons la nécessité d’une approche pédagogique de la foi du Christ, souvent lente et progressive, proche de l’expé­rience humaine, qui restitue au message chrétien sa saveur de Bonne Nouvelle, son attrait, le rende aussi audible que possible. Jésus s’exprimait par des paraboles proches du terroir et tous les apô­tres, à commencer par saint Paul, ont cherché à aplanir, pour les diverses mentalités, le chemin de la foi. Cependant, si nous don­nons ce que l’apôtre appelait le « lait » spirituel aux débutants, aux chrétiens du seuil, trouvons en même temps le moyen de nourrir plus substantiellement ceux qui croient déjà, qui sont capables d’une formation doctrinale, qui désirent une vie spirituelle et apostolique plus avancée. Et à tous, il nous faut annoncer le Message, sans que jamais le caractère progressif de la présentation ; ou l’adaptation du langage n’entraînent une incohérence avec la doctrine authentique. Nous ne gagnerons rien à construire avec de mauvais matériaux (cf. 1 Co 3, 12). Et il nous faut trouver les moyens de faire entendre l’Evangile hardiment et avec clarté, la où tant d’autres voix étrangères inculquent de mille manières d’autres mes­sages humains. Oh ! certes, plusieurs en font durement l’expérience. Certaines terres semblent longtemps imperméables à l’Evangile : l’appel de Dieu, du Christ, semble ne rencontrer aucun écho dans nombre de cœurs. Quelle épreuve pour l’apôtre ! Et pourtant, « malheur à moi si je ne prêchais pas l’Evangile ! » (1 Co 9, 16). Peut-être faut-il d’abord susciter un climat de prière pour l’entendre. Le Message chrétien conserve toujours un caractère abrupt, qui oblige au choix de la foi et qui d’ailleurs présente paradoxalement plus d’attrait qu’on ne le pense. Croyons-en la force de la Parole de Dieu !

Voilà, chers Frères, quelques orientations au regard de vos pro­blèmes apostoliques. Ceux-ci sont sérieux, graves. Cependant, Frè­res, reprenez courage, en confiant au Seigneur l’avenir de vos diocèses. Il ne peut que récompenser votre fidélité, celle de vos collaborateurs, auxquels vous direz notre affection, notre confiance. Et ne craignez pas d’élargir votre coeur d’apôtre, celui de vos fi­dèles, aux soucis et aux espoirs des autres églises locales. Leurs difficultés sont peut-être d’un autre ordre, mais elles ne sont pas lé­gères. Pour nous, au lieu où la Providence nous a placé nous sommes chaque jour informé, avec nos Dicastères, des situations de détresse de telle ou telle Eglise, en Europe de l’Est, en Afrique, en Asie, en Amérique latine : obstacles, tribulations, voire persécutions, inhé­rentes à toute évangélisation. C’est le lot de tous les disciples du Seigneur. Mais il y a aussi des printemps remarquables, parfois imprévus. Le plus à craindre, ce serait le manque de vigueur des croyants. Mais que le Christ ressuscité soit notre espérance, que l’Esprit Saint soit notre soutien! De tout coeur, nous vous don­nons notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

28 mars

MAINTENIR LE CAP SUR LE BUT DE L’ÉVANGÉLISATION

 

Paul VI reçoit les Evêques de la région épiscopale du Nord (France).

 

Chers Frères dans le Christ,

 

C’est une grande joie pour nous de recevoir ce matin tous les Evêques de la Région du Nord. Au delà de vos personnes, nous gardons une mémoire émue et reconnaissante à quelques-uns de vos prédécesseurs, Mgr Guerry, le Cardinal Liénart. Vos dio­cèses de Cambrai, de Reims, d’Amiens, d’Arras, de Chalons, de Langres, de Lille, de Soissons, de Troyes, présentent certes des réalités humaines et chrétiennes assez diverses : la grande industrie, les mines, l’agriculture, le vignoble polarisent le travail de vos popu­lations ; certains secteurs ont une densité urbaine très forte, d’autres sont surtout ruraux ; ici un christianisme vigoureux a profondément marqué les générations précédentes, là les chrétiens sont clairsemés. Mais partout des problèmes pastoraux assez semblables paraissent posés, que vous avez évoqués avec précision et lucidité dans la synthèse que vous nous avez remise. Nous vous en remercions vive­ment. La constatation globale que « la foi ne va plus de soi », même dans les communautés, familles et écoles chrétiennes, vous oblige à approfondir et à renouveler vos efforts d’évangélisation.

Nous ne prétendons pas faire ce travail à votre place, car vous êtes à pied d’œuvre et c’est vous qui en portez la responsabilité directe. Mais nous aimons connaître vos difficultés et vos espoirs, de façon à mieux remplir notre charge de Successeur de Pierre qui est de « con­firmer nos Frères » (Lc 22, 32). La visite « ad limina », sagement prescrite par le Droit canonique (can. 341), nous en fournit une occasion privilégiée. Et cette fonction de Pierre, aujourd’hui, revêt une importance particulière. Il y a tant de bouleversements dans les idées, dans la vie sociale, dans la vie religieuse elle-même tant de remises en question, d’inquiétudes plus ou moins justifiées, de re­cherches, d’essais nouveaux, tant de sollicitations ou de pressions de toutes sortes, qu’il faut prendre le recul nécessaire, se situer au point central de l’Eglise et s’appuyer sur le Roc de la tradition vivante, pour avancer avec sécurité sur des chemins nouveaux. L’avertisse­ment de l’Epître aux Hébreux prend un relief saisissant de nos jours : « Ne vous laissez pas entraîner par la diversité des doctrines étran­gères; c’est par la grâce qu’il convient d’affermir son coeur » (He 13,9). Tout cela oblige le Successeur de Pierre à être plus présent que jamais à votre vie apostolique, pour confirmer ses Frères Evêques dans la fermeté nécessaire à l’accomplissement de leurs devoirs dans la sainte Eglise.

Oui, il s’agit de confirmer nos Frères dans la Foi plénière ; de raviver aussi leur confiance dans la mission spéciale exercée par le Saint-Siège : le service de l’unité lui a été confié pour que soit con­fessée partout la foi uniforme de l’Eglise, pour que la charité unisse tous les membres : « Quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum » (Ps 132, 1) ; pour que la liturgie, la discipline ecclé­siastique, la mission soient vécues en pleine communion avec le Pape.

De façon plus précise, chaque région française nous donne l’occa­sion d’aborder plusieurs problèmes pastoraux que nous confions d’ailleurs à la réflexion de tous. Avec vous, nous concentrons notre dialogue sur deux questions soigneusement analysées dans votre re­lation écrite : les communautés chrétiennes et l’action du laïcat.

 

LES COMMUNAUTÉS CHRÉTIENNES

 

La synthèse de vos rapports met en évidence votre attachement à la paroisse territoriale. Ceci témoigne de votre réalisme.

La paroisse demeurera le lieu le plus adéquat du rassemblement du Peuple de Dieu. La très grande majorité des fidèles serait à bon droit déconcertée par la dévaluation et l’abandon d’un signe ecclésial qui peut et doit retrouver un souffle de jeunesse. Les exemples de ce renouveau sont heureusement très nombreux. Mais vous soulignez en même temps que la paroisse est appelée à se diversifier de plus en plus, à l’intérieur d’elle-même, en petites communautés de réflexion, d’action, de prière, en fonction des milieux souvent très variés qui la composent.

Vous prenez acte de cette apparition ou de ce réveil de groupes chrétiens. En lisant vos rapports, nous sentons à la fois les espoirs et les appréhensions suscités par cette transformation de vos paroisses rurales et urbaines. Nous comprenons votre joie lorsque vous découvrez des chrétiens, des jeunes surtout, qui rêvent de communautés à échelle humaine, soulevées par l’Evénement de Pâques et de Pen­tecôte, empressées de s’aimer, de partager, de témoigner de la Bonne Nouvelle, de révéler à leurs frères le sens de l’existence humaine ! Cependant vous n’êtes pas sans craindre la dispersion, le manque d’enracinement, l’isolement, les égarements possibles de ces commu­nautés jeunes et généreuses. Le passage de l’unité à la multiplicité du rassemblement chrétien est extrêmement délicat. C’est pourquoi, vous avez l’impérieuse obligation de rappeler souvent à tous vos fidèles et surtout à ceux qui font l’expérience de ces communautés nouvelles qu’ils ont à vérifier sérieusement leur appartenance à l’Egli­se selon les critères explicites dans notre Exhortation Evangelii Nuntiandi et ceux que vous avez vous-mêmes précisés dans votre Rapport. Cette évolution de la paroisse nous fait penser à une comparaison : celle du concert vocal et instrumental. Chaque communauté diffère un peu des autres, comme les voix et les instruments. Mais toutes et chacune, pour demeurer authentiquement d’Eglise, doivent être très soucieuses de rester en communion, trouver les moyens de se rassembler pour célébrer le même Sauveur, adhérer au même Evan­gile, participer au même Pain de vie et reprendre ensemble la même mission apostolique. Récemment d’ailleurs, dans la Lettre aux Catho­liques de France, vous avez tracé les orientations majeures dont elles doivent s’inspirer. Et l’unité entre communautés se réalisera d’autant mieux que les prêtres eux-mêmes vivront cette unité entre eux, quel­que soit leur âge ou leur ministère spécialisé, avec respect, confiance et amour fraternel.

 

LA PROMOTION DU LAÏCAT

 

Nous remarquons, dans vos rapports, une autre préoccupation dominante : la promotion du laïcat. Est-il besoin de vous assurer que nous sommes parfaitement d’accord ? C’est la volonté du Sei­gneur que tous les baptisés et confirmés participent à l’apostolat. C’est l’une des orientations majeures du Concile Vatican II.

Une remarque préliminaire : il ne faudrait évidemment pas que le souci d’un laïcat formé et responsable fasse oublier l’urgence d’ap­peler et de bien préparer des prêtres. Il l’exige au contraire. Nous l’avons récemment rappelé.

Ceci dit, nous encourageons vivement vos efforts pour la formation, à tous les niveaux, d’un laïcat chrétien, car l’apostolat ne s’im­provise pas, et c’est dans l’Eglise qu’il doit puiser ses principes et ses méthodes. Ceux qui travaillent dans les mouvements apostoli­ques, les responsables notamment, ne peuvent prétendre faire oeuvre d’évangélisation sans rechercher cet approfondissement spécifique­ment chrétien. La foi qui doit imprégner leur action ne se déduit pas d’un simple regard sur la vie ni d’une analyse des événements, bien qu’elle s’y applique. Elle surgit de l’Evangile lu en Eglise, elle se fortifie dans la prière, se nourrit dans les sacrements, met d’abord en oeuvre le charisme fondamental des chrétiens : l’amour, l’amour universel.

Et nous ajoutons : une formation doctrinale. Beaucoup de mouve­ments s’efforcent déjà d’y pourvoir, selon leurs moyens. Pour le laïcat en général, nous savons aussi que, dans les Instituts catholi­ques de France et dans vos diocèses respectifs, ont été organisées des possibilités de ressourcement doctrinal. Nous souhaitons que de nom­breux laïcs reçoivent ainsi un enseignement théologique solide qui leur permettra de comprendre le mystère de l’Eglise. De tels laïcs, très présents aux réalités de ce temps, et parfois aux points névralgi­ques où se joue la civilisation, seront mieux à même de discerner les valeurs et les contre-valeurs, pour une véritable évangélisation.

Ces laïcs, loin d’être des exécutants de la hiérarchie, acquerront leur identité et leur majorité, en respectant également l’identité et la mission spécifique de leurs pasteurs. Il importe de maintenir et de renouveler le lien organique indispensable entre les prêtres et les laïcs. Chacun intervient selon sa vocation particulière. Le prêtre n’a pas à suppléer le militant, ni le militant à suppléer le prêtre. L’Eglise ne veut ni du cléricalisme, qui prétendrait garder le mono­pole de l’apostolat, ni d’un « laïcalisme » coupé du sacerdoce sous prétexte d’autonomie. Ce qu’il faut, c’est une articulation intelli­gente, persévérante : elle sera créative, et démontrera que l’Eglise, loin d’être un rapport de forces, est une communion.

Quant aux champs et aux méthodes d’apostolat, le réalisme oblige à faire preuve de souplesse et de diversité. Les différents milieux de vie constituent un terrain privilégié, dans la mesure où les laïcs s’y emploient à évangéliser les mentalités particulières et à susciter des engagements inspirés d’un esprit chrétien. Les réalités proprement familiales, les responsabilités éducatives, les problèmes de conscience de la vie professionnelle et civique etc. ne doivent pas être négligés. La dimension politique des problèmes, pour importante qu’elle soit, ne doit pas masquer les autres aspects de la vie quotidienne, ni durcir les rapports interpersonnels. Et pour éviter les ghettos, il importe de susciter de larges rencontrés au sein du Peuple de Dieu.

