CONTROVERSE AVEC LES PÉLAGIENS

Oeuvres complètes de saint Augustin traduites pour la première fois en français, sous la direction de M. Raulx, Bar-Le-Duc, L. Guérin & Cie, éditeurs, 1869, Tome XV, p. 481-745 ; Tome XVI ; Tome XVII, p. 1-242

 

 

 

 

CONTROVERSE AVEC LES PÉLAGIENS *

DE LA GRÂCE ET DU LIBRE ARBITRE (1). *

CHAPITRE PREMIER. INTRODUCTION. *

CHAPITRE II. L'HOMME EST DOUÉ DU LIBRE ARBITRE. *

CHAPITRE III. LA VOLONTÉ REQUISE, MÊME POUR CONNAÎTRE LA LOI. *

CHAPITRE IV. LA GRÂCE NÉCESSAIRE A LA VOLONTÉ POUR FAIRE LE BIEN. *

CHAPITRE V. LA GRÂCE ESSENTIELLEMENT GRATUITE. *

CHAPITRE VI. EN COURONNANT NOS MÉRITES, DIEU COURONNE SES DONS. *

CHAPITRE VII. LA GRÂCE, PRINCIPE DE TOUS NOS MÉRITES. *

CHAPITRE VIII. LA VIE ÉTERNELLE EST UNE GRÂCE. *

CHAPITRE IX. LA GRÂCE POUR LA GRÂCE . *

CHAPITRE X. LA LOI ET LA GRÂCE . *

CHAPITRE XI. LA LOI N’EST POINT LA GRÂCE. *

CHAPITRE XII. LA JUSTICE DE LA LOI ET LA JUSTICE DE LA GRÂCE. *

CHAPITRE XIII. LA NATURE N'EST POINT LA GRÂCE. *

CHAPITRE XIV. SI LA GRÂCE NOUS EST DONNÉE SELON NOS MÉRITES. *

CHAPITRE XV. IL FAUT VOULOIR ET POUVOIR. *

CHAPITRE XVI. DIEU NOUS DONNE LA VOLONTÉ ET L'ACTION. *

CHAPITRE XVII. ÉLOGE ET IMPORTANCE DE LA CHARITÉ. *

CHAPITRE XVIII. LA CHARITÉ VIENT DE DIEU. *

CHAPITRE XIX. LA CHARITÉ ET LA SCIENCE. *

CHAPITRE XX. DIEU TIENT DANS SES MAINS LE COEUR ET LA VOLONTÉ DES MÉCHANTS. *

CHAPITRE XXI. DIEU AGIT SUR LE COEUR DES HOMMES POUR INCLINER LEUR VOLONTÉ. *

CHAPITRE XXII. LES JUGEMENTS DE DIEU SONT INCOMPRÉHENSIBLES. *

CHAPITRE XXIII. DIEU FAIT MISÉRICORDE A QUI IL VEUT. *

CHAPITRE XXIV. CONCLUSION. *

DE LA CORRECTION ET DE LA GRÂCE (1). *

CHAPITRE PREMIER. DE LA LIBERTÉ POUR LE BIEN ET POUR LE MAL. *

CHAPITRE II. NOUS NE POUVONS AVOIR QUE CE QUI NOUS A ÉTÉ DONNÉ. *

CHAPITRE III. LE PRÉCEPTE, LE REPROCHE ET LA PRIÈRE. *

CHAPITRE IV. OBJECTION. *

CHAPITRE V. UTILITÉ DE LA CORRECTION. *

CHAPITRE VI. LA PERSÉVÉRANCE EST UN DON DE DIEU. *

CHAPITRE VII. LES APPELÉS ET LES ÉLUS. *

CHAPITRE VIII. LA VOLONTÉ OBTIENT LA LIBERTÉ PAR LA GRACE. *

CHAPITRE IX. LES VRAIS ENFANTS DE DIEU. *

CHAPITRE X. LE LIBRE ARBITRE DANS LES ANGES ET LE PREMIER HOMME. *

CHAPITRE XI. LE PREMIER HOMME AVANT SA CHUTE. *

CHAPITRE XII. QUE CELUI QUI SE GLORIFIE SE GLORIFIE DANS LE SEIGNEUR. *

CHAPITRE XIII. LE NOMBRE DES ÉLUS EST DÉTERMINÉ. *

CHAPITRE XIV. DIEU SEUL PEUT RENDRE LA CORRECTION EFFICACE ET SALUTAIRE. *

CHAPITRE XV. DIEU VEUT QUE TOUS LES HOMMES SOIENT SAUVÉS. *

CHAPITRE XVI. CONCLUSION. *

DE LA PRÉDESTINATION DES SAINTS (1). *

CHAPITRE PREMIER. SAINT AUGUSTIN SE REND AU DÉSIR QUI LUI EST MANIFESTÉ. *

CHAPITRE II. LA FOI EST ELLE-MÊME UN DON DE DIEU. *

CHAPITRE III. ERREUR DE SAINT AUGUSTIN SUR CETTE MATIÈRE, AVANT SON ÉPISCOPAT. *

CHAPITRE IV. NOUS AVONS TOUT REÇU DE DIEU. *

CHAPITRE V. LA GRACE SEULE DISCERNE LES HOMMES ENTRE EUX. *

CHAPITRE VI. LES VOIES DE DIEU SONT IMPÉNÉTRABLES. *

CHAPITRE VII. LA FOI ET LES OEUVRES. *

CHAPITRE VIII. LA PAROLE ET L'ENSEIGNEMENT DU PÈRE. *

CHAPITRE IX. SAINT AUGUSTIN JUSTIFIE LE LANGAGE TENU PAR LUI A UNE AUTRE EPOQUE. *

CHAPITRE X. LA FOI EST UN DON DE DIEU. *

CHAPITRE XI. C'EST DIEU QUI NOUS FAIT FAIRE LE BIEN. *

CHAPITRE XII. NOUS SERONS JUGÉS SUR NOS OEUVRES RÉELLES. *

CHAPITRE XIII. LE BAPTÊME N'EST PAS DONNÉ DANS LA PRÉVISION DE LA PÉNITENCE. *

CHAPITRE XIV. LES PÉLAGIENS CONDAMNÉS PAR L'ÉCRITURE ET LA TRADITION. *

CHAPITRE XV. L'HUMANITÉ DE JÉSUS-CHRIST PRÉDESTINÉE GRATUITEMENT. *

CHAPITRE XVI. LES DONS ET LA VOCATION DE DIEU SONT SANS REPENTANCE. *

CHAPITRE XVII. C'EST DIEU QUI LE PREMIER CHOISIT LES HOMMES. *

CHAPITRE XVIII. DIEU NOUS A CHOISIS AFIN QUE NOUS FUSSIONS SAINTS ET IMMACULÉS. *

CHAPITRE XIX. DIEU OPÈRE EN NOUS LE COMMENCEMENT MÊME DE LA FOI. *

CHAPITRE XX. DIEU AGIT SURTOUT EN VUE DE NOTRE BONHEUR ÉTERNEL. *

CHAPITRE XXI. CONCLUSION. *

DU DON DE LA PERSÉVÉRANCE. *

CHAPITRE PREMIER. CE QU'ON ENTEND ICI PAR PERSÉVÉRANCE. *

CHAPITRE II. LA PERSÉVÉRANCE EST UN DON DE DIEU. TÉMOIGNAGES DE SAINT PAUL, DE SAINT PIERRE ET DE SAINT CYPRIEN, EXPLIQUANT L'ORAISON DOMINICALE. *

CHAPITRE III. TROISIÈME DEMANDE DE L'ORAISON DOMINICALE. *

CHAPITRE IV. QUATRIÈME DEMANDE. *

CHAPITRE V. DERNIÈRES DEMANDES. *

CHAPITRE VI. ON NE SAURAIT PERDRE, MAIS ON PEUT OBTENIR LA PERSÉVÉRANCE. *

CHAPITRE VII. DIEU VEUT QU'ON LUI DEMANDE LA PERSÉVÉRANCE AU NOM DE JÉSUS-CHRIST. *

CHAPITRE VIII. DIEU DONNE AUX UNS LA GRACE PARCE QU'IL EST MISÉRICORDIEUX, IL LA REFUSE AUX AUTRES SANS ÊTRE INJUSTE. *

CHAPITRE IX. LES JUGEMENTS DE DIEU SONT IMPÉNÉTRABLES. *

CHAPITRE X. POURQUOI LE SEIGNEUR NE FIT-IL POINT SES GRANDS MIRACLES A TYR ET A SIDON. *

CHAPITRE XI. DU SORT FAIT PAR DIEU AUX PETITS ENFANTS. *

CHAPITRE XII. LA GRÂCE DE DIEU PUREMENT GRATUITE. *

CHAPITRE XIII. LA GRACE DONNÉE ABSOLUMENT SELON LA VOLONTÉ DE DIEU. *

CHAPITRE XIV. LE DOGME DE LA PRÉDESTINATION NE SAURAIT INTERDIRE LA PRÉDICATION. *

CHAPITRE XV. ON PEUT ABUSER DU DOGME DE LA PRESCIENCE DIVINE, COMME DU DOGME DE LA PRÉDESTINATION. *

CHAPITRE XVI. QUAND ON DOIT PRÊCHER ET QUAND ON DOIT TAIRE LA VÉRITÉ. *

CHAPITRE XVII. LE DOGME DE LA PRÉDESTINATION NE DOIT PAS PLUS INTERDIRE L'EXHORTATION A LA VERTU QUE LE DOGME DE LA GRACE EN GÉNÉRAL. *

CHAPITRE XVIII. LA PRESCIENCE ET LA PRÉDESTINATION. *

CHAPITRE XIX. LA PRÉDESTINATION ENSEIGNÉE PAR SAINT CYPRIEN, SAINT AMBROISE, SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE. *

CHAPITRE XX. AVANT MÊME L'HÉRÉSIE DE PÉLAGE, AUGUSTIN ENSEIGNAIT LA PRÉDESTINATION. *

CHAPITRE XXI. QU’ELLE INGRATITUDE DE NIER LA GRACE. *

CHAPITRE XXII. MANIÈRE DE PRÊCHER AU PEUPLE LA PRÉDESTINATION. *

CHAPITRE XXIII. LA PRÉDESTINATION DANS LES PRIÈRES DE L'ÉGLISE. *

CHAPITRE XXIV. MODÈLE DE PRÉDESTINATION DANS JÉSUS-CHRIST FAIT HOMME. — CONCLUSION. *

 

 

 

DE LA GRÂCE ET DU LIBRE ARBITRE (1).

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Cet ouvrage est un enchaînement de citations de l'Ancien et du Nouveau Testament , qui établissent à la fois la liberté humaine et la nécessité de la grâce. Les préceptes divins, les exhortations directes adressées à l'homme, prouvent jusqu'à la dernière évidence que l'homme peut agir ou ne pas agir, et que la décision appartient toujours à sa propre volonté. Les témoignages des Prophètes, de l'Evangile et de saint Paul, nous font toucher du doigt l'infirmité de notre volonté pour le bien, la divine assistance qui change les coeurs de pierre en coeurs de chair, inspire les salutaires pensées d'où naissent librement les bonnes oeuvres, et qui prépare notre vouloir à l'accomplissement de la loi Réfutation de cette dernière erreur des Pélagiens : Si la grâce n'est pas conférée selon les mérites des oeuvres, elle l'est du moins selon les mérites de la volonté. Examen de cette question : Pourquoi Dieu commande-t-il ce qu'il doit lui-même donner, et commande-t-il l'impossible ?

CHAPITRE PREMIER. INTRODUCTION.

1. Pour répondre à ceux qui exaltent et défendent le libre arbitre de l'homme jusqu'à nier et tenter de détruire la grâce, par laquelle Dieu nous appelle vers lui, nous délivre de nos péchés et nous fait acquérir les mérites nécessaires pour parvenir à la vie éternelle, j'ai déjà composé de volumineux ouvrages et dicté de nombreuses lettres, autant du moins qu'il a plu à Dieu de m'accorder le secours de ses lumières. Mais à côté de cette première classe d'adversaires, il s'en élève d'autres qui défendent la grâce de Dieu jusqu'à nier le libre arbitre de l'homme, ou du moins imaginent qu'en défendant la grâce on nie par le fait même le libre arbitre. Pour montrer que même ces derniers sont dans l'erreur, pressé du reste par votre grande charité, j'ai pris le parti de vous adresser ce livre, à vous Valentin, notre bien-aimé frère, et à lotis vos religieux. En effet, quelques membres de votre communauté, venus à Hippone, nous oint appris qu'il s'était élevé parmi vous certaines dissensions au sujet de la grâce et du libre arbitre : voilà pourquoi nous les avons chargés de vous présenter ce livre et les lettres qui l'accompagnent. Ainsi donc, frères bien-aimés, ne vous laissez point troubler par l'obscurité de cette question, et rendez grâces à Dieu de toutes celles que vous comprenez. Quant aux matières qui vous paraissent au-dessus de la portée de votre intelligence, faites en sorte qu'elles ne troublent

1. Voir les lettres CCXIV et CCXV, tom. III, pag. 31 et suiv.

ni la paix ni la charité qui doivent régner entre vous, et demandez à Dieu qu'il daigne vous éclairer. Enfin, jusqu'à ce qu'il vous donne la grâce de percevoir ce que vous ne comprenez pas encore, marchez de telle sorte que vous puissiez parvenir à cette faveur. C'est l'avertissement que nous donne l'apôtre saint Paul qui, après avoir constaté son imperfection, ajoutait : " Quelle que soit notre perfection pour connaître ces vérités " ; comme s'il eût dit : Nous sommes parfaits, mais pas encore au degré que nous devons posséder. Il continue : " Et si vous avez quelque autre sentiment de vous-mêmes, Dieu vous découvrira ce que vous devez en croire; cependant, pour ce qui regarde les connaissances auxquelles nous sommes parvenus, demeurons dans la même règle (1) ". En effet, c'est en marchant selon ces connaissances, que nous pourrons atteindre la perfection vers laquelle nous tendons, et Dieu nous révélera d'autres connaissances, si nous n'abandonnons pas celles que déjà nous avons reçues.

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CHAPITRE II. L'HOMME EST DOUÉ DU LIBRE ARBITRE.

2. Or, dans les saintes Ecritures, Dieu nous révèle clairement que l'homme est doué du libre arbitre de sa volonté. Comment nous l'a-t-il révélé, c'est ce que je veux vous rappeler, en me fondant, non point sur une parole humaine, usais sur les oracles divins. Et d'abord, il est évident que les préceptes divins ne seraient d'aucune utilité pour

1. Philipp. III, 12-16.

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l'homme, s'il n'était pas doué du libre arbitre de sa volonté, pour accomplir ces préceptes et parvenir ainsi à la possession des récompenses promises. En effet, ces préceptes lui ont été donnés pour rendre impossible toute excuse fondée sur son ignorance. C'est dans ce sens que le Sauveur disait aux Juifs

" Si je n'étais pas venu, et si je ne leur avais pas parlé, ils seraient sans péché; mais maintenant leur péché reste sans excuse (1)". De quel péché parle donc Jésus-Christ, si ce n'est de ce crime horrible dont il prévoyait que les Juifs se rendraient coupables en le condamnant à mort? Du reste, ils étaient loin d'être sans péché, avant que le Christ s'incarnât au milieu d'eux. L'Apôtre dit également : " La colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et contre l'injustice de ces hommes qui retiennent la vérité dans l'iniquité. Car ils ont connu ce qui peut se découvrir de Dieu ; Dieu lui-même le leur a fait connaître. En effet, les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la création du monde, par la connaissance que les créatures nous en donnent; aussi sont-ils inexcusables (2) ". Comment donc les dit-il inexcusables, si ce n'est par rapport à cette excuse qu'a coutume d'alléguer l'orgueil humain, quand il s'écrie: Si je l'avais su, je l'aurais accompli ; si je ne l'ai pas fait, c'est que je ne savais pas ? Ou bien encore; Si je savais, j'agirais, mais je n'agis point, parce que j'ignore? Une telle excuse devient impossible quand le précepte est donné, c'est-à-dire quand est manifestée l'obligation de ne pas pécher.

3. Mais il est des hommes qui ne craignent pas de chercher en Dieu même leurs excuses. C'est à eux que l'apôtre saint Jacques adresse ces paroles : " Que nul ne dise, lorsqu'il est tenté, que c'est Dieu qui le tente ; car Dieu ne saurait ni tenter, ni pousser personne au mal. Chacun donc est tenté par sa propre concupiscence qui l'emporte et l'attire dans le péché; et ensuite, quand la concupiscence a conçu, elle enfante le péché, et quand le péché est accompli, il engendre la mort (3) ". A ceux qui voulaient également chercher leur excuse en Dieu, Salomon ré pond dans ses Proverbes : " Dans sa folie, l'homme viole ses propres voies, puis il en accuse Dieu dans son coeur (4) ": De même

1. Jean, XV, 22.— 2. Rom.I,18-20.— 3. Jacq. I, 13-15.— 4. Prov. XIX, 3.

nous lisons dans l'Ecclésiastique : " Ne dites point : Dieu est cause que je me suis retiré, car c'est à vous de ne pas faire ce qu'il déteste. Ne dites point: C'est lui qui m'a jeté dans l'égarement, car les méchants ne lui sont point nécessaires. Le Seigneur hait toute abomination et tout dérèglement, et ceux qui le craignent partagent sa haine contre le mal. Dieu, dès le commencement, a créé l'homme, et il l'a laissé dans la main de son propre conseil. Si vous le voulez, vous conserverez ses commandements, et vous garderez avec fidélité ce qui est agréable à Dieu. Il a mis devant vous l'eau et le feu, étendez la main vers ce que vous voudrez. La vie et la mort sont devant l'homme, et ce qu'il aura choisi lui sera donné (1) ". Se pouvait-il une révélation plus manifeste de l'existence du libre arbitre dans l'homme?

4. Et puis, combien de pages des saintes Lettres ne sont pas consacrées par Dieu à formuler ses préceptes et à en ordonner l'accomplissement? Pourquoi donc ces commandements, si l'homme n'est pas doué du libre arbitre? Pourquoi donc, avec le Psalmiste, proclamer bienheureux celui qui a mis sa " volonté dans la loi du Seigneur (2)?" N'est-ce pas clairement indiquer que c'est par sa volonté que l'homme s'attache à la volonté de Dieu? Et tous ces préceptes dans lesquels mention formelle nous est faite de la volonté

" Ne veuillez pas vous laisser vaincre par le mal (3) ; ne veuillez pas devenir comme le cheval et le mulet, qui n'ont pas d'intelligence (4); ne veuillez pas repousser les conseils de votre mère (5); ne veuillez pas être sage à vos propres yeux; ne veuillez pas déchoir de la discipline du Seigneur; ne veuillez pas négliger la loi ; ne veuillez pas refuser l'aumône au pauvre; ne veuillez pas inventer le mal contre votre ami (6); ne veuillez pas regarder une femme trompeuse (7); il n'a pas voulu comprendre dans la crainte de bien faire (8); ils n'ont pas voulu recevoir la discipline (9)". Enfin, tant d'autres passages semblables de l'Ancien Testament, que prouvent-ils autre chose, si ce n'est l'existence du libre arbitre de la volonté humaine? Cette même preuve jaillit non moins éclatante des Evangiles et des écrits apostoliques : " Ne

1 .Eccli. XV, 11-18. — 2. Ps. I, 2.— 3. Rom. XII, 21.— 4. Ps. XXXI, 9.— 5. Prov. I, 8.— 6. Id. III, 7, 11 , 27, 29. — 6. Id. V, 2.— 7. Ps. XXXV, 4. — 8. Prov. I, 20.

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veuillez pas vous amasser des trésors sur la terre (1) ; ne veuillez pas craindre ceux qui peuvent tuer le corps (2) ; celui qui veut venir à ma suite, qu'il se renonce lui-même (3); paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (4) ". Ecoutons maintenant l'apôtre saint Paul : " Qu'il fasse ce qu'il veut, il ne pèche pas s'il se marie; mais celui qui, n'étant engagé par aucune nécessité, et se trouvant en plein pouvoir de faire ce qu'il voudra, prend une ferme résolution dans son coeur, et juge en lui-même qu'il doit conserver sa fille vierge, celui-là fait une bonne oeuvre (5) ; si, le voulant, je le fais, j'obtiens la récompense (6) ; soyez sobres, et ne veuillez pas pécher (7); que l'esprit soit prompt à accomplir comme il est prompt à vouloir (8) ; après avoir vécu dans les délices depuis leur baptême, elles veulent se marier (9); tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront persécution (10); ne veuillez pas négliger la grâce qui est en vous (11); que le bien que vous faites ne vous soit point inspiré par la nécessité, mais par la volonté (12) ". Enfin, s'adressant aux serviteurs, il les avertit " de servir leurs maîtres avec coeur et avec une bonne volonté (13)". Saint Jacques écrit également : " C'est pourquoi, mes frères, ne veuillez pas vous tromper, et ne veuillez pas avoir la foi de Notre-Seigneur Jésus-Christ en faisant acception des personnes (14); ne veuillez pas vous déchirer les uns les autres (15) ". Saint Jean nous dit dans son épître: " Ne veuillez pas aimer le monde (16) "; et le reste. Ces sortes de formules: Ne veuillez pas ceci, ne veuillez pas cela ; ces préceptes divins dans lesquels le législateur exige formellement le concours de la volonté humaine pour en assurer l'accomplissement , tout cela ne prouve-t-il pas assez clairement l'existence du libre arbitre? Celui qui pèche ne doit donc s'en prendre qu'à lui-même, et non pas à Dieu. De même, celui qui agit selon Dieu né doit pas oublier que sa propre volonté a concouru pour sa part à l'accomplissement de cette bonne oeuvre. Ne faut-il pas qu'une action soit volontaire, pour que l'on puisse la dire bonne, et pour que l'on puisse en espérer la récompense

1. Matt. VI, 19. — 2. Id. X, 28. — 3. Id. XVI, 24. — 4. Luc, II, 14. — 5. I Cor. VII, 36, 37. — 6. Id. IX, 17. — 7. Id. XV, 31. — 8. II Cor. VIII, 11. — 9. I Tim. V, 11. — 10. II Tim. III, 12. — 11. I Tim. IV, 14. — 12. Philém. 14. — 13. Eph. VII, 6. — 14. Jacq. II , 1. — 15. Id. IV, 11. — 16. I Jean, II, 15.

pense de la bonté de Celui dont il est dit qu' " il rendra à chacun selon ses oeuvres (1)? "

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CHAPITRE III. LA VOLONTÉ REQUISE, MÊME POUR CONNAÎTRE LA LOI.

5. Ceux qui connaissent les divins préceptes n'ont donc plus à apporter pour excuse cette ignorance que tant d'hommes ont coutume d'invoquer en leur faveur. D'un autre côté, ceux mêmes qui ne connaissent pas la loi de Dieu ne doivent pas conclure qu'ils n'ont aucun châtiment à craindre, " car ceux qui ont péché sans la loi périront sans la loi. quant à ceux qui ont péché dans la loi, ils seront jugés par la loi (2)". Je ne crois pas cependant que, dans sa pensée, l'apôtre ait voulu dire que ceux qui pèchent sans connaître la loi, aient à craindre des châtiments plus rigoureux que n'en subiront ceux qui pèchent avec une pleine connaissance de la loi. Sans doute il semble plus grave de périr que d'être jugé ; mais n'oublions pas que l'Apôtre parle des Gentils et des Juifs; ceux-là n'ont pas reçu la loi et ceux-ci la possèdent. Or, oserait-on soutenir que les Juifs, qui pèchent dans la loi, ne méritent pas de périr, pour avoir refusé de croire en Jésus-Christ ? Et n'est-ce pas là le sens de ces paroles : " Ils seront jugés par la loi ? " Sans la foi en Jésus-Christ, personne ne peut être sauvé; par conséquent ce sera pour leur perte éternelle que les Juifs seront jugés. D'un autre côté, si la condition de ceux qui ignorent la loi de Dieu est pire que la condition de ceux qui la connaissent, comment donc restera vraie cette parole de l'Evangile : " Le serviteur qui, ne connaissant pas la volonté de son maître, accomplit des oeuvres répréhensibles, sera légèrement battu de verges ; tandis qu'il le sera cruellement celui qui, connaissant la volonté de son maître, se sera rendu coupable (3)?" Ces paroles du Sauveur ne prouvent-elles pas que c'est un péché plus grave de pécher avec connaissance que de pécher sans connaissance? Toutefois cette distinction n'autorise nullement à alléguer les ténèbres de l'ignorance comme excuse dans le péché. En effet, autre chose est de ne pas savoir; autre chose est de refuser de savoir. Ce qui est répréhensible, c'est la volonté, selon cette parole : " Il

1. Matt. XVI, 27. — 2. Rom. II, 12. — 3. Luc, XII, 48, 47.

n'a pas voulu comprendre dans la crainte de faire le bien (1) ". De plus, s'il s'agit, non plus de ceux qui refusent de connaître, mais de ceux qui sont dans l'état de simple ignorance, il est certain que cette ignorance passive ne les exemptera pas des châtiments éternels, lors même que pour eux l'absence de toute foi n'aurait d'autre cause que le malheur de n'avoir jamais appris ce qu'ils devaient croire; cependant les souffrances de l'enfer seront pour eux moins rigoureuses. Ce n'est donc point sans raison qu'il a été dit: "Versez votre colère sur les nations qui ne vous ont point connu (2) " ; et encore : "Lorsque Dieu viendra dans la flamme du feu pour punir ceux qui ne connaissent pas Dieu (3) ". Toutefois, pour obtenir la véritable, science, avec laquelle personne n'aura plus à dire : Je ne savais pas; je n'ai pas entendu; je n'ai pas compris, il faut le concours de la volonté propre, suivant cette parole : " Gardez-vous de ressembler au cheval et au mulet qui sont privés d'intelligence (4) " ; et cependant cet état est encore moins criminel que celui qui nous est décrit dans ces autres paroles : " Les paroles ne suffiront pas pour changer le serviteur endurci ; car lors même qu'il comprendrait, il s'obstinerait dans sa désobéissance (5)". Or,quand l'homme répond : Je ne puis faire ce qui m'est commandé, parce que je suis entraîné par ma concupiscence; ce n'est plus son ignorance qu'il invoque pour excuse, ce n'est plus Dieu qu'il accuse dans son coeur, il reconnaît le mal en soi-même et il en gémit. Et cependant qu'il sache que c'est bien à lui que s'adressent ces paroles de l'Apôtre : " Gardez-vous de vous laisser vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien (6)". Mais en lui disant : " Gardez-vous de vous laisser vaincre ", est ce que l'Apôtre ne proclame pas en lui l'existence du libre arbitre? Vouloir et refuser de vouloir, ne sont-ce pas là les actes constitutifs et essentiels de la volonté?

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CHAPITRE IV. LA GRÂCE NÉCESSAIRE A LA VOLONTÉ POUR FAIRE LE BIEN.

6. Tous ces témoignages et beaucoup d'autres semblables que l'on pourrait citer,

1. Ps. XXXV, 4. — 2. Id. LXXVIII, 6. — 3. II Thess. I, 8. — 4. Ps, XXXI, 9 . — 5. Prov. XXIX, 19. — 6. Rom. XII, 21.

prouvent si clairement en nous l'existence du libre arbitre, qu'il est même à craindre qu'on en force le sens et qu'on en vienne à conclure que, dans la direction d'une vie pieuse; bonne et digne de la récompense éternelle, il n'y ait plus de place pour le secours et la grâce de Dieu. N'est-ce pas alors que l'homme, oubliant sa misère et contemplant ce qui lui paraît être la justice de sa vie et la bonté de ses oeuvres, se glorifierait en lui-même et non pas dans le Seigneur, ne chercherait qu'en lui-même l'espérance de vivre saintement, sans crainte d'assumer contre soi cette malédiction formulée par le prophète Jérémie : " Maudit soit celui qui place son espérance dans l'homme, se confie à la chair de son bras, et laisse son cœur se séparer de Dieu (1)? " Comprenez, mes frères, cet oracle prophétique. Parce que le Prophète ne dit pas : Maudit soit celui qui place son espérance en soi-même, mais bien : " Maudit soit celui qui place son espérance dans l'homme ", ne pourrait-il pas se rencontrer: un imprudent qui osât conclure qu'il est défendu de placer son espérance dans un autre homme, mais non pas en soi-même? Prévoyant cette fausse interprétation de sa pensée et voulant prouver que l'homme ne doit pas même placer en soi son espérance, après avoir dit : " Maudit soit celui qui place son espérance dans l'homme ", le même Prophète ajoute aussitôt : " Et compte sur la chair de son bras ". Le bras désigne clairement ici la puissance d'agir ; et la chair, notre fragilité humaine. Il compte donc sur la chair de son bras, celui qui, pour faire le bien, croit parfaitement se suffire à soi-même, clans cette puissance fragile et caduque, que nous appelons la puissance humaine, sans avoir besoin que le Seigneur lui prête son secours. Voilà pourquoi le Prophète ajoute ce dernier trait au caractère du présomptueux : " Il laisse son coeur se séparer de Dieu ". Telle est, en toute vérité, cette hérésie Pélagienne, qui n'est liée que d'hier, et contre laquelle déjà tant de discussions se sont élevées, et tant de conciles ont été tenus par les évêques. Si je n'ai pu vous en adresser toutes les pièces et toutes les conclusions, du moins je vous ai envoyé tes plus importantes. Gardons-nous donc, pour faire le bien, de placer notre espérance dans l'homme, et de trouver notre

1. Jérém. XVII, 5.

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force dans la chair de notre bras; ne laissons pas notre coeur se séparer de Dieu; et bien plutôt écrions-nous : " Soyez mon secours, ne m'abandonnez pas, ne me rejetez pas, ô Dieu mon Sauveur (1) ".

7. Ainsi donc, frères bien-aimés, de même que nous avons prouvé par la sainte Ecriture que , pour bien vivre et pour bien agir, l'homme est doué du libre arbitre de sa volonté; voyons dans cette même Ecriture quelques-uns des témoignages qui nous prouveront que, sans la grâce de Dieu, nous ne pouvons faire le bien. Tout d'abord je vais dire un mot de votre sainte profession. Car s'il vous est donné de former cette belle communauté et d'y vivre dans la continence, n'est-ce point parce que vous avez méprisé la volupté charnelle? Or, au sujet de cette continence, rappelez-vous ce que les disciples dirent au Seigneur : " Si telle est la destinée de l'homme dans le mariage, il est préférable de ne point se marier ". Le Sauveur leur répondit : " Tous ne comprennent point cette parole, il n'y a, pour la comprendre, que ceux qui en ont reçu la grâce (2) ". N'était-ce pas au libre arbitre de Timothée que l'Apôtre adressait cette exhortation : " Renfermez-vous dans la continence (3)? " Il va même jusqu'à montrer la puissance de la volonté dans ce glorieux état, quand il écrit : " Pourvu qu'il n'éprouve aucune nécessité, et qu'il ait la puissance de sa volonté, qu'il conserve sa fille dans la virginité ". Et cependant " tous ne comprennent pas cette parole, il n'y a, pour la comprendre, que ceux qui en ont reçu la grâce ". En effet, ceux qui n'ont pas reçu cette grâce, ou lie veulent pas de la continence, ou ne font pas ce qu'ils veulent; au contraire, ceux qui l'ont reçue veulent le bien et accomplissent ce qu'ils veulent. J'en conclus rigoureusement que ceux, en petit nombre, qui comprennent cette parole dont le grand nombre est exclu, n'obtiennent ce précieux résultat que sous l'influence des deux principes : la grâce de Dieu et le libre arbitre.

8. Parlant de la pudeur conjugale, l'Apôtre a dit : " Qu'il fasse comme il veut, il ne pèche pas en se mariant (4) "; et cependant le mariage lui-même est un don de Dieu, selon cette parole de l'Ecriture : " C'est par le Seigneur

1. Ps. XXVI, 9.— 2. Matt. XIX, 10, 11.— 3. II Tim. V, 22.— 4. I Cor. VII, 37, 36.

que la femme est unie à son mari (1)" Voilà pourquoi, traitant de la pudeur conjugale qu'il oppose comme une barrière infranchissable à l'adultère, et de la virginité qu renonce à toutes les jouissances de la chair le Docteur des nations justifie ces deux états les déclare tous deux un don de Dieu, averti les époux de se rendre le devoir réciproque et ajoute aussitôt, s'adressant toujours aux Corinthiens : " Je voudrais que tous vous pussiez, comme moi, vivre dans la continence"; ces paroles nous prouvent qu'il vivait dans la virginité; il continue : " Mais chacun a reçu de Dieu un don qui lui est propre, l'un d'une manière et l'autre d'une autre manière (2) ", Et puis, toutes ces prescriptions formulées par la loi de Dieu contre la fornication et l'adultère, ne supposent-elles pas nécessairement le libre arbitre ? Pourquoi des préceptes, si l'homme ne trouvait pas dans sa volonté propre le moyen d'obéir aux commandements du Seigneur? Et cependant il n'en est pas moins vrai que le pouvoir même que nous avons d'accomplir les préceptes de la chasteté est un don qui ne saurait nous venir que de Dieu. De là cette parole du livre de la Sagesse; " Je savais que personne ne peut être continent si Dieu ne lui en fait la grâce, et que c'est un des signes de la sagesse de connaître la source unique d'où ce don peut nous être conféré (3) ". Or, à l'encontre de ces saints préceptes de la chasteté, " chacun se sent tenté, attiré et entraîné par sa propre concupiscence (4) ". Dans cette situation, si l'homme s'écrie : Je veux obéir, mais je suis vaincu par ma concupiscence; l'Ecriture,s'adressant à son libre arbitre, lui répond : " Ne veuillez pas vous laisser vaincre par le mal, mais triomphez du .mal par le bien ". Or, cette victoire n'est possible qu'avec le secours de ta grâce, sans lequel la loi n'est plus qu'une force imprimée au péché. En effet, c'est dans les prohibitions de la loi que la concupiscence trouve l'occasion de se développer et d'accroître ses forces, si elle ne se trouve point arrêtée par l'esprit de grâce. De là ce mot de l'Apôtre : " Le péché est l'aiguillon de la mort, et la loi est la force du péché ". De là aussi ce gémissement poussé par l'homme : Je veux observer le précepte de la. loi, mais je me vois vaincu par la force de ma concupiscence. Que sert-il donc de dire à la volonté : " Gardez

1. Prov. XIX, 14.— 2. I Cor. VII, 7. — 3. Sag. VIII, 21.— 4. Jacq. I,14.

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vous de vous laisser vaincre par le mal ", si cette volonté ne se sent pas appuyée sur le secours de la grâce? C'est également la pensée de l'Apôtre; car, après avoir dit de la loi qu'elle est " la force du péché ", il ajoute aussitôt : " Rendons grâces à Dieu qui nous donne la victoire par Notre-Seigneur Jésus-Christ (1) ". Donc, la victoire par laquelle nous triomphons du péché, n'est rien autre chose que le don de Dieu venant au secours de notre libre arbitre, pour lui aider à soutenir les efforts du combat.

9. De là cette parole du divin Maître : " Veillez et priez, afin que vous n'entriez point en tentation (2) ". Tous ceux donc qui combattent contre leur propre concupiscence doivent prier afin qu'ils n'entrent pas en tentation, c'est-à-dire afin qu'ils ne se laissent ni séduire ni entraîner par la concupiscence. Or, celui-là n'entre pas en tentation, qui triomphe par sa bonne volonté de la concupiscence mauvaise. Mais, pour en triompher, il ne suffit pas du libre arbitre, il faut encore la grâce divine obtenue par la prière. En effet, n'est-il pas évident que si la prière nous est commandée, c'est en vue d'obtenir la grâce de Dieu? Si le Sauveur se fût contenté de dire : " Veillez afin que vous n'entriez pas en tentation ", il n'aurait fait appel qu'à la seule volonté de l'homme; mais comme il ajoute: " Et priez ", il prouve clairement que nous avons besoin du secours de Dieu pour ne point entrer en tentation. C'est au libre arbitre qu'il est dit : " Mon fils, gardez-vous de quitter la discipline du Seigneur (3) " ; et, s'adressant au chef des Apôtres, le Seigneur lui a dit : " Pierre, j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas (4) ". L'homme est donc aidé parla grâce, autrement ce serait en vain que des préceptes surnaturels se seraient imposés à sa volonté.

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CHAPITRE V. LA GRÂCE ESSENTIELLEMENT GRATUITE.

10. Le Seigneur nous dit par son prophète "Convertissez-vous à moi et je me convertirai à vous (1)".Il semblerait d'abord que de ces deux actions l'une, nous convertir à Dieu, est l'oeuvre propre de notre volonté, tandis .que1'autre serait l'oeuvre de la grâce, car ce n'est que par la grâce que Dieu se convertit à

1. Cor. XV, 56, 57. — 2. Matt. XXVI, 41. — 3. Prov. III, 11. — 4. Luc, XXII, 32. — 5. Zach. 1, 3.

nous. De leur côté, les Pélagiens pensent pouvoir s'appuyer sur ces paroles, pour soutenir que la grâce nous est donnée selon nos mérites. Or, rappelons-nous que, dans un concile de la Palestine dont Jérusalem fait partie, Pélage, accusé par les évêques de soutenir cette proposition, prit le parti de dissimuler, sentant fort bien la gravité du reproche qui lui était fait; comprenant qu'affirmer de la grâce de Dieu qu'elle nous est donnée selon nos mérites, c'était s'attaquer de front à la doctrine catholique et à la grâce elle-même, il se vit dans l'alternative nécessaire, ou d'anathématiser cette erreur, ou de se voir lui-même frappé d'anathème. Il prit donc le premier parti; mais ses écrits postérieurs prouvent clairement que l'anathème qu'il formula contre sa propre doctrine n'était qu'une feinte et une dissimulation, car depuis il n'a cessé d'enseigner que la grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites. Quoi qu'il eh soit, les Pélagiens recueillent avec soin dans l'Ecriture des passages comme celui-ci : "Convertissez-vous à moi et je me convertirai à vous "; ils en concluent que c'est uniquement en considération et en proportion de notre retour à Dieu, que nous est donnée la grâce divine par laquelle Dieu lui-même revient à nous. Ils ne veulent donc pas comprendre que, si notre retour à Dieu n'était pas lui-même un don de Dieu, des paroles comme les suivantes n'auraient plus aucune raison d'être : " Dieu des vertus, convertissez-nous (1) ; ô Dieu, en vous " retournant vers nous, vous nous vivifiez; convertissez-nous, ô Dieu de notre salut (2) "; et beaucoup d'autres expressions semblables qu'il serait trop long de rapporter. D'ailleurs, venir à Jésus-Christ, qu'est-ce autre chose que se tourner vers lui par la foi? Or, nous lisons : " Personne ne peut venir à moi, s'il n'en a reçu la grâce de mon Père (3) ".

11. Nous lisons également dans le second livré des Paralipomènes : " Le Seigneur est avec vous, lorsque vous êtes avec lui, et si vous le cherchez, vous le trouverez; mais si vous l'abandonnez, il vous abandonnera (4) ". Ces paroles prouvent clairement l'existence du libre arbitre. Or, ceux qui soutiennent que la grâce nous est donnée selon nos mérites, voudraient conclure de ce passage que notre propre mérite à nous, c'est

1. Ps. LXXIX, 8.— 2. Ps. LXXXIV, 7, 5. — 3. Jean, VI, 66. — 4. II Paral. XV, 2.

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d'être avec Dieu, et si Dieu daigne venir avec nous, cette grâce nous est faite en conséquence de notre mérite précédent. De même c'est pour nous un mérite personnel de chercher Dieu, et si Dieu nous donne la grâce de le trouver, c'est en conséquence de notre propre mérite.

Nous lisons encore : " Et toi, mon fils Salomon, connais Dieu, et sache lui obéir dans la perfection de ton coeur et dans la volonté de ton âme ; car le Seigneur scrute le fond des coeurs, et connaît les pensées de l'esprit; si tu le cherches, tu le trouveras, et si tu l'abandonnes, il te repoussera éternellement (1) ". Ces paroles prouvent évidemment l'existence du libre arbitre. Mais les Pélagiens veulent trouver le mérite propre de l'homme dans ces mots : " Si tu cherches Dieu ", afin de conclure que c'est en conséquence de ce mérite antérieur que la grâce lui est donnée " de trouver Dieu ". Quels efforts ne fout-ils pas pour prouver que la grâce nous est donnée selon nos mérites, c'est-à-dire que la grâce n'est plus la grâce? En effet, comme le dit clairement l'Apôtre, si Dieu ne fait que nous rendre selon nos mérites, " la récompense qui se donne à quelqu'un pour ses oeuvres, ne lui est pas imputée comme une grâce, mais comme une dette (2) ".

12. Oui, sans doute, pendant qu'il persécutait l'Eglise, l'Apôtre avait beaucoup mérité, mais en mal ; de là cette parole : " Je ne " suis pas digne d'être appelé Apôtre, parce " que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu ". Or, c'est au moment même où il mettait le comble à sa méchanceté, qu'il reçut le bien pour le mal ; aussi s'empresse-t-il d'ajouter:" C'est donc par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ". Enfin il n'est pas jusqu'à son libre arbitre, dont il ne tienne à proclamer l'existence et l'action, quand il s'écrie : " La grâce de Dieu n'a pas été vaine en moi, car j'ai travaillé plus que tous les autres ". C'est également au libre arbitre qu'il adresse ces pressantes exhortations : " Nous vous " prions de ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu (3) ". Pourquoi donc leur exprimer cette demande, s'ils ont perdu toute volonté propre, par le fait même qu'ils ont reçu la grâce? Cette volonté existe; mais afin de nous montrer que cette volonté n'est capable

1. Par. XXXVIII, 9. — 2. Rom. IV, 4. — 3. II Cor. VI, 1.

d’aucun bien sans la grâce de Dieu, l'Apôtre, après avoir dit : " La grâce n'a pas été vaine en moi, et j'ai travaillé plus que tous les autres ", s'empresse d'ajouter : " Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi (1) " ; c'est-à-dire, non pas moi seul, mais la grâce de Dieu avec moi. Le principe de ses oeuvres, ce n'est donc ni la grâce seule, ni sa propre volonté seule, mais la grâce de Dieu avec sa volonté.

Au contraire, s'agit-il de sa vocation divine, et de l'étonnante conversion qui en a été la suite (2), tout ici nécessairement est l'oeuvre de la grâce, car s'il avait acquis de grands mérites antérieurs,ces mérites étaient mauvais et dignes de châtiment. Il écrivait également à son disciple Timothée : " Souffrez avec moi pour l'Evangile, selon la force que vous recevrez de Dieu qui nous a rachetés et appelés par sa vocation sainte, non selon nos oeuvres, mais selon le décret de sa volonté et selon la grâce qui nous a été donnée en Jésus-Christ avant tous les siècles (3)". Rappelant ce qu'il était, il s'écrie : " Autrefois nous étions aussi nous-mêmes insensés, désobéissants, égarés, asservis à une infinité de passions et de voluptés, pleins de malignité et d'envie, clignes d'être haïs et nous haïssant les uns les autres ". Or, pour de telles oeuvres, que méritait-il, sinon les plus rigoureux châtiments? Mais Dieu, lui rendant le bien pour le mai, et lui conférant cette grâce qui nous est conférée gratuitement, et non pas selon nos mérites, a opéré en lui cette heureuse transformation qui nous est décrite en ces termes : " Mais depuis que la bonté de Dieu, notre Sauveur, et son amour pour les hommes, ont paru dans le monde, il nous a sauvés, non à cause des oeuvres de justice que nous eussions faites, mais à cause de sa miséricorde, par l'eau de la régénération et par le renouvellement du Saint-Esprit qu'il a répandu sur nous avec une abondante effusion par Jésus-Christ notre Sauveur, afin que, étant justifiés par sa grâce, nous devinssions les héritiers de la vie éternelle, selon l'espérance que nous en avons (4) ".

1. I Cor. XV, 9, 10. — 2. Act. IX. — 3. II Tim. I, 8, 9. — 4. Tit, III, 3-7.

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CHAPITRE VI. EN COURONNANT NOS MÉRITES, DIEU COURONNE SES DONS.

13. Tous ces témoignages et autres semblables prouvent que ce n'est pas en conséquence de nos mérites que la grâce nous est conférée, car nous avons vu et nous voyons chaque jour cette grâce largement départie à des hommes qui, non-seulement ne l'avaient méritée par aucune bonne oeuvre, mais l'avaient même déméritée par des fautes sans nombre. Or, quand cette grâce nous est conférée, nous commençons à mériter, mais par la grâce; car dès qu'elle se retire, l'homme, bien loin de s'élever par son libre arbitre, tombe précipité par son libre arbitre lui-même. Par conséquent, alors même que l'homme commence à bien mériter, qu'il n'oublie pas d'attribuer ces mérites, non pas à lui même, mais à Dieu, vers qui le Psalmiste lançait cette parole : " Soyez mon secours, ne m'abandonnez pas (1) ". En disant. " Ne m'abandonnez pas ", David affirme clairement que, s'il était abandonné, il se trouverait dans une impuissance absolue de faire le bien par lui-même; de là ces autres paroles : " J'ai dit, dans mon abondance, jamais je ne serai ébranlé ". Il avait pu penser que l'abondance qui le rendait inébranlable était un bien qui lui appartenait en propre; bientôt il comprit que ce privilège dont il était personnellement glorifié, ne lui venait que de Dieu ; car, sentant là grâce l'abandonner peu à peu, il s'écrie : " Seigneur, par un effet de votre volonté vous avez accordé la puissance à ma beauté, ruais vous avez ensuite détourné votre face, et je suis tombé dans la confusion (2) ". Tout homme a donc besoin de la grâce de Dieu, non-seulement pour être justifié, c'est-à-dire pour passer du péché à la justice, et du mal au bien, mais encore, après sa justification, pour marcher avec la grâce, et s'appuyer sur elle s'il ne. veut pas s'exposer à tomber. De là ce mot du Cantique des cantiques, appliqué à l'Église : " Quelle est celle qui s'élève après avoir été blanchie, et appuyée sur son frère (3)? " Elle a été rendue toute blanche, parce qu'elle n'aurait pu se purifier elle-même. Et par qui donc a-t-elle été rendue éclatante de blancheur, si ce n'est par celui

1. Ps, XXVI, 9.— 2. Id. XXIX. 7. 8.— 3. Cant. VIII. 5.

qui a mis sur les lèvres de son prophète ces belles paroles : " Lors même que vos péchés seraient rouges comme l'écarlate, je vous rendrai blancs comme la neige (1)? " Or, avant que cette âme reçût de Dieu sa purification, elle ne méritait rien de bon ; mais à peine a-t-elle été purifiée, qu'elle marche dans la voie du bien, tout le temps du moins qu'elle reste unie à celui de qui seul elle tient sa justification. De là cette parole: " Sans moi vous tic pouvez rien faire (2) " ; parole adressée à ses disciples par le divin Sauveur, dont toute âme purifiée doit rester l'épouse fidèle.

14. Mais revenons à l'apôtre saint Paul chargé de tant de crimes, au moment même où il obtenait la grâce de ce Dieu qui rend le bien pour le mal. Sentant sa mort approcher, il écrit à son disciple Timothée : " Je suis comme une victime que l'on immole, et voici le moment de me dissoudre. J'ai combattu le grand combat, j'ai consommé ma course, j'ai gardé la foi ". C'est ainsi qu'il énumère ses mérites, avec la ferme assurance que ces mérites lui obtiendront la couronne, à lui qui avait obtenu la grâce après une longue suite de péchés. Mais sur tout remarquez ces paroles: " Au reste, la couronne de justice m'est réservée, couronne que le Seigneur, en sa qualité de juge équitable, me rendra au dernier jour (3)". A qui donc le juste juge rendrait-il la couronne, si le père miséricordieux n'avait d'abord conféré la grâce? Et, comment y aurait-il une couronne de justice, si la grâce qui justifie le pécheur n'avait point été antérieurement conférée? Comment, enfin, cette couronne serait-elle accordée à titre de dette, si la grâce n'avait été auparavant conférée à titre purement gratuit?

15. Les Pélagiens veulent établir une distinction entre la grâce de la rémission des péchés et la grâce de la vie éternelle; quant à la première, elle nous serait accordée sans aucun mérite antérieur de notre part ; mais quant à la seconde, elle ne serait qu'une récompense rigoureusement gagnée par nos mérites précédents. Voyons ce que peut valoir cette distinction. Si dans nos propres mérites ils savaient reconnaître les dons mêmes de Dieu, leur doctrine pourrait être acceptée. Mais il n'en est point ainsi, car, à

1 Isa. I, 18. — 2. Jean, XV, 5. — 3. II Tim. IV, 6-8.

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leurs yeux, nos mérites sont exclusivement notre œuvre propre en dehors de tout concours surnaturel de la grâce. Aussi je ne puis mieux leur répondre qu'en leur rappelant ces paroles de l'Apôtre: " Quel est donc celui qui met de la différence entre vous ? Qu'avez-vous donc que vous n'ayez reçu ? Et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez vous comme si vous ne l'aviez point reçu.(1) ? " A tous ces hérétiques on peut donc dire en toute vérité: Dieu couronne ses dons et non vos mérites; et si vos mérites sont votre œuvre propre, Dieu n'y a donc absolument aucune part. Dans ce cas, vos prétendus mérites ne sont que des titres au châtiment, car ce sont des mérites mauvais que Dieu ne saurait couronner; et si vos mérites sont bons, ils sont réellement des dons de Dieu, selon cette parole de saint Jacques : " Tout bienfait excellent et tout don parfait nous vient d'en haut, et descend du Père des lumières (2) ". Saint Jean le précurseur avait dit également: " L'homme ne peut recevoir que ce qui lui est donné du ciel (3) ". C'est aussi du ciel que nous est venu le Saint-Esprit, après que Jésus y fut monté, qu'il y eut entraîné notre captivité captive, et qu'il eut versé sur, les hommes ses dons les plus abondants (4). Si donc vos mérites sont des dons de Dieu, Dieu en les couronnant couronne ses dons, et non pas vos mérites personnels.

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CHAPITRE VII. LA GRÂCE, PRINCIPE DE TOUS NOS MÉRITES.

16. Mais, considérons ces mérites mêmes dont nous parle l'apôtre saint Paul, et qui recevront, dit-il, la couronne de justice de la part du souverain Juge. Voyons si ces mérites sont bien l'oeuvre propre et personnelle de cet Apôtre, et acquis par ses propres forces en dehors de tout concours surnaturel de la grâce ; ou bien, si ces mêmes mérites ne sont, à proprement parler, que les dons mêmes de Dieu. " J'ai combattu le grand combat ", dit-il, "j'ai consommé ma course, j'ai conservé la foi ". Et d'abord si ces bonnes oeuvres n'avaient pas été précédées par de bonnes pensées qui, seules, pouvaient les inspirer, aucune de ces oeuvres ne se serait réalisée. Or, parlant de ces mêmes pensées, l'Apôtre écrit aux Corinthiens.

1. I Cor. IV, 7. — 2. Jacq. I, 17.— 3. Jean, III, 27. — 4. Ps. LXVII, 19; Eph. IV, 8.

" Nous ne sommes pas capables de former de nous-mêmes aucune bonne pensée, comme de nous-mêmes, mais c'est Dieu qui nous en rend capables (1) ". Examinons ensuite chacune de ces bonnes oeuvres en particulier. " J'ai combattu ", dit-il, " le grand combat ". Je demande donc d'où lui venait cette force pour combattre; est-ce de lui-même, ou l'avait-il reçue du ciel? Mais à Dieu ne plaise que nous supposions jamais que cet Apôtre ignorât cette grande loi formulée dans le Deutéronome : " Ne dites point dans votre coeur : Ma force et la puissance de mon bras ont réalisé pour moi ces grands " prodiges; souvenez-vous, au contraire, que c'est le Seigneur votre Dieu qui vous donne la force d'accomplir toutes ces oeuvres (2) ". D'un autre côté, de quelle utilité peut être ce généreux combat, à moins qu'il ne soit suivi de la victoire? Et qui donc nous donne la victoire, si ce n'est celui dont il est dit: " Rendons grâces à Dieu, qui nous donne la victoire par Jésus-Christ Notre-Seigneur (3) ". Dans une autre circonstance, après avoir cité ce passage du psaume: " Parce que nous nous mortifions tout le jour à cause de vous, nous sommes regardés comme des agneaux destinés à la boucherie ", l'Apôtre ajoute aussitôt: " Mais nous triomphons en toutes choses par celui qui nous a aimés (4) ". La victoire ne vient donc pas de nous, mais de celui qui nous a aimés.

L'Apôtre continue : " J'ai consommé ma course ". Or, c'est lui-même qui avait dit ailleurs : " Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde (5) ". Cette proposition ne saurait assurément se traduire ainsi: Cela dépend, non point de Dieu qui fait miséricorde, mais de l'homme qui veut et qui court: un tel langage serait en contradiction manifeste avec celui de l'Apôtre.

17. Enfin, s'écrie l'Apôtre, "j'ai conservé la foi". Or , c'est lui-même encore qui avait dit ailleurs: " J'ai obtenu miséricorde, afin que je fusse fidèle (6) ". Il ne dit pas: J'ai obtenu miséricorde, parée que j'étais fidèle, mais : " Afin que je fusse fidèle " ; nous montrant ainsi que nous ne pouvons avoir la foi que par la miséricorde de Dieu., et que cette foi est essentiellement un don de Dieu. Mais,

1. II Cor. III, 5. — 2. Deut. VIII, 17, 18. — 3. I Cor. XV, 57.— 4. Ps. XLIII, 22 ; Rom. VIII, 36, 37.— 5. Rom. IX, 16.— 6. I Cor. VII, 25.

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voici qui est plus explicite encore: "C'est par la grâce que vous êtes sauvés en vertu de la foi, et cela ne vient pas de vous, puisque c'est un don de Dieu ". Quelques téméraires pourraient dire : Nous avons reçu la grâce, garce que nous avons cru, s'attribuant ainsi a foi à eux-mêmes, et la grâce, l'attribuant à lieu. Non, dit l'Apôtre, car, après avoir dit que nous sommes sauvés en vertu de la foi, il s'empresse d'ajouter: " Et cela ne vient pas de nous, puisque c'est un don de Dieu ". Du moins ils auraient pu croire que c'est par leurs oeuvres qu'ils avaient mérité ce don; l'Apôtre leur ôte jusqu'à cette dernière illusion, quand il ajoute: " Cela ne vient point de vos oeuvres, afin que nul ne se glorifie (1)". Qu'on ne dise pas qu'il ne tient aucun compte les bonnes œuvres, car il affirme hautement lue Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres (2); ce qu'il atteste, c'est que les oeuvres procèdent de la foi, et non la foi des oeuvres ; par conséquent, celui qui pour nous est la source des oeuvres de justice, c'est celui-là même qui pour nous est la source de cette foi dont il est dit : " Le juste vit de la foi (3) ".

18. Ne comprenant pas ces paroles de l'Apôtre: " Nous pensons que l'homme est justifié par la foi sans les œuvres de la loi (4) ", certains hérétiques ont pensé que la foi seule suffisait à l'homme pour le salut, lors même qu'il mènerait une vie coupable et qu'il négligerait entièrement les bonnes oeuvres. Telle n'est pas assurément la doctrine de ce vase d'élection, car après avoir dit: " Dans le Christ Jésus la circoncision n'a par elle-même aucune valeur, ni le prépuce ", il s'empresse d'ajouter : " Ce qui nous sert, c'est la foi qui agit par la charité (5) ". Cette foi dont il parle, c'est bien celle qui établit un mur de séparation entre les fidèles et les démons impurs ; car, selon saint Jacques, ces démons " croient et tremblent (6) ", mais ils n'accomplissent aucune oeuvre bonne. Ils n'ont donc pas cette foi dont vit le juste, c'est-à-dire, qui agit par 1a charité, et dont Dieu récompense les oeuvres parles ineffables délices de la vie éternelle. Mais n'oublions pas que c'est de Dieu que nous viennent les oeuvres, la foi et la charité ; voilà pourquoi le docteur des nations a pu nommer grâce la vie éternelle.

1. Eph. II, 8,9.— 2. Rom. II, 6. — 3. Habac. II, 4.— 4. Rom. III, 28.— 5. Gal. IV, 6. — 6. Jacq. II, 19.

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CHAPITRE VIII. LA VIE ÉTERNELLE EST UNE GRÂCE.

19. Cette doctrine soulève une importante question que nous allons résoudre avec le secours de Dieu. Ces paroles de l'Ecriture " Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres (1) ", prouvent que la vie éternelle sera la récompense des bonnes oeuvres. Comment donc la vie éternelle peut-elle s'appeler une grâce, puisque la grâce n'est- point la récompense des oeuvres, mais un don purement gratuit, selon ces paroles de l'Apôtre : "La récompense qui se donne à quelqu'un pour ses oeuvres, ne lui est point imputée comme une grâce, mais comme une dette (2) " ; et encore " Dieu a sauvé ceux qu'il s'est réservés selon l'élection de sa grâce " ; il ajoute aussitôt " Si c'est par grâce, ce n'est donc point par les oeuvres, autrement la grâce ne serait plus grâce (3)". Si donc la vie éternelle est accordée comme récompense des oeuvres, comment peut-on dire qu'elle soit une grâce? Ou bien dira-t-on qu'aux yeux de l'Apôtre, la vie éternelle n'est point une grâce? Mais son langage est des plus formels sur ce point, et la plus légère attention suffit pour le comprendre. En effet, après avoir dit: " La mort est la solde du péché", il ajoute aussitôt " Mais la vie éternelle est une grâce de Dieu, en Jésus-Christ Notre-Seigneur (4) ".

20. Il n'y a donc, je crois, de solution possible à cette question, qu'autant que nous voulons bien comprendre que ces bonnes oeuvres qui obtiennent pour récompense la vie éternelle, sont elles-mêmes du ressort de la grâce de Dieu, selon cette parole du Sauveur. "Sans moi, vous ne pouvez rien faire (5)". L'Apôtre lui-même avait dit : " C'est par la grâce que vous êtes sauvés, en vertu de a la foi, et cela ne vient pas de vous, puisque c'est un don Dieu ; cela ne vient pas de vos oeuvres, afin que nul ne se glorifie en soi-même ". Puis, s'apercevant que les hommes pourraient peut-être interpréter sa pensée en ce sens que la foi seule suffit à ceux qui croient, sans qu'ils aient aucun besoin des bonnes oeuvres; ou bien, craignant que les hommes ne tirent vanité de leurs bonnes œuvres, comme s'ils se suffisaient pleinement

1. Matt. XVI, 27.— 2. Rom. IV, 4.— 3. Id. XI, 5, 6.— 4. Id. VI, 23.— 5. Jean, XV, 5.

à eux-mêmes pour les accomplir, il ajoute aussitôt : " Car nous sommes son ouvrage, étant créés en Jésus-Christ dans les bonnes oeuvres que Dieu a préparées afin que nous pussions y marcher (1) ". Pourquoi donc, lorsqu'il avait dit en faveur de la grâce: " Cela ne vient point de vos oeuvres, afin que nul ne se glorifie en soi-même ". Pourquoi, dis-je, nous en fournir cette raison : " Nous sommes l'ouvrage de Dieu, étant créés en Jésus-Christ dans les bonnes œuvres ? " Comment donc nous dire : " Cela ne vient pas de vos oeuvres, afin que nul ne se glorifie en soi-même? " Ecoutez enfin, et comprenez :" Cela ne vient pas de vos œuvres ", c'est-à-dire de vos œuvres propres, de ces œuvres dont vous êtes exclusivement le principe et la cause; mais il en est autrement si vous parlez de ces oeuvres dans lesquelles Dieu nous a formés et créés. " Nous sommes son ouvrage, étant créés en Jésus-Christ dans les bonnes œuvres ", non pas de cette création qui nous a donné l'être, mais de celle dont parlait celui qui, tout homme qu'il était, s'écriait : " Créez en moi un coeur pur, ô mon Dieu (2) " ; de celle encore qui inspirait à l'Apôtre ces belles paroles : " Si donc quelqu'un est en Jésus-Christ, il est devenu une nouvelle créature; ce qui était vieux est passé; tout est devenu nouveau, et le tout vient de Dieu (3)". Nous sommes donc créés et formés " dans les bonnes oeuvres qui " ont été préparées ", non point par nous-mêmes, " mais par Dieu, afin que nous pussions y marcher ". C'est pourquoi, très chers frères, si notre bonne vie n'est autre chose que la grâce de Dieu ; à plus forte raison la vie éternelle, récompense de notre bonne vie , doit-elle être également une grâce de Dieu ; car cette vie éternelle ne saurait être donnée que gratuitement, puisque la bonne vie à laquelle elle est donnée comme récompense, nous est elle-même donnée gratuitement. Toute la différence, la voici : la bonne vie est en elle même une grâce purement gratuite, tandis que la vie éternelle qui lui est donnée comme récompense, et précisément parce qu'elle lui est donnée comme récompense, devient réellement une grâce en récompense d'une autre grâce; c'est la couronne conférée à la justice. Et c'est ainsi que l'on a pu dire en toute vérité, parce que

1. Eph. II, 8-10.— 2. Ps. L, 12. — 3. II Cor. V, 17, 18.

réellement c'est la vérité, que Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres.

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CHAPITRE IX. LA GRÂCE POUR LA GRÂCE .

21. Vous me demanderez peut-être si ces mots : " La grâce pour la grâce ", se trouvent quelque part dans les saintes Ecritures. Mais n'avez-vous donc pas l'Evangile de saint Jean, cet évangile tout éclatant de lumière, et dans lequel le Précurseur rend de Jésus-Christ ce glorieux témoignage : " Nous avons tous reçu de sa plénitude, et la grâce pour la grâce (1)? " Nous avons reçu de sa plénitude quelques parcelles proportionnées à notre faiblesse et destinées à rendre notre vie sainte " selon la mesure du don de la foi que Dieu a départie à chacun d'entre nous (2) ", car " chacun a son don particulier, tel qu'il le reçoit de Dieu, l'un d'une manière, et l'autre d'une autre manière (3) ". Telle est la grâce elle-même; mais nous recevrons en outre la grâce pour la grâce, quand nous sera départie cette vie éternelle, dont l'Apôtre a dit: " La grâce de Dieu, c'est la vie éternelle en Jésus-Christ Notre-Seigneur " ; il venait de dire dans le même sens : " Le salaire du péché, c'est la mort ". La mort est vraiment un salaire, puisque la mort éternelle est pour la milice diabolique un châtiment qui lui est dû à titre de rigoureuse justice. L'Apôtre aurait pu dire également et en toute vérité de la vie éternelle, qu'elle est le salaire de la justice, mais il aime mieux dire : " La grâce de Dieu, c'est la vie éternelle ", afin de nous faire mieux comprendre que ce n'est point par nos propres mérites, mais par sa miséricorde, que Dieu nous conduit à la vie éternelle. Voilà pourquoi le Psalmiste, parlant à son âme, lui dit de Dieu : " Il vous couronne dans sa bienveillance et sa miséricorde (4) ", Est-ce que cette couronne rie nous est pas donnée pour nos bonnes oeuvres? Oui, sans doute, mais c'est Dieu lui-même qui opère ces bonnes oeuvres dans les justes, selon cette parole : " C'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir "; de là cette conclusion du Psalmiste : " Dieu vous couronne dans sa bienveillance et sa miséricorde " , car c'est par un effet de sa miséricorde que nous accomplissons ces

1. Jean, I, 16.— 2. Rom. XII, 3.— 3. I Cor. VII, 7.— 4. Ps. CII, 4.

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bonnes œuvres que Dieu couronne de la gloire éternelle. Cette parole de l'Apôtre " C'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir ", ne prouve nullement qu'il eût nié le libre arbitre. Autrement aurait-il dit, dans le verset précédent: " Opérez votre salut avec crainte et tremblement (1)? " La loi qui nous oblige d'opérer notre salut, suppose évidemment en nous la présence du libre arbitre ; mais en nous ordonnant de l'opérer avec crainte et tremblement, il ne veut pas que nous puissions nous attribuer le bien que nous faisons, et nous glorifier de nos bonnes oeuvres, comme si ces oeuvres venaient de nous. Supposant donc qu'un l'interroge, et qu'on lui demande pourquoi il se sert de ces expressions : " Avec crainte et tremblement ", l'Apôtre rend raison de son tangage en ajoutant : " C'est Dieu qui opère en vous ". En effet, si vous craignez et si vous tremblez, vous n'êtes point tentés de vous glorifier de vos oeuvres, parce que vous savez que c'est Dieu qui les opère en vous.

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CHAPITRE X. LA LOI ET LA GRÂCE .

22. Ainsi donc, mes frères, vous devez par votre libre arbitre ne pas faire le mal et faire le bien : tel est le précepte qui nous est imposé par la loi de Dieu dans les Livres sacrés, soit de l'Ancien, soit du Nouveau Testament. liais lisons et comprenons, avec la grâce de Dieu, ces paroles de l'Apôtre : " Nul homme ne sera justifié devant Dieu par les oeuvres de la loi ; car la loi ne donne que la cou" naissance du péché (2) ". " La connaissance ", dit-il, et non pas la consommation. Or, lorsque l'homme connaît le péché, si la grâce n'est point là pour lui faire éviter le péché qu'il connaît, la loi, sans aucun doute, produit alors la colère. C'est la pensée que formule dans un autre endroit le même Apôtre : " La loi opère la colère ". Il nous fait entendre par là que la colère de Dieu prend des proportions plus grandes contre tout prévaricateur qui connaît le péché par la loi, et cependant commet ce péché. Cet homme devient alors un prévaricateur de la loi, selon cette autre parole : " Là où il n'y a pas de

1. Philipp. II, 13, 12. — 2. Rom. III, 20.

loi, il ne saurait y avoir de prévarication (1) ". Voilà pourquoi nous lisons ailleurs : " Afin que nous servions Dieu dans la nouveauté de l'esprit, et non point dans la vétusté de la lettre ". C'est la loi qu'il désigne par cette vétusté de la lettre, tandis que la nouveauté de l'esprit ne peut désigner que la grâce. Mais, craignant de paraître accuser ou blâmer la loi, saint Paul se fait à lui-même la question : " Que dirons-nous donc? La loi serait-elle un péché? Assurément non ". Il ajoute : " Toutefois je n'ai connu le péché que par la loi " ; c'est déjà ce qu'il avait dit : " Le péché nous est connu par la loi. Car je n'aurais point connu la concupiscence si la loi n'avait dit : Vous n'aurez point de mauvais désirs. Mais le péché ayant pris occasion de s'irriter par les préceptes, a produit en moi toutes sortes de convoitises, car sans la loi le péché était mort. Et moi je vivais autrefois sans loi ; mais le commandement survint, et le péché est ressuscité. Et moi je suis mort, et il s'est trouvé que le commandement qui devait servir à me donner la vie, a servi à me donner la mort. Car, à l'occasion du commandement, le péché s'étant irrité davantage, m'a trompé, et m'a tué par le commandement même. Ainsi la loi est véritablement sainte, et le commandement est saint, juste et bon. Ce qui était bon en soi m'a-t-il donc causé la mort? Nullement ; mais c'est le péché qui, m'ayant donné la mort par une chose qui était bonne, a fait paraître ce qu'il était, de sorte que, par ces mêmes préceptes, le péché est devenu une source plus abondante du péché. Car nous savons que la loi est spirituelle ; mais pour moi je suis charnel, vendu pour être assujéti au péché. Car je n'approuve pas ce que je fais, parce que je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je hais (2) ". Le même Apôtre écrivait aux Galates : " Sachant que l'homme ne s'est point justifié par les œuvres de la loi, mais par la foi en Jésus-Christ, nous avons nous-mêmes a cru en Jésus-Christ, afin d'être purifiés par la foi que nous aurions en lui, et non par les œuvres de la loi, parce que nul homme ne sera justifié par les œuvres de la loi (3) ".

1. Rom. IV, 15.— 2. Id. VII, 6-13.— 3. Gal. II, 16.

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CHAPITRE XI. LA LOI N’EST POINT LA GRÂCE.

23.Quelle folie en même temps et quelle perversité n'est-ce donc point de la part des Pélagiens de soutenir que là loi c'est la grâce que Dieu. nous donne pour nous aider à éviter le péché ? Comment ces malheureux osent-ils sans hésiter contredire le témoignage de ce grand Apôtre? Paul soutient que le péché a reçu par la loi de nouvelles forces contre l'homme;

il affirme que le commandement, quoique saint, juste et bon, tue l'homme ; que la mort lui vient de ce qui est bon en soi ; et qu'il ne gérait pas délivré de cette mort, si l'esprit n'avait vivifié celui que la lettre avait tué. Tel est, en effet, le sens de ces paroles : " La lettre tue, mais l'esprit vivifie (1) ". Et voici que les Pélagiens, fermant volontairement les yeux à la lumière de Dieu, et les oreilles à sa parole, prétendent que la lettre qui tue, vivifie, et repoussent obstinément l'esprit vivificateur. Je vous dis donc, mes frères, en empruntant les paroles mêmes de l'Apôtre : " Nous ne sommes point redevables à la chair pour vivre selon la chair. Car, si vous vivez selon la chair, vous mourrez; mais si vous faites mourir par l'esprit les actions de la chair, vous vivrez ". En vous. adressant ce langage apostolique, j'ai pour but d'éloigner du mal votre libre arbitre, et de le porter au bien ; et pourtant, lorsque vous ne vivez pas selon la chair et que vous mortifiez par l'esprit les actions de la chair, ce n'est qu'en Dieu seul, et non point en vous-mêmes, que vous devez vous glorifier. Les fidèles auxquels s'adressait l'Apôtre pouvaient être tentés de se glorifier en eux-mêmes, à la pensée que c'était par leur propre esprit qu'ils accomplissaient toutes ces bonnes oeuvres, et non point par l'esprit de Dieu. Aussi l'Apôtre, après leur avoir dit : " Si vous faites mourir par l'esprit les actions de la chair vous vivrez " s'empresse-t-il d'ajouter : " Parce que tous ceux qui sont animés de l’esprit de Dieu, sont les enfants de Dieu (2) " . Quand donc vous faites mourir par l’esprit les actions de la chair, afin que vous viviez, glorifiez, louez, remerciez celui dont l'esprit vous anime et vous rend capable d'opérer des prodiges, afin de montrer que vous êtes les enfants de Dieu. " Car tous ceux qui sont animés

1. II Cor. III, 6. — 2. Rom. VIII, 12-14.

de l'esprit de Dieu, sont les enfants de Dieu (1)".

