SIXIÈME SÉRIE.
SERMONS INÉDITS

Suite du Tome XIème Oeuvres complètes de Saint Augustin, traduites pour la première fois en français, sous la direction de M. Raulx, Bar-Le-Duc, L. Guérin et Cie Editeurs, 1868, p. 242 à 748.

 

 

 

 

 

 

 

SIXIÈME SÉRIE. SERMONS INÉDITS *

TROISIÈME SERMON. DU MÉPRIS DES CHOSES TEMPORELLES (1). *

QUATRIÈME SERMON. POUR LA NAISSANCE DU SEIGNEUR. *

CINQUIÈME SERMON, SUR CES PAROLES DE L'APÔTRE AUX GALATES. " MES FRÈRES, SI QUELQU'UN EST TOMBÉ PAR SURPRISE EN QUELQUE PÉCHÉ, VOUS AUTRES QUI ËTES SPIRITUELS, " ETC. PRÊCHÉ A CARTHAGE, A LA TABLE (1) DU BIENHEUREUX CYPRIEN, LE VI DES IDES DE SEPTEMBRE. *

SIXIÈME SERMON. SUR PLUSIEURS MARTYRS (1 ). *

HUITIÈME SERMON. SUR SAINT JEAN-BAPTISTE. *

NEUVIÈME SERMON. SUR CE PASSAGE DE L'ÉVANGILE DE SAINT LUC, (XVII, 4) : " PARDONNE , ET IL TE SERA PARDONNÉ " . *

DIXIÈME SERMON. SUR LA DÉDICACE D'UNE ÉGLISE. *

PREMIER SERMON. SUR LA CHAIRE DE L'APÔTRE SAINT PIERRE. *

DEUXIÈME SERMON. POUR LA NAISSANCE AU CIEL DE SAINT VINCENT. (TROISIÈME SERMON.) *

TROISIÈME SERMON. POUR LA NAISSANCE AU CIEL DU MARTYR QUADRAT (1). *

QUATRIÈME SERMON. POUR LA NAISSANCE DE JEAN-BAPTISTE. *

CINQUIEME SERMON. POUR LA NAISSANCE DE JEAN-BAPTISTE. *

SIXIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE: III. *

SEPTIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE. IV. *

HUITIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS APOTRES PIERRE ET PAUL. I. *

NEUVIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS APOTRES PIERRE ET PAUL. II *

DIXIÈME SERMON. POUR L'OCTAVE DES SAINTS APOTRES PIERRE ET PAUL. III. *

ONZIÈME SERMON. SUR LA CHUTE DE PIERRE. *

DOUZIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES MARTYRS MACHABÉES. *

TREIZIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DU BIENHEUREUX MARTYR LAURENT. *

QUATORZIÉME SERMON. POUR LA FÊTE DU BIENHEUREUX MARTYR LAURENT. *

QUINZIÈME SERMON. POUR LA DÉCOLLATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE. I *

SEIZIÈME SERMON. POUR LA DÉCOLLATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE. II *

DIX-SEPTIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS MARTYRS FÉLIX ET ADAUCTE. *

DIX-HUITIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS MARTYRS FÉLIX ET ADAUCTE. (DEUXIÈME SERMON.) *

DIX-NEUVIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE SAINT CYPRIEN, MARTYR. *

VINGTIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE L'APÔTRE SAINT ANDRÉ. *

VINGT ET UNIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE SAINT ÉTIENNE. *

VINGT-DEUXIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS INNOCENTS. I *

VINGT-TROISIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS INNOCENTS. II. *

VINGT-QUATRIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS CÔME ET DAMIEN. *

VINGT-CINQUIÈME SERMON. SUR LA TRINITÉ. *

VINGT-SIXIÈME SERMON. EXPOSITION DE FOI. *

VINGT-SEPTIÈME SERMON. SUR LE JUGEMENT DERNIER. *

VINGT -HUITIÈME SERMON. SUR LES TRIBULATIONS ET LES MISÈRES DE CE MONDE. *

VINGT-NEUVIÈME SERMON. SUR LA PÉNITENCE QUE TOUT CHRÉTIEN DOIT PRATIQUER, S'IL VEUT GUÉRIR SON AME DES PÉCHÉS QU'IL A COMMIS APRÈS LE BAPTÊME. *

TRENTIÈME SERMON. SUR LA CONFESSION. *

TRENTE ET UNIÈME SERMON. SUR LA RÉCONCILIATION DES PÉCHEURS. I. *

TRENTE-DEUXIÈME SERMON. POUR LA RÉCONCILIATION DES PÉCHEURS. *

TRENTE-TROISIÈME SERMON. POUR LA RÉCONCILIATION DES PÉCHEURS. III. *

TRENTE-QUATRIÈME SERMON. PRIÈRE AU SAINT-ESPRIT. *

TRENTE-CINQUIÈME SERMON. OU PREMIER TRAITÉ DU COMBAT SPIRITUEL. *

TRENTE-SIXIÈME SERMON. OU DEUXIÈME TRAITÉ DE LA LUTTE CONTRE LES VICES. *

TROISIÈME TRAITÉ. SUR LES SEPT DEMANDES DU NOTRE PÈRE. *

PREMIER SERMON. DE LA CHUTE. *

DEUXIÈME SERMON. DU PREMIER HOMME. *

TROISIÈME SERMON. SUR JOSEPH. *

QUATRIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (VIII, 14) : " JÉSUS, ÉTANT ENTRÉ DANS LA MAISON DE PIERRE, VIT LA BELLE-MÈRE DE CELUI-CI ÉTENDUE SUR SA COUCHE ET ATTEINTE DE LA FIÈVRE ". GUÉRISONS ET DISCIPLES. *

CINQUIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XIII, 24-30) : JÉSUS DIT A SES DISCIPLES CETTE PARABOLE : " LE ROYAUME DES CIEUX EST SEMBLABLE A UN HOMME QUI SEMA DE BON GRAIN DANS SON CHAMP, ETC. " L'IVRAIE ET LE BON GRAIN. *

SIXIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XIV, 1, 2). " HÉRODE LE TÉTRARQUE ENTENDIT LE BRUIT DE LA RENOMMÉE DE JÉSUS, ET IL DIT A SES SERVITEURS : " C'EST JEAN-BAPTISTE, C'EST LUI-MÊME QUI EST RESSUSCITÉ D'ENTRE LES MORTS, ET VOILA POURQUOI DES MIRACLES S'OPÈRENT PAR LUI, ETC. " LE MARTYRE. *

SEPTIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XV, 21-28) : " JÉSUS, ÉTANT PARTI DE LÀ, SE RETIRA DU CÔTÉ DE TYR ET DE SIDON. ET VOICI QU'UNE FEMME CHANANÉENNE SORTIE DE CES CONTRÉES S'ADRESSA A LUI EN CRIANT : SEIGNEUR, FILS DE DAVID, " AYEZ PITIÉ DE MOI ; MA FILLE EST CRUELLEMENT TOURMENTÉE PAR LE DÉMON, ETC. " LA CHANANÉENNE. *

 

TROISIÈME SERMON. DU MÉPRIS DES CHOSES TEMPORELLES (1).

Le catalogue manuscrit, num. 173, intitulé : Augustini operum, tom. XII, contient des traités et des sermons dont la majeure partie est en parfait accord avec ce qui est édité; mais les autres contiennent, en outre des variantes, des périodes qu'on ne trouve point dans les éditions. Dans ces dernières, j'en ai choisi une seule qui se trouve dans des variantes presque sans nombre. Comme je n'oserais décider si elle est l'oeuvre des scribes qui écrivaient précipitamment puis mettaient en ordre ce qu'ils avaient écrit, ou si elle est l'oeuvre de saint Augustin, qui a pu écrire de nouveau un sermon composé antérieurement, comme il avoue, dans son quinzième livre de la Trinité, qu'il l'a fait ailleurs, j'ai cru qu'il suffisait de s'en rapporter au jugement des érudits, qui devront statuer ce qu'il faut penser, par ce seul fait, des autres extraits que l'on fait de ce même catalogue. Mais le catalogue, num. 219, intitulé: Dydimus de Spiritu sancto, et alia, contient ce sermon absolument semblable à celui du premier catalogue. Les bénédictins de Saint-Maur, tom. V, num. 345, ont donné ce sermon d'après les éditions de Colbert et de Sirmond, sans avoir aucun doute au sujet de son intégrité.

ANALYSE.— Soyons riches en bonnes oeuvres.— L'homme pauvre qui rêve des richesses, et se trouve pauvre à son réveil, c'est le riche sans bonnes oeuvres, pauvre à la mort.— Avec des voleurs on rachète sa vie par tous ses biens, donnons-les pour la vie éternelle.— Nous haïr pour aimer Dieu, lui confier nos biens, puisque nous lui confions notre âme.— Donnons nos biens à Dieu dans la personne des pauvres.— Le véritable riche, et la véritable vie.— Donnons à Dieu nos richesses, et faisons le don de nous-mêmes en le suivant à la croix, comme les martyrs.— Humilions-nous.— Les épreuves du temps présent.— Impossibilité d'évaluer par des choses temporelles le prix d'une vie sainte.

Cette fête des martyrs, ce jour du Seigneur, nous engagent à dire à votre charité ce qui peut nous porter au mépris du siècle présent et à l'espérance du siècle à venir. Cherches-tu de quoi mépriser? Tout homme saint, tout martyr a méprisé jusqu'à cette vie présente.

(1) L'édition de Saint-Maur lui donne ce titre : Du mépris du monde ; il fut prêché dans les jours de Pâques, à la fête des saintes de Tibur, selon Sirmond agi nombre de deux, Félicité et Perpétue ; selon Henri de Valois, au nombre de trois, Maxima, Donatilla, Seconda ; d'après le témoignage des mêmes Pères de Saint-Maur. On voit plus clairement ici, que dans l'édition, que l'exorde est tiré des circonstances du temps.

Veux-tu de quoi espérer? C'est aujourd'hui que le Seigneur est ressuscité. Si tu hésites quant à ta chose espérée, sois ferme quant à l'espérance. Si le travail te cause du trouble, que la récompense te relève. Dans la première lecture (1) de cette épître que l'Apôtre écrit à Timothée, nous trouvons aussi pour nous ce précepte qu'il lui donne : " Prescrivez aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux, de ne point mettre leur confiance dans des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie. Qu'ils soient riches en bonnes oeuvres, qu'ils donnent de bon coeur, qu'ils fassent part de leurs richesses, qu'ils se fassent un trésor et un fondement solide pour l'avenir, afin d'embrasser la véritable vie (2) ". [Et que cette leçon ne nous paraisse pas moins à propos dans cette solennité de nos saints martyrs; car cette fête nous enseigne aussi le mépris du monde. Dire en effet aux riches de se faire des trésors et un fondement solide pour l'avenir, afin d'embrasser la véritable vie, c'est dire sans aucun doute que cette vie est fausse.] Et surtout, ils doivent s'appliquer cette leçon, ces riches que les pauvres ne sauraient voir sans murmurer, sans louer, sans envier leur sort, sans en désirer un semblable, sans se plaindre de leur infériorité, et au milieu des applaudissements qu'ils donnent à la vie des riches, voici ce qu'ils disent le plus souvent C'est là seulement exister, c'est là seulement vivre. Or, à cause de ces paroles flatteuses que donnent aux riches les hommes de basse condition, [que c'est là vivre, qu'il n'y a de vie que pour eux seuls, de peur que ces adulations ne viennent à les enorgueillir, à leur persuader qu'ils vivent, prescrivez aux riches ", dit l'Apôtre, " aux riches de ce monde, de ne point s'enorgueillir, de ne mettre point leur confiance dans des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie ". Qu'ils soient riches, mais en quoi ? " En bonnes oeuvres : qu'ils donnent facilement, car ce n'est point perdre que a donner; qu'ils veuillent bien faire part de

1. Le nom de première lecture s'appliquait autrefois à l'épître après laquelle on chantait des psaumes, puis l'évangile. C'est ce que nous Insinue clairement saint Augustin, sermon CLXXVII, où il appelle indistinctement lectures ces trois objets. Dans notre liturgie actuelle on a conservé le même ordre, mais l'épître seule a retenu le nom de lecture, ou lectio.