Enfin il faut bien maintenir le cap sur le but de l’évangélisation : si elle s’intéresse nécessairement à l’humanisation des structures, elle veut plus profondément ouvrir les mentalités à l’Evangile et même provoquer dans le coeur des personnes la question fondamentale du Christ aux disciples : « Qui dites-vous que je suis ? ». Le respect de l’autonomie du temporel et le phénomène grandissant de la sécula­risation ne doivent pas faire oublier la nécessité de témoigner expli­citement de la foi.

Nous savons que certains mouvements apostoliques accueillent en effet de plus en plus des « catéchumènes » ou des incroyants de bonne volonté ; c’est un signe de leur rayonnement. Ce fait ne doit pas pour autant paralyser la réflexion proprement chrétienne, ni amenuiser son ressourcement spirituel, ni entraîner à une action ambiguë.

Nous vous invitons à revoir ces points avec notre Conseil Ponti­fical pour les Laïcs, dont nous venons de renouveler les structures et les membres. Nous savons bien que vous partagez ces souhaits. Les laïcs attendent de vous proximité, bienveillance, amitié, mais aussi discernement ; franchise, courage. C’est l’amour même et la confiance que tous ensemble nous portons aux laïcs chrétiens qui nous fait désirer pour eux un apostolat authentique et vigoureux, celui du sel qui ne s’affadit pas, celui du levain qui se mêle à toute la pâte pour la faire lever.

Nous sommes très heureux de cette rencontre si fraternelle ! « Ubi caritas et amor, Deus ibi est ! »

Pour conclure, nous exprimons un vœu : Nous aimerions que vous partagiez le mieux possible, avec vos prêtres et vos diocésains, cette rencontre avec l’humble Successeur de Pierre et tous les fruits de votre visite « ad limina ».

Chaque jour, vous célébrez l’Eucharistie, « en union avec le Pape Paul ». Croyez bien que nous-même, nous portons sans cesse, dans notre coeur et notre prière, le nom et le travail apostolique de tous nos Frères dans l’Episcopat. Et nous implorons pour chacun d’eux, la sérénité, le courage et l’espérance.

Avec notre affectueuse Bénédiction.

 

 

 

31 mars

PRIER POUR ÊTRE LE SEL DE LA TERRE

 

Le Pape reçoit un groupe d’Evêques d’Allemagne

Le Pape a reçu un groupe d’Evêques d’Allema­gne, conduit par le Cardinal Joseph Ohffner, Archevêques d’Aachen, Paderborn et des Evêques d’Essen, Munster, Hildesheim, Osmabrück et plusieurs auxiliaires. Voici la traduction de l’allocution prononcée en latin par le Saint-Père.

 

Vénérables Frères,

 

Nous éprouvons une grande joie à vous accueillir et à vous saluer, vous, les saints pasteurs des provinces ecclésiastiques de Co­logne et de Paderborn ; c’est vous qui représentez pour ainsi dire la première partie des saints évêques d’Allemagne qui accèdent aux tombeaux des apôtres pour leur visite « ad limina ».

Nous voulons saluer à titre particulier notre vénérable frère, Joseph, le Cardinal Höffner, actuellement président de la confé­rence épiscopale d’Allemagne ; nous le remercions vivement des paroles pleines de déférence qu’il nous a adressées.

Votre visite à Rome, aux tombeaux des apôtres et la prière que vous leur adressez se prolonge d’une manière naturelle et se com­plète par votre venue vers nous, qui, quoique indigne successeur du bienheureux Pierre, occupons le siège épiscopal de Rome. Si nous réfléchissons ici aux origines de notre foi et de notre Eglise, nous sommes en même temps ramenés aux temps actuels : c’est là en effet que l’œuvre du salut de Jésus Christ, qui a son fondement dans l’histoire, doit être effectivement accomplie dans l’Eglise d’aujour­d’hui et d’une manière vivante.

Dieu donc nous appelés en ces jours pour que nous, les pasteurs et les chefs du peuple de Dieu, nous accomplissions jusqu’au bout le mandat donné aux apôtres pour l’édification du corps mystique du Christ. La rénovation qui découle du Concile Vatican II, nous offre de nombreuses et nouvelles possibilités pour mener à bien cette mis­sion de salut et l’étendre avec efficacité. Elle nous impose en même temps des charges multiples et souvent difficiles qui vous incombent à vous surtout en tant qu’Ordinaires des lieux, et qui requièrent toutes vos forces.

Il faut assurément louer l’Eglise de votre patrie, de ce que non seulement elle a opéré une oeuvre de grande importance pour la cause du renouveau et sur les documents du Concile Vatican II, mais aussi parce que dans un Synode des diocèses de la république fédérale d’Allemagne, tout récemment achevé, elle est entrée dans une voie qui conduit à une pratique généreuse et efficace des normes du Concile. Ce sera la tâche qui vous incombera à vous, comme pasteurs, dans les années qui viennent, de suivre fidèlement et avec persévérance la ligne des délibérations synodales dans chacun de vos diocèses. Ceci se fera dans un esprit tel que la vie religieuse des communautés ecclésiales et familiales, ainsi que le témoignage de foi de chaque chrétien en sera vivifié et plus profondément assumé.

Nous participons de coeur à votre souci, que nous connaissons bien, devant la diminution de la foi que l’on peut percevoir dans l’Eglise, ainsi que devant les difficultés qui naissent de la pénurie de prêtres et de religieux. Pour remédier aux tendances qui caracté­risent cette situation, outre les dispositions qu’il convient de prendre, comme de nouvelles ordinations à des ministères pastoraux et territoriaux, il faut intensifier la vie spirituelle des prêtres et des fidèles ; il faut éveiller et favoriser chez eux, avec une ardeur nou­velle, le goût de la prière, la volonté de se dévouer, le sens du service à assumer en pleine conscience, quand il s’agit des vocations ecclésiastiques et de la mission salvifique de l’Eglise dans le monde. C’est seulement, en effet, si le sel garde et augmente sa force intérieure, qu’il rend « le sel de la terre » plus efficace, plus gé­néreux et qu’il peut étendre plus largement son effet.

Plus la sécularisation, comme on l’appelle, progresse dans la société humaine et dans les affaires publiques et plus l’Eglise doit élever sa voix avec force et ouvertement, de façon à y répondre, par son mandat qui doit être un ferment dans le monde de ce temps. C’est cela même que vous avez cherché à faire avec autorité, dans les années passées et de plus en plus, en tant que confrères de la conférence épiscopale d’Allemagne, dans les déclarations que vous avez publiées sur des questions primordiales de droit commun et de principes moraux. De nos jours, la juste évaluation des obligations morales qui s’adressent à tous les hommes, disparaît d’une manière effrayante ; dans la société d’aujourd’hui qui se signale par un pluralisme, il est nécessaire que le discernement des esprits s’exerce et que, à temps et à contre temps, l’erreur et le péché soient dénoncés et que soit rejeté ce qui s’oppose à la volonté de Dieu et à la dignité humaine. En même temps, l’Eglise estime qu’il est de son devoir de dépenser ses forces pour améliorer et rendre plus juste la condition humaine. Cela certainement contribue au bien commun et à la promotion de la personne humaine.

L’Eglise de votre patrie peut se glorifier des sentiments élevés où s’est maintenue la conférence épiscopale d’Allemagne dans les graves et urgentes nécessités du monde et pour défendre les droits de l’homme. C’est là qu’intervient la promptitude de vos fidèles à venir en aide aux autres ; générosité qui se manifeste surtout et d’une manière significative par les bienfaits des grandes oeuvres épiscopales qui s’appellent « Misereor » et « Adveniat » ainsi que les se­cours offerts par l’œuvre appelée « Missio ». Nous souhaitons que le bien fait avec cette volonté généreuse de venir en aide aux Eglises pauvres et qui est aussi offert à des personnes individuelles, puisse apporter aux donateurs eux-mêmes et à leurs Eglises l’abondance des bénédictions célestes. Nous voulons faire nommément mention des laïcs catholiques d’Allemagne qui ont bien mérité de l’animation religieuse et du souci de l’homme, et qui sous des formes qui leur sont propres et particulières s’appliquent à apporter leur concours à l’édification de la cité terrestre selon l’esprit de l’Eglise.

Que votre foi brille devant le monde, vénérables frères, que le courage de vos collaborateurs et des fidèles dont vous avez la charge, brille en cette heure qui exige tant de vous !

C’est avec ces vœux et dans cet esprit que nous vous suivons et que nous vous suivrons à l’avenir. Nous implorons Dieu de vous donner son aide et son secours à vous-mêmes, à votre clergé et à tous les fidèles de vos communautés ecclésiales. Que le gage de ces grâces soit la Bénédiction apostolique que nous vous accordons dans la charité du Christ.

 

 

 

3 avril

HOMÉLIE DU PAPE LE DIMANCHE DES RAMEAUX

 

Frères et Fils très chers,

Essayons de comprendre.

 

Pourquoi sommes-nous convoqués ? Parce que c’est le « Dimanche des Rameaux ». Et que veut dire « Dimanche des Rameaux » ? Cela veut dire qu’aujourd’hui, l’Eglise a très à cœur de rappe­ler, d’évoquer à nouveau un fait très important de la vie de Jésus : si important qu’il nous concerne nous aussi. Faites attention : il ne s’agit pas seulement d’un rite commémoratif, c’est-à-dire d’une mé­moire célébrée pour rappeler un épisode de l’histoire évangélique. Vous vous le rappelez, cet épisode.

Jésus est à Béthanie, à quelques kilomètres de Jérusalem. A Béthanie, Jésus avait ressuscité Lazare, et ce fait avait bouleversé le peuple. La nouvelle avait produit un grand étonnement ; et les gens étaient accourus pour voir non seulement Jésus mais aussi Lazare, le ressuscité. Il y avait une grande foule, pour la raison aussi qu’était proche la Pâque des juifs, la célébration annuelle pour la­quelle, de toute la Palestine, on venait à Jérusalem. Il y avait partout beaucoup d’excitation et de ferveur dans la multitude ; et il y avait une grande fureur chez les chefs des juifs, à tel point que, à partir de ce moment, ils se demandaient comment ils pourraient tuer, non seulement Jésus, mais aussi Lazare, pour faire tomber la popularité qui s’était faite autour de Jésus lui-même (cf. Jn 12, 10-11). Vous savez la suite : à Bethphagé, avant d’entrer à Jérusalem, Jésus monte sur un âne et se dirige vers la ville ; le peuple ne contient plus son enthousiasme, il éclate en applaudissements, qui s’expriment par des acclamations spéciales : Hosanna ! c’est-à-dire vive le Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Et tous agitent des rameaux, c’est-à-dire des branches arrachées aux arbres ; c’est cet acte qui caractérise la scène et qui, par l’enthousiasme des jeunes et des enfants, s’est prolongé : ils ont accompagné Jésus jusqu’au Tem­ple, à la grande indignation de ses ennemis ; quant à Lui, il prit à la fin la défense de cette foule de jeunes : « Oui, dit alors le Maître, de la bouche des tout-petits la louange a jailli », comme David l’avait prédit dans l’un de ses psaumes (Ps 8, 3).

Quelle était la signification de cet accueil fait à Jésus par la popu­lation de Jérusalem et par les habitants du pays qui affluaient en ville ? C’était une signification tout à fait spéciale : celle de recon­naître en Jésus le Messie. Et que voulait dire, alors, ce titre de Messie ? Messie voulait dire une personne consacrée, le représentant de Dieu, le Christ, c’est-à-dire quelqu’un qui est revêtu de la dignité sacerdotale et royale, un personnage dans lequel étaient accomplies les espérances prophétiques du peuple juif, celui qui aurait réalisé en lui-même la figure du Roi idéal, qui libère de la domination étrangère, qui est le champion de la gloire, et du destin exceptionnel mystérieusement réservé à Israël (cf. Jn 1, 41 ; 4, 25). Ce titre avait une signification encore imprécise, mais au temps de Jésus il dominait les fantaisies et les esprits impatients qui déjà étaient persuadés que son temps était venu (cf. Mt 24, 23). C’était le titre de l’espérance eschatologique, c’est-à-dire finale, pour Israël, pour le Peuple élu.

L’épisode des Rameaux marque donc dans l’Evangile un moment décisif, d’une importance extraordinaire : Jésus est reconnu, est proclamé Messie ; il est acclamé comme le Christ, tant attendu, tant aimé. Désormais la vie, l’histoire, le sort d’Israël n’auront plus de sens qu’en Lui, Jésus de Nazareth (cf. G. Ricciotti, Vita di Gesù Cristo, p. 606, n. 505).

Et voici alors le sens, la valeur de notre solennité liturgique d’aujourd’hui. Nous reconnaissons en Jésus de Nazareth le Messie, c’est-à-dire le Christ. Cette célébration signifie pour nous un grand acte de foi. Nous acceptons, mieux encore, nous exaltons le Messie — le Messie ! — le Christ sauveur, dans l’humble Jésus, qui naquit à Bethléem, qui jusqu’à trente ans vécut à Nazareth en modeste artisan, qui fut ensuite présenté par Jean et baptisé par lui dans le Jourdain, puis commença à prêcher le Royaume de Dieu, à faire des miracles éclatants (comme la multiplication des pains), à propager des messages extraordinaires (pensez au discours des béatitudes), et même à ressusciter les morts (pensez à la résurrection de Lazare). Jésus est le Messie, il est le Christ, il est le Roi envoyé par Dieu, il est le Fils de l’homme et il est le Fils de Dieu. Voilà comment nous pouvons le définir. Quelle sera la conséquence de cette certitude ? Nous le verrons par la suite. Le drame messianique, dans son aspect public, universel et poignant, commence ici : Jésus est le Christ.

Ce drame fut d’abord celui des contemporains de Jésus. Il est actuellement le nôtre et se résume dans cette interrogation formi­dable : Et nous, est-ce que nous reconnaissons dans ce Jésus de Nazareth, dans ce Jésus de l’Evangile, le Messie, le Christ, le Roi divin, le Seigneur de l’Histoire, l’éternel Sauveur, enfin Celui qui a dit : « Je serai avec vous tous (invisible, mais réellement vivant et présent) jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20) ? Voilà pourquoi la liturgie que nous célébrons aujourd’hui a tant d’importance pour nous, gens du XX° siècle, pour nous Romains, pour chacun de nous personnellement : oui, est-ce que vous reconnaissez en Jésus, le Messie, l’Envoyé de Dieu, ou mieux encore le Verbe de Dieu fait homme, qui prend place au coeur de notre vie, à la charnière de nos destinées ? Encore une fois, est-ce que nous Le reconnaissons ?

Cette question nous assaille comme un ouragan. Le rappel de l’événement évangélique devient actualité. Est-ce que nous recon­naissons ce Jésus comme l’Arbitre de notre destin ? Avons-nous peur ? Nous remarquons des absences nombreuses ! Pourquoi ?... Qu’en est-il de tous ces absents ?... Nous voyons beaucoup de peureux, de timides, d’opportunistes : pourquoi, disent-ils, s’exposer au dan­ger d’être chrétien ? Il y a quelqu’un qui leur suggère : Va-t-en, cela vaut mieux ! Nous savons que d’autres, et ils sont nombreux, se laissent guider par l’intérêt immédiat : plaire, posséder, vivre sans pensées d’ordre supérieur; autrement dit une vie sans idéal, surexci­tée et dévorée par le temps qui passe !

Et vous, Fils très chers, que dites-vous ? Oh ! Nous vous voyons avec des rameaux en main, avec les branches printanières de l’olivier. Nous vous voyons prêts à les agiter en signe de fête, comme pour dire : nous sommes présents ! Etes-vous présents, vous, les jeunes ? Avez-vous fait la découverte de votre heure messianique ? Avez-vous compris que la véritable solution de l’existence est celle qui est offerte par l’Evangile, par l’Eglise qui le proclame, par le Christ à la vie duquel vous pouvez vous unir ? Dans votre coeur et dans votre action, avez-vous donné votre adhésion au double appel du Christ : être fils de Dieu avec Lui, c’est-à-dire des hommes éclairés sur le sens de la vie et du monde qui sont ainsi di­vinement sauvés, et être également avec Lui des fils de l’Homme, c’est-à-dire des frères pour tous ceux qui partagent le destin de notre existence et ont besoin d’être aimés, servis, secourus ?

Avez-vous compris la vérité, la beauté, la force de la foi que le Christ propose à chacune de nos personnes, à la famille humaine, à la société entière à laquelle vous appartenez ? Etes-vous vraiment de ceux qui agitent l’olivier de la paix et de la justice ? Oui ? Alors nous vous dirons : le Christ est à vous ! Ne craignez plus ! Pas même la croix, sa croix, que Lui-même vous fera partager. Le triomphe royal de Jésus-Christ conduit aussi à la croix. Mais ne craignez pas, nous vous le répétons: la vie, la vraie vie nous est ainsi désormais assurée.

 

 

 

7 avril

 

Jeudi Saint

JE SUIS LE PAIN DE VIE - FAITES CECI EN MÉMOIRE DE MOI

 

Homélie prononcée par le Pape à Saint-Jean de Latran

 

Nous sommes tous de quelque manière conscients de la gra­vité, de la densité, de l’importance du rite religieux que nous célébrons aujourd’hui, commémorant, bien plus renouvelant le Jeudi-Saint ; c’est-à-dire la veille de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Il est vrai que la signification de ce rite qu’est la Messe, la sainte Messe célébrée aujourd’hui dans l’Eglise de Dieu, pèse toujours et resplendit dans l’âme de celui qui a la grâce inesti­mable d’en faire une oblation religieuse, ou d’y assister avec une participation spirituelle. L’habitude de cet acte religieux, le plus grand par excellence n’atténue pas l’émotion attachée aux sentiments qui lui sont propres. Mais le fait qu’aujourd’hui, par un acte réfléchi et total, la liturgie nous invite à fixer notre piété sur ce moment historique, renouvelé et durable, de l’institution de la très sainte Eucharistie nous oblige à tenter une approche intelligible du mystère, car c’est vraiment un mystère que nous sommes en train d’accomplir. Pour faire bref, et parce que nous nous adressons à des Fidèles, compétents, qu’il nous soit permis, de traduire en trois réflexions ce qu’il faut se rappeler de ce mystère.

La première que nous pourrions qualifier de « convergence » re­garde le fait que la scène évangélique soumise à notre attention est un repas, la dernière Cène de Jésus avec ses Disciples, une cène rituelle, la cène de l’agneau pascal, hébraïque, anticipée mais iden­tique à celle que le jour suivant, vendredi, le milieu saducéen et sacerdotal célébrera (cf. G. Ricciotti, Vie de Jésus-Christ, nn. 75 et 536, et ss.). Qui ne sait l’importance historique et rituelle qu’avait dans la coutume du peuple hébreu la consommation de cette cène, où l’agneau était symbole de la libération du joug de l’Egypte? Jésus avait été acclamé par Jean Baptiste : « l’Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde » (Jn 1, 29 et 36 ; cf. Jr 11, 19 et Is 53, 7). Eh bien ! Jésus, victime, la seule vraiment libératrice de l’esclavage du péché, succède à l’image qui l’avait représenté au cours de l’Ancien Testament et inaugure le Nouveau Testament.

Il établit ainsi un rapport religieux plus parfait, immensément plus intime et agissant avec tous ceux qui auront la grâce de croire en Lui et d’être associés à la vie même du Christ (cf. 1 P 1, 19). L’ère nouvelle, la nôtre, celle de la Rédemption est ainsi ouverte au genre humain à la suite du Christ.

La seconde réflexion concerne le point central du repas d’adieu. Ici l’Amour domine, on dirait qu’il déborde les paroles du Seigneur, de l’action : « ...après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1). Vous avez certainement tous présents dans vos âmes et le geste de suprême humilité accompli par le Seigneur lavant les pieds de ses apôtres, malgré le refus de Pierre, et, surtout, l’institution de l’Eucharistie par laquelle, violant pour ainsi dire les inexorables lois physiques, par sa toute puissance amoureuse, Jésus se rend présent sous les apparences du pain et du vin pour se faire aliment sacrificiel et vital pour ses conviés... ! Nous sommes prêts à crier : impossible ! impossible ! si ce n’était Jésus Lui-même qui, avec une affirmation invincible, nous dit : « Je suis le pain de la vie... Qui mange de ce pain vivra éternellement ». Les disciples, encore incrédules, commentent ces paroles, et se disent que ce langage est dur. Et Jésus insiste : « Ceci vous scandalise ? Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie ! » (Jn 6, 58, 63). Dans la Cène, Il rend universelle et éternelle la possibilité du prodige eucharistique par l’institution simultanée d’un autre Sacrement, celui de l’Ordre sacerdotal, transmettant sa puissance divine aux disciples bouleversés : « Faites ceci en mémoire de Moi » (Lc 22, 19 ; 1 Co 11, 24).

Mais une troisième réflexion s’impose : pendant la Cène les figures parlent encore : le pain devient Corps tout en conservant les appa­rences du pain ; le vin devient Sang, mais en le regardant on voit qu’il garde les apparences du vin ; c’est-à-dire qu’ici la mort du Christ s’accomplit sans effusion de sang tout en étant encore présente. La Croix est cachée, mais l’offrande qui sera consommée sur la Croix est déjà là : l’Eucharistie est sacrifice ! (cf. De La Taille, Mysterium Fidei, ch. III, pp. 33 et ss. ; St Thomas d’Aquin, S. Theol, III, 48 ; P. Nau, Le Mystère du Corps et du Sang du Seigneur).

Ainsi le Sacrifice de l’Autel et Celui de la Croix sont la même réalité mystérieuse : l’un reflète réellement dans l’autre le drame de la Croix (cf. St Augustin dans Ps 21, n. 27 ; PL 36, 178).

Ici nos possibilités spéculatives semblent s’arrêter. La tête s’in­cline et adore, l’esprit vacille devant des Réalités qui dépassent notre capacité de les mesurer et de les contenir. Les paroles du pauvre père de l’épileptique de l’Evangile du Seigneur viennent sur nos lèvres : « Seigneur je crois, mais viens au secours de mon incrédulité » (Mc 9, 24). Mais le coeur poursuit, comme le nôtre ici, ce soir, et s’écrie avec Saint Pierre après le discours du Christ sur l’Eucharistie-sacrifice : « Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 48).

 

 

 

8 avril

 

Vendredi Saint

LE CHRIST M’A AIMÉ ET S’EST LIVRÉ POUR MOI

 

Allocution de Paul VI à l’issue du Chemin de Croix au Colisée

 

Frères,

 

Nous sommes troublé ! On ne peut pas suivre le Chemin de la Croix sans que se répercute dans notre esprit le drame douloureux du supplice extraordinairement infamant infligé au Seigneur Jésus ; la cruauté de la peine et l’injustice de la condamna­tion nous émeuvent profondément. « Il n’a rien fait de mal » (Lc 23, 41). Même le centurion qui avait commandé le peloton d’exécu­tion devait reconnaître : « C’était vin homme juste » (ibid. 47). Et de même pour tous ceux qui étaient présents à ce cruel spectacle.

Et nous, Frères ? Nous aussi, si nous avons suivi le triste chemin, si ,nous avons perçu le caractère sacrificiel et donc universel de la mort subie par Jésus-Christ, nous nous sentons impliqués dans sa mise à mort, nous sommes complices ! Mais c’est précisément au moment où notre compassion se retourne contre nous-mêmes comme une accusation inévitable de la mort de cette victime innocente que notre remords se transforme en espérance, se change en reconnais­sance et en pleurs de joie. Lui, Jésus, le Fils de l’homme, Lui, le Fils de Dieu, il a été crucifié par nos péchés, il nous faut pleurer; il a été crucifié pour nos péchés, réjouissons-nous. Nous venons de rappeler la tragédie rédemptrice de l’Agneau qui a donné sa vie pour nous, pour chacun d’entre nous. Le mystère s’ouvre, avec les paroles de Saint Paul : « Lui, le Christ, m’a aimé, et s’est livré lui-même pour moi » (Ga 2, 20), et monte alors à nos lèvres le cri de ces paroles : « Seigneur, je vous donne tout » (Pascal, Bossuet).

Et les autres ? Nous pensons à la multitude humaine bien plus innombrable que celle qui est maintenant devant nous, à la multitude de la société, du monde.

Lui parviendra-t-il au moins l’écho de cette grande histoire de douleur et d’amour qu’est le Chemin de Croix ? De douleur, qui est fille ou du moins de la même famille que la violation de l’ordre, de cette violation plus grande qu’est le péché ; d’amour, de cette sorte d’amour, disons-le, tel qu’il n’y en a pas de plus grand, sinon dans le sacrifice de celui qui donne sa propre vie pour celui qu’il aime, et comme il se manifeste dans l’Evangile de la Croix (Jn 15, 13). Eh bien, auditeurs lointains et pourtant si proches pour notre esprit, sachez que maintenant vous êtes aussi présents ici, dans notre affection, dans notre estime, dans notre prière pour vous !

Quant à vous, hommes de pensée, où trouverez-vous une lumière plus grande que dans cette sagesse de la Croix, victorieuse grâce au mystère qui enveloppe la vie humaine ? Et vous, qui avez le pouvoir, où trouverez-vous la force de rendre votre travail efficace, sinon dans les perspectives d’un amour généreux ? Et vous, les travailleurs, que le souci de votre pain quotidien met souvent en lutte systéma­tique contre la société, qui vous donnera le pain de la vie, de la liberté et de la justice, sinon Celui qui peut dire sans manquer à sa promesse : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et je referai vos forces » (Mt 11, 29) ?

Oh ! comme nous voudrions qu’en cet instant où la Croix du Christ se fait lumineuse, il répande par son sang divin sa divine certitude de bonté, d’espérance et de béatitude ! Oh ! qu’il le puisse, dans un rayonnement sans limite, avec notre Bénédiction Apostolique !

 

 

 

10 avril

 

Message pascal de Paul VI

LE CHRIST RESSUSCITÉ EST VIVANT

 

A vous tous, rassemblés dans ce forum des peuples qu’est la Place Saint-Pierre, vous qui nous écoutez et nous voyez directement.

A vous qui êtes en liaison avec ce lieu d’où rayonne la Parole du Christ et qui en accueillez l’écho vital avec respect.

A vous qui êtes dispersés à travers le monde et qui entendez pres­que par hasard notre voix joyeuse et porteuse d’allégresse, voici le salut de bonheur que nous vous adressons : « Bonnes Pâques, bon­nes Pâques ! »

Qui ne connaît le sens de ce souhait surprenant ? Il vous annonce deux choses merveilleuses : tout d’abord, que ce Jésus de Nazareth, crucifié à Jérusalem sous Ponce Pilate, procureur de la Judée, au temps de Tibère, l’empereur romain, que ce Jésus, le troisième jour après sa mort, est ressuscité, vraiment ressuscité, ouvrant à la vie un nouvel horizon sans fin. Il en a d’ailleurs donné lui-même le témoignage : « Ne crains rien. Je suis le Premier et le Dernier, le Vivant. J’ai été mort, et me voici vivant pour les siècles des siècles, détenant la clef de la Mort et du séjour des morts... » (Ap 1, 17-18). Un nouveau monde est fondé, une nouvelle façon d’exister est inau­gurée. Le Christ est ressuscité, le Christ est vivant !

La seconde chose qui vous est annoncée, c’est la résurrection uni­verselle : le Christ n’est pas l’unique ressuscité, le Christ est le pre­mier. « De même que tous meurent en Adam, tous aussi revivront dans le Christ » (cf. 1 Co 15, 20-22). Le Christ est la pâque de résurrection pour nous aussi (cf. 1 Co 5, 7). La mort ne marque plus la limite de notre existence. Le Christ est la porte (cf. Jn 10, 9). Une eschatologie, c’est-à-dire une porte d’entrée donnant accès à un royaume qui ne se consume pas avec le temps, est ouverte devant nous. Celui qui meurt dans le Christ ressuscitera dans le Christ. La mort corporelle n’est pas l’inexorable fin de notre existence : c’est le sommeil qui précède une nouvelle journée sans déclin.

Merveille ! Merveille ! Certes ; mais c’est bien ainsi.

Et alors, ne doit-on pas parler d’un changement qui affecte égale­ment la valeur de toutes les réalités présentes ? Si, à cette existence brève, précaire, souffrante, au regard de la loi de l’horloge univer­selle, c’est-à-dire du temps, vient ensuite s’adjoindre une autre exi­stence — et celle-là sans fin —, n’y a-t-il pas alors un changement dans la hiérarchie des valeurs présentes ? Autrement dit, celles-ci ne doivent-elles pas être jugées en fonction des réalités futures ? Et si ces biens futurs sont déterminés par leur rapport avec les biens présents, quelle responsabilité, quel prix acquièrent dès lors ces valeurs de notre existence quotidienne ?

Relisez, en l’honneur de la Pâque, les béatitudes évangéliques, et vous verrez quelle valeur nouvelle prennent les formes de vie que nous croyions inférieures, quel mérite aussi peut avoir celui qui s’est efforcé de porter un secours humain, même sur le plan temporel, à ceux qui vivent dans de telles conditions !

Le Christ ressuscité est aujourd’hui intimement présent à chacun d’entre nous, croyants et baptisés : il nous fait participer à sa résurrec­tion, il nous donne son Esprit, il suscite en nous un coeur nouveau, qui devra renouveler notre vie, notre amour, et contribuera à trans­former la terre ! Oh ! Grand mystère de la Résurrection, aujourd’hui à l’œuvre en ce monde, dans l’attente de l’autre !

Bonnes Pâques ! Bonnes Pâques !

Comprenez, Fils et Frères, quelle importance revêt ce souhait, s’il se réfère à l’échelle des valeurs, qui devient l’échelle des devoirs selon laquelle nous devons bâtir notre existence. Oui, ce peut être la transformation optimiste de notre façon de concevoir la vie. Cette métamorphose pascale, nous vous la présentons alors, non pas seule­ment comme un souhait conventionnel et sentimental, mais comme un programme qui donne son orientation à la vie elle-même.

La jeunesse d’aujourd’hui, nous le croyons, est particulièrement prédisposée à comprendre et à accueillir ce souhait, plein d’espérance, plein d’énergie ; et c’est à la jeunesse que nous l’adressons dans le but de la stimuler : la vie est belle si elle est nouvelle ; elle est nouvelle si elle est faite de bonté, de sagesse, de force, en un mot si elle est chrétienne ! A vous, spécialement les jeunes, et à tous les autres aussi, va notre souhait : bonnes Pâques, bonnes Pâques ! Et nous le confirmons par notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

14 avril

VOICI QUE JE SUIS AVEC VOUS JUSQU’A LA FIN DES SIÈCLES

 

Le Pape reçoit les Evêques de Hongrie :

Le Pape Paul VI a reçu en. audience dans sa bibliothèque privée les Evêques hongrois, venus à Rome pour leur visite «ad limina ». Etaient présents : le Cardinal Laszlo Lekai, archevêque de Esztergom, primat de Hongrie, NN. SS. Jozsef Ijjas, archevêque de Kalocsa. Jozsef Bank, archevêque de Eger, Jozsef Csermati, évêque de Pecs, secrétaire de la Conférence épiscopale, Mihaly Endrey, évêque de Vac, Imre Kisberk, évêque de Szekesfehervar, Jozsef Udvardy, évêque de Csanad, Kornei Payaky, évêque de Gyor, Arpad Fabian, évêque de Szombathely, Laszo Toth, son auxiliaire ainsi que Mgr Imre Timko, de rite byzantin grec-catholique, évêque de Hajdudorog, administra­teur apostolique de Mizkolc. A l’adresse d’hommage qui lui était présentée en latin par le Cardinal Primat, le Saint-Père a ré­pondu, dans la même langue par le discours dont voici la traduction :

 

Vénérables Frères,

 

A la joie pascale s’ajoute aujourd’hui le plaisir qui nous est donné de vous saluer, et en tout premier lieu notre vénérable frère Ladislas, Cardinal Lekai, archevêque d’Esztergom ; le plaisir également de nous entretenir avec vous, c’est-à-dire de partager avec un sentiment de charité fraternelle tout ce qui provoque votre confiance ou vous cause de la douleur. Nous nous réjouissons aussi de ce que vous représentez d’une certaine façon toute l’Eglise de Hongrie, puisqu’un saint pasteur est maintenant attaché à chacun des sièges de votre patrie.

Nous avons écouté avec attention ce que notre vénérable frère, que nous venons de citer, a dit au nom des autres évêques en termes excellents et significatifs : il a qualifié de « véritable vénération à l’égard du Pontife romain et à l’égard de la chaire de Pierre » le patrimoine reçu de Saint Etienne, roi de Hongrie, et il a rappelé le souvenir de Saint Ladislas qui, ayant siégé lui aussi sur ce trône royal, a laissé d’illustres exemples de cette observance et de cette fidélité.

Vous donc, qui êtes les héritiers de ces saints par votre foi et cette déférence, vous témoignez excellemment de votre union avec le centre de l’Eglise et avec son chef visible par votre visite aux tombeaux des apôtres et par votre venue vers nous qui occupons la place du bienheureux Pierre par un mystérieux dessein de Dieu.

Dans votre patrie, qui nous est très chère, il ne manque pas aujour­d’hui de signes qui font briller l’espoir de voir la situation religieuse s’améliorer de jour en jour ; nous en rendons grâces à Dieu « entre les mains de qui est notre destinée » (cf. Ps 30, 15). Cependant on attend encore avec confiance la solution de certains problèmes parmi lesquels nous voulons faire mention de celui qui touche les fidèles du Christ, hommes ou femmes, qui se sentent appelés par Dieu à lui consacrer leur vie, surtout au service de leurs frères les plus pauvres et les plus démunis.

Des soins vigilants, vous en êtes vous-mêmes persuadés, sont à apporter surtout à la formation religieuse de la jeunesse : c’est une question très importante qui réclame le plus grand dévouement et la plus grande compétence. « Les éducateurs de la jeunesse ont une influence formatrice sur lès esprits des jeunes et ainsi d’une certaine façon ils orientent leur avenir, selon le témoignage de la Sainte Ecriture : ‘Instruis l’enfant de la voie à suivre, devenu vieux, il ne s’en détournera pas’ (— Pie XI Lettre encyclique Divini illius Magistri, AAS XXII, 1930, p. 52). Il s’ensuit que de cette oeuvre de formation religieuse, dépend en grande partie l’avenir de l’Eglise. Comme on le sait, le prochain Synode des évêques abordera plus largement ce sujet qui préoccupe l’Eglise dans presque tous les pays.

Dans son histoire, qui s’étend presque sur deux mille ans, l’Eglise s’est toujours trouvée dans de multiples et parfois très graves dif­ficultés. Nous n’ignorons pas celles qui, aujourd’hui encore, sont pressantes dans l’Eglise et qui nous oppressent aussi nous-même, dans notre très grande union avec les évêques concernés. Il n’est pas rare, en effet, qu’à des difficultés extérieures il s’en ajoute d’autres, à l’intérieur de la vie de l’Eglise elle-même, et qui apportent avec elles un danger particulier : comme par exemple certaines tendances qui nient la juste reconnaissance de l’autorité de l’évêque.

Si donc il y a lieu de s’affliger, il ne manque cependant pas de raisons d’espérer chrétiennement. Ainsi, que Celui qui a dit à ses disciples : « Voici que moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20), daigne « non seulement se montrer le gardien des brebis, mais être le pasteur des pasteurs eux-mêmes ; Lui que nous ne voyons pas de nos yeux de chair, mais que nous sentons spirituellement dans notre cœur : absent de corps, ce corps dans lequel il a pu être contemplé ; présent par sa divinité, par laquelle il est toujours tout entier partout » (St Léon le Grand, Sermo 5, 2 ; PL 54, 154).

Encouragés par ces paroles de Saint Léon le Grand, notre pré­décesseur, nous en avons la ferme confiance, vous retournerez dans vos diocèses pour y reprendre la charge pastorale avec coeur et ardeur. Quant à nous, nous saisissons cette occasion pour vous assurer que notre « coeur » vous est ouvert (cf. 2 Co 6, 11), et que nous offrons d’intenses prières à votre intention et à l’intention de votre troupeau.

Voici, vénérables frères, ce que nous ressentons dans cette ren­contre fraternelle. Nous vous accordons avec grand amour, à vous-mêmes et à tous ceux qui vous sont confiés, la Bénédiction aposto­lique, en gage de la force et du réconfort célestes.

 

 

 

18 avril

RENFORCER LA COMMUNION ECCLÉSIALE

 

Paul VI reçoit les Evêques de la région épiscopale du Sud-Ouest (France).

 

Chers Frères dans le Christ,

 

Nous sommes très heureux de vous accueillir et d’avoir avec vous cet entretien que nous voulons empreint de simplicité, de cor­dialité et de confiance. Cette visite nous rend plus proche et plus concret le visage de chacun d’entre vous, et aussi celui de vos dio­cèses : la grande agglomération de Bordeaux, et les diocèses plus ruraux d’Agen, d’Angoulême, de Bayonne, de Limoges, de Périgueux, de Tulle. En votre personne, nous accueillons vos prêtres et vos fidèles, auxquels vous redirez notre affection et notre espérance. Nous attribuons beaucoup d’importance à ce moment où il nous est donné de confirmer nos frères, en discernant avec eux ce qui est le meilleur pour le Royaume de Dieu.

Vous avez pris soin de préparer ensemble, et avec vos collabora­teurs, une présentation globale, claire et lucide, de vos problèmes pastoraux. La façon dont vous décrivez la situation religieuse, selon les régions et les milieux, en relevant les difficultés, mais aussi les valeurs et les espoirs, a retenu toute notre attention, et nous avons lu avec intérêt votre « projet » qui trace des voies d’évangélisation pour « l’Eglise en notre temps ». L’essentiel nous semble exposé dans ces rapports.

Par ailleurs, vous avez pu vous entretenir avec la plupart de nos Dicastères ; informés avec précision de vos efforts apostoliques et de vos questions, ils vous ont fait eux-mêmes bénéficier de leurs obser­vations, grâce à la compétence plus universelle qui est la leur et à l’autorité que nous leur conférons. Tel est l’échange vital que nous souhaitons développer.

Pour notre part, nous ajouterons seulement quelques encourage­ments particuliers.

D’abord nous attribuons une importance déterminante à la communion qu’il faut entretenir entre tous les membres du Peuple de Dieu, responsables chacun à leur place. C’est le meilleur témoignage, le témoignage original, que nous pouvons donner au monde. L’Eglise est communion. Et c’est la garantie d’un ministère fidèle et fécond. Une telle communion suppose échanges, dialogue, collaboration, re­cherche humble de la Vérité, respect des autres, renoncement, doci­lité, en un mot l’amour : l’agapè du Christ. Elle doit s’établir à tous les niveaux.

Communion avec l’Eglise de Rome, avec le Saint-Siège : plus l’apôtre s’engage dans une mission particulière et difficile — et c’est tien votre cas — plus il doit maintenir vivants et confiants ses rapports avec le coeur de l’Eglise.

Communion avec l’Eglise universelle : la collégialité suppose non seulement la même profession de foi, mais un consensus sur l’en­semble des orientations communes à toute l’Eglise et une réelle soli­darité dans la prière et l’entraide.

Communion entre Evêques, dans votre pays : que ce soit au niveau national, à Lourdes, au Conseil permanent, ou au niveau de votre région apostolique du Sud-Ouest. Nous savons que vous travaillez beaucoup ensemble avec méthode, pour mieux cerner les réalités mouvantes, affermir devant Dieu la conscience de vos devoirs et mettre au point des orientations communes, qui ne déchargent évi­demment aucun Evêque de ses propres responsabilités. Et nous apprécions particulièrement le climat de prière qui imprègne vos rencontres.

Communion avec vos prêtres ! De plus en plus ils éprouvent le besoin de contacts avec vous et d’encouragements, à une heure où le ministère est certainement difficile et parfois incompris. Puissent-ils former autour de vous un presbyterium qui soit une communion : sans le témoignage de leur amour mutuel et de leur collaboration fraternelle, dans la diversité des sensibilités et la complémentarité des tâches, il serait vain et hypocrite de prétendre édifier l’Eglise. Et vous-mêmes, sans jamais renoncer à une autorité nécessaire, vous cherchez un nouveau style de présence et de soutien: entretiens fréquents, rencontres des équipes sacerdotales, visite des prêtres au sein de leurs activités de paroisses, d’aumôneries, de mouvements, attention à ceux qui sont exposés à plus de difficultés, sans négliger les autres. Le dialogue que vous avez avec eux doit vous permettre de leur parler avec affection et confiance, en toute vérité et liberté.

Ils comprendront que vous fassiez appel, fermement si c’est nécessai­re, à leurs responsabilités de serviteurs de la Parole de Dieu et des mystères, et aux exigences de la communion avec l’ensemble de l’Eglise. Les fidèles s’étonneraient à bon droit que des abus mani­festes soient tolérés par ceux qui ont reçu la charge de l’« épiscopat », qui signifie, depuis les premiers temps de l’Eglise, vigilance et unité. Le Pasteur est celui qui accompagne le troupeau, avec sollicitude pour chacun, mais aussi celui qui marche en tête, pour tracer cou­rageusement la voie. Avec l’Apôtre Pierre, redites aux « anciens » qui sont vos prêtres : « Ne faites pas peser votre autorité, mais soyez les modèles du troupeau » (1 P, 5, 3).

Communion encore avec les religieux et les religieuses, dans le respect de leur vocation propre. Ne craignez pas de rappeler, à celles qui sont vouées à la vie active, leur responsabilité dans l’évangélisation directe : catéchèse, animation et service des communautés ou mouvements, avec toutes leurs qualités de foi et de coeur.

Enfin, communion à promouvoir entre les laïcs chrétiens, trop enclins à s’ignorer, et qui va au-delà de la confrontation épisodique. A ce sujet, nous souhaitons avec vous que les Conseils pastoraux prennent effectivement leur place souhaitée par le Concile (Décret Christus Dominus, n. 27). Pour vous, nous savons les longs moments — soirées, récollections — que vous consacrez aux militants pour les aider à faire de leur action et de leur projet une oeuvre d’Eglise. Mais c’est aussi l’ensemble du peuple chrétien qui a besoin de garder contact avec vous, et les occasions ne manquent pas : fêtes paroissia­les, rassemblements, pèlerinages. Bref, favorisez la communion à tous les niveaux.

Un autre point important : nous tenons expressément à encourager vos efforts et ceux de vos prêtres pour susciter une participation éclairée et vivante du peuple chrétien à la sainte Liturgie, dans l’esprit de votre récente Assemblée de Lourdes. Nous connaissons et admirons les célébrations qui témoignent, dans vos églises de villes et de campagnes, d’un véritable esprit liturgique et d’une fidélité exemplaire aux normes de Vatican II. C’est votre joie et la nôtre ! Nous devons également encourager votre vigilance et votre fermeté. La liturgie catholique doit demeurer théocentrique. C’est sa nature même. C’est l’esprit de la rénovation accomplie par le Concile. Per­mettez-nous de nous arrêter un instant à la célébration de l’Eucha­ristie. Elle se situe bien au-delà d’une rencontre fraternelle et d’un partage de vie. Saint Paul ne craignait pas de le rappeler aux chrétiens de Corinthe (1 Co 11,22 ). L’Eucharistie est essentiellement la réitération du sacrifice rédempteur du Christ. C’est une réalité dont aucun ministre, aucun laïc n’est propriétaire. C’est un mystère sacré qui requiert une atmosphère de gravité et de dignité, et ne supporte pas la médiocrité ou le laisser-aller du lieu, de la tenue vestimentaire, des objets du culte. Simplicité, oui ! Désinvolture, jamais ! Nous félicitons et stimulons les diocèses qui, de diverses manières, proposent aux fidèles une formation liturgique digne de ce nom. Un tel travail, loin des inventions faciles, permettra au culte catholique de conserver son identité, d’exprimer et de nourrir la foi du Peuple des baptisés.

Dans la synthèse de vos rapports, nous avons noté avec la plus grande satisfaction votre volonté de « relancer l’appel » au ministère ordonné, à la vie religieuse, aux ministères institués. Il est bien certain que, depuis des années, un peu partout dans l’Eglise, la notion du sacerdoce et de la vie consacrée est comme recouverte d’un certain brouillard, engendré par d’interminables recherches et par des abandons véritablement épidémiques. Faut-il désespérer ? Absolu­ment pas ! C’est dans ce contexte que vous avez à rejoindre les jeunes d’aujourd’hui pour leur présenter vous-mêmes le visage immuable, à travers le temps, du sacerdoce catholique et de la vie religieuse. Tant de jeunes sont capables d’entendre l’appel ! Vous en êtes juste­ment persuadés ! Assurément ces jeunes disciples du Christ ont besoin de lieux de formation. Quiconque se destine à une responsabilité importante doit accepter des années exigeantes, austères même, d’Université, d’Ecole professionnelle, etc. Le ministère sacerdotal en particulier ne pourra jamais faire l’économie de centres spécifi­ques de formation spirituelle, doctrinale et pastorale. « Relancer l’appel » ! Nous gardons votre formule dans notre coeur et notre prière. Elle correspond si bien à une donnée constante de l’Evangile et de la Tradition ecclésiale. Elle est vraiment dans le sens de l’histoire !

Enfin, nous aurions aimé parler plus longuement de l’apostolat dans les différents milieux, nous avons récemment insisté avec vos confrères du Nord sur le rôle et la formation des laïcs. Il est difficile d’établir une priorité dans l’évangélisation, car tous les milieux en ont un besoin particulier. Nous notons avec gravité la dispersion et le désarroi humain et religieux du monde étudiant : c’est lourd de conséquences pour l’avenir ! Aussi encourageons-nous de façon spéciale ceux qui se préparent à assumer cet apostolat délicat : il exige une solide formation théologique et profane mais par dessus tout un attachement fervent à la personne du Christ et à son Eglise. Le milieu ouvrier est depuis longtemps aussi l’objet de votre solli­citude à travers des obstacles persistants : une déchristianisation accentuée, et un esprit marxiste pénétrant. Il faut aider les ouvriers chrétiens engagés dans le progrès social à demeurer critiques à l’égard de l’idéologie athée et des moyens non évangéliques. Une partie des milieux indépendants et de larges secteurs ruraux connais­sent aussi les effets du matérialisme et de l’indifférentisme. Mais que cette vision lucide ne vous décourage pas ! C’est le lot de toute l’Egli­se de repartir sans cesse avec une poignée de témoins convaincus. L’Eglise est toujours missionnaire. Vous-mêmes vous notez des signes de renouveau, au moins à l’état de germes : laïcs plus responsables, éveil de nouvelles communautés... Alors encouragez-les, en vérifiant toujours la qualité du levain et les « critères objectifs pour l’identité chrétienne », précisés dans votre récent document sur l’ac­cueil et l’annonce de la Parole de Dieu. « N’éteignez pas l’Esprit... Eprouvez tout, retenez ce qui est bon », disait déjà l’Apôtre Paul (1 Th 5, 19).

Tout au cours de cet entretien, nous avons relevé votre généreux dévouement pastoral, parfois au milieu d’incompréhensions et de sacrifices. Alors nous concluons : « Age quod agis » : accomplissez au mieux ce que vous devez faire.

Et comment nous quitter sans évoquer la mémoire d’un grand Docteur de l’Eglise, évêque de votre région, Saint Hilaire de Poi­tiers ? N’est-ce pas l’un des créateurs du « langage théologique » de l’Occident ? Ses grandes oeuvres sont encore une lumière pour nous. Il nous rappelle notamment que la sûreté doctrinale, — c’était l’épreuve décisive de l’arianisme — empêche l’Eglise de se dissoudre dans les idéologies du temps, en lui redonnant toute sa vigueur.

Avec ce saint Evêque, prions le Seigneur de nous aider à conserver et à répandre la foi ! (De Trinitate, fin du Livre XII). Et que le Christ ressuscité renouvelle sans cesse l’espérance en vos cœurs ! Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

21 avril

LA VRAIE PHYSIONOMIE DE L’EVEQUE : SERVITEUR, PASTEUR, MAÎTRE, PRÊTRE

 

Le Pape reçoit les Evêques italiens de Lombardie

 

Monsieur le Cardinal et très chers Confrères de la Conférence Episcopale Lombarde.

Les souhaits de bienvenue que nous adressons à chacun de vous en vous accueillant aujourd’hui sont tout particulièrement cordiaux à cause des liens personnels très spéciaux qui nous unissent à votre et notre Terre bien-aimée. Nous sommes de Brescia, et déjà ce fait ne peut manquer de déterminer un rapport préférentiel avec toute la Région. Puis, à Milan, nous avons exercé pendant 8 années notre ministère en tant qu’Archevêque, y trouvant et y développant — autant que cela se pouvait — un précieux patrimoine ecclésial et y mûrissant une expérience qui, certainement, par un providentiel dessein du Seigneur, s’est insérée entre notre première période ro­maine et celle postérieure et formidable, de notre succession à Pierre.

Ces deux faits suffisent à expliquer le très vif intérêt que nous réservons à tout événement se passant en Lombardie, intérêt qui, pour tout ce qui touche à la vie religieuse et morale, devient vi­gilante sollicitude et co-participation à vos anxiétés, à votre respon­sabilité et à vos espérances de Pasteurs expérimentés et engagés dans l’activité ministérielle. Nous avons eu une consolante confir­mation de votre zèle en lisant le texte du rapport — complet bien qu’étant une synthèse — intitulé Regard général sur la Région Lombarde, que nous a fait parvenir, avant la réunion d’aujourd’hui, votre cher et vénéré Président, notre successeur au siège des Saints Ambroise et Charles Borromée.

Le tableau qui se présente comme une synthèse précise, vous est familier et il constitue un motif d’application renouvelée dans l’action pastorale : de chaque Eglise vous connaissez trop bien les problèmes, les difficultés, les promesses et les attentes pour qu’il nous soit nécessaire d’insister sur les différents points. Pour nous, il suffit et il demeure ce devoir fondamental, né des graves paroles que le Christ adressa à son premier Vicaire : « Confirme tes frè­res » (Lc 22, 32). C’est là, en fait, une parole riche de signification ample et profonde (Comme le reconnaissent les exégètes), sur la­quelle nous ne pourrons jamais assez réfléchir pour en dégager toute la charge potentielle en vue des attributions spécifiques de notre office apostolique. Renonçant à une subtile analyse philolo­gique et au, malgré tout, nécessaire rappel du contexte concret (pour Jésus, c’était celui de l’imminente passion), l’impératif du Confirmez, nous le traduisons devant vous, qui êtes nos frères à titre ecclésial, par des paroles d’éloge et d’encouragement qui, dépassant les « choses » vont directement à vos personnes et s’adressent à vos « âmes ».

Oui, Frères, nous devons louer le zèle qui vous distingue dans votre apostolat et se révèle dans tant d’initiatives exemplaires, sou­vent valables pour d’autres régions également. Et à l’expression de cette reconnaissance méritée nous joignons celle d’une solidarité profondément ressentie, qui, avant de se tourner vers les difficultés objectives qui émergent des différentes situations, s’adresse à leurs reflets subjectifs, c’est-à-dire aux tribulations et aux peines que ces difficultés peuvent vous procurer.

Cette référence explicite et pénétrante à votre sensibilité intime nous porte à ajouter, par une facile association d’idées, une seconde parole au sujet de la « psychologie pastorale », entendant par là la physionomie caractéristique et authentique qui révèle le vrai Pasteur d’âmes, Nous ne prétendons pas dire quelque chose de neuf ; cependant, qu’il ne vous déplaise pas d’entendre répéter, même par nous, quelque chose qui concerne votre vie pastorale et celle de votre bien-aimé et excellent clergé.

Quels sont les traits et les aspects saillants de la figure de l’Evêque ? Quelles doivent en être les vertus et les dispositions spi­rituelles ? En disant « Evêque » on pense aussitôt à un maître compétent et qualifié, mais d’abord et surtout — c’est une leçon répétée et commentée par lé Concile Vatican II — il faut penser au Pasteur. Essayons d’examiner cette note primordiale comme test dans la psychologie citée ci-dessus. Voici : celui qui est Pasteur est, plus que tout autre, dédié et consacré à autrui, sans économie d’énergie, ni limites de temps. Le Pasteur est un homme orienté et, pour ainsi dire, projeté vers ses frères et, dans la mesure où il s’efforce de répondre à cet idéal ; jam non sibi vivit : vraiment, il ne vit plus pour lui-même parce qu’il sait négliger ses propres affaires, son bien personnel, sa santé et, si nécessaire, sa vie elle-même. Aussi le Pasteur est-il placé dans un état de perfection en raison de la charité à laquelle il a tout donné, stimulé par le modèle jamais dépassé du Bon Pasteur qui « donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10,11) ; et même, il est dans une situation de plus grande perfection comme « perfector » par rapport aux « perfecti » (cf. St Thomas, II-II, q. 185, a. l, ad Ilum, a. 3 c.). Ces traits — vous le com­prenez — s’appliquent au vrai Pasteur et il importe de toujours les étudier et les reproduire, et notamment pour modifier certains traits qui marquaient la psychologie épiscopale d’autres époques : il est évident qu’aujourd’hui ce serait une déviation et un ana­chronisme de garder une mentalité féodale et autoritaire alors qu’il est, au contraire, indispensable d’accentuer la dimension essentielle, disons même évangélique, du service qui se trouve implicitement insérée dans le concept même d’autorité.

Mais l’Evêque — nous l’avons déjà dit — est également un Maître de la Foi : il est fidei praeco et... doctor authenticus (Cf. Lumen Gentium, n. 25) opérant dans un secteur délicat et jaloux où ne sont admises ni incertitudes ni déviations et auquel on peut aussi appliquer très justement la prière de Jésus pour Pierre: ut non deficiat fides tua (Lc 22, 32). Quelle importance, Frères, a aujourd’hui cette disponibilité à la doctrine de la foi, et quelle vertu intérieure exige un tel magistère ! C’est un service qui impose une étude constante, de la fidélité personnelle, de la sagesse et de la prudence ; c’est un magistère qui doit s’adresser, selon une péda­gogie intelligente et différenciée, aux petits et aux adultes, aux humbles et aux savants, aux pratiquants et aux tièdes. De ceci dé­coule l’importance primordiale qu’assument aujourd’hui les devoirs de la catéchèse et de la prédication, deux activités distinctes mais contribuant aux mêmes fins, dans lesquelles il est licite et nécessaire d’introduire des formes et des méthodes nouvelles, dans un style qui les rendent incisives et adaptées au contexte socio-culturel de notre temps.

Enfin, l’Evêque est le prêtre de la Liturgie et ici encore le champ d’activité apparaît aussi vaste qu’important parce qu’il est urgent, notamment, d’utiliser toujours mieux la grande réforme conciliaire. Si, dans la Liturgie, on a redécouvert la perspective communautaire et si l’on a insisté sur le concept de participation active et consciente des fidèles, l’Evêque aura pour devoir de valoriser et de faire va­loriser chaque célébration qui se déroule dans son Eglise afin qu’elle réponde à ces fins et s’encadre dans le contexte global de son action pastorale. A cet égard, les possibilités sont vraiment nombreuses : il faut, par exemple, s’adresser aux divers groupes sociaux et pro­fessionnels ; il faut aussi veiller non seulement à obtenir une parfaite diction et un respect absolu des textes sacrés, mais égale­ment prendre soin du chant liturgique selon une tradition que l’Eglise devra, loin de la minimiser, plutôt accroître et enrichir de nouveaux et intelligents apports créatifs : une tradition — il nous plaît de le dire — dont l’Eglise de Saint Ambroise nous offre des exemples qui sont des modèles d’incomparable beauté et de valeur éducative.

Nous avons donc parlé de vous comme Pasteurs, Maîtres et Prê­tres en termes qui vous sont connus, mais dans une intention de mutuelle ouverture dans la chaleur de la communion fraternelle qui règne entre nous. Nous vous dirons, en manière le synthèse des trois fonctions, qu’il faut aspirer à la sainteté dans la cohérence d’un effort quotidien d’ascétisme. Le Sancti estote de l’Ancien Testament (cf. Lv 11, 44, 45) se dépouille pour nous de toute signification légaliste ou rituelle, parce que, dans le Nouveau Tes­tament, il est devenu un appel à une perfection intérieure, pure et intégrale de la vie, sous l’éclairage du lumineux précepte du Discours sur la Montagne : Estote vos perfecti, sicut et Pater vester caelestis perfectus est (Mt 5, 48). Et ceci, qui est valable pour chaque membre du Peuple de Dieu, ne vaut-il pas à plus forte raison pour ceux qui ont pour mission de paître le troupeau et de le conduire vers le salut ?

Que la Bénédiction Apostolique que nous vous donnons avec vive prédilection soutienne votre ministère et vous concilie la céleste pro­tection du Seigneur.

 

 

 

24 avril

MESSAGE POUR LA JOURNÉE MONDIALE DES VOCATIONS

 

A tous nos Frères et Fils de l’Eglise catholique !

 

Dans un esprit d’allégresse chrétienne, nous célébrons la « XIV° Journée mondiale de prière pour les vocations ». Nous la célébrons dans la certitude sereine que le Christ ressuscité est le Vivant, le Maître, le Pasteur, l’Ami qui « demeure avec nous tous les jours » (cf. Mt 28, 20) ; il nous parle, il nous appelle : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un écoute ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui » (cf. Ap 3, 20).

Rappelez-vous ce qui arrive le matin où le Seigneur ressuscité se présenta sur la rive du lac de Tibériade : il parla amicalement avec ses disciples et appela de nouveau Pierre à le suivre (cf. Jn 21, 4 ss.). Le texte suggestif de l’Evangile du troisième dimanche de Pâques nous offre en effet le thème du message, affectueux et grave, que nous adressons aux âmes nobles et généreuses: un message de foi, d’amour, de sacrifice.

Un premier fait nous frappe dans cet Evangile. Après la pêche miraculeuse, « le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C’est le Seigneur ». Et Pierre, dès qu’il a entendu que c’est le Seigneur, se « jette » dans le lac pour aller à sa rencontre (cf. Jn 21, 7). Eclairé par la foi, Jean reconnaît le Seigneur ressuscité; fort de la foi, Pierre se jette avec impétuosité à sa rencontre. Le Seigneur récompense cette foi simple et généreuse, en adressant aux Apôtres l’invitation que lui inspire son amour : « Venez manger » (Jn 21,12). Remarquez la délicatesse avec laquelle il offre son amitié : son invitation en est le signe très humain. Quant à nous, nous vous disons, en reprenant les paroles du Concile : « La foi éclaire toutes choses d’une lumière nouvelle et nous fait connaître la volonté divine sur la vocation intégrale de l’homme » (cf. Gaudium et Spes, n. 11). Oui, toute vocation véritable naît de la foi, vit de la foi, persévère grâce à la foi ; une foi sentie et vécue quotidiennement, dans la simplicité et la générosité de l’esprit, avec confiance et amitié pour le Seigneur. Personne, en effet, ne suit un étranger ; personne n’offre sa vie pour un inconnu. S’il y a une crise des vocations, n’y a-t-il pas, avant tout, une crise de la foi ? Quel devoir sacré incombe aux Pasteurs d’âmes, aux parents, aux éducateurs chrétiens : celui de guider la jeunesse moderne vers la connaissance profonde du Christ, vers la foi en lui, vers l’amitié avec lui !

Puis le Seigneur demande à Pierre une affirmation renouvelée de son amour : « M’aimes-tu ? » — « M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » (cf. Jn 21, 15-17). Vous connaissez la réponse : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime ». Toute vocation est un acte d’amour, d’un double amour, du Seigneur qui appelle, et de celui qui répond. Ce don de l’amour est immense de la part de Dieu, quand il s’agit d’une vocation spécialement consacrée à son service et à celui de son Eglise : vocation au sacerdoce, au diaconat, à la vie religieuse, à l’idéal des Instituts séculiers, au dévouement missionnaire. La capacité d’aimer doit donc être d’autant plus grande chez celui qui reçoit cet appel privilégié et exigeant. Vous qui aspirez au sacerdoce, vous entendrez un jour l’exhortation de l’évêque qui vous ordonnera : « Accomplissez la fonction du Christ Prêtre avec une grande joie, dans une vraie cha­rité » (« Munus ergo Christi Sacerdotis perenni gaudio in vera caritate explete » cf. Pontificale Romanum, De Ordinatione Presbyterorum, n. 14). Vous qui aspirez à la profession des conseils évangéliques, vous savez qu’il vous faudra « tout laisser par amour pour le Christ » (cf. décret Perfectae caritatis, n. 5). Vous qui aspirez à la vie missionnaire, vous connaissez la mesure de votre engagement : « Avec une charité sincère, vous devez rendre témoignage au Sei­gneur jusqu’à répandre votre sang, si c’est nécessaire » (cf. décret Ad Gentes, n. 24). Par conséquent, développez en vous l’amour. Apprenez à aimer davantage le Seigneur, à aimer davantage son Egli­se ; à l’aimer « comme le Christ l’a aimée et s’est donné lui-même pour elle » (cf. Ep 5, 25) ; à l’aimer dans son mystère ineffable, dans sa structure visible, dans sa réalité historique actuelle. Il y a peut-être une crise d’amour avant la crise des vocations. A vous, Pasteurs, parents et éducateurs, nous faisons cette recommandation : aidez les jeunes les meilleurs, les âmes les plus généreuses, à faire croître en eux l’amour du Christ et de son Eglise.

L’Evangile nous réserve encore une surprise. Le Seigneur ressu­scité ne craint pas de troubler l’atmosphère joyeuse et amicale de sa rencontre pascale en annonçant à Pierre son futur sacrifice, son mar­tyre : « Un autre te nouera ta ceinture et te mènera où tu ne voudrais pas » (Jn 21, 18). Ensuite, il renouvelle son appel à Pierre : « Suis-moi » (ibid. 21, 19). Nous non plus, nous n’hésitons pas à vous le dire : la vocation est aussi sacrifice. Sacrifice dès les premiers mo­ments d’une recherche sérieuse qui exige déjà certains renoncements. Sacrifice au moment de prendre une décision dont on connaît les conséquences. Sacrifice tout au long de la nécessaire préparation. Sacrifice, ensuite, pendant le reste de la vie, parce que l’existence entière ne sera pas autre chose que le déploiement cohérent d’une vocation donnée par Dieu, mais librement et intimement acceptée et vécue. La crise de vocations ne cache-t-elle pas la peur du sacrifice ? Pasteurs, parents et éducateurs, sachez aussi guider les jeunes et les âmes généreuses vers la libre et joyeuse acceptation du sacrifice.

Et voici que maintenant notre réflexion sur l’Evangile se trans­forme en prière.

Prions, avec les paroles des Apôtres, afin que le Seigneur « aug­mente la foi » (cf. Lc 17, 5) dans nos communautés chrétiennes et particulièrement en ceux qu’il a voulu et voudra appeler à son service.

Prions, avec les paroles de l’Apôtre Paul, afin que la « charité du Christ » (cf. 2 Co 5, 14) réveille l’appel divin chez de nombreux et excellents jeunes et en d’autres âmes nobles et généreuses, pousse les hésitants à prendre une décision et soutienne la persévérance de ceux qui ont déjà fait leur choix.

Prions, afin que tous soient forts et prêts, comme le Christ en sa Passion, à faire non pas leur propre volonté mais la volonté du Père (cf. Kc 22, 42), quand il veut ou permet que le poids du sacrifice ne fasse qu’un avec la grâce exaltante de son appel. Et que la joie pascale du Christ ressuscité les soutienne toujours !

Tout en faisant cette exhortation habituelle à la prière, nous espérons vivement que toute la communauté ecclésiale saura partager notre angoisse apostolique et trouvera une occasion favorable pour se décider à réfléchir profondément sur la valeur, le sens et la nécessité des vocations dans l’Eglise et pour l’Eglise. Qu’aucun fidèle ne se sente étranger à ce problème, mais au contraire que chacun s’interroge lui-même et mesure ses propres responsabilités. Et, afin que le Seigneur réponde à nos vœux et aux vœux de tout le Peuple de Dieu, nous vous adressons de tout coeur notre paternelle Bénédiction Apostolique.