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CHAPITRE XII. LA JUSTICE DE LA LOI ET LA JUSTICE DE LA GRÂCE.

24. Tous ceux donc qui, avec le seul secours de la loi, sans l'aide de la grâce et appuyés sur leur propre vertu, agissent et se conduisent par leur propre vertu, ceux-là ne sont pas les enfants de Dieu. Tels sont en particulier ceux dont l'Apôtre disait : " Que ne connaissant pas la justice qui vient de Dieu, et s'efforçant d'établir leur propre justice, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu (1) ". Il parlait des Juifs qui, présumant trop d'eux mêmes, repoussaient la grâce et refusaient de croire en Jésus-Christ. Quant à la justice qu'ils s'efforçaient d'établir comme leur étant propre, c'était la justice qui vient de la loi; non point en ce sens que la loi eût été établie par eux, mais parce qu'ils, établissaient leur justice dans la loi qui vient de Dieu, et leurs se flattaient de pouvoir l'accompli par leurs propres forces. En ce sens ils ignoraient donc la justice de Dieu, non pas celle qui constitue l'essence même de Dieu, mais celle que Dieu confère à l'homme. bailleurs, pour vous convaincre que l'Apôtre voyait dans leur justice propre la justice qui vient de la loi, et dans la justice de Dieu, la justice que Dieu confère à l'homme, écoutez ce qu'il nous dit dans un autre passage, en parlant de Jésus-Christ : " Tout me semble une perte, au prix de cette haute connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur, pour l'amour duquel je me suis privé de toutes choses, méprisant tout afin de gagner Jésus-Christ, et d'être trouvé en lui n'ayant point une justice qui me soit propre et qui me soit venue de la loi ; mais ayant celle qui naît de la foi en Jésus-Christ, " cette justice qui vient de Dieu (2) ".

Que signifient ces paroles : " N'ayant point une justice qui me soit propre et qui me soit venue de la loi ", puisque la loi ne venait point de lui, mais de Dieu ? Cette justice qui venait de la loi, il l'appelait sa justice propre, parce qu'il se flattait de pouvoir accomplir la loi par sa propre volonté, sans le secours de la grâce qui nous vient parla foi en Jésus-Christ. Voilà pourquoi, lorsqu’il eut dit: " N'ayant point une justice qui me soit propre

1. Rom. X, 3. — 2. Philipp. III, 8.

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et qui me soit venue par la loi ", s'est-il empressé d'ajouter : " Mais ayant celle qui naît de la foi en Jésus-Christ, et qui nous vient de Dieu ". Telle est la justice absolument ignorée de ceux qui " ne connaissaient " pas la justice de Dieu n, c'est-à-dire la justice qui vient de Dieu et qui nous est donnée, non point par la lettre qui tue, mais par l'esprit qui vivifie. Ils l'ignoraient, car " ils voulaient se faire à eux-mêmes leur propre justice ", cette justice qui vient de la loi, selon cette parole :" N'ayant pas une justice qui me soit propre et qui me soit venue par la loi ". Or, tous ceux qui ignoraient ainsi la justice de Dieu " n'étaient pas soumis à la justice de Dieu ", c'est-à-dire à la grâce de Dieu. En effet, ils étaient sous le règne de la loi, et non sous le règne de la grâce ; voilà pourquoi ils subissaient la servitude du péché, servitude à laquelle l'homme ne peut se soustraire parla loi, mais par la grâce. De là cette autre parole " Le péché né régnera plus sur vous, car vous n'êtes plus sous l'empire de la loi, mais sous l'empire de la grâce (1) ". Non pas sans doute que la loi soit mauvaise; mais ceux qui lui sont soumis, elle les rend coupables en leur imposant des préceptes, sans leur donner la grâce de les accomplir. Au contraire, la grâce nous aide à accomplir la loi, et sans cette grâce, celui qui est sous le joug de la loi n'est que l'auditeur de la loi. C'est aux hommes de cette classe que s'ad"ressent ces autres paroles " Vous qui voulez être justifiés par la toi, vous êtes déchus de la grâce (2) ".

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CHAPITRE XIII. LA NATURE N'EST POINT LA GRÂCE.

25. Ne faut-il pas se montrer sourd au langage de l'Apôtre, n'est-ce point se montrer insensé et ne pas savoir ce qu'on dit, que de soutenir que la loi c'est la grâce, lorsque celui qui savait bien ce qu'il disait nous crie de toutes ses voix : " Vous qui cherchez votre justification dans la loi, vous êtes déchus de la grâce? " Et si la loi n'est point la grâce, puisque la loi ne donne aucun secours pour aider à son accomplissement, dira-t-on que la nature c'est la grâce ? Pourtant les Pélagiens portent l'audace jusqu'à soutenir que la nature c'est la grâce; la nature telle que nous l’avons reçue à la création, et qui fait de trous des êtres

1. Rom. VI, 14. — 2. Gal. V, 4.

raisonnables, doués d’intelligence, créés à l'image de Dieu, avec mission d'exercer un empire véritable sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. Or, cette nature ainsi entendue n'est point la grâce célébrée par l'Apôtre et nous venant par la foi en Jésus-Christ. En effet, cette nature ne nous est-elle pas commune avec les impies et les infidèles, tandis que la grâce par la foi de Jésus-Christ est le privilège exclusif de ceux qui ont la foi? " La foi n'est point donnée à tous (1) ". Enfin, quant à ceux qui, voulant trouver leur justification dans la loi, ont été déchus de la grâce, l'Apôtre a pu leur dire en toute vérité : " Si la justice vient de la loi, c'est donc en vain que Jésus-Christ est mort (2) ". De même à ceux qui voient dans la nature cette grâce qui nous vient par la foi en Jésus-Christ, l'Apôtre a pu dire en toute vérité : Si la justice nous vient de la nature, donc c'est en vain que Jésus-Christ est mort. En dehors de Jésus-Christ il y avait la loi, et elle ne justifiait pas ; il y avait aussi la nature, et elle ne justifiait pas; par conséquent, ce n'est pas en vain que Jésus-Christ est mort, car c'est par lui que la loi est accomplie, selon cette parole : " Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l'accomplir (3) "; c'est par lui aussi que notre nature perdue en Adam a été réparée, puisqu'il était venu " chercher et sauver ce qui était perdu (4) ". Voilà pourquoi Jésus-Christ était l'objet de la foula plus vive, de la part de tous les patriarches qui aimaient Dieu d'un amour véritable.

26. La grâce de Dieu telle qu'elle nous est donnée par la foi en Jésus-Christ n'est donc ni la loi ni la nature. Les Pélagiens soutiennent en outre que cette grâce a pour effet d'effacer les péchés passés, mais non pas de nous faire éviter les péchés dans l'avenir, on de nous faire triompher des obstacles que nous rencontrons. Si nos adversaires étaient dans le vrai, après avoir dit, dans l'Oraison dominicale : " Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ", nous n'ajouterions pas : " Ne nous laissez pas succomber à la tentation (5) ". Si nous demandons que nos péchés nous soient pardonnés,nous demandons également que ces péchés soient évités ou vaincus. Or, aucune raison ne motiverait de notre part cette prière adressée

1. II Thess. III, 2. — 2. Gal. II, 21. — 3. Matt. V, 17. — 4. Id. XVIII ; Luc, XIX, 10. — 5. Matt. VI, 12, 13.

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à notre Père qui est au ciel, si nous pouvions obtenir ce résultat par la seule force de notre volonté humaine. Je supplie donc et je conjure votre charité de lire attentivement le livre écrit par le bienheureux Cyprien sur l'oraison dominicale; de le comprendre et de le graver dans votre souvenir autant que Dieu vous en fera la grâce. Vous verrez comment il traite le libre arbitre de ceux à qui il s'adresse, et comment il leur prouve qu'ils doivent demander dans la prière l'accomplissement des préceptes qui leur sont imposes par la loi. Or, cette prière serait parfaitement inutile, si la volonté humaine, sans aucun secours surnaturel, pouvait accomplir ces préceptes de la loi.

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CHAPITRE XIV. SI LA GRÂCE NOUS EST DONNÉE SELON NOS MÉRITES.

27. Quoique les Pélagiens, tout en se proclamant les défenseurs du libre arbitre, le compromettent par leurs exagérations, il est facile cependant de les convaincre que ce n'est ni dans la connaissance de la loi divine, ni dans la nature, ni dans la seule rémission des péchés, que consiste cette grâce qui nous est donnée par Jésus-Christ Notre-Seigneur; il est facile de leur prouver que cette grâce est absolument nécessaire pour accomplir la loi, pour délivrer la nature et pour résister à l'empire du péché. Mais quand ils se voient convaincus sur tous ces points, ils cherchent un dernier asile et s'efforcent de montrer que la grâce de Dieu nous est donnée par suite de nos propres mérites. Ecoutons-les : " Quoique la grâce ne nous soit pas donnée selon le mérite de nos bonnes œuvres, puisque c'est par elle que nous opérons ces bonnes oeuvres; cependant elle nous est donnée selon les mérites de notre bonne volonté; car, ajoutent-ils, la grâce est précédée en nous par la bonne volonté de la prière ; celle-ci est précédée par la bonne volonté de la foi ; et ce n'est qu'après cet enchaînement de mérites que nous vient la grâce d'un Dieu qui exauce nos supplications ".

28. J'ai déjà parlé plus haut de la foi, c'est-à-dire de la volonté de celui qui croit (1); j'ai prouvé que cette foi est une grâce, puisque l'Apôtre, au lieu de dire : J'ai obtenu miséricorde parce que j'étais fidèle, nous dit au

1. N. 16-18.

contraire : " J'ai obtenu miséricorde, pour que je fusse fidèle (1) ". Au milieu de beaucoup d'autres témoignages du même genre, nous trouvons ceux-ci : " Tenez-vous dans les bornes de la modération, selon la mesure du don de la foi que Dieu a départie à chacun de vous (2); c'est par la grâce que vous êtes sauvés en vertu de la foi, et cela ne vient pas de vous, puisque c'est un don de Dieu (3); que Dieu le Père et le Seigneur Jésus-Christ donnent à nos frères la paix et la charité avec la foi (4) ; c'est une grâce qu'il vous a faite, non-seulement de ce que vous croyez en Jésus-Christ, mais encore de ce que vous souffrez pour lui (5) ". Donc c'est la grâce de Dieu qui produit la foi de ceux qui croient et la patience de ceux qui souffrent, puisque l'Apôtre voit dans ces deux vertus un don spécial de la munificence divine. Mais remarquons surtout ces paroles : " Nous avons un même esprit de foi (6) ". L'Apôtre ne parle pas de la science de la fui, mais " de l'esprit de foi " ; et cela pour nous faire comprendre que la foi est souvent accordée sans qu'on l'ait demandée, ou quand on demandait tout autre chose. En effet, dit l'Apôtre, " s'ils ne croient pas en lui, comment l'invoqueront-ils (7) ? " L'esprit de la grâce a donc pour effet de nous donner la foi, afin que par la fui nous obtenions ce que nous demandons, et qu'en l'obtenant nous puissions faire ce qui nous est commandé. Voilà pourquoi, dans le langage de l'Apôtre, la foi obtient sans cesse la préférence sur la loi ; car nous ne pouvons faire ce que la loi nous ordonne, qu'en obtenant par la foi ce que nous demandons dans nos prières, afin de pouvoir accomplir les commandements.

29. Si la foi est le produit du libre arbitre, elle n'est plus un don de Dieu, et dès lors pourquoi supplier le Seigneur pour ceux qui ne veulent pas croire, afin qu'ils croient? Une telle demande serait inutile, si nous n'étions pas intimement convaincus que Dieu, par sa toute-puissance, peut tourner à la foi les volontés les plus perverses et les plus rebelles. On frappe à la porte du libre arbitre en lui disant : " Si vous entendez aujourd'hui sa voix, gardez-vous d'endurcir vos coeurs (8) ". Mais si Dieu lui-même ne pouvait briser la dureté du coeur, nous dirait-il par son Prophète : " J'arracherai

1. I Cor. VII, 25.— 2. Rom. XII, 3.— 3. Eph. II, 6.— 4. Id. VI, 23.— 5. Philipp. 1, 29.— 6. II Cor. IV, 13.— 7. Rom. X, 14.— 8. Ps. XCIV, 8.

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leur cœur de pierre et je leur donnerai un cœur de chair? " Que cette prédiction s'applique au Nouveau Testament, c'est ce que l'Apôtre nous dit clairement en ces termes : " Vous êtes vous-mêmes notre lettre, écrite, non avec de l'encre, mais par l'Esprit du Dieu vivant; non pas sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, qui sont vos coeurs (1) ". Ces paroles ne signifient pas que ceux qui doivent vivre spirituellement puissent vivre charnellement; mais comme la pierre est privée de sentiment, on peut lui comparer un cœur endurci ; et dès lors c'est bien à un coeur sensible que l'on peut comparer le coeur intelligent. Tel est le sens de ces paroles du prophète Ezéchiel : " Je leur donnerai un autre cœur et un esprit nouveau ; je les délivrerai de leur coeur de pierre et je leur donnerai un cœur de chair, afin qu'ils marchent dans l'accomplissement de mes préceptes, qu'ils observent mes justices et qu'ils les accomplissent; et ils seront mon peuple, et je serai leur Dieu, dit le Seigneur (2) ". N'est-ce donc pas le comble de l'absurdité de soutenir que le mérite de la bonne volonté est pour l’homme le premier pas qu'il fait lui-même afin de se dépouiller de son cœur de pierre? ce cœur de pierre peut-il doue signifier autre chose que sa volonté endurcie et rendue absolument inflexible contre Dieu? Si vous supposez un bonne volonté antérieure. il n'y a plus lieu d'admettre un cœur de pierre.

30. Dans un autre endroit de la même prophétie, le Seigneur nous déclare hautement que ce n'est point à cause des mérites des hommes, mais pour la gloire de son nom, qu'il opère tant de prodiges : " Ce n'est point a à cause de vous, maison d'Israël, que j'agis, mais c'est pour la gloire de mon saint nom que vous avez déshonoré parmi les nations, où vous étiez allés. Et je sanctifierai mon nom, qui a été souillé parmi les nations, que vous avez déshonoré au milieu d'elles; et les nations sauront que je suis le Seigneur, dit le Seigneur des armées, lorsque j'aurai été sanctifié à leurs yeux au milieu de vous. Car je vous retirerai d'entre les peuples; je vous rassemblerai de tous les pays, et je vous ramènerai dans votre terre; je répandrai sur vous l'eau pure, et vous serez

1. II Cor. III, 2. — 2. Ezéch. XI, 19, 20.

purifiés de toutes vos souillures; je vous purifierai des impuretés de toutes vos idoles. " Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai un esprit nouveau au milieu de vous; j'arracherai de votre chair le coeur de a pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous, je a ferai que vous marcherez dans la voie de a mes préceptes, que vous garderez mes ordonnances, et que vous les pratiquerez (1) ". Ne faudrait-il pas être bien aveugle pour ne pas voir, et comme pétrifié pour ne pas sentir que cette grâce ne nous est point donnée selon les mérites de notre bonne volonté, quand le Seigneur nous déclare lui-même: " Ce n'est point à cause de vous, maison d'Israël, que j'agis ainsi, mais pour la gloire de mon saint nom? " Pourquoi ces expressions: " J'agis, mais pour la gloire de mon saint nom ? " N'est-ce pas pour ôter aux hommes jusqu'à le simple pensée qu'il agit à cause de leurs propres mérites, comme le soutiennent audacieusement les Pélagiens? Et non-seulement le Seigneur affirme qu'ils n'ont aucun mérite antérieur, il déclare même qu'ils n'avaient que des démérites antérieurs à lui présenter: " A cause de mon nom ", dit-il, " que vous avez profané parmi les nations ". Or, n'est-ce pas un crime horrible de profaner le saint nom du Seigneur? Et cependant, dit-il, c'est à cause de mon nom, profané par vous, que je vous rendrai bons, et nullement à cause de vous ou de vos mérites : " Je sanctifierai mon grand nom, qui a été profané au sein des nations, que vous avez profané parmi les peuples ". Il promet de sanctifier ce nom qu'il désignait plus haut comme étant déjà saint. C'est dans le même sens que nous formulons cette demande dans l'Oraison Dominicale : " Que votre nom soit sanctifié (2) " nous désirons que ce nom soit sanctifié parmi les hommes, quoique par lui-même il soit déjà saint. Le Seigneur ajoute : " Et toutes les nations sauront que je suis le Seigneur, dit le Seigneur des armées, lorsque j'aurai été sanctifié au milieu de vous ". Dieu est essentiellement saint par lui-même, et cependant il est sanctifié dans l'âme de ceux à qui il accorde sa grâce, quand il les dépouille de ce cœur de pierre au moyen duquel ils profanaient le nom du Seigneur.

1. Ezéch. XXXVI, 22, 27. — 2. Matt. VI, 9.

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CHAPITRE XV. IL FAUT VOULOIR ET POUVOIR.

31. Dira-t-on que dans tout cela les hommes ne sont pour rien par leur libre arbitre? Qu'on écoute donc ces paroles du psaume "Gardez-vous d'endurcir vos coeurs " ; et celles-ci d'Ezéchiel : " Rejetez loin de vous toutes les impiétés que vous avez commises contre moi, faites-vous un coeur nouveau et un esprit nouveau, et accomplissez tous mes commandements. Maison d'Israël, pourquoi mourez-vous, dit le Seigneur? car je ne veux pas la mort de celui qui meurt, dit " le Seigneur des armées; convertissez-vous, et vous vivrez (1) ". Celui qui nous dit : " Convertissez-vous, et vous vivrez ", souvenons-nous que c'est celui à qui nous disons " Convertissez-nous, Seigneur (2) " . Souvenons-nous que c'est lui qui nous dit : " Rejetez loin de vous toutes vos impiétés "; lui qui seul justifie le pécheur (3). Souvenons-nous que c'est lui qui dit : " Faites-vous un nouveau coeur et un esprit nouveau " ; lui qui dit : " de vous donnerai un nouveau coeur, et je mettrai en vous un esprit nouveau ". Lui qui dit : " Faites-vous ", comment peut-il dire : " Je vous donnerai? " Pourquoi commande-t-il ce qu'il doit donner lui-même? Pourquoi donne-t-il, si l'homme doit le faire? n'est-ce point parce qu'il donne ce qu'il commande, lorsqu'il aide à accomplir ce qu'il ordonne? Vous restez toujours maîtres de votre volonté, mais cette volonté n'est pas toujours bonne. Ou votre volonté se dépouille de la justice lorsqu'elle obéit au péché, et alors elle est mauvaise; ou bien elle se dépouille dit péché, quand elle obéit à la justice, et alors elle est bonne.

Quant à la grâce de Dieu, elle est toujours bonne, et celui qui la reçoit devient un homme de bonne volonté, lui qui auparavant n'avait qu'une volonté mauvaise. Par cette grâce, toute volonté déjà bonne devient encore meilleure, et elle peut devenir assez grande pour pouvoir accomplir les préceptes divins si elle le veut, et aussi parfaitement qu'elle le voudra. De là cette :parole : " Si vous le voulez, vous observerez les commandements (4) ". Par conséquent, celui qui veut et qui ne peut pas, doit reconnaître qu'il

1. Ezéch. XVIII, 31, 32.— 2. Ps. LXXIX, 4; LXXXV, 5.— 3. ROM. IV, 5.— 4. Eccli. XV, selon les Sept.

ne veut pas parfaitement, et prier pour obtenir toute la volonté que réclame l'accomplissement des commandements. C'est ainsi qu'il est aidé pour faire ce qui lui est commandé. Par conséquent, il est utile de vouloir lorsque nous pouvons, et il est utile de pouvoir lorsque nous voulons; car à quoi sert-il de vouloir quand nous ne pouvons pas, ou de pouvoir quand nous ne voulons pas?

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CHAPITRE XVI. DIEU NOUS DONNE LA VOLONTÉ ET L'ACTION.

32. Les Pélagiens se décernent un brevet de haute science, quand ils disent : " Dieu ne " commanderait pas ce qu'il saurait ne pou" voir être accompli par l'homme ". En a-t-on jamais douté? Mais Dieu nous commande parfois ce que nous ne pouvons pas, afin que nous sachions ce que nous avons à lui demander. C'est donc la foi qui obtient par la prière ce que la loi commande. D'ailleurs Celui qui a dit : " Si vous le voulez, vous observerez les commandements ", nous dit également dans ce même livre de l'Ecclésiastique: " Qui mettra une garde à ma bouche et un sceau sur mes lèvres, de crainte que je ne défaille, et que ma langue ne me perde (1)? " Celui qui parlait ainsi connaissait donc ce commandement : " Gardez votre langue du mal, et que vos lèvres ne prononcent pas le mensonge (2) ". Nous croyons à la vérité de cette parole : " Si vous le voulez, vous observerez les commandements ", pourquoi donc cherche-t-il une garde pour sa bouche, et dit-il avec le psaume : " Placez, Seigneur, une garde à ma bouche (3) ? " Pourquoi ne lui suffit-il pas du commandement de Dieu et de sa propre volonté, puisque, s'il le veut, il observera les commandements? Combien de préceptes :le Seigneur n'a-t-il pas formulés contre l'orgueil? il les connaît, et, s'il le veut, il les observera. Pourquoi donc ajoute-t-il presque aussitôt : " Seigneur, Père et Dieu de ma vie, ne me donnez pas l'orgueil des yeux? " La loi lui avait dit : " Vous ne convoiterez pas (4) " ; qu'il le veuille donc et qu'il fasse ce qui lui est commandé, car, s'il le veut, il observera les commandements. Pourquoi dit-il ensuite : " Éloignez de moi la concupiscence ?" Combien de préceptes

1. Eccli. XXII, 33. — 2. Ps. XXXIII, 14. — 3. Id. CXL, 3. — 4. Exod. XX, 17.

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le Seigneur n'a-t-il pas formulés contre la luxure; qu'il les accomplisse, car, s'il le veut, il accomplira les commandements. Pourquoi donc ce cri lancé vers Dieu : " Que les désirs de la chair et l'impudicité ne fassent pas de moi leur victime (1) ? " S'il était là devant nous, et que nous lui tenions ce langage, il pourrait nous répondre en toute vérité : cette prière que j'adresse à Dieu doit vous faire comprendre le sens de ces autres paroles : " Si vous le voulez, vous observerez les commandements ". Il est certain que nous observons les commandements, si nous le voulons; mais comme il n'appartient qu'à Dieu de disposer notre volonté, nous devons lui demander qu'il nous donne autant de volonté qu'il nous en faut pour vouloir faire ce qu'il nous commande. Quand nous voulons, il est certain que nous voulons, mais c'est à Dieu que nous devons de vouloir le bien, selon cette parole déjà citée : " La volonté est préparée par le Seigneur (2) " ; et cette autre : " Les pas de l'homme seront dirigés par le Seigneur, et il voudra sa voie (3) "; et encore: "C'est Dieu qui opère en vous le vouloir (4) ".

Lorsque nous agissons, il est certain que nous agissons ; mais c'est Dieu qui fait que nous agissons, en donnant à notre volonté des forces très-efficaces, lui qui a dit ; " Je ferai en sorte que vous marchiez dans la voie de mes justices , et que vous accomplissiez mes commandements ". Remarquons ces paroles : " Je ferai que vous fassiez " ; n'est-ce point comme s'il disait : " Je vous arracherai votre coeur de pierre ", qui vous empêchait d'agir, " et je vous donnerai un coeur de chair ", afin que vous agissiez? En d'autres termes : Je vous dépouillerai de ce cœur dur qui vous empêchait d'agir ; et je vous donnerai un coeur obéissant, afin que vous agissiez. Par conséquent, celui qui fait que nous fassions, c'est bien ce Dieu, à qui l'homme adresse cette prière : " Placez, Seigneur, une garde à ma bouche ". Ce qui signifie : Faites, Seigneur, que je place une garde à ma bouche ; et celui qui parlait ainsi avait déjà obtenu cette faveur, car il nous dit : " J'ai placé une garde à ma bouche (5) ".

1. Eccli. XXIII, 4-6.— 2. Prov. VIII, selon les sept. — 3. Ps. XXXVI, 13.— 4. Philipp. II, 23.— 5. Ps. XXXVIII, 2.

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CHAPITRE XVII. ÉLOGE ET IMPORTANCE DE LA CHARITÉ.

33. Celui donc qui veut accomplir le commandement de Dieu et ne le peut pas, a déjà une volonté bonne, mais petite et impuissante ; mais pour agir, il lui en faut une grande et robuste. Quand les martyrs accomplirent leur haute mission, ils firent preuve d'une grande volonté, c'est-à-dire d'une grande charité. C'est de cette charité que le Seigneur disait : " La plus grande charité que l'on puisse avoir, c'est de donner sa vie pour ses amis (1) ". L'Apôtre nous dit également : " Celui qui aime son prochain a accompli la loi : car vous ne commettrez pas l'adultère, vous ne tuerez point, vous ne volerez point, vous ne convoiterez point; et s'il est encore d'autres commandements, ils se résument dans celui-ci : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. L'amour du prochain ne commet pas le mal ; la plénitude de la loi, c'est la charité (2) ". L'apôtre saint Pierre n'avait pas la charité quand, cédant à la crainte, il renia trois fois son Maître (3). Car " la crainte n'est pas dans la charité ", dit l'évangéliste saint Jean dans son épître ; " et la charité parfaite jette dehors la crainte (4) ". Toutefois, si petite et si imparfaite. qu'elle eût été, c'est la charité qui inspirait au chef des Apôtres cette belle parole: " Je donnerai ma vie pour vous (5) ", car il pensait pouvoir ce qu'il se sentait vouloir. Et qui donc lui avait donné cette petite charité, si ce n'est celui qui prépare la volonté, et qui perfectionne, en coopérant avec nous,ce qu'il a commencé en agissant en nous?

En effet, c'est lui qui commence en faisant que nous voulions, et c'est lui qui perfectionne en coopérant avec nous quand nous voulons. De là cette parole de l'Apôtre . " Je suis certain que celui qui a commencé le bien en vous, le perfectionnera jusqu’au jour de Jésus-Christ (6). ". Ainsi donc, pour nous amener à vouloir, Dieu agit sans nous, et lorsque nous voulons, et que nous voulons pour. agir, il coopère avec nous. Sous son action, soit pour nous amener à vouloir, soit pour coopérer avec nous, lorsque nous voulons, nous restons dans aine impuissance absolue par rapport aux bonnes œuvres de la piété. Quant à son action pour nous amener à vouloir, il a

1. Jean, XV, 13. — 2. Rom. XIII, 8-10. — 3. Matt. XXVI, 69-75. — 4. I Jean, IV, 38. — 5. Jean, XIII, 37. — 6. Philipp. I, 6.

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été dit : " C'est Dieu qui opère en nous le vouloir ". Quant à sa coopération lorsque nous voulons, et lorsqu'en le voulant nous agissons, il a été dit également : " Nous savons que toutes choses coopèrent au bien de ceux qui aiment Dieu (1) ". " Toutes choses", c'est-à-dire même les souffrances les plus terribles et les plus cruelles. Ce joug de Jésus-Christ, si lourd à la faiblesse, est rendu léger à la charité. Car c'est pour ceux qui aiment que Jésus-Christ a dit que son fardeau est léger (2) ; tel fut Pierre lorsqu'il souffrit pour Jésus-Christ, et non pas lorsqu'il le renia par trois fois.

34. Nous avons de l'apôtre saint Paul le plus bel éloge de cette charité, c'est-à-dire de la volonté enflammée de toutes les ardeurs de l'amour divin. " Qui donc ", dit-il, " nous séparera de l'amour de Jésus-Christ ? Sera-ce l'affliction, ou les déplaisirs, ou la faim, ou la nudité, ou les périls, ou la persécution, ou le fer? Selon qu' il est écrit: On nous fait mourir tout le jour pour l'amour de vous, Seigneur; on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie. Mais parmi tous ces maux, nous demeurons victorieux par celui qui nous a aimés. Car je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature, ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur (3) ". Dans un autre passage nous lisons également: " Je vais vous montrer une voie plus excellente.. Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges mêmes, si je n'avais point la charité, je ne serais que comme un airain sonnant et une cymbale retentissante. Et quand j'aurais le don de prophétie, que je pénétrerais tous les mystères, et que j'aurais une parfaite science de toutes choses , et quand j'aurais toute la foi possible et capable de transporter les montagnes, si je n'avais point la charité, je ne serais rien. Et quand j'aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que j'aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n'avais point la charité, tout cela ne me servirait de rien. La charité est patiente ; elle est douce et

1. Rom. VIII, 28. — 2. Matt. XI, 30. — 3. Rom. VIII, 35-39.

bienfaisante ; la charité n'est point envieuse ; elle n'est point téméraire et précipitée ; elle ne s'enfle point d'orgueil. Elle n'est point ambitieuse; elle ne cherche point ses propres intérêts; elle ne se pique point et ne s'aigrit point; elle n'a point de mauvais soupçons. Elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité; elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout. La charité ne finira jamais, tandis que les prophéties seront anéanties, que les langues cesseront et que la science disparaîtra. Car ce que nous avons maintenant de science et de prophétie est très-imparfait. Mais lorsque la perfection sera venue, tout ce qui est imparfait cessera. Quand j'étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant; mais lorsque je suis devenu homme, je me suis dépouillé de tout ce qui tenait de l'enfant. Nous ne voyons maintenant que comme en un miroir et en énigme ; mais alors nous verrons face à face ; je ne connais maintenant qu'imparfaitement , mais alors je connaîtrai comme je suis moi-même connu. Ces trois vertus, la foi, l'espérance et la charité, demeurent à présent ; mais la charité est la plus excellente des trois. Recherchez avec ardeur la charité (1) ".

Le même Apôtre écrivait aux Galates : " Vous êtes appelés, mes frères, à un état de liberté ; prenez garde seulement que cette liberté ne vous serve d'occasion pour vivre selon la chair ; mais rendez-vous des services réciproques par la charité de l'esprit. Car toute la loi est renfermée dans ce seul précepte : Vous aimerez votre prochain comme vous-même (3) ". C'est aussi ce qu'il disait aux Romains : " Celui qui aime son prochain a accompli la loi (4) " ; et aux Colossiens : " Sur toutes choses observez la charité qui est le lien de la perfection (5) " ; à Timothée : " La fin du précepte, c'est la charité " ; et voulant nous faire connaître cette charité il ajoute : " La charité d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère (6)". Eu écrivant aux Corinthiens: " Que tout se fasse avec charité (7) ", il montre clairement que même lus reproches et les corrections qui sont toujours trouvées dures et amères par ceux qui les méritent, doivent

1. I Cor. XII, 31 ; XIII ; XIV, 1. — 2. Gal. V, 13, 14. — 3. Rom. XIII, 8. — 4. Coloss. III, 14. — 5. I Tim. I, 5. — 6. I Cor. XVI, 14.

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se faire avec charité. Voilà pourquoi, après avoir dit ailleurs : " Reprenez ceux qui sont déréglés , comme ceux qui ont l'esprit abattu, supportez les faibles, soyez patients envers tous ", il s'empresse d'ajouter : " Prenez garde que nul ne rende à un autre le mal pour le mal (1) ". Donc, quand on reprend ceux qui sont déréglés, on ne rend pas le mal pour le mal, mais plutôt le bien pour le mal. Or, tous ces peureux effets, par quoi sont-ils produits, si ce n'est par la charité ?

35. L'apôtre saint Pierre nous dit : " Avant tout ayez les uns pour les autres une charité réciproque et continuelle, parce que la charité couvre la multitude des péchés (2) ". L'apôtre saint Jacques écrit également : " Si toutefois vous accomplissez parfaitement la loi royale, selon les Écritures : Vous aimerez votre prochain comme vous-même, vous êtes dans la bonne voie (3) ". L'apôtre saint Jean : " Celui qui aime son frère demeure dans la lumière (4) " ; et encore : ".Celui qui n'est pas juste n'est pas de Dieu, pas plus que celui qui n'aime pas son frère ; parce que telle est la Prédication que nous avons entendue dès le commencement, de nous aimer les uns les autres " ; et encore : " Tel est son commandement : que nous croyions au nom de son Fils Jésus-Christ, et que a nous nous aimions les uns les autres (5) " ; ailleurs : " Nous avons reçu de lui ce commandement, que celui qui aime Dieu, aime également son prochain (6) " ; un peu plus loin : " Nous reconnaissons en cela que nous aimons les enfants de Dieu, lorsque nous aimons Dieu et que nous observons ses commandements ; car telle est la charité de Dieu, que nous mettions ses préceptes en pratique, car ils ne sont pas trop difficiles (7) ". Dans sa seconde épître : " Ce n'est point un commandement nouveau que je vous donne, car nous l'avons reçu dès le commencement : aimons-nous les uns les autres (8) ".

36. Le Sauveur nous dit également que toute la loi et les Prophètes sont renfermés dans le double précepte de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain (9). Au sujet de ce double précepte nous lisons dans l'Évangile de saint Marc . " L'un des Scribes, qui avait

1. II Thess. V, 14, 15.— 2. I Pier. IV, 8.— 3. Jacq. II, 8.— 4. I Jean, II, 10.— 5. Id. III, 10, 23.— 6. Id. IV, 21.— 7. Id. V, 2, 3.— 8. II Jean, 5. — 9. Matt. XXII, 40.

entendu les questions adressées au Sauveur, a s'approcha à son tour, et voyant la sagesse " des réponses précédentes, lui demanda quel était le premier de tous les commandements. Jésus lui répondit : Voici le premier de tous les commandements: Écoute Israël, le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu ; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur , de toute ton âme et de tout ton esprit ; tel est le premier commandement. Mais le second est semblable au premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'est point de plus grand commandement que ceux-là (1) ". Enfin nous lisons dans l'Évangile de saint Jean : " Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés moi-même. C'est à a ce signe que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres (2).

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CHAPITRE XVIII. LA CHARITÉ VIENT DE DIEU.

37. Ces préceptes de la dilection, c'est-à-dire de la charité, sont tellement grands et importants, que tout ce que l'homme peut faire de bien, n'est absolument d'aucune utilité, s'il agit sans la charité. Or, de tels préceptes, ne serait-ce pas en vain qu'ils seraient donnés aux hommes, si les hommes n'avaient pas le libre arbitre de leur volonté? Or, il est bien constant que ces préceptes sont clairement formulés dans la loi ancienne et dans la loi nouvelle, avec cette différence que la loi nouvelle nous apporte la grâce qui n'était que promise dans la loi ancienne; or, sans la grâce la loi est une lettre qui tue, tandis que dans la grâce se trouve l'esprit qui vivifie. Reste à savoir d'où vient dans les hommes la charité pour Dieu et pour le prochain. Ne vient-elle pas de Dieu lui-même ? En effet, si elle ne vient pas de Dieu, elle vient des hommes, et les Pélagiens ont raison ; ruais si elle vient de Dieu, c'est nous qui avons raison coutre les Pélagiens. Eh bien ! faisons asseoir au milieu de nous l'apôtre saint Jean, qu'il soit notre juge et qu'il nous dise : " Mes frères bien-aimés, aimons-nous les uns les autres ". A ces paroles de saint Jean, les Pélagiens triomphent et s'écrient : Pourquoi ce précepte nous

1. Marc, XII, 28-31. — 2. Jean, XIII, 31, 35.

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est-il imposé, si ce n'est parce que nous tenons de nous-mêmes le pouvoir de nous aimer les uns les autres ? Or, d'une seule parole saint Jean confond leur orgueil, en affirmant que " la charité vient de Dieu (1) ". La charité ne vient donc pas de nous, mais de Dieu. " Aimons-nous les uns les autres, parce que la charité vient de Dieu ". Pourquoi ces paroles, si ce n'est pour avertir, par ce précepte, le libre arbitre de chercher le don de Dieu ? Or, cet avertissement lui serait parfaitement inutile, s'il ne recevait d'abord un peu de charité, afin qu'il en demande lui-même davantage, c'est-à-dire assez pour accomplir le précepte qui lui est imposé. " Aimons-nous les uns les autres ", voilà la loi ; " parce que la charité vient de Dieu ", voilà la grâce. En effet, la sagesse de Dieu porte sur sa " langue la loi et la miséricorde". De là cette parole du psaume : " Celui qui a donné la loi donnera également la bénédiction (2) ".

38. Mes frères, que personne ne nous jette dans l'illusion,.car nous n'aimerions pas Dieu si lui-même ne nous avait aimés le premier. C'est encore la pensée clairement exprimée par saint Jean : " Aimons donc, puisque Dieu lui-même nous a aimés le premier (3) ". La grâce nous fait aimer la loi, mais la loi sans la grâce ne fait de nous que des prévaricateurs. D'ailleurs, c'est bien là le sens de ces paroles du Sauveur à ses disciples : " Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi-même qui vous ai choisis (4)". Si c'est nous qui avons aimé les premiers, de telle sorte que par là nous ayons mérité que Dieu nous aimât, c'est nous qui d'abord avons choisi Dieu, et mérité par là que Dieu nous choisît à son tour. Or, celui qui est la vérité même nous tient un langage diamétralement opposé : " Ce n'est pas vous, dit-il, qui m'avez choisi ". Si donc vous n'avez pas choisi Dieu les premiers, vous ne l'avez pas non plus aimé les premiers, car comment choisir celui qu'on n'aimerait pas? " C'est moi ", dit-il, " qui vous ai choisis ". Ces Apôtres ne l'ont-ils pas choisi depuis, et ne l'ont-ils pas préféré à tous les biens de ce siècle ? Ils l'ont choisi, sans doute, mais parce qu'eux-mêmes l'avaient d'abord été les premiers ; et ce n'est point parce qu'ils avaient choisi, qu'ils ont été choisis. Quel mérite pourrait présenter

1. I Jean, IV, 7.— 2. Prov. III, 16, selon les sept.— 3. Ps. LXXXIII, 8. — 4. I Jean, IV, 19. — 5. Jean, XV, 16.

l'élection faite par des hommes, s'ils n'étaient eux-mêmes prévenus par la grâce de Dieu les choisissant avant tout mérite de leur part ? De là cette formule de bénédiction employée par, l'Apôtre à l'égard des Thessaloniciens " Que le Seigneur vous fasse croître de plus dans la charité que vous avez les uns envers les autres et envers tous (1) ". Cette bénédiction qui avait pour but de nous inspirer un amour réciproque nous a été donnée par celui qui nous avait imposé le précepte de nous aimer les uns les autres. Dans un autre passage, sachant bien que quelques-uns parmi eux possédaient déjà ce qu'il souhaitait à tous , le même Apôtre s'exprimait en ces termes : " Nous devons rendre pour vous à Dieu de continuelles actions de grâces ; et il est bien juste que nous le fassions, puisque votre foi s'augmente de plus en plus, et que la charité que vous avez les uns pour les autres s'accroît tous les jours (2) ". Par ces paroles il les avertissait de rie point s'enorgueillir comme possédant par eux-mêmes un don qu'ils ne tenaient que de Dieu. Si, leur dit-il, votre foi s'augmente de plus en plus, et si la charité que vous avez les uns pour les autres s'accroît tous les jours, nous devons en rendre grâces à Dieu pour vous, et non pas vous féliciter vous-mêmes, comme si vous ne teniez que de vous ces précieux avantages.

39. Saint Paul écrit à Timothée : " Dieu ne nous a pas donné l'esprit de crainte, mais l'esprit de vertu, de charité et de continence (3) ". Ces paroles ne signifient pas assurément que nous n'avons pas reçu l'esprit de crainte de Dieu, crainte qui est assurément un don précieux de Dieu, selon cette parole d'Isaïe : " Viendra se reposer sur lui l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété et l'esprit de crainte de Dieu (4) ". Cette crainte n'est pas celle qui porta saint Pierre à renier son Maître ; l'esprit de crainte, tel que nous l'avons reçu, nous est désigné dans ces paroles du Sauveur . " Craignez celui qui a le pouvoir de perdre votre âme et votre corps dans les flammes éternelles ; je vous le dis en vérité, c'est celui-là que vous devez craindre ". Ces paroles de Jésus-Christ avaient pour but de nous empêcher de renier

1. I Thess. III, 12. — 2. II Thess. I, 3. — 3. II Tim. I, 7. — 4. Isa, XI, 2, 3.

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Jésus-Christ sous le coup de cette même crainte qui jeta saint Pierre dans un trouble si profond. Cette crainte humaine, le Sauveur veut précisément nous en dépouiller quand il nous dit : " Gardez-vous de craindre ceux qui tuent le corps, mais en dehors de cela n'ont plus aucun pouvoir (1) ". Telle est la crainte dont nous n'avons pas reçu l'esprit, quand au contraire nous avons reçu l'esprit de vertu, de charité et de continence. Parlant de cet esprit, l'Apôtre écrivait aux Romains : " Nous nous glorifions dans nos tribulations, sachant que la tribulation produit la patience, la patience produit l'épreuve, l'épreuve produit l'espérance, et l'espérance n'est point confondue, car la charité a été répandue dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (2) ". Si donc la tribulation, au lieu de détruire, produit au contraire la patience, ce n'est point là notre oeuvre propre, mais l'oeuvre du Saint-Esprit qui nous a été donné et qui agit en nous par cette charité, don manifeste du Seigneur. Il écrit aux Ephésiens : " Que la paix soit à nos frères et la charité avec la foi ". Ce sont là des biens précieux, mais par qui nous sont-ils donnés? " Par Dieu le Père ", dit-il, " et par Notre-Seigneur Jésus-Christ (3) ". Donc ces biens si précieux ne sont autre chose que des dons de Dieu.

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CHAPITRE XIX. LA CHARITÉ ET LA SCIENCE.

4. Il ne faut pas nous étonner que la lumière brille dans les ténèbres, et que les ténèbres ne la comprennent pas (4). Sur les lèvres de saint Jean, la lumière dit : " Voyez quelle charité le Père nous a donnée, jusqu'à nous accorder le nom et la qualité d'enfants de Dieu (5) ". Et sur les lèvres des Pélagiens, les ténèbres s'écrient : La charité que nous possédons ne vient que de nous. S'ils avaient la véritable charité, c'est-à-dire la charité chrétienne, ils sauraient de quelle source unique elle peut leur venir. Il le savait bien, cet Apôtre qui disait : " Nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'esprit qui vient de Dieu, afin que nous sachions quels sont les bienfaits que Dieu, nous accorde (6)". Saint Jean nous dit : " Dieu est charité (7) ". Quant aux Pélagiens, ils prétendent posséder Dieu

1. Luc, XII, 5, 4.— 2. Rom. V, 3-5.— 3. Eph. VI, 23.— 4. Jean, I, 5.— 5. I Jean, III, 1. — 6. I Cor. II , 12. — 7. I Jean, IV, 16.

lui-même, non pas en vertu d'un don spécial de Dieu lui-même, mais parleur propre puissance; et tout en avouant que la science de la loi nous est venue de Dieu, ils veulent ne tenir que d'eux-mêmes la charité. Ils n'entendent donc pas cette parole de l'Apôtre : " La science enfle, mais la charité édifie (1) ". Quoi de plus inepte, de plus insensé et de plus éloigné de la sainteté même de la charité, que de rapporter à Dieu cette science qui enfle quand elle n'est pas unie à la charité, tandis que nous tiendrions exclusivement de nous-mêmes cette charité qui empêche la science de tomber dans l'enflure de l'orgueil ? L'Apôtre a dit de " la charité de Jésus-Christ, qu'elle surpasse toute science (2) "; se peut-il donc que l'on attribue à Dieu cette science qui doit se soumettre à la charité, tandis que les hommes ne devraient qu'à eux-mêmes cette charité qui surpasse toute science? La foi véritable et la saine doctrine viennent de Dieu, selon cette parole : " C'est de sa face que découlent la science et l'intelligence (3)"; il est également écrit : " La charité vient de Dieu (4) ". Nous lisons : " L'esprit de science et de piété (5)"; nous lisons aussi : " L'esprit de vertu, de charité et de continence (6) ". Mais la charité est un don plus précieux que la science, car la science dans l'homme, pour ne point s'enfler d'orgueil, a besoin de la charité ; tandis que " la charité n'est point jalouse, n'agit point témérairement et ne s'enfle pas (7) ".

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CHAPITRE XX. DIEU TIENT DANS SES MAINS LE COEUR ET LA VOLONTÉ DES MÉCHANTS.

41. Je crois avoir suffisamment discuté contre ceux qui se posent audacieusement en adversaires de la grâce divine qui ne nous laisse notre volonté humaine que pour la rendre bonne de mauvaise qu'elle était. Dans cette discussion, c'est moins ma parole que j'ai fait entendre que celle des divines Ecritures, dont je vous ai cité les oracles les plus évidents sur la matière qui nous occupe. En étudiant avec soin ces oracles sacrés, on reste convaincu que Dieu non-seulement rend bonnes par sa grâce les volontés humaines jusque-là mauvaises, et qu'après les avoir rendues bonnes, il les dirige vers des actes

1. I Cor. VIII, 1. — 2. Eph. III, 19. — 3. Prov. II, selon les Sept. — 4. I Jean, IV, 7.— 5. Isa, XI, 2.— 6. II Tim. 1, 7.— 7. I Cor. XIII, 4.

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bons et vers la vie éternelle; mais encore qu'il exerce une puissance absolue sur celles de ces volontés qui conservent le sceau du siècle, de telle sorte que, comme il le voudra et quand il le voudra, il les incline soit à recueillir ses bienfaits, soit à subir ses châtiments, et tout cela à son gré et par suite de ses décrets mystérieux, mais toujours justes. En effet, nous voyons que certains péchés sont le châtiment d'autres péchés, comme il y a des vases de colère préparés, dit l'Apôtre, pour la perdition éternelle (1). L'endurcissement de Pharaon n'a-t-il pas eu pour cause de montrer la vertu de Dieu sur ce prince malheureux (2) ? Telle nous apparaît la fuite des Israélites en présence de leurs ennemis de la ville de Gaï : la crainte les saisit tout à coup et leur inspira de fuir, mais cette crainte elle-même ne fut autre chose que le mode de vengeance que Dieu tira de leurs péchés; de là ce mot du Seigneur à Josué : " Les enfants d'Israël ne purent subsister en présence de leurs ennemis (3) ". Que veulent dire ces mots : " Ne purent subsister? " Pourquoi ne se maintenaient-ils point par leur libre arbitre, et pourquoi leur volonté troublée parla crainte leur inspirait-elle de fuir? N'est-ce point parce que Dieu règne sur les volontés des hommes, et que dans sa colère il peut subitement les rendre esclaves de leur crainte ? C'était bien par l'effet de leur propre volonté que les ennemis d'Israël faisaient la guerre au peuple de Dieu, sous le gouvernement de Josué. Et cependant nous lisons dans l'Ecriture : " Le Très-Haut fortifia leur coeur, afin qu'ils engageassent le combat contre Israël, et qu'ils fussent exterminés (4) ".

Etait-ce uniquement sous l'inspiration de sa propre volonté, que le malheureux fils de Gémini couvrait David des plus grandes malédictions? Quelle fut la réponse de David alors rempli d'une haute, pieuse et véritable sagesse ? Que dit-il à celui qui voulait frapper l'auteur de ces malédictions? " Qu'y a-t-il de commun entre moi et vous, fils de Sarvia? Laissez-le et qu'il continue à maudire, puisque le Seigneur l'a chargé de maudire David. Et qui donc lui dira : Pourquoi une telle conduite de votre part? " La sainte Ecriture voulant nous faire connaître toute la pensée de David, ne craint pas de se livrer à

1. Rom. IX, 22. — 2. Exod. VII , 3 ; X, 1. — 3. Josué, VII, 4, 12. — 4. Id. XI, 20.

une sorte de répétition et continue : " David dit à Abessa et à tous ses serviteurs : Voici que mon fils qui est sorti de mon sein cherche à me faire mourir; et le fils de Gémini se joint à la révolte. Laissez-le me maudire, puisque Dieu le lui a dit, et le Seigneur verra mon humilité, et il me comblera de biens à cause des malédictions que je subis en ce jour (1) ". Comment donc Dieu commanda-t-il à cet homme de maudire David ? Quel sage nous donnera l'interprétation de cette énigme ? Assurément ce ne fut pas un de ces commandements dont l'accomplissement prouve une louable obéissance; mais la volonté de cet homme était déjà mauvaise par son propre vice, et Dieu, par un décret mystérieux et juste, l'inclina à commettre ce nouveau péché; tel est le sens de ces paroles: " Et Dieu le lui a dit ". Si, dans son action, il n'avait fait qu'obéir à un précepte formel du Seigneur, il serait digne d'éloges plutôt que de mériter un châtiment, et nous voyons par la suite que ce châtiment lui fut infligé.

D'ailleurs nous connaissons le motif pour lequel le Seigneur lui dit de maudire David, c'est-à-dire inclina son coeur mauvais à commettre ce péché : " Afin ", dit David, " que le Seigneur voie mon humilité et qu'il me comble de biens à cause des malédictions que je subis en ce jour ". Ce passage nous prouve clairement que Dieu se sert quelque. fois des méchants pour la gloire et l'avantage des bons. C'est ainsi que Judas trahissant son Maître, et les Juifs crucifiant Jésus-Christ, furent les instruments coupables dont Dieu se servit pour opérer notre salut. Et ces crimes ne furent-ils pas l'occasion de tous ces biens qui découlèrent sur les peuples fidèles? Dieu se sert même, et très-justement, du démon pour exercer et éprouver la foi et la piété des bons, non pas qu'il ait lui-même besoin de connaître le résultat de cette épreuve, puisque l'avenir lui est connu, mais cette épreuve peut nous être nécessaire, fût-ce même dans le mode sous lequel elle se présente. N'est-ce point sous l'inspiration de sa propre volonté qu'Absalon conçut le projet qui devait lui être fatal? Et cependant il le conçut, parce que le Seigneur avait exaucé la prière par laquelle David demandait qu'il en fût ainsi. De là cette parole de l'Ecriture : " Le Seigneur ordonna " de renverser l'excellent dessein d'Achitophel,

1. II Rois, XVI, 5-12.

afin de faire retomber tous les maux sur Absalon (1) ". Le dessein d'Achitophel était bon, parce qu'il pouvait servir la cause dans laquelle il était engagé, c'est-à-dire la révolte d'Absalon contre son père; et en effet, David pouvait être écrasé, si le Seigneur n'avait empêché la réalisation des plans conçus par Achitophel; et en effet Dieu, agissant sur le cœur d'Absalon, lui inspira de rejeter ces plans et d'en choisir un autre qui ne devait pas réussir.

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CHAPITRE XXI. DIEU AGIT SUR LE COEUR DES HOMMES POUR INCLINER LEUR VOLONTÉ.

42. Qu'il est donc grand ce Dieu qui fait tourner à l'accomplissement de ses desseins éternels le cœur même des méchants, tout en rendant à chacun d'eux selon ses oeuvres ! Roboam, fils de Salomon, avait reçu des vieillards le sage conseil de ne point se montrer dur à l'égard du peuple; mais il méprisa cet avis, répondit avec hauteur et menace à ces vieillards, et s'abandonna tout entier à la direction de ses jeunes courtisans. Cette détermination n'était-elle point parfaitement volontaire de sa part? Et cependant, le schisme des dix tribus qui se choisirent pour roi Jéroboam, ne fut que l'accomplissement d'une menace prophétique lancée par le Seigneur sous le règne précédent. Ecoutons l'Ecriture : " Le roi refusa d'écouter les remontrances du peuple, car le Seigneur l'avait abandonné et devait réaliser la parole qu'il avait formulée par l'organe d'Achias Sélonite , touchant Jéroboam , fils de Natbath (2) ". La cause de ce grand événement fut librement posée parla volonté de l'homme, et cependant il ne laissait pas d'être un châtiment direct de la part du Seigneur.

Lisez les Paralipomènes, et dans le second livre vous rencontrerez ces paroles : " Le Seigneur suscita sur Joram l'esprit des Philistins et des Arabes, dont le territoire confinait à l'Éthiopie ; ils se réunirent donc contre le royaume de Juda, le ravagèrent, et se firent une proie de tout ce qu'ils purent trouver dans le palais du roi (3) ". Il suit de là que Dieu suscite lui-même des ennemis cour ravager les contrées qu'il juge dignes de ce rigoureux châtiment. Et pourtant dira-t-on que c'est sans aucune volonté de leur

1. II Rois, XVII, 14.— 2. III Rois, XII, 3-20.— 3. II Par. XXI, 16,17.

part que ces Philistins et ces Arabes vinrent fondre sur le royaume de Juda? ou bien que cette démarche leur fut tellement personnelle qu'il ne serait plus vrai de dire que Dieu suscita leur esprit pour réaliser cette expédition? Tout ce que l'on peut dire, c'est que cette action fut parfaitement volontaire de leur part, et que cependant Dieu lui-même suscita leur esprit pour ce dessein. Ou plutôt, en changeant l'ordre de ces propositions, on doit dire que Dieu suscita leur esprit, et que cependant ils agirent en pleine liberté. En effet, le Tout-Puissant peut déterminer jusque dans le cœur des hommes le mouvement même de leur volonté, de telle sorte qu'il accomplit par eux ce qu'il veut accomplir par eux, et même alors ses oeuvres sont toujours inspirées par la justice la plus rigoureuse.

Recueillons ces paroles d'un homme de Dieu au roi Amasias : " N'appelez point dans vos rangs l'armée d'Israël, car le Seigneur n'est point avec Israël ni avec les enfants d'Ephrem ; si donc vous placez en eux votre confiance, le Seigneur vous mettra en fuite devant vos ennemis, car c'est au Seigneur qu'il appartient, soit de vous secourir, soit de vous faire prendre la fuite (1) ". Comment la puissance de Dieu aide-t-elle aux uns dans la guerre en leur donnant la confiance, tandis qu'elle disperse les autres en les frappant de crainte? N'est-ce point parce que le Seigneur fait tout ce qu'il veut au ciel et sur la terre (2), et même jusque dans le cœur des hommes? En effet, nous lisons un peu plus loin : " Maintenant restez dans votre demeure. Pourquoi provoquez-vous au mal et tombez-vous, et Juda avec vous (3) ? " L'Ecriture ajoute : " Amasias n'écouta point ce conseil; car le Seigneur avait résolu de le livrer entre les mains de ses ennemis, parce que lui et son peuple avaient adoré les dieux d'Edom (4) ". Pour punir le crime d'idolâtrie et exercer contre lui une trop juste vengeance, Dieu agit dans son cœur de telle sorte que ce malheureux prince refusa d'écouter le conseil qui lui était donné, et se lança dans une guerre où il devait périr, lui et toute son armée.

Le Seigneur nous dit par son prophète Ezéchiel: " Si le Prophète se trompe et parle, moi, le Seigneur, j'ai séduit ce Prophète ;

1. II Par. XXV, 7, 8.— 2. Ps. CXXXIV, 6.— 3. IV Rois, XIV, 9, 10.— 4. II Par. XXV. 20.

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j'étendrai ma main sur lui, et je l'exterminerai du milieu de mon peuple (1) ". Le livre d'Esther nous raconte la vie d'une femme israélite devenue sur la terre de l'exil l'épouse d'un roi étranger, Assuérus. Après l'ordre porté par ce roi d'exterminer tous les Juifs dans toutes les parties de l'empire, Esther comprit que c'était pour elle un devoir d'intercéder en faveur de ce peuple, et d'adresser à Dieu de ferventes prières; ne fallait-il lias qu'elle fût sous le coup d'une impérieuse nécessité, pour oser se présenter devant le roi, malgré la défense la plus formelle (2)? Maintenant écoutons l'Ecriture : " Tel le regard d'un taureau furieux, tel celui que le roi jeta sur elle; la reine fut saisie de crainte, son front devint pâle et livide, et s'affaissant sur elle-même, elle se courba sur la tête de l'esclave qui la précédait; mais Dieu changea le cœur du roi, dont l'indignation lit place tout à coup à la douceur la plus touchante (3) ".

Nous lisons dans les Proverbes de Salomon : " Tel le mouvement de l'eau, tel le cœur d'un roi dans la main de Dieu ; il l'inclinera selon sa pleine volonté (4) ". Dans le psaume cent quatrième, la conduite du Seigneur à l'égard des Egyptiens nous est ainsi dépeinte : " Le Seigneur changea leur cœur pour y donner place à la haine contre son peuple et à la persécution de ses serviteurs (5) ". Venons aux lettres apostoliques. Dans l'épître de saint Paul aux Romains, voici ce que nous lisons : " C'est pourquoi Dieu les a livrés aux désirs de leur coeur, à l'impureté " ; et un peu plus loin : " C'est pourquoi Dieu les a livrés à des passions honteuses " ; enfin : " Et comme ils n'ont pas fait usage de la connaissance qu'ils avaient de Dieu, Dieu aussi les a livrés à un sens dépravé, en sorte qu'ils ont fait des actions indignes (6) ". Dans la seconde épître aux Thessaloniciens nous lisons : " Parce qu'ils n'ont pas reçu et aimé la vérité pour être sauvés, Dieu leur enverra des illusions si efficaces, qu'ils croiront au mensonge , afin que tous ceux qui n'ont point cru la vérité et qui ont consenti à l'iniquité soient condamnés (7) ".

43. Ces témoignages de la sainte Ecriture et beaucoup d'autres qu'il serait trop long de

1. Ezéch. XIV, 9. — 2. Esther, III et IV. — 3. Id. V, selon les Sept.— 4. Prov. XXI, 1.— 5. Ps. CIV, 25.— 6. Rom. I, 24, 26, 28.— 7. II Thess. II, 10,11.

rapporter, prouvent clairement que Dieu agit dans le cœur des hommes pour incliner comme il le veut leur volonté, soit vers le bien dans sa miséricorde, soit vers le mal pour les punir, et cela par un dessein toujours juste, quelquefois manifeste et quelquefois mystérieux. Qu'il n'y ait point en Dieu d'iniquité, c'est là en effet le premier et éternel principe de la foi dans votre cœur (1). Par conséquent, lorsque vous lisez dans les saintes Lettres que Dieu séduit les hommes, qu'il aveugle ou endurcit leur coeur, soyez toujours assurés que cette conduite n'est que le châtiment mérité par leurs crimes, et vous vous épargnerez ainsi l'application de ce proverbe de Salomon : " La folie de l'homme viole les voies de Dieu, et il accuse Dieu dans son coeur (2) ". Quant à la grâce, elle n'est point donnée à l'homme en vertu de mérites précédents, autrement la grâce n'est plus la grâce (3), puisqu'elle n'est appelée grâce que parce qu'elle est donnée gratuitement. Si donc, soif par lui-même , soit par ses anges bons ou mauvais, soit de toute autre manière, le Seigneur peut agir dans le cœur des méchants, selon leurs mérites et leurs péchés, dont il n'est pas lui-même la cause, et qu'ils ont contractés, soit par le vice originel, soit par l'effet de leur propre volonté, qu'y a-t-il d'étonnant que, par le Saint-Esprit, Dieu opère le bien dans le cœur des élus, lui qui de ces coeurs mauvais a su faire des coeurs justes et bons ?

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CHAPITRE XXII. LES JUGEMENTS DE DIEU SONT INCOMPRÉHENSIBLES.

Malgré tout cependant les Pélagiens s'obstinent à soutenir que les hommes ne sont justifiés qu'en vertu de mérites antérieurs, et ils ne veulent pas comprendre qu'une telle doctrine est une véritable négation de la grâce. Mais enfin, s'il s'agit des adultes, cette erreur a encore une certaine raison d'être ; quant aux enfants, c'est autre chose, et je délie ces hérétiques de s'expliquer sur ce point. En effet, ces enfants n'ont absolument aucune volonté de recevoir la grâce, comment donc leur sup. poser des mérites antérieurs ? Souvent même nous les voyons se débattre et pleurer lorsqu'on les baptise et qu'on leur administre les sacrements divins ; une telle conduite, s'ils jouissaient du libre arbitre, serait assurément

1. Rom. IX, 14. — 2. Prov. XIX, 3. — 3. Rom. II, 6.

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de leur part un grand péché d'impiété. Et pourtant, malgré cette résistance, ils reçoivent et conservent la grâce, sans qu'on puisse leur attribuer aucun mérite antérieur, autrement la grâce ne serait plus la grâce. Quelquefois même cette grâce est accordée à des enfants d'infidèles, lorsque, par un dessein mystérieux de la Providence, ces enfants tombent, de quelque manière que ce soit, au pouvoir de quelques catholiques ; d'autres fois des enfants d'infidèles n'obtiennent pas cette grâce, par suite de je ne sais quel obstacle qui empêche de venir à leur secours. Tout cela se fait par un dessein mystérieux de Dieu, dont les jugements sont incompréhensibles et les voies impénétrables.

Ecoutez sur ce point les révélations prophétiques de l'Apôtre. C'est des Juifs et des Gentils qu'il écrivait aux Romains, c'est-à-dire aux Gentils : " Comme autrefois vous ne croyiez point en Dieu, et que vous avez ensuite obtenu miséricorde, à cause de leur incrédulité ; de même à présent les Juifs n'ont point cru, afin que vous reçussiez miséricorde, et afin qu'à leur tour ils reçoivent miséricorde. Car Dieu a renfermé tous les hommes dans l'incrédulité, afin de pouvoir exercer sa miséricorde envers tous (1)". A la vue de ces paroles , saisi d'admiration pour cette dernière sentence aussi vraie que profonde : " Dieu a renfermé tous les hommes dans l'incrédulité, afin d'exercer sa miséricorde envers tous " , faisant pour ainsi dire le mal, afin d'en tirer le bien, il s'écrie: " O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables ! " Ne tenant aucun compte de ces jugements incompréhensibles et de ces voies impénétrables, des hommes pervers, toujours prompts à accuser, et incapables de comprendre, reprochaient à l'Apôtre d'avoir dit : " Pourquoi ne ferions-nous pas le mal pour qu'il en arrive le bien (2)? "

A Dieu ne plaise que l'Apôtre ait tenu ce langage, que lui attribuaient des hommes grossiers, parce qu'ils lui avaient entendu dire: " La loi est survenue pour donner lieu à l'abondance du péché ; mais où il y a eu abondance dû péché, la grâce, a surabondé (3) ". Toutefois la grâce a cette efficacité, que le bien se fait par ceux-là mêmes

1. Rom. XI, 30-33. — 2. Id, III, 8. — 3. Id. V, 20.

qui ont fait le mal, non pas dans le but de les faire persévérer dans le mal, mais pour leur faire espérer qu'ils obtiendront la récompense de leurs bonnes oeuvres. Ils ne doivent donc pas dire : " Faisons le mal afin qu'il en arrive le bien " ; mais : Nous avons fait le mal, et le bien nous est venu ; maintenant faisons donc le bien , afin que dans le siècle futur nous recevions le bien pour le bien, nous qui sur la terre avons reçu le bien pour le mal. De là cette parole du psaume : " Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre jugement (1) ". C'est pourquoi le Fils de l'homme n'est pas venu dans le monde, pour juger le monde, mais pour le sauver (2): telle est l'oeuvre de la miséricorde; plus tard il viendra juger les vivants et les morts, ce sera l'oeuvre de la justice et du jugement ; quoique cependant, dès ce monde, le salut ne se fasse que par suite d'un jugement occulte. De là ces paroles : " Je suis venu dans ce monde pour juger, afin que ceux qui ne voient pas, voient, et afin que ceux qui voient soient frappés d'aveuglement (3) ".

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CHAPITRE XXIII. DIEU FAIT MISÉRICORDE A QUI IL VEUT.

45. Ne craignez donc pas de faire appel aux jugements mystérieux du Seigneur lorsque, dans une cause qui est commune à tous les enfants, puisqu'ils reçoivent tous d'Adam la souillure originelle, vous voyez celui-ci parvenir au baptême et celui-là privé de ce secours et mourant sans baptême ; celui-ci laissé sur la terre après son baptême, quoique Dieu sache parfaitement qu'il deviendra un impie, et celui-là, mourant aussitôt après son baptême, de crainte que le mal ne vienne à changer son intelligence (4). En face de tous ces mystères, gardez-vous d'accuser le Seigneur d'injustice ou d'imprévoyance, car il est lui-même la source de toute justice et de toute sagesse. Selon le conseil que je vous adressais au début de ce discours, conservez les mêmes sentiments et demeurez dans la même règle pour tout ce qui regarde les, connaissances auxquelles vous êtes parvenus, et Dieu vous révélera ce que vous devez en croire (5), si ce n'est pas dans cette vie, ce sera dans l'autre; car tout ce qui est caché sera un jour manifesté (6).

1. Ps. C, I. — 2. Jean, III, 17. — 3. Id. IX, 39. — 4. Sag. IV, 11. — 5. Philipp. III, 16, 15. — 6. Matt. X, 26.

Lorsque vous entendez cette parole du Seigneur : " Moi, le Seigneur, j'ai séduit ce prophète (1) " ; et celle de l'Apôtre : " Dieu fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit celui qu'il veut (2)", croyez fermement que la cause de cette séduction et de cet endurcissement n'est autre que la culpabilité même de celui que Dieu laisse tomber dans ce double malheur. Quant à celui qui obtient miséricorde, sachez que cette miséricorde est purement une grâce de Dieu qui rend, non pas le mal pour le mal, mais le bien pour le mal. Gardez-vous de conclure que Pharaon ait été privé de son libre arbitre, parce que le Seigneur nous dit dans divers passages de l'Ecriture : " J'ai endurci Pharaon ; j'ai endurci ou j'endurcirai le coeur de Pharaon (3) ". Ce serait une erreur de penser que Pharaon lui-même n'a pas endurci son propre coeur. Ne lisons-nous pas de ce prince, quand eut disparu de l'Egypte la plaie des mouches : " Et Pharaon endurcit alors son coeur et refusa de laisser aller le peuple d'Israël (4). " Ainsi donc Dieu, par un juste jugement, endurcit le coeur de ce roi, et Pharaon s'endurcit lui-même par l'usage criminel qu'il fit de son libre arbitre.

Soyez donc pleinement assurés que vos travaux ne seront pas stériles si vous persévérez jusqu'à la fin dans votre sainte entreprise. Car ce Dieu qui sur la terre délivre les hommes sans aucun mérite de leu part , à la fin des siècles rendra à chacun selon ses oeuvres (5). Il rendra le mal pour le mal, parce qu'il est juste ; il rendra aussi le bien pour le mal, parce qu'i est bon, et le bien pour le bien, parce qu'il est bon et juste ; mais il ne saurait rendre le mal pour le bien, puisqu'il ne peu y avoir en lui aucune injustice. Il rendra donc le mal pour le mal, c'est-à-dire le châtiment pour le péché ; il rendra le bien pou le mal, c'est-à-dire la grâce après le péché et enfin il rendra le bien pour le bien, c'est-à-dire la grâce pour la grâce.

1. Ezéch. XIV, 9. — 2. Rom. IX , 18. — 3. Exod. IV-XIV, passim.— 4. Id. VIII, 32. — 5. Matt. XVI, 27.

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CHAPITRE XXIV. CONCLUSION.

46. Relisez attentivement ce livre , et si vous le comprenez, rendez grâces à Dieu s'il est des passages que vous ne comprenez pas, demandez-en à Dieu l'intelligence, et Dieu vous la donnera. Car il est écrit: "Que celui d'entre vous qui désire la sagesse la demande à Dieu, qui donne à tous abondamment, sans reprocher ses dons, et la sagesse lui sera accordée (1) ". Il s'agit de la sagesse qui nous vient du ciel, comme le déclare l'apôtre saint Jacques. Mais il est une autre sagesse que vous devez repousser et dont vous devez demander l'éloignement; c'est celle que le même Apôtre stigmatise en ces termes : " Si vous avez dans le coeur une jalousie pleine d'amertume et un esprit de contention, ne vous glorifiez point et ne mentez point contre la vérité. Car ce n'est point alors la sagesse qui vient d'en haut, mais c'est une sagesse terrestre, animale et diabolique. En effet, partout où il y a de la jalousie et un esprit de contention, il y a aussi du trouble et toute sorte de mal. Quant à la sagesse qui vient d'en haut, elle est d'abord chaste, puis amie de la paix, modérée, docile, susceptible de tout bien, pleine de miséricorde et de fruits de bonnes oeuvres; elle ne juge point, elle n'est pas dissimulée (2) ". Quels biens ne possédera donc pas celui qui aura demandé et obtenu cette sagesse ? De là comprenez qu'elle est une grâce; car si cette sagesse venait de nous, elle ne descendrait pas du ciel, et nous n'aurions pas à la demander à ce Dieu qui nous a créés. Mes frères, priez aussi pour nous, afin que nous vivions dans le siècle présent avec tempérance, avec justice et avec piété, étant toujours dans l'attente de la béatitude que nous espérons et de l'avènement glorieux de notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ (3), à qui appartient l'honneur, la gloire et la puissance avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Jacq. I, 5. — 2. Id. III, 14-17. — 3. Tit. II, 12, 13.

Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.

