La pneumatologie du Concile Vatican II à nos jours : Prof. Bate, Johannesburg

Première intervention

L’Esprit Saint dans la Lettre encyclique Dominum et Vivificantem

Introduction

 

But de l’Encyclique

Dans sa Lettre encyclique Dominum et Vivificantem, Jean-Paul II remarque qu’il y a aujourd’hui "une découverte nouvelle de Dieu dans sa réalité transcendante d’Esprit infini" (DeV 2). Toutefois, cette redécouverte plonge ses racines dans une longue tradition de foi dans l’Esprit Saint, "qui est Seigneur et qui donne la vie", une profession de foi que les chrétiens prononcent chaque fois qu’ils récitent le Credo. L’Encyclique se fonde sur l’héritage du Concile. "En effet, les textes conciliaires, par leur enseignement sur l’Église elle-même et sur l’Église dans le monde, nous invitent à pénétrer toujours mieux le mystère trinitaire de Dieu, en suivant la voie évangélique, patristique, liturgique : au Père, par le Christ, dans l’Esprit Saint" (DeV 2). L’Encyclique a aussi une signification particulière, par le fait qu’elle prépare au Jubilé qui doit marquer le passage du deuxième au troisième millénaire, où "‘les paroles qui ne passeront point’ revêtent une éloquence particulière" (DeV 2 ; cf. Mt 24, 35.).

La perspective de cette Encyclique est avant tout pastorale, en révélant la présence active de l’Esprit Saint qui pousse l’Église "à coopérer à la réalisation totale du dessein de Dieu qui a fait du Christ le principe du salut pour le monde tout entier" (DeV 2 citant LG 17). L’Esprit est un don du Père et du Fils à l’Église et au monde, un don qui aide les hommes à discerner entre le péché et la rectitude, afin que tout le genre humain ait la plénitude de vie. Dans l’activité de l’Église, "l’Esprit Saint demeure le sujet transcendant de la réalisation de cette œuvre dans l’esprit de l’homme et dans l’histoire du monde : lui, le Paraclet invisible tout en étant omniprésent ! L’Esprit qui ‘souffle où il veut’" (DeV 42).

 

L’Esprit Saint et l’Église

Jésus enseigne que l’Esprit Saint est le "conseiller", le "défenseur" ou "Paraclet", "l’Esprit de vérité", celui qui "poursuivra dans le monde, grâce à l’Église, l’œuvre de la Bonne Nouvelle du salut" (DeV 3). Il est celui qui vous enseignera "tout" et vous rappellera "tout ce que je vous ai dit" (DeV 4). Il "continuera à inspirer la proclamation de l’Évangile du salut" et "il aidera à comprendre le sens juste du contenu du message du Christ" (DeV 4). En introduisant l’Église "à la vérité tout entière", il assure la permanence de l’accès de l’Église à Jésus-Christ, qui est "la révélation suprême et la plus complète de Dieu à l’humanité" (DeV 5).

Ces phrases donnent une idée de l’omniprésence de l’Esprit dans la vie de l’Église. Elles indiquent certains aspects de la relation profonde existant entre l’Église et l’Esprit Saint. Si on peut dire que l’Esprit ne s’arrête pas aux limites de l’Église, l’inverse n’est pas vrai. En effet, l’Église ne peut pas exister sans l’Esprit Saint, car comme l’ont constamment souligné les Pères, l’Esprit Saint est "l’âme de l’Église" (DeV 26, cf. fn. 96). Ce lien intime assure de façon durable "la transmission et le rayonnement de la Bonne Nouvelle révélée par Jésus de Nazareth" (DeV 7).

L’Esprit dans la Trinité

La première partie de l’Encyclique traite de la place de l’Esprit Saint dans le mystère divin, tant au sein de la sainte Trinité que dans la relation entre l’Esprit Saint et le Verbe incarné dans la mission de Jésus. La Trinité nous est présentée comme l’amour entre les Personnes qui ne font qu’un. La vie intime de Dieu est celle de "l’amour essentiel commun aux trois personnes divines" (DeV 10). L’Esprit Saint est défini comme "l’amour personnel" qui "sonde jusqu’aux profondeurs de Dieu en tant qu’Amour-Don incréé" (DeV 10).