Du Vatican, le 30 décembre 1976.

paulus PP. VI

 

 

 

25 avril

UN VISAGE AFRICAIN POUR UN MESSAGE EVANGELIQUE

 

Le Pape reçoit les Evêques du Rwanda

Le Lundi 25 avril, le Pape Paul VI a reçu en audience les Archevêques et Evêques du Rwanda, venus à Rome pour la visite « ad limina ». Etaient présents : NN. SS. Vincent Nsengi-Yumva, Arch. de Kigali, André Perraudin, Arch.-Evc. de Kabgayi, J.B. Gahamanyi, Ev. de Butare, Joseph Sibomana, év. de Kibungo, Wenceseas Kalibushi, Ev. de Nyundo et Phocas Nikwigize, Ev. de Rubengeri. Voici le texte du discours que le Saint-Père leur a adressé en français :

 

Chers Frères de la Conférence Episcopale du Rwanda,

 

Nous sommes profondément touché des paroles émouvantes que nous venons d’entendre, et c’est avec joie que nous vous ac­cueillons, tous et chacun ce matin, heureux d’adresser un souhait de bienvenue tout particulier à Monseigneur Wenceslas Kalibushi, qui a été nommé récemment Evêque de Nyundo et est venu com­pléter ainsi le Corps épiscopal de votre pays.

Votre digne interprète a relevé à juste titre, combien ce pays nous est cher et avec quel soin nous nous sommes efforcé de suivre, au cours des années, l’évolution de sa situation civile et religieuse.

Vous venez à nous dans des sentiments auxquels nous ne pou­vons manquer d’être très sensible, car nous les voyons inspirés avant tout par la foi, cette foi profonde et limpide des Eglises afri­caines, qui nous frappe toujours si vivement dans nos rencontres avec les fils très chers de votre Continent. Vous croyez d’une foi vivante, au primat de Pierre, et vous venez « ad limina » pour con­fier à son humble successeur, avec un abandon filial, vos joies et vos peines, votre reconnaissance et vos soucis : vous y venez aussi pour être, par lui, confirmés dans votre mission de Pasteurs. Rien ne peut nous rendre plus conscient de notre propre mission à votre égard, celle que le Christ confiait à Saint Pierre par ces paroles définitives et ineffaçables : « Confirma fratres tuos ! » Nous le fai­sons, soyez en sûrs, avec joie et avec amour.

Nous savons que votre tâche, pour implanter toujours davantage en terre d’Afrique le message de l’Evangile dans toute sa pureté, n’est pas une mission facile. Mais vous devez savoir aussi que non seulement le Saint-Siège, mais — on peut le dire — toute la com­munauté ecclésiale a le regard tourné vers les jeunes Eglises d’Afri­que avec une immense espérance. On attend de vous la preuve qu’il est possible d’insérer profondément chez vous le message chrétien authentique, en respectant les lignes essentielles de la culture africaine : en d’autres termes, de donner un visage africain, à l’éternel et immuable message de l’Evangile. Cela suppose un effort en deux directions qui, au premier abord, semblent presque impossibles à faire converger : l’adaptation et la fidélité. Il faut adapter, c’est indubitable : qu’il s’agisse de la présentation des vérités, de l’expression liturgique, etc. Mais le message à adapter est unique et ne peut être déguisé ni trahi : il n’y a qu’une seule Foi et qu’une seule Eglise !

Votre fidélité à cette unique Eglise du Christ transparaît dans chaque phrase du message que nous venons d’entendre : elle nous édifie et nous émeut. Elle nous donne aussi la certitude que l’at­tente, l’espérance de l’Eglise dont nous parlions à l’instant, ne sera pas déçue par les Eglises d’Afrique, par la chère et vaillante Eglise du Rwanda, en particulier.

La « Journée des Vocations », que nous célébrions hier, nous invite à stimuler particulièrement votre zèle pastoral sur ce point si important pour l’avenir de votre Pays : lui assurer un clergé autochtone nombreux, bien préparé et avec une formation doctrinale profonde et solide. La moisson est abondante, Notre Seigneur nous en donne l’assurance, et l’expérience le confirme chaque jour: mais les ouvriers sont peu nombreux, et toute la communauté chrétienne doit en être consciente et élever vers Dieu d’incessantes prières pour qu’il envoie des moissonneurs.

Nous voudrions en terminant attirer votre attention sur un autre point, moins directement lié, peut-être, à votre mission pro­prement religieuse, mais qui en découle cependant et peut parfois en conditionner l’exercice : nous voulons parler de la paix civile, de la bonne entente entre les citoyens d’une même patrie. Nous n’avons que trop d’exemples, hélas, du trouble grave apporté à des communautés nationales par des discordes intestines. En effet, c’est avant tout dans le coeur de l’homme que doit d’abord s’établir la paix, qui rayonnera ensuite sur ses frères. Et c’est là qu’apparaît le rôle irremplaçable d’une communauté catholique vraiment pénétrée par l’esprit de paix, de pardon, d’amour, l’esprit que le Seigneur a apporté sur la terre et confié à son Eglise. Puissiez-vous contribuer à en pénétrer toujours davantage vos prêtres et vos fi­dèles !

C’est avec ce souhait, chers Fils et Frères du Rwanda, que nous prenons congé de vous, en vous chargeant de porter à toutes vos communautés notre salut paternel, nos vœux et nos bénédictions, et en vous accordant à vous-mêmes une très particulière Bénédiction Apostolique.

 

 

 

25 avril

LA PASSION D’EVANGELISER

 

Paul VI aux participants à l’Assemblée Nationale de l’Action Catholique Italienne

Le Saint-Père a reçu en audience le 25 avril environ 1500 délégués de l’Action Catholique Italienne qui viennent de prendre part aux tra­vaux de leur III° Assemblée Nationale. Paul VI leur a adressé un discours dont voici la traduction :

 

C’est avec grande joie que ce matin nous ouvrons la porte de notre demeure, et plus encore, celle de notre coeur, à vous tous, Délégués de l’Action Catholique qui, avec la présidence natio­nale, avez voulu nous apporter personnellement l’assurance de vos sentiments, de votre fidélité à toute épreuve, de votre généreux dévouement à la cause de l’Evangile. A tous et à chacun, nous souhaitons la bienvenue d’autant plus cordialement que dans la fraîcheur de votre enthousiasme nous sentons vibrer l’élan, les réso­lutions, les espérances des innombrables personnes, jeunes et moins jeunes, qui, partout dans cette chère Italie, partagent vos idéaux et militent dans les rangs des Associations que vous représentez ici.

Vous êtes venus à Rome pour y tenir votre Assemblée Nationale, conscients des espoirs que mettent dans cet événement chaque Dio­cèse, chaque communauté paroissiale, partout où s’exerce la ferveur de l’engagement chrétien. Il n’est pas seulement question de renou­veler les comités élus : il s’agit de faire franchement le bilan de l’activité accomplie pendant la période triennale qui vient de se con­clure, et surtout de déterminer les objectifs et de tracer le programme des trois prochaines années.

Ce n’est assurément pas une entreprise facile si l’on réfléchit à tous les problèmes, complexes et urgents, qui sont proposés actuelle­ment à l’action pastorale de l’Eglise. Eh bien, très chers Fils, nous pensons qu’il est opportun de profiter de cette rencontre pour soumettre à votre considération quelques indications au sujet de votre action, désireux de contribuer ainsi à la planification de votre activité dans le proche avenir.

 

Une action éducatrice et formatrice basée sur la prière

 

La première indication, sur laquelle nous aimerions mettre l’accent bien que vous l’ayez prévue, concerne la reprise décidée et vigou­reuse de l’action éducatrice et formatrice. L’Association doit insister avec confiance, courage et originalité sur l’importance primordiale de la prière, de la lutte quotidienne pour la fidélité au Baptême, de la chasteté selon l’état personnel de chacun, de la disponibilité à la consécration virginale et au service des frères pour ceux qui sont appelés à cet état, du témoignage de vie, en public et en privé, au milieu des situations diverses de l’existence, souvent très difficiles. En un mot : l’Action Catholique Italienne doit être une école de sainteté, dans le sillage de ces nombreux hommes et femmes, jeunes gens et adolescents qui, dans le programme « prière, action et sacrifice » ont trouvé la voie de leur fidélité généreuse et parfois héroïque au Seigneur.

 

Le Rôle propre de l’Action Catholique

 

Nous voulons encore attirer votre attention sur un second point : l’importance toute particulière de l’Action Catholique qui, en tant que collaboration des laïcs à l’apostolat hiérarchique de l’Eglise, a une place, non historiquement contingente, mais théologiquement motivée dans la structure ecclésiale.

Après tout ce qu’en a dit le Concile (cf. Apostolicam Actuositatem, n. 20 ; Ad Gentes, n. 15) et ce que nous avons eu nous-même l’occa­sion de souligner dans notre Exhortation Apostolique Evangelii Nuntiandi (c. n. 73), le rôle spécifique de l’Action Catholique dans le dessein constitutionnel et dans le programme d’action de l’Eglise ne peut plus être sous-évalué. L’Action Catholique est appelée à réaliser une forme particulière de ministère laïc orienté vers la plantatio Ecclesiae et le développement de la communauté chré­tienne, en union étroite avec les ministères ordinaires. Pour pouvoir mieux répondre à sa fonction spécifique, l’Action Catholique devra

donner des soins tout particuliers aux structures des associations par lesquelles non seulement s’exprime et se concrétise le principe d’obéissance, qui est une valeur irremplaçable, mais qui rendent également possible cette planification des activités et des interven­tions qui seule garantit une profonde influence sur le milieu. Du reste le critère d’association, correctement compris et sagement appli­qué, non seulement n’asphyxie pas, mais, au contraire stimule l’initiative responsable des individus et la sage perception des exigences découlant des situations concrètes : de plus, il offre également, d’effi­caces instruments pour y répondre de manière opportune.

 

L’Evangélisation des couples et de la famille

 

La troisième indication nous est imposée par un phénomène où l’on peut découvrir, à notre avis, un signe des temps qu’on ne saurait négliger : la présence, parmi les membres inscrits, de dix mille cou­ples d’époux, qui ont, en tant que tels, voulu donner leur adhésion à l’Action Catholique, signe que se développe une nouvelle sensi­bilité sacramentelle et pastorale qui doit être accueillie et encouragée. L’Action Catholique Italienne doit faire place en son sein aux époux et aider les communautés paroissiales et diocésaines à reconnaître le rôle de « protagonistes » de la pastorale qui leur vient de la grâce du sacrement. Dans une société où la famille est de plus en plus mise à l’écart et qui tend pratiquement à rendre toujours plus fragile sa consistance et toujours moins essentielles ses tâches dans les réa­lités civiles et dans l’éducation des enfants, l’Action Catholique doit s’engager à fond pour promouvoir le ministère des conjoints, princi­palement en ce qui concerne la croissance dans la foi de leurs enfants ; puis, sur le plan de l’évangélisation des couples et des familles à la foi branlante avec lesquels ils ont chaque jour des contacts de voisinage, ou de travail, d’autant plus qu’il s’agit souvent de situations hermétiquement closes à d’autres présences ecclésiales ; et enfin à l’égard des fiancés, qui se préparent au mariage.

 

La Passion d’annoncer l’Evangile

 

Nous avons encore à vous donner une quatrième indication : elle est de toute première importance et nous considérons qu’elle s’impose de manière particulièrement pressante aujourd’hui ; l’Action Catholique doit redécouvrir la passion pour l’annonce de l’Evangile, seul salut possible d’un monde, autrement, désespéré. Certes, l’Ac­tion Catholique aime le monde, mais d’un amour qui tire son inspira­tion de l’exemple du Christ. Sa manière de servir le monde et de promouvoir les valeurs de l’homme consiste avant tout à évangéliser, en harmonie logique avec la conviction que l’Evangile contient la force la plus bouleversante, capable de rendre vraiment neuves toutes les choses. Les militants de l’Action Catholique sont en conséquence des Evangélisateurs laïcs, habilités, par le don de l’Esprit et en pleine fidélité à la parole reçue des Pasteurs, à réaliser dans leur vie quotidienne la synthèse entre la foi et la vie, retrouvant cette unité que, avec de claires intentions, un sécularisme insidieux tente inlassablement de dissoudre. En d’autres mots, il s’agit de favoriser le moment pastoral. La mentalité actuellement dominante tend à l’engagement « politique» au détriment de l’engagement pastoral, refusant à celui-ci tout caractère de réelle efficacité dans la transformation de la société. Il importe de réévaluer l’engagement pour la croissance de la communauté chrétienne dans la foi et dans le témoi­gnage de vie en proclamant bien haut les fins surnaturelles de l’hom­me et en aidant les croyants à redécouvrir les valeurs, politiques y compris, qu’une cohérente profession du christianisme développe au bénéfice d’une coexistence plus humaine : le ferment rénovateur introduit par la communauté chrétienne primitive dans les structures socio-politiques de l’Etat païen, en est un témoignage, extrêmement éloquent.