 

 

 

 

DE LA CORRECTION ET DE LA GRÂCE (1).

Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.

Le moine Florus, chargé de la lettre de Valentin, apporta à l'évêque d'Hippone de bonnes nouvelles d'Adrumet. Mais il crut devoir lui soumettre une objection d'un de ses frères contre le livre de la Grâce et du Libre Arbitre. S'il est vrai, disait ce cénobite, que Dieu opère en nous le vouloir et le parfaire, il faut que nos supérieurs se bornent à nous instruire de nos devoirs et à demander à Dieu de nous aider à les remplir, au lieu de nous corriger quand nous y manquons; ce n'est pas notre faute si nous sommes privés d'un secours que Dieu seul peut nous donner. Une telle conséquence, contraire à la doctrine catholique, eût été féconde en désordres : la rébellion, l'inertie morale et aussi le désespoir religieux étaient au bout. Le livre de la Correction et de la Grâce fut la réponse d'Augustin. Le docteur agrandit même l'objection de manière à prévenir les objections nouvelles qui pourraient naître, et rien ne resta debout. Cet ouvrage est comme la clef de la doctrine de saint Augustin sur la Grâce, et renverse particulièrement et victorieusement toutes les bases du jansénisme. Les idées du docteur d'Hippone sur la prédestination, s'y trouvent développées pour la première fois.

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CHAPITRE PREMIER. DE LA LIBERTÉ POUR LE BIEN ET POUR LE MAL.

1. Après avoir lu la lettre que vous, Valentin et vos religieux, m'avez adressée par notre frère Florus et par ceux qui l'accompagnaient, j'ai offert au Seigneur les plus vives actions de grâces, tant j'étais heureux d'apprendre que vous possédez la paix du ciel, que vous marchez tous à la lumière de la vérité, et que vous êtes embrasés de toutes les flammes de la charité. Les embûches que vous avait dressées l'ennemi du salut, Dieu, dans sa miséricorde, a bien voulu les faire tourner à l'avantage de ses serviteurs qui, au lieu d'y trouver une occasion de ruine, y ont trouvé, au contraire, l'occasion de s'instruire et de se perfectionner. Il n'est donc pas nécessaire de reprendre le sujet qui me paraît avoir été suffisamment traité dans le livre que je vous ai adressé (2), et que vous avez accueilli avec un si vif empressement. Toutefois, ne pensez pas l'avoir suffisamment compris après une seule lecture. Si donc vous voulez en retirer un véritable profit, ne craignez pas de l'étudier de nouveau, afin que vous sachiez que de semblables questions ne peuvent être résolues que par l'autorité divine, à laquelle nous devons rester

1. Voir la lettre CCXVI, tom. III, pag. 35 et suiv. — 2. Livre de la Grâce et du Libre Arbitre.

étroitement unis, si nous voulons parvenir au terme que nous désirons.

2. Or, le Seigneur ne s'est point contenté de nous apprendre quel mal nous devons éviter et quel bien nous devons faire ; il suffirait pour cela de la lettre même de la loi ; mais il nous donne encore sa grâce pour nous aider à éviter le mal et à faire le bien (1) ; ce qui ne peut se faire sans l'esprit de grâce. Si cette grâce nous fait défaut, la loi ne peut plus que nous rendre coupables et nous tuer. De là cette parole de l'Apôtre : " La lettre tue, mais l'esprit vivifie (2) ". Celui donc qui fait de la loi un usage légitime, apprend par elle ce qui est bien et ce qui est mal puis, se défiant de sa propre force, il a recours à la grâce à l'aide de laquelle il peut éviter le mal et faire le bien. Or, si l'homme a recours à la grâce, n'est-ce point lorsque le Seigneur dirige les pas de l'homme, et daigne lui tracer la voie (3) ? Voilà pourquoi le désir même du secours de la grâce est déjà le commencement de la grâce ; de là cette parole du Psalmiste : " Et j'ai dit : Je commence ; ce changement est l'oeuvre de la droite du Très-Haut (4) ". Nous devons donc reconnaître en nous la présente du libre arbitre pour faire le bien et le mal ; mais pour faire le mal, tous, justes ou pécheurs, sont parfaitement libres, tandis

1. Ps. XXXVI, 27. — 2. II Cor. III, 6. — 3. Ps. XXXVI, 23. — 4. Id. LXXVI, 11.

296

qu'on n'est libre de faire le bien qu'autant que l'on a été délivré par Celui qui a dit : " Si le Fils de l'homme vous délivre, vous a serez vraiment libres (1) ". Ce n'est pas qu'une fois délivré de la tyrannie du péché on n'ait plus besoin du secours de son Libérateur; au contraire, en lui entendant dire : " Sans moi a vous ne pouvez rien faire (2) ", on doit crier vers lui: "Ah ! soyez mon soutien, ne m'abandonnez pas (3) ". Cette foi qui est véritablement la foi réelle, prophétique, apostolique et catholique, je suis heureux de l'avoir rencontrée dans notre frère Florus. Il n'y a donc plus de correction nécessaire que pour ceux qui ne comprenaient pas ma doctrine, et j'ai tout lieu de croire que dans sa miséricorde Dieu les a déjà convertis.

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CHAPITRE II. NOUS NE POUVONS AVOIR QUE CE QUI NOUS A ÉTÉ DONNÉ.

3. Telle est donc cette grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ; c'est par elle seule que les hommes sont délivrés du mal, et sans elle les hommes ne peuvent ni penser, ni vouloir, ni aimer, ni faire le bien. Non-seulement cette grâce nous apprend ce que nous devons faire, mais elle nous aide à faire avec amour le bien que nous connaissons. Cette inspiration d'une bonne volonté et des bonnes oeuvres, l'Apôtre l'implorait devant Dieu pour ceux auxquels il écrivait : " Nous demandons que vous ne commettiez aucun mal, et non pas que nous vous paraissions ce que nous sommes, mais que vous accomplissiez le bien (4) ". En présence de ces paroles, comment ne pas ouvrir les yeux, comment ne pas avouer que c'est à Dieu seul que nous devons d'éviter le mal et de faire le bien ? En effet, l'Apôtre ne dit pas : Nous vous avertissons, nous vous enseignons, nous vous exhortons, nous vous reprochons ; mais : " Nous demandons à Dieu que vous ne commettiez aucun mal, et que vous fassiez le bien ". Et cependant c'est à ces mêmes hommes qu'il prêchait, c'est pour eux qu'il faisait ce que je viens de rappeler : il avertissait, il enseignait, il exhortait, il réprimandait ; mais il savait que tout cela serait inutile ; que le zèle qu'il déployait publiquement pour planter et pour arroser ne porterait de fruit qu'autant que ses prières en faveur

1. Jean, VIII, 36. — 2. Id. XV, 5. — 3. Ps. XXVI,9. — 3. II Cor. XIII, 7.

des fidèles seraient exaucées par Celui qui dans le secret des coeurs peut seul donner l'accroissement. Voilà pourquoi ce même docteur des nations s'écriait : " Celui qui est quelque chose, ce n'est ni celui qui plante, ni celui qui arrose, mais Dieu seul qui donne l'accroissement (1) ".

4. Qu'ils déposent donc leur funeste illusion, ceux qui disent : " Pourquoi nous prêcher, nous commander d'éviter le mal et de faire le bien, si ce n'est pas nous qui le faisons, et si c'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le parfaire (2) ? " Bien plutôt qu'ils comprennent, s'ils sont les enfants de Dieu, qu'ils sont conduits par l'Esprit de Dieu (3), afin qu'ils fassent ce qu'ils ont à faire; et quand ils l'auront fait, qu'ils rendent grâces à Dieu qui leur a donné le pouvoir de le faire. Si Dieu agit en eux, c'est afin qu'ils agissent en eux-mêmes, et non pas pour qu'ils refassent rien ; si donc Dieu leur montre ce qu'ils doivent faire, c'est afin qu'en faisant ce qu'ils doivent faire et en le faisant par amour pour la justice, ils se trouvent heureux d'avoir reçu cette suavité que Dieu leur a donnée, afin que la terre de leur coeur portât son fruit (4). Au contraire, quand ils ne font pas ce qui leur est connu, soit qu'ils s'en abstiennent absolument , soit qu'ils ne l'accomplissent point par charité , ils doivent recourir à la prière, afin que par elle ils obtiennent ce qu'ils n'ont pas encore. En effet, que peuvent-ils avoir qu'ils ne l'aient reçu ? et qu'auront-ils jamais, s'ils ne l'ont pas reçu (5) ?

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CHAPITRE III. LE PRÉCEPTE, LE REPROCHE ET LA PRIÈRE.

5. " Donc ", ajoutent-ils, " que nos supérieurs se contentent de nous apprendre nos devoirs, et qu'ils demandent pour nous à Dieu le secours dont nous avons besoin pour les accomplir ; mais qu'ils ne nous réprimandent et ne nous corrigent point, si nous n'accomplissons pas ces devoirs ". Je dis au contraire que les supérieurs doivent remplir à la fois toutes ces obligations ; car c'est là ce que faisaient les Apôtres docteurs de l'Eglise: ils prescrivaient ce qu'il y avait à faire, ils réprimandaient ceux qui ne le faisaient pas, et ils priaient pour qu'ils pussent le faire.

1. I Cor. III, 7. — 2. Philipp. II, 13. — 3. Rom. VIII, 14. — 4. Ps. LXXXIV, 13. — 5. I Cor. IV, 7.

Voici un ordre de l'Apôtre : " Que toutes nos oeuvres se fassent avec charité (1) " ; une réprimande et un reproche : " C'est déjà certainement un péché parmi vous, d'avoir des procès les uns contre les autres. Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu'on vous fasse tort ? Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu'on vous trompe ? Mais c'est vous-mêmes qui commettez l'injustice, c'est vous qui trompez; et cela à l'égard de vos propres frères. Ne savez-vous pas que ceux qui commettent l'injustice ne possèderont point le royaume de Dieu (2)?" Enfin, voici sa prière : " Que le Seigneur vous multiplie et vous fasse abonder dans la charité à l'égard les uns des autres et à l'égard de tous (3) ". Il commande la charité; il réprimande, parce qu'on n'a pas la charité ; il prie pour que la charité abonde. O homme, dans le précepte reconnaissez ce que vous devez posséder ; dans le reproche qui vous est fait reconnaissez que c'est par votre faute que vous ne le possédez pas ; et dans la prière reconnaissez de quelle source vous pouvez recevoir ce que vous voulez posséder.

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CHAPITRE IV. OBJECTION.

6. " Comment donc ", dit-on, " se peut-il que je sois coupable de ne point posséder ce que je n'ai pas reçu de Celui qui, seul à l'exclusion de tout autre, peut me donner ce dont j'ai besoin? " Souffrez un instant, mes frères, que je défende la vérité de la grâce céleste et divine, non point contre vous qui portez un coeur droit devant Dieu, mais contre ceux qui n'ont qu'une sagesse tout humaine, ou des pensées toutes terrestres. Ceux qui dans leurs oeuvres mauvaises ne veulent pas se laisser corriger par les prédicateurs de cette grâce, ne cessent de répéter : " Instruisez-moi de mes devoirs, et si je les accomplis rendez à Dieu pour moi de continuelles actions de grâces; mais si je ne les accomplis pas, je ne dois pas être réprimandé, mais il faut demander à Dieu pour moi qu'il me donne ce qu'il ne m'a pas donné, c'est-à-dire cette ardente charité pour Dieu et pour le prochain, avec laquelle j'accomplirai les préceptes. Demandez donc pour moi cette charité, et par elle je ferai généreusement et avec bonne

1. I Cor. XVI, 14. — 2. Id. VI, 7-9. — 3. I Thess. III, 12.

volonté ce qui m'est commandé. Je mériterais des reproches, si c'était par ma faute que fusse privé de cette charité, c’est-à-dire si, pouvant me la donner ou la prendre moi-même, je ne le faisais pas, ou si je refusais de l'accepter lorsque Dieu me la donne. Mais puisque c'est Dieu lui-même qui préparé la volonté (1), pourquoi m'adressez-vous des reproches, lorsque vous me voyez refuser d'accomplir ses préceptes? bien plutôt ne devriez-vous pas le prier d'opérer en moi le vouloir et le parfaire? "

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CHAPITRE V. UTILITÉ DE LA CORRECTION.

7. Nous répondons: Vous qui, n'accomplissant point les devoirs que vous connaissez, ne voulez pas que l'on vous adresse de reproches, vous méritez ces reproches précisément parce que vous ne voulez pas en recevoir. En effet, vous ne voulez pas qu'on vous montre vos défauts ; vous ne voulez pas que ces défauts soient punis, et que vous en ressentiez une douleur salutaire qui vous inspirerait de recourir au médecin. Vous ne voulez pas que Von vous montre à vos propres yeux, tel que vous êtes, et pourtant c'est en vous voyant difforme que vous désireriez un réformateur, et que vous le supplieriez de ne point vous abandonner à votre difformité. C'est par votre faute que vous êtes mauvais, et c'est par une faute bien plus grande encore que vous ne voulez pas que l'on corrige votre malice. En seriez-vous arrivé à croire que les vices sont dignes d'éloge, ou du moins ne méritent que l'indifférence, de telle socle qu'on ne puisse ni les louer ni les blâmer? Seriez-vous faussement persuadé que la crainte, la honte ou la douleur, causées par la correction, ne sont d'aucune utilité pour le coupable? Enfin, cette correction ne produit-elle pas un véritable et salutaire aiguillon qui nous porte à implorer l'infinie bonté de Dieu, dont la miséricorde sait convertir les méchants et les rendre bons et dignes de louanges? Tout homme qui, ne voulant pas être réprimandé, se contente de dire : Priez pour moi et ne me corrigez pas, mérite au contraire qu'on le réprimande , et qu'on l'oblige à prier pour lui-même. La douleur qu'il éprouve lorsqu'il sent l'aiguillon du reproche, lui

1. Prov. VIII, selon les Sept.

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inspire plus de zèle et d'affection pour la prière ; il a plus facilement recours à la miséricorde divine, afin que, aidé du secours de la charité, il renonce à ses oeuvres honteuses et criminelles, et se porte avec ardeur au bien et à la vertu.

Telle est l'utilité de la correction, variant toutefois selon la diversité des péchés; elle obtient toute son efficacité quand le suprême médecin daigne lui accorder un regard de complaisance. En effet, pour être utile, la correction doit avant tout inspirer au coupable le repentir de sa faute. Or, ce repentir n'est accordé que par Celui qui, aux négations de Pierre, répondit par un regard affectueux, et lui fit verser des larmes abondantes (1). Voilà pourquoi l'apôtre saint Paul, après avoir dit que l'on doit reprendre avec douceur ceux qui résistent à la vérité, ajoute aussitôt : " Dans l'espérance que Dieu pourra leur donner un jour l'esprit de pénitence, pour leur faire connaître cette vérité et les arracher aux a piéges du démon (2) ".

8. Pourquoi dès lors ceux qui repoussent toute correction osent-ils dire : " Contentez-vous de m'instruire de mes devoirs, et demandez pour moi la grâce de les accomplir? " Pourquoi ne pas tirer la conséquence de leur principe erroné? pourquoi ne pas dire aussi bien : Je veux que vous vous absteniez absolument de me commander quoi que ce soit, et de prier pour moi? En effet, voyons-nous que quelqu'un ait prié pour Pierre , et demandé pour lui cette pénitence qui lui a arraché tant de larmes sur son apostasie? Voyons-nous que quelqu'un ait enseigné à l'apôtre saint Paul les divins préceptes relatifs à la foi chrétienne? On l'entendait souvent répéter: " Je vous déclare, mes frères, que l'Evangile que je vous ai prêché n'a rien de l'homme, parce que je ne l'ai reçu ni appris d'aucun homme, mais par la révélation de Jésus-Christ (3) ". Mais ne pouvait-on pas lui répondre : Pourquoi donc nous contraindre à recevoir et à apprendre de vous ce que vous n'avez ni reçu ni appris de l'homme? Celui qui vous a tout donné peut également tout nous donner à nous-mêmes. Je dis donc que si nos adversaires n'osent tenir ce langage, et permettent que l'Evangile soit prêché par un homme, quoiqu'il puisse être donné par

1. Luc, XXII, 61, 62. — 2. II Tim. II, 25, 26. — 3. Gal. I, 11, 12.

Dieu lui-même, qu'ils avouent donc qu'ils sont tenus de se laisser réprimander par leurs supérieurs, chargés de leur prêcher la grâce chrétienne, quoique Dieu puisse fort bien, personne n'en doute, faire lui-même la correction sans le secours d'aucun intermédiaire, et, par des moyens aussi mystérieux qu'efficaces, produire dans la conscience des coupables une douleur salutaire. De même donc que nous ne devons pas cesser de prier pour ceux dont nous voulons la conversion, quoique Pierre , sans la prière de personne, ait été converti par un regard du Sauveur, et amené à pleurer son péché ; de même on ne doit point épargner les reproches aux coupables, quoique Dieu, quand il le veut, convertisse lui-même des hommes qui n'ont été l'objet d'aucune correction. Or, la correction ne profite au pécheur qu'autant qu'il reçoit en même temps la grâce et le secours de Celui qui parfois convertit lui-même sans le secours d'aucune correction antérieure. Demandera-t-on pourquoi ces modes si différents par lesquels les pécheurs sont appelés au repentir? Avant de répondre, qu'on n'oublie pas que ce n'est point à l'argile, mais au potier à juger.

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CHAPITRE VI. LA PERSÉVÉRANCE EST UN DON DE DIEU.

9. Nos adversaires ajoutent : " Voici ce que dit l'Apôtre : Qui donc met de la différence entre vous? Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu ? Mais si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifier, comme si vous ne l'aviez pas reçu (1) ? Pourquoi donc nous corriger, nous reprendre, nous réprimander, nous accuser? Que faisons-nous, nous qui n'avons rien reçu? " Ceux qui tiennent ce langage voudraient se croire innocents de toutes les désobéissances dont ils se rendent coupables envers Dieu , sous prétexte que l'obéissance est elle-même un don de Dieu. Or, cette obéissance doit se trouver nécessairement dans celui qui possède cette charité, qui vient assurément de Dieu (2), et que le Père donne à ses enfants. " Pourtant ", disent. ils, " nous n'avons pas reçu cette obéissance; pourquoi donc nous corriger comme si nous pouvions nous la donner à nous-mêmes, et que nous refusions de nous faire ce présent? " Ils ne remarquent pas que, s'ils ne

1. I Cor. IV, 7. — 2. I Jean, IV, 7.

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sont point encore régénérés, il existe une cause première qui les rend désobéissants envers Dieu, et coupables à leurs propres regards, puisque Dieu a fait l'homme droit dès le commencement (1), et qu'en Dieu il ne saurait y avoir d'iniquité (2). Par conséquent, c'est de l'homme que vient la première culpabilité qui le rend désobéissant envers Dieu; car en perdant, par l'effet de sa volonté mauvaise , la droiture dont le Seigneur l'avait originairement doué, il s'est dépravé et rendu coupable. Dira-t-on que cette dépravation ne doit pas être corrigée dans l'homme, parce qu'elle ne lui est pas personnelle, et qu'elle est commune à tous? Je dis au contraire que l'on doit corriger en chacun ce qui est commun à tous. Parce que cette dépravation est le triste apanage de tous, dira-t-on qu'elle ne l'est de personne en particulier? Le péché originel est pour nous personnellement un péché étranger, parce qu'il nous est transmis par nos parents; mais il nous devient personnel à chacun, dans ce sens que " tous ont péché dans un seul ", comme parle l'Apôtre (3). On doit donc nous reprocher notre origine condamnable, afin que la douleur produite par ce reproche engendre le désir de la régénération, pourvu cependant que celui à qui s'adresse ce reproche soit l'enfant de la promesse, car pour celui-là, Dieu se sert du frémissement extérieur de la correction, afin de faire naître en lui, par une inspiration mystérieuse, le vouloir et le parfaire. Mais si le fidèle, après sa régénération et sa justification, retombe dans le péché par le fait de sa propre volonté, il ne lui est plus possible de dire : Je n'ai pas reçu la grâce, car cette grâce il l'a perdue par la dépravation de son libre arbitre. Enfin, si les reproches qui lui sont adressés soulèvent dans son coeur les gémissements du repentir, et le replacent dans la voie des bonnes œuvres, et peut-être d'une véritable perfection, ne sera-t-il pas évident que la correction lui a été très-utile? Du reste, toute correction humaine, qu'elle se fasse oui ou non par charité, ne peut profiter au coupable, qu'autant que Dieu même l'appuie et la féconde.

10. Celui donc qui se refuse à la correction peut-il dire encore : " Qu'ai-je fait, moi qui n'ai pas reçu la grâce? " puisqu'il est certain qu'il a reçu la grâce et qu'il ne l'a perdue

1. Eccl. VII, 30. — 2. Rom. IX, 14. — 3. Id. V, 12.

que par sa propre faute ? Il réplique: " Quand a vous me reprochez d'avoir par ma propre volonté quitté la voie droite pour me jeter dans le mal, je puis encore vous dire: Qu'ai-je donc fait, moi qui n'ai pas reçu la grâce ? J'ai reçu la foi qui opère par la charité, mais je n'ai pas reçu la grâce de la persévérance finale. Oserait-on dire que cette persévérance n'est point un don de Dieu, et a que ce bien si précieux soit tellement notre oeuvre propre, que celui qui le possède n'ait a pas à s'appliquer ces paroles de l'Apôtre : Qu'avez-vous donc que vous ne l'ayez reçu?" Nous sommes loin de nier de la persévérance finale qu'elle soit le plus précieux de tous les bienfaits de Dieu ; nous ne nions pas qu'elle soit un don de celui dont il est écrit : " Toute e grâce excellente et tout don parfait nous vient du ciel et descend du Père des lumières (1) ".

Mais il ne suit pas de là qu'à celui qui ne persévère point on doive épargner la correction, car ne peut-on pas espérer que Dieu lui accorde la grâce de faire pénitence et de s'arracher aux piéges du démon ? A l'utilité inhérente à toute correction l'Apôtre n'a-t-il pas ajouté cet avantage que j'ai rappelé plus haut : " Reprenant avec douceur ceux qui résistent à la vérité, dans l'espérance que Dieu pourra leur donner un jour l'esprit de pénitence (2) ? " Si nous disions de cette persévérance si louable et si précieuse, qu'elle est tellement le fait de l'homme, que Dieu y reste entièrement étranger, nous ôterions toute valeur à cette parole du Sauveur à saint Pierre : " J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point (3) ". Que demandait le Sauveur, si ce n'est la persévérance finale? Si donc cette grâce était dans l'homme l'oeuvre de l'homme, quel besoin y aurait-il de la demander à Dieu? De son côté, l'Apôtre s'écriait : " Nous demandons à Dieu que vous ne commettiez aucun mal (4) " ; n'était-ce point demander la persévérance? Car celui-là commet le mal, qui renonce au bien pour se laisser aller au mal qu'il devrait éviter; et par conséquent il ne persévère pas dans le bien. Ailleurs le même Apôtre disait: " Je rends grâces à mon Dieu toutes les fois que je me souviens de vous, et je ne fais jamais de prière que je ne prie aussi pour vous tous, ressentant

1. Jac. I, 17. — 2. II Tim. II, 26, 25. — 3. Luc, XXII, 32. — 4. II Cor. XIII, 7.

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une grande joie de ce que vous avez reçu l'Évangile, et y avez persévéré depuis cale premier jour jusqu'à cette heure. Car "j'ai une ferme confiance que celui qui a commencé le bien en vous, te perfectionnera jusqu'au jour de Jésus-Christ (1) ", Ne promet-il pas aux fidèles, par la miséricorde de Dieu, la persévérance finale dans le bien? Il écrivait aux Colossiens : " Epaptiras, qui est de notre ville, vous salue ; c'est un serviteur de Jésus-Christ, qui combat sans cesse a pour vous dans ses prières, afin que vous demeuriez fermes et parfaits, et que vous accomplissiez pleinement tout ce que Dieu demande de vous (2)". " Afin que vous demeuriez ", n'est-ce pas comme s'il eût dit: Afin que vous persévériez? Voilà pourquoi il est dit du démon qu' il ne demeura pas dans la vérité (3) "; et en effet il fut créé dans la vérité, mais il n'y persévéra point.

L'apôtre saint Jude écrivait : " A celui qui peut vous conserver sans péché et vous placer immaculés en présence de sa gloire et dans la joie (4) ", n'est-ce point dire clairement que la persévérance finale dans le bien est un don de Dieu? Celui qui nous conserve sans péché, afin de nous placer immaculés en présence de sa gloire et dans la joie, ne donne-t-il pas la grâce de la persévérance ? Nous lisons dans les Actes des Apôtres : "A cette nouvelle les nations se réjouirent, elles reçurent la parole du Seigneur, et tous ceux qui avaient été prédestinés à la vie éternelle embrassèrent la foi (5) ". Qui donc a pu être prédestiné à la vie éternelle, si ce n'est par le don de la persévérance ? Car " celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé (6) ". De quel salut, si ce n'est du salut éternel? Lorsque, dans l'oraison dominicale, nous disons à Dieu le Père : " Que votre nom soit sanctifié (7) ", ne demandons-nous pas que son nom soit sanctifié en nous? Or, cette sanctification s'est opérée par le bain de la régénération ; pourquoi donc est-elle encore chaque jour demandée par les fidèles, si ce n'est afin que cette grâce déjà obtenue persévère en nous jusqu'à la fin?

Écoutons le bienheureux Cyprien commentant cette prière : "Nous disons : Que votre nom soit sanctifié, non pas que nous demandions à Dieu qu'il soit sanctifié dans nos prières, nous

1. Philipp. I, 3-6. — 2. Coloss. IV, 12. — 3. Jean, VIII, 44. — 4. Jude, 24. — 5. Act. XIII, 48. — 6. Matt. X, 22. — 7. VI, 9.

désirons que son nom soit sanctifié en nous. " D'ailleurs, par qui donc le Seigneur pourrait-il être sanctifié, lui qui est le principe de toute sanctification? Mais le Seigneur a dit lui-même : Soyez saints, parce que je suis saint (1) ; voilà pourquoi nous demandons que nous, qui avons été sanctifiés dans le baptême, nous puissions persévérer dans la grâce qui nous a été donnée ". Ainsi donc, d'après ce glorieux martyr, ce que les fidèles demandent chaque jour par ces paroles, c'est la persévérance dans la grâce qu'ils ont reçue. Or, demander à Dieu de persévérer dans le bien, n'est-ce pas confesser hautement que la persévérance est un don de Dieu ?

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CHAPITRE VII. LES APPELÉS ET LES ÉLUS.

3l. Voilà pourquoi nous adressons les plus justes reproches à ceux qui, après avoir mené une vie chrétienne, n'ont pas persévéré dans cet heureux état. En effet, c'est de leur propre volonté qu'ils ont quitté le sentier de la justice pour se jeter dans la voie de l'iniquité. Ils méritent donc de sérieux reproches; et s'ils refusent d'en profiter, s'ils persévèrent jusqu'à la mort dans leur dérèglement, ils n'ont plus à attendre que la damnation éternelle. Maintenant ils s'excusent en s'écriant: " Pourquoi cette correction qui nous est infligée ? " Diront-ils alors : Pourquoi cette condamnation qui nous frappe, puisque, si nous avons quitté le bien pour nous livrer au mal, c'est parce que nous n'avons pas reçu la grâce de persévérer dans le bien ? De semblables excuses ne les arracheront point à la rigueur d'une trop juste condamnation. L'éternelle vérité nous déclare que nul homme ne pourra se soustraire à la condamnation portée contre nous dans la personne d'Adam, que par la foi de Jésus-Christ; d'un autre côté, cette même condamnation frappera ceux-là mêmes qui pourront alléguer qu'ils n'ont pas entendu l'Évangile de Jésus-Christ, et que la foi vient de ce que l'on entend (2); combien moins encore pourra-t-on s'excuser en disant: Nous "'avons pas reçu la persévérance ! Ceux qui pourront dire : Nous n’avons pas entendu la prédication, ne sont-ils pas plus dignes d'indulgence que ceux qui diront : Nous n'avons pas reçu la persévérance? Car à ces

1. Lévit. XIX, 2. — 2. Rom. X, 17.

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derniers on pourrait répondre : Vous auriez persévéré, si vous l'aviez voulu, dans la foi que vous avez entendue et possédée; tandis qu'on ne saurait dire aux autres : Vous auriez cru, si vous l'aviez voulu, à ce que vous n'avez point entendu.

12. Ainsi donc, qu'il s'agisse de ceux qui n'ont point entendu la prédication de l'Evangile, ou de ceux qui; après l'avoir entendue et l'avoir observée, n'ont pas reçu la persévérance, ou de ceux qui, résistant à la prédication, se sont refusé de venir à Jésus-Christ, c'est-à-dire de croire en lui, réalisant ainsi cette parole : " Personne ne vient à moi s'il n'en a reçu la grâce de mon Père (1) ", ou enfin de ceux qui ont été moissonnés dans leur enfance, et sans avoir été purifiés de la tache originelle dans le bain de la régénération ; nous disons que tous subiront infailliblement, et dans une juste mesure, les effets de la condamnation portée contre le- premier homme. Quant aux élus, leur séparation de la foule des réprouvés a pour premier principe, non point leurs propres mérites, mais la grâce du Médiateur ; c'est-à-dire qu'ils sont justifiés gratuitement dans le sang du second Adam. L'Apôtre s'écrie: " Quel est donc celui qui met de la différence entre vous? Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu? Et si vous a l'avez reçu , pourquoi vous en glorifier comme si vous ne l'aviez point reçu (2) ?" Ces paroles ne prouvent-elles pas que, pour être séparé de cette masse de perdition qui remonte au premier Adam, il faut avoir reçu ce don par excellence et purement gratuit que nous appelons la grâce du Sauveur? D'ailleurs, ce passage de la lettre de saint Paul est d'une telle importance que le bienheureux Cyprien, écrivant à Quirinus, le pose comme thème d'un chapitre dans lequel il prouve que nous ne devons nous glorifier de rien, puisque de nous mêmes nous n'avons rien (3).

13. Bienheureux donc tous ceux qui ont été arrachés à cette condamnation originelle par la puissante efficacité de la grâce divine, car on ne saurait douter qu'en conséquence de cette grâce la Providence leur fournît l'occasion d'entendre l'Évangile; en l'entendant ils croient, et ils persévèrent jusqu'à la fin dans cette foi qui agit par la charité (4). Si plus tard il leur arrive de tomber, Dieu leur ménage

1. Jean, VI, 66. — 2. I Cor. IV, 7. — 3. Livre 3 des Témoignages, tit. ou chap. IV. — 5. Gal. V, 6.

la correction pour les convertir; quelques-uns, même en dehors de toute correction de la part des hommes, reviennent à la bonne voie qu'ils avaient abandonnée ; d'autres, après avoir reçu la grâce, n'importe à quel âge, se voient soustraits aux périls de cette vie par une mort plus ou moins prématurée. Toutes ces merveilles sont opérées dans ces élus par Celui quia fait d'eux autant de vases de miséricorde; par Celui qui .les a choisis pour les appeler à la grâce dans la personne de son Fils; avant la constitution du monde. " Si c'est par grâce, ce n'est donc point par les oeuvres; autrement la grâce ne serait plus une grâce (1) ". En effet, ils n'ont pas été appelés pour ne pas être élus; de là cette parole : " Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus (2) " ; comme ils ont été appelés selon le décret de Dieu, ils sont également élus par l'élection de la grâce, et non point en conséquence de leurs mérites antérieurs; ils n'ont pour cela d'autres mérites que la grâce elle-même.

14. C'est à ces élus que s'applique cette parole de l'Apôtre : " Nous savons que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qu'il a appelés selon son décret pour être saints; car ceux qu'il a connus par sa prescience, il les a aussi prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il fût l'aîné entre plusieurs frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés; et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés; et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés (3) ". De ceux-là, aucun ne périt, parce qu'ils sont tous élus. Or, ils sont élus parce qu'ils ont été appelés selon le décret, non pas leur propre décret, ruais le décret de Dieu, comme nous le prouvent ces autres paroles : " Afin que le décret de Dieu demeurât ferme selon son élection, non à cause des oeuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, et au nom duquel il fut dit à la mère : L'aîné sera assujéti au plus jeune (4) "; et ailleurs : " Ce n'est point selon nos oeuvres, mais selon son décret et la grâce (5) ". Par conséquent, cette proposition : " Ceux que Dieu a prédestinés, il les a aussi appelés ", doit s'entendre en ce sens que Dieu les a appelés selon son décret; c'est ce que prouve clairement le contexte lui-même;

1. Rom. XI, 6. — 2. Matt. XX, 16. — 3. Rom. VIII, 28-30. — 4. Id. III, 11-13. — 5. II Tim. 1, 9.

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et d'abord : " Tout contribue au bien de ceux qui sont appelés selon le décret " ; puis il ajoute : " Car ceux qu'il a connus par sa prescience , il les a aussi prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il fût l'aîné entre plusieurs frères " enfin, après ces prémisses, il continue : "Ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés ". Il s'agit évidemment de ceux qu'il a appelés selon son décret; de telle sorte que parmi ces appelés il ne saurait y en avoir aucun qui ne fût pas élu, dans le sens de cette maxime du Sauveur : " Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ". En effet, tous ceux qui sont élus sont par jà même appelés, tandis que l'on peut être appelé sans que l'on soit élu. Nous parlons donc uniquement de ces élus qui ont été appelés selon le décret, et par conséquent prédestinés et connus par la prescience infinie. Parmi ces élus, s'il en est un seul pour périr, Dieu s'est trompé; et comme il ne saurait se tromper, j'en conclus que tous ces élus seront sauvés. Si l'un d'eux périssait, Dieu serait vaincu par la dépravation de l'homme; et comme Dieu ne peut être vaincu par quoi que ce soit, j'en conclus encore que tous ces élus seront sauvés. Or, ils sont élus pour régner avec Jésus-Christ, et non pas comme Judas pour accomplir l'oeuvre qui lui était assignée. En effet, Judas a été choisi par Celui qui sait tirer le bien du mal, de telle sorte que le crime de ce malheureux apôtre a été l'occasion pour le Sauveur d'accomplir l'importante mission pour laquelle il était venu sur la terre. Nous entendons Jésus-Christ s'écrier : " Ne vous ai-je pas choisis au nombre de douze, et l'un d'entre vous est un démon (1)? " Ces paroles ne signifient-elles pas que les onze ont été choisis dans des vues de miséricorde, et Judas dans des vues de justice? les onze pour les amener à la possession du royaume éternel, et Judas pour amener l'effusion du sang divin ?

15. De. là ce cri lancé par l'Apôtre en vue du royaume des élus : " Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Si Dieu n'a pas épargné son propre Fils et s'il l'a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous aurait-il pas aussi donné toutes choses? Qui accusera les élus de Dieu? C'est Dieu même qui les justifie. Qui osera les condamner après que Jésus-Christ, non-seulement est

1. Jean, VI, 71.

mort, mais est ressuscité et assis à la droite de Dieu, où il intercède pour nous?" Ce qui suit nous apprend quelle grâce puissante a été conférée à ces élus pour assurer leur persévérance : " Qui donc nous séparera de l'amour de Jésus-Christ? Sera-ce l'affliction, ou les déplaisirs, ou la faim, ou la nudité, ou les périls, ou la persécution, ou le fer?, selon qu'il est écrit : On nous fait mourir a tous les jours pour l'amour de vous, Seigneur; on nous regarde comme des brebis destinées à être égorgées. Mais parmi tous ces maux nous demeurons victorieux par Celui qui nous a aimés. Car je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature, ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur (1) ".

16. Dans sa lettre à Timothée, après avoir dit d'Hyménée et de Philète qu'ils ruinaient la foi dans l'âme d'un grand nombre de fidèles, l'Apôtre signale en ces termes le glorieux privilège des élus : " Mais le fondement de Dieu demeure inébranlable, ayant comme sceau cette parole : Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui (2) ". Leur foi, agissant par la charité, ou bien ne déchoit jamais, ou bien, si parfois elle tombe, elle se relève avant la fin de cette vie, l'iniquité disparaît bientôt, et ils sont alors regardés comme ayant persévéré jusqu'à la fin. Quant à ceux qui ne doivent pas persévérer, et renonceront à la foi et à la conduite chrétiennes, de telle sorte que la mort les surprendra dans ce triste état, il est évident qu'on ne saurait les ranger au nombre des élus, même alors qu'ils mènent une vie sainte et pieuse. En effet, la prescience et la prédestination divines ne les ont pas séparés de la masse de perdition, et par conséquent ils n'ont été ni appelés, ni élus selon le décret éternel. Comme appelés, ils sont du nombre de ceux dont il a été dit: " Beaucoup sont appelés ", mais ils ne sont pas de ceux dont il a été dit : " Peu sont élus ". Et cependant, lorsqu'ils croient, qu'ils reçoivent le baptême et qu'ils vivent selon Dieu, peut-on nier qu'ils soient élus? Pour nous, ils sont élus, parce que nous ignorons ce qu'ils deviendront plus tard ; mais ils ne le sont pas

1. Rom. VIII, 31-39. — 2. II Tim. II, 19.

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aux yeux de Celui qui sait qu'ils n'ont pas la persévérance finale, par laquelle seule nous pouvons parvenir à la vie bienheureuse; Dieu sait qu'ils sont maintenant debout, mais il prévoit également qu'ils feront une chute profonde et éternelle.

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CHAPITRE VIII. LA VOLONTÉ OBTIENT LA LIBERTÉ PAR LA GRACE.

17. Si l'on me demande pourquoi Dieu n'a pas donné la persévérance à ceux qui ont reçu de lui la charité pour vivre chrétiennement, j'avoue humblement sur ce point mon entière ignorance. Pénétré de mon néant, je recueille avec humilité ces paroles de l'Apôtre : " O homme ! qui êtes-vous donc pour oser répondre à Dieu (1) ? " Et encore : " O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables (2) ! ". Quand donc il plaît au Seigneur de nous révéler ses jugements, rendons-lui d'humbles actions de grâces; et quand il les cache à nos ,yeux, loin de murmurer, soyons persuadés que cette conduite de sa part est pour nous des plus salutaires.

Pour vous qui, dans ces questions téméraires, vous posez en ennemi de la grâce, que dites-vous vous-même? Heureusement; toutefois, vous affirmez que vous êtes chrétien, et vous vous flattez d'être catholique. Si donc vous confessez que la persévérance dans le bien jusqu'à la mort est un don de Dieu, quand il s'agit de savoir pourquoi celui-ci reçoit ce don, tandis que cet autre ne le reçoit pas, n'ai-je pas lieu de croire que vous et moi nous sommes sur ce point dans une égale ignorance, et qu'il nous est impossible de sonder les jugements impénétrables de Dieu?

Ou bien, si la persévérance ou la non-persévérance vous paraît dépendre exclusivement de ce libre arbitre de l'homme dont vous vous faites le panégyriste, non pas avec le concours, mais au détriment de la grâce de Dieu; si, dis-je, cette persévérance devient à vos yeux, non pas un don de Dieu, ruais un simple effet de la volonté humaine, qu'opposerez-vous donc à ces paroles du Sauveur : " Pierre, j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille point (3) ? " Direz-vous que, malgré la prière de Jésus-Christ, la foi de Pierre aurait défailli

1. Rom. IX, 20. — 2. Id. XI, 33. — 3. Luc, XXII, 32.

si cet Apôtre l'avait voulu, c'est-à-dire s'il avait refusé d'y persévérer jusqu'à sa mort? c'est-à-dire, si sa volonté était devenue tout autre que le Sauveur demandait qu'elle fût? Qui ne sait que la foi de Pierre aurait péri, et que lui-même aurait cessé d'être fidèle, si sa volonté avait défailli, et que sa foi devait rester intacte si sa volonté continuait à rester ce qu'elle était? Mais nous savons aussi que la volonté est préparée par le Seigneur; voilà pourquoi la prière de Jésus-Christ en faveur de Pierre ne pouvait rester stérile. Quand donc il demande que sa foi ne défaille point, que demande-t-il autre chose, si ce n'est, pour Pierre, l'insigne faveur d'avoir dans la foi une volonté très-libre, très-forte, invincible et d'une persévérance à toute épreuve? Voilà comment nous défendons, selon la grâce et non pas contre elle, la liberté de la volonté. En effet, la volonté humaine n'obtient pas la grâce par la liberté , mais la liberté par la grâce; c'est à la grâce qu'elle doit cette précieuse persévérance et cette force invincible.

18. Quoi donc ! à quelques-uns de ses enfants qu'il a régénérés en Jésus-Christ, auxquels il a donné la foi, l'espérance, la charité, Dieu n'accorde pas la persévérance, et à des infidèles, il pardonne des crimes si nombreux et si grands, il leur accorde sa grâce, il en fait ses enfants ! Comment ne pas s'en étonner? comment ne pas être saisi de stupeur? Ce qui doit également vous étonner, et pourtant ce qui est de toute vérité et d'une telle évidence que les ennemis mêmes de la grâce ne sauraient le nier, c'est que l'on voit des enfants, appartenant à des familles chrétiennes et amies de Dieu, mourir avant d'avoir pu recevoir la grâce du baptême, qu'un seul acte de sa volonté aurait pu leur procurer, puisque tout est soumis à son irrésistible puissance. On voit ce même Dieu priver de son royaume des enfants, tandis qu'il y appelle leurs pères, et qu'il permet que des enfants de païens ou d'impies tombent entre les mains des chrétiens, reçoivent le baptême et parviennent à ce royaume dont leurs pères seront exclus pour toujours. Pourtant il est hors de doute que ces enfants sont incapables de mérites bons ou mauvais, du moins quant à leur volonté propre, dont ils ne peuvent faire aucun usage. Tout cela néanmoins entre dans les jugements de Dieu, jugements incompréhensiles

1. Prov. VIII, selon les Sept.

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et justes, que nous ne pouvons ni mépriser, ni approfondir. Tout cela se rapporte à la prédestination et à la persévérance dont nous parlons. A la vue de ces mystères, écrions-nous donc : " O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! que vos jugements sont incompréhensibles ! "

19. Nous ne sommes point étonnés de ne pouvoir pénétrer ses voies impénétrables. En effet, passant sous silence ces innombrables bienfaits que Dieu accorde aux uns et refuse aux autres, quoiqu'il n'y ait en lui aucune acception de personnes (1), et quoique ces dons ne soient mérités d'aucune manière, par exemple, l'agilité, la force, la bonne santé, la beauté du corps, le talent et autres qualités de l'esprit; par exemple encore, ces dons extérieurs, l'opulence, la noblesse, les honneurs et autres biens du même genre qu'il appartient à Dieu,seul de nous conférer; passant également sous silence le baptême des enfants, baptême absolument nécessaire pour entrer dans le royaume des cieux, quoique nous ne puissions savoir pourquoi il est donné à tel enfant, tandis qu'il est refusé à tel autre, quoiqu'il dépende absolument du pouvoir absolu de Dieu et qu'il soit la condition essentielle du bonheur éternel; passant, disons-nous, sous silence tous ces bienfaits, nous nous occupons exclusivement de la persévérance, c'est-à-dire de ceux qui, au lieu de persévérer dans le bien, se jettent dans une voie mauvaise et y meurent.

Que nos adversaires nous disent, s'ils le peuvent, pourquoi ces hommes, pendant qu'ils vivaient dans la foi et la piété, n'ont pas été soustraits par Dieu aux dangers de ce monde, dans la crainte que leur méchanceté ne vînt à changer leur intelligence, et que le mensonge ne trompât leur âme. Est-ce que Dieu n'en avait pas le pouvoir, ou bien ignorait-il qu'ils devaient s'abandonner au mal? Une telle explication serait tout à la fois une folie et un crime. Pourquoi donc Dieu ne les a-t-il pas rappelés à lui? Qu'ils nous répondent, ceux qui se rient de nous entendre nous écrier dans notre étonnement : " Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables !" Ou bien Dieu agit ainsi selon son bon plaisir, ou bien l'Ecriture est menteuse quand elle nous dit de la mort prématurée de l'homme juste : " Il a été ravi à la terre, dans

1. Rom. II, 11.

la crainte que la malice ne changeât son intelligence ou que le mensonge ne trompât son âme (1) ". Pourquoi donc Dieu fait-il cette grâce aux uns, tandis qu'il la refusé aux autres, lui en qui il ne saurait y avoir ni iniquité, ni acception de personnes, et qui est parfaitement le maître d'arracher l'homme ou de le laisser à cette épreuve qui constitue notre vie sur la terre (2) ? Les Pélagiens sont contraints d'avouer que c'est à Dieu que l'homme doit de terminer sa vie avant de quitter le bien pour se livrer au mal; mais ils ignorent pourquoi cette faveur est accordée aux uns et refusée aux autres. Qu'ils avouent donc également avec nous que, d'après les Ecritures, dont j'ai cité les témoignages, la persévérance dans le bien est une grâce que Dieu seul peut nous accorder ; et quand ils voient cette grâce accordée aux uns et refusée aux autres, s'ils en ignorent, comme nous, la raison, qu'ils se gardent bien de murmurer contre Dieu.

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CHAPITRE IX. LES VRAIS ENFANTS DE DIEU.

20. Ne nous scandalisons pas de voir que Dieu n'accorde point à quelques-uns de ses enfants le don de la persévérance. Il n'en serait point ainsi s'ils étaient du nombre de ces prédestinés que Dieu a appelés selon son décret éternel et qui sont réellement les enfants de la promesse. Quand ces hommes vivent chrétiennement, nous disons d'eux qu'ils sont les enfants de Dieu ; ruais comme ils doivent se livrer à l'impiété et y mourir, la prescience de Dieu ne tient pas à leur égard le même langage. Les vrais enfants de Dieu ont cessé de vivre avec nous pour vivre avec Dieu; de là cette parole de saint Jean : " Jésus devait mourir pour son peuple, et non-seulement pour son peuple, mais encore afin de réunir les enfants de Dieu dispersés (3) ". Cette unité devait se faire par la foi à la prédication de l'Evangile ; et cependant même avant que a prodige fût accompli, ils étaient déjà les enfants de Dieu, et leur nom était écrit d'une manière indélébile dans la pensée du Père céleste.

Il en est d'autres encore que nous appelons enfants de Dieu à cause de la grâce qu'ils ont reçue temporairement, et qui cependant su sont pas regardés par Dieu comme ses enfants

1. Sag. IV, 11. — 2. Job, VII, 1. — 3. Jean, XI, 51, 52.

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C'est de ces hommes que saint Jean disait : " Ils sont sortis d'avec nous, mais ils n'étaient pas des nôtres; car s'ils eussent été des nôtres ils fussent demeurés avec nous (1) ". L'Apôtre ne dit pas : Ils sont sortis d'avec nous, et parce qu'ils ne sont pas demeurés avec nous ils n'étaient pas des nôtres ; voici ses paroles : " Ils sont sortis d'avec nous, mais ils n'étaient pas des nôtres " ; en d'autres termes : on les voyait parmi nous, mais ils n'étaient pas des nôtres. Supposant alors qu'on lui en demande la preuve, il ajoute : " S'ils eussent été des a nôtres, ils fussent demeurés avec nous ". Or, les enfants de Dieu s'écrient: Saint Jean a parlé, et il tenait le premier rang parmi les enfants de Dieu. Si donc les enfants de Dieu disent de ceux qui n'ont pas eu la persévérance : " Ils sont sortis d'avec nous, mais ils n'étaient pas des nôtres ", et ajoutent : " S'ils eussent été des nôtres, ils fussent demeurés avec nous ", n'est-ce pas comme s'ils disaient : Ils n'étaient pas les enfants de Dieu, même quand ils faisaient profession et qu'ils portaient le nom d'enfants de Dieu ? S'ils n'étaient pas les enfants de Dieu, ce n'est point qu'ils eussent simulé une justice qu'ils n'avaient pas, mais c'est parce qu'ils n'ont point persévéré dans cette justice. L'Apôtre ne dit pas: S'ils eussent été des nôtres, ils auraient eu avec nous une justice véritable et non point simulée ; mais, dit-il, " s'ils eussent été des nôtres, ils fussent demeurés avec nous ". Ce qu'il voulait, c'est qu'ils persévérassent dans le bien. Ainsi donc ils étaient dans le bien, mais parce qu'ils n'y sont pas demeurés, c'est-à-dire parce qu'ils n'y ont pas persévéré jusqu'à la fin, " ils n'étaient pas des nôtres ", même quand ils étaient avec nous. En d'autres termes, ils n'étaient pas du nombre des enfants, même quand ils partageaient la foi des enfants ; car ceux qui sont vraiment les enfants de Dieu ont été connus par la prescience et prédestinés pour devenir conformes à l'image de son fils ; et ils ont été appelés selon le décret, afin de devenir des élus. Car celui qui périt, ce n'est pas l'enfant de la promesse, mais l'enfant de perdition (2).

21. Ces chrétiens, dont parle saint Jean, appartenaient donc à la multitude des appelés ; mais ils n'étaient pas du petit nombre des élus. Par conséquent, à ceux qui ne sont pas ses enfants prédestinés Dieu n'a pas donné la

1. I Jean, II, 19. — 2. Jean, XVII, 12.

persévérance, car ils auraient cette persévérance s'ils étaient du nombre de ses enfants véritables ; et alors même, qu'auraient-ils qu'ils ne l'aient reçu, leur dit en toute vérité l'apôtre saint Paul (1) ? D'un autre côté, de tels enfants auraient été donnés par le Père à son Fils, selon cette autre parole : " Afin que rien ne périsse de tout ce que vous m'avez donné, " et qu'ils aient la vie éternelle (2) ". Nous devons donc regarder comme ayant été donnés à Jésus-Christ tous ceux qui sont destinés à la vie éternelle. Tels sont ces prédestinés et ces appelés selon le décret, et dont aucun ne périt. Par conséquent, il ne saurait arriver qu'aucun d'entre eux meure en état de péché mortel, puisqu'il est destiné et donné à Jésus-Christ de telle sorte qu'il ne périsse pas et qu'il obtienne la vie éternelle. De même parmi ceux que nous regardons comme ses ennemis, ou les enfants de ses ennemis, il en est qui arrivent au bonheur de la régénération et qui meurent avec cette foi précieuse qui agit par la charité. Or, avant même qu'ils aient reçu la grâce, ils sont déjà les enfants de Dieu par la prédestination, ils sont déjà donnés à Jésus-Christ Fils de Dieu, afin qu'ils ne périssent pas et qu'ils aient la vie éternelle.

22. Le Sauveur a dit également : " Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes véritablement mes disciples (3)". Peut-on compter dans ce nombre Judas qui n'est point demeuré dans la parole de Jésus-Christ ? Peut-on compter également dans ce nombre ces auditeurs à qui venait d'être révélé le précepte de manger la chair de Jésus-Christ et de boire son sang, et dont la conduite à cette occasion nous est ainsi dépeinte dans l'Evangile : " Jésus prononça ces paroles dans la synagogue, à Capharnaüm. Or, plusieurs des disciples qui l'écoutaient s'écrièrent: Cette parole est dure, qui pourrait l'entendre ? Et Jésus sachant en lui-même qu'ils murmuraient contre la doctrine qu'il venait de formuler, leur dit: Cela vous scandalise? Et que diriez-vous si vous voyiez le Fils de l'homme remontant vers le séjour qu'il a quitté? C'est l'esprit qui vivifie, et la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai adressées sont esprit et vie. Mais il en est parmi vous qui refusent de croire. Or, depuis le commencement Jésus savait quels étaient ceux qui avaient la foi et quel était celui qui le trahirait. Il disait

1. I Cor. IV, 7. — 2. Jean, CII, 15 ; VI, 39. — 3. Jean, VIII, 3l.

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donc: Voilà pourquoi j'ai proclamé que personne ne vient à moi, s'il n'en a reçu la grâce de mon Père. Depuis ce moment plusieurs de ses disciples se retirèrent et cessèrent de l'accompagner (1) ". L'Évangile ne donne-t-il pas à ces réfractaires le nom de disciples ? Et pourtant ils n'étaient pas véritablement ses disciples, puisqu'ils n'ont pas demeuré dans sa parole, selon ce mot de l'Évangile : " Si vous demeurez dans ma parole, vous serez véritablement mes disciples ". Comme ils n'ont point eu la persévérance, ils n'ont été véritablement ni les disciples de Jésus-Christ, ni les enfants de Dieu, quoique nous donnions ce titre à ceux que nous voyons vivre chrétiennement après avoir été régénérés. Ils ne sont véritablement dignes du nom qui leur a été donné, qu'à la condition de demeurer fidèles à la doctrine dont ils portent le nom. Au contraire, s'ils n'ont pas la persévérance, c’est-à-dire s'ils ne demeurent pas dans la parole qu'ils ont commencé à recueillir, ils ne méritent plus le nom qu'ils portent, et ils ne sont pas ce qu'ils paraissent être ; ils ne le sont pas du moins aux yeux de Celui qui sait ce qu'ils deviendront, c'est-à-dire qu'après avoir été justes ils deviendront et resteront pécheurs.

23. L'Apôtre avait dit : " Nous savons que toutes choses contribuent au bien de ceux qui aiment Dieu ". Mais sachant que plusieurs, après avoir aimé Dieu, ne persévéreraient pas dans cet amour jusqu'à la mort, il s'empressa d'ajouter: " De ceux qui sont appelés selon le décret ". En effet, ces derniers seulement demeurent jusqu'à la fin dans l'amour de Dieu, et s'ils tombent parfois, ils se relèvent et persévèrent ainsi jusqu'à la fin dans le bien qu'ils ont commencé à pratiquer. Mais, demanderons-nous, quels sont ceux que Dieu appelle selon son décret ? L'Apôtre lui répond par ces paroles déjà citées : " Ceux que Dieu a connus dans sa prescience, et qu'il a prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils , afin qu'il fût l'aîné entre plusieurs frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés " selon son décret, " et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés (2) ". " Il a connu dans sa prescience, il a prédestiné, il a appelé, il a justifié "; tout cela est chose faite, car tous ont été connus et prédestinés ; et beaucoup sont

1. Jean, V, 60-67. — 2. Rom. VIII, 28-30.

déjà appelés et justifiés. Mais s'il s'agit de la glorification, c'est-à-dire de cette gloire dont le même Apôtre a dit : " Lorsque le Christ votre vie aura apparu, vous apparaîtrez avec lui dans la gloire (1) ", cet acte suprême reste encore à accomplir. Sans doute, en disant : " Il a appelé et justifié ", l'Apôtre n'entend pas que cet appel et cette justification se soient réalisés en tous, puisque, jusqu'à la fin du monde, il y aura des hommes à appeler et à justifier ; et cependant saint Paul se sert à dessein du temps passé pour indiquer des choses futures, pour nous faire entendre que dans la pensée de Dieu ce qui doit se faire est comme s'il était déjà fait. De là ce mot du prophète Isaïe : " Dieu a fait ce qui doit arriver (2) ". Par conséquent, tous ceux qui dans la prescience infinie de Dieu sont connus, prédestinés, appelés, justifiés et glorifiés, lors même qu'ils ne seraient pas encore, je ne dis pas seulement régénérés, mais même nés, sont déjà les enfants de Dieu, et aucun d'eux ne saurait périr. lis viennent véritablement à Jésus-Christ, parce qu'ils y viennent selon cette parole : " Tout ce que mon Père me donne viendra à moi, et celui qui vient à moi je ne le jetterai pas dehors ". Et un peu plus loin : " Telle est la volonté de mon Père qui m'a envoyé, que je ne perde rien de tout ce qu'il m'a donné (3)". Par conséquent, c'est aussi de Dieu seul que peut venir la grâce de persévérer dans le bien jusqu'à la mort ; or, cette grâce n'est donnée qu'à ceux qui ne périront pas, puisque ceux qui ne persévèrent pas périront.

24. Pour ceux qui aiment Dieu de cette manière, tout contribue à leur bien; tout, même les fautes que parfois ils commettent, . car ces fautes deviennent un bien pour eux, en ce sens qu'elles les rendent plus humbles et plus instruits. Dans la vie sainte qu'ils mènent, ils apprennent à mêler toujours la crainte à la joie, à ne point se glorifier comme s'ils puisaient en eux-mêmes l'assurance de persévérer, et à ne jamais dire dans leur abondance . Jamais nous ne serons ébranlés. De là cette parole que le Prophète leur adresse : " Servez le Seigneur dans la crainte, et tressaillez en lui avec tremblement, de peur qu'il ne s'irrite contre nous, et que vous ne périssiez loin des voies de la justice (4) ". David

1. Coloss. III, 4. — 2. Isa. XIV, selon les Sept. — 3. Jean, VI, 37, 39. — 4. Ps. II, 11, 12.

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ne dit pas : De peur que vous ne veniez pas à la voie juste ; mais: " De peur que vous ne périssiez loin des voies de la justice". N'est-ce point un avertissement solennel donné à tous ceux qui marchent dans les voies de la justice, de servir Dieu avec crainte, c'est-à-dire de craindre au lieu de se livrer à l'orgueil de la présomption (1)? N'est-ce point leur dire de ne pas s'enorgueillir, mais d'être humbles? Tel est aussi le sens de ces autres paroles: " N'ayez a point de pensées présomptueuses, mais accoutumez-vous à ce qu'il y a de plus humble (2) ". Qu'ils tressaillent en Dieu, mais toujours avec crainte; qu'ils ne se glorifient de quoi que ce soit, car de nous-mêmes nous n'avons rien ; et que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur (3); et tout cela dans la crainte de quitter les voies de la justice dans lesquelles ils ont commencé à marcher, ce qui leur arriverait infailliblement, s'ils s'attribuaient à eux-mêmes les heureuses dispositions qu'ils possèdent. Cette même vérité nous est enseignée par l'Apôtre en ces termes: " Opérez votre salut avec crainte et tremblement ". Pourquoi donc avec crainte et tremblement? Il répond : " Car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire selon son bon plaisir (4) ".

Cette crainte et ce tremblement n'étaient pas connus de celui qui s'écriait dans sa présomption : " Jamais je ne serai ébranlé ". Mais comme il était l'enfant de la promesse et non pas de la perdition, il éprouva bientôt les effets de l'abandon de Dieu et s'écria : " Seigneur, dans votre volonté vous avez donné la force à ma beauté; vous avez détourné de moi votre face, et le trouble s'est emparé de ma personne (1) ". Voilà donc que, devenu plus instruit, et par là même plus humble, il a repris les voies de la justice, comprenant et confessant que c'est Dieu qui dans sa volonté a donné la force à sa beauté, tandis qu'auparavant, présumant tout de lui-même et s'attribuant sa propre abondance, ilosait s'écrier : "Jamais je ne serai ébranlé ". Le trouble s'est emparé de sa personne,et alors seulement il s'est retrouvé lui-même, et, saisi d'une humilité profonde , il a compris que c'est en Dieu seul qu'il devait mettre son espérance non-seulement de la vie éternelle, mais encore de la justice ici-bas et de la persévérance.

1. Rom. XI, 20. — 2. Id. XII, 16. — 3. Jérém. IX, 23, 24. — 4. Phil. II, 12, 13. — 5. Ps. XXIX, 7, 8.

Saint Pierre aurait pu tenir le même langage. Fort de sa présomption il s'était écrié : " Je donnerai ma vie pour vous (1 ", s'attribuant prématurément ce que le Seigneur ne devait lui accorder que plus tard. Or, Jésus-Christ détourna de lui sa face, et Pierre tomba dans un trouble tel que, plutôt que de mourir pour lui, il le renia trois fois. Mais de nouveau Jésus-Christ se tourna vers lui , et Pierre expia sa faute dans un déluge de larmes. En effet, ces mots : " Il le regarda ( 2) ", ne signifient-ils pas qu'il tourna vers lui sa face, tandis qu'il la lui avait cachée précédemment? Le trouble et la frayeur s'étaient emparés de Pierre; mais comme il apprit à ne plus compter sur lui-même, cette défiance devint pour lui un heureux principe, sous l'action de celui qui fait que toutes choses contribuent au bien de ceux qui l'aiment. Pierre était appelé selon le décret, et personne ne pouvait l'arracher des mains de Jésus-Christ à qui il avait été donné.

25. Qu'on ne dise donc plus qu'il faut s'abstenir de corriger celui qui s'écarte des voies de la justice, et se contenter de demander à Dieu pour lui le retour et la persévérance. Ce langage ne sera jamais celui d'un chrétien prudent et fidèle. En effet, si ce pécheur a été appelé selon le décret, il est certain que toutes aloses, et surtout la correction, contribueront à son bien, par l'action même de Dieu. Mais comme le supérieur qui corrige ignore si le coupable est appelé ou ne l'est pas, il doit faire avec charité ce que son devoir lui impose. Or, son devoir lui commande de corriger en laissant à Dieu le soin de faire justice ou miséricorde ; miséricorde si celui qui est réprimandé a été, par la grâce, séparé de la masse de perdition, et se trouve du nombre, non point des vases de colère préparés pour la perdition, mais des vases de miséricorde que Dieu a préparés pour la gloire (3); justice enfin si le coupable est condamné avec les uns, et n'est pas prédestiné avec les autres.

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CHAPITRE X. LE LIBRE ARBITRE DANS LES ANGES ET LE PREMIER HOMME.

26. Ici se présente une autre question dont la solution, loin d'être à mépriser, doit être entreprise et cherchée avec le secours de Dieu

1. Jean, XIII, 37. — 2. Luc, XXII, 61. — 3. Rom. IX, 22, 23.

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qui tient dans ses mains nous et nos discours (1). Par rapport à ce don de Dieu que nous appelons la persévérance finale, on nous demande quelle application nous pouvons en faire au premier homme gui a été créé sans aucun vice, et dans une complète innocence. Je ne dis pas : S'il n'a point eu la persévérance, comment a-t-il pu être créé sans vice, puisqu'il a été privé d'une grâce aussi nécessaire? A cette question la réponse est facile : Il n'a point eu la persévérance, parce qu'il n'est point demeuré dans ce bien qui pour lui n'était mêlé d'aucun vice; car celui qui l'a fait tomber ne survint en lui que plus tard, et avant que ce vice survînt à Adam il n'y en avait aucun dans sa nature. Autre chose est de ne pas avoir de vice, autre chose est de ne point persévérer dans cette bonté qui ne connaissait aucun vice. Car, par cela même que l'on ne dit pas qu'il soit toujours demeuré sans vice, et que l'on affirme au contraire qu'il n'est pas demeuré sans vice, on prouve assez clairement qu'il était sans vice quand il possédait ce bien qu'on lui reproche d'avoir quitté.

La grande difficulté, c'est donc de répondre à ceux qui disent : " Si dans cette rectitude originelle le premier homme avait reçu le bienfait de la persévérance, il est impossible qu'il n'ait pas persévéré; et s'il a persévéré il n'a pas péché, et par là même il est resté uni à Dieu et doué de la rectitude primitive. Or, la vérité proclame qu'Adam a péché et qu'il a perdu l'innocence et la rectitude originelle. Donc il avait cette rectitude sans avoir la persévérance; et s'il ne possédait pas la persévérance, c'est qu'il ne l'avait point reçue; comment, en effet, s'il avait eu la persévérance, n'aurait-il pas persévéré ? D'un autre côté, si c'est parce qu'il ne l'avait point reçue qu'il n'a pas eu la persévérance, comment son défaut de persévérance peut-il être un crime, puisqu'il n'avait point reçu la persévérance? On ne peut pas dire qu'il n'avait point reçu la persévérance, parce que la grâce ne l'avait pas séparé de la masse de perdition. Car avant le péché d'Adam il n'y avait encore dans le genre humain aucune masse de perdition qui pût vicier notre nature dans son origine ".

27. Nous tournant donc vers ce Dieu, souverain Maître de toutes choses, qui a fait

1. Sag. VII, 16.

bonnes toutes les créatures, qui a prévu les moyens de tirer le bien du mal, qui a vu que sa bonté toute-puissante brillerait avec beaucoup plus d'éclat s'il tirait le bien du mal, plutôt que d'empêcher l'existence du mal lui-même, confessons hautement et croyons qu'en formant les Anges et les hommes, il a voulu montrer tout d'abord ce que pouvait leur libre arbitre, pour mieux prouver ensuite la puissance de sa grâce et la rigueur de sa justice. Certains anges, ayant à leur tête celui que nous appelons le démon, abusant de leur libre arbitre, se sont révoltés contre Dieu. Mais s'ils repoussèrent sa bonté qui les rendait heureux, ils ne. purent échapper à sa justice qui les frappa de châtiments éternels. Quant aux autres anges, le bon usage qu'ils firent de leur libre arbitre les retint dans la vérité, et ils méritèrent d'apprendre qu'ils étaient pour toujours confirmés dans la justice et la vérité. Si nous-mêmes nous avons pu savoir parles saintes Ecritures qu'aucun des saints anges ne peut tomber désormais; combien plus est-il vrai de dire que cette connaissance leur fut révélée d'une manière encore plus sublime? Nous avons reçu pour nous-mêmes la promesse de jouir éternellement de la vie bienheureuse ; et de ressembler aux anges; en vertu de cette promesse nous sommes assurés qu'il n'y aura plus pour nous aucune possibilité de tomber, lorsqu'après le jugement nous serons entrés dans le royaume des cieux ; si les anges n'avaient pas cette même assurance, leur félicité, loin d'être égale, deviendrait inférieure à la nôtre. Or, la vérité suprême ne nous a pro. mis que l'égalité avec les anges (1).

Il est donc certain que les anges connaissent par la vision intuitive ce que nous ne con. naissons encore que par la foi, à savoir qu'ils sont confirmés en grâce, et qu'aucun d'eux ne saurait plus déchoir. Quant au démon et à ses anges, quoiqu'ils eussent été heureux avant leur chute, et qu'ils eussent ignoré qu'ils devaient tomber dans le comble du malheur , toujours est-il qu'il restait quel que chose à ajouter à leur béatitude, si par leur libre arbitre ils fussent demeurés dans la vérité, jusqu'à ce qu'ils fussent parvenu si cette plénitude du souverain bonheur, qui leur était réservée comme une récompense de leur persévérance; je veux dire qu'en

1. Matt. XXII, 30.

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vertu d'une abondante charité versée en eux par le Saint-Esprit, toute chute fût devenue pour eux absolument impossible, et ils auraient eu la pleine connaissance de cette impossibilité. Jusque-là ils ne possédaient pas cette plénitude du bonheur ; mais parce qu'ils ignoraient leur misère future, leur félicité, quoique moindre, n'en était pas moins réelle, et exempte de tout vice quel qu'il fût. En admettant qu'ils eussent connu leur crime futur et l'éternel châtiment qui devait en être la suite, tout bonheur leur eût été impossible, car l'appréhension d'un si grand mal eût été plus que suffisant pour les rendre malheureux.

28. De même l'homme fut doué du libre arbitre, et quoiqu'il ignorât sa chute future, il était cependant heureux, parce qu'il sentait qu'il avait le pouvoir de ne pas mourir, et de ne point tomber dans l'infortune. Si, par son libre arbitre, il eût voulu persévérer dans cet état de rectitude et d'innocence, sans avoir fait l'expérience de la mort et de l'infortune, il eût reçu, comme récompense de sa persévérance, cette plénitude du bonheur qui constitue l'un des caractères de la félicité des anges, je veux dire la certitude bien connue par lui de ne pouvoir jamais déchoir de sa grandeur. Il règne au ciel un bonheur complet et sans nuage; or, même dans le ciel, on ne pourrait être heureux, si l'on y était poursuivi parla crainte de tomber dans le crime et l'infortune. Mais parce que, abusant de son libre arbitre, l'homme s'est révolté contre Dieu, il a été frappé d'une juste condamnation, qui du coupable devait s'étendre à toute sa race, dont il était le représentant et comme le résumé. Parmi ses descendants, ceux qui sont délivrés par la grâce de Dieu, sont également délivrés de la condamnation qui pesait sur eux par le fait même de leur origine. Par conséquent, supposé que nul ne fût délivré, personne n'aurait le droit d'accuser Dieu d'injustice. Or, si les élus sont en petit nombre, comparativement aux réprouvés, toujours est-il qu'en soi ce nombre est très-grand ; et quant à la grâce qu'ils obtiennent, elle est purement gratuite et mérite de leur part la plus vive reconnaissance, de telle sorte que personne ne se prévale de ses propres mérites, qu'il ne s'échappe aucune parole d'orgueil (1), et que celui qui se glorifie se glorifie uniquement dans le Seigneur.

1. Rom. III, 19.

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CHAPITRE XI. LE PREMIER HOMME AVANT SA CHUTE.

29. Quoi donc? Adam aurait-il été privé de la grâce de Dieu? Non, il a reçu cette grâce en grande abondance, mais sous un mode différent du nôtre. Il jouissait des biens qu'il tenait de la bonté de son Créateur; ces biens ne lui étaient acquis par aucun mérite de sa part, et ils étaient sans mélange d'aucun mal. Maintenant, au contraire, les justes quoique délivrés par la grâce se trouvent assaillis par des maux de tout genre, du milieu desquels ils ne cessent de crier vers Dieu : " Délivrez-nous du mal (1) ". Du sein de sa félicité le premier homme n'avait nul besoin de la mort de Jésus-Christ ; aujourd'hui il n'y a que le sang de l'Agneau qui puisse nous purifier de la souillure héréditaire et de nos propres péchés. Adam n'avait pas besoin de ce secours que les justes implorent en ces termes : " Je vois dans mes membres une autre loi qui répugne à la loi de mon esprit, et qui me captive sous la loi du péché qui est dans mes membres. " Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur (2) ". Dans ces justes de la terre, la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair (3) ; et dans cette lutte à la fois difficile et périlleuse, ils demandent la force de combattre et de vaincre par la grâce de Jésus-Christ. Adam, au contraire, n'éprouvait pas en lui-même ces luttes et ces combats, et il jouissait de la paix la plus profonde dans son séjour de bonheur.