La logique divine est le don de soi dans l’amour. Nous faisons l’expérience de cet amour dans le don salvifique que Dieu nous fait de lui-même. C’est Dieu comme communauté ("Faisons l’homme à notre image", Gn 1, 26) qui crée le genre humain : "le commencement du don que Dieu fait de lui-même pour leur salut aux choses qu’il a créées. Cela vaut avant tout pour l’homme, qui a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu" (DeV 12). Dans la mort de Jésus sur la croix, nous pouvons voir le don de soi du Christ "où se réalise la Rédemption, par la puissance de tout le mystère pascal de Jésus Christ" (DeV 14). L’Esprit Saint viendra au prix du départ du Christ, pour assurer la présence durable du don de soi de Dieu, comme "ce nouveau commencement du don que le Dieu un et trine fait de lui-même dans l’Esprit Saint par Jésus Christ, Rédempteur de l’homme et du monde" (DeV 14).

L’amour de l’Esprit Saint est éprouvé par les hommes comme un don ou une grâce (charis), étant "l’Amour et Don (incréé) d’où découle comme d’une source (fons vivus) tout don accordé aux créatures (don créé) : le don de l’existence à toutes choses par la création ; le don de la grâce aux hommes par toute l’économie du salut" (DeV 10). Cette forte affirmation exprime la profonde intimité de ce don d’amour pour tous les hommes qu’est la présence de l’Esprit Saint de Dieu.

L’Esprit dans la vie de Jésus-Christ

Un point fondamental de l’Encyclique est l’examen de l’action de l’Esprit dans la vie de Jésus-Christ. Dans DeV 15-18, le Pape rappelle les prophéties de l’Ancien Testament sur le Messie et leur rapport avec l’Esprit Saint. Le titre même de Christ signifie l’Oint. Pierre se réfère à la tradition prophétique juive lorsqu’il dit que Dieu a oint Jésus de l’Esprit Saint (Ac 10, 37). Cette référence renvoie en effet à Isaïe, qui avait prophétisé la venue du Messie sur qui reposera "l’Esprit du Seigneur" (DeV 15-17 ; cf. Is 11, 2 ; 61, 1f). Jésus se réclame d’ailleurs ce texte pour expliquer son ministère (Lc 4, 16). Dans DeV 18-24, nous découvrons les multiples aspects de la présence de l’Esprit dans la vie et dans la mission de Jésus. Jésus est conçu par l’Esprit Saint (Lc 1, 35). Jean-Baptiste annonce sa venue comme Celui qui baptisera dans l’Esprit Saint et le feu (Lc 3, 16). Lors de la théophanie sur les rives du Jourdain, l’Esprit Saint descend sur Jésus sous la forme d’une colombe (3, 22). Et c’est ce même Esprit qui le mène à travers le désert pour affronter le diable en préparation de son ministère (4, 1 ss.).

"Au seuil de l’événement pascal… [la] révélation nouvelle et définitive de l’Esprit Saint comme Personne qui est le Don s’accomplit" (DeV 23). Au Cénacle, Jésus révèle la réalité de l’Esprit Saint comme Personne qui sera donnée aux Apôtres qui se mettront au service de la mission de Dieu, afin que se poursuive l’œuvre de salut découlant du sacrifice de la croix (DeV 23 cf. 42). La venue de l’Esprit Saint est rendue possible par la Résurrection, quand Jésus est révélé comme "Fils de Dieu, ‘avec puissance’" (DeV 24). Par cette puissance, le Seigneur ressuscité prépare l’envoi de l’Esprit Saint le jour de la Pentecôte, pour que la peur se transforme en courage. En outre, "cette Rédemption est aussi accomplie continuellement dans les cœurs et les consciences des hommes – dans l’histoire du monde – par l’Esprit Saint qui est ‘l’autre Paraclet’" (DeV 24).

 

 

Références

DeV Dominum et vivificantem Lettre encyclique du Souverain Pontife Jean-Paul II sur l’Esprit Saint dans la vie de l’Église et du monde, 18 mai 1986.

 

Deuxième intervention

L’Esprit Saint et la voix de la conscience humaine (DeV 44)

L’Esprit Saint et la morale chrétienne

 

L’Encyclique Dominum et Vivificantem n. 44 présente un condensé du rapport entre l’Esprit Saint et la conscience humaine dans le développement de la morale chrétienne. À cet effet, elle pose quatre points importants, qui sont les suivants :

Le péché continue d’exister dans l’histoire de l’humanité ;

Tout péché est soumis à la puissance salvatrice de la Rédemption ;

L’Esprit Saint aide les hommes à discerner l’existence du péché dans le monde ;

Nous éprouvons la grâce de Dieu comme une aide à nos propres efforts pour surmonter la force du péché.

Toutes les citations qui suivent sont tirées de ce paragraphe, sauf indication contraire.

Le péché continue d’exister dans l’histoire de l’humanité

Dans un monde de diversité culturelle et de modernité séculière, la notion de péché et son existence même sont toujours plus reléguées dans le domaine privé du choix personnel et de la disposition psychologique. En ce sens, la psychologisation de l’ontologie humaine est particulièrement problématique, puisque le péché et le mal sont ramenés à des états psychologiques, tels que la psychose ou la névrose. Si la valeur des connaissances fournies par la psychologie est évidente, il n’en demeure pas moins que, comme toute discipline scientifique, elle ne donne qu’une vision partielle de la vérité. La richesse de l’esprit humain se manifeste dans la diversité culturelle ou religieuse, mais cette richesse est parfois accompagnée d’attitudes de privatisation qui relativisent la vérité. Les notions de péché et de mal risquent alors d’être reléguées dans le monde de l’opinion personnelle et culturelle.

Le Pape Jean-Paul II se prononce très clairement sur le péché et le mal : ce sont des réalités qui existent dans le monde, et pas des illusions ou des créations de la psyché humaine. "Jésus-Christ a fait appel à l’Esprit Saint comme à celui qui témoigne que, dans l’histoire de

l’humanité, le péché continue à exister". Cette affirmation ontologique nous pousse à nous interroger sur l’origine du péché, afin de mieux comprendre sa place et sa fonction. Le péché est une réalité qui prend racine dans "le cœur de l’homme". Autrement dit, son origine remonte aux origines de la race humaine. "L’esprit Saint nous rappelle en même temps la condition pécheresse héréditaire de la nature humaine", une condition qui peut être considérée comme "un dur combat contre les puissances des ténèbres" qui "passe à travers toute l’histoire des hommes. Commencé dès les origines, il durera, le Seigneur nous l’a dit, jusqu’au dernier jour" (cf. GS 37).

Le péché est un facteur d’aliénation pour l’homme. Créés à l’image de Dieu comme "bons", nous nous sommes révoltés contre la volonté de Dieu en choisissant la mort plutôt que la vie. C’est pourquoi notre humanité est contaminée et n’a plus ce pour quoi les êtres humains avaient été créés à l’origine. Il appartient à notre nature humaine, telle qu’elle est aujourd’hui, d’être le siège d’un conflit entre le désir d’une vie supérieure et les limitations dues à la faiblesse humaine. Il appartient à l’Esprit Saint de nous éclairer sur la réalité de notre condition présente, nous évitant ainsi d’être dupes de l’illusion d’un monde irréel et de nous perdre.

Tout péché est soumis à la puissance salvatrice de la Rédemption

L’Esprit Saint nous aide à rester dans la réalité, en nous convainquant de l’existence du péché nous pas pour éviter qu’il ne puisse s’emparer de nous, mais pour que nous soyons conscients de ce danger réel et présent. Ce faisant, l’Esprit Saint nous porte une bonne nouvelle, car en étant conscients du danger, nous pouvons commencer à l’affronter. En ce sens, l’Esprit Saint est le premier porteur de la bonne nouvelle du salut (cf. R Mi 21), car il nous rappelle aussi la force qui nous sauve, gagnée pour nous par la victoire du mystère pascal. Car "c’est toujours en relation avec la Croix du Christ que l’Esprit Saint-Paraclet ‘met en lumière le péché’". L’Esprit, qui continuellement témoigne le Christ, nous suggère que "le Seigneur en personne est venu pour restaurer l’homme dans sa liberté et sa force" (GS 13). Ce rapport continu entre l’Esprit Saint et les hommes ouvre à la conversion permanente du cœur humain. C’est un rapport qui grandit et s’approfondit sans cesse dans la conscience humaine.

L’Esprit Saint aide les hommes à discerner l’existence du péché dans le monde

En aidant les hommes à prendre conscience de l’existence du péché, l’Esprit Saint témoigne la bonne nouvelle de la libération du péché. "L’Esprit Saint demeure le sujet transcendant de la réalisation de cette œuvre dans l’esprit de l’homme et dans l’histoire du monde" (DeV 42). C’est pourquoi l’Esprit Saint "fait connaître à l’homme son mal et en même temps l’oriente vers le bien" (DeV 42). Ce processus se produit dans la conscience humaine, qui est le lieu privilégié où l’Esprit de Dieu conseille et convainc la personne morale. "L’esprit de vérité rencontre la voix des consciences humaines". Tout se passe comme si on baignait dans une sorte d’illumination spirituelle qui fait émerger la vision de la vérité des choses. "Par fidélité à la conscience, les chrétiens, unis aux autres hommes, doivent chercher ensemble la vérité et la solution juste de tant de problèmes moraux que soulèvent aussi bien la vie privée que la vie sociale" (GS 16 cf. DeV 42).

C’est l’affirmation que la vie chrétienne n’est pas une fuite hors du monde, mais un effort pour vivre dans le monde conformément à la vérité du monde, en donnant au monde et à tous ceux qui y vivent la dignité qu’ils ont acquise par la Création. C’est pourquoi on peut dire que la conscience est ce qui détermine la dignité humaine, car "c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où Sa voix se fait entendre" (GS 16 cf. DeV 43).

Parce que l’Esprit Saint est une personne, la réponse que nous lui donnons doit être à la fois interpersonnelle et relationnelle. Autrement dit, en parlant à notre cœur, l’Esprit suscite une réponse en nous qui nous efforçons d’approfondir notre relation à Dieu. C’est ce qu’on appelle habituellement le processus du discernement spirituel, un élément nécessaire à toute vie chrétienne. Le discernement de la volonté de Dieu est la première réponse des individus et des communautés aux inspirations de l’Esprit. Le discernement de la présence de l’Esprit (cf. DeV. 26) est la prise de conscience que nous sommes guidés par l’Esprit (DeV. 25).

L’Esprit nous aide à surmonter le péché

Comme conseiller et comme défenseur, l’Esprit Saint nous aide à avoir une vision et une compréhension plus claires de la réalité du péché dans notre vie. En outre, il nous fortifie par la force et la grâce pour nous permettre de surmonter le péché. L’homme ne lutte pas seul. "Ce n’est qu’au prix de grands efforts, avec la grâce de Dieu, qu’il parvient à réaliser son unité intérieure" (DeV 44 citant LG 37). L’Esprit Saint est un moyen de guérison du péché. C’est pourquoi Jésus souffle sur les Apôtres, en leur disant qu’ayant reçu l’Esprit Saint, les péchés seront remis à ceux auxquels ils les remettront (cf. Jn 20, 22-23). Le ministère de guérison que l’Esprit Saint inspire en nous remédie au péché en nous accordant la grâce qui nous aide à combattre et à surmonter nos propres péchés, et en nous donnant le pouvoir de l’administrer à ceux qui aspirent à être guéris des effets du péché. C’est pourquoi le Concile Vatican II, en décrivant le conflit spirituel combattu dans l’histoire du genre humain, "nous rappelle inlassablement la possibilité de la victoire" (DeV 44).

 

Références

DeV Dominum et vivificantem Lettre encyclique du Souverain Pontife Jean-Paul II sur l’Esprit Saint dans la vie de l’Église et du monde, 18 mai 1986.

R Mi. Redemptoris Missio Lettre encyclique du Pape Jean-Paul II sur la valeur permanente du précepte missionnaire, 8 décembre 1990.

 

 

 

 

Troisième intervention

L’Esprit Saint dans le conflit interne de l’homme (DeV 55)

Chair et Esprit – salut et résistance.

L’Esprit Saint et la morale chrétienne

 

Chair et Esprit

Le conflit spirituel entre le bien et le mal, qui a été gagné de façon décisive par le Christ dans le mystère pascal, se joue au plus profond de chaque personne et dans les communautés humaines à travers toute l’histoire des hommes ( DeV 44). Dans DeV 55, le Saint-Père utilise les termes pauliniens de "chair" et d’"esprit" pour décrire le conflit intérieur qui caractérise la bataille pour vivre une vie morale. Il est important de comprendre qu’il s’agit de termes théologiques et anthropologiques dont la signification technique diffère quelque peu du sens donné communément à ces mots. Le mot "Chair", par exemple, ne se réfère pas à la substance molle située entre la peau et les os dans le corps, mais à une tendance humaine ou inclinaison. C’est l’inclinaison qui nous pousse au péché et au mal en raison des avantages perçus dans une telle conduite. De même, le mot "esprit" n’indique pas la partie non-matérielle de la personne, mais se réfère, ici aussi, à la tendance ou inclinaison dans la personne tout entière, corps et âme, à se diriger vers les choses de Dieu et le bien moral. Autrement dit, cette anthropologie porte sur les motivations qui sont à l’origine du comportement humain. Le Saint-Père précise cette différence en disant : "Déjà dans l’homme, parce qu’il est un être composé, esprit et corps, il existe une certaine tension, il se déroule une certaine lutte de tendances entre l’‘esprit’ et la ‘chair’" (DeV 55).

Ce conflit dans l’homme est causé par le péché

La source de ces tendances conflictuelles est le péché, et leur remède se trouve dans le pouvoir de l’Esprit. Le péché crée une lutte permanente avec les profondeurs de l’âme humaine parce que le péché est désormais présent dans le monde. "Cette lutte, en fait, appartient à l’héritage du péché, elle en est une conséquence et en même temps une confirmation. Elle fait partie de l’expérience quotidienne" (DeV 55). Entendu dans ce sens, le péché possède comme une vie propre même en dehors des êtres humains, qui se manifeste dans les forces et les structures qui font partie de la condition humaine. Dans Sollicitudo rei socialis, le Saint-Père utilise le terme de "structures du péché" pour indiquer comment les effets du péché peuvent mener à de nouvelles conduites entachées de péché. "Si la situation actuelle relève de difficultés de nature diverse, il n’est pas hors de propos de parler de ‘structures de péché’, lesquelles, comme je l’ai montré dans l’exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia, ont pour origine le péché personnel et, par conséquent, sont toujours reliées à des actes concrets des personnes, qui les font naître, les consolident et les rendent difficiles à abolir. Ainsi elles se renforcent, se répandent et deviennent sources d’autres péchés, et elles conditionnent la conduite des hommes" (SRSoc 36).

Cette manifestation extérieure de la présence du péché dans le monde, qui se retrouve à chaque génération, prend racine dans les cultures, les sociétés, les croyances et les valeurs humaines. Chaque génération met en place son propre système particulier de croyances et de comportements fondés sur l’égoïsme et la rébellion contre l’Esprit de Dieu. À l’époque actuelle, Jean-Paul II identifie "son expression la plus importante dans le matérialisme, aussi bien sous sa forme théorique, comme système de pensée, que sous sa forme pratique, comme méthode de lecture et d’évaluation des faits et aussi comme programme pour des comportements correspondants" (DeV 56). Le matérialisme nie les vérités spirituelles et part du présupposé que la réalité est "matière". Par conséquent, toute la vie humaine est orientée vers l’acquisition et le contrôle de ce qui est matériel. Si le Saint-Père accorde une attention particulière à l’expression marxiste du matérialisme et à son opposition au religieux, il est clair que la plupart des sociétés occidentales sont touchées par d’autres formes de matérialisme basées sur l’indifférence ou le rejet du monde de l’Esprit.