 

De quelques applications concrètes

 

Et à ce propos, nous noué sentons particulièrement tenu de sou­ligner vivement l’urgente nécessité d’une action évangélisatrice plus courageuse et qualifiée dans quelques secteurs de la coexistence civile qui ont tout spécialement besoin d’une stimulante confrontation avec le message du Christ. Nous faisons allusion au monde du travail, qui souvent se caractérise par une aversion profonde à l’égard de toute expression de vie ecclésiale ; au monde de l’école, symbole de toutes les contradictions qui assaillent dramatiquement la vie des adolescents et des jeunes gens les entraînant dans une spirale sans espoir ; au monde de l’Université et de la culture, dangereusement exposé à l’attrait de théories matérialistes en contradiction radicale avec l’Evangile ; et enfin, nous faisons également allusion au monde féminin tendu vers la recherche d’un discours libérateur sur l’iden­tité et l’autonomie de la femme, en proie, lui aussi, à de honteux ferments subversifs qui bouleversent les générations les moins mû­res, les conduisant souvent à des comportements aberrants et à des attitudes de refus total à l’égard de l’Eglise.

Le champ de travail, vous le voyez, très chers Délégués de l’Action Catholique, est immense et singulièrement difficile. On ne saurait l’affronter à la légère. L’action évangélisatrice de l’Action Catholique dans le monde actuel exige une étude et un engagement culturels ; un engagement de moyens adaptés à la lecture des exigences histo­riques qui se révèlent dans la vie du pays et des Eglises locales ; d’opportunes interventions et une présence de caractère organique ; une qualification rigoureuse de la presse et de l’édition ; une liaison étroite et cordiale avec les Pasteurs ; la coordination et la collabora­tion avec les autres associations, groupes et mouvements ecclésiaux, spécialement avec la F.U.C. (Fédération des Universitaires) et les Associations des Maîtres et Diplômés Universitaires Catholiques (celles-ci significativement représentées à cette audience) ; une grande clarté des objectifs et des méthodes, afin que toute énergie soit utilisée sans gaspillages stériles et trompeurs.

Voilà, très chers Fils, les suggestions que nous avions hâte de vous soumettre. Nous les confions à votre intelligente réflexion et à votre généreux dévouement. Non sans faire allusion à l’expérience joyeuse que le temps liturgique nous invite à raviver : l’expérience de la présence, réelle, même si elle est mystérieuse, de Jésus ressuscité au milieu de nous. C’est lui qui, avec la grâce de son Esprit, soutient notre témoignage. C’est lui qui enflamme nos cœurs lorsque, fatigués par notre démarche, nous nous mettons à l’écoute de sa parole qui résonne dans les Ecritures et que nous nous approchons de la Sainte Table où, en son nom, le pain est rompu. Avec la force qui nous vient de cette rencontre, allons, confiants, par les routes du monde et disons à tous, avec une humble fermeté, les paroles qui nous rem­plissent le coeur de joie : « Oui, le Seigneur est vraiment ressuscité » (Lc 24, 34). Nous savons que ceci est le message que, peut-être même sans en avoir conscience, attend tout être humain.

Que vous accompagne notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

28 avril

SEMER AVEC CONFIANCE

 

Paul VI reçoit les Evêques de la Conférence Episcopale des « Trois-Vénéties » (Italie)

Le 28 avril le Saint-Père a reçu les Arche­vêques et Evêques de la Conférence Episco­pale des Trois-Vénéties à l’occasion de leur visite « ad limina Apostolorum ». Le groupe, présidé par le Cardinal Luciani, Patriarche de Venise, comprenait les Archevêques d’Udine, de Gorizia et de Trente, les Evêques de Padoue, de Vérone, de Chioggia, de Vittorio Veneto, de Concordia-Pordenone, de Feltre et Belluno, de Bolzano, de Trévise, d’Adria-Rovigo et de Vicence ; étaient également présents les Evêques Auxiliaires d’Udine, de Bolzano et de Vicence. Le Saint-Père a adressé à ses visiteurs un discours dont voici la traduction :

 

Monsieur le Cardinal Patriarche et vous tous, vénérables Frères de la Conférence Episcopale des Trois-Vénéties !

Agréez nos plus cordiaux souhaits de bienvenue à l’occasion de cette visite « ad limina Apostolorum » que vous avez préparée avec beaucoup de soin et que vous avez entreprise dans un vif esprit de foi.

Nous vous accueillons donc avec grande bienveillance, voyant en vous, représentées et comme présentes vos bien-aimées populations : de celle du Patriarche de Venise dont la perle, et dont le Protecteur est ce Marc intrepres Petri qui ne peut que susciter dans le coeur du Successeur du premier Pape un profond écho de dévotion et d’amour ; à toutes celles de vos régions riantes et laborieuses, tena­ces et fortes, riches d’histoire et de foi chrétienne que nous vou­drions appeler de leur nom, l’une après l’autre ; mais nous voulons donner la place d’honneur à la généreuse terre du Frioul dont les souffrances et dont la volonté de renaître nous sont bien connues et dont nous nous sentons tout particulièrement proche, l’assurant une fois de plus de notre affection et de notre appui.

Nous avons lu avec très grand intérêt le rapport que vous avez rédigé au sujet de la situation des Diocèses des Trois-Vénéties, et nous l’avons apprécié non seulement parce qu’il confirme la cons­tante vitalité d’une tradition chrétienne antique et bien enracinée dans vos populations, mais aussi parce qu’il est le fruit d’un fra­ternel et concordant travail d’étude concernant l’Eglise de vos ré­gions.

En vous assurant de nouveau que nous suivons avec affectueuse et participante attention votre activité pastorale éclairée, nous vou­drions qu’en ce moment de réciproque effusion des cœurs vous com­preniez à fond combien nous apprécions la sagesse et le dévouement, la fermeté et la clairvoyance, le zèle infatigable dont vous faites preuve comme maîtres de la foi et en alimentant dans vos diocèses un authentique et intense témoignage chrétien, en formant autour de vous, spécialement dans le clergé compact et paternel et dans le laïcat catholique bien préparé, une réserve de forces de premier ordre qui imprègnent et qualifient les formes quotidiennes de l’apos­tolat et de la vie ecclésiale.

Et maintenant, pour exprimer notre pensée, nous vous livrons un mot qui, en synthèse, dit tout : persévérez ! Cette exhortation a pour objet fondamental votre charité pastorale qui doit avoir pour norme et mesure le fréquent rappel évangélique la « vigi­lance » : moins dans le sens négatif du terme que dans son acception positive et dynamique, celle qui caractérise la tension de celui qui s’acharne tant à relever les signes des temps qu’à appliquer avec patience et ténacité les programmes établis. Nous trouvons, vous et nous, un paradigme dans la parabole du grain qui pousse tout seul : que le semeur « dorme ou veille, la nuit et le jour, la semence germe et pousse, il ne sait comment. D’elle-même la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, puis plein de blé dans l’épi » (Mc 4, 26-28). L’important est de semer avec confiance, et pour le faire, il importe de tenir compte également des phénomènes négatifs, comme peuvent l’être certains secteurs de la presse, de la jeunesse, des mœurs, sans exclure certains milieux de travail ; ce sont même ces constata­tions qui doivent inciter chaque pasteur aux semailles : après, la terre « produira spontanément » même, si d’autres auront à faire la récolte. Il importe, à cette fin, de ne pas sous-évaluer d’éventuelles expérimentations de nouveautés pastorales et apostoliques qui peuvent de temps à autres s’offrir à votre activité sage et pru­dente.

Quant à ceux auxquels doivent s’adresser en priorité vos soins de premiers responsables du Peuple de Dieu nous pouvons les classer comme suit. En premier lieu nous plaçons les membres du clergé en tant que notre ministère : ils forment la portion de l’Eglise qui doit être la plus écoutée, soignée et aimée ; puis ici, nous pourrions greffer un long discours sur le thème de la Vocation, tant masculine que féminine, que nous recommandons instamment à votre sollicitude apostolique. Nous mettons à la deuxième place le monde de l’école avec ses problèmes et ses espérances, avec cette impétuosité et cette générosité qui sont le propre des jeunes étu­diants; l’offre d’une opportune et intégrale éducation chrétienne caractérisera vos efforts en faveur d’une société moins sénescente, c’est-à-dire moins païenne. En troisième lieu, nous trouvons le vaste monde du travail : ses tensions et ses luttes doivent être suivies non seulement avec une attention sympathisante, mais aussi avec l’apport d’une plus haute vision chrétienne qui « attend et hâte l’avènement (...) de nouveaux cieux et d’une terre nouvelle où la justice habitera » (2 P 3, 12 et 13).

Dernier dans la liste, mais certainement pas dans nos attentions, voici maintenant le monde de la souffrance qui attend de nous ces soins humains et chrétiens qu’aucun médecin ne saurait donner : c’est ici tout particulièrement que l’Evêque exercera sa paternité évangélique, dans le sillage de Celui qui « a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 8, 17).

Enfin à un niveau plus général mais non moins déterminant, nous reconnaissons avec vous qu’il convient d’habituer toujours plus les laïcs baptisés à la collaboration et à la coresponsabilité pastorales. Les formes pourront être celles que vous préférez, suivant une pédagogie précise de l’apostolat, qui comprenne confiance et ini­tiation spécifique. Il faut donc que dans tous ses membres l’Eglise apparaisse vraiment comme le Corps en croissance du Christ res­suscité, Prophète, Prêtre et Roi.

Pour conclure, nous admettons avec chacun de vous que les devoirs épiscopaux ne peuvent être affrontés d’un coeur léger : ce n’est pas en vain que nous avons été « constitués intendants pour paître l’Eglise de Dieu » par Celui qui l’a « acquise au prix de son propre sang » (Ac 20. 28). Mais notre dernière parole expri­mera notre confiance assurée en la promesse du Pasteur suprême : « Vous sauverez vos vies par votre constance » (Lc 21, 19).

Que notre Bénédiction Apostolique vous confirme dans toutes ces intentions.

 

 

 

28 avril

PAUL VI REÇOIT S. G. FREDERICK D. COGGAN

 

En visite officielle

 

Chers Frères dans le Christ,

 

Cette rencontre est une joie pour nous. Le Christ notre Seigneur nous a en effet enseigné que « là où deux ou trois sont rassem­blés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18, 20). Et puisque nous sommes rassemblés au nom de l’unité des Chrétiens, c’est l’obéissance à la volonté du Seigneur qui fait que nous nous rencon­trons, car il a demandé à son Père « Qu’ils soient un » (Jn 17, 21).

Mais c’est une joie particulière pour nous d’être réunis dans cet esprit avec Votre Grâce et avec d’autres Responsables de la Com­munion Anglicane, qui, selon les termes du Concile Vatican II, oc­cupe une « place spéciale » par rapport à nous.

Nous avons célébré la semaine dernière la fête de Saint Anselme, notre compatriote d’Aoste, qui devint Abbé du Bec en Normandie puis archevêque de Canterbury. En de telles circonstances il est naturel de penser à une pleine communion entre nos Eglises. Cepen­dant, nous ne devons pas regarder cette célébration avec une simple nostalgie tournée vers le passé, mais plutôt comme une réalité spi­rituelle. Car la liturgie prophétise également ce qui doit arriver ; elle représente les prémices de ce qui doit venir.

L’histoire des relations entre l’Eglise catholique et la Commu­nion Anglicane a été illustrée par le témoignage marquant de per­sonnes comme Charles Brent, Lord Halifax, William Temple et George Bell du côte anglican ; et de l’abbé Portal, Don Lambert Beaudouin, le Cardinal Mercier et le Cardinal Béa du côté catho­lique. Le pas de ce mouvement s’est merveilleusement accéléré ces dernières années, de sorte que ces paroles d’espoir « l’Eglise anglicane unie mais non absorbée » ne sont pas seulement un simple rêve.

Quant à vous, frères, votre souci est que l’Evangile soit traduit en projets d’action, et qu’il retrouve son sens pour une société de tradition chrétienne. Ainsi que notre prédécesseur Pie XI le déclare, « L’Eglise fait oeuvre de civilisation quand elle évangélise ».

L’Evangile est le coeur et l’âme de votre vie chrétienne et il nous inspire aussi — la civilisation de l’amour est notre espérance parta­gée — chose qui est une utopie pour la sagesse du monde, mais une prophétie pour ceux qui vivent dans la vérité.

Dans la joie de cette espérance que nous partageons nous vous saluons et nous vous souhaitons la bienvenue ici. Que votre visite soit fructueuse et nous fasse cheminer en avant sur la route de notre pèlerinage d’amour et d’unité dans le Christ Ressuscité.