30. La grâce dont les justes ici-bas ont besoin, si elle ne doit pas être plus joyeuse, doit du moins être plus puissante; et quelle grâce plus puissante que le Fils unique de Dieu, égal à son Père, éternel comme lui, fait homme pour les hommes, exempt de tout péché soit originel, soit personnel et crucifié pour les hommes pécheurs? Quoiqu'il soit ressuscité le troisième jour et pour ne plus mourir, cependant lui qui a donné la vie aux morts, a subi la mort pour les mortels, afin que, rachetés par son sang, et appuyés sur ce gage infaillible, ils pussent s'écrier : " Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Celui qui n'a pas épargné son

1. Matt. VI, 13. — 2. Rom. VII, 23-25. — 3. Gal. V, 17.

310

propre Fils, et l'a livré pour nous tous, a comment avec lui ne nous aurait-il pas donné toutes choses (1) ? " Le Verbe a donc revêtu notre nature, c'est-à-dire l'âme raisonnable et la chair de l'homme, et cette opération mystérieuse n'a pu être déterminée par aucun mérite antérieur; c'est gratuitement et librement que le Fils de Dieu s'est fait homme, ne formant plus avec son humanité qu'une; seule et même personne, comme il n'était qu'une seule personne de toute éternité dans le sein de son Père. Il n'est sur ce mystère aucun homme qui porte l'aveuglement et l'ignorance jusqu'à dire que, après être né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie, le Fils de l'homme, par le bon usage qu'il fit de son libre arbitre, et par son exemption de tout péché, a mérité d'être le Fils de Dieu ; ce qui serait absolument contraire à cette parole de l'Evangile : " Le Verbe s'est fait chair (2) ". Où donc le Verbe s'est-il fait chair, si ce n'est dans le sein virginal de Marie, puisque c'est là qu'a pris naissance l'humanité qu'il a revêtue ? La Vierge demandait comment s'accomplirait ce qui lui était annoncé par l'ange; et cet ange lui répondit : " Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre; voilà pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu (3) ". " Voilà pourquoi " ; ce n'est donc pas à cause des oeuvres, car quelles oeuvres peut faire celui qui n'est pas encore né? " Voilà pourquoi ", c'est-à-dire, parce que " le Saint-Esprit surviendra en vous, et que la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre, le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu ".

Cette naissance parfaitement gratuite a uni dans l'unité de personne l'homme à Dieu, la chair au Verbe ; elle fut suivie de bonnes oeuvres de toute espèce, mais elle ne fut méritée par aucune. On n'avait pas à craindre que cette nature humaine, mystérieusement revêtue par le Verbe dans l'unité de personne, abusât de son libre arbitre pour pécher, puisque cette nature humaine ainsi revêtue par le Verbe, quoique douée encore d'une volonté propre, ne pouvait abuser de cette volonté, exclusivement dirigée par la personnalité divine et humaine. Par ce Médiateur, Dieu a montré que si les méchants deviennent

1. Rom. VIII, 31, 32. — 2. Jean, I, 34. — 3. Luc, I, 35.

éternellement bons, c'est lui-même qui opère gratuitement en eux cette transformation précieuse, en leur appliquant le sang de Jésus-Christ , ce sang divin qui n'a jamais été souillé de la faute originelle ou d'un péché personnel.

31. La grâce qui l'aurait empêché de vouloir pécher, le premier homme ne l'avait pas reçue ; mais s'il avait voulu persévérer dans celle qui lui avait été accordée, il n'aurait jamais péché ; sans cette grâce, il ne pouvait être bon, quelque eût été le concours de son libre arbitre, mais cette grâce elle-même, il pouvait la perdre par son libre arbitre. Dieu ne voulut pas le priver de cette grâce, et la déposa dans son libre arbitre. Car par lui-même le libre arbitre a plein pouvoir de pécher ; mais il est incapable de faire le bien, s'il n'est aidé par le secours de la grâce. Si donc le premier homme n'eût pas repoussé ce secours par son libre arbitre, il fût resté bon ; mais ayant repoussé ce secours, il en fut aussitôt dépouillé. Ce secours était tel, que l'homme pouvait le rejeter, s'il le voulait, et le conserver, s'il le voulait; mais il n'était pas libre de l'avoir comme et quand il le voudrait.

Telle est cette première grâce donnée au premier Adam, mais combien n'est-elle pas plus puissante dans le second Adam ? Par cette grâce donnée à Adam,l'homme pouvait avoir la justice, s'il le voulait; la seconde grâce est plus puissante, car elle fait elle-même que nous voulions; elle fait que nous voulions avec tant d'énergie, et que nous aimions avec tant d'ardeur que l'esprit devient sûre ment vainqueur de la chair, qui convoite contre nous par une volonté contraire. Quoi qu'il en soit, elle n'était point sans importance, cette première grâce par laquelle nous fut dévoilée la puissance du libre arbitre; car elle lui aidait tellement, que sans ce se. cours le libre arbitre ne pouvait persévérer dans le bien, tout en restant parfaitement libre de repousser ce secours, s'il le voulait, Quant à la seconde grâce, elle est d'autant plus grande que ce serait peu pour l'homme de recouvrer par elle sa liberté perdue ; que ce serait peu de ne pouvoir sans elle, ou embrasser le bien, ou y persévérer, s'il le veut; il faut encore que cette volonté même, il la trouve dans cette grâce.

32. Ainsi donc, Dieu avait donné à l'homme (311) la bonne volonté, car cette volonté faisait nécessairement partie de cette rectitude dans laquelle il l'avait créé. De plus, il lui avait donné un secours sans lequel l'homme, l'eût-il voulu, n'aurait pu persévérer dans cette rectitude : quant à la puissance de vouloir, il l'avait déposée dans son libre arbitre. Il pouvait donc persévérer, s'il le voulait, car il possédait le secours qui lui conférait ce pouvoir, et sans lequel toute persévérance lui eût été impossible, lors même qu'il eût voulu persévérer. Mais comme il refusa de persévérer, il devint coupable, tandis qu'il eût bien mérité, s'il eût voulu persévérer. Tels les saints anges ; car tandis que les rebelles tombaient par leur libre arbitre, les bons persévéraient par ce même libre arbitre, et méritaient la récompense due à leur persévérance, c'est-à-dire la plénitude du bonheur avec la certitude absolue que jamais ils ne pourraient déchoir. Si ce secours eût manqué à l'ange ou à l'homme au moment de sa création, comme il était de l'essence de toute créature qu'elle ne pût persévérer sans le secours divin, l'ange et l'homme seraient tombés sans aucune faute de leur part, puisqu'ils auraient été privés d'un secours sans lequel toute persévérance leur devenait impossible.

Aujourd'hui, dans la condition où nous sommes, la privation d'un tel secours est déjà le châtiment anticipé du péché ; tandis que le don qui nous en est fait, est un don purement gratuit, sans aucun mérite de notre part. Il y a plus encore, car ce don que Dieu nous fait par Jésus-Christ Notre-Seigneur, ne nous est pas seulement nécessaire en ce sens que, sans lui, nous ne puissions persévérer si nous en avions la volonté; mais en ce sens encore que c'est par lui que nous obtenons cette volonté de persévérer. Cette grâce que Dieu nous donne pour faire le bien, et pour persévérer, nous accorde non-seulement de pouvoir ce que nous voulons, mais encore de vouloir ce que nous pouvons. Or, il n'en fut pas de même pour le premier homme, la grâce n'avait pas pour lui cette double efficacité. En effet, pour recevoir le bien, il n'avait pas besoin de la grâce, puisqu'il ne l'avait pas perdue; mais pour y persévérer, il avait besoin du secours de la grâce, sans lequel toute persévérance lui devenait impossible; il avait reçu la grâce de pouvoir, s'il voulait, mais il n'eut pas celle de vouloir ce qu'il pouvait;

car s'il avait eu cette dernière grâce, il eût persévéré. Il pouvait donc persévérer, s'il le voulait; s'il ne l'a pas voulu, la faute en est à son libre arbitre, car alors il était parfaitement libre de pouvoir vouloir le bien et vouloir le mal. Or, qu'y aura-t-il de plus libre que le libre arbitre, quand il ne pourra plus se faire l'esclave du péché ? et pourtant cette liberté fût devenue la récompense du premier homme, s'il eût persévéré, comme elle a été la récompense des saints anges. Maintenant donc que le péché a fait perdre tous les mérites, toute délivrance est l'oeuvre propre du don de la grâce, laquelle devait être la récompense du mérite.

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CHAPITRE XII. QUE CELUI QUI SE GLORIFIE SE GLORIFIE DANS LE SEIGNEUR.

33. Nous ne saurions dès lors étudier avec trop de soin la différence qui existe entre ces deux propositions : pouvoir ne pas pécher, et ne pouvoir pas pécher; pouvoir ne pas mourir, et ne pouvoir pas mourir; pouvoir ne pas quitter le bien, et ne pouvoir pas quitter le bien. En effet, le premier homme pouvait ne pas pécher, il pouvait ne pas mourir, il pouvait ne pas abandonner le bien. Mais serait-il vrai de dire : Doué comme il l'était du libre arbitre, il ne pouvait pécher ? ou bien, il ne pouvait mourir, lui à qui il avait été dit: Si vous péchez, vous mourrez de mort (1)? ou bien, il ne pouvait abandonner le bien, quand il l'a réellement abandonné en péchant, et a mérité la mort ? La première liberté de la volonté était donc de pouvoir ne pas pécher; la dernière et cette fois beaucoup plus grande, sera de ne pouvoir pas pécher. La première immortalité était de pouvoir ne pas mourir ; la dernière et cette fois encore beaucoup plus grande, sera de ne pouvoir pas mourir. La première puissance de la persévérance était de pouvoir ne pas quitter le bien ; la dernière félicité de la persévérance sera de ne pouvoir pas quitter le bien. Parce que ces derniers privilèges seront beaucoup plus grands et plus précieux, s'ensuit-il que les premiers n'avaient ni prix, ni importance ?

34. Nous avons à établir la même distinction parmi les secours qui nous sont accordés. Autre chose est le secours sans lequel telle

1. Gen. II, 17.

312

oeuvre ne se fait pas, et autre chose est le secours avec lequel cette oeuvre s'accomplit. Sans aliments aucuns nous ne pouvons vivre, et cependant la présence de ces aliments ne saurait faire vivre celui qui veut mourir. Par conséquent, les aliments sont un de ces secours sans lesquels telle oeuvre ne se fait pas, et non pas de ceux par lesquels telle oeuvre s'accomplit. S'il s'agit de la béatitude, tel homme pouvait en être privé, mais il suffit qu'elle lui soit accordée, pour que ce même homme soit heureux. Par conséquent, la béatitude est un secours sans lequel telle oeuvre ne se fait pas, et par lequel telle oeuvre s'accomplit. Il participe donc à la double efficacité du secours, car si la béatitude est accordée à l'homme, aussitôt il devient heureux; et si elle lui est refusée pour toujours, jamais il ne sera heureux. Il n'en est pas de même des aliments, ils ne font pas nécessairement que l'homme vive , et cependant sans eux l'homme; ne saurait vivre.

Quant au premier homme, qui avait été créé dans la rectitude du bien, et qui possédait le pouvoir de ne pas pécher, de ne pas mourir et de ne pas quitter le bien, il avait aussi reçu le secours de la persévérance, non pas ce secours qui l'aurait fait persévérer, mais ce secours sans lequel il ne pouvait persévérer même avec son libre arbitre. S'il s'agit des saints qui sont prédestinés au royaume éternel par la grâce de Dieu, le secours qu'ils reçoivent en vue de la persévérance est tel, que c'est la persévérance elle-même qui leur est accordée; non-seulement en ce sens qu'en dehors de ce don ils ne puissent persévérer, mais encore en ce sens que par ce don ils persévéreront infailliblement. En effet, si le Sauveur a dit : " Sans moi vous ne pouvez rien faire ", il a dit également : " Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi-même qui vous ai choisis et placés afin que vous alliez et que vous portiez des fruits, et que vos fruits demeurent (1) ". Ces paroles prouvent clairement que le Sauveur leur avait donné, non-seulement la justice, mais encore la persévérance dans la justice. Quand on voit le Sauveur les placer afin qu'ils aillent, qu'ils portent des fruits, et que leurs fruits demeurent; qui donc oserait dire : ils ne demeureront pas? qui oserait dire : Peut-être ne

1.Jean, XV, 5, 16.

demeureront-ils pas? " Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentante (1) ", j'entends la vocation de ceux qui sont appelés selon le décret. Puisque c'est pour eux que Jésus-Christ intercède, afin que leur foi ne défaille point, n'est-il pas certain qu'elle ne défaillira jamais? par conséquent elle persévérera jusqu'à la fin, c'est-à-dire jusqu'au moment où elle sera remplacée par la vue intuitive dans la gloire éternelle.

35. Contre ces tentations si grandes et si nombreuses que nous subissons aujourd'hui, et qui n'étaient point connues dans le paradis terrestre, nous avons besoin d'une plus grande liberté, fortifiée et soutenue par le don de persévérance, pour nous assurer la victoire sur ce monde, ses séductions, ses terreurs et ses mensonges. Telle était la doctrine des saints martyrs. D'un côté, personne ne tentait d'essayer la terreur contre le premier homme; de l'autre côté, Dieu lui avait intimé ses ordres et leur terrible sanction, et cependant; s'inspirant de son libre arbitre, Adam ne sut pas persévérer dans son bonheur et dans l'extrême facilité où il était de ne pas pécher. Nos martyrs, au contraire, bravant, non pas seulement les menaces, mais la barbarie et les persécutions du monde, restèrent inébranlables dans la foi, n'ayant pour se soutenir que l'espérance de biens futurs qu'ils ne voyaient pas, tandis que le premier homme pouvait contempler tous ces biens présents que son crime allait lui ravir. Pouvons-nous expliquer cette différence sans remonter à ce Dieu de qui nos martyrs ont obtenu miséricorde afin d'être fidèles (2) ; de qui ils ont reçu l'esprit, non pas de crainte , pour faiblir devant leurs persécuteurs, mais l'esprit de force, de charité et de continence (3), pour triompher de toutes les menaces, de toutes les séductions, de tous les tourments? Adam, sans péché, reçut la volonté libre avec laquelle il fut créé, et cette volonté il l'a fait servir au péché ; la volonté des martyrs avait été primitivement asservie au péché, mais elle fut ensuite délivrée par Celui qui a dit : " Si le Fils vous délivre, vous serez véritablement libres (4) ". Cette grâce leur avait conféré une si grande liberté que, malgré la nécessité où ils se trouvaient en cette vie de combattre contre les convoitises du péché et les défaillances

1. Rom. XI, 29. — 2. I Cor. VII, 25. — 3. II Tim. I, 7. — 4. Jean, VIII, 36.

313

accidentelles qui chaque jour leur arrachaient cette prière : " Pardonnez-nous nos offenses (1) ", jamais cependant ils ne devinrent les esclaves de ce péché qui conduit à la mort, et dont l'apôtre saint Jean nous a dit : " Il est un péché qui va à la mort, et je ne dis pas que l'on doive prier pour lui (2) ". Comme cette espèce de péché n'est point déterminée, les opinions peuvent se former aussi nombreuses que variées ; pour moi, ce péché consiste à renoncer jusqu'à la mort à cette foi qui opère par la charité. Ceux qui se rendent coupables de ce péché ne jouissent pas, comme Adam, de la liberté primitive; ils ont dû être délivrés dans le second Adam par la grâce de Dieu, et cette rédemption leur a conféré le libre arbitre pour servir le Seigneur et non pour se constituer les esclaves du démon. Ayant donc été affranchis du péché, ils sont devenus les serviteurs de la justice (3), dans laquelle ils persévéreront jusqu'à la fin par l'efficacité de cette persévérance qui leur a été donnée par Celui qui les a connus dans sa prescience, les a prédestinés, appelés selon son décret, justifiés et glorifiés. Car toutes ces promesses qui regardaient l'avenir sont déjà pour eux réalisées. Ne lisons-nous pas: " Abraham crut " à ces promesses, " et sa foi lui fut imputée à justice? " Car il rendit gloire à Dieu, étant pleinement persuadé qu'il est tout-puissant pour accomplir a tout ce qu'il a promis ".

36. Ainsi donc, Dieu rend bons ses élus afin qu'ils fassent le bien. Quand Dieu promettait à Abraham que de nombreux élus sortiraient de sa race, était-ce parce que dans sa prescience il voyait que ces élus se sanctifieraient par leur propre vertu ? Dans ce cas, ce n'était point son oeuvre qu'il aurait annoncée, mais celle de ces élus. Or, tel ne fut point l'objet de la foi d'Abraham, car " il ne fut pas ébranlé dans sa foi, mais il rendit gloire à Dieu, étant pleinement persuadé qu'il est tout-puissant pour accomplir ses promesses (4) ". L'Apôtre ne dit pas que Dieu peut promettre ce qu'il a prévu, ou qu'il peut montrer ce qu'il a prédit, ou qu'il peut connaître par sa prescience ce qu'il a promis; il affirme hautement " qu'il est tout-puissant pour accomplir ses promesses ". C'est donc Dieu lui-même qui fait persévérer dans le bien ceux

1. Matt. VI, 12. — 2. I Jean V, 16. — 3. Rom. VI, 18. — 4. Id. IV, 3, 19-21.

qu'il a rendus bons. Quant à ceux qui tombent et périssent, ils ne furent jamais du nombre des prédestinés. Ces autres paroles de l'Apôtre . " Qui êtes-vous donc pour oser ainsi condamner le serviteur d'autrui? s'il tombe ou s'il reste debout, cela regarde son maître ", s'appliquent sans doute à tous ceux qui sont régénérés et qui vivent chrétiennement ; toutefois sa pensée se reporte aussitôt sur les prédestinés, et il ajoute : " Mais il restera debout, parce que Dieu est tout-puissant pour l'affermir (1) ". La persévérance nous vient donc réellement de Celui qui est tout-puissant pour affermir ceux qui sont debout et les conserver dans cet heureux état, ou relever ceux qui sont tombés; car c'est Dieu qui relève ceux qui tombent (2).

37. Sans avoir reçu de Dieu ce don précieux, c'est-à-dire la persévérance dans le bien, le premier homme était libre de persévérer ou de ne pas persévérer, car sa volonté avait pour cela les forces nécessaires, puisqu'elle avait été créée dans l'innocence, et qu'elle n'avait à lutter en elle-même contre aucune concupiscence. Par conséquent, à son libre arbitre était confié le soin de conserver les effets de cette immense bonté de Dieu, et la facilité si grande qu'il avait de vivre dans la justice et l'innocence. De son côté, Dieu savait dans sa prescience que l'homme ferait le mal; il le savait, mais il ne l'y forçait pas; il savait en même temps de quel juste châtiment il punirait sa faute. Aujourd'hui cette grande liberté a été perdue par le fait du péché ; il ne nous est resté qu'une immense faiblesse qui a besoin de secours plus puissants et plus nombreux. En effet, Dieu s'est plu à étouffer l'orgueil de la présomption humaine, " afin que toute chair ", c'est-à-dire tout homme, "ne pût désormais se glorifier en sa présence ". De quoi donc pouvait-elle se glorifier, si ce n'est de ses propres mérites? mérites qu'elle a pu avoir, mais qu'elle a perdus, et perdus par son libre arbitre, comme c'est par son libre arbitre qu'elle avait pu les acquérir. Voilà pourquoi il ne reste d'autre espérance de rédemption que dans la grâce du Libérateur. Voilà pourquoi toute chair a cessé de se glorifier en présence du Seigneur.

Les pécheurs ne se glorifient pas; et de quoi donc pourraient-ils se glorifier ? Les justes ne se glorifient pas davantage, car par

1. Rom. XIV, 4. — 2. Ps. CXLV, 8.

314

eux-mêmes ils n'ont rien, ils n'ont d'autre gloire que Celui à qui ils disent : " Vous êtes ma gloire et l'ornement de mon front (1) ". C'est donc à tous les hommes que s'appliquent ces paroles : " Nulle chair ne doit se glorifier en présence du Seigneur ". Et aux justes il est dit : " Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur ". Telle est bien la pensée de l'Apôtre, car après avoir dit : " Que nulle chair ne se glorifie en présence du Seigneur ", craignant sans doute que les saints ne se crussent restés sans aucune gloire, il ajoute aussitôt : " C'est par cette voie que a vous êtes établis en Jésus-Christ, qui nous a été donné de Dieu pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption, afin que, selon ce qui est écrit, celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur (2) ". Voilà pourquoi, dans ce lieu de misères, sur cette terre où la vie de l'homme n'est qu'une épreuve et un combat (3), " la vertu se perfectionne dans la faiblesse (4) " ; et cette vertu, quelle est-elle, si ce n'est que celui qui se glorifie ne doit se glorifier qu'en Dieu? "

38. Quant à la persévérance dans le bien, Dieu pouvait-il permettre à ses saints de se glorifier dans leurs propres forces, et non pas uniquement en lui-même ? En effet, il leur donne le même secours qu'il a donné au premier homme, et sans lequel ils ne pourraient persévérer, lors même qu'ils en auraient la volonté; mais il opère en eux le vouloir lui-même. Si donc il est certain qu'ils ne persévéreront qu'autant qu'ils en auront le pouvoir et la volonté, il n'est pas moins certain que le pouvoir et la volonté de persévérer leur sont accordés par la munificence de la grâce divine. Leur volonté se trouve tellement enflammée par le Saint-Esprit, qu'ils peuvent précisément parce qu'ils veulent, et ils veulent parce que Dieu opère en eux le vouloir. Nous savons d'ailleurs que la faiblesse dont nous souffrons en cette vie était nécessaire pour perfectionner la vertu en réprimant l'orgueil; or, si dans cette grande faiblesse Dieu abandonnait les hommes à leur propre volonté, de telle sorte que, s'ils le voulaient, ils demeurassent dans le secours de Dieu sans lequel ils ne pourraient persévérer, et que Dieu cessât d'opérer en eux le vouloir, n'est-il pas évident qu'au sein de toutes ces tentations

1. Ps. III, 9. — 2. I Cor. I, 29-31. — 3. Job, VII, 1. — 4. II Cor. XII, 9.

leur volonté succomberait sous le poids de sa propre faiblesse? N'est-il pas évident qu'ils ne pourraient persévérer, parce que, succombant sous le poids de cette faiblesse, ou bien ils ne voudraient pas, ou bien leur volonté serait tellement faible qu'ils n'auraient par elle aucun pouvoir?

Le Seigneur a donc pourvu à la faiblesse de la volonté humaine, en lui prodiguant la grâce divine à l'aide de laquelle cette même volonté devient persévérante et invincible. Par elle-même, sans doute, elle reste toujours faible, et cependant avec la grâce elle est loin de défaillir ou de se laisser vaincre par l'adversité quelle qu'elle soit De là vient que la volonté humaine, malgré son impuissance et sa faiblesse, pourrait, par la vertu de Dieu, persévérer dans un bien si léger fût-il, tandis que la volonté du premier homme, malgré sa force et son intégrité natives, malgré la puissance intégrale de son libre arbitre, n'a point persévéré dans un bien dont l'importance était pour lui plus sensible et plus grande, Ajoutons qu'Adam avait reçu de Dieu ce secours sans lequel il n'aurait pu persévérer, s'il l'eût voulu; tandis qu'il était privé de cela autre secours par lequel Dieu aurait opérées lui le vouloir. Comme Adam était très-fort, Dieu l'abandonna quelque peu à lui-même et le laissa faire ce qu.'il voudrait; aux saints qui étaient si faibles, il donna la grâce de vouloir invinciblement ce qui était bien et de refuser invinciblement de quitter ce bien. Le Sauveur a dit : " J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille point (1) "; comprenons que cette parole s'adressait à celui qui est édifié sur la pierre. Par conséquent cet Apôtre devenu l'homme de Dieu, non-seulement parce qu'il avait obtenu miséricorde pour être fidèle, mais encore parce que sa foi n'a jamais failli, devait s'appliquer cette parole : " Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur ".

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CHAPITRE XIII. LE NOMBRE DES ÉLUS EST DÉTERMINÉ.

39. Ces paroles s'appliquent à ceux qui soul! prédestinés au royaume de Dieu, et dont le nombre est tellement précisé qu'il ne sera mi augmenté, ni diminué d'un seul homme. Mais je ne veux nullement parler de ceux qui après la promulgation solennelle de la

1. Luc, XXII, 32.

315

révélation, se sont multipliés au-delà de tout calcul (1). De ces hommes on peut dire qu'ils sont appelés, mais non pas qu'ils sont élus, car ils n'ont pas été appelés selon le décret. Quoiqu'il en soit, il est certain que le nombre des élus ne sera ni augmenté ni diminué, malgré la contradiction apparente qui semblerait résulter de ces paroles du Précurseur: " Faites donc de dignes fruits de pénitence et gardez-vous de dire en vous-mêmes, nous avons Abraham pour père; car Dieu pourrait avec les pierres se former des enfants d'Abraham (2) ". Saint Jean voulait montrer que ces Juifs devaient être rejetés, s'ils ne faisaient pas de dignes fruits de pénitence, de telle sorte cependant que le nombre des enfants promis à Abraham resterait complet. Cette pensée est plus clairement formulée dans l'Apocalypse : " Conservez ce que vous avez, dans la crainte qu'un autre ne reçoive la couronne qui vous était destinée (3) ". Si un autre ne reçoit cette couronne qu'autant qu'elle aura été perdue par celui à qui elle était destinée, n'est-ce pas une preuve que le nombre des élus est parfaitement déterminé?

40. D'un autre côté, quand il s'agit des saints qui doivent persévérer, nous voyons la sainte Ecriture leur parler comme si leur persévérance était incertaine et douteuse. Mais le but de ces paroles est de nous défendre de porter trop loin nos investigations et de nous déterminer à faire notre salut avec crainte et tremblement (4). En effet, tant qu'il vit au sein de notre malheureuse mortalité, quel fidèle oserait lui-même se ranger au nombre des prédestinés? Cette prédestination reste un secret pour nous sur cette terre, car notre ennemi le plus redoutable c'est l'orgueil, et ne voyons-nous pas le grand Apôtre souffleté par l'ange de Satan, Dieu le permettant ainsi pour lui ôter jusqu'à la moindre pensée d'orgueil (5)? De là cette parole du Sauveur à ses Apôtres : " Si vous demeurez en moi (6) ", et cependant il savait fort bien que ses Apôtres demeureraient en lui. Le Prophète disait également : " Si vous voulez et si vous écoutez ma parole (7) " ; et cependant le Seigneur connaissait ceux en qui il opérait le vouloir (8).

Des oracles de ce genre se rencontrent fréquemment dans les saintes Ecritures. Car la

1. Ps. XXXIX, 6. — 2. Matt. IV, 8, 9. — 3. Apoc. III, 11. — 4. Rom. XI, 20. — 5. II Cor. XII, 7. — 6. Jean, XV, 7. — 7. Isa. I, 19. — 8. Philipp. II, 13.

prédestination, en restant un secret pour nous, devait avoir pour effet de nous soustraire à toute pensée d'orgueil et de laisser sous l'heureuse influence d'une crainte légitime ceux mêmes qui courent la carrière de la justice, puisque le but pour eux est toujours incertain. Grâce au secret de la prédestination, nous devons croire que certains enfants de perdition, privés du bienfait de la persévérance finale, commencent par moments à vivre de cette foi qui opère par la charité, arrivent même parfois jusqu'à la fidélité et la justice, retombent ensuite et sont frappés par la mort avant d'avoir pu se convertir. Si ces cruelles alternatives ne se présentaient jamais, cette crainte religieuse et salutaire que l'Esprit-Saint nous offre comme le seul remède au vice de l'orgueil, n'aurait de prise sur les hommes que jusqu'au moment où ils auraient obtenu la grâce de Jésus-Christ pour vivre chrétiennement ; cela fait, ils resteraient dans une entière sécurité et regarderaient tonte chute comme absolument impossible. Or, dans ce lieu d'épreuves, avec la faiblesse qui nous caractérise, le plus grand danger pour nous résulterait précisément de cette présomption et de cette sécurité si favorables à l'orgueil. Oui, sans doute, nous aussi, comme les anges, nous serons un jour confirmés en grâce, mais ce sera seulement lorsque l'orgueil ne pourra plus nous atteindre. Quant au nombre des élus, prédestinés par la grâce de Dieu au royaume éternel, et gratifiés de la persévérance finale, il arrivera tout entier au séjour de la gloire, et y possédera le bonheur suprême ; et après avoir joui ici-bas de la miséricorde du Sauveur soit pour opérer leur conversion, soit pour soutenir les combats du Seigneur, ils la béniront à jamais sous l'éclat de la couronne immortelle.

41. Que cette couronne soit pour eux l'effet de la miséricorde divine, c'est ce que nous atteste la sainte Ecriture, quand elle met sur les lèvres de David ces belles paroles qu'il adresse à son âme pour la gloire de son Dieu : " Qu'il te couronne dans sa bienfaisance et sa miséricorde (1)". L'apôtre saint Jacques nous dit également : " Un jugement sans miséricorde attend celui qui n'aura pas fait miséricorde (2) " ; ce qui nous prouve que dans ce jugement qui décernera la récompensa; aux justes et le châtiment aux pécheurs, les

1. Ps. CCI, 4. — 2. Jacq. II, 13.

316

uns seront jugés avec miséricorde et les autres sans miséricorde. De là cette parole de la mère des Macchabées à l'un de ses enfants : " Afin que dans cette miséricorde il vous reçoive avec vos frères (1) ". Nous lisons ailleurs : " Lorsque le roi dans sa justice aura pris place sur son trône, le mal ne pourra a supporter sa présence. Qui donc se glorifiera de la chasteté de son coeur? qui donc se flattera d'être pur de tout péché (2)? " Par conséquent, celui à qui Dieu n'aura imputé aucun péché devra trouver encore dans la miséricorde divine le principe et la cause de son bonheur.

Toutefois, il est vrai de dire que dans ce juste jugement la miséricorde elle-même sera accordée selon le mérite des bonnes oeuvres. " Un jugement sans miséricorde attend celui qui n'a pas fait miséricorde " ; ces paroles prouvent qu'un jugement miséricordieux est réservé à tous ceux qui présenteront des oeuvres de miséricorde ; d'où il suit que la miséricorde elle-même sera proportionnée aux mérites des bonnes oeuvres. Il n'en est pas de même en cette vie, car sans aucun mérite antérieur de leur part et souvent même après de nombreux péchés commis par eux, nous voyons la miséricorde prévenir les hommes pour les délivrer des fautes qu'ils ont commises et de celles mêmes qu'ils auraient commises s'ils n'avaient pas été régénérés par la grâce de Dieu ; et par là même elle leur épargne les châtiments éternels qu'ils auraient subis s'ils n'avaient pas été arrachés à la puissance des ténèbres et transférés dans le royaume du Fils bien-aimé de Dieu (3).

N'oublions pas, cependant, que la vie éternelle, qui sera la récompense des bonnes oeuvres, nous est elle-même désignée par l'Apôtre comme étant une grâce de Dieu (4), c'est-à-dire un don purement gratuit, et non pas une dette de rigoureuse justice acquise par des mérites exclusivement personnels. Par conséquent, la vie éternelle reste une grâce, puisqu'elle n'est que la récompense des mérites que la grâce a conférés à l'homme. C'est elle qui nous est clairement désignée par ces mots de l'Evangile : " La grâce pour la grâce (5) ", c'est-à-dire pour les mérites que nous aurons acquis par la grâce.

42. Quant à ceux qui ne sont pas du nombre

1. II Macch. VII, 29. — 2. Prov. XX, 8, 9. selon les Sept. — 3. Coloss. I, 13. — 4. Rom. VI, 23. — 5. Jean, I, 16.

des prédestinés que la grâce de Dieu conduit au royaume éternel, soit qu'ils n'aient pu faire usage de leur libre-arbitre (1) ; soit qu'ils aient correspondu à la grâce par leur volonté devenue véritablement libre, puisqu'elle avait été délivrée par la grâce ; ceux donc qui ne sont pas de ce nombre fixe et bienheureux des prédestinés, subiront le juste jugement qu'ils auront mérité. En effet, ou bien ils sont encore sous le joug du péché originel, et alors ils seront traités comme solidaires d'un crime qui n'a pas été effacé par la régénération ;ou bien ils ont commis d'autres fautes volontaires et personnelles sous l'influence de leur propre volonté ; volonté libre, mais non pas délivrée ; libre au point de vue de la justice, mais esclave du péché dans lequel ils se sont jetés plus ou moins pour satisfaire leurs passions criminelles ; tous ces hommes sont coupables et leurs châtiments seront proportion nés à la gravité de leurs fautes. Peut-être reçoivent-ils la grâce de Dieu, mais ce n'est que temporairement, et ils ne persévéreront pas; ils se séparent du Seigneur et le Seigneur les abandonne. Par un juste et mystérieux des sein de Dieu, ils sont laissés à leur libre arbitre, sans avoir reçu le don de la persévérance.

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CHAPITRE XIV. DIEU SEUL PEUT RENDRE LA CORRECTION EFFICACE ET SALUTAIRE.

43. Que les hommes se laissent donc corriger quand ils pèchent, et que la correction ne leur donne pas lieu d'accuser la grâce, pas plus qu'ils ne doivent s'appuyer sur la grâce pour incriminer la correction. En effet, tout péché mérite son châtiment ; or, à ce châtiment appartient une juste correction, laquelle a toujours une vertu médicinale, alors même que la vie du malade paraît incertaine et compromise. Quand donc celui qui reçoit la correction appartient au nombre des élus, la correction devient pour lui un remède sala taire ; s'il n'est pas du nombre des prédestinés, la correction conserve encore pour lui son caractère de tourment pénal. Devant une semblable incertitude, on doit toujours faire preuve de charité , quelque douteux que puisse paraître le résultat ; mais à la correction il faut toujours joindre la prière. Or, lorsque la correction a pour effet d'amener

1. Comme les enfants morts après leur baptême.

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ou de ramener les hommes dans la voie de la justice, quel autre opère réellement le salut dans le coeur, si ce n'est Celui qui seul peut donner l'accroissement, c'est-à-dire Dieu lui-même, à l'exclusion de celui qui plante ou de celui qui arrose, de celui qui cultive les champs ou taille les arbrisseaux? Quand donc Dieu dans ses décrets a voulu le salut d'un homme, rien ne saurait empêcher sa volonté. Libre à Dieu de vouloir ou de ne pas vouloir, mais dans l'un ou l'autre cas la volonté divine ne saurait être entravée ni vaincue. Le Seigneur ne fait-il pas ce qu'il veut de ceux-là même qui ne font pas ce qu'il veut ?

44. Il est écrit que Dieu a veut que tous les " hommes soient sauvés (1) ", et pourtant en réalité tous ne sont pas sauvés. Ce passage est susceptible d'interprétations différentes que nous avons indiquées dans un certain nombre de nos ouvrages (2). Ici je me bornerai à une seule- réflexion. Ces paroles : " Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ", ne doivent s'entendre que des prédestinés ; car ils renferment toutes les classes de l'humanité. Le Sauveur disait aux Pharisiens : " Vous donnez la dîme de toutes les récoltes (3) " ; ce qui doit s'entendre de toutes les récoltes qui leur appartenaient ; car ils ne donnaient pas la dîme de toutes les récoltes produites sur toute la face de l'univers. C'est dans le même sens qu'il est dit : " Comme je tâche moi-même de plaire à tous en toutes choses (4) ". Est-ce que l'Apôtre qui tenait ce langage plaisait également à ses nombreux persécuteurs ? Non, sans doute , mais il plaisait au genre humain réuni dans le sein de l'Eglise de Jésus-Christ et composé de ceux qui étaient déjà convertis et de ceux qui devaient se convertir.

45. Il n'est pas douteux que Dieu, qui a fait dans le ciel et sur la terre tout ce qu'il a voulu (5), et qui même a déjà fait ce qui doit arriver (6), peut imposer sa volonté à toutes les volontés humaines et faire tout ce qui lui plaît; car il fait toujours ce qu'il veut, lorsqu'il le veut, des volontés humaines. Je ne citerai que fort peu d'exemples. Quand Dieu voulut donner l'empire à Saül, les Israélites étaient-ils si parfaitement libres de se soumettre ou de ne pas se soumettre à ce roi, qu'ils

1. I Tim. II, 4. — 2. Enchirid. chap. CIII; Cité de Dieu, liv. XXII, ch. I, II; Contre Julien, liv. IV, ch. VIII, etc. — 3. Luc, XI, 42. — 4. II Cor. X, 33. — 5. Ps. CXXXIV, 6. — 6. Isa. XLV, selon les Sept.

eussent le pouvoir de résister à Dieu? Il est vrai, cependant le Seigneur, avant de prendre cette mesure, voulut consulter les dispositions de son peuple, quoiqu'il eût plein pouvoir d'incliner les coeurs de quelque côté qu'il eût voulu. Voici ce que nous lisons : " Samuel congédia le peuple et chacun retourna à sa demeure; de son côté, Saül se retira dans sa maison de Gabaa, et les principaux, dont Dieu avait touché le coeur, se mirent à la suite de Saül. Et les opposants s'écrièrent : " Qui donc nous sauvera? Sera-ce cet homme? Et ils le couvrirent d'outrages, et refusèrent de lui offrir des présents (1) ". Dira-t-on que de tous ceux dont Dieu avait touché le coeur, personne ne dut accompagner Saül; ou bien qu'il fut accompagné par un seul des opposants dont Dieu n'avait pas touché le coeur?

Au sujet de David, dont les glorieuses victoires avaient constaté le choix que le Seigneur avait fait de lui pour monter sur le trône, nous lisons également: " Et David marchait de triomphe en triomphe; sa gloire allait toujours en croissant, et le Seigneur était avec lui (2) ". Cela posé, le texte sacré ajoute aussitôt : " Alors Amasa , qui était le premier entre les trente, tout transporté par l'Esprit-Saint, lui répondit : Nous sommes à vous, ô David, et nous serons toujours avec vous, ô Fils de Jessé. La paix, la paix soit avec vous et avec ceux qui prennent votre défense, car Dieu vous protège ". Est-ce que cet Amasaï pouvait s'opposer à la volonté de Dieu, et ne pas obéir à Celui qui avait agi sur son cœur par l'action directe de l'Esprit-Saint dont il fut revêtu et qui lui inspirait de vouloir, de parler et d'agir en ce sens? Un peu plus loin nous lisons : " Tous ces guerriers qui ne demandaient qu'à combattre, vinrent avec un cœur parfait trouver David à Hébron, pour l'établir roi surtout Israël (3)". C'est donc bien par leur propre volonté qu'ils choisirent David pour leur roi. Qui ne le voit pas? Qui pourrait le nier? Ce qu'ils firent dans toute la paix de leur coeur, l'ont-ils fait malgré eux et par force? Et pourtant cette détermination leur fut réellement inspirée par celui qui agit à sa volonté sur le cœur des hommes. De là ces paroles déjà citées : " David faisait tous les jours de nouveaux progrès; sa gloire allait toujours croissant, et le Seigneur était avec lui ". Or, ce Dieu

1. I Rois, X, 25-27. — 2. I Par. XI, 9. — 3. I Paral. XII, 18, 38.

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tout-puissant qui était avec David inspira à ces Israélites la volonté de se choisir pour roi le fils de Jessé. Et comment donc leur inspira-t-il cette volonté ? Est-ce par la contrainte et en les chargeant de chaînes corporelles? Il agit intérieurement, il s'empara de leur coeur et les entraîna par la force même des résolutions qu'il avait fait naître dans leur volonté. Si donc, lorsqu'il veut établir des rois sur la terre, Dieu est plus maître des volontés des hommes qu'ils ne le sont eux-mêmes, quel autre que lui peut rendre la correction efficace et salutaire ; quel autre que lui peut donner à la correction d'un coupable la vertu de le placer dans le royaume des cieux ?

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CHAPITRE XV. DIEU VEUT QUE TOUS LES HOMMES SOIENT SAUVÉS.

46. Que des frères se soumettent donc avec docilité à la correction que leur infligent des supérieurs guidés en cela par la charité, et s'efforçant de proportionner toujours cette correction à la gravité plus ou moins grande des fautes de leurs subordonnés. Il n'est pas même jusqu'à l'excommunication portée par un évêque et regardée dans l'Eglise comme la peine la plus grave, qui ne puisse, si Dieu le veut, devenir un puissant moyen de salut pour ceux qui l'ont méritée. En effet, savons-nous ce qui nous arrivera le jour suivant? Tant qu'un homme est en vie, devons-nous désespérer de son salut? Peut-on empêcher Dieu de jeter un regard miséricordieux sur tel coupable, de lui accorder la grâce de la pénitence, d'accepter le sacrifice d'un esprit troublé et d'un coeur contrit, de l'absoudre d'une condamnation méritée, et de lever la sentence de condamnation sur un condamné? N'oublions pas cependant qu'il est du devoir d'un pasteur d'arrêter: la contagion du mal, et de soustraire les brebis saines au contact d'une brebis galeuse; ce qui ne veut pas dire cependant qu'il soit impossible à Dieu de ménager dans cette séparation même un remède efficace pour la brebis malade. Nous ignorerons toujours que tel homme appartienne au nombre des prédestinés, et que tel autre ne lui appartienne pas; et par conséquent la charité nous fait un devoir et un besoin de Vouloir efficacement le salut de tous.

En vertu de ce principe , nous devons accueillir tous ceux qui se présentent, et nous efforcer de leur procurer la justification par la foi et la paix avec Dieu (1), cette paix que l'Apôtre prêchait en ces termes : " Nous remplissons donc la charge d'ambassadeurs de Jésus-Christ, et c'est Dieu qui vous exhorte par notre bouche. Ainsi, nous vous conjurons, au nom de Jésus-Christ, de vous réconcilier avec Dieu (2) ". Or, se réconcilier avec Dieu, n'est-ce pas rentrer en paix avec lui ? C'est en parlant de cette paix que le Sauveur disait à ses disciples : " Dans quelque maison que vous puissiez entrer, dites d'abord : Que la paix soit dans cette demeure; et s'il y a là un enfant de la paix, votre paix se reposera sur lui; autrement elle vous reviendra (3) ". Lorsque cette paix nous est annoncée par ces hommes dont il est dit: " Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la paix , qui annoncent les biens (4) ! " chacun de nous devient l'enfant de la paix, pourvu qu'il obéisse à l'Evangile, qu'il embrasse la foi, qu'il reçoive la justification par la foi, et qu'il rentre en paix avec Dieu. Selon l'ordre de la prédestination divine, cet homme était déjà l'enfant de la paix.

Remarquons, en effet, qu'il n'est pas dit: Celui sur qui se reposera votre paix deviendra l'enfant de la paix; mais : " S'il y a là un enfant de la paix, votre paix se reposera sur

cette demeure ". Avant donc que la paix lui fût annoncée, cet homme était déjà l'enfant de la paix, en vertu de la connaissance et de la prescience qu'avait de lui, non pas l'évangéliste, mais Dieu lui-même. Pour nous, qui ne savons si tel homme est ou n'est pas enfant de la paix, il ne nous appartient de faire aucune exception, ni aucun discernement parmi les personnes, et nous devons vouloir, le salut de tous ceux à qui nous prêchons la paix. Quand, sans le savoir, nous prêchons cette paix à un homme qui n'est pas l'enfant de la paix, ne craignons pas qu'elle soit perdue pour nous, car elle nous revient ; c'est-à-dire que pour nous cette prédication porte tous ses fruits, tandis qu'elle reste inutile pour celui à qui elle s'adresse. Et. si cette paix se repose sur lui, elle profite en même temps et à lui et à nous.

47. Puisque nous ne connaissons pas celui qui seront sauvés, Dieu nous ordonne de vouloir le salut de tous ceux à qui nous

1. Rom. V, I. — 2. II Cor. V, 20. — 3. Luc, X, 5, 6. — 4. Isa. LII, 7.

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prêchons cette paix, et lui-même opère en nous cette volonté en répandant la charité dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (1). Ces paroles : " Dieu veut que tous les hommes soient sauvés " , pourraient donc également s'interpréter en ce sens que Dieu nous fait vouloir ce salut de tous les hommes; c'est ainsi que ces mots : " Il a envoyé l'Esprit de son Fils criant Abba, Père (2) ", signifient que cet Esprit nous fait crier : Abba , Père. Parlant de ce même Esprit, l'Apôtre nous dit encore : " Nous avons reçu l'Esprit d'adoption des enfants, dans lequel nous crions : " Abba, Père (3) ". C'est nous qui crions ; mais parce que c'est l'Esprit qui nous fait crier, nous disons qu'il crie lui-même. Si donc la sainte Ecriture a pu dire de l'Esprit-Saint qu'il crie lui-même, parce qu'il nous fait crier, ne peut-on pas dire également de Dieu qu'il veut, parce qu'il nous fait vouloir? Et parce que, dans toute correction, nous ne devons avoir d'autre but que d'empêcher les coupables de s'éloigner de Dieu ou de les ramener à Dieu, n'est-ce point pour nous une obligation réelle de repousser de nos oeuvres toute pensée de désespoir? Si celui que nous corrigeons est l'enfant de la paix, notre paix se reposera sur lui, autrement elle nous reviendra.

48. On dira, sans doute, que, malgré le dépérissement de la foi dans un certain nombre de chrétiens, les décrets de Dieu restent inébranlables, car Dieu connaît ceux qui sont à lui. Toutefois, rien de tout cela ne nous autorise à nous montrer paresseux et négligents dans la répression de ceux qui doivent être corrigés. Car ce n'est pas en vain qu'il a été dit : " Les mauvais discours corrompent les bonnes moeurs (4) " ; et encore : " Vous perdrez, avec votre science, votre frère encore faible pour qui Jésus-Christ est mort (5) ". Pour échapper à ces, préceptes et à cette terreur salutaire, gardons-nous de dire : Si les discours mauvais corrompent les bonnes moeurs, et si notre frère périt, que nous importe? Les décrets de Dieu restent inébranlables, et il n'y a pour périr que l'enfant de perdition.

1. Rom. V, 5. — 2. Gal. IV, 6. — 3. Rom. VIII, 15. — 4. I Cor. XV, 33. — Id. VIII, 11.

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CHAPITRE XVI. CONCLUSION.

Sur la foi de tels sophismes gardons-nous de nous croire en sûreté dans notre négligence. Il est bien vrai qu'il n'y a pour périr que l'enfant de perdition, mais Dieu nous dit par la voix du prophète Ezéchiel : " Il mourra dans son péché, mais je demanderai compte de son sang à celui qui devait veiller à son salut (1) ".

49. Pour nous qui ne pouvons discerner ceux qui sont prédestinés de ceux qui ne le sont pas, et qui par là même devons vouloir le salut de tous, c'est pour nous une obligation rigoureuse d'user médicinalement d'une correction sévère à l'égard des coupables pour les empêcher ou de périr, ou d'en entraîner d'autres à leur perte. Du reste, à Dieu seul il appartient de rendre celte correction utile et efficace à l'égard de ceux qu'il a connus dans sa prescience et qu'il a prédestinés pour devenir conformes à l'image de son Fils. Si donc quelquefois nous nous abstenons de corriger, dans la crainte que cette correction ne soit pour quelques-uns une occasion de périr, pourquoi ne ferions-nous pas cette correction dans le but d'empêcher que la perte ne devienne plus grande? Ne nous flattons pas de mieux comprendre la charité que l'Apôtre, qui disait : " Corrigez ceux qui sont déréglés, consolez ceux qui ont l'esprit abattu, supportez les faibles, soyez patients envers tous, prenez garde que nul ne rende à un autre le mal pour le mal (2)". Ces paroles ne signifient-elles pas que, si l'on rend le mal pour le mal, c'est surtout en s'abstenant de corriger celui qui a besoin de correction, et en l'abandonnant par une coupable dépravation? L'Apôtre nous dit ailleurs: "Corrigez les pécheurs en présence de tous les autres fidèles, afin d'inspirer aux autres une crainte salutaire (3) ". Il est évidemment question des péchés publics, car autrement le langage de saint Paul serait en contradiction avec celui du Sauveur. En effet, Jésus disait à ses disciples : " Si votre frère pèche contre vous, reprenez-le entre vous et lui " ; ce qui ne l'empêche pas de porter la sévérité de la correction jusqu'à s'écrier : " S'il n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit pour vous comme un

1. Ezéch. III, 18. — 2. I Thess. V, 14, 15. — 3. I Tim. V, 20.

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païen et un publicain (1) ". Qui donc a plus aimé les faibles que celui qui s'est fait faible pour tous et qui, dans sa faiblesse volontaire, a été crucifié pour le genre humain tout entier ?

De là concluons que la grâce n'exclut pas la correction, pas plus que la correction n'exclut la grâce. Par conséquent, nous devons, en prescrivant ce qui est juste, implorer de Dieu par la prière la grâce dont on a besoin pour faire ce qui est commandé ; et ni la grâce, ni la prière n'excluent une juste correction. Du reste, tout doit se faire avec la plus grande charité, car la charité ne pèche jamais et couvre la multitude des péchés.

1. Matt. XVIII, 15, 17.

Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.

 

 

 

 

 

DE LA PRÉDESTINATION DES SAINTS (1).

Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.

Le parti des semi-pélagiens, dans les Gaules, avait pour chef le célèbre Jean Cassien, fondateur de l'abbaye de Saint-Victor, à Marseille. Saint Prosper d'Aquitaine, illustre disciple d'Augustin sur la Grâce, et retiré temporairement à Marseille, était chaque jour le témoin attristé des luttes soutenues par les plus hauts personnages de la Gaule contre la doctrine de l'évêque d'Hippone. Dans une lettre qu'il adressa à ce dernier, il le mit au courant de tout ce qui se passait autour de lui et le supplia de venir en aide à la vérité méconnue. Il cite même au nombre des adversaires le grand évêque d'Arles, Hilaire. Un autre laïque vint unir sa faible voix à celle de saint Prosper; ce fut Hilaire, moine de Syracuse, lequel marque avec plus de précision encore que saint Prosper les divers points sur lesquels les semi-pélagiens des Gaules s'éloignaient de la doctrine de saint Augustin. C'est donc à la prière de ces deux chers fils que saint Augustin composa deux nouveaux livres: celui de la Prédestination des Saints et celui du Don de la Persévérance.

Dans le premier de ces deux livres, le Docteur réunit les preuves les plus frappantes, tirées de l'Ecriture, pour établir que la foi est un don de Dieu, et non pas l'oeuvre,de la volonté humaine; il raconte son erreur à ce sujet depuis l'année 394 jusqu'à l'année 397, époque de ses livres à Simplicien, et cite sa rectification sur ce point. Il parle d'une vocation qui se fait selon le décret de la volonté de Dieu, vocation, qui n'est pas commune à tous les appelés, mais qui est particulière aux prédestinés ; il caractérise la différence entre la prédestination et la grâce ; l'une est la préparation de la grâce dans les conseils de Dieu, l'autre est le don actuel qu'il nous en fait. On ne saurait lire ces deux livres sans un respect particulier et une sorte d'émotion religieuse, car ce sont les derniers ouvrages que saint Augustin ait achevés.

CHAPITRE PREMIER. SAINT AUGUSTIN SE REND AU DÉSIR QUI LUI EST MANIFESTÉ.

1. Nous connaissons ces paroles de saint Paul aux Philippiens : " Il ne m'est pas pénible, et il vous est avantageux que je vous écrive les mêmes choses (2) " . Toutefois, écrivant aux Galates, et remarquant qu'il avait assez fait pour eux, et qu'il ne leur avait pas épargné le ministère de la parole, le même Apôtre s'écriait : " Du reste, que personne n'exige de moi de nouveaux travaux ", ou selon plusieurs manuscrits : " Que personne ne me cause de nouvelles peines (3) ". De mon côté, je ne puis taire la peine que j'éprouve, en voyant l'économie de la grâce toujours attaquée malgré le nombre et l'évidence des oracles divins qui en prouvent si bien la gratuité absolue, car la grâce n'est plus une grâce si elle est donnée à cause et en proportion de nos mérites. Toutefois, frères bien-aimés, Prosper et Hilaire, le zèle et la charité avec lesquels vous protestez contre ces erreurs qui ont déjà fait tant de victimes; le désir si pressant que vous me témoignez de recevoir de moi un nouvel ouvrage après tant de livres et de lettres que

1. Voir la lettre de saint Prosper, tom. III, pag. 55, et celle d'Hilaire, tom, III, pag. 59. — 2. Philipp. III, 1. — 3. Gal. VI, 17.

j'ai composés sur cette matière ; tout cela m'inspire pour vous une affection que je ne puis dépeindre, et cependant je n'ose dire encore que je vous aime comme je le dois. Voilà pourquoi je ne puis me refuser à vous répondre, et à traiter, non point avec vous, mais par vous, un sujet qui me paraissait épuisé.

2. Dans mes lettres je crois voir ces frères pour lesquels vous déployez un zèle si louable, afin de les détromper sur cette sentence poétique : " Chacun est à soi-même sa propre espérance (1) ", et de leur épargner cette condamnation port plus poétique, mais prophétique: " Maudit soit celui qui place dans l'homme son espérance (2) " ; il me semble dès lors que je dois les traiter comme l'Apôtre traitait ceux à qui il disait: " Si vous avez quelque autre sentiment de vous-mêmes, Dieu vous révélera ce que vous devez en croire ".En effet, la prédestination des saints est pour eux une matière entièrement ignorée; et cependant, s'ils ont sur ce point quelque autre sentiment, Dieu leur révélera ce qu'ils doivent en croire pourvu qu'ils profilent des lumières qui déjà leur ont été données. Voilà pourquoi ces paroles : " Si vous avez quelque autre sentiment de vous-mêmes, Dieu vous révélera ce que vous devez en croire ", sont immédiatement

1. Enéide, liv. XI, v. 309. — 2. Jérém. XVII, 5.

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suivies de celles-ci : " Cependant, pour ce qui regarde les connaissances auxquelles nous sommes déjà parvenus, appliquons-les fidèlement (1) ".

Or, ces frères , que vous entourez d'une sainte et affectueuse sollicitude, en sont arrivés à croire avec l'Eglise de Jésus-Christ, la transmission du péché du premier homme au genre humain tout entier, et pour effacer cette souillure l'application nécessaire à chacun de la justice du second Adam. Ils avouent également que la volonté des hommes est prévenue par la grâce de Dieu, et que personne ne peut se suffire à lui-même, soit pour commencer, soit pour compléter une bonne oeuvre. Toutes ces vérités qu'ils proclament sont autant de points qui les séparent de l'erreur des Pélagiens. Si donc ils marchent à la lumière de ces vérités; s'ils prient celui qui donne l'intelligence, supposé qu'ils se trompent sur la prédestination, Dieu lui-même leur révélera ce qu'ils doivent en croire. De notre côté, prodiguons-leur le témoignage de notre affection, et le ministère de notre parole, dans le but, autant du moins que Dieu nous en fera la grâce, de leur offrir par ce livre les enseignements les plus convenables et les plus utiles. Savons-nous si Dieu n'a pas résolu de se servir de notre bassesse pour opérer eu eux ces. précieux résultats ? trop heureux serons-nous de les servir dans la libre charité de Jésus-Christ.

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CHAPITRE II. LA FOI EST ELLE-MÊME UN DON DE DIEU.

3. Et d'abord, nous devons prouver que la foi qui nous rend chrétiens est elle-même un don de Dieu ; puissions-nous le faire d'une manière plus victorieuse encore que nous ne l'avons fait dans de si grands et si nombreux volumes. Avant tout je dois réfuter ceux qui prétendent que les oracles divins cités par nous à l'appui de notre thèse, ne prouvent qu'une chose, c'est que la foi à laquelle nous parvenons par nos propres forces, ne doit attendre son accroissement que de la grâce de Dieu. En d'autres termes, ils soutiennent que ce n'est glas Dieu qui nous donne la foi, mais que c'est lui qui l'augmente en nous, en vue du mérite que nous avons acquis en adhérant de nous-mêmes aux vérités de la foi.

1. Philipp. III, 15, 16.

Une telle doctrine ne se confond-elle pas avec celle que Pélage s'est vu contraint de condamner, comme les Actes en font foi, dans le jugement épiscopal de Palestine? Il dit anathème à cette proposition : " La grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites " ; or, c'est l'affirmer de nouveau que de soutenir que le commencement de la foi n'est point une grâce de Dieu, et que cette grâce n'intervient en nous que pour augmenter cette foi et l'élever à toute sa plénitude, et à toute sa perfection. D'où il suivrait que les premiers, et avant toute grâce surnaturelle, nous offrons à Dieu le commencement de notre foi, afin que Dieu lui donne son couronne. ment et nous accorde à nous-mêmes toutes les autres grâces que nous lui demandons avec foi.

4. Une telle opinion ne doit-elle pas disparaître devant l'énergie de ces paroles : " Qui lui a donné quelque chose le premier pour en prétendre récompense? car tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui (1) ". Le commencement même de la foi de qui nous vient-il, si ce n'est de Dieu ? Ce commencement serait-il excepté de ces paroles : " Tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui ? " Dira-t-on. que celui qui déjà a commencé de croire, n'a acquis aucun mérite aux yeux de Celui en qui il a cru; que par conséquent, ce n'est plus qu'à titre de récompense que ; la libéralité divine nous accorde les autres,. biens; et que dès lors la grâce de Dieu ne nous est plus donnée que selon nos mérites, pro. position que Pélage a dû condamner, pour s'épargner à lui-même la condamnation dont il était menacé ? Le seul moyen, dès lors, d'échapper entièrement à cette proposition ; condamnable, c'est de prendre dans son sens véritable cette parole de l'Apôtre : " C'est une grâce qu'i1vous a faite en vue de Jésus-Christ, non-seulement de ce que vous croyez en lui, mais encore de ce que vous souffrez pour lui (2) ". Croire et souffrir ce sont donc li deux choses qui ne sont en nous que par un don spécial de Dieu. L'Apôtre ne dit pas : De ce que vous croyez en lui d'une manière plus entière et plus parfaite; mais simplement : " De ce que vous croyez en lui ". Ailleurs saint Paul proclame qu'il a obtenu miséricorde, et non point pour devenir plus fidèle, mais pour être fidèle (3); car il savait que ce n'était pas

1. Rom. XI, 35, 36. — 2. Philipp. I, 29. — 3. I Cor. VII, 25.

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lui qui le premier avait offert à Dieu le commencement de la foi, pour en recevoir l'augmentation ; mais que, s'il était devenu fidèle, c'était par le don gratuit de Celui qui l'avait appelé à l'apostolat. Le commencement de sa foi nous est décrit dans un livre très-connu, et dont nous faisons solennellement la lecture dans nos temples. Adversaire déclaré, et persécuteur de cette foi qu'il voulait détruire, il l'embrasse tout à coup sous l'action d'une grâce plus puissante que sa volonté même. C'est ainsi qu'il se convertit à la foi de Celui à qui le Prophète adressait ces paroles : " En a nous convertissant vous nous vivifierez (1) ".Non-seulement donc Paul veut croire après avoir refusé de croire, ruais après avoir persécuté cette même foi, il souffrira lui-même persécution pour la propager et la défendre. C'est ainsi qu'il avait reçu de Jésus-Christ la grâce, non-seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui.

5. Célébrant donc la puissance de cette grâce qui,loin de nous être donnée selon nos mérites, devient le principe efficace de tous nos mérites, il s'écriait : " Nous ne sommes pas capables a de former nous-mêmes aucune bonne pensée comme venant de nous-mêmes , mais c'est Dieu qui nous en rend capables (2) ". Qu'ils veulent bien peser et méditer ces paroles, ceux qui prétendent que le commencement de la foi vient de nous, et que nous n'avons besoin de Dieu que pour en obtenir l'accroissement. N'est-il pas évident qu'il faut penser avant de croire? Peut-on croire quelque chose, avant d’avoir pensé que l'on doit croire? Sans doute, il arrive parfois que la pensée, dans son vol rapide, semble entraîner à sa suite la volonté de croire, de manière que cette pensée et cette volonté ne forment pour ainsi dire qu'un seul et même acte physiquement indivisible ; cependant, il n'en est pas moins nécessaire que les vérités crues par la foi ont été préconçues par une pensée préliminaire. Du reste, croire, ce n'est pas autre chose qu'adhérer à sa pensée. De ce que l'on pense il ne s'ensuit pas que l'on croit, car il en est plusieurs qui ne pensent que pour ne pas croire; Irais celui qui croit, pense par là même, il pense en croyant, et il croit en pensant. Si donc, selon l'Apôtre, c'est un dogme religieux, que nous ne sommes pas capables de former de nous-mêmes

1. Ps. LXXXIV, 7. — 2. II Cor. III, 5.

aucune bonne pensée comme venant de nous-mêmes, et si c'est Dieu seul qui nous en rend capables; n'est-il pas certain par là même, que nous ne sommes pas capables de croire par nous-mêmes, puisque la pensée précède toujours la foi; n'est-il pas certain aussi que c'est Dieu seul qui nous rend capables de commencer à croire? Si donc il est de foi que personne ne peut par ses propres forces commencer ou achever une bonne oeuvre, et vos lettres me prouvent que ces frères sont d'accord avec nous sur ce point (1), d'où il suit que pour toute bonne oeuvre à commencer ou à achever, nous avons besoin du secours de Dieu ; j'en conclus rigoureusement que personne ne peut par ses propres forces avoir le commencement ou le couronnement de la foi, et qu'il nous faut pour cela le secours de Dieu. En effet, si la foi n'est point pensée, elle est nulle; or, nous ne sommes pas capables de former de nous-mêmes aucune bonne pensée, et c'est Dieu qui nous en rend capables.

6. Frères bien-aimés de Dieu , prenons garde que ce ne soit de la part de l'homme un acte d'orgueilleuse révolte contre Dieu, de soutenir qu'il accomplit en lui-même ce que le Seigneur a promis. La foi des nations n'a-t-elle pas été promise à Abraham , et Abraham, rendant gloire à Dieu, a cru fermement que Dieu est tout-puissant pour accomplir ses promesses (2)? Celui qui opère la foi des nations, c'est donc celui qui est tout-puissant pour accomplir ses promesses. Or, si Dieu opère notre foi, en nous amenant à croire par son action mystérieuse dans nos coeurs; devons-nous craindre qu'il ne puisse pas accomplir toute son oeuvre, de telle sorte que l'homme s'en attribue le commencement, et se flatte de mériter par là que Dieu vienne y mettre la dernière main ? S'il en est ainsi, voyez s'il est encore possible d'admettre que la grâce nous est donnée selon nos mérites, d'où il suivrait que la grâce n'est plus une grâce. En effet, ne devient-elle pas une véritable dette, au lieu de rester un don purement gratuit? Celui qui croit n'a-t-il pas un droit réel d'exiger de Dieu l'accroissement de sa foi, de telle sorte que la foi accrue ne soit que la récompense de la foi commencée? d'où il suivrait que ce n'est plus en vertu d'une grâce, mais en vertu d'un droit que

1. Lettre d'Hilaire, n. 2. — 2. Rom. IV, 20, 21.

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cette récompense est imputée à ceux qui croient. Pourquoi ne pas attribuer à l'homme l'oeuvre tout entière, de telle sorte que celui qui a pu se donner ce qu'il n'avait pas, püt également augmenter ce qu'il avait acquis? du moins, je ne vois pas pour quel motif on s'arrêterait en si beau chemin. Ce serait, sans doute, parce qu'on craindrait de se mettre en contradiction trop manifeste avec les passages de l'Ecriture les plus clairs, et attestant si hautement que la foi, principe de toute piété, est un don de Dieu. Par exemple : " Dieu a départi à chacun la mesure de la foi (1) ; à nos frères, paix et charité avec la foi par Dieu le Père, et Notre-Seigneur Jésus-Christ (2) "; et autres témoignages du même genre. Voulant donc ne pas se mettre en contradiction avec des oracles aussi formels, et en même temps s'attribuer le mérite de la foi, le semi-pélagien fait entrer pour ainsi dire l'homme et Dieu en composition, de manière à leur attribuer à chacun une partie de la foi, sauf pourtant à se faire honneur de la première, en laissant la dernière à Dieu. Il exige le concours des deux, mais d'abord celui de l'homme et ensuite celui de Dieu.

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CHAPITRE III. ERREUR DE SAINT AUGUSTIN SUR CETTE MATIÈRE, AVANT SON ÉPISCOPAT.

7. Il est un docteur, aussi humble que pieux, qui ne parlait pas ainsi. J'ai nommé le bienheureux Cyprien, qui s'écriait : " Nous ne devons nous glorifier de rien, puisque rien ne nous appartient (3) ". Comme preuve il invoque ce témoignage de l'Apôtre : " Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu ? Si donc vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifier comme si vous ne l'aviez pas reçu (4) ? " Après avoir médité ce passage, j'ai compris moi-même que c'était une erreur de ma part de penser que la foi par laquelle nous croyons en Dieu, n'est pas un don de Dieu, mais notre œuvre exclusivement personnelle, et le principe à l'aide duquel nous obtenons de Dieu les secours dont nous avons, besoin pour vivre ici-bas dans la tempérance, la justice et la piété. Je ne croyais pas que la foi dût être prévenue en nous par la grâce de Dieu, avant de nous donner le droit d'obtenir ce

1. Rom. XII, 3. — 2. Eph. VI, 23. — 3. A Qnirinus, liv. III, ch. IV. — 4. I Cor. IV, 7.

que nous demandions en vue du salut. J'avouais bien que nous ne pouvons croire qu'autant que la vérité nous est annoncée; mais le consentement que nous donnons à la prédication de l'Evangile, je le regardais comme notre œuvre propre, et dépendant exclusivement de notre propre volonté. Que j'aie partagé cette erreur, c'est ce que prouvent clairement quelques-uns de mes ouvrages composés avant mon épiscopat.

De ce nombre se trouve celui que vous me signalez dans vos lettres (1), et dans lequel je commentais certaines propositions de l'épître aux Romains. Plus tard enfin je composai une rétractation de mes ouvrages; déjà même deux de ces livres étaient écrits lorsque je reçus vos volumineux écrits; et arrivé dans le premier livre à l'Exposition de quelques propositions tirées de l'épître de saint Paul aux Romains, voici ce que j'écrivais : " Examinant ce que Dieu a choisi dans l'enfant qui n'était pas encore né, et à qui il a dit que son allié serait son serviteur; examinant aussi ce que Dieu a repoussé dans cet autre enfant qui n'était pas encore né non plus, et qui devait être l'aîné, je remarque que c'est à eux que s'applique la parole prophétique, bien que formulée longtemps après : J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaü (2), et je poursuis mon raisonnement . Dieu ne choisit donc pas les oeuvres de chacun par sa prescience des oeuvres qu'il donnera à chacun d'opérer; mais il choisit la foi par sa prescience, en choisissant pour lui donner l'Esprit-Saint, celui qu'il sait devoir croire en lui, afin qu'il obtienne la vie éternelle en faisant le bien. Je n'avais pas alors recherché; avec assez de soin, ni trouvé exactement ce qu'est l'élection de la grâce. L'Apôtre dit à ce sujet : Ceux qui étaient de reste ont été sauvés par l'élection de la grâce (3). Elle ne serait pas grâce, s'il y avait des mérites qui la précédassent; sans quoi ce qui serait donné, serait moins donné comme nue grâce, que rendu aux mérites comme une dette. D'où il suit que ce que j'ai dit aussi tôt après. L'Apôtre remarque, en effet, que c'est le même Dieu qui opère tout en tous (4), mais il ne dit nulle part : Dieu croit tout en tous; et ce que j'ai ajouté : Si nous croyons, c'est notre oeuvre, mais ce que nous

1. Lettre d'Hilaire, n.3. — 2. Rom. IX, 13, et Malach. I, 3. — 3. Rom. XI, 5. — 4. I Cor. XII, 6.

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faisons de bien vient de Celui qui donne l'Esprit-Saint aux croyants , je ne l'eusse pas dit, si j'avais su que la foi même fût a comptée au nombre des dons de Dieu, lesquels sont faits par le même Esprit. L'un et l'autre nous appartiennent à cause du libre arbitre de notre volonté ; et cependant l'un a et l'autre nous sont donnés par l'Esprit de foi et de charité. La charité, en effet, n'est pas seule, mais, comme il est écrit : La charité a avec la foi vient de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1) ".

" Quand j'ai dit peu après : Il nous appartient de croire et de vouloir ; il appartient à Dieu de donner à ceux qui croient et qui a veulent la faculté de faire le bien par le Saint-Esprit, par lequel la charité est répandue dans nos coeurs, j'ai eu raison; mais, a par la même règle, l'un et l'autre appartiennent à Celui qui lui-même prépare la volonté, comme 1'un et l'autre nous appartiennent, puisque rien ne se fait sans notre volonté. Lorsque j'ai dit ensuite : Nous ne pouvons vouloir sans que nous soyons appelés; et quand nous avons voulu, par suite de cet appel notre volonté et notre course ne suffisent pas, à moins que Dieu ne fournisse des forces à ceux qui courent et les conduise là où il les appelle ; et aussi quand j'ai ajouté : Il est donc manifeste que le bien a que nous faisons n'est pas l'oeuvre de notre volonté et de notre mouvement, mais de la miséricorde de Dieu (2), j'ai été absolument a dans le vrai. Mais je n'ai que très-peu parlé de la vocation elle-même qui a lieu selon le dessein de Dieu ; elle n'est pas telle chez tous les appelés, mais seulement chez les élus. C'est pourquoi ces paroles ajoutées peu après : De même que les élus de Dieu commencent par la foi, non par les oeuvres, à mériter le don de Dieu pour faire le bien, ainsi les damnés commencent par l'infidélité et l'impiété à mériter la peine, cette peine qui est elle-même le principe de leurs mauvaises actions ; ces paroles sont très justes; mais que le mérite de la foi est a lui-même un don de Dieu, je ne l'ai pas a dit, je n'ai pas pensé non plus qu'il le fallait a rechercher.

Ailleurs j'ai dit : Celui dont il a pitié, Dieu le fait bien agir; celui qu'il endurcit (3), a il le laisse mal agir. Mais cette miséricorde

1. Eph.VI, 23. — 2. Rom. IX, 16. — 3. Id. 18.

est accordée au mérite précédent de la foi, et cet endurcissement est dû à l'impiété précédente. Cela est vrai ; mais il fallait, de plus, rechercher si le mérite de la foi vient de la miséricorde de Dieu, c'est-à-dire si cette miséricorde se rencontre dans l'homme seulement parce qu'il est fidèle, ou si elle s'y est rencontrée afin qu'il le fût. Nous avons lu, en effet, ce que dit l'Apôtre : J'ai obtenu miséricorde pour être fidèle (1); il ne dit pas : Parce que j'étais fidèle. Au fidèle est donc accordée la miséricorde, mais elle lui fut aussi accordée pour être fidèle; aussi ai-je eu parfaitement le droit d'écrire en un autre endroit du même livre : Si nous sommes appelés à la foi, non par nos oeuvres, mais par la miséricorde de Dieu ; et si par cette même miséricorde il est accordé aux croyants de bien faire, cette miséricorde ne doit pas être refusée aux gentils; cependant je n'ai pas apporté tous les soins nécessaires pour traiter de cette vocation qui a lieu par le dessein de Dieu (2) ".

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CHAPITRE IV. NOUS AVONS TOUT REÇU DE DIEU.

8. Vous voyez clairement ce que je pensais alors de la foi et des oeuvres, quoique je fusse préoccupé de montrer toute l'importance de la grâce de Dieu. Cette opinion est partagée par ceux de nos frères dont vous me parlez; ce qui prouve qu'ils ont été plus désireux de lire mes livres que d'avancer avec moi dans l'étude d'un sujet aussi grave. Avec un peu de bonne volonté ils auraient trouvé la solution de cette question, d'après la vérité des saintes Ecritures, dans le premier de mes deux livres adressés à Simplicien, d'heureuse mémoire, évêque de Milan et successeur de saint Ambroise. J'avais composé ces livres dès le début de mon épiscopat. Il peut se faire, toutefois, qu'ils n'aient aucune connaissance de ces livres, et dans ce cas, je vous prierais de les leur adresser. Parlant du premier de ces deux ouvrages, dans le second livre des Rétractations, je disais : " Des livres que j'ai composés étant évêque , les deux premiers sont adressés à Simplicien, évêque de Milan, successeur du bienheureux Ambroise. Ils traitent de diverses questions, dont deux, tirées de l'épître de saint Paul aux Romains,

1. I Cor. VII, 25. — 2. Rétract. liv. I, ch. XXIII, n. 3, 4.

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occupent le premier livre. La première a été soulevée à propos de cette parole : Que dirons-nous donc? La loi est-elle péché? Nullement, jusqu'à celle-ci : Qui me délivrera du corps .de cette mort? La grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ (1). Dans a cette partie, les mots de l'Apôtre : La loi est spirituelle, et moi je suis charnel, etc. (2) ; mots par lesquels il expose le conflit de la chair et de l'esprit, je les ai expliqués comme ne s'appliquant qu'à l'homme encore placé sous la loi et non sous la grâce. Bien longtemps après j'ai compris que ces mots peuvent s'appliquer, et avec plus de probabilité encore, à l'homme spirituel.

La seconde question de ce même livre a comprend depuis cette parole : " Non-seulement elle, mais aussi Rébecca, qui conçut en même temps deux fils d'Isaac notre père, a jusqu'à celle-ci : Si le Seigneur des armées ne nous avait réservé un rejeton , nous a fussions devenus comme Sodome et semblables à Gomorrhe (3). Nous avons travaillé dans cette discussion pour le libre arbitre a de la volonté humaine. Mais la grâce de Dieu a vaincu, et nous n'avons pu arriver à rien autre qu'à reconnaître que l'Apôtre avait dit avec la plus éclatante vérité . Car qui te discerne ? Qu'as-tu que tu ne l'aies reçu? Or, si tu l'as reçu, pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l'avais pas reçu (4)? C'est ce que le martyr Cyprien voulait aussi démontrer, et ce qu'il a exprimé entièrement dans a ce titre de chapitre. Il ne faut nous glorifier de rien, car nous n'avons rien (5) ".

Voilà pourquoi je disais précédemment que ma conviction s'était surtout formée sur ce passage de l'épître de saint Paul. Jusque-là je suivais un autre sentiment, mais dans mon ouvrage à Simplicien , au moment où je cherchais la solution, Dieu m'a révélé ce que je devais en croire. Ainsi donc, ce passage de l'Apôtre, si bien fait pour réprimer l'orgueil de l'homme : " Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu? " ne permet à aucun fidèle de dire : J'ai la foi sans l'avoir reçue. Cette parole orgueilleuse est formellement contredite par la réponse de l'Apôtre. Il n'est même pas possible de dire : Quoique je n'aie pas la foi parfaite, j'en ai du moins le commencement, car c'est par là que j'ai d'abord cru en Jésus-

1. Rom. VII, 7-25. — 2. Id. 14. — 3. Rom. IX, 10-29. — 4. I Cor. IV, 7. — 5. Rétract. liv. II, ch. I, n.1.

Christ. Ecoutons cette réponse : " Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu? Et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifier comme si vous ne l'aviez pas reçu (1) ?

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CHAPITRE V. LA GRACE SEULE DISCERNE LES HOMMES ENTRE EUX.

9. Nos adversaires soutiennent qu'on ne peut pas dire de cette foi : " Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu? " parce que, selon eux, la nature humaine, quoique corrompue, a gardé cette puissance de croire comme un reste de l'état parfait dans lequel elle a été créée (2). Or, on voit que leur raisonnement pèche par sa base, dès que l'on cherche la pensée qui inspirait saint Paul. Son but était d'empêcher l'homme de se glorifier eu lui même. En effet, des dissensions s'étaient élevées entre les chrétiens de Corinthe, et l'on entendait chacun d'eux s'écrier : " Pour moi je suis à Paul. et moi je suis à Apollo, et moi je suis à Cépha (3) ". De là cette réponse de l'Apôtre : " Dieu a choisi les moins sages selon le monde pour confondre les sages; il a choisi les faibles selon le monde pour confondre les puissants; et il a choisi les plus vils et les plus méprisables selon le monde, et ce qui n'était rien, pour détruire ce qu'il y a de plus grand, afin qu'aucun ne se glorifiât devant Dieu ".Ce langage prouve clairement de la part de l'Apôtre l'intention d'humilier l'orgueil de l'homme, qui voudrait se glorifier en lui même ou dans ses semblables. Paul avait dit : " Afin qu'aucun homme ne se glorifiât devant Dieu " ; voulant nous montrer ensuite Celui en qui seul nous pouvons nous glorifier, il ajoute aussi tôt : " C'est par cette voie que vous êtes établis en Jésus-Christ, qui nous a été donné de Dieu pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption, afin que, selon la parole de l’Ecriture, celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur (4) ".

Plus loin le même Apôtre formule toute sa pensée dans les paroles suivantes : " Vous êtes encore charnels , car puisqu'il y a parmi vous des jalousies, des disputes, n'est-il pas visible que vous êtes charnels et que vous vous conduisez selon l'homme?

1. I Cor. IV, 7. — 2. Lettre d'Hilaire, n. 4. — 3. I Cor. I, 12, 27-31.

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En effet, puisque l'un dit : Je suis à Paul ; et l'autre : Je suis à Apollo , n'êtes-vous pas charnels encore? Qu'est donc Paul, et qu'est Apollo ? Ils sont les ministres de Celui en qui vous avez cru, chacun selon le don qu'il a reçu du Seigneur. C'est moi qui ai planté, c'est Apollo qui a arrosé, mais c'est Dieu qui a donné l'accroissement. C'est pourquoi celui qui plante n'est rien, celui qui arrose n'est rien, mais tout vient de Dieu qui donne l'accroissement ". Ne comprenez-vous pas que le but de l'Apôtre c'est d'humilier l'homme et de tout rapporter à Dieu seul? Il proclame que celui qui plante et celui qui arrose ne sont rien, et que tout vient de Dieu qui donne l'accroissement; il va même jusqu'à dire que c'est à Dieu seul que l'on doit rapporter l'oeuvre de celui qui plante et de celui qui arrose, " chacun selon le don qu'il a reçu du Seigneur. C'est moi qui ai planté, c'est Apollo qui a arrosé ". Poursuivant toujours son but, il en vient à s'écrier : " Que personne donc ne mette sa gloire dans l'homme (1) ". Il avait dit déjà : " Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur ". Enfin, après ces développements et tous ceux qui en découlent, il manifeste clairement sa pensée dans ces paroles : " Du reste, j'ai proposé ces choses dans ma personne et dans celle d'Apollo, à cause de vous, afin que vous appreniez par notre exemple à n'avoir pas de vous-mêmes d'autres sentiments que ceux que je viens de signaler, prenant garde à ne pas vous enfler d'orgueil les uns contre les autres pour autrui. Car, qui donc met de la différence entre vous ? Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu? Et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous comme si vous ne l'aviez point reçu (2) ? "

10. Devant cette intention des plus manifestes de s'élever contre l'orgueil humain, et de nous apprendre que ce n'est pas dans l'homme, mais en Dieu seul que nous devons nous glorifier, ne serait-ce pas une grossière absurdité de supposer que l'Apôtre parlait des dons naturels que nous recevons du Créateur, ou de la nature dans son état d'intégrité et de perfection originelle, ou enfin des restes quels qu'ils soient de cette nature viciée? Du moment que ces dons sont communs à tous les hommes, peuvent-ils donc discerner les

1. I Cor. III, 2-7, 21. — 2. Id. IV, 6, 7.

hommes les uns d'avec les autres? Or, l'Apôtre s'écrie tout d'abord : " Qui donc vous discerne? " puis il ajoute : " Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu? " Un orgueilleux s'élevant contre son frère pourrait lui dire : Ce qui me discerne de vous, c'est ma foi, ma justice ou tout autre chose. C'est contre de telles prétentions que le saint docteur proteste en ces termes : " Qu'avez-vous donc que vous ne l'ayez reçu ? " Si quelqu'un vous a discerné de votre frère , n'est-ce pas Celui qui vous a donné ce qu'il n'a pas donné à votre frère? " Et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifier comme si vous ne l'aviez pas reçu? " N'est-ce pas nous dire clairement que celui qui se glorifie ne doit se glorifier qu'en Dieu? Or, ce devoir est directement violé par celui qui s'attribue à lui-même ses propres mérites, comme s'il ne les tenait que de lui-même et non pas de la grâce de Dieu. D'un autre côté , la grâce qui discerne les bons d'avec les méchants, ne saurait être commune aux bons,et aux méchants. Distinguons, si nous le voulons, la grâce attribuée à la nature, nous constituant des êtres raisonnables et nous séparant des animaux ; distinguons aussi la grâce attribuée à cette même nature, et qui parmi les hommes discernerait ceux qui sont beaux de ceux qui sont laids, ceux qui ont du talent et ceux qui n'en ont pas, et autres catégories semblables; mais il est évident que si tel fidèle de Corinthe s'attirait les reproches de l'Apôtre, ce n'est pas précisément parce qu'il se mettait au-dessus des animaux, ou qu'il se prévalait contre son frère de tel ou tel don naturel qui pourrait fort bien se rencontrer dans l'homme le plus scélérat. Son orgueil avait pour objet tel ou tel bien de l'ordre surnaturel et qu'il s'attribuait à lui-même, et non pas à Dieu, quand il mérita ce reproche : " Qui donc vous a discerné? Qu'avez-vous donc que vous ne l'ayez reçu? " Que la nature puisse avoir la foi, j'en conviens; mais l'a-t-elle par elle-même ? " La foi n'est point commune à tous ", dit l'Apôtre (1), et pourtant tous peuvent avoir la foi.

Saint Paul ne dit pas : Que pouvez-vous avoir sans que ce pouvoir même vous ait été donné? mais : " Qu'avez-vous donc que vous a ne l'ayez reçu ? " Le pouvoir d'avoir la foi, comme celui d'avoir la charité, appartient à

1. II Thess. III, 2.

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la nature de tous les hommes; mais avoir la foi, comme aussi avoir la charité, c'est là une grâce réservée aux fidèles. Par conséquent, ce qui distingue l'Homme de son frère, ce n'est point cette nature dans laquelle nous a été donnée la possibilité d'avoir la foi ; mais c'est la foi elle-même qui discerne le fidèle de l'infidèle. En présence de ces paroles : " Qui vous a discerné? Qu'avez-vous donc que vous ne l'ayez reçu? " tout homme qui ose dire : J'ai la foi par moi-même et sans l'avoir reçue, se met en opposition manifeste avec l'évidence de la vérité; non pas en ce sens que la volonté humaine ne soit pas libre de croire ou de ne pas croire, mais parce que c'est Dieu lui-même qui prépare la volonté dans les élus (1). Ainsi donc, à cette foi elle-même qui est dans la volonté s'applique directement cette parole : " Qui vous a discerné? et qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu? "

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CHAPITRE VI. LES VOIES DE DIEU SONT IMPÉNÉTRABLES.

11. " Beaucoup entendent la parole de la vérité; mais les uns croient et les autres résistent. C'est donc parce que les uns veulent croire et que les autres s'y refusent ". Eh ! qui l'ignore? Qui pourrait le nier? Mais il faut dire aussi que la volonté des uns est préparée par Dieu, tandis que celle des autres ne l'est pas; et puis, il faut distinguer ce qui vient de la miséricorde de Dieu et ce qui vient de sa justice. " Ce qu'Israël cherchait ", dit l'Apôtre, " il ne l'a point trouvé; mais ceux-là seuls l'ont trouvé, qui ont été choisis de Dieu ; et les autres ont été aveuglés, selon qu'il est écrit : Dieu leur a donné jusqu'à ce jour un esprit d'assoupissement , des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre. Et David dit encore de ces hommes : Que leur table soit pour eux un filet où ils se trouvent enveloppés; qu'elle leur devienne une pierre de scandale et qu'elle soit leur juste punition; que leurs yeux soient tellement obscurcis qu'ils ne voient point, et faites qu'ils soient toua jours courbés contre terre ". Voilà tout ensemble la miséricorde et la justice : la miséricorde pour l'élection qui a obtenu la justice de Dieu, et le jugement contre ceux qui ont été aveuglés. Et cependant, ceux-là ont

1. Prov. VIII, selon les Sept.

cru parce qu'ils l'ont voulu, et ceux-ci n'ont pas cru parce qu'ils ne l'ont pas voulu. C'est donc sur les volontés elles-mêmes que s'est faite l'action de la miséricorde et du jugement. Car cette élection est un pur effet de la grâce, et non point une conséquence de mérites antérieurs. En effet, l'Apôtre avait dit un peu plus haut : " De même donc en ce temps Dieu a sauvé ceux qu'il s'est réservés selon l'élection de sa grâce. Si c'est par grâce, ce n'est donc point par les oeuvres; autrement la grâce n'est plus une grâce (1) ". Par conséquent, ceux qui ont obtenu l'élection l'ont obtenue gratuitement; de leur part ils n'y avaient acquis aucun droit antérieur qui eût fait de l'élection une véritable dette ; Dieu les a sauvés gratuitement. Quant à ceux qui ont été frappés d'aveuglement, ce châtiment ils l'avaient mérité. " Toutes les voies de Dieu sont miséricorde et vérité (2). Les voies de Dieu sont impénétrables (3) ". Regardons comme impénétrables et la miséricorde par laquelle il nous délivre gratuitement, et la vérité qui nous juge en toute justice.

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CHAPITRE VII. LA FOI ET LES OEUVRES.

12. Nos adversaires répliqueront peut-être; L'Apôtre établit une distinction entre la foi et les oeuvres ; mais quant à la grâce, s'il affirme qu'elle ne vient pas des oeuvres, il ne dit pas qu'elle ne vient point de la foin. C'est vrai ; mais le Sauveur déclare formelle ment que la foi est l'oeuvre de Dieu, et il nous ordonne d'accomplir cette oeuvre. En effet, les Juifs lui dirent : " Que ferons-nous pour accomplir l'oeuvre de Dieu? Jésus leur répondit : L'oeuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé (4) ". Quanti l'Apôtre, il distingue la foi des oeuvres, comme dans les deux royaumes des Hébreux, Juda est distingué d'Israël, quoique Juda soit Israël. D'un autre côté, il affirme que la justification ne vient pas des oeuvres (5), parce que cette justification est le premier don qui vous soit fait, et que c'est par elle que nous obtenons ce que nous appelons proprement les oeuvres, dont se compose la vie de l'homme juste. Ecoutons-le encore: " C'est par la grâce que vous êtes sauvés en vertu de la foi, et cela ne

1. Rom. XI, 5-10. — 2. Ps. XXIV, 10. — 3. Rom. II, 33. — 4. Jean, VI, 28, 29. — 5. Gal. II, 16.

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vient pas de vous, puisque c'est un don de Dieu " ; en vertu de la foi ", et non pas par votre propre vertu, car la foi ne vient pas de vous, puisqu'elle est un don de Dieu. " Cela ne vient pas de vos oeuvres, afin que nul ne se glorifie (1) ".

On a coutume de dire : Tel homme a mérité de croire, parce que même avant de croire il était un homme de bien. On pourrait le dire du centurion Corneille, dont les aumônes avaient été accueillies, et les prières exaucées avant de croire en Jésus-Christ (2). Et pourtant ce n'était point sans une certaine foi qu'il versait ses aumônes et ses prières. En effet, comment pouvait-il invoquer Celui en qui il ne croyait pas (3)? S'il pouvait être sauvé sans la foi en Jésus-Christ, ce n'était donc pas pour l'édifier que l'apôtre saint Pierre lui fut envoyé comme architecte surnaturel, quoique, " si le Seigneur ne bâtit pas lui-même la maison , c'est en vain qu'ont travaillé ceux qui la construisaient (4) ". Et l'on ose nous dire : " La foi vient de nous; mais c'est de Dieu que découlent toutes les autres choses qui concernent les oeuvres de la justice ". N'est-ce pas dire que la foi n'appartient pas à l'édifice quand elle en est elle-même le fondement nécessaire? Donc dès que la foi est le point de départ obligé, c'est en vain que l'ouvrier travaille en édifiant la foi, si le Seigneur ne l'édifie pas lui-même intérieurement dans sa miséricorde. Ainsi donc tout ce que Corneille a fait de bien, et avant de croire en Jésus-Christ, et pendant qu'il y croyait, et après y avoir cru, tout cela doit être rapporté à Dieu, sous peine de se perdre dans les illusions de l'orgueil.

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CHAPITRE VIII. LA PAROLE ET L'ENSEIGNEMENT DU PÈRE.

13. Notre Sauveur et Maître avait dit : " Ce qui est l’oeuvre de Dieu, c'est de croire en Celui qu'il a envoyé "; presque. aussitôt, et dans le même discours, il ajoute : " Je vous ai tenu ce langage, parce que vous m'avez vu, et que vous n'avez pas cru. Tout ce que mon Père me donne viendra à moi ". Qu'est-ce à dire, " viendra à moi ", sinon : croira en moi? Mais pour cela, il faut que mon Père le donne. Il continue : " Gardez-vous de murmurer entre vous; personne ne peut venir

1. Eph. II, 8, 9. — 2. Act. X, 4. — 3. Rom. X,14. — 4. Ps. CXXVI, 1.

à moi, si mon Père, qui m'a envoyé, ne l'attire ; et je le ressusciterai au dernier jour. " Il est écrit dans les prophéties : ils seront tous les dociles enfants de Dieu. Quiconque a entendu et appris de mon Père vient à moi (1) ". Qu'est-ce à dire : " Quiconque a entendu et appris de mon Père vient à moi? " N'est-ce pas comme s'il disait : Il n'est personne qui entende et apprenne de mon Père, et ne vienne à moi ? Car si quiconque a entendu et appris de mon Père, vient, n'est-il pas certain que si quelqu'un ne vient pas, c'est qu'il n'a ni entendu ni appris de mon Père? car s'il eût entendu et appris, il fût venu. Personne n'a entendu et appris sans venir ; mais , dit la Vérité suprême : " Quiconque a entendu et appris de mon Père est venu ". Elle est très-éloignée des sens de la chair, cette école dans laquelle le Père est entendu et enseigne, afin que l'on vienne au Fils. Là est le Fils lui-même, puisqu'il est son Verbe par lequel il enseigne; et ce n'est point à l'oreille de la chair qu'il s'adresse , mais à l'oreille du coeur.

Là est également l'Esprit du Père et du Fils; car il ne serait pas vrai de dire qu'il n'enseigne point ou qu'il enseigne séparément; ne savons-nous pas que les oeuvres de la Trinité sont inséparables ? C'est de l'Esprit-Saint que l'Apôtre a dit : " Ayant donc ce même esprit de foi (2) ". Toutefois cet enseignement est plus spécialement attribué au Père, parce que c'est de lui qu'est engendré le Fils, et de lui aussi que procède le Saint-Esprit. Mais laissons là ce mystère de la Trinité, sur lequel j'ai composé quinze livres qui sans doute vous sont parvenus. Répétons-le donc: elle est très-éloignée des sens de la chair cette école dans laquelle Dieu est entendu et enseigne. Nous voyons un grand nombre d'hommes venir au Fils, parce que nous en voyons un grand nombre croire en Jésus-Christ. Où et comment ont-ils entendu et appris du Père, nous ne le voyons pas. Cette grâce est toute mystérieuse ; mais peut-on douter qu'elle en soit moins une grâce? Or, cette grâce que la libéralité divine verse secrètement dans le cœur des hommes, n'est rejetée par aucun cœur endurci; car elle est accordée tout d'abord afin de briser cet endurcissement du coeur. Quand donc le Père

1. Jean, VI, 29, 36, 37, 43-45. — 2. II Cor. IV, 13.

330

est entendu, et enseigne intérieurement afin que l'on vienne au Fils, il enlève le coeur de pierre et il donne un coeur de chair, selon la promesse du Prophète (1). C'est ainsi qu'il forme les enfants de la promesse, et les vases de miséricorde qu'il a préparés pour sa gloire.

14. Pourquoi donc le Seigneur n'enseigne-t-il pas tous les hommes, pour les amener à Jésus-Christ? N'est-ce point parce que ceux qu'il enseigne, il les enseigne dans sa miséricorde ; et ceux qu'il n'enseigne pas, c'est dans sa justice qu'il leur refuse cet enseignement? Car " il fait miséricorde à qui il lui plaît, et il a endurcit qui il lui plaît " ; or, il fait miséricorde en prodiguant ses bienfaits ; et il en endurcit en traitant les coupables selon leurs oeuvres. Selon certains auteurs, ces paroles : " Dieu fait miséricorde à qui il lui plaît et il endurcit qui il lui plaît ", devraient être attribuées à l'interlocuteur de l'Apôtre, à celui que l'Apôtre apostrophe en ces termes : " Vous me direz peut-être : Après cela pourquoi Dieu se plaint il; car qui donc résiste à sa volonté? " L'Apôtre va-t-il répondre : O homme, ce langage serait une erreur? Ecoutons cette réponse : " O homme, qui êtes-vous pour contester avec Dieu? Un vase d'argile dit-il à celui qui l'a fait : Pourquoi m'avez-vous fait ainsi ? Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire de la même masse d'argile? " Vous connaissez le reste.

Toutefois, dans un certain sens, le Père enseigne tous les hommes pour les amener à son Fils. Car ce n'est pas en vain que nous lisons dans les prophéties : " Et tous seront dociles à la parole de Dieu " ; et le texte sacré ajoute aussitôt : " Tous ceux qui ont entendu de mon Père et ont appris, sont venus à moi ". Supposons que dans une ville il n'y ait qu'un seul professeur de belles-lettres, nous aurions le droit de dire de ce professeur que c'est lui qui enseigne à tous les belles-lettres; non pas, sans doute, parce que tous les apprennent, mais parce que tous les étudiants reçoivent de lui leurs leçons. Dans le même sens nous pouvons dire : C'est Dieu qui enseigne tous les hommes à venir à Jésus-Christ, non point parce que tous les hommes y viennent, mais parce que personne n'y vient que par ce moyen. Pourquoi donc ne donne-t-il pas réellement à tous

1. Ezéch. XI, 19.

ce précieux enseignement? L'Apôtre nous en donne une raison qui doit nous suffire : " Qui peut se plaindre ", dit-il, " si Dieu voulant montrer sa colère, et faire connaître sa puissance, souffre avec une patience extrême les vases de colère préparés pour la perdition, afin de faire paraître les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde qu'il a préparés pour la glorification (1) ? " Voilà ce qui nous explique pourquoi la prédication de la croix est une folie pour ceux qui se perdent, tandis que pour ceux qui se sauvent elle est la vertu et la puissance de Dieu (2) ". A tous ces derniers le Seigneur apprend à venir à Jésus-Christ; car il veut que tous soient sauvés, et qu'ils arrivent à la connaissance de la vérité (3). Quant à ceux pour qui la prédication de la croix est une folie, n'est-il pas certain que si Dieu eût voulu leur apprendre à venir à Jésus-Christ, ils y seraient infailliblement venus? Peut-il tromper ou être trompé, Celui qui a dit : " Tous ceux qui ont entendu et appris de mon Père sont venus à moi ? " Ce serait donc une erreur de supposer que, parmi ceux qui ont entendu et appris du Père, il en est qui ne viennent pas à Jésus-Christ.

15. " Pourquoi", disent-ils, " Dieu n'enseigne-t-il pas tous les hommes? " Si nous en donnons pour raison que ceux qu'il n'enseigne lias ne veulent pas apprendre, ils nous répondent aussitôt : Que signifient donc ces paroles : " O Dieu, tournez sur nous vos regards, et vous nous vivifierez (4)? " Ou bien, si l'action de Dieu ne va pas jusqu'à rendre bonne la volonté précédemment mauvaise, pourquoi donc, selon le précepte du Seigneur, l'Eglise prie-t-elle pour ses persécuteurs (5) ? Telle est pourtant l'interprétation donnée par saint Cyprien à ces paroles de l'Oraison dominicale : " Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel (6) "; comme votre volonté se fait dans ceux qui croient et qui sont en quelque sorte le ciel; qu'ainsi elle se fasse dans ceux qui ne croient pas et qui par là même sont encore terre. En priant pour ceux qui refusent de croire, nous demandons-nous pas que Dieu opère en eux le vouloir (7) ? C'est en parlant des Juifs que l'Apôtre disait : " Mes frères, je sens dans mon coeur une grande affection pour le

1. Rom. IX, 18-23. — 2. I Cor. I, 18. — 3. I Tim. II, 4. — 4. Ps. LXXXIV, 7. — 5. Matt. V, 44. — 6. Id. VI, 10. — 7. Philipp. II, 13.

331

salut d'Israël, et je le demande à Dieu par mes prières (1) ". Il prie pour ceux qui ne croient pas, et que demande-t-il, si ce n'est la foi? Car ce n'est que par la foi qu'ils peuvent parvenir au salut. Si donc la foi de ceux qui prient prévient la grâce de Dieu, cette même foi prévient-elle aussi la grâce de Dieu en faveur de ceux pour qui l'on demande la foi? Car ce que les croyants demandent pour les infidèles, c'est le don de la foi à ceux qui ne croient pas.

Ainsi donc, devant la même prédication de l'Evangile, les uns croient et les autres ne croient pas; en croyant à la parole extérieure de l'Apôtre, les croyants n'écoutent en réalité que le Père et n'apprennent que de lui; quant à ceux qui ne croient pas, ils entendent la parole extérieure , mais intérieurement ils n'entendent et n'apprennent quoi que ce soit. En d'autres termes, aux uns il est donné de croire, tandis que ce même bienfait n'est pas accordé aux autres. Car, dit le Sauveur, " personne ne vient à moi s'il n'y a été attiré par mon Père, qui m'a envoyé ". Ce qui suit rend encore cette vérité plus manifeste. En effet, presque aussitôt Jésus-Christ proclame la nécessité de manger sa chair et de boire son sang; et plusieurs de ses disciples de s'écrier à l'instant : " Cette parole est dure, qui donc peut l'entendre? Jésus sachant en lui-même que sa doctrine soulevait les murmures de ses disciples, leur dit : Ceci vous scandalise? Les paroles que j'ai prononcées sont esprit et vie, mais il en est parmi vous qui ne croient pas ". L'Evangéliste ajoute aussitôt : " Jésus connaissait depuis le commencement ceux qui croiraient et celui qui devait le trahir, et il disait : Voilà pourquoi j'ai affirmé que personne ne peut venir à moi, si mon Père ne lui en a fait la grâce (2) ". Par conséquent, être attiré à Jésus-Christ par le Père, entendre et apprendre du Père pour venir à Jésus-Christ, ce n'est rien autre chose que recevoir du Père le don de croire en Jésus-Christ. " Personne ", disait-il, " ne vient à moi, s'il n'en a reçu le don de mon Père " ; telles sont les paroles sur lesquelles se fonde la distinction à établir, non pas entre ceux qui entendent et ceux qui n'entendent pas l'Évangile, mais entre ceux qui embrassent la foi et ceux qui la rejettent.

1. Rom. X, I. — 2. Jean, VI, 44-46.

16. La foi, aussi bien celle qui n'est que commencée que celle qui est parfaite, est donc nécessairement un don de Dieu ; don accordé aux uns et refusé aux autres, comme il est impossible d'en douter, à moins de se mettre en contradiction manifeste avec les saintes Ecritures. D'un autre côté, si ce don n'est point fait à tous, le fidèle ne doit point s'en scandaliser, car il sait que le crime du premier homme a fait peser sur tous ses descendants une condamnation tellement méritée, qu'elle resterait parfaitement juste, lors même qu'aucun homme ne devrait y échapper. Si donc plusieurs sont sauvés (et, dans le sort de ceux qui ne le sont pas, ils peuvent comprendre ce qui leur était dû) qu'ils n'en proclament qu'avec plus de reconnaissance la grandeur du bienfait qui leur a été départi. De cette manière, celui qui se glorifie se glorifiera dans le Seigneur et non pas dans ses propres mérites, qui ne sont pas différents de ceux des réprouvés. Maintenant, pourquoi Dieu sauce-t-il plutôt celui-ci que celui-là? N'oublions pas que les jugements de Dieu sont incompréhensibles et ses voies impénétrables (1). Le parti le plus sage pour nous, c'est d'entendre et de dire : " O homme, qui êtes-vous donc pour oser répondre à Dieu (2)? " De quel droit oserions-nous affirmer, comme si nous le connaissions, ce que Dieu a voulu nous cacher? Ne nous suffit-il pas de savoir que Dieu ne saurait vouloir l'injustice ?

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CHAPITRE IX. SAINT AUGUSTIN JUSTIFIE LE LANGAGE TENU PAR LUI A UNE AUTRE EPOQUE.

17. Vous me rappelez ensuite ce que j'ai écrit dans ma réponse à Porphyre sur l'Époque de l'avènement de la religion chrétienne. Dans cette lettre, je ne me proposais aucunement de me livrer sur la grâce à une discussion longue et approfondie, et pourtant ce que j'en ai dit était suffisant pour la circonstance et pouvait très-facilement être développé par d'autres passages de nos écrits. an me demandait : " Pourquoi Jésus-Christ a-t-il tardé si longtemps à venir sur la terre ? " Répondant à cette question, je disais entre autres choses : " On n'objecte point contre le Christ que sa doctrine ne soit point suivie de tout le monde; on sent bien que la même

1. Rom. XI, 33. — 2. Id. IX, 20.

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objection pourrait s'adresser aux philosophes et aux dieux; mais que répondront nos païens, si, sans préjudice des raisons cachées peut-être dans les profondeurs de la sagesse et de la science divine, et d'autres causes que les sages peuvent rechercher, nous disons, pour abréger cette discussion, a que le Christ a voulu se montrer au milieu des hommes et leur prêcher sa doctrine dans le temps et dans les lieux où il savait que devaient être ceux qui croiraient en lui? Car il prévoyait que, dans les temps et les lieux où son Evangile n'a pas été prêché, les hommes auraient reçu cette prédication comme l'ont fait beaucoup de ceux qui, l'ayant vu lui-même pendant qu'il était sur la terre, n'ont pas voulu croire en sa mission, même après des morts ressuscités par lui : comme le font aussi de notre temps beaucoup d'hommes qui, malgré l'évident accomplissement des prophéties, persistent dans leur incrédulité, et aiment mieux résister par des finesses humaines que de céder à l'autorité divine après des témoignages si clairs, si manifestes, si sublimes. Tant que l'esprit de l'homme est petit et faible, il doit s'incliner devant la divine vérité. Si donc le Christ n'a vu qu'une grande infidélité dans les premiers temps a de l'univers, quoi d'étonnant qu'il n'ait voulu ni se montrer ni parler à des hommes qu'il savait devoir ne croire ni à ses discours ni à ses miracles? Il est permis de penser que, à ces premières époques, tous les hommes eussent été tels, à en juger par le nombre étonnant d'incrédules que la vérité a rencontrés depuis l'avènement du Christ jusqu'à nos jours.

Cependant depuis le commencement du genre humain, il n'a jamais manqué d'être annoncé par les Prophètes, avec plus ou moins de lumière selon les temps, et avant son incarnation, il y a toujours eu des hommes qui ont cru en lui, depuis Adam jusqu'à Moïse, non-seulement parmi le peuple d'Israël qui, par un mystère particulier, a été une nation prophétique, mais encore parmi les autres nations. En effet, dans les saints livres des Hébreux, on en cite quelques-uns à qui Dieu fit part de ce mystère; ce fut dès le temps d'Abraham ; et ces privilégiés n'appartenaient ni à sa race, ni au peuple d'Israël, et ne tenaient en rien

au peuple élu. Pourquoi donc ne croirions nous pas qu'il y eut d'autres privilégiés chez d'autres peuples et en d'autres pays, quoique l'autorité de ces livres ne nous eu ait pas transmis le souvenir? C'est pourquoi le salut de cette religion, seule véritable et seule capable de promettre le vrai salut, n'a jamais manqué à quiconque en a été digne, et n'a manqué qu'à celui qui ne le méritait pas; et depuis le commencement de la race humaine jusqu'à la fin des temps, elle a été et sera prêchée aux uns pour leur récompense, aux autres pour leur condamnation. Il en est à qui Dieu n'en a rien révélé, mais il prévoyait que ceux-là ne croiraient pas; et ceux à qui la religion a été annoncée, quoiqu'ils ne dussent pas croire, ont servi d'exemple aux autres. Mais quant aux hommes à qui elle est annoncée et qui doivent croire; leur place est marquée dans le royaume des cieux et dans la société des saints anges (1) ".

18. Comprenez-vous que c'était sans aucuns intention de préjuger les décrets mystérieux de Dieu et les autres causes mises en jeu par sa Providence, que j'ai ainsi parlé de la prescience de Jésus-Christ; car cette simple réponse suffisait pour réfuter l'objection des païens et condamner leur infidélité? N’est-il pas évident que Jésus-Christ savait à l'avance par qui, quand et en quels lieux la foi en si parole serait acceptée? Quant à préciser si, après avoir entendu la prédication de l'Evangile, les hommes auraient par eux-mêmes le pouvoir de croire, ou s'ils auraient besoin pour cela d'une grâce spéciale de Dieu; en d'autres termes, si Dieu s'était contenté à les connaître par avance, ou s'il les avait prédestinés à la foi, j'ai pensé que cette discussion n'était alors nullement nécessaire. Ces paroles : " Le Christ a voulu se montrer au milieu des hommes et leur prêcher sa doctrine dans le temps et dans les lieux où il savait que devaient être ceux qui croiraient en lui ", pourraient se remplacer par celle-ci : Le Christ a voulu se montrer au milieu des hommes et leur prêcher sa doctrine dans le temps et dans les lieux où il savait qui devaient être ceux qui avaient été élus en lui avant la constitution du monde (2). Mais un tel langage aurait provoqué le lecteur à soulever des questions dont l'étude et l'examen le plus

1. Epit. CII, n. 14, 15. — 2. Eph. I, 4.

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attentif ont depuis été rendus nécessaires par l'hérésie pélagienne. Je crus donc plus sage et plus prudent de proportionner ma réponse aux besoins de la circonstance, sans préjudice, comme je l'ai dit, des raisons cachées peut-être dans les profondeurs de la sagesse et de la science divine, et d'autres causes dont j'ai cru devoir renvoyer la discussion à un moment plus opportun.

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CHAPITRE X. LA FOI EST UN DON DE DIEU.

19. J'ai ajouté : " Le salut de cette religion n'a jamais manqué à quiconque en a été digne, et n'a manqué qu'à celui qui ne le méritait pas ". Si l'on demande par quel moyen les uns se sont rendus dignes du salut, les Pélagiens répondent : Par leur volonté humaine; mais nous, nous disons : Par la grâce ou la prédestination divine. Entre la grâce et la prédestination il y a cette seule différence, à savoir que la prédestination est la préparation de la grâce, tandis que la grâce est le don même qui en est fait. De là cette parole de saint Paul : " Cela ne vient point de nos oeuvres, afin que nul ne se glorifie ; car nous sommes son ouvrage, étant créés a en Jésus-Christ dans les bonnes oeuvres ". Telle est la grâce; l'Apôtre ajoute immédiatement : " Que Dieu a préparées afin que nous pussions y marcher (1) " ; telle est la prédestination, absolument inséparable de la prescience, tandis que la prescience peut exister sans la prédestination. Par la prédestination, Dieu a connu par avance ce qu'il ferait lui-même; de là cette parole : " Il a fait ce qui devait arriver (2) ". Au contraire, sa prescience peut tomber sur des choses qu'il ne fait pas, par exemple sur les péchés; il est vrai que Dieu frappe les péchés du châtiment qu'ils méritent, selon cette parole de l'Apôtre . " Dieu les a livrés à leur sens réprouvé, afin qu'ils fassent ce qui ne convient pas (3) " ; mais ces péchés, qui sont le châtiment d'autres péchés, ne sont pas l'oeuvre même de Dieu, mais la conséquence du châtiment dont il frappe les coupables dans sa rigoureuse justice. Par conséquent, la prédestination de Dieu, et il ne prédestine jamais qu'au bien, n'est, comme je l'ai dit, rien autre chose que la préparation de la grâce; et, de son côté,

1. Eph. II, 9, 10. — 2. Isa. XLV, selon les Sept. — 3. Rom. I, 28.

la grâce n'est que l'effet de la prédestination. Nous savons que Dieu promit à Abraham dans sa race la foi des nations, en lui disant : " Je vous ai établi le Père d'un grand nombre de peuples " ; ce qui a fait dire à l'Apôtre : " Ainsi, c'est par la foi, afin que nous le soyons par grâce, et que la promesse demeure ferme pour tous ses enfants (1) ". Or, cette promesse de Dieu était-elle fondée sur la puissance de notre volonté, et Don pas sur la prédestination ? Dieu promit ce qu'il devait faire, et non pas ce que feraient les hommes. En effet, si les hommes font le bien pour rendre gloire à Dieu; de son côté, c'est Dieu qui fait en sorte que les hommes accomplissent ses commandements, et ce ne sont pas les hommes qui font en sorte que Dieu réalise ses promesses. Autrement , la puissance de réaliser ces promesses divines appartiendrait, non pas à Dieu, mais aux hommes, qui seuls accorderaient à Abraham ce qui lui a été promis par le Seigneur. Ce n'est point là ce que crut Abraham; au contraire, " il crut, rendant gloire à Dieu, étant pleinement persuadé qu'il est tout-puissant pour faire ce qu'il a promis (2) ". L'Apôtre ne dit pas de Dieu qu'il est tout-puissant pour prédire, pour savoir par avance, car Dieu peut prédire et prévoir des actions qu'il ne fera pas lui-même; mais " Dieu est tout-puissant pour faire ", et non point par les autres, mais par lui-même.

20. Dira-t-on que Dieu a promis à Abraham dans sa race les bonnes oeuvres des nations, seul moyen pour lui de promettre ce qu'il fait lui-même, tandis qu'au contraire il n'aurait pas promis la foi des nations, parce que cette foi n'est pas son oeuvre, mais l'oeuvre même des hommes? Ajoutera-t-on que, avant de promettre ce qu'il fait lui-même, il a prévu que ces hommes se détermineraient à croire? Ce n'est point là le sens des paroles de l'Apôtre; car il énonce claires ont la promesse faite par le Seigneur à Abraham de-lui donner des enfants qui marcheraient sur ses traces et imiteraient sa foi. D'ailleurs, si ce n'est pas la foi, mais les oeuvres des nations qui sont l'objet de cette promesse, il restera hors de doute que; dans l'accomplissement de ses promesses, Dieu se trouve à la merci des hommes, puisqu'il n'y a pas de bonnes oeuvres sans la foi, d'après ces paroles : " Le juste vit

1. Gen. XVII, 4, 5. — 2. Rom. IV, 16-21.

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de la foi (1) ; tout ce qui ne se fait point selon la foi est péché (2); sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu (3) ". Si donc l'homme ne fait pas ce qu'il lui appartient de faire, sans avoir besoin pour cela d'aucune grâce de Dieu, à son tour Dieu lui-même ne fera pas ce qui pourtant a besoin de son concours. En d'autres termes, si l'homme n'a pas la foi, que pourtant il ne tient que de lui-même, Dieu n'accomplit pas ce qu'il a promis, c'est-à-dire les oeuvres de justice, qui ne peuvent venir que de Dieu. Par conséquent, l'accomplissement des promesses divines n'est plus au pouvoir de Dieu, mais au pouvoir de l'homme. Une telle conclusion est formellement condamnée par la vérité et par la piété; et dès lors , croyons avec Abraham que Dieu est tout-puissant pour faire ce qu'il a promis. Or, il a promis des enfants d'Abraham; ils ne peuvent l'être qu'autant qu'ils ont la foi, donc la foi elle-même est un don de Dieu.

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CHAPITRE XI. C'EST DIEU QUI NOUS FAIT FAIRE LE BIEN.

21. Devant ces paroles de l'Apôtre : " C'est par la foi, afin que selon la grâce la promesse demeure ferme ", je m'étonne que des hommes préfèrent s'appuyer sur leur propre faiblesse plutôt que de s'appuyer sur la fermeté de la promesse de Dieu. " Mais ", dit le Pélagien, " j'ignore quelle peut être la volonté de Dieu à mon égard ". Quoi donc? Etes-vous bien assuré vous-même de votre propre volonté? Et vous ne croyez pas l'effet de cette menace : " Que celui qui, est debout prenne garde de tomber (4)? " Puisque l'homme n'est certain, ni de la volonté de Dieu, ni de sa propre volonté, qu'il sache donc confier, non pas à la plus faible, mais à la plus ferme de ces deux volontés, sa foi, son espérance et sa charité.

22. " Si vous croyez, vous serez sauvé (5) ; par ces paroles ", disent les Pélagiens, " une chose est exigée de nous et l'autre nous est offerte. Ce qui est exigé vient de l'homme, ce qui est offert dépend de Dieu (6) ". Pourquoi donc ces deux choses ne viendraient-elles pas à la fois de Dieu, et ce qu'il ordonne et ce qu'il offre? Ne le prions-nous pas de donner ce qu'il ordonne? ceux qui ont la foi ne lui

1. Habac. II, 4. — 2. Rom. XIV, 23. — 3. Hébr. XI, 6. — 4. I Cor. X, 12. — 5. Rom. X, 9. — 6. Lettre d'Hilaire, n. 2.

demandent-ils pas d'augmenter cette foi? ne prient-ils pas pour les incrédules, afin qu'il leur donne la foi? N'est-ce point la preuve évidente que la foi, dans ses développements et dans son origine, est un don de Dieu? Il est dit : " Si vous croyez, vous serez sauvé "; comme il est dit aussi : " Si vous mortifiez par l'Esprit les oeuvres de la chair, vous vivrez ". Ici encore une chose nous est commandée et l'autre nous est offerte. " Si vous mortifiez par l'Esprit les oeuvres de la chair, vous vivrez " ; ce qui nous est commandé, c'est de mortifier par l'Esprit les oeuvres de la chair; et ce qui nous est offert, c'est de vivre. Dirons-nous que la mortification des oeuvres de la chair n'est pas un don de Dieu, et cela parce que le commandement nous en est fait avec promesse de la vie, si nous l'accomplissons?

Les partisans et les défenseurs de la grâce sont loin d'admettre une semblable conclusion, car elle constitue précisément l'erreur déplorable des Pélagiens, que l'Apôtre réduit au plus honteux silence, quand il leur dit : " Ceux-là sont les enfants de Dieu, qui sont conduits par l'Esprit de Dieu (1) " ; comment donc pourrions-nous croire que c'est par notre propre esprit, et non point par l'Esprit de Dieu que nous mortifions les oeuvres de la chair? C'est de ce même Esprit que l'Apôtre disait : " Or, c'est un seul et même Esprit qui opère en nous toutes choses, distribuant chacun ses dons selon qu'il lui plaît (2) ". Et parmi ces choses opérées en nous par l'Esprit de Dieu, vous savez que nous nommons la foi. Ainsi donc, la mortification des oeuvres de la chair, quoiqu'elle soit un don de Dieu, nous est cependant commandée avec promesse de la vie éternelle ; de même la foi est certainement un don de Dieu, quoiqu'elle soit commandée avec promesse du salut, par ces paroles : " Si vous croyez, vous serez sauvé ". D'un autre côté, s'il nous est démontré avec la dernière évidence que ces deux choses, la mortification et la foi, sont pour nous tout ensemble et un précepte formel et un don de Dieu, n'est-ce point pour nous faire comprendre que si nous accomplissons ces préceptes, c'est parce que Dieu nous donne la grâce de les accomplir, comme le prouvent ces expressives paroles du prophète Ezéchiel : " Je ferai que vous

1. Rom. VIII, 13, 14. — 2. I Cor. XII, 11.

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fassiez (1) ". Méditez ce passage de l'Écriture, et vous verrez clairement, que Dieu promet de faire que les hommes fassent ce qu'il leur ordonne de faire. Il ne passe même pas sous silence leurs mérites , mais leurs mérites mauvais; car il s'annonce comme rendant le bien pour le mal, par cela seul qu'il leur permet d'avoir désormais des mérites bons, en faisant en sorte qu'ils accomplissent les préceptes divins.

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CHAPITRE XII. NOUS SERONS JUGÉS SUR NOS OEUVRES RÉELLES.

23. Les raisons sur lesquelles nous nous appuyons pour affirmer la gratuité absolue de la grâce, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, sont clairement énoncées dans de nombreux passages des divines Écritures. Toutefois cette solution, appliquée aux adultes qui jouissent de l'usage de leur libre arbitre, ne laisse pas de heurter certains esprits qui ne voient d'autre motif pour exciter leur zèle et leur piété que la nécessité de se montrer eux-mêmes les premiers généreux envers Dieu, sous peine de ne recevoir de lui aucun bienfait. Mais dès qu'il s'agit des enfants et du Christ Jésus, à la fois Dieu et homme, et médiateur entre Dieu et les hommes (2), il ne saurait plus être question de soutenir que la grâce est obtenue par des mérites précédents. En effet, ces enfants ne présentent plus aucuns mérites antérieurs qui expliquent pourquoi les uns, à l'exclusion des autres, ont été séparés et donnés au souverain Libérateur du genre humain. D'un autre côté, ce n'est en vertu d'aucuns mérites antérieurs que le Verbe s'est fait homme et Libérateur des hommes.

26. Quelle folie de dire que si tels enfants ont obtenu la grâce du baptême avant de mourir, c'est dans la prévision de leurs mérites futurs, tandis que d'autres sont morts sans baptême, parce que Dieu connaissait par avance les péchés dont, en vivant, ils se seraient rendus coupables? Puisqu ils n'ont pas vécu, n'est-il pas évident que Dieu n'avait ni à récompenser une vie bonne, ni à punir une vie mauvaise (3) ? L'Apôtre a fixé une limite qu'une imprudente témérité, pour ne rien dire de plus, ne saurait dépasser. Voici ses paroles : " Nous devons tous comparaître

1. Ezéch. XXXVI, 27. — 2. I Tim. II, 5. — 3. Lettre de saint Prosper, n. 5.

devant le tribunal de Jésus-Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites par son corps (1) ". " Qu'il aura faites ", et non pas qu'il a ajoutées, ou qu'il aurait faites. En vérité, je cherche, mais en vain, ce qui a pu laisser croire à ces hommes que des enfants seraient punis pour des fautes futures qui, pour eux, ne devaient point se réaliser, ou qu'ils seraient récompensés pour des mérites qu'ils ne devaient même point acquérir.

L'Apôtre proclame que l'homme sera jugé selon les œuvres qu'il aura faites par son corps. Pourquoi donc cette expression : Par son corps, quand beaucoup de nos oeuvres s'accomplissent uniquement par l'esprit, et non par le corps ou les membres du corps? Combien de crimes intérieurs commis par la pensée, et qui méritent un juste châtiment? Sans parler des autres, se peut-il un crime plus grand que celui-ci : " L'insensé a dit dans son coeur : il n'y a point de Dieu (2) ? " Par conséquent, ces paroles : " Chacun recevra selon les oeuvres qu'il aura faites par son corps ", doivent se traduire ainsi : Chacun recevra selon les oeuvres qu'il aura faites, pendant qu'il était revêtu de son corps. Quand le corps sera dissous, personne n'en sera de nouveau revêtu qu'à l'époque de la résurrection dernière; et alors ce ne sera plus pour acquérir des mérites, mais pour recevoir, jusque dans son corps, la récompense du bien ou le châtiment du mal que l'on aura fait. En attendant ce grand jour, et pendant cette époque intermédiaire qui suit la mort et précède la résurrection, les âmes sont récompensées du bien ou punies du mal qu'elles auront fait pendant qu'elles étaient unies à leur corps. C'est sur la présence simultanée du corps et de l'âme que se fonde ce dogme important que les Pélagiens nient, et que l'Église proclame, le péché originel. Que ce péché soit pardonné par la grâce de Dieu, ou que, dans sa justice, Dieu lui refuse le pardon, toujours est-il que les enfants, à leur mort, passent du mal au bien par le mérite de la régénération, ou passent du mal au mal par l'effet de leur origine. Telle est la foi catholique, telle est la doctrine professée, sans aucune contradiction, même par certains hérétiques.

1. II Cor. V, 10. — 2. Ps. XIII, 1.

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Mais s'il s'agit de soutenir que l'homme est jugé, non pas selon les oeuvres qu'il a faites pendant qu'il était revêtu de son corps, mais selon les œuvres qu'il aurait accomplies s'il eût vécu plus longtemps sur la terre; je dois dire qu'une telle opinion m'étonne et me confond, quand surtout je vois par votre lettre qu'elle est émise par des hommes de talent et d'expérience. Je n'y croirais pas, si j'osais ne pas croire à votre témoignage. Dieu, sans doute, daignera les éclairer, et ils comprendront que si la justice de Dieu ne peut frapper dans les enfants les péchés que plus tard ils auraient commis, sa grâce est toute-puissante pour pardonner aux enfants baptisés les fautes dont ils peuvent se rendre coupables. Celui qui dirait que Dieu, dans sa justice, peut frapper pour des péchés futurs, et qu'il ne peut les pardonner dans sa miséricorde, devrait peser sérieusement la gravité de l'injure que ce langage fait à Dieu et à la grâce. N'est-ce point l'outrager que de supposer qu'il peut connaître les péchés par avance, mais qu'il ne peut les pardonner? C'est là un crime et une absurdité, qui imposeraient à Dieu le devoir rigoureux de refuser le baptême à ceux des enfants qui meurent avant l'âge adulte et qui seraient devenus pécheurs si Dieu les avait laissés sur la terre.

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CHAPITRE XIII. LE BAPTÊME N'EST PAS DONNÉ DANS LA PRÉVISION DE LA PÉNITENCE.

25. Voici peut-être comment ils raisonnent Les péchés sont pardonnés à ceux qui font pénitence ; si donc Dieu permet que des enfants meurent sans baptême, c'est parce qu'il prévoit qu'en vivant ils ne feraient pas pénitence; quant à ceux qui meurent après leur baptême, Dieu prévoyait qu'ils auraient fait pénitence s'ils fussent restés sur la terre. Mais ceux qui tiendraient ce langage devraient comprendre que, d'après leur système, les enfants morts sans baptême sont punis, non pas à cause du péché originel, mais à cause des péchés que ces enfants auraient commis s'ils eussent vécu; comme aussi les enfants baptisés reçoivent la rémission, non pas du péché originel, mais des péchés actuels qu'ils auraient commis sur la terre. La différence viendrait uniquement de ce que, parmi ces enfants, les uns devaient et les autres ne devaient pas faire pénitence; dans cette prévision Dieu accorderait le baptême aux premiers et le refuserait aux seconds.

Si les Pélagiens avaient connaissance de cette distinction, la négation du péché originel ne les mettrait plus dans la nécessité de suer sang et eau pour chercher aux enfants, en dehors du royaume de Dieu, je ne sais quel séjour de bonheur; surtout quand ils sont convaincus que ces enfants ne peuvent avoir la vie éternelle, n'ayant ni mangé la chair, ni bu le sang de Jésus-Christ (1), et que le baptême qui leur est conféré ne peut être qu'inutile, puisque ces enfants n'ont aucun péché, et que ce sacrement est destiné à la rémission des péchés. Ils continueraient, sans doute, à nier l'existence du péché originel, mais ils saisiraient avec avidité l'occasion de dire que c'est à cause de leurs mérites futurs, s'ils avaient vécu, que ces enfants, avant de mourir, obtiennent ou n'obtiennent pas la faveur du baptême ; ils ajouteraient que test à cause de ces mêmes mérites futurs qu'ils reçoivent ou ne reçoivent pas le corps et le sang de Jésus-Christ, sans lesquels ils ne peu vent avoir la vie éternelle; que, malgré leur exemption complète de tout péché originel, ils reçoivent néanmoins dans le baptême une véritable rémission des péchés, puisque Dieu leur pardonne les péchés dont il prévoit qu'ils auraient fait pénitence. Tout cela prouverait facilement qu'ils ont raison, quand ils nient l'existence du péché originel, et qu'ils soutiennent que la grâce ne nous est donnée que selon nos mérites. Pourtant il est aisé de comprendre que des mérites futurs, mais qui ne doivent pas se réaliser, ne sont nullement des mérites. Par conséquent, les Pélagiens n'ont pu déduire toutes ces conclusions, et les personnages dont vous me parlez n’auraient pas dû surtout en formuler les principes. Comment supposer, en effet, que les Pélagiens aient reconnu la fausseté et l'absurdité de ces principes, qui pourtant auraient été reconnus comme vrais par des hommes qui condamnent avec nous, et au nom de à foi catholique, l'erreur des Pélagiens?

1. Jean, VI, 54.

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CHAPITRE XIV. LES PÉLAGIENS CONDAMNÉS PAR L'ÉCRITURE ET LA TRADITION.

26. Saint Cyprien a écrit sur la mortalité un livre entouré de l'admiration de presque tous ceux qui aiment les lettres ecclésiastiques. Nous y lisons entre autres choses que, loin d'être inutile aux fidèles, la mort leur procure le précieux avantage de les soustraire au danger de pécher, et de les placer dans l'impossibilité de pécher. Mais qu'importe cette impossibilité, si l'on peut être puni pour des péchés futurs qui n'ont pas été commis? Pourtant le glorieux martyr montre de la manière la plus éloquente que le danger nous poursuit sans cesse en cette vie et disparaît entièrement à la mort. Il cite à l'appui ce passage du livre de la Sagesse : " Il a été enlevé de crainte que la méchanceté ne changeât son intelligence ". J'avais invoqué moi-même ce témoignage, mais vous n'apprenez que ces frères le repoussent en disant qu'il n'est point tiré d'un livre canonique. Est-ce qu'indépendamment de ce témoignage la vérité que nous avons voulu établir rie s'impose pas dans toute son évidence? Un chrétien nierait-il que le juste entrera dans un lieu de rafraîchissement et de paix, si la mort est venue le saisir avant le péché (1) ? Quel que soit l'auteur de cette proposition, peut-on de bonne foi la révoquer en doute? De même on nous dit que si le juste s'éloigne de la justice dans laquelle il a longtemps vécu, et qu'il meure dans l'impiété après lui avoir appartenu, je ne dis pas pendant un an, mais seulement pendant un jour, il subira le châtiment dû à cette impiété, sans que Dieu lui tienne compte de sa justice antérieure (2); est-il un seul fidèle qui puisse se refuser à l'évidence de cette doctrine? Qu'on vienne ensuite nous demander si c'est le bonheur des élus ou le malheur des réprouvés qu'eût obtenu ce juste, s'il fût mort pendant qu'il était dans la justice; hésiterons-nous à dire qu'il eût goûté le repos éternel?

Voilà ce qui justifie cette parole, quel que soit d'ailleurs celui qui l'a prononcée : " Il a été enlevé dans la crainte que la méchanceté ne changeât son intelligence ". Il est fait ici allusion aux dangers de cette vie, et non point à la prescience de Dieu, qui a prévu ce qui

1. Sag. IV, II, 7. — 2. Ezéch. XVIII, 24.

devait arriver, et non point ce qui ne devait pas être. En d'autres termes, Dieu devait lui accorder une mort prématurée, afin de le soustraire à l'incertitude des tentations ; ce qui pourtant ne prouve pas qu'il ait péché ou qu'il dût pécher, puisqu'il ne devait pas demeurer dans la tentation. Job disait de cette vie : " Est-ce que la tentation n'est pas la vie de l'homme sur la terre (1)? " Mais pourquoi tels justes ont-ils le privilège d'être arrachés aux périls de cette vie, tandis que d'autres y restent exposés pendant une longue existence, jusqu'à ce qu'enfin ils s'éloignent de la justice? Et qui donc a connu les décrets de Dieu (2) ? En faisant cette réponse, l'Apôtre rappelait à ces justes qui persévèrent dans la piété et la vertu jusqu'à la maturité de la vieillesse et jusqu'au dernier jour, qu'ils doivent se glorifier dans le Seigneur, et non point dans leurs propres mérites. En effet, Celui qui, par la brièveté de la vie, a ravi le juste, dans la crainte que la méchanceté ne changeât son intelligence, c'est lui aussi qui veille sur le juste dans toute la longueur de cette vie, dans la crainte que la méchanceté ne vienne à changer son intelligence. Mais enfin, pourquoi donc a-t-il conservé sur la terre tel juste dont il prévoyait la chute, et qu'il pouvait enlever avant qu'il ne tombât? Les jugements de Dieu sont très-justes, mais ils sont également impénétrables.

27. En présence de ces vérités, devait-on répudier la maxime du livre de la Sagesse, livre dont les pages sont lues dans l’Eglise de Jésus-Christ depuis la plus haute antiquité, et qui a toujours été vénéré, comme inspiré de Dieu même, par tous les chrétiens, depuis les évêques jusqu'aux simples fidèles, en comprenant dans ce nombre les pénitents et les catéchumènes? Tous nos anciens commentateurs des saintes Ecritures nous fourniraient en abondance les preuves les plus explicites en faveur de cette doctrine que nous ne cessons d'opposer à l'erreur des Pélagiens; ils nous apprendraient tous que la grâce de Dieu ne nous est pas donnée selon nos mérités, mais qu'elle est parfaitement gratuite; qu'elle ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde; et qu'il ne saurait en Dieu y avoir aucune injustice (3). Si donc nous empruntions aux anciens auteurs catholiques les preuves si

1. Job, VII, 1, selon les Sept. — 2. Rom. XI, 34. — 3. Id. IX, 15, 14.

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nombreuses que la sainte Ecriture leur a fournies en faveur de la vérité que nous soutenons, je suis persuadé que ces frères, pour qui nous écrivons en ce moment, y acquiesceraient d'une manière absolue; du reste, vous nous en donnez l'assurance dans vos lettres. Quel besoin, dès lors, de scruter minutieusement les ouvrages de ces docteurs qui, avant la naissance de l'hérésie pélagienne, ne se crurent pas dans la nécessité de traiter sous toutes ses faces cette difficile question? Et pourtant, avec quelle autorité ne l'auraient-ils pas fait, s'ils avaient eu en face nos propres adversaires? De là vient que leur opinion sur la grâce de Dieu n'est formulée que d'une manière purement accidentelle dans quelques passages de leurs écrits. Au contraire, ils insistent longuement sur toutes les erreurs qu'ils reprochent aux ennemis de l'Eglise, sur les exhortations à la pratique de certaines vertus qui constituent le culte du Dieu vivant et véritable et nous donnent droit à la vie éternelle et au bonheur suprême. D'ailleurs, la multiplicité de leurs prières nous révèle suffisamment ce qu'ils pensaient de la puissance de la grâce, car ils n'auraient pas demandé à Dieu ce qu'il nous ordonne de faire, s'ils n'avaient pas été persuadés que c'est Dieu lui-même qui nous accorde la grâce de faire ce qu'il nous commande.

28. Disons toutefois que ceux qui veulent s'approprier les opinions et les maximes des commentateurs doivent préférer à tous ces auteurs ce livre même de la Sagesse où nous lisons : " Il a été ravi par la mort, de crainte que la malice ne changeât son intelligence ". N'est-ce pas d'ailleurs ce qu'ont fait dès les temps apostoliques ces illustres docteurs qui,`en citant ce livre, le regardaient comme un oracle divin? Le bienheureux Cyprien, pour exalter le bienfait d'une mort prématurée, déclare hautement que sortir de cette vie dans laquelle on peut pécher, c'est être arraché aux dangers de pécher. Voici quelques-unes de ses paroles : " Pourquoi n'embrasseriez-vous pas avec joie ce qui va vous réunir à Jésus-Christ, vous assurer la réalisation des promesses de Jésus-Christ; pourquoi ne pas vous féliciter d'échapper pour toujours à l'empire du démon? " Nous lisons ailleurs : " La mort arrache les enfants aux dangers d'un âge passionné ". Et ailleurs : " Pourquoi ne pas nous presser d'accourir, là où il nous sera donné de voir notre patrie, et de saluer nos parents? Là nous attend la multitude chérie de nos parents, de nos frères, de nos enfants; cette troupe heureuse nous appelle de ses voeux, car, pendant qu'elle est assurée de son bonheur, elle est encore inquiète de notre salut ". Ces paroles éclairées des brillantes lumières de la foi catholique nous enseignent éloquemment que jusqu'à notre mort nous avons à craindre les tentations et les dangers de péché; tandis que la mort mettra un terme à nos alarmes. Du reste; lors même que nous, n'aurions pas le témoignage de cet illustre martyr, quel doute en cette matière pourrait concevoir un chrétien ? Qu'un homme tombé dans le péché, et que la mort vienne le saisir en cet état et le livrer sans défense aux châtiments qu'il mérite, ne trouverait-il pas qu'il lui eût été bien avantageux de mourir et d'être arraché à ce lieu d'épreuves avant de tomber dans le péché?

29. Ainsi donc, à moins de vouloir s'obstiner dans une discussion par trop téméraire; on doit regarder comme résolue la question soulevée par ces paroles : " Il a été ravi par la mort, dans la crainte que la méchanceté ne changeât son intelligence ". Par conséquent, ce livre de la Sagesse qui est lu depuis la plus haute antiquité dans l'Eglise de Jésus-Christ, et dans lequel nous trouvons ces paroles, ne doit pas être rejeté avec mépris, parce qu'il condamne la prétention de ceux qui, se fondant sur les mérites de l’homme; s'attaquent à l'essence même de la grâce de Dieu. Cette grâce se révèle surtout dans les enfants, dont les uns meurent après avoir été baptisés, et les autres sans baptême, comme pour faire briller d'une manière plus éclatante la miséricorde et la justice; miséricorde purement gratuite, et justice légitime; supposons, en effet, que les hommes soient jugés selon les mérites de leur vie, non pas selon les mérites réellement acquis dans une existence dont ils n'ont pas joui, mais selon; les mérites qu'ils auraient acquis s'ils avaient vécu, quel avantage aurait trouvé dans la mort celui qui a été ravi dans la crainte que la méchanceté ne changeât son intelligence. Où serait le malheur pour ceux qui, au lieu de mourir avant leur chute, mourraient après être tombés dans le péché mortel? Est-il chrétien qui osât tenir un semblable langage !

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J'en conclus que nos frères qui luttent avec nous pour la foi catholique contre l'erreur pernicieuse des Pélagiens, devraient comprendre qu'en soutenant eux-mêmes que la grâce nous est donnée selon nos mérités, ils acceptent par le fait ce qui constitue le fondement même de cette hérésie ; ils dépouillent de toute sa valeur cette maxime véritable, et de tout temps professée par la religion chrétienne : " Il a été ravi par la mort; dans la crainte que la méchanceté ne changeât son intelligence ", et enfin, de conclusion en conclusion, ils se voient réduits à admettre cette conséquence bien propre à révolter les plus simples notions du sens commun, à savoir que les morts sont jugés d'après les oeuvres qu'ils auraient accomplies, si la vie pour eux se fût prolongée. Par conséquent, elle brave toutes les dénégations. possibles, cette doctrine par laquelle nous affirmons que la grâce de Dieu ne nous est point donnée selon nos mérites; et tout ce que les hommes les plus habiles peuvent opposer à celte doctrine, doit être rejeté comme une erreur, et couvert du plus profond mépris.

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CHAPITRE XV. L'HUMANITÉ DE JÉSUS-CHRIST PRÉDESTINÉE GRATUITEMENT.

30. Mais le prédicateur par excellence de la prédestination et de la grâce, c'est le Sauveur lui-même, le souverain Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ Dieu et homme. Regardons la nature humaine qu'il a revêtue , et voyons par quels mérites antérieurs de ses oeuvres ou de sa foi elle a obtenu cet insigne privilège. Je demande la réponse à cette question : Cette humanité unie au Verbe coéternel au Père, de manière à ne former qu'une seule personne avec le Fils unique de Dieu, par quoi et comment avait-elle mérité cette faveur ? Quel bien avait-elle accompli avant l'Incarnation? Qu'avait elle fait, qu'avait-elle cru, qu'avait-elle demandé , pour qu'elle méritât d'être élevée à un si haut degré de gloire? N'est-ce point par faction directe et immédiate du Verbe lui-même, que cette humanité a été formée et. unie au Fils unique de Dieu? N'est-ce point le Fils unique de Dieu qu'a conçu la Vierge pleine de grâce ? N'est-ce point par une faveur spéciale de Dieu , et sans que là chair n'eût aucune part, que le Fils de Dieu est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie ? Etait-il à craindre qu'avec l'âge cette humanité péchât par l'abus de son libre arbitre? Ou bien dira-t-on que sa volonté n'était pas libre, quand au contraire il faut proclamer qu'elle était d'autant plus libre qu'elle ne pouvait devenir l'esclave du péché ?

Ce sont là tout autant de prodiges qui s'imposent à notre admiration; et devant ces prodiges, et beaucoup d'autres encore conférés à la nature humaine, c'est-à-dire à une nature qui était la nôtre, pouvons-nous dire qu'ils étaient la conséquence de mérites propres et antérieurs? Que, notre adversaire réponde à Dieu, s'il l'ose, et lui dise : Pourquoi n'est-ce point moi qui ai été favorisé de la sorte? Après avoir reçu cette réponse : " O homme, qui êtes-vous donc pour oser répliquer à Dieu (1) ", qu’il insiste, qu’il porte plus loin encore son impudence, et qu’il dise : Que signifient ces mots : " O homme, qui êtes-vous donc " ? Moi qui entends, ne suis-je pas de la même nature que celui dont je parle, et pourquoi dès lors ne suis-je pas ce qu’il était lui-même ? C’est la grâce sans doute qui l’a fait si grand. Mais pourquoi la grâce est-elle si différente, là où la nature est la même ? Assurément Dieu ne saurait faire acception de personnes (2) . — Un tel langage ne serait-il point une véritable folie ?

31. Qu’il apparaisse donc dans toute sa grandeur Celui qui est la source même de la grâce, et qu’il nous montre comment cette grâce se répand dans tous ses membres selon la mesure de chacun. C’est par cette grâce que tout homme devient chrétien par le commencement de la foi, comme c’est par elle que dès le commencement cette nature humaine s’est unie au Verbe dans la personne de Jésus-Christ. Le chrétien renaît du Saint-Esprit, comme Jésus-Christ est né de ce même Esprit; c'est le Saint-Esprit qui nous donne la rémission de nos péchés, comme c'est lui qui a conféré à l'humanité en Jésus-Christ l'exemption absolue de tout péché. Or, Dieu avait infailliblement prévu qu'il en agirait ainsi. Et telle est à proprement parler la prédestination des saints; prédestination qui revêt tant de splendeur dans le saint des saints, et qui ne saurait être l'objet d'aucun doute pour ceux qui

1. Rom. IX, 20. — 2. Coloss. III, 25.

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ont la véritable intelligence des oracles de la vérité. En effet, nous voyons hautement proclamée la prédestination du Seigneur de la gloire, en tant que le Fils de Dieu s'est fait homme. En tête de ses Epîtres, le Docteur des nations s'écrie : " Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l'apostolat, séparé pour annoncer l'Evangile de Dieu , qu'il avait promis auparavant par ses Prophètes dans les saintes Ecritures, touchant son Fils qui lui est né selon la chair du sang de David, qui a été prédestiné Fils de Dieu en puissance, selon l'Esprit de sanctification, par la résurrection d'entre les morts (1) ". Jésus a donc été prédestiné de telle sorte que celui qui devait être le fils de David selon la chair, devint avec puissance le Fils de Dieu selon l'Esprit de sanctification ; car il est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie. Tel est donc le mystère ineffable de l'incarnation du Verbe Dieu; mystère en vertu duquel une seule et même personne est en même temps Fils de Dieu et fils de l'homme : fils de l'homme, puisqu'il a réellement revêtu notre humanité, et fils de Dieu, puisque Celui qui s'est fait homme, est réellement le Fils unique de Dieu, et qu'en Dieu il y a, non pas Quaternité, mais Trinité. Cette nature humaine revêtue par le Verbe, a donc été prédestinée à un tel degré de gloire et d'élévation qu'il lui fut absolument impossible de monter plus haut; de même que la nature divine a tellement épuisé toute la mesure des humiliations, qu'il lui fut impossible de descendre plus bas, qu'en revêtant la nature humaine avec la faiblesse de la chair jusqu'à la mort de la croix.

De même donc que Jésus seul a été prédestiné pour devenir notre chef, de même nous avons été prédestinés en grand nombre pour devenir ses membres. Qu'ici se taisent Mous les mérites humains, car ils ont péri par Adam, et que la grâce de Dieu règne par Jésus-Christ Notre-Seigneur, le Fils unique de Dieu, le seul Seigneur et Maître. Celui qui trouvera dans notre chef des mérites antérieurs pour nécessiter cette admirable génération, libre à lui de chercher en nous, qui sommes ses membres, des mérites antérieurs pour nécessiter notre régénération miraculeuse et multipliée. Si la nature humaine en Jésus-Christ a été étrangère à toute obligation du péché; si elle est née du Saint-Esprit et

1. Rom. I, 1-4.

de la Vierge Marie, c'est par une grâce absolument gratuite, et non en vertu d'une dette rigoureuse. De même quand il nous est donné de renaître de l'eau et du Saint-Esprit, ce n'est point un salaire qui nous est accordé, mais une grâce absolument gratuite qui nous est faite. Et si la foi nous a conduits au bain de la régénération, gardons-nous de penser que nous ayons donné nous-mêmes les premiers quelque chose, de manière à mériter en retour la régénération salutaire; car celui qui nous a donné Jésus-Christ , en qui nous croyons, nous a aussi donné de croire en Jésus-Christ; celui qui a fait Jésus le prince et le consommateur de la foi, établit également sur Jésus, pour les hommes, le commencement et la perfection de la foi. N'est-ce point en ce sens que, dans l'épître aux Hébreux, il est appelé l'auteur et le consommateur de notre foi (1) ?

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CHAPITRE XVI. LES DONS ET LA VOCATION DE DIEU SONT SANS REPENTANCE.

32. Les nombreux enfants qu'il a prédestinés, Dieu les appelle à devenir les membres de son Fils unique prédestiné. Toutefois, il ne s'agit pas ici de cette vocation comme était celle de ces convives qui, ayant été appelés, refusèrent de se rendre au festin nuptial (2); telle fut aussi la vocation de ces Juifs pour qui Jésus crucifié est un scandale; telle la vocation de ces Gentils, pour qui Jésus crucifié est une folie. La vocation dont je parle esl celle qui est particulière aux prédestinés et qui- nous est signalée par l'Apôtre, quand il déclare qu'aux Juifs appelés et aux Grecs il prêché Jésus-Christ vertu de Dieu et sagesse de Dieu. Voici ses propres paroles : " A ceux mêmes qui sont appelés (3) " ; n'est-ce point dire clairement que les autres n'étaient pas appelés; n'est-ce point proclamer qu'il est une vocation particulière à ceux qui sont appelés selon le décret, à ceux que Dieu a connus par sa prescience et qu'il a prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils (4)? C'est en parlant de cette vocation que le même Apôtre disait: " Non à cause de leurs oeuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, il fut dit à la mère : L'aîné sera assujéti au

1. Hébr. XII, 2. — 2. Luc, XIV, 16-20. — 3. I Cor. I, 23, 24. — 4. Rom. VIII, 28, 29.

plus jeune (1) ". Dit-il : Non à cause de leurs oeuvres, mais à cause de leur foi ? Il exclut positivement la foi comme les oeuvres, pour rapporter tout à Dieu. " Par la volonté de celui qui appelle ", non pas d'une vocation quelconque, mais d'une vocation qui donne la foi.

33. Cette vocation est également désignée par ces paroles : " Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentante ". Du reste, un peu d'attention suffira pour nous en convaincre. En effet, l'Apôtre venait de dire : " Je ne veux pas, mes Frères, que vous ignoriez ce mystère, afin que vous ne soyez point sages à vos propres yeux. Or, une partie des Juifs est tombée dans l'aveuglement jusqu'à ce que la plénitude des Gentils entrera dans l'Eglise. Après quoi tout Israël sera sauvé, selon qu'il est écrit : Il sortira de Sion un libérateur qui bannira l'impiété de Jacob, et c'est là l'alliance que je fais avec eux, lorsque j'aurai effacé leurs péchés ". Aussitôt il ajoute ces paroles, qu'on ne saurait trop approfondir : " Il est vrai que, selon l'Evangile, ils sont maintenant ennemis à cause de vous, mais selon l'élection ils sont très-aimés, à cause de leurs pères (2) ". " Il est vrai que, selon l'Evangile, ils sont maintenant ennemis à cause de vous " ; ces paroles ne signifient-elles pas que leur inimitié, sous l'inspiration de laquelle ils ont crucifié Jésus-Christ, a été d'une extrême utilité pour l'Evangile, comme nous en avons la preuve sous les yeux? Cette inimitié entrait donc dans les desseins de Dieu, qui sait tirer le bien du mal; non pas en ce sens que les vases de colère lui procurent directement aucun avantage, mais en ce sens que les vases de miséricorde recueillent le fruit du bon usage que Dieu sait faire des méchants. Quoi de plus formel que cette proposition de l'Apôtre : " Il est vrai que, selon l'Evangile, ils sont maintenant ennemis à cause de vous ? "

Ainsi donc les méchants ont le pouvoir de pécher; mais quant à obtenir tel ou tel résultat par leur péché, ceci n'est plus en leur pouvoir, mais uniquement au pouvoir de Dieu, qui sépare les ténèbres et les fait servir à ses fins. C'est ainsi que, même en résistant à la volonté de Dieu, les méchants ne peuvent pas empêcher que la volonté de Dieu

1. Rom. IX, 12, 13. — 2. Id. XI, 25-29.

s'accomplisse. Nous lisons dans les Actes des Apôtres que, à peine rendus à la liberté, les Apôtres se présentèrent à l'assemblée des fidèles et leur racontèrent tout ce qui leur avait été dit par les prêtres et par les vieillards. Aussitôt la foule tout entière de s'écrier en s'adressant à Dieu : " Seigneur, c'est vous qui avez fait le ciel et la terre, la mer et a tout ce qu'ils renferment ; c'est vous qui avez dit par la bouche de notre père, de votre serviteur David : Pourquoi les nations ont-elles frémi, et pourquoi les peuples ont-ils tramé de vains complots? les rois de la terre se sont levés, et les princes se sont assemblés contre le Seigneur et contre son Christ. Voici donc que réellement les Juifs se sont assemblés dans cette ville contre Jésus que vous avez oint; Hérode, Pilate et le peuple d'Israël se sont ligués pour réaliser ce que votre main toute-puissante et vos décrets éternels avaient résolu (1) ". C'est bien là l'explication de cette parole : " Il est vrai que, selon l'Evangile, ils sont maintenant ennemis à cause de vous ". Ce que la main et les décrets éternels de Dieu avaient résolu de faire par l'organe des Juifs révoltés, c'est ce qui était nécessaire à l’Evangile à cause de nous.

Mais que signifient donc les paroles suivantes : " Selon l'élection, ils sont très-aimés à cause de leurs pères ? " Ces ennemis qui ont péri dans leurs inimitiés, et ceux de la même nation qui périssent encore dans leur haine contre Jésus-Christ, seraient-ils donc élus et bien-aimés? Non, certes, et ce serait le comble de la folie de le soutenir. Toutefois ces deux expressions en apparence contradictoires, ennemis et aimés, quoique ne pouvant s'appliquer aux mêmes hommes et en même temps, peuvent s'appliquer néanmoins à la nation des Juifs et à la même race charnelle d'Israël; car, parmi eux, s'il en est qui s'obstineront dans le mal, il en est d'autres que Dieu bénira dans sa miséricorde. C'est la pensée que l'Apôtre formulait un peu plus haut, quand il disait: " Israël n'a point trouvé ce qu'il cherchait "; et encore : "Les autres ont été aveuglés "; il s'agit de ceux qui sont ennemis à cause de nous " . Et puis ceux-là seuls l'ont trouvé, qui ont été choisis de Dieu "; il s'agit évidemment de ceux qui sont aimés à cause de leurs pères ";

1. Act. IV, 24-28.

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car c'est à leurs pères que les promesses ont été. faites : " Les promesses ", dit l'Apôtre, " ont été faites à Abraham et à sa race (1) ". Tel est l'olivier franc sur lequel a été greffé l'olivier sauvage des nations.

Or, nous devons retrouver partout cette élection selon la grâce, et non selon les mérites, car " Dieu a sauvé ceux qu'il s'était réservés selon l'élection de sa grâce (2) ": Cette élection s'est réalisée pour les uns, tandis que les autres ont été aveuglés. C'est en vertu de cette élection que les Israélites ont été aimés à cause de leurs pères. Ils avaient été appelés; non pas de cette vocation générale dont il est dit : " Beaucoup sont appelés (3) ", mais de cette vocation qui est spéciale aux élus. Voilà pourquoi l'Apôtre avait à peine prononcé ces paroles : " Selon l'élection, ils sont très-aimés à cause de leurs pères ", qu'il s'empresse d'ajouter : " Car les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance ", c'est-à-dire absolument fixes et immuables. Tous ceux qui sont compris dans cette vocation sont les enfants dociles de Dieu. D'un autre côté, aucun d'eux n'a le droit de dire : J'ai cru, et c'est par là que j'ai mérité cette vocation, car Dieu l'a d'abord prévenu dans sa miséricorde, et il n'a été appelé que pour croire. En effet, tous les enfants dociles de Dieu viennent au Fils; s'ils ont entendu et appris du Père, n'est-ce point par le Fils, qui nous dit sans détour : " Tous ceux qui ont entendu et appris du Père viennent à moi ? " D'un autre côté, aucun de ces derniers ne périt, car, tout ce que le Père lui a donné, le Sauveur n'en perdra rien (4). Par conséquent, tous ceux qui sont appelés selon le décret seront sauvés, et aucun d'eux ne périra. De là ces paroles : " Ils sont sortis d'avec nous, mais ils n'étaient pas des nôtres; car s'ils eussent été des nôtres, ils fussent demeurés avec nous (5) ".

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CHAPITRE XVII. C'EST DIEU QUI LE PREMIER CHOISIT LES HOMMES.

34. Faisons-nous donc une juste idée de cette vocation qui fait les élus; non pas les élus parce qu'ils ont cru, mais les élus afin qu'ils croient. Le Seigneur nous la fait suffisamment entrevoir; quand il dit : " Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi

1. Gal. III, 16. — 2. Rom. XI, 17, 5. — 3. Matt. XX, 16. — 4. Jean, VI, 45, 39. — 5. I Jean, II, 19.

qui vous ai choisis (1) ". Si donc ils étaient élus parce qu'ils avaient cru, n'est-ce pas eux d'abord qui l'avaient choisi en croyant en lui, afin de mériter d'être. choisis à leur tour ? Or, cette interprétation n'est pas possible en présente de ces paroles : " Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis " . Sans doute ils l'ont choisi quand ils ont cru en lui. Que signifient donc ces paroles : "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis? " Elles signifient clairement qu'ils ne l'ont pas choisi afin qu'il les choisît à son tour, mais que lui-même les a d'abord choisis afin qu'à leur tour ils le choisissent. Et en effet, sa miséricorde les a prévenus (2) selon la grâce, et non pas selon leurs mérites acquis. Il les a donc choisis du sein de la multitude pendant son séjour sur la terre, mais il les avait déjà élus en lui-même avant la formation du monde. Telle est cette immuable vérité de la prédestination et de la grâce.

Ecoutons l’Apôtre : " Comme il nous a choisis en lui-même avant la formation du monde (3)". Si ces paroles signifient que Dieu a connu par avance ceux qui croiraient en lui, sans que lui-même dût les rendre croyants; il faut reconnaître que le Sauveur proteste hautement contre cette prescience, quand il s'écrie : " Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui d'abord vous ai choisis "; n'est-ce point affirmer que Dieu a fait autre chose que de connaître par avance ceux qui devaient d'abord le choisir, afin de mériter d'être choisis par lui ? Dès avant la formation du monde, ils ont donc été élus de cette prédestination, dans laquelle Dieu sait par avance quelles seront ses propres oeuvres; mais s'il s'agit de l'événement même, ils ont été choisis du sein de la multitude par cette vocation qui n'est de la part de Dieu que l'accomplissement de ce qu'il a prédestiné en lui-même.

En effet, ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés, mais de cette vocation selon le décret éternel; ceux-là seulement qu'il a prédestinés, il les a appelés; et ceux-là seulement qu'il a appelés, il les a justifiés; et enfin, ceux qu’il a glorifiés, ce sont ceux-là seulement qu'il prédestinés, appelés et justifiés (4); et tout cela en vue d'un bonheur qui n'aura pas de fin. Dieu a donc élu les fidèles, mais pour les

1. Jean, XV, 16. — 2. Ps. LVIII, 11. — 3. Eph. I, 4. — 4. Rom. VIII, 30.

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rendre fidèles , et non point parce qu'ils l'étaient déjà. Ecoutons l'apôtre saint Jacques : " Dieu n'a-t-il pas choisi ceux qui étaient pauvres en ce monde pour les rendre riches dans la foi et héritiers du royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment (1)? " Ainsi donc, en les choisissant, il les fait en même temps riches dans la foi et héritiers de son royaume. Il les choisit pour opérer en eux ce qui fait le caractère de ses élus. Après avoir entendu ces paroles du Sauveur : " Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis ", qui donc oserait dire encore que les hommes croient afin qu'ils soient choisis, quand ait contraire ils sont choisis afin qu'ils croient , autrement il faudrait accuser de mensonge le Sauveur quand il s'écrie : " Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis " ; ce qui prouve clairement que ce ne sont pas les hommes qui les premiers choisissent le Seigneur.

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CHAPITRE XVIII. DIEU NOUS A CHOISIS AFIN QUE NOUS FUSSIONS SAINTS ET IMMACULÉS.

35. Ecoutons maintenant l'apôtre saint Paul: " Béni soit Dieu, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous a comblés en Jésus-Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour le ciel, ainsi qu'il nous élus en lui avant la création du monde par l’amour qu'il nous a porté, afin que nous fussions saints et irrépréhensibles devant ses yeux. Il nous a prédestinés par un effet de sa bonne volonté, pour nous rendre ses enfants adoptifs par Jésus-Christ, afin que la louange et la gloire en soit donnée à sa grâce, par laquelle il nous a rendus agréables à ses yeux en son Fils bien-aimé, dans lequel nous trouvons la rédemption en son sang et la rémission de nos péchés, selon les richesses de sa grâce, qu'il a répandue sur nous avec abondance en nous remplissant d'intelligence et de sagesse, pour nous faire connaître le mystère de sa volonté, fondé sur sa bienveillance, par laquelle il avait résolu en lui-même que les temps qu'il avait ordonnés étant accomplis, il réunirait tout en Jésus-Christ, tant ce qui est dans le ciel que ce qui est sur la terre. C'est aussi en lui que la

1. Jacq. II, 5.

vocation nous est échue comme par sort, ayant été, prédestinés par le décret de celui qui fait toutes choses selon, le dessein et le conseil de sa volonté, afin que nous fussions pour sa louange et pour sa gloire (1) ". Devant un langage aussi formel, peut-on douter encore de la vérité que nous soutenons? Dieu a choisi en Jésus-Christ les membres de ce même Jésus-Christ dès avant la formation du monde; comment donc a-t-il choisi des hommes qui n'existaient pas encore, si de n'est par la prédestination elle-même? Il nous a choisis en nous prédestinant. Choisirait-il les impies et les impudiques? Qu'on demande quels sont ceux que Dieu choisit, les impies ou les saints et les justes; la réponse se ferait-elle attendre, et n'affirmerait-on pas sur-le-champ que l'élection divine est tombée sur les saints et les justes?

36. " Dieu ", dit Pélage, " connaissait à l'avance ceux qui seraient saints et purs par le libre arbitre de leur volonté; voilà pourquoi, dans sa prescience infinie, il les a choisis avant la formation du monde, parce qu'il savait ce qu'ils seraient. Il les a choisis ", continue-t-il, " avant qu'ils ne fussent, les prédestinant à devenir ses enfants, parce qu'il savait par avance qu'ils seraient saints et immaculés; ce n'est point lui qui les a rendus ou les rendra tels, mais il a prévu qu'ils le seraient". Etudions donc les paroles de l'Apôtre, et voyons si Dieu, dès avant la formation du monde, nous a choisis parce que nous devions être saints et justes, ou bien s'il nous a choisis afin que nous le devenions . " Béni soit Dieu ", dit-il, " le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous a comblés en Jésus-Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour le ciel, ainsi qu'il nous a élus en lui avant la création du monde, afin que nous fussions saints et irrépréhensibles ". " Afin que nous fussions ", dit-il, et non pas parce que nous étions. Cette conclusion est de toute évidence; nous devions être saints et irrépréhensibles parce qu'il nous a choisis lui-même, nous prédestinant à devenir tels par l'efficacité de sa grâce. Voilà pourquoi " il nous a comblés en Jésus-Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour le ciel, comme il nous a élus en lui avant la création du monde, afin que nous fussions saints et

1. Eph. I, 3-12.

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irrépréhensibles, nous ayant prédestinés par un effet de sa bonne volonté, pour nous rendre ses enfants adoptifs en Jésus-Christ".

Maintenant voyez ce qui suit : " Il nous a prédestinés par un effet de sa bonne volonté ", afin que nous ne fussions pas tentés d'attribuer à notre propre volonté ce grand bienfait de la grâce. C'est aussi dans cette même volonté et cette même grâce " qu'il nous a rendus agréables à ses yeux en son Fils bien-aimé ". C'est donc par sa grâce qu'il nous a rendus gracieux à ses yeux, comme c'est par sa justice qu'il nous a justifiés. Jésus-Christ, dit-il, " en qui nous trouvons la rédemption par son sang, et la rémission de nos péchés, selon les richesses de sa grâce, qu'il a répandue sur nous avec abondance, en nous remplissant d'intelligence et de sagesse pour nous faire connaître le mystère de sa volonté, fondé sur sa propre bienveillance ". C'est dans le mystère de sa volonté qu'il a déposé les richesses de sa grâce, selon sa bonne volonté, et non pas selon la nôtre, car la nôtre ne peut être bonne que quand elle est aidée à le devenir par la volonté même de Dieu. Or, c'est par cette bonne volonté qu'il avait résolu en lui ", c'est-à-dire en son Fils bien-aimé, " que les temps qu'il avait ordonnés étant accomplis, il rétablirait tout en Jésus-Christ, tant ce qui est dans le ciel que ce qui est sur la terre. C'est aussi en lui que la vocation nous est échue comme par le sort, ayant été prédestinés par le décret de celui qui fait toutes choses selon le dessein et le conseil de sa volonté, afin que nous soyons pour lui un sujet de gloire et de louange ".

37. Un examen approfondi de chacune de ces paroles nous conduirait trop loin. Il suffit que l'oracle de l'Apôtre nous apparaisse comme la justification manifeste de cette grâce, à la gratuité de laquelle nos adversaires opposent les mérites personnels de l'homme, comme si l'homme donnait le premier et méritait ainsi de recevoir à son tour. Or, il est certain que Dieu nous a choisis en Jésus-Christ avant la formation du monde, nous prédestinant à devenir ses enfants adoptifs; non pas en ce sens que nous devions par nous-mêmes nous rendre saints et immaculés, mais en ce sens que nous avons été choisis et prédestinés pour devenir saints et immaculés.

D'un autre côté, comme cette élection et cette prédestination sont de la part de Dieu l'oeuvre parfaitement libre de sa volonté, si l'homme a le droit de se glorifier, ce n'est point dans sa volonté, mais uniquement dans la volonté de Dieu. En effet, le Seigneur, pour nous combler de ses dons, n'a consulté que les.. richesses de sa grâce et sa bienveillance infinie, personnifiée dans son Fils bien-aimé, en qui nous sommes élus et prédestinés selon le décret éternel de celui qui opère en nous. toutes choses, et même le vouloir (1). Or, s'il agit ainsi à notre égard, c'est selon le décret de sa volonté, afin que nous devenions les témoins et les instruments de sa gloire. De là, ce cri sans cesse répété : " Que personne ne se glorifie dans l'homme (2) ", ni par conséquent en lui-même; mais " que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur (3) ",afin que nous soyons les témoins et les instruments de sa gloire. Dieu, dès lors, opérons en nous selon son décret, afin que nous soyons les témoins et les instruments de sa gloire, c'est-à-dire saints et immaculés, car c'est dans ce but qu'il nous a appelés et prédestinée avant la formation du monde. Par suite de ce décret, nous devons regarder comme sou oeuvre propre la vocation des élus, au bien desquels il fait tourner toutes choses; car c'est selon son décret qu'ils ont été appelés (4), et les dons et la vocation de Dieu sont sans repentante.

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CHAPITRE XIX. DIEU OPÈRE EN NOUS LE COMMENCEMENT MÊME DE LA FOI.

38. Ceux de nos frères dont nous nous occupons en ce moment, nous diront peut-être que l'erreur des Pélagiens se trouve pleine ment réfutée par ce témoignage dans lequel l'Apôtre déclare que nous avons été choisis en Jésus-Christ et prédestinés avant la formation du monde, afin que nous fussions saints et immaculés à ses yeux dans la charité de Jésus-Christ. De leur côté, ils soutiennent que, " après avoir reçu les préceptes divins, nous pouvons, par nos propres forces et par notre libre arbitre, nous rendre saints et immaculés à ses yeux dans la charité; et parce que cette heureuse disposition de notre part était connue de Dieu par sa prescience infinie, voilà pourquoi, dès avant la

1. Philipp. II, 13. — 2. I Cor. III, 21. — 3. Id. I, 31. — 4. Rom. VII, 28.

345

formation du monde, il nous a choisis et prédestinés en Jésus-Christ ". Or, l'Apôtre dit clairement que si nous avons été élus et prédestinés, ce n'est nullement parce que Dieu prévoyait que nous serions saints et immaculés, mais afin de nous rendre tels par l'élection même de la grâce dont il nous a gratifiés dans son Fils bien-aimé. Quand donc il nous a prédestinés, il a connu par avance ce qu'il ferait en nous, c'est-à-dire qu'il nous rendrait saints et immaculés. Ce raisonnement de l'Apôtre réfute donc de la manière la plus péremptoire l'erreur de Pélage.

Mais, disent nos semi-pélagiens, nous soutenons " que Dieu n'a prévu en nous autre chose que la foi par laquelle nous commençons à croire, et c'est dans cette simple prévision que, dès avant la formation du monde, il nous a choisis et prédestinés afin que, par son action et par sa grâce, nous fussions saints et immaculés ". Qu'ils méditent donc ces autres paroles du même Apôtre : " C'est aussi en lui que nous avons obtenu la vocation comme par sort, ayant été prédestinés par le décret de celui qui a fait toutes choses, selon le décret et le conseil de sa volonté ". Celui qui fait toutes choses, fait donc aussi que nous commencions à croire. Cette vocation dont il est parlé, n'est-ce pas celle dont il est dit : " Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance (1) "; et encore: " Non à cause de leurs oeuvres, mais par la volonté de celui qui appelle (2)? " Ne pouvait-il pas dire : Sinon par leurs oeuvres, du moins par leur foi? Enfin la foi elle-même n'a pu précéder cette élection dont le Sauveur nous dit : " Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis (3) ". En effet, Dieu nous a choisis non point parce que nous avons cru, mais afin que nous croyions; car autrement le premier choix aurait été fait par nous, et, ce qu'à Dieu ne plaise, de la part de Jésus-Christ ce serait une erreur de dire : " Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis ". De même nous sommes appelés, non point parce que nous avons cru, mais afin que nous croyions; cette vocation, qui est sans repentante, a précisément pour effet de nous amener à la foi. Du reste, je me suis expliqué longuement sur ce point, et toute répétition serait inutile.

1. Rom. XI, 29. — 2. Id. IX, 12. — 3. Jean, XV, 16.

39. Enfin l'Apôtre termine l'exposition de sa doctrine, en rendant grâces à Dieu pour ceux qui ont cru; non point précisément parce que l'Evangile leur a été annoncé, mais parce qu'ils ont cru. Voici ses paroles : " En qui vous avez aussi espéré, vous qui, après avoir entendu la parole de vérité, l'Evangile de votre salut, et y avoir cru, avez été scellés du sceau de l'Esprit-Saint qui avait été promis, qui est le gage de notre héritage jusqu'à la parfaite délivrance du peuple que Jésus-Christ s'est acquis pour la louange de sa gloire. C'est pourquoi, ayant appris quelle est votre foi au Seigneur Jésus, et votre amour envers tous les saints, je ne cesse point de rendre à Dieu des actions de grâces pour vous (1) ". La foi que les Ephésiens avaient donnée à la prédication de l'Evangile était toute nouvelle, et dès que l'Apôtre a connu cette foi, il en rend grâces à Dieu. S'il rendait grâces à un homme d'un bienfait qu'il saurait ou qu'il croirait n'avoir pas été rendu, une telle conduite ne serait plus une action de grâces, mais une flatterie ou une pure dérision. " Ne vous y trompez pas, on ne se moque point de Dieu (2) "; le commencement même de la foi est un don de Dieu, car autrement l'action de grâces rendue à Dieu par l'Apôtre ne serait qu'une ironie et un mensonge. Quoi donc? N'est-ce pas de ce commencement de la foi que l'Apôtre rend grâces à Dieu dans son épître aux Thessaloniciens ? Ecoutons-le : " C'est pourquoi, nous aussi, nous rendons à Dieu de continuelles actions de grâces, de ce qu'ayant entendu la parole de Dieu que nous vous prêchions, vous l'avez reçue, non comme étant la parole des hommes, mais comme étant, ainsi qu'elle l'est véritablement, la parole de Dieu qui agit en vous et en qui vous croyez (3) ". De quoi donc l'Apôtre rend-il grâces à Dieu ? N'est-ce point là une folie et un mensonge, si Dieu n'a pas fait ce dont Paul le remercie? Et comme ce ne saurait être ni une folie ni un mensonge, c'est donc Dieu qui est réellement l'auteur de ce dont l'Apôtre le remercie; c'est par un don de Dieu que les Thessaloniciens, après avoir entendu la parole de Dieu prêchée par les Apôtres, ont reçu cette parole, non comme la parole des hommes, mais comme étant, ainsi qu'elle l'est véritablement, la parole de

1. Eph. I, 13-16. — 2. Gal. VI, 7. — 3. I Thess. II, 13.

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Dieu. Dieu agit donc dans le coeur des hommes, par cette vocation selon le décret, et dont nous avons longuement parlé ; grâce à cette vocation, ils n'entendent pas en vain la parole de Dieu , mais après avoir entendu l'Evangile, ils se convertissent et ils croient , parce qu'ils regardent cette parole comme étant véritablement, non point la parole des hommes, mais la parole de Dieu.

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CHAPITRE XX. DIEU AGIT SURTOUT EN VUE DE NOTRE BONHEUR ÉTERNEL.

40. Que le commencement de la foi dans les hommes soit un don de Dieu, c'est ce qui résulte clairement de ces paroles de l'Apôtre aux Colossiens : " Persévérez et veillez dans la prière, en l'accompagnant d'actions de grâces ; priez aussi pour nous, afin que, Dieu nous ouvre une entrée pour prêcher sa parole et pour annoncer le mystère de Jésus-Christ pour lequel je suis dans les liens, et que je le découvre aux hommes comme je dois le leur découvrir (1) ". Comment donner une entrée à la parole, si ce n'est en Ouvrant les sens de l'auditeur afin qu'il croie, et qu'après avoir ainsi reçu le commencement de la foi, il embrasse avec ardeur tous les enseignements propres à fonder l'édifice d'une salutaire doctrine ? au contraire, si son coeur se forme par l'incrédulité , il réprouvera et rejettera ce qu'il lui sera donné d'entendre. De là ces paroles de l'Apôtre aux Corinthiens : " Je demeurerai à Ephèse jusqu'au jour de la Pentecôte ;car Dieu m'y ouvre visiblement une grande porte et il s'y élève contre moi plusieurs ennemis (2)". Ce langage signifie clairement que la prédication de l'Apôtre avait converti à la foi un grand nombre d'hommes, tandis que beaucoup d'autres s'étaient posés en adversaires de cette même foi , selon cette parole du Sauveur : "Personne ne vient à moi qu'il n'en ait reçu la grâce de mon Père (3) " ; et encore : " Il vous a été donné de connaître le mystère du royaume des cieux ; tandis que les autres n'ont pas reçu cette connaissance (4) ". Par conséquent la porte est ouverte dans tous ceux à qui Dieu en a fait la grâce ; tandis, que c'est

1. Coloss. IV, 2-4. — 2. I Cor. XVI, 8, 9. — 3. Jean, VI, 66. — 4. Matt. XIII, 11.

parmi ceux à qui il ne l'a pas faite que l'on rencontre les nombreux adversaires de la foi.

41. Nous lisons également dans la seconde épître aux Corinthiens : " Etant venu à Troade pour prêcher l'Evangile de Jésus-Christ, quoique le Seigneur m'y eût ouvert une porte, je n'eus point l'esprit en repos, parce que je n'y rencontrai point mon frère Tite; je pris donc congé d'eux et me dirigeai vers la Macédoine ". De qui prit-il congé, si ce n'est de ceux qui avaient cru, et dans le coeur desquels une porte s'était ouverte à la prédication de l'Evangile? Remarquez ce qui suit : " Du reste, je rends grâce si Dieu qui nous fait toujours triompher en Jésus-Christ, et qui répand par nous en tous lieux l'odeur de la connaissance de son nom. Car nous sommes devant Dieu la bonne odeur de Jésus-Christ; soit à l'égard de ceux qui se sauvent, soit à l'égard de ceux qui se perdent; aux uns une odeur de mort qui les fait mourir, et aux autres une odeur de vie qui les fait vivre ". Voilà dans quel but ces actions de grâces rendues par ce courageux soldat, par cet invincible défenseur de la grâce ; il rend grâces, parce que les Apôtre sont devant Dieu la bonne odeur de Jésus Christ, soit à l'égard de ceux qui se sauvent, soit à l'égard de ceux qui se perdent sous les coups du jugement de Dieu. Comme cette pensée pourrait dépasser les limites de certaines intelligences, il s'abaisse jusqu'à elle et s'écrie: " Qui donc est capable d'un ministère (1) ? " Mais revenons à cette porte ouverte, sous la figure de laquelle l'Apôtre nous désigne le commencement de la foi dans les auditeurs. Ces paroles : " Priez aussi pour nous, afin que Dieu nous ouvre une entrée pour prêcher sa parole ", ne prouvent-elle pas jusqu'à la dernière évidence que le commencement de la foi est un don de Dieu ? Puisque nous lui demandons ce commencement, c'est donc parce qu'il lui appartient nous l'accorder. Ce don céleste était descend sur cette teinturière de pourpre, à laquelle selon le langage des Actes des Apôtres, " Il avait ouvert l'intelligence, et elle prêta une vive attention à toutes les paroles formulées par l'Apôtre (2) ". C'est ainsi qu' elle était appelée afin qu'elle crût. Car Dieu agit comme il le veut dans le coeur des hommes,

1. II Cor. II, 12-16. — 2. Act. XVI, 14.

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soit en leur aidant par sa grâce, soit en les frappant dans sa justice, afin que par eux s'accomplisse ce qu'il a prévu dans sa puissance et son décret éternel (1).

42. Nous appuyant sur le Livre des Rois et celui des Paralipomènes, nous avons prouvé que Dieu, quand il veut que telle chose soit faite par la libre volonté des hommes, incline lui-même cette volonté (2), et opère d'une manière aussi sûre qu'admirable le vouloir et le faire. Or, nos adversaires prétendent que cette démonstration n'a rien à faire dans le sujet qui nous occupe (3). N'est-ce pas là de leur part ne rien dire et cependant contredire? Peut-être cependant, à l'appui de leur manière de voir, vous auraient-ils donné quelque raison que vous avez cru devoir taire dans votre lettre. Quelle peut être cette raison, j'avoue que je l'ignore entièrement. Serait-ce parce que nous avons montré le Seigneur agissant clans le coeur des hommes et les amenant à la réalisation du décret porté par lui d'appeler au trône Saül et David ? Or, ils prétendraient que ces exemples ne sont ici d'aucune application, puisqu'il s'agit de choses purement temporelles, tandis que nous traitons du royaume éternel. Il suivrait de là que Dieu peut incliner les volontés humaines quand il s'agit des trônes de la terre, tandis qu'il s'abstiendrait absolument de les incliner quand il s'agit de les faire parvenir au royaume éternel. Pourtant n'ai-je pas le droit de soutenir que c'est en vue, non.pas du royaume de la terre, mais du royaume du ciel , qu'il a été dit : " Inclinez mon cœur vers vos enseignements (4); le Seigneur dirige les pas de l'homme, et il voudra sa voie (5) ; c'est le Seigneur qui dispose la volonté (6); que notre Dieu soit avec nous comme il était avec nos pères; qu'il ne nous abandonne pas et ne se s détourne point de nous; qu'il incline vers lui nos coeurs afin que nous marchions dans a toutes ses voies (7); je leur donnerai un cœur a capable de me connaître et des oreilles pour m'entendre (8); je leur donnerai un autre cœur et un esprit nouveau (9) ". Que nos adversaires écoutent ces autres paroles : " Je vous donnerai un esprit nouveau, et je ferai en sorte que vous marchiez dans mes commandements et que vous observiez mes

1. Act. IV, 28. — 2. I Rois, X, 26; I Paral, XII, 18. — 3. Lettre d'Hilaire, n. 7. — 4. Ps. CXVIII, 36. — 5. Id. XXXVI, 23. — 6. Prov. VIII, selon les Sept. — 7. III Rois, VIII, 57, 58. — 8. Baruch. II, 31. — 9. Ezéch. XI, 19.

préceptes (1); les pas de l'homme sont dirigés par le Seigneur, comment donc un simple mortel peut-il comprendre ses voies (2) ? Tout homme se croit juste, mais c'est Dieu qui dirige les coeurs (3); tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle ont embrassé la foi (4) ". Qu'ils méditent enfin tous les autres passages que je ne puis citer, et qui prouvent clairement que Dieu prépare et conduit la volonté des hommes au royaume des cieux et à la vie éternelle. D'ailleurs ne serait-ce pas le comble de l'absurdité de croire que Dieu dispose les volontés des hommes à la possession des royaumes de la terre, tandis que pour la possession du royaume des cieux l'homme seul a sur sa propre volonté un empire absolu ?

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CHAPITRE XXI. CONCLUSION.

43. J'ai longuement insisté sur le sujet qui nous occupe, j'ai formulé tous les arguments qui m'ont paru les plus capables de produire la conviction dans les esprits, et cependant je crois sentir que tous ne sont pas encore pleinement persuadés, et que plusieurs ne sont pas encore satisfaits. Il ne me reste donc plus qu'à réclamer leur indulgence ; car nous nous sommes vus engagés dans une question jusque-là fort peu connue. Dans nos précédents ouvrages, nous croyions avoir prouvé par des témoignages aussi nombreux qu'irréfutables que la foi est un don de Dieu. Or, il est arrivé qu'aux yeux de certains adversaires ces mêmes témoignages ne prouvaient qu'une seule chose, à savoir que l'accroissement seul de la foi est un don de Dieu ; tandis que le commencement de la foi, ce premier pas de l'homme vers la religion de Jésus-Christ, ne relevait que de l'homme lui-même, n'était nullement un don de Dieu, et devenait la condition première et absolue de tous les dons que Dieu peut nous faire. Ces dons, par là même, ne sont donc pas gratuits; et s'ils ne sont pas gratuits, c'est en vain qu'on voudrait les regarder comme une grâce. Qui ne voit l'absurdité d'une telle conclusion, et pour nous l'absolue nécessité de prouver que le commencement même de la foi est un don de Dieu? Si les considérations auxquelles j'ai cru devoir me livrer paraissent trop longues à

1. Ezéch. XXXVI, 27. — 2. Prov. XX, 24. — 3. Id. XXI, 2. — 4. Act. XIII, 48.

ceux mêmes que je voulais convaincre, je suis tout disposé à agréer leurs reproches; mais du moins, malgré la longueur de cette discussion, malgré le dégoût et l'ennui qu'elle a pu inspirer à ceux qui ont l'intelligence des vérités catholiques, je demande qu'ils me rendent le témoignage d'avoir obtenu le but que je voulais atteindre, et qui consistait à prouver que le commencement de la foi est un don de Dieu, de la même manière et an même titre que la continence, la patience, la justice, la piété et les autres vertus sur lesquelles le doute ne saurait être possible. Fermons donc ici ce livre, dans la crainte que de plus longs développements ne fatiguent et n'ennuient le lecteur.

Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.

 

 

 

 

 

DU DON DE LA PERSÉVÉRANCE.

Traduction de M. l'abbé BARDOT.

Dans ce deuxième livre, qui fait suite au livre de la Prédestination et qui est adressé également à Prosper et à Hilaire, saint Augustin démontre : 1° Que la persévérance dans la grâce du Christ est véritablement un don de Dieu; 2° que pour maintenir l'homme dans les sentiments d'une humilité sincère , il est fort utile de publier cette vérité.

CHAPITRE PREMIER. CE QU'ON ENTEND ICI PAR PERSÉVÉRANCE.

1. Dans un livre précédent, où nous traitions du commencement de la foi, nous avons dit quelques mots de la persévérance: il s'agit maintenant de traiter ce sujet d'une manière plus complète. Or, nous prétendons que la persévérance, par laquelle on demeure jusqu'à la fin en Jésus-Christ, est un don de Dieu. Par le mot de fin, je désigne ici le terme de cette vie où nous ne courons d'autre péril que celui de tomber. Tant qu'un homme vit sur la terre, nous ignorons s'il a reçu ce don précieux. Car, s'il vient à tomber avant de mourir, on dit aussitôt qu'il n'a point persévéré, et on le dit en toute vérité. Comment, en effet, pourrait-on dire que celui qui n'a point persévéré a cependant reçu ou possédé la persévérance? Si quelqu'un, après avoir vécu dans la chasteté, vient à déchoir de cet état et à tomber dans le vice opposé; s'il perd de la même manière la justice, la patience, la foi même, on dit avec raison qu'il a possédé, mais qu'il ne possède plus ces vertus : il a été chaste, il a été juste, patient, fidèle autrefois; mais depuis qu'il a cessé de pratiquer ces vertus, il a cessé d'être ce qu'il était: comment donc un homme qui n'a point persévéré a-t-il pu posséder la persévérance , puisque ceux-là seuls possèdent ce don, qui persévèrent réellement? Et qu'on ne vienne point m'opposer ce raisonnement : Si un homme a vécu dix années, par exemple, depuis qu'il a embrassé la foi, et que son apostasie date seulement du milieu de ce temps, ne peut-on pas dire qu'il a persévéré pendant cinq années? Si l'on croit pouvoir employer e mot de persévérance dans ce sens, je ne

dispute point sur les mots : mais on ne peut en aucune manière dire que celui qui n'a point persévéré jusqu'à la fin, a cependant possédé cette persévérance dont nous traitons ici, et par laquelle on persévère réellement jusqu'à la fin en Jésus-Christ. Un homme qui a été chrétien seulement pendant un an, ou même pendant aussi peu de temps que l'on voudra, mais qui a vécu chrétiennement jusqu'à sa mort, a bien plus de part à cette persévérance que celui qui, après avoir été chrétien pendant de longues années, se laisse ébranler dans sa foi quelques instants avant de mourir.

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CHAPITRE II. LA PERSÉVÉRANCE EST UN DON DE DIEU. TÉMOIGNAGES DE SAINT PAUL, DE SAINT PIERRE ET DE SAINT CYPRIEN, EXPLIQUANT L'ORAISON DOMINICALE.

2. Ceci établi , voyons si cette persévérance dont il est dit : " Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin sera sauvé (1) ", est un don de Dieu. Si elle n'est pas un don de Dieu, comment l'Apôtre a-t-il pu dire avec vérité : " Par rapport au Christ, il vous a été donné, non-seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui (2)? " Dans ce passage il s'agit de deux choses différentes, dont l'une a rapport au commencement et l'autre à la fin, mais qui toutes deux cependant sont des dons de Dieu, puisque l'Ecriture enseigne que l'une et l'autre ont été données, comme nous l'avons dit déjà précédemment. A quel moment, en effet , commence-t-on véritablement à être chrétien, si ce n'est lorsque, pour la première fois, on croit en Jésus-Christ? Et pour un chrétien, quelle autre fin meilleure que de souffrir

1. Matt. X, 22. — 2. Philipp. I, 29.

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pour Jésus-Christ? Or, par rapport à la foi en Jésus-Christ, nous avons rencontré je ne sais quelle contradiction ; on a prétendu que l'accroissement seul, et non point le commencement de la foi, devait être appelé un don de Dieu : nous avons, avec le secours du Seigneur, réfuté suffisamment et surabondamment cette opinion. Mais comment peut-on dire que la persévérance jusqu'à la fin en Jésus-Christ n'est pas un don, accordé gratuitement à celui à qui il est donné de souffrir pour Jésus-Christ, ou, pour employer une expression plus énergique, à celui à qui il est donné de mourir pour Jésus-Christ?

L'apôtre Pierre établit, lui aussi, que cette persévérance est un don de Dieu, quand il dit : " Il vaut mieux souffrir, si telle est, la volonté de Dieu, en faisant le bien qu'en faisant le mal (1) ". En disant : " Si telle est la volonté de Dieu, " il fait voir clairement que les souffrances endurées pour Jésus-Christ ; sont un don de la, part de Dieu, mais un don qui n'est pas même accordé à tous les saints. Car ceux de qui la volonté divine, n'exige pas qu'ils subissent .l'épreuve glorieuse des souffrances corporelles, n'obtiennent pas moins le royaume de Dieu, s'ils persévèrent jusqu'à la fin en Jésus-Christ. On dira peut-être que cette persévérance jusqu'à la fin en Jésus-Christ n'est point donnée à ceux qui meurent en Jésus-Christ, soit par l'effet d'une maladie corporelle, soit par suite d'un accident quelconque ; par la raison que ce don impose des sacrifices bien plus pénibles à ceux qui souffrent la mort même pour Jésus-Christ. La persévérance devient en effet beaucoup plus difficile, quand on se voit persécuté par des hommes qui ont précisément pour but d'empêcher qu'on ne persévère, et qu'on se trouve ainsi obligé de souffrir la mort même pour persévérer. D'où il suit, que cette dernière sorte de persévérance exige plus de sacrifices que la première : mais Celui à qui rien n'est difficile peut facilement donner l'une et l'autre. Et Dieu les a promises toutes deux, quand il a dit : " Je mettrai dans leur coeur la crainte de mon nom , afin qu'ils. ne s'éloignent point de moi (2) ". Que signifient ces paroles, sinon : La crainte de mon nom, que je mettrai dans leur coeur, sera si vive et si profonde, qu'ils s'attacheront à moi avec persévérance ?

1. I Pierre, III, 17. — 2. Jérém. XXXII, 40.

3. Pourquoi d'ailleurs demandons-nous à Dieu cette persévérance, si elle n'est point un don accordé par lui ? Ou bien est-ce seulement, par un acte de dérision que irons lui demandons ce que nous savons bien qu'il ne donne pas, ce que l'homme peut obtenir par lui-même sans que Dieu le lui donne? Est-ce aussi par une semblable dérision que nous rendons grâces à Dieu de ce qu'il n'a point donné et de ce qu'il n'a point fait lui-même? Mais ce que j'ai dit ailleurs (1), je le dis encore ici avec l'Apôtre : " Ne vous y trompez point, on ne se moque pas de Dieu (2) ". O homme ! Dieu est témoin, non pas seulement de tes paroles, mais de tes pensées mêmes : si tu demandes avec un coeur sincère et de bonne foi quelque chose à ce Dieu infiniment riche, crois que tu recevras l'objet de ta demande de celui à qui tu la fais. Ne l'honore point des lèvres et ne t'élève point dans ton coeur au-dessus de lui, en croyant pouvoir trouver en toi-même ce que tu feins de lui demander. Mais peut-être qu'on ne lui demande point cette persévérance? Celui qui tient ce langage n'obtiendra pas ici de moi une réfutation en règle : il me suffira, pour l'accabler, de lui opposer le témoignage des prières des saints. Quel est, parmi les saints celui qui ne demande pas pour lui-même à Dieu la grâce de persévérer en lui; puisque, quand ils récitent l'Oraison dominicale , c'est-à-dire l’oraison enseignée par le Seigneur, ils ne font, pour ainsi, dire, aucune autre demande que celle de la persévérance ?

4. Lisez avec un peu plus d'attention l'explication qu'a donnée de cette oraison le bien, heureux martyr Cyprien dans un livre par lui composé à ce sujet, et qui a pour titre: De l’Oraison dominicale; et vous verrez depuis combien d'années un antidote merveilleux a été préparé contre les poisons que les Pélagiens devaient répandre. Il y a trois choses que l'Eglise catholique enseigne principalement contre ceux-ci : d'abord, que la grâce de Dieu ne nous est point donnée à raison de nos mérites, parce que tous les mérites des justes sont des dons de Dieu, à eux conférés par la grâce divine : ensuite, que personne, à quelque degré de justice qu'il sort parvenu, ne saurait vivre dans cette chair de corruption sans commettre absolument aucun péché : enfin, que les hommes naissent coupables

1. N. 39 du livre précédent. — 2. Gal. VI, 7.

354

du péché d'Adam, et marqués du sceau de la réprobation jusqu'à ce que la souillure de leur origine soit effacée par le sacrement de la régénération. Ce dernier point seul n'est pas traité dans le livre susdit du glorieux martyr : mais les deux autres y sont discutés avec une telle clarté que les hérétiques dont nous venons de parler, ces nouveaux ennemis de la grâce du Christ, y ont été réfutés sans réplique longtemps avant leur naissance. Voici en quels termes le bienheureux Cyprien en soigne que, comme tous les mérites des saints, la persévérance elle-même n'est pas autre chose qu'un don de Dieu.

" Quand nous disons : Que votre nom soit sanctifié, nous ne souhaitons pas précisément que Dieu soit sanctifié par nos prières; nous lui demandons au contraire que son nom soit sanctifié en nous. Par qui du reste Dieu pourrait-il être sanctifié, puisque c'est lui-même qui, sanctifie? Mais parce qu'il a dit expressément : " Soyez saints, parce. que moi-même je suis saint (1) ", nous lui demandons dans nos prières la grâce de persévérer dans ce sue nous avons commencé à être lorsque nous avons été sanctifiés par le baptême". Un peu plus loin, traitant toujours le même sujet et voulant nous apprendre à demander au Seigneur la persévérance ( ce qui serait de sa part un contre-sens et une imposture s’il ne considérait point la persévérance comme étant aussi, un don de Dieu), il ajoute : " Nous demandons que cette sanctification demeure en nous : et parce que le Seigneur, qui est aussi notre juge, défendit à celui à qui il venait de rendre la santé et la vie, de pécher de nouveau, sous peine d'être exposé à des malheurs encore plus grands (2), nous formons ce voeu et cette prière continuelle, nous faisons jour et nuit cette demande : Que la sainteté et la vie communiquées à nos âmes par la grâce de Dieu, y soient conservées par la protection. de ce même Dieu ". Lors donc que, étant sanctifiés, nous disons: " Que votre nom soit sanctifié ", nous demandons à Dieu, d'après le sentiment de ce docteur, la persévérance dans cet état ; en d'autres termes, nous demandons à Dieu de persévérer dans la sanctification. Et en effet, demander une chose que nous avons reçue, n'est-ce pas précisément demander qu'on nous

1. Lévit. XIX, 2. — 2. Jean, V, 14.

Accorde aussi la grâce de ne jamais perdre cette chose? Ainsi, quand un saint demande à Dieu d'être saint, il lui demande sans aucun doute de demeurer saint. Mais ce que nous disons ici de la sainteté, on peut le dire de la chasteté, de la virginité, de la justice, de la piété et des autres vertus que nous affirmons contre les Pélagiens être des dons de Dieu. Quand un homme chaste, quand un homme vierge, quand un homme juste, quand un homme pieux demande d'être chaste, d'être vierge, d'être juste, d'être pieux, il est certain qu'il demande de persévérer dans les biens qu'il sait avoir reçus. Et s'il obtient l'objet de sa demande, il reçoit par là même la persévérance, ce don suprême de Dieu qui consiste dans la conservation de tous les autres.

5. Quand nous disons : " Que votre règne arrive ", demandons-nous autre chose sinon que ce règne qui doit, nous n'en doutons pas, venir pour tous les saints, vienne aussi pour nous-mêmes? Conséquemment ceux qui sont déjà saints ne demandent pas, ici non plus, autre chose que la grâce de persévérer dans la sainteté qui leur a été donnée. Le règne de Dieu, en effet, ne viendra pour eux qu'à cette condition; ce règne qui doit sans aucun doute venir, non pas pour tous les hommes, mais pour ceux-là seulement qui auront persévéré jusqu'à la fin.

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CHAPITRE III. TROISIÈME DEMANDE DE L'ORAISON DOMINICALE.

6. La troisième demande est ainsi conçue : " Que votre volonté soit faite au ciel et sur la terre " ; ou bien, comme portent la plupart des textes, et comme les fidèles récitent plus communément : " Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ", c'est-à-dire, suivant le plus grand nombre des interprètes ; que nous fassions nous-mêmes votre volonté comme les saints anges l'accomplissent. Le docteur et martyr Cyprien veut que, par les mots de ciel et de terre, on entende l'esprit et la chair; et, suivant lui, nous demandons ici la grâce de faire la volonté de Dieu, en triomphant des révoltes de celle-ci contre celui-là. Cependant il a vu aussi dans ces paroles un autre sens conforme à la foi la plus saine, et que nous avons déjà exposé précédemment : Ces paroles, dit-il, signifient (352) que les fidèles, revêtus de l'homme céleste et auxquels le nom de ciel s'applique avec justesse, prient pour les infidèles qui sont encore terre et qui n'ont reçu dans leur première naissance que l'homme terrestre. En s'exprimant ainsi, il fait voir de la manière la plus évidente que le commencement même de la foi est un don de Dieu, par cette raison que la sainte Eglise prie non-seulement pour les fidèles, afin que la foi s'accroisse ou persévère en eux, mais aussi pour les infidèles, afin qu'ils commencent à avoir la foi qu'ils n'avaient en aucune manière, et contre laquelle même leurs coeurs nourrissaient des sentiments hostiles. Mais il ne s'agit pas ici du commencement de la foi, dont nous avons déjà parlé longuement dans le livre précédent : nous discutons au contraire sur cette persévérance qu'il faut avoir jusqu'à la fin, et que les saints eux-mêmes, quoiqu'ils accomplissent la volonté de Dieu, demandent encore en disant dans l'oraison : " Que votre volonté soit faite ". Car, puisque cette volonté est déjà accomplie en eux, lorsqu'ils demandent qu'elle s'accomplisse encore, ils demandent par là même de persévérer dans ce qu'ils ont commencé d'être. On pourrait, à la vérité, dire ici : Les saints ne demandent pas que la volonté de Dieu soit faite dans le ciel, mais bien qu'elle soit faite sur la terre comme au ciel; en d'autres termes, que la terre imite le ciel, c'est-à-dire que l'homme imite l'ange, que l'infidèle imite le fidèle : et par là môme les saints demandent que ce qui n'est pas encore soit, et non pas que ce qui est, persévère. Car, à quelque degré de sainteté que les nommes soient parvenus, ils ne sont pas encore égaux aux anges de Dieu conséquemment la volonté de Dieu ne s'accomplit pas encore en eux comme dans le ciel. Si tel est réellement le sens de ces paroles, d'une part nous demandons que les hommes cessent d'être infidèles pour devenir fidèles, et alors ce n'est point la persévérance, mais le commencement qui semble être l'objet de nos voeux ; mais, d'autre part, nous demandons aussi que les hommes accomplissent la volonté divine avec autant de perfection que les anges de Dieu; et quand les saints récitent ces paroles, il est évident que leur prière a pour objet la persévérance; car personne ne parvient à cette béatitude souveraine qui existe dans le royaume, s'il n'a persévéré jusqu'à la fin dans la sainteté qu'il a commencé à pratiquer sur la terre.

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CHAPITRE IV. QUATRIÈME DEMANDE.

7. La quatrième demande est celle-ci : " Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ". Le bienheureux Cyprien montre comment, ici encore, la persévérance doit être regardée comme l'objet de notre prière. Il dit entre autres choses : " Nous demandons chaque jour que ce pain nous soit donné, de peur que nous, qui sommes en Jésus-Christ et qui recevons chaque jour l'Eucharistie comme l'aliment du salut, nous ne venions à commettre quelque faute plus grave, et qu'étant pour cette raison privés du pain céleste et éloignés de la communion, nous ne soyons séparés du corps de Jésus-Christ ". Ces paroles d'un homme de Dieu, d'un saint, font voir clairement que les saints demandent la persévérance au Seigneur, puisqu'ils disent : " Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ", pour obtenir de n'être point séparés du corps de Jésus-Christ, mais de demeurer constamment dans une sainteté telle qu'ils ne commettent aucune faute capable de les en séparer.

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CHAPITRE V. DERNIÈRES DEMANDES.

8. Nous disons en cinquième lieu dans cette oraison : " Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés ". C'est la seule invocation où la persévérance n'est pas de. mandée. Car les péchés que nous prions Dieu de nous pardonner sont passés; tandis que la persévérance, par laquelle on obtient le salut éternel , est nécessaire à la vie présente, non point par rapport au temps déjà écoulé, mais seulement par rapport au temps qui doit s'écouler encore jusqu'à la fin de cette vie. Toutefois il n'est pas sans utilité de considérer un instant comment, à propos de cette demande, la parole de Cyprien, semblables un trait enflammé , frappait déjà mortellement les hérétiques qui devaient naître longtemps après lui. Les Pélagiens, en effet, portent la témérité jusqu'à dire que l'homme juste en cette vie n'a absolument aucun péché, (353) et que les hommes de cette sorte forment dès le temps présent une Eglise qui n'a point de tache, ni de ride, ni rien de semblable (1), et qui est la seule et unique épouse du Christ comme si l'Eglise, qui sur toute la surface de la terre redit ces paroles qu'elle a apprises de la bouche du Christ : " Pardonnez-nous nos offenses ", n'était point son épouse. Mais remarquez comment le très-glorieux Cyprien porte à ces hérétiques un coup mortel. Expliquant ces mêmes paroles de l'Oraison dominicale, il dit entre autres choses : " Combien il est nécessaire, combien il est sage et salutaire de notes avertir que notes sommes pécheurs, en nous obligeant à demander pardon de nos péchés ! afin qu'au moment même où nous implorons la miséricorde divine, le souvenir de l'état de notre conscience soit présent à notre esprit. De peur que personne ne se complaise en soi-même en se croyant innocent, de peur que l'orgueil ne nous fasse périr sans ressource, " on nous avertit, on nous rappelle que nous péchons chaque jour, en nous ordonnant ode demander chaque jour pardon de nos péchés. Enfin, saint Jean déclare lui-même dans une de ses épîtres, que si nous disons a que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes; et la vérité n'est a point en nous (2) " ; mais il serait trop long de citer ici le reste de ce passage.

9. Maintenant, quand les saints disent : "Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal (3) ", que demandent-ils, sinon la grâce de persévérer dans la sainteté? En effet, quand les saints ont obtenu ce don de Dieu (il est suffisamment et manifestement prouvé que c'est un don de Dieu par le fait seul qu'on le lui demande) ; une fois donc que les saints ont obtenu ce dors de Dieu, de n'être pas induits en tentation, ils persévèrent nécessairement jusqu'à la fin dans la sainteté. Car jamais on ne cesse de persévérer dans une conduite chrétienne, sans avoir été auparavant induit en tentation. Si donc celui qui demande de n'y être pas induit, obtient l'effet de sa prière, il demeurera certainement, avec le secours de Dieu, dans l'état de sainteté où il a été placé par un premier bienfait de Dieu.

1. Eph. V, 27. — 2. Jean, I, 9. — 3. Matt. VI, 9-13.

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CHAPITRE VI. ON NE SAURAIT PERDRE, MAIS ON PEUT OBTENIR LA PERSÉVÉRANCE.

10. Vous m'écrivez : " Mais ces frères ne veulent pas qu'on dise de cette persévérance qu'elle ne peut ni être méritée par des supplications, ni être perdue par des actes d'une volonté perverse (1) ". Ils ne prêtent pas ici une attention sérieuse à leurs propres paroles. Nous traitons (le la persévérance par laquelle on persévère jusqu'à latin ; de cette persévérance que for doit considérer comme ayant été donnée ou comme n'ayant pas été donnée à un homme, suivant que cet homme a persévéré ou n'a point persévéré jusqu'à la fin , ainsi. que nous J'avons déjà expliqué suffisamment ci-dessus (2) . Les hommes ne doivent donc point dire que la persévérance jusqu'à la fin est donnée à quelqu'un, si ce n'est quand cette fin même est arrivée, et que celui à qui cette persévérance a été donnée est reconnu avoir persévéré jusqu'à la fin. Nous appelons chaste un homme dont la chasteté nous est connue, soit qu'il doive conserver, soit qu'il ne doive pas conserver cette vertu; s'il possède quelque autre don de la munificence divine qui puisse être ou conservé ou perdu, nous disons qu'il possède ce don, aussi longtemps qu'il le possède -réellement; s'il vient à le perdre, nous disons qu'il l'a possédé : quant à la persévérance finale au contraire, nul ne la possède, sinon celui qui persévère jusqu'à la fin; c'est pourquoi beaucoup peuvent la posséder, mais personne ne saurait la perdre. Il n'y a pas lieu, eu effet, de craindre qu'un nomme, après avoir persévéré jusqu'à la fin, voie naître en lui quelque volonté mauvaise qui l’empêche de persévérer jusqu'à la fin. Ce don de Dieu peut donc être obtenu par voie de supplication ; mais quand il a été donné, il ne peut plus être perdu par aucune désobéissance. Quand une personne a persévéré jusqu'à la fin, elle ne peut plus perdre ni ce don, ni les autres qu'elle pouvait perdre avant cette fin. Comment donc pourrait-on perdre une chose qui rend impossible la perte même de ce qui, sans elle, pourrait être perdu ?

11. Et qu'on ne vienne point dire : La persévérance finale ne saurait, à la vérité, être perdue, quand elle a été donnée, c'est-à-dire

1. Voir la lettre d'Hilaire, n. 3. — 2. N. 1.

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quand on a persévéré jusqu'à la fin; mais elle est perdue d'une certaine manière, quand un homme se met par sa désobéissance dans l'impossibilité de l'obtenir : comme nous disons d'un homme qui n'a pas persévéré jusqu'à la fin, qu'il a perdu la vie éternelle ou le royaume de Dieu; non pas en ce sens qu'il avait déjà reçu et qu'il possédait la vie éternelle, mais en ce sens qu'il l'aurait reçue et possédée, s'il avait persévéré : afin donc que personne ne tienne ce langage, et pour faire cesser toute dispute de mots, nous reconnaîtrons qu'on peut perdre certaines choses qu'on n'a pas encore, mais qu'on espère avoir. Mais qui donc osera me dire que Dieu ne peut donner ce qu'il a fait un précepte de lui demander? Certes, un homme qui raisonnerait ainsi, je ne dis pas qu'il manquerait de jugement, je dis qu'il aurait perdu la raison. Or, Dieu a commandé aux saints de lui dire à lui-même dans leurs prières : " Ne nous induisez pas en tentation ". Donc celui qui est exaucé dans cette demande, n'est point induit en une tentation de désobéissance qui lui donnerait le pouvoir ou qui le rendrait digne de perdre la persévérance dans la sainteté.

12. " Mais, dira-t-on, l'homme abandonne Dieu par sa propre volonté, pour être justement abandonné de Dieu ". Qui est-ce qui le nie? Nous demandons au contraire de n'être pas induits en tentation, précisément afin que cela n'arrive pas. Et si nous sommes exaucés, en réalité cela n'arrive pas, par la raison que Dieu rie le permet pas. Car rien ne se fait sans que Dieu le fasse ou sans qu'il permette qu'on le fasse. Ainsi il ale pouvoir de détourner les volontés du mal pour les porter vers le bien, de redresser celles qui déjà s'inclinent pour tomber, et de les diriger dans la voie qu'il lui plaît. Ce n'est pas en vain qu'on lui dit : " O Dieu ! vous nous convertirez pour nous rendre la vie (1) "; ce n'est pas en vain qu'on lui dit : " Ne faites point chanceler mes pieds (2) "; et encore : " Seigneur, ne me livrez pas au pécheur suivant mes désirs (3) "; enfin, pour ne pas multiplier les citations, quand peut-être une foule de textes se présentent à votre esprit, ce n'est pas en vain qu'on lui dit : " Ne nous induisez pas en tentation ". En effet, quand on n'est pas induit en tentation, on n'est par là même induit en aucune tentation venant de la mauvaise

1. Ps. LXXXIV, 7. — 2. Id. CXV, 9. — 3. Id. CXXXIX, 9.

volonté propre; et celui qui n'est induit en aucune tentation venant de sa mauvaise volonté propre, n'est induit en aucune tentation absolument. Car, ainsi qu'il est écrit, " chacun est tenté par sa propre concupiscence, qui l'entraîne et le séduit; Dieu, au contraire, ne tente personne (1) ", au moins d'une tentation nuisible. La tentation, en effet, devient véritablement utile, quand, au lieu de nous aveugler et de nous vaincre, elle sert à nous éprouver, suivant cette parole : " Eprouvez-moi, Seigneur, et tentez-moi (2) ". Conséquemment, par rapport à cette tentation nuisible que l'Apôtre dépeint d'un seul trait: " De peur que celui qui tente ne vous eût peut-être tentés, et que notre travail ne fût inutile (3) " ; Dieu, comme je l'ai dit, n'emploie jamais ce genre de tentation; en d'autres termes, il n'induit ou ne fait entrer personne dans la tentation. Car être tenté, mais sans entrer dans la tentation, ce n'est pas un mal, c'est au contraire un bien, puisque c'est en cela que consiste l'épreuve. Aussi, quand nous disons à Dieu : " Ne nous induisez prit en tentation ", nous ne disons pas autre; chose que ceci : Ne permettez pas que nous soyons induits. C'est pour cela que beaucoup, de fidèles récitent ainsi cette prière: " Ne souffrez pas que nous soyons induits en tentation " ; on trouve aussi ces paroles dans un grand nombre de textes, et le bienheureux Cyprien les a écrites dans ses livres. Cependant j'ai trouvé constamment dans l'Evangile grec ces mots seuls : " Ne nous induisez pas, en tentation ". Nous vivons donc dans une sécurité plus parfaite, quand nous donnons tout à Dieu, au lieu d'appuyer notre confiance en partie sur lui et en partie sur nous-mêmes. Ce vénérable martyr l'avait bien compris. Car, expliquant ces mêmes paroles de l'oraison, il dit après plusieurs autres réflexions: " Quand nous demandons dans nos prières de ne pas entrer dans la tentation, nous sommes avertis de notre faiblesse et de notre impuissance. Alors, en effet, l'objet de notre prière est que personne ne s'élève démesurément, que personne ne s'attribue quelque chose à soi-même, par orgueil ou par présomption; que personne ne regarde comme sienne la gloire, soit d'une confession qu'il a faite, soit des souffrances qu'il a endurées. Car le Seigneur lui-même a dit

1. Jacq. I, 14, 13. — 2. Ps. XXV, 2. — 3. I Thess. III, 5.

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pour nous enseigner l'humilité : Veillez et priez, de peur que vous n'entriez en tentation : à la vérité, l'esprit est prompt, mais la chair est faible (1). Quand nous aurons ainsi fait une confession pleine d'humilité et de soumission, quand nous aurons donné tout à Dieu, tout ce que nous demanderons d'une voix suppliante et avec la crainte de Dieu, nous sera accordé par la divine miséricorde ".

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CHAPITRE VII. DIEU VEUT QU'ON LUI DEMANDE LA PERSÉVÉRANCE AU NOM DE JÉSUS-CHRIST.

13. Ainsi, quand même nous n'aurions point d'autre preuve, cette oraison dominicale nous suffirait, à elle seule, pour défendre la cause de la grâce que nous défendons

car elle ne nous laisse rien en quoi nous puissions nous glorifier comme nous appartenant en propre. Elle nous montre, en effet, que la grâce même de ne pas nous éloigner de Dieu, De saurait nous être donnée que par Dieu, puisque c'est à lui qu'elle nous apprend à la demander. Or, ne pas s'éloigner de Dieu et ne pas être induit en tentation, sont une seule et même chose. Mais cette chose est absolument au-dessus des forces du libre arbitre, telles qu'elles sont aujourd'hui : elle fut le privilège de l'homme avant sa chute. L'histoire des anges nous apprend quelle fut la puissance de la libre volonté dans la perfection de cette condition première. Pendant que le démon tombait avec les siens, les anges demeurèrent dans la vérité et méritèrent de parvenir à cette sécurité contre toute chute future où nous sommes tout à fait certains qu'ils vivent aujourd'hui. Mais après la chute de l'homme, Dieu a voulu qu'il appartînt à sa grâce seule de rapprocher l'homme de lui ; il a voulu aussi qu'il appartînt à sa grâce seule d'empêcher l'homme de s'éloigner de lui.

14. Il a placé la source de cette grâce dans celui par qui nous avons obtenu d'être, appelés au christianisme, après avoir été prédestinés suivant les desseins de l'auteur de toutes choses. Conséquemment, de même que c'est Dieu qui opère notre rapprochement, c'est lui aussi qui empêche notre éloignement. C'est pour cela que le Prophète lui disait : " Que o votre main s'étende sur l'homme de votre

1. Matt. XXVI, 41.

droite, et sur le fils de l'homme que vous a avez affermi pour vous-même; et nous ne nous éloignerons plus de vous (1) ". Certainement cet homme n'est pas le premier Adam, par qui nous avons été éloignés de Dieu : c'est au contraire le nouvel Adam, sur qui la main de Dieu s'étend pour nous empêcher de nous éloigner de lui. Le Christ en effet ne forme avec ses membres qu'un seul tout, à cause de l'Eglise qui est son corps, qui lui donne son intégrité parfaite. Et ainsi, quand la mails de Dieu s'étend sur lui pour nous empêcher de nous éloigner de Dieu, cette action de Dieu (car on peut appeler ainsi la main de Dieu) nous atteint aussi nous-mêmes : et c'est grâce à cette action de Dieu, que par l'intermédiaire du Christ nous demeurons unis à Dieu, tandis qu'Adam n'avait fait que nous en éloigner. Car c'est par le Christ que nous avons obtenu notre vocation, après avoir été prédestinés suivant les desseins de celui qui fait toutes choses. Cette main donc qui nous empêche de nous éloigner de Dieu, est la main de Dieu et non pas la nôtre. C'est, dis-je, la main de celui qui a prononcé ces paroles : " Je mettrai dans leur coeur la crainte de mon nom, afin qu'ils ne s'éloignent point de moi (2) ".

15. C'est pour cela que Dieu a voulu aussi qu'on lui demandât de n'être pas induit en tentation: car, dès lors que nous n'y sommes pas induits, nous ne nous éloignons de lui en aucune manière. Ce bienfait pouvait nous être accordé, même sans aucune prière de notre part ; mais il a voulu que notre prière nous rappelât de qui nous le recevons. De quel autre, en effet, le recevons-nous, sinon de celui qui nous a fait un précepte de le lui demander ? L'Eglise n'a nullement besoin d'attendre que ce sujet ait été traité dans des discussions laborieuses : il lui suffit d'être attentive aux prières qu'elle récite chaque jour. Elle prie pour que les incrédules deviennent des croyants : c'est donc Dieu qui convertit à la foi. Elle prie pour que ceux qui ont. la foi persévèrent : c'est donc Dieu qui donne la persévérance finale. Dieu savait dans sa prescience qu'il ferait tout cela : voilà précisément cette prédestination des saints, "qu'il a élus en Jésus-Christ avant la formation du monde, afin qu'ils fussent saints et sans tache en sa présence dans la charité; les

1. Ps. LXXIX, 18, 19. — 2. Jérém. XXXII, 40.

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prédestinant à l'adoption de ses enfants par Jésus-Christ, selon le dessein de sa volonté, pour rendre plus éclatante la gloire de sa grâce qu'il leur a accordée par son Fils bien-aimé; par ce Fils dont le sang les a rachetés et leur a procuré la rémission de leurs péchés, suivant les richesses de la grâce divine, qui a été abondamment répandue sur eux, en toute sagesse et toute prudence; pour leur dévoiler le mystère de sa volonté, mystère dicté par cette bienveillance qui lui avait spontanément inspiré le dessein, lorsque les temps seraient accomplis et le moment opportun arrivé, de restaurer tout ce qui est au ciel et tout ce qui est sur la terre, dans le Christ, dans celui par qui nous avons aussi obtenu l'héritage, après avoir été prédestinés suivant les desseins de celui qui fait toutes choses (1) ". Quel est l'homme attentif et désireux de ne pas s'égarer dans sa foi, qui admettrait jamais une parole humaine contraire à ce langage si précis et si solennel de la vérité ?

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CHAPITRE VIII. DIEU DONNE AUX UNS LA GRACE PARCE QU'IL EST MISÉRICORDIEUX, IL LA REFUSE AUX AUTRES SANS ÊTRE INJUSTE.

16. Mais, dira-t-on, pourquoi la grâce rte Dieu n'est-elle point donnée suivant les mérites des pommes? Je réponds : parce que Dieu est miséricordieux. On ajoutera : Pourquoi donc n'est-elle pas donnée à tous ? Et ici je réponds : parce que Dieu est juge. Voilà comment, d'une part, la grâce est donnée par lui gratuitement, tandis que, d'autre part, son juste jugement à l'égard des autres fait voir le prix du bienfait que la grâce confère à ceux à qui. elle est donnée. Ne trouvons donc pas mauvais que, suivant le bon plaisir de sa volonté, et pour rendre plus éclatante la gloire de sa grâce, Dieu par sa miséricorde délivre un si grand nombre d'hommes d'une perdition trop méritée et dont il pourrait, sans injustice, ne délivrer personne. Car, par le fait d'un seul, tous ont été condamnés à subir un châtiment qui, loin d'être injuste, est parfaitement conforme à la justice. C'est pourquoi celui qui est délivré doit bénir la grâce avec amour; celui qui n'est pas délivré doit reconnaître ce qu'il mérite. Si la bonté se révèle dans la remise, et l'équité dans 1e paiement

1. Eph. I, 4-11.

exigé d'une dette, il est donc impossible de découvrir en Dieu aucune injustice.

17. " Mais ", dit-on, " pourquoi des jugements si différents à l'égard, non-seulement de plusieurs petits enfants, mais à l'égard de plusieurs enfants jumeaux dont la condition est parfaitement identique? " Ne pourrait-on pas, avec autant de raison, demander aussi: Pourquoi un jugement identique pour des causes différentes? Rappelons-nous donc ces ouvriers qui travaillèrent à la vigne pendant tout le jour, et ceux qui y travaillèrent seulement pendant une heure : les causes ou les travaux accomplis étaient différents, et cependant, au paiement du salaire, le jugement fut le même. Est-ce que ceux qui murmuraient reçurent alors du père de famille, d'autre réponse que celle-ci : Telle est ma volonté ? Et, en effet, sa libéralité à l'égard des uns ne donnait lieu à aucune injustice vis-à-vis des autres. Il est vrai que tous recevaient une récompense proprement dite; mais, pour ce qui regarde la justice et la grâce, on peut, au sujet du coupable qui est délivré, dire avec raison au coupable condamné : " Prenez ce qui vous appartient, et allez-vous-en; je veux donner à celui-ci ce qui ne lui est point dû. Ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux? Et votre oeil est-il mauvais, parce que moi-même je suis bon (1) ?" Si ce coupable condamné disait alors : Pourquoi ne m'accordez-vous pas aussi à moi-même cette faveur? il recevrait cette réponse parfaitement juste : " O homme, qui êtes-vous pour contester avec Dieu (2)?" Vous le voyez libéral et bienfaisant au-delà de toute mesure vis-à-vis d'un de vos semblables, tandis qu'il exige dans la limites de la plus rigoureuse justice le paiement de votre dette; mais certainement vous ne le voyez injuste à l'égard de personne. Car il pourrait, sans cesser d'être juste, punir l’un et l'autre ; et conséquemment, celui qui est délivré n'a que des actions de grâces à lui rendre ; celui qui est condamné n'a pas droit de lui faire des reproches.

18. " Mais alors ", direz-vous, " si Dieu, quoi qu'il ne condamnât point tous les hommes, devait cependant montrer ce que tous méritaient, afin de faire mieux connaître là le prix du bienfait de la grâce accordée par lui aux vases de miséricorde, pourquoi

1. Matt. XX, 1-15. — 2. Rom. IX, 20.

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me punira-t-il plutôt qu'un autre dont la cause est la même que la mienne, ou bien a pourquoi me délivrera-t-il plutôt que cet a autre ? " Ici je ne fais aucune réponse : si vous en voulez savoir la raison, c'est parce que je m'avoue impuissant à en trouver une. Et si vous me demandez encore la raison de cette impuissance, je vous dirai : A cet égard, de même que sa colère est juste et sa miséricorde immense, de même aussi ses jugements sont impénétrables.

19. Vous poursuivrez encore en disant : " Pourquoi n'a-t-il pas donné la persévérance finale à certains hommes qui l'adoraient sincèrement?" Pourquoi, dites-moi, sinon parce qu'il ne ment point, celui qui a dit: " Ils sont sortis d'avec nous, mais ils n'étaient pas des nôtres; car s'ils avaient été des nôtres ils seraient certainement demeurés avec nous (1) ? " Est-ce à dire pour cela qu'il y a deux natures humaines différentes ? A Dieu ne plaise ! Si ces deux natures existaient, il n'y aurait aucune grâce, par la raison que la délivrance ne serait donnée gratuitement à personne, dès lors qu'elle serait payée comme une dette à l'une de ces deux natures. Il semble aux hommes que tous ceux qui paraissent être de véritables fidèles, auraient dû recevoir la persévérance finale. Mais Dieu a jugé qu'il serait mieux de mêler au nombre.déterminé de ses saints quelques hommes qui ne doivent pas persévérer, afin de rendre toute sécurité impossible à ceux à qui il n'est pas utile de vivre exempts de crainte au milieu des épreuves de cette vie. Car cette parole de l'Apôtre réprime dans beaucoup de coeurs un funeste penchant à l'orgueil : " C'est pourquoi ", dit-il, " que celui qui paraît être ferme, prenne garde de tomber (2) ". Celui au contraire qui tombe ne doit imputer sa chute qu'à sa propre volonté ; tandis que celui qui reste debout, est redevable de sa fermeté à la volonté de Dieu. " Car Dieu a le pouvoir de l'affermir (3) ". Ce n'est donc pas à lui-même, mais à Dieu, qu'il est redevable de sa fermeté. Aussi il est avantageux de ne pas chercher à s'élever, mais de craindre (4). Nos propres pensées sont la cause immédiate de nos chutes ou de notre fermeté. Mais,suivant une parole de saint Paul que j'ai rappelée dans le livre précédent : " Nous ne sommes pas capables de former aucune pensée comme de

1. Jean, II,19. — 2. I Cor. X, 12. — 3. Rom. XIV, 4. — 4. Id. XI, 20.

nous-mêmes : c'est Dieu qui nous donne ce pouvoir (1) ". Le bienheureux Ambroise ne craint pas de dire, en s'appuyant sur l'autorité de l'Apôtre : " Notre coeur et nos pensées ne sont pas en notre pouvoir ". Et quiconque a une piété humble et sincère, doit sentis que cela est parfaitement vrai.

20. L'évêque de Milan a choisi, pour s'exprimer ainsi, un livre écrit par lui sur la fuite du siècle, et où il enseigne que cette fuite doit se faire non pas de corps, mais de coeur : et il a prouvé que cela n'est possible que par le secours de Dieu. " Nous parlons fréquemment ", dit-il, " de la nécessité de fuir ce siècle; et plût à Dieu que notre sollicitude à cet égard fût aussi active et aussi prudente que nos paroles sont abondantes ! " mais, ce qu'il y a de plus déplorable, le charme des convoitises terrestres s'insinue à chaque instant clans nos esprits, qui se trouvent ainsi envahis par une multitude de frivolités; et de cette manière la pensée de a ce que nous cherchons à éviter est sans cesse présente à notre âme. Il est difficile à l'homme de se mettre en garde contre ce a piége, et il lui est impossible de s'en garantir complètement. Enfin le Prophète déclare que c'est là un voeu plutôt qu'une réalité : Inclinez mon coeur vers votre loi, et non point vers l'avarice (2) . Notre coeur, en effet, et nos pensées ne sont pas en notre pouvoir; ils envahissent d'une manière imprévue notre esprit et notre âme, et après y avoir jeté ainsi le trouble, nous entraînent là où nous n'avions pas dessein d'aller : ils nous rappellent aux choses du siècle, nous suggèrent des sentiments mondains, allument en nous les flammes de la volupté, présentent à nos regards des attraits séducteurs, et au moment même où nous sommes disposés à élever nos esprits, nous nous trouvons le plus souvent ramenés vers les choses de la terre par les pensées vaines a qui nous captivent (3) ". Le pouvoir de devenir enfants de Dieu n'appartient donc pas aux hommes : c'est Dieu qui le leur donne (4). Ils reçoivent en effet ce pouvoir de celui qui fait naître dans le coeur humain ces pensées pieuses qui d'abord forment en nous la foi, pour que cette foi agisse ensuite par la charités ; mais pour acquérir ce bien précieux, et le conserver,

1. II Cor. III, 5. — 2. Ps. CXVIII, 36. — 3. De la Fuite du siècle, ch. I. — 4. Jean, I, 12. — 5. Gal. V, 6.

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pour le faire croître avec persévérance jusqu'à la fin, nous sommes incapables de former aucune pensée comme de nous-mêmes : notre pouvoir à cet égard vient de Dieu, qui tient en sa puissance notre coeur et nos pensées.

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CHAPITRE IX. LES JUGEMENTS DE DIEU SONT IMPÉNÉTRABLES.

21. Ainsi, de deux enfants également souillés par le péché originel, pourquoi l'un est-il choisi et l'autre délaissé ? De deux impies déjà avancés en âge, pourquoi l'un est-il appelé de telle sorte qu'il obéisse à la voix qui l'appelle, tandis que l'autre, ou bien n'est pas appelé, ou bien n'est pas appelé de cette manière? La réponse est dans l'impénétrabilité des jugements de Dieu. De deux personnes pieuses, au contraire, pourquoi la persévérance est-elle donnée à celle-ci, tandis qu'elle n'est pas donnée à celle-là ? C'est que les jugements de Dieu sont encore plus impénétrables. Cependant les fidèles doivent tenir comme une chose tout à fait indubitable, que l'une de ces deux personnes est d'entre les prédestinés, et que l'autre n'en est pas. " Car, s'ils avaient été d'entre nous ", dit un des prédestinés qui avait appris ce mystère sur la poitrine du Seigneur, " ils seraient certainement demeurés avec nous ". Qu'est-ce à dire, je vous prie : " Ils n'étaient point d'entre nous; car, s'ils avaient été d'entre nous, ils seraient certainement demeurés avec nous ? " Est-ce que les uns et les autres n'avaient pas été créés par Dieu ? n'avaient-ils pas tous Adam pour père et la terre pour origine? n'avaient-ils pas tous reçu de celui qui a dit : " C'est moi qui ai fait tout ce qui respire ", une âme d'une seule et même nature ? Enfin, est-ce que les uns et les autres n'avaient pas été appelés et n'avaient pas obéi à la voix qui les appelait ? tous n'étaient-ils pas sortis de l'état du péché pour entrer dans celui de la justice, et n'avaient-ils pas été renouvelés dans les eaux du sacrement de la régénération ? Si l'apôtre saint Jean, qui sans doute savait bien ce qu'il disait, si cet Apôtre entendait ce langage, il pourrait répondre en ces termes Ces faits sont incontestables, et sous tous ces rapports ces hommes étaient d'entre nous; cependant, à un autre point de vue, ils n'étaient point d'entre nous; car s'ils avaient été d'entre

1. Isa. LVII, 16.

nous, ils seraient certainement demeurés avec nous. Qu'est-ce donc qui les séparait de nous? Les livres divins sont ouverts, n'en détournons point nos regards : prêtons l'oreille aux paroles énergiques des saintes Ecritures. Ils n'étaient point d'entre eux, parce qu'ils n'étaient pas appelés suivant le décret : ils n'avaient pas été élus en Jésus-Christ avant la formation du monde, ils n'avaient pas obtenu par lui un droit à l'héritage, ils n'avaient pas été prédestinés suivant le décret de celui qui fait toutes choses. Autrement ils auraient été d'entre eux, et sans aucun doute ils seraient demeurés avec eux.

29. Je ne dirai pas ici combien il est facile à Dieu de convertir à sa foi les volontés humaines qui en sont le plus éloignées, et celles même qui y sont opposées; d'agir dans le coeur de ces hommes pour les empêcher de fléchir devant aucune contradiction et de s'éloigner de lui en se laissant vaincre par une tentation quelconque : car il peut bien, suivant l'expression de l'Apôtre, ne pas permettre qu'ils soient tentés au-delà de leurs forces (1) . Sans parler donc de tout cela, Dieu prévoyant que les hommes dont il s'agit devaient tomber, pouvait certainement les retirer de cette vie, avant que leur chute ne fût consommée. Faut-il revenir encore sur une question épuisée, et montrer de nouveau combien il est absurde de prétendre que les hommes, après leur mort, sont jugés même sur les péchés que Dieu a prévu qu'ils au. raient commis, s'ils avaient vécu plus long. temps ? Cette opinion est tellement opposée au sentiment chrétien et à tous les sentiments humains, qu'on rougit même de la réfuter, Si les hommes, alors même qu'ils n'ont pas entendu l'Evangile, pouvaient être jugés d'après la résistance ou la soumission avec la. quelle Dieu a prévu qu'ils l'auraient reçu, supposé qu'il leur eût été annoncé; pourquoi ne pas dire aussi que la prédication même de l'Evangile, qui a coûté et coûte encore aujourd'hui aux saints tant de travaux et de souffrances, pourquoi ne pas dire que celle prédication est une chose inutile? Tyr et Sidon ne devaient donc point être condamnées, pas même avec moins de sévérité que ces autre, cités qui virent, sans croire en lui, les prodiges opérés par le Seigneur Jésus-Christ: car, si ces prodiges eussent été accomplis au milieu

1. I Cor. X, 13.

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d'elles, elles auraient fait pénitence dans la cendre et sous le cilice, suivant les expressions de la Vérité même, par lesquelles le Seigneur Jésus nous découvre un mystère de prédestination plus profond.

23. En effet, si on nous,demande pourquoi des miracles si grands ont été opérés sous les yeux de ceux qui devaient les voir sans croire en Jésus-Christ, et pourquoi au contraire ils n'ont pas été opérés chez ceux qui auraient cru, s'ils les avaient vus, que répondrons-nous ? Dirons-nous ce que j'ai dit déjà dans le livre où j'ai répondu à, six questions des païens, mais sans préjudice des autres raisons que les hommes éclairés peuvent découvrir? Voici, comme vous le savez, la réponse que j'ai faite à cette question : Pourquoi la venue du Christ a-t-elle été précédée de tant de siècles? " C'est que le Christ prévoyait que dans tous les siècles et dans tous les lieux où son Evangile n'a pas été prêché, cette prédication aurait été accueillie comme elle l'a été par la multitude de ceux qui, témoins de son existence corporelle, n'ont point voulu croire en lui, alors même qu'il ressuscitait les morts ". J'ai dit aussi un peu plus loin dans le même livre, et pour répondre à la même question : " Qu'y a-t-il d'étonnant en cela? Le Christ voyait, durant a les siècles précédents, cet univers généralement rempli d'infidèles à qui il ne voulait pas que son nom fût prêché, par cette raison excellente qu'il prévoyait que ces hommes ne croiraient ni à ses paroles, ni à ses miracles (1) ". Il nous est certainement impossible de dire cela de Tyr et de Sidon, et nous voyons par elles que les jugements de Dieu sont fondés sur ces raisons cachées de prédestination, sans préjudice desquelles j'ai dit alors que je répondais de cette manière. Il nous est facile en effet d'accuser l'infidélité des Juifs, puisqu'elle vient de leur libre volonté qui a refusé de croire aux prodiges si éclatants accomplis au milieu d'eux. Le Seigneur lui-même leur adressait à ce sujet des reproches accablants : " Malheur à toi, Corozaïn et Bethzaïde ! car si. les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits dans Tyr et dans Sidon, elles auraient fait autrefois pénitence sous le cilice et dans la cendre ". Mais pouvons-nous dire de même que Tyr et Sidon n'ont pas voulu croire à de

1. Lettre CII, quest. 2.

semblables miracles opérés au milieu d'elles, ou qu'elles n'auraient pas voulu y croire si elles en avaient été témoins? Le Seigneur lui-même leur rend témoignage au contraire qu'elles auraient fait pénitence avec une humilité profonde, si ces merveilles de la puissance divine s'étaient opérés sous leurs yeux. Et cependant au jour du jugement elles seront châtiées, quoique leur supplice doive être moins dur que celui des cités qui n'ont pas voulu croire aux miracles opérés au milieu d'elles. Car le Seigneur ajoute : " Cependant je vous le dis : Tyr et Sidon seront traitées avec plus d'indulgence que vous au jour du jugement (1) ". Ainsi, les uns seront châtiés avec plus de sévérité, les autres avec plus d'indulgence : mais tous seront châtiés. Or, si les morts sont jugés même d'après ce qu'ils auraient fait, supposé que leur vie eût été prolongée, les habitants de Tyr et de Sidon qui auraient été fidèles dans le cas où l'Evangile leur eût été annoncé avec des miracles aussi éclatants, ne devraient donc pas être châtiés. Mais ils le seront certainement, et par là même il est faux aussi que les morts soient jugés suivant ce qu'ils auraient fait, si l'Evangile leur eût été annoncé pendant qu'ils vivaient. Et si cela est faux, on n'est donc plus autorisé à dire, par rapport aux enfants qui meurent sans avoir reçu le baptême, que ce malheur les frappe justement par la raison que Dieu a prévu, dans le cas où ils vivraient et où l'Evangile leur serait annoncé, leur obstination à ne pas croire. Il ne reste donc plus qu'à considérer ces enfants comme coupables du péché originel exclusivement et comme envoyés à la damnation pour ce seul motif; quoique nous voyions ce même péché pardonné dans le sacrement de la régénération, et par une faveur tout à fait gratuite de Dieu, à d'autres enfants dont la condition est identique; et que, en même temps, par un jugement caché, mais juste — car il n'y a en Dieu aucune injustice (2) — nous en voyions d'autres qui courent à leur perte en vivant dans le désordre après leur baptême; lesquels néanmoins sont conservés sur cette terre jusqu'à ce que leur perte soit consommée, alors même qu'ils n'eussent point dû périr, si la mort corporelle, prévenant leur chute, fût venue à leur secours. Personne, en effet, n'est jugé après sa mort suivant le bien ou le mal qu'il aurait fait, si la mort ne l'avait point

1. Matt. XI, 21, 22. — 2. Rom. IX, 14.

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frappé : autrement les habitants de Tyr et de Sidon ne subiraient pas un châtiment poux ce qu'ils ont fait; mais, au. contraire, ils seraient sauvés à raison de la pénitence héroïque qu'ils auraient faite et de la foi qu'ils auraient eue en Jésus-Christ, si les miracles évangéliques eussent été opérés au milieu d'eux.

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CHAPITRE X. POURQUOI LE SEIGNEUR NE FIT-IL POINT SES GRANDS MIRACLES A TYR ET A SIDON.

24. Un homme qui s'est fait un nom dans la controverse catholique, a donné une autre explication de cet endroit de l'Evangile. Suivant lui, le Seigneur prévoyait que les Tyriens et les Sidoniens abandonneraient plus tard la foi, après avoir cru aux miracles opérés au milieu d'eux, et c'est plutôt par un acte de miséricorde qu'il n'a point accompli ces prodiges dans leurs villes ; car en abandonnant là foi après l'avoir d'abord embrassée, ils eussent mérité un châtiment plus rigoureux que si jamais ils ne l'avaient embrassée. Qu'ai-je besoin de dire ici ce qu'il peut y avoir de très-contestable dans cette doctrine d'un homme docte et quelque peu subtil, puisque cette doctrine elle-même vient appuyer ce que nous voulons établir? Car si le Seigneur, en n'opérant pas au milieu d'eux ces miracles à l'aide desquels ils auraient pu parvenir à la foi ; si le Seigneur a fait en cela un acte de miséricorde, et s'il a voulu les préserver par là du châtiment plus rigoureux qu'ils auraient mérité en, retournant à l'infidélité, ainsi qu'il prévoyait que cela aurait lieu; il est donc suffisamment et surabondamment prouvé que personne , après la mort, n'est jugé sur les péchés que Dieu a prévu devoir être commis par lui; dans le cas où, par un moyen quelconque, ce même Dieu ne fût pas venu à son secours pour l'empêcher de les commettre : car, supposé que cette opinion soit vraie, le Christ est venu au secours des habitants de Tyr et de Sidon, en préférant ne pas les voir embrasser la foi plutôt que de les voir ensuite se rendre coupables d'un crime beaucoup plus grand par l'abandon de cette foi, comme il prévoyait que cet abandon aurait lieu s'ils venaient à croire en lui. Cependant, si on demandait pourquoi Dieu ne les a pas d'abord appelés à la foi pour leur faire ensuite la grâce de sortir de ce monde avant d'avoir renoncé à la foi, je ne vois pas ce que l'on pourrait répondre. Car en disant qu'il a été accordé comme un bien. fait à ceux qui devaient cesser de croire, de ne pas commencer à posséder une chose à laquelle ils n'auraient pu renoncer sans se rendre coupables d'un crime plus, odieux, on dit par là même que l'homme n'est pointasses jugé sur le mal que Dieu a prévu devoir être commis par lui, puisque Dieu, par un bienfait réel, l'empêche de le commettre. Il adonc été pourvu au salut de celui qui " a été enlevé de ce monde, de peur que la méchanceté ne vînt corrompre son esprit (1) ". Mais pour quoi les mêmes mesures n'ont-elles pas été prises en faveur des Tyriens et des Sidoniens ? pourquoi n'ont-ils pas été d'abord appelés à la foi, puis, enlevés de ce monde, de peur que la méchanceté ne vint corrompre leur esprit ? Celui à qui il a plu de résoudre cette question de cette manière, pourrait peut-être donner ici une réponse. Pour moi, en me renfermant dans les limites de mon sujet, une chose me suffit, si je ne me trompe : c'est que, même suivant cette opinion, il est démontré que les hommes ne sont point jugés sur les actions qu'ils n'ont pas faites, alors même, que Dieu a prévu qu'ils les auraient faites. Mais, je l’ai dit et je le répète, on rougit même de réfuter cette opinion suivant laquelle ceux que la mort frappe ou qu'elle a déjà frappés, seraient punis pour des péchés que Dieu a prévu qu' ils auraient commis, si une vie plus longue leur eût été accordée : car nous ne voulons point paraître avoir considéré cette opinion comme sérieuse, quoique nous ayons mieux aimé la discuter et la réfuter que de la passer sous silence.

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CHAPITRE XI. DU SORT FAIT PAR DIEU AUX PETITS ENFANTS.

25. Ainsi donc, suivant l'expression l'Apôtre, " cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde (1) ". C'est Dieu qui vient au secours des petits enfants qu'il lui plaît même indépendamment de leur volonté et de leurs efforts, pourvu seulement qu'il les ait choisis dans le Christ avant la formation monde, pour leur donner plus tard la grâce gratuitement, c'est-à-dire, sans que précédemment ils aient mérité cette grâce, soit par

1. Sag. IV, 11. — 2. Rom. IX, 16.

361

leur foi, soit par leurs oeuvres ; c'est Dieu encore qui, suivant son bon plaisir, refuse son secours aux adultes qu'il a prévu devoir ajouter foi à ses miracles, si ces miracles eussent été accomplis au milieu d'eux ; et cela, parce que dans sa prédestination il a, d'une manière cachée, il est vrai, mais conforme à la justice, porté sur eux un jugement différent. Car il n'y a en Dieu aucune injustice; mais ses jugements sont impénétrables et ses voies sont inaccessibles (1); et toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité (2). C'est donc par sa miséricorde inaccessible qu'il a pitié de celui qu'il lui plaît, sans aucun mérite précédent de celui-ci; et c'est par sa vérité inaccessible qu'il endurcit celui qu'il veut (3), non plus, il est vrai, sans que celui-ci l'ait mérité, mais le plus. souvent sans qu'il l'ait mérité autrement que celui à qui il est fait miséricorde. Ainsi, de deux jumeaux dont l'un est choisi et l'autre délaissé, la fin est différente , quoique les mérites soient les mêmes; mais dans ce cas, le premier est délivré par la grande bonté de Dieu; sans que le second soit condamné par aucune injustice de la part de ce même Dieu. Car y a-t-il en lui aucune injustice? Non, certes : mais ses voies sont inaccessibles. C'est pourquoi , croyons sans hésiter que la miséricorde de Dieu s'exerce à l'égard de ceux qui sont délivrés, et sa vérité à l'égard de ceux qui sont châtiés : ne nous efforçons pas d'approfondir ce qui ne peut être approfondi, ni de pénétrer ce qui est impénétrable. C'est en effet de la bouche des petits enfants, de ceux encore à la mamelle, que Dieu recueille ses louanges les plus parfaites (4). Nous voyons d'un côté des enfants dont la délivrance ne saurait être attribuée à aucun mérite précédent de leur part, tandis que, d'un autre côté, nous en voyons dont la damnation a été précédée uniquement de la faute originelle commune à tous : n'hésitons aucunement à croire qu'il en est de même à l'égard des adultes, c'est-à-dire, ne pensons point que la grâce soit donnée à chacun suivant ses mérites, ni que personne soit puni uniquement parce qu'il a mérité d'être puni, dans le cas où il y a culpabilité égale entre ceux qui sont délivrés et ceux qui sont punis, comme dans le cas où la culpabilité des uns diffère de la culpabilité des autres. Ainsi, que celui qui croit être

1. Rom. XI, 33. — 2. Ps. XXIV, 10. — 3. Rom. IX, 18. — 4. Ps. VIII, 3.

debout prenne garde de tomber (1) ; et que celui qui se glorifie ne se glorifie point en lui-même, mais dans le Seigneur (2).

26. Mais pourquoi ne pas souffrir ", suivant les expressions de votre lettre, " que la condition des petits enfants soit comparée à celle des adultes (3)", quand en croit contre les Pélagiens à l'existence du péché originel, qui est entré dans le monde par un seul homme; quand on ne doute pas que tous aient été condamnés par le fait d'un seul (4)? Ces dernières maximes sont rejetées également par les Manichéens , lesquels non-seulement dénient toute autorité aux livres de l'Ancien Testament sans exception, mais encore reçoivent les livres du Nouveau de telle sorte que, par un privilège à eux particulier, ou plutôt par un procédé sacrilège, ils en reçoivent certaines parties et en rejettent certaines autres suivant leurs caprices : c'est contre eux que, dans mes livres sur le Libre arbitre, j'ai fait des raisonnements où les Pélagiens prétendent puiser contre nous des arguments sans réplique. Or, en évitant de donner une solution précise à certaines questions incidentes, mais pleines de difficultés, je n'avais d'autre but que de ne pas donner à mon oeuvre une longueur démesurée, alors que l'autorité des divines Ecritures n'était pour moi d'aucun secours contre des adversaires si pervers. Et de quelque côté que fût la vérité, par rapport aux questions sur lesquelles je ne me prononçais pas clairement, je pouvais cependant conclure d'une manière certaine que, dans toute hypothèse, Dieu devait être loué pour toutes ses oeuvres, sans qu'il fût nullement nécessaire de croire , comme les Manichéens, au mélange des deux substances coéternelles du bien et du mal.

27. Au reste, dans le premier livre de mes rétractations, ouvrage que vous n'avez pas encore lu, lorsque j'en vins à corriger ces livres du libre arbitre, je m'exprimai en ces termes : " Dans ces livres où un grand nombre de sujets ont été discutés, la solution de plusieurs questions incidentes, soit qu'il me fût impossible de les résoudre, soit que pour le moulent elles eussent exigé de trop longs développements, a été différée; mais de telle sorte que, quelque parti que l'on adoptât par rapport aux réponses plus

1. I Cor. X, 12. — 2. Id. I, 31. — 3. Voir la lettre d'Hilaire, n. 8. — 4. Rom. V, 12, 16.

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ou moins spécieuses qui pouvaient être faites et dont il était difficile de reconnaître le degré de conformité réelle avec la vérité; de telle sorte, dis-je, que la conclusion de nos raisonnements fût constamment celle-ci : de quelque côté que soit la vérité, on doit croire, ou même il est démontré que Dieu doit être loué. Cette discussion a été établie, en effet, contre ceux qui nient que l'origine du mal vienne du libre arbitre de la volonté, et qui prétendent que, dans ce cas, Dieu devrait être accusé pour avoir créé tous les êtres : leur but étant d'introduire par ce moyen, et conformément à leur erreur tout à fait impie (car ils sont Manichéens), une certaine nature mauvaise, immuable et éternelle comme Dieu (1) ". Un peu plus loin j'ai ajouté pareillement : " Il a été dit ensuite de quel état malheureux, très-justement infligé aux pécheurs , la grâce nous délivre : que l'homme, par lui-même, c'est-à-dire par son libre arbitre, a bien pu tomber, mais non pas se relever : que l'ignorance et la difficulté qui pèsent sur tout homme dès le jour de sa naissance, sont des effets de cet état malheureux auquel nous avons été justement condamnés : que personne n'est délivré de l'une et de l'autre, si ce n'est par la grâce de Dieu : que suivant les Pélagiens qui nient le péché originel, cet état malheureux ne vient point de cette juste condamnation ; mais, que quand même cette ignorance et cette difficulté seraient la condition naturelle primitive de l'homme, Dieu ne devrait pas être accusé, il devrait au contraire être loué à ce sujet, comme nous l'avons démontré précisément dans ce livre troisième. Cette démonstration, ai-je dit encore, doit être regardée comme dirigée contre les Manichéens qui ne reçoivent pas les saints livres de l'Ancien Testament où le péché originel est affirmé, et qui prétendent que les citations de l'Ancien Testament qu'on lit dans les écrits des Apôtres, y ont été introduites par l'impudence sacrilège de faussaires abominables, mais qu'elles n'ont pas été écrites de la main des Apôtres. Dans les controverses. avec les Pélagiens, au contraire, on et doit s'attacher à maintenir ce que l'une et l'autre Ecriture enseignent, puisqu'ils font profession de les admettre (2) ". Je me suis

1. Rétract. liv. I, ch. IX, n. 2. — 2. Id. n. 6.

exprimé ainsi dans le premier livre des rétractations, quand j'ai revu les livres sur le Libre arbitre. Ce n'est point là assurément tout ce que j'ai dit en cet endroit au sujet de ces livres; mais j'ai cru qu'il serait trop long d'insérer une multitude d'autres réflexions dans cet ouvrage que je vous adresse, et, d'ailleurs, cela ne m'a point paru nécessaire: vous en jugerez ainsi vous-mêmes, je pense, quand vous les aurez lues entièrement. Voici donc l'argumentation que j'ai employée dans le troisième livre du Libre arbitre, au sujet des petits enfants : Alors même qu'il serait vrai, comme les Pélagiens le prétendent, que l'ignorance et la faiblesse dont nul homme n'est exempt au moment de sa naissance, sont la condition primitive de notre nature, et non point l'effet d'un châtiment; les Manichéens n'en seraient pas moins convaincus d'erreur lorsqu'ils proclament l'existence de deux substances coéternelles, l'une bonne el l'autre mauvaise : mais parce que j'ai employé ce raisonnement, est-ce un motif pour révoquer en doute, ou même pour abandonner la foi que l'Eglise catholique défend précisément contre les Pélagiens , lorsqu'elle proclame l'existence du péché originel, dont la souillure contractée dans la génération doit être effacée dans le sacrement de la régénération? Si donc nos adversaires admettent avec nous cette vérité, s'ils nous prêtent leur concours pour confondre l'erreur da Pélagiens à cet égard, pourquoi croient-ils devoir douter encore que Dieu arrache à la puissance des ténèbres et transporte dans le royaume du Fils de sa charité (1), même les petits enfants auxquels il donne sa grâce par le sacrement de baptême? Pourquoi refusent ils de célébrer la miséricorde et la justice du Seigneur (2), lorsqu'il donne cette grâce aux uns et qu'il la refuse aux autres? Qui donc a connu la pensée du Seigneur (3) et le motif pour lequel la grâce est donnée à ceux-ci plutôt qu'à ceux-là? Qui a le pouvoir de pénétrer ce qui est impénétrable et de s'élever jusqu'à ce qui est inaccessible?

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CHAPITRE XII. LA GRÂCE DE DIEU PUREMENT GRATUITE.

28. Ainsi donc, il demeure établi quels grâce de Dieu n'est point donnée suivant les

1. Coloss. I, 13. — 2. Ps. C, 1. — 3. Rom. XI, 34.

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mérites de ceux qui la reçoivent, mais suivant le bon plaisir de la volonté divine, pour la louange et la gloire de la grâce même de Dieu (1), afin que celui qui se glorifie ne se glorifie point en lui-même, mais dans le Seigneur (2). Car Dieu donne aux hommes à qui il lui plaît, parce qu'il est miséricordieux ; il pourrait ne pas leur donner, et ce serait justice de sa part; et il ne donne pas à ceux à qui il ne veut pas, afin de manifester les richesses de sa gloire en faveur des vases de miséricorde (3). En effet, en donnant à quelques-uns ce qu'ils ne méritent pas, il a voulu faire voir que sa grâce est gratuite et par là même qu'elle est une grâce véritable : en ne faisant pas ce don à tous, il a montré ce que tous méritent. Ainsi la bonté de Dieu se révèle dans le bienfait accordé aux uns, et sa justice dans le châtiment infligé aux autres: sa bonté se révèle même à l'égard de tous, en ce sens qu'on agit par bonté quand on rend ce qui est dû; et sa justice se révèle pareillement à l'égard de tous, en ce sens qu'on agit conformément à la justice quand, sans léser qui que ce soit, on donne une chose qui n'était point due.

29. De plus, nous soutenons que la grâce est indépendante de tout mérite, en d'autres termes, qu'elle est une grâce véritable, quand même, suivant le sentiment des Pélagiens, les enfants baptisés ne seraient pas arrachés à la puissance des ténèbres par la raison que, suivant ces mêmes Pélagiens, ils ne sont coupables d'aucun péché; mais qu'ils seraient seulement transférés dans le royaume du Seigneur : car, même dans ce cas, le royaume de Dieu est donné aux uns sans aucun mérite de leur part, et il est refusé aux autres sans qu'ils aient davantage mérité d'en être privés. C'est la réponse que nous faisons ordinairement aux Pélagiens, quand ils nous objectent que nous faisons dépendre là grâce de Dieu d'un aveugle destin, en disant qu'elle n'est point donnée suivant nos mérites. Car ce sont plutôt eux-mêmes qui, par rapport aux enfants, font dépendre la grâce du destin, puisqu'ils prétendent que, si l'on n'admet pas le mérite, il faut admettre le destin. Il est impossible, en effet, de l'aveu même des Pélagiens, de trouver dans les enfants aucun mérite qui autorise à envoyer ceux-ci dans le royaume du Seigneur et à en repousser ceux-

1. Eph. I, 5. — 2. I Cor. I, 31. — 3. Rom. IX, 23.

là. Je viens de prouver que la grâce de Dieu n'est point donnée suivant nos mérites; pour faire cette démonstration j'ai cru devoir admettre, comme principe ou comme point de départ, l'un et l'autre sentiment, notre sentiment à nous qui prétendons que les enfants sont coupables du péché originel, et le sentiment des Pélagiens qui nient l'existence du péché originel ; et cependant je ne doute pas pour cela que les enfants aient réellement besoin du pardon de celui qui sauve son peuple des péchés dont il est coupable (1) : eh bien ! de même aussi dans le livre troisième du Libre arbitre, j'ai combattu les Manichéens en me plaçant dans l'une et l'autre hypothèse, soit que l'ignorance et la faiblesse, dont nul homme n'est exempt en venant au monde, fussent un châtiment, soit qu'elles fussent la condition primitive de la nature ; et cependant je regarde l'un de ces deux sentiments comme certain, et je l'ai fait voir assez clairement en cet endroit : car j'ai dit que ce n'est point là la nature de l'homme tel qu'il a été créé, mais un châtiment auquel il a été condamné (2).

30. C'est donc en vain que l'on m'objecte ce livre écrit par moi il y a longtemps, pour m'empêcher de traiter comme je dois le faire la question des enfants, et de prouver par ce moyen même, avec l'évidence d'une vérité tout à fait palpable, que la grâce de Dieu n'est point donnée suivant les mérites des hommes. J'ai commencé les livres du Libre arbitre, étant laïque, et je les ai terminés étant prêtre. Or, quand même j'aurais encore douté, à cette époque, de la damnation des enfants. qui n'ont pas été régénérés, et de la délivrance de ceux qui ont été régénérés, personne, ce me semble, ne serait assez injuste et assez pervers pour m'interdire de faire aucun progrès, et pour déclarer que je dois toujours rester dans ce doute. Mais on peut, et avec plus de raison, ne pas voir dans ces livres un motif de croire que j'aie douté réellement de cette vérité, et voici pourquoi : c'est que les adversaires contre lesquels je dirigeais mes efforts, me parurent devoir être réfutés de telle sorte que, supposé l'existence d'un châtiment infligé aux enfants à cause du péché originel, ce qui est conforme à la vérité, ou supposé l'absence de cette peine, comme plusieurs le croient faussement, il fût cependant impossible,

1. Matt. I, 21. — 2. Chap. XX, XXIII.

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dans l'un et l'autre cas, de croire à ce mélange de deux substances, l'une bonne et l'autre mauvaise. introduites par l'erreur manichéenne. A Dieu ne plaise donc que j'abandonne cette question des enfants, et que je dise qu'il n'est pas certain pour nous si les enfants qui meurent après avoir été régénérés en Jésus-Christ obtiennent le salut éternel, et si ceux qui n'ont pas été régénérés vont à une seconde mort. Car il est impossible de donner une autre interprétation raisonnable à ces paroles de saint Paul,: " Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et par le péché la mort; et la mort a passé ainsi dans tous les hommes (1) " ; et personne, soit parmi les enfants, soit parmi les adultes, n'est délivré de la mort éternelle, qui est le très juste châtiment du péché, si ce n'est par celui qui est mort pour la rémission de nos péchés, originel et personnels, sans avoir lui-même aucun péché ni originel ni personnel. Mais pourquoi délivre-t-il ceux-ci plutôt que ceux-là ? Nous dirons et nous répéterons, sans nous fatiguer jamais : " O homme, qui êtes-vous pour oser contester avec Dieu (2) ? Ses jugements sont impénétrables et ses voies sont inaccessibles (3) ".Et nous ajouterons encore ceci : " Ne cherchez point ce qui est au-dessus de vous, et ne scrutez point ce qui est au-dessus de vos forces (4) ".

31. Vous voyez donc, mes très-chers, combien il serait absurde, combien il serait contraire à la pureté de la foi et à la sainteté de la vérité, de dire que les enfants sont jugés après leur mort sur les actions que Dieu a prévu qu'ils auraient faites s'ils avaient vécu. Certes, le sens humain, de quelques faibles lueurs de raison qu'il soit éclairé, et surtout le sens chrétien, repoussent énergiquement . dans tout homme cette opinion ; mais ceux-là ont été amenés invinciblement à l'adopter, qui, tout en voulant s'écarter de l'erreur des Pélagiens, ont pensé néanmoins jusqu'à présent qu'ils devaient croire et même soutenir dans leurs controverses, que la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, laquelle est pour chacun de nous un secours puissant après la chute du premier homme en qui nous sommes tous tombés, que cette grâce, dis-je, nous est donnée suivant nos mérites. Pélage, en présence des évêques d'Orient réunis pour le juger, condamna précisément

1. Rom. V, 12. — 2. Id. IX, 20. — 3. Id. XI, 33. — 4. Eccli. III, 22.

cette opinion, dans la crainte de se voir condamné lui-même. Or, s'il n'est plus permis de raisonner ainsi au sujet des oeuvres bonnes ou mauvaises que les morts auraient faites, dans le cas où une vie plus longue leur eût été accordée, oeuvres qui par là même n'ont aucune existence réelle, et que Dieu lui-même prévoyait ne devoir pas exister; si donc on ne tient plus ce langage, dont vous voyez toute la fausseté, que nous restera-t-il, sinon ô confesser, toute obscurité introduite par la discussion étant dissipée à nos yeux, que la grâce de Dieu n'est point donnée suivant nos mérites, comme l'Eglise catholique le Soutient contre l'hérésie pélagienne ? que nous restera-t-il , sinon à reconnaître que cette vérité est d'une évidence plus grande encore par rapport aux enfants ? Car Dieu ne se trouve point, de par le destin, dans la nécessité de venir au secours de certains enfants, et dans l'impuissance devenir au secours des autres, alors que la condition de tous est la même : ou bien nous devrons penser que, en ce qui regarde les enfants, les choses humaines ne sont point dirigées par la divine Providence, mais bien par le hasard, car il s'agit ici de la damnation ou de la délivrance d'âmes raisonnables; et cependant un passereau ne tombe pas sur la terre sans la volonté de notre Père qui est aux cieux (1) : ou bien la mort des enfants qui n'ont pas reçu le baptême devra être attribuée à la négligence de leurs parents, de telle sorte que les jugements d'en haut n'y aient aucune part; comme si ces enfants qui meurent de cette mort malheureuse, s'étaient, de leur volonté propre, choisi à eux-mêmes les parents négligents dont ils devraient naître ; mais, s'il en est ainsi, que dirai-je quand parfois un enfant aura, expiré avant qu'il ait été possible de lui procurer le bienfait du sacrement de baptême ? Souvent, en effet, le baptême n'est point donné à un enfant, malgré l'empressement des parents et lorsque les ministres sont déjà prêts pour l'administration de ce sacrement, et cela parce que Dieu ne voulant point que cd enfant fût baptisé, lui a refusé un instant de vie nécessaire pour cela. Que dirai-je encore, quand d'autres fois le bienfait du baptêmes pu être accordé à des enfants nés de parent infidèles, pour les empêcher d'aller à la perdition, tandis que le même bienfait n'a pu

1. Matt. X, 29.

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être procuré à des enfants nés de parents fidèles ? Ces faits prouvent certainement qu'il n'y a en Dieu aucune acception de personnes (1) : autrement il délivrerait plutôt les enfants de ses serviteurs que ceux de ses ennemis.

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CHAPITRE XIII. LA GRACE DONNÉE ABSOLUMENT SELON LA VOLONTÉ DE DIEU.

32. Mais, puisque nous traitons maintenant du don de la persévérance, pourquoi, quand un enfant qui n'est pas baptisé doit mourir, pourquoi Dieu ne vient-il pas le secourir et l'empêcher de mourir sans baptême? Et quand celui qui est baptisé doit tomber , pourquoi ne vient-il pas aussi le secourir en le faisant mourir auparavant ? Accueillerons-nous encore cette allégation absurde, qu'il n'y a pour l'homme aucun avantage à mourir avant d'être tombé, par la raison que chacun sera jugé suivant les actions que Dieu a prévu qu'il commettrait, si sa vie était prolongée? Mais qui pourrait entendre de sang-froid un langage si abominable et si radicalement opposé aux principes de la foi? Qui pourrait le supporter ? Et cependant, ceux qui ne veulent pas reconnaître due la grâce de Dieu n'est point donnée suivant nos mérites, sont forcés de parler ainsi. Ceux au contraire qui refusent de dire que chacun est jugé, après sa mort, suivant les actions que Dieu a prévu qu'il aurait faites, s'il eût continué à vivre, parce qu'ils voient la fausseté manifeste et l'absurdité révoltante d'une telle doctrine ; ceux-là, dis-je, n'ont plus aucune raison pour adopter un langage que l'Eglise a condamné dans les Pélagiens et qu'elle a fait condamner par Pélage lui-même ; ils ne peuvent plus soutenir que la grâce de Dieu est donnée suivant nos mérites. Car ils voient des enfants qui n'ont pas été régénérés, enlevés de ce monde pour aller à la mort éternelle, tandis que d'autres qui ont été régénérée sont frappés d'une mort semblable pour aller à la vie éternelle ; et parmi ceux mêmes qui ont été régénérés, ils voient les uns quittant cette terre après avoir persévéré jusqu'à la fin, et les autres retenus ici-bas jusqu'à ce qu'ils tombent, quoique évidemment leur chute n'eût pas dû avoir lieu, si la mort les avait frappés avant que leur faute ne fût

1. Rom. II, 11.

commise; et par contre ils en voient d'autres qui, après leur chute, continuent à vivre jusqu'à ce qu'ils reviennent à résipiscence, quoique assurément aussi ils eussent dû périr si la mort les avait frappés avant leur retour.

33. Il est prouvé assez clairement par ce qui précède, que la grâce de Dieu, soit pour commencer, soit pour persévérer jusqu'à la fin, n'est point donnée suivant nos mérites; triais qu'elle est donnée suivant la volonté même de Dieu, volonté très-mystérieuse, mais aussi très-juste, très-sage et infiniment libérale : car ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés (1) de cette vocation dont il a été dit : " Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance (2) ". Nul homme ne peut affirmer avec certitude qu'un autre homme a reçu cette vocation, si ce n'est lorsque celui-ci aura quitté cette terre ; mais dans la vie présente de l'homme, laquelle est une tentation sur la terre (3), que celui qui paraît être debout, prenne garde de tomber (4). Car nous l'avons déjà dit plus haut (5), ceux qui ne doivent pas persévérer sont par la volonté de Dieu, toujours infiniment sage, mêlés à ceux qui doivent persévérer, afin que nous apprenions à ne point aspirer par orgueil aux choses élevées, mais à nous incliner vers ce qui est humble (6), et à opérer notre propre salut avec crainte et tremblement : car c'est Dieu qui opère en nous et le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté (7). Ainsi nous voulons réellement, mais c'est Dieu qui trous fait vouloir nous agissons réellement, mais c'est Dieu qui nous fait agir selon sa bonne volonté. Voilà ce qu'il nous est utile et de croire et de dire: le langage de la piété et en même temps de la vérité, c'est une confession pleine d'humilité et de soumission, et par laquelle nous attribuons tout à Dieu. Nous croyons par la pensée, c'est la pensée qui nous rend la parole possible, c'est la pensée qui nous fait agir toutes les fois que nous agissons ; mais dans tout ce qui regarde la voie de la piété et le vrai culte de Dieu, nous ne sommes pas capables de former aucune pensée comme de nous-mêmes, notre capacité à cet égard nous vient de Dieu (8). " Car notre coeur et nos pensées ne sont pas en notre pouvoir " : c'est pourquoi le même Ambroise, qui a écrit ces

1. Rom. VIII, 30. — 2. Id. XI, 29. — 3. Job, VII, 1. — 4. I Cor. X, 12. — 5. Chap. VIII, n. 19. — 6. Rom. XII, 16. — 7. Philipp. II, 12, 13. — 8. II Cor. III, 5.

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paroles (1), a écrit aussi celles-ci : " Mais où est l'homme assez heureux pour voir son coeur s'élever sans cesse? Cela est-il possible au contraire sans le secours de Dieu? Non, assurément. Enfin ", ajoute-t-il, " la même Ecriture dit ailleurs : Bienheureux l'homme qui reçoit de vous son secours, Seigneur; son coeur s'élève sans cesse (2) ". Certes, ce langage n'était pas seulement un souvenir de la lecture des saintes lettres, mais, comme on doit le croire sans hésiter d'un tel homme, c'était le récit de ce que Ambroise éprouvait dans son coeur. Ainsi donc, quand, pendant la célébration des mystères, on dit aux fidèles d'élever leur coeur vers le Seigneur, il s'agit d'un bienfait de Dieu : bienfait dont le prêtre, après avoir prononcé ces paroles, les avertit de rendre grâces au Seigneur notre Dieu; et ils répondent que cela est convenable et juste (3). En effet, puisque notre coeur n'est point en notre pouvoir, mais qu'il a besoin d'être aidé du secours de Dieu pour s'élever et pour goûter les choses d'en-haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu, et non point les choses qui sont sur la terre (4) : à qui devons-nous rendre grâces pour une élévation si grande, sinon à celui qui en est l'auteur, au Seigneur notre Dieu, qui nous a délivrés par un tel bienfait de l'abîme de ce monde, après nous avoir choisis et prédestinés avant la formation du monde?

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CHAPITRE XIV. LE DOGME DE LA PRÉDESTINATION NE SAURAIT INTERDIRE LA PRÉDICATION.

34. Mais, disent nos adversaires, "la définition de la prédestination suppose que la prédication est inutile (5) ". Comme si la prédestination avait empêché l'Apôtre de prêcher. Ce docteur des nations n'a-t-il pas, de bonne foi et en toute sincérité, enseigné souvent la doctrine de la prédestination, et en même temps prêché la parole de Dieu avec une persévérance qui ne s'est jamais démentie? Quoiqu'il eût dit : "C'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté (6) ", ne nous a-t-il pas cependant exhortés à vouloir et à faire ce qui est agréable à Dieu? ou bien parce qu'il avait dit : " Celui

1. De la Fuite du siècle, ch. I. — 2. Ps. LXXXIII, 6. — 3. Préface, au canon de la Messe. — 4. Coloss. III, 1, 2. — 5. Voir tom. III, les lettres de saint Hilaire et de saint Prosper. — 6. Philipp. II, 13.

qui a commencé en vous la bonne oeuvre, l'achèvera jusqu'au jour de Jésus-Christ (1) ", a-t-il craint pour cela d'exhorter les hommes à commencer et à persévérer jusqu'à la fin? Le Seigneur lui-même a commandé aux hommes de croire : " Croyez en Dieu", a-t-il dit, " et croyez en moi (2) " : et cependant, cette autre maxime et cette autre affirmation, également tombées de ses lèvres, ne sont pas pour cela fausses et dénuées de fondement : " Personne ", dit-il, " ne vient à moi ", c'est-à-dire personne ne croit en moi, " si cela ne lui a été donné par mon Père (3) ". Et réciproquement, parce que cette affirmation est vraie, il ne s'ensuit pas que le commandement précédent soit illusoire. Pourquoi donc croirions-nous que les enseignements, les préceptes; les exhortations, les réprimandes qui se succèdent sans interruption dans les divines Ecritures, sont rendues inutiles par cette doctrine de la prédestination, telle qu'elle est enseignée dans les mêmes Ecritures divines ?

35. Quelqu'un osera-t-il dire que Dieu n'a point connu d'avance ceux à qui il devait donner de croire, ou ceux qu'il devait donner à son Fils, pour que celui-ci ne perdît pas un seul d'entre eux (4)? Mais s'il a eu certainement cette prescience, il a eu nécessairement aussi la prescience de ses propres bienfaits par lesquels il daigne nous délivrer. Or, telle est précisément la prédestination des saints: elle n'est rien autre chose que la prescience et la préparation des bienfaits de Dieu, par lesquels sont infailliblement délivrés tous ceux qui reçoivent leur délivrance. Les autres sont, par un juste jugement de Dieu, abandonnés, mais uniquement dans la masse de perdition. C'est de cette manière que les habitants de Tyr et de Sidon ont été abandonnés, quoi qu'ils eussent pu parvenir à la foi, s'ils eussent vu ces prodiges admirables du Christ. Mais parce qu'il ne leur avait pas été donné de croire, les moyens pour parvenir à la foi leur ont été pareillement refusés. On voit par là que certains hommes ont reçu de Dieu, et comme don naturel, une intelligence qui fait le caractère particulier de leur esprit et qui les porte à croire dès qu'ils entendent des paroles ou qu'ils voient des signes capables de

satisfaire leur raison; et cependant si, par un jugement de Dieu plus profond, ils n'ont pas

1. Philipp. I, 6. — 2. Jean, XIV, l. — 3. Id. VI, 66. — 4. Id. XVIII, 9.

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été prédestinés à la grâce et séparés de la masse de perdition, ils sont privés précisément de ces paroles ou de ces actions divines, au moyen desquelles ils auraient pu croire, dans le cas où ils auraient vu les unes ou entendu les autres. Dans cette même masse de perdition ont été abandonnés aussi les Juifs qui n'ont pu croire aux actions si prodigieuses et aux miracles si éclatants accomplis sous leurs yeux. Car l'Evangile ne tait point la raison pour laquelle les Juifs ne pouvaient parvenir à la foi : " Quoiqu'il eût fait ", dit-il, " de si grands miracles devant eux, ils ne crurent pas en lui, afin que cette parole du prophète Isaïe fût accomplie: Seigneur, qui a cru à ce qu'il a entendu de notre bouche? et à qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé? Et une autre raison pour laquelle ils ne pouvaient pas croire, c'est qu'Isaïe a dit encore : Il a aveuglé leurs yeux et il a endurci leurs coeurs, afin que leurs yeux ne a voient point, que leurs coeurs ne comprennent point, qu'eux-mêmes ne se convertissent point , et que je ne les guérisse pas (1) ". Les yeux des Tyriens et des Sidoniens n'étaient donc pas aveuglés , leurs coeurs n'étaient pas endurcis de cette manière : car ils auraient cru, s'ils avaient vu des miracles pareils à ceux dont les Juifs ont été témoins. Mais il n'a servi de rien aux uns d'avoir pu croire, parce qu'ils n'avaient pas été prédestinés par celui dont les jugements sont impénétrables et dont les voies sont in.compréhensibles; et l'impuissance où étaient les autres de parvenir à la foi n'aurait pas été un obstacle pour eux, s'ils avaient été prédestinés de telle sorte que Dieu dût les éclairer dans leur aveuglement et consentir à leur ôter leurs coeurs endurcis comme la pierre. On pourrait peut-être donner une autre interprétation à ce que le Seigneur a dit des Tyriens et des Sidoniens ; mais quiconque a su, en entendant la parole de Dieu, ouvrir les oreilles de son coeur aussi bien que celles de son corps, reconnaîtra nécessairement que personne ne vient à Jésus-Christ, sinon celui à qui ce don est accordé, et que ceux-là seulement reçoivent cette faveur, qui ont été choisis en Jésus-Christ avant la formation du monde. Et toutefois cette prédestination, qui est du reste assez clairement définie par les paroles mêmes de l'Evangile, n'a pas empêché

1. Jean, XII, 37-10.

le Seigneur de prononcer, par rapport au commencement, ces autres paroles que j'ai rapportées un peu plus haut : " Croyez en Dieu, et croyez en moi " ; et par rapport à la persévérance, celles-ci : " Il faut toujours prier, et ne point se lasser (1) ". Ces paroles sont entendues et mises en pratique par ceux à qui ce don a été accordé: mais elles ne sont point pratiquées par ceux à qui ce don a été refusé, soit qu'ils les aient entendues, soit qu'ils ne les aient pas entendues. " Il vous a été donné ", dit-il, " de connaître le mystère du royaume des cieux; mais, pour eux, cela ne leur a pas été donné (2) ". L'un est l'effet de la miséricorde, l'autre est l'effet de la justice de celui à qui notre âme s'adresse en ces termes : " Je chanterai votre miséricorde et vos jugements, Seigneur (3) ".

36. La prédication de la prédestination ne doit donc pas être un obstacle à la prédication de la persévérance et des progrès dans la foi, afin que ceux à qui il a été donné d'entendre, entendent ce qu'ils ont besoin d'entendre : car comment entendront-ils, si personne ne leur prêche (4)? Et réciproquement, l'exhortation aux progrès et à la constance jusqu'au dernier moment dans la foi, ne doit pas être un obstacle à la prédication de la prédestination, afin que celui qui vit fidèlement et avec obéissance, ne s'enorgueillisse point de cette obéissance même comme d'un bien qui lui appartiendrait, et qu'il n'aurait point reçu ; mais que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur (5). Car nous ne devons nous glorifier de rien, " puisque rien ne nous appartient ". Cyprien avait reconnu cette vérité parfaitement rigoureuse, et en l'affirmant avec assurance (6), il affirmait par là même la réalité incontestable de la prédestination. En effet, si nous ne devons nous glorifier en rien, parce que rien ne nous appartient ", il s'ensuit nécessairement que nous ne devons pas même nous glorifier de la persévérance la plus absolue dans l'obéissance; et que cette obéissance ne doit pas non plus être appelée nôtre, comme si elle ne nous avait pas été donnée d'en haut. Conséquemment, cette obéissance même est un don de Dieu, mais un don que, comme tout homme chrétien le confesse, Dieu dans sa prescience a prévu devoir être donné par

1. Luc, XVIII, 1. — 2. Matt. XIII, 11. — 3. Ps. C, 1. — 4. Rom. X, 14. — 5. I Cor. I, 31. — 6. Liv. III à Quirin. ch. IV.

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lui à ceux qui seraient appelés de cette vocation dont il a été dit : " Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance (1) ". Telle est donc la prédestination que nous prêchons avec autant de sincérité que d'humilité. Et cependant ce même Cyprien, qui enseignait et qui agissait conformément à ses enseignements, qui non-seulement croyait en Jésus-Christ, mais qui persévéra dans une sainte obéissance jusqu'à souffrir la mort pour Jésus-Christ, ce même Cyprien, quoiqu'il eût dit : " Nous ne devons nous glorifier en rien, parce que rien ne nous appartient ", ne cessa pas pour cela de prêcher 1'Evangile, d'exhorter les hommes à croire, à rendre leurs moeurs conformes à la piété, et à persévérer jusqu'à la fin. Il avait par ces paroles déclaré sans aucune ambiguïté que la grâce de Dieu est une grâce véritable, c'est-à-dire, qu'elle ne nous est point donnée suivant nos mérites; et puisque Dieu a prévu qu'il la donnerait, ces mêmes paroles sont donc évidemment une prédication de la prédestination : or, si cette prédication de la prédestination n'a pas empêché Cyprien de prêcher aussi l'obéissance, elle ne doit pas non plus nous empêcher nous-même de le faire.

37. Ainsi, quoique nous disions que l'obéissance est un don de Dieu , nous ne laissons pas pour cela d'exhorter les hommes à la pratiquer. Mais ceux-1à seulement entendent les exhortations de la vérité avec une obéissance réelle, qui ont reçu de Dieu ce dots, c'est-à-dire le don de les entendre avec obéissance : ceux à qui la même faveur n'a pas été accordée, ne les entendent pas de cette manière. Chacun en effet ne va pas à Jésus-Christ. " Personne ", dit-il lui-même , " ne vient à moi, sinon celui à qui cela a été donné par mon Père (2) " ; et encore : " Il vous a été donné, à vous, de connaître le mystère du royaume des cieux; mais pour eux, cette faveur ne leur a pas été accordée (3) ". Ailleurs, parlant de la continence : " Tous ", dit-il, " ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela a été donné (4) ". Enfin l'Apôtre disait en exhortant les époux à l'honnêteté conjugale : " Je voudrais que tous les hommes fussent et comme moi-même ; mais chacun a reçu de Dieu un don particulier, l'un d'une manière,

1. Rom. XI, 29. — 2. Jean, VI, 66. — 3. Matt. XIII, 11. — 4. Id. XIX, 11.

et l'autre d'une autre manière (1) ". Il montrait assez par ces paroles que la continence n'est pas seule un don de Dieu, mais aussi la chasteté conjugale. Cependant, quoique tout cela soit incontestablement vrai, nous ne laissons pas d'exhorter à la pratique de ces vertus, autant du moins qu'il a été donné à chacun de nous de pouvoir exhorter; car c'est encore ici un don de Celui dans la main de qui nous sommes, nous et nos discours (2). De là ces paroles de saint Paul : " J'ai, comme un sage architecte, posé le fondement selon la grâce qui m'a été donnée ". Et ailleurs : " A chacun suivant le don que le Seigneur lui a départi : moi, j'ai planté, Apollo a arrosé; mais Dieu a donné la croissance. Ainsi, ni celui qui plante, ni celui qui arrose, ne sont quelque chose ; mais celui-là seulement qui donne la croissance, Dieu (3) ". Conséquemment, de même que pour exhorter et polar prêcher comme il faut, il est nécessaire d'avoir reçu ce don; de même aussi, pour entendre avec obéissance celui qui exhorté et qui prêche coulure il faut, il est absolument indispensable d'avoir reçu ce, autre don. C'est . pour cette raison que le Seigneur, parlant à des hommes qui ouvraient les oreilles de leur corps, disait néanmoins : " Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende (4) ", sachant sans doute que tous n'avaient pas cette sorte d'oreilles. Le même Seigneur nous apprend de qui les ont reçues ceux qui les possèdent, quand il dit: " Je leur donnerai un coeur pour me connaître, et des oreilles qui entendront (5) ". Les oreilles pour entendre sont donc précisément le don d'obéir, et elles devaient être données, afin que ceux qui les auraient reçues vinssent à celui à qui nous ne pouvons aller, si cela ne nous a été donné par son Père même. Nous exhortons et nous prêchons: Ceux qui ont des oreilles pour entendre, nous entendent avec obéissance ; mais pour ceux qui n'ont pas ces oreilles, cette parole de l'Écriture s'accomplit en eux : " Afin qu'en entendant ils n'entendent point (6)", c'est-à-dire, afin qu'en entendant, par le sens corporel de l'ouïe , ils n'entendent point par l'assentiment du coeur. Quant à la question de savoir pourquoi ceux-ci ont des oreilles pour entendre, tandis que ceux-là n'en ont

1. I Cor. VII, 7. — 2. Sag. VII, 16. — 3. I Cor. III, 10, 5, 6, 7. — 4. Luc, VIII, 8. — 5. Baruch, II, 31. — 6. Matt. XIII, 13.

369

pas; en d'autres termes, pourquoi le Père a donné à ceux-ci de venir au Fils, tandis que ce don n'a pas été accordé à ceux-là, qui a connu la pensée du Seigneur, ou qui a été son conseiller (1)? Ou bien, qui êtes-vous, ô homme, pour oser contester avec Dieu (2)? Ce qui est manifeste doit-il donc être nié, parce que ce qui est caché ne peut être compris? Quand nous voyons clairement qu'une chose existe, dirons-nous qu'elle n'existe pas, parce que nous ne pouvons découvrir comment elle existe de cette manière ?

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CHAPITRE XV. ON PEUT ABUSER DU DOGME DE LA PRESCIENCE DIVINE, COMME DU DOGME DE LA PRÉDESTINATION.

38. Mais, disent nos adversaires dans votre lettre, " personne ne pourrait être excité par l'aiguillon de la réprimande, si, en présence d'une multitude assemblée dans une Eglise, on tenait ce langage : Voici par rapport à votre prédestination, les desseins bien arrêtés de la volonté de Dieu : il a voulu que, parmi vous, les uns sortant de l'infidélité vinssent à la foi, après avoir reçu la volonté d'obéir, ou bien il a voulu qu'ils demeurassent dans la foi, après avoir reçu le don de la persévérance ; pour vous, au contraire, qui continuez à vivre dans les délités du péché, si jusqu'à présent vous n'êtes point sortis de là , c'est que la grâce miséricordieuse n'est pas encore venue vous secourir et vous tirer de cet état. Cependant, vous qui peut-être n'êtes pas encore appelés, si Dieu par sa grâce vous a prédestinés pour nous choisir , vous recevrez cette même grâce par laquelle vous voudrez être et vous serez réellement élus : et vous qui peut-être obéissez, si vous êtes prédestinés pour être rejetés, les forces nécessaires pour obéir vous seront retirées, afin que vous cessiez de pratiquer l'obéissance ". Ces paroles ne doivent pas nous faire craindre de confesser que la grâce de Dieu est une grâce véritable; en d'autres termes, qu'elle ne nous est point donnée suivant nos mérites, et que la prédestination des saints n'a point d'autre origine que cette grâce ; pas plus que nous ne craindrions de confesser la prescience de Dieu, lors même que quelqu'un dirait, en

1. Rom. XI, 34. — 2. Id. IX, 10.

parlant au peuple de cette prescience : " Que votre conduite soit bonne, ou qu'elle soit mauvaise aujourd'hui, vous serez plus tard tels que Dieu a prévu que vous seriez; bons, s'il a prévu que vous seriez bons ; méchants, s'il a prévu que vous seriez méchants ". Si plusieurs, après avoir entendu ces paroles, se laissaient aller à une insouciance apathique, et, secouant toute espèce de joug, se livraient sans aucune retenue au dérèglement de leurs passions, faudrait-il pour cette raison regarder comme erroné ce qui aurait été dit de la prescience divine? Est-il vrai que, si Dieu a prévu qu'ils devaient être bons, ils le seront réellement, quelque mauvaise que soit leur conduite actuelle ; et que, si Dieu a prévu au contraire qu'ils seraient méchants, ils le seront réellement, quelque bonne que soit visiblement leur conduite actuelle? Il y a eu dans notre monastère un homme qui, faisant certaines choses qu'il n'aurait pas dû faire, et omettant celles qu'il devait faire, répondait aux frères qui le reprenaient à ce sujet : Quelle que soit ma conduite actuelle, je serai un jour ce que Dieu, dans sa prescience, a prévu que je serais; assurément, il disait vrai, mais cette vérité ne lui faisait pas faire de progrès vers le bien il fit au contraire tant de progrès dans la voie du mal, qu'après avoir abandonné la communauté du monastère, il devint comme un chien qui est retourné à son vomissement : et cependant aujourd'hui encore on ne sait pas avec certitude ce qu'il sera un jour. Faut-il donc, pour des âmes de cette sorte, nier ou taire ce que l'on peut dire avec vérité de la prescience de Dieu; alors surtout que ce silence même ne les empêcherait pas de tomber dans d'autres erreurs ?

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CHAPITRE XVI. QUAND ON DOIT PRÊCHER ET QUAND ON DOIT TAIRE LA VÉRITÉ.

39. Il y a aussi des hommes qui ne prient pas du tout, ou qui prient sans ferveur, parce qu'ils ont appris du Seigneur lui-même que Dieu sait ce qui nous est nécessaire, avant que nous lui en fassions la demande (1). Pense-t-on qu'on ne doive, par égard pour des hommes de cette sorte, tenir aucun compte de la vérité de cette maxime, qu'on

1. Matt. VI, 8.

370

doive même l'effacer de l'Évangile ? Mais puisqu'il est certain au contraire que Dieu a préparé certains dons à ceux mêmes qui ne prient pas, comme le commencement de la foi; et d'autres dons à ceux-là seuls qui prient, comme la persévérance finale : il est évident que celui qui croit avoir par lui-même cette persévérance, ne prie point pour l'obtenir. Il faut donc prendre garde que,. au moment même où nous craignons que les exhortations ne deviennent de moins en moins chaleureuses, la flamme de la prière ne vienne à s'éteindre et le foyer de l'orgueil à s'enflammer.

40. Il faut donc dire la vérité, surtout lorsqu'une question posée exige qu'on la dise; et puis, que ceux qui le pourront la comprennent, de peur que, en gardant le silence à cause de ceux qui ne peuvent comprendre, on ne prive peut-être de la vérité et on n'induise même en erreur ceux qui, pouvant comprendre la première, seraient par là même préservés de la seconde. Il est toujours facile, parfois même il est utile, de taire certaines vérités à cause de ceux qui sont incapables de les comprendre, comme l'indiquent ces paroles du Seigneur : " J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter à présent (1) " ; et ces autres de saint Paul : " Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels : je vous ai nourris. de lait comme de petits enfants en Jésus-Christ, mais je ne vous ai point donné de viandes solides; car vous n'en étiez pas capables alors, et vous ne l'êtes pas même encore aujourd'hui (2) ". Mais on peut aussi, par une certaine, manière de s'exprimer, faire en sorte que ce que l'on dit soit à la fois du lait pour les petits enfants, et une nourriture solide pour ceux qui sont plus âgés. Ainsi, ces paroles : " Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (3) ", quel chrétien peut ne pas les prononcer ? qui peut les comprendre ? ou bien, que peut-on trouver de plus sublime dans la saine doctrine ? Et cependant on les répète à l'oreille des petits enfants, à l'oreille des personnes plus âgées, et celles-ci n'en font pas un secret pour les premiers. Mais il y a encore d'autres raisons de taire la vérité, et d'autres motifs pressants de la dire. Il serait trop long de rechercher et d'exposer ici toutes les

1. Jean, XVI, 12. — 2. I Cor. III, 1, 2. — 3. Jean, I, 1.

premières : une de ces raisons cependant, c'est qu'il ne faut pas; en voulant rendre plus doctes ceux qui comprennent, aggraver la culpabilité de ceux qui ne comprennent pas, et qui, si nous avions gardé le silence sur une vérité de cette sorte, ne seraient pas, il est vrai, devenus plus instruits, mais ne seraient pas non plus devenus plus mauvais. Au contraire, lorsqu'une chose, quoique vraie, doit cependant, si nous la disons, rendre. plus mauvais celui qui ne peut la comprendre, et, si nous la taisons, tourner au détriment de celui qui peut la comprendre: que pensons-nous qu'on doive faire alors ? N'est-il pas évident qu'il faut alors dire la vérité, afin que celui qui peut la comprendre la comprenne, plutôt que de la taire de telle sorte que, non-seule-, ment ni l'un ni l'autre ne la comprenne, mais que celui précisément dont l'intelligence est plus développée devienne plus mauvais par suite de notre silence ? D'autant plus que, s'il vient à l'entendre et à la comprendre, plu. sieurs l'auront bientôt apprise par lui. Car plus on a de capacité pour apprendre, plus aussi on a d'aptitude pour enseigner les autres. L'ennemi de la grâce travaille avec une ardeur infatigable et par tous les moyens possibles à faire croire que la grâce nous est donnée suivant nos mérites, et qu'ainsi la grâce n'est plus une grâce (1) : et nous ne voudrons pas dire ce que nous pouvons dire d'après le témoignage de l'Écriture ? Nous craindrons de scandaliser, si nous parlons, celui qui ne peut comprendre la vérité; si nous ne craindrons pas que, par suite da notre silence, celui qui peut comprendre la vérité ne devienne victime de l'erreur?

41. Ou bien, en effet, la prédestination doit être prêchée, comme elle est clairement exprimée dans la sainte Écriture, en ce seul que dans les prédestinés les dons et la vocation de Dieu sont sans repentir; ou bien, on doit confesser que la grâce de Dieu est donnée suivant nos mérites, comme les Pélagiens le pensent, quoique, comme nous l’avons déjà dit souvent , on lise la condamnation de cette opinion par Pélage lui-même dans actes des évêques orientaux (2). Or, voici jusqu'à quel point ceux pour qui nous écrivons en ce moment sont éloignés de l'abominable hérésie des Pélagiens : ils ne veulent pas encore avouer, il est vrai, que ceux qui par

1. Rom. XI, 6. — 2. Actes de Pelage, n. 30.

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la grâce de Dieu deviennent obéissants et continuent à vivre dans l'obéissance, soient prédestinés ; mais ils reconnaissent cependant que cette grâce prévient la volonté de ceux qui la reçoivent : par là ils veulent faire entendre, non point que la grâce n'est point donnée gratuitement, conformément au langage de la vérité, mais plutôt qu'elle est donnée par suite des mérites antérieurs de la volonté, suivant l'erreur pélagienne dont le langage est ici directement contraire au langage de la vérité. Ainsi donc, la grâce prévient la foi elle-même : autrement, si la grâce était prévenue par la foi, elle le serait certainement aussi par la volonté, puisque la foi ne peut exister sans le concours de la volonté. Et si la grâce prévient la foi, par cette raison qu'elle prévient la volonté, elle prévient nécessairement toute obéissance ; elle prévient aussi la charité, par laquelle seule on obéit à Dieu sincèrement et avec joie; et la grâce opère toutes ces choses dans celui-là seulement à qui elle est donnée et en qui elle les a prévenues.

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CHAPITRE XVII. LE DOGME DE LA PRÉDESTINATION NE DOIT PAS PLUS INTERDIRE L'EXHORTATION A LA VERTU QUE LE DOGME DE LA GRACE EN GÉNÉRAL.

Parmi ces biens se trouve aussi la persévérance finale, qu'il est inutile de demander chaque jour au Seigneur, si elle n'est pas l'oeuvre du Seigneur lui-même par sa grâce dans celui dont il exauce les prières. Or, voyez combien il est contraire à la vérité, de nier que la persévérance, jusqu'à la fin de la vie présente, soit un don de Dieu : car c'est lui qui met un terme à cette vie au moment où il lui plaît ; et s'il choisit pour le faire le moment qui précède une chute imminente, il fait par là même persévérer l'homme jusqu'à la fin. Mais la libéralité et la bonté divines sont plus admirables encore et plus manifestes aux yeux des fidèles, quand elles donnent cette grâce même aux petits enfants, auxquels leur âge ne permet pas de recevoir l'obéissance. Dieu a donc sans aucun doute prévu qu'il donnerait ces dons qui sont sa propriété, à tous ceux à qui il les donne, et il les leur a préparés dans sa prescience. Ainsi, ceux qu'il a prédestinés il les a aussi appelés (1) de cette Vocation que je rappelle souvent

1. Rom. VIII, 30.

sans me lasser jamais, et dont il a été dit : " Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentir (1) ". Car, disposer dans sa prescience, qui n'est point sujette à l'erreur et au changement, ses opérations futures, c'est en cela uniquement, et pas en autre chose, que consiste de la part de Dieu la prédestination. Mais comme celui que Dieu a prévu devoir être chaste, sans qu'il en soit lui-même assuré, travaille cependant à être chaste; de même aussi celui que Dieu a prédestiné pour être chaste, quoiqu'il n'ait pas non plus d'assurance à cet égard, ne refuse pas de travailler également à l'être, sous prétexte qu'il a appris que l'état futur de son âme dépend d'un don de Dieu ; sa charité trouve au contraire un sujet de joie dans cette doctrine, et elle ne s'enfle point (2), comme s'il ne s'agissait pas d'un don gratuit. Ainsi non-seulement la prédication de la prédestination n'apporte point d'obstacle à ce travail, mais encore elle nous aide à nous glorifier dans le Seigneur toutes les fois que nous nous glorifions (3).

42. Ce que j'ai dit de la chasteté peut se dire en toute vérité de la foi, de la piété, de la charité, de la persévérance ; et, pour ne pas nommer chaque vertu en particulier, cela peut se dire de toute sorte d'obéissance à Dieu. Mais ceux qui prétendent que le commencement seul de la foi et la persévérance finale sont en notre pouvoir ; qui ne les regardent point comme des dons de Dieu ; qui croient que les pensées et la volonté nécessaires pour les obtenir et les conserver ne sont pas en nous l'oeuvre de Dieu, et qui avouent cependant que les autres vertus sont des dons de Dieu, accordés par lui à la foi de ceux qui les demandent; pourquoi ceux-là ne craignent-ils pas que la doctrine de la prédestination ne soit un obstacle pour l'exhortation aux autres vertus et pour la prédication de ces mêmes vertus ? Oseront-ils dire que celles-ci ne sont pas un objet de prédestination? Mais alors elles ne seraient pas des dons de Dieu, ou bien Dieu n'aurait pas su qu'il les donnerait un jour. Si au contraire elles sont des dons de Dieu, et si en même temps Dieu a prévu qu'il les donnerait, elles sont nécessairement l'objet d'un acte de prédestination de sa part. Conséquemment, puisqu'ils font eux-mêmes des exhortations à la chasteté, à la charité, à la piété et aux autres vertus qu'ils

1. Rom. XI, 29. — 2. I Cor. XIII, 4. — 3. Id. 31.

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reconnaissent être des dons de Dieu ; puisqu'ils ne peuvent nier que ces dons aient été connus d'avance par Dieu, et par là même qu'ils aient été l'objet d'un acte de prédestination; puisqu'ils ne disent pas néanmoins que leurs exhortations sont rendues impossibles par la prédication de la prédestination divine, c'est-à-dire, par la prédication de la prescience de Dieu relativement à ces dons qu'il devait donner lui-même : qu'ils reconnaissent donc aussi que leurs exhortations à la foi et à la persévérance finale ne sont pas rendues impossibles parce qu'on dit, ce qui est parfaitement vrai, que l'une et l'autre sont toujours des dons de Dieu, mais des dons connus d'avance par lui, c'est-à-dire, destinés d'avance à être octroyés; qu'ils reconnaissent que cette prédication de la prédestination empêche plutôt et confond l'erreur pernicieuse suivant laquelle la grâce de Dieu est donnée d'après nos mérites, de telle sorte que celui qui se glorifie devrait se glorifier, non pas dans le Seigneur, mais en lui-même.

43. Notre désir est de rendre cette vérité tout à fait évidente pour les esprits les plus lents : que ceux à qui il a été donné une intelligence saisissant rapidement la vérité, me pardonnent cette longueur. L'apôtre saint Jacques dit : " Si quelqu'un parmi vous manque de sagesse, il doit la demander à Dieu qui donne à tous en abondance et ne reproche rien; et elle lui sera donnée (1) ". Il est écrit aussi dans les Proverbes de Salomon : " Le Seigneur donne la sagesse (2) ". Et au livre de la Sagesse, dont l'autorité a été invoquée par de grands et doctes personnages qui ont étudié les divines Ecritures longtemps avant nous; au livre de la Sagesse donc, on lit par rapport à la continence : " Je a savais que personne ne peut être chaste, s'il ne reçoit de Dieu ce don : et c'était déjà un acte de sagesse, de savoir de qui venait ce don (3) ". Toutes deux, c'est-à-dire, pour ne point parler des autres, la continence et la sagesse, sont ainsi des dons de Dieu. Nos adversaires mêmes en conviennent : car ils ne sont pas Pélagiens et ne luttent pas avec la malignité et l'opiniâtreté des hérétiques contre une vérité si manifeste. "Mais ", disent-ils, " pour qu'elles nous soient données par Dieu , il faut qu'elles soient méritées par la

1. Jacq. I, 5. — 2. Prov. II, 6. — 3. Sag. VIII, 21.

foi dont le commencement nous appartient " : car ils prétendent glie le commencement de la foi et la persévérance jusqu'à la fin dans cette même foi, nous appartiennent à nous-mêmes, comme si nous ne les recevions point de Dieu. Or, sans aucun doute, ils contredisent en cela ces paroles de l'Apôtre : " Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu (1) ? " Ils contredisent pareillement celles-ci de Cyprien, martyr : " Nous ne devons nous glorifier en rien, puisque rien ne nous appartient (2) ". Nous avons dit déjà tout cela, et beaucoup d'autres choses qu'il serait fastidieux de répéter; nous avons montré que le commencement de la foi aussi bien que la persévérance finale sont des dons de Dieu; que Dieu n'a pas pu ne pas connaître d'avance tous les dons qu'il devait accorder dans la suite, et les personnes auxquelles il devait les accorder; que par là même ceux qu'il délivre et qu'il couronne ont été prédestinés par lui: nos adversaires croient devoir répondre à cela que " la doctrine de la prédestination rend inutile la prédication, par la raison qu'après avoir entendu cette doctrine, personne ne peut plus être excité par l'aiguillon des réprimandes ". Tel est leur langage, et, suivant eux , " on ne doit pas prêcher aux hommes que c'est par un don de Dieu que l'on arrive à la foi et que l'on persévère dans la foi, de peur de paraître, au lieu d'exhorter ses auditeurs, les porter plutôt au désespoir, quand ils penseront en eux-mêmes qu'il est impossible à l'ignorance humaine de connaître ceux à qui Dieu accorde ces dons et ceux à qui il ne les accorde pas ". Pourquoi donc eux-mêmes aussi bien que nous, prêchent-ils que la sa. gesse et la continence sont des dons de Dieu? Et si l'on prêche que l'une et l'autre sont des dons de Dieu, sans que les exhortations adressées aux hommes afin de les porter à pratiquer ces vertus deviennent pour cela impraticables, quelle raison ont-ils de penser que les exhortations par lesquelles nous engageons les hommes à venir à la foi et à y demeurer jusqu'à la fin, ne sont plus possibles, quand nous déclarons que ces deux choses sont des dons de Dieu, comme le témoignage des divines Ecritures le prouve clairement ?

44. Mais, pour ne rien dire de la continence,

1. I Cor. IV, 7. —2. A Quirin. liv. III, ch. IV.

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et pour circonscrire le débat dans les limites de ce qui a rapport à la sagesse, l'apôtre saint Jacques, déjà nommé par nous ci-dessus, s'exprime en ces termes : " La sagesse qui vient d'en haut est premièrement chaste ; elle est a ensuite pacifique , modeste , facile à persuader, pleine de miséricorde et de bons a fruits, au-dessus de tout prix, sans dissimulation (1) ". Voyez-vous, dites-moi , combien sont nombreux et grands les biens que la sagesse apporte avec elle en descendant du Père des lumières? Car, comme dit ailleurs le même apôtre, " toute grâce excellente et tout don parfait vient d'en haut, et descend du Père des lumières (2)". Pourquoi donc, sans parler des autres , réprimandons-nous les impudiques et les querelleurs, en même temps que nous leur prêchons que la sagesse, pudique et pacifique, est un don de Dieu? Comment ne craignons-nous pas que, effrayés par l'incertitude où ils sont relativement à la volonté divine, ils ne trouvent dans cette prédication, au lieu d'une exhortation véritable, un sujet de désespoir? Comment ne craignons-nous pas que l'aiguillon de nos réprimandes, au lieu de les exciter contre eux-mêmes, ne les excite plutôt contre nous, quand nous leur reprochons de ne pas avoir des choses qui; de notre propre aveu, ne sont pas du domaine de la volonté de l'homme, mais bien des dons de la libéralité divine ? Pourquoi enfin la prédication de cette grâce n'a-t-elle pas fait craindre à ce même apôtre saint Jacques de réprimander les esprits enclins à la discorde, et de leur dire : " Si vous avez dans le coeur une jalousie pleine d'amertume et un esprit de contention, ne vous en glorifiez point et ne mentez point a contre la vérité : ce n'est point là la sagesse qui vient d'en haut, mais une sagesse terrestre, animale, diabolique : car là où subsiste l'amour de la discorde et l'esprit de la contention , là se trouve aussi l'inconstance et toute sorte d'oeuvres perverses (3) ? " Ainsi il faut réprimander les esprits inquiets ; nous avons sur ce point le témoignage des divines Ecritures et celui de notre manière d'agir à cet égard, laquelle nous est commune avec nos adversaires ; et quoique nous prêchions que la sagesse pacifique par laquelle sont redressés et guéris les esprits contentieux, est un don de Dieu, cela ne rend nullement cette

1. Jacq. III, 17. — 2. Id. I, 17. — 3. Id. III, 14-16.

réprimande impraticable; mais il faut réprimander de même aussi ceux qui n'ont pas la foi , ou ceux qui ne persévèrent pas dans la foi, et cette réprimande ne sera pas rendue impossible par la prédication de la grâce de Dieu, suivant laquelle la foi et la constance dans la foi sont pareillement des dons de Dieu. Car, quoique la sagesse soit obtenue par la foi (le même apôtre saint Jacques, après avoir dit : " Si quelqu'un parmi vous a besoin de sagesse, qu'il la demande à Dieu ; car Dieu donne à tous en abondance, et ne reproche rien ; et elle lui sera donnée ", le même Apôtre ajoute aussitôt : " Mais qu'il demande avec foi , sans hésiter aucunement (1) "); quoique, d'autre part, la foi soit donnée avant qu'elle ait été demandée par celui à qui elle est donnée; ce n'est pas une raison pour dire que la foi n'est pas un don de Dieu, mais qu'elle vient de nous-mêmes, puisqu'elle nous a été donnée sans même que nous l'ayons demandée. Saint Paul dit en effet en termes très-clairs : " Que la paig et la charité avec la foi soient à nos frères, par Dieu le Père et par le Seigneur Jésus-Christ (2) ". La foi vient donc aussi de celui de qui viennent la paix et la charité ; et c'est pour cette raison que nous lui demandons, non-seulement de l'augmenter dans ceux qui la possèdent, mais aussi de la donner à ceux qui ne l'ont pas encore.

45. D'ailleurs, ceux pour qui nous écrivons en ce moment et qui soutiennent que la prédication de la prédestination et de la grâce rend les exhortations impossibles ; ceux-là mêmes n'exhortent pas seulement les hommes aux vertus qu'ils prétendent ne pas être données par Dieu, mais venir de nous-mêmes, tels que le commencement de la foi et la persévérance jusqu'à la 6n : ils devraient cependant le faire et se borner à exhorter à la foi ceux qui ne croient pas, et à la persévérance dans la foi ceux qui croient. Quant aux vertus qu'ils reconnaissent comme nous être des dons de Dieu (et en cela ils s'unissent à nous pour confondre l'erreur des Pélagiens), par exemple la chasteté, la continence, la patience et les autres vertus nécessaires pour bien vivre; quant à ces dons, dis-je, que nous obtenons du Seigneur par la foi, nos adversaires devraient seulement montrer d'abord qu'il faut les demander dans la prière, et ensuite les

1. Jacq. I, 5, 6. — 2. Eph. VI, 23.

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demander soit pour eux-mêmes, soit pour les autres; mais ils ne devraient exhorter personne à les acquérir et à les conserver. Et puisque au contraire ils font autant qu'il est en eux des exhortations à ce sujet; puisqu'ils avouent qu'on doit exhorter les hommes à acquérir et à conserver ces vertus, ils montrent assez par là que les exhortations soit à la foi, soit à la persévérance jusqu'à la fin,ne sont nullement rendues impossibles, par le fait seul que nous prêchons que l'une et l'autre sont des dons de Dieu, et que personne ne doit se les attribuer à soi-même, mais à Dieu.

46. Cependant, disent-ils, " c'est toujours par sa propre faute qu'un homme abandonne la foi; c'est parce qu'il cède et consent à la tentation avec laquelle il agit en abandonnant la foi". Qui le nie? Mais ce n'est point là une raison pour dire que la persévérance dans la foi n'est pas un don de Dieu. Car celui-là demande chaque jour la persévérance, qui répète ces paroles : " Et ne nous induisez pas en tentation (1) " ; et s'il est exaucé, il la reçoit : et par là même qu'il demande chaque jour de persévérer, il est évident qu'il ne place pas en lui-même, mais en Dieu, l'espoir de sa propre persévérance. Au reste, je ne veux rien dire d'offensant, et j'aime mieux leur laisser à penser comment doit être qualifiée cette opinion qu'ils se sont formée à eux-mêmes, et suivant " laquelle la prédication de la prédestination, au lieu d'être une exhortation véritable, est plutôt une source de désespoir pour les auditeurs ". C'est enseigner par là que l'homme désespère de son salut, dès qu'il a appris à placer son espérance, non pas en lui-même, mais en Dieu ; tandis que le Prophète s'écrie : " Maudit soit quiconque place son espérance dans l'homme (2) ".

47. Ainsi donc, ces dons que Dieu donne aux élus appelés selon son décret, ces dons parmi lesquels se trouvent le commencement de la foi et la persévérance dans la foi jusqu'au terme de cette vie, comme nous l'avons prouvé par des témoignages si nombreux de la raison et de l'autorité; ces dons de Dieu, dis-je, si la prédestination que nous défendons n'existe pas, n'ont pas été connus de la prescience divine; or, ils l'ont été certainement, et par là même la prédestination que nous défendons existe sans aucun doute.

1. Matt. VI, 13. — 2. Jérém. XVII, 5.

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CHAPITRE XVIII. LA PRESCIENCE ET LA PRÉDESTINATION.

C'est pour cela que cette même prédestination est quelquefois désignée sous le nom de prescience, comme dans ces paroles de l'Apôtre : " Dieu n'a point rejeté son peuple qu'il a connu dans sa prescience ". Ici ces mots; " Qu'il a connu dans sa prescience ", ne peuvent pas être interprétés autrement que dans ce sens : " Qu'il a prédestiné " ; le contexte même le prouve d'ailleurs clairement, Saint Paul parlait des restes des Juifs qui furent sauvés, tandis que les autres périrent. Car il avait dit plus haut que le Prophète avait adressé à Israël ces paroles : " J'ai pendant tout le jour tendu les mains à ce peuple incrédule et contredisant " ; et comme s'il eût été répondu à saint Paul : Où sont donc les promesses que Dieu a faites à Israël? il ajoute aussitôt : " Je dis donc : Est-ce que Dieu a rejeté son peuple? Non, certes; car moi-même je suis israélite, de la race d'Abraham, de la tribu de Benjamin " ; comme s'il disait: Car moi aussi je suis de ce peuple même. Il ajoute ensuite ces paroles sur les quelles s'appuie notre argumentation. " Dieu n'a point rejeté son peuple, qu'il a connu dans sa prescience ". Et pour montrer qui ces restes ont survécu par la grâce de Dieu, et non point par le mérite de leurs oeuvres personnelles, il continue en ces termes: " Ne savez-vous pas ce qui est dit d'Elie dans l'Ecriture; comment il demande justice à Dieu contre Israël? " etc. " Mais ", ajoute-t-il, " qu'est-ce que Dieu lui répond ? Je me sui réservé sept mille hommes qui n'ont point fléchi le genou devant Baal ". Dieu ne dit point : " Sept mille hommes m'ont été réservés " ; ni : " Sept mille hommes se sont réservés à moi " ; mais il dit: " Je me les suis réservés ". Saint Paul continue : " De même donc, en ce temps aussi, un reste a été sauvé par l'élection de la grâce. Mais si c'est par la grâce, ce n'est donc point par les oeuvres; autrement. la grâce ne serait plus une grâce ". Puis, revenant à ce que j’ai rapporté tout à l'heure : " Qu'est-il dont arrivé? " dit-il, et il répond : " Ce qui cherchait Israël, il ne l'a point trouvé; ceux au contraire qui ont été choisis, l'ont trouvé; les autres ont été aveuglés (1) ". Par

1. Rom. X, 21, XI, 7.

375

cette élection donc, et par ces restes dont le salut a été l'effet de l'élection de la grâce, il a voulu faire entendre le peuple que Dieu n'a point rejeté, précisément parce qu'il l'a connu dans sa prescience. C'est là cette élection par laquelle Dieu a choisi ceux qu'il a voulu en Jésus-Christ avant la formation du monde, pour qu'ils fussent saints et sans tache en sa présence, dans la charité, les prédestinant à être adoptés pour ses enfants (1). Conséquemment, dès lors que l'on comprend ces paroles, il n'est plus permis de nier ou même de douter que saint Paul voulait parler de la prédestination, quand il disait : " Dieu n'a point rejeté son peuple, qu'il a connu dans sa prescience ". Il a connu, en effet, dans sa prescience les restes qu'il devait se réserver selon l'élection de la grâce. Et voilà précisément en quoi consiste la prédestination : car sans aucun doute il a connu dans sa prescience, s'il a prédestiné ; et avoir prédestiné, ce n'est pas autre chose qu'avoir connu dans sa prescience ce qu'il devait faire lui-même.

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CHAPITRE XIX. LA PRÉDESTINATION ENSEIGNÉE PAR SAINT CYPRIEN, SAINT AMBROISE, SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE.

48. Conséquemment, quand nous voyons dans les livres de quelques interprètes de la parole divine le mot de prescience de Dieu ", et qu'il s'agit de la vocation des élus; ne pouvons-nous pas entendre par ces mots la prédestination elle-même ? Peut-être, en effet, ont-ils mieux aimé se servir de cette expression dans cette circonstance, parce que d'une part elle est plus facilement comprise, et que d'autre part, loin d'être opposée, elle est tout à fait conforme au dogme de la prédestination de la grâce tel que l'enseigne l'Eglise. Personne, je le sais, n'a pu, si ce n'est par erreur, discuter contre la prédestination telle que nous la défendons en nous appuyant sur les saintes Ecritures. Mais je crois aussi que, pour ceux qui désirent connaître le sentiment des auteurs qui ont traité ce sujet, les témoignages si clairs que nous avons cités de Cyprien et d'Ambroise, doivent leur suffire; l'autorité de ces hommes dont la sainteté, la foi et la connaissance profonde du christianisme sont publiées par tout l'univers, doit suffire à leur persuader, d'une part, que leur

1. Eph. I, 4, 5.

devoir est de croire et de prêcher d'une manière absolue la gratuité de la grâce divine, comme on doit réellement la croire et la prêcher; et d'autre part, qu'ils ne doivent point regarder cette prédication comme opposée à celle par laquelle nous stimulons les paresseux ou par laquelle nous réprimandons les méchants : car ces deux personnages prêchaient la grâce de Dieu, l'un en ces termes : " Nous ne devons nous glorifier en rien, puisque rien ne nous appartient (1) " ; et l'autre en ceux-ci : " Notre coeur et nos pensées ne sont pas en notre pouvoir (2) " ; et cependant, ils ne cessaient pas pour cela d'exhorter et de réprimander, dans le but (le faire observer les commandements de Dieu. Ils ne craignaient pas qu'on leur dît : Pourquoi nous exhortez-vous ? pourquoi nous réprimandez-vous, s'il ne nous appartient pas de parvenir à aucun bien, et si notre coeur lui-même n'est pas en notre pouvoir? La crainte de s'entendre adresser ce reproche ne pouvait pas se présenter à leur esprit, parce qu'ils voyaient qu'il est donné seulement à un très-petit nombre de recevoir la doctrine du salut, de Dieu directement ou par le ministère d'un ange céleste, sans avoir entendu aucune prédication humaine; tandis qu'il est donné à un grand nombre de recevoir la foi divine par le ministère des hommes. Mais, de quelque manière que la parole de Dieu parvienne aux oreilles humaines, il est certain que c'est un don de Dieu de l'entendre de telle sorte qu'on y obéisse.

49. C'est pour cela que ces doctes interprètes de la parole divine, dont nous avons plus haut cité les noms, ont enseigné, comme on doit le croire, que la grâce de Dieu est une grâce véritable; en d'autres termes, qu'elle n'est prévenue par aucun mérite de l'homme; en même temps que, d'autre part, ils faisaient des exhortations pressantes en faveur de l'observation des préceptes divins, afin que ceux qui auraient reçu le don d'obéissance apprissent par ce moyen à quels ordres ils devaient obéir. Car s'il est Certain que la grâce n'est prévenue par aucun mérite de notre part, il est évident aussi que nos actions, nos paroles , nos pensées sont méritoires toutes les fois qu'elles sont inspirées par une volonté bonne ; mais Cyprien a renfermé en

1. Cyprien à Quirinus, liv. III, ch. IV. — 2. Ambr. De la Fuite du siècle, ch. I.

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deux mots tous les genres de mérites, quand il a dit : " Nous ne devons nous glorifier en rien, parce que rien ne nous appartient ". Et en disant : " Notre coeur et nos pensées ne sont pas en notre pouvoir ", Ambroise n'a point voulu exclure les actions et les paroles, car il n'y a aucune action ni aucune parole qui rie procède du coeur et de la pensée. Mais Cyprien, ce martyr si glorieux, ce docteur dont le langage répand tant de lumières, que pouvait-il ajouter encore, après nous avoir avertis que nous sommes obligés, quand nous récitons l'Oraison dominicale, de prier même pour les ennemis de la foi chrétienne? Il montre aussi en cet endroit que, par rapport au commencement de la foi, sa pensée est que ce commencement est un don de Dieu; et, par rapport à la persévérance finale, il prouve que l'Eglise de Jésus-Christ prie tous les jours précisément parce que Dieu seul accorde ce don à ceux qui ont persévéré.

Le bienheureux Ambroise, expliquant ces paroles de l'Evangéliste saint Luc : " Il m'a paru, à moi aussi (1) ", dit dans le même sens : " Ce que l'Evangéliste déclare avoir vu, peut n'avoir pas été vu par lui seul. Car cette vision n'a pas été seulement un acte de la volonté humaine, elle a été aussi un effet du bon plaisir de celui qui parle en nous, du Christ qui opère en nous, afin que ce qui est bon en soi nous paraisse bon aussi à nous-mêmes : car il appelle tous ceux dont il a compassion. C'est pourquoi celui qui suit le Christ, quand on lui demande pourquoi il a voulu être chrétien, peut répondre : Il m'a paru, à moi aussi. Et en s'exprimant ainsi, il ne nie point que Dieu ait vif la même chose ; car c'est Dieu qui prépare la volonté des hommes (2) ". C'est en effet par la grâce de Dieu, que Dieu est glorifié " par les saints (3) ". Dans le même ouvrage , c'est-à-dire , dans l'explication du même Evangile, quand il fut arrivé à cet endroit où il est rapporté que les Samaritains ne voulurent pas recevoir le Seigneur allant à Jérusalem, il dit pareillement : " Apprenez encore ici que le Seigneur ne voulut pas être reçu par des hommes dont la conversion n'avait pas été faite avec une simplicité d'esprit véritable. Car, s'il l'avait voulu, il leur aurait donné là piété qu'ils n'avaient

1. Luc, I, 3. — 2. Prov. VIII, suivant les Sept. — 3. Préface du Commentaire sur saint Luc.

pas. L'Evangéliste lui-même a d'ailleurs fait connaître la raison pour laquelle les Samaritains ne le reçurent point: " Ce fut ", dit-il, " parce qu'il leur parut être un voyageur allant à Jérusalem (1). Les disciples, au contraire, désiraient ardemment être reçus dans la Samarie. Mais Dieu appelle ceux à qui il daigne accorder cette faveur, et il rend religieux ceux qu'il veut (2) ". Que demanderons-nous de plus évident , de plus manifeste aux autres auteurs qui ont traité de la parole de Dieu, si nous avons le désir d'apprendre d'eux aussi les choses qui sont clairement contenues dans les Ecritures?

Mais aux témoignages de ces deux auteurs, qui ont dû être suffisants, ajoutons-en un troisième, celui de saint Grégoire, qui déclare que croire en Dieu et confesser cette foi, ce sont deux dons de Dieu : " Confessez, je vous prie ", dit-il, " la Trinité en un seul Dieu, ou, si vous préférez ces autres expressions, dites que la Trinité existe en une seule nature divine; et des prières seront adressées à Dieu, afin que le Saint-Esprit vous donne de prononcer cette parole " ; c'est-à-dire, des prières seront adressées à Dieu, afin que par lui le pouvoir vous soit donné de confesser de bouche ce qui fait l'objet de votre croyance. " Car il vous donnera ce pouvoir, j'en ai la certitude; après vous avoir donné la première chose, il vous donnera aussi la seconde (3) " ; celui qui vous a donné de croire, vous donnera aussi de confesser votre croyance.

50. Ainsi, ces docteurs si grands et si saints disent qu'il n'y a aucune chose dont nous puissions nous glorifier comme nous appartenant en propre, et comme ne nous ayant pas été donnée par Dieu; que notre coeur lui. même et nos pensées ne sont pas en notre pouvoir: ils donnent tout à Dieu et confessent que nous recevons de lui la grâce de nous convertir à lui, de manière à persévérer dans cet état; ils confessent que nous recevons de lui la grâce de reconnaître comme bon ce qui est bon en soi et de le vouloir, la grâce de le glorifier lui-même et de recevoir le Christ, de devenir dévots et pieux, après avoir vécu sans dévotion; de croire à la Trinité, et de confesser de bouche ce que nous croyons ; or, en parlant ainsi ils attribuent

1. Luc, IX, 53. — 2. Liv. VII sur saint Luc, n. 27. — 3. Grég. de Naz. Disc. XLIV, sur la Pentecôte.

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par là même tout à Dieu, ils reconnaissent les dons de Dieu et attestent que ces dons nous viennent de lui et non pas de nous-mêmes. Qui pourra dire que ces docteurs, en même temps qu'ils confessaient ainsi la grâce de Dieu, osaient néanmoins nier la prescience divine qui est confessée non-seulement par les hommes instruits, mais même par les hommes les plus ignorants? Si donc ils savaient, d'une part, que ces dons viennent de Dieu, et si, d'autre part, ils n'ignoraient pas que Dieu a vu dans sa prescience qu'il devait les donner, et que ce même Dieu n'a pas pu ne pas connaître d'avance ceux qui devaient les recevoir, ils croyaient évidemment la doctrine de la prédestination telle qu'elle a été enseignée par les Apôtres, et telle que nous la défendons plus explicitement , et avec un soin plus minutieux contre de nouveaux hérétiques : et cependant, quand ils prêchaient l'obéissance, et qu'ils exhortaient à la pratique de cette vertu avec toute l'ardeur dont ils étaient capables, personne n'aurait eu le droit de leur dire : Si vous ne voulez pas que l'obéissance, à laquelle vous nous excitez d'une manière si chaleureuse, vienne à se refroidir dans notre coeur, ne nous prêchez point cette grâce divine par laquelle vous dites que Dieu donne les vertus que vous nous exhortez à pratiquer.

51. Conséquemment, si les Apôtres et les docteurs de l'Église qui. leur ont succédé et les ont imités, ont tous fait l'une et l'autre chose, c'est-à-dire, s'ils ont prêché avec sincérité que la grâce de Dieu ne nous est pas donnée suivant nos mérites; et si en même temps ils ont travaillé à faire pratiquer avec piété l'obéissance aux préceptes du salut comment nos adversaires, obligés de se rendre intérieurement à la force irrésistible de la vérité, pensent-ils pouvoir nous dire intérieurement avec raison : " Quoique ce que l'on dit de la prédestination des bienfaits de Dieu, soit véritable, il ne faut pas cependant le prêcher aux peuples (1) ". Il faut certainement le prêcher, afin que celui qui a des oreilles pour entendre, l'entende (2). Mais qui possède ces oreilles, s'il ne les a point reçues de Celui qui dit : " Je leur donnerai un coeur pour me connaître, et des oreilles qui entendront (3)? " Certes, celui qui ne les a point reçues, peut rejeter

1. Voir, tom. III, les lettres de saint Hilaire et de saint Prosper. — 2. Luc, VIII, 8. — 3. Baruch, II, 31.

ce qu'il entend ; mais celui qui comprend, doit recueillir ces paroles et s'en nourrir, il doit s'en nourrir et y puiser la vie. On doit prêcher la piété, afin que celui qui a des oreilles pour entendre, rende à Dieu le culte qui lui est dû ; on doit prêcher la chasteté, afin que celui qui a des oreilles pour entendre, ne fasse servir ses membres à aucune action déshonnête; on doit prêcher la charité, afin que celui qui a des, oreilles pour entendre, aime Dieu et le prochain ; mais il faut de même aussi prêcher la prédestination des bienfaits de Dieu, afin que celui qui a des oreilles pour entendre, ne se glorifie pas en lui-même, mais dans le Seigneur.

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CHAPITRE XX. AVANT MÊME L'HÉRÉSIE DE PÉLAGE, AUGUSTIN ENSEIGNAIT LA PRÉDESTINATION.

52. Nos adversaires disent encore : " Il n'était pas nécessaire de jeter, par l'incertitude que fait naître une question de ce genre, le trouble dans le coeur d'une foule de personnes dont l'intelligence est bornée : car, sans cette doctrine de la prédestination, la foi catholique n'a pas été défendue avec moins d'avantages durant bien des années, contre tels ou tels hérétiques, mais surtout contre les Pélagiens, par cette multitude de livres qu'avaient écrits des hommes catholiques ou non catholiques, et par ceux que nous avions écrits à notre tour (1) ". Je suis grandement étonné qu'ils tiennent un pareil langage : comment peuvent-ils perdre ainsi de vue, sans parler ici des autres, les livres que nous avons écrits nous-mêmes, et publiés avant que les Pélagiens eussent commencé à paraître? Comment ne voient-ils pas que dans beaucoup d'endroits de ces livres nous avons, sans même savoir qu'elle devait exister, porté des coups mortels à l'hérésie pélagienne, en prêchant la grâce par laquelle Dieu nous délivre de nos erreurs et de nos moeurs mauvaises, sans aucun mérite précédent de notre part, et seulement par un acte de sa miséricorde toute gratuite? C'est en effet ce que j'ai commencé à développer d'une manière plus complète, dans la discussion écrite que j'adressai à Simplicien, d'heureuse mémoire, évêque de l'Église de Milan; au commencement de mon épiscopat, quand j'eus appris que le commencement de la foi est un don

1. Voir, tom. III, la lettre d'Hilaire, n. 8.

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de Dieu, et que je l'enseignais expressément.

53. Parmi mes opuscules, en est-il un seul qui ait pu être lu plus souvent et avec plus d'intérêt que les livres de mes Confessions? Quoique je les aie publiées avant la naissance de l'hérésie pélagienne, il est certain que j'y ai dit à notre Dieu, et que je le lui ai dit bien des fois : " Donnez ce que vous commandez, et commandez ce que vous voulez (1) ". Ces paroles écrites de ma main, ayant été citées en présence de Pélage, à Rome, par un de mes frères, mon collègue dans l'épiscopat, Pélage ne put les supporter et il mit dans sa réplique une vivacité telle qu'il fut sur le point d'en venir aux mains avec celui qui les avait citées. Mais qu'est-ce que Dieu nous commande tout d'abord, et par dessus tout, sinon de croire en lui? C'est donc lui-même qui donne précisément cette grâce, si j'ai eu raison de lui dire : " Donnez ce que vous commandez ". Et quand, dans ces mêmes livres encore, j'ai fait l'histoire de ma conversion (2), quand j'ai rapporté que j'avais été converti par Dieu à cette même foi contre laquelle je dirigeais auparavant les traits impuissants et sans cesse renouvelés de mon verbiage furibond, ne vous souvenez-vous pas que mon récit indiquait clairement que mon salut avait été accordé aux larmes sincères et quotidiennes de ma mère ? Aux mêmes endroits aussi j'ai déclaré hautement que Dieu par sa grâce convertit à la vraie foi, non-seulement les volontés humaines qui sont éloignées, mais celles même qui sont ennemies de cette foi. Quant aux progrès dans la persévérance, vous savez, et, si vous le voulez, vous pouvez vous en convaincre de nouveau; vous savez, dis-je, comment j'ai prié Dieu de me les accorder. Ainsi tous les dons de Dieu qui ont été dans cet ouvrage l'objet de mes voeux ou de mes louanges, qui oserait, je ne dis pas nier, mais seulement douter que Dieu, dans sa prescience, ait su qu'il devait les donner, et qu'il n'ait jamais pu ne pas connaître ceux à qui il devait les donner? Or, telle est la prédestination manifeste et incontestable des saints : prédestination que nous avons été plus lard dans la nécessité de défendre d'une manière plus complète et avec plus de soin , dès que nous avons discuté contre les Pélagiens. Car

1. Liv. X, chap. XIX, XXXI, XXXVII. — 2. Liv. III, chap. XI, XII, et liv. IX, chap. VIII.

nous avons appris que chaque hérésie en particulier a fait naître au sein de l'Eglise des discussions spéciales dans lesquelles il fallait défendre les divines Ecritures avec plus de soin que si on n'avait pas été obligé de le faire par des motifs de ce genre. Et si nous avons été obligé de défendre, avec plus de développements et plus d'éclaircissements, dans le présent ouvrage, les passages des Ecritures où la prédestination est enseignée, n'est-ce pas précisément parce que les Pélagiens prétendent que la grâce de Dieu est donnée suivant nos mérites? doctrine qui évidemment n'est pas autre chose que la négation complète de la grâce.

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CHAPITRE XXI. QU’ELLE INGRATITUDE DE NIER LA GRACE.

54. C'est donc pour détruire cette opinion contraire à la reconnaissance que nous devons à Dieu et ennemie des bienfaits gratuits par lesquels il nous délivre, c'est pour cela que, suivant les Ecritures où nous avons déjà puisé beaucoup de preuves, nous établissons que le commencement de la foi et la persévérance jusqu'à la fin dans la foi, sont des dons de Dieu. Car si nous disons que le commence. ment de la foi vient de nous, et que, parce commencement, nous méritons de recevoir les autres dons de Dieu, les Pélagiens concluent de là que la grâce de Dieu nous est donnée par suite de nos mérites : doctrine qui répugne tellement à la foi catholique, que Pélage l'a condamnée pour n'être pas condamné lui-même. Pareillement, si nous disons que notre persévérance nous vient de nous-mêmes, et non pas du Seigneur, ils répondent que le commencement de la foi vient de nous-mêmes aussi bien que la fin, et voici comment ils raisonnent pour le prouver: Si nous pouvons par nous-mêmes persévérer jusqu'à la fin dans la foi, à plus forte raison nous pouvons par nous-mêmes aussi commencer à croire, car il est plus difficile de donner à une chose sa dernière perfection que de la commencer : voilà comment parfois ils prétendent établir que la grâce de Dieu est donnée suivant nos mérites. Si, au con. traire, l'un et l'autre sont des dons de Dieu, et si Dieu a su dans sa prescience qu'il donnerait un jour ces dons qui lui appartiennent (qui oserait affirmer qu'il ne l'a pas su?), on (379) doit donc prêcher la prédestination, afin de pouvoir démontrer par des preuves inattaquables que la grâce de Dieu est une grâce véritable, c'est-à-dire qu'elle n'est pas donnée suivant nos mérites.

55. A la vérité, dans le livre qui a pour titre : De la Correction et de la Grâce, et dont les exemplaires n'ont pu suffire à tous nos amis, je crois avoir déclaré que la persévérance finale est un don de Dieu (1), en des termes plus explicites et plus clairs, si mes souvenirs ne me trompent, que dans aucun autre, ou du moins dans presque aucun autre de mes écrits antérieurs. Mais pour enseigner la même doctrine aujourd'hui, il me suffit de répéter ce que d'autres ont dit avant moi. Car, le bienheureux Cyprien expliquant, comme nous l'avons montré déjà, les demandes que nous faisons dans l'Oraison dominicale, a dit que , dans la première demande même, la persévérance est l'objet de notre prière; il a affirmé qu'en disant, après avoir été déjà sanctifiés dans le baptême: " Que votre nom soit sanctifié (2) ", nous demandons précisément de persévérer dans ce que nous avons commencé d'être. Cependant, que ceux à qui je ne puis déplaire, parce qu'ils m'ont donné leur affection, et qui , comme vous me l'écrivez, font profession d'embrasser tous mes sentiments , même dans les choses étrangères à la question présente; que ceux-là, dis-je, voient si dans les dernières parties du premier des deux livres que j'ai écrits à Simplicien, évêque de Milan, au commencement de mon épiscopat, avant la naissance de l'hérésie pélagienne, il reste quelque passage où serait révoquée en doute la vérité de ce principe, que la grâce de Dieu n'est point donnée suivant nos mérites; qu'ils voient si je n'ai pas établi suffisamment en cet endroit, que le commencement de la foi est, lui aussi, un don de Dieu ; si; quoique je ne l'aie pas dit en termes exprès, il ne ressort pas clairement de l'ensemble de mes paroles, que la persévérance finale est donnée par celui-là seul qui nous a prédestinés pour son royaume et pour sa gloire. De plus, la lettre même que j'ai écrite à saint Paulin, évêque de Nole, contre les Pélagiens, il est vrai, ruais sans qu'elle ait été jusqu'à ces derniers temps l'objet d'aucune contradiction de la part de nos adversaires; cette lettre n'a-t-elle pas été

1. Ci-dessus, de la Correction et de la Grâce, n. 10. — 2. Matt. VI, 9.

publiée par moi depuis plusieurs années ? Qu'ils lisent aussi avec attention celle que j'adressai à Sixte, prêtre de l'Eglise romaine, au moment où la lutte entre les Pélagiens et moi était poussée avec le plus d'ardeur; et ils la trouveront semblable à celle qui fut adressée à Paulin. Ils reconnaîtront par là que ce qui, à mon grand étonnement, leur déplaît aujourd'hui, a été dit et mis par écrit depuis plusieurs années déjà contre l'hérésie pélagienne. Je ne prétends pas cependant que l'on doive embrasser tous mes sentiments et me prendre pour guide, même en dehors des choses où l'on reconnaît que je ne suis point dans l'erreur : car j'écris aujourd'hui des livres où j'ai entrepris de revoir mes faibles ouvrages, précisément afin de montrer que moi-même j'ai quelquefois varié dans mes enseignements. Je crois au contraire avoir, par la miséricorde de Dieu, fait des progrès en écrivant, mais non pas avoir commencé par la perfection ; et il y aurait dans mes paroles plus de présomption que de vérité, si même aujourd'hui je disais que, dans cet âge avancé, je suis parvenu enfin à écrire d'une manière parfaite et sans aucune erreur. Ce qui est important au contraire, c'est de savoir jusqu'où va une erreur et en quoi elle consiste; c'est de savoir aussi avec quelle facilité telle ou telle personne corrige son erreur, ou avec quelle opiniâtreté elle s'efforce de la soutenir. Il y a, en effet, pour un homme que le dernier jour de sa vie trouve marchant dans la voie du progrès, tout lieu d'espérer que la mort lui donnera ce à quoi il n'était pas encore parvenu, malgré ses efforts, et que le jugement lui procure sa dernière perfection plutôt que son châtiment.

56. C'est pourquoi, si je ne consens pas à être ingrat à l'égard des hommes qui m'ont donné leur affection, parce que mes travaux ont été pour eux d'une certaine utilité : à combien plus forte raison ne serai-je pas ingrat vis-à-vis de Dieu, que nous n'aimerions pas, si lui-même ne nous avait aimés auparavant et ne nous avait donné la grâce de l'aimer? Car c'est de lui que vient la charité (1) : comme il a été dit par des hommes à qui il a donné non-seulement d'avoir pour lui un amour ardent, mais encore d'être de grands prédicateurs de sa parole. Or, quelle ingratitude plus odieuse que de nier la grâce

1. I Jean, IV, 7.

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même de Dieu, en disant qu'elle est donnée suivant nos mérites? La foi catholique a repoussé avec horreur cette doctrine enseignée par les Pélagiens ; elle en a fait contre Pélage le sujet d'une accusation capitale : Pélage lui-même l'a condamnée, non pas, il est vrai, par amour pour la vérité de Dieu, mais par la crainte de sa propre condamnation. Cependant, quiconque a, comme tout catholique fidèle, horreur de dire que la grâce de Dieu est donnée suivant nos mérites, ne doit pas non plus se dispenser de croire à la grâce de Dieu par laquelle il a obtenu miséricorde pour devenir fidèle; et de plus, il doit attribuer pareillement à la grâce de Dieu la persévérance finale par laquelle il obtient miséricorde pour ne pas être induit en tentation, comme il le demande chaque jour dans ses prières. D'autre part, les dons par lesquels nous menons une vie régulière et qui, de l'aveu même de nos adversaires, sont accordés gratuitement par Dieu à notre foi, ces dons sont comme des liens intermédiaires entre le commencement de la foi et la perfection de la persévérance. Or, Dieu a su, dans sa prescience, qu'il donnerait à ceux qui sont appelés par lui toutes ces choses, savoir, le commencement de la foi et les autres dons qu'il accorde jusqu'à la fin. C'est donc par une opiniâtreté incompréhensible que l'on ose contredire la doctrine de la prédestination, ou révoquer en doute une vérité aussi incontestable.

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CHAPITRE XXII. MANIÈRE DE PRÊCHER AU PEUPLE LA PRÉDESTINATION.

57. Il ne faut pas cependant prêcher cette doctrine aux peuples, de telle sorte que, aux yeux de la foule ignorante ou dont l'intelligence est trop peu exercée, elle paraisse être opposée au but qu'elle a en vue, de même qu'on paraîtrait réfuter la doctrine de la prescience de Dieu (doctrine que nos adversaires ne peuvent certainement pas rejeter), si l'on disait aux hommes : " Soit que vous couriez, soit que vous demeuriez en repos, vous serez tels que vous avez été vus dans la prescience de celui qui ne peut se tromper ". Il n'appartient qu'à un médecin fourbe ou ignorant de faire d'un remède utile par lui-même, une application telle qu'il ne serve de rien, ou même qu'il devienne nuisible. Voici au contraire le langage que l'on doit tenir : " Courez de telle sorte que vous a remportiez le prix (1) ", et que par votre course même vous appreniez que vous avez été connus d'avance comme devant, la remplir avec succès; on peut également, en prêchant la prescience de Dieu, employer toute autre forme de langage, pourvu qu'on ne paraisse pas autoriser les hommes à demeurer oisifs et paresseux.

58. Ainsi, d'après les desseins bien arrêtés de la volonté divine par rapport à la prédestination, les uns doivent cesser un jour d'être infidèles, et, après avoir reçu la volonté d'obéir, se convertir à la foi, ou persévérer dans la foi; les autres, au contraire, retenus jusqu'à présent dans les délices coupables du péché, s'ils ont été, eux aussi, prédestinés, ne sont pas encore sortis de cet état par la raison que la grâce, en tant qu'elle fait miséricorde, ne les en a pas encore tirés. Car, si quelques-uns n'ont pas encore été appelés parmi ceux que Dieu par sa grâce a prédestinés pour être élus, ils recevront certainement cette même grâce qui leur donnera de vouloir être élus et de l'être réellement; si quelques autres, au contraire, obéissent, mais sans avoir été prédestinés pour le royaume de Dieu et pour sa gloire, leur fidélité n'est que temporaire, ils ne persévéreront pas jusqu'à la fin dans cette obéissance. Cependant, quoique tout cela soit véritable, il ne faut pas, quand on expose cette doctrine devant une foule d'auditeurs, s'adresser directement à ceux-ci et répéter devant eux ces paroles de nos adversaires, insérées par vous dans vos lettres, et que je viens de reproduire moi-même : " Les desseins bien arrêtés de la volonté divine par rapport à la prédestination, ont été que, parmi vous, les uns, cessant d'être infidèles et recevant en même temps la volonté d'obéir, vinssent à la foi ". Qu'est-il besoin de dire : " Les uns parmi vous? " quand nous parlons à l'Église de Dieu; quand nous parlons à des croyants; à quoi bon, en disant qu'une partie d'entre eux sont venus à la foi, paraître faire injure aux autres; tandis que nous pouvons dire, sans offenser personne : Les desseins bien arrêtés de la volonté divine, par rapport à la prédestination , ont été que, cessant d'être infidèles, vous vinssiez à la foi après avoir reçu la volonté d'obéir; ces mêmes desseins

1. I Cor. IX, 24.

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sont aujourd'hui que vous demeuriez dans la foi et que vous receviez la persévérance?

59. De même, on doit toujours éviter de prononcer les paroles qui . suivent celles que nous venons de citer . " Vous, au contraire, qui êtes encore retenus dans les délices du péché, si jusqu'à présent vous n'êtes pas sortis de cet état, c'est parce que la grâce, en tant qu'elle fait miséricorde, ne vous en a pas encore tirés ", tandis qu'on peut leur dire très-bien et en termes très-convenables : Si quelques-uns parmi vous sont encore retenus dans les délices coupables du péché, qu'ils embrassent un genre de vie salutaire; mais quand vous aurez fait cela, ne tirez point vanité de vos oeuvres, comme si elles vous appartenaient ; ne vous en glorifiez point comme si elles n'étaient pas l'effet de la grâce que vous avez reçue ; car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté (1) ; et vos pas sont dirigés par le Seigneur, afin que vous demeuriez toujours dans ses voies (2) : par votre course même dans la voie du bien et de la justice, apprenez que vous appartenez à la prédestination de la grâce divine.

60. Il en est de même de ces paroles qui suivent : " Cependant, si quelques-uns parmi "vous, quoique Dieu par sa grâce les ait prédestinés pour être élus, n'ont pas jusqu'à présent été appelés, ils recevront la même grâce qui leur donnera de vouloir être élus et de l'être réellement " . Ces paroles nous paraîtront réellement d'une dureté excessive, si nous réfléchissons que nous ne parlons pas à des hommes quelconques, mais à l'Église du Christ. Pourquoi, en effet, ne pas s'exprimer plutôt ainsi : Si quelques-uns parmi vous ne sont pas encore appelés, prions pour eux afin qu'ils le soient? Il est possible qu'ils soient prédestinés de telle sorte que leur vocation sera accordée à nos prières, et qu'ils recevront par ce moyen cette grâce qui leur donnera de vouloir être élus et de le devenir réellement. Car, Dieu qui accomplit tout ce qu'il a décrété dans ses desseins éternels, nous a commandé de le prier même pour les ennemis de la foi, afin précisément de nous faire comprendre que c'est lui-même qui donne aux infidèles de croire, et qui leur fait vouloir ce qu'ils ne voulaient pas.

61. Quant aux paroles ajoutées à celles qui

1. Philipp. II, 13. — 2. Ps. XXXVI, 23.

précèdent, je me demande comment il peut se faire que dans le peuple chrétien il y ait un seul homme assez faible d'esprit pour entendre, sans en être indigné, un prédicateur disant publiquement : " Vous qui obéissez, si vous êtes prédestinés pour être rejetés, vous serez privés des forces nécessaires pour obéir, afin que vous cessiez de pratiquer l'obéissance ". Un pareil langage semble-t-il être autre chose qu'une malédiction, ou, en un certain sens, une prédiction de malheurs? S'il plaît au prédicateur, ou même si le prédicateur se trouve obligé de dire quelque chose de ceux qui ne persévèrent point, pourquoi du moins ne s'exprimerait-il pas plutôt de la manière que j'indiquais tout à l'heure? D'abord, il ne doit pas appliquer ces paroles directement à une partie du peuple qui l'entend, il doit seulement les appliquer à d'autres devant eux ; ainsi il ne doit pas dire : " Vous qui obéissez , si vous êtes prédestinés pour être rejetés ", mais plutôt : " Ceux qui obéissent, s'ils sont prédestinés..... etc. ", parlant à la troisième personne du verbe, et non pas à la seconde. Car il ne s'agit pas dans ces paroles d'une chose désirable, mais d'une chose abominable, et il est trop dur, il est trop odieux de les jeter comme un outrage à la face des auditeurs,en leur disant : " Vous qui peut-être obéissez, si vous êtes prédestinés pour être rejetés, vous serez privés des forces nécessaires pour obéir, et vous cesserez ainsi de pratiquer l'obéissance ". En quoi la même pensée serait-elle affaiblie, si l'on disait : Ceux qui peut-être obéissent, mais qui n'ont pas été prédestinés pour le royaume de Dieu et pour sa gloire, n'ont qu'une fidélité temporaire, ils ne persévéreront pas jusqu'à la fin dans la même obéissance? On dit ainsi la même chose avec plus de vérité et en termes plus convenables, puisque non-seulement on ne paraît pas souhaiter de mal à ses auditeurs, mais on semble même adresser à d'autres ce qui sans cela exciterait leur indignation , et par ce moyen, au lieu de penser qu'ils sont eux-mêmes dans cet état, ils se bornent à espérer et à demander des choses meilleures. Si l'on voulait employer, par rapport à la prescience divine que nos adversaires ne peuvent certainement pas nier, la même forme de langage dont ils croient qu'on doit se servir par rapport à la prédestination; on pourrait exprimer (382) la même pensée presque dans les mêmes termes, et dire : " Vous qui peut-être obéissez, si vous avez été connus d'avance comme devant être rejetés, vous cesserez d'obéir ". Ces paroles, dira-t-on , sont très-vraies ; oui, assurément, mais elles sont très-regrettables, très-déplacées et tout à fait hors de propos; ce langage n'est pas contraire à la vérité, mais il n'est pas appliqué comme un remède propre à guérir l'homme de ses infirmités.

62. Je ne crois pas même que cette manière de s'exprimer dont nous avons dit qu'on devait se servir dans la prédication de la prédestination, puisse suffire à celui qui parle au peuple, à moins qu'il n'ajoute ceci ou quelque chose de semblable: Vous devez donc espérer aussi que la persévérance même dans l'obéissance vous sera donnée par le Père des lumières, de qui descend toute grâce excellente et tout don parfait (1) ; vous devez la lui demander chaque jour dans vos prières, et avoir la confiance, en agissant ainsi, que vous n'êtes pas exclus de la prédestination de son peuple; car c'est lui-même qui vous donne la grâce d'agir de cette manière. A Dieu rie plaise cependant que vous désespériez de vous-mêmes parce qu'on vous ordonne de placer votre espérance, non pas en vous, mais dans le Seigneur. Car, maudit soit quiconque place son espérance dans l'homme (2) ; il vaut mieux mettre sa confiance dans le Seigneur que de la mettre dans l'homme (3); bienheureux sont tous ceux qui se confient en lui. Vous affermissant dans cette espérance, servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous en lui avec tremblement (4) : par rapport à la vie éternelle promise avant tous les temps aux enfants de promission par Dieu qui ne ment point, personne ne peut avoir de sécurité à cet égard avant la consommation de la vie présente qui est une tentation sur la terre (5) ; mais celui à qui nous disons chaque jour : " Ne nous induisez point en tentation (6) ", nous donnera de persévérer en lui jusqu'à la fin de cette vie. Quand nous tenons ce langage ou un langage à peu près semblable, soit devant un petit nombre de chrétiens, soit devant la multitude assemblée à l’Eglise, pourquoi craindrions-nous de prêcher que les sains sont prédestinés et que la grâce de Dieu est une grâce véritable, c'est-à-dire qu'elle n'est

1. Jacq. I, 17. — 2. Jérém. XVII, 5. — 3. Ps. CXVII, 8. — 4. Id. II, 13, 11. — 5. Job, VII, 1. — 6. Matt. VI, 13.

point donnée suivant nos mérites, comme la sainte Ecriture l'enseigne expressément? Ou bien, doit-on craindre que l'homme ne désespère de lui-même, si on lui montre qu'il doit placer son espérance en Dieu, et croire que ce désespoir ne l'atteindrait pas, s'il était assez orgueilleux et assez malheureux pour placer cette espérance en lui-même?

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CHAPITRE XXIII. LA PRÉDESTINATION DANS LES PRIÈRES DE L'ÉGLISE.

63. Plût au ciel que ceux dont le coeur est appesanti et qui, à cause de leur faiblesse, ne peuvent pas, ou du moins ne peuvent pas encore comprendre les Ecritures ou les explications des Ecritures, plût au ciel, dis-je, que, soit qu'ils entendent, soit qu'ils n'entendent pas nos argumentations relatives à cette question, ils prêtent du moins une attention plus sérieuse aux prières qu'ils récitent, et qui, après avoir été en usage dans l’Eglise depuis sa fondation, y seront encore jusqu'à la fin des siècles. Car, par rapport à cette vérité que nous sommes aujourd'hui forcé, non-seulement de rappeler, mais de protéger et de défendre expressément contre de nouveaux hérétiques, l'Eglise dans ses prières n'a jamais gardé le silence à cet égard, quoique autrefois elle n'ait pas cru devoir la développer dans les discussions publiques, parce que aucune contradiction ne rendait ces développements nécessaires. A quelle époque, en effet, l'Eglise n'a-t-elle pas demandé la grâce de la foi pour les infidèles et pour ses propres ennemis ? Quand est-ce qu'un fidèle ayant un ami, un parent,un époux infidèle, n'a pas demandé à Dieu tour cet infidèle un esprit docile aux vérités de la foi chrétienne ? Qui est-ce qui jamais a omis de demander pour lui-même la grâce de persévérer dans le Seigneur? Si parfois le prêtre adressant à Dieu des prières pour les fidèles, disait : Donnez-leur, Seigneur, de persévérer en vous jusqu'à la fin, qui a jamais osé lui en faire un reproche, je ne dis pas de vive voix, mais même dans sa pensée? Qui est-ce qui, confessant de bouche ce qu'il croyait de coeur, n'a pas plutôt répondu à une bénédiction semblable du prêtre : Ainsi soit-il ? Car, quand ils récitent l'Oraison dominicale, mais surtout quand ils prononcent ces paroles; (383) " Ne nous induisez pas en tentation ", les fidèles ne demandent pas autre chose que de persévérer dans la sainte obéissance. Conséquemment, de même que l'Eglise a toujours fait usage de ces prières, de même aussi elle est née, elle a pris et elle prend encore ses accroissements dans la foi à cette vérité, que la grâce de Dieu n'est pas donnée suivant les mérites de ceux qui la reçoivent. L'Eglise en effet ne demanderait pas que la foi fût donnée aux infidèles, si elle ne croyait que c'est Dieu qui convertit à lui les volontés des hommes, lorsqu'elles sont éloignées ou même ennemies de lui ; elle ne demanderait pas de persévérer dans la foi du Christ, sans être ni trompée ni vaincue par les tentations du monde, si elle ne croyait pas que le Seigneur a tellement notre coeur en son pouvoir, que le bien même que nous accomplissons par notre propre volonté, ne pourrait être accompli si Dieu ne nous donnait cette volonté. Car si l'Eglise,qui demande à Dieu ces grâces,croit cependant qu'elle les reçoit d'elle-même, ses prières ne sont pas des prières véritables, mais des prières dérisoires; ce qu'à Dieu ne plaise. Comment, en effet, pourrait-on gémir sincèrement dans le désir de recevoir une chose que l'on demande au Seigneur, si l'on pensait qu'on reçoit cette chose de soi-même, et non pas du Seigneur ;

64. Surtout quand l'Apôtre dit,: " Nous ne savons ce que nous devons demander dans la prière; mais l'Esprit lui-même demande pour nous avec des gémissements inénarrables; et celui qui scrute les coeurs, sait ce qui plaît à l'Esprit : car c'est selon Dieu qu'il demande pour les saints (1) ? " Que veulent dire ces paroles : " L'Esprit lui-même demande ", sinon : L'Esprit fait demander, " avec des gémissements inénarrables ", mais sincères, car l'Esprit est vérité ? C'est de lui en effet que l'Apôtre a dit ailleurs : " Dieu a envoyé dans nos coeurs l'Esprit de son Fils, lequel Esprit crie : Abba, Père (2) ". Ici encore, que signifient ces mots : " L'Esprit crie ", sinon : L'Esprit fait crier; par un trope semblable à celui qui nous permet de dire: Un jour heureux, pour : Un jour qui nous rend heureux? Le même Apôtre explique clairement cette vérité, quand il dit en un autre endroit : " Vous n'avez point reçu de nouveau l'Esprit de servitude qui inspire la

1. Rom. VIII, 26, 27. — 2. Gal. IV, 6.

crainte ; mais vous avez reçu l'Esprit d'adoption des enfants, par lequel nous crions: " Abba, Père (1) ". Tout à l'heure il disait : " L'Esprit qui crie " ; ici il dit : " L'esprit par lequel nous crions" ; montrant ainsi en quel sens il a dit : " L'Esprit qui crie ", c'est-à-dire, comme je l'ai déjà expliqué, dans le sens de ces mots: L'Esprit qui nous fait crier. Cela nous fait comprendre que c'est encore par un don de Dieu que nous crions vers lui intérieurement et dans la sincérité de notre coeur. Que nos adversaires considèrent donc combien on se trompe, quand on pense que nous avons par nous-mêmes, et sans l'avoir reçu de personne, le pouvoir de demander, de chercher, de frapper; quand on dit que la grâce est précédée par notre mérite, en ce sens qu'elle en est le résultat toutes les fois que nous recevons l'objet de nos demandes, que nous trouvons l'objet de nos recherches et qu'on ouvre à nos efforts; quand, enfin, on ne veut pas comprendre que c'est encore par un bienfait de Dieu, que nous prions, c'est-à-dire, que nous demandons, que nous cherchons et que nous frappons. Car nous avons reçu l'esprit d'adoption des enfants, par lequel nous crions : Abba, Père. Le bienheureux Ambroise l'avait compris, lui aussi. Car il dit (2) : " C'est une grâce spirituelle, même de prier Dieu; ainsi qu'il est écrit

Personne ne dit : Seigneur Jésus, si ce n'est par le Saint-Esprit (3) ".

65. Ainsi, ces dons que l'Eglise demande au Seigneur et qu'elle n'a cessé de lui demander depuis le premier jour de sa fondation, Dieu, dans sa prescience, a prévu qu'il les donnerait à ses élus, mais de telle sorte que par la prédestination même il les donnait déjà : c'est ce que l'Apôtre déclare de la manière la plus explicite. Ecrivant à Timothée : " Prends part ", lui dit-il, " aux travaux de l'Evangile, selon la puissance de Dieu qui nous sauve et nous appelle par sa vocation sainte, non pas suivant nos oeuvres,mais suivant son décret et suivant la grâce qui nous a été donnée en Jésus-Christ avant le commencement des temps, et qui a été manifestée de nos jours par l'avènement de notre Sauveur Jésus-Christ (4)". Que celui-là donc enseigne que cette doctrine de la prédestination et de la grâce, aujourd'hui défendue avec des soins plus attentifs contre de

1. Rom. VIII, 15. — 2. Dans son Comment. sur Isaïe. — 3. I Cor. XII, 3. — 4. II Tim. I, 8-10.

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nouveaux hérétiques, n'a pas toujours fait partie de la foi de l'Eglise; que celui-là, dis-je, tienne ce langage, qui ose enseigner aussi que l'Eglise n'a pas toujours prié, ou du moins qu'elle n'a pas prié sincèrement, soit pour la conversion des infidèles à la foi, soit pour la persévérance des fidèles. Si l'Eglise a toujours demandé ces biens dans ses prières, nécessairement elle a toujours cru aussi qu'ils sont des dons de Dieu ; et jamais il ne lui a été permis de nier qu'ils eussent été connus de la prescience divine. D'où il suit qu'en aucun temps la foi en cette prédestination, défendue aujourd'hui avec une sollicitude nouvelle contre des hérétiques nouveaux, n'a été étrangère à l'Eglise du Christ.

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CHAPITRE XXIV. MODÈLE DE PRÉDESTINATION DANS JÉSUS-CHRIST FAIT HOMME. — CONCLUSION.

66. Mais pourquoi m'étendre davantage? Je crois avoir montré suffisamment, et même plus que suffisamment, que commencer à croire au Seigneur et persévérer en lui jusqu'à la fin, sont deux dons de Dieu. Quant aux autres biens relatifs à la vie pieuse par laquelle on rend à Dieu des hommages dignes de lui, ceux mêmes pour qui nous écrivons ces lignes reconnaissent que ces biens sont des dons de Dieu. D'autre part, il ne leur est pas possible de nier que Dieu dans sa prescience a connu tous ses dons, et les personnes à qui il devait les accorder. Conséquemment, de même que l'on doit prêcher les autres dons de Dieu, afin que celui qui fait cette prédication soit entendu avec un esprit d'obéissance ; de même aussi on doit prêcher la prédestination, afin que celui qui entend cette prédication avec un esprit soumis, se glorifie, non pas dans un homme, et par conséquent non pas en lui-même, mais dans le Seigneur : car c'est encore ici un précepte du Seigneur; et entendre avec un esprit soumis ce précepte, " que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur (1) ", c'est un don de Dieu semblable aux autres. Celui qui n'a pas ce don, je n'hésite pas à le dire, quels que soient les autres dons qu'il possède, il les possède inutilement. Nos voeux sont, à l'égard des Pélagiens, qu'ils arrivent à le posséder; à l'égard de nos disciples

1. I Cor. I, 31.

fidèles, qu'ils le possèdent d'une manière plus abondante. Ne soyons donc pas ardents pour la discussion et paresseux pour la prière. Prions, mes très-chers, prions afin que le Dieu de la grâce donne même à nos ennemis, mais surtout à nos frères et amis, de comprendre et de confesser que personne, après la chute profonde, inexprimable que nous avons tous faite dans la personne d'un seul, ne peut être délivrée, si ce n'est parla grâce de Dieu ; et que cette grâce n'est point payée comme une récompense due aux mérites de ceux qui la reçoivent, mais qu'elle leur est donnée gratuitement comme une grâce véritable, sans aucun mérite précédent de leur part.

67. Au reste, personne ne nous offre un exemple plus illustre de prédestination, que Jésus lui-même . je l'ai déjà établi dans le premier livre (1), et j'ai voulu le rappeler en. tore à la fin de celui-ci : Personne ne nous offre un exemple plus illustre de prédestination que le Médiateur lui-même. Que tout fidèle qui veut se former une juste idée de la prédestination, considère attentivement Jésus-Christ, et en Jésus-Christ il se retrouvera lui-même : tout fidèle, dis-je, qui croit et confesse qu'en Jésus-Christ la nature humaine, c'est-à-dire, notre nature, quoi qu'elle ait été prise par le Dieu-Verbe d'une manière individuelle, a cependant été élevée à la dignité sublime de Fils unique de Dieu, de telle sorte que celui qui a pris, et ce quia été pris par lui ne sont qu'une seule personne dans la Trinité. Car cette union de l'homme avec le Verbe n'a point formé une quaternité; la Trinité subsiste après comme auparavant, l'unité de personne dans le Dieu-Homme ayant été le résultat ineffable de cette union, En effet, nous ne disons pas que le Christ est Dieu seulement, comme le prétendent les hérétiques Manichéens; nous ne disons pas qu'il est homme seulement, comme le prétendent les hérétiques Photiniens; nous ne disons pas non plus qu'il est homme, mais que comme homme il manque de certaines aloses essentielles à la nature humaine, par exemple, qu'il n'a point d'âme, ou bien quo son âme est dépourvue d'un esprit raisonnable, ou bien que sa chair, au lieu d'avoir été formée du sang d'une femme, a été formée du Verbe, changé lui-même et transformé

1. De la Prédestination des Saints, n. 30, 31.

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en chair : car ces trois opinions, aussi fausses que puériles, ont divisé les hérétiques Apollinaristes en trois partis différents et même opposés : nous disons au contraire que le Christ est Dieu véritable, né de Dieu le Père, sans aucun commencement temporel; que ce même Christ est homme véritable, né d'une mère humaine dans une certaine plénitude des temps; et que l'humanité du Christ, par laquelle il est inférieur au Père, n'ôte rien à sa divinité par laquelle il est égal au Père. Cet Homme-Dieu n'est cependant qu'un seul Christ, lequel en tant que Dieu a dit en termes parfaitement vrais : " Le Père et moi nous sommes une seule chose (1). " ; et avec autant de vérité en tant qu'homme : " Le Père est plus grand que moi (2) ". Celui donc qui a formé cet homme de la race d'Abraham et lui a donné, sans aucun mérite précédent de sa volonté, une justice qu'il ne devait jamais perdre, est le même qui rend justes ceux qui ne le sont pas, sans aucun mérite précédent de leur volonté personnelle, afin que le premier soit le chef, et que ceux-ci soient les membres. Celui qui a donné à cet homme, sans aucun mérite précédent de sa part, de ne contracter dans son origine et de ne commettre par sa volonté aucun péché dont il eût besoin d'obtenir le pardon, est le même qui donne à d'autres hommes, sans aucun mérite précédent de leur part, de croire en lui, afin de leur remettre lui-

1. Jean, X, 30. — 2. Id. XIV, 28.

même tous leurs péchés : celui qui a formé cet homme, tel que jamais il n'a eu, et qu'il n'aura jamais une volonté mauvaise, est le même qui rend bonne la volonté mauvaise des membres de cet homme. Il a donc prédestiné et celui-ci et nous-mêmes; car s'il a prévu que cet homme deviendrait notre chef et que nous deviendrions son corps, il a prévu ces deux choses, non point comme devant être la récompense de mérites antérieurs de notre part, mais comme devant être ses propres oeuvres.

68. Que ceux qui lisent ces pages, s'ils les comprennent, rendent grâces à Dieu : que ceux au contraire qui ne les comprennent pas, adressent leurs prières à Celui dont la face est la source de la science et de l'intelligence (1), afin qu'il devienne lui-même leur docteur intérieur. Quant à ceux qui pensent que je me suis trompé, qu'ils méditent ce que j'ai écrit avec l'attention la plus soutenue, de peur que peut-être ils ne soient eux-mêmes dans l'erreur. Pour moi, quand je reçois non-. seulement des lumières nouvelles, mais même des corrections de la part de ceux qui lisent mes oeuvres, je reconnais en cela la miséricorde de Dieu à mon égard : c'est ce que j'attends principalement des docteurs de l'Eglise, si ce livre vient à se trouver entre leurs mains et qu'ils daignent prendre connaissance de ce que j'y ai écrit.

1. Prov. II, suiv. les Sept.

Traduction de M. l'abbé BARDOT.