SERMONS DÉTACHÉS

 

 

 

in oeuvres complètes de saint Augustin , traduites pour la première fois en français sous la direction de M. l'abbé Raulx, tome VIème, Bar-Le-Duc, 1866, p. 1-605 (tout le volume)

Traduction : M. l'abbé Raulx

 

 

 

 

PASSAGES DÉTACHÉS DE L'ANCIEN TESTAMENT *

SERMON I. ACCORD DES DEUX TESTAMENTS (1). *

SERMON II. LA TENTATION D'ABRAHAM (1). *

SERMON III. AGAR ET L'HÉRÉSIE (1). *

SERMON IV. Prêché à la fête de saint Vincent , martyr. JACOB ET ÉSAÜ ou LES HOMMES SPIRITUELS ET LES HOMMES CHARNELS (1). *

SERMON V. Prononcé un peu avant la fête de Pâque. LUTTE DE JACOB CONTRE L'ANGE (1). *

SERMON VI. MOÏSE ET LE BUISSON ARDENT (1). *

SERMON VII. MOÏSE ET LE BUISSON ARDENT (1). *

SERMON VIII. LES DIX COMMANDEMENTS ET LES DIX PLAIES D'ÉGYPTE. *

SERMON IX. LE DÉCACHORDE OU LES DIX COMMANDEMENTS. (1). *

SERMON X. JUGEMENT DE SALOMON. *

SERMON XI. ÉLIE ET LA VEUVE DE SAREPTA (1). *

SERMON XII. LES MAUVAIS ANGES DEVANT DIEU (1). *

SERMON. XIII (1). LES JUGES DE LA TERRE (2). *

SERMON XIV. Prononcé à Carthage un jour de dimanche. LE VRAI PAUVRE (1). *

SERMON XV. BEAUTÉ DE L'ÉGLISE DANS LE MÉLANGE DES BONS ET DES, MÉCHANTS (1). *

SERMON XVI. LA VIE PROMISE (1). *

SERMON XVII. LE SILENCE DE JÉSUS-CHRIST (1). *

SERMON XVIII. POURQUOI LE JUGEMENT DERNIER (1). *

SERMON XIX. SUR LA PÉNITENCE (1). Prononcé à Carthage, dans la grande basilique, un jour de jeux publics. *

SERMON XX. NÉCESSITÉ DE FAIRE PÉNITENCE (1). *

SERMON XXI. DE L'AMOUR DE DIEU. (1) *

SERMON XXII. SUR LE JUGEMENT DE DIEU (1). *

SERMON XXIII. Prononcé dans la basilique de Fauste (1). DE LA VUE DE DIEU. (2). *

SERMON XXIV. GRANDEUR ET SÉVÉRITÉ DE DIEU (1). *

SERMON XXV. LE BONHEUR DANS L'ÉVANGILE (1). *

SERMON XXVI. NÉCESSITÉ DE LA GRACE (1). *

SERMON XXVII. PRÉDESTINATION ET RÉPROBATION (1). *

SERMON XXVIII. DIEU EST TOUT A TOUS (1). *

SERMON XXIX. LES DEUX CONFESSIONS (1). *

SERMON XXX. NÉCESSITÉ DE LA GRÂCE POUR ÉVITER LE PÉCHÉ. (1). *

SERMON XXXI. LES LARMES ET LA JOIE DES JUSTES (1). *

SERMON XXXII. DAVID ET GOLIATH. Ou : LA CONFIANCE EN DIEU (1). *

SERMON XXXIII. LE CANTIQUE NOUVEAU OU L'AMOUR AVEC LEQUEL ON DOIT ACCOMPLIR LA LOI DE DIEU. (1). *

SERMON XXXIV. Prononcé à Carthage devant les Anciens. LE CANTIQUE NOUVEAU ET LA VIE NOUVELLE (1). *

SERMON XXXV. LE SAGE ET L'INSENSÉ. (1). *

SERMON XXXVI. DEUX SORTES DE RICHESSES. (1). *

SERMON XXXVII. LA FEMME FORTE ou L'ÉGLISE CATHOLIQUE. (1). *

SERMON XXXVIII. DÉTACHEMENT DU MONDE. (1). *

SERMON XXXIX. LE DÉTACHEMENT DU MONDE ET L'AUMONE. (1). *

SERMON XL. CONTRE LE DÉLAI DE LA CONVERSION. (1) . *

SERMON XLI. FIDÉLITÉ DANS LA PAUVRETÉ. (1). *

SERMON XLII. LES DEUX AUMÔNES DU CHRÉTIEN (1). *

SERMON XLIII. SUR LA FOI (1). *

SERMON XLIV. LES GRANDEURS DU CHRIST DANS SA MORT (1). *

SERMON XLV. RÉCOMPENSE ET DEVOIRS. (1). *

SERMON XLVI. LE PASTEUR UNIQUE (1). *

SERMON XLVII. LE TROUPEAU DU SEIGNEUR. (1). *

SERMON XLVIII. SE JUGER SOI-MÊME. (1). *

SERMON XLIX. Prononcé à la table de Saint Cyprien (1). PRATIQUER LA JUSTICE (2). *

SERMON L. LES RICHESSES D'INIQUITÉ (1). *

 

PASSAGES DÉTACHÉS DE L'ANCIEN TESTAMENT

 

 

SERMON I. ACCORD DES DEUX TESTAMENTS (1).

ANALYSE. —Les Manichéens accusaient l'ancien Testament d'être en contradiction avec le Nouveau; ils voyaient même cette opposition prétendue entre les premières paroles de la Genèse et les premières paroles de l'Évangile selon saint Jean. Saint Augustin veut montrer dans ce discours, combien leurs calomnies sont dénuées de fondement. Il n'y a pas, dit-il, la moindre opposition, car 1° on peut soutenir que Jésus-Christ lui-même, dont Moïse a parlé, est le principe dans lequel Dieu a fait toutes choses; 2° si la Genèse ne dit pas comme saint Jean que tout a été fait par lui, mais plutôt que tout a été fait en lui, c'est que ces deux expressions sont synonymes, comme on le prouve par le nouveau Testament lui-même ; 3° lors même que le mot principe serait pris dans la Genèse pour le principe du temps, la Genèse témoigne ostensiblement, comme l'Évangile, de la Trinité des personnes divines, et si elle n'exprime pas toujours cette pluralité, elle est, sous ce nouveau rapport, semblable au nouveau Testament. — On ne peut donc signaler plus de désaccord entre Moïse et l'Evangile qu'entre chacun des écrivains du Testament nouveau.

1. Quand on se souvient d'une dette contractée et en même temps de cette recommandation apostolique : " Ne devez rien à personne, sinon de vous aimer les uns les autres 2°, " on doit s'exciter soi-même à payer. Quelles que soient en effet les menaces des créanciers et la crainte dont elles glacent les débiteurs, la charité ne doit-elle pas agir beaucoup plus puissamment sur nous? Ce n'est pas la terreur qui la porte à s'acquitter, elle y est mieux déterminée par l'honneur même.

Il m'en souvient, j'ai promis à votre charité de répondre, autant que Dieu daignerait m'en faire la grâce, aux folles et pernicieuses calomnies des Manichéens contre l'ancien Testament. Soyez donc attentifs et voyez les nœuds que vous préparent ces serpents ; détournez-en la tête pour l'abaisser sous le joug du Christ.

Voici comment ils essaient de tromper les simples. Les Écritures du nouveau et de l'ancien Testament sont, disent-ils, en opposition entre elles, et la même foi ne peut croire aux unes et

1. Gen. I, 1; Jean, I, 1. — 2. Rom. XIII, 8.

aux autres. Les commencements même de la Genèse et de l'Évangile selon saint Jean se contredisent et luttent de front.

2. Moïse en effet, remarquent-ils, a écrit " Dans le principe Dieu a fait le ciel et la terre; " il ne nomme pas le Fils par qui tout a été fait. Jean dit au contraire : " Dans le principe était le Verbe et le Verbe était en Dieu. Il était en Dieu dans le principe. Tout a été fait par lui et sans lui rien n'a été fait. "

Mais où est ici la contradiction ? N'est-elle pas plutôt dans ces hommes qui ont préféré censurer aveuglément ce qu'ils ne comprennent point, plutôt que d'en chercher l'intelligence avec piété ? Et que répliqueront-ils si je leur réponds que le Fils de Dieu est lui-même ce principe dans lequel Dieu a fait le ciel et la terre, comme parle la Genèse ? Ne pourrai-je pas démontrer cette assertion ? Ce même nouveau Testament devant lequel se brise, de gré ou de force, leur tête orgueilleuse et dont ils reconnaissent l'autorité, ne m'offre-t-il pas d'imposants témoignages? Le Seigneur y dit aux Juifs incrédules :

2

" Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car c'est de moi qu'il a écrit. (1) " Pourquoi alors ne le reconnaîtrais-je point lui-même dans ce Principe en qui Dieu le Père a fait le ciel et la terre ? En effet, qui a écrit : " Dans le Principe Dieu a " fait le ciel et la terre ?" C'est sûrement Moïse dont le Seigneur a dit qu'il a écrit de lui. Lui-même encore n'est-il pas le Principe? On ne peut en douter puisque au témoignage de l'Évangile, les Juifs lui ayant demandé qui il était, lui-même répondit : "Le Principe, car c'est moi qui vous parle (2). " Voilà le Principe en qui Dieu a fait le ciel et la terre. Ainsi Dieu a fait le ciel et la terre dans ce Fils par qui tout a été fait et sans qui rien ne s'est fait. Ainsi la Genèse s'accorde avec l'Évangile, et nous devons pour être héritiers suivre également les deux Testaments, laisser les divisions et les calomnies aux hérétiques, exclus du divin héritage.

3. Que votre prudence ne s'étonne pas toutefois d'une insignifiante diversité d'expressions. Jean n'a pas dit : Tout a été fait en lui, mais " Tout a été fait par lui, " et nous ne lisons pas dans la Genèse : Dieu a fait par le Principe le ciel et la terre; mais : " Dans le principe Dieu a fait le ciel et la terre. " Mais l'Apôtre ne dit-il pas aussi : " Pour nous faire connaître le mystère de sa volonté, selon sa bienveillance par laquelle il a résolu en lui-même, dans la dispensation de la plénitude des temps, de restaurer dans le Christ tout ce qui est dans les cieux, et en lui tout ce qui est sur la terre (3) ? " Puisqu'ici tu entends en lui dans le sens de par lui; pourquoi, dans le texte de Jean, par lui ne signifierait-il pas en lui ? Par lui ne m'empêche pas de comprendre que tout a été fait en lui; et quand je lis dans la Genèse que c'est en lui qu'ont été faits le ciel et la terre, qui m'empêche de voir que c'est aussi par lui? Les Manichéens veulent-ils donc faire cesser la lutte entre les deux Testaments, pour la reporter entre les bienheureux martyrs du Nouveau, entre Paul et Jean, entre Paul qui a dit : En lui, et Jean qui a écrit : Par lui? Pour nous; en ne croyant pas que Paul et Jean soient opposés entre eux, nous forçons par là même les Manichéens à reconnaître l'accord de Moïse et de Paul. Et autant ces deux derniers s'entendent, autant l'Évangéliste Jean est en harmonie avec eux; car ses expressions par lui peuvent être considérées comme synonymes de en lui.

1. Jean, V, 46. — 2. Jean, VIII, 26. — 3. Éphes. I, 9, 18.

4. Ainsi toutes les divines Écritures sont en paix entre elles. Mais qu'arrive-t-il lorsque dans l'obscurité de la nuit nous contemplons le cours des nuages? Ils obscurcissent et troublent tellement notre vue, que les astres nous paraissent marcher en sens contraire. Tels sont ces hérétiques : ils ne trouvent point la paix dans les ténèbres de leurs erreurs, et ils s'imaginent que la guerre est plutôt au sein des Écritures.

5. Ils disent peut-être : Ce n'est pas du Verbe de Dieu qu'il. est écrit : " Dans le principe Dieu a fait le ciel et la terre. " Eh bien! suppose que le principe ne désigne pas ici le Fils unique de Dieu; suppose que c'est du principe même du temps qu'il est écrit: " Dans le principe Dieu a fait le ciel et la terre. " Sans doute le temps n'existait point quand n'existait encore aucune créature; qui oserait avancer que le temps est coéternel à Dieu, le Créateur des temps ? Néanmoins le temps a commencé avec le ciel et la terre. Si donc on soutient cette interprétation, tout en maintenant la distance du Créateur à la créature et en n'attribuant pas à l'œuvre de Dieu l'éternité de son Auteur, on ne pourra se dispenser au moins de voir la pluralité des divines personnes dans les passages suivants : " Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance ; Dieu fit l'homme à l'image de Dieu (1). "

Et lors même qu'on ne l'y verrait pas, lorsque la Trinité ne se révélerait aux regards des esprits pénétrants que sous le nom de l'unité, quelle opposition peut voir un homme sage entre le commencement de la Genèse et le commencement de l'Évangile ? Il faudrait être, pour l'apercevoir, d'une aveugle témérité. En effet, combien d'exemples de locutions pareilles ne nous fournit point l'Écriture ? Le Seigneur s'exprime ainsi lui-même : " Et moi je vous dis de ne jurer en aucune façon, ni par le ciel, parce que c'est le trône de Dieu; ni par la terre, parce que c'est l'escabeau de ses pieds (2). " Parce que le Christ ne se nomme point ici, dira-t-on qu'il n'a point son trône dans le ciel? L'Apôtre dit aussi : " O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables ! Car qui a connu la pensée du Seigneur ou qui a été son conseiller ? Ou qui le premier lui a donné et sera rétribué? puisque c'est de lui et par lui et en lui que sont toutes choses, à lui la gloire dans les siècles des siècles (3). " Ici

1. Gen. I, 26, 27. — 2. Matt. V, 34, 36. — 3. Rom. XI, 33-36.

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encore il n'est point nommément fait mention du Fils : l'Apôtre ne parle que d'un seul Dieu et Seigneur de qui, par qui et en qui sont toutes choses.

Pourquoi donc avoir, choisi Moïse pour l'opposer à Jean l'Évangéliste et n'avoir pas voulu lui opposer l'Apôtre Paul ? Pourquoi? C'était pour persuader aux hommes simples que les deux Testaments sont contraires, et pour obtenir le droit de n'en citer qu'un après avoir rejeté l'autre; et c'est ce que professe cette secte égarée. Ah! si, emporté par la démence, un autre hérétique entreprenait de prouver également auprès des simples, que le Nouveau Testament est contraire à lui-même, qu'attrait-il à faire qu'à les imiter ? Ne lui suffirait-il pas de montrer entre Paul et Jean la même opposition et le même désaccord qu'ils prétendent signaler entre Jean et Moïse? Mais la foi sincère et véritable ne peut que faire ressortir l'harmonie doctrinale de Jean et de Paul, et dans ces paroles du grand Apôtre : " De lui, par lui et en lui sont toutes choses, " elle fait voir le Fils et l'Esprit-Saint avec le Père. Elle considère de la même manière l'accord pacifique de Moïse et de Jean ; et si dans ces paroles de Moïse : " Dans le principe Dieu a fait le ciel et la terre, " elle entend le commencement des siècles, elle ne voit dans ce mot Dieu que l'unité ineffable de l'indivisible Trinité ; ou bien elle adore sans hésiter le Fils même de Dieu dans ce Principe en qui Dieu a fait le ciel et la terre.

Nous pourrions rapporter plusieurs autres passages des divines Écritures que l'on doit expliquer conformément à ces règles. Mais nous ne voulons point charger la mémoire de votre sainteté; que ces citations suffisent. Vous pourrez d'ailleurs en chercher vous-mêmes ou en remarquer d'autres, lorsqu'on lit les livres saints, les examiner et les étudier pacifiquement entre vous : nous vous y exhortons.

Prière après le Sermon : Tournons-nous avec un coeur pur vers le Seigneur notre Dieu, le Père tout-puissant; rendons-lui d'immenses et abondantes actions de grâces; supplions de toute notre âme son incomparable bonté de vouloir bien agréer et exaucer nos prières; qu'il daigne aussi, dans sa force, éloigner de nos actions et de nos pensées l'influence ennemie, multiplier en nous la foi, diriger notre esprit, nous donner des pensées spirituelles et nous conduire à sa propre félicité : au nom de Jésus-Christ, son Fils et notre Seigneur, lequel étant Dieu vit et règne avec lui dans l'unité du Saint-Esprit et durant les siècles des siècles. Ainsi-soit-il.

 

SERMON II. LA TENTATION D'ABRAHAM (1).

ANALYSE. — Rien n'est plus admirable que la foi manifestée par Abraham lorsqu'il est question soit de la naissance, soit du sacrifice d'Isaac. Les Manichéens cependant s'offensent d'entendre dire à l'ancien Testament que Dieu tenta Abraham. Mais, 1° l’Évangile dit également que Jésus tenta Philippe ; 2° si Dieu tenta Abraham, ce n'était point pour connaître lui-même les dispositions de son âme, c'était pour les révéler soit à Abraham, soit à nous ; 3° qui n'est frappé des ressemblances figuratives que présente le sacrifice d'Isaac avec le sacrifice du Calvaire ? — N'oublions pas que dans ce grand acte de la vie d'Abraham se manifeste la foi qui produit les oeuvres de la charité.

1. La lecture que vous venez d'entendre rappelle à notre mémoire la piété célèbre d'Abraham notre père : piété admirable ! quel coeur serait assez oublieux pour en perdre jamais le souvenir ? Et néanmoins je ne sais comment il arrive que toutes les fois qu'on en lit l'histoire, elle nous impressionne aussi vivement que si le spectacle était sous nos yeux.

1. Gen. XXII.

Cette foi est grande, grande est cette piété, non seulement envers Dieu mais encore envers le fils unique du patriarche. Père, il ne crut pas que ce fils pût souffrir d'aucune disposition prise par Celui qui l'avait créé; car si Abraham était, selon la chair, le père d'Isaac, il ne pouvait être ni son créateur ni son auteur, comme l'était la majesté divine. Il est vrai, comme dit l'Apôtre, qu'Abraham n'eut pas ce fils selon la chair, (4) mais en vertu de la promesse (1). Isaac en effet, était issu de la chair, mais au moment où tout était désespéré, et sans la promesse divine, jamais le noble vieillard n'eût osé attendre que la postérité dût lui venir d'une épouse chargée d'années. Mais sur la parole de Dieu il crut la future naissance et ne déplora point la mort future: On choisit son bras pour le sacrifice qui doit conduire à la mort, comme on avait choisi son cœur pour la foi qui devait obtenir la vie. Il crut sans hésiter quand on lui promettait un fils, il l'offrit sans hésiter quand on le lui redemanda; et la -piété de sa foi ne lutta point contre le dévouement de son obéissance.

Abraham ne se dit donc pas : Dieu m'a parlé; quand il m'a promis un fils, j'ai cru qu'il me ferait une postérité et quelle postérité! une postérité dont il a dit : " C'est d'Isaac que ta postérité prendra ton nom (2). " Et pour m'empêcher de craindre que cette postérité dût s'éteindre en Isaac avant ma mort : " Toutes les nations, m'a-t-il dit encore, seront bénies en ta race (3). " C'est donc lui qui m'a promis expressément un fils, et il exige que je le fasse périr ? Il n'examina point s'il y avait opposition entre les paroles de Dieu, si après avoir promis la naissance d'un fils, Dieu ne se contredisait point en demandant sa mort; sa foi ne, défaillit point, elle demeura ferme dans son coeur.

Si de vieillards même, se dit-il, Dieu a fait naître le fils qui n'était pas, ne peut-il au delà du tombeau le rendre à la vie (4) ? En effet, Dieu avait fait davantage et à consulter l'humaine faiblesse, il avait même fait l'impossible, lorsqu'il avait donné à Abraham ce fils qu'il voyait et que tout le portait à désespérer d'obtenir. Il embrassa donc la foi avec courage; il ne crut pas que rien fût impossible au Créateur; et après avoir reçu ce fils conformément à sa foi, il ajouta foi aussi à l'ordre de Dieu. Déjà il avait cru quand Dieu lui donnait ce fils; et la foi du patriarche, quand il fallut en faire le sacrifice, ne dégénéra point de ce qu'elle s'était montrée quand il dut le recevoir ; partout il fut fidèle.

Jamais il ne se montra cruel. Oui, il conduisit son fils au lieu de l'immolation, il arma son bras de l'épée tranchante. Tu vois avec étonnement ce père prêt à frapper et à frapper qui ? Vois aussi de qui il suit les ordres. Abraham se montre pieux en obéissant: qu'oseras-tu dire de

1. Gal. IV, 23. — 2. Gen. XXI, 12. — 3. Gen. XXII, 18. — 4. Rétr. liv. II, ch. 22, n. 2.

Dieu qui commande? De grâce, dirai-je ici aux coeurs faibles et non aux impies, ne murmurez point contre lui. Vous aimez celui qui obéit, comment vous déplairait celui dont il exécute les ordres ? Si Abraham a bien fait de s'y soumettre, Dieu n'a-t-il pas fait mieux, beaucoup et incomparablement mieux en les donnant ?

2. Peut-être faut-il chercher ici des raisons plus profondes. Car Dieu n'a pas donné sans motif et il ne faut point entendre dans un sens charnel cet ordre dont la connaissance trouble peut-être parmi vous, des âmes peu clairvoyantes. " Dieu, dit l'Écriture, tenta Abraham (1). " Quoi! est-il si étranger à ce qui existe, connaît-il si peu le cœur de l'homme qu'il le tente pour en découvrir les secrets ? Loin de nous cette pensée. C'est l'homme qu'il veut révéler à lui-même. Ainsi donc, mes frères, je m'adresse d'abord à ces esprits qui combattent la loi ancienne, l'Écriture sainte. Il en est effectivement qui sont plutôt prêts à critiquer ce qu'ils ne comprennent pas qu'à chercher à le comprendre, et à calomnier avec orgueil qu'à étudier avec humilité. Je m'adresse donc à ces hommes qui veulent recevoir l'Évangile et repousser l'ancienne loi, qui croient pouvoir suivre la loi de Dieu et n'y marcher que sur un pied, car ils ne sont point ces Docteurs instruits de ce qui touche le royaume de Dieu et qui tirent de leur trésor des choses anciennes et des choses nouvelles (2). C'est à eux que je m'adresse, car il peut se faire qu'il y en ait ici qui se déguisent; d'ailleurs s'il n'en est point parmi nous, vous tous qui êtes présents vous pourrez ainsi leur répondre. Je résous donc en peu de mots la question proposée.

Voici ce que nous disons à ces âmes égarées Vous recevez l'Évangile sans recevoir la loi. Pouf, nous, nous déclarons que le Législateur miséricordieux de l'Évangile est l'auteur redoutable de la loi. Sa loi; en effet, effraye les hommes pour les porter à se convertir, et quand ils le sont l'Évangile les guérit. Le Souverain avait rendu un décret; et ce décret, étrangement violé, ne servait plus qu'à la punition des coupables. Que restait-il à faire pour ces malheureux? Le Législateur devait venir lui-même apporter leur grâce.

Mais que dit le cœur pervers pour expliquer comment il reçoit l'Évangile et rejette la loi? Pourquoi rejette-t-il la loi ? Parce qu'il y est écrit, dit-il, que " Dieu tenta Abraham. " Quoi ! j'adorerais

1. Gen. XXI, 1. — 2. Matt. XIII, 52.

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un Dieu qui tente ? — Adore le Christ que te montre l'Évangile. C'est lui qui te rappelle à l'intelligence de la loi. — Mais ils ne sont pas allés jusqu'au Christ et ils sont restés avec leurs vains fantômes.; car ils n'adorent pas le Christ tel que le prêche l'Évangile ; ils se font un Christ particulier. Aussi appliquent-ils, sur le voile de leur folie naturelle, un autre voile, le voile de l'erreur. Et comment, à travers l'épaisseur de ce double voile, peuvent-ils distinguer la lumière de l'Évangile ?

Tu ne peux souffrir que Dieu ait tenté; ne souffre donc pas non plus que le Christ l'ait fait. Et si tu aimes à voir que le Christ l'a fait, aime aussi à considérer que Dieu en ait fait autant. Le Christ est en effet le Fils de Dieu, Dieu comme son Père et un même Dieu avec lui.

Mais où lisons-nous que le Christ a tenté? Dans l'Évangile même. Il y dit à Philippe: " Où achèterons-nous des pains pour nourrir ce peuple? " Et l'Évangéliste ajoute . " Or il disait cela pour le tenter, car pour lui il savait ce qu'il devait faire (1). " Applique maintenant ceci à Dieu quand il tenta Abraham. Lui aussi parlait de cette sorte en tentant Abraham, car il savait ce qu'il devait faire. Voilà le Christ qui tente et Dieu qui tente également. L'hérétique alors ne cessera-t-il point de nous tenter? Mais lorsque Dieu tente, c'est pour instruire l'homme, et quand l'hérétique tente, c'est pour s'éloigner de Dieu.

3. Sache donc votre charité que Dieu en tentant ne cherche pas à connaître ce qu'il ignorait; il veut, lorsqu'il tente, c'est-à-dire lorsqu'il interroge, manifester les secrets du coeur de l'homme. L'homme en effet ne se connaît pas aussi bien que le connaît son Créateur : un malade n'est-il pas mieux connu de son médecin que de lui-même ? Le malade souffre, le médecin ne souffre pas ; et pourtant le premier espère savoir la nature de ses douleurs par le second qui ne les endure point. Aussi crie-t-on dans un psaume : " Purifiez-moi, Seigneur, de mes fautes cachées (2). " C'est qu'il est dans l'homme des choses inconnues de l'homme; elles ne s'avancent, ne se montrent, ne se découvrent que dans les tentations; et si Dieu cesse de tenter, c'est le maître qui cesse d'enseigner.

Mais Dieu tente pour instruire, et le diable pour tromper. Qu'on ne donne pas lieu à cette tentation; et elle est vaine, ridicule, elle échoue.

1. Jean, VI, 5, 6. — 2. Ps. XVII, 13.

Aussi l'Apôtre dit-il . " Ne donnez point lieu au diable. (1) " C'est par leurs passions que les hommes donnent lieu au diable, car ils ne voient pas cet ennemi contre lequel ils combattent. Ils peuvent toutefois en triompher facilement qu'ils se domptent eux mérites à l'intérieur et ils le vaincront ostensiblement.

Pourquoi parler ainsi? Parce que l'homme se méconnaît tant qu'il ne s'étudie pas dans la tentation. Mais quand il s'est étudié, qu'il ne se néglige point. S'il a pu se négliger quand il se méconnaissait, qu'il prenne garde de se négliger encore, maintenant qu'il se connaît.

4. En résumé, mes frères, si Abraham se connaissait, nous ne le connaissions pas. Il fallait donc le révéler soit à lui soit au moins à nous à lui, pour lui apprendre de quoi il devait rendre grâces; à nous, pour nous dire ce que nous devions demander à Dieu ou imiter dans son serviteur. Que nous enseigne donc Abraham ? Je l'exprimerai en un mot : à ne pas préférer à Dieu les dons de Dieu. Ceci soit dit selon le sens littéral et avant de scruter les leçons cachées dans ce mystère, dans cet ordre intimé à Abraham d'égorger son fils unique. Garde-toi donc de préférer à Dieu même les grands dons qu'il t'accorde, et s'il veut te les enlever, ne cesse point de l'honorer, car on doit aimer Dieu gratuitement. Et quelle plus douce récompense peut nous venir de Dieu, que Dieu même ?

5. Après avoir accompli généreusement dans son coeur cet acte d'obéissance et de dévouement, Abraham s'entend dire de la part de Dieu : " Je connais maintenant que tu crains Dieu (2). " Ce qui signifie que Dieu a révélé Abraham à lui-même. Ne sommes-nous point habitués à ce langage ? Je parle à des Chrétiens, ou à des hommes qui profitent des divines leçons; ce que je dis n'est ni nouveau ni étrange, votre sainteté le connaît parfaitement. Que disons-nous donc quand un prophète parle? C'est Dieu, disons-nous, qui a parlé. Nous disons également : Le prophète a parlé. Et ces deux manières de nous exprimer sont également justes, appuyées également sur des autorités. C'est ainsi que les Apôtres ont interprété les prophètes, ils disent également Dieu a parlé; Isaïe a parlé. Ces deux formules sont vraies, puisque nous les trouvons toutes deux dans les Écritures.

Si donc le chrétien me résout la question présente, il résoudra par là même celle que j'ai

1. Eph. IV, 27. — 2. Gen. XXII, 12.

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proposée un peu auparavant. Comment? Parce que, conformément à cette parole : " Ce n'est pas vous qui parlez, " et le reste (1) ; et à ces autres : " Voici que moi, Paul, je vous parle (2); Le Christ parle en moi, (3) " c'est Dieu qui dit ce que dit l'homme par sa grâce.

6. Donc, mes frères, appliquez cette règle à ce qui vous paraissait tortueux, et il sera redressé. Donc aussi attachons tous sur Dieu nos regards suppliants; qu'il apaise la faim de nos âmes: c'est lui qui pour nous a enduré la faim et pour nous s'est fait pauvre, quand il était riche, afin de nous enrichir par sa pauvreté (4). Avec quel à-propos nous venons de lui chanter

" Tous les êtres attendent de vous leur nourriture au temps convenable (5). " Si c'est tous les êtres, c'est tous les hommes; et si c'est tous les hommes, c'est nous par conséquent. Donc encore, si en vous adressant la parole nous devons vous donner quelque chose de bon, cela vous viendra de Celui qui nous donne à tous, parce que tous nous attendons de Lui.

Le temps convenable est venu, qu'il donne; mais pour l'obtenir faisons ce qu'il a dit; attachons sur lui le regard du coeur : le corps a des yeux et des oreilles qui sont pour nous; le coeur, des yeux et des oreilles qui sont pour lui. Ouvrez donc cette oreille du coeur et entendez ce grand mystère. Tous les mystères des Écritures sont grands et divins : il en est toutefois de plus remarquables, de plus importants; il en est qui demandent la plus vive attention de notre part; plus que les autres ils relèvent ceux qui sont tombés et nourrissent ceux qui ont faim : ils les nourrissent, non en leur inspirant le dégoût, mais en les en préservant, en chassant le besoin sans provoquer la répugnance. — Qui ne s'étonnerait de cet ordre d'immoler un fils unique, intimé par Celui qui l'avait promis? Cet ordre donné exactement, comme nous l'avons appris, provoque l'attention a chercher le secret du mystère.

7. Avant tout néanmoins, nous vous prions, mes frères, au nom du Seigneur, et avec les plus vives instances, nous vous ordonnons même, quand on vous dévoile le mystère d'un fait rapporté dans l'Écriture, de croire d'abord qu'il s'est accompli à la lettre : enlevez ce fondement de l'histoire, vous chercherez à bâtir dans les airs.

Abraham notre père était alors un homme

1. Matt., X, 20. — 2. Gal., V, 2. — 3. II Cor. III, 3. — 4. II Cor. VIII, 9. — 5. Ps. CIII, 27.

fidèle, confiant en Dieu, et justifié par la foi, comme disent les Écritures anciennes et nouvelles (1). Il eut un fils de Sara son épouse, lorsque tous deux étaient parvenus à la vieillesse et devaient humainement désespérer d'en avoir. Mais que ne doit-on espérer de Dieu ? Rien ne lui est difficile : il fait les grandes comme les petites choses; il ressuscite les morts comme il crée les vivants. Si l'art du peintre lui permet de faire des oeuvres si diverses, de produire l'insecte comme l'éléphant; de quoi n'est point capable ce grand Dieu qui a dit, et tout a été fait, qui a commandé, et tout a été créé (2) ? Qu'y a-t-il de laborieux pour Celui à qui suffit une parole? Autant il lui fut aisé de créer les anges par de là les cieux, autant il lui en coûte peu de produire les astres dans les cieux, les poissons dans la mer, les arbres et les animaux sur la terre : il fait avec la même facilité les grandes et les petites choses. Et quand il a pu si facilement tirer du néant, on s'ét6nnerait qu'il eût donné un fils à des vieillards?

Ces hommes ou plutôt ces personnages étaient alors entre les mains de Dieu et il les avait créés comme les hérauts du futur avènement de son Fils : il veut que nous cherchions, que nous trouvions le Christ non-seulement dans ce qu'ils disaient, mais encore dans ce qu'ils faisaient et dans ce qui leur arrivait. Ce que l'Écriture rapporte d'Abraham est donc en même temps un fait et une prophétie. Ainsi l'atteste l'apôtre " Il est écrit, dit-il, qu'Abraham eut deux fils : l'un de la servante et l'autre de la femme libre. Ce qui a été dit par allégorie : car ce sont les deux alliances (3). "

8. Ainsi donc il n'y a point d'imprudence à dire qu'Isaac est né et qu'il est une figure. Il y a aussi réalité et prophétie quand le père se montre docile à la voix de Dieu lui commandant d'immoler son fils; quand il le conduit et parvient au bout de trois jours au lieu du sacrifice; quand il renvoie ses deux serviteurs avec la bête de somme et poursuit sa route jusqu'au lieu indiqué par le Seigneur; quand il place le bois sur l'autel et son fils sur le bois; quand avant d'arriver au lieu de l'immolation, le fils porte le bois sur lequel on doit l'étendre; et qu'au moment où il va être frappé. une voix crie qu'on l'épargne, sans manquer néanmoins d'offrir un sacrifice avant le retour et de répandre le sang;

1. Gen. XV, 6; Rom. IV, 3; Gal. III, 6. — 2. Ps. CXLVIII, 5. — 3. Gal. IV, 22, 24.

7

quand apparaît un bélier arrêté par les cornes dans un buisson et qu'on l'égorge pour consommer le sacrifice; quand après ce grand acte, il est dit à Abraham : " Je multiplierai ta postérité comme les étoiles du ciel et comme le sable de la mer; et ta race possédera les cités de tes ennemis; et toutes les nations de la terre seront bénies en celui qui sortira de toi; parce que tu as obéi à ma parole (1). "

Vois donc à quel moment cette promesse s'accomplit et à quel moment elle fut rappelée. C'est au moment où le divin Bélier s'écria : " Ils m'ont percé les pieds et les mains, ." et le reste. Et au moment où se consommait le sacrifice marqué dans ce psaume, on disait en récitant ce même psaume : " Toutes les extrémités de la terre se souviendront et. se convertiront au Seigneur, toutes les nations se prosterneront devant lui; car à lui appartient l'empire et il régnera sur les peuples (2). " Ils se souviendront, est-il dit : ainsi le fait dont nous sommes aujourd'hui témoins, avait été prédit auparavant.

9. Voyons donc comment s'est accomplie, par quel moyen et à la suite du quel sacrifice s'est accomplie cette promesse adressée à Abraham : " Toutes les nations seront bénies en celui qui sortira de toi. " Heureuses les nations qui n'ont pas entendu et qui croient, maintenant qu'elles le lisent, ce que crut le patriarche en l'entendant ! Car " Abraham crut à Dieu, ce qui lui fut imputé à justice, et il fut appelé ami de Dieu (3). " Quand il crut à Dieu dans son coeur, c'était seulement de la foi; et quand il conduisit son fils à l'autel, quand sans trembler il arma son bras, quand il frappait s'il n'eût été retenu par la voix du ciel, c'était en même temps une grande foi et une grande oeuvre ; une oeuvre qui fut louée de Dieu même : " Tu as, dit-il, obéi à ma parole. "

1. Gen. XXII, 17, 18. — 3. Ps. XXI, 17, 28, 29. —3. Jacq. II, 23.

Pourquoi donc l'Apôtre Paul dit-il d'un côté " Nous estimons que l'homme est justifié par la foi sans les oeuvres de la loi, (1) " et de l'autre " La foi opère par la charité (2) ? " Comment est-il possible que la foi agisse par l'amour et qu'en même temps l'homme soit justifié par la foi sans les oeuvres de la loi ? Comment, mes frères ? soyez attentifs.

Un homme croit, il reçoit sur sa couche les sacrements de la foi et il meurt, sans avoir eu le temps d'agir. Que disons-nous alors? Qu'il n'est pas justifié ? Nous croyons au contraire qu'il est justifié, puisqu'il croit en Celui qui justifie l'impie (3). Il a donc été justifié sans avoir agi et on voit s'accomplir en lui cette sentence de l’Apôtre. " Nous estimons que l'homme est justifié par la foi sans les oeuvres de la loi. " Ainsi le larron crucifié avec le Seigneur crut de cœur pour la justice et confessa de bouche pour le salut (4). Car si la foi agissant par la charité ne peut s'exercer à l'extérieur, elle échauffe néanmoins le cœur et s'y conserve.

Il y avait sous la loi des hommes qui se glorifiaient des oeuvres de la loi, accomplies peut-être par crainte et non par amour; et ils voulaient pour ce motif passer pour justes et être préférés aux Gentils qui n'avaient pas vécu selon la loi. Mais l'Apôtre qui prêchait la foi aux Gentils vit justifiés par la foi ceux qui se convertissaient au Seigneur; il vit qu'ils faisaient le bien après avoir cru, sans avoir mérité de croire en le faisant, et il s'écria avec sécurité : " L'homme peut être justifié par la foi sans les oeuvres de la loi. " Ainsi les justes n'étaient pas selon lui ceux qui agissaient par crainte, car c'est dans le cœur que la foi agit par l'amour, lors même qu'elle ne se traduit point extérieurement par des œuvres.

1. Rom. III, 28. — 2. Gal. V, 6. — 3. Rom. IV, 6. — 4. Héb. X, 10.

 

 

 

 

SERMON III. AGAR ET L'HÉRÉSIE (1).

8

ANALYSE. — Ce n'est ici qu'un fragment. Agar, dit S. Augustin, mérita par son orgueil d'être affligée par Sara, et si les princes catholiques ont porté des lois contre la faction de Donat, cette faction ne se les est-elle point attirées par son orgueil? Mais les hérétiques sont réservés à de plus rudes supplices. Ismaël fut chassé de la maison de son père Abraham à cause de l'espèce de persécution qu'il exerçait contre Isaac : ainsi les hérétiques ne seront point admis au céleste héritage.

L'ancien Testament est spécialement pour les Juifs; car il leur promettait des biens charnels, incapables qu'ils étaient de recueillir les biens spirituels. C'était là un royaume tout terrestre, une vie terrestre et profondément abaissée, livrée à la puissance de l'ennemi. Ils n'espéraient du Seigneur rien que de terrestre, ils le servaient pour ce motif. Que l'on interroge les Chrétiens; n'en est-il pas, hélas! qui ressemblent à ces Juifs? Ils sont comme eux de l’Ancien Testament. Peu m'importe le nom; c’est la vie que je considère.

De ce nombre sont aussi l'hérésie et le schisme. Agar s'enfuit devant Sara, Sara l'affligeait. Comment s'en étonner? Sara l'affligeait dans son corps. Si le parti de Donat a souffert aussi quelques ,afflictions, n'est-ce point Agar la servante d'Abraham qui est châtiée par sa maîtresse à cause de son orgueil ? Que cette Agar écoute la voix de l'ange : " Retourne vers ta maîtresse, lui dit-il (2). "

" Mais comme alors celui qui était né selon la chair persécutait celui qui l'était selon l’esprit, de même encore aujourd'hui. Or que dit l'Écriture? Chasse la servante et son fils; car le fils de la servante ne sera point héritier avec le fils de la femme libre. (3) " Cherchons à comprendre cette persécution, là même où l'Écriture en parle.

Que dit donc la Genèse ? " Comme Ismaël jouait avec Isaac, Sara les vit. " Où est ici le

1. Gen. XVI, 9, 10. — 2. Gen. XVI, 6, 9. — 3. Gal. IV, 29, 30.

persécuteur ? Où est le persécuté? Sara les voit jouer et elle dit : " Chasse la servante, et son fils. " Pourquoi les chasser? Parce qu'elle les voit jouer. Mais saint Paul appelle ce jeu une persécution. C'est qu'Ismaël se jouait d'Isaac; il l'attirait pour le tromper. Les jeux des enfants sont des simulacres d'affaires plus importantes; et quand le grand joue avec le petit, c'est pour le duper : il a en vue des desseins différents de ce qu'il fait paraître au petit, c'est-à-dire au faible avec lequel il joue. Ismaël était l’aîné et déjà affermi dans la malice : en jouant avec Isaac, il le trompait, il dupait ce petit comme on dupe au jeu. Sara s'aperçut que ce jeu était une persécution contre son fils, c'est pourquoi elle dit : " Chasse la servante et son fils; car le fils de la servante ne sera point héritier avec le fils de la femme libre (1). "

L'Eglise dit aussi : Chasse les hérésies et leurs adeptes; car les hérétiques n'hériteront pas avec les catholiques. Mais pourquoi n'hériter pas? Ne sont-ils point de la race d'Abraham ? N'ont-ils pas le Baptême de l'Eglise? Ils ont le Baptême, et issus d'Abraham ils en seraient les héritiers; si leur orgueil ne les excluait de cet héritage. Tu nais de la même parole, du même sacrement; mais tu ne parviendras au même héritage de l'éternelle vie qu'à ta condition de rentrer dans l'Eglise Catholique. Tu es de la race d'Abraham ; mais loin d'ici le fils de la servante à cause de son orgueil.

1. Gen. XXI, 9, 10,

 

 

 

SERMON IV. Prêché à la fête de saint Vincent , martyr. JACOB ET ÉSAÜ ou LES HOMMES SPIRITUELS ET LES HOMMES CHARNELS (1).

9

ANALYSE. — Ce long discours parait n'avoir pas été prêché. le même jour. " Chacun, dit saint Augustin dans la première partie, commence par la vie charnelle; c'est pourquoi Esaü s'appelle l'aimé. " Et il ajoute plus loin : " Je vous ai fait observer hier qu'Esaü s'appelle l'aîné parce qu'on ne devient spirituel qu'après avoir été charnel. " Si donc on a réuni plusieurs discours, c'est que tous ne sont que le développement d'une même idée et l'explication d'une même figure. Jacob est le type figuratif des hommes spirituels; Esaü est le type des hommes charnels. Pour connaître le bonheur et les devoirs des premiers, il suffit de leur appliquer au sens spirituel ce que dit et fait Jacob quand il obtient la bénédiction de son père; et pour se faire une idée du malheur et des péchés des seconds, on peut leur appliquer aussi ce que dit et fait Esaü. Voilà le dessein général.

1. I1 nous en souvient, nous vous sommes redevables sur la lecture d'hier; mais si nous vous devons un discours, vous nous devez votre attention.

Il paraît y avoir dans cette lecture quelque chose de charnel; toutefois celui qui a reçu l'esprit de Dieu y voit une sagesse toute spirituelle. " La sagesse charnelle est la mort, dit l'Apôtre (2). " Si donc Dieu a promis le Consolateur divin, l'Esprit de vérité; s'il l'a envoyé comme il l'avait promis, c'est qu'il veut qu'après l'avoir reçu on ne soit plus asservi aux plaisirs du temps; il veut que maître du corps et fidèle au Créateur, on marche dans la voie des commandements de Dieu sans que les pieds chancellent et que les yeux se troublent; il veut qu'animé par la foi, on avance et on arrive à ce que l'œil n'a point vu, à ce que l'oreille n'a point entendu, à ce qui n'est point monté dans le coeur de l'homme (3), à ce qu'on croit avant de le voir; foi nécessaire pour n'être pas confondu lorsque l'évènement s'accomplira.

Qu'on s'efforce donc d'y parvenir, soutenu par la confiance, espérant ce qu'on ne possède pas encore, croyant ce qu'on ne voit pas encore, aimant ce qu'encore on n'embrasse pas. Quand l'âme s'exerce ainsi dans la foi, dans l'espérance

1. Gen. XVV – XXVII — 2. Rom. VIII, 6. — 3. I Cor. II, 9.

et dans la charité, elle devient apte à recevoir ce que Dieu lui réserve.

2. Aussi lorsque Pierre obéissait encore à la sagesse charnelle, il se troubla à la voix d'une servante et renia trois fois son Maître. Le Médecin avait prédit au malade ce qui devait lui arriver; ce malade ignorait à quelles chutes l'exposait son mal, et présumait de lui-même; mais le Médecin voyait juste. Pierre avait donc dit qu'il mourrait avec son Maître et pour son Maître. Sa maladie l'en rendait encore incapable. Mais lorsque l'Esprit saint fut descendu du ciel et eut affermi ceux en qui il venait d'être envoyé; rempli tout-à-coup d'une confiance spirituelle, ce fut alors qu'il commença d'être réellement disposé à donner sa vie pour Celui-là même qu'il avait renié. Cette même confiance remplit tous les martyrs, tous les martyrs qui ont la vraie foi, qui ne meurent ni ne souffrent pour une foi trompeuse, pour de vains fantômes, pour des espérances chimériques, pour d'incertaines réalités; mais pour de sûres promesses, car ils savent que Celui qui les a faites peut les accomplir. Aussi méprisent-ils toutes les choses présentes et s'embrasent-ils d'ardeur pour ces biens à venir, qu'ils ne craindront pas de perdre une fois qu'ils les posséderont.

3. Vous donc qui étiez ici hier, souvenez-vous (10) d'Ésaü et de Jacob, les deux,fils d'Isaac; rappelez-vous comment le plus jeune fut préféré à l'aîné (1), et pour être avec Jacob n'aimez point Esaü. Ce serait être Esaü que de vouloir vivre charnellement ou d'espérer les biens charnels pour le siècle futur. Ainsi donc vivre charnellement, aimer dans le temps ou espérer de Dieu ce qu'il accorde même aux méchants, mettre toute sa félicité dans ce qui fait la joie des pécheurs, ou le mépriser maintenant pour se le promettre dans l'avenir, c'est être charnel, avoir une foi charnelle, une charnelle espérance et une charité charnelle. La foi spirituelle, c'est croire que ton Dieu te protège dans le temps afin de t'aider à parvenir à ce que le temps ne connaît pas; c'est espérer que tu vivras de la vie des anges loin des souillures du corps, loin des voluptés et des plaisirs, loin de l'impureté et de l'ivresse et des banquets de chair, loin encore de l'orgueil que donnent les richesses et les dignités de la terre, en un mot, de la seule vie des Anges.

4. Or la vie des Anges c'est la joie qu'ils puisent dans le Créateur et non dans la créature. La joie de la créature, c'est tout ce qui se voit; la joie du Créateur, c'est tout ce qui ne se voit pas des yeux du corps, mais uniquement avec le regard purifié de l'esprit. " Heureux les coeurs purs ! " Pourquoi sont-ils heureux? " Parce qu'ils verront Dieu. (2) " Ne croyez donc pas, mes frères, que la joie des Anges vienne de ce qu'ils voient la terre, le ciel ou ce qui s'y trou. Non, ils ne se réjouissent pas de voir le ciel et la terre, mais de voir Celui qui a fait et le ciel et la terre.

5. Au reste Celui qui a l'ait le ciel et la terre n'est lui-même ni le ciel ni la terre; il n'est rien de ce que l'on peut se figurer de terrestre ou de céleste, rien de ce que tu peux imaginer de corporel ou de spirituel. Dieu n'est pas cela. Ne te le représente pas non plus comme un homme qui serait à la fois grand et beau; car Dieu.n'est circonscrit dans aucune forme humaine; aucun lieu ne le contient, aucun espace ne le renferme. Qu'il ne t'apparaisse pas comme un Dieu d'or : Dieu n'est pas cela : n'est-ce pas. lui qui a fait cet or dont, tu voudrais le former lui-même ? Ce métal est trop vil puisqu'il est dans la terre. Ne conçois Dieu comme rien de ce que tu vois au ciel, rien comme la lune, le soleil, les astres, rien de ce qui brille et resplendit au dessus de nous. Ce serait t'éloigner de la vérité.

1. Gen. XXV, XXVII. — 2. Matt. V, 8.

Mais ne crois pas non. plus que si Dieu ne ressemble point au soleil, c'est que le soleil est limité comme un cercle au lieu d'être un espace illimité de lumière; ne te dis pas : Dieu est au contraire une lumière immense, infinie; n'élargis pas en quelque sorte le soleil jusqu'à faire qu'il soit sans bornes, ici et, là, au dessus et au dessous de nous: n'estime pas que Dieu soit quelque chose de semblable, il n'est rien de cela. Dieu sans doute habite une lumière inaccessible (1) ; mais cette lumière n'est ni un cercle ni perceptible à l'oeil de chair.

6. Peux-tu voir ce que c'est que la vérité, que la sagesse, que la justice; dans quel sens il est dit : " Approchez de lui et soyez éclairés (2) " quelle est cette vraie lumière dont Jean a écrit " Il était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde; " de quelle manière Jean-Baptiste n'était pas lui-même cette lumière véritable, puisque l'Evangéliste Jean dit de lui : " Il n'était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière (3) ? " Jean Baptiste n'est pas le seul dont on puisse parler ainsi: Paul n'était pas la vraie lumière, ni Pierre, ni aucun des autres apôtres ne l'étaient non plus. En effet " la vraie lumière " est celle qui " éclaire tout homme venant en ce monde. "

Or si les apôtres étaient des lumières ce n'était que des lumières allumées. On dit aussi que nos yeux sont des lumières, et chacun jure : Par mes lumières. Mais que sont ces lumières? Elles demeurent dans les ténèbres quand il n'y a ni soleil ni lune ni tout autre flambeau. Puisqu'ils sont des lumières, qu'ils regardent en avant, qu'ils dirigent notre marche! Sont-ils donc des lumières ? Ils sont néanmoins des lumières. Pourquoi ? Parce qu’ils peuvent recevoir la lumière. Qu'on apporte un flambeau, ni ton front ne le voit, ni ton oreille, ni l'odorat, ni la main, ni le pied : il n'y a en toi, pour voir ce flambeau, que les organes appelés lumières. Quand la lumière disparaît, ils tombent dans les ténèbres; quand on l'approche, seuls ils la voient, ils la sentent seuls. Les autres organes sont aussi éclairés, mais pour être visibles et non pour voir. Car la lumière qui se lève ou que l'on apporte se répand sur tous les membres, sur les yeux pour qu'ils voient, sur les autres membres pour qu'ils soient vus. C'est ainsi que tous les saints ont été éclairés pour voir et prêcher ce qu'ils voyaient. De là cette parole : " Vous êtes

1. I Tim. VI, 16. — 2. Ps. XXXIII, 6. — 3. Jean, I, 8, 9.

11

la lumière du monde (1) : " la lumière et non la vraie lumière. Pourquoi? Parce qu'un autre était " la vraie lumière qui illumine tout homme. " Remarquez: Tout homme. S'il parlait de ce.soleil, il ne dirait pas Tout homme, car les hommes ne sont pas les seuls qui le voient. Il est vu aussi des troupeaux, des mouches et des plus faibles animaux. Au lieu que pour voir cette autre lumière qui est Dieu, il n'y a que ceux dont il a été dit : " Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu (1). "

7. Efforcez-vous, mes frères, de penser à la lumière de la vérité, à la lumière de la sagesse; considérez comme elle est partout présente à tous; efforcez-vous de penser à la lumière de la vérité, présente à quiconque s'en occupe. Que veut en effet celui qui s'occupe d'elle ? En voulant vivre dans l'injustice, on pèche, et on abandonne la justice. Mais qu'y perd-elle ? On s'attache à elle : qu'est-ce qu'elle y gagne ? En la quittant on la laisse dans son entier; on la trouve également dans son entier, lorsqu'on y revient. Qu'est-ce donc que la lumière de la justice ? Se lève-t-elle en Orient pour aller en Occident ? Est-il un autre lieu d'où elle vienne, et va-t-elle dans un autre ? Partout n'est-elle pas présente? Quand un homme est en Occident et qu'il veut vivre d'après ses lois, ne peut-il la voir et l'étudier? Si par contre il est en Orient et qu'il veuille aussi la suivre, lui fait-elle défaut? Elle est là comme ailleurs, elle est présente à quiconque vit avec droiture. C'est d'après sa direction que tous apprennent à vivre dans l'équité. Mais comme les justes la voient en vivant avec probité, les pécheurs ne la voient pas en vivant dans le mal. L'un est sage parce qu'il la voit, et il la voit pour y conformer ses actes, car s'il ne les dirige point d'après cette règle, il se heurte contre l'erreur de l'iniquité. Mais là aussi il pouvait la voir; elle n'est donc attachée à aucun lieu, elle est partout. Ainsi en est-il, non-seulement de la justice, mais de la sagesse, de la vérité, de la chasteté.

Efforcez-vous de contempler une telle lumière. Vous ne le pouvez ? L'oeil de votre intelligence est tremblant ? Purifiez-le et il verra. Mais pour se purifier et voir, qu'il croie; la foi lui méritera d'être purifié. Si donc vous ne pouvez voir encore, prenez patience, guérissez-vous et votre oeil pourra fixer.

8. Gardez-vous toutefois de vous représenter dans le siècle à venir ce que vous voyez dans

1. Matt. V, 14.

celui-ci. Vous figurer et aimer quelque chose de semblable, ce serait vouloir quitter le monde avec le monde, emporter le monde avec vous. Là ne sera point ce qui est ici. Il y aura une incomparable lumière d'où rayonne ce je ne sais quoi qui se montre à notre intelligence, excite nos transports. Mais si nous recueillons cette bénédiction de la rosée du ciel, nous recueillons aussi l'abondance de la fertilité de la terre. Ainsi a été béni Jacob (1); imitons-le et ne vivons point charnellement; c'est par la vie charnelle que chacun commence; c'est pourquoi Esaü est appelé l'aîné.

Il y a deux Testaments dans l'Écriture, l'ancien et le nouveau. L'ancien contenait des promesses temporelles, mais avec des significations toutes spirituelles. Que votre charité se rende attentive.

On fait entrevoir aux Juifs une terre promise; mais cette terre promise est l'indice de quelque bien spirituel. Si on leur promet Jérusalem, la cité de paix, il y a dans ce nom un sens mystérieux. La circoncision de la chair qui leur est imposée désigne une sorte de circoncision spirituelle. Ils doivent observer un jour entre sept, ce jour signifie le repos d'un ordre plus élevé qui sera sans fin; car lorsque la Genèse parle des sept jours, elle dit après chacun d'eux : " Il eut un soir (2); " le septième est le seul dont elle ne dise pas : " Il eut un soir; " et ce septième jour, qui est sans soir, nous désigne l'éternel repos, qui sera sans fin. On donne aux Juifs des sacrifices charnels, et tout dans l'immolation des victimes vivantes indique les sacrifices spirituels. Aussi ceux d'entre eux qui ont vu quelque chose de grand dans la lettre même de ces institutions, qui n'ont rien cherché pour l'avenir et n'ont pu comprendre dans un sens spirituel ce qui se faisait charnellement, ceux-là sont du parti de l'aîné des deux fils, ils appartiennent à l'ancien Testament.

9. En effet le vieux Testament est la promesse en figure; le nouveau est aussi la promesse, mais entendue spirituellement. La Jérusalem de la terre appartient au Testament ancien; mais elle est l'image de la Jérusalem du ciel et du Testament nouveau. La circoncision de la chair est de l'ancien, la circoncision du coeur est du nouveau Testament. D'après l'ancien Testament le peuple secoue le joug égyptien; il secoue d'après le nouveau, le joug du démon. Les Egyptiens persécuteurs, et Pharaon à leur tête, pour

1. Gen. XXVII, 28. — 2. Gen. I, 5.

12

suivent les Juifs à leur sortie d'Égypte ; le peuple chrétien est poursuivi par ses propres péchés et par le diable, prince des pécheurs. Les Égyptiens qui poursuivent les Juifs s'arrêtent à la mer ; et les péchés qui poursuivent les chrétiens s'arrêtent au Baptême.

Attention! mes frères, attention ! La mer sauve les Juifs et engloutit les Égyptiens ; les Chrétiens sont sauvés par la rémission des péchés qui disparaissent dans le Baptême: Après le passage de la mer Rouge, les Juifs marchent et circulent dans le désert; les chrétiens après le Baptême ne sont pas non plus dans la terre promise, mais dans l'espoir de la posséder. Ce siècle est un désert, il est vraiment après le Baptême un désert pour le chrétien qui comprend ce qu'il a reçu. Oui, si les sacrements ne sont pas seulement, pour lui, des signes corporels; s'ils produisent dans son coeur leur effet spirituel, il sait que ce monde est pour lui un désert,. il sait qu'il vit à l'étranger et qu'il soupire après la patrie. Mais tant qu'il soupire, il n'a que l'espérance. " Car c'est en espérance que nous avons été sauvés. Or l'espérance qui se voit n'est pas de l'espérance, car ce que quelqu'un voit, comment l'espérerait-il ? Or, si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons parla patience (1). "

Cette patience produit l'espérance dans le désert. Marcherait-on vers la patrie, si fon s'y croyait? Si l'on s'y croyait, ne demeurera-t-on pas en route ? Pour n'y pas rester, qu'on espère la patrie, qu'an désire la patrie, qu'on ne la perde pas de vue. Voici des tentations: n'y en a-t-il pas de semblables après le Baptême? Les Egyptiens qui poursuivirent les Juifs à leur sortie d'Égypte ne furent pas leurs seuls ennemis; c'était d'anciens ennemis; et c'est ainsi que chacun de nous est poursuivi par sa vie passée et les anciens péchés qu'il a commis sous la tyrannie du diable. Il y eut dans le désert d'autres ennemis qui cherchèrent à fermer le chemin; on combattit contre eux et ils furent vaincus. Ah ! que le chrétien ne s'égare pas lorsqu'après le Baptême il a commencé à suivre la douce voie de son coeur soutenu par les divines promesses. Voici des tentations qui lui conseillent tout autre chose, les plaisirs du monde, un autre genre de vie : leur but est de le tirer hors de la voie, de le détourner de son dessein. Que par le désir de la patrie on triomphe de ces

1. Rom. VIII, 24, 25.

suggestions coupables : les ennemis sont vaincus sur la route, et le peuple poursuit sa marche vers la patrie.

10. Apprends de l'Apôtre que ces évènements étaient pour nous des figures. " Je ne veux pas dit-il, vous laisser ignorer, mes frères, que nos pères ont tous été sous la nuée. " S'ils ont été sous la nuée, ils ont été clans l'obscurité. Comment dans l'obscurité ? C'est qu'ils ne comprenaient point au sens spirituel ce qui leur arrivait corporellement. " Qu'ils ont tous passé la mer, que tous ont été baptisés sous Moïse, et qu'ils ont tous mangé la même nourriture spirituelle. " La manne leur fut donnée dans le désert (1), comme à nous l'onction des Écritures, pour nous soutenir dans le désert de cette mortelle vie. On sait de plus quelle manne mystérieuse reçoivent les Chrétiens : c'est à eux qu'il est dit : " Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux 2. —Tous, poursuit l'Apôtre, ont mangé la même nourriture spirituelle. " Qu'est-ce à dire, la même? Elle avait la même signification. " Et tous ont bu le même breuvage spirituel. " Mais remarquez comment il n'explique que ce dernier trait et passe les autres sous silence. " Car ils buvaient, dit-il, de l'eau de la pierre spirituelle qui les suivait; or cette pierre était le Christ. Et toutes ces choses étaient pour nous des figures (3). " Ils les voyaient, mais elles devaient nous instruire; elles tombaient sous leurs sens, mais elles devaient se révéler à notre esprit. Aussi tous ceux qui n'y ont vu que ce qui est sensible appartiennent à l'ancien Testament.

11. Considérez maintenant qu'Isaac était vieux. De qui fit-il le rôle quand il voulut bénir son fils aîné (4) ? Il était vieux; dans la vieillesse je vois l'ancienneté et dans l'ancienneté le Testament ancien. Mais parce que l'ancien Testament n'était point compris de ceux qui furent sous la nuée, il est dit que les, yeux d'Isaac s'étaient obscurcis. Cet obscurcissement des yeux d' Isaac signifie donc l'obscurcissement de l'esprit des juifs, et la vieillesse d'Isaac désigne l’antiquité du Testament ancien.

Quoi de plus, mes frères ? Isaac veut bénir spécialement son fils aîné Esaü. La mère aimait le plus jeune, et le père son aîné, en tant que fils aîné : il était également juste pour l'un et pour l'autre, mais il avait plus d'affection pour

1. Exod, XVI, 13. — 2. Ps. XXXIII, 9. — 3. I Cor. X, 1, 2, 3, 4, 6. — Gen. XXVII, 1.

13

le premier-né. Il veut donc bénir l'aîné, parce que les promesses de l'ancien Testament s'adressaient au premier peuple de Dieu. Il n'a de promesse que pour les Juifs, à eux il semble tout assurer, tout réserver. Il les tire d'Egypte, les délivre de leurs ennemis, leur fait passer la mer, les nourrit de la manne, leur donne le Testament, la loi, les promesses, la terre même de la promesse. Il n'est donc pas étonnant qu'Isaac ait voulu bénir son fils aîné.

Mais sous la figure de cet aîné, c'est sur le plus jeune que descend la bénédiction. La mère représente l'Église. Croyez-le, mes frères, l'Église n'est pas seulement dans les saints qui parurent après l'avènement et la naissance du Sauveur; tous les saints, quel qu'ils soient, appartiennent à l'Église. Abraham n'est-il pas à nous, quoiqu'il ait vécu avant que le Christ naquît d'une Vierge, et que nous ne soyons devenus Chrétiens que si, longtemps après la passion du Christ? Mais l'Apôtre assure que nous devenons les enfants d'Abraham en imitant la foi d'Abraham (1). Quoi donc! C'est en imitant sa foi que nous sommes admis dans l'Église, et lui n'y sera point admis ? Cette Église est représentée par Rebecca, l'épouse d'Isaac; elle était aussi dans les saints Prophètes qui comprenaient l'ancien Testament, car ces promesses charnelles désignaient pour eux je ne sais quoi de spirituel. Aussi les spirituels sont avec le fils puîné ; car celui-ci est spirituel comme l'aîné charnel.

12. Déjà nous disions hier à votre sainteté qu'Esaü est appelé l'aîné parce que nul ne devient spirituel qu'après avoir été charnel. Mais on sera toujours Ésaü si l'on continue à vivre de la prudence de la chair; et si fon devient spirituel, on sera alors le fils plus jeune, plus jeune et plus grand que l'aîné; celui-ci ne devançant que par l'âge et l'autre devançant par la vertu.

Aussi bien Jacob ayant fait cuire des lentilles, Ésaü voulut en manger avant de se présenter à la bénédiction paternelle. " Donne-moi ton droit d'aînesse, lui dit Jacob, et je te donnerai ces lentilles que j'ai préparées (2). " Il vendit ce droit d'aînesse à son jeune frère. L'un y gagna le plaisir d'un moment et l'autre une éternelle dignité. C'est donc manger des lentilles que d'être dans l'Église asservi aux plaisirs du temps.

Jacob fit cuire ces lentilles sans en manger. C'est que les idoles étaient adorées surtout par

1. Rom. XV, 12; Galat. III, 7. — 2. Gen. XXV, 31.

les Égyptiens avides de lentilles. Les lentilles désignent d'ailleurs toutes les erreurs des païens. Et comme Jacob représentait la plus grande et la plus illustre portion de l'Église qui vient de la gentilité, Jacob fit cuire les lentilles, Ésaü les mangea, c'est-à-dire que la gentilité rejeta les idoles qu'elle adorait, tandis que les Juifs s'y asservirent. N'avaient-ils pas le coeur tourné vers l'Égypte lorsqu'ils parcouraient le désert? Même après que leurs ennemis furent morts dans la mer et engloutis sous les flots, ils voulurent se faire une idole. Ils ne voyaient point Moïse (1) et ils ne comprenaient point que Dieu était présent; trop confiants dans la présence d'un homme que leurs yeux ne rencontraient plus, ils commencèrent à croire que Dieu n'était plus là, et pourtant c'était lui seul qui opérait ces étonnantes merveilles par le ministère de Moïse. Si du regard charnel ils cherchèrent un homme, c'est que pourvoir bien clans Moïse. ils n'avaient point le regard du coeur. Aussi parce que tournés vers l'Égypte ils se nourrissaient en quelque sorte de ses lentilles, ils perdirent la prééminence.

Appliquez-vous ceci à vous-mêmes. Il y a un peuple chrétien. Or les premiers dans ce peuple sont ceux qui appartiennent à Jacob. Pour ceux qui vivent d'une manière charnelle, qui croient charnellement, qui espèrent charnellement; qui aiment charnellement, ils sont encore de l'ancien Testament et non du Nouveau; ils partagent le sort d'Ésaü et non la bénédiction de Jacob.

13. Que votre sainteté fasse bien attention. Le vieil Isaac, dont la vue était obscurcie, voulait donc bénir son fils aîné; c'est que le vieux Testament s'adressait aux Juifs. Ils ne le comprenaient pas; c'est ce qu'indiquent les yeux obscurcis. Je le répète donc, mes frères, il s'adresse à l'aîné et la bénédiction descend sur le plus jeune.

En effet, cette mère, qui se montre dans tous les saints, c'est-à-dire l'Église, comprenait la prophétie et elle donna à son fils puîné le conseil suivant : " Moi-même j'ai entendu ton père disant à Ésaü : Va, apporte-moi à manger de ta chasse, afin que mon âme te bénisse avant que je meure. — Maintenant donc, mon fils, écoute-moi. Elle lui donna alors le conseil d'aller chercher deux chevreaux dans le troupeau voisin; elle s'engageait à les apprêter comme elle savait que le père les aimait; celui-ci en devait manger et bénir son plus jeune fils durant l'absence de

1. Exod. XXXII, 1.

14

l'aîné. Jacob craignit : " Mon frère dit-il, est velu; pour moi je ne le suis pas; si donc mon père vient à me toucher et à me palper, ne comprendra-t-il pas que je suis Jacob et n'attirerai-je pas sa malédiction au lieu de sa bénédiction ? — Va mon fils, répondit la mère, écoute-moi. Je me charge de cette malédiction (1). " Jacob alla donc, il apporta deux chevreaux; la mère les apprêta et lui les présenta à son père. Mais comme il Pavait prévu, son père ne le reconnaissant point à la voix, le toucha; et il sentit qu'il était velu. C'est que sa mère avait enveloppé ses bras avec les peaux des chevreaux. Isaac crut qu'il était son fils aîné et il le bénit; il dirigeait sa bénédiction sur l'aîné et elle descendait sur le plus jeune.

Pourquoi celui-ci est-il béni sous l'extérieur de son aîné ? N'est-ce point parce que c'est sous les figures de l'ancien Testament, promis aux Juifs, que la bénédiction spirituelle est parvenue au peuple chrétien ? Attention, mes frères ! On leur parle de la terre promise, on nous en parle aussi; l'Écriture semble n'entretenir que les Juifs de cette terre promise, et c'est nous qui comprenons ce qu'elle signifie, nous qui disons à Dieu : " Vous êtes mon espérance, mon partage dans la terre des vivants (2). " Mais qui nous a enseigné à parler ainsi ? C'est notre mère; c'est l'Église en effet qui nous enseigne par l'organe des saints Prophètes dans quel sens spirituel nous devons entendre les promesses charnelles.

14. Mais pour arriver jusqu'à nous, cette bénédiction exige que purifiés de nos péchés par le sacrement de la régénération, nous supportions avec patience les péchés d'autrui. Notre mère aussi a donné naissance à deux fils; remarquez-le, mes frères. L'un est velu, l'autre ne l'est pas, c'est-à-dire que l'un est pécheur et l'autre doux, pur de tout péché. Ces deux fils sont bénis : car il est deux espèces d'hommes que bénit l'Église. Comme Rebecca, elle porte dans son sein des justes et des pécheurs.

Il est en effet des hommes qui refusent, même après le baptême, de renoncer aux péchés et qui veulent continuer à faire ce qu'ils faisaient auparavant. Trompaient-ils ? Ils veulent tromper encore. Prêtaient-ils de faux serments? Ils veulent encore se parjurer. Ils enlaçaient les innocents dans leurs pièges, ils veulent les y prendre encore; s'ils tramaient des complots homicides, ils en trament encore. S'ils se livraient à l'impureté

1. Gen. XXVII, 6-13. — 2. Ps. CXLI, 6

et au vin, ils s'y livrent tout autant. C'est Ésaü couvert encore des poils de sa naissance. Que. fait Jacob ? Sa mère lui dit : Va chercher la bénédiction de ton père. Je crains, répond-il, je n'approcherai pas de lui. C'est qu'il y a dans l'Église des hommes qui redoutent de se mêler aux pécheurs; ils ont peur qu'en vivant avec eux dans l'unité ils ne se souillent en quelque sorte à ce contact, et que le schisme et l'hérésie ne leur donnent la mort.

15. Mais que dit-on de cet Ésaü velu qui n'a point su mener une vie sage dans la maison paternelle? " C'était un rude chasseur. — Pour Jacob, il vivait sans artifice à la maison (1). " Aussi était-il aimé de sa, mère, qui jouissait de la douceur de sa vie. C'est ce même Jacob qui au moment de sa lutte avec l'ange fut surnommé Israël et non sans un profond mystère, car il reçut ce nom après avoir été béni (2), et précisément parce qu'il était sans artifice. Soyez attentifs, mes frères, et reconnaissez combien il était en vérité exempt d'artifice.

Lorsque le Sauveur vit Nathanaël, il lui dit pour montrer qu'il le connaissait bien : " Voici vraiment un Israélite, il est sans, artifice (3). " Si Nathanaël est un Israélite pour être sans artifice, il n'y avait certes pas d'artifice dans Israël lui-même.

Que signifient donc ces paroles : " Ton frère est venu artificieusement et il a ravi la bénédiction (4)? " L'Écriture nous apprend qu'il vivait à la maison sans artifice; et en disant à Nathanaël : " Voici vraiment un Israélite, il est sans artifice, " le Seigneur atteste aussi que Jacob en était exempt. Que signifient ces mots : " Il est venu artificieusement et il a ravi la bénédiction? "

16. Examinons d'abord ce que l'on entend par artifice et voyons ce que doit faire Jacob. Il supporte les péchés d'autrui, et il les supporte avec patience quoiqu'ils ne soient pas les siens. Voilà ce que signifient les peaux de chevreaux : supporter patiemment les péchés d'autrui, n'être attaché à aucun péché personnel. Ainsi tous ceux qui supportent les péchés d'autrui pour l'unité de l'Église, imitent Jacob. Jacob lui-même est animé de l'esprit du Christ, car le Christ est de la race d'Abraham- à qui il a été dit : " Toutes les nations seront bénies dans ta postérité (5); " et sans avoir fait aucun péché,

1. Gen. XXV, 27. — 2. Ib. XXXII, 28. — 3. Jean, I, 47. — 4. Gen. XXVII, 35. — 5. Gen. XXII, 18.

15

Notre-Seigneur Jésus-Christ porte les péchés d'autrui. Et après avoir obtenu la rémission de ses propres péchés on refuse de supporter les péchés étrangers ?

Ainsi Jacob passe au Christ après s'être chargé des péchés d'autrui, ou s'être couvert des peaux de chevreaux. Mais qu'est-ce que l'artifice ?

17. Ésaü vient plus tard, apportant à son père ce que son père a demandé. Il trouve que son frère est béni à sa place et il ne reçoit pas une autre bénédiction. Ces deux fils en effet représentent deux peuples; et l'unité de bénédiction désigne l'unité de l'Église. Or ces deux peuples sont aussi figurés dans Jacob; mais il le sont d'une autre manière. Voici comment.

Jésus-Christ Notre-Seigneur était venu pour les Juifs et les Gentils; il fut repoussé par les Juifs que figurait Ésaü. Néanmoins il choisit parmi eux des hommes qui avaient l'esprit de Jacob, qui commençaient à désirer, à comprendre dans un sens spirituel les divines promesses. Ils ne prenaient plus dans un sens charnel cette terre après laquelle ils soupiraient; ils voyaient en elle la sainte cité des âmes, où personne ne naît corporellement parce que personne n'y meurt ni pour le corps ni pour l'âme.

Ils appartinrent à Jacob sitôt qu'ils commencèrent à s'enflammer de ces désirs, ils crurent au Christ et dans la Judée même se forma le troupeau du Seigneur. Mais que disait le Seigneur de ce troupeau naissant? " J'ai d'autres brebis qui ne sont point de cette bergerie; je vais les amener et il n'y aura qu'un bercail et qu'un pasteur (1). " Quelles sont ces autres brebis de Notre-Seigneur Jésus-Christ? N'est-ce pas les Gentils ? Ces brebis de la gentilité se sont réunies aux brebis de la Judée. De la Judée en effet étaient les Apôtres; de la Judée les cinq cents frères qui virent le Sauveur après sa résurrection (2) ; de la Judée ce même Nathanaël à qui le Seigneur rendit ce témoignage, qu'il était sans artifice. De là aussi les cent-vingt qui étaient dans le cénacle lorsque le Saint-Esprit vint les pénétrer, comme le Sauveur l'avait promis à ses disciples. De là ces milliers d'hommes dont il est parlé aux actes des Apôtres (3); sortis des rangs de ceux-là même qui avaient crucifié le Christ, ils furent baptisés au nom du Christ.

18. De la Judée venaient donc des brebis, et des brebis en grand nombre; mais elles n'étaient

1. I Jean, X, 16. — 2. II Cor. XV, 6. — 3. Act. I, II, IV.

point les seules : le Christ en avait d'autres parmi les Gentils. Ces deux peuples, venus de régions diverses, sont désignés aussi par les deux murs. L'Eglise des Juifs sort de la circoncision, celle des Gentils n'en vient pas; les uns et les autres, accourus de points opposés, se réunissent dans une même demeure, dont le Seigneur est appelé la pierre angulaire. Ne dit-il pas lui-même : " La pierre rejetée par les ouvriers est devenue la pierre angulaire (1) ? " et l'Apôtre : " Le Christ Jésus étant lui-même pierre principale de l'angle (2) ? " Mais un angle suppose la jonction de deux murs; et deux murs ne peuvent former un angle s'ils ne sont en sens divers; ils ne feraient point un angle s'ils avaient la même direction. Les deux peuples sont donc les deux chevreaux, les deux bergeries, les deux murs; ils sont aussi les deux aveugles qui étaient assis sur la route (3) , les deux barques que l'on chargea de poissons (4) ; et l'Écriture nous parle souvent de ces deux peuples. Mais en Jacob ils se réunissent pour n'en former qu'un seul.

19. Pourquoi des chevreaux, dira quelqu'un? Vous savez que les chevreaux sont les pécheurs; puisque les boucs seront à la gauche et les agneaux à la droite (5). Cependant il n'y aura à la gauche que les boucs qui seront restés tels. Si d'abord ils n'eussent été boucs, le Seigneur ne dirait point : " Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. " A l'époque où il vivait avec les pécheurs et mangeait à la table des publicains, les Juifs se croyaient des agneaux ou des justes, mais l'orgueil en faisait plutôt des boues : ils reprochèrent donc au Sauveur cette condescendance, ils dirent même à ses disciples : " Pourquoi votre Maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs? "Voyez comment le Seigneur se défendit : " Ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de médecin, mais ceux qui sont malades; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (6). " Il appelle donc les boucs, mais non pour qu'ils restent boucs.

Jacob tua ses chevreaux pour en préparer un festin à son père. Voici ce que cela signifie au sens spirituel, et on devait considérer ce sens dans cette bénédiction qui semblait donnée au fils aîné: Ces chevreaux ont été tués et mangés pour faire partie d'un même corps : ainsi les péchés sont

1. Ps. CXVII, 22. — 2. Ephés. II, 20. — 3. Matt. XX, 30. — 4. Luc. V, 7. — 5. Matt, XXV, 33. — 6. Matt. IX, 11-13.

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détruits dans les pécheurs qui deviennent après cette sorte de mort, membres du corps unique de l'Église, de l'Église représentée par Pierre lorsqu'il lui fut dit : " Tue et mange (1). "

Ainsi donc l'un des deux fils est tout agreste, l'autre vit paisible à la maison; celui-là est lainé, celui-ci le plus jeune ; à l'aîné semblaient ;appartenir les bénédictions, elles descendent sur le plus jeune. Elles semblaient réservées à l'aîné, car aux Juifs étaient faites des promesses temporelles; elles descendent sur le plus jeune, parce qu'elles devaient être entendues dans un sens spirituel et recueillies par les Chrétiens.

20. Or Jacob ne recevrait pas la bénédiction s'il ne portait les péchés qu'il ne commettait plus. Votre sainteté comprendra comment on doit supporter les péchés. Il en est qui croient les supporter et qui n'en parlent pas aux coupables : c'est une dissimulation détestable. Supporte le pécheur, non en aimant le péché qui. est en lui, mais en le poursuivant à cause de lui. Aime le pécheur, non pas en tant qu'il est pécheur, mais en tant qu'il est homme. Quand tu aunes un malade, ne travailles-tu pas à chasser sa fièvre? Épargner la fièvre, ce ne serait pas aimer le malade. Dis donc la vérité à ton frère, sans la dissimuler. Eh! faisons-nous autre chose que de vous dire la vérité? Point de mensonge; parle franchement; mais supporte en attendant qu'on soit corrigé. Peut-être y a-t-il eu intervalle entre le moment où l'on a tué les chevreaux et celui où on, s'est couvert de leurs dépouilles : mais ce que ces actes signifient peut s'accomplir en même temps; car tout en reprenant les pécheurs, ce qui est comme égorger les chevreaux, le juste peut supporter avec compassion leurs péchés, ce qui est comme en porter les dépouilles.

Jacob a donc dans la mesure de ses forces, immolé le pécheur, égorgé ses chevreaux. Mais il supportait les péchés d'autrui, il les supportait avec patience et il a mérité d'être béni. C'est que la charité supporte tout. Cette charité était dans sa mère, cette mère figurait la charité même. En figurant tous les saints elle figurait la charité, car il n'est aucun saint qui n'ait la charité. De quoi me servira-t-il " de parler les langues des hommes et des anges si je n'ai pas la charité ? Je suis un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Et quand j'aurais toute la foi, au point de transporter des montagnes,

1. Act. X, 13.

si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand je connaîtrais tous les mystères et toutes les prophéties; quand je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, cela ne me sert de rien (1). " Qu'est-ce donc que cette charité qui sert beaucoup lorsqu'elle est seule et sans laquelle rien ne profite ? Ainsi c'est la charité qui conseille Jacob; il obéit parce qu'il est fils de la charité.

21. Quel avis lui donne-t-elle ? Qu'il se couvre des peaux de chevreaux et s'approche de son père. Le père cherche l'aîné et bénit le plus jeune. Ainsi le vieux Testament a en vue les Juifs au sens littéral; au sens spirituel il bénit les chrétiens. Voici un grand mystère, un grand sacrement ; votre sainteté s'appliquera à le comprendre. " Ton frère est venu artificieusement, " dit Isaac en parlant d'un homme sans artifice. L'esprit prophétique révélait sans doute à Isaac ce qui s'accomplissait et lui-même parlait figurément. Il fait tout avec un profond mystère. S'il ignorait ce qu'il fait, ne s'irriterait-il point contre un fils qui le trompe? L'aîné arrive; " Voici, dit-il, mange, mon- père; j'ai fait ce que tu m'as ordonné. — Qui es-tu, reprend Isaac ? — Je suis, répondit Ésaü, ton fils aîné. — Mais quel est celui qui m'a déjà apporté à manger, que j'ai béni et qui sera béni (2) ? " Il paraissait irrité; Ésaü attendait de lui quelque malédiction contre son frère; mais pendant qu'il attend, cette malédiction, Isaac ratifie la bénédiction donnée. Quelle espèce de colère! quelle indignation! Isaac connaissait donc le mystère; l'obscurcissement de sa vue signifiait l'aveuglement des Juifs, mais son regard intérieur plongeait dans la profondeur des mystères.

22. " Ton frère, dit-il, est venu artificieusement et a ravi la bénédiction. " Nous disions Voyez ce que veut dire artificieusement. L'artifice ici n'est point artifice ? Comment l'artifice n'est-il point artifice ? Comment une pierre n'est-elle pas une pierre? Comment appelle-t-on nier ce qui n'est point mer? pour signifier autre chose. C'est aussi pour signifier autre chose; qu'on dit pierre ce qui n'est pas pierre, ainsi qu'on appelle montagne ce qui n'est point une montagne.

Le Seigneur Jésus-Christ est appelé Lion de la tribu de Juda, et il n'est pas lion; on le nomme agneau, et il n'est pas agneau; brebis

1. I Cor. XIII, 1-7. — 2. Gen. XXVII, 31-33.

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et il ne l'est pas; on le désigne même sous le nom de veau réservé au sacrifice et il est tout autre chose.

Or c'est ainsi qu'on dit artifice ce qui n'est point artifice. Pourquoi dit-on artifice ce quine l'est point ? Cherchons. Et d'abord examinons pourquoi toutes ces autres dénominations.

Pourquoi désigne-t-on le Sauveur sous le nom de lion ? à cause de sa force. Sous le nom de pierre? à cause de sa fermeté. D'agneau? à cause de son innocence. De veau même ? parce qu'il est victime. De montagne ? à cause de sa grandeur. De manne? à cause de sa douceur. Pourquoi aussi a-t-on dit artifice? Examinons la nature même de l'artifice et nous comprendrons pourquoi on en a donné le nom à ce qui ne l'est pas.

Nous savons ce que c'est qu'une pierre. Toutefois nous disons également d'un homme sot et, dur qu'il est une pierre, et d'un homme robuste et inébranlable, qu'il est aussi une pierre : pour louer, nous considérons dans la pierre sa fermeté, et pour blâmer sa dureté. Nous connaissons cette fermeté de la pierre, c'est pourquoi nous disons : " La pierre était le Christ (1)." Le lion est pour nous un symbole de force; cependant le démon lui-même est appelé un lion. Mais que voyons nous dans l'artifice qui nous permette de le prendre comme figure, de la même manière que nous prenons dans ce sens et lion, et agneau, et pierre, et le reste ?

23. Qu'est-ce que l'artifice ? L'artifice consiste à faire une chose en en simulant une autre. Il y a donc artifice quand l'intention est différente de l'action. Considéré dans le sens propre l'artifice est ainsi répréhensible, comme on le serait si prenant le mot pierre dans le sens propre on disait que le Christ est une pierre; car ce serait un blasphème. Qui oserait également blasphémer jusqu'à appliquer au Christ, dans le sens propre, la dénomination de veau ? Ce terme désigne proprement un animal; au figuré c'est une victime. Ainsi au propre la pierre est une terre durcie, tandis qu'au figuré c'est la fermeté.

A la lettre l'artifice est une fraude ; au',sens métaphorique, c'est une figure proprement dite. En effet toute figure et toute allégorie semblent dire à l'esprit autre chose que ce qu'elles, disent aux oreilles; c'est pourquoi l'action figurée pst ici appelée du nom d'artifice. Que signifie donc : " Il est venir artificieusement, et il a ravi ta

1. I Cor. X, 4.

bénédiction ? " Que ce qui ce faisait était une figure, voilà pourquoi : " Il est venu artificieusement. " Ah! si Jacob avait trompé, Isaac ne ratifierait point la bénédiction donnée, il devrait la changer en une juste malédiction.

L'artifice n'était,donc pas un artifice réel. D'ailleurs Jacob n'avait point menti en disant " Je suis Ésaü, ton fils premier-né. " Celui-ci avait dès lors fait un pacte avec son frère et lui avait vendu ses droits d'aînesse. Jacob se présenta donc à son père comme possédant ce qu'il avait acheté à Ésaü ; il avait acquis ce que celui-ci avait perdu. La dignité du droit d'aînesse n'était point bannie de la maison d'Isaac ; elle y était. Mais elle n'était point dans celui qui l'avait vendue. Où donc était-elle, si elle n'était dans le plus jeune des fils ? Instruit mystérieusement de ce fait, Isaac confirma sa bénédiction et dit à Ésaü : " Que puis-je faire pour toi? " Et celui-ci : " Bénis-moi aussi, mon père; n'aurais-tu qu'une seule bénédiction (1) ? " Mais Isaac savait n'en avoir qu'une seule.

24. Pourquoi une seule? L'Esprit-Saint m'aidera à le dire et vous à le comprendre. Examinons ces bénédictions, celle que reçut Jacob et celle que reçut Ésaü. " Es-tu mon fils Ésaü? " dit Isaac, à Jacob. " Oui, " répondit celui-ci. " Apporte-moi, ajouta Isaac, et je mangerai de ta chasse, mon fils, afin que mon âme te bénisse avant ma mort. Mais donne-moi un baiser. " Il ne baisa point Ésaü : ainsi la bénédiction de Jacob commence par la paix. Pourquoi .avoir confirmé cette paix par un baiser? Parce que lui aussi,supportait pour la paix les péchés d'autrui. " Jacob s'approcha et l'embrassa, et Isaac sentit l'odeur qu'exhalaient ses vêtements. " Car il était couvert de la robe de son frère; c'est-à-dire qu'il portait la prérogative d'aîné perdue par Ésaü. Ce dont celui-ci avait eu tort de se défaire exhalait dans celui-là une sorte de parfum. " Il sentit l'odeur de ses vêtements et le bénit en disant : voilà que l'odeur qui s'échappe des vêtements de mon fils est comme l'odeur d'un champ rempli, qu'a béni le Seigneur. " Il sent l'odeur du vêtement et il l'appelle l'odeur d'un champ. Vois le Christ au fond de ce mystère et comprends que ce vêtement désigne l'Église du Christ.

25. Votre sainteté le comprendra. Une même chose peut être désignée de différentes manières. Ainsi l'Église signifiée par les deux chevreaux

1. Gen. XXVII, 37, 38.

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est encore figurée par ce vêtement. Mais pour être désigné de plusieurs manières il faut qu'un même objet ne soit, en réalité, rien de ce qui le rappelle et que figurément il soit tout cela. Un agneau ne peut être un lion , un lion ne saurait être un agneau. Cependant Notre-Seigneur Jésus-Christ peut être à la fois et lion et agneau : lion et agneau non pas en réalité mais en figure. Ainsi des chevreaux ne sauraient être un vêtement, ni un vêtement des chevreaux. L'Église toutefois n'étant réellement ni chevreaux ni vêtement, peut être au sens figuré et vêtement et chevreaux, et tout ce qui se peut dire.

26. " Il sentit l'odeur de ses vêtements et il dit : voilà que l'odeur qui s'échappe des vêtements de mon fils est comme l'odeur d'un champ rempli, qu'a béni le Seigneur." Ce champ est aussi l'Église. Prouvons qu'il est l’Église.

Écoute l'Apôtre, il dit aux fidèles : " Vous êtes le champ que Dieu cultive, l'édifice que Dieu bâtit (1). " Non-seulement l'Église est un champ; c'est Dieu même qui cultive. Prête l'oreille au Seigneur; il dit encore : " Je suis 1a vigne, vous êtes les serments et mon Père cultive (2)." Aussi l'ouvrier qui travaille dans ce champ, avec l'espoir d'une éternelle récompense, l’Apôtre lui-même ne s'attribue que ce qui convient à un ouvrier. " J'ai planté, dit-il, Apollo a arrosé, mais Dieu a fait croître. C'est pourquoi, ni Celui qui plante n'est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu qui fait croître (3). " Voyez comme il a gardé l'humilité! C'est qu'il voulait appartenir à Jacob, être dans ce champ, c'est-à-dire dans l'Église, ne pas perdre ce vêtement dont le parfum est comme le parfum d'un champ rempli, ni partager l'orgueil d'Esaü, comprenant comme lui dans un sens charnel, et tout gonflé de superbe.

Ce champ exhale donc. la même odeur que les vêtements de Jacob ; mais ce champ n'est rien par lui-même : aussi Isaac ajoute : " Qu'a béni le Seigneur. Et le Seigneur te donnera de la rosée du ciel et de la graisse de la terre, le blé et le vin en abondance. Et les nations te serviront et tu seras le seigneur de ton frère et les fils de ton père se prosterneront devant toi. Qui te maudira sera maudit, et qui te bénira sera béni (4). " Telle est la bénédiction de Jacob. Si Esaü n'était aussi béni, il n'y aurait

1. I Cor. III, 9. — 2. Jean, XV, 1, 6. — 3. I Cor. III, 6, 7.— 4. Gen. XIII, 19-29.

point de difficulté. Il reçoit donc une bénédiction. Ce n'est pas la même; et toutefois elle ne diffère pas complètement de celle de Jacob.

27. Écoutons en quoi consiste cette bénédiction d'Ésaü et saisissons quelle différence existe entre les enfants spirituels de l'Église et ses enfants charnels, entre ceux qui vivent spirituellement et ceux qui toujours sont livrés aux joies de la chair.

Isaac dit en répondant à Ésaü : " Qui donc a chassé pour moi et m'a apporté de sa chasse? Qu'il soit béni. Or quand Esaü entendit ces paroles de son père, il poussa un grand cri et il dit : Bénis-moi aussi, mon père. Isaac répondit : Ton frère est venu artificieusement et il a enlevé ta bénédiction. "

28. C'est avec raison, reprit Esaü, " qu'il a été appelé Jacob. " Jacob en effet signifie l'action de supplanter, et cette action n'est pas ici vide de sens; comme l'artifice elle est une figure. Jacob en effet, quand il reçut ce nom, n'avait pas assez de méchanceté pour vouloir supplanter son frère, puisqu'il fut ainsi appelé lorsqu'en naissant il tenait à la main le pied d'Esaü (1). Mais supplanter les hommes charnels, c'est vivre en spirituel.

Car lorsque les charnels portent envie dans l'Église aux hommes spirituels, ils sont supplantés et deviennent pires qu'ils n'étaient. Écoute comment l'Apôtre s'exprime à ce sujet. Il venait de rappeler l'odeur dont avait ainsi parlé Isaac : " L'odeur qui s'exhale de mon fils est comme l'odeur d'un champ rempli qu'a béni le Seigneur. " L'Apôtre dit donc : " Nous sommes partout la bonne odeur du Christ. " Puis il ajoute : " Aux uns c'est une odeur de vie pour la vie, et aux autres une odeur de mort pour la mort : et qui en est capable (2)? " c'est-à-dire qui est capable de comprendre comment, sans qu'il y ait de notre faute, nous sommes une odeur de mort pour la mort de quelques hommes?

Ces fidèles chrétiens marchent dans leurs voies spirituelles, ils ne savent que vivre saintement. Mais ceux qui jalousent ces hommes sans tache commettent des péchés graves et provoquent les châtiments divins. Ainsi cette odeur, qui est à d'autres une odeur pour la vie, leur devient une odeur pour la mort. Le Seigneur lui-même n'est-il pas devenu avant les Apôtres une odeur de vie pour les croyants et une odeur de mort pour ses persécuteurs? Beaucoup en effet ayant

1. Gen. XXV, 26. — 2. II Cor. II, 15, 16.

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cru en lui, les Juifs lui portèrent envie et commirent un crime épouvantable en mettant à mort l'Innocent, le Saint des saints. S'ils ne s'étaient pas rendus coupables de ce forfait, la bonne odeur du Christ ne serait pas pour eux une odeur mortelle. —Esaü fut donc supplanté dans la bénédiction donnée par son père.

29. Celui-ci répondit : " Je l'ai établi ton Seigneur. " Esaü ne put comprendre différemment ces paroles : " Et tous ses frères le serviront. — Mais que ferai-je pour toi, mon fils? " Ésaü répondit : Ah ! bénis-moi aussi. Isaac était comme étouffé, " c'est-à-dire violenté. Quel spectacle! quel grand mystère ! Puissions-nous le saisir ! Isaac est violenté, et toutefois il bénit; sa bénédiction s'accomplira, mais elle est forcée. Qu'est-ce à dire ? Ecoutons. Examinons cette bénédiction et apprenons ce que c'est qu'une bénédiction forcée.

30. Isaac répondit; remarquez : c'est le père d'Esaü et il ne l'embrasse point; il lui dit : " Tu habiteras dans la graisse de la terre et sous la rosée du ciel. " Il avait dit aussi à Jacob :

" Le Seigneur te donnera de la graisse de la terre et de la rosée du ciel. " Ceci est donc commun aux deux frères. Qu'est-il spécialement accordé à Jacob ? " Tous tes frères te serviront; qui te bénira sera béni, et qui te maudira sera maudit. " Ésaü aussi reçoit je ne sais quoi de particulier. Il lui est dit et non à Jacob : " Tu vivras avec l'épée et tu serviras ton frère. " Mais pour ne lui pas ôter le libre arbitre, hier encore nous vous en parlions, il ajoute : " Viendra le temps où tu secoueras et rejetteras son joug de ton cou (1). " Tu es libre de te convertir, si tu veux; alors vous ne serez plus deux mais un seul en Jacob. Tous ceux en effet qui quittent Ésaü se donnent à Jacob. La ressemblance fait l'unité, la dissemblance produit la diversité. En résumé, tous deux auront de " la rosée du ciel et de la graisse de la terre. " A Jacob seul il est dit : " Les nations et tes frères et les fils de ton père te serviront, " comme au seul Ésaü : " Tu vivras avec l'épée ". Il y a donc entre eux des choses communes, il en est de particulières.

31. Les méchants dans l'Église, tiennent à Esaü; car eux aussi sont fils de Rébecca, fils de leur mère la sainte Église, nés de son sein. Ils restent velus, avec leurs péchés charnels, ils n`en sont pas moins nés de son sein. Ils ont

1. Gen. XXVII, 39, 40.

quelque chose de la rosée du ciel, et de la graisse de la terre : de la rosée du ciel, toutes les Écritures, toutes les divines paroles; de la graisse de la terre, tous les sacrements visibles, car un sacrement visible tient de la terre. Tels sont les biens communs que bons et méchants possèdent dans l'Église. Car les méchants possèdent aussi les sacrements et y participent; ils. participent même, comme le savent les fidèles, à ce qui vient du blé et du vin! Ils ont quelque chose de la rosée du ciel; car du haut du ciel la parole de Dieu descend sur tous. Cette parole descend et elle arrose : vois ce qu'elle arrose et quel est celui qui la répand. Elle arrose les uns et les autres, les bons et les méchants. Mais ceux-ci dirigent cette pluie salutaire sur la racine des épines; ceux-là lui font nourrir de bons fruits. Le Seigneur fait tomber sa pluie sur les moissons et sur les épines en même temps; il arrose les moissons pour les placer au grenier et les épines pour les jeter au feu. Toutefois la pluie est la même. C'est ainsi que la parole de Dieu arrose toutes les âmes.

Que chacun reconnaisse quelle est sa racine, à quoi il fait servir cette pluie salutaire. S'il l'appelle à produire des épines, est-ce une raison d'accuser cette pluie de Dieu? Avant d'aller à la racine, elle est douce : douce est la parole de Dieu avant d'entrer dans le coeur mauvais, avant que ce mauvais coeur ne fasse servir cette pluie mystérieuse au mensonge, à l'hypocrisie, aux convoitises coupables, à la perversité et à la dépravation qui sont en lui. Il commence sans doute à produire des épines avec cette bonne pluie; c'est qu'il reçoit de la rosée du ciel. Et comme tous les méchants ne sont pas exclus des divins sacrements, il tient aussi, de la graisse de la terre, ce que savent ceux qui ont voulu participer déjà aux mystères des fidèles.

32. Voilà l'héritage commun aux deux frères. Mais toutes les nations, n'appartiennent qu'aux spirituels, parce que eux-mêmes appartiennent à l'Église qui remplit l'univers. Faites attention, mes frères, et discernez autant que vous en êtes capables, autant que le Seigneur vous en fait la grâce. Tout spirituel remarque que dans le monde entier l'Église est une, vraie, catholique et qu'au lieu d'être arrogante elle souffre patiemment les péchés des hommes, qu'elle ne peut rejeter de l'aire divine avant l'avènement du suprême et infaillible Vanneur: car il viendra nettoyer son aire, amasser le blé dans le grenier (20) et jeter la paille au feu; c'est lui qui doit séparer la paille du bon grain, préparer un grenier pour le froment et le feu pour la paille (1). L'Église sait donc que les pécheurs doivent être jetés à part à la fin des siècles, c'est pourquoi elles les supporte.

Les pécheurs et les hommes charnels sont mêlés parmi tous les peuples aux chrétiens spirituels et sont leurs serviteurs, sans que les spirituels soient les leurs; car ces spirituels profitent de leurs fautes. Attention, mes frères; je m'expliquerai s'il m'est possible; que je ne craigne rien et je ne garderai point le silence, je suis pressé de dire ma pensée. Quelques-uns me désapprouveront peut-être; mais qu'ils me pardonnent, car je crains; qu'ils pardonnent à ma peur. Le Christ n'a redouté personne, et c'est la crainte du Christ qui nous empêche d'épargner les coupables; si nous refusions de les contrister, il pourrait bien ne nous épargner pas nous-mêmes. Écoutez avec bienveillance ce que je veux dire et appliquez votre attention tout entière.

Jacob et Ésaü ont reçu l'un et l'autre de la rosée du ciel et de la graisse de la terre; ils ont l'un et l'autre ce que, nous avons dit, ce que nous connaissons, ce que vous connaissez. Mais à Jacob seul il a été promis que les nations le serviraient : dans l'Église universelle en effet les chrétiens charnels ne servent que les spirituels. Comment? C'est qu'ils les aident à faire des progrès; et pour ce motif ils en sont appelés les serviteurs. Sans doute ils font ce qui déplaît aux spirituels; mais ceux-ci profitent de leurs désordres et méritent la couronne de la patience.

33. Que votre sainteté remarque ce que nous disons. Ésaü n'a point reçu les nations en héritage, parce que tous les chrétiens charnels qui sont dans l'Église sont séparés ou près de se séparer. Voilà comment s'est formé le parti de Donat, il vient des chrétiens charnels qui ont de charnelles affections. Ils étaient donc charnels, et soit en cherchant leur propre gloire, soit en manquant de patience , ils ont fait une brèche et sont sortis. Ils tenaient à leur honneur, ils en faisaient grand cas; ils se sont gonflés d'orgueil, ils ont manqué de patience, c'est-à-dire de charité, car il est écrit : " La charité est patiente, elle souffre tout, elle n'est point envieuse, elle ne s'enfle point, elle n'agit point insolemment (2). " Aussi quelques

1. Matt. III, 13. — 2. I Cor. XIII, 7, 4.

bonnes qualités qu'ils eussent d'ailleurs, comme ils manquaient de cette charité sans laquelle rien n'est utile, ils se sont séparés, et c'est à ces hommes charnels que doivent leur origine toutes les hérésies, toutes les divisions, tous les schismes qui se sont produits. Ou bien en effet ces malheureux avaient des idées charnelles, ils se sont faits des images de ces vains fantômes et sont tombés dans l'égarement; repris par la foi catholique ils n'ont point soutenu la réprimande et sont sortis, entraînés par leur propre poids. Ou bien encore ils sont sortis pour avoir eu des querelles et des inimitiés avec leurs frères.

Lesquels se sont ainsi divisés, sinon ceux à qui appartient ce glaive dont il est dit : " Tu vivras avec l'épée? " Le glaive sans doute peut se prendre dans le bon sens. Nous l'avons dit plus haut : la pierre peut désigner le Christ à cause de sa fermeté et le sot à cause de sa dureté; le lion désigne aussi le Christ sous un rapport et le diable sous un autre : c'est ainsi que le glaive se prend tantôt en bonne et tantôt en mauvaise part. Or, ce n'est point sans motif qu'il a été octroyé à Ésaü et non à Jacob : il y a ici un mystère, comme il y a un mystère et même un grand mystère dans la servitude, c'est-à-dire dans cette parole : " Tu serviras ton frère. "

34. Ainsi donc, mes frères, les hommes qui se divisent ont en main le glaive de la division; ils vivent et meurent avec ce glaive. Mais " qui frappe avec l'épée, périra par l'épée " dit le Seigneur (1), et cette sentence est vraie. Aussi voyez, mes frères, en combien de lambeaux se sont-ils déchirés après avoir rompu avec l'unité. Vous connaissez combien il y a de partis dans le parti même de Donat, et votre sainteté n'ignore pas non plus, je présume, que là aussi périt par l'épée quiconque frappe avec l'épée. A lui donc s'applique : " Tu vivras avec ton épée. "

Ainsi en est-il de ceux qui sans avoir quitté l'Église vivent comme s'ils étaient dehors. C'est en être comme séparé que d'y tenir à son propre honneur. Car ceux qui aiment dans l'Église tes commodités du siècle en sont la, paille; s'ils ne volent pas fin de l'aire, c'est que le vent ne souffle point; pour tout dire en un mot : la tentation fait défaut, c'est pourquoi ils restent. Voyez d'ailleurs avec quelle facilité ils rompent !

1. Matt. XXVI, 52.

21

avec l'Église quand elle prend contre eux quelque mesure! comme il vont aisément recueillir au dehors et refusent de quitter leurs dignités comme ils sont prêts à mourir pour les conserver! comme ils cherchent à maintenir les peuples sous leur autorité sans leur permettre de se joindre à l'unité chrétienne! comme ils veulent s'attacher des brebis qu'ils n'ont point achetées ale leur sang et qu'ils estiment peu parce qu'elles ne leur coûtent rien? Est-il besoin d'en dire davantage? Regardez dans toute l'Église; tels sont les malheureux qui restent encore dans son sein, tels sont aussi ceux qui à une occasion donnée ont été emportés par le vent: et cherchent à attirer des grains à leur suite. Mais le bon grain, le grain bien rempli supporte la paille et demeure sur l'aire jusqu'à la fin, jusqu'à l'arrivée du suprême Vanneur : comme Jacob, couvert des peaux de chevreaux supporta les péchés d'autrui et mérita de recueillir la bénédiction paternelle.

35. Pourquoi Isaac était-il comme étouffé quand il bénit Esaü ? Il était sous l'impression de la violence quand il lui dit : " Voici, tu habiteras sur la graisse de là terre et sous la rosée du ciel; " mais ne te crois pas bon : " car tu vivras avec ton épée et tu serviras ton frère. " Néanmoins, pour ne pas te désespérer, " viendra le moment où tu secoueras et rejetteras le joug de ton cou. " Il recevra de la graisse de la terre et de la rosée du ciel; mais Isaac est forcé, il ne lui donne point, il lui jette cette espèce de bénédiction.

N'est-ce point ce qui se pratique aujourd'hui dans l'Église envers ces mauvais chrétiens qui veulent la troubler, lorsqu'on les tolère dans la nécessité de conserver la paix, lorsqu'on les admet aux mêmes sacrements ? On sait quelquefois qu'ils sont mauvais;. mais il serait peut-être impossible de les convaincre pour obtenir leur amendement ou leur dégradation; on n'a point assez de preuves pour les exclure et les excommunier. Si l'on y travaille, on s'expose à semer des divisions dans l'Église, et le Chef du peuple chrétien est comme forcé de dire : "Soit, jouis de la graisse de la terre et de la rosée du ciel; " reçois les sacrements; tu y manges, tu y bois ta condamnation ; " car celui qui mange et boit indignement mange et boit son jugement (1). " Sache que tu n'es admis qu'à cause de la nécessité de conserver la paix; tu n'as dans le coeur que troubles et dissensions.

1. I Cor. XI, 29.

Vis donc avec ton épée, car tu ne trouveras point la vie dans ce que tu reçois de la graisse de la terre et de la rosée du ciel; ton plaisir n'est point là, tu ne goûtes pas combien le Seigneur est doux. Ah! si tes délices étaient là, si tu goûtais combien le Seigneur est doux, tu imiterais son humilité et non l'orgueil du diable. Ainsi tout en recueillant de la rosée du ciel et de la graisse de la terre le touchant mystère de l'humilité du Sauveur, il ne quitte point son orgueil de démon; mais je ne puis rien contre le démon qui prend toujours plaisir aux dissensions et aux séditions. Quoiqu'on t'accorde cette communion formée de la rosée du ciel et de la graisse de la terre, tu vis néanmoins de ton épée, les séditions et les dissensions font ta joie ou ton épouvante. Change donc et rejette de ton cou ce joug ignominieux.

36. Voilà, mes frères, ce que j'avais à. vous dire. Vu la grandeur des mystères, c'est peu; vu le temps, nos forces et les vôtres, c'est beaucoup. Quoique le sujet n'ait pas été traité plus à fond, on y entrevoit de profondes vérités que l'on peut développer ensuite. Ayez égard au temps qui nous presse, à nos forces et à vos propres dispositions. Voulez-vous recevoir davantage ? Croissez Voulez-vous croître? Vivez saintement. Ne vouloir pas vivre saintement c'est ne vouloir pas croître.

Daigne le Seigneur notre Dieu, au souvenir de la naissance au ciel de son martyr Vincent, vous faire goûter ces aliments spirituels. Vincent est un nom de victoire. Pour vaincre, il faut aimer. La persécution ne manque pas; le diable persécute toujours et l'occasion de mériter la couronne ne fait pas défaut : seulement que le soldat du Christ sache combattre et qu'il connaisse l'ennemi qu'il doit vaincre. Si l'ennemi visible ne frappe pas sur toi, est-ce que l'invisible tyran ne cherche pas à te prendre aux attraits de la chair ? Combien il fait de mal ! combien il en fait en excitant la convoitise ! combien il eu fait en inspirant la terreur ! Par quelles séductions il te persuade de courir aux devins et aux astrologues, lorsque tu as mal à la tête ! Ne pas recourir à Dieu et chercher ces remèdes diaboliques, c'est être vaincu par le démon. Mais voici pour le vaincre.

On te suggère d'appliquer au corps malade l'un de ces remèdes; un autre, dit-on, a été guéri par là; je le crois, il a sacrifié au démon, le démon possède le coeur et laisse le corps en repos ; si donc on conseille à un homme quel (22) qu'il soit ces coupables remèdes, qu'il dise : Je mourrai plutôt que de les employer; Dieu frappe et guérit comme il lui plaît; qu'il me guérisse s'il le juge nécessaire ; mais s'il sait que mon devoir est de quitter cette vie, triste ou gai je suivrai la volonté du Seigneur. Eh! de quel front para!trais-je bientôt devant Lui? Ces remèdes pernicieux ne me donnent point; comme Dieu, la vie éternelle. J'achèterais, au détriment de mon âme, quelques jours de plus pour mon corps? Tenir ce langage, ne pas rechercher, ne désirer pas ces moyens mauvais, c'est être vainqueur.

Je n'ai fait qu'une application. Mais vous savez assez combien sont nombreuses les suggestions de l'enfer. Tu vois un homme déjà languissant, il est haletant sur sa couche, il peut à peine mouvoir ses membres, remuer la langue; dans son épuisement il triomphe du démon. Beaucoup ont été couronnés dans l'amphi théâtre en combattant contre les bêtes; beaucoup sont couronnés dans leur lit en domptant le diable. Ils semblent incapables de tout mouvement; et ils ont tant de courage dans le coeur, ils livrent un si rude combat! Mais s'il y a une lutte secrète, il y a aussi une secrète victoire.

31. Pourquoi parler ainsi, mes frères ? Pour vous exciter à imiter les martyrs lorsque vous célébrez leur triomphe, et pour vous empêcher de croire que loin des persécutions qu'ils ont endurées il puisse vous être impossible de mériter la couronne. Ah! le démon ne manque pas de nous persécuter chaque jour, soit, par ses conseils, soit par les afflictions corporelles. Sache seulement que tu es sous la conduite d'un Chef déjà parvenu au ciel; il a tracé la route que tu dois suivre, attache-toi à lui. Quand tu es vainqueur, ne t'attribue pas orgueilleusement la victoire comme si tu avais combattit avec, tes propres forces; compte plutôt sur lui; parce qu'il a vaincu le siècle (1), il t'a donné la force de vaincre : surmonte toutes les tentations du démon, et toujours tu seras couronné et tu sortiras d'ici avec le mérite du martyr.

1. Jean, XVI, 33.

 

 

 

SERMON V. Prononcé un peu avant la fête de Pâque. LUTTE DE JACOB CONTRE L'ANGE (1).

ANALYSE. — Saint Augustin revient souvent sur la nécessité imposée aux Chrétiens de se supporter les uns les autres. On conçoit cette insistance en face des doctrines de Donat. Aujourd'hui donc que l'on a lu dans l'assemblée des fidèles la lutte mémorable de Jacob confire un ange, le grand Évêque trouve l'occasion favorable de faire sentir a son peuple la nécessité de se supporter les uns les autres. A la fois béni et blessé par l'ange, Jacob est pour saint Augustin l'image de l'Église; où les bons et fies méchants seront , mêlés jusqu'à la fin des siècles. Mais avant d'expliquer ce double effet de la lutte du patriarche, le saint docteur établit sur deux puissants motifs l'indispensable nécessité d'exercer la charité envers les méchants ; le premier est la menace formidable de n'obtenir pas le pardon si on ne l'accorde; le second est le touchant exemple de Jésus sur la croix. Enfin il arrive à l'explication mystique de la lutte de Jacob. Jacob est pour lui le type du peuple chrétien, comme Esaü celui de peuple juif. Or Jacob ne reçoit la bénédiction paternelle qu'en portant, pour ainsi dire, les péchés d'Esaü. Ne faut-il donc pas que le Chrétien supporte les péchés de ses frères? Esaü, les Juifs et tous les méchants peuvent devenir bons. Pourquoi n'être pas charitable envers eux ? Dans ce combat mystérieux où. Jacob s'attache à l'ange comme l'Église à Jésus-Christ, le patriarche est et restera jusqu'à la fin de sa vie béni et blessé. Telle sera l'Église jusqu'à la fin des siècles. Pourquoi ne pas nous y résigner?

1. Une règle de première nécessité pour le chrétien, c'est d'écouter la parole de Dieu tant qu'il est en ce monde, et d'avoir les yeux fixés sur Celui qui après être venu sauver le monde dans sa miséricorde, viendra le juger dans sa justice. Aussi Notre-Seigneur _Jésus-Christ s'est présenté pour être notre modèle, et parce que

1. Gen. XXXII, 23 et suiv.

nous sommes chrétiens nous devons l'imiter lui-même ou imiter ceux qui l'ont imité. Il est en effet des hommes qui sans être chrétiens portent le nom de chrétien. Les uns sont comme des souillures rejetées par l'Église : tels sont tous les hérétiques et tous les schismatiques, comparés encore aux stériles sarments retranchés du cep et aux pailles emportées par le vent, avant même que (23) le Vanneur ait nettoyé son aire, il en est d'autres qui intérieurement mauvais restent encore dans la communion catholique : le bon chrétien doit les supporter jusqu'à la fin, parce que le Seigneur ne vannera qu'au jour du jugement. C'est ce que nous ne cessons de vous recommander et nous croyons au nom du Christ que vous avez à coeur ces recommandations. Est-ce pour la première fois que vous entendez les leçons que l'on vient de vous lire ? Ne vous les répète-t-on pas chaque jour ? Mais s'il est nécessaire que l'on vous lise chaque jour les divines Écritures, pour empêcher les désordres du siècle et ses épines de germer dans vos coeurs et d'étouffer la semence que l'on y a répandue ; il est nécessaire aussi de vous annoncer toujours la parole de Dieu : vous pourriez l'oublier et dire un jour que vous n'avez pas entendu ce que nous affirmons vous avoir prêché.

2. Parmi ceux qui se présentent à la grâce du baptême, et voici le temps où au nom du ciel ils s'empresseront de la recevoir, il en est beaucoup qui croient effacés et entièrement effacés tous les péchés qu'ils avaient commis, et qui sortent avec la persuasion qu'ils ne sont redevables de rien au Seigneur : semblables à ce serviteur qui rendait compte à son maître et qui lui redevait dix mille talents; il le quitta déchargé, non qu'il ne lui dût rien, mais parce que dans sa clémence le maître l'avait tenu quitte de tout. Cependant, mes frères, ce même serviteur ne nous glace-t-il pas de frayeur ? Parce qu'il ne voulut point tenir quitte un de ses compagnons ni lui donner du temps pour le paiement de cent deniers, le maître lui réclama les dix mille talents qu'il lui avait remis (1). Vous qui allez sortir du baptême acquittés et absous de tous vos péchés, prenez donc garde de refuser le pardon à qui pourra vous offenser; tremblez que non seulement on ne vous pardonne plus à l’avenir, mais qu'on ne réclame encore tout ce qu'on vous avait quitté.

Ne dis donc pas : Qui observe ou qui a observé cette règle? On meurt en se tenant ce langage. Aime ton ennemi, dit le Seigneur; et tu réponds, toi: Qui le fait ? Ainsi, parce qu'on n'accomplit point son devoir on s'imagine que personne n'a pu l'accomplir? Il s'accomplit dans le coeur, comment peux-tu voir qui l'observe? Mais tu présumes que celui qui réclame rie l'a point accompli. Il peut se faire, en effet qu'en

1. Matt. XVIII, 23-34.

entendant se plaindre. du coupable et envoyant qu'on le fait punir, tu croies qu'on ne lui pardonne point. Mais pourquoi ? Est-ce qu'en châtiant ton fils tu gardes contre lui quelque haine dans le coeur ? J'ai donc raison de le dire, c'est une affaire tout intérieure et Dieu seul -distingue si. le pardon est accordé.

Il en est qui ne sévissent point extérieurement contre leurs ennemis, et l'on dirait qu'ils pardonnent; mais intérieurement ils sévissent, ils leur souhaitent du mal et même la mort; ainsi nourrissent-ils contre eux le mauvais vouloir tout en ne paraissant point se venger. Il en est d'autres au contraire qui semblent rendre le mal pour le mal; mais la correction qu'ils infligent est un témoignage d'affection; ils veulent que leur ennemi parvienne à l'éternelle vie, et plus ils l'aiment, plus ils désirent le voir corrigé. N'est-ce pas ainsi que Dieu même nous affectionne? N'est-ce pas lui qui pour nous rendre, autant qu'il est possible, semblables à lui, nous exhorte à aimer nos ennemis ? " Soyez parfaits, dit-il, comme votre Père qui est dans les cieux, et qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, pleuvoir également sur les justes et sur les injustes (1). " Mais quel n'est point son amour pour nous, puisqu'en faveur des pécheurs et des impies il a envoyé sur la terre son Christ, qui devait y être crucifié, et qui nous a rachetés au prix de son sang, quand nous étions devenus ses ennemis pour avoir aimé ses oeuvres au lieu de lui-même? Oui, au moment même où nous étions si coupables, " Dieu envoya son Fils ", comme dit l'Apôtre (2), et il permit à des impies de le mettre à mort pour d'autres impies. Ah! s'il nous a fait un pareil don quand nous étions encore infidèles, que ne nous réserve-t-il point, maintenant que nous croyons en lui ?

Voilà comment Dieu sait aimer les hommes! Cependant remarquez-le, mes frères; est-ce qu'il ne les punit point? Est-ce qu'il ne les corrige point ? S'il ne les corrige point, d'où viennent les famines? D'où viennent les maladies? D'où viennent les épidémies et les infirmités ? Ce sont autant de châtiments divins. Tout en aimant, Dieu, donc, corrige; et toi, si quelqu'un dépend de ton autorité, conserve-lui un amour sincère, mais ne lui refuse pas une correction sérieuse. Ce refus serait la ruine de ta charité, il laisserait mourir dans le crime celui que le châtiment

1. Matt. V, 48, 45. — 2. Galat IV, 4.

24

aurait pu en tirer; top silence est plutôt une haine véritable.

3. Qu'on ne dise donc plus : Qui peut pardonner ? Appliquez-vous à remplir ce -devoir dans votre coeur, tenez-y là charité. Luttez et vous vaincrez, car c'est le Christ qui vaincra avec vous. Luttez, mais contre qui? Luttez contre le péché, contre les mauvais propos de ceux qui vous disent : Quoi! tu ne te venges pas? Tu resteras sans défense et tu ne lui fais pas sentir sa faute? Ah! s'il avait affaire à moi ? Luttez donc et soyez vainqueur.

Quand le Christ endura de la part des Juifs les dernières énormités, ne pouvait-il pas, s'il avait voulu, ordonner à la terre de s'ouvrir et d'engloutir ses bourreaux ? Malgré sa toute-puissance, il les souffrit jusqu'à permettre qu'ils l'élevassent en croix, et pendant qu'il y était suspendu : " Mon Père, dit-il, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1). " Et toi serviteur racheté par le sang de ton Maître crucifié, tu n'imiteras point ton Sauveur ! Quel besoin avait-il de souffrir autant, quand il pouvait ne rien souffrir ? " J'ai le pouvoir, dit-il, de donner mon âme, et j'ai le pouvoir de la reprendre; nul ne me la ravit, mais je la donne et je la reprendrai (2). " Or, mes frères, n'est-ce pas ainsi qu'il a fait? Il était suspendu à la croix, comme nous l'avons lu aux Aspirants (3), et sitôt qu'il vit toutes les Ecritures accomplies dans sa personne et qu'on lui eut présenté le vinaigre, " C'est fini, " s'écria-t-il; puis inclinant la tête il rendit l'esprit, comme s'il ne demeurait là que pour tout accomplir. Il donna donc son âme quand il le voulut. Aussi était-il Dieu, tandis que les compagnons de son supplice n'étaient que des hommes. Il meurt plutôt qu'eux ; et quand, à cause du sabbat, l’ordre fut donné de descendre les corps de la croix pour les ensevelir, on trouva que les larrons vivaient encore et on leur rompit les jambes. Le Seigneur était mort; un soldat toutefois lui frappa le côté de sa lance et il en jaillit de l'eau et du sang (4). C'est ta rançon. Qu'est-ce en effet qui sortit de ce côté, sinon le sacrement reçu par les fidèles? Tu vois ici l'esprit, le sang et l'eau : l'esprit qu'il rendit, le sang et l'eau qui coulèrent de son côté. C'est l'indice que l'Église est née de l'eau et du sang. A quel moment ce sang et cette eau sortirent-ils de son côté ? An moment où le Christ

1. Luc, XXIX, 34. — 2. Jean, X, 18. — 3. Competentes, les Catéchumènes qui se disposaient il recevoir prochainement le Baptême. — 4. Jean, XIX, 30-34.

était déjà endormi sur la croix. C'est ainsi qu'Adam fut endormi dans le Paradis et qu'Eve fut tirée de son côté. Voilà donc le prix de ta rédemption.

Imite l'humilité de ton Seigneur, marche sur ses traces et ne dis pas : Qui pardonne ? Peut-être est-il près de toi un homme, qui ne pardonne point. Mais si tu pardonnes au milieu de cette multitude, tu seras considéré comme ce pur froment trouvé seul sur l'aire au milieu de pailles sans nombre. Il est difficile de rencontrer deux grains intimement unis; la paille se glisse entre les bons grains. C'est ce que l'on remarque parmi ceux qui veulent servir Dieu ; le bruit et la multitude des méchants les enveloppent de toutes parts; de quelque côté qu'ils se tournent ils ne rencontrent que de mauvais conseils. Sois le bon grain et ne t'inquiète point de la paille. Viendra le temps de la séparation; c'est pourquoi nous venons de chanter : " Jugez-moi, ô Dieu, et séparez ma cause de celle d'un peuple impie (1). " Tels sont les gémissements de l'Église au milieu des pécheurs.

Mais croyez-vous, mes frères, que cette séparation demandée par elle soit la séparation d'avec les hérésies, qui sont comme des sarments rompus ? Cette séparation est déjà faite. Serait-ce sa séparation d'avec le parti de Donat, d'avec les Ariens ou les Manichéens, qu'implore l’Église en répétant : " Jugez-moi, Seigneur, et séparez ma cause ? " Non ; elle ne demande à être séparée que de ceux qui vivent dans son sein et qu'elle doit tolérer jusqu'à la fin des siècles. Or en disant : " Jugez moi, ô Dieu, et séparez ma causé, " elle sollicite la grâce de n'être ni jugée ni perdue avec eux au jour de la justice. " Laisse croître l'ivraie (2). " voilà son devoir pour le moment; et les bons supportent les méchants jusqu'au jour de la séparation finale.

4. Le patriarche Jacob, dont on vient de vous lire l'histoire, est la figure du peuple chrétien, peuple puîné ; comme Esaü est la figure des juifs. Il est vrai, Jacob est à la lettre le père de la nation juive; mais cette nation est mieux représentée par Esaü : comme Esaü elle a été réprouvée et la prééminence q passé au peuple plus jeune des Chrétiens.

Lorsque Esaü et Jacob luttaient au sein maternel et que Rébecca s'attristait des secousses imprimées à ses, entrailles, " Pourquoi ces tourments, s'écria-t-elle ? La stérilité me serait

1. Ps. XLII, 1. — 2. Matt. XIII, 30.

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préférable. " Le Seigneur lui répondit que deux peuples et deux nations s'entre-choquaient dans son sein et que l'aîné servirait le plus jeune (1).

Cet oracle se renouvela plus tard, lorsque Isaac bénissait Jacob, croyant bénir Ésaü. Isaac représentait la loi. La loi semble donnée aux Juifs, et l'empire est réellement aux Chrétiens. Remarquez bien que la loi semble promettre l'empire aux Juifs. Cependant il leur est dit : " C'est pourquoi l'empire vous sera enlevé et donné à une nation qui pratique la justice (2). " Il sera enlevé à Ésaü et donné à Jacob.

Ésaü dès sa naissance était velu, c'est-à-dire couvert de péchés, attaché aux péchés. Mais Jacob, pour obtenir la primauté, s'entoura les bras de peaux de chevreaux; et son père le bénit lorsqu'en le palpant il sentit qu'il était velu. Jacob portait ces peaux velues sans y être attaché; ainsi l'Église supporte et supportera jusqu'à la fin les péchés qui ne sont pas les siens. N'est-ce pas ainsi encore que. Notre-Seigneur Jésus-Christ a porté les iniquités d'autrui ? -

Le père bénit le plus jeune de ses fils. Comment était-il en le bénissant? O profond mystère! comme devaient être les Juifs. Les Écritures demandent un regard pénétrant; et en bénissant Jacob, Isaac parait avoir été trompé, avoir pris ses fils l'un pour l'autre. Celui d'entre eux qui était allé chasser arrive, et présentant à son père ce que celui-ci avait demandé : " Mon père, dit-il, mange ce que tu as désiré. — Qui es-tu ?reprit Isaac. — Je suis Ésaü ton fils aîné, répondit celui-ci. — Tu es bien Ésaü ? ajouta le père. Quel est donc cet autre qui m'a déjà apporté de la nourriture? J'en ai mangé, je l'ai béni et il est béni (3) " Oh! n'est-ce point ici qu'il fallait se fâcher contre un trompeur, contre un fourbe ? Ne fallait-il pas dire : pourquoi m'a-t-il trompé? Que son frère prenne pour lui la bénédiction donnée et que cet autre soit maudit? — Mais tout ceci ne prouve-t-il pas que cet évènement fut mystérieux et destiné à faire connaître que l'aîné servirait le plus jeune ? Ésaü, en effet, reçut aussi une bénédiction; mais il y était dit : " Tu seras, le serviteur de ton frère. " Il s'était écrié : " As-tu épuisé tes bénédictions ? Bénis-moi aussi. — Après l'avoir fait si grand, reprit Isaac, que puis-je te donner encore? — Bénis-moi aussi, mon père, " ajouta-t-il en insistant. Il extorqua donc et reçut de son père une bénédiction à peu près semblable.

1. Gen, XXV, 22, 23. — 2. Matt. XXI, 43. — 3 Gen. XXVII, 31-40.

Comme à Jacob la rosée du ciel et la graisse de la terre devaient lui assurer d'immenses richesses; mais Isaac ajouta : " Tu serviras ton frère; et viendra l'époque où tu secoueras son joug de ton cou. " Que signifie : " Et viendra l'époque où tu secoueras son joug de ton cou? " N'était-ce point annoncer que malgré leurs péchés, les Juifs figurés par Ésaü auraient le pouvoir et la liberté de changer et de se réunir à leurs frères?

5. Contemplez ce mystère. Le Juif est aujourd'hui serviteur du Chrétien. Il est évident aussi, vous en êtes témoins, que Jacob remplit tout l'univers. Or pour vous assurer qu'Isaac parlait de l'avenir, étudiez l'histoire des deux frères et reconnaissez que l'on ne vit point en eux l'accomplissement de cette prédiction : " L'aîné servira le plus jeune (1). ". Nous lisons qu'Esaü devint fort riche et qu'il commença à régner au sein d'une pleine opulence (2); au lieu que Jacob fut réduit à paître les troupeaux d'autrui. On vient de le lire aussi : lorsqu'il rentra dans son pays, comme il redoutait son frère, il lui envoya d'innombrables troupeaux avec un serviteur chargé de lui dire : " Voici les offrandes de ton frère (3), " et il ne voulut paraître devant lui qu'après l'avoir apaisé par ses présents. De plus, il l'adora de loin en allant à sa rencontre (4). Quand le plus jeune semble ainsi adorer l'aîné, comment se vérifie : " L'aîné servira le plus jeune ? "

Si l'histoire ne nous montre point D'accomplissement de cet oracle, c'est pour nous faire entendre qu'il regardait l'avenir. Aujourd'hui en effet le plus jeune des fils domine, et l'aîné a perdu l'empire. Jacob ne remplit-il point la terre ? Ne tient-il pas sous son sceptre les peuples et les États? Un Empereur Romain, déjà devenu Chrétien, a défendu aux Juifs de s'approcher de Jérusalem ; et dispersés dans l'univers ils sont comme les conservateurs de nos Livres sacrés; comme ces esclaves qui suivent leurs maîtres, quand ils vont au tribunal, portent les dossiers et demeurent à la porte. Tel est aujourd'hui le fils aîné en présence du plus jeune. Rencontre-t-on des difficultés dans les Écritures? On cherche à connaître la vérité par les livres des Juifs. Ils sont donc dispersés pour tenir les livres à notre disposition, et l'aîné sert le plus jeune. A quelle dignité est élevé le peuple chrétien et à quel abaissement est descendue la nation juive ! A peine ont-ils essayé un léger mouvement contre

1. Ibid. XXV, 22,23. — 2 Ib. XXXVI, 7. — 3 Ib. XXXII, 18. — 4. Ib. XXXIII, 8.

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nous, et vous savez comme dernièrement ils ont été réprimés. Aujourd'hui donc se vérifie : " L'aîné servira le plus jeune. "

Mais cette autre bénédiction : " Tu recevras de la rosée du ciel et de la graisse de la terre, " ne prouve-t-elle pas que l'aîné a été béni comme le plus jeune? Néanmoins à l'aîné il a été dit : " Tu seras le serviteur de ton frère; et viendra l'époque où tu secoueras son joug de ton cou. " Combien en effet ont secoué ce joug et sont devenus nos frères! Combien de Juifs sont venus à la foi! Ne l'oubliez pas. Maintenant encore, si tu annonces Jésus-Christ Notre-Seigneur à un Juif que tu rencontres et qu'il croie, ne secoue-t-il pas le joug de son cou? Et combien de milliers parmi eux ne l'ont pas secoué dans les premiers temps du Christianisme ? Tous ceux qui ont cru alors, comme l'histoire le rapporte, sont devenus, d'esclaves qu'ils étaient, nos frères et nos cohéritiers.

6. En disant donc: " Jugez-moi, Seigneur, et séparez ma cause de celle d'une nation impie, " l'Église ne, cherche pas à être séparée d'Esaü, puisque cette séparation est faite, mais des Chrétiens mauvais.

Vous venez d'entendre comment lutta contre le Seigneur ce même Jacob qui figure le peuple chrétien. Il vit le Seigneur, c'est-à-dire l'ange qui représentait le Seigneur; il lutta contre lui, voulut le saisir et le retenir. L'ange lutta de son côté ; Jacob prévalut, il saisit l'ange et ne l'échappa qu'après avoir reçu sa bénédiction. Daigne le Seigneur m'accorder de vous expliquer, mes frères, un mystère aussi profond.

Jacob lutte, il prévaut et veut être béni par celui dont il est le vainqueur. Pourquoi donc lutte-t-il, contre lui et veut-il le retenir ? " Le royaume des cieux souffre violence, dit le Seigneur dans l'Évangile, par, la violence on l'enlève (1)." N'est-ce pas ce que nous venons d'exprimer dans ces paroles : Lutte pour tenir le Christ, pour aimer ton ennemi (2) ? Car c'est tenir le Christ que d'aimer son ennemi. Et que dit le Seigneur même, ou l'ange qui le représentait, lorsque Jacob prévalait et le retenait ? Il le toucha à la cuisse, elle se dessécha et Jacob boitait. L'ange ajoute : " Laisse-moi, car voici le jour. Je ne te laisserai point, reprit Jacob, que tu ne m'aies béni. " Et il le bénit. Comment? En changeant son nom. " Tu ne t'appelleras plus Jacob, mais Israël; car si tu as prévalu

1. Matt, XI, 12. — 2. Ci-dessus, n° 3.

contre Dieu, tu revaudras aussi contre les hommes (1). " Voilà la bénédiction. Considérez celui qui la reçoit; touché et desséché d'un côté, il est béni de l'autre; desséché et boiteux d'une part, d'autre part il est béni et rempli de vigueur.

7. Mais que signifie : " Voici venir le jour, laisse-moi? " Autant que Dieu nous le montre et sans condamner une interprétation meilleure, nous voyons ici le même sens que dans ces autres paroles du Seigneur. Après sa passion, il dit à cette femme qui voulait lui baiser les pieds " Ne me touche pas, car je ne suis point encore monté vers mon Père (2). " Quel est le sens de ces paroles? Lorsqu'on faisait ici cette lecture, j'ai expliqué comment le Seigneur pouvait dire . " Ne me touche pas; je ne suis pas encore monté vers mon Père. " Pourquoi? Est-ce que nul, ne l'a touché corporellement avant qu'il se soit élevé vers le Père? Mais il était encore ici quand le disciple incrédule toucha ses cicatrices glorieuses. Comment donc refusait-il de se laisser toucher par Magdelaine ? Ne parlait-il pas en figure ?

Cette femme était l'Église. " Ne me touche pas" signifie : Ne me touche pas charnellement, mais tel que je suis, égal à mon Père. " Ne me touche pas, " car tu toucherais mon corps et non pas moi. Saint Paul ne dit-il pas de ses progrès dans la perfection : " Si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi ; Les

choses anciennes ont passé; voilà que tout est devenu nouveau ; et tout vient de Dieu (3) ? A Que signifie : " Si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi? " Le voici : Quand nous le connaissions selon la chair, nous ne voyions en en lui qu'un homme; mais depuis que sa grâce nous a éclairés, nous adorons dans sa personne le Verbe égal au Père.

Jacob le tenait donc, et il luttait, et il voulait en quelque sorte l'embrasser selon la chair, " Laisse-moi, " disait le Seigneur, " laisse-moi; selon la chair, car voici venir le jour " qui éclairera ton esprit. C'est-à-dire : Ne me crois; pas un homme. "Laisse-moi, car voici le jour. " Ce jour est pour nous la lumière de la Vérité et de la Sagesse par laquelle tout a été l'ait. Tu en jouiras après la fin de cette nuit, de l’iniquité du siècle. Alors en effet apparaîtra le jour, car le

1. Gen, XXXII, 24-28. — 2. Jean, XX, 17. — 3. II Cor, V, 16-18.

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Seigneur viendra se montrer à nous comme il se montre à ses Anges. Nous voyons maintenant dans un miroir et en énigme, mais alors ce sera face à face (1). Ainsi retenons bien, mes frères, le sens de cette parole : " Laisse-moi, car voici le jour. "

Mais que répond Jacob? " Je ne te laisserai point que tu ne m'aies béni. " C'est que le Seigneur nous bénit d'abord dans sa chair. Les fidèles connaissent ce qu'ils reçoivent; ils savent comment ils sont bénis par la chair du Sauveur, et qu'ils ne le seraient point, si cette chair crucifiée ne se donnait pour le salut du monde. Comment Jacob obtient-il la bénédiction ? En prévalant contre Dieu, en l'étreignant fortement et toujours, sans laisser échapper de ses mains ce qu'Adam laissa tomber des siennes. Nous aussi, mes frères, tenons ce que nous avons reçu, pour mériter d'être bénis.

8. Le membre paralysé de Jacob représente les mauvais Chrétiens; le même homme est à la fois béni et boiteux; béni pour figurer ceux qui vivent bien, boiteux pour désigner ceux qui vivent mal. Aujourd'hui encore le même homme est béni et boiteux ; la séparation et le discernement viendront ensuite, comme l'Église en exprime le voeu dans ce Psaume : " Jugez-moi, ô Dieu, et séparez ma cause de celle du peuple impie (2). " N'est-ce point ce qu'enseigne l'Évangile : " Si ton pied te scandalise, y est-il dit, coupe-le et le jette loin de toi. Mieux vaut pour toi entrer avec un pied dans le royaume de Dieu, que d'aller avec deux pieds dans le feu éternel (3). " Les méchants doivent donc être retranchés à la fin.

1. I Cor. XIII, 12. — 2. Ps. XLII, 1. — 3. Matt. XVIII, 8.

L'Église est aujourd'hui boiteuse; elle avance résolument un pied, l'autre est malade. Mes frères, voyez les païens. Tantôt ils rencontrent de bons Chrétiens, de vrais serviteurs de Dieu; ils les admirent, sont attirés à la foi et ils l'embrassent. Tantôt ils en remarquent dont la vie est mauvaise.et ils disent: Voilà les Chrétiens ! Ces mauvais Chrétiens sont le membre touché et paralysé de Jacob. Or quand le Seigneur touche de sa main, c'est pour corriger et rendre la vie. Être touché par lui, c'est donc être béni d'un côté et blessé de l'autre.

Le Seigneur parle de ces Chrétiens indignes dans l'Église; c'est pour eux qu'il est écrit dans l'Évangile : " L'herbe ayant crû, alors apparut l'ivraie; " car lorsque l'on commence à faire des progrès dans le bien, on commence à sentir la présence des méchants. Vous savez cela, la grâce de Dieu vous l'a fait connaître. Mais pour le moment et jusqu'au terme de la moisson il faut tolérer l'ivraie; car on pourrait, en l'arrachant, arracher le blé (1). Viendra donc le moment où après avoir dit : " Jugez-moi, Seigneur, et séparez ma cause de celle du peuple impie, " l'Église sera exaucée. Alors en effet " le Seigneur viendra dans sa gloire avec ses saints Anges; et toutes les nations seront assemblées devant lui, et il les séparera comme le pasteur sépare les brebis d'avec les boucs; les justes seront placés à la droite, et les boucs à la gauche. " Aux uns il dira : " Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume; " et aux autres : " Allez au feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges (2). "

1. Ibid. XIII, 26; 29, 30. — 2. Ib. XXV, 31-41.

 

 

 

SERMON VI. MOÏSE ET LE BUISSON ARDENT (1).

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ANALYSE. — Saint Augustin entreprend de montrer ici une vérité bien souvent exprimée par lui et. par les docteurs des premiers siècles, savoir que Jésus-Christ est comme voilé dans tous les faits de l'ancien Testament et que partout l'œil pénétrant de la foi peut le contempler avec amour. Lorsque Dieu se révèle à Moïse au milieu du buisson ardent on peut considérer: 1° les circonstances principales de cet évènement ; 2° les miracles mêmes que le futur législateur opère auprès du buisson sacré. Or dans tout se montre le Fils de Dieu. — I. Jésus se révèle dans les circonstances mêmes de l'apparition. En effet : 1° Dieu ne se montre pas à Moïse dans sa nature divine, mais sous la forme sensible créée par lui : ainsi le Fils de Dieu a du se revêtir de notre nature pour se donner: à nous ; 2° le buisson épineux ne se consume pas : la loi ne pouvait abolir le péché, il fallait l'Incarnation du Sauveur : 3° Dieu prend devant Moïse un double nom : un nom qui représente l'immutabilité de sa nature et un nom qui rappelle ses communications paternelles avec les hommes. Ainsi, du sein de son éternité, le Verbe divin est descendu parmi nous. — II. Trois miracles surit opérés par Moïse, et tous trois reportent la pensée vers le Sauveur des hommes : 1° la verge ou le sceptre de Moïse désigne l'autorité. Pourquoi cette verge a-t-elle été changée en serpent? N'est-ce pas ainsi que la suprême Majesté est devenue le vrai serpent d'airain pour nous guérir de nos blessures ? 2° Pourquoi la main lépreuse de Moïse recouvre-t-elle la santé quand il la porte sur son coeur, sinon pour indiquer que nous trouvons dans le coeur de. Jésus-Christ la délivrance de tous nos maux ? 3° L'eau est prise dans l'Écriture pour un symbole de sagesse. Que signifie l'eau changée en sang, sinon la Sagesse souveraine incarnée et répandant son sang pour l'amour de nous ?

1. Pendant qu'on faisait les saintes lectures, nous nous sommes spécialement appliqué à la première d'entre elles, et nous nous empressons de partager avec votre sainteté ce que le Seigneur nous suggère : si vous entendiez charnellement les divins mystères, il serait à craindre que vous ne reculiez au lieu d'avancer.

Ce qui s'offre d'abord à notre esprit, c'est que Dieu apparut à Moïse. Quand il daigne apparaître dans sa substance et tel qu'il est, c'est seulement aux coeurs purs. " Heureux les coeurs purs, dit l'Évangile, car ils verront Dieu (2). " Et s'il a voulu se montrer quelquefois aux yeux corporels de ses saints, ce n'est point dans sa nature même, c'est dans une forme visible, sensible, qui peut réellement tomber sous nos sens. Tantôt c'est une voix qui retentit aux oreilles, c'est tantôt le feu qui brille aux regards, c'est quelquefois un ange qui se révèle sous quelque visible apparence et qui fait le personnage de Dieu même. C'est ainsi, mes frères, que Dieu apparut à Moïse. Cette Majesté souveraine qui a fait le ciel et la terre, qui gouverne le monde entier et que les Anges avec leurs purs esprits s'attachent à contempler dans sa suprême beauté, il n'a pu se manifester aux regards mortels d'un homme sans avoir pris une forme visible et sensible qui pût frapper les yeux. Cette Sagesse divine elle-même, par qui tout a été fait, se montrerait-elle aux humains si elle n'avait pris une chair humaine?

1. Exod, III.— 2. Matt. V, 8.

2. De même donc que le Verbe de Dieu, le Fils de Dieu a pris une chair pour se révéler à ; nos yeux, ainsi toutes les fois que Dieu a voulu se rendre sensible aux hommes, il a daigné j se couvrir de quelque forme visible. Mais les Actes des Apôtres disent expressément que ce fut un Ange qui apparut à Moïse dans le buisson (1), Ce livre serait-il vrai et l'Exode serait-il faux? Ou bien l'Exode serait-il faux et les Actes seraient-ils vrais? Mais si nous sommes chrétiens, si notre foi est éclairée, chacun de,ces livres est également véridique. Et si tous deux sont vrais, comment l'un enseigne-t-il que ce l'ut Dieu qui apparut, et l'autre, que ce l'ut un Ange? N'est-ce pas que le Saint-Esprit, en révélant dans les Actes qu'un Ange apparut, a expliqué l'Exode et fait connaître de quelle manière Dieu se montra ?. Ce passage des Actes a porté la lumière dans ce qui restait ici d'obscur, et pour détourner de nous là pensée que Dieu ait apparu en lui-même, on nous dit que l'Ange, fut la l'orme créée sous laquelle il se manifesta.

Mais, si c'est un Ange qui se montre pourquoi ces expressions : " Dieu dit; Dieu appela Moïse qui s'approcha de lui; Dieu dit à Moïse? ". Parce que l'attention se porte, non sur le temple ou sur l'ange, mais sur celui qui l'habite, c'est-à-dire sur Dieu, dont l'Ange était le temple. Dieu daigne demeurer dans un homme, parler par sa bouche, et quand un prophète parle, on ne craint pas de dire : " Dieu a parlé. " Ne

1. Act. VII, 30.

29

me parle-t-il pas bien mieux encore par la bouche d'un Ange ? Nous disons : " Dieu a parlé par Isaïe. " Qu'était donc Isaïe ? N'était-ce pas un homme revêtu de chair, comme nous, et comme nous né d'un père et d'une mère? Cet homme parle et que disons-nous de son langage? " Voici ce que dit le Seigneur (1). " Si c'est Isaïe qui parle, comment est-ce Dieu? L'unique moyen de l'expliquer, c'est de croire que Dieu a parlé, par Isaïe. Ainsi, dans le passage que nous commentons, si on attribue à Dieu ce qu'exprime l'Ange, n'est-ce point parce que Dieu s'énonce par l'organe de l'Ange?

3. Cette question résolue, examinez la suivante : Qu'est-ce que Dieu a voulu figurer en choisissant, pour s'y révéler, ce buisson qui paraissait tout en feu, sans brûler, sans se consumer ? Ce buisson épineux peut-il désigner quelque chose de bon? Si le feu en avait consumé les épines, on pourrait entendre que la parole de Dieu adressée aux Juifs a consumé leurs péchés et que la loi ancienne a mis un terme à leurs iniquités. Le feu dans le buisson représente la loi parmi les Juifs; les épines représentent les péchés; et si le feu ne brûle pas les unes, c'est que la loi n'a point effacé les autres.

4. Maintenant, Dieu dit à Moïse; vous savez tout cela et le temps. ne nous permet point de vous entretenir trop longuement; Dieu donc dit : à Moïse : " Je suis l'Être ; l'Être m'a envoyé. " Moïse en effet cherchait à connaître le nom de Dieu, et il lui fut dit : " Je suis l'Être. Voici ce que tu feras entendre aux fils d'Israël : C'est l'Être qui m'a envoyé vers vous. " Quel nom ? ô Seigneur ! ô notre Dieu ! quel nom vous donnez-vous ? Je m'appelle l'Être, répond-t-il. Qu'est-ce à dire? Que je subsiste éternellement sans pouvoir changer. Ce qui change n'est point en tant qu'il change: Être c'est subsister. Ce qui change a été une chose et en sera une autre; mais il n'est pas véritablement, car il est muable. C'est donc l'immuabilité divine qui a daigné se révéler elle-même dans cette parole : " Je suis l'Être. "

5. Mais pourquoi Dieu s'est-il donné ensuite un autre nom ? Il dit à Moïse : " Je suis le Dieu d'Abraham, et le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob : voilà mon nom pour l'éternité. " Comment se nommer, d'un côté, l'Être, et d'autre part : le Dieu d'Abraham et le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob ? Le voici : Dieu en

1. Isaïe, I, 1.

lui-même est immuable, mais il a tout fait par miséricorde, et le Fils de Dieu même a daigné prendre une chair muable, tout en demeurant Verbe de Dieu, pour venir au secours de l'homme. L'Être s'est ainsi revêtu d'une chair mortelle afin de pouvoir s'appeler le Dieu d'Abraham et, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob.

6. Expliquons ensuite les signes ou prodiges que Dieu accorda à Moïse d'opérer. " Si le peuple, dit Moïse, me fait cette objection : Dieu ne t'a pas envoyé, comment lui montrerai-je que c'est vous qui m'avez envoyé ? — Jette ta verge, lui fut-il répondu; il jeta la verge qu'il portait à la main, elle devint un serpent et Moïse en eut peur. " Le Seigneur lui dit encore : " Saisis-la par la queue. Il la saisit et elle redevint ce qu'elle était. " Dieu lui donna un autre signe : " Mets ta main dans ton sein. Il l'y mit. " Retire-la. Et elle était blanche comme la neige, c'est-à-dire couverte de lèpre. " La blancheur de la peau est une maladie dans l'homme. " Mets-la de nouveau dans ton sein. Il l'y mit et elle recouvra sa couleur. " Voici un troisième signe : " Prends de l'eau du fleuve et répands la dans un vase assez grand. Il en prit, l'y répandit et elle se changea en sang. A ces signes le peuple t'écoutera. Si le premier ne suffit pas, le second et le troisième suffiront pour que l'on t'écoute (1). "

7. Essayons, avec l'aide de Dieu, d'expliquer ce qu'ils signifient. La verge est le symbole de l'autorité, et le serpent rappelle la mort ; car c'est le serpent qui a fait boire à l'homme la coupe empoisonnée et le Seigneur a daigné s'obliger à mourir. Quand donc la verge est jetée à terre où elle prend la forme d'un serpent, ne figure-t-elle pas l'autorité suprême, Notre-Seigneur Jésus-Christ, descendant, parmi nous et s'y revêtant de notre mortalité pour l'attacher à la croix ? Votre sainteté n'ignore pas que le peuple orgueilleux et opiniâtre murmura au désert contre Dieu et commença à être blessé à mort par des serpents. La miséricorde divine indiqua un remède ; ce remède rendait la santé pour le moment, et pour l'avenir il annonçait l'éternelle Sagesse. " Élève au milieu du désert un serpent d'airain attaché à une colonne de bois, dit le Seigneur, et déclare au peuple : Que tout homme blessé regarde ce serpent. Et les blessés regardaient ce serpent, et ils étaient guéris (2)." Le Seigneur dans l'Evangile

1. Exod. XI, 1-9. — 2. Nombr. XXI, 8, 9, 14, 15.

30

ne parle-t-il point d'un signe pareil? " Comme Moïse a élevé le serpent au milieu du désert, ainsi doit être élevé le fils de l'homme, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle (1). " Ce qui signifie : Quiconque est blessé par le péché comme par un serpent, doit regarder le Christ, et il recouvrera la santé avec le pardon de ses fautes.

Voilà, mes frères, comment le Seigneur s'est revêtu de notre mortalité. Son corps mystique, dont le chef divin est un homme dans le ciel, doit la porter aussi. Cette mortalité est pour l'Église comme la blessure causée par le serpent trompeur; car si nous mourons, c'est par la faute du premier homme, et toutefois, par les mérites de Jésus-Christ Notre-Seigneur, la mort nous fait passer à l'éternelle vie. Mais à qu'elle époque l'Église rentre-t-elle dans la vie et retourne-t-elle dans son royaume ? A la fin du siècle. Aussi pour ramener le serpent à son état primitif, Moïse le prit par la queue, c'est la fin.

8. Que signifie sa main? Elle désigne certainement son peuple. Et qu'est-ce que le sein de l'homme ? Le sein de Moïse est le sanctuaire de Dieu. Quand nous étions dans ce divin

1. Jean, III, 14, 15.

sanctuaire, nous avions santé et bonne couleur. Nous en sommes sortis, Adam a quitté le paradis après avoir offensé son Créateur et il s'est couvert de vices; la main est devenue lépreuse. Mais elle est rentrée dans le sein de Dieu, dans le, sein de Notre-Seigneur Jésus-Christ, elle y a repris sa couleur.

Et cette eau ? Elle est le symbole, de la sagesse; car l'Ecriture désigne souvent la sagesse sous la figure de l'eau, ce qui a fait dire au Sauveur : " Elle deviendra en lui une fontaine d'eau jaillissante jusque dans la vie éternelle (1). " Or cette eau ou cette sagesse, qui sur la terre s'est changée en sang, ne nous rappelle-t-elle pas le Verbe qui s'est fait chair et qui habite parmi nous ? Sans aucun doute.

Tout est donc, pour le peuple chrétien, signe et mystère relatif à Notre-Seigneur Jésus-Christ. S'il est d'autres sacrements dans les anciennes Écritures, qu'on les comprenne ou qu'on ne les comprenne pas, il faut les étudier, non les mépriser. Pour obtenir qu'ils nous soient découverts, demandons, cherchons et frappons. Ces sacrements étaient pour les Juifs des prédictions, ils sont pour nous dans l'Église la réalité même.

1. Jean, IV, 14.

 

 

SERMON VII. MOÏSE ET LE BUISSON ARDENT (1).

ANALYSE. — Ce discours, plus étendu que le précédent, est un développement beaucoup plus long de ce qui en faisait simplement la première partie. Evidemment saint Augustin a ici en vue les Ariens et il s'attache à réfuter les objections qu'attiraient, contre la divinité de Jésus-Christ, de ce qu'ici il est parlé d'un Ange. Les trois circonstances de l'apparition, déjà expliquées précédemment, font comme les divisions de ce deuxième discours.

1. Pendant qu'on faisait la divine lecture, nous avons considéré de tout notre coeur l'étonnant miracle qui avait déjà rendu si attentif Moïse, le serviteur de Dieu. Nous aussi nous nous demandions comment le buisson paraissait tout en feu sans se consumer. Nous avons remarqué encore que d'après un autre livre sacré l'Ange du Seigneur s'était montré d'abord à Moïse dans ce buisson (1) ; et Moïse toutefois ne converse pas avec un Ange, mais avec le Seigneur même. Nous avons remarqué, en troisième lieu,

1. Exod. III. — 2. Act. VII, 30.

que Moïse ayant demandé à, connaître le nom de Dieu, afin de pouvoir répondre aux fils d'Israël lorsqu'ils lui adresseraient cette question, et lui demanderaient qui l'a envoyé, il lui fut répondu : " Je suis, l'Etre. " Cette réponse ne fut pas faite comme en passant; afin d'en mieux faire sentir l'importance, elle fut renouvelée: " Tu diras donc aux fils d'Israël. c'est l'Être qui m'a envoyé vers vous. " Enfin, après avoir ainsi fait connaître son nom, le Seigneur ajouta : " Tu leur diras : Le Seigneur Dieu de vos pères, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac et Dieu de Jacob, (31) m'a envoyé vers vous, et tel est mon nom pour l'éternité (1). "

Entendez sur ces mystères ce que le Seigneur me communique. Ils sont grands, ils recèlent en quelque sorte de divins secrets, et si nous entreprenions de les développer comme il convient, nous n'en aurions ni le temps ni la force.

2. Ce que nous pouvons observer d'abord, c'est que si la flamme est dans le buisson sans le réduire en cendres, ce n'est pas en vain, ce n'est pas inutilement, ce n'est point sans indiquer une vérité cachée. Le buisson est une espèce d'épines; mais produite pour punir l'homme de son péché, l'épine ne saurait être employée comme symbole de bonheur ; car ce fut seulement après la faute première qu'il fut dit : " La terre portera pour toi des épines et des chardons (2). " Ce buisson qui ne brûle point, c'est-à-dire que la flamme ne saurait pénétrer, n'est pas -non plus un heureux indice. La flamme sans doute est de bon augure, puisque c'est un Ange ou le Seigneur même qui s'y montre ; puisqu'au moment où le Saint-Esprit descendit sur les Apôtres, ils virent des langues divisées comme des langues de feu. Il faudrait donc que ce feu nous pénétrât et que notre dureté ne l'empêchât point de nous enflammer. Mais ce buisson qui ne brûlait point, désignait le peuple qui résistait à Dieu et par conséquent le peuple coupable des Juifs à qui Moïse était envoyé. Si ce buisson résistait au feu, c'est que ce peuple, comme je l'ai dit, se révoltait contre la loi divine, et si ce peuple n'avait les épines pour symbole il n'en aurait point fait une couronne au Christ (3).

3. Le personnage qui s'adressait à Moïse s'appelle en même temps le Seigneur et l'Ange du Seigneur. Lequel des deux est-il ? C'est. une grande question. On ne doit pas se prononcer avec témérité, mais examiner avec soin. Or deux opinions peuvent s'élever sur ce point et quelle que soit la vraie chacune est orthodoxe. Quelle que soit la vraie, c'est-à-dire quelle qu'ait été la pensée de l'écrivain sacré ; car s'il nous arrive, en étudiant l'Écriture, de penser autrement que l'auteur, nous devons prendre garde de nous écarter de la règle de la foi, de la règle de la vérité. Je vais donc vous exposer ces deux opinions, sans nier qu'il y en ait une troisième que j'ignore, et vous choisirez celle que vous voudrez.

Selon les uns ce personnage s'appelle le Seigneur

1. Exod. III, 14. — 2. Gen. III, 18. — 3. Matt. XXVII, 29.

et l'Ange du Seigneur, parce que c'était le Christ, nommé expressément par un prophète l'Ange du grand conseil (1). Le mot Ange désigne l'office et non la nature, car en grec il signifie messager; or ce terme de messager indique un être qui agit, qui annonce. Mais le Christ ne nous a-t-il point annoncé le royaume des cieux ? De plus, l'Ange ou le messager est envoyé par qui le charge d'annoncer quelque chose. Le Christ n'a-t-il pas été envoyé ? Ne dit-il pas souvent : " Je suis venu accomplir non pas ma volonté, mais la volonté de qui m'a envoyé (2) ? " Il est l'envoyé par excellence; il est cette piscine mystérieuse de Siloë qui signifie envoyé. Aussi est-ce là qu'après avoir couvert de boue les yeux de l'aveugle-né, il lui commanda de se lever (3). Nul en effet ne recouvre la vue s'il n'est purifié par le Christ. Ainsi l'Ange de Moïse peut être le Seigneur.

4. Mais voici un écueil à éviter. Il y a des hérétiques qui soutiennent qu'il y a des différences entre la nature du Père et la nature du Fils, et qu'ils n'ont pas une seule et même substance. La foi catholique croit au contraire que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul. Dieu, trois personnes en une même essence, inséparables, égales, sans mélange ni confusion, sans division ni séparation. Or pour prouver que le Fils n'a point la même nature que le Père, ils s'appuient sur ce que le Fils a apparu aux anciens. Mais le Père, disent-ils, ne leur a point apparu; or une nature visible est différente d'une nature invisible. Aussi, poursuivent-ils, est-il dit du Père que " nul homme ne l'a vu ni ne peut le voir (4). " Ils veulent conclure ainsi que celui qui s'est montré à Moïse et à Abraham, à Adam et aux autres patriarches, n'est pas Dieu le Père, mais plutôt le Fils et qu'il est une créature.

Tel n'est point le langage de l'Église Catholique. Que dit-elle ? Le Père est Dieu, le Fils est Dieu; le Père est immuable et le Fils immuable; le Père est éternel, le Fils également éternel; le Père est invisible et le Fils invisible : dire que le Père est invisible mais le Fils visible,. ce serait distinguer, séparer même les natures. Comment trouver la grâce quand on perd la foi ? Voici donc comment se résout cette question.

Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, est invisible dans sa propre nature. Il s'est montré quand il a voulu et à qui il a voulu, non tel qu'il est, mais comme il a voulu, car tout est à ses ordres.

1. Isaïe, IX, 6. — 2. Jean, VI, 38. — 3. Ibid, IX, 7. — 4. I Tim. VI, 16.

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Ton âme est invisible dans ton corps, et pour se montrer elle prononce une parole. Mais cette parole où se révèle ton âme n'en est pas la substance, elle en diffère, et néanmoins ton âme se montre dans ce qu'elle n'est pas. Ainsi Dieu a pu se manifester dans le feu sans être le feu; dans la fumée sans être la fumée; et dans le bruit sans être le bruit. Rien de cela n'est Dieu, mais un témoignage qui le rappelle. En nous conformant à ces principes, il n'y a aucun danger à croire que le Fils de Dieu a pu apparaître à Moïse et se nommer à la fois le Seigneur et l'Ange du Seigneur.

5. La seconde opinion enseigne que c'était véritablement un Ange du Seigneur, non pas le Christ, mais un Ange envoyé par Dieu. Il faut donc lui demander pourquoi cet Ange est nommé le Seigneur. A c'eux qui soutiennent que c'était le Christ on demande pourquoi il est appelé Ange; à ceux qui estiment que c'était un Ange il convient de demander aussi pourquoi il est désigné sous le nom de Seigneur. Je l'ai rappelé déjà, les premiers se tirent d'embarras en observant que s'il est appelé Ange, c'est qu'un prophète a dit expressément que le Christ Notre-Seigneur est l'Ange du grand conseil; les seconds doivent donc expliquer également comment un Ange a pu être appelé le Seigneur.

Or voici comment ils répondent : Quand un prophète parle dans l'Écriture, on dit que c'est le Seigneur qui parle, non que le Seigneur soit le prophète, mais parce que le Seigneur est dans le prophète. De la même manière, lorsque le Seigneur daigne s'exprimer par l'organe d'un Ange, comme il s'exprime par l'organe d'un Apôtre, d'un Prophète, cet Ange conserve, à cause de lui-même, son nom propre d'Ange, et on le nomme Seigneur, à cause de Dieu qui habite en lui. Paul assurément était un homme et le Christ est Dieu. Paul dit néanmoins : " Voulez-vous éprouver celui qui parle en moi, le Christ (1) ? " Un prophète dit aussi . " J'écouterai comment parlera, en moi le Seigneur Dieu (2) " Celui qui parle dans l'homme est le même qui parle dans l'Ange: Voilà pourquoi on peut soutenir que ce fut l'Ange du Seigneur qui apparût, à Moïse et qui dit : " Je suis l'Être. " Ce n'est pas la voix du temple, mais de celui qui l'habite.

6. Mais si ce personnage qui porte le nom d'Ange était le Christ parce qu'il se trouvait seul; n'est-il pas vrai que trois Anges se montrèrent

1. II Cor. XIII, 3. — 2. Ps. LXXXIV, 9.

à Abraham ? Comment répondre ? Ils étaient trois, et comme si Abraham ne parlait qu'à un seul, il dit: Seigneur. Que répondre encore? Pourquoi étaient-ils trois? Etait-ce alors la divine Trinité ? Mais pourquoi dire : Seigneur ? — Parce que la Trinité est un seul Seigneur, et non pas trois Seigneurs ; un seul Dieu et non trois ; une seule nature en trois personnes. Car le Père n'est pas le Fils, le Fils n'est pas le Père, et l'Esprit n'est ni le Père ni le Fils. Le Père n'a qu'un Fils, le Fils n'a qu'un Père et l'Esprit-Saint est l'Esprit du Père et du Fils. Il est vrai néanmoins,. quelques-uns prétendent que parmi les trois personnages l'un s'élevait au dessus des autres ; c'est celui-là qu'Abraham appelait Seigneur, il apparaissait entre deux comme le Christ entre ses Anges. Mais quoi? N'y en eut-il pas deux seulement qui furent envoyés à Sodome et qui apparurent à Lot frère d'Abraham ? Lot cependant reconnut en eux la divinité, et quoiqu'il en vit deux, il dit Seigneur, au singulier (1). Ainsi dans les trois Anges, Abraham reconnaît le Seigneur, Lot le reconnaît également dans deux. Ne séparons pas la Trinité, ne faisons pas une dualité dans Sodome ; et il est mieux, je pense, de croire que nos Pères adoraient le Seigneur dans ses Anges l'habitant divin dans sa demeure; ils rendaient gloire, non aux porteurs mais à Celui qu'ils portaient.

Ce sentiment est confirmé par l'Épître aux Hébreux. Il y est dit : " Si la parole annoncée pas les Anges est demeurée ferme (2). " L'auteur ici faisait mention du vieux Testament; il le recommande en observant que les Anges y parlaient : mais on honorait Dieu dans ses Anges et l’on écoutait en eux Celui qui demeurait en eux. Étienne fournit aussi une preuve dans les Acte des Apôtres. Il accuse et réprimande les Juifs : " Durs de tête, leur dit-il, incirconcis de coeur et d'oreilles. " Durs de tête, épines incombustibles. " Toujours vous résistez à l'Esprit-Saint. " Si donc le buisson ne brûlait pas, c'est que ses épines, symboles d'iniquités, refusaient de s'enflammer sous le feu du Saint-Esprit. " Toujours; vous résistez à l'Esprit-Saint. Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils pas mis à mort ? De là vient que vous avez reçu la loi par le ministère des Anges et que vous ne l'avez point gardée (3). " S'il disait de l'Ange et non des Anges; quelques-uns prétendraient qu'il s'agit du Christ appelé l'Ange du grand conseil. Le Christ peut

1. Gen. XVIII, XIX. — 2. Héb. II, 2. — 3. Act. VII, 51-53.

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être nommé un Ange, peut-il être nommé des Anges ? L'Apôtre Paul dit aussi que la race d'Abraham a été servie, " administrée par les Anges et par l'entremise d'un médiateur (1). "

7. Lors donc que Moïse demandait à l'Ange ou plutôt au Seigneur présent dans l'Ange, quel était son nom : " Je suis l'Être, répondit-il; c'est l'Être qui m'a envoyé vers vous. " L'Être est le nom de l'immuabilité ; car tout ce qui change cesse d'être ce qu'il était et commence à être ce qu'il n'était pas. L'Être vrai, l'Être pur, l'Être réel ne peut appartenir qu'à celui qui ne change pas. Il possède cet Être, Celui à qui l'on dit : " Tu les changeras et ils seront changés, pour toi tu demeureras toujours le même (2). " Que signifie "je suis l'Être, " si non je suis éternel? Que signifie je suis l'Être sinon je ne puis changer? Il n'est donc aucune créature; il n'est ni le ciel, ni la terre, ni un Ange; ni une Vertu, ni un Trône, ni une Domination, ni une Puissance. Son nom étant un nom d'éternité, qui ne serait attendri qu'il ait daigné prendre un nom de miséricorde ?

" Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob. " Il prend le premier nom par rapport à lui-même et celui-ci à cause de nous. Eh! que serions-nous, s'il avait voulu demeurer uniquement ce qu'il est en lui-même ? Si Moïse comprit, ou plutôt puisque Moïse comprit ces mots.: " Je suis l'Être ; c'est l'Être qui m'a envoyé avec vous, " il reconnut que les derniers rapprochaient beaucoup Dieu des hommes et que les premiers l'en éloignaient beaucoup. Comprendre dignement, comprendre à la

1. Gal. III, 19. — 2. Ps. CI, 27, 28.

lumière de l'essence véritable, ne fut-ce que sommairement et sous une inspiration rapide comme l'éclair, ce que c'est que l'Être proprement dit, c'est se voir bien au-dessous, bien éloigné et bien différent de lui. Tel fut celui qui s'écriait : " J'ai dit dans mon extase. " Dans un transport d'esprit il vit je ne sais quoi de bien élevé au dessus de lui. C'était l'Être véritable. " J'ai dit, s'écrie-t-il; dans mon extase. " Qu'as-tu dit ? " Je suis jeté loin de tes yeux (1). " Moïse aussi se sentit bien au-dessous, non de ce qu'il voyait, mais de ce qu'il entendait; et comme incapable de le saisir. Enflammé alors du désir de voir l'Être même, il disait familièrement à Dieu : " Découvrez-vous à moi vous-même (2). " Et parce que, trop diffèrent de cette suprême nature, il désespérait en quelque sorte d'y atteindre, Dieu releva son courage (car il le vit pénétré de sa crainte) comme s'il lui eut parlé de la manière suivante : Parce que je t'ai dit : " je suis l'Être, " et encore : " c'est l'Être qui m'a envoyé, " tu as compris qu'est-ce que l'Être et tu as désespéré de pouvoir t'élever jusqu'à lui ; courage donc! " Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; " je suis ce que je suis, je suis l'Être même, et je suis avec l'Être, mais sans vouloir m'éloigner des hommes.

Si nous pouvons de quelque manière chercher le Seigneur, découvrir qu'il est l'Être et qu'il n'est pas loin de chacun de nous, car c'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes (3), louons avec transport sa nature et chérissons sa miséricorde.

1. Ps. XXX, 23. —2. Exod. XXXIII, 18. — 3. Act. XVII, 27.

 

 

 

 

SERMON VIII. LES DIX COMMANDEMENTS ET LES DIX PLAIES D'ÉGYPTE.

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ANALYSE. —Nous n'avons point ce discours tout entier : il y manque évidemment un exorde et une péroraison. Aussi porte-t-il le nom de Fragment dans les éditions latines. Salut Augustin a pour but d'établir une corrélation entre les dix préceptes du Décalogue et les dix plaies d'Égypte. Celles-ci indiquent à ses yeux les châtiments dont Dieu frappe les violateurs de sa loi. A la transgression du premier commandement il réserve comme punition l'aveuglement du coeur; à la violation du second, la folie de sa raison; du troisième, l'inquiétude et l'agitation de l'âme; du quatrième, un honteux avilissement; du sixième, l'assimilation aux animaux; du cinquième, les fureurs de la colère; du septième, l'indigence de l'âme ; du huitième, la malignité des langues; du neuvième; une sorte de folie ; du dixième enfin, la perte de la foi. Saint Augustin termine en disant que si les magiciens de Pharaon ont été vaincus à la troisième plaie ou au troisième prodige, c'est que cette troisième plaie correspond au troisième précepte, au précepte attribué spécialement au Saint-Esprit, à l'Esprit sanctificateur. Aussi avouent-ils que le doigt de Dieu est avec Moïse, et le doigt de Dieu désigne quelquefois l'Esprit-Saint dans le style même de l'Écriture.

1. Après avoir établi d'abord la certitude historique de ces évènements, nous devons en chercher la signification, il fallait poser le fondement pour ne paraître point bâtir dans les airs.

Le premier miracle accompli, le changement de la verge en serpent, n'est point du nombre des dix plaies. C'était un moyen d'arriver jusqu'à Pharaon et de donner à Moïse l'autorité nécessaire pour tirer de l'Égypte le peuple de Dieu. Le Seigneur ne frappait pas encore des opiniâtres, il voulait leur inspirer une divine frayeur.

La verge désigne le royaume de Dieu et le royaume de Dieu n'est autre que le peuple de Dieu. Le serpent au contraire rappelle cette vie mortelle, puisque c'est le serpent qui nous a fait boire la mort. Nous sommes devenus mortels en tombant de la main de Dieu sur la terre; aussi la verge s'est échappée de la main de Moïse pour devenir un serpent. Les Mages de Pharaon firent de même. Mais le serpent de Moïse c'est-à-dire la verge de Moïse commença par dévorer tous leurs serpents (1) ; Moïse le saisit par la queue, il redevint une verge; c'est le royaume de Dieu qui se replaçait sous sa main. Les verges des Mages figurent donc les peuples impies vaincus au nom du Christ : quand ils s'assimilent à 'son corps, ils sont comme dévorés par le serpent de Moïse, jusqu'à ce que le royaume de Dieu se replace sous sa main. Ce grand miracle n'aura lieu qu'à la fin des siècles, désignée par la queue du serpent.

Voilà ce que vous devez désirer, voici ce que vous devez éviter,

1. Exod. VII, 10-12.

2. Le premier précepte de la Loi regarde le culte d'un seul Dieu. " Tu n'auras point d'autres dieux que moi, dit le Seigneur (1). " La première plaie d'Égypte est l'eau changée en sang (2). Compare ce premier précepte à cette première plaie. Dans l'eau, qui engendre tout, considère la ressemblance du Dieu unique qui a tout créé. Mais que désigne le sang, sinon la chair mortelle? Et que signifie, en conséquence, le changement d'eau en sang, sinon que " leur coeur insensé a été obscurci ? Car en se disant sages ils sont devenus fous, et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible (3). " La gloire du Dieu incorruptible est pure comme l'eau; l'image d'un homme corruptible est changée comme le sang. Voilà ce qui se passe dans le coeur. des impies ;car en lui-même Dieu demeure immuable, et il n'est pas changé, quoique l'Apôtre ait dit : " Ils ont changé. "

3. Voici le second précepte : " Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu (4). " On ne se purifiera point en prenant en vain le nom du Seigneur son Dieu. Or le nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur est la vérité, puisqu'il a dit : " Je suis la vérité (5). Donc la vérité purifie, comme la vanité souille.

Mais dire la vérité, c'est parler avec la grâce de Dieu, puisque dire le mensonge c'est parler de son propre fonds (6). De plus, dire la vérité c'est parler raisonnablement, et parler, en vain c'est plutôt faire du bruit que parler; d'où il suit que l'amour de la vérité est l'objet du second précepte et que l'amour de la vanité est défendu par lui: Comme la vanité ne fait qu'un

1. Exod. XX, 3. — 2. Ib. VII, 20. — 3. Rom. I, 21-23. — 4. Exod. XX, 7. — 5. Jean, XIV, 6. — 6. Jean, VIII, 44.

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vain bruit, voyez avec quelle convenance la seconde plaie est opposée au second précepte! Quelle est cette seconde plaie ? Une étonnante multitude de grenouilles (1). Leur coassement n'est-il pas la naturelle image de la vanité ? Considère les amis de la vérité qui ne prennent pas en vain le nom du Seigneur leur Dieu : ils enseignent la sagesse au milieu des parfaits, des imparfaits même (2). Ils n'enseignent pas sans doute ce qu'on ne saurait comprendre; néanmoins ils ne quittent pas la vérité pour se jeter dans la vanité. Si les imparfaits ne saisissent point des discussions d'un ordre un peu plus élevé sur le Verbe de Dieu, qui est Dieu en Dieu et par qui tout a été fait (3), s'ils ne peuvent comprendre que ce que Paul prêche au milieu d'eux comme au milieu des petits enfants du Christ, savoir Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifiés il ne s'ensuit pas que la vérité soit uniquement dans ce haut enseignement et que la vanité soit le partage de l'enseignement populaire. Or ce dernier serait vain si nous disions que le Christ n'est pas mort en réalité mais en apparence; que ses blessures n'étaient que des simulacres, qu'il n'a point répandu véritablement son sang, mais fait semblant de le répandre ; et que ses blessures ayant été de fausses blessures, il n'a montré que de fausses cicatrices. En assurant toutes ces vérités, nous assurons des faits, nous croyons, nous prêchons qu'ils sont certains et réellement accomplis, et sans parler de cette sublime et immuable vérité; nous ne tombons point dans la vanité.

Mais ceux qui montrent tout cela comme étant, dans le Christ, faux et simulé, sont des grenouilles coassant dans un marais; ils peuvent faire du bruit en paroles, ils ne sauraient enseigner la sagesse. Dans l'Église, au contraire, on est attaché à la vérité et on prêche la Vérité par laquelle tout a été fait; la Vérité ou le Verbe fait chair et habitant parmi nous; la Vérité ou le Christ né de Dieu, fils unique d'un seul Dieu et coéternel à Dieu; la Vérité qui, après avoir pris la nature d'esclave, est née de la Vierge Marie, a souffert, a été crucifiée, est ressuscitée, montée aux cieux; la Vérité partout, et celle que peuvent comprendre les parfaits et celle que peu,vent saisir les petits; la Vérité devenue pain et lait, pain pour les grands et lait pour les petits; car pour devenir lait, le pain doit passer par la chair. Quant à ceux qui crient contre cette Vérité et qui cherchent à prendre dans le mensonge où ils sont

1. Exod. VIII, 6-1. — 2. I Cor. II, 6. — 3. Jean, I, 3

pris eux-mêmes, ce sont des grenouilles qui fatiguent l'oreille sans fortifier l'âme.

Écoute enfin des hommes qui parlent raisonnablement : " Il n'y a point d'idiomes, point de langues où ne soient entendues leurs paroles, non pas des paroles vides de sens, car leur voix a retenti dans toute la terre, et leurs discours jusqu'aux extrémités du monde (1). " Veux-tu aussi voir des grenouilles ? Rappelle-toi ce verset d'un Psaume : " Chacun fait entendre des choses vaines à son prochain (2). "

4. Troisième précepte: " Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat (3). " Ce troisième précepte impose comme le tribut d'un repos qui consiste dans la paix du cour et de l'esprit, et que produit la bonne conscience. Ce repos sanctifie parce que l'Esprit-Saint y réside. Voyez-le en effet . " Sur qui reposera mon Esprit? Sur " l'homme humble, paisible et tremblant à ma voix (4) " Les âmes agitées échappent donc à l'Esprit-Saint. Elles aiment les querelles, répandent des calomnies, recherchent plutôt la dispute que la vérité, et leurs mouvements continuels éloignent d'elles le repos spirituel du sabbat. Pour combattre cette inquiétude et pour inviter à ouvrir leurs coeurs au repos du sabbat, à l'action sanctifiante de l'Esprit de Dieu : " Écoute avec douceur la parole pour comprendre, leur est-il dit (5). " Et que comprendrai-je ? Dieu qui me dit : Assez d'agitation; qu'il n'y ait plus de tumulte dans ton coeur; que ces pensées corrompues cessent de voltiger et de te tourmenter. C'est bien alors que tu entendras Dieu te dire : " Soyez en repos, et voyez que c'est moi qui suis Dieu (6). "

Mais toi, toujours inquiet, tu refuses de te mettre en repos, et aveuglé dans le trouble de tes disputes, tu prétends voir quand tu en es incapable. Considère donc la troisième plaie opposée à ce troisième précepte, ce sont des moucherons nés en Egypte du limon de la terre (7); c'est-à-dire des mouches très-petites, toujours en mouvement. Leur vol est irrégulier, elles se jettent dans les yeux, ne laissent point de repos; on les chasse et elles reviennent; chassées encore elles reviennent sans cesse. Telles sont les vaines imaginations des coeurs contentieux. Soyez fidèles au précepte, en garde contre le châtiment.

5. " Honore ton père et ta mère (8), " tel est le quatrième précepte. La quatrième plaie égyptienne qui y correspond se nomme en grec

1. Ps. XVIII, 4, 5. —2. Ps. XI, 3. — 3. Exod. XX, 8. — 4. Isaïe, LVI, 2. — 5. Ecclési. V, 13. — 6. Ps. XLV, II. — 7. Exod. VIII, 17. — 8. Ib. XX, 12.

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xunomuia. signifie xunomuia? Une mouche canine. C'est dont s'assimiler au chien que de ne reconnaître pas ses parents. Est-il rien d'aussi digne d'un chien que cette conduite envers ceux à qui on doit le jour? Aussi les petits chiens naissent aveugles.

6. Cinquième précepte : " Tu ne seras point adultère (1); " et cinquième plaie : mort sur les troupeaux des Égyptiens (2). Établissons les rapports. Suppose un homme qui médite de commettre un adultère et qui ne se contente pas de son épouse ; il ne veut point dompter eu lui ce honteux désir de la chair, commun à l'homme et aux bêtes. Les bêtes peuvent aussi se livrer aux plaisirs de la chair et se reproduire; à l'homme le raisonnement et l'intelligence. Aussi la raison, qui siège et règne dans .l'esprit, doit-elle réprimer avec autorité les mouvements désordonnés de la chair et ne les laisser pas courir de tous côtés, sans mesure et sans règle. C'est pourquoi la nature fait que les animaux eux-mêmes, grâce à l'institution du Créateur, ne recherchent qu'à des époques déterminées les jouissances brutales ce n'est pas la raison qui les réprime alors, c'est l'ardeur qui se refroidit.

Si l'homme y est toujours sensible, c'est qu'il peut les contenir. Le Créateur t'a donné l'autorité de la raison, et il veut que ses préceptes de continence soient pour toi comme des rênes pour diriger des animaux sans raison. Tu as ce que ne saurait avoir l'animal, et tu espères ce qu'il ne. peut espérer. C'est parfois un travail pour toi de garder la continence; ce n'en est pas un pour l'animal; mais pour toi quelles jouissances dans l'éternité où il ne parvient pas! Si ce travail te fatigue, que la récompense te console ; car il y a un exercice de patience à mettre un frein à ces mouvements intérieurs qui te sont communs avec la bête, et à ne pas t'y abandonner comme elle. Mais si tu te ravales, si tu ne prends pas soin de cette divine image avec laquelle Dieu t'a créé, si tu te laisses vaincre aux tentations de la concupiscence, tu perdras. en quelque sorte ton caractère d'homme pour n'être plus qu'un vil animal : tu n'en auras point la nature, mais tu lui ressembleras, tout en conservant la nature humaine. N'entends-tu pas : " Ne soyez point comme le cheval et le mulet sans intelligence (3) ? " Peut-être néanmoins préfères-tu mener la vie des bêtes, te livrer librement à tes passions, et ne t’astreindre à aucune loi pour

1. Exod. XX, 14. — 2. Ib. IX, 6. — 3. Ps. CLVIII, 7, 8.

contenir tes appétits charnels. Vois donc le châtiment, et si tu ne crains point d'être une bête, redoute au moins la mort.

7. Sixième précepte : " Tu ne tueras point (1). " Sixième plaie : des ulcères et des tumeurs qui bouillonnent et se lèvent dans tout le corps, la chaleur dévorante des blessures produites par le feu d'une fournaise (2). Telles sont les âmes homicides; elles sont enflammées par la colère, car pour elles il n'y a plus de frère. On distingue la chaleur de la colère et la chaleur de la grâce: celle-ci tient de la santé et l'autre d'un ulcère. Des desseins homicides produisent partout des tumeurs brûlantes, rien n'en est exempt; il y a chaleur, mais elle ne vient pas de l'Esprit de Dieu. Car s'il y a de l'ardeur dans qui vole au secours du malheur, il y a de l'ardeur aussi à quand on court au meurtre; la première vient du commandement, la seconde, de la maladie; l'une est due aux borines oeuvres, l'autre aux plaies corrompues. Ah! s'il nous était donné de voir une âme homicide, nous pleurerions plus amèrement qu'à la vue des corps dévorés par la gangrène.

8. Nous voici arrivés au septième précepte: "Tu ne déroberas point (3), " et à la septième plaie la grêle sur les fruits de la terre (4). Dérober malgré cette défense, c'est perdre au ciel, car il n'y a point de gain injuste qu'il n'y ait de juste dommage. Ainsi gagner par le vol un vêtement, c'est perdre la foi au jugement du ciel. Le gain est donc une perte. Mais le gain est visible, la perte descend des nuées du Seigneur. Rien n'arrive i sans la Providence, mes bien-aimés. Eh! vous imagineriez-vous véritablement que les hommes souffrent parce que Dieu est endormi ? Les nuages se condensent, la pluie se répand, la grêle tombe, le tonnerre ébranle la terre, l'éclair l'épouvante tout cela semble se produire sans ordre et se faire en dehors de la divine providence. Mais n'a-t-on point entendu la condamnation de cette pensée dans ces paroles d'un psaume : " Habitants de la terre, louez le Seigneur, y est-il dit après qu'il a été loué par les habitants du ciel, louez-le, dragons et abîmes, feu, grêle, " neige, glace, souffle des tempêtes, qui obéissez à sa parole (6) ? " Aussi ceux qui suivent leurs désirs et dérobent extérieurement, sont, d'après le juste jugement de Dieu, ravagés intérieurement par la grêle. Ah s'ils pouvaient contempler ce champ de leur coeur, comme ils

1. Exod. XX, 13. — 2. Ib. IX, 10. — 3. Ib. XX, 15. — 4. Ib. IV, 23, 25. — 5. Ps. CLVIII, 7, 8.

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pleureraient en n'y rencontrant plus l'alignent de l'âme ! En vain ce bien mal acquis pourrait de venir la nourriture du corps, on ressentirait à l'intérieur une faim bien plus cruelle, de plus dangereuses blessures et une mort plus alarmante. Il est, hélas! beaucoup de morts ambulants, beaucoup de coupables qui mettent leurs joies. dans de vaines richesses. L'Écriture ne place-t-elle point dans l'âme les trésors du serviteur de Dieu? " Votre coeur, l'homme caché, dit-elle, qui est riche devant Dieu (1). " Riche, non pas devant les hommes, mais devant Dieu et là où pénètre son regard. Que te sert-il de dérober quand un mortel ne te voit pas, et d'être ravagé par la grêle dans l'âme où Dieu te voit?

9. Huitième précepte: " Tu ne feras point de faux témoignage (2). " Plaie huitième : les sauterelles (3), dont la dent est terrible. Que veut le faux témoin, sinon blesser par ses morsures et perdre par ses mensonges? D'ailleurs, pour inviter les hommes à ne point s'accuser faussement, " Si vous vous mordez et dévorez les uns les autres, dit l'Apôtre de Dieu, prenez garde que vous ne vous consumiez les uns les autres (4). "

10. Neuvième précepte : " Tu ne convoiteras point l'épouse de ton prochain (5). " D'épaisses ténèbres sont,la neuvième plaie (6). Il y a en effet une espèce d'adultère, défendue par un des préceptes précédents, qui consiste à ne pas même désirer de jouir d'une épouse étrangère ; car sans aller vers la femme d'autrui, c'est être adultère que de ne se point contenter de la sienne. Mais convoiter la femme d'autrui après s'être rendu coupable contre la sienne propre, n'est-ce point réellement d'épaisses ténèbres? Rien ne blesse aussi vivement le coeur de qui endure cette humiliation, et celui qui fait à autrui cet outrage jamais ne consentira à le souffrir lui-même. Chacun a plus d'inclination pour une étrangère, mais j'ignore s'il est un seul homme capable de supporter patiemment une injure semblable. Quelles épaisses ténèbres dans une telle conduite, dans de pareils désirs ! Il y a vraiment l'aveuglement d'une exécrable fureur. Avilir l'épouse d'un frère, n'est-ce pas une fureur indomptée?

11. Dixième précepte : " Tu ne convoiteras rien qui appartienne à ton prochain, ni son troupeau, ni son bien, ni sa charrue, ni absolument rien qui lui appartienne (7). " A ce

1. I Pierre, III, 4. — 2. Exod. XX, 16. —3. Ib. X, 13. — 4.Galat. V, 15. — 5. Exod. XX, 17. — 6. Ib. X, 22. — 7. Ib. XX,17.

crime est destinée la dixième plaie, la mort des premiers-nés (1).

Quand je cherche ici quelque rapprochement, il ne s'en présente point d'abord ; peut-être en découvrirait-on en examinant avec plus de soin et d'attention. Cependant n'y aurait-il point dans cette plaie la condamnation de quiconque garde pour ses héritiers absolument tout ce qu'il possède?

Ce dixième précepte dit hautement que convoiter le bien du prochain c'est être coupable de larcin, comme celui qui vole et qui dérobe en réalité:

Mais nous avons déjà vu un précepte relatif au larcin et ce précepte comprend également la rapine. Car l'Écriture ne défendrait pas expressément le larcin sans parler de la rapine, si elle ne voulait faire entendre que le vol secret étant digne de châtiment, le vol accompagné de violence mérite des peines encore plus graves. Il existe donc un précepte qui défend de rien enlever au prochain malgré lui soit secrètement soit ouvertement. Mais il n'est pas permis non plus de convoiter intérieurement son bien, sous l'oeil de Dieu, fut-ce à titre de légitime succession. Car ceux qui aspirent à posséder justement le bien d'autrui, désirent être institués les héritiers des mourants : est-il rien qui leur semble aussi juste que de recueillir ce qu'on leur abandonne ? N'est-ce pas être dans le droit commun ? On m'a légué ce bien, peut dire cet homme ; je l'ai comme héritier; voici le testament. Est-il quelque chose qui semble plus juste que ce raisonnement de l'avare?

Tu le loues comme un homme juste; Dieu condamne ses injustes désirs. Et toi, qui aspires à être établi héritier de quelqu'un, considère ce que tu es. Tu ne veux•pas que ce quelqu'un ait des héritiers naturels. Mais parmi ces héritiers nul n'est plus cher qu'un fils aîné. Aussi pour avoir convoité sous l'ombre d'une espèce de droit le bien que ne t'adjugeait par le droit naturel, tu seras -puni dans ce que tu as de plus cher, ce qui est pour toi comme un fils aîné. Mes frères, il est facile encore de perdre des aînés; puisque tout mortel meurt soit avant soit après ses parents. Ce qui est à craindre, c'est qu'en te livrant à cette secrète et injuste convoitise, tu ne perdes les premiers-nés de ton coeur. Or le premier-né en nous est comme l'empreinte de la grâce de Dieu, et ce nouveau-né, ce premier-né

1. Ib. XII, 29.

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entre les fils de notre coeur, c'est la foi, car sans elle on ne peut bien faire. Toutes tes bonnes oeuvres sont comme tes fils spirituels, mais la foi occupe entre elles le premier rang, et si tu convoites intérieurement le bien d'autrui, intérieurement tu perds la foi. D'abord en effet tu dissimuleras, tu te montreras obséquieux plutôt par feinte que par charité. Tu voudras paraître aimer celui dont tu veux devenir l'héritier; mais cet amour te fait souhaiter sa mort, et pour te voir maître de ce qu'il possède, tu ne lui veux pas d'autre successeur.

12. Frères, en parcourant ainsi les dix préceptes et les dix plaies, en comparant les contempteurs des commandements aux Égyptiens opiniâtres, qu'avons-nous fait? Nous avons voulu vous déterminer à établir votre fortune sur les divins préceptes; fortune que vous devez conservera l'intérieur, dans votre trésor secret; fortune que ne puissent vous enlever ni voleur, ni larron, ni voisin; fortune qui n'ait à redouter ni teigne ni rouille et que l'homme opulent emporte avec lui comme celui qui meurt dans un naufrage. A cette condition vous serez comme le peuple de Dieu au milieu des Egyptiens impies. Ceux-ci souffriront intérieurement les dix plaies, et vous en serez exempts à l'intérieur, jusqu'à ce que le peuple quitte la terre de captivité. Cette espèce de sortie se fait encore aujourd'hui. La première n'a eu lieu qu'une fois, cette dernière ne cesse de s'accomplir.

13. Aucune sainteté véritable et divine ne peut s'obtenir sans le Saint-Esprit. Ce M'est point sans motif qu'il porte spécialement le nom d'Esprit-Saint. Le Père est saint, le Fils est saint; ce nom toutefois est proprement attribué à l'Esprit et la troisième personne de la Trinité se nomme le Saint-Esprit. Il repose sur l'homme humble et pacifique (1). Il y est comme en son jour de sabbat.

Aussi le nombre sept est consacré à l'Esprit-Saint : les Écritures le montrent clairement. Des hommes meilleurs pourront faire des considérations meilleures, des esprits plus élevés découvrir des aperçus plus hauts, et donner sur le nombre sept des explications plus spirituelles et plus divines. Ce que je vois, et ce qui suffit pour le moment, ce que je vous invite à considérer aussi, c'est que le nombre sept est proprement attribué à l'Esprit-Saint, parce que, la sanctification est recommandée au septième jour.

Et comment prouver qu'au Saint-Esprit est

1. Isaïe, LXVI, 2.

consacré ce nombre sept ? Isaïe représente l'Esprit de Dieu descendant sur le fidèle, sur le chrétien, sur le membre du Christ, et il se nomme l'Esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science et de piété, enfin l'Esprit de crainte de Dieu (1). Si vous avez suivi, j'ai montré l'Esprit de Dieu descendant sur nous comme par sept degrés, depuis la sagesse jusqu'à la crainte, afin de nous élever à lui comme par sept degrés encore, depuis la crainte jusqu'à. la sagesse ; " car la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse (2). " L'Esprit est donc à la fois sept et un, sept dans ses opérations et un dans son essence.

Voulez-vous le voir avec plus d'évidence ? La Pentecôte est, d'après l'Écriture, la fête des semaines. C'est ce que dit expressément le livre de Tobie (3). Sept fois sept en effet produisent quarante-neuf. Mais il faut se réunir à son chef, attendu que l'Esprit-Saint nous attache à l'unité, au rien de nous en séparer. A quarante neuf ajoutez donc une unité ; vous obtenez cinquante ; et ce n'est plus sans raison que le Saint-Esprit est descendu le cinquantième jour après la résurrection du Sauveur. Le Seigneur est ressuscité ; il est remonté des enfers avant de s'élever au ciel, et depuis qu'il est ressuscité, depuis qu'il est ainsi remonté des enfers, cinquante jours s'écoulent, et arrive le Saint-Esprit qui célèbre en quelque sorte sa fête au milieu de nous, en ce cinquantième jour. Le Sauveur avait conversé quarante jours avec ses disciples ; au quarantième jour il est monté au ciel, et quand il y a passé dix jours, comme si le dixième commandement était accompli, le Saint-Esprit descend, rappelant ainsi que nul n'accomplit la loi sans sa grâce. Frères, il est donc évident que le nombre de sept est spécialement attribué au Saint-Esprit.

Or on doit considérer comme n'ayant pas le Saint-Esprit quiconque ne tient pas à l'unité du , Christ et aboie contre elle; car il n'y a pour faire des divisions et des dissensions que cet homme animal dont parle ainsi l'Apôtre : " L'homme animal, dit-il, ne perçoit pas ce qui est de Dieu (4). " Il est aussi écrit dans l'Épître de l'Apôtre Jude : " Ce sont des gens qui se séparent eux-mêmes, " et il les dit pour les blâmer: " Ce sont des gens qui se séparent eux-mêmes, hommes de vie animale, n'ayant point l'Esprit (5). " Qu'y a-t-il

1. Isaïe, XI, 2, 3. — 2. Prov. I, 7. — 3. Tobie, II, 1. — 4. I Cor. II, 11. — 5. Jude, 19.

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de plus clair, qu'y a-t-il de plus évident? Qu'ils viennent donc ! S'ils ont la même foi que nous,

ils recevront l'Esprit-Saint qu'ils ne peuvent posséder tant qu'ils restent les ennemis de l'unité. Mais l'Apôtre les compare aux Mages de Pharaon qui succombaient au troisième prodige. " Ils ont, dit-il, l'apparence de la piété, mais il en repoussent la réalité (1). "

14. Mais pourquoi ont-ils succombé au troisième prodige ? Rappelez-vous que celui -qui combat l'unité n'a point le Saint-Esprit. Or les trois premiers préceptes du Décalogue se rapportent à l'amour de Dieu, les sept autres à l'amour du prochain ; et dans les deux tables ou les dix préceptes, sont compris ces deux commandements sommaires : " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force ; tu aimeras aussi ton prochain comme toi-même : ces deux commandements " embrassent toute la Loi et les prophètes (2). " Donc rapportons à l'amour de Dieu les trois premiers préceptes.

Quels sont-ils ? Voici le premier : " Tu n'auras point d'autres dieux que moi. " La plaie contraire est l'eau changée en vin, pour rappeler comment le principe suprême, le Créateur a été assimilé à un homme de chair. Le second précepte " : Ne prends pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu " se rapporte, me semble-t-il, au royaume de Dieu, c'est-à-dire à son Fils. Car il n'y a qu'un seul Dieu et un seul Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui tout existe. Pour venger ce Verbe de Dieu voici la plaie des grenouilles. Elles sont à la parole comme le bruit est à la raison, comme la vanité à la vérité. Le troisième précepte, relatif au sabbat, se rapporte à l'Esprit-Saint, à cause de la sanctification qui s'y trouve principalement attachée; nous venons

1. II Tim. III, 6. —2. Matt. XXII, 37-40.

nous de vous le rappeler aussi bien que nous l'avons pu. A ce précepte est opposée l'agitation

produite par les mouches qui naissent de la corruption et se jettent dans les yeux. Voilà pourquoi ces ennemis de l'unité qui n'avaient point: l'Esprit-Saint, ont succombé au troisième prodige. Ainsi l'Esprit-Saint l'a voulu pour les punir, car s'il fait grâce, il châtie aussi, il enrichit de sa présence et il délaisse.

Enfin pour comprendre plus clairement ce que confessent les Mages de Pharaon, voyons quel nom a été donné à l'Esprit de Dieu dans l'Évangile, comment il a été désigné. Les Juifs ayant dit outrageusement du Seigneur : " Il ne chasse les démons qu'au nom de Béelzébud, prince des démons, " il répondit : " Si c'est par l'Esprit de Dieu que je chasse les démons, le règne de Dieu est assurément arrivé au milieu de vous (1). " Ce qu'un autre Evangéliste exprime ainsi : " Si c'est par le doigt de Dieu que je chasse les démons (2). " Ce qu'un Evangéliste appelle l'Esprit de Dieu est nommé par l'autre le doigt de Dieu. Ainsi le doigt de Dieu est l'Esprit de Dieu. C'est pourquoi il est dit que la loi donnée aux Juifs sur le mont Sinaï le cinquantième jour après l'immolation de l'agneau pascal, est écrite par le doigt de Dieu. Cinquante jours s'écoulent donc depuis l'immolation de l'agneau, et la loi est publiée; cinquante jours s'écoulent également après l'immolation du Christ et le Saint-Esprit descend. Grâces au Seigneur qui cache avec sagesse pour montrer avec plaisir.

Considérez maintenant, frères, que les Mages de Pharaon reconnaissent aussi très expressément ce que nous disons. Ils dirent en succombant au troisième prodige : " Le doigt de Dieu est ici, etc. (3) "

1. Matt. XII, 24, 28. — 2. Luc, XI, 20. — 3. Exod. VIII, 19.

 

 

 

 

SERMON IX. LE DÉCACHORDE OU LES DIX COMMANDEMENTS. (1).

ANALYSE. — Dans ce long et magnifique discours où saint Augustin semble avoir voulu concentrer tous les devoirs de la vie chrétienne et combattre surtout le vice de l'impureté, on peut distinguer trois idées principales. Le grand docteur insiste d'abord sur la nécessité de penser à.la justice de Dieu en même temps qu'à sa miséricorde, et sur la nécessité d'observer toute la loi divine pour échapper aux éternels tourments. Il veut en second lieu qu'on observe cette loi, non pas seulement avec crainte, comme les Juifs, mais surtout avec amour; car elle a pour but de nous rendre semblables à Dieu, de nous délivrer de la tyrannie des, vices, de nous porter à nous conduire envers autrui et envers Dieu lui-même, comme nous désirons qu'on se conduise envers nous. Mais pour arriver à cette fidélité, il faut, et c'est la troisième partie du discours, s'exercer aux bonnes oeuvres, éviter avec soin les péchés graves, et effacer chaque jour les péchés légers de chaque jour en faisant d'abondantes aumônes. Combien hélas! on se méprend sur les péchés légers! On ne les redoute pas à cause de leur légèreté ; mais ne devraient-ils pas faire trembler à cause de leur quantité? Qu'on s'empresse donc d'y porter remède, surtout par les oeuvres de charité qui assurent le salut.

1. Le Seigneur notre Dieu est clément et compatissant, il est lent à s'irriter et plein de miséricorde et de vérité: mais autant il prodigue la miséricorde dans ce siècle, autant il menace d'un jugement sévère dans le siècle futur. Les paroles que je viens de prononcer sont écrites et des autorités toutes divines disent expressément que " le Seigneur est clément, compatissant, lent à punir, plein de miséricorde et de vérité (2). " Ce qui plait singulièrement aux pécheurs et aux amis de ce siècle, c'est que " le Seigneur est clément et compatissant, lent à punir et plein de miséricorde. " Mais si tu es si heureux de ces doux traits sous lesquels il se peint, redoute aussi ce dernier : " et plein de vérité. " S'il était dit seulement : " Le Seigneur est clément, compatissant, lent à punir, et plein de, miséricorde, " tu pourrais songer peut-être à l'impunité, à la sécurité, à la licence du mal, faire ce que tu veux, user du siècle autant qu'il est permis ou que la passion t'y porterait. Si alors de sages avertissements essayaient, par le reproche et la terreur, de t'engager à ne point te laisser aller sans frein à tes passions et à l'oubli de ton Dieu, tu pourrais interrompre ces importuns, lever hardiment le front, citer une autorité divine et lire en quelque sorte dans un livre sacré : Pourquoi me faire peur de notre Dieu ? " Il est clément, compatissant et plein de miséricorde. " Nais pour ôter aux hommes ce prétexte, le prophète ajoute un dernier mot : " Et plein de vérité, " dit-il. Ainsi il tarit la joie d'une téméraire présomption et invite à la crainte de la pénitence. Que la miséricorde de Dieu provoque donc nos transports, mais que sa justice nous pénètre de

1. Exod. XX, 1-17; Ps. CXLIII, 9. — 2. Ps. LXXXV, 16; CLIV, 8.

frayeur. Il épargne tant qu'il se tait. Il se tait, mais il ne se taira point toujours (1). Écoute lorsqu'il parle aujourd'hui et crains de ne pouvoir te dispenser de l'entendre lorsqu'il parlera au moment du jugement.

2. Tu peux aujourd'hui songer à ta défense; songes-y avant le suprême jugement de ton Dieu. Sur quoi pourrais-tu établir une fausse confiance ? Lorqu'il paraîtra, tu ne pourras produire ni faux témoins pour le tromper, ni avocat pour le surprendre par sa faconde ; tu n'essaieras même pas de corrompre ton juge. Mais que faire auprès de ce juge que tu ne saurais ni décevoir ni séduire? Il y a pourtant quelque chose à faire. Celui qui jugera alors ta cause sera le témoin actuel de ta vie. Nous venons de chanter et de le bénir ; songeons à notre défense. Celui qui voit nos oeuvres a entendu nos chants. Que ces chants ne soient pas vides de sens et ne deviennent pas des gémissements.

Il est temps de faire promptement la paix avec ton adversaire. Dieu est patient à voir et à punir l'iniquité ; mais aussi son jugement viendra bientôt. La vie humaine trouve long ce qui n'est qu'un moment pour Dieu. Eh ! quelle consolation peut-on trouver dans ce qui parait de Longue durée à ce siècle et au genre humain ? Quand l'humanité devrait vivre longtemps encore, le dernier jour de chacun de nous tardera-t-il beaucoup ? Combien d'années se sont succédées, depuis Adam ? combien se sont écoulées et s'écouleront encore ? Celles qui restent ne sont pas en si grand nombre ; cependant elles passeront jusqu'à la fin des siècles comme ont passé les autres. — Le peu qui reste semble long, mais ce qui est écoulé

1. Isaïe, XLII, 14.

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ne doit-il pas nous montrer en perspective la fin des temps? Depuis l'origine jusqu'à ce jour, il

y a eu constamment un. jour qu'on a pu appeler aujourd'hui ce qui alors était de l'avenir n'est-il pas maintenant du passé ? Il est comme s'il n'avait pas été. Ainsi en sera-t-il de ce qui doit s'écouler jusqu'à la fin.

Admettons toutefois que ce temps sera long, aussi étendu que tu peux le penser, le dire, l'imaginer, plus long que ne l'enseigne l'Écriture; diffère donc ce jour du jugement autant que ton esprit en est capable : s'ensuit-il que tu puisses retarder ton dernier jour, le dernier jour de ta vie, celui où tu dois quitter ce corps ? Si tu le peux, mais qui le peut ? assure-toi de la vieillesse. Hélas! dès qu'il.commence à vivre, l'homme n'est-il point exposé à mourir ? L'assujettissement à la mort ne vient-il pas du commencement de la vie ? Pour n'être pas, sur cette terre et parmi le genre humain, exposé à la mort, il faut n'être pas encore entré dans la vie. Tu ne peux donc te promettre sûrement aucun jour; et si tu ne peux te promettre aucun jour, accorde-toi avec ton adversaire pendant qu'il chemine avec toi, c'est-à-dire pendant qu'il est avec toi dans cette vie où tous passent et où demeure cet adversaire.

3. Quel est donc cet adversaire? Ce n'est pas le diable, car l'Écriture ne t'engagerait point à t'accorder avec lui. Il est donc un autre adversaire que l'homme lui-même a rendu son ennemi. D'ailleurs quand même le diable serait ton ennemi, on ne pourrait pas dire qu'il chemine avec toi.,Cependant pour t'accorder avec lui, il faut que ton adversaire chemine avec toi, car il sait que si tu ne t'entends avec lui sur la voie, il pourra te livrer au juge, le juge au ministre et le ministre te jeter en prison (1). Ces paroles sont de l'Évangile et ceux qui les ont lues ou entendues se les rappellent comme nous.

Quel est donc ton adversaire, ? La parole de Dieu; oui la parole de Dieu est ton adversaire. Pourquoi? Parce qu'elle ordonne le contraire de ce que tu fais. Elle dit : " Ton Dieu est unique, adore un seul Dieu " Et toi, abandonnant Dieu, le légitime époux de ton âme, tu te livres à la fornication avec les démons. Ce qui est plus grave encore, tu ne parais ni abandonner ni répudier ouvertement ton époux, à la manière des apostats ; tu demeures en quelque sorte dans sa maison, et tu, accueilles des adultères; :comme

1. Matt. V, 25.

chrétien tu ne sors pas de l'Église, et tu consultes les devins, les aruspices, les augures, les sorciers : âme prostituée, tu ne quittes pas la demeure de ton mari et tout en lui restant unie tu te souilles avec d'autres. On te dit: " Ne prends pas-en vain le nom du Seigneur ton Dieu; " parce que le Christ a pris l'humanité créée, n'estime point qu'il soit une créature. Et tu le méprises quand il est égal au Père et un seul Dieu avec lui (1).

On te dit d'observer spirituellement le sabbat et non comme l'observent les Juifs : ils gardent le repos du corps pour se livrer à leurs jeux et à leurs débauches. Ah! mieux vaudrait que le Juif s'occupât utilement dans son champ que d'exciter des séditions au théâtre ; mieux vaudrait que leurs femmes travaillassent la laine que de danser avec impudeur tout le jour sur leurs galeries. On te dit donc d'observer spirituellement le sabbat, dans l'espoir du futur repos que Dieu te promet. On peut se fatiguer sans doute lorsqu'on fait tout ce que l'on peut en vue de ce repos. Si néanmoins on rapporte tout à la foi de ce repos promis, on le possède déjà, non en réalité, mais en espérance. Et toi, tu veux te reposer pour travailler, quand tu devrais travailler pour te reposer ?

On te dit : " Honore ton père et ta mère. " Et tu infliges à tes parents des injures que tu ne voudrais pas endurer de la part de tes enfants ?

On te dit : " Tu ne tueras point. " Et tu veux mettre à mort ton ennemi; et si tu ne le fais pas, n'est-ce point la crainte du juge humain plutôt que la pensée de Dieu qui t'en détourne? Ignores-tu que Dieu lit dans ton coeur et qu'il te voit homicide dans l'âme, quoique celui dont tu diffères la mort soit encore au nombre des vivants?

On te dit : " Tu ne commettras point d'adultère (1) ; " c'est-à-dire tu n'iras point à une femme autre que la tienne. Tu dois l'emporter en vertu sur une femme; or là chasteté est une vertu. Et pourtant tu tombes au premier choc de la passion ! Tu veux que ton épouse en triomphe, et tu gis vaincu ! Tu es le chef de ta femme , et elle te précède devant Dieu ! Veux-tu que dans ta maison la tête soit en bas ? L'homme est le chef de la femme ; mais partout où la femme est plus sage que l'homme, la tète de la maison est en bas. Si l'homme est le chef, sa vie doit être meilleure, il doit, par toutes sortes de bonnes oeuvres, devancer sa femme i celle-ci

1. Exod. XX, 1-14.

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devrait n'avoir qu'à imiter son mari, à suivre son chef. Le Christ est le chef de l'Église et il est commandé à l'Église de suivre son chef et de marcher sur ses traces; ainsi dans toute famille l'homme est comme le chef et la femme comme le corps (1). Où conduit le chef, là le corps doit suivre. Pourquoi donc ce chef veut-il aller où il ne veut pas être suivi par son épouse ?

Parce que la parole divine donne ces ordres, elle est l'adversaire; car les hommes ne veulent pas faire ce qu'elle commande. Et pourquoi dire qu'en donnant ces ordres la divine parole est l'adversaire ? En parlant ainsi, ne le suis-je pas moi-même pour quelques-uns ? Eh ! que m'importe ! Celui dont la crainte m'inspire de parler me fortifiera assez pour ne pas redouter les plaintes des hommes. Ceux qui ne veulent pas, et ils sont nombreux, garder la fidélité à leurs épouses, voudraient que je ne dise rien de ce sujet. Mais, qu'ils y consentent ou s'y opposent, j'en parlerai. Car si je ne vous engage point à vous accorder avec l'adversaire, je demeurerai moi-même en guerre avec lui. Celui qui vous commande d'agir, nous commande de parler. Si vous êtes ses adversaires en ne faisant pas ce qu'il vous commande de faire ; nous resterons aussi ses adversaires en ne disant pas ce qu'il nous commande de dire.

. 4. Me suis-je beaucoup arrêté aux autres points que j'ai déjà touchés ? Nous présumons de votre charité que vous adorez un seul Dieu. Nous présumons de votre foi catholique que vous croyez le. Fils de Dieu égal à son Père, et que vous ne prenez pas en vain le nom du Seigneur votre Dieu en regardant son Fils comme une créature. Toute créature en effet, est soumise à la vanité (2). Vous croyez sans doute que le Fils de Dieu est égal à son Père, Dieu de Dieu, Verbe en Dieu, Verbe et Dieu par qui tout a été fait, lumière de lumière, éternel et unique comme Celui qui l'a engendré. Vous croyez que ce Verbe a pris une nature créée, qu'il a reçu de la Vierge Marie une nature mortelle, et qu'il a souffert pour nous. Nous lisons cela et nous le croyons pour être sauvés. Je ne me suis pas arrêté non plus à vous exciter à faire vos oeuvres en vue de l'espérance à venir. Je sais que toute âme chrétienne s'occupe du siècle futur. N'y pas penser et n'être pas chrétien dans le but de recueillir ce que Dieu promet à la fin, c'est n'être encore pas chrétien.

1. Ephés. V, 23. — 2. Rom. VIII, 20.

Je ne me suis pas arrêté non plus à ce commandement divin : " Honore ton père et ta mère. " La plupart honorent leurs parents et il est rare que nous recontrions des parents se plaignant de la méchanceté de leurs enfants. Il en est pourtant encore , mais c'est chose rare et il a fallu passer brièvement sur, ce point. Je n'ai pas voulu m'arrêter non plus à ce précepte " Tu ne tueras point. " Je ne crois pas voir ici une assemblée d'homicides.

J'ai dû m'occuper davantage d'un mal qui se répand au loin, d'un mal qui irrite au plus haut degré l'adversaire; cet adversaire crie, mais c'est pour devenir ami. Ce sont chaque jour des plaine tes, et pourtant les femmes n'osent plus eu faire de leurs maris. Hélas ! cette coutume funeste envahit tout, on l'observe comme une loi; et les femmes ne sont-elles pas persuadées que ce qui leur est défendu ne l'est point à leurs maris ? Elles apprennent que des femmes sont conduites au tribunal pour avoir été surprises peut-être avec des esclaves; jamais elles n'ont entendu dire qu'un homme ait été traduit pour avoir été surpris avec une servante. Toutefois le péché est le même et ce qui fait paraître l'homme moins coupable quand il commet ce péché, ce n'est point la vérité divine, c'est l'humaine corruption. S'il voit aujourd'hui plus de mécontentement dans sa femme ; si elle murmure avec plus de liberté, après avoir appris à l'Église que son mari ne peut ce qu'elle lui croyait permis ; s'il voit, dis-je, sa femme se plaindre plus librement et lui dire : Ce que tu fais n'est pas permis ; nous avons entendu la même parole, nous sommes chrétiens, accorde-moi ce que tu exiges de moi :je te dois la fidélité, tu me la dois, nous la devons tous deux au Christ ; si tu me trompes, tir ne trompes pas notre commun Seigneur, celui qui nous a rachetés ; si donc cet homme entend ces observations et d'autres semblables qu'il n'est pas accoutume à entendre, cri refusant de se guérir il devient furieux contre moi, il s'irrite, il maudit, peut-être ira-t-il jusqu'à dire :Pourquoi cet autre est-il venu ici ? Pourquoi ma femme est-elle allée ce jour-là à l'Église? Je crois au moins qu'il pensera cela; car il n'ose se plaindre hautement, n'y eût-il là que son épouse. S'il éclatait devant elle ne pourrait-elle pas répondre : Pourquoi critiquer après avoir applaudi ? Nous sommes époux; comment pourras -tu t'accorder avec moi, si tu es en désaccord avec toi-même ?

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Pour nous, frères, nous considérons vos dangers et non vos volontés. Quel médecin guérirait le malade, s'il faisait attention à sa volonté ? Qu'on ne fasse donc pas ce qui n'est pas à faire, qu'on ne fasse pas ce que Dieu défend. Qui croit en Dieu, entend de lui ce que nous disons ici ; et s'il en est quelques-uns qui refusent de se corriger, mieux vaudrait pour eux sans aucun doute que nous ne soyons pas venus pour parler ainsi, ou qu'après être venus dans ce dessein nous ne l'exécutions pas.

3. Je me souviens de l'avoir dit avant-hier à votre sainteté : si nous étions musiciens ou si nous montrions au public quelques-uns de ces spectacles auxquels prend goût votre légèreté et auxquels nous vous prions de renoncer, velus nous retiendriez, vous nous engageriez à vous donner un jour, et chacun concourrait aux honoraires selon ses moyens. Mais pourquoi mettre notre plaisir dans de vains chants qui ne sont d'aucune utilité et dont la douceur momentanée doit se changer pour toujours en amertume ? Ces chants obscènes n'énervent-t-ils pas l'âme humaine en la flattant ? Elle y perd son énergie pour se laisser aller à des turpitudes ; ces turpitudes la conduisent à la douleur, et il lui faut digérer avec un profond dégoût ce qu'elle a bu avec un plaisir éphémère. Ah ! ne vaut-il pas mieux vous faire entendre aujourd'hui ce qui, désagréable pour le moment, vous remplira d'éternelles délices? Pour toute récompense il nous suffit que vous fassiez ce que nous disons; ou plutôt que vous ne le fassiez pas si c'est nous qui le disons. Mais si nous sommes simplement les organes de Celui qui ne craint personne et qui nous accorde, pour l'honneur de son nom et la gloire de sa miséricorde,de ne craindre personne nous-mêmes, puisque nous l'avons tous entendu, faisons tous ce qu'il dit, accordons-nous tous avec notre adversaire.

6. Figurez-vous que je suis un musicien. Que puis-je vous chanter encore ? Voyez, je porte avec moi un psaltérion à dix cordes; n'en avez-vous pas joué vous-mêmes avant que je prenne la parole ? Vous êtes mon chœur de musiciens, car vous venez de chanter : " O Dieu, je vous chanterai un chant nouveau, je vous célébrerai sur le psaltérion à dix cordes (1). " Je touche maintenant ces dix cordes. Qu'y aurait-il de désagréable dans le son rendu par ce divin psaltérion? " Je vous chanterai sur le psaltérion à dix cordes. "

1. Ps. CXLIII, 9.

Mais en chantant je ne vous dispense point d'agir.

Le décalogue comprend dix préceptes, distribués de façon que trois se rapportent à Dieu et sept aux hommes. J'ai rappelé déjà les trois premiers. Notre Dieu est unique, nous ne devons pas essayer de faire rien qui lui ressemble, ni prostituer un coeur qui lui est consacré. Il est le Dieu unique, car le Christ, Fils de Dieu, est un seul et même Dieu avec son Père. Aussi gardons-nous de le prendre en vain, de croire qu'il ait été t'ait ou qu'il soit une créature ; car c'est par lui que toutes choses ont été faites, et il est un seul Dieu avec le Père et le Saint-Esprit. C'est dans le Saint-Esprit, le vrai Don de Dieu, que nous est promis l'éternel repos et nous en avons reçu un gage. Écoutez l'Apôtre : " Pour gage il nous a donné l'Esprit (1). " Mais si nous avons reçu ce gage, c'est pour commencer à être tranquilles dans le Seigneur notre Dieu, à être doux en notre Dieu et en lui patients. Ainsi nous serons éternellement en repos dans Celui qui nous a été donné pour gage, et par suite de ce même repos accordé ici par l'Esprit-saint, le repos éternel sera comme le sabbat des sabbats. Envisageons donc en un sens tout spirituel ce troisième précepte accompli charnellement par les Juifs.

Ce précepte appartient donc à l'Esprit- Saint pour ce motif Dieu a sanctifié le septième jour, après avoir achevé toutes ses oeuvres, comme nous lisons dans la Genèse. Là en effet il n'est parlé de sanctification que le jour où il est dit : " Dieu se reposa après ses oeuvres (2). " S'il est écrit: " Dieu se reposa après ses oeuvres, " ce n'est pas qu'il fut fatigué : c'est à toi qu'il promet le repos après le travail. Dieu a terminé d'abord ses excellentes œuvres , alors il est dit de lui qu'il s'est reposé : entends par là qu'après tes bonnes oeuvres tu te reposeras et que tu te reposeras éternellement. Après tout ce qui précède, c'est-à-dire après tous les autres jours il est parlé d'un soir: il n'en est pas fait mention après le septième, après le jour où.Dieu sanctifie le repos. Il est bien dit au commencement de ce jour : vint le matin ; il n'est pas dit : arriva le soir. Ce jour eut ainsi un matin sans avoir de soir, pour signifier qu'il n'aurait point de fin. Ici donc notre repos commence, comme le matin ; il ne finit point, car notre vie sera éternelle. Observer le sabbat, c'est rapporter toutes nos oeuvres à cette espérance. Telle est la troisième corde de ce Décalogue, de

1. II Cor. I, 22. — 2. Gen. II, 3.

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ce psaltérion à dix cordes, dont les trois premières rappellent les préceptes relatifs à Dieu.

7. Après nous avoir dit : " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit, " si l'on ne parlait pas du prochain, nous aurions un trichorde plutôt qu'un décachorde. Mais le Seigneur a ajouté: " Tu aimeras ton prochain comme toi-même ; " puis résumant tout : " Ces deux préceptes renferment la loi et les prophètes (1). " Toute la loi est comprise dans deux commandements : l'amour de Dieu et l'amour du prochain. A l'amour de Dieu et à l'amour du prochain se rattache donc le Décalogue tout entier: A la première partie, les trois premières cordes, car Dieu est Trinité. Les sept autres cordes, à la seconde partie, à l'amour du prochain et à la manière de vivre parmi les hommes.

Cette seconde partie, avec ses sept commandements, comme avec sept cordes, commence à l'honneur dû aux parents. " Honore ton père et ta mère, est-il dit (2). " C'est en effet sous le regard de ses parents que chacun ouvre les yeux, et cette vie est due à leur amour. Mais à qui pourra obéir celui qui ne sait honorer ses parents ? — " Honore ton père et ta mère, reprend l'Apôtre, c'est le premier commandement (3). " Comment le premier, puisqu'il est le quatrième ? N'est-ce point parce qu'il est le premier des sept ? Il est le premier de la seconde talle, relative à l'amour du prochain. Voilà pour quel motif la loi a été gravée sur deux tables. Dieu donc sur le mont Sinaï, donna à son serviteur Moisé deux tables qui contenaient les dix préceptes de la Loi, c'est notre psaltérion à dix cordes; sur la première étaient les trois commandements qui se rapportent à Dieu, et sur la seconde les sept qui concernent le prochain. Sur cette dernière on lisait donc : premièrement : " Honore ton père et ta mère ; " secondement : " Tu ne commettras point d'adultère ; " troisièmement : " Tu ne tueras point ; " quatrièmement : " Tu ne prendras point le bien d'autrui ; " cinquièmement : " Tu ne feras point de faux témoignage; " sixièmement : " Tu ne convoiteras point la femme de ton prochain ; " septièmement : " Tu ne convoiteras point le bien de ton prochain. " Pour chanter le cantique nouveau sur le psaltérion à dix cordes, joignons ces sept préceptes aux trois premiers qui regardent l'amour de Dieu;

1. Matt. XXII, 37-40. — 2. Exod. XIII, 12. — 3. Éphés. VI, 2.

8. Que votre charité se rende attentive à ce que me suggère le Seigneur. Le peuple juif reçut cette loi, ce décalogue, et il ne l'observa point. Ceux qui la pratiquaient agissaient par crainte du châtiment, non par amour de la justice ils portaient le psaltérion, et ne chantaient. pas; carte chant est un plaisir, la crainte un fardeau. Aussi le vieil homme ne fait pas le bien où il le fait par crainte; non par amour de la sainteté, non par affection pour la chasteté, la tempérance, la charité, mais par crainte, C'est le vieil homme, et le vieil homme peut chanter le vieux cantique, pas le nouveau. Pour chanter le nouveau cantique, il faut qu'il devienne l'homme nouveau.

Mais comment devenir homme nouveau ? Apprends-le, non de moi, mais de l'Apôtre. " Dépouillez, dit-il, le vieil homme et revêtez le nouveau. " Il craint toutefois que d'après ces mots : " dépouillez le vieil homme et revêtez le nouveau, " quelqu'un ne vienne à s'imaginer qu'il faut réellement déposer une chose pour en reprendre une autre, tandis qu'il s'agit du changement de l'homme même. — C'est pourquoi il ajoute : " Aussi quittant le mensonge, dites la vérité (1). " Voilà ce que signifie : " dépouillez le vieil homme et revêtez le nouveau ; " c'est-à-dire, changez de moeurs : vous aimiez le siècle, aimez Dieu ; vous aimiez les futilités iniques, les plaisirs temporels, aimez le prochain. En agissant par amour, vous chantez le cantique nouveau ; en agissant par crainte, vous agissez sans doute, vous portez le psaltérion, mais sans chanter, vous rejetez même ce psaltérion si vous n'observez pas les préceptes. Mieux vaut encore le porter que de le rejeter, mais aussi mieux vaut chanter avec plaisir que de le porter avec peine ;et on ne chante le cantique nouveau qu'en le chantant avec plaisir, car on est encore sous le vieil homme lorsqu'on porte avec peine ce psaltérion.

Mais que dis-je, frères? attention! Être encore sous l'empire. de la crainte, c'est n'avoir pas fait l'accord avec son .adversaire ; car on craint de voir Dieu venir et d'être damné. On n'aime pas encore la chasteté, on n'aime pas encore la justice et si l'on règle sa conduite, c'est qu'on redoute le jugement divin plutôt qu'on ne condamne la concupiscence qui fait sentir ses atteintes. On n'aime pas encore ce qui est hon ; on n'a point encore de plaisir à chanter le cantique nouveau : le vieil homme fait que l'on

1. Éphés. IV, 22-25.

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craint le châtiment, enfin on n'a point fait l'accord avec son adversaire.

9. En effet les hommes ainsi disposés succombent souvent à cette pensée ; il disent : Dieu ne devrait-il pas s'abstenir de nous menacer, de faire entendre par ses prophètes ce qui est de nature à détourner de lui ? Ne devrait-il pas, avant de venir, user d'indulgence envers tous, pardonner à tous, venir ensuite et ne jeter personne dans l'enfer ? Ainsi, parce que tu es injuste, tu veux que Dieu le soit! Dieu veut te rendre semblable à lui, et tu travailles à rendre Dieu semblable à toi ? Aime donc Dieu tel qu'il est, et non tel que tu veux qu'il soit. Car tu es mauvais et tu désires due Dieu soit comme toi plutôt que comme il est. Mais si tu l'aimes tel qu'il est, tu te corrigeras, et tu soumettras ton coeur à cette règle dont s'écarte aujourd'hui ta difformité. Aime Dieu tel qu'il est, chéris le tel qu'il est : pour lui il ne t'aime pas, il te hait plutôt tel que tu es. Sa compassion consiste à te haïr tel que tu es pour te rendre ce que tu n'es pas encore et non ce qu'il est lui-même; il ne promet pas en effet de te rendre ce qu'il est.

Il est vrai, tu seras ce qu'il est, mais dans une certaine mesure ; tu l'imiteras comme le peut une image, mais une image bien différente de son Fils. Parmi nous en effet il y a images et images. Un fils est l'image de son père, il est ce qu'est son père, homme comme lui. Mais ton image dans un miroir est bien loin de toi. Elle est autrement dans ton fils et autrement dans un miroir. Elle est en ton fils dans l'égalité d'une même nature! Qu'elle est loin, dans un miroir, d'avoir ta nature et cependant c'est ton image, si différente qu'elle soit de celle que porte ton fils. L'image de Dieu dans la créature est aussi fort différente de ce qu'elle est dans son Fils, dans son Fils qui est son égal, le Verbe même de Dieu par qui tout a été fait. Reçois donc cette divine ressemblance que tu as perdue par tes crimes. L'image de l'Empereur n'est-elle pas aussi sur la monnaie autrement que dans son fils ? Il y a image de part et d'autre ; mais elle est imprimée différemment sur la monnaie, différemment dans le fils ; il y a aussi sur un sou d'or une autre image de l'Empereur. Et toi, tu es la monnaie de Dieu; mais tu l'emportes sur la monnaie proprement dite, parce que tu as l'intelligence et une sorte de vie, parce que tu peux connaître Celui dont tu portes l'image et à l'image de qui tuas été créé; au lieu que ta monnaie ignore qu'elle est ornée de l'image de l'Empereur.

Dieu donc, comme j'avais commencé à le dire, te hait tel que tu es, mais il t'aime comme il veut que tu sois ; aussi t'excite-t-il à changer. Accorde-toi avec lui ;commence par bien vouloir et par te haïr tel que tu es : oui commence ta paix avec la parole de Dieu en commençant à te haïr tel que tu es. Après avoir commencé à te haïr tel que tu es et tel que Dieu. te hait, tu commenceras déjà à l'aimer lui-même tel qu'il est.

10. Considère un malade. Il se hait en tant que malade et par là il commence à s'entendre avec le médecin, qui le hait aussi comme malade. Si en effet il combat en lui la fièvre, c'est qu'il vent le guérir ; il lutte contre le mal, pour en délivrer celui qui l'endure, L'avarice et l'amour déréglé, la haine et la concupiscence, la luxure et la folie des spectacles sont aussi comme les fièvres qui dévorent ton âme, et tu dois les haïr avec le médecin. En cela tu es d'accord avec lui, tu joins tes efforts aux siens, avec plaisir tu écoutes ses ordonnances, tu les suis avec plaisir et tu commences à aimer tes devoirs à mesure que ta santé se rétablit.

Combien il en coûte aux malades de prendre de la nourriture ! Il préfèrent le moment de leur accès au moment où il faut manger. Cependant ne s'efforcent-ils pas comme le veut le médecin ? et malgré toute leur répugnance il se domptent pour accepter quelque chose. Mais une fois guéris, quel plaisir ils éprouveront à manger ce que dans leur maladie ils peuvent toucher à peine! Et d'ou vient cette victoire remportée par eux ? De ce qu'ils haïssaient leur fièvre, aussi bien que la haïssait le médecin, de ce que médecin et malade la combattaient ensemble.

Nous aussi, lorsque nous parlons de la sorte, nous ne détestons que vos vices ; ou plutôt ils sont détestés en nous par cette parole de Dieu avec laquelle vous devez vous entendre. Hélas que sommes-nous; sinon des malheureux qui avons besoin d'être délivrés avec vous et avec vous guéris ?

11. Ne me regardez donc plus, considérez seulement la divine parole et ne vous emportez point contre ce remède salutaire. Je n'ai point trouvé d'autre transition, et me voici arrivé à la cinquième des dix cordes de mon psaltérion. Devais-je ne point toucher cette cinquième corde ? Je dois au contraire la faire résonner sans interruption. Ici effectivement je vois le genre humain abattu presque tout entier ; je le vois ici (46) plus malade. Que dire en frappant cette corde ? Ne commettez point d'adultère au mépris de vos épouses, puisque vous ne voulez point qu'elles en commettent au mépris de vous-mêmes. N'allez point où vous n'aimez pas qu'elles vous suivent. Vaine excuse que de dire : Est-ce que je vais à une femme étrangère ? je me contente de ma servante Veux-tu donc que ton épouse puisse te dire : Je ne vais point au mari d'une autre ; mon serviteur me suffit. Tu dis: celle que je fréquente n'appartient à aucun homme. Veux-tu qu'on te réponde: Celui que je fréquente n'appartient à aucune femme? A Dieu ne plaise que ton épouse tienne ce langage! Mieux lui vaut de te plaindre que de t'imiter. Elle est une femme chaste, sainte et vraiment chrétienne; elle gémit de l'inconduite de son mari ; elle en gémit; non par amour charnel mais par charité. Si elle ne consent pas à tes désordres, ce n'est point parce quelle s'en garde elle-même, mais parce qu'ils te sont nuisibles. Car si elle ne s'en abstenait que pour te porter à t'en abstenir, elle s'y livrerait dès que tu t'y livres. Elle doit à Dieu, elle doit au Christ ce que tu exiges d'elle, elle te l'accordera pour ce motif ; et malgré tes adultères elle observe pour Dieu la chasteté que Dieu lui commande.

Le Christ en effet parle au coeur des saintes femmes, il leur parle dans ce sanctuaire intime où n'entend rien l'oreille d'un homme débauché, parce qu'il n'est pas digne d'y entendre; le Christ leur parle donc intérieurement, et il adresse à sa fille ces paroles consolantes: Tu souffres des injures que te fait ton époux ; quel n'est pas en effet son crime contre toi ? Plains-le, mais ne l'imite pas: ne fais point le mal qu'il fait, amène-le à faire le bien comme toi. Dans ses égarements ne le considère point comme ton chef, mais plutôt moi qui suis ton Dieu. S'il était ton chef dans ses égarements, comme le corps doit suivre la tète, vous vous précipiteriez tous deux dans l'abîme. Le corps ne doit donc pas suivre son chef tant qu’il est mauvais, il doit s'attacher au Christ, le chef de toute l'Église. Une femme lui doit sa chasteté, elle doit lui conserver son honneur ; que son mari soit absent ou présent, elle ne pèche pas, car il ne s'absente jamais Celui à qui elle doit de rester sans péché.

12. Voilà donc, mes frères, ce que vous devez faire pour vous accorder avec votre adversaire. Il n'y a point d'amertume dans ce que je dis, et s'il y en a, elle est salutaire. Tout amère que soit cette potion, qu'on la boive ; si elle est amère, c'est que les entrailles sont malades. Qu'on la boive donc : mieux vaut un peu d'amertume dans la bouche qu'un éternel tourment. dans les entrailles. Changez: vous qui ne pratiquez point cette belle chasteté, pratiquez-la désormais. Ne dites pas : C'est impossible. Il est honteux, mes frères, il est humiliant pour un homme de dire impossible ce que l'ait une femme. C'est un crime pour un homme de dire : Je ne puis pas ; je ne puis pas ce que peut une; femme ! N'a-t-elle point un corps de chair ? N'a-t-elle pas été, la première, séduite par le serpent ? Vos chastes épouses vous montrent qu'il est possible de faire ce que vous ne voulez pas : et vous dites que c'est impossible ?

Mais objecteras-tu, elle a plus de facilité parce qu'elle est environnée de nombreux gardiens, le commandement de Dieu, la vigilance de son mari, la peur même des lois publiques . il n'y a pas jusqu'à la réserve et la pudeur de son sexe qui ne soient pour elle un fort rempart. — Si ces secours nombreux rendent `une femme plus chaste, que l'homme trouve au moins dans son caractère la force de pratiquer la chasteté. Si la femme a reçu des secours plus abondants, c'est qu'elle est plus faible. Elle rougit devant son mari, et tune rougis pas devant le Christ ? On te laisse libre, parce que tu es plus fort ; on te laisse à toi-même, parce qu'il t'est plus facile de remporter la victoire. Je vois veiller sur elle l'oeil du mari, la menace des lois, la coutume et plus de réserve naturelle : sur toi je ne vois que Dieu, Dieu seul. Il n'est que trop facile, hélas! de rencontrer dès hommes qui se ressemblent et devant lesquels tu n'as point à rougir parce qu'ils font ce que tu fais. Telle est même la corruption de l'humanité, qu'on peut craindre de voir un homme chaste rougir devant des impudiques. Aussi je ne cesse de frapper sur cette cinquième corde ; la coutume perverse et comme je l'ai déjà dit, la corruption de tout le genre humain m'en font un devoir

Si, ce qu'à Dieu, ne plaise, on commet un meurtre au milieu de vous, vous voulez chasser le coupable de son pays, le bannir à l'instant même, quand il est possible. Vous détestez le voleur et refusez de le voir. Un faux témoin est pour vous un objet d'abomination, il ne vous parait plus un homme. Oit estime comme un ravisseur et un injuste celui qui convoite les propriétés d'autrui. On aime au contraire et on caresse celui qui se prostitue 'avec ses servantes; (47) ici le crime n'est qu'un jeu ; et s'il se rencontre un homme qui se prétende chaste, exempt d'adultère et le soit manifestement, il rougit de paraître devant qui ne l'imite point, il craint d'être insulté, tourné en dérision et de passer pour n'être pas un homme. Ainsi la perversité humaine en est venue à faire considérer comme un homme celui qui est vaincu par la passion, tandis qu'elle regarde comme n'en étant pas un celui qui en est vainqueur. Les uns tressaillent de leur victoire et ils ne sont pas des hommes ! les autres demeurent abattus dans la défaite et ils sont des hommes ! Si tu étais au spectacle, le gladiateur étendu sous les pieds du lion te paraîtrait donc plus fort que le gladiateur qui fait tomber le lion sous son glaive

13. Mais vous refusez la lutte intérieure et vous aimez les combats extérieurs: c'est pourquoi vous n'êtes pas du cantique nouveau où il est dit " C'est lui qui forme mes mains au combat et mes doigts à la guerre (1). " Il est une guerre que l'homme se fait à lui-même, lorsqu'il met un frein à l'avarice, lorsqu'il brise l'orgueil, qu'il étouffe l'ambition et qu'il égorge l'impureté. Livre ces secrets combats et à l'extérieur tu n'éprouveras point de défaite. C'est pour ce motif qu'on forme vos mains à la lutte et vos doigts à la guerre. On ne voit rien de pareil sur vos théâtres. Là en effet le gladiateur est différent du musicien, l'un ne fait pas ce que fait l'autre. Dans nos divins spectacles, au contraire, les fonctions sont les mêmes. En touchant le décachorde tu mets à mort les lions, tu fais deux aloses en même temps. Tu touches la première corde en adorant Dieu; je vois tomber la superstition. Tu touches la seconde corde en ne prenant pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu ; je vois tomber les fausses et abominables hérésies qui ont fait de lui une créature. Tu touches la troisième corde en faisant toutes tes oeuvres en vue de l'éternel repos, et le plus cruel de tous tes ennemis, l'amour de ce siècle rend le dernier soupir. Cet amour.en effet inspire les hommes dans toutes leurs entreprises. Pour toi, agis constamment, non pour l'amour de ce monde, mais pour l'éternel repos que Dieu nous promet Reconnais donc comment en touchant les cordes tu mets à mort ton ennemi; comment tu es à la fois musicien et gladiateur. Et vous n'aimez peint cette sorte de spectacles où nous

1. Ps. CXLIII, 1.

attirons, non les regards du spectateur, mais les regards du rédempteur?

" Honore ton père et ta mère. " C'est la quatrième corde ; en la touchant, en honorant tes parents, tu fais tomber l'impiété. " Tu ne commettras point d'adultère. "Touche cette cinquième corde, et voilà que tombe l'amour impur. " Tu ne tueras point. " Touche cette sixième corde, c'est la mort de la cruauté. " Tu ne déroberas point. " En touchant cette septième corde, tu mets fin a l'instinct rapace. "Tu ne feras point de faux témoignage. " En frappant sur cette huitième corde, tu fais tomber le mensonge. " Tu ne convoiteras pas l'épouse de ton prochain. " Frapper sur cette corde, c'est détruire toute pensée adultère ; car autre chose est de manquer à ce que l'on doit à sa femme et autre chose de désirer la femme d'autrui. Aussi y a-t-il deux préceptes; celui de ne pas commettre d'adultère, et celui de ne pas convoiter l'épouse d'autrui. " Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain. " Touche cette dixième corde et voilà toute cupidité renversée. En faisant tomber de cette manière tous les vices, tu vivras avec sécurité et avec innocence dans l’amour de Dieu et dans la société des hommes. Mais en touchant ces dix cordes, combien d'autres vices anéantis! Car chacun de ces vices en comprend beaucoup d'autres ; et frapper une corde c'est frapper des multitudes entières. — Voilà donc comment tu pourras chanter le cantique nouveau avec amour et non avec crainte.

14. Ne dis point, lorsque tu veux t'abandonner à quelque acte d'impureté : Je n'ai pas d'épouse, je fais ce qu'il me plaît, je ne manque point à ma femme. Ne sais-tu pas à quel prix tu as été racheté, de qui tu t'approches, ce que tu manges, ce que tu bois, ou plutôt qui tu bois et qui tu manges ? Évite toute espèce de fornication et ne me dis pas : Je vais aux lieux publies; c'est une fille de j oie, une prostituée que je fréquente. Je ne viole point le précepte qui défend l'adultère ; puisque je n'ai point d'épouse je ne l'outrage point. Je n'enfreins pas non plus le précepte qui interdit de convoiter la femme de son prochain.: en fréquentant une fille publique, quelle est la loi que je blesse ?

Ici , mes frères, ne trouverons-nous pas une corde à toucher, n'en trouverons-nous pas une ? Comment retenir ce fugitif ? Arrête, voici pour l'enchaîner. Cependant aime, et ce ne sera point une chaîne mais un ornement. Jusqu'alors en effet nous n'avons point trouvé de chaînes, nous (48) n'avons vu que des ornements dans le décachorde. Ses dix préceptes se rapportent en effet, comme nous l'avons entendu, au double commandement de l'amour de Dieu et du prochain; et ces deux derniers à cet autre: " Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse (1). " Dans ce seul précepte sont compris et les dix et les deux.

15. Tu diras : En dérobant je fais ce que je ne veux pas endurer ; je le fais aussi en mettant à mort. Si je refuse d'honorer mes parents comme je veux être honoré de mes enfants, je fais ce que je ne veux pas souffrir ; je le fais aussi en commettant ou en essayant de commettre quelque adultère, car il n'est personne qui consente à ce que son épouse en commette. En convoitant la femme de mon prochain, je ne veux pas que fon convoite la mienne et je fais ce que je ne veux pas qu'on me fasse. En convoitant aussi ce qui appartient à mon prochain, je ne veux pas qu'on dérobe mon propre bien et je fais à autrui ce que je ne veux pas pour moi. Mais si je vais à une fille de ,joie, qui en souffre ? Qui ? Voici ce qui est plus grave, c'est Dieu même.

Votre sainteté le comprendra. Cette recommandation : " Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, " se rapporte à deux préceptes. Comment ? Si tu ne fais pas à un homme ce que tu ne veux pas endurer de la part d'un homme, tu observes le commandement qui concerne le prochain, l'amour du prochain, les sept cordes. Mais si tu veux faire à Dieu même ce que tu ne voudrais pas endurer de la part d'un simple mortel, quoi ?ne fais-tu pas à autrui ce que tu ne veux pas souffrir ? Préfères-tu l'homme à Dieu?

Comment, dis-tu, puis-je faire souffrir Dieu même? — En te corrompant? - Et comment puis-je outrager Dieu en me corrompant ? — De la même manière que t'outragerait celui qui s'aviserait de lapider le tableau où est peinte ton image, vaniteuse me fit appendue dans ta demeure, également incapable de sentir, de parler et de voir. Ne serait-ce pas t'injurier que de la lapider ? Et quand par les impuretés et les débordements de la passion tu corromps l'image de Dieu, qui n'est autre que toi-même; tu observes que tu n'as point fréquenté la femme d'autrui,, que tu n'as point manqué à ta propre femme, que tu n'as point de femme ! Tu ne vois donc pas de qui tes passions déréglées et tes débauches ont souillé l'image ? Dieu sait ce qui peut t'être utile;

1. Tob. IV, 16.

c'est vraiment pour leur avantage et non pour le sien qu'il gouverne ses enfants ; il n'a pas besoin de leurs secours, c'est à toi que l'appui du Seigneur est indispensable. Or ce Dieu qui connaît ce qui t'est nécessaire, t'a accordé une épouse, rien de plus. Ce qu'il défend, ce qu'il interdit, c'est que des plaisirs coupables ne renversent point son temple, et tu as commencé à devenir ce temple. Est-ce moi qui parle ainsi? Écoutez l'Apôtre : " Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous? " C'est à des Chrétiens, c'est à des fidèles qu'il adresse ce langage : " Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu. et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? Or, si quelqu'un détruit parla corruption le temple de Dieu, Dieu le détruira (1). " Voyez quelle menace! Tu ne veux point qu'on renverse ta maison , et tu renverses la maison de Dieu ? Tu fais sûrement à autrui ce que tu ne veux pas endurer.

Ainsi point d'échappatoire : voilà retenu celui qui croyait ne pouvoir l'être. Tous les péchés des hommes sont des actes qui corrompent ou des crimes qui nuisent. Parce que tu ne peux nuire à Dieu par tes crimes, tu l'offenses par tes impuretés, tu l'outrages par la corruption, tu l'injuries en toi-même; car tu insultes à sa grâce, tu violes sa demeure.

16. Si tu avais un serviteur, tu voudrais qu'il te servit : sers donc un Maître meilleur, sers ton Dieu. Tu n'as point créé ton serviteur, c'est Dieu qui t'a créé comme lui. Tu veux être servi par celui avec qui tu as été formé et tu ne veux pas servir Celui qui t'a formé ? Mais en exigeant le service de cet homme, sans vouloir servir le Seigneur ton Dieu, ne fais-tu pas à Dieu ce que tu ne veux pas souffrir ?

Ainsi donc ce précepte unique en renferme, deux, ces deux en comprennent dix, et ces dix, tous les autres. Chantez donc le cantique nouveau sur le psaltérion à dix cordes ; et pour chanter ce' chant nouveau, soyez des hommes nouveaux Aimez la justice : elle a sa beauté. Si vous ne voulez , point la contempler, c'est gaie vous ne l'aimes pas ; car vous la verriez si vous n'aimiez pas, autre chose. Pourquoi loues-tu la fidélité lorsque tu la réclames de ton serviteur ? C'est une belle chose que la fidélité ! Mais tu la trouves belle quand tu la demandes à ton serviteur; tu la vois quand tu la revendiques, et quand on la requiert de toi tu ne la vois plus. Tu vois l'or, tu ne vois

1. Cor. III, 16, 17.

49

pas la fidélité; mais autant brille l'or aux yeux du corps, autant brille la fidélité aux regards de l'esprit. Tu lui ouvres ces yeux du coeur quand tu veux que ton serviteur la pratique envers toi. S'il le fait, tu le loues, tu l'exaltes, tu t'écries : J'ai un bon, j'ai un grand, j'ai un fidèle serviteur. Et tu ne rends pas hommage à Dieu de ce que tu loues dans ce serviteur! Ce qui ajoute à ton crime, c'est que tu exiges de lui ce que tu n'accordes pas à Dieu; car c'est Dieu qui lui ordonne d'être bon envers toi. Il commande à ton épouse de ne pas commettre l'adultère lors même que tu t'en rendrais coupable, ainsi il commande à ton serviteur de t'obéir, quand même tu n'obéirais pas à ton Seigneur.

Fais en sorte néanmoins, que tout ceci aide à t’instruire, non à te perdre. C'est pour, Dieu et non pour toi que ce serviteur sert un indigne, c'est-à-dire fait bien et fidèlement son service et l'aime sincèrement malgré ton dignité. Accomplis donc ce qui est dit : " Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse (1). " Mais par autrui entends à la fois Dieu et le prochain. Chanté surie psaltérion à dix cordes, chante le cantique nouveau. Accorde-toi avec la parole de Dieu tant qu'elle chemine avec toi. Accorde-toi au plus tôt avec ton ennemi afin qu'aucun différend ne t'amène devant le juge. En faisant ce qui t'est dit, tu t'entends avec lui ; en ne le faisant pas, tu contestes et tu ne pourras t'accorder qu'en te soumettant.

17. Pour vous accorder, éloignez-vous de ces détestables impuretés, des études détestables, des astrologues et des aruspices, des sorciers, des augures et des sacrilèges ; éloignez-vous aussi, autant que possible, des folies des spectacles. Si parfois les plaisirs du siècle se glissent dans votre âme, exercez-vous à la miséricorde, exercez-vous au jeûne, à la prière. On se purifie, par ces moyens, des péchés de chaque jour dont ne peut se défendre l'humaine fragilité. Ne méprise pas ces péchés parce qu'ils sont petits ; redoute-les parce qu'ils sont nombreux.

Soyez attentifs, mes frères. Ces péchés sont petits, ils ne sont pas graves. Tous les animaux n'ont pas la taille du lion, pour pouvoir égorger d'un coup de dent. Mais n'arrive-t-il pas souvent aux plus faibles insectes de donner la mort quand ils sont en grand nombre ? Qu'un homme soit jeté dans un lieu rempli de moustiques, n'y meurt-il pas ? Ces insectes sont faibles ; mais faible est aussi la nature humaine et elle peut

1. Tob, IV, 16.

succomber sous les atteintes de ces chétifs insectes. Ainsi en est-il des péchés légers. Vous dites qu'ils sont légers : songez qu'ils sont multipliés. Qu'y a-t-il de plus léger que les grains de sable? Jetez-en abondamment dans un navire, il coule à fond. Qu'y a-t-il de plus petit que les gouttes de pluie ? Néanmoins elles remplissent les fleuves et renversent nos demeures. Ne méprisez donc pas les péchés légers.

Vous direz : Qui peut en être préservé dans cette vie ? Il est vrai, personne ne peut en être exempt. Dieu toutefois t'interdit ce langage, car en considération de notre fragilité, il a, dans sa miséricorde, préparé des remèdes. Quels sont-ils? L'aumône, le jeûne, la prière : trois. Mais pour rendre sincère ta prière, tu dois faire de parfaites.aumônes. En quoi consistent les aumônes parfaites ? A donner de ton abondance à qui n'a pas ; à pardonner à qui te blesse.

18. Néanmoins, frères, gardez-vous de croire que l'on doive chaque jour commettre l'adultère, pour l'expier chaque jour par l'aumône. L'aumône de chaque jour ne suffit pas à effacer ces sortes de fautes. Autre chose est ce que tu dois changer dans ta vie ; et autre chose ce que tu dois y tolérer. Que dois-tu changer ? Si tu étais adultère, ne le sois plus ; fornicateur, ne le sois plus ; homicide, ne le sois plus; si tu fréquentais l'astrologue et les autres misérables également sacrilèges ; assez ! Penses-tu qu'en continuant tu pourrais expier ces crimes par l'aumône de chaque jour ? J'entendais, par péchés de chaque jour, ceux qui se commettent aisément par la langue ; ainsi une parole dure, un rire immodéré, des légèretés de ce genre où l'on tombe chaque jour,

Les péchés se glissent mêmes dans les oeuvres, permises. N'avoir pas uniquement en vue la génération des enfants, lorsqu'on s'unit à son épouse, c'est péché ; car c'est s'écarter du but assigné au mariage par la loi civile elle-même. Pour engendrer des enfants, dit-elle. Vouloir donc user du mariage au delà de ce que nécessite la génération, c'est péché, et ce sont des péchés de cette sorte qu'effacent les aumônes de chaque jour. Sans aucun doute les aliments sont permis ; néanmoins il y a péché à excéder la mesure, à prendre au delà du nécessaire. Ces fautes se renouvellent chaque jour ; elles n'en sont pas moins des fautes, et leur multitude ne permet pas de les regarder comme légères ; et parce qu'elles se reproduisent chaque jour en grand nombre, il faut redouter la ruine qu'elles entraîneraient, non par leur gravité, mais par (50) leur quantité. C'est de ces péchés que nous disons, mes frères, qu'on peut les expier par les aumônes de chaque jour. Faites donc des aumônes sans interruption. Considérez combien de péchés, je dis de péchés légers, souillent chaque jour votre vie.

19. Or quand tu fais l'aumône, n'y mets point d'orgueil; ne prie pas non plus comme priait ce Pharisien. Que dit-il alors? " Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de ce que je possède (1). " Mais le sang du Seigneur n'était point alors répandu. Pour nous qui avons reçu un si haut prix, nous ne donnons même pas ce que donnait le Pharisien. Le Seigneur toutefois dit ailleurs en termes exprès: " Si votre justice n'est plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux (2). " Ainsi, ceux-là donnent la dîme, et si tu donnes la centième partie tu te vantes d'avoir fait quelque chose de grand! Tu considères ce qu'un autre ne fait pas, au lieu de te rappeler ce que Dieu exige. Tu te juges en te comparant à un pire, non en te rappelant les ordres d'un meilleur. Si ce pire ne fait rien, s'ensuit-il que tu fasses quelque chose de grand ? Telle est, hélas ! votre stérilité, que les moindres actes de votre part inspirent de la joie et parce qu'on est heureux du peu que vous faites, vous êtes comme en sûreté, vous vous flattez de quelques petites aumônes et vous perdez de vue des montagnes de péchés! Peut-être as-tu fait paraître je ne sais quelle petite bonne oeuvre qu'un autre n'a point produite ou qu'il n'a point montrée après l'avoir faite. De grâce, ne considère point qui n'a pas fait son devoir, mais ce que Dieu exige de toi.

Pourquoi enfin, quand il s’agit des intérêts de ce siècle, ne vous suffit-il pas de devancer ceux qui ont moins que vous ? Pourquoi voulez-vous être riches, riches comme sont les plus riches que vous ? Vous ne considérez pas combien de pauvres vous surpassez ; vous voulez vaincre ceux dont la fortune l'emporte sur la vôtre: Dans les aumônes, on garde, hélas ! autrement la mesure. Combien j'en fais ! dit-on en parlant des aumônes ; et l'on ne dit pas, en parlant des riches : Combien mon opulence l'emporte sur la fortune de plusieurs ! On ne considère pas les besoins d'innombrables indigents, on ne regarde pas quelles troupes de pauvres l'on devance ; on voit plutôt le petit nombre des riches qui l'emportent sur soi. Pourquoi en fait de bonnes

1. Luc, XVIII, 12. — 2. Matt. V, 20.

oeuvres ne considère-t-on pas ce Zachée qui donna aux pauvres la moitié de ses biens (1)? Mais nous sommes réduits à souhaiter que l'on fasse attention à ce Pharisien qui donnait la dîme de tout ce qu'il possédait.

20. Ne ménage pas tes trésors périssables, tes vains trésors. Ne travaille point à accroître ta fortune sous prétexte de piété. Je la conserve pour mes enfants; on s'excuse souvent ainsi : Je la conserve pour mes enfants. Voyons : ton père conserve pour toi, tu conserves, toi, pour tes enfants, tes enfants pour leurs enfants et ainsi de suite sans qu'aucun pratique les commandements divins. Pourquoi plutôt ne pas tout offrir à Celui qui t'a fait de rien? N'est-ce pas lui qui te nourrit, toi et tes enfants, de ce qu'il a créé lui-même? Impossible de léguer à tes fils un meilleur patrimoine que ton Créateur. Les hommes souvent sont donc menteurs. Es rougissent de paraître avares; ils veulent se couvrir du nom de la piété, se justifier et paraître garder pour leurs enfants ce que; réellement ils gardent par avarice.

Vous pouvez vous convaincre que la plupart du temps il en est ainsi. On dit de quelqu'un: Pourquoi ne fait-il pas l'aumône? C'est qu'il conserve pour ses enfants. Il en perd un ; si donc il conservait réellement pour eux, qu'il envoie la part à celui-là. Pourquoi la conserve-t-il dans sa bourse et oublie-t-il le défunt? Donne-lui ce qui est à lui; donne-lui ce que tu conservais pour. lui. Il est mort, répond-il. Mais il est près de Dieu,; tu dois sa part aux pauvres, tu la dois à Celui près de qui il t'a précédé ; tu la dois au Christ, car c'est près de lui qu'il est maintenant et le Christ a dit lui-même : " Ce que l'on fait à l'un de ces derniers, on me le fait; et ce que l'on ne fait pas à l'un d'eux, on ne me le fait pas (2). " Que réponds-tu? Je garde pour ses frères. Si l'autre était vivant, ne partagerait-il pas avec ceux-ci? Quelle foi morte! Oui, ton fils est mort, et quoique tu en dises, tu lui dois après sa mort ce que tu lui gardais pendant sa vie. Mon fils est mort, et je conserve sa part pour ses frères. Tu crois donc qu'il est mort ? Il est mort, si le Christ n'est pas mort pour lui; mais si tu as la foi, ton fils est vivant. Il vit sans aucun doute; il n'est point perdu, il est en avant.

De quel front paraîtras-tu devant lui, après ne lui avoir pas envoyé sa portion, dans le ciel? Ne peut-on en effet l'y envoyer ? On le peut sûrement. Écoute le Seigneur lui-même : " Amassez-vous des trésors dans le ciel.(3) " Si dans le ciel le

1. Luc, XIX, 8. — 2. Matt. XXV, 40 46. — 3 Ibid. VI, 20,

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trésor est mieux en sûreté, ne faut-il pas l'envoyer à ton fils? Si tu l'envoies il ne sera point perdu et on le conservera ici où il peut se perdre, sans l'envoyer là haut où le Christ en sera le gardien ? Tu confies à tes hommes d'affaires la part de ce fils qui est parti, et tu ne la confies pas au Christ près de qui il est ? Jugerais-tu ton procureur plus sûr que le Christ?

29. Vous le voyez, frères, c'est un mensonge de dire : Je conserve pour mes enfants. Oui, mes frères, c'est un mensonge; ces hommes sont avares. Qu'ils rougissent au moins maintenant de taire, ce qu'ils sont, et qu'ils fassent l'aveu qui leur répugne : qu'ils répandent, qu'ils vomissent en quelque sorte ce qu'ils ont sur le coeur. Leur conscience est chargée d'iniquité; qu'ils vomissent en le confessant, mais qu'ils n'imitent point cet animal qui reprend ce qu'il a vomi.

Soyez chrétiens, c'est peu d'en porter le nom. Combien donnez-vous pour des histrions? Combien pour des gladiateurs ? Combien pour des femmes d'ignominie ? Vous leur donnez pour vous tuer. Si vous luttiez follement à qui conservera davantage, vous ne seriez point pardonnables. Lutter follement à qui conservera davantage, c'est avarice; à qui donnera davantage, c'est profusion. Dieu ne te veut ni avare ni prodigue. Il veut que tu places ton avoir, non que tu le jettes. Vous luttez à qui l'emportera dans le mal, sans avouer quel est le plus mauvis d'entre vous, et vous dites : Nous sommes chrétiens. Pour capter la faveur du peuple vous prodiguez vos biens; vous les gardez contre les ordres du Christ.

Voyez, le Christ ne commande pas, il prie, il est dans le besoin. " J'ai eu faim, dit-il, et vous ne m'avez pas donné à mener (1). " Pour l'amour de nous il a voulu être dans le besoin; il a voulu vous obtenir la grâce de semer en quelque sorte ses dons terrestres, afin que vous puissiez moissonner la vie éternelle. Ne vous laissez aller ni à la paresse ni à une fausse sécurité. Corrigez vos moeurs, rachetez vos péchés, et après l'avoir fait, rendez grâces à Dieu qui vous a accordé de vivre chrétiennement. Mais en lui rendant grâces, gardez-vous d'insulter à quine vit pas encore convenablement : encouragez-le plutôt par votre conduite.

A ces conditions votre justice sera aussi parfaite qu'elle peut l'être dans ce monde. Vivez dans les bonnes oeuvres, dans la prière, dans le jeûne, dans l'aumône, pour effacer les péchés légers; et abstenez-vous des péchés graves dont nous avons parlé : ainsi vous vous accorderez avec votre adversaire et vous pourrez dire sans crainte : " Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (2). " Si vous avez chaque jour à pardonner, vous avez besoin aussi qu'on vous pardonne chaque jour. En marchant d'un pas assuré dans la voie véritable, vous ne redouterez point les attaques du diable : car c'est le Christ qui s'est fait lui-même la voie et la grande route par laquelle il nous conduit à la patrie. Là on jouit d'une plaine sécurité, d'un entier repos : il n'y aura plus d'oeuvres de miséricorde, car il n'y aura plus tee malheureux à secourir. Ce sera donc le Sabbat des sabbats, et nous y trouverons ce que nous cherchons ici. Ainsi soit-il.

1. Matt. XXV, 42. — 2. Ibid. VI, 12.

 

 

 

 

SERMON X. JUGEMENT DE SALOMON.

Analyse. — Saint Augustin s'attache à montrer le sens allégorique de cette mémorable histoire. Les deux femmes qui revendiquent l’enfant demeuré en vie, désignent premièrement la Synagogue et l’Église qui se prétendent, l'une et l'autre, mères de Jésus-Christ. Elles rappellent aussi les Chrétiens sincères et les Chrétiens hypocrites. Tandis que ceux-ci n'ont- en vue que les biens temporels, les autres sacrifient tout, l’honneur même, l'honneur humain, aux besoins de la charité. — C'est une allusion manifeste à la noble conduite de ces Évêques catholiques qui se montraient tout disposés à quitter leurs sièges pour éteindre le schisme des Donatistes.

1. Deux femmes se disputaient un petit enfant, et l'Écriture rapporte, aux livres des Rois, que Salomon prononça un jugement admirable. Voici

1. Voir ci-dessus, tom. II, lettre 128, n° 23.

l'histoire : " Deux courtisanes se présentèrent au Roi Salomon et s'arrêtèrent devant lui. L'une lui dit : Considérez, Seigneur. Nous demeurions, cette femme et moi, dans une même maison, et j'y suis accouchée. Trois jours après

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moi, elle-même est accouchée d'un fils. Nous étions ensemble dans cette maison et il n'y

avait que nous deux. Le fils de cette femme est mort pendant la nuit, elle. l'a étouffé en dormant. Et, se levant au milieu de la nuit, elle a pris mon fils entre mes bras, elle l'a placé sur son sein, et sur le mien son fils qui était mort. Je me levai le matin pour allaiter mon enfant, et il était mort ; je le considérai à la lumière, et ce n'était pas le fils que j'ai mis au monde. —Cette autre femme répondit: Tu n'as pas raison : c'est mon fils qui est vivant et le tien qui est mort. La première répondit à son tour : au contraire, c'est ton fils qui est mort, et le mien qui est vivant . Elles disputèrent ainsi devant le Roi.

Le Roi reprit, s'adressant à elles : Tu dis, toi : Voici mon fils qui est vivant et le sien est mort; toi au contraire : Non, c'est le mien qui vit et le sien qui est mort. Apportez-moi

une épée, continua le Roi. On apporta une épée en présence du Roi et il dit : Séparez en deux -cet enfant qui vit, donniez-en moitié à celle-ci et moitié à celle-là. Alors la femme à qui appartenait le fils qui était vivant répondit, car ses entrailles s'étaient émues pour son fils : Considérez, Seigneur, donnez-lui l'enfant et ne le faites point mourir. L'autre, au contraire: Qu'il ne soit ni à moi ni à elle, mais partagez-le. Le Roi reprit la parole et s'adressant à la femme qui avait dit: Donnez-le lui et ne le faites pas mourir, il déclara : Voilà sa mère (1). " La divine prudence du Roi Salomon brille dans ce jugement d'un éclat admirable. Laquelle des deux femmes pouvait-on ou devait-on regarder comme étant la vraie mère de l'enfant, sinon celle qui le conçut en quelle sorte de nouveau lorsqu'elle vit qu'on le lui avait enlevé; qui de nouveau souffrit pour lui les douleurs de l'enfantement lorsqu'elle le défendit contre sa rivale, et qui de nouveau le mit au monde en ne le laissant point égorger ? Cependant comme les livres de l'ancien Testament, en rapportant fidèlement un fait accompli, ont l'habitude de faire entendre quelque prophétie mystérieuse; considérons si les deux femmes dont il est ici question signifient et figurent quelque chose.

2. Les deux femmes représentent tout d'abord l'Église et la Synagogue. La Synagogue n'est-elle , pas convaincue d'avoir fait périr le Christ, son fils selon la chair, puisqu'il est né des Juifs? Elle l'a fait périr en dormant, c'est-à-dire quand se

1. IV Rois, III. 16-27.

laissant entraîner aux fausses lumières de cette vie, elle ne vit point la vérité dans l'enseignement du Seigneur. Mais il est écrit : " Lève-toi, toi qui dors; lève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera (1). " Si elles étaient deux et demeuraient seules dans la même maison, n'est-ce point parce que dans tout l'univers il n'y a, en fait de religion, que la Circoncision et la Gentilité ? L'une d'elles alors figurerait le peuple juif, réuni sous la loi et dans le culte d'un seul Dieu; l'autre désignerait tous les gentils, livrés à l'adoration des idoles. Toutes deux étaient des courtisanes car les Juifs et les Gentils, dit l'Apôtre, étaient également sous le poids du péché (2) ; et toute âme qui abandonne l'éternelle vérité pour se souiller dans les plaisirs de la terre, est une vraie prostituée à l'égard de Dieu.

Il est évident que l'Église qui s'est formée au sein de la gentilité prostituée n'a point mis à mort le Christ; mais comment peut-on dire quelle aussi soit la mère du Christ ? Il faut l'examiner. Songe donc à l'Évangile, écoute le Seigneur; il y dit: ", Quiconque fait la volonté de mon Père, celui-là est ma mère, et mon frère et ma soeur (3). " Cette mère n'a point étouffé son fils durant son sommeil, mais on a pu le lui enlever plein de vie et mettre à sa place un enfant mort. Où donc s'est-elle endormie ? Le sacrement de la circoncision était comme mort pour les Juifs qui l'envisageaient charnellement; il ne vivait pas pour ces malheureux qui avaient mis à mort le Christ, la vie de tous les sacrements, car pour y puiser la vie il fallait comprendre dans un sens spirituel ce qui s'y faisait d'une manière visible ce sacrement de la circoncision était donc un corps sans âme. Or les Juifs voulurent y amener les Gentils convertis au Christ, comme il est écrit dans les Actes des Apôtres; ils assuraient qu'il était impossible d'être sauvé sans se faire circoncire (4) : mais ils ne réussirent qu'auprès de ceux qui ignoraient la loi. N'était-ce point en i quelque sorte profiter des ténèbres de la nuit pour substituer l'enfant mort ? Et la partie de l'Église des gentils qui se laissa persuader, n'était-elle point comme assoupie dans le sommeil de la déraison? Aussi l'Apôtre semblé la réveiller de ce sommeil lorsqu'il s'écrie : " O Galates insensés, qui vous a fascinés? " et un peu après: " Êtes-vous si insensés , qu'ayant commencé par l'esprit, vous finissiez maintenant par la chair (5)?" Comme s'il disait : Êtes-vous si

1. Ephés, V, 14. — 2. Rom. III, 25. — 3. Matt. XII, 50. — 4. Act. XV, 1. — 5. Gal. III, 1, 3.

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insensés qu'après avoir reçu un sacrement spirituel et vivant, vous en fassiez le sacrifice pour recevoir ensuite, des étrangers, un sacrement sans vie ? C'est en effet le même Apôtre qui dit ailleurs: " L'esprit vit à cause de la justification ; " et encore: "La prudence de la chair est la mort (1). "

Ces paroles et d'autres semblables éveillent cette mère; la lumière du matin frappe ses yeux, lorsque la parole de Dieu, c'est-à-dire le Christ qui se levait ou qui parlait dans Paul, dissipe les ombres de la Loi. N'était-ce pas les dissiper que d'écrire : " Dites-moi, vous qui voulez être sous la loi, n'avez-vous pas lu la loi? Car il est écrit Abraham eut deux fils, l'un de la servante et l'autre de la femme libre. Mais celui de la servante naquit selon la chair, et celui de la femme libre, en vertu de la promesse. Ce qui a été dit par allégorie. Car ce sont les deux Alliances: " l'une sur le mont Sina, engendrant pour la servitude, est Agar, puisque Sina est une montagne d'Arabie qui se rattache à la Jérusalem actuelle, laquelle est esclave avec ses enfants; tandis que la Jérusalem d'en haut est libre (2). " Les œuvres mortes font mourir et les œuvres spirituelles font vivre. Est-il donc étonnant que le mort appartienne à la Jérusalem d'en bas, et que le vivant soit citoyen de celle d'en haut ? Le lieu des morts, l'enfer, n'est-il pas en bas ? La patrie des vivants, le ciel, n'est-il pas en haut? A cette lumière,comme à celle du matin, l'Église voit le prix de la grâce spirituelle. Aussi elle rejette, comme l'enfant mort de l'étrangère, les œuvres charnelles de la loi et revendique pour elle la foi vivante, celle dont vit le juste, comme il est écrit (3). Elle l'a obtenue au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit : aussi reconnaît-elle avec certitude ce fils de trois jours, elle ne souffre pas qu'on le lui ravisse.

3. Que la Synagogue crie maintenant que l'Évangile est à elle, qu'il lui est dû, qu'elle l'a comme enfanté. C'est ce qu'au milieu des débats disaient aux Gentils les Juifs charnels qui osaient se proclamer Chrétiens; ils prétendaient qu'ils avaient mérité l'Évangile parleur oeuvres de justice. Mais il ne leur appartenait pas, puisqu'il ne l'entendaient point dans le sens spirituel. Ainsi donc en se prétendant Chrétiens, ils se glorifiaient d'un nom qui n'était point le leur, et comme cette femme qui réclamait le fils qu'elle n'avait point mis au monde, ils osaient plaider. Après avoir exclu toute signification spirituelle des observances légales et avoir ainsi fait disparaître

Rom, III, 10, 6. — 2 Gal. iv, 21-26, - 3 Rom. 1, 17.

l'âme, après avoir éteint l'esprit de vie dans les oracles des prophètes, ils s'en tenaient aux œuvres mortes, c'est-à-dire aux œuvres qu'ils n'entendaient point au sens spirituel, et ils voulaient les faire adopter aux gentils pour leur enlever le nom chrétien, comme un fils plein de vie.

L'Apôtre les réfute de la manière suivante d'après son enseignement, ils ont d'autant moins droit à la grâce chrétienne qu'ils la revendiquent avec plus d'orgueil comme étant due à leurs oeuvres. " A celui qui travaille, dit-il, le salaire n'est point attribué comme une grâce, mais comme une dette. Au contraire, à celui qui ne fait pas les œuvres, mais qui croit en Celui qui justifie l'impie, la foi est imputée à justice (1). " C'est pourquoi il les retranche du nombre même des Juifs qui avaient cru et s'attachaient à la foi vivante et spirituelle. Il dit de ceux-ci qu'ils sont le reste sauvé du peuple juif, quand la multitude s'est perdue. " De même donc aussi en ce temps, dit-il, un reste a été sauvé selon l'élection de la grâce. Mais si c'est par la grâce ce n'est point assurément par les oeuvres : autrement la grâce ne serait plus grâce (2). " Il veut ainsi exclure de la grâce ces superbes qui revendiquent l'Évangile comme une récompense due et accordée à leurs œuvres. La Synagogue semblait crier : C'est mon fils ; mais elle mentait. Elle aussi l'avait reçu; ruais elle l'avait mis à mort dans son sommeil, c'est-à-dire dans son orgueilleuse raison. Cependant la vraie mère était éveillée déjà; femme de mauvaise vie, elle comprenait que ce n'était pas à cause de ses mérites, mais uniquement par grâce, que Dieu lui avait accordé un fils, le don de vivre selon la foi de l'Évangile, qu'elle désirait faire vivre sur son coeur. Ainsi l'une cherchait la gloire des hommes en s'appropriant un fils qui n'était pas à elle, et l'autre conservait pour son propre fils toute l'affection de son coeur.

4. Que nous apprend le jugement prononcé par le Roi sur ces deux femmes ? Évidemment à combattre pour la vérité; à repousser, comme une fausse mère, l'hypocrisie qui veut se jeter , comme sur l'enfant d'une autre sur les dons spirituels de l'Église, et. à ne pas souffrir qu'incapable de conserver la grâce qui lui a été accordée, elle reçoive le pouvoir de la dispenser aux fidèles.

Cette défense et ce combat ne doivent pas aller néanmoins jusqu'au schisme. En ordonnant de

1. Rom. IV, 4, 5. — 2. Ibid. II, 5, 6.

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partager l'enfant, Salomon ne rompit pas l'unité, il éprouva l'amour maternel. Aussi son nom, dans notre langue, signifie-t-il Pacifique. Ce Roi pacifique ne met pas en lambeaux les membres dont l'unité et la concorde maintiennent l'esprit de vie : par ses menaces il découvre quelle est la mère véritable, et par sa sentence il éloigne celle qui ne l'est pas. Si donc nous sommes exposés à voir quelquefois se briser l'unité de la grâce chrétienne, apprenons à dire : " Donnez-lui l'enfant, qu'il vive au moins! " Une mère véritable ne cherche point son propre honneur mais le salut de son fils. Le pur amour que lui porte sa mère fait que ce fils est plus à elle, en quelque lieu qu'il soit, qu'il n'appartient à celle qui s'est emparée de lui.

5. Ces deux femmes dans une même maison représentent aussi, je le vois, deux classes d'hommes dans la même Église: dans les uns règne la vraie charité; dans les autres domine l'hypocrisie et nous pouvons considérer, comme deux femmes, la charité et la dissimulation, laquelle n'est autre chose que l'imitation menteuse de la charité. Aussi l'Apôtre recommande-t-il de l'éviter : " Que la charité, dit-il, soit sans dissimulation (1). " Elles habitent la même demeure tant que les filets évangéliques sont encore sur la mer, tant qu'ils renferment encore les poissons bons et mauvais que l'on traîne vers le rivage (2); chacune d'elles cependant agit à sa manière. Toutes deux ont mené mauvaise vie, puisqu'il n'est personne qui,ne renonce à l'amour du siècle pour s'attacher à la grâce de Dieu et qui se puisse réellement glorifier des mérites acquis antérieurement.

Si une femme s'abandonne au crime, c'est son fait; si elle met au monde un fils, elle le doit à Dieu. C'est que tous les hommes sont formés par un même Créateur; et il ne faut pas s'étonner que Dieu tire le bien du péché des hommes. N'est-ce pas de, l'horrible trahison de Judas que notre Sauveur a fait jaillir le salut du genre humain? Mais ici quelle différence! Quand Dieu tire le bien du mal, c'est souvent malgré le coupable. Celui-ci en péchant n'avait pas en vue la justice que la divine Providence t'ait jaillir de son péché : Judas ne livra point le Sauveur avec l'intention qui porta le Christ à se laisser livrer. De plus quand le pécheur connaît l’effet qui résulte de son acte et qui traverse ses desseins, il s'en afflige plutôt qu'il ne s'en réjouit. Ainsi un misérable veut donner du poison à son ennemi malade,

1. Rom. XII, 9. — 2.Matt. XIII, 47, 48.

mais il se trompe et lui présente tin remède salutaire. Dieu a voulu dans sa bonté faire sortir la santé du crime et le malade est guéri. Mais le coupable, en l'apprenant, souffre de la guérison qu'il a involontairement procurée.

Arrive-t-il au contraire que la femme de mauvaise vie s'estime heureuse d'avoir conçu un fils, et qu'elle évite da le détruire, sans égard pour la passion, pour le désir d'un honteux salaire ni pour les embarras que lui cause la fécondité? On désignera alors sous le nom d'amour et non plus de convoitise, cette convoitise qui se donnait à tous et qui s'attache maintenant à l'enfant que Dieu lui a donné. On petit donc voir dans cet enfant la grâce accordée à la pécheresse. Mais il faut le pardon des péchés pour que l'homme nouveau naisse de l'ignominie du vieil homme.

6. Considérez par exemple tous les disciples du Seigneur. Tous ont été choisis par les pécheurs: néanmoins il a choisi ceux d'entre eux qui devaient persévérer dans la charité avant de choisir l'hypocrite Judas. L'histoire ne dit pas dans quel ordre ce dernier a été appelé ; il est sûr néanmoins, que les bons furent choisis avant lui, et s'il est nommé le dernier, ce n'est pas sans motif (1). Le Saint-Esprit, après l'Ascension du Seigneur fut envoyé comme il avait été promis et il se répandit dans tous ceux qu'il trouva réunis au cénacle : ainsi les premiers membres étaient bons, leur charité sans dissimulation. Plus tard seulement l'hypocrisie se révéla par ses oeuvres au sein de la société chrétienne. C'est pourquoi la charité enfanta la première et pendant trois jours son fruit se développa suffisamment pour que l'on put voir en lui continence, justice, attente des biens futurs.

La dissimulation enfanta à son tour, c'est-à-dire qu'elle se réjouit un moment du pardon de ses péchés: mais bientôt, comme abattue par le sommeil de l'amour du siècle, elle se détache de l'espoir des récompenses célestes, laisse son coeur appesanti s'affaisser dans le repos de la terre, et comme endormie alors elle étouffe le pardon qu'elle avait mérité par sa foi. Ces hommes préfèrent à la réalité le nom de la justice; et par des fourberies cachées, comme à l'aide des ténèbres de la nuit, ils essaient de s'attribuer menteusement le fils vivant, les mérites d'autrui. Non contents de revendiquer les bonnes oeuvres des autres, ils vont jusqu'à reprocher à leurs frères leurs propres crimes ? N’est-ce pas substituer l'enfant mort ?

1. Matt. X, 1-4.

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7. A quelle époque la dissimulation pourra-t-elle, sans obstacle, se glorifier sous le nom menteur de la justice ; s'attribuer par orgueil le titre usurpé de mère et les oeuvres spirituelles et vivantes quelle n'a point produites, qu'elle avait conçues pourtant, puis étouffées sous le poids d'un cruel sommeil ; accuser enfin les bons et les innocents des crimes commis par elle ? A quelle époque la dissimulation règnera-t-elle ainsi ? N'est-ce pas à l'époque où l'iniquité abondera, c'est-à-dire où les œuvres de ténèbres prévaudront comme à l'aide de l'obscurité d'une nuit sombre; et où la charité de beaucoup se refroidira (1), c'est-à-dire où cette mère des oeuvres spirituelles s'endormira comme s'est endormie la mère du fils vivant ?

Ce refroidissement de la charité sera une diminution d'ardeur; car il n'est pas dit qu'elle s'éteindra, qu'elle ne sera plus. Ainsi la mère de l'enfant s'endormit sans faire périr son fils, pourtant elle donna lieu aux feintes de la dissimulation. Mais à son réveil elle entendra les impies lui reprocher l'impiété qui est leur œuvre et non la sienne ; elle verra la dissimulation se glorifier des oeuvres spirituelles de la grâce qu'elle-même a conservée avec soin, se dire la mère des bonnes oeuvres et l'accuser même d'injustice : alors elle implore le secours du juge pacifique, du vrai Salomon.

Salomon rend deux sentences. La première semble dénoter, qu'il ignore la vérité ; la seconde témoigne qu'il prononce avec une parfaite connaissance. La première propose le combat à la piété, la seconde décerne la couronne au vainqueur. Dans la première se révèle la véritable mère, dans la seconde elle est comblée de joie. Dans la première elle abandonne en pleurant le fruit de ses entrailles, â la seconde elle rapporte ses gerbes avec une vive allégresse (2). Ceci fait allusion, dans la vie de l'Église, à deux temps que règle Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Juge pacifique :l 'un est le présent, l'autre l'avenir: l'un est le temps de l'épreuve, l'autre celui du couronnement.

8. Mais la charité ne saurait se révéler, dans l‘Eglise du Christ, d'une manière plus éclatante, qu'en méprisant même l'honneur humain, pour ne pas diviser les membres de l'enfant et ne point déchirer les chrétiens faibles en déchirant l'unité. L'Apôtre en effet a dit qu'il a été une mère pour ces petits du Christ au milieu desquels il avait répandu la bonne semence de l'Évangile, non

1. Matt. XXIV, 12. — 2. Ps. CXXV, 4.

pas lui toutefois, mais la grâce de Dieu avec lui. Car cette courtisane n'avait à elle que ses péchés;. sa fécondité était un don de Dieu; don qui devait l'attacher d'autant plus au Bienfaiteur, qu'elle ne méritait que le supplice ; aussi le Seigneur a dit d'elle avec raison : " Celle à qui on remet davantage, aime davantage (1). " L'apôtre Paul dit donc : " Je me suis fait petit parmi vous, comme une nourrice qui soigne ses enfants. (2)" Mais lorsqu'en recherchant une gloire qui ne lui est pas due, la Dissimulation expose l'enfant à être partagé et ne craint pas de rompre l'unité; que pour conserver tous les membres et la vie à son fils, la mère sache alors mépriser son honneur personnel. Ne pourrait-il pas arriver qu'en revendiquant avec trop d'opiniâtreté sa gloire de mère, elle donne lieu à la Dissimulation de diviser par le glaive les membres délicats du nouveau-né ? Qu'elle dise donc alors avec sa. maternelle affection : " Donnez-lui l'enfant. — Qu'importe! pourvu que le Christ soit annoncé, ou par occasion, ou par un vrai zèle (3). " N'est-ce pas cette Charité qui crie dans Moïse " Seigneur, pardonnez-leur ou effacez-moi du livre de vie (4) ? " C'est la Dissimulation au contraire qui dit parla bouche des Pharisiens : " Si nous le laissons, les Romains viennent, ruinent notre pays et notre nation (5). " Ce qu'ambitionnaient ces Pharisiens, ce n'était pas d'être, mais de paraître justes ; ils voulaient par le mensonge obtenir l'honneur qui n'est dû qu'à la justice. Dieu permit toute fois que la Dissimulation qui régnait en eux s'assit sur la chaire de Moïse, et le Seigneur put enseigner: " Faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font. (6) " Il voulut que jouissant d'une considération imméritée, ils nourrissent les petits et les faibles de la vérité des Écritures. De la Dissimulation même vient le crime d'avoir étouffé dans la pesanteur de son sommeil l'homme nouveau qu'elle avait reçu de la grâce divine : mais le lait de la foi est en elle sans venir d'elle ; car après le meurtre de son enfant, symbole de la vie nouvelle, la Dissimulation, malgré ses mauvaises moeurs, conserve dans sa mémoire comme dans de fécondes mamelles, les enseignements de la foi et la doctrine que le Christ fait distribuer à tous ceux qui s'approchent de l'Église ; et la marâtre même pouvait donner de ce lait de la vraie foi à l'enfant étranger qui prenait son sein. Ce qui rassure la mère véritable, c'est que

1. Luc, VII, 47. — 2. I Thess. II, 7. — 3. Phil. I, 18. — 4 Exod. XXXII, 31, 32. — 5. Jean, XI, 48. — 6. Matt. XXIII, 3.

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les hypocrites même dans, l'Eglise, nourrissent son enfant du lait de la toi catholique et des divines Écritures, c'est qu'en s'opposant au partage elle a conservé l'unité, c'est que la dernière sentence du juge, emblème du jugement suprême du Christ, a mis en relief sa charité, cette charité qui n'a pas craint de céder devant la Dissimulation, pour conserver la vie de l'enfant et, affermir l'unité, pour maintenir en lui l'amour vivifiant et les pieux embrassements de sa mère, pour lui assurer enfin la jouissance de son éternel bonheur.

 

SERMON XI. ÉLIE ET LA VEUVE DE SAREPTA (1).

ANALYSE. — Saint Augustin, dans cette courte homélie, rappelle d'une façon saisissante : 1° la nécessité des bonnes oeuvres, 2° la grâce qui sait y disposer les cœurs, 3° la récompense qui leur est assurée.

1. Le Seigneur notre Dieu ne veut laisser périr aucun de nous ; il cultive son Eglise comme une vigne ; il demande du fruit à ses arbres avant que le temps soit venu où la hache doit abattre ceux qui n'en portent pas. C'est pourquoi il ne cesse de nous avertir de faire le bien, tandis que nous en avons le temps et que nous le pouvons avec son secours. Une fois le moment de l'action passé, il n'y a plus qu'à en recevoir la récompense.

Après la résurrection, en effet, personne ne té dira, dans le royaume de Dieu : Partage ton pain avec celui qui a faim; personne n'y souffrira de la faim : Revêts celui qui est nu ; puisqu'on y aura pour vêtement l'immortalité : Accueille l'étranger ; puisque tous seront dans leur patrie; car maintenant mous en sommes éloignés. Personne ne dira : Visite le malade ; car la santé y sera éternellement inaltérable :Ensevelis les morts, car il n'y en aura pas. Ces devoirs de charité ne seront aucunement nécessaires dans cette éternelle vie où tu ne connaîtras que la paix et une éternelle joie Mais aujourd'hui, pour nous faire savoir combien il nous recommande instamment les oeuvres de miséricorde, Dieu laisse au besoin ses plus fidèles serviteurs ; et ceux qui deviennent leurs amis en partageant avec eux les richesses d'iniquité, seront à leur tour reçus dans les tabernacles éternels (2) : en d'autres termes, si les riches du siècle soulagent de leurs aumônes les serviteurs de Dieu qui tombent quelquefois dans l'indigence en s'appliquant continuellement à son service, ils méritent de partager avec eux la vie du. ciel, comme

1. III Rois, XVIII. — 2. Luc, XVI, 9.

avec eux ils ont partagé les biens de la terre.

2. Ces réflexions sont amenées par la première lecture qu'on vient de nous faire dans le livre des Rois (1). Dieu avait-il manqué de nourrir son serviteur Élie? Les oiseaux, à défaut d'homme, ne le servaient-ils pas ? Un corbeau ne lui apportait-il pas un pain chaque matin et de la chair le soir ? Dieu voulut montrer.,ainsi qu'il i peut fournir aux besoins de ses serviteurs quand et comme il le veut. Et cependant, pour donner à une pieuse veuve l'occasion de le nourrir, il réduisit son prophète à l'indigence. Mais l'indigence du saint enrichit la veuve. Quoi ! Élie ne pouvait-il, par la miséricorde divine, faire pour lui-même ce qu'il fit pour une burette d'huile? Vous le voyez donc et la chose est évidente, les serviteurs de Dieu sont parfois dans le besoin pour éprouver ceux qui n'y sont pas.

Cette veuve toutefois n'avait rien ; ses dernières ressources étant épuisées, elle allait mourir avec ses enfants. Pour faire cuire son dernier pain, elle alla donc amasser deux morceaux de bois; Élie la vit alors. Remarquez : l'homme de Dieu la vit quand elle cherchait deux morceaux de bois. Cette femme représentait l'Eglise; et comme la croix est formée de deux morceaux de bois, cette femme mourante cherchait â vivre toujours. Contentons nous d'indiquer ce mystère. Élie parle ensuite à la veuve comme Dieu le lui avait ordonné. Celle-ci lui fait connaître ses dispositions dernières, elle annonce qu'elle va mourir après avoir épuisé ce qui lui reste.

1. III Rois, XVII.

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Mais que sont devenues ces paroles du Seigneur : " Va à Sarepta des Sidoniens ; là en effet j'ai commandé à une veuve de te nourrir ? " Observez comment Dieu donne ses ordres ; ce n'est pas à l'oreille, mais au coeur. Avons-nous lu qu'aucun prophète ait été envoyé vers la veuve et qu'il lui ait dit: Voici ce que veut le Seigneur: Vers toi viendra mon serviteur souffrant de la faim, donne-lui de ce que tu as ; ne crains pas la disette, je te dédommagerai de ce que tu auras fait pour lui ? Nous ne lisons pas que ce langage lui ;ait été adressé. Nous ne lisons pas non plus qu'un Ange lui ait été envoyé en songe, qu'il l'ait prévenue qu'Elie allait venir souffrant de la faim, ni que personne l'ait avertie de le nourrir. Dieu parle à la pensée et il a des moyens admirables pour donner ses ordres. Si donc il commanda à cette veuve, ce fut, croyons-nous, en lui parlant au coeur, en lui inspirant ce qu'il fallait faire, en lui persuadant ce qui était bon. Ne lisons-nous pas dans un prophète que le Seigneur commanda à un ver de ronger la racine d'un arbrisseau (1) ? Que signifie : Il commanda, sinon : Il le disposa ? L'inspiration du Seigneur avait donc préparé le cœur de cette femme à obéir à Élie et telle était sa disposition quand elle vint et s'entretint avec lui. Celui qui inspirait à Elie de commander inspirait à la veuve d'obéir. " Va lui dit le prophète, donne moi d'abord du peu qui te reste ; " tes provisions ne manqueront pas. Cette femme n'avait plus en effet qu'un peu de farine et un peu d'huile. Ce peu ne s'épuisa point. Qui possède autant ? Cette infortunée, dont tout le bien pouvait être suspendu à un clou, avait plaisir à apaiser la faim du serviteur de Dieu. Quoi de plus heureux que sa pauvreté ? Si elle

1. Jonas, IV, 7.

reçoit tant en cette vie, que ne doit-elle pas espérer en l'autre ?

3. Aussi je vous l'ai dit, n'attendons point le fruit de notre travail dans ce temps où nous semons. Maintenant nous ensemençons avec fatigue le champ des bonnes oeuvres ; plus tard nous en recueillerons les fruits avec joie. N'est-il pas écrit : " Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences ; mais ils reviendront avec joie portant leurs gerbes dans leurs mains (1)? " Ce que fit Élie pour la veuve était un emblème, non la vraie récompense. Car si cette veuve fut alors récompensée d'avoir nourri l'homme de Dieu, il faut avouer qu'elle n'avait pas semé beaucoup puisqu'elle recueillit peu. Qu'était-ce que cette farine qui ne s'épuisa point et cette huile qui ne tarit point avant que Dieu fit tomber la pluie sur la terre ? Ce n'était que du temporel; et après que le Seigneur eut daigné envoyer la pluie, cette femme sentit davantage le besoin : il lui fallut alors cultiver la terre, attendre et faire la moisson ; .au lieu que pendant la sécheresse sa nourriture était toute facile à préparer.

Le miracle que Dieu faisait en sa faveur pendant quelques jours rappelait donc cette vie future où la récompense ne saurait finir. Notre pain sera Dieu lui même ; et comme les aliments de la veuve furent inépuisables pendant quelques jours, ce pain nous rassasiera durant l'éternité. Telle est la récompense qu'il nous faut espérer en faisant le bien. Gardez-vous de céder à la tentation et de dire : Je nourrirai quelque serviteur de Dieu dans le besoin, et ma coupe ne tarira point, et je trouverai toujours du vin dans ma cuve. Ne cherche pas cela. Sème tranquillement plus tard viendra la moisson, mais elle viendra, et tu en jouiras sans fin.

1. Ps. CXXV, 6.

 

 

SERMON XII. LES MAUVAIS ANGES DEVANT DIEU (1).

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ANALYSE. — Chef-d'oeuvre de logique et d'éloquence, ce discours est une nouvelle réfutation des Manichéens. Dans ce qui est dit au livre de Job, que le démon se présenta avec les Anges à la vue de Dieu, ils prétendaient signaler une contradiction avec ces paroles de l'Évangile : " Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu. " Saint Augustin détruit cette accusation : 1° en examinant le texte sacré ; 2° en montrant combien l'interprétation des Manichéens est contraire à leur propre doctrine. — I. L'interprétation des Manichéens est contraire au texte sacré. Car 1° nulle part il n'y est. dit que les Anges ne peuvent voir Dieu ; 2° si le démon s'est présenté à là vue de Dieu, c'est comme un aveugle qui s'offre aux yeux de celui qu'il ne voit pas ; 3° tout ne prouve-t-il pas, dans le monde physique comme dans le monde moral, que le démon pouvait entendre Dieu sans le voir? 4° en disant que les Anges se présentèrent à la vue de Dieu, l’Écriture veut exprimer simplement que le fait rapporté s'accomplit dans un profond secret ; 5° si le démon était au milieu des bons anges, il y était comme l'accusé au milieu des gardes et sans voir Dieu. Ainsi les Manichéens ne nous accusent qu'en prêtant à l’Écriture ce que l’Écriture ne dit pas. — II. Leur interprétation les condamne eux-mêmes. Ils croient en effet la divinité de Jésus-Christ. Mais sur la terre Jésus-Christ avait un corps ou il n'en avait pas. 1° S'il n'en avait pas ; il montrait à tous et par conséquent au diable lui-même sa nature divine, ce que ne veulent pas les Manichéens ; ou bien il faisait semblant d'avoir un corps, ce qui est l'accuser de mensonge quand on craint d'admettre qu'il se soit entretenu avec le diable ; ou bien enfin il avait modifié sa substance divine de manière à la rendre visible : pourquoi Dieu n'en aurait-il pu faire autant pour se rendre visible au démon? Il est vrai, Dieu est immuable, et sa divine nature n'a pu être changée ni par Jésus-Christ ni par lui. Il faut donc admettre que Jésus-Christ avait un corps. 2° S'il avait un corps, ce corps venait ou ne venait pas de la Vierge Marie. S'il n'en venait pas, il était néanmoins emprunté au monde matériel et partant créé par la race des ténèbres. Comment craindre d'outrager Dieu en croyant ce qui est dit de lui dans Job, lorsqu'on lui donne un corps qui vient du démon? S'il venait de la Vierge, tout est au mieux et le Fils de Dieu ne s'est pas plus souillé en s'y unissant, que le soleil ne se souille en remplissant le monde de sa lumière. — Or c'est la foi catholique ; les Manichéens ne peuvent l'attaquer sans montrer combien leurs fables sont ridicules.

1. Nous en avons la confiance, mes très-chers frères, votre prudence tonnait déjà suffi' saurent les mensonges insidieux et les calomnies des Manichéens contre les saints livres de l'ancien Testament. Nous venons cependant montrer encore leurs artifices aux regards de votre esprit ainsi vous serez plus capables d'y échapper vous-mêmes, et vous pourrez, chacun selon vos moyens, enseigner aux faibles et à ceux qui connaissent peu les Écritures, comment ils doivent les éviter et les dédaigner.

Il est écrit clans Job, disent le Manichéens " Voici que les Anges vinrent devant Dieu, et le démon au milieu d'eux. D'où viens-tu ? dit Dieu à celui-ci. Il répondit : C'est en parcourant toute la terre que je suis venu ici. " Ceci prouve, ajoutent-ils, que le démon a vu Dieu et que de plus il a conversé avec lui. Mais il est dit dans l'Évangile : " Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu (2) ; " il y est dit aussi : " Je suis la porte : nul ne peut venir à mon Père, que par moi (3). " Ils raisonnent enfin de cette manière : S'il n'y a pour voir Dieu que ceux qui ont le coeur pur, comment avec un coeur aussi souillé et aussi impur le démon a-t-il pu le voir ? Comment entre-t-il par la porte, c'est-à-dire par le Christ ? L'Apôtre lui-même, concluent-ils, établit et confirme ce

1. Job I, 6. — 2. Matt. V, 8. — 3. Jean X, 7 ; XIV, 6.

sentiment quand il dit que ni les Princes, ni les Puissances ni les Vertus n'ont connu Dieu.

2. Voilà dans ces paroles toute leur accusation. C'est une question que tout chrétien éclairé doit examiner avec soin ; mais l'intention des Manichéens qui la tournent contre nous est en même temps de détacher les simples de l'autorité salutaire des divines Écritures et de les amener à leur donner à eux-mêmes toute leur confiance.

Je voudrais donc leur demander d'abord en quel endroit de l'Apôtre leur Adimante, car , c'est lui qui a écrit toutes ces accusations, en quel endroit il a lu que l'Apôtre établit et confirme, comme il dit, que ni les Princes, ni les Puissances, ni les Vertus n'ont connu Dieu. Le Seigneur ne dit-il pas que les Anges même des hommes qui croient en lui voient chaque jour la face de son Père (1) ? Peut-être citera-t-on ce passage de saint Paul : " Nous prêchons la sagesse parmi les parfaits, non la sagesse de ce siècle ni des princes de ce siècle, qui périssent ; mais nous prêchons la sagesse de Dieu dans le mystère, sagesse qui a été cachée, que Dieu a prédestinée avant les siècles pour notre gloire ; qu'aucun prince de ce siècle n'a connue, car s'ils l'avaient connue, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de la gloire (2). "

1. Matt. XVIII, 10. — 2. II Cor. II, 6-8.

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Si donc Adimante avait en vue ce passage, pourquoi a-t-il ajouté les Puissances et les Vertus,

dont il n'y est point parlé, et pourquoi a-t-il retranché de ce siècle, qui s'y lit en toutes lettres? Je désire qu'il l'ait fait, plutôt par erreur que par malice. Lors même cependant que l'Apôtre se serait exprimé comme il suppose, s'ensuivrait-il que le démon n'a pu entendre la voix de Dieu ? Il est écrit qu'il s'est présenté à la vue de Dieu, il n'est pas écrit qu'il ait vu Dieu.

On entend par princes de ce siècle soit les hommes orgueilleux qui font étalage d'une vaine pompe ; soit le diable et ses anges, car le Seigneur le nomme expressément le prince ou le magistrat de se siècle (1). Sous le nom de ce siècle en effet on comprend les pécheurs dont l'espoir ne se porte pas au delà. On dit d'une maison qu'elle est ruinée, quand on veut le dire de ceux qui l’habitent ; ainsi on dit que le siècle est pervers, quand on parle de ceux dont le coeur y est attaché, c'est-à-dire, dont la vie n'est pas dans les cieux, conformément à ces paroles de l'Apôtre : " notre vie est dans les cieux (2). " Or du diable dépendent tous les péchés ; car c'est lui qui a voulu porter le libre arbitre au péché, et pour ce motif il est appelé le prince de ce siècle.

Gravez cette règle d'interprétation dans vos coeurs ; elle vous servira, avec le, secours du Seigneur, à discuter et à éclaircir plusieurs passage des Écritures, où ces hérétiques cherchent des arguments en faveur de leur fausse doctrine.

3. Ainsi donc il n'est pas écrit que le diable a vu Dieu, mais seulement qu'il est venu en sa présence avec les Anges et qu'il a entendu sa voix. Pourquoi alors ces misérables s'attachent-ils à calomnier les Écritures et à corrompre la foi des simples en prétendant que le diable a vu Dieu? Cette courte réponse fait tomber leur accusation; quelle que soit leur loquacité quand ils demandent comment le démon a pu voir Dieu, nous nous contentons de répondre ; le démon n'a point vu Dieu.

Ils répliqueront : Comment.donc lui a-t-il parlé? Ici pour lors ce n'est pas nous, ce sont les aveugles qui les convaincront d'aveuglement. Les aveugles en effet ne causent-ils point chaque jour avec ceux qu'ils ne peuvent voir ? — Comment, insistent-ils, le démon s'est-il présenté à la vue de Dieu ? — Comme l'aveugle se présente à la vue de celui qui le voit et qu'il ne peut voir. Permettez-nous ces comparaisons, mes très-chers

1. Jean, XII, 31. — 2. Philip.III, 20.

frères, afin de mettre à nu la mauvaise foi de ces hommes charnels, afin, s'il est possible, que réfutés par ce moyen, ces coeurs impies sentent qu'ils ont besoin de s'instruire. .

Est-ce que Dieu est circonscrit quelque part ? Est-ce qu'il n'est pas présent à toute conscience, des Anges et des hommes, des bons et des méchants? Il y a toutefois cette différence; qu'il est dans la conscience des bons comme un père, et comme un juge dans la conscience des méchants. C'est ce qui est écrit : " Le Seigneur interroge le juste et l'impie (1). — L'impie sera interrogé sur ses pensées (2). " Sa voix ne retentit pas plus fort aux oreilles que dans ce sanctuaire de la pensée où seul il entend, où seul il se fait entendre. Est-ce que les méchants eux-mêmes, quand il leur arrive de dire la vérité sans qu'on les croie, ne jurent pas en ces termes : Dieu m'est témoin ? et ils disent vrai. Mais où Dieu leur est-il témoin ? Sur la langue ou dans le coeur ? dans le son de la voix ou le silence de la conscience ? Et pourquoi s'irritent-ils souvent quand on ne les croit pas quoiqu'ils soutiennent la vérité ? N'est-ce point parce qu'ils ne peuvent nous ouvrir leur cœur où ils ont Dieu pour témoin ?

4. Dieu peut nous parler de bien des manières. Il nous parle, tantôt par quelque moyen extérieur, comme par le livre des divines Ecritures; et tantôt au moyen de quelqu'une de ses créatures, comme aux Mages par le moyen de l'étoile (3); le langage est-il effectivement autre chose que l'expression de la volonté ? Il parle au moyen du sort: ainsi fit-il connaître qu'il fallait ordonner Matthias à la place de Judas (4). Il parle par les hommes, ainsi par les prophètes. Il parle par les Anges, comme nous apprenons qu'il parla à quelques uns des Patriarches, des Prophètes et des Apôtres. Il parle au moyen de quelque bruit, de quelque voix formée par lui : ainsi nous lisons et nous sommes sûrs que des voix descendirent du ciel, quand on ne.voyait personne. Enfin Dieu parle à l'homme lui-même, non en frappant à l'extérieur ses oreilles ou ses yeux, mais en s'adressant intérieurement et de plusieurs manières à son âme. Quelque fois en songe : ainsi défendit-il à .Laban le Syrien de nuire à son serviteur Jacob en quoi que ce fût (5); et fit-il connaître à Pharaon les sept années d'abondance et les sept autres de disette (6). D'autres fois il transporte l'esprit de l'homme et le met en

1. Ps. X, 6. — 2. Sag. I, 9. — 3. Matt. II, 2. — 4 Act. I, 26. — 5. Gen. XXXI, 24. — 6. Id. XLI, 1-32.

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extase, comme disent les Grecs :ainsi l'Apôtre Pierre, pendant sa prière, vit descendre du ciel un vase rempli d'animaux figurant les gentils qui devaient arriver à la foi. Il parle dans. l'esprit même : c'est ainsi que réfléchissant en lui-même après cette vision, l'Apôtre connut ce que Dieu demandait de lui. Nul en effet ne peut le connaître si la vérité ne fait entendre à l'intérieur comme un cri silencieux. Dieu parle aussi dans la conscience des hommes de bien; car nul ne peut ni approuver le bien, ni réprouver le mal qu'il fait, qu'autant que ce cri de la vérité applaudit ou réclame dans le silence du coeur.

Or la Vérité c'est Dieu; et puisqu'elle peut de tant de manières parler aux hommes, aux bons et aux méchants, sans que tous.ceux à qui elle s'adresse puissent voir sa.substance et sa nature; qui d'entre nous peut conjecturer ou imaginer de quelles manières et de combien de manières elle parle aux Anges; soit aux bons Anges qui jouissent avec transport de son ineffable beauté en la contemplant avec une charité merveilleuse; soit aux Anges apostats, qui corrompus par leur orgueil et rejetés au loin comme ils le méritaient, par la Vérité même, peuvent néanmoins entendre sa voix de quelques manières inconnues de nous, quoiqu'ils ne soient pas dignes de la contempler face à face?

5. Ainsi donc, frères bien-aimés, fidèles de Dieu, et vrais enfants de l'Eglise catholique, votre mère, que personne ne puisse vous faire prendre des aliments empoisonnés, quoique vous ayez besoin encore d'être nourris de lait. Marchez maintenant avec persévérance dans la foi de la vérité; afin qu'au temps déterminé et convenable vous puissiez parvenir à la contempler. Car, comme dit l'Apôtre, " pendant que nous sommes dans ce corps, nous voyageons en étrangers loin du Seigneur; c'est parla foi que nous marchons en effet et non en le voyant (1). " Mais la foi chrétienne nous conduit voir cette beauté du Père, ce qui a fait dire au Seigneur : " Nul ne vient au Père que par moi (2). "

Nos adversaires n'ont ainsi aucun motif de demander comment le démon a pu aller à Dieu par le Christ. Le démon en effet ne saurait parvenir à ce bonheur de la contemplation où la foi chrétienne conduit les coeurs purs. Il ne s'ensuit pas toutefois qu'il ne puisse entendre la voix et la parole de Dieu ; puisque bien des hommes parmi ceux-mêmes qui ne croyaient pas au

1. II Cor. V, 6, 7. — 2. Jean, XIV, 6.

Christ, ont pu entendre cette voix divine qui disait du haut du ciel : " Je l'ai glorifié, je le glorifierai encore, " après que le Sauveur se fut écrié: " Père glorifiez votre Fils (1). "

6. S'il est écrit que le diable se présenta à la vue de Dieu, ce n'est pas pour exprimer que personne puisse jamais se dérober à ses regards, puisqu'il voit tout et que: le coeur n'a point de secrets pour lui. Ce que l'Écriture rapporte se fit secrètement, c'est pourquoi elle dit: " Et voici que les Anges se présentaient à la vue de Dieu, " à la quelle pourtant ils ne se dérobent jamais. Où qu'ils soient envoyés, l'oeil de Dieu les accompagne, et pour parler dans le sens propre, ou dit soumis au regard de Dieu ce que ne saurait découvrir le regard humain, comme les secrets de la conscience. Pour ce motif, lorsque nous réprimandons un menteur, nous disons qu'il n'a point parlé sous le regard de Dieu : il n'a pas dit en effet ce que l'oeil de Dieu voit dans son âme où nul homme ne saurait porter la vue.

Ainsi donc, parce que les choses dont il s'agit se sont accomplies dans le plus profond secret et que sans la révélation de l'Esprit-Saint l'Écriture n'aurait pu les faire connaître aux hommes, il est dit qu'on se présenta à la vue de Dieu et que là se tint le conseil.

7. Le diable, est-il écrit, se trouvait au milieu des Anges., Si tu vois ici les bons Anges, comprends que le diable était au milieu d'eux, comme l'accusé au milieu des gardes quand il comparait devant le tribunal. L'Écriture ne déclare point de quels Anges il s'agit ici. Et si tu y vois les mauvais anges, est-il étonnant que le prince et le chef soit au milieu de ses ministres? Veux-tu entendre la vue de Dieu en ce sens que non-seulement Dieu voit ceux qui se présentent à sa vue, mais qu'eux aussi voient Dieu ? Alors il faut comprendre que le diable était au indien des bons Anges sans voir Dieu comme eux, et que Dieu lui parla par le moyen de quelqu'un d'entre-eux.

Remarquons néanmoins que le livre sacré porte simplement : " Dieu dit. " Mais quoique le: juge ait presque tout dit, dans les affaires publiques, par l'organe de son héraut, n'est-il pas vrai que le nom du héraut ne figure point à côté de celui du juge dans la rédaction des Actes? Tout indigne qu'on soit d'une vision prophétique, ne peut-on se trouver au milieu des prophètes, entendre ce que le Seigneur dit parleur, bouche sans voir ce qu'ils voient ? Ainsi, pour

1. Jean, XII, 28, 27.

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entendre la voix de Dieu, le diable a pu paraître au milieu des saints Anges qui voyaient Dieu, sans le voir lui-même.

8. Vous le voyez, très-chers frères, on périt renverser de bien des manières les batteries élevées par les Manichéens contre la question qui nous occupe. Désormais vous ne penserez plus qu'en s'entretenant avec Dieu le diable ait pu voir face à face la vérité dont la vue est réservée aux coeurs purs ; ni qu'il soit parvenu à la jouissance de ce bonheur où nul ne saurait arriver que par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Je ne me lasse point d'admirer l'impudence de ces hérétiques. Comment? Ils veulent nous accuser à propos de la vue de Dieu, et ils attribuent menteusement à nos Écritures ce que nos Écritures ne disent pas, savoir que le diable a vu Dieu? Ils Veulent à ce sujet indisposer furieusement les esprits contre nous; et si l'ignorance s'en rapporte â eux plutôt qu'au texte sacré, on ne peut que frémir à la pensée que le démon ait vu Dieu et perdre toute confiance à l'autorité des divines Écritures.

Cependant eux-mêmes ne nient pas la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ils débitent qu'il s'est montré aux hommes sans avoir pris un corps humain.

9. Donc, quand le diable osa le tenter (1), que voyait-il en le voyant ? Si c'était son corps, le Seigneur avait donc un corps; mais ces misérables refusent de l'avouer. Et si le Seigneur n'avait pas de corps; le diable voyait donc la nature divine; mais les coeurs purs sont seuls capables de lavoir, comme il nous le répètent eux-mêmes d'après l'Évangile. O insupportable aveuglement des hérétiques! Pourquoi reprocher faussement à nos Écritures d'enseigner que le diable a vu Dieu, quand en refusant un corps au Christ tu es convaincu de vouloir mettre sous les yeux du diable sa divine nature ?

Serait-il vrai, comme ils le disent, que sans avoir de corps humain le Christ faisait semblant d'en avoir un? Insensés, pour qui est davantage la vérité, la raison ? Pour celui qui croit que Dieu s'est entretenu avec le diable, du pour celui qui croit, non-seulement que Dieu s'est entretenu avec le diable, mais encore qu'il a menti au diable ? L'Écriture , rappelle que des Anges se sont montrés à des hommes. Mais ils ont reçu du Seigneur une telle puissance sur les corps, qu'ils en disposent comme il leur plaît. Sans être nés d'une femme, ces Anges avaient donc

1. Matt. IV, 1-11.

un corps véritable qu'il pouvaient transfigurer selon que l'exigeaient leur ministère et la nature de leurs fonctions ; mais c'était toujours un corps véritable. Quand le Seigneur changea lui-même l'eau en vin, pouvons-nous dire que c'était de fausse eau ou de faux vin?

10. Quelques transformations qu'ait subies, par la volonté du Tout-Puissant, un corps rouable dans sa nature et dans la disposition de ses parties, il n'en est pas moins un vrai corps dans son genre; car quels que soient ses changements, il ne cesse pas d'être corps et corps véritable.

Mais ces novateurs imaginent que tous les corps viennent, non pas du Créateur divin et tout-puissant, mais de je ne sais quelle race de ténèbres. Aussi nous leur demandons d'où Notre-Seigneur Jésus-Christ a tiré son corps. Disent-ils qu'il n'a point pris de corps? Mais. qu'était ce qu'il montrait aux regards corporels ? Ou bien c'était un fantôme trompeur, ce qu'il serait exécrable de penser; ou bien, s'ils prétendent que c'était la nature divine elle-même qu'il montrait aux yeux des hommes sans avoir pris de corps, le diable l'a donc vue aussi. Que deviennent alors ces paroles qu'ils répètent ici d'une voix accusatrice : " Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu ? " Diront-ils que la nature divine et propre du Sauveur n'est pas clans le sein du Père ce quelle voulut paraître sur la terre sans s'être incarnée ? N'est-ce pas croire, malheureux, qu'elle est muable dans l'espace et le temps ? Ils ne veulent donc pas lire ou il ne sauraient comprendre aisément ce que dit un prophète : " Vous les changerez et ils seront changés : pour vous, vous êtes le même et vos années ne finiront pas; " ni ce qui est écrit de la divine Sagesse dans livre même de la Sagesse : " Immuable en elle-même, elle renouvelle tout (1). "

11. Et si, en suivant leur raisonnement, on leur disait : Pourquoi donc vous étonner que Dieu ait transformé la nature de sa divinité afin de permettre au coeur impur du diable de le contempler, puisque vous en croyez autant du Christ notre Dieu ? J'ignore ce qu'ils répondraient. Jamais, en effet, ils n'ont osé avancer que le Père et le Fils n'eussent pas la même nature; et s'ils attribuaient au Fils une nature différente, il serait facile de leur répondre : Eh ! savez-vous si c'est avec le Père ou avec le Fils que, d'après cet ancien livre, le diable s'est entretenu? Nous leur demanderions ensuite : Le diable voit-il, oui ou non, ce soleil ? S'il le voit; comment ce soleil

1. Ps. CI, 27. 28; Sag. VII, 27.

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peut-il être Dieu, puisque le diable le voit ? S'il ne le voit pas; mais les hommes mauvais le voient, et comment peut-il encore être Dieu, puisque Dieu n'est vu que des coeurs purs? Si enfin pour se l'aire voir, lui aussi a changé et n'est pas tel qu'il paraît; que répondre si je dis que pour imiter le soleil et ne pas l'adorer seulement, vous aussi vous vous montrez différents de ce que vous êtes?

Veux-tu néanmoins leur demander si la nature divine est muable ou immuable ? Moins conduits par la raison que couverts de confusion, ils ne peuvent se dispenser de répondre quelle est immuable. Ils sont donc forcés d'avouer que pour se montrer aux yeux Notre-Seigneur Jésus-Christ a pris son corps ailleurs que pour cette substance. S'il l'a pris ailleurs, ou l'a-t-il pris? Dans ce monde? Mais qui a créé, ce monde des corps? La race des ténèbres, répondent-ils promptement. O folie surprenante! Comment, misérables, vous avez peur du sein d'une vierge pour la formation du corps du Sauveur et vous n'avez pas peur de la race des démons?

12. Voici notre profession de foi: Toute nature corporelle vient du Créateur divin et tout-puissant; donc Notre-Seigneur n'a pu prendre un corps sans le prendre à sa créature: Mais il a préféré dans son humilité le tirer d'une femme, parce qu'il venait délivrer la créature jetée par une femme dans les liens de la mort , et pour amener les deux sexes à l'espoir d'être renouvelés et réparés, il les a choisis tous deux, le sexe de l'homme pour le garder et le sexe de la femme pour y recevoir la vie.

Et vous qui avez horreur du chaste sein d'une vierge, examinez, de grâce, où le Seigneur pouvait prendre un corps: Tous les corps, dites-vous, sont de la nature de la race de ténèbres. Examinons donc, vous dis-je, d'où le Fils de Dieu a du tirer son corps. Ne voyez-vous plus assez pour répondre, parce que de tous côtés vos yeux ne rencontrent que ténèbres?

Une chair mortelle, répliquent-ils, semble trop impure. Répétez-leur ces paroles de l'Apôtre " Tout est pur à qui est pur. " Dites encore contre eux ces autres paroles du même Apôtre: "Mais rien n'est pur à ceux qui sont impurs et infidèles; leur esprit et leur conscience sont souillés (1). " S'ils

1. Tite I, 15.

ne disent pas qu'elle est trop impure, mais trop faible, nous sommes pleinement d'accord. Aussi le Christ est notre forée parce que notre faiblesse ne l'a point affaibli. Car ici je reconnais ce cri du prophète : " Vous les changerez et ils seront changés : pour vous, vous êtes toujours le même et vos ans ne finiront point. (1) " Non-seulement la faiblesse de la chair ne l'a point affaibli, lui-même l'a fortifiée. Voyez ce soleil. Les Manichéens ne croient pas que ce soit un corps, tant ils ignorent la nature des corps, eux qui se glorifient, contre toute raison, de savoir s'élever aux discussions spirituelles. Voyez donc ce soleil que nous appellerons un corps, uniquement parce qu'il est un corps céleste : il éclaire la terre sans en être obscurci; il aspire l'eau sans en être humecté ; il rompt la glace sans en être refroidi; il durcit la terre sans en être amolli. Et Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Verbe du Père par qui tout a été fait, la Vertu et la Sagesse de Dieu, présent partout et partout caché, tout entier partout et nulle part contenu, atteignant avec force d'une extrémité à l'autre et disposant' tout avec douceur, n'aurait pu, craignent ces malheureux, se faire homme pour donner la vie aux mortels. sans mourir lui même; sanctifier la chair sans en être souillé; relâcher la mort sans en être enchaîné; changer l'homme en soi sans se changer en lui?

Pour ménager la faiblesse de quelques uns et écarter d'eux les dangers, il nous a fallu passer d'un genre à l'autre dans cette discussion. Quant à la question même que nous devions examiner, d'abord l'Écriture, qu'ils aiment mieux attaquer que d'en recevoir les lumières, ne dit pas que le diable ait vu Dieu. D'ailleurs c'est à eux, de nous dire comment la race des ténèbres a pu voir la nature divine quand, avant la lutte où, d'après eux, se sont mêlés le bien et le mal, cette divine nature n'avait point encore pris de corps pour se montrer à son ennemi. C'est assez pour leur prouver qu'ils essaient vainement d'ébranler les fondements de la foi catholique, et qu'aucune réponse ne saurait soutenir leurs fables qui tombent en ruines.

1. Ps. CI, 27, 28.

 

 

 

SERMON. XIII (1). LES JUGES DE LA TERRE (2).

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ANALYSE. — Il.est nécessaire de juger la terre, c'est-à-dire les hommes qui l'habitent. Or il y a deux sortes de juges. II y a premièrement chacun de nous, car chacun est obligé de se juger. D'après le prophète interprété par l'Apôtre, nous devons sentir que nous avons besoin du secours de Dieu, et estimer que sans la grâce nous n'aurions pas même bonne volonté. Voilà comment chacun doit se juger. — Il y a une autre espèce de juges, ce sont tous les hommes qui ont reçu dans la société une autorité quelconque. Or dans le procès de la femme adultère Jésus-Christ leur apprend à se juger eux-mêmes très-sérieusement : c'est leur premier devoir. Ils doivent ensuite juger les autres comme ils se jugent, ne juger que par charité. Enfin quand ils sévissent il faut, que ce soit comme le bon père qui témoigne à son fils une véritable tendresse en travaillant a le délivrer de ses défauts.

1. Juger la terre, c'est dompter le corps. Ecoutons l'Apôtre juger la terre : " Je combats, dit-il, non comme frappant l'air; mais je châtie mon corps et le réduis en servitude, de peur qu'après a voir prêché aux, autres, je ne sois réprouvé moi-même (3) " Écoute donc, ô terre, un juge de la terre, et pour ne pas être terre, juge, la toi-même. Car en la jugeant tu deviendras ciel et tu publieras la gloire du Seigneur éclatant en toi-même, puisque les cieux publient la gloire de Dieu (4). Mais en ne jugeant pas la terre, tu seras terre, et si tu es terre, tu seras l'héritage de celui à qui il a été dit; " Tu mangeras la terre (5). " Écoutez donc, juges de la terre : châtiez votre corps, comprimez vos passions, aimez la sagesse, domptez la concupiscence, et pour le faire instruisez-vous.

2. Or voici le résumé de ce que vous devez savoir: " Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous en lui avec tremblement. " En lui, non en toi ; en lui, à qui tu dois d'être, et d'être homme et d'être juste, si néanmoins tu es juste.

Estimerais-tu que tu lui doives d'être homme, et à toi d'être juste ? Dans ce cas tu ne sers point Dieu avec crainte, tu ne te réjouis pas en lui avec tremblement, mais en toi avec présomption. Et que t'adviendra-t-il, sinon ce qui suit ? " De peur que le Seigneur ne s'irrite et que vous ne vous égariez, dit-il, de la voie juste. " Il ne dit pas: De peur que le Seigneur ne s'irrite et que vous n'entriez point dans la voie juste ; mais que vous ne vous égariez de la voie juste. Déjà tu te crois juste, parce que tu ne commets ni larcin, ni adultère, ni homicide, ni faux témoignage contre ton prochain ; parce que tu honores

1. Ce discours fut prononcé le six des calendes de Juin, 25 mai, à la Table de S. Cyprien, à Carthage. On appelait Table de S. Cyprien le lieu où il avait consommé son immolation. — 2. Ps. II, 10. — 3. I Cor. IX, 28, 27. — 4. Ps. XVIII, 2. — 5. Gen. III, 4.

ton père et ta mère ; parce que tu n'adores que Dieu sans obéir aux idoles et aux démons : tu sortiras de cette voie si tu as la présomption de t'attribuer ces mérites. Les infidèles n'entrent point dans la voie juste, les orgueilleux s'en écartent.

Qu'est-il dit en effet ? " Instruisez-vous, vous tous qui jugez la terre. " Mais gardez-vous de vous attribuer, de considérer comme venant de vous-mêmes cette autorité et cette puissance qui vous permet de juger la terre ; prenez-y garde " Servez Dieu avec crainte; réjouissez-vous, " non en vous avec présomption, mais " en lui avec tremblement; dans la crainte que le Seigneur ne s'irrite et que vous ne vous écartiez de la voie juste, lorsque soudain éclatera sa colère." Que faut-il donc faire pour ne nous écarter pas de cette voie ? " Heureux tous ceux qui mettent en lui leur confiance (1) !" Si l'on est heureux en mettant en lui sa confiance, c'est être malheureux que de se confier en soi-même. Aussi bien " Maudit soit tout homme qui met dans l'homme son espoir (2) ! " Tu ne dois donc pas le mettre non plus en toi, puisque tu es homme. Le mettre dans un autre, ce serait une humilité désordonnée; en toi-même, un dangereux orgueil. Qu'importe ? L'un et l'autre parti est nuisible, il ne faut choisir ni l'un ni l'autre. L'humilité désordonnée ne se relève point; l'orgueil dangereux tombe.

3. Pour mieux faire comprendre à votre sainteté que cette confiance en soi-même trouve sa condamnation et sa mort dans ces paroles : Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous en lui avec tremblement, " écoutez l'Apôtre; il les cite et il en explique le sens. Voici ses expressions: " Opérez votre propre salut

1. Ps. II 10-13. — 2. Jérém. XVIII, 5.

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avec crainte et tremblement. " Mais pourquoi opérer mon salut avec crainte et tremblement, s'il est en mon pouvoir de l'opérer? Veux-tu savoir le motif de cette crainte et de ce tremblement ? " Parce que c'est Dieu qui opère en vous. " Ainsi il faut la crainte et le tremblement, parce que l'orgueil perd ce qu'obtient l'humilité.

Mais si c'est Dieu qui opère en nous, pourquoi' est-il dit : Opérez votre salut ? Parce qu'en opérant en nous il fait que nous opérons nous-mêmes. " Soyez mon aide (1). " Appeler un aide, c'est dire que l'on travaille. — Au moins la bonne volonté est à moi — Je l'avoue, elle est à toi. Mais elle-même, qui te l'a donnée ? qui l'a excitée en toi ? Laisse-moi, interroge l'Apôtre : " C 'est Dieu, dit-il, qui opère en vous et le vouloir et le faire selon sa bonne volonté (2). " Que voulais-tu donc t'arroger ? Pourquoi marchais-tu en orgueilleux et t'égarais-tu ? Rentre en ton coeur, vois que tu es mauvais, et pour devenir bon, invoque Celui qui l'est. Rien en toi ne plaît à Dieu que ce que tu as reçu de Lui; ce qui vient de toi lui déplait. Si tu songes à tes bonnes qualités, eh! qu'as-tu que tu ne l'aies reçu? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l'avais point reçu (3) ? Il n'y a que Dieu qui ne sache que donner. Nul ne lui donne, parce que nul n'est meilleur que lui. Si tu lui es inférieur, ou plutôt parce que tu lui es inférieur, réjouis-toi d'être, fait à son image, et tu te retrouveras en lui, après t'être perdu en toi. En toi tu n'as pu que te perdre, et tu ne saurais te retrouver si tu n'es recherché par Celui qui t'a fait.

4. Adressons aussi la parole à ceux qui jugent la terre dans le sens connu et populaire du mot. Les rois, les gouverneurs, les princes elles juges proprement dits, jugent la terre; chacun d'eux la juge d'après les fonctions qu'il y a reçues. Or que signifie juger la terre, sinon juger les hommes qui l'habitent? Si par la terre tu n'entendais ici que celle que nous foulons, c'est aux cultivateurs qu'il aurait été dit: " Vous qui jugez la terre. " Mais si ce sont les rois et ceux qu'ils délèguent qui jugent la terre, qu'ils s'instruisent eux-mêmes. Ici encore la terre juge la terre, et doit craindre celui qui la juge au ciel. Car elle juge un égal, l'homme juge un homme, le mortel un mortel, le pécheur un pécheur. Et si cette divine sentence venait à se faire entendre tout-à-coup: " Que celui qui est sans péché jette le premier

1. Ps. XXVI , 9. — 2. Philip. 11, 12, 13. — 3. I Cor. IV, 7.

une pierre contre elle, " quiconque juge la terre ne tremblerait-il pas?

Rappelons ce trait de l'Évangile.

Les Pharisiens, pour tenter le Seigneur, amenèrent devant lui une femme surprise en adultère. Contre ce péché une peine avait été décrétée, par la Loi, je veux dire par la loi de Moïse, le serviteur de Dieu (1). Voici donc quel était le dessein perfide et trompeur des Pharisiens en s'approchant du Seigneur. Si Jésus commandait de lapider cette femme convaincue, il perdrait sa réputation de douceur, et s'il défendait d'appliquer le châtiment ordonné par la Loi, il serait convaincu d'avoir péché contre la Loi.

Mais qu'arriva-t-il ? Lorsqu'ils demandèrent s'il fallait payer le tribut à César, ils furent pris dans leurs propres paroles. Car le Sauveur leur demanda de son côté à qui appartenait la monnaie, de qui elle portait l'imagé et le nom; et ils répondirent que c'était de César. " Rendez donc à César ce qui est à César, conclut-il d'après leur aveu, et à Dieu ce qui est à Dieu (2). " Ainsi nous avertissait-il que l'homme doit rendre à Dieu l'image de Dieu qu'il porte en lui-même, comme en payant le tribut on rend à César sa propre image. Il interrogea de la même manière ceux qui le questionnaient à propos de la femme adultère, et il jugea ses juges. Je n'empêche pas, dit-il, de lapider cette femme, conformément à la Loi ; mais qui le fera ? Je ne résiste pas à la Loi, je cherche un ministre qui l'applique. Enfin, écoutez : Vous voulez lapider comme la Loi le prescrit ? " Que celui qui est sans péché jette le premier une pierre contre elle. "

5. En entendant les Pharisiens, il écrivait sur la terre pour instruire la terre; et en leur parlant comme il fit, il releva les yeux, regarda la terre et la fit trembler. Il se remit ensuite à écrire sur la terre, et eux, confus et tremblants, se retirèrent l'un après l'autre. Quel tremblement! Il a fait changer de place à la terre!

Donc, pendant que les accusateurs s'éloignaient, le Sauveur resta seul avec la pécheresse; c'était le Médecin avec la malade, la miséricorde avec la misère. Regardant alors cette femme : "Personne, dit-il, ne t'a condamnée? — Non, répondit-elle. " Mais elle était inquiète. Les pécheurs, n'avaient pas osé la condamner, ils n'avaient pas; osé lapider cette pécheresse, parce qu'en se considérant eux-mêmes ils ne s'étaient pas trouvés moins coupables. Cependant elle courut encore un grand danger, car elle avait pour juge Celui

1. Lévit. XX, 10. — 2. Luc, XX, 22-25.

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qui était sans péché. " Personne, lui dit-il, ne t'a condamné? — Personne, Seigneur, " et si vous ne me condamnez pas non plus, je suis tranquille. Et pour la calmer aussitôt, " Non, reprit le Seigneur, je ne te condamnerai pas non plus (1). " Ni moi, quoique je sois sans péché, je ne te condamnerai pas. La voix de la conscience a forcé tes accusateurs à renoncer à te punir : le cri de la miséricorde m'inspire de venir à ton secours.

6. Retenez cela et " instruisez-vous, vous tous qui jugez la terre. " Tous, car il faut entendre cette expression.dans le même sens que ce passage de l'Apôtre : " Que toute âme, dit-il, soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et celles qui sont, ont été établies de Dieu. Résister à la puissance, c'est donc résister à l'ordre de Dieu ; car les princes ne sont pas à craindre pour les bonnes oeuvres, mais pour les mauvaises. Veux-tu ne pas craindre la puissance? fais-le bien, et elle servira à ta gloire (2). " Et si elle ne te loue pas elle-même, elle servira encore à ta gloire. En effet, ou tu fais le bien, et une puissance juste te louera ; ou bien si malgré ta justice une puissance injuste te condamne, le Dieu juste te couronnera. Par conséquent, tiens ferme à la justice, fais le bien, et condamné ou absous par elle, elle servira à ta gloire.

Heureux celui dont le sang a été ici répandu! La puissance qui a semblé le juger n'a-t-elle point servi à sa gloire, avant et après sa condamnation? Il fit sa profession, demeura ferme dans la foi, ne craignit point la mort, versa son sang et vainquit le démon (3).

7. Afin donc de n'être pas des puissances d'iniquité, vous tous qui voulez avoir autorité sur les hommes, instruisez-vous pour ne pas mal juger et pour ne pas perdre la vie de l'âme avant même de faire perdre à qui que ce soit la vie du corps. Tes mérites ne suffisant pas, tu veux devenir juge à prix d’argent : je.ne t'en blâme pas encore. Tu veux peut-être te rendre utile au publie et tu en achètes le pouvoir; peut-être est-ce pour servir la justice que tu ne ménages point ton argent. Sois d'abord juge pour toi-même, juge-toi toi-même, afin que tu puisses t'occuper d'autrui avec la conscience tranquille. Rentre en toi-même, regarde-toi, examine-toi, écoute-toi. Je veux voir ton intégrité de juge là où tu ne demandes point de témoin. Tu veux te montrer en public avec l'appareil de la puissance afin

1. Jean, VIII, 3-11. — 2. Rom. XIII, 1-3. — 3. Le martyr S. Cyprien.

que l'on te dise, d'un homme que tu ne connais pas : Jugé-le d'abord en toi-même. Mais ta conscience ne te dit-elle rien? Si tu veux être sincère, elle t'a parlé. Je ne demande pas à savoir ce qu'elle a dit: à toi d'en juger. Elle t'a dit ce que tu as fait, ce que tu as reçu, en quoi tu as péché. Quelle sentence as-tu prononcée ? Je voudrais le savoir. Si tu as bien écouté, si tu as écouté avec droiture, si en t'écoutant tu t'es montré juste, si tu es monté sur le tribunal de ta conscience, si tu t'es placé toi-même devant toi-même sur le chevalet intérieur, si tu as pris pour bourreaux des craintes sérieuses, oui, tu t'es bien écouté si tu as fait ainsi, et nul doute que dans ton repentir tu ne te sois infligé la punition de tes fautes. Ainsi tu t'es examiné, tu t'es écouté et tu t'es châtié ; cependant tu t'es pardonné. C'est ainsi que tu dois écouter le prochain si tu veux être fidèle à ce que dit le Psaume ; " Instruisez-vous, vous tous qui jugez la terre. "

8. Si tu juges ainsi le prochain comme tu te juges toi-même, tu en veux au péché, non au pécheur; et s'il arrive que tu aies affaire à un opiniâtre qui ne craigne point Dieu, c'est à cette opiniâtreté même que tu en voudras, c'est elle que tu chercheras à corriger en lui, que tu travailleras à détruire, à anéantir afin de sauver le coupable en condamnant l'iniquité. On peut distinguer ici deux choses: l'homme et le pécheur. Dieu a fait l'homme et l'homme s'est fait pécheur. Mort à ce qu'à fait l'homme! Délivrance à ce qu'a fait Dieu (1) ! Ne va donc pas jusqu'à ôter la vie au coupable en punition de son crime. Ne lui ôte pas la vie, afin qu'il puisse se repentir: ne le fais pas périr, afin qu'il puisse se corriger.

En conservant dans ton coeur cet amour pour ceux qui sont hommes comme toi, sois juge de la terre ; aime à effrayer, mais par bienveillance. Si tu as de la fierté, déploie-la contre le péché, non contre le pécheur. Sévis contre ce qui te déplait aussi en toi, non contre celui qui a été fait comme toi. Vous êtes l'un et l'autre sortis de la même main, l'oeuvre du même Auteur, formés de la même matière. Pourquoi perdre, par défaut de charité, celui que tu juges? C'est qu'en n'aimant pas pet homme que tu juges, tuas perdu la justice même. Qu'on applique les peines ; je ne m'y refuse pas, je ne le défends pas, mais avec amour, avec affection, avec le désir d'obtenir l'amendement.

9. Tu ne laisses pas ton fils sans éducation. Mais tu cherches d'abord à réussir près de lui par l'honneur

1. Voir XII Traité sur S. Jean, n° 3.

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et la générosité, s'il est possible : tu veux qu'il ait honte d'offenser son père et qu'il ne craigne pas en lui un juge sévère ; un tel fils est ta joie. Si néanmoins il méprise ces avis, tu recours même à la verge, tu lui infliges des châtiments, tu lui fais sentir la douleur, mais tu veux son bien. Les uns se sont corrigés par amour, d'autres par crainte, mais la frayeur et la crainte les ont conduits à l'amour.

" Instruisez-vous, vous qui jugez la terre. " Aimez et jugez. Inutile de chercher l'innocence, au détriment de la règle. Il est écrit: " Qui rejette la règle est malheureux (1). " On peut ajouter à cette maxime et dire : S'il est malheureux de rejeter la règle, c'est être cruel de ne pas y astreindre. Je viens, mes frères, d'oser vous dire une chose que son obscurité même m'oblige à développer davantage. Je répète donc ce que j'ai dit : " Qui rejette la règle est malheureux; " cela est clair. Ne pas y astreindre c'est être cruel. Ah! voici, voici un homme qui se montre doux en

1. Sag. III, 11.

frappant, cruel en pardonnant. Je, veux vous en mettre un exemple sous les yeux.

Où trouver cet homme qui se montre doux en frappant ? Je ne vais pas loin, je prends un père et son fils. Le père aime, tout en frappant ; le fils se refuse à la correction; le père ne tient pas compte de ce refus, il cherche l'avantage de son fils. Pourquoi? Parce qu'il est père, parce qu'il prépare un héritage, parce qu'il élève un successeur. Voilà donc qu'en sévissant le père se montre doux et miséricordieux.

Cherchons un homme qui soit cruel en pardonnant. Je ne quitte ni le père ni le fils, les voici de nouveau devant vos yeux. Si cet enfant vit sans châtiment, sans frein, qu'il se perde et que le père dissimule, pardonne, et craigne de faire sentir la sévérité de la discipline à cet enfant égaré, ne se montre-t-il pas cruel par cette indulgence ?

" Instruisez-vous donc, vous tous qui jugez la terre, " et en prononçant des jugements sages espérez récompense, non de la terre, mais de celui qui a fait le ciel et la terre.

 

 

 

 

 

 

 

SERMON XIV. Prononcé à Carthage un jour de dimanche. LE VRAI PAUVRE (1).

ANALYSE. — Quel est le vrai pauvre, le pauvre qui s'abandonne à Dieu, et quel est l'orphelin véritable, l'orphelin dont le Seigneur est l'appui ? I. Le véritable pauvre est 1° celui qui est humble. Si l'orgueil est insupportable dans le riche, ne l'est-il pas davantage dans le pauvre? Mais l'homme humble est pauvre, fût-il comme Zachée au sein des richesses. Non, dit le pauvre, il faut qu'il soit de plus dénué comme Lazare, comme je le suis moi-même. Prends garde à l'orgueil, et n'es-tu pas condamné parla vue même d'Abraham qui reçut Lazare dans son sein ? C'est qu'Abraham fut pauvre au milieu de l'opulence. Pour être pauvre, il faut 2° être détaché des richesses, ne les pas désirer. Donc le riche, est pauvre quand il ne désire point en acquérir, quand il est détaché de celles qu'il possède et qu'il en use ; pour le bien d'autrui. Toi au contraire qui les envies, tu es malheureusement riche dans ta pauvreté. Ainsi donc le vrai modèle du pauvre chrétien est Jésus-Christ : il fut pauvre et riche à la fois. II. Le véritable orphelin est celui qui se considère comme n'ayant d'autre père que Celui qui est aux cieux.

1. Nous venons de chanter à la gloire du Seigneur : " Le pauvre s'abandonne à vous ; vous serez l'appui de l'orphelin. " Cherchons un pauvre, cherchons un orphelin. Ne vous étonnez point si je vous invite à chercher ceux que nous voyons, ceux que nous sentons en si grand nombre. Tout n'est-il pas rempli de pauvres, rempli d'orphelins ? Cependant je cherche partout un pauvre, un orphelin partout.

Montrons d'abord à votre charité que ce que

1. Ps. IX, 14.

nous cherchons n'est pas ce que nous croyons.En effet ceux que l'on nomme pauvres et qui le sont; ceux pour qui Dieu a commandé de faire l'aumône et pour qui il est écrit: " Renferme l'aumône dans le coeur du pauvre, et elle priera pour toi le Seigneur (1) ; " ces pauvres sont multiplés parmi les hommes; mais il nous faut entendre le mot pauvre dans un sens plus élevé. Le pauvre ici est de ceux dont il est dit : "Heureux les pauvres d'esprit, parce qu'à eux appartient le royaume, des cieux (2). " Il. est des pauvres qui sont sans

1. Eccli, XXIX, 15. — 2 Matt. V, 3,

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ressources ; ils trouvent à peine l'aliment de chaque jour, et ils ont si besoin de l'assistance et de la compassion d'autrui, qu'ils n'ont pas même honte de mendier. Si c'est de ceux-là qu'il est dit : " Le pauvre s'abandonne à vous, " que ferons nous, nous qui ne le sommes pas ? Tout chrétiens que nous soyons, nous ne nous abandonnons donc pas à Dieu ? Et quelle autre espérance pouvons-nous avoir, si nous ne nous abandonnons point à Celui qui ne nous abandonne pas ?

2. Apprenez donc à être pauvres et à vous abandonner à Dieu, ô mes frères en pauvreté 1 Tel est riche, il est orgueilleux. Car dans ces richesses, c'est-à-dire dans ce qu'on appelle vulgairement les richesses, dans ce qui est l'opposé de cette pauvreté vulgaire, il n'est rien qui soit autant à craindre que le vice de l'orgueil. N'avoir pas de richesses, c'est n'avoir pas de grands moyens, c'est n'avoir pas de quoi s'enorgueillir, et par conséquent c'est ne mériter point de louanges si on évite l'orgueil. Louons au contraire celui qui possède de quoi s'enorgueillir sans s'enorgueillir en effet. Pourquoi louer un pauvre qui est humble, un pauvre qui n'a pas de quoi s'élever ? Qui peut supporter un pauvre superbe ?

Loue les riches qui sont humbles, loue les riches qui sont pauvres. Ainsi le veut l'Apôtre Paul; il écrit à Timothée: " Ordonne aux riches de ce siècle de ne se point enfler d'orgueil (1). " Je sais ce que je dis et donne leur cet ordre. Car ils ont des richesses qui inspirent, secrètement l'orgueil, des richesses contre lesquelles il leur faut travailler pour devenir humbles. Qu'ils imitent Zachée. Zachée a d'amples richesses, il est prince de publicains, il avoue ses péchés, il est petit de taille, plus petit dans son âme et il monte sur un arbre pour voir passer Celui qui pour son salut devait être bientôt suspendu à la croix; qu'ils disent comme Zachée : " Je donne aux pauvres la moitié de mes biens. " Mais tu es bien riche encore, ô Zachée, tu es bien riche. Tu veux donner une moitié : pourquoi réserver l'autre ? Pour " rendre le quadruple, si j'ai fait tort à quelqu'un (2). "

3. Mais j'entends le mendiant épuisé, couvert de haillons, languissant de faim ; il me crie C'est à moi qu'est dît le royaume des cieux; car je ressemble à ce Lazare qui gisait couvert d'ulcères devant la demeure du riche, et dont les chiens léchaient les plaies et qui demandait à se rassasier

1. I Tim. VI, 17. — 2. Luc, XIX, 2-8.

des miettes qui tombaient de la table de ce riche. Je lui ressemble, dit le pauvre : c'est à nous autres qu'est dû le royaume des cieux, non à ces hommes que recouvrent la pourpre et le lin et qui font chaque jour grande chère. Tel était ce riche quand le pauvre gisait à sa porte couvert d'ulcères : voyez quelle fut la fin de l'un et de l'autre. " Le pauvre mourut et fut porté par les Anges dans le sein d'Abraham. " Le riche mourut aussi et fut enseveli; le pauvre peut-être ne l'avait pas été. Et ensuite ? Pendant que le riche était dans les tourments de l'enfer, il leva les yeux et vit en repos dans le sein d'Abraham ce pauvre qu'il avait dédaigné. Il lui avait refusé une miette de pain; il lui demanda une goutte d'eau. Mais pour avoir aimé la fortune, il ne trouva point miséricorde. Il aurait voulu qu'on secourut ses frères; cet homme sans coeur et trop tard compatissant n'obtint absolument rien de ce qu'il souhaitait (1).

4. Ainsi distinguons, poursuit le pauvre, entre les pauvres et les riches : pourquoi m'exhorter à d'autres considérations? Il est facile de connaître les pauvres, facile de connaître les riches ils se montrent.

Mon frère le pauvre, écoute-moi, je parle de ce que tu demandes. Quand tu te compares à ce saint couvert d'ulcères, je crains qu'à cause de ton orgueil tu ne sois pas ce que tu dis. Garde-toi de mépriser les riches qui sont miséricordieux, les riches qui sont humbles; et pour tout redire en un mot, garde-toi de mépriser les riches qui sont pauvres. O pauvre, sois pauvre, pauvre, c'est-à-dire humble. Si le riche est devenu humble, le pauvre ne doit-il pas encore plus le devenir? Le pauvre n'a pas de quoi s'enfler; il y a dans le riche matière à lutter. Écoute-moi donc. Sois un vrai pauvre, sois pieux, sois humble. Si tu te glorifies de cette pauvreté revêtue de haillons et d'ulcères, en pensant que tel fut le pauvre qui gisait à la porte du riche; tu considères bien qu'il fut pauvre, et tu ne considères pas autre chose. — Quoi? dis-tu, je suis attentif.

Lis les Écritures et tu comprendras ce que je dis. Lazare était pauvre ; mais celui dans le sein duquel il fut porté, était riche. " Ce pauvre mourut, est-il écrit, et il fut porté par les Anges. " Où? " Dans le sein d'Abraham, c'est-à-dire dans les lieux mystérieux où était Abraham. Loin d'ici toute idée charnelle, et ne vous figurez point que le pauvre fut porté comme

1. Luc, XVI, 19-31.

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dans le sein de la robe d'Abraham. On dit ici le sein pour le lieu secret. Delà ces paroles : " Rejetez dans le sein de ces peuples voisins (1). " Qu'est-ce à dire dans leur sein ? Dans leur intérieur. Qu'est-ce à dire : Rejetez dans leur sein? Tourmentez leur conscience. Lis donc, où si tu ne peux lire, écoute quand on lit et considère qu'Abraham était fort opulent sur la terre. Il avait en abondance de l'or, de l'argent, des domestiques, des troupeaux, des domaines (2), et tout riche qu'il fût, il était pauvre, car il était humble; " il crut Dieu, ce qui lui fut imputé à justice (3). " Il fut justifié par la grâce de Dieu, non par les mérites qu'il aurait pu s'attribuer. Il était fidèle, il faisait de bonnes oeuvres. On lui commanda d'immoler son fils, il n'hésita point de l'offrir à Celui de qui il l'avait reçu (4). Il fut éprouvé par Dieu, et fut proposé comme modèle de foi. Sans doute il était connu de Dieu, mais il fallait nous le faire connaître. Il ne s'enfla point de ses bonnes oeuvres, parce que riche il était pauvre. Et pour apprendre qu'il ne s'enfla point de ses bonnes oeuvres parce qu'il savait tenir tout de Dieu et ne se glorifiait point en lui même, mais dans le Seigneur, écoute l'Apôtre Paul ! " Si Abraham a été justifié par les oeuvres, il a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu (5). "

5. Vous le voyez; malgré la multitude des pauvres; nous avons raison de chercher un pauvre nous en cherchons un dans la foule, et nous avons peine à le trouver. Je rencontre des pauvres, et je cherche un pauvre. Toi cependant ouvre la main au pauvre que tu rencontrés, tout en cherchant un pauvre qui soit pauvre dans le cœur. Pauvre, tu dis : Je suis pauvre comme Lazare. Et ce riche qui est humble, ne dit pas : Je suis riche comme Abraham. Ainsi tu t'élèves et il s'humilie. Pourquoi t'enfler, et ne le pas imiter? Moi, dit le pauvre, je suis porté dans le sein d'Abraham. Ne vois-tu pas que c'est le riche qui reçoit le pauvre ? Ne vois-tu pas que le riche recueille le pauvre? Si tu t'élèves orgueilleusement contre ceux qui possèdent, si tu nies qu'ils appartiennent au royaume des cieux, quoique peut-être l'on découvre en eux l'humilité que l'on ne trouve pas en toi, ne crains-tu pas qu'Abraham ne te dise après ta mort: Eloigné toi, car tu m'as outragé?

6. Adressons à nos riches les avis de l'Apôtre. Il nous a avertis " de ne point nous élever d'orgueil, de ne point mettre notre confiance dans des richesses incertaines (6). Il y a plus de

1. Ps. LXXVIII, 12. — 2. Gen. XIII. — 3. Ib. XV, 6. — 4. Ib. XXII. — 5. Rom. IV, 2. — 6. I Tim. VI, 18.

danger dans ces richesses que vous n'y croyez de délices. Il était pauvre, et il dormait en sûreté sur la terre, et le sommeil abordait plus facilement cette dure couche qu'il n'aborde le lit d'argent. Songez aux soucis des riches et comparez-les à la sécurité des pauvres. Mais que ce riche apprenne à ne pas s'élever d'orgueil; à ne pas mettre sa confiance dans des richesses incertaines; à user de ce monde comme n'en usant pas; à savoir qu'il est en route et que ses richesses sont pour lui comme une hôtellerie; à réparer ses forces, car il est voyageur; à les réparer et à marcher : le voyageur n'emporte pas ce qu'il trouve dans l'hôtellerie; viendra un autre voyageur qui en usera aussi, sans l'emporter. Tous laisseront ici ce qu'ils y ont acquis. " Nu je suis sorti du sein de ma mère; je rentrerai nu dans la terre. Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté (1). " Il ne s'est pas soustrait lui-même car c'est " à vous que s'abandonne le pauvre. — Nu je suis sorti du sein " de ma mère; je rentrerai nu dans la terre. "

Voici un autre pauvre qui parle : " Nous n'avons rien apporté en ce monde, et nous n'en pouvons rien emporter: ayant donc la nourriture et le vêtement, contentons-nous-en, parce que ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans beaucoup de désirs insensés et nuisibles, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. Car la racine de tous les maux est l'avarice; et quelques uns y ayant cédé ont dévié de la.foi et se sont engagés dans beaucoup de chagrins " (2). Quels sont ceux qui " ont dévié de la foi et se sont engagés dans beaucoup de chagrins? Ceux qui veulent devenir riches. "

Réponde maintenant cet indigent couvert de haillons. Voyons, ne veut-il pas devenir riche? Examinons, interrogeons-le : ne veut-il pas devenir riche ? Qu'il réponde sans mentir. J'entends ce que dit sa bouche, mais je questionne sa conscience. Dis donc : ne veux-tu pas devenir riche? S'il le veut, le voilà qui tombe dans la tentation et dans beaucoup de désirs insensés et nuisibles. " Je dis les désirs, non les richesses. Pourquoi? Parce qu'il veut devenir riche. Dans quoi encore ? " Dans beaucoup de désirs insensés et nuisibles, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. " Vois-tu où tu es tombé? Pourquoi me parler toujours de la nullité de tes ressources, quand je montre en toi des passions si dangereuses?

1. Job, I, 21. — 2. I Tim. VI, 7-10.

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Compare maintenant ces deux hommes. L'un est riche, l'autre est pauvre; mais le riche est riche et ne veut pas le devenir; il est riche, soit par ses parents, soit à cause des dons et des héritages qu'il a reçus. Supposons qu'il est riche aussi par injustice; il ne veut plus acquérir, il a imposé des bornes, fixé des limites à sa cupidité: et il combat de tout son coeur pour la piété.

8. Mais il est riche, dis-tu. Je réponds : Il est riche. Tu vas plus loin, tu l'accuses : Il est riche par injustice, dis-tu. — Et si avec ses richesses d'iniquité il se fait des amis? Le Seigneur savait ce qu'il disait; assurément il ne se trompait pas en donnant cet ordre : " Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin qu'eux aussi vous reçoivent dans les tabernacles éternels (1). " Et si le riche fait cela? II comprime la cupidité, il exerce la piété.

Pour toi, tu n'as rien, mais tu veux devenir riche tu tomberas dans la tentation. Mais ce qui peut-être t'a réduit à la dernière indigence, à la plus profonde misère, c'est que ce pauvre petit héritage paternel, qui devait t'aider à vivre, t'a été enlevé par suite des fausses accusations de quelque compétiteur. Je t'entends gémir, accuser les temps, et, si tu le pouvais, tu ferais ce que tu déplores. N'envoyons nous pas des exemples? Chaque jour n'en est-il pas partout ? On gémissait hier, parce qu'on perdait son bien : aujourd'hui, qu'on en a davantage, on ravit le bien d'autrui.

9. Nous avons trouvé le vrai pauvre, le pauvre pieux, humble, n'ayant point confiance en lui-même, le pauvre véritable, membre du Pauvre qui pour nous s'est fait pauvre quand il était riche (2). Voyez ce Riche qui pour nous s'est fait pauvre quand il était riche; voyez ce Riche; " Par lui tout a été fait; et rien n'a été fait sans lui. " Créer l'or, c'est plus que de le posséder. Tu es riche en or, en argent, en troupeaux, en domestiques, en domaines et revenus ; tu n'as pu te créer tout cela. Vois ce Riche : " Par lui tout a été fait. " Vois ce Pauvre : " Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (3). " Qui se fera une juste

1. Luc, XVI, 9. —2. II Cor. VIII, 9. — 3. Jean, I, 3-14.

idée de son opulence? Qui pourra se représenter comment il fait sans être fait, comment il crée sans être créé, comment il forme sans être formé, comme étant immuable il fait les choses muables, éternel les choses temporelles? Qui pourrait avoir une juste idée de ses richesses ?

Pensons à sa pauvreté; dans la nôtre nous pourrons peut-être comprendre au moins la sienne. Il est conçu dans le sein virginal d'une femme, il est enfermé dans le sein de sa mère. Quelle pauvreté ! Il naît dans un étroit réduit; enveloppé des langes d'un enfant il est posé dans une crèche, devient ainsi comme la nourriture de pauvres animaux: puis ce Seigneur du ciel et de la terre, ce Créateur des Anges, cet Auteur de tout ce qui est visible et invisible, prend le sein, pleure, se nourrit, grandit, souffre son âge, cache sa majesté. On le saisit ensuite, il est méprisé, flagellé., moqué, conspué, souffleté, couronné d’épines, suspendu à un morceau de bois, percé d'une lance. Quelle pauvreté Voilà le Chef des pauvres que je cherche; voilà le pauvre dont nous voyons que tout vrai pauvre est membre.

10. Cherchons rapidement un orphelin : car nous nous sommes fatigués à la recherche du pauvre. Seigneur Jésus, je cherche un orphelin ; répondez-moi bientôt pour me le faire trouver. " Ne dites pas, déclare-t-il, que vous avez un père sur la terre (1). " L'orphelin de la terre trouve au ciel un Père immortel. " Ne dites pas, déclare-t-il, que vous avez un père sur la terre. " Voilà notre orphelin trouvé. Qu'il prie maintenant : écoutons-le et imitons-le. Quelle est sa prière ? " Mon père et ma mère m'ont abandonné. Mon, père, dit-il, et ma mère m'ont abandonné (1); mais le Seigneur m'a adopté (2).

Si donc les pauvres d'esprit sont heureux, parce que le royaume des cieux est à eux (3); il est vrai que " le pauvre s'abandonne à vous. " Si mon père et ma mère m'ont abandonné et que le Seigneur m'ait adopté; " vous serez l'appui de l'orphelin. "

1. Matt. XXIII, 9. — 2. Ps. XXVI, 10. — 3. Matt. V, 3.

 

 

 

SERMON XV. BEAUTÉ DE L'ÉGLISE DANS LE MÉLANGE DES BONS ET DES, MÉCHANTS (1).

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ANALYSE. — La beauté de la maison de Dieu n'est rien autre chose que la splendeur des vertus qui brillent au sein des fidèles. Mais dans l'Église les méchants sont mêlés aux bons, les vases d'ignominie aux vases d'honneur : n'est-ce pas la laideur au lieu de la beauté? — Non, car 1° il est certain que Dieu fait bon usage des méchants, comme les méchants font mauvais usage de ce qui est bon ; 2° Dieu emploie les méchants à purifier les bons qui les supportent, comme l'orfèvre emploie la paille et le feu à épurer l'or dans le creuset. Si les méchants sont en grand nombre, c'est pour mieux purifier les bons qui doivent s'attacher à supporter surtout les mauvais chrétiens, sans croire toutefois qu'il n'y en ait pas ou qui il y en ait trop peu de bons. 3° Les méchants servent encore d'une autre manière à purifier les bons ; c'est quand ceux-ci prient pour eux. Si ce devoir est d'un accomplissement difficile, se peut-il rien de plus encourageant que la récompense promise? — Profite donc de l'épreuve des méchants sans te scandaliser de leur grand nombre; vois comme il est beau de prier pour eux, et sois sûr qu'en te conformant à ces desseins de Dieu qui te met sous le pressoir, tu seras recueilli comme la bonne huile, tandis que les méchants seront rejetés comme l'écume.

1. Nous aimons la beauté de la maison de Dieu et la demeure où habite sa gloire, si nous mêmes sommes aussi cette demeure. Et quelle est la beauté de la maison de Dieu et la demeure où habité sa gloire, sinon ce temple sacré dont l'Apôtre dit : " Le temple de Dieu est saint, et c'est vous qui ôtes ce temple (2) ? " Notre oeil est agréablement flatté lorsque dans les édifices élevés par la main des hommes il voit l'élégance unie à la magnificence : ainsi la maison de Dieu est belle et sa demeure pleine de gloire, lorsque les coeurs des fidèles, comme des pierres vivantes, sont unis entre eux par le lien de la charité. Apprenez ainsi ce que vous devez aimer, afin de pouvoir l'aimer. Aimer la beauté de la maison de Dieu, c'est sans aucun doute aimer l'Église : non pas les murailles et les toitures élevées par des ouvriers, non pas les marbres polis et les lambris dorés; mais, les hommes fidèles et saints, qui aiment Dieu de tout leur coeur, de toute leur âme, de tout leur esprit, et le prochain comme eux-mêmes.

2. Mais en ce qui concerne la communion, la participation aux Sacrements, on voit dans le peuple chrétien " un nombre au dessus du nombre (3). " Autre chose est donc le nombre, autre chose ce qui est au dessus du nombre. Le nombre ce sont ceux dont l'Apôtre dit: " Le Seigneur tonnait ceux qui sont à lui. " Au dessus du nombre, ceux dont il parle ainsi : " Car dans une grande maison il n'y a pas seulement des vases d'or et d'argent, mais aussi de bois et de terre; et les uns sont pour l'ornement, les autres pour l'ignominie (4). " Ainsi les vases d'honneur sont le nombre ; au dessus du nombre, les vases d'ignominie : et en face de ces deux

1. Ps. XXV, 8. — 2. I Cor. III, 17. — 3. Ps. XXXIX, 6. — 4. II Tim. II,19, 20.

sortes de vases, qui peut douter parmi lesquels est la beauté de la maison de Dieu? Si donc, pour mettre d'accord ta conduite avec ce que tu viens de chanter, tu veux aimer la beauté de la maison de Dieu et la demeure où habite sa gloire; cherche les vases d'honneur.

Mais ne dis pas : J'en ai cherché sans en trouver. Si en cherchant tu n'as point trouvé, c'est que tu n'étais pas ce que tu cherchais. Les semblables s'unissent et les opposés se fuient. Si tu es un vase d'ignominie, sans aucun doute il te sera difficile même de voir le vase d'honneur. Ignores-tu ce que l'on a dit de quelqu'un : " Sa vue-même nous est à charge (1) ? " Comment te serait-il facile de découvrir ce qu'il t'est si difficile de voir? Ces vases sont placés à l'intérieur, et pour connaître un juste il ne suffit pas de l'apercevoir. Le juste et l'injuste frappent également les yeux ; tous deux sont hommes, mais ils ne sont pas tous deux la maison de Dieu; et si chacun d'eux porte le nom de chrétien, ils sont vases l'un et l'autre, non pas également vases d'honneur; si l'un est vase d'honneur, l’autre est vase d'ignominie.

3. Faut-il, à cause de ces vases d'ignominie, abandonner la grande maison? Le Seigneur, le Maître de cette grande maison, sait faire usage des vases -`d'honneur et des vases d'ignominie. Comme les méchants usent mal de ce qui est bien, ainsi Dieu use bien de ce qui est mal. Et quand les méchants n'usent-ils pas du bien, puisque toute créature de Dieu est bonne (2) ?

Mais comment en usent-ils mal? comme le leur reproche l'Écriture lorsqu'elle dit : " Vous demandez et vous ne recevez pas, car vous demandez mal, pour satisfaire vos convoitises ".

1. Sag. II, 15. — 2. I Tim. IV, 4.

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Quel nom ont reçu ceux qui usent mal des dons de Dieu ? Poursuivez, le voici

" Adultères. " Pourquoi adultères? — " Ne savez-vous pas que l'ami de ce monde se déclare l'ennemi de Dieu (1) ? " Il est des âmes adultères, il en est de prostituées : examinons. Les âmes prostituées se sont abandonnées d'une certaine sorte à plusieurs faux dieux. Les adultères sont comme unies à un légitime époux, mais elles ne gardent point la chasteté qu'elles lui doivent. Pour parler plus explicitement, l'âme d'un païen est prostituée; celle d'un mauvais chrétien, adultère. L'âme du païen est prostituée, elle n'a point de légitime mari, elle se corrompt en s'abandonnant il plusieurs démons. Comment l'âme du mauvais chrétien est-elle adultère? Parce que, sans abandonner son époux, elle n'aime point la chasteté.

Ne dis donc pas : Pourquoi les méchants sont-ils dans la maison de Dieu? On te répond : Ce sont des vases d'ignominie; Dieu sait en faire usage; il ne se trompe pas en les créant; s'il a pu les créer, il sait les mettre à leur place; ils ont leur place dans sa grande -maison. Si de plus tu me demandes comblent Dieu en use bien, je l'avoue, je suis homme et je ne puis expliquer le dessein de Dieu. Je sais m'effrayer avec l'Apôtre Paul, car en considérant le même sujet il fut saisi d'effroi et s'écria dans son effroi : " O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables! Car qui a connu la pensée du Seigneur, où qui a été son conseiller? Ou qui le premier lui a donné et sera rétribué? Puisque c'est de lui et par lui et en lui que sont toutes choses; à lui la gloire dans les siècles des siècles (2). " A nous la contemplation, l'étonnement, l'effroi, le cri de surprise ; parce que nous ne pouvons pénétrer le mystère. Mais à Dieu ? " Gloire dans les siècles. " Soit du côté des vases d'honneur, soit du côté des vases d'ignominie, " Gloire à lui dans les siècles des siècles. " Il couronne les uns, condamné les autres, ne se trompe jamais; il éprouve ceux-ci, les éprouve par ceux-là et met chacun à sa place.

4. Que font, dis-tu, les méchants dans ce monde? Réponds-moi : Que fait la paille au fourneau de l'orfèvre ? La paille n'est as inutilement, je crois, dans ce fourneau où s'épure l'or. Voyons tout ce qu'il y a là. Il y a le fourneau, il y a la paille, il y a l'or, il y a le feu, il y a l'orfèvre.

1. Jacq. IV, 3, 4. — 2 Rom. XI, 33-36.

Mais l'or, la paille et le feu sont dans le fourneau, l'orfèvre en est près. Considère maintenant cet univers : le monde, c'est le fourneau ; les méchants sont la paille; les bons sont l'or; les tribulations sont le feu; l'orfèvre c'est Dieu. Considère encore : L'or ne s'épure point si la paille ne brûle.

N'est-il point parlé de l'or dans ce même psaume où nous aimons la beauté de la maison de Dieu et la demeure où habite sa gloire? Le voilà; écoute ce qu'il dit : " Epurez-moi, Seigneur, et tentez-moi : brûlez-moi les reins et le coeur. " — Epurez-moi, dit l'or, et tentez-moi. Quoi? il devrait redouter la tentation, et il l'appelle ? Epurez-moi, Seigneur, et tentez-moi. Vois s'il ne cherche pas le feu? Epurez-moi, et tentez-moi, brûlez-moi les reins et le coeur. Ne crains-tu pas d'être consumé par le feu ? Non, répond-il. Pourquoi ? " Parce que votre miséricorde est devant mes yeux (1). " Et voilà pourquoi je die en toute sûreté : " Epurez-moi, Seigneur, et tentez-moi, " brûlez-moi les reins et le coeur; " non que je sois capable de soutenir par mes propres forces le feu de la tentation, mais " c'est que j'ai devant les yeux votre miséricorde. " Ah! vous m'avez donné la grâce de l'épreuve, et vous ne me laisserez pas périr dans le fourneau. Vous m'y jetez pour m'épurer, vous m'en retirerez quand je serai épuré. " Que le Seigneur te garde à ton entrée et à ta sortie (2). "

Vois l'entrée dans la fournaise, vois la sortie. " Considérez comme sujet d'une joie complète, mes frères, lorsque vous tombez en diverses tentations (3). " Voilà l'entrée dans la fournaise cherche comment on en sort. Il est facile d'y entrer; l'important est d'en sortir. Mais ne crains rien : " Dieu est fidèle. " Tu étais entré et tu songeais à sortir. " Dieu est fidèle, il ne permet pas que vous soyez tentés au dessus de vos forces; mais il vous fera sortir de la tentation. Pourquoi en sortir ? Afin que vous puissiez persévérer (4)." Tu es entré, tu es tombé ; tu as persévéré et tu es sorti.

5. Plus sont nombreux les méchants, plus sont nombreux les moyens de purifier les bons. Les bons sont mêlés et cachés dans la multitude des méchants, mais " Dieu connaît ceux qui sont à lui. " Sous la main d'un aussi puissant ouvrier, une parcelle d'or ne peut jamais se perdre au milieu des monceaux de paille. Combien de paille et combien peu d'or ! Toutefois ne crains rien :

1. Ps. XXV, 2,3. — 2. Ps. CXX, 8. — 3. Jacq. I, 2. — 4. I Cor. X, 13.

l'ouvrier est si habile qu'il peut épurer sans rien perdre.

Contemple le bienheureux Apôtre : C’est l'or dans le creuset de ce monde; comme il est éprouvé au milieu des dangers! Nous arrivons ainsi aux vases d'ignominie qui sont dans la grande maison, et dont le Seigneur sait faire bon usage. Que disait donc cet Apôtre au milieu des épreuves de tant de dangers? " Périls sur mer, périls dans le désert, périls du côté de ma race, périls du côté des gentils. " Tous ces périls sont du dehors. En voici du dedans : " Périls de la part des faux frères (1). "

Je m'adresse donc à l'or divin, je m'adresse aux vases d’honneur, je m'adresse aux grains que l'on foule sur l'aire au milieu de la paille; et qui que tu sois qui écoutes, non pas moi, mais Celui qui parle par moi, je te dis : Sois bon, souffre le méchant. Ne me demande pas : Qui est bon? Qu plutôt je veux que tu me le demandes; car si bon que tu sois, tu ne seras jamais exempt de tout mal; ce qui fait dire avec une suprême raison. " Nul n'est bon que Dieu seul (2). " Celui donc qui est bon de cette manière, c'est le Dieu qui fait tout ce qui est bon. Ainsi l'auteur de ce qui est bon, Dieu seul est bon : mais comment serait-il l'auteur de ce qui est bon, si nul ne l'était parmi les hommes ? L'homme est donc bon à un degré très-inférieur, qui pourtant le rapproche de Dieu; et s'il ne l'était, le Seigneur ne dirait pas : " L'homme bon tire le bien du bon trésor de son coeur (3)."

6. Sois donc bon et supporte le méchant. Sois bon simplement et supporte doublement le méchant. Bon à l'intérieur ; si tu ne l’es à l’intérieur, tu ne le seras point. Sois bon à l'intérieur; mais supporte le méchant et au dehors et au dedans. Au dehors supporte l'hérétique, supporte le païen, supporte le juif; au dedans supporte le mauvais chrétien : car les ennemis de l'homme sont " les gens de sa propre maison (4). " Tu te fâches, tu t'indignes de souffrir près de toi beaucoup de méchants qui t'importunent, comme si le moment de vanner était déjà venu. Mais tu es sous le fléau, tu es encore sous le fléau, on foule encore Paire; on y rassemble même encore les grains et les gerbes, puisque les gentils arrivent à la foi. T'imagines-tu que tu sois le seul froment sur l'aire ? Tu te trompes. Gémis sur l’aire pour être en joie dans les greniers.

Les mauvais chrétiens font beaucoup de fautes.

1. II Cor. XI, 26. — 2. Luc, XVIII, 19. — 3. Ibid. VI, 4, 5. — 4. Michée, VII, 6.

Les étrangers quine veulent pas devenir chrétiens y trouvent des occasions de s'excuser ; et quand on les exhorte à croire, ils répondent : Veux-tu que je ressemble à, un tel et un tel? Ils les nomment. Il dit vrai quelquefois; mais s'il ne peut trouver rien de véritable, est-il embarrassé d'inventer ? Or en ne craignant pas d'inventer, il inspire à un autre des soupçons contre ce qu'il ne voit pas. Et toi, parce que tu entends ces hommes parler ainsi et parce que tu connais peut-être de tes frères qui sont mauvais, tu dis en toi-même. Il a raison. " Périls de la part des faux frères. " Mais ne te décourage point; sois ce que cherche ce païen; sois bon chrétien et tu le convaincras de calomnie.

7. En voici un qui calomnie réellement; il dit des bons du mal inventé et souvent on le croit. Que fait l'or ? de tous côtés c'est la paille et le feu. Rejette tes scories, non la foi; sois plus pur, que l'épreuve même te le rende davantage: que ce calomniateur serve à enlever ce qui te souille, non à consumer ton or. Si tu succombes, tu te perds au milieu de la paille, et si tu te perds an milieu de la paille, tu n'étais pas de l'or, tu feignais d'en être. "Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui (1). "

Quant à ces méchants dont tu rougis lorsque tu es au milieu des méchants de dehors, souviens-toi que, dans la grande maison où tu résides, ils ne sont pas des vases d'honneur, mais des vases d'ignominie. L'Apôtre te l'a appris. Suis maintenant la direction de Dieu même. S'il n'existait pas des méchants pour qui nous devons prier, nous dirait-on : " Priez pour vos ennemis ? " Voudrions-nous donc avoir pour ennemis les bons? Est-ce possible ? Tu n'auras point le bon pour ennemi, si tu n'es mauvais: et si tu es bon, tu n'auras pour ennemi que le méchant. " Priez pour vos ennemis; " donc, ô bons, priez pour les méchants. Rentre en ton cœur, ô toi qui te purifies dans ce creuset. Si tu as pu dire: " Eprouvez-moi, Seigneur, et tentez-moi ; brûlez-moi les reins et le cœur, car j'ai devant les yens votre miséricorde; " rentre donc en ton coeur. Tu dépends de Dieu, tu vas le prier: tu rencontres qui t'a blessé; tu rencontres qui t'a opprimé ; tu rencontres qui t'a dépouillé; tu rencontres qui t'a mis en prison; allons! rentre en ton cœur, considère ton Seigneur. D'un côté, ton ennemi méchant; de l'autre, ton Seigneur bon. Ton méchant ennemi te fait du mal, prie pour ton ennemi, te dit ton Seigneur qui est bon. Placé entre ton

1. II. Tim. II, 19.

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ennemi méchant et ton bon Seigneur, que feras-tu ? Prieras-tu contre l'un, ou obéiras-tu à l'autre ?

8. Ton Seigneur te commande de prier pour cet ennemi pervers : que feras-tu? L'ordre vient du Seigneur, l'ordre est sévère, mais grande est la récompense promise. Quel est l'ordre sévère : " Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent. " Voilà qui est difficile. Mais " à cause des paroles sorties de votre bouche, j'ai marché par de difficiles voies (1). " Et comment aurais-tu la force de marcher par de difficiles voies, si sa miséricorde n'était devant tes yeux ? Voilà l'ordre sévère, difficile ; considère main, tenant la récompense promise.

" Priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux (2). " S'il te disait : Prie pour ton ennemi, afin que tu sois l'enfant de ton père, afin que ce père charnel ne te déshérite pas, car il veut te laisser ce qu'il ne peut emporter; tu craindrais et tu obéirais. Pour cet ordre sévère on te permet d'être le fils du Très-haut. Songe à ton Père, pense à son héritage. Dis donc, commence à prier pour ce grand ennemi, qui t'a fait tant de mal, qui t'a causé tant de chagrins; commence à prier pour lui et surveille les résistances de ton coeur. Quand tu le veux, quand il te plait de te soumettre, quand tu en éprouves intérieurement de la joie, quand tu obéis à ton Sauveur et que tu pries pour ton ennemi, c'est l'or. Au contraire, quand après avoir commencé à prier, tu commences à sentir les résistances de la faiblesse charnelle, ce sont les scories dont Dieu veut te purifier dans le creuset.

9. Exerce-toi donc au milieu des méchants, ô homme de bien, si néanmoins tu l'es, non de ton propre fonds, puisque tu as fait le mal, mais par la grâce de Celui qui ne le fait jamais; exerce-toi au milieu des méchants. Ne me dis pas S'il était nécessaire qu'il y eût des méchants pour nous exercer, que ne sont-ils au moins en petit nombre et pourquoi les bons ne sont-ils pas les plus nombreux ? Ne vois-tu pas que s'ils étaient en petit nombre, ils n'attaqueraient pas

1. Ps. XVI, 4. — 2. Matt. V, 44, 45,

les bons? Considère donc, homme clairvoyant, que si les bons étaient en grand nombre et les méchants en petit nombre, ce petit nombre de méchants n'oserait attaquer le grand nombre des bons. S'ils n'osaient, ils ne les exerceraient pas. Mais aujourd'hui que les méchants sont en grand nombre, le petit nombre des bons se fatiguent au milieu d'eux ; s'ils se fatiguent, ils suent, et s'ils suent, c'est l'or qui s'épure.

Sers donc à embellir la maison de Dieu. La faiblesse humaine t'a résisté intérieurement; prie pour obtenir la victoire : que Dieu te vienne en aide, que Celui qui commande t'aide à obéir. Mais tu as triomphé de ta faiblesse; tu as repris courage, tu as reçu la grâce de prier pour ton ennemi. Vois quel bien en résulte; compare.

Il cherche des moyens de t'attaquer ; tu répands pour lui des prières. S'il te nuit, c'est ouvertement: quand tu pries pour lui, tu as Dieu pour témoin; mais il ne le croit pas, parce qu'il ne sonde pas ton coeur. Quand donc il te manque ouvertement au moment même où en secret tu pries pour lui, vois si sous ce pressoir, car l'Eglise est comparée aussi à un pressoir, cet ennemi n'est pas l'écume qui se répand en public. L'écume se répand en public ; l'huile trouve des voies secrètes pour se rendre dans la coupe; et quoiqu'elle coule secrètement on la voit réunie en grande quantité. O mes frères, combien est-il d'hommes qui dans cette tourmente universelle, au milieu de la malice du monde, et dans cette effroyable quantité de maux, se sont recueillis et convertis au Seigneur, ont dit adieu au monde et ont tout-à-coup commencé à distribuer leurs biens aux pauvres, après avoir peu auparavant dérobé le bien d'autrui ! Si l'on voit en public beaucoup de ravisseurs, d'envahisseurs et de spoliateurs, c'est l'écume qui se répand dans les rués. Quant aux bons, l'un est ici, l'autre est là, mais ils sont unis de coeur ; ils rougiraient de continuer à faire le mal, ils demandent les avis de Dieu, ils se rient des espérances du siècle, attendant celles du ciel, ils changent et d'affections et de moeurs : c'est l'huile de la sainteté sous le pressoir, c'est le vase d'honneur dans la grande maison, c'est l'or dans le creuset, c'est le grain dans le grenier, c'est la beauté de la maison de Dieu.

 

 

 

 

SERMON XVI. LA VIE PROMISE (1).

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ANALYSE. — La vie promise dans le Psaume XXXIII, n'est pas la vie du temps. Car 1° elle est trop courte et au lieu qu'il soit besoin d'exciter l'homme à la prolonger, l'homme doit s'appliquer plutôt à la rendre bonne. 2° Ce qui prouve encore que ce n'est pas de cette vie qu'il est ici question, c'est qu'au lieu de la prolonger, les préceptes imposés sont de nature à l'abréger en certaines circonstances et l'on en peut dire autant des jours de bonheur également montrés ici en perspective. — Il est donc question d'une autre vie et d'une félicité meilleure. Ne négligeons rien pour l'obtenir.

1. L'Esprit de Dieu appelle le genre humain en nous prescrivant ce que nous devons faire, et en nous promettant ce que nous devons espérer. Mais d'abord il nous enflamme d'ardeur pour la récompense, afin de nous porter à. obéir plutôt par amour du bien que par crainte du mal. " Quel est, dit-il, l'homme qui veut la vie et soupire après les jours de bonheur? " Il demande quel est cet homme, comme s'il était possible de découvrir qui ne l'est pas. Quel est effectivement celui qui ne veut pas la vie et qui ne soupire point après les jours de bonheur?

Écoute donc ce qui suit, ô toi qui veux et recherches cette vie et ces jours; ô homme, ou plutôt, tous les hommes, écoutez ce qui suit : " Préserve ta langue du mal, et tes lèvres de toute parole de tromperie. Évite le mal et fais le bien; cherche la paix et t'y attache (2). " Les premiers mots contiennent le précepte; les derniers la récompense. Ce qui nous est prescrit, c'est de préserver notre langue du mal, et nos lèvres des paroles de tromperie, c'est d'éviter le mal, de faire le bien et de chercher la paix ce qui nous est promis, c'est tic nous attacher à cette paix.

Quelle est-elle, sinon la paix que ne possède point le monde ? Quelle est-elle, sinon la paix que, ne possède point cette vie, cette vie qui n'en est pas une en comparaison de l'autre? Car ce n'est pas de celle-ci qu'on dirait : " Quel est l’homme qui veut la vie? " et on n'engagerait point à la conserver ou à la prolonger par l'observation de certains préceptes, comme s'il était un seul homme pour ne le pas désirer. Puisqu'elle ne peut durer toujours, on souhaite au moins qu'elle dure longtemps; et si on la veut bonne autant qu'on la veut longue, elle peut être un moyen d'arriver à l'autre. Et qu'est-ce que la longueur de la vie présente, puisqu'un jour il

1. Ps. XXXIII, 13. — 2. Ps. XXXIII, 13-15.

n'en restera plus rien? Non, il ne restera plus lien de ce qui était long; car cette longueur n'était pas immuable; en s'étendant elle n'augmentait pas ; elle ne croissait pas en se développant, car elle ne marchait qu'en s'éloignant.

2. Toi donc qui aimes une longue vie, aime plutôt une bonne vie. Si tu veux mal agir, cette vie ne sera pas un vrai bien, mais un long mal. Mais reconnais combien tu es insensé et dépravé. Tu avoues préférer la vie à une campagne, et tu veux plutôt une bonne campagne qu'une bonne vie? Pour suivre ta cupidité, tes coupables convoitises et acquérir une bonne campagne, tu ne crains pas en effet de corrompre ta vie par. la fraude. Si toutefois l'on te disait, si l'on te demandait : Préfères-tu perdre cette bonne campagne plutôt que cette vie mauvaise? Tu répondrais que dans l'impossibilité de conserver l'une et l'autre, tu es plutôt disposé à perdre ta campagne. Tu préfères à tous les biens cette vie, même mauvaise : pourquoi cet amour ne t'engage-t-il point aussi à la rendre bonne? Tu veux que, même mauvaise, elle soit longue mais rends-la bonne et ne crains point qu'elle soit trop courte. Car si tu prends soin de la bien passer, tu ne craindras pas de la voir bientôt finir: elle s'unira en effet à la vie éternelle, vie éternelle où le bonheur est sans crainte et la durée sans fin. C'est d'elle qu'il est parlé dans cette question : " Quel est l'homme qui veut la vie et soupire après les jours de bonheur? ". Dans la vie présente au contraire l'Apôtre nous ordonne de racheter le temps, parce que les jours sont mauvais. Et qu'est-ce que racheter le temps, sinon en consacrer les moments à rechercher et mériter les biens éternels au détriment même des biens temporels ? De là cet ordre du Seigneur : " Si quelqu'un veut t'appeler en justice et t'enlever ta tunique, abandonne

1. Matt. V, 40.

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lui aussi ton manteau (1). " Il veut qu'en sacrifiant une chose temporelle, tu emploies pour ton repos ce que tu aurais dépensé dans le procès.

3. Ce n'est donc pas de la vie ni des jours du temps présent que parle l'Esprit-Saint quand il dit : " Quel est l'homme qui veut la vie et soupire après les bons jours? " C'est d'ailleurs ce que montre encore ce qui suit. En effet les recommandations indiquées ensuite comme moyens d'obtenir la vie et les jours de bonheur, sont de telle nature que pour les observer il faut souvent sacrifier la vie présente et les jours de la terre. Si nous voyons la vie actuelle dans ces paroles : " Quel est l'homme qui veut la vie ? " et si pour l'obtenir nous accomplissons les préceptes qui s'y rattachent ; que ferons nous lorsqu'un homme puissant pour le mal nous menacera de la mort afin d'obtenir de nous un faux témoignage ? Si nous faisons ce qu'ordonnent ces expressions : " Préserve ta langue du mal, " si nous refusons le faux témoignage pour être fidèles à ce commandement, ne semblerons-nous pas déçus ? Comment ! le désir de conserver la vie nous aurait portés à observer le précepte et l'observation de ce même précepte nous ferait plutôt perdre la vie ? Entendons ici la vie éternellement heureuse, celle que le Seigneur donnera à ceux qui lui obéissent quand ils seront au terme de celle-ci ; celle dont le Seigneur a dit : " Si tu veux parvenir à la vie, observe les commandements (2) ; " et quand alors on nous demandera : " Quel est l'homme qui veut la vie ? " nous répondrons que c'est nous, et en rendant témoignage à la vérité sous le coup même du persécuteur, nous méprisons la mort dans ce monde et nous obtenons la vie dans le ciel.

4. Disons en autant des jours de bonheur. Si en vue des jours de la vie présente, jours que l'on dit heureux et qui ne le sont pas quand on y ensevelit le cœur dans la bonne chère, quand on se plonge dans la luxure, l'ivresse, et les honteux plaisirs de la débauche : si dis-je, c'est en vue de ces jours considérés comme des jours de bonheur que nous voulons observer le précepte et préserver nos lèvres des paroles de tromperie ; ne voyons-nous pas que pour les

1. Matt. V, 40. — 2. Matt, XXIX, 17.

conserver il.faut souvent des paroles de tromperie, et qu'on perd la vie en demeurant fidèle à la vérité ? Tromper est-il autre chose que d'avoir sur les lèvres des paroles qui diffèrent des sentiments du coeur ? C'est à cela surtout que s'attachent les flatteurs : presque toujours ils adressent de menteuses adulations pour n'être pas écartés des splendides festins et des banquets solennels, où ils ne sont plus admis si pour l'amour de Dieu ils disent la vérité. Ainsi, pour obtenir ces jours qu'il croient bons, ils trompent, et s'ils ne trompent pas on les leur refuse.

Il est donc d'autres jours de bonheur pour lesquels on nous invite à préserver notre langue du mal et nos lèvres des paroles de tromperie. Ces jours n'appartiennent pas à ce siècle ; ils ne sont pas du ciel qui passera, mais du ciel qui demeurera : ils ne sont pas connus de la terre des mourants, mais de la terre des vivants. Quiconque les a en vue et les aime, préserve sa langue du mal ; en vain pour l'y contraindre on le menace de la mort, ses lèvres ne font point entendre de trompeuses paroles ; en vain pour l'attirer au mal on lui montre ces jours de faux bonheur, il s'éloigne du mal, même au milieu des biens ; il fait le bien, même au milieu du mal ; il cherche la paix qui n'est pas sur la terre, et il s'y attache dans Celui qui a fait le ciel et la terre.

5. Ainsi donc, frères, ambitionnez la vie et cherchez les jours de bonheur là où il n'y aura point de nuit: la vie où nul jour mauvais n'est à craindre ; les jours de bonheur, oie la vie jamais ne doit finir. Mais si vous tenez à cette récompense, ne vous refusez point aux ouvres dont elle est la couronne. Vous y parviendrez en cherchant la paix. La nuit, cherchez-la devant Dieu avec vos mains et vous ne serez pas déçus (1). Avec vos mains, c'est-à-dire avec vos oeuvres : pendant la nuit, c'est-à-dire pendant que dure la tribulation ; devant Dieu, c'est-à-dire avec une conscience pure. En vivant de nette sorte et en aimant de cette manière, vous posséderez Dieu en le contemplant et vous aurez en lui une vie sans fin, d'heureux jours sans nuit, une paix sans trouble.

1. Ps. LXXVI, 3.

 

SERMON XVII. LE SILENCE DE JÉSUS-CHRIST (1).

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ANALYSE. — Si Jésus-Christ a gardé le silence devant son juge, il ne le gardera pas toujours. I. Il ne le garde point quand notre salut demande qu'il parle. Il nous a parlé par les prophètes, par lui-même; maintenant encore il nous parle dans ses Écritures, par l'Église, et c'est lui qui m'oblige, sous peine de mort, de vous dénoncer que les pécheurs d'habitude, aussi insensibles à leurs crimes que des cadavres, méritent d'être retranchés de l'Église. II. Il est vrai, Jésus-Christ maintenant ne parle point par sa propre bouche et quoiqu'il parle de tant d'autres manières, des malheureux interprètent son silence comme une indifférence ou même un consentement au crime. Mais il parlera un jour d'une manière terrible, et ce sera pour charger le pécheur d'une épouvantable et irrémédiable confusion. III. Donc empresse-toi de te corriger. Profite des réprimandes de l'Église et ne t'imagine point que le jugement soit si éloigné, puisque tu es si fragile et que ta mort est si proche.

1. Frères, nous venons de chanter : " Dieu viendra avec éclat ; c'est notre Dieu et il ne gardera point le silence. " L'Écriture a prédit que le Christ notre Dieu viendra pour juger les vivants et les morts. Lorsque d'abord il est venu pour être jugé, il est resté caché; quand il viendra pour juger, il paraîtra avec éclat. Combien il fut caché alors ! Comprenez-le par ces paroles de l'Apôtre: " S'ils l'avaient connu, ils n'auraient point crucifié le Seigneur de la gloire (2). " Même interrogé il garda le silence ; l'Évangile le dit et c'était l'accomplissement de cette prophétie d'Isaïe : " Il a été conduit comme une brebis à l'immolation, et comme l'agneau se tait devant qui le tond, il n'a point ouvert la bouche (3). "

" Il viendra donc avec éclat et ne gardera pas le silence. " Ces paroles : " Il ne gardera point le silence, " sont une allusion au silence qu'il garda devant son juge. Le garda-t-il jamais quand pour nous il était nécessaire qu'il parlat ? Il ne l'a gardé ni dans la bouche des prophètes ni dans sa propre bouche, et si maintenant il le gardait, l'Écriture ne parlerait point. Le lecteur monte à la tribune, et le Christ n'est point silencieux. Le prédicateur explique, et s'il dit vrai c'est le Christ qui parle. Si le Christ gardait le silence, je ne vous dirais point ce que je vous dis. Mais il ne le garde pas non plus dans votre bouche. Quand vous chantiez, n'était-ce pas lui qui parlait : Il n'est point silencieux ; c'est à nous de l'écouter, mais avec l'oreille du cœur. Il est facile d'entendre avec les oreilles du corps ; mais nous lui devons une autre attention, celle que ce Maître réclamait lui-même en disant : " Entende, qui a des oreilles pour entendre (4). " Qui était alors, devant lui, privé de cet organe ? Tous l'avaient et peu l'avaient. Tous n'avaient pas des

1. Ps. XLIX, 3. — 2. I Cor. II, 8. —3. Isaïe, LIII, 7. — 4. Matt, XIII, 9.

oreilles pour entendre, c'est-à-dire pour obéir.

2. Ne vient-il pas de parler d'une manière terrible dans la prophétie d'Ézéchiel ? Vous y avez été attentifs, je le crois ; je crois que vous avez remarqué ces paroles : " Je t'enverrai à la maison d'Israël, je ne t'enverrai pas à un peuple d'un langage profond. Mais ce peuple refusera de t'entendre, parce qu'il ne veut pas m'entendre (1). " N'est-ce pas une preuve que Dieu parlait lui-même par la bouche du Prophète?

C'est nous surtout, nous pasteurs chargés par Dieu d'adresser la parole à son peuple, que ce langage prophétique jette dans l'effroi ; aussi nous nous regardons d'abord dans ce miroir, Ce que disait le lecteur était en effet comme un miroir où nous devons nous considérer. Nous l'avons fait, à vous de le faire. Pour moi je pratique actuellement ce que j'y ai entendu : " Si tu ne distingues pas le juste, y est-il dit, si tu ne dis pas au pécheur : Tu mourras de mort et si tu ne lui montres pas à renoncer à ses iniquités ; à la vérité il mourra dans ses péchés, mais je redemanderai son sang à tes mains. Si au contraire tu l'avertis, qu'il dédaigne et n'obéisse pas, il mourra dans ses crimes, mais tu délivreras ton âme (2). " Je vous avertis, je délivre mon âme. Car si je me tais, je suis jeté non dans un grand danger, mais dans une grande ruine.

Maintenant que je parle et accomplis mon devoir, réfléchissez à vos propres dangers. Que pensez-vous que je veux, que je désire, que j'ambitionne ? Pourquoi estimez-vous que je parle que je siège ici, que je vis ? Mon but n'est-il pas que tous ensemble nous vivions pour le Christ ? Telle est mon ambition, tel est mon honneur, telle est ma gloire, telle est ma joie, telles sont mes richesses. Si vous ne m'écoutez ;

1. Ézéch. III, 5-7. — 2. Ézéch. XXXIII, 8, 9.

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point et si néanmoins je ne cesse de parler, je délivrerai mon âme ; mais je ne veux point me sauver sans vous.

3. Mes fières, gardez-vous de mépriser les péchés dont peut-être vous avez déjà contracté l'habitude. On l'ait peu de cas d'un péché d'habitude, on le regarde même comme nul : on y est endurci, on n'en ressent aucune douleur. On n'en ressent point non plus d'un membre entièrement pourri ; toutefois loin de le considérer comme bien portant, on le regarde nomme un membre mort. Soyez attentifs à ce que dit l'Écriture et voyez-y votre règle de conduite. Qui ne dédaigne le péché d'ivrognerie ? Ce vice est, commun et on le dédaigne. Le coeur alluma- au vin n'est plus sensible à la douleur, parce qu'il n'a plus de vie. Le membre qui frémit quand on le blesse est plein de santé, ou présente quelque espoir de recouvrer la santé. S'il ne sent rien quand on le presse, quand on le pique, quand on le blesse, c'est qu'il n'a plus de vie et doit être retranché du corps. Nous épargnons quelquefois et nous nous contentons de parler; nous différons d'excommunier et d'exclure de l'Eglise, parce que nous craignons que ce châtiment ne rende pire le coupable. Dans cette situation son âme est morte : cependant notre Médecin est tout-puissant; il ne faut point désespérer au salut de ces malades, il faut le supplier de toutes nos forces de vouloir bien leur ouvrir l'oreille du coeur, qui certainement est fermée.

Néanmoins ce redoutable Seigneur épargnera-t-il toujours ? gardera-t-il toujours le silence ? Vous venez de l'entendre, mes frères; lorsque dans ce psaume il énumérait les iniquités du pécheur, il disait : " Voilà ce que tuas fait et je me suis tu. " Mais n'y est-il pas dit aussi : "Il viendra et ne gardera point le silence ? " Il sera là et parlera. Car sans compter ce silence dont j'ai fait mention tout à l'heure et que Jésus-christ notre Seigneur et notre Dieu a gardé devant son juge, pour accomplir cette prophétie comme les autres, actuellement il ne parle point par lui-même. Il est monté au ciel, il est assis à la droite de son Père, d'où il viendra juger les vivants et les morts ; mais tant qu'il est là et jusqu'à son avènement il se tait. Nous l'entendons dans les livres, il ne nous parle pas de vive voix. Vous entendez maintenant son langage dans les saintes Écritures ; vous l'entendez aussi lorsque vous vous les rappelez ou lorsque peut-être vous vous en entretenez entre vous.

4. Quand on veut, mes très-chers, être écouté de Dieu, il faut d'abord écouter Dieu. Mais l'écoutes-tu quand tu commets un adultère que tu crois caché parce qu'aucun homme n'en est témoin ? Dieu te voit, mais il se tait. Quand tu veux dérober, tu observes d'abord les regards de celui que tu veux dépouiller, et tu accomplis ton dessein lorsqu'il n'en a point connaissance. T'abstiens-tu dans la crainte d'être surpris ? Tu as fait le crime intérieurement, tu l'as commis dans ton coeur : tu n'as rien emporté et l'on te tient pour voleur. Toi-même d'ailleurs, quand l'occasion se présente, tu exécutes ton injuste projet et tu t'applaudis du silence de Dieu.

Entends donc le psaume : c'est à toi qu'il s'adresse, à toi qui es ici et qui peut-être as fait cette nuit quelque acte criminel. " Voilà ce que tu as fait, dit-il, et je me suis tu. M'as-tu injustement soupçonné d'être semblable à toi? " O vous qui ne dites ni ne pensez ce que je vais exprimer, je vous estime heureux. Ces hommes qui font le mal ou qui se repentent d'avoir fait le bien et qui perdent par une pénitence vicieuse le fruit de leurs bonnes oeuvres, ces hommes ne disent-ils pas chaque jour et ne murmurent-ils pas avec aigreur : Réellement si ces actes déplaisaient à Dieu, les laisserait-il faire et les auteurs en' seraient-ils heureux sur la terre ? Voici des ravisseurs, voici des hommes qui oppriment les faibles, qui exproprient leurs voisins, qui dépassent violemment les limites et qui calomnient : cependant ils sont puissants, riches et heureux dans ce monde. Dieu les épargnerait-il si réellement il voyait tout cela, s'il en prenait souci ? On va même jusqu'à dire, ce qui est plus horrible : Il n'y a de faveur que pour les méchants. Qu'un homme fasse le bien et soit ensuite éprouvé, il s'écrie aussitôt : Il n'y a point d'avantage à bien faire ; qui fait bien n'en profite pas. Mais n'est-ce pas assez pour toi de chercher à mal faire ? Te faut-il maudire encore ceux qui font le bien ? " Voilà ce que tu as fait, dit le Seigneur, et je me suis tu. M'as-tu injustement soupçonné d'être semblable à toi ? " D'être semblable à toi, qu'est-ce à dire ? C'est-à-dire: as-tu pensé que le mal me plait comme à toi ? Tu t'es contenté de le dire en ton coeur ; mais je t'ai entendu. Ce qu'il y a de plus malheureux encore, c'est qu'on tient ostensiblement ce langage sans craindre qu'il soit entendu.

5. " Tu m'as donc injustement soupçonné d'être semblable à toi. Je t'accuserai " de la (78) manière et dans le temps que tu ne penses pas. Lorsque tu agis je garde le silence, mais je ne le garde point quand je juge. "Je t'accuserai. " Et que te ferai-je alors ? " Je te placerai en face de " toi-même. " En faisant le mal tu crois encore être bon parce que tu refuses de te considérer. Tu critiques les autres sans te regarder ; tu accuses les autres sans penser à toi : tu les fais poser devant tes yeux et tu te places derrière toi-même. En t'accusant je fais le contraire. C'est toi-même que je place devant toi-même. Tu te verras alors et tu te plaindras; mais il n'y aura plus moyen de te corriger. Tu méprises donc le temps de la miséricorde ; viendra le jour du jugement ; car tu as chanté toi-même dans mon Église : " Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre jugement (1). "

Ce cri sort de notre bouche et les Églises redisent partout en l'honneur du Christ : " Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre jugement. " Nous sommes au temps de la miséricorde et pas encore à l'époque du jugement : corrigeons-nous. Voici le temps, le moment convenable ; nous avons péché, corrigeons-nous. Nous ne sommes point encore au terme de la voie ; le jour n'est pas tombé, nous n'avons point rendu le dernier soupir : ah ! ne désespérons point, ce serait aggraver le mal. Pour effacer les péchés, hélas! si facilement explicables des mortels, péchés d'autant plus fréquents qu'ils sont de moindre gravité, Dieu a établi dans son Église, pour le temps de la miséricorde, un remède à prendre chaque jour. " Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (2). " Cette prière doit nous purifier et nous disposer à approcher de l'autel, à recevoir le corps et le sang de Jésus-Christ.

6. Ce qu'il y a de plus douloureux, c'est qu'on méprise complètement ce divin remède : il est des hommes qui refusent le pardon à qui les offense, qui vont même jusqu'à ne vouloir pas le demander à ceux qu'ils blessent. La tentation a pénétré dans l'âme, la colère s'y est glissée, elle y a établi son empire et s'y est rendue tellement maîtresse, que le coeur a été bouleversé et que la langue a vomi les outrages et les injures. Ne vois-tu pas où elle t'a poussé? Ne vois-tu pas où elle t'a précipité ? Corrige-toi enfin, dis J'ai mal fait, j'ai péché. Tu ne mourras pas de parler ainsi : crois-en, non pas moi, mais Dieu même. Que suis-je, hélas ? un homme, votre

1. Ps. C, 1. — 2. Math. VI, 12.

semblable, chargé de chair et d'infirmité. Nous croyons en Dieu.

Attention à vous ! Le Christ Notre-Seigneur a dit, remarquez bien : " Si ton frère a péché contre toi, reprends-le entre toi et lui seul. S'il t'écoute, tu auras gagné ton frère; s'il ne t'écoute point, prends encore avec toi une ou deux personnes, et sur la parole de deux ou trois témoins tout sera avéré. S'il ne les écoute pas eux-mêmes, réfères en à l'Église, et s'il

n'écoute pas l'Église non plus, qu'il te soit comme un païen et un publicain (1). " Le païen est un gentil, et le gentil est celui qui ne croit point au Christ. Si donc on n'écoute pas l'Église, on est mort.

Mais on est vivant; dis-tu ; on entre dans l'Église, on se signe, on fléchit le genoux, on prie, on approche de l'autel. Peu importe ! Que l'on " soit pour toi comme un païen et un publicain." Ne considère point ces trompeuses apparences: tout vivant, on est mort. D'où vient cette vie ? Comment se soutient-elle. ? Je dis à quelqu'un devant vous : Tu as fait cela, — Etait-ce un si grand mal, répondra-t-il ensuite. Il devrait m'avertir secrètement, me dire en particulier que j'ai mal fait, je reconnaîtrais ainsi ma faute, Pourquoi m'accuser en public? — J'ai fait ce que tu demandes et tu ne t'es point corrigé? Je l'ai fait et tu continues ? Je l'ai fait et dans ton coeur tu prétends encore avoir bien agi? Es-tu juste, parce que Dieu se tait ? N'as-tu point manqué, parce que Dieu ne punit pas encore ? Ne crains-tu pas d'entendre : " Je t'accuserai ? "Ne crains-tu pas : " Je te placerai en face de toi-même ? " Ne le crains-tu pas ?

7. Mais le jugement, dis-tu, est encore éloigné. D'abord qui t'a dit que le jour du jugement est encore loin ? Si ce jour est encore loin, ton jour l'est-il également ? Comment en sais-tu l'époque? Beaucoup ne se sont-ils pas endormis pleins de santé pour devenir des cadavres glacés! Ne portons-nous pas la mort avec nous dans notre corps ? Ne sommes-nous pas plus fragiles, que si nous étions de verre ? Tout fragile qu’il soit, le verre avec des précautions peut durer longtemps, et l'on rencontre, entre les mains de petits-fils et d'arrière petits-fils, des coupes où ont bu des aïeuls et des bisaïeuls. Tant de fragilité s'est conservée pendant de longues années. Nous autres mortels nous sommes fragiles et nous marchons chaque jour au milieu des

1. Matth. XVIII, 15-17.

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dangers; en dehors même des cas imprévus, il nous est impossible de vivre longtemps. La vie humaine, même complète, est courte. De l'enfance à la vieillesse décrépite elle est courte. Si Adam avait vécu jusqu'ici et qu'il mourut aujourd'hui, que lui importerait sa longue vie ? Ajoutez que le moment où la mort semble devoir arriver naturellement est toujours incertain, à cause ales maladies qui peuvent survenir. Des hommes meurent chaque jour ; ceux qui survivent forment leur convoi, célèbrent leurs funérailles et se promettent de vivre encore. Personne ne dit : Je me corrigerai pour n'être pas comme ce défunt que j'ai conduit.

Vous aimez les paroles ; je demande des actes. Veuillez ne me point attrister par vos moeurs corrompues : car je n'ai dans cette vie d'autre plaisir que votre bonne vie.

 

 

 

 

SERMON XVIII. POURQUOI LE JUGEMENT DERNIER (1).

ANALYSE. — Autant le premier avènement du Sauveur a été caché, autant le dernier sera éclatant. Pourquoi? —. I Malgré les traits de justice que Dieu fait briller quelquefois dans ce monde, il n'est pas moins vrai que les biens et les maux paraissent également distribués entre les bons et les méchants. II n'en est rien cependant, car les bons et les méchants amassent inégalement des trésors inadmissibles de mérite ou de colère. Le résultat de leur travail est secret; il faut le faire briller au grand jour. II Or c'est ce que Jésus-Christ fera de la manière la plus solennelle au jugement dernier. Il mettra en relief les vertus et la récompense des uns; les crimes et les châtiments des autres. Donc empressons-nous de faire pénitence. N'ayons ni présomption ni désespoir.

1. Recevez avec plaisir, comme encouragement à votre charité, les quelques réflexions que m'inspire le Seigneur à l'occasion de ce psaume. C'est de Jésus-Christ notre Seigneur que doivent s'entendre ces paroles prophétiques que nous venons d'ouïr et de chanter : " Dieu viendra avec éclat; c'est notre Dieu et il ne gardera point le silence. " En effet le Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu et Fils de Dieu, est venu voilé dans son premier avènement, dans le second il viendra avec éclat. Quand il est venu voilé, il ne s'est fait connaître qu'à ses serviteurs ; lorsqu'il viendra avec éclat, il se manifestera aux bons et aux méchants. En venant voilé il venait pour être jugé; en venant avec éclat il viendra pour juger. Enfin il garda le silence lorsqu'on le jugeait et c'est de ce silence que le prophète avait dit: " Il a été conduit comme une brebis à l'immolation, et comme l'agneau devant celui qui le tond, il n'a pas ouvert la bouche (2). Mais notre " "Dieu viendra avec éclat; c'est notre Dieu et il ne gardera point le silence. Il ne se taira point " lorsqu'il jugera, comme il s'est tu lorsqu'il était juge. Maintenant il ne se tait point pour qui veut l'entendre mais il est dit qu'alors " il ne gardera point le silence, " parce que sa voix sera reconnue de ceux-mêmes qui le méprisent aujourd'hui.

Il est des hommes qui se rient des commandements

1. Ps. XLIX, 3. — 2. Isaïe, LIII, 7.

de Dieu lorqu'on en parle présentement, et parce qu'ils ne voient ni ses promesses réalisées ni ses menaces accomplies, ils se moquent de ses préceptes. Carte qu'on appelle la félicité de ce monde est égaiement pour les méchants : les bons éprouvent aussi ce qu'on nomme le malheur de ce monde ; et les mortels qui voient le présent et ne croient pas à l'avenir remarquent que les biens et les maux du siècle sont distribués indistinctement aux bons et aux méchants. Désirent-ils les richesses ? Ils les voient aux mains des plus coupables comme aux mains des hommes de bien. Ont-ils horreur de la pauvreté et des misères du siècle ? Ils observent aussi que les méchants en souffrent comme les bons, et ils disent dans leur coeur que Dieu ne regarde ni ne dirige les choses humaines et qu'il nous laisse rouler au hasard dans l'abîme de ce monde, sans prendre aucun soin de nous. Ainsi méprisent-ils le commandement parce qu'ils ne sont pas témoins de l'éclat du jugement.

2. On devrait cependant remarquer que maintenant même Dieu regarde et juge, quand il le veut, sans différer, et qu'il diffère quand il lui plaît. Pourquoi? Parce que, si jamais il né jugeait dans cette vie, on croirait qu'il n'y a pas de Dieu, et si présentement il jugeait tout, il ne réserverait rien pour le jugement à venir. Il est donc beaucoup de choses qu'il réserve, il en est quelques unes qu'il juge actuellement; son (80) but est de frapper d'une crainte salutaire et de porter à se convertir les coupables dont il remet la cause. Il n'aime pas de condamner, il cherche à sauver. Voilà pourquoi il est patient envers les méchants, il veut les rendre bons.

Cependant l'Apôtre dit : " La colère de Dieu éclatera contre toute impiété (1); " et " Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. " De plus il adresse à l'indifférent cet avertissement et ce reproche: " Méprises-tu les richesses de sa bonté et de sa patience ? " Quoi ! parce qu'il est pour toi bon, tolérant et patient ; parce qu'il remet ta cause et ne te brise pas, tu le méprises et ne crois pas à son jugement ! " Ignores-tu que la patience de Dieu t'invite à la pénitence ? Cependant, par la dureté de ton coeur, tu t’amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres (2). "

3. Ainsi tout ce que l'homme fait maintenant, il le jette dans un trésor sans savoir ce qu'il amasse. Les riches savent peut-être ce qu'ils jettent dans leur trésor terrestre, mais ils ignorent pour qui ils travaillent, car ils ne savent nullement ce que deviendront leurs richesses après leur mort : elles sont quelquefois le partage de leurs ennemis; et tel qui se prive de nourriture pour s'enrichir, travaille pour les excès, les débauches et les dissolutions d'un autre.

Il en est donc qui savent ce qu'ils amassent sans savoir pour qui. Ainsi les bons connaissent ce qu'ils envoient dans le céleste trésor, les méchants ignorent ce qu'ils se préparent. Le bon met dans ce trésor toutes les oeuvres de miséricorde qu'il a faites envers les malheureux secourus par lui, et il compte sur la fidélité du gardien qui lui conserve tout ce qu'il amasse. Il ne voit pas tout mais il est tranquille sur le trésor même ; il sait que le, voleur n'en emporte rien, que l'ennemi ne l'attaque pas, qu'un adversaire injuste et puissant ne l'enlève point comme ce que l'on enlève au vaincu; mais qu'il lui restera, toujours parce qu'il a pour gardien le Tout-puissant lui-même. Eh ! si l'on est sans souci après avoir confié son argent à un serviteur fidèle, comment les bons seraient-ils dans l'inquiétude en recommandant le trésor de leurs charités au Seigneur ? Ils savent donc que tout ce qu'ils y mettent est en sûreté : fidèles, ils sont foi à la puissance de leur Maître ; ils croient qu'il veille et qu'ils retrouveront tout ce qu'il garde.

Est-ce que les hommes voient toujours le coffre

1. Rom. I, 18. — 2. Ibid. II, 4-6.

où ils mettent leur argent ? Le mettent-ils même toujours dans un coffre ? L'enfouissent-ils ou le gardent-ils toujours ? Ils ne l'ont pas toujours sous les yeux : toutefois ils ont comme la conscience qu'il est encore au lieu où ils l'ont déposé. Peut-être le voleur l'a-t-il déjà emporté, lorsque celui qui l'a inutilement conservé se laisse encore aller à une vaine joie. Mais si nous plaçons quelque chose dans les célestes trésors, nous sommes sûrs que le Seigneur le garde fidèlement; le voleur ne peut absolument rien nous prendre, nous ne subissons aucune perte.

Les méchants aussi mettent dans un trésor toutes leurs oeuvres mauvaises et Dieu les leur conserve. C'est ce que signifient ces paroles de l'Apôtre : " Tu t'amasses un trésor de colère pour le jour de la colère du juste jugement de Dieu. "

4. Puisqu'à l'insu des méchants Dieu conserve tout ce qu'ils font; quand il viendra dans son éclat et non plus pour garder le silence, il convoquera près de lui toutes les nations, comme il l'annonce dans l'Évangile. Il fera alors la grande séparation, plaçant les uns à sa droite et les autres à sa gauche, puis il commencera à ouvrir les trésors afin que chacun reconnaisse ce que chacun y a mis. " Venez, bénis, de mon Père, dira-t-il à ceux de droite, recevez le royaume qui vous a été préparé depuis le commencement du monde. Recevez en partage le royaume des cieux, le royaume éternel, la compagnie des anges, l'éternelle vie, où personne ne naît et où ne meurt personne. Car en mettant vos oeuvres dans votre trésor, vous achetiez le royaume même des cieux. Recevez le royaume des cieux qui vous a été préparé dès l'origine du monde. " Et voici comment il leur montre leurs trésors : " J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; voyageur, et vous m'avez recueilli; en prison, et vous êtes venus à moi ; malade, et vous m'avez visité. — Seigneur, lui répondent-ils, quand est-ce que nous vous avons vu " éprouver ces besoins et que nous vous avons servi ? Et lui : " Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait. " Et parce que c'est à moi que vous l'avez fait chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, prenez ce que vous avez déposé, possédez ce que vous ave acheté. C'est pour cela que vous l'avez confié à votre Sauveur.

Il se tournera ensuite vers ceux de la gauche (81) et leur montrera leurs trésors vides de toute bonne oeuvre. " Allez, dira-t-il, au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges. J'ai eu faim et vous rie m'avez pas donné à manger. " Avez-vous jamais rien trouvé, rien déposé dans ce trésor ? Cherchez bien, on vous rendra tout. " Mais jamais, disent-il, nous ne vous avons vu avoir faim. " Et lui : " Chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces plus petits, vous ne me l'avez pas fait non plus (1). " Ce qui peut-être vous a empêchés de me le faire, c'est que vous ne m'avez pas vu marcher sur la terre. Mais vous êtes si pervers qui si vous me voyiez vous me crucifieriez comme les Juifs. Car les méchants qui voudraient qu'aujourd'hui, s'il était possible, il n'y eût plus d'églises où on prêchât les commandements de Dieu, ceux-là ne feraient-ils pas mourir le Christ, s'ils le trouvaient vivant sur la terre?

Cependant ils oseront lui dire, comme s'il ignorait les pensées des hommes. " Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ? " Et lui: " Chaque fois que vous avez manqué à l'un de ces plus petits, vous m'avez manqué aussi. " J'avais placé devant vous sur la terre mes petits dans l'indigence. Comme chef, j'étais assis dans le ciel à la droite de mon Père ; mais sur la terre mes membres souffraient, ils étaient indigents sur la terre il fallait leur donner, ce don serait allé jusqu'au chef; il fallait savoir qu'en plaçant devant vous ces indigents sur la terre, je voulais en faire comme vos serviteurs chargés de porter vos oeuvres dans mon trésor : vous n'avez rien mis dans leurs mains; ne soyez pas étonnés de ne rien trouver ici.

5. Ainsi il ne gardera point alors le silence ; il se montrera: c'est pourquoi il est dit: " Il ne se

1. Matt. XXV, 31-46.

taira point. " Quand le Lecteur lit maintenant cela dans le livre sacré, on le méprise ; si l'évêque l'interprète et l'explique de vive voix, on s'en moque. S'en moquera-t-on ainsi lorsque le Juge tout-puissant le fera entendre lui-même ? Chacun recevra ce qu'il aura fait, le bien ou le mal (1).

Sous l'inspiration d'une pénitence infructueuse et tardive, des hommes diront alors : Ah! si nous pouvions revivre, écouter et pratiquer ce que nous avons dédaigné ! Ces malheureux que leurs iniquités placent dans les rangs ennemis répèteront alors ce qui est dit au livre de la Sagesse : " Que nous a servi l'orgueil ? Que nous a procuré l'ostentation des richesses ? Toutes ces choses ont passé comme l'ombre (2). "

Vous voyez qu'ils se repentiront; mais ce repentir les torturera sans les guérir. Veux-tu faire une pénitence utile ? Fais-la maintenant. Si tu la fais maintenant tu te corrigeras, et quand tu seras corrigé, on jettera ce trésor d'iniquités où étaient recueillies tes mauvaises actions, et l'on te donnera un autre trésor pour le remplir de tes bonnes oeuvres.

Mais si tu mourais immédiatement après ta conversion, trouverait-on aucune bonne oeuvre dans ce trésor ? Oui, tu y trouveras de bonnes oeuvres, car il est écrit: " Paix sur terre aux hommes de bonne volonté (3). " Ce n'est pas le pouvoir que Dieu demande, c'est la bonne volonté qu'il couronne. Il sait que tu as voulu sans pouvoir : il te marque comme si tu avais fait ce que tu as voulu: Il est donc nécessaire de te convertir ; tu pourrais en différant être enlevé par une mort subite et ne rien trouver qui fasse ta richesse dans le présent et ton bonheur dans l'avenir. Tournons-nous avec un coeur pur, etc. (4).

1. II Cor. V, 10. — 2. Sag. V, 8, 9. — 3. Luc, II, 14. — 4. Voir serm. 1.

 

 

 

 

 

SERMON XIX. SUR LA PÉNITENCE (1). Prononcé à Carthage, dans la grande basilique, un jour de jeux publics.

ANALYSE. — Ce discours, où Saint Augustin fait entrer deux psaumes presque tout entiers, ou au moins les passages dominants de chacun deux, se rapporte uniquement à la pénitence et se divise en deux parties: savoir, la nécessité et la nature de la pénitence. — I. Il est nécessaire, à l'exemple de David, de déplorer constamment ses péchés propres, plutôt que de censurer les péchés d'autrui: car 1°, cette pénitence est le moyen de désarmer la divine justice; 2° elle est le sacrifice demandé par Dieu dans le nouveau Testament. — II. La nature de la pénitence consiste 1° à repousser en nous tout ce qui en nous déplaît à Dieu; 2° à ne pas convoiter les biens temporels comme récompense de nos efforts, car ces biens sont distribués indifféremment aux bons et aux méchants, mais à poursuivre l'acquisition des biens éternels. — Hâtons-nous de faire pénitence. Nous sommes aujourd'hui sous le pressoir de la justice et de la miséricorde.

1. Nous avons en chantant prié le Seigneur de détourner sa face de nos péchés et d'effacer tous nos crimes. Cependant, mes frères, vous pouvez remarquer que dans ce psaume nous avons entendu ces paroles : " Car je reconnais mon iniquité, mon péché est toujours devant moi, " et qu'ailleurs nous disons à Dieu : " Ne détournez ô

1. Ps. L ; LXXII.

82

pas de moi votre face (1); " après lui avoir dit ici : " Détournez votre face de mes péchés. " C'est que l'homme et le pécheur ne formant qu'une personne, l'homme dit : " Ne détournez pas de " moi votre face ; " et le pécheur: " Détournez votre face de mes péchés.. " Ce qui signifie Ne détournez pas votre face de celui que vous avez fait ; détournez-la de ce que j'ai fait. Que votre oeil distingue l'un et l'autre, et que le vice ne fasse point périr la nature. Vous avez fait quelque chose : quelque chose aussi j'ai fait. Ce que vous avez fait s'appelle nature; on donne à ce que j'ai fait le nom de vice. Ah! guérissez le vice pour sauver la nature !

2. " Je reconnais mon péché, " dit encore le pénitent. Si je le reconnais, ne le reconnaissez plus. Vivons saintement, et gardons-nous, en vivant ainsi, de présumer que nous sommes sans péché : si on loue notre vie, ne cessons de demander, grâce.

Moins les hommes perdus s'occupent de leurs propres péchés, plus leur curiosité recherche les péchés d'autrui. Ils cherchent non à corriger mais à mordre ; et dans l'impuissance de se justifier ils sont toujours prêts à accuser les autres. Tel n'est point le modèle qui nous est ici proposé pour la prière et pour la pénitence. " Car je reconnais mon iniquité et mon péché est toujours devant moi, " est-il dit. Ce Roi repentant ne s'occupait point des péchés d'autrui ; il se recueillait non pour se voir superficiellement, mais pour se pénétrer et descendre au fond de lui-même. Il ne s'épargnait pas ; aussi pouvait-il sans, témérité demander d'être épargné.

En effet, mes frères, le péché ne -peut rester impuni, ce serait une injustice: indubitablement donc il sera puni. Il le sera par toi ou par moi, dit le Seigneur ton Dieu : c'est-à-dire que le péché sera châtié ou par le repentir de l'homme ou par le jugement de Dieu : par le coupable s'exemptant ainsi, ou par Dieu, frappant en même temps le coupable. Qu'est-ce en effet que la pénitence, sinon la colère de l'homme contre lui-même ? Se fâcher c'est s'irriter coutre soi : n'est-ce pas pour ce motif qu'on se frappe la poitrine, si toutefois on le fait sincèrement? Et pourquoi te frapper si tu n'es pas courroucé ? En te frappant la poitrine tu t'indignes donc contre ton propre coeur et tu exiges qu'il fasse réparation à ton Seigneur. On peut entendre aussi de cette manière ces expressions: " Entez en colère et gardez vous de pécher (2). " Entre en colère parce que tu as péché, etc.

1. Ps. XXVI, 9. — 2. Ps. IV, 5.

en te punissant ne pèche plus. Ranime ton coeur par le repentir, et ce sera un sacrifice offert à Dieu.

3. Veux-tu te réconcilier avec Dieu ? Examine comment tu dois te traiter afin que Dieu se réconcilie avec toi. Remarque ce qui est dit dans le psaume : " Si vous aviez voulu un sacrifice, je vous l'aurais offert; mais les holocaustes ne vous sont point agréables. ". — Seras-tu donc sans sacrifice ? N'auras-tu rien à offrir, ne pourras-tu apaiser Dieu par aucune oblation ? Qu'as-tu dit par ces paroles : " Si vous aviez voulu un sacrifice, je vous l'aurais offert ; mais les holocaustes ne vous sont point agréables ? " — Continue à lire, écoute et dis avec moi : " Le sacrifice que Dieu demande est une âme brisée de douleur ; Dieu ne méprise point un coeur contrit et humilié (1). " Après avoir rejeté ce que tu offrais d'abord, tu as trouvé mieux à offrir. Sous nos ancêtres tu offrais des victimes animales et on nommait sacrifices ces offrandes. " Si vous aviez voulu un sacrifice, je vous l'aurais offert. " Vous ne cherchez donc pas cette sorte de victimes, toutefois vous demandez un sacrifice. Puisque je n'offre plus ce que j'offrais, qu'offrirai-je ? demande votre peuple. Toujours renouvelé par les décès et les naissances, c'est toujours le même peuple. Les sacrements sont changés, la foi ne l'est pas : les signes le sont, ce qu'ils exprimaient ne l'est pas.

Le Christ était figuré parle bélier, il l'était par l'agneau, il l'était par le jeune taureau, il l'était parle bouc : le Christ était tout. Il était figuré par le bélier parce qu'il conduit le troupeau. Ce bélier fut rencontré dans les buissons lorsque Abraham reçut l'ordre d'épargner son fils et néanmoins de ne pas quitter la montagne sans avoir offert un sacrifice. Ainsi Isaac figurait le Christ, le bélier le figurait aussi. Isaac porta le bois où il devait se consommer, et le Christ portait la croix où il devait mourir. A Isaac fut substitué un bélier, mais au Christ ne fut pas substitué un autre Christ ; et Isaac fut remplacé par le bélier et par le Christ. Le bélier se trouvait arrêté par les cornes dans un buisson (2). Demande aux Juifs de quoi ils ont formé la couronne du Seigneur. — Le Christ était aussi figuré par l'agneau: "Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui efface les péchés du monde (3). "; par le jeune taureau: contemple comme les cornes de la croix ; par le bouc, pour avoir pris la ressemblante d'une chair de péché.

Tout cela demeura voilé jusqu'au lever du jour et l'éloignement des ombres (4). Ainsi les anciens

1. Ps. L, 5, 11,18, 19. — 2. Gen. XX, II . — 3. Jean, I, 29. — 4. Cant. II,17.

83

justes croyaient au même Seigneur Jésus-Christ, non-seulement en tant qu'il est Verbe de Dieu, mais aussi en tant qu'il est homme, " médiateur entre Dieu et les hommes (1). " Et ils nous ont transmis cette foi par la parole et la prophétie. Ce qui a fait dire à l'Apôtre : " Ayant le même esprit de foi, " comme il est écrit: J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ; " ayant donc le même esprit qu'ont eu ceux qui ont écrit: " J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ; — ayant donc le même esprit de foi " qui a fait écrire aux anciens : " J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ; nous aussi nous croyons, et c'est aussi pourquoi nous parlons (2). "

Ainsi donc quand le prophète David s'écriait " Car si vous aviez voulu.un sacrifice je vous l'aurais offert, mais les holocaustes ne vous sont point agréables, " on offrait à Dieu ce sacrifice qu'on ne lui présente plus aujourd'hui; son chant était une prophétie; il dédaignait le présent et prévoyait l'avenir. " Les holocaustes, dit-il, ne vous sont point agréables. " S'ensuit-il que l'on cessera de vous présenter des sacrifices? Nullement. " Le sacrifice que Dieu demande est une âme brisée de douleur; vous ne méprisez point, mon Dieu, un cœur contrit et humilié. "

Voilà de quoi offrir. Ne cherche point dans ton troupeau ; ne prépare point des vaisseaux, ne cours pas aux provinces éloignées pour en rapporter des parfums: cherche dans ton cœur ce qui est agréable à Dieu. Il faut briser ton cœur. Craindrais-tu de le faire périr en le brisant? Mais ne lis-tu pas aussi : " Créez en moi un cœur pur, ô mon Dieu ? " Pour créer ce cœur pur il faut briser l'impur.

4. Déplaisons-nous à nous-mêmes quand nous péchons, parce que nos péchés déplaisent à Dieu. Puisque nous ne sommes point sans péché, ayons au moins avec Dieu cette ressemblance de n'aimer pas ce qu'il déteste. En réprouvant en toi ce qu'y réprouve ton Créateur, tu seras uni de quelque manière à sa volonté. Dieu est l'artiste qui t'a fait ; mais considère-toi attentivement et bannis ce qui ne vient pas de lui. Il est dit dans l'Écriture : " Dieu " a créé l'homme droit (3) ; " et encore : " Que le Dieu d'Israël est bon pour qui a le cœur droit (4). " Si donc tu as le cœur droit, rien ne te déplaira en Dieu, pour toi il sera bon et tu le béniras. Tu le béniras de tout, de ses bienfaits et de ses châtiments.

Avant de dire: " Que le Dieu d'Israël est bon à ceux qui ont le cœur droit! " cet ancien s'était examiné avec soin. Il n'avait pas toujours eu le cœur droit et il avait trouvé du désordre en

1. I Tim. II, 6. — 2. II Cor. IV, 13. — 3. Ecclés. VI, 30. — 4. Ps. LXXII, 1.

Dieu. Ensuite il changea de sentiment et reconnut qu'il n'y avait en Dieu aucun mal, mais que lui-même manquait de droiture. Se rappelant alors ses jours d'égarement et le moment actuel où il en revenait, il s'écria. " Que le Dieu d'Israël est bon! " Mais pour qui ? " Pour ceux qui ont le cœur droit. " Pourquoi ce langage? " C'est que les pieds m'ont presque manqué, mes pas ont glissé; " c'est-à-dire j'ai failli tomber. Pourquoi? " Parce que je me suis indigné contre les pécheurs en voyant la paix des impies. " En nous disant pourquoi ses pieds ont chancelé et pourquoi ses pas ont glissé, ne nous avertit-il pas de prendre garde nous-mêmes? Il ignorait que dans l'ancien Testament étaient les figures de l'avenir et il attendait de Dieu la félicité de cette vie, cherchant sur la terre ce que Dieu lui réservait dans le ciel. Ici même il voulait être heureux quoique le bonheur ne soit pas ici. Le bonheur est une grande et belle chose, mais il a sa patrie. Le Christ est venu de cette patrie du bonheur qu'il n'a point trouvé parmi nous. Il a été tourné en dérision, censuré, enchaîné, flagellé, garrotté, indignement conspué, couronné d'épines; le Seigneur enfin s'est échappé par la mort. Il est écrit dans un psaume (oui, oui, dirent ici ceux qui le savaient) : " Et le Seigneur a fini par mourir (1). " Quoi ! serviteur, tu cherches ici la félicité, quand ton Seigneur a fini par y mourir?

Cet homme, dont j'ai commencé de parler, cherchait donc le bonheur dans un pays où il est étranger, et pour l'obtenir en cette vie il s'attachait à Dieu, le servait et accomplissait ses commandements selon la mesure de ses forces. Or cette félicité ou ce qu'il croyait la félicité qu'il demandait à Dieu, et pour laquelle il le servait, il la vit à ceux qui ne servaient point Dieu, qui adoraient les démons et blasphémaient le Dieu véritable. Il la vit et se troubla comme s'il avait perdu le fruit de son labeur. Voilà ce qu'il envia aux pécheurs en considérant la paix dont ils jouissaient. Lui-même ne dit-il pas: " Voilà que ces impies, ces heureux du siècle ont multiplié leurs richesses? Est-ce donc en vain que j'ai purifié mon cœur, ou lavé mes mains dans l'innocence ? J'ai été frappé de votre fouet durant tout le jour. " J'adore Dieu, ils le blasphèment. A eux le bonheur, à moi le malheur, où est la justice ? Voilà ce qui fait chanceler mes pieds, ce qui a presque égaré mes pas, ce qui a failli me faire périr. Voyez en effet quel danger il y a couru :

1. Ps. LXXIII, 21.

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"J'ai dit, s'écria-t-il alors, comment Dieu les voit-il? le Très-Haut en a-t-il connaissance? " Voyez quel danger il a couru en demandant à Dieu, comme une grande récompense, la terrestre félicité.

Apprenez donc, mes très-chers, à la mépriser si vous l'avez, et à ne pas dire en vos coeurs Parce que je sers Dieu je suis heureux. Tu verras, même à ceux qui ne le servent pas, ce que tu prends pour le bonheur, et tes pas chancelleront. Si tu le possèdes en servant Dieu, tu remarqueras un homme qui possède quelque chose de semblable sans servir Dieu, et celui-ci jouissant de cette même félicité, tu t'imagineras que la religion est inutile. Si d'un autre côté tu ne le possèdes pas, tu seras plus porté encore à accuser Dieu qui le donne à ses blasphémateurs et le refuse à ses adorateurs. Apprenez donc à mépriser ce qui flatte les sens, si vous voulez servir Dieu avec un cœur fidèle. Tu en jouis? N'en conclus pas que tu es bon, emploie-le à le devenir. Tu en es privé? N'en infère pas que tu es méchant, mais évite le mal que ne fait jamais celui qui est bon.

5. On le voit dans notre prophète. Rentrant en lui-même et se reprochant d'avoir commencé à mal penser de Dieu, ce pécheur haletant, qui a vu la paix des impies, s'écrie avec repentir : " Qu'y a-t-il pour moi au ciel et qu'ai-je attendu de vous sur la terre (1) ? " Ainsi il se corrige, ainsi il redresse son cœur et connaît ce que mérite le service de Dieu, ce service qu'il estimait si peu quand pour lui il cherchait la terrestre félicité. Il connaît donc ce que les serviteurs de Dieu doivent attendre en haut, en haut où on nous commande de porter notre cœur et où nous répondons que nous le tenons élevé. Plaise à Dieu que nous ne soyons pas menteurs, au moins dans l'heure, au moins dans le moment, au moins dans l'instant où nous faisons cette réponse!

Rentrant donc en lui-même et redressant son coeur, ce prophète se reproche d'avoir cherché sur terre, comme récompense du service de Dieu, la félicité de la terre. Mais en se reprenant il dit " Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel? " Qu'y a-t-il pour moi? L'éternelle vie, l'incorruptibilité, l'empire avec le Christ, la société des Anges; l'exemption de tout trouble, de toute ignorance, de tout danger, de toute tentation; une sécurité vraie, certaine, immuable. Voilà ce qu'il y a pour moi dans le ciel.

" Et sur la terre qu'ai-je attendu de vous? "

1. Ps. LXXII, 1-25.

Qu'ai-je désiré de vous sur la terre? qu'ai-je désiré ? Des richesses qui s'écoulent, qui s'écroulent, qui s'envolent. Qu'ai-je désiré? De l'or, ou un peu de terre pâle ; de l'argent, ou un peu de terre livide; de l'honneur ou un peu de fumée qui se dissipe. Voilà ce que j'attendais de vous sur la terre. Et parce que je l'ai vu aux pécheurs, mes pieds ont chancelé et mes pas ont failli s'égarer. Oh ! que Dieu est bon pour ceux qui ont le cœur droit

Que cherches-tu donc, Prophète fidèle? De l'or? de l'argent? des richesses terrestres ? Ainsi la foi d'une mère chrétienne mérite ce que possède même une courtisane! Ainsi la foi d'un homme pieux mérite ce que possèdent un comédien, tau cocher, un gladiateur, un larron? Loin de nous, mes frères, loin de nous la pensée que tel soit le mérite de notre foi! Que Dieu l'éloigne de nos coeurs ! Voulez-vous connaître ce que vaut cette foi? Pour elle le Christ est mort. Mais qu'est-elle? dis-tu, combien vaut-ell e ? Écoute cet homme qui crie : " Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel? " ll ne dit pas ce qu'il y aura là pour lui, mais il ajoute : " Et qu'ai-je attendu de vous sur la terre ? " Il parle du ciel avec éloge, de la terre avec mépris, et dit néanmoins de l'un et de l'autre: Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il au ciel? Ce que l'œil n'a point vu. Qu'y a-t-il sur la terre ? Ce que ne convoite point l'œil fidèle. Qu'y a-t-il là ? Ce qu'a trouvé Lazare couvert d'ulcères. Qu'y a-t-il ici? Ce qu'a possédé le riche enflé d'orgueil. Là? ce qui ne peut se perdre. Ici? Ce qui ne peut se conserver. Là? Point de peine. Ici? Des craintes incessantes. " Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel? " Quoi? Celui qui a fait le ciel ; Dieu même est le prix de ta foi; c'est lui que tu posséderas; c'est lui qui se dispose à devenir là récompensé de ses serviteurs.

Considérez, mes très-chers, tout l'univers, le ciel, la terre, la mer, ce qui est au ciel, ce qui est sur la terre, ce qui est dans la mer, comme tout est beau, comme tout est admirable, comme tout est disposé avec ordre et avec magnificence. Ces beautés vous touchent-elles? .Oui elles vous touchent. Pourquoi? Parce que ce sont des beautés. Que penser donc de Celui qui les a faites :

Je le crois, vous seriez frappés de stupeur, si vous voyiez la beauté des Anges. Quelle n'est donc pas la beauté du Créateur des Anges? Il est lui-même la récompense de votre foi. O avares! de quoi vous contenterez-vous si Dieu ne vous suffit point?

6. Ainsi travaillons à bien vivre, et pour en (85) avoir la force, implorons Celui qui nous en a fait un devoir. Mais pour cette bonne vie ne demandons pas au Seigneur un salaire terrestre. Portons nos vues sur les promesses qu'il nous fait. Portons notre coeur là où ne peuvent le corrompre les soucis du siècle. Tout ce qui occupe ici les hommes passe, s'envole : la vie des hommes sur terre n'est qu'une vapeur. Cette vie, déjà si fragile, est de plus exposée à d'immenses et continuels périls.

On nous annonce du côté de l'Orient de grands tremblements de terre; de grandes cités ont été tout-à-coup renversées. De frayeur, les Juifs et les Païens catéchumènes, qui habitaient Jérusalem, ont reçu le baptême: on compte environ sept mille hommes qui l'ont reçu et le signe du Christ s'est montré sur les vêtements des Juifs baptisés. Ces nouvelles reposent sur le récit invariable de chrétiens fidèles. La ville même de Sétif a été secouée par un tel tremblement de terre, que tous les habitants ont dû passer près de cinq jours dans les champs, où, dit-on, on a bien baptisé deux mille hommes.

De toutes parts Dieu fait peur, pour n'avoir pas à condamner. Sous ce pressoir il se fait quelque chose. Car le monde est un pressoir et l'on y travaille avec activité. Soyez l'huile et non l'écume. Que chacun se convertisse à Dieu et change de vie. L'huile a des voies secrètes, elle se rend dans la coupe invisible. Les uns se moquent, rient,

1. Il est parlé de la ville de Sétif dans les Lettres CXI, n° 7 et CLXXXV, n° 6, Tom. II, pag.215 et 482.

blasphèment, vocifèrent sur les places publiques c'est l'écume qui s'échappe. Cependant le Maître du pressoir ne cesse de faire travailler ses ouvriers, ses saints Anges. Il tonnait son huile, il connaît ce qu'il doit recueillir, et quel poids il faut au pressoir pour l'exprimer. " Le Seigneur tonnait ceux qui sont à lui. " Soyez l'huile, ayez horreur de l'écume, et " qu'ils s'éloignent de l'iniquité, tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur (1)."

Surtout ne concevez point de haines ou étouffez-les à l'instant. Ces bouleversements ne sont pas à redouter. Tu crains un tremblement de terre? Tu crains le bruit du ciel? Tu crains la guerre? Crains aussi la fièvre. Souvent on n'est pas frappé de ces graves bouleversements que l'on redoute, et soudain l'on est pris en travers par une petite fièvre qui enlève. Et si le Juge suprême nous trouve alors comme ceux qu'il ne connaît pas, comme ceux à qui il doit dire : " Je ne vous connais point, éloignez-vous de moi (2); " que deviendrons-nous ? Où aller ensuite? A quel patronage recourir? Comment racheter sa vie pour la refaire ? A qui permet-on de vivre une seconde fois et de réparer ses désordres?

J'ai fini. Vous êtes venus en petit nombre (3) ; mais si vous avez bien écouté, vous êtes riches. Que le trompeur ne vous trompe point, car vous n'êtes point déçus par Celui qui ne trompe jamais.

1. II. Tim. I, 19. — 2. Luc, XIII, 27. — 3. Sans doute à cause des jeux publics. Voy. Explic. du Ps. 147, n° 7.

 

 

 

 

SERMON XX. NÉCESSITÉ DE FAIRE PÉNITENCE (1).

ANALYSE. — Pour exhorter son peuple à la pénitence, saint Augustin expose plusieurs motifs qui doivent y engager; il réfute ensuite plusieurs objections que l'on invoque pour chercher à s'en dispenser. — 1. Les motifs qui doivent nous exciter à confesser sincèrement nos fautes ou à en faire pénitence sont : 1° que nous pouvons nous perdre nous-mêmes, mais qu'il nous est impossible de nous sauver sans un divin secours ; 2° si nous reconnaissons nos péchés, Dieu les méconnaîtra ; 3° si au contraire nous les méconnaissons, Dieu les reconnaîtra et s'en vengera. — II. Les obstacles qui nous détournent de la pénitence sont : 1° la propension à nous excuser et à rejeter nos fautes.sur autrui. Que le démon est heureux lors même que nous les lui attribuons, car c'est nous perdre! 2° Le découragement contre lequel nous prémunit l'Écriture est aussi un obstacle pour plusieurs. 3° Enfin la présomption séduit un grand nombre de pécheurs. Dieu a promis le pardon au repentir ; mais a-t-il promis de donner le temps de se repentir?

Que nul donc ne diffère de se convertir. Que nul ne prolonge sa vie mauvaise, c'est-à-dire un long mal, quand il peut avoir une bonne vie, c'est-à-dire un long bien.

1. D'une commune voix et d'un cœur unanime nous avons prié Dieu pour notre coeur même et nous avons dit : " Créez en moi un coeur pur, ô mon Dieu, et renouvelez au fond de mon

1. Ps. L, 12; XL, 3,

âme l'esprit de droiture. " Nous vous exposerons, pour l'honneur de la grâce divine, les quelques idées que le Seigneur nous adonnées sur ce passage.

On voit dans ce Psaume un pénitent qui (86) désire recouvrer son espérance flétrie; il est abattu sous le poids de sa chute et il presse Dieu à grands cris de venir à son secours : le malheureux a pu se blesser, il ne peut se guérir. Ne pouvons-nous, quand il nous plait, frapper et meurtrir notre chair, mais pour lui rendre la santé ne courons-nous pas au médecin, sans avoir pour nous rétablir autant de pouvoir que nous en avons pour nous détruire? Ainsi pour pécher, l'âme se suffit à elle-même ; pour guérir les plaies du péché, elle implore la main secourable de Dieu. De là ces paroles d'un autre psaume : " J'ai dit : " Seigneur ayez pitié de moi; guérissez mon âme, car j'ai péché contre vous. " On veut, en parlant ainsi, montrer sensiblement que l'âme trouve en elle-même la volonté, la liberté du péché, et que pour se perdre elle se suffit, mais que c'est à Dieu de la chercher et de la guérir quand elle s'est meurtrie. Car " le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui s'était perdu (1). " Voilà pourquoi nous disons en répandant notre prière : " Créez en moi un coeur pur, ô mon Dieu, et renouvelez au fond de mon âme l'esprit de droiture. " Parle ainsi, âme pécheresse, pour ne pas te perdre par le désespoir plus que tu ne t'es perdue par le péché.

2. Il faut avant tout prendre soin de ne pas pécher, de ne contracter pas avec le péché comme avec le serpent une amitié dangereuse. De sa dent venimeuse il tue celui qui pèche et ce n'est pas un être avec lequel on doive faire alliance. Mais s'il lui arrive d'opprimer le faible, de séduire un imprudent, de surpendre un égaré, de tromper et d'induire en erreur, que le coupable ne craigne pas de l'avouer et qu'il cherche non à s'excuser, mais à s'accuser. N'est-ce pas ce que l'on demande dans ces paroles d'un Psaume : " Mettez, Seigneur, une garde à ma bouche, et à mes lèvres une porte qui les ferme; ne laissez pas mon coeur se porter aux paroles mauvaises, chercher des excuses à mes péchés (2) ? " On te conseille un péché? Repousse absolument. On t'a persuadé de le commettre? Ne t'excuse pas, mais plutôt accuse-toi. Celui à qui nous avons entendu dire: " Créez en moi un coeur pur, ô mon Dieu, " n'avait-il pas commencé ainsi: " Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon la grandeur de votre miséricorde ? " Grand pécheur il demande une grande miséricorde; à sa large plaie il veut un large remède.

Il dit encore: " Détournez les yeux de mes crimes; effacez toutes mes iniquités. Créez en

1. Luc, XIX, 10. — 2. Ps. CXL, 3, 4.

moi un cœur pur, ô mon Dieu (1)." Ainsi Dieu détourne sa vue du péché quand on le confesse, quand on s'en accuse et que l'on implore son divin secours et sa miséricorde. Mais en détournant la vue des crimes, il ne la détourne pas du coupable. On lui dit ici : " Détournez les yeux de mes crimes; effacez toutes mes iniquités ; " mais on lui dit ailleurs : " Ne détournez pas de moi votre face (2). " Il se détourne quand il ne remarque point; car s'il remarque il châtie, comme font les juges lorsqu'ils prononcent leur sentence contre les accusés reconnus coupables. Si donc nous disons à Dieu: " Détournez les yeux de mes crimes, " c'est pour obtenir qu'il ne nous châtie point, qu'il ne sévisse point contre nous. Ne pas les reconnaître, c'est les méconnaître. Nous nommons noble celui qui est noble et ignoble celui qui n'est pas noble : c'est à peu près ainsi que nous disons qu'un homme connaît quand il connaît, et qu'il méconnaît quand il ne connaît pas.

Mais si tu veux que Dieu méconnaisse tes fautes, reconnais-les. Car le péché ne peut rester impuni : il ne convient pas, il ne faut pas, il n'est pas juste, qu'il le soit. Et puisqu'il ne peut demeurer impuni, punis-le donc pour n'être pas puni à cause de lui. Qu'il trouve en toi un juge; non un défenseur. Monte sur le tribunal de ta conscience pour prononcer contre toi ; accusé, place-toi devant toi-même. Ne te place pas derrière : autrement Dieu te placerait devant lui. Aussi pour obtenir un facile pardon, le pénitent dit-il dans notre psaume : " Car je reconnais mon iniquité et mon péché est toujours devant moi (3). " Comme s'il disait : Puisqu'il est devant moi, il ne doit pas être devant vous; méconnaissez-le, puisque je le reconnais. Ainsi ton péché sera châtié par toi ou par Dieu; s'il l'est par toi il le sera sans toi; s'il l'est par Dieu, tu seras châtié avec lui. Sévis donc contre lui pour que Dieu te défende.

Dis franchement : C'est moi qui l'ai commis. " J'ai dit : Seigneur, ayez pitié de moi; guérissez mon âme, parce que j'ai péché contre vous. " C'est moi, dit-il, qui ai dit. Je ne cherche pas, pour excuser mon péché, qui a péché en me tentant ou qui m'a poussé au crime. Je ne dis pas : La Fortune en est cause. Je ne dis pas : Le destin l'a voulu. Je ne dis pas non plus : Le diable en est l'auteur. Le diable en effet peut conseiller, effrayer; il peut même tourmenter sérieusement s'il en a reçu la permission: et il faut demander

1. Ps. L, 3, 11, 12. — 2. Ps. XXVI, 9. — 3. Ps. L, 5.

87

au Seigneur la force de n'être ni séduit par ses attraits ni abattu par ses violences. Contre les

charmes et les menaces de l'ennemi, qu'il daigne nous donner deux vertus : l'une pour contenir et l'autre pour souffrir : pour contenir les passions et n'être point pris par la prospérité; pour soutenir les terreurs et n'être point abattus par l'adversité. ". Et comme je savais que nul ne peut se contenir sans un don de Dieu (1). " Il est dit clans le même sens : " Créez en moi un coeur pur, mon Dieu. ". Il est dit encore : " Malheur à ceux qui ont perdu la patience (2). "

Ne cherche donc à accuser personne, autrement tu pourrais rencontrer un accusateur de qui tu ne pourrais te défendre. Notre ennemi lui-même, le diable est content lorsqu'on l'accuse; il veut résolument que tu le charges et il est disposé à subir tous les reproches qu'il te plaira, pourvu que tu n'avoues point tes fautes. C'est pour déjouer ses ruses que ce pénitent s'écrie : " J'ai dit, Seigneur. " En vain cet ennemi me dresse des pièges, je connais ses embûches. Il cherche à captiver ma langue et à me faire dire : Le diable en est l'auteur. " J'ai dit " au contraire : " Seigneur. " C'est donc par ces artifices qu'il séduit les âmes et les éloigne du remède de la confession : tantôt il leur insinue de s'excuser et de chercher à en accuser d'autres; tantôt il leur inspire, quand elles ont péché, de se livrer au désespoir et de considérer le pardon comme impossible à obtenir; tantôt encore il leur persuade que Dieu oublie tout sur-le-champ et qu'il n'est pas nécessaire de se corriger.

3. Considérez donc quel sont les danger s contre lesquels doit se tenir en garde un coeur pénitent! Pour ne pas rejeter la faute sur autrui; qu'il se rappelle ces paroles : " J'ai dit : Seigneur, ayez pitié de moi; guérissez mon âme, car j'ai péché contre vous. " Mais on ne doit pas succomber au désespoir, croire qu'il soit impossible de guérir après avoir péché et beaucoup péché. On ne doit pas s'abandonner aux passions, ni se laisser aller à la remorque de toutes les convoitises; car alors on fait tout ce qui plaît, sans égard à la défense, ou si on ne le fait pas, c'est uniquement par respect humain; et comme un gladiateur, comme un homme dévoué à l'immolation, qui désespère entièrement de la vie, on s'abandonne à tout ce qui peut satisfaire ses inclinations et ses penchants déréglés, on périt misérablement par désespoir. Afin donc de protéger ces pécheurs contre eux-mêmes, c'est-à-dire contre ces pensées

1. Sag. VIII, 21. — 2. Eccli. II, 16.

funestes, l'Écriture dit avec soin : " En quelque jour que l'impie se convertisse et pratique la justice, j'oublierai toutes ses iniquités (1). "

Hélas ! une fois guérie du désespoir, grâce à ces paroles si elle y ajoute foi, l'âme rencontre une autre précipice: le désespoir n'a pu la faire périr, la présomption peut la perdre. Et qui peut périr par présomption ? Le voici : c'est celui qui dit dans son âme : Dieu a promis le pardon à tous ceux qui renoncent aux péchés, à quelque heure qu'il se convertissent il oubliera leurs iniquités. Donc je ferai ce qui me plaît, je me convertirai quand je le voudrai et rues fautes seront effacées. — Que répondre à cet homme? Que Dieu ne prend pas soin de guérir le pénitent, qu'il ne lui remet pas tous les péchés commis lorsqu'il se convertit? Mais le nier serait contester contre la clémence divine, traverser les enseignements des prophètes, résister aux divins oracles. Un fidèle dispensateur ne fera point cela.

4. Donc, me répliquera-t-on, tu lâcheras les rênes aux péchés et tu laisseras faire aux hommes ce qu'ils veulent en leur promettant le pardon, l’impunité même au jour de leur conversion ? C'est leur donner toute liberté pour le crime; ils s'y précipitent avec impétuosité sans que personne les rappelle, et leur espérance en fait des désespérés.

Mais quoi ?l'Écriture aurait des remèdes tout préparés contre le désespoir et elle non aurait point contre l'espérance trompeuse ? Écoute ce qu'elle dit contre l'espoir funeste et pervers: " Ne tarde pas de revenir au Seigneur et ne diffère point de jour en jour; car sa colère viendra soudain, et il te perdra au moment de la vengeance (2). " Comprends-tu, présomptueux ? Tu péris si tu désespères, et si tu espères tu péris encore. Où seras-tu en sûreté ? Comment échapper à ce double précipice ? Comment te placer dans la droite voie pour servir Dieu, avoir pitié de ton âme, plaire au Seigneur? Tu désespérais et l'on t'a dit : " En quelque jour que l'impie se convertisse, j’oublierai toutes ses iniquités. " Tu commençais à te livrer à une espérance déréglée et l'on t'a dit : " Ne tarde point de revenir au Seigneur, et ne. diffère point de jour en jour. " La providence et la miséricorde divine t'environnent de toutes parts.

Que réponds-tu ? Dieu m'a promis le pardon; il me l'accordera quand je me convertirai. Oui, il te l'accordera quand tu reviendras à lui: et pourquoi n'y reviens-tu point ? C'est parce qu'il me

1. Ezéch. XVIII, 21; XXXIII, 14, 15. — 2. Eccli. V, 8, 9.

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l'accordera lorsque je me convertirai. — Sans doute, au moment où tu te convertiras il te l'accordera. Mais ce moment, quand arrivera-t-il? Pourquoi n'est ce pas aujourd'hui ? Pourquoi n'est-ce pas en cet instant où tu m’écoutes ? Pourquoi n'est-ce pas maintenant que tu t'acclames, maintenant que tu applaudis? Que mes' cris te soutiennent, que les tiens te condamnent. Pourquoi n'est-ce pas aujourd'hui ? Pourquoi n'est-ce pas à l'instant ?

Demain, dis-tu ; car Dieu m'a promis le pardon. Et c'est toi qui te promets un demain ? Eh bien ! si tu me montres dans le livre, sacré que Dieu t'a promis le jour de demain comme il a promis le pardon à quiconque est converti, j'y consens, diffère jusqu'à demain. Mais n'est-ce pas lui qui, pour te pénétrer d'une salutaire frayeur et en t'adressant de justes reproches, a dit en premier lieu : " Ne diffère point de jour en jour, car sa colère viendra soudain ? "

Tu crains donc, homme sage, de mener une bonne vie pendant plus de deux jours ? Si c'est demain que tu commences cette bonne vie, commence dès aujourd'hui et elle aura deux jours. De cette manière encore, si le jour de demain vient à te faire défaut, celui d'aujourd'hui te mettra en sûreté, et si tu vis encore demain, ce sera un jour de plus. Quoi ! tu désires une longue vie, et tu ne crains pas une mauvaise vie ! Tu veux vivre longtemps et vivre mal ! Tu cherches un long mal; pourquoi ne pas chercher plutôt un long bien ? Est-il rien que tu ne veuilles avoir en bon état ? La vie sera donc la seule chose mauvaise qui tombera sur toi? Si je te demande quel vêtement tu désires : Un bon réponds-tu quelle campagne ? une bonne : quelle épouse? une bonne; quels enfants ? de bons : quelle demeure ? une bonne. La vie est la seule chose que tu veuilles mauvaise. Comment? Tu préfères la vie à tous tes biens et de tous ces biens la vie est la seule chose que tu veuilles mauvaise? Tous ces objets que tu voulais bons, vêtements, maison, campagne, et les autres, tu es disposé à les sacrifier pour ta vie. Qu'on vienne à te dire : Tous ces biens ou la vie; tu es prêt à les donner tous pour la conserver même mauvaise. Pourquoi ne pas la vouloir bonne, quand pour elle tu donnes tout? Ainsi tu n'as plus d'excuse: accuse-toi pour n'être pas condamné.

Après le sermon :

Nous exhortons votre charité à écouter avec soin et avec vigilance la parole de Dieu, quand les prêtres en sont les ministres. Car le Seigneur notre Dieu est la vérité même que vous entendez, quelle que soit la bouche qui l'exprime; et il n'y a de premier parmi vous que celui qui est le dernier. Pour nous conformer à l'usage, nous avons dû parler d'abord : à vous maintenant d'obéir par amour.

 

 

SERMON XXI. DE L'AMOUR DE DIEU. (1)

ANALYSE. — C'est notre devoir de nous réjouir dans le Seigneur, c'est aussi notre bonheur. Ce bonheur ne saurait être complet que dans-le ciel; on peut néanmoins le goûter déjà sur la terre. — I. Par quel moyen? Dieu étant invisible, Dieu étant charité, avoir la charité c'est posséder Dieu, c'est avoir le moyen de se réjouir en lui. Réservez donc votre amour à Dieu, ne le répandez point désordonnément sur les créatures; gardez-vous d'aimer les créatures plus que Dieu. — II. Car Dieu a un double droit à la fidélité de votre coeur. Vous devez l'aimer parce qu'il vous a créés; vous devez, l'aimer peut-être plus encore parce qu'il vous a rachetés. Comment donc se fait-il qu'on aime la terre ou la boue plus que lui? — III. Afin de parvenir à l'aimer et à vous réjouir en lui, aimez tout ce qu'il commande; ayez confiance en lui, bien qu'il ne vous exauce pas quelquefois; acceptez pieusement les épreuves qu'il vous envoie; faites enfin bon usage de vos biens; possédez-les sans en être possédés. Les trois idées principales de ce sermon se rapportent ainsi 1° aux effets, 2° à la nécessité de l'amour de Dieu, et 3° aux moyens de le développer dans le coeur.

1. Voici ce que nous avons chanté de bouche et de coeur ; voici les paroles qu'ont adressées au Seigneur la conscience et la langue chrétienne " Le juste se réjouira dans le Seigneur, " non dans le siècle. " La lumière s'est levée sur le juste, est-il dit ailleurs, et la joie sur ceux qui

1. Ps. LXIII, 11.

ont le coeur droit. (1) " Veux-tu savoir d'où vient cette joie ? écoute : " Le juste se réjouira dans le Seigneur, " et s'il est dit : " La lumière s'est levée sur le juste, " il est dit aussi " Réjouis-toi dans le Seigneur, et il remplira les désirs de ton cœur (2). "

1. Ps. XCVI, 11. — 2. Ps. XXXVI, 4.

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Que nous prescrit-on ici ? Que nous présente-t-on ? Que nous est-il commandé ? Que nous est-il donné ? — De nous réjouir dans le Seigneur. Mais qui se réjouit dans ce qu'il ne voit pas? Et voyons nous Dieu ? Ce bonheur nous est promis : mais aujourd'hui c'est par la foi que nous marchons, pendant que nous sommes dans ce corps nous voyageons loin du Seigneur (1). Remarquez : c'est par la foi, non par une claire vue. Nous parviendrons à voir quand s'accomplira ce que dit encore l'Apôtre Jean : " Mes bien-aimés, nous sommes les enfants de Dieu, mais on ne voit pas encore ce que nous serons. Nous savons que lorsqu'il apparaîtra nous lui serions semblables, car nous le verrons tel qu'il est (2). " Alors donc la joie grande et parfaite, alors la pleine allégresse : ce ne sera plus le lait de l'espérance, mais la solide nourriture de la réalité.

Dès maintenant toutefois, avant que la réalité vienne à nous et avant que nous allions à elle, réjouissons-nous dans le Seigneur. Y a-t-il peu de joie dans l'espérance que doit suivre la réalité ? Au milieu des choses du temps, dans la joie du siècle et non du Seigneur, il est beaucoup d'affections qui ne possèdent point encore ce qu'elles convoitent : quelle ardeur néanmoins dans cette espérance qui court sans atteindre ! Ainsi, pour citer des exemples: tu aimes l'argent; tu ne l'aimerais point si tu n'espérais le posséder : tu aimes une femme, non après, mais avant de l'avoir épousée. Hélas ! ne sera-t-elle pas aussi détestée après l'union qu'elle est aimée auparavant ? Pourquoi ? Parce qu'elle ne s'est point montrée après le mariage comme le coeur se l'était figurée. Mais Dieu, ah ! si on l'aime encore absent, il ne perd rien quand il est présent. Quelque haute idée que se fasse l'âme humaine de ce Bien suprême qui est Dieu, jamais elle ne fait assez, elle est toujours infiniment au dessous de la réalité; et la possession lui donnera nécessairement beaucoup plus que ne rêvait la pensée. Si donc nous avons pu l'aimer avant même de le voir, nous l'aimerons beaucoup plus après l'avoir vu. Ainsi nous l'aimons présentement avec espérance. C'est pourquoi il est écrit : " Le juste se réjouira dans le Seigneur; " et comme il ne le voit pas encore : " et il espèrera en lui. "

2. Cependant nous possédons les prémices de l'Esprit et nous pouvons nous approcher de l'objet de notre amour, goûter même tant soit

1. II Cor. V, 6; 7. — 2. I Jean, III, 2.

peu à ce que nous devons manger et boire avec avidité. Comment le prouver? Le voici.

Ce Dieu en qui il nous est ordonné de placer notre amour, de prendre notre joie, n'est ni l'or, ni l'argent, ni la terre, ni le ciel, ni cette lumière du soleil, ni tout ce qui brille au ciel ou resplendit avec éclat sur la terre. Dieu n'est pas un corps, il est esprit. Aussi dit-il que " ceux qui l'adorent doivent l'adorer en esprit et en vérité (1). " Il n'est pas dans les lieux où sont les corps; parce qu'il n'est pas corps. Il n'est pas sur une haute montagne et tu ne dois pas en la gravissant croire que tu t'approches de Lui. Il est vrai, le Seigneur est le Très-Haut, mais il s'abaisse vers les humbles; il regarde de loin les superbes (2), mais ce n'est pas de loin qu'il regarde les humbles. — Sans doute il est le Très-Haut, et s'il regarde de loin les superbes, ne doit-il pas considérer les humbles de plus loin encore? Si sa grandeur le tient si élevé, au dessus des superbes et s'il doit les regarder de haut; cette même grandeur, dit-on, ne l'éloigne-t-elle pas des humbles beaucoup plus? Il n'en est rien. Dieu est élevé, et il s'abaisse vers les humbles. Comment s'abaisse-t-il vers eux ? Le Seigneur est proche de tous ceux qui se sont brisé le coeur (3). Ne cherche donc pas une haute montagne pour te croire plus voisin de lui. Si tu t'élèves, il s'éloigne; si tu t'humilies, il s'abaisse. Ce publicain se tenait loin et Dieu s'approchait de lui plus aisément; il n'osait lever les yeux an ciel (4), et déjà il portait en lui le Créateur du ciel.

Comment donc nous réjouir dans le Seigneur, si le Seigneur est tellement loin de nous ? C'est toi qui l'approches et l'éloignes. Aime-le et il s'approchera; aime-le et il demeurera en toi. Le Seigneur est proche, ne vous inquiétez de rien (5). Veux-tu savoir comme il est en toi si tu l'aimes? " Dieu est charité (6). " Pourquoi laisser courir à droite et à gauche les fantômes de ton imagination ? Pourquoi te demander: Qu'est-ce que Dieu? Comment est-il? Quoi que tu te représentes, il ne l'est pas. Ce qu'il est, ta pensée ne saurait le comprendre. Mais pour te donner un avant-goût, " Dieu est charité. " Tu me demanderas Qu'est-ce que la charité ! C'est par la charité que nous aimons. Et qu'aimons-nous par elle ? Le bien ineffable, le bien libéra le bien créateur de tous les biens. Qu'il te charme, puisque tu tiens de lui tout ce qui te plaît. Je ne parle pas du péché, car le péché est la seule chose que

1. Jean, IV, 22. — 2. Ps. CXXXVII, 6. — 3. Ps. XXXIII, 19. — 4. Luc, XVIII, 13. — 5. Philip. IV, 6, 6. — 6. I Jean, IV, 8.

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tu ne lui doives point. Excepté donc le péché, tu lui dois tout le reste.

3. J'ai dit: qu'il te charme, puisque tu tiens de lui tout ce.qui te plait. De grâce n'entends pas ici le péché et ne dis point : Le péché me plaît, est-ce à Dieu que je le dois?

Remarque d'abord : Est-ce bien le péché qui te plaît ? N'est-ce pas autre chose avec quoi tu commets le péché ? Oui, ton péché vient de ce que tu as pour la créature une affection désordonnée, contraire à l'usage honnête et permis que tu en peux faire, opposée à la loi et à la volonté du Créateur lui-même. Ce n'est pas précisément le péché que tu aimes; mais en aimant dérèglement autre chose, tu tombes dans le péché. Tu cours après l'appât suspendu à la ligne, et sans le savoir tu avales le péché : tu vas même jusqu'à le défendre. Si c'est un péché de boire beaucoup, dis-tu, pourquoi le Seigneur a-t-il créé le vin ? Si c'est un péché d'aimer l'or, car j'aime l'or et non le Créateur, pourquoi a-t-il fait ce qu'il est défendu d'aimer? Ainsi de tout ce que tu aimes désordonnément et d'où sortent toutes les dissolutions et tous les crimes Vois, regarde, considère que toute créature de Dieu est bonne ; il n'y a de péché que dans l'usage pervers que tu en fais.

Écoute donc, ô homme. Tu dis : Pourquoi Dieu a-t-il établi ce qu'il me défend d'aimer ? Il ne devait pas l'établir, et je n'aurais pas à l'aimer; il ne devait pas former les créatures qu'il m'ordonne de ne pas aimer, et je ne serais exposé ni à les aimer ni à me damner en les aimant. Ah! si cette créature pouvait parler, elle que tu aimes mal parce que tu ne t'aimes point, elle te répondrait : Quoi ! tu voudrais que Dieu ne m'eût point faite, pour n'être pas exposé à m'aimer ! Vois quelle iniquité, vois comme tes propres paroles montrent en toi la plus profonde iniquité ! Tu veux bien que Dieu t'ait créé, lui qui est au dessus de toi; mais tu voudrais aussi qu'il n'eût fait rien autre chose de bien ! Ce que Dieu a fait pour toi est bien : mais il est encore d'autres biens, grands et petits, d'autres biens, terrestres, spirituels et temporels; tous des biens cependant, parce qu'ils ont été produits par Celui qui est le Bien. C'est pourquoi il est dit dans un passage des divines Écritures : " Réglez en moi la charité, " Dieu t'a lait quelque chose de bon; au dessous de lui et de toi il a fait quelque chose de moins bon. Soumis à Dieu, supérieur à son oeuvre, ne laisse pas le bien d'en haut pour t'incliner vers celui d'en bas. Demeure droit, pour te

1. Cantiq. II, 4.

rendre digne d'éloges ; car " on louera tous ceux qui ont le coeur droit. " D'où viennent les péchés, sinon du mauvais usage que tu fais de ce que tu as reçu pour ton service ? Emploie bien les choses d'en bas et tu jouiras justement du bien d'en haut.

4. Écoute maintenant et examine ce que tu connais déjà; interroge et toi-même et les choses que tu manies chaque jour. Dis-moi : si dans un contrat tu préférais l'argent à l'or, le plomb à l'argent, la poussière au plomb ;tous tes associés de commerce, je suppose que tu sois commerçant, ne te regarderaient-ils point comme entièrement insensé ? Ne t'excluraient-ils point de leur compagnie ? Ne diraient-ils pas que tu les ruines et peut-être qu'il faut te guérir la tète? En vérité, parleraient-ils autrement après t'avoir entendu dire : L'argent a plus de prix que l'or, ou bien l'argent vaut mieux que l'or? Ne crieraient-il pas : Tu le trompes, insensé? Comme tu te ruines en préférant l'argent à l'or? Et on ne te dira pas : Comme tu te ruines en préférant l’or à Dieu?

Comment, dit-on, préférè-je l'or à Dieu ?Si j'avais la folie de mettre l'argent au dessus de l'or, on aurait raison de m'appeler fou, parce que de deux choses que je vois également, que je regarde l'une et l'autre, que toutes deux je touche de la main, je préfère la moins bonne à la meilleure. Préférè-je l'or à Dieu ? Je vois l'or, je ne vois point Dieu.

Ce ne sera point pour toi une excuse. Pourquoi aimes-tu l'argent? Parce qu'il est de grand prix, parce qu'il vaut cher. Et pourquoi estimes-tu l'or davantage ? C'est qu'il vaut plus cher encore. L'argent est cher, l'or est plus cher, Dieu est la charité même.

5. Pour te convaincre de préférer l'or à Dieu, je vais te parler d'un bienfait de Dieu. Tu vois l'or, tu ne vois pas Dieu : ne crois pas néanmoins que tu ne préfères pas l'or à Dieu, parce que personne ne voudrait préférer ce qu'il voit à ce qu'il ne voit pas. Voici donc ce que je dis que t'en semble?

La fidélité est-elle de l'argent ? Est-elle de l'or? Est-elle de la monnaie ? Est-elle du bétail ? Estelle de la terre ? Est-elle du ciel ? Elle n'est rien de tout cela; néanmoins elle est quelque chose : non-seulement, quelque chose, mais quelque chose de grand. Je ne parle point de cette fidélité surnaturelle d'où te vient le nom de fidèle, qui te permet d'approcher de la table de ton Seigneur et de redire avec foi les paroles de la foi : J'éloigne pour le moment cette espèce de fidélité.

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Je veux parler de cette autre fidélité qu'on nomme aussi vulgairement fidélité; non de cette fidélité que Dieu te prescrit, mais de celle que tu exiges de ton esclave. Je parle de celle-là, car le Seigneur te la commande aussi et il entend que tu ne trompes personne, que tu sois loyal dans les affaires, fidèle à ton épouse. Ton Dieu te commande donc aussi cette sorte de fidélité.

Or, qu'est-elle ? Sûrement tu ne la vois pas, et si tu ne la vois pas, pourquoi crier quand on en manque à ton égard ? Par ce cri même je te prouve que tu la vois. Tu disais : Comment préférè-je l'or à Dieu? Je vois l'or, je ne vois pas Dieu. Tu vois l'or, tu ne vois pas la fidélité, ou pour être plus exact, ne vois-tu pas la fidélité? Tu la vois quand tu la réclames, et quand on l'exige de toi tu ne veux pas la voir. Tu cries les yeux ouverts: Rends-moi la foi que tu m'as promise : et tu cries les yeux fermés : Je n'ai rien promis. Ouvre les yeux dans les deux cas. Homme inique, ne sacrifie pas la fidélité; mais l'iniquité; rends ce que tu réclames.

6. Tu veux affranchir ton esclave et tu le conduis par la main à l'Église. On fait silence, on lit ton acte d'affranchissement, ou on donne une autre preuve de ta volonté. Tu proclames que tu donnes la liberté à ton esclave, parce qu'en tout il s'est montré fidèle envers toi. Voilà ce que tu aimes, ce que tu loues, ce que tu récompenses par la liberté. Tu fais tout ce que tu peux; tu rends un homme libre, dans l'impuissance de le rendre éternel.

Dieu à son tour crie contre toi; ton serviteur lui sert pour te convaincre ; il te dit au coeur Tu as emmené ton esclave de ta maison dans la mienne; tu veux le reconduire libre de ma maison dans la tienne. Et toi, pourquoi me sers-tu si mal dans ma maison? Tu lui donnes ce que tu peux; je te promets ce que je puis : tu le rends libre parce qu'il t'est fidèle; je te rends éternel si tu l'es envers moi. Pourquoi raisonner encore contre moi dans ton âme? Fais pour ton Seigneur ce que tu loues dans ton esclave. Aurais-tu l'arrogance de te croire digne d'avoir une esclave fidèle dans celui dont tu dis : Je l'ai acheté, tandis que je ne mériterais pas d'avoir un serviteur fidèle dans l'homme que j'ai créé?

Ainsi te parle ton Seigneur, intérieurement, dans ce lieu ou nul que toi ne l'entend; et celui qui te parle ainsi dit toujours la vérité. Se peut-il rien de plus juste que ce langage? Ne ferme pas l'oreille. Tu aimes la fidélité dans ton esclave, sûrement tu ne vois pas cette fidélité. Pourquoi l'aimes-tu dans autrui ? Pourquoi dans autrui aimes- tu tout ce que j'ai dit? Pourquoi

l'aimes-tu dans un esclave que tu as acheté à prix d'argent, mais que tu n'as point créé? La conduite de Dieu sur toi repose sur deux sortes de droit : il t'a créé et il t'a racheté. Avant que tu fusses, dit-il, je t'ai créé; et lorsque tu t'étais vendu sous le joug du péché, je t'ai racheté. Pour affranchir ton esclave, tu brises les tablettes qui attestent sa servitude ; Dieu ne brise pas les tables où sont exprimés ses droits et tes devoirs. Ces tables sont l'Évangile même avec le sang qui t'a racheté : elles sont là, on les lit chaque jour, on t'y avertit de ta condition, on y rappelle la rançon donnée pour toi.

7. Si ce serviteur que tu affranchis ne te demeurait point fidèle, ni digne par sa fidélité, de la grâce que tu lui as faite, si tu le surprenais dans ta maison à quelques friponneries, comme tu crierais: Méchant serviteur, tu ne me gardes point la fidélité? Ignores-tu que je t'ai acheté? Ignores-tu que pour toi j'ai compté mon sang? — Tu cries de toutes les forces, tu ébranles le ciel de tes plaintes et de tes reproches. J'ai donné mon sang pour toi, méchant serviteur. Et tous ceux qui entendent répondent: C'est vrai.

Mais ne rougirais-tu pas si cet esclave osait répondre à tes colères et à tes cris, s'il te disait Quel sang, je te prie, as-tu donné pour moi? Quand tu m'as acheté, on ne t'a même pas ouvert une veine. C'est ton argent que tu appelles ton sang et tu aimes ton argent jusqu'à l'appeler ton sang! — Ton Seigneur maintenant te condamne partes propres paroles. Tu dis que ton sang est ton argent, tu exiges la fidélité de ton esclave parce que tu as donné pour l'acheter, non du sang, mais de l'argent, de l'or. Rappelle-toi ce que j'ai donné à mon tour; lis tes tablettes, si tu ne t'en souviens pas; lis la mort du Sauveur, le coup de lance, le prix qu'il a versé pour te racheter. Un homme vivant, je l'ai dit, peut s'entrouvrir la veine, donner du sang et continuer à vivre. Ton Seigneur dit beaucoup plus : Vivant on ne m'a pas tiré quelques gouttes de sang, lorsque je t'ai acheté de mon sang, j'ajoute : Je t'ai payé de ma mort.

Qu'as-tu à répondre? Rends à ton Seigneur la fidélité que tu réclames de ton esclave. Tu vois l'or, ne vois-tu pas aussi la fidélité? Si tu ne la voyais point, l'exigerais-tu? la louerais-tu? donnerais-tu la liberté? Il est vrai, tu vois l'or des yeux de la chair et la fidélité des yeux du coeur. Mais plus ceux-ci l'emportent sur ceux-là, plus est préférable ce que tu vois par eux. Et à (92) cette fidélité que ton Seigneur te demande tu préfères l'or! Tu ne rends point celui que l'on t'a prêté et tu dis : Tu ne m'as rien donné! Ou bien, quand tu n'as rien confié, tu dis : Rends-moi ce que je t'ai prêté ! Tu ne restitues point ce que tu as reçu et tu réclames ce que tu n'as point donné! Eh bien ! acquiers de l'or, ravis-le de cette manière, entasse ta boue. Pourquoi presser en disant : Donne, quand tu n'as pas confié, et en niant ce que tu as reçu en dépôt? Enlève tout, multiplie les gains ruineux; voilà que ta caisse est pleine, tu nages dans l'or. Ouvre ton coeur, le trésor de la fidélité n'y est plus.

8. Reviens donc si tu as senti quelque chose, si tu as rougi, si tu as corrigé ce qui était difforme et dépravé : reviens, réjouis-toi dans le Seigneur, cherche en lui tes délices. Pour te réjouir en lui, réjouis-toi dans ce qu'il commande. Réjouis-toi dans la foi, réjouis-toi dans l'espérance, réjouis-toi dans la charité, réjouis-toi dans la compassion, réjouis-toi dans l'hospitalité, réjouis-toi dans la chasteté. Toutes ces vertus sont des biens, les trésors de l'homme intérieur, les perles renfermées non dans ta caisse, mais dans la conscience. Aime à posséder ces richesses, tu ne peux les perdre dans le naufrage, et en y échappant, tout dépouillé, tu n'en seras pas moins opulent. Car tu échappes avec ce coeur droit qui mérite des éloges; tu ne reproches pas à ton Seigneur qu'il te soit arrivé des accidents en ce siècle, tu bénis même la verge du Père dont tu attends l'héritage.

Réfugie-toi sous cette main qui corrigé; ne fuis pas le châtiment, car Celui qui te l'inflige ne saurait se tromper. Celui qui t'a fait sait ce qu'il lui reste à faire avec toi. Le croirais-tu assez incapable pour avoir su te l'aire sans se souvenir ensuite de ce qu'il doit te faire encore? Tu n'étais pas encore, il pensait à toi ; car tu ne serais jamais s'il n'y avait pensé. Donc pour te donner l'existence il a songé à toi quand tu ne l'avais pas. Et maintenant que tu existes, que tu subsistes, que tu vis, que tu le sers, il te méprisera, il te délaissera?

Il m'a délaissé, dis-tu. Je l'ai prié, il ne m'a point exaucé. Et si tu lui demandais ce que tu ne pouvais recevoir que pour ton malheur ? J'ai pleuré devant lui, il ne m'a pas donné. Enfant sans jugement, pourquoi as tu pleuré ? Pour obtenir les jouissances du temps. Et si ces jouissances que tu demandais avec tant d'ardeur et avec larmes, devaient te perdre ?

Je parlais de ton serviteur; tire maintenant une comparaison de ton fils. Il est petit et il pleure pour obtenir que tu le mettes sur ton cheval. L'écoutes-tu? En vérité l'écoutes-tu? Est-ce dureté ou bonté de ta part ? Dis-le moi. Dans quel dessein agis-tu ? Ton dessein est sûrement un dessein d'amour, qui en doute? A ce fils, quand il aura grandi, tu réserves toute ta fortune, et maintenant qu'il est petit et qu'il pleure tu ne le mets pas à cheval ? C'est pour lui tout ce que tu possèdes, maison et tout ce qu'elle contient, champs et tout ce qu'ils renferment et tu ne le mets pas à cheval, pauvre petit qui pleure? Mais qu'il pleure tant qu'il voudra, qu'il pleure le jour entier ; tu ne l'écoutes pas et c'est par bonté, tu serais cruel si tu l'écoutais.

Vois donc, examine : n'est-ce pas ainsi que ton Dieu agit envers toi lorsque tu lui demandes, sans l'obtenir, ce qui ne convient point? N'est-ce point parce que le besoin servira à ton amendement et que l'abondance servirait à te corrompre ? L'abondance que tu cherches est une abondance de corruption, et il te faut le besoin pour ton instruction. Laisse tout entre les mains de Dieu ; il sait ce qu'il te doit donner, ce qu'il te doit ôter. S'il exauçait tes demandes, inconsidérées, ce serait peut-être dans sa colère. Ne vois-tu pas de ces traits dans la Loi ? Quand les Israëlites voulurent assouvir leurs convoitises charnelles, dans sa colère il les exauça (1). Paul lui disait : Délivrez-moi de l'aiguillon de la chair, il ne l'exauça point dans sa bonté (2).

9. Ainsi donc réjouis-toi dans le Seigneur, dans le Seigneur et non dans le siècle. Cet ancien se réjouissait dans le Seigneur; après qu'il eût perdu toutes les joies du siècle, le Seigneur lui resta avec ses joies divines; et il conserva, au milieu des épreuves, la joie pure, parfaite et immuable de son coeur. Il possédait es biens sans en être possédé, car il était au Seigneur. Il foulait ses biens et s'attachait à Dieu ; et quand lui furent ôtés ces biens sur lesquels il marchait, il resta fixé où il se tenait.

Voici en effet ce qui s'appelle se réjouir en Dieu. " Le Seigneur a donné. " Le Seigneur, c'est lui qui fait sa joie. " Le Seigneur a ôté; " Mais s'est-il ôté? Il a ôté ce qu'Il a donné; mais le Donateur même s'est offert, et on se réjouit dans le Seigneur. Donc " le Seigneur a donné, le Seigneur a retiré, comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait ; que le nom du Seigneur soit béni (3) ! " Comment déplairait au serviteur ce qui plaît au Seigneur? J'ai perdu mon or, j'ai perdu ma famille, j'ai perdu mes troupeaux, j'ai perdu tout

1. Exod. XVI. — 2. II Cor. XII, 7-9. — 3. Job. I, 21.

93

ce que j’avais : mais je n'ai pas perdu Celui qui m'a tout donné. J'ai perdu ses dons, je ne l'ai pas perdu; je suis toujours à lui; il est ma joie, il est mes richesses. Et pourquoi ce langage? Parce que Job n'est point renversé, il n'a point la tête,en bas, il ne s'est point détourné de Celui qui est au dessus pour porter son amour à ce qui est au-dessous. Car en cela consiste le renversement, le mauvais usage de la créature.

10. Pourquoi accuser Celui qui t'a donné l'or, quand tu devrais t'accuser toi-même d'aimer l'or désordonnément? Possède cet or, te dit le Seigneur, je te l'ai donné, fais-en bon usage. Tu cherches dans l'or des ornements, sois plutôt l'ornement de l'or; tu cherches dans l'or l'honneur et la beauté, embellis plutôt l'or et n'en sois pas la honte. Les libertins, les fornicateurs, les débauchés ont de l'or; ils donnent des jeux pompeux, ils distribuent aux histrions de folles largesses, et ils ne donnent rien aux pauvres affamés : ces hommes n'embellissent pas l'or. Ne dit-on pas, quand on les considère avec esprit de droiture : Je plains l'or qui coule chez lui : ah ! si j'en étais possesseur ! Eh bien ! si tu en étais possesseur? Tu viens de dire : Je plains l'or qui coule chez lui; ah! si j'en étais possesseur! Que ferais-tu donc? — Je recueillerais les étrangers, je donnerais du pain aux indigents, je vêtirais ceux qui sont nus, je rachèterais les captifs. — Tu parles bien, avant d'avoir cet or, aies soin de tenir le même langage lorsque tu l'auras. Si tu fais ce que tu dis, l'or sera pour toi un ornement; si, plus attaché au Créateur de l'or qu'a l'or même, tu fais de l'or cet usage, tu seras un homme droit, affectionné avant tout à ce qui est en haut, employant bien ce qui est en bas; et tu te réjouiras dans le Seigneur; juste, tu trouveras en lui tes délices; tu ne seras point accusé par ton Créateur, le Rédempteur te rendra grâces.

 

 

 

 

 

SERMON XXII. SUR LE JUGEMENT DE DIEU (1).

ANALYSE. — Ce discours renferme deux parties, une partie dogmatique et une partie morde. — I. Après avoir dit un mot à ses auditeurs de la frayeur salutaire que doivent inspirer les paroles de son texte, saint Augustin explique d'abord comment, malgré leur forme comminatoire, elles ne sont qu'une prophétie. Secondement cette prophétie est une invitation à nous tenir en garde pour détourner le châtiment qui nous menace. Troisièmement toutes les autres prophéties accomplies jusqu'alors ne laissent aucun doute sur le fidèle accomplissement de celle-ci. — II. Donc il faut nous corriger et changer de vie. En effet Dieu est à la fois miséricordieux et juste, ces deux attributs sont également inséparables de sa nature. Or, 1° si nous changeons de vie il pourra nous faire miséricorde et changer l'arrêt de notre condamnation sans altérer sa justice. 2° Si au contraire nous nous élevons contre lui par notre opiniâtreté et notre orgueil, il nous perdra comme se perd cette colonne de fumée qui se dissipe à mesure qu'elle s'élève. 3° Il est vrai que Dieu est infiniment miséricordieux, il nous en a donné les plus touchants témoignages : peut-il cependant placer dans la même société les bons et les méchants, traiter éternellement les uns comme les autres? — Donc soyons inaltérablement fidèles à Jésus et à son Église. Comme Adam et Eve nous ont donné la mort, Jésus-Christ et l'Église donneront à leurs enfants une vie immortelle.

1. Nous avons entendu avec tremblement cette prophétie chantée dans le psaume. "Qu'ils s'évanouissent, dit-il, comme la fumée; comme la cire fond devant la flamme que les pécheurs périssent devant Dieu. " Je ne doute pas, mes frères, que tous vos coeurs ne soient émus et qu'à ces paroles il n'y ait aucune conscience qui ne frémisse. Qui peut se glorifier d'avoir le coeur chaste, se glorifier d'être exempt de péché? Quand l'Écriture dit : " Comme la cire fond devant la flamme, que les pécheurs périssent devant Dieu, " qui ne frémirait, qui

1. Ps. LXVII, 3.

ne tremblerait de frayeur ? Que ferons-nous donc ? quel espoir nous reste-t-il ?

Ce n'est pas en vain qu'on chante ceci, et quand le prophète tient ce langage, il fait moins des souhaits que des prédictions. La forme des paroles est celle d'un voeu, mais l'intelligence y lit ce qui doit arriver. Il est dans les écrits des Prophètes des prédictions présentées comme des faits accomplis, il en est aussi qui paraissent de simples souhaits. Mais ceux qui savent comprendre ce qu'ils lisent, y voient l'annonce de l'avenir.

Ces psaumes ont été composés et écrits (94) longtemps avant la naissance du Seigneur; non avant que le Christ fût Dieu, mais avant qu'il naquit de la Vierge Marie. En effet le patriarche Abraham exista longtemps avant le roi David; pendant la vie duquel on chanta ces psaumes. Or le Seigneur a dit : " Je suis dès avant Abraham ; (1) " car il est le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait; et c'est lui qui inspirant les Prophètes a prédit qu'il s'incarnerait et viendrait parmi nous. Mais à son incarnation se rapporte sa passion, puisqu'il ne pouvait souffrir ce que rapporte l'Évangile sans la chair mortelle et passible dont il était revêtu. On lit donc dans cet Evangile comment après avoir crucifié le Sauveur, ses bourreaux se partagèrent ses vêtements, et comment après avoir remarqué que sa tunique était d'un seul tissu d'en haut jusqu'en bas, ils ne voulurent point la diviser, mais la tirèrent au sort afin de la donner tout entière à qui le sort l'adjugerait (2) figure de la charité, qui doit rester indivisible. Ces faits sont ainsi présentés dans l'Évangile comme des faits arrivés; et lorsque, bien des années auparavant, le psaume les prédisait, déjà on les chantait comme des évènements accomplis. " Ils ont percé mes mains et mes pieds, dit ce psaume, et ils ont compté tous mes os. Ils m'ont regardé, ils m'ont considéré attentivement, ils se sont partagés mes vêtements et ils ont tiré ma robe au sort (3). " Tout est au passé, et tout est à venir.

De même donc que ce passé exprime le futur, ainsi dans les voeux du prophète on doit lire la certitude de ce qui arrivera. N'est-ce pas ainsi qu'on parait souhaiter au traître Judas ce qui devait s'exécuter en lui? Des Juifs eux-mêmes il est dit: " Que leur table soit pour eux un piège, un filet, un écueil, (4) " C'est sans aucun doute une prédiction qui les concerne, et l'Apôtre Pierre rapporte que sous ces figures on doit voir Judas.

2. Ce n'est point sans motif que l'avenir est présenté comme passé : pour Dieu il est aussi sûr que si déjà il était accompli. Et si le prophète paraît énoncer sous forme de souhait ce qui à ses yeux arrivera certainement, il veut nous montrer simplement, je crois, qu'il n'y a rien qui doive nous déplaire dans la connaissance de l'arrêt, que Dieu porte et qu'il rend fixe et immuable.

Il est parlé dans les Actes des Apôtres d'un prophète nommé Agabe. Il prédisait que saint Paul souffrirait beaucoup à Jérusalem de la part

1. Jean, VIII, 58. — 2. Jean, XIX. 23, 24. — 3. Ps. XXI, 17-19. — 4. Ps. LXVIII, 23. .

des Juifs, qu'il serait même chargé de fers. Les frères l'ayant entendu voulaient détourner l'Apôtre et l'empêcher d'aller jusques là. " Que faites-vous, leur dit celui-ci, jetant le trouble dans mon coeur ? Car je suis prêt, non-seulement à être lié, mais encore à mourir pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1). " Voyant alors son inébranlable détermination à tout souffrir: " Que la volonté du Seigneur soit faite, " dirent les frères. Or en disant : " Que la volonté du Seigneur soit faite, " est-ce que ces Chrétiens souhaitaient à l'Apôtre de pareilles souffrances ? Est-ce que plutôt ils ne se soumirent pas avec un entier dévouement au céleste et divin décret? Ainsi donc en disant: " Comme la cire fond devant la flamme, qu'ainsi les pécheurs périssent devant Dieu, " le prophète voit avec la plus entière certitude que ce malheur les menace, et pour ne pas déplaire à Dieu, il se plait dans ce que Dieu a résolu.

3. Que ferons-nous donc, frères? Ne devons-nous pas, tandis qu'il en est temps, changer de vie et corriger ce qui peut être mal dans nos oeuvras, afin que le sort réservé certainement aux pécheurs ne trouve plus à tomber sur nous; non pas que nous dussions être anéantis, mais parce qu'il faut n'être plus de ceux pour qui il a été prédit? Si le Juge menace de son arrivée, n'est-ce pas pour n'avoir point à punir quand il sera venu? N'est-ce pas pour nous presser de nous amender, que les prophètes chantent son futur avènement? S'il voulait nous condamner, il garderait le silence. Quel assassin dit avant de frapper : Attention? Et tout ce que nous disent les Écritures, n'est-ce point la voix de Dieu qui crie: Attention? Oui, mes fières, tout ce que nous endurons, toutes les tribulations de cette vie, c'est le fouet de Dieu cherchant à nous corriger, pour n'avoir pas à nous condamner enfin. Les grands maux que chacun souffre maintenant sont cruels, accablants et le seul récit en fait frémir; en comparaison du feu éternel, ce n'est pas même peu de chose, ce n'est rien. Que les épreuves tombent sur nous ou sur autrui, elles sont pour nous des avertissements divins. Oui, mes frères, toutes ces afflictions qui nous viennent du Seigneur pendant la vie, sont autant d'avertissements et d'invitations pressantes à nous corriger. Car il viendra, ce feu éternel dont il sera dit aux réprouvés placés à la gauche : " Allez au feu éternel qui a été préparé à Satan et à ses Anges (2). "

Quelques-uns alois feront pénitence ; car il

1. Act. XXI, 10-14. — 2. Matt. XXV, 41.

95

est écrit au livre de la Sagesse. " Ils diront en eux-mêmes, faisant pénitence et gémissant dans l'angoisse de leur âme. Que nous a servi l'orgueil ? Que nous a procuré l'ostentation des richesses? Toutes ces choses ont passé comme l'ombre (1). " Il y aura donc là une pénitence, mais infructueuse ; il y aura une pénitence, mais douloureuse sans guérir l'âme. La pénitence aujourd'hui est utile, parce que nous nous corrigeons librement. Repens-toi à la voix de l'Écriture : quand le juge sera présent et fera entendre sa voix, ton repentir sera stérile.

Il va bientôt prononcer la sentence et tu n'auras alors aucune observation à élever. Car il ne s'est point tu avant de rendre son arrêt, et s'il t'a ajourné, c'était pour t'inviter à te corriger. Quand le larron était suspendu à la croix, ne lui-a-t-il pas permis de changer ? Crucifié avec le Seigneur, le larron crut au Christ (2), au moment même où chancelait là foi de ses disciples. Quand il ressuscitait des morts, les Juifs le méprisèrent; ce larron ne le méprisa point quoiqu'il fut attaché avec lui à la croix. On ne pourra donc plus dire au Seigneur : Vous ne m'avez pas accordé de bien vivre ; ni : Vous ne m'avez donné aucun délai pour me corriger; ni enfin : Vous ne m'avez pas montré ce que je devais désirer, ce que je devais éviter.

Reconnaissez qu'il ne se tait pas, reconnaissez qu'il donne des délais, reconnaissez qu'il attire, exhorte, menace. Il a donné à sa parole une chaire élevée; de là on la lit dans tout l'univers au genre humain tout entier. Personne ne peut plus dire : J'ignorais, je n'ai pas entendu. On voit l'accomplissement de ce qui est dit dans un psaume : " Nul ne se dérobe à sa chaleur (3). " Cette chaleur divine est maintenant dans la divine parole: qu'elle t'échauffe au plus tôt, et tu ne fondras pas comme la cire devant le feu qu'il allumera.

4. Les impies en rient aujourd'hui, les moqueurs s'en moquent, on traite de fable ce que nous chantons : cependant tout s'accomplira un jour, oui, mes frères, tout un jour s'accomplira. Si tant d'autres prédictions ne s'étaient point exécutées, nous devrions désespérer de voir jamais le jugement : mais si nous sommes témoins aujourd'hui, si les yeux même des aveugles sont frappés de l'accomplissement des prophéties a qui regardaient l'Église à venir, pourquoi douter que les autres s'accomplissent également? Quand on disait que l'Église du Christ se répandrait dans toute la terre, il y en avait peu pour le

1. Sag. V, 3, 8, 9. — 2. Luc, XXIII, 40, 43. — 3. Ps. XVIII, 7.

dire et beaucoup pour en rire. C'est fait aujourd'hui, après avoir été annoncé si longtemps d'avance : l'Église est en effet répandue par toute la terre. Il y a plusieurs milliers d'années, on promettait à Abraham que toutes les nations seraient bénies en sa race (1). Le Christ est né de la race d'Abraham et dès maintenant toutes les nations sont bénies dans le Christ. Il a été prédit qu'on verrait des schismes et des hérésies : nous en voyons. Des persécutions ont été prédites : les rois adorateurs des idoles n'ent ont-ils point ordonné ? En faveur des idoles et en haine du nom chrétien, la terre a été remplie de martyrs; leur sang a été répandu comme une semence et la moisson a poussé dans l'Église. L'Église ainsi n'a pas prié inutilement pour ses ennemis : les persécuteurs mêmes sont devenus croyants. Il a été prédit aussi que les idoles seraient renversées au nom du Christ : nous trouvons dans l'Écriture cet oracle avec les autres. Les chrétiens, il y a seulement quelques années, lisaient cette prophétie sans lavoir réalisée; en mourant ils en attendaient encore l'accomplissement et ne le voyaient pas : néanmoins comme ils étaient sûrs qu'il aurait lieu, ils parurent avec cette ferme croyance devant le Seigneur. Ce qu'ils ne voyaient point se voit maintenant.

Comment ? Nous sommes témoins de tout ce qui a été annoncé sur l'Église, et le seul jour du jugement n'arriverait jamais ? C'est la seule prophétie qui reste, et seule elle ne se réaliserait point ? Nous voyons, en lisant les Écritures, que tout ce qui est écrit s'est exécuté à la lettre avons-nous le coeur assez dur et assez insensible pour désespérer de ce qui reste ? Et qu'est-ce que ce reste, comparé à ce qui est sous nos yeux? Dieu s'est montré fidèle entant de choses, et il nous tromperait pour si peu ? Ainsi le jugement viendra rendre, selon les mérites, le bien aux bons et le mal aux méchants. Soyons bons et attendons le Juge avec confiance.

5. Maintenant surtout, mes frères, écoutez-moi. Je ne veux plus revenir avec toi sur le passé: à dater de ce jour change, et que demain te trouve tout autre.

Nous voulons, dans notre perversité, que Dieu soit miséricordieux sans être juste. D'autres encore, comme s'ils étaient pleins de confiance en leur justice, veulent que Dieu soit juste et non miséricordieux. Dieu est l'un et l'autre, il se montre l'un et l'autre. Sa miséricorde n'empiète pas sur sa justice et sa justice ne détruit point

1. Gen. XXII, 18.

96

sa miséricorde. Il est à 1a fois miséricordieux et juste. Comment prouver qu'il est miséricordieux? C'est que présentement il épargne les pécheurs et pardonne à qui se confesse. Comment prouver qu'il est juste ? Parce que viendra le jour du jugement : s'il est différé, il n'en viendra pas moins, et chacun alors recevra selon ses oeuvres. Voudriez-vous qu'on accordât aux opiniâtres ce qui sera accordé aux convertis? Vous paraît-il juste, mes frères, que Judas occupe la même place que Pierre? Il l'occuperait s'il s'était corrigé; mais il a désespéré du pardon et il a préféré s'étrangler plutôt que d'implorer la clémence du Roi.

6. Ainsi donc, frères, nous n'aurons aucun sujet de plainte contre Dieu, comme j'avais commencé à le dire ; non, aucun sujet de plainte, lorsqu'il viendra nous juger. Que chacun songe à ses péchés et s'amende tandis qu'il en est temps. Qu'on se livre à une douleur qui soit fructueuse, à un repentir qui ne soit pas stérile. Il semble que Dieu nous dit : J'ai fait connaître la sentence, mais je ne l'ai point prononcée encore ; je l'ai prédite, je ne l'ai point rendue.

Mais pourquoi craindre quand j'ai dit: Si tu changes, il la change ? N'est-il pas écrit que Dieu se repent (1) ? Mais il ne se repent point à la manière des hommes. " Si vous vous repentez de vos péchés, est-il dit, je me repentirai aussi de tout le mal que j'allais vous faire (2) " Dieu se repent-il comme s'il avait péché ? En Dieu donc on appelle pénitence un changement de sentence, et cette pénitence n'est pas injuste, mais juste. Pourquoi juste ? Si le juge a changé son arrêt, c'est que le coupable lui-même est changé. Ne crains rien: la sentence est changée,, non la justice. La justice demeure intègre ; elle exige même que l'on pardonne au changement de vie. Autant elle refuse le pardon à l'opiniâtre, autant elle l'accorde au converti. Le Législateur est un Roi d'indulgence. Il a envoyé la loi; il a apporté l'indulgence. La loi l’avait rendu coupable : l'auteur de la loi t'absout; ou plutôt il ne t'absout pas, car absoudre c'est déclarer un homme innocent. Dieu donc pardonne plutôt au converti ; car tous sont coupables, embarrassés dans leurs iniquités. Que nul ne demande à être absous; implorons tous la grâce que l'on obtient quand on est changé et nous aurons confiance en entendant : " Comme la cire fond devant la flamme, qu'ainsi périssent les pécheurs devant Dieu. "

7. Oui, frères, que maintenant les pécheurs

1. Gen. VI, 6. — 2. Jér. XXIII, 8.

périssent et ils ne périront point. S'ils commencent à vivre dans la justice, ils périront comme pécheurs, mais comme hommes ils ne périront pas. Homme et pécheur, ce sont deux noms : l'un de ces noms désigne l'homme et l'autre le pécheur. Ils nous, montrent, l'un ce que Dieu a fait, l'autre ce qu'a fait l'homme car c'est Dieu qui a fait l'homme et c'est l'homme qui s'est fait pécheur. Pourquoi donc trembles-tu quand Dieu te dit : " Que les pécheurs périssent devant moi ? " Voici ce que Dieu te dit en effet : Périsse en toi ce que tu as fait, et ce que j'ai fait je le conserve.

Le feu divin échauffe maintenant la parole, c'est l'ardeur de l'Esprit-Saint qui l'excite, comme nous l'avons déjà dit : car il est écrit dans un autre psaume: " Nul ne se dérobe à sa chaleur; " et l'Apôtre déclare que le Saint-Esprit est cette chaleur même : " Embrasés par l'Esprit. (1) " Donc avant d'être devant Dieu, place-toi devant son Ecriture, fonds devant elle; repens-toi lorsque tu l'entends parler ainsi de tes péchés. Et lorsque tu te repens, lorsque tu souffres volontairement sous la chaleur de la parole, lorsque tu vas jusqu'à verser des larmes, n'es-tu pas comme la cire qui se fond et qui en quelque sorte se répand en larmes ? Fais donc maintenant ce que tu redoutes plus tard, et plus tard tu n'auras rien à craindre. Seulement ne t'évanouis point comme la fumée.

8. Ici en effet tu vois deux comparaisons, et sans doute ce n'est point sans motif, mais pour exprimer la différence entre pécheurs et pécheurs. Nous lisons dans un même verset: " Qu'ils s'évanouissent comme la fumée, et comme la cire se fond devant la flamme, qu'ainsi périssent les pécheurs devant Dieu. "

Qui sont ceux qui s'évanouissent comme la fumée ? Qui sont-ils, sinon les orgueilleux qui ne confessent point leurs péchés mais les soutiennent? Pourquoi sont-ils comparés à la fumée? Parce que la fumée monte et s'élève en quelque sorte contre le ciel; mais plus elle s'élève et plus elle s'évanouit et se dissipe aisément. Considérez de nouveau ce que je viens de dire. Plus la fumée est proche du feu et de la terre, plus elle est compacte : elle ne s'est point encore évanouie, elle n'est point emportée par les vents; mais plus elle monte haut, plus elle se raréfie, s'évanouit, se dissipe. Or l'orgueilleux s'élevant contre Dieu comme la fumée contre le ciel, ne doit-il pas s'évanouir, être emporté, quand il

1. Rom. XII, 11.

monte, comme par les vents de sa folle vanité et périr enfin; ainsi que périt en s'élevant cette colonne de fumée plus creuse que solide? Telle est en effet la fumée : tu vois une grande colonne; il y a peut-être quelque chose à voir, rien à saisir.

Avant tout, chers frères, redoutez un pareil châtiment, n'excusez point vos fautes passées, et si vous en commettez encore, de grâce ne les excusez point. Soumettez-vous à Dieu et frappez-vous la poitrine de manière à ne plus commettre celles qui vous restent encore. Faites effort pour n'y plus succomber, n'en commettez aucune s'il est possible, et s'il ne vous est pas possible de les éviter absolument, ayez au moins recours à ce pieux aveu. En travaillant à te corriger de tous, en te corrigeant autant que la grâce divine te rend capable de le faire, tu obtiendras un nouveau regard de la miséricorde du Seigneur, et s'il te trouve en marche et faisant des efforts, il te pardonnera aisément celles dont tu ne serais, pas entièrement délivré. Seulement, mets tes soins à avancer, non à reculer; et si le dernier jour ne te trouve pas complètement vainqueur, qu'il te trouve combattant, que tu ne sois alors ni pris ni rendu. .

9. La miséricorde, de Dieu est inépuisable; immense est sa bonté, car il nous a rachetés par le sang de son Fils alors que pour nos péchés nous méritions d'être anéantis. En créant l'homme à son image et à sa ressemblance, il a fait quelque chose de grand. Mais en péchant nous avons voulu n'être rien, nous avons emprunté à nos parents le germe de la mortalité, nous sommes devenus une masse de péchés, une masse de colère. Il lui a plu néanmoins de nous racheter, par miséricorde, au plus haut prix: il a donné pour nous le sang de son Fils unique, qui est né dans l'innocence, qui a vécu dans l'innocence, qui est mort dans l'innocence. Après nous avoir achetés si cher, voudrait-il nous laisser périr? Il ne nous a point rachetés pour nous perdre, mais pour nous faire vivre. Si le péché triomphe de nous, Dieu pour cela ne dédaigne point la rançon qu'il a donnée pour nous ; elle est trop précieuse.

Gardons-nous toutefois de compter trop sur sa clémence si nous ne luttons contre nos péchés : si surtout nous avons commis certains crimes énormes, n'espérons point qu'il nous fera miséricorde en s'associant à notre iniquité. En vérité, est-ce que- les impies qui n'ont rien fait pour se corriger pendant leur vie, qui ont (97) persévéré dans l'opiniâtreté et la dureté de coeur, qui ont même accusé Dieu en excusant leurs péchés, peuvent être placés par lui avec les saints martyrs, avec les saints Apôtres, avec les prophètes et les patriarches, avec les fidèles qui l'ont bien servi et bien mérité de lui, qui ont vécu dans la chasteté, la modestie, l'humilité, qui ont fait l'aumône et pardonné à quiconque les faisait souffrir ?

Telle est effectivement la voie des justes; telle est la voie des saints qui ont Dieu pour père et l'Église pour mère, qui n'offensent ni l'un ni l'autre, qui vivent dans l'amour de tous deux, et qui sans blesser leur père, sans blesser leur mère, hâtent le pas vers l'éternel héritage : à chacun d'eux cet héritage est donné.

10. Ainsi deux parents nous ont engendrés pour la mort; deux parents nous ont engendrés pour la vie. Adam et Ève sont les parents qui nous ont engendrés pour la mort ; le Christ et l'Église sont les parents qui nous ont engendrés pour la vie. Dans le père qui m'a engendré pour la mort, je vois Adam; Ève dans ma mère. Nous sommes issus d'une race charnelle. C'est à la vérité par un bienfait de Dieu, car nous ne devons ce bienfait qu'à Dieu. Cependant comment sommes-nous venus au jour? Sans aucun doute, c'est pour mourir. Ceux qui nous ont précédés nous ont engendrés pour leur succéder : était-ce pour qu'éternellement nous vécussions sur la terre avec eux ? Ils devaient s'en aller, et ils ont voulu être remplacés.

Ce n'est pas pour cela que nous engendrent Dieu notre père et l'Église notre mère; c'est pour la vie éternelle, car eux-mêmes sont éternels; et cette éternelle vie est l'héritage qui nous est promis par le Christ. Le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous (1), il a été nourri, il a grandi, il a souffert, il est mort, il est ressuscité, il a reçu pour héritage le royaume des cieux. C'est comme homme qu'il est ressuscité et qu'il a reçu l'éternelle vie ; c'est comme homme et non comme Verbe ; comme Verbe il demeure immuable d'une éternité à l'autre éternité. Or comme cette sainte humanité est ressuscitée pour la vie éternelle, il nous a été promis de ressusciter également et de monter au ciel pleins de vie. Nous attendons le même héritage, la vie immortelle. Tout le corps n'est pas encore monté

le chef est au ciel, les membres sur la terre ; le chef n'abandonnera pas le corps, seul il ne prendra point possession de l'héritage. Le Christ entier y sera admis, le Christ entier dans l'humanité,

1. Jean, I, 14.

98

c'est-à-dire le chef et les membres.Nous sommes les membres du Christ; donc espérons l'héritage: quand tout sera passé nous aurons en partage un bonheur qui ne passera point et nous échapperons à un malheur qui ne passera point non plus : le bonheur et le malheur sont également éternels. Si Dieu a fait aux siens des promesses éternelles, il n'a pas fait aux impies de temporelles menaces. Il a promis aux saints une vie, un bonheur, un royaume un héritage sans fin : ainsi il a menacé les impies d'un feu quine s'éteindra point. Si nous n'aimons point encore ses promesses, redoutons au moins ses menaces.

 

 

 

 

SERMON XXIII. Prononcé dans la basilique de Fauste (1). DE LA VUE DE DIEU. (2).

ANALYSE. — Ce discours n'est autre chose que le développement de ces paroles sacrées. " Vous m'avez tenu par la main droite, vous m'avez conduit dans votre volonté et vous m'avez reçu dans votre gloire (3) " En suivant avec attention le savant docteur nous constaterons qu'un ancien écrivain ecclésiastique n'a pas eu tort de donner à ce discours le titre que nous venons de reproduire. — I. Vous m'avez tenu par la main droite. Il est beaucoup plus dangereux de parler que d'écouter, surtout quand on enseigne l'Écriture. On doit éviter en effet d'expliquer charnellement le langage charnel qu'elle emploie pour nous rendre spirituels. Gardez-vous donc de prendre à la lettre ce que dit ici le prophète et de croire que Dieu l'ait pris réellement par la main droite. Il s'agit d'un sens bien plus beau. — II. Vous m'avez conduit dans votre volonté. L'Écriture nous apprend que Dieu habite en nous, malgré son immensité. Il y habite par la charité. Appelée avec raison plutôt des arrhes qu'un gage, la charité est la source de tous les dons divins; Dieu conduit avec prédilection l'âme qui en est ornée. Où la conduit-il? — III. Vous m'avez reçu dans votre gloire.Les anciens que l'Écriture nous représente comme ayant vu Dieu ne l'ont pas vu en lui-même ; ils ont vu simplement l'apparence sous laquelle il se montrait à eux. Ce bonheur ne leur suffisait pas, ils ont désiré ardemment voir Dieu en lui-même, Travaillons comme eux à être reçus par lui dans sa gloire — Mais pour y parvenir soyons des enfants de paix (5).

1. Considérons comme un sujet d'entretien ce qu'en chantant nous venons de dire au Seigneur; faisons de ces paroles le sui et de notre discours. Après avoir dit à Dieu: " Vous m'avez tenu par la main droite, vous m'avez conduit dans votre volonté et vous m'avez reçu dans la gloire; " prions-le de répandre plus de lumière dans nos coeurs et de nous aider, par sa miséricorde et par sa grâce, moi à parler, vous à apprécier. Pour faciliter la parole nous paraissons debout en un lieu plus élevé; mais c'est vous qui êtes réellement en un lieu plus élevé; vous êtes nos juges, nous sommes jugés par vous. On nous appelle docteurs, mais nous avons souvent besoin d'un docteur et nous ne voulons point passer pour maîtres : il y aurait danger et prévarication, car le Seigneur a dit: " Ne cherchez point à être appelés maîtres; vous n'avez qu'un maître, le Christ (6) " Il y a donc danger à être maître

1. Il y avait à Carthage une basilique de ce nom. — 2 Ps. LXXII, 24 ; — 3. Ibid. — 4. Florus, Comen. sur l'Epît. aux Ephés. et sur l'Epît aux Hébr. — 5. Pour rapporter ce discours à la vue de Dieu, il es facile d'enchaîner ainsi les trois parties: 1° Ne considérons point Die comme un être matériel; 2° il est invisible, puisqu'il habite en nous 3° quand nous le verrons, nous ne le verrons pas comme le vit Moïse sous une apparence étrangère, nous le verrons dans sa gloire.

6. Matt. XXIII, 10.

sécurité à être disciple. Aussi est-il dit dans un psaume: " Vous ferez entendre à mon oreille la joie et l'allégresse (1); " et l'on est moins exposé en entendant la divine parole qu'en la prêchant; on reste tranquillement debout, on écoute et l'on se réjouit à la voix de l'Époux (2).

2. L'Apôtre avait été obligé de se faire docteur; voyez donc ce qu'il dit: " J'ai été au milieu de vous dans la crainte et un grand tremblement (3). " Ainsi n'est-il pas plus sûr de nous considérer tous, nous qui parlons, et vous qui écoutez, comme les disciples d'un même Maître? Oui, il est plus sûr, il est avantageux que vous nous contiez, non comme vos maîtres, mais comme vos condisciples. Voyez si nous ne devons pas être inquiets ? " Frères, dit l'Écriture, ne vous faites point maîtres en grand nombre; car nous faisons tous beaucoup de fautes. " Qui ne tremblerait devant ce mot: tous? Ensuite? " Si quelqu'un ne pèche point en paroles, c'est un homme parfait (4). " Mais qui osera se dire parfait?

Il est donc vrai, celui qui demeure debout et écoute ne pèche pas en paroles ; mais lorsque celui qui parle ne pécherait point, ce qui est difficile,

1. Ps. L, 10. — 2. Jean, III, 29. — 3. I Cor. II, 3. — 4. Jacq. III, 1.2

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il souffre et craint de pécher. Ah ! mes frères, non-seulement écoutez nos paroles, mais prenez pitié de nos frayeurs; et comme tout ce qui est vrai vient de la Vérité même, quand nous disons vrai, ne nous l'attribuez pas, louez-en Dieu; quand au contraire nous manquons comme des hommes, priez-le pour nous.

3. L'Écriture est sainte, véridique, irréprochable. Divinement inspirée, elle sert à enseigner, à reprendre, à exhorter, à instruire (1); et nous n'avons point à l'accuser s'il nous arrive de nous égarer pour ne l'avoir pas comprise. La comprendre, c'est marcher droit; s'égarer pour ne l'avoir pas bien entendue, c'est lui laisser sa pureté, car notre perversité ne pourrait l'altérer; mais elle reste intacte et nous attend pour nous corriger. Néanmoins, elle s'exprime souvent, toute spirituelle qu'elle est, d'une manière qui semble charnelle, afin de nous exercer. " La loi est spirituelle, dit l'Apôtre, pour moi je suis charnel (2). " Aussi marche-t-elle souvent avec les hommes charnels d'une façon qui semble charnelle; mais elle ne veut pas qu'ils restent charnels.

Une mère aime à nourrir son petit enfant: est-ce pour qu'il reste petit? Elle le tient sur son coeur, le réchauffe dans ses bras, le comble de caresses, lui donne son lait,- elle fait tout pour ce petit; mais elle demande à le voir grandir et à ne pas se conduire toujours ainsi envers lui. Considérez l'Apôtre : mieux vaut arrêter nos regards sur lui, puisqu'il n'a point dédaigné de se donner le nom de mère. " Je me suis fait petit parmi vous, dit-il, comme une nourrice qui soigne ses enfants (3). " Inspiré par un vrai et pieux sentiment de charité fraternelle, l'Apôtre se fait nourrice en disant qu'il soigne, et mère en ajoutant : ses enfants. Il est des nourrices qui élèvent des enfants qui ne sont pas les leurs ; il est des mères qui sans élever leurs propres enfants les donnent à des nourrices. Mais l'Apôtre élève et; nourrit les siens, et pourtant il dit ailleurs, comme je l'ai rappelé : " J'ai été parmi vous dans la crainte et un grand tremblement. "

4. Tu diras : Qu'y avait-il dans ces hommes qui obligent Paul à être parmi eux dans la crainte et le tremblement? " Comme à de petits enfants dans le Christ, dit-il, je vous ai abreuvés de lait, je ne vous ai pas donné à manger, parce que vous n'en étiez pas capables encore, à présent même vous ne le pouvez point, car vous êtes encore

1. II Tim. III, 16. — 2. Rom. VII, 14. — 3. I Thess. II, 7.

charnels (1). " Tout en les appelant charnels il les nomme petits enfants en Jésus-Christ; ainsi les reprend-il sans les repousser. Ils sont tout à la fois charnels.et petits enfants en Jésus-Christ ; mais en les nommant petits enfants en Jésus-Christ, l'Apôtre ne veut point qu'ils demeurent charnels; il désire qu'ils deviennent spirituels, jugeant tout, sans être jugés par personne. Car " l'homme animal, comme il dit lui-même, ne perçoit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu; c'est folie pour lui, et il ne le peut comprendre, car c'est par l'Esprit qu'on doit en juger. Mais l'homme spirituel juge de toutes choses, et il n'est jugé par personne. " C'est encore l'Apôtre qui dit: " Nous prêchons la sagesse parmi les parfaits (2). " S'ils sont parfaits, pourquoi prêcher? Qu'a besoin de ta parole un homme parfait? — Mais cherchons en quoi cet homme est parfait.

Peut-être sans trouver un homme qui connaisse complètement, en découvrirai-je un qui écoute parfaitement. Le parfait auditeur est donc, celui qui peut recevoir dans son esprit la nourriture solide, sans en ressentir ni trouble ni aigreur. Quel est-il et nous le louerons? Je ne doute pas néanmoins qu'il y ait des hommes spirituels qui écoutent bien et qui jugent bien. Ce n'est pas devant eux que je m'inquiète. Car s'ils jugent que je suis charnel, ils useront de miséricorde envers moi, et s'ils goûtent ce que je dis, ils s'en réjouiront avec moi.

5. Me voici à ces paroles du psaume que nous venons de chanter : " Vous m'avez tenu par la main droite. " Suppose un auditeur charnel; que pensera-t-il, sinon que Dieu s'est montré au prophète sous une forme humaine, qu'il lui a pris la main droite, non la gauche, qu'il l'a conduit dans sa volonté et élevé où il lui a plu ? Comprendre, ou plutôt s'imaginer cela, c'est ne comprendre pas. En effet qui dit comprendre, dit comprendre la vérité, car le faux s'imagine et ne se comprend pas. Si donc l'homme charnel s'imagine que la divine nature a des membres distincts, une forme déterminée, une grandeur limitée et circonscrite dans un lieu, que faire avec lui? Si je lui dis : Dieu n'est pas cela, il né comprend pas. Si je lui dis : Dieu est cela, il comprend, mais je le trompe. Je ne puis dire que Dieu est cela; ce serait mentir; et sur qui? sur mon Dieu sur mon Sauveur et mon Rédempteur, sur mon espoir, sur Celui vers qui j'élève et mes mains et mes yeux Ah! ce ne serait point

1. I Cor. III, 1, 2. — 2. I Cor. II, 14, 15,16.

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une faute légère de mentir ainsi. Se tromper sur Dieu, c'est fâcheux, et dangereux; mentir sur

lui, c'est pernicieux et mortel. Tout menteur n'est pas trompé. Être trompé c'est croire vrai ce qui ne l'est pas; et dire ce que l'on estime vrai, ce n'est pas mentir, c'est néanmoins se tromper. Que Dieu accorde de ne se pas tromper à qui ne veut point mentir.

6. Supposons donc que, comme je l'ai dit, le petit enfant dont j'ai parlé croie que Dieu a des membres distincts en certaines parties de son corps, qu'il a une figure particulière, une forme limitée, qu'il demeure et se meut dans l'espace; quand il lira ce passage : " Où irai-je devant votre esprit? où fuir devant votre face? — Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends au fond des enfers, vous voilà (1); " pensera-t-il que Dieu est réellement au ciel, réellement sur la terre et réellement aux enfers? Mais alors que deviendra ce pauvre petit? S'il m'écoute, qu'il cherche avec la Samaritaine des montagnes et des temples pour s'approcher de Dieu; qu'il aille à Jérusalem, à la montagne de Samarie (2), non dans un temple visible; qu'il n'y coure pas, qu'il ne cherche pas un temple matériel pour s'approcher de Dieu. Qu'il soit lui-même un temple et Dieu viendra en lui. Car Dieu ne le méprise pas, il ne dédaigne pas de venir, il daigne le faire, au contraire. Comme preuve qu'il ne dédaigne pas, écoute sa promesse ; écoute, en attendant, les assurances que donne sa bonté, non les menaces de son dédain. " Nous viendrons en lui," dit-il, mon Père et moi. En lui, c'est-à-dire dans celui qu'il venait de représenter comme l'aimant sincèrement, comme obéissant à ses préceptes, gardant son commandement, plein de charité envers Dieu et envers le prochain. " Nous viendrons en lui, dit-il, et nous établirons en lui notre demeure (3). "

7. Il n'est pas à l'étroit dans le cœur du fidèle, et le temple de Salomon était trop peu vaste pour lui ; car ce prince disait en le construisant " Si le ciel du ciel ne vous suffit pas (4). " Il est dit aussi.avec vérité : " Le temple de Dieu est saint, et ce temple, c'est vous (5). " Dans un autre endroit: " Nous sommes le temple du Dieu vivant. " Et comme si on demandait à l'écrivain sacré : Quelle preuve en donnes-tu? " C'est qu'il est écrit, répond-il: J'habiterai en eux. "

Ah! si quelque puissant protecteur te disait Je vais demeurer chez toi, que ferais-tu ? Ta

1. Ps. CXXXVIII, 7, 8. — 2. Jean, IV, 20. — 3. Jean, XIV, 23. — 4. II Paral. VI, 18. — 5. I Cor. III, 17.

maison étant trop étroite, tu te troublerais certainement, tu serais sous le poids de la frayeur, la désirerais qu'il ne le fit pas. Tu ne voudrais pas être à l'étroit pour recevoir ce grand personnage, à qui ne suffirait point à son arrivée ta petite et pauvre maison. Ne crains point l'arrivée de ton Dieu, ne crains point l'affection de ton Dieu; en venant il ne te met point à l'étroit, au contraire il te mettra au large. Aussi, pour te l'apprendre, il n'a pas promis seulement devenir, il n'a pas dit seulement : " J'habiterai en eux, " il a dit aussi, pour exprimer qu'il te mettra au large : " Et je marcherai en eux (1). " Si tu aimes Dieu, tu vois cette largeur de cuir. — En tourmentant, la crainte rétrécit; par conséquent l'amour dilate. Vois cette largeur de la charité. " La charité de Dieu, dit l'Écriture, est répandue dans nos cœurs (2). "

8. Tu cherchais une place pour Dieu ; qu'il l’agrandisse en demeurant en toi. " La charité est répandue dans nos coeurs, " Mais ce n'est point par nous, c'est " par l'Esprit saint qui " nous a été donné. " La charité est répandue dans nos coeurs ; de plus Dieu est charité (3) ; n'est-ce pas un gage quelconque que Dieu marche en nous? Car nous avons reçu ce gage; et quelle idée nous faire de ce que ce gage nous assure?

Il est des exemplaires qui portent : arrhes, au lieu, de gage, ce qui est préférable. Les traducteurs ont voulu exprimer la même idée; l'usage néanmoins établit une différence entre gage et arrhes. On rend le gage après avoir reçu ce qu'il garantissait. Beaucoup d'entre vous, sans doute, ont compris. Je ne le vois pas, mais je m'en aperçois à vos paroles: je pense en effet que si vous vous entretenez les uns avec les autres, c'est que ceux qui comprennent veulent expliquer à ceux qui n'ont pas compris encore. Je vais donc m'exprimer un peu plus clairement afin que tous saisissent. Tu reçois, par exemple, un livre de ton ami, mais pour l'obtenir de lui, tu lui donnes un gage. Quand tu rendras ce livre garanti par un gage, ton ami le recevra et à son tour il te rendra le gage, il ne conservera pas les deux choses.

9. Que conclure, Ires frères ? Si.Dieu nous donne maintenant, comme un gage, la charité par l'opération du Saint-Esprit, ne nous ôtera-t-il pas ce gage lorsqu'il accomplira la promesse dont ce gage est la garantie ? Nullement. Il complètera plutôt ce qu'il a donné. Ainsi les arrhes sont préférables au gage. Tu as acheté quelque chose

1. II Cor. VI, 18. — 2. Rom. V, 5. — 3. I Jean, IV, 8.

101

loyalement et par contrat; tu verses une partie du prix: ce sont des arrhes, ce n'est pas un gage car tu compléteras la somme donnée, tu ne la réclameras point. Fais maintenant l'application. Je trouve la charité dans une âme ; ce sont des arrhes et ces arrhes la portent à désirer le bonheur tout entier. Qu'elle considère la nature de ces arrhes, car elle ne feront que se compléter. Qu'elle les considère donc, qu'elle les examine en elle-même, qu'elle les étudie et les questionne sur ce complément qu'elle ne voit pas, car il serait à craindre qu'elle ne cherchât dans ce complément autre chose que ce -qui est dans les arrhes reçues. Dieu donnera-t-il de l'or, achèvera-t-il le paiement en or ? Nous a-t-il donné de l'or pour arrhes? Il est à craindre que tu ne désires du plomb pour de l'or. Considère tes arrhes: que je voudrais te persuader de les contempler ! Dieu est charité.

10. Déjà nous avons reçu quelque chose de cette source, quelques gouttes d'eau, quelques gouttes de rosée. Ah! si telle est la rosée, que n'est point la fontaine qui la produit ? Rafraîchi pas cette rosée, mais rempli d'ardeur pour courir à la source, dis à ton Dieu : " En vous est la fontaine de vie. " La rosée a provoqué en toi ce désir, tu te rassasieras à la source même. Là se trouve tout ce qui nous suffit. " Les enfants des hommes espéreront à l'ombre de vos ailes. " Eh! pourquoi désirer comme de grands bienfaits de Dieu, ce qu'il donne aux animaux comme à nous? Ces bienfaits sont de lui, qui en doute? La plus légère faveur ne descend-elle pas de celui dont il est dit : " Le salut vient du Seigneur (1) ? "

11. Le même psaume ajoute : " Vous sauverez, Seigneur, les hommes et les bêtes, à Dieu selon l'immense étendue de votre miséricorde (2). " Votre miséricorde est si abondante qu'elle se prodigue non seulement aux hommes, mais encore aux animaux. Telle est l'incomparable richesse de cette miséricorde, que vous faites lever votre soleil sur les bons et sur les méchants, pleuvoir aussi sur les justes et les pécheurs (3). Vos saints ne recevront-ils rien de particulier? l'homme pieux ne recevra-il rien que ne le reçoive l'impie? Il reçoit sûrement autre chose. Écoute ce qui suit.

Après avoir dit : " Vous sauverez, Seigneur, les hommes et les bêtes, ô Dieu, dans l'immense étendue de votre miséricorde, " le prophète ajoute : " Mais les enfants des hommes.

1. Ps. III, 9. — 2. Ps. XXXV, 10, 8, 7. — 3. Matt. V, 45.

Que viens-tu donc de dire ? Les hommes ne seraient-ils point les enfants des hommes ? Il répond : " Vous sauverez, Seigneur, les hommes et les animaux; mais les enfants des hommes; " quoi? " espèreront à l'ombre de vos ailes." Voilà ce qu'ils ne partageront pas avec les bêtes. Pourquoi dire ici les enfants des hommes et dire là les hommes ? Les hommes ne sont-ils pas les enfants des hommes ? Sans aucun doute les hommes sont les enfants des hommes. Pourquoi alors cette distinction, sinon parce qu'il est un homme qui n'a pas été fils de l'homme? L'homme qui n'est point fils de l'homme c’est Adam ; l'homme fils de l'homme, c’est le Christ. " De même que tous meurent en Adam ainsi tous recevront la vie en Jésus-Christ (1). " Ils cherchent le salut avec les bêtes, ceux qui meurent et qui meurent pour ne pas vivre; ils ne le cherchent pas avec les enfants des hommes, pour obtenir de ne mourir jamais. La distinction est comprise. Ces hommes ne sont que des hommes, les enfants des hommes sont associés au Fils de l'homme.

12. Qu'y a-t-il ensuite ? " Les enfants des hommes espéreront à l'ombre de vos ailes. " J'espère donc; mais l'espérance qui se voit n'est pas de l'espérance (2); ainsi c'est à l'avenir qu'on sera enivré des biens promis. " Il seront enivrés de l'abondance de votre maison. " Je craignais tout à l'heure qu'on, ne cherchât en bien des membres corporels ; je crains maintenant que l'on ne voie dans cette ivresse, non le rassasiement des biens ineffables, mais la débauche des festins charnels. Expliquons toutefois ; on comprendra comme on pourra, et si l'on ne petit s'élever plus haut, qu'oie ne quitte pas l'idée du sein maternel, qu'importe, pourvu que l'on croisse! Poursuivons, et si nous en sommes capables, goûtons le plus qu'il nous sera possible, les délices spirituelles. " Ils s'enivreront, est-il dit, de l'abondance de votre maison, et vous les abreuverez au torrent de vos voluptés. " De quel vin ? de quelle liqueur? de quelle eau? de quel miel? de quel nectar? Tu veux savoir de quoi? " Car en vous est la source de la vie (3). " Bois la vie, si tu peux. Prépare ta conscience, non ta bouche; ton esprit et non pas ton appétit. Si tu as entendu, si tu as compris, si tu as aimé de tout ton coeur, déjà tu as bu à cette fontaine.

13. Qu'as-tu bu? Tu as bu la charité. La connais-tu? Mais c'est Dieu (4). Tu as bu la charité ; mais où l'as-tu bue? Si tu la connais, si tu l'as vue,

1. I Cor. XV, 22. — 2. Rom. VIII, 24. — 3. Ps. XXXV, 7-10. — 4. I Jean, IV, 8.

102

si tu l'aimes, où l’aimes-tu? Tout amour bien réglé est un amour de charité. Comment, de charité? et toi qui aimes la charité, qu'aimes-tu? où est l'objet de ton amour? L'amour naît en toi; tu le connais et tu l'aimes. Mais on ne le voit pas dans un lieu, on ne le cherche pas des yeux du corps pour s'y attacher avec plus d'ardeur, on n'entend pas le bruit de sa parole, et quand il vient à toi tu ne l'entends point marcher. As-tu jamais senti les pieds de la charité se promenant dans ton coeur ? Qu'est-elle donc? A qui est ce trésor que tu possèdes déjà sans le toucher? Ah! apprends par là à aimer Dieu.

14. Dieu cependant s'est promené dans le paradis (1); il s'est montré près du chêne de Mambré (2); il s'est entretenu bouche à bouche avec Moïse sur le mont Sinaï. — Que s'ensuit-il? — C'est qu'on le voit dans un lieu sans le sentir marcher. — Veux-tu entendre Moïse lui-même et comme un enfant remuant ne pas me fatiguer quand je veux te nourrir ? Veux-tu donc entendre Moïse lui-même? Sans aucun doute il s'entretenait avec Dieu bouche à bouche. A qui donc disait-il : " Si j'ai trouvé grâce devant vous, montrez-vous vous-même à moi (3). " N'est-ce pas à Celui avec qui il conversait? Il s'entretient avec lui bouche à bouche, comme on s'entretient avec un ami, et il lui dit: " Si j'ai trouvé grâce devant vous, montrez-vous à moi vous-même à découvert. " Que voyait-il donc alors et que croyait-il voir? Si ce n'était pas Dieu, comment lui disait-il: " Montrez-vous vous-même à moi? " On ne peut soutenir que ce n'était pas Dieu. Si ce n'eût pas été Dieu, il aurait dit: Montrez-moi Dieu. En disant : " Montrez-vous vous-même à moi, " il fait connaître que c'était Dieu lui-même qu'il demandait à voir, et toutefois il conversait avec lui bouche à bouche, comme un ami avec son ami.

Veux-tu donc comprendre? Voici: Dieu était caché quand il apparaissait à Moïse. Si ce n'eût pas été lui, Moïse n'aurait pu, s'entretenant bouche à bouche, lui dire : " Montrez-vous vous même à moi. " Et s'il n'eût pas été caché, pourquoi aurait-il demandé à le voir? Tu le comprends donc, si tu as de l'intelligence, Dieu pouvait apparaître et en même temps être caché, apparaître sous une forme, être caché dans sa nature.

15. Si tu as saisi cela autant que tu en es capable, prends garde de t'imaginer maintenant que pour

1. Gen. III, 8. — 2. Ib .XVIII,1. — 3. Exod. XXXIII, 11, 13.

se montrer Dieu change sa propre nature en la forme qui lui plaît. Dieu est immuable, le Fils et le Saint-Esprit le sont comme le Père. "Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu (1). " Le Verbe lui-même est donc Dieu et immuable comme Dieu en qui il est Dieu. Ne te figure ni diminution ni changement dans aucune des adorables personnes. Dieu est le " père des lumières en qui il n'y a ni changement ni ombre de vicissitudes (2).

S'il est immuable, reprends-tu, que signifie cette forme visible sous laquelle il a apparu a qui et comme il a voulu, marchant, parlant, se montrant même aux yeux du corps? — Tu me demandes avec quoi Dieu produit cette forme pour se rendre présent? Mais puis-je t'expliquer avec quoi il a fait le monde, avec quoi il a fait le ciel et la terre, avec quoi il t'a fait toi-même? Il m'a fait avec du limon réponds-tu. —Oui, c'est vrai. Mais le limon, avec quoi l'a-t-il fait? — Avec la terre. — Sans doute ce n'est pas avec une terre étrangère, mais avec la terre faite elle-même par le Créateur du ciel et de la terre. Comment enfin a-t-il fait cette terre ? — " Il a dit, et tout a été fait (3). " — C'est bien, très-bien répondre, tu sais. " Il a dit et tout a été fait. " Je n'en demande pas davantage. Mais si je me contente lorsque tu rappelles qu'il a dit et que tout a été fait; pourquoi me questionner encore quand je réponds: Dieu a voulu et il a apparu?

16. Il a apparu comme il le jugeait convenable, tout en restant caché dans sa nature. Voit-on l'affection véritable, voit-on l'amour, voit-on la charité? Que ce gage t'enflamme du même désir dont brûlait Moïse lorsqu'il disait à Celui qu'il voyait: " Montrez-vous à moi. " Si nous cherchons ce bonheur, nous sommes ses enfants. " Nous sommes les enfants de Dieu, dit l'Écriture, et ce que nous serons ne se voit pas encore. Nous savons que lorsqu'il apparaîtra nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (4). " Non pas tel qu'il apparut près du chêne de Mambré, non pas tel que le vit Moïse, pour avoir besoin de lui dire : " Montrez-vous" à nous; mais " nous le verrons tel qu'il est. " Pourquoi? Parce que " nous sommes les enfants de Dieu, " non pour l'avoir mérité, mais pour avoir reçu la grâce de sa miséricorde. Car " vous réservez, Seigneur, une rosée toute volontaire pour votre héritage ; cet héritage " c'est-à-dire son peuple, " était épuisé, " non pas en comptant sur

1. Jean, I, 1. — 2. Jacq. I, 17. — 3. Ps. CXLVIII, 5. — 4. I Jean, III, 2.

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lui-même pour voir ce qu'il ne voit pas, mais en croyant ce qu'il aspire à voir; " et vous l'avez

fortifié (1). " Il a fortifié son peuple, et nous qui sommes ses enfants, "nous le verrons tel qu'il est. "

17. Qu'est-ce que le Seigneur a dit de ses enfants? " Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu (2). " Si donc il nous reste quelques obscurités sur des questions aussi profondes et aussi ardues, examinons pacifiquement. " Que l'on ne s'enfle point d'orgueil l'un contre l'autre pour autrui (3). Car si vous avez un zèle amer et que des querelles existent entre vous; ce n'est point là la sagesse qui vient d'en haut, c'est une sagesse terrestre, animale, diabolique (4). " Nous sommes donc les enfants de Dieu, nous le reconnaissons ; mais nous ne serons reconnus à ce titre qu'à la condition d'être pacifiques. Et comment pourrons-nous voir Dieu, si les querelles éteignent en nous 1'œil qui doit le contempler ?

18. Écoute plutôt ce qu'il dit, et ce qui fait que je m'exprime avec crainte et tremblement. " Recherchez la paix avec tous et la sainteté, sans laquelle personne ne pourra voir Dieu (5). "

1. Ps. LXVII, 10. — 2. Matt. V, 9. — 3. I Cor. IV, 6. — 4. Jacq. III, 14, 15. — 5. Heb. XII, 14.

Quelle frayeur pour ceux qui l'aiment, mais elle n'affecte qu'eux. A-t-il dit en effet : Recherchez la paix avec tous et la sainteté, sans laquelle on sera jeté au feu, tourmenté parles flammes éternelles, livré à d'infatigables bourreaux ? Tout cela est vrai, mais il ne l'es pas dit ici.

C'est qu'il a voulu te porter à aimer le bien, non à redouter le mal; et dans l'objet même de tes désirs il a trouvé moyen de t'effrayer. Tu verras Dieu : est-ce un sujet de le mépriser, de disputer, d'exciter le trouble ? " Recherchez la paix avec tous, et la sainteté, sans laquelle personne ne pourra voir Dieu. " Si deux hommes également désireux de voir le lever du soleil, discutaient entre eux sur le point de l'horizon où il doit se montrer et sur les moyens de le voir; si cette discussion dégénérait en disputes, si dans l'ardeur de la querelle ils se blessaient et s'ils allaient même jusqu'à se crever les yeux pour ne pas voir ce lever du soleil, qui comprendrait leur folie ?

Afin donc de pouvoir contempler Dieu, purifions nos coeurs parla foi, guérissons-les par la charité, affermissons-les dans la paix, car l'affection que nous avons les uns pour les autres est déjà un don de Celui que nous ambitionnons de contempler.

 

 

 

 

 

SERMON XXIV. GRANDEUR ET SÉVÉRITÉ DE DIEU (1).

ANALYSE. — Certains détails de ce discours semblent indiquer qu'il a été prononcé à Carthage. Quoiqu'il en soit, le but que se propose le saint docteur.est de déterminer le peuple à faire disparaître les derniers restes de l'idolâtrie : c'est à ce but qu'il rapporte un verset que l'on a chanté avec enthousiasme dans l'Église, et qu'il prend pour texte. — I. Seigneur qui est semblable à trous? N'est-ce pas avec raison que nous faisons entendre ce cri? En effet 1° qu'est-ce que l'univers en face de celui qui l'a créé? 2° Si les païens n'étaient aveugles, ne verraient-ils point avec quel éclat s'accomplissent les divines promesses qui révèlent la grandeur de Dieu et la grandeur de Jésus-Christ? 3° Quoique l'homme soit fait à l'image de Dieu, nous savons que devant Dieu il est fort petit. Et vous donneriez le nom même de Dieu à une statue que vous estimez si inférieure à l'homme? — II. Ne restez ni dans votre silence ni dans votre douceur. Comment cette provocation à la sévérité peut-elle s'accorder avec cette invitation du Sauveur: Venez à moi apprenez de moi que je suis doux? Examinons 1°, quel est celui qui nous adresse cette invitation? C'est Celui qui seul connaît parfaitement Dieu. 2° A qui l'adresse-t-il? A vous tous qui lui avez répondu par vos acclamations et à nous qu'il charge de vous conduire et de vous diriger. 3° A quoi nous excite-t-il? A faire disparaître ici comme ils ont disparu à Rome les restes de l'idolâtrie. Cette sévérité n'est-elle point douceur, puisqu'elle à pour but de délivrer l'homme de la tyrannie du vice et de l'erreur? Soyez donc heureux de ce que les autorités ont fait contre l'idolâtrie.

1. Grâces au Seigneur notre Dieu; qu'on multiplie les louanges en son honneur ; à lui sont dus les hymnes de Sion. Rendons-lui grâces avec autant d'ardeur dans l'âme que d'enthousiasme dans la voix, nous avons chanté : " Seigneur

1. Ps. LXXXII, 2.

qui est semblable à vous ? " C'est que nous chantons son amour vivant dans nos coeurs, c'est que vous le craignez comme votre Seigneur, c'est que vous le chérissez comme votre Père. Grâces lui soient rendues : on le désire avant de le voir ; on sent sa présence et on espère le

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posséder. Grâces à lui, dont l’amour ne bannit pas la crainte et dont la crainte n'empêche pas l'amour. C'est lui que nous bénissons, c'est lui que nous honorons en nos coeurs au lieu de nous honorer nous-mêmes. " Car le temple de Dieu est saint, et ce temple c'est vous. (1) "

Voyez maintenant combien ce Dieu est vivant, puisque les pierres de son temple sont tellement animées. Considérez, mes frères, ce que vous dites et à qui vous parlez en disant: " Seigneur, qui est semblable à vous ? " Ce sont des pierres vivantes de l'édifice qui disent à celui qui l'habite : " Seigneur, qui est semblable à vous ? " Représentez-vous toutes les créatures, la terre et tout ce qu'elle renferme, la mer et tout ce qu'elle contient, l'air et tout ce qui vit dans l'air, le ciel et tout ce qui est au ciel. Dieu " a dit et tout cela a été fait ; il a commandé et tout a été créé. (2) " " Qui " donc, Seigneur, est " semblable à vous ? " Que tout coeur répète, que toute langue docile proclame, que toute pieuse conscience publie avec sécurité : " Seigneur, qui est semblable à vous ? " Car on s'adresse à Celui dont on n'a point à rougir; cette louange est digne de lui, elle convient aux pierres vivantes.

2. Quant aux pierres mortes, puissent-elles être sensibles à la compassion des pierres vivantes! J'appelle mortes, non pas celles qui composent ces édifices, non pas celles que taille le fer de l'ouvrier, ni celles que sculpte le ciseau pour en faire des dieux, ou plutôt pour leur donner ce nom : telles ne sont point les pierres dont je parle. Je nomme pierres mortes les hommes auxquels ressemblent ces dieux. Il est des pierres vivantes, c'est à elles que s'adresse en ces termes l'Apôtre Pierre: "Pour vous, mes frères, soyez posés sur lui comme pierres vivantes, pour former le saint temple de Dieu (3). "

Je dis donc, mes frères : Puissent les pierres mortes être sensibles à la compassion des pierres vivantes ! Eh! que cherchons-nous ? après quoi courons-nous tantôt avec angoisse et tantôt avec dilatation de coeur ? Quel est le but tous nos soins et de toute notre ardeur, sinon de séparer une pierre d'une autre pierre ? Les pierres vivantes ont des yeux et elles voient, des oreilles et elles entendent, des mains et elles travaillent, des pieds et elles marchent, car elles connaissent leur architecte ; tandis que les pierres mortes croient que leurs pierres sont des dieux; ce sont

1. I Cor. III, 17. — 2. Ps. CXLVIII, 5. — 3. I Pier. II, 5.

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ces dieux qu'elles contemplent, qu'elles adorent ostensiblement; elles leur offrent des sacrifices et deviennent elles-mêmes les sacrifices du diable. En effet, ires frères, si elles avaient des yeux pourvoir et des oreilles pour entendre, leur serait-il difficile de reconnaître l'accomplissement des prophéties du. Christ? Ne pourraient-elles pas comprendre nos livres si vrais et nos oracles si sûrs ? Mais pourquoi ne voient-elles pas? Pourquoi n'entendent-elles pas ? Parce que la prophétie dit d'elles aussi : " Qu'ils deviennent semblables aux idoles ceux qui les font et ceux qui se confient en elles (1). " Faut-il donc désespérer de ces malheureux? Loin de là. Et qu'espérer de pierres inanimées ? Qu'espérer ? N'est-ce pas, comme il est écrit, que " Dieu peut de ces pierres susciter des enfants d'Abraham (2)?"

3. Ainsi, mes très-chers, vous savez à quel Dieu nous avons dit : " Seigneur, qui est semblable à vous? " C'est à Celui dont nous n'avons pas à rougir, dont nous ne lisons pas les titres sur la pierre, car nous les portons dans nos coeurs ; dont le nom connu de tous, vit dans.les âmes fidèles, habite dans les coeurs soumis et lutte contre les superbes. Nous connaissons Celui à qui nous avons dit : " Seigneur, qui est semblable à vous ? " Par conséquent, que jamais les hommes ne parviennent à nous inspirer la haine d'eux-mêmes : mais haïssons le mal qu'a fait l'homme dans l'homme même, le chef-d'oeuvre de Dieu.

Je cherche le Créateur de celui qui porte le nom d'homme ; ce Créateur est Dieu. Dieu n'est-il créateur que de l'homme ? N'a-t-il pas créé aussi les troupeaux et les poissons, les oiseaux et les anges, le ciel et la terre, les étoiles, la lune et le soleil, tout ce qui est créé, tout ce qui est réglé au-dessus et au dessous de nous, les êtres les plus infimes et les êtres les plus élevés, tout ce qui est contenu par le lien de l'unité ; n'est-ce pas Dieu qui a formé tout, cela ? Il est vrai, il a fait l'homme à son image et à sa ressemblance (3). L'homme est donc une ressemblance : mais quelle ressemblance en face de la réalité ? Qu'est-ce que l'homme devant Dieu ? Qu'est-ce que l'homme, sans votre souvenir, Seigneur (4) ? Disons donc devant l'image et la ressemblance qu'il a produite, disons donc à noire Dieu: " Seigneur, qui est semblable à vous ? " Le prophète a dit encore : " Souviens-toi que

1. Ps. CXIII, 6. — 2. Matt. III, 9. — 3. Gen. I, 26, 27. — Ps. VIII, 6.

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tu es poussière (1), " tant est éloigné de ressembler à Dieu l'homme qu'il a créé à son

image ? Cette ressemblance est si différente de l'original, qu'on ne peut établir de comparaison. Et le cœur d'un homme, le cœur d'un chrétien qui ne peut dire : l'homme est Dieu ; aime à lire : au dieu Hercule! Sans doute l'inscription ne parle pas ; mais on lit : au dieu Hercule. A qui s'adresse ce titre ? Qu'il nous l'apprenne celui à qui il est décerné. Mais le personnage est aussi muet, aussi insensé que son titre ; il y a ici plus qu'un mensonge et moins que de la boue. Ce titre accuse la main qui l'a écrit, il confond l'adorateur de la statue ; il ne fait pas que la pierre soit Dieu, il montre que l'homme est fou ; en donnant à de la boue le nom même de Dieu, il efface du livre des vivants celui qui adore ce, Dieu prétendu. Quel sentiment a-t-il, si faible que ce soit ?

4. Néanmoins, comme Dieu peut de ces pierres mêmes susciter des enfants d'Abraham, qu'il daigne considérer ici ce qu'il a fait dans l'homme. Oui, que ce Dieu à qui nous avons dit : " Seigneur, qui est semblable à vous ? " considère dans l'homme ce que lui-même y a fait, et qu'il y efface ce que l'homme a fait contre son Créateur. Qu'il frappe et qu'il guérisse, qu'il perde et ressuscite. Car après lui avoir dit : " Seigneur, qui est semblable à vous ? " on a eu raison d'ajouter : " Ne demeurez ni d'ans votre silence ni dans votre douceur. " Quoi ! mes frères , n'est-ce pas provoquer la colère de Dieu dans ce psaume, que de lui dire : " Ne gardez ni votre silence, ni votre douceur ? " On s'adresse ici soit au Père qui a envoyé, soit au Fils qui est venu et qui a dit : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (2). Ainsi le Christ, Fils de Dieu, est doux et humble de coeur. Comment donc ? Il a dit : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ; " et nous avons osé lui dire : " Ne demeurez ni dans votre silence ni dans votre douceur? " Ne pourrait-il nous répondre : O homme ! ne te suffit-il pas de n'apprendre point de moi à être doux, veux-tu m'apprendre à ne l'être pas moi-même ?

Voyez, mes frères, soyez attentifs, aidez-nous, aidez-nous par des voeux pieux et une chaste prière, à sortir par la grâce de Dieu, de cette difficulté. Les divins oracles semblent contradictoires ; ils paraissent faire entendre le contraire et nous avons besoin du don d'intelligence,

1. Ps. CII, 14. — 2. Matt. XI, 29.

du secours de Celui à qui nous avons dit " Seigneur, qui est semblable à vous ? " Nous avons besoin de recevoir l'accomplissement de cette divine promesse : " Je te donnerai l'intelligence (1). " Nous connaissons cette parole " Je vous donne ma paix ? " Le Christ ordonne aux chrétiens d'avoir la paix entre eux, comment l'auront-ils ? Comment accueilleront-ils cet ordre, si les divins oracles ne peuvent s'accorder eux-mêmes ? Attention ! comprenez ce que signifient ces mots qui semblent contraires.

Que signifient : " Venez à moi, " et: " apprenez de moi ? " D'abord, quel est celui qui parle ainsi ? Ensuite, à qui s'adresse-t-il ? Enfin, à quoi invite-il?

Apprends d'abord quel est celui qui invite. " Mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, je vous rends grâces parce que vous, avez caché ces choses aux sages et; aux prudents, et que vous les avez révélées aux petits. Oui, mon Père, parce qu'il vous a plu ainsi. Toutes choses m'ont été données par mon Père. " Voilà Celui qui invite. " Toutes choses m'ont été données par mon Père. Car nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils voudra le révéler (3). " Quelle immense grandeur !quelle profondeur ineffable ! " Toutes choses m'ont été données par mon Père. " Seul je le connais et je ne suis connu que de lui. Et nous ? il nous laisse là ? Nous ne le connaissons pas ? Que devient donc cette parole : " Et celui à qui le Fils voudra le révéler? "

5. Votre cœur et la vivacité de votre foi, l'ardeur de votre charité et la chaleur de votre zèle pour la maison de Dieu se sont manifestés par vos chants, témoins fidèles des sentiments de votre âme. Souffrez que, profitant de votre bonne volonté, les quelques serviteurs de Dieu qui vous gouvernent laissent aussi connaître leur dévouement à sa cause. Dieu lui-même l'a dit, mes frères, vous êtes son peuple et les brebis de ses pâturages (4). Mais vous avez en son nom des pasteurs, serviteurs aussi et membres du divin Pasteur. Les dispositions du peuple et sa volonté d'agir peuvent se manifester par ces chants ; mais le soin que vous doivent vos guides ne peut se révéler ainsi, il leur faut des actions. Ainsi donc, mes frères, puisque vous avez fait ce qui vous regarde par vos acclamations pieuses; permettez

1. Ps. XXXI, 8. — 2. Jean. XIV, 17. — 3. Matt. XI, 25-28. — 4. Ps. XCIV, 7.

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que nous vous montrions aussi si par nos actes nous faisons ce qui nous concerne. Nous vous avons éprouvés ; éprouvez à votre tour si après avoir entendu ces témoignages de votre coeur et de votre zèle nous sommes négligents à accomplir ce que nous devons. Dieu nous préserve d'être trouvés mauvais quand vous vous montrez bons!

Vous et nous; nous avons une même volonté d'agir sur ce qui fait le sujet de vos acclamations; mais le mode d'action ne saurait être le même. Nous croyons donc, mes très-chers, que vous devez être sûrs de notre volonté et attendre de nous la manière d'accomplir la vôtre. Pour éviter toute lutte entre eux, tous les membres du corps de Jésus-Christ doivent accomplir leurs fonctions respectives. Que l'oeil placé au sommet fasse ce qui concerne l'oeil ; l'oreille, ce qui concerne l'oreille ; que la main fasse ce qui a rapport à la main et le pied, ce qui a rapport au pied ; afin qu'il n'y ait point de scission dans le corps et que tous les membres aient les mêmes soins les uns pour les autres (1). Aussi nous vous félicitons et nous applaudissons à votre charité d'avoir obéi à ce que vous a commandé ce matin notre vénérable Seigneur et collègue, votre saint évêque. Observez ce qu'il vous a recommandé, et pour ne pas tomber, ne vous écartez point de cette voie. Car si vous suivez ses ordres, Dieu vous aidera puissamment à accomplir ce que vous désirez.

J'avais commencé à le dire : qu'est-ce en effet que l'homme et qu'est-ce que la vie humaine, sinon, comme il est écrit, "une vapeur qui paraît pour un peu de temps (2) ? " Songez donc, mes frères, à votre fragilité, à votre bassesse, à votre condition charnelle, aux rapides changements qui se font dans ce monde, et reconnaissez que pour être heureux vous devez placer toutes vos espérances uniquement en Celui dans le sein duquel elles peuvent être en sûreté. Mais comment placer en lui nos espérances, si nous n'obéissons à ses préceptes ?

6. Vous disons-nous de ne pas vouloir ce que vous voulez ? Ne rendons-nous pas grâces, au contraire, de ce que vous voulez ce que Dieu demande ? Dieu veut en effet, Dieu ordonne que l'on fasse disparaître toutes les superstitions des païens et des gentils : il a prédit qu'elles disparaîtraient, il a commencé à accomplir cet oracle et il l'a déjà fait en grande partie dans beaucoup de lieux. Si nous voulions qu'on commençât

1. Cor. XII, 25. — 2. Jacq. IV, 15.

par cette ville à chercher à abolir les superstitions du diable ; l'entreprise serait ardue peut-être et toutefois on ne devrait pas désespérer du succès. Mais il est des lieux où sans avoir été excité par aucun exemple on a commencé à accomplir sérieusement cette destruction salutaire : ne sommes-nous donc pas autorisés à croire qu'en présence de ce qui s'est fait ailleurs on pourra agir ici plus complètement encore, au nom du Seigneur et avec le secours de sa main?

Vous venez de crier : Carthage doit ressembler à Rome ! Quoi! la capitale de la gentilité a commencé et les autres villes ne l'imiteront pas ? Examinez, mes frères, lisez les livres des païens, apprenez de ceux d'entre eux qui conservent encore quelque attachement à cette malheureuse idolâtrie, parcourez ou écoutez leurs écrits; vous reconnaîtrez que ces idoles, comme les autres, s'appellent les dieux Romains. Oui, ces dieux se nomment les dieux Romains. Quand la fureur mugissante des païens forçait les Chrétiens à adorer ces dieux, quand les Chrétiens refusaient et répandaient leur sang sous le poids, des tortures ; toute la faute reprochée à ces martyrs, dont le sang coulait, était de ne vouloir pas adorer les dieux romains, de mépriser le culte des dieux romains, de ne pas implorer les dieux romains, et il n'y avait ni attaque ni cruauté qui ne s'accomplit au nom des dieux romains. Comment donc! Les dieux romains sont anéantis à Rome, et ils sont encore ici? Faites-y attention, mes frères, appliquez-vous à ce que je viens de dire : Les dieux Romains, les dieux Romains, les dieux Romains ne sont plus à Rome et ils sont encore ici ! S'ils pouvaient marcher, ils vous diraient qu'ils ont fui cette ville pour venir ici. Mais ils n'ont pas fui, ils sont encore à Rome.

Celui qu'autrefois on nommait le dieu Hercule n'y est plus. Ici au contraire, il a voulu avoir une barbe d'or. Je me trompe en disant Il a voulu. Que peut vouloir une pierre insensible? Il n'a donc rien voulu, il n'a rien pu, Seulement ceux qui voulaient le faire dorer ont rougi de le voir sans barbe ; et ils ont suggéré je ne sais quoi au juge nouvellement arrivé (1). Qu'a fait celui-ci ? Il n'a pas voulu qu'un chrétien honorât une pierre, il a voulu au contraire qu'il ne s'occupât de cette vaine statue que pour

1. En comparant diverses expressions de ce discours on serait porté à croire que les païens profitant de l'arrivée d'un nouveau proconsul lui auraient demandé de faire redorer la barbe d'Hercule et que le proconsul au contraire l'aurait fait couper. On sait qu'Hercule était spécialement honoré en Afrique et qu'en son honneur furent égorgés les soixante martyrs de Suffec. Voir la Lett. Le. de S. Aug, tom. II. p. 49.

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lui couper la barbe. Ce n'était pas condescendre, c'était exciter à se venger. Je crois en effet, mes frères, qu'il est plus honteux pour Hercule d'avoir été rasé que d'avoir eu la tête tranchée. Cette barbe qu'ils lui avaient donnée par erreur, il l'a donc perdue avec ignominie pour eux. On nomme Hercule le dieu de la force et toute sa vigueur est dans sa barbe. Pour son malheur il a voulu trop briller : cet éclat n'était pas une lumière divine, ce n'était que du bois.

7. Que les païens se taisent donc, qu'ils reconnaissent enfin de quel Dieu parlent les fidèles quand ils disent : "Seigneur, qui est semblable à vous ? Ne demeurez ni dans votre silence ni dans votre douceur. " J'avais entrepris de montrer de quelle manière il ne garde point sa douceur ; ce n'est pas en détruisant les hommes, mais en détruisant les erreurs. Ne conserver pas la douceur, c'est s'irriter ; la conserver, c'est prendre compassion. Mais Dieu s'irrite et compatit en même temps : il s'irrite pour frapper, il compatit pour guérir ; il s'irrite pour tuer, il compatit pour rendre la vie ; et c'est sur le même homme qu'il agit si diversement. Il ne perd pas les uns et ne ressuscite pas les autres, c'est envers les mêmes hommes qu'il montre sa colère et sa douceur ; sa colère contre les égarements, sa douceur quand on s'est corrigé. " C'est moi qui frapperai et moi qui guérirai moi qui tuerai et moi qui ferai vivre. (1). " N'est-ce pas ce qu'il a fait dans la personne de Saut, devenu plus tard l'Apôtre Paul ? Ne l'a-t-il pas renversé et relevé; renversé infidèle et relevé fidèle; renversé persécuteur et relevé prédicateur? N'est-ce point parce qu'il s'irrite, qu'Hercule est dépouillé de sa barbe ? Ici Dieu a agi par le ministère de ses fidèles, de ses chrétiens, des puissances qu'il a établies et qui déjà portent je joug du Christ.

Aussi, mes frères, considérez cet évènement avec plaisir et comptez qu'avec le secours du Seigneur tout désormais réussira mieux encore.

1. Deut. XXXII, 39. .

 

 

 

 

SERMON XXV. LE BONHEUR DANS L'ÉVANGILE (1).

ANALYSE. — En expliquant le verset qu'il a pris pour texte, Saint Augustin semble se proposer de faire connaître quel est, le bonheur que promet l'Évangile. — I. Il y a cette différence essentielle entre la loi ancienne et la nouvelle loi, que l'ancienne promettait des biens temporels, tandis que la nouvelle recommande par dessus tout les biens spirituels de la grâce. Aspirer à ceux-ci, n'est-ce pas échapper à la servitude où jettent ceux-là et s'assurer en quelque sorte le bonheur de l'impeccabilité ? — II. C'est aussi adoucir les maux inséparables de cette vie. L'homme en effet ne peut se mettre à l'abri, complètement au moins, ni des douleurs physiques, ni des souffrances morales que font endurer les méchants, ni des secousses du combat intérieur. Mais l'Évangile lui inspire la résignation et la paix et il s'assure l'éternel bonheur en y tenant ses regards attachés. — Que cet espoir nous détermine à imiter la charité de Zachée.

1. Nous avons dit, en chantant les louanges de Dieu : " Heureux l'homme que vous avez instruit, Seigneur, et à qui vous avez enseigné votre loi. " N'est-ce pas ici le divin Évangile, et Zachée répandant ses aumônes ? Écoutez.

La loi de Dieu est-elle préférable au saint Évangile? Le prophète que vous avez entendu lire a dit de la loi du nouveau Testament: " Voilà que les jours viennent, déclare le Seigneur, et j'établirai un nouveau Testament sur la maison de Jacob; non pas comme le Testament que j'ai donné à leurs pères en les tirant de la terre d'Égypte (2). " C'était le Testament promis, il est aujourd'hui accompli; promis par un prophète ; il est accompli par le Seigneur des prophètes.

1 Ps, XCIII, 12 — 2. Jér. XXXI, 31, 32.

Lisez et connaissez ce Testament qu'on, appelle l'Ancien. En même temps aussi Dieu donna une loi; lisez-la ou écoutez-la lire et sachez les promesses qu'elle contenait. A la terre elle promettait une terre où coulaient le lait et le miel, une terre pourtant. Mais si nous pénétrons le sens spirituel, comme en ce pays n'ont jamais coulé le lait et le miel, il est une autre terre où en jailliront les flots; c'est la terre dont il est parlé ainsi : " Vous êtes mon espoir, mon partage dans la terre des vivants; (1) " par opposition à celle-ci, laquelle est la terre des mourants.

Vous cherchez du lait et du miel? " Goûtez et " voyez combien le Seigneur est doux (2) ! " Ces noms de lait et de miel désignent sa grâce, qui

1. PS. XCLI, 6. — 2. Ps. XXXIII, 9.

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plaît en même temps qu'elle nourrit. Figurée dans l'ancien Testament, elle est manifestée dans le Nouveau.

2. A cause de ceux qui l'entendent charnellement, qui demandent à Dieu des récompenses charnelles et ne veulent le servir qu'en considération des biens qu'il y promet, cette loi a mérité que l'Apôtre Paul l'accusât d'engendrer pour la servitude (1). Pourquoi ? Parce que les Juifs la comprennent d'une manière toute charnelle; car entendue dans un sens spirituel, elle n'est autre chose que l'Évangile. Elle engendre donc pour la servitude. Qui? Ceux qui servent Dieu en vue des biens de la terre. En effet quand ces biens leur sont donnés, ils rendent grâces au Seigneur. Leur font-ils défaut ? Ils le blasphèment. En servant Dieu dans l'intention de les obtenir, ils ne peuvent le servir franchement lui-même. Ils examinent ceux qui ne l'adorent point et ils remarquent qu'ils possèdent ce qu'eux-mêmes ambitionnent comme prix de leur religion ; ils se disent alors : Quel avantage de servir Dieu ? Suis je aussi riche que ce blasphémateur perpétuel? Je prie et j'ai faim: celui-là blasphème et vit dans l'abondance. Celui qui parle ainsi est un homme, un homme de l'ancien Testament. Mais sous le nouveau Testament, le serviteur de Dieu doit compter sur un nouvel héritage, non sur l'ancien.

Ah! Si tu espères ce nouvel héritage, quitte la terre, foule aux pieds le sommet des montagnes, méprise l'arrogance des superbes. Mais après l'avoir méprisée, après l'avoir foulée aux pieds, sois humble et ne tombe pas de ta hauteur. Écoute ce qu'on te dit. Élève ton coeur, élève-le vers le Seigneur et non contré le Seigneur. Tous les superbes élèvent, leur coeur, mais c'est contre Dieu. Veux-tu que ton coeur soit vraiment élevé? Élève-le vers le Seigneur. Car si tu le tiens élevé vers le Seigneur, le Seigneur le retient et l'empêche de tomber à terre.

3. Heureux donc, " heureux l'homme que vous avez instruit, Seigneur ! " Je parle, je crie, j'explique. Qui me comprend? Je le sais: c'est " l'homme heureux que vous avez instruit, Seigneur; " c'est l'homme à qui Dieu parle au coeur : et celui-là est heureux, même quand je me tais, car " vous l'avez instruit, Seigneur, et vous lui avez enseigné votre loi. "

Que vient-il ensuite? Nous avons chanté encore: " Et vous lui avez enseigné votre loi; afin de l'adoucir par les jours mauvais, jusqu'à ce que la

1. Gal. IV, 24.

fosse se creuse pour l'impie. " Celui donc qui est instruit parle Seigneur, celui à qui le Seigneur enseigne sa loi, celui-là s'adoucit au moyen des jours mauvais, jusqu'à ce que la fosse se creuse pour l'impie. Voici ce que c'est.

Il y a des jours mauvais. N'est-il pas vrai que, depuis le moment où nous avons été chassés du paradis, nous passons ici des jours mauvais? Nos ancêtres ont déploré le temps de leur vie, leurs ancêtres avaient aussi gémi sur leur époque. Nul n'a jamais trouvé bons les jours qu’il a vécu. La postérité envie les anciens jours ; la vieillesse aussi avait regretté les temps, dont elle n'avait pas eu l'expérience et qui lui plaisaient parce qu'elle ne les connaissait pas. En effet, le temps présent a toujours des rigueurs; ce n'est pas qu'on les sente plus vivement; mais le coeur en est blessé chaque jour. Ne vous arrive-t-il pas souvent de dire chaque année à l'époque du froid, que jamais il n'a fait si froid, que jamais il n'y a eu tant de tempêtes ? Dieu cependant en est toujours fauteur. Mais " heureux l'homme que vous avez instruit, Seigneur, pour l'adoucir durant les jours mauvais, jusqu'à ce que la fosse se creuse pour l'impie."

4. Il y a des jours mauvais. Les jours mauvais sont-ils ceux que forme le cours du soleil ? Les mauvais jours sont produits par les hommes mauvais ; c'est ainsi presque partout, le petit nombre des bons gémit au milieu de la foule des mauvais. Et les justes mêmes? Les méchants rendront les jours mauvais. Et les justes? Sans compter ce qu'ils ont à souffrir des hommes pervers au milieu desquels ils gémissent, ne portent-ils pas aussi en eux-mêmes des jours mauvais Qu'ils rentrent en eux-mêmes, qu'ils s'examinent, qu'ils se considèrent avec attention; et sans sortir de là ils trouveront des jours mauvais. Ils ne veulent pas la guerre, ils cherchent la paix, et qui ne la cherche pas ? Or quoique personne ne veuille la guerre, quoique tous cherchent la paix, le juste même tourne les regards sur soi et il y trouve la guerre. Quelle guerre, diras-tu? " Heureux l'homme que vous avez instruit, Seigneur, et à qui vous avez enseigné votre loi. " Voici un homme qui me demande quelle guerre le juste souffre en lui-même, enseignez-lui votre loi, faites-lui dire par votre Apôtre : " La chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair (1). " Et comment rejeter cette, chair si la guerre se déclare, si, ce qu'à Dieu ne plaise, l'ennemi fait invasion? L'homme fuit et de

1. Gal. V, 17.

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quelque côté qu'il aille, il traîne avec lui la guerre. Je ne parle pas ici du méchant; le bon lui-même, le juste expérimente ce que dit l'Apôtre : " La chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair. " Durant cette guerre comment les jours peuvent-ils être heureux ?

5. Il est donc des jours mauvais, mais c'est pour nous adoucir. Quoi! pour nous adoucir? Oui, si nous ne nous irritons point contre la divine justice ; si nous lui disons : " Il m'est bon que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos jugements (1) ; " vous m'avez chassé du paradis, vous m'avez éloigné de la béatitude; je suis dans l'angoisse, dans les gémissements et mes gémissements ne vous sont point inconnus. Mais " il m'est bon que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos jugements. " J'apprends, durant les jours mauvais, à rechercher les jours heureux. — Que sont ces jours heureux? Ne les cherchez point pour le moment ? Croyez-moi, ou plutôt croyez-le avec moi, vous ne les trouveriez point. Les jours mauvais passeront, puis viendront les jours heureux; ils viendront pour les bons, car aux méchants sont réservés des jours plus malheureux encore.

6. En effet je vous demande à mon tour: " Quel est l'homme qui désire la vie? " Je sais que tous les coeurs me répondent : Eh ! quel est l'homme qui ne la désire point ? J'ajoute : " Et qui aime à voir des jours heureux ? " Tous vous me répondez encore : Eh ! quel est celui qui n'aime pas à voir des jours heureux ? C'est bien : vous voulez la vie, vous voulez des jours heureux. Quand je disais : " quel est l'homme qui désire la vie? chacun me répondait, je n'en doute pas : C'est moi. " Quel est l'homme qui veut voir des jours heureux? " Chacun encore né dit-il pas en silence : C'est moi ? Écoute donc ce qui suit : " Préserve ta langue de toute parole mauvaise. " Dis donc : Oui. Tu cherches le pardon; je vais te le trouver.

Ce qui est passé est passé: si tu as été méchant, rapporteur, accusateur, calomniateur, médisant; c'est assez. Que tout cela passe avec les jours mauvais; toi seulement ne passe pas avec eux. Car la peux te retenir pour n'être pas emporté. Les choses humaines passent comme un fleuve; comme un fleuve s'écoulent les jours mauvais: Pour n'être pas entraîné, saisis le bois. Les flots se précipitent: car " toute chair n'est que de l'herbe et toute beauté charnelle est comme la fleur des champs. " Tout passe, tout se précipite : " l'herbe

1. Ps. CXVIII, 71.

se dessèche, la fleur tombe. " Où m'arrêter ? " La parole du Seigneur demeure éternellement (1). "

7. Préserve donc ta langue de tout ce qui est mal, et tes lèvres de tout mensonge. Toi qui voulais ou plutôt qui veux la vie et les jours heureux, " fuis le mal et fais le bien. Cherche " la paix, " la paix que nous souhaitons, même dans cette chair mortelle, même dans ce corps fragile, au milieu de tant de vanités et de mensonges. Recherchez tous la paix. " Cherche la

paix et la poursuis (2). " Où est-elle ? Où la chercher ? Par où a-t-elle passé ? Par où a-t-elle passé, afin que je la poursuive? C'est par toi qu'elle a passé, mais elle n'y a point demeuré. A qui s'adresse ce langage ? Au genre humain ce n'est pas à chacun de nous, mais au genre humain. La paix a donc passé à travers le genre humain; pendant quelle passait, l'aveugle dont il était parlé hier a fait entendre ses cris. Et où est-elle allée? Cherche d'abord quelle est cette paix, vois ensuite où elle est allée et suis-la. Quelle est-elle ? Écoute l'Apôtre; il disait du Christ . " Il est notre paix, il a uni les deux (3). " Le Christ est donc cette paix. Où est-elle allée ? Il a été crucifié et enseveli, il est ressuscité des morts et monté au ciel. C'est là qu'est allée la paix. Comment la suivre ? Élève ton coeur ; tu l'apprendras. On te l'apprend chaque jour en peu de mots, lorsqu'on te dit : Élève ton coeur; élève-le plus haut encore et tu atteindras la paix; écoute encore mieux et tu poursuivras la paix véritable, ta propre paix, la paix qui a soutenu pour toi les travaux de la guerre; la paix qui en soutenant la guerre dont tu devais recueillir les fruits, a prié pour les ennemis de la paix et a dit du haut de la croix: " Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (4). " On était en guerre, et la paix sortait de la croix. Elle en sortait. Ensuite? Elle est montée au ciel. Cherche-la. Mais par quel moyen ? Écoute l'Apôtre : " Si vous êtes ressuscités avec le. Christ, cherchez les choses d'en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu; goûtez les choses d'en haut, non les choses de la terre. Car vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ. Quand le Christ, qui est votre vie, apparaîtra, alors vous aussi vous apparaîtrez avec lui dans la gloire (5). " Voilà les jours heureux, désirons-les; et vivons pour y parvenir, prions dans ce but et faisons l'aumône.

8. Déjà voici l'hiver, par la grâce de Dieu: songez aux pauvres, cherchez à revêtir la nudité de

1. Isaïe, XI, 6-8. — 2. Ps. XXXIII, 15. — 3. Éphés. II, 14. — 4. Luc, XXIII, 46. — 5. Colos. III, 1-4.

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Jésus-Christ. Pendant la lecture de l'Évangile, n'avons-nous pas tous estimé le bonheur de Zachée sur qui le Christ jeta les yeux lorsqu'il était sur un arbre, attentif à le voir passer ? Comment ce publicain aurait-il espéré donner dans sa demeure l'hospitalité au Fils de Dieu? Et quand le Sauveur lui disait : " Descends, Zachée, il faut qu'aujourd'hui je loge dans ta maison: " j'ai entendu le sourd murmure de vos félicitations (1). Comme si vous étiez tous dans la personne de Zachée pour recevoir Jésus-Christ, tous vos coeurs ont dit : O heureux Zachée ! Le Seigneur est entré dans sa demeure. O heureux Zachée !

Pouvons-nous jouir du même bonheur ? Le

1. Luc, XX, 6.

Christ est au ciel. O Jésus ! rappellez-moi le Testament nouveau; rendez-moi heureux par votre loi. Lis toi-même et sache que tu n'es pas privé de la présence du Christ. Écoute ce qu'il dira an moment du jugement : " Ce que vous avez fait à l'un de ces petits, vous me l'avez fait (1). " Chacun de vous s'attend à recevoir le Christ assis au Ciel : voyez-le d'abord gisant sous les portiques ; voyez-le souffrant la faim et le froid; voyez-le indigent et étranger. Faites vos aumônes accoutumées et plus encore. Que les bonnes œuvres croissent avec l'instruction. Vous louez celui qui vous la donne; montrez que vous en profitez. Ainsi soit-il.

1. Matt. XXV, 40.

 

 

 

SERMON XXVI. NÉCESSITÉ DE LA GRACE (1).

ANALYSE. — Après avoir expliqué les paroles de son texte dans ce sens que Dieu nous a donné l'existence et qu'il ne saurait être porté à nous délaisser, le saint Docteur annonce que les mêmes paroles renferment un sens plus profond. — I. Il expose et prouve ce sens. Si nous n'avons pu rester bons quand Dieu nous avait créés tels, bien moins encore pouvons-nous le redevenir après avoir été pervertis par le péché. Aussi la grâce nous est indispensable pour pratiquer la justice ; et par grâce il ne faut pas entendre la nature, commune à tous les hommes, mais un effet spécial de l'amour de Dieu, obtenu et accordé par Jésus-Christ. — II. On fait contre cette grâce deux objections principales. On dit d'abord que l'existence n'étant point méritée, c'est une grâce et que par le libre arbitre nous pouvons nous sauver. L'insuffisance hautement proclamée de la loi ne prouve-t-elle pas que le libre arbitre, quoique accordé sans aucun mérite de notre part, ne saurait nous sauver? — On dit ensuite qu'il serait impossible de comprendre pourquoi la grâce est accordée à l'un et refusée à l'autre. Mais peut-on mieux comprendre la distribution des dons naturels? Donc ne nous attribuons rien et rendons grâces à Dieu de ses bienfaits.

1. En chantant les louanges de.Dieu, nous nous sommes excités les uns les autres à l'adorer, à nous prosterner devant lui, et à pleurer devant le Seigneur, qui nous a faits. Or ce psaume nous avertit, d'examiner un peu plus attentivement ce que signifient ces mots: Qui nous a faits.

C'est Dieu qui a créé l'homme ; l'ingrat seul pourrait en douter. Les saints livres et notre foi nous enseignent également qu'entre beaucoup d'autres créatures Dieu a fait l'homme à son image 2. Telle est la première condition de l'homme, telle est la première création humaine. Je le crois néanmoins; ce n'est pas cela principalement que le Saint-Esprit a voulu nous rappeler en disant dans ce psaume : " Pleurons devant le Seigneur qui nous a faits; " car il dit ailleurs : " C'est lui-même qui nous a faits, ce n'est pas nous (3). " Aussi, je le répète, aucun chrétien ne doute que Dieu a créé le premier homme de

1. Ps. XCIV, 6, 7. — 2. Gen. I, 26, 28. — 3. Ps. XCIX, 3.

qui sont issus tous les autres, et qu'aujourd'hui encore il crée chaque homme en particulier. C'est pourquoi il dit à l'un de ses saints: " Je te connais avant de te former dans le sein maternel. (1) " Ainsi donc il a d'abord créé l'homme sans aucun homme; il crée maintenant l'homme par l'homme. Mais qu'il crée l'homme sans l'homme ou l'homme par l'homme, " C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous. " Et selon ce sens premier et facile, mais vrai, " adorons-le, " mes frères, " prosternons-nous devant lui et pleurons devant le Seigneur qui nous a faits. " En effet il ne nous a pas faits pour nous abandonner; il n'a pas pris soin de nous créer sans prendre soin de nous conserver. " Pleurons devant le Seigneur qui nous a faits. " Nous n'avons pas pleuré avant d'être créés, et pourtant il nous a créés. Mais Celui qui nous a faits sans en être prié, nous abandonne-t-il quand nous l'implorons ? Afin

1. Jér. I, 5.

donc d'empêcher l'homme de douter si sa prière serait exaucée, l'Écriture lui a donné cet avis " Pleurons devant le Seigneur qui nous a faits. " Il exauce sûrement ceux qu'il a créés, il ne peut négliger son oeuvre.

Il y a néanmoins ici un sens plus profond, et je crois plus salutaire. Le Saint-Esprit a vu des hommes qui disent ou qui diront que Dieu les a faits hommes et qu'eux-mêmes se font justes. Il les a vus d'avance, et pour leur donner un avertissement, pour les détourner de cet orgueil, il leur dit : " C'est lui-même qui nous a faits, ce n'est pas nous. " Pourquoi avoir ajouté : " Ce n'est pas nous, " quand il suffisait d'avoir dit " C'est lui-même qui nous a faits ? " N'est-ce point parce qu'il a voulu faire allusion au sens que donnent certains hommes qui disent : Nous nous sommes faits ; c'est-à-dire que pour être justes nous nous sommes faits justes par notre libre volonté? Nous avons reçu le libre arbitre en naissant et c'est par le libre arbitre que nous travaillons à devenir justes. Pourquoi demander encore à Dieu de nous rendre justes, puisque nous avons le pouvoir de nous rendre justes nous-mêmes ?

Écoutez, écoutez, justes ou injustes. " C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous. " Le premier homme a été créé avec une nature exempte de toute faute, exempte de tout vice: il a été créé droit, lui-même ne s'est pas fait droit. Que s'est-il fait? On le sait. Il s'est échappé, comme l'argile, de la.main du potier et il s'est brisé. Son Créateur voulait le diriger, l'imprudent voulut se soustraire à cette direction, et Dieu le laissa faire. Qu'il m'abandonne, sembla-t-il dire, qu'il se trouve, et que sa misère lui démontre qu'il ne peut rien sans moi.

3. Ainsi Dieu voulut montrer à l'homme ce que peut sans lui le libre arbitre. Oh ! que ce libre arbitre est funeste sans Dieu! Nous avons expérimenté ce qu'il peut alors et c'est ce qui a fait notre malheur. Sachons donc enfin, après cette triste expérience, ce que nous pouvons sans Dieu; puis " venez, adorons-le, prosternons-nous devant lui. Venez, adorons-le, prosternons-nous n devant lui, et pleurons devant le Seigneur qui nous a faits; " obtenons ainsi qu'après nous être perdus nous-mêmes, Celui qui nous a faits nous répare.

Ainsi donc l'homme a été créé bon, et par te libre arbitre il s'est rendu mauvais : comment alors cet homme mauvais pourrait-il, par le libre arbitre et en abandonnant Dieu, se rendre bon. Quand il était bon, il n'a pu se conserver bon ; et mauvais il se rendra bon ? Quand il était bon, il ne s'est point conservé bon, et quand il est mauvais, il dit : Je me rends bon ? Quand tu étais bon tu t'es perdu; méchant aujourd'hui, que peux-tu sans Celui dont la bonté est inaltérable ?

4. " C'est " donc "lui qui nous a faits, ce n'est pas nous. Pour nous, nous sommes son peuple et les brebis de ses pâturages (1). " Ainsi Celui qui nous a faits hommes, a fait de nous son peuple; car nous ne l'étions point par notre création. Voyez, mes frères, et remarquez dans les paroles mêmes du psaume pourquoi il est dit : " C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous: C'est lui qui nous a faits. " En effet lorsque naissent les païens, les impies, tous les ennemis de son Église, c'est Dieu les fait naître. Nul autre que lui ne les crée. Les enfants des païens sont formés et créés par lui; mais ils ne sont pas son peuple ni les brebis de ses pâturages.

La nature est commune à tous, non la grâce. Que l'on ne confonde point l'une avec L'autre, et si l'on donne à la nature le nom de grâce, que ce soit uniquement parce qu'elle est accordée gratuitement. Quel homme a mérité l'être qu'il n'avait pas ? Pour le mériter il devait l'avoir d'abord ; mais il ne l'avait pas encore ; il ne pouvait donc le mériter. Il l'a obtenu néanmoins et il n'a pas été formé comme les troupeaux, comme les arbres, comme les rochers, mais à l'image de son Créateur. Mais qui est l'auteur de ce bienfait ? Celui qui était et qui était éternellement. A qui ce même bienfait a-t-il été conféré ? A l'homme qui n'était pas. Ainsi Celui qui était l'a donné et celui qui n'était pas l'a reçu. Or qui pouvait le donner ainsi, sinon Celui qui appelle ce qui est comme ce qui n'est pas (2) ; et de qui l'Apôtre dit : " Il nous a élus avant la fondation du monde (3) ? " Il nous a élus avant la fondation du monde ; nous avons été faits dans ce inonde et le monde n'était pas lorsqu'il nous a élus. Ineffables merveilles ! Qui peut, mes frères, les expliquer ? Qui peut même songer à ce qu'il aurait à expliquer ? On choisit ceux qui ne sont pas et il n'y a dans ce choix ni erreur ni inutilité. Dieu le fait cependant, et il a pour élus ceux qu'il doit créer pour les élire ; il les garde en lui-même, non dans sa nature, mais dans sa prescience.

5. Gardez-vous donc de vous élever. Nous sommes hommes ; c'est Dieu " lui-même qui nous a faits " nous sommes fidèles aussi, le

1. Ps. XCIII, 6,7. — 2. Rom. IX, 17. — 3. Éphés. I, 4.

112

sommes-nous toutefois quand. nous disputons contre la grâce ? Mais enfin j'admets que nous soyons fidèles : oui, même fidèles, même justes, puisque le juste vit de la foi; (1) " c'est lui-même qui nous a faits, ce n'est pas nous. " Je te demande : Que nous a-t-il faits ? hommes, réponds-tu. Ce n'est pas de cela qu'il est question dans le psaume ; car nous savons cela, c'est chose connue, manifeste, et pour connaître que Dieu nous a faits hommes, nous n'avions pas besoin de grand enseignement.

Vois de quoi parlait le Psalmiste: " C'est lui qui nous a faits, ce n'est pas nous. " Que nous a-t-il faits, sinon ce que nous sommes ? Or, que sommes-nous ? " Pour nous, " dit-il. Voici donc ce que nous sommes. Quoi? " nous sommes son peuple et les brebis de ses pâturages. " C'est lui qui nous a faits son peuple, c'est lui qui nous a faits les brebis de ses pâturages. Il a envoyé à l'immolation une innocente brebis, et il a changé les loups en brebis. Voilà la grâce. Sans parler de cette grâce commune de la nature qui nous a faits hommes et que nous ne méritions point, puisque nous n'existions pas; sans parler, dis-je de cette grâce, la plus grande grâce est celle qui, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, nous a faits " son peuple et les brebis de ses pâturages. "

6. Mais, dit-on : C'est par Jésus-Christ aussi que nous avons été faits hommes. Sans doute; n'est-ce pas aussi par lui qu'ont été faits les païens ? Jésus-Christ les a créés, non pour qu'ils fussent des païens, mais pour qu'ils fussent des hommes. Qu'est-ce en effet que Jésus-Christ ? N'est-ce pas celui dont il est écrit : " Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ; dès le commencement il était en Dieu; tout a été fait par lui (2)? " A lui donc aussi les païens sont redevables de leur nature humaine ; et ils sont d'autant plus dignes de châtiments qu'ils ont abandonné Celui qui les a faits pour adorer leurs propres oeuvres.

7. Sans parler donc de cette grâce qui a formé la nature humaine et qui est commune aux Chrétiens et aux païens, la plus grande pour nous n'est pas d'avoir été créés hommes par le Verbe, mais d'avoir été rendus fidèles par le Verbe fait chair. En effet il n'y a qu'un Dieu et qu'un seul médiateur de Dieu et .des hommes, Jésus-Christ homme. Au commencement était le Verbe ; Jésus-Christ n'était pas homme encore, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Le monde lui-même n'existait pas

1. Rom. I, 17. — 2. Jean. I, 1-3.

encore, quand le Verbe était Dieu. Tout a été fait par lui, par lui le monde a été fait. Aussi quand il nous a faits hommes, il n'était pas homme encore.

Cette grâce qui nous a rendus fidèles est surtout recommandée aux Chrétiens dans ces paroles de l'Apôtre : " Il n'y a qu'un Dieu et qu'un seul médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme (1). " Remarquez, il ne se contente pas de dire : Jésus-Christ ; pour éloigner de vous l'idée qu'il le considère seulement comme Verbe, il ajoute : homme: " Un seul médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme. " Qu'est-ce qu'un médiateur? Celui qui nous réunit, qui nous réconcilie. Séparés de Dieu par nos propres péchés, nous étions tombés, abattus sous le poids de la mort, perdus entièrement. Quand l'homme a été créé, le Christ n'était pas homme; il s'est fait homme pour empêcher la perte de l'homme.

8. Nous vous parlons souvent ainsi contre cette nouvelle hérésie qui essaie de lever la tète : ce qui nous y force, c'est que nous voulons que vous soyez fermes dans le bien et préservés entièrement du mal. Quand ils ont commencé à se montrer, et à disputer contre la grâce, accordant trop, non pas à la liberté mais à la faiblesse humaine et n'exaltant la misère de l'homme que pour l'empêcher de se relever en s'attachant à la main divine qui lui est tendue d'en haut; quand donc ils ont soutenu le libre arbitre contre la grâce, ils ont offensé les oreilles pieuses et catholiques. On commença à les avoir en horreur, à les éviter comme une contagion et à dire d'eux qu'ils s'élevaient contre la grâce. Or voici le moyen menteur qu'ils employèrent pour détourner ces accusations : Je ne dispute pas contre la grâce de Dieu, dirent-ils — Comment? Ce qui le prouve, c'est que je défends le libre arbitre. —Voyez l'aiguille, mais elle est de verre; elle n'a qu'un faux éclat, la vérité la brise.

Considérez en effet combien ce moyen est perfidement imaginé. Je ne puis, disent-ils, défendre le libre arbitre de l'homme ni soutenir qu'il suffit pour me rendre juste, sans défendre aussi la grâce de Dieu. — Les oreilles religieuses se dressent alors, on commence à se réjouir, on remercie Dieu. Ils ne défendent pas, disent-ils, le libre arbitre sans défendre la grâce de Dieu. Sans doute, nous avons le libre arbitre ; mais que peut-il sans la grâce? — Pourtant s'ils défendent la grâce en défendant le libre arbitre,

1. I Tim. II, 5.

que disent-ils de mal ? — O docteur, expose-nous donc ce que tu entends par la grâce. — Quand je dis le libre arbitre, répond-il, remarque que j'ajoute : de l'homme. — Que s'ensuit-il? — Qui a créé l'homme ? — C'est Dieu — Qui lui a donné le libre arbitre ? — Dieu — Si donc Dieu a créé l'homme, s'il lui a donné le libre-arbitre, à qui l'homme est-il redevable de ce qu'il peut par son libre arbitre ? N'est-ce pas à la grâce de Celui qui l'a créé avec le libre arbitre ? — Voilà le moyen perfidement employé pour se défendre.

9. Considérez néanmoins, mes frères, comment ces novateurs préconisent la grâce générale qui a créé l'homme, qui nous a faits hommes. Ce que nous avons de commun avec les impies c'est d'être hommes; mais nous n'avons pas de commun avec eux d'être chrétiens. Or cette dernière grâce qui nous rend chrétiens, nous demandons aux hérétiques de la prêcher, nous leur demandons de la reconnaître; c'est la grâce dont l'Apôtre a dit: " Je ne dédaigne point la grâce de Dieu ; car si c'est par la loi que règne la justice, c'est donc en vain que le Christ est mort (1). " Voyez de quoi parle cet Apôtre. C'est de la loi qu'il a dit: " Si c'est par la loi qu'est la justice, c'est en vainque le Christ est mort. " Mais comme la loi n'établissait pas la justice, le Christ est mort; il est mort pour justifier parla foi ceux qui n'étaient point justifiés par la loi. "Car, dit-il encore, si la loi donnée eût été capable de vivifier, la justice viendrait, vraiment de la loi, " comme nous le rappelions encore hier (2) ; " mais l'Ecriture a tout renfermé sous le péché, " afin que la promesse: " la promesse et non la prophétie; car la promesse est accomplie par son auteur ; afin " que la promesse fut accomplie en faveur des croyants par la foi en Jésus-Christ. " Voilà en quel état nous a trouvés la grâce du Sauveur : la Loi n'avait pu nous guérir.

Et pourquoi nous eût-on donné la loi si la nature eût suffi ? La loi elle-même n'a pu suffire encore, tant la nature était faible. Cette loi nous a été communiquée, mais non comme étant capable de nous donner la vie. A quel titre donc? " La loi, dit l'Apôtre, a été établie à cause des transgressions (3) : " à cause des transgressions, pour te rendre prévaricateur — Dans quel dessein me rendre prévaricateur ? — Dieu connaissait ton orgueil, il voyait que tu disais : Oh! si seulement on m'instruisait ! Oh ! si seulement

1. Gal. II, 21. — 2. Sermon CLVI. — 3. Gal. III, 21, 22. 19

quelqu'un me montrait la voie ! Voici la Loi, elle te dit: " Tu ne convoiteras pas. " Tu l'as connue, cette loi, tu as connu cette défense: " Tu ne convoiteras point. " Bientôt la concupiscence que tu ne connaissais point s'est fait remarquer tu l'avais auparavant, mais tu l'ignorais ; tu as voulu vaincre ce mal caché et il a paru au grand jour. Superbe, c'est par la loi que tu es devenu prévaricateur; reconnais la grâce et deviens-en le panégyriste.

10. Mais qui a donné la loi, demandes-tu.? Il est en effet des hommes vains, les pires de tous les impies, qui veulent que la loi ait été donnée par un autre, et la grâce par Notre-Seigneur Jésus-Christ ; comme si la loi eût été mauvaise, perverse, et que la grâce fut bonne. Ils veulent établir entre les deux Testaments la différence suivante : l'ancien aurait pour auteur je ne sais quel prince de ténèbres, et notre Dieu et Seigneur, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, serait l'auteur du nouveau. — Mais si le motif pour lequel tu attribues la loi à un autre que Dieu est que cette loi a fait de toi un prévaricateur, entends l'Apôtre lui-même louer la loi : " Ainsi, dit-il, la loi est sainte, et le commandement saint ; " dis encore : "saint; " dis encore

" bon. Ce qui est bon, continue-t-il, est donc, devenu pour moi la mort ? Loin de là. C'est le péché pour paraître péché (1). " Le péché existait effectivement, mais caché. Quand était-il caché? Quand tu ne lui résistais pas encore. Tu t'es mis à lutter contre lui, il a montré alors qu'il était ton maître. Quand tu suivais docilement, tu ne sentais pas la chaîne ; tu as cherché à t'échapper, et tu as senti tes fers ; tu as voulu fuir, et tu as commencé à être entraîné. Ah ! reçois dans ce pressant danger l'assistance de Celui qui ne fut jamais prisonnier. Quel est-il, sinon Celui qui à dit : " Si vous avez découvert en moi quelque péché, déclarez-le (2) ? " Quel est celui, qui n'a pas été enchaîné, sinon Celui qui a dit : "Voici venir le prince du monde, et il ne trouvera rien en moi ? " Il ne trouvera pas en moi de motif pour me mettre à mort ; car le péché seul mérite la mort. — O Seigneur ! pourquoi donc mourez-vous ? " Afin d'apprendre à tous que je fais la volonté de mon Père (3). " Exempt du péché, c'est lui qui nous en affranchit ; libre au milieu des morts, c'est lui qui nous délivre de la mort.

11. Pourtant, il a aussi donné la Loi ? Il a

1. Rom. VII, 7, 12, 13. — 2. Jean, VII, 46. — 3. Jean, XIV, 30, 31.

114

envoyé la Loi par son serviteur, il a donné la grâce par lui-même. Considère un grand et profond mystère. Le prophète Elisée annonçait l'avenir par ses actes aussi bien, que par ses paroles. Le fils de son hôtesse était mort. Cet enfant mort ne rappelait-il pas Adam ? On annonça cette mort au saint prophète, qui représentait, comme prophète, la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il envoya son bâton et dit au serviteur qui le portait : " Va, va, mets-le sur le corps inanimé de l'enfant. " Le docile serviteur y alla et le prophète le suivait en esprit. Il plaça donc le bâton sur le mort; le mort ne ressuscita point. " Si la loi avait été donnée comme capable de vivifier, la justice viendrait véritablement de la loi. " La Loi donc ne put rendre la vie à l'enfant. Le grand prophète vint alors vers ce petit ; c'était un sauveur pour le sauver, c'était la vie qui s'approchait de la mort ; il vint en personne. Que fit-il ? Il contracta en quelque sorte ses propres membres, comme pour s'anéantir et prendre la forme d'esclave (1). Il contracta donc ses propres membres, se rapetissa à la mesure de l'enfant, comme pour rendre le corps de notre humilité conforme à son corps glorieux (2). C'est ainsi, en présence de cette figure prophétique de Jésus-Christ, que l’enfant ressuscita (3), image de la justification du pécheur.

12. Qu'on prêche cette grâce, c'est la grâce obtenue aux Chrétiens par le Médiateur fait homme, par Celui qui a souffert et qui est ressuscité, qui est monté au ciel, qui a conduit la captivité captive et qui a répandu ses dons sur les mortels. Oui, qu'on prêche cette grâce, -et que des coeurs ingrats n'argumentent pas contre elle. Le bâton du prophète n'a pas suffi pour rendre la vie au mort : et la nature morte suffirait pour se la rendre à elle-même ? Quoique jamais nous n'ayons vu lui donner ce nom, toutefois, comme nous l'avons reçue gratuitement, appelons grâce la nature où nous avons été formés. Mais montrons aussi combien l'emporte sur elle la grâce qui nous rend Chrétiens. Attention !

Nous n'avions aucun mérite avant de recevoir l'existence ; et la nature qui nous a été donnée ainsi, sans aucun mérite de notre part, peut s'appeler grâce. Si c'est une grande grâce d'avoir reçu quand nous n'avions aucun mérite; quelle grâce plus grande d'avoir reçu quand nous avions tant de démérites ? Celui qui n'est pas encore ne mérite pas; le pécheur démérite. Celui qui n'a pas été créé

1. Philip 11, 7. — 2. Ib. III, 21. — 3. IV Rois, IV, 18-37.

n'est pas encore; il n'est pas encore, mais il n'a pas péché. Il n'est pas encore, et il est créé; il pèche et il est sauvé. Avant d'exister, il n'espère rien; il existe, il tombe, il attend sa réprobation et il est sauvé. Voilà la grâce obtenue par Jésus-Christ Notre-Seigneur. C'est lui qui nous a faits, il nous a faits avant que nous eussions l'existence à aucun degré. Nous sommes tombés après avoir reçu l'existence; c'est lui encore qui nous a faits justes, ce n'est pas nous ; et s'il est en lui une créature nouvelle, c'est que l'ancienne étant tombée a été renouvelée par lui.

13. Adam avait produit une masse de perdition qui ne méritait que le supplice. De cette même masse de perdition ont été tirés des vases d'honneur. Car " le potier a le pouvoir de tirer de la même masse. " De quelle masse ? De la masse perdue, de la masse qui ne méritait plus qu'un juste supplice. Réjouis-toi d'en être tiré ; car tu as échappé à la mort, et tu as trouvé la vie à laquelle tu n'avais aucun droit. Donc " le potier a le pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase d'honneur et un vase d'ignominie. " Pourquoi, dis-tu, a-t-il fait de moi un vase d'honneur, tandis qu'il a fait d'un autre un vase d'ignominie?

Que répondre? Ecouteras-tu Augustin, quand tu n'écoutes pas les paroles de l’Apôtre : " O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu (1) ? " Deux enfants viennent de naître. Que leur est-il dû? Tous deux appartiennent à la masse de perdition. Pourquoi donc l'un d'eux est-il présenté par sa mère au sacrement de la grâce, tandis que l'autre est étouffé par la sienne endormie ? Veux-tu me dire ce que mérite celui que l'on porte au Sacrement, et ce que mérite celui qu'étouffe sa mère durant le sommeil? Ni l'un ni l'autre n'a rien mérité; mais " le potier a le pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase d'honneur et un vase d'ignominie. " Veux-tu contester avec moi? Admire plutôt avec moi et crie comme moi : " O profondeur des trésors! " Oui, tremblons tous deux, et tous deux écrions-nous : " O profondeur des richesses ! " Accordons-nous à trembler pour ne périr pas dans l'égarement. " O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! " Comprends l'incompréhensible, fais l'impossible, saisis l'insaisissable, vois l'invisible !

14. " Ses jugements sont incompréhensibles. "

1. Rom. IX, 21, 20.

115

On te l'a dit, que cela te suffise. " Ses voies sont impénétrables. Car, qui a connu la pensée du Seigneur ou qui a été son conseiller ? Ou qui, le premier, lui a donné, et sera rétribué? " Qui lui a donné le premier, après avoir tant reçu de lui gratuitement? " Qui lui a donné le premier, et sera rétribué? " Si le Seigneur voulait rétribuer, il ne rendrait à chacun que la peine méritée par chacun. Ces enfants ne lui ont rien donné dont il pût les récompenser. Il les sauvera gratuitement (1). " Qui lui a donné le premier, " en méritant? " Qui lui a donné le premier ? " Qui a prévenu sa grâce, essentiellement gratuite ? Car si des mérites l'ont précédée, elle n'est plus un don gratuit, mais l'acquit d'une dette; et si elle n'est point un don gratuit, pourquoi l'appeler grâce ? " Qui " donc " lui a donné le premier, et sera rétribué ? Puisque c'est de lui et par lui et en lui que sont toutes choses (2). " Qu'est-ce à dire, toutes choses? N'est-ce pas tous les biens que nous avons reçus de lui, et que nous en avons reçus pour être bons ? Car " tout bienfait excellent et tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières, en qui il n'y a point de changement, " comme en toi qui t'es perverti ; " en qui il n'y a point de changement ; " car il vient te guérir; en qui il n’y a pas non plus " l'ombre de vicissitude (3), " comme en toi, plongé dans les ténèbres. De lui donc sont toutes choses ; personne ne lui a donné d'abord ; personne ne lui peut rien réclamer. "C'est la grâce qui vous a sauvés par la foi, et cela ne vient pas de vous, car c'est un don de Dieu (4). "

15. Je souffre toutefois, dis-tu, de voir périr l'un et baptiser l'autre : j'en souffre, j'en souffre comme homme. A vrai dire, j'en souffre aussi

1 Ps. LV, 8. — 2. Rom. XI, 33-36. — 3. Jacq. I, 17. — 4. Ephés. II, 8.

comme homme. Mais si l'un et l'autre nous sommes hommes, écoutons l'un et l'autre celui qui crie: " O homme. " Oui, si nous souffrons, parce que nous sommes hommes, observons que c'est à la nature humaine, malade et affaiblie, que l'Apôtre s'adresse quand il dit : " O homme qui es-tu pour contester avec Dieu? Le vase dit-il au potier: Pourquoi m'as-tu fait ainsi (1)? " Si le bétail pouvait parler et dire à Dieu : Pourquoi as-tu fait cet homme, tandis que tu m'as fait bétail ? ne le blâmerais-tu pas, avec raison, et ne lui répondrais-tu pas : O bétail, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Tu es un homme, toi; mais près de Dieu tu n'es qu'un bétail ; puisses-tu même être le bétail de Dieu et une brebis de ses pâturages. Reconnais la bonté de ton pasteur, et tu ne suivras point dans l'erreur les loups ravissants. Ne leur ressemblons-nous point? " Nous étions aussi par nature enfants de colère comme les autres (2); " mais une brebis a été immolée, qui a fait de nous des brebis. " C'est l'Agneau de Dieu, c'est celui qui efface le péché " non de celui-ci ou de celui-là; " mais du monde (3). "

Ainsi donc, mes frères, si nous sommes quelque chose et quoi que nous soyons dans la foi de Jésus-Christ, ne nous en attribuons rien, ce serait nous exposer à perdre ce que nous avons reçu. Rendons-lui plutôt gloire et honneur de ce que nous avons reçu, qu'il daigne arroser ce qu'il a semé. Que produirait notre terre s'il ne l'avait ensemencée? Il verse encore la pluie sur elle, il ne l'abandonne point après l'avoir semée. " Le Seigneur répandra sa bénédiction, et notre terre produira son fruit (4). Tournons-nous avec un coeur pur vers le Seigneur etc. (5). "

1. Rom. IX, 20. — 2. Eph. II, 3. — 3. Jean, I, 29. — 4. Ps. XXXXIV, 13. — 5. Voir serm. 1.

 

 

SERMON XXVII. PRÉDESTINATION ET RÉPROBATION (1).

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ANALYSE. — Ce mystère ne doit point nous scandaliser. En effet, 1° tous les hommes ont mérité d'être réprouvés; comment donc accuser Dieu de ce qu'il sauve une partie d'entre eux? 2° D'où vient en nous Vidée de justice que froisse la réprobation? N'est-ce pas de Dieu, la justice absolue? Comment la justice absolue pourrait-elle être injuste? 3° Dieu n'a pas révélé aux hommes tous ses secrets, il ne les a même pas révélés à ses Apôtres. Comment donc nous étonner de ne pas tout comprendre? Croyons fermement qu'il ne peut être injuste. 4° Nous comprendrons au ciel pourquoi la diversité de sa conduite. Nous admirerons tout avec ravissement sans vous choquer de rien. 5° Maintenant donc confessons notre ignorance et ne cherchons pas à comprendre l'incompréhensible.

1. Comme la porte introduit dans une demeure, ainsi le titre du psaume en donne l'intelligence. Or, voici ce qu'on lit en tête: " Lorsqu'on bâtissait la maison après la captivité. "

De quelle maison s'agit-il ici? Le psaume te l'indique bientôt: " Chantez au Seigneur un cantique nouveau; toute la terre, chantez au Seigneur. " Voilà de quelle demeure il est question. Lorsque truite la terre chante le cantique nouveau, elle est la maison de Dieu. Cette maison se bâtit, en chantant, elle se fonde sur la foi, elle s'élève sur l'espérance, elle s'achève par la charité. Maintenant donc on la construit, mais ou n'en fera la dédicace qu'à la fin des siffles. Accourez donne, pierres vivantes, pour chanter le cantique nouveau, accourez et laissez-vous tailler pour servir au temple de Dieu ; reconnaissez le Sauveur, recevez-le pour habiter dans vos murs.

2. Nous avons dit de quelle maison il s'agit; disons aussi de quelle captivité. Voici comment le psaume l'indique, suis-moi un peu : " Chantez au Seigneur le cantique nouveau; toute la terre, chantez au Seigneur. Chantez au Seigneur, bénissez son nom; annoncez de jour en jour son salut. Annoncez ses merveilles au milieu des nations, publiez sa gloire parmi tous les peuples; car tous les dieux des gentils sont les démons. " Ainsi ce sont les démons qui retenaient la maison dans les ténèbres et la captivité.

En effet, depuis le premier péché du premier homme, le genre humain tout entier naissait asservi au péché, et le démon vainqueur le tenait dans ses fers. Car si nous n'étions captifs, nous n'aurions aucun besoin d'un Rédempteur: Sans être captif le Rédempteur est venu au milieu des captifs; il est venu pour racheter les captifs sans avoir en lui rien qui ressentit l'esclavage, c'est-à-dire, sans avoir aucune iniquité, et portant notre rançon dans sa chair mortelle. S'il n'avait une

1. Ps. XCV, 1

chair mortelle, comment le Verbe pourrait-il répandre du sang pour notre délivrance ? Il est venu à nous avec une chair semblable à la chair de péché, non pas avec la chair même du péché (1). Sa chair était en effet semblable à celle du péché; chair véritable, mais semblable seulement à la chair du péché; chair réelle, mais non chair du péché. Or qu'était celui qui est venu de cette manière ? " Annoncez de jour en jour. " Voilà qui le fait connaître. Il était de jour en jour, il était Dieu de Dieu, lumière de lumière. Mais ce Verbe de Dieu s'est fait chair pour habiter parmi nous (2) ; il a voilé sa majesté et fait paraître sa faiblesse afin de détruire la faiblesse et de conserver la majesté.

3. Le monde entier étant ainsi dans les fers, qu'y a-t-il à reprendre dans ces paroles : " J'aurai pitié de qui j'aurai pitié, et je ferai miséricorde à qui je ferai miséricorde ? " En effet si le monde entier était captif, si le monde entier était sous le joug du péché, si le monde entier était justement destiné au supplice, et que par miséricorde une partie en sont délivrée, qui osera dire à Dieu: Pourquoi condamnez-vous le monde? Comment accuser le Juge suprême de condamner le monde coupable ? Tu es coupable, tu ne dois plus t'attendre qu'au châtiment, et Éon aurait tort d'adresser des reproches au bourreau qui t'inflige un supplice mérité. Qu'on le réprimande s'il te fait subir ce que tu ne dois pas endurer; mais quel que soit ton désir d'obtenir grâce, qui le blâmera quand il te frappe comme tu dois être frappé ?

" Il a pitié de qui il veut et il endurcit qui il veut. C'est pourquoi tu me dis : De quoi se plaint-il encore? Car qui résiste à sa volonté? O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu? " Considère ce qu'est Dieu; considère ce que tu es. Dieu est Dieu, tu es un homme. Tu crois avoir

1. Rom, VIII, 8, 3. — 2. Jean, II, 14.

117

la justice pour toi; mais est-ce que cette divine source de justice est tarie? Si tu parles juste,

par la grâce de qui ? Donc ou tu ne dis pas juste et tu dois te taire; ou tu dis juste et tu en es redevable à la source même de la justice. Or Dieu n'est-il pas cette source de justice? Établis donc comme premier fondement de ta foi : " Y a-t-il en Dieu de l'injustice (1) ? " Il est possible que tu ne voies pas sa justice : mais il ne saurait être injuste.

4. Tu attends peut-être que je t'explique pourquoi " il a pitié de qui il veut et endurcit qui il veut? " Tu l'attends de moi, ô homme. Tu es homme et je suis homme : donc écoutons l'un et l'autre : " O homme qui es-tu pour contester avec Dieu? " Mieux vaut une ignorance fidèle que la science présomptueuse. C'est Dieu qui me dit, c'est le Christ qui me dit par la bouche de l'Apôtre : " O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu? " Et je me fâche de ne pas connaître la justice de Dieu ! Si je suis homme, je ne dois pas me fâcher. Que je m'élève, si je le puis, au dessus de l'homme, et que j'atteigne à la source. Mais si j'y atteins, je ne révèlerai rien à l'homme ; qu'il s'élève comme moi et y atteigne avec moi. — Mais quel est l'homme qui peut s'élever au dessus de l'homme? —Ignores-tu donc ce reproche adressé par l'Apôtre à quelques-uns : " Puisque l'un dit: moi je suis à Paul; et l'autre : moi à Apollo, n'êtes-vous pas des hommes (2)? " Que voulait-il faire d'eux en leur reprochant d'être des hommes? Homme tu appartiens à Adam, appartiens au Fils de l'homme.

5. Le Fils de l'homme te dit peut-être : " Je ne vous appellerai plus serviteurs, mais amis parce que je vous ai fait connaître ce que j'ai appris de mon Père (3). " Mais c'est à ses Apôtres, c'est à ses premiers disciples qu'Il adressa ce langage et nous -ne devons point nous attrister de n'être pas encore ce qu'ils étaient alors. Dans quel sens néanmoins leur a-t-il dit à eux-mêmes: " Je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon Père ? " Je crois qu'il leur parlait de l'espérance plutôt que de la réalité ; il leur disait, me semble-t-il, plutôt ce qu'il ferait que ce qu'il avait fait. Comment prouver cette opinion ? Il dit expressément : " Je vous ai fait connaître ; " et non : Je vous ferai connaître.

C'est qu'il est dans l'Écriture des choses qui 'se disent au, passé et qui se doivent entendre de l'avenir. Comment se disent-elles du passé quand elles doivent s'entendre de l'avenir? " Ils ont

1. Rom. IX, 14-20. — 2. I Cor. III, 4. — 3. Jean, XV, 15.

creusé mes mains et mes pieds, dit le prophète, ils ont compté tous mes os (1). " Ce fait n'était pas accompli encore, il devait seulement s'accomplir, et pourtant on l'annonçait comme étant passé.

Il nous a sauvés par le baptême de la régénération (2). " Ailleurs encore le même Apôtre dit " C'est en espérance que nous avons été sauvés; or l'espérance qui, se voit n'est pas de l'espérance. — Nous avons été sauvés par espérance; " voilà le passé : mais parce que ce salut n'est qu'en espérance, sans être encore réalisé, c'est sur l'avenir que nous comptons. Nous voyons, nous possédons déjà ; mais l'espérance et non la réalité. " Car ce que l'on voit, comment l'espérerait-on ? Et si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons par la patience (3). " Ainsi nous sommes sauvés, et néanmoins nous espérons, nous attendons encore le salut sans le posséder.

C'est dans le même sens que le Seigneur dit à ses disciples : " Je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon Père. " S'il l'avait fait connaître réellement, aurait-il dit ailleurs

J'ai encore beaucoup de choses à vous dire; " mais vous ne les pouvez porter à présent? (4). " Oui, " Je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon Père, " mais en ajoutant : " J'ai

encore beaucoup de choses à vous dire ; et vous ne les pouvez porter à présent, " le Sauveur n'ôte pas, il ajourne. L'espérance était donc sûre, il savait que sans aucun doute il accomplirait sa promesse; l'avenir était pour lui aussi certain que le passé, et Il disait pour ce motif : " Je vous ai fait connaître. "

6. Ainsi donc, " pendant que nous sommes dans ce corps, nous voyageons loin du Seigneur; car c'est par la foi que nous marchons et non par la claire vue (5). " Attachons-nous à la foi autant qu'il nous est accordé de le faire, et ne révoquons point en doute la justice de Dieu. Ne croyons aucunement qu'il y ait en lui de l'injustice : ce serait notas exposer à tomber dans le gouffre profond de l'impiété. Et lorsque nous croirons fermement qu'il n'y a point en lui d'injustice, ne soyons pas inquiets de ne pas voit encore sa justice. Achevons notre course, allons à la patrie, nous verrons au temps de la claire vue ce qui rie se peut voir au temps de la foi. Notas marchons en effet maintenant par la foi. Nous marcherons alors par la claire vue.

Qu'est-ce à dire par la claire vue? (per speciem, en beauté?) " Vous l’emportez en beauté sur

1. Ps. XXI, 17, 18. — 2. Tit. III, 5. — 3. Rom. VIII, 24, 25. — 4. Jean, XVI, 12. — 5. II Cor. V, 6, 7.

118

enfants des hommes (1). " Car " au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu (2).

Celui qui m'aime, dit le Sauveur, observe mes commandements; et celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et je l'aimerai aussi." Et que lui donnerez-vous? " Je me découvrirai à lui " (3). " On aura la claire vue quand il accomplira cette promesse : " Je me découvrirai à lui. " Là tu verras la justice de Dieu, là tu liras dans le Verbe sans le secours d'aucun livre. Ainsi lorsque nous le verrons tel qu'il est, notre voyage sera terminé et nous partagerons la joie des Anges. Qu'est-ce en effet que le chemin? C'est la foi. Pour exercer la foi le Christ a été défiguré, mais sa beauté lui reste et nous verrons après le voyage qu'il " l'emporte en beauté sur les enfants des hommes. " Comment aujourd'hui se montre-t-il à la foi? " Et nous l'avons vu, et il n'avait ni éclat ni beauté; son visage paraissait abject et son attitude, " c'est-à-dire, sa vertu, " méprisable; il était couvert de honte et d'ignominie, accablé de plaies et exercé à supporter les douleurs (4). " Cette espèce de laideur dans le Christ te rend beau. S'il n'avait voulu passer par là, tu n'aurais point recouvré ta beauté perdue. Il était donc tout défiguré sur la croix; mais cette laideur nous embellissait; et durant cette vie attachons-nous au Christ dans l'abjection. Comment au Christ dans l'abjection? " A Dieu ne plaise que je me glorifie, si ce n'est dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde m'est crucifié et moi au monde (5). " Voilà l'abjection du Christ. Ai-je prétendu vous enseigner autre chose que la voie du ciel ? La voie du ciel est de croire au crucifié. Nous portons sur le front le signe de son abjection: ne rougissons pas de cette abjection du Christ. Suivons cette voie, et nous parviendrons à le voir dans sa beauté.

Lorsque nous serons parvenus à voir cette beauté du Christ, nous verrons aussi la justice de Dieu et nous ne serons plus portés à demander : Pourquoi secourt-il celui-ci et non celui-là? Pourquoi la divine providence a-t-elle amené l'un au baptême ; tandis qu'un autre, après avoir vécu sagement dans le catéchuménat, est mort tout-à-coup sans avoir reçu ce sacrement; et qu'un autre encore, après avoir vécu dans le crime, dans la débauche, dans l'adultère, dans les théâtres, à là chasse, est tombé malade, a été baptisé et n'a paru pécheur que pour voir ses péchés effacés? Recherche ses mérites ; tu découvriras

1. Ps. XLIV, 3. — 2. Jean, I, 19. — 3. Jean, XIV, 21. — 4. Isaïe, LIII, 2, 3. — 5. Gal. VI, 14.

qu'il n'avait mérité que des supplices. Considère la grâce qu'il reçoit : " O profondeur des trésors! " Pierre renie, le larron croit: " O profondeur des trésors! "

7. Tu- nous crois capable de sonder cet abîme devant lequel l'Apôtre s'est arrêté frappé de stupeur, et s'écriant, lorsqu'il regardait avec effroi tant de hauteur et tant de profondeur: " O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu? "

Et qu'avait-il dit, avant ce cri d'admiration ? Il avait dit une chose qui sera estimée injuste par qui ne croira point qu'il n'y a en Dieu aucune injustice. Il avait ainsi parlé des Juifs aux gentils convertis : " Comme vous-mêmes ne croyiez pas en Dieu et que maintenant vous avez obtenu miséricorde à cause de leur incrédulité; ainsi eux maintenant n'ont pas cru, pour que miséricorde vous fut faite. Car Dieu a enfermé tout dans l’incrédulité pour faire miséricorde à tous (1). " C'est après cela que Paul pousse son cri d'admiration.

Mais où est la justice, l'équité de Dieu, quand il enferme tout dans l'incrédulité pour faire miséricorde à tous? Tu cherches à t'en rendre compte et moi je tremble devant cet abîme : " O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! " Raisonne, j'admirerai; discute, je croirai; je vois un précipice, je ne veux pas m'y jeter. " O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont " incompréhensibles et ses voies impénétrables ! " Peut-être nous les fera-t-il connaître. " Mais qui a connu la pensée du Seigneur ? Ou qui a été son conseiller? Ou qui lui a donné le premier, et sera rétribué, puisque c'est de lui et par lui et en lui que sont toutes choses? A lui la gloire dans les siècles des siècles (2). "

L'Apôtre s'arrête, car il lui faut admirer. Que personne ne me demande la raison de ces mystères. L'Apôtre dit: " Que ses jugements sont incompréhensibles! " et tu es venu pour chercher à les comprendre? " Que ses voies sont impénétrables ! " et tu veux les pénétrer? Si tu viens pour pénétrer l'impénétrable, crois-moi, tu es déjà perdu. Vouloir comprendre l'incompréhensible, et pénétrer l'impénétrable, c'est chercher à voir l'invisible, à exprimer l'inexprimable.

Ah! plutôt que l'on bâtisse la maison; et lorsque sera arrivé le moment d'en faire la dédicace, alors peut-être on verra avec éclat la raison de ces obscurs mystères.

1. Rom. XI, 30-22. — 2. Rom. XI, 33-36.

 

 

SERMON XXVIII. DIEU EST TOUT A TOUS (1).

119

ANALYSE. — Comme le titre l'indique, ce charmant petit discours se propose de montrer : 1° que notre cœur trouve en Dieu toutes les jouissances qu'il peut désirer; 2° que fort différent de beaucoup de biens matériels qui ne peuvent se donner à plusieurs sans se partager, Dieu se donne tout entier à chacun de nous et chacun peut le posséder également tout entier. — On ne sait ce qui frappe le plus ici, la sublimité des pensées ou la clarté de l'exposition.

1. Parmi les divins oracles, examinons de préférence, avec l'aide du Seigneur, celui-ci que nous avons entendu le dernier : " Que le coeur qui cherche Dieu soit dans l'allégresse. " Ce qui rend opportune cette méditation, c'est que nous sommes encore à jeun; et notre cœur sera dans la joie pourvu que notre âme soit affamée.

Lorsqu'on apporte sur nos tables des mets agréables, ceux qui ont faim se réjouissent 1'œil qui aime à voir quelque chose d'éclatant se réjouit aussi lorsqu'on lui présente des tableaux où la variété des couleurs et la perfection des, traits sont propres à le charmer; il y a joie également pour l'oreille qui recherche les chants harmonieux, joie pour l'odorat qui court après les suaves parfums. " Que le cœur qui cherche Dieu soit " donc aussi "dans la joie. "

2. Il est hors de doute que chacun de nos sens est agréablement frappé par son objet propre. Le son n'a rien qui charme l'œil, ni la couleur rien qui charmé l'oreille. Mais pour notre cœur Dieu est à la fois lumière, harmonie, parfums et nourriture; et s'il est tout cela, c'est qu'il n'est rien de cela; et s'il n'est rien de cela, c'est que tout cela a été créé par lui.

Il est la lumière de notre cœur ; aussi nous lui disons : " A votre lumière nous verrons la lumière (2). " Il en est l'harmonie : " Vous ferez entendre à nos oreilles la joie et l'allégresse (3). " Pour notre cœur il est aussi un parfum : " Nous sommes la bonne odeur du Christ (4). " Si en jeûnant vous avez besoin de nourriture : " Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice (5). " Or il est dit de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même qu' " il est devenu notre justice et notre sagesse (6). " Voici la table préparée; Jésus-Christ est la justice : justice qui ne manque jamais, qu'un serviteur n'a pas besoin d'assaisonner pour nous et que le commerce ne transporte point d'au delà des mers, comme les fruits étrangers.

1. Ps. CIV, 3. — 2. Ps. XXXV, 10. — 3. Ps. L, 10. — 4. II Cor. II, 15. — 5. Matt. V, 6 . — 6. I Cor, I, 30.

C'est la nourriture que goûte celui qui n'a point le palais malade; c'est la nourriture de l'homme intérieur; et parlant de lui-même le Christ a dit : " Je suis le pain vivant descendu du ciel (1). " Cet aliment nourrit sans s'épuiser; il se prend sans se consumer; il rassasie la faim sans diminuer. Lorsque vous sortirez d'ici, vous ne trouverez rien de pareil sur vos tables. Et puisque vous êtes à ce banquet, mangez convenablement, mais après l'avoir quitté, ayez soin de bien digérer. C'est bien manger et mal digérer que de bien écouter la parole Dieu sans la pratiquer: ce n'est pas en tirer les sucs nourriciers, mais la rejeter avec dégoût comme une nourriture aigre et indigeste.

3. Ne vous étonnez point que nos coeurs mangent et se nourrissent sans rien ôter à leurs aliments. Dieu n'a-t-il pas pour nos yeux une nourriture semblable ? La lumière, en effet, est l'aliment des yeux, les yeux en vivent, et s'ils sont trop longtemps dans les ténèbres, ils périssent en quelque sorte pour avoir jeûné. On a vu des hommes perdre la vue en demeurant dans l'obscurité; rien ne s'était glissé dans leurs yeux, personne ne les avait frappés, aucune humeur étrangère n'y avait pénétré, ni poussière, ni fumée; ces hommes sortirent de leur retraite, et ils ne voyaient plus comme ils voyaient auparavant; leurs yeux étaient morts de faim; ils s'étaient éteints pour n'avoir pas pris leur nourriture, c'est-à-dire pour n'avoir pas vu la lumière.

Reconnaissez maintenant ce que je voulais vous montrer, savoir quelle est la nature de cette lumière dont vivent les yeux. Tous la voient, tous les yeux s'en nourrissent ; et néanmoins en servant d'aliment à la vue, la lumière ne perd rien d'elle-même. Deux hommes la voient, elle demeure entière ; plusieurs la voient, elle reste la même ; le riche la voit, le pauvre la voit, elle est égale pour tous. Nul ne la restreint ; elle enrichit

1. Jean, VI, 51.

120

le pauvre; elle n'est point pour le riche un objet d'avarice. Est-ce en effet que le plus riche voit plus? Est-ce qu'avec son or il peut supplanter le pauvre et acheter la lumière pour en priver l'indigent? Si tel est l'aliment de nos yeux, que devons-nous penser de Dieu pour nos âmes ?

4. L'oreille aussi vit par le son, et qu'est-ce que le son ? car nous pouvons par les choses sensibles nous faire une idée des choses intelligibles. Je parle à votre charité ; vos oreilles et vos âmes sont ouvertes. Je viens de nommer deux choses les oreilles et les âmes, et dans ma parole il y a deux choses aussi : le son et la pensée. Tous deux volent et arrivent en même temps à l'oreille ; mais le son s'y arrête, tandis que la pensée descend au coeur. Considérons le son d'abord; car nous devons lui préférer de beaucoup la pensée.

Le son est comme le corps : la pensée est comme l'âme. Aussitôt après avoir frappé l'air et atteint l'oreille, le son expire sans retour, on ne l'entend plus. Car les syllabes qui le produisent se succèdent si rapidement, qu'on n'entend la seconde qu'après le passage de la première. Et toutefois quelle merveille dans ce qui passe si vite ! Si maintenant pour apaiser votre faim je vous présentais un pain, chacun ne l'aurait pas ; vous le partageriez et chacun en aurait d'autant moins que vous êtes plus nombreux. Je vous présente un discours, vous ne vous en partagez point les syllabes, vous ne le rompez pas pour en distribuer un morceau à celui-ci, un morceau à celui-là et pour donner à chacun une petite partie de ce que je dis. Tout est entendu par un, tout l'est par deux, tout l'est par plusieurs et par tous ceux qui sont venus ici. Pour tous un discours suffit et chacun l'a tout entier : ton oreille veut l'écouter, l'oreille de ton voisin ne lui fait rien perdre.

Si la parole qui n'est qu'un bruit produit cette merveille, que ne fait pas le Verbe tout-puissant? Notre voix est dans toutes les oreilles, chacun la possède tout entière : il ne me faut pas autant de voix que vous avez d'oreilles ; une seule voix suffit pour plusieurs oreilles et sans se diviser elle remplit chacune d'elles. Ainsi représentez-vous le Verbe de Dieu, tout entier au ciel, tout entier sur la terre, tout entier avec les anges, dans le sein de son Père tout entier, tout entier dans le sein de la Vierge, tout entier dans l’éternité, dans son corps tout entier, tout entier dans les enfers lorsqu'il les visita et tout entier au paradis lorsqu'il y conduisit le larron converti. Voilà pour le son.

5. Et si je dis un mot de la pensée, qui pourtant est bien inférieure au Verbe de Dieu ? Je produis un son ; mais après l'avoir émis je ne le retiens plus ; et si je veux me faire entendre encore, je produis un autre son et après celui-ci un troisième, sans quoi ce sera le silence. Mais quand il s'agit de la pensée, je te la donne et je la garde en même temps; tu tiens ce que tu as entendu et je ne perds pas ce que j'ai dit. Reconnaissez combien il est juste que "se réjouisse le " coeur qui cherche Dieu. " Car le Seigneur est lui-même la vérité maîtresse.

Ainsi donc ma pensée reste dans mon esprit et va au tien sans le quitter. Mais pour te la transmettre j'ai besoin d'une espèce de véhicule, c'est le son. Je le prends, je le charge en quelque sorte de ma pensée, je la sors, je la conduis, je la mène jusqu'à toi sans la quitter. Si ma pensée peut faire cela avec ma voix; le Verbe de Dieu n'en peut-il faire autant avec son corps ? En effet pour venir jusqu'à nous, le Verbe de Dieu qui est Dieu et vit dans le sein de Dieu, cette divine Sagesse qui demeure immuablement dans le sein du Père, choisit un corps comme la pensée choisit un son, il se mit dans ce corps et vint à nous sans quitter son Père.

Comprenez, goûtez ce que vous venez d'entendre, méditez-en la grandeur et les merveilles, et concevez de Dieu des idées toujours plus grandes. Dieu l'emporte sur toute lumière, il l'emporte sur toute harmonie, il l'emporte sur toute pensée. Il faut désirer Dieu, soupirer après lui avec amour, afin de sentir la joie dans le coeur qui le cherche.

 

 

 

 

SERMON XXIX. LES DEUX CONFESSIONS (1).

ANALYSE. — Après avoir rappelé que Dieu est bon et la source de tout ce qu'il y a de bon dans l'univers, saint Augustin explique en quoi consiste la confession que d'après le prophète nous devons à sa bonté. Il y a deux confessions : la confession de louanges et la confession des péchés. Or nous devons à Dieu l'une et l'autre, précisément parce qu'il est bon. Nous lui devons la confession de louanges; car qui mérite d'être loué sinon Celui qui est la bonté même? Nous lui devons la confession de nos péchés; car c'est le moyen de devenir bons et notre premier devoir est d'y travailler. C'est aussi le moyen d'échapper au juste châtiment réservé à nos crimes.

1. L'Esprit de Dieu nous a avertis et nous a commandé de confesser le Seigneur: la raison qu'il donne pour nous y déterminer, c'est que le Seigneur est bon. La sentence est courte, mais qu'elle est profonde! " Confessez le Seigneur, " dit-il; et comme si nous demandions: pourquoi? " c'est qu'il est bon " répond-il. Cherches-tu plus, ou autre chose que ce qui est bon? Le bien attire si puissamment, que les méchants le recherchent eux-mêmes.

Mais il est des biens qui sont produits par un autre bien; et si nous demandons quel est ce bien qui produit tous les autres, rappelons-nous cette parole : " Dieu fit tout et tout était très-bien (2). " Rien donc ne serait bien s'il n'était fait pas le Bien même. Et quel est ce bien ? Un bien que nul n'a créé ; en sorte qu'il n'y aurait aucun bien s'il n'avait pour cause le bien qui n'a pas été produit. Le ciel est bon, mais il a été fait tel; les anges sont bons, mais ils doivent leur bonté à quelqu'un ; les astres sont bons, le soleil et la lune, le retour du jour et de la nuit, la succession des temps, les révolutions des siècles, le cours des ans, la reproduction des plantes et des arbres; les différentes natures d'animaux, l'homme surtout dont la louange doit s'élever au milieu de toutes ces autres créatures, tout est bon, mais produit tel, produit par Dieu et non par soi. Celui qui a fait tout, est bon par-dessus tout, car il ne doit sa bonté qu'à lui-même ; et pourtant elle n'est pas uniquement pour lui, il en use aussi pour nous. Ainsi donc " confessez le Seigneur parce qu'il est bon. "

2. Or on confesse pour louer ou pour expier. Il est des hommes peu instruits qui en voyant dans les Ecritures le mot de confession se frappent aussitôt la poitrine, comme si la confession ne se disait que des péchés, et comme s'ils étaient avertis de confesser les leurs. Mais pour apprendre à votre charité que la confession ne se

1. Ps. CXVII, 1. — 2. Gen. 1, 31.

dit pas des péchés seulement, écoutons Celui dont nous ne pouvons révoquer en doute l'innocence parfaite ; il s'écrie et il dit : " Je vous confesse, ô mon Père, Seigneur du ciel et de la terre. " .Qui parle ainsi ? " Celui qui n'a point commis de péché et dans la bouche de qui ne s'est point trouvée la tromperie (1); " Celui qui seul a pu dire en toute vérité : " Voici venir le prince du monde, et il ne trouvera rien en moi (2). " Il confesse cependant, mais pour louer et non parce qu'il a péché. Ecoute en effet ce qu'il dit dans sa confession, écoute comment il loue, car ses louanges sont notre salut. Comment ce Fils sans péché confesse-t-il son Père ? " Je vous confesse, dit-il, ô mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez découvertes aux petits (3). " Il loue donc son Père d'avoir caché ces choses aux sages et aux prudents, c'est-à-dire aux superbes et aux arrogants, et de les avoir découvertes aux petits, c'est-à-dire aux faibles et aux humbles.

3. Mais il est vrai aussi qu'il y a la confession des péchés, confession salutaire. C'est à quoi se rapporte ce que nous avons ouï dans le premier psaume qu'on a lu : " Mettez, Seigneur, une garde à ma bouche, et une porte de circonspection à mes lèvres; n'inclinez pas mon coeur à dire le mal, à excuser ses iniquités (4). " Le prophète prie Dieu de donner une garde à sa bouche, et il fait connaître quelles doivent être les fonctions de cette garde. Il est en effet des hommes où tout se trouve, qui courent s'excuser après avoir commencé à s'accuser ; c'est-à-dire qui cherchent des motifs et imaginent des prétextes pour montrer qu'ils ne sont pas coupables. L'un dit: le diable en est cause; l'autre : c'est la fortune; un autre encore: j'ai été poussé parle destin : personne ne prend la faute sur soi. Ignores-tu qu'en voulant t'excuser, tu assures le triomphe de celui qui

1. I Pierre, II, 22. — 2. Jean, XCV, 30. — 3. Matt. XI, 25. — 4. Ps. CXL 3, 4.

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t'accule ? Veux-tu au contraire exciter la douleur et les gémissements de ton accusateur, c'est-à-dire du démon ? Fais ce que tu as entendu ; fais ce que tu as appris, et parle ainsi à ton Dieu : " Je l'ai dit, Seigneur, ayez pitié de moi; guérissez mon âme, parce que j'ai péché contre vous (1). " C'est moi, c'est moi qui l'ait dit: " ce n'est pas le démon, ce n'est pas la fortune, ce n'est pas le destin. " C'est moi qui l'ai dit : " je ne m'excuse pas, je m'accuse. "C'est moi qui l'ai dit; Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme. " Et d'où vient sa maladie ? " De ce que j'ai péché contre vous. "

4. Ainsi donc, " confessez le Seigneur, parce qu'il est bon. " Si tu veux louer, que peux-tu louer à plus juste titre que le Bien même ? Si tu veux louer, si tu veux confesser en louant, que peux-tu louer avec moins de crainte que le Bien même ? En louant un homme de ce qu'il est mauvais, tu te condamnes; en confessant Dieu parce qu'il est bon, tu te purifies. Si tu veux confesser pour louer, et que tu cherches à développer la louange, ton esprit s'occupe de montrer combien ce que tu loues est bon ; car ce qui est bon mérite l'éloge, comme le blâme est mérité par ce qui est mauvais. Dieu est bon ; ce seul mot renferme la louange due à ton Seigneur.

Si tu es bon toi-même, loue Celui dont émane ta bonté : si tu es mauvais, loue-le encore pour devenir bon. Car si tues bon, c'est à lui que tu le dois, et si tu es mauvais, tu l'es par toi-même. Quitte-toi et viens à Celui qui t'a fait : en te quittant tu te portes, et en te portant tu t'attaches à Celui qui t'a créé.

5. Quels biens ne cherches-tu pas, homme méchant ? Tu es méchant à coup sûr : dis-le moi

1. Ps. XL, 5.

néanmoins, veux-tu autre chose que ce qui est bon ? Tu cherches un cheval, mais tu le veux bon : une terre, mais bonne encore ; tu ne veux qu'une bonne maison, qu'une bonne épouse, qu'une bonne tunique, que de bonnes chaussures; il n'y a que l'âme que tu veuilles mauvaise. N'y a-t-il pas contradiction à vouloir tout bon et à rester mauvais ? Si tu cherches ce qui est bon, sois-le d'abord toi-même. A quoi servent tous les biens que tu t'es procuré en demeurant mauvais, puisque tu t'es perdu ? Aimez que vos âmes soient bonnes; ayez en horreur qu'elles soient mauvaises. Mais c'est en aimant le principe de tout bien que vous deviendrez bons. Détestez donc le mal qui est en vous et choisissez ce qui est bien.

6. Que signifie : hais le mal qui est en toi? Confesse tes péchés avec repentir. En effet se repentir et confesser ses péchés avec repentir, c'est se fâcher contre soi et se venger en quelque sorte sur soi, par la pénitence, de ce qui déplaît en soi. Dieu hait effectivement le péché. Si tu hais en toi ce que Dieu y hait lui-même, tu t'unis à lui par cette communauté de volonté. Sévis donc contre toi pour obtenir que Dieu t'épargne, qu'il ne te condamne pas. Car sans aucun doute, le péché doit être puni; il mérite condamnation et châtiment, et la peine lui doit être appliquée Soit par toi, soit par Dieu. Si tu le punis toi-même, tu t'épargnes ; si tu ne le punis pas, tu seras châtié avec lui.

Ainsi, " confessez. le Seigneur, parce qu'il est bon. " Louez-le, aimez-le de tout votre pouvoir. Répandez vos cœurs en sa présence; il est notre soutien (1), " parce qu'il est bon. "

1. PS. LXII, 9.

 

 

 

 

SERMON XXX. NÉCESSITÉ DE LA GRÂCE POUR ÉVITER LE PÉCHÉ. (1).

ANALYSE. — Comment pouvons-nous éviter d'être dominés par l'iniquité? 1° Il est certain que la loi ne saurait nous préserver du péché; nous avons besoin de la grâce du Rédempteur. 2° La nécessité de cette grâce nous apparaîtra mieux encore, si nous considérons les penchants vicieux que nous ressentons malgré nous : Dieu seul peut les redresser ; lui seul aussi peut nous aider â n'en être point les esclaves. 3° Prétendre qu'on est capable de n'y pas céder; c'est un orgueil hautement condamné par le Fils de Dieu. Et nous sommes si peu capables, sans la grâce d'éviter, le péché, que nous ne pouvons sans le Christ faire le premier pas vers lui.

1. Sans aucun doute, mes frères, il désirait éviter le lourd fardeau, le joug pesant de l'iniquité, celui qui disait à Dieu: " Dirigez mes pas selon votre volonté, ne souffrez pas que je sois " dominé par aucune injustice. " Voyons donc quand est-ce que l'homme est dominé par l'injustice ; ainsi nous comprendrons la prière que nous

1. Ps. CXVIII, 133.

123

avons entendue et ce que nous avons demandé nous-mêmes en nous unissant à celui qui la faisait.

Je le crois en effet, nous suivions tous avec dévotion et fidélité le mouvement du psaume sacré lorsqu'en priant nous avons dit au Seigneur notre Dieu : " Dirigez mes pas selon voue parole, ne souffrez pas que je sois dominé par aucune injustice. "

C'est le sang précieux du Rédempteur qui nous a 'affranchis de la domination de cette horrible maîtresse. Que nous servaient les ordres et les menaces de la loi que nous avions reçue, puisqu'elle ne nous aidait pas et que sous son empire et avant la grâce du Sauveur, nous n'étions pas moins coupables? La loi menace en vain, quand l'iniquité domine. Car la loi n'est ni corporelle, ni charnelle : le divin Législateur étant esprit, la loi sans aucun doute est une loi spirituelle. Or que dit l'Apôtre ? "Nous savons que la loi est spirituelle; pour moi je suis charnel, vendu comme esclave au péché (1). " O homme vendu et asservi au péché, ne t'étonne pas d'être dominé par le péché à qui tu appartiens. Ecoute l'Apôtre Jean : " Le péché est une injustice (2) : " mais c'est contre cet affreux tyran que nous implorons le Seigneur quand nous lui disons : " Dirigez mes pas suivant votre parole ; ne souffrez pas que je sois dominé par aucune injustice. "

2. C'est l'esclave vendu qui crie ainsi : ah ! que le Rédempteur daigne l'exaucer. L'homme lui-même s'est vendu par son libre arbitre pour être asservi à l'iniquité, et ce qu'il a reçu en échange est le misérable plaisir d'avoir touché à l'arbre défendu. Aussi c'est ce même homme qui crie: Redressez ma voie; je l'ai courbée: " Dirigez mes pas; " je les ai égarés par mon libre arbitre " selon votre parole ; " qu'est-ce à dire : " selon votre parole? " Que mes pieds marchent droit comme est droite votre parole. Je suis courbé sous le poids de l'injustice ; mais votre parole est la règle de la -vérité: redressez-moi selon la règle, c'est-à-dire selon la droiture de votre parole. " Dirigez mes pas selon votre parole; ne souffrez pas que je sois dominé par aucune injustice. " Je me suis vendu, rachetez-moi; je me suis vendu avec ma liberté, rachetez-moi avec votre sang. Confondez l'orgueil du vendeur; glorifiez la grâce du Rédempteur: car Dieu résiste aux superbes, tandis qu'il donne sa grâce aux humbles (3).

3. " La loi est spirituelle; et moi je suis charnel, vendu comme esclave au péché; car je ne

1. Rom. VII, 14. — 2. I Jean, V, 17. — 3 Jacq. IV, 6.

comprends pas ce que je fais et je ne fais pas ce que je veux. " — " Je ne fais pas ce que je veux, " dit l'homme charnel: ce n'est pas la loi, c'est lui-même qu'il accuse. Car la loi est spirituelle, exempte de tout vice ; et l'homme charnel qui s'est vendu est un homme coupable. Il ne fait pas ce qu'il veut ; quand il veut, il ne peut, parce qu'il n'a pas voulu lorsqu'il pouvait. En voulant le mal il a perdu le pouvoir de faire le bien ; aussi est-il captif quand il dit, captif quand il s'écrie: " Je ne fais pas ce que je veux: car le bien que je veux, je ne le fais pas, et je hais le mal que je fais (1). "

" Je ne fais pas ce que je veux, " dit l'Apôtre. Tu le veux au moins, réplique son adversaire. — " Je ne fais pas ce que je veux. " — Au contraire tu fais absolument ce que tu veux. — " Non, je ne fais pas ce que je veux; " crois-moi, frère, " je ne fais pas ce que je veux. " — Ah ! tu le ferais si tu voulais: si tu ne fais pas le bien, c'est que tu ne le veux pas. — " Non, je ne fais pas ce que je veux ; " crois-moi, je sais ce qui se passe en moi-même; " je ne fais pas ce que je veux. " Ennemi de la grâce, tu n'es pas l'arbitre de ma conscience. Je sais que je ne fais pas ce que je veux, et tu oses me dire que je fais ce que je veux! Nul ne sait ce qui se fait dans un homme si ce n'est l'esprit de cet homme qui est en lui (2).

4. Toi aussi, tu es un homme, et si tu ne veux pas m'en croire, regarde en toi-même. Dans ce corps corruptible qui appesantit l'âme (3), vis-tu sans sentir que la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair ? Cette lutte n'est-elle pas en toi ? N'y a-t-il aucune concupiscence charnelle qui résiste à la loi de l'esprit ? S'il n'y a point de partage en toi, où es-tu tout entier ? Si ton esprit ne lutté pas contre les concupiscences de la chair, n'est-ce point parce que ton âme s'y livre tout entière ? S'il n'y a point guerre en toi, n'est-ce point parce que tu as fait une paix honteuse? Oui, c'est peut-être parce que tu te livres entièrement à la chair qu'il n'y a en toi aucune lutte. Et comment espérer de pouvoir remporter la victoire quand tu n'as pas même essayé de combattre ?

Mais si tu te complais dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur et que tu voies dans tes membres une autre loi qui combat la loi de ton esprit (4); si la première te charme et que tu sois enchaîné par la seconde, libre dans Ion âme, tu es esclave dans ton corps ; dans ce cas, compatis plutôt au malheureux qui s'écrie : " Je ne fais pas ce que je

1. Rom. VII, 13, 16. — 2. I Cor. II, 11. — 3. Sag. IX, 16. — 4. Rom. VII, 22, 23.

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veux. " Toi aussi ne voudrais-tu pas ne sentir aucunement la convoitise qui se raidit contre la loi de l'esprit? Tu désirerais le mal si tu ne souhaitais d'être délivré d'un tel ennemi. Pour moi, je te l'avoue, je veux sans réserve immoler tout ce qui se révolte en moi contre mon esprit, tout ce qui m'oppose des délectations qu'il condamne. Si par la grâce du Seigneur je n'y donne pas mon consentement, je voudrais encore n'avoir plus à combattre. J'aimerais infiniment mieux n'avoir pas d'ennemi que de vaincre. Car je ne saurais considérer comme m'étant étranger ce combat de la chair contre l'esprit, et ne suis-je pas violemment poussé par une nature ennemie ? Cette nature qui me pousse et la résistance que je fais sont à moi l'une et l'autre. Mon esprit tant soit peu libre se raidit contre des restes d'esclavage. Mais je voudrais que tout en moi fut guéri, parce que tout cela c'est moi-même. Je ne veux pas que ma chair soit éternellement séparée de moi comme si elle m'était étrangère, je veux qu'elle soit tout entière guérie avec moi.

Si tu n'as point le même désir, que penses-tu de ta chair ? Tu la crois donc un je ne sais quoi qui vient de je ne sais où, de je ne sais quelle puissance ennemie ? Idée fausse, hérétique, véritable blasphème. Un même ouvrier a formé ta chair et ton esprit; lui-même en créant l'homme, a fait l'une et l'autre, les a unis ensemble, soumettant la chair à l'âme et l'âme à lui-même. Si l'âme était demeurée soumise à Dieu, le corps serait resté soumis à l'âme. Ainsi ne t'étonne pas si celle-ci après avoir abandonné son Seigneur est châtiée par son propre sujet. " Car la chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair ; ils sont opposés l'un à l'autre, en sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez (1). " De là aussi cette parole de l'Apôtre : " Je ne fais pas ce que je veux. " Ma chair convoite contre mon esprit, et je ne voudrais pas de cette convoitise ; c'est pour moi un grand bien de n'y pas consentir, je souhaite néanmoins de ne la pas ressentir. Ainsi " je ne fais pas ce que je veux : " je veux que la chair ne convoite pas contre l'esprit, et je ne puis l'obtenir ; voilà ce que signifie : " Je ne fais pas ce que je veux. "

5. Pourquoi contester ici ? Je te dis que " je ne fais pas ce que je veux ; " et tu prétends que je fais ce que je veux ! " Pourquoi contester? Ingrat envers ton Médecin, pourquoi contrarier un malade? Laisse-moi prier ce Médecin et lui

1. Galat. V, 17.

dire : " Délivrez-moi des calomnies des hommes, et je pratiquerai votre loi (1). " Je la pratiquerai avec votre grâce, non avec mes seules forces. En implorant le médecin, je ne m'arroge point la santé que je n'ai pas encore. Pour toi, défenseur de la nature, et plût à Dieu que tu la défendisses véritablement, non en soutenant qu'elle est saine, puisqu'elle ne l'est pas, mais en réclamant pour elle le secours qui peut la guérir! pour toi donc, défenseur, ou plutôt ennemi de la nature, ne vois-tu pas qu'en louant le Créateur de son intégrité, tu empêches le Sauveur de prendre pitié de ses langueurs ? A celui qui l'a créé il appartient de la guérir; elle tombe par elle-même, et lui-même la relèvera. Telle est la foi, telle est la vérité, tel est le fondement de la religion chrétienne. Un homme d'une part et d'autre part. un homme; un homme l'a renversée, un autre homme la reconstruira; le premier l'a abattue, le second la rétablira ; le premier est tombé en ne demeurant pas fidèle ; le second n'est pas tombé et il relève. L'un s'est brisé en quittant Celui qui demeurait et l'autre en demeurant, est descendu vers ces ruines.

6. Si donc la chair convoite contre l'esprit, et si tu ne fais pas ce que tu veux, puisque tu veux en vain la cessation de cette lutte ; tiens au, moins ta volonté attachée à la grâce du Seigneur, et persévère avec son secours; répète ce que tu as chanté : " Dirigez mes pas selon votre parole, et ne souffrez pas que je sois dominé par aucune injustice. "

Que signifie : " Ne souffrez pas que je sois dominé par aucune injustice? " Écoute l'Apôtre: " Que le péché, dit-il, ne règne pas dans votre corps mortel. " Qu'est-ce à dire : " Ne règne pas ? Pour vous faire obéir à ses convoitises. " Il ne dit pas: N'aie aucun mauvais désir; comment en effet n'en avoir point dans cette chair mortelle où la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair? Applique-toi donc à empêcher le péché de régner dans ton corps mortel et à n'obéir pas à ses désirs. S'il est en toi de ces désirs, n'y cède point, ne te laisse pas dominer par l'iniquité.

" N'abandonnez pas non plus vos membres au péché, comme des instruments d'iniquité (2). " Que tes membres ne deviennent pas des instruments d'iniquité; et ne te laisse dominer par aucune injustice. Mais cette préservation même, peux-tu l'obtenir par tes propres forces ? Lorsque

1. Ps. CXVIII, 184. — 2. Rom. VI,12, 13.

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tes membres ne deviennent pas des instruments d'iniquité, l'iniquité est en eux, elle est dans les inclinations mauvaises, mais elle ne règne pas. Comment pourrait-elle régner sans instruments de règne? Une partie de toi-même, ta chair, la concupiscence de ta chair, se révolte contre toi dans sa mollesse. Cette mollesse est un tyran; si tu veux en être vainqueur, implore la légitime puissance du Christ.

7. Je sais ce que tu allais me dire, ce que peut-être tu dis maintenant en toi-même. Qui que tu sois, qui m'écoutes, je sais ce que l'iniquité te dit intérieurement; car tu es encore sous son joug, quand ta ne reconnais pas la grâce du Rédempteur : je sais donc que tu te dis ceci: La chair convoite en moi contre l'esprit, je l'avoue, elle convoite l'adultère ; mais je n'y consens pas, je ne l'accepte pas, je ne l'accorde pas ; non-seulement je m'abstiens, mais je ne consens pas de le faire ; non-seulement je ne l'accomplis pas au dehors dans mes membres, mais dans mon esprit je n'acquiesce pas aux ,mouvements de ma chair rebelle. Moi céder à ses convoitises, me soumettre à ses résistances ! Non. Ainsi je ne suis point dominé par l'iniquité. C'est vrai, c'est incontestable. — S'il en est ainsi, rends grâces à qui tu dois cette faveur. Ne te l'arroge pas; tu pourrais la perdre et la demander vainement ensuite. Ne crains tu pas cet oracle : " Dieu résiste aux superbes, tandis qu'il donne sa grâce aux humbles (1) ? "

8. C'est à toi que tu es redevable de n'être dominé par aucune iniquité? Si cette présomption est fondée, il nous est donc inutile de demander à Dieu : " Ne souffrez pas que je sois dominé par aucune injustice ? " As-tu, oui ou non, chanté aujourd'hui ces paroles ? Étais-tu ici quand nous disions tous : " Dirigez mes pas selon votre parole, et ne souffrez pas que je sois dominé par aucune injustice ? " Tu étais ici, tu as chanté cela, tu ne le nieras point sans doute. Ainsi tu as chanté avec le peuple de Dieu, et tu as prié Dieu en ces termes : " Dirigez mes pas selon votre parole, et ne souffrez pas que je sois dominé pas aucune injustice. " Si tu l'accordais cette grâce, pourquoi la demandais-tu avec moi ? J'en ai la, preuve, tu pries, tu implores, tu prends de la peine ; donc écoutons ensemble Celui qui dit : " Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine. " Écoutons-le et venons. Qu'est-ce à dire : Venons? Avançons par

1. Jacq. IV, 8.

la foi, approchons par l'action de grâces, arrivons par l'espérance. Venons à Celui qui dit : " Venez " à moi, vous tous qui prenez de la peine. " Tu prends de la peine, j'en prends aussi ; écoutons-le donc, allons à lui; pourquoi disputer entre nous ? Écoutons-le tous deux, puisque tous deux nous prenons de la peine; pourquoi disputer entre nous? Est-ce pour n'entendre pas le Médecin qui nous appelle? Quelle infirmité déplorable! Le médecin appelle le malade et le malade s'occupe à disputer ? Que dit-il en appelant ? " Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine. " Où prenez-vous de la peine, sinon sous les fardeaux de vos péchés, sous le joug de l'iniquité qui vous tyrannise? " Venez " donc " à moi, vous tous qui prenez de la peine et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. " Moi qui vous ai faits, je vous referai; je vous referai, attendu que sans moi vous ne pouvez rien faire (1).

9. Comment vous referai-je? " Prenez mon " joug sur vous, et apprenez de moi. " - Qu'apprendrons-nous de vous? Nous connaissons, Seigneur, que dès le commencement vous êtes le Verbe, le Verbe Dieu, le Verbe en Dieu; nous savons que tout a été fait par vous, ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas. Que nous apprendrez-vous? Disciples de l'ouvrier, du Créateur du monde, nous n'avons pas à faire un monde nouveau. Vous en avez formé un, vous avez établi le ciel et la terre, vous les avez ornés des créatures qui les peuplent et qui les embellissent. Qu'apprendrons-nous de vous? — Le voici répond-il: Lorsqu'au commencement j'étais Dieu en Dieu, je vous ai créés; ce n'est pas ce que vous devez apprendre de moi; mais pour ne pas laisser périr mon oeuvre, je suis devenu ce que j'ai fait. Comment suis-je devenu ce que j'ai fait ? " Il s'est anéanti lui-même, prenant la nature d'esclave ; devenu semblable aux hommes, et reconnu pour homme par les dehors; il s'est humilié lui-même. " Voilà ce que vous devez apprendre de moi : " Il s'est humilié lui-même. Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (2). " Si je vous l'enseigne, ce n'est point que jamais vous ayez eu la nature de Dieu ni estimé que sans usurpation vous étiez égaux à Dieu. Cette égalité de nature n'appartenait qu'à un seul ; à Celui-la seul qui la possédait par essence il était permis de la revendiquer sans usurpation. Il est né du Père égal au Père; et néanmoins qu'a-t-il fait pour toi? " Il s'est

1. Jean, XV, 5. — 2. Matt. XI, 28, 27.

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anéanti lui-même, prenant la nature d'esclave, devenu semblable aux hommes et reconnu pour homme par les dehors (1). "

Pour toi donc Dieu s'est fait homme, et tout homme que tu sois, tu ne veux pas le reconnaître? Pour toi il s'est fait homme exempt de péché, et pour venir à Lui qui a dit : " Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine et qui êtes chargés, et je vous soulagerai " tu ne veux pas reconnaître que tu es pécheur?

10. " Prenez mon joug sur vous. " As-tu pris ce joug? l'as-tu pris? Sens-tu que quelqu'un pèse sur loi? Sens-tu que tu as un guide ? — Je le sens, réponds-tu. — Dis-lui donc : " Dirigez mes pas selon votre parole. " Il te conduit sous son joug et sous son fardeau. Pour te rendre ce joug doux et ce fardeau léger, il t'a inspiré son amour. Cet amour adoucit le joug; le joug est dur pour qui n'aime pas. Cet amour rend le joug doux, et c'est le Seigneur qui répand cette douceur (2).

Si tu es venu en entendant cette parole " Venez à moi, " ne t'attribuerais-tu pas d'être venu ainsi ? C'est par mon libre arbitre, dis-tu, c'est par ma volonté que je suis venu. Et par

1. Phil. II, 6-8. — 2. Ps. LXXXIV, 13.

ce que je suis venu, il me répare ; et parce que je suis venu, il m'impose son joug délicieux; en me donnant son amour, il m'impose aussi, son fardeau bien léger pour mon zèle et pour mon affection : il a fait tout cela en moi, mais parce que je suis venu à Lui.

Tu crois donc, en ta sagesse, que si tu es venu à lui, c'est à toi que tu en es redevable? Mais " qu'as-tu que tu ne l'aies reçu (1) ? " Comment es-tu venu? Tu es venu en croyant; mais tu n'es pas encore au terme. Nous sommes en chemin, nous marchons, mais nous ne sommes point arrivés. " Servez le Seigneur avec crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement, de peur que le Seigneur ne s'irrite et que vous ne vous égariez de la droite voie (2). " Crains qu'en t'attribuant d'être entré dans la droite voie, ta présomption ne t'en éloigne. — C'est moi, dis-tu, qui y suis entré, grâce à ma résolution, grâce à ma volonté. — Pourquoi t'enfler? Pourquoi te gonfler d'orgueil? Veux-tu connaître que.tu lui dois encore d'être venu? Écoute sa voix : " Nul ne vient à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attires. "

1. I Cor. IV, 7. — 2. Ps. II, 11, 12. — 3. Jean, VI, 44.

 

 

SERMON XXXI. LES LARMES ET LA JOIE DES JUSTES (1).

ANALYSE. — Il semble d'abord que ces paroles " Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie, s'appliquent principalement aux martyrs : ils ont eu tant à souffrir pour l'amour de Dieu et leur récompense est si brillante. Mais les plus généreux d'entre eux ont souffert avec joie, et l'oracle cité parait plutôt destiné à consoler et à encourager la faiblesse. Les faibles en effet, je parle des faibles parmi les justes, ont bien des sujets de larmes : ils pleurent de voir tant d'âmes livrées à la vanité; ils pleurent pour obtenir la grâce divine; ils pleurent d'entendre si souvent des blasphèmes. Aussi leur récompense est assurée ; au lieu que les impies, après avoir pleuré eux-mêmes, né quitteront cette vie passagère que pour pleurer toujours.

1. Le psaume que nous venons de chanter en l'honneur de Dieu paraît convenir aux saints martyrs; mais si nous sommes les membres du Christ, comme nous devons l’être, comprenons que ce psaume nous regarde tous.

" Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie. Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences; ils reviendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains. " Où vont-ils et d'où viennent-ils ? Que sèment-ils dans les larmes? Quelles sont leurs

1. Ps. CXXV, 5.

semences? Quelles sont leurs gerbes? Ils courent à la mort et viennent de la mort. Ils y courent en naissant, ils en viennent en ressuscitant. Ils sèment les bonnes oeuvres et moissonnent l'éternelle récompense. Ainsi nos semences sont toutes les bonnes oeuvres que nous faisons, et nos gerbes la récompense que nous recevrons à la fin.

Mais si ces semences fécondes sont les bonnes oeuvres, pourquoi les - accompagner de larmes, attendu que Dieu aime celui qui donne avec joie (1)?

2. Remarquez d'abord, mes très-chers, comment

1. II Cor. IX, 7.

127

ces paroles s'appliquent surtout aux bienheureux martyrs. Quels autres ont sacrifié autant

qu'eux, puisqu'ils se sont sacrifiés eux-mêmes selon cette expression de l’Apôtre Paul : " Pour moi je me sacrifierai moi-même pour vos âmes (1) ? " Ils se sont sacrifiés en confessant le Christ, et en accomplissant avec son secours cet oracle : " Es-tu assis à une grande table ? Sache " que tu dois rendre autant (2)? " Quelle est la grande table, sinon celle où nous recevons le corps et le sang du Christ? Et que signifie : " Sache que tu dois rendre autant, " sinon ce que dit ici le bienheureux Jean : " Comme le Christ a donné sa " vie pour nous, ainsi nous devons donner notre " vie pour nos frères (3) ? " Voilà ce qu'ont sacrifié les martyrs.

Mais ont-ils péri après avoir été rassurés par le Seigneur sur le sort même d'un seul de leurs cheveux (4)? La main périt-elle quand il n'en périt pas le moindre poil? La tête périt-elle, quand il n'en périt pas un seul cheveu? Et l'oeil périt-il quand la paupière ne périt pas? Les martyrs se sont donc sacrifiés après avoir reçu, cette magnifique assurance.

Et nous, tant qu'il en est temps encore, semons les bonnes oeuvres. L'Apôtre ne dit-il pas " Qui sème peu, moissonnera peu (5)? " et encore : " Sans nous lasser et tant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, principalement aux membres de la foi (6) ? " Il dit aussi " Ne nous lassons point de faire le bien; car nous moissonnerons, une fois le temps venu (7). " Qui cessera de semer, n'aura point la joie de moissonner.

3. Pourquoi des larmes, puisque toutes nos bonnes oeuvres doivent être faites avec joie? Les martyrs sans doute ont semé dans les larmes; car ils ont vigoureusement combattu et soutenu de rudes épreuves; et pour adoucir leurs douleurs, le Christ les a personnifiés en lui-même quand il a dit : " Mon âme est triste jusqu'à la mort. "

Cependant, mes frères, il me semble que notre Chef compatissait alors aux plus faibles de ses membres; il craignait qu'ils ne tombassent dans le désespoir, qu'entraînés par l’humaine faiblesse ils ne se troublassent aux approches de la mort, et qu'ils ne se crussent délaissés de Dieu, attendu qu'ils seraient dans la joie s'ils lui étaient agréables. Pour ce motif le Christ a dit auparavant : " Mon âme est triste jusqu'à la

1. II Cor. XII, 15. — 2. Ecclési. XXXI, 12. — 3. I Joan, III, 16. — 4. Luc, XXI, 18. — 5. II Cor. X, 6. — 6. Gal. VI, 10. — 7. Ibid. 9.

mort, S'il est possible, mon Père, que ce calice s'éloigne de moi (1). " Qui tient ce langage? Quelle puissance? Quelle faiblesse? Écoutez ce qu'il dit : " J'ai le pouvoir de donner mon âme, et j'ai le pouvoir de la reprendre. Personne ne me la ravit, mais je la donne et la reprends (2). " Cette puissance était triste en faisant ce qu'elle n'aurait point fait si elle avait voulu. Car il agissait alors parce qu'il le pouvait, non parce qu'il y était obligé; parce qu'il le voulait, non parce que les Juifs étaient plus forts que lui; et ce sont bien les membres infirmes de son corps qu'il a personnifiés en lui.

N'est-ce pas d'eux aussi, c'est-à-dire des plus faibles, qu'il est dit : " Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie? " Car il lie semait pas dans les larmes ce grand héraut du Christ quand il disait : " Déjà on m'immole et le moment de ma dissolution approche. J'ai combattu le bon combat, j'ai consommé ma course, j'ai gardé la foi : reste la couronne de justice, " la couronne d'épis; " elle m'est réservée, dit-il, et le Seigneur, le " juste juge, me le rendra en ce jour (3) : " comme s'il disait : Il m'accordera de moissonner, puisque je me sacrifie à semer pour lui.

Autant, mes frères, que nous pouvons le comprendre, ce langage est l'expression de la joie, non de la douleur. Paul était-il dans les larmes en parlant ainsi ? Ne ressemblait-il pas plutôt à celui qui donne avec joie et que Dieu chérit? Ainsi donc appliquons aux faibles l'oracle du psaume; de peur que ces faibles ne désespèrent après avoir semé dans les larmes : s'ils ont semé dans les larmes, est-ce que la douleur et les gémissements ne passeront point? Est-ce que la tristesse ne finira point avec la vie, pour être remplacée par une joie qui ne finira jamais ?

4. Voici cependant, mes très-chers, comment il me semble qu'à tous s'appliquent ces paroles : " Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie. Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences; ils reviendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains. " Écoutez donc; peut-être me sera-t-il possible, avec l'aide du Seigneur, de vous expliquer comment on peut dire de tous qu'ils " allaient et pleuraient. "

Dès notre naissance nous marchons. En effet, qui s'arrête? Qui n'est forcé de marcher en entrant dans la vie? Un enfant vient de naître, en

1. Matt. XXVI, 38, 39. — 2. Jean, X, 18. — 3. II Tim. IV, 6-8.

128

se développant il marche, il ne cessera de marcher qu'à la mort. Il lui faudra revenir alors, mais avec allégresse. Et qui ne pleure dans cette triste vie, puisque l'enfant même commence par là? Cet enfant est jeté en naissant du sein étroit de sa mère dans ce monde immense, il passe des ténèbres à la lumière; et toutefois, en passant des ténèbres à la lumière, il ne peut voir, mais il peut pleurer. Telle est en effet cette vie, que dans les moments de gaîté on doit craindre de s'égarer, et qu'au moment des pleurs, on prie d'en être délivré : un chagrin s'en va pour faire place à un autre. Les hommes rient et ils pleurent; et il faut pleurer surtout de ce qui les fait rire. L'un pleure un dommage éprouvé par lui ; l'autre pleure la gêne qu'il endure, car il est dans les cachots; un autre encore pleure la mort de l'un de ses plus chers amis; celui-ci pour une chose, celui-là pour une autre. Et le juste? Il pleure d'abord de tout cela : car il pleure avec mérite ceux qui pleurent sans mérite. Il pleure ceux qui pleurent, il pleure aussi ceux qui rient; car c'est pleurer follement que de pleurer pour des choses vaines; et rire aussi de choses vaines, c'est rire pour son malheur. Le juste pleure partout, il pleure donc davantage.

5. Mais " ils viendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains. " Vois-tu ici la joie de l'homme juste lorsqu'il fait le bien? Sans doute il est alors dans la joie; car Dieu aime celui qui donne avec joie. (1). Quand donc pleure-t-il ? Quand il demande de faire ses bonnes oeuvres. Le psaume a voulu recommander la prière aux saints, la prière aux voyageurs, la prière à ceux qui se fatiguent sur ce chemin, la prière -à ceux qui aiment, la prière à ceux qui gémissent, la prière à ceux qui soupirent après l'éternelle patrie, jusqu'à ce que les affligés d'aujourd'hui soient heureux de la voir. Car, mes frères, tant que nous sommes dans ce corps nous voyageons loin du Seigneur (2) ; et voyager sans pleurer, ce n'est pas soupirer après la patrie. Si tu la désires réellement, répands des larmes ; comment, sans cela, pourras-tu dire à Dieu : " Vous avez mis mes larmes devant vos yeux (3) ? " Comment pourras-tu lui dire encore : " Mes larmes, jour et nuit, sont ma nourriture ? — Elles sont ma nourriture, " elles calment mes gémissements, elles apaisent ma faim. " Elles sont, jour et nuit, ma nourriture; " pourquoi? " Parce qu'on me dit chaque jour : Où est ton Dieu (4)? "

1. II Cor. IX, 7. — 2. Ibid. V, 6. — 3. Ps. LV, 9. — 4. Ps. XLI, 4.

Quel juste n'a répandu de ces larmes ? N'en avoir pas versé, c'est n'avoir pas gémi sur son pèlerinage. Mais de quel front entrer dans la patrie, si dans l'éloignement on n'a pas soupiré après elle ? Chaque jour ne nous dit-on pas : " Où est ton Dieu ? " Apprenez, mes frères, apprenez à être du petit nombre. Que votre vie soit bonne, marchez dans la voie de Dieu et observez qu'on vous dit: " Où est ton Dieu ? " Heureux si on vous le dit, malheureux si vous le dites. Quand nous défendons la foi chrétienne et qu'on nous répond : Le nom du Christ se prêche partout, pourquoi les calamités sont-elles multipliées? n'est-ce pas comme si l'on nous disait : " Où est ton Dieu? " On gémit en entendant ce langage, parce qu'on périt en le prononçant.

6. Les hommes religieux, les hommes saints répandent des larmes; on les voit dans leurs prières. Ils sont gais en faisant le bien, mais ils pleurent pour obtenir de le faire, et ils pleurent après l'avoir fait. En pleurant ils cherchent à le faire, en pleurant ils le mettent en sûreté après l'avoir fait. Ainsi les larmes des justes sont fréquentes dans cette vie, le seront-elles dans la patrie? Pourquoi pas? Parce qu'ils " reviendront avec allégresse, portant les gerbes " dans leurs mains. " La félicité se montre, les larmes reparaissent-elles ?

Quant à ceux qui rient vainement ici et qui vainement pleurent, emportés par leurs passions; qui gémissent quand on les a trompés et qui se réjouissent quand il trompent; ils pleurent aussi le long de ce chemin, mais on ne peut dire d'eux qu' " ils viendront dans l'allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains. " Que moissonnent-ils, sans avoir rien semé ? Hélas ! ils moissonnent ce qu'ils ont semé; ils ont semé des épines, ils moissonnent des flammes. Ils ne vont pas des larmes à la joie, comme les saints qui " allaient et pleuraient, en répandant leurs semences et qui viendront dans la joie. " Infortunés ! il passent des larmes aux larmes, des larmes mêlée de quelque joie aux larmes privées de toute joie. Et que deviendront-ils? Où vont-ils après la résurrection? Où ? n'est-ce pas où a dit le Seigneur : " Liez-lui les mains et les pieds, puis le jetez dans les ténèbres extérieures. " — Et ensuite ? — Crois-tu que ces ténèbres soient sans douleur ?qu'ils iront à tâtons sans souffrir ? qu'ils seront privés de la vue sans être tourmentés ? Nullement. Il n'y a pas là que des ténèbres, les malheureux, ne sont pas seulement dépouillés de ce qui faisait leur joie, on (129) leur inflige aussi de quoi les faire éternellement gémir. Ne méprise pas ces ténèbres, ô homme perdu de débauches, toi qui pour te livrer à tes œuvres coupables, à tes honteux adultères, recherchés plutôt les ténèbres que tu n'en as horreur et te livres à plus de joie quand les flambeaux sont éteints : car ces ténèbres qui t'attendent ne sont compatibles ni avec la joie, ni avec le plaisir, ni avec les voluptés et les délectations des sens. Quelles seront-elles donc ? " Là il y aura pleurs et grincements de dents. " Le bourreau frappe sans relâche, sans relâche le coupable est frappé; le bourreau tourmente sans se fatiguer, le coupable est tourmenté sans mourir.

Ainsi des larmes éternelles à ceux qui ont mal vécu; aux saints d'éternelles joies quand " ils " viendront avec allégresse, portant leurs gerbes " .dans leurs mains. " Car au temps de la récolte ils diront à leur Seigneur: Avec votre secours, Seigneur, nous avons accompli vos ordres, daignez accomplir vos promesses.

 

 

 

 

SERMON XXXII. DAVID ET GOLIATH. Ou : LA CONFIANCE EN DIEU (1).

ANALYSE. — On venait de lire plusieurs passages remarquables de l'Écriture. Saint Augustin s'arrête au psaume CXLIII, qui célèbre la victoire de David sur Goliath. Or l'idée principale que le grand Docteur développera dans cet important discours, l'idée mère à laquelle il rattachera toutes les autres, peut se nommer la confiance en Dieu. De Dieu seul et de sa grâce nous devons attendre la force d'accomplir les divins commandements : de Dieu seul et de sa bonté nous devons espérer le vrai bonheur. — I. De Dieu seul et de sa grâce nous devons attendre la force nécessaire pour accomplir les divins commandements — En effet, 1° n'est-ce pas en Dieu seul que se confiait David quand il marchait contre son terrible ennemi? 2° Que signifient les cinq pierres qu'il amasse dans le torrent pour les mettre dans la panetière où il recueille le lait, sinon les cinq livres de la loi ou plutôt la loi elle-même que l'ancien peuplé a violée, foulée aux pieds, et que le peuple nouveau supporte, pratique avec bonheur, parce que le bon Pasteur l'a toute pénétrée de sa grâce ? 3° Cette nécessité de la grâce, et conséquemment, de la confiance en Dieu, ne nous est-elle pas révélée encore dans ce que dit le psaume médité par nous, de l'impuissance et de la corruption de notre nature? — II. De Dieu seul et de sa bonté nous devons attendre encore le vrai bonheur : car, ce bonheur n'est pas dans les biens de la terre. En effet, 1° ces biens sont plutôt des instruments de péché, et le démon ne, nous fait commettre le mal qu'en excitant en nous le désir de les posséder ou la crainte de les perdre. 2° Dieu souvent les refuse à ses serviteurs, parce qu'il prévoit qu'ils leur seraient nuisibles. 3° Ils importent si peu au bonheur, que quelquefois les méchants en sont comblés outre mesure. Aussi le bonheur n'est qu'en Dieu; et nous devions nous attacher à Dieu pour lui-même.

1. Lorsqu'on lisait les saintes Écritures, notre Dieu et Seigneur, pour panser et guérir les plaies de l'âme, nous y a présenté, comme dans des trésors divins, des remèdes en grand nombre notre ministère doit maintenant les appliquer à nos blessures comme aux vôtres. Serviteurs employés par le grand Médecin à guérir autrui, nous ne prétendons pas n'avoir pas besoin de guérison nous-mêmes ; et si nous nous attachons à lui, si de tout notre coeur nous nous abandonnons d son traitement, tous nous serons guéris.

On a lu aujourd'hui beaucoup de passages de haute importance et de nécessité première. Il est vrai, tout se ressemble dans l'Écriture : il y a cependant des vérités qui s'y cachent plus

1. Ps. CXLIII.

profondément pour exercer ceux qui les recherchent ; il en est d'autres qui sont pour ainsi dire sous la main et à découvert afin de servir de remèdes à ceux qui les désirent. Le psaume que nous allons étudier contient de profonds mystères, et si nous voulions les examiner tous en particulier, nous n'y suffirions pas, je le crains. Notre faiblesse rencontrerait des obstacles, soit dans les chaleurs de la saison, soit dans le défaut de forces corporelles, soit dans la lenteur de l'intelligence, soit même dans notre incapacité, car nous sommes au-dessous de cette tâche. Nous choisirons donc quelques traits seulement, comme il nous semble convenable pour accomplir notre devoir et nous conformer à l'intention de votre charité.

2. Voici d'abord le titre du psaume : " A (130) Goliath. " Il en est parmi nous qui ne sont point étrangers à l'Écriture, qui aiment à fréquenter cette divine Ecole, qui n'en haïssent point le maître comme des enfants désespérés, qui dans l'Église prêtent une oreille attentive à la voix des Lecteurs, qui ouvrent leur coeur pour y recevoir les flots de la parole sainte, qui ne s'occupent pas dans ce sanctuaire de soins domestiques, qui ne s'y amusent pas des bruits qui courent, qui n'y viennent pas pour s'entretenir de niaiseries plutôt que pour entendre en commun des vérités salutaires, qui ne se plaisent pas à parler des affaires d'autrui quand il sont au dessous de leurs propres affaires; il en est donc quine viennent pas ici dans ces dispositions et qui y viennent assidûment, ceux-là connaissent le titre du psaume, ils savent qui était ce Goliath. Toutefois, comme il en est d'autres qui maintenant attentifs ne le sont pas toujours autant, ou qui peut-être étouffent habituellement dans leurs cœurs, sous les épines, c'est-à-dire sous les soucis du siècle, la féconde semence de la parole, rappelons ce qui est si ancien et si connu des esprits appliqués à l'étude des lettres sacrées.

3. Goliath était l'un des Philistins, c'est-à-dire des étrangers qui guerroyaient alors contre les enfants d'Israël. Et David, l'auteur de ces Psaumes, ou plutôt l'instrument dont s'est servi l'Esprit-Saint pour nous les donner, était au même temps un enfant tout jeune, ayant à peine touché l'adolescence, et occupé à paître les brebis de son père. Ses frères plus âgés que lui étaient sous les drapeaux et servaient dans l'armée du Roi. Envoyé par ses parents, il leur apporta des pro-, visions; et s'il se trouvait alors dans le camp, ce n'était pas comme soldat, c'était comme frère et serviteur de quelques soldats. Or Goliath, dont il est ici question, était d'une taille gigantesque, couvert d'une forte armure, d'une vigueur exercée, plein de jactance, et dans son orgueil il provoquait à un combat singulier le peuple ennemi. Il demandait qu'un homme choisi dans les rangs des Israélites s'avançât contre lui, que la décision de la guerre fût confiée, sous les yeux de tous, aux mains des deux combattants, à la condition expresse que la victoire serait attribuée au parti de celui d'entre eux qui aurait vaincu. Le Roi du peuple juif ou des enfants d'Israël était alors Saül. Embarrassé, inquiet, il cherchait dans toute son armée un homme qui pût répondre à Goliath: nul n'en était capable -ni sons le rapport de la taille, ni sous le rapport de l'audace. Quand donc il était livré à ces soucis, le jeune David osa se présenter pour marcher contre le géant : ce saint jeune homme ne mettait point sa confiance dans ses propres forces, mais dans le nom de son Dieu. Frappé de cette religieuse assurance plutôt que de la hardiesse de l'enfant, on parla au Roi de son dessein. Le prince ne refusa pas son consentement: il voyait dans l'intrépidité de cet enfant quelque chose de divin et il comprit qu'à un âge si tendre il était impossible de concevoir untel projet sans une divine inspiration. Il accueillit donc David avec joie et celui-ci s'avança contre Goliath.

4. Dans le parti de David on n'avait confiance qu'en Dieu; tout l'espoir du parti contraire reposait sur la force d'un seul homme. Mais qu'est-ce que l'homme? N'est-il pas vrai, comme David même l'a chanté dans ce psaume, qu' " il est semblable au néant et que ses jours passent comme l'ombre ? " Ainsi l'espérance des ennemis était vaine, puisqu'elle ne reposait que sur une ombre qui passe. On arma David; on voulait qu'inférieur en âge et en force à son adversaire, il fut sous ce rapport en quelque sorte son égal. Mais ces armes destinées à l'âge mûr ne lui allaient pas, elles étaient plutôt un poids pour son jeune âge. C'est à quoi se rapporte le sens de ce que nous avons lu dans l'Apôtre avant de chanter le psaume: " Dépouillez-vous du vieil homme et revêtez-vous de l'homme nouveau (1). " David ne voulut point de cette vieille armure, il la rejeta, il dit qu'elle était trop lourde, car elle l'embarrassait et il voulait aller tout dégagé au combat, appuyé non sur lui-même mais sur le Seigneur, et plutôt armé de la foi que de l'épée.

5. Néanmoins après avoir déposé son armure, il choisit un autre moyen de combattre et ce ne fut pas sans mystère. Ne voyez-vous pas qu'il y a ici comme deux vies en conflit, la vie ancienne parmi les Philistins, la vie nouvelle parmi les Israélites; d'un côté l'armée du diable, de l'autre la figure de Jésus-Christ Notre-Seigneur? David prit, donc cinq pierres dans le torrent, dans le fleuve; il les mit dans la panetière où on recueille le lait. Ainsi équipé il s'avança (2).

Les cinq pierres représentaient la loi contenue dans les cinq livres de Moïse. Or il y a dans la loi dix préceptes salutaires auxquels se rapportent tous les autres. Ainsi la loi est figurée par deux nombres, .le nombre cinq et le nombre

1. Colos. III, 9, 10. — 2. I Rois, XVII.

131

dix: David a combattu avec l'un, et il a chanté l'autre quand il a dit : " Je le chanterai sur le psaltérion à dix cordes. " Il ne lança point les cinq pierres, il n'en prit qu'une. Si le nombre des cinq pierres désigne le nombre des livres, la pierre lancée rappelle l'union de tous ceux qui accomplissent la loi; car c'est l'unité même, c'est-à-dire la charité qui en pratique tous les commandements. Les cinq pierres ont de plus été tirées du fleuve. Que signifiait alors le fleuve ?

6. Il est des objets qui dans l'Écriture n'ont pas toujours la même signification. Votre sainteté doit le savoir pour comprendre d'autres règles d'interprétation et pour écouter utilement le Lecteur. Non, les passages allégoriques des Livres saints ne doivent pas toujours s'expliquer de la même manière. Montagne, pierre, lion ne désignent pas toujours le Seigneur ; ces mots ne sont pas pris toujours dans une bonne, ni toujours dans une mauvaise acception : il faut avoir égard aux autres circonstances du texte sacré. Dans tant de milliers de mots et de discours les mêmes lettres se reproduisent sans augmenter en nombre; les paroles sont infinies, les lettres sont loin de l'être; personne ne saurait compter les paroles, chacun peut compter les lettres qui les forment. Placée diversement, une lettre à sa valeur, mais cette valeur n'est pas toujours la même. Quels êtres plus opposés que Dieu et diable ? Néanmoins en tête de chacun de ces deux noms est la lettre D. N'a-t-elle pas ici des valeurs différentes? Ne serait-ce pas se tromper, être par trop absurde, avoir l'esprit .enfermé dans le coeur d'un enfant; que de n'oser, par respect pour Dieu, placer cette lettre D dans le nom du diable, parce qu'elle fait partie du mot Dieu ? Tel serait, pour ne pas quitter l'exemple choisi par nous, l'ignorant interprète des Écritures : qui après avoir entendu le mot fleuve pris allégoriquement dans ce passage: " Le cours du fleuve réjouit la cité de Dieu (1), " où il signifie l'abondance des dons du Saint-Esprit, dont il est dit ailleurs : " Ils seront enivrés de l'abondance de votre maison; vous les abreuverez au torrent de vos délices (2) ; " aurait peur ensuite de lui donner une acception différente, et qui après l'avoir employé dans un bon sens qu'il a approuvé et dont il a été ravi, craindrait pour ce motif de consentir à voir désignés par le même mot les hommes inconstants, attachés aux choses temporelles et qui passent avec l'amour

1. Ps. XLV, 6. — 2. Ps. XXXV, 9.

de tous ces biens fugitifs. Cette peur et cette inquiétude le rendraient aussi muet en face des Écritures, que le serait en face des lettres le niais qui refuserait de les faire entrer dans d'autres mots que ceux où d'abord on les lui a montrées.

7. Si votre sainteté a saisi m'a pensée, elle vous sera, je crois, fort utile et vous aidera beaucoup, non-seulement à entendre nos commentaires, mais encore à comprendre les Écritures que nous vous expliquons actuellement.

Donc le fleuve où David prit les cinq pierres n'était pas pris alors dans un bon sens. Quelques-uns peuvent s'imaginer, je le sais, que ce mot était employé dans une acception favorable; que l'on pourrait y voir le baptême, et que les pierres tirées du fleuve, c'est-à-dire les hommes baptisés ont une grande puissance contre le démon, désigné par Goliath. Mais le nombre cinq: autorise notre interprétation, et, comme nous l'avons dit, il désigne les cinq livres de Moïse et par conséquent la loi. .

Pourquoi ces pierres ont-elles été tirées du fleuve et mises dans la panetière du berger? Nous avons déjà observé qu'à l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ et pour triompher réellement du diable, la Loi.ancienne est devenue la loi de grâce. Or qui représente mieux la. grâce que la richesse du lait? Ces pierres ont été prises dans le fleuve. Le fleuve signifiait un peuple inconstant, attaché aux choses temporelles, affectionné à ce qui passe et entraîné par la force de la passion, dans la mer du inonde. Tel était le peuple Juif . Il avait reçu la loi, mais il la foulait aux pieds, il passait dessus comme le fleuve coulait sur ces pierres et se précipitait à la mer. Ces pierres n'avaient pu servir de digue au fleuve ni l'arrêter dans son cours. Autrement elles désigneraient le frein de la loi et rappelleraient ces âmes qui entraînées d'abord par les plaisirs et les passions, s'arrêtent devant les divins préceptes et répriment l'impétuosité de leurs convoitises. Mais ces pierres n'étaient point des digues; elles étaient au fond du fleuve, et l'eau passait dessus, comme le peuple prévaricateur passait sur la loi. Ainsi le Seigneur éleva la loi jusqu'à la grâce, il la prit dans le fleuve et la plaça dans la panetière, qui servait aussi à recueillir le lait.

8. Qu'il pense donc à la grâce, celui qui veut pratiquer la loi. Les dix préceptes du psaltérion à dix cordes, étaient les mêmes pour l'ancien peuple, mais ils l'accablaient par la crainte, car (132) ils ne renfermaient pas la charité produite par ta grâce, ils exprimaient plutôt la crainte. Ils étaient polir ce peuple des lois pénales, puisqu'ils ne pouvaient s'observer par amour. On faisait effort, mais la passion l'emportait. En passant sous la loi de grâce, on n'a point d'autres commandements à observer. Mais ce qu'on ne pouvait alors, on le peut aujourd'hui; non par la force même des préceptes, mais par la force de la grâce de Dieu. Si en effet les préceptes de la loi communiquaient la force de les observer, on les aurait accomplis à cette époque également.

Se donner au Christ, c'est passer de la crainte à l'amour et commencer à pouvoir faire par amour ce qu'on ne pouvait par la crainte. Or quiconque tremblait sous la crainte ne tremble passons l'impression de l'amour; et comme David en disant : " Je vous chanterai sur le psaltérion à dix cordes " représente l'homme nouveau de la loi de grâce, chanter la grâce contenue aujourd'hui dans les dix préceptes, c'est les accomplir avec joie.

9. Frères, afin de connaître que c'est la grâce qui vous en rend capables, nul ne doit présumer de ses propres forces, ainsi il comptera sur la grâce de Dieu. Car c'est Dieu qui t'invite et te commande d'agir, mais c'est lui aussi qui accorde le pouvoir de faire ce qu'il commande. A toi de lui montrer une confiance assez étendue afin de t'humilier sous l'abondance de la grâce, d'implorer son secours, de n'espérer rien de toi-même, de te dépouiller de Goliath, de te revêtir de David. C'est à. quoi se rapporte cette parole du psaume que nous avions commencé de rapporter: " Qu'est-ce que l'homme? " car il s'agit de montrer à l'homme qu'il ne petit compter sur lui-même. Reconnaissez en effet comment cette exclamation est jetée contre Goliath, trop confiant en ses forces; et comment elle est à la louange de David, plus fort en s'appuyant sur Dieu qu'il n'était faible parmi les hommes. " Qu'est-ce que l'homme ? " Et on répond: " Vous vous êtes fait connaître à lui. " Tout l'homme consiste donc à connaître Dieu, et ne le connaître pas, c'est n'être rien. Qu'est-ce que l'homme à qui Dieu ne s'est pas fait connaître? " Cet homme est devenu semblable au néant, ses jours passent comme l'ombre. — " Qu'est-ce donc " que l'homme à qui vous vous êtes fait " connaître, et qu'est-ce que le fils de l'homme que vous honorez ? " Qu'est-ce à dire : " Que vous honorez? " S'il vous a plu de le choisir, (132) de le placer dans un lieu plus élevé, plus distingué; c'est l'effet de votre miséricorde, ce n'est pas la récompense de ses mérites.

10. Cherche ce qui est propre à l'homme, tu trouveras le péché; cherche ce qui est propre à l'homme, tu trouveras le mensonge. Ote le péché, et tu ne trouveras dans l'homme rien qui ne soit de Dieu. L'homme ne doit donc pas aimer ce qui lui est propre, et dans ce sens encore on peut prendre ces paroles de l'Apôtre : " Que nul ne cherche ce qui lui est propre (1). " Il est des hommes qui en les entendant quelquefois de la bouche des Lecteurs s'en servent pour enlever le bien d'autrui. Mais il importe de savoir qui les prononce : c'est tantôt un mauvais conseiller et tantôt un docteur de vérité. Dieu est le docteur de la vérité. Quand donc lu lui entends dire : Ne cherche pas ce qui t'est propre, ne comprends pas dans le sens de ces hommes pervers. Dieu te donne un sage avertissement, et puisque nous disions qu'en cherchant ce qui t'est propre tu trouveras le péché, de grâce, ne cherche point le péché et tu ne trouveras point ce qui t'est propre; ne cherche pas non plus le mensonge, et tu ne trouveras pas non plus ce qui t'est propre; car la vérité vient de Dieu et le mensonge vient de toi.

11. En vain aussi le démon te suggère une idée; Une peut rien que par ton consentement, il ne saurait forcer ta volonté. Jamais il ne séduit, jamais il n'entraîne une âme gaie s'il la trouve déjà quelque peu semblable à lui. Il remarque qu'elle a quelque désir, ce désir ou cette cupidité ouvre la porte et la tentation pénètre. Il remarque qu'elle a quelque crainte, il l'invite à fuir ce qu'elle redoute, comme il l'a invitée à se procurer ce qu'elle convoite; et par ces deux portes de la cupidité et de la crainte il rentre dans cette âme. Ferme-les, et tu accomplis ce précepte qu'on a lu aujourd'hui, " Ne donnez pas lieu au diable (2). " L'Apôtre a voulu montrer en effet, par ces paroles, que si le diable pénètre dans un coeur et s'en rend maître, c'est que l'homme lui a donné lieu de pouvoir y entrer.

12. Aussi l'homme n'étant rien quand il ne connaît pas Dieu et que Dieu ne l'honore pas, Dieu lui donne sa grâce : il trouve, hélas ! à condamner en lui, mais il pardonne tout à sa confession pour couronner sa foi. N'est-il pas vrai qu'en venant au milieu des hommes le Seigneur n'a trouvé qu'à condamner parmi eux?

1. Cor. X, 24. — 2. Ephés. V, 27.

133

Recherchez, frères, examinez avec soin : et dans le peuple juif, et parmi les gentils, le Seigneur n'a trouvé qu'à condamner. Aussi pour pardonner aux pécheurs, il est venu parmi nous avec humilité, non comme juge ; il voulait en pardonnant répandre d'abord sa miséricorde et seulement ensuite déployer sa sévérité en châtiant les coupables. N'abusons point, c'est-à-dire ne mésusons point de sa clémence, et nous n'éprouverons point les rigueurs de sa justice.

Ainsi donc voici tout l'homme : connaître Dieu, et recevoir cette grâce sur laquelle s'appuyait David, tandis que superbe, orgueilleux et enflé de lui-même, Goliath comptait sur ses propres forces et commençait par mettre en lui seul la victoire de tout son peuple. Unis comme le front de tout orgueilleux est un front impudent, une pierre frappa le front de cet audacieux et il tomba. Le front de l'impudent fut brisé; le front qui portait l'humilité de la croix du Christ fut vainqueur.

13. Aussi, pour qui peut le comprendre, c'est pour ce motif que nous portons au front le signe même de la croix. Je le rappelle, mes frères, parce que beaucoup tracent ce signe sans vouloir l'entendre. Dieu pourtant cherche plutôt des hommes qui exécutent ses signes que des hommes qui les peignent. Si tu portes au front le signe de l'humilité du Christ, portes-en l'imitation dans le coeur.

Nous avons dit, mes frères, que c'est donner lieu au diable, que de lui ouvrir les portes de la cupidité ou de la crainte : mais de quelle cupidité ou de quelle crainte ? Car nous désirons aussi le ciel comme aussi nous redoutons l'enter ; et comme ces deux portes, la convoitise des biens temporels et la crainte des peines temporelles entraînent au crime la plupart du temps et donnent lieu au diable; ainsi l'amour des biens éternels et la crainte d'éternels châtiments font place dans le coeur à la parole de Dieu.

14. En deux mots, mes frères, si nous voulons bien vivre, aimons ce que Dieu promet plus que ce que promet le monde ; et redoutons les menaces de Dieu plus que les menaces du monde. Est-ce là un discours long et étendu ? Tu es tenté de tromper, tu veux tromper pour t'enrichir : Dieu promet l'éternel royaume des cieux à qui ne trompe pas ; mais la cupidité l'emporte sur toi. Eh ! qui ne veut pas du royaume des cieux? Mais le péché consiste à vouloir davantage les biens de la terre ; à vouloir davantage ce qui est présent, sans s'attacher à ce qui doit venir; à vouloir davantage ce qu'on voit et à ne pas désirer ce que Dieu promet. Car on peut dérober ce que nous voyons, on peut le perdre après l'avoir possédé : quant aux biens promis de Dieu et que pour le moment on ne peut voir des yeux de la chair, une fois parvenu à la récompense, on ne craint pas de les perdre ; personne ne pouvant faire violence à Celui qui- les donne. C'est pourquoi, frères, attachez-vous par la charité aux divines promesses, et vous ne serez pas vaincus par les désirs mondains.

15. Voici une autre tentation, tentation de crainte. Quelqu'un te dit : Fais pour moi un faux témoignage, et d'abord il t'étale des promesses. Mais si tu viens à préférer les divines promesses aux promesses humaines, si tu ne te laisses pas séduire et que la cupidité ne l'emporte pas, il recourt aux menaces et te fait entrevoir des choses horribles. C'est un homme puissant dans la cité, puissant clans le inonde, il parait pouvoir faire ce qu'il dit. Tu te laisses vaincre alors par la peur du mal présent. Dieu ne pourrait-il t'en éloigner s'il le croyait avantageux pour toi? Et dans le cas où il ne le voudrait point, ne devrais-tu pas comprendre qu'il ne permettrait pas que tu en fusses atteint, s'il ne savait que ce sera aussi pour toit avantage ? Il a préservé du feu les trois enfants. Est-il changé pour n'avoir pas préservé les martyrs du glaive ? Le Dieu des trois enfants était le Dieu des Machabées. Les premiers échappèrent aux flammes (1) ; les seconds en furent tourmentés (2) ; tous cependant remportèrent en ce Dieu éternel une complète victoire : car ils ne mettaient point leurs délices dans cette vie temporelle et les menaces du temps ne les ébranlaient pas.

16. Ne crains donc pas un homme qui te fait des menaces. Qu'est-ce qu'un homme ? " il est devenu semblable au néant; ses jours passent comme l'ombre. " Ou bien il ne te nuira pas et cette vaine ombre passera avant d'avoir pu te frapper, car Dieu est puissant ; ou bien, s'il lui permet de le nuire, elle ne nuira qu'à ton ombre, qu'à ce qui passe en toi, qu'à ta vie temporelle, qu'à ta vieille vie: jusqu'à la mort en effet nous portons les restes du vieil homme. Cet homme peut nuire à ta vie du temps ; nul ne peut t'enlever la vie de l'éternité. On te débarrassera des

1. Dan. III. — 2. II Mac. VII.

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obstacles qui te retiennent ici, et tu t'attacheras intimement à Dieu après lui avoir déjà donné ta confiance et t'être uni à lui par les liens de la charité.

17. C'est pourquoi les Psaumes comparent avec beaucoup d'élégance l'homme méchant à " un rasoir tranchant qu'aiguise la fraude (1). " C'est ainsi que le méprise l'Esprit-Saint. Que considère-t-il ici dans le rasoir ? Non pas qu'il peut servir à donner la mort aux hommes, mais à quel usage il est naturellement destiné. Or il est destiné à raser les cheveux. Qu'y a-t-il dans le corps d'aussi superflu que les cheveux ? Et c'est pour couper des cheveux qu'on aiguise le rasoir avec tant de soin, et tant d'ardeur, tant de précautions et une attention si grande ? Ainsi le méchant se tire à l'écart, il pense, il médite, il pense encore, il entasse fraudes sur fraudes, il cherche des artifices, il se prépare des aides, il quête de faux témoins, il aiguise son rasoir contre le juste. Et pourquoi ? Pour le dépouiller de ce qui est en lui superflu !

18. Voulez-vous donc, mes frères, vous disposer à suivre la volonté de Dieu? Nous vous engageons, nous nous y excitons nous-mêmes, ou plutôt nous y sommes excités par Celui qui peut nous y exciter sans crainte. Voulons-nous donc nous disposer à suivre la volonté de Dieu ? N'aimons point ce qui passe, ne regardons point comme étant le bonheur ce qui en porte le nom dans ce siècle. Les Philistins avaient ces idées ; ils mettaient leur bonheur dans les choses du temps, ils mettaient leurs jouissances dans des ombres et non dans la lumière ni dans la vérité. Aussi considérez comment se termine le Psaume " à Goliath " ; il s'exprime en termes fort clairs, il n'y a aucune difficulté et il ne faut ni interprète ni commentateur. Par la miséricorde de Dieu tout y est si lucide, qu'on ne peut dire

Il l'a expliqué comme il a voulu, il l'a commenté selon ses idées, il a pensé ce qu'il lui a plu; personne ne peut ici alléguer ces prétextes. Or celui qui parle c'est David, David la vie nouvelle, la vie du Christ, la vie qui nous a été communiquée par le Christ. Il s'exprime avec dédain pour la vie ancienne, la vieille félicité des hommes, pour ceux qui y 'mettent leur espérance, ceux qui y parviennent et ceux qui y mettent leur joie.

19. Dans ce siècle en effet les justes paraissent souffrir et les injustes vivre heureux. Comme si Dieu sommeillait et négligeait les choses

1. Ps. LI, 4.

humaines, les méchants s'exaltent souvent pour n'être point châtiés, et souvent les bons sont brisés par l’infirmité ; parce qu'ils ne possèdent pas les biens dont paraissent regorger les pécheurs, les hommes impies et cruels, ils s'imaginent n'avoir aucun avantage à pratiquer la vertu. Mais plus ils considèrent comme importants ces biens qu'ils demandent à Dieu, plus ils s'égarent, et plus il faut prendre soin de ne pas les livrer à la tyrannie de leur cupidité, selon cette expression : " Dieu les abandonna aux convoitises de leur coeur (1). " Aussi Dieu se montre d'autant plus propice qu'il exauce la demande de ces choses vaines et superflues, non pour les donner, mais pour guérir en les refusant. Qui ne voit en effet pourquoi on les recherche, pourquoi on prie Dieu de les donner? N'est-ce pas afin de les consumer dans la débauche, dans les frivolités et dans les plus extravagants spectacles ?

20. Suppose un homme du siècle qui demande à Dieu des richesses et qui les obtient quels dangers mortels en naissent pour lui ! Il s'en sert pour opprimer le pauvre, pour s'élever, tout poussière qu'il est, au dessus de son égal, pour mendier de vains honneurs, pour donner, afin de les obtenir, des divertissements lascifs et dissolus, pour acheter des jeux et des ours et enrichir des bestiaires, pendant que le Christ souffre la faim dans la personne des pauvres. Qu'est-il besoin de développer davantage, mes frères? Songez vous-mêmes à ce que nous ne disons pas, aux maux immenses que produisent les biens superflus aux mains de ceux qui les possèdent en abondance. Et puisque l'homme peut malheureusement faire un si triste usage de l'opulence, ne vaut-il pas mieux que Dieu l'en dépouille, ne lui en fasse pas don ? Cette conduite n'est-elle pas miséricordieuse ?

21. On dira: J'ai fait le bien, je n'ai rien dérobé, et vous ne m'avez pas exaucé! Je donne à l'indigent une partie de ce que je possède, je n'enlève rien à autrui ; je vous en prie, accordez-moi. — Mais peut-il te donner une villa sans qu'un aucun autre la perde ? Que l'on vienne à te dire: Vends ta villa; tu frémis comme à un outrage, tu crois que l'on t'injurie, et dans le coeur tu gardes du ressentiment contre celui qui t'a invité à vendre ta villa. Mais peux-tu en acheter une sans qu'un autre la vende ; Si donc il est mal de vendre, en désirant, en souhaitant d'acheter, tu cherches le mal d'autrui. Tu crois

1. Ps. LXXXIII, 13.

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bon de trouver sur le chemin un sac de monnaie et tu dis après l'avoir trouvé :Dieu me l'a donné. Mais peux-tu le trouver sans qu'un autre le perde ? Pourquoi donc ne désirer pas ces trésors que tous peuvent posséder avec toi sans les diminuer ? Tu cherches de l'or, cherche plutôt la justice. Tu ne peux obtenir de l'or si un autre ne le perd : embrassez tous deux la justice, enrichissez-vous tous deux.

22. Revenons à notre psaume, pour faire comprendre à votre charité que n'imaginer d'autre félicité que ta félicité présente, c'est être Philistin, ou étranger. Tu prétends mériter que Dieu te donne aussi les biens temporels : comment en userais tu? S'il ne te les a pas octroyés, sache qu'il importe à ton salut que ce bon Père ne te les attribue pas. Quand ton fils pleure pour obtenir de toi un beau couteau au manche doré, ne le laisses-tu pas pleurer tant qu'il veut sans lui donner ce qui pourrait le blesser ?

" Délivrez-moi, Seigneur de la puissance des fils de l'étranger, dont la bouche parle vanité et dont la droite est la droite de l'iniquité. " Qu'entend-on ici par droite et par vanité? L'auteur l'expose. Il appelle la félicité de ce siècle la droite de l'iniquité ; non que cette félicité ne soit jamais pour les justes ; mais les justes, quand ils la possèdent, la tiennent de la main gauche, non de la droite. Dans leur droite est l'éternelle félicité, dans leur gauche, la prospérité temporelle. Or le désir des biens et du bonheur éternels ne se doit pas mêler au désir des biens temporels ou de la félicité présente qui dure si peu. De là ces paroles: " Que ta gauche ignore ce que fait ta droite (1). —Leur droite est " donc " la droite de l'iniquité. ".

23. Entendez maintenant comment ils parlent vanité et comment leur droite est la droite de l'iniquité. Écoutons tous, cela vous est utile. Écoutez et ne prétextez pas que vous n'avez point entendu. Souvenez-vous qu'il a été dit au serviteur paresseux : " Tu aurais dû donner et je réclamerais ; " et nous l'avons observé hier, c'est nous qui sommes les serviteurs appelés à donner ; un autre que nous réclame. En refusant d'écouter, nos sueurs semblent vouloir échapper aux réclamations; ruais c'est sans raison, mes frères, personne ne peut s'autoriser par ce moyen. Autre chose est de n'avoir pas reçu et autre chose de n'avoir pas voulu recevoir. Refuser le don de Dieu, c'est se rendre

1. Matt. VI, 3.

coupable par ce refus même. " Pourquoi n'as-tu pas donné (1) ? " a-t-il été dit au mauvais économe. Pourquoi n'as-tu pas reçu ? dira-t-on à qui il devait distribuer. Tu aurais une excuse, si personne n'était là pour donner. Mais si les lecteurs se font entendre lors même que se taisent les prédicateurs ; si la parole de Dieu est prêchée partout ; s'il est vrai de dire que " leur voix a retenti par toute la terre, " que la chaleur de la divine parole se répand de tous côtés, " et que personne ne peut se soustraire à cette chaleur (2); " quel prétexte faire valoir au jugement de Dieu? Frères, écoutons et pratiquons ; ne nous excusons pas si nous voulons avoir confiance. N'est-il pas vrai encore qu'en mendiant une obole à ta porte, le pauvre te chante souvent les divins préceptes ?

24. Encore une fois, écoutons: "Leur bouche parle vanité et leur droite est la droite de l'iniquité. " En quoi consiste cette félicité mondaine où mettent leur espoir ceux qui parlent vanité et dont la droite est la droite de l'iniquité ? L'auteur sacré commence à la décrire ainsi

" Leurs fils sont comme de jeunes plantes bien affermies. " Ici rien de coupable. Il n'est parlé ni de fraudes, ni de parjures, ni de rapines, ni d'autres crimes : c'est une félicité qui peut être le partage des justes. Si pourtant il faut la dédaigner, combien ne sont pas à plaindre ceux qui vont jusqu'à se livrer aux rapines, aux larcins, aux violences, aux homicides, aux adultères et aux autres crimes que condamne la félicité même du siècle ?

25. Quel ne doit donc pas être l'homme de la vie nouvelle, l'homme que rappellent les pierres placées dans la panetière, que Dieu comble de sa grâce et qu'il nourrit d'un lait divin !

Attention encore ! " Leurs fils sont comme de jeunes plantes bien affermies ; leurs filles sont parées comme les statues d'un temple. " C'est peut-être à cause de ceci que nos soeurs refusaient de venir : qu'elles écoutent donc de bonne volonté ou de force, et qu'elles apprennent à venir à la maison du Seigneur, non avec l'orgueil de Goliath, mais avec l'humilité de David. Est-il ici besoin d'éclaircissements ? Y a-t-il rien d'obscur ? Quand les hommes parlent vanité, ils sont traités d'étrangers, ils ne font point partie de l'héritage du Christ, ni du royaume de Celui à qui nous disons : " Notre Père ; " ils comptent comme étrangers. Et que nomment-ils félicité ?

1. Luc, XIX, 23. — 2. Ps. XVIII, 5, 7.

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" Leurs fils sont comme de jeunes plantes bien affermies: " c'est une génération qui succède à un autre ; on a des enfants nombreux et de nombreux petits-enfants ; on est rassuré contre les dangers de mort. Comme si un seul accident n'enlevait pas maintes fois des milliers d'hommes! " Leurs filles sont parées comme la statue d'un temple. " Passons rapidement. Il faut ménager la pudeur des femmes. Qu'elles se contentent de savoir ce qu'elles portent : nous rougissons de le rappeler. " Leurs filles sont parées comme la statue d'un temple. Leurs greniers sont pleins, ils regorgent de toutes parts. " Ainsi l'on dit des riches : Il n'a plus de place, il ne sait ce qu'il a. Un grenier est rempli, il déborde de fruits, ses richesses surabondent, les celliers regorgent de toutes parts.

26. " Leurs brebis sont fécondes ; on les voit multipliées quand elles sortent: " elles entrent peu nombreuses, elles produisent et sortent en grand nombre; " on les voit multipliées quand elles sortent. " La première année il y en avait tant, il y en a tant cette année. On est dans la joie, dans les transports : c'est Goliath qui s'enfle et qui fier de ce bonheur provoque au combat. Qui pourrait, dit-il, qui oserait m'attaquer ? N'est-ce pas ce que disent ces riches de la terre ? N'est-ce pas ce que chaque jour chacun d'eux pense en soi-même ? Il possède quelque chose de plus que son voisin ; ne dit-il pas: qui peut m'attaquer ? et si ce voisin me fait une injure, ne le lui ferai-je pas sentir ? Ah ! c'est ici Goliath provoquant au combat. Mais David est en marche : sans armes proprement dites, il n'a que quelques pierres ; mais il est juste et il abattra tout cet orgueil. Ainsi ont fait les martyrs ; ils ont renversé les impies, vaincus au moment même où ils paraissaient vainqueurs, parce que les martyrs triomphaient en eux-mêmes, du diable leur chef.

27. Considérez encore cette félicité. " On voit leurs brebis multipliées quand elles sortent ; leurs boeufs sont gras ; point de brèche dans leur clôture, " car ce mot s'emploie souvent pour celui de muraille. " Dans leur clôture point de brèche ni d'ouverture. " Tout est en bon état, tout est achevé, tout est rempli. " Point non plus de cri sur leurs places publiques : " ni querelles ni tumultes. N'est-ce pas ici la peinture du bonheur de l’innocence? On ne peut donc se dire que le prophète a parlé de ceux qui ravissent le bien d'autrui; non ce n'est pas de cela qu'il parle; ailleurs il en est fait mention. Car il est manifeste que des châtiments sont réservés aux scélérats ; et ce qui doit leur faire voir la rigueur des peines qui les attendent, c'est que l'innocent même est réprouvé de Dieu, compté parmi les fils de l'étranger, lorsqu'il use de ces biens avec orgueil et sans règle. Ce riche de l'Évangile cherchait-il à s'emparer des moissons d'autrui, lui qui avait hérité de vastes et fertiles domaines? Quand il ne pouvait plus loger ses récoltes et qu'il ne voyait, pas ces pauvres où il aurait dû conserver ses trésors pour le ciel; quand il disait dans son embarras: " Je détruirai mes greniers, j'en construirai de nouveaux et de plus vastes et je les remplirai, " n'était-ce pas de ses moissons qu'il voulait les remplir ? " Et je dirai à mon âme: Tu as beaucoup de bien, rassasie-toi. Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit " même on te remandera ton âme, et ce que tu as amassé, à qui sera-t-il (1) ? "

Ainsi donc, mes frères, l'Évangile jette le mépris sur celui qui met sa joie dans -la prospérité temporelle, quoique sa richesse lui vienne de ses propres domaines et non des rapines faites sur autrui ce psaume verse également le dédain sur la félicité temporelle, afin d'apprendre l'âme renouvelée et régénérée par le lait de la grâce à désirer une autre béatitude, la béatitude inaltérable et éternelle. Aussi considère comme tout s'enchaîne : " Leur fils sont comme de nouvelles plantes bien affermies ; leurs filles sont parées comme la statue d'un temple ; leurs greniers sont remplis, ils débordent de tous côtés ; leurs brebis sont fécondes, on les voit multipliées quand elles sortent ; leurs a boeufs sont gras ; dans la clôture ni brèche ni ouverture; aucun cri sur leurs places publiques ; et ils ont proclamé heureux le peuple qui jouit de ces biens. " Mais quels sont ceux qui ont ainsi parlé ? " Ceux dont la bouche parle vanité ; " car il en a été question un peu plus haut.

28. Et toi, prophète, que dis-tu ? Que dis-tu en face de ces hommes " qui ont proclamé heureux le peuple qui jouit de ces biens ? " Ce que je dis ? " Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu. "

Ainsi donc il est heureux le peuple qui au lieu d'avoir des fils et des filles parées, des boeufs gras, des brebis fécondes, des greniers remplis, des édifices achevés; au lieu de la paix, des procès,

1. Luc, XII, 16-20.

137

des discordes civiles, et de toute cette félicité du siècle, veut posséder son Dieu, avoir en place de tout Celui qui a fait tout, lui dire : " Il m'est bon de m'attacher à Dieu ?, " le servir gratuitement, le servir quand il donne, quand il ôte

1. Ps. LXXII, 28.

et quand il ne donne pas les biens de cette vie; enfin ne rien craindre autant que de le perdre. C'est pourquoi, mes frères, le peuple chrétien qui dit sincèrement : Qu'il me prive de tout, mais qu'il ne me prive pas de lui-même, c'est "l'heureux peuple dont le Seigneur est le Dieu. "

 

 

 

SERMON XXXIII. LE CANTIQUE NOUVEAU OU L'AMOUR AVEC LEQUEL ON DOIT ACCOMPLIR LA LOI DE DIEU. (1).

ANALYSE. — Dans cette allocution pleine de grâces saint Augustin rappelle dans quel esprit, dans quelles dispositions il faut accomplir les dix commandements. Il constate d'abord d'une manière générale que l'amour est le propre caractère du nouveau Testament. Il montre ensuite brièvement que les préceptes compris dans chacune des deux tables du Décalogue doivent être observés dans un esprit d'amour. Il termine en disant que cet amour sacré réhabilite les vrais chrétiens et les discerne des schismatiques.

1. Il est écrit: " Je vous chanterai, mon Dieu, un cantique nouveau ; je vous célèbrerai sur le psaltérion à dix cordes ; " et par le psaltérion à dix cordes on entend les dix préceptes de la loi.

Mais chanter et célébrer est l'occupation de ceux qui aiment; car la crainte était le partage du vieil homme, et l'amour est l'esprit de l'homme nouveau. C'est ainsi encore que nous distinguons les deux Testaments, le nouveau et l'ancien, figurés, dit l'Apôtre, par les deux fils d'Abraham, dont l'un est né de l'esclave et l'autre de la femme libre, et qui représentent, dit-il, les deux Testaments (2). La crainte en effet est propre à la servitude, l'amour est le caractère de la liberté. L'Apôtre le remarque également: " Vous n'avez pas reçu de nouveau l'esprit de servitude pour vous conduire par la crainte; mais vous avez reçu l'esprit d'adoption des enfants qui nous porte à crier: Père, Père (3). " Jean dit aussi " Il n'y a point de crainte dans la charité; mais la charité parfaite chasse la crainte (4)."

C'est donc la charité qui chante le cantique nouveau. Cette crainte servile du vieil homme peut bien avoir le psaltérion à dix cordes, les Juifs charnels ont reçu en effet les dix préceptes

1. Ps. CXLIII, 9. — 2. Gal. IV, 22-24. — 3. Rom. VIII, 15. — 4. I Jean , IV, 18.

de la loi; mais il ne peut chanter sur ce psaltérion le cantique nouveau, car il est sous la loi et ne saurait l'accomplir. Il porte l'instrument, il n'en touche pas; le psaltérion est pour lui une charge, non pas un ornement. Celui au contraire qui est sous la grâce et non sous la loi, en accomplit les préceptes, car la loi n'est pas pour lui un fardeau mais une décoration ; sa crainte n'en est pas accablée, mais son amour embelli ; et embrasé de l'Esprit de charité, il chante déjà sur le psaltérion à dix cordes le cantique nouveau.

2. Voici en effet ce que dit l'Apôtre: " Qui aime le prochain accomplit la loi. En effet : Tu ne commettras point d'adultère, tu ne feraspoint d'homicide, tu ne déroberas point, tu ne convoiteras point, et.s'il est quelque autre commandement, tout se résume dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L'amour du prochain n'opère pas le mal. La charité est donc la plénitude de la loi (1). " Le Seigneur avait dit : " Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'accomplir (2); " c'est pourquoi il donna à ses disciples un commandement où ils puiseraient la force d'accomplir la loi : " Je vous donne, leur dit-il, un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres (3). "

1. Rom. XII, 8, 10. — 2. Matt. V, 17. — 3. Jean, XIII, 34.

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Rien donc d'étonnant si ce nouveau commandement chante le cantique nouveau, puisque les dix préceptes de la loi sont le psaltérion à dix cordes, nous l'avons dit, et que la charité est la plénitude de la loi. En disant: " Tu ne commettras point d'adultère, tu ne feras point d'homicide, " et le reste, saint Paul a voulu rappeler simplement quelques-unes des cordes de ce psaltérion, afin de donner par là une idée des autres. Et de même que la charité comprend deux préceptes auxquels le Seigneur rapporte toute la loi et les prophètes (1), ce qui montre bien que l'amour est la plénitude de la loi; ainsi les dix préceptes sont eux-mêmes divisés en deux tables. Trois ont été écrits sur une table et sept sur l'autre. Les trois premiers se rapportent à l'amour de Dieu, et les sept autres à l'amour du prochain.

3. Voici le premier des trois: " Ecoute, Israël; le Seigneur ton Dieu est le Seigneur unique (2). " Tu ne te feras ni idole ni image de ce qui est en haut dans le ciel ni en bas sur la terre; " tout ce qui suit est également destiné à rattacher au culte d'un seul Dieu en faisant renoncer au culte impur des idoles. Voici le second commandement : " Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu (3). " Le troisième concerne l'observation du sabbat.

Symboles de la Trinité sans doute, ces trois préceptes se rapportent à l'amour de Dieu. L'unité divine a sa source dans le Père : aussi le premier précepte parle surtout de l'unité de Dieu. Le second nous avertit de ne point regarder le Fils de Dieu comme une créature, ce qui arriverait si nous le considérions comme n'étant point égal à son Père. " Car toute créature, comme dit l'Apôtre, est assujettie à la vanité (4); " et il nous est défendu de prendre en vain le nom du Seigneur notre Dieu. Le Don même de Dieu, c'est-à-dire le Saint-Esprit, est la promesse du repos éternel figuré parle sabbat. Aussi nous observons spirituellement le sabbat, en ne faisant point d'oeuvres serviles. Ces oeuvres sont interdites aux Juifs eux-mêmes, nonobstant leurs interprétations charnelles. Et ce qui prouve que l'on doit prendre les oeuvres serviles dans un sens spirituel, c'est cette sentence du Seigneur : " Quiconque fait le péché est l'esclave du péché (5). "

Or on entend par péché non-seulement l'action honteuse ou injuste qu'aperçoivent les hommes,

1. Matt. XXII, 37-40. — 2. Deut. VI, 4. — 3. Exod. XX, 2-11. — 4. Rom. VIII, 20. — 5. Jean, VIII, 34.

mais encore l'intention d'une action bonne en elle-même, quand on agit en vue d'une récompense temporelle et non en vue de l'éternel repos. Quoiqu'on fasse en effet, si l'on agit dans l'intention d'obtenir des avantages terrestres, on agit servilement et l'on n'observe pas le sabbat. Car il faut aimer Dieu pour lui-même, et l'âme ne peut trouver de repos que dans ce qu'elle aime. Donc elle ne peut trouver l'éternel repos que dans l'amour de Dieu qui seul est éternel: c'est la sanctification parfaite et le sabbat spirituel par excellence. Et comme le Saint-Esprit est l'auteur de notre sanctification, qui ne serait excité à contempler ici un grand mystère en voyant que des trois préceptes relatifs à Dieu le troisième regarde le sabbat, et que de toutes les oeuvres attribuées à Dieu par le livre sacré de la Genèse, il n'a sanctifié que le septième jour, ce qui indiquait déjà le sabbat (1)?

4. Le premier des sept préceptes, qui se rapportent à l'amour du prochain, est, celui-ci " Honore ton père et ta mère; " le second: " Tu ne tueras point; " le troisième: " Tu ne commettras point d'adultère; " le quatrième: "Tu ne déroberas point; " le cinquième: " Tu ne feras point de faux témoignage; " le sixième: " Tu ne convoiteras point l'épouse de ton prochain ; " le septième: " Tu ne convoiteras point le bien d'autrui (2). "

L'Apôtre rend évidemment témoignage à cette division de toute la loi, lorsque il dit: " Honore ton père enta mère; c'est le premier commandement. " En effet, pour peu qu'on examine on s'aperçoit que ce commandement n'est pas le premier de tout le Décalogue ; car le premier des dix préceptes est celui qui ordonne de n'adorer que Dieu. Aussi le commandement d'honorer les parents est écrit sur la seconde table, et saint Paul l'appelle le premier, parce qu'il est le premier des préceptes qui concernent l'amour du prochain.

5. Ainsi donc chantons le cantique nouveau, chantons sur le psaltérion à dix cordes. Ce cantique nouveau est la grâce du nouveau Testament qui nous distingue du vieil homme de l'homme terrestre, qui le premier a été fait de terre. Car il a été formé d'argile et après avoir perdu la béatitude il a été jeté dans la misère en juste punition de sa désobéissance au commandement divin. Mais que dit le prophète en louant la grâce divine qui nous réconcilie avec Dieu par la rémission des péchés, et qui nous renouvelle en détruisant

1. Gen. II, 3. — 2 Exod. XX, 12-16.

139

l'antique vieillesse? " Il m'a tiré de l'abîme de misère et de la boue fangeuse; il a affermi mes pieds sur la pierre et dirigé mes pas; il a mis dans ma bouche un cantique nouveau, un hymne à notre Dieu (1). " C'est le cantique nouveau que l'on accompagne du psaltérion à dix cordes. Car nul ne loue Dieu, c'est-à-dire nul ne chante sa gloire, qu'en accordant ses actions avec ses paroles par le double amour de Dieu et du prochain.

Que les Donatistes rebaptiseurs ne se croient pas du cantique nouveau: on ne le chante pas lorsque, par un orgueil impie, on se sépare de

1. Ps. XXXIX, 3, 4.

l'Église à qui Dieu a commandé de vivre dans toute la terre. En effet le même prophète dit ailleurs: " Chantez au Seigneur un cantique nouveau; toute la terre chantez le Seigneur (1). " Celui donc qui refuse de chanter avec toute la terre, en ne renonçant pas au vieil homme, ne chante pas le cantique nouveau et ne s'accompagne pas du psaltérion ; car il est l'ennemi de la charité, et la charité seule est la plénitude de la loi contenue, disons-nous, dans les dix commandements relatifs à l'amour de Dieu et du prochain.

1. Ps. XCV, 1.

 

 

 

SERMON XXXIV. Prononcé à Carthage devant les Anciens. LE CANTIQUE NOUVEAU ET LA VIE NOUVELLE (1).

ANALYSE — Le but de saint Augustin est d'exciter puissamment à la charité. Pour y parvenir il rappelle 1° que la charité est un don si précieux que Dieu seul peut nous le faire; 2° la charité est Dieu même, d'où il suit que pour posséder. Dieu il suffit d'avoir la charité. — Donc, conclut-il, et ceci peut être considéré comme une seconde partie, ne devez-vous pas pratiquer la charité en servant Dieu de tout votre coeur, en vous donnant entièrement à lui? Estimez-vous que ce soit le payer trop cher que de vous donner à lui sans réserve pour trouver en lui votre bonheur? Ne demandez pas comment vous pourrez. vous aimer encore si vous aimez Dieu de tout vous-mêmes. L'amour véritable de vous-mêmes n'est autre chose que l'amour de Dieu.

1. Nous sommes invités à chanter au Seigneur un cantique nouveau. L'homme nouveau connaît ce nouveau cantique. Un cantique est l'expression de la joie, et si nous y regardons de plus près, l'expression de l'amour. Celui donc qui sait aimer la vie nouvelle, sait chanter le cantique nouveau. Mais qu'est-ce que la vie nouvelle? Ce cantique nouveau nous oblige de le rechercher. Car tout ici se rapporte au même empire; l'homme nouveau, le nouveau cantique, le Testament nouveau; et l'homme nouveau chantera le cantique nouveau et en même temps il appartiendra au nouveau Testament.

2. Il n'est personne qui n'aime; mais qu'aime-t-on? On ne nous invite donc pas à ne pas aimer, mais à choisir l'objet de notre amour. Mais que choisir si d'abord on ne nous choisit nous-mêmes, puisque nous n'aimons pas si nous ne sommes aimés les premiers?

Ecoutez l'Apôtre Jean ; c'est celui qui reposait sur le coeur de son Maître, et qui y puisait, dans ce banquet mémorable, la connaissance des secrets

1. Ps. CXLIX, 12.

célestes (1). Après avoir ainsi puisé et tout entier encore à son heureuse ivresse, il s'écria " Au commencement était le Verbe (2). " Quelle haute humilité ! quelle sobre ivresse! Or parmi les secrets dont il puisa la connaissance sur le coeur de son Maître, en voici un que révèle ce grand prédicateur:" Nous l'aimons, parce qu'il nous a aimés le premier (3). " N'était-ce pas beaucoup attribuer à l'homme que de dire en parlant de Dieu : " Nous aimons?" Oui? Quoi? Hommes, nous aimons Dieu; mortels, nous aimons l'immortel; pécheurs, le juste; fragiles, l'immuable; créatures, le Créateur. Nous avons aimé; et pourquoi? " Parce que lui-même nous a aimés le premier. " Cherche comment l'homme peut aimer Dieu; tu ne pourras l'expliquer qu'en disant c'est que Dieu a aimé l'homme le premier. Celui que nous aimons s'est donné à nous; il s'est donné pour que nous l'aimions. Voulez-vous apprendre plus clairement ce que Dieu nous a donné pour que nous l'aimions? Ecoutez l'Apôtre Paul: " L'amour de Dieu, dit-il; est répandu

1. Jean, XIII, 23. — 2 Ib. I, 1. — 3. I Jean, IV, 10.

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dans nos coeurs " Par qui ? Serait-ce par nous? Non. Par qui donc? " Par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (1). "

3. Après un témoignage aussi digne de foi, aimons Dieu par Dieu; oui, puisque le Saint-Esprit est Dieu, aimons Dieu par Dieu. Que puis-je dire de plus? Aimons Dieu par Dieu. Je l'ai dit: " L'amour de Dieu a été répandu dans nos " coeurs par l'Esprit-Saint, qui nous a été donné; " donc, et c'est une conséquence rigoureuse, puisque l'Esprit-Saint est Dieu et que nous ne pouvons aimer Dieu que par l'Esprit-Saint, aimons Dieu par Dieu. Encore une fois, n'est-ce pas une conséquence légitime?

Mais entendez plus explicitement Jean lui-même. " Dieu est charité; et qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui (2). " C'est peu de dire: La charité vient de Dieu. Qui de nous oserait faire cette autre assertion : " Dieu est charité?" Elle vient d'un homme qui connaissait ce qu'il possédait. — Pourquoi donc l'imagination humaine, pourquoi l'esprit volage cherche-t-il à se représenter Dieu et se fabrique-t-il une idole dans son coeur ? Pourquoi se le figure-t-il comme son imagination se le peut former, et non comme il a mérité de le posséder? Est-ce là Dieu? Non, le voici. Pourquoi cette esquisse? Pourquoi ces membres? Pourquoi cette attitude qui te charme? Pourquoi cette beauté corporelle? " Dieu est charité. " Quelle couleur a la charité? Quelles lignes? Quelle figure? Nous ne voyons rien de tout cela; et cependant nous aimons.

4. J'oserai m'expliquer devant votre charité voyons en bas pour découvrir en haut. L'amour bas et terrestre lui-même, l'amour souillé et corrompu qui s'attache aux beautés corporelles, nous fournit le moyen de nous élever à des considérations plus hautes et plus pures. Un débauché aime une belle femme: sans doute il est excité par la beauté extérieure, mais, il cherche au dedans un retour d'affection. S'il vient à apprendre que cette femme le hait, à l'instant même toute son ardeur pour ce corps charmant ne se refroidit-elle pas? Il se détourne de ce qu'il recherchait d'abord, il s'en offense et commence même à haïr ce que d'abord il aimait. Mais les formes sont-elles changées ? Tout ce qui le séduisait n'y est-il pas encore? Oui; mais s'il était passionné pour ce qu'il voyait, il exigeait du coeur ce qu'il ne voyait pas. Connaît-il au contraire que son amour est payé de retour? Comme il

1. Rom. V, 16. — 2. I Jean, V, 16.

aime avec plus d'ardeur! Il voit cette femme, cette femme le voit, personne ne voit l'amour; c'est néanmoins cet invisible amour que l'on aime.

5. Elevez-vous au dessus de cette passion fangeuse et demeurez dans la pure et lumineuse charité. Tu ne vois pas Dieu; aime-le et tu le possèdes. Combien les passions coupables n'aiment-elles point de choses sans les posséder? Elles les recherchent avec une sordide avidité sans pouvoir se les procurer sur le champ. Suffit-il d'aimer l'or pour avoir de l'or? Beaucoup l'aiment et n'en ont pas. Suffit-il, pour les avoir, d'aimer les grands et riches domaines! Beaucoup les aiment et n'en ont pas. Aimer l'honneur est-ce l'avoir? Beaucoup n'en ont pas, et le désirent avec un amour brûlant; ils le cherchent et meurent souvent avant de l'avoir trouvé. Ah! Dieu se donne à nous plus parfaitement. Aimez-moi, dit-il, et vous me posséderez; car vous ne pouvez m'aimer sans me posséder.

6. O mes frères, ô mes enfants, ô enfants catholiques, ô saintes et célestes plantes, ô vous qui êtes régénérés dans le Christ et nés dans le ciel, écoutez-moi, ou plutôt " chantez avec moi le cantique nouveau." Oui, dis-tu, je chante. Tu chantes, c'est vrai. Je l'entends: mais que ta vie ne contredise pas ta voix. Chantez de la voix, chantez du coeur, chantez de la bouche, chantez par la conduite:" Chantez au Seigneur un cantique nouveau. " Vous cherchez quelques louanges! " Sa louange est dans l'assemblée des saints. " Le chantre lui-même est le sujet de cette louange. Vous voulez chanter les louanges de Dieu? Soyez ce que vous voulez exprimer. Oui, vous êtes sa gloire si votre vie est bonne. Sa louange n'est pas dans les synagogues des Juifs ; elle n'est point au milieu des folies païennes; elle n'est point dans les erreurs des hérétiques; elle n'est point dans les applaudissements du théâtre. Où donc est-elle! Considérez-vous, soyez-la vous-mêmes. " Sa louange est, dans l'assemblée des " saints." Et si tu cherches en chantant un sujet de joie. " Qu'Israël se réjouisse en Celui qui l'a formé." Israël ne trouve à se réjouir qu'en Dieu.

7. Interrogez-vous avec soin, mes frères; visitez le sanctuaire intérieur; considérez attentivement ce que vous possédez de charité, et augmentez ce que vous en aurez découvert. Ayez l'oeil sur ce trésor et devenez riches intérieurement.

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On appelle cher et non sans motif, ce qui est de grand prix. Ne dites-vous pas ordinairement Ceci est plus cher que cela ? Que signifie : Est plus cher? N'est-ce pas : Est de plus haut prix? Or si l'on appelle plus cher ce qui est de plus haut prix, quoi de plus cher que la charité même? A combien, mes frères, en évaluons-nous le prix ? Où le trouver? Tu paies le blé avec de ta monnaie; une terre, avec ton argent; une perle, avec ton or; et la charité, avec toi-même. Tu cherches à acheter un domaine, une perle, une bête de somme, et pour en trouver le prix, tu cherches dans tes terres, tu cherches chez toi. Mais pour acheter la charité, c'est toi-même qu'il faut chercher, toi-même qu'il faut trouver. Eh! Craindrais-tu de te perdre en te donnant! Tu te perds, au contraire, en ne te donnant pas.

La Charité même s'exprime par l'organe de la Sagesse, et elle te dit une chose propre à te rassurer sur cette parole: Donne-toi. Si un homme voulait te vendre un champ, il te dirait: Donne-moi ton or; et si un autre voulait te vendre quelque autre chose, il te dirait également Donne-moi ta monnaie, donne-moi ton argent. Ecoute ce que te dit la Charité par la bouche de la Sagesse: " Mon fils, donne-moi ton coeur (1). Donne-moi dit-elle; donne-moi, mon fils. " Quoi? " Ton coeur. " Il était mal chez toi, il était mal quand il était à toi. Car tu te traînais au milieu des frivolités, des amours impures et pernicieuses. Ote ton coeur de là? Où l'élever? Où le mettre? Donne-le moi. Qu'il soit entre mes mains et il ne périra point dans les tiennes. Dieu veut-il en effet laisser en tonde quoi aimer même toi, puisqu'il te dit : " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit?" Et de ton coeur que te reste-t-il pour pouvoir t'aimer toi-même? Que te reste-t-il de ton âme? Que te reste-t-il de ton esprit? " De tout, " dit le Seigneur. Après t'avoir créé il te veut tout entier. Mais ne t'attriste pas, comme si le foyer de toute joie était éteint dans

1. Prov. XXIII, 26.

toi-même. " Qu'Israël se réjouisse, " non en soi, mais en " celui qui l'a formé. "

8. Tu insisteras et tu diras : Si Dieu ne me laisse rien pour m'aimer; si je suis obligé d'aimer de tout mon coeur, de toute mon âme et de tout mon esprit, Celui qui m'a créé, comment m'est-il commandé par le second précepte d'aimer mon prochain comme moi-;même ? — C'est ce qui fait que tu dois davantage à ton prochain l'amour de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit. — Comment ? — " Tu aimeras ton prochain comme toi-même (1). " Dieu donc de tout moi-même, et mon prochain comme moi-même. Mais comment m'aimer? comment t'aimer? — Veux-tu savoir comment tu peux t'aimer? C'est précisément en aimant Dieu de tout ton être que tu t'aimes toi-même. Penses-tu faire à Dieu quel, qu'avantage en l'aimant? Que lui revient-il de ton amour? Que perdra-t-il si tu ne l'aimes pas? C'est toi qui gagnes à l'aimer; tu te tiens alors où tu ne saurais périr.

Mais, répliques-tu, fut-il jamais un temps où j'ai manqué de m'aimer ? — Non tu ne t'aimais pas lorsque tu n'aimais pas Dieu qui t'a donné l'être. Mais en te haïssant alors, tu croyais t'aimer. "Qui aime l'iniquité hait son âme (2). "

Prière après le sermon. — Tournons-nous avec un coeur pur vers le Seigneur notre Dieu, le Père tout-puissant; rendons-lui, dans la mesure de notre petitesse, d'immenses et abondantes actions de grâces; supplions de toute notre âme son incomparable bonté de daigner agréer et exaucer nos prières; qu'il daigne aussi, dans sa force, éloigner de nos actions et de nos pensées l'influence ennemie, multiplier en nous la .foi, diriger notre esprit, nous donner des pensées spirituelles et nous conduire à sa propre félicité

Au nom de Jésus-Christ, son Fils et notre Seigneur, qui étant Dieu vit et règna avec lui dans l'unité du Saint-Esprit et durant les siècles des siècles. Ainsi-soit-il.

1. Matt. XII, 37, 39. — 2. Ps. X, 6.

 

 

 

 

SERMON XXXV. LE SAGE ET L'INSENSÉ. (1).

ANALYSE. — Ce discours, ou plutôt ce court fragment, est simplement destiné à expliquer pourquoi, la bonté du sage rejaillissant sur ceux qui l'entourent, la méchanceté du méchant ne nuit qu'à lui-même. C'est que la vertu des bons profite aux bons qui en sont témoins, qui y applaudissent et qui l'imitent; mais au lieu de rien faire perdre aux âmes vertueuses, le vice des pécheurs leur offre de nouvelles occasions de pratiquer la vertu et de s'améliorer.

1. Quand on n'écoute pas avec négligence les divins oracles, on peut être surpris de cette maxime: " Mon Fils, si tu es sage, tu le seras pour " toi et pour tes proches; mais si tu deviens méchant, toi seul en porteras la peine. " Quelle interprétation droite peut-on donner à ces paroles ? Est-ce que la vie corrompue du prochain ne nous attriste pas comme nous réjouit la vie vertueuse ? Si l'on estime qu'il s'agit ici de persuasion et que le sage profite de sa sagesse et en fait profiter ceux à qui il l'inspire; comment peut-on dire que celui qui devient méchant porte seul la peine de sa méchanceté, puisqu'il est dit des insinuations des méchants: " Les entretiens pervers corrompent les bonnes moeurs (2)? " N'est-ce pas ce que crie encore ce héraut de la charité: " Si un membre est honoré, tous les autres se réjouissent avec lui; et si un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui (3) ? " Comment donc est-il vrai de dire : " Mon Fils, si tu es sage, tu le seras pour toi et pour tes proches ; et si tu deviens méchant, toi seul en porteras la peine ? " Comment me réjouir de la bonté de quelqu'un, quand sa méchanceté ne peut me rendre méchant contre moi-même? Comment être heureux d'avoir retrouvé quelqu'un, lorsque sans danger pour moi il pouvait rester perdu ? Etre sage, n'est-ce pas être un membre plein de santé avec lequel se réjouissent les autres membres ? Comment donc le méchant portera-t-il seul la peine de sa méchanceté, puisque tous les membres souffrent semblablement avec le membre malade ?

2. L'esprit ne sera point en paix, si cette question n'est résolue. Elle le sera avec l'aide du Seigneur, si d'abord nous croyons avec une pleine certitude, si nous regardons comme une vérité immuable et inébranlable ce principe, que nul ne saurait être bon de la bonté d'autrui, ni méchant de la méchanceté d'autrui. Ce qui fait

1. Prov. IX, 12. — 2. I Cor. XV, 33. — 3. Ibid. XII, 26.

dire à l'Apôtre : " Chacun de nous portera son propre fardeau (1); " et ailleurs: "Ainsi chacun de nous rendra compte pour soi-même (2). " il dit encore : " Que chacun éprouve ses propres oeuvres et alors il trouvera sa gloire en lui-même seulement et non dans autrui (3). " Le prophète Ezéchiel exprime la même vérité: " L'âme du père est à moi, l'âme du fils est également à moi ; l'âme qui péchera mourra elle-même (4). " Il a pour but dans tout ce passage, de montrer que les enfants méchants ne sont point soulagés par les mérites de leurs parents, et que les enfants vertueux ne souffrent point de leurs vices.

Une fois ce principe indubitable fortement établi en nous, examinons en quoi nous rendons service au prochain, et distinguons avec grand soin ce que nous désirons pour notre salut, de l'affection que nous témoignons au prochain. Si tu es bon, ce n'est point de la bonté d'autrui, c'est de la tienne ; néanmoins cette bonté qui est en toi et qui te rend bon, fait que tu jouis aussi de la bonté d'autrui, non pas en la lui empruntant, mais en l'aimant lui-même. De même, si tu es méchant, tu ne l'es pas de la méchanceté d'autrui, mais de la tienne, et cette méchanceté fait que tu n'aimes pas le prochain comme toi-même; car alors tu ne t'aimes pas toi-même puisque tu aimes ton plus cruel ennemi, le péché. Il ne t'attaque pas à l'extérieur, tu l'as introduit dans ton âme, et pour lui aider à te vaincre plus facilement, tu le secondes contre toi-même. En aimant ainsi l'ennemi qui t'inflige une si honteuse défaite, tu es manifestement convaincu de te haïr; et tu vérifies cet oracle divin: " Aimer l'iniquité, c'est haïr son âme (5). "

3. Aussi par là même que l'on est bon on se réjouit du bonheur des autres comme on s'attriste de leur malheur. Alors surtout on mérite le nom de prochain, puisque le prochain est celui

1. Gal. VI, 6. — 2. Rom. XIV, 12. — 3. Gal. VI, 4. — 4. Ezèch. XVIII, 4. — 5. Ps. X, 6.

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qui nous regarde de près, c'est-à-dire qui nous considère avec bonté. Or, " si tu es sage ", tu le

seras non-seulement pour toi, mais encore pour celui qui sera ton prochain dans ce sens ; il ne sera pas bon de ta bonté, mais sa bonté lui fera aimer ton bonheur. Si au contraire " tu deviens méchant, tu en porteras seul la peine, " il ne la partagera point avec toi. En effet ta méchanceté ne le rendra pas méchant, elle lui inspirera plutôt de la compassion. Il s'attriste de tes vices, il n'en est pas puni : cette tristesse témoigne de son amour et de ta perte ; elle te condamne et elle le couronne: elle t'accable et elle l'élève. C'est aussi pour ce motif qu'il est écrit : " Obéissez à vos supérieurs, car ils veillent comme devant rendre compte de vos âmes; afin qu'ils remplissent ce devoir avec joie et non avec tristesse; ce qui ne vous serait pas avantageux (1). " Il ne vous est pas avantageux d'être chargé de leur tristesse; mais il leur est utile de s'attrister de votre méchanceté.

Ainsi donc regarde les bons comme tes proches, et sois bon non pas de leur bonté mais de la tienne, reconnaissant toutefois qu'elle ne vient pas de toi et qu'elle t'a été octroyée par Dieu même. Qu'as-tu en effet que tu n'aies reçu (2)? De cette manière, " si tu es sage, tu le seras pour toi et pour tes proches, " à qui il est avantageux de se réjouir de ta vertu. " Mais si tu deviens méchant, tu en subiras seul la peine; " et non pas eux, puisqu'il leur est avantageux aussi de s'attrister de ta méchanceté.

1. Héb. XIII, 17. — 2. I Cor. VI, 7.

 

 

 

 

SERMON XXXVI. DEUX SORTES DE RICHESSES. (1).

ANALYSE. — Ce discours est un grand et beau contraste entre les richesses matérielles et les richesses spirituelles. Les premières sont dangereuses; elles exposent à l'orgueil, à une présomption funeste. On peut néanmoins en faire un bon usage en les répandant dans le sein des pauvres. Les richesses spirituelles au contraire sont les biens les plus précieux et les plus dignes d'envie ; avec elles on rachète son âme en faisant bon usage des richesses matérielles; avec elles encore on résiste aux séductions et aux menaces. Aussi demandons-les à Dieu avec l'humilité du publicain. En lisant le discours de saint Augustin on remarquera que ce grand contraste n'est ni raide ni étriqué; il a la souplesse, l'ampleur, l'irrégularité même de ceux de la nature.

1. La sainte Ecriture que l'on vient de vous lire nous avertit, ou plutôt.Dieu par elle nous ordonne de vous adresser la parole, d'examiner et de rechercher avec vous ce que signifie cette sentence que vous venez d'entendre : " Tels font les riches, quand ils n'ont rien; et tels s'humilient quand ils sont dans l'opulence. " Il ne faut pas s'imaginer, il ne faut croire aucunement que l'Ecriture veuille ici nous prévenir de considérer comme importantes ou de craindre de ne posséder pas ces richesses visibles et terrestres dont s'enorgueillissent les superbes. On a dit : Qu'importe à un homme de faire le riche quand il n'a rien? La sainte parole signale et stigmatise cette maxime. Il ne faut pas non plus admirer beaucoup, ni imiter comme un grand modèle celui qu'elle paraît louer, si par richesses l'on entend ici les richesses temporelles et terrestres. " Et tels s'humilient, dit-elle, quand ils sont dans l'opulence. " Nous avons raison de condamner

1. Prov. XIII, 7, 9.

celui qui fait le riche quand il n'a rien. S'ensuit-il que nous préconisions celui qui s'humilie quanti il est dans l'opulence ? Il peut nous plaire parce qu'il s'humilie; mais il ne saurait nous plaire parce qu'il est riche.

2. Admettons aussi ce sens; car il n'est ni inconvenant, ni malséant, ni inutile que les saintes Ecritures veuillent attirer notre attention sur les riches qui sont humbles. Car rien n'est pour le riche aussi à craindre que l'orgueil. Aussi l'Apôtre Paul fait à Timothée cette recommandation : " Ordonne aux riches de ce siècle de ne point s'enfler d'orgueil (1) " Les richesses ne lui faisaient pas peur ; mais la maladie qu'elles engendrent, c'est-à-dire beaucoup d'orgueil. Une âme est grande, lorsqu'au sein de l'opulence elle ne reçoit aucune atteinte de l'orgueil; elle s'élève au-dessus de ses richesses lorsqu'elle en triomphe, non par le désir mais par le mépris. Le riche est donc grand lorsqu'il ne s'estime pas

1. Tim. VI, 17.

144

pour être riche: se croire grand parce qu'on est riche, c'est faire preuve d'orgueil et d'indigence ; c'est être bouffi dans sa chair et mendiant dans son coeur, enflé et non rempli. Voici deux outres l'une est pleine et l'autre gonflée; toutes deux sont également grandes, mais toutes deux ne sont pas pleines également. Si tu te contentes de les regarder, tu seras trompé ; pèse les et tu sauras ce qu'il en est: celle qui est pleine se remue difficilement, celle qui est gonflée s'enlève en un clin d'œil.

3. " Ordonne " donc, dit l'Apôtre, " aux riches de ce monde. " Il ne dirait pas " de ce monde, " s'il n'y avait aussi des riches qui ne sont pas de ce monde. Quels sont ces derniers? Ceux qui ont pour prince et pour chef Celui dont il est écrit : " Pour vous il s'est fait pauvre, quand il était riche ". Que m'importe s'il est resté seul ? Vois ce qui suit : " Afin de vous enrichir par sa pauvreté (1). " Ce n'est pas sans doute l'opulence, c'est la justice que nous a valu cette pauvreté du Christ. Mais lui, comment est-il devenu pauvre? En se faisant mortel. L'immortalité est donc l'opulence véritable ; car il y a là véritablement abondance, puisqu'il n'y a point d'indigence.

Comme donc il nous était impossible de devenir immortels si pour nous le Christ ne s'était fait mortel; " il s'est fait pauvre quand il était riche. " L'Apôtre ne dit pas : Il est devenu pauvre après avoir été riche, mais : " Il s'est fait pauvre quand il était riche; ", il a adopté la pauvreté sans perdre ses richesses: riche au-dedans, pauvre au-dehors, la divinité se cache dans ses richesses, soir humanité se révèle dans la pauvreté. Contemple ses richesses: " Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Au commencement il était en Dieu; tout a été fait par lui. " Quoi de plus riche que Celui par qui tout a été fait ? Un riche peut avoir de l'or, il n'en saurait créer. Or après avoir contemplé ses richesses, vois sa pauvreté : " Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (2). " C'est cette pauvreté qui nous enrichit-; car sous l'action du sang qui a jailli de la chair du Verbe fait chair pour habiter parmi nous, la tumeur formée par nos crimes s'est ouverte, et grâces à ce sang divin nous avons rejeté les haillons d'iniquité pour revêtir la robe d'immortalité.

4. Tous les vrais fidèles sont donc riches. Que nul d'entre eux ne se laisse abattre : s'il est pauvre

1. II Cor. VIII, 9. — 2. Jean, I, 1,2,3,14.

dans sa cellule, il est riche dans sa conscience ; et celui qui est riche dans sa conscience dort plus tranquille sur la terre que le riche sur la pourpre. Il n'y est pas éveillé par d'amères inquiétudes, sol coeur n'y est pas rongé par le crime. Conserve dans on coeur ces richesses que t'a procurées la pauvreté du Seigneur ton Dieu. Ou plutôt confies-en la garde à sa vigilance; que lui-même conserve ce qu'il a donné, pour empêcher le coeur de le perdre.

Tous les vrais fidèles sont donc riches, mais ils ne sont pas des riches de ce monde. Ils peuvent ne pas apercevoir eux-mêmes leurs richesses; ils les apercevront plus tard. La racine est vivante; mais l'arbre vert ressemble à l'arbre sec pendant l'hiver. Alors en effet l'arbre mort et l'arbre vivant sont dépouillés l'un et l'autre de la beauté de leur feuillage, également dépouillés de la richesse de leurs fruits. L'été vient, la différente parait. L'arbre vivant produit des feuilles, se couvre de fruits; l'arbre mort reste stérile en été comme en hiver. Aussi on prépare un grenier pour la récolte du premier : au second on applique la hache pour le couper et le jeter au feu. L'été pour nous est l'avènement du Christ: aujourd'hui c'est l'hiver parce qu'il se cache; ce sera d'été quand il se manifestera. L'Apôtre enfin adresse aux bons arbres, c'est-à-dire aux fidèles ces paroles consolantes: " Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ. " Oui, morts ; mais morts en apparence, et vivants par la racine. Vois maintenant comment viendra ensuite la saison d'été : " Mais quand le Christ votre vie apparaîtra, alors vous aussi vous apparaîtrez avec lui dans la gloire (1). " Voilà des riches, mais non des riches de ce monde.

5. Les riches du siècle néanmoins ne sont pas méprisés ; eux aussi ont été rachetés par Celui qui étant riche s'est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir par sa pauvreté. S'il les avait dédaignés, s'il avait refusé de les recevoir au nombre des saints, son Apôtre n'aurait pas fait à Timothée, nous l'avons déjà dit, l'obligation suivante: " Ordonne aux riches de ce monde de ne s'enfler pas d'orgueil. " Il y a des riches de ce monde parmi les riches de la foi; ordonne-leur, car eux aussi sont les membres du divin pauvre; ordonne-leur, car tu le redoutes pour eux dans les richesses, de ne s'enfler pas d'orgueil, de ne mettre pas leur espérance dans ces richesses incertaines.

D'où vient que le riche s'enorgueillit? C'est

1. Col. III, 3, 4.

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qu'il s'appuie sur ces richesses fragiles. Ah ! s'il en considérait avec prudence la fragilité, jamais il ne s'élèverait, toujours il serait dans la crainte; plus il serait riche, plus redoubleraient ses soucis, non-seulement au point de vue de son salut, mais au point de vue même de la vie présente. Combien de pauvres plus en sûreté au milieu des révolutions du siècle ! Combien de riches poursuivis et saisis à cause de leurs richesses ! Combien ont regretté d'avoir possédé ce qu'ils ne pouvaient posséder toujours! Combien se sont repentis de n'avoir pas suivi ce conseil de leur Seigneur; " Ne cherchez pas à vous amasser des trésors sur la terre, où rongent les vers et la rouille, où les voleurs fouillent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel (1) ! " Je ne vous dis pas de les jeter, mais de les placer ailleurs. Combien donc n'ont pas suivi ce conseil et s'en sont repentis, non-seulement après avoir tout perdu, mais encore après s'être perdus eux-mêmes à cause de leurs richesses!

Ainsi " ordonne aux riches de ce monde de ne s'enfler pas d'orgueil, " et l'on verra en eux ce que dit le proverbe de Salomon: " Tels s'humilient quand ils sont riches; " ce qui peut se faire lors même qu'il s'agit des richesses temporelles. Que le riche soit humble; qu'il se félicite plus d'être chrétien que d'être riche; qu'il ne s'enfle pas, qu'il ne s'élève pas, qu'il fasse attention à son frère qui est pauvre, qu'il ne dédaigne point d'être appelé le frère du pauvre. Si riche qu'il soit, le Christ est plus riche encore, et le Christ a voulu avoir les pauvres pour frères, pour eux il a répandu son sang.

6. Il fallait pourtant ôter aux riches.le prétexte de dire qu'ils ne savent comment employer leurs richesses: l'Apôtre invite donc Timothée à les diriger par ses conseils après les avoir liés par ses ordres; et après avoir dit: " de ne pas mettre leurs espérances dans des richesses incertaines, " il ajoute, pour leur épargner la crainte d'avoir perdu tout espoir : " mais au Dieu vivant, qui nous donne abondamment toutes choses pour en profiter : " les choses temporelles pour en user, les éternelles pour en jouir. Et que feront-ils de leurs richesses? " Qu'ils soient, dit-il, riches en " bonnes oeuvres, qu'ils donnent aisément; " qu'ils trouvent dans leurs richesses le moyen de pouvoir n'être pas difficiles à donner; le pauvre en a la volonté sans le pouvoir; le riche le peut quand il le veut; " qu'ils donnent aisément, qu'ils partagent, qu'ils se fassent un trésor qui soit une

1. Matt. VI, 19 20.

bonne ressource pour l'avenir, afin d'acquérir la vie éternelle (1): " car celle-ci est fausse.

Trompé par cette fausseté de la vie, le riche vêtu de pourpre et, de fin lin méprisait le pauvre couvert d'ulcères qui gisait à sa porte. Mais cet infortuné dont les chiens léchaient les plaies se préparait un trésor éternel dans le sein d'Abraham : s'il n'avait pas grandes ressources, il avait une volonté pieuse et excellente. Et ce riche, qui se croyait grand avec sa pourpre et son fin lin, mourut et fut enseveli dans l'enfer. Et qu'y trouva-t-il ? Une soif éternelle, des flammes qui ne s'éteignent point. Le feu remplaça la pourpre et le lin, et il ne pouvait se dépouiller de cette tunique brûlante. Aux banquets a succédé la faim et il demande une goutte d'eau au pauvre, comme le pauvre lui a demandé les miettes tombées de sa table. L'indigence de celui-ci n'a fait que passer; le supplice de celui-la durera toujours (2). Soyez-y attentifs, riches de ce inonde, et ne vous enflez pas d'orgueil; donnez aisément; partagez, amassez-vous un trésor qui soit une bonne ressource pour l'avenir où sont les vrais riches, mais non les riches de ce inonde; " afin d'acquérir la vie éternelle. "

7. On peut donc croire que la pensée de l'Ecriture quand elle dit: " Tels font les riches quand ils n'ont rien, " a en vue les superbes couverts de haillons. Car si l'on a peine à souffrir un riche superbe, qui pourra endurer un pauvre orgueilleux? Ainsi mieux valent ceux qui s'humilient quand ils sont riches.

L'Ecriture montre néanmoins qu'elle parle d'une autre sorte de richesses. Elle ajoute aussitôt: " Le riche rachète son âme par ses richesses, le pauvre ne souffre pas les menaces. " Ici donc nous devons voir je ne sais quelle autre espèce de riches, je ne sais quelle autre espèce de pauvres. Il est en effet des riches plus solides, qui sont riches dans le coeur, remplis de force-, magnifiques de piété, somptueux en charité, opulents en eux-mêmes, opulents à l'intérieur. " Il en est aussi qui font les riches, quoiqu'ils soient pauvres; " ils se croient justes, quoiqu'ils soient couverts d'injustices. C'est cette espèce de richesses, que nous devons entendre ici. L'Ecriture s'en explique suffisamment quand elle dit: " Le riche rachète son âme par ses richesses. " Comprends, semble-t-elle dire, quelle opulence je te propose. J'ai dit

" Tels font les riches quand ils n'ont rien ; tels s'humilient quand ils sont pauvres; " et tu pensais

1. Tim. VI, 17, 19. — 2. Luc, XVI, 19-26.

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à cette opulence temporelle, terrestre et visible. Ce n'est pas cette opulence que j'ai en vue ; voici celle dont je parle : "Le riche rachète son âme par ses richesses. " Ainsi donc ceux qui ne rachètent pas leur âme parce qu'ils sont pécheurs tout en faisant les justes, en d'autres termes, parce qu’ils sont hypocrites, ce sont ceux-là dont il est dit : " Tels font les riches quand ils n'ont rien; " ils veulent paraître justes quand ils ne portent pas dans le secret de leur conscience l'or de la justice. Il y a aussi des hommes véritablement riches, d'autant plus humbles qu'ils sont plus riches ; ce sont ceux dont il est dit: " Heureux les pauvres de gré, car le royaume des cieux est à eux (1). "

8. Pourquoi chercher alors des richesses qui ne flattent que les yeux de l'homme, que les yeux du corps? L'or est beau, mais la foi est plus belle. Choisis de préférence ce que tu dois avoir dans le coeur. Sois riche à l'intérieur; c'est là que Dieu voit tes trésors quoique l'homme ne les y voie pas. Mais de ce que l'homme ne les v voie pas, n'en conclus pas que tu dois les dédaigner. Veux-tu t'assurer qu'aux yeux même des impies la foi est plus belle que l'or? Quelles louanges n'accorde pas à un esclave fidèle un maître même avare? Il n'y a rien de plus précieux que lui, dit-il; absolument même il est sans prix. J'ai un serviteur, s'écrie-t-il, il n'a pas de prix. Tu voudrais savoir pourquoi? Est-ce parce qu'il danse bien, parce qu'il est excellent cuisinier? Non, vois son mérite intérieur. Rien, dit le maître, n'est plus fidèle.

Comment, mon ami? Tu aimes un serviteur fidèle, et tu ne veux pas être pour Dieu un fidèle serviteur ? Tu remarques que tu as un serviteur, remarque aussi que tu as un Seigneur. Tu as pu acheter ton serviteur, non le créer. Ton Seigneur t'a créé par sa parole et racheté par son sang. Si tu t'estimes peu, rappelle ce que tu coûtes, et si tu l'as encore oublié, lis l'Evangile, c'est ton titre. Tu aimes la foi dans ton serviteur, et ton Maître ne la chercherait pas dans le sien? Rends ce que tu exiges; fais pour ton supérieur ce que tu aimes de ton inférieur. Tu aimes ton serviteur parce qu'il garde fidèlement ton or ; ne méprise pas ton Seigneur parce qu'il garde miséricordieusement ton coeur. . Tous donc ont des yeux pour admirer la foi, mais c'est quand ils la réclament pour eux-mêmes. Quand au contraire on l'exige d'eux, ils ferment les yeux et refusent de voir combien elle

1. Matt. V, 8.

est belle. Seraient-ils assez insensés pour avoir peur de la perdre, lorsqu'ils ne veulent pas la garder à autrui? Si un homme craint de donner de l'argent, c'est qu'il ne l'aura plus après l'avoir donné; il n'en est pas ainsi de la foi: on en paie la dette et on en conserve le trésor. Que dis-je? et quelle merveille! Si on ne paie pas on perd.

9. L'homme rachète son âme par ses richesses. " Il était juste que pour nous détourner de faire comme lui, Dieu jetât le mépris sur ce riche insensé qui avait hérité de vastes et fertiles domaines et qui fut plus inquiet de se voir dans l'abondance, qu'il ne l'eût été dans l'indigence. Il réfléchit en lui-même et se dit : " Que ferai-je pour serrer mes récoltes? ". Et après s'être bien tourmenté, il crut enfin avoir découvert un moyen: vain moyen! Voici le moyen découvert, non par sa prudence, mais par son avarice. " Je détruirai mes anciens greniers, dit-il, j'en ferai de nouveaux et de plus grands, je les remplirai et je dirai à mon âme : Mon âme, tu possèdes beaucoup de biens, rassasie-toi, réjouis-toi. —Insensé! " lui dit-on, oui insensé en cela même où tu crois faire preuve de sagesse, insensé, qu'as-tu dit? — Je dis à mon âme : " Tu possèdes beaucoup de biens, rassasie-toi. —Cette nuit on t'ôtera ton âme, et ce que tu as amassé, à qui sera-t-il (1)? "

" En effet que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il perd son âme (2)? " Aussi l'homme rachète son âme par ses richesses. Mais ce fat, cet insensé n'avait pas cette sorte de richesses car il ne rachetait point son âme par l'aumône et il amassait des fruits qui allaient se perdre. Oui, il amassait des fruits qui allaient se perdre; il allait se perdre lui-même en ne donnant pas au Seigneur près de qui il devait comparaître. Eh! avec quel front se présentera-t-il à ce jugement où il entendra : " J'ai eu faim et tu ne m'as point donné à manger (3) ? " Il voulait charger son âme de mets superflus, trop nombreux, et dans son orgueil insolent il méprisait tant de pauvres affamés. Ignorait-il qu'entre les mains de ces pauvres ses richesses eussent été plus en sûreté que dans ses greniers ? Ce qu'il entassait dans ceux-ci pouvait être enlevé par les voleurs; ce qu'il aurait confié aux pauvres quoiqu'ensuite rejeté sur la terre, se serait conservé sûrement dans le ciel. Ainsi " l'homme rachète son âme par ses richesses.

10. Que lisons nous ensuite? " Le pauvre ne

1. Luc, XII, 16-20. — 2. Matt. XVI, 26. — 3. Ib. XXV, 42.

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souffre pas les menaces : " le pauvre, c'est-à-dire l'homme sans justice, qui ne possède pas au-dedans l'abondance spirituelle, les ornements spirituels, l'opulence spirituelle ni tout ce qui se voit mieux de l'esprit que de l'oeil : celui donc qui ne possède pas ces choses à l'intérieur, " ne souffre pas les menaces. " Qu'un puissant lui dise : Profère cette parole contre mon ennemi, fais un faux témoignage afin que je puisse l'accabler et le dompter comme je veux; peut-être essaiera-t-il de répondre : Je né le ferai pas, je ne me chargerai point de ce crime. Il refuse ainsi, mais seulement jusqu'à ce que le riche ait recours aux menaces. Car, comme il est pauvre, " il ne souffre pas les menaces. " Qu'est-ce a dire : il est pauvre? Il ne possède point ces richesses intérieures que possédaient les martyrs, lorsque pour soutenir la vérité et la foi du Christ, ils méprisèrent toutes les menaces du siècle. Ils ne perdirent rien de ces richesses intérieures, et que ne trouvèrent-ils pas au ciel?

" Le pauvre " donc " ne souffre pas les menaces. " A ce riche qui le pousse à faire un faux témoignage au détriment d'un tiers, il ne peut répondre : Je.ne le ferai pas. Il n'a pas au dedans de quoi répliquer ainsi ; ses richesses intérieures ne lui donnent ni fermeté ni consistance; et dans cette indigence il n'est pas homme à dire: Que me feras-tu avec tes menaces? Tu m'enlèveras tout au plus ce que j'ai; mais c'est me prendre ce que j'allais abandonner, c'est me prendre ce que même sans ta violence j'aurais perdu peut-être pendant ma vie. Je ne perds rien de ma fortune intérieure. En me menaçant de me l'enlever, tu en es réduit à le vouloir. Tu peux me ravir les biens extérieurs et les posséder; si par tes menaces tu m'ôtais la foi, je la perdrais, mais tu ne l'aurais pas. Je ne fais donc rien de ce que tu me conseilles et je ne m'inquiète pas de tes menaces. Tu peux dans ta colère aller jusqu'à me bannir de mon pays. Tu m'auras nui, je l'avouerai, si tu me jettes où il me sera impossible de trouver mon Dieu. Peut-être encore pourras-tu me tuer. Pendant que croulera cette maison de chair, j'en sortirai plein de vie, j'irai plein de confiance vers Celui à qui je reste fidèle et je ne te craindrai plus. A quoi se réduisent tes menaces pour obtenir de moi ce faux témoignage? Tu me menaces de la mort, mais c'est la mort corporelle, et je crains davantage Celui qui a dit: " La bouche menteuse est meurtrière de l'âme (1). " Ainsi et mieux encore répond aux menaces celui qui possède abondamment les richesses ultérieures.

11. Donc soyons riches et craignons d'être pauvres. Demandons à Celui qui est vraiment riche de combler notre coeur de ses richesses. Et si chacun de vous, rentrant en soi, n'y trouve pas cette sorte d'opulence, qu'il frappe à la porte du riche; qu'il soit près d'elle un pieux mendiant afin de devenir par lui un opulent heureux. Oui, mes frères, nous devons confesser notre pauvreté, notre indigence, devant le Seigneur notre Dieu. .Ainsi confessait la sienne ce publicain qui n'osait même lever les yeux an ciel. Pauvre pécheur il ne se sentait pas le droit de lever les yeux; il considérait sa misère, mais il connaissait l'opulence du Seigneur, il se savait près de la source, tout altéré. Il montrait sa bouche desséchée et frappait pieusement sa poitrine brûlante : " Seigneur, disait-il alors et en abaissant les yeux sur la terre, ayez pitié de moi pécheur. " Je vous l'assure, en pensant et en priant de la sorte, il était déjà riche sous quelque rapport. S'il n'y avait eu en lui que pauvreté, comment verrions-nous dans sa confession des sentiments aussi beaux? Néanmoins il sortit du temple plus riche encore et plus fortune, car il était justifié.

Quant au Pharisien, il monta pour prier et ne pria point. " Ils montèrent au temple, dit le Seigneur, pour y prier. " L'un prie, l'autre ne prie pas. De quoi celui-ci parle-t-il à Dieu

" Tels font les riches quand ils sont pauvres. — Seigneur, dit-il, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes qui sont injustes, voleurs, adultères; ni même comme ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j'ai. " Il se vantait, mais c'était de l'enflure, non de l'abondance. Il se croyait riche et n'avait rien, tandis que l'autre se croyait pauvre quand déjà il avait quelque chose; car pour n'en pas dire davantage, il avait déjà la piété de se confesser. Et tous deux redescendirent. Mais " le publicain justifié plutôt que le pharisien : car quiconque s'exalte sera humilié, quiconque s'humilie sera exalté (2). "

1. Sag. I, 11. — 2. Luc, XVIII, 10-14.

 

 

 

 

SERMON XXXVII. LA FEMME FORTE ou L'ÉGLISE CATHOLIQUE. (1).

ANALYSE. — Comme l’indique le titre qu'on vient de lire, ce discours n'est autre chose que l'application à l’Eglise des traits sous lesquels Salomon a représenté la femme forte. Saint Augustin a suivi exactement l'ordre du texte sacré et pour analyser son oeuvre il faudrait reprendre successivement verset par verset. Il est facile néanmoins d'entrevoir trois grandes idées principales : 1° la femme forte ou plutôt l'Eglise considérée en elle-même. Elle est visible, plus digne de foi qu'aucun sage, partout répandue, sainte ou embrasée du pur amour de Dieu. — 2 ° L'Église considérée dans l'accomplissement de ses devoirs. — Son activité continue elle est infatigable, sa charité envers les pauvres, elle se montre digne de la confiance de son époux, sa conduite envers les étrangers, envers ses propres enfants. — 3° L'Église considérée dans là récompense qui l'attend. D'un coté son Époux proclamera combien elle l'emporte sur toutes les sociétés rivales, elle-même d'autre part ne cessera de louer Dieu avec transport et de trouver en lui le plus heureux repos.

1. Celui qui a honoré ce jour par le culte de ses Saints accordera à la faiblesse de notre voix de répondre à vos désirs. Si je vous parle ainsi, c'est pour vous prier de vouloir bien m'aider par votre silence : envers vous en effet le cœur est prompt mais la chair est faible. Le coeur même a besoin de travailler pour trouver le moyen de vous porter à l'oreille et à l'esprit les joies qu'il puise dans la divine Écriture : préparez donc en vous une place à la sainte parole. Les livres saints ne disent-ils pas que la tourterelle se cherche un nid pour y déposer ses petits (2)?

L’Ecriture que vous nous voyez entre les mains et qu'on vient de lire, nous invite à étudier et à admirer une femme que l'on vous a montrée grande, épouse d'un grand homme, d'un homme qui l'a trouvée quand elle était perdue, qui l'a - parée après l'avoir retrouvée. En suivant le texte que vous nue voyez à la main, j'emploierai à parler de cette femme le peu de -temps dont je puis disposer, je dirai d'elle ce que m'inspirera le Seigneur. C'est aujourd'hui la fête des martyrs; aussi faut-il louer surtout la mère des martyrs.

Vous avez compris, par mon avant-propos, quelle est cette femme; appliquez-vous maintenant à la reconnaître pendant que je lirai. Autant que j'en puis juger à votre air, chacun de vous en m'entendant dit maintenant en lui-même Cette femme doit être l'Église; mais prouve la vérité de cette pensée. —Eh! quelle autre pouvait être la mère des martyrs? C'est bien elle; vous avez compris; l'Église est la femme dont

1. Prov. XXXI, 10-31. — 2. Ps. LXXXIII, 4.

nous voulons dire quelques mots. Il ne nous siérait pas de parler de tout autre femme; et toutefois Pendant la lecture des actes des martyrs, nous avons entendu les noms de femmes dont nous pouvons parler sans blesser la décence ; mais en louant leur mère nous ne les oublions pas.

2. Considérez de qui vous êtes membres, examinez de qui vous êtes fils : " Qui trouvera la femme forte? " La force de cette femme parait à propos le jour de la fête des martyrs : si effectivement elle n'était foi-te, ses membres auraient succombé dans les tourments. " Qui trouvera " la femme forte? " Elle est difficile à trouver, ou plutôt il est difficile de ne la trouver pas. N'est-elle point cette cité bâtie sur la montagne et que l'on ne peut cacher (1) ? Pourquoi donc est-il dit : " Qui la trouvera? " Ne devait on pas dire au contraire : Qui ne la trouvera pas? — Ah! tu vois maintenant qu'elle est sur la montagne ; mais comme elle était perdue, il a fallu la trouver pour l'établir sur ce sommet. Depuis qu'elle brille, qui ne la voit? Quand elle était cachée, qui pouvait la découvrir? Cette cité est aussi, en effet, la brebis égarée que le bon pasteur a cherchée, retrouvée et qu'il a rapportée avec joie sur ses épaules (2). Ce pasteur est donc comme la montagne, et la brebis sur ses épaules, comme la cité assise sur sa cime. Tu peux la voir aisément sur cette hauteur; comment l’aurais-tu découverte quand elle était voilée sous les buissons et les épines, c'est-à-dire sous ses péchés ? Il était beau d'avoir l'idée de l'y chercher; il est merveilleux qu'on l’y ait trouvée. .

1. Matt. V, 14. — 2. Luc, XIV, 4-6.

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C'est cette difficulté de la découvrir qu'exprimaient ces paroles: " Qui trouvera la femme forte? " Qui ne signifie pas ici qu'il n'est personne, mais qu'il n'y a qu'une seule personne pour l'avoir trouvée. L'Epoux de cette femme, le lion de la tribu de Juda, est désigné de la même manière. Longtemps auparavant le prophète avait dit de lui : " Tu t'es élevé, et tu t'es reposé, " sur la croix sans doute. " Tu t'es élevé ; " ce mot rappelle la croix ; " tu t'es reposé; " voilà la mort du Sauveur. Que signifie en effet: " Tu t'es élevé, " sinon, comme il est écrit : " Ils l'ont

crucifié ? " Aussi lui-même a dit : " Comme Moïse éleva le serpent au désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé; afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle (1). " Que rappelle : " Tu t'es reposé? —Et inclinant la tête, il rendit l'esprit (2). " Donc après avoir dit : " Tu t'es élevé et tu t'es reposé, " le texte ajoute: " Tu t'es endormi comme un lion. " Tu t'es endormi comme un lion, tu n'as pas fui comme un renard. Qu'est-ce à dire : Tu t'es endormi comme un lion? " —Tu t'es endormi volontairement, non forcément. Et après ces mots : " Tu t'es endormi comme un lion, " viennent ceux-ci : " Qui l'éveillera (3)? " Qui l'éveillera ? On ne veut pas dire : Personne; mais : quel homme? Dieu seul en effet l'a ressuscité d'entre les morts et lui a donné un nom qui s'élève au dessus de tout nom (4). Lui-même aussi s'est ressuscité : de là ces paroles : " Renversez ce temple et je le relèverai en trois jours (5). "

Maintenant donc, quand vous entendez : " Qui " trouvera la femme forte ? " ne vous imaginez point qu'il s'agisse de l'Église cachée; il s'agit de l'Église qu'un seul a découverte pour ne la laisser plus cachée aux yeux de personne. Ainsi qu'on la décrive, qu'on la loue, qu'on l'exalte ; tous nous la devons aimer comme notre mère, car elle est l'Épouse de son unique Epoux. " Qui trouvera la femme forte? " Et qui ne voit cette femme si robuste? Mais elle est découverte, elle est en un lieu élevé, elle est brillante, glorieuse, parée, rayonnante et, pour tout dire en un mot, elle est répandue sur toute la terre.

3. " La femme forte l'emporte sur toutes les pierreries. " — Qu'y a-t-il eu cela d'étonnant? Si vous pensez maintenant à l'avarice humaine, si vous entendez à la lettre le mot pierreries, qu'y a-t-il d'étonnant que l'Église soit jugée d'un

1. Jean, III, 14, 15-21b. — 2. Ib. XIX, 18, 30. — 3. Gen. XLIX, 9. — 4. Philipp. II, 9. — 5. Jean, II, 19.

prix supérieur à toutes ? Telle n'est point la comparaison établie, et toutefois il y a dans l'Église des pierres précieuses, si précieuses même qu'on les dit vivantes (1). Elle a donc pour ornements des pierres précieuses, mais elle est elle-même d'un prix bien supérieur.

Je veux dans la mesure de mon pouvoir et du vôtre, dans la mesuré de ma crainte et de celle que vous devez concevoir au sujet de ces pierres précieuses, confier une pensée à votre charité. Il y a et toujours il y a eu dans l'Église des pierres précieuses: ce sont les hommes doctes, pleins de science, d'éloquence et remplis de la connaissance de la Loi. Mais parmi ces pierres précieuses, il en est qui ont cessé de faire partie des ornements de cette femme forte. Considéré sous le rapport de la doctrine et de l'éloquence qui le rend illustre, Cyprien était une pierre précieuse, mais il continua à orner l'Église; Donat en était une aussi, mais il ne voulut plus faire partie de sa couronne. Cyprien en restant se contenta qu'on l'aimât en elle; Donat en se faisant rejeter chercha à se faire un nom en dehors. L'un en demeurant avec elle attirait à elle ; l'autre en s'en écartant voulut non pas recueillir mais dissiper. Pourquoi, fils dépravés, vous attacher à la pierre précieuse rejetée de la couronne de votre mère ?

Pourquoi pas, répondez-vous ? As-tu autant d'intelligence que cet homme ? autant d'éloquence, autant de science que lui ? — Laissons-lui son esprit : " le bon esprit consiste à pratiquer (2). " Laissons-lui sa science, qu'il connaisse les arts libéraux et les mystères de la loi; s'il est une pierre précieuse, quitte-le pour revenir à l'Église, car, elle l'emporte sur les pierreries. " Et que devient une pierre précieuse détachée des ornements de cette femme ? Elle tombe dans l'obscurité. Oui, en quelque lieu que soit tombée cette pierre, elle est cachée dans les ténèbres, elle devait, pour briller, rester attachée à cette femme, continuer à faire partie de sa parure. — Je le dirai sans crainte. Si on donne à ces pierres le nom de précieuses, c'est qu'elles valent cher; mais elles s'avilissent et perdent leur prix, en perdant la charité. Que celui-là vante sa science, qu'il vante son éloquence, mais qu'il écoute un sage appréciateur des vraies pierreries de la femme forte, qu'il écoute mi expert contemplant cette parure. Vantera-t-il encore son éloquence? il n'est plus une pierre précieuse,

1. Pierre, II, 4, 6. — 2. Ps. CX, 10.

150

mais une vile pierre. " Quand je parlerais les langues des hommes et des Anges, dit donc saint Paul, si je n'ai pas la charité, je suis devenu comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante (1). " Cet homme n'est plus qu'une cymbale, il ne brille plus, il fait un peu le bruit.

Négociateurs du royaume des cieux, apprenez à connaître les pierreries ; n'estimez que celles dont cette femme est ornée. Au dessus de toutes les pierreries, elle fait elle-même l'ornement de sa parure.

4. " Le coeur de son époux se confie en elle. " Il lui donne une pleine confiance et nous apprend à nous y confier nous-mêmes. N'a-t-il pas établi l'autorité de l'Église sur tous les peuples, d'une mer à l'autre et jusqu'aux extrémités de la terre? Si elle ne devait pas persévérer jusqu'à la fin, elle n'aurait point la confiance de son Epoux. Mais " son Epoux se confie en elle : " il connaît l'avenir, sa confiance ne peut être trompée. Il n'est pas dit : Le coeur de ses enfants se confie en elle. Petits encore ils pouvaient être abusés; mais le coeur de son Epoux ne saurait être déçu.

" Cette femme n'aura pas besoin de dépouilles. " Ce quine signifie point qu'elle n'en cherche pas, mais qu'elle n'en manque pas, qu'elle en a beaucoup. " Elle ne manquera pas de dépouilles. " Répandue partout, partout elle dépouille le monde, elle enlève partout des trophées sur le diable. C'est d'ailleurs ce que lui a promis son Epoux, à qui elle dit dans un psaume : " Je tressaille à vos paroles comme celui qui rencontre de riches dépouilles (2). " Et comment manquerait-elle de dépouilles, quand de tous côtes elle en ravit, elle en arrache, elle en remporte?

5. " Elle fait constamment à son Epoux du bien et non du mal. " C'est pour ce motif, c'est pour faire à son Époux du bien et non du mal que cette femme dépouille les peuples. Toujours elle fait le bien, jamais le mal; ce n'est pas pour elle, c'est pour son Époux; car elle veut vivre, non pour elle, mais pour Celui qui est mort pour tous et qui est ressuscité (3). C'est donc pour son Époux qu'elle fait le bien; elle fait le bien devant Dieu; c'est lui qu'elle sert, à lui qu'elle se dévoue; c'est lui qu'elle aime, à lui qu'elle s'attache à plaire. Elle ne se pare ni pour ses propres yeux, ni pour les regards

1. I Cor. XIII, 1. — 2. PS. CXVIII, 162. — 3. II Cor. V, 15.

d'autrui. Elle n'est pas de ceux qui se satisfont, qui cherchent leurs intérêts : " Elle agit pour son Époux, " et ceux qui agissent pour eux-mêmes recherchent leurs intérêts, non pas les intérêts de Jésus-Christ (1).

6. " Elle trouve la laine et le lin, et de ses mains en fait d'utiles ouvrages. " Ainsi la parole sainte nous montre cette femme illustre comme une ouvrière en laine et en lin. Mais qu'est-ce que la laine? qu'est-ce que le lin? Je vois dans la laine quelque chose de charnel, quelque chose de spi-, rituel dans le lin; et j'ose fonder cette conjecture sur la disposition de nos vêtements ; les intérieurs sont de lin et les extérieurs de laine. Ce que fait notre corps est apparent, ce que fait notre esprit est secret. Quoiqu'il semble bon, il n'est pas utile de travailler du corps sans travailler de l'esprit; et c'est paresse de travailler de l'esprit sans travailler du corps. Voici un homme qui tend la main au pauvre pour lui faire l'aumône; il ne pense pas à Dieu, c'est aux hommes qu'il veut plaire : quelque soit son vêtement, il n'a point le vêtement intérieur que désigne la laine. En voici un autre qui te dit : Il me suffit de servir Dieu, de l'adorer dans ma conscience ; qu'ai-je besoin ou d'aller à l'Église, ou de me mêler visiblement aux Chrétiens ? Cet homme veut porter le lin sans la tunique de laine. La femme forte ne tonnait ni ne conseille une telle conduite. Elle doit sans doute enseigner et faire connaître les choses spirituelles à des hommes charnels; mais ceux qui l'entendent doivent en même temps s'attacher aux choses spirituelles et ne pas faire charnellement les oeuvres charnelles.

" Elle a trouvé la laine et le lin et en a fait de ses propres mains d'utiles ouvrages. " Cette laine et ce lin mystérieux sont dans les Écritures; beaucoup les y trouvent mais ne veulent pas travailler eux-mêmes à les employer utilement. Pour elle, elle trouve et elle travaille. Vous aussi vous trouvez quand vous entendez et vous travaillez quand vous vous appliquez à bien vivre. " Elle a trouvé la laine et le lin et de ses propres " mains elle en a fait d'utiles ouvrages." Reconnaissez celle à qui l'on a dit : " Étends-toi à droite et à gauche; car ta race héritera des nations ; n'épargne rien, allonge tes cordages (2). " Reconnaissez-la : " Elle est comme le vaisseau marchant qui va chercher au loin les richesses. Les richesses de cette femme sont

1. Philip. II, 21. — 2. Isaïe, LIV, 3, 2.

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les louanges de son Époux. Voyez comme elle va loin chercher des richesses : " De l'orient au couchant le nom du Seigneur est louable (1). "

7. " Elle se lève la nuit et distribue des aliments à sa famille et l'ouvrage à ses servantes. " — " Elle se lève la nuit: " que peuvent les nuits sur elle? Elles ne la gênent ni ne la forcent à rester oisive dans les ténèbres. " Elle se lève la nuit. " La nuit désigne les tribulations. Mais que lui font les tribulations elles-mêmes? " Elle se lève la nuit; " elle profite de l'adversité. " Elle distribue des aliments à sa famille : " pendant la nuit elle sert de modèle; elle enseigne par ses actes le devoir qu'elle a tracé, c'est ainsi qu'elle distribue des aliments. Qui mange pendant la nuit? Alors néanmoins la femme forte distribue des aliments : c'est qu'elle les donne à ceux qui ont toujours faim. " Heureux en effet ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés (2). — Pendant la nuit, Seigneur, mon esprit veille avec vous (3). — Au milieu de la nuit, je me levais pour vous bénir (4). " Ces aliments nocturnes abondent dans la demeure de la femme forte; personne n'y souffre de la faim; personne n'y cherche à tâtons sa nourriture; le flambeau prophétique y est toujours allumé.

Mais faut-il manger pour ne rien faire ? " Elle a distribué des aliments à sa famille, " elle a distribué aussi " l'ouvrage à ses servantes. " Ces servantes sont-elles les siennes ou celles de son Époux? Ou bien sont-elles les siennes par là même qu'elles sont les servantes de son Époux ? Ou bien encore ne tient-elle pas lieu elle-même de plusieurs servantes? Toute mère de famille qu'elle soit, qu'elle ne dédaigne pas de se considérer comme servante. Qu'elle ait l'oeil fixé sur Celui qui l'a rachetée, qu'elle aime son Seigneur. Oui, qu'elle se considère comme sa servante et qu'elle n'en redoute pas la condition. Son Seigneur a-t-il dédaigné de faire d'elle son épouse après l'avoir payée si cher ? D'ailleurs une bonne épouse donne toujours à son mari le nom de seigneur. Et non-seulement elle lui donne ce nom, mais elle sent qu'il l'est, elle le publie, elle porte ce titre dans son coeur et sur ses lèvres, elle considère l'acte matrimonial comme son acte d'acquisition. Ainsi elle est servante et distribue l'ouvrage aux servantes. Elle est servante, car son fils ne rougit pas de dire: " Je suis votre serviteur et le fils de votre servante (5). "

8. Tu allais demander comment elle emploie

1. Ps. CXII, 3. — 2. Matt. V, 6. — 3. Isaïe, XXVI, 9. — 4. Ps. CXVIII, 62. — 5. Ps. CXV, 16.

ces ouvrages confectionnés même pendant la nuit. Écoute ce qu'elle en a fait : " Prévoyante elle a acheté un champ. " Quand elle a acheté ce champ elle était prévoyante, non pour le présent mais pour l'avenir; prévoyante par la foi et l'espérance. C'est pour ce motif aussi qu'elle se lève la nuit ; car " si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience (1); " et au milieu de toutes ses tribulations elle a l'oeil sur le champ qu'elle a acheté; c'est encore ce qui lui fait donner le nom de femme forte. Eh ! que sont tant de nuits comparées à ce champ précieux? " Les tribulations si courtes et si légères de la vie présente," quand nous nous levons au milieu de la nuit, " produisent en nous, " lorsque nous convoitons le champ mystérieux, " et que nous ne considérons point les choses qui se voient, mais celles qui ne se voient pas, un poids éternel d'incroyable gloire; car ce que l'on voit est temporel, ce que l'on ne voit pas est éternel (2). " Quel est ce champ? Quelle en est la beauté? Brûlons du désir de le posséder. Et croyons-nous que ce ne soit pas Celui dont Dieu même a dit : " La beauté du champ est en moi (3) ? "

9. " Prévoyante elle a acheté un champ. " Elle le possède où elle l'a acheté. Où donc? Où l'a-t-elle acheté? Elle l'a acheté où elle a placé son trésor pour l'obtenir : mais " où est ton trésor, là aussi est ton coeur (4). " — " Prévoyante elle a acheté un champ. " Avec quoi l'a-t-elle acheté? Ne te laisse pas aller à l'accablement, à de vains soupirs, à l'oisiveté; il ne faut pas pour ce champ d'un amour désoeuvré. Ah! sans doute, lorsque tu y seras entré, tu pourras te reposer, tu n'auras plus besoin de travailler; car il est bien différent de celui où Adam mangea son pain à la sueur de son front (5). Mais pour parvenir à le posséder dans sa magnificence, prépare' maintenant de quoi l'acheter alors — Eh! quoi? — Prépares-en le prix, à l'exemple de la femme forte. Voyez-en effet si l'Écriture ne nous le fait pas connaître? Après avoir dit

" Prévoyante elle a acheté un champ, " elle ajoute, comme si l'on demandait avec quoi elle l'avait acheté : " Elle a planté son domaine du fruit de ses mains. " Quand elle distribuait l'ouvrage à ses servantes, c'était pour planter à jamais ce domaine du fruit de ses mains. C'est par anticipation qu'on l'appelle son domaine, ce qu'indique l'adjectif prévoyante.

1. Rom. VIII, 25. — 2. II Cor. IV, 8, 17, 18. — 3. Ps. XLIX, 11. — 4. Matt. VI, 12. — 5. Gen. III, 19.

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10. " Elle a ceint ses reins avec force, elle a affermi ses bras." N'est-elle pas véritablement forte, véritablement servante ? Avec qu'elle ardeur elle sert! Dans quel costume! Pour n'être pas gênée dans son travail par la concupiscence, pour ne point fouler inutilement sa robe, elle se ceint les reins. Voilà sa chasteté maintenue par le lien du précepte, constamment elle est disposée à toute bonne oeuvre.

" Elle a ceint ses reins avec force, elle a affermi ses bras ; " elle ne se fatiguera point. Comment le prouver? " Elle a goûté combien il est bon de travailler. " Où est le palais qui savoure ainsi le travail? Les hommes le fuient comme chose amère, et en craignant d'y goûter, ils ne savent à quoi s'attacher. Un bon travail fait une bonne conscience; et qu'y a-t-il, frères, de plus doux qu'une bonne conscience? Quelles blessures elle fait quand elle n'est pas bonne ! Comme elle rend tout amer! Goûte donc, goûtes-y et tu sentiras combien elle est savoureuse, et tu y trouveras tant d'attraits que tu ne pourras cesser sans aller jusqu'au bout. " Elle a goûté combien il est bon de travailler. "

11. " Sa lampe ne s'éteindra pas la nuit. " — " Personne n'allume une lampe pour la mettre sous le boisseau (1). C'est vous, Seigneur, qui allumerez ma lampe (2). " La lampe est l'espérance. C'est à cette lampe que chacun travaille; tout le bien se fait avec espérance. Si cette lampe brûle pendant la nuit, c'est que nous espérons ce que nous ne voyons pas : ainsi il est nuit. Mais si nous n'avons pas d'espoir en ne voyant pas, s'il est nuit et que notre lampe ne soit pas allumée, quoi de plus triste que de semblables ténèbres? Afin donc de ne pas nous perdre pendant la nuit et d'espérer avec patience ce que nous attendons sans le voir, que notre lampe brûle toute la nuit. Nous adresser chaque jour la parole, c'est mettre de l'huile à notre lampe pour l'empêcher de s'éteindre.

12. " Elle a étendu ses mains à des oeuvres utiles. " — Jusqu'où les a-t-elle étendues? — " D'une mer à l'autre et du fleuve jusqu'aux extrémités de l'univers (4), " où elle est parvenue. Ce n'est donc pas en vain qu'il lui a été dit : " Étends-toi à droite et à gauche (5). Elle a étendu les mains; " mais " à des oeuvres utiles. "

13. " Elle a aussi affermi ses bras pour tourner le fuseau, fusum. " Ce mot n'appartient pas ici au verbe infundere, verser; il désigne cet

1. Matt. V, 16. — 2. Ps. XVII, 29. — 4. Ps. LXXI, 8. — 5. Isaïe, LIV, 3.

instrument destiné à filer la laine et que l'on nomme fuseau. Je vous dirai sur ce fuseau ce que Dieu me donne; car cette sorte d'instruments n'est pas étrangère aux hommes. Que signifie donc: " Elle a affermi ses bras pour tourner le fuseau? " On aurait pu dire : pour tenir la quenouille; on a préféré le fuseau, et peut-être n'est-ce point sans motif. Ici sans doute on peut croire avec raison que le mot fuseau désigne les ouvrages de laine et que ces ouvrages eux-mêmes expriment les bonnes oeuvres auxquelles s'applique cette chaste mère de famille, cette femme soigneuse et vigilante : je ne vous déroberai pas cependant, mes frères, ce que je pense de ce fuseau.

Aucun de ceux qui s'appliquent aux bonnes oeuvres au sein de la sainte Église, c'est-à-dire qui ne négligent pas mais accomplissent les divins commandements, ne sait ce qu'il fera demain; il sait néanmoins ce qu'il a fait aujourd'hui. Il craint pour ses oeuvres futures, il est content de ses actes passés, et il veille pour persévérer dans le bien: il a peur qu'en négligeant l'avenir, il ne perde le passé. Quand il prie Dieu, dans toutes les suppliques qu'il lui adresse, sa conscience n'est point rassurée sur l'avenir, mais sur le passé ; elle l'est sur ce qu'il a fait, non sur ce qu'il fera. Si maintenant vous pensez comme moi sur ce point, considérons deux choses dans l'instrument dont il est question : la quenouille et le fuseau.

Pour se filer et passer sur le fuseau, la laine est roulée autour de la quenouille. On peut donc voir dans ce qui est routé autour de la quenouille l'image de ce qui doit arriver; et l'image de ce qui est arrivé dans ce qui est roulé autour du fuseau (1) : et tes oeuvres sont sur le fuseau, non sur la quenouille ; puisqu'à la quenouille s'attache ce que tu dois faire, et au fuseau ce que tu as fait. Examine donc si tu as au fuseau de quoi l'affermir les bras, de quoi assurer ta conscience, et t'inspirer la confiance de dire a Dieu : Donnez-moi, puisque j'ai donné; pardonnez-moi, puisque j'ai pardonné; faites, puisque j'ai fait. Tu ne peux en effet demander la récompense qu'après avoir agi, et non auparavant; et quoique tu fasses, regarde constamment le fuseau. Ce que porte la quenouille doit passer au fuseau; mais ce que porte le fuseau ne doit pas revenir à la quenouille. Donc attention à ce que tu fais, pour le mettre sur le fuseau, pour que ce fuseau t'affermisse les bras, pour que toute la laine s'y roule bien filée,

1. Le lecteur remarquera cette allusion chrétienne à la poétique allégorique des Parques.

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pour que tu y trouves de quoi te consoler, te rassurer, te donner la confiance de demander et d'espérer l'accomplissement des divines promesses.

14. Qu'ai-je à faire? diras-tu : que m'ordonnes-tu de mettre sur le fuseau? Écoute ce qui suit: " Elle a ouvert ses mains au pauvre. " Allons, ne rougissons pas de vous enseigner le saint art de travailler la laine. N'est-il pas vrai que si l'on a une bourse pleine, des greniers et des celliers remplis, tout cela est en quelque sorte attaché à la quenouille ? Qu'on les fasse donc passer sur le fuseau. Voyez comment file cette femme, net, ou plutôt neiat ; peu m'importe en effet de blesser les grammairiens quand il s'agit de faire comprendre à tout le monde. " Elle a ouvert ses mains au pauvre; elle a donné le fruit à l'indigent. " — Les mains au pauvre, le fruit à l'indigent. Le pauvre regarde tes mains ; l'indigent te demande le fruit. Celui qui ne te demande que pour subvenir à ses besoins, c'est le pauvre qui cherche tes mains. Il en est un autre, c'est l'indigent qui dit: " Nous n'avons rien et nous possédons tout (1) : " celui-là ne veut point par tes dons subvenir à ses propres besoins ; mais il cherche du fruit sur l’arbre sacré qu'il a planté et arrosé. Écoute cet indigent; il dit de quelques-uns, en parlant dans le même sens que nous : " Non que je désire le don, mais je cherche le fruit (2). "

15. " Lorsque son Époux est absent, il n'a point d'inquiétude sur ce qui se passe à la maison. " — " Son Époux est sans inquiétude sur ce qui se passe à la maison : " le Seigneur connaît ceux qui sont à lui (3). Comment serait-il inquiet? N'a-t-il pas " appelé ceux qu'il a prédestinés, justifié ceux qu'il a appelés et glorifié ceux " qu'il a justifiés ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous (4)? " : " Son Époux est sans inquiétude : " il connaît les siens, et les siens le connaissent.

" Lorsqu'il est absent. " Où est-il, sinon au lieu d'où il doit venir? Il y demeure en quelque sorte, il diffère de venir. Beaucoup soupirent après son avènement, mais leur désir est ajourné jusqu'à ce que se complète le nombre des membres de la femme forte. Beaucoup au contraire abusent de ce retard en faveur de leur impiété. Le mauvais serviteur dit : " Mon maître diffère de venir, " et il commence à frapper les autres serviteurs, à s'enivrer avec les méchants. Mais " son maître viendra au jour qu'il ne sait et aux moment

1. II Cor. VI, 19. — 2. Philip. IV, 17. — 3. II Tim. II, 19. — 4. Rom. VIII, 30, 31.

qu'il ignore, puis il le séparera. " Ceci désigne le corps des ministres et des chefs qui donnent pendant la vie la nourriture aux autres serviteurs. Le Maître " le séparera. " Il y a dans ce corps les bons et les méchants; les méchants seront séparés des bons. " Il en placera une partie avec " les hypocrites: " une partie et non tout le corps; parmi eux aussi il en est qui soupirent après l'avènement du Seigneur; il en est qui font partie du nombre dont il est dit : " Heureux le serviteur que son maître, à son arrivée, trouvera se conduisant ainsi (1) ! " Il viendra donc et le séparera.

16. En attendant il demeure quelque part, mais sans inquiétude sur ce qui se passe dans sa maison. " Tous en effet y sont vêtus. " Comment avec une telle épouse prendre soin de la nudité de ses serviteurs? Ils ont le meilleur vêtement. Voulez-vous en connaître la valeur? " Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous êtes revêtus du Christ (2). — " Tous, " sans exception, " sont vêtus chez elle: " tous, les bons et les mauvais serviteurs. Les bons ont revêtu Jésus-Christ, non-seulement dans la forme du sacrement, mais encore dans les oeuvres dont il est le modèle, et en marchant sur ses traces; quant aux autres, en rendant compte des vêtements qui leur ont été donnés, ils rendront compte aussi du sacrement lui-même. Cette femme néanmoins ne cesse de vêtir les uns et les autres, afin d'ôter à tous le droit de se plaindre, le droit de dire : Je n'ai pas bien travaillé parce que je n'avais pas de vêtements. Considérez donc quels doivent être les vôtres. Travaillons aussi pour en acquérir; " car tous chez elle en sont pourvus. "

17. Que réserve-t-elle à son Époux ? Quand elle fait tant pour ses serviteurs, ne fait-elle rien pour son Époux ? " Elle a préparé à son Époux doubles manteaux. " Déjà vous applaudissez, vous connaissez sans doute quels sont ces doubles manteaux que fait l'Église à son Époux. Les manteaux qu'elle lui prépare sont ses louanges; les louanges de la foi, les louanges de la confession, les louanges de la prédication. Pourquoi dire que ces manteaux sont doubles? Parce qu'en louant le Christ tu loues à la fois sa divinité et son humanité. Loue-le doublement, et loue le simplement : doublement, car il est Dieu et homme : simplement, c'est-à-dire sans feinte.

Je ne sais quelle femme; clans la société d'un certain Photin, espèce de pierre précieuse tombée

1. Luc, XII, 45, 46, 43. — 2. Gal. III, 27.

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de la couronne de la femme forte, pierre avilie et abjecte qui a donné à certains hérétiques le nom de Photiens, voulut ne faire à son Époux qu'un seul manteau. L'Époux refusa; il lui en fallait deux, comme il est écrit. C'est-à-dire que d'après Photin le Christ ne serait qu'un homme. Je ne sais quelle autre femme détestable voulut aussi tisser comme un manteau à son Époux; elle ne sut y coudre que des chiffons usés. Le Christ n'est que Dieu, dit-elle, il n'y a en lui rien de l'humanité. C'est la doctrine des Manichéens. Selon les Photiniens il est seulement homme; d'après les Manichéens il est seulement Dieu. Les premiers ne voient dans le Seigneur rien de divin; les seconds semblent n'y voir que la divinité, mais elle est accompagnée de tant de fausseté que ce n'est plus même de l'humanité.

Si effectivement le Christ n'était pas homme, il ne serait donc ni mort, ni crucifié, ni ressuscité; et comment serait-il ressuscité s'il n'était point mort? Donc aussi il ne montra que de fausses cicatrices au disciple qui doutait de lui; et comment y aurait-il eu de vraies cicatrices s'il n'y avait pas eu auparavant des blessures véritables ? Si au contraire les blessures ont été réelles, c'est que la chair était réelle; et si la chair était réelle donc il y a eu également mort véritable, véritable croix, homme véritable et partout vérité : pour la femme forte quels sujets de louanges! Quant à ceux qui avec de bonnes intentions ont craint d'attribuer au Sauveur ce double manteau, ils ne peuvent se défendre d'une double erreur. " Elle a. préparé à son Époux double manteau : " oui, double manteau ; confesse sa divinité, confesse son humanité; loue la divinité dans l'humanité, et loue l'humanité dans la divinité. Qui ne voit ici le plus riche manteau : " Au commencement était le Verbe, et le Verbe était eu Dieu, et le Verbe était Dieu: au commencement il était en Dieu? " Voici un autre manteau pour la vie de chaque jour au milieu des hommes : " Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (1). " — " Elle a fait double manteau à son Époux. "

18. " Elle s'est fait à elle-même des vêtements de lin et de pourpre. " Il ne convenait pas en effet que l'épouse d'un tel Époux se montrât sans vêtements ou couverte de haillons. " Elle s'est fait des vêtements de lin et de pourpre. " Le lin exprime la candeur de la confession, et la pourpre, la gloire de la souffrance. Dans la prière

1. Jean, I, 1, 2, 14.

ne connaissons-nous pas ce lin, et le matin n'honorons-nous pas cette pourpre dans les martyrs?

19. " Son Epoux brille aux portes de la ville. " Cet Epoux qui attend quelque part, cet Epoux qui se repose sur une telle épouse et ne prend aucun souci de sa maison, cet Epoux que nul maintenant ne voit, parce qu'il est ailleurs, " brille aux portes de la ville. " Mais quand? Vois ce qui suit : " Quand il est assis au conseil avec les anciens de la terre. " — Rien de plus clair; lis cette autre prophétie : " Il viendra pour le jugement avec les anciens de son peuple (1). " Dans ce conseil donc, c'est-à-dire dans ce jugement où siégeront avec lui les saints puisqu'il leur a dit : " Vous serez assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d'Israël (2), " l'Epoux brillera. Car le Fils de l'homme viendra, comme il l'a dit, " dans sa majesté, et tous ses Anges viendront avec lui (3). " Là seront tous les Anges et les Archanges du ciel, là aussi tous les Anges qui annoncent la parole de Dieu. Ange en effet signifie envoyé et pour ce motif un prophète porte le nom d'Ange. " Voici que j'envoie mon ange devant votre face (4) ; " c'est de Jean qu'il est ainsi parlé; et l'Apôtre dit de lui-même : " Vous m'avez reçu comme un Ange de Dieu (5). "

Cet Epoux donc qui maintenant demeure ailleurs et dont beaucoup disent : Quand viendra-t-il ? ou bien : Viendra-t-il? " brillera aux portes, " c'est-à-dire au grand jour, à découvert. " Il brillera au portes; " mais il y fera entrer les uns, il les fermera aux autres. " Son Epoux brillera aux portes, lorsqu'il siègera au conseil avec les anciens de la terre. " En attendant ce moment solennel, qu'elle continue à faire ce qu'elle faisait, qu'elle travaille sans se relâcher; qu'elle attende qu'il brille aux portes, qu'elle ne redoute point la sainte assemblée du jugement divin; qu'elle y vienne avec une bonne conscience, qu'elle y vienne avec gloire; car ceux qui doivent juger avec son Epoux sont ses propres membres et ses propres enfants.

20. " Elle ourdit des toiles et les vend. " Il était bien de les ourdir ; pourquoi les a-t-elle vendues ? N'est-ce point parce qu'elle recherche le fruit et non pas le don ? Comprenez en effet, mes frères, que cette vente est d'abord toute gratuite. Mais quelle vente peut être gratuite? Si l'on reçoit gratuitement, on n'achète pas ; si on achète, on paie, on ne reçoit pas gratuitement. — Oublies-tu donc ce passage : " Vous qui avez soif,

1. Isaïe, III, 14. — 2. Matt. XIX, 28. — 3. Matt. XXV, 31. — 4. Ib. XI,10. — 5. Galat. IV, 14.

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venez vers les eaux, achetez, sans, payer (1) ? " En achetant tu ne paies pas, et cependant tu achètes. Si tu achètes, tu donnes quelque chose, mais tu ne donnes pas d'argent : tu te donnes toi-même.

Voyez dans ces toiles ces ouvrages de lin que tisse la femme forte, ces biens spirituels qu'elle fait connaître à toute la terre. Peut-être aussi faut-il dire qu'elle les vend. " Si nous avons semé en vous des biens spirituels, dit l'Apôtre, est-ce une grande chose que nous moissonnions de vos biens temporels (2) ? " C'est ici une compensation; comme il y en a dans toute vente. L'Apôtre est même peiné de n'avoir pas vendu ses toiles sur quelques marchés publics : " Aucune Église, dit-il, ne m'a fait part de ses biens à titre de compensation (3). " Or en vendant ainsi, il ne cherche pas le don, mais le fruit; et vous ne devez point le considérer comme un vendeur d'Évangile. Il est vrai, il exerce le négoce au nom de son Maître et il cherche avec ardeur le prix de ce qu'il vend. Mais il ne vend que des biens spirituels, et que cherche-t-il ? Des biens temporels ? Ils lui sont dus sans doute ; mais ce n'est pas ce qu'il cherche quand il dit : " Je ne cherche pas ce qui est à vous, je vous cherche vous-mêmes. (4) " Donnez donc le prix, donnez-vous en personne.

On ne peut pas dire que Joseph ne vendait pas le froment en Egypte, et cependant il faisait de ceux qui en achetaient les serviteurs du Roi (5). Ceux qui voulaient vivre durant cette l'amine achetaient du froment et devenaient serviteurs. Craignons-nous de .le devenir nous-mêmes? Malheur à nous, au contraire, si nous ne le devenons pas ! Que gagnerons-nous à repousser un Maître comme le nôtre ? Nous tomberons sous le joug du diable et nous endurerons la fin sans échapper au pouvoir de notre légitime Seigneur. Livre-toi donc et achète cette toile, ce vêtement spirituel. Ce sera aussi te donner pour du pain. Lors effectivement que tu t'abandonnes à la volupté, ne t'y livres-tu pas en personne pour jouir de cette vile passion et en quelque sorte pour acheter une courtisane? Et il t'en coûterait de te donner à Dieu, d'acheter au prix de toi-même le pain vivant qui est descendu du ciel. hélas ! on donne pour une courtisane autant que pour ce Pain unique (6).. " Elle a ourdi des toiles et les a tendues. "

21. " Elle a donné des ceintures aux Chananéens. "

1. Isaïe, LV, 1. — 2. I Cor. IX, II. —3 Philip. IV, 15. — 4. II Cor. XII, 14. — 5. Gen. XLII. — 6. Prov. VI, 26.

Qu'ils se ceignent donc, qu'ils travaillent, qu'ils viennent, qu'ils servent dans cette maison, pour être tous pourvus de vêtements et de nourriture. Si la femme forte a fait des ceintures, c'est pour le travail; car elle-même en travaillant s'est ceint les reins avec force.

Quels sont les Chananéens ? Des peuples étrangers voisins du peuple d'Israël. " Vous qui étiez autrefois éloignés, vous êtes rapprochés par le sang du Christ; vous qui étiez autrefois étrangers aux alliances, n'ayant point l'espérance de la promesse, et sans Dieu en ce monde, et qui êtes maintenant les concitoyens des saints et de la maison de Dieu (1); " recevez ces ceintures et travaillez dans la maison du Seigneur, puisque maintenant vous en êtes membres, de Chananéens que vous étiez. Elle était Chananéenne aussi, cette femme dont il vient d'être parlé dans l'Évangile; elle était Chananéenne et n'osait approcher de la table des enfants, mais comme le chien elle en recherchait les miettes. Vois comment elle s'est ceinte pour le travail ! Sa foi en effet lui sert de ceinture : " O femme, s'écrie le Sauveur avec admiration, grande est ta foi (2). "

22. Terminons " Elle est revêtue de force et de beauté. " — De beauté comme de lin; de force, comme de pourpre : car c'est grâce à sa forcé qu'elle a versé son sang dans les souffrances. " Aux derniers jours elle est comblée de joie. " C'est faire entendre qu'elle demeure ici longtemps sous le pressoir Comment d'ailleurs ses vêtements seraient-ils teints de pourpre si elle n'était dans les tourments ?

23. " Elle ouvre la bouche avec prudence. " — A nous qui sommes placés dans son sein, qui la louons; qui lui sommes intimement unis, qui en elle et avec elle attendons son Epoux, qu'il soit accordé d'ouvrir aussi la bouche avec prudence, non pas avec légèreté, mais avec attention, avec précaution, avec réflexion. " J'ai été parmi vous dans un état de crainte et de grand tremblement (3). " Ainsi parle l'Apôtre, et c'est comme s’il disait : J'ai ouvert la bouche avec réflexion. " Notre bouche vous est ouverte, ô Corinthiens (4). "

Elle a ouvert la bouche " avec réflexion; elle a mis l'ordre dans ses paroles; " louant la créature comme créature et le Créateur comme Créateur, les Anges comme des Anges et les corps célestes comme des corps célestes, les choses terrestres

1. Ephés. II, 13, 12, 19. — 2. Matt. XV, 21-28. — 3. I Cor. II, 3. — 4. II Cor. VI, II.

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comme terrestres, les hommes comme des hommes elles troupeaux comme des troupeaux; elle ne célèbre rien de déréglé, rien de désordonné; ne prend pas en vain le nom du Seigneur son Dieu, n'attribue pas au Créateur la nature de ce qui est créé; elle parle enfin de tout avec tant de mesure, qu'elle n'élève .pas ce qui vaut moins au dessus de ce qui vaut davantage et n'abaisse pas non plats ce qui vaut davantage au dessous de ce qui vaut moins.

" Elle a mis l'ordre dans ses paroles. " Rien de plus beau que cet ordre. C'est pourquoi elle-même dit aussi : " Mettez en moi l'ordre dans la charité (1). " N'intervertissez pas, ne troublez pas, ne confondez pas ce dise Dieu à réglé. " Mettez en moi l'ordre dans la charité. " Aimez-moi comme vous devez m'aimer, et Dieu comme vous devez aimer Dieu; n'offensez pas Dieu à cause de moi, ne m'offensez pas non plus pour tout autre, ni tout autre pour moi. " Mettez en moi l'ordre dans la charité. " L’heureuse fille de cette femme forte, dont nous célébrons aujourd'hui les souffrances en même temps que les souffrances d'autres martyrs, et dont anus venons d'entendre la profession de foi, était entrée dans cet ordre, elle avait mis cet ordre dans ses paroles lorsqu'elle disait

Je rends à César l'honneur dû à César; mais c'est Dieu que je crains. " Elle a ouvert la bouche avec réflexion et a mis l'ordre dans ses paroles. "

24. " La vie est sévère dans sa maison. " — Sévère ; " énergique, réglée; point de licence; elle n'aime pas la dissolution. Elle ne mange pas son pain dans l'oisiveté; " elle a dû le mériter.

25. Ici une question: cette femme laborieuse, pleine de vigilance et de sollicitude, conduit sa maison avec sévérité, se lève la nuit, empêche sa lampe de s'éteindre, se montre forte sous le poids de la tribulation, craintive tant qu'elle n'a point reçu l'accomplissement des promesses; elle affermit ses bras pour tourner le fuseau, et ne mange pas son pain dans l'oisiveté : pourquoi donc après ces travaux qui semblent indiquer la pauvreté et les besoins de cette vie, pourquoi se réjouira-t-elle aux derniers jours ? Pourquoi ? Vous voulez le savoir ? Ecoutez dans quelle espérance notre lampe brûle toute la nuit, écoutez.

" Ses fils se sont levés et enrichis. " Nous vivons maintenant dans ta pauvreté, nous veillons dans la pauvreté et quand nous mourons nous nous endormons encore dans la pauvreté; mais nous nous éveillerons et noies serons riches.

1. Cant. II, 4.

Ses fils alors seront opulents. " Ses fils se sont " levés et se sont enrichis. " Parle maintenant de toutes les richesses de cette terre, exposées aux voleurs et aux vers ! Pourquoi te vanter ? S'il te faut beaucoup, c'est que tu es faible. Tu as besoin de vêtements nombreux, parce que tu ne peux endurer le froid; de recourir aux bêtes de somme, parce que tu ne peux aller à pieds. Ce sont là des appuis de la faiblesse, non des ornements de la puissance. Les Anges ont-ils ces sortes de richesses ? Pour tout vêtement ils ont la lumière qui ne s'use ni ne se souille jamais. Là sont les vraies richesses, parce qu'on n'y connaît ni indigence ni besoin. Pourquoi donc chercher maintenant avant de t'éveiller ? Si tu es fils de la femme forte, considère à quelle époque on te promet l'opulence. " Ses fils se sont levés et ont été enrichis. " Dispose-toi à recueillir des trésors à la résurrection. Ne t'attache point à ceux de cette vie, pour mériter d'obtenir ceux-là. " Ses fils se sont levés et ont été enrichis. "

26. " Et son Epoux l'a louée. " Nous la1oucrons aussi, mais non de nous-mêmes. " Son Epoux l'a louée lui-même. " Quand " ses fils se sont levés et ont été enrichis, " il a jeté les yeux sur elle, il l'a regardée et louée. Qui ne voudrait savoir quelles louanges il lui a données? Si vous avez eu tant de plaisir à nous l'entendre louer, quels seraient nos transports, si nous pouvions entendre comment l'a louée son Epoux ? Il l'a louée à la résurrection: nous l'entendrons quand nous serons ressuscités. Mais dès maintenant ne l'a-t-il pas louée ? Voici, voici la louange qu'il lui donne, la louange qui la suivra partout. Ecoutez, écoutez comment son Epoux l'a louée en la voyant déjà si heureuse du bonheur de ses enfants, enrichis à la résurrection des morts.

27. " Beaucoup de filles ont fait des actes de puissance, " Ce sont les louanges que lui donne son Epoux. " Beaucoup de filles ont fait des actes de puissance. " Quelles sont ces filles auxquelles on la comparé sans quelles lui soient comparables? " Beaucoup de filles on fait des actes de puissance ; mais tu les as surpassées. " Attention ! je vous prie, nous fonctions au terme de la leçon. J'ai besoin que vous soyez plus attentifs que jamais, et j'ai peur que vous ne soyez fatigués. Ecoutons ces louanges. " Beaucoup de filles ont fait des actes de puissance ; mais tu les as surpassées, tu t'es élevée an dessus de toutes. " Quelles sont ces autres filles qui ont fait des actes de puissance, que la femme forte a (157) surpassées et au dessus desquelles elle s'est élevée ? Quels actes de puissance celles-là ont-elles faits ? Comment celle-ci les a-t-elle surpassées ?

Il est des filles perverses, ce .sont les hérésies. Pourquoi les appeler filles ? Parce qu'elles aussi sont nées de la femme forte. Pourquoi mauvaises filles ? Parce que, comme elle, elles reçoivent les sacrements sans vivre comme elle. Les hérésies ont les mêmes sacrements que nous, les mêmes Écritures, elles ont notre Amen et notre Alleluia ; plusieurs même ont notre symbole et beaucoup notre baptême: voilà pourquoi elles sont filles. Or voulez-vous apprendre ce qu'ailleurs, dans le Cantique des cantiques, il est dit à la femme forte ? " Comme le lis au milieu des épines, ainsi ma bien-aimée s'élève au milieu des filles (1). " Chose merveilleuse! Elles reçoivent à la fois le nom d'épines et le nom de filles. Et ces épines font des actes de puissance ? Sans aucun doute. Ne voyez vous pas, comment, au sein même des hérésies, on prie, on jeûne, on fait l'aumône, on loue le Christ ? Je puis l'affirmer, il y a là de faux prophètes dont il a été dit : " Ils font des signes et des prodiges jusqu'à tromper, s'il est est possible, les élus mêmes. Voilà que je vous l'ai prédit (2). " Oui les épines font des actes de puissance, et c'est de ces actes que s'entendent ces paroles : " N'avons-nous pas mangé et bu en votre nom, et en votre nom fait beaucoup de prodiges (3) ? " — " Mangé et bu; " ce qui ne signifie pas ici toute espèce de nourriture : vous savez de quelle nourriture ou de quel breuvage il peut être question. " Nous avons aussi fait beaucoup de prodiges. " Beaucoup de filles font des actes de puissance, nous ne tenions pas; les épines aussi portent des fleurs, mais point de fruits. Quant à cette femme à qui on dit : " Tu les as surpassées et tu t'es élevée au-dessus de toutes, " n'est-ce point en donnant et la fleur et le fruit qu'elle s'est ainsi élevée ?

28. Quel fruit porte-t-elle ? Comment s'est-elle élevée? Je veux le savoir. "Je vous montre, dit l'Apôtre; une voie, plus élevée. " Comment, plus élevée? Parce que c'est par là que la femme forte s'est élevée, par là qu'elle a surpassé toutes les filles. " Quand je parlerais les langues des hommes, et des Anges, si je n'ai point la charité, je suis devenu un airain sonnant, ou une cymbale retentissante." Ainsi le pouvoir de parler ces langues n'est qu'une fleur. " Quand, je

1. Cantiq. II, 2. — 2. Matt. XXIV, 24, 25. — 3. Luc, XIII, 26; Matt. VII, 22.

connaîtrais tous tes mystères et toutes les sciences; quanti je saurais toutes les prophéties et que j'aurais toute la foi, au point de transporter des montagnes, (quelle puissance ! ) si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. " Voici encore d'autres oeuvres a de puissance qui sont des fleurs et non des fruits : " Quand je distribuerais aux pauvres tout ce que je possède, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien (1). "

Telle est " la voie élevée " que suit la femme forte : c'est pourquoi il lui a été dit : " beaucoup de filles ont fait des actes de puissance; " beaucoup ont parlé les langues, connu tous les mystères, fait de nombreux prodiges, chassé les démons, distribué leurs biens aux pauvres, livré leurs corps aux flammes : elles sont au dessous de to, parce qu'elles n'avaient pas la charité. " Pour toi, tu les as surpassées et tu t'es élevée au-dessus de toutes, " non-seulement par les fleurs, mais aussi par les fruits dont tu étais chargée, enrichie.

Vois à son origine cette grappe si chargée. énumérant les œuvres de la chair, saint Paul nomme " la fornication, l'impureté, la luxure, le culte des idoles, les empoisonnements, les inimitiés, les contestations, les jalousies, les colères, les rixes, les dissensions, les hérésies, les envies, les débauches de table, les ivrogneries et autres choses semblables. Je vous le prédis comme je l'ai prédit déjà, continue-t-il, ceux qui se livrent à ces désordres n'obtiendront pas le royaume de Dieu ; " et après avoir énuméré toutes ces épines destinées au feu, " le fruit de l'esprit, dit-il, est la charité. " Or à la charité comme à la source, comme à la racine, il rattache le reste, " la joie, la paix, la patience, la douceur, la bonté, la foi, la mansuétude, la continence (2)." Que cette grappe de vertus est belle! C’est qu’elle est attachée à la charité. " Beaucoup de filles ont fait des actes de puissance, pour toi, tu les a surpassées, tu t’es élevée au-dessus de toutes. "

29. Que leur reste-t-il ?" De fausses grâces et une vaine beauté de femme. " Car, si je n’ai la charité, " je suis un airain sonnant et une cymbale retentissante; je ne suis rien, je ne profite de rien. " Ainsi ce sont de " fausses grâces: et une vaine beauté de femme. "

" La femme sage est en bénédiction. " — La

1. I Cor. XII, 31 ; XIII, 1-3. — 2. Galat. V, 19-23.

158

femme sage, celle qui a cherché à comprendre, qui a observé ce qu'elle a compris; celle-là est en bénédiction, et non ces fausses apparences, cette vaine grâce. La femme sage est en bénédiction.

" Or elle célèbre la crainte du Seigneur. " Cette femme que l'on bénit, loue, parce qu'elle est sage, le principe même des bénédictions qu'elle reçoit. Que loue-t-elle? La crainte du Seigneur qui l'a menée jusqu'à la sagesse; car la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (1). " Or elle célèbre la crainte du Seigneur. " Cette femme s'est montrée tant de fois laborieuse durant la nuit, patiente au milieu de tant de scandales, prévoyante dans l'attente, forte à souffrir, constante à persévérer: ses travaux sont finis. "Donnez-lui du fruit de ses mains. " Elle a produit, elle a produit, elle est digne de recueillir. " Donnez-lui du fruit de ses mains. " — " Que lui donner? Venez, bénis de mon père. " — " Donnez-lui du fruit de ses mains. " — Que lui donner ? — " Recevez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. " —- Voilà ce qu'il faut lui donner. — Et de quels fruits de ses mains ? — " J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger (2). " — " Donnez-lui du fruit de ses mains. "

30. Et ses travaux terminés, qu'aura-t-elle à faire ensuite ? " Que son Epoux soit loué aux

1. Ps. CX, 40. — 2. Matt.XXV, 34, 36.

portes de la ville. " Voir Dieu, louer Dieu, tel sera le port heureux où aboutiront nos travaux. Là on ne dira plus: Lève-toi, travaille,, donne des vêtements à tes serviteurs, prépare-t'en à toi-même, orne-toi de pourpre, distribue des aliments à ta famille, ne laisse pas s'éteindre la lampe, sois vigilante, lève-toi la nuit, ouvre ta main au pauvre, remplis ton fuseau; tu ne travailleras plus pour le besoin, il n'y aura plus de besoin; tu n'y romps pas le pain au pauvre, personne ne mendie; tu ne reçois point d'étranger, chacun vit dans sa patrie; tu ne visites point des malades, tous jouissent d'une santé inaltérable; tu ne couvres point ceux qui sont nus,, tous sont revêtus de l'éternelle lumière; tu n'ensevelis pas de mort, tous vivent sans fin. Quoique néanmoins tu ne fasses rien de tout cela, tu n'es pas à rien faire. Tu verras Celui que tu as désiré, et tu le loueras sans relâche. Voilà le fruit que tu recueilleras. Tu jouiras alors de cite grâce unique que tu as sollicitée : " J'ai demandé une grâce au Seigneur, je la demanderai encore, c'est d'habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie. " Et qu'y feras-tu? " Et d'y contempler les délices du Seigneur (1). —Et que son Epoux soit loué aux portes de la ville. " Heureux ceux qui habitent dans votre demeure, ils vous loueront dans les siècles des siècles (2). "

1. Ps. XXVI, 4. — 2. Ps. LXXXIII, 6.

 

 

 

SERMON XXXVIII. DÉTACHEMENT DU MONDE. (1).

ANALYSE. — Nous contenir et souffrir sont deux vertus que tout ici nous invite à pratiquer avec soin. — I. C'est le moyen de conquérir le ciel. En effet 1° les biens et les maux sont mêlés ici bas, distribués indistinctement aux bons et aux méchants; il faut mériter par la souffrance et la tempérance les biens qui seront l'exclusif partage des justes. 2° Sans doute il faut travailler; mais n'est-ce pas la loi naturelle, que tout serviteur travaille, avant d'obtenir son salaire? 3° Ne ferons-nous pas pour un bonheur aussi important ce que l'on fait pour donner aux passions une satisfaction si vice et si douteuse? — II. C'est le moyen de conserver les biens de la terre. En effet 1° Jésus-Christ l'assure formellement dans l’Évangile en s'adressant au jeune homme riche qui demandait à le suivre. 2° Il assure même que faire l'aumône en son nom c'est lui prêter et lui donner à lui-même. Est-il des mains plus sûres que les siennes? 3° Les pauvres deviennent ainsi comme les porteurs au ciel des aumônes des riches chrétiens. — Dont réveillons notre foi, surtout dans ces temps de calamité, et ne nous attachons qu'à ce qui dure.

1. Deux vertus nous sont commandées dans cette vie laborieuse : nous contenir et souffrir. Il nous est ordonné de nous contenir à l'égard de ce que l'on appelle biens dans ce monde et de

1. Eccli. II, 1-3.

souffrir ce que l'on y appelle maux. La première de ces vertus se nomme tempérance, la seconde patience ; et toutes deux purifient l'âme et la rendent capable de recevoir la nature divine. Nous avons besoin de tempérance pour mettre (159) un frein aux passions et réprimer nos convoitises, pour ne pas nous laisser séduire par de funestes caresses ni énerver par ce que l'on nomme la prospérité, pour ne pas nous fier au bonheur de la terre et pour chercher sans fin ce qui ne doit pas avoir de fin. Or, de même que la tempérance doit ne se pas fer au bonheur du inonde, ainsi la patience doit ne pas céder devant les malheurs du temps ; et que nous soyons dans l'abondance ou dans la gêne, nous devons attendre le Seigneur pour recevoir de lui ce qui est vraiment bon et suave et pour être délivrés par lui des maux véritables.

2. Dieu réserve pour la fin de la vie les biens qu'il promet aux justes, et pour cette fin aussi les maux dont il menace les impies. Quant aux biens et aux maux qui se rencontrent et se mêlent dans le siècle, ils ne sont le partage exclusif ni des bons ni des méchants. Les bons et les méchants possèdent à la fois ce qu'ici bas l'on appelle biens : ainsi la santé est pour les bons et les méchants ; tu trouveras aussi les richesses chez les uns et chez les autres. Ne voyons nous pas qu'il est donné aux bons et aux méchants d'avoir des enfants pour leur succéder ; que s'il y a des bons il y a aussi des méchants pour vivre longtemps ? Enfin quels que soient les autres biens du siècle que tu passes en revue, tu les rencontres indistinctement chez les bons et chez les impies. Également les bons et les méchants souffrent les peines et les afflictions de la vie, la faim et la maladie, la douleur et les pertes, l'oppression et le deuil : ce sont là pour tous des sujets de larmes. Il est donc facile de reconnaître que les biens du monde sont pour les bons et pour les méchants, et que les uns comme les autres supportent le poids de la vie.

Pour ce motif plusieurs chancellent dans les voies de Dieu et tendent à s'en écarter. Combien en effet s'égarent misérablement, après avoir entrepris et s'être déterminés de servir Dieu pour s'enrichir des biens de la terre, être préservés ou délivrés des afflictions du siècle! Quand, après s'être proposé ce bien et l'avoir considéré comme la récompense de leur piété et de leur religion, ils se voient dans la peine tandis que les impies prospèrent, ils s'imaginent être frustrés de leur récompense, être trompés par Celui qui les a appelés à son service; ils croient même devant cette déception que Dieu ne leur a commandé de travailler que pour se jouer d'eux, et ils l'abandonnent. Malheureux ! où vont-ils en s'éloignant de Celui qui les a créés pour s'attacher à ce qu'il a fait ? Lorsque le monde commencera à leur échapper, que deviendront ces amis du temps qui ont perdu l'éternité ?

3. Ainsi donc, quand Dieu veut qu'on se donne à lui, c'est en vue de ces biens qu'il ne réserve qu'aux bons et en vue de ces maux qu'il infligera seulement aux méchants et qui comme les biens ne se montreront qu'au terme de la carrière. Quelle serait la récompense de la foi, la foi même mériterait-elle son nom si tu voulais jouir maintenant de ce qui ne doit plus t'échapper ? Tu ne dois donc pas voir ce que tu as à croire, mais croire ce que tu dois voir et le croire jusqu'au moment où tu le verras, dans la crainte que cette vue ne te couvre de confusion. Ainsi croyons durant l'époque de la foi, avant l'époque où nous serons admis à voir. " Tant que nous sommes dans ce corps, dit en effet l'Apôtre, nous voyageons loin du Seigneur, car c'est avec la foi que nous marchons (1). " Ainsi nous marchons par la foi tant que nous croyons ce que nous ne voyons pas ; nous verrons un jour, nous verrons Dieu face à face tel qu'il est.

L'Apôtre Jean distingue aussi ces deux temps dans une épître. " Mes biens aimés, dit-il, nous sommes maintenant les enfants de Dieu, et ce que nous serons ne paraît pas encore. " Voilà le temps de la foi : voici celui de la claire vue. " Nous savons, dit-il encore, que nous lui serons semblables quand il se montrera, car nous le verrons tel qu'il est (2). "

4. Ce temps de la foi est un temps laborieux; qui le nie? Il est laborieux ; mais n'est-ce pas le travail qui prépare la récompense ? Ne sois point indolent à faire le travail dont tu convoites le prix. Si tu avais loué un ouvrier, tu ne lui compterais pas son salaire avant de l'avoir vu à l'oeuvre ; tu lui dirais : Travaille, je te paierai ensuite ; lui-même ne dirait pas : Paie, et je travaillerai. Ainsi fait Dieu. Si tu as la crainte de Dieu, tu ne tromperas point ton ouvrier, et en te défendant de tromper un ouvrier, Dieu te tromperait ? Il est possible néanmoins que tu ne donnes point ce que tu as promis; malgré toute la sincérité du coeur, la faiblesse humaine rencontre parfois des obstacles dans la pénurie. Mais nous n'avons rien à craindre de Dieu; il ne peut tromper, car il est la vérité ; et il possède tout en abondance car il a tout fait.

1. II Cor. V, 5, 7. — 2. I Jean, III, 2.

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5. Ainsi confions-nous à Lui, mes frères ; c'est notre premier devoir. Oui le premier acte de notre religion et de notre vie doit être de tenir, notre cour affermi dans la confiance, et par cette confiance de bien vivre, de nous abstenir des séductions et de supporter les afflictions du temps ; de demeurer invincibles à leurs caresses et à leurs menaces, pour ne point nous laisser aller aux unes et pour ne nous briser pas contre les autres. Ainsi donc avec la tempérance et la patience, nous posséderons tous les biens sans aucun mélange de maux, lorsque les biens temporels auront cessé et qu'il n'y aura plus de maux à craindre.

C'est pourquoi il était dit dans la lecture : " Mon fils, quand tu t'approches du service de Dieu, demeure dans la justice et dans la crainte, et prépare ton âme à la tentation. Réprime ton coeur et souffre afin que ta vie croisse aux derniers jours. " — " Afin que ta vie croisse aux derniers jours ; " et non pas maintenant. Et de combien croîtra-t-elle, pensons-nous ? Jusqu'à devenir éternelle. Aujourd'hui en effet la vie humaine en s'allongeant ou en paraissant s'allonger, décroît plutôt qu'elle ne croit. Examinez et voyez, raisonnez et comprenez qu'elle décroît. Un homme vient de naître, c'est un exemple ; Dieu lui donne, soixante-dix ans de vie. Il avance en âge et nous disons qu'il avance clans la vie. Mais avance-t-il ou recule-t-il ? Sur soixante-dix ans il en a vécu soixante, il lui en reste dix ; quelle diminution de la somme ! et plus il vit, moins il lui en reste. Donc en croissant ta vie décroît, plutôt qu'elle ne croit. Ah ! tiens ferme aux promesses de Dieu, " afin que" cette " vie croisse aux derniers jours. "

6. Ce qui suit n'a pas été lu : " Accepte tout ce qui t'arrive, demeure en paix dans la douleur et pendant ton humiliation garde la patience ; car l'or et l'argent s'épurent par la flamme et les hommes agréables à Dieu, dans le creuset de l'humiliation (1). " Tu trouves cette épreuve difficile et tu succombes. Mais ne perds-tu point ce qui dure toujours? Combien d'hommes souffrent beaucoup pour l’argent qui passe, et tu ne veux pas souffrir pour la vie qui demeure? Tu refuses de travailler en vue des divines promesses ; refuses-tu de le faire quand il s'agit de tes passions ? Que n'endurent pas les voleurs pour leurs injustices ? Que n'endurent pas les scélérats pour leurs crimes, les débauchés pour leurs

1. Eccli. II, 1-5.

désordres, et pour,leur avarice les marchands qui passent les mers, qui jettent aux tempêtes et leur corps et leur âme, qui laissent ce qu'ils possèdent pour courir à l'inconnu ? L'exil est un châtiment quand le juge y condamne; il devient un sujet de joie quand il est commandé par l'avarice. L'avarice ne pourrait-elle exiger de toi ce que la sagesse t'ordonne de plus difficile ? Tu le fais toutefois pour obéir à l'avarice, et après l’avoir fait qu'obtiendras-tu en retour ? — Une maison remplie d'or et d'argent. Mais n'as-tu pas lu : " L'homme passe comme une ombre, cependant il s'agite en vain ; il amasse des trésors et il ne sait pourquoi. " Pourquoi donc as-tu chanté: " Seigneur, ne soyez pas sourd à mes sanglots (1) ? " Pourquoi es-tu sourd à ses paroles quand tu veux qu'il ne le soit pas à tes gémissements ? Condamne ton avarice et il t'appellera à sa sagesse.

Mais le joug de la sagesse ne te paraîtra-t-il point difficile à supporter ? Soit; mais ne perds pas de vue le but, la récompense. Si tu amasses des trésors avec la sagesse, ne sais-tu pour qui? N'est-ce pas pour toi ? Réveille-toi, courage! aies au moins l'intelligence de la fourmi (2). Voici l'été, fais des provisions pour l'hiver. Cherche aux beaux jours ce qui te soutiendra durant les jours mauvais. Voici les beaux jours, tu es en été: ne sois pas indolent, recueille les grains laissés sur l'aire du Seigneur, écoute la parole de Dieu dans l'Église de Dieu; et cache-la dans ton cour. Oui, tu es aux beaux jours; mais viendront pour toi les mauvais. Tout homme doit s'attendre aux tribulations; posséda-t-il tous les biens de la terre, il faut au moins qu'il Ira verse les angoisses de la mort pour arriver à une autre vie. Quel homme pourrait dire : Je suis heureux, et je ne mourrai pas ?

7. Et si tu aimes la vie, si tu crains la mort, cette crainte même de la mort n'est-elle pas un hiver de chaque jour ? N'est-ce pas au moment de la prospérité que la crainte de la mort affecte plus vivement, puisqu'au moment de l’adversité nous ne redoutons pas la mort ?

Aussi ce riche qui était si satisfait de ses richesses, car il possédait de nombreux trésors et de vastes domaines, était, je crois, troublé par la peur de la mort, et cette mort le desséchait au milieu des délices. Il faudrait, se disait-il, abandonner ces biens, il les avait amassés et ne savait pour qui. Il aurait voulu des biens éternels,

1. Ps. XXXVIII, 7,13. — 2. Prov. VI, 6.

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il vint donc au Seigneur et lui dit : " Bon Maître, qu'ai-je à faire de bien pour obtenir la vie éternelle ? " J'ai du bien, mais il s'échappe de mes mains; dites-moi comment faire pour en jouir toujours ; dites-moi comment arriver à ne rien perdre. " Si tu veux parvenir à la vie, lui ré" pondit le Seigneur, observe les commandements. " Lesquels demanda-t-il ? Ils lui furent rappelés et il répliqua qu'il les avait gardés depuis sa jeunesse. Le Seigneur, le divin conseiller de la vie éternelle, reprit alors : " Une chose te manque : si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. " — Remarquez, le Seigneur ne dit pas : Jette, mais " Vends, viens et suis-moi (1). "

Cet homme mettait son bonheur dans ses richesses; s'il demandait au Seigneur le bien qu'il devait faire pour obtenir la vie éternelle, c'est qu'il voulait quitter délices pour délices et redoutait de laisser celles dont il jouissait : il retourna donc plein de tristesse à ses trésors de terre. Il ne voulut pas croire que le Seigneur peut conserver au ciel ce qui sur la terre doit périr. Il ne voulut pas aimer réellement ce qu'il possédait ; en le tenant mal il le laissa tomber, en l'aimant beaucoup il le perdit, Ah ! s'il l'avait bien aimé, il l'aurait envoyé au ciel pour ensuite y aller lui-même. Le Seigneur lui avait montré une maison pour l'y déposer, non un lieu pour l'y perdre : car " où est ton trésor, dit-il encore, là aussi sera ton coeur (2). "

8. Mais les hommes veulent voir leurs richesses. — Toutefois ne craignent-ils pas de laisser voir les trésors qu'ils amassent sur la terre ? Ils les enterrent, ils les enferment, ils les cachent; les voient-ils donc après les avoir enfermés et cachés ? Le possesseur même ne les voit pas ; il désire que personne ne les voie, il craint qu'ils ne soient découverts. N'est-ce pas chercher à être riche dans la pensée et non dans la réalité ? Ne semble-t-il pas qu'il suffise à cet homme d'avoir conscience de ce qu'il conserve en terre ? Oh ! que ta conscience serait bien plus à l'aise et en meilleur état si tu conservais ton bien dans le ciel ! Quand ici tu l'as enfoui, tu crains que ton serviteur ne vienne à savoir où, pour l'enlever et s'enfuir. Ici donc tu crains parce que ton serviteur pourrait te le dérober; mais là rien n'est à craindre, car ton Seigneur est pour toi un sûr gardien.

1. Matt. XIX, 16-22.-21b.— Ib. VI, 21.

Mon serviteur est fidèle, réponds-tu ; il sait où est mon trésor, mais il ne me trahira pas, il ne me l'enlèvera pas. Compare-le à ton Seigneur. Ton serviteur est fidèle ; ton Dieu t'a-t-il jamais trompé ? Ton serviteur est incapable de dérober, mais il peut laisser périr ; ton Dieu ne peut ni l'un ni l'autre. Il te conserve ton trésor et il t'attend ; il te délivre et t'inspire de l'attendre lui-même ; il ne perdra non plus ni toi ni ce que tu lui confies. Viens, dira-t-il, reçois ce que tu as déposé près de moi. Que dis-je ? il ne te parle pas ainsi. Je t'ai défendu de prêter à usure, dit-il, et à usure je t'ai emprunté. Tu voulais en prêtant accroître tes richesses, tu donnais à un homme pour en recevoir davantage : il était gai en recevant, mais il pleurait en rendant. Voilà ce que tu voulais et je m'y opposais, car c'est moi qui ai loué " celui qui n'a point prêté son argent à usure (1). " Je t'interdisais l'usure ; je te l'ordonne maintenant; prête-moi à usure.

Ainsi donc te parle ton Seigneur : Tu veux donner peu et recevoir beaucoup ; laisse-là ce malheureux qui pleure quand tu lui réclames; viens à moi qui suis si heureux de rendre. Me voici ; donne et reçois ; au temps des comptes je te rendrai. Que te rendrai-je ? Tu as donné peu, reçois davantage; tu m'as donné de la terre, voici le ciel ; tu m'as donné du temps, voici l'éternité ; tu m'as donné ce qui m'appartient, me voici moi-même. En effet m'as-tu rien donné que tu ne l'aies reçu de moi? Je ne te rendrais pas ce que tu as donné, moi qui t'ai mis en mesure de donner ; moi qui t'ai donné le Christ à qui tu as donné et qui te dira : " Quand vous

l'avez fait à l'un de mes petits, c'est à moi que vous l'avez fait (2) ? " Ainsi Celui à qui tu donnes nourrit les autres et il a faim à cause de toi ; il donne et reste dans le besoin. Tu veux bien recevoir quand il donne, et ne donner pas quand il a besoin ! Le Christ est dans le besoin quand le pauvre y est ; il est prêt à donner l'éternelle vie à tous ses serviteurs, et maintenant il daigne recevoir dans la personne de chaque pauvre !

9. II indique même où tu dois mettre ton bien, il dit le lieu où tu devrais l'envoyer. Pour ne pas le perdre transporte-le de la terre au ciel. Combien ont déjà perdu ce qu'ils voulaient conserver et n'ont pas appris par ces accidents, à prendre mieux leurs précautions ! Que l'on vienne à te dire : Transporte tes richesses d'Occident en Orient, si tu ne veux pas les perdre ; tu es embarrassé

1. Ps. XIV, 5. — 2. Matt. XXV, 40.

162

en peine, inquiet; tu examines ce que tu possèdes et à la vue de tant d'objets tu reconnais pour toi l'impossibilité d'aller t'établir au loin peut-être même pleures-tu dans cette obligation d'émigrer sans trouver moyen d'emmener ce que tu as amassé.

C'est plus loin encore qu'il te faut émigrer puisque Dieu t'a dit, non pas : Va d'Occident en Orient, mais : va de la terre au ciel. Tu es plus embarrassé encore, parce que tu vois une difficulté plus grande et tu dis en toi-même : Si je ne trouvais ni assez de bêtes de charge ni assez de vaisseaux pour me mener d'Occident en Orient, comment trouver des échelles capables de, tout me monter au ciel ? — Ne sois pas en peine, reprend le Seigneur, ne sois pas en peine ; c'est moi qui t'ai fait riche, moi qui t'ai mis en mesure de donner et je t'ai préparé des portefaix dans les pauvres. Si par exemple tu trouvais clans le besoin un homme d'outre-mer, ou bien si tu trouvais dans quelque embarras un citoyen du pays où tu veux aller, ne dirais-tu pas : Cet homme est du lieu où je veux me rendre; il manque ici de quelque chose, je vais le lui avancer afin qu'il me le rende par là? Le pauvre est ici dans l'indigence, et le pauvre est citoyen du royaume des cieux : pourquoi hésiter à le prendre pour l’aider à faire la traversée? Quand on avance ainsi à un étranger, c'est dans l'espoir de recevoir davantage lorsqu'on sera arrivé au pays de cet étranger : faisons de même.

10. Pour cela il suffirait de croire, de ranimer notre foi. Nous nous livrons en effet à des agitations vaines. Pourquoi des agitations vaines ? Lorsque le Christ était endormi dans la barque, ses disciples faillirent être engloutis par les flots. Vous connaissez l'histoire : Jésus dormait, et ses disciples étaient dans le trouble; les vents soufflaient avec violence, les flots se soulevaient et la barque allait être submergée (1). Pourquoi? Encore une fois c'est que Jésus dormait. Ainsi ta barque est agitée, ainsi ton coeur se trouble quand le vent des tentations souffle avec violence sur la mer du siècle. Pourquoi, sinon parce que ta foi est endormie ? et l'Apôtre Paul dit que par la foi le Christ habite dans nos coeurs (2). Réveille donc le Christ dans ton âme, ranime

1. Matt. VIII, 23-27.— 2. Ephés. III, 17.

ta foi, apaise ta conscience et ton esquif est sauvé ,du naufrage. Comprends que l'auteur des promesses ne saurait tromper. Toutes encore ne te paraissent. pas accomplies, parce que l'époque n'en est pas venue. Déjà néanmoins tu vois l'accomplissement d'un grand nombre. Dieu a promis son Christ, il l'a donné; il a promis sa résurrection, il est ressuscité; il a promis que son Église se répandrait dans tout l'univers, elle y est répandue; il a prédit les tribulations mêmes et d'énormes calamités, n'en a-t-on pas vu? Que reste-t-il ? Les promesses sont accomplies, les prédictions le sont aussi, et tu as peur que le reste ne s'accomplisse pas! Ah ! tu devrais craindre, si tu ne voyais rien de ce qui a été annoncé. Voici des guerres, voici des famines, voici des renversements; voici royaume contre royaume, voici des tremblements de terre, des calamités immenses; les scandales se multiplient, la charité se refroidit, l'iniquité s'étend : lis, tout cela a été prédit. Lis et reconnais-le ; tout ce que tu vois était annoncé, et en comptant ce qui est arrivé, crois fermement que tu verras ce qui ne l'est pas encore. Quoi! en voyant Dieu te montrer ce qu'il a prédit, tu ne crois pas qu'il donne ce qu'il a promis? Tes inquiétudes mêmes doivent être l'affermissement de ta foi.

11. Si nous sommes à la fin du monde, il faut le quitter et non l'aimer. Comment! il est agité et tu l'aimes? Que serait-ce donc s'il était tranquille? Comment t'attacherais-tu à sa beauté, puisque tu l'embrasses ainsi dans sa laideur? Comment en cueillerais-tu les fleurs, puisque tu ne retires point la main du milieu de ses épines? Tu ne veux pas laisser le monde, il te laisse et tu cours après?

Ah ! mes très-chers, purifions nos coeurs et ne perdons point la patience; appliquons-nous à la sagesse et observons la tempérance. Le travail passe, voici le repos; les fausses douceurs passent aussi, et voici le bien désiré par l'âme fidèle, le bien après lequel soupire ardemment quiconque est étranger dans ce siècle : c'est la bonne patrie, la patrie céleste, la patrie où on voit les anges, la patrie où nul habitant ne meurt et où n'entre aucun ennemi; la patrie où tu pourrais avoir Dieu pour éternel ami sans avoir aucun ennemi à redouter.

 

 

 

 

 

SERMON XXXIX. LE DÉTACHEMENT DU MONDE ET L'AUMONE. (1).

163

ANALYSE. — Si le jour de la mort est incertain pour nous, c'est afin de nous tenir constamment prêts à mourir. Comment donc s'attacher aux biens du monde, que l'on est toujours exposé à quitter? Comment rechercher avec tant d'avidité les richesses, si remplies de périls? Comment ne les pas distribuer en larges aumônes? N'est-ce pas le moyen de les conserver sûrement, puisque l'aumône s'adresse à Jésus-Christ même? Faites l'aumône chacun selon vos moyens, et dans l'intention d'obtenir les grâces nécessaires au salut.

1. Frères, nous l'avons entendu, le Seigneur nous dit par l'organe du prophète : " Ne tarde point de te convertir à Dieu et ne remets point de jour en jour; car sa colère viendra soudain et il te perdra au moment de la vengeance. " Il t'a promis qu'au jour de la conversion il oublierait tous tes péchés passés; mais a-t-il promis que tu vivras demain? Ou bien, Dieu ne l'ayant pas promis, l'astrologue te l'aurait-il assuré pour te faire condamner, avec lui? Il est utile que Dieu ait laissé dans l'incertitude le jour de la mort; chacun doit méditer avec avantage sur son dernier jour. C'est par miséricorde que le Seigneur cache à chacun le moment où il mourra; et si l'on ignore le dernier, c'est pour que l'on sanctifie tous les jours,

2. Mais le monde fait obstacle; partout il flatte et il attire ; on aime la grandeur de la fortune, l'éclat des honneurs, le respect qu'impose la puissance. On aime tout cela; que néanmoins on écoute l'Apôtre : " Nous n'avons rien apporté dans ce monde, dit-il, et nous n'en pou" vous rien emporter. " C'est aux honneurs de te chercher, non à toi de chercher les honneurs. Car tu dois prendre la dernière place, afin que celui qui t'a invité te fasse monter à une place plus honorable (2). S'il ne le fait pas, mange où tu es, puisque tu n'as rien apporté dans ce monde. Est-ce peu pour toi de manger le bien d'autrui ? Reste donc en quelque lieu que ce soit et mange. Tu diras : Je mange mon bien. Écoute l'Apôtre " Nous n'avons rien apporté dans ce monde. " En y venant tu as trouvé une table servie. Mais au Seigneur appartient la terre et tout ce qu'elle renferme (3).

3. " Ceux en effet qui veulent devenir riches, " dit l'Apôtre. Il ne dit pas : Ceux qui sont riches; mais : " Ceux qui veulent le devenir, " c'est la passion, qu'il condamne, non la richesse. " Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la

1. Eccli. V, 8, 9. — 2. Luc, XIV. 10. — 3. Ps. XXIII, 1.

tentation et dans beaucoup de désirs inutiles et nuisibles qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. " Tu aimes l'argent, et tu ne crains pas cela? C'est une bonne chose que la fortune, une bonne chose qu'une grande fortune. Mais " ils tombent dans la tentation : " tu ne crains pas ? " Ils tombent dans beaucoup de désirs inutiles et nuisibles : " tu n'as point peur? Crains où mènent ces désirs. Et où mènent-ils? "Ils plongent les hommes dans la ruine et la perdition. " Et tu restes sourd? Tu ne crains pas la ruine et la perdition? Dieu tonne si fort et tu dors si profondément?

4. A ceux qui sont déjà riches l'Apôtre donne encore un conseil. " Commande, dit-il, aux riches de ce siècle de ne s'enfler, pas d'orgueil. " L'orgueil est le ver rongeur produit par les richesses. Il est difficile au riche de n'être pas superbe. Supprime l'orgueil, les richesses n'ont rien de nuisible. Mais que dois-tu en faire pour ne laisser pas inutiles les largesses du Seigneur? Tu dois " ne pas t'enfler D'orgueil; " à bas ce vice; " n'espérer pas aux richesses fragiles; " à bas ce vice encore. Après avoir écarté ces désordres, exerce-toi aux bonnes oeuvres. Auxquelles? Écoute : " Qu’ils soient riches en bonnes oeuvres, continue l'Apôtre, et qu'ils n'espèrent point aux richesses incertaines. " En quoi espèreront-ils ? " Au Dieu vivant qui nous donne " tout abondamment pour en jouir. " Il donne le monde au pauvre, il le donne également au riche. Celui-ci, pour être riche, a-t-il deux corps à nourrir? Considérez et remarquez comme les pauvres dorment quand ils sont rassasiés des dons de Dieu. Celui qui vous nourrit, les nourrit aussi par vous.

5 Ainsi donc que l'on n'aime pas la fortune mais si on en a, voici ce qu'il en faut faire. Vous qui en avez, enrichissez-vous. En quoi? " En bonnes oeuvres. Qu'ils donnent aisément, dit l'Apôtre, qu'ils partagent. " Je vois d'ici l'avarice se contracter en entendant ces mots (164) : " Qu'ils donnent aisément, qu'ils partagent; " on dirait qu'arrosée d'eau froide elle se raidit et se serre le sein en disant : Je ne perds pas, moi, le fruit de mes travaux. infortunés, tu ne veux pas perdre le fruit de tes travaux; mais tu mourras; tu n'as rien apporté dans ce monde, tu ne saurais non plus en rien emporter; et n'en rien emporter, n'est-ce pas perdre le fruit de tous tes travaux? Écoute donc le conseil de Dieu, même.

Ne t'effraie point d'avoir entendu : " Qu'ils donnent aisément, qu'ils partagent. " £conte encore ce qui suit, attends, ne me ferme pas la porte ni l'entrée de ton coeur, attends. Veux-tu savoir qu'en donnant aisément, qu'en partageant tu ne perdras pas et que même tu ne conserveras que ce que tu auras donné? " Qu'ils s'amassent, est-il dit ensuite, un trésor qui soit pour l'avenir un solide fondement, afin d'acquérir la vie éternelle, " Elle est donc fausse cette vie qui te charme; tu vis ici comme dans un songe. Si cette vie est un songe, la mort en sera le réveil ; qu'auras-tu alors dans les mains? Vois-tu dormir ce mendiant? Il voit en songe un héritage lui advenir, rien n'est plus heureux que lui avant le réveil. Il croit avoir au moins de riches vêtements, des vases précieux, d'or et d'argent; il croit prendre possession de beaux et vastes domaines et voir à ses pieds de nombreuses familles : mais il s'éveille et pleure; il accuse celui qui l'a éveillé comme nous accuserions celui qui nous aurait dépouillés. Un psaume parle manifestement de ceci. " Ils ont dormi leur sommeil, dit-il, et tous ces hommes de richesses n'ont rien trouvé dans leurs mains (2), " après s'être éveillés.

6. Ainsi donc tu n'emporteras rien, puisque tu n'as rien apporté. Veux-tu ne rien perdre? Envoie là haut ce que lu as rencontré; donne au Christ, car le Christ consent à recevoir ici. Donne au Christ et tu ne perdras pas. Tu ne perds point en confiant à ton esclave ce que tu as gagné; et tu perdrais en confiant à ton Seigneur ce que tu as reçu de lui-même? Le Christ

1. Tim. VI, 7-19. — 2. Ps. LXXV, 6.

veut bien être ici dans l'indigence; mais c'est à cause de nous. Il pouvait nourrir tous ces pauvres que vous voyez, comme il a nourri Elie, par le ministère d'un corbeau. Cependant il a ôté le corbeau à Elie même en faisant nourrir ce prophète par une veuve, c'est une grâce qu'il accordait non à Elie mais à cette veuve (1).

Ainsi donc, quand pieu fait des pauvres, en ne voulant pas qu'ils possèdent, quand Dieu fait des pauvres, il éprouve les riches, car il est mit " Le pauvre et le riche se sont rencontrés. " Où se sont-ils rencontrés? Dans cette vie. L'un est né, l'autre aussi, ils se sont trouvés, ils se sont rencontrés. Et qui les a faits tous deux? Le Seigneur (2). Il a fait le riche pour aider le pauvre, et le pauvre pour éprouver le riche.

Que chacun agisse selon ses moyens; nous ne disons pas qu'on aille jusqu'à se mettre à la gêne. C'est ton superflu dont un autre a besoin. Vous avez entendu tout à l'heure, quand on lisait l'Evangile : " Quiconque donnera à l'un de ces petits un verre d'eau froide à cause de moi, ne perdra point sa récompense (3). " Le Sauveur met en vente le royaume des cieux et il l'adjuge pour un verre d'eau froide. Mais c'est quand celui qui fait l'aumône est pauvre qu'il doit verser des charités de verre d'eau froide. Celui qui a plus doit donner davantage. Cette veuve donna deux oboles (4); Zachée donna une moitié de tous ses biens, et il réserva l'autre moitié pour réparer ses injustices (5).

L'aumône profite à qui a chante de vie. Quand en effet tu donnes au Christ indigent, c'est pour racheter tes péchés passés. Car si tu donnais pour obtenir de pouvoir pécher toujours impunément, ce ne serait point nourrir le Christ; ce serait essayer de corrompre ton juge. Faites donc l'aumône pour demander que vos prières soient exaucées et que Dieu vous aide à améliorer votre vie. Oui, en changeant de vie, améliorez votre vie, afin d'obtenir, par vos aumônes et vos prières, que vos péchés soient effacés et que vous parveniez aux biens à venir et éternels.

1. III Rois, XVII, 6. — 2. Prov. XXII, 2. — 3. Matt. X, 42. — 4. Marc, XII, 42. — 5. Luc, XIX, 8.

 

 

 

 

SERMON XL. CONTRE LE DÉLAI DE LA CONVERSION. (1) .

ANALYSE. — Notre devoir est de servir Dieu avec une patience et une confiance inaltérables. Combien donc ils se trompent ceux qui ne veulent point revenir à lui, soit par désespoir soit par présomption ! Combien se méprennent aussi ceux qui diffèrent de se convertir ! - En effet, 1° fussent-ils.surs de se convertir plus tard, pourquoi mener une vie mauvaise quand ils peuvent la rendre bonne? 2° Qu'ils montrent le passage de l'Écriture qui leur promet de vivre demain : partout au contraire ils y sont pressés de se convertir. 3° Donc qu'ils regardent comme un bienfait mes instances importunes à les tirer de leur sommeil. 4° Que leur servirait-il d'être rassurés par moi si Dieu me désavoue? — Ainsi tous demandons avec ferveur notre conversion et la parfaite sanctification de nos âmes.

1. Souvent, mes frères, nous avons chanté avec le Psalmiste : " Attends le Seigneur, agis avec courage; fortifie ton cœur et attends le Seigneur (2). " Que veut dire: " Attends le Seigneur? " Que tu reçoives quand il donnera, que tu n'exiges point quand il te plaît. L'époque de ses récompenses n'est point encore arrivée ; attends-le, puisqu'il t'a attendu. Mais qu'ai-je dit : Attends-le puisqu'il t'a attendu? Si déjà tu vis dans la justice, si déjà tu es converti, si tes anciens péchés te déplaisent, si tu es déterminé à mener dans la pratique du bien une vie nouvelle; ne te hâte point d'exiger la récompense. Dieu a attendu que tu corrigeasses la perversité de ta vie ; attends qu'il en couronne la vertu. Car si lui-même n'attendait encore, il n'y aurait personne à qui il pût donner. Attends donc, puisqu'on t'a attendu.

2. Pour toi, qui ne veux pas té corriger, oh! qui que tu sois qui refuses de revenir à Dieu; hélas! je parle comme s'il n'y en avait qu'un seul et j'aurais dû dire plutôt : Qui que vous soyez ici; cependant toi qui es ici et qui n'es point résolu de te corriger, et pour parler comme s'il n'y en avait qu'un; qui que tu sois qui ne veux pas te convertir, que te promets-tu? Est-ce le désespoir ou la présomption qui te perd? Victime du désespoir, tu dis en ton coeur, qui que tu sois Mon péché m'accable, mes iniquités me dévorent, quel espoir ai-je de vivre? Écoute le prophète. " Je ne veux pas la mort de l'impie, je veux seulement que l'impie se convertisse de sa voie détestable et qu'il vive (3). " Et toi que perd la présomption, tu dis aussi dans ton cœur Dieu est bon, Dieu est miséricordieux, il pardonne tout, il ne rend pas le mal pour le mal. Mais écoute l'Apôtre : " Ignores-tu, dit-il, que la patience de Dieu t'invite à la pénitence ? (4)."

1. Eccli. V, 8, 9. — 2. Ps. XXVI, 14. — 3 Ezéch. XXXIII, 11 . — 4. Rom. II, 4.

3. Qu'as-tu donc encore à répondre ? Si nous avons gagné sur toi quelque chose, si tu as saisi ce que je viens de rappeler, je vois ce que tu m'objecteras. J'en conviens, diras-tu; mais je ne m'abandonne ni au désespoir pour en être victime, ni à la présomption pour en être également accablé. Je ne répète pas : mon iniquité m'écrase, je n'ai plus d'espoir. Je ne dis pas non plus : Dieu est bon, il ne châtie personne. Je m'abstiens de ces deux extrêmes, également pressé par l'autorité dit Prophète et par l'autorité de l'Apôtre. — Alors que dis-tu? — Je vivrai encore un peu de temps à ma fantaisie. — Voilà ceux qui nous fatiguent; ils sont nombreux et importuns. — Je vivrai encore un peu de temps à ma fantaisie, je me corrigerai ensuite; et comme la vérité est dans ces paroles du prophète : " Je ne veux pas la mort de l'impie, je veux seulement qu'il sorte de sa voie perverse et qu'il vive : " quant je me serai converti, Dieu effacera toutes mes fautes. Pourquoi n'ajouter pas à mes plaisirs et ne pas suivre mes désirs aussi longtemps que je veux, puisque je dois ensuite me convertir au Seigneur ?

4. — pourquoi ce langage, mon frère, pourquoi? — Parce que Dieu m'a promis le pardon si je change. — Je le vois, je le sais, Dieu a promis le pardon. Il le promet par son saint prophète, il le promet par moi-même, le dernier de ses serviteurs; il est bien vrai qu'il le promet, il l'a promis encore par son Vils unique. Mais pourquoi vouloir joindre des jours mauvais à de mauvais jours ? Qu'à chaque jour suffise son mal (1). Le jour d'hier était mauvais, celui-ci l'est encore, demain le sera aussi. Crois-tu bons en effet les jours où tu satisfais tes passions, où tu plonges ton cœur dans l'a débauche, où tu tends des pièges à la pudeur, où tu aigris le

1. Matt. VI, 34.

166

prochain par la fraude, où tu nies un dépôt, où pour une pièce de monnaie tu fais un faux serment? Le bonheur du jour consiste-t-il pour toi dans un bon repas ? Eh ! comment le jour serait-il bon pour toi si tu es mauvais? A de mauvais jours tu veux donc ajouter des jours mauvais?

5. — Qu'on me laisse donc un peu, dit ce pécheur. — Pourquoi ? — Parce que Dieu m'a promis le pardon. — Mais personne ne t'a promis de vivre demain. Tu lis bien dans le Prophète, dans l'Évangile et dans l'Apôtre que Dieu effacera tes iniquités lorsque tu te seras converti montre-moi mais de la même manière quel est le texte sacré qui t'assure du lendemain, et demain je te permettrai de faire le mal. Mais non, mon frère, je ne puis t'adresser ce langage. Peut-être cependant ta vie sera-t-elle longue. Si elle est longue, qu'elle soit donc bonne. Pourquoi chercher une vie à la fois longue et mauvaise ? Mais si elle n'est pas longue, aime alors cette autre vie qui sera vraiment longue, puisqu'elle n'aura pas de fin. Si d'ailleurs elle est longue, comment te repentir d'avoir mené une vie bonne et longue en même temps? Voudrais-tu mal vivre pendant longtemps? Voudrais-tu ne pas bien vivre? Personne toutefois ne t'a promis de lendemain. Corrige-toi, écoute l'Écriture. " Ne diffère pas, .dit-elle, de te convertir à Dieu. " Ces paroles ne sont pas de moi et elles sont à moi. Elles sont à moi, si je les aime aimez-les, et elles seront également pour vous. Elles viennent de la sainte Écriture; méprise-les, elles seront pour toi l'ennemi, l'ennemi avec lequel, dit le Seigneur, il faut t'empresser de te mettre d'accord (1). Que tous soient attentifs, je répète ici les paroles de l'Écriture divine. Malheureux qui diffères, malheureux ami du jour de demain, écoute le Seigneur quand il parle, écoute l'Écriture quand elle prédit. Je suis ici une sentinelle avancée. " Ne tarde pas de te convertir au Seigneur et ne diffère pas de jour en jour. " — N'est-il pas ici question, n'est-ce pas ici le caractère de ceux qui disent : c'est demain que je commence à bien vivre, je vis mal aujourd'hui? Demain encore tu tiendras le même langage. " Ne tarde pas de te convertir à Dieu et ne diffère pas de jour en jour. Car sa colère viendra soudain et il te perdra au jour de la vengeance." Est-ce moi qui ai écrit cela? Puis-je l'effacer ? et si je l'efface ne serai-je pas effacé? Je puis le taire sans douté, mais je crains

Matt. V, 25.

ce silence. Je suis contraint de publier cette vérité, et je communique la crainte qu'elle m'inspire. Partagez ma crainte pour partager ma joie. " Ne tarde pas de te convertir à Dieu. " Voyez, Seigneur, ce que je dis; vous savez, Seigneur., que vous m'avez effrayé à la la lecture de votre prophète. Vous connaissez, Seigneur, l'effroi dont alors j'étais glacé sur cette chaire. Écoutez, je répète encore : " Ne tarde pas de te convertir à Dieu et ne diffère pas de jour en jour; car sa colère viendra soudain et il te perdra au jour de la vengeance. " Or je ne veux pas qu'il te perde.

6. Ne me dis pas : Je veux périr; car je ne veux pas, moi. Mon refus est préférable à ton vouloir. Je suppose que ton père malade soit tombé en léthargie ; il est entre tes bras et c'est toi qui, jeune encore, dois assister ce vieillard. Le médecin te dit : Ton père est en danger; ce sommeil est un appesantissement mortel. Attention! ne le laisse pas dormir; si tu le vois céder, au sommeil, excite-le; si c'est peu, va jusqu'à le pincer; si c'est peu encore, emploie l'aiguillon pour le dérober à la mort. N'est-il pas vrai que malgré ta jeunesse tu ne craindrais point de te rendre importun à sa vieillesse? Il se laisserait aller aux douceurs d'un sommeil maladif, dans ce lourd assoupissement il fermerait les yeux et tu lui crierais : Ne t'endors pas. Laisse-moi, je veux dormir, répondrait-il. Mais le médecin a dit, répliquerais-tu, qu'il ne faut point te laisser dormir. — Je t'en conjure, reprendrait-il, laisse-moi, je veux mourir. — Et moi je ne le veux pas, dit le fils à son père, à son père qui appelle la mort. Toi donc, tu veux retarder cette mort, tu veux vivre un peu plus longtemps encore avec ce vénérable vieillard condamné pourtant à mourir. Maintenant le Seigneur te crie lui-même : Ne t'endors point pour ne pas dormir toujours, éveille-toi pour vivre avec moi et posséder en moi un père dont tu ne conduiras point le deuil. Tu l'entends et tu es sourd.

7. Sentinelle avancée, qu'ai-je fait? J'agis libéralement, je ne, vous veux point de mal. Je bais néanmoins que plusieurs diront : Que prétend-il ? Il nous a effrayés, accablés, condamnés. Ah! j'ai voulu plutôt vous sauver de la condamnation. Il serait pour moi hideux, honteux, pour ne pas dire coupable, dangereux et funeste; donc il serait pour moi honteux de vous tromper, puisque Dieu ne me trompe pas.

167

Le Seigneur menace de la mort les impies, les débauchés, les trompeurs, les scélérats, les adultères, les chercheurs de plaisirs, les contempteurs d'eux-mêmes, ceux qui se plaignent des temps sans changer de moeurs ; le Seigneur les menace de la mort, il les menace de la géhenne, il les menace de la ruine éternelle. Pourquoi veulent-ils que je leur promette ce que Dieu ne promet point? En vain le régisseur te laisse en paix : quel, service te rend-il si le père de famille n'y consent pas? Je suis ici régisseur, serviteur moi-même. Tu veux que e te dise : Vis à ta fantaisie et Dieu ne te perdra point? Ce serait une assurance de régisseur, assurance inutile. Ah! mieux vaudrait qu'elle te vint du Seigneur et que l'inquiétude vint de moi. L'assurance du Seigneur aurait son effet malgré moi ; la mienne serait sans .valeur malgré lui. Or, mes frères, quelle peut être ma sécurité ou la vôtre, sinon d'écouter avec attention et avec soin les ordres du Seigneur et d'attendre ses promesses avec confiance ? Ce travail nous fatigue, parce que nous sommes hommes : donc implorons 'son secours, élevons jusqu'à lui nos gémissements. Ne prions pas pour obtenir les biens du siècle qui passent, qui fuient, qui s'évanouissent comme une vapeur; prions pour obtenir l'accomplissement de la justice et la sainteté au nom du Seigneur; non pour la défaite d'un voisin, mais pour la défaite de la cupidité; non pour la guérison du corps, mais pour la ruine de l'avarice. Prions ainsi; la prière alors nous fortifiera intérieurement dans la lutte et nous couronnera dans la victoire.

 

 

 

 

SERMON XLI. FIDÉLITÉ DANS LA PAUVRETÉ. (1).

ANALYSE. — S. Augustin entreprend d'expliquer ici le sens profond de ces paroles : " Sois fidèle avec ton prochain dans sa pauvreté, afin que tu jouisses aussi de son bonheur. " Après avoir reconnu qu'abandonner un ami tombé dans l'indigence, c est témoigner qu'on aimait ses richesses plus que sa personne, le grand Docteur demande si le but de la fidélité à lui garder doit être de pouvoir partager sa fortune lorsqu'il l'aura recouvrée. Evidemment l'amitié alors ne serait point pure. Il faut donc chercher ici une signification plus profonde et plus chrétienne. Or, comme on peut le voir dans l'histoire du mauvais riche, garder la fidélité avec son prochain dans la pauvreté, c'est partager la foi des pauvres afin de jouir de leur bonheur, d'être reçu par eux dans les tabernacles éternels; c'est aussi demeurer fidèle au Christ dans ses humiliations, afin d'être par lui associé à sa félicité suprême.

1. Quand on lisait dans les divines Ecritures ces maximes que maintenant nous ne saurions toutes expliquer, j'ai remarqué une pensée aussi brièvement exprimée qu’elle est vaste par le sens qu'elle renferme; et pour répondre avec l'aide du Seigneur et dans l'étroite mesure de mes forces, à la vive attente de votre charité, j'ai pris la résolution de m'y arrêter, et de la tirer pour votre profit du cellier divin oit je puise avec vous ma nourriture. Voici donc quelle est cette pensée: " Sois fidèle avec ton prochain dans sa pauvreté, afin de jouir aussi de son bonheur. "

Prenons-la d'abord simplement dans le sens littéral qu'elle parait présenter, comme peuvent l'entendre tous les esprits, ceux mêmes qui ne creusent jamais les profondeurs des Ecritures divines. " Sois fidèle avec ton prochain dans sa

1. Eccli. XXII, 28.

pauvreté, afin de jouir aussi de soit bonheur. " Rien n'est plus vrai, dit celui qui se contente d'écouter : quand un ami est pauvre, il ne faut pas lui manquer de foi mais lui demeurer fidèle; l'amitié ne doit pas changer avec la fortune, mais la bonne volonté doit s'affermir et la foi se garder. S'il était mon ami quand il était riche et que dans sa pauvreté il ne le soit plus, c'est que j'aimais son opulence et non sa personne. Si au contraire je l'aimais lui-même, malgré les vicissitudes de la fortune n'est-il pas toujours lui? Pourquoi donc ne serait-il pas encore pion ami? S'il a perdu son or, il n'a pas perdu son coeur. J'achète un cheval, je lui ôte ses parures et ses harnais, perd-il sa valeur pour cela? J'aimais mon ami quand il était orné et maintenant qu'il est dépouillé je le dédaigne? Elle est donc bonne, elle est salutaire, elle est parfaitement convenable aux besoins de l'humanité, cette, sentence (168) de l'Ecriture : " Sois fidèle avec ton prochain dans sa pauvreté. "

2. " Afin de jouir aussi de son bonheur. " Quoi donc? Que signifie cette seconde partie ? Dirons-nous que le motif pour lequel il faut demeurer avec un ami dans sa pauvreté et lui être fidèle soit le désir de jouir aussi de son bonheur? Dirons-nous : Maintenant il est pauvre, mais il s'enrichira et il ne te fera point part de son opulence si dans ton orgueil tu dédaignes maintenant sa pauvreté. Sois donc fidèle avec lui, lors même qu'il est pauvre, afin de jouir de son bonheur quand la fortune lui sera revenue et d'y trouver l'allégresse avec lui? Sois fidèle avec lui; il est pauvre, mais il a dans sa foi un grand trésor. Tu te disposais et tu aspirais à posséder avec lui quelque terre, si toutefois il en avait une que vous pussiez posséder ensemble : n'est-il pas beaucoup plus sûr de posséder avec lui la foi? Peut-être est-il possible qu'il soit dépouillé de ses biens par quelque scélérat; qui pourra lui ravir sa foi ? Que signifie donc : " Afin de jouir aussi de son bonheur? " Cela signifie sans doute que de pauvre qu'il est il pourra devenir riche et que pour n'avoir pas dédaigné sa pauvreté tu partageras son opulence.

3. L'explication vulgaire donnée au premier membre de cette phrase me parait convenable mais, je l'avoue, l'explication du second membre me blesse. Si en effet le motif pour lequel tu demeures fidèle à ton ami dans sa pauvreté est le désir de profiter de ses trésors quand il en aura acquis, ce n'est pas ton ami lui-même, c'est quelque autre chose que tu aimes en lui. La foi et l'espérance sont deux bonnes amies; la charité l'emporte sur-elles. "Maintenant, dit l'Apôtre, demeurent toutes les trois la foi, l'espérance et la charité ; mais la plus grande des trois est la charité: pratiquez la charité (1). "

Je m'adresse donc à cet ami. Je t'en prie, lui dis-je, gardes-tu la foi à ton ami dans sa pauvreté? — Certainement, répond-il, j'ai appris ce devoir dans les livres sacrés, je l'ai recommandé à mon coeur et confié à ma mémoire : je me le rappelle avec plaisir, je le pratique avec plus de plaisir encore. Oui, j'ai entendu cette sainte parole : " Sois fidèle avec ton ami dans sa pauvreté. " — Pourquoi cela, ajouté-je? Est-ce à cause de ce qui suit, c'est-à-dire : " afin que tu profites de son bonheur? " Qu'as-tu donc en vue? — J'espère; reprend-il, que pour n'avoir

1. Cor. XIII, 13 ; XIV, 1.

pas dédaigné son malheur, je fierai admis au partage de sa félicité, lorsqu'il sera enrichi et comblé de biens. — Souffre que je te questionne encore un peu. Et si cet homme avec qui tu demeures fidèle dans sa pauvreté ne devient jamais riche ? Et s'il doit rester pauvre jusqu'à la mort ? Ton espérance frustrée, ne seras-tu plus fidèle? Dans l'impossibilité de partager l'or du riche, te repentiras-tu d'avoir été fidèle avec le pauvre?

Si mon interlocuteur a des sentiments humains, que dis-je? s'il a des sentiments vrais, il se troublera de mes questions et me répondra que je dis vrai. Il est bien d'être fidèle à un ami; mais si on lui est fidèle dans sa pauvreté pour profiter de ses richesses, pour les partager avec lui, il n'est pas douteux qu'en le voyant mort indigent et sans l'opulence qu'on espérait, on se repentira de toute cette fidélité et l'on perdra misérablement fout le fruit de ce qu'on a fait pour lui. — Tu le vois donc, il faut approfondir davantage cette pensée et l'entendre, non dans le sens que peut y donner le vulgaire, mais dans le sens qu'avait en vue l'autorité divine lorsqu'elle l'a révélée afin de nous y monter quelque grande vérité, de nous y tracer une conduite et des devoirs pour lesquels nous n'avons à craindre ni déception ni regrets. Il est donc nécessaire pour la saisir de prendre un autre moyen.

4. C'est pourquoi contemple le pauvre Lazare gisant à la porte du riche. A la pauvreté Lazare joignait encore des infirmités douloureuses; il n'avait pas même la santé corporelle, l'unique patrimoine du pauvre. Il était de plus couvert d'ulcères que les chiens lui léchaient. Or le riche qui habitait ce palais était vêtu de pourpre et de fin lin; chaque jour il faisait grande chère et refusait d'être fidèle avec le pauvre. Mais le Seigneur Jésus, l'auteur et l'appréciateur de la foi, préférait avec justice celle de Lazare aux richesses et aux délices du riche ; il préférait ce domaine du pauvre à l'orgueil du riche. Aussi a-t-il fait connaître le nom de ce pauvre, tandis qu'il a jugé devoir laisser dans l'oubli le nom du riche mauvais. " Il y avait, dit-il, un homme riche qui était vêtu de pourpre et de fin lin et qui chaque jour faisait grande chère. Il y avait aussi un mendiant nommé Lazare." Ne vous semble-t-il pas que le Seigneur ait lu dans le livre mystérieux où il a trouvé écrit le nom du pauvre et non celui du riche? Ce livre en effet est le livre des vivants et des justes, non le livre des orgueilleux et des impies. Les hommes publiaient le nom de ce (169) riche, ils ne disaient rien du pauvre; le Seigneur fit le contraire, il mit en lumière le nom du pauvre et tut celui du riche. Ce riche ne voulut donc pas être fidèle avec le pauvre.

Tous deux moururent. " Il arriva que le mendiant mourut et fut porté par les Anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut enseveli: " peut-être le pauvre ne le fut-il même pas. Quoi qu'il en soit, " lorsqu'il était dans les tourments de l'enfer, comme nous

lisons dans l'Ecriture, il éleva ses yeux de loin et vit dans le sein d'Abraham ce mendiant méprisé par lui à la porte de son palais. " Il n'avait pas voulu avoir la même foi que lui; il ne put jouir du même repos. " Père Abraham, s'écria-t-il, envoyez Lazare tremper son doigt dans l'eau et en faire tomber une goutte sur ma langue, car je suis torturé dans cette flamme. " Il lui fut répondu : " Souviens-toi, mon fils, que tu as reçu tes biens dans ta vie et Lazare les maux; or maintenant il se repose et toi tu es tourmenté. Et par dessus tout cela, il y a entre nous et vous un grand abîme et personne ne saurait ni d'entre nous aller jusqu'à vous, ni d'entre vous venir ici. " Ce malheureux comprit qu'on lui refusait toute compassion parce que lui-même en avait manqué. Il comprit la vérité de cette sentence : " Jugement sans miséricorde pour qui n'a point fait miséricorde (1). "

Il avait refusé au temps convenable d'avoir pitié du pauvre et quand il fut trop tard il eut pitié de ses frères. " Envoyez donc Lazare, dit-il, j'ai cinq frères, qu'il leur apprenne ce qui se passe ici, pour les empêcher de venir eux-mêmes dans ce lieu de supplices. " S'ils ne veulent pas venir dans ce lieu de supplices, lui fut-il alors répondu, " ils ont Moïse et les prophètes, qu'il les écoutent. " Ce riche avait tourné les prophètes en dérision; il le faisait sans doute avec ses frères; car je le crois et j'en suis même certain, lorsqu'avec ses frères il parlait des prophètes et de leurs sages conseils et de leurs sévères menaces, des tourments futurs et des futures récompenses qu'ils annonçaient, il riait de tout cela et disait à ses frères. Quelle vie peut exister après la mort ? Quelle peut être la mémoire d'une chair en dissolution et le sentiment d'un corps réduit en poudre? Tous sont emportés et ensevelis. Qui a-t-on jamais cité pour en être revenu? Au souvenir de ces propos qu'il avait

1. Jacq. II, 18.

tenus, il voulait donc que Lazare retournât vers ses frères, il voulait qu'ils ne pussent plus dire Qui en est revenu? C'est ce qui explique le parfait à-propos de la réponse. Car le mauvais riche paraît avoir été un juif, aussi donne-t-il à Abraham le nom de Père, et il convenait entièrement de lui faire entendre ces mots : " S'ils n'écoutent ni Moïse, ni les prophètes, ils ne croiront pas non plus un homme ressuscité d'entre les morts (1). " C'est ce qui se voit dans les Juifs; ils n'ont écouté ni Moïse ni les prophètes et ils n'ont pas cru davantage le Christ ressuscité. N'est-ce pas ce qu'antérieurement le Sauveur leur avait prédit en ces termes : " Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi ? "

5. Ce riche demeura donc sans secours dans les peines éternelles, après être arrivé au terme de ses délices temporelles. Il n'avait pas pratiqué la justice; il entendit ce qu'il méritait " Souviens-toi que tu as reçu tes biens dans ta vie. " Cette vie que tu aperçois n'est donc pas la tienne. " Tu as reçu tes biens; " donc aussi ces biens après lesquels tu soupires avec tant d'ardeur et de si loin, ne sont pas à toi. Où sont ces réflexions des riches et de leurs adulateurs quand ils voient un homme comblé de prospérités temporelles, avec de vastes domaines qu'il étend, multiplie comme pour attirer à lui le plomb avec lequel il doit être submergé? Ce fut en effet sous ce poids que ce riche tomba dans les enfers, c'est sous ce lourd fardeau qu'il fut précipité jusqu'en ses profondeurs. Il n'avait pas ouvert l'oreille à cette invitation : " Venez à moi, vous qui prenez de la peine et qui êtes chargés. Mon joug est doux et mon fardeau léger (3). " Le fardeau du Christ est comme des ailes. Le mendiant, avec ces ailes, s'envola dans le sein d'Abraham, et le riche ne voulut point en entendre parler. Il préféra le langage des flatteurs. Ce bruit le rendit sourd aux enseignements des prophètes, et il se plaisait n entendre les perfides adulateurs lui dire: Il n'y a que vous, vous seuls vivez réellement.

Donc : " Tu as reçu tes biens dans ta vie. " Car tu les croyais à toi sans en imaginer, sans en espérer d'autres, et " tu les as recueillis dans ta vie. " Tu pensais en effet n'avoir d'autre vie que cette vie et tu n'espérais rien, tu ne redoutais rien après la mort. " Tu as donc recueilli tes biens dans ta, vie, et Lazare les maux. " Non pas ses maux, mais les maux, ce que les hommes

1. Luc, XVI, 19-31. — 2. Jean, V, 46. — 3 Matt. XI, 28, 29.

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regardent, craignent et évitent comme de grands maux. Lazare sur cette terre a reçu des maux, il n'y a pas reçu tes biens, et pourtant il ne les a point perdus. Et de même qu'en parlant des maux endurés par Lazare, Abraham ne dit point ses maux, ainsi il ne dit point sa vie. Pour lui en effet il y en avait une autre, celle qu'il espérait dans le sein du patriarche. Ici il était mort, ici il ne vivait pas. Il était mort dans le sens de ces paroles de l'Apôtre : " Vous êtes morts et

votre vie est cachée en Dieu avec le Christ (1). " Ce mendiant souffrait des afflictions temporelles; mais Dieu retardait pour lui, il ne supprimait pas le bonheur. Pourquoi donc, ô riche, désirer dans les enfers ce que tu n'espérais point lorsque tu étais au sein de ton opulence ? N'est-ce pas toi qui méprisais le pauvre et riais de Moïse ? Tu n'as pas voulu être fidèle avec ton prochain dans sa pauvreté, et maintenant tu partagerais son bonheur ? Tu le tournais en dérision lorsqu'on te disait: " Sois fidèle avec ton prochain dans sa pauvreté, afin de jouir aussi de son bonheur; " maintenant donc contemple de loin ce bonheur, il n'est pas pour toi. C'était un bonheur à venir, un bonheur invisible qu'il fallait croire avant de le voir, pour n'être pas condamné en le voyant à pouvoir le regretter sans pouvoir le posséder. .

6. Ainsi, mes frères, cette sentence me parait éclaircie. Des chrétiens en effet la doivent comprendre chrétiennement, et gardons-nous d'être fidèles avec notre prochain indigent dans l'espoir temporel des richesses qu'il peut acquérir, ne faisons pas servir notre fidélité à les partager avec lui. Gardons-nous, gardons-nous absolument de cela. Qu'avons-nous donc à faire, sinon de nous conformer à ce précepte de Notre-Seigneur : " Formez-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin qu'à leur tour ils vous reçoivent eux-mêmes dans les demeures éternelles (2) ? " Les pauvres parmi nous ont-ils des demeures pour nous y recevoir ? " Formez-vous des amis avec les richesses d'iniquité, " c'est-à-dire avec les profits que l'iniquité seule appelle des profits. Car il en est d'autres que la justice nomme ainsi; ils sont déposés dans les trésors de Dieu. Ne méprisez point les pauvres qui n'ont ni où rentrer, ni où s'abriter. Ils ont toutefois où entrer, ils ont des demeures, les demeures éternelles. Ils ont des demeures où vous souhaiterez vainement d'être admis, témoin ce riche, si maintenant

1. Colos. III, 3. — 2. Luc, XVI, 9.

vous ne les recueillez dans les vôtres : car " recevoir le juste comme juste, c'est mériter la récompense du juste; recevoir le prophète comme prophète, c'est mériter la récompense du prophète ; et quiconque aura donné, à l'un de ces plus petits, seulement un verre d'eau froide parce qu'il est de mes disciples, en vérité je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense (1). " Celui-là aussi est fidèle avec son prochain dans sa pauvreté ; aussi jouira-t-il de sa prospérité.

7. Mais ton Seigneur te parle lui-même, lui qui s'est fait pauvre quand il était riche : il te donne de la même pensée une interprétation meilleure encore et plus solide. S'agit-il du mendiant que tu as recueilli dans ta demeure ? Ton esprit peut-être n'est pas tranquille, tu te demandes s'il est un homme sincère ou un imposteur, un trompeur, un hypocrite; et parce que tu ne peux lire dans son coeur, tu hésites en lui faisant la charité. Ne crains pas, fais-la même au méchant, c'est un moyen de la faire au bon. Craindre que la semence ne tombe dans les chemins, au milieu des épines et au milieu des pierres, et pour ce motif ne pas semer en hiver, c'est se condamner à souffrir de la faim en été.

Quoi qu'il en soit, voici ce que te dit ton Seigneur et tu ne doutes pas qu'il ne soit chrétien Pour toi je me suis fait pauvre quand j'étais riche. En effet " lorsqu'il possédait la nature divine, " et qu'y a-t-il de plus riche ? " il n'a pas cru que ce fut une usurpation de se faire égal à Dieu ; mais il s'est anéanti lui-même en prenant la nature d'esclave ; " s'il n'est rien de plus riche que la nature divine, qu'y a-t-il de plus pauvre que la nature d'esclave ? " Il s'est fait semblable aux hommes, a été reconnu pour homme à l'extérieur; il s'est humilié lui-même en obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix (2). " Ajoute : sur la croix il a eu soif et il a reçu à boire, non de la compassion mais de l'outrage, et en mourant cette divine source de vie a bu le vinaigre. Ne méprise pas, ne dédaigne pas, ne dis pas : Il s'ensuit donc que mon Dieu s'est fait homme, qu'il a été mis à mort, crucifié ? Oui, sans aucun doute, il a été crucifié. Ainsi sa pauvreté se recommande à toi. Il était loin de toi, par la pauvreté il s'en est rapproché. " Sois fidèle avec ton prochain dans sa pauvreté. "

Ici au moins le sens tic ces paroles n'est ni incertain ni obscur. Au nom de prochain substitue le nom de Christ et lis avec humilité; car un

1. Matt, X. 41, 42. —2. Philip. II, 6-8. .

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Christ humble demande une âme humble, il faut être humble pour s'élever jusqu'à sa hauteur. Lis donc avec humilité et comprends qu'il est ton prochain. Le Seigneur n'est-il pas proche de ceux qui ont brisé leur coeur, et ne peux-tu pas dire dans ta prière : " Je cherchais à lui plaire comme à mon prochain et à mon frère (1) ? "

Il n'y a donc à changer qu'un mot, le mot de prochain, ajouté par le prophète à celui de frère pour couvrir son langage du voile du mystère; et il convenait qu'il en fut ainsi pour exciter à à chercher avec plus de désir et pour faire découvrir avec un plaisir plus vif. Au nom de prochain substitue donc dans sa phrase le nom du Christ que ce mot de prochain désigne d'une manière prophétique ; et considère comme la pensée se dégage avec clarté, elle coule en quelque sorte de la source même de la vérité pour étancher ta soif. " Sois fidèle avec le Christ dans

1. Ps. XXXIV, 14.

sa pauvreté,afin de jouir aussi de son bonheur. " Que signifie: " Sois fidèle avec le Christ? " Le voici: pour toi le Christ s'est fait homme, il est né d'une vierge, il a été chargé d'outrages, flagellé, suspendu à la croix, percé d'une lance et enseveli : ah! ne méprise point ces humiliations, ne les regarde pas comme incroyables, et de cette manière tu seras fidèle avec ton prochain. Voilà en effet en quoi consiste sa pauvreté.

" Pour jouir aussi de ses biens " Accueille cette promesse ; elle est l'expression de sa volonté ; accueille-la; car c'est pour la réaliser qu'il est venu à toi dans la pauvreté ; accueille cette parole de Celui qui pour toi s'est fait pauvre, du Seigneur ton Dieu qui t'enrichit; vois comme tu jouiras de son bonheur, si tu lui demeures fidèle dans sa pauvreté. " Mon Père, dit-il, je veux que là où je suis, ils soient aussi avec moi (1). "

1. Jean, XVII, 24.

 

 

 

 

 

SERMON XLII. LES DEUX AUMÔNES DU CHRÉTIEN (1).

ANALYSE. — Saint Augustin dit qu'il était malade en commençant ce discours et qu'il trouva en parlant plus de forces qu'il ne s'en croyait. Il enseigne que le vrai sacrifice, du Chrétien est l'aumône et que l'aumône consiste à pardonner et à donner. Il réfute ensuite l'objection que l'on pourrait tirer de ces paroles : " Délivrez-moi, Seigneur, de l'homme mauvais (2). " L`homme mauvais est nous-mêmes.

1. J'ai peu de forces, mes frères, mais la parole de Dieu en a beaucoup. Qu'elle les déploie donc dans nos coeurs, et si vous obéissez vous entendrez suffisamment ce que nous vous dirons lentement.

La foudre vient d'éclater dans la nuée, le Seigneur a parlé par la bouche du prophète Isaïe, et vous avez dû trembler si vous n'êtes pas insensibles. Le langage est clair, il n'est pas nécessaire de l'expliquer, il faut plutôt le pratiquer. " Que m'importe, dit-il, la multitude de vos sacrifices ? " Qui jamais vous les a demandés ? C'est nous que Dieu recherche, et non ce qui est à nous. Or le sacrifice du chrétien est l'aumône faite au pauvre, car c'est le moyen d'apaiser Dieu envers les pécheurs. Et si Dieu ne s'apaise envers eux, qui de nous ne sera condamné ? C'est donc par l'aumône que l'on se purifie des péchés et des fautes inséparables de cette vie.

1. Isaïe, I, 11. — 2. Ps. CXXXIX, 1.

Or on fait l'aumône de deux manières, en donnant et en pardonnant, en donnant le bien qu'on a et en pardonnant le mal qu'on souffre. Le Seigneur notre bon maître a présenté en peu de mots les divins enseignements à la terre, afin de les rendre plus féconds et moins onéreux ; écoutez donc avec quelle précision il a parlé de ces deux sortes d'aumônes: " Pardonnez, dit-il, et on vous pardonnera; donnez et on vous donnera (1). " Pardonnez et on vous pardonnera, voilà l'aumône du pardon; donnez et on vous donnera, voilà l'aumône du don.

En faisant l'aumône du pardon, tu ne perds rien. Voilà un homme qui s'empresse d'implorer ta clémence, et tu lui pardonnes : qu'as-tu perdu? Tu rentres au contraire plus riche de charité. Quant à l'aumône que nous sommes obligés de faire en donnant aux pauvres, elle parait plus

1. Luc, VI, 37, 38.

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difficile, car on se dépouille de ce que l'on a donné et de ce que l'on donnera.

2. L'Apôtre cependant nous rassure de ce côté. " Selon les moyens de chacun, dit-il, non pour soulager les autres et pour vous surcharger (1). " Que chacun examine donc ce qu'il peut, sans chercher à thésauriser sur la terre ; qu'il donne, car on ne perd pas ce que l'on donne. Que dis-je ? Non-seulement on ne perd pas ce que l'on donne, mais il n'y a véritablement que ce que l'on donne que l'on ne perde pas. Quant au reste, si tu le possèdes en abondance sans le donner, ou tu le perds pendant ta vie ou il t'échappe à la mort. En effet, mes frères, à quoi ne nous porte pas la divine promesse ? " Pardonnez, dit-elle, et on vous pardonnera; donnez et on vous donnera. " Donnez et on vous donnera. A qui s'adresse ce langage? C'est Dieu qui parle ainsi à l'homme, l'immortel aux mortels, l'opulent Père de famille au mendiant. Ah! il ne reniera point ce que nous lui avons donné. Nous pouvons donc prêter à usure; donnons à usure, mais donnons à Dieu et non à l'homme. C'est donner à Celui qui est riche, c'est donner à qui nous a donné de quoi donner. Et pour des biens de vil prix, pour des biens frivoles, périssables, corruptibles et terrestres, il nous promet des biens éternels, incorruptibles, des biens que nous conserverons à jamais ; que dire davantage ? il se promet lui-même. Si donc tu l'aimes, achète-le en t'adressant à lui-même. Et pour.apprendre à te donner à lui en retour, écoute-le, car il dit: " J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'étais sans asile, et vous m'avez recueilli; nu, et vous m'avez vêtu ; malade, et vous m'avez visité; en prison, et vous êtes venus à moi (2). " Ils lui demanderont alors: " Quand est-ce que nous vous avons " vu " placé dans ces extrémités et que nous vous avons secouru ? "Toutes les fois, répondra-t-il, que vous l'avez fait à l'un de mes petits frères, c'est à moi que vous l'avez fait. " Si donc il nous donne du haut du ciel, il reçoit de nous sur la terre. Et toi tu prêtes en quelque sorte à usure dans un pays lointain. Tu donnes ici, là tu recevras: tu donnes ici des choses périssables, là tu recevras des choses qui dureront éternellement.

3. Mais ne dis-tu pas à Dieu: " Délivrez-moi,

1. II Cor., VIII, 12, 13. — 2. Matt. XXV, 35-40.

Seigneur, de l'homme mauvais? " Nous venons en effet de chanter ces paroles, et je sais avec quel gémissement tu t'écries : " Délivrez-moi, Seigneur, de l'homme mauvais. " Quel est en effet le mortel qui n'a point à souffrir de quelque homme mauvais? Si donc tu dis de tout ton coeur: " Délivrez-moi, Seigneur, de l'homme mauvais, " regarde-toi premièrement toi-même avec toute l'attention possible. Quand tu as dit: " Délivrez-moi, Seigneur, de l'homme mauvais, " suppose que Dieu te demande: duquel? Tu répondras : De Gaïus, de Lucius, de je ne sais quel autre ennemi. Mais, reprendra le Seigneur: Tu ne me parles pas de toi? Si je veux te délivrer de l'homme mauvais, il faut d'abord te délivrer de toi-même. Ce méchant te fait souffrir, garde-toi d'avoir à souffrir de ta propre méchanceté.

Examinons si cet homme mauvais trouve en toi matière à te tourmenter. Que te fera-t-il si tu n'es pas mauvais toi-même ! Ne te laisse ni dominer par l'avarice, ni fouler aux pieds par la concupiscence, ni briser par la colère. Voilà tes ennemis intérieurs. Ne te blesse pas toi-même, et comment te nuira alors un mauvais voisin, un maître mauvais, un homme influent mauvais: comment te nuiront-ils ? Qu'ils te trouvent juste, qu'ils te trouvent fidèle, qu'ils te trouvent chrétien : encore une fois, comment te nuiront-ils? Comme les Juifs ont nui à Etienne. Mais en lui faisant du mal ils l'ont comblé de biens. Ainsi quand tu demandes à Dieu de te délivrer de l'homme mauvais, ne t'oublie pas, ne t'épargne pas, demande-lui de te délivrer de toi. Comment te délivrer de toi ? En effaçant tes péchés, en t'accordant des mérites, en te donnant la force de lutter contre tes convoitises, en t'inspirant la vertu, en répandant en ton âme l'onction céleste pour triompher de tout plaisir terrestre. En te faisant ces grâces, Dieu te délivre de toi, et au milieu des maux passagers de ce siècle, tu attends avec confiance que le Seigneur vienne apporter les biens qui ne sauraient passer. C'est assez pour aujourd'hui.

Vous remarquez assurément comment après être arrivé si faible je me suis fortifié en parlant. Ah! c'est que j'ai tant d'ardeur et tant de désir pour votre avancement ! N'est-il pas vrai que l'ouvrier des champs sent moins le poids du travail lorsqu'il en espère des fruits? Soyez mes fruits, afin que je sois avec vous et que tous ensemble nous soyons les fruits de Dieu.

 

 

 

 

SERMON XLIII. SUR LA FOI (1).

ANALYSE. — Saint Augustin veut expliquer le sens de ces paroles d'Isaïe : " Si vous ne croyez vous ne comprendrez pas." Il commence par rappeler que la foi est le principe de la vie surnaturelle et par conséquences du bonheur. Donc il est nécessaire d'en remercier Dieu de toute l'effusion de notre coeur; car elle est un bienfait plus précieux que toutes les faveurs et que tous les privilèges naturels qui nous élèvent au dessus de toutes les créatures. — Mais comment obtenir la foi? Faut-il, comme le disent quelques-uns, comprendre pour croire, ou, comme je le prétends, croire pour comprendre? Portons cette discussion devant le tribunal d'un prophète; les arrêts des prophètes ont une certitude incomparable; ainsi l'enseigne Pierre, l'infaillible interprète de la volonté divine. Or le prophète Isaïe proclame qui il est nécessaire de croire pour arriver à comprendre. S'ensuit-il qu'il ne faille pas comprendre pour croire? Ceux qui demandent à comprendre pour croire ont déjà tant soit peu de foi; ils veulent donc comprendre pour croire davantage, comprendre ma parole pour croire la parole de Dieu.

1. Le principe d'une vie sainte, de la vie qui mérite l'éternelle vie, est la vraie foi. Or la foi consiste à croire ce qu'on ne voit pas, et la récompense de cette même foi est de voir ce qu'on croit. Le temps de la foi est donc comme le temps des semailles ; employons ce.temps à semer, semons, semons, sans nous lasser, semons toujours, semons jusqu'à ce que nous récoltions ce que nous avons semé.

Le genre humain s'était éloigné de Dieu et gisait dans ses iniquités ; pour revivre il nous fallait un Sauveur, comme il nous avait fallu un Créateur pour vivre. Dieu dans sa justice avait condamné l'homme, il le délivra dans sa miséricorde. " Le Dieu d'Israël donnera lui-même " à son peuple la vertu et la force : qu'il en soit béni (2). " Mais pour recevoir ces dons il faut croire ; le dédain les éloigne.

2.Gardons-nous néanmoins de nous glorifier de la foi, comme si par nous-mêmes nous pouvions quelque chose pour elle. La foi en effet n'est pas rien, elle est quelque chose de grand, et nul ne la possède que sûrement il ne l'ait reçue. " Qu'as-tu effectivement que tu ne l'aies reçu (3) ? " Voyez donc, mes bien-aimés, si vous ne devez pas en rendre grâces au Seigneur notre Dieu : prenez garde de vous montrer ingrats pour aucun de ces bienfaits, cette ingratitude vous ferait perdre ce que déjà il- vous a accordé. Non, je ne puis louer dignement la foi, les fidèles cependant peuvent s'en faire une idée Or si on s'en fait une idée exacte sous quelque rapport seulement, à combien de dons même divins ne doit-on pas la préférer ? Et s'il est vrai que nous devions reconnaître en nous les moindres

1. Is. VII, 9, sel. les Lxx. — 2. Ps. LXVII, 36. — 3. I Cor. IV, 7.

bienfaits de Dieu, comment oublier le bienfait qui surpasse tous les autres ?

3. A Dieu nous sommes redevables d'être ce que nous sommes : à quel autre devons-nous de n'être pas entièrement rien ? -Mais les bois et les pierres sont aussi quelque chose n'est-ce pas également à Dieu qu'ils en sont redevables ? Qu'avons-nous alors de plus qu'eux? — Ils n'ont pas la vie, tandis que nous la possédons. — Mais la vie même nous est commune avec les arbres et les végétaux. On parle en effet de la vie de la vigne. De fait, si elle n'était pas vivante, il ne serait pas écrit : " Il a tué leurs vignes par la grêle (1). " Elle vit donc quand elle verdit et en se desséchant elle meurt. — Mais cette sorte de vie est dépourvue de sentiment.Et nous ? — Nous sentons. On connaît les cinq sens corporels : nous voyons, nous entendons, nous flairons, nous goûtons et le tact répandu dans tout notre corps nous aide à discerner ce qui est mou et ce qui est dur, ce qui est âpre et ce qui est poli, ce qui est chaud et ce qui est froid. — Oui, nous avons cinq sens : mais des animaux les possèdent également.

Il y a certainement en nous quelque chose de plus ; et toutefois; mes frères, si nous considérions déjà les dons que nous venons d'énumérer, quelles actions de grâces, quelles louanges de nous faudrait-il pas élever vers le Créateur ? Mais enfin quel est ce plus qui nous distingue' des animaux ? L'intelligence, la raison, le discernement ; car ils n'appartiennent ni aux quadrupèdes, ni aux oiseaux, ni aux poissons, et c'est dans ces facultés que brille en nous l'image de Dieu. En effet, dans le récit que fait l’Ecriture

1. Ps. LXXVII, 47.

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de notre création, elle dit expressément pour nous préférer, ou plutôt pour nous préposer aux animaux, en d'autres termes pour nous les soumettre : " Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance ; qu'il ait l'empire sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur tous les animaux et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre (1). " D'où lui vient cet empire ? De l'image de Dieu; aussi adresse-t-on à quelques-uns ce reproche : " Ne ressemblez ni au cheval ni au mulet, animaux sans intelligence (2). "

Cependant l'intelligence diffère de la raison. Car nous avons la raison avant d'avoir l'intelligence de quoi que ce soit, mais nous ne saurions avoir l'intelligence sans avoir la raison. L'homme est donc un animal doué de raison ou pour parler plus clairement et plus brièvement, un animal raisonnable, un animal qui possède naturellement la raison et qui la possède avant même de comprendre. Pourquoi effectivement cherche-t-il à comprendre, sinon parce que la raison préexiste en lui ?

4. La faculté qui nous rend supérieurs aux bêtes est donc ce que nous devons principalement cultiver, retoucher en quelque sorte et réformer en nous. Mais qui en sera capable, sinon l'artiste divin qui nous a formés ? Nous avons pu défigurer l'image de Dieu en nous, nous ne saurions la réparer. Ainsi donc, pour tout résumer en quelques mots, nous partageons l'être avec les bois et les pierres; la vie avec les arbres; le sentiment avec les bêtes ; l'intelligence avec les anges. Par les yeux nous discernons les couleurs, le son par les oreilles, l'odeur par les narines, les saveurs par le goût, la chaleur par le tact et le mérite par l'intelligence. Attention !

Chacun veut comprendre, il n'est personne qui n'ait ce désir ; mais tous ne veulent pas croire. On me dit : Je dois comprendre pour croire ; je réponds : Crois pour comprendre. C'est donc entre nous une espèce de controverse, l'un disant: Je dois comprendre pour croire, et l'autre : Au contraire crois pour comprendre. Pour nous entendre cherchons un juge et que nul ne prononce dans sa propre cause. Or à quel juge nous arrêter ? Après avoir examiné tous les hommes, j'ignore s'il est possible de rencontrer un juge préférable à l'homme que Dieu a choisi pour son organe. Ainsi donc pour terminer ce débat n'ouvrons point les auteurs profanes, ne

1. Gen. I, 28. — 2. Ps. XXXI, 9.

nous faisons point juger par un poète, mais par un prophète.

Lorsqu'accompagné de deux autres disciples du Sauveur, le bienheureux Apôtre Pierre, était sur la montagne avec le Seigneur lui même, il entendit une voix descendue du ciel, laquelle disait : " Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances écoutez-le (1). " Et en rappelant ce trait, le même Apôtre dit dans une de ses épîtres : " Nous avons entendu cette voix descendue du ciel, lorsque nous étions avec lui sur la montagne sainte. " Or après ces mots : " Nous avons entendu cette voix descendue du ciel, " ; il ajoute : " Et nous avons la parole plus certaine des prophètes (2). " Cette voix a retenti du haut du ciel; et la parole des prophètes est pourtant plus certaine.

Soyez attentifs, mes bien-aimés : que Dieu seconde et mes désirs et votre attente afin que je dise ce que je veux et comme je veux. Qui de nous ne s'étonnerait d'entendre dire à l'Apôtre que la parole des prophètes est plus certaine qu'une voix descendue du ciel ? Il dit plus certaine ; plus certaine et non pas meilleure ni plus vraie. La parole descendue du.ciel est en effet aussi vraie que la parole des prophètes ; elle est aussi bonne, aussi utile. Que signifie donc plus certaine, sinon plus propre à inspirer la conviction? Pourquoi? Parce qu'il est des infidèles qui accusent le Christ d'avoir eu recours à la magie pour faire ce qu'il a fait. En recourant aux conjectures humaines et aux prestiges coupables, les infidèles pourraient donc attribuer aussi aux arts magiques cette voix descendue du ciel.

Quant aux prophètes, ils sont antérieurs non-seulement à l'émission de cette voix, mais encore à l'incarnation du Christ. Le Christ ne s'était pas fait homme encore lorsqu'il les envoya. Toi donc qui fais de lui un magicien, dis-moi : s'il a pu, grâce à la magie, se faire adorer même après sa mort, avant de naître exerçait-il cet art? Voilà pourquoi l'Apôtre Pierre a dit : " Nous avons la parole plus certaine des prophètes. " La voix du ciel est pour les fidèles un' avertissement ; et pour les infidèles la parole des prophètes est une conviction. Ainsi donc, mes bien-aimés, nous comprenons pour quel motif Pierre a dit, même après avoir entendu la voix descendue du ciel : " Nous avons la parole plus certaine des prophètes. "

1. Matt. XVII, 5. — 2. II Pierre, I, 18, 19.

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6. Voyez aussi quelle n'est pas la bonté du Christ ! Ce même Pierre de qui nous tenons cette sentence était un pêcheur, et aujourd'hui c'est pour un orateur un grand sujet de gloire de pouvoir le comprendre. Aussi l'Apôtre Paul disait aux premiers chrétiens : " Voyez, frères votre vocation: ce n'est pas un grand nombre, de sages selon la chair, ni un grand nombre de puissants et de grands que Dieu a choisis; mais ce qui est faible selon le monde pour confondre ce qui est fort ; il a choisi aussi ce qui est insensé selon le monde pour confondre les sages ; enfin Dieu a choisi ce qui est vil et méprisable selon le monde et les choses qui ne sont rien comme si elles étaient, pour anéantir les choses qui sont (1). " De fait, si le Christ avait d'abord choisi l'orateur, l'orateur dirait : Ce.choix est dû au mérite de mon éloquence. S'il avait choisi le sénateur, celui-ci dirait encore : Ce choix est dû à la dignité qui me distingue. Si enfin il avait d'abord choisi l'empereur, l'empereur dirait à son tour : C'est à ma puissance que je dois cette élection. Que ces grands du monde attendent donc, qu'ils attendent un peu ; on ne les oublie pas, on ne les méprise pas, mais qu'ils attendent quelque temps, car ils pourraient en eux-mêmes se glorifier, d'eux-mêmes. Donne-moi plutôt ce pêcheur, dit le Christ, donne-moi cet homme grossier, cet ignorant, donne-moi cet homme à qui le sénateur dédaigne d'adresser la parole lors même qu'il lui achète son poisson : voilà celui qu'il me faut, car il sera manifeste que c'est moi qui fais tout, quand je l'aurai rempli de moi-même. Sans doute j'appellerai aussi le sénateur, l'orateur et l'empereur, oui j'agirai sur le sénateur, mais sur le pêcheur mon action est plus visible. Le sénateur pourrait se glorifier de lui-même, l'orateur et l'empereur le pourraient également ; le pêcheur ne saurait se glorifier que du Christ. Viens donc, ô pêcheur, viens le premier pour enseigner la salutaire vertu d'humilité ; il conviendra mieux ensuite d'amener l'empereur par ton ministère.

7. Rappelez donc à votre souvenir ce pêcheur saint, juste, bon, rempli du Christ; et dont les vastes filets jetés sur le monde ont dû retirer de l'abîme ce peuple avec les autres ; souvenez-vous que c'est lui qui a dit : " Nous avons la parole plus certaine des prophètes. " Je veux donc un prophète pour juge de notre controverse.

1. I Cor, I, 26-23.

De quoi s'agissait-il entre nous? Tu disais: Je dois comprendre pour croire; et moi: Crois pour comprendre. Voilà le motif du débat. Cherchons un juge, adressons-nous à un prophète, ou plutôt que Dieu même prononce par la bouche d'un prophète. Maintenant taisons-nous ; on sait ce qui a été dit de part et d'autre. Je veux comprendre, dis-tu, pour croire; crois, répliquè-je, pour comprendre. Voici le prophète: " Si vous ne croyez, dit-il, vous ne comprendrez pas (1)."

8. Pensez-vous néanmoins, mes bien-aimés, qu'il n'y a rien de vrai dans cette assertion : Je veux comprendre pour croire. Eh ! que prétendons-nous maintenant, si ce n'est d'amener à croire, non ceux qui ne croient nullement, mais ceux qui ne croient guère encore? Seraient-ils ici, s'ils ne croyaient pas du tout ? La foi les a amenés à écouter, la foi les rend présents à la prédication de la parole de Dieu ; mais il faut arroser, nourrir et fortifier le germe de cette foi. C'est ce que nous faisons. " J'ai planté, dit l'Apôtre, Apollo a arrosé ; c'est Dieu qui donne l'accroissement. C'est pourquoi ni celui qui plante n'est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu qui donne l'accroissement (2). " Ainsi en parlant, en exhortant, en enseignant, en persuadant, nous pouvons planter et arroser, mais sans faire croître.

C'est ce que savait cet homme avec qui s'entretenait un jour le Seigneur. La foi commençait à germer en lui, elle était tendre et fragile encore, elle était toute tremblante et cependant elle n'était pas entièrement nulle et c'était pour lui venir en aide qu'il disait: " Je crois, Seigneur. "

9. Lorsque tout à l'heure on lisait l'Évangile, vous avez entendu ces mots : " Si tu peux croire, disait le Seigneur Jésus au père de l'enfant, tout est possible à qui a la foi. " Et se considérant soi-même, se posant en face de soi-même, sans se livrer à une téméraire confiance cet homme examine d'abord sa conscience; il reconnaît qu'en lui il y a quelque peu de foi, mais il voit aussi que cette foi tremble : ni l'une ni l'autre de ces deux choses ne lui échappe. Il confesse donc la première et pour la seconde il demande un secours. " Je crois, dit-il, Seigneur. " Ne devait-il pas ajouter : Aidez ma foi ? Il ne parle pas ainsi. Je crois, Seigneur, dit-il. Je vois ici quelque chose de réel, je ne mens pas ; je crois et je dis vrai ; mais je vois aussi je ne sais

1. Isaïe, VII, 9, sel. les LXX. — 2. I Cor. III, 6, 7.

quoi qui me déplaît. Je voudrais être ferme, mais je tremble encore. En vous parlant je suis debout, je ne suis pas renversé puisque je crois ; mais je chancelle : " Aidez mon incrédulité (1). "

Ainsi, mes bien-aimés, celui-là même que j'ai en face, avec qui je suis dans une controverse que j'ai demandé au Prophète de vouloir bien dirimer, n'est pas non plus entièrement étranger à la vérité quand il dit : Je veux comprendre pour croire. Pourquoi ce que je dis

1. Marc, IX, 22, 23.

présentement, sinon pour amener à croire ceux qui ne croient pas encore ? Mais peuvent-ils croire s'ils ne comprennent ce que je dis ? Il est donc vrai sous un rapport que l'on doit comprendre pour croire, et il est vrai aussi de dire avec le prophète, que l'on doit croire pour comprendre. Donc entendons-nous. Oui, il faut comprendre pour croire et croire pour comprendre. Voulez-vous que j'explique en deux mots et qu'il n'y ait plus de contestation possible ? Je dirai à chacun : Comprends ma parole, pour croire, et crois la parole de Dieu pour comprendre.

 

 

SERMON XLIV. LES GRANDEURS DU CHRIST DANS SA MORT (1).

ANALYSE. — Ce discours n'est que le commentaire de la célèbre prophétie d'Isaïe relative à la passion du Messie. Saint Augustin en l'expliquant prémunit ses auditeurs contre deux sortes d'ennemis, contre les hérétiques qui nient la divinité de l'Église et contre les Juifs qui contestent la résurrection et la divinité du Sauveur. La grandeur du Fils de Dieu se reflète ainsi dans la gloire de l'Église catholique et dans le triomphe remporté sur la mort. Conclusion pratique : Profitons avec soin des grâces du Fils de Dieu, car il nous en sera demandé un compte rigoureux.

1. Depuis dies siècles nombreux, frères bien-aimés, il a été prédit de notre Seigneur et Sauveur qu' " il s'élèvera comme un arbrisseau et comme une racine d'une terre aride. " Pourquoi comme une racine ? Parce qu' " il n'a ni éclat ni beauté. " Il a souffert, il a été humilié, conspué : il était alors sans beauté ; il était Dieu et on ne voyait en lui que l'homme. Mais si la racine n'est pas belle en elle-même, elle a une vigueur intérieure qui fait son mérite. Écoutez, mes frères, et considérez la miséricorde de Dieu.

Voici un arbre magnifique, délicieux, son feuillage est vert, il est chargé de fruits. On admire cet arbre, on se plait à en cueillir quelques fruits, à s'asseoir sous son ombre, à s'y abriter contre la chaleur. Tout cela est beau. Qu'on t'en montre la racine, tu n'y vois rien à admirer. Ne la méprise pas néanmoins ; cette partie abjecte est le principe de ce qui te ravit. C'est pourquoi le Christ est comparé à la racine qui sort d'une terre aride. Contemplez maintenant cet arbre dans sa gloire.

2. L'Église a grandi, les gentils ont reçu la foi, les princes de la terre ont été vaincus au nom du Christ afin d'être vainqueurs dans l'univers. Ils ont courbé la tâte sous le joug du Sauveur.

1. Isaïe, LIII, 2-2.

Autrefois ils persécutaient les Chrétiens à cause de leurs idoles, ils renversent maintenant les idoles à cause du Christ. Dans toutes les calamités et toutes les angoisses tous ont recours à l'Église. C'est le grain de sénevé qui a grandi et qui s'est élevé au dessus de toutes les plantes ; les oiseaux du ciel, c'est-à-dire les orgueilleux du siècle accourent et reposent sous ses rameaux (1). D'on lui vient tant de beauté ? Cette beauté si honorée vient de je ne sais quelle racine. Cherchons celui qui est cette racine. Il a été conspué, humilié, flagellé, crucifié, blessé, méprisé. Ici donc il est sans beauté : mais quelle gloire il a dans l'Église ! C'est ici la description de l'Époux, de i, l'époux dédaigné, déshonoré, rejeté. Mais vous pouvez voir à l'instant même l'arbre sorti de cette racine; il couvre l'univers. " Racine d'une terre aride. "

3. " Il est sans éclat et sans gloire ; et nous l'avons vu : il n'avait ni éclat ni beauté. " —

" N'est-ce pas le fils du charpentier (2) ? " Ne fallait-il pas qu'il fut étrangement privé de cette beauté mystérieuse quand on disait : " N'avons-nous pas droit de soutenir que tu es livré au démon (3) ? " A son nom seulement les démons prenaient la fuite et on lui reproche d'être livré

1. Matt. XIII, 31, 32. — 2. Marc, VI, 3. — 3. Jean, VIII, 48.

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au démon ! Pourquoi? " Nous l'avons vu et il n'avait ni éclat ni beauté. " De quel éclat ne

brille-t-il pas dans ce sanctuaire intérieur où ne pénètre point l'œil ! " Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu (1). Quelle est encore sa beauté ?

Il avait la nature de Dieu et il n'a point regardé " comme une usurpation de s'égaler à Dieu (2). "

4. Mais où a-t-il paru sans éclat et sans beauté? " Et il était sans éclat, il avait la face abjecte et l'attitude difforme aux yeux de tous les hommes. Homme de plaies. " Couvert de plaies il est homme, auparavant il est Dieu, après il est homme-Dieu. "Homme de plaies et qui sait supporter les infirmités. " Les infirmités de qui? De ceux mêmes qui le torturent. C'est le médecin qui souffre des infirmités du phrénétique. Aussi quand on le crucifiait, il priait en disant: " Père, par" donnez-leur car ils ne savent ce qu'ils font (3). " Ah! n'oubliez point, mais aimez l'Epoux. Plus il nous semble difforme, plus il nous doit être cher, plus il est aimable pour son épouse. " C'est pourquoi il s'est détourné. " Il s'est détourné pour n'être pas reconnu de ceux qui le crucifiaient. " Sa face a été couverte d'outrages et méprisée. "

5. " Il supporte nos infirmités, pour nous il est livré à la douleur ; et nous l'avons contemplé en proie aux souffrances, chargé de plaies et de châtiments. Mais c'est à cause de nos péchés qu'il a été blessé, à cause de nos iniquités qu'il a été meurtri. Le supplice qui devait nous assurer la paix est tombé sur lui et nous avons été guéri par ses meurtrissures. Nous nous sommes tous égarés comme des brebis errantes, et le Seigneur l'a sacrifié pour nos crimes. " Est-ce ici l'Evangile ou une prophétie ? Qu'objectent les Juifs ? N'est-il pas étrange qu'ils entendent cela, qu'ils l'aient entre les mains, qu'ils le lisent, qu'ils ne puissent appliquer ces traits qu'à Celui dont la gloire se publie avec l'Evangile dans tout l'univers, et que cependant ils ne soient pas encore chrétiens et demeurent plongés dans l'aveuglement en face de prophéties aussi claires ? Mais pourquoi s'étonner de l'aveuglement des Juifs en ce qui concerne le Christ ? Ce qui s'applique à lui passe et le prophète commence à parler aussi de son Eglise. Si donc tu ne t'expliques point l'aveuglement des Juifs en face de l'Epoux ; comment t'expliquer l'aveuglement des hérétiques en face de l'Epouse?

1. Jean, I, 1. — 2. Philip. II, 6. — 3. Luc, XXIII, 34.

6. Maintenant toutefois contemplons avec surprise l'aveuglement des Juifs. " Le Seigneur l'a sacrifié pour nos crimes, et lui, malgré les mauvais traitements, n'a pas ouvert la bouche. Comme une brebis il a été conduit à l'immolation; et comme l'agneau silencieux sous la main qui le tond, il a gardé le silence. Son jugement a été enlevé au milieu des humiliations. " Et pour détourner ton dédain: " Qui racontera sa génération? " Laquelle? " Je t'ai engendré avant l'aurore (1). ".Voilà là première. " Avant l'aurore, " avant tous les siècles créés; avant tous les anges, avant toute créature. Pourquoi? Parce que " tout a été fait par lui (2). " Mais ne peut-on raconter sa seconde génération ? Qui le pourrait? Il est conçu par la seule foi, et il sort du sein de sa mère comme un époux du lit nuptial (3). Cette génération aussi est donc admirable. Elle est admirable parce qu'il y est sans père, comme la première est admirable parce qu'il y est sans mère.

" Comme une brebis il a été conduit à l'immolation, et comme l'agneau sous la main qui le tond il a gardé le silence. Son jugement a été enlevé au milieu des opprobres. Qui racontera sa génération? Car sa vie sortira de la terre. " C'est la prophétie de la résurrection. Vous voyez donc que le Seigneur disait avec vérité, et comment la Vérité même pouvait-elle parler autrement? " Il est écrit de moi dans la Loi, dans les Prophètes et dans les Psaumes. Car il fallait que le Christ souffrit et resusucitât. " Vous avez appris cela, et vous venez encore d'entendre parler de sa résurrection: " Car sa vie sortira de la terre. " Il faut de plus: " Qu'on prêche en son nom la pénitence et la rémission des péchés parmi toutes les nations, à commencer par Jérusalem. ( 4). " Vous l'apprendrez aussi du prophète que nous expliquons. Non que nous devions le préférer au Seigneur; le prophète est le héraut qui précède, le Seigneur, le juge qui le suit. Le héraut ne publiait point ses propres paroles mais celles du juge; et le juge en le suivant montra que c'était vraiment les siennes. " Sa vie sortira de la terre. Les iniquités de mon peuple l'ont conduit à la mort. " Vous l'entendiez tout-à-l'heure demander: Que vous ai-je fait? Condamnez-moi si vous avez en moi découvert quelque faute. Et eux: " Crucifiez, crucifiez-le (5). " Ils le croyaient un homme, mais pourtant un homme innocent. C'est ainsi qu' " il

1. Ps. CIX, 3. — 2. Jean, I, 3. — 3. Ps. XVIII, 6. — 4. Luc, XXIV, 44, 46, 47. — 5. Jean, XIX, 6.

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a été conduit à la mort par les iniquités de mon peuple.2

7. " Je lui donnerai donc les méchants pour sa sépulture. " Que signifie : " Je lui donnerai les méchants pour sa sépulture et les riches pour sa mort? " Les méchants pour sa sépulture et les riches pour sa mort. Ce riche d'Arimathie, Joseph se présenta à Pilate lorsque le Seigneur était suspendu à la croix et demanda d'enlever son corps; Pilate consentit qu'il fût enseveli. Ainsi des riches lui ont été donnés pour sa mort, et Joseph ensevelit ce pauvre en qui il voyait son trésor véritable. Ainsi s'expliquent les riches pour sa mort.

Ce que le prophète dit en dernier lieu s'est accompli d'abord, et ce qu'il dit d'abord ne s'accomplit qu'ensuite. " Et les méchants pour sa sépulture. " Où montrer la réalisation? " Les Juifs abordèrent Pilate et lui dirent: Seigneur, nous avons appris que cet imposteur a dit à ses disciples qu'il ressuscitera après sa mort ordonnez de garder son sépulcre, dans la crainte que ces mêmes disciples ne viennent la nuit, ne l'enlèvent, car cet artifice serait pire que le premier. Vous avez des soldats, leur répondit Pilate, allez et gardez-le comme vous l'entendez. " Ils prirent donc des soldats et les placèrent prés du sépulcre (1). Ne sont-ce pas là les méchants donnés pour sa sépulture, pour garder son tombeau? .Comment prouver que c'était des méchants? Ils ne sont pas coupables pour avoir été envoyés, le juge leur a donné ses ordres, ils sont venus près du sépulcre et l'ont gardé. — Mais pour savoir qu'ils sont méchants, lis l'Evangile. Le Seigneur étant ressuscité, ces soldats virent l'Ange, furent frappés de terreur et consternés. L'Ange disait à d'autres: " Ne craignez pas; " mais ceux-ci furent accablés de frayeur parce qu'ils n'étaient point soulevés par la foi. Malgré ce qu'ils avaient vu, ils vinrent trouver les Juifs et leur rapportèrent tout ce qui s'était passé. Voici de l'argent, répartirent les Juifs. Ces soldats étaient donc corrompus, puisqu'ils voilèrent la vérité et vendirent le mensonge. Et comment le vendirent-ils? Il n'est pas étonnant qu'aveugles ils aient vendu le mensonge à des aveugles. " Publiez, leur dit-on, que pendant votre sommeil ses disciples sont venus et l'ont enlevé. " O vanité marchande de vanité pour les hommes vains ! Les hommes vains en effet écouteront cette fable et y croiront. Tel est encore aujourd'hui ce qui se dit parmi les

1. Matt. XXXVII, 67-68.

Juifs, telle est l'opinion publique; et qui pourrait exprimer combien elle est, vaine, fausse, ridicule (1) ? Ils refusent de se rendre au témoignage des martyrs pour y puiser la vie, et pour se perdre ils se rendent à la déposition de témoins endormis. Si les gardes dormaient, comment ont-elles pu savoir qui l'a enlevé du tombeau ? Dans le cas contraire, ô méchant, pourquoi veillais-tu? O méchant, ce n'est pas sans motif que le prophète a dit de toi : " Je lui donnerai des méchants pour sa sépulture. " O méchants, ô pervers : ou bien vous veilliez, et vous avez dû garder le sépulcre; ou bien votes dormiez, et vous ignorez ce qui s'est passé. Ici donc nous voyons ce qui longtemps auparavant le Saint-Esprit avait annoncé par la bouche du Psalmiste : " Ils ont conçu un dessein qu'ils n'ont pu faire prévaloir (2). "

8. Par conséquent, mes très-chers frères, nous tous pour le salut desquels ont été faites et accomplies toutes ces prédictions, rendons grâces à la divine miséricorde, et travaillons de toutes nos forces à puiser dans les bienfaits de Dieu, non pas notre condamnation, mais notre profit, afin qu'au jour redoutable du jugement et qu'au moment de rendre nos comptes, nous rendions intégralement au Seigneur et Sauveur qui nous jugera ce qu'il nous a obtenu après avoir été jugé. Il doit sans doute; à son dernier avènement, accorder ce qu'il a promis; mais aussi doit-il réclamer ce qu'il a racheté et redemander alors ce qu'il adonné à l'époque de son premier avènement. Nous devons présumer beaucoup de la miséricorde de Dieu; mais nous ne devons pas redouter indolemment sa justice, car s'il t'a racheté avec miséricorde, il te jugera avec justice : et si nous péchons, s'il nous épargne si longtemps, ce n'est point négligence, mais patience; ce n'est point qu'il ait perdu sa puissance, c'est qu'il nous invite à la pénitence. Donc en désirant sa miséricorde, craignons sa justice. Il nous épargne aujourd'hui, mais il ne se tait pas, et s'il se taisait il ne le ferait pas toujours; et si nous voulons qu'il nous épargne quand il parlera au jugement, écoutons-le maintenant qu'il nous donne ses commandements. Maintenant en effet il nous octroie sa miséricorde, mais alors il exigera la justice et rendra à chacun selon ses oeuvres ; ainsi s'accomplira ce que dit un Apôtre: " Jugement sans miséricorde à qui n'a point fait miséricorde (3).

1. Matt. XXVIII, 1-15. — 2. Ps. XX, 12. — 3. Jac. II, 13.

 

 

 

 

SERMON XLV. RÉCOMPENSE ET DEVOIRS. (1).

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ANALYSE. — Dans l'impossibilité d'expliquer tout ce qui a été lu à l'office, Saint Augustin choisit pour les réunir les dernières paroles de la Prophétie et les premières paroles de l'Épître qui les a suivies immédiatement. Il est dit dans les premières que ceux qu se seront consacrés au Seigneur possèderont sa terre et habiteront sa sainte montagne, et dans les secondes qu'avec ces promesses on doit se purifier de toute souillure soit corporelle soit spirituelle et accomplir sa sanctification dans la crainte de Dieu. Dans la réunion de ces deux textes se trouve donc indiquée la récompense promise aux serviteurs de Dieu et les moyens à employer pour l'obtenir. — I. Quelle est cette récompense? Faut-il prendre à la lettre la terre et la montagne dont il est ici question? Mais ce serait un encouragement à l'avarice et à la cupidité. Ce langage prophétique est donc figuré, et doit s'expliquer par des passages plus clairs. Conséquemment il faut entendre ici la terre des vivants d'où la Christ est venu jusqu'à nous et où il est lui-même le pain d'immortelle vie. C'est lui aussi que désigne la sainte montagne. Il est appelé ainsi à cause de l'Église dont il est le chef glorieux et ressuscité et qui remplit toute la terre. — II. Quels sont les devoirs à remplir pour être admis à habiter cette heureuse terre des vivants? Les dernières paroles de la promesse rappellent qu'il est nécessaire d'appartenir, non au schisme de Donat qui ne s'étend point au delà de l'Afrique, mais à l'Église universelle qui n'a d'autres limites que les limites du monde. D'après l'Apôtre il faut de plus garder l'innocence dans son corps et dans son âme; enfin se sanctifier en vue de Dieu. — L'accomplissement de ces devoirs égalera les hommes aux anges.

1. On nous a fait et nous avons entendu plusieurs lectures ; il nous est impossible de nous rappeler et d'expliquer tout ce qu'elles contiennent. Mais si votre charité a été attentive à la première leçon du prophète Isaïe, j'aime à croire que vos coeurs peuvent conserver tout frais encore le souvenir de ces dernières paroles prononcées parle lecteur: " Ceux qui se donneront à moi possèderont la terre et habiteront ma sainte montagne (2). " Après ces mots on nous a fait entendre la leçon de l'Apôtre et elle a commencé ainsi: " Ayant donc ces promesses, purifions-nous, mes bien-aimés, de toute souillure de la chair et de l’esprit, et achevons notre sanctification dans la crainte de Dieu (3). "

La divine miséricorde nous régit; elle prépare la nourriture destinée à apaiser non-seulement la faim de nos corps, et c'est pour cela qu'elle fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les injustes; mais aussi pour apaiser la faim dont souffrent nos coeurs dans ce désert où nous mourons si Dieu n'y fait tomber la manne. C'est donc le Seigneur qui dresse pour nous son banquet; aussi sans aucun dessein préconçu de la part des hommes, il est arrivé, comme Dieu l'a voulu, qu'après la lecture d'Isaïe où il était l'ait des promesses, on a récité ces paroles de l'Apôtre: " Ayant donc ces promesses, purifions-nous, mes bien-aimés, de toute souillure de la chair et de l'esprit, et achevons notre sanctification dans la crainte de Dieu. " Ne dirait-on pas que le Prophète et l'Apôtre ne formaient qu'une seule leçon? Qu'enseigne celui-ci ? : " Ayant donc ces promesses, mes bien-aimés. " On n'a pas dit

1. Isaïe, LVII, 13. — 2. Ibid. — 3. II Cor. VII, 1.

alors quelles promesses. Elles sont exprimées, mais le lecteur n'a point commencé par les faire connaître ; et l’auditeur cherchait en quelque sorte à savoir quelles sont ces promesses dont l'Apôtre dit: " Ayant donc ces promesses, mes bien-aimés, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit. " Nous purifier ainsi de toute souillure de la chair et de l'esprit, c'est pour nous une grave affaire, un rude travail et personne ne s'en charge s'il n'y est excité par la promesse de la récompense.

Personne n'entreprenant donc, sans y être invité par l'appât de la récompense, de se purifier et la chair et l'esprit, je ne sais comment il s'est fait que le Lecteur ait commencé par l'obligation de ce travail et non par la promesse de la récompense. Dieu toutefois n'a pas voulu frustrer l'auditeur attentif. Tu hésitais peut-être de te livrer au travail qu'exige la purification de la chair et de l'esprit, sans avoir entendu parler de récompense, arme-toi donc au début de la lecture de l'Apôtre; et si tu veux des promesses, regarde les dernier mots de la lecture du Prophète. Dans ces derniers mots est la promesse, comme dans les premiers de l'Apôtre invitation au travail.

2. Animons-nous donc, et purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit, puisque nous avons ces promesses. Quelles sont-elles? " Ceux qui se donneront à moi, dit le Seigneur par Isaïe, posséderont la terre et habiteront ma sainte montagne. Ayant donc ces promesses, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit. " Ainsi, dira quelqu'un, si je dois me purifier de toute souillure de la chair et de l'esprit, c'est pour posséder une terre et habiter (180) une montagne ? Il faut donc examiner ce que signifient posséder la terre et habiter une montagne ; autrement on pourrait espérer d'amples domaines, ne pas détruire la cupidité ruais en retarder l'essor ou plutôt lui donner des forces nouvelles et, sans sortir de l'ordre matériel, mépriser peu pour obtenir davantage. Qui ne laisserait un arpent pour en obtenir cent autres? Qui ne sacrifierait aisément les jouissances d'un maigre et frugal repas, si on lui disait : A cette condition seulement tu seras admis à ce splendide et royal banquet? S'abstenir dans cette vue des biens présents, ce n'est pas en finir avec la concupiscence. On renonce sans doute à quelque chose, mais c'est dans la crainte de perdre ce qu'on désiré plus ardemment, et c'est toujours de la cupidité. Est-on moins avare quand on donne cent pour obtenir mille? Ne crois donc pas délivré de cette passion celui que tu vois tenir peu à cent pièces de monnaie; c'est qu'il en a mille en vue.

On rencontre des hommes très-obséquieux envers des vieillards sans enfants; ils passent sur beaucoup de choses à leur égard, mais ils nourrissent de magnifiques espérances. Or, est-ce avares, est-ce compatissants qu'il faut les nommer? Aussi apprécie-t-on davantage le mérite des enfants des pauvres lorsqu'ils se montrent bons envers leurs parents dans le besoin: c'est évidemment la: piété qui les anime et non la cupidité. Quand au contraire les enfants des riches sont complaisants envers leurs parents, fut-ce la piété qui les inspire, on ne la voit pas; Dieu peut la voir, mais elle est cachée aux yeux des hommes. Aussi arrive-t-il souvent que pleins de défiance pour les sentiments de leurs enfants et persuadés qu'ils obéissent uniquement en vue de la fortune, quoique ceux-ci dussent trouver avantage à être émancipés, quoiqu'ils aient besoin de ressources pour contracter mariage ou pour parvenir à quelque dignité, les parents refusent de leur, abandonner leur bien et s'écrient: Non, je n'y consentirai point, car on n'aurait plus d'égards pour moi. Quelle triste idée c'est avoir d'un fils! Elle vient de ce que sa soumission est intéressée au lieu d'être inspirée par la vue de l'amour paternel. Craindre que ton enfant te dédaigne après le partage de tes biens, n'est-ce pas accuser sa piété d'être vénale et non filiale?

Combien l'emporte ce fils du pauvre, ce fils même d'un vieillard dans l'indigence et la misère, qui n'attend rien de son père puisque son père n'a rien à lui laisser et qui toutefois pourvoit à ses besoins par ses travaux et à la sueur de son font! Il arrive cependant aussi que pénétrés de la crainte de Dieu et non dans l'espérance de la fortune qui les attend, des enfants de riches considèrent que leurs parents leur ont, donné la vie, l'éducation et que Dieu a établi ce précepte " Honore ton père et ta mère (1); " et pour ces motifs ils se montrent soumis. Mais en face de la récompense qui leur est proposée, on ne connaît point l'affection véritable qui les anime. Ils n'en sont toutefois que plus agréables à Dieu, qui seul distingue ce que les hommes ne sauraient ni voir ni louer. Ainsi Job servait Dieu avec fidélité. Les démons s'imaginèrent que c'était en vue d'une récompense terrestre. Quand fut-il prouvé que le patriarche était désintéressé ? Quand, après avoir tout perdu il s'écria : " Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; comme il a plu au Seigneur ainsi il a été fait : que le nom du Seigneur soi béni (2) ".

3. Pourquoi ces observations, mes frères? Parce que l'Écriture ne cesse chaque jour de nous exciter à dédaigner les choses temporelles pour nous attacher aux choses éternelles ; à chaque page sacrée nous retrouvons constamment ces conseils, soit en termes clairs, soit en termes mystérieux et figurés. Quand les expressions sont mystérieuses, ne t'imagine point que la divine Écriture veuille dissimuler. La volonté de Dieu se manifeste-t-elle avec clarté? Aime-la; attache-toi à ses conseils quand ils ne sont pas douteux. Manifeste ou obscure, placée au soleil ou à l'ombre, cette volonté est toujours la même; suis-là telle que tu la découvres.

Il y a, je l’ai dit,obscurité dans ces expressions: " Il possédera la terre et habitera ma sainte montagne ; " car en les prenant à la lettre, nous ne nous purifierions point de toute souillure de la chair et de l'esprit; et si par avarice, au lieu de nous appliquer à la piété, nous nous disposons à pendre possession d'une montagne de terre, c'est en vain que Dieu aura uni pour nous la fin de la, prophétie, avec le commencement de l'épître. Que devons-nous donc entendre par montagne? Cette expression est équivoque sans doute; mais si Dieu nous abandonnait à nous-mêmes, nulle part il n'en ferait connaître clairement la signification. Mais quand il te la manifeste, aime cette montagne mystérieuse: aime-la partout où il la recommande à ton amour, partout où l'Écriture

1. Exod. XX. 12. — 2. Job, I, 21.

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dévoile le sens de ce terme. Si même on te la promet, attache-toi à elle, et comprends-la sous les figures telle que tu l'as aimée dans les passages plus clairs. Où donc est-il parlé d'une montagne propre, à nous inspirer de nous purifier de toute souillure de la chair et de l'esprit? Quelle est la montagne promise?

4. Sachons d'abord quelle est la terre gale Dieu nous promet et après laquelle soupire le prophète David quand il dit quelque part: " Vous êtes mon espérance et mon lot dans la terre des vivants (1). " Il y a donc assurément une terre des vivants, différente de la nôtre, la terre des mourants. Si tous ici ne naissaient pas pour mourir, le prophète ne nommerait pas cette autre région la terre des vivants; il la compare à la nôtre où il ne voit que des mourants. Oui donc, il y a une terre des vivants. Si tout éternelle et toute céleste qu'elle est on l'appelle terre, c'est qu'elle est un domaine et non un lieu de culture. On lai possède sans travail; au lieu que celle-ci exige la fatigue et tourmente par la crainte le maître qui la fait valoir. Ne te dit-on pas en effet : Lève-toi et laboure, afin d'avoir de quoi vivre? Bon gré, mal gré, tu te lèves et tu travailles en gémissant et en soupirant, parce que tu es sous le poids de cette sentence à laquelle Adam fut condamné : " Tu mangeras ton pain à là sueur de ton visage (2). " Mais après les fatigues elles angoisses nous serons dans la terre des vivants. Là rien ne naît pour croître : tout y est toujours au même état. Là nulle succession d'hiver et d'été, de nuit et de jour. C'est pour y moissonner que l'on sème ici; si toutefois l'on sème. Quel est en effet celui qui sème maintenant pour moissonner là haut? Celui qui donne aux pauvres. Donner aux pauvres, c'est jeter la semence dans les sillons. Sème ici pour récolter là ; la récolte ne consiste pas à abattre en été des moissons qui s'épuisent, mais à se rassasier et à jouir sans fin. Là en effet on se nourrit de justice, là on trouve le pain. Quel est ce pain? Le pain qui est descendu jusqu'à nous; Celui qui a dit : " Je suis le pain vivant descendu du ciel (3). " Quel est-il encore: " Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés (4). "

5. Nous connaissons quel est le pain de cette terre; apprenons encore quelle en est la montagne. " Ils habiteront dit le Seigneur, sur ma montagne sainte. " N'avons-nous pas lu dans un autre passage sacré que le Christ aussi est

1. Ps. CXLI, 6. — 2. Gen. III, 19. – 3. Jean VI, 51. — 4. Matt. V, 6.

cette montagne? Ainsi celui qui est le pain est également la montagne; pain parce qu'il nourrit l'Église, et montagne parce que l'Église est son corps. L'Église est sûrement, une montagne et qu'est-ce que l'Église? Le corps du Christ. Joins le chef à ce corps; voilà un homme; car l'homme a nécessairement une tête et un corps.

Maintenant quel est le Chef? Celui qui est né de la vierge Marie, qui a pris un corps mortel exempt de tout péché, qui a été meurtri, flagellé, outragé et crucifié par les Juifs, qui enfin a été sacrifié pour nos péchés et qui est ressuscité pour notre justification. Il est à la fois le chef de I'Eglise et le pain de cette terre des vivants. Et son corps, qu'est-il? C'est son épouse c'est l'Église. " Car ils seront deux dans une seule chair. Ce sacrement est grand : je dis dans le Christ et dans l'Église (1). " Le Seigneur aussi a dit également, dans l'Évangile, de l'homme et de la femme : " Donc ils ne sont plus deux, mais une seule chair (2). " Il a voulu par conséquent gîte l'Église et le Christ ne formassent qu'un seul homme. Au ciel est le chef; ici sont les membres: Pour nourrir l'espérance de ces membres, il n'a pas voulu ressusciter seulement avec eux, mais avant eux. S'il a voulu mourir, c'était pour ressusciter le premier ; s'il a voulu monter au ciel avant eux, c'était pour exciter la confiance de ses membres, pour les porter à attendre en eux-mêmes l'accomplissement de ce qu'ils voyaient réalisé dans leur Chef. Eh !quel besoin avait de mourir, le Christ, le Verbe de Dieu, Celui dont il est écrit; " Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu : tout a été fait par lui (3)? " On le crucifie, on l'insulte, on le perce d'une lance, on l'ensevelit; et tout a été fait par lui !

Comme il a daigné se faire le Chef de l'Église; l'Église désespérerait de ressusciter si elle voyait que lui-même n'est pas ressuscité. Il est donc ressuscité et on l'a vu ressuscité. Des femmes l'ont vu d'abord et en ont porté la nouvelle aux hommes; après avoir vu le Seigneur ressuscité, elles ont porté cette heureuse nouvelle aux futurs évangélistes, aux Apôtres; c'est par des femmes que le Christ a été annoncé à ceux-ci. Aussi Evangile signifie-t-il heureuse nouvelle ; ceux qui savent le grec peuvent rendre ce témoignage. L'Evangile signifie donc la bonne nouvelle. Et quelle nouvelle comparable à celle de la résurrection de nôtre Sauveur ? Les Apôtres eurent

1. Eph. V, 31, 32. — 2. Matt. XIX, 6. —3. Jean, I, 1. 8.

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ils jamais à annoncer rien de plus grand que ce qu'ils avaient appris de la bouche des femmes? Mais pourquoi la femme a-t-elle publié cet Evangile ? C'était comme pour châtier la mort. Une femme avait annoncé la mort, puisqu'elle était morte elle-même en donnant la mort; une autre femme la consola en annonçant la vie. Une femme avait séduit Adam pour le livrer à la mort; une autre femme annonça que le Christ était ressuscité pour ne plus mourir. C'est ainsi que nous devons ressusciter à notre tour et devenir la sainte montagne de Dieu. Sur cette montagne habite quiconque s'est donné au Seigneur. " Ceux qui se donneront à moi possèderont la terre et habiteront ma sainte montagne, " c'est-à-dire ne sortiront pas de l'Église. Travaillons maintenant dans l'Église afin d'avoir ensuite l'Église pour héritage: Aussi bien quand nous y goûterons l'éternelle joie, nous en serons simplement les possesseurs, possesseurs sans travail.

6. Toutefois cherchons ailleurs le sens clair de cette montagne, car il est ici tant soit peu voilé. Où est-il dit, demandera-t-on, que l'Église soit une montagne, que le Christ en soit une et que son corps soit également une montagne? Daniel le dit avec la plus grande évidence : nul doute là dessus. Ce prophète eut une vision. A-t-elle besoin de commentaire? Que votre charité ouvre donc les yeux. Quelques mots demandent peut-être à être expliqués; nous les expliquerons au nom du Christ et vous les comprendrez.

" Je vis, dit Daniel, et voile, qu'une pierre, sans mains, fut détachée de la montagne. " Il ne dit pas que cette pierre n'avait point de mains; il dit qu'elle fut détachée de la montagne sans le concours d'aucun homme, qu'aucune main d'homme ne travailla à l'extraire de la montagne. Votre charité sait que sans le concours des mains de l'homme on ne tire pas les pierres des montagnes. Celle-ci toutefois fut sans ce moyen extraite de la montagne. Elle vint donc et abattit tous les royaumes de la terre. Voyez-vous ici autre chose que le Christ, dont il est dit : " Tous les royaumes de la terre se prosterneront devant lui (1)? " C'est lui qui a abattu tous ces royaumes. Un roi superbe ne veut aucun monarque au dessus de lui; et tous les rois aujourd'hui reconnaissent au dessus d'eux la royauté du Christ. Il a donc, pour régner, abattu tous les royaumes de la terre. Et que dit ensuite

1. Ps. L.XXI, II.

le prophète ? " Cette pierre grossit et devint une grande montagne qui remplit toute la terre (1). " Maintenant, je pense, vous reconnaissez le Christ.

" Ceux qui se donneront à moi posséderont la terre : " vous connaissez cette terre. " Et ils habiteront ma montagne sainte : " voies connaissez cette montagne. " Ayant donc ces promesses, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit. " Cependant vous désirez savoir peut-être ce que veut dire être détaché sans mains. Ces mots renferment quelque obscurité. Plusieurs parmi vous en comprennent le sens avant que je l'explique. Qu'ils nous permettent pourtant de nous y arrêter un peu dans l'intérêt de ceux qui ne peuvent s'en faire une idée si nous n'en parlons. Que signifie sans mains? Sans secours humain. Que votre charité remarque aussi, mes frères, que la pierre a été détachée de la montagne et qu'elle est devenue elle-même une montagne. Détachée de la montagne, elle est devenue une montagne mais quelle montagne? Non pas comme celle d'où elle a été extraite, car il n'a pas été dit de celle-ci qu'elle a grossi et qu'elle a rempli toute la terre. Il y a donc deux montagnes, la première est la Synagogue, l’Eglise est la seconde; la première est le peuple juif, la seconde est le peuple chrétien. Or si pour devenir une grande montagne et couvrir toute la terre, le peuple chrétien est la pierre qui s'est détachée de la montagne, c'est que des Juifs est issu Jésus-Christ. Comment est-il dit sans mains ? Parce que s'est sans le concours d'aucun homme; le Christ étant né d'une vierge, ayant été conçu miraculeusement.

7. Ainsi donc nous connaissons clairement cette montagne. Ne nous la représentons pas comme les autres montagnes, comme le mont Giddaba ou les autres dont on nous parle. Il est en effet des hommes qui entendent tout charnellement; ils lisent, par exemple: " Il l'exaucera du haut de son ciel saint (2) ; " ou du haut de sa montagne sainte, et il s'agit du Christ; ils courent aussitôt prier sur une montagne, comme si Dieu y était pour les exaucer. Hommes grossiers, parce qu'ils voient les nuages s'attacher aux flancs des montagnes, ils montent sur ces sommets pour se rapprocher de Dieu! Veux-tu t'approcher de Dieu dans ta prière? Abaisse-toi. Et maintenant que nous avons dit : Pour t'élever jusqu'à Dieu, abaisse-toi, ne donne pas non plus à ces paroles

1. Dan. II, 34, 35. — 2 Ps. XIX, 7.

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un sens charnel et ne descends point dans les caveaux pour y prier Dieu. Ne cherche ni caveaux ni montagnes. Abaisse-toi dans ton coeur et Dieu t'élèvera, il viendra à toi et demeurera avec toi dans ton intérieur.

Ainsi donc la montagne est pour nous le Christ, elle est pour nous l'Eglise, aimons cette Eglise. Elle est vraiment la montagne qui a grandi et qui couvre l'univers. Par conséquent ils ne sont point sur cette montagne ceux qui sont d'un parti sans tenir avec nous à toute la terre. Rappelez-vous, mes frères, que l'Ecriture à chaque page nous arme et nous prémunit contre les discours qui nous attaquent sans cesse. Si le texte disait que cette montagne a grossi et couvert toute l'Afrique, ne crieraient-ils pas qu'elle ne désigne que le parti de Donat ? Mais en grossissant elle leur a fermé la bouche; elle a grandi jusqu'à fermer la bouche à ces grands parleurs. Où s'est-elle étendue effectivement? Dans tout l'univers. Mais la montagne d'où celle-ci a été détachée n'a pas ainsi couvert la terre. Si les Juifs sont répandus partout, c'est comme vaincus et après avoir été exilés de leur propre pays; ils sont partout pour leur châtiment, ils n'y sont pas pour avoir grandi. Le Seigneur au contraire, le Christ qui est la vraie pierre angulaire, a soumis les royaumes des hommes, brisé l'empire des démons et humilié tous les rois pour s'étendre; il s'est étendu et il couvre toute la terre. Je l'ose dire, il s'étend encore, il est encore des lieux dont il s'empare.

8. Aime donc cette montagne, prépare-toi à l'habiter éternellement et avec de telles promesses purifie-toi de toute souillure de la chair et de l'esprit. Quelles sont ces promesses ? Si tu veux posséder la terre et habiter la montagne sainte, purifie-toi de toute souillure de la chair et de l'esprit. Qu’elles sont les souillures de la chair ? Que votre charité se montre attentive; nous vous devons encore cette explication. Quelles sont les souillures de la chair? Ce ne sont point celles que l'on contracte quand en passant quelque part il arrive que l'on touche quelque chose du pied ou même de la tète, ni même quand le pied venant à manquer on tombe dans la boue ou dans la fange et que le visage en est tout couvert. Cette souillure est facile à enlever; comme on dit, on se lave et elle s'en va. Mais la souillure de la chair de laquelle il faut se garder ne s'efface pas ainsi; elle vient de la souillure de l'esprit qui se transmet à la chair.

Cite une souillure de l'esprit. — La passion. — Et une souillure de chair. — L'adultère. — Voilà deux choses. La passion s'est fait sentir, l'esprit est souillé ; l'adultère n'est pas encore commis, la chair n'est pas souillée. Qu'importe que la chair soit pure, quand l'esprit qui l'habite est impur? N'est-il pas possible qu'un homme dont le corps est pur soit devant Dieu un adultère de coeur, puisque le, Seigneur a dit : " En vérité je vous le déclare, quiconque a regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis dans son coeur l'adultère avec elle (1) ? " En cela consiste la souillure de l'esprit.

En quand y a-t-il sainteté parfaite? Quand il y a pureté de corps et d'esprit. Il est des hommes qui s'abstiennent des actions mauvaises et non des mauvaises pensées: ceux-là purifient la chair et non l'esprit. La crainte des hommes les empêche de mal faire. La passion les pousse, la peur les retient. Que crains-tu? D'être découvert et condamné ; d'être découvert et donné en spectacle. La chair ici parait donc pure, mais la pureté n'est point parfaite. Que dit en effet l'Apôtre? " Purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit : " comme tu t'abstiens des actions coupables, évite la mauvaise volonté et les pensées mauvaises. Abstiens-toi des mauvaises actions, et tu te purifies des souillures de la chair; garde-toi de toute mauvaise volonté, et tu te purifies des souillures de l'esprit.

9. Poursuivons : " Achevant de nous sanctifier dans la crainte du Seigneur. " Que ces dernières paroles sont belles! Nul en effet ne se sanctifie entièrement que dans la crainte de Dieu. Quelle est la pureté parfaite? La pureté du corps et de l'esprit. La pureté du corps seul est imparfaite, et la pureté de l'esprit ne saurait exister sans la pureté du corps. Il peut y avoir pureté dans le corps et non dans l'esprit; mais il ne saurait y avoir pureté d'esprit qu'il n'y ait pureté de corps; car celui dont l'esprit est pur ne peut commettre d'infamies. Pourquoi

" Parce que du coeur viennent les adultères et les homicides, " dit le Seigneur (2). L'homme en effet ne saurait faire servir ses membres d'instrument à ce qu'il n'a point résolu dans son coeur. Il conçoit une idée dans sa volonté avant d'en faire une action. Aussi le. Sauveur dit-il quelque part : " Nettoyez l'intérieur, afin que l'extérieur soit net aussi (3). " Il ne dit pas : Nettoyez l'extérieur. S'il commençait par le

1. Matt. V, 28. — 2. Ib. XV, 19. — 3. Ib. XX ;II, 26.

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corps, il devrait nous avertir aussi de purifier l'âme; mais en commençant par l'âme, il n'est pas nécessaire de s'occuper du corps, car la pureté de l'âme entraîne celle du corps. Aussi après avoir commencé par parler de la chair, l'Apôtre Paul a dû parler ensuite de l'esprit. " Achevant notre sanctification, dit-il, purifions-nous " de toute souillure de la chair et de l'esprit. " La chair peut être pure, si elle ne se livre ni à l'adultère, ni à la fornication, ni à rien de semblable; mais il peut alors y avoir dans l'âme et des passions et des pensées mauvaises ainsi que des volontés corrompues.

Il ajoute : " Achevant notre sanctification dans la crainte de Dieu. " Qui donc purifie le corps sans purifier l'âme? Celui qui craint les hommes sans craindre Dieu. La crainte de Dieu conduit à la parfaite pureté. Tu n'as point voulu commettre d'adultère parce que tu craignais d'être connu des hommes; c'est donc la crainte ,des hommes qui a mis un frein à ta chair, c'est pour ce motif que tu n'as point voulu t'exposer à ses regards. Si tu crains Dieu aussi, ne fais pas non plus le mal que Dieu peut connaître, et tu achèves ainsi ta sanctification. Attention! Ah! dit un tel, si je pouvais arriver à telle personnel Mais non, elle est gardée avec -soin, son mari veille, je n'ai point d'intermédiaire, si je me hasarde je suis ,pris. C'est comme purifier le corps; mais la volonté qu'il nourrit intérieurement empêche la purification de l'âme. Il a craint d'agir extérieurement, parce qu'un homme l'aurait vu, et il ne craint pas d'agir intérieurement quoique Dieu le voie! Il redoute l'œil .d'un homme et il ne tremble pas sous le regard de Dieu ! Qui donc achève de se sanctifier, sinon celui qui craint le Seigneur ? La crainte des hommes est peut-être capable de préserver le corps de l'impureté; pour en préserver l'âme il n'y a que la crainte de Dieu. A-t-on l'âme pure? Point d'inquiétude pour le corps. Si un homme habillé est propre, ses habits ne sont-ils, pas propres aussi? Que l'habitant du corps soit bon et sain, il n'aura point à redouter la ruine de sa demeure.

10. Qu'est-ce en effet que cette chair? Nous ne devons point la mépriser. Mais qu'est-elle? C'est une herbe, mais une herbe qui deviendra de l'or. Ne méprise pas cette herbe qui doit se convertir en or. Celui qui a pu changer l'eau en vin ne peut-il pas changer l'herbe en or et d'un homme faire un ange ? Si de la boue il a fait l'homme, de l'homme il ne fera pas un ange? Que votre charité se rappelle de quoi l'homme a été tiré, pour peu que nous y réfléchissions vous comprendrez ce que je dis. Oui, avec cette boue Dieu a fait l'homme, et de cet homme il ne ferait pas un ange? Il le fera tel certainement. De quelques hommes il a fait ses amis, et il n'en fera pas des Anges? "Je ne vous nommerai plus serviteurs, dit-il, mais amis (1). " Ils étaient encore chargés de chair, encore mourants, encore plongés dans la misère et la fragilité de cette vie, et il leur dit " Je ne vous nommerai plus serviteurs, mais amis. " Or que donnera-t-il à ses amis ? Ce qu'il manifeste dans sa propre personne après sa résurrection. Ils seront couronnés, pénétrés d'une gloire toute céleste et égaux aux Anges de Dieu (2). Nulle corruption alors, nulle tentation. On ne nous dira point : " Purifiez-vous de toute souillure de la chair et de l'esprit. " Nous ne travaillerons point et on ne nous promettra point de salaire : nous l'aurons reçu. On ne nous invitera point à gémir : nous bénirons; de même en effet que la chair mortelle sera changée en corps angélique, ainsi le gémissement deviendra louanges. Ici la pénitence, la tribulation et les pleurs; là les bénédictions, la joie et l'allégresse. A plus tard donc la joie et non à maintenant. Elle est aujourd'hui seulement en espérance. Tu ne tiens pas encore, mais tu espères tenir et tu t'en réjouis ; tu t'en réjouis parce que Celui qui t'a promis ne saurait te tromper; parce que Celui qui t'a promis est celui qui possède et qui donne.

1. Jean, XV, 16. — 2. Luc, XX, 36.

 

 

 

 

SERMON XLVI. LE PASTEUR UNIQUE (1).

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ANALYSE. — Ce discours est l'un des plus remarquables qui nous restent de Saint Augustin, et son but est de rappeler que l'Église catholique est la seule Église dont Jésus-Christ soit le pasteur. Pour y parvenir il rappelle d'abord avec le Prophète Ezéchiel dont il commente le texte, quels sont les devoirs des vrais pasteurs et quels maux entraîne à sa suite la violation de ces devoirs. Il expose ensuite que Jésus-Christ seul porte remède à ces maux, parce que c'est lui qui vit dans la personne des bons pasteurs, ce qui n'a lieu évidemment que dans l'Église catholique. — I. Des maux, causés par les mauvais pasteurs. Le pasteur se doit à son troupeau. Sans doute il peut recevoir de celui-ci le soutien de sa vie et des témoignages d'honneur ; cependant il ne doit pas travailler dans ce but. Mais le mauvais pasteur ne s'en propose aucun autre, et son premier défaut est de se paître lui-même en négligeant son troupeau. Secondement, il le tue par ses exemples scandaleux. Troisièmement, il ne le fortifie pas en le prémunissant contre les tentations. Quatrièmement, il ne travaille pas à le guérir-en l'excitant à combattre ses passions. Cinquièmement, il ne court point après les brebis égarées. Aussi, en sixième lieu, son troupeau se disperse et s'attache misérablement à tout ce qui est terrestre. — II. Quel remède à tant de maux? Premièrement, Dieu menace de sa colère les pasteurs négligents qui laissent périr leurs ouailles. Secondement, il invite celles-ci à ne s'attacher qu'à ce qui vient de lui dans les pasteurs indignes, c'est-à-dire à la saine doctrine prêchée par eux. Troisièmement, il paît lui-même son troupeau, il le mène dans les divins pâturages des saintes Écritures Quatrièmement, il vit dans les bons pasteurs animés de son amour. Cinquièmement, la conduite des Donatistes et le texte de l'Écriture prouvent manifestement que Dieu n'est pas avec ces schismatiques. Sixièmement, ils essaient en vain de citer en leur faveur deux textes sacrés : ces textes les couvrent de confusion et les condamnent, aussi bien que le sot argument emprunté par eux à la conduite de Simon le Cyrénéen.

1. Toute notre espérance repose dans le Christ; il est lui-même notre véritable et salutaire gloire et ce n'est -pas aujourd'hui que votre charité l'a entendu dire pour la première fois; vous faites en effet partie du troupeau de Celui qui veille sur Israël et le conduit (2). Mais comme il est des pasteurs qui cherchent à se glorifier de ce titre sans vouloir accomplir les devoirs qu'il impose, revenons sur ce que nous venons d'entendre lire, méditons ce que Dieu leur dit par la bouche du Prophète. Ecoutez avec attention, écoutons nous-même avec tremblement.

2. " Et la parole du Seigneur s'adressa à moi disant : Fils de l'homme, prophétise sur les pasteurs d'Israël. " Telle est la lecture que nous avons entendue tout à l'heure, et nous avons résolu d'en entretenir quelque temps votre sainteté. Dieu nous aidera à dire la vérité, en ne parlant pas de nous-mêmes; car si nous parlions de la sorte, ce serait nous paître nous-mêmes et non pas nos ouailles, au lieu que si nous disons ce qui vient de lui, il vous nourrira lui-même par le ministère de n'importe qui.

"Voici ce que dit le Seigneur Dieu : O pasteurs d'Israël qui ne paissent qu'eux-mêmes ! Est-ce que les pasteurs ne paissent pas leurs ouailles? " C'est-à-dire les pasteurs ne se doivent pas paître eux-mêmes, mais ils doivent paître leurs ouailles. Telle est la première cause des reproches faits à ces pasteurs ; ils se paissent eux-mêmes, au lieu de paître leurs troupeaux. Et quels sont ceux qui se paissent eux-mêmes?

1. Ezéch. XXXIV, 1-16. — 2. Ps. LXXIX, 2. — 3. Eccl. XII, 14

Ceux dont l'Apôtre dit : " Tous recherchent " leurs intérêts et non les intérêts de Jésus" Christ (1). " Nous en effet que vous voyez dans cette dignité dont il nous faudra rendre un compte si formidable et où le Seigneur nous a élevés par bonté et non à cause de nos mérites, nous avons deux titres, celui de chrétiens et celui de supérieurs. Le titre de chrétiens est pour nous, celui de supérieurs pour vous. Celui de chrétiens a en vue notre avantage, celui de supérieurs n'a en vue que le vôtre. Or il est beaucoup de chrétiens qui arrivent à Dieu par un chemin d'autant plus facile sans doute et d'un pas, d'autant plus alerte qu'ils sont chargés d'un moindre fardeau. Mais nous, indépendamment du titre de chrétiens qui nous oblige à rendre à Dieu compte de notre vie, nous sommes aussi supérieurs et astreints par conséquent à répondre devant Dieu de notre administration.

Si je vous expose cet embarras, c'est pour exciter votre compassion et vous engager à prier pour nous. Viendra en effet le jour où tout sera, mis en jugement (2). Et si pour le monde en général, ce jour est encore éloigné, chacun de nous est proche du terme de sa vie. Dieu néanmoins a voulu nous laisser ignorer et la fin du siècle et la fin de la vie de chacun. Veux-tu ne pas redouter ce jour inconnu ? Fais en sorte qu'à son arrivée il te trouve préparé.

Les supérieurs étant donc chargés de pourvoir aux intérêts de leurs subordonnés, ne doivent pas chercher dans leur dignité leurs propres

1. Phillp. II. 21. — 2. Ecclé. XII, 14.

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avantages, mais les avantages des inférieurs dont ils sont les ministres; et quiconque parmi eux met sa joie à être supérieur, cherche son honneur personnel et n'a pour but que son utilité particulière, celui-là se paît lui-même au lieu de paître ses ouailles. C'est à cette sorte de supérieurs que s'adresse le Prophète. Vous, mes frères, écoutez-le comme étant les ouailles de Dieu et voyez quelles sûres garanties vous a données le Seigneur. Quels que soient ceux qui vous commandent, en d'autres termes quels que nous soyons, le Pasteur d'Israël vous met en complète assurance. Il n'abandonne point ses brebis; les mauvais pasteurs subiront les châtiments, qu'ils méritent et le troupeau recevra la récompense promise.

3. Examinons maintenant ce que dit aux pasteurs qui se paissent eux-mêmes et non leurs brebis, cette parole divine quine flatte personne. " Je vous vois: vous mangez le lait et vous vous couvrez de la laine, et vous tuez ce qui est gras, sans paître mes brebis; vous ne fortifiiez point les faibles, vous ne guérissiez pas les malades, vous ne pansiez pas les blessées; vous n'avez point rappelé celles qui étaient égarées, ni cherché celles qui étaient perdues, mais vous avez fait périr celles qui étaient saines et mon troupeau s'est dispersé parce qu'il est sans pasteur. " Ici donc on montre aux pasteurs qui se paissent eux-mêmes au lieu de paître leurs brebis, ce qu'ils convoitent et ce qu'ils négligent. Que convoitent-ils? " Vous mangez le lait et vous vous couvrez de la laine. " — Mais pourquoi l'Apôtre dit-il : " Qui plante une vigne sans en recueillir du fruit? Qui paît un troupeau sans profiter de son lait (1) ? " Le lait du troupeau est ainsi tout ce que donne le peuple de Dieu à ses chefs pour soutenir leur vie temporelle : c'est de cela en effet que parlait l’Apôtre quand il a écrit ce que je viens de rapporter.

4. Ce même Apôtre, il est vrai, a préféré vivre du travail de ses mains, sans demander même du lait à son troupeau (2); il enseigne toutefois qu'il en avait le pouvoir et que d'après l'institution du Seigneur ceux qui annoncent l'Évangile doivent vivre de l'Évangile. Il ajoute que les autres Apôtres profitaient de ce pouvoir vraiment légitime et non usurpé. Pour lui il faisait davantage et ne recevait même pas ce qui lui était dû (3), accordant ainsi ce à quoi il n'était pas obligé. Si les autres exigeaient davantage, ils y

1. I Cor. IX, 7. — 2. II Thess. III, 8. — 3. I Cor. IX, 4-15.

avaient droit, Paul seulement était plus généreux. Peut-être était-il désigné par ce Samaritain qui disait à l'hôtelier en lui confiant un malade: " Si tu dépenses davantage, je te le rendrai à mon retour (1). " Que dire encore de ces hommes qui n'ont aucun besoin du lait de leurs ouailles? Ils sont plus miséricordieux, ou plutôt ils pratiquent plus largement le devoir de la miséricorde, car ils le peuvent et ils font ce qu'ils peuvent. Qu'on les loue donc sans condamner les autres.

Ce même Apôtre qui ne cherchait pas à recevoir, voulait cependant que ses brebis fussent généreuses et non stériles pour donner du lait. Aussi lorsqu'à une époque de sa vie où il était prisonnier pour avoir prêché la vérité, il souffrait d'un extrême besoin, ses frères lui envoyèrent de quoi subvenir à son indigence et à sa détresse, Or il leur répondit et les remercia en ces termes " Vous avez bien fait de prendre part à mes tribulations. J'ai appris à me contenter de ce que j'ai : je sais vivre dans l'abondance et souffrir la disette; je puis tout en Celui qui me fortifie. Cependant vous avez bien fait de m'adresser des secours. " Et pour montrer ce qui lui plaisait dans leur libéralité, pour n'être pas confondu avec ceux qui se paissent eux-mêmes et non leur troupeau, il se réjouit moins d'être soulagé dans sa misère qu'il ne se félicite de la munificence d'autrui. Que voulait-il donc? " Je ne recherche pas vos dons, dit-il, mais je désiré le fruit " que vous en recueillerez (2). Je ne cherche pas à m'enrichir, mais je veux que vous ne restiez pas stériles.

5. Ceux donc qui ne sauraient imiter l'Apôtre Paul en vivant comme lui du travail de leurs mains, peuvent accepter du lait de leurs brebis pour subvenir à leurs besoins, mais qu'ils n'abandonnent pas ces brebis à leur faiblesse; qu'ils ne recherchent pas non plus ce soulagement comme leur propre avantage, car ils paraîtraient poussés par l'indigence à prêcher l'Évangile, il faut au contraire que ce soit pour éclairer les hommes qu'ils fassent luire à leurs yeux le flambeau de la parole de vérité. Ils sont en effet comme des flambeaux, d'après ces paroles de l'Écriture : " Ceignez vos reins et tenez vos lampes allumées (3); " et ces autres : " On n'allume point une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Qu'ainsi donc

1. Luc, X, 35. — 2. Philip., IV, 11-17. — 3. Luc, XLII, 35.

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luise votre lumière devant les hommes, afin qu'ils: voient vos bonnes oeuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux (1) ." Et maintenant, si tu avais une lampe allumée dans ta de meure, n'y mettrais-tu pas de l'huile pour l'empêcher de s'éteindre ? Et si après cela ta lampe ne luisait pas, c'est qu'elle méritait, non d'être placée sur le chandelier, mais d'être brisée à l'instant même.

Ainsi donc la nécessité commande de recevoir ce qui soutient la vie, et la charité, de le donner; non que l'Évangile soit une chose vénale ni qu'on en voie le prix dans ce qu'acceptent pour vivre ceux qui l'annoncent; car le vendre â ce prix serait donner pour rien un bien singulièrement important. Aussi doivent-ils recevoir du peuple la subsistance nécessaire, et du Seigneur la récompense de leur ministère; le peuple en effet est incapable de récompenser ceux qui le servent avec la charité que prescrit l'Évangile. Que ceux-ci donc n'attendent de récompense que de Celui qui peut seul assurer à ceux-là le salut.

Comment alors les mauvais pasteurs sont-ils accusés? Que leur reproche-t-on ? De négliger le soin de leurs brebis quand ils en mangeaient le lait et qu'ils se couvraient de leur laine, cherchant ainsi leurs intérêts seulement et non ceux de Jésus-Christ (2).

6. Après avoir expliqué ce qu'on entend par manger le lait, examinons ce que c'est que de se couvrir de laine. Donner le lait c'est donner des aliments, et donner la laine c'est rendre honneur. Ce sont les deux choses que demandent au peuple ceux qui se paissent eux-mêmes et non leurs brebis : ils veulent la facilité de fournir à leurs besoins et les faveurs de la renommée et de la gloire. Le vêtement en effet, parce qu'il est destiné à couvrir là nudité, désigne assez bien l'honneur. Chaque homme est infirme, et votre supérieur est-il autre chose que ce que vous êtes? Il est chargé de chair, il est mortel, il mangé, il dort, il se lève, il est né et il mourra comme vous. Si donc tu le regardes en lui-même, il est homme; mais en l'honorant comme un ange, tu couvres en quelque sorte sa faiblesse.

7. Saint Paul encore avait reçu du fidèle peuple de Dieu cette espèce de vêtement, puisqu'il disait: " Vous m'avez reçu comme un ange de Dieu, et je vous rends témoignage que si la chose eût été possible vous vous seriez arraché les yeux pour me les donner. " Après néanmoins

1. Matt. V, 16, 16. — 2. Philip. II, 21.

avoir été accueilli avec de si grands honneurs, épargnat-t- il ces chrétiens, quand ils s'égarèrent, dans la crainte qu'en les reprenant il n'en reçut moins de gloire et de louange ? Cette conduite l'aurait luis au nombre de ceux qui se paissent au lieu de paître leurs troupeaux et il se serait dit : Que m'importe? Que chacun fasse ce qu'il veut; j'ai de quoi vivre et l'on me respecte; j'ai suffisamment de lait et de laine, que chacun s'en aille où il pourra. — Quoi! n'as-tu rien à perdre si chacun va où il pourra? Mais lors même que tu ne serais point pasteur, quand tu serais confondu avec le peuple, n'est-il pas vrai que " si un membre est souffrant tous les membres " souffrent avec lui (1) ? " Aussi en rappelant aux Galates ce qu'ils étaient par rapport à lui, et pour ne paraître point oublier les honneurs qu'ils lui avaient rendus, l'Apôtre atteste qu'ils l'ont reçu comme un Ange de Dieu et que si la chose eût été possible, ils auraient voulu s'arracher les yeux pour les lui donner. Omet-il pour cela d'aborder la brebis languissante, la brebis déjà gangrenée et de tailler au vif, de rejeter la gangrène? " Suis-je donc devenu votre ennemi, s'écrie-t-il, en vous disant la vérité (2) ? " Lui aussi, comme nous l'avons rapporté précédemment, a mangé du lait des brebis est s'est couvert de leur laine; mais il n'a pas laissé de s'occuper d'elles; car il cherchait les intérêts de Jésus-Christ et non les siens.

8. Ah ! gardons-nous donc de vous dire Vivez comme vous l'entendez, soyez sans inquiétude, Dieu ne perdra personne, conservez seulement la foi chrétienne; non, il ne perdra point ceux qu'il a rachetés, ceux pour qui il a versé son sang; si vous voulez vous livrer même au plaisir des spectacles, allez : quel mal y a-t-il ? Allez, célébrez ces fêtes que l'on fait par toutes les villes, dans de joyeux festins, dans ces banquets publics où l'on croit puiser l'allégresse tandis que réellement on s'y perd : la miséricorde divine est grande, elle pardonne tout. Couronnez-vous de roses, avant qu'elles se flétrissent (3). Faites même des festins dans la maison de votre Dieu quand il vous plaira; gorgez-vous avec vos amis de viandes et de vin, ces aliments vous sont donnés pour en jouir, car Dieu ne les a pas octroyés aux impies et aux païens sans vous les accorder à vous-mêmes. — Si nous parlions de la sorte, peut-être attirerions-nous de plus grandes foules et s'il était des esprits pour comprendre

1. I Cor. XII, 26. — 2. Galat. IV, 14-16. — 3. Sag. II, 8.

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que ce langage s'écarte de la vraie sagesse, ces esprits blesses seraient en petit nombre et nous nous concilierons les faveurs de la multitude. Mais en agissant ainsi, en prêchant notre parole et non, la parole de Dieu ni la parole du Christ, nous serions des pasteurs qui se paissent eux-mêmes au lieu de paître leurs brebis.

9. Après avoir, dit ce que convoitent ces pasteurs, le Prophète parle de ce qu'ils négligent. Les défauts des brebis ne sont, hélas! que trop connus; il, n'y en a qu'un fort petit nombre de saines et de grasses, c'est-à-dire qui soient constantes à se nourrir de la vérité, à faire un.bon usage des pâturages célestes où les appelle la grâce de Dieu. Et pourtant ce petit nombre même n'est pas épargné pour ces mauvais pasteurs. C'est peu pour eux, de ne prendre aucun souci de celles qui sont languissantes ou infirmes, égarées ou perdues; ils tuent autant qu'il est en eux, celles-mêmes qui sont, grasses et valides. Elles vivaient par, la miséricorde de Dieu, et; ces misérables.leur, donnent la, mort, de tout leur pouvoir.

Comment, diras-tu, leur donnent-ils la mort? En vivant, mal, en leur montrant le mauvais exemple. Est-ce en vain qu’il a été dit à ce serviteur de Dieu, qui se distinguait parmi les membres du Pasteur suprême : "Rends-toi pour tous un modèle de bonnes oeuvres (1) ; " et encore: " sois l'exemple des fidèles (2); ? " La brebis même vigoureuse considère souvent la vie coupable de son pasteur, et en détournant les regards des règles divines pour les arrêter sur l'humanité, elle commence. à. dire en elle-même.: Si mon pasteur vit de la sorte, est-ce à moi de ne pas faire ne qu'il fait ? Ainsi périt, la brebis saine. Or si le mauvais pasteur lui donne ainsi la mort, si ses exemples coupables tuent ainsi celles qu'il n'avait pas fortifiées, et qu'il, avait trouvées robustes et vigoureuses, que deviendront les autres entre ses mains? Je le dis et je le répète à votre charité Oui, quand même les brebis puiseraient la vie ou la vigueur, dans la parole de Dieu, quand même elles seraient fidèles à cette recommandation de leur Seigneur: " Faites ce qu'ils disent, gardez-vous de faire ce qu'ils font (3) ; " quiconque se conduit mal en public donne autant qu'il peut la mort à celui qui le considère.

Qu'on ne se flatte pas d'ailleurs si celui-ci échappe à la mort; il conserve la vie, mais celui-là n'en est pas moins homicide. Lorsqu'un homme impur arrête sur une femme des regards de convoitise,

1. Tit. II, 7. — 2. I Tim. IV, 2. — 3. Matt. XXIII, 3.

cette femme demeure chaste; mais lui n'est-il pas adultère ? Car le Seigneur a enseigné cette maxime aussi claire qu'indubitable : " Arrêter sur une femme des regards de convoitise, c'est être déjà adultère dans le coeur (1). " On ne la souille point, maison se souille soi-même. Ainsi en est-il de quiconque donne mauvais exemple à ses subordonnés ; autant qu'il le peut, il met à mort à ceux mêmes d'entre eux qui sont forts: En imitant un supérieur coupable on meurt; on vit en ne l'imitant pas; mais il tue, autant qu'il dépend de lui, dans l'un et dans l'autre cas. " Vous tuez ce qui est gras, dit le texte sacré, et vous ne paissez point mes brebis. "

10. Ecoutez encore ce que négligent ces pasteurs: ". Vous ne fortifiiez point les faibles, vous ne guérissiez pas les malades, vous ne pansiez pas les blessées; vous n'avez point rappelé celles qui étaient égarées, ni cherché celles qui étaient perdues et vous ayez tué celles qui étaient fortes."

Une brebis est faible quand elle ne s'attend pas à éprouver des.tentations, et le pasteur négligeant ne lui: dit point alors: " En te donnant, mon fils, au service de Dieu, demeure dans la justice et dans la crainte, et prépare ton âme à l'épreuve (2). " Ce langage fortifie la faiblesse, il affermit les infirmes et les empêche d'attendre les prospérités du siècle comme récompense de leur foi. Sien effet on leur apprenait à compter sur ces prospérités, ils y trouveraient leur perte, car au choc de l’adversité ils seraient blessés, peut-être même à mort. Bâtir ainsi n'est donc pas construire sur la pierre mais sur le sable. Or Jésus-Christ était la pierre, dit l'Apôtre (3). Un chrétien doit donc partager les souffrances de Jésus-Christ et ne pas rechercher les délices. Et le moyen de fortifier le faible est de lui dire: Attends-toi aux tentations de cette vie, mais le Seigneur saura te délivrer de toutes, pourvu que ton coeur ne se détache point de lui. C'est afin de fortifier ce coeur qu'il est venu souffrir et mourir, qu'il est venu pour être couvert de crachats et couronné d'épines, pour recevoir des outrages et être cloué à la croix. Ainsi donc c'est pour toi, qu'il atout enduré et ce n'est pas pour lui, mais pour toi que tu souffres.

11. Que penser maintenant de ceux qui dans la crainte de déplaire à leurs auditeurs, non-seulement ne les disposent pas aux épreuves qui les attendent, mais encore leur promettent pour ce monde une prospérité que Dieu ne promet pas

1. Matt. V, 28. — 2. Eccli. II, 1. — 3. I Cor. X, 4.

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Comment! Dieu prédit que jusqu'à la fin des siècles les calamités succèderont aux calamités, et tu en veux exempter le Chrétien! Comme chrétien cependant il souffrira davantage en cette vie ; l'Apôtre l'enseigne. " Tous ceux, dit-il, qui veulent vivre pieusement dans le Christ, souffriront persécution. " Ainsi donc, ô pasteur dévoué à tes intérêts et non à ceux de Jésus-Christ, tu laisses dire à cet Apôtre : " Tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ souffriront persécution, " et tu dis : Veux-tu vivre pieusement dans le Christ ? Tu auras de tous les biens en abondance; si tu n'as pas encore d'enfants, tu en auras et tu les élèveras tous sans en perdre aucun. Est-ce ainsi que tu construis ? Attention à ce que tu fais, à la place où tu bâtis : tu bâtis sur le sable, la pluie va tomber, le fleuve s'enflera, le vent soufflera, tout se précipitera sur cette construction, elle s'écroulera et grande sera sa ruine. Ote ta bâtisse de dessus le sable et place-là sur la pierre (1), unis au Christ celui dont tu veux faire un chrétien. Considère les souffrances du Christ, considère cet Innocent qui paie ce qu'il ne doit pas (2); considère ce texte sacré : " Le Seigneur frappe de verges tout fils qu'il reçoit (3). " Ainsi prépare-toi à être frappé ou ne demande pas à être reçu. " Il frappe de verges, est-il dit, tout fils qu'il reçoit ; " crois-tu devoir être excepté ? Si tu ne souffres pas la verge, tu ne compteras pas au nombre des fils; Est-il bien vrai, diras-tu, qu'il frappe ainsi tous ses fils ? Il les frappe si bien tous qu'il a frappé jusqu'à son Fils unique. Sans doute ce Fils unique engendré de la substance du Père, égal à son Père dans la nature divine, ce Verbe par qui tout a été fait, ne méritait pas d'être frappé de verges mais il s'est incarné pour n’être pas exempt de cette épreuve. Et Celui qui n'épargne pas son Fils unique innocent, épargnera-t-il son fils adoptif coupable ? Nous avons été appelés, dit l'Apôtre, à devenir des enfants adoptifs; nous avons reçu ce titre (4), afin que co-héritiers du Fils unique nous fussions aussi- son héritage. " Demande-moi, et je te donnerai les peuples pour domaine (5). " Or il nous a par son exemple appris à souffrir.

12. Pour empêcher la faiblesse de succomber dans ses futures épreuves, on ne doit ni la tromper de fausses espérances, ni l'abattre par la crainte. Dis-lui : " Prépare ton âme à la tentation." Peut-être alors commence-t-elle à pâlir, trembler, à refuser d'avancer? Voici autre chose :

1. Matt. VII, 24-27. — 2. Ps. LXVIII, 6. — 3. Héb. XII, 6. — 4. Gal, IV, — 5. Ps. II, 8.

" Dieu est fidèle, il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces (1). " Donner cette assurance, en annonçant les futures épreuves, c'est affermir la faiblesse ; et quand la crainte est extrême, quand l'avenir épouvante, promettre la miséricorde de Dieu, donner la certitude, non pas qu'on sera exempt de souffrances, mais que Dieu ne permettra point qu'on soit tenté au dessus de ses forces, c'est aussi panser les blessés.

Il est des hommes qui à l'annonce des futures afflictions s'arment d'un courage nouveau; ils ont soif en quelque sorte : c'est peu pour leur ardeur des souffrances ordinaires destinées à purifier les fidèles, ils ambitionnent aussi la gloire des martyrs. Mais il en est d'autres qui à la nouvelle des contradictions particulières et indispensables que doit endurer tout chrétien et qui sont réservées exclusivement au chrétien, se laissent accabler et chancèlent. Apporte, apporte ici des consolations, bande cette âme qui se disloque, dis-lui : Ne crains rien, tu ne seras point délaissée dans tes angoisses par Celui à qui tu as voué ta foi ; Dieu est fidèle, il ne permettra point que tu sois tentée au dessus de tes forces. Ce n'est pas moi, c'est, l'Apôtre qui le dit ; il dit encore : " " Voulez-vous éprouver Celui qui parle en moi (2) ? " Ce langage est donc celui du Christ, c'est celui du pasteur d'Israël. A ce pasteur il a été dit : " Vous les abreuverez de larmes dans une mesure déterminée (3). " Dans une mesure déterminée, ces mots du prophète n'ont-ils pas le même sens que ceux-ci de l'Apôtre : Il ne permet point que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ? Prends garde seulement de l'abandonner, soit qu'il.te reprenne ou t'encourage, soit qu'il t'effraie ou te console, soit qu'il te frappe ou te guérisse.

13. " Vous n'avez pas affermi les infirmes. " Ceci s'adresse aux pasteurs mauvais, aux faux pasteurs, aux pasteurs qui cherchent leurs intérêts au lieu des intérêts de Jésus-Christ, qui se plaisent à recevoir le lait et la laine et ne travaillent pas à guérir les malades. Infirme vient de non ferme, et quoiqu'on appelle infirmes les malades, voici, je crois, la différence qui distingue les uns des autres; je l'établirai comme je pourrai dans ce moment, mes frères. Peut-être me serait-il possible, en y réfléchissant davantage et serait-il possible à un homme plus instruit ou plus capable que moi, de signaler plus exactement cette différence. En attendant et pour ne pas vous priver

1. I Cor., X, 13. — 3. II Cor. XIII, 3. — 3 Ps. LXXXX, 6.

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de l'explication, que je vous dois, de l'Ecriture, voici mon sentiment.

L'infirme doit craindre d'être attaqué et renversé par la tentation : le malade est déjà travaillé par quelque passion et empêché par elle d'entrer dans la voie de Dieu, de se soumettre au joug du Christ. Rappelez-vous ces hommes qui ont la volonté de se bien conduire, qui en ont la résolution et qui sont moins bien disposés à souffrir que préparés à faire le bien. Le caractère de la fermeté chrétienne cependant est d'endurer le mal comme de faire le bien, De là il suit que paraître ardent aux bonnes oeuvres sans vouloir ou sans pouvoir endurer les souffrances qui surviennent, c'est être infirme ; tandis qu'aimer le monde et être éloigné des bonnes oeuvres par une passion quelconque, c'est languir et être malade, c'est un épuisement qui semble ôter entièrement la force de faire le bien. Tel était, dans le sens spirituel, ce paralytique qu'on voulait porter près du Seigneur et qu'on ne put mettre à ses pieds qu'après avoir ouvert une toiture (1); c'est-à-dire, en prenant ce trait au figuré, qu'il faut aussi découvrir la toiture pour présenter devant le Seigneur une âme paralysée, une âme quine peut plus rien sur ses membres, étrangère à toute bonne action, accablée sous le poids de ses péchés et sous la langueur de ses passions. As-tu donc affaire à des membres sans vie, attaqués de paralysie intérieure? Veux-tu les approcher du médecin? Car il peut arriver que tu ne le voies pas, et qu'il soit cachés; or le médecin ou le remède est le sens véritable et voilé dans les Ecritures ; découvre la toiture en expliquant ce sens caché et descends-y le paralytique. A quoi doivent s'attendre ceux qui n'agissent pas ainsi et négligent de le faire? Vous l'avez déjà entendu. " Vous n'avez point guéri les malades ni pansé les blessés. " Mais nous avons parlé de cela. Le paralytique était donc consterné à l'idée des tentations. Or voici le remède, voici la ligature qu'il faut à cette âme défaillante, ce sont ces paroles de consolation : " Dieu est fidèle, il ne permettra point que vous soyez tentés au-dessus de vos forces, mais il vous fera sortir de la tentation même, afin que vous puissiez persévérer. "

14. " Vous n'avez point rappelé celles qui étaient égarées. " Voilà nos dangers au milieu des hérétiques. " Vous n'avez point rappelé celles qui étaient égarées, ni cherché celles qui étaient perdues. " Ainsi nous vivons entre les mains

1. Marc, II, 8, 4.

des voleurs et sous la dent de loups furieux; aussi vous prions-nous de prier pour nous au milieu de tant de périls. Il y 'a même des brebis qui s'opiniâtrent parce qu'on cherche à les rappeler de leur égarement ; elles prétendent que leur égarement même et leur perte nous les rendent étrangères. Pourquoi nous désirez-vous? pourquoi nous cherchez-vous ? disent-elles. Comme si leur égarement et leur perte n'étaient pas pour nous un motif de les rappeler et de les chercher! –— Si je suis égaré, si je suis perdu, dit-on, pourquoi me désires-tu ? pourquoi me cherches-tu ? — Je veux te rappeler précisément parce que tu es égaré, et te retrouver parce que tu es perdu. — Mais je veux rester ainsi dans mon égarement et ma ruine. — Tu veux rester ainsi dans ton égarement et ta ruine ! Et moi je ne veux pas : n'ai-je pas raison davantage ? Je dis même plus, je ne craindrai pas de me rendre importun. J'entends en effet l'Apôtre me crier : " Prêche la parole, insiste à temps et à contre-temps (1). " Près de qui à temps et près de qui à contre-temps ? A temps près de ceux qui veulent, à contre-temps près de ceux qui refusent. Je me rendrai donc importun et je ne crains pas de te dire: Tu veux t'égarer, tu veux périr, et moi je ne veux pas; il ne le veut pas non plus, Celui dont l'autorité m'épouvante. Et si j'y consentais, vois ce qu'il me dirait, vois quel reproche il m'adresserait:" Vous n'avez pas rappelé celles qui étaient égarées, ni recherché celles qui étaient perdues. " Te redouterai-je plus que lui? Ne faut-il pas que nous paraissions tous devant le tribunal du Christ ? Je ne te crains pas, car tu ne saurais renverser ce tribunal et y substituer celui de Donat. Je rapellerai donc la brebis égarée, je rechercherai la brebis perdue; que tu le veuilles ou ne le veuille pas, voilà ce que je ferai. Et si dans ma coeur, je suis déchiré par les épines des forêts, je saurai me rapetisser pour pénétrer partout ; je battrai tous les buissons, et si le Seigneur qui m'effraie me donne assez de forces, j'irai de tous côtés, je rappellerai la brebis égarée, je chercherai la brebis perdue. Pour n'avoir pas à être importun par moi, ne t'égare pas, ne te perds pas.

15. Il ne suffit même pas que je sois attristé de ton égarement et de ta perte ; je crains que prenant peu soin de toi je ne donne la mort aux brebis même vigoureuses. Ecoute en effet ce qui suit : " Et vous avez fait mourir ce qui était robuste. " Si je laisse à elle-même celle qui s'égare

1. II Tim. IV, 2. — 2. II Cor. V, 10.

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et se perd, il plaira bientôt à celle qui est robuste de s'égarer et de se perdre aussi. Je désire sans doute des conquêtes à l'extérieur, mais je crains plus encore des pertes intérieures. Si je me montre indifférent à ton égarement, ce qui est fort me regarde et s'imagine qu'il importe peu de tomber dans l'hérésie. Voit-on dans le siècle quelque avantage à changer, de religion? En considérant que je ne cours pas après toi, le chrétien même robuste me dit aussitôt pour son malheur : Mais Dieu est là comme ici. Ces différences ne viennent que d'esprits querelleurs; il faut adorer Dieu partout. Qu'un Donatiste vienne à lui dire : Je ne te donnerai pas ma fille si tu n'entres dans mon parti, il est nécessaire qu'il puisse répondre : Ah ! s'il n'y avait point de mal à en être, nos pasteurs ne parleraient pas tant contre lui, ils ne feraient pas tant pour préserver de ces erreurs. Et si nous cessions, si nous nous taisions, on dirait au contraire : Si c'était mal d'être du parti de Donat, nos pasteurs parleraient contre ce parti, ils en montreraient le danger, ils travailleraient à en retirer; ils rappelleraient ces brebis égarées, ils rechercheraient ces brebis perdues. C'est ainsi qu'après avoir dit précédemment: " Vous avez tué les brebis grasses, " il n'est pas inutile que le Prophète répète ici en, concluant : " Et vous avez tué les fortes. " Ce ne serait qu'une simple répétition si le sens n'était fixé par ce qui précède : " Vous n'avez pas rappelé celles qui étaient égarées, ni cherché celles qui étaient perdues, " et en agissant ainsi " vous avez tué les fortes. "

16. Aussi écoute ce que produit la négligence de ces mauvais, ou plutôt de ces faux pasteurs. " Et mes brebis ont été dispersées parce qu'elles sont sans pasteur, et elle sont devenues la proie de tous les animaux des champs. " Quand les brebis ne demeurent pas autour du berger, elles sont enlevées bientôt par le loup qui guette, ravies par le lion qui rugit. Il y a bien là un pasteur, mais ce n'en est pas un pour ces êtres malfaisants ; c'est un pasteur qui n'est pas pasteur, un pasteur qui se paît lui même sans paître ses brebis ; aussi s'égarent-elles pour leur malheur, elles se jettent au milieu d'animaux qui les dévorent et qui cherchent à se rassasier de leur sang. Tels sont les hommes qui se félicitent des égarements d'autrui, ce sont des animaux qui vivent du sang des brebis dispersées.

17. " Et mes brebis ont été dispersées, et elles se sont égarées sur toutes les montagnes et sur toutes les hautes collines. " Les bêtes des montagnes et des collines désignent l'arrogance de la terre et l'orgueil du siècle. L'orgueil de Donat s'est enflé et il s'est fait un parti. Parménien l'a suivi, il a confirmé le mal. L'un est la montagne, l'autre est la colline. Ainsi en est-il de tout hérésiarque vainement enflé : il promet aux brebis le repos et de bons pâturages. Quelquefois, il est vrai, elles y trouvent des aliments produits parla pluie du ciel et non parla sécheresse de la montagne ; car ces sectes égarées possèdent aussi les Ecritures et les sacrements mêmes, ce qui n'appartient pas aux montagnes et s'y rencontre néanmoins. On fait mal toutefois en y demeurant; car en errant sur les montagnes et dans les collines, on s'éloigne du troupeau, on s'éloigne de l'unité, on s'éloigne des troupes armées contre les loups et les lions. Que Dieu donc les en retire, qu'il les en retire lui-même. Bientôt vous l'entendrez les rappeler.

" Mes brebis, dit-il, se sont égarées sur toutes les montagnes et sur toutes les collines, " c'est-à-dire sur toutes les folles élévations de l'orgueil du siècle. Car il y a aussi de saintes montagnes. " J'ai élevé mes regards vers les montagnes d'où me viendra le secours. " Apprends toutefois que tu ne dois pas mettre ton espoir en ces montagnes : " Mon secours, est-il écrit, viendra du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre (1). " Ne crois pas outrager ces saintes montagnes lorsque tu dis : " Mon secours viendra, " non des montagnes, mais " du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. " C'est en effet ce que te crient ces montagnes, car c'était une montagne qui disait " J'apprends qu'il se forme des divisions parmi vous et que chacun dit : Je suis à Paul, moi à Apollo, moi à Céphas, et moi au Christ. " Elève tes regards vers cette montagne, écoute ce qu'elle dit et ne reste pas sur elle. Voici en effet ce qui suit: "Est-ce que Paul a été crucifié pour vous (2)? " Oui donc, après avoir levé les yeux vers les montagnes d'où te viendra le secours, c'est-à-dire vers les auteurs des divines Ecritures, écoute cet autre qui te crie de toute sa, voix et de toute ses forces : " Qui est semblable à vous, Seigneur (3)? " et sans crainte aucune d'injurier ces montagnes tu diras : " Le secours me vient du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. " Non-seulement tu ne seras point blâmé par ces montagnes ; elles t'en aimeront et te favoriseront davantage, au lieu qu'elles s'attristeront si tu places en elles ton

1. Ps. CXX, 1, 2. — 2. I Cor, I, 11-13. — 3. Ps. XXXIV, l0.

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espoir. Un ange montrait à un homme un grand nombre de divines merveilles, et levant en quelque sorte ses regards vers la montagne, cet homme l'adorait. Mais détachant de sa personne et conduisant au Seigneur, l'ange répondit: " Garde-toi de le faire ; adore Dieu, car je suis serviteur comme toi et comme tes frères (1). "

18. " Elles se sont dispersées sur toutes les montagnes, sur toutes les collines et sur toute la surface de la terre. " Que signifie : Elles se sont dispersées sur toute la face de la terre ? Elles s'attachent à tout ce qui est terrestre, à tout ce qui brille sur la face de la terre, elles convoitent et aiment tout cela. Elles ne veulent pas de cette mort qui rendrait leur vie cachée en Jésus-Christ. Sur toute la race de la terre; parce qu'elles aiment les choses terrestres et parce que dans tout l'univers il y a des brebis égarées; non que chaque secte hérétique soit répandue partout, mais il y a partout des sectes hérétiques. Les unes occupent un pays, les autres un pays différent, il n'est point de contrée où il n'y en ait ; elles-mêmes ne se connaissent pas toujours. Cette secte, par exemple, est en Afrique, cette autre en Orient, celle-ci en Egypte et celle-là en Mésopotamie. Différentes dans les différents pays, elles ont toutes une même mère, l'orgueil : comme tous les chrétiens fidèles répandus dans l'univers ont pour unique mère l'Église catholique. Rien d'étonnant sans doute que l'orgueil produise la division et que la charité produise l'unité. L'Église mère cependant, c'est-à-dire ses pasteurs, cherche partout les brebis égarées, elle fortifie les faibles, soigne les malades, panse les blessées. Ces brebis sont séparées les unes des autres et ne se connaissent pas, mais l'Église les connaît toutes parce qu'elle est partout où elles sont. Ainsi, par exemple encore, en Afrique est le parti de Donat et il n'y a point ici d'Eunomiens ; mais l'Église catholique est ici avec les Donatistes. Il y a en Orient, des Eunomiens et point de Donatistes ; là encore est l'Eglise catholique avec les Eunomiens. Elle est donc comme une vigne qui étend partout ses rameaux, et les sectaires sont comme ces sarments inutiles que la serpe du vigneron a retranchés à cause de leur stérilité, pour tailler la vigne et non pour la détruire. Aussi ces sarments sont-ils restés au lieu même où ils ont été coupés, tandis que la vigne s'étend partout, sentant en elle les branches qui lui demeurent et voyant près d'elles les branches coupées. Elle ne laisse

1. Apoc. XXII, 9.

pas néanmoins de rappeler les égarées, car des branches même retranchées l'Apôtre a dit: " Dieu peut les enter de nouveau (1). " Soit donc que tu comparés les sectaires à des brebis écartées du troupeau ou à des rameaux séparés du cep, Dieu n'est pas moins capable de rappeler ces brebis que d'enter de nouveau ces rameaux, car il est le pasteur suprême et le vrai vigneron.

" Elles ont été dispersées sur toute la face de la terre, et il n'y avait personne pour les rechercher, personne pour les rappeler. " Personne parmi ces mauvais pasteurs ; personne, aucun homme, pour les rechercher.

19. " Écoutez donc la parole de Dieu, ô pasteurs. Je vis, dit le Seigneur Dieu. " Remarquez ce commencement. Cette affirmation de sa vie est comme le serment de Dieu. " Je vis, dit le Seigneur. " Les pasteurs sont morts, mais les brebis peuvent être tranquilles : le Seigneur est vivant. " Je vis, dit le Seigneur Dieu. " Et quels pasteurs sont morts? Ceux qui cherchent leurs intérêts et pas ceux de Jésus-Christ (2). Il y aura donc et l'on verra des pasteurs qui chercheront les intérêts de Jésus-Christ, et non les leurs? Oui, il y en aura et on les connaîtra; il n'en manque pas aujourd'hui et il n'en manquera pas.

Examinons donc ce que prétend le Seigneur en disant qu'il est vivant. Dit-il qu'il ôtera les brebis aux mauvais pasteurs, qui se paissent au lieu de les paître, et qu'il les confiera à de bons pasteurs, à des pasteurs qui les paîtront au lieu de se paître ? " Je vis, dit le Seigneur Dieu, parce que, mes brebis sont devenues la proie de tous les animaux des champs, vu qu'elles étaient sans pasteur. " Il a déjà fait entendre ce mot de pasteur, au singulier, il le répète ici. C'est que pour ces brebis égarées misérablement et misérablement perdues, il n'y a point de pasteur, fût-il près d'elles; comme la lumière, si présente qu'elle soit, n'est pas lumière pour les aveugles. — "Et ces pasteurs n'ont pas recherché mes brebis; ils se paissaient eux-mêmes et ne paissaient pas mes brebis. "

20. " C'est pourquoi, écoutez, pasteurs, la parole de Dieu. " A quels pasteurs s'adresse-t-il? " Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Je viens moi-même vers ces pasteurs, et je redemanderai mes brebis à leurs mains. " Troupeaux de Dieu, écoutez et retenez. Le Seigneur redemande ses brebis aux mauvais pasteurs, et de

1. Rom. XI, 23. —2 Philip. III, 24.

leurs mains il redemandera leur sang; car il dit ailleurs par la bouche du même prophète : " Fils de l'homme, je t'ai établi sentinelle pour la maison d'Israël; je te parlerai et tu leur annonceras mes paroles. Quand je dirai au pécheur : tu mourras de mort, si tu ne l'engages pas à se retirer de sa voie, le coupable mourra dans son crime, mais je remanderai son sang à ta main. Si au contraire tu engages ce coupable à s'écarter de sa voie et qu'il ne s'en écarte pas, il mourra dans son crime et tu auras délivré ton âme. " Voyez vous, mes frères, voyez-vous combien il est dangereux de se taire ? Ce coupable meurt et il meurt justement; il meurt dans son impiété et dans son péché ; mais c'est la négligence de son pasteur qui l'a tué. Il trouverait bien le Pasteur vivant, Celui qui s'écrie : " Je vis, dit le Seigneur; " mais comme ce coupable est négligent et qu'il n'est pas averti par celui qui doit lui servir de chef et de sentinelle, il est avec justice livré à la mort, et le pasteur condamné avec justice. " Mais quand je menacerai l'impie du glaive, si tu lui dis : Tu mourras de mort, et qu'il néglige d'écarter cette épée suspendue, et qu'elle tombe sur lui et lui donne la mort, il mourra dans son péché, tandis que tu auras délivré ton âme. (1) " Notre devoir est donc de ne pas nous taire, et le vôtre, si nous nous taisions, de chercher dans les saintes Ecritures les paroles du divin Pasteur.

21. Examinons donc, comme je l'ai proposé, s'il ôte ses ouailles aux mauvais pasteurs et les donne aux bons. Je remarque d'abord qu'il les ôte aux mauvais pasteurs, car il dit : " Voici que je viens moi-même vers ces pasteurs et je redemanderai mes brebis à leurs mains et je les éloignerai d'eux en sorte qu'ils ne paissent plus ni mes brebis ni eux-mêmes. " En effet, lorsque je leur dis de paître mes brebis, ils se paissent eux-mêmes et non pas elles. " Je les éloignerai, " donc " afin qu'ils ne les paissent plus. " Et comment les éloigne-t-il pour qu'ils ne paissent plus ses brebis ? " Faites ce qu'ils disent et gardez-vous de faire ce qu'ils font (2). " Comme si nous lisions : Ils disent ce qui vient de moi, ils font ce qui vient d'eux. S'il y avait

Faites tranquillement ce qu'ils font, je les condamnerai pour leur mauvaise vie, mais je vous épargnerai parce que vous n'avez fait que suivre vos guides ; si Dieu parlait ainsi, il intimiderait seulement ces pasteurs mauvais qui ne paissent

1. Ezéch. XXX, 2-9-2. —2. Matt. XXIII, 3.

qu'eux-mêmes. Mais il menace également le guide aveugle et l'aveugle qui le suit; il ne dit pas: Le guide aveugle tombe dans la fosse sans que s'y précipite celui qui le suit; il dit : " Quand un aveugle conduit un aveugle, ils tombent l'un et l'autre dans l'abîme (1); " c'est pourquoi il donne à son troupeau ces avertissements " Faites ce qu'ils disent, gardez-vous de faire ce qu'ils font. " Quand vous ne faites pas ce que font ces mauvais pasteurs, ce n'est pas eux qui vous paissent; mais c'est moi qui vous pais lorsque vous faites ce qu'ils disent, car ce qu'ils disent vient de moi, bien qu'ils ne le fassent pas.

Nous sommes sans inquiétude, dit-on, parce que nous suivons nos évêques. C'est ce que répètent souvent les hérétiques, lorsqu'ils sont manifestement convaincus par la vérité. Nous ne sommes que des brebis, ils rendront compte de nous. Oui, ils rendront malheureusement compte de votre mort; le mauvais pasteur rend malheureusement compte de la mort d'une brebis mauvaise; il montre en quelque sorte sa dépouille cette brebis en est-elle plus vivante? On reproche au pasteur de n'avoir pris aucun souci de la brebis égarée, laquelle, pour ce motif, s'est jetée à la gueule du loup pour en être dévorée. Que lui sert d'en apporter la peau avec les signes qui la distinguent? C'est de la vie de sa brebis que s'inquiète le Père de famille. Au lieu de cela, le mauvais pasteur lui en rapporte la peau : qu'il rende compte de cette peau. Osera-t-il mentir ? Mais le Juge a tout vu du haut du ciel; en vain on essaiera près de lui un langage trompeur, il connaît les pensées. C'est de la peau de cette brebis qu'il a laissé mourir, que ce mauvais pasteur est obligé de rendre compte. Je lui ai fait entendre vos paroles, elle a refusé de s'y montrer docile; j'ai pris soin de l'empêcher de s'écarter du troupeau, elle ne m'a pas obéi. Parler de la sorte, si ce langage était vrai, et Dieu sait s'il est vrai, ce serait assurément se bien défendre de la perte d'une brebis mauvaise. Mais si Dieu a vu que ce pasteur a négligé la brebis égarée et n'a point recherché la brebis perdue, que lui sert de pouvoir en rapporter la dépouille ? C'est la brebis même qu'il faudrait montrer vivante et non la peau d'un cadavre. Voilà ce qui fait son malheur au moment où il rend ses comptes. Mais s'il est coupable de ne l'avoir pas cherchée quand elle s'égarait, que penser de celui qui a causé cet

1. Matt. XV,14.

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égarement? En d'autres termes, si pour n'avoir pas recherché la brebis qui s'éloignait du divin troupeau, l'évêque qui demeure catholique doit être condamné, que deviendra l'hérétique puisque loin d'avoir rappelé cette brebis errante il l'a jetée dans l'erreur?

22. Examinons enfin, comme je l'ai dit, de quelle manière Dieu ôte les brebis aux mauvais pasteurs. J'ai déjà rappelé ces mots : " Faites ce qu'ils disent ; gardez-vous de faire ce qu'ils font. " Ce n'est pas eux qui vous paissent alors, c'est Dieu; car bon gré mal gré, pour obtenir le lait et la laine ils annonceront la parole de Dieu. " Toi qui prêches de ne point dérober, tu dérobes, " dit l'Apôtre à ceux qui enseignent le bien et commettent le mal. Toi, mon frère, écoute le prédicateur, ne dérobe pas, ne l'imite point dans ses larcins. Si tu l'imites dans les actes coupables, ils te servent en quelque sorte de nourriture, mais cette nourriture est un poison. Écoute plutôt ce qu'il te recommande non pas de lui-même mais de la part de Dieu. On ne peut, il est vrai, cueillir le raisin sur les épines, car le Seigneur a dit expressément : " Nul ne récolte le raisin sur des épines, ni la figue sur les ronces (1). " N'en conclus pas toutefois que tu peux accuser le Seigneur et lui dire : Seigneur, vous ne voulez pas de moi, car il est impossible de cueillir le raisin sur les épines, et d'un autre côté vous m'avez dit de quelques-uns : " Faites ce qu'ils enseignent, gardez-vous de faire ce qu'ils disent, " ce qui prouve qu'ils sont des épines. Comment voulez-vous que sur ces épines je cueille le raisin de votre parole? Le Seigneur en effet te répondrait : Ce raisin ne vient pas des épines. Ne voit-on pas quelquefois une branche de vigne croître, s'entrelacer dans une haie et le raisin suspendu au milieu d'un buisson d'épines, quoiqu'il ne soit pas produit par ces épines ? Si tu es pressé par la faim et que tu n'aies pas d'autres ressources, avance la main avec précaution, prends garde de te déchirer, c'est-à-dire d'imiter les actions des méchants, cueille ce raisin porté parla vigne et suspendu au milieu de ces épines. Profite de cette grappe, les épines sont destinées au feu.

23. " Et j'arracherai mon troupeau de leur bouche et de leurs mains, et désormais il ne leur servira plus d'aliments. " On lit de même dans un psaume : " N'auront-ils jamais d'intelligence, ces ouvriers d'iniquité qui dévorent

1. Matt. VII, 16.

mon peuple comme on dévore du pain (1) ? — " Il ne leur servira donc plus d'aliment, car voici ce que dit le Seigneur Dieu : Je viens moi-même. " J'ai soustrait mes brebis aux mauvais pasteurs en leur recommandant de ne pas faire ce qu'ils font, de ne pas faire par témérité et par négligence ce que font ces indignes pasteurs. Mais quoi! à qui confie-t-il ces brebis qu'il leur a soustraites ? Est-ce à de bons pasteurs ? On ne le voit pas. Que concluerons-nous, mes frères ? N'y a-t-il pas de bons pasteurs ? Les Écritures ne disent-elles pas ailleurs : " Je leur donnerai des pasteurs selon mon coeur, " et ils les nourriront d'instruction 2? " Comment donc ne confie-t-il pas à de bons pasteurs les brebis qu'il a ôtées aux mauvais ? Pourquoi dit-il, comme s'il n'y avait plus nulle part de bons pasteurs : " Je viendrai les paître ? " II avait dit à Pierre: " Pais mes brebis. " Comment expliquer son langage? En confiant ses brebis à cet Apôtre, il ne lui dit pas : Je les paîtrai et non pas toi; il lui dit : " Pierre, m'aimes- tu? Pais mes brebis (3). " Parce qu'il n'y a plus aujourd'hui de Pierre, parce que Pierre est parvenu au repos des Apôtres et des martyrs, est-ce qu'il ne se trouve plus personne à qui le Seigneur puisse dire avec assurance: " Pais mes brebis ? " Serait-il vrai que ne découvrant pas à qui confier son troupeau, que néanmoins il ne 'veut pas abandonner, il est obligé de s'abaisser jusqu'à le paître lui-même? On le croirait en lisant ce qui suit : " Voici ce que dit le Seigneur : Je viens moi-même. "

Nous lui disions : " Écoutez-nous, ô Pasteur d'Israël, vous qui conduisez, comme un troupeau, Joseph, " le peuple établi en Egypte, c'est-à-dire Israël répandu parmi les gentils. Vous savez effectivement que vendu par ses frères Joseph émigra en Egypte (4). Ainsi les Juifs ont vendu le Christ, et ce n'est pas sans motif que le vendeur Judas était du nombre des Apôtres mêmes. Le Christ commença alors à se répandre parmi les gentils; il y est honoré, son peuple s'y est multiplié et le divin Pasteur ne l'abandonne pas. " Réveillez votre puissance, disait le Prophète, et venez nous sauver (5). " C'est ce qu'il fait et ce qu'il fera encore, puisqu'il dit : " Je viendrai moi-même et je rechercherai mes brebis, et je les visiterai comme le pasteur visite son troupeau. " Si les pasteurs mauvais n'ont pas eu soin de mes ouailles, c'est qu'ils ne

1. Ps. LII, 5. — 2. Jérém. III, 15. — 3. Jean XXI, 17. — 4. Gen. XXXVII, 23. — 5. Ps. LXXII, 2,3.

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les ont pas rachetées de leur sang. " Comme un pasteur visite son troupeau au jour. " Quel jour? " Au jour de pluie et de nuages. " La pluie et les nuages désignent les erreurs du siècle, les épaisses ténèbres des passions qui couvrent le mondé comme un obscur nuage. Qu'il est alors difficile aux brebis de ne se point égarer! Mais le Pasteur ne les délaisse point ; il les cherche, il perce les ténèbres de ses yeux pénétrants, il voit nonobstant la profonde obscurité répandue par les nuages de toutes parts, il rappelle les brebis égarées et s'accomplit alors ce qu'il dit lui-même dans l'Évangile : " Celles, qui sont mes brebis entendent ma voix et me suivent (1). " — " Au milieu des brebis dispersées, et je les délivrerai de tous les lieux où elles s'étaient égarées au jour des nuées et de l'obscurité. " Je les découvrirai quand il sera difficile de les trouver. La nuée est épaisse, les ténèbres sont profondes; mais rien n'échappe à ses regards.

24. " Et je les retirerai du milieu des nations, et je les recueillerai de toutes les contrées, et je les amènerai dans leur pays et je les ferai paître sur les montagnes d'Israël. " Les montagnes d'Israël sont ici les auteurs des divines Ecritures. Paissez là pour vivre en paix. Goûtez tout ce que vous y entendez, rejetez ce qui n'en vient pas. Ne vous égarez pas au milieu des ténèbres, écoutez la voix du Pasteur; retirez-vous sur les montagnes de l'Écriture; là sont les délices de votre coeur et rien d'empoisonné, rien qui vous soit contraire, mais de riches pâturages. Vous seules, brebis saines, venez et paissez sur ces monts d'Israël. " Le long des ruas" seaux et dans toutes le régions habitables. " Car des montagnes dont nous venons de parler ont coulé les ruisseaux de la prédication évangélique, lorsque la voix des Apôtres s'est fait entendre à toute la terre (2); et l'univers entier est devenu alors comme un riant et fertile pâturage. " Je les ferai paître dans de bons pâturages et sur les hautes montagnes d'Israël. Là seront leurs étables; " c'est-à-dire les lieux où elles prendront leur repos, où elles diront : C'est bien, c'est la vérité, c'est clair, on ne nous trompe pas. Elles reposeront dans la splendeur de Dieu comme dans des étables. " Et elles dormiront, " seront en paix, " et se reposeront dans de douces délices. "

25. " Et elles paîtront dans de gras pâturages sur la montagne d'Israël. " J'ai déjà expliqué

1. Jean, X, 27. — 2 Ps. XVIII, 5.

ce que sont ces montagnes, ces saintes montagnes d'Israël où nous élevons nos regards pour appeler du secours. Mais le secours nous vient du Seigneur qui a l'ait le ciel et la terre (1). Aussi pour nous empêcher de mettre notre espoir dans ces saintes montagnes, après avoir dit : " Je ferai paître mes brebis sur les montagnes d'Israël ", et pour insister plus fortement, il ajoute : " Je les ferai paître moi-même. " Élève donc les yeux vers ces montagnes d'où te viendra le secours, mais écoute aussi Celui qui dit : " C'est moi qui les ferai paître; " car le secours te vient du Seigneur qui a fiait le ciel et la terre.

26. " Et je les ferai reposer dit le Seigneur Dieu. " Pour leur procurer ce repos il a dû les guérir, comme le prouvent les mots qui suivent " Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Je chercherai celles qui étaient perdues, je rappellerai celles qui étaient égarées, je banderai les blessées, je fortifierai les languissantes, je garderai celles qui sont grasses et fortes. " C'est ce que ne faisaient point les mauvais pasteurs, occupés d'eux-mêmes et non de leur troupeau. Le Seigneur ne dit pas : J'établirai d'autres pasteurs, de bons pasteurs pour faire cela; il dit : Je le ferai moi-même, je ne confierai mes brebis à personne. Soyez donc tranquilles, mes frères, brebis, soyez tranquilles. N'est-ce pas nous qui devons craindre comme s'il n'y avait plus de bon pasteur ?

21. Il conclut ainsi : " Et je les conduirai avec justice. " Dieu n'est-il pas le seul qui conduise ainsi ? Quel homme en effet est juste envers un autre homme ? Tout est plein de jugements téméraires. Nous désespérions de celui-ci, il se convertit tout-à-coup et devient excellent chrétien; nous espérions beaucoup de cet autre, tout-à-coup il succombe et devient très-méchant. Nous ne sommes parfaitement sûrs ni de nos craintes ni de nos affections. Qui sait même ce qu'il est aujourd'hui? et s'il le sait tant soit peu, nui ne connaît ce qu'il sera demain. Dieu conduit donc avec justice, donnant à chacun ce qui lui appartient, une chose à celui-ci, une autre à celui-là et à tous ce qui leur est dû. Il sait ce qu'il à a faire et il dirige avec justice ceux qu'il a rachetés en souffrant injustement. Ainsi nourrit-il avec justice.

28. Nous lisons dans le prophète Jérémie: " La perdrix a crié, elle a rassemblé des petits dont elle n'est pas la mère, réuni des richesses sans

1. Ps. CXX,1, 2.

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jugement. " Au lieu donc que cette perdrix s'enrichit sans jugement, le divin Pasteur fait paître son troupeau avec discernement. En quoi la perdrix manque-t-elle de jugement? En ce qu'elle rassemble des neufs qu'elle n'a pas produits. En quoi se montre le discernement du divin Pasteur? En ce qu'il nourrit ses propres enfants.

Toutefois nous parlons encore du bon Pasteur. Il n'y en a donc pas de bons ou il n'en est pas parlé. S'il n'en est pas de bons, que faisons-nous ici? S'il n'en est pas parlé, pourquoi ce silence?

D'anciens Pères et des commentateurs de l'Ecriture qui nous ont précédés ont vu le diable dans cette perdrix qui rassemble ce qu'elle n'a pas produit. Le diable en effet n'est pas créateur, mais trompeur, et il rassemble des trésors sans jugement. Peu lui importe de quelle manière on s'égare ; tous les égarés et toutes les erreurs lui sont bonnes. Combien n'y a-t-il pas d'hérésies diverses et de diverses erreurs ? Il veut que toutes servent à perdre l'homme. Il ne dit pas: qu'on soit Donatiste, non pas Arien ; qu'on soit l'un ou l'autre, on lui appartient, car il amasse sans discernement. Que celui-ci, dit-il, adore les idoles, il est à moi ; que celui-là demeure attaché aux superstitions des Juifs, il est à moi encore ; que cet autre, après être sorti de l'unité, tombe dans telle ou telle hérésie, je le tiens également. Il amasse donc et s'enrichit sans discernement. Et qu'arrive-t-il? " On le quittera au milieu de ses jours et à la fin on verra sa folie (1). " Il vient rassembler ses brebis de toutes parts. " Au milieu de ses jours, " et plus-tôt qu'il ne s'y attendait, plutôt qu'il ne pensait, " elles l'abandonneront " et à la fin paraîtra sa folie. " Pourquoi paraissait-il sage au début tandis qu'à la fin il paraît insensé ? Ecoutez, mes frères. La sagesse est dans l'Ecriture prise quelquefois pour la ruse, c'est par figure et non dans le sens propre. C'est ainsi qu'il est dit : " Où est le sage ? où est le scribe ? Où est l'investigateur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde (2) ? " Or cette perdrix, ce dragon, ce serpent semblait sage lorsque par Eve il séduisit Adam; il paraissait dire vrai, donner un bon conseil et on le crut plutôt que Dieu. Ce qui prouve que le mot de sagesse est pris improprement et en mauvaise part dans nos Ecritures; car peu nous importe de savoir comment s'expriment les écrivains profanes, ce sont ces

1. Jérém. XVII, 11 . — 2. I Cor. I, 20.

paroles du même livre : " Le serpent était le plus sage de tous les animaux. (1) " Plus sage, c'est-à-dire plus rusé, plus habile à tromper. Mais dans la suite on n'a plus foi en lui, on lui dit Nous te renions, c'est assez que tu aies surpris une première fois notre simplicité. Ainsi paraîtra-t-il à la fin insensé, ses fraudes seront découvertes et ne seront plus alors des fraudes. On verra donc quelle a été sa folie de recueillir ce qui ne lui appartenait pas et d'amasser des richesses sans discernement. Notre Rédempteur au contraire paît avec jugement.

29. Voici un hérétique; s'il n'est pas frère du diable, il en est l'aide et le fils, je puis dire aussi qu'il est une perdrix, un animal rusé. La perdrix en effet, les oiseleurs le savent, se fait prendre parses propres ruses; et les hérétiques rusent aussi contre la vérité, toujours ils ont rusé contre elle, depuis qu'ils s'en sont séparés. Ils disent aujourd'hui: Nous ne voulons pas lutter, mais c'est qu'ils sont pris, c'est qu'ils n'ont plus de prétexte pour tenir ce langage. Vaincu, je te reconnais ; c'est bien toi qui dans les premiers moments de ta rébellion accusais les catholiques de s'être faits traditeurs, condamnais des innocents, en appelais au jugement de l'Empereur, ne te soumettais pas à la sentence des évêques, ne cessais d'en appeler après avoir été tant de fois convaincu, plaidais devant l'Empereur même avec une ardeur non pareille, et amassais ce que tu n'avais pas produit. Où est maintenant ta fierté ? Où est ton éloquence ? Où est ton sifflet ? Toi aussi tu as montré à la fin ta folie, tu t'es conduit sans discernement. Ce n'est pas un jugement véridique que tu demandes ni sur ton erreur ni sur la vérité. Mais pour s'opposer à toi le Christ paît avec jugement et discerne ses ouailles des tiennes. " Celles qui sont mes brebis, dit-il, entendent ma voix et me suivent (2). "

30. Ici donc j’aperçois tous les bons pasteurs dans l'unique Pasteur. Les bons pasteurs, à vrai dire, ne sont pas plusieurs, ils sont un dans un seul. S'ils étaient plusieurs, ils seraient divisés; pour recommander l'unité, il n'est parlé que d'un seul. Si dans notre texte en effet il n'est point parlé de plusieurs bons pasteurs mais d'un seul, ce n'est pas que le Seigneur ne trouve personne aujourd'hui à qui confier son troupeau comme il l'a confié à Pierre, autrefois. S'il la confié à Pierre, c'était plutôt pour recommander en lui l'unité. Les Apôtres étaient plusieurs et à l'un

1. Gen. III, 1-6. — 2. Jean, X, 27.

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d'eux seulement il est dit: " Pais mes brebis. Loin de nous, loin de nous la pensée qu'il n'y ait pas aujourd'hui de bons pasteurs ; ne serait-ce pas outrager la divine miséricorde, de prétendre que Dieu n'en forme ni n'en établit aucun ? S'il y a de bons fidèles, il y a certainement aussi de bons pasteurs, puisque ces bons pasteurs sont pris dans les rangs de ces bons fidèles. Mais tous ces bons pasteurs n'en forment qu'un seul avec le Pasteur unique. Quand ils font paître, c'est le Christ qui fait paître. Amis de l'Epoux, ils ne parlent pas en leur nom, ils sont si heureux de faire entendre la voix de cet Epoux ! Quand ils paissent c'est donc lui qui paît; c'est pourquoi il dit : " Je fais paître. " Ils font en effet entendre sa voix et sont animés de sa charité.

C'est ce que l'on voit dans Pierre lui-même. Lors effectivement que comme à un autre soi-même le Christ lui confiait ses brebis, il voulait au préalable se l'unir intimement. Le Sauveur serait le Chef, Pierre représenterait le corps même de l'Eglise, et tous deux seraient unis comme l'époux et l'épouse dans une seule chair. Que lui dit-il en effet avant de lui commettre ces fonctions et pour qu'il ne les reçoive pas comme un étranger ? " Pierre, m'aimes-tu ? " demande le Sauveur. " Je vous aime, " répond l'Apôtre. Une seconde fois : " M'aimes tu? " et, une secondé fois: " Je vous aime. " A une troisième fois: " M'aimes-tu? " il est répondu une troisième fois : " Je vous aime. " C'était affermir la charité, pour consolider l'unité.

Ainsi donc, Jésus-Christ veut paître dans la personne des pasteurs, et les pasteurs dans la personne de Jésus-Christ. Il n'est point parlé d'eux et il en est parlé. Les pasteurs se glorifient; mais qui se glorifie doit se glorifier en Jésus-Christ. Paître pour le Christ, paître dans le Christ et paître avec le Christ, c'est ne pas paître pour soi-même en dehors du Christ. Ce n'est point la disette des pasteurs, ce n'est point la prévision de ces temps malheureux qui a fait dire au prophète : " Je ferai paître mes brebis, " comme s'il n'y avait personne à qui Dieu pût les confier. Lorsque Pierre était encore vivant, lorsque les Apôtres étaient encore dans cette chair et dans ce monde, cet unique Pasteur en qui sont réunis tous les Pasteurs, ne disait-il pas: " J'ai d'autres brebis qui ne sont pas encore de ce bercail; il faut que je les y amène aussi, afin qu'il n'y ait qu'un troupeau et qu'un Pasteur (1) ? " Tous les pasteurs doivent donc

1. Jean, X, 16.

être dans l'unique Pasteur, ils doivent tous ne faire entendre que sa voix aux brebis, afin que les brebis suivent leur unique Pasteur, et non celui-ci ou celui-là; tous doivent tenir en lui le même langage sans énoncer des maximes différentes. " Je vous conjure, mes frères, d'avoir tous le même langage et de ne point souffrir de schismes parmi vous (1). " Ce langage ne doit respirer aucune division, il doit être pur de toute hérésie et entendu de toutes les brebis, afin qu'elles suivent le Pasteur qui leur crie: " Celles qui sont mes brebis entendent ma voix et me suivent. "

31. Veux-tu savoir, hérétique, combien peu ta, voix est celle de ce Pasteur et combien il est dangereux aux brebis de te suivre, couvert que tu es de .leur peau, mais à l'intérieur vrai loup ravissant (2) ? Fais leur entendre ta voix, et considérons si elle est la voix du Christ. Voici une brebis affaiblie qui cherche l'Eglise ; elle s'est écartée du troupeau, ne sait plus où il est ; elle voudrait s'y réunir, s'abriter avec lui. Parle ; écoutons si ta voix est celle du Christ, celle d'un agneau ou celle de la perdrix. La brebis de Dieu cherche son troupeau : c'est, je suppose, une brebis venue d'Orient en Afrique; elle cherche son troupeau, elle te rencontre et veut entrer dans ton temple. Surpris à la vue de ce visage inconnu, toi ou ton ministre; peu importe, debout ou assis à la porte du temple, tu interroges cette brebis qui cherche son troupeau ou plutôt le troupeau du Seigneur, qui veut se réunir à lui, entrer dans le lieu où elle croit qu'il s'abrite. Tu demandes donc à cet homme: Es-tu païen, es-tu chrétien? — Chrétien répond-il; il est en effet une brebis de Dieu. — Mais n'est-il pas Catéchumène? Ne va-t-il pas profaner les sacrements? — Je suis fidèle, répond-il encore. — De quelle communion? Je suis catholique. — Il est chrétien, fidèle, catholique, et tu le repousses. Quels sont alors ceux que tu laisses entrer? Oui, rejette-le, repousse-le. Tu le réprouves, mais il est approuvé du Christ. Plaise à Dieu que tes sectateurs viennent à te connaître aussi et à t'abandonner au milieu de tes jours!

Quelques-uns de nos frères se sont présentés hier à leur temple; ils allaient chez des frères quoique ces frères fussent mauvais frères. Ecoute quelle différence entre la confiance qu'inspire la vérité et la crainte suggérée par le mensonge. Quelle joie ne ressentez-vous point lorsque vous apercevez dans cette assemblée quelques uns

1. I Cor. 1, 10. — 2. Matt. VII, 15.

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d'entre eux? C'est que parmi vous se trouve Celui qui cherche la brebis perdue. On vous dit quelquefois - Il écoutera et sortira. — Vous de répondre : Qu'il écoute et sorte. — Il écoutera et se moquera. — Qu'il écoute et se moque. Il finira par goûter et connaître la vérité; un jour il ne sera plus avec les siens, il restera avec son coeur, il renoncera à son erreur et rendra grâces à son Dieu. — Voilà ce que vous dites. — Et eux que dirent-ils'? — Qui êtes-vous ? — Nous sommes chrétiens. — Non, vous êtes des espions. — Au contraire, nous sommes des catholiques. — Ils cherchèrent d'abord à les outrager ; mieux avisés ils se repentirent. Puissent-ils se repentir tous de demeurer dans cette voie comme se sont repentis ceux qui avaient commencé les outrages! Mais enfin quels sont ceux qu'ils ont repoussés? Des chrétiens, des fidèles, des catholiques. Et quels sont ceux qu'ils ont laissés entrer ? Je ne veux pas le dire. Je vois ceux qu'ils ont empêchés, qu'ils nous disent eux-mêmes à qui ils ont permis d'entrer.

32. Qu'ils parlent donc; écoutons si leur voix est celle du Christ, si c'est la voix du Pasteur que doivent suivre les brebis. Que ces paroles soient prononcées par un homme de bien ou par un méchant, peu importe, considérons seulement si c'est le langage du Pasteur.

Un chrétien faible, un chrétien égaré cherche l'Église. Que réponds-tu ? — L'Église est le parti de Donat. — Ne e l'oublie pas, je veux connaître le langage du Pasteur. Lis-moi donc cela dans les prophètes ou (tans les psaumes, montre-le moi dans la Loi, dans 1'Evangile ou dans les Apôtres. J'y vois bien que l'Église est répandue dans tout l'univers et que le Seigneur s'écrie : " Celles qui sont mes brebis écoutent ma voix et me suivent. " Or, quelle est cette voix du Pasteur : " Qu'on prêche en son nom la pénitence et la rémission des péchés parmi toutes les nations, à commencer par Jérusalem (1). " Voilà la voix du Pasteur, reconnais-là et suis-là, si tu es sa brebis.

33. — Mais ces catholiques ont livré les Écritures, ils, ont offert de l'encens aux idoles; c'est un tel et un tel. — Que m'importent tel et tel ? S'ils ont fait cela, ils ne sont pas des Pasteurs. C'est la voix du Pasteur que je te demande, ce que tu dis ne vient pas de lui. C'est toi qui les accuses, ce n'est pas l'Évangile; c'est toi, et non le Prophète ni l'Apôtre. Je chois ce que

1. Luc, XXIV, 47.

m’enseigne la voix de ce Pasteur, je ne crois rien autre chose. Tu montres des Actes publics; j'en montre aussi. Tu veux que j'ajoute foi aux tiens; donc aussi ajoute foi aux miens. Je ne crois pas les tiens; ne crois pas les miens. Laissons ces écrits des hommes, entendons le langage de Dieu. Montre-moi dans l'Écriture un seul mot en faveur du parti de Donat, je t'en montrerai d'innombrables en faveur de l'univers. Mais qui pourrait les compter tous? Rappelons-en seulement quelques-uns.

Écoute d'abord la Loi, le premier Testament divin : " Toutes les nations seront bénies dans ta postérité (1). " Voici des psaumes : "Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage et pour domaine jusqu'aux extrémités de la terre (2). — Tous les peuples les plus reculés se souviendront du Seigneur et se tourneront vers lui, toutes les nations se prosterneront devant lui; car à lui appartient l'empire, il règnera sur les peuples (3). — Chantez au Seigneur un cantique nouveau; que toute la terre bénisse le Seigneur (4). — Tous les rois de la terre l'adoreront, toutes les nations le serviront (5). " Qui pourrait tout rapporter? Il n'y a presque pas une page où on ne voie partout le Christ et l'Eglise répandue dans tout l'univers. Qu'on me montre un seul mot en faveur du parti de Donat. Est-ce demander beaucoup? On prédit la ruine de cette Église partout répandue. Elle périra? et tant de témoignages assurent sa permanence ! Mais cette seule assertion n'est ni dans la Loi, ni dans les Prophètes, ni dans les chants du Pasteur; et sans le Verbe de Dieu, sans le Christ, on ne peut rien dire de vrai.

34. Voici maintenant la parole du Verbe, elle sort de la bouche même du Verbe. Il s'écrie donc, en admirant la foi du Centurion : " En vérité je vous le déclare, je n'ai pas rencontré de si grande foi en Israël. C'est pourquoi je vous l'assure, beaucoup viendront d'Orient et d'Occident, et reposeront avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux (6). " " — Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident. " Voilà l'Église, voilà le troupeau du Christ, reconnais-les si tu es du bercail, tu ne saurais méconnaître ce troupeau répandu partout Qu'auras-tu à répondre à ton Juge, puisque tu ne veux pas de lui pour ton pasteur? qu'auras-tu, dis-je, à lui répondre? Diras-tu : J'ai ignoré, je n'ai pas vu, je n'ai pas entendu? Mais qu'as-tu ignoré?

1. Gen. XXII, 18. — 2 Ps. II, 8. — 3. Ps. XXI, 28, 29. — 4. Ps. XCV, 1. — 5. Ps. LXXI, 11. — 6. Matt. VIII, 10, 11.

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"Personne ne se dérobe à sa chaleur (1). " Que n'as-tu pas vu ? " Toutes les extrémités de la terre ont vu le Salut de notre Dieu (2). " Que n'as-tu pas entendu? " Leur voix s'est étendue sur toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux limites de l'univers (3). "

35. Nous devons pourtant exiger de vous une parole du Christ, une parole du Pasteur adressée aux brebis et suivie par elles. Vous ne trouvez que répondre; vous ne pouvez citer en votre laveur aucun témoignage du divin Pasteur. Écoutez mieux et obéissez; laissez la voix du loup, suivez la voix du Pasteur, ou enfin montrez-nous ce qui vous justifie.

Nous le montrons, disent-il. — Écoutons, car nous aussi nous citons pour nous le témoignage du Pasteur. Écoutons cependant. — On voit dans les Cantiques, disent-ils, l'épouse parler à l'Époux, l'Église au Christ. — Nous connaissons le Cantique des Cantiques, ces chants sacrés, ces chants d'amour, d'amour saint, de sainte charité et de sainte douceur. Je veux donc v entendre la voix du Pasteur, la voix de l'Époux aimable. Parle, si tu sais quelque chose, écoutons. — L'Épouse, répondent-ils, dit à l'Époux : " Toi que chérit mon âme, apprends-moi où tu conduis ton troupeau, où tu le fais reposer. " Et selon eux il répond : " Au midi. " Je te citais des textes clairs, tu ne pouvais interpréter autrement que moi les suivants : " Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage et pour domaine jusqu'aux extrémités de la terre. " — " Tous les peuples les plus reculés se souviendront du Seigneur et se tourneront vers lui. " Qu'est-ce main tenant que tu me cites du Cantique des cantiques? Un texte que peut-être tu ne comprends pas; car ces cantiques sont des espèces d'énigmes, connus d'un petit nombre d'hommes intelligents, ouverts à un petit nombre de ceux qui savent frapper. Accepte, en t'y attachant avec amour, ce qui est clair, pour mériter de pénétrer dans ce qui est obscur. Comment percer ce qui est obscur si tu foules aux pieds ce qui est clair?

36. Nous allons néanmoins, chers frères, discuter ce passage dans la mesure de nos forces; le Seigneur nous aidera à vous montrer ici un sens irréprochable.

Tous, et même les esprits les moins cultivés, peuvent d'abord le remarquer facilement, les Donatistes coupent mal la phrase; vous allez vous en convaincre. Voici le texte exactement : l'Épouse

1. Ps. XVIII, 7. — 2. Ps. XCVII, 3. —3. Ps. XVIII, 5.

dit à l'Époux: " Toi que chérit mon âme, apprends-moi où tu conduis ton troupeau, où tu le fais reposer. " C'est bien l'Épouse qui parle ainsi à l’Epoux, l'Église qui adresse au Christ ce langage; ni de notre côté ni du leur il n'y a de doute sur ce point. Mais rapporte donc toutes les paroles de l'Épouse. Pourquoi entreprends-tu d'attribuer à l'Époux un mot qui est encore de l'Épouse? Dis tout ce qui vient d'elle, l'Époux répondra en suite. Sois attentif à la coupe de phrase suivante, tu n'auras rien à répliquer. " Toi que chérit mon âme, apprends-moi où

tu conduis ton troupeau, où tu le fais reposer à midi. " Ces derniers mots : " à midi, " sont encore de l'Épouse, ce qui le prouve c'est ce qui suit : " Dans la crainte que je ne sois comme une inconnue auprès des troupeaux de tes compagnons. " Tous sans doute, lettrés et illettrés, savent distinguer le genre masculin du genre féminin. Or de quel genre est inconnue ? Je le demande à tous : Est-ce du masculin ou du féminin? " Toi que chérit mon âme, annonce moi, " dit-elle. Toi que, quem, est du masculin il désigne donc l'Époux. Et ce qui montre que c'est l'Épouse qui parle ainsi, ce sont les mots suivants : " Apprends-moi où tu conduis ton troupeau, où tu le fais reposer à midi, dans la crainte que je ne sois comme une inconnue autour des troupeaux de tes compagnons. " Remarque ce mot inconnue, pour bien connaître le sens. " Toi que chérit mon âme, apprends-moi où tu mènes ton troupeau, où tu le conduis à midi, dans la crainte que je ne devienne comme une inconnue autour des troupeaux de tes compagnons. "

Ici s'arrêtent les paroles de l'Épouse; voici maintenant et évidemment celles de l'Époux " Si tu ne te connais toi-même, ô la plus belle des femmes. " Il s'agit bien ici d'une femme " ô la plus belle des femmes. Si tu ne te connais toi-même, ô la plus belle des femmes, sors, va sur les traces des troupeaux et fais paître tes boucs près des tentes des pasteurs (1). " Considère ici les menaces de l'Epoux; considère comment à l'heure du danger, il met de côté toutes les caresses, malgré sa douceur. Avec quelle grâce l'Épouse lui disait : " Toi que chérit mon âme, apprends-moi où tu conduis ton troupeau; où tu le fais reposer à midi. " Car viendra le moment de midi, quand les bergers courent chercher l'ombre, et j'ignorerais peut-être

1. Cant. I, 6, 7.

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où te conduis ton troupeau, où tu le fais reposer. Apprends-le moi donc, afin que je ne sois pas comme une inconnue, comme une étrangère. Je suis connue, il est vrai, mais je pourrais tomber, comme une inconnue et une étrangère, au milieu des troupeaux de tes commensaux. — En effet tous les hérétiques ont été chrétiens; avant d'être mauvais pasteurs et d'avoir au nom du Christ leurs troupeaux particuliers, ils étaient comme ses commensaux et mangeaient à sa table, ce que semble indiquer le terme latin qui les désigne ici. (1). Entends d'ailleurs comment lui-même se plaint de ces méchants en les regardant comme ses convives. " Si mon ennemi m'avait outragé, dit-il, je l'aurais supporté; s'il avait élevé ces graves accusations contre .moi, je me serais facilement dérobé à ses poursuites. Mais toi, mon intime, mon familier, le chef de mes conseils, toi qui mangeais amicalement à ma table (2). " Il y a donc beaucoup d'ingrats convives du Seigneur qui l'ont quitté, beaucoup de méchants qui ont voulu avoir leur table à part, qui ont dressé autel contre autel. C'est parmi eux que l'Épouse craint de s'égarer.

31. Tu crois peut-être que le mot midi désigne ici l'Afrique. Je pourrais démontrer que le midi dans le monde est plutôt l'Égypte et ces régions dévorées du soleil qui ne connaissent pas la pluie; c'est en effet au moment de midi, au milieu du jour que la chaleur se fait le plus vivement sentir. Or dans ces mêmes pays le désert est rempli, par milliers, de serviteurs de Dieu. Si donc nous voulions prendre l’expression de midi pour une expression de lieu, pourquoi ne dirions-nous pas plutôt que c'est dans ces régions que l’Epoux conduit son troupeau et le fait reposer ? N'a-t-il pas été prédit que " le désert sera fertile (3) ? "

Mais j'y consens, par midi entendons l'Afrique. Il y a donc en Afrique de mauvais serviteurs du Christ. Supposons maintenant que représentée par quelqu'un de ses enfants qui fait voile vers l'Afrique, l'Église d'outre-mer craigne de s'égarer; elle implore son Epoux et lui dit : J'apprends qu'il y a en Afrique un grand nombre d'hérétiques, des rebaptisants en grand nombre; j'apprends aussi que vous y comptez des, serviteurs fidèles: voilà deux choses qu'on me, dit, mais je veux savoir de vous-même quels sont vos serviteurs. " Vous que chérit mon âme, apprenez-moi où vous conduisez votre troupeau, où vous le faites reposer au midi; " dans cette

1. Sodales, quasi simul edales eo quod simul edant. — 2 Ps. LIV, 13-16. — 3. Joël, II, 22.

région méridionale où il y a, dit-on, deux partis, le parti de Donat et le parti qui demeure uni à tout votre univers. Dites-moi où je dois aller, " dans la crainte que je ne sois comme une inconnue autour des troupeaux de vos commensaux, " que je ne me jette au milieu des troupeaux d'hérétiques essayant de placer l'une sur l'autre des pierres qui s'écrouleront, que je ne m'égare au milieu des rebaptisants. L'Époux ne veut qu'un seul pasteur, puisqu'il a dit dans le texte que nous expliquons: " C'est moi qui ferai paître; " et il réprouve ces pasteurs qui ont cherché à se multiplier au détriment de l'unité. Il répond donc, non pas d'un ton doux, mais d'un ton sévère et proportionné à la gravité du péril : " Si tu ne te connais toi-même, ô la plus belle des femmes. " Tu es la plus belle des femmes, mais connais-toi. Où te connaîtras-tu ? Dans tout l'univers; car si tu es belle, il y a en toi unité, la division produisant la laideur, et non la beauté. " Si tu ne te connais toi-même. " Tu as cru en moi; connais-toi. Comment as-tu cru, en moi ? Comme y ont cru ces mauvais serviteurs; ils accordent que le Verbe s'est fait chair, qu'il est né d'une vierge, qu'il a été crucifié, qu'il est ressuscité, qu'il est monté au cieux : ne crois-tu pas ces vérités qu'ils publient? Connais-toi et connais-moi, moi dans le ciel et toi dans tout l'univers. Le Christ parle donc à un membre de l'Eglise comme à l'Église même. Comment en effet l'Église pourrait-elle chercher l'Église?

Je me mets à leur point de vue. " Toi que chérit mon âme, apprends-moi où tu conduis ton troupeau, où tu le fais reposer. " Que cherche ici l'Épouse ? Elle cherche l'Église. Et comme, pour lui montrer cette Église, l'Époux répondrait, d'après eux: " Au midi. "

Qu'ils me disent maintenant comment l'Église cherche l'Église. " Toi que chérit mon âme, apprends-moi. " Qui parle ainsi? L'Église. Que demande-t-elle à, savoir ? " Où est conduit le troupeau, où il repose, " en d'autres termes, où est l'Église. Ainsi l'Église demande où est l'Église, et l'Époux, estiment les Donatistes, répond qu'elle est au midi. Or si l'Église n'est qu'au midi, en Afrique comme ils prétendent, comment peut-elle demander elle-même où elle est ? N'est-ce pas plutôt une portion de l'Église d'outre-mer qui demande à ne pas s'égarer dans le midi ? Le Christ alors s'adresse à chacun des membres de son Église comme à l'Église elle-même : " Si tu ne te connais toi-même; ô la plus belle des femmes, (201) " sors. " Sortir est le caractère des hérétiques. Ou connais-toi, ou sors; car si tu ne te connais pas, tu sortiras. Où sortiras-tu ? " Sur les traces des troupeaux, " à la suite des troupeaux égarés. Ne t'imagine pas qu'en sortant tu t'attacheras aux brebis fidèles, écoute ce qui vient ensuite. " Sors sur les traces des troupeaux, et pais tes boucs, " non plus tes brebis. Vous savez, mes frères, où seront placés les boucs. Seront placés à la gauche tous ceux qui auront quitté l'Église. Pierre demeure et on lui dit : " Pais mes brebis; " l'hérétique sort et on l'invite à paître ses boucs.

38. Nous avons, disent-ils, une autre autorité. — Elle ne te sera pas moins opposée. Quelle est-elle ? Ecoutons. Elle combattra ton sentiment autant que la première, que néanmoins tu croyais l'appuyer. — Si parle midi, reprennent-ils, on entend l'Egypte. — Nous donnons à ce mot plusieurs interprétations et en le prenant pour un nom de lieu, nous pouvons y voir et l’Egypte et l'Afrique même. Mais voici ce que j'entends par le midi. Le midi selon moi désigne la, ferveur spirituelle, la ferveur embrasée du feu de la charité, et éclairée de la lumière de la vérité. Il est dit en effet dans un psaume : le Faites-moi " connaître votre droite et ceux dont le coeur est rempli de sagesse. " — Votre droite, et non pas les boucs; ceux dont le coeur est rempli de sagesse; ils sont le midi, c'est pourquoi ces mots du Prophète : " Vos ténèbres seront comme le midi (1). " Nous pouvons donc interpréter diversement le mot midi; mais je veux bien parce terme entendre ici, entendre absolument l'Afrique. Tu me fournis par là une application meilleure peut-être que je ne l'aurais trouvée.

L'Église d'outre-mer craint donc de se jeter au milieu des rebaptisants, elle craint de tomber comme une étrangère au milieu des troupeaux qui ne sont pas de son Epoux, et elle lui demande où il conduit le sien, où il le fait reposer dans le midi. C'est que dans le midi il y a des troupeaux que le Christ conduit, il en est aussi qu'il ne conduit pas; il en est qu'il fait reposer, et d'autres au milieu desquels il ne repose pas. Il faut donc prendre conseil, se joindre à l'Église Catholique, ne passe jeter au milieu des sectes rivales et n'avoir pas à faire paître des boucs. Mais enfin tu avais autre chose à dire, qu'est-ce ? — Dieu viendra du côté de l'Auster (Africus) ; par conséquent de l'Afrique. — Quel témoignage ! " Dieu viendra du

1. Ps. LXXXIX, 12 ; Is. LVIII, 10.

côté de l'Auster, " par conséquent de l'Afrique! Ainsi, d'après les hérétiques, un second Christ naît en Afrique et se répand dans l'univers Que signifient ces mots: " Dieu viendra de " l'Auster ? " Si vous disiez que Dieu est resté en Afrique, il serait déjà honteux.de parler ainsi; mais vous allez jusqu'à affirmer que Dieu viendra de l'Afrique ! Ne savons-nous pas où le Christ est né, où il a souffert, d'où il est monté au ciel, d'où il a envoyé ses Apôtres, où il les a remplis du Saint-Esprit, où il leur a commandé d'évangéliser le monde entier? Ils lui ont obéi, l'Evangile remplit l'univers, et vous dites que Dieu viendra de l'Afrique !

39. — Explique-moi donc toi-même, ajoutes-tu, ce que signifient ces mots : Deus ab Africo veniet. — Lis tout le texte, peut-être alors comprendras-tu. — " Deus ab Africo veniet et Sanctus de monte umbroso : Dieu viendra de l'Auster, le Saint viendra de la montagne ombragée. " — Explique-moi donc comment Dieu peut venir à la fois de l'Afrique et de la montagne ombragée. Le parti de Donat est né dans la Numidie ; des Numides ont été envoyés d'abord, par des Humides, porter la division, le trouble, le scandale et faire une large plaie. Sécondus, évêque de Tigisis, a envoyé des hommes pour cette oeuvre, et l'on sait où est Tigisis. Ces envoyés étaient des clercs,-ils appelèrent leurs partisans hors de (Église, sans vouloir se mettre en relation avec les clercs de Carthage; ils établirent un visiteur et furent reçus par Lucille (1). Ainsi l'auteur de tous ces maux fut un hérétique de Numidie. Mais dans ce pays de Numidie, d'où nous est venue cette calamité, on trouve à peine de quoi ombrager les mouches, il faut s'abriter dans des trous. Comment donc voir la Numidie dans cette montagne ombragée? Tout y est plaine, les campagnes y sont fertiles, mais en Llé; on n'y voit point d'oliviers, on n'y rencontre point d'agréables bocages. Comment doncvoirla montagne ombragée dans ces contrées de Numidie ? Comment, expliquer cette difficulté ?

40. — Expose-moi à ton tour, répond-il, ce que signifie: " Dieu viendra du côté de l'Auster, le Saint viendra de la montagne ombragée. " — Avec la plus grande facilité.. Remarque d'abord ce que dit le Seigneur : " Il fallait que le Christ souffrit et ressuscitât le troisième jour, et qu'en son nom la pénitence et la rémission " des péchés fussent prêchées parmi tous les peuples,

1. Voy. lettre 43, n°. 17, tom. 2, pag. 33.

202

à commencer par Jérusalem (1). " Voilà d'où il viendra. Quand il dit: à commencer, il fait entendre que c'est de là qu'il viendra avec ses saints vers les autres peuples. Lis maintenant, au livre de Josué, le partage de la terre fait à toutes les tribus des fils d'Israël; il y est dit en propres termes : " Jébus, c'est-à-dire Jérusalem, du coté de l'Auster, ab Africo (2). " Lis, cherche, tu le trouveras. Puisses-tu croire après l'avoir trouvé, puisses-tu alors déposer tes préventions. " Jébus, c'est-à-dire Jérusalem, du côté de l'Auster. " Ainsi ces expressions du Seigneur: " à commencer par Jérusalem, " ont le même sens que celles-ci : " Dieu viendra du côté de l'Auster. "

Et la montagne ombragée ? Lis encore l'Évangile. C'est du mont des Oliviers que le Christ est monté au ciel. Conclus. Et qu'y a-t-il de plus clair ? D'une part: " du côté de l'Auster, " d'autre part : " à partir de, Jérusalem; " le premier texte est dans la Loi, le second dans l'Évangile. Non-seulement nous lisons : " à partir de Jérusalem, " dans le prophète, nous. y voyons encore : " Parmi tous les peuples. " Poursuis la lecture de ces mots que tu as méprisés, que tu as passés sous silence. " Dieu viendra du côté de l'Auster, le Saint viendra de la montagne ombragée, son ombre couvrira les montagnes, sa gloire remplira la terre (3). " N'est-ce pas ici : " parmi tous les peuples à commencer par Jérusalem ? Dieu viendra du côté de l'Auster, le Saint viendra de la montagne ombragée " et sombre; c'est-à-dire de la montagne des Oliviers; car de là il est monté au ciel et il a envoyé ses disciples; là encore il leur disait avant de les quitter : " Ce n'est pas à vous de connaître les temps et les moments que le Père a réservés en sa puissance, mais vous recevrez la vertu d'en haut, et vous me servirez de témoins. " Voyez comment débute la prédication : " Vous me servirez de témoins à Jérusalem et dans la Judée, à Samarie et par toute la terre (4). " Ainsi donc, quand Dieu, quand le Christ est venu, son nom et la prédication de son Evangile sont partis de Jérusalem, c'est-à-dire du côté de l'Auster; de la montagne ombragée, ou du mont des Oliviers, pour se répandre parmi toutes les nations. " Son ombre, couvrira les montagnes, " son ombre, le rafraîchissement qu'il donne à l'âme, sa protection; et sa gloire remplit la terre. Chantez donc,

1. Luc, XXIV, 46, 47. — 2. Josué, XV, 8. — 3. Habac. III, 3. — 4. Act. I, 7, 8.

avec toute la terre, le cantique nouveau, et non le cantique ancien avec un coin de la terre.

41. Ils ont encore autre chose. — Simon le Cyrénéen, disent-ils, fut contraint de porter la croix du Seigneur (1). — C'est ce que nous lisons effectivement; mais quel argument est-ce pour toi? Je voudrais le savoir. — Les Cyrénéens poursuivent-ils, sont Africains; ainsi c'est un Africain qui a été contraint de porter la croix. — Ignorerais-tu où est Cyrène ? C'est à la fois une ville de la Lybie et une ville de la Pentapole, elle touche à l'Afrique et fait plutôt partie de l'Orient. Apprends-le au moins dans le tableau des divisions des provinces de l'Empire; car c'est l’Empereur d'Orient qui envoie un juge à Cyrène. D'où je conclus en peu de mots : où sont les Donatistes il n'y a pas de Cyrène; où est Cyrène il n'y a point de Donatistes. Cette incontestable vérité démasque l'erreur. Qu'on me montre Cyrène où sont les Donatistes, qu'on me montre les Donatistes où est Cyrène. Il est en effet manifeste, mes frères, que l'Église Catholique s'étend dans la Pentapole et que là n'est point le parti de Donat.

Mais nous pouvons en toute sûreté rire de ce qui doit provoquer nos larmes, et pleurer ce dont nous devons rire. Que dis-tu ? Tu vantes ce Cyrénéen qui a porté la croix du Seigneur et tu veux qu'il soit de l'Afrique. Il est de l'Orient; car il y a deux Lybies, l'une est vraiment en Afrique, et l'autre en Orient, tout près et vraiment limitrophe de l'Afrique. Admettons toutefois que Simon fut Africain. Tu l'estimes heureux d'avoir porté la croix forcément? Ne serait-il pas beaucoup plus juste de dire que l'Église du Christ est restée à Arimathie? Ce n'est en effet ni par force ni par contrainte que Joseph, ce riche d'Arimathie qui travaillait pour le royaume de Dieu, s'approchera de la croix du Seigneur. Pendant que les autres diciples tremblaient, il demanda à Pilate l'autorisation d'ensevelir le corps du Seigneur; il le déposa de la croix, lui fit des funérailles, le mit dans le sépulcre et mérita d'être loué clans l'Évangile (2). De ce que ce juste d'Arimathie rendit de si grands honneurs au corps du Sauveur, s'ensuit-il que l'Église est restée à Arimathie? Ou bien encore, si vous admirez davantage cet homme qu'il fallut contraindre à porter la croix, il s'ensuit que les Empereurs catholiques ont eu raison de vous forcer à rentrer dans l'unité.

1. Matt. XXVII, 32. — 2. Matt. XXVII, 57-60.

 

 

 

 

SERMON XLVII. LE TROUPEAU DU SEIGNEUR. (1).

203

ANALYSE - Ce discours a été prononcé le lendemain du précédent; et dans Saint Augustin, comme dans le prophète Ézéchiel, il en est comme le développement et la suite. On peut y distinguer également deux parties : — I. Le châtiment dont sont menacées les brebis infidèles. — 1° Implorons avec larmes la miséricorde de Dieu, écoutons sa parole avec docilité, car il viendra sûrement nous juger; et pour être admis à la récompense promise aux bons, il est nécessaire d'avoir une conscience pure. 2° Ce qui provoquera d'abord la colère de Dieu, ce sont les scandales donnés aux faibles soit par les paroles, soit par les actions coupables. 3° Un autre motif de condamnation sera d'avoir, comme les Donatistes, absolument inexcusables, rompu et poussé à rompre l'unité. — II. Comment échapper à la vengeance divine? — 1° Nous attacher intimement à Jésus-Christ, l'unique et divin Pasteur descendu du ciel pour nous y conduire. 2° Etre fidèles au testament de paix et d'unité qu'il a laissé au genre humain racheté par lui. 3° Là nous trouverons les bénédictions célestes, la délivrance de nos maux, l'édification des païens, et la pleine jouissance de Dieu même.

1. Les paroles que nous avons chantées expriment ce que nous sommes, les ouailles de Dieu, et ce n'est point sans raison que nous implorons avec larmes la miséricorde de ce divin Pasteur. " Pleurons devant le Seigneur qui nous a formés, avons-nous dit, car il est lui-même le Seigneur notre Dieu. Ne désespérons pas d'ailleurs d'être exaucés par lui quand nous pleurons ainsi; n'a-t-on pas rappelé ce qui l'oblige en quelque sorte à nous écouter, quand on a dit: " Car il est le Seigneur notre Dieu, et nous sommes le peuple de ses pâturages et les brebis de ses mains (2) ? " Les bergers ordinaires et même les pères de famille qui possèdent des troupeaux n'ont pas formé eux mêmes les brebis qu'ils possèdent; mais le Seigneur notre Dieu étant à la fois et Dieu et créateur, a formé les brebis qu'il voulait posséder et paître; ainsi leur créateur n'est pas différent de leur pasteur, et leur pasteur n'est pas autre que leur créateur. Pleurons donc devant le Seigneur.

Dans ce siècle, d'ailleurs; nous ne sommes pas au comble de la prospérité. Quand nous plairons à Dieu dans la région des vivants, on essuyera nos larmes, et nous chanterons les louanges de Celui qui aura délivré nos, âmes des chaînes de la mort, nos pieds de l'abîme, et séché nos pleurs afin de nous rendre pour le Seigneur un spectacle agréable dans cette région des vivants (3). Mais dans la région des morts il est difficile de lui plaire; et cependant nous le pouvons, soit en appelant sa miséricorde et en nous abstenant du péché autant que nous le pouvons, soit, lorsque nous ne le pouvons pas, en le confessant et en le déplorant. Par là nous espérerons dans cette vie une autre vie, nous pleurerons en espérance

1. Ezéch. XXXIV, 17-31. — 2. Ps. XCIV, 6, 7. — 3. Ps. CXIV, 8, 9.

ou plutôt nous pleurerons en réalité et nous nous réjouirons en espérance.

2. Après avoir exprimé dans ce chant sacré que nous sommes les ouailles du Seigneur, le peuple de ses pâturages et les brebis de ses mains, écoutons ce qu'il nous dit comme à son troupeau. Dans la leçon précédente il s'adressait aux pasteurs; c'est aux brebis qu'il s'adresse dans celle d'aujourd'hui. Nous entendions la première, nous avec tremblement, et vous avec tranquillité: comment sera entendue celle d'aujourd'hui? Les rôles seront-ils changés ? Écouterons-nous avec tranquillité et vous avec tremblement? Point du tout. D'abord parce que nous sommes pasteurs, et qu'un pasteur écoute en tremblant non-seulement ce qui se dit aux pasteurs, mais encore ce qui se dit aux brebis. Aurait-il soin de celles-ci, s'il écoutait sans émotion ce qui s'adresse à elles? Ensuite, comme nous l'avons rappelé alors à votre charité, c'est qu'il y a en nous deux choses à considérer, notre qualité de chrétiens, et notre titre de supérieurs. Comme supérieurs, nous sommes mis au rang des pasteurs, si toutefois nous sommes bons; comme chrétiens nous sommes confondus avec vous au milieu des brebis. Soit donc que Dieu parle aux pasteurs ou aux brebis, nous devons tout écouter en tremblant et jamais nos coeurs ne peuvent être exempts de ces soucis qui nous portent à pleurer devant le Seigneur qui nous a formés.

3. Par conséquent, mes frères, prêtons l'oreille aux reproches adressés par le Seigneur aux brebis infidèles, et aux promesses qu'il fait à son troupeau. " Pour vous, mes brebis, voici ce que déclare le Seigneur Dieu. " Et d'abord, quel bonheur, d'être du troupeau de Dieu! On ne saurait y réfléchir, mes fières, sans ressentir une grande joie au milieu même des larmes et des (204) tribulations de cette vie. Car le troupeau dont on fait partie n'est pas sous la garde d'un berger que puissent déchirer les loups ou.surprendre les voleurs pendant son sommeil. A qui est-il dit : " Vous êtes le pasteur d'Israël (1)? " sinon à Celui de qui il est dit encore : " Jamais ne dort " ni ne sommeille le Gardien d'Israël (2)? " Soit donc que nous veillions, soit que nous dormions, toujours il veille sur nous; et si les troupeaux ordinaires sont en sûreté sous la garde d'un homme, quelle doit être notre sécurité, puisque nous sommes sous la houlette de Celui qui est à la fois notre pasteur et notre père?

4. Nous ne devons avoir qu'un soin, le soin d'entendre sa voix; nous sommes au temps de l'écouter puis qu'il n'a point fait paraître encore le temps de nous juger. Aujourd'hui en effet il parle et se tait; il parle en commandant, il se tait en jugeant. Aussi dit-il quelque part : " J'ai gardé le silence; le garderai-je toujours (3)? " Comment a-t-il gardé le silence, puisqu'il ne peut l'affirmer qu'en parlant? Il ne se tait pas en disant qu'il se tait, puisque le dire c'est rompre le silence. Je vous écoute donc, Seigneur, car c'est vous qui me parlez par tant de préceptes et de sacrements, par tant de pages et un si grand nombre de livres; je vous écoute jusque dans ces paroles : " J'ai gardé le silence, le garderai-je toujours? " Comment lavez-vous gardé? En ne disant pas encore aux uns : " Venez, bénis de mon Père, prenez possession du royaume, " ni aux autres : " Allez maudits, au feu éternel qui fut préparé pour le diable et pour ses anges (4). " Maintenant même que je prononce ces mots, je ne les dis pas solennellement comme je le ferai un jour.

Lorsqu'un juge doit rendre un arrêt définitif, lorsqu'il doit écrire sur les tablettes une sentence dernière, les parties ne l'entendent pas, elles sortent pendant qu'il écrit son jugement. Emues et inquiètes, elles se demandent, qui sera absous, qui sera condamné. C'est le secret du juge, aussi appelle-t-on secretarium ce lieu où il délibère, et la grande préoccupation des parties vient de ce qu'elles ignorent ce qu'il pense, ce qu'il écrit. Il n'est qu'un homme cependant et ceux qu'il juge ne sont que des hommes comme lui. Mais le Seigneur est notre Dieu, nous sommes le peuple de ses pâturages, les brebis de ses mains, et quoi qu'il soit notre créateur et nous

1. Ps. LXXIX, 2. — 2. Ps. CXX, 4. — 3. Isaïe, XLII, 14. — 4. Matt. XXV, 34, 41.

sa créature, immortel et nous mortels, invisible et nous visibles, il n'a point voulu nous laisser ignorer durant cette vie la sentence suprême qu'il rendra à la fin. Or on ne dit pas : Je condamne, quand on veut condamner, ni: Je frappe quand on veut frapper.

5. Dieu montre donc une grande bonté, une grande compassion, une grande douceur; mais nous ne devons point abuser de sa miséricorde pour nous corrompre, ni, puisqu'il supporte nos péchés, en augmenter le nombre, comme pour le charger davantage, sous prétexte qu'il ne souffre pas de la pesanteur de ce fardeau. Ces iniquités qu'il pardonne, qu'il tolère si longtemps, montrent sa patience et mettent le comble à notre culpabilité. " Ignores-tu, dit-il, que la patience de Dieu t'invite à la pénitence ? " C'est cette patience que le Prophète appelle silence quand il fait dire à Dieu: " J'ai gardé le silence, le garderai-je toujours? " Aussi en censurant les coupables auxquels il dit : " Tu prêches de ne point dérober et tu dérobes; tu déclares qu'il ne faut pas être adultère et tu commets l'adultère, " il s'écrie : " Méprises-tu les richesses de sa bonté et de sa longanimité? " Le crois-tu injuste, parce qu'il est bon, parce qu'il est patient, parce qu'il voit et se tait, parce qu'il voit et tolère? " Ignores-tu que sa patience t'invite à la pénitence? " Crois-tu, s'il se tait maintenant, qu'il se taira toujours ? " Par la dureté et l'impénitence de ton coeur, dit-il néanmoins, tu t'amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres (1). " Ainsi donc il se tait, mais se taira-il toujours?

Il dit dans le même sens, après avoir rappelé certains péchés : " Voilà ce que tu as fait et je " me suis-tu, " en d'autres termes : Tu as fait cela et je ne t'ai point puni : " tu as iniquement soupçonné que je te serai semblable. " C'est en effet ce que plusieurs s'imaginent lorsqu'après avoir fait beaucoup de maux ils observent qu'ils n'en éprouvent aucun; non contents de se plaire dans leurs crimes, ils croient que ces crimes plaisent à Dieu même; l'impiété va si loin que l'impie contempteur s'imagine Dieu semblable à lui. En vain par ses avertissements, ses enseignements, ses exhortations et ses reproches Dieu l'appelle à sa divine ressemblance, loin de chercher à ressembler à Dieu il veut abaisser Dieu jusqu'à sa propre similitude. N'est

1. Rom. II, 4, 21, 5, 6.

205

ce point là une indignité plus grande que tous les crimes dont il ne se corrige point? " Tu as iniquement soupçonné que je te serai semblable. " Et après? "Je t'accuserai (1). " Pourquoi? " J'ai gardé le silence, le garderai-je toujours?

Voilà donc, mes frères, ce que dit le Seigneur, ce qui m'effraie autant que vous. Tous en effet nous espérons en lui, et nous devons le craindre en même temps, car en l'offensant nous n'obtiendrions pas ce que nous espérons de lui, mais nous ressentirions sa justice méprisée. Ainsi écoutons-le comme ses brebis, tandis qu'il parle en gardant le silence, tandis qu'il nous avertit sans nous juger encore, tandis que nous pouvons écouter, lire même ce que nous dit Celui qui nous a créés.

6. " Pour vous, dit-il, mes brebis, voici ce que déclare le Seigneur Dieu. Je viens juger entre les brebis et les brebis, entre les béliers et les boucs. " Que font les boucs dans le troupeau de Dieu? Ils vont aux mêmes pâturages et aux mêmes fontaines, destinés à être placés à la gauche ils sont mêlés à ceux de la droite, on les supporte avant de les éloigner: c'est pour excercer la patience des brebis et les former à l'image de la patience de Dieu. Un jour en effet il fera la grande séparation, mettant les uns à sa droite et les autres à sa gauche.

Maintenant donc il se tait, et toi, tu veux parler? Et de quoi veux-tu parler? De ce qu'il garde sous silence, de la sentence du jugement et non des avertissements. Il ne fait pas la séparation, et tu veux la faire. Après avoir semé son champ il y supporte le mélange, et toi tu veux nettoyer le froment avant que soit venu le moment de vanner. N'est-ce pas te vanner misérablement toi-même? Des serviteurs ont pu dire : " Voulez-vous que nous allions l'arracher? " Indignés et attristés de voir l'ivraie mêlée au bon grain, ils ont demandé : " N'avez-vous pas semé de bon grain? D'où vient donc cette ivraie? " Le Père de famille en expliqua l'origine, mais il ne voulut point qu'on l'arrachât avant le temps déterminé. Tout fâchés qu'ils étaient, ces serviteurs demandèrent le conseil et l'ordre du Maître. Ils n'aimaient pas cette ivraie dans le champ, mais ils comprenaient aussi qu'en l'arrachant d'eux-mêmes, ils mériteraient de lui être comparés. Aussi attendirent-ils l'ordre du Maître, demandèrent-ils le consentement de leur Roi : " Voulez-vous que nous allions l'arracher? Non, répondit

1. Ps. XLIX, 21.

Celui-ci, " et il en donna la raison : " c'est qu'en voulant arracher l'ivraie, vous pourriez aussi déraciner le froment. " De cette façon il apaisa leur colère et consola leur douleur. Ils souffraient de voir cette ivraie au milieu du froment, et c'était une chose vraiment regrettable. Mais autre chose est la destination du champ, autre chose le repos du grenier. Supporte donc, car tu es né pour cela; supporte, car peut-être il a fallu te supporter aussi. As-tu toujours été bon? Prends des sentiments de miséricorde. As-tu été quelque temps mauvais? N'en perds pas le souvenir. Qui d'ailleurs a toujours été bon? Ah! si Dieu voulait t'examiner, il lui serait plus facile aujourd'hui même de te trouver mauvais, qu'à toi de te trouver toujours bon. Il faut donc souffrir l'ivraie au milieu du froment, les boucs parmi les béliers et les chevreaux parmi les brebis.

Et le froment? " Au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : Arrachez d'abord l'ivraie et liez-la en gerbes pour la brûler, mais le froment, rassemblez-le dans mon grenier. " Le mélange qu'on voit dans le champ disparaîtra donc, puis viendra le discernement de la moisson. Le Seigneur aujourd'hui nous commande la patience et il nous en donne l'exemple quand il dit : Si je voulais juger maintenant, le ferais-je injustement ? Si je voulais juger aujourd'hui, pourrais-je me tromper? Or si je diffère de juger, moi qui juge toujours avec justice et sans pouvoir me tromper; comment oses-tu juger si prématurément, toi qui ignores la sentence qui sera prononcée contre toi ?

Considérez de plus, mes frères, comment malgré leur demande il ne permit pas à ses serviteurs d'arracher l'ivraie, même à l'époque de la moisson. " Au temps de la moisson, ajoute-t-il, je dirai aux moissonneurs. " Il ne dit pas : Je vous dirai. — Mais ses serviteurs ne seront-ils pas les moissonneurs? — Non, car en expliquant les détails de la parabole, il dit: " Les " moissonneurs sont les anges. (1) "

Homme environné de chair, chargé de chair et peut-être tout charnel, aussi charnel par l'âme que par le corps, tu oses donc usurper dès maintenant un ministère étranger qui plus tard même, à la moisson, ne te sera point confié! Voilà pour la séparation de l'ivraie.

Mais qu'est-il dit des boucs? " Quand le Fils de l'homme viendra et tous les anges avec lui,

1. Matt. XIII, 24-30 ; 37-43.

206

il s'assiéra sur le trône de sa gloire. Et toutes les nations seront rassemblées devant lui, et il les séparera comme le pasteur sépare les brebis d'avec les boucs (1). " Il viendra donc pour séparer, la moisson viendra et la séparation aura lieu. Ainsi nous ne sommes pas au temps de la séparation, mais de la souffrance. Ce que nous ne disons pas, mes frères, pour endormir le devoir de la correction. Ah! plutôt, afin de n'arriver point à ce jugement sans avoir pris de précautions, afin de ne pas nous trouver tout-à-coup à la gauche comme des aveugles qui n'ont pas pris garde à leur cécité, soumettons-nous à la règle et ne nous empressons pas de juger.

7. Que fera donc le Seigneur? " Je viens prononcer entre les brebis et les brebis, entre les béliers et les boucs. " Je prononce : quelle sécurité! quelle sécurité pour les bons puisque c'est le Seigneur qui juge en personne! C'est un juge que nul adversaire ne corrompt, que nul avocat n'éblouit, qu'aucun témoin ne tromperais autant les bons sont tranquilles, autant doivent craindre les méchants. Ils n'ont pas affaire à un juge à qui l'on puisse rien cacher. Pour se prononcer en effet, Dieu ira-t-il -chercher des témoins pour apprendre ce que tu es? Eh ! comment ne saurait-il pas exactement ce que tu es, puisqu'il savait ce que tu devais être? C'est toi qu'il interroge et non un autre, sur toi-même. " Le Seigneur, est-il dit, interroge, le juste et l'impie (2). " Or, s'il t'interroge, ce n'est pas pour être éclairé par toi, mais pour te confondre.

Dès lors que nous avons un tel juge, un juge que personne ne saurait tromper ni en notre faveur ni contre nous, vivons de manière à ne pas redouter le jugement qu'il doit rendre, mais à l'espérer et à le désirer. Le froment craint-il d'être mis au grenier? Ne le souhaite-t-il pas, ne le désire-t-il pas avec ardeur? Les brebis craignent-elles d'être placées à la droite? Ah! plutôt, rien ne leur tarde comme cet heureux moment. C'est du fond du coeur et avec la plus entière sincérité qu'elles disent en priant: "Que votre règne arrive ; " tandis que le méchant, à ces paroles, sent son coeur trembler et sa langue incertaine. Comment peux-tu dire : " Que votre règne arrive ? " Il viendra sans doute, mais que trouvera-t-il en toi? Vis donc de manière à pouvoir prier tranquillement. Et si tu as

1. Matt. XXV, 31, 32. — 2. Ps. X, 6.

conscience de quelque égarement et de quelque péché, tu y trouveras un remède dans ta prière même. " Remettez-nous nos dettes comme nous remettons à ceux qui nous doivent (1). "

Si tu es débiteur, Dieu a voulu aussi que tu aies un débiteur. Tu te fais en péchant l'ennemi de Dieu; n'as-tu pas aussi quelque ennemi? Remets, et on te remettra. Ce que tu fais, toi sujet au péché, te sera fait aussi par Celui qui ne peut être condamné pour aucun péché. Si au contraire, pauvre mortel plongé dans le péché, tu ne pardonnes pas à qui a péché contre toi; si tu ne considères pas en lui ta propre fragilité et si dans l'avenir lu ne redoutes aucune chute pour ta faiblesse : comment le traitera Celui qui juge avec l'assurance que donne l'exemption de toute faute?

8. Il faut donc s'appliquer à avoir une conscience pure, et si nous y sentons quelque embarras, prévenons l'avènement du Seigneur par la confession ; ce sont précisément les paroles que nous avons entendues pendant qu'on chantait le psaume (2). Prévenons-le dans la crainte qu'il ne nous prévienne. Il ne se vengera point après que nous nous serons confessés; si nous-mêmes alors nous ne recommençons pas nos iniquités. Préviens-le avant d'être prévenu. Car il est certain qu'il viendra, et tu perdras tout si tu ne désires point ce qu'il apportera. Il viendra même malgré toi, et retarderas-tu son arrivée en t'y opposant? Il connaissait l'heure où il devait être jugé, il connaît également l'heure où il doit juger. Il viendra donc; à toi de voir ce que tu seras alors: Tu es aujourd'hui embarrassé? Confesse-toi aujourd'hui, délivre-toi aujourd'hui de cet embarras, et on te pardonne, et tu es à l'aise. Tu n'as pas à dire que Dieu diffère de pardonner; hâte-toi plutôt de courir au remède. Je vois dans ton âme quelque chose qui te tourmente; mais si tu es tourmenté, quelque chose t'est demandé. S'il se trouvait dans ta demeure une pierre qui te choquât les yeux, tu la ferais ôter, surtout dans le cas où tu devrais donner l'hospitalité à un homme qui fût un peu au dessus de toi. Mais invoquer Dieu c'est l'appeler en toi; comment y viendra-t-il si tu n'as rien purifié pour le recevoir? Te sens-tu incapable d'ôter de ton coeur les souillures que tu as contractées volontairement toi-même? Prie-le de te purifier; invite-le à entrer. Mais il faut te hâter, maintenant qu'il parle en avertissant et se tait en jugeant.

1. Matt. VI, 10, 12. — 2. Ps. XCIV, 2.

207

9. Il a nommé les boucs, il a nommé les béliers et il prononce entre eux. Que leur dit-il? " N'était-ce pas assez pour vous de paître en de fertiles pâturages, sans fouler aux pieds ce qui en restait? de boire une eau pure, sans troubler le reste avec vos pieds? Ainsi mes brebis paissaient ce que vous aviez foulé aux pieds, et buvaient l'eau que vos pieds avaient troublée."

Que signifie ce langage ? Dieu a de bons pâturages et de pures fontaines, le tout dans l'Ecriture. Quels sont ceux qui y boivent les eaux tranquilles, qui y paissent les bons pâturages en foulant le reste aux pieds et en troublant l'eau pour que les autres brebis n'aient plus que des herbes flétries et une, eau troublée, ce qui, sous le voyez, déplait au Pasteur suprême, lequel dit alors et pour faire cesser ce désordre : " Je viens prononcer entre les brebis et les brebis? " Il est beaucoup d'hommes qui apprennent avec calme et enseignent avec émotion, qui ont un maître plein de patience et sévissent contre leurs disciples. Qui ne sait en effet avec quelle tranquillité nous instruit l'Ecriture? Un homme l'ouvre donc, il lit les commandements de Dieu, il les lit et les comprend. C'est un homme qui boit tranquillement à une source paisible, il paît dans de verts et salubres herbages. Quelqu'un vient à lui pour apprendre quelque chose, il se fâche alors, il se trouble, il lui reproche son peu d'habileté à comprendre, et en l'impressionnant ainsi, il est cause qu'il comprend moins ce qu'il pouvait entendre paisiblement.

10. En parlant ainsi, mes frères, je ne prétends point qu'il ne faille pas quelquefois adresser des reproches à la dureté ; cette incomparable sérénité de la Vérité même ne l'a-t-elle pas fait quand elle a dit : " O insensés et lents de coeur à croire (1) ? " Mais il est nécessaire d'agir alors avec l'intention de rendre attentif, d'exciter l'activité, de dissiper peut-être les nuages qu'ont élevés dans l'esprit les soucis du siècle ; car il peut arriver qu'en s'appliquant à d'inutiles pensées on devienne incapable d'écouter un enseignement utile. Lors même d'ailleurs que l'on remarquerait en soi cette pesanteur d'intelligence, il est bon de la reprendre dans autrui pour exciter ainsi à recourir à Dieu et à obtenir de lui la délivrance de cette lenteur et la connaissance de la vérité. De deux choses l'une ou bien c'est par négligence que nous

1. Luc, XXIV, 25.

207

comprenons peu ce qu'on nous dit, il faut alors nous en corriger ; ou bien c'est par pesanteur d'esprit, et en nous en accusant on nous portera à implorer le secours de Dieu. II ne faut donc pas blâmer les docteurs qui agissent ainsi; mais s'ils le font avec amertume, avec un esprit jaloux, ils foulent aux pieds les pâturages et troublent les fontaines; ils voudraient profiter seuls de ce qu'ils peuvent connaître. Caractères méchants, animés d'une, infernale envie, honteusement blessés non pas au corps mais au coeur, il lisent et ils comprennent. Les interroge-t-on C'est au dessus de ta portée, répliquent-ils; j'irai te confier ces secrets? Es-tu digne de lire ou d'entendre ces choses? — Malheureux, pourquoi troubler cette eau? La source ne jaillit-elle pas pour vous deux? Pourquoi fouler ces herbes qui appartiennent à tous? Est-ce toi qui as répandu la pluie pour les faire grandir?

11. Les mêmes paroles prêtent à une autre application qui n'est point dénuée de fondement. Il y a des hommes qui se contentent d'une bonne conduite et du témoignage favorable que leur rend leur conscience, sans se soucier beaucoup de ce qu'on peut penser d'eux. Ils ignorent donc qu'en voyant un homme de bien vivre avec une certaine liberté, se mêlant indifféremment à tous et partout, sachant qu'il n'y a point d'idoles et s'asseyant néanmoins dans un temple d'idoles, une conscience faible se porte alors non pas vers l'idée secrète qui dirige mais vers ce qu'elle soupçonne (1). Cet égal, ce frère ne saurait pénétrer dans ta conscience que Dieu connaît. Si ta conscience est exposée aux yeux de Dieu, ta vie extérieure frappe les regards de ton frère; et s'il conçoit de mauvais soupçons, si dans son trouble il se détermine à faire ce qu'il estime que tu fais toi-même, alors, que lui importe que tu boives une eau pure puisque par suite de ton indifférence il boit une eau troublée ?

12. Quand nous les reprenons pour une telle conduite, ces hommes nous objectent ces paroles de l'Apôtre : " Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais point serviteur du Christ (2). " Ici encore tu troubles l'eau et tu foules les pâturages. Comprends mieux et prends garde de troubler l'eau pour toi-même. Oui, l'Apôtre a dit : "Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais point serviteur du Christ; " je le saisis parfaitement, c'est une excellente maxime apostolique. Mais n'as-tu pas lu aussi dans le même Apôtre:

1. I Cor. VIII, 10. — 2. Galat. I, 10.

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" Complaisez à tous en toutes choses, comme moi-même je complais à tous en toutes choses, ne cherchant pas ce qui m'est avantageux, mais ce qui l'est au grand nombre, afin qu'ils soient sauvés; " et encore : " Ne soyez une occasion de scandale ni pour les Juifs, ni pour les Gentils, ni pour l’Église de Dieu (1)? " N'as-tu pas entendu cet Apôtre dire encore : " Nous tâchons de faire le bien, non seulement devant Dieu mais aussi devant les hommes (2)? "

Explique-moi donc, reprend mon adversaire, de quelle manière je dois accorder des pensées aussi diverses et aussi contraires. Ici l'Apôtre dit " Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ; " là : " Complaisez à tous en toutes choses comme je complais moi-même en toutes choses; " ici: " Voici notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience (3) ; " là : " Nous tâchons de faire le bien, non-seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes. "

Veux-tu m'écouter tranquillement? Veux-tu ne pas troubler l'eau en toi-même? je parviendrai peut-être, en m'y employant de toutes mes forces, à résoudre la difficulté. Il y a des hommes qui jugent témérairement, qui déchirent la réputation, qui calomnient dans l'ombre, qui murmurent, qui cherchent à deviner ce qu'ils ne voient pas et qui vont même jusqu'à publier ce qu'ils ne croient pas: quelle autre ressource contre ces caractères que le témoignage, de notre conscience? Lors même que nous voulons plaire à quelqu'un, ce n'est pas notre gloire que nous cherchons ou que nous devons chercher, mais le salut d'autrui; nous devons désirer, si nous nous conduisons bien qu'on ne s'égare pas en nous suivant, qu'on nous imite si nous imitons Jésus-Christ (4), et si nous ne l'imitons pas qu'on le prenne pour modèle. Il est en effet le pasteur de son troupeau, il en est même le seul pasteur dans la personne de tous ceux qui le paissent saintement, parce que tous ne forment avec lui qu'un pasteur. Ainsi donc ce n'est pas notre avantage que nous avons en vue quand nous voulons plaire aux hommes; nous sommes heureux qu'ils aiment ce qui est bon, et cela pour leur profit et non pour notre gloire. On voit par là qui accusait l'Apôtre par ces paroles : " Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ, " et en faveur de qui il prononçait celles-ci : " Plaisez à tous en toutes

1. I Cor. X, 33, 32. — 2. II Cor. VIII, 21. — 3. II Cor. I, 12. — 4. Ib. IV, 16.

choses, comme en toutes choses je plais moi-même à tous. " Tout est clair, tout est calme, tout, est pur et limpide ; à toi maintenant de paître et de boire sans rien troubler, sans fouler rien aux pieds.

13. N'as-tu pas entendu le Maître des Apôtres, Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même s'exprimer ainsi : " Que vos oeuvres brillent devant les hommes afin qu'ils voient vos bonnes actions et glorifient votre Père qui est dans les cieux (1); " votre Père qui vous a faits si bons ? Car nous sommes le peuple de ses pâturages et les brebis de ses mains (2); d'ou il suit que si tu es bon, c'est lui qu'il en faut louer et non pas toi, puisque de toi-même tu ne pouvais être que mauvais. Pourquoi accuser la vérité de se contredire : vouloir être loué quand tu fais le bien, et quand tu fais le mal l'imputer au Seigneur? S'il a dit : " Que vos bonnes oeuvres brillent devant les hommes, " il a dit aussi dans le même discours : " N'accomplissez pas devant les hommes votre justice. " Dans l'Évangile se remarque donc la même apparente contrariété que dans l'Apôtre. Mais si tu ne troubles point en toi l'eau mystérieuse, tu reconnaîtras ici également l'accord des Écritures et tu ne te mettras point en désaccord avec elles.

Considérant en effet ces hommes qui se flattent publiquement, qui se vantent parce qu'ils regardent les éloges d'autrui comme la fin et; la récompense de leurs bonnes œuvres, " En vérité je vous le déclare, dit le Seigneur, ils ont reçu leur récompense, " et pour nous défendre de les imiter: "Gardez-vous, ajoute-t-il, d'accomplir votre justice devant les hommes," en vous proposant comme but " d'être remarqués par eux (3), " et sans pousser votre intention au delà. Non, ne cherchez pas, dans le bien que vous faites, à être vus des hommes, ne mettez pas votre fin dans leur estime, ne vous bornez pas à désirer d'être regardés par eux. En nous recommandant de faire le bien devant eux, il ne veut donc pas bue nous nous arrêtions là; après avoir dit; " Que vos bonnes oeuvres brillent devant le hommes pour qu'ils en soient témoins, " il passe outre, il t'élève plus haut, au dessus de toi-même, car en restant en toi tu tomberais infailliblement, et il te met en lieu sûr : " Qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. " Ne te fâche point de le voir glorifier, demeure en lui et tu seras glorifié

1. Matt. V, 16. — 2. Ps. XCIV, 9. — 3. Matt. VI, 12.

avec lui. " Aucune chair, dit l'Apôtre, ne se doit glorifier en sa présence. " S'ensuit-il que nous resterons sans gloire? Non, car il ajoute : " Que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur (1). " Le témoignage de notre conscience n'est en effet notre gloire qu'autant que nous nous glorifions en lui, et si cette gloire consistait à nous plaire à nous-mêmes, à nous rendre agréables à nos propres yeux, ne voyons-nous pas que se plaire ainsi à soi-même c'est plaire à un insensé?

14. Ainsi donc, mes frères, ne nous contentons pas de bien vivre, ayons soin aussi de bien nous conduire devant les hommes ; qu'il ne nous suffise pas d'avoir bonne conscience, travaillons encore, autant que le peuvent notre faiblesse et toute l'activité de la fragilité humaine, à ne rien faire qui inspire de fâcheux soupçons à l'infirmité de notre frère; car en paissant dans de purs herbages et en buvant une eau limpide, nous foulerions aux pieds les pâturages du Seigneur, nous réduirions ses brebis à ne manger que des aliments flétris, à ne boire qu'une eau troublée. Ne serait-ce pas notre malheur, puisqu'il a dit : " Je viens prononcer entre les brebis et les brebis? "

15. " C'est pourquoi voici ce que leur dit le Seigneur Dieu : C'est moi qui juge entre les brebis grasses et les brebis maigres. " C'est une pensée nouvelle. Il nous a été parlé de ceux qui foulent l'herbe et troublent l'eau. Voici une autre espèce de désordre et de désordre considérable. Il n'est plus dans la suite fait mention des boucs; leur nom a été prononcé une fois seulement pour nous rappeler qu'il y en a, car Dieu les connaît. On dirait maintenant qu'il n'y a que des brebis. Dieu a donc parlé d'abord d'après ces propres idées, il parle maintenant d'après les nôtres. Il voulait faire entendre aux brebis qu'il y a des boucs dans le troupeau et, qu'à la fin ils en seront séparés; mais aujourd'hui nous ne voyons en quelque sorte que brebis et brebis. Si Dieu seul sait qu'il y a des brebis et des boucs, c'est uniquement en vertu de la prédestination et de la prescience, car il peut seul prédestiner et connaître d'avance tous ceux qui maintenant marchent sous l'étendard du Christ et parviennent à la grâce de Dieu. Quoique tu te croies une brebis, il est donc possible que Dieu te regarde comme un bouc. Cependant écoute comme brebis ce qui t'est adressé : " C'est moi

1. I Cor. I, 29, 31.

qui juge entre les brebis grasses et les brebis maigres. "

16. " Parce que vous heurtiez de l'épaule et des cornes toutes les brebis infirmes, jusqu'à ce que vous les eussiez chassées du troupeau. " Qui ne comprendrait cela? Qui n'en frémirait? S'il n'y a point de brebis hors du troupeau, le prophète est menteur; et si nous avons à déplorer qu'un grand nombre en soient éloignées, malheur à qui les a poussées de l'épaule et des cornes ! Mais qui peut le faire, sinon les brebis vigoureuses? Et quelles sont-elles, sinon celles qui présument de leurs forces? Quelles sont-elles, sinon celles qui se glorifient de leurs vertus? Non, il n'y a eu pour diviser le troupeau et pour séparer les brebis, que ceux qui se prétendent justes; ardents pour pousser, parce qu'ils ne portent pas le joug de Dieu; hommes méchants et amis perfides, ils ne s'unissent que par opiniâtreté; coeurs superbes, leur orgueil se dresse avec insolence. Heurte donc de l'épaule et des cornes, chasse les brebis que tu n'as point produites. Si tu agis ainsi, c'est uniquement, sans doute, parce que tu es juste, que les autres sont injustes et que c'était une indignité que les justes fussent mêlés aux pécheurs; c'est-à-dire que c'était une indignité que le froment fût mêlé à l'ivraie, une indignité enfin que les brebis fussent confondues avec les boucs dans les mêmes pâturages, jusqu'à l'arrivée de ce suprême Pasteur qui ne peut se méprendre en les séparant. Es-tu donc l'ange chargé d'arracher l'ivraie ? La moisson fût-elle arrivée, je ne te reconnaîtrais pas pour cet ange. Mais avant la moisson je ne vois d'ange véritable ni dans toi ni dans qui que ce puisse être. Celui qui nous a dit que les anges seraient les moissonneurs, a fait connaître, aussi le temps de la moisson. Des hommes peuvent affirmer qu'ils sont des anges; nous voyons même dans l'Écriture ce nom donné à quelques-uns; mais je considère l'époque de la récolte. Si tu peux te présenter comme un ange, tu ne saurais hâter cette époque. En nous disant que tu l'es, tu mens assurément puisque le moment de l'être n'est pas encore venu. Aussi quand ce moment sera arrivé et que Dieu enverra ses vrais moissonneurs, je ne sais en quel état ils te trouveront, s'ils devront te vanner pour te placer au grenier, ou te lier pour te jeter au feu. Si je parle ainsi, c'est que je n'ose juger; mais je te plains hautement, parce que je ne sais ce que tu deviendras intérieurement.

17. Apprends néanmoins d'un autre passage (210) l'idée que l'Écriture donne de toi pendant ta vie et garde-toi de vouloir arracher l'ivraie- avant l'époque fixée, rentre plutôt en toi-même quand il en est temps encore. Il est donc, dit dans un autre livre des divines Écritures : " Le fils méchant se prétend juste (1). " Voilà ton audace et ton orgueil. Ta force est mal employée, la faiblesse ne serait-elle pas préférable? Ta force est mal employée, elle n'est pas la santé. Ta force est mal employée, c'est le phrénétique qui se jette sur son médecin même. Ah! combien il vaudrait mieux, combien il serait pour toi plus avantageux d'être faible, afin d'être fortifié par Celui qui connaît ton faible? Vois l'Apôtre Paul, ce vase d'élection; dans la crainte qu'il né s'enorgueillît de ses révélations, ce que nous n'oserions dire s'il ne disait lui-même : " De peur que la grandeur des révélations ne m'élève, il m'a été donné un aiguillon dans ma chair, un ange de Satan pour me souffleter, " dans la crainte donc qu'il ne s'enflât il était souffleté; c'est pourquoi, continue-t-il, j'ai demandé " trois fois au Seigneur qu'il m'en délivrât, et il m'a répondu : Ma grâce te suffit, car la vertu se perfectionne dans la faiblesse (2). " Combien donc la faiblesse qui se perfectionne vaut mieux que la force qui repousse les brebis et les heurte pour les éloigner ! Ainsi tu es un fils mauvais et tu te dis juste!

" Le fils mauvais se dit juste, mais il ne justifie pas sa séparation. " Remarquez cette pensée, mes frères, elle est exprimée en peu de mots mais elle est d'un grand sens. " Il se dit juste, " pour sortir lui-même et faire sortir autrui. " Il se dit juste, mais il est méchant; " aussi " ne justifie-t-il point sa séparation. " Il ne la justifie point, il ne saurait l'excuser. Pourquoi t'es-tu séparé? Pourquoi es-tu- sorti? Pourquoi ton coeur tremble-t-il quand tu lis dans les livres sacrés: " Ils sont sortis d'avec nous, mais ils n'étaient pas de nous (3)? " Et toutefois cette force trompeuse qui poussé, qui heurte, qui éloigne les brebis de Dieu, permet-elle à la crainte d'aller jusques à ton coeur? Celui qui disait. " Ils sont sortis d'avec nous, mais ils n'étaient pas de nous, " était sans aucun doute dans l'Église, et l'Église est répandue dans tout l'univers. Que fais-tu dehors ? Ce n'est pas moi qui fais connaître cette diffusion de l'Église dans tout l'univers; elle a été annoncée avant moi par les prophètes, par les Apôtres, par le Seigneur lui-

1. Prov. XXIV. sel. LXX. — 2. II Cor. XII, 7-9 — 3. I Jean, II,19.

même. Quand on lisait le psaume, il n'y a qu'un instant, nous avons entendu ces mots : " Le Seigneur ne rejette pas son peuple; " et comme si l'on eût demandé : Quel peuple? " parce que dans sa main, poursuit le prophète, sont les extrémités de la terre (1). " Il ne repousse pas son peuple, et toi tu le pousses, tu le heurtes, tu le chasses; tu parles de traditeurs; mais sans le prouver. C'est ici l'orgueil de l'ennemi et non la douceur du pasteur. Le peuple de Dieu occupe donc jusqu'aux extrémités de la terre; le peuple de Dieu gémit et pleure devant ce Dieu qui l'a créé; le psaume nous le montré disant au Seigneur en pleurant devant lui : " Des extrémités de la terre j'ai crié vers vous quand mon coeur était dans l'angoisse. " Vois comme il s'humilie dans sa détresse. Et qu'a-t-il obtenu? " Vous m'avez élevé sur la pierre (2); " sur la pierre, c'est-à-dire sur le Christ; vous ne m'avez point précipité du haut de la montagne de Donat.

Va maintenant, secoue tes cornes, bats-toi les flancs, élargis tes épaules, pousse les brebis et dis : Je suis juste. L'Écriture te répondra : Non, tu es mauvais : " le fils mauvais se dit juste. " Si tu es juste, pourquoi sors-tu? pourquoi chasses-tu? Que fais-tu dehors avec ceux que tu entraînés? Tu prétends être comme une brebis qui fuis les boucs. Ah! il vaudrait mieux que le Pasteur te séparât d'eux pour te placer à sa droite, que d'être confondu au milieu d'eux à la gauche. Ils étaient des boucs et tu es une brebis; tu devrais donc paître avec eux. En quoi t'avaient nui les pâturages ou les fontaines? Que t'avait fait le Pasteur lui-même? Car c'est lui qui a mêlé provisoirement les brebis et les boucs; et quoi qu'il puisse les séparer quand il lui plaira, il a voulu toutefois réserver jusqu'à la fin cette séparation, que sans se tromper il pourrait faire dès aujourd'hui.

Il la diffère donc jusqu'à la fin; tu la fais, toi, auparavant. Tu n'attends pas la fin, et tu ne sais quand arrivera la tienne. D'où vient ce désordre, sinon de ce qu'en accusant tes frères d'être des boucs tu les as accusés injustement? Car ton accusation fût-elle fondée, tu ne les aurais pas quittés. Ta conduite les justifie. S'ils étaient de l'ivraie, pourquoi avoir voulu la séparer avant le temps? Puisque tu, te crois le froment, ne devrais-tu pas demeurer avec elle, être enraciné dans le même champ et arrosé de la même pluie? Pourquoi donc es-tu sorti ? Trouves-tu

1. Ps. XCIV, 4. — 2. Ps. LX, 3.

quelque excuse? Tu accuses, mais tu ne convaincs pas, et en sortant prématurément, en te séparant, tu es convaincu toi-même. Reconnais que tu es un fils mauvais : tu te dis juste et tu ne justifies point ta séparation.

Je ne dirai point: C'est toi plutôt qui es un traditeur. Si pourtant je le disais, je le prouverais aisément; mais je ne le dis point, parce que c'est aux tiens et non à toi que ce fait doit être imputé. Je ne te rends point responsable des faits d'autrui, des faits même de ton parti. Je considère ta conduite et je t'accuse d'être dehors, j'accuse ta séparation. J'écarte tout ce qu'on peut dire contre vous autres. Je ne parle, ni de vos scènes d'ivresse, ni de vos usures- accumulées les unes sur les autres. Je ne parle ni des bandes ni des fureurs des Circoncellions ; j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses qu'on pourrait relater. Peut-être d'ailleurs n'êtes-vous pas tous coupables de ces actes. Je m'adresse à celui d'entre vous qui y demeure étranger et qui les désapprouve. Qu'il vienne et qu'il réponde ; je ne le charge pas du crime d'autrui, qu'il justifie sa séparation. N'a-t-on pas raison de lui dire : " Le fils mauvais se prétend juste ? " Car c'est le Seigneur, c'est la vérité même qui le lui dit : " Le fils mauvais se prétend juste. " Ce n'est pas moi, c'est lui qui se dit tel. S'il veut que je lui donne ce nom, qu'il vienne, qu'il porte de bons fruits au sein de l'Eglise catholique et qu'au sein de la paix catholique il les garde ; car il n'y a point de fruits sans patience. " Avec la patience, dit le Sauveur, ils porteront du fruit (1). " Veux-tu savoir comment tu en es dépouillé? Apprends-le par ces autres paroles : " Malheur à ceux qui ont perdu la patience. (2) ! "

18. Représentez-vous maintenant que, comme il arrive souvent, un homme se demande où est le Christianisme. Cet homme veut être chrétien, il remarque que l'humanité s'ébranle au nom du Christ, et sans se proposer aucun avantage temporel, il veut être chrétien ; ce n'est ni pour se concilier un ami puissant, ni pour obtenir une main bien-aimée, ni pour échapper à quelque affliction du siècle; et toutefois beaucoup étant entrés parmi nous avec ces sentiments se sont ensuite corrigés. Mais supposons un homme qui songe à son âme et veut être chrétien ; il est frappé de voir deux partis dans le Christianisme et il cherche les motifs qui les ont divisés. Les uns répondent : Nous sommes justes et nous

1. Luc, VIII, 16. — 2. Eccli. II, 16.

avons quitté les pécheurs. Mais croient-ils parler à un aveugle qui entend ce qu'ils disent sans voir ce qu'ils font? Si donc, considérant leurs moeurs et ce que je viens de rappeler, il ajoutait: Vous vous prétendez justes et vous assurez que pour ce motif vous avez eu raison de vous séparer ; pourquoi donc, je vous prie, vois-je parmi vous tels et tels ? Comme on n'oserait le nier, comme il s'agit de faits palpables, peut-être répondrait-on: Tels et tels sont parmi nous, il est vrai, mais sommes-nous tous comme eux? — A merveille. Je te vois donc mêlé aux pécheurs en dehors de l'Église, pourquoi ne leur serais-tu pas mêlé dans son sein ? Tu as dû obtenir, comme fruit de ta séparation, de ne pas vivre avec les pécheurs. Si tu ne rencontrais point, en dehors de l'Église, ces sortes de coupables pour lesquels tu prétends en être sorti, je tolérerais jusqu'à un certain point ta séparation.

Revenons à cet homme qui veut se taire chrétien et qui cherche où sont les chrétiens. Il remarque de nombreux pécheurs parmi ceux qui se sont, disent-ils, séparés des pécheurs. Il doit aussi étudier l'Eglise du Christ au point de vue de l'honnêteté des moeurs qu'il peut apprécier jusqu'à un certain degré, tout en sortant du siècle. Là encore il remarque des hommes sobres et des hommes débauchés; des hommes qui nourrissent les pauvres et d'autres qui cherchent à s'emparer du bien d'autrui ; dans l'Église et en dehors de l'Église il voit tous ces contrastes. Qu'il se tourne ensuite du côté de Dieu et considère ce qu'il dit de son Eglise. Il observe qu'au témoignage de Dieu l'Église est répandue parmi toutes les nations, et que dans la parabole de l'ivraie Dieu déclare expressément : " Le champ est ce monde. " Le champ n'est pas l'Afrique, mais ce monde. Il y a donc du froment dans tout le monde et dans tout le monde de l'ivraie, et quoique le Fils de l'homme ait ensemencé ce champ immense que doivent moissonner, non pas les chefs des Circoncellions, mais les anges, l'ivraie comme le froment y doit croître jusqu'à la récolte ; il n'est pas dit que l'ivraie croit et que décroît le froment, mais que l'une et l'autre croissent jusqu'à la moisson. Quelle est cette moisson ? Entends le Christ : " La moisson, dit-il, est la fin du monde (1). "

Cet homme entend cela clairement, il juge avec sagesse et que dit-il ? Je n'entrerai point dans cette fraction, j'entrerai dans l'Église et j'y

1. Matt. XIII, 38, 39.

212

serai vertueux pour la gloire de Celui à, qui je me voue; je serai vertueux non par mes propres forces mais avec le secours gaie j'attends de Lui; non pas en me disant bon et juste, mais en désirant qu'il me déclare tel. Il entre donc, il devient catholique, Le vois-tu ? Il justifie son entrée ; justifie de même ta sortie. Mais tu ne le peux ; car " le fils mauvais se dit juste, sans pouvoir justifier sa sortie. "

19. " Vous heurtiez de l'épaule, vous frappiez de la corne et vous poussiez toutes les brebis infirmes jusqu'à ce que vous les eussiez dispersées loin du troupeau. Et je sauverai mes brebis. " Autant est détestable l'iniquité et la dureté de ces faux pasteurs, autant est louable la miséricorde de notre Pasteur ; il est vraiment notre Dieu et il sauvera ses brebis. Peut-être même, quand nous parlons, peut-être le fait-il, mes frères, par ses derniers et indignes serviteurs. Ah ! qu'il sauve ses brebis, que celles-ci écoutent la voix de leur Pasteur et le suivent. Qu'on ne cherche pas l'Église sur les lèvres des hommes, qu'on la cherche sur les lèvres de Dieu, sur les lèvres du Christ. Celui qu'il appelle impie est impie ; celui qu'il dit juste est juste ; s'il dit voilà une brebis, c'en est une ; voilà un bouc, c'en est un. Il est la Vérité, à lui de parler, à lui de nous faire connaître l'Église.

Dites-nous donc, Seigneur, où est votre Église. Et lui de répondre à tous : Savez-vous où je suis? Que tous reprennent : Au ciel, à la droite du Père. — C'est la vraie foi, c'est la foi que j'ai enseignée, la foi que j'ai semée, je l'ai semée dans le monde. Lors donc, poursuit-il, que vous confessez que je suis au ciel, vous pensez sûrement à ce psaume " Élevez-vous, Seigneur, au-dessus des cieux " Vous voulez savoir où est l'Église ? Lisez ce qui suit : " Et que votre gloire brille sur toute la terre (1). " — Ainsi, mes frères, le verset même où il est dit de la résurrection et de l'ascension du Christ: " Elevez-vous, Seigneur, au-dessus des cieux. " ajoute aussitôt : "Et que votre gloire brille sur toute la terre. " L'Epoux est au ciel, l'Epouse sur la terre; il est sur tous les cieux, elle est sur toute la terre. O hérétique, tu crois au ciel ce que tu n'y vois pas et tu ne crois pas ce que tu vois sur la terre ? Que le Christ donc nous parle ainsi, qu'il nous parle ainsi, mais écoutons-le et qu'il sauve ses brebis. " Je sauverai, dit-il, mes brebis, elles ne seront plus laissées en proie, et je jugerai entre les brebis et les brebis. "

1. Ps. CVII, 6.

20. " Et je susciterai sur elles le Pasteur unique. " N'a-t-il pas dit dans la leçon précédente : " Je ferai paître moi même ? " Et celui qui fait paître lui-même suscité maintenant le Pasteur unique ? Serait-ce qu'en si peu de temps il a été pris: d'ennui pour la profession du pasteur et qu'en vue de sa tranquillité il a suscité un autre pasteur pour lui confier le soin de son troupeau ? Apprenons qui il appelle pasteur ; nous comprendrons ainsi pourquoi lui-même fait paître encore et fait paître tout seul quand il a suscité un pasteur. " Je susciterai sur elles le Pasteur unique, et mon serviteur David les fera paître, lui-même sera leur pasteur. " C'est ici une prophétie qui regarde le Christ fait homme, issu de la race de David. Vous l'entendez facilement, pour peu, mes frères, que vous connaissiez les époques. .

Le prophète qui parle, Ézéchiel vivait au temps de la captivité de Babylone. Or, de David à cette captivité on compte quatorze générations. C'est après cette longue période qu'il est dit : " David les fera paître. " Si cette prédiction datait de Noé, d'Abraham, de Moïse, ou au moins de Saül, le prédécesseur de David sur le trône, nous devrions comprendre qu'il, s'agit de ce même David fils de Jessé, et qu'il était annoncé qu'il serait le pasteur du troupeau de Dieu et que Dieu lui confierait le soin de son peuple en l'appelant au trône. Mais à l'époque d'Ézéchiel, David avait régné il était mort, il était réuni à ses pères, il jouissait du repos mérité par lui. Que signifie donc : " Je susciterai David et je ferai de lui leur unique pasteur ? " David ne, désigne-t-il pas ici Celui qui est né de la famille de David ? Comment alors Dieu nous donne-t-il un pasteur ? Quel est ce pasteur unique ?

" Et mon serviteur David les fera paître. " Depuis longtemps Dieu- nous conduisait, nous faisait paître lui-même ; n'est maintenant son serviteur David. Pourquoi est-il parlé de lui comme d'une personne étrangère ? Quand il nous conduisait, Dieu ne nous conduisait-il pas? et quand Dieu nous dirigeait, n'étions-nous pas sous la direction du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint ? Dieu maintenant suscite son Fils, qui devient comme un autre pasteur, sans être véritablement un autre. Comme, Dieu il n'est pas un autre, parce que considéré dans cette nature divine, il fait un seul Dieu avec le Père ; comme, revêtu de la nature de serviteur, il est considéré comme étant un autre, chargé de conduire le (213) troupeau, parce que sous ce rapport, le Père est au dessus de lui. Reconnais qu'il n’y a qu'un pasteur et que le Christ en fait les fonctions : " Mon Père et moi nous sommes un (1). " Reconnais que le Christ est suscité pour être pasteur : " Mon Père, est au-dessus de moi (2). " Il n'y a donc qu'un pasteur, car " étant de la nature de Dieu, il n'a pas cru usurper en s'égalant à Dieu. " Il est suscité pour être pasteur, car " il s'est anéanti en prenant la forme de serviteur. " C'est ce qu'atteste aussi notre prophète quand il dit : " Mon serviteur David. " Serviteur, dans la forme de serviteur. Serviteur, car " il s'est anéanti lui-même, prenant la forme de serviteur, devenu semblable aux hommes et reconnu pour homme par les dehors. Il s'est humilié lui-même, s'étant fait obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix. " Qu'il s'éveille donc pour nous paître. " C'est pourquoi, poursuit l'Apôtre, Dieu l'a relevé " d'entre les morts " et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom. " Ainsi, après avoir suscité son serviteur David; après avoir ressuscité sa nature de serviteur qu'il a placée à sa droite, " il lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom. " Et quelle est la mesure, l'étendue de sa direction pastorale ? " Afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans des enfers (3). "

O vanité hérétique, à quelles étroites limites réduis-tu cet immense domaine? As-tu assez de confiance à tes fortes épaules et à tes cornes superbes pour entreprendre, non pas de réunir le troupeau autour du Pasteur, mais d'éloigner le Pasteur du troupeau ? " Mon serviteur David les fera paître. " Brebis fidèles, écoutez votre pasteur David, écoutez la voix de David votre pasteur, et non la voix des voleurs ni les hurlements des loups. " Mon serviteur David les fera paître ; il les fera paître lui-même. " O bienfait mémorable ! " Il les fera paître lui-même. " Que nul autre que lui ne s'appelle pasteur. " Il les fera paître lui même. " Celui donc qui veut conduire doit s'unir, à lui, car c'est lui qui " les fera paître lui-même. "

Dieu disait tout-à-l'heure : "Je les ferai paître ; il dit maintenant : " c'est lui qui les fera paître. " Et le Fils nous assure que ces deux assertions sont également vraies, car " mon Père et moi, dit-il, nous sommes un. " Dieu a dit : " Je ferai paître; " et il ne ment pas en ajoutant

1. Jean, X, 30. — 2. Ib. XV, 28. — 3. Philip. II, 6-10.

" C'est lui qui fera paître ; " il a dit : " C'est lui qui fera paître, " et il ne.ment pas en disant encore : "Je ferai paître." — " Tu ne crois pas, dit le Sauveur, que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Philippe, qui me voit, voit aussi mon Père (1). " Il est juste de dire : " Je ferai paître ; " il est juste de dire : " C'est lui qui fera paître. " Il y a ici distinction sans séparation. " Il les fera paître. " Ne craignez point, brebis : Celui qui a dit : " C'est lui qui les fera paître, " ne vous abandonnera pas. Dieu lui-même est votre pasteur, Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Mais il fallait distinguer la nature de serviteur, la distinguer, non la séparer ni la transporter sur une personne différente. Le Créateur en effet s'est uni à la créature sans se transformer en elle ; il a pris ce qu'il n'était pas, sans perdre ce qu'il était.

21. " Mon serviteur David les fera paître; lui-même les fera paître et sera leur pasteur, et " moi qui suis le Seigneur je serai leur Dieu. " Soyez attentifs, mes frères; voyez ici l'unité de la divinité et la distinction des personnes, et gardons-nous de confondre le Fils avec le Père ou le Père avec le Fils. Il a dit : " Lui-même les fera paître ; " et il venait de dire : " Je les ferai paître moi-même. " Il poursuit : " Et il sera leur pasteur ; pour moi, le Seigneur, je serai leur Dieu. " Expliquez-nous ceci, Seigneur; que personne ne trouble l'eau, et buvons .limpide ce qui coule d'une source limpide. Que signifie cette espèce de partage : " Il sera leur " pasteur; pour moi je serai leur Dieu ? " Serait-il vraiment notre pasteur et vous notre Dieu ? Et pourquoi, Seigneur, ne seriez-vous pas au contraire notre pasteur et lui notre Dieu a

Écoute tranquillement, écoute avec douceur, afin de comprendre (2). Peut-être y a-t-il ici quelque adversaire qui a bu à la coupe empoisonnée des hérétiques et qui se rit de moi quand je répète que le Père et le Fils ne forment qu'un seul Dieu : et pourtant rit-il de tous ces milliers de frères qui n'avaient qu'une âme (3)? Cet homme me dit donc : Dieu l'enseigne expressément : " Mon serviteur David sera leur pasteur, " et dans ce David tu as vu et il fallait voir le Christ ; car, ainsi que tu l'as remarqué, David était mort à l'époque de cette prophétie. Il est donc bien vrai que le Christ " sera leur pasteur. " Mais Dieu ajoute : " Et moi le Seigneur je serai leur Dieu; " conséquemment l'un est " pasteur et l'autre est Dieu. "

1. Jean, XV, 10, 9. — 2. Eccli. V, 13. — 3. Act. IV, 32.

214

A ton tour explique-moi ces paroles : " Je ferai paître. " Qui disait : " Je ferai paître ? " C'est sans contredit Dieu lui-même. Mais en parlant ainsi il n'ôtait point au Christ les fonctions de pasteur; ainsi ne lui ôte-t-il point la divinité en disant : " Je serai leur Dieu. " Le Christ est pasteur et le Père est pasteur; de même le Père est Dieu et le Christ est Dieu. Du Christ pasteur tu ne sépares pas le Père, ainsi de la divinité du Père ne sépare pas le Christ. Le Père partage avec le Fils la tendresse du Pasteur, et le Fils possède avec le Père l'égalité de la nature divine. S'il ne parlait pas ainsi, tu confondrais le Père avec le Fils. Il s'agit dont ici de l'unité de la nature et de la distinction des personnes divines ; et quand il dit : " C'est lui qui fera paître, je serai leur Dieu, " sans se séparer de son Fils et sans séparer son Fils de lui, il veut montrer que le Fils est un même Dieu avec le Père, et le Père un même pasteur avec le Fils.

" Moi le Seigneur je serai leur Dieu et mon serviteur David, prince au milieu d'eux. " Pourquoi au milieu d'eux ? Parce que " le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous (1). "

Il est " prince au milieu d'eux. " De là sa qualité de médiateur entre Dieu et les hommes; car il est Dieu comme le Père et homme avec les hommes. Un médiateur ne peut être ni homme seulement ni Dieu seulement. Il est médiateur. La divinité ne saurait être médiatrice sans l'humanité, ni l'humanité sans la divinité ; entre la pure divinité et l'humanité pure convient comme médiatrice la divinité humanisée et l'humanité divinisée dans la personne du Christ.

" Et mon serviteur David sera prince au milieu d'eux. Moi le Seigneur j'ai parlé. — Moi le Seigneur, " et non pas je ne sais quel hérétique.

22. " Et je ferai pour eux un testament de paix. " Il le fera, " par le ministère de Celui qui a dit : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix (2). " Ainsi le testament de notre père est un testament de paix. Qu'on divise entre les héritiers ordinaires les patrimoines communs ; l'héritage de la paix ne saurait se diviser. Or le Christ est notre paix. La paix réunit et ne divise pas. Aussi est-il dit: " Il est notre paix et de deux il a fait un (3). " Il s'agit ici du testament de Dieu, d'un héritage qui est la paix. Qu'il soit donc possédé par tous d'un commun accord, et non pas divisé par l'esprit de chicane.

" Et je ferai pour eux un testament de paix. "

1. Jean, I, 14. — 2. Ibid, XIV, 27. — 3. Ephés, II, 14.

Attention, hérétiques ! Apprenez du Pasteur que son testament est un testament de paix, entrez dans cette paix. Courroucez-vous contre les empereurs chrétiens qui invalident les testaments qui se font dans vos familles. N'est-ce pas néanmoins un châtiment bien convenable? Et qu'est-ce que cette annulation de vos testaments? A quoi la comparer ? C'est un avertissement et pas encore la condamnation. Dieu en effet a pris parti pour son testament de paix. Tu souffres si le tien est sans valeur dans ta famille. Néanmoins tu dois mourir et tu ignoreras ensuite ce qui se fera dans ta famille. " En ce jour, est-il écrit, périront toutes ses pensées (1); " et " il ne connaîtra plus sa demeure (2). " Ainsi tu ignoreras après ta mort ce qui se passera dans ta maison et tu souffres néanmoins que ton testament n'y soit pas observé. Pour faire observer le sien, le Christ est sorti du tombeau et il veille du haut du ciel. Ah! que ton chagrin te réveille et que ta peine serve à te corriger. Pour redresser un bâton, on l'approche du feu ; que la douleur serve également à te redresser; cette douleur est loin d'être encore la flamme éternelle ; elle est comme la chaleur du foyer qui doit faire disparaître les tortuosités de ton coeur, t'avertir et te corriger. Ressens, et tu as raison, la douleur que ton testament n'ait aucune valeur dans ta propre maison. Mais la maison de Dieu est ton coeur, et si tu désires que ton testament soit observé dans ta demeure, pourquoi ne veux-tu pas respecter dans la maison de Dieu le testament divin ? Que laisses-tu à tes enfants ? Des pierres; et si tu sais qu'ils se les partagent autrement que tu ne l'as voulu, tu en es peiné. Quel soin, quelle sollicitude pour une vile maison, pour un toit ruineux ! Comme tu luttes de toutes tes forces contre une fièvre brûlante, contre la maladie qui t'accable, contre la mort qui te presse, exhalant avec peine tes dernières paroles pour achever ton testament ! Combien tu consultes d'hommes de lois, à combien d'artifices tu as recours pour en assurer la validité malgré la loi de l'Empereur ! Entends-tu Dieu te répondre Pourquoi ces artifices, pourquoi ces formules trompeuses? Tu veux que l'on observe ton testament ? Observe fidèlement le mien. Tu te plains que ton domaine passe à qui tu ne voulais pas? Que dois-je dire de l'héritage religieux que je laisse si étendu? " Toutes les nations seront bénies dans ta postérité (3). " Ainsi ai-je parlé à

1. Ps. CXLV, 44. — 2. Ib. CII, 16. — 3. Gen. XXII, 18.

215

mon serviteur, continue toujours Dieu, et il a cru sans voir; toi, tu vois et tu ne crois pas ! Il

a gardé mon testament après l'avoir reçu ; il est ouvert maintenant et tu le déchires ! En effet ce testament a été gardé après avoir été reçu, au lieu que pour l'ouvrir il fallait que les prédictions en fussent accomplies. Il est donc parvenu jusqu'à toi dans toute son intégrité; et tu veux sûrement y conserver tes droits.

Mais, est-ce que ton cohéritier conteste avec toi et te dit : Prends pour toi cette part, je conserve celle-ci? ou bien : Prends la moindre, je réserve la plus grande? Il ne dit pas non plus Divisons entre nous, mais: Possédons ensemble. Telle est la volonté du testateur, ouvre et lis. Mais tu t'écries : Je l'ai empêché d'être brûlé, je l'ai gardé de peur qu'on le livrât aux flammes! Ouvre-le et reconnais que tu as gardé de quoi te faire brûler. Je ne crois pas cependant que tu l'aies gardé, quand je te vois ne pas garder ce qu'il ordonne. " Et' je ferai pour eux un testa" ment de paix. "

23. " Et j'exterminerai de la terre les bêtes fauves; " les bêtes fauves, les ennemis du testament de paix. C'est d'elles qu'il est dit dans un psaume : " Epouvante la bête des roseaux (1). " Que signifie : " la bête des roseaux? " La bête ennemie de l'Ecriture sainte, écrite avec un roseau. " J'exterminerai de la terre les bêtes cruelles, et on habitera le désert avec confiance. " Que signifie ici le désert ou la solitude ? L'intérieur de la conscience. La conscience est en effet une profonde solitude où nul homme ne saurait ni passer ni même pénétrer du regard. Habitons-y en espérance, puisque nous ne possédons pas encore la réalité, tout ce que nous avons au dehors flottant au souffle des tempêtes et des tentations du siècle. Nous avons donc un désert intérieur. Là interrogeons notre foi, examinons si nous avons la charité dans le coeur; voyons si notre coeur parle autant que nos lèvres quand nous disons : " Remettez-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs (2) " Si nous parlons, si nous disons vrai là où nul oeil humain ne pénètre, c'est qu'il y a en nous un désert intérieur où nous reposons en paix, assurés que toutes les tribulations présentes passent, que l'espérance deviendra réalité, et que tout notre être goûtera le repos. Nous nous verrons clairement alors, notre pensée ne sera plus comme une brebis qui se cache, ni nôtre conscience

1. Ps. LXVII, 31. — 2. Matt. VI, 12.

une solitude. Tous en effet se connaîtront et connaîtront leurs pensées, lorsque le Seigneur viendra, éclairera ce qui est caché dans les ténèbres et que chacun recevra de Dieu sa louange (1). Maintenant, au contraire, si tu vois deux hommes dans l’affliction, tu ne saurais voir leur coeur. Il est possible que l'un soit déchiré de remords et que l'autre repose dans sa conscience comme dans un désert tranquille.

" Ils habiteront le désert avec espérance et goûteront le sommeil; " c'est-à-dire le plein repos que laisseront les sens, étrangers à tous les bruits du siècle. C'est là qu'ils reposeront, " près des ruisseaux. " Il y a dans cette solitude intérieure comme des ruisseaux qu'alimente la mémoire, qui répandent comme une eau divine jaillissant de la science et de la méditation des Ecritures. Si en effet ce qu'on a lu et entendu, on le confie à la mémoire, dans toute sa pureté et sa sainteté; lorsqu'ensuite on cherche à reposer dans la solitude intérieure, en d'autres termes, dans la paix d'une bonne conscience, on sent comme jaillir des profondeurs de l'âme et couler en quelque sorte le souvenir de la parole de Dieu. Alors on goûte avec les autres fidèles le repos de l'espérance et l'on dit : C'est vrai, c'est bien, c'est mon espoir, c'est ce que Dieu m'a promis, Dieu ne ment pas, je suis en sûreté. Cette sûreté est comme le sommeil pris le long des ruisseaux. " Et ils dormiront près des ruisseaux."

24. " Et je leur donnerai ma bénédiction autour de ma colline. " Qu'importe qu'il y ait ici montagne ou colline, pourvu que nous soyons bien autour? Colline désigne le Christ; car il est au milieu de nous et nous sommes autour de lui, puisqu'il a été dit précédemment : "David sera prince au milieu d'eux. " Et parce qu'il est prince, il est appelé colline, douce colline, qui n'est ni âpre ni difficile à monter, pourvu qu'on n'ait pas la démarche fière, " Et je leur donnerai ma bénédiction autour de ma colline, et je répandrai en son temps la pluie " de la parole divine. Il y a une pluie dévastatrice; elle renverse la maison bâtie sur le sable et tout ce que peut la maison construite sur la pierre, c'est de ne pas s'écrouler sous ses coups (2). Cette pluie est la tentation qui cherche à déraciner et non à arroser. Telle ne sera point la pluie que promet le Seigneur. Que dit-il en effet? " Ce seront des pluies de bénédiction. " Tu craignais au mot

1. I Cor. IV, 6. — 2. Matt. VII, 24-27.

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de pluie? Mais cette pluie est bénédiction et non tentation.

25. Considère aussi ce que produit cette pluie. " Et les arbres qui sont dans la campagne porteront leur fruit. " Dans la campagne, dans une sorte de plaine, non sur les pentes ardues, avec un genre de vie facile. Il appelle campagne un genre de vie qui n'a rien d'ardu, de laborieux, de difficile, telle que la vie d'un grand nombre de fidèles dans l'Église de Dieu, où ils possèdent une épouse, des enfants, des maisons; ils sont comme des arbres dans la campagne, ils n'ont pu gravir aucune aspérité. Mais avec la pluie du ciel, ils porteront leurs fruits, comme en voici : " Romps ton pain pour celui qui a faim, et abrite dans ta demeure l'indigent sans asile (1). " C'est à ces fidèles que l'Apôtre disait: " Je ne cherche pas votre don, mais votre fruit (2). " — " Et les arbres de la campagne porteront leur fruit ; " si ce fruit n'est pas de première qualité, il a pourtant son mérite. " Et la terre, " toute la terre, " sera féconde. Et ils habiteront la terre qui est à eux. " Ainsi il y aura fertilité dans les champs, sur les collines et sur les montagnes. Que peuvent par eux-mêmes soit les champs, soit les collines, soit les montagnes? Qu'on ne voie ici que Celui qui les cultive: " Et ils habiteront dans leur terre avec espérance. " Remarquez que c'est la promesse de ce qu'il nous donne maintenant. Tant qu'il parle d'espérance, je vois le temps présent; car lorsque nous avons atteint ce qui nous est promis, ce ne sera plus l'espérance, mais la réalité.

26. " Et ils sauront que je suis le Seigneur, lorsque j'aurai brisé les chaînes qui les assujettissent au joug; " les chaînes qui leur serrent le cou. Rompez Seigneur, rompez les chaînes avec lesquelles les hérétiques tiennent les faibles par le cou. Est-il en effet rien qui serre et qui comprime davantage que ces paroles N'écoute pas le Christ, écoute-moi? Ecartez cette chaîne, permettez-moi de respirer. — Je ne sais ce que tu dis, répliquent-ils. — Mais j'écoute la voix de mon Pasteur, il crie : " Parmi toutes les nations, à commencer par Jérusalem (3). " Laisse-moi suivre la voix de mon Pasteur. Pourquoi me serrer? Ote-moi cette chaîne et je porterai le joug si doux de mon Seigneur. — Mais à ces mots il serre de nouveau. Voyez, Seigneur, l'hérétique ne veut point relâcher ma chaîne brisez-la. La croix du Seigneur nous élève, le

1. Isaïe, LVIII, 7. — 2. Philip. IV, 17. — 3. Luc, XXIV, 34.

joug de l'hérétique nous déprime. Mais il sera rompu : " Lorsque j'aurai brisé les chaînes qui les assujettissent au joug. " Ils veulent imposer aux hommes leur domination, les tenir sous leur dépendance et non sous celle de Dieu. " Lorsque j'aurai brisé les chaînes de leur joug, et je les arracherai aux mains de ceux qui les réduisaient à l'esclavage. " Qu'est-ce à dire : Qui les réduisaient à l'esclavage? — Qui les poussaient au péché. En effet commettre le péché, c'est en être l'esclave (1). Voyez, mes frères, ce qu'ils sont parvenus à leur persuader : Ils rendront compte de nous, disent les malheureux qu'ils égarent, nous ne sommes que des ouailles et nous les suivons où ils nous mènent. — Vous êtes ouailles? Ecoutez donc votre Pasteur et non les loups.

27. " Et ils ne seront plus en proie aux nations. " Partout en effet il y a des sectaires; ils diffèrent suivant les contrées, mais nulle part il ne manque de ces hommes qui chargent de chaînes et mettent sous le joug les fidèles. En désaccord les uns avec les autres, tous s'entendent contre l'unité. Cette unité n'est point en désaccord avec elle-même, mais elle lutte de toutes parts contre tous ceux qui lui résistent; partout elle travaille, mais elle goûte le repos du désert. " Ils ne seront plus en proie aux nations, et les bêtes de la terre ne les dévoreront plus. " Ils écouteront la voix de leur Pasteur et seront par ce moyen, arrachés à la dent des loups. La bête des roseaux ne les dévorera plus, elle ne cherchera plus à faire plier les Ecritures à son sentiment, ni à détourner l'esprit des passages clairs pour obtenir d'être écoutée plutôt que la divine parole. " Et les bêtes de la terre ne les dévoreront plus, mais ils demeureront dans l'espérance. " Remarquez combien de fois il fait entendre que ces promesses regardent le temps présent : Dieu parle ici de bienfaits qu'il accorde dès maintenant. " Et il n'y aura plus personne pour les épouvanter. " Comment n'y aura-t-il plus personne pour les épouvanter? La chose est incontestable; il suffit de mettre sa confiance au Seigneur; il suffit d'avoir commencé à dire : " Je louerai en Dieu sa parole, je glorifierai l'idée dans le Seigneur, " et non en moi. Louer l'idée en soi c'est dire : Croyez ce que nous vous enseignons ; et louer l'idée dans le Seigneur, c'est dire avec nous : Croyons ce que le Seigneur, nous enseigne. Il n'y aura plus personne pour

1. Jean, VIII, 84.

nous enrayer, car " je louerai en Dieu sa parole, je glorifierai la pensée dans le Seigneur; j'ai mis ma confiance en Dieu, je ne craindrai rien des entreprises de l'homme (1). — Il n'y aura personne pour les épouvanter. "

28. " Et je ferai naître pour eux une pépinière de paix. " Un testament de paix, une pépinière de paix. Puisse donc fructifier ce que Dieu a planté et se déraciner ce qu'à semé l'hérétique Dieu a planté ce qui le concerne lui-même et ce qui concerne son Eglise ; lui-même dans le ciel, et son Eglise sur la terre; lui-même sur tous les cieux et son Eglise sur toute la terre; voilà une doctrine qui vient de Dieu. Mais ce langage Viens à nous, sois du parti de Donat, l'Église n'est qu'en Afrique; ce n'est pas Dieu qui l'inspire, je ne, vois pas ici un plant divin. Il faut donc le déraciner et non pas l'arroser. " Et je ferai naître pour eux une pépinière de paix, et ils ne mourront plus de faim sur la terre. " Il est bien vrai, mes frères, que la faim se fait sentir ici; examinez et voyez comme ils sont pressés par la faim. Ce qui est pis, c'est qu'ils ont des aliments à la bouche, sans manger, semblables à ces malades qui meurent de dégoût, non que la nourriture leur manque, mais parce qu'ils la rejettent et l'ont en horreur. Les Écritures n'enseignent-elles pas ce que nous disons et n'entendent-ils pas aussi bien que nous ces paroles d'un psaume : " Toutes les extrémités de la terre se souviendront du Seigneur et s'attacheront à lui; toutes les nations se prosterneront devant lui (2)? " Ainsi les aliments sont tout servis; si tu avais la santé et si tu mangeais, demeurerais-tu où tu es?

" Et il n'y aura plus personne pour mourir de faim sur la terre, et ils ne seront plus chargés de la malédiction des peuples. " Il est bien vrai, mes frères, que le Christ a aujourd'hui élevé si haut son Eglise, que tous ses ennemis sont confus et n'osent plus blasphémer son nom. Le seul reproche qu'il nous adressent est celui-ci : Pourquoi, disent-Ils, ne vous entendez-vous pas? Ainsi ceux qui sont restés païens parmi les gentils n'ont plus rien à objecter contre le Christ et ils ne blâment plus dans les chrétiens que leurs divisions. Mais ceux qui passent de l'hérésie à l'Église catholique n'ont plus à craindre cet opprobre, on ne leur reprochera point leurs dissensions, puisqu'ils demeurent attachés à la racine de l'unité sur le plant de la charité. " Ils ne seront

1. Ps. LV, 11. — 2. Ib. XXI, 28.

pas chargés de la malédiction des peuples.

29. " Et ils sauront que je suis le Seigneur leur Dieu, et eux-mêmes sont mon peuple, la maison d'Israël, dit le Seigneur Dieu. " Ils sont les ouailles du Seigneur, ils sont aussi sa vigne. Après avoir condamné la vigne stérile, Isaïe craignait de n'être pas compris; aussi expliqua-t-il sa pensée en disant : " La vigne du Seigneur des armées est la maison d'Israël (1); " et les Israëlistes ne pouvaient plus dire alors : On ne nous a point parlé, mais à je ne sais quelle vigne. De même après avoir parlé de brebis, Dieu craignait que quelqu'un n'élevât cette objection Peut-être le Seigneur a-t-il je ne sais où des brebis dont il prend soin et que je ne connais pas. Pour faire cette objection, il faudrait, il est vrai, avoir perdu le sens commun, être tombé dans l'absurdité; mais le bon Pasteur compatit à la faiblesse, il s'abaisse jusqu'à prévenir de telles pensées, et il finit par expliquer très-clairement quelles sont ses brebis. " Et vous, mes brebis, vous les brebis de mon troupeau, vous êtes des hommes. " Quels hommes? Est-ce tous les hommes? Non. Car il est écrit: " Heureux celui dont le Seigneur est l'espérance (2); — Que le Dieu d'Israël est bon pour ceux qui ont le coeur droit (3) ! — Heureux l'homme dont le Seigneur est le Dieu (4). "

30. " Et moi le Seigneur je suis votre Dieu, dit le Seigneur Dieu. " Dieu est également au dessus de tous les hommes. Je ne sais néanmoins comment il se fait que pour oser dire : mon Dieu! il n'y ait que celui qui croit en lui et qui l'aime. Celui-ci dit : mon Dieu! Tu l'as donc fait tien, et ce Dieu, à qui tu es, aime véritablement cela. Ah! de toute l'affection de ton coeur, avec toute la sécurité, la confiance et l'amour dont tu es capable, répète : Mon Dieu! Ne crains rien, tu dis vrai; il est à toi et tu ne l'empêches pas d'être encore à autrui. Tu ne dis pas: mon Dieu, comme tu dis : mon coursier. Celui-ci est à toi et non pas à un autre. Mais si Dieu t'appartient, il appartient aussi à ceux qui disent: Mon Dieu, comme tu le dis. Chacun dit: Mon Dieu, mon Dieu; c'est qu'il est à tous, se communiquant tout entier, pour qu'ils jouissent de lui, à tous et à chacun. Car en disant : Mon Dieu, on ne le divise pas.

Ce discours que jette ma langue et que porte le son, formé de lettres et de syllabes, parvient tout entier à chacun et nul de ceux qui l'entendent ne le divisé ; or si ce discours qui retentit sensiblement

1. Isaïe, V, 7. — 2. Ps. XXXIX, 5. — 3. Ib. LXXII, 1. — 4. Ib. CXLV, 5.

218

aux oreilles et qui les frappe plus fortement de près, et de loin plus faiblement, est néanmoins entendu tout entier par tous sans qu'ils s'en partagent les syllabes, puisque chacun d'eux le reçoit tout entier; que penser de ce Dieu qui est présent partout, qui remplit tout, aussi parfaitement ce qui est proche que ce qui est éloigné, qui atteint d'une extrémité à l'autre avec force et dispose toutes choses avec douceur (1) ? N'est-il pas, à bien plus forte raison encore, possédé également par tous?

Voyez encore, mes frères, cette lumière : elle est sûrement corporelle, elle brille au ciel, s'élève, s'abaisse, circule, va d'un lieu dans un autre. Tous les yeux cependant vont à sa rencontre, se dirigent vers elle, et tous la possèdent également sans la diviser; le riche ne l'arrête pas et s'il en jouit le premier, il n'en prive pas les yeux du pauvre ou ne la rétrécit pas pour lui. Le pauvre peut donc dire : mon Dieu, et le riche : mon Dieu. L'un a plus et l'autre a moins abondamment, mais en argent et non en Dieu. Pour parvenir à lui, le riche Zachée donna moitié de son patrimoine (2) ; Pierre abandonna ses filets et sa barque (3); la veuve offrit deux oboles (4); un plus pauvre encore présenta un verre d'eau froide (5) ; et celui qui n'avait absolument rien accorda uniquement sa bonne volonté (6). Les offrandes étaient diverses, mais elles obtinrent la même

1. Sag. VIII. — 2. Luc, XIX, 8. — 3. Matt. IV, 20. — 4. Luc, XXI, 2-4. — 5. Matt. X, 42.— 6. Luc, II, 14.

récompense, car l'amour n'était pas différent. Vous donc, ô hommes qui êtes les brebis de Dieu, ô brebis du troupeau de Dieu, ne vous troublez point de voir dans le monde tant de conditions différentes; les uns dans la gloire et les autres sans gloire; les uns opulents et les autres indigents; ceux-ci beaux de corps et ceux-là épuisés par l'âge; des jeunes gens et des enfants, des hommes et de femmes. Dieu est également pour tous; et on le possède d'autant plus qu'on a donné, non pas plus d'agent, mais plus de foi. " Et vous, mes brebis, brebis de mon troupeau, vous êtes des hommes, et je suis votre Dieu, dit le Seigneur Dieu. " Oh! que nous sommes heureux d'avoir un tel domaine et d'en,être nous-mêmes le domaine! Car nous le possédons et il nous possède; il nous possède pour nous cultiver et nous le possédons pour l'honorer; nous l'honorons comme Dieu et il nous cultive comme un champ; il nous cultive pour que nous portions des fruits, et nous l'honorons pour en donner. Tout nous revient, il n'a pas besoin de nous. " Je te donnerai, dit-il, un héritage, ton domaine s'étendra jusqu'aux extrémités de la terre (1). " Nous sommes ainsi sa possession. " Le Seigneur, est-il dit encore, est la part de mon héritage et de mon calice (2). " Le voilà à son tour notre domaine. Et pourtant quelle différence! " Vous êtes hommes et je suis le Seigneur votre Dieu, dit ce Dieu notre Seigneur. "

1. Ps. II, 8. — 2. Ib. XV, 6.

 

 

 

 

SERMON XLVIII. SE JUGER SOI-MÊME. (1).

ANALYSE. — Dans ce discours, qui n'est, à vrai dire, que la première partie du suivant, saint Augustin explique ce que le prophète Michée entend par se juger soi-même. Se juger soi-même, c'est condamner le mal que l'on trouve en soi afin de pouvoir acquérir les vertus que l'on n'a pas et particulièrement se conformer à Dieu, en qui tout est bien, sans se scandaliser de la prospérité éphémère et apparente des méchants.

1. Nous venons d'entendre les leçons des divins oracles ; elles nous sont présentées comme un sujet de discours; nous devons les méditer, et avec le secours de Celui qui nous tient dans sa main, nous et nos paroles, ainsi qu'il est écrit (2), répandre en vous, comme une semence féconde, ce que nous y avons puisé. Ce n'est pas non plus sans raison qu'il est dit ailleurs : " Je louerai

1. Michée, VI, 6-8. —3. Sag. VII, 16.

en Dieu sa parole, je glorifierai la pensée dans le Seigneur (1). " On glorifie en Dieu ce qu'il donne, et malgré notre faiblesse, nous sommes comme des vases consacrés à son service; nous recevons en nous autant qu'il est possible et nous le communiquons sans envie. Qu'il daigne seulement suppléer dans vos coeurs à ce qui manque de notre part. Qu'est-ce, hélas! que nous

1. Pr. LV, 14.

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produisons sur vos sens si lui-même ne fait tout dans vos âmes? ,

2. Rappelez-vous avec moi ce que nous a recommandé la première leçon du prophète. " Qu'offrir au Seigneur, dit-il, qui soit digne de lui ? " Cet homme cherchait donc par quel sacrifice il pourrait apaiser Dieu ou plaire à Dieu. " Fléchirai-je le genou devant le Dieu très-haut? Le Seigneur s'apaisera-t-il par l'offrande de mille taureaux, et de dix mille chèvres engraissées? Pour expier le péché de mon âme, lui présenterai-je le fruit de mes entrailles? " Offrirai-je à mon Dieu mes premiers-nés pour expier mes fautes? — " On te répond : O homme ! " Qui répond : O homme! si ce n'est le créateur de l'homme? O homme, qui cherches ce que tu dois donner à Dieu pour l'apaiser ou pour lui plaire, on te répond donc.

" On te fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur te demande : est-ce autre chose " que de pratiquer le jugement et la justice, d'aimer la miséricorde et d'être disposé à marcher avec le Seigneur ton Dieu (1) ? " Tu demandais ce que tu pourrais offrir pour toi : offre-toi. Est-ce autre chose en effet que le Seigneur exige de toi? Et parmi toutes les créatures corporelles qu'y a-t-il de meilleur? Or, s'il te redemande à toi-même, c'est que tu t'étais perdu, et si tu fais.ce qu'il ordonne, il trouve en toi le jugement et la justice, le jugement à l'égard de toi-même et la justice à l'égard de ton prochain.

En quoi consiste le jugement envers toi? A n'aimer pas ce que tu étais afin de pouvoir devenir ce que tu, n'étais pas; à te juger toi-même en toi-même, sans faire 'acception de ta personne, sans te pardonner tes fautes, sans les aimer parce qu'elles sont ton oeuvre; enfin à ne te pas glorifier du bien qui est en toi et à n'accuser pas Dieu des maux dont tu souffres. Sans quoi ton jugement serait dépravé, et par conséquent il ne serait pas un jugement. Pour nous montrer effectivement que le jugement dépravé n'est pas un jugement, Dieu ne dit pas : Le Seigneur demande-t-il de toi autre chose que de prononcer un jugement droit? Il dit : que de prononcer le jugement. S'il est droit, ce sera un jugement véritable, s'il ne l'est pas, ce ne sera point un jugement mais un crime. Que faisais-tu donc quand tu te perdais, quand tu courais à la perdition, et que tu courrais sans retour ? Que faisais-tu? Je le sais : Tu te glorifiais du bien qui était en toi, et tu blasphémais Dieu à cause des maux dont

1. Mich. VI, 6, 8.

219

tu souffrais. C'est là un jugement injuste, et conséquemment, comme je l'ai dit, ce n'est pas un jugement. Veux-tu donc rendre ton jugement juste, en faire un jugement ? Il suffit de te corriger, de faire le contraire. Qu'est-ce à dire, de te corriger? De louer Dieu de ce que tu as de bon, de t'accuser de tes maux. Si en effet tes défauts te déplaisent et que tu te corriges avec le secours de Celui qui t'a créé, tu seras un juste observateur de la justice. Tu aimeras Dieu si tu es juste; à moins d'être mauvais et pervers tu ne t'écarteras point de la droiture, et si tu es droit tu aimeras ce qui l'est, d'où il suit que sans aucun doute tu aimeras Dieu, car lorsque tu ne l'aimais point, c'est ta perversité qui ne l'aimait point.

3. Ecoute ce psaume sacré : " Que le Dieu d'Israël est bon à ceux qui ont le cœur droit!" Trouvait-il rien de choquant en Dieu, celui qui parlait ainsi? Loin de moi la pensée de l'accuser! Mais je veux en croire son propre aveu. Prêtez l'oreille avec moi et considérez ce qu'il dit. " Que le Dieu d'Israël est bon ! " A qui ? " A ceux qui ont le cœur droit. " — " Pour moi, continue-t-il, " quand je n'avais pas le cœur droit, " pour moi, mes pieds se sont presque égarés, mes pas ont chancelé.-Mes pieds se sont égarés, mes pas ont chancelé, " c'est la même pensée, et en ajoutant le mot presque, il veut faire entendre qu'il a failli succomber, qu'il est presque tombé. Comment t'es-tu exposé à cet affreux péril? " Parce que, dit-il, je me suis indigné contre les méchants en voyant la paix des impies, " c'est-à-dire, en voyant les méchants heureux, j'ai chancelé devant Dieu, je me suis presque détaché de lui. Ainsi ce qui lui déplaisait en Dieu c'était le bonheur des méchants.

4. Considérez ce que dit en lui-même cet homme ébranlé, car c'est à lui que le psaume attribue les paroles suivantes: " Voilà que ces pécheurs se sont enrichis dans le siècle, et j'ai dit: " Dieu le sait-il ? " Ainsi s'exprime, ainsi parle cet homme qui avant .de s'être redressé trouvait mauvais que Dieu comblât de prospérités les méchants. " Dieu le sait-il, le Très-Haut en a-t-il connaissance ? " Voyez de plus ce qu'il ajoute, voyez comment dans cette incertitude il est sur le point de tomber et de se perdre. Voici donc ce qu'il ajoute : " Serait-ce en vain que j'ai purifié mon cœur et lavé mes mains dans la société des innocents ? " J'ai perdu tout le fruit de ma bonne conduite. Pourquoi ai-je " purifié mon cœur et lavé mes mains dans la société des innocents? " C'est donc pourvoir les méchants (220) heureux et moi dans l'angoisse? " Durant tout le " jour j'ai été frappé de verges. " Ils sont dans la joie, et moi sous les verges; dans la joie ceux qui blasphèment le Seigneur, et sous les verges moi qui l'adore. " Dieu le sait-il ? " — Voilà ce qui l'ébranle, ce qui le fait presque tomber, ce qui lui fait croire que Dieu ne prend point souci des choses humaines.

5. Il nourrissait donc ces idées lorsque son coeur n'était pas droit encore, et frappé du contraste qu'il avait remarqué, il était porté à regarder comme vraisemblable que Dieu ne prenait point souci des choses humaines, il voulait le publier, le proclamer, l'enseigner hautement; mais il en fut détourné par l'autorité et la doctrine des saints. Considérez ces paroles: " Quand je me disais : Je publierai cela, " je proclamerai, j'enseignerai hautement aux hommes que Dieu ne prend aucun souci des choses humaines; " quand " donc " je me disais : Je raconterai cela, j'ai reconnu que c'était réprouver la société de vos enfants. " Comment alors exécuter mon dessein? Ce que je voulais affirmer ne l'a été ni par Moïse, ni par Abraham, ni par Isaac ou Jacob, ni par Jérémie, Isaïe ou tout autre prophète. Tous néanmoins sont vos enfants ; ce serait donc les condamner que de publier mon raisonnement.

6. Que faire alors? " J'ai entrepris de découvrir la vérité; " je l'ai entrepris, mais c'est une grande et difficile entreprise; " c'est une entreprise laborieuse " de parvenir à connaître, d'un côté comment Dieu est juste et sait ce qui ce passe au sein de l'humanité, de l'autre comment les méchants sont heureux et les bons quelquefois malheureux. Est-il juste qu'il en soit ainsi? C'est ce que je voudrais comprendre et voilà devant moi une entreprise laborieuse.

7. Combien de temps a duré mon embarras : " Jusqu'à ce que je sois entré dans le sanctuaire de Dieu et que j'aie réfléchi aux fins dernières, Entre donc dans ce sanctuaire de Dieu, ô âme fidèle; entre dans ce sanctuaire, ô âme pieuse, toi qui ne condamnes Dieu ni quand tu souffres ni quand prospèrent les méchants. Tu ignores peut-être le motif d'une telle disposition ? Crois néanmoins qu'il n'y a pas d'injustice dans ce que Dieu fait ou laisse faire. La raison humaine t'entraînait, que l'autorité divine te ramène et sois persuadée qu'il y a là quelque chose que tu ignores. Il faut en effet croire avec la plus entière certitude que Dieu n'est ni méchant ni injuste, et en entrant avec cette foi dans le sanctuaire de Dieu,

1. Ps. LXXII, 1-3, 13-17.

en y entrant en croyant, tu arrives bientôt à comprendre. Le prophète continue effectivement " Jusqu'à ce que je sois entré dans le sanctuaire de Dieu, " où pénètre la foi. Et cette foi, de quoi sera-t-elle suivie ? " Et jusqu'à ce que je comprenne les fins dernières. " Viendront en effet ces fins dernières, quand aucun .homme de bien ne sera malheureux, ni aucun méchant heureux; quand les hommes pieux seront discernés des impies, les justes des injustes, ceux qui louent Dieu de ceux qui le blasphèment; quand enfin le discernement sera si parfait qu'aucun homme de bien ne sera malheureux ni aucun méchant heureux, comme il vient d'être dit. Mais pourquoi n'en est-il pas ainsi dès aujourd'hui? Peut-être aujourd'hui même en est-il ainsi; mais ce qui est aujourd'hui caché sera dévoilé alors.

8. Entre avec moi, si tu le peux, dans le sanctuaire de Dieu; je parviendrai peut-être à te montrer, ou plutôt apprends avec moi de Celui qui m'instruit, que les méchants ne sont pas heureux et que les bons jouissent plus que les méchants, quoique la suprême félicité ne soit pas encore pour les bons, ni pour les méchants le châtiment suprême.

Comprends d'abord avec moi que les méchants ne sont pas heureux. Dis-moi en effet, je t'en prie, pourquoi tu n'es pas heureux? Tu vas me répondre : C'est que je suis dans le besoin, je rencontre des difficultés, je souffre dans mon corps, j'ai à craindre de la part de mes ennemis. — Ainsi tu n'es pas heureux parce que tu as du mal à souffrir, et tu estimerais heureux celui qui est mal en lui-même? N'y a-t-il pas une énorme différence entre souffrir le mal et être mal? Tu n'es pas ce que tu souffres, puisque tu souffres le mal et que tu n'es pas mal; oui tu souffres le mal sans être mal et le méchant rte souffre pas du mal quand il est mal en lui-même ? Ne t'abuse pas, ne te trompe pas : il n'est pas possible que tu sois, malheureux en souffrant le mal et que lui soit heureux quand il est mal en personne. Crois-tu qu'étant mal en lui-même il ne souffre pas le mal ? Eh ! ne se supporte-t-il pas ? Tu souffres quand un mal étranger te blesse au corps, et il ne souffrirait pas quand il sent dans son coeur le mal qu'il est lui-même ? Tu souffres d'avoir une mauvaise villa, et il ne souffrirait pas d'avoir l’âme mauvaise?

Sois bon, toi qui possèdes du bien. Les richesses sont bonnes, l'or est bon, l'argent est bon, les grandes familles et les propriétés sont bonnes, tout cela est bon, mais pour faire du (221) bien et ne te rend pas meilleur. Possède donc les biens qui te rendent bon. Quels sont-ils, demandes-tu ? Exerce le jugement, pratique la justice. Tu as des biens ? Exerce le jugement, pratique la justice, mérite de compter ainsi au nombre des biens qui t'appartiennent. Sois sensible aux leçons qu'ils te donnent: immortel, deviens bon au milieu de ces biens périssables. Sois sensible à leur enseignement : garde-toi de faire le mal pour ne pas périr avec eux.

Il nous resté à examiner encore, mes frères, comment on doit observer la justice et aimer la miséricorde, comment aussi chacun doit être disposé à marcher avec le Seigneur son Dieu. Mais avec l'aide du ciel, nous traiterons une autre fois ces matières devant vous. Prenez acte de mon engagement : je ne veux pas vous fatiguer longtemps, je veux seulement vous venir en aide dans la mesure de mes forces.

 

 

 

 

 

SERMON XLIX. Prononcé à la table de Saint Cyprien (1). PRATIQUER LA JUSTICE (2).

ANALYSE. — En expliquant ce que le Psalmiste appelle pratiquer la justice, saint Augustin aura l'avantage de faire comprendre en même temps la parabole des ouvriers de la vigne, parabole que l'on vient de lire pendant l'office divin. En effet la pratique de la justice n'est autre chose que l'accomplissement de ce que les ouvriers sont obligés de faire dans la vigne du Seigneur. Or pratiquer la justice c'est croire en Dieu et faire ce qu'il commande, c'est ne pas juger témérairement le prochain et le juger avec amour quand on peut le juger, c'est réconcilier les ennemis au lieu d'épouser leurs haines, étouffer en son coeur la haine a sa naissance et pardonner sincèrement comme a fait Jésus-Christ, comme a fait admirablement saint Etienne.

1. Nous venons d'entendre plusieurs saintes lectures et nous devons vous en dire ce que le Seigneur damnera nous suggérer. Mais on retient davantage ce qu'on a ouï en dernier lieu et c'est sur cela que l'on compte entendre parler le prédicateur. Comme on a fini les leçons par la lecture du saint Evangile, je ne doute donc pas que votre charité n'attende de moi quelques réflexions sur la vigne, les ouvriers et le denier de récompense dont il y est fait mention.

Je me rappelle néanmoins ce, que j'ai promis dimanche dernier. Je voulais commenter ce qu'on avait lu d'un prophète. Or on avait lu qu'un homme cherchant à savoir par quels sacrifices il pourrait apaiser le Seigneur, il lui avait été répondu que Dieu ne demandait de lui que la pratique du jugement et de la justice, l'amour de la miséricorde et la disposition à marcher avec le Seigneur son Dieu. Aussi ai-je traité du jugement selon mes lumières et le discours s'étant prolongé jusqu'à ne plus me laisser le temps de discuter les autres questions autant que je l'aurais pu, j'ai promis de parler aujourd'hui de la justice. Vous ne serez toutefois pas déçus, vous qui pensiez que je vous entretiendrais de l'Évangile; car, la justice est la tâche imposée aux ouvriers de la vigne.

1. Voir le sermon XIII. — 2. Michée, VI, 6-8.

2. Supposez que vous êtes vous-mêmes ces ouvriers invités au travail. Venir dès l'enfance, c'est avoir été appelé à la première heure; l'adolescence est la troisième heure; la jeunesse, la sixième; l'âge mûr, la neuvième; et la vieillesse, la onzième. Du reste n'incidentez point sur ces époques; écoutez plutôt quel travail vous est imposé et attendez en paix la récompense promise, vous gardant bien de murmurer si elle est égale, pour peu que vous connaissiez quel est votre Maître.

Vous connaissez quelle est l'oeuvre commandée; je la rappellerai néanmoins. Ecoutez donc ce que vous savez et pratiquez ce qu'on vous a déjà dit. L'oeuvre de Dieu est la justice, avons-nous déjà observé. Cependant, comme on demandait au Seigneur Jésus quelle était l'oeuvre de Dieu : " L'oeuvre de Dieu, répondit-il, est que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé. (1) " Il pouvait répondre : L'oeuvre de Dieu c'est la justice. Pensez-vous qu'humbles travailleurs nous osions hasarder une interprétation contraire à celle du Père de famille? Si donc l'oeuvre de Dieu c'est la justice, ainsi que je l'ai déjà répété, et si l'oeuvre de Dieu, d'après le Seigneur, consiste à croire en lui, ne s'ensuit-il pas que dans cette croyance consiste aussi la justice ? — Mais, répliques-tu,

1. Jean, VI, 29.

222

c'est le Seigneur qui nous a dit: L'oeuvre de Dieu consiste à croire en " son Envoyé; " et c'est to qui affirmes que l'oeuvre de Dieu consiste dans la justice. Prouve donc que la justice est de croire au Christ. — Je m'empresse de répondre à ta juste demande.

Te semble-t-il que croire, au Christ ne soit pas justice? Qu'est-ce alors? Donne un nom à cet acte. Or, si tu fais bonne attention à ce que tu as entendu, tu me répondras sans aucun doute que cet acte est un acte de foi; la foi est de croire au Christ. — J'y consens, croire au Christ c'est avoir la foi. — Ecoute maintenant cet autre passage de l'Écriture : " Le juste vit de la foi. (1) " Accomplissez la justice, croyez : " Le juste vit de la foi. " Il est difficile de se mal conduire quand on croit comme il faut. Croyez de tout votre coeur, croyez sans chanceler, sans hésiter, sans opposer à la foi des conjectures humaines. La foi, fides, vient de ce que l'on fait ce qu'on dit. Il y a dans ce mot deux syllabes; la première vient de faire, a facto, et la seconde de dire, a dicto. Crois-tu?- Oui, je crois, réponds-tu. — Fais ce que tu dis et tu as là foi. Je puis bien entendre ta voix, je ne saurais voir la foi dans ton coeur. Incapable de voir la foi dans ton coeur, est-ce moi qui t'ai loué pour travailler à la vigne ? Ce n'est pas moi qui loue, ni moi qui impose la tâche, ni moi qui me prépare à payer le denier. Je suis ouvrier comme vous, je travaille à la vigne selon la mesure des forces que le Maître daigne m'accorder; dans quelle intention ? C'est lui qui le sait. " Peu m'importe, dit l'Apôtre, d'être jugé par vous. (2) " Vous aussi vous pouvez entendre ma voix, vous ne sauriez voir mon coeur. Mettons tout notre cœur à découvert devant le Seigneur, et agissons avec droiture. N'offensons pas Celui qui nous occupe, afin de nous présenter au paiement sans embarras.

3. Un jour, mes très-chers, mais plus tard, nous verrons mutuellement nos coeurs ; pour le moment nous sommes environnés des ténèbres de cette chair mortelle et nous marchons à la lumière des Écritures; " nous avons, comme dit l’Apôtre Pierre, la parole plus ferme des prophètes, à laquelle vous faites bien d'être attentifs, comme à une lampe qui luit dans un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour brille et que l'étoile du matin se lève dans vos coeurs. (3) " De là il suit, mes bien-aimés, que par notre foi en Dieu nous sommes lumière, comparés aux infidèles. Après

1. Habacuc, II, 41 ; Rom.I,17. — 2. I Cor. IV, 3. — 3. II Pierre, I, 19.

avoir été ténèbres avec eux; nous sommes aujourd'hui lumière: " Vous étiez la nuit, dit l'Apôtre, vous êtes maintenant le jour dans le Seigneur (1); " nuit en vous-mêmes et jour dans le Seigneur. Il dit également ailleurs: " Car vous êtes tous des enfants de lumière et des enfants du jour; nous ne sommes point de la nuit ni des ténèbres (2). — Marchons honnêtement comme pendant le jour (3). " Ansi nous sommes le jour, comparés aux infidèles.

Mais devant ce jour où ressusciteront les morts, où ce corps corruptible revêtira l'incorruptibilité, où ce corps mortel revêtira l'immortalité (4), nous sommes encore la nuit. En nous considérant comme lumière, l'Apôtre Jean nous dit : " Mes bien-aimés, nous sommes maintenant les fils de Dieu. " Et parce qu'il nous reste encore des ténèbres; qu'ajoute-t-il ? " On ne voit pas encore ce que nous serons. Nous savons que lorsqu'il apparaîtra nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est (5). " Ce sera la récompense et non le travail. " Nous le verrons tel qu'il est, " oui ce sera notre récompense. Le jour sera alors aussi éclatant qu'il puisse l’être.

En considérant donc le jour actuel, vivons honnêtement, et en considérant la nuit présente, ne jugeons pas les uns des autres. Noyez en effet l'Apôtre Paul lui-même. Après avoir dit: " Marchons honnêtement comme durant le jour, il ne contredit pas son collègue, l'Apôtre Pierre qui dit de son côté : " Vous faites bien de vous montrer attentifs " à cette divine parole, " comme à une lampe qui luit dans un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour brille et que l’étoile du matin se lève dans vos coeurs. "

A Paul en effet ne le dit-il pas expressément? " C'est pourquoi, conclut-il, gardez-vous de juger avant le temps. " Avant quel temps? " Jusqu'à ce que vienne le Seigneur, qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres et manifestera les pensées des coeurs: et chacun alors recevra de Dieu sa louange (6). " Que signifie donc avant le temps, sinon avant que vous voyiez mutuellement vos coeurs?

Or n'est-ce pas ce que je disais? Pesez un peu toutes les expressions de cette pensée. " Gardez-vous de juger avant le temps. " Quand sera-ce temps? " Quand viendra le Seigneur pour éclairer ce qui est caché dans les ténèbres et manifester les pensées des coeurs; et chacun alors recevra de, Dieu sa louange. " Comment seras-tu

1. Ephés. V, 8. — 2. Thess, V, 5. — 3. Rom. XIII, 13. — 4. I Cor. V, 53. — 5. I Jean, III, 2. — 6. I Cor. IV, 6.

223

replongé dans les ténèbres quand tu seras loué par la Lumière elle- même ? Les coeurs seront alors à découvert, maintenant ils sont voilés. On soupçonne quelqu'un d'être ennemi, peut-être est-il ami ; un autre semble ami, qui peut-être est ennemi caché. Quelle obscurité ! L'un se montre sévère et il nous aime; l'autre flatte et il nous hait. Si je me fie aux paroles, je quitte des eaux tranquilles pour me heurter contre un rocher; je fuis mon ami pour m'attacher à un ennemi. Cela vient de ce que le coeur est caché. Or c'est dans ce coeur caché, profond, mystérieux qu'il faut croire; c'est pour cultiver ce coeur que tu t'es engagé. Travaille donc en croyant dans ce lieu impénétrable que ne perce point l'oeil de celui qui travaille avec toi et où ne parvient que le regard de ton Dieu. " Le juste vit de la foi. " C'est là ton devoir.

5. J'ai traité, dimanche dernier, du jugement qui consiste à te juger toi-même (1), à ne pas te flatter lorsque tu découvres en toi des défauts, mais à te corriger et à devenir juste pour aimer Dieu, qui l'est souverainement. Comment ce Dieu juste pourrait-il plaire, à l'homme injuste ? Veux-tu donc aimer Dieu? Deviens juste, juge-toi toi même, ne t'applaudis pas, châtie, redresse, corrige en toi ce qui t'y déplaît avec raison. Prends l'Écriture pour te servir de miroir; tu t'y verras sans mensonge, sans adulation, sans acception de personne. Si tu es beau, tu t'y trouveras beau, et laid si tu es laid. Mais en t'y voyant laid comme tu l'es, garde-toi d'accuser ce miroir; rentre en toi-même; le miroir ne te trompe pas, ne te trompe pas non plus. Juge-toi, gémis de ta laideur. En t'éloignant avec cette tristesse inspirée par cette laideur, tu te corrigeras et tu reviendras avec ta beauté recouvrée.

Mais quand tu te seras jugé sans adulation, juge ton prochain avec amour. Tu peux juger en lui ce que tu vois. Mais il peut arriver qu'en voyant ses défauts tu te souilles; il peut arriver aussi que lui-même t'avoue ses fautes et découvre à l'amitié ce qu'il tenait caché à l'inimitié. Juge ce que tu vois et laisse à Dieu ce que tu ne vois pas. Or en jugeant prends soin d'aimer l'homme et de haïr le vice sans aimer le vice à cause de l'homme et sans haïr l'homme à cause du vice. L'homme est ton prochain ; le vice est donc l'ennemi de ton prochain, et l'amitié demande que l'on haïsse ce qui nuit à son ami. Si tu crois cela, tu agiras en conséquence, car " le juste vit de foi, "

1. Ser. XLVIII.

6. Voici ce qu'on rencontre fréquemment parmi les hommes. Il arrive parfois que l'un de tes amis devient l'ennemi d'un ami intime dont il était l'ami comme toi. De trois que vous étiez, deux se sont divisés; toi qui restes, que dois-tu faire ? L'un veut, il exige, il demande instamment que tu te tournes avec lui contre votre ami commun qu'il commence à haïr, et il te dit : Tu n'es pas mon ami, puisque tu es l'ami de mon ennemi. Ce dernier t'adresse le même langage. Car, encore une fois, vous étiez trois, deux se sont brouillés, toi seul ne l'es pas. Si tu prends le parti de l'un, l'autre sera ton ennemi et réciproquement; si d'un autre côté tu veux rester uni à l'un et à l'autre, ils murmureront tous deux. Telle est la difficulté, ce sont des épines dans la vigne où nous devons travailler.

Veux-tu savoir de moi ce qu'il faut faire? Demeure l'ami de l'un et de l'autre et travaille à les réunir. Ne révèle pas à celui-ci ce que celui-là peut avoir dit contre lui: ils pourraient redevenir amis et trahir à leur tour ceux qui les ont trahis. Si je parle ainsi toutefois, c'est d'une manière tout humaine, ce n'est pas en vue de Celui qui nous a loués pour sa vigne. Supposons donc que personne ne te trahisse: n'as-tu pas pour juge le Seigneur qui te voit ? Et si tu as entendu quelque mot de colère, de plainte, de critique, étouffe-le. Pourquoi le mettre au jour? Pourquoi le révéler? Il ne te fera pas mourir (1). Parle convenablement à cet ami qui veut te faire rompre avec l'autre, parle-lui ouvertement , considère-le comme un coeur malade et applique-lui de doux remèdes. Dis-lui: Pourquoi veux-tu que je devienne son ennemi? — Parce qu'il est le mien, répond-il. — Tu veux donc que je sois l'ennemi de ton ennemi? Je dois être plutôt l'ennemi de tes vices. Celui dont tu veux me rendre l'ennemi est un homme: tu as un autre ennemi contre lequel je dois me déclarer si je suis ton ami. — Quel est cet autre ennemi, demandera-t-il. — C'est ta passion. — Et laquelle? — La haine que tu portes à ton ami.

Imite donc le médecin. Le médecin n'aime son malade qu'autant qu'il hait sa maladie, et pour l'en délivrer il la poursuit à outrance. Si vous aimez vos amis, n'aimez pas leurs vices.

7. Je parle ainsi, mais penses-tu que je fais ce que je dis? Je le fais, mes frères, si je le fais d'abord en ce qui me concerne moi-même; et je le fais eu moi-même, si Dieu m'en accorde la grâce. Je hais mes vices et pour obtenir la guérison de

1. Eccli. XIX, 10.

224

mon coeur, je l'offre à mon Médecin. Je mortifie ces vices autant que j'en suis capable, j'en gémis, je confesse qu'ils sont en moi et tu vois que je m'en accuse. Toi qui me censurais, corrige-toi donc. . Ainsi l'exige la justice; empêchons qu'on nous dise: " Tu vois la paille dans l'œil de ton frère et tu ne vois pas la poutre dans le tien. Hypocrite, ôte d'abord la poutre de ton oeil et tu verras clair alors pour ôter la paille de l'œil de ton frère (1). " La colère est cette paille, la haine est la poutre. Mais en entretenant cette paille, tu en fais une poutre; la colère invétérée devient haine, et la paille nourrie devient poutre. Afin donc de l'empêcher, que le soleil ne se couche pas sur votre colère (2). Tu te vois, tu te sens enflammé de haine et tu veux réprimer la colère de ton frère? Eteins d'abord ta haine, et tu auras droit de le reprendre. La colère est dans son oeil et la poutre dans le tien. Si tu le hais, si tu as une poutre dans l'œil, comment vois-tu clair pour ôter ce qui blesse le sien?

Mais pourquoi as-tu ainsi une poutre dans l'oeil? Parce que tu ne t'es pas inquiété de la paille quand elle y a paru. Tu t'es endormi avec elle, avec elle tu- t'es levé ; tu l'as cultivée, tu l'as nourrie de faux soupçons, tu l'as arrosée en ajoutant foi aux paroles des adulateurs, qui prêtaient à ton ami des propos pernicieux. Tu n'as pas eu le soin d'arracher cette paille, et tu en as fait une poutre. Arrache cette poutre de ton oeil, ne hais plus ton frère. Trembles-tu ou ne trembles-tu pas? Ne hais point, te dis-je, et tu seras en sûreté. Mais qu'est ce que la haine, me réponds-tu? Tu hais ton frère; mais si tu comptes pour peu cette haine, écoute ce que tu oublies: " qui hait son frère est homicide (3). " Qui hait son frère est homicide. Diras-tu maintenant : que m'importe d'être homicide? Haïr, c'est être homicide. Ainsi tu n'as point préparé de poison, tu n'es pas venu l'épée à la main frapper ton ennemi; tu n'as cherché ni l'aide, ni le lieu, ni le temps nécessaire pour commettre ce crime, enfin tu ne l'as pas commis; mais uniquement parce que tu hais ton frère tu t'es donné la mort avant de la lui donner.

Apprenez donc la justice, apprenez à ne haïr que les vices et à aimer les hommes. En vous montrant fidèles à cette recommandation, en accomplissant cette justice, en préférant guérir les hommes vicieux plutôt que de les condamner, vous avez bien travaillé dans la vigne. Exercez

1. Matt. VII, 3, 6. — 2. Eph. IV, 26. — 3. I Jean, III, 5.

vous à y travailler de la sorte, mes frères.

8. On va, après le sermon, renvoyer les catéchumènes, les fidèles resteront, et on arrivera au moment de la prière. Savez-vous jusqu'où nous devons monter, ce que nous commencerons par dire Dieu ? " Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent (1). " Appliquez-vous, appliquez-vous donc à pardonner. Vous arriverez à ces mots de la prière. Comment alors les prononcer et comment ne les prononcer pas? Je vous le demande enfin, les prononcez-vous ou ne les prononcez-vous pas? Quoi! tu as de la haine et tu les prononces? — Je ne les prononce.pas, me diras-tu. — Quoi encore! Tu pries sans les dire? Tu hais donc et tu les dis? ou bien tu pries et ne les dis pas. Mais si tu les dis, tu mens, je te le fais observer sans hésitation, et si tu ne les dis pas, tu ne mérites rien. Réfléchis, fais attention à toi, et avant de prier, pardonne des: tout ton coeur. Tu veux contester avec ton ennemi, gourmande ton coeur auparavant; oui gourmande, gourmande ton coeur; dis-lui: je te défends de haïr. Mais ce coeur, mais ton âme hait encore, dis-lui de nouveau : je te défends de haïr. Comment pourrais-je prier et dire. " Remettez-nous nos dettes? " Il est vrai néanmoins, je pourrais prononcer encore ces mots, mais les suivants: " comme nous aussi; " quoi ! " comme nous aussi nous pardonnons, " comment les articuler? Où est ta foi? Fais ce que tu dis: " comme nous aussi nous pardonnons. "

9. Mais ton âme ne veut point pardonner, elle se plaint même que tu lui interdises de haïr. Réponds-lui : " Pourquoi, mon âme, t'attrister ? et pourquoi me troubler ? — . Pourquoi t’attrister ? " Garde-toi de haïr et de me perdre. " Pourquoi me troubler? Espère en Dieu (2). " Tu languis, tu soupires, tu es malade et blessée, sans pouvoir te délivrer de la haine qui te tourmente. " Espère en Dieu: " c'est le médecin. Il a été pour toi suspendu à la croix et ne s'est pas encore vengé. Pourquoi vouloir te venger, car c'est le but de haine? Vois ton Seigneur suspendu, vois-le à la croix; du haut de ce tribunal il te donne ses ordres, Vois-le suspendu; il fait de son sang un remède pour tes langueurs Vois-le, si tu veux te venger, vois-le attaché, écoute sa prière: " Père pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (3).

10. Il a pu pardonner ainsi, reprends-tu, moi je ne saurais. Car je suis homme et il est Die je suis homme et il est l'Homme-Dieu.

1. Matt. VI, 12. — 2. Ps. XII, 6. — 3. Luc, XXIII, 34.

225

pourquoi Dieu s'est-il fait homme, si l'homme ne se corrige point? Ecoute-moi, homme que tu es: C'est trop pour toi d'imiter ton Seigneur? considère Etienne, serviteur comme toi. Saint Etienne était-il un homme ou était-il Dieu? C'était un homme sans aucun doute; il était ce que tu es; ce qu'il a fait, il le doit à Celui que tu pries .comme il le priait lui-même. Considère donc ce qu'il a fait.

Il s'adressait aux Juifs, leur parlait avec sévérité et avec amour. Voici la preuve de ce double sentiment de sévérité et d'amour, je dois vous la mettre sous les yeux. Et d'abord la sévérité: " Têtes dures! " Ainsi parlait saint Etienne aux Juifs: " Têtes dures, coeurs et oreilles incirconcis, toujours vous résistez à l'Esprit saint. Quel prophète vos pères n'ont-ils pas mis à mort ? " Voilà des paroles sévères ; voici maintenant des témoignages d'amour. Irrités et enflammés d'une haine nouvelle, ces malheureux veulent rendre le mal pour le bien, ils courent aux pierres et commencent à lapider le serviteur de Dieu. Ici, saint Etienne, donnez des preuves de votre amour; ici, ici nous voulons vous voir, vous contempler, admirer en vous le vainqueur et le triomphateur de l'enfer. Nous vous avons entendu parler sévèrement à ces ennemis réduits au silence, examinons si vous les aimez pendant qu'ils vous lapident. Si vous les haïssez, si vous avec pu les haïr, maintenant surtout qu'ils vous martyrisent, vous devez le faire. Opposez-vous donc la dureté de coeur à ces dures pierres qui vous accablent de pierres ; ils sont vraiment aussi durs que les pierres lancées par eux contre vous; leur Loi est gravée sur la pierre, et ils vous font expirer sous les pierres.

11. Assistons, mes bien-aimés, assistons à ce grand spectacle. Demain encore il nous sera offert, assistons-y. On lapide Etienne, représentez-vous attentivement cette scène. Courage, ô membre du Christ! courage, ô athlète du Christ! considérez Celui qui pour vous a été suspendu à la croix. On le crucifiait, on vous lapide. Il dit alors. " Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. " Et vous, que dites-vous? Je veux le voir, peut-être pourrais-je au moins vous imiter. — Le bienheureux Etienne commence par prier debout pour lui-même. " Seigneur Jésus, dit-il, recevez mon esprit. " Il s'agenouille ensuite afin de prier pour ses bourreaux: " Seigneur, ne leur imputez pas ce péché, " et à ces mots il s'endormit (1). Oh! l'heureux sommeil ! oh! le repos véritable ! Le repos est ainsi de prier pour ses ennemis.

Mais, ô saint martyr, exposez-moi un peu cette étrange conduite, pourquoi vous restiez debout en priant pour vous-même et pourquoi vous avez fléchi le genou en priant pour vos ennemis ? Il répond sans doute et nous le comprenons : Pour moi j'ai prié debout, parce que je priais Dieu que j'ai servi avec fidélité, et que je n'ai eu de peine ni à le prier ni à obtenir de lui. — Il n'y a point de difficulté à prier pour le juste, c'est pourquoi il demeure debout en priant pour lui. Mais quand il s'agit de prier pour les Juifs, pour les meurtriers du Christ, pour les meurtriers des saints, pour ses propres bourreaux, il remarqua que leur impiété était extrême, excessive, que difficilement elle leur serait pardonnée, et il fléchit le genou. Courageux ouvrier, fléchissez le genou dans cette vigne; oui, fléchissez le genou en travaillant à cette vigne, ouvrier courageux. Votre entreprise est grande, elle est glorieuse et digne de tout éloge. Vous avez creusé bien avant, puisque vous avez déraciné de votre coeur la haine de vos ennemis.

Tournons-nous vers le Seigneur, etc.

1. Act. VII, 51-59.

 

 

 

 

SERMON L. LES RICHESSES D'INIQUITÉ (1).

ANALYSE. — On sait que pour condamner l'ancien Testament les Manichéens cherchaient partout à le mettre en contradiction avec le Nouveau. Ils prétendaient donc que ces paroles d'Aggée : " L'or est à moi, l'argent est à moi, dit le Seigneur, " étaient opposés à celles-ci de l'Évangile : " Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité (2). " Saint Augustin montre ici qu'entre ces deux sages il n'y a pas la moindre contrariété. — 1° Si Dieu rappelle dans l'ancien Testament que l'or et l'argent lui appartiennent, n’est-ce pas le moyen de rabaisser la vanité des riches? 2° Les richesses sont bien à lui : non-seulement il les a créées, il s'en sert encore pour la glorification des justes et la punition des pécheurs. 3° Notre-Seigneur, il est vrai, appelle les biens de ce monde des riche d'iniquité : c'est qu'en effet elles sont trompeuses, irritent les besoins au lieu de les apaiser. 4° Trop souvent sans doute elles sont l'instrument du vice; mais elles ne sont pas pour ce motif plus condamnables que les créatures les plus parfaites, dont on peut bien mal user. 5° En examinant de plus près le texte d'Aggée, on remarquera que l'or et l'argent dont il est ici parlé désignent la sage et la vertu dont nul ne doit s'enorgueillir, car elles viennent du Seigneur. 6° Il serait facile d'ailleurs de montrer que l’ancien Testament blâme autant l'avarice que le nouveau. 7° Tout donc tend à prouver la mauvaise foi des Manichéens.

1. Les Manichéens cherchent à appuyer leurs calomnies sur le prophète Aggée ; ils critiquent odieusement ces paroles qu'il a prononcées au nom du Seigneur : " L'or est à moi, l'argent est " à moi ; " et parce qu'ils s'attachent à comparer méchamment l'Évangile à l'ancienne loi, dans le but de montrer que les deux Testaments sont contraires et opposés l'un à l'autre, ils proposent la difficulté suivante: Il est écrit, disent-ils, dans le prophète Aggée : " L'or est à moi, l'argent est à moi, " et notre Sauveur, dans l'Evangile, appelle ces richesses une espèce d'iniquité (3). L'Apôtre à son tour parle ainsi de l'usage qu'on en fait : " La racine de tous les maux est l'avarice, écrit-il à Timothée ; aussi quelques-uns en s'y laissant entraîner, ont dévié de la " foi et se sont engagés dans beaucoup de chagrins (4). " Ainsi présentent-ils la question, ou plutôt, ainsi accusent-ils les anciennes Écritures qui ont annoncé l'Évangile, en s'appuyant sur le môme Évangile annoncé par elles. S'ils propos Baient- sérieusement la difficulté, peut-être se mettraient-ils en devoir de la résoudre, et en y travaillant ils pourraient y parvenir.

2. Malheureux qu'ils sont, pourquoi ne comprennent-ils pas que le motif du Seigneur, en disant dans Aggée : " L'or est à moi, l'argent est également à moi, " est de rappeler à celui qui refuse de donner aux indigents, malgré l'obligation d'exercer la miséricorde, que Dieu lui commande de distribuer, non pas de son propre bien, mais du bien du Seigneur lui-même; et à celui qui fait l'aumône, qu'il ne la fait pas avec ce qui lui appartient, car au lieu de s'affermir dans la vertu en pratiquant la miséricorde

1. Agée, II, 9. — 2. Luc, XVI, 9. — 3. Luc, XVI, 9. — 4. I Tim, VI, 10.

il pourrait s'enfler de vanité et d'orgueil ? " L’or est à moi, dit-il, l'argent est également à moi " non pas à vous, ô riches de la terre. Pourquoi donc hésiter de donner au pauvre de qui m'appartient? ou pourquoi vous enorgueillir de donner de ce qui est à moi?

3. Veux-tu connaître combien est juste ce Dieu à qui appartiennent et l'or et l'argent Ces richesses font le tourment de l'avare autant qu'elles aident le cœur compatissant. La divine justice distribue tout avec tant de sagesse, qu'elles servent soit à manifester les belles .actions, soit à châtier l'iniquité. Oui, l'or, l'argent et tous les domaines de la terre sont également l'instrument de la bienfaisance et le supplice de la cupidité. En les accordant aux hommes de bien, Dieu montre combien de choses dédaigne leur âme dont toute la richesse est l'auteur même de richesse. Pour prouver en effet que l'on méprise une chose, il faut la posséder réellement. En la possédant pas, on peut sans doute la mépriser. Mais ce mépris est-il feint ou sincère? Dieu seul le sait puisqu'il voit le coeur ; quant aux hommes qui voudraient imiter ce mépris, ils ne peuvent en connaître la sincérité que par des actes de générosité. Lorsque d'un autre côté Dieu octroie ces biens aux méchants, il fait voir, par ces biens-même qu'il accorde, à quels tourments est réservée l'âme qui en dédaigne le généreux ante Il donne aux bons l'occasion de faire le bien; tourmente les méchants de la crainte d'essuyer des pertes; et si les uns comme les autres perdent leur or et leur argent, les premiers conserveront avec joie leurs trésors célestes, tandis que les seconds verront leur maison dépouillent des biens temporels et leur conscience plus dépouillée encore des richesses éternelles.

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4. A Lui donc qui sait faire un tel usage de l'or et de l'argent appartiennent réellement et l'argent et l'or. Parmi les hommes eux-mêmes le bon usage n'est-il pas un titre à posséder? Est-on en droit d'avoir ce qu'on ne sait employer avec justice? Et si l'on se prétend possesseur de ce que l'on retient sans aucun droit, on n'en est pas le possesseur légitime, mais l'impudent et injuste usurpateur. De là il suit que si l'on revendique avec raison, non pas ce qu'a envahi une injuste et folle cupidité, mais ce qu'on administre avec une autorité pleine de prudence et une modération pleine de justice; Dieu ne peut-il pas beaucoup mieux et avec plus de vérité soutenir que l'or et l'argent sont à lui? Car il les a créés dans son immense bonté, il sait les employer avec une souveraine justice, et sans son ordre ou sa permission personne ne peut posséder l'or et argent, ni les méchants pour e le supplice de leur avarice, ni les bons pour l'exercice de leur bienfaisance; exercice limité, car ils ne peuvent ni créer les richesses, ni les reprendre ou les distribuer à leur gré dans le monde.

5. Supposé que les méchants seuls aient en partage l'or et l'argent, on devrait croire que c'est un mal; et s'ils n'appartenaient qu'aux bons, on serait porté à les considérer comme un grand bien. D'un autre côté, si les méchants seuls en étaient privés, la pauvreté semblerait un grand s châtiment; et si c'étaient les bons seuls, la même a pauvreté serait regardée comme le souverain bonheur. Veux-tu savoir qu'il peut être bon d'avoir de l'or? Les hommes de bien en ont. Veux-tu savoir aussi que ce n'est pas l'or qui te fait leur vertu? Les méchants possèdent aussi de l'or. Pour nous apprendre que pauvreté n'est pas malheur, il y a des pauvres heureux; et pour nous apprendre aussi que pauvreté n'est pas bonheur, il est des pauvres malheureux. Ainsi donc lorsque le Créateur suprême et gouverneur de toutes choses distribue aux hommes l'or et l'argent, il veut qu'on les regarde comme bons dans leur nature et dans leur genre, quoiqu'ils ne soient ni un grand bien ni le bien souverain, et que dans la place qui leur est faite ils excitent à louer le Seigneur de l'univers; il veut aussi que les bons sachent ne pas s'enorgueillir quand ils les ont en abondance, ni se laisser abattre quand ils en sont privés, et que les méchants soient aveuglés lorsqu'ils les possèdent, tourmentés quand ils les perdent.

6. On ne saurait donc blâmer aucunement ce que Dieu a créé pour sa gloire, pour l'honneur des bons et pour le supplice des méchants. Dieu peut aussi avec la plus parfaite vérité, appeler sien non-seulement ce qu'il a établi avec la plus généreuse bonté, mais encore ce qu'il distribue avec la plus sage prévoyance. Si maintenant le Seigneur dans l'Évangile appelle ces choses des richesses d'iniquité, c'est pour faire entendre qu'il y a d'autres richesses qui sont le partage exclusif des hommes de bien et des justes, et que c'est l'iniquité qui donne aux premières le nom de richesses. La justice sait en effet qu'il existe d'autres trésors destinés à orner l'homme intérieur; c'est d'eux que par le bienheureux Pierre quand il dit : " Lequel est riche devant Dieu (1). " Ces dernières richesses sont appelées justes, parce qu'elles sont le lot des justes, de ceux qui les ont méritées ; et vraies, parce qu'en les possédant on n'est pas en proie à l'indigence. Les autres sont nommées injustes, non qu'il y ait injustice dans l'or et l'argent, mais parce qu'il est injuste de dire que ce sont des richesses, attendu qu'elles ne préservent pas du besoin. Chacun en effet n'éprouve-t-il pas des désirs d'autant plus ardents qu'il po9sède avec attachement de plus nombreux trésors? Et comment appeler richesses ce qui en s'accroissant fait croître les besoins, ce qui ne saurait s'augmenter pour ceux qui en sont avides, sans enflammer leur cupidité au lieu d'apaiser leur soif? Estimes-tu riche celui à qui il manquerait moins s'il possédait moins? Combien voyons-nous d'hommes qui se réjouissaient en faisant de petits profits lorsqu'ils étaient peu riches, et qui maintenant qu'ils possèdent de l'or et de l'argent véritables, mais de fausses richesses, refusent les gains médiocres qu'on peut leur offrir ! Tu les crois enfin satisfaits : tu te trompes. L'accroissement de leur opulence n'a fait que dilater leur avarice, que l'enflammer sans la calmer. Ils rejettent un verre d'eau, parce qu'il leur faut un fleuve. Ainsi donc, est-ce comme plus riche, est-ce comme plus indigent qu'il faut considérer cet homme qui a cherché à s'enrichir pour n'éprouver pas de besoins, et qui n'est devenu plus riche que pour en ressentir davantage?

7. Ce n'est toutefois la faute ni de l'or ni de l'argent. Suppose en effet qu'un homme compatissant ait découvert un trésor : est-ce que par compassion il ne s'empresse pas de donner l'hospitalité aux voyageurs, de nourrir les affamés, de fournir des vêtements à qui en manque, d'aider

1. Pierre, III, 4.

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les indigents, de racheter les captifs, de construire des Églises, de soulager les fatigués, d'apaiser les querelles, de réparer les naufrages, de soigner les malades, de répandre sur la terre ses richesses matérielles et d'enfermer au ciel ses trésors spirituels? Qui agit ainsi? L'homme miséricordieux et bon. Par quel moyen ? Avec l'or et l'argent. Pour le service de qui? De celui qui a dit : " L'or est à moi, l'argent est également à moi. " Maintenant donc, mes frères, vous voyez sans doute quel étrange aveuglement et quelle démente il faut pour reporter sur les choses dont on use mal le crime de ceux qui en abusent. Si on condamne l'or et l'argent, parce qu'il est des hommes corrompus par l'avarice qui au mépris des préceptes du Tout-Puissant s'attachent avec une passion détestable à ce qu'il a créé; on doit mépriser aussi toutes les autres créatures de Dieu, car, dit l'Apôtre, il est des hommes pervers " qui ont adoré et servi la créature, de préférence au Créateur, béni dans les siècles (1); " on doit condamner jusqu'à ce soleil, puisque ne voyant pas en lui une créature les Manichéens ne cessent de l'honorer et de l'adorer soit comme le Créateur, soit comme une partie de lui-même. Mais pourquoi ne l'accusent-ils pas? Ne voit-on pas souvent les procès les plus injustes occasionnés par le désir de donner aux appartements plus de soleil et de lumière? Ne voit-on pas fréquemment renverser des maisons pour faire pénétrer plus librement et plus largement les rayons du soleil par les fenêtres ? Ne voit-on pas ceux qui s'y opposent, tout fondés qu'ils soient sur les droits les plus incontestables, poursuivis d'implacables inimitiés? Si donc il arrive que pour obtenir plus de soleil un homme puissant opprime injustement et cruellement un homme faible, s'il le dépouille, s'il l'envoie en exil ou à la mort, est-ce la faute du soleil dont l'oppresseur cherche à profiter plus abondamment? N'est-ce pas plutôt l'abus coupable qu'il en fait? car en désirant pour ses yeux plus de lumière matérielle, il ferme à la lumière de la justice le secret de son coeur.

8. Ceci doit faire comprendre à ces sectaires, si néanmoins ils en sont capables, qu'il ne faut condamner ni l'or ni l'argent, quoique l'or et l'argent servent souvent de matière aux contestations d'hommes avides; ou qu'ils doivent transporter leur accusations de la terre au ciel, des métaux brillants aux étoiles et jusques au soleil,

1. Rom. 1, 25.

dont l'iniquité se dispute la lumière en se livrant à des haines souvent éternelles. Ils doivent apprendre aussi quelle distance sépare la lumière visible de l'invisible lumière de la justice. Il peut se faire en effet que plus on désire jouir de la première, plus on soit aveuglé en présence de la seconde. Rien de créé ne saurait justifier l'homme; pour faire bon usage de toutes les; créatures il a besoin d'être sanctifié par le Créateur. Aussi tout en condamnant partout l'avarice comme le doit faire un juste juge, le Seigneur comme maître de la vérité montre l'usage que l'on doit faire des richesses terrestres, et il le montre à l'endroit même que les Manichéens prétendent opposer au Prophète. " Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, " dit-il, ce qui signifie : Vous ne devez point conserver comme richesses ce qui est richesses d'iniquité; et vous pourrez user des trésors de la terre, vous en faire même des amis qui vous reçoivent dans les tabernacles éternels, si vous ne possédez pas ces sortes de richesses, c'est-à-dire si vous ne vous en estimez pas riches. Car vos richesses véritables, les richesses qui vous mettront à l'abri de tout besoin, n'ont rien de comparable aux biens: de la terre. Mais pour mériter d'en jouir, il faut commencer parfaire bon usage de ces biens qui ne sont ni à vous, ni richesses véritables, mais des richesses d'iniquité, puisqu'elles n'ôtent pas l'indigence et que l'iniquité seule les regarde comme richesses. Les pécheurs se croient par elles préservés de la pauvreté; pour vous, vous devez soupirer; après d'autres richesses, après les richesses véritables et qui vous appartiendront réellement. Mais " si vous n'avez pas été fidèles dans les richesses injustes, qui vous confiera les véritables? Et si vous n'avez pas été fidèles dans le bien d'autrui, qui vous donnera celui qui est à vous (1)? "

9. Mais il est évident que selon leur habitude les Manichéens dénaturent le sens des prophéties. Si peu effectivement que l'on examine le contexte du passage dont ils abusent, on remarquera qu'il n'y est pas question de cet or et de cet argent qui font tourner la tête à l'avare, mais, et plutôt de l'or et de l'argent dont parle l'Apôtre quand il dit : " Si on élève sur ce fondement un édifice d'or, d'argent, de pierres précieuses (2). " Ce même or et cet argent formaient le trésor mystérieux qui d'après le Sauveur fut trouvé dans un champ et qu'un homme merveilleusement et admirablement avare s'empressa d’acheter après avoir vendu tout ce qu'il possédait (3).

1. Luc, XVI, 9-12. — 2. I Cor. III, 12. — 3. Matt. XIII, 44.

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N'est-ce pas effectivement le Seigneur qu'annonçait le Prophète; et dans son langage figuré, comme il l'est d'ordinaire, ne désignait-il pas l'époque du siècle nouveau, c'est-à-dire de l’Église, quand il disait : " Encore un peu de temps, et j'ébranlerai le ciel et la terre, la mer et l'aride; j'ébranlerai tous les peuples, et le Désiré de toutes les nations viendra, et je remplirai cette maison de gloire, dit le Seigneur des armées? L'or est à moi, l'argent aussi est à moi, dit le Seigneur des armées. La gloire de ce temple sera encore plus grande que celle du premier, dit le Seigneur des armées, et je donnerai la paix en ce lieu, dit le Seigneur des armées (1). "

10. Si les Manichéens voulaient ne pas ressembler à ces chiens et à ces pourceaux auxquels il nous est interdit de jeter les choses saintes et les perles; s'ils demandaient pour recevoir, s'ils cherchaient pour découvrir et s'ils frappaient pour obtenir qu'on leur ouvrit (2); ne pourraient-ils pas, sans le secours d'aucun interprète et sous la conduite du Saint-Esprit, voir que ce passage s'applique manifestement au peuple nouveau, c'est-à-dire au peuple chrétien dont le grand prêtre est Jésus le Fils de Dieu ? Il comprendraient surtout les paroles suivantes : " Encore un peu de temps, et j'ébranlerai le ciel et la terre, la mer et l'aride; j'ébranlerai tous les peuples et le Désiré de toutes les nations viendra. — Et le Désiré des nations viendra; " ces mots désignent le second avènement du Seigneur, quand il viendra avec gloire. Lors en effet qu'à son premier avènement il nous fut donné dans une chair mortelle par la Vierge Marie, il n'était pas le Désiré de toutes les nations, qui ne croyaient pas encore en lui.Mais en se répandant parmi tous les peuples, l'Évangile y allume le désir de le voir; car il a èt il aura partout des élus qui disent de tout coeur en le priant : " Que votre règne arrive (3). " Au premier avènement la miséricorde a préparé le jugement, qui donnera tant d'éclat au second avènement. Il fallait donc d'abord ébranler le ciel, ce qui arriva lorsque l'Ange annonça à Marie qu'elle concevrait le Fils de Dieu, lorsqu'une étoile conduisit les Mages pour l'adorer, et lorsque des Anges encore apprirent sa naissance aux bergers ; ébranler la terre, étonnée de ses miracles; ébranler la mer, c'est-à-dire le monde où frémissait le bruit des persécutions; ébranler l'aride, car

1. Agg. II, 7-10. — 2. Matt. VII, 6-8. — 3. Ib. VI, 10.

ceux qui croyaient en lui étaient affamés et altérés de justice; ébranler enfin toutes les nations, car son Évangile devait courir de toutes parts. Après cela doit paraître le Désiré de toutes les nations, et il viendra effectivement, comme l'a prédit le prophète ; et cette demeure, c'est-à-dire l'Église, sera remplie de gloire.

11. Il ajoute ensuite conséquemment : " L'or est à moi, l'argent aussi est à moi. " C'est que toute la sagesse, signifiée par l'or, c'est que " les paroles, les paroles pures du Seigneur, cet argent épuré, purifié jusqu'à sept fois (1), " c'est que tout cet argent et cet or ne sont point aux hommes mais au Très-Haut ; et si sa maison est remplie de gloire, c'est que celui qui se glorifie doit se glorifier dans le Seigneur (2). Pour faire rentrer au paradis l'homme qui en était sorti par orgueil, le grand prêtre qui habite cette maison mystérieuse a daigné se présenter comme un modèle d'humilité ; il l'atteste lui-même quand il crie dans l'Évangile : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (3). " Afin donc que dans cette maison, c'est-à-dire dans son Église, nul ne s'attribue orgueilleusement ce qu'il peut avoir de sagesse dans ses sentiments ou dans ses discours, avec quelle salutaire précaution le Seigneur dit à tous

" L'or est à moi, l'argent aussi est à moi! " Par là s'accomplira ce qui suit: " et la gloire de cette dernière demeure sera plus grande que celle de la première. " Car la première demeure, ou les habitants de la Jérusalem terrestre, " ignorent la justice de Dieu, cherchent à établir la leur et conséquemment ne sont point soumis à la divine justice, " comme le dit l'Apôtre (4). Aussi considérez qu'en revendiquant la propriété de l'or et de l'argent, il leur a été impossible de parvenir à l'éternelle gloire de la dernière demeure. En disant, néanmoins : " La gloire de cette dernière demeure sera plus grande que " celle de la première; " le prophète indique que celle-ci n'a pas été sans quelque gloire. C'est de cette gloire que parlait l'Apôtre lui-même quand il disait : " Si ce qui disparaît a de la gloire, ce qui demeure en a bien davantage (5). "

12. Le dernier verset de ce passage prophétique est celui-ci : " Et dans ce lieu je donnerai " la paix, dit le Seigneur des armées. " Que signifie dans ce lieu ? Ne dirait-on pas que le Seigneur montre du doigt quelque chose de terrestre, puisque les lieux ne peuvent contenir que

1. Ps. XI, 7. — 2. II Cor. X, 17. — 3. Matt. XI, 29. — 4. Rom. X, 3. — 5. II Cor. III. 11.

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des corps? On peut dont voir ici la résurrection générale des corps, laquelle fera le complément de la béatitude, car alors la chair ne convoitera plus contre l'esprit ni l'esprit contre la chair, En effet ce corps corruptible sera revêtu d'incorruptibilité, ce corps mortel d'immortalité (1) Il n'y aura plus dans nos membres de loi pour lutter contre la loi de l'esprit; car " en ce lieu je donnerai la paix, dit le Seigneur des armées. "

13. S'il s'agit du mépris de l'or et de l'argent matériels, combien les prophètes n'en ont-ils point parlé? et qui a pu fermer assez l'oreille à la divine parole pour ignorer ce qu'ils en on dit?

Les Manichéens; pour séduire les esprits, citent ce texte de l'Apôtre : " L'avarice est la racine de tous les maux, et en s'y laissant entraîner, plusieurs ont dévié de la foi et se sont engagés dans beaucoup de chagrins (2). " Mais serait-il facile de découvrir dans l'ancien Testament un livre où l'avarice ne soit pas condamnée et vouée à l'exécration ? Puisqu'il s'agit entre nous d'or et d'argent, pourquoi n'écoutent-ils pas cet oracle

1. I Cor. XV, 53. — 2. I Tim.VI, 10.

prophétique: " Ni leur or, ni leur argent ne pourront les délivrer au jour de la colère divine (1) ". Ne suffirait-il pas d'entendre ce passage avec de bonnes dispositions, de s'en pénétrer l'âme, pour renoncer entièrement aux séductions d'une félicité trompeuse, pour se jeter dans les bras de Dieu, se dépouiller du vieil homme et se revêtir d'immortalité?

Mais pourquoi agiter plus longtemps cette question? Votre charité voit clairement, je n'en doute pas, que, devant les simples, les Manichéens s'appuient, non sur la vérité mais sur l'astuce, pour opposer une partie de l'Écriture à toute l'Écriture et les livres nouveaux aux livres anciens; et que, pour faire illusion aux ignorants, ils prennent des phrases isolées entre lesquelles ils s'efforcent de montrer quelque contradiction. Mais dans le nouveau Testament lui-même, il n'y a ni une épître apostolique, ni un livre évangélique qu'on ne puisse défigurer également; on peut dans le même livre montrer des pensées opposées s’il n'a le plus grand soin, en le lisant, d'étudier le contexte tout entier.

1. Ezéch. VII, 19.