Le monde du péché attire cette tendance en nous que Paul appelle la "chair". Ce sont "les désirs de la chair" (DeV 56), qui progressivement créent en nous un style de vie "dans la chair", de sorte que "ceux qui vivent selon la chair désirent ce qui est charnel" (Rm 8, 5). C’est comme si l’esprit, le cœur et les désirs des hommes, exprimés en termes de pensées et de valeurs, s’organisaient progressivement en fonction de ce style de vie particulier. Un tel style de vie engendre ses propres conséquences que saint Paul appelle les œuvres de la chair, et "‘on sait bien tout ce que produit la chair : fornication, impureté, débauche… orgies, ripailles et choses semblables’. Il s’agit là des péchés qu’on pourrait qualifier de ‘charnels’. L’Apôtre en ajoute d’autres encore : ‘Haines, discorde, jalousie… dissensions, divisions, scissions, sentiments d’envie…’. Tout cela constitue ‘les œuvres de la chair’" (De V 55).

Or leur conséquence finale est la mort. La mort ici est bien plus que la simple mort physique. C’est une mort qui se produit en nous avant ce moment et qui continue au-delà de lui. Lorsque nous vivons une vie qui est en conflit avec la réalité de notre nature créée à l’image de Dieu et recréés dans la nouvelle vie gagnée par le Christ, nous devenons étrangers à la vraie "réalité" de la vie. C’est une mort qui nous détourne de la création et du salut, et qui nous emprisonne dans le tombeau du style de vie selon la chair. "Le désir de la chair, c’est la mort…", d’où l’avertissement : "Si vous vivez selon la chair, vous mourrez..." (DeV 55 ; cf. Rm 8, 6-13)

La vie dans l’Esprit est la vraie vie humaine

Le style de vie selon la chair porte à des choix moralement mauvais et à une attitude de fermeture à l’Esprit. Le Saint-Père précise ce point en faisant remarquer que la terminologie paulinienne "traite des œuvres ou plutôt des dispositions stables – vertus et vices – moralement bonnes ou mauvaises, qui sont le fruit de la soumission (dans le premier cas) ou au contraire de la résistance (dans le second cas) à l’action salvatrice de l’Esprit Saint. C’est pourquoi l’Apôtre écrit : ‘Puisque l’Esprit est notre vie, que l’Esprit nous fasse aussi agir’" (DeV 55).

Donc, la vie morale se base sur l’ouverture à l’Esprit qui, en faisant participer l’esprit humain au rapport avec l’Esprit de Dieu, lui donne la vie. Ce rapport crée dans notre humanité une aspiration de l’esprit qui nous attire vers les structures de vie venant de Dieu dans la création et le salut. Cette vie est la participation à la création, par le fait que nous devenons chaque jour plus conformes à l’image de Dieu qui est en nous. C’est aussi une participation à la Rédemption, par le fait que nous continuons à vivre la réalité d’être une nouvelle création en Jésus-Christ (Cf. 2 Cor 5). La base de nos motivations et de nos actions est la "loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus" (Rom 8, 2 cf. DeV 60). "C’est pourquoi l’Apôtre écrit : ‘Puisque l’Esprit est notre vie, que l’Esprit nous fasse aussi agir’" (DeV 55). Les effets de cette conduite se manifestent comme "‘le fruit de l’Esprit’, qui est ‘charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi’" (DeV 55 cf. Gal 5, 19-21). Et leur conséquence finale est la "vie", c’est-à-dire la plénitude de vie promise par l’Évangile. Ici le Saint-Père cite saint Paul encore une fois : "si par l’Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez" (Rm 8, 13 cf. DeV 55 ). "Tout bien considéré, il y a là une exhortation à vivre dans la vérité, c’est-à-dire selon les exigences de la conscience droite, et il s’agit, en même temps, d’une profession de foi dans l’Esprit de vérité, celui qui donne la vie" (DeV 55).

 

Références

DeV Dominum et vivificantem Lettre encyclique du Souverain Pontife Jean-Paul II sur l’Esprit Saint dans la vie de l’Église et du monde, 18 mai 1986.

SRSoc Sollicitudo rei socialis. Aux évêques, aux prêtres, aux familles religieuses, aux fils et filles de l’église et à tous les hommes de bonne volonté a l’occasion du vingtième anniversaire de l’encyclique Populorum progressio.