2. I Tim. VI, 17 et suiv.

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leurs biens à ceux qui n'ont rien. Et qu'en résultera-t-il? " Qu'ils s'acquièrent un trésor a et un fondement solide pour l'avenir, afin " qu'ils embrassent la véritable justice la, sans croire à ceux qui leur disent qu'ils vivent et qu'il n'y a qu'eux pour vivre.] Cette vie n'est qu'un songe, et ces richesses s'évanouissent comme dans un songe. Ecoute le Psalmiste, ô riche très-pauvre : " Ils ont dormi leur a sommeil, et tous ces hommes n'ont trouvé " sous leurs mains aucune richesse (1) ". Quelquefois un mendiant couché sur la terre, tremblant de froid, et néanmoins endormi, rêve à des trésors, et dans son rêve il se livre à la joie et à l'orgueil, il ne daigne plus connaître son père couvert de haillons, et jusqu'à son réveil il est riche. Pendant son sommeil, il goûte une joie fausse, à son réveil il ne trouve de vrai (lue la douleur. Le riche, à sa mort, ressemble donc à ce pauvre qui s'éveille après avoir vu des trésors en songe; car lui aussi était vêtu de pourpre et de fin lin. Un certain riche qui ;n'est point nommé, et qu'on ne doit point nommer, dédaignait un pauvre couché à sa porte, se revêtait de pourpre et de fia lin, comme le dit l'Evangile, et donnait chaque jour de splendides festins : il mourut et fut enseveli ; il s'éveilla et se trouva dans les flammes. Cet homme donc " dormit son sommeil et ne trouva sous sa main rien de toutes ses richesses ", parce que ses mains n'avaient fait aucun bien. C'est donc pour la vie qu'on recherche les richesses, et non la vie pour les richesses. Combien ont pactisé avec l'ennemi, lui ont tout laissé, pour qu'il leur laissât la vie, achetant ainsi la vie au prix de tout ce qu'ils possédaient (2). A quel prix nous faudra-t-il acheter la vie éternelle, si cette vie qui doit finir est si précieuse ? Donne au moins quelque chose au Christ, afin de vivre heureux, si tu donnes tout au voleur afin de vivre en mendiant. Par ta vie temporelle, que tu rachètes à si grand prix, juge de la vie éternelle, que tu négliges, afin de

1. Ps. LXX, 6.

2. On lit dans l'édition : " Ils ont tout donné pour ne point perdre la vie. Tu as donné, ô mon père, tous tes biens aux barbares ! Tout, répond-il, et je suis demeuré nu; mais nu, je vis encore. Et pourquoi? on devait me tuer tout à fait, et j'ai tout donné. Et pourquoi ce malheur? Veux-tu que je te le dise? Avant la rencontre de ce barbare, tu ne donnais rien au pauvre, de manière à faire parvenir ton aumône jusqu'au Christ au moyen du pauvre. Tu n'as rien donné au Christ, et tu as tout donné aux barbares, tout . avec serment. Le Christ demande et ne reçoit rien ; le barbais tors turc et enlève tout. Si tu as acheté à un tel prix une vie périssable, à quel prix etc.

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vivre pendant quelques jours, dusses-tu arriver jusqu'à la vieillesse. Car tous les jours de l'homme, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, ne sont que peu nombreux. Adam mourant aujourd'hui, n'aurait vécu que peu de jours, puisqu'il serait arrivé,à la fin. Ce sont donc ces jours si peu nombreux, jours de peine, jours de disette, jours d'épreuve, que tu as rachetés ? Et à quel prix ? Tu ne veux plus rien posséder, pour te posséder toi-même. Veux-tu savoir combien vaut la vie éternelle? Sois toi-même le supplément du prix. L'ennemi qui avait fait de toi un captif t'a dit : Si tu veux vivre, donne-moi ce que tu as, et pour vivre tu as tout donné, toi racheté aujourd'hui pour mourir demain; échappé aujourd'hui, pour être massacré demain. Que nos périls nous instruisent, mes frères. Où trouver une pareille ignorance, au milieu et des paroles de Dieu, et des expériences de la vie humaine ? Tu as tout donné, et tu t'es échappé heureux de vivre, et pauvre, et nu, et indigent, et mendiant; tu as de la joie, parce que tu vis et que la lumière est douce. Que le Christ apparaisse, qu'il pactise avec toi, lui qui, loin de te captiver, a été fait captif pour toi, qui, loin de chercher à te donner la mort, a daigné souffrir la mort pour toi et se donner pour toi. Quelle rançon ! Celui qui t'a fait te dit donc : Faisons une convention Veux-tu te posséder et perdre tout? Si tu veux te posséder, il faut m'avoir aussi, et te haïr, afin de m'aimer et de retrouver ta vie en la perdant, de peur de la perdre en la conservant. Quant à ces richesses que tu aimes à posséder, et que néanmoins tu es disposé à donner pour conserver cette vie terrestre, je t'ai donné un conseil salutaire. Si tu aimes aussi ces richesses, garde-toi de les perdre en même temps ; mais elles périront ici-bas, où tu les aimes. A ce sujet je te donne aussi un conseil. Les aimes-tu véritablement? C'est de les envoyer où tu dois les suivre, de peur qu'en les aimant sur la terre, ou tu les perdes pendant ta vie, ou tu les abandonnes à la mort. C'est pour cela, nous dit-il, que je te donne un conseil, je ne te dis point de les perdre, mais de les conserver ; tu veux thésauriser, loin de te le défendre, je t'indique l'endroit; écoute en moi un conseil, non une défense. Où donc te dis-je de thésauriser ? " Amassez-vous un trésor dans le ciel, d'où n'approche point le voleur, où la teigne et la rouille ne rongent point (1) ". Mais, diras-tu, je ne vois point ce que je place dans le ciel. Tu vois, il est vrai, ce que tu caches dans la terre. Or, voudrais-tu être en sûreté en cachant dans la terre, et dans l'inquiétude, quand tu confies quelque chose à celui qui a fait le ciel et 1a terre ? Conserve où tu voudras ; si tu trouves un dépositaire plus fidèle que le Christ, garde tout pour le lui confier. Mais, dis-tu, je confie à mon serviteur. Combien il serait mieux de confier à ton maître. Un serviteur enlève ce qu'on lui confie et prend la fuite ; et au milieu de tant de malheurs, c'est encore un bien que le serviteur emporte le dépôt et s'enfuie, sans amener les ennemis contre son maître. Beaucoup de serviteurs se sont tout à coup tournés contre leurs maîtres et les ont livrés à l'ennemi avec tous leurs biens. A qui donc te fier? En attendant, diras-tu, je confie mon or à mon serviteur. Ton or à ton serviteur, et ton âme à qui ? A mon Dieu, diras-tu. Combien serait mieux ton or chez celui qui a déjà ton âme ? Pourrait-il, par hasard, fidèle à conserver ton âme, être infidèle à conserver tes richesses ? Ne saurait-il rien conserver pour toi, celui qui te conserve toi-même? Aie donc confiance. L'affaire de ton serviteur est de ne point enlever, est-elle de ne point perdre? Toute sa fidélité consiste à ne point te tromper. Or, tu fais attention à sa fidélité, et non à sa faiblesse ? Il a déposé, mais non caché ton trésor; un autre vient et t'enlève. Or, quelqu'un pourrait-il en agir ainsi envers le Christ? Secoue donc ta paresse, reçois un conseil et thésaurise pour le ciel. Que dis-je, secoue ta paresse, comme si c'était un labeur que thésauriser pour le ciel; et quand même ce serait un labeur, il n'en faudrait pas moins agir, entreprendre ce labeur et y déposer ce que nous avons soin de mettre dans un endroit sûr, afin que nul ne l'enlève. Et toutefois le Christ ne te dit point : Amasse des trésors dans le ciel, cherche des échelles, procure-toi des ailes, mais bien : Donne-moi sur la terre, et je te conserverai pour le ciel. Oui, dit-il, donne-moi sur la terre; car c'est pour cela que j'y suis venu pauvre,afin de t'enrichir dans le ciel. Prépare-toi un moyen de passer. Tu crains la fraude ,qui te ferait perdre. Voudrais-tu un homme pour le porter où tu dois aller? Le Christ est à ton service dans l'un et dans l'autre cas. Il ne connaît

1. Matth. VI, 20.

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point la fraude et portera ton dépôt. Mais où trouver le Christ, me diras-tu ? Ma foi m'apprend ce que j'ai entendu dans l'Eglise ; je l'ai appris, je le crois, je suis imbu de ces mystères : Le Christ a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, et quarante jours après il monta aux cieux en présence de ses disciples, pour s'asseoir à la droite de son Père, d'où il doit venir au dernier jour; comment le trouver ici-bas, pour lui confier mes richesses ? Point de trouble, écoute jusqu'à la fin, et, si tu as écouté, répète jusqu'à la fin. Tu crois ceci, je le sais, que le Christ a été suspendu à la croix, qu'on l'en a descendu, qu'on l'a mis au sépulcre, qu'il est ressuscité, qu'il est monté aux cieux; mais as-tu lu aussi, quand Saul persécutait son Eglise, quand il sévissait avec orgueil et cruauté, ne respirant que le carnage, et, dans sa soif du sang des chrétiens, portait des lettres à Damas afin d'amener enchaînés à Jérusalem les hommes et les femmes qu'il trouverait de cette religion (1), as-tu entendu le cri que poussa celui que tu avoues être dans le ciel? Rappelle-toi ce qu'il dit alors; qu'as-tu entendu, toi qui as lu ? " Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? " Or, Paul ne le voyait point, ne le touchait point, et Jésus disait néanmoins : " Pourquoi me persécuter? " Il ne dit point : Pourquoi persécuter mes serviteurs, mes fidèles, mes saints, mes frères, que tu dois honorer ; il ne dit rien de semblable. Que dit-il donc? a Pourquoi me persécuter? " c'est-à-dire mes membres ; et quand ces membres sont broyés sur la terre, la tête se plaint du haut du ciel; de même que, pour ton pied que l'on écrase sur la terre, ta langue s'écrie : Tu m'écrases, et non : Tu écrases mon pied. Comment donc ne sais-tu point à qui donner? Celui qui a dit : " Saul, Saul, pourquoi me persécuter? " te dit également : Nourris-moi sur la terre. Saul y sévissait, et néanmoins persécutait le Christ; et toi, donne sur la terre, et tu nourris le Christ. Car le Seigneur a tranché d'avance la question qui t’occupe. " Alors ils seront tout émus ceux qui seront placés à droite, et quand il leur dira : J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, ils répondront : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ? et aussitôt ils entendront cette réponse: " Ce que vous avez fait au moindre des miens,

1. Act. IX, 2 et suiv

c'est à moi que vous l'avez fait (1)" . Si donc tu ne veux pas donner; il y a de quoi t'accuser , mais non t'excuser (2). C'est donc à propos de ces richesses que le Seigneur te dit: Je t'ai donné le plus salutaire conseil, les aimes-tu ? porte-les ailleurs; et quand tu les auras portées ailleurs, tu les suivras, tu les suivras aussi de cœur ; " car où est ton trésor, là est aussi ton cœur ". Confier ton trésor à la terre, c'est cacher ton coeur dans la terre et dès qu'il est dans la terre, tu ne saurais sans rougir répondre qu'il est vers le Seigneur ", quand tu entends : " En haut le cœur (3) ". Pour moi, dit le Seigneur, je t'ai donné un conseil salutaire au sujet de tes richesses, si tu veux le suivre, si tu veux me comprendre, si tu veux être riche comme le prescrit l'Apôtre, sans orgueil, sans mettre ta confiance en des richesses qui sont incertaines, en donnant facilement, en faisant part de tes biens ; si tu veux te faire un véritable trésor, un fondement solide pour l'avenir, afin d'embrasser la véritable vie. Maintenant, interroge-moi, dit le Seigneur ton Dieu; voilà, diras-tu, que j'ai envoyé au ciel ce que je possède, soit en donnant le tout, soit en possédant le reste comme si je ne le possédais point, usant de ce monde comme n'en usant pas (4). Le ciel vaut-il tout cela? S'il le vaut, voilà que je l'ai fait. Est-ce cher? Il vaut mieux encore. Car il n'est pas réellement de nature à valoir tel ou tel prix; tu vivras éternellement. Toi, qui donnerais tous ces trésors pour une vie de peu de jours, tu seras là, véritablement riche, puisque tu n'y manqueras de rien. Ton but unique, en recherchant les richesses, est de ne manquer de rien sur la terre. C'est pour cela que tu veux amasser, entasser une boue épaisse qui pèsera sur toi, qui t'écrasera et qui, en se desséchant, te fera une étroite prison. De là vient alors que, pour éviter l'indigence, tu veux pour ton carrosse beaucoup de chevaux, pour ta table des vivres en abondance, pour te couvrir les plus précieux vêtements. En dépit de ces possessions

1. Matth. XXV, 37-40.

2. On lit dans l'édition : " Si tu as entendu cette parole, dis franchement : Je ne veux point donner alors tu seras sans excuse et condamné par ta bouche ".

3. Il y a dans l'édition : " Il te faut rougir comme d'un mensonge, quand tu réponds à cette parole : En haut les cœurs. On dit en effet en haut les coeurs, et aussitôt tu réponds : Nous les avons vers le Seigneur. C'est mentir à Dieu. Pendant une heure tu mens à l'Eglise, tu mens à Dieu, et toujours aux hommes. Tu dit que ton cœur est vers Dieu, tandis qu'il est caché en terre ; car où est ton trésor, là aussi est ton coeur .

4. I Cor. VII.

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il n'y aura point richesse pour toi, et pauvreté pour l'ange qui n'a pas besoin d'un cheval, qui ne court pas sur un char, qui ne couvre point sa table d'un tel apparat, à qui l'on ne tisse point de vêtement, puisqu'il est revêtu de lumières; apprends à connaître les véritables richesses. Tu veux les richesses qui te fourniront de quoi flatter ton palais, rassasier tes entrailles ; celui-là te rendra véritablement riche, qui te donnera de quoi n'avoir pas faim ; car n'avoir pas faim, c'est n'avoir aucun besoin. Quelles que soient, en effet, tes richesses, quand vient pour toi l'heure de dîner, ou avant de te mettre à table, avoir faim c'est être pauvre. Enfin, qu'on desserve la table, et tu respires dans ton orgueil. Ce n'est là que la fumée de nos soins, et non l'exemption du besoin. Vois quelles sont tes pensées, dans le dessein d'augmenter tes richesses. Vois si ton sommeil est facile, quand ton esprit s'occulte ou à ne point perdre ce que tu as amassé, ou à grossir ce que tu as conservé. C'est donc trouver la richesse, que trouver le repos. Eveillé , tu réfléchis à l'augmentation de les richesses ; endormi, tu rêves des voleurs; inquiet le jour, peureux la nuit, toujours mendiant. Or, celui qui t'a promis le royaume des cieux te veut faire véritablement riche. Et à quel prix ;penses-tu pouvoir acquérir ces véritables richesses , cette vie véritable qui sera éternelle? Quoi donc ? T'imaginerais-tu qu'elle est réelle, parce que tu l'achèteras au même prix que tu as voulu donner pour acheter ce jour de labeur et de misère? Mais ce qui est bien plus long doit avoir beaucoup plus de valeur. Que faire, diras-tu ? J'ai donné aux pauvres tout ce que j'avais, et ce qui me reste j'en fais part aux indigents ; que puis-je faire de plus ? Tu as quelque chose de plus, toi-même ; oui, toi-même et en plus : tu fais partie de tes possessions, il faut te donner toi-même. Ecoute le conseil que ton Dieu donnait à un riche : " Va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres". L'abandonna-t-il après lui avoir tenu ce langage? De peur qu'il ne crût perdre ce qu'il aimait, le Sauveur le rassura d'abord, et lui montra que ce n'était point perdre, mais mettre en sûreté : " Tu auras ", lui dit-il, " un trésor dans le ciel ". Cela suffit-il? Non. Que faut-il encore? " Viens et suis-moi (2) ". L'aimes-tu ? Veux-tu le suivre?

1. Matth. XIX, 21.

Mais il est parti, il s'est envolé : cherche par où ? Je ne sais. O chrétien ! Tu ne sais pas où a passé ton Dieu? Veux-tu que je te dise par où tu dois le suivre? Par les angoisses, par les opprobres, par les calomnies, par les crachats sur son visage, par les soufflets, par les meurtrissures de la flagellation, par la couronne d'épines, par la croix, par la mort. Comme tu es lent ! Tu voulais le suivre, tu connais le chemin. Mais tu dis: Qui donc le suit par là ? Rougis d'être homme. Elles l'ont suivi, ces femmes dont nous célébrons la fête aujourd'hui ; car aujourd'hui nous célébrons la fête de ces saintes femmes, martyres à Tibur. Votre Dieu, notre Dieu, leur Dieu, le Dieu de tous, notre Rédempteur, en marchant devant nous dans cette voie étroite et rude, en a fait une voie royale, fortifiée et pure, dans laquelle des femmes font leurs délices de marcher, et tu es lent encore ? Tu ne veux point répandre ton sang pour un sang si précieux?Voilà ce que te dit le Seigneur ton Dieu : J'ai souffert le premier pour toi ; donne ee que tu as reçu, rends ce que tu as bu. Ne saurais-tu le faire? Des jeunes enfants, des jeunes filles l'ont pu; des hommes délicats, des femmes délicates l'ont pu ; des riches l'ont pu ; ces hommes aux grandes richesses, quand est venue fondre sur eux l'épreuve de la souffrance, n'ont été retenus, ni par leurs grands biens, ni par les douceurs de la vie: ils pensaient à ce riche qui en finissait avec ses richesses, pour rencontrer les tourments, et sans envoyer leurs richesses devant eux, ils les ont précédées par le martyre. En face de si nobles exemples, tu affiches de la lenteur? Et toutefois tu célèbres les fêtes des martyrs. C'est aujourd'hui une fête des martyrs; j'irai, dis-tu, et peut-être avec une tunique plus belle. Vois avec quelle conscience, aime ce que tu fais, imite ce que tu célèbres, fais ce que tu loues. Mais moi, je ne saurais. Le Seigneur est tout près, soyez sans inquiétude (1). Mais moi, dis-tu, je ne puis. Loin de toi de craindre la source ; où ces femmes ont été comblées, toi aussi tu peux être comblé, si tu en approches avec avidité, si tu ne t'élèves point comme la colline; si, au contraire, tu t'abaisses comme la vallée, afin de mériter d'être comblé. Gardons-nous donc, mes frères, de trouver ces exigences trop dures, surtout dans ces temps si féconds en douleurs (2). Les martyrs ont méprisé le monde

1. Philipp. IV, 6.— 2. Ce sermon fut probablement prêché pendant la première persécution des Vandales, vers l'an 427. (Voir sermon CCXCVI, num. 6-14.) Mais dans l'un il parle des ravages de Rome, ici des ravages de l'Afrique.

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dans sa fleur ; le mépriser dans sa fleur est vraiment digne d'éloges , puisqu'on l'aime dans sa ruine. Les martyrs ont méprisé les fleurs, et tu en aimes les épines! S'il t'en coûte de partir, que ta maison qui s'écroule te cause au moins de l'effroi. Mais voilà qu'un païen te vient insulter. Ah ! c'est pour un païen bien choisir son temps, quand s'accomplissent les oracles du Seigneur. Son insulte viendrait plus à propos, si l'on ne voyait point l'accomplissement de ses oracles. Il abjure le Dieu que tu adores, et toi, par ce qui arrive aujourd'hui dans le monde, prouve que ce Dieu est véridique; sans t'affliger des prédictions, réjouis-toi des promesses. Il est venu à cette heure où le monde, sur son déclin et près de finir, devait passer par des ruines, des calamités, des angoisses, des souffrances. Il est donc venu pour te consoler, celui qui est venu alors; pour te soutenir dans les angoisses de cette vie qui périt et qui passe rapidement ; il t'a promis une autre vie. Avant que le monde fût en butte à ces afflictions, à ces calamités, les Prophètes furent envoyés ; ce furent donc les serviteurs qui furent envoyés d'abord à ce grand malade qui était le genre humain, et qui, semblable à un seul homme, gisait de l'Orient à l'Occident. Le Médecin puissant envoya d'abord ses serviteurs. Alors il arriva que ce malade eut de tels accès, qu'il était condamné à souffrir beaucoup. Alors le Médecin dit : Le malade souffrira beaucoup; ma présence est nécessaire. Que, dans son délire, le malade dise au Médecin : Seigneur, je souffre beaucoup depuis votre arrivée. Insensé, tu souffres depuis mon arrivée; mais c'est parce que tu devais souffrir que je suis venu. Abrégeons, mes frères, pourquoi parler davantage ? " Le Seigneur a résolu de faire sur la terre un grand retranchement ". Vivons saintement, et, en échange de cette vie sainte, n'espérons point les biens passagers de la terre : un bonheur terrestre serait une récompense peu digne d'une sainte vie; une vie sainte sur la terre est, néanmoins, au-dessous des désirs que tu y conçois; et toutefois, avec ces désirs, ta vie est loin d'être sainte ; si. tu veux changer ta vie, change aussi tes désirs. Tu gardes ta foi au Seigneur, et cela afin d'obtenir le bonheur; c'est là ton but. Pourquoi garder ta foi au Seigneur? Combien vaut ta foi? Combien l'estimerais-tu? Quel prix la fais-tu? Si tu as ici-bas quelque chose à vendre, en faisant un prix avec l'acheteur, tu élèves ce prix, lui l'abaisse; cela vaut tant, dis-tu, en exagérant quelque peu comme vendeur ; mais lui : non, mais tant seulement; et il fixe un prix intérieur, afin d'acheter à meilleur marché. Voilà que le Seigneur Jésus-Christ te corrige. Et toi, tu dis au Seigneur Jésus Seigneur, je vous garde ma foi, récompensez-moi sur la terre. Insensé ! ce que tu voudrais vendre ne s'estime pas ainsi ; tu es dans l'erreur, ne sachant ce que tu possèdes. Tu gardes ta foi et tu demandes la terre ? Ta foi vaut mieux que la terre, et tu ne sais en faire le prix. Moi qui te l'ai donnée, je sais ce qu'elle vaut : elle vaut la terre entière; à la terre ajoute le ciel, elle vaut plus encore. Qu'y a-t-il donc au-dessus de la terre et du ciel ? Celui qui a fait la terre et le ciel. Tournons-nous vers le Seigneur, etc.

QUATRIÈME SERMON. POUR LA NAISSANCE DU SEIGNEUR.

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Les Pères de Saint-Maur se plaignent de n'avoir vu nulle part, dans le catalogue manuscrit, le sermon n° 189, tome V, afin d'en compléter ou d'en restaurer certains endroits. Pour le rétablir dans son intégrité, je l'ai copié sur sept catalogues, dont trois sont d'antiques lectionnaires dont les moines se servaient pour la récitation solennelle de l'office au choeur. Parmi eux nous remarquons le catal. nom. 106, que Léon d'Ostie a transcrit avec beaucoup d'élégance de sa propre main, en l'ornant de figures, précisant l'époque et y apposant son nom. Deux autres sont des bréviaires en caractères latins du rive siècle, et antérieurs à Urbain V, puisqu'ils contiennent les psaumes d'après l'édition romaine, et non d'après l'édition gallicane, que ce Pontife avait prescrite au Mont-Cassin. Les deux antres contiennent des sermons de divers auteurs, et sont inscrits de même. Dans ces sept catalogues, on lit le sermon tel qu'il est ici, c'est la même inscription, qui est d'accord avec l'édition de Saint Maur. La bibliothèque de Laurent de Médicis avertit que, dans le Cod. 1 Plut. XIV, on retrouve en entier ce sermon tel qu'il est dans nos catalogues.

ANALYSE. — Jésus-Christ né du Père, c'est le jour du jour. — Né de Marie, c'est la vérité qui s'élève de la terre. — La justice vient du ciel pour se donner aux hommes et nous faire naître pour le ciel. — Merveille d'un Dieu naissant d'une Vierge. — Acceptons-le pour Maître, portons-le dans nos coeurs.

Voici le jour qu'a sanctifié pour nous le jour qui a fait tout jour, et dont le Psalmiste a chanté (1) : " Chantez au Seigneur un cantique nouveau, que toute la terre chante le Seigneur ; chantez au Seigneur et bénissez son nom. Annoncez de jour en jour que le salut vient de lui (2) ". Quel est ce jour du jour, sinon le Fils qui vient (lu Père, lumière de lumière. Mais ce jour enfantant cet autre jour qui naît aujourd'hui de la Vierge, ce jour qui n'a point de lever non plus que de coucher, ce jour, je l'appelle Dieu le Père; [ car Jésus ne serait point jour du jour, si le Père n'était le jour aussi.] Qu'est-ce donc que ce jour, sinon la lumière? Non point cette lumière qui luit aux yeux de la chair et qui n'est pas lumière, non plus cette lumière commune aux hommes et aux animaux; mais cette lumière qui est celle des anges et qui purifie les coeurs qui en jouissent. Elle passe en effet, cette nuit qui nous environne, dans laquelle nous vivons, dans laquelle on allume pour nous le flambeau des saintes

1. La version Italique porte : " Cantate Domino, benedicite nomen ejus, bene nuntiate diem de die, salutare ejus ", ou annoncez son salut qui est le jour du jour ; comme nous disons lumen de lumine. Aussi les Pères de Saint-Maur ont-ils cru que ce verset du psaume pouvait convenir ici. Mais nos catalogues ne suffisent pas pour établir cette opinion. Cl. Sabatier, dans son ancienne version de la Bible, dit que saint Augustin n'a fait usage qu'une seule fois de cette manière de lire, et que, partout ailleurs, il a écrit : de die in diem, ou : de die ex die.

2. Psal. XCV, 1, 2.

Ecritures, et alors viendra ce matin que le psaume a chanté (1) : " Au matin je me tiendrai devant vous, et vous contemplerai (2) ". Ce jour est donc le Verbe de Dieu, jour qui éclaire les anges, qui resplendit dans cette patrie d'où nous sommes exilés, qui s'est revêtu de notre chair et a pris naissance de la Vierge Marie. Il est né d'une manière merveilleuse, et en. effet, quoi de plus merveilleux que l'enfantement d'une vierge? Elle a conçu demeurant vierge, enfanté demeurant vierge encore. Car il a été créé de celle que lui-même a créée, il lui a fait don de la fécondité, sans léser son intégrité. D'où vient Marie? D'Adam. D'où Adam? De la terre. Si donc Adam vient de la terre, et que Marie vienne d'Adam, Marie vient de la terre; si Marie vient de la terre, comprenons cette parole: " C'est de la terre que s'est levée la vérité ". Quel bienfait pour nous que la vérité se soit levée de la terre ? " C'est que la justice a regardé du haut du ciel (3) ". Car les Juifs, comme l'a dit l'Apôtre, " ignorant la justice de Dieu et voulant établir leur propre justice, n'ont pas été soumis à la justice de Dieu (4) ". D'où l'homme peut-il être juste? De lui-même? Quel pauvre se donne à lui

1. Dans les discours sur les psaumes et les traités sur saint Jean, saint Augustin a toujours cité : Mane astabo tibi et contemplabor. Ici seulement nous lisons : contemplabor te.

2. Ps. V, 5. — 3. Id. LXXXIV, 12. — 4. Rom. X, 3.

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même du pain? Quel homme; s'il est nu, peut se couvrir, si on ne lui donne un vêtement? [Nous n'avions pas la justice, il n'y avait en nous que péchés.] D'où vient la justice? Quelle justice peut exister sans la foi? " Car le juste vit de la foi (1)". Celui qui sans la foi se dit juste, est menteur par là même. Comment ne pas mentir quand on n'a pas la foi? Quiconque veut dire vrai, qu'il se convertisse à la vérité. Mais elle était loin. "La vérité s'est levée de la terre ". Tu dormais, elle est venue à toi; tu étais endormi, elle t'a éveillé; elle t'a par elle-même tracé ta voie, de peur que tu ne vinsses à t'égarer. Donc, parce que la vérité s'est levée de la terre, Notre-Seigneur Jésus-Christ est né d'une Vierge. " La justice a regardé du haut du ciel ", pour que les hommes aient non leur propre justice, mais celle de Dieu. Combien Dieu a daigné faire? Et dès lors combien nous étions indignes auparavant ! Combien indignes ? Nous étions mortels, accablés du poids de nos fautes, courbés sous nos peines. Tout homme qui vient au monde commence par la douleur. Ne cherche aucun prophète , interroge l'enfant nouveau-né et vois-le pleurer. Dès lors que sur la terre nous étions à ce point indignes de Dieu, comment tout à coup en sommes-nous devenus dignes? " La vérité s'est levée de la terre ". Celui qui a tout créé a été créé parmi tout ce qui existe; il a fait le jour, il est venu au grand jour; il était avant le temps, et il a marqué le temps. Notre-Seigneur Jésus-Christ est dans l'éternité sans commencement en son Père; [et toutefois demande qu'y a-t-il aujourd'hui. Une naissance. De qui? Du Seigneur. Il prend donc naissance? Oui, il prend naissance. Il prend naissance, ce Verbe au commencement, Dieu en Dieu ? Il prend naissance. ] S'il n'avait point sa génération parmi les hommes, nous ne parviendrions pas à la régénération divine. il naît pour que nous renaissions. Que nul n'hésite à renaître quand le Christ est né; quand il a une génération, celui qui n'a pas besoin de régénération. A qui faut-il une régénération, sinon à celui dont la génération est maudite? Que dès lors sa miséricorde se fasse dans nos cœurs. Sa Mère l'a porté dans son sein, portons-le dans notre coeur ; le sein de Marie grossit par l'incarnation du Christ, que nos coeurs à notre tour grossissent de la foi au

1. Rom. I, 17.

Christ; elle a enfanté le Sauveur, enfantons sa louange. Ne soyons point stériles, que nos âmes reçoivent de Dieu la fécondité. Il y a une génération du Christ qui vient du Père, et sans, mère, et une génération du Christ, qui vient de la mère, et sans père : toutes deux sont admirables. La première s'accomplit dans .l'éternité, la seconde dans le temps. [Quand est-il né du Père? Qu'est-ce à dire quand? Tu cherches quand, là où il n'y a aucun temps? Là ne cherche pas quand, cherche-le ici ; c'est à propos de sa mère que l'on demande quand, mais quand est déplacé à propos du Père ; il est né, et ne connaît point de temps]; il est né éternel de l'Eternel, et coéternel. Pourquoi t'étonner? Il est Dieu. En considérant la divinité, tu sens tomber tout étonnement. [Et quand nous disons: Il est né de la Vierge, ô merveille, tu es dans l'admiration ! C'est un Dieu, ne t'étonne plus] ; qu'à l'admiration succède la louange. Que la foi te soutienne. crois que cela fut fait]. Si tu ne le crois point, cela est fait également, et tu demeures dans l'infidélité. Il a daigné se faire homme, que cherches-tu de plus]? Est-ce peu, pour toi, qu'un Dieu se soit humilié? Parce qu'il était Dieu, il s'est fait homme, et comme l'hôtellerie était étroite, il a été enveloppé de langes et couché dans une crèche: vous l'avez entendu à la lecture de l'Evangile. Qui ne serait point dans l'admiration? Celui qui remplit le monde ne trouvait pas de place dans une hôtellerie, et il a été couché dans une crèche pour y devenir notre nourriture. Qu'ils viennent à l'étable, ces deux animaux, ou plutôt ces deux peuples; car le boeuf connaît son maître, et l'âne l'étable de son maître (1). Viens à l'étable, et ne rougis point d'être pour le Seigneur une bête de somme. Tu porteras le Christ sans t'égarer; tu marcheras dans la voie, et cette voie est assise sur toi. Vous souvient-il de cet âne que l'on amène au Seigneur? N'en rougissons pas, c'est nous. Que le Seigneur s'assoie sur nous et nous appelle où il voudra. Nous sommes sa monture, et nous allons à Jérusalem. Sous un tel poids, loin de nous courber, nous nous relevons ; sous sa direction nous ne saurions errer, nous allons à lui, nous allons par lui, et nous ne saurions périr.

1. Isaï. I, 3

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CINQUIÈME SERMON, SUR CES PAROLES DE L'APÔTRE AUX GALATES. " MES FRÈRES, SI QUELQU'UN EST TOMBÉ PAR SURPRISE EN QUELQUE PÉCHÉ, VOUS AUTRES QUI ËTES SPIRITUELS, " ETC. PRÊCHÉ A CARTHAGE, A LA TABLE (1) DU BIENHEUREUX CYPRIEN, LE VI DES IDES DE SEPTEMBRE.

Les sermons inédits que nous mettons au jour pour la première fois, forment une classe à part et trouveront, selon moi, des champions dans tous ceux qui sont quelque peu versés dans la lecture de saint Augustin. J'ai copié celui-ci du catal. 17, dont j'ai déjà parlé, et lui ai donné le même titre qu'il porte dans ce catalogue. Je ne l'ai point trouvé en d'autres bibliothèques, et si l'on veut l'insérer dans l'édition de Saint-Maur, on peut le mettre avant le 164. En lisant le commentaire de Florus sur l'Epître aux Galates, on voit facilement quand s'est servi des pensées de ce sermon pour expliquer les premiers versets du chapitre VI. Les Pères de Saint-Maur, qui ne connaissaient point ce sermon,. n'ont vu dans Florus que des extraits du sermon 164 ; mais là il s'agit seulement de porter son propre fardeau et celui des autres, tandis qu'ici, tes six premiers versets sont expliqués, et le commentaire de Florus ne s'éloigne point de cette explication.

ANALYSE. —Si chacun portera son fardeau, comment le porter mutuellement ? — Le porter mutuellement, c'est pardonner aux autres leurs imperfections. — Porter le nôtre, c'est rendre compte de nos fautes. — Nous devons essayer de redresser les autres, mais dans la douceur. — Ne pas se croire sans péché, ni agir pour la louange. — Le Christ dormirait dans nos âmes. — Chercher la louange c'est, comme les vierges folles, emprunter l'huile des autres.

1. Rappelez-vous, rues frères, ce qu'on vous " a lu dans l'épître de l'Apôtre: Mes frères, dit-il, si quelqu'un est tombé par surprise dans quelque faute, vous qui êtes spirituels redressez-le dans l'esprit de douceur, chacun réfléchissant sur soi-même, de peur d'être tenté. Portez mutuellement vos fardeaux, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ. Car si quelqu'un s'imagine être quelque chose, il se trompe, puisqu'il n'est rien. Que chacun examine ses propres actions, et alors il aura seulement de quoi se glorifier en lui-même, et noir dans un autre. Que celui que l'on instruit dans les choses de la foi, communique tous ses biens à celui qui l'instruit. Ne vous y trompez pas, on ne se moque pas de Dieu, et l'homme recueillera ce qu'il a semé; car celui qui a semé dans la chair ne recueillera de la chair que la corruption ; et celui qui sème dans l'esprit, recueillera de l'esprit la vie éternelle. Ne faiblissons pas en faisant le bien ; si nous ne perdons point courage, nous moissonnerons le temps venu. C'est pourquoi, pendant qu'il en est temps, faisons du bien à tous, mais principalement aux serviteurs de la foi (1) ".

1. Galat. VI, I et suiv.

Voilà ce qu'on a récité de l'apôtre saint Paul, jusque-là je ne suis que lecteur. Toutefois, mes frères, si la lecture est comprise, à quoi bon expliquer davantage? Voilà que nous avons entendu, que nous avons compris ; c'est à nous d'agir afin de vivre. A quoi bon charger notre mémoire? Retenez ces leçons et réfléchissez-y. Quelqu'un est-il curieux de savoir comment il faut comprendre cette parole : " Portez mutuellement vos fardeaux ", et cette autre qui vient peu après : " Chacun portera son propre fardeau? " Car vous dites alors dans votre coeur, si toutefois vous en faites la remarque: Comment porter mutuellement ses fardeaux, si chacun doit porter le sien? Comment les porter mutuellement (1) ? C'est là une question, je l'avoue. Frappez, et l'on vous ouvrira: frappez par votre attention, frappez par l'étude, frappez même pour nous, par vos prières, afin que nous trouvions pour vous des paroles dignes; en frappant ainsi, vous nous viendrez en aide, et la question sera plus tôt résolue. Puisse chacun mettre en pratique ce qu'il aura compris, aussi efficacement qu'elle sera promptement résolue ! Au point de vue de nos infirmités, " nous portons mutuellement

1. Cette répétition peut bien être une redondance.

(1)Voyez sermon CCCX, n. 2, ce que l'on entend, à Carthage, par Table de saint Cyprien.

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nos fardeaux " ; au point de vue de la piété, " chacun portera son fardeau ". Que dis-je? Nous tous, qui sommes-nous, sinon des hommes, et dès lors des infirmes qui ne sauraient être absolument sans péché? En cela " nous portons mutuellement nos fardeaux o. Si les péchés de ton père sont une charge pour toi, et les tiens pour lui, c'est une négligence mutuelle, et vous faites vraiment un grand péché. Mais s'il supporte ce que tu ne saurais supporter, et toi ce qu'il ne saurait supporter, alors vous portez mutuellement vos fardeaux, vous accomplissez la loi sacrée de la charité. Cette loi est celle du Christ; la loi de la charité est la loi du Christ. Car il est venu parce qu'il nous aime, et il n'y avait rien en nous qu'il pût aimer; son amour nous a fait aimables. Vous avez entendu ce que signifie: " Portez mutuellement vos fardeaux, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ ". Que signifie dès lors: " Chacun portera son propre fardeau? " Chacun rendra compte de ses propres péchés, et nul ne rendra compte des péchés d'un autre. Chacun a sa propre cause, et doit rendre compte à Dieu. Mais les évêques eux-mêmes, qui doivent rendre compte à Jésus-Christ de son troupeau, rendront compte pour leurs propres péchés, s'ils négligent le troupeau du Christ. Donc, mes frères, " si quelqu'un est tombé par surprise dans quelque péché, vous qui êtes spirituels, qui que vous soyez, dès lors que vous êtes spirituels, ayez soin de le relever dans l'esprit de douceur ". Mais si tu cries au dehors, aime à l'intérieur ; exhorte, flatte, corrige, sévis; aime et fais ce que tu voudras. Car un père aime son fils, et toutefois un père, quand il le faut, frappe son fils, lui inflige la douleur, afin de veiller à son salut. C'est donc là " l'esprit de douceur " ; car si tel homme " est tombé par surprise dans quelque péché ", et que tu lui dises: Que m'importe ; si je te demande pourquoi ce peu m'importe? " Parce que, me diras-tu, chacun portera son propre fardeau "; et moi je répondrai à mon tour: Tu as entendu volontiers, et compris: " Portez mutuellement vos fardeaux. Si donc un homme est tombé par surprise dans le péché ", toi qui es spirituel, tu dois le redresser dans l'esprit de douceur. Sans doute il rendra compte de son péché, parce que " chacun portera son propre fardeau " ; mais toi, si tu négliges sa blessure, tu rendras de ton péché de négligence un compte redoutable; et dès lors, si vous ne portez mutuellement vos fardeaux, vous aurez à rendre un compte terrible, puisque " chacun portera son fardeau ". Faites en sorte de porter mutuellement vos fardeaux, et Dieu vous pardonnera quant au fardeau que chacun doit porter. Si, en effet, tu portes le fardeau d'un autre, quand il est tombé par mégarde dans le péché, de manière à le relever par l'esprit de douceur, tu en viendras à ce passage que tu as entendu : " Chacun portera son propre fardeau " ; et dans ta bonne confiance tu diras au Seigneur: " Remettez-nous nos dettes ". Souvenez-vous donc, mes frères, de ces paroles: " Si un a homme est tombé par surprise dans quelque faute ", et ne passons pas légèrement sur cette expression, homme. L'Apôtre pouvait dire: Si quelqu'un est tombé par mégarde, ou: Quiconque sera tombé. Il n'a point dit ainsi, mais il a dit : l'homme. Or, il est bien difficile que l'homme ne tombe point par surprise dans le péché. Qu'est-ce que l'homme, en effet? Mais ces spirituels, qu'il avertit de redresser avec douceur l'homme qui sera tombé par surprise dans quelque péché, disaient peut-être en leurs coeurs : Portons les fardeaux de ceux qui tombent dans le péché par surprise, parce que nous n'avons en nous rien qu'ils puissent porter. Ecoute ces paroles qui t'avertissent de n'être point trop en sûreté. " Vois et surveille-toi, de peur d'être tenté ". Que les spirituels n'en viennent point à l'orgueil et à l'enflure; et toutefois, s'ils sont véritablement spirituels, ils ne s'élèveront point. Je crains qu'ils ne s'élèvent, tout spirituels qu'ils sont, parce qu'ils sont en cette chair; toutefois, que l'homme spirituel veille sur lui, de peur d'être tenté. Pour être spirituel, en effet, n'est-il plus un homme? Pour être spirituel, n'a-t-il plus le corps corruptible qui appesantit l'âme (1) ? Pour être spirituel, est-il à bout de cette vie, qui " est sur la terre une continuelle épreuve (2)? " Il est donc bien de lui dire: " Veille sur toi, de peur que tu ne sois tenté ". Après les avoir avertis, c'est-à-dire ces hommes spirituels, l'Apôtre nous jette alors cette sentence générale : Portez les " fardeaux les uns des autres, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ ". Qu'est-ce à dire. les uns des autres ? Que l'homme charnel porte le fardeau de l'homme charnel, l'homme spirituel celui du spirituel: " Portez mutuellement

1. Sap. IX, 15. — 2. Job, VII, I, juxta Italam.

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vos fardeaux " ; ne négligez pas mutuellement vos péchés: quand vous avez assez de confiance, reprenez; et quand vous n'avez pas une confiance suffisante pour reprendre, avertissez (1); et si cela est nécessaire, pour que nul ne soit pécheur, priez, suppliez. Serait-ce vous humilier que vous dire : Suppliez? Ecoutez l'Apôtre : "En vous donnant nos préceptes ", dit-il, " nous vous supplions de ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu (2) ". Qu'un médecin trouve des forces dans un malade, il le réprimande; mais si les forces font défaut, s'il craint de le voir défaillir sous l'amertume de la réprimande, il le supplie, le conjure de l'écouter, d'exécuter ses prescriptions, et de vivre. Il est donc constaté que cette parole: " Portez mutuellement vos fardeaux " est un avis pour l'homme spirituel, que l'Apôtre lui dit: " Veille sur toi-même de peur d'être tenté " ; de peur que ce spirituel ne vienne à croire qu'il n'a point lui-même de fardeau qu'un autre soit obligé de porter. Or, écoute-le en face de cette arrogance, de cette enflure, de cet orgueil, écoute-le qui nous répète: " Celui qui se croit quelque chose, se trompe lui-même; car il n'est rien ". On ne saurait mieux dire que se tromper soi-même. Car il ne faut point tout rejeter sur le diable, puisque souvent l'homme est son diable à soi-même. Pourquoi faut-il éviter le diable? Parce qu'il te séduit. Mais te séduire toi-même n'est-ce pas être le diable pour toi ? Que dit-il ensuite? " Que chacun éprouve son oeuvre, et alors il aura de la gloire seulement en lui-même, et non dans un autre ". Quand tu fais quelque bonne oeuvre, si cette oeuvre te plaît, parce qu'un autre te loue ; et que si cet autre ne te louait, tu viendrais à défaillir dans l'accomplissement de cette œuvre parce que l'approbation te manquerait; alors tu as de la gloire dans un autre, et non en toi-même Qu'il te loue, et tu agis; mais que la bonne oeuvre que tu fais vienne à déplaire à l'insensé, tu ne la fais plus. Ne vois-tu point combien de bouches acclament ces hommes qui se ruinent en faveur des hystrions, sans rien donner aux pauvres ? Les louanges qu'on leur prodigue font-elles donc que leurs actions soient bonnes? Lève-toi enfin : " La louange du pécheur est dans les désirs de son âme ". Vous applaudissez, parce que vous connaissez les Ecritures auxquelles j'emprunte ce témoignage.

1. II Cor. VII, 4. — 2. II Cor. VI, I, ex Itala.

Qu'ils écoutent, ceux qui ne les connaissent point. L'Ecriture a dit, ou plutôt l'Ecriture a prédit que " le pécheur est loué sur les désirs de son âme, et que l'on applaudit celui qui fait le mal (1) ". Et maintenant que le pécheur est loué sur les désirs de son âme, que l'on applaudit au mal qu'il fait, cherche les applaudissements. Des coupables désirs te viennent-ils déchirer ? Plonge-toi chaque jour dans l'iniquité et cherche les applaudissements. Crois-moi, tu ne saurais trouver que des adulateurs ou des séducteurs. Comment adulateurs, comment séducteurs? Je te dois raison de mes paroles. Ils sont adulateurs, parce qu'ils te louent, bien qu'ils sachent que tu fais mal; mais ceux qui te louent quand tu fais le mal, parce qu'ils croient que tu fais le bien, ne sont point des adulateurs, ils te louent dans leur âme; mais ils sont des séducteurs, parce que leurs applaudissements répétés sont une séduction pour le mal, et ne te laissent point respirer. Tu te repais alors de vanité, tu crois que c'est lé bien que tu fais; tu dissipes ton bien, tu ruines ta maison, tu dépouilles tes enfants; ces louanges t'ont jeté dans le délire; tu cours, tu gesticules, tu reçois des applaudissements, tu les stimules, tu appauvris ta maison, pour ne recueillir que le vent. Mais, diras-tu, comment sont-ils séducteurs, ceux qui me louent dans leur âme? Ils sont pour toi des séducteurs, parce que tout d'abord ils se sont séduits eux-mêmes en te trompant. Veux-tu qu'il se fatigue à mettre des échelles auprès de toi, pour ne pas te séduire, cet homme qui s'est d'abord séduit lui-même? " Donc le pécheur est glorifié selon les désirs de son âme, et l'on applaudit à celui qui fait le mal ". Eloigne de toi ces louanges, évite ces applaudissements, ou plutôt fais le bien. Mais, diras-tu, en faisant le bien je vais déplaire à tel bouillie. Qu'importe, si tu plais à Dieu? Déplaire à cet homme, et plaire à Dieu, c'est posséder la gloire en toi, et non dans un autre. Toutefois les méchants sont les détracteurs des bons, ceux qui aiment le monde se plaisent à maudire ceux qui le méprisent, ils les outragent et cherchent à les critiquer. Qu'on leur en dise quelque peu de mal, ils le croient aussitôt; qu'on leur en dise du bien, ils refusent de le croire, et ton coeur se trouble au point de cesser de faire là bien, parce qu'il n'y

1. Ps. IX, 24.

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a personne pour t'applaudir, ou te tromper, ou te séduire. Et le témoignage de ta conscience ne te suffit point? Dans le théâtre de ton âme, sous l'œil de Dieu, pourquoi te troubler? Je t'en supplie, pourquoi te troubler? Parce l'on dit de moi beaucoup de mal, voilà ta réponse? Tu ne serais pas troublé dans la barque de ta confiance, si le Christ n'y dormait. Tu as entendu la lecture de l'Evangile : " Il s'éleva une grande tempête, et le vaisseau était ballotté et couvert par les flots " ; pourquoi? " Parce que le Christ dormait (1) ". Quand est-ce que Jésus-Christ dort dans ton coeur, sinon quand tu oublies ta foi ? La foi en Jésus-Christ dans ton coeur est comme le Christ dans la barque. Les outrages que tu entends, te fatiguent, te troublent : c'est que Jésus-Christ dort. Eveille Jésus-Christ, éveille ta foi. Tu peux agir, même dans ton trouble. Eveille ta foi, que le Christ s'éveille et te parle Les outrages te troublent? Quels outrages n'ai-je pas entendus avant toi et pour toi? Ainsi te parlera le Christ, ainsi te parlera ta foi. Ecoute son langage, et vois à son langage si tu n'as peut-être pas oublié que " le Christ a souffert pour nous (2) ? " et qu'avant d'endurer pour nous de telles douleurs, il entendit des outrages? Il chassait les démons, et on lui disait. "Vous êtes possédé du démon (3) ". C'est de lui que le prophète a dit: " Les opprobres de ceux qui vous outragent sont tombés sur moi (4) " . Eveille donc le Christ, et il te dira dans ton coeur: " Quand les hommes vous maudiront et diront toutes sortes de mal contre vous, réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux (5) ". Crois à ce qui est dit, et un grand calme s'établira dans ton coeur. Si donc " l'homme se croit quelque chose, il se séduit lui-même, puisqu'il n'est rien; que chacun éprouve son oeuvre, et alors

1. Matth. VIII, 24. — 2. Pierre, II, 21. — 3. Jean, VIII, 48. — 4. Ps. LXVIII, 12. — 5. Matth. V, 11, ex Itala.

il aura la gloire en lui-même, et non dans un autre ". Qu'on te loue, qu'on te blâme, tu as ta gloire en toi-même, parce que ta gloire c'est ton Dieu dans ta conscience, et tu ressembleras aux vierges sages, qui prirent avec elles de l'huile dans leurs lampes, et eurent ainsi la gloire en elles-mêmes, et non dans un autre (1). Car celles qui ne prirent point d'huile avec elles, en mendièrent auprès des autres, et leurs lampes s'éteignirent, et elles dirent: " Donnez-nous de votre huile ". Qu'est ce à dire : " Donnez-nous de votre huile ", sinon : Louez nos oeuvres, parce que notre conscience ne nous suffit pas ! Autant que le Seigneur m'en a fait la grâce, j'ai expliqué ce qu'il y avait d'obscur dans la lecture de l'Apôtre. Tout le reste est clair et demande moins à être expliqué que mis en pratique. Mais pour pratiquer ce que nous avons entendu, prions Celui sans le secours de qui nous ne pouvons rien faire de bien, puisqu'il a dit à ses disciples: " Sans moi vous ne pouvez rien faire (2) ". Tournons-nous vers le Seigneur etc.

Et après le sermon (3). — Comme le peuple avait demandé qu'il ne partit point avant la tête de saint Cyprien, il ajouta: Je dois déclarer à votre charité que nous ne sommes plus maîtres de nos désirs, non plus que de supporter des plaintes même dans les lettres; mais comme l'objet de vos demandes m'était déjà imposé parle saint vieillard, le termine ainsi mon discours: Voici tout près de nous la fête de saint Cyprien ; vous m'avez fait violence pour me retenir, a cause de cette solennité si donc nous sommes avides de la parole, il nous est bon de faire jeûner notre corps.

1. Matth. XXV, 8.— 2. Jean, XV, 15.

3. On trouve souvent de ces additions dans les sermons édités, Les premières paroles viennent de quelque scribe. Ce passage nous confirme ce qu'a dit Possidius dans la vie de saint Augustin, que souvent les évêques et le peuple, chez lesquels se trouvait le saint docteur, non-seulement le suppliaient de prêcher, mais souvent l'y contraignaient ; ce qui n'est pas une moindre preuve de sa grande science et de l'éclatante renommée dont il jouissait.

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SIXIÈME SERMON. SUR PLUSIEURS MARTYRS (1 ).

Ce sermon, qui porte le nom de saint Augustin et qui est parsemé des produits de son esprit, est tiré du catalogue num. 12, intitulé : " Sermons de saint Augustin, et d'autres u. On n'en voit aucune mention dans toutes les bibliothèques éditées que j'ai pu parcourir. Dans l'édition de Saint-Maur, on peut le placer après le sermon CCCXXVI. L'exorde et la pensée qui l'animent se trouvent dans le sermon CCLXXXVI, et à peu près dans les mêmes termes. Voyez aussi sermon CCCXXVIII, latin. 2, vers le milieu.

ANALYSE. — L'iniquité, en condamnant les martyrs, se mentait à elle-même. — L'amour de la vie éternelle triomphe de notre amour pour la vie du temps. — Comment le laboureur jette et sème son froment pour récolter du froment.

Martyrs est un mot grec que l'on traduit en latin par testes, ou témoins. Si donc les martyrs sont des témoins, c'est qu'ils ont subi tant de douleurs, pour affirmer la vérité de leur témoignage. La vérité servait Dieu, l'iniquité se mentait à elle-même. Car voici ce qui est écrit; c'est le corps du Christ ou l'Eglise qui dit dans un psaume : " Des témoins iniques se sont élevés contre moi, et l'iniquité s'est démentie elle-même ". Il y a témoins et témoins : témoins d'iniquité, témoins de justice, témoins du diable, témoins du Christ. Tout à l'heure, quand on nous lisait la passion de nos bienheureux martyrs, dont nous faisons la fête, nous avons vu paraître ces deux sortes de témoins, nous les avons considérés, entendus. On les interroge, et ils répondent qu'ils ont fait des collectes parce qu'ils sont chrétiens. C'est là le témoignage de la vérité. Le juge disait : Vous confessez votre crime. C'est là le témoignage de l'iniquité: Prêcher Dieu, cela s'appelle crime. En prêchant Dieu, la vérité obéissait à Dieu; en nommant cela un crime, l'iniquité se donnait à elle-même le démenti. Ce qu'il disait contre eux se retournait contre lui, et le véritable crime condamnait le faux crime. Il n'y avait chez nos martyrs aucun crime; il n'y avait aucun crime pour les martyrs du Christ à se rassembler pour louer Dieu, pour entendre la vérité, pour espérer le royaume des cieux, pour condamner dans ses iniquités le siècle présent. Ils ne commettaient aucun crime, c'est ce qu'on appelle piété; cela se nomme religion, se nomme dévotion; son véritable nom est témoignage. Quel crime, dès lors, commettaient ceux qui envoyaient à la mort des hommes qui confessaient leur

(1) Bien que l'inscription porte indistinctement : " De plusieurs martyrs ", on voit cependant que ces martyrs sont déterminés, par la lecture des actes qui a précédé et dont il est ainsi fait mention : " Quand on lisait la passion des saints . " Il est à penser que saint Augustin parlait alors des martyrs de Carthage, dont il fait mention dans le Brevicul. Collat. diei 3, c. 17, où l'on trouve : " Ils avouaient dans leurs tourments qu'ils avaient fait une collecte et sanctifié le jour du Seigneur ". Ils étaient au nombre de quarante-huit, au dire de saint Optat de Milève, de Baluze, de Ruinart, et subirent le martyre la veille des ides de février, l'an 304. Et, à la vérité, ces collectes leur furent reprochées par le juge comme le seul point de culpabilité, et les martyrs avouent qu'ils les ont faites et en bénissent Dieu. I! serait difficile de croire que saint Augustin n'eût aucun sermon au sujet de ces martyrs si célèbres dans toute l'Afrique, lorsque le calendrier de Carthage accuse cinq solennités distinctes en leur honneur, et que l'on en fit une sixième, quand l'empereur Justinien eut bâti, dans son propre palais, un temple à la vierge Prima, comme le rapporte Procope (De aedif. a Just. extruct. 6). Baronius met cette vierge célèbre au nombre de ces martyrs. Or, dans les éditions qui ont paru jusqu'alors, on regrettait qu'il n'y eut, au sujet de ces martyrs, aucun sermon, et toutefois, deux catalogues du Mont-Cassin, 12 et 17, contenant celui-ci, probablement prêché à Carthage, où la solennité de leur fête amena saint Augustin qui voulut d'une manière toute particulière réprimer chez les fidèles cette joie trop profane qui dégénérait en ivresse et en festins. Car il termine ainsi : a Célébrons les fêtes des martyrs par des honneurs à leur passion, et non par l'amour de la boisson. . Ce sont à peu près les mêmes paroles qui terminent son avertissement à la fête de saint Cyprien, à Carthage, et à la fête des vingt martyrs d'Hippone. Dès qu'il en est ainsi, il faut accuser de fausseté cet auteur donatiste qui, chez saint Optat et chez Baluze (tom. I Miscell., p. 14, édit. 1761), rapporte dans ses additions qu'ils moururent de faim quand ils étaient encore en prison, puisque le juge fit trancher la tête à quelques-uns. Baronius et Ruinart avaient déjà répété ces additions, n'approuvant point l'histoire de Mensurius et de Cécilien. Si donc l'auteur donatiste est en défaut sur un point, il peut l'être sur d'autres. Les catalogues de Colbert, de Compiègne, et de (Pratel ?), dont s'est servi Ruinart, n'ont pas ces additions et précisent des jours et des lieux différents où eus martyrs ont versé leur sang. Ce titre nous fait comprendre pourquoi on célébrait leurs fêtes à part et en des jours différents à Carthage. C'est donc su catalogue du Mont-Cassin que revient l'honneur de rappeler, selon la vérité, l'histoire de ces martyrs ; ce qui les rend dignes de foi.

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piété ? Il nous plaît, disait le juge, ce témoin du mensonge, il nous plaît de trancher la tête à tel, tel et tel ; voilà bien le crime. Ecoute la voix de la piété: Grâces à Dieu, tel fut le témoignage de Primus ou du premier. Le premier a donc clos ce témoignage par une victoire perpétuelle. Votre charité a remarqué, je crois, quand on lisait la passion de nos saints martyrs, quel fut le premier qui rendit témoignage; le premier était appelé avant le dernier; victoire fut pour la tin, et victoire perpétuelle (1). O victoire sans tache ! ô fin sans fin ! Qu'est-ce, en effet, qu'une victoire perpétuelle, sinon une victoire sans fin ? C'est là vaincre les passions de la chair, vaincre les menaces d'un juge pervers, vaincre la douleur du corps, vaincre l'amour de la vie. Si je le puis, mes frères, je dirai ma pensée avec le secours de Dieu : dans nos saints martyrs, l'amour de la vie fut vaincu par l'amour de la vie. Vous qui m'acclamez, vous l'avez compris, mais en faveur de ceux qui n'ont pas compris encore, souffrez que j'explique tant soit peu ma pensée. Voici donc ce que j'ai dit : Dans les saints martyrs, l'amour de la vie a été vaincu par l'amour de la vie. A qui l'amour de l'argent fait-il mépriser l'argent ? A qui l'amour de l'or fait-il mépriser l'or ? A qui l'amour des domaines fait-il mépriser les domaines ? Nul ne méprise ce qu'il aime. Mais chez les martyrs, nous trouvons l'amour de la vie et le mépris de la vie. Ils n'y arriveraient point s'ils ne la foulaient aux pieds. lis savaient ce qu'ils faisaient quand ils la donnaient pour la gagner. Ne croyez point, mes frères, qu'ils avaient perdu tout sens, quand ils aimaient la vie et méprisaient la vie; non, ils n'avaient point perdu le sens. C'était là répandre la semence et chercher la moisson. Je vois le dessein du laboureur, et je connais la sagesse des martyrs. C'est par amour du froment que le laboureur répand son froment. Si tu ne sais point dans quel dessein il sème, tu pourras bien l'en blâmer et dire ? Que fais-tu, insensé ? Ce que tu as recueilli avec tant de peine, pourquoi le jeter, le répandre, le soustraire à tes regards,

1. Ce fut Primus, ou premier, qui fut tout d'abord à rendre témoignage. Victoire et Perpétue furent pour latin. Il y a dans le texte Victoria in fine perpetua. Mais ni victoria, ni perpetua ne commence par une majuscule; et toutefois je serais bien trompé, si les deux dernières martyres de Cartilage n'étaient point Victoire et Perpétue. Ce qui prête à saint Augustin ce jeu de mot : Perpetua ou sans fin. Comme elle fut la dernière ou la fin, ce fut une fin sans fin.

le jeter en terre, et de plus le recouvrir ? Il te répondra : J'aime le froment, et,,c'est pourquoi je jette mon froment; si je n'y tenais point, je ne le jetterais point; je veux qu'il s'accroisse, et non qu'il périsse. Voilà ce qu'ont fait nos martyrs, incomparablement plus sages que les laboureurs. Ceux-ci répandent sur la terre quelques grains, et les moissonneurs en récoltent beaucoup. Mais et celui qu'ils répandent, et celui qu'ils récoltent, a une fin. Ce que l'on sème est peu nombreux, ce que l'on récolte l'est beaucoup plus, et néanmoins l'un et l'autre ont une fin. Et vous ne vouliez point que nos martyrs perdissent une vie que la mort terminera un jour, afin de récolter cette vie qui ne connaît point la mort ? Bons prêteurs, bons semeurs, mais celui qui fait croître, c'est Dieu. C'est lui qui fait croître et multiplie les fruits dans vos campagnes, lui qui nourrit tout ce qui naît de la terre. Dieu, qui peut multiplier les grains, ne saurait conserver ses martyrs ? Voilà que je vous le prêche, entendez ce qu'ils ont entendu. Vous aussi, vous l'avez entendu, quand on lisait l'Evangile; vous avez reçu la promesse qui leur fut faite : " Ils vous feront comparaître dans leurs assemblées et dans leurs synagogues; ils vous flagelleront, ils en tueront d'entre vous; mais je vous le déclare, un cheveu de votre tête ne tombera point, et vous posséderez vos âmes dans votre patience (1) ". Vous posséderez, et non vous perdrez. Là, en effet, nul ennemi ne persécute, nul ami ne meurt. Vous serez-là où luit ce jour sans fin, qui n'a point hier pour le précéder, ni demain pour le suivre. Vous qui aurez bien prêté, vous serez là où le diable ne pourra vous suivre. Souffrez pour un temps, afin d'avoir une joie éternelle. Ce que vous supportez est dur, mais ce que vous semez exige des larmes. Lisez ce qui est écrit à votre sujet, vous qui semez : " Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences (2) ". Quel en a été le fruit, quelle est la fin, la consolation ? " Mais ils reviendront dans l'allégresse, en portant leurs gerbes ". C'est avec ces gerbes que se font les couronnes. Célébrons donc les fêtes des martyrs, par des honneurs à leur passion, et non par l'amour de la boisson. Tournons-nous vers le Seigneur, etc.

1. Matt. X, 19; Luc, XXI, I , 19. — 2. Ps. CXXV, 6, 7.

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SEPTIÈME SERMON. SUR SAINT JEAN-BAPTISTE.

Quatre catalogues du Mont-Cassin, savoir : le catalogue 12, et trois lectionnaires du XIIe siècle, contiennent ce sermon constamment assigné à saint Augustin. Dans la bibliothèque Léopoldine de Blandinius, elle est attribuée à un auteur anonyme. J'ai pris, dans le catalogue 12, l'exorde qu'on lit en abrégé dans la bibliothèque Léopoldine et dans les lectionnaires, sans doute parce qu'il parait quelque peu étranger à cette fête. Toutefois, pour ne point mutiler le sermon, j'ai retenu le titre qu'il porte dans les lectionnaires ; car, à ce titre, le catalogue 12 ajoute une question de verbo et voce, qui a été interceptée par des lacunes, et qu'un copiste négligent a laissée sans solution. Du reste, de pareils changements sont fréquents dans les lectionnaires, les Pères de Saint-Maur en offrent beaucoup d'exemples et donnent cette note au sermon XLIV, de Verbis Isaiae, c. LIII. " Quant aux sermons de saint Augustin et aux traités que l'on devait lire dans l'église, on les écourtait nécessairement, et on leur adaptait un exorde et une conclusion ". L'Indiculus de Possidius (cap. 8, 9, 10) indique plusieurs sermons pour cette fête, parmi lesquels l'édition de Saint-Maur assigne une place à celui-ci et au suivant (num. 288, 293) ; car les sermons qui portent ces numéros sont d'accord avec ceux-ci et dans les paroles et dans les pensées. On peut regarder celui-ci comme le huitième sur la naissance de saint Jean-Baptiste.

ANALYSE. — De tous les Prophètes, Jean est le plus grand, il a vu en réalité ce que les autres ont vu en esprit. — Il est la mesure de l'homme. — Il s'humilie et dissuade ceux qui le prenaient pour le Christ. — Il n'est que la voix, le Christ est la parole de Dieu.

Puisque (1) le Seigneur a bien voulu, mes frères, ramener à votre charité et ma présence et ma voix, et qu'il l'a fait non plus d'après vos arrangements, mais d'après sa volonté nous lui en rendons grâces avec vous, nous vous obligeons en vous prêchant; car c'est là notre ministère, dans lequel il est nécessaire et convenable que nous soyons à votre service. C'est, à vous, mes bien-aimés, d'accueillir avec charité tout ce que vous peuvent donner des serviteurs de Dieu, et de le remercier avec nous de ce qu'il nous a donné de passer au milieu de vous cette journée (2). De quoi parler aujourd'hui, sinon du saint dont nous célébrons la tête? Jean est donc né d'une mère stérile, pour être le précurseur du Seigneur, né d'une vierge ; dès le sein de sa mère, il a salué et prêché son Seigneur. Jean eut pour mère une femme stérile qui ne connaissait point l'enfantement; une femme stérile enfanta le héraut, une Vierge enfanta le Juge. Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui devait naître d'une Vierge, s'était fait précéder auprès des hommes par beaucoup d'autres hérauts. Tous les Prophètes ont été envoyés par lui, mais c'était lui qui parlait en eux; et celui qui vint après eux était avant eux. Dès lors que le Seigneur s'était déjà fait précéder par plusieurs hérauts, quel si grand mérite avait celui-ci? Quelle si grande supériorité chez celui dont nous célébrons aujourd'hui la fête? Ce n'est point en effet sans marquer une certaine supériorité, qu'on ne passe point sous silence la naissance de Jean-Baptiste, non plus qu'on ne passe sous silence la naissance de son Maître. Nous ignorons quand vinrent au monde les autres Prophètes, mais il n'est point permis d'ignorer quel jour naquit Jean-Baptiste. Or, voici en lui déjà une grande supériorité : Les autres ont prêché le Seigneur, ont désiré le voir et ne l'ont point vu; ou, s'ils l'ont vu, ils ne l'ont vu qu'en esprit et dans l'avenir; mais ils n'ont pu le voir présent sous leurs yeux. Or, le Seigneur, en parlant d'eux, disait à ses disciples: " Beaucoup de prophètes et de justes ont voulu voir ce que vous voyez, et ne l'ont point vu, et entendre ce que vous

1. Dans l'édition Léopoldine et les lectionnaires, on lit cet exorde : " C'est aujourd'hui, mes frères, la fête de la naissance de saint Jean-Baptiste, précurseur de Notre-Seigneur. Que devons nous admirer tout d’abord, mes frères, ou la naissance du Sauveur, a ou la naissance du précurseur ? Jean avait une mère stérile qui ne a connaissait point l'enfantement ".

2. Cet exorde fait croire que le saint docteur ne prêchait point dans son église.

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entendez, et ne l'ont point entendu (1) ". Et pourtant, n'était-ce point lui qui les envoyait? Tous, néanmoins, avaient le désir de voir le Christ en sa chair, s'il leur était possible. Mais comme ils moururent avant lui, de même qu'ils étaient nés avant lui, le Christ ne les trouva plus sur la terre, bien qu'il les rachetât pour la vie éternelle. Et pour connaître combien tous désiraient de voir le Christ ici-bas, rappelez-vous ce vieillard Siméon, qui n'avait pas reçu du Saint-Esprit une médiocre faveur, dans l'assurance qu'il ne sortirait point de ce monde sans avoir vu le Christ. Or, après la naissance du Christ, Siméon le vit enfant dans les bras de sa mère ; il prit dans ses mains celui dont la divine puissance le portait lui-même; et tenant dans ses bras le Verbe enfant, il bénit Dieu en disant: " C'est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur, selon votre parole; car mes yeux ont a vu votre salut (2)". Les autres Prophètes n'ont pas vu le Christ ici-bas; Siméon l'a vu enfant; Jean le connut après sa conception et le salua; Jean l'annonça, le vit, le montra du doigt et dit: " Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde (3) ". Il est donc supérieur à tous les autres. Écoute ce témoignage que lui rendit le Seigneur, qui se dit plus grand que lui, mais qui ne l'accorde à nul autre. Il était grand sans doute, celui à qui nul autre que le Christ ne pouvait se préférer. Voici donc ce que dit le Seigneur: " Parmi ceux qui sont nés de la femme, nul ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste (4) ". Mais, pour se mettre lui-même au-dessus de lui, il ajoute : " Le plus petit néanmoins dans le royaume des cieux est plus grand que lui ". Il se dit donc moindre et plus grand ; moindre par le moment de la naissance, plus grand par la domination ; moindre par l'âge, plus grand par la majesté. Le Seigneur est né après Jean, mais c'est dans sa chair, mais c'est d'une Vierge, et avant lui a il était, le Verbe dès le commencement ". Admirable merveille ! Le Christ vient après Jean, et Jean néanmoins vient par le Christ : " Tout a été fait par lui, et rien n'a été fait sans lui (5)". Pourquoi donc Jean est-il venu ? Pour nous montrer le chemin de l'humilité, diminuer la présomption de l'homme, augmenter

1. Matth. XIII, 27.— 2. Luc, II, 29.— 3. Jean, I, 29.— 4. Matth. XI, 11.— 5. Jean, I, 1.

la gloire de Dieu. Jean est donc venu dans la grandeur prêcher celui qui est grand; Jean est venu pour être la mesure de l'homme. Qu'est-ce que la mesure de l'homme ? Nul homme ne pouvait être plus grand que Jean tout ce qui était plus grand que Jean était plus qu'un homme. Si donc Jean nous donnait en lui la mesure de la grandeur humaine, tu ne pouvais trouver un homme plus grand que Jean, et si tu en as trouvé un, il te faut confesser qu'il est Dieu, puisque tu l'as trouvé supérieur à l'homme. Jean est un homme, le Christ est un homme, mais Jean est seulement un homme, le Christ est Dieu et homme. Dieu, il a fait Jean ; homme, il est né après Jean. Et toutefois, voyez combien s'humilie ce précurseur de son Seigneur Dieu et homme; on demande à celui qui n'a point son supérieur parmi ceux qui sont nés de la femme s'il n'est pas le Christ? Telle était sa grandeur, que les hommes pouvaient s'y tromper : on fut incertain s'il n'était pas le Christ, et on en fut incertain jusqu'à l'interroger. Un fils de l'orgueil, un homme qui ne serait point le docteur de l'humilité, s'imposerait aux hommes abusés, et, sans agir pour les détromper, accepterait ce qu'ils pensaient. Était-ce beaucoup, par hasard, de vouloir persuader aux hommes qu'il était le Christ ? Qu'il eût essayé de le persuader et qu'on ne t'eût point cru, il serait demeuré dans l'abjection, couvert d'opprobre et de mépris parmi les hommes, et damné devant Dieu. Mais il ne lui était pas nécessaire de le persuader aux hommes, puisqu'il voyait qu'ils le croyaient ; qu'il accepte leur erreur, et son honneur va grandir. Mais loin de l'ami de l'Époux cette pensée de vouloir prendre sa place dans l'amour de l'épouse ! il déclara qu'il n'était point ce qu'il n'était point en effet, de peur de perdre ce qu'il était. Jean n'était point l'époux, et comme on l'interrogeait, il dit : " L'Époux est celui qui a l'épouse ; mais l'ami de l'Époux, qui est devant et l'écoute, est plein de joie à cause de la voix de l'Époux (1) ". " Pour moi, je baptise dans l'eau (2) ; celui qui vient après moi est plus grand en moi ". De combien plus grand? " Tellement que je ne suis pas digne de délier les cordons de ses souliers ". Voyez combien il serait encore au-dessous de lui-même, quand il en serait digne; combien il s'humilierait déjà quand il dirait : Il est

1. Jean, III, 29. — 2. Id. I, 26.

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plus grand que moi celui dont je suis digne de délier les souliers ; car il proclamerait qu'il doit se courber à ses pieds. Maintenant, comme il nous prêche l'humilité quand il se croit au-dessous de ses pieds, et même au-dessous de sa chaussure ! Jean vint donc pour prêcher l'humilité aux superbes, et nous annoncer la vertu de la pénitence. La voix vint avant le Verbe. Comment la voix avant le Verbe? C'est du Christ qu'il est dit: " Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement en Dieu (1) ". Mais, pour venir à nous, le Verbe s'est fait chair, afin d'habiter parmi nous. Après avoir entendu que le Christ est la parole, écoutons que Jean est la voix. Quand on lui demandait: Qui êtes-vous? il répondit: " Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez la voie au

1. Joan. I, 1.

" Seigneur, rendez droits ses sentiers ". Écoutons les cris de Jean et préparons la voie au Seigneur; que le Verbe vienne à nous (1) parce que " toute chair est foin, et la gloire de l'homme n'est que la fleur du foin. Le foin se dessèche, la fleur tombe; mais le Verbe de Dieu demeure éternellement (2) ".

1. La conclusion est tirée des lectionnaires et du catalogue Léop.; le catalogue n. 12, au lieu de cette conclusion, ajoute : " Parlons donc un peu, mes frères, autant que Dieu nous en fera la grâce, parlons un peu de la parole et de la voix. Le Christ est la parole, parole qui ne retentit point pour passer; ce serait alors la voix et mon la parole ; mais la parole de Dieu, par qui tout a été fait, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ. La voix de celui qui crie dans le désert, c'est Jean. Qui a la supériorité, la vois ou la parole? Voyons ce a qu'est la parole et ce qu'est la voix, et alors nous venons où est la supériorité. Selon vous, mea frères, qu'est-ce que la parole? Sans a nous occuper de la parole de Dieu, par qui tout a été fait, parlons un a peu de nos paroles, si nous pouvons tant soit peu établir une comparaison ? Qui comprend la parole de Dieu, par qui tout a été fait? Qui est digne d'y penser, qui le pourrait, tant nous sommes loin de e pouvoir en parler? Ajoutons son ineffable majesté, son éternité, sa coéternité avec le Père, afin que notre foi nous mérite de voir un jour ? " Qui ne voit ici autant de rochers sans base, entassés confusément, et qui n'offrent pas même aux yeux l'image d'un toit ?

2. Isaï. XL, 7, 8.

HUITIÈME SERMON. SUR SAINT JEAN-BAPTISTE.

Les Pères de Saint-Maur ont signalé (Sermon CCXLIII, Apprend., tom. V) cette locution, " mes très-chers frères ", qu'on lit au commencement de ce sermon, comme une locution solennelle et habituelle dans les sermons douteux. Toutefois, comme saint Augustin se trahit clairement,, j'aimerais mieux dire que, dans les lectionnaires d'où j'ai tiré ce sermon, l'exorde a été changé pour la cause que j'ai empruntée plus haut aux Pères de Saint-Maur. S'il est arrivé que, dans le sermon précédent, le commencement m'ait paru vrai, tandis que je doutais de la conclusion, ici c'est l'exorde qui est douteux, mais la conclusion certaine. Ce que nous découvrons vers la fin nous apprend le cas que nous devons faire du sermon ; car nous y voyons pour la veille de cette fête des superstitions populaires que nul autre sermon du saint Docteur ne nous avait enseignées. C'est en vain que je l'ai cherché dans les bibliothèques qui ont paru jusqu'à ce jour. On peut, dans l'édition de Saint-Maur, l'inscrire sous le numéro 293, et ce sera le neuvième sur la nativité de saint Jean-Baptiste.

ANALYSE. — Grandeur de Jean. — Il est la voix, le Christ est la parole de Dieu. — Il est le crieur, le Christ est le juge. — Le Christ grandit dans son baptême, Jean diminue dans le sien. — L'un est maître, l'autre serviteur. — Pour obtenir les faveurs de Jean, ne faisons point injure à sa fête.

1. Mes très-chers frères, nous célébrons aujourd'hui la naissance d'un grand homme, et voulez-vous en connaître la grandeur ? " Nul ", dit l'Évangile, a parmi ceux qui sont " nés de la femme, ne s'est élevé plus grand a que Jean-Baptiste (1) ". Voilà ce qu'a dit Celui qui est né de la Vierge ; tel est le témoignage qu'il a rendu à son témoin; la

1. Matth. XI, 11.

sentence portée par le juge au sujet de sols crieur; ainsi la parole a voulu honorer la voix; vous le savez, et vous l'avez entendu dans le sermon du matin (1).

2. La parole, c'est le Christ ; la voix, c'est

(1). Ceci nous prouve que ce sermon fut prêché à l'office du soir. Mais quel est ce sermon du matin, auquel il fait allusion ? C'est ce qu'on n'oserait dire, puisqu'il n'est aucun sermon sur la nativité de saint Jean-Baptiste, où le saint docteur n'ait tiré parti de ce témoignage et riait appelé Jean témoin et précurseur.

513

Jean. A propos du Christ, il est écrit, en effet, que " la parole ou le Verbe était au commencement (1) ". Mais Jean a dit, en parlant de lui-même : " Je suis la voix de celui qui crie dans le désert (2) ". La parole s'adresse au coeur, la voix à l'oreille. Que la voix arrive à l'oreille quand la parole n'arrive point à l'âme, elle n'est qu'une production vaine, qui n'a aucun fruit utile. Et néanmoins, pour arriver à mon coeur, le Verbe n'a pas besoin de la voix ; mais pour transmettre à ton cœur ce qui est né dans le mien; il faut le secours de la voix. Ma parole peut donc précéder ma voix, mais le Verbe ne saurait se produire au dehors sans la voix. C'est pour que la voix est créée, non pour enfanter la parole qu'elle connaît, mais pour émettre la parole qui était déjà. Après avoir ainsi parlé de la parole et de la voix, ou du Christ et de Jean, voyons quelle parole est le Christ, quelle voix est Jean. " Au commencement était le Verbe ", la parole. Où était-il? " Et le Verbe était en Dieu ". Combien avant nous ! Et combien au-dessus de nous ! " Et le Verbe s'est fait chair pour demeurer parmi nous (3) ". Et d'où le saurions-nous, si nous n'avions entendu la voix? Car le Christ vêtu d'une chair mortelle marchait parmi les hommes, et les hommes venaient à Jean, et lui disaient : " Etes-vous le Christ ?" et Jean répondait : " Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde (4) ". Ecoutez-le, reconnaissez-le; c'est lui que je précède, lui que j'annonce. Souvenez-vous de cette parole : " Je suis la voix de celui qui crie au désert préparez la voie au Seigneur "; non pas à moi, mais au Seigneur. Crier, pour moi, c'est l'annoncer; car la voix du crieur, c'est l'arrivée du juge. Or, quand sera venu celui que j'annonce, quand il reposera dans votre coeur, " c'est lui qui doit croître et moi diminuer (5) "; le savez-vous ? Oui, répondirent-ils (6). Quand le verbe, en effet, empruntant le secours de la voix, prend le chemin du cœur et arrive dans cette région la plus intime, ce verbe grandit dans le coeur, et la voix s'éteint dans l'oreille. Le son qui frappe l'oreille n'y demeure point, puisqu'il ne saurait se soutenir infiniment et qu'il descend dans l'âme. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce

1. Jean, I, 1. — 2. Ibid. 23. — 3. Id. I, 1, 14. — 4. Ibid. 29. — 5. Id. III, 30. 6. Ces paroles pourraient bien avoir été ajoutées par quelque scribe.

qu' " il faut qu'il croisse et que je diminue ". Jean baptise, et le Christ baptise aussi. Il fut dit à Jean : " Celui sur qui tu verras l'Esprit -Saint descendre comme une colombe et se reposer, c'est celui-là qui baptise dans le Saint-Esprit (1) et dans le feu (2) ". Voilà ce que vous. savez, mes frères, et ce qui arriva quand Jésus fut baptisé. Voilà que dans l'univers entier c'est lui qui baptise. Partout a grandi ce baptême du Christ, tandis que le baptême de Jean, bien qu'il eût une signification dans le souvenir du passé, n'a néanmoins aucune signification pour le présent. Ce baptême de Jean a cessé, tandis que le baptême du Christ a grandi ; de là cette parole : " Il doit grandir et moi diminuer ". Or, cette parole s'accomplit encore à la naissance et à la mort de chacun d'eux. Bien que Jean ait dit de Jean, c'est-à-dire que Jean l'Evangéliste ait dit de Jean-Baptiste; bien qu'il ait dit : " Un homme fut envoyé de Dieu, dont le nom était Jean; il vient pour être témoin, pour rendre témoignage à la lumière (3) "; néanmoins Jean est né, mes frères, à pareil jour, quand la nuit grandissait et que le four commençait à diminuer. Mais le Christ est né, comme vous le savez, au solstice d'hiver, quand, en deuil de la lumière, la nuit commence à décliner. " Nous fûmes autrefois ténèbres, et maintenant nous sommes lumière dans le Seigneur (4) ". Pourquoi naître ainsi ? " Parce que l'un doit grandir, et l'autre " diminuer n. Ce qui s'accomplit encore à leur mort: Jean eut la tête tranchée par le glaive, et le Christ fut élevé en croix ; l'un fut élevé de terre, l'autre jeté à terre; à l'un, pour le diminuer, on abattit la tête ; l'autre pour le grandir, on l'éleva sur le gibet de la croix. C'est là le Maître et le serviteur. Le Maître mourut sur le gibet de la croix, le serviteur eut la tête tranchée ; de là cette parole : L'un doit grandir, l'autre diminuer. Ce n'est pas sans raison, je crois, que tel âge fut choisi dans les mères. La mère de Jean fut une femme avancée en âge, tandis que celle du Christ fut une jeune vierge. Il était porté dans le sein d'une vierge, et les anges l'adoraient dans le ciel. L'un est mis au monde par une femme qui désespérait de sa stérilité, l'autre par une vierge intacte ; enfin, l'un, par une vierge qui grandit encore, et l'autre par une femme sur son déclin.

1. Jean, I, 32.— 2. Matth. III, 15.— 3. Jean, I, 8. — 4. Ephés. III, 8.

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Or, quel est, mes frères, le sens de tout cela ? Quelle est donc la dignité de cet homme dont la naissance est annoncée à ses parents par un ange; comme celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ ? Comment l'a-t-il mérité ? " C'est que nul parmi ceux qui sont nés de la femme n'est plus grand que Jean-Baptiste (1) " . Comme vous le savez, en effet, l'ange Gabriel fut aussi envoyé à la Vierge Marie; un fils est promis de part et d'autre, et de part et d'autre l'ange reçoit une réponse. Zacharie répondit à l'ange qui lui promettait un fils : " Comment le saurai-je ? Car moi je suis avancé en âge, et ma femme est stérile et avancée en âge (2) ". Marie répondit : " Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point l'homme (3) ? " Tous deux désespèrent des lois de la nature; car ils ne savaient pas, je crois, que, devant les dons de la grâce de Dieu, les lois de la nature s'effacent. Tous deux, dès lors, expriment un doute dans leur réponse, et néanmoins, à l'un échoit un châtiment, à l'autre une bénédiction. Il fut dit à Zacharie : " Voilà que tu seras muet". A Marie: " Vous êtes bénie entre toutes les femmes (4) "; Zacharie perd la voix, Marie conçoit le Verbe. Qu'arriva-t-il ensuite ? Le Verbe se fit chair dans le sein de la Vierge, et la voix naquit d'un muet. A sa naissance, Jean rendit la voix à son père, et le père parla pour donner un nom à son fils. Tous sont dans l'admiration, tous dans la stupeur, et ils se faisaient l'un à l'autre de mutuelles questions. Ils se disent: " Que pensez-vous que sera cet enfant (4) ? " Et pour parler avec l'Evangile, " la main du Seigneur était avec lui ". Que pensez-vous que sera celui qui commence ainsi; tout enfant qu'il est, déjà si grand néanmoins; et s'il doit être grand, celui qui commence de la sorte, que sera celui qui a toujours été ? Lui, que Jean, retenu encore dans les entrailles de sa mère, reconnut couché dans le sein d'une Vierge comme dans son lit nuptial; lui que Jean salua de ses tressaillements, parce qu'il ne

1. Matth. XI, II. — 2. Luc, I, 18. — 3. Ibid. 34. — 4. Ibid. 42. — 5. Ibid. 66.

pouvait le faire encore de la voix. Que fera-t-il donc celui-là? Voulez-vous savoir ce qu'il fera ? Je vous le dirai en deux mots, écoutez le Prophète : " Il sera nommé ", dit-il, " Seigneur de la terre entière (1) ". Aujourd'hui donc que nous célébrons avec pompe la fête du bienheureux Jean, précurseur d u Seigneur, implorons le secours des prières de ce grand homme. Il est, en effet, l'ami de l'Époux, et peut dès lors nous obtenir là faveur d'appartenir à l'Époux et de trouver grâce devant lui.

3. Mais si nous voulons obtenir ses faveurs, ne faisons point injure à sa fête. Trêve à toutes ces observances sacrilèges, trêve aux plaisirs, trêve aux amusements frivoles; arrière tout ce qui se fait d'ordinaire, non plus en l'honneur des démons, et cependant selon le culte des démons. Hier, vers le soir, des flammes crépitaient dans les airs, selon le culte antique des démons, toute la ville en était éclairée et s'amollissait, tandis que l'air était obscurci de fumée. Si ce culte religieux est peu pour vous, du moins devriez-vous être sensibles à la commune injure. Nous savons, mes frères, que c'est là l'oeuvre des petits, mais les grands auraient dû l'interdire. Quelqu'un a dit : Ne pas arrêter le péché quand on le peut, c'est le commander. Mes frères, au nom du Seigneur notre Dieu, Jésus-Christ, comme l'Église va croissant chaque année, ces pratiques et tout ce qui peut être une diminution tend chaque jour à s'effacer, et toutefois l'effacement n'est pas si complet que nous puissions en toute sécurité garder le silence. Vétusté et nouveauté ne sont rien, tant que nous ne sommes pas au terme prescrit, tant que les vieilles superstitions n'ont point disparu et que la religion nouvelle n'est point à sa perfection ; par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est l'honneur, la gloire, la puissance, avec Dieu le Père tout-puissant, et avec le Saint-Esprit, maintenant, et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Isaï. LIV, 6.

NEUVIÈME SERMON. SUR CE PASSAGE DE L'ÉVANGILE DE SAINT LUC, (XVII, 4) : " PARDONNE , ET IL TE SERA PARDONNÉ " .

C'est du catalogue manuscrit, num. 170, qui a pour titre: Œuvres de saint Augustin, tom. IX, que j'ai tiré ce traité; car c'est le nom qu'il porte dans ce catalogue, et qui s'y trouve placé parmi les autres sermons édités qui y sont contenus. Ce passage de saint Luc avait reçu une autre interprétation du même saint Docteur, à la table de saint Cyprien, en présence de Boniface, comme l'atteste le sermon 114 de l'édition de Saint-Maur, après lequel on devrait le placer. Or, après avoir comparé ces deux sermons, l'on n'y retrouve qu'une seule et même main. Je ne l'ai pas trouvé dans les bibliothèques éditées. Il fut composé, je pense, vers l'an 429, quand saint Prosper avait déjà écrit à saint Augustin au sujet de l'hérésie des Semi-Pélagiens, qui se glissait alors dans les Gaules, et par laquelle des prêtres de Marseille niaient la nécessité de la grâce pour le commencement de la foi. A l'occasion des louanges qu'il rend à Dieu, le saint Docteur se demande si les prémices de la foi viennent de Dieu ? Question à laquelle il répond affirmativement d'après le témoignage de l'Apôtre aux Philippiens. Du reste, le discours est distingué et contient des doctrines très-importantes au sujet de la foi et des moeurs.

ANALYSE. — Nous devons pardonner sept fois le jour, c'est-à-dire toujours. — Nous sommes débiteurs de Dieu ; parabole du serviteur qui devait, et à qui le maître remet sa dette, pais qui exige de son compagnon. — Secourir le pauvre avec l'argent, et le coupable par le pardon. — Nécessité de donner son argent pour le conserver dans le ciel. — Mais le pardon n'appauvrit point, et il est une manière de faire miséricorde. — Chaque jour nous répétons à Dieu : Pardonnez-nous. — S'il faut corriger, faisons-le par charité.

Nous avons entendu dans l'Evangile le précepte salutaire de pardonner à celui de nos frères qui nous a offensés. Et de peur qu'on ne croie qu'une fois suffit et qu'il n'est pas nécessaire de lui pardonner chaque fois qu'il a péché, s'il en demande pardon, voici ce qu'il dit : " S'il pèche contre toi sept fois le jour, et que sept fois il se tourne vers toi en disant : Je m'en repens, pardonne-lui (1) " . Or, si tu comprends bien sept fois, c'est donc toujours ; car souvent le nombre sept est pris pour l'universalité. De là cette autre parole " Le juste tombera sept fois, et se relèvera (2) " c'est-à-dire chaque fois qu'il sera profondément abaissé par la tribulation, il n'est point abandonné pour cela, mais il est délivré de toutes ses angoisses. De là encore : " Sept fois le jour, je vous bénirai (3) ". Car sept fois le jour signifie toujours. Aussi " sept fois le jour " est-il remplacé ailleurs par " toujours sa louange sera dans ma bouche (4) " . Car ce n'est pas notre langue seulement qui chante les louanges du Seigneur, et nous taire n'est pas cesser de le bénir. Mais il y a une

1. Luc, XVII, 4. — 2. Prov, XXIV, 16. — 3. Ps. CXVIII, 164. — 4. Id. XXXIII, 2.

louange pour lui dans toutes nos bonnes pensées, dans toute bonne action, dans nos bonnes moeurs ; c'est là bénir celui de qui nous tenons ces biens. Nous voyons, en effet, les Apôtres demander que la foi s'accroisse en eux'. Se sont-ils donné à eux-mêmes les prémices de cette foi dont ils demandaient au Seigneur l'accroissement ? Loin de là. lis demandaient à celui qui avait commencé, d'achever son oeuvre , ainsi que l'a dit l'Apôtre : " Celui qui a commencé en vous l'oeuvre du bien, lui donnera sa dernière perfection (2) " . Et ce que nous chantions tout à l'heure (3), que démontre-t-il autre chose, mes frères bien-aimés : " Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité (4) ? " Il ne dit pas seulement: Amenez-moi dans votre voie, car le Seigneur le fait aussi ; mais bien de ne point l'abandonner, quand il y est arrivé. C'est donc peu que le Seigneur nous ait

1. Luc, XVII, 5. — 2. Philipp. I, 6.

2. Il n'est fait allusion ici qu'à deus des trois leçons de la liturgie ; à la seconde du psaume LXXXV, V, 11; à la troisième du c. XVII de saint Luc, dont il nous entretient. Il omet la troisième, à moins que nous ù 'y voyions une allusion dans cette parole: a Nous u voyons les Apôtres demander l'accroissement de la foi s, qui semblerait rappeler cette épître aux Philippiens, qu'il cite et dont on aurait lu ce passage.

1. Ps. LXXXV, 11.

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amenés dans le chemin, si nous ne le faisons; mais il nous veut ramener dans la voie, nous conduire à la patrie. Dès lorsque nous tenons de Dieu tous nos biens, c'est louer Dieu sans fin que penser dans nos bonnes oeuvres à celui qui nous a donné tout bien ; mais, puisque bien vivre, c'est louer Dieu sans fin : " bénissons Dieu en tout temps, et qu'ainsi sa louange soit toujours dans notre bouche (1) ". Il dit donc: " Sept fois le jour, je vous bénirai ", indiquant par le nombre sept, que ce sera toujours. Donc alors, quand ton frère se rendrait coupable sept fois le jour contre toi, s'il te vient dire : Je m'en repens, pardonne-lui. Ne te fatigue point de pardonner toujours au repentir. Si tu n'étais toi-même débiteur, tu pourrais impunément fatiguer par tes exactions ; mais si tu as un débiteur, tu es débiteur toi-même de celui qui n'a aucune dette, et dès lors, c'est à toi de voir comment tu dois agir à l'égard de ton débiteur ; car Dieu en agira de même envers toi. Écoute et tremble " Que mon coeur tressaille, et que je craigne votre nom (2) ", dit le Prophète. Si tu tressailles quand on te pardonne, crains, afin de pardonner. Or, le Seigneur daigne lui-même te donner la mesure de la crainte que tu dois avoir, quand il te propose, dans l'Évangile, ce serviteur avec qui son maître voulut entrer en compte, qu'il trouva débiteur de cent mille talents ; " qu'il ordonna de vendre, lui et tout ce qu'il avait, pour acquitter sa dette (3)". Ce serviteur tombant aux pieds de son maître, et l'implorant pour obtenir un délai, mérita que sