LA CITE DE DIEU

ABBAYE ST BENOIT DE PORT VALAIS

rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

 

 

 

 

 

 

 

LA CITE DE DIEU *

LIVRE QUINZIÈME : AVANT LE DÉLUGE *

CHAPITRE PREMIER. *

DE LA SÉPARATION DES HOMMES EN DEUX SOCIÉTÉS, A PARTIR DES ENFANTS D’ADAM. *

CHAPITRE II. *

DES FILS DE LA TERRE ET DES FILS DE PROMISSION. *

CHAPITRE IV. *

DE LA PAIX ET DE LA GUERRE DANS LA CITÉ TERRESTRE. *

CHAPITRE V. *

DU PREMIER FONDATEUR DE LA CITÉ DE LA TERRE, QUI TUA SON FRÈRE; EN QUOI IL FUT IMITÉ DEPUIS PAR LE FONDATEUR DE ROME. *

CHAPITRE VI. *

DES LANGUEURS AUXQUELLES SONT SUJETS, EN PUNITION DU PÉCHÉ, LES CITOYENS MÊMES DE LA CITÉ DE DIEU, ET DONT ILS SONT ENFIN DÉLIVRÉS PAR LA GRACE. *

CHAPITRE VII. *

LA PAROLE DE DIEU NE DÉTOURNA POINT CAÏN DE TUER SON FRÈRE. *

CHAPITRE VIII. *

QUELLE RAISON PORTA CAÏN À BÂTIR UNE VILLE DÈS LE COMMENCEMENT DU MONDE. *

CHAPITRE IX. *

LES HOMMES VIVAIENT PLUS LONGTEMPS ET ÉTAIENT PLUS GRANDS AVANT LE DÉLUGE QUE DEPUIS. *

CHAPITRE X. *

DE LA DIVERSITÉ QUI SE RENCONTRE ENTRE LES LIVRES HÉBREUX ET LES SEPTANTE QUANT AU NOMBRE DES ANNÉES DES PREMIERS HOMMES. *

CHAPITRE XI. *

IL FAUT, D’APRÈS L’AGE DE MATHUSALEM, QU’IL AIT ENCORE VÉCU QUATORZE ANS ÀPRÈ5 LE DÉLUGE. *

CHAPITRE XII. *

DE L’OPINION DE CEUX QUI CROIENT QUE LES ANNÉES DES ANCIENS N’ÉTAIENT PAS AUSSI LONGUES QUE LES NÔTRES. *

CHAPITRE XIII. *

SI, DANS LA SUPPUTATION DES ANNÉES, IL FAUT PLUTÔT S’ARRÊTER AUX TEXTES HÉBREUX QU’A LA TRADUCTION DES SEPTANTE. *

CHAPITRE XIV. *

LES ANNÉES ÉTAlENT AUTREFOIS AUSSI LONGUES QU’ À PRÉSENT. *

CHAPITRE XV. *

S’IL EST PRÉSUMABLE QUE LES HOMMES DU PREMIER AGE AIENT PERSÉVÉRÉ DANS L’ABSTINENCE JUSQU’À L’ÉPOQUE OU L’ON RAPPORTE QU’ILS ONT EU DES ENFANTS. *

CHAPITRE XVI. *

DES MARIAGES ENTRE PROCHES, PERMIS AUTREFOIS A CAUSE DE LA NÉCESSITÉ. *

CHAPITRE XVII. *

DES DEUX CHEFS DE L’UNE ÉT L’AUTRE CITÉ ISSUS DU MÊME PÈRE. *

CHAPITRE XVIII. *

FIGURE DE JÉSUS-CHRIST ET DE SON ÉGLISE DANS ADAM, SETE ET ÉNOS. *

CHAPITRE XIX. *

CE QUE FIGURE LE RAVISSEMENT D’ÉNOCH. *

CHAPITRE XX. *

COMMENT LA POSTÉRITÉ DE CAÏN EST RENFERMÉE EN HUIT GÉNÉRATIONS, ET POURQUOI NOÉ APPARTIENT A LA DIXIÈME DEPUIS ADAM. *

CHAPITRE XXI. *

L’ÉCRITURE NE PARLE QU’EN PASSANT DE LA CITÉ DE LA TERRE, ET SEULEMENT EN VUE DE CELLE DU CIEL. *

CHAPITRE XXII. *

LE MÉLANGE DES ENFANTS DE DIEU AVEC LES FILLES DES HOMMES A CAUSÉ LE DÉLUGE QUI A ANÉANTI TOUT LE GENRE HUMAIN, A L’EXCEPTION DE HUIT PERSONNES. *

CHAPITRE XXIII. *

LES ENFANTS DE DIEU QUI, SUIVANT L’ÉCRITURE, ÉPOUSÈRENT, LES FILLES DES HOMMES, DONT NAQUIRENT LES GÉANTS, ÉTAIENT-ILS DES ANGES? *

CHAPITRE XXIV. *

COMMENT IL FAUT ENTENDRE CE QUE DIEU DIT A CEUX QUI DEVAIENT PÉRIR PAR LE DÉLUGE " : ILS NE VIVRONT PLUS QUE CENT VINGT ANS ". *

CHAPITRE XXV. *

LA COLÈRE DE DIEU NE TROUBLE POINT SON IMMUABLE TRANQUILLITÉ. *

CHAPITRE XXVI. *

TOUT CE QUI EST DIT DE L’ARCHE DE NOÉ DANS LA GENÈSE FIGURE JÉSUS-CHRIST ET L’ÉGLISE. *

CHAPITRE XXVII. *

ON NE DOIT PAS PLUS DONNER LES MAINS A CEUX QUI NE VOIENT QUE DE L’HISTOIRE DANS *

CE QUE LA GENÈSE DIT DE L’ARCHE DE NOË ET DU DÉLUGE, ET REJETTENT LES ALLÉGORIES, QU’À CEUX QUI N’Y VOIENT QUE DES ALLÉGORIES ET REJETTENT L’HISTOIRE. *

LIVRE SEIZIÈME : DE NOÉ À DAVID. *

CHAPITRE PREMIER. *

SI, DEPUIS NOÉ JUSQU’À ABRAHAM, IL Y A EU DES HOMMES QUI AIENT SERVI LE VRAI DIEU. *

CHAPITRE II. *

DE CE QUI A ÉTÉ FIGURÉ PROPHÉTIQUEMENT DANS LES ENFANTS DE NOÉ. *

CHAPITRE III. *

GÉNÉALOGIE DES TROIS ENFANTS DE NOÉ. *

CHAPITRE IV. *

DE BABYLONE ET DE LA CONFUSION DES LANGUES. *

CHAPITRE V. *

DE LA DESCENTE DE DIEU POUR CONFONDRE LES LANGUES. *

CHAPITRE VI. *

COMMENT IL FAUT ENTENDRE QUE DIEU PARLE AUX ANGES. *

CHAPITRE VII. *

COMMENT, DEPUIS LE DÉLUGE, TOUTES SORTES DE BÊTES ONT PU PEUPLER LES ÎLES LES PLUS ÉLOIGNÉES. *

CHAPITRE VIII. *

SI LES RACES D’HOMMES MONSTRUEUX DONT PARLE L’HISTOIRE VIENNENT D’ADAM OU DES FILS DE NOÉ. *

CHAPITRE IX. *

S’IL Y A DES ANTIPODES. *

CHAPITRE X. *

GÉNÉALOGIE DE SEM, DANS LA RAGE DE QUI LE PROGRÈS DE LA CITÉ DE DIEU SE DIRIGE VERS ABRAHAM. *

CHAPITRE XI. *

LA LANGUE HÉBRAÏQUE, QUI ÉTAIT CELLE DONT TOUS LES HOMMES SE SERVAIENT D’ABORD, SE CONSERVA DANS LA POSTÉRITÉ D’HÉBER, APRÈS LA CONFUSION DES LANGUES. *

CHAPITRE XII. *

DU PROGRÈS DE LA CITÉ DE DIEU, A PARTIR D‘ABRAHAM. *

CHAPITRE XIII. *

POURQUOI L’ÉCRITURE NE PARLE POINT DE NACHOR, QUAND SON PÈRE THARÉ PASSA DE CHALDÉE EN MÉSOPOTAMIE. *

CHAPITRE XIV. *

DES ANNÉES DE THARÉ, QUI MOURUT A CHARRA. *

CHAPITRE XV. *

DU TEMPS DE PROMISSION OU ABRAHAM SORTIT DE CHARRA, D’APRÈS L’ORDRE DE DIEU. *

CHAPITRE XVI. *

DES PROMESSES QUE DIEU FIT A ABRAHAM. *

CHAPITRE XVII. *

DES TROIS MONARCHIES QUI FLORISSAIENT DU TEMPS D’ABRAHAM, ET NOTAMMENT DE CELLE DES ASSYRIENS. *

CHAPITRE XVIII. *

DE LA SECONDE APPARITION DE DIEU A ABRAHAM, À QUI IL PROMET LA TERRE DE CHANAAN POUR LUI ET SA POSTÉRITÉ. *

CHAPITRE XIX. *

DE LA PUDICITÉ DE SABRA, QUE DIEU PROTÉGE EN ÉGYPTE, OU ABRAHAM LA FAISAIT PASSER, NON POUR SA FEMME, MAIS POUR SA SOEUR. *

CHAPITRE XX. *

DE LA SÉPARATION D’ABRAHAM ET DE LOT, QUI EUT LIEU SANS ROMPRE LEUR UNION. *

CHAPITRE XXI. *

DE LA TROISIÈME APPARITION DE DIEU A ABBAHAM, OU IL LUI RÉITÈRE LA PROMESSE DE LA TERRE DE CHANAAN POUR LUI ET SES DESCENDANTS A PERPÉTUITÉ. *

CHAPITRE XXII. *

ABRAHAM SAUVE LOT DES MAINS DES ENNEMIS ET EST BÉNI PAR MELCHISÉDECH. *

CHAPITRE XXIII. *

DIEU PROMET A ABRAHAM QUE SA POSTÉRITÉ SERA AUSSI NOMBREUSE , QUE LES ÉTOILES, ET LA FOI D’ABRAHAM AUX PAROLES DE DIEU LE JUSTIFIE, QUOIQUE NON CIRCONCIS. *

CHAPITRE XXIV. *

CE QUE SIGNIFIE LE SACRIFICE QUE DIEU COMMANDA A ABRAHAM DE LUI OFFRIR, QUAND CE PATRIARCHE LE PRIA DE LUI DONNER QUELQUE SIGNE DE L’ACCOMPLISSEMENT DE SA PROMESSE, *

CHAPITRE XXV. *

D’AGAR, SERVANTE DE SARRA, QUE SARRA DONNA POUR CONCUBINE A SON MARI. *

CHAPITRE XXVI. *

DIEU PROMET A ABRAHAM, DÉJA VIEUX, UN FILS DE SA FEMME SARRA, QUI ÉTAIT STÉRILE; IL LUI ANNONCE QU’IL SERA LE PÈRE DES NATIONS, ET CONFIRME SA PROMESSE PAR LA CIRCONCISION. *

CHAPITRE XXVII. *

DE LA RÉPROBATION PORTÉE CONTRE TOUT ENFANT MALE QUI N’AVAIT POINT ÉTÉ CIRCONCIS LE HUITIÈME JOUR, COMME AYANT VIOLÉ L’ALLIANCE DE DIEU. *

CHAPITRE XXVIII. *

DU CHANGEMENT DE NOM D’ABRAHAM ET DE SARRA, LESQUELS N’ÉTAIENT POINT EN ÉTAT, CELLE-CI ACAUSE DE SA STÉRILITÉ, TOUS DEUX A CAUSE DE LEUR AGE, D’AVOIR DES ENFANTS, QUAND ILS EURENT ISAAC. *

CHAPITRE XXIX. *

DES TROIS ANGES QUI APPARURENT A ABRAHAM AU CHÊNE DE MAMBRÉ. *

CHAPITRE XXX. *

DESTRUCTION DE SODOME; DÉLIVRANCE DE LOT; CONVOITISE INFRUCTUEUSE D’ABIMÉLECH POUR SARRA. *

CHAPITRE XXXI. *

DE LA NAISSANCE D’ISAAC, DONT LE NOM EXPRIME LA JOIE ÉPROUVÉE PAR SES PARENTS. *

CHAPITRE XXXII. *

OBÉISSANCE ET FOI D’ABRAHAM ÉPROUVÉES PAR LE SACRIFICE DE SON FILS; MORT DE SARRA. *

CHAPITRE XXXIII. *

ISAAC ÉPOUSE RÉBECCA, PETITE-FILLE DE NACHOR. *

CHAPITRE XXXIV. *

CE QU’IL FAUT ENTENDRE PAR LE MARIAGE D’ABRAHAM AVEC CÉTHURA, APRÈS LA MORT DE SARRA. *

CHAPITRE XXXV. *

DES DEUX JUMEAUX QUI SE BATTAIENT DANS LE VENTRE DE RÉBECCA. *

CHAPITRE XXXVI. *

DIEU BÉNIT ISAAC, EN CONSIDÉRATION DE SON PÈRE ABRAHAM. *

CHAPITRE XXXVII. *

CE QUE FIGURAIENT PAR AVANCE ÉSAÜ ET JACOB. *

CHAPITRE XXXVIII. *

DU VOYAGE DE JACOB EN MÉSOPOTAMIE POUR S’Y MARIER, DE LA VISION QU’IL EUT EN CHEMIN, ET DES QUATRE FEMMES QU’IL ÉPOUSA, BIEN QU’IL N’EN DEMANDÂT QU’UNE. *

CHAPITRE XXXIX. *

POURQUOI JACOB FUT APPELÉ ISRAËL. *

CHAPITRE XL. *

COMMENT ON DOIT ENTENDRE QUE JACOB ENTRA, LUI SOIXANTE-QUINZIÈME, EN ÉGYPTE. *

CHAPITRE XLI. *

BÉNÉDICTION DE JUDA. *

CHAPITRE XLII. *

BÉNÉDICTION DES DEUX FILS DE JOSEPH PAR JACOB. *

CHAPITRE XLIII. *

DES TEMPS DE MOÏSE, DE JÉSUS NAVÉ, DES JUGES ET DES ROIS JUSQU’À DAVID. *

LIVRE DIX-SEPTIÈME : DE DAVID À JÉSUS-CHRIST *

CHAPITRE PREMIER. *

DU TEMPS DES PROPHÈTES. *

CHAPITRE II. *

CE NE FUT PROPREMENT QUE SOUS LES ROIS, QUE LA PROMESSE DE DIEU TOUCHANT LA TERRE DE CHANAAN FUT ACCOMPLIE. *

CHAPITRE III. *

LES TROIS SORTES DE PROPHÉTIES DE L’ANCIEN TESTAMENT SE RAPPORTENT TANTÔT À LA JÉRUSALEM TERRESTRE, TANTÔT À LA JÉRUSALEM CÉLESTE, ET TANTÔT À L’UNE ET À L’AUTRE. *

CHAPITRE IV. *

FIGURE DU CHANGEMENT DE L’EMPIRE ET DU SACERDOCE D’ISRAËL, ET PROPHÉTIES D’ANNE, MÈRE DE SAMUEL, LAQUELLE FIGURAIT L’ÉGLISE. *

CHAPITRE V. *

ABOLITION DU SACERDOCE D’AARON NIÉDITE A HÉLI. *

CHAPITRE VI. *

DE L’ÉTERNITÉ PROMISE AU SACERDOCE ET AU ROYAUME DES JUIFS, AFIN QUE, LES VOYANT DÉTRUITS, ON RECONNUT QUE CETTE PROMESSE CONCERNAIT UN AUTRE ROYAUME ET UN AUTRE SACERDOCE DONT CEUX-LA ÉTAIENT LA FIGURE. *

CHAPITRE VII. *

DE LA DIVISION DU ROYAUME D’ISRAËL PRÉDITE PAR SAMUEL A SAÜL, ET DE CE QU’ELLE FIGURAIT . *

CHAPITRE VIII. *

LES PROMESSES DE DIEU A DAVID TOUCHANT SALOMON NE PEUVENT S’ENTENDRE QUE DE JÉSUS-CHRIST. *

CHAPITRE IX. *

DE LA PROPHÉTIE DU PSAUME QUATRE-VINGT-HUITIÈME, LAQUELLE EST SEMBLABLE A CELLE DE NATHAN DANS LE SECOND LIVRE DES ROIS. *

CHAPITRE X. *

LA RAISON DE LA DIFFÉRENCE QUI SE RENCONTRE ENTRE CE QUI S’EST PASSÉ DANS *

LE ROYAUME DE LA JÉRUSALEM TERRESTRE ET LES PROMESSES DE DIEU, C’EST DE FAIRE VOIR QUE CES PROMESSES REGARDAIENT UN AUTRE ROYAUME ET UN PLUS GRAND ROI. *

CHAPITRE XI. *

DE LA SUBSTANCE DU PEUPLE DE DIEU, LAQUELLE SE TROUVE EN JÉSUS-CHRIST FAIT HOMME, SEUL CAPABLE DE DÉLIVRÉR SON AME DE L’ENFER. *

CHAPITRE XII. *

COMMENT IL FAUT ENTENDRE CES PAROLES DU PSAUME QUATRE-VINGT-HUITIÈME : " OU SONT, SEIGNEUR, LES ANCIENNES MISÉRICORDES ETC. " *

CHAPITRE XIII. *

LA PAIX PROMISE A DAVID PAR NATHAN N’EST POINT CELLE DU RÈGNE DE SALOMON. *

CHAPITRE XIV. *

DES PSAUMES DE DAVID. *

CHAPITRE XV. *

S’IL CONVIENT D’ENTRER ICI DANS L’EXPLICATION DES PROPHÉTIES CONTENUES DANS LES PSAUMES TOUCHANT JÉSUS-CHRIST ET SON ÉGLISE. *

CHAPITRE XVI. *

LE PSAUME QUARANTE-QUATRE EST UNE PROPHÉTIE, TANTÔT EXPRESSIVE ET TANTÔT FIGURÉE, DE JÉSUS-CHRIST ET DE SON ÉGLISE. *

CHAPITRE XVII. *

DU SACERDOCE ET DE LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST PRÉDITS AUX CENT NEUVIÈME ET VINGT-UNIÈME PSAUMES. *

CHAPITRE XVIII. *

DE LA MORT ET DE LA RÉSURRECTION DU SAUVEUR PRÉDITES DANS LES PSAUMES TROIS, QUARANTE, QUINZE ET SOIXANTE-SEPT. *

CHAPITRE XIX. *

LE PSAUME SOIXANTE-HUIT MONTRE L’OBSTINATION DES JUIFS DANS LEUR INFIDÉLITÉ. *

CHAPITRE XX. *

DU RÈGNE ET DES VERTUS DE DAVID, ET DES PROPHÉTIES SUR JÉSUS-CHRIST QUI SE TROUVENT DANS LES LIVRES DE SALOMON. *

CHAPITRE XXI. *

DES ROIS DE JUDA ET D’ISRAËL APRÈS SALOMON. *

CHAPITRE XXII. *

IDOLÂTRIE DE JÉROBOAM. *

CHAPITRE XXIII. *

DE LA CAPTIVITÉ DE BABYLONE ET DU RETOUR DES JUIFS. *

CHAPITRE XXIV. *

DES DERNIERS PROPRÈTES DES JUIFS. *

LIVRE DIX-HUITIÈME : HISTOIRE DES DEUX CITÉS 1 . *

CHAPITRE PREMIER. *

RÉCAPITULATION DE CE QUI A ÉTÉ TRAITÉ DANS LES LIVRES PRÉCÉDENTS. *

CHAPITRE II. *

QUELS ONT ÉTÉ LES ROIS DE LA CITÉ DE LA TERRE PENDANT QUE SE DÉVELOPPAIT LA SUITE DES SAINTSDEPUIS ABRAHAM. *

CHAPITRE III. *

SOUS QUELS ROIS DES ASSYRIENS ET DES SICYONIENS NAQUIT ISAAC, ABRAHAM ÉTANT ALORS ÂGÉ DE CENT ANS, ET A QUELLE ÉPOQUE DE CES MÊMES EMPIRES ISÂAC, ÂGÉ DE SOIXANTE ANS, EUT DE RÉBECCA DEUX FILS, ÊSAÜ ET JACOB. *

CHAPITRE IV. *

DES TEMPS DE JACOB ET DE SON FILS JOSEPH. *

CHAPITRE VI. *

SOUS QUELS ROIS ARGIENS ET ASSYRIENS JACOB MOURUT EN ÉGYPTE. *

CHAPITRE VII. *

SOUS QUELS ROIS MOURUT JOSEPH EN ÉGYPTE. *

CHAPITRE VIII. *

DES ROIS SOUS LESQUELS NAQUIT MOÏSE, ET DES DIEUX DONT LE CULTE COMMENÇA A S’INTRODUIRE EN CE MÊME TEMPS. *

CHAPITRE IX. *

ORIGINE DU NOM DE LA VILLE D’ATHÈNES, FONDÉE OU REBÂTIE SOUS CÉCROPS. *

CHAPITRE X. *

ORIGINE DU NOM DE L’ARÉOPAGE SELON VARRON, ET DÉLUGE DE DEUCALION SOUS CÉCROPS. *

CHAPITRE XI. *

SOUS QUELS ROIS ARRIVÈRENT LA SORTIE D’ÉGYPTE DIRIGÉE PAR MOÏSE ET LA MORT DE JÉSUS NAVÉ, SON SUCCESSEUR. *

CHAPITRE XII. *

DU CULTE DES FAUX DIEUX ÉTABLI PAR LES ROIS DE LA GRÈCE, DEPUIS L’ÉPOQUE DE LA SORTIE D’ÉGYPTE JUSQU’A LA MORT DE JÉSUS NAVÉ. *

CHAPITRE XIII. *

DES SUPERSTITIONS RÉPANDUES PARMI LES GENTILS A L’ÉPOQUE DES JUGES. *

CHAPITRE XIV. *

DES POËTES THÉOLOGIENS. *

CHAPITRE XV. *

FIN DU ROYAUME DES ARGIENS ET NAISSANCE DE CELUI DES LAURENTINS. *

CHAPITRE XVI. *

DE DIOMÈDE ET DE SES COMPAGNONS, CHANGÉS EN OISEAUX APRÈS LA RUINE DE TROIE. *

CHAPITRE XVII. *

SENTIMENT DE VARRON SUR CERTAINES MÉTAMORPHOSES. *

CHAPITRE XVIII. *

CE QU’IL FAUT CROIRE DES MÉTAMORPHOSES. *

CHAPITRE XIX. *

ÉNÉE EST VENU EN ITALlE AU TEMPS OU LABDON ÉTAIT JUGE DES HÉBREUX. *

CHAPITRE XX. *

SUCCESSION DES ROIS DES JUIFS APRÈS LE TEMPS DES JUGES. *

CHAPITRE XXI. *

DES ROIS DU LATIUM, DONT LE PREMIER ET LE DOUZIÈME, C’EST-A-DIRE ÉNÉE ET AVENTINUS, FURENT MIS AU RANG DES DIEUX. *

CHAPITRE XXII. *

FONDATION DE ROME A L’ÉPOQUE OU L’EMPIRE D’ASSYRIE PRIT FIN ET OU ÉZÉCHIAS ÉTAIT ROI DE JUDA. *

CHAPiTRE XXIII. *

DE LA SIBYLLE D’ÉRYTHRA, BIEN CONNUE ENTRE TOUTES LES AUTRES SIBYLLES POUR AVOIR FAIT LES PROPHÉTIES LES PLUS CLAIRES TOUCHANT JÉSUS-CHRIST. *

CHAPITRE XXV. *

DES PHILOSOPHES QUI SE SONT SIGNALÉS SOUS LE RÈGNE DE SÉDÉCHIAS, ROI DES JUIFS, ET DE TARQUIN L’ANCIEN, ROI DES ROMAINS, AU TEMPS DE LA PRISE DE JÉRUSALEM ET DE LA RUINE DU TEMPLE. *

CHAPITRE XXVI. *

FIN DE LA CAPTIVITÉ DE BABYLONE ET DU RÈGNE DES ROIS DE ROME. *

CHAPITRE XXVII. *

DES PROPHÈTES QUI S’ÉLEVÈRENT PARMI LES JUIFS AU COMMENCEMENT DE L’EMPIRE ROMAIN. *

CHAPITRE XXVIII. *

VOCATION DES GENTILS PRÉDITE PAR OSÉE ET PAR AMOS. *

CHAPITRE XXIX. *

PROPHÉTIES D’ISAÏE TOUCHANT JÉSUS-CHRIST ET SON ÉGLISE. *

CHAPITRE XXX. *

PROPHÉTIES DE MICHÉE, JONAS ET JOEL QUI REGARDENT JÉSUS-CHRIST. *

CHAPITRE XXXI. *

SALUT DU MONDE PAR JÉSUS-CHRIST PRÉDIT PAR ABDIAS, NAHUM ET HABACUC. *

CHAPITRE XXXII. *

PROPHÉTIES DU CANTIQUE D’HABACUC. *

CHAPITRE XXXIII. *

PROPHÉTIES DE JÉRÉMIE ET DE SOPHONIAS TOUCHANT JÉSUS-CHRIST ET LA VOCATION DES GENTILS. *

CHAPITRE XXXIV. *

PRÉDICTIONS DE DANIEL ET D’ÉZÉCHIEL SUR LE MÊME SUJET. *

CHAPITRE XXXV. *

PRÉDICTIONS D’AGGÉE, DE ZACHARIE ET DE MALACHIE TOUCHANT JÉSUS-CHRIST. *

CHAPITRE XXXVI. *

D’ESDRAS ET DES LIVRES DES MACHABÉES. *

CHAPITRE XXXVII. *

NOS PROPHÈTES SONT PLUS ANCIENS QUE LES PHILOSOPHES. *

CHAPITRE XXXVIII. *

POURQUOI L’ÉGLISE REJETTE LES ÉCRITS DE QUELQUES PROPHÈTES. *

CHAPITRE XXXIX. *

LA LANGUE HÉBRAÏQUE A TOUJOURS EU DES CARACTÈRES. *

CHAPITRE XL. *

FOLIE ET VANITÉ DES ÉGYPTIENS, QUI FONT LEUR SCIENCE ANCIENNE DE CENT MILLE ANS. *

CHAPITRE XLI. *

LES ÉCRIVAINS CANONIQUES SONT AUTANT D’ACCORD ENTRE EUX QUE LES PHILOSOPHES LE SONT PEU. *

CHAPITRE XLII. *

PAR QUEL CONSEIL DE LA DIVINE PROVIDENCE L’ANCIEN TESTAMENT A ÉTÉ TRADUIT DE L’HÉBREU EN GREC POUR ÊTRE CONNU DES GENTILS. *

CHAPITRE XLIII. *

PRÉÉMINENCE DE LA VERSION DES SEPTANTE SUR TOUTES LES AUTRES. *

CHAPITRE XLIV. *

CONFORMITÉ DE LA VERSION DES SEPTANTE ET DE L’HÉBREU. *

CHAPITRE XLV. *

DÉCADENCE DES JUIFS DEPUIS LA CAPTIVITÉ DE BABYLONE. *

CHAPITRE XLVI. *

NAISSANCE DU SAUVEUR ET DISPERSION DES JUIFS PAR TOUTE LA TERRE. *

CHAPITRE XLVII. *

SI, AVANT L’INCARNATION DE JÉSUS-CHRIST D’AUTRES QUE LES JUIFS ONT APPARTENU A LA JÉRUSALEM CÉLESTE. *

CHAPITRE XLVIII. *

LA PROPHÉTIE D’AGGÉE TOUCHANT LA SECONDE MAISON DE DIEU, QUI DOIT ÊTRE PLUS ILLUSTRE QUE LA PREMIÈRE, NE DOIT PAS S’ENTENDRE DU TEMPLE DE JÉRUSALEM, MAIS DE L’ÉGLISE. *

CHAPITRE XLIX *

LES ÉLUS ET LES RÉPROUVÉS SONT MÊLÉS EN SEMBLE ICI-BAS. *

CHAPITRE L. *

DE LA PRÉDICATION DE L’ÉVANGILE, DEVENUE PLUS ÉCLATANTE ET PLUS EFFICACE PAR LA PASSION DE CEIJX QUI L’ANNONÇAIENT. *

CHAPITRE LI. *

LES HÉRÉTIQUES SONT UTILES A L’ÉGLISE. *

CHAPITRE LII. *

S’IL N’Y AURA POINT DE PERSÉCUTION CONTRE L’ÉGLISE JUSQU’À L’ANTECHRIST. *

CHAPITRE LIII. *

ON NE SAIT POINT QUAND LA DERNIÈRE PERSÉCUTION DU MONDE ARRIVERA. *

CHAPITRE LIV. *

DE CE MENSONGE DES PAÏENS, QUE LE CHRISTIANISME NE DEVAIT DURER QUE TROIS CENT SOIXANTE-CINQ ANS. *

 

LIVRE QUINZIÈME : AVANT LE DÉLUGE

Ayant traité, dans les quatre livres qui précèdent, de l’origine des deux cités, saint Augustin en expose le progrès dans les quatre livres qui suivent, et, pour cela, il s’attache aux principaux passages de l’Histoire sainte où ce progrès est indiqué. Dans le présent livre, en particulier, il commente le récit de la Genèse depuis Caïn et Abel jusqu’au déluge.

 

 

 

CHAPITRE PREMIER.

DE LA SÉPARATION DES HOMMES EN DEUX SOCIÉTÉS, A PARTIR DES ENFANTS D’ADAM.

On a beaucoup écrit sur le paradis terrestre, sur la félicité dont on y jouissait, sur la vie qu’y menaient les premiers hommes, sur leur crime et leur punition. Et nous aussi, nous en avons parlé dans les livres précédents, selon ce que nous en avons lu ou pu comprendre dans l’Ecriture; mais un examen détaillé de tous ces points ferait naître une infinité de questions qui demanderaient à être traitées avec plus d’étendue, et qui passeraient de beaucoup les bornes de cet ouvrage et de notre loisir. Où en trouver assez, si nous prétendions répondre à toutes les difficultés que nous pourraient faire des esprits oisifs et pointilleux, toujours plus prêts à former des objections que capables d’en comprendre les solutions? J’estime toutefois avoir déjà éclairci les grandes et difficiles questions du commencement et de la fin du monde, de la création de l’âme et de celle de tout le genre humain, qui a été distingué en deux ordres, l’un composé de ceux qui vivent selon l’homme, et l’autre de ceux qui vivent selon Dieu. Nous donnons encore à ces deux ordres le nom mystique de Cités, par où il faut entendre deux sociétés d’hommes, dont l’une est prédestinée à vivre éternellement avec Dieu, et l’autre à souffrir un supplice éternel avec le diable. Telle est leur fin, dont nous traiterons dans la suite. Maintenant, puisque nous avons assez parlé de leur naissance, soit dans les anges, soit dans les deux premiers hommes, il est bon, ce me semble, que nous en considérions le cours et le progrès, depuis le moment où les deux premiers hommes commencèrent à engendrer jusqu’à la fin des générations humaines. C’est de tout cet espace de temps, où il se fait une révolution continuelle de personnes qui meurent, et d’autres qui naissent et qui prennent leur place, que se compose la durée des deux cités.

Caïn, qui appartient à la cité des hommes, naquit le premier des deux auteurs du genre humain ; vint ensuite Abel, qui appartient à la cité de Dieu. De même que nous expérimentons dans chaque homme en particulier la vérité de cette parole de l’Apôtre, que ce n’est pas ce qui est spirituel qui est formé le premier, mais ce qui est animal 1, d’où vient que nous naissons d’abord méchants et charnels, comme sortant d’une racine corrompue, et ne devenons bons et spirituels qu’en renaissant de Jésus-Christ, ainsi en est-il de tout le genre humain. Lorsque les deux cités commencèrent à prendre leur cours dans l’étendue des siècles, l’homme de la cité de la terre fut celui qui naquit le premier, et, après lui, le membre de la cité de Dieu, prédestiné par la grâce, élu par la grâce, étranger ici-bas par la grâce, et par la grâce citoyen du ciel. Par lui-même, en effet, il sortit de la même masse qui avait été toute condamnée dans son origine ; mais Dieu, comme un potier de terre (car c’est la comparaison dont se sert saint Paul 2, à dessein, et non pas au hasard), fit d’une même masse un vase d’honneur et un vase d’ignominie 3. Or, le vase d’ignominie a été fait le premier, puis le vase d’honneur, parce que dans chaque homme, comme je viens de le dire, précède ce qui est mauvais, ce par où il faut nécessairement commencer, mais où il n’est pas nécessaire de demeurer; et après vient ce qui est bon, où nous parvenons par notre progrès dans la vertu, et où nous de. vons demeurer. Il est vrai dès lorsque tous ceux qui sont méchants ne deviendront pas bons; mais il l’est aussi qu’aucun ne sera bon qui n’ait été originairement méchant. L’Ecriture dit donc de Caïn qu’il bâtit une ville4; mais A bel,

1. I Cor. XV, 46.

2. Saint Paul emprunte cette comparaison à Isaïe (XLV, 9) et à Jérémie (XVIII, 3 et seq.)

3. Rom. IX, 21. — 4. Gen. IV, 17.

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qui était étranger ici-bas, n’en bâtit point. Car la cité des saints est là-haut, quoiqu’elle enfante ici-bas des citoyens en qui elle est étrangère à ce monde, jusqu’à ce que le temps de son règne arrive et qu’elle rassemble tous ses citoyens au jour de la résurrection des corps, quand ils obtiendront le royaume qui leur est promis et où ils régneront éternellement avec le Roi des siècles, leur souverain.

CHAPITRE II.

DES FILS DE LA TERRE ET DES FILS DE PROMISSION.

Il a existé sur la terre, à la vérité, une ombre et une image prophétique de cette cité,

pour en être le signe obscur plutôt que la représentation expresse, et cette image a été

appelée elle-même la cité sainte, comme le symbole et non comme la réalité de ce qui

doit s’accomplir un jour. C’est de cette image inférieure et subordonnée dans son contraste

avec la cité libre qu’elle marquait, que l’Apôtre parle ainsi aux Galates: " Dites-moi, je

vous prie, vous qui voulez être sous la loi, n’avez-vous point ouï ce que dit la loi? Car il

est écrit qu’Abraham a eu deux fils, l’un de la servante et l’autre de la femme libre. Mais

celui qui naquit de la servante naquit selon la chair, et celui qui naquit de la femme libre naquit en vertu de la promesse de Dieu. Or, tout ceci est une allégorie. Ces deux femmes sont les deux alliances, dont la première, qui a été établie sur le mont Sina et qui n’engendre que des esclaves, est figurée par Agar. Agar est en figure la même chose que Sina, montagne d’Arabie, et Sina représente la Jérusalem terrestre qui est esclave avec ses enfants, au lieu que la Jérusalem d’en haut est vraiment libre, et c’est elle qui est notre mère; car il est écrit : Réjouissez-vous, stériles qui n’enfantez point ; poussez des cris de joie, vous qui ne concevez point; car celle qui était délaissée a plus d’enfants que celle qui a un mari. Nous sommes donc, mes frères, les enfants de la promesse, ainsi qu’Isaac. Et comme alors celui qui était né

selon la chair persécutait celui qui était né selon l’esprit, il en est encore de même aujourd’hui. Mais que dit l’Ecriture? Chassez la servante et son fils; car le fils de la servante ne sera point héritier avec le fils de la femme libre. Or, mes frères, nous ne sommes point les enfants de la servante, mais de la femme libre; et c’est Jésus-Christ qui nous a acquis cette liberté 1 ". Cette explication de l’Apôtre nous apprend comment nous devons entendre les deux Testaments. Une partie de la cité de la terre est devenue une image de la cité du ciel. Elle n’a pas été établie pour elle-même, mais pour être le symbole d’une autre; et ainsi la cité de la terre, image de la cité du ciel, a en elle-même une image qui la représentait. En effet, Agar, servante de Sarra, et son fils étaient en quelque façon une image de cette image, une figure de cette figure; et comme, à l’arrivée de la lumière, les ombres devaient s’évanouir, Sarra, qui était la femme libre et signifiait la cité libre, laquelle figurait elle-même la Jérusalem terrestre, dit: " Chassez la servante et son fils; car le fils de la servante ne sera point héritier avec mon fils Isaac ", ou, comme dit l’Apôtre: " Avec le fils de la femme libre ". Nous trouvons donc deux choses dans la cité de la terre, d’abord la figure d’elle-même, et puis celle de la cité du ciel qu’elle représentait. Or, la nature corrompue par le péché enfante les citoyens de la cité de la terre, et la grâce, qui délivre la nature du péché, enfante les citoyens de la cité du ciel; d’où vient que ceux-là sont appelés des vases de colère, et ceux-ci des vases de miséricorde 2. C’est encore ce qui a été figuré dans les deux fils d’Abraham, attendu que l’un d’eux, savoir Ismaël, est né selon la chair, de la servante Agar, et l’autre, Isaac, est né de la femme libre, en exécution de la promesse de Dieu. L’un et l’autre à la vérité sont enfants d’Abraham, mais l’un engendré selon le cours ordinaire des choses, qui marquait la nature, et l’autre donné en vertu de la promesse, qui signifiait la grâce. En l’un paraît l’ordre des choses humaines, et dans l’autre éclate un bienfait particulier de Dieu.

CHAPITRE III.

DE LA STÉRILITÉ DE SARRA QUE DIEU FÉCONDA PAR SA GRÂCE.

Sarra était réellement stérile; et, comme elle désespérait d’avoir des enfants, elle résolut d’en avoir au moins de sa servante qu’elle donna à son mari pour habiter avec elle. De cette sorte, elle exigea de lui le devoir conjugal, usant de son droit en la personne d’une autre. Ismaël naquit comme les autres

1. Galat. IV, 21-31. — 2. Rom. IX, 21, 23.

(309)

hommes de l’union des deux sexes, suivant la loi ordinaire de la nature : c’est pour cela que l’Ecriture dit qu’il naquit selon la chair, non que les enfants nés de cette manière ne soient des dons et des ouvrages de Dieu, de ce Dieu dont la sagesse atteint sans aucun obstacle d’une extrémité à l’autre et qui dispose toutes choses avec douceur 1 , mais parce que, pour marquer un don de la grâce de Dieu entièrement gratuit et nullement dû aux hommes, il fallait qu’un enfant naquît contre le cours ordinaire de la nature. En effet, la nature a coutume de refuser des enfants à des personnes aussi âgées que l’étaient Abraham et Sarra quand ils eurent Isaac, outre que Sarra était même naturellement stérile. Or, cette impuissance de la nature à produire des enfants dans cette disposition, est un symbole de la nature humaine, corrompue par le péché et justement condamnée, et désormais déchue de toute véritable félicité. Ainsi Isaac, né en vertu de la promesse de Dieu, figure très-bien les enfants de la grâce, les citoyens de la cité libre, les cohéritiers de l’éternelle paix, où ne règne pas l’amour de la volonté propre, mais une charité humble et soumise, unie dans la jouissance commune du bien immuable, et qui de plusieurs coeurs n’en fait qu’un.

CHAPITRE IV.

DE LA PAIX ET DE LA GUERRE DANS LA CITÉ TERRESTRE.

Mais la cité de la terre, qui ne sera pas éternelle (car elle ne sera plus cité, quand elle sera condamnée au dernier supplice), trouvera-ici-bas son bien, dont la possession lui procure toute la joie que peuvent donner de semblables choses. Comme ce bien n’est pas tel qu’il ne cause quelques traverses à ceux qui l’aiment, il en résulte que cette cité est souvent divisée contre elle-même, que ses citoyens se font la guerre, donnent des batailles et remportent des victoires sanglantes. Là chaque parti veut demeurer le maître, tandis qu’il est lui-même esclave de ses vices. Si, lorsqu’il est vainqueur, il s’enfle de-ce succès, sa victoire lui devient mortelle; si, au contraire, pensant à la condition et aux disgrâces communes, il se modère par la considération des accidents de la fortune, cette victoire lui est plus avantageuse; mais la

1. Sag. VIII, 1.

mort lui en ôte enfin le fruit; car il ne peut pas toujours dominer sur ceux qu’il s’est assujétis. On ne peut pas nier toutefois que les choses dont cette cité fait l’objet de ses désirs ne soient des biens, puisque elle-même, en son genre, est aussi un bien, et de tous 1er biens de la terre le plus excellent. Or, pour jouir de ces biens terrestres, elle désire une certaine paix, et ce n’est que pour cela qu’elle fait la guerre. Lorsqu’elle demeure victorieuse et qu’il n’y a plus personne qui lui résiste, elle a la paix que n’avaient pas les partis contraires qui se battaient pour posséder des choses qu’ils ne pouvaient posséder ensemble. C’est cette paix qui est le but de toutes les guerres et qu’obtient celui qui remporte la victoire. Or, quand ceux qui combattaient pour la cause la plus juste demeurent vainqueurs, qui doute qu’on ne doive se réjouir de leur victoire et de la paix qui la suit? Ces choses sont bonnes, et viennent sans doute de Dieu; mais si l’on se passionne tellement pour ces moindres biens, qu’on les croie uniques ou qu’on les aime plus que ces autres biens beaucoup plus excellents qui appartiennent à la céleste cité, où il y aura une victoire suivie d’une paix éternelle et souveraine, la misère alors est inévitable et tout se corrompt de plus en plus.

CHAPITRE V.

DU PREMIER FONDATEUR DE LA CITÉ DE LA TERRE, QUI TUA SON FRÈRE; EN QUOI IL FUT IMITÉ DEPUIS PAR LE FONDATEUR DE ROME.

C’est ainsi que le premier fondateur de la cité de la terre fut fratricide. Transporté de jalousie, il tua son frère, qui était citoyen de la cité éternelle et étranger ici-bas. Il n’y a donc rien d’étonnant que ce crime primordial et, comme diraient les Grecs, ce type du crime, ait été imité si longtemps après, lors de la fondation de cette ville qui devait être la maîtresse de tant de peuples et la capitale de la cité de la terre. Ainsi que l’a dit un de leurs poëtes :

" Les premiers murs de Rome furent teints du sang d’un frère tué par son frère ".

En effet, l’histoire- rapporte que Romulus tua son frère Rémus, et il n’y a 1’autre différence entre ce crime et celui de Caïn, sinon

1. Lucain, dans la Pharsale, au livre I, V. 95.

(310)

qu’ici les frères étaient tous deux citoyens de la cité de la terre, et que tous deux prétendaient être les fondateurs de la république romaine. Or, tous deux ne pouvaient avoir autant de gloire qu’un seul; car une puissance partagée est toujours moindre. Afin donc qu’un seul la possédât tout entière, il se défit de son compétiteur et accrut par son crime un empire qui autrement aurait été moins grand, mais plus juste. Caïn et Abel n’étaient pas touchés d’une pareille ambition, et ce- n’était pas pour régner seul que l’un des deux tua l’autre. Abel ne se souciait pas, en effet, de dominer sur la ville que son frère bâtissait; en sorte qu’il ne fut tué que par cette malignité diabolique qui fait que les méchants portent envie aux gens de bien, sans autre raison sinon que les uns sont bons et les autres méchants. La bonté ne se diminue pas pour être possédée par plusieurs; au contraire, elle devient d’autant plus grande, que ceux qui la possèdent sont plus unis; pour tout dire en un mot, le moyen de la perdre est de la posséder tout seul, et l’on ne la possède jamais plus entière que quand on est bien aise de la posséder avec plusieurs. Or, ce qui arriva entre Rémus et Romulus montre comment la cité de la terre se divise contre elle-même; et ce qui survint entre Caïn et Abel fait voir la division qui existe entre les deux cités, celle de Dieu et celle dès hommes. Les méchants combattent donc les uns contre les autres, et les méchants combattent aussi contre les bons; mais les bons, s’ils sont parfaits, ne peuvent avoir aucun différend entre eux. Ils en peuvent avoir, quand ils n’ont pas encore atteint cette perfection; comme un homme peut n’être pas d’accord avec soi-même, puisque dans le même homme la chair convoite souvent contre l’esprit et l’esprit contre la chair 1. Les inclinations spirituelles de l’un peuvent dès lors combattre les inclinations charnelles de l’autre, et réciproquement, de même que les bons et les méchants se font la guerre les uns aux autres; ou encore, les inclinations charnelles de deux hommes de bien, mais qui ne sont pas encore parfaits, peuvent se combattre l’une l’autre, comme font entre eux les méchants, jusqu’à ce que la grâce victorieuse de Jésus-Christ les ait entièrement guéris de ces faiblesses.

1. Galat. V, 12

CHAPITRE VI.

DES LANGUEURS AUXQUELLES SONT SUJETS, EN PUNITION DU PÉCHÉ, LES CITOYENS MÊMES DE LA CITÉ DE DIEU, ET DONT ILS SONT ENFIN DÉLIVRÉS PAR LA GRACE.

Cette langueur, c’est-à-dire cette désobéissance dont nous avons parlé au quatorzième livre 1, est la peine de la désobéissance du premier homme, et ainsi elle ne vient pas de la nature, mais du vice de la volonté; c’est pourquoi il est dit aux bons, qui s’avancent

dans la vertu et qui vivent de la foi dans ce pèlerinage: " Portez les fardeaux les uns des

autres, et vous accomplirez la loi de Jésus- Christ 2 " ; et dans un autre endroit: " Reprenez ceux qui sont turbulents, consolez les affligés, supportez les faibles, et soyez débonnaires à tout le monde. Prenez garde de ne point rendre le mal pour le mal 3 "; et encore : " Si quelqu’un est tombé par surprise en quelque péché, vous qui êtes spirituels, reprenez-le avec douceur, songeant que vous pouvez être tentés de même 4 " et ailleurs: "Que le soleil ne se couche point sur votre colère 5 " ; et dans l’Evangile: " Lorsque votre frère vous a offensé, reprenez-le en particulier entre vous et lui 6 ". L’Apôtre dit aussi, à l’occasion des péchés où

l’on craint le scandale: " Reprenez devant tout le monde ceux qui ont commis quelque

crime, afin de donner de la crainte aux autres 7". L’Ecriture recommande vivement

pour cette raison le pardon des injures, afin d’entretenir la paix, sans laquelle personne

ne pourra voir Dieu ". De là ce terrible jugement contre ce serviteur que l’on condamne

à payer les dix mille talents qui lui avaient été remis, parce qu’il n’en avait pas voulu

remettre cent à un autre serviteur comme lui. Après cette parabole, Notre-Seigneur

Jésus-Christ ajouta : " Ainsi vous traitera votre Père qui est dans les cieux, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond du cœur 9 ". Voilà comme sont guéris les citoyens de la cité de Dieu, qui sont voyageurs ici-bas et qui soupirent après le repos de la céleste patrie. Mais c’est le Saint-Esprit qui opère au dedans et qui donne la vertu aux remèdes qu’on emploie au dehors. Quand

1. Aux chap. I et II.

2. Galat. VI, 2. — 3. I Thess. V, 14, 15. — 4. Galat. VI, 11. — 5. Ephés. iv, 26. — 6. Matt. XVIII, 15. — 7. 1 Tim. V, 20. – 8.Hébr. XII, 14. — 9. Matt. XVIII, 35.

(311)

Dieu lui-même se servirait des créatures qui lui sont soumises, pour nous parler en songes ou de toute autre manière, cela serait inutile, si en même temps il ne nous touchait l’âme d’une grâce intérieure. Or, il en use de la sorte lorsque, par un jugement très-secret, mais très-juste, il sépare des vases de colère les vases de miséricorde. Si, en effet, à l’aide du secours qu’il nous prête par des voies cachées et admirables, le péché qui habite dans nos membres, ou plutôt la peine du péché, ne règne point dans notre corps mortel, si, domptant ses désirs déréglés, nous ne lui abandonnons point nos membres pour accomplir l’iniquité 1, notre esprit acquiert dès ce moment un empire sur nos passions qui les rend plus modérées, jusqu’à ce que, parfaitement guéri et revêtu d’immortalité , il jouisse dans le ciel d’une paix souveraine.

CHAPITRE VII.

LA PAROLE DE DIEU NE DÉTOURNA POINT CAÏN DE TUER SON FRÈRE.

Mais de quoi servit à Caïn d’être averti de tout cela par Dieu même, quand Dieu s’adressa à lui en lui parlant sous la forme dont il avait coutume de se servir pour parler aux premiers hommes 2 ? En accomplit-il moins le fratricide qu’il méditait? Comme Dieu avait discerné les sacrifices des deux frères, agréant ceux de l’un parce qu’il était homme de bien, et rejetant ceux de l’autre à cause de sa méchanceté, Caïn, qui s’en aperçut sans doute par quelque signe visible, en ressentit un vif déplaisir et en fut tout abattu. Voici comment l’Ecriture s’exprime à ce sujet: " Dieu dit à Caïn: Pourquoi êtes-vous triste et abattu? Quand vous faites une offrande qui est bonne, mais dont le partage n’est pas bon, ne péchez-vous pas? Tenez-vous en repos. Car il se tournera vers vous, et vous lui commanderez 3 ". Dans cet avertissement que Dieu donne à Caïn, il n’est pas aisé de bien entendre ces mots: " Quand vous faites une offrande qui est bonne, mais dont le partage n’est pas bon, ne péchez-vous pas? " C’est ce qui a donné lieu aux commentateurs d’en tirer divers sens. La vérité est que l’on offre bien le sacrifice, lorsqu’on l’offre au

1. Rom. VI, 12, 13.

2. Voyez le De Gen. ad litt. , lib. VIII, n. 37 ; IX, n. 3 et 4.

3. Gen. IV, 6, 7, sec. LXX.

Dieu véritable à qui seul il est dû, mais on ne partage pas bien, lorsqu’on ne discerne pas comme il faut ou les lieux, ou les temps, ou les choses offertes, ou celui qui les offre, ou ceux à qui l’on fait part de l’offrande pour en manger. Ainsi, partage serait synonyme de discernement, soit quand on n’offre pas où il faut, ou ce qu’il y faut offrir, soit lorsqu’on offre dans un temps ce qu’il faudrait offrir dans un autre, ou qu’on offre ce qui ne doit être offert en aucun lieu ni en aucun temps, soit qu’on retienne pour soi le meilleur du sacrifice au lieu de l’offrir à Dieu, soit enfin qu’on en fasse part à un profane ou à quelque autre qu’il n’est pas permis d’y associer. Il est difficile de décider en laquelle de ces choses Caïn déplut à Dieu; toutefois, comme l’Apôtre saint Jean dit, à propos de ces deux frères:

" N’imitez pas Caïn qui était possédé du malin esprit, et qui tua son frère. Et pourquoi le tua-t-il? parce que ses propres oeuvres ne valaient rien, et que celles de son frère étaient bonnes 1 " ; nous en pouvons conclure que les offrandes de Caïn n’attirèrent point les regards de Dieu, parce qu’il ne partageait pas bien et se réservait pour lui-même une partie de ce qu’il offrait à Dieu. C’est ce que font tous ceux qui n’accomplissent pas la volonté de Dieu, mais la leur, c’est-à-dire qui, n’ayant pas le coeur pur, offrent des présents à Dieu pour le corrompre, afin qu’il ne les aide pas à guérir leurs passions, mais à les satisfaire. Tel est proprement le caractère de la cité du monde, de servir Dieu ou les dieux pour remporter par leur secours des victoires sur ses ennemis et jouir d’une paix humaine, dans le désir non de faire du bien, mais de s’agrandir. Les bons se servent du monde pour jouir de Dieu, et les méchants au contraire veulent se servir de Dieu pour jouir du monde; encore, je parle de ceux qui croient qu’il y a un Dieu et qu’il prend soin des choses d’ici-bas, car il en est même qui ne le croient pas. Lors donc que Caïn connut que Dieu n’avait point regardé son sacrifice et qu’il avait regardé celui de son frère, il devait imiter Abel et non pas lui porter envie; mais la tristesse et l’abattement qu’il en ressentit constituent principalement le péché que Dieu reprit en lui, savoir de s’attrister de la bonté d’autrui, et surtout de celle de son frère. Ce fut le sujet de la réprimande

1. I Jean, III, 12.

(312)

qu’il lui adressa, quand il lui dit: " Pourquoi " êtes-vous triste et abattu? " Dieu voyait bien au fond qu’il portait envie à son frère, et c’est de quoi il le reprenait. En effet, comme les hommes ne voient pas le coeur, ils pourraient se demander si cette tristesse ne venait pas de ce qu’il était fâché d’avoir déplu à Dieu par sa mauvaise conduite, plutôt que du déplaisir de ce que Dieu avait regardé favorablement le sacrifice de son frère. Mais du moment que Dieu lui déclare pour quelle raison il n’avait pas voulu recevoir son offrande, et qu’il devait moins imputer ce refus à son frère qu’à lui- même, il fait voir que Caïn était rongé d’une secrète jalousie.

Comme Dieu ne voulait pas, après tout, l’abandonner sans lui donner quelque avis salutaire : " Tenez-vous en repos, lui dit-il; car il se tournera vers vous, et vous lui commanderez ". Est-ce de son frère qu’il parle ? Non vraiment, mais bien de son péché, car il avait dit auparavant: " Ne péchez-vous pas? " puis il ajoute : " Tenez-vous en repos; car il se tournera vers vous, et vous lui commanderez ". On peut entendre par là que l’homme ne doit s’en prendre qu’à lui-même de ce qu’il pèche, et que le véritable moyen d’obtenir le pardon de son péché et l’empire sur ses passions, c’est de se reconnaître coupable; autrement, celui qui prétend excuser le péché ne fera que le renforcer et lui donner plus de pouvoir sur lui. Le péché peut se prendre aussi en cet endroit pour la concupiscence de la chair, dont l’Apôtre dit: " La chair convoite contre l’esprit 1 " car il met aussi l’envie au nombre de ses convoitises, et c’est elle qui anima Caïn contre son frère. D’après cela, ces paroles: " Il se tournera vers vous, et vous lui commanderez ", signifieraient que la concupiscence nous sera soumise et que nous en deviendrons les maîtres. Lorsque, en effet, cette partie charnelle de l’âme que l’Apôtre appelle péché dans ce passage où il dit: " Ce n’est pas moi qui fais le mal, mais c’est le péché qui habite en moi 2 ", cette partie dont les philosophes avouent qu’elle est vicieuse et ne doit pas commander, mais obéir à l’esprit; lors, dis-je, que cette partie charnelle est émue, si l’on pratique ce que prescrit l’Apôtre: " N’abandonnez point vos membres au péché pour lui servir d’instruments à mal faire 3 ", elle se tourne vers l’esprit et se

1. Galat. V, 17. – 2. Rom. VII, 17. — 3. Rom VI, 13

soumet à l’empire de la raison. C’est l’avertissement que Dieu donne à celui qui était transporté d’envie contre son frère, et qui voulait ôter du monde celui qu’il devait plutôt imiter " Tenez-vous en repos ", lui dit-il, c’est-à-dire : Ne commettez pas le crime que vous méditez; que le péché ne règne point en votre corps mortel, et n’accomplissez point ses désirs déréglés; n’abandonnez point vos membres au péché pour lui servir d’instruments à mal faire; car il se tournera vers vous, pourvu que, au lieu de le seconder, vous tâchiez de le réprimer, et vous aurez empire sur lui, parce que, lorsqu’on ne lui permet pas d’agir au dehors, il s’accoutume à ne se plus soulever au dedans contre la raison. On voit au même livre de la Genèse qu’il en est à peu près de même pour la femme, quand, après le péché, le diable reçut l’arrêt de sa condamnation dans le serpent, et Adam et Eve dans leur propre personne. Après que Dieu eut dit à Eve: " Je multiplierai les sujets de vos peines et de vos gémissements, et vous enfanterez avec douleur ", il ajoute: " Et vous vous tournerez vers votre mari, et il aura empire sur vous 1 ". Ce qui est dit ensuite à Caïn du péché ou de la concupiscence de la chair, est dit ici de la femme pécheresse, pour montrer que le mari doit gouverner sa femme comme l’esprit gouverne la chair. C’est ce qui fait dire à l’Apôtre: " Celui qui aime sa femme s’aime soi-même; car jamais personne ne hait sa propre chair 2 ". Il faut donc guérir ces maux comme étant véritablement en nous, au lieu de les condamner comme s’ils ne nous appartenaient pas. Mais Caïn, qui était déjà corrompu, ne tint aucun compte de l’avertissement de Dieu, et, l’envie se rendant maîtresse de son coeur, il égorgea perfidement son frère. Voilà ce qu’était le fondateur de la cité de la terre. Quant à considérer Caïn comme figurant aussi les Juifs qui ont fait mourir Jésus-Christ, ce grand Pasteur des âmes, représenté par Abel, pasteur de brebis, je n’en veux rien faire ici, et je me souviens d’en avoir touché quelque chose contre Fauste le Manichéen 3.

1. Gen III, 16 — 2. Ephes V, 28, 29.

2. Voyez le Contra Faust., lib. XII, cap. 9 et seq.

(313)

CHAPITRE VIII.

QUELLE RAISON PORTA CAÏN À BÂTIR UNE VILLE DÈS LE COMMENCEMENT DU MONDE.

J’aime mieux maintenant défendre la vérité de l’Ecriture contre ceux qui prétendent qu’il n’est pas croyable qu’un seul homme ait bâti une ville, parce qu’il semble qu’il n’y avait encore alors que quatre hommes sur la terre, ou même trois depuis le meurtre d’Abel, savoir: Adam, Caïn et son fils Enoch, qui donna son nom à cette ville. Ceux qui raisonnent de la sorte ne considèrent pas que l’auteur de l’Histoire sainte n’était pas obligé de mentionner tous les hommes qui pouvaient exister alors, mais seulement ceux qui servaient à son sujet. Le dessein de l’écrivain, qui servait en cela d’organe au Saint-Esprit, était de descendre jusqu’à Abraham par la suite de certaines générations, et de venir des enfants d’Abraham au peuple de Dieu, qui, séparé de tous les autres peuples de la terre, devait annoncer en figure tout ce qui regardait la cité dont le règne sera éternel, et Jésus-Christ son roi et son fondateur, sans néanmoins oublier l’autre société d’hommes que nous appelons la cité de la terre, et d’en dire autant qu’il fallait pour rehausser par cette opposition l’éclat de la cité de Dieu. En effet, lorsque l’Ecriture sainte rapporte le nombre des années de la vie de ces premiers hommes, et conclut toujours ainsi de chacun d’eux : " Et il engendra des fils et des filles, et un tel vécut tant de temps, et puis il mourut 1 " ; dira-t-on, sous prétexte qu’elle ne nomine pas ces fils et ces filles, que, pendant un si grand nombre d’années qu’on vivait alors, il n’ait pu naître assez d’hommes pour bâtir même plusieurs villes? Mais il était de l’ordre de la providence de Dieu, par l’inspiration duquel ces choses ont été écrites, de distinguer d’abord ces deux sociétés: d’une part les générations des hommes, c’est-à-dire de ceux qui vivaient selon l’homme, et de l’autre, les générations des enfants de Dieu, en allant jusqu’au déluge où tous les hommes furent noyés, excepté Noé et- sa femme, avec leurs trois fils et leurs trois brus , huit personnes qui méritèrent seules d’échapper dans l’arche à cette ruine universelle.

Lors donc qu’il est écrit: " Caïn connut sa femme, et elle enfanta Enoch, et il bâtit une

1. Gen. V, 4, 5 et al.

ville du nom de son fils Enoch ", il ne s’ensuit pas qu’Enoch ait été son premier fils. L’Ecriture dit la même chose d’Adam, lorsqu’il engendra Seth: " Adam, dit-elle, connut Eve sa femme, et elle conçut et enfanta un fils qu’elle nomma Seth " ; et cependant, Adam avait déjà engendré Caïn et Abel. Il ne s’ensuit pas non plus, de ce qu’Enoch donne son nom à la ville bâtie par Caïn, qu’il ait été son premier-né. Il se pouvait qu’il l’aimât plus que ses autres enfants. En effet, Juda, qui donna son nom à la Judée et aux Juifs, n’était pas l’aîné des enfants de Jacob. Mais quand Enoch serait le fils aîné de Caïn, il n’en faudrait pas conclure qu’il ait donné son nom à cette ville dès qu’il fut né; car un seul homme ne pouvait pas faire une ville, qui n’est autre chose qu’une multitude d’hommes unis ensemble par quelque -lien de société. Il faut croire plutôt que, la famille de Caïn s’étant si fort accrue qu’elle formait un peuple, il bâtit une ville et l’appela du nom de son aîné. Dans le fait, la vie de ces premiers hommes était si longue, quo celui qui a le moins vécu avant le déluge, selon le témoignage de 1’Ecriture, a vécu sept cent cinquante-trois ans 2. Plusieurs même ont passé neuf cents ans , quoique aucun n’ait été jusqu’à mille. Qui peut donc douter que, pendant la vie d’un seul homme, le genre humain n’ait pu tellement se multiplier qu’il ait été suffisant pour peupler plusieurs villes? Cela se peut facilement conjecturer, puisque le peuple hébreu, sorti du seul Abraham, s’accrut de telle façon, en l’espace d’un peu plus de quatre cents ans, qu’à la sortie d’Egypte l’Ecriture compte jusqu’à six cent mille hommes capables de porter les armes 3, pour ne rien dire des Iduméens qui sortirent d’Esaü, petit-fils d’Abraham, ni de plusieurs autres nations issues du même Abraham, mais non pas par sa femme Sarra 4.

CHAPITRE IX.

LES HOMMES VIVAIENT PLUS LONGTEMPS ET ÉTAIENT PLUS GRANDS AVANT LE DÉLUGE QUE DEPUIS.

Il n’est donc point d’esprit judicieux qui

1. Gen. IV, 17, 25.

2. Ce personnage est Lamech, du moins selon la version des Septante; car la Vulgate porte sept cent soixante-dix-sept ans.

3. Exod. XII, 37.

4. Saint Augustin veut parler des Ismaélites, issue d’Ismaël, fils d’Abraham et d’Agar.

(314)

doute que Caïn n’ait pu bâtir une ville, même ort grande, dans un temps où la vie des hommes était si longue 1, à moins qu’on ne veuille encore discuter là-dessus et prétendre qu’il n’est pas vrai qu’ils aient vécu aussi longtemps que 1’Ecriture le rapporte. Une chose encore que les incrédules se refusent à croire, c’est que les hommes fussent alors beaucoup plus grands qu’ils ne sont aujourd’hui. Cependant le plus célèbre de leurs poëtes, Virgile, à propos d’une grosse pierre qui servait de borne à un champ et qu’un homme très-robuste des temps anciens leva dans le combat et lança en courant contre son ennemi, s’exprime ainsi :

" A peine douze hommes de nos jours, choisis parmi les plus forts, l’auraient-ils pu porter 2 "

Par où il veut montrer que la terre produisait alors des hommes bien plus grands qu’à présent. Combien donc l’étaient-ils encore davantage dans les premiers âges du monde avant le déluge? Mais les sépulcres, découverts par la suite des années ou par des débordements de fleuves et autres accidents, où l’on a trouvé des ossements d’une grandeur incroyable, doivent convaincre les plus opiniâtres. J’ai vu moi-même, sur le rivage d’Utique, et plusieurs l’ont vue avec moi, une dent mâchelière d’homme, si grosse qu’on en eût pu faire cent des nôtres 2 : elle avait appartenu, je crois, à quelque géant ; car si les hommes d’alors étaient généralement plus grands que nous, ils l’étaient moins que les géants. Aussi bien, dans tous les temps et même au nôtre, des phénomènes de ce genre n’ont pas cessé de se produire. Pline, ce savant homme, assure 4 que plus le temps avance dans sa marche, plus les corps diminuent; et il ajoute que c’est une chose dont Homère se plaint souvent. Mais, comme j’ai déjà dit, les os que l’on découvre quelquefois dans de vieux monuments peuvent justifier la grandeur des

1. Sur la longévité des hommes primitifs, voyez Josèphe, Ant. Hebr., lib. I, cap. 3, § 9, et Pline l’Ancien, Hist. nat. , lib. VII, capp. 49, 50.

2. Virgile en cet endroit (Enéide, livre XII, v. 899, 900) a suivi Homère, mais en l’exagérant. Voyez l’Iliade (chant V, v. 302-304), où le fils de Tydée lance une pierre que deux hommes ordinaire, auraient eu de la peine à soulever. Deux hommes n’ont pas suffi à Virgile, il en a mis douze, et de choix.

3. Cette dent prodigieuse était, selon toute probabilité, une dent d’éléphant fossile. Voyez mir ce point, comme aussi sur la taille et la longévité des anciens hommes, la lettre de M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire à M. Poujoulat, auteur d’une Histoire de saint Augustin (tome III, pages 339 et suiv.) On consultera également avec fruit le livre récent de M. Flourens: De la longévité humaine.

4. En son Histoire naturelle, au livre VII, ch. 16.

corps des premiers hommes, tandis que l’on ne saurait prouver de même la durée de leur vie, parce que personne ne vit plus aussi longtemps. Cependant cela ne doit pas empêcher d’ajouter foi à l’Histoire sainte, puisqu’il y aurait d’autant plus d’imprudence à ne pas croire ce qu’elle nous raconte du passé, que nous voyons de nos yeux l’accomplissement de ce qu’elle a prédit de l’avenir. Le même Pline dit toutefois qu’il existe encore une nation où l’on vit deux cents ans 1. Si donc quelques pays qui nous sont inconnus conservent encore des restes de cette longue vie dont nous n’avons pas d’expérience, pourquoi ne croirions-nous pas aussi qu’il y a eu des temps où l’on vivait autant que l’Ecriture le témoigne ? S’il est croyable que ce qui n’est point ici soit ailleurs, pourquoi serait-il incroyable que ce qui n’est pas maintenant ait été autrefois?

CHAPITRE X.

DE LA DIVERSITÉ QUI SE RENCONTRE ENTRE LES LIVRES HÉBREUX ET LES SEPTANTE QUANT AU NOMBRE DES ANNÉES DES PREMIERS HOMMES.

Ainsi, bien qu’il semble qu’il y ait quelque diversité, quant au nombre des années, entre les livres hébreux et les nôtres 2, sans que je sache d’où elle provient, elle n’est pas telle néanmoins qu’ils ne s’accordent touchant la longue vie des hommes de ce temps-là. Nos livres portent qu’Adam engendra Seth à l’âge de deux cent trente ans, et ceux des Hébreux à l’âge de cent trente 3; mais aussi, selon les leurs, il vécut huit cents ans depuis, au lieu que, selon les nôtres, il n’en vécut que sept cents 4; et ainsi ils conviennent dans la somme totale. Il en est de même des autres générations; les cent années que les Hébreux comptent de moins que nous avant qu’un père ait engendré un tel qu’ils nomment, ils les reprennent ensuite, en sorte que cela revient au même. Dans la sixième génération, il n’y a aucune diversité. Pour la septième, il y a la même que dans les cinq premières, et elle s’accorde aussi de même. La huitième n’est

1. Pline parle en effet de cette nation, qui est celle des Epéens dans l’Italie, mais il n’en parle pas en témoin oculaire; il rapporte un fait qu’il a lu dans un vieil historien, nommé Hellanicus. Voyez Hist. nat., lib. VII, cap. 49.

2. Par nos livres, saint Augustin entend ceux dont l’Eglise de son temps faisait usage, c’est-à-dire une version du grec des Septante, antérieure à la Vulgate ou version de saint Jérôme; il entend par livres hébreux une autre version latine de l’Ecriture, faite sur l’hébreu même.

3. Gen. V, 3. — 4. Ibid. 4.

(315)

pas plus difficile à accorder. Il est vrai que, suivant les Hébreux, Enoch, lorsqu’il engendra Mathusalem, avait vingt ans de plus que nous ne lui en donnons; mais aussi lui en donnent-ils vingt de moins lorsqu’il l’eut engendré 1. Ce n’est que dans La neuvième génération, c’est-à-dire dans les années de Lamech, fils de Mathusalem et père de Noé, qu’il se rencontre quelque différence dans la somme totale ; encore n’est-elle pas considérable, puisqu’elle se borne à vingt-quatre années d’existence que les Hébreux donnent de plus que nous à Lamech ils lui attribuent six ans de moins que nous avant qu’il engendrât Noé, et trente de plus que nous après qu’il l’eût engendré 2; de sorte que, rabattant ces six ans, restent vingt-quatre.

CHAPITRE XI.

IL FAUT, D’APRÈS L’AGE DE MATHUSALEM, QU’IL AIT ENCORE VÉCU QUATORZE ANS ÀPRÈ5 LE DÉLUGE.

Cette diversité entre les livres hébreux et les nôtres a fait mettre en question si Mathusalem a vécu quatorze ans après le déluge 3, tandis que l’Ecriture ne parle que de huit personnes qui turent sauvées par le moyen de l’arche 4, entre lesquelles elle ne compte point Mathusalem. Selon les Septante, Mathusalem avait soixante-sept ans lorsqu’il engendra Lamech, et Lamech cent quatre-vingt-huit ans avant d’engendrer Noé, ce qui fait ensemble trois cent cinquante-cinq ans; ajoutez-y les six cents ans de Noé avant le déluge 5, cela fait neuf cent cinquante-cinq ans depuis la naissance de Mathusalem jusqu’au déluge. Or, Mathusalem vécut en tout neuf cent soixante et neuf ans, cent soixante et sept avant que d’engendrer Lamech, et huit cent deux ans depuis 6 par conséquent, il vécut quatorze ans après le déluge, qui n’arriva que la neuf cent cinquante-cinquième année de la vie de Mathusalem. De là vient que quelques-uns aiment mieux dire qu’il vécut quelque temps avec son père Enoch, que Dieu avait ravi hors du monde, que de demeurer d’accord qu’il y ait faute dans la version des Septante, à qui l’Eglise donne tant d’autorité; et en conséquence ils prétendent que l’erreur est plutôt du côté des exemplaires hébreux. Ils allèguent,

1.Gen. V, 25-27. — 2.Ibid. 28-31.

3. Comparez saint Jérôme. De quœat hebr. in Genesim.

4. I Pierre, III, 20. — 5. Gen. VII, 6. — 6. Ibid. V, 25.27.

à l’appui de leur sentiment, qu’il n’est pas croyable que les Septante, qui se sont rencontrés mot pour mot dans leur version, aient pu se tromper ou voulu mentir sur un point qui n’était pour eux d’aucun intérêt, et qu’il est bien plus probable que les Juifs, jaloux de ce que la loi et les Prophètes sont venus à nous par le moyen de cette version, ont altéré leurs exemplaires afin de diminuer l’autorité des nôtres. Chacun peut croire là-dessus ce qui lui plaira ; toujours est-il certain que Mathusalem ne vécut point après le déluge, mais qu’il mourut la même année, si la chronologie des Hébreux est véritable. Pour les Septante, j’en dirai ce que j’en pense, lorsque je parlerai du temps auquel ils ont écrit 1. Il suffit, en ce qui touche la difficulté présente, que, selon les uns et les autres, les hommes d’alors aient vécu assez longtemps pour qu’il en soit né durant la vie de Caïn un nombre capable de constituer une ville.

CHAPITRE XII.

DE L’OPINION DE CEUX QUI CROIENT QUE LES ANNÉES DES ANCIENS N’ÉTAIENT PAS AUSSI LONGUES QUE LES NÔTRES.

Il ne faut point écouter ceux qui prétendent que l’on comptait alors les années autrement qu’à cette heure, et qu’elles étaient si courtes qu’il en fallait dix pour en faire une des nôtres. C’est pour cette raison, disent-ils, que, quand l’Ecriture dit de quelqu’un qu’il vécut neuf cents ans, on doit entendre quatre-vingt-dix ans; car dix de leurs années en font une des nôtres, et dix des nôtres en font cent des leurs. Ainsi, à leur compte, Adam n’avait que vingt-trois ans quand il engendra Seth, et Seth vingt ans et six mois quand il engendra Enos. Selon cette opinion, les anciens divisaient une de nos années en dix parties, chacune valant pour eux une année et étant composée d’un senaire carré, parce que Dieu acheva ses ouvrages en six jours et se reposa le septièmes. Or, le senaire carré, ou six fois six, est de trente-six, qui, multipliés par dix, font trois cent soixante jours, c’est-à-dire douze mois lunaires. Quant aux cinq jours qui restaient pour accomplir l’année solaire, et aux six heures qui sont cause que tous les quatre ans nous avons une année bissextile, les anciens

1. Voyez plus bas, Livre XVIII, ch. 42-44

2. Voyez plus haut, livre XI, ch. 8

(316)

suppléaient de temps en temps quelques jours afin de compléter le nombre des années, et les Romains appelaient ces jours intercalaires. De même Enos, fils de Seth, n’avait que dix-neuf ans quand il engendra Caïnan 1; ce qui revient aux quatre-vingt-dix ans que lui donne l’Ecriture. Aussi, poursuivent-ils, nous ne voyons point, selon les Septante, qu’aucun homme ait engendré avant le déluge qu’il n’eût au moins cent soixante ans, c’est-à-dire seize ans, en comptant dix années pour une, parce que c’est l’âge destiné par la nature pour avoir des enfants. A l’appui de leur opinion, ils ajoutent que la plupart des historiens rapportent que l’année des Egyptiens 2 était de quatre mois, celle des Acarnaniens de six, et celle des Laviniens de treize. Pline le naturaliste 3, à propos de quelques personnes que certaines histoires témoignent avoir vécu jusqu’à huit cents ans, pense que cette assertion tient à l’ignorance de ces temps-là; attendu, dit-il, que certains peuples ne faisaient leur année que d’un été et d’un hiver, et que les autres comptaient les quatre saisons de l’année pour quatre ans, comme les Arcadiens dont les années n’étaient que de trois mois. Il ajoute même que les Egyptiens, dont nous avons dit que les années n’étaient composées que de quatre mois, les réglaient quelquefois sur le cours de la lune, tellement que chez eux on vivait jusqu’à mille ans.

Telles sont les raisons sur lesquelles se fondent des critiques dont le dessein n’est pas d’ébranler l’autorité de l’Ecriture, mais plutôt de l’affermir en empêchant que ce qu’elle rapporte de la longue vie des premiers hommes ne paraisse incroyable. Il est aisé de montrer évidemment que tout cela est très-faux; mais, avant que de le faire, je suis bien aise de me servir d’une autre preuve pour réfuter cette opinion. Selon les Hébreux, Adam n’avait que cent trente ans lorsqu’il engendra son troisième fils 4. Or, si ces cent trente ans ne reviennent qu’à treize des nôtres, il est certain qu’il n’en avait que onze ou peu davantage quand il eut le premier. Or, qui peut engendrer à cet âge-là selon la loi ordinaire de la nature? Mais, sans parler de lui, qui peut-être fut capable d’engendrer dès qu’il fut créé, car il

1. Gen. V, 9, sec. LXX.

2. Voyez Censorinus, De die nat., cap. 19; Macrobe, Saturn., lib. I, cap. 12, page 255, édit. Bip.; Solinus, Polyhist., cap. 3.

3. Hist. nat., lib. VII, cap. 49.

4. Gen. V, 3.

n’est pas croyable qu’il ait été créé aussi petit que nos enfants lorsqu’ils viennent au monde, son fils, d’après les mêmes Hébreux, n’avait que cent cinq ans quand il engendra Enos 1, et par conséquent il n’avait pas encore onze ans, selon nos adversaires. Que dirai-je de son fils Caïnan qui, suivant le texte hébreu, n’avait que soixante et dix ans quand il engendra Malaléhel 2 ? Comment engendrer à sept ans, si soixante et dix ans d’alors n’en font réellement que sept de nos jours?

CHAPITRE XIII.

SI, DANS LA SUPPUTATION DES ANNÉES, IL FAUT PLUTÔT S’ARRÊTER AUX TEXTES HÉBREUX QU’A LA TRADUCTION DES SEPTANTE.

Je prévois bien ce que l’on me répliquera: que c’est une imposture des Juifs qui ont falsifié leurs exemplaires, comme nous l’avons dit plus haut, et qu’il n’est pas présumable que les Septante, ces hommes d’une renommée si légitime, aient pu en imposer. Cependant, si je demande lequel des deux est le plus croyable, ou que les Juifs, qui sont répandus en tant d’endroits différents, aient conspiré ensemble pour écrire cette fausseté, et qu’ils se soient privés eux-mêmes de la vérité pour ôter l’autorité aux autres, ou que les Septante, qui étaient aussi Juifs, assemblés en un même lieu par Ptolémée, roi d’Egypte, pour traduire l’Ecriture, aient envié la vérité aux Gentils et concerté ensemble cette imposture, qui ne devine la réponse que l’on fera à ma question? Mais à Dieu ne plaise qu’un homme sage s’imagine que les Juifs, quelque méchants et artificieux qu’on les suppose, aient pu glisser cette fausseté dans un si grand nombre d’exemplaires dispersés en tant de lieux, ou que les Septante, qui ont acquis une si haute réputation, se soient accordés entre eux pour ravir la vérité aux Gentils. Il est donc plus simple de dire que, quand on commença à transcrire ces livres de la bibliothèque de Ptolémée, cette erreur se glissa d’abord dans un exemplaire par la faute du copiste et passa de la sorte dans tous les autres. Cette réponse est assez plausible pour ce qui regarde la vie de Mathusalem et pour les vingt-quatre années qui se rencontrent de plus dans les exemplaires hébreux. A l’égard des cent années qui sont d’abord en plus dans les Septante, et

1. Gen. V, 6.- 2. Ibid. 12.

(317)

ensuite en moins pour faire cadrer la somme totale avec le nombre des années du texte hébreu, et cela dans les cinq premières générations et dans la septième, c’est une erreur trop uniforme pour l’imputer au hasard.

Il est plus présumable que celui qui a opéré ce changement, voulant persuader que les premiers hommes n’avaient vécu tant d’années que parce qu’elles étaient extrêmement courtes et qu’il en fallait dix pour en faire une des nôtres, a ajouté cent ans d’abord aux cinq premières générations et à la septième, parce qu’eu suivant l’hébreu, les hommes eussent encore été trop jeunes pour avoir des enfants, et les a retranchés ensuite pour retrouver le compte juste des années. Ce qui porte encore plus à croire qu’il en a usé de la sorte dans ces générations, c’est qu’il n’a pas fait la même chose dans la sixième, parce qu’il n’en était pas besoin, et que Jared, selon les textes hébreux, avait cent soixante et deux ans 1 lorsqu’il engendra Enoch, c’est-à-dire seize ans et près de deux mois, âge auquel on peut avoir des enfants.

Mais, d’un autre côté, on pourrait demander pourquoi, dans la huitième génération, tandis que l’hébreu donne cent quatre-vingt-deux ans à Mathusalem avant qu’il engendrât Lamech, la version des Septante lui en retranche vingt, au lieu qu’ordinairement elle en donne cent de plus que l’hébreu aux patriarches, avant que de les faire engendrer, On pourrait penser peut-être que cela est arrivé par hasard, si, après avoir ôté vingt années à Mathusalem, il ne les lui redonnait ensuite, afin de trouver le compte des années de sa vie. Ne serait-ce point une manière adroite de couvrir les additions précédentes de cent années, par le retranchement d’un petit nombre d’autres qui n’était pas d’importance, puisque, malgré cela, Mathusalem aurait toujours eu cent soixante-deux ans, c’est-à-dire plus de seize ans, avant que d’engendrer Lamech? Quoi qu’il en soit, je ne doute point que, lorsque les exemplaires grecs ou hébreux ne s’accordent pas, il ne faille plutôt suivre l’hébreu, comme l’original, que les Septante, qui ne sont qu’une version, attendu surtout que quelques exemplaires grecs, un latin et un syriaque s’accordent en ce point, que Mathusalem mourut six ans avant le déluge 2 .

1. Gen. V, 18.

2. Comp. Quaest. In Gen., quaest. 2.

CHAPITRE XIV.

LES ANNÉES ÉTAlENT AUTREFOIS AUSSI LONGUES QU’ À PRÉSENT.

Je vais maintenant prouver jusqu’à l’évidence que durant le premier âge du monde les années n’étaient pas tellement courtes qu’il en fallût dix pour en faire une des nôtres, mais qu’elles égalaient en durée celles d’aujourd’hui que règle le cours du soleil. Voici en effet ce que porte l’Ecriture: " Le déluge arriva sur la terre l’an 600 de la vie de Noé, au second mois, le vingt-septième jour du mois ". Comment s’exprimerait-elle de la sorte si les années des anciens n’avaient que trente-six jours? Dans ce cas, ou ces années n’auraient point eu de mois, ou les mois n’auraient été que de trois jours, pour qu’il s’en trouvât douze dans l’année. N’est-il pas visible que leurs mois étaient comme les nôtres, puisque, autrement, l’Ecriture sainte ne dirait pas que le déluge arriva le vingt-septième jour du second mois? Elle dit encore un peu après, à la fin du déluge: " L’arche s’arrêta sur les montagnes d’Ararat le septième mois, le vingt-septième jour du mois. Cependant les eaux diminuaient jusqu’à l’onzième mois; or, le premier jour de ce mois, on vit paraître les sommets des montagnes 2 ". Que si leurs mois étaient semblables aux nôtres, il faut étendre cette similitude à leurs années. Ces mois de trois jours n’en pouvaient pas avoir vingt-sept; ou si la trentième partie de ces trois jours s’appelait alors un jour, un si effroyable déluge qui, selon l’Ecriture, tomba durant quarante jours et quarante nuits, se serait donc fait en moins de quatre de nos jours. Qui pourrait souffrir une si palpable absurdité? Loin, bien loin de nous cette erreur qui ruine la foi des Ecritures sacrées, en voulant l’établir sur de fausses conjectures ! Il est certain que le jour était aussi long alors qu’à présent, c’est-à-dire de vingt-quatre heures, les mois égaux aux nôtres et réglés sur le cours de la lune, et les années composées de douze mois lunaires, en y ajoutant cinq jours et un quart, pour les ajuster aux années solaires, et par conséquent ces premiers hommes vécurent plus de neuf cents années, lesquelles étaient aussi longues que les cent soixante-quinze que vécut ensuite Abraham 3,

1. Gen. VII, 10, 11, sec. LXX. – 2. Gen. VIII, 4, 5. – 3. Ibid. XXV, 7.

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que les cent quatre-vingts que vécut Isaac 1, que les cent quarante ou environ que vécut Jacob 2, que les cent vingt que vécut Moïse 3, et que les soixante-dix ou quatre-vingts que les hommes vivent aujourd’hui et dont il est dit: " Si les plus robustes vont jusqu’à quatre-vingts ans, ils en ont d’autant plus de mal 4 ".

Quant à la différence qui se rencontre entre les exemplaires hébreux et les nôtres, elle ne concerne point du tout la longueur de la vie des premiers hommes, sur quoi les uns et les autres conviennent; ajoutez à cela que, lorsqu’il y a diversité, il faut plutôt s’en tenir à la langue originale qu’à une version. Cependant, ce n’est pas sans raison que personne n’a encore osé corriger les Septante sur l’hébreu, en plusieurs endroits où ils semblaient différents. Cela prouve qu’on n’a pas cru que ce défaut de concordance fût une faute, etje ne le crois pas non plus; mais, à la réserve des erreurs de copiste, lorsque le sens est conforme à la vérité, ou doit croire que les Septante ont changé le sens du texte, non en qualité d’interprètes qui se trompent, mais comme des prophètes inspirés par l’esprit de Dieu. De là vient que, lorsque les Apôtres allèguent quelques témoignages de l’Ancien Testament dans leurs écrits, ils ne se servent pas seulement de l’hébreu, mais de la version des Septante. Comme j’ai promis de traiter plus amplement cette matière au lieu convenable, où je pourrai le faire plus commodément, je reviens à mon sujet, et dis qu’il ne faut point douter que le premier des enfants du premier homme n’ait pu bâtir une cité à une époque où la vie des hommes était si longue: cité, au reste, bien différente de celle que nous appelons la Cité de Dieu, pour laquelle nous avons entrepris ce grand ouvrage.

CHAPITRE XV.

S’IL EST PRÉSUMABLE QUE LES HOMMES DU PREMIER AGE AIENT PERSÉVÉRÉ DANS L’ABSTINENCE JUSQU’À L’ÉPOQUE OU L’ON RAPPORTE QU’ILS ONT EU DES ENFANTS.

Est-il croyable, dira-t on, qu’un homme, qui n’avait pas dessein de garder le célIbat, se soit contenu cent ans et plus, ou, selon l’hébreu, quatre-vingts, soixante-dix ou soixante ans, et qu’il n’ait point eu d’enfants

1. Ibid. XXXV, 28.- 2. Ibid. XLVII, 28. – 3. Deut. XXXIV, 7. – 4. Ps. LXXXIX, 10.

auparavant ? Il y a deux réponses à cela. Ou l’âge d’avoir des enfants venait plus tard en ce temps-là, à proportion des années de la vie; où, ce qui me paraît plus vraisemblable., I’Ecriture n’a pas fait mention des aînés, mais seulement de ceux dont il fallait parler selon l’ordre des générations, pour parvenir à Noé et ensuite à Abraham, et pour marquer le progrès de la glorieuse Cité de Dieu, étrangère ici-bas et qui soupire après la céleste patrie. En effet, on ne saurait nier que Caïn ne soit le premier fils d’Adam, puisque Adam n’aurait pas dit, comme le lui fait dire l’Ecriture: "J’ai acquis un homme par la grâce de Dieu ", si cet homme n’avait été ajouté en naissant à nos deux premiers parents. Abel vint après, qui fut tué par son frère Caïn, en quoi il fut la première figure de la Cité de Dieu, exilée en ce monde et destinée à être en butte aux injustes persécutions des méchants , c’est-à-dire des hommes du siècle attachés aux biens passagers de la cité de la terre; mais on ne voit pas à quel âge Adam les engendra l’un et l’autre. Ensuite sont rapportées les deux branches d’hommes, l’une sortie de Caïn, et l’autre de Seth, que Dieu donna à Adam à la place d’Abel. Ainsi ces deux ordres de générations, l’une de Seth et l’autre de Caïn, marquant distinctement les deux cités dont nous parions, l’Ecriture sainte ne dit point quel âge avaient ceux de la race de Caïn quand ils eurent des enfants, parce que l’esprit de Dieu n’a jugé dignes de cet honneur que ceux qui représentaient la Cité du ciel. La Genèse, à la vérité, marque à quel âge Adam engendra Seth, mais il en avait engendré d’autres auparavant, savoir: Caïn et Abel; qui sait même s’il n’avait engendré que ceux-là? De ce qu’ils sont nommés seuls à cause des généalogies qu’il fallait établir, ce n’est pas à dire qu’Adam n’en ait point eu d’autres. Aussi bien, lorsque l’Ecriture sainte dit en général qu’il engendra des fils et des filles qu’elle ne nomme pas, qui oserait sans témérité en déterminer le nombre? Ce qu’Adam dit après la naissance de Seth: " Dieu m’a donné un autre fils au lieu d’Abel ", il a pu fort, bien le dire par une inspiration divine, en tant que Seth devait imiter la vertu d’Abel, et non en tant qu’il fut né immédiatement après lui. De même, quand il est écrit: " Seth avait deux cent cinq ans ", ou, selon l’hébreu, cent cinq, (319) lorsqu’il engendra Enos, qui serait assez hardi pour assurer qu’Enos fût son premier-né? Outre qu’il n’y a point d’apparence qu’il se soit contenu pendant tant d’années, n’ayant point dessein de garder la continence. L’Ecriture dit aussi de lui : " Et il engendra des fils et des filles, et Seth vécut en tout neuf cent douze ans 1 ". L’Ecriture, qui ne se proposait, comme je l’ai déjà dit, que de descendre jusqu’à Noé par une suite de générations, n’a pas marqué celles qui étaient les premières, mais celles où cette suite était gardée.

J’appuierai ces considérations d’un exemple clair et indubitable. Saint Matthieu, faisant la généalogie temporelle de Notre-Seigneur, et commençant. par Abraham pour venir d’abord à David: " Abraham, dit-il, engendra Isaac ". Que ne dit-il Ismaël, qui fut le fils aîné d’Abraham? " Isaac, ajoute-t-il, engendra Jacob ". Pourquoi ne dit-il pas Esaü, qui fut son aîné? C’est sans doute qu’il ne pouvait pas arriver par eux à David. Poursuivons " Jacob engendra Juda et ses frères ". Est-ce que Juda fut l’aîné des enfants de Jacob? " Juda ", dit-il encore, " engendra Pharès et Zaram 2 " . Et cependant il avait déjà eu trois enfants avant ceux-là. Voilà l’unique et irrécusable solution qu’il faut apporter à ces difficultés de la Genèse, sans aller s’embarrasser dans cette question obscure et superflue, si les hommes avaient en ce temps-là des enfants plus tard qu’aujourd’hui.

CHAPITRE XVI.

DES MARIAGES ENTRE PROCHES, PERMIS AUTREFOIS A CAUSE DE LA NÉCESSITÉ.

Le besoin qu’avait le monde d’être peuplé, et le défaut d’autres hommes que ceux qui étaient sortis de nos premiers parents, rendirent indispensables entre frères et soeurs des mariages qui seraient maintenant des crimes énormes, à cause de la défense que .a religion en a faite depuis. Cette défense est fondée sur une raison très-juste, puisqu’il est nécessaire d’entretenir l’amitié et la société parmi les hommes; or, ce but est mieux atteint par les alliances entre étrangers que par celles qui unissent les membres d’une même famille, lesquels sont déjà unis par les liens du sang. Père et beau-père sont des

1. Gen. V, 4, 8. — Matt. I, 2, 3.

noms qui désignent deux alliances. Lors donc que ces qualités sont partagées entre différentes personnes, l’amitié s’étend et se multiplie davantage 1. Adam était obligé de les réunir en lui seul, parce que ses fils ne pouvaient épouser que leurs soeurs; Eve, de même, était à la fois la mère et la belle-mère de ses enfants, comme les femmes de ses fils étaient ensemble ses filles et ses brus. La nécessité, je le répète, excusait alors ces sortes de mariages.

Depuis que les hommes se sont multipliés, les choses ont bien changé sous ce rapport, même parmi les idolâtres. Ces alliances ont beau être permises en certains pays 2 , une plus louable coutume a proscrit cette licence, et nous en avons autant d’horreur que si cela ne s’était jamais pratiqué. Véritablement la coutume fait une merveilleuse impression sur les esprits; et, comme elle sert ici à arrêter les excès de la convoitise, on ne saurait la violer sans crime. S’il est injuste de remuer les bornes des terres pour envahir l’héritage d’autrui, combien l’est-il plus de renverser celles des bonnes moeurs par des unions illicites? Nous avons éprouvé, même de notre temps, dans le mariage des cousins germains, combien il est rare que l’on suive la permission de la loi, lorsqu’elle est opposée à -la coutume. Bien que ces mariages ne soient point défendus par la loi de Dieu, et que celles des hommes n’en eussent point encore parlé 3, toutefois on en avait horreur à cause de la proximité du degré, et parce qu’il semble que ce soit presque faire avec une soeur ce que l’on fait avec une cousine germaine. Aussi voyons-nous que les cousins et les cousines à ce degré s’appellent frères et soeurs. Il est vrai que les anciens patriarches ont eu grand soin de ne pas trop laisser éloigner la parenté et de la rapprocher en quelque sorte par le lien du mariage, de sorte qu’encore qu’ils n’épousassent pas leurs soeurs, ils épousaient toujours quelque personne de leur famille 4. Mais qui peut douter qu’il ne soit plus honnête de nos jours de défendre le mariage entre cousins germains, non-seulement pour les raisons que nous avons alléguées, afin de multiplier les alliances et n’en pas

1. Comp. saint Jean Chrysostome, Homélies, hom. XXXIV, n. 3,4.

2. Par exemple chez les Perses et les Egyptiens.

3. Suivant Aurélius Victor, ce fut l’empereur Théodose qui, le premier, interdit les mariages entre cousins.

4. Voyez la Genèse, XXIV, 3, 4; XXVIII. 1, 2.

(320)

mettre plusieurs en une seule personne, mais aussi parce qu’une certaine pudeur louable fait que nous avons naturellement honte de nous unir, même par mariage, aux personnes pour qui la parenté -nous donne du respect.

Ainsi l’union de l’homme et de la femme est comme la pépinière des villes et des cités; mais la cité de la terre se contente de la première naissance des hommes, au lieu que la Cité du ciel en demande une seconde pour effacer la corruption de la première. Or, l’Histoire sainte ne nous apprend pas si, avant le déluge, il y a eu quelque signe visible et corporel de cette régénération 1, comme fut depuis la circoncision 2 . Elle rapporte toutefois que les premiers hommes ont fait des sacrifices à Dieu, comme cela se voit clairement par ceux de Caïn et d’Abel, et par celui de Noé au sortir de l’arche 3 ; et nous avons dit à ce sujet, dans les livres précédents, que les démons qui veulent usurper la divinité et passer pour dieux n’exigent des hommes ces sortes d’honneurs que parce qu’ils savent bien qu’ils ne sont dus qu’au vrai Dieu.

CHAPITRE XVII.

DES DEUX CHEFS DE L’UNE ÉT L’AUTRE CITÉ ISSUS DU MÊME PÈRE.

Comme Adam était le père de ces deux sortes d’hommes, tant de ceux qui appartiennent à la cité de la terre que de ceux qui composent la Cité du ciel, après la mort d’Abel, qui figurait un grand mystère 4, il y eut deux chefs de chaque cité, Caïn et Seth, dans la postérité de qui l’on voit paraître des marques plus évidentes de ces deux cités. En effet, Caïn engendra Enoch et bâtit une cité de son nom, laquelle n’était pas étrangère ici-bas, mais citoyenne du monde, et mettait son bonheur dans la possession paisible des biens temporels. Or, Caïn veut dire Possession, d’où vient que quand il fut né, son père ou sa mère dit: " J’ai acquis 5 un homme parla grâce de Dieu 6 "; et Enoch signifie Dédicace, à cause que la cité de la terre est dédiée en ce monde même où elle est fondée, parce que dès ce monde elle atteint le but de ses désirs et de ses espérances. Seth, au contraire, veut dire

1. Voyez l’écrit de saint Augustin, Contra Julian., n. 45.

2. Gen. XVII, 10, 11. — 3. Ibid. VIII, 20.

4. Ce mystère est sans doute la mort du Christ.

5. La Vulgate porte possedi, je suis entré en possession.

6. Gen. VI, 1.

Résurrection, et Enos, son fils, signifie Homme, non comme Adam qui, en hébreu, est un nom commun à l’homme et à la femme, suivant cette parole de l’Ecriture : "Il les créa homme et femme, et les bénit et les nomma Adam 1 "; ce qui fait voir qu’Eve s’appelait aussi Adam, d’un nom commun aux deux sexes. Mais Enos signifie tellement un homme, que ceux qui sont versés dans la langue hébraïque assurent qu’il ne peut pas être dit d’une femme; Enos est en effet le fils de la résurrection, où il n’y au-ra plus de mariage 2 ; car il n’y aura point de génération dans l’endroit où la génération nous aura conduits. Je crois, pour cette raison, devoir remarquer ici que, dans la généalogie de Seth, il n’est fait nommément mention d’aucune femme 3, au lieu que, dans celle de Caïn, il est dit: " Mathusalem engendra Lamech, et Lamech épousa deux femmes, l’une appelée Ada, et l’autre Sella, et Ada enfanta Jobel. Celui-ci fut le père des bergers, le premier qui habita dans des cabanes. Son frère s’appelait Jubal, l’inventeur de la harpe et de la cithare. Sella eut à son tour Thobel, qui travaillait en fer et en cuivre. Sa soeur s’appelait Noéma 4 ". Là finit la généalogie de Caïn, qui est toute comprise en huit générations en comptant Adam, sept jusqu’à Lamech, qui épousa deux femmes, et la huitième dans ses enfants, parmi lesquels l’Ecriture fait mention d’une femme. Elle insinue par là qu’il y aura des générations charnelles et des mariages jusqu’à la fin dans la cité de la terre; et de là vient aussi que les femmes de Lamech, le dernier de la lignée de Caïn, sont désignées par leurs noms, distinction qui n’est point faite pour d’autres que pour Eve avant le déluge. Or, comme Caïn, fondateur de la cité de la terre, et son fils Enoch, qui nomma cette cité, marquent par leurs noms, dont l’un signifie possession et l’autre dédicace, que cette même cité a un commencement et une fin, et qu’elle borne ses espérances à ce monde-ci, de même Seth, qui signifie résurrection, étant le père d’une postérité dont la généalogie est rapportée à part, il est bon de voir ce que l’Histoire sainte dit de son fils.

1. Gen. V, 2.— 2.Luc, XX, 35.

3. Camp. Théodoret in Genesim, quaest. 47.

4. Gen. IV, 18-22.

(321)

CHAPITRE XVIII.

FIGURE DE JÉSUS-CHRIST ET DE SON ÉGLISE DANS ADAM, SETE ET ÉNOS.

" Seth ", dit la Genèse, "eut un fils, qu’il appela Enos; celui-ci mit son espérance à invoquer le nom du Seigneur 1 ". Voilà le témoignage que rend la Vérité. L’homme donc, fils de la résurrection, vit en espérance tant que la Cité de Dieu, qui naît de la foi dans la résurrection de Jésus-Christ, est étrangère en ce monde. La mort et la résurrection du Sauveur sont figurées par ces deux hommes, par Abel, qui signifie deuil, et par Seth, son frère, qui veut dire résurrection. C’est par la foi en Jésus ressuscité qu’est engendrée ici-bas la Cité de Dieu, c’est-à-dire l’homme qui a mis son espérance à invoquer le nom du Seigneur. " Car nous sommes sauvés par l’espérance, dit l’Apôtre: or, quand on voit ce qu’on avait espéré voir, il n’y a plus d’espérance; car qui espère voir ce qu’il voit déjà? Que si nous espérons voir ce que nous ne voyons pas encore, c’est la patience qui nous le fait attendre 2 ". En effet, qui ne jugerait qu’il y a ici quelque grand mystère? Abel n’a-t-il pas mis son espérance à invoquer le nom du Seigneur, lui dont le sacrifice fut si agréable à Dieu, selon le témoignage de 1’Ecriture? Seth n’a-t-il pas fait aussi la même chose, lui dont il est dit : " Dieu m’a donné un autre fils à la place d’Abel 3 ? " Pourquoi donc attribuer particulièrement à Enos ce qui est commun à tous les gens de bien, sinon parce qu’il fallait que celui qui naquit le premier du père des prédestinés à la Cité de Dieu figurât l’assemblée des hommes qui ne vivent pas selon l’homme dans la possession d’une félicité passagère, mais dans l’espérance d’un bonheur éternel? Il n’est pas dit: Celui-ci espéra dans le Seigneur; ou: Celui-ci invoqua le nom du Seigneur; mais: " Celui-ci mit son espérance à invoquer le nom du Seigneur". Que signifie: "Mit son espérance à invoquer " si ce n’est l’annonce prophétique de la naissance d’un peuple qui, selon l’élection de la grâce, invoquerait le nom de Dieu? C’est ce qui a été dit par un autre prophète; et l’Apôtre l’explique de ce peuple qui appartient à la grâce de Dieu: " Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés 4 " . Ces paroles de l’Ecriture : " Il

1. Gen. IV, 26 .- 2. Rom. VIII, 24, 25. – 3. Gen. IV, 25. - 4. Rom. X, 15 ; Joel, 71, 32.

l’appela Enos, c’est-à-dire l’homme ", et ensuite: " Celui-ci mit son espérance à invoquer le nom du Seigneur ", montrent bien que l’homme ne doit pas placer son espérance en lui-même. Comme il est écrit ailleurs " Maudit est quiconque met son espérance en l’homme 1 "; personne par conséquent ne doit non plus la mettre en soi-même, afin de devenir citoyen de cette autre cité qui n’est pas dédiée sur la terre par le fils de Caïn, c’est-à-dire pendant le cours de ce monde périssable, mais dans l’immortalité de la béatitude éternelle.

CHAPITRE XIX.

CE QUE FIGURE LE RAVISSEMENT D’ÉNOCH.

Cette lignée, dont Seth est le père, a aussi un nom qui signifie dédicace dans la septième génération depuis Adam, en y comprenant Adam lui-même. En effet, Enoch, qui signifie dédicace, est né le septième depuis lui; mais c’est cet Enoch, si agréable à Dieu, qui fut transporté hors du monde , et qui, dans l’ordre des générations, tient un rang remarquable, en ce qu’il désigne le jour consacré au repos. Il est aussi le sixième, à compter depuis Seth, c’est-à-dire depuis le père de ces générations qui sont séparées de la lignée de Caïn. Or, c’est le sixième jour que l’homme fut créé et que Dieu acheva tous ses ouvrages. Mais le ravissement d’Enoch marque le délai de notre dédicace; il est vrai qu’elle est déjà faite en Jésus-Christ, notre chef, qui est ressuscité pour ne plus mourir et qui a été lui-même transporté; mais il reste une autre dédicace, celle de toute la maison dont Jésus-Christ est le fondateur, et celle-là est différée jusqu’à la fin des siècles, où se fera la résurrection de tous ceux qui ne mourront plus. Il n’importe au fond qu’on l’appelle la maison de Dieu, ou son temple, ou sa cité; car nous voyons Virgile donner à la cité dominatrice par excellence le nom de la maison d’Assaracus, désignant ainsi les Romains, qui tirent leur origine de ce prince par les Troyens. Il les appelle aussi la maison d’Enée, parce que les Troyens, qui bâtirent dans la suite la ville de Rome, arrivèrent en Italie sous la conduite d’Enée 2. Le poète a imité en cela les saintes lettres qui nomment le peuple nombreux des Israélites la maison de Jacob.

1. Jérém. XVII, 5.

2. Énéide, livre I, v. 284; livre III, v. 97.

(322)

CHAPITRE XX.

COMMENT LA POSTÉRITÉ DE CAÏN EST RENFERMÉE EN HUIT GÉNÉRATIONS, ET POURQUOI NOÉ APPARTIENT A LA DIXIÈME DEPUIS ADAM.

Quelqu’un dira : Si celui qui a écrit cette histoire avait l’intention, dans le dénombrement de ces générations, de nous conduire d’Adam par Seth jusqu’à Noé, sous qui arriva le déluge, et de Noé à Abraham, auquel l’évangéliste saint Matthieu commence les générations qui mènent à Jésus-Christ, roi éternel de la Cité de Dieu, quel était son dessein dans le dénombrement de celles de Caïn, et jusqu’où prétendait-il aller? Je réponds : jusqu’au déluge, où toute la race des habitants de la cité de la terre fut engloutie, mais réparée par les enfants de Noé. Quant à cette société d’hommes qui vivent selon l’homme, elle subsistera jusqu’à la fin du siècle dont Notre-Seigneur a dit : " Les enfants de ce siècle engendrent et sont engendrés 1 ". Mais, pour la Cité de Dieu qui est étrangère en ce siècle, la régénération la conduit à un siècle dont les enfants n’engendrent ni ne sont engendrés. Ici-bas donc, il est commun à l’une ou à l’autre cité d’engendrer et d’être engendré, quoique la Cité de Dieu ait dès ce monde plusieurs milliers de citoyens qui vivent dans la continence; mais l’autre en a aussi quelques-uns qui les imitent en cela, bien qu’ils soient dans l’erreur sur tout le reste. A cette société appartiennent aussi ceux qui, s’écartant de la foi, ont formé diverses hérésies, et qui, par conséquent, vivent selon l’homme et non selon Dieu. Les gymnosophistes des Indes qui, dit-on, philosophent nus au milieu des forêts, sont de ses citoyens; et néanmoins ils s’abstiennent du mariage 2. Aussi la continence n’est-elle un bien que quand on la garde pour l’amour du souverain bien qui est Dieu. On ne voit pas toutefois que personne l’ait pratiquée avant le déluge, puisque Enoch même, ravi du monde pour son innocence, engendra des fils et des filles, et entre autres Mathusalem qui continue l’ordre des générations choisies.

Pourquoi compte-t-on un si petit nombre d’individus dans les générations de Caïn, si elles vont jusqu’au déluge et si les hommes en

1. Luc, XX, 34.

2. Voyez plus haut, livre XIV, ch. 17. Comp. Apulée, Florides, p. 343 de l’édit. d’Elmenhorst; Porphyre, De abst. anim., livre iv, cap. 17.

ce temps-là étaient en état d’avoir des enfants d’aussi bonne heure qu’aujourd’hui ? Si l’auteur de la Genèse n’avait pas eu en vue quelqu’un auquel il voulût arriver par une suite de générations, comme c’était son dessein à l’égard de celle de la postérité de Seth, qu’il voulait conduire jusqu’à Noé, pour reprendre ensuite l’ordre des générations jusqu’à Abraham, qu’était-il besoin de passer les premiers-nés pour arriver à Lamech, auquel finit cette généalogie, c’est-à-dire à la huitième génération depuis Adam, et à la septième depuis Caïn, comme si de là il eût voulu passer à quelque autre généalogie pour arriver ou au peuple d’Israël, en qui la Jérusalem terrestre même a servi de figure à la Cité céleste, ou à Jésus-Christ comme homme, qui est le Dieu suprême élevé au-dessus de toutes choses 1, béni dans tous les siècles, et le fondateur et le roi, de la Jérusalem du ciel; qu’était-il besoin, dis-je, d’en user de la sorte, attendu que toute la postérité de Caïn fut exterminée par le déluge? Cela pourrait faire croire que ce sont les premiers-nés qui sont nommés dans cette généalogie. Mais pourquoi y a-t-il si peu de personnes, si, comme nous l’avons dit, les hommes avaient des enfants en ce temps-là d’aussi bonne heure qu’ils en ont à présent? Supposé qu’ils eussent tous trente ans quand ils commencèrent à en avoir, comme il y a huit générations en comptant Adam et les enfants de Lamech, huit fois trente font deux cent quarante ans. Or, est-il croyable qu’ils n’aient point eu d’enfants tout le reste du temps jusqu’au déluge? Et, s’ils en ont eu, pourquoi l’Ecriture n’en fait-elle point mention? Depuis Adam jusqu’au déluge, il s’est écoulé deux mille deux cent soixante-deux ans 2, selon nos livres, et mille six cent cinquante-six, selon les Hébreux. Lors donc que nous nous arrêterions à ce de?nier nombre comme au véritable, si de mille six cent cinquante-six ans on retranche deux cent quarante, restent mille quatre cents ans et quelque chose de plus. Or, peut-on s’imaginer que la postérité de Caïn soit demeurée pendant tout ce temps-là sans avoir des enfants?

Mais il faut se rappeler ici ce que nous

1. Rom. IX, 5.

2. Eusèbe, saint Jérôme, Bède, et d’autres encore qui se fondent sur la version des Septante, comptent vingt ans de moins que saint Augustin. Peut-être, selon la conjecture de Vivès, n’y a-t-il ici qu’une erreur de copiste, le signe XL pouvant être aisément pris pour le signe LX.

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avons dit, lorsque nous demandions comment il se peut faire que ces premiers hommes, qu n’avaient aucun dessein de garder la continence, se soient pu contenir si longtemps. Nous avons en effet montré qu’il y a deux moyens de résoudre cette difficulté : ou et disant que, comme ils vivaient si longtemps ils n’étaient pas sitôt en âge d’engendrer, et que les enfants dont il est parlé dans ces généalogies ne sont pas les aînés, mais ceux qu servirent à perpétuer l’ordre des génération, jusqu’au déluge. Si donc dans celles de Caïn l’auteur de la Genèse n’a pas eu cette intention comme dans celles de Seth, il faudra avoir recours à l’autre solution, et dire qu’en ce temps-là les hommes n’étaient capables d’avoir des enfants qu’après cent ans. Il s peut faire néanmoins que cette généalogie de Caïn n’aille pas jusqu’au déluge, et que l’Ecriture sainte, pour quelque raison que j’ignore, ne l’ait portée que jusqu’à Lamech et à ses enfants. Indépendamment de cette réponse que les hommes avaient des enfants plus tard en ce temps-là, il se peut que la cité bâtie pat Caïn ait étendu au loin sa domination et ail eu plusieurs rois de père en fils, les uns après les autres, sans garder l’ordre de primogéniture. Caïn a pu être le premier de ces rois; son fils Enoch, qui donna le nom au siège de cet empire, le second; le troisième, Gaïdad, fils d’Enoch; le quatrième, Manihel, fils de Gaïdad; le cinquième, Mathusaël, fils de Manihel; et le sixième, Lamech, fils de Mathusaël, qui est le septième depuis Adam par Caïn. Il n’était pas nécessaire que les aînés succédassent à leurs pères; le sort, ou le mérite, ou l’affection du père appelait indifféremment un de ses fils à la couronne. Rien ne s’oppose à ce que le déluge soit arrivé sous le règne de Lamech et l’ait fait périr avec les autres. Aussi voyons-nous que l’Ecriture ne désigne pas un seul fils de Lamech, comme dans les générations précédentes, mais plusieurs, parce qu’il était incertain quel devait être son successeur, si le déluge ne fût point survenu.

Mais de quelque façon que l’on compte les générations de Caïn, ou par les aînés, ou par les rois, il me semble que je ne dois pas passer sous silence que Lamech, étant le septième en ordre depuis Adam, l’Ecriture, qui lui donne trois fils et une fille, parle d’autant de ses enfants qu’il en faut pour accomplir le nombre onze, qui signifie le péché. En effet, comme la loi est comprise en dix commandements, d’où vient le mot décalogue, il est hors de doute que le nombre onze, qui passe celui de dix, marque la transgression de la loi, et par conséquent le péché. C’est pour cela que Dieu commanda 1 de faire onze voiles de poil de chèvre dans le tabernacle du témoignage, qui était comme le temple portatif de son peuple pendant son voyage, attendu que cette étoffe fait penser aux péchés, à cause des boucs qui doivent être mis à la gauche. Aussi, lorsque nous faisons pénitence, nous nous prosternons devant Dieu couverts d’un cilice, comme pour dire avec le Psalmiste : " Mon péché est toujours présent devant moi 2 " . La postérité d’Adam par le fratricide Caïn finit donc au nombre de onze, qui signifie le péché; et ce nombre est fermé par une femme, dont le sexe a donné commencement au péché par lequel nous avons tous été assujétis à la mort. Et ce péché a été suivi d’une volupté charnelle qui résiste à l’esprit; d’où vient que le nom de cette fille de Lamech signifie volupté. Mais le nombre dix termine les générations descendues d’Adam par Seth jusqu’à Noé. Ajoutez à ce nombre les trois fils de Noé, dont deux seulement furent bénis, et l’autre fut réprouvé à cause de ses crimes, vous aurez douze: nombre illustre dans les Patriarches et dans les Apôtres, et composé des parties du nombre sept multipliées l’une par l’autre, puisque trois fois quatre et quatre fois trois font douze. Dans cet état de choses, il nous reste à voir comment ces deux lignées, qui, par des générations distinctes, marquent les deux cités, l’une des hommes de la terre, et l’autre des élus, se sont ensuite tellement mêlées ensemble que tout le genre humain, à la réserve de huit personnes, a mérité de périr par le déluge.

CHAPITRE XXI.

L’ÉCRITURE NE PARLE QU’EN PASSANT DE LA CITÉ DE LA TERRE, ET SEULEMENT EN VUE DE CELLE DU CIEL.

Il faut considérer d’abord pourquoi, dans le dénombrement des générations de Caïn, après que l’Ecriture a fait mention d’Enoch, qui donna son nom à la ville que son père -bâtit, elle les continue tout de suite jusqu’au

1. Exod. XXVI, 7. — 2. Ps. L, 5.

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déluge, où finit entièrement toute cette branche, au lieu qu’après avoir parlé d’Enos, fils de Seth, elle interrompt le fil de cette généalogie, en disant: " Voici la généalogie des hommes. Lorsque Dieu créa l’homme, il le créa à son image. Il les créa homme et femme, les bénit, et les appela Adam 1 ". Il me semble que cette interruption a eu pour objet de recommencer le dénombrement des temps par Adam; ce que l’Ecriture n’a pas voulu faire à l’égard de la cité de la terre, comme si Dieu en parlait en passant plutôt qu’il n’en tient compte. Mais d’où vient qu’après avoir déjà nommé le fils de Seth, cet homme qui mit sa confiance à invoquer le nom du Seigneur, elle y revient encore, sinon de ce qu’il fallait représenter ainsi ces deux cités, l’une descendant d’un homicide jusqu’à un homicide, car Lamech avoue à ses deux femmes qu’il a tué un homme 2, et l’autre, fondée par celui qui mit sa confiance à invoquer le nom de Dieu? Voilà, en effet, quelle doit être l’unique occupation de la Cité de Dieu, étrangère en ce monde pendant le cours de cette vie mortelle, et ce qu’il a fallu lui recommander par un homme engendré de celui en qui revivait Abel assassiné. Cet homme marque l’unité de toute la Cité céleste, qui recevra, un jour son accomplissement, après avoir été représentée ici-bas par cette figure prophétique. D’où le fils de Caïn, c’est-à-dire le fils de possession, pouvait-il prendre son nom, si ce n’est des biens de la terre dans la cité de la terre à qui il a donné le sien? Il est de ceux dont il est dit dans le psaume : " Ils ont donné leurs noms à leurs terres 3 " ; aussi tombent-ils dans le malheur dont il est parlé en un autre psaume: " Seigneur, vous anéantirez leur image dans votre cité 4 ". Pour le fils de Seth, c’est-à-dire le fils de la résurrection, qu’il mette sa confiance à invoquer le nom du Seigneur; c’est lui qui figure cette société d’hommes qui dit : " Je serai comme un olivier fertile en la maison du Seigneur, parce que j’ai espéré en sa miséricorde 5 ". Qu’il n’aspire point à la vaine gloire d’acquérir un nom célèbre sur la terre; car " heureux celui qui met son espérance au nom du Seigneur, et qui ne tourne point ses regards vers les vanités et les folies du monde 6 ". Après avoir proposé

1. Gen. V, 1, 2 .- 2. Ibid. IV, 23 .- 3. Ps. XLVIII, 12. – 4. – Ibid. LXXII, 20. – 5. Ibid. LI, 10.- 6. Ibid. XXXIX, 5.

ces deux cités, l’une établie dans la jouissance des biens du siècle, l’autre mettant son espérance en Dieu , mais toutes deux sorties d’Adam comme d’une même barrière pour fournir leur course et arriver chacune à sa fin, I’Ecriture commence le dénombrement des temps, auquel elle ajoute d’autres générations en reprenant depuis Adam, de la postérité de qui, comme d’une masse juste-ment réprouvée, Dieu a fait des vases de colère et d’ignominie, et des vases d’honneur et de miséricorde 1 traitant les uns avec justice et les autres avec bonté, afin que la Cité céleste, étrangère ici-bas, apprenne, aux dépens des vases de colère, à ne pas se fier en son libre arbitre, mais à mettre sa confiance à invoquer le nom du Seigneur. La volonté a été créée bonne, mais muable, parce qu’elle a été tirée du néant : ainsi, elle peut se détourner du bien et du mal; mais elle n’a besoin pour le niai que de son libre arbitre et ne saurait faire le bien sans le secours de la grâce.

CHAPITRE XXII.

LE MÉLANGE DES ENFANTS DE DIEU AVEC LES FILLES DES HOMMES A CAUSÉ LE DÉLUGE QUI A ANÉANTI TOUT LE GENRE HUMAIN, A L’EXCEPTION DE HUIT PERSONNES.

Comme les hommes, en possession de ce libre arbitre, croissaient et s’augmentaient, il se fit une espèce de mélange et de confusion des deux cités par un commerce d’iniquité; et ce mal prit encore son origine de ha femme, quoique d’une autre manière qu’au commencement du monde. Dans le fait, les femmes de la cité de la terre ne portèrent pas les hommes au péché, après avoir été séduites elles-mêmes par l’artifice d’un autre; mais les enfants de Dieu, c’est-à-dire les citoyens de la cité étrangère sur la terre, commencèrent à les aimer pour leur beauté 2, laquelle véritablement est un don de Dieu, mais qu’il accorde aussi aux méchants, de peur que les bons ne l’estiment un grand bien. Aussi les enfants de Dieu ayant abandonné le bien souverain qui est propre aux bons, se portèrent vers un moindre bien commun aux bons et aux méchants, et épris d’amour pour les filles des hommes, ils abandonnèrent, afin de les épouser, la piété qu’ils gardaient dans la sainte société. Il est vrai, comme je viens de le dire,

1. Rom. IX, 23. — 2. Gen. VI, I et seq.

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que la beauté du corps est un don de Dieu; mais comme c’est un bien misérable, charnel et périssable, on ne l’aime pas comme il faut quand on l’aime plus que Dieu, qui est un bien éternel, intérieur et immuable. Lorsqu’un avare aime plus son argent que la justice, ce n’est pas la faute de l’argent, mais celle de l’homme; il en est de même de toutes les autres créatures: comme elles sont bonnes, elles peuvent être bien ou mal aimées. On les aime bien quand on garde l’ordre, on les aime mal quand on le pervertit. C’est ce que j’ai exprimé en ces quelques vers dans un éloge du Cierge:

" Toutes ces choses, Seigneur, sont à vous et sont bonnes, parce qu’elles viennent de vous, qui êtes souverainement bon. Il n’y a rien de nous en elles que le péché, qui fait que, renversant l’ordre, nous aimons, au lieu de vous, ce qui vient de vous 1 ".

Quant au Créateur, si on l’aime véritablement, c’est-à-dire si on l’aime lui-même sans aimer autre chose à la place de lui, on ne le saurait mal aimer. Nous devons même aimer avec ordre l’amour qui fait qu’on aime comme il convient tout ce qu’il faut aimer, si nous voulons être bons et vertueux. D’où je conclus que la meilleure et la plus courte définition de la vertu est celle-ci : l’ordre de l’amour. L’épouse de Jésus-Christ, qui est la Cité de Dieu, chante pour cette raison dans le Cantique des cantiques : " Ordonnez en moi la charité 2 ". Pour avoir confondu l’ordre de cet amour 3, les enfants de Dieu méprisèrent Dieu et aimèrent les filles des hommes. Or, ces deux noms, enfants de Dieu, filles des hommes, distinguent assez l’une et l’autre cité. Bien que ceux-là fussent aussi enfants des hommes par nature, la grâce avait commencé à les rendre enfants de Dieu. En effet, l’Ecriture sainte, dans l’endroit où elle parle de leur amour pour les filles des hommes, les appelle aussi anges de Dieu; ce qui a fait croire à plusieurs que ce n’était pas des hommes, mais des anges.

1. C’est sans doute pour une cérémonie en l’honneur du Cierge pascal que saint Augustin avait composé ces vers. Il est à propos, de rappeler ici que parmi les écrits inédits de saint Augustin publiés par Michael Denis, à Vienne, en 1792, il s’en trouve un, le premier, qui a pour sujet le cierge pascal, ce qui fait que l’éditeur l’a intitulé: De Cereo paschali, au lieu des mots In sabbato sancto que porte le manuscrit. Au surplus, ce petit écrit, tout semé de comparaisons puériles, n’est probablement pas de saint Augustin.

2. Cant, II, 4.

3. Sur l’amour bien ordonné, voyez saint Augustin, De doct. christ., n. 28.

CHAPITRE XXIII.

LES ENFANTS DE DIEU QUI, SUIVANT L’ÉCRITURE, ÉPOUSÈRENT, LES FILLES DES HOMMES, DONT NAQUIRENT LES GÉANTS, ÉTAIENT-ILS DES ANGES?

Nous avons touché, sans la résoudre, au troisième livre de cet ouvrage 1, la question de savoir si les anges, en tant qu’esprits, peuvent avoir commerce avec les femmes. Il est écrit en effet : " Il se sert d’esprits pour ses anges ", c’est-à-dire que de ceux qui sont esprits par leur nature, il en a fait ses anges, ou, ce qui revient au même, ses messagers 2; mais il n’est pas aisé de décider si le Prophète parle de leurs corps, lorsqu’il ajoute : " Et d’un feu ardent pour ses ministres 3 "; ou s’il veut faire entendre par là que ses ministres doivent être embrasés de charité comme d’un feu spirituel. Toutefois l’Ecriture témoigne que les anges ont apparu aux hommes dans des corps tels que non-seulement ils pouvaient être vus, mais touchés. Il y a plus: comme c’est un fait public et que plusieurs ont expérimenté ou appris de témoins non suspects que les Sylvains et les Faunes, appelés ordinairement incubes, ont souvent tourmenté les femmes et contenté leur passion avec elles, et comme beaucoup de gens d’honneur assurent que certains démons, à qui les Gaulois donnent le nom de Dusiens 4, tentent et exécutent journellement toutes ces impuretés 5, en sorte qu’il y aurait une sorte d’impudence à les nier, je n’oserais me déterminer là-dessus, ni dire s’il y a quelques esprits revêtus d’un corps aérien qui soient capables ou non (car l’air, simplement agité par un évantail, excite la sensibilité des organes) d’avoir eu un commerce sensible avec les femmes. Je ne pense pas néanmoins que les saints anges de Dieu aient pu alors tomber dans ces faiblesses, et que ce soit d’eux que parle saint Pierre, quand il dit: " Car Dieu n’a pas épargné les anges qui ont péché, mais il les a précipités dans les cachots obscurs de l’enfer, où il les réserve pour les peines du dernier

1. Au chap. 5.

2. Le mot grec angelos, remarque saint Augustin, signifie messager.

3. Ps. CIII, 5.

4. Ces Dusiens, des Gaulois font penser aux Dievs, divinités malfaisantes de la mythologie persane. — Sur les Faunes, comp. Servius (ad , Aeneid., lib. VI, V. 776), Isidore (Orig., lib. VIII, cap. 11, § 103) et Cassien (Collat., VII, cap. 32).

5. Sur les démons mâles et femelles, incubes et succubes, voyez le commentaire de Vivès sur la Cité de Dieu (tome II, page 157) et le livre de Psellus, De natura daemonum.

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jugement 1 " ; je crois plutôt que cet apôtre parle ici de ceux qui, après s’être révoltés au commencement contre Dieu, tombèrent du ciel avec le diable, leur prince, dont la jalousie déçut le premier homme sous la forme d’un serpent. D’ailleurs, l’Ecriture sainte appelle aussi quelquefois anges les hommes de bien 2, comme quand il dit de saint Jean: " Voilà que j’envoie mon ange devant vous, pour vous préparer le chemin 3 ". Et le prophète Malachie est appelé ange par une grâce particulière 4.

Ce qui fait croire à quelques-uns que les anges, dont l’Ecriture dit qu’ils épousèrent les filles des hommes, étaient de véritables anges, c’est qu’elle ajoute que de ces mariages sortirent des géants; comme si dans tous les temps il n’y avait pas eu des hommes d’une stature extraordinaire 5 ! Quelques années avant le sac de Rome par les Goths, n’y vit-on pas une femme d’une grandeur démesurée? et ce qui est plus merveilleux, c’est que le père et la mère n’étaient pas d’une taille égale à celle que nous voyons aux hommes très grands. Il a donc fort bien pu y avoir des géants, même avant que les enfants de Dieu, que l’Ecriture appelle aussi des anges, se fussent mêlés avec les filles des hommes, c’est-à-dire avec les filles de ceux qui vivaient selon l’homme, et que les enfants de Seth eussent épousé les filles de Caïn 6. Voici le texte même de l’Ecriture : " Comme les hommes se furent multipliés sur la terre et qu’ils eurent engendré des filles, les anges de Dieu 7, voyant que les filles des hommes étaient bonnes, choisirent pour femmes celles qui leur plaisaient. Alors Dieu dit: Mon esprit ne demeurera plus dans ces hommes; car ils ne sont que chair, et ils ne vivront plus que cent vingt ans. Or, en ce temps-là, il y avait des géants sur la terre. Et depuis, les enfants de Dieu ayant commerce avec les filles des hommes. Ils engendraient pour eux-mêmes, et ceux qu’ils engendraient étaient ces géants si renommés 8 " - Ces paroles marquent assez

1. Pierre, II, 4.

2. Même remarque dans Tertullien (Contra . Jud, lib. II, cap. 9) et dans saint Jean Chrysostome (Hom. 21 in Genes.)

3. Marc, I, 2. — 4. Malach. II, 7.

5. Voyez plus haut, ch. 9.

6. Comp. Quœst. in Gen., qu. 3.

7. Lactance, Sulpice Sévère et beaucoup d’autres ont cru, d’après ces paroles de l’Ecriture, à un commerce entre les anges proprement dits et les filles des hommes, opinion qu’on trouve fort répandue pendant les premiers siècles de l’Eglise, Voyez Lactance ( Inst. lib. II, cap. 15) et Sulpice Sévère ( Hist. sacr., lib. I, cap. 1).

8. Gen, VI, 1, 4.

qu’il y avait déjà des géants sur la terre, quand les enfants de Dieu épousèrent les filles des hommes et qu’ils les aimèrent parce qu’elles étaient bonnes, c’est-à-dire belles; car c’est la coutume de l’Ecriture d’appeler bon ce qui est beau. Quant à ce qu’elle ajoute, qu’ils engendraient pour eux-mêmes, cela montre qu’auparavant ils engendraient pour Dieu, ou, en d’autres termes, qu’ils n’engendraient pas par volupté, mais pour avoir des enfants, et qu’ils n’avaient pas pour but l’agrandissement fastueux de leur famille, mais le nombre des citoyens de la Cité de Dieu, à qui, comme des anges de Dieu, ils recommandaient de mettre leur espérance en lui1 et d’être semblables à ce fils de Seth, à cet enfant de résurrection qui mit sa confiance à invoquer le nom du Seigneur, afin de devenir tous ensemble avec leur postérité les héritiers des biens éternels.

Mais il ne faut pas s’imaginer qu’ils aient tellement été anges de Dieu, qu’ils n’aient point été hommes, puisque l’Ecriture déclare nettement qu’ils l’ont été. Après avoir dit que les anges de Dieu, épris de la beauté des filles des hommes, choisirent pour femmes celles qui leur plaisaient le plus, elle ajoute aussitôt ci Alors le Seigneur dit: " Mon esprit ne demeurera plus dans ces hommes, car ils ci ne sont que chair". L’esprit de Dieu les avait rendus anges de Dieu et enfants de Dieu; mais, comme ils s’étaient portés vers les choses basses et terrestres, l’Ecriture les appelle hommes, qui est un nom de nature, et non de grâce; elle les appelle aussi chair, parce qu’ils avaient abandonné l’esprit, et mérité par là d’en être abandonnés. Entre les exemplaires des Septante, les uns les nomment anges et enfants de Dieu, et les autres ne leur donnent que cette dernière qualité 2; et Aquila 3, que les Juifs préfèrent à tous les autres interprètes, n’a traduit ni anges de Dieu, ni enfants de Dieu, mais enfants des dieux. Or, toutes ces versions sont acceptables. Ils étaient enfants de Dieu et frères de leurs pères, qui avaient comme eux Dieu pour père; et ils étaient enfants

1. Ps.LXXVII, 7.

2. C’est ce qu’on peut vérifier encore aujourd’hui : le manuscrit du Vatican porte uioi tou Theou , enfants de Dieu; le manuscrit Alexandrin porte oi angeloi tou Theou , les anges de Dieu, leçon qui a été suivie par Philon le Juif dans son traité Des Géants.

3. Aquila vivait sous l’empereur Adrien. D’abord chrétien, il s’adonna aux recherches de l’astrologie et de la magie, ce qui le fit excommunier. Il embrassa le culte israélite, et devenu grand hébraïsant, il s’appliqua, selon le témoignage d’Epiphane, à combattre la version des Septante et à effacer dans l’Ecriture les traces des prophéties qui annoncent le Christ.

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des dieux, parce qu’ils étaient nés de dieux avec qui ils étaient aussi des dieux, suivant cette parole du psaume : " Je l’ai dit, vous êtes des dieux, vous êtes tous des enfants du Très-Haut 1 ". Aussi bien, on pense avec raison que les Septante ont été animés d’un esprit prophétique, et on ne doute point que ce qu’ils ont changé dans la version, ils ne l’aient fait par une inspiration du ciel, encore qu’ici l’on reconnaisse que le mot hébreu est équivoque, et qu’il peut aussi bien signifier enfants de Dieu comme enfants des dieux.

Laissons donc les fables de ces écritures qu’on nomine apocryphes, parce que l’origine en a été inconnue à nos pères, qui nous ont transmis les véritables par une succession très-connue et très-assurée. Bien qu’il se trouve quelque vérité dans ces écritures apocryphes, elles ne sont d’aucune autorité, à cause des diverses faussetés qu’elles contiennent. Nous ne pouvons nier qu’Enoch, qui est Le septième depuis Adam, n’ait écrit quelque chose; car l’apôtre saint Jude le témoigne dans son Epître canonique 2 ; mais ce n’est pas sans raison que ces écrits mie se trouvent point dans le catalogue des Ecritures, qui était conservé dans le temple des Juifs par le soin des prêtres, attendu que ces prétendus livres d’Enoch ont été jugés suspects, à cause de leur trop grande antiquité, et parce qu’on ne pouvait justifier que ce fussent les mêmes qu’Enoch avait écrits, dès lors qu’ils n’étaient pas produits par ceux à qui la garde de ces sortes de livres était confiée. De là vient que les écrits allégués sous son nom, qui portent que les géants n’ont pas eu des hommes pour pères, sont justement rejetés parles chrétiens sages, ainsi que beaucoup d’autres que les hérétiques produisent sous le nom d’autres anciens prophètes, ou même sous celui des Apôtres, et qui sont tous mis par l’Eglise au rang des livres apocryphes. Il est donc certain, selon les Ecritures canoniques, soit juives, soit chrétiennes, qu’il y a eu avant le déluge beaucoup de géants citoyens de la cité de la terre, et que les enfants de Seth, qui étaient enfants de Dieu par la grâce, s’unirent à eux après s’être écartés de la voie de la justice. On ne doit pas s’étonner qu’il ait pu sortir aussi d’eux des géants. A coup sûr, ils n’étaient pas tous géants; mais il y en avait plus alors que dans

1. Ps. LXXXI, 6. – 2. Jude, 14

toute la suite des temps qui se sont écoulés depuis; et il a plu au Créateur de les produire, pour apprendre aux sages à ne faire pas grand cas, non-seulement de la beauté, mais même de la grandeur et de la force du corps, et à mettre plutôt leur bonheur en des biens spirituels et immortels, comme beaucoup plus durables et propres aux seuls gens de bien. C’est ce qu’un autre prophète déclare en ces termes: " Alors étaient ces géants si fameux, hommes d’une haute stature et qui étaient habiles à la guerre. Le Seigneur ne les a pas choisis et ne leur a pas donné la science véritable; mais ils ont péri et se sont perdus par leur imprudence, parce qu’ils ne possédaient pas la sagesse 1 ".

CHAPITRE XXIV.

COMMENT IL FAUT ENTENDRE CE QUE DIEU DIT A CEUX QUI DEVAIENT PÉRIR PAR LE DÉLUGE " : ILS NE VIVRONT PLUS QUE CENT VINGT ANS ".

Quand Dieu dit: " Ils ne vivront plus que cent vingt ans 2 ", il ne faut pas entendre que les hommes ne devaient pas passer cet âge après le déluge, puisque quelques-uns ont vécu depuis plus de cinq cents ans; mais cela signifie que Dieu ne leur donnait plus que ce temps-là jusqu’au déluge. Noé avait alors quatre cent quatre-vingts ans; ce que l’Ecriture, selon sa coutume, appelle cinq cents ans pour faire le compte rond. Or, le déluge arriva l’an six cent de la vie de Noé 3, en sorte qu’il y avait encore, au moment de la menace divine, cent vingt ans à écouler jusqu’au déluge. On croit avec raison que, lorsqu’il arriva, il n’y avait plus sur la terre que des gens dignes d’être exterminés par ce fléau : car, bien que ce genre de mort n’eût pu nuire en aucune façon aux gens de bien, qui seraient toujours morts sans cela, toutefois il est vraisemblable que le déluge ne fit périr aucun des descendants de Seth. Voici quelle fut la cause du déluge, au rapport de l’Ecriture sainte: " Comme Dieu, dit-elle, eût vu que les hommes devenaient de jour en jour plus méchants et que toutes leurs pensées étaient sans cesse tournées au mal, il se mit à penser et à réfléchir que c’était lui qui les avait créés, et il dit: J’exterminerai l’homme que ci j’ai créé, et depuis l’homme jusqu’à la bête,

1. Baruch, III, 26-28. — 2. Gen. VI, 3.— 3. Ibid. VII, 11

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depuis les serpents jusqu’aux oiseaux; car " j’ai de la colère de les avoir créés 1 ".

CHAPITRE XXV.

LA COLÈRE DE DIEU NE TROUBLE POINT SON IMMUABLE TRANQUILLITÉ.

La colère de Dieu 2 n’est pas en lui une passion qui le trouble, mais un jugement par lequel il punit le crime, de même que sa pensée et sa réflexion ne sont que la raison immuable qu’il a de changer les choses. Il ne se repent pas, comme l’homme, de ce qu’il a fait, parce que son conseil est aussi ferme que sa prescience certaine; mais si l’Ecriture ne se servait pas de ces expressions familières, elle ne se proportionnerait pas à la capacité de tous les hommes dont elle veut procurer le bien et l’avantage, en étonnant les superbes, en réveillant les paresseux, en exerçant les laborieux, en éclairant les savants. Quant à la mort qu’elle annonce à tous les animaux, et même à ceux de l’air, c’est une image qu’elle donne de la grandeur de cette calamité à venir, et non une menace qu’elle fait aux animaux dépourvus de raison, comme s’ils avaient aussi péché.

CHAPITRE XXVI.

TOUT CE QUI EST DIT DE L’ARCHE DE NOÉ DANS LA GENÈSE FIGURE JÉSUS-CHRIST ET L’ÉGLISE.

En ce qui regarde le commandement que Dieu fit à Noé, qui était, selon le témoignage de l’Ecriture même, un homme parfait 3, non de cette perfection qui doit un jour égaler aux anges les citoyens de la Cité de Dieu, mais de celle dont ils sont capables en cette vie, en ce qui regarde, dis-je, le commandement que Dieu lui fit de construire une arche pour s’y sauver de la fureur du déluge, avec sa femme, ses enfants, ses brus et les animaux qu’il eut ordre d’y faire entrer, c’est sans doute la figure de la Cité de Dieu étrangère ici-bas, c’est-à-dire de l’Eglise, qui est sauvée par le bois où a été attaché le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme 4. Les mesures même de sa longueur, de sa hauteur et de sa largeur, sont un symbole du corps humain dont Jésus-Christ s’est vraiment revêtu, comme il avait été prédit. En effet, la longueur du

1. Gen. VI, 5-7

2. Il y a un traité exprès de Laitance De la colère de Dieu.

3. Gen. VI, 9. — 4. I Tim. II, 5. — 5. Jean, XIX, 34.

corps de l’homme, de la tête aux pieds, a six fois autant que sa largeur, d’un côté à l’autre, et dix fois autant que sa hauteur, c’est-à-dire que son épaisseur, prise du dos au ventre. C’est pourquoi l’arche avait trois cents coudées de long, cinquante de large et trente de haut. La porte qu’elle avait sur le côté est la plaie que la lance fit au côté de Jésus-Christ crucifié 1. C’est, en effet, par là qu’entrent ceux qui viennent à lui, parce que c’est de là que sont sortis les sacrements par qui les fidèles sont initiés. Dieu commande qu’on la construise de poutres cubiques, pour figurer la vie stable et égale des saints; car dans quelque sens que vous tourniez un cube, il demeure ferme sur sa base. Les autres choses de même qui sont marquées dans la structure de l’arche sont des figures de ce qui se passe dans l’Eglise.

Il serait trop long d’expliquer tout cela en détail, outre que nous l’avons déjà fait dans nos livres contre Fauste le manichéen, qui prétend qu’il n’y a aucune prophétie de Jésus-Christ dans l’Ancien Testament. Il se peut bien faire qu’entre les explications qu’on en donnera, celles-ci soient meilleures que celles-là, et même que les nôtres; mais il faut au moins qu’elles se rapportent toutes à cette Cité de Dieu qui voyage dans ce monde corrompu comme au milieu d’un déluge, à moins qu’on ne veuille s’écarter du sens de l’Ecriture. Par exemple, j’ai dit, dans mes livres contre Fauste, au sujet de ces paroles: " Vous ferez en bas deux ou trois étages 2 ", que ces deux étages signifient l’Eglise, cette assemblée de toutes les nations, à cause des deux genres d’hommes qui la composent, les Juifs et les Gentils a, et que trois étages la figurent aussi, parce que toutes les nations sont sorties après le déluge des trois fils de Noé. Un autre, par ces trois étages, entendra peut-être ces trois vertus principales que recommande l’Apôtre, savoir: la foi, l’espérance et la charité 3. On peut aussi et mieux encore y voir l’image de ces trois abondantes moissons de l’Evangile 4, dont l’une rend trente pour un, l’autre soixante et l’autre cent, en sorte que la chasteté conjugale occupe le dernier étage, la continence des veuves le second, et celle des vierges le troisième et le plus haut; et ainsi du reste, qu’on peut

1. Au livre XII, ch. 14.

2. Gen. VI, 16.

3. Voyez saint Paul, Rom. III, 9.

4. Cor. XIII, 13. — 4. Matth. XIII, 8.

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expliquer de différentes manières, mais où l’on doit toujours prendre garde de ne s’éloigner en rien de la foi catholique.

CHAPITRE XXVII.

ON NE DOIT PAS PLUS DONNER LES MAINS A CEUX QUI NE VOIENT QUE DE L’HISTOIRE DANS CE QUE LA GENÈSE DIT DE L’ARCHE DE NOË ET DU DÉLUGE, ET REJETTENT LES ALLÉGORIES, QU’À CEUX QUI N’Y VOIENT QUE DES ALLÉGORIES ET REJETTENT L’HISTOIRE.

On aurait tort de croire qu’aucune de ces choses ait été écrite en vain, ou qu’on n’y doive chercher que la vérité historique sans allégories, ou au contraire que ce ne soient que des allégories, ou enfin, quoi qu’on en pense, qu’elles ne contiennent aucune prophétie de l’Eglise. Quel homme de bon sens pourrait prétendre que des livres si religieusement conservés durant tant de milliers d’années aient été écrits à l’aventure, ou qu’il y faille seulement considérer la vérité de l’histoire ? Pour ne parler que d’un point, il n’y avait aucune nécessité de faire entrer dans l’arche deux animaux immondes de chaque espèce, et sept des autres; on y en pouvait faire 1 entrer et des uns et des autres en nombre égal 2, et Dieu, qui commandait de les garder ainsi pour en réparer l’espèce, était apparemment assez puissant pour les refaire de la même façon qu’il les avait faits.

Pour ceux qui soutiennent que ces choses ne sont pas arrivées en effet et que ce ne sont que des figures et des allégories, ce qui les porte à en juger ainsi, c’est surtout qu’ils ne croient pas que ce déluge ait pu être assez grand pour dépasser de quinze coudées la cime des plus hautes montagnes, par cette raison, disent-ils, que les nuées n’arrivent jamais au sommet de l’Olympe 3, et qu’il n’y a point ià de cet air épais et grossier où s’engendrent les vents, les pluies et les nuages. Mais ils ne prennent pas garde qu’il y a de la terre, laquelle est le plus matériel de tous les éléments. N’est-ce point peut-être qu’ils prétendent aussi que le sommet de cette montagne n’est pas de terre? Pourquoi ces peseurs d’éléments veulent-ils donc que la terre ait

1. Gen. VII, 2.

2. Comp. Contr. Faust., lib XII, capp. 38 et 15.

3. Le mont Olympe, en Thessalie, dont la hauteur a été fort exagérée par les poëtes et les historiens de l’antiquité. Elle est en réalité de 2,373 mètres.

pu s’élever si haut et que l’eau ne l’ait pas pu de même, eux qui avouent que l’eau est plus légère que la terre? Ils disent encore que l’arche ne pouvait pas être assez grande pour contenir tant d’animaux. Mais ils ne songent pas qu’il y avait trois étages, chacun de trois cents coudées de long, de cinquante de large et de trente de haut, ce qui fait en tout neuf cents coudées en longueur, cent cinquante en largeur et quatre-vingt-dix en hauteur. Si nous ajoutons à cela, suivant la remarque ingénieuse d’Origène 1, que Moïse, parfaitement versé, au rapport de l’Ecriture 2, dans toutes les sciences des Egyptiens, qui s’adonnaient fort aux mathématiques, a pu prendre ces coudées pour des coudées, de géomètres, qui en valent six des nôtres, qui ne voit combien il pouvait tenir de choses dans un lieu si vaste? Quant à la prétendue impossibilité de faire une arche si grande, elle ne mérite pas qu’on s’y arrête, attendu que tous les jours on bâtit des villes immenses, et qu’il ne faut pas oublier que Noé fut cent ans à construire son ouvrage. Ajoutez à cela que cette arche n’était faite que de planches droites, qu’il ne fut besoin d’aucun effort pour la mettre en mer, mais qu’elle fut insensiblement soulevée par les eaux du déluge, et enfin que Dieu même la conduisait et l’empêchait de naufrager.

Que répondre encore à ceux qui demandent si des souris et des lézards, ou même encore des sauterelles, des scarabées, des mouches et des puces entrèrent aussi dans l’arche en même nombre que les autres animaux ? ceux qui proposent cette question doivent savoir d’abord qu’il n’était point nécessaire qu’il y eût dans l’arche, non-seulement aucun des animaux qui peuvent vivre dans l’eau, comme les poissons, mais même aucun de ceux qui vivent sur sa surface, comme une infinité d’oiseaux aquatiques. De plus, l’Ecriture marque expressément que Noé y fit entrer un mâle et une femelle de chaque espèce, pour montrer que c’était pour en réparer la race, et qu’ainsi il n’était point besoin d’y mettre ceux qui naissent sans l’union des sexes ou qui proviennent de la corruption 3; ou que si l’on y en mit, ce fut sans aucun nombre certain, comme ils sont ordinairement dans les

1. Voyez sa seconde Homélie sur la Genèse.

2. Act. VII, 22.

3. On remarquera que saint Augustin se montre ici favorable à la génération spontanée, doctrine généralement suspecte aux docteurs de l’Eglise.

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maisons ; ou enfin, si l’on prétend que, pour figurer avec une exactitude parfaite le plus auguste des mystères, il fallait qu’il y eût un nombre limité de toutes les sortes d’animaux qui ne peuvent vivre naturellement dans l’eau, je réponds que la providence de Dieu pourvut à tout cela sans que les hommes eussent à s’en mêler. Noé ne prenait pas les animaux pour les mettre dans l’arche, mais ils y venaient d’eux-mêmes. Les paroles de l’Ecriture le font assez entendre : " Ils viendront à vous 1 "; c’est-à-dire qu’ils n’y viendront pas par l’entremise des hommes, mais par la volonté de Dieu, qui leur en donnera l’instinct. Il ne faut pas s’imaginer néanmoins que les animaux qui n’ont point de sexe y soient entrés, car l’Ecriture dit en termes formels qu’il devait y entrer un mâle et une femelle de chaque espèce. Il existe en effet certains animaux qui s’engendrent de corruption et qui ne laissent pas ensuite de s’accoupler, comme les mouches; il en est d’autres en qui l’on ne remarque aucune différence de sexe, comme les abeilles. Pour les bêtes qui ont un sexe, mais qui n’engendrent point, comme les mules et les mulets, je ne sais si elles y eurent place, et peut-être n’y eût-il que celles dont elles procèdent, et ainsi des autres animaux hybrides. Si toutefois cela était nécessaire pour le mystère, elles y étaient, puisque dans cette espèce d’animaux il y a aussi mâle et femelle.

Quelques-uns demandent encore quelle sorte de nourriture pouvaient avoir là les animaux que l’on croit ne vivre que de chair, si Noé

1. Gen. VI, 19, 20

en fit entrer dans l’arche quelques autres pour les nourrir, outre ceux que Dieu lui avait commandés, ou, ce qui est plus vraisemblable, s’il y avait quelques aliments communs à tous 1 ; car nous savons que plusieurs animaux qui se nourrissent de chair mangent aussi des fruits et particulièrement des figues et des châtaignes. Quelle merveille donc que Noé, ce sage et saint personnage, ait préparé dans l’arche une nourriture convenable à tous les animaux et qu’au surplus Dieu même avait pu lui indiquer? D’ailleurs, que ne mange-t-on point, quand on a faim? Et puis, Dieu n’était-il pas assez puissant pour leur rendre agréables et salutaires toutes sortes d’aliments, lui qui n’en aurait pas eu besoin pour les faire subsister, si cela n’eût été compris dans l’accomplissement figuré du mystère ? Au reste, que tant de choses spécifiées dans le plus grand détail soient des figures de l’Eglise, c’est ce qu’on ne saurait nier sans opiniâtreté. Les nations, tant pures qu’impures, ont déjà tellement rempli l’Eglise et sont si bien unies par les liens inviolables de son unité, jusqu’à l’accomplissement final, que ce fait seul, qui est si évident, suffit pour ne nous laisser aucun doute sur les autres choses qui ne sont pas aussi claires ; et par conséquent, il faut croire que c’est avec beaucoup de sagesse que ces événements ont été confiés à la tradition et à l’écriture, qu’ils sont arrivés en effet, qu’ils signifient quelque chose, et que ce qu’ils signifient concerne l’Eglise. Mais il est temps de finir ce livre, pour continuer dans le suivant l’histoire des deux cités depuis le déluge.

1. Comp. Quaest. In Gen. quaest. 6.

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LIVRE SEIZIÈME : DE NOÉ À DAVID.

Dans la première partie de ce livre, du premier chapitre au deuxième, saint Augustin expose le développement des deux cités, d’après l’Histoire sainte, depuis Noé jusqu’à Abraham; dans la dernière partie, il s’attache à la seule cité céleste depuis Abraham jusqu’aux rois hébreux.

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER.

SI, DEPUIS NOÉ JUSQU’À ABRAHAM, IL Y A EU DES HOMMES QUI AIENT SERVI LE VRAI DIEU.

Il est difficile de savoir par l’Ecriture si, après le déluge, il resta quelques traces de la sainte cité, ou si elles furent entièrement effacées pendant quelque temps, en sorte qu’il n’y eût plus personne qui adorât le vrai Dieu. Depuis Noé, qui mérita avec sa famille d’être sauvé de la ruine générale de l’univers, jusqu’à Abraham, nous ne trouvons point que les livres canoniques parlent de la piété de qui que ce soit. On y rapporte seulement que Noé, pénétré d’un esprit prophétique et lisant dans l’avenir, bénit deux de ses enfants, Sem et Japhet; c’est aussi à titre de prophète qu’il ne maudit pas son fils coupable, Cham, dans sa propre personne, mais dans celle de Chanaan. Voici ses paroles : " Maudit soit l’enfant Chanaan ! il sera l’esclave de ses frères ". Or, Chanaan était né de Cham, qui, au lieu de couvrir la nudité de son père endormi, l’avait mise au grand jour. De là vient encore que cette bénédiction de ses deux autres enfants, de l’aîné et du cadet : " Que le Seigneur Dieu bénisse Sem! Chanaan sera son esclave. Que Dieu comble de joie Japhet, et qu’il habite dans les maisons de Sem 1 ! " cette bénédiction, dis-je, et la vigne que Noé planta, et son ivresse, et sa nudité, et la suite de ce récit, tout cela est rempli de mystères et voilé de figures 2.

CHAPITRE II.

DE CE QUI A ÉTÉ FIGURÉ PROPHÉTIQUEMENT DANS LES ENFANTS DE NOÉ.

Mais les événements ont assez découvert ce que ces mystères tenaient caché. Qui ne reconnaît, à considérer les choses avec un peu

1. Gen. IX, 25-27.

2. Comp. Conf. Faust., lib. XII, cap. 22 et seq.

de soin et quelque lumière, que les prophéties sont accomplies en Jésus-Christ? Sem, de qui le Sauveur est né selon la chair, signifie Renommé. Or, qu’y a-t-il de plus renommé que Jésus-Christ dont le nom jette une odeur si agréable de toutes parts qu’il est comparé, dans le Cantique des cantiques, à un parfum épanché 1? N’est-ce pas aussi dans les maisons de Jésus-Christ, c’est-à-dire dans ses églises, qu’habite cette multitude nombreuse de nations figurée par Japhet, qui signifie Etendue? Pour Cham, qui signifie Chaud, Cham, dis-je, qui était le second fils de Noé, entre Sem et Japhet, comme se distinguant de l’un et de l’autre, et ne faisant partie ni des prémices d’Israël, ni de la plénitude des Gentils, que figure-t-il, sinon les hérétiques, hommes ardents et animés, non de l’esprit de sagesse, mais d’une impatience qui les transporte et leur fait troubler le repos des fidèles? Cette ardeur aveugle tourne, du reste, au profit de ceux qui s’avancent dans la vertu, suivant cette parole de l’Apôtre " Il faut qu’il y ait des hérésies, afin que l’on reconnaisse par là ceux qui sont solidement vertueux 2 ". C’est pour cela qu’il est écrit ailleurs : " Un homme sage se servira utilement de celui qui ne l’est pas 3 ". Tandis que la chaleur inquiète des hérétiques, agite plusieurs questions qui concernent la foi, leur contradiction nous oblige de les examiner avec plus de soin, afin de pouvoir mieux les défendre contre eux, en sorte que les difficultés qu’ils proposent servent à l’instruction des fidèles. On peut dire aussi que non-seulement ceux qui sont publiquement séparés de l’Eglise, mais encore tous ceux qui, se glorifiant d’être chrétiens, vivent mal, sont représentés par le second fils de Noé; car ils annoncent par leur foi la passion du Sauveur figurée par la nudité de ce patriarche, et en même temps ils la déshonorent par leurs actions. C’est d’eux

1. Cant. I, 2.— 2. I Cor, II, 19. — 3. Prov. X, 4.

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qu’il est dit : " Vous les reconnaîtrez par leurs fruits 1 ". De là vient que Cham fut maudit en son fils comme en son fruit, c’est. à-dire en son oeuvre, et que Chanaan signifie leurs mouvements, c’est-à-dire leurs oeuvres. Quant à Sem et Japhet, c’est-à-dire la circoncision et l’incirconcision (ou, pour les désigner autrement avec l’Apôtre, les Juifs et les Gentils, mais appelés et justifiés), ayant connu en quelque façon que j’ignore la nudité de leur père, laquelle figure la passion du Rédempteur, ils prirent leur manteau sur leurs épaules, et, marchant à reculons, en couvrirent Noé et ne voulurent point voir ce que le respect leur faisait cacher 2. Ainsi, nous honorons ce qui a été fait pour nous dans la passion de Jésus-Christ, et nous ne laissons pas toutefois d’avoir en horreur le crime des Juifs. Le manteau que prirent ces deux enfants de Noé pour couvrir la nudité de leur père, signifie le divin sacrement, et leurs épaules, la mémoire des choses passées, parce que l’Eglise célèbre la passion du Sauveur comme déjà arrivée, et ne la regarde pas comme une chose à venir, maintenant que Japhet demeure dans les maisons de Sem et que leur mauvais frère habite au milieu d’eux.

Mais ce mauvais frère est esclave de ses bons frères en son fils, c’est-à-dire en son oeuvre, lorsque les gens de bien se servent des méchants ou pour l’exercice de leur patience , ou pour l’affermissement de leur vertu. En effet, l’Apôtre témoigne qu’il y en a qui ne prêchent pas Jésus-Christ avec une intention pure. " Mais pourvu, dit-il, que Jésus-Christ soit annoncé, par prétexte ou par un vrai zèle, il n’importe, je m’en réjouis et m’en réjouirai toujours 3 ". C’est Jésus-Christ qui a planté la vigne, dont le Prophète dit: " La vigne du Seigneur des armées, c’est la maison d’Israël 4". Et il a bu du vin de cette vigne, soit que par ce vin on entende le calice dont il dit aux enfants de Zébédée: " Pouvez-vous boire le calice que je dois boire 5 ? " et encore : " Mon père, si cela se peut, que ce calice passe sans que je le boive6 ! " par où il marque sans contredit sa passion, soit que, comme le vin est le fruit de la vigne, on veuille entendre plutôt par là qu’il a pris de la vigne même, c’est-à-dire de la race des Israélites, sa chair et son

1. Matt. VII, 20. — 2. Gen. IX, 23.— 3. Philipp. I, 15, 17 et 18.— 4. Isa V, 7. — 5. Matt. XX, 22. — 6. Ibid. XXVI, 39.

sang, afin de pouvoir souffrir pour nous, et qu’il s’est enivré et qu’il a été nu 1, parce que c’est là qu’a paru sa faiblesse, dont l’Apôtre dit : " S’il a été crucifié, c’est un effet de sa faiblesse 2 ". Mais ainsi qua. le déclare le même Apôtre : " Ce qui paraît faiblesse en Dieu est plus fort que toute la force des hommes, et sa folie apparente est plus sage que toute leur sagesse 3 ". Quand l’Ecriture, après avoir dit de Noé qu’il demeura nu 4 ajoute : dans sa maison, cela montre ingénieusement que c’étaient des hommes de même origine que Jésus-Christ, savoir des Juifs, qui devaient lui faire souffrir le supplice de la mort et de la croix. Les réprouvés annoncent cette passion de Jésus-Christ seulement de bouche et au dehors, parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils annoncent; mais les gens de bien portent gravé au dedans d’eux-mêmes un si grand mystère, et adorent dans leur coeur cette faiblesse et cette folie de Dieu, parce qu’elles surpassent tout ce qu’il y a de plus fort et de plus sage parmi les hommes. C’est ce qui est très-bien figuré, d’un côté, par Cham, qui sortit pour publier la nudité de son père, et, de l’autre, par Sem et Japhet qui, touchés de respect, entrèrent pour la cacher, fidèle image de ceux qui honorent intérieurement ce mystère.

Nous sondons ces secrets de l’Ecriture comme nous pouvons. D’autres le feront peut-être avec plus ou moins de succès; mais, de quelque façon qu’on le fasse, il faut toujours tenir pour constant que ces choses n’ont pas été faites ni écrites sans mystère, et qu’il ne les faut rapporter qu’à Jésus-Christ et à son Eglise, qui est la Cité de Dieu annoncée dès le commencement du monde par des figures dont nous voyons tous les jours la réalité. L’Ecriture donc, après avoir parlé de la bénédiction des deux enfants de Noé et de la malédiction du second, ne fait mention jusqu’à Abraham d’aucun serviteur du vrai Dieu. Ce n’est pas néanmoins, à mon avis, qu’il n’y en ait eu quelques-uns dans cet espace de temps, qui est de plus de mille ans 5, mais c’est qu’il aurait été trop long de les rapporter tous, et que cela serait plus de l’exactitude d’un historien que de la prévoyance d’un prophète. Aussi bien, le dessein de l’auteur des saintes

1. Gen. IX, 21. — 2. II Cor. XIII, 4.— 3. I Cor.I, 25. — 4. Gen. IX, 21.

5. Ce chiffre est celui de la version des Septante; il est beaucoup moindre dans le texte hébreu et dans la Vulgate.

(333)

lettres, ou plutôt de l’esprit de Dieu, dont il était l’organe, n’est pas seulement de raconter le passé, mais d’annoncer l’avenir, en tant qu’il concerne la Cité de Dieu. Tout ce qui y est dit de ceux qui n’en sont pas les citoyens, n’est que pour lui servir d’instruction ou pour rehausser sa gloire. Il rie faut pas s’imaginer toutefois que tous les événements qui y sont rapportés aient une signification mystique; mais ce qui ne signifie rien y est mis en vue de ce qui a une signification. Il n’y a que le soc qui fende la terre, mais pour cela les autres parties de la charrue sont nécessaires. Dans les instruments de musique , on ne touche que les cordes ; elles seules font le son, et néanmoins on y joint d’autres ressorts qui servent à nouer et à tendre ces cordes retentissantes. Ainsi, dans l’histoire prophétique, on marque quelques événements qui n’ont aucune portée figurative, afin d’y attacher, pour ainsi dire, ceux qui figurent quelque chose.

CHAPITRE III.

GÉNÉALOGIE DES TROIS ENFANTS DE NOÉ.

Il faut considérer maintenant la généalogie des enfants de Noé, et en dire ce qui sera nécessaire pour marquer le progrès de l’une et de l’autre cité. L’Ecriture commence par Japhet, le plus jeune des fils de Noé, qui eut huit enfants 1, l’un desquels en eut trois, l’autre quatre, ce qui fait quinze en tout. Cham, le second fils de Noé, en eut quatre, plus cinq petits-fils, dont l’un lui donna deux arrière-petits-fils, ce qui fait onze. Après quoi l’Ecriture revient à Cham et dit: " Chus (qui est l’aîné de Cham) engendra Nebroth, qui était un géant et un grand chasseur contre le Seigneur; d’où est venu le proverbe : Grand chasseur contre le Seigneur comme Nebroth. Les principales villes de son royaume étaient Babylone, Orech, Archad et Chalanné, dans le territoire de Sennaar. De cette contrée sortit Assur, qui bâtit Ninive, Robooth, Halach et, entre Ninive et Halach, la grande ville de Dasem 2 ". Or, ce Chus, père du géant Nebroth, est nommé le

1. Saint Augustin suit en cet endroit, selon la remarque du docte Léonard Coquée, une version grecque de l’Ecriture qui donne à Japhet un huitième enfant du nom d’Elisa; mais cet Elisa ne se trouve ni dans le texte hébreu, ni dans la paraphrase chaldéenne, ni dans les manuscrits grecs que saint Jérôme a eus sous les yeux. Voyez le traité de ce Père : Quœst. hebr. in Genesim.

2. Gen. X, 8 et seq.

premier entre les enfants de Cham, et l’Ecriture avait déjà fait mention de cinq de ses fils et de deux de ses petits-fils. Il faut donc qu’il ait engendré ce géant après la naissance de ses petits-fils, ou, ce qui est plus probable, que l’Ecriture l’ait cité à part, parce qu’il était très-puissant; car en même temps elle parle aussi de son royaume, qui prit naissance dans la fameuse Babylone et autres villes ou contrées déjà citées. Quant à ce qu’elle dit d’Assur, qu’il sortit de cette contrée de Sennaar, qui dépendait du royaume de Nebroth, et qu’il bâtit Ninive et les autres villes dont elle fait mention, cela n’arriva que longtemps après; mais elle en parle ici en passant et par occasion, à cause de l’empire fameux des Assyriens que Ninus, fils de Bélus et fondateur de cette grande ville de Ninive, qui prit son nom, étendit merveilleusement. Pour Assur, d’où sont sortis les Assyriens, il n’était pas fils de Cham, mais de Sem, aîné de Noé; d’où II paraît que, dans la suite, des descendants de Sem possédèrent le royaume de Nebroth, et, s’étendant plus loin, fondèrent d’autres villes dont Ninive fut la première. De là, l’Ecriture remonte à un autre fils de Cham, nommé Mesraïm, et à ses sept enfants, et elle en parle, non comme de particuliers, mais comme de nations, disant que de la sixième sortit celle des Philistins; ce qui en fait huit. Ensuite elle retourne à Chanaan, en qui Cham fut maudit, et fait mention d’onze de ses fils et de certaines contrées qu’ils occupaient. Ainsi toute la postérité de Cham monte à trente et une personnes. Reste à parler des enfants de Sem, aîné de Noé; car c’est lui qui termine cette généalogie. Mais il y a ici quelque obscurité dans la Genèse, où il n’est pas aisé de découvrir quel fut le premier fils de Sem. Voici ce qu’elle dit : " De Sem, père de tous les enfants d’Héber et frère aîné de Japhet, naquirent Ela, etc.1 " Par là, il semblerait qu’Héber fût fils immédiat de Sem, et cependant il n’est que le cinquième de ses descendants. Sem, entre autres fils, engendra Arphaxat, Arphaxat engendra Caïnan 2, Caïnan engendra Sala, et Sala engendra Héber. L’Ecriure a voulu faire entendre par là que Sem est le père de tous ses descendants, tant fils que petits-fils et autres de sa race; et ce n’est

1. Gen. X, 21.

2. Ce Caïnan, qui est donné par tous les manuscrits de la version

des Septante et par saint Luc (III, 36), ne se trouve ni dans le texte hébreu, ni dans la Vulgate.

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pas sans raison qu’elle parle d’Héber avant que de parler des fils de Sem, quoiqu’il ni soit, comme je viens de le dire, que le vingtième de sa race, à cause que c’est de lui que les Hébreux ont pris leur nom, bien qu d’autres veuillent que ce soit d’Abrabam, mais avec moins d’apparence 1. Ainsi l’Ecriture nomme d’abord six enfants de Sem, l’un desquels en eut quatre; puis elle fait mention d’un autre fils de Sem qui lui engendra un petit-fils, et celui-ci un arrière-petit-fils dont sortit Héber. Héber eut deux fils, dont l’un fut nommé Phalec, c’est-à-dire Divisant, à cause, dit l’Ecriture, que de son temps la terre fut divisée; l’autre eut douze fils; de sorte que toute la postérité de Sem est de vingt personnes. De cette manière, tous les descendants des trois fils de Nué, c’est-à-dire quinze de Japhet, trente et un de Cham et vingt-sept de Sem, font soixante-treize. Après, l’Ecriture ajoute : " Voilà les enfants de Sem selon leurs familles, leurs langues, leurs contrées et leurs nations 2 ". Et parlant de tous ensemble : " Voilà les familles des enfants de Noé, selon leurs générations et leurs " peuples : d’elles fut peuplée la terre après le déluge 3 ". On voit par là que c’est de nations et non d’hommes en particulier que parle l’Ecriture, lorsqu’elle fait mention de ces soixante-treize, ou plutôt soixante-douze personnes, comme nous le montrerons ci-après, et que c’est pour cela qu’elle en a omis plusieurs de la postérité de Noé, non qu’ils n’aient eu des enfants aussi bien que les autres, mais parce qu’ils n’ont pas fait souche comme eux et n’ont pas été pères d’un peuple.

CHAPITRE IV.

DE BABYLONE ET DE LA CONFUSION DES LANGUES.

Mais, quoique l’Ecriture rapporte que ces nations furent divisées chacune en leur langue, elle ne laisse pas ensuite de revenir au temps où elles n’avaient toutes qu’un seul langage, et de déclarer comment arriva la différence qui y survint. " Toute la terre, dit-elle, parlait une même langue, lorsque les hommes, s’éloignant de l’Orient, trouvèrent une plaine dans la contrée de Sennaar, où ils s’établirent. Alors ils se dirent l’un à l’autre:

"Venez, faisons des briques et les cuisons au

1. Comp. Retract., lib. II, cap. 16.

2. Gen. X, 31.

feu. ils prirent donc des briques au lieu de pierres, et du bitume au lieu de mortier, et dirent: Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet s’élève jusqu’au ciel, et faisons parler de nous avant de nous séparer. Mais le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les enfants des hommes bâtissaient, et il dit: Voilà un seul peuple et une même langue, et, maintenant qu’ils ont commencé ceci, ils ne s’arrêteront qu’après l’avoir achevé. Venez donc, descendons et confondons leur langue, en sorte qu’ils ne s’entendent plus l’un l’autre. Et le Seigneur les dispersa par toute la terre, et ils cessèrent de travailler à la ville et à la tour. De là vient que ce lieu fut appelé Confusion, parce que ce fut là que Dieu confondit le langage des hommes et qu’il les dispersa ensuite par tout le monde 1 ". Cette ville, qui fut appelée Confusion, c’est Babylone, et l’histoire profane elle-même en célèbre la construction merveilleuse. En effet, Babylone signifie Confusion, et nous voyons par là que le géant Nebroth en fut le fondateur, comme l’Ecriture l’avait indiqué auparavant en disant que Babylone était la capitale de son royaume, quoiqu’elle ne fût pas arrivée au point de grandeur où l’orgueil et l’impiété des hommes se flattaient de la porter. Ils prétendaient la faire extraordinairement haute et l’élever jusqu’au ciel, comme parlait l’Ecriture, soit qu’ils n’eussent ce dessein que pour une des tours de la ville, soit qu’ils l’étendissent à toutes; l’Ecriture ne parle que d’une, mais c’est peut-être de la même manière qu’elle dit le soldat pour signifier toute une armée, ou la grenouille et la sauterelle pour exprimer cette multitude de grenouilles et de sauterelles qui furent deux des plaies qui affligèrent l’Egypte 2. Mais qu’espéraient entreprendre contre Dieu ces hommes téméraires et présomptueux avec cette masse de pierres, quand ils l’auraient élevée au-dessus de toutes les montagnes et de la plus haute région de l’air? En quoi peut nuire à Dieu quelque élévation que ce soit de corps ou d’esprit? Le sûr et véritable chemin pour monter au ciel est l’humilité. Elle élève le coeur en haut, mais au Seigneur, et non pas contre le Seigneur, comme l’Ecriture le dit de ce géant, qui était un chasseur contre le Seigneur 3. C’est en effet ainsi qu’il faut traduire,

1. Gen. XI, 1.9 .- 2. Exod. X, 4 et al. ; Ps. LXXVII, 45 .- 3. Gen. X, 9.

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et non : devant le Seigneur, comme ont fait quelques-uns, trompés par l’équivoque du mot grec, qui peut signifier l’un et l’autre 1. La vérité est qu’il est employé au dernier sens dans ce verset du psaume: " Pleurons devant le Seigneur qui nous a faits 2 "; et au premier dans le livre de Job, lorsqu’il est dit: " Vous vous êtes emportés de colère contre le Seigneur 3 ".Et que veut dire un chasseur sinon un trompeur, un meurtrier et un assassin des animaux de la terre? Il élevait donc une tour contre Dieu avec son peuple, ce qui signifie un orgueil impie, et Dieu punit avec justice leur mauvaise intention, quoiqu’elle n’ait pas réussi. Mais de quelle façon la punit-il? Comme la langue est l’instrument de la domination, c’est en elle que l’orgueil a été puni, tellement que l’homme, qui n’avait pas voulu entendre les commandements de Dieu, n’a point été à son tour entendu des hommes, quand il a voulu leur commander. Ainsi fut dissipée cette conspiration, chacun se séparant de celui qu’il n’entendait pas pour se joindre à celui qu’il entendait; et les peuples furent divisés selon les langues et dispersés dans toutes les contrées de la terre par la volonté de Dieu, qui se servit pour cela de moyens qui nous sont tout à fait cachés et incompréhensibles.

CHAPITRE V.

DE LA DESCENTE DE DIEU POUR CONFONDRE LES LANGUES.

" Le Seigneur, dit l’Ecriture, descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les enfants des hommes 4 ", c’est-à-dire non les enfants de Dieu, mais cette société d’hommes qui vit selon l’homme, et que nous appelons la cité de la terre. Cette descente de Dieu ne doit pas s’entendre matériellement, comme s’il changeait de lieu, lui qui est tout entier partout ; mais on dit qu’il descend, lorsqu’il fait sur la terre quelque chose d’extraordinaire qui marque sa présence. De même, quand on dit qu’il voit quelque chose, ce n’est pas qu’il ne l’eût vue auparavant, lui qui ne peut rien ignorer, mais c’est qu’il l’a fait voir aux hommes. On ne voyait donc pas cette ville comme on la vit depuis, quand Dieu eut montré combien elle lui déplaisait. Toutefois on peut fort bien entendre que Dieu descendit

1. Le mot grec enantion, remarque saint Augustin, signifie également devant et contre.

2. Ps. XCIV, 6.- 3. Job, XV, 13 sec. LXX. — 4. Gen. XI, 5.

sur cette ville, parce que ses anges, en qui il habitait, y descendirent, en sorte que ces paroles : " Dieu dit : Ils ne parlent tous qu’une même langue ", et le reste, et ensuite : " Venez, descendons et confondons leur langage 1 ", ne seraient qu’une récapitulation pour expliquer ce que l’Ecriture avait déjà dit, " que le Seigneur descendit ". En effet, s’il était déjà descendu, que voudrait dire ceci : " Venez, descendons et confondons leur langage ", ce qui semble bien s’adresser aux anges et signifier que celui qui était dans les anges descendait par leur ministère? Il faut encore remarquer à ce propos que le texte hébreu ne dit pas: Venez et confondez, mais: " Venez et confondons o, pour faire voir que Dieu agit tellement par ses ministres, que ses ministres agissent avec lui, suivant cette parole de l’Apôtre: " Nous sommes les coopérateurs de Dieu 2 ".

CHAPITRE VI.

COMMENT IL FAUT ENTENDRE QUE DIEU PARLE AUX ANGES.

On pourrait croire que les paroles de la Genèse: " Faisons l’homme ", auraient été aussi adressées aux anges, si Dieu n’ajoutait: " A notre image ". Ce dernier trait est décisif et ne nous permet pas de croire que l’homme ait été fait à l’image des anges, ou que Dieu et les anges n’aient qu’une même image. Nous avons donc raison d’entendre ce pluriel: " Faisons ", des personnes de la Trinité. Et néanmoins comme cette Trinité n’est qu’un Dieu, après que Dieu a dit : " Faisons ", l’Ecriture ajoute: " Et Dieu fit l’homme à l’image de Dieu 3 ". Elle ne dit pas: Les dieux firent; ou: A l’image des dieux. — Or, dans le passage discuté tout à l’heure, on pourrait également trouver une trace de la Trinité, comme si le Père, s’adressant au Fils et au Saint-Esprit, leur eût dit: " Venez, descendons et confondons leur langage " ; mais ce qui retient l’esprit, c’est qu’ici rien n’empêche d’appliquer le pluriel aux anges. Ces paroles, en effet, leur conviennent mieux, parce que c’est surtout à eux à s’approcher de Dieu par de saints mouvements, c’est-à-dire par de pieuses pensées, et à consulter les oracles de la vérité immuable qui leur sert de loi éternelle dans leur bienheureux séjour. ils ne sont pas eux-mêmes la vérité; mais participant à cette

1.Gen. II, 6, 7. — 2. I Cor. III, 9. — 3. Gen. I, 26, 27.

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vérité créatrice de toutes choses, ils s’en approchent comme de la source de la vie, afin de recevoir d’elle ce qu’ils ne trouvent pas en eux. Ç’est pourquoi le mouvement qui lei porte vers elle est stable en quelque façon, parce qu’ils ne s’éloignent jamais d’elle. Or, Dieu ne parle pas aux anges comme nous nous parlons les uns aux autres, ou comme nous parlons à Dieu ou aux anges, ou comme les anges nous parlent, ou comme Dieu nous parle par les anges; il leur parle d’une manière ineffable, et cette parole nous est transmise d’une manière qui nous est proportionnée. La parole de Dieu, supérieure à tous ses ouvrages, est la raison même, la raison immuable de ces ouvrages ; elle n’a pas un son fugitif, mais une vertu permanente dans l’éternité et agissante dans le temps. C’est de cette parole éternelle qu’il se sert pour parler aux anges; et quand il lui plaît de nous parler de la sorte au fond du coeur, nous leur devenons semblables en quelque façon: pour l’ordinaire, il nous parle autrement. Afin clone de n’être pas toujours obligé dans cet ouvrage de rendre raison des paroles de Dieu, je dirai ici, une fois pour toutes, que la vérité immuable parle par elle-même à la créature raisonnable d’une manière qui ne se peut expliquer, soit qu’elle s’adresse à la créature par l’entremise de la créature, soit qu’elle frappe notre esprit par des images spirituelles, ou nos oreilles par des voix ou des sous.

Expliquons encore ces mots: " Et maintenant qu’ils ont commencé ceci, ils ne s’arrêteront qu’après l’avoir achevé ". Quand Dieu parle de la sorte, ce n’est pas une affirmation, c’est plutôt une interrogation menaçante comme celle-ci dans Virgile:

" On ne prendra pas les armes! toute la ville ne se mettra pas à leur poursuite 1 "

La parole de Dieu doit donc être entendue ainsi: Ils ne s’arrêteront donc pas avant que d’avoir achevé 2 ! — Mais, pour revenir à la suite du récit de la Genèse, disons que des trois enfants de Noé sortirent soixante et treize ou plutôt soixante et douze nations d’un langage différent qui commencèrent à se répandre par toute la terre et ensuite à peupler les

1. Enéide, livre IV, v. 592.

2. Il y a ici sur la différence de non et de nonne en latin une remarque intraduisible.

îles. Mais les peuples se sont bien plus multipliés que les langues; car nous savons que dans l’Afrique plusieurs nations barbares n’usent que d’un seul langage. A l’égard des îles, qui peut douter que, le nombre des hommes croissant, ils n’aient pu y passer à l’aide de vaisseaux?

CHAPITRE VII.

COMMENT, DEPUIS LE DÉLUGE, TOUTES SORTES DE BÊTES ONT PU PEUPLER LES ÎLES LES PLUS ÉLOIGNÉES.

On demande comment les bêtes qui ne naissent pas de la terre ainsi que les grenouilles 1 , mais par accouplement, comme les loups et autres animaux, ont pu se trouver dans les îles après le déluge, à moins qu’elles ne soient provenues de celles qui avaient été sauvées dans l’arche. Pour les îles qui sont proches, on peut croire qu’elles y ont passé à la nage; mais il y en a qui sont si éloignées du continent qu’il n’est pas probable qu’aucun de ces animaux ait pu y arriver de la sorte. On peut répondre à cela que les hommes les y ont transportées sur leurs vaisseaux pour les faire servir à la chasse, et enfin que Dieu même a fort bien pu les y transporter par le ministère des anges. Que si elles sont sorties de la terre, comme à la création du monde, quand Dieu dit: " Que la terre produise une âme vivante 2 ", cela fait voir clairement que des animaux de tout genre ont été mis dans l’arche, moins pour en réparer l’espèce que pour être une figure de l’Eglise qui devait être composée de toutes sortes de nations.

CHAPITRE VIII.

SI LES RACES D’HOMMES MONSTRUEUX DONT PARLE L’HISTOIRE VIENNENT D’ADAM OU DES FILS DE NOÉ.

On demande encore s’il est croyable qu’il soit sorti d’Adam ou de Noé certaines races d’hommes monstrueux dont l’histoire fait mention 3. On assure, en effet, que quelques-uns n’ont qu’un oeil au milieu du front, que d’autres ont la pointe du pied tournée en

1. Ici, comme plus haut, saint Augustin parait favorable aux générations spontanées. Voyez livre XV, ch. 8.

2. Gen. I, 24.

3. Voyez Pline (Hist. nat., lib. VII,cap.2), Solinus (Polyhist., capp. 28 et 55), Aulu-Gelle (Noct. Att., lib. Ix, cap. 4), Isidore (Origin., lib. XI, cap. 3) et ailleurs.

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dedans; d’autres possèdent les deux sexes dont ils se servent alternativement, et ils ont la mamelle droite d’un homme et la gauche d’une femme; il y en a qui n’ont point de bouche et ne vivent que de l’air qu’ils respirent par le nez; d’autres n’ont qu’une coudée de haut, d’où vient que les Grecs les nomment Pygmées 1; on dit encore qu’en certaines contrées il y a des femmes qui deviennent mères à cinq ans et qui n’en vivent que huit. D’autres affirment qu’il y a des peuples d’une merveilleuse vitesse qui n’ont qu’une jambe sur deux pieds et ne plient point le jarret ; on les appelle Sciopodes 2, parce que l’été ils se couchent sur le dos et se défendent du soleil avec la Plante de leurs pieds; d’autres n’ont point de tête et ont les yeux aux épaules; et ainsi d’une infinité d’autres monstres de la sorte, retracés en mosaïque sur le port de Carthage et qu’on prétend avoir été tirés d’une histoire fort curieuse. Que dirai-je des Cynocéphales 3, dont la tête de chien et les aboiements montrent que ce sont plutôt des bêtes que des hommes? Mais nous ne sommes pas obligés de croire tout cela. Quoi qu’il en soit, quelque part et de quelque figure que naisse un homme, c’est-à-dire un animal raisonnable et mortel, il ne faut point douter qu’il ne tire son origine d’Adam, comme du père de tous les hommes.

La raison que l’on rend des enfantements monstrueux qui arrivent parmi nous peut servir pour des nations tout entières. Dieu, qui est le créateur de toutes choses, sait en quel temps et en quel lieu une chose doit être créée, parce qu’il sait quels sont entre les parties de l’univers les rapports d’analogie et de contraste qui contribuent à sa beauté. Mais nous qui ne le saurions voir tout entier, nous sommes quelquefois choqués de quelques-unes de ses parties, par cela seul que nous ignorons quelle proportion elles ont avec tout le reste. Nous connaissons des hommes qui ont plus de cinq doigts aux mains et aux pieds; mais encore que la raison nous en soit inconnue, loin de nous l’idée que le Créateur se soit mépris ! Il en est de même des autres différences plus considérables : Celui dont personne ne peut justement blâmer les ouvrages, sait pour quelle raison il les a faits de la

1. De pugmé , coudée.

2. De skia, ombre, et pous, podos, pied.

3. De kuon, kunos, chien, et kephale, tête.

sorte. Il existe un homme à Hippone-Diarrhyte1, qui a la plante des pieds en forme de croissant, avec deux doigts seulement aux extrémités, et les mains de même. S’il. y avait quelque nation entière de la sorte, on l’ajouterait à cette histoire curieuse et surprenante. Dirons-nous donc que cet homme ne tire pas son origine d’Adam? Les androgynes, qu’on appelle aussi hermaphrodites, sont rares, et néanmoins il en paraît de temps en temps en qui les deux sexes sont si bien distingués qu’il est difficile de décider duquel ils doivent prendre le nom, bien que l’usage ait prévalu en faveur du plus noble. Il naquit en Orient, il y a quelques années, un homme double de la ceinture en haut; il avait deux têtes, deux estomacs et quatre mains, un seul ventre d’ailleurs et deux pieds, comme un homme d’ordinaire, et il vécut assez longtemps pour être vu de plusieurs personnes qui accoururent à la nouveauté de ce spectacle. Comme on ne peut pas nier que ces individus ne tirent leur origine d’Adam, il faut en dire autant des peuples entiers en qui la nature s’éloigne de son cours ordinaire, et qui néanmoins sont des créatures raisonnables, si, après tout, ce qu’on en rapporte n’est point fabuleux : car supposez que nous ignorassions que les singes, les cercopithèques 1 et les sphinx sont des bêtes, ces historiens nous feraient peut-être croire que ce sont des nations d’hommes 2. Mais en admettant que ce qu’on lit des peuples en question soit véritable, qui sait si Dieu n’a point voulu les créer ainsi, afin que nous ne croyions pas que les monstres qui naissent parmi nous soient des défaillances de sa sagesse ? Les monstres dans chaque espèce

1.Il y avait deux Hippones en Afrique: Hippone la Royale (d’où la Bône actuelle tire son nom) et Hippone-Diarrhyte. en arabe Ben Zert, d’où est venu le nom de Biserte. C’est Hippone la Royale qui a eu pour évêque saint Angustin.

2. Les cercopithèques sont des singes à longue queue (de kerkos, queue, et pitheko, singe).

3. Il est intéressant de rapprocher ici la Cité de Dieu et le Discours sur les révolutions du globe. Le bon sens de saint Augustin semble aller quelquefois au-devant de la science de Cuvier. L’illustre naturaliste se défie de ces espèces monstrueuses qu’on suppose perdues

aujourd’hui : " C’est, dit-il, une erreur qui vient d’une critique imparfaite. On a pris des peintures d’animaux fantastiques pour des descriptions d’animaux réels... C’est dans quelque recoin d’un de ces monuments (les monuments d’Egypte, ornés de peintures) qu’Agatharchides aura vu son taureau carnivore, dont la gueule, fendue jusqu’aux oreilles, n’épargnait aucun autre animal, mais qu’assurément les naturalistes n’avoueront pas; car la nature ne combine ni des pieds fourchus, ni des cornes, avec des dents tranchantes ". — D’autre fois, selon Cuvier, on se sera trompé à quelque ressemblance : " Les grands singes auront paru de vrais cynocéphales, de vrais sphinx, de vrais hommes à queue, et c’est ainsi que saint Augustin aura cru voir un satyre ". (Discours sur les révol. du globe, page 87).

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seraient alors ce que sont les races monstrueuses dans le genre humain. Ainsi, pour conclure avec prudence et circonspection: ou ce que l’on raconte de ces nations est faux, ou ‘ce ne sont pas des hommes, ou, si ce sont des hommes, ils viennent d’Adam.

CHAPITRE IX.

S’IL Y A DES ANTIPODES.

Quant à leur fabuleuse opinion qu’il y a des antipodes, c’est-à-dire des hommes dont les pieds sont opposés aux nôtres et qui habitent cette partie de la terre où le soleil se lève quand il se couche pour nous, il n’y a aucune raison d’y croire. Aussi ne l’avancent-ils sur le rapport d’aucun témoignage historique, mais sur des conjectures et des raisonnements, parce que, disent-ils, la terre étant ronde, est suspendue entre les deux côtés de la voûte céleste, la partie qui est sous nos pieds, placée dans les mêmes conditions de température, ne peut pas être sans habitants 1 . Mais quand on montrerait que la terre est ronde, il ne s’ensuivrait pas que la partie qui nous est opposée ne fût point couverte d’eau. D’ailleurs, ne le serait-elle pas, quelle nécessité qu’elle fût habitée, puisque, d’un côté, l’Ecriture ne peut mentir, et que, de l’autre, il y a trop d’absurdité à dire que les hommes aient traversé une si vaste étendue de mer pour aller peupler cette autre partie du monde 2. — Voyons donc si nous pourrons trouver la Cité de Dieu parmi ces hommes qui, selon la Genèse, furent divisés en soixante-douze nations et autant de langues. Il est évident qu’elle a persévéré dans les enfants de Noé, surtout dans l’aîné, qui est Sem, puisque la bénédiction de Japhet enferme

1. Voyez sur la notion des Antipodes chez les géographes anciens la note de Louis Vivès, en son commentaire de la Cité de Dieu, tome II, page 118.

2. On remarquera que saint Augustin, sans nier d’une manière absolue la possibilité physique des antipodes, se borne à élever une difficulté très-sérieuse en elle-même et particulièrement délicate pour on chrétien, celle de concilier les données de la géographie avec l’unité des races humaines. Lactance s’était montré beaucoup moins réservé, quand il traitait d’inepte la conception d’une terre ronde et d’hommes ayant la tête plus bas que les pieds. (Inst. lib., III, cap. 24). Est-ce par ces puissantes raisons que le pape Zacharie accusa la théorie des antipodes de perversité et d’iniquité (Epist. X ad Bonif.)? Je ne sais, mais la postérité a dit avec Pascal: " Ne vous imaginez pas que les lettres du pape Zacharie pour l’excommunication de saint Virgile, sur ce qu’il tenait qu’il y avait des antipodes, aient anéanti ce nouveau monde, et qu’encore qu’il eût déclaré que cette opinion était une erreur bien dangereuse, le roi d’Espagne ne se soit pas bien trouvé d’en avoir plutôt cru Christophe Colomb, qui en revenait, que le jugement de ce pape qui n’y avait pas été (Provinciales, lettre 13). "

en quelque sorte celle de Sem, et qu’il doit habiter dans les demeures de ses frères.

CHAPITRE X.

GÉNÉALOGIE DE SEM, DANS LA RAGE DE QUI LE PROGRÈS DE LA CITÉ DE DIEU SE DIRIGE VERS ABRAHAM.

Il faut donc prendre la suite des générations depuis Sem, afin de faire voir la Cité de Dieu à partir du déluge, comme la suite des générations de Seth l’a montrée auparavant. C’est pour cela que l’Ecriture, après avoir montré la cité de la terre dans Babylone, c’est-à-dire dans la confusion, retourne au patriarche Sem, et commence par lui l’ordre des générations jusqu’à Abraham, marquant combien chacun a vécu, avant que d’engendrer celui qui continue cette généalogie, et combien il a vécu depuis. Mais il faut, en passant, que je m’acquitte de ma promesse, et que je rende raison de ce que dit l’Ecriture, que l’un des enfants d’Héber fut nommé Phalec, parce que la terre fut divisée de son temps 1. Que doit-on entendre par cette division, si ce n’est la diversité des langues?

L’Ecriture, laissant de côté les autres enfants de Sem, qui ne contribuent en rien à la suite des générations, parle seulement de ceux qui la conduisent jusqu’à Abraham; ce qu’elle avait déjà fait avant le déluge dans la généalogie de Seth. Voici comme elle commence celle de Sem: " Sem, fils de Noé, avait cent ans lorsqu’il engendra Arphaxat, la seconde année après le déluge; et il vécut, encore depuis cinq cents ans, et engendra des fils et des filles 2 ". Elle poursuit de même pour les autres avec le soin d’indiquer l’année où chacun a engendré celui qui sert à cette généalogie, et la durée totale de sa vie, et elle ajoute toujours qu’il a eu d’autres enfants, afin que nous n’allions pas demander sottement comment la postérité de Sem a pu peupler tant de régions et fonder ce puissant empire des Assyriens que Ninus étendit si loin.

Mais, pour ne pas flous arrêter plus qu’il ne convient, nous ne marquerons que l’âge auquel chacun des descendants de Sem a eu le fils qui continue la suite de cette généalogie, afin de supputer combien d’années se sont écoulées depuis le déluge jusqu’à Abraham.

1. Gen. X, 25. — 2. Ibid. XI, 10, 11.

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Deux ans donc après le déluge, Sem, âgé de cent ans, engendra Arphaxat; Arphaxat engendra Caïnan à l’âge de cent trente-cinq ans; Caïnan avait cent trente ans quand il engendra Salé; Salé en avait autant lorsqu’il engendra Héber; Héber cent trente-quatre lorsqu’il engendra Ragau; Ragau cent trente-deux quand il engendra Seruch ; Seruch cent trente quand il eut Nachor; Nachor soixante-dix-neuf à la naissance de son fils Tharé; et Tharé, à l’âge de soixante-dix ans, engendra Abram 1, que Dieu appela depuis Abraham 2 . Ainsi, depuis le déluge jusqu’à Abraham, il y a mille soixante-douze ans, selon les Septante 3, car on dit qu’il y en a beaucoup moins, selon l’hébreu : ce dont on ne rend aucune raison bien claire.

Lors donc que nous cherchons la Cité de Dieu dans ces soixante-douze nations dont parle l’Ecriture, nous ne saurions affirmer positivement si dès ce temps, où les hommes ne parlaient tous qu’un même langage4, ils abandonnèrent le culte du vrai Dieu, de telle sorte que la vraie piété ne se soit conservée que dans les descendants de Sem par Arphaxat jusqu’à Abraham; ou bien si la cité de la terre ne commença qu’à la construction de la tour de Babel; ou plutôt si les deux cités subsistèrent, celle de Dieu dans les deux fils de Noé, qui furent bénis dans leurs personnes et dans leur race, et celle de la terre, dans le fils qui fut maudit ainsi que sa postérité. Peut-être est-il plus vraisemblable qu’avant la fondation de Babylone il y avait des idolâtres dans la postérité de Sem et de Japhet, et des adorateurs du vrai Dieu dans celle dè Cham; au moins devons-nous croire qu’il y a toujours eu sur la terre des hommes de l’une et de l’autre sorte. Dans les deux psaumes 5 où il est dit : " Tous ont quitté le droit chemin et se sont corrompus; il n’y en " a pas un qui soit homme de bien, il n’y en " a pas un seul ", on lit ensuite : " Ces impies " qui ne font que du mal et qui dévorent " mon peuple comme ils feraient un morceau " de pain, ne se reconnaîtront-ils jamais? "Le peuple de bLeu était donc alors; et ainsi ces paroles : " Il n’y en a pas un qui soit homme de bien, il n’y en a pas un seul ", doivent s’entendre des enfants des hommes, et non de ceux de Dieu. Le Prophète avait dit

1. Gen. 10-26. — 2. Ibid. XVII, 5.

3. Ce chiffre est aussi celui de Sulpice Sévère ( Hist. sac., lib. I, cap. 5).

4. Gen. XI, 1. — 4. Ps. XIII, 3, 4, 2; LII, 4, 5, 8.

auparavant: " Dieu a jeté les yeux du haut du ciel sur les enfants des hommes, pour voir s’il y en a quelqu’un qui le connaisse et qui le cherche "; après quoi il ajoute : " Il n’y en a pas un qui soit homme de bien ", pour montrer qu’il ne parle que des enfants des hommes, c’est-à-dire de ceux qui appartiennent à la cité qui vit selon l’homme, et non selon Dieu.

CHAPITRE XI.

LA LANGUE HÉBRAÏQUE, QUI ÉTAIT CELLE DONT TOUS LES HOMMES SE SERVAIENT D’ABORD, SE CONSERVA DANS LA POSTÉRITÉ D’HÉBER, APRÈS LA CONFUSION DES LANGUES.

De même que l’existence d’une seule langue avant le déluge n’empêcha pas qu’il n’y eût des méchants et que tous les hommes n’encourussent la peine d’être exterminés par les eaux, à la réserve de la maison de Noé, ainsi, lorsque les nations furent punies par la diversité des langues, à cause de leur orgueil impie, et répandues par toute la terre, et que la cité des méchants fut appelée Confusion ou Babylone, la langue dont tous les hommes se servaient auparavant demeura dans la maison d’Héber. De là vient, comme je l’ai remarqué ci-dessus, que l’Ecriture, dans le dénombrement des enfants de Sem, met Héber le premier, quoiqu’il ne soit que le cinquième de ses descendants. Comme cette langue demeura dans sa famille1, tandis que les autres nations furent divisées suivant les temps, celle-là fut depuis appelée hébraïque. Il fallait bien en effet lui donner un nom pour la distinguer de toutes les autres qui avaient aussi chacune le sien, au lieu que, quand elle était seule, elle n’avait point de nom particulier.

On dira peut-être : Si la terre fut divisée eu plusieurs langues du temps de Phalech, fils d’Héber, celle de ces langues qui était auparavant commune à tous les hommes devait plutôt prendre son nom de Phalech. Mais il faut répondre qu’Héber n’appela son fils Phalech, c’est-à-dire Division, que parce qu’il vint au monde lorsque la terre fut divisée par langues, et que c’est ce qu’entend l’Ecriture, quand elle dit : " La terre fut divisée de son temps ". Si Héber n’eût encore été vivant lors de cette division, il n’eût pas donné son

1. Voyez plus bas, livre XVIII, ch. 39.

2. Gen. X, 25.

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nom à la langue qui demeura dans sa famille 1. Ce qui nous porte à croire que cette langue est celle qui était d’abord commune à tous let hommes, c’est que le changement et la multiplication des langues ont été une peine du péché, et partant que le peuple de Dieu a dire être exempt de cette peine. Aussi n’est-ce pas sans raison que cette langue a été celle d’Abraham, et qu’il ne l’a pu transmettre à tous ses enfants, mais seulement à ceux qui, issus de Jacob, ont composé le peuple de Dieu, reçu son alliance, et mis au monde le Christ. Héber lui-même n’a pas fait passer cette langue à toute sa postérité, mais seulement à la branche d’Abraham. Ainsi, bien que 1’Ecriture ne marque pas précisément qu’il y eût des gens de bien, lorsque les méchants bâtissaient Babylone, cette obscurité n’est pas tant pour nous priver de la vérité que pour exercer notre attention. Lorsqu’on voit, d’un côté, qu’il ,existe d’abord une langue commune à tous les hommes, qu’il est fait mention d’Héber avant tous les autres enfants de Sem, encore qu’il n’ait été que le cinquième de ses descendants, et que la langue des patriarches, des prophètes et de l’Ecriture même est appelée langue hébraïque, et lorsqu’on demande, de l’autre côté, où cette langue, qui était commune avant la division des langues, s’est pu conserver, comme il n’est point douteux d’ailleurs que ceux parmi lesquels elle s’est conservée n’aient été exempts de la peine du changement des langues, que se présente-t-il à l’esprit, sinon qu’elle est demeurée dans la famille de celui dont elle a pris le nom, et que ce n’est pas une petite preuve de la vertu de cette famille d’avoir été à couvert de cette punition générale?

Mais il se présente encore une autre difficulté : comment Béber et Phalech son fils ont-ils pu chacun faire une nation? Il est certain au fond que le peuple hébreu est descendu d’Héber par Abraham. Comment donc tous les enfants des trois fils de Nué, dont parle l’Ecriture, ont-ils établi chacun une

1. Les avis, dit un habile commentateur de la Cité de Dieu, Léonard Coquée, sont partagés sur cette question. Dans leur chronique, nommée Seder-Holam, c’est-à-dire Ordre des temps, les Juifs placent l’époque de la division des langues aux dernières années de la vie de Phalech, trois cent quarante ans après le déluge, dix ans avant la mort de Noé. Maintenant, pourquoi Héber donna-t-il à son fils le nom de Phalech, qui signifie division? C’est qu’il possédait le don de prophétie et lisait la prochaine division des langues dans l’avenir. Tel parait être le sentiment de saint Jérôme en son livre des traditions hébraïques, et saint Chrysostome abonde dans le même sens (Hom. XXX in Genes.)

nation, si Héber et Phalech n’en ont fait qu’une? Il est fort probable que Nebroth a fondé aussi sa nation, et que l’Ecriture a fait mention à part de. ce personnage, à cause de sa stature extraordinaire et de la vaste étendue de son empire; de sorte que le nombre des soixante-douze langues ou nations demeure toujours. Quant à Phalech, elle n’en parle pas pour avoir donné naissance à une nation; mais à cause de cet événement mémorable de la division des langues qui arriva de son temps. On ne doit point être surpris que Nebroth ait vécu jusqu’à la fondation de Babylone et à la confusion des langues; car de ce qu’Héber est le sixième, depuis Noé, et Nebroth seulement le quatrième, il ne s’ensuit pas que Nebrotb n’ait pas pu vivre jusqu’au temps d’Héber. Lorsqu’il y avait moins de générations, les hommes vivaient davantage, ou venaient au monde plus tard. Aussi faut-il entendre que, quand la terre fut divisée en plusieurs nations, non-seulement les descendants de Noé, qui en étaient les pères et les fondateurs, étaient nés, mais qu’ils avaient déjà des familles nombreuses et capables de composer chacune une nation. C’est pourquoi il ne faut pas s’imaginer qu’ils soient nés dans le même ordre où l’Ecriture les nomme; autrement, comment les douze fils de Jectan, autre fils d’Héber et frère de Phalech, auraient-ils pu déjà faire des nations, si Jectan ne vint au monde qu’après Phalech, puisque la terre fut divisée à la naissance de Phalech? Il est donc vrai que Phalech a été nommé le premier, mais Jectan n’a pas laissé que de venir au monde bien avant lui; en sorte que les douze enfants de Jectan avaient déjà de si grandes familles qu’elles pouvaient être divisées chacune en leur langue. On aurait tort de trouver étrange que l’Ecriture en ait usé de la sorte, puisque dans la généalogie des trois enfants de Noé , elle commence par Japhet, qui était le cadet. Or, les noms de ces peuples se trouvent encore aujourd’hui en partie les mêmes qu’ils étaient autrefois comme ceux des Assyriens et des Hébreux; et en partie ils ont été changés par la suite des temps, tellement que les plus versés dans l’histoire en peuvent à peine découvrir l’origine. En effet, on dit que les Egyptiens viennent de Mesraïm, et les Ethiopiens de Chus, deux des fils de Cham, et cependant on ne voit aucun rapport entre leurs noms (341) actuels et leur origine. A tout considérer, on trouvera que, parmi ces noms, il y en a plus de ceux qui ont été changés que de ceux qui sont demeurés jusqu’à nous.

CHAPITRE XII.

DU PROGRÈS DE LA CITÉ DE DIEU, A PARTIR D‘ABRAHAM.

Voyons maintenant le progrès de la Cité de Dieu, depuis le temps d’Abraham, où elle a commencé à paraître avec plus d’éclat et où les promesses que nous voyons aujourd’hui accomplies en Jésus-Christ sont plus claires et plus précises. Abraham, au rapport de l’Ecriture 1, naquit dans la Chaldée, qui dépendait de l’empire des Assyriens. Or, la superstition et l’impiété régnaient déjà parmi ces peuples, comme parmi les autres nations. La seule maison de Tharé, père d’Abraham, conservait le culte du vrai Dieu et vraisemblablement aussi la langue hébraïque, quoique Jésus-Na’vé5 témoigne qu’Abraham même était d’abord idolâtre. De même que la seule maison de Noé demeura pendant le déluge pour réparer le genre humain, ainsi, dans ce déluge de superstitions qui inondaient l’univers, la seule maison de Tharé fut comme l’asile de la Cité de Dieu; et comme, après le dénombrement des généalogies jusqu’à Noé, l’Ecriture dit: " Voici la généalogie de Noé 3 ",

de même, après le dénombrement des générations de Sem, fils de Noé, jusqu’à Abraham, elle dit: " Voici la généalogie de Tharé. Tharé engendra Abram, Nachor et Aran. Aran engendra Lot, et mourut du vivant de son père Tharé, au lieu de sa naissance, au pays des Chaldéens, Abram et Nachor se marièrent. La femme d’Abram s’appelait Sarra, et celle de Nachor, Melca, fille d’Aran 4 ". Celui-ci eut aussi une autre fille nommée Jesca, que l’on croit être la même que Sarra, femme d’Abraham.

CHAPITRE XIII.

POURQUOI L’ÉCRITURE NE PARLE POINT DE NACHOR, QUAND SON PÈRE THARÉ PASSA DE CHALDÉE EN MÉSOPOTAMIE.

L’Ecriture raconte ensuite comment Tharé avec tous les siens laissa la Chaldée, vint en

1. Gen. XI, 28 .- 2. Josué, XXIV, 2 – 3. Gen. VI, 9 . 4. Ibid. XI, 27-29.

Mésopotamie et demeura à Charra; mais elle ne parle point de son fils Nachor, comme s’il ne l’avait pas emmené avec lui. Voici de quelle façon elle fait ce récit: "Tharé prit donc son fils Abram, Lot, fils de son fils Aran, et Sarra , sa belle-fille, femme de son fils Abram, et il les emmena de Chaldée en Chanaan, et il vint à Charra où il établit sa demeure ". Il n’est point ici question de Nachor ni de sa femme Melca. Lorsque plus tard Abraham envoya son serviteur chercher une femme à son fils Isaac, nous trouvons ceci: " Le serviteur prit dix chameaux du troupeau de son maître et beaucoup d’autres biens, et se dirigea vers la Mésopotamie, en la ville de Nachor 2 ". Par ce témoignage et plusieurs autres de l’histoire sacrée, il paraît que Nachor sortit de la Chaldée, aussi bien que son frère Abraham, et vint habiter avec lui en Mésopotamie. Pourquoi l’Ecriture ne parle-t-elle donc point de lui, lorsque Tharé passe avec sa famille en Mésopotainie, tandis qu’elle ne marque pas seulement qu’il y mena son fils Abraham, mais encore Sarra, sa belle-fille, et son petit-fils Lot? pourquoi, si ce n’est peut-être qu’il avait quitté la religion de son père et de son frère pour embrasser la superstition des Chaldéens, qu’il abandonna depuis, ou parce qu’il se repentit de son erreur, ou parce qu’il devint suspect aux habitants du pays et fut obligé d’en sortir, afin d’éviter leur persécution. En effet, dans le livre de Judith, quand Holopherne, ennemi des Israélites, demande quelle est cette nation et s’il lui faut faire la guerre, voici ce que lui dit Achior, général des Ammonites : " Seigneur, si vous vouiez avoir la bonté de m’entendre, je vous dirai ce qui en est de ce peuple qui demeure dans ces montagnes prochaines, et je ne vous dirai rien que de très-vrai. Il tire son origine des Chaldéens; et comme il abandonna la religion de ses pères pour adorer le Dieu du ciel, les Chaldéens le chassèrent, et il s’enfuit en Mésopotamie, où il demeura longtemps. Ensuite leur Dieu leur commanda d’en sortir, et de s’en aller en Chanaan, où ils s’établirent, etc. 3 " On voit clairement par là que la maison. de Tharé fut persécutée par les Chaldéens, à cause de la religion et du culte du vrai Dieu.

1. Gen. XI, 31. — 2. Ibid. XXIV, 10. — 3. Judith, V, 5-9.

(342)

CHAPITRE XIV.

DES ANNÉES DE THARÉ, QUI MOURUT A CHARRA.

Or, après la mort de Tharé, qui vécut, dit-on, deux cent cinq ans en Mésopotamie, l’Ecriture commence à parler des promesses que Dieu fit à Abraham; elle s’exprime ainsi:

" Tout le temps de la vie, de Tharé à Charra fut de deux cent cinq ans, puis il mourut 1 ". Il ne faut pas entendre ce passage comme si Tharé avait passé tout ce temps à Charra; l’Ecriture dit seulement qu’il y finit sa vie, qui fut en tout de deux cent cinq ans : on ignorerait autrement combien il a vécu, puisque l’on ne voit point quel âge il avait quand il vint dans cette ville; et il serait absurde de s’imaginer que , dans une généalogie qui énonce si scrupuleusement le temps que chacun a vécu, il fût le seul oublié. Cette omission, il est vrai, a lieu pour quelques-uns; mais c’est qu’ils n’entrent point dans l’ordre de ceux qui composent la série de générations depuis Adam jusqu’à Noé, et depuis Noé jusqu’à Abraham : il n’est aucun de ces derniers dont l’Ecriture ne marque l’âge.

CHAPITRE XV.

DU TEMPS DE PROMISSION OU ABRAHAM SORTIT DE CHARRA, D’APRÈS L’ORDRE DE DIEU.

L’Ecriture, après avoir parlé de la mort de Tharé, père d’Abraham, ajoute: " Et Dieu dit à Abram: Sortez de votre pays, de votre parenté et de la maison de votre père 2 ". Il ne faut pas penser que cela soit arrivé dans l’ordre qu’elle rapporte ; cette opinion donnerait lieu à une difficulté insoluble.

En effet, à la suite de ce commandement de Dieu à Abraham, on lit dans la Genèse : " Abram sortit donc avec Lot pour obéir aux paroles de Dieu; et Abram avait soixante-quinze ans lorsqu’il sortit de Charra 3 " . Comment cela se peut-il, si la chose arriva après la mort de Tharé? Tharé avait soixante-dix ans quand il engendra Abraham; si l’on ajoute les soixante-quinze ans qu’avait Abraham lorsqu’il partit de Charra, on a cent quarante-cinq ans. Tharé avait donc :cet âge à l’époque où son fils quitta cette ville de Mésopotamie. Ce dernier n’en sortit donc pas après la mort de son père, qui vécut deux cent cinq ans : il faut entendre dès lors que

1. Gen. XI, 32. — 2. Gen. XI, 1. — 3. Ibid. 4.

c’est ici une récapitulation assez ordinaire dans l’Ecriture 1, qui, parlant auparavant des enfants de Noé, après avoir dit 2 qu’ils furent divisés en plusieurs langues et nations, ajoute:

" Toute la terre parlait un même langage 3". Comment étaient-ils divisés en plusieurs langues, si toute la terre ne parlait qu’un même langage, sinon parce que la Genèse reprend ce qu’elle avait déjà touché? Elle procède de même dans la circonstance qui nous occupe elle a parlé plus haut de la mort de Tharé 4, mais elle revient à la vocation d’Abraham, qui arriva du vivant de son père, et qu’elle avait omise pour ne point interrompre le fil de son discours. Ainsi, lorsque Abraham sortit de Charra, il avait soixante-quinze ans, et son père cent quarante-cinq 5. D’autres ont résolu autrement la question: selon eux, les soixante-quinze années de la vie d’Abraham doivent se compter du jour qu’il fut délivré du feu où il fut jeté par les Chaldéens pour ne vouloir pas adorer cet élément, et non du jour de sa naissance, comme n’ayant proprement commencé à naître qu’alors 6.

Mais saint Etienne dit, touchant la vocation d’Abraham, dans les Actes des Apôtres : "Le Dieu de gloire apparut à notre père Abraham lorsqu’il était en Mésopotamie, avant qu’il demeurât à Charra, et lui dit: Sortez de votre pays, et de votre parenté, et de la maison de votre père, et venez en la terre que je vous montrerai 7 ". Ces paroles de saint Etienne font voir que Dieu ne parla pas à Abraham après la mort de son père, qui mourut à Charra, où Abraham demeura avec lui, mais avant qu’il habitât cette ville, bien qu’il fût déjà en Mésopotamie. Il en résulte toujours qu’il était alors sorti de la Chaldée; et ainsi ce que saint Etienne ajoute: " Alors Abraham sortit du pays des Chaldéens et vint demeurer à Charra 8 ", ne montre pas ce qui arriva après que Dieu lui eut parlé (car il ne sortit pas de la Chaldée après cet avertissement du ciel, puisque saint Etienne dit qu’il le reçut dans la Mésopotamie), mais se rapporte à tout le temps qui se passa depuis qu’il en fut sorti et qu’il eut fixé son séjour à Charra. Ce qui suit le prouve encore: " Et

1. Saint Augustin en cite plusieurs exemples dans non livre De doctr. Christ., lib. III, n. 52-54.

2. Gen.,31.— 3. Ibid.XI, 1.— 4. Ibid.XI, 31.

5. Comp.- Quœst. in Gen., qu. 28.

6. Cette solution du problème est celle de saint Jérôme.

7. Act. VII, 2, 3. — 8. Ibid. 4.

(343)

après la mort de son père, dit le premier martyr, Dieu l’établit en cette terre que vos pères ont habitée et que vous habitez encore aujourd’hui ". Il ne dit pas qu’il sortit de Charra après la mort de son père, mais que Dieu l’établit dans la terre de Chanaan après que son père fut mort. Il faut dès lors entendre que Dieu parla à Abraham lorsqu’il était en Mésopotamie, avant de demeurer à Charra, où il vint dans la suite avec son père, conservant toujours en son coeur le commandement de Dieu, et qu’il en sortit la soixante-quinzième année de son âge et la cent quarante-cinquième de celui de son père. Saint Etienne place son établissement dans la terre de Chanaan, et non sa sortie de Charra, après la mort de son père, parce que son père était déjà mort, quand il acheta cette terre et commença à la posséder en propre. Ce que Dieu lui dit: " Sortez de votre pays, de votre parenté et de la maison de votre père ", bien qu’il fût déjà sorti de la Chaldée et qu’il demeurât en Mésopotamie, ce n’était pas un ordre d’en sortir de corps, car il l’avait déjà fait, mais d’y renoncer sans retour. Il est assez vraisemblable qu’Abraham sortit de Charra avec sa femme Sarra, et Lot, son neveu, pour obéir à l’ordre de Dieu, après que Nachor eut suivi son père.

CHAPITRE XVI.

DES PROMESSES QUE DIEU FIT A ABRAHAM.

Il faut parler maintenant des promesses que Dieu fit à Abraham et où apparaissent clairement les oracles de notre Dieu, c’est-à-dire du vrai Dieu, en faveur du peuple fidèle annoncé par les Prophètes. La première est conçue en ces termes : " Le Seigneur dit à Abraham : Sortez de votre pays, de votre parenté, et de la maison de votre père, et allez en la terre que je vous montrerai. Je vous établirai chef d’un grand peuple; je vous bénirai, et rendrai votre nom illustre en vertu de cette bénédiction. Je bénirai ceux qui vous béniront, et maudirai ceux qui vous maudiront, et toutes les nations de la terre seront bénies en vous 1 ". Il est à remarquer ici que deux choses sont promises à Abraham : l’une, que sa postérité possédera la terre de Chanaan, ce qui est exprimé par ces mots : " Allez en la terre que je vous

1.Gen. XII, 1 et seq.

montrerai, et je vous établirai chef d’un grand peuple "; et l’autre, beaucoup plus excellente et qu’on ne doit pas entendre d’une postérité charnelle, mais spirituelle, qui ne le rend pas seulement père du peuple d’Israël, mais de toutes les nations qui marchent sur les traces de sa foi. Or, celle-ci est renfermée dans ces paroles : " Toutes les nations de la terre seront bénies en vous ". Eusèbe pense que cette promesse fut faite à Abraham la soixante-quinzième année de son âge, comme s’il était sorti de Charra aussitôt qu’il l’eut reçue, et cette opinion a pour but de ne point contrarier la déclaration formelle de l’Ecriture qui dit qu’Abraham avait soixante-quinze ans quand il sortit de Charra 1; mais si la promesse en question fut faite cette année, Abraham demeurait donc déjà avec son père à Charra, attendu qu’il n’en eût pas pu sortir, s’il n’y eût été. Cela n’a rien de contraire à ce que dit saint Etienne : " Le Dieu de gloire apparut à notre père Abraham lorsqu’il était en Mésopotamie avant de demeurer à Charra 2 " ; il s’agit seulement de rapporter à la même année et la promesse de Dieu à Abraham qui précède son départ pour Charra et son séjour en cette ville et sa sortie du même lieu. Nous devons l’entendre ainsi, non-seulement parce qu’Eusèbe , dans sa Chronique, commence à compter depuis l’an de cette promesse et montre qu’il s’écoula quatre cent trente années jusqu’à la sortie d’Egypte, époque où la loi fut donnée, mais aussi parce que l’apôtre saint Paul 3 suppute de la même manière.

CHAPITRE XVII.

DES TROIS MONARCHIES QUI FLORISSAIENT DU TEMPS D’ABRAHAM, ET NOTAMMENT DE CELLE DES ASSYRIENS.

En ce temps-là, il y avait trois puissants empires où florissait merveilleusement la cité de la terre, c’est-à-dire l’assemblée des hommes qui vivent selon l’homme sous la domination des anges prévaricateurs, savoir : ceux des Sicyoniens, des Egyptiens et des Assyriens 4. Celui-ci était le plus grand et le plus puissant de tous; car Ninus, fils de Bélus, avait subjugué toute l’Asie, à la réserve des Indes. Par

1. Gen. XII, 4. — 2. Act. VII, 2. — 3. Galat. III, 17.

4. Dans tous ces développements historiques, saint Augustin suit la chronique d’Eusèbe.

(344)

l’Asie, je n’entends pas parler de celle 1 qui n’est maintenant qu’une province de la seconde partie de la terre (ou, selon d’autres, de la troisième), mais de cette troisième partie elle-même, le monde étant ordinairement partagé en trois grandes divisions, l’Asie, l’Europe et l’Afrique, qui ne forment pas au reste trois portions égales. L’Asie s’étend du midi par l’orient jusqu’au septentrion; au lieu que l’Europe ne s’étend que du septentrion à l’occident, et l’Afrique de l’occident au midi, de sorte qu’il semble que l’Europe et l’Afrique n’occupent ensemble qu’une partie de la terre et que l’Asie toute seule occupe l’autre. Mais on a fait deux parties de l’Europe et de l’Afrique, à cause qu’elles sont séparées l’une de l’autre par la mer Méditerranée. En effet, si l’on divisait tout le monde en deux parties seulement, l’orient et l’occident, l’Asie tiendrait l’une, et l’Europe et l’Afrique l’autre. Ainsi, des trois monarchies qui existaient alors , celle des Sicyoniens n’était pas sous les Assyriens, parce qu’elle était en Europe : mais comment l’Egypte ne leur était-elle pas soumise, puisqu’ils étaient maîtres de toute l’Asie, aux Indes près? C’est donc principalement dans l’Assyrie que florissait alors la cité de la terré, cité impie dont la capitale était Babylone, c’est-à-dire Confusion, nom qui lui convient parfaitement. Ninus en était roi et avait succédé à son père Bélus, qui avait tenu le sceptre soixante-cinq ans : lui-même régna cinquante-deux ans, et en avait déjà régné quarante-trois lorsqu’Abraham vint au monde, c’est-à-dire environ douze cents ans avant la fondation de Rome, qui fut comme la Babylone d’Occident.

CHAPITRE XVIII.

DE LA SECONDE APPARITION DE DIEU A ABRAHAM, À QUI IL PROMET LA TERRE DE CHANAAN POUR LUI ET SA POSTÉRITÉ.

Abraham sortit donc de Charra la soixante-quinzième année de son âge, et la cent quarante-cinquième de celui de son père, et passa avec Lot, son neveu, et sa femme Sarra, dans la terre de Chanaan jusqu’à Sichem, où il reçut encore un avertissement du ciel, que l’Ecriture rapporte ainsi : " Le Seigneur apparut à Abraham, et lui dit : Je donnerai

1. L’Asie Mineure, qu’on appelait quelquefois l’Asie tout court.

cette terre à votre postérité 1 ". Il ne lui est rien dit ici de cette postérité qui devait le rendre père de toutes les nations, mais seulement de celle qui le rendait père du peuple hébreu : c’est en effet ce peuple qui a possédé la terre de Chanaan.

CHAPITRE XIX.

DE LA PUDICITÉ DE SABRA, QUE DIEU PROTÉGE EN ÉGYPTE, OU ABRAHAM LA FAISAIT PASSER, NON POUR SA FEMME, MAIS POUR SA SOEUR.

Lorsque ensuite Abraham eut dressé un autel en cet endroit 2 et invoqué Dieu, il alla demeurer au désert, d’où, pressé de la faim, il passa en Egypte. Là il dit que Sarra était sa soeur, ce qui était vrai parce qu’elle était sa cousine germaine 3, de même que Lot, qui le touchait au même degré, est aussi appelé son frère. Il dissimula donc qu’elle était sa femme, mais il ne le nia pas, remettant à Dieu le soin de son honneur, et se gardant comme homme des insultes des hommes. S’il n’eût pris en cette rencontre toutes les précautions possibles, il aurait plutôt tenté Dieu que témoigné sa confiance en lui., Nous avons dit beaucoup de choses à ce sujet en répondant aux calomnies de Fauste le manichéen 4. Aussi arriva-t-il ce qu’Abraham s’était promis de Dieu, puisque Pharaon, roi d’Egypte, qui avait choisi Sarra pour épouse, frappé de plusieurs plaies, la rendit à son mari 5. Loin de nous la pensée que sa chasteté ait reçu aucun outrage de ce prince, tout portant à croire qu’il en fut détourné par ces fléaux du ciel.

CHAPITRE XX.

DE LA SÉPARATION D’ABRAHAM ET DE LOT, QUI EUT LIEU SANS ROMPRE LEUR UNION.

Lorsque Abraham fut retourné d’Egypte dans le lieu d’où il était sorti, Lot, son neveu, se sépara de lui sans rompre la bonne intelligence qui était entre eux, et se retira vers Sodome. Les richesses que tous deux avaient acquises et les fréquents démêlés de leurs bergers les déterminèrent à prendre ce parti, afin d’empêcher que les querelles des serviteurs ne vinssent à jeter la désunion parmi les maîtres. Abraham, voulant prévenir ce

1. Gen. XII, 7.— 2. Ibid. XII,7 et seq.

3. Voyez plus haut, livre XV, ch. 16.

4. Comp. Faust., lib. XXII, cap. 36. — 5. Gen. XII, 20.

(345)

malheur, dit à Lot: " Je vous prie, qu’il n’y ait point de différend entre vous et moi, ni entre vos bergers et les miens, puisque nous sommes frères. Toute cette contrée n’est-elle pas à nous? Je suis donc d’avis que nous nous séparions. Si vous allez à gauche, j’irai à droite; et si vous allez à droite, j’irai à gauche 1 ". Il se peut que la coutume reçue dans les partages, où l’aîné fait les lots et le cadet choisit de la son origine.

CHAPITRE XXI.

DE LA TROISIÈME APPARITION DE DIEU A ABBAHAM, OU IL LUI RÉITÈRE LA PROMESSE DE LA TERRE DE CHANAAN POUR LUI ET SES DESCENDANTS A PERPÉTUITÉ.

Après qu’Abraham et Lot se furent ainsi séparés et que l’un se fut fixé dans la terre de Chanaan et l’autre à Sodome, Dieu apparut à Abraham pour la troisième fois, et lui dit:

" Regardez de tous côtés, autant que votre vue peut s’étendre vers les quatre points du monde ; je vous donnerai, à vous et à tous vos descendants jusqu’à la fin du siècle, toute cette terre que vous voyez, et je multiplierai votre postérité comme la poussière de la terre. Si quelqu’un peut compter les grains de poussière de la terre, il pourra aussi compter votre postérité. Levez-vous, et mesurez cette terre en long et en large, car je vous la donnerai 2". On ne voit pas bien si, dans cette promesse, est comprise celle qui a rendu Abraham père de toutes les nations; on peut néanmoins le conjecturer d’après ces paroles: " Je multiplierai votre postérité comme la poussière de la terre ", expression figurée que les Grecs appellent hyperbole et qui a lieu quand ce qu’on dit d’une ,chose la surpasse de beaucoup. Qui ne sait combien la poussière de la terre surpasse le nombre des hommes, quel qu’il p,uisse être, depuis Adam jusqu’à la fin du siècle, et à plus forte raison la postérité d’Abraham, soit la charnelle, soit la spirituelle? En effet, cette dernière postérité est peu de chose en comparaison de la multitude des méchants, et cependant, malgré sa petitesse, elle forme encore un nombre innombrable, d’où vient que l’Ecriture la désigne par la poussière de la terre. Mais elle n’est innombrable qu’aux hommes, et non à Dieu, qui sait même le compte de tous les grains de

1. Gen. XII, 8, 9. — 2. Ibid. 14-17.

poussière. Ainsi, comme l’hyperbole de l’Ecriture est mieux remplie par les deux postérités d’Abraham, on peut croire que cette promesse s’applique à l’une et à l’autre 1. Si j’ai dit que cela n’est pas très-clair, c’est que le seul peuple juif a tellement multiplié qu’il s’est presque répandu dans toutes les contrées du monde, de sorte qu’il suffit pour justifier l’hyperbole, outre qu’on ne peut pas nier que la terre dont il est question ne soit celle de Chanaan. Néanmoins, ces mots : " Je vous la donnerai, à vous et à vos descendants jusqu’à la fin du siècle ", peuvent en faire douter, si, par cette expression, jusqu’à la fin du siècle, on entend éternellement; mais si on les prend comme nous pour la fin de ce monde et le commencement de l’autre, il n’y a point de difficulté. Bien que les Juifs aient été chassés de Jérusalem, ils demeurent dans les autres villes de la terre de Chanaan et y demeureront jusqu’à la fin du monde; ajoutez à cela que, quand cette terre est habitée par des chrétiens, c’est la postérité d’Abraham qui l’habite.

CHAPITRE XXII.

ABRAHAM SAUVE LOT DES MAINS DES ENNEMIS ET EST BÉNI PAR MELCHISÉDECH.

Abraham, après avoir reçu cette promesse, alla demeurer en un autre endroit de cette contrée, près du chêne de Mambré, qui était en Hébron 2. Ensuite, les ennemis ayant ravagé le pays de Sodome et vaincu les habitants en bataille rangée, Abraham, accompagné de trois cent dix-huit des siens, alla au secours de Lot, que les vainqueurs avaient fait prisonnier, et le délivra de leurs mains après les avoir défaits, sans vouloir rien prendre des dépouilles que le roi de Sodome lui offrait. C’est en cette occasion qu’il fut béni par Melchisédech 3, prêtre du Dieu souverain, dont il est beaucoup parlé dans J’Epître aux Hébreux 4, que plusieurs disent être de saint Paul, ce dont quelques-uns ne tombent pas d’accord 5. On vit là pour la première fois le sacrifice que les chrétiens offrent aujourd’hui à Dieu par toute la terre, pour accomplir cette parole du Prophète à Jésus-Christ, qui ne s’était pas encore incarné : " Vous êtes prêtre

1. Comp. Cont. Faust., lib. XXII, cap. 89.

2. Gen. XIII, 18. — 3. Ibid. XIV, 1-20. — 4. Hébr. VII.

5. Marcion, Basilide et plusieurs autres hérétiques niaient l’authenticité de 1’Epître aux Hébreux.

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pour jamais selon l’ordre de Melchisédech 1 ".

Il ne dit pas selon l’ordre d’Aaron, lequel devait être aboli par la vérité dont ces ombres étaient la figure.

CHAPITRE XXIII.

DIEU PROMET A ABRAHAM QUE SA POSTÉRITÉ SERA AUSSI NOMBREUSE , QUE LES ÉTOILES, ET LA FOI D’ABRAHAM AUX PAROLES DE DIEU LE JUSTIFIE, QUOIQUE NON CIRCONCIS.

Dieu parla encore à Abraham dans une vision 2, et l’assura de sa protection et d’une ample récompense; et comme Abraham se plaignit à lui qu’il était déjà vieux, qu’il mourrait sans postérité, et qu’Eliézer, l’un de ses esclaves, serait son héritier, Dieu lui promit qu’il aurait un fils, et que sa postérité serait aussi nombreuse que les étoiles du ciel; par où il me semble que Dieu voulait spécialement désigner la postérité spirituelle d’Abraham. Que sont, en effet, les étoiles, pour le nombre, en comparaison de la poussière de la terre, à moins qu’on ne veuille dire qu’il y a ici cette ressemblance qu’on ne peut compter les étoiles et que l’on ne saurait même toutes les voir? On en découvre à la vérité d’autant plus qu’on a de meilleurs yeux; mais il résulte précisément de là qu’il en échappe toujours quelques-unes aux plus clairvoyants, sans parler de celles qui se lèvent et se couchent dans l’autre hémisphère. C’est donc une rêverie de s’imaginer qu’il y en a qui ont connu et mis par écrit le nombre des étoiles, comme on le dit d’Aratus 3 et d’Euxode 4; et l’Ecriture sainte suffit pour réfuter cette opinion. Au reste, c’est dans ce chapitre de la Genèse que se trouve la parole que l’Apôtre rappelle pour relever la grâce de Dieu : " Abraham crut Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice 5 " ; et il prouve par là que les Juifs ne devaient point se glorifier de leur circoncision, ni empêcher que les incirconcis ne fussent admis à la foi de Jésus-Christ, puisque, quand la foi d’Abraham lui fut imputée à justice, il n’était pas encore circoncis.

1. Ps. CIX, 5. — 2. Gen. XV, 1 et seq.

3. On sait qu’Aratus est l’auteur d’un poëme astronomique, souvent traduit du grec en latin, notamment par Cicéron. Il florissait vers l’an 280 avant J-C.

4. Eudoxe, de Cnide, contemporain de Platon, et son compagnon de voyage en Egypte, si l’on en croit la tradition. Il est cité par Aristote (Metaph., lib. XII, cap. 7) et par Cicéron (De divin., lib. II, cap. 42) comme un astronome de premier ordre.

5.Gen. XV, 6; Rom. IV, 3, et Galat. III, 6.

CHAPITRE XXIV.

CE QUE SIGNIFIE LE SACRIFICE QUE DIEU COMMANDA A ABRAHAM DE LUI OFFRIR, QUAND CE PATRIARCHE LE PRIA DE LUI DONNER QUELQUE SIGNE DE L’ACCOMPLISSEMENT DE SA PROMESSE,

Dans cette même vision, Dieu lui dit encore : " Je suis le Dieu qui vous ai tiré

du pays des Chaldéens, pour vous donner cette terre et vous en mettre en possession ". Sur quoi, Abraham lui ayant demandé comment il connaîtrait qu’il la devait posséder, Dieu lui répondit: " Prenez une génisse de trois ans, une chèvre et un bélier de même âge, avec une tourterelle et une colombe ". Abraham prit tous ces animaux; et, après les avoir divisés en deux, mit ces moitiés vis-à-vis l’une de l’autre; mais il ne divisa point les oiseaux. Alors, comme il est écrit, les oiseaux descendirent sur ces corps qui étaient divisés, et Abraham s’assit auprès d’eux. Sur le coucher du soleil il fut saisi d’une grande frayeur qui le couvrit de ténèbres épaisses, et il lui fut dit : " Sachez que votre postérité demeurera parmi des étrangers qui la persécuteront et la réduiront en servitude l’espace de quatre cents ans; mais je ferai justice de leurs oppresseurs, et elle sortira de leurs mains, chargée de dépouilles. Pour vous, vous vous en irez en paix avec vos pères, comblé d’une heureuse vieillesse, et vos descendants ne reviendront ici qu’à la quatrième génération, car les Amorrhéens n’ont pas encore comblé la mesure de leurs crimes ". Comme le soleil fut couché, une flamme s’éleva tout à coup et l’on vit une fournaise fumante et des brandons de feu qui passèrent au milieu des animaux divisés. Ce jour-là, Dieu fit alliance avec Abraham et lui dit : " Je donnerai cette terre à vos enfants, depuis le fleuve d’Egypte jusqu’au grand fleuve d’Euphrate; je leur donnerai les Cénéens, les Cénézéens, les Cedmonéens, les Céthéens, les Phéréséens, les Raphaïms, les Amorrhéens, les Chananéens, les Evéens, les Gergéséens et les Jébuséens 1 "

Voilà ce qui se passa dans cette vision; mais l’expliquer en détail nous mènerait trop loin et passerait toutes les bornes de cet ouvrage. Il suffira de dire ici qu’Abraham ne perdit

pas la foi dont l’Ecriture le loue, pour avoir

1. Gen. XV, 7-21

(347)

dit à Dieu: " Seigneur, comment connaîtrai-je que je dois posséder cette terre? " Il ne dit pas: Comment se pourra-t-il faire que je la possède? comme s’il doutait de la promesse de Dieu, mais : Comment connaîtrai-je que je dois la posséder? afin d’avoir quelque signe qui lui fit connaître la manière dont cela devait se passer : de même que la Vierge Marie n’entra en aucune défiance de ce que l’ange lui annonçait, quand elle dit: " Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point " d’homme 1? " Elle ne doutait point de la chose, mais elle s’informait de la manière 2. C’est pourquoi l’ange lui répondit : " Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre 3 ". Ici, de même, Dieu donna à Abraham le signe d’animaux immolés, comme la figure de ce qui devait arriver et dont il ne doutait pas. Par la génisse était signifié le peuple juif soumis au joug de la loi; par la chèvre, le même peuple pécheur, et par le bélier, le même encore régnant et dominant. Ces animaux ont trois ans, à cause des trois époques fort remarquables: depuis Adam jusqu’à Noé, depuis Noé jusqu’à Abraham, et depuis Abraham jusqu’à David, qui, le premier d’entre les Israélites, monta sur le trône par la volonté de Dieu après la réprobation de Saül, dernière époque durant laquelle ce peuple prit ses plus grands accroissements. Que cela figuré ce que je dis, ou toute autre chose, au moins ne douté-je point que les hommes spirituels ne soient désignés par la tourterelle et par la colombe; d’où vient qu’il est dit qu’Abraham ne divisa point les oiseaux. En effet, les charnels sont divisés entre eux, mais non les spirituels, soit qu’ils se retirent du commerce des hommes, comme la tourterelle, soit qu’ils vivent avec eux, comme la colombe. Quoi qu’il en soit, l’un comme l’autre de ces deux oiseaux est simple et innocent; et ils étaient un signe que, même dans ce peuple juif, à qui cette terre devait être donnée, il y aurait des enfants de promission et des héritiers du royaume et de la félicité éternelle. Pour les oiseaux qui descendirent sur ces corps divisés, ils figurent les malins esprits, habitants de l’air et toujours empressés de se repaître de la division des hommes charnels.

1. Luc, I, 34.

2. Comp. saint Ambroise, De Abrah. patr., lib. II, cap. 8.

3. Luc, I, 35.

Abraham, venant s’asseoir auprès d’eux, signifie que, même au milieu de ces divisions des hommes charnels, il y aura toujours quelques vrais fidèles jusqu’à la fin du monde. Par la frayeur dont Abraham fut saisi vers le coucher du soleil, entendez que, vers la fin du monde, il s’élèvera une cruelle persécution contre les fidèles, selon cette parole de Notre-Seigneur dans l’Evangile : " La persécution sera si grande alors, qu’il n’y en a jamais eu de pareille 1 "

Quant à ces paroles de Dieu à Abraham: " Sachez que votre postérité demeurera parmi des étrangers qui la persécuteront et la tiendront captive l’espace de quatre cents ans ", cela s’entend sans difficulté du peuple juif qui devait être captif en Egypte. Ce n’est pas néanmoins que sa captivité ait duré quatre cents ans, mais elle devait arriver dans cet espace de temps; de même que l’Ecriture dit de Tharé, père d’Abraham, que tout le temps de sa vie à Charra fut de deux cent cinq ans 2, non qu’il ait passé toute sa vie en ce lieu, mais parce qu’il y acheva le reste de ses jours. Au reste, l’Ecriture dit quatre cents ans pour faire un compte rond, car il y en a un peu plus, soit qu’on les prenne du temps que cette promesse fut faite à Abraham, ou du temps de la naissance d’Isaac. Ainsi que nous l’avons déjà dit, depuis la soixante-quinzième année de la vie d’Abraham que la première promesse lui fut faite, jusqu’à la sortie d’Egypte, on compte quatre cent trente ans, dont l’Apôtre parle ainsi: " Ce que je veux dire, c’est que Dieu ayant contracté une alliance avec Abraham, la loi, qui n’a été donnée que quatre cents ans après, ne l’a pu rendre nulle, ni anéantir la promesse faite à ce patriarche 3 ". L’Ecriture a donc fort bien pu appeler ici quatre cents ans ces quatre cent trente ans; outre que depuis la première promesse faite à Abraham jusqu’à celle-ci, cinq années s’étaient déjà écoulées, et vingt-cinq jusqu’à la naissance d’Isaac 4 .

Ce qu’elle ajoute que le soleil étant déjà couché, une flamme s’éleva tout d’un coup, et que l’on vit une fournaise fumante et des brandons de feu qui passèrent au milieu des animaux divisés, cela signifie qu’à la fin du monde les charnels seront jugés par le feu. De même, en effet, que la persécution de la

1. Matth. XXIV, 21. — 2. Gen. XI, 32. — 3. Galat. III, 17.

2. Comp. saint Augustin, Quœst. in Exod., qu. 47.

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Cité de Dieu, qui sera la plus grande de toutes sous l’Antéchrist, est marquée par cette frayeur extraordinaire qui saisit Abraham sur le coucher du soleil, symbole de la fin du monde, ainsi ce feu, qui parut après que le soleil fut couché, marque le jour du jugement qui séparera les hommes charnels que le feu doit sauver, de ceux qui sont destinés à être damnés dans ce feu. Enfin, l’alliance de Dieu avec Abraham, signifie proprement la terre de Chanaan, où onze nations 1 sont nommées depuis le fleuve d’Egypte jusqu’au grand fleuve d’Euphrate. Or, par le fleuve d’Egypte, il ne faut pas entendre le Nil, mais un petit fleuve qui la sépare de la Palestine et passe à Rhinocorure 2.

CHAPITRE XXV.

D’AGAR, SERVANTE DE SARRA, QUE SARRA DONNA POUR CONCUBINE A SON MARI.

Viennent ensuite les enfants d’Abraham, l’un de la servante Agar, et l’autre de Sarra, la femme libre, dont nous avons déjà parlé au livre précédent 3. En ce qui touche les rapports d’Abraham avec Agar, on ne doit point les lui imputer à crime 4, puisqu’il ne se servit de cette concubine que pour en avoir des enfants, et non pour contenter sa passion, et plutôt pour obéir à sa femme que dans l’intention de l’outrager. Elle-même crut en quelque façon se consoler de sa stérilité en s’appropriant la fécondité de sa servante, et en usant du droit qu’elle avait en cela sur son mari, selon cette parole de l’Apôtre : " Le mari n’est point maître de son corps, mais sa femme ". Il n’y a ici aucune intempérance, aucune débauche. La femme donne sa servante à son mari pour en avoir des enfants, le mari la reçoit avec la même intention; ni l’un ni l’autre ne recherche le déréglement de la volupté, ils ne songent tous deux qu’au fruit de la nature. Aussi, quand la servante devenue enceinte commença à s’enorgueillir et à mépriser sa maîtresse, comme Sarra, par une défiance de femme, imputait l’orgueil d’Agar à son mari, Abraham fit bien voir de

1. Onze, suivant les Septante; car la Vulgate et le texte hébreu nomment dix nations seulement.

2. Rhinocorure, ou Rhinocolure, ville située sur les confins de l’Egypte et de l’Arabie. Voyez Diodore de Sicile (lib. II, cap. 62).

3. Au ch. 3.

4. Comme faisait Fauste le Manichéen. Voyez le Cont.. Faust., lib. II, cap. 30.

5. I Cor. VII, 4.

nouveau qu’il n’était pas l’esclave, mais le maître de son amour, qu’il avait gardé, en la personne d’Agar, la foi qu’il devait à Sarra, qu’il n’avait connu la servante que pour obéir à l’épouse, qu’il avait reçu d’elle Agar, mais qu’il ne l’avait pas demandée, qu’il s’en était approché, mais qu’il ne s’y était pas attaché, qu’il avait engendré, mais qu’il n’avait point aimé. Il dit en effet à Sarra : " Votre servante est en votre pouvoir, faites-en ce qu’il vous plaira 1 ". Homme admirable, qui use des femmes comme un homme en doit user, de la sienne avec tempérance, de sa servante avec docilité, et chastement de l’une et de l’autre !

CHAPITRE XXVI.

DIEU PROMET A ABRAHAM, DÉJA VIEUX, UN FILS DE SA FEMME SARRA, QUI ÉTAIT STÉRILE; IL LUI ANNONCE QU’IL SERA LE PÈRE DES NATIONS, ET CONFIRME SA PROMESSE PAR LA CIRCONCISION.

Lorsque dans la suite Ismaël fut né d’Agar, Abraham pouvait croire que cette naissance accomplissait ce qui lui avait été promis dans le temps où, pour le faire renoncer au dessein qu’il avait d’adopter son serviteur, Dieu lui dit : " Celui-ci ne sera pas votre héritier, mais un autre qui sortira de vous 2 ". De peur donc qu’il ne crût que cette promesse fût accomplie dans le fils de sa servante, " comme Abraham était déjà âgé de quatre-vingt-dix-

neuf ans, Dieu lui apparut et lui dit : Je suis Dieu, travaillez à me plaire, et menez une vie sans reproche, et je ferai alliance avec vous, et je vous comblerai de tous les biens. Alors Abram se prosterna par terre, et Dieu ajouta: C’est moi, je ferai alliance avec vous, et vous serez le père d’une grande multitude de nations. Vous ne vous appellerez plus Abram, mais Abraham, parce que je vous ai fait le père de plusieurs nations. Je vous rendrai extrêmement puissant, et vous établirai sur un grand nombre de peuples et des rois sortiront de vous. Je

ferai alliance avec vous, et après vous avec vos descendants; et cette alliance sera éternelle, afin que je sois votre Dieu et celui de toute votre postérité. Je donnerai à vous et à vos descendants cette terre où vous êtes maintenant étranger, toute la terre de Chanaan, pour la posséder à jamais, et je serai leur Dieu. Dieu dit encore à Abraham : Pour

1. Gen. XVI, 6. — 2. Gen. XV, 4.

(349)

vous, vous aurez soin de garder mon alliance, et votre postérité après vous. Or, voici l’alliance que je désire que vous et vos enfants observiez soigneusement. Tout mâle parmi vous sera circoncis; cette circoncision se fera en la chair de votre prépuce, et sera la marque de l’alliance qui est entre vous et moi. Tous les enfants mâles qui naîtront de vous seront circoncis au bout de huit jours. Vous circoncirez aussi les esclaves, tant ceux qui naîtront chez vous que les autres que vous achèterez des étrangers. Et cette circoncision sera une marque de l’alliance éternelle que j’ai contractée avec vous. Tout mâle qui ne la recevra pas le huitième jour sera exterminé comme un infracteur de mon alliance. Dieu dit encore à Abraham : Votre femme ne s’appellera plus Sara, mais Sarra : je la bénirai et vous donnerai d’elle un fils que je bénirai aussi, et qui sera père de plusieurs nations, et des rois sortiront de lui. Là-dessus, Abraham se prosterna en terre, en souriant et disant en lui-même : J’aurai donc un fils à cent

ans, et Sarra accouchera à quatre-vingt-dix?Conservez seulement en vie, dit-il à Dieu, mon fils Ismaël! Et Dieu lui dit: Oui, votre femme Sarra vous donnera un fils que vous nommerez Isaac. Je ferai une alliance éternelle avec lui, et je serai son Dieu et le Dieu de sa postérité. Pour Ismaël, j’ai exaucé votre prière; je l’ai béni et je le rendrai extrêmement puissant. Il sera le père de douze nations , et je l’établirai chef d’un grand peuple. Mais je contracterai alliance avec Isaac, dont votre femme Sarra accouchera l’année qui va venir 1 ".

On voit ici des promesses plus expresses de la vocation des Gentils en Isaac, en ce fils de promission, qui est un fruit de la grâce et non de la nature 2, puisqu’il est promis à une femme vieille et stérile. Bien que Dieu concoure aussi aux productions qui se font selon les lois ordinaires de la nature, toutefois, lorsque sa main puissante en répare les défaillances, sa grâce paraît avec beaucoup plus d’éclat. Et parce que cette vocation des Gentils ne devait pas tant arriver par la génération des enfants que par leur régénération, Dieu commanda la circoncision, lorsqu’il promit le fils de Sarra. S’il veut que tous soient circoncis,

1. Gen. XVII, 1-21

2. Voyez l’Epître aux Galates, IV, 11-31.

tant libres qu’esclaves, c’est afin de signifier que cette grâce est pour tout le monde. Que figure, en effet la circoncision, sinon la nature renouvelée et dépouillée de sa vieillesse 1? Le huitième jour représente-t-il autre chose que Jésus-Christ, qui ressuscita à la fin de la semaine, c’est-à-dire après le jour du sabbat 2 ? Les noms même du père et de la mère sont changés; tout respire la nouveauté, et l’Ancien Testament fait pressentir le Nouveau. Qu’est-ce, en effet, que le Nouveau Testament, sinon la manifestation de l’Ancien, et qu’est-ce que celui-ci, sinon la figure de l’autre? Le rire d’Abraham est un témoignage de joie et non de défiance. Ces mots qu’il dit en son coeur: " J’aurai donc un fils à cent ans, et Sarra accouchera à quatre-vingt-dix", ne sont pas non plus d’un homme qui doute, mais d’un homme qui admire. Quant à ces paroles de Dieu à Abraham : " Je donnerai à vous et à vos descendants cette terre où vous êtes maintenant étranger, toute cette terre de Chanaan, pour la posséder éternellement "; si l’on demande comment cela s’est accompli ou doit s’accomplir, attendu que la possession d’une chose, quelque longue qu’elle soit, ne peut pas durer toujours; il faut dire qu’éternel se prend en deux façons, ou pour une durée infinie, ou pour celle qui est bornée par la fin du monde.

CHAPITRE XXVII.

DE LA RÉPROBATION PORTÉE CONTRE TOUT ENFANT MALE QUI N’AVAIT POINT ÉTÉ CIRCONCIS LE HUITIÈME JOUR, COMME AYANT VIOLÉ L’ALLIANCE DE DIEU.

On peut encore demander comment il faut interpréter ceci: " Tout enfant mâle qui ne sera point circoncis le huitième jour sera " exterminé comme infracteur de mon alliance ". Ce n’est point l’enfant qui est coupable, puisque ce n’est pas lui qui a violé l’alliance de Dieu, mais bien les parents qui n’ont pas eu soin de le circoncire. On doit répondre à cela que les enfants même ont violé l’alliance de Dieu, non pas en leur propre personne, j mais en la personne de celui par qui tous les hommes ont péché 3. Aussi bien, il y a d’autres alliances que celles de l’Ancien et du Nouveau

1. Comp. saint Augustin, Cont Faust., lib. XVI, cap. 29.

2. Voyez le traité de saint Augustin : Du péché originel, n. 36.

3. Rom. V, 12.

(350)

Testament, La première alliance que Dieu fit avec l’homme est celle-ci: " Du jour où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez 1 "; ce qui a donné lieu à cette parole de l’Ecclésiastique : " Tout homme vieillira comme un vêtement ". Tel est l’arrêt porté dès l’origine du siècle : " Vous mourrez de mort 2 ". En effet, comment cette parole du Prophète : " J’ai regardé tous les pécheurs du monde comme des prévaricateurs 3", pourrait-elle s’accorder avec cette autre de saint Paul : " Où " il n’y a point de loi, il n’y a point de prévarication 4 ", si tous ceux qui pèchent n’étaient pas coupables de la violation de quelque loi? C’est pourquoi, si les enfants mêmes, comme la foi nous l’enseigne, naissent pécheurs, non pas proprement, mais originellement, d’où résulte la nécessité du baptême pour remettre leurs péchés, il faut croire aussi qu’ils sont prévaricateurs à l’égard de cette loi qui a été donnée dans le paradis terrestre, en sorte qu’il est également vrai de dire qu’où il n’y a point de loi, il n’y a point de prévarication, et que tous les pécheurs du monde sont des prévaricateurs. Ainsi, comme la circoncision était le signe de la régénération, c’est avec justice que le péché originel, qui a violé la première alliance de Dieu, perdait ces enfants, si la régénération ne les sauvait, Il faut donc entendre ainsi ces paroles de l’Ecriture : " Tout enfant mâle, etc. ", comme si elle disait: Quiconque ne sera point régénéré périra, parce qu’il a violé mon alliance lorsqu’il a péché en Adam avec tous les autres hommes. Si elle avait dit: Parce qu’il a violé cette alliance que je contracte avec vous, on ne pourrait l’entendre que de la circoncision; mais comme elle n’a point exprimé quelle alliance l’enfant a violée, il est permis de l’entendre de celle dont la violation peut se rapporter à lui par voie de solidarité. Si toutefois quelqu’un prétend que cela doit s’appliquer exclusivement à la circoncision, et que l’enfant qui n’a point été circoncis a violé en cela l’alliance, il faut qu’il cherche une manière raisonnable de dire qu’une personne a violé une alliance, quoique ce ne soit pas elle qui l’ait violée, mais d’autres qui l’ont violée en lui ; outre qu’il est injuste qu’un enfant, qui demeure incirconcis sans qu’il y ait de sa faute, soit réprouvé,

1. Gen. II, 17. – 2. Eccli. XIV, 18, sec. LXX. – 3. Ps. CXVIII, 119. – 4. Rom. IV, 15.

à moins qu’on ne remonte à un péché d’origine.

CHAPITRE XXVIII.

DU CHANGEMENT DE NOM D’ABRAHAM ET DE SARRA, LESQUELS N’ÉTAIENT POINT EN ÉTAT, CELLE-CI ACAUSE DE SA STÉRILITÉ, TOUS DEUX A CAUSE DE LEUR AGE, D’AVOIR DES ENFANTS, QUAND ILS EURENT ISAAC.

Lors donc qu’Abraham eut reçu de Dieu cette promesse: " Je vous ai rendu père de peuples nombreux, et je veux accroître votre puissance et vous élever sur les nations; et des rois sortiront de vous, et je vous donnerai de Sarra un fils que je bénirai, et il sera le père de plusieurs nations, et des rois sortiront de lui "; magnifique promesse que nous voyons maintenant accomplie en Jésus-Christ, Abraham et sa femme changèrent de nom, et l’Ecriture ne les appelle plus Abram ni Sara, mais Abraham et Sarra. Elle rend raison de ce changement de nom à l’égard d’Abraham: " Car, dit le Seigneur, je vous ai établi père de plusieurs nations". C’est le sens du mot Abraham; pour Abram, qui était son premier nom, il signifie illustre père. L’Ecriture ne rend point raison du changement de nom de Sarra, mais les traducteurs hébreux disent que Sara signifie ma princesse, et Sarra, vertu; d’où vient cette parole de l’épître aux Hébreux: " C’est aussi par la foi que Sarra reçut la vertu de concevoir 2 ". Or, ils étaient tous deux fort âgés, ainsi que l’Ecriture le témoigne, et Sarra, qui d’ailleurs était stérile, n’avait plus ses mois, de sorte que, n’eût-elle pas été stérile, elle eût été incapable de concevoir. Une femme, quoique âgée, si elle a encore ses mois, peut avoir des enfants, mais d’un jeune homme, et non d’un vieillard; et de même un vieillard peut en avoir d’une jeune femme, comme Abraham, après la mort de sa femme, en eut de Céthura, parce qu’il rencontra en elle la fleur de la jeunesse. C’est pourquoi l’Apôtre regarde comme un grand miracle 3 que le corps d’Abraham étant mort, il n’ait pas laissé d’engendrer. Entendez par là que son corps était impuissant pour toute femme arrivée à l’âge de Sarra. Car il n’était mort qu’à cet égard; autrement c’eût été un cadavre. Il y a une autre solution de cette difficulté : on dit qu’Abraham eut des enfants de Céthura, parce que Dieu lui conserva,

1. Gen. XVII, 5. — 2. Hébr. XI, 11. — 3. Rom. VI, 19.

(351)

après la mort de Sarra, le don de fécondité qu’il avait accordé : mais l’explication que j’ai suivie me semble meilleure; car s’il est vrai qu’à cette heure un vieillard de cent ans soit hors d’état d’engendrer, il n’en était pas de même alors que les hommes vivaient plus longtemps.

CHAPITRE XXIX.

DES TROIS ANGES QUI APPARURENT A ABRAHAM AU CHÊNE DE MAMBRÉ.

Dieu apparut encore à Abraham au chêne de Mambré dans la personne de trois hommes, qui indubitablement étaient des anges 1, quoique plusieurs estiment que l’un d’eux était Jésus-Christ, qui était visible, à les en croire, avant que de s’être revêtu d’une chair 2. Je tombe d’accord que Dieu, qui est invisible, incorporel et immuable par sa nature, est assez puissant pour se rendre visible aux yeux des hommes, sans aucun changement en son essence, non par soi-même, mais par le ministère de quelqu’une de ses créatures; mais s’ils prétendent que l’un de ces trois hommes était Jésus-Christ, parce qu’Abraham s’adressa à tous trois comme s’ils n’eussent été qu’un seul homme, ainsi que le rapporte l’Ecriture : " Il aperçut trois hommes auprès de lui, et aussitôt il courut au-devant d’eux, et dit: Seigneur, si j’ai trouvé grâce auprès de vous … 3 " cette présomption n’a rien de concluant; car la même Ecriture témoigne que deux de ces anges étaient déjà partis pour détruire Sodome, lorsqu’Abraham s’adressa au troisième et l’appela son Seigneur, le conjurant de ne vouloir pas confondre l’innocent avec le coupable et de pardonner à Sodome. En outre, lorsque Lot parle aux deux premiers anges, il le fait comme s’il ne parlait qu’à un seul. Après qu’il leur a dit: " Seigneur, venez, s’il vous plaît, dans la maison de votre serviteur 4 ", l’Ecriture ajoute : " Les anges le prirent par la main, lui, sa femme et ses deux filles, parce que Dieu lui faisait grâce. Et aussitôt qu’ils l’eurent tiré hors de la ville, ils lui dirent: Sauvez-vous, ne regardez point

1. Gen. XVIII, 1 seq.

2. C’est l’opinion de Tertulien (De carne Christi, cap. 7; Cont. Jud., cap. 9; et alibi), de saint Irénée (lib. III, cap. 6, et lib. IV, cap. 26) et de quelques autres Pères de l’Eglise. Saint Ambroise, au contraire (De Abrah., lib. I, cap. 5), a soutenu le même sentiment que saint Augustin défend ici et en d’autres écrits (De Trin., lib., II, n. 21; Cont. Maxim,, cap. 26, n. 5 et 6).

3.Gen. XVIII, 1-3. — Ibid. XIX, 2.

derrière vous, et ne demeurez point dans " toute cette contrée ; sauvez-vous dans la montagne, de peur que vous ne soyez enveloppé dans cette ruine. Et Lot leur dit: "Je vous prie, Seigneur, puisque votre serviteur a trouvé grâce auprès de vous, etc.1 "Ensuite le Seigneur lui répond aussi au singulier, par la bouche de ces deux anges en qui il était, et lui dit : " J’ai eu pitié de vous 2 " il est bien plus croyable qu’Abraham et Lot reconnurent le Seigneur en la personne de ses anges, et que c’est pour cela qu’ils lui adressèrent la parole. Au surplus, ils prenaient ces anges pour des hommes; ce qui fit qu’ils les reçurent comme tels et les traitèrent comme s’ils avaient besoin de nourriture; mais d’un autre côté, il paraissait en eux quelque chose de si extraordinaire que ceux qui exerçaient ce devoir d’hospitalité à leur égard ne pouvaient douter que Dieu ne fût présent en eux, comme il a coutume de l’être dans ses prophètes. De là vient qu’ils les appelaient quelquefois Seigneurs au pluriel en les regardant comme les ministres de Dieu, et d’autrefois Seigneur au singulier, en considérant Dieu même qui était en eux. Or, l’Ecriture témoigne que c’étaient des anges, et ne le témoigne pas seulement dans la Genèse, où cette histoire est rapportée, mais aussi dans l’épître aux Hébreux, où faisant l’éloge de l’hospitalité: " C’est, dit-elle, en pratiquant cette vertu que quelques-uns, sans le savoir, ont reçu chez eux des anges mêmes 3 ". Ce fut donc par ces trois hommes que Dieu, réitérant à Abraham la promesse d’un fils nommé Isaac qu’il devait avoir de Sarra, lui dit: " Il sera chef d’un grand peuple, et toutes les nations de la terre seront bénies en lui 4 ". Paroles qui contiennent une promesse pleine et courte du peuple d’Israël, selon la chair, et de toutes les nations, selon la foi.

CHAPITRE XXX.

DESTRUCTION DE SODOME; DÉLIVRANCE DE LOT; CONVOITISE INFRUCTUEUSE D’ABIMÉLECH POUR SARRA.

Lot étant sorti de Sodome après cette promesse, une pluie de feu tomba du ciel 5 et réduisit en cendre ces villes infâmes, où le débordement était si grand que l’amour contre

1. Gen. XIX, 16 et seq.- 2. Ibid. 21 .- 3. Hébr. XIII, 2 .- 4. Gen. XVIII, 18. – 5. Ibid. XIX, 24.

(352)

nature y était aussi commun que les autres actions autorisées par les lois 1. Ce châtiment effroyable fut une image du jugement dernier 2 . Pourquoi, en effet, ceux qui échappèrent de cette ruine reçurent-ils des anges l’ordre de ne point regarder derrière eux, sinon parce que, si nous voulons éviter la rigueur du jugement à venir, nous ne devons pas retourner par nos désirs aux habitudes du vieil homme dont nous nous sommes dépouillés par la grâce du baptême. Aussi la femme de Loi, ayant contrevenu à ce commandement, fut punie sur-le-champ, et son changement en statue de sel est un avertissement très-sensible donné aux fidèles pour qu’ils aient à se garantir d’un semblable malheur 3. Dans la suite, Abraham, à Gérara, employa, pour préserver sa femme, le même ) moyen dont il s’était servi en Egypte 4; en sorte qu’Abimélech, roi de ces pays, lui rendit Sarra sans l’avoir touchée. Et comme il blâmait Abraham de son stratagème, celui-ci, tout en avouant que la crainte l’avait obligé d’en user de la sorte, ajouta : " De plus, elle est vraiment ma soeur, car elle est fille de mon père, quoiqu’elle ne le soit pas de ma mère 5 ". En effet, Sarra, du côté de son père, était soeur d’Abraham et une de ses plus proches parentes ; et elle était si belle que même à cet âge, elle pouvait inspirer de l’amour.

CHAPITRE XXXI.

DE LA NAISSANCE D’ISAAC, DONT LE NOM EXPRIME LA JOIE ÉPROUVÉE PAR SES PARENTS.

Après cela, un fils naquit à Abraham6 de sa femme Sarra, selon la promesse de Dieu, et il le nomma Isaac, nom qui signifie rire, car le père avait ri quand un fils lui fut promis, témoignant par là sa joie et son contentement, et la mère avait ri aussi quand la promesse lui fut réitérée par les trois anges, quoique ce rire fût mêlé de doute, comme l’auge le lui reprocha 7. Mais ce doute fut ensuite dissipé par l’ange. Voilà d’où Isaac prit son nom. Sarra montre bien que ce rire n’était pas un rire de moquerie, mais de joie, lorsqu’elle dit, à la naissance d’Isaac " Dieu m’a fait rire, car quiconque saura ceci se réjouira avec moi 8 ". Peu de temps après, la servante

1. Voyez plus haut, livre XIV, ch. 18.

2. Voyez l’Epître de saint Jude, v. 7. Comp. II Pierre, II, 6.

3. Luc, XVII, 32, 33.— 4. Gen. XX, 2. — 5. Ibid. XX, 12. — 6. Gen. XXI, 2. — 7.Ibid. XVIII, 12. — 8. Ibid. XXI, 6.

fut chassée de la maison avec son fils; et l’Apôtre voit ici une figure des deux Testaments, où Sarra représente la Jérusalem céleste, c’est-à-dire la Cité de Dieu 1.

CHAPITRE XXXII.

OBÉISSANCE ET FOI D’ABRAHAM ÉPROUVÉES PAR LE SACRIFICE DE SON FILS; MORT DE SARRA.

Cependant Dieu tenta Abraham 2 en lui commandant de lui sacrifier son cher fils Isaac, afin d’éprouver son obéissance et de la faire connaître à toute la postérité. Car il ne faut pas répudier toute tentation, mais au contraire on doit se réjouir de celle qui sert d’épreuve à la vertu 3. En effet, l’homme, le plus souvent, ne se connaît pas lui-même sans ces sortes d’épreuves ; mais s’il reconnaît en elles la main puissante de Dieu qui l’assiste, c’est alors qu’il est véritablement pieux, et qu’au lieu de s’enfler d’une vaine gloire, il’ est solidement affermi dans la vertu par, la grâce. Abraham savait fort bien que Dieu ne se plaît point à des victimes humaines; mais quand il commande, il est question d’obéir et non de raisonner. Abraham crut donc que Dieu était assez puissant pour ressusciter son fils, et on doit le louer de cette foi. En effet, quand il hésitait à chasser de sa maison sa servante et son fils, sur les vives sollicitations de Sarra, Dieu lui dit " C’est d’Isaac que sortira votre postérité 4 ". Cependant il ajouta tout de suite : " Je ne laisserai pas d’établir sur une puissante nation le fils de cette servante, parce que c’est votre postérité ". Comment Dieu peut-il assurer que c’est d’Isaac que sortira la postérité d’Abraham, tandis qu’il semble en dire autant d’Ismaël? L’Apôtre résout cette difficulté, quand, expliquant ces paroles : " C’est d’Isaac que sortira votre postérité ", il dit : " Cela signifie que ceux qui sont enfants d’Abraham selon la chair ne sont pas pour cela enfants de Dieu; mais qu’il n’y a de vrais enfants d’Abraham que a ceux qui sont enfants de la promesse 5 ". Dès lors, pour que les enfants de la promesse soient la postérité d’Abraham, il faut qu’ils sortent d’Isaac, c’est-à-dire qu’ils soient réunis

1. Galat. IV,26. .— 2. Gen. XXII, 1.

2. Comp. saint Augustin, Quœst. in Gen., qu. 37, et in Exod., qu. 18.Saint Ambroise avait dit à la même occasion et dans le même sens (De Abr., lib. I, cap. 8) : " Autres sont les tentations de Dieu, autres celles du diable le diable, nous tente pour nous perdre, Dieu pour nous sauver ".

4. Gen. XXI, 12. — 5. Rom, IX, 8.

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en Jésus-Christ par la grâce qui les appelle. Ce saint patriarche, fortifié par la foi de cette promesse, et persuadé qu’elle devait être accomplie par celui que Dieu lui commandait d’égorger, ne douta point que Dieu ne pût lui rendre celui qu’il lui avait donné contre son espérance. Ainsi l’entend et l’explique l’auteur de l’Epître aux Hébreux : " C’est par la foi, dit-il, qu’Abraham fit éclater son obéissance, lorsqu’il fut tenté au sujet d’Isaac; car il offrit à Dieu son fils unique, malgré toutes les promesses qui lui avaient été faites, et quoique Dieu lui eût dit : C’est d’Isaac que sortira votre véritable postérité. Mais il pensait en lui-même que Dieu pourrait bien le ressusciter après sa mort ". Et l’Apôtre ajoute : " Voilà pourquoi Dieu l’a proposé en figure 1 ". Or, quelle est cette figure, sinon celle de la victime sainte dont parle le même Apôtre, quand il dit: " Dieu n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré à la mort pour nous tous 2 ? " Aussi Isaac porta lui-même le bois du sacrifice dont il devait être la victime, comme Notre-Seigneur porta sa croix. Enfin, puisque Dieu a empêché Abraham de mettre la main sur Isaac, qui n’était pas destiné à mourir, que veut tire ce bélier, dont le sang symbolique accomplit le sacrifice, et qui était retenu par les cornes aux épines du buisson? Que représente-t-il, si ce n’est Jésus-Christ couronné d’épines par les Juifs avant que d’être immolé?

Mais écoutons plutôt la voix de Dieu par la bouche de l’ange : " Abraham, dit l’Ecriture, étendit la main pour prendre son glaive et égorger son fils. Mais l’ange du Seigneur lui cria du haut du ciel: Abraham ? A quoi il répondit: Que vous plaît-il? — Ne mettez point la main Sur votre fils, lui dit l’ange, et ne lui faites point de mal; car je connais maintenant que vous craignez votre Dieu, puisque vous n’avez pas épargné votre fils bien-aimé pour l’amour de moi 3 " . " Je connais maintenant " , dit Dieu, c’est-à-dire j’ai fait connaître; car Dieu ne l’avait pas ignoré. Lorsque ensuite Abraham eut immolé le bélier au lieu de son fils Isaac, l’Ecriture dit : " Il appela ce lieu le Seigneur a vu, et c’est pourquoi nous disons aujourd’hui : Le Seigneur est apparu sur la montagne " . De même que Dieu dit : Je connais maintenant, pour dire : J’ai fait maintenant connaître, ainsi Abraham

1. Héb. XI, 17-19. — 2. Rom. VIII, 32. —. 3. Gen. XXII, 10-17.

dit: Le Seigneur a vu, pour dire: Le Seigneur est apparu ou s’est fait voir. " Et l’ange appela du ciel Abraham pour la seconde fois, et lui dit : J’ai juré par moi-même, dit le Seigneur, et pour prix de ce que vous venez de faire, n’ayant point épargné votre fils bien-aimé pour l’amour de moi, je vous comblerai de bénédictions, et je vous donnerai une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable de la mer. Vos enfants se rendront maîtres des villes de leurs ennemis; et toutes les nations de la terre seront bénies en votre postérité, parce que vous avez obéi à ma voix 1 ". C’est ainsi que Dieu confirma par serment la promesse de la vocation des Gentils , après qu’Abraham lui eut offert en holocauste ce bélier, qui était la figure de Jésus-Christ. Dieu le lui avait souvent promis, mais il n’en avait jamais fait serment, et qu’est-ce que le serment du vrai Dieu, du Dieu qui est la vérité même, sinon une confirmation de sa promesse et un reproche qu’il adresse aux incrédules?

Après cela, Sarra mourut âgée de cent vingt-sept ans 2, lorsque Abraham en avait cent trente-sept; il était en effet plus vieux qu’elle de dix ans, comme il le déclara lui-même, quand Dieu lui promit qu’elle lui donnerait un fils : " J’aurai donc, dit-il, un fils à cent ans, et Sarra accouchera à quatre-vingt-dix? " Abraham acheta un champ où il ensevelit sa femme. Ce fut alors, ainsi que le rapporte saint Etienne 3, qu’il fut établi dans cette contrée, parce qu’il commença à y posséder un héritage; ce qui arriva après la mort de son père, qui eut lieu environ deux ans auparavant.

CHAPITRE XXXIII.

ISAAC ÉPOUSE RÉBECCA, PETITE-FILLE DE NACHOR.

Ensuite Isaac, âgé de quarante ans, à l’époque où son père en avait cent quarante, trois ans après la mort de sa mère, épousa Rébecca, petite-fille de son oncle Nachor 4. Or, quand Abraham envoya son serviteur en Mésopotamie, il lui dit : " Mettez votre main sur ma cuisse, et me faites serment par le Seigneur et le Dieu du ciel et de la terre que vous ne choisirez pour femme à mon fils

1. Gen. XXII, 16 et seq.- 2. Ibid. XXIII, 1 .- 3. Act. VII, 4 .- 4. Gen. XXIV, 2, 3.

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aucune des filles des Chananéens 1 ". Qu’est. ce que cela signifie, sinon que le Seigneur elle Dieu du ciel et de la terre devait se revêtir d’une chair tirée des flancs de ce patriarche ? Sont-ce là de faibles marques de la vérité que nous voyons maintenant accomplie en Jésus-Christ?

CHAPITRE XXXIV.

CE QU’IL FAUT ENTENDRE PAR LE MARIAGE D’ABRAHAM AVEC CÉTHURA, APRÈS LA MORT DE SARRA.

Que signifie le mariage d’Ahraham avec Céthura 2 après la mort de Sarra 3 ? Nous sommes loin de penser qu’un si saint homme l’ait contracté par incontinence, surtout dans un âge si avancé. Avait-il encore besoin d’enfants, lui qui croyait fermement que Dieu lui en donnerait d’Isaac autant qu’il y a d’étoiles au ciel et de sable sur le rivage de la mer? Mais si Agar et Ismaël, selon la doctrine de l’Apôtre 4, sont la figure des hommes charnels de l’Ancien Testament, pourquoi Céthura et ses enfants ne seraient-ils pas de même la figure des hommes charnels qui pensent appartenir au Nouveau? Toutes deux sont appelées femmes et concubines d’Abraham, au lieu que Sarra n’est jamais appelée que sa femme. Quand Agar fut donnée à Abraham, l’Ecriture dit : " Sarra, femme d’Abraham, prit sa servante Agar dix ans après qu’Abraham fut entré dans la terre de Chanaan, et la donna pour femme à son mari 5 ". Quant à Céthura, qu’il épousa après la mort de Sarra, voici comment l’Ecriture en parle:

" Abraham épousa une autre femme nommée Céthura 6 ". Vous voyez que l’Ecriture les appelle toutes deux femmes; mais ensuite elle les nomme toutes deux concubines: "Abraham, dit-elle, donna tout son bien à son fils Isaac; et quant aux enfants de ses concubines, il leur fit quelques présents, et les éloigna de son vivant de son fils Isaac, en les envoyant vers les contrées d’Orient 7 ". Les enfants des concubines, c’est-à-dire les Juifs et les hérétiques, reçoivent donc quelques présents, mais ne partagent point le royaume promis , parce qu’il n’y a point d’autre héritier qu’Isaac, et que ce ne sont

1. Gen. I, 2.

2. Au témoignage de saint Jérôme, la tradition hébraïque identifiait Céthura avec Agar.

3. Gen. XXV, 1. — 4. Galat. IV, 24. — 5. Gen. XVI, 3. — 6. Ibid. XXV, 1 — 7. Ibid. 5.

pas les enfants de la chair qui sont fils d Dieu, mais les enfants de la promesse 1, Dieu dont se compose cette postérité de qui il a été dit : " Votre postérité sortira d’Isaac 2 ". Je n vois pas pourquoi I’Ecriture appellerait Céthura concubine, s’il n’y avait quelque mystère là-dessous. Quoi qu’il en soit, on ne peu pas justement reprocher ce mariage à ce patriarche. Que savons-nous si Dieu ne l’a point permis ainsi afin de confondre, par l’exemple d’un si saint homme, l’erreur de certain hérétiques 3 qui condamnent les seconde noces comme mauvaises? Abraham mourut 4 à l’âge de cent soixante et quinze ans; son fils en avait soixante et quinze, étant venu au monde la centième année de la vie de son père.

CHAPITRE XXXV.

DES DEUX JUMEAUX QUI SE BATTAIENT DANS LE VENTRE DE RÉBECCA.

Voyons maintenant le progrès de la Cité de Dieu dans les descendants d’Abraham Comme Isaac n’avait point encore d’enfants à l’âge de soixante ans, parce que sa femme était stérile, il en demanda à Dieu, qui l’exauçai mais dans le temps que sa femme était enceinte, les deux enfants qu’elle portait se battaient dans son sein. Les grandes douleurs qu’elle en ressentait lui firent consulter Dieu qui lui répondit: " Deux nations sont dans votre sein, et deux peuples sortiront de vos entrailles; l’un surmontera l’autre, et l’aîné sera soumis au cadet 5 ". L’apôtre saint Paul 6 tire de là un grand argument en faveur de la grâce, en ce que, avant que ni l’un ni l’autre ne fussent nés et n’eussent fait ni bien ni mal, le plus jeune fut choisi sans aucun mérite antérieur, et l’aîné réprouvé. Il est certain que, par rapport au péché originel, ils étaient également coupables, et que ni l’un ni l’autre n’avaient commis aucun péché qui leur fût propre; mais le dessein que je me suis proposé dans cet ouvrage ne me permet pas de m’étendre davantage sur ce point, outre que je l’ai fait amplement ailleurs 7. A l’égard de ces paroles: " L’aîné sera soumis

1. Rom. XX. 8. — 2. Gen. XXX, 12.

3. Ces hérétiques sont les cataphryges ou cataphrygiens, branche de la grande secte des gnostiques. Voyez saint Augustin, De haeres. ad Quodvultdeum, haer. 26.

4. Gen. XXV, 17. — 5. Ibid. XXV, 23. — 6. Rom. IX, 11.

7. Voyez les écrits de saint Augustin De peccato originali, De libero arbitrio et gratia, De correptione et gratia, De prœdestinatione sanctorum, etc.

au cadet ", presque tous nos interprètes l’expliquent du peuple juif, qui doit être assujéti au peuple chrétien; et dans le fait, bien qu’il semble que cela soit accompli dans les Iduméens issus de l’aîné (il avait deux noms, Esaü et Edom), parce qu’ils ont été assujétis aux Israëlites sortis du cadet néanmoins il est plus croyable que cette prophétie: " Un peuple surmontera l’autre, et l’aîné servira le cadet ", regardait quelque chose de plus grand; et quoi donc, sinon ce que nous voyons clairement s’accomplir dans les Juifs et dans les Chrétiens ?

CHAPITRE XXXVI.

DIEU BÉNIT ISAAC, EN CONSIDÉRATION DE SON PÈRE ABRAHAM.

Isaac reçut aussi la même promesse que Dieu avait si souvent faite à son père, et l’Ecriture en parle ainsi: " Il y eut une grande famine sur la terre, outre celle qui arriva du temps d’Ahraham; en sorte qu’Isaac se retira à Gérara, vers Abimélech, roi des Philistins. Là, le Seigneur lui apparut et lui dit: Ne descendez point en Egypte, mais demeurez dans la terre que je vous dirai; demeurez-y comme étranger, et je serai avec vous et vous bénirai; car je vous donnerai, ainsi qu’à votre postérité, toute cette contrée, et j’accomplirai le serment que j’ai fait à votre père Abraham. Je multiplierai votre postérité comme les étoiles du ciel, et lui donnerai cette terre-ci, et en elle seront bénies toutes les nations de la terre, parce qu’Abraham, votre père, a écouté ma voix et observé mes commandements 1 " Ce patriarche n’eut point d’antre femme que Rébecca, ni de concubine; mais il se contenta pour enfants de ses deux jumeaux. Il appréhenda aussi pour la beauté de sa femme, parce qu’il habitait parmi des étrangers, et, suivant l’exemple de son père, il l’appela sa soeur, car elle était sa proche parente du côté de son père et de sa mère. Ces étrangers, ayant su qu’elle était sa femme, ne lui causèrent toutefois aucun déplaisir. Faut-il maintenant le préférer à son père pour n’avoir eu qu’une seule femme? non, car la foi et l’obéissance d’Abraham étaient, tellement incomparables, que ce fut en sa considération que Dieu promit, au fils tout le bien qu’il lui devait faire.

1. Gen. XXVI, 1-5.

" Toutes les nations de la terre, dit-il, seront bénies en votre postérité, parce que votre père Abraham a écouté ma voix et observé mes commandements "; et dans une autre vision: " Je suis le Dieu de votre père Abraham, ne craignez point, car je suis avec vous et vous ai béni, et je multiplierai votre postérité à cause d’Abraham, votre père1 " ; paroles qui montrent bien qu’Abraham a été chaste dans les actions mêmes que certaines personnes, avides de chercher des exemples dans l’Ecriture pour justifier leurs désordres, veulent qu’il ait faites par volupté. Cela nous apprend aussi à ne pas comparer les hommes ensemble par quelques actions particulières, mais par toute la suite de leur vie. Il peut fort bien arriver qu’un homme l’emporte sur un autre en quelque point, et qu’il lui soit beaucoup intérieur peur tout le reste. Ainsi, quoique la continence soit préférable au mariage, toutefois un chrétien marié vaut mieux qu’un païen continent, et même celui-ci est d’autant plus digne de blâme qu’il demeure infidèle en même temps qu il est continent. Supposons deux hommes de bien: sans doute celui qui est plus fidèle et plus obéissant à Dieu vaut mieux, quoique marié, que celui qui est moins fidèle et moins soumis, encore qu’il garde le célibat ; mais toutes choses égales d’ailleurs, il est indubitable qu’on doit préférer l’homme continent à celuI qui est marié.

CHAPITRE XXXVII.

CE QUE FIGURAIENT PAR AVANCE ÉSAÜ ET JACOB.

Or, les deux fils d’Isaac, Esaü et Jacob, croissaient également en âge, et l’aîné vaincu par son intempérance, céda volontairement au plus jeune son droit d’aînesse pour un plat de lentilles 2. Nous apprenons de là que ce n’est pas la qualité des viandes, mais la gourmandise qui est blâmable. Isaac devient vieux et perd la vue par suite de son grand âge 3. Il veut bénir son aîné, et, sans le savoir, il bénit son cadet à la, place de l’autre, qui était velu, et auquel le cadet s’était substitué en ayant soin de se couvrir les mains et le cou d’une peau de chèvre, symbole des péchés d’autrui. Afin qu’on ne s’imaginât pas. que cet artifice de Jacob fût répréhensible et ne contînt aucun mystère , l’Ecriture a eu soin auparavant de nous avertir " qu’Esaü était

1.Gen. XXVI, 24. — 2. Ibid. XXV, 33, 34. — 3. Ibid. XXVII, 1.

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un homme farouche et grand chasseur, et que Jacob était un homme simple et qui demeurait au logis 1 ". Quelques interprètes, au lieu de simple, traduisent sans ruse. Mais qu’on entende sans ruse ou simple, ou encore sans artifice, en grec aplastos quelle peut être, en recevant cette bénédiction, la ruse de cet homme sans ruse, l’artifice de cet homme simple, la feinte de cet homme incapable de mentir, sinon un très-profond mystère de vérité? Cela ne paraît-il point dans la bénédiction même? " L’odeur qui sort de mon fils, dit Isaac, est semblable à l’odeur d’un champ émaillé de fleurs que le Seigneur a béni. Que Dieu fasse tomber la rosée du ciel sur vos terres et les rende fécondes en blé et en vin; que les nations vous obéissent, et que les princes vous adorent. Soyez le maître de votre frère, et que les enfants de votre père se prosternent devant vous. Celui qui vous bénira sera béni, et celui qui vous maudira sera maudit 2 ". La bénédiction de Jacob, c’est la prédication du nom de Jésus-Christ par toutes les nations. Elle se fait, elle s’accomplit en ce moment même. Isaac est la figure de la loi et des prophètes. Cette loi, ces prophéties, par la bouche des Juifs , bénissent Jésus-Christ sans le connaître, n’étant pas connues elles-mêmes par les Juifs. Le monde, comme un champ, est parfumé du nom de ce Sauveur. La parole de Dieu est la pluie et la rosée du ciel qui rendent ce champ fécond. Sa fécondité est la vocation des Gentils. Le blé et le vin dont il abonde, c’est la multitude des fidèles que le blé et le vin unissent dans le sacrement de son corps et de son sang. Les nations lui obéissent, et les princes l’adorent. Il est le maître de son frère, parce que son peuple commande aux Juifs. Les enfants de son père l’adorent, c’est-à-dire les enfants d’Abraham selon la foi, parce qu’il est lui-même fils d’Abraham selon la chair. Celui qui le maudira sera maudit, et celui qui le bénira sera béni. Ce Christ, qui est notre sauveur, est béni, je le répète, par la bouche des Juifs, dépositaires de la loi et des prophètes, bien qu’ils ne les comprennent pas et qu’ils attendent un autre Sauveur. Lorsque l’aîné demande à son père la bénédiction qu’il lui avait promise, Isaac s’étonne; et, après avoir vu qu’il avait béni l’un pour l’autre, il admire cet événement, et toutefois ne se plaint pas

1. Gen. XXV, 27. — 2. Ibid. XX, 27 et seq.

d’avoir été trompé: au contraire, éclairé sur ce grand mystère par une lumière intérieure, au lieu de se fâcher contre Jacob, il confirme la bénédiction qu’il lui a donnée. " Quel est, dit-il, celui qui m’a apporté de la venaison dont j’ai mangé avant que vous vinssiez ? Je l’ai béni et il demeurera béni 1 ". Qui n’attendrait ici la malédiction d’un homme en colère, si tout cela ne se passait plutôt par une inspiration d’en haut que selon la conduite ordinaire des hommes? O merveilles réellement arrivées, mais prophétiquement ; arrivées sur la terre, mais inspirées par le ciel; arrivées par l’entremise des hommes, mais conduites par la providence de Dieu ! A examiner toutes ces choses en détail, elles sont si fécondes en mystères, qu’il faudrait des volumes entiers pour les expliquer ; mais les bornes que je me suis prescrites dans cet ouvrage m’obligent à passer à d’autres considérations.

CHAPITRE XXXVIII.

DU VOYAGE DE JACOB EN MÉSOPOTAMIE POUR S’Y MARIER, DE LA VISION QU’IL EUT EN CHEMIN, ET DES QUATRE FEMMES QU’IL ÉPOUSA, BIEN QU’IL N’EN DEMANDÂT QU’UNE.

Jacob est envoyé par ses parents en Mésopotamie pour s’y marier. Voici ce que son père lui dit à son départ: "Ne vous mariez pas parmi les Chananéens; mais allez en Mésopotamie, chez Bathuel, père de votre mère, et épousez là quelqu’une des filles de Laban, frère de votre mère. Que mon Dieu vous bénisse, et vous rende puissant, afin que vous soyez père de, plusieurs peuples. Qu’il vous donne, et à votre postérité, la bénédiction de votre père Abraham, afin que vous possédiez la terre où vous êtes maintenant étranger et que Dieu a donnée à Abraham 2 ". Ici paraît clairement la division des deux branches de la postérité d’Isaac, celle de Jacob et celle d’Esaü. Lorsque Dieu dit à Abraham : " Votre postérité sortira d’Isaac ", il entendait parler nécessairement de celle qui devait composer la Cité de Dieu, et cette postérité d’Abraham fut dès cet instant séparée de celle qui sortit de lui par les enfants

d’Agar et de Céthura; mais il était encore douteux si cette bénédiction d’Isaac était pour ses deux enfants ou seulement pour l’un d’eux. Or, le doute disparaît maintenant dans cette

1. Gen. XXVII, 33. — 2. Gen. XXVIII, 1 et seq.

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bénédiction prophétique qu’Isaac donne à Jacob, lorsqu’il lui dit : " Vous serez le père de plusieurs peuples ; que Dieu vous donne la bénédiction de votre père Abraham ".

Pendant que Jacob allait en Mésopotamie, il reçut en songe l’oracle du ciel que l’Ecriture rapporte en ces termes: " Jacob, laissant le puits du serment, prit son chemin vers Charra, et, étant arrivé en un lieu où la nuit le surprit, il ramassa quelques pierres qu’il trouva là, et, après les avoir mises " sous sa tête, il s’endormit. Comme il dormait, il lui sembla voir une échelle dont l’un des bouts posait sur terre et l’autre touchait au ciel, et les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle. Dieu était appuyé dessus, et il lui dit : Je suis le Dieu d’Abraham, votre père, et le Dieu d’Isaac; ne craignez point. Je vous donnerai à vous et à votre postérité la terre où vous dormez, et le nombre de vos enfants égalera la poussière de la terre. Ils s’étendront depuis l’orient jusqu’à l’occident depuis le midi jusqu’au septentrion , et toutes les nations de la terre seront bénies en vous et en votre postérité. Je suis avec vous et vous garderai partout où vous irez, et je vous ramènerai en ce pays-ci, parce que je ne vous abandonnerai point que je n’aie accompli tout ce que je vous ai dit. Alors Jacob se réveilla, et dit: Le Seigneur est ici et je ne le savais pas. Et étant saisi de crainte : Que ce lieu, dit-il , est terrible! ce ne peut être que la maison de Dieu et la porte du ciel. Là-dessus il se leva, et prenant la pierre qu’il avait mise sous sa tête, il la dressa pour servir de monument, " et l’oignit d’huile par en haut, et nomma ce lieu la maison de Dieu 1 ." Ceci contient une prophétie; et il ne faut pas s’imaginer que Jacob versa de l’huile sur cette pierre à la façon des idolâtres, comme s’il en eût fait un Dieu, car il ne l’adora point, ni ne lui offrit point de sacrifice; mais comme le nom de Christ vient d’un mot grec qui signifie onction 2, ceci sans doute figure quelque grand mystère. Notre Sauveur lui-même semble expliquer le sens symbolique de cette échelle dans l’Evangile, lorsqu’après avoir dit de Nathanaël: " Voilà un véritable Israélite

1. Gen. XXVIII, 10-19.

2. Xrisma

en qui il n’y a point de ruse 1 ", pensant à la vision qu’avait eue Israël, qui est le même

que Jacob, il ajoute: " En vérité, en vérité, je vous dis que vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre sur le fils de l’homme 2 ".

Jacob continua donc son chemin en Mésopotamie, pour y choisir une femme. Or, l’Ecriture nous apprend pourquoi il en épousa quatre dont il eut douze fils et une fille, lui qui n’en avait épousé aucune par un désir illégitime. Il était venu pour prendre une seule épouse; mais comme on lui en supposa une autre à la place de celle qui lui était promise 3, il ne la voulut pas quitter, de peur qu’elle ne demeurât déshonorée; et comme en ce temps-là il était permis d’avoir plusieurs femmes pour accroître sa postérité, il prit encore la première à qui il avait déjà donné sa foi. Cependant, celle-ci étant stérile, elle lui donna sa servante pour en avoir des enfants; ce que son aînée fit aussi, quoique elle-même en eût déjà. Jacob n’en demanda qu’une, et il n’en connut plusieurs que pour en avoir des enfants, et à la prière de ses femmes, qui usaient en cela du pouvoir que les lois du mariage leur donnaient sur lui.

CHAPITRE XXXIX.

POURQUOI JACOB FUT APPELÉ ISRAËL.

Or, Jacob eut douze fils et une fille de quatre femmes. Ensuite, il vint en Egypte, à cause de son fils Joseph qui y avait été mené et y était devenu puissant, après avoir été vendu par la jalousie de ses frères. Jacob, comme je viens de le dire, s’appelait aussi Israël, d’où le peuple descendu de lui a pris son nom, et ce nom lui fut donné par l’ange qui lutta contre lui à son retour de Mésopotamie 4 et qui était la figure de Jésus-Christ. L’avantage qu’il voulut bien que Jacob remportât signifie le pouvoir que Jésus-Christ donna sur lui aux Juifs au temps de sa passion. Toutefois, il demanda la bénédiction de celui qu’il avait surmonté, et cette bénédiction fut l’imposition de ce nom même. Israël signifie voyant Dieu, ce qui marque la récompense de tous les saints à la fin du monde. L’ange le toucha à l’endroit le plus large de la caisse et le rendit boiteux. Ainsi le même Jacob fut béni et boiteux: béni

1. Jean, I, 47.- 2. Ibid. I, 51. – 3. Gen. XXIX, 23. – 4. Gen. XXXII, 28.

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en ceux du peuple juif qui ont cru en Jésus-Christ, et boiteux en ceux qui n’y ont pas cru, car l’endroit le plus large de la cuisse marque une postérité nombreuse. En effet, il y en a beaucoup plus parmi ses descendants en qui cette prophétie s’est accomplie : " Ils se sont égarés du droit chemin, et ont boité 1 ".

CHAPITRE XL.

COMMENT ON DOIT ENTENDRE QUE JACOB ENTRA, LUI SOIXANTE-QUINZIÈME, EN ÉGYPTE.

L’Ecriture dit 2 que soixante-quinze personnes entrèrent en Egypte avec Jacob, en l’y comprenant avec ses enfants; et dans ce nombre elle ne fait mention que de deux femmes, l’une fille, et l’autre petite-fille de ce patriarche. Mais à considérer la chose exactement, elle ne veut point dire que la maison de Jacob fût si grande le jour ni l’année qu’il y entra, puisqu’elle compte parmi ceux qui y entrèrent des arrière-petits-fils de Joseph, qui ne pouvaient pas être encore au monde. Jacob avait alors cent trente ans, et son fils Joseph trente-neuf. Or, il est certain que Joseph n’avait que trente ans, ou un peu plus, quand il se maria. Comment donc aurait-il pu en l’espace de neuf ans avoir des arrière-petits-fils? Quand Jacob entra en Egypte, Ephraïm et Manassé, enfants de Joseph, n’avaient pas encore neuf ans. Or, dans le dénombrement que l’Ecriture fait de ceux qui y entrèrent avec lui, elle parle de Machir, fils de Manassé et petit-fils de Joseph, et de Galaad, fils de Machir, c’est-à-dire arrière-petit-fils de Joseph. Elle parle aussi de Utalaam, fils d’Ephraïm, et de Edem, fils de Utalaam, c’est-à-dire d’un autre petit-fils et arrière-petit-fils de ce patriarche ‘. L’Ecriture donc, par l’entrée de Jacob en Egypte, n’entend pas parler du jour ni de l’année qu’il y entra, mais de tout le temps que vécut Joseph qui fut cause de cette entrée. Voici comment elle parle de Joseph : " Joseph demeura en Egypte avec ses frères et toute la maison de son père, et il vécut cent dix ans, et il vit les enfants d’Ephraïm jusqu’à la troisième génération 4 ", c’est-à-dire Edem , son arrière-petit-fils du côté d’Ephraïm. C’est là, en effet, ce que l’Ecriture appelle troisième génération. Puis elle ajoute: " Et les enfants de Machir, fils de Manassé,

1. Ps. XVII, 49. – 2. Gen. XLVI, 17. — 3. Gen. L, 22; Num. XXVI, 29 et seq. — 4. Gen. L, 22.

naquirent sur les genoux de Joseph ", c’est-à-dire Galaad, son arrière-petit-fils du côté de Manassé, dont l’Ecriture, suivant son usage, qui est aussi celui de la langue latine 1, parle comme s’il y en avait plusieurs, ainsi que de la fille unique de Jacob, qu’elle appelle les filles de Jacob. Il ne faut donc pas s’imaginer que ces enfants de Joseph fussent nés quand Jacob entra en Egypte, puisque l’Ecriture, pour relever la félicité de Joseph, dit qu’il les vit naître avant que de mourir; mais ce qui trompe ceux qui n’y regardent pas de si près, c’est que 1’Ecriture dit : " Voici les noms des " enfants d’Israël qui entrèrent en Egypte " avec Jacob, leur père 2 ". Elle ne parle donc de la sorte que parce qu’elle compte aussi toute la famille de Joseph, et qu’elle prend cette entrée pour toute la vie de ce patriarche, parce que c’est lui qui en fut cause.

CHAPITRE XLI.

BÉNÉDICTION DE JUDA.

Si donc, à cause du peuple chrétien, en qui la Cité de Dieu est étrangère ici-bas, nous

cherchons Jésus-Christ selon la chair dans la postérité d’Abraham, laissant les enfants des

concubines, Isaac se présente à nous; dans celle d’Isaac, laissant Esaü ou Edom, se présente Jacob ou Israël; dans celle d’Israël, les autres mis à part, se présente Juda, parce que

Jésus-Christ est né de la tribu de Juda. Voyons pour cette raison la bénédiction prophétique que Jacob lui donna lorsque, près de mourir, il bénit tous ses enfants: " Juda, dit-il, vos frères vous loueront; vous emmènerez vos ennemis captifs; les enfants de votre père vous adoreront. Juda est un jeune lion; vous vous êtes élevé, mon fils, comme un arbre qui pousse avec vigueur; vous vous êtes couché pour dormir comme un lion et comme un lionceau: qui le réveillera? Le sceptre ne sera point ôté de la maison de Juda, et les princes ne manqueront point jusqu’à ce que tout ce qui lui a été promis soit accompli. Il sera l’attente des nations, et il attachera son poulain et l’ânon de son ânesse au cep de la vigne. Il lavera sa robe dans le vin, et son vêtement dans le sang de la grappe de raisin. Ses yeux sont

1. Voyez Aulu-Gelle (Noct. att., lib. II, cap. 13) et le Digeste (lib. I, tit. 16, De verborum significatione, § 148).

2. Gen. XLVI, 8.

(359)

rouges de vin, et ses dents plus blanches que le lait 1 ". J’ai expliqué tout ceci contre Fauste le manichéen 2, et j’estime en avoir dit assez pour montrer la vérité de cette prophétie. La mort de Jésus-Christ y est prédite par le sommeil; et par le lion, le pouvoir qu’il avait de mourir ou de ne mourir pas. C’est ce pouvoir qu’il relève lui-même dans l’Evangile, quand il dit: " J’ai pouvoir de quitter mon âme, et j’ai pouvoir de la reprendre. Personne ne me la peut ôter; mais c’est de moi-même que je la quitte et que je la reprends 3 ". C’est ainsi que le lion a rugi et qu’il a accompli ce qu’il a dit. A cette même puissance encore se rapporte ce qui est dit de sa résurrection : " Qui le réveillera ? " c’est-à-dire que nul homme ne le peut que lui-même, qui a dit aussi de son corps: " Détruisez ce temple, et je le relèverai en trois jours 4 ". Le genre de sa mort, c’est-à-dire son élévation sur la croix, est compris en cette seule parole : " Vous vous êtes élevé ". Et ce que Jacob ajoute ensuite : " Vous vous êtes couché pour dormir ", l’Evangéliste l’explique lorsqu’il dit: "Et penchant la tête, il rendit l’esprit 5 " ; si l’on n’aime mieux l’entendre de son tombeau, où il s’est reposé et a dormi, et d’où aucun homme ne l’a ressuscité, comme les prophètes ou lui-même en ont ressuscité quelques-uns, mais d’où il est sorti tout seul comme d’un doux sommeil. Pour sa robe qu’il lave dans le vin, c’est-à-dire qu’il purifie de tout péché dans son sang, qu’est-ce autre chose que l’Eglise? Les baptisés savent quel est le sacrement de ce sang, d’où vient que l’Ecriture ajoute : " Et son vêtement dans le sang de la grappe. Ses yeux sont rouges de vin " . Qu’est-ce que cela signifie, sinon les personnes spirituelles enivrées de ce divin breuvage dont le Psalmiste dit : " Que votre breuvage qui enivre est excellent ! " — " Ses dents sont plus a blanches que le lait 6 " ; c’est ce lait que les petits boivent chez l’Apôtre 7, c’est-à-dire les paroles qui nourrissent ceux qui ne sont pas encore capables d’une viande solide. C’est donc en lui que résidaient les promesses faites à Juda, avant l’accomplissement desquelles les princes, c’est-à-dire les rois d’Israël, n’ont point manqué dans cette race. Lui seul

1. Gen. XLIX, 8 et seq.

2. Cont. Faust, lib. XII, cap. 42.

3. Jean, X, 18.— 4. Ibid. II, I9. – 5. Ibid. XIX, 30. — 6. Ps. XXII, 5. — 7. I Cor. III, 2.

était l’attente des nations, et ce que nous en voyons maintenant est plus clair que tout ce que nous en pouvons dire.

CHAPITRE XLII.

BÉNÉDICTION DES DEUX FILS DE JOSEPH PAR JACOB.

Or, comme les deux fils d’Isaac, Esaü et Jacob, ont été la figuré de deux peuplés, des Juifs et des Chrétiens, quoique selon la chair les Juifs ne soient pas issus d’Esaü, mais bien les Iduméens, pas plus que les Chrétiens ne le sont de Jacob, mais bien les Juifs, tout le sens de la figure se résume en ceci : " L’aîné sera soumis au cadet " ; il en est arrivé de même dans les deux fils de Joseph. L’aîné était la figure des Juifs, et le cadet celle des Chrétiens. Aussi Jacob, les bénissant, mit sa main droite sur le cadet qui était à sa gauche, et sa gauche sur l’aîné qui était à sa droite; et comme Joseph, leur père, fâché de cette méprise, voulut le faire changer, et lui montra l’aîné : " Je le sais bien, mon fils, répondit-il, je le sais bien. Celui-ci sera père d’un " peuple et deviendra très-puissant; mais son " cadet sera plus grand que lui, et de lui sortiront plusieurs nations 1 ". Voilà deux promesses clairement distinctes. " L’un , dit l’Ecriture, sera père d’un peuple, et l’autre de plusieurs nations ". N’est-il pas de la dernière évidence que ces deux promesses embrassent le peuple juif et tous les autres peuples de la terre qui devaient également sortir d’Abraham, le premier selon la chair, et le reste selon la foi?

CHAPITRE XLIII.

DES TEMPS DE MOÏSE, DE JÉSUS NAVÉ, DES JUGES ET DES ROIS JUSQU’À DAVID.

Après la mort de Jacob et de Joseph, le peuple juif se multiplia prodigieusement pendant les cent quarante-quatre années qui restèrent jusqu’à la sortie d’Egypte, quoique les Egyptiens, effrayés de leur nombre, leur fissent subir des persécutions si cruelles que, même à la fin, ils tuèrent tous les enfants mâles qui venaient au monde. Alors 2 Moïse, choisi de Dieu pour exécuter de grandes

1. Gen. XLVIII, 19. —. 2. Exod. II, 5.

(360)

choses, fut dérobé à la fureur de ces meurtriers et porté dans la maison royale, où il fut nourri et adopté par la fille de Pharaon, nom qui était commun à tous les rois d’Egypte. Là il devint assez puissant pour affranchir ce peuple de la captivité où il gémissait depuis si longtemps, ou, pour mieux dire, Dieu, conformément à la promesse qu’il avait faite à Abraham, se servit du ministère de Moïse pour délivrer les Hébreux. Obligé d’abord de s’enfuir en Madian 1 pour avoir tué un Egyptien qui outrageait un Juif, revenu ensuite par un ordre exprès du ciel, il surmonta les mages de Pharaon 2 par la puissance de l’esprit de Dieu. Après ces prodiges, comme les Egyptiens refusaient encore de laisser sortir le peuple de Dieu, il les frappa de ces dix plaies si fameuses : l’eau changée en sang, les grenouilles, les moucherons, les mouches canines, la mort des bestiaux, les ulcères, la grêle, les sauterelles, les ténèbres et la mort de leurs aînés. Enfin, les Egyptiens, vaincus par tant de misères, furent, pour dernier malheur, engloutis sous les flots, tandis qu’ils poursuivaient les Juifs, après leur avoir permis de s’en aller. La mer, qui s’était ouverte pour donner passage aux Hébreux, submergea leurs ennemis par le retour de ses ondes. Depuis, ce peuple passa quarante ans dans le désert sous la conduite de Moïse, et c’est là que fut fait le tabernacle du témoignage, dans lequel Dieu était adoré par des sacrifices, figures des choses à venir. La loi y fut aussi donnée sur la montagne au milieu des foudres, des tempêtes et de voix éclatantes qui attestaient la présence de la divinité. Ceci arriva aussitôt que le peuple fut sorti d’Egypte et entré dans le désert, cinquante jours après la pâque et l’immolation de l’agneau, qui était si véritablement la figure de Jésus-Christ immolé sur la croix et passant de ce monde à son père (car Pâque en hébreu signifie passage 3), que lorsque le Nouveau Testament fut établi par le sacrifice de Jésus-Christ, qui est notre Pâque, cinquante jours après, le Saint-Esprit, appelé dans l’Evangile le doigt de Dieu 4, descendit du ciel afin de nous faire souvenir de l’ancienne figure, parce que la loi, au rapport de l’Ecriture, fut aussi écrite sur les tables par le doigt de Dieu.

Après la mort de Moïse, Jésus, fils de Navé,

1. Exod. II, 15. – 2. Ibid. 8, 9, 10 et 11. – 3. Ibid. XII, 11. – Luc, XI, 20.

prit la conduite du peuple et le fit entrer dans la terre promise qu’il partagea. Ces deux grands et admirables conducteurs achevèrent heureusement de grandes guerres, où Dieu montra que les victoires signalées qu’il fit remporter aux Hébreux sur leurs ennemis étaient plutôt pour châtier les crimes de ceux-ci que pour récompenser le mérite des autres. A ces deux chefs succédèrent les Juges, le peuple étant déjà établi dans la terre promise, afin que la première promesse faite à Abraham touchant un seul peuple et la terre de Chanaan commençât à s’accomplir, en attendant que l’avénement de Jésus-Christ accomplît celle de toutes les nations et de toute la terre. C’est en effet la foi de l’Evangile qui en devait faire l’accomplissement, et non les pratiques légales; et cette vérité est figurée d’avance, en ce que ce ne fut pas Moïse qui avait reçu pour te peuple la loi sur la montagne, mais Jésus, à qui Dieu même donna ce nom, qui fit entrer les Hébreux dans la terre promise. Sous les Juges, il y eut une vicissitude de prospérités et de malheurs, selon que la miséricorde de Dieu ou les péchés du peuple en décidaient.

De là on passa au gouvernement des Rois, dont le premier fut Saül, qui, ayant été réprouvé avec toute sa race et tué dans une bataille, eut pour successeur David. C’est de ce roi que Jésus-Christ est surtout appelé fils par l’Ecriture. C’est par lui que commença en quelque sorte la jeunesse du peuple de Dieu , dont l’adolescence avait été depuis Abraham jusqu’à lui. L’évangéliste saint Matthieu n’a pas marqué sans intention mystérieuse, dans la généalogie de Jésus-Christ, quatorze générations depuis Abraham jusqu’à David 1. En effet, c’est depuis l’adolescence que l’homme commence à être capable d’engendrer; d’où vient que saint Matthieu commence cette généalogie à Abraham, qui fut père de plusieurs nations, quand son nom fut changé. Avant Abraham donc, c’était en quelque sorte l’âge qui suivit l’enfance du peuple de Dieu, depuis Noé jusqu’à ce patriarche; et ce fut pour cette raison qu’il commença en ce temps-là à parler la première langue , c’est-à-dire l’hébraïque. La vérité est que c’est au sortir de l’enfance (qui tire son nom 2 de l’impossibilité où sont les

1. Matt. I, 17.

2. Infantia, de fari, parler, et de la particule négative in.

nouveau-nés de parler) que l’homme commence à user de la parole, et de même que ce premier âge est enseveli dans l’oubli, le premier âge du genre humain fut aboli par les eaux du déluge. Ainsi dans le progrès de la Cité de Dieu, comme le livre précédent contient le premier âge du monde, celui-ci contient le second et le troisième. En ce troisième âge fut imposé le joug de la loi, qui est figurée par la génisse, la chèvre et le bélier de trois ans 1 ; on y vit paraître une multitude effroyable de crimes, qui jetèrent les fondements du royaume de la terre, où néanmoins vécurent toujours des hommes spirituels figurés par la tourterelle et par la colombe.

1. Gen. XV, 9.

(362)

 

 

 

 

LIVRE DIX-SEPTIÈME : DE DAVID À JÉSUS-CHRIST

Saint Augustin suit le développement de la Cité de Dieu au temps des Rois et des Prophètes, depuis Samuel et David jusqu’à Jésus-Christ, et il indique dans les saintes Ecritures, particulièrement dans les livres des Rois, des Psaumes et de Salomon, les passages où Jésus-Christ et l’Eglise sont annoncés.

 

 

 

CHAPITRE PREMIER.

DU TEMPS DES PROPHÈTES.

Comment se sont accomplies et s’accomplissent encore les promesses de Dieu à Abraham à l’égard de sa double postérité, le peuple juif, selon la chair, et toutes les nations de la terre, selon la foi, c’est ce que le progrès de la Cité de Dieu, selon l’ordre des temps, va nous découvrir. Nous avons fini le livre précédent au règne de David; voyons maintenant ce qui s’est passé depuis ce règne, dans la mesure où peut nous le permettre le dessein que nous nous sommes proposé en cet ouvrage. Tout le temps écoulé depuis que Samuel commença à prophétiser jusqu’à la captivité de Babylone et au rétablissement du temple, qui arriva soixante-dix ans après, ainsi que Jérémie l’avait prédit 1, tout ce temps, dis-je, est le temps des Prophètes. Bien que nous puissions avec raison appeler prophètes Noé et quelques autres patriarches qui l’ont précédé ou suivi jusqu’aux Rois, à cause de certaines choses qu’ils ont faites ou dites en esprit de prophétie touchant la Cité de Dieu, d’autant plus qu’il y en a quelques-uns parmi eux à qui l’Ecriture sainte donne ce nom, comme Abraham 2 et Moïse 3, toutefois, à proprement parler, le temps des Prophètes ne commence que depuis Samuel, qui, par le commandement de Dieu, sacra d’abord roi Saül, et ensuite David, après la réprobation de Saül. Mais nous n’en finirions pas de rapporter tout ce que ces Prophètes ont prédit de Jésus-Christ, tandis que la Cité de Dieu se continuait dans le cours des siècles. Si l’on voulait surtout considérer attentivement l’Ecriture sainte, dans les choses même qu’elle semble ne rapporter qu’historiquement des Rois, on trouverait qu’elle n’est pas moins attentive, si elle ne l’est plus, à prédire l’avenir qu’à raconter le passé. Or, qui ne voit avec un peu de réflexion quel

1. Jérém. XX, 11. — 2. Gen. XX, 7. — 3. Deut. XXXIV, 10.

travail ce serait d’entreprendre cette sorte de recherche, et combien il faudrait de volumes pour s’en acquitter comme il faut? En second lieu, les choses même qui ont indubitablement le caractère prophétique sont en si grand nombre touchant Jésus-Christ et le royaume des cieux, qui est la Cité de Dieu, que cette explication passerait de beaucoup les bornes de cet ouvrage. Je tâcherai donc, avec l’aide de Dieu, de m’y contenir de telle sorte, que, sans omettre le nécessaire, je ne dise rien de superflu.

CHAPITRE II.

CE NE FUT PROPREMENT QUE SOUS LES ROIS, QUE LA PROMESSE DE DIEU TOUCHANT LA TERRE DE CHANAAN FUT ACCOMPLIE.

Nous avons dit au livre précédent que Dieu promit deux choses à Abraham : l’une, que sa postérité posséderait la terre de Chanaan, ce qui est signifié par ces paroles : " Allez en la terre que je vous montrerai, et je vous ferai Père d’un grand peuple "; et l’autre, beaucoup plus excellente et qui regarde une postérité, non pas charnelle, mais spirituelle, qui le rend père, non du seul peuple juif, mais de tous les peuples qui marchent sur les traces de sa foi. Celle-ci est exprimée en ces termes : " En vous seront bénies toutes les nations de la terre 1 ". Ces deux promesses lui ont été faites beaucoup d’autres fois, comme nous l’avons montré. La postérité charnelle d’Abraham, c’est-à-dire le peuple juif, était donc déjà établi dans la terre promise, et, maître des villes ennemies, il vivait sous la domination de ses rois. Ainsi, les promesses de Dieu commencèrent dès lors à être accomplies en grande partie, non-seulement celles qu’il avait faites aux trois patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, mais encore celles qu’il fit à Moïse, par qui le peuple

1. Gen. XLI, 1-3.

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hébreu fut délivré de la captivité d’Egypte et à qui toutes les choses passées furent révélées, lorsqu’il conduisait ce peuple dans le désert. Toutefois, ce ne fut ni sous Jésus fils de Navé 1, ce fameux capitaine qui fit entrer les Hébreux dans la terre promise, et qui la divisa, selon l’ordre de Dieu, entre les douze tribus, ni sous les Juges, que s’accomplit la promesse que Dieu avait faite de donner aux Israélites toute la terre de Chanaan, depuis le fleuve d’Egypte jusqu’au grand fleuve d’Euphrate 2. Elle ne le fut que sous David et sous son fils Salomon, dont le royaume et toute cette étendue. Ils subjuguèrent, en effet, tous ces peuples et en firent leurs tributaires. Ce fut donc sous ces princes que la postérité d’Abraham se trouva établie en la terre de Chanaan, de sorte qu’il ne manquait plus rien à l’entier accomplissement des promesses de Dieu à cet égard, sauf cet unique point que les Juifs la posséderaient jusqu’à la fin des siècles; mais il fallait pour cela qu’ils demeurassent fidèles à leur Dieu. Or, comme Dieu savait qu’ils ne le seraient pas, il. se servit des châtiments temporels dont il les affligea pour exercer le petit nombre des fidèles qui étaient parmi eux, afin qu’ils instruisissent à l’avenir les fidèles des autres nations en qui il voulait accomplir l’autre promesse par l’incarnation de Jésus-Christ et la publication du Nouveau Testament.

CHAPITRE III.

LES TROIS SORTES DE PROPHÉTIES DE L’ANCIEN TESTAMENT SE RAPPORTENT TANTÔT À LA JÉRUSALEM TERRESTRE, TANTÔT À LA JÉRUSALEM CÉLESTE, ET TANTÔT À L’UNE ET À L’AUTRE.

Ainsi toutes les prophéties, tant celles qui ont précédé l’époque des Rois que celles qui l’ont suivie, regardent en partie la postérité charnelle d’Abraham, et en partie cette autre postérité en qui sont bénis tous les peuples cohéritiers de Jésus-Christ par le Nouveau Testament, et appelés à posséder la vie éternelle et le royaume des cieux. Elles se rapportent moitié à la servante qui engendre des esclaves, c’est-à-dire à la Jérusalem terrestre, qui est esclave avec ses enfants, et moitié à la cité libre, qui est la vraie Jérusalem, étrangère

1. Comp. saint Augustin, Quœst. in Jesum Nase, qu. 21, et saint Jérôme, Epist. CXXIX, ad Dardanun,

2.Gen. XV, 18.

ici-bas en quelques-uns de ses enfants et éternelle dans les cieux; mais il y en à qui se rapportent à l’une et à l’autre, proprement à la servante et figurativement à la femme libre.

Il y a donc trois sortes de prophéties, les unes relatives à la Jérusalem terrestre, les autres à la céleste, et les autres à toutes les deux. Donnons-en des exemples. Le prophète Nathan 1 fut envoyé à David pour lui reprocher son crime et lui en annoncer le châtiment. Qui doute que ces avertissements du ciel et autres semblables, qui concernaient l’intérêt de tous ou celui de quelques particuliers, n’appartinssent à la cité de la terre? Mais lorsqu’on lit dans Jérémie : " Voici venir le temps, dit le Seigneur, que je ferai une nouvelle alliance qui ne sera pas semblable à celle que je fis avec leurs pères, lorsque je les pris par la main pour les tirer d’Egypte; car ils ne l’ont pas gardée, et c’est pourquoi je les ai abandonnés, dit le Seigneur. Mais voici l’alliance que je veux faire avec la maison d’Israël : " Après ce temps, dit le Seigneur, je déposerai mes lois dans leur esprit; je les écrirai dans leur coeur, et mes yeux les regarderont et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple 2". Il est certain que c’est là une prophétie de cette Jérusalem céleste où Dieu même est la récompense des justes et où l’unique et souverain bien est de le posséder et d’être à lui. Mais lorsque l’Ecriture appelle Jérusalem la Cité de Dieu et annonce que la maison de Dieu s’élèvera dans son enceinte, cela se rapporte à l’une et l’autre cité : à la Jérusalem terrestre, parce que cela a été accompli, selon la vérité de l’histoire, dans le fameux temple de Salomon, et à la céleste, parce que ce temple en était la figure. Ce genre de prophétie mixte, dans les livres historiques de l’Ancien Testament, est fort considérable ; il a exercé et exerce encore beaucoup de commentateurs de l’Ecriture qui cherchent la figure de ce qui doit s’accomplir en la postérité spirituelle d’Abraham dans ce qui a été prédit et accompli pour sa postérité charnelle. Quelques uns portent ce goût si loin qu’ils prétendent qu’il n’y a rien en ces livres de ce qui est arrivé après avoir été prédit, ou même sans l’avoir été, qui ne doive se rapporter allégoriquement à la Cité de Dieu et à ses enfants qui sont

1. II Rois, XII, 1. — Jérém. XXX, 31-33; Hébr. VIII, 8-10.

2. Voyez l’écrit de saint Augustin coutre Fauste le manichéen, aux livres XII et XVI.

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étrangers en cette vie. Si cela est, il n’y aura pins que deux sortes de prophéties dans tous les livres de l’Ancien Testament, les unes relatives à la Jérusalem céleste, et les autres aux deux Jérusalem, sans qu’aucune se rapporte seulement à la terrestre. Pour moi, comme il ma semble que ceux-là se trompent fort qui excluent toute allégorie des livres historiques de l’Ecriture, j’estime aussi que c’est beaucoup entreprendre que de vouloir en trouver partout. C’est pourquoi j’ai dit qu’il vaut mieux distinguer trois sortes de prophéties, sans blâmer toutefois ceux qui, conservant la vérité de l’histoire, cherchent à trouver partout quelque sens allégorique. Quant aux choses qui ne peuvent se rattacher ni à l’action des hommes ni à celle de Dieu, il est évident que l’Ecriture n’en parle pas sans dessein, et il faut conséquemment tâcher de les rappeler à un sens spirituel.

CHAPITRE IV.

FIGURE DU CHANGEMENT DE L’EMPIRE ET DU SACERDOCE D’ISRAËL, ET PROPHÉTIES D’ANNE, MÈRE DE SAMUEL, LAQUELLE FIGURAIT L’ÉGLISE.

La suite des temps amène la Cité de Dieu jusqu’à l’époque des Rois, alors que, Saül ayant été réprouvé, David monta sur le trône, et que ses descendants régnèrent longtemps après lui dans la Jérusalem terrestre. Ce changement, qui arriva en la personne de Saül et de David, figurait le remplacement de l’Ancien Testament par le Nouveau, où le sacerdoce et la royauté ont été changés par le prêtre et le roi nouveau et immortel, qui est Jésus-Christ. Le grand-prêtre Héli réprouvé et Samuel mis en sa place et exerçant ensemble les fonctions de prêtre et de juge, et d’autre part, David sacré roi au lieu de Saül, figuraient cette révolution spirituelle. La mère de Samuel, Anne, stérile d’abord, et qui depuis eut tant de joie de sa fécondité, semble ne prophétiser autre chose, quand, ravie de son bonheur, elle rend grâces à Dieu et lui consacre son fils avec la même piété qu’elle le lui avait voué. Voici comme elle s’exprime : " Mon coeur a été affermi dans sa confiance au Seigneur, et mon Dieu a relevé ma force et ma gloire. Ma bouche a été ouverte contre mes ennemis, et je me suis réjouie de votre salut. Car il n’est point de saint comme le Seigneur, il n’est point de juste comme notre Dieu, il n’est de saint que vous. Ne vous glorifiez point, et ne parlez point autrement; qu’aucune parole fière et superbe ne sorte de votre bouche, puisque c’est Dieu qui est le maître des sciences, et qui forme et conduit ses desseins. Il a détendu l’arc des puissants, et les faibles ont été revêtus de force. Ceux qui ont du pain en abondance sont devenus languissants, et ceux qui étaient affamés se sont élevés au-dessus de la terre, parce que celle qui était stérile est devenue mère de sept enfants, et celle qui avait beaucoup d’enfants est demeurée sans vigueur. C’est Dieu qui donne la mort et qui redonne la vie; c’est lui qui mène aux enfers et qui en ramène. Le Seigneur rend pauvre ou riche, abaisse ou élève ceux qu’il lui plaît. Il élève de terre le pauvre, et tire le misérable du fumier, afin de le faire asseoir avec les princes de son peuple et de lui donner pour héritage un trône de gloire. Il donne à qui fait un voeu de quoi le faire, et il a béni les années du juste, parce que l’homme n’est pas fort par sa propre force. Le Seigneur désarmera son adversaire, le Seigneur qui est saint. Que le sage ne se glorifie point de sa sagesse, ni le puissant de sa puissance, ni le riche de ses richesses; mais que celui qui eut se glorifier se glorifie de connaître Dieu et de rendre justice au milieu de la terre. Le Seigneur est monté aux cieux et a tonné; il jugera les extrémités de la terre, parce qu’il est juste. C’est lui qui donne la vertu à nos rois, et il exaltera la gloire et la puissance de son Christ 1 ".

Croira-t-on que c’est là le discours d’une simple femme qui se réjouit de la naissance de son fils, et sera-t-on assez aveugle pour ne pas voir qu’il est beaucoup au-dessus de sa portée? En un mot, quiconque fait attention à ce qui est déjà accompli de ces paroles, ne reconnaît-il pas clairement que le Saint- Esprit, par le ministère, de cette femme (dont le nom même, en hébreu, signifie grâce), a prédit la religion chrétienne, la Cité de Dieu, dont Jésus-Christ est le roi et le fondateur, et enfin la grâce même de Dieu, dont les superbes s’éloignent pour tomber par terre et dont les humbles sont remplis pour se relever? Il ne resterait qu’à prétendre que cette femme n’a rien prédit, et que ce sont de simples actions de grâces qu’elle rend à Dieu pour lui avoir

1. I Rois, II, 1-10 sec. LXX.

(365)

donné un fils; mais que signifie en ce cas ce qu’elle dit : " Il a détendu l’arc des puissants,

et les faibles ont été revêtus de force. Ceux qui ont du pain en abondance sont devenus languissants, et ceux qui étaient affamés se sont élevés au-dessus de la terre, parce que

celle qui était stérile est devenue mère de sept enfants, et celle qui avait beaucoup d’enfants

n’a plus de vigueur? " Est-ce qu’Anne a eu sept enfants? Elle n’en avait qu’un quand elle

disait cela, et n’en eut en tout que cinq, trois garçons et deux filles 1. Bien plus, comme il

n’y avait point encore de rois parmi les Juifs, qui la porte à dire : " C’est lui qui donne la

force à nos rois, et qui relèvera la gloire et la puissance de son Christ ", si ce n’est pas

là une prophétie?

Que 1’Eglise de Jésus-Christ, la cité du grand roi, pleine de grâces, féconde en enfants, répète donc ce qu’elle reconnaît avoir prophétisé d’elle il y a si longtemps par la bouche

de cette pieuse mère! qu’elle répète: " Mon coeur a été affermi dans sa confiance au Seigneur, et mon Dieu a relevé ma force et ma gloire ". Son coeur a été vraiment affermi sa puissance a été vraiment augmentée, parce qu’elle ne l’a pas mise en elle-même, mais dans le Seigneur son Dieu. " Ma bouche a été ouverte contre mes ennemis " ; et en effet, la parole de Dieu n’est point captive au milieu des chaînes et de la captivité. " Je me suis réjouie de votre salut ". Ce salut, c’est Jésus-Christ lui-même, que le vieillard Siméon, selon le témoignage de l’Evangile, embrasse tout petit, mais dont il reconnaît la grandeur, quand il s’écrie : "Seigneur, vous laisserez aller votre serviteur en paix, parce que mes yeux ont vu votre salut 2". Que l’Eglise répète donc: " Je me suis réjouie de votre salut; car il n’est point de saint comme le Seigneur, il n’est point de juste comme notre Dieu " ; Dieu, en effet, n’est pas seulement saint et juste, mais la source de la sainteté et de la justice. " Il n’est de saint que

vous "; car personne n’est saint que par lui. Ne vous glorifiez point, et ne parlez point

hautement; qu’aucune parole fière et superbe ne sorte de votre bouche, puisque c’est Dieu qui est le maître des sciences, et personne ne sait ce qu’il sait ". Entendez que celui qui n’étant rien se croit quelque chose, se trompe soi-même 3"; car ceci

1. 1 Rois, II, 20. — 2. Luc, II, 29 et 30. — 3. Galat. VI, 3.

s’adresse aux ennemis de la Cité de Dieu, qui appartiennent à Babylone, à ceux qui présument trop de leurs forces et se glorifient en eux-mêmes au lieu de se glorifier en Dieu. De ce nombre sont aussi les Israélites charnels, citoyens de la Jérusalem terrestre, qui, comme dit l’Apôtre, " ne connaissant point la justice de Dieu 1 ", c’est-à-dire la justice que Dieu donne aux hommes, lui qui seul est juste et rend juste, " et voulant établir leur propre justice", c’est-à-dire prétendant qu’ils l’ont acquise par leurs propres forces sans la tenir de lui, " ne sont point soumis à la justice de Dieu ", parce qu’ils sont superbes et qu’ils croient pouvoir plaire à Dieu par leur propre mérite, et non par la grâce de celui qui est le Dieu des sciences, et par conséquent l’arbitre des consciences, où il voit que toutes les pensées des hommes ne sont que vanité, à moins que lui-même ne les leur inspire, " Il forme et conduit ses desseins". Quels des. seins, sinon ceux qui vont à terrasser les superbes et à relever les humbles? Ce sont ces desseins qu’il exécute lorsqu’il dit : " L’arc des puissants a été détendu, et les faibles ont été revêtus de force " . L’arc a été détendu, c’est-à-dire que Dieu a confondu ceux qui se croyaient assez forts par eux-mêmes pour accomplir les commandements de Dieu, sans avoir besoin de son secours. Et ceux-là " sont revêtus de force " qui crient à Dieu dans le fond de leur coeur: " Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis faible 2 ". — " Ceux qui ont du pain en abondance sont devenus languissants, et ceux qui étaient e affamés se sont élevés au-dessus de la terre". Qui sont ceux qui ont du pain en abondance, sinon ceux même qui se croient puissants, c’est-à-dire les Juifs, à qui les oracles de la parole de Dieu ont été confiés? Mais, parmi ce peuple, les enfants de la servante sont devenus languissants, parce que dans ces pains, c’est-à-dire dans la parole de Dieu, que la seule nation juive avait reçue alors, ils ne goûtent que ce qu’il y a de terrestre; au lieu que les Gentils, à qui ces pains n’avaient pas été donnés, n’en ont pas eu plutôt mangé que la faim dont ils étaient pressés les a fait élever au-dessus de la terre pour y savourer tout ce qu’ils renferment de céleste et de spirituel. Et comme si l’on demandait la cause d’un événement si étrange : " C’est, dit-elle, que

1. Rom. X, 3. — 2. Ps. VI, 3.

(366)

celle qui était stérile est devenue mère de sept enfants, et que celle qui avait beaucoup enfants est demeurée sans vigueur ". Paroles qui montrent bien que tout ceci n’est qu’une prophétie à ceux qui savent que la perfection de toute l’Eglise est marquée dans l’Ecriture par le nombre sept. C’est pourquoi l’apôtre saint Jean écrit à sept Eglises 1, c’est-à-dire à toute l’Eglise; et Salomon dit, dans les Proverbes, que " la Sagesse s’est bâti une " maison et l’a appuyée sur sept colonnes 2 ". La Cité de Dieu était réellement stérile chez toutes les nations, avant la naissance de ces enfants qui l’ont rendue féconde. Nous voyons, au contraire, que la Jérusalem terrestre, qui avait un si grand nombre d’enfants, est devenue sans vigueur, parce que les enfants de la femme libre, qui étaient dans son sein, faisaient toute sa force, et qu’elle n’a plus que la lettre sans l’esprit.

" C’est Dieu qui donne la mort et qui redonne la vie ". Il a donné la mort à celle qui avait beaucoup d’enfants, et redonné la vie à celle qui était stérile et qui a engendré sept enfants. On peut l’entendre aussi, et mieux encore, en disant qu’il rend la vie à ceux même à qui il avait donné la mort, comme ces paroles qui suivent semblent le confirmer : " C’est lui qui mène aux enfers et qui en ramène ". Ceux à qui l’Apôtre dit: " Si vous êtes morts avec Jésus-Christ, cherchez les choses du ciel où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu " " ; ceux-là, dis-je, sont tués par le Seigneur pour leur salut, et c’est pour eux que l’Apôtre ajoute : " Goûtez les choses du ciel, et non pas celles de la terre , afin qu’eux-mêmes soient ceux qui, pressés de la faim , se sont élevés au-dessus de la terre". Car saint Paul dit encore: " Vous êtes morts " ; et voilà comment Dieu fait mourir ses fidèles pour leur salut: " Et votre vie, ajoute cet Apôtre, est cachée avec Jésus-Christ et Dieu ". Et voilà comment il leur redonne la vie. Mais sont-ce les mêmes qu’il mène aux enfers et qu’il en ramène ? Les deux choses sont indubitablement accomplies en celui qui est notre chef, avec qui l’Apôtre dit que notre vie est cachée en Dieu. Car " celui qui n’a pas épargné son propre fils, mais l’a livré à la mort pour tout le monde 4 ", l’a certainement fait mourir de cette façon; et

1. Apoc. I, 4. — 2. Prov. IX, 1. — 3. Coloss. III, 1. – 4. Rom. VIII, 32.

d’autre part, comme il l’a ressuscité, il lui a redonné la vie. Il l’a aussi mené aux enfers, et l’en a ramené, puisque c’est lui-même qui dit dans le Prophète: " Vous ne laisserez point mon âme dans les enfers 1 ". C’est cette pauvreté du Sauveur qui nous a enrichis. En effet, " c’est le Seigneur qui rend pauvre ou riche ". La suite nous explique ce que cela signifie : " Il abaisse, est-il dit, et il élève ". Il abaisse les superbes et élève les humbles. Tout le discours de cette sainte femme, dont le nom signifie grâce, ne respire autre chose que ce qui est dit dans cet autre endroit de l’Ecriture : " Dieu résiste aux superbes, et " donne sa grâce aux humbles ".

L’Evangéliste ajoute: " Il relève le pauvre 2". Ces paroles ne peuvent s’entendre que de celui qui, étant riche, s’est rendu pauvre pour l’amour de nous, afin que sa pauvreté nous enrichît 3 ". Dieu ne l’a relevé sitôt de terre qu’afin de garantir son corps de corruption4. J’estime qu’on peut encore lui attribuer ce qui suit: "Et il tire l’indigent de son fumier".

En effet, ce fumier d’où il a été tiré s’entend fort bien des Juifs qui ont persécuté Jésus-

Christ, au nombre desquels se range saint Paul lui-même, dans le temps où il persécutait l’Eglise. " Ce que je considérais alors comme un gain, dit-il, je l’ai regardé depuis comme une perte, à cause de Jésus-Christ, et non-seulement comme une perte, mais comme du fumier, pour gagner Jésus-Christ 5 ". Ce pauvre a donc été relevé de terre au-dessus de tous les riches, et ce misérable tiré du fumier au-dessus des plus opulents, afin de tenir rang parmi les puissants du peuple, à qui il dit : " Vous serez assis sur douze trônes 6 ", et à qui, selon l’expression de notre sainte prophétesse, " il donne pour héritage un trône de gloire ". Ces puissants avaient dit: " Vous voyez que nous avons tout quitté pour vous suivre7 ". Il fallait

qu’ils fussent bien puissants pour avoir fait un tel voeu ; mais de qui avaient-ils reçu la force de le faire, sinon de celui dont il est dit ici : " Il donne de quoi vouer à celui qui fait un voeu ?" Autrement, ils seraient de ces puissants dont l’arc a été détendu. " Il donne, dit l’Ecriture, à qui fait un voeu de quoi le faire ", parce que personne ne pourrait rien vouer à Dieu comme il faut, s’il ne recevait

1. Ps. XV, 10. – 2. Jac., IV, 6. – 3. II Cor. VIII, 9. - 4. Ps. XV, 10 . – 5. Philipp. III, 7 et 8. – 6. – Matt. XIX, 28 . – 7. Ibid. 27.

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de lui ce qu’il lui voue. " Et il a béni les années du juste ", afin, sans doute, qu’il vive sans fin avec celui à qui il est dit: " Vos années ne finiront point 1 ". Là, les années demeurent fixes, au lieu qu’ici elles passent, ou plutôt elles périssent. Elles ne sont pas avant qu’elles viennent, et quand elles sont venues, elles ne sont plus, parce qu’elles viennent en s’écoulant. Des deux choses exprimées en ces paroles : " Il donne à qui fait un voeu de quoi le faire, et il a béni les années du juste ", nous faisons l’une et nous recevons l’autre; mais on ne reçoit celle-ci de sa bonté que lorsqu’on a fait la première par sa grâce, " attendu que l’homme n’est pas fort par sa propre force " . " Le Seigneur désarmera son adversaire " , c’est-à-dire l’envieux qui veut empêcher un homme d’accomplir son voeu. Comme l’expression est équivoque, l’on pourrait entendre par son adversaire l’adversaire de Dieu. Véritablement, lorsque Dieu commence à nous posséder, notre adversaire devient le sien, et nous le surmontons, mais non pas par nos propres forces, car ce que l’homme a de forces ne vient pas de lui " Le Seigneur donc désarmera son adversaire, le Seigneur qui est saint ", afin que cet adversaire soit vaincu par les saints que le Seigneur, qui est le saint des saints, a faits saints.

Ainsi, " que le sage ne se glorifie point de sa sagesse, ni le puissant de sa puissance, ni le riche de ses richesses ; mais que celui qui veut se glorifier se glorifie de connaître Dieu et de faire justice au milieu de la terre ". Ce n’est pas peu connaître Dieu, que de savoir que la connaissance qu’on en a est un don de sa grâce. Aussi bien, " qu’avez-vous, dit l’Apôtre, que vous n’ayez point reçu? Et si vous l’avez reçu, pourquoi .vous glorifiez-vous, comme si l’on ne vous l’eût point donné 2 ? " c’est-à-dire comme si vous le teniez de vous-même. Or, celui-là pratique la justice qui vit bien, et celui-là vit bien qui observe les commandements de Dieu, " qui ont pour fin la charité qui naît d’un coeur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère 3 ". Cette charité vient de Dieu, comme le témoigne l’apôtre saint Jean 4 ; et par conséquent le pouvoir de pratiquer la justice vient aussi de lui. Mais qu’est-ce que

1. Ps. CI, 28. – 2. I Cor. IV, 7. – 3. I Tim. I, 5. – 4. I Jean, IV, 7.

ceci veut dire: Au milieu de la terre? Est-ce que ceux qui habitent les extrémités de la terre ne doivent point pratiquer la justice ? J’estime que par ces mots : au milieu de la terre, l’Ecriture veut dire : tant que nous vivons dans ce corps, afin que personne ne s’imagine qu’après cette vie il reste encore du temps pour accomplir la justice qu’on n’a pas pratiquée ici-bas, et pour éviter le jugement de Dieu. Chacun, dans cette vie, porte sa terre avec soi ; et la terre commune reçoit cette terre particulière à la mort de chaque homme, pour la lui rendre au jour de la résurrection. Il faut donc pratiquer la vertu et la justice au milieu de la terre, c’est-à-dire tandis que notre âme est enfermée dans ce corps de terre, afin que cela nous serve pour l’avenir, " lorsque chacun recevra la récompense du bien et du mal qu’il aura fait par le corps 1 ". Par le corps, dit l’Apôtre, c’est-à-dire pendant le temps qu’il a vécu dans le corps ; car les pensées de blasphème auxquelles on consent ne sont produites par aucun membre du corps; et cependant on ne laisse pas d’en être coupable. Nous pouvons fort bien entendre de la même sorte cette parole du psaume: " Dieu, qui est notre roi avant tous les siècles, a accompli l’oeuvre de notre salut au milieu de la terre 2 ", attendu que le Seigneur Jésus est notre Dieu, et il est avant les siècles, parce que les siècles ont été faits par lui. Il a accompli l’oeuvre de notre salut au milieu de la terre, lorsque le Verbe s’est fait chair 3 et qu’il a habité dans un corps de terre.

" Le Seigneur est monté aux cieux, et il a tonné ; il jugera les extrémités de la terre, parce qu’il est juste ". Cette sainte femme observe dans ces paroles l’ordre de la profession de foi des fidèles. Notre-Seigneur Jésus. Christ est monté au ciel, et il viendra de là juger les vivants et les morts. En effet, comme dit l’Apôtre : " Qui est monté, si ce n’est celui qui est descendu jusqu’aux plus basses parties de la terre ? Celui qui est descendu est le même que celui qui est monté au-dessus de tous les cieux, afin de remplir toutes choses de la présence de sa majesté4 ". Il à donc tonné par ses nuées qu’il à remplies du Saint. Esprit, quand il est monté aux cieux. Et c’est de ces nuées qu’il parle dans le prophète Isaïe 5, quand il menace la Jérusalem esclave, c’est

1. II Cor. V, 10 . – 2. Ps. LXXII, 12. – 3. Jean, I, 14. – 4. Ephés. IV, 9. – 5. Isa. V, 6.

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à-dire la vigne ingrate, d’empêcher qu’elles ne versent la pluie sur elle. " Il jugera les extrémités de la terre ", c’est-à-dire même les extrémités de la terre. Et ne jugera-t-il point aussi les autres parties de la terre, lui qui indubitablement doit juger tous les hommes? Mais peut-être il vaut mieux entendre par les extrémités de la terre l’extrémité de la vie de l’homme. L’homme en effet ne sera pas jugé sur l’état où il aura été au commencement ou au milieu de sa vie, mais sur celui où il se trouvera vers le temps de sa mort; d’où vient cette parole de l’Evangile, " qu’il n’y aura de sauvé que celui qui persévérera jusqu’à la fin 1 ". Celui donc qui persévère jusqu’à la fin à pratiquer la justice au milieu de la terre ne sera pas condamné, quand Dieu jugera les extrémités de la terre. " C’est lui qui donne la force à nos rois ", afin de ne les pas condamner dans son jugement. Il leur donne la force de gouverner leur corps en rois, et de vaincre le monde par la grâce de celui qui a répandu son sang pour eux. " Et il relèvera la gloire et la puissance de son Christ ". Comment le Christ relèvera-t-il la gloire et la .puissance de son Christ? car celui dont il est dit auparavant : " Le Seigneur est monté aux cieux et a tonné ", est celui-là même dont il est, dit ici qu’il relèvera la gloire et la puissance de son Christ. Quel est donc le Christ de son Christ ? Est-ce qu’il relèvera la gloire et la puissance de chaque fidèle, comme notre sainte prophétesse le dit elle-même au commencement de ce cantique: " Mon Dieu a relevé ma force et ma gloire? " Dans le fait, nous pouvons fort bien appeler des Christs tous ceux qui ont été oints du saint chrême, qui tous, néanmoins, avec leur chef, ne sont qu’un même Christ. Voilà la prophétie d’Anne, mère du grand et illustre Samuel; en lui était figuré alors le changement de l’ancien sacerdoce, qui est accompli aujourd’hui ; car elle qui avait beaucoup d’enfants est devenue sans vigueur, afin que celle qui était stérile et qui est devenue mère de sept enfants eût un nouveau sacerdoce en Jésus-Christ.

CHAPITRE V.

ABOLITION DU SACERDOCE D’AARON NIÉDITE A HÉLI.

L’homme de Dieu qui fut envoyé au grand

1. Matt. x, 22.

prêtre Héli et que l’Ecriture ne nomme pas, mais que son ministère doit faire indubitablement

reconnaître pour prophète, parle de ceci plus clairement. Voici ce que porte le texte sacré: "Un homme de Dieu vint trouver Héli et lui dit: Voici ce que dit le Seigneur : Je me

suis fait connaître à la maison de votre père, lorsqu’elle était captive de Pharaon en Egypte, et je l’ai choisie entre toutes les tribus d’Israël pour me faire des prêtres qui montassent à mon autel, qui m’offrissent de l’encens et qui portassent l’éphod ; et j’ai donné à la maison de votre père, pour se nourrir, tout ce que les enfants d’Israël m’offrent en sacrifice. Pourquoi donc avez-vous foulé aux pieds mon encens et mes sacrifices, et pourquoi avez-vous fait plus de cas de vos enfants que de moi, en souffrant qu’ils emportassent les prémices de tous les

sacrifices d’Israël? C’est pourquoi voici ce que dit le Seigneur et le Dieu d’Israël; J’avais résolu que votre maison et la maison de votre père passeraient éternellement en ma présence. Mais je n’ai garde maintenant d’en user de la sorte. Car je glorifierai ceux qui me glorifient; et ceux qui me méprisent deviendront méprisables. Voici venir le temps que j’exterminerai votre race et celle de votre père, de sorte qu’il n’en demeurera pas un seul qui exerce les fonctions

de la prêtrise, dans ma maison. Je les bannirai tous de mon autel, afin que ceux qui resteront de votre maison sèchent en voyant ce changement. Ils périront tous par l’épée; et la marque de cela, c’est que vos enfants Ophni et Phinées mourront tous deux en un même jour. Je me choisirai un prêtre fidèle, qui fera tout ce que mon coeur et mon âme désirent, et je lui construirai une maison durable qui passera éternellement en la présence de mon Christ. Quiconque restera de votre maison viendra l’adorer avec une petite pièce d’argent et lui dira;

Donnez-moi, je vous prie, quelque part en votre sacerdoce, afin que je mange du pain 1".

On ne peut pas dire que cette prophétie, qui prédit si clairement le changement de l’ancien sacerdoce, ait été accomplie en La personne de SamueL Quoiqu’il ne fût pas d’une autre tribu que celle que Dieu avait destinée pour servir à l’autel, il n’était pas pourtant de

1. I Rois, II, 27 et seq.

(369)

la famille d’Aaron, dont la postérité était désignée pour perpétuer le 1; et par conséquent tout ceci était la figure du changement qui devait se faire par Jésus-Christ, et appartenait proprement à l’Ancien Testament, et figurativement au Nouveau; je dis quant à l’événement de la chose, et non quant aux paroles. Il y eut encore depuis des prêtres de la famille d’Aaron, comme Sadoch et Abiathar, sous le règne de David, et plusieurs autres, longtemps avant l’époque où ce changement devait s’accomplir en la personne de Jésus-Christ. Mais à présent quel est celui qui contemple ces choses des yeux de la foi et qui n’avoue qu’elles sont accomplies? Il ne reste en effet aux Juifs ni tabernacle, ni temple, ni autel, ni sacrifice, ni par conséquent aucun de ces prêtres qui, selon la loi de Dieu, devraient être de la famille d’Aaron, comme le rappelle ici le Prophète: " Voici ce que dit le Seigneur et le Dieu d’Israël: J’avais résolu que votre maison et la maison de votre père passeraient éternellement en ma présence; mais je n’ai garde maintenant d’en user de la sorte. Car je glorifierai ceux qui me glorifient; et ceux qui me méprisent deviendront méprisables ". Par la maison de votre père, il n’entend pas parler de celui dont Héli avait pris immédiatement naissance, mais d’Aaron, le premier grand prêtre dont tous les autres sont descendus. Ce qui précède le montre clairement : " Je me suis fait connaître, dit-il, à la maison de votre père, lorsqu’elle était captive de Pharaon en Egypte, et je l’ai choisie entre toutes les tribus d’Israël pour les fonctions du sacerdoce ". Qui était ce père d’Héli dont la famille, après la captivité d’Egypte, fut choisie pour le sacerdoce, sinon Aaron? C’est donc de cette race que Dieu dit ici qu’il n’y aura plus de prêtre à l’avenir: et c’est ce que nous voyons maintenant accompli. Que notre foi y fasse attention, les choses sont présentes; on les voit, on les touche, et elles sautent aux yeux, malgré qu’on en ait. " Voici, dit le Seigneur, venir le temps que j’exterminerai votre race et celle de votre père, en sorte qu’il n’en demeurera pas un seul qui exerce les fonctions de la prêtrise dans ma maison ". Je les bannirai tous de mon autel, afin que ceux qui resteront de votre maison sèchent " en voyant ce changement ". Ce temps prédit

1. Voyez sur ce point les Rétractations, livre II ch. 43, n. 2.

est venu. Il n’y a plus de prêtre selon l’ordre d’Aaron; et quiconque reste de cette famille, lorsqu’il considère le sacrifice des chrétiens établis par toute la terre et qu’il se voit dépouillé d’un si grand honneur, sèche de regret et d’envie.

Ce qui suit appartient proprement à la maison d’Héli: " Tous ceux qui resteront de votre maison périront par l’épée; et la marque de cela, c’est que vos enfants Ophni et Phinées mourront tous deux en un seul jour ". Le même signe donc qui marquait le sacerdoce enlevé à sa maison marquait aussi qu’il devait être aboli dans la maison d’Aaron. La mort des enfants d’Héli ne figurait la mort d’aucun homme, mais celle du sacerdoce même dans la famille d’Aaron. Ce qui suit se rapporte au grand prêtre, dont Samuel devint la figure en succédant à Héli, et par conséquent on doit l’entendre de Jésus-Christ, le véritable grand prêtre du Nouveau Testament: " Et je me choisirai un prêtre fidèle, qui fera tout ce que mon coeur et mon âme désirent, et je lui construirai une maison durable ". Cette maison est la céleste et éternelle Jérusalem. " Et elle passera, dit-il, éternellement en la présence de mon Christ ", c’est-à-dire elle paraîtra devant lui, comme il a dit auparavant de la maison d’Aaron : " J’avais résolu que votre maison et la maison de votre père passeraient éternellement en ma présence". On peut encore entendre qu’elle passera de la mort à la vie pendant tout le temps de notre mortalité, jusqu’à la fin des siècles. Quand Dieu dit : " Qui fera tout ce que mon coeur et mon âme désirent ", ne pensons pas que Dieu ait une âme, lui qui est le créateur de l’âme; c’est ici une de ces expressions figurées de l’Ecriture, comme quand elle donne à Dieu des mains, des pieds, et les autres membres du corps. Au surplus, de peur qu’on né s’imagine que c’est selon le corps qu’elle dit que l’homme à été fait à l’image de Dieu, elle donne aussi à Dieu des ailes, organe dont l’homme est privé, et elle dit: " Seigneur, mettez-moi à l’ombre de vos ailes 1 ", afin que les hommes reconnaissent que tout cela n’est dit que par métaphore de cette nature ineffable.

" Et quiconque restera de votre maison viendra l’adorer ". Ceci ne doit pas s’entendre proprement de la maison d’Héli, mais

1. Ps. XVI, 10.

(370)

de celle d’Aaron, qui a duré jusqu’à l’avénement de Jésus-Christ et dont il en reste encore aujourd’hui quelques débris. A l’égard de la maison d’Héli, Dieu avait déjà dit que tous ceux qui resteraient de cette maison périraient par l’épée. Comment donc ce qu’il dit ici peut-il être vrai: " Quiconque restera de votre maison viendra l’adorer ", à moins qu’on ne l’entende de toute la famille sacerdotale d’Aaron? Si donc il existe de ces restes prédestinés dont un autre prophète dit : " Les restes seront sauvés 1 " ; et l’Apôtre : " Ainsi, en ce temps même, les restes ont été sauvés selon l’élection de la grâce 2 " ; si, dis-je, il est quelqu’un qui reste de la maison d’Aaron, indubitablement il croira en Jésus-Christ, comme du temps des Apôtres plusieurs de cette nation crurent en lui; et encore aujourd’hui, l’on en voit quelques-uns, quoique en petit nombre, qui embrassent la foi et en qui s’accomplit ce que cet homme de Dieu ajoute " Il viendra l’adorer avec une petite pièce d’argent ". Qui viendra-t-il adorer, sinon ce souverain prêtre qui est Dieu aussi? Car dans le sacerdoce établi selon l’ordre d’Aaron, on ne venait pas au temple ni à l’autel pour adorer le grand prêtre. Que veut dire cette petite pièce d’argent, si ce n’est cette parole abrégée de la foi dont l’Apôtre fait mention après le Prophète, quand il dit: " Le Seigneur fera une parole courte et abrégée sur la terre 3? " Or, que l’argent se prenne pour la parole de Dieu, le Psalmiste en témoigne, lorsqu’il dit: " Les paroles du Seigneur sont pures, c’est de l’argent qui a passé par le feu 4 ".

Que dit donc celui qui vient adorer le prêtre de Dieu et le prêtre-Dieu? " Donnez-moi, je vous prie, quelque part en votre sacerdoce, afin que je mange du pain". Ce qui signifie:

Je ne prétends rien à la dignité de mes pères, puisqu’elle est abolie; faites-moi seulement part de votre sacerdoce. " Car j’aime mieux être méprisable dans la maison du Seigneur 5 " ; entendez: pourvu que je devienne un membre de votre sacerdoce, quel qu’il soit. Il appelle ici sacerdoce le peuple même dont est souverain prêtre le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme. C’est à ce peuple que l’apôtre saint Pierre dit: " Vous êtes le peuple saint et le sacerdoce royal 6 ".

1. Isa. X,22. — 2. Rom. XI, 5. — 3. Rom. IX, 28; Isa. X, 23.— 4. Ps. XI, 7. — 5. Ps. LXXXIII, 11. — 6. I Pierre, II, 9.

Il est vrai que quelques-uns, au lieu de votre sacerdoce, traduisent votre sacrifice, mais cela signifie toujours le même peuple chrétien. De là vient cette parole de l’Apôtre : " Nous ne sommes tous ensemble qu’un seul pain et qu’un seul corps en Jésus-Christ 1 " ; et celle-ci encore : " Offrez vos corps à Dieu comme une hostie vivante 2 ". Ainsi, quand cet homme de Dieu ajoute: " Pour manger du pain ", il exprime heureusement le genre même du sacrifice dont le prêtre lui-même dit: " Le pain que je donnerai pour la vie du monde, c’est ma chair 3 ". C’est là le sacrifice qui n’est pas selon l’ordre d’Aaron, mais selon l’ordre de Melchisédech. Que celui qui lit ceci l’entende. Cette confession est en même temps courte, humble et salutaire " Donnez-moi quelque part en votre sacerdoce, " afin que je mange du pain". C’est là cette petite pièce d’argent, parce que la parole du Seigneur, qui habite dans le coeur de celui qui croit, est courte et abrégée. Comme il avait dit auparavant qu’il avait donné pour nourriture à la maison d’Aaron les victimes de l’Ancien Testament, il parle ici de manger du pain, parce que c’est le sacrifice des chrétiens dans le Nouveau.

CHAPITRE VI.

DE L’ÉTERNITÉ PROMISE AU SACERDOCE ET AU ROYAUME DES JUIFS, AFIN QUE, LES VOYANT DÉTRUITS, ON RECONNUT QUE CETTE PROMESSE CONCERNAIT UN AUTRE ROYAUME ET UN AUTRE SACERDOCE DONT CEUX-LA ÉTAIENT LA FIGURE.

Bien que ces choses paraissent maintenant aussi claires qu’elles étaient obscures lorsqu’elles furent prédites, toutefois il semble qu’on pourrait faire cette objection avec quelque sorte de vraisemblance : Quelle certitude avons-nous que toutes les prédictions des Prophètes s’accomplissent, puisque cet oracle du ciel: " Votre maison et la maison de votre père passeront éternellement en ma présence ", n’a pu s’accomplir? Car nous voyons bien que ce sacerdoce a été changé, sans que cette maison puisse jamais espérer d’y rentrer, attendu qu’il a été aboli, et que cette promesse est plutôt pour l’autre sacerdoce qui a succédé à celui-là. — Quiconque parle de la sorte ne comprend pas encore ou ne se souvient pas que le sacerdoce, même

1. I Cor. X, 17. – 2. Rom. XII, 1. – 3. Jean, VI, 52.

(371)

selon l’ordre d’Aaron, était comme l’ombre du sacerdoce à venir et éternel, et qu’ainsi, quand l’éternité lui a été promise, cette promesse ne lui appartenait pas, mais à celui dont il était l’ombre et la figure. Pour que l’on ne. s’imaginât pas que l’ombre même dût demeurer, le changement en a dû être aussi prédit.

De même, le royaume de Saül, qui fut réprouvé et rejeté, était l’ombre du royaume à venir qui doit subsister éternellement ; car il faut considérer comme un grand mystère cette huile dont il fût sacré et ce chrême qui lui donna le nom de Christ. Aussi David lui-même le respectait si fort en Saül, qu’il frémit de crainte et se frappa la poitrine 1, au moment où ce prince étant entré dans une caverne obscure pour un besoin, il lui coupa le bord de la robe, afin de lui faire voir qu’il l’avait épargné, quand il pouvait s’en défaire, et de dissiper ainsi ses soupçons et sa furieuse animosité. Il craignait donc de s’être rendu coupable de la profanation d’un grand mystère, seulement pour avoir touché de la sorte au vêtement de Saül. Voici comment l’Ecriture en parle: " Et David se frappa la poitrine, parce qu’il avait coupé le pan de sa robe 2 ". Ceux qui l’accompagnaient lui conseillaient de tuer Saül, puisque Dieu le livrait entre ses mains. " A Dieu ne plaise, dit-il, que je le fasse et que je mette la main sur lui! car il est le Christ du. Seigneur 3 ". Ce n’était donc pas proprement la figure qu’il respectait, mais la chose figurée. Ainsi, quand Samuel dit à Saül: " parce que vous n’avez pas fait ce que je vous avais dit, ou plutôt ce que Dieu vous avait dit par moi, le trône d’Israël, que Dieu vous avait préparé pour durer éternellement, ne subsistera point pour vous ; mais le Seigneur cherchera un homme selon son coeur, qu’il établira prince sur son peuple, à cause que vous n’avez pas obéi à ses ordres 4" ; ces paroles, dis-je, ne doivent pas s’entendre, comme si Dieu, après avoir promis un royaume éternel à Saut, ne voulait plus tenir sa promesse, lorsqu’il eut péché; car Dieu n’ignorait pas qu’il devait pécher, mais il avait préparé son royaume pour être la figure d’un royaume éternel. C’est pourquoi Samuel ajoute: " Votre royaume ne subsistera point pour vous ". Celui qu’il figurait a

1. I Rois, XXIV, 6. – 2. Ibid. XXIV, 6. – 3. Ibid. 7 .- 4. Ibid. XIII, 13 et seq.

subsisté et subsistera toujours, mais non pas pour Saül ni pour ses descendants. " Et le Seigneur, dit-il, cherchera un homme "; c’est David, ou plutôt c’est le Médiateur même du Nouveau Testament, qui était aussi figuré par le chrême dont David et. sa postérité furent sacrés. Or, Dieu ne cherche pas un homme, comme s’il ignorait où il est; mais il s’accommode au langage des hommes et nous cherche par cela même qu’il nous parle ainsi. Nous étions dès lors si bien connus, non-seulement à Dieu le Père, mais à son Fils unique, qui est venu chercher ce qui était perdu 1, qu’il nous avait élus en lui avant la création du monde 2. Lors donc que l’Ecriture dit qu’il cherchera, c’est comme si elle disait qu’il fera reconnaître aux autres pour son ami celui qu’il sait déjà lui appartenir.

CHAPITRE VII.

DE LA DIVISION DU ROYAUME D’ISRAËL PRÉDITE PAR SAMUEL A SAÜL, ET DE CE QU’ELLE FIGURAIT .

Saül pécha de nouveau en désobéissant à Dieu, et Samuel lui porta de nouveau cette

parole au nom du Seigneur: " Parce que vous avez rejeté le commandement de Dieu, Dieu

vous à rejeté, et vous ne serez plus roi d’Israël 3" .Comme Saül, avouant son crime, priait

Samuel de retourner avec lui pour en obtenir de Dieu le pardon: " Je ne retournerai point

avec vous, dit-il, parce que vous n’avez point tenu compte du commandement de Dieu.

Aussi le Seigneur ne tiendra point compte de vous, et vous ne serez plus roi d’Israël.". Là-dessus, Samuel lui tourna le dos et s’en alla; mais Saül le retint par le bas de sa robe, qu’il déchira, Alors Samuel lui dit : " Le Seigneur a ôté aujourd’hui le royaume à Israël en vous l’ôtant, et il le donnera à un de vos proches, qui est bien au-dessus de vous, et Israël sera divisé en deux, sans que le Seigneur change ni se repente, car il ne ressemble pas à l’homme, qui est sujet au repentir, et qui fait des menaces et ne les exécute pas 4 ". Celui à qui il est dit: " Le Seigneur vous rejettera, et vous ne serez plus roi d’Israël "; et encore: " Le Seigneur a ôté aujourd’hui le royaume à Israël en vous l’ôtant" ; celui-là, dis-je, régna encore

1. Luc, XIX, 10. – 2. Ephés. I, 4. – 3. I Rois, XV, 23. – 4. Ibid. XV, 23.

(372)

quarante ans depuis, car cela lui fut dit dès le commencement de son règne; mais Dieu entendait par là qu’aucun de sa famille ne devait lui succéder , et il voulait attirer nos regards vers la postérité de David, d’où est sorti, selon la chair, le médiateur entré Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme.

Or, le texte de l’Ecriture ne porte pas, comme beaucoup de traductions latines: " Le Seigneur vous a ôté le royaume d’Israël " mais comme nous l’avons lu dans le grec : " Le Seigneur a ôté aujourd’hui le royaume à Israël en vous l’ôtant " ; par où l’Ecriture veut montrer que Saül représentait le peuple d’Israël, qui était destiné à perdre le royaume,

Notre-Seigneur Jésus-Christ devant régner spirituellement par le Nouveau Testament.

Ainsi, quand il dit: " Et il le donnera à un de vos proches ", cela s’entend d’une parenté selon la chair. En effet, selon la chair, Jésus-Christ a pris naissance d’Israël, aussi bien que Saül. Ce qui suit: " Qui est bon au-dessus de vous ", peut s’entendre, " qui est meilleur que vous",et quelques-uns l’ont traduit ainsi; mais je préfère cet autre sens: " Il est bon; qu’il soit donc au-dessus de vous " ; ce qui est bien conforme à cette autre parole prophétique: " Jusqu’à ce que j’aie mis tous vos ennemis sous vos pieds 1 ". Au nombre des ennemis est Israël, à qui le Christ enlève la royauté comme à son persécuteur. Et toutefois, là aussi était un autre Israël, en qui ne se trouva aucune malice 2, véritable froment caché sous la paille. C’est de là que sont sortis les Apôtres et tant de martyrs dont saint Etienne a été le premier; de là ont pris naissance toutes ces Eglises dont parle l’apôtre saint Paul et qui louent Dieu de sa conversion 3.

Je ne doute point que par ces mots : " Et Israël sera divisé deux ", il faille distinguer Israël ennemi de Jésus-Christ et Israël fidèle à Jésus-Christ, Israël appartenant à la servante et Israël appartenant à la femme libre. Ces deux Israël étaient d’abord mêlés ensemble, comme Abraham était attaché à la Servante, jusqu’à ce que celle qui était stérile, ayant été rendue féconde par la grâce de Jésus-Christ, s’écriât : " Chassez la servante avec son fils 4 ". Il est vrai qu’Israël fut partagé en deux à cause du péché de Salomon, sous le règne de son fils Roboam 5, et qu’il

1. Ps. CIX, 2. — 2. Jean, I, 47.— 3. Galat. I, 24. — 4. Gen. XXI, 10. — 5. III Rois, XXI, 10.

demeura en cet état, chaque faction ayant ses rois à part, jusqu’à ce que toute la nation fût vaincue par les Chaldéens et menée captive à Babylone. Mais qu’est-ce que cela fait à Saül? Si cette menace était nécessaire, ne devait-on l’adresser plutôt à David, dont Salomon était fils? maintenant même, les Juifs ne sont pas divisés entre eux, mais dispersés par toute la terre dans la société d’une même erreur. Or, cette division, dont Dieu menace ici ce peuple et ce royaume dans la personne de Saül qui le représentait, doit être éternelle et immuable, selon ces paroles qui suivent: " Dieu ne changera ni ne se repentira point, car il ne ressemble pas à l’homme, qui est sujet au repentir, et qui fait des menaces et ne les exécute pas ". Lorsque L’Ecriture dit que Dieu se repent, cela ne marque du changement que dans les choses, lesquelles sont connues de Dieu par une prescience immuable. Quand donc elle dit qu’il ne se repent point, il faut entendre qu’il ne change point.

Ainsi l’arrêt de cette division d’Israël est un arrêt perpétuel et irrévocable. Tous ceux qui, en tous les temps, passent de la synagogue des Juifs à l’Eglise de Jésus-Christ, ne faisant point partie de cette synagogue dans la prescience de Dieu. Ainsi, tous les Israélites qui, s’attachant à Jésus-Christ, persévèrent dans cette union, ne seront jamais avec ces Israélites qui s’opiniâtrent toute leur vie à être ses ennemis, et la division qui est ici prédite subsistera toujours. L’Ancien Testament donné sur la montagne de Sinaï, et qui n’engendra que des esclaves 1, n’a de prix qu’en ce qu’il rend hommage au Nouveau; et tous les Juifs qui maintenant lisent Moïse ont un voile sur le cœur 2 qui leur en dérobe l’intelligence. Mais lorsque quelqu’un d’eux passe à Jésus-Christ, ce voile est déchiré. En effet, ceux qui changent de la sorte changent aussi d’intention et de désirs, et n’aspirent plus à la félicité de la chair, mais à celle de l’esprit. C’est pourquoi, dans cette fameuse journée des Juifs contre les Philistins 3, où le ciel se déclara si ouvertement en faveur des premiers, à la prière de Samuel, ce prophète, prenant une pierre, la posa entre les deux Massephat 4, la nouvelle et l’ancienne, et l’appela Abennezer, c’est-à-dire pierre de secours,

1. Gal. IV, 24. — 2. II Cor, III, 15. — 3. I Rois, VIII, 10, 12.

4. Saint Jérôme (De locis Hebraïcis ) place l’ancienne Massephat dans la tribu de Gad, et la nouvelle dans la tribu de Juda, sur les confins d’Eleuthéropolis.

(373)

parce que, dit-il, c’est jusqu’ici que Dieu nous a secourus . Or, Massephat signifie intention, et cette pierre de secours, c’est la médiation du Sauveur, par qui il faut passer de la vieille Massephat à la nouvelle, c’est-à-dire de l’intention qui regardait une fausse et charnelle habitude dans un royaume charnel, à celle qui s’en propose une véritable et spirituelle dans le royaume des cieux par le moyen du Nouveau Testament. Comme il n’est rien de meilleur que cette félicité, c’est jusque-là que Dieu nous porte secours.

CHAPITRE VIII.

LES PROMESSES DE DIEU A DAVID TOUCHANT SALOMON NE PEUVENT S’ENTENDRE QUE DE JÉSUS-CHRIST.

Il faut voir maintenant, autant que cela peut servir à notre dessein, les promesses que

Dieu fit à David même, qui prit la place de Saül, changement qui était la figure du changement suprême auquel se rapporte toute l’Ecriture sainte. Toutes choses prospérant à

David, il résolut de bâtir une maison à Dieu, ce fameux temple qui fut l’ouvrage de son fils

Salomon. Comme il était dans cette pensée, Dieu parla au prophète Nathan, et, après lui

avoir déclaré que David ne lui bâtirait pas une maison, et qu’il s’en était bien passé jusqu’alors : "Vous direz, ajouta-t-il, à mon serviteur David : Voici ce que dit le Seigneur tout-puissant : Je vous ai tiré de votre bergerie pour vous établir le conducteur de mon

peuple. Je vous ai assisté dans toutes vos entreprises, j’ai dissipé tous vos ennemis, et

j’ai égalé votre gloire à celle des plus grands rois. Je veux assigner un lieu à mon peuple et l’y établir, afin qu’il y demeure séparé des autres nations et que rien ne trouble son repos à l’avenir. Les méchants ne l’opprimeront plus comme autrefois, lorsque je lui donnai des Juges pour le conduire. Je ferai que tous vos ennemis vous laisseront en paix, et vous me bâtirez une maison. Car lorsque vos jours seront accomplis et que vous serez endormi avec vos pères, je ferai sortir de votre race un roi dont j’affermi rai le trône. C’est lui qui me construira une maison, et je maintiendrai éternelle ment son empire. Je lui tiendrai lieu de père et l’aimerai comme mon fils. Que s’il

1. I Rois, VII, 5, 12.

vient à m’offenser, je lui ferai sentir les effets de ma colère et le châtierai avec rigueur; mais je ne retirerai point de lui ma miséricorde, comme j’ai fait à l’égard de ceux dont j’ai détourné ma face. Sa maison me sera fidèle et son royaume durera autant que les siècles 1 ".

Quiconque s’imagine que cette promesse a été accomplie en Salomon, se trompe gravement, et son erreur vient de ce qu’il ne s’arrête qu’à ces paroles : " C’est lui qui me construira une maison ". En effet, Salomon a élevé un temple superbe; mais il faut faire attention à ce qui suit: " Sa maison me sera fidèle et son royaume durera autant que les siècles ". Regardez maintenant le palais de Salomon, tout rempli de femmes étrangères et idolâtres qui le portent à adorer les faux dieux avec elles; et prenez garde d’être assez téméraires pour penser que les promesses de Dieu ont été vaines, ou qu’il n’a pu prévoir que ce prince et sa maison tomberaient dans de tels égarements. Lors même que nous ne verrions point les paroles divines accomplies en la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est né de David selon la chair, nous ne devrions point douter qu’elles ne se rapportent à lui, à moins que de vouloir attendre vainement un nouveau messie, comme font les Juifs. Il est si vrai que par ce fils, qui est ici promis à David, les Juifs mêmes n’entendent point Salomon, que, par un merveilleux aveuglement, ils attendent encore un autre Christ que celui qui s’est fait reconnaître pour tel par des marques si claires et si évidentes. A la vérité, on voit aussi en Salomon quelque image des choses à venir, en ce qu’il a bâti le temple, qu’il a eu la paix avec tous ses voisins, comme le porte son nom (car Salomon signifie pacifique) et que les commencements de son règne ont été admirables; mais il faut demeurer d’accord qu’il n’était pas Jésus-Christ lui-même et qu’il n’en était que la figure. De là vient que l’Ecriture dit beaucoup de choses de lui, non-seulement dans les livres historiques, mais dans le psaume soixante-onzième qui porte son nom, lesquelles ne sauraient du tout lui convenir, et conviennent fort bien à Jésus-Christ, pour montrer que l’un n’était que la figure, et l’autre la vérité. Pour n’en citer qu’un exemple, on ignore quelles étaient les bornes du royaume de

2. II Rois, VII, 8 et seq.

Salomon, et cependant nous lisons dans ce psaume : " Il étendra son empire de l’une à l’autre mer, et depuis le fleuve jusqu’aux extrémités de la terre 1 " ; paroles que nous voyons accomplies en la personne du Sauveur, qui a commencé son règne au fleuve où il fut baptisé par saint Jean et reconnu par les disciples, qui ne l’appelaient pas seulement Maître, mais Seigneur.

Pourquoi Salomon commença-t-il à régner du vivant de son père David, ce qui n’arriva à aucun autre des rois d’Israël? pour nous apprendre que ce n’est pas de lui que Dieu parle ici, quand il dit à David : " Lorsque vos jours seront accomplis et que vous serez endormi avec vos pères, je ferai sortir de votre race un roi dont j’affermirai le trône". Quelque intervalle de temps qu’il y ait entre Jésus-Christ et David, toujours est-il certain que le premier est venu depuis la mort du second et qu’il a bâti une maison à Dieu, non de bois et de pierre, mais d’hommes. C’est à cette maison, ou en d’autres termes, aux fidèles, que l’apôtre saint Paul dit: " Le temple de Dieu est saint, et c’est vous qui êtes ce temple 2 ".

CHAPITRE IX.

DE LA PROPHÉTIE DU PSAUME QUATRE-VINGT-HUITIÈME, LAQUELLE EST SEMBLABLE A CELLE DE NATHAN DANS LE SECOND LIVRE DES ROIS.

C’est pour cela qu’au psaume quatre-vingt-huitième, qui a pour titre : Instruction pour Aethan, israélite, il est fait mention des promesses de Dieu à David, et l’on y voit quelque

chose de semblable à ce que nous venons de rapporter du second livre des Rois. " J’ai juré,

dit Dieu, j’ai juré à David, mon serviteur, que je ferais fleurir éternellement sa race ".

Puis: " Vous avez parlé en vision à vos enfants, et vous avez dit: J’ai remis mon assis-

tance dans un homme puissant, et j’ai élevé sur le trône celui que j’ai choisi parmi mon

peuple. J’ai trouvé mon serviteur David, je l’ai oint de mon huile sainte. Car ma main

lui donnera secours et mon bras le soutiendra. L’ennemi n’aura point avantage sur lui,

et l’enfant d’iniquité ne lui pourra nuire. J’abattrai ses ennemis à ses pieds et mettrai

en fuite ceux qui le haïssent. Ma vérité et ma miséricorde seront avec lui, et je

1. Ps. LXXI, 8.— 2. I Cor. III, 17.

délivrerai sa gloire et sa puissance. J’étendrai sa main gauche sur la mer et sa droite sur

les fleuves. Il m’invoquera et me dira: Vous êtes mon père, vous êtes mon Dieu et mon

asile. Et je le ferai mon fils aîné et l’élèverai au-dessus de tous les rois de la terre. Je lui conserverai toujours ma faveur, et l’alliance que je ferai avec lui sera inviolable. J’établirai sa race pour jamais, et son trône durera autant que les cieux 1 ". Tout cela, sous le nom de David, doit s’entendre de Jésus-Christ, à cause de la forme d’esclave qu’il a prise, comme médiateur, dans le sein de la Vierge. Quelques lignes ensuite, il est parlé des péchés de nos enfants presque dans les mêmes termes où, au livre des Rois, il est parlé de ceux de Salomon : " S’il vient, dit Dieu en ce livre, à s’abandonner à l’iniquité, je le châtierai par la verge des hommes; je le livrerai aux atteintes des enfants des hommes; cependant je ne retirerai pas de

lui ma miséricorde 2 ". Ces atteintes sont les marques du châtiment; et de là cette parole : " Ne touchez pas mes christs 3". Qu’est-ce à dire, sinon : Ne blessez pas? Or, dans le psaume où il s’agit de David en apparence, le Seigneur tient à peu près le même langage : " Si ses enfants, dit-il, abandonnent ma loi et ne marchent dans ma crainte, s’ils profanent mes ordonnances et ne gardent pas mes commandements, je les châtierai, la verge à la main, et je leur enverrai mes fléaux; mais je ne retirerai point de lui ma miséricorde 4 ". Il ne dit pas : Je ne retirerai pas d’eux, quoiqu’il parle de ses enfants, mais de lui, ce qui pourtant, à le bien prendre, est la même chose. Aussi bien on ne peut trouver en Jésus-Christ même, qui est le chef de l’Eglise, aucun péché qui ait besoin d’indulgence ou de punition, mais bien dans son

peuple, qui compose ses membres et son corps mystique. C’est pour cela qu’au livre

des Rois il est parlé de son iniquité 5, au lieu qu’ici il est parlé de celle de ses enfants, pour

nous faire entendre que ce qui est dit de son corps est dit en quelque sorte de lui-même.

Par la même raison, lorsque Saul persécutait son corps, c’est-à-dire ses fidèles, il lui cria

du ciel: " Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous 6 ". Le psaume ajoute : " Je n’enfreindrai point mon serment, ni ne

1. Ps. LXXXVIII, 31, 34. – 2. II Rois, VII, 14, 15. – 3. Ps. CIV, 15. – 4. Ibid. LXXXVIII, 31, 34. – 5. II Rois, VII, 14. – 6. Act. IX, 4.

(375)

profanerai mon alliance ; je ne démentirai point les paroles qui sortent de ma bouche; j’ai

une fois juré par ma sainteté, je ne tromperai point David; sa race durera éternellement; son trône demeurera à jamais devant moi comme le soleil et la lune, et comme l’arc-en-ciel, témoin fidèle de mon alliance 1 ".

CHAPITRE X.

LA RAISON DE LA DIFFÉRENCE QUI SE RENCONTRE ENTRE CE QUI S’EST PASSÉ DANS LE ROYAUME DE LA JÉRUSALEM TERRESTRE ET LES PROMESSES DE DIEU, C’EST DE FAIRE VOIR QUE CES PROMESSES REGARDAIENT UN AUTRE ROYAUME ET UN PLUS GRAND ROI.

Après des assurances si certaines d’une si grande promesse, de peur qu’on ne la crût accomplie en Salomon et qu’on ne l’y cherchât inutilement, le Psalmiste s’écrie : " Pour vous, Seigneur, vous les avez rejetés et anéantis 2 ". Cela est arrivé à l’égard du royaume de Salomon en ses descendants jusqu’à la ruine de la Jérusalem terrestre, qui était le siége de son empire, et à la destruction du temple qu’il avait élevé. Mais, pour qu’on n’aille pas en conclure que Dieu a contrevenu à sa parole, David ajoute aussitôt: " Vous avez différé votre Christ ". Ce Christ n’est donc ni David, ni Salomon, puisqu’il est différé. Encore que tous les rois des Juifs fussent appelés christs à cause du chrême dont on les oignait à leur sacre, et que David lui-même donne ce nom à Saül, il n’y avait toutefois qu’un seul Christ véritable, dont tous ceux-là étaient la figure. Et ce Christ était différé pour longtemps, selon l’opinion de ceux qui croyaient que ce devait être David ou Salomon; mais il devait venir en son temps, selon l’ordre de la providence de Dieu. Cependant le psaume nous apprend ensuite ce qui arriva durant ce délai dans la Jérusalem terrestre, où l’on espérait qu’il régnerait: " Vous avez, dit-il, rompu l’alliance que vous aviez faite avec votre serviteur; vous avez profané son temple. Vous avez renversé tous ses boulevards, et ses citadelles n’ont pu le mettre en sûreté. Tous les passants l’ont pillé; il est devenu l’opprobre de ses voisins. Vous avez protégé ceux- qui l’opprimaient et donné des sujets de joie à ses ennemis. Vous avez émoussé la pointe de

1. Ps. LXXXVIII 34-36. — 2. Ps. LXXXVIII, 37.

son épée et ne l’avez point aidé dans le combat. Vous avez obscurci l’éclat de sa gloire et brisé son trône. Vous avez abrégé u le temps de son règne, et il est couvert de confusion 1". Tous ces malheurs sont tombés sur la Jérusalem esclave, où même quelques enfants de la liberté ont régné, quoiqu’ils ne soupirassent qu’après la Jérusalem céleste dont ils étaient sortis et où ils espéraient régner un jour par le moyen du Christ véritable. Mais si l’on veut savoir comment tous ces maux lui sont arrivés, il faut l’apprendre de l’histoire.

CHAPITRE XI.

DE LA SUBSTANCE DU PEUPLE DE DIEU, LAQUELLE SE TROUVE EN JÉSUS-CHRIST FAIT HOMME, SEUL CAPABLE DE DÉLIVRÉR SON AME DE L’ENFER.

Le Prophète adresse ensuite une prière à Dieu; mais sa prière même est une prophétie: "Jusques à quand , Seigneur, détournerez-vous jusqu’à la fin? " il faut sous-entendre

votre face ou votre miséricorde. Par la fin, sont exprimés les derniers temps où cette

nation même croira en Jésus-Christ. Mais, avant cela, il faut que tous les malheurs que

le Prophète a déplorés arrivent. C’est pourquoi il ajoute : " Votre colère s’allumera comme un feu. Souvenez-vous quelle est ma substance ". Par cette substance, l’on ne peut rien concevoir de mieux que Jésus-Christ même, qui a tiré de ce peuple sa substance et sa nature humaine. "Car ce n’est pas en vain, dit-il, que vous avez créé tous les enfants des hommes ". En effet, sans ce fils de l’homme, sans cette substance d’Israël par qui sont sauvés plusieurs enfants des

hommes, ce serait en vain que les enfants des hommes auraient été créés, tandis que maintenant il est vrai que toute la nature humaine est tombée de la vérité dans la vanité par

le péché du premier homme, d’où vient cette parole d’un autre psaume: " L’homme est devenu semblable à une chose vaine et chimérique; ses jours s’évanouissent comme l’ombre 2; mais ce n’est pourtant pas en vain que Dieu a créé tous les enfants des hommes, puisqu’il en délivre plusieurs par le médiateur Jésus, et que les autres, qu’il a prévus ne devoir pas délivrer, il les a créés en vertu d’un dessein très-beau et très-juste, pour servir au bien des élus, et pour relever

1. Ps. LXXXVIII, 40-46. — 2. Ps. CXLIII, 5.

(376)

par l’opposition des deux cités l’éclat et la gloire de la céleste. Le Psalmiste ajoute : " Quel est cet homme qui vivra et ne mourra point; il délivrera son âme des mains de l’enfer 1 ". Quel est-il, en effet, sinon cette substance d’Israël tirée de David, c’est-à-dire Jésus-Christ, dont l’Apôtre dit 2 : " Une fois ressuscité des morts, il ne meurt plus, et la mort n’a plus d’empire sur lui ". Bien qu’il vive maintenant et qu’il ne soit plus sujet à la mort, il n’a pas laissé de mourir; mais il a délivré son âme de l’enfer, où il était descendu pour rompre les liens du péché qui en retenaient quelques-uns captifs. Or, il l’a délivrée par cette puissance dont il dit dans l’Evangile: " J’ai le pouvoir de quitter mon âme et j’ai le pouvoir de la reprendre 3 ".

CHAPITRE XII.

COMMENT IL FAUT ENTENDRE CES PAROLES DU PSAUME QUATRE-VINGT-HUITIÈME : " OU SONT, SEIGNEUR, LES ANCIENNES MISÉRICORDES ETC. "

Examinons maintenant la fin de ce psaume, qui est ainsi conçu : " Seigneur, où sont les anciennes miséricordes que vous avez fait serment d’exercer envers David? Souvenez-vous, Seigneur, de l’opprobre de vos serviteurs, et qu’il m’a fallu essuyer sans rien dire les reproches de tant de nations, ces reproches injurieux que vos ennemis m’ont faits du changement de votre Christ ". En méditant ces paroles, il est permis de demander si elles s’appliquent aux Israélites, qui désiraient que Dieu accomplît la promesse qu’il avait faite à David, ou bien à la personne des chrétiens qui sont Israélites selon l’esprit et non selon la chair. Il est certain, en effet, qu’elles ont été dites ou écrites du vivant d’Aethan, dont le nom est à la tête de ce psaume et sous le règne de David; et par conséquent il n’y a point d’apparence que l’on pût dire alors: " Seigneur, où sont les anciennes " miséricordes que vous avez fait serment d’exercer envers David? " à moins que le Prophète ne se mît à la place de ceux qui devaient venir longtemps après et à l’égard de qui ces promesses faites à David étaient anciennes. On peut donc entendre que lorsque les Gentils persécutaient les chrétiens, ils leur reprochaient la passion de Jésus-Christ, que

1. Ps. LXXXVIII, 49. — 2. Rom. VI, 9.— 3. Jean, X, 18.

l’Ecriture appelle un changement, parce qu’en mourant il est devenu immortel. On peut aussi entendre que le changement du Christ a été reproché aux Juifs, en ce qu’au lieu qu’ils l’attendaient comme leur sauveur, il est devenu le sauveur des Gentils. C’est ce que plusieurs peuples, qui ont cru en lui par le Nouveau Testament, leur reprochent encore aujourd’hui; de sorte que c’est en leur personne qu’il est dit: " Souvenez-vous, Seigneur, de l’opprobre de vos serviteurs ", parce que Dieu, ne les oubliant pas, mais ayant compassion de leur misère, doit les attirer un jour eux-mêmes à la grâce de1’Evangile. Mais il me semble que le premier sens est meilleur. En effet, il ne paraît pas à propos d’appeler serviteurs de Dieu les ennemis de Jésus-Christ à qui l’on reproche que le Christ les a abandonnés pour passer aux Gentils, et que cette qualité convient mieux à ceux qui, exposés à de rudes persécutions pour le nom de Jésus-Christ, se sont souvenus du royaume promis à la race de David, et touchés d’un ardent désir de le posséder, ont dit à Dieu: " Seigneur, où sont les anciennes miséricordes que vous avez fait serment d’exercer envers David? Souvenez-vous, Seigneur, de l’opprobre de vos serviteurs, et qu’il m’a fallu essuyer sans rien dire les reproches de tant de nations, ces reproches injurieux que vos ennemis m’ont faits du changement de votre Christ ", ce changement étant pris par eux pour un anéantissement. Que veut dire: Souvenez-vous, Seigneur, sinon ayez pitié de moi, et, pour les humiliations que j’ai souffertes avec tant de patience, donnez-moi la gloire que vous avez promise à David avec serment. Que si nous attribuons ces paroles aux Juifs, assurément ces serviteurs de Dieu, qui furent emmenés captifs à Babylone après la prise de la Jérusalem terrestre et avant la naissance de Jésus-Christ, ont pu les dire aussi, entendant par le changement du Christ, qu’ils ne devaient pas attendre de lui une félicité temporelle semblable à celle dont ils avaient joui quelques années auparavant sous le règne de Salomon, mais une félicité céleste et spirituelle ; et c’est le changement que les nations idolâtres reprochaient, sans s’en douter, au peuple de Dieu, lorsqu’elles l’insultaient dans sa captivité. C’est aussi ce qui se trouve ensuite dans le même psaume et qui en fait la conclusion: " Que la bénédiction du Seigneur (377) demeure éternellement ; ainsi soit-il, ainsi soit-il " ; voeu très-convenable à tout le peuple de Dieu qui appartient à la Jérusalem céleste, soit à l’égard de ceux qui étaient cachés dans l’Ancien Testament avant que le Nouveau ne fût découvert, soit pour ceux qui dans le Nouveau sont manifestement à Jésus-Christ. La bénédiction du Seigneur promise à la race de David n’est pas circonscrite dans un aussi petit espace de temps que le règne de Salomon, mais elle ne doit avoir d’autres bornes que l’éternité. La certitude de l’espérance que nous en avons est marquée par la répétition de ces mots: " Ainsi soit-il, ainsi soit-il ". C’est ce que David comprenait bien quand il dit, au second livre des Rois, qui nous a conduits à cette digression du Psaume: " Vous avez parlé pour longtemps en faveur de la maison de David 1 "; et un peu après : " Commencez donc maintenant, et bénissez pour jamais la maison de votre serviteur, etc. 2 " parce qu’il était prêt d’engendrer un fils dont la race était destinée à donner naissance à Jésus-Christ, qui devait rendre éternelle sa maison et en même temps la maison de Dieu. Elle est la maison de David à raison de sa race, et la maison de Dieu à cause de son temple, mais d’un temple qui est fait d’hommes et non de pierres, et où le peuple doit demeurer éternellement avec son Dieu et en son Dieu, et Dieu avec son peuple et en son peuple, en sorte que Dieu remplisse son peuple et que le peuple soit plein de son Dieu, lorsque Dieu sera tout en tous 3, Dieu, notre récompense dans la paix et notre force dans le combat. Comme Nathan avait dit à David: " Le Seigneur vous avertit que vous lui bâtirez une maison 4 "; David dit ensuite à Dieu: " Seigneur tout-puissant, Dieu d’Israël, vous avez révélé à votre serviteur que vous lui bâtiriez une maison 5". En effet, nous bâtissons cette maison en vivant bien, et Dieu la bâtit aussi en nous aidant à bien vivre; car, " si le Seigneur ne bâtit lui-même une maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent 6. " Lorsque le temps de la dernière dédicace de cette maison sera venu, alors s’accomplira ce que Dieu dit ici par Nathan: " J’assignerai un lieu à mon peuple, et l’y établirai, afin qu’il " y demeure séparé des autres nations et que

1. II Rois, VII, 19. – 2. Ibid. 25. – 3. I Cor. XV, 28. – 4. II Rois, VII, 11. – 5. Ibid. 27. – 6. Ps. CXXVI, 1.

rien ne trouble son repos à l’avenir. Les méchants ne l’opprimeront plus comme autrefois, lorsque je lui donnai des Juges pour le conduire1 ".

CHAPITRE XIII.

LA PAIX PROMISE A DAVID PAR NATHAN N’EST POINT CELLE DU RÈGNE DE SALOMON.

C’est une folie d’attendre ici-bas un si grand bien, ou de s’imaginer que ceci ait été accompli sous le règne de Salomon, à cause de la paix dont on y jouit. L’Ecriture ne relève cette paix que parce qu’elle était la figure d’une autre; et elle-même a eu soin de prévenir cette interprétation, lorsque, après avoir dit: " Les méchants ne l’opprimeront plus ", elle ajoute aussitôt: " comme autrefois, lorsque je lui donnai des Juges pour le conduire ". Ce peuple, avant d’être gouverné par des rois, fut gouverné par des Juges, et les méchants, c’est-à-dire ses ennemis , l’opprimaient par moments; mais, avec tout cela, on trouve sous les Juges de plus longues paix que celle du règne de Salomon, qui dura seulement quarante ans. Or, il y en eut une de quatre-vingts ans sous Aod. Loin donc, loin de nous l’idée que cette promesse regarde le règne de Salomon, et beaucoup moins celui d’un autre roi, puisque pas un d’eux n’a joui de la paix aussi longtemps que lui , et que cette nation n’a cessé d’appréhender le joug des rois, ses voisins. Et n’est-ce pas une suite nécessaire de l’inconstance des choses du monde qu’aucun peuple ne possède un empire si bien affermi qu’il n’ait pas à redouter l’invasion étrangère? Ainsi, ce lieu d’une habitation si paisible et si assurée, qui est ici promis, est un lieu éternel, et qui est dû à des habitants éternels dans la Jérusalem libre où régnera véritablement le peuple d’Israël ; car Israël signifie voyant Dieu. Et nous, pénétrés du désir de mériter une si haute récompense, que la foi nous fasse vivre d’une vie sainte et innocente à travers ce douloureux pèlerinage!

CHAPITRE XIV.

DES PSAUMES DE DAVID.

La Cité de Dieu poursuivant son cours dans le temps, David régna d’abord sur la Jérusa1cm terrestre, qui était une ombre et une

1. II Rois, VII, 10.

figure de la Jérusalem à venir. Ce prince était savant dans la musique, et il aimait l’harmonie, non pour le plaisir de l’oreille, mais avec une intention plus élevée, pour consacrer à son Dieu des cantiques remplis de grands mystères. L’assemblage et l’accord de plusieurs tons différents sont en effet une image fidèle de l’union qui enchaîne les différentes par-tics d’une cité bien ordonnée. On sait que toutes les prophéties de David sont contenues dans les cent cinquante psaumes que nous appelons le Psautier. Or , les uns veulent qu’entre ces psaumes , ceux-là seulement soient de lui qui portent son nom; d’autres ne lui attribuent que ceux qui ont pour titre de David, et disent que ceux où on lit à David ont été faits par d’autres et appropriés à sa personne. Mais ce sentiment est réfuté par le Sauveur même dans l’Evangile, lorsqu’il dit 1 que David lui-même a appelé le Christ son Seigneur dans le psaume cent neuf, en ces termes: " Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que j’aie abattu vos ennemis sous vos pieds 2 " . Or, ce psaume n’a pas pour titre de David, mais â David. Il lui semble donc que l’opinion la plus vraisemblable, c’est que tous les psaumes sont de David, et que, s’il en a intitulé quelques-uns d’autres noms que du sien, c’est que ces noms ont un sens figuratif, quant à ceux qu’il a laissés sans y mettre de nom, c’est par une inspiration de Dieu, dont le motif caché couvre sans doute de profonds mystères. Il ne faut point s’arrêter à ce que certains psaumes portent en tête les noms de quelques prophètes qui ne sont venus que longtemps depuis David, et qui semblent toutefois y parler ; car l’esprit prophétique qui inspirait ce prince a fort bien pu aussi lui révé1er les noms de ces prophètes, et lui suggérer des chants qui leur étaient appropriés, comme nous voyons 3 qu’un certain prophète a parlé de Josias et de ses actions plus de trois cents ans avant la naissance de ce roi.

CHAPITRE XV.

S’IL CONVIENT D’ENTRER ICI DANS L’EXPLICATION DES PROPHÉTIES CONTENUES DANS LES PSAUMES TOUCHANT JÉSUS-CHRIST ET SON ÉGLISE.

Je vois bien qu’on attend de moi que j’explique ici les prophéties de Jésus-Christ

1. Matt. XXII, 42, — 2. Ps. CIX, I. — 3. III Rois, XIII.

et de son Eglise qui sont dans les psaumes; mais ce qui me retient, quoique ayant déjà donné l’explication d’un de ces divins cantiques, c’est plutôt l’abondance que le défaut de la matière. Il serait trop long, en effet, d’expliquer ces prophéties; et si je restreignais mon choix, j’aurais à craindre que les hommes versés en ces problèmes ne m’accusassent d’avoir omis les plus essentielles. D’ailleurs, un témoignage qu’on produit d’un psaume doit être confirmé par toute la suite du psaume, afin que , si tout ne sert pas à l’appuyer, rien au moins n’y soit contraire. En procédant de toute autre façon, on ferait des centons que l’on appliquerait à son sujet dans un sens tout différent de celui que les pièces ont à leur place naturelle. Pour montrer ce rapport de toutes les parties du psaume, avec le témoignage qu’on en voudrait faire sortir, il serait besoin de l’expliquer tout entier. Or, quel travail exigerait cette méthode, il est aisé de l’imaginer, pour peu qu’on sache ce que d’autres ont entrepris en ce genre et ce que nous avons nous-même essayé ailleurs. Que celui qui en aura la volonté et le loisir lise ces commentaires, et il y verra combien de grandes choses David a prophétisées de Jésus-Christ et de son Eglise, c’est-à-dire de la cité qu’il a fondée et de son roi.

CHAPITRE XVI.

LE PSAUME QUARANTE-QUATRE EST UNE PROPHÉTIE, TANTÔT EXPRESSIVE ET TANTÔT FIGURÉE, DE JÉSUS-CHRIST ET DE SON ÉGLISE.

Quelles que soient, en toutes choses, la propriété et la clarté des expressions prophétiques , il faut aussi qu’il y en ait de figurées, et ce sont celles-là qui donnent de l’exercice aux savants, quand ils veulent les expliquer à des esprits moins ouverts. Il en est toutefois qui désignent, à la première vue, le Sauveur et son Eglise, quoiqu’il y reste toujours quelque chose d’obscur qui demande à être expliqué à loisir; par exemple, ce passage du psaume quarante-quatre: " Mon coeur me presse de dire de grandes choses; je veux consacrer mes ouvrages à la gloire de mon Roi. Ma langue est comme la plume d’un écrivain qui écrit très-vite. Vous êtes le plus beau des enfants des hommes; les grâces sont répandues sur vos lèvres; c’est pourquoi Dieu vous a comblé de ses (379) bénédictions pour jamais. Très-puissant, ceignez votre épée. Beau et gracieux comme vous l’êtes, vous ne sauriez manquer de réussir dans vos entreprises et de vous rendre maître des coeurs. La vérité, la douceur et la justice accompagnent vos pas, et vous signalerez votre puissance par des actions miraculeuses. Dieu tout-puissant, que vos flèches sont aigües ! vous en percerez le coeur de vos ennemis, et les peuples tomberont à vos pieds. Votre trône, mon Dieu, est un trône éternel, et le sceptre de votre empire est un sceptre de justice. Vous avez aimé la justice et haï l’iniquité; aussi votre Dieu a rempli votre coeur de joie comme d’un heaume exquis, dont il vous a sacré avec plus d’abondance que tous vos compagnons. Vos vêtements sont imprégnés de myrrhe et d’aloès; des essences de parfum s’exhalent de vos palais d’ivoire, et c’est ce qui vous a gagné le coeur des jeunes filles au jour de votre triomphe ". Quel est l’esprit assez grossier pour ne pas reconnaître dans ces paroles le Christ que nous prêchons et en qui nous croyons? Qui ne le voit désigné par ce Dieu dont le trône est éternel, et que Dieu sacre en Dieu , c’est-à-dire d’un chrême spirituel et invisible?Est-il un homme assez étranger à notre religion et assez sourd au bruit qu’elle fait de toutes parts pour ignorer que le Christ s’appelle ainsi de son sacre et de son onction? Or, ce roi une fois reconnu, que signifient les autres traits de cette peinture symbolique, par exemple, qu’il est le plus beau des enfants des hommes, d’une beauté sans doute d’autant plus digne d’amour et d’admiration qu’elle est moins corporelle ? Que veut dire cette épée , et que sont ces flèches ? c’est à quiconque sert ce

Dieu et règne par la vérité, la douceur et la justice, à examiner ces questions à loisir. Jetez ensuite les yeux sur son Eglise, sur cette compagne unie à un si grand époux par un mariage spirituel et par les liens d’un amour divin, elle, dont il est dit peu après : " La reine s’est assise à votre droite avec un habit rehaussé d’or et de broderie. Ecoutez, ma fille, voyez et prêtez l’oreille; oubliez votre pays et la maison de votre père; car le roi a été pris d’amour pour votre beauté, et il est le Seigneur votre Dieu. Les habitants de Tyr l’adoreront avec des présents; les plus riches du peuple vous feront la cour. Toute la gloire de la fille du roi vient du dedans, et elle est vêtue d’une robe à franges d’or, toute couverte de broderies. On amènera au roi les filles de sa suite; on vous offrira celles qui approchent de plus près de sa personne. On les amènera avec joie et allégresse; on les fera entrer dans le palais du roi. Il vous est né des enfants à la place de vos pères; vous les établirez princes sur tout l’univers. Ils se souviendront de votre nom, Seigneur, dans la suite de tous les âges. C’est pourquoi tous les peuples vous loueront éternellement et dans tous les siècles ". Je ne pense pas que quelqu’un

soit assez fou pour s’imaginer que ceci doit s’entendre d’une simple femme, puisque cette

femme est l’épouse de celui à qui il est dit: " Votre trône, mon Dieu, est un trône éternel, et le sceptre de votre empire est un sceptre de justice. Vous avez aimé la justice et haï l’iniquité ; aussi votre Dieu a rempli votre coeur de joie comme d’un beaume exquis, dont il vous a sacré avec plus d’abondance que tous vos compagnons. " C’est Jésus-Christ qui a été ainsi sacré d’une onction plus pleine que tout le reste des chrétiens ; et ceux-là sont les compagnons de sa gloire, dont l’union et la concorde par tout l’univers sont figurées par cette reine appelée dans un autre psaume la cité du grand roi 1. Voilà cette spirituelle Sion dont le nom signifie

contemplation, parce qu’elle contemple les grands biens de l’autre vie et y tourne toutes

ses pensées ;voilà cette Jérusalem céleste dont nous avons dit tant de choses, et qui a pour

ennemie la cité du diable, Babylone, c’est-à-dire confusion. C’est par la régénération que

cette reine est délivrée de la domination de Babylone, et passe de la domination d’un très-

méchant prince sous celle d’un très-bon roi. On lui dit pour cette raison : " Oubliez votre pays et la maison de votre père ". Les Israélites, qui ne sont tels que selon la chair et non par la foi, font partie de cette cité impie, et sont ennemis du grand roi et de la reine, son épouse. Car, puisqu’ils ont mis à mort celui qui était venu vers eux, le Christ a été plutôt le sauveur de ceux qu’il n’a pas vus, alors qu’il était sur la terre revêtu d’une chair mortelle. Aussi dit-on à notre roi dans un psaume : " Vous me délivrerez des révoltes de ce peuple, vous m’établirez chef des

1. Ps. XLVII, 2,

(380)

nations. Un peuple que je ne connaissais point m’a servi; il m’a obéi aussitôt qu’il a entendu parier de moi 1 " Le peuple des Gentils que le Christ n’a pas connu lorsqu’il était au monde, et qui néanmoins croit en lui sur ce qu’il a appris, en sorte que c’est justement qu’il est écrit de lui : " Il m’a obéi aussitôt qu’il a entendu parler de moi " ; car " la loi vient de l’ouïe 2 " ce peuple, dis-je, joint aux vrais Israélites selon la chair et selon la foi, compose la cité de Dieu, qui a aussi engendré le Christ selon la chair, quand elle n’était qu’en ces seuls Israélites. De là était la vierge Marie, dans le sein de laquelle le Christ a pris chair pour devenir homme. C’est de cette cité qu’un autre psaume dit: " On dira de Sion, notre mère: Un. homme et un homme par excellence a été fait en elle, et c’est le Très-Haut lui-même qui l’a fondé 3 ". Quel est ce Très-Haut, sinon Dieu? Et par conséquent le Christ, qui est Dieu et qui l’était avant que de devenir homme dans cette cité par l’entremise de Marle, l’a fondée lui-même dans les patriarches et dans les Prophètes. Puis donc que le Sauveur a été prédit si longtemps auparavant à cette cité de Dieu, à cette reine, suivant cette parole que nous voyons maintenant accomplie : " Il vous est né des enfants à la place de vos pères, que vous établirez princes sur tout l’univers 4 " quelque obscurité qu’il y ait ici dans les autres expressions figurées, et de quelque façon qu’on les explique, elles doivent s’accorder avec des choses qui soit si claires.

CHAPITRE XVII.

DU SACERDOCE ET DE LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST PRÉDITS AUX CENT NEUVIÈME ET VINGT-UNIÈME PSAUMES.

C’est ainsi que dans cet autre psaume où le sacerdoce de Jésus-Christ est déclaré ouvertement, comme ici sa royauté, ces paroles pouvaient sembler obscures: " Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que j’abatte vos ennemis sous vos pieds ". En effet, nous ne voyons pas Jésus-Christ assis à la droite de Dieu le père, nous le croyons; ni ses ennemis abattus sous ses pieds, cela ne se verra qu’à la fin du

1. Ps. XVII, 44. – 2. Rom. X, 17. – 3. Ps. LXXXVI, 5. – 4. Ps. XLIV, 18.

monde. Mais lorsque le Psalmiste chante: " Le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de votre empire, et vous régnerez souverainement au milieu de vos ennemis " ; cela est si clair qu’il faudrait être aussi impudent qu’impie pour le nier. Nos adversaires mêmes avouent que la loi de Jésus-Christ, que nous appelons l’Evangile, et que nous reconnaissons pour le sceptre de son empire, est sortie de Sion. Quant au règne qu’il exerce au milieu de ses ennemis, ceux mêmes sur qui il l’exerce le témoignent assez par leur rage et leur jalousie. On lit un peu après: " Le Seigneur a juré, et il ne s’en dédira point, que vous serez le prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech" ; or , puisqu’il n’y a plus maintenant nulle part de sacerdoce ni de sacrifice selon l’ordre d’Aaron, et qu’on offre partout sous le souverain pontife, Jésus-Christ, ce qu’offrit Melchisédech quand il bénit Abraham 1,qui peut ne pas voir de qui ceci est dit? Il faut donc rapporter à ces choses claires et évidentes celles qui dans le même psaume sont un peu obscures et que nous avons déjà expliquées dans les sermons que nous en avons faits au peuple. Ainsi, ce que Jésus-Christ dit dans un autre psaume où il parle de sa propre passion: "Ils ont percé mes mains et mes pieds, et ont compté mes os; ils m’ont considéré et regardé 2" ; cela, dis-je, est clair, et l’on voit bien qu’il parle de son corps étendu sur la croix, pieds et mains cloués, et servant en cet état de spectacle à ses ennemis; d’autant plus qu’il ajoute : " Ils ont partagé entre eux mes vêtements et jeté ma robe au sort " : prophétie dont l’accomplissement se trouve marqué dans le récit de I’Evangile. Les traits tout aussi clairs qui sont dans ce psaume doivent servir de lumière aux autres; car, entre les faits qui y sont évidemment prédits, il y en a qui s’accomplissent encore tous les jours à nos yeux, comme ce qui suit : " Toutes les parties de la terre se souviendront du Seigneur, et se convertiront à lui, et toutes les autres nations du monde " lui rendront leurs adorations et leurs hommages, parce que l’empire appartient au Seigneur, et il dominera sur toutes les nations".

1. Gen. XIV, 18. — 2. Ps., XXI, 18.

(381)

CHAPITRE XVIII.

DE LA MORT ET DE LA RÉSURRECTION DU SAUVEUR PRÉDITES DANS LES PSAUMES TROIS, QUARANTE, QUINZE ET SOIXANTE-SEPT.

Les oracles des psaumes n’ont pas non plus gardé le silence sur la résurrection du Christ. Que signifient en effet ces paroles du troisième psaume : " Je suis endormi et j’ai sommeillé, et je me suis éveillé, parce que le Seigneur m’a pris? " Y a-t-il quelqu’un d’assez peu sensé pour croire que le Prophète nous aurait voulu apprendre comme une chose considérable qu’il s’est éveillé après s’être endormi, si ce sommeil n’était la mort, et ce réveil la résurrection de Jésus-Christ, qu’il devait prédire de la sorte ? Le psaume quarante en parle encore plus clairement, lorsqu’en la personne du médiateur, le Prophète, selon sa coutume, raconte comme passées des choses qu’il prophétise pour l’avenir, parce que, dans la prescience de Dieu, les choses à venir sont en quelque sorte arrivées, à cause de la certitude de leur accomplissement. " Mes ennemis, dit-il, ont fait des imprécations contre moi: quand mourra-t-il, et quand sa mémoire sera-t-elle abolie? S’il venait me voir, il me parlait avec déguisement, et se fortifiait dans sa malice ; et il n’était pas plutôt sorti qu’il s’attroupait avec les autres. Tous mes ennemis formaient des complots contre moi ; ils faisaient tous le dessein de me perdre. Ils ont pris contre moi des résolutions injustes; mais celui qui dort ne se réveillera-t-il pas? " C’est comme s’il disait : Celui qui meurt ne ressuscitera-t-il pas? Ce qui précède montre-assez que ses ennemis avaient conspiré sa mort, et que toute cette trame avait été conduite par celui qui entrait et sortait pour le trahir. Or, à qui ne se présente ici le traître Judas, devenu, de disciple de Jésus, le plus cruel de ses ennemis? Pour leur faire sentir qu’ils l’immoleraient en vain, puisqu’il devait ressusciter, il leur dit: " Celui qui dort ne se réveillera-t-il pas? " ce qui revient à ceci: Que faites-vous, pauvres insensés ? ce qui est un crime pour vous n’est qu’un sommeil pour moi. Celui qui dort ne se réveillera-t-il pas? — Et néanmoins, pour prouver qu’un crime si énorme ne demeurerait pas impuni, il ajoute: " Celui qui vivait avec moi dans une si grande union, en qui j’avais mis ma confiance, et qui mangeait de mon pain, m’a mis le pied sur la gorge. Mais vous, Seigneur, ayez pitié de moi, et me rendez la vie, et je me vengerai d’eux ". Ne voit-on pas cette vengeance, quand on considère les Juifs expulsés de leur pays après de sanglantes défaites depuis la mort et la passion de Jésus-Christ? Après qu’il eut été mis à mort par eux, il est ressuscité, et les a châtiés de peines temporelles, en attendant celles qu’il leur réserve pour ne s’être pas convertis, lorsqu’il jugera les vivants et les morts. Le Sauveur même montrant le traître à ses Apôtres en lui présentant un morceau de pain, fit mention de ce verset du psaume 1, et dit qu’il devait s’accomplir en lui : " Celui qui mangeait de mon pain m’a mis le pied sur la gorge ". Quant à ce qu’il ajoute : "En qui j’avais mis ma confiance ", cela ne convient pas au chef, mais au corps; car le Sauveur connaissait bien celui dont il avait déjà dit: " L’un de vous est le diable 2 " ; mais il a coutume d’attribuer à sa personne ce qui appartient à ses membres, parce que la tête et le corps ne font qu’un Christ, d’où viennent ces paroles de l’Evangile: " J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger 3 " ; ce que lui-même explique ainsi : " Quand vous avez, dit-il, rendu ces services aux plus petits de ceux qui sont à moi, c’est à moi que vous les avez rendus". S’il dit qu’il avait mis sa confiance en Judas, c’est que ses disciples avaient bien espéré de celui-ci, quand il fut mis au nombre des Apôtres.

Quant aux Juifs, ils ne croient pas que le Christ qu’ils attendent doive mourir. Aussi ne pensent-ils pas que celui que la loi et les Prophètes ont annoncé soit pour nous ; mais ils prétendent qu’il doit leur appartenir unique-nient, et qu’il sera exempt de la mort. Ils soutiennent donc, par une folie et un aveuglement merveilleux, que les paroles que nous venons de rapporter ne doivent pas s’entendre de la mort et de la résurrection, mais du sommeil et du réveil. Mais le psaume quinze leur crie : " C’est pour cela que mon coeur est plein de joie, que ma langue se répand en " des chants d’allégresse, et que vous ne laisserez point mon âme en enfer, et que vous ne " permettrez pas que votre saint souffre aucune corruption ". Quel autre parlerait avec autant de confiance de celui qui est ressuscité le

1. Jean, XIII, 26. — 2. Ibid. VI, 71 — 3. Matt. XXV, 35.— 4. Ibid. 40

(382)

troisième jour ? Peuvent-ils l’entendre de David ? Le psaume soixante-sept crie de son côté : " Notre Dieu est un Dieu qui sauve, et le Seigneur même sortira par la mort ". Que peut-on dire de plus clair ? Le Seigneur Jésus n’est-il pas un Dieu qui sauve, lui dont le nom même signifie Sauveur? En effet, c’est la raison qui en fut rendue quand l’ange dit à la Vierge : "Vous enfanterez un fils que vous " nommerez Jésus, parce qu’il sauvera son peuple en le délivrant de ses péchés 1 ". Comme il a versé son sang pour obtenir la rémission de ces péchés, il n’a pas dû autrement sortir de cette vie que par la mort. C’est pour cette raison que le Prophète, après avoir dit : " Notre Dieu est un Dieu qui sauve ", ajoute aussitôt : " Et le Seigneur même sortira par la mort ", pour montrer que c’était en mourant qu’il devait sauver. Or, il dit avec admiration : " Et le Seigneur même ", comme s’il disait: Telle est la vie des hommes mortels que le Seigneur même n’en a pu sortir que par la mort.

CHAPITRE XIX.

LE PSAUME SOIXANTE-HUIT MONTRE L’OBSTINATION DES JUIFS DANS LEUR INFIDÉLITÉ.

Certes, les Juifs ne résisteraient pas à des témoignages si clairs confirmés par l’événement, si la prophétie du psaume soixante-huit ne s’accomplissait en eux. Après que David a introduit Jésus-Christ, qui dit, en parlant de sa passion, ce que nous voyons accompli dans l’Evangile : " Ils m’ont donné du fiel à manger, et du vinaigre à boire quand j’ai eu soif 2 " ; il ajoute: " Qu’en récompense leur table devienne un piège et une pierre d’achoppement; que leurs yeux " soient obscurcis, afin qu’ils ne voient point, et chargez-les de fardeaux qui les fassent marcher tout courbés ", et autres malheurs qu’il ne leur souhaite pas, mais qu’il leur prédit comme s’il les leur souhaitait. Quelle merveille donc qu’ils ne voient pas des choses si évidentes, puisque leurs yeux ne sont obscurcis qu’afin qu’ils ne les voient pas? quelle merveille qu’ils ne comprennent pas les choses du ciel, eux qui sont toujours accablés de pesants fardeaux qui les courbent contre terre? Ces métaphores prises du corps marquent réellement les vices de l’esprit. Mais

1. Luc, I, 31; Matt. I, 21. — 3. Matt. XXVII, 34.

c’est assez parler des psaumes, c’est-à-dire de la prophétie de David, et il faut mettre quelques bornes à ce discours. Que ceux qui savent toutes ces choses m’excusent et ne se plaignent pas de moi, si j’ai peut-être omis d’autres témoignages qu’ils estiment encore plus forts.

CHAPITRE XX.

DU RÈGNE ET DES VERTUS DE DAVID, ET DES PROPHÉTIES SUR JÉSUS-CHRIST QUI SE TROUVENT DANS LES LIVRES DE SALOMON.

David régna donc dans la Jérusalem terrestre, lui qui était enfant de la céleste, et à qui l’Ecriture rend un témoignage de gloire, parce qu’il effaça tellement ses crimes par les humiliations d’une sainte patience qu’il est sans doute du nombre de ces pécheurs dont il dit lui même: " Heureux ceux dont les iniquités sont pardonnées et les péchés couverts 1 !" A David succéda son fils Salomon, qui, comme nous l’avons dit ci-dessus, fut couronné du vivant de son père. La tin de son règne ne répondit pas aux espérances que les commencements avaient fait concevoir; car la prospérité, qui corrompt d’ordinaire les plus sages, l’emporta sur cette haute sagesse dont le bruit s’est répandu dans tous les siècles. On reconnaît que ce prince a aussi prophétisé dans ses trois livres, que l’Eglise reçoit au nombre des canoniques et qui sont les Proverbes, l’Ecclésiaste et le Cantique des cantiques. Pour les deux autres, intitulés la Sagesse et l’Ecclésiastique, on a coutume de les lui attribuer, à cause de quelque ressemblance de style; mais les doctes tombent d’accord qu’ils ne sont pas de lui. Toutefois il y a longtemps qu’ils ont autorité dans l’Eglise, surtout dans celle d’Occident. La passion du Sauveur est clairement prédite dans celui qu’on appelle la Sagesse. Les infâmes meurtriers de Jésus-Christ y parlent de la sorte : " Opprimons le juste, il nous est incommode et il s’oppose sans cesse à nos desseins; il nous reproche nos péchés et publie partout nos crimes; il se vante de connaître Dieu et il se nomine insolemment son fils; il contrôle jusqu’à nos pensées, et sa vue même nous est à charge; car il mène une vie toute différente de celle des autres, et sa conduite est tout extraordinaire. Il nous regarde comme des bagatelles et fuit notre manière

1. Ps. XXXI, 1.

(383)

d’agir comme la peste; il estime heureuse la mort des gens de bien et se glorifie d’avoir Dieu pour père. Voyons donc si ce qu’il dit est vrai, et éprouvons quelle sera sa fin. S’il est vraiment fils de Dieu, Dieu le protégera et le tirera des mains de ses ennemis. Faisons-lui souffrir toutes sortes d’affronts et de tourments pour voir jusqu’où vont sa modération et sa patience. Condamnons-le à une mort ignominieuse, car nous jugerons de ses paroles par ses actions. Voilà quelles ont été leurs pensées; mais ils se sont trompés, parce que leur malice les a aveuglés ". Quant à l’Ecclésiastique, la foi des Gentils y est prédite ainsi : " Seigneur, qui êtes le maître de tous les hommes, ayez pitié de nous, et que tous les peuples vous craignent. Etendez votre main sur les nations étrangères, afin qu’elles reconnaissent votre personne et que vous soyez glorieux en elles comme vous l’êtes en nous, et qu’elles apprennent avec nous qu’il n’y a point d’autre Dieu que vous, Seigneur ". Cette prophétie conçue en forme de souhait, nous ta voyons accomplie par Jésus-Christ; mais comme ces Ecritures ne sont pas canoniques parmi les Juifs , elles ont moins de force contre les opiniâtres.

Pour les autres trois livres, qui, certainement, sont de Salomon, et que les Juifs reconnaissent pour canoniques, il serait trop long et très-pénible de montrer comment tout ce qui s’y trouve se rapporte à Jésus-Christ et à son Eglise. Toutefois ce discours des impies dans les Proverbes: " Mettons le juste au tombeau et dévorons-le tout vivant; abolissons-en la mémoire sur la face de la terre, emparons-nous de ce qu’il possède de plus précieux 1 "; ce discours , dis-je, n’est pas si obscur qu’on ne le puisse aisément entendre de Jésus-Christ et de l’Eglise, qui est son plus précieux héritage. Notre-Seigneur lui-même, dans la parabole des mauvais vignerons, leur fait tenir un discours semblable, quand, apercevant le fils du père de famille : " Voici, disent-ils, l’héritier ; allons, tuons-le, et nous serons maîtres de son héritage 2 "Tous ceux qui savent que Jésus-Christ est la Sagesse de Dieu n’entendent aussi que de lui et de son Eglise cet autre endroit des Proverbes que nous avons touché plus haut, lorsque nous parlions de la femme stérile qui a

1. Prov. I, 11. — 2. Matt. XXI, 38.

engendré sept enfants : " La Sagesse, dit Salomon, s’est bâti une maison, et l’a appuyée sur sep colonnes. Elle a immolé ses victimes, mêlé son vin dans une coupe et dressé sa table; elle a envoyé ses serviteurs pour convier hautement à boire du vin de sa coupe, disant: " Que celui qui n’est pas sage vienne à moi; et à ceux qui manquent de sens, elle a parlé ainsi : Venez, mangez de mes pains, et buvez le vin que je vous ai préparé 1 ". Ces paroles nous font connaître clairement que la sagesse de Dieu, c’est-à-dire le Verbe coéternel au Père, s’est bâti une maison dans le sein d’une vierge en y prenant un corps, qu’il s’est uni l’Eglise comme les membres à la tête, qu’il a immolé les martyrs comme des victimes, qu’il a couvert une table de pain et de vin, où se voit même le sacerdoce selon l’ordre de Melchisédech, enfin, qu’il y a invité les fous et les insensés, parce que, comme dit l’Apôtre: " Dieu a choisi les faibles selon le monde pour confondre les puissants 2 ". Néanmoins, c’est à ces faibles que la Sagesse a dit ensuite: " Quittez votre folie afin de vivre, et cherchez la sagesse, afin d’acquérir la vie3 ". Or, avoir place à sa table, c’est commencer d’avoir la vie. Que peuvent signifier de mieux ces autres paroles de l’Ecclésiaste : " L’homme n’a d’autre bien que ce qu’il boit et mange 4 ? " qu’est-ce, dis-je, que ces paroles peuvent signifier, sinon la participation à cette table, où le souverain prêtre et médiateur du Nouveau Testament nous donne son corps et son sang selon l’ordre de Melchisédech, et ce sacrifice a succédé à tous les autres de l’Ancien Testament, qui n’étaient que des ombres et des figures de celui-ci ? Aussi reconnaissons-nous la voix de ce même médiateur dans la prophétie du psaume trente-neuf: " Vous n’avez point voulu de victime ni d’offrande, mais vous m’avez disposé un corps 5", parce que, pour tout sacrifice et oblation, son corps est offert et servi à ceux qui y participent. Que l’Ecclésiaste n’entende pas parler de viandes charnelles dans son invitation perpétuelle à boire et à manger, cette parole le prouve clairement : " Il vaut mieux aller dans une maison de deuil que dans celle où l’on fait bonne chère 6 "; et un peu après: " Les sages ai" ment à aller dans une maison de deuil, et

1. Prov. IX, 1-5. – 2. I Cor. I, 27. – 3. Prov. IX, 6. – 4. Ecclés. V, 15. – 5. Ps. XXXIX, 9. – 6. Ecclés. VII, 3.

et les fous dans une maison de festins et de débauches 1 ". Mais il vaut mieux rapporter ici de ce livre ce qui regarde les deux cités, celle du diable et celle de Jésus-Christ, et les rois de l’une et de l’autre : " Malheur à vous, terre, dont le roi est jeune et dont les princes mangent dès le matin ! Mais bénie soyez-vous, terre, dont le roi est fils des libres, et dont les princes mangent dans le temps convenable, sans impatience et sans confusion 2 ". Ce jeune roi est le diable, que Salomon appelle ainsi à cause de sa folie, de son orgueil, de sa témérité, de son insolence, et des autres vices auxquels les jeunes gens sont sujets. Jésus-Christ, au contraire, est fils des libres, c’est-à-dire des saints patriarches appartenant à la cité libre dont il est issu selon la chair. Les princes de cette cité qui mangent dès le matin, c’est-à-dire avant le temps, désignent ceux qui se hâtent de goûter la fausse félicité de ce monde, sans vouloir attendre celle de l’autre, qui est la seule véritable, au lieu que les princes de la cité de Jésus-Christ attendent avec patience le temps d’une félicité qui ne trompe point. C’est ce qu’il veut dire par ces paroles, " sans impatience et sans confusion ", parce qu’ils ne se repaissent point d’une vaine espérance, suivant cette parole de l’Apôtre : " L’espérance ne confond point 3 ", et cette autre du psaume: " Tous ceux qui vous attendent avec patience ne seront point confondus 4 ". Quant au Cantique des cantiques, c’est une réjouissance spirituelle des saintes âmes aux noces du roi et de la reine de la Cité céleste, c’est-à-dire de Jésus-Christ et de l’Eglise mais cette joie est cachée sous le voile de l’allégorie, afin qu’on ait plus d’envie de la connaître et plus de plaisir à la découvrir, et d’y voir cet époux à qui on dit au même cantique: " Ceux qui sont justes nous aiment 5 ", et cette épouse à qui l’on dit aussi : " La charité fait vos délices 6 ". Nous passons sous silence plusieurs autres choses pour ne pas excéder les bornes de ces, ouvrage.

CHAPITRE XXI.

DES ROIS DE JUDA ET D’ISRAËL APRÈS SALOMON.

Peu de paroles ou d’actions des autres rois qui viennent après Salomon, soit dans Juda,

1. Eccés. VII, 5. — 2. Ibid. X, 16. — 3. Rom. V, 5.— 4. Ps. XXIV, 3.— 5. Cant. I, 3.— 6. Ibid. VII, 6

soit dans Israël, peuvent se rapporter à Jésus-Christ et à son Eglise. Je dis dans Juda ou dans Israël, parce que ce furent les noms que portèrent ces deux parties du peuple, depuis que Dieu l’eut divisé pour le crime de Salomon sous son fils Roboam qui lui succéda. Les dix tribus 1 dont Jéroboam, esclave de Salomon, fut établi roi, et dont Samarie était la capitale, retinrent le nom d’Israël, qui était celui de tout le peuple. Les deux autres tribus, Juda et Benjamin, qui étaient demeurées à Roboam en considération de David dont Dieu ne voulait pas entièrement détruire le royaume, et qui avaient Jérusalem pour capitale, s’appelèrent le royaume de Juda, parce que Juda était la tribu d’où David était issu. La tribu de Benjamin, dont était sorti Saül, prédécesseur de David, faisait aussi partie du royaume de Juda, qui s’appelait ainsi pour se distinguer du royaume d’Israël qui comprenait dix tribus. Celle de Lévi, comme sacerdotale et consacrée au service de Dieu, ne faisait partie ni de l’un ni de l’autre royaume, et était comptée pour la treizième. Or, ce nombre impair des tribus Venait de ce que, des douze enfants de Jacob qui en avaient établi chacun une, Joseph en avait fondé deux, Ephraïm et Manassé. Toutefois, on peut dire que la tribu de Lévi appartenait plutôt au royaume de Juda, à cause du temple de Jérusalem où elle exerçait son ministère. Après ce partage du peuple, Roboam, fils de Salomon, fut le premier roi de Juda, et établit le siége de son empire à Jérusalem; et Jéroboam, son serviteur, fut le premier roi d’Israël, et fixa sa résidence à Samarie. Comme Roboam voulait faire la guerre à Israël sous prétexte de rejoindre à son empire cette partie que la violence d’un usurpateur avait démembrée, Dieu l’en empêcha et lui fit dire par son prophète que lui-même avait conduit tout cela; ce qui montra que ni Israël ni Jéroboam n’étaient coupables de cette division, mais qu’elle était arrivée par la seule volonté de Dieu, qui avait ainsi vengé le crime de Salomon. Lors donc que les deux partis eurent reconnu que c’était un coup du ciel, ils demeurèrent en paix; d’autant plus que ce n’était qu’une division de royaume, et non pas de religion.

1. III Rois, XII, 24

(385)

CHAPITRE XXII.

IDOLÂTRIE DE JÉROBOAM.

Mais Jéroboam, roi d’Israël, assez malheureux pour se défier de la bonté de Dieu, bien qu’il l’eût éprouvé fidèle et reçu de sa main la couronne qu’il lui avait promise, appréhenda que Roboam ne séduisît ses sujets, lorsqu’ils iraient au temple de Jérusalem; où tout le peuple juif était obligé par la loi de se rendre tous les ans pour sacrifier, et que les siens ne se remissent sous l’obéissance de la lignée royale de David. Pour empêcher cela, il introduisit l’idolâtrie dans son royaume et fut cause que son peuple sacrifia aux idoles avec lui. Toutefois, Dieu ne laissa pas de reprendre par ses Prophètes, non-seulement ce prince, mais ses successeurs héritiers de son impiété, et tout le peuple. Parmi ces prophètes s’élevèrent Elie et Elisée, qui firent beaucoup de miracles; et comme Eue disait à Dieu: " Seigneur, ils ont égorgé vos Prophètes, ils ont renversé vos autels, je suis resté seul, et ils me cherchent pour me faire mourir 1 "; il lui fut répondu qu’il y avait encore sept mille hommes qui n’avaient point plié le genou devant Baal.

CHAPITRE XXIII.

DE LA CAPTIVITÉ DE BABYLONE ET DU RETOUR DES JUIFS.

Le royaume de Juda, dont Jérusalem était la capitale, ne manqua pas non plus de prophètes, qui parurent de temps en temps, selon qu’il plaisait à Dieu de les envoyer, ou pour annoncer ce qui était nécessaire, ou pour reprendre les crimes et recommander la justice. Là se trouvèrent aussi des rois, quoiqu’en moins grand nombre que dans Israël, qui commirent contre Dieu d’énormes péchés qui attirèrent le courroux du ciel sur eux et sur Jeur peuple qui les imitait; mais en récompense il y en eut d’autres d’une vertu signalée : au lieu que tous les rois d’Israël ont été méchants, les uns plus, les autres moins. L’un et l’autre parti éprouvait donc diversement la bonne ou la mauvaise fortune, ainsi que la divine Providence t’ordonnait ou le permettait; et ils étaient affligés non-seulement de guerres étrangères, mais de discordes civiles, où l’on voyait éclater tantôt la justice et tantôt

1. III Rois, XIX, 10.

la miséricorde de Dieu, jusqu’à ce que sa colère, s’allumant de plus en plus, toute cette nation fût entièrement vaincue par les Chaldéens, et emmenée captive en Assyrie, d’abord le peuple d’Israël, et ensuite celui de Juda, après la ruine de Jérusalem et de son temple fameux. Ils demeurèrent dans cette captivité l’espace de soixante-dix années; après, ils furent renvoyés dans leur pays, où ils rebâtirent le temple; et bien que plusieurs d’entre eux demeurassent en des régions étrangères et reculées, ils ne furent plus depuis divisés en deux partis, mais ils n’eurent qu’un roi qui résidait à Jérusalem; et tous les Juifs, quelque éloignés qu’ils fussent, se rendaient au temple à un certain temps de l’année. Mais ils ne manquèrent pas non plus alors d’ennemis qui leur firent la guerre; et quand le Messie vint au monde, il les trouva déjà tributaires des Romains.

CHAPITRE XXIV.

DES DERNIERS PROPRÈTES DES JUIFS.

Tout le temps qui s’écoula depuis leur retour jusqu’à l’avénement du Sauveur, c’est-à-dire depuis Malachie, Aggée, Zacharie et Esdras, ils n’eurent point de prophètes parmi eux. Zacharie, père de saint Jean-Baptiste, et Elisabeth, sa femme, prophétisèrent au temps de la naissance du Messie avec Siméon et Anne. On peut y joindre saint Jean-Baptiste, qui fut le dernier des Prophètes, et qui montra Jésus-Christ, s’il ne le prédit; ce qui a fait dire à Notre-Seigneur que " la loi et les Prophètes ont duré jusqu’à Jean1 ".

L’Evangile nous apprend aussi que là Vierge même prophétisa avec saint Jean; mais les Juifs infidèles ne reçoivent point ces prophéties, quoique reçues par tous ceux d’entre eux qui ont embrassé notre religion. C’est véritablement à cette époque qu’Israël a été divisé en deux, de cette division immuable prédite par Samuel et Saut. Pour Malachie, Aggée, Zacharie et Esdras, tous les Juifs les mettent au nombre des livres canoniques; et il ne sera pas hors de propos d’en rapporter quelques témoignages qui concernent Jésus-Christ et son Eglise. Mais cela se fera plus commodément au livre suivant, et il est temps de mettre un terme à

celui-ci.

1. Matt. XI, 13

(386)

 

 

 

 

 

LIVRE DIX-HUITIÈME : HISTOIRE DES DEUX CITÉS 1 .

Saint Augustin expose. le développement des deux cités depuis l’époque d’Abraham jusqu’à la fin du monde; il signale en même temps les oracles qui ont annoncé Jésus-Christ, soit chez les sibylles, soit principalement chez les prophètes qui ont écrit depuis la naissance de l’empire romain, tels qu’Osée, Amos, Isaïe, Michée et les suivants.

 

 

 

CHAPITRE PREMIER.

RÉCAPITULATION DE CE QUI A ÉTÉ TRAITÉ DANS LES LIVRES PRÉCÉDENTS.

J’ai promis de parler de la naissance, du progrès et de la fin des deux cités, après avoir réfuté, dans les dix premiers livres de cet ouvrage, les ennemis de la Cité de Dieu, qui préfèrent leurs dieux à Jésus-Christ, et dont l’âme dévorée d’une pernicieuse envie a conçu contre les chrétiens la plus implacable inimitié. J’ai fait voir en quatre livres, depuis le onzième jusqu’au quatorzième, la naissance des deux cités. Le quinzième en a montré le progrès, depuis le premier homme jusqu’au déluge, et depuis le déluge jusqu’à Abraham. Mais depuis Abraham jusqu’aux rois des Juifs, période exposée dans le seizième livre, et depuis ces rois jusqu’à la naissance du Sauveur, où nous conduit le dix-septième, il semble que la seule Cité de Dieu se soit montrée dans notre récit, quoique celle du inonde n’ait pas laissé de continuer son cours. J’ai procédé de la sorte, afin que le progrès de la Cité de Dieu parût plus distinctement, depuis que les promesses de l’avènement du Messie ont commencé à être plus claires; et toutefois il est vrai de dire que, jusqu’à la publication du Nouveau Testament, cette cité ne s’est montrée qu’à travers des ombres. Il faut donc reprendre maintenant le cours de la cité du monde depuis Abraham, afin qu’on puisse comparer ensemble le développement des deux cités.

CHAPITRE II.

QUELS ONT ÉTÉ LES ROIS DE LA CITÉ DE LA TERRE PENDANT QUE SE DÉVELOPPAIT LA SUITE DES SAINTSDEPUIS ABRAHAM.

La société des hommes répandue par toute la terre, dans les lieux et les climats les plus différents, ne cherchant qu’à satisfaire ses besoins

1. Ce livre a été écrit vers l’an 426.

ou ses convoitises, et l’objet de ses désirs n’étant capable de suffire ni à tous, ni à personne, parce que ce n’est pas le bien véritable, il arrive d’ordinaire qu’elle se divise contre elle-même et que le plus faible est opprimé par le plus fort. Accablé par le vainqueur, le vaincu achète la paix aux dépens de l’empire, et même de la liberté, et c’est un rare et admirable spectacle que celui d’un peuple qui aime mieux périr que de se soumettre. En effet, la nature crie en quelque sorte à l’homme qu’il vaut mieux subir le joug du vainqueur que de s’exposer aux dernières fureurs de la guerre. Et c’est ainsi que dans la suite des temps, non sans un conseil de la providence de Dieu, qui règle le sort des batailles, quelques peuples ont été les maîtres des autres. Or, entre tous les empires que les divers intérêts de la cité de la terre ont établis, il en est deux singulièrement puissants, celui des Assyriens et celui des Romains, distincts l’un de l’autre par les lieux comme par les temps. Celui des Assyriens, situé en Orient, a fleuri le premier; et celui des Romains, qui n’est venu qu’après, s’est étendu en Occident: la fin de l’un a été le commencement de l’autre. On peut dire que les autres royaumes n’ont été que des rejetons de ceux-là.

Ninus, second roi des Assyriens, qui avait succédé à son père Bélus 1, tenait l’empire, quand Abraham naquit en Chaldée. En ce temps-là florissait aussi le petit royaume des Sicyoniens, par lequel le docte Varron commei1ce son histoire romaine 2 . Des rois des Sicyoniens, il descend aux Athéniens, de ceux-ci aux Latins, et des Latins aux Romains. Mais, comme je l’ai

1. Sur Bélus, voyez Hérodote, lib. I, cap. 181 et seq. La plupart des historiens font commencer l’empire d’Assyrie à Nions. Bélus a été ajouté par les historiens postérieurs, notamment par Eusèbe dans sa Chronique.

2. Voyez plus haut (livre VI, ch. 2) le témoignage éclatant que rend saint Augustin à la science de Varron. — L’histoire romaine don il est question ici et qui est entièrement perdue, est mentionnée par les grammairiens Charisius et Servius et par Arnobe (Adv. Gent., lib. V, p. 143 de l’édition de Stewech ).

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dit, tous ces empires qui ont précédé la fondation de Borne étaient peu de chose en comparaison de celui des Assyriens; et Salluste, tout en reconnaissant que les Athéniens ont été célèbres dans la Grèce, croit pourtant que la renommée a exagéré leur puissance. " Les faits d’armes d’Athènes, dit-il, ont été grands et glorieux, je n’en disconviens pas ; mais toutefois je les crois un peu au-dessous de ce qu’on en publie. L’éloquence des historiens a beaucoup contribué à leur éclat, et la vertu de ses héros a été rehaussée de toute la grandeur de ses beaux génies 1 ". Ajoutez à cela qu’Athènes a été l’école des lettres et de la philosophie, ce qui n’a pas peu contribué à sa gloire. Mais à ne considérer que la puissance matérielle, il n’y avait point en ce temps-là d’empire plus fort ni plus étendu que celui d’Assyrie, En effet, on dit que Ninus subjugua toute l’Asie, c’est-à-dire la moitié du monde, et porta ses conquêtes jusques aux confins de la Libye. Les Indiens furent les seuls de tous les peuples d’Orient qui demeurèrent libres de sa domination; encore, après sa mort, furent-ils soumis par sa femme Sémiramis 2. Ce fut donc alors, sous le règne de Ninus 3, qu’Abraham naquit chez les Chaldéens; mais, comme l’histoire des Grecs nous est bien plus connue que celle des Assyriens, ayant passé jusqu’à nous par les Latins, et, après ceux-ci, par les Romains, qui en sont descendus, j’estime qu’il ne sera pas hors de propos de rappeler à l’occasion les rois des Assyriens, afin qu’on voie comment Babylone, ainsi que l’ancienne Home, s’avance dans le cours des siècles avec la Cité de Dieu, étrangère ici-bas. Quant aux faits qui doivent nous servir à mettre en parallèle les deux cités, il vaut mieux les emprunter aux Grecs et aux Latins, parmi lesquels je comprends Rome, comme une seconde Babylone.

Or, à la naissance d’Abraham, Ninus était le second roi des Assyriens, et Europs le second roi des Sicyoniens; l’un avait succédé à Bélus, et l’autre à Aegialeus 4. Quand Dieu promit à Abraham une postérité nombreuse, après qu’il fut sorti de Babylone, les Assyriens en étaient à leur quatrième roi, et les Sicyoniens à leur cinquième: Alors le fils de Ninus régnait chez les

1. Catil. ch. 8.

2. Voyez Diodore de Sicile, d’après Ctésias (lib. u, cap. 15 et seq.)

3. Saint Augustin suit la Chronique d’Eusèbe; d’autres font naître Abraham la vingtième année du règne de Sémiramis.

4. Ces synchronismes sont établis d’après Eusèbe.

Assyriens après sa mère Sémiramis, qu’il tua, dit-on, parce qu’elle voulait former avec lui une union incestueuse1. Quelques-uns croient qu’elle fonda Babylone, peut-être parce qu’elle la rebâtit 2 ; car nous avons montré au seizième livre quand et comment Babylone fut fondée. Pour ce fils de Sémiramis, les uns le nomment Ninus comme son père, les autres Ninyas. Telxion tenait alors le sceptre des Sicyoniens, et son règne fut si tranquille que ses sujets, après sa mort, firent de lui un dieu et lui décernèrent des jeux et des sacrifices.

CHAPITRE III.

SOUS QUELS ROIS DES ASSYRIENS ET DES SICYONIENS NAQUIT ISAAC, ABRAHAM ÉTANT ALORS ÂGÉ DE CENT ANS, ET A QUELLE ÉPOQUE DE CES MÊMES EMPIRES ISÂAC, ÂGÉ DE SOIXANTE ANS, EUT DE RÉBECCA DEUX FILS, ÊSAÜ ET JACOB.

Ce fut sous le règne de Teixion que naquit Isaac, selon la promesse que Dieu en avait faite à son père Abraham, qui l’eut à l’âge de cent ans de sa femme Sarra, à qui la stérilité et le grand âge avaient ôté l’espérance d’avoir des enfants: Arrius 3, cinquième roi des Assyriens, régnait alors. Isaac, âgé de soixante ans, eut de sa femme Rébecca deux 1enfants jumeaux, Esaü et Jacob, Abraham étant encore vivant et âgé de cent soixante ans; mais il mourut quinze ans après, sous le règne de l’ancien Xerxès, roi des Assyriens, surnommé Baléus, et de Thuriacus ou Thurimachus, roi des Sicyoniens, tous deux septièmes souverains de leurs peuples. Le royaume des Argiens prit naissance sous les petits-fils d’Abraham, et Inachus en fut le premier roi. Il ne faut pas oublier, qu’au rapport de Varron, les Sicyoniens avaient coutume de sacrifier sur le sépulcre de Thurimachus. Sous les règnes d’Armamitres et de Leucippus, huitièmes rois des Assyriens et des Sicyoniens, et sous celui d’Inachus, premier roi des Argiens, Dieu parla à lsaac et lui promit, comme il avait fait à son père, qu’il donnerait la terre de Chanaan à sa

1. C’est le récit de Justin, abréviateur de Trogne-Pompée, qui écrivait probablement d’après Ctésias. Comp. Agathias, Hist., lib. II, cap.24.

2. Diodore de Sicile et Justin, d’après Ctésias (page 396 et seq. de l’édition de Baehr), font bâtir Babylone par Sémiramis. Suivant Josèphe et Eusèbe, Bélus serait le fondateur de Babylone, et Sémiramis n’aurait fait que la restaurer et la fortifier.

3. L’édition bénédictine donnait Arabius, auquel la nouvelle édition de 1838 substitue Arrius. Voyez la note du savant éditeur, tome VII, page 776.

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postérité, et qu’en elle toutes les nations seraient bénies. Il promit la même chose à son fils Jacob, appelé depuis Israël, sous le règne de Bélocus, neuvième roi des Assyriens, et de Phoronée, fils d’Inachus, deuxième roi des Argiens; car Leucippus, huitième roi des Sicyoniens, vivait encore. Ce fut sous ce Phoronée 1, roi d’Argos, que la Grèce commença à devenir célèbre par ses lois et ses institutions. Phegoiis, cadet de Phoronée, fut honoré comme un dieu après sa mort, et on lui bâtit un temple sur son tombeau. J’estime qu’on lui déféra cet honneur, parce que, dans la partie du royaume que son père lui avait laissée, il avait élevé des chapelles aux dieux, et divisé les temps par mois et par années. Surpris de ces nouveautés, les hommes encore grossiers crurent qu’il était devenu dieu après sa mort, ou le voulurent croire. On dit qu’Io, fille d’Inachus, appelée depuis Isis, fut honorée en Egypte comme une grande déesse; d’autres pourtant la font venir d’Ethiopie en Egypte, où elle gouverna avec tant de sagesse et de justice que les Egyptiens, qui lui devaient en outre l’invention des lettres et beaucoup d’autres choses utiles, la révérèrent comme une divinité, et défendirent, sous peine de la vie, de dire qu’elle avait été une simple mortelle.

CHAPITRE IV.

DES TEMPS DE JACOB ET DE SON FILS JOSEPH.

Pendant que Baléus, dixième roi des Assyriens, occupait le trône sous le règne de Mes-sapas, surnommé Céphisus, neuvième roi des Sicyoniens (si toutefois ce ne sont point là deux noms différents), et sous celui d’Apis, troisième roi des Argiens, Isaac mourut âgé de cent quatre-vingts ans, et laissa ses deux jumeaux qui en avaient cent vingt. Le plus jeune des deux, Jacob, qui appartenait à la Cité de Dieu, à l’exclusion de l’aîné, avait douze fils. Joseph, l’un d’eux, ayant été vendu par ses frères du vivant d’Isaac, leur aïeul, à des marchands qui trafiquaient en Egypte, fut tiré de la prison où l’avait fait mettre sa chasteté, courageusement défendue contre la passion d’une femme adultère, et présenté à l’âge de trente ans à Pharaon, roi d’Egypte. Ce

1. Pausanias fait honneur à Phoronée d’avoir initié son peuple à l’usage du feu (lib. II, cap. 15); ce que saint Augustin dit de ce personnage et de son frère Phegoüs est très-probablement emprunté à Vairon. Comp. Platon, Timée, init.

prince le combla d’honneurs et de biens, parce qu’il lui avait expliqué ses songes et prédit les sept années d’abondance, qui devaient être suivies des sept autres années de stérilité. Cc fut à la seconde de ces années stériles que Jacob vint en Egypte avec toute sa famille, âgé de cent trente ans, comme il le dit lui-même au roi Pharaon. Joseph en avait alors trente-neuf, attendu que les sept années d’abondance et les deux de stérilité s’étaient écoulées, depuis qu’il avait commencé à être en faveur.

CHAPITRE V.

D’APIS, TROISIÉME ROI DES ARGIENS, DONT LES ÉGYPTIENS FIRENT LEUR DIEU SÉRÂPIS.

En ce temps, Apis, roi des Argiens, qui était venu par mer en Egypte et qui y était mort, devint ce fameux Sérapis, le plus grand de tous les dieux des Egyptiens. Pourquoi ne fut-il pas nommé Apis après sa mort, mais Sérapis? Varron en rend une raison fort claire, qui est que les Grecs appelant un cercueil soros 1, et celui d’Apis ayant été honoré avant qu’on lui eût bâti un temple, on le nomma d’abord Sorosapis ou Sorapis, et puis, en changeant une lettre, comme cela arrive souvent, Sérapis. Il fut ordonné que quiconque l’appellerait homme serait puni du dernier supplice; et Varron dit que c’était pour signifier cette défense que les statues d’Isis et de Sérapis avaient toutes un doigt sur les lèvres. Quant à ce boeuf que l’Egypte, par une merveilleuse superstition, nourrissait si délicatement 2 en l’honneur du dieu, comme ils l’adoraient vivant et non pas dans le cercueil, ils l’appelèrent Apis et non Sérapis. A la mort de ce boeuf, on en mettait un autre à sa place, marqué pareillement de certaines taches blanches, où le peuple voyait une grande merveille et un don de la divinité; mais, en vérité, il n’était pas difficile aux démons, qui prenaient plaisir à tromper ces peuples, de représenter à une vache pleine un taureau pareil à Apis, comme fit Jacob 3, qui obtint des chèvres et des brebis de la même couleur que les baguettes bigarrées qu’il mettait devant les yeux de leurs mères. Ce que les hommes font avec des couleurs véritables, les

1. Zorós, cercueil, urne funéraire, sarcophage.

2. Sur la nourriture du boeuf Apis, voyez Strabon, lib. XVII, cap. 1. § 31.

3. Gen. XXX, 39.

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démons le peuvent faire très-aisément par le moyen de couleurs fausses et fantastiques.

CHAPITRE VI.

SOUS QUELS ROIS ARGIENS ET ASSYRIENS JACOB MOURUT EN ÉGYPTE.

Apis, roi des Argiens et non des Egyptiens, mourut donc en Egypte, et son fils Argus lui succéda. C’est de lui que les Argiens prirent leur nom, car on ne les appelait pas ainsi auparavant. Sous son règne, Eratus gouvernant les Sicyoniens, et Baléus, qui vivait encore, les Assyriens, Jacob mourut en Egypte, âgé de cent quarante-sept ans, après avoir béni ses enfants et les enfants de son fils Joseph, et annoncé clairement le Messie, lorsque, bénissant Juda, il dit : " Il ne manquera ni prince de la race de Juda, ni chef de son sang, jusqu’au jour où ce qui lui a été promis sera accompli; et il sera l’attente des nations 1 ". Sous le règne d’Argus, la Grèce commença à cultiver son sol et à semer du blé. Argus, après sa mort, fut adoré comme un dieu, et on lui décerna des temples et des sacrifices: honneur suprême déjà rendu avant lui sous son propre règne à un particulier nommé Homogyrus, qui fut tué d’un coup de foudre, et qui le premier avait attelé des boeufs à la charrue,

CHAPITRE VII.

SOUS QUELS ROIS MOURUT JOSEPH EN ÉGYPTE.

Sous le règne de Mamitus, douzième roi des Assyriens, et de Plemnaeus, le onzième des Sicyoniens, temps où Argus était encore roi des Argiens, Joseph mourut en Egypte, âgé de cent dix ans. Après sa mort, le peuple de Dieu, qui s’accroissait d’une façon prodigieuse, demeura en Egypte l’espace de cent quarante-cinq ans , assez tranquillement d’abord, tant que vécurent ceux qui avaient vu Joseph; mais depuis, le grand nombre des Hébreux étant devenu suspect aux Egyptiens, ils persécutèrent cruellement cette race et lui firent souffrir mille maux; ce qui n’en diminua pas la fécondité. Pendant ce temps, nul changement de règne en Assyrie ni en Grèce.

1. Gen. XLIX, 10.

CHAPITRE VIII.

DES ROIS SOUS LESQUELS NAQUIT MOÏSE, ET DES DIEUX DONT LE CULTE COMMENÇA A S’INTRODUIRE EN CE MÊME TEMPS.

Ainsi, au temps de Saphrus 1, quatorzième roi des Assyriens, et d’Orthopolis, le douzième des Sicyoniens, lorsque les Argiens comptaient Criasus pour leur cinquième roi, naquit en Egypte 2 ce Moïse qui délivra le peuple de Dieu de la captivité sous laquelle il gémissait et où Dieu le laissait languir pour lui faire désirer l’assistance de son Créateur. Quelques-uns croient que Prométhée vivait alors; et comme il faisait profession de sagesse, on dit qu’il avait formé des hommes avec de l’argile. On ne sait pas néanmoins quels étaient les sages de son temps. Son frère Atlas fut, dit-on, un grand astrologue; ce qui adonné lieu de dire qu’il portait le ciel sur ses épaules, quoiqu’il existe une haute montagne du nom d’Atlas, d’où ce conte a bien pu tirer son origine. En ce temps-là beaucoup de fables commencèrent à avoir cours dans la Grèce; et sous le règne de Cécrops, roi des Athéniens, la superstition des Grecs mit plusieurs morts au rang des dieux: Mélantomice, femme de Criasus, et Phorbas, leur fils, sixième roi des Argiens, furent de ce nombre, aussi bien que Jasus et Sthénélas, Sthénéléus ou Sthénélus (car les historiens ne s’accordent pas sur son nom), l’un fils de Triopas, septième roi, et l’autre de Jasus, neuvième roi des Argiens. Alors vivait Mercure, petit-fils d’Atlas par Maïa, suivant le témoignage de presque tous les historiens. Il apprit aux hommes beaucoup d’arts utiles à la vie, ce qui fut cause qu’ils en firent un Dieu après sa mort. Vers le même temps, mais après lui, vint Hercule, que quelques-uns néanmoins mettent auparavant, en quoi je pense qu’ils se trompent. Mais quoi qu’il en soit de l’époque de ces deux personnages , les plus graves historiens tombent d’accord que tous deux furent des hommes qui reçurent les honneurs divins pour avoir trouvé quantité de choses propres au soulage. ment de la condition humaine. Pour Minerve, elle est bien plus ancienne qu’eux, puisqu’on la vit, dit-on, jeune fille du temps d’Ogygès auprès du lac Triton, d’où elle fut surnommée

1. Les manuscrits et les éditions donnent Saphrus; c’est probablement une erreur. Julius Africanus, Eusèbe et le Syncelle s’accordent à donner Sphaerus, Sphairos.

2. Exod. 2.

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Tritonienne. On lui doit beaucoup d’inventions rares et utiles, et l’on inclina d’autant plus à la croire une déesse que son origine n’était pas connue. Car ce que l’on raconte, qu’elle sortit de la tête de Jupiter, est plutôt une fiction de poëte qu’une vérité historique. Toutefois, les historiens ne sont pas d’accord sur l’époque où vivait Ogygès, qui a donné son nom à un grand déluge, non pas à celui qui submergea tout le genre humain, à l’exception du petit nombre sauvé dans l’arche, car l’histoire grecque ni l’histoire latine n’ont point connu celui-là 1, mais à un autre, plus grand que celui de Deucalion 2 . Varron n’a rien trouvé de plus ancien dans l’histoire que le déluge d’Ogygès, et c’est à ce temps qu’il commence son livre des Antiquités romaines. Mais nos chronologistes, Eusèbe, et Jérôme après lui, qui sans doute ici s’appuient sur le témoignage d’historiens antérieurs, reculent le déluge d’Ogygès de plus de trois cents ans, jusque sous Phoronée, second roi des Argiens. Quoi qu’il en soit, Minerve était déjà adorée comme une déesse du temps de Cécrops, roi des Athéniens, sous le règne duquel Athènes fut fondée ou rebâtie.

CHAPITRE IX.

ORIGINE DU NOM DE LA VILLE D’ATHÈNES, FONDÉE OU REBÂTIE SOUS CÉCROPS.

Voici, selon Varron, la raison pour laquelle cette ville fut nommée Ahènes, qui est un nom tiré de celui de Minerve, que les Grecs appellent Athena. Un olivier étant tout à coup sorti de terre, en même temps qu’une source d’eau jaillissait en un autre endroit, ces prodiges étonnèrent le roi , qui députa vers Apollon de Delphes pour savoir ce que cela signifiait et ce qu’il fallait faire. L’oracle répondit que l’olivier signifiait Minerve, et l’eau Neptune, et que c’était aux habitants de voir à laquelle de ces deux divinités ils emprunteraient son nom pour le donner à leur ville. Là-dessus Cécrops assemble tous les citoyens, tant hommes que femmes, car les femmes parmi eux avaient leur voix alors dans les délibérations. Quand il eut pris les suffrages, il

1. Platon dans le Timée (trad. Franç., tom. XII, page 109,) fait dire à Solon par un prêtre égyptien qu’il y a eu, non pas un déluge, mais plusieurs.

2. Eusèbe (Chron., p. 273, Proep. Evang., lib. X, Cap. 10, p. 488 et seq.) et Orose (Hist., lib. I, cap. 7) placent entre le déluge d’Ogygès et celui de Deucalion un intervalle de deux siècles.

se trouva que tous les hommes étaient pour Neptune, et toutes les femmes pour Minerve

mais comme il y avait une femme de plus, Minerve l’emporta. Alors Neptune irrité ravagea de ses flots les terres des Athéniens; et, en effet, il n’est pas difficile aux démons de répandre telle masse d’eaux qu’il leur plaît. Pour apaiser le dieu, les femmes, à ce que dit le même auteur, furent frappées de trois sortes de peines : la première, que désormais elles n’auraient plus voix dans les assemblées; la seconde , qu’aucun de leurs enfants ne porterait leur nom; et la troisième enfin, qu’on ne les appellerait point Athéniennes. Ainsi, cette cité, mère et nourrice des arts libéraux et de tant d’illustres philosophes, à qui la Grèce n’a jamais rien eu de comparable, fut appelée Athènes par un jeu des démons qui se moquèrent de sa crédulité , obligée de punir le vainqueur pour calmer le vaincu et redoutant plus les eaux de Neptune que les armes de Minerve. Cependant Minerve, qui était demeurée victorieuse, fut vaincue dans ces femmes ainsi châtiées, et elle n’eut pas seulement le pouvoir de faire porte-r son nom à celles qui lui avaient donné la victoire. On voit assez tout ce que je pourrais dire là-dessus, s’il ne valait mieux passer à d’autres objets.

CHAPITRE X.

ORIGINE DU NOM DE L’ARÉOPAGE SELON VARRON, ET DÉLUGE DE DEUCALION SOUS CÉCROPS.

Cependant Varron refuse d’ajouter foi aux fables qui sont au désavantage des dieux, de peur d’adopter quelque sentiment indigne de leur majesté. C’est pour cela qu’il ne veut pas que l’Aréopage, où l’apôtre saint Paul discuta avec les Athéniens 1 et dont les juges son appelés Aréopagites, ait été ainsi nommé de ce que Mars, que les Grecs appellent Arès, accusé d’homicide devant douze dieux qui le jugèrent au lieu où le célèbre tribunal est aujourd’hui placé, fut renvoyé absous, ayant eu six voix pour lui, et le partage alors étant toujours favorable à l’accusé. Il rejette donc cette opinion commune et tâche d’établir une autre origine qu’il va déterrer dans de vieilles histoires surannées, sous prétexte qu’il est injurieux aux divinités de leur attribuer des querelles ou des procès; et il soutient que cette histoire de Mars n’est pas moins

1. Act. XVII, 19 et seq.

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fabuleuse que ce qu’on dit de ces trois déesses, Junon, Minerve et Vénus, qui disputèrent devant Pâris le prix de la beauté, et ainsi de tous les mensonges semblables qui se débitent sur la scène au détriment de la majesté des dieux. Mais ce même Varron, qui se montre si scrupuleux à cet égard, ayant à donner une raison historique et non fabuleuse du nom d’Athènes, nous raconte qu’il survint un si grand différend entre Neptune et Minerve au sujet de ce nom, qu’Apollon n’osa s’en rendre l’arbitre, mais en remit la décision au jugement des hommes, à l’exemple de Jupiter, qui renvoya les trois déesses à la décision de Pâris; et Varron ajoute que Minerve l’emporta par le nombre des suffrages, mais qu’elle fut vaincue en la personne de celles qui l’avaient fait vaincre, et n’eut pas le pouvoir de leur faire porter son nom ! En ce temps-là, sous le règne de Cranaüs, successeur de Cécrops, selon Varron, ou, selon Eusèbe et Jérôme, sous celui de Cécrops même, arriva le déluge de Deucalion, appelé ainsi parce que le pays où Deucalion commandait fut principalement inondé ; mais ce déluge ne s’étendit point Jusqu’en Egypte, ni jusqu’aux lieux circonvoisins.

CHAPITRE XI.

SOUS QUELS ROIS ARRIVÈRENT LA SORTIE D’ÉGYPTE DIRIGÉE PAR MOÏSE ET LA MORT DE JÉSUS NAVÉ, SON SUCCESSEUR.

Moïse tira d’Egypte le peuple de Dieu sur la fin du règne de Cécrops, roi d’Athènes, Ascatadès étant roi des Assyriens, Marathus des Sicyoniens, et Triopas des Argiens. li donna ensuite aux Israélites la loi qu’il avait reçue de Dieu sur le mont Sinaï et qui s’appelle l’Ancien Testament, parce qu’il ne contient que des promesses temporelles, au lieu que Jésus-Christ promet le royaume des cieux dans le Nouveau. Il était nécessaire de garder cet ordre qui, selon l’Apôtre, s’observe en tout homme qui s’avance dans la vertu, et qui consiste en ce que la partie corporelle précède la spirituelle: " Le premier homme, dit-il avec raison, le premier homme est le terrestre formé de la terre, et le second " homme est le céleste descendu du ciel 1 ".

Or, Moïse gouverna le peuple dans le désert l’espace de quarante années, et mourut âgé

1. I Cor. XV, 47.

de cent vingt ans, après avoir aussi prophétisé le Messie par les figures des observations légales, par le tabernacle, le sacerdoce, les sacrifices et autres cérémonies mystérieuses. A Moïse succéda Jésus, fils de Navé, qui établit le peuple dans la terre promise, après avoir exterminé, par l’ordre de Dieu, les peuples qui habitaient ces contrées. Il mourut après vingt-sept années de commandement, sous les règnes d’Amnyntas, dix-huitième roi des Assyriens, de Corax, le seizième des Sicyoniens, de Danaüs, le dixième des Argiens, et d’Erichthon, le quatrième des Athéniens.

CHAPITRE XII.

DU CULTE DES FAUX DIEUX ÉTABLI PAR LES ROIS DE LA GRÈCE, DEPUIS L’ÉPOQUE DE LA SORTIE D’ÉGYPTE JUSQU’A LA MORT DE JÉSUS NAVÉ.

Durant ce temps, c’est-à-dire depuis que le peuple juif fut sorti d’Egypte jusqu’à la mort de Jésus Navé, les rois de la Grèce instituèrent en l’honneur des faux dieux plusieurs solennités qui rappelaient le souvenir du déluge et de ces temps misérables où les hommes tour à tour gravissaient le sommet des montagnes et descendaient dans les plaines. Telle est l’explication que l’on donne de ces courses fameuses des prêtres Luperques 1, montant et descendant tour à tour la Voie sacrée 2. C’est en ce temps que Dionysius, qu’on nomme aussi Liber, se trouvant dans l’Attique, apprit, dit-on, à son hôte l’art de planter la vigne, et fut honoré comme un dieu après sa mort. Alors aussi des jeux de musique furent dédiés à Apollon de Deiphes, suivant son ordre, pour l’apaiser, parce qu’on attribuait la stérilité de la Grèce à ce qu’on n’avait pas garanti son temple du feu, lorsque Danaüs fit irruption dans leur pays. Erichthon fut le premier qui institua en Attique des jeux en son honneur et en l’honneur de Minerve. Le prix en était une branche d’olivier, parce que Minerve avait enseigné la culture de cet arbre, comme Bacchus celle de la vigne. Xanthus, roi de Crète, que d’autres nomment autrement 3, enleva en ce temps-là Europe, dont il eut Rhadamante, Sarpédon et Minos, que l’on fait

1. Sur les Lupercales et les Luperques, voyez Ovide, Fastes, lib. II, v. 267 et seq.

2. La Voie sacrée conduisait de l’arc de Fabius au Capitole en passant par le Forum.

3. Il est nommé Astérius par Apollodore (lib. III, cap. I, secl. 2), Diodore de Sicile (lib. IV, cap. 60) et Eusèbe (p. 286).

(392)

communément fils de Jupiter. Mais les adorateurs de ces dieux prennent ce que nous avons rapporté du roi de Crète pour historique, et ce qu’on dit de Jupiter et ce qu’on en représente sur les théâtres comme fabuleux, de sorte qu’il ne faudrait voir dans ces aventures que des fictions dont on se sert pour apaiser les dieux, qui se plaisent à la représentation de leurs faux crimes. C’était aussi alors qu’Hercule florissait à Tyrinthe 1, mais un autre Hercule que celui dont nous avons parlé plus haut. Les plus savants dans l’histoire comptent en effet plusieurs Bacchus et plusieurs Hercules. Cet Hercule dont nous parlons, et à qui l’on attribue les douze fameux travaux, n’est pas celui qui tua Antée, mais celui qui se brûla lui-même sur le mont OEta, lorsque cette vertu, qui lui avait fait dompter tant de monstres, succomba sous l’effort d’une légère douleur. C’est vers ce temps que le roi, ou plutôt le tyran Busiris, immolait ses hôtes à ses dieux. Il était fils de Neptune, qui l’avait eu de Lybia, fille d’Epaphus; mais je veux que ce soit une fable inventée pour apaiser les dieux, et que Neptune n’ait pas cette séduction à se reprocher. On dit qu’Erichthon, roi d’Athènes, était fils de Vulcain et de Minerve. Toutefois, comme on veut que Minerve soit vierge, on raconte que Vulcain, la voulant posséder en dépit d’elle, répandit sa semence sur la terre, d’où naquit un enfant qui, à cause de cela, fut nommé Erichthon 2. Il est vrai que les plus savants rejettent ce récit et expliquent autrement la naissance d’Erichthon. Ils disent que dans le temple de Vulcain et de Minerve (car il n’y en avait qu’un pour tous deux à Athènes), on trouva un enfant entouré d’un serpent, et que, ne sachant à qui il était, on l’attribua à Vulcain et à Minerve. Sur quoi je trouve que la fable rend mieux raison de la chose que l’histoire. Mais que nous importe? l’histoire est pour l’instruction des hommes religieux, et la fable pour le plaisir des démons impurs, que toutefois ces hommes religieux adorent comme des divinités. Aussi, encore qu’ils ne veuillent pas tout avouer de leurs dieux, ils ne les justifient pas tout à fait, puisque c’est par leur ordre qu’ils célèbrent des jeux où on représente leurs crimes, et que ces dieux,

1. Tyrinthe, ville du Péloponèse, près d’Argos.

2. Erichthon, dit saint Augustin, vient de eris, lutte, et de Xton, terre.

disent-ils, s’apaisent par de telles infamies. Les crimes ont beau être faux, les dieux païens n’en sont guère moins coupables, puisque prendre plaisir à des crimes faux est un crime très-véritable.

CHAPITRE XIII.

DES SUPERSTITIONS RÉPANDUES PARMI LES GENTILS A L’ÉPOQUE DES JUGES.

Après la mort de Jésus Navé, le peuple de Dieu fut gouverné par des Juges, et éprouva tour à tour la bonne et la mauvaise fortune, selon qu’il était digne de grâces ou de châtiments. Il faut rapporter à cette époque l’invention d’un grand nombre de fables célèbres:

Triptolème, porté sur des serpents ailés et distribuant du blé, par ordre de Cérès, dans les pays affligés de la famine; le Minotaure et ce labyrinthe inextricable d’où il était impossible de sortir; les Centaures, moitié hommes et moitié chevaux; Cerbère, chien à trois têtes, qui gardait l’entrée des enfers; Phryxus et Hellé, sa soeur, s’envolant sur un bélier ; la Gorgone, à la chevelure de serpents, qui changeait en pierres ceux qui la regardaient; Bellérophon, porté sur un cheval ailé; Amphion, qui attirait les arbres et les rochers au son de sa lyre; Dédale et son fils, qui se firent des ailes pour traverser les airs ; OEdipe, qui résolut l’énigme de Sphinx, monstre à quatre pieds et à visage humain, et le força de se jeter dans son propre abîme; Antée enfin, qu’Hercule étouffa en le soulevant de terre, parce que ce fils de la terre se relevait plus fort toutes les fois qu’il la touchait. Ces fables et autres semblables, jusqu’à la guerre de Troie, où Varron finit son second livre des Antiquités romaines, ont été inventées à l’occasion de quelques événements véritables, et ne sont point honteuses aux dieux. Mais quant à ceux qui ont imaginé que Jupiter enleva Ganymède (crime qui fut commis en effet par le roi Tantalus) et qu’il abusa de Danaé en se changeant en pluie d’or, par où l’on a voulu figurer la séduction d’une femme intéressée, il faut qu’ils aient eu bien mauvaise opinion des hommes pour les avoir crus capables d’ajouter foi à ces rêveries. Cependant ceux qui honorent le plus Jupiter sont les premiers à les soutenir ; et, bien loin de s’indigner contre des inventions pareilles, ils appréhenderaient la colère des dieux, si l’on ne les représentait (393) sur le théâtre. En ce même temps, Latone accoucha d’Apollon, non de celui dont on consultait les oracles, mais d’un autre 1 qui fut berger d’Admète du temps d’Hercule, et qui néanmoins a tellement passé pour un dieu que presque tout le monde le confond avec l’autre. Ce fut aussi alors que Bacchus fil la guerre aux Indiens, accompagné d’une troupe de femmes appelées Bacchantes, plus célèbres par leur fureur que par leur courage. Quelques-uns écrivent qu’il fut vaincu et fait prisonnier; et d’autres, qu’il fut même tué dans le combat par Persée, sans oublier le lieu où il fut enseveli ; et toutefois les démons ont fait instituer des fêtes en son honneur, qu’on appelle Bacchanales, dont le sénat a eu tant de honte après plusieurs siècles, qu’il les a bannies de Rome 2. Persée et sa femme Andromède vivaient vers le même temps, et, après leur mort, ils furent si constamment réputés pour dieux qu’on ne rougit point d’appeler quelques étoiles de leur nom.

CHAPITRE XIV.

DES POËTES THÉOLOGIENS.

A la même époque, il y eut des poètes qu’on appelait aussi théologiens, parce qu’ils faisaient des vers en l’honneur des dieux ; mais quels dieux ? des dieux qui, tout grands hommes qu’ils pussent avoir été, n’en étaient pas moins des hommes, ou qui même n’étaient autre chose que les éléments du monde, ouvrage du seul vrai Dieu ; ou enfin, si c’étaient des anges, ils devaient ce haut rang moins à leurs mérites qu’à la volonté du Créateur. Que si, parmi tant de fables, ces poètes ont dit quelque chose du vrai Dieu, comme ils en adoraient d’autres avec lui, ils ne lui ont pas rendu le culte qui n’est dû qu’à lui seul; outre qu’ils n’ont pu se défendre de déshonorer ces dieux mêmes par des contes ridicules, comme ont fait Orphée, Musée et Linus. Du moins, si ces théologiens ont adoré les dieux, ils n’ont pas été adorés comme des dieux, quoique la cité des impies fasse présider Orphée aux sacrifices infernaux. Ce fut le temps où Ino, femme du roi Athamas, se jeta dans la muer avec son fils Mélicerte, et où ils furent

1. Sur les divers Apollons, voyez Cicéron, De Nat. Deor., lib. III, cap.23.

2. Tite-Live rapporte en effet que Liber et ses mystères furent bannis, non-seulement de Rome, mais de tonte l’Italie (lab. XXXIX, cap. 18). Comp. Tertullien, Apolog., cep. 6. -

tous deux mis au rang des dieux, comme beaucoup d’autres hommes de ce temps-là, et entre autres Castor et Pollux. Les Grecs donnent à la mère de Mélicerte le nom de Leucothée, et les Latins celui de Matuta; mais les uns et les autres la prennent pour une déesse 1.

CHAPITRE XV.

FIN DU ROYAUME DES ARGIENS ET NAISSANCE DE CELUI DES LAURENTINS.

Vers ce temps, le royaume des Argiens prit fin et fut transféré à Mycènes, dont Agamemnon fut roi, et celui des Laurentins commença à s’établir : ils eurent pour premier roi Picus, fils de Saturne. Debbora était alors juge des Hébreux. Cette femme fut élevée à cet honneur par un ordre exprès de Dieu, car elle était prophétesse ; mais comme ses prophéties sont obscures, il faudrait trop nous étendre pour faire voir le rapport qu’elles ont à Jésus-Christ. Les Laurentins régnaient donc déjà en Italie, et ce peuple est, après les Grecs, l’origine la plus certaine de Rome 2. Cependant la monarchie des Assyriens subsistait toujours, et ils comptaient Lamparès pour leur vingt-troisième roi, quand Picus fut le premier des Laurentins. C’est aux adorateurs de ces dieux à voir ce qu’ils veulent qu’ait été Saturne, père de ce Picus ; car ils disent que ce n’était pas un homme. D’autres ont écrit qu’il avait régné en Italie avant Picus, et Virgile l’a célébré dans ces vers bien connus :

" C’est lui qui rassembla ces hommes indociles errant sur les hautes montagnes; il leur donna des lois et voulut que cette contrée s’appelât Latium, parce qu’il s’y était caché pour éviter la fureur de son fils 3. C’est sous son règne que l’on place l’âge d’or 4 "

Mais qu’ils traitent ceci de fiction poétique, et qu’ils disent, s’ils veulent, que le Père de Picus s’appelait Stercé, et qu’il fut ainsi nommé à cause qu’étant fort bon laboureur, il apprit aux hommes à amender la terre avec du fumier a, d’où vient que quelques auteurs l’appellent Stercutius. Quoi qu’il en soit, ils en ont fait pour cette raison le Dieu de l’agriculture. Ils ont mis aussi Picus parmi les

1. Comp. Ovide, Metam., lib. IV , v. 416-540, et Fast., lib. VI, v. 475-550.

2. La ville de Laurentum, d’où saint Augustin veut, d’après Eusèbe, que les Romains tirent en partie leur origine, était située entre Ardéa et les bouches du Tibre.

3. Latium, de latere, se cacher.

4. Enéide, livre VIII, v. 521-525.

5. Fumier, en latin, se dit stercus.

(394)

dieux, en qualité d’excellent augure et de grand capitaine. Picus engendra Faunus, second roi des Laurentins, qu’ils ont aussi déifié. Avant la guerre de Troie, ces apothéoses étaient fréquentes.

CHAPITRE XVI.

DE DIOMÈDE ET DE SES COMPAGNONS, CHANGÉS EN OISEAUX APRÈS LA RUINE DE TROIE.

Après la ruine de Troie, ce grand désastre illustré par les poëtes et connu même des petits enfants, qui arriva sous le règne de Latinus, fils de Faunus (ce Latinus qui donna aux Laurentins leur nom nouveau de Latins qu’ils portèrent depuis ce moment), les Grecs victorieux regagnèrent leur pays et souffrirent pendant ce retour une infinité de maux. Ils en prirent sujet d’augmenter le nombre de leurs divinités. En effet, ils firent un dieu de Diomède; ce qui ne les empêcha pas de raconter, non comme une fable, mais comme une vérité historique, que les dieux s’opposèrent au retour de ce personnage pour le châtier de ses crimes, et que ses compagnons furent changés en oiseaux 1, sans que Diomède, devenu dieu, leur pût rendre leur première forme, ni obtenir cette grâce de Jupiter pour sa bienvenue. Ils assurent même que Diomède a un temple dans l’île Diomédéa, non loin du mont Garganus en Apulie 2, et qu’autour du lieu sacré volent ces oiseaux, jadis compagnons du héros divinisé, qui remplissent leur bec d’eau et arrosent son temple pour lui faire honneur. Ils ajoutent que lorsque des Grecs viennent en cette île, non-seulement les oiseaux ne s’effarouchent point, mais ils caressent les visiteurs, au lieu que, quand ils voient des étrangers, ils volent contre eux en furie, et souvent les tuent avec leur bec, qui est d’une longueur et d’une force extraordinaires.

CHAPITRE XVII.

SENTIMENT DE VARRON SUR CERTAINES MÉTAMORPHOSES.

Varron, à l’appui de cette tradition, en rapporte d’autres qui ne sont pas moins incroyables : celle de Circé, par exemple, la fameuse magicienne, qui changea en bêtes les

1. Voyez Servius, ad Aeneid., lib. XI, v. 247.

2. Voyez Strabon. Lib. VI, cap. 3, § 9.

compagnons d’Ulysse; et encore, celle de ces Arcadiens, désignés par le sort pour passer à la nage un certain étang où ils se transformaient en loups, vivant ensuite dans les forêts avec les animaux de leur espèce. Varron ajoute que si ces loups s’abstenaient de chair humaine, ils repassaient l’étang au bout de neuf ans, et reprenaient leur première forme. Il parle en outre d’un certain Demaenetus qui, ayant goûté du sacrifice d’un petit enfant que les Arcadiens font à leur dieu Lycaeus, fut changé en loup; dix ans après, il. redevint homme et remporta le prix aux jeux olympiens. Le même auteur estime qu’en Arcadie on ne donne le nom de Lycaeus à Pan et à Jupiter qu’à cause de ces changements d’hommes en loups, attribués par le peuple à un miracle de la volonté divine ; car les Grecs appellent un loup lycos 1, d’où le nom de Lycaeus est dérivé. Enfin, selon Varron, c’est de là que les Luperques de Rome tirent leur origine.

CHAPITRE XVIII.

CE QU’IL FAUT CROIRE DES MÉTAMORPHOSES.

Ceux qui lisent ces pages attendent peut-être que je donne mon sentiment; mais que pourrais-je dire , sinon qu’il faut fuir du milieu de Babylone, c’est-à-dire sortir de la cité du monde, qui est la société des anges et des hommes impies, et nous retirer vers le Dieu vivant, sur les pas de la foi -rendue féconde par la charité? Plus nous voyons que la puissance des démons est grande ici-bas, plus nous devons nous attacher au Médiateur, qui nous retire des choses basses pour nous élever aux objets sublimes. En effet, si nous disons qu’il ne faut point ajouter foi à ces sortes de phénomènes, il ne manquera pas, même aujourd’hui, de gens qui assureront en avoir appris ou expérimenté de semblables. Comme nous étions en Italie, on nous assura que certaines hôtelières de notre voisinage, initiées aux arts sacriléges, se vantaient de donner aux passants d’un certain fromage qui les changeait sur-le-champ en bêtes de somme dont elles se servaient pour transporter leurs bagages, après quoi elles leur rendaient leur première forme. Pendant la métamorphose, ils conservaient toujours leur raison, comme Apulée le raconte de lui-même dans son récit ou son roman de l’Ane d’or.

1. Lukos.

(395)

Je tiens tout cela pour faux, ou du moins ce sont là des phénomènes si rares qu’on a raison de n’y pas ajouter foi. Ce qu’il faut croire fermement, c’est que Dieu, l’être tout-puissant, peut faire tout ce qu’il veut, soit pour répandre ses grâces, soit pour punir, et que les démons, qui sont des anges, mais corrompus, ne peuvent rien au-delà de ce que leur permet celui dont les jugements sont quelquefois secrets, jamais injustes. Quand donc ils opèrent de semblables phénomènes, ils ne créent pas de nouvelles natures, mais se bornent à changer celles que le vrai Dieu a créées et à les faire paraître autres qu’elles ne sont. Ainsi, non-seulement je ne crois pas que les démons puissent changer l’âme d’un homme en celle d’une bête, mais, à mon avis, ils ne peuvent pas même produire dans leurs corps cette métamorphose. Ce qu’ils peuvent, c’est de frapper l’imagination, qui tout incorporelle qu’elle soit, est susceptible de mille représentations corporelles ; appelant d’ailleurs à leur aide l’assoupissement ou la léthargie, ils parviennent, je ne sais comment, à imprimer dans les âmes une forme toute fantastique, assez fortement pour qu’elle semble réelle à nos faibles yeux. Il peut même arriver que celui dont ils se jouent de la sorte se croie tel qu’il paraît, tout comme il lui semble en dormant qu’il est un cheval et qu’il porte quelque fardeau. Si ces fardeaux sont de vrais corps, ce sont les démons qui les portent, afin de surprendre les hommes par cette illusion et de leur faire croire que la bête qu’ils voient est aussi réelle que le fardeau dont elle est chargée. Un certain Praestantius racontait que son père, ayant par hasard mangé de ce singulier fromage dont nous parlions tout à l’heure; demeura comme endormi sur son lit sans qu’on le pût éveiller; quelques jours après, il revint à lui comme d’un profond sommeil, disant qu’il était devenu cheval et qu’il avait porté à l’armée de ces vivres qu’on appelle retica à cause des filets qui les enveloppent; or, le fait s’était passé, dit-on, comme il le décrivait, bien qu’il prît tout cela pour un songe. Un autre rapportait qu’une nuit, avant de s’endormir, il avait vu venir à lui un philosophe platonicien de sa connaissance, qui lui avait expliqué certains sentiments de Platon qu’il avait refusé auparavant de lui éclaircir. Comme on demandait à ce

1. Retia, filets.

philosophe pourquoi il avait accordé hors de chez lui ce que chez lui il avait refusé : " Je n’ai pas fait cela, dit-il, mais j’ai songé que je le faisais ". Et ainsi, l’un vit en veillant, par le moyen d’une image fantastique, ce que l’autre avait rêvé.

Ces faits nous ont été rapportés, non par des témoins quelconques, mais par des personnes dignes de foi. Si donc ce que l’on dit des Arcadiens et de ces compagnons d’Ulysse dont parle Virgile1 :

" Transformés par les enchantements de Circé ";

si tout cela est vrai, j’estime que les choses se sont passées comme je viens de l’expliquer. Quant aux oiseaux de Diomède, comme on dit que la race en subsiste encore, je pense que les compagnons du héros grec ne furent pas métamorphosés en oiseaux, mais que ces oiseaux furent mis à leur place, comme la biche à celle d’Iphigénie. Il était facile aux démons, avec la permission de Dieu, d’opérer de semblables prestiges. Mais, comme Iphigénie fut trouvée vivante après le sacrifice, on jugea aisément que la biche avait été supposée en sa place; tandis que les compagnons de Diomède n’ayant point été trouvés depuis, parce que les mauvais anges les exterminèrent par l’ordre de Dieu, on a cru qu’ils avaient été changés en ces oiseaux que les démons eurent l’art de leur substituer. Maintenant, que ces oiseaux arrosent d’eau le temple de Diomède, qu’ils caressent les Grecs et déchirent les étrangers, c’est un stratagème des mêmes démons, auxquels il importe de faire croire que Diomède est devenu dieu, afin de tromper les simples, et d’obtenir pour des hommes morts, qui n’ont pas même vécu en hommes, ces temples, ces autels, ces sacrifices, ces prêtres, tout ce culte enfin qui n’est dû qu’au Dieu de vie et de vérité.

CHAPITRE XIX.

ÉNÉE EST VENU EN ITALlE AU TEMPS OU LABDON ÉTAIT JUGE DES HÉBREUX.

Après la ruine de Troie, Enée aborda en Italie avec vingt navires qui portaient les restes des Trôyens. Latinus était roi de cette contrée, comme Mnesthéus l’était des Athéniens, Polyphidès des Sicyoniens, Tantanès des Assyriens; Labdon était juge des Hébreux.

1. Eclog. VIII, v. 70.

(396)

Après la mort de Latinus, Enée régna trois ans en Italie, tous les rois dont nous venons de parler étant encore vivants, à la réserve de Polyphidès, roi des Sicyoniens, à qui Pélasgus avait succédé. Samson était juge des Hébreux à la place de Labdon, et comme il était extraordinairement fort, on le prit pour Hercule. Enée ayant disparu après sa mort, les Latins en firent un dieu. Les Sabins mirent aussi au rang des dieux Sancus ou Sanctus, leur premier roi. Environ vers le même temps, Codrus, roi des Athéniens, se fit tuer volontairement par les Péloponésiens, et ce dévouement sauva son pays. Ceux du Péloponèse avaient reçu de l’oracle cette réponse, qu’ils vaincraient les Athéniens s’ils ne tuaient point leur roi. Codrus les trompa en changeant d’habit et leur disant des injures pour les provoquer à le tuer; c’est cette querelle de Codrus à laquelle Virgile fait quelque part allusion 1. Des Athéniens honorèrent ce roi comme un dieu. Sous le règne de Sylvius, quatrième roi des Latins et fils d’Enée (non de Créusa, de laquelle naquit Ascanius, troisième roi de ces peuples, mais de Lavinia, fille de Latinus, qui accoucha de Sylvius après la mort d’Enée), Onéus étant le vingt-neuvième roi des Assyriens, Mélanthus le seizième d’Athènes, et le grand prêtre Héli jugeant le peuple hébreu, la monarchie des Sicyoniens fut éteinte, après avoir duré l’espace de neuf cent cinquante-neuf ans.

CHAPITRE XX.

SUCCESSION DES ROIS DES JUIFS APRÈS LE TEMPS DES JUGES.

Ce fut vers ce temps-là que le gouvernement des Juges étant fini parmi les Juifs, ils élurent pour leur premier roi Saül, sous lequel vivait le prophète Samuel. Les rois latins commencèrent alors à s’appeler Sylviens, de Sylvius fils d’Enée, comme depuis on appela Césars tous les empereurs romains qui succédèrent à Auguste. Après la mort de Saiil, qui régna quarante ans, David fut le second roi des Juifs. Depuis la mort de Codrus, les Athéniens n’eurent plus de rois, et confièrent à des magistrats le soin de gouverner leur république. A David, dont le règne dura aussi quarante ans, succéda son fils Salomon, qui bâtit ce fameux temple de Jérusalem. De son temps, les

1. Eclog. V, v. 11.

Latins fondèrent Albe, qui donna son nom à leurs rois. Salomon laissa son royaume à son fils Roboam, sous qui la Judée fut divisée en deux royaumes.

CHAPITRE XXI.

DES ROIS DU LATIUM, DONT LE PREMIER ET LE DOUZIÈME, C’EST-A-DIRE ÉNÉE ET AVENTINUS, FURENT MIS AU RANG DES DIEUX.

Les Latins eurent après Enée onze rois qu’ils ne mirent point comme lui au nombre des dieux; mais Aventinus, qui fut le douzième, ayant été tué dans un combat et enseveli sur le mont qui porte encore aujourd’hui son nom, eut rang parmi ces étranges divinités. Selon d’autres historiens, il ne serait pas mort dans la bataille, mais il n’aurait plus reparu depuis, et ce n’est pas de lui que le mont Aventin aurait pris son nom, mais des oiseaux qui venaient s’y reposer 1 .Après Aventinus, les Latins ne firent plus d’autre dieu que Romulus, fondateur de Rome. Mais entre ces deux rois, il s’en trouve deux autres, dont le premier est, pour parler avec Virgile :

" Procas, la gloire de la nation troyenne 2 "

Ce fut sous le règne de celui-ci, tandis que se faisait l’enfantement de Rome, que la grande monarchie des Assyriens termina sa longue carrière. Elle passa aux Mèdes après avoir duré plus de treize cents ans, en la faisant commencer à Bélus, père de Ninus. Amulius succéda à Procas. On dit que Rhéa ou Ilia, fille de son frère Numitor, et mère de Romulus, qu’il avait faite vestale, conçut deux jumeaux du dieu Mars; la preuve qu’il donne de cette paternité divine imaginée pour la gloire ou l’excuse de la vestale, c’est que, les deux enfants ayant été exposés par ordre d’Amnulius, une louve les allaita. Or, la louve est consacrée au dieu Mars, et on veut qu’elle ait reconnu les enfants de son maître; mais il ne manque pas de gens pour soutenir que les deux jumeaux furent recueillis par une femme publique (on appelait cette sorte de femmes louves, lupae d’où est venu lupanar), laquelle les allaita et les mit ensuite entre les mains de Faustulus, l’un des bergers du roi, qui les fit soigner par

1. Oiseaux, en latin Aves, d’où Aventinus. Voyez les diverses étymologies que donne Varron, De lingua lat., lib. V, § 43.

2. Enéide, livre VI, v. 767.

(397)

sa femme Acca. Mais quand Dieu aurait permis que des bêtes farouches eussent nourri ces enfants qui devaient fonder un si grand empire, pour faire plus de honte à ce roi cruel qui les avait fait jeter dans la rivière, qu’y aurait-il en cela de si merveilleux? Numitor, grand-père de Romulus, succéda à son frère Amulius, et Rome fut bâtie la première année de son règne. Ainsi il gouverna conjointement avec son petit-fils Romulus.

CHAPITRE XXII.

FONDATION DE ROME A L’ÉPOQUE OU L’EMPIRE D’ASSYRIE PRIT FIN ET OU ÉZÉCHIAS ÉTAIT ROI DE JUDA.

Pour abréger le plus possible, je dirai que Rome fut bâtie comme une autre Babylone, ou comme la fille de la première, et qu’il a plu à Dieu de s’en servir pour dompter l’univers et réduire toutes les nations à l’unité de la même république et des mêmes lois. Il y avait alors des peuples puissants et aguerris, qui ne se soumettaient pas aisément, et ne pouvaient être vaincus sans qu’il en coûtât beaucoup de peine et de sang aux vainqueurs. En effet, lorsque les Assyriens conquirent presque toute l’Asie, les peuples n’étaient ni en si grand nombre ni si exercés aux armes, de sorte qu’ils en eurent bien meilleur marché. Depuis ce grand déluge, dont il ne se sauva que huit personnes, jusqu’à Ninus qui se rendit maître de toute l’Asie, il ne s’était écoulé qu’environ mille ans. Mais Rome ne vint pas si aisément à bout de l’Orient et de l’Occident et de tant de nations que nous voyons aujourd’hui soumises à son empire, iarce qu’elle trouva de toutes parts des ennemis puissants et belliqueux. Lors donc qu’elle fut fondée, il y avait déjà sept cent dix-huit ans que les Juifs dominaient dans la terre promise, Jésus Navé ayant gouverné ce peuple vingt-sept ans, les Juges trois cent vingt-neuf ans, et les Rois trois cent soixante-deux. Achaz régnait alors en Juda, ou, selon d’autres, son successeur Ezéchias , prince excellent en vertu et en piété, qui vivait du temps de Romulus; Osée tenait le sceptre d’Israël.

CHAPiTRE XXIII.

DE LA SIBYLLE D’ÉRYTHRA, BIEN CONNUE ENTRE TOUTES LES AUTRES SIBYLLES POUR AVOIR FAIT LES PROPHÉTIES LES PLUS CLAIRES TOUCHANT JÉSUS-CHRIST.

Plusieurs historiens estiment que ce fut en ce temps que parut la sibylle d’Erythra. On sait qu’il y a eu plusieurs sibylles, selon Varron. Celle-ci a fait sur Jésus-Christ des prédictions très-claires que nous avons d’abord lues en vers d’une mauvaise latinité et se tenant à peine sur leurs pieds, ouvrage de je ne sais quel traducteur maladroit, ainsi que nous l’avons appris depuis. Car le proconsul Flaccianus 1, homme éminent par l’étendue de son savoir et la facilité de son éloquence, nous montra, un jour que nous nous entretenions ensemble de Jésus-Christ, l’exemplaire grec qui a servi à cette mauvaise traduction. Or, il nous fit en même temps remarquer un certain passage, où en réunissant les premières lettres de chaque vers, on forme ces mots : Iesous Kreistos Theou Uios Soter, c’est-à-dire

Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur 2. Or, voici le sens de ces vers, d’après une autre traduction latine, meilleure et plus régulière :

" Aux approches du jugement, la terre se couvrira d’une sueur glacée. Le roi immortel viendra du ciel et paraîtra revêtu d’une chair pour juger le monde, et alors les bons et les méchants verront le Dieu tout-puissant accompagné de ses saints. Il jugera les âmes aussi revêtues de leurs corps, et la terre n’aura plus ni beauté ni verdure. Les hommes effrayés laisseront à l’abandon leurs trésors et ce qu’ils avaient de plus précieux. Le feu brûlera la terre, la mer et le ciel, et ouvrira les portes de l’enfer. Les bienheureux jouiront d’une lumière pure et brillante, et les coupables seront la proie des flammes éternelles. Les crimes les plus cachés seront découverts et les consciences mises à nu. Alors il y aura des pleurs et des grincements de dents. Le soleil perdra sa lumière et les étoiles seront éteintes. La lune s’obscurcira, les cieux seront ébranlés sur leurs pôles, et les plus hautes montagnes abattues et égalées aux vallons. Plus rien dans les choses humaines de sublime ni de grand. Toute la machine de l’univers sera détruite, et le feu consumera l’eau des fleuves et des fontaines. Alors on entendra sonner la trompette, et tout retentira de cris et de plaintes. La terre s’ouvrira jusque dans ses abîmes; les rois paraîtront tous devant le tribunal du souverain Juge, et les cieux verseront un fleuve de feu et de soufre 3 ".

Ce passage comprend en grec vingt-sept vers, nombre qui compose le cube de trois.

1. Saint Augustin a parlé de ce Flaccianus dans son livre Contre les Académiciens, livre I, n. 18-21.

2. On attribuait déjà aux sibylles de ces vers en acrostiches au temps de Cicéron, qui fit remarquer avec une justesse parfaits combien cette forme régulière et travaillée a peu le caractère de l’inspiration. Ce sont là, dit-il, les jeux d’esprit d’un homme de lettres et non les accents d’une âme en délire. Voyez le De divinat., lib. II, cap. 54.

3. On trouvera le texte grec de ces vers sibyllins dans la dernière édition de saint Augustin, tome VII, p. 807.

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Ajoutez à cela que, si l’on joint ensemble les premières lettres de ces cinq mots grecs que nous avons dit signifier Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur, on trouvera Ichthus, qui veut dire en grec poisson, nom mystique du Sauveur, parce que lui seul a pu demeurer vivant, c’est-à-dire exempt de péché, au milieu des abîmes de notre mortalité, semblables aux profondeurs de la mer.

D’ailleurs, que ce poëme, dont je n’ai rapporté que quelques vers, soit de la sibylle d’Erythra ou de celle de Cumes, car on n’est pas d’accord là-dessus, toujours est-il certain qu’il ne contient rien qui favorise le culte des faux dieux ; au contraire, il parle en certains endroits si fortement contre eux et contre leurs adorateurs qu’il me semble qu’on peut mettre cette sibylle au nombre des membres de la Cité de Dieu. Lactance a aussi inséré dans ses oeuvres quelques prédictions d’une sibylle (sans dire laquelle) touchant Jésus-Christ, et ces témoignages, qui se trouvent dispersés en divers endroits de son livre, m’ont paru bons à être ici réunis : " Il tombera, dit la sibylle, entre les mains des méchants, qui lui donneront des soufflets et lui cracheront au visage. Pour lui, il présentera sans résistance son dos innocent aux coups de fouet, et il se laissera souffleter sans rien dire, afin que personne ne connaisse quel Verbe il est, ni d’où il vient pour parler aux enfers et être couronné d’épines. Les barbares, pour toute hospitalité, lui ont donné du fiel à manger et du vinaigre à boire. Tu n’as pas reconnu ton Dieu, nation insensée ! ton Dieu qui se joue de la sagesse des hommes; tu l’as couronné d’épines et nourri de fiel. Le voile du temple se rompra, et il y aura de grandes ténèbres en plein jour pendant trois heures. Il mourra et s’endormira durant trois jours. Et puis retournant à la lumière, il montrera aux élus les prémices de la résurrection ".

Voilà les textes sibyllins que Lactance rapporte en plusieurs lieux de ses ouvrages et que nous avons réunis. Quelques auteurs assurent que la sibylle d’Erythra ne vivait pas à l’époque de Romulus, mais pendant la guerre de Troie.

1. Voyez Lactance, Instit., lib. IV, cap. 18 et 19.

CHAPITRE XXIV.

LES SEPT SAGES ONT FLEURI SOUS LE RÈGNE DE ROMULUS, DANS LE TEMPS OU LES DIX TRIBUS D’ISRAËL FURENT MENÉES CAPTIVES EN CHALDÉE.

Sous le règne de ce même Romulus vivait Thalès le Milésien 1, l’un des Sages qui succédèrent à ces poëtes théologiens parmi lesquels Orphée tient le premier rang. Environ au même temps, les dix tribus d’Israël furent vaincues par les Chaldéens et emmenées captives, tandis que les deux autres restaient paisibles à Jérusalem. Romulus ayant disparu d’une façon mystérieuse, les Romains le mirent au rang des dieux, ce qui ne se pratiquait plus depuis longtemps, et ne se fit dans la suite à l’égard des Césars que par flatterie. Cicéron prend de là occasion de donner de grandes louanges à Romulus pour avoir mérité cet honneur, non à ces époques de grossièreté et d’ignorance où il était si aisé de tromper les hommes, mais dans un siècle civilisé, déjà plein de lumières, bien que l’ingénieuse et subtile loquacité des philosophes ne se fût pas encore répandue de toutes parts. Mais si les-époques suivantes n’ont pas transformé les hommes morts en dieux, elles n’ont pas laissé d’adorer les anciennes divinités, et même d’augmenter la superstition en construisant des idoles, usage inconnu à l’antiquité. Les démons portèrent les peuples à représenter sur les théâtres les crimes supposés des dieux et à consacrer des jeux en leur honneur, pour renouveler ainsi ces vieilles fables, le monde étant trop civilisé pour en introduire de nouvelles. Numa succéda à Romulus; et bien qu’il eût peuplé Rome d’une infinité de dieux, il n’eut pas le bonheur, après sa mort, d’être de ce nombre, peut-être parce qu’on crut que le ciel en était si plein qu’il n’y restait pas de place pour lui. On dit que la sibylle de Samos vivait de son temps, vers le commencement du règne de Manassès, roi des Juifs, qui fit mourir cruellement le prophète Isaïe.

1. Thalès est moins ancien d’un siècle que ne le fait saint Augustin. Il florissait 600 avant J.-C

(399)

CHAPITRE XXV.

DES PHILOSOPHES QUI SE SONT SIGNALÉS SOUS LE RÈGNE DE SÉDÉCHIAS, ROI DES JUIFS, ET DE TARQUIN L’ANCIEN, ROI DES ROMAINS, AU TEMPS DE LA PRISE DE JÉRUSALEM ET DE LA RUINE DU TEMPLE.

Sous le règne de Sédéchias, roi des Juifs, et de Tarquin l’Ancien, roi des Romains, qui avait succédé à Ancus Martius, le peuple juif fut mené captif à Babylone, après la ruine de Jérusalem et du temple de Salomon. Ce malheur leur avait été prédit par les Prophètes, et particulièrement par Jérémie, qui même en avait marqué l’année. Pittacus, de Mitylène, l’un des sept sages, vivait en ce temps-là, et Eusèbe y joint les cinq autres, car Thalès a déjà été mentionné, savoir : Solon d’Athènes, Chilon de Lacédémone, Périandre de Corinthe, Cléobule de Lindos, et Bias de Priène. Ils furent nommés Sages, parce que leur genre de vie les élevait au-dessus du commun des hommes, et comme ayant tracé quelques préceptes courts et utiles pour les moeurs. Du reste, ils n’ont point laissé d’autres écrits à la postérité, si ce n’est quelques lois qu’on dit que Solon donna aux Athéniens. Thalès a aussi composé quelques livres de physique, qui contiennent sa doctrine. D’autres physiciens 1 parurent encore en ce temps, comme Anaximandre, Anaximène et Xénophane 2. Pythagore florissait aussi alors, et c’est lui qui porta le premier le nom de philosophe 3.

CHAPITRE XXVI.

FIN DE LA CAPTIVITÉ DE BABYLONE ET DU RÈGNE DES ROIS DE ROME.

En ce temps-là, Cyrus, roi de Perse, qui commandait aussi aux Chaldéens et aux Assyriens, relâchant un peu de la chaîne des Juifs, en renvoya cinquante mille pour rebâtir le temple. Mais ils se bornèrent à en jeter les fondements et à dresser un autel, à cause des courses continuelles des ennemis, de sorte que l’ouvrage fut différé jusqu’au règne de Darius. Ce fut alors qu’arriva ce qui est rapporté dans le livre de Judith que les Juifs ne

1. En ces premiers âges de la science, physicien et philosophe, c’est tout un, la physique ayant pour objet la phusis tout entière, c’est-à-dire l’ensemble des choses.

2. Xénophane de Colophon, chef de l’école Eléatique, florissait vers 550 ayant J.-C.

3. Sur ces philosophes, voyez plus haut, livre VIII, chap. 2 et les notes.

reçoivent point parmi les livres canoniques. Or, sous le règne de Darius, roi des Perses, les soixante-dix années prédites par Jérémie étant accomplies, la liberté fut rendue aux Juifs, pendant que les Romains chassaient Tarquin le Superbe et s’affranchissaient de la domination de leurs rois. Jusque-là, les Juifs eurent toujours des prophètes; mais à cause de leur grand nombre, il y en a peu dont les écrits soient reçus comme canoniques, tant par les Juifs que par nous. Sur la fin du livre précédent , j’ai promis d’en dire quelque chose, et il est temps de m’acquitter de ma promesse.

CHAPITRE XXVII.

DES PROPHÈTES QUI S’ÉLEVÈRENT PARMI LES JUIFS AU COMMENCEMENT DE L’EMPIRE ROMAIN.

Afin que nous puissions bien voir en quel temps ils vivaient, remontons un peu plus haut. Le livre d’Osée, qui est le premier des douze petits prophètes, porte en tête: " Voici ce que le Seigneur a dit à Osée du temps d’Ozias, de Joathan, d’Achaz et d’Ezéchias, rois de Judée 1 ". Amos de même dit 2 qu’il prophétisa sous Ozias; il ajoute et sous Jéroboam, roi d’Israël, qui vivait vers ce temps-là. Isaïe, fils d’Amos, soit du prophète, soit d’un autre Amos, indique au commencement de son ouvrage 3 les quatre rois dont parle Osée au début du sien, et déclare comme lui qu’il prophétisa sous leur règne. Michée marque aussi le temps de sa prophétie après Ozias 4, sous Joathan, Achaz et Ezéchias. Il faudrait joindre à ces prophètes Jonas et Joèl, dont l’un prophétisa sous Ozias, et l’autre sous Joathan, au moins selon les chronologistes, car eux-mêmes n’en disent rien. Or, tout cet espace de temps va depuis Procas, roi des Latins, ou Aventinus, son prédécesseur, jusqu’à Romulus, roi des Romains ou même jusqu’au commencement du règne de son successeur Numa Pompilius; car l’époque d’Ezéchias se prolonge jusque-là. Ce fut donc en cet espace de temps que jaillirent ces sources de prophéties, sur la tin de l’empire des Assyriens et au commencement de celui des Romains. Comme en effet c’est à la naissance de la monarchie des Assyriens que les promesses du Messie furent faites à Abraham, elles devaient être renouvelées à ces prophètes

1. Osée, I, 1. — 2. Amos, I, 1. — 3. Isa. I, 1, — 4. Michée, I, 1.

(400)

au commencement de la monarchie romaine, Babylone de l’Occident, sous le règne de laquelle elles devaient s’accomplir par l’avénement de Jésus-Christ. Ces dernières prophéties sont encore plus claires que les autres, comme ne devant pas seulement servir aux Juifs, mais aussi aux païens.

CHAPITRE XXVIII.

VOCATION DES GENTILS PRÉDITE PAR OSÉE ET PAR AMOS.

Il est vrai qu’Osée est quelquefois difficile à saisir dans sa profondeur; mais il faut en rapporter ici quelque chose pour m’acquitter de ma promesse: " Et il arrivera, dit-il, qu’au même lieu où il est écrit: Vous n’êtes point mon peuple, ils seront aussi appelés les enfants du Dieu vivant 1 ". Les Apôtres mêmes ont entendu cette prophétie de la vocation des Gentils. Et comme les Gentils sont aussi spirituellement les enfants d’Abraham, et qu’à ce titre on a raison de les appeler le peuple d’Israël, le Prophète ajoute : " Et les enfants de Juda et d’Israël seront rassemblés en un même corps et n’auront plus qu’un chef, et ils s’élèveront sur la terre 2 ". Ce serait ôter sa force à cette prophétie que de vouloir l’expliquer davantage. Qu’on se souvienne seulement de la pierre angulaire et de ces deux murailles, l’une composée des Juifs, et l’autre des Gentils 3 ; celle-là sous le nom de Juda, et celle-ci sous le nom d’Israël, s’appuyant toutes deux sur un même chef , et toutes deux s’élevant sur la terre. A l’égard de ces Israélites charnels, qui ne veulent pas croire en Jésus-Christ, le même prophète témoigne qu’ils croiront un jour en lui (entendez: non pas eux, mais leurs enfants), lorsqu’il dit : " Les enfants d’Israël demeureront longtemps sans roi, sans prince, sans sacrifice, sans autel, sans sacerdoce, sans prophétie 4 ". Qui ne voit que c’est l’état où sont maintenant les Juifs? Mais écoutons ce qu’il ajoute: " Et après cela, les enfants d’Israël reviendront et chercheront le Seigneur, leur Dieu , et leur roi David; et ils s’étonneront de leur aveuglement et de la grâce de Dieu dans les derniers temps 5 ". Il n’y a rien de plus clair que cette prophétie Où Jésus-Christ est marqué par David, parce

1. Osée, I, 10. — 2. Ibid. 11. — 3. Ephés. II, 14, 15, 20-22. — 4. Osée, III, 4. — 5. Ibid. 5.

que, comme dit l’Apôtre: " Il est né selon la chair de la race de David 1 ". Ce même

prophète a prédit la résurrection du Sauveur au troisième jour, mais d’une manière mystérieuse et prophétique, lorsqu’il a dit : " Il nous guérira après deux jours, et nous ressusciterons le troisième 2 ". C’est dans le même sens que l’Apôtre nous dit: " Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, cherchez les choses du ciel 3 " . Voici encore une prophétie d’Amos sur ce sujet : " lsraël, dit-il, préparez-vous pour invoquer votre Dieu, car c’est moi qui fais gronderie tonnerre, qui forme les tourbillons , et qui annonce aux hommes leur Sauveur 4". Et ailleurs: "En ce jour-là, dit-il, je relèverai le pavillon de Dieu qui est tombé, et je rétablirai tout ce qui est détruit; je le remettrai au même état qu’il était le premier jour; en sorte que tout le reste des hommes me chercheront, ainsi que toutes les nations qui deviendront mon peuple, dit le Seigneur qui fait ces merveilles 5 ".

CHAPITRE XXIX.

PROPHÉTIES D’ISAÏE TOUCHANT JÉSUS-CHRIST ET SON ÉGLISE.

Isaïe n’est pas du nombre des douze petits prophètes, qu’on nomme ainsi parce qu’ils ont écrit peu de chose au prix de ceux qu’on appelle les grands prophètes. Parmi ceux-là est Isaïe, que je joins à Osée et à Amos, comme ayant vécu du même temps. Ce prophète donc, entre les instructions qu’il donne au peuple et les menaces qu’il lui fait de la part de Dieu, a prédit beaucoup plus de choses que tous les autres de Jésus-Christ et de son Eglise, c’est-à-dire du roi de gloire et de la cité qu’il a bâtie, tellement, qu’il y en a qui disent que c’est plutôt un évangéliste qu’un prophète. Mais, pour abréger, je n’en rapporterai ici qu’un seul endroit, celui où il dit en la personne de Dieu le père : " Mon fils sera rempli de science et de sagesse; il sera comblé d’honneur et de gloire. Comme il sera un spectacle d’horreur à plusieurs qui le verront déshonoré et défiguré, il sera un sujet d’admiration à une infinité de peuples, et les rois, pleins d’étonnement, demeureront dans un profond silence, parce que ceux à qui il

1. Rom. VIII, 31. — 2. Osée, VI, 1. — 3. Colos. III, 1. — 4. Amos, XV, 11. — 5. Ibid. XX, 11, 12.

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n’a point été annoncé le verront, et ceux qui n’ont point entendu parler de lui sauront qui il est. Seigneur, qui a cru à notre parole, et à qui le -bras de Dieu a-t-il été révélé ? Nous bégaierons devant lui comme un enfant , et notre langue sera sèche comme une racine dans une terre sans eau. Il n’a ni gloire, ni beauté. Nous l’avons vu sans majesté et sans grâce, et le dernier des hommes était moins difforme que lui. C’est un homme en butte aux coups et accablé de faiblesse. il a caché sa gloire; c’est pourquoi il a été méprisé et déshonoré. Il porte nos péchés, et c’est pour nous qu’il souffre ; et nous avons cru que c’était pour ses crimes. Cependant c’est à cause de nos iniquités qu’il a été couvert de blessures, et ce sont nos péchés qui l’ont réduit en cet état de faiblesse. Il nous a procuré la paix par ses souffrances, et ses plaies ont été notre guérison. Nous étions tous comme des brebis égarées; tous les hommes s’étaient écartés du droit chemin, et le Seigneur l’a livré pour nos péchés, et il n’a pas ouvert la bouche pour se plaindre. Il a été mené comme une brebis à la boucherie, et il est demeuré muet comme un agneau qu’on tond. Son abaissement lui a servi de degré pour monter à la gloire: qui pourra raconter sa génération? Il sera enlevé du monde, et les péchés de mon peuple le conduiront au supplice. Sa sépulture coûtera la vie aux méchants, et les riches porteront la vengeance de sa mort, parce qu’il n’a fait aucun mal, qu’il n’y a en lui ni artifice, ni déguisement, et que le Seigneur veut le guérir de ses blessures. Si vous souffrez la mort pour vos péchés, vous verrez une longue postérité. Le Seigneur veut le délivrer de toute douleur, lui rendre le jour, remplir son esprit de lumière, justifier le juste qui s’est sacrifié pour plusieurs et qui s’est chargé de leurs péchés. Aussi acquerrai-t-il un domaine sur plusieurs, et il partagera les dépouilles des puissants , parce qu’il a été livré à la mort et mis au rang des scélérats, qu’il a porté les péchés de plusieurs et qu’il est mort pour leurs péchés 1 ".

Voilà ce que dit ce prophète au sujet de Jésus-Christ.

Citons ce qu’il ajoute de l’Eglise : " Réjouissez-vous, stérile qui n’enfantez pas;

1. Isa. LII, 13 et seq.

éclatez en cris de joie, vous qui ne concevez point; car celle qui est abandonnée aura plus d’enfants que celle qui a un mari. Etendez le lieu de votre demeure et dressez vos pavillons. Ne ménagez point le terrain, prenez de grands alignements et enfoncez de bons pieux en terre. Etendez-vous à droite et à gauche, car cette postérité possédera les nations comme son héritage, et vous peuplerez les cités désertes. Vous êtes maintenant honteuse à cause des reproches qu’on vous fait; mais ne craignez rien : cette honte sera ensevelie dans un éternel oubli, et vous ne vous souviendrez plus de l’opprobre de votre veuvage, parce que le Seigneur qui vous a créée s’appelle le Dieu des armées, et celui qui vous a délivrée est le Dieu d’Israël et de toute la terre 1 ". Cette citation suffit, et bien qu’il se trouve certaines choses dans ces passages qui auraient besoin d’explication, il en est d’autres qui sont

si claires que nos ennemis mêmes les entendent; malgré qu’ils en aient.

CHAPITRE XXX.

PROPHÉTIES DE MICHÉE, JONAS ET JOEL QUI REGARDENT JÉSUS-CHRIST.

Le prophète Michée, parlant de Jésus-Christ sous la figure d’une. haute montagne, dit ceci: " Dans les derniers temps, la montagne du Seigneur paraîtra élevée au-dessus des plus hautes montagnes, et les peuples s’y rendront en foule de toutes parts, et diront: Venez, montons sur la montagne du Seigneur, et allons en la maison du Dieu de Jacob, et il nous enseignera le chemin qui mène à lui , et nous marcherons dans ses sentiers. Car la loi sortira de Sion, et la parole du Seigneur, de Jérusalem. Il jugera plusieurs peuples, et s’assujétira des nations puissantes pour longtemps ". Le même prophète dit du lieu de la naissance du Sauveur: " Et toi, Bethléem, maison d’Ephrata, tu es trop petite pour être mise au rang de ces villes de Juda qui fournissent des milliers d’hommes, et cependant c’est de toi que sortira le prince d’Israël. Sa sortie est dès le commencement et de toute éternité. C’est pourquoi Dieu abandonnera les siens jusqu’au temps où celle qui est en travail d’enfant doit accoucher, et le reste de ses frères se rangeront avec les enfants

1. Isa. LIV, 1 et seq. — 2. Michée, IV, I et seq.

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d’Israël. Il s’arrêtera, il contemplera et paîtra son troupeau par l’autorité et le pouvoir qu’il en a reçu du Seigneur; et ils rendront leurs hommages au Seigneur, leur Dieu, qui sera glorifié jusqu’aux extrémités de la terre 1 ".

Le prophète Jonas n’a pas tant annoncé le Sauveur par ses discours que par cette espèce de passion qu’il a subie. Car pourquoi a-t-il été englouti dans le ventre d’une baleine et rejeté le troisième jour, sinon pour signifier la résurrection de Jésus-Christ 2 ?

Pour Joël, il faudrait s’engager dans un long discours pour expliquer toutes les prophéties qu’il a faites de Jésus-Christ et de l’Eglise. Toutefois j’en rapporterai un passage

que les Apôtres mêmes alléguèrent 3, quand le Saint-Esprit descendit sur eux, selon la promesse de Jésus-Christ : " Après cela, dit-il, je répandrai mon esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, et vos jeunes gens des visions. En ce temps-là, je répandrai mon u esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes 3 ".

CHAPITRE XXXI.

SALUT DU MONDE PAR JÉSUS-CHRIST PRÉDIT PAR ABDIAS, NAHUM ET HABACUC.

Trois des petits prophètes, Abdias, Nahum et Habacuc, ne disent rien du temps où ils ont prophétisé, et l’on n’en trouve rien non plus dans les chronologies d’Eusèbe et de Jérôme. Il est vrai qu’elles joignent Abdias à Michée ; mais je pense que c’est une faute de copiste ; car elles mettent Abdias sous Josaphat, et il est certain que Michée n’est venu que longtemps après. Pour les deux autres, nous ne les avons trouvés mentionnés dans aucune chronologie. Toutefois, comme ils sont reçus parmi les livres canoniques, il ne faut pas que nous les omettions. Abdias, le. plus court de tous les Prophètes, parle contre le peuple d’Idumée, c’est-à-dire contre Esaü, l’aîné des deux enfants d’Isaac, qui fut réprouvé. Que si par l’Idumée nous entendons toutes les nations, en prenant la partie pour !e tout, comme cela est assez ordinaire dans le langage, nous pouvons fort bien appliquer à Jésus-Christ ce qu’il dit entre autres choses:

1. Michée, V, 2 et seq. – 2. Matt. XII, 39-11. – 3. Act. II, 17. – 4. Joel, II, 28 et 29.

" Le salut et la sainteté seront sur la montagne de Sion 1 " ; et un peu après, sur la fin de cette prophétie : " Ceux qui ont été rachetés de la montagne de Sion s’élèveront pour défendre la montagne d’Esaü et y faire régner le Seigneur". Il est évident que ceci a été accompli, lorsque ceux qui ont été rachetés de la montagne de Sion, c’est-à-dire les fidèles de la Judée, et surtout les Apôtres, se sont élevés pour défendre la montagne d’Esaü. Comment l’ont-ils défendue, si ce n’est par la prédication de l’Evangile, en sauvant ceux qui ont cru, et les tirant de la puissance des ténèbres pour les faire passer au royaume de Dieu ? c’est ce qui est ensuite exprimé par ces paroles: " Afin d’y faire régner le Seigneur ". En. effet, la montagne de Sion signifie la Judée, où devait commencer le salut et paraître la sainteté, qui est Jésus-Christ; et la montagne d’Esaü est l’Idumée, figure de l’Eglise des Gentils, que ceux qui ont été rachetés de la montagne de Sion ont défendue, comme je viens de le dire, pour y faire régner le Seigneur. Cela était obscur avant de s’accomplir ; mais qui ne le comprend depuis l’événement?

Pour le prophète Nahum, voici comme il parle, ou plutôt comme Dieu parle par lui: " Je briserai, dit-il, les idoles taillées et celles qui sont de fonte, et je les ensevelirai, parce que voici sur les montagnes les pieds légers de ceux qui portent et annoncent la paix. Juda, solennisez vos fêtes et offrez vos voeux; car vos jours de fête ne vieilliront plus désormais. Tout est consommé, tout est accompli. Celui qui souffle contre votre face et qui délivre de l’affliction va monter 2 ". Qui est monté des enfers et qui a soufflé l’Esprit-Saint contre la face de Juda, c’est-à-dire des Juifs ses disciples? Je le demande à quiconque a lu l’Evangile. Ceux dont les fêtes se renouvellent, de telle sorte qu’elles ne peuvent plus vieillir, appartiennent au Nouveau Testament, Du reste, nous voyons les idoles des faux dieux détruites par I’Evangile et comme ensevelies dans l’oubli; et nous reconnaissons cette prophétie encore accomplie en ce point. Quant à Habacuc, de quel autre avénement que celui du Sauveur peut-il parler, quand il dit: " Le Seigneur me répondit : Ecrivez nettement cette vision sur le buis, afin que celui qui la lira l’entende. Car cette vision

1. Abdias, 17, 21, sec. LXX. — 2. Nahum, I, 14.

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s’accomplira en son temps, à la fin, et ce ne sera pas une promesse vaine. S’il tarde à venir, attendez-le en patience, car il va venir sans délai 1 ".

CHAPITRE XXXII.

PROPHÉTIES DU CANTIQUE D’HABACUC.

Et dans sa prière ou son cantique, à quel autre qu’au Sauveur dit-il: " Seigneur, j’ai entendu ce que vous m’avez fait entendre, et j’ai été saisi de frayeur; j’ai contemplé vos ouvrages, et j’ai été épouvanté 2? " Qu’est-ce que cela, sinon une surprise extraordinaire

à la vue du salut des hommes que Dieu lui avait fait connaître : " Vous serez reconnu au milieu de deux animaux ". Que signifient ces deux animaux? ce sont les deux Testaments, ou les deux larrons, ou encore Moïse et Elie, qui parlaient avec Jésus sur la montagne où il se transfigura. " Vous serez connu dans la suite des temps ". Cela est trop clair pour avoir besoin qu’on l’explique. " Lorsque mon âme sera troublée, au plus fort de votre colère, vous vous souviendrez de votre miséricorde ". Il dit ceci en la personne des Juifs, parce que, dans le temps qu’ils crucifiaient Jésus-Christ, transportés de fureur, Jésus, se souvenant de sa miséricorde, dit " Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 3 ". Dieu viendra de Théman, et le saint viendra de la montagne couverte d’une ombre épaisse. D’autres, au lieu de Théman, traduisent du côté du midi; ce qui marque l’ardeur de la charité et l’éclat de la

vérité. Pour la montagne couverte d’une ombre épaisse, on peut l’expliquer de différentes façons; mais il me paraît mieux de l’entendre de la profondeur des Ecritures qui contiennent les prophéties de Jésus-Christ. On y trouve en effet beaucoup de choses obscures et cachées qui exercent ceux qui les veulent pénétrer. Or, Jésus-Christ sort de ces ténèbres, quand celui qui le cherche sait l’y découvrir: " Il a fait éclater son pouvoir dans les cieux, et la terre est pleine de ses merveilles ". C’est ce que le psalmiste dit quelque part :" Mon Dieu, montez au-dessus des cieux et faites éclater votre gloire par toute la terre. Sa splendeur sera aussi vive que la plus vive lumière 4 " : c’est-à-dire que le bruit

1. Habacuc, II, 2 et 3. – 2. Habacuc, III, 1. - 3. Luc, XXIII, 34. – 4. Ps. LVI, 7.

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de son nom fera ouvrir les yeux aux fidèles. " Il tiendra des cornes en ses mains "; c’est le trophée de la croix. " Il a mis sa force dans la charité "; cela n’a pas besoin d’explication. " La parole marchera devant lui et le " suivra n; c’est-à-dire qu’il a été prophétisé avant qu’il ne vînt, et annoncé depuis qu’il s’en est allé. " Il s’est arrêté et la terre a été ébranlée "; il s’est arrêté pour nous secourir, et la terre a été portée à croire. " Il a tourné les yeux sur les nations, et elles ont séché "; entendez qu’il a eu pitié d’elles et qu’elles ont été touchées de repentir. " Les montagnes ont été mises en poudre par un grand effort "; c’est-à-dire que l’orgueil des superbes a cédé à la force des miracles. " Les collines éternelles ont été abaissées "; elles ont été humiliées pour un temps, afin d’être élevées pour l’éternité. " J’ai vu ces entrées éternelles et triomphantes, prix de ses travaux ", c’est-à-dire : J’ai reconnu que les travaux de la charité recevront une récompense éternelle. " Les Ethiopiens et les Madianites seront remplis d’étonnement "; les peuples surpris de tant de merveilles, ceux mêmes qui ne sont pas sous l’empire romain, seront sous celui de Jésus-Christ. " Vous mettrez-vous en colère, Seigneur, contre les fleuves, et déchargerez-vous votre fureur sur la mer? " C’est qu’il ne vient pas maintenant pour juger le monde, mais pour le sauver,. " Vous monterez sur vos chevaux, et vos courses produiront le salut "; c’est-à-dire : Vos évangélistes vous portent, et vous les conduisez, et votre Evangile procure le salut à ceux qui croient en vous. " Vous banderez votre arc contre les sceptres, dit le Seigneur "; entendez qu’il menacera de son jugement les rois mêmes de la terre. "La terre s’ouvrira pour recevoir les fleuves dans son sein ". Cela signifie que les coeurs des hommes, à qui il est dit : " Déchirez vos coeurs et non pas vos vêtements 1 ", s’ouvriront pour recevoir la parole des prédicateurs et confesser le nom de Jésus-Christ. " Les peuples vous verront et s’affligeront"; c’est-à-dire qu’ils pleureront, afin d’être bienheureux 2. " En marchant, vous ferez rejaillir de l’eau de toutes parts "; vous répandrez de tous côtés des torrents de doctrine en marchant avec vos prédicateurs. " Une voix est sortie du creux de l’abîme "; c’est-à-dire que

1. Joel, II, 13. — 2. Matt. V, 5.

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le coeur de l’homme, qui est un abîme, n’a pu retenir ce qu’il pensait de vous, et a publié votre gloire partout. " La profondeur de son imagination "; c’est une explication de ce qui précède; car cette profondeur est un abîme. Et quand il ajoute : de son imagination, il faut sous-entendre : a fait retentir sa voix, c’est-à-dire a publié ce qu’elle voyait. En effet, l’imagination, c’est une vision que le coeur n’a pu cacher ni retenir, mais qu’il a proclamée à la gloire de Dieu. " Le soleil s’est levé et la lune a gardé son rang " ; Jésus-Christ est monté au ciel, et l’Eglise a été ordonnée sous son roi. " Vous lancerez vos flèches en plein jour ", parce que votre parole sera prêchée publiquement. " Et elles brilleront à la lueur de vos armes ". Il avait dit à ses disciples : " Dites en plein jour ce que je vous dis dans les ténèbres 1 ". — "Vos menaces abaisseront la terre " ; c’est-à-dire, humilieront les hommes. " Et vous abattrez les nations dans votre fureur "; parce que vous dompterez les superbes, et ferez tomber vos vengeances sur leur tête. " Vous êtes sorti dans l’intention de sauver votre peuple, pour sauver vos christs, et vous avez donné les méchants en proie à la mort "; cela est clair. " Vous les avez chargés de chaînes n; par ces chaînes, on peut aussi entendre les heureux liens de la sagesse. " Vous avez mis des entraves à leurs pieds et un carcan à leur cou. Vous les avez rompues avec étonnement "; il faut sous-entendre les chaînes. De même qu’il a noué celles qui sont bonnes, il a brisé les mauvaises, d’où vient cette parole du psaume : " Vous avez rompu mes chaînes 2 ". — " Avec étonnement "; c’est-à-dire, avec l’admiration de tous ceux qui ont été témoins de cette merveille. " Les plus grands en seront touchés; ils seront affamés comme un pauvre qui mange en cachette"; c’est que quelques-uns des premiers parmi les Juifs, touchés des paroles et des miracles du Sauveur, le venaient trouver, et, pressés par

la faim, mangeaient le pain de sa doctrine, mais en secret, parce qu’ils craignaient le peuple, comme le remarque l’Evangile 3. " Vous avez poussé vos chevaux dans la mer et troublé ses eaux" ; c’est-à-dire les peuples. Les uns ne se convertiraient pas par crainte, et les autres ne persécuteraient pas avec fureur, si tous n’étaient troublés. " J’ai contemplé

1. Matt. X, 27. — 2. Ps. CXV, 16. — 3. Jean, XVII, 38.

ces choses, et mes entrailles ont été émues. La frayeur a pénétré jusque dans mes os, et tout mon être intérieur en a été troublé ". Faisant réflexion sur ce qu’il disait, il en a été lui-même épouvanté. Il prévoyait ce tumulte des peuples, suivi de grandes persécutions contre l’Eglise, et aussitôt, s’en reconnaissant membre: " Je me reposerai, dit-il, au temps de l’affliction", comme étant de ceux qui, selon la parole de l’Apôtre 1, se réjouissent en espérance et souffrent constamment l’affliction. " Afin d’aller trouver le peuple qui a été étranger ici-bas comme moi ", en s’éloignant de ce peuple méchant qui lui était uni selon la chair, mais qui, n’étant point étranger en ce monde, ne cherchait point la céleste patrie. " Car le figuier ne portera point de fruit, ni la vigne de raisin. Les oliviers tromperont l’attente du laboureur, et la campagne ne produira rien. Les brebis mourront faute de pâturage, et il n’y aura plus de boeufs dans les étables ". Il voyait que cette nation, qui devait mettre à mort Jésus-Christ, perdrait les biens spirituels qu’il a prophétiquement figurés par les temporels; et parce que la colère du ciel est tombée sur ce peuple, à cause qu’ignorant la justice de Dieu 2, il a voulu établir la sienne à la place, il ajoute aussitôt: " Mais moi je me réjouirai, Seigneur, je me réjouirai en mon Seigneur et mon Dieu. Le Seigneur mon Dieu est ma force, il affermira mes pas jusqu’à la fin. Il m’élèvera sur les hauteurs, afin que je triomphe par son cantique "; c’est-à-dire par ce cantique dont le Psalmiste dit quelque chose de pareil en ces termes: " Il a affermi mes pieds sur la pierre, et il a conduit mes pas. Il m’a mis en la bouche un nouveau cantique, un hymne à la louange de notre Dieu 3 ". Celui-là donc triomphe par le cantique du Seigneur, qui se plaît à entendre les louanges de Dieu, et non les siennes, " afin que celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur 4 ". Au reste, quelques exemplaires portent : " Je me réjouirai en Dieu mon Jésus " ; ce qui me paraît meilleur que " en Dieu mon Sauveur ", parce que Jésus est un nom plein de douceur et de confiance.

1. Rom. XII, 12. – 2. Ibid. X, 3. – 3. Ps. XXXIX, 3. – 4. I Cor. I, 31.

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CHAPITRE XXXIII.

PROPHÉTIES DE JÉRÉMIE ET DE SOPHONIAS TOUCHANT JÉSUS-CHRIST ET LA VOCATION DES GENTILS.

Jérémie est du nombre des grands prophètes, aussi bien qu’Isaïe. Il prophétisa sous Josias, roi de Jérusalem, et du temps d’Ancus Martius, roi des Romains, la captivité des Juifs étant proche, et sa prophétie alla jusqu’au cinquième mois de cette captivité, comme il le dit lui-même. On lui joint Sophonias, l’un des petits prophètes, parce qu’il prophétisa aussi sous Josias, comme lui-même le témoigne; mais il ne dit point combien-de temps. Jérémie prophétisa, non-seulement du temps d’Ancus Martius, mais aussi du temps de Tarquin l’Ancien, cinquième roi de Rome, qui l’était déjà lorsque les Juifs furent emmenés en captivité. Jérémie dit donc de Jésus-Christ: " Le Seigneur, le Christ par qui nous respirons, a été pris pour nos péchés 1 " , marquant ainsi en peu de paroles et que Jésus-Christ est notre Seigneur, et qu’il a souffert pour nous, Et dans un autre endroit: " Celui-ci est mon Dieu, et nul autre n’est comparable à lui. Il est l’auteur de toute sagesse, et il l’a donnée à Jacob son serviteur, et à Israël son bien-aimé. Après cela il a été vu sur terre, et il a conversé parmi les hommes 2 ". Quelques-uns n’attribuent pas ce témoignage à Jérémie, mais à Baruch, son scribe, quoique ordinairement on le donne au premier. Le même prophète parlant encore du Messie : " Voici venir le temps, dit le Seigneur, que je ferai sortir du tronc de David un germe glorieux. Il régnera et sera rempli de sagesse et fera justice sur la terre. Alors Juda sera sauvé, et Ismaël demeurera en sûreté, et ils l’appelleront le Seigneur notre justice 3 ". Voici comme il parle de la vocation des Gentils, qui devait arriver et que nous voyons maintenant accomplie: " Seigneur, mon Dieu et mon refuge au temps de l’affliction, les nations viendront à vous des extrémités de la terre, et diront: Il est vrai que nos pères ont adoré de vaines statues qui ne sont bonnes à rien 4". Et parce que les Juifs ne devaient pas le connaître et qu’il fallait qu’ils le fissent mourir, le mème prophète en parle de la sorte: " Leur

1. Thren. IV, 20. – 2. Baruch, III, 36-38. – 3. Jérém. XXXIII, 5. – 4. Ibid. XVI, 19.

esprit est extrêmement pesant : c’est un homme; qui le connaîtra 1?" Voici enfin

un dernier passage de Jérémie que j’ai rapporté au dix-septième livre touchant le Nouveau Testament, dont Jésus-Christ est le médiateur : " Voici venir le temps, dit le Seigneur, que je contracterai une nouvelle alliance avec la maison de Jacob , etc. 2 "

De Sophonias, qui prophétisait du même temps que Jérémie, je veux citer au moins

quelques témoignages sur Jésus-Christ. Voici donc comme il en parle: " Attendez que je ressuscite, dit le Seigneur, car j’ai résolu d’assembler les nations et les royaumes 3 " ; et encore: " Le Seigneur leur sera redoutable; il exterminera tous les dieux de la terre, et toutes les nations de la terre l’adoreront, chacune en son pays 4 "; et un peu après: " Je ferai que tous les peuples parleront comme ils doivent; ils invoqueront tous le nom du Seigneur, et lui seront assujétis.

" Ils m’apporteront des victimes des bords du fleuve d’Ethiopie. Alors vous n’aurez plus de confusion pour toutes les impiétés que vous avez commises contre moi; car j’effacerai toute la malice de vos offenses, et il ne vous arrivera plus de vous enorgueillir sur ma montagne sainte. Je rendrai votre peuple doux et modeste, et les restes d’Israël craindront le Seigneur 5". C’est de ces restes que l’Apôtre6 a dit après un autre prophète 7 : " Quand le nombre des enfants d’Israël égalerait le sable de la mer, il n’y aura que les restes qui seront sauvés"; car les restes de cette nation ont cru au Messie.

CHAPITRE XXXIV.

PRÉDICTIONS DE DANIEL ET D’ÉZÉCHIEL SUR LE MÊME SUJET.

Daniel et Ezéchiel, deux des grands prophètes, prophétisèrent pendant la captivité même de Babylone; et le premier a été jusqu’à dire combien il s’écoulerait d’années avant l’avénement et la passion du Sauveur. Cette supputation serait longue, et d’ailleurs elle a déjà été faite par d’autres avant nous; mais voici comme il parle de la puissance et de la gloire du Messie : " J’eus une vision en dormant, où je voyais le fils de l’homme, environné de nuées, s’avançant jusqu’à

1. Jérém. XVII, 9. – 2. Ibid. XXXI, 31. – 3. Sophon. III, 8. – 4. Ibid. II, 11 – 5. III, 9. – 6. – Rom. IX, 27. – 7. – Isa. X, 22.

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l’Ancien des jours. Comme on le lui eût présenté, il lui donna puissance, honneur et empire, avec ordre à tous les peuplés, à toutes les tribus et à toutes les langues de lui rendre leurs hommages. Son pouvoir est un pouvoir éternel qui ne finira jamais, et son empire sera toujours florissant 1 ".

Ezéchiel, de même, figurant Jésus-Christ par David, parce que c’est à cause de David que Jésus-Christ a pris celte nature charnelle, cette forme d’esclave qu’il a revêtue en venant au monde, d’où vient que, tout en étant fils de Dieu, il est appelé esclave de Dieu, Ezéchiel, dis-je, en parle ainsi au nom de Dieu le Père : " Je susciterai un pasteur pour paître mes troupeaux, mon serviteur David; et il les fera paître, et il sera leur pasteur. Pour moi, je serai leur Dieu, et mon serviteur David régnera au milieu d’eux. C’est le Seigneur qui l’a dit 2 "; et dans un autre endroit: " Ils n’auront plus qu’un roi et ne formeront plus deux peuples, ni deux royaumes séparés. ils ne se souilleront plus d’idolâtrie et d’autres abominations; et je les tirerai de tous: les lieux où ils m’ont offensé et les purifierai de leurs crimes. Ils seront mon peuple, et je serai leur Dieu, et mon serviteur David sera à tous leur roi et leur pasteur 3 "

CHAPITRE XXXV.

PRÉDICTIONS D’AGGÉE, DE ZACHARIE ET DE MALACHIE TOUCHANT JÉSUS-CHRIST.

Restent trois petits prophètes qui ont prophétisé sur la fin de la captivité de Babylone:

Aggée, Zacharie et Malachie. Aggée prédit en peu de mots Jésus-Christ et l’Eglise en ces termes: " Voici ce que dit le Seigneur des armées: Encore un peu de temps, et j’ébranlerai le ciel et la terre, la mer et le continent, et je remuerai toutes les nations; et celui qui est désiré de tous les peuples viendra 4 ". Cette prophétie est déjà accomplie en partie et le reste s’accomplira à la fin du monde. Dieu ébranla le ciel, quand Jésus-Christ prit chair, par le témoignage que les astres et les anges rendirent à son incarnation. Il émut la terre par le grand miracle de l’enfantement d’une vierge; il émut la mer et le continent, lorsque le Sauveur fut annoncé

1. Dan. VII, 13. – 2. Ezéch. XXXIV, 23, 24. – 3. Ibid. XXXVII, 22 et seq. – 4. Aggée, II, 7.

dans les îles et par tout le monde. Ainsi nous voyons que toutes les nations sont remuées et portées à embrasser la foi. Ce qui suit : " Et a celui qui est désiré de tous les peuples viendra ", doit s’entendre de son dernier avénement; car avant que de souhaiter qu’il vînt, il fallait l’aimer et croire en lui.

Zacharie parle ainsi de Jésus-Christ et de 1’Eglise " Réjouissez-vous, dit-il, fille de Sion, bondissez de-joie, fille de Jérusalem, car voici venir votre roi pour vous justifier et pour vous sauver. Il est pauvre, et vient monté sur une ânesse et sur le poulain d’une ânesse; mais son pouvoir s’étend d’une mer à l’autre, et depuis les fleuves jusqu’aux confins de la terre ". L’Evangile nous apprend, en effet, en quelle occasion Notre-Seigneur se servit de cette monture 2, et fait même mention de cette prophétie. Un peu après, parlant à Jésus-Christ même de la rémission des péchés qui devait se faire par son sang: " Et vous aussi, dit-il, vous avez tiré vos captifs de la citerne sans eau, par le sang de votre Testament 3 ". On peut expliquer diversement, et toujours selon la foi, cette citerne sans eau; mais, pour moi, je pense qu’on doit entendre la misère humaine, qui est comme une citerne sèche et stérile, où les eaux de la justice ne coulent jamais, et qui est pleine de la boue et de la fange du péché. C’est de cette citerne que le Psalmiste dit : " Il m’a tiré d’une malheureuse citerne et d’un abîme de boue 4".

Malachie, annonçant l’Eglise que nous voyons fleurir par Jésus-Christ, dit clairement aux Juifs en la personne de Dieu : " Vous ne m’agréez point, et je ne veux point de vos présents. Car depuis le soleil levant jusqu’au couchant, mon nom est grand parmi les nations. On me fera des sacrifices partout, et l’on m’offrira une oblation pure, parce que mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur 5 ". Ce sacrifice est celui du sacerdoce de Jésus-Christ selon l’ordre de Melchisédech, que nous voyons offrir depuis le soleil levant jusqu’au couchant, tandis qu’on ne peut nier que le sacrifice des Juifs à qui Dieu dit: " Vous ne m’a"gréez point, et je ne veux point de vos présents ", ne soit aboli. Pourquoi donc attendent-ils encore un autre Christ, puisque cette

1. Zach. IX, 9. – 2. Jean, XII, 14. – 3. Zach. IX, 11. – 4. Ps. XXXIX, 2. – 5. Malach. I, 10.

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prophétie qu’ils voient accomplie n’a pu s’accomplir que par lui? Un peu après, le même prophète, parlant encore en la personne de Dieu, dit du Sauveur: " J’ai fait avec lui une alliance de vie et de paix; je lui ai donné ma crainte, et il m’a craint et respecté. La loi de la vérité était en sa bouche; il marchera en paix avec moi, et il en retirera plusieurs de leur iniquité. Car les lèvres du grand-prêtre seront les dépositaires de la science; et ils l’iront consulter sur la loi, parce que c’est l’ange du Seigneur tout-puissant1 ". Il ne faut pas s’étonner que Jésus-Christ soit appelé l’ange de Dieu; de même qu’il est esclave à cause de la forme d’esclave en laquelle il est venu parmi les hommes, il est aussi ange à cause de l’Evangile qu’il leur a annoncé; car Evangile en grec signifie bonne nouvelle, et ange, messager 2. Aussi le même prophète dit encore de lui: " Je m’en vais envoyer mon ange pour préparer la voie devant moi, et aussitôt viendra dans son temple le Seigneur que vous cherchez, et l’ange du Testament que vous demandez. Le voici qui vient, dit le Seigneur et le Dieu tout-puissant; et qui pourra supporter l’éclat de sa gloire et soutenir ses regards 3 ? " On trouve prédit en cet endroit le premier et le second avénement de Jésus-Christ; son premier avénement, lorsqu’il dit: " Et aussitôt le Seigneur viendra dans son temple " , c’est-à-dire dans sa chair, dont il est dit dans l’Evangile : " Détruisez ce u temple, et je le rétablirai en trois jours 4" et le second en ces termes: " Le voici qui vient, dit le Seigneur tout-puissant, et qui pourra supporter l’éclat de sa gloire et soutenir ses regards? " Ces paroles : " Le Seigneur que vous cherchez, et l’ange du Testament que vous demandez ", signifient que les Juifs mêmes cherchent le Christ dans les Ecritures et désirent l’y trouver. Mais plusieurs d’entre eux, aveuglés par leurs péchés, ne voient pas que celui qu’ils cherchent et qu’ils désirent est déjà venu. Par le Testament, il entend parler du Nouveau, qui contient des promesses éternelles , et non de l’Ancien, qui n’en a que de temporelles; mais ces promesses temporelles ne laissent pas de troubler beaucoup de personnes faibles qui s’y

1. Malach. II, 5.

2. Angelos, messager, ange, Euangelion, récompense donnée au porteur d’une bonne nouvelle.

3. Malach. III, 1. — 4. Jean, II, 19.

attachent, et qui, voyant les méchants comblés de ces sortes de biens, ne servent Dieu que

pour les obtenir. C’est pourquoi le même prophète, pour distinguer la béatitude éternelle

du Nouveau Testament, qui ne sera donnée qu’aux bons, de la félicité temporelle de l’Ancien, qui pour l’ordinaire est commune aux bons et aux méchants, s’exprime ainsi: " Vous avez tenu des discours qui me sont injurieux, dit le Seigneur. Et vous dites: En quoi avons-nous mal parlé de vous? Vous avez dit : C’est une folie de servir Dieu; que nous revient-il d’avoir observé ses commandements, et de nous être humiliés en la présence du Seigneur tout-puissant? - N’avons-nous donc pas raison d’estimer heureux les méchants et les ennemis de Dieu, puisqu’ils triomphent dans la gloire et dans l’opulence? Voilà ce que ceux qui craignaient Dieu ont murmuré tout bas ensemble. Et le Seigneur a vu tout cela et entendu leurs plaintes; et il a écrit un livre en mémoire de ceux qui le craignent et qui le révèrent 1 ". Ce livre signifie le Nouveau Testament. Mais écoutons ce qui suit: " Et ils seront mon héritage, dit le Seigneur tout-puissant, au jour que j’agirai; et je les épargnerai comme un père épargne un fils obéissant. Alors vous parlerez un autre langage, et vous verrez la différence qu’il y a entre le juste et l’injuste, entre celui qui sert Dieu et celui qui ne le sert pas. Car voici venir le jour allumé comme une fournaise ardente, et il les consumera. Tous les étrangers et tous les pécheurs seront comme du chaume, et ce jour qui approche les brûlera tous, dit le Seigneur, sans qu’il reste d’eux ni branches, ni racines. Mais, pour vous qui craignez mon nom, le soleil de justice se lèvera pour vous, et vous trouverez une abondance de tous biens à l’ombre de mes ailes. Vous bondirez comme de jeunes taureaux échappés, et vous foulerez aux pieds les méchants, et ils deviendront cendre sous vos pas, au jour que j’agirai, dit le Seigneur tout-puissant ". Ce jour est le jour du jugement, dont nous parlerons plus

amplement en son lieu 2,si Dieu nous en fait la grâce.

1. Malach. III, 13.

2. Dans les quatre derniers livres.

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CHAPITRE XXXVI.

D’ESDRAS ET DES LIVRES DES MACHABÉES.

Après ces trois prophètes, Aggée, Zacharie et Malachie, écrivit Esdras, lorsque le peuple fut délivré de la captivité de Babylone. Mais il passa plutôt pour historien que pour prophète, aussi bien que l’auteur du livre d’Esther où sont rapportées les actions glorieuses de cette femme illustre, qui arrivèrent vers ce temps-là. On peut dire néanmoins qu’Esdras a prophétisé Jésus-Christ dans cette dispute qui s’éleva entre quelques jeunes gens pour savoir quelle était la chose du monde la plus puissante 1. L’un ayant dit que c’était les rois, l’autre le vin, et le troisième les femmes, qui souvent commandent eu rois, ce dernier finit par montrer que c’est la vérité qui l’emporte par-dessus tout. Or, l’Evangile nous apprend que Jésus-Christ est la vérité. Depuis le temps que le temple fut rétabli jusqu’à Aristobule, les Juifs ne furent plus gouvernés par des rois, mais par des princes. La supputation de ces temps ne se trouve pas dans les Ecritures canoniques, mais ailleurs, comme dans les Machabées, que les Juifs ont rejetés comme apocryphes. Mais 1’Eglise est d’un autre sentiment, à cause des souffrances admirables de ces martyrs qui, avant l’incarnation de Jésus-Christ, ont combattu pour la loi de Dieu jusqu’au dernier soupir et enduré des maux étranges et inouïs.

CHAPITRE XXXVII.

NOS PROPHÈTES SONT PLUS ANCIENS QUE LES PHILOSOPHES.

Du temps de nos prophètes, dont les écrits sont maintenant répandus dans le monde entier, il n’y avait point encore de philosophes parmi les Gentils. Du moins ils n’étaient point connus sous ce nom; car c’est Pythagore qui l’a porté le premier, et il n’a commencé à fleurir que sur la fin de la captivité de Babylone 2. A plus forte raison les autres philosophes sont-ils postérieurs aux prophètes. En effet, Socrate lui-même, le maître de ceux qui étaient alors le plus en honneur et le

1. III Esdras, III, 9 et seq.

2. La date de Pythagore n’est pas fixée d’une manière certaine. Eusèbe le fait fleurir pendant la 62e olympiade, au temps du prince Zorobabel, sous le pontificat de Josadech, fils de Jésus (Prœp. Evang., lib. X, cap. 4). Parmi les modernes, Lloyd place la naissance de Pythagore à la 3e année de la 48e olympiade (586 avant J.-C.) et Dodwell à la 4e anée de la 52e olympiade (568 avant J.-C.)

premier de tous pour la morale, ne vient qu’après Esdras dans l’ordre des temps 1; peu après parut Platon, qui a surpassé de beaucoup tous les autres disciples de Socrate. Les sept sages mêmes, qui ne s’appelaient pas encore philosophes, et les physiciens qui succédèrent à Thalès dans la recherche des choses naturelles, Anaximandre, Anaximène, Anaxagore2, et quelques autres qui ont fleuri avant Pythagore, ne sont pas antérieurs à tous nos prophètes. Thalès, le plus ancien des physiciens, ne parut que sous le règne de Romulus, lorsque les torrents de prophétie qui devaient inonder toute la terre sortirent des sources d’Israël. Il n’y a que les poètes théologiens, Orphée, Linus et Musée, qui soient plus anciens que nos prophètes; encore n’ont-ils pas devancé Moïse, ce grand théologien, qui a annoncé le Dieu unique et véritable, et dont les écrits tiennent le premier rang parmi les livres canoniques. Ainsi, quant aux Grecs, dont la langue a donné tant d’éclat aux lettres humaines, ils n’ont pas sujet de se glorifier de leur sagesse comme plus ancienne que notre religion, en qui seule se trouve la sagesse véritable. Il est vrai que parmi les Barbares, comme en Egypte, il y avait quelques semences de doctrine avant Moïse; autrement l’Ecriture sainte ne dirait pas qu’il avait été instruit dans toutes les sciences des Egyptiens à la cour de Pharaon ; mais la science même des Egyptiens n’a pas précédé celle de tous nos prophètes, puisque Abraham a aussi cette qualité. Et quelle science pouvait-il y avoir en Egypte, avant qu’Isis, qu’ils adorèrent après sa mort comme une grande déesse, leur eût communiqué l’invention des lettres et des caractères? Or, Isis était fille d’Inachus, qui régna le premier sur les Argiens, au temps des descendants d’Abraham.

CHAPITRE XXXVIII.

POURQUOI L’ÉGLISE REJETTE LES ÉCRITS DE QUELQUES PROPHÈTES.

Si nous remontons plus haut avant le déluge universel, nous trouverons le patriarche Noé, que je puis aussi justement appeler prophète, puisque l’arche même qu’il fit était une prophétie du christianisme. Que dirai-je

1. Socrate naquit le 6e jour du mois Thargélion de l’an 470 avant J.-C. (Olymp. 77, 4).

2. Il y a ici une erreur chronologique. Anaxagore, contemporain de Périclès, est de beaucoup postérieur à Pythagore.

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d’Enoch, le septième des descendants d’Adam? L’apôtre saint Jude ne dit-il pas dans son épître canonique qu’il a prophétisé? Que si les écrits de ces personnages ne sont pas reçus coin me canoniques par les Juifs, non plus que par nous, cela ne vient que de leur trop grande antiquité qui les a rendus suspects. Je sais bien qu’on produit quelques ouvrages dont l’authenticité ne paraît pas douteuse à ceux qui croient vrai tout ce qui leur plaît; mais l’Eglise ne les reçoit ‘pas, non qu’elle rejette l’autorité de ces grands hommes qui ont été si agréables à Dieu, mais parce qu’elle ne croit pas que ces ouvrages soient de leur main. Il ne faut pas trouver étrange que des écrits si anciens soient suspects, puisque, dans l’histoire des rois de Juda et d’Israël, il est fait mention de plusieurs circonstances qu’on chercherait en vain dans nos Ecritures canoniques et qui se trouvent en d’autres prophètes dont les noms-ne sont pas inconnus et dont cependant les ouvrages n’ont point été reçus au nombre des livres canoniques. J’avoue que j’en ignore la raison; à moins de dire que ces prophètes ont pu écrire certaines choses comme hommes et sans l’inspiration du Saint-Esprit, et que c’est celles-là que l’Eglise ne reçoit pas dans son canon pour faire partie de la religion, bien qu’elles puissent être d’ailleurs utiles et véritables. Quant aux ouvrages qu’on attribue aux prophètes et qui contiennent quelque chose de contraire aux Ecritures canoniques, cela seul suffit pour les convaincre de fausseté.

CHAPITRE XXXIX.

LA LANGUE HÉBRAÏQUE A TOUJOURS EU DES CARACTÈRES.

Il ne faut donc pas s’imaginer, comme font quelques-uns, que la langue hébraïque seule ait été conservée par Héber, qui a donné son nom aux Hébreux, et qu’elle soit passée de lui à Abraham, tandis que les caractères-hébreux n’auraient commencé qu’à la loi qui fut donnée à Moïse. Il est bien plus croyable que cette langue a été conservée avec ses caractères dès les époques primitives. En effet, nous voyons Moïse établir certains hommes pour enseigner les lettres, avant que la loi n’eût été dénuée, et l’Ecriture les appelle 1

1. En grec : grammatoeisagogeis, en latin : litterarum inductores vel introductores.

des introducteurs aux lettres, parce qu’ils les introduisaient dans l’esprit de leurs disciples, ou plutôt, parce qu’ils introduisaient leurs disciples jusqu’à elles. Aucune nation n’a donc droit de se vanter de sa science, comme étant plus ancienne que nos patriarches et nos prophètes, puisque l’Egypte même, qui a cou-turne de se glorifier de l’antiquité de ses lumières, ne peut prétendre à cet avantage. Personne n’oserait dire que les Egyptiens aient été bien savants avant l’invention des caractères, c’est-à-dire avant Isis. D’ailleurs, cette science dont on a fait tant de bruit et qu’ils appelaient sagesse, qu’était-elle autre chose que l’astronomie, et peut-être quelques autres sciences analogues, plus propres à exercer l’esprit qu’à rendre l’homme véritablement sage? Et quant à la philosophie, qui se vante d’apprendre aux hommes le moyen de devenir heureux, elle n’a fleuri en ce pays que vers le temps de Mercure Trismégiste 1, longtemps, il est vrai, avant les sages au les philosophes de la Grèce, mais toutefois après Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, et même après Moïse; car Atlas, ce grand astrologue, frère de Prométhée et aïeul maternel du grand Mercure, de qui Mercure Trismégiste fut petit-fils, vivait encore lorsque Moïse naquit 2.

CHAPITRE XL.

FOLIE ET VANITÉ DES ÉGYPTIENS, QUI FONT LEUR SCIENCE ANCIENNE DE CENT MILLE ANS.

C’est donc en vainque certains discoureurs, enflés d’une sotte présomption, disent qu’il y a plus de quatre cent -mille ans que l’astrologie est connue en Egypte. Et de quel livre ont-ils tiré ce grand nombre d’années, eux qui n’ont appris à lire de leur Isis que depuis environ deux mille ans? C’est du moins ce qu’assure Varron, dont l’autorité n’est pas peu considérable, et cela s’accorde assez bien avec 1’Ecriture sainte. Du moment donc que l’on compte à peine six mille ans depuis la création du premier homme, ceux qui avancent des opinions si contraires à une vérité reconnue ne méritent-ils pas plutôt des railleries que des réfutations? Aussi bien, à qui nous en pouvons-nous mieux rapporter, pour les choses passées, qu’à celui qui a prédit des

1. Sur Mercure Trismégiste, voyez plus haut, livre VIII, ch. 23, pages 115, 116 et les notes.

2. Eusèbe fait vivre ce douteux personnage l’an 1638 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire vingt-neuf ans avant la naissance de Moïse.

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choses à venir que nous voyons maintenant accomplies? La diversité même qui se rencontre entre les historiens sur ce sujet ne nous donne-t-elle pas lieu d’en croire plutôt ceux qui ne sont pas contraires à notre Histoire sacrée? Quand les citoyens de la cité du monde qui sont répandus par toute la terre voient des hommes très-savants, à peu près d’une égale autorité, qui ne conviennent pas en des choses de fait fort éloignées de notre temps, ils ne savent à qui donner créance. Mais pour nous, qui sommes appuyés sur une autorité divine en ce qui concerne l’histoire de notre religion, nous ne doutons point que tout ce qui contredit la parole de Dieu ne soit très-faux, quoi qu’il faille penser à d’autres égards de la valeur des histoires profanes, question qui nous met peu en peine, parce que, vraies ou fausses, elles ne servent de rien pour nous rendre meilleurs ni plus heureux.

CHAPITRE XLI.

LES ÉCRIVAINS CANONIQUES SONT AUTANT D’ACCORD ENTRE EUX QUE LES PHILOSOPHES LE SONT PEU.

Mais laissons les historiens pour demander aux philosophes, qui semblent n’avoir eu d’autre but dans leurs études que de trouver le moyen d’arriver à la félicité, pourquoi ils ont eu tant d’opinions différentes, sinon parce qu’ils ont procédé dans cette recherche comme des hommes et par des raisonnements humains ? Je veux que la vaine gloire ne les ait pas tous déterminés à se départir de l’opinion d’autrui, afin de faire éclater la supériorité de leur sagesse et de leur génie et d’avoir une doctrine en propre; j’admets que quelques-uns, et même un grand nombre, n’aient été animés que de l’amour de la vérité; que peut la misérable prudence des hommes pour parvenir à la béatitude, si elle n’est guidée par une autorité divine? Voyez nos auteurs, à qui l’on attribue justement une autorité canonique : il n’y a pas entre eux la moindre différence de sentiment. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner qu’on les ait crus inspirés de Dieu, et que cette créance, au lieu de se renfermer entre un petit nombre de personnes disputant dans une école, se soit répandue parmi tant de peuples , dans les champs comme dans les villes, parmi les savants comme parmi les ignorants. Du reste, il ne fallait pas qu’il y eût beaucoup de prophètes, de peur que leur grand nombre n’avilît ce que la religion devait consacrer, et, d’un autre côté, ils devaient être en assez grand nombre pour que leur parfaite conformité fût un sujet d’admiration. Lisez cette multitude de philosophes dont nous avons les ouvrages; je ne crois pas qu’on en puisse trouver deux qui soient d’accord en toutes choses; mais je ne veux pas trop insister là-dessus, de peur de trop longs développements. Je de.. manderai cependant si jamais cette cité terrestre, abandonnée au culte des démons, a tellement embrassé les doctrines d’un chef d’école qu’elle ait condamné toutes les autres? N’a-t-on pas vu en vogue dans la même ville d’Athènes, et les Epicuriens qui soutiennent que les dieux ne prennent aucun soin des choses d’ici-bas, et les Stoïciens qui veulent au contraire que le monde soit gouverné et maintenu par des divinités protectrices? Aussi, je m’étonne qu’Anaxagoras ait été condamné pour avoir dit que le soleil était une pierre enflammée et non pas un dieu 1, tandis qu’Epicure a vécu en tout honneur et toute sécurité dans la même ville, quoiqu’il ne niât pas seulement la divinité du soleil et des autres astres, mais qu’il soutînt qu’il n’y avait ni Jupiter ni aucune autre puissance dans le monde à qui les hommes dussent adresser leurs voeux 2. N’est-ce pas à Athènes qu’Aristippe 3 mettait le souverain bien dans la volupté du corps, au lieu qu’Antisthène 4 le plaçait dans la vigueur de l’âme, tous deux philosophes célèbres, tous deux disciples de Socrate, et qui pourtant faisaient consister la souveraine félicité en des principes si opposés? De plus, le premier disait que le sage doit fuir le gouvernement de la république, et le second, qu’il y doit prétendre, et tous deux avaient des sectateurs. Chacun combattait avec sa troupe pour son opinion; car on discutait au grand jour, sous le vaste et

1. Cléon le démagogue se porta l’accusateur d’Anaxagore, qui fut défendu par Périclès, son disciple et son ami. Voyez Diogène Laerce, lib. II, § 12 et 13.

2. Saint Augustin paraît oublier qu’entre Anaxagore et Epicure deux siècles se sont écoulés

3. Aristippe, de Cyrène, vint à Athènes où il entendit Socrate. Il se sépara de son maître pour fonder l’école dite Cyrénaïque, berceau de l’école épicurienne.

4. Antisthène est le chef de cette école cynique tant et si justement discréditée par les folie, de ses adeptes, mais qui m’en garde pas moins l’honneur d’avoir légué au stoïcisme quelques-uns de ses plus mâles préceptes.

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célèbre Portique 1, dans les gymnases, dans les jardins, dans les lieux publics, comme dans les demeures particulières. Les uns soutenaient qu’il n’y a qu’un monde 2, les autres qu’il y en a plusieurs3; les uns que le monde a commencé, les autres qu’il est sans commencement; les uns qu’il doit finir, les autres qu’il durera toujours; ceux-ci qu’il est gouverné par une providence, ceux-là qu’il n’a d’autre guide que la fortune et le hasard. Quelques-uns voulaient que l’âme de l’homme fût immortelle, d’autres la faisaient mortelle; et de ceux qui étaient pour l’immortalité, les uns 4 disaient que l’âme passe dans le corps des bêtes par certaines révolutions, les autres rejetaient ce sentiment; parmi ceux au contraire qui la faisaient mortelle, les uns prétendaient qu’elle meurt avec le corps, les autres qu’elle vit après, plus ou moins de temps, mais qu’à la fin elle meurt 5. Celui-ci mettait le souverain bien dans le corps, celui-là dans l’esprit, un troisième dans tous les deux, tel autre y ajoutait les biens de la fortune 6. Quelques-uns disaient qu’il faut toujours croire le rapport des sens, les autres pas toujours, les autres jamais 7.

Quel peuple, quel sénat, quelle autorité publique de la cité de la terre s’est jamais mise en peine de décider entre tant d’opinions différentes, pour approuver les unes et condamner les autres? Ne les a-t-elle pas reçues toutes indifféremment, quoiqu’il s’agisse en tout ceci, non pas de quelque morceau de terre ou de quelque somme d’argent, mais des choses les plus importantes, de celles qui décident du malheur ou de la félicité des hommes? Car, bien qu’on enseignât dans les écoles des philosophes quelques vérités, l’erreur s’y débitait aussi en toute licence; de sorte que ce n’est pas sans raison que cette cité se nomme Babylone, c’est-à-dire confusion. Et il importe peu au diable, qui en est le roi, que les hommes soient dans des

1. Ce portique est celui où Zénon de Cittium, le fondateur de l’école stoïcienne, réunissait ses disciples.

2. C’est l’opinion des Stoïciens.

3. C’est l’opinion des Epicuriens

4. C’est la doctrine pythagoricienne, adoptée dans une certaine mesure par quelques platoniciens, rejetée par d’autres.

5. Sur ces divers systèmes, voyez Cicéron, Tusculanes, livre I.

6. Les Stoïciens plaçaient le souverain bien dans l’âme, les Epicuriens dans le corps, les Péripatéticiens dans tous les deux.

7 . Toujours croire aux sens, c’est le sentiment d’Epicure; y croire quelquefois, c’est le sentiment des Péripatéticiens et des Stoïciens; n’y croire jamais d’une manière absolue, c’est le sentiment commun de l’école pyrrhonienne et de la nouvelle Académie.

erreurs contraires, puisque leur impiété les rend tous également ses esclaves.

Mais il en est tout autrement de ce peuple, de cette cité, de ces Israélites à qui la parole de Dieu a été confiée; ils n’ont jamais confondu les faux prophètes avec les véritables, reconnaissant pour les auteurs des Ecritures sacrées ceux qui étaient en tout parfaitement d’accord. Ceux-là étaient leurs philosophes, leurs sages, leurs théologiens, leurs prophètes, leurs docteurs. Quiconque a vécu selon leurs maximes n’a pas vécu selon- l’homme, mais selon Dieu qui parlait en eux. S’ils défendent l’impiété 1, c’est Dieu qui la défend. S’ils commandent d’honorer son père et sa mère 2,c’est Dieu qui le commande. S’ils disent: " Vous ne serez point adultère, ni homicide, ni " voleur 3", ce sont autant d’oracles du ciel. Toutes les vérités qu’un certain nombre de philosophes ont aperçues parmi tant d’erreurs, et qu’ils ont tâché de persuader avec tant de peine, comme par exemple, que c’est Dieu qui a créé le monde et qui le gouverne par sa providence, tout ce qu’ils ont écrit de la beauté de la vertu, de l’amour de la patrie, de l’amitié, des bonnes oeuvres et de toutes les choses qui concernent les moeurs, ignorant au surplus et la fin où elles doivent tendre et le moyen d’y parvenir, tout cela, dis-je, a été prêché aux membres de la Cité du ciel par la bouche des prophètes, sans arguments et sans disputes, afin que tout homme initié à ces vérités ne les regardât pas comme des inventions de l’esprit humain, mais comme la parole de Dieu même.

CHAPITRE XLII.

PAR QUEL CONSEIL DE LA DIVINE PROVIDENCE L’ANCIEN TESTAMENT A ÉTÉ TRADUIT DE L’HÉBREU EN GREC POUR ÊTRE CONNU DES GENTILS.

Un des Ptolémées, roi d’Egypte, souhaita de connaître nos saintes Ecritures. Car après la mort d’Alexandre le Grand, qui avait subjugué toute l’Asie et presque toute la terre, et conquis même la Judée, ses capitaines ayant démembré son empire, l’Egypte commença à avoir des Ptolémées pour rois. Le premier de tous fut le fils de Lagus, qui emmena captifs en Egypte beaucoup de Juifs. Mais Ptolémée Philadelphe, son successeur, les renvoya tous en leur pays, avec des présents pour le

1. Exod. XX, 3. — 2. Ibid. 12.— 3. Ibid. 13.

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temple, et pria le grand-prêtre Eléazar de lui donner l’Ecriture sainte pour la placer dam sa fameuse bibliothèque. Eléazar la lui ayant envoyée, Ptolémée lui demanda des interprètes pour la traduire en grec; de sorte qu’on lui donna septante et deux personnes, six de chaque tribu, qui entendaient parfaitement l’une et l’autre langue, c’est-à-dire le grec et l’hébreu. Mais la coutume a voulu qu’on appelât cette version la version des Septante. On dit qu’ils s’accordèrent tellement dans cette traduction que, l’ayant faite chacun à part, selon l’ordre de Ptolémée, qui voulait éprouver par là leur fidélité, ils se rencontrèrent en tout, tant pour le sens que pour l’arrangement des paroles, si bien qu’il semblait qu’il n’y eût qu’un seul traducteur. Et il ne faut pas trouver cela étrange, puisqu’en effet ils étaient tous inspirés d’un même Esprit, Dieu ayant voulu, par un si grand miracle, rendre l’autorité de ces Ecritures vénérable aux Gentils qui devaient croire un jour, comme cela est en effet arrivé.

CHAPITRE XLIII.

PRÉÉMINENCE DE LA VERSION DES SEPTANTE SUR TOUTES LES AUTRES.

Bien que d’autres aient traduit en grec l’Ecriture sainte, comme Aquila, Symmaque, Théodotion 1, et un auteur inconnu, dont la traduction, à cause de cela, s’appelle la Cinquième, l’Eglise a reçu la version des Septante comme si elle était seule, en sorte que la plupart des Grecs chrétiens ne savent pas même s’il y en a d’autres. C’est sur cette version qu’a été faite celles dont les Eglises latines se servent, quoique de notre temps le savant prêtre Jérôme, très-versé dans les trois langues, l’ait traduite en latin sur l’hébreu, Les Juifs ont beau reconnaître qu’elle est très-fidèle, et soutenir au contraire que les Septante se sont trompés en beaucoup de points, cela n’empêche pas les Eglises de Jésus-Christ de préférer celle-ci, parce qu’en supposant même qu’elle n’eût pas été exécutée d’une manière miraculeuse, l’autorité

1. Aquila, dont il a été parlé plus haut, publia sa traduction sous Adrien, vers l’an 130 de J.-C. La version de Symmaque est de 200 ans environ de J.-C., sous Aurélien ou sous Sévère. Théodotion donna la sienne avant Symmaque, sous Commode, vers l’an 180. Outre les cinq versions dont parle saint Augustin, Il y en a une sixième qui fut publiée à Nicopolis, vers l’an 230. Voyez dans l’édition bénédictine d’Origène les remarques de Montfaucon sur les Hexaples. -

de tant de savants hommes qui l’auraient faite de concert entre eux serait toujours préférable à celle d’un particulier. Mais la façon si extraordinaire dont elle a été composée portant des marques visibles d’une assistance divine, quelque autre version qu’on en fasse sur l’hébreu, elle doit être conforme aux Septante, ou si elle en paraît différente sur certaines choses, il faut croire qu’en ces endroits il y a quelque grand mystère caché dans celle des Septante. Le même Esprit qui était dans les prophètes, lorsqu’ils composaient l’Ecriture, animait les Septante, lorsqu’ils l’interprétaient. Ainsi, il a fort bien pu tantôt leur faire dire autre chose que ce qu’avaient dit les Prophètes; car cette différence n’empêche pas l’unité de l’inspiration divine, tantôt leur faire dire autrement la même chose, de sorte que ceux qui savent bien entendre y trouvent toujours le même sens. Il a pu même passer ou ajouter quelque chose, pour montrer que tout cela s’est fait par une autorité divine, et que ces interprètes ont plutôt suivi l’Esprit intérieur qui les guidait, qu’ils ne se sont assujétis à la lettre qu’ils avaient sous les yeux. Quelques-uns ont cru qu’il fallait corriger la version grecque des Septante sur les exemplaires hébreux 1 : toutefois, ils n’ont pas osé retrancher ce que les Septante avaient de plus que l’hébreu; ils ont seulement ajouté ce qui était de moins dans les Septante, et l’ont marqué avec de certains signes, en forme d’étoiles qu’on nomme astérisques, au commencement des versets. Ils ont marqué de même avec de petits traits horizontaux, semblables aux signes des onces, ce qui n’est pas dans l’hébreu et se trouve dans les Septante, et l’on voit encore aujourd’hui beaucoup de ces exemplaires, tant grecs que latins, marqués de la sorte. Pour les choses qui ne sont ni omises ni ajoutées dans la version des Septante, mais qui sont seulement dites d’une autre façon que dans l’hébreu, soit qu’elles fassent un sens manifestement identique, soit que le sens diffère en apparence, quoique concordant en réalité, on ne les peut trouver qu’en conférant le grec avec l’hébreu. Si donc nous ne considérons les hommes qui ont travaillé à ces Ecritures que comme les organes de l’Esprit de Dieu, nous dirons pour les choses qui sont dans l’hébreu et qui ne se

1. C’est l’opinion d’Origène, de Lucien le martyr, d’Hésychius et de saint Jérôme.

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trouvent pas dans les Septante, que le Saint-Esprit ne les a pas voulu dire par ces prophètes, mais par les autres; et pour celles au contraire qui sont dans les Septante et qui ne sont pas dans l’hébreu, que le même Saint-Esprit a mieux aimé les dire par ces derniers prophètes que par les premiers, mais nous les regarderons tous comme des prophètes. C’est de cette sorte qu’il â dit-une chose par Isaïe, et une autre par Jérémie, ou la même chose autrement par celui-ci et par celui-là. Et quand enfin les mêmes choses se trouvent également dans l’hébreu et dans les Septante, c’est que le Saint-Esprit s’est voulu servir des uns et des autres pour les dire, car, comme il a assisté les premiers pour établir entre leurs prédictions une concordance parfaite, il a conduit la plume des seconds pour rendre leurs interprétations identiques,

CHAPITRE XLIV.

CONFORMITÉ DE LA VERSION DES SEPTANTE ET DE L’HÉBREU.

Quelqu’un -fera cette objection Comment saurai-se ce que Jonas a dit en effet aux Ninivites et s’il leur a dit : " Encore trois jours ", ou bien : " Encore quarante jours, et Ninive sera détruite 1 ? " Il est clair en effet que ce prophète, envoyé pour menacer Ninive d’une ruine imminente, n’a pu assigner deux termes différents et qui s’excluent l’un l’autre. Si l’on me demande lequel des deux il a marqué, je crois que c’est plutôt quarante jours, comme le porte l’hébreu. Car les Septante, qui sont venus longtemps après, ont très-bien pu attribuer à Jonas d’autres paroles, lesquelles toutefois se rapportent parfaitement au sujet et expriment, quoique en d’autres termes, un seul et même sens, et cela pour inviter le lecteur à s’élever au-dessus de l’histoire et à, chercher ce qu’elle signifie, sans mépriser d’ailleurs en rien ni l’autorité des Septante ni celle de l’hébreu, Les événements prédits par Jonas se sont effectivement accomplis dans Ninive, mais ils en figuraient d’autres qui ne convenaient pas à cette ville; tout comme il est vrai que ce prophète fut effectivement trois jours dans le ventre de la baleine, et néanmoins il figurait un autre personnage qui devait demeurer dans l’enfer pendant ce temps, et celui-là est le Seigneur

1. Jonas, III, 4.

de tous les prophètes. C’est pourquoi, si par Ninive était figurée l’Eglise des Gentils, qui a été détruite en quelque façon par la pénitence, en ce qu’elle n’est plus ce qu’elle était, comme c’est Jésus-Christ qui a opéré en elle ce changement, c’est lui-même qui est signifié, soit par les trois jours, soit par les quarante; par les quarante, parce qu’il demeura cet espace de temps avec ses disciples après sa résurrection, avant que de monter au ciel; et par les trois jours, parce qu’il ressuscita le troisième jour. Ainsi il semble que les Septante aient voulu réveiller l’esprit du lecteur qui se serait arrêté au récit historique, pour le porter à approfondir la prophétie qu’il contient, et lui aient dit en quelque sorte Cherchez dans les quarante jours celui-là même en qui vous pourrez aussi trouver les trois jours; et vous verrez que l’un des deux termes assignés s’est accompli dans son ascension, et l’autre dans sa résurrection. — Il a donc fort bien pu être désigné par l’un et par l’autre nombre dans le prophète Jouas d’une façon, dans la prophétie des Septante de l’autre, mais toujours par un seul et même Esprit. J’abrége, et ne veux pas rapporter beaucoup d’autres exemples où l’on croirait que les Septante se sont éloignés de la vérité hébraïque, quoique, bien entendu, on les y trouve parfaitement conformes. Aussi les Apôtres se sont-ils servis indifféremment de l’hébreu et de la version des Septante, en quoi j’ai cru devoir les imiter, parce que ce n’est qu’une même autorité divine. Mais poursuivons, selon nos forces, l’oeuvre que nous avons à coeur d’accomplir.

CHAPITRE XLV.

DÉCADENCE DES JUIFS DEPUIS LA CAPTIVITÉ DE BABYLONE.

Du moment que les Juifs cessèrent d’avoir des prophètes, ils devinrent pires qu’ils n’étaient, bien que ce fût le temps où, la captivité de Babylone ayant pris fin et le temple étant rétabli, ils se flattaient de devenir meilleurs. C’est ainsi que ce peuple charnel entendait cette prophétie d’Aggée " La gloire de cette dernière maison sera plus grande que celle de la première 1 ". Mais ce qui précède fait bien voir que le prophète parle ici du Nouveau Testament, lorsque,

1. Aggée, II, 10

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promettant clairement le Christ, il dit : " J’ébranlerai toutes ces nations, et celui que tous les peuples désirent viendra 1 ". Les Septante, de leur autorité de prophètes, ont rendu ces paroles dans un autre sens qui convient mieux au corps qu’à la tête, c’est-à-dire à l’Eglise qu’à Jésus-Christ. " Ceux, disent-ils, que le Seigneur a élus parmi toutes les nations, viendront "; suivant cette parole du Sauveur dans l’Evangile " Il y en a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus 2 ". En effet, c’est de ces élus des nations, comme de pierres vivantes, que la- maison de Dieu est bâtie par le Nouveau Testament, maison bien plus illustre que le temple construit par Salomon et rétabli après la captivité de Babylone. Les Juifs ne virent donc plus de prophètes depuis ce temps-là, et eurent même beaucoup à souffrir des rois étrangers st des Romains, afin qu’on ne crût pas que cette prophétie d’Aggée eût été accomplie par le rétablissement du temple.

Peu de temps après, ils furent assujétis à l’empire d’Alexandre; et quoique ce prince n’ait pas ravagé leur pays, parce qu’ils n’osèrent lui résister, toutefois la gloire de cette maison, pour parler comme le prophète, n’était pas alors si grande que sous la libre domination de ses rois. Il est vrai qu’Alexandre immola des victimes dans le temple de Dieu, mais il le fit moins par une véritable piété que par une vaine superstition, croyant qu’il devait aussi adorer le Dieu des Juifs comme il adorait les autres dieux. Après la mort d’Alexandre, Ptotémée, fils de Lagus, emmena les Juifs captifs en Egypte, et ils ne retournèrent en Judée que sous Ptolémée-Philadelphe, son successeur, celui qui fit traduire l’Ecriture par les Septante. Ensuite ils eurent sur les bras les guerres rapportées aux livres des Machabées. Ils furent vaincus par Ptolémée Epiphane, roi d’Alexandrie, et contraints par les cruautés inouïes d’Antiochus, roi de Syrie, d’adorer les idoles; leur temple fut souillé de toutes sortes d’abominations, jusqu’à ce qu’il fût purifié de toute cette idolâtrie par la valeur de Judas Machabée, grand capitaine, qui défit les chefs de l’armée d’Antiochus.

Peu de temps après, un certain Alcimus usurpa la souveraine sacrificature, quoiqu’il ne fût pas de la lignée sacerdotale, ce qui était un attentat. Cinquante ans s’écoulent, pendant lesquels, malgré quelques succès heureux, les

1. Aggée, II, 8. — 2. Matt. XXIX, 14.

Juifs ne furent pas en paix; Aristobule prend le diadème et se fait roi et grand prêtre tout ensemble. - C’est le premier roi que les Juifs aient eu après la captivité de Babylone, tous les autres depuis ce temps-là n’ayant porté que la qualité de chefs. ou de princes. Alexandre succéda à Aristobule dans le sacerdoce et la royauté, et l’on dit qu’il maltraita fort ses sujets. Sa femme Alexandra fut après lui reine des Juifs ; et depuis, leurs maux augmentèrent toujours. Comme ses deux fils Aristobule et Hircan se disputaient l’empire, ils attirèrent les forces romaines contre les Juifs, parce que Hircan leur demanda secours contre son frère. Rome alors avait déjà dompté l’Afrique et la Grèce, et porté ses armes victorieuses en beaucoup d’autres parties du monde, en sorte qu’elle était comme accablée du poids de sa propre grandeur 1 . (Elle avait été tourmentée de furieuses séditions, qui furent suivies de la révolte des alliés et ensuite de guerres civiles, et les forces de la république étaient tellement abattues qu’elle ne pouvait encore subsister longtemps. Pompée, l’un des plus grands capitaines de Rome, étant entré en Judée, prit la ville de Jérusalem, ouvrit le temple comme vainqueur, et entra dans le Saint des saints; ce qui n’était permis qu’au grand prêtre. Après avoir confirmé le pontificat d’Hircan et établi Antipater gouverneur de la Judée, il emmena avec lui Aristobule prisonnier. Depuis ce temps, les Juifs devinrent tributaires des Romains; ensuite Cassius pilla le temple, et quelques années après, les Juifs eurent même pour roi un étranger qui fut Hérode, sous le règne duquel naquit le Messie. Le temps prédit par le patriarche Jacob en ces termes : " Les princes ne manqueront point dans la race de Juda, jusqu’à ce que vienne celui à qui la promesse est faite ; et il sera l’attente des nations l " ; ce temps, dis-je, était déjà accompli. Les Juifs ne manquèrent donc point de rois de leur nation jusqu’à cet Hérode; et ainsi, le moment était venu où celui en qui reposent les promesses du Nouveau- Testament et qui est l’attente des nations devait paraître dans le monde. Or, les nations ne pourraient pas attendre, comme elles font, cet événement suprême où tous les hommes seront jugés par

1. Ces expressions sont relies de Tite-Live dans le préambule de son Histoire.

2. Gen. XLIX, 10.

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Jésus-Christ dans l’éclat de sa puissance, si elles ne croyaient à cet autre avénement où il a daigné, dans l’humilité de sa patience, subir le jugement des hommes.

CHAPITRE XLVI.

NAISSANCE DU SAUVEUR ET DISPERSION DES JUIFS PAR TOUTE LA TERRE.

Hérode régnait en Judée, et l’empereur Auguste avait donné la paix au monde, après que toute la constitution de la république eut été changée, quand le Messie, selon la parole du prophète cité tout à l’heure 1 , naquit à Bethléem, ville de Juda: homme visible, né humainement d’une vierge comme homme, Dieu caché, divinement engendré de Dieu le Père. Un autre prophète l’avait prédit en ces termes : " Voici venir le temps qu’une vierge concevra ou enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous 2 ". Il fit plusieurs miracles pour rendre sa divinité manifeste, et l’Evangile en rapporte quelques-uns qu’elle croit suffisants pour la prouver. Le premier est celui de sa naissance; le dernier est celui de sa résurrection et de son ascension au ciel. Peu après, les Juifs, qui l’avaient fait mourir et qui n’avaient pas voulu croire en lui, parce qu’il fallait qu’il mourût et qu’il ressuscitât, ont été chassés de leur pays par les Romains et dispersés dans toute la terre. Et ainsi, par leurs propres Ecritures, ils nous rendent ce témoignage, que nous n’avons pas inventé les prophéties qui parlent de Jésus-Christ. Plusieurs même d’entre eux les ayant considérées avant la passion, mais surtout après la résurrection, ont cru en lui, et c’est d’eux qu’il est dit : " Quand le nombre des enfants d’Israël égalerait le sable de la mer, les restes seront sauvés 2 ". Les autres ont été aveuglés, suivant cette prédiction : " Qu’en récompense, leur table devienne pour eux un piége et une pierre d’achoppement; que leurs yeux soient obscurcis, afin qu’ils ne voient point, et faites que leur dos soit toujours courbé 4 ". Ainsi, par cela même qu’ils n’ajoutent point foi à nos Ecritures, les leurs s’accomplissent en eux, encore qu’ils soient assez aveugles pour ne le pas voir. Quelqu’un dira peut-être que les chrétiens ont supposé les prophéties des sibylles touchant

1. Michée, V, 2 .- 2. Isaïe, VII, 14. - 3. Isaïe, X, 22.- 4. Ps. LXVIII, 27.

Jésus-Christ, ainsi que quelques autres qui ne sont pas d’origine juive; mais, sans nous arrêter à celles-là, nous nous contentons de celles que nos ennemis nous fournissent malgré eux, et dont ils sont eux-mêmes les dépositaires; d’autant mieux que nous y trouvons prédite cette dispersion même dont les Juifs nous fournissent le témoignage éclatant. Chaque jour, ils peuvent lire dans les psaumes cette prophétie : " C’est mon Dieu ; il me préviendra par sa miséricorde, Mon Dieu m’a dit en me parlant de mes ennemis: Ne les tuez pas, de peur qu’ils n’oublient votre loi ; mais dispersez-les par votre puissance 1 ". Dieu donc a fait voir sa miséricorde à l’Eglise dans les Juifs ses ennemis, parce que, comme dit l’Apôtre : " Leur crime " est le salut des Gentils 2 ". Et il ne les a pas tués, c’est-à-dire qu’il n’a pas entièrement détruit le judaïsme, de peur qu’ayant oublié la loi de Dieu, ils ne nous pussent rendre le témoignage dont nous parlons. Aussi ne s’est-il pas contenté de dire : " Ne les tuez pas, de peur qu’ils n’oublient votre loi " ; mais il ajoute : " Dispersez-les". Si avec ce témoignage des Ecritures ils demeuraient dans leur pays, sans être dispersés partout, l’Eglise, qui est répandue dans le monde entier, ne les pourrait pas avoir de tous côtés pour témoins des prophéties qui regardent Jésus-Christ.

CHAPITRE XLVII.

SI, AVANT L’INCARNATION DE JÉSUS-CHRIST D’AUTRES QUE LES JUIFS ONT APPARTENU A LA JÉRUSALEM CÉLESTE.

Si d’autres que des Juifs ont prophétisé le Messie, c’est pour nous un surcroît de preuves; mais nous n’avons pas besoin de leur témoignage. En effet, nous ne l’alléguons que pour montrer qu’il y a eu probablement parmi les autres peuples des hommes à qui ce mystère a été révélé, et qui ont été poussés à le prédire, soit qu’ils aient participé à la même grâce que les prophètes hébreux, soit qu’ils aient été instruits par les démons, que nous savons avoir confessé Jésus-Christ présent, tandis que les Juifs ne le connaissaient pas. Aussi je ne crois pas que les Juifs mêmes osent soutenir que nul, hors de leur race, n’a servi le vrai Dieu depuis l’élection de Jacob et la réprobation d’Esaü. A la vérité, il n’y a point eu

1. Ps. LVIII, 10. — 2. Rom, XI, II.

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d’autre peuple que le peuple israélite qui ait été proprement appelé le peuple de Dieu; mais ils ne peuvent nier qu’il n’y ait eu parmi les autres nations quelques hommes dignes d’être appelés de véritables Israélites, en tant que citoyens de la céleste patrie. S’ils le nient, il est aisé de les convaincre par l’exemple de Job, cet homme saint et admirable, qui n’était ni juif ni prophète, mais un étranger originaire d’Idumée, à qui l’Ecriture néanmoins accorde ce glorieux témoignage que nul homme de son temps ne lui était comparable pour la piété 1. Bien que l’histoire ne dise pas en quel temps il vivait, nous conjecturons par son livre placé par les Juifs entre les canoniques, à cause de son excellence, qu’il est venu au monde environ trois générations après le patriarche Jacob. Or, je ne doute point que ce ne soit un effet de la providence de Dieu de nous avoir appris par l’exemple de Job qu’il a pu y avoir parmi les autres peuples des membres de la Jérusalem spirituelle. Mais il faut croire que cette grâce n’a été faite qu’à ceux à qui l’unique médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme, a été révélé, et que son incarnation leur était prédite avant qu’elle arrivât, comme elle nous a été annoncée depuis qu’elle est arrivée, en sorte qu’une seule et même foi conduise par lui à Dieu tous ceux qui sont prédestinés pour être sa cité, sa maison et son temple. Quant aux autres prophéties de Jésus-Christ qu’on produit d’ailleurs, on peut penser que les chrétiens les ont inventées. C’est pourquoi il n’est rien de plus fort contre tous ceux qui voudraient révoquer en doute notre foi, ni de plus propre pour nous y affermir, si nous prenons les choses comme il faut, que les prophéties de Jésus-Christ tirées des livres des Juifs, qui, ayant été arrachés de leur pays et dispersés dans tout le monde pour servir de témoignage à la foi de l’Eglise, ont contribué à la faire partout fleurir.

CHAPITRE XLVIII.

LA PROPHÉTIE D’AGGÉE TOUCHANT LA SECONDE MAISON DE DIEU, QUI DOIT ÊTRE PLUS ILLUSTRE QUE LA PREMIÈRE, NE DOIT PAS S’ENTENDRE DU TEMPLE DE JÉRUSALEM, MAIS DE L’ÉGLISE.

Cette maison de Dieu, qui est l’Eglise, est bien plus auguste que la première, bâtie de

1. Job, I; Ezéch. XIV, 20.

bois précieux et toute couverte d’or. La prophétie d’Aggée n’a donc pas été accomplie par le rétablissement de ce temple, puisque, depuis le temps où il fut rebâti, il fut moins fameux que du temps de Salomon, On peut dire même qu’il perdit beaucoup de sa gloire, d’abord par les prophéties qui vinrent à cesser, et ensuite par les diverses calamités qui affligèrent les Juifs jusqu’à leur entière désolation. Il en est tout autrement de cette nouvelle maison qui appartient au Nouveau Testament; elle est d’autant plus illustre qu’elle est composée de pierres meilleures, de pierres vivantes, c’est-à-dire des fidèles renouvelés par le baptême. Mais elle a été figurée par le rétablissement du temple de Salomon , parce qu’en langage prophétique ce rétablissement signifie le Testament nouveau. Ainsi, lorsque Dieu a dit par le prophète dont nous parlons: " Je donnerai la paix en ce lieu 1 ", comme ce lieu désignait l’Eglise qui devait être bâtie par Jésus-Christ, on doit entendre: J’établirai la paix dans le lieu que celui-ci figure. En effet, toutes les choses figuratives semblent en quelque sorte tenir la place des choses figurées. C’est ainsi que l’Apôtre a dit : " La pierre était Jésus-Christ 2 ", parce que la pierre dont il parle en était la figure. La gloire de cette maison du Nouveau Testament est donc plus grande que celle de l’Ancien, et elle paraîtra telle quand on en-fera la dédicace. C’est alors que " viendra celui que tous les peuples désirent 3 ", comme le porte le texte hébreu, parce que son premier avénement ne pouvait pas être désiré de tous les peuples, qui ne connaissaient pas celui qu’ils devaient désirer, et par conséquent ne croyaient point en lui. C’est aussi alors que, selon la version des Septante, dont le sens est pareillement prophétique, " les élus du Seigneur viendront de tous les endroits de l’univers ". A partir de cette époque, il ne viendra rien que ce qui a été élu et dont l’Apôtre dit : " Il nous a élus en lui avant la création du monde 4 ", Le grand Architecte qui a dit: " Il y en a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus 5 ", n’entendait pas que ceux qui, ayant été appelés au festin, avaient mérité qu’on les en chassât, dussent entrer dans l’édifice de cette maison dont la durée sera éternelle, mais seulement les élus. Or, maintenant que ceux qui doivent être

1. Aggée, II, 10. — 2. I Cor. X, 4. — 3. Aggée, II,8. — 4. Ephés. 1,4. — 5. Matt. XXLI, 14.

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séparés de l’aire à l’aide du van, remplissent l’Eglise, la gloire de cette maison ne paraît pas si grande qu’elle paraîtra, quand chacun sera toujours où il sera une fois.

CHAPITRE XLIX

LES ÉLUS ET LES RÉPROUVÉS SONT MÊLÉS EN SEMBLE ICI-BAS.

Dans ce siècle pervers, en ces tristes jours où l’Eglise, par des humiliations passagères, s’acquiert une grandeur immortelle pour l’avenir et est exercée par une infinité de craintes, de douleurs, de travaux et de tentations, sans avoir d’autre joie que l’espérance, si elle se réjouit comme il faut, beaucoup de réprouvés sont mêlés avec les élus, et les uns et les autres renfermés en quelque sorte dans ce filet de l’Evangile 1, nagent pêle-mêle à travers l’océan du monde, jusqu’à ce que tous arrivent au rivage, où les méchants seront séparés des bons, alors que Dieu habitera dans les bons comme dans son temple, pour y être tout en tous 2. Ainsi, nous voyons s’accomplir cette parole de celui qui disait dans le psaume: " J’ai publié et annoncé partout, et ils se sont " multipliés sans nombre 3 ". C’est ce qui arrive maintenant, depuis qu’il a publié et annoncé, d’abord par la bouche de Jean-Baptiste son précurseur 4 et en second lieu par la sienne propre : " Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche 5 ". Le Seigneur donc fit choix de quelques disciples qu’il nomma apôtres, sans naissance, sans considération, sans lettres, afin d’être et de faire en eux tout ce qu’ils seraient et feraient de grand. Parmi eux se trouva un méchant; mais le Sauveur, usant bien d’une mauvaise créature, se servit d’elle pour accomplir ce qui était ordonné touchant sa passion, et pour apprendre, par son exemple, à son Eglise à supporter les méchants. Ensuite, après avoir jeté les semences de l’Evangile, il souffrit, mourut et ressuscita, montrant par sa passion ce que nous devons endurer pour la vérité, et par sa résurrection ce que nous devons espérer pour l’éternité, sans parler du profond mystère de son sang répandu pour la rémission des péchés. Il conversa quarante jours sur la terre avec ses disciples, et monta au ciel devant leurs yeux; et dix jours après, il leur envoya,

1. Matt. XIII, 47. - 2. I Cor. XV, 28. – 3. Ps. XXXIX, 6. – 4. Matt. II, 2. – 5. Ibid. IV, 17.

suivant sa promesse, l’Esprit-Saint de son père, dont la venue sur les fidèles est marquée par ce signe suprême et nécessaire qu’ils parlaient toute sorte de langues 1, figure de l’unité de l’Eglise catholique, qui devait se répandre dans tout l’univers et parler les langues de tous les peuples.

CHAPITRE L.

DE LA PRÉDICATION DE L’ÉVANGILE, DEVENUE PLUS ÉCLATANTE ET PLUS EFFICACE PAR LA PASSION DE CEIJX QUI L’ANNONÇAIENT.

Ensuite, selon cette prophétie : " La loi sortira de Sion, et la parole du Seigneur, de Jérusalem 2 ", et suivant la prédiction du Sauveur même, quand après sa résurrection il ouvrit l’esprit à ses disciples étonnés, pour leur faire entendre les Ecritures, et leur dit: " Il fallait, selon ce qui est écrit, que le Christ souffrît, et qu’il ressuscitât le troisième jour, et qu’on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés dans toutes les nations, en commençant par Jérusalem 3 "; et encore, quand il répondit à ses disciples qui s’enquéraient de son dernier avénement: " Ce n’est pas à vous à savoir les temps ou les moments dont mon Père s’est réservé la disposition ; mais vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui viendra en vous, et vous me rendrez témoignage à Jérusalem, et dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre 4 " ; suivant, dis-je, toutes ces paroles, l’Eglise se répandit d’abord à Jérusalem, et de là en Judée et en Samarie; et l’Evangile fut ensuite porté aux Gentils par

le ministère de ceux que Jésus-Christ avait lui-même allumés comme des flambeaux pour

éclairer toute la terre, et embrasés du Saint-Esprit. Il leur avait dit : " Ne craignez point ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme 5 " ; et le feu de la charité qui brûlait leur coeur étouffait en eux toute crainte. Il ne s’est pas seulement servi pour la prédication de l’Evangile de ceux qui l’avaient vu et entendu avant et après sa passion et sa résurrection ; mais il a suscité à ces premiers disciples des successeurs qui ont aussi porté sa parole dans tout le monde, parmi de sanglantes persécutions, Dieu se déclarant en leur faveur par plusieurs prodiges

1. Act. II, 6. - 2. Isa. II, 3. – 3. Luc, XXIV, 46 et 47. – 4. Act. I, 7,8. – 5. Matt. X, 28.

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et par divers dons du Saint-Esprit, afin que les Gentils, convertis à celui qui a été crucifié pour les racheter, prissent en vénération, avec un amour digne de chrétiens, le sang des martyrs qu’ils avaient répandu avec une fureur digne des démons, et que les rois mêmes, dont les édits ravageaient l’Eglise, se soumissent humblement à ce nom que leur cruauté s’était efforcée d’exterminer, et tournassent leurs persécutions contre les faux dieux, pour l’amour desquels ils avaient auparavant persécuté les adorateurs du Dieu véritable.

CHAPITRE LI.

LES HÉRÉTIQUES SONT UTILES A L’ÉGLISE.

Mais le diable, voyant qu’on abandonnait les temples des démons, et que le genre humain courait au nom du Sauveur et du Médiateur, suscita les hérétiques pour combattre la doctrine chrétienne sous le nom de chrétiens. Comme s’il pouvait y avoir dans la Cité de Dieu des personnes de sentiments contraires, à l’exemple de ces philosophes qui se contredisent l’un l’autre dans la cité de confusion ! Quand donc ceux qui dans l’Eglise de Jésus-Christ ont des opinions mauvaises et dangereuses, après en avoir été repris, y persistent opiniâtrement, et refusent de se rétracter de leurs dogmes pernicieux, ils deviennent hérétiques, et une fois sortis de l’Eglise, elle les regarde comme des ennemis qui servent à exercer sa vertu. Or, tout hérétiques qu’ils sont, ils ne laissent pas d’être utiles aux vrais catholiques qui sont les membres de Jésus-Christ, Dieu se servant bien des méchants mêmes, et toutes choses contribuant à l’avantage de ceux qui l’aiment 1 . En effet, tous les ennemis de l’Eglise, quelque erreur qui les aveugle ou quelque passion qui les anime, lui procurent, en la persécutant corporellement, l’avantage d’exercer sa patience, ou, s’ils la combattent seulement par leurs mauvais sentiments, ils exercent au moins sa sagesse mais, de quelque façon que ce soit, ils lui donnent toujours sujet de pratiquer la bienveillance ou la générosité envers ses ennemis, soit qu’elle procède avec eux par des conférences paisibles, soit qu’elle les frappe de châtiments redoutables. C’est pourquoi le diable, qui est le prince de la cité des impies, a beau soulever ses esclaves contre la Cité de

1. Rom. VIII, 28.

Dieu étrangère en ce monde, il ne lui saurait nuire. Dieu ne la laisse point sans consolation dans l’adversité, de peur qu’elle ne s’abatte, ni sans épreuve dans la prospérité, de crainte qu’elle ne s’exalte, et ce juste tempérament est marqué dans cette parole du psaume

" Vos consolations ont rempli mon âme de joie, à proportion des douleurs qui affligent mon cœur 1 " ; ou encore dans ces mots de l’Apôtre : " Réjouissez-vous en espérance, et portez avec constance les afflictions 2 ".

Le docteur des nations dit aussi que " tous ceux qui veulent vivre saintement en Jésus- Christ seront persécutés 3 " ; il ne faut donc pas s’imaginer que cela puisse manquer en aucun temps ; car alors même que l’Eglise est à couvert de la violence des ennemis du dehors, ce qui n’est pas une petite consolation pour les faibles, il y en a toujours beaucoup au dedans qui affligent cruellement le coeur des gens de bien par leur mauvaise conduite, en ce qu’ils sont cause qu’on blasphème la religion chrétienne et catholique; et cette injure qu’ils lui font est d’autant plus sensible aux âmes pieuses qu’elles l’aiment davantage et qu’elles voient qu’on l’en aime moins. Un autre sujet de douleur, c’est de penser que les hérétiques qui se disent aussi chrétiens et ont les mêmes sacrements que nous et les mêmes Ecritures , jettent dans le doute plusieurs esprits disposés à embrasser le christianisme, et donnent lieu de calomnier notre religion, Ce sont ces déréglements des hommes qui font souffrir une sorte de persécution à ceux qui veulent vivre saintement en Jésus-Christ, lors même que personne ne les tourmente en leur corps. Aussi le Psalmiste fait sentir que cette persécution est intérieure, quand il dit: " A proportion des douleurs qui affligent mon cœur ". Mais au surplus, comme on sait que les promesses de Dieu sont immuables, et que l’Apôtre dit : " Dieu connaît ceux qui sont à lui 4", de sorte que nul ne peut périr de ceux " qu’il a connus par sa prescience et prédestinés pour être conformes à l’image de son fils5 ", le Psalmiste ajoute : " Vos consolations ont rempli mon âme de joie 6 ". Or, cette douleur qui afflige le coeur des gens de bien à cause des moeurs des mauvais ou des faux chrétiens, est utile à ceux qui la ressentent, parce qu’elle naît de la charité, qui

1. Ps. CXIII, 19. – 2. Rom. XII, 12. – 3. II Tim. III, 12. – 4. I Tim II, 19. - 5. Rom. VIII, 9. – 6. – Ps. XCIII, 19.

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s’alarme pour ces misérables et pour tous ceux dont ils empêchent le salut. Les fidèles reçoivent aussi beaucoup de consolations, quand ils voient s’amender les méchants, et leur conversion leur donne autant de joie que leur perte leur causait de douleur. C’est ainsi qu’en ce siècle, pendant ces malheureux jours, non seulement depuis Jésus-Christ et les Apôtres, mais depuis Abel, le premier juste égorgé par son frère, jusqu’à la fin des siècles, l’Eglise voyage parmi les persécutions du monde et les consolations de Dieu.

CHAPITRE LII.

S’IL N’Y AURA POINT DE PERSÉCUTION CONTRE L’ÉGLISE JUSQU’À L’ANTECHRIST.

C’est pourquoi je ne pense pas qu’on doive croire légèrement ce que quelques-uns avancent, que l’Eglise ne souffrira plus jusqu’à l’Antéchrist aucune autre persécution, après les dix qu’elle a souffertes, et que c’est lui qui suscitera la onzième. Ils placent la première sous Néron, la seconde sous Domitien, la troisième sous Trajan, la quatrième sous Antonin, la cinquième sous Sévère, la sixième sous Maximin, la septième sous Décius, la huitième sous Valérien, la neuvième sous Aurélien, et la dixième sous Dioclétien et Maximien. Ils disent que les dix plaies d’Egypte qui précédèrent la sortie du peuple de Dieu sont les figures de ces dix persécutions, et que la dernière, celle de l’Antéchrist, a été figurée par la onzième plaie d’Egypte, qui arriva lorsque les Egyptiens, poursuivant les Hébreux jusque dans la mer Rouge qu’ils passèrent à pied sec, furent engloutis par le retour de ses flots. Pour moi, je ne puis voir dans ces anciens événements une figure des persécutions de l’Eglise, quoique ceux qui sont de ce sentiment 1 y trouvent des rapports fort ingénieux, mais qui ne sont fondés que sur des conjectures de l’esprit humain, fort sujet à prendre l’erreur pour la vérité.

Que diront-ils en effet de cette persécution où le Sauveur même fut crucifié? à quel rang la mettront-ils? S’ils prétendent qu’il ne faut compter que les persécutions qui ont atteint le corps de l’Eglise et non celle qui en a frappé

1. Saint Augustin paraît ici faire allusion à Orose. Voyez Hist., lib. VII, cap. 27, et comp. Sulpice Sévère, Hist., Sacr., lib. II, cap. 33.

et retranché la tête, que diront-ils de celle qui s’éleva à Jérusalem après que Jésus-Christ fut monté au ciel, et où saint Etienne fut lapidé, où saint Jacques, frère de saint Jean, eut la tète tranchée, où l’apôtre saint Pierre fut mis en prison et délivré par un ange, où les fidèles furent chassés de Jérusalem, où Saul, qui allait devenir l’apôtre Paul, ravagea l’Eglise et souffrit ensuite pour elle ce qu’il lui avait fait souffrir, parcourant la Judée et toutes les autres nations où son zèle lui faisait prêcher Jésus-Christ? Pourquoi donc veulent-ils faire commencer à Néron les persécutions de l’Eglise, puisque ce n’est que par d’horribles souffrances, qu’il serait trop long de raconter ici, qu’elle est arrivée au règne de ce prince? S’ils croient que l’on doit mettre au nombre des persécutions de l’Eglise toutes celles qui lui ont été suscitées par des rois, "érode était roi, et il lui en fit souffrir une des plus cruelles après l’ascension du Sauveur. D’ailleurs, que deviendra celle de Julien, qu’ils ne mettent pas entre les dix ? Dira-t-on qu’il n’a point persécuté l’Eglise, lui qui défendit aux chrétiens d’apprendre ou d’enseigner les lettres humaines 1, lui qui fit perdre à Valentinien, depuis empereur, la charge qu’il avait dans l’armée, pour avoir confessé la foi chrétienne 2, et je ne dis rien de ce qu’il avait commencé de faire à Antioche, quand. il s’arrêta effrayé par la constance admirable d’un jeune homme qui chanta tout le jour des psaumes au milieu des plus cruels tourments, parmi les ongles de fer et les chevalets 3. Enfin le frère de ce Valentinien, l’arien Valens, n’a-t-il pas exercé de notre temps en Orient une sanglante persécution contre l’Eglise? Comme notre religion est répandue dans tout le monde, elle peut être persécutée dans un lieu sans qu’elle le soit dans un autre; est-ce à dire que cette persécution ne doive pas compter? Il ne faudra donc pas mettre au nombre des persécutions celle que le roi des Goths dirigea dans son pays contre les catholiques 4, durant laquelle plusieurs souffrirent le martyre, ainsi que nous l’avons appris de quelques-uns de nos frères, qui se souvenaient de l’avoir vue, lorsqu’ils étaient encore enfants. Que dirai-je

1. Voyez Ammien Marcellin, livre XXII, ch. 10.

2. Socrate, Hist. eccl., lib. III, cap. 13.

3. Ibid. cap. 19.

4. Il s’agit de la persécution d’Athanaric, qui eut lieu l’an 370. Voyez Orose, lib. VII, cap. 38.

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de celle qui vient de s’élever en Perse 1, et qui n’est pas encore bien apaisée? N’a-t-elle pas été si forte qu’un certain nombre de chrétiens ont été contraints de se retirer dans les villes romaines? Plus je réfléchis sur tout cela, plus il me semble qu’on ne doit pas déterminer le nombre des persécutions de l’Eglise. Mais aussi il n’y aurait pas moins de témérité à assurer qu’elle en doit souffrir d’autres avant celle de l’Antéchrist dont ne doute aucun chrétien. Laissons donc ce point indécis, le parti le plus sage et le plus sûr étant de ne rien assurer positivement.

CHAPITRE LIII.

ON NE SAIT POINT QUAND LA DERNIÈRE PERSÉCUTION DU MONDE ARRIVERA.

Pour cette dernière persécution de l’Antéchrist, le Sauveur lui-même la fera cesser par sa présence. Il est écrit " qu’il le tuera du " souffle de sa bouche, et qu’il l’anéantira par l’éclat de sa présence 2 ". On demande d’ordinaire, et fort mal à propos, quand cela arrivera . Mais s’il nous était utile de le savoir, qui nous l’aurait pu mieux apprendre que Jésus-Christ, notre Dieu et notre maître, le jour où ses disciples l’interrogèrent là-dessus? Loin de s’en taire avec lui, ils lui firent cette question, quand il était encore ici-bas: " Seigneur, si vous paraissez en ce temps, quand rétablirez-vous le royaume d’Israël 3? " Mais il leur répondit: " Ce n’est pas à vous à savoir " les temps dont mon père s’est réservé la dis. " position ". Ils ne demandaient pas l’heure, ni le jour, ni l’année, mais le temps; et toutefois Jésus-Christ leur fit cette réponse. C’est donc en vain que nous tâchons de déterminer les années qui restent jusqu’à la fin du monde, puisque nous apprenons de la Vérité même qu’il ne nous appartient pas de le savoir. Cependant, les uns en comptent quatre cents, d’autres cinq cents, et d’autres mille, depuis l’ascension du Sauveur jusqu’à son dernier avénement. Or, dire maintenant sur quoi chacun d’eux appuie son opinion, ce serait trop long et même inutile. Ils ne se fondent que sur des conjectures humaines, saris alléguer rien de certain des Ecritures canoniques. Mais celui qui a dit: " Ils ne vous appartient pas

1. C’est la persécution du roi des Perses Isdigerde et de son successeur Vararane, vers l’an 420. Voyez Théodoret, Hist. eccl., lib. V, cap. 38, et Socrate, lib. VII, cap. 18.

2. Thess. II, 8. — 3. Act. I, 6.

de savoir les temps dont mon père s’est réservé la disposition ", a tranché court toutes

ces suppositions et nous commande de nous tenir en repos là-dessus.

Comme néanmoins cette parole est de l’Evangile, il n’est pas surprenant qu’elle n’ait pas empêché les idolâtres de feindre des réponses des démons touchant la durée de la religion chrétienne. Voyant que tant de cruelles persécutions n’avaient servi qu’à l’accroître au lieu de la détruire, ils ont inventé je ne sais quels vers grecs, qu’ils donnent pour une réponse de l’oracle, et où Jésus-Christ, à la vérité, est absous du crime de sacrilége, mais, en revanche, saint Pierre y est accusé de s’être servi de maléfices pour faire adorer le nom de Jésus-Christ pendant trois cent soixante-cinq ans, après quoi son culte sera aboli 1 . O la belle imagination pour des gens qui se piquent de science! Et qu’il est digne de ces grands esprits qui ne veulent point croire en Jésus-Christ, de croire de lui de semblables rêveries, et de dire que Pierre, son disciple, n’a pas appris de lui la magie, mais que néanmoins il a été magicien et qu’il a mieux aimé faire adorer le nom de son maître que le sien, s’exposant pour cela à une infinité de périls et à la mort même. Si Pierre magicien a fait que le monde aimât tant Jésus, qu’a fait Jésus innocent pour être tant aimé de Pierre? Qu’ils se répondent à eux-mêmes là-dessus, et qu’ils comprennent, s’ils peuvent, que la même grâce de Dieu qui a fait aimer Jésus-Christ au monde pour la vie éternelle, l’a fait aimer à saint Pierre pour la même vie éternelle, jusqu’à souffrir la mort temporelle en son nom. Quels sont d’ailleurs ces dieux qui peuvent prédire tant de choses, et qui ne les sauraient empêcher, ces dieux obligés de céder aux enchantements d’un magicien et d’un scélérat qui a tué, dit-on 2, un enfant d’un an, l’a mis en pièces, et l’a enseveli avec des cérémonies sacriléges, ces dieux enfin qui souffrent qu’une secte qui leur est contraire ait subsisté si longtemps, surmonté tant d’horribles persécutions, non pas en y résistant, mais en les subissant, et détruit leurs idoles, leurs temples, leurs

1. Sur cette accusation de magie élevée contre les chrétiens, voyez Eusèbe, Praep. Evang.. lib. III, cap. 8.

2. Nous savons par Tertullien que le soupçon d’infanticide était fort répandu contre les chrétiens. Peut-être avait-il un prétexte dans tes pratiques secrètes et sanglantes de certains hérétiques de la famille du gnosticisme. Voyez l’Apologétique de Tertullien, et comp. saint Augustin (De haeres., haer. 26 et 27) et Eusèbe (Hist. Eccl., lib. III, cap. 8).

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sacrifices et leurs oracles? Quel est enfin le dieu, leur dieu, à coup sûr, et non le nôtre, qu’un si grand crime a pu porter ou contraindre à souffrir tout cela? Car ce n’est pas à un démon, mais à un dieu que s’adressent ces vers où Pierre est accusé d’avoir im posé la loi chrétienne par son art magique. Certes, ils méritent bien un tel dieu, ceux qui ne veulent pas reconnaître Jésus-Christ pour Dieu.

CHAPITRE LIV.

DE CE MENSONGE DES PAÏENS, QUE LE CHRISTIANISME NE DEVAIT DURER QUE TROIS CENT SOIXANTE-CINQ ANS.

Voilà une partie de ce que j’alléguerais contre eux, si cette année faussement promise et sottement crue n’était pas encore écoulée. Mais puisqu’il y a déjà quelque temps que ces trois cent soixante-cinq ans depuis l’établissement du culte de Jésus-Christ par son incarnation et par la prédication des Apôtres sont accomplis, que faut-il davantage pour réfuter cette fausseté? Qu’on ne les prenne pas, si l’on veut, à la naissance du Sauveur, parce qu’il n’avait pas encore alors de disciples, au moins ne peut-on nier que la religion chrétienne n’ait commencé à paraître quand il commença à en avoir, c’est-à-dire après qu’il eut été baptisé par saint Jean dans le fleuve du Jourdain. En effet, c’est ce que marquait cette prophétie: " Il étend ra sa domination d’une mer à l’autre, et depuis le fleuve jusqu’aux extrémités de la terre 1 ". Mais comme la foi n’avait pas encore été annoncée à tous avant sa passion et sa résurrection, ainsi que l’apôtre saint Paul le dit aux Athéniens en ces termes: " Il avertit maintenant tous les hommes, en quelque lieu qu’ils soient, de faire pénitence, parce qu’il a arrêté un jour pour juger le monde selon la justice, par celui en qui il a voulu que tous crussent en le ressuscitant d’entre les morts 2 "; il vaut mieux, pour résoudre la question, commencer à ce moment l’ère chrétienne, surtout parce que ce fut alors que le Saint-Esprit fut donné dans cette ville où devait commencer la seconde loi, c’est-à-dire le Nouveau Testament. La première loi, qui est l’Ancien Testament, fut promulguée par Moïse au mont Sina ; mais pour celle-ci, qui devait être apportée par le Messie, voici ce qui en avait été prédit: " La loi sortira de

1. Ps. LXXI, 8. — 2. Act, XVII, 30, 31.

Sion, et la parole du Seigneur, de Jérusalem1 " ; d’où vient que lui-même a dit qu’il fallait qu’on prêchât en son nom la pénitence à toutes les nations, mais en commençant par Jérusalem. C’est donc là que le culte de ce nom a commencé, et qu’on a, pour la première fois, cru en Jésus-Christ crucifié et ressuscité. C’est là que la foi fut d’abord si fervente que des milliers d’hommes, s’étant miraculeusement convertis, vendirent tous leurs biens et les distribuèrent aux pauvres pour embrasser la sainte pauvreté et être plus prêts à combattre jusqu’à la mort pour la défense de la vérité au milieu des Juifs frémissants et altérés de carnage. Si cela ne s’est point fait par magie, pourquoi font-ils difficulté de croire que la même vertu divine, qui a opéré une si grande merveille en ce lieu, ait pu l’étendre dans tout le monde? Et si ce furent les maléfices de Pierre qui causèrent ce prodigieux changement dans Jérusalem, et firent qu’une si grande multitude d’hommes, qui avaient crucifié le Sauveur ou qui l’avaient insulté sur la croix, furent tout d’un coup portés à l’adorer, il faut voir, par l’année où cela est arrivé, quand les trois cent soixante-cinq ans ont été accomplis. Jésus-Christ est mort le huit des calendes d’avril, sous le consulat des deux Géminus 2. Il ressuscita le troisième jour, suivant le témoignage des Apôtres, qui en furent témoins oculaires. Quarante jours après il monta au ciel, et envoya le Saint--Esprit le dixième jour suivant. Ce fut alors que mille hommes crurent en lui sur la prédication des Apôtres. Ce fut donc-alors que commença le culte de son nom par la vertu du Saint-Esprit, selon notre foi et selon la vérité, ou, comme l’impiété le feint ou le pense follement, par les enchantements de Pierre. Peu de temps après, cinq mille hommes se convertirent à la guérison miraculeuse d’un boiteux de naissance, qui était si impotent qu’on le portait tous les jours au seuil du temple pour demander l’aumône, et qui se leva et marcha à la parole de Pierre et au nom de Jésus-Christ. Et c’est ainsi que l’Eglise s’augmenta de plus en plus et fit rapidement de nouvelles conquêtes. Il est donc aisé de calculer le jour même auquel a commencé l’année que nous

1. Isaïe, II, 3.

2. C’est-à-dire le 25 mars. Les savants ne sont pas parfaitement d’accord sur cette date. Saint Augustin donne celle de Tertullien et de Lactance. Le Père Petau (Ration. temp., part. I, lib. V ) fixe la mort du Christ au 23 mars, sous le consulat de Tibère et de Séjan.

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cherchons. Ce fut quand le Saint-Esprit fut envoyé, c’est-à-dire aux ides de mai. Or, en comptant les consuls, l’on trouve que ces trois cent soixante-cinq ans ont été accomplis pendant ces mêmes ides, sous le consulat d’Honorius et d’Eutychianus. Cependant l’année d’après, sous le consulat de Manlius Théodore, alors que, selon l’oracle des démons ou la fiction des hommes, il ne devait plus y avoir de christianisme, nous voyous à Carthage, la ville la plus considérable et la plus célèbre d’Afrique, sans parler de ce qui se passe ailleurs, Gaudentius et Jovius, comtes de l’empereur Honorius, donner, le 14 des calendes d’avril, l’ordre d’abattre les temples des faux dieux et de briser leurs idoles. Depuis ce temps jusqu’à cette heure 1, c’est-à-dire pendant l’espace d’environ trente années, qui ne voit combien le culte du nom de Jésus-Christ s’est augmenté, depuis surtout que plusieurs de ceux qui étaient retenus par cette vaine prophétie se sont faits chrétiens, voyant cette année

1. Saint Augustin nous donne ici, à peu de chose près, la date de la composition du livre XVIII de la Cité de Dieu. Baronius la fixe à l’an 426, Vivès à l’an 429.

chimérique écoulée. Nous donc qui sommes chrétiens et qui en portons le nom, nous ne croyons pas en Pierre, mais en celui en qui Pierre a cru, et nous n’avons pas été charmés par ses sortiléges, mais édifiés par ses prédications. Jésus-Christ, qui est le maître de Pierre, est aussi notre maître, et il nous enseigne la doctrine qui conduit à la vie éternelle. Mais il est temps de terminer ce livre, où nous avons suffisamment fait voir, ce me semble, le progrès des deux cités qui sont mêlées ici-bas depuis le commencement jusqu’à la fin. Celle de la terre s’est fait tels dieux qu’il lui a plu pour leur offrir des sacrifices; celle du ciel, étrangère sur la terre, ne se fait point de dieux, mais est faite elle-même par le vrai Dieu pour être son véritable sacrifice. Toutes deux néanmoins omit part égale aux biens et aux maux de cette vie; mais leur foi, leur espérance et leur charité sont différentes, jusqu’à ce que le dernier jugement les sépare et que chacune d’elles arrive à sa fin qui n’aura point de fin. C’est de cette fin de l’une et de l’autre qu’il nous reste à parler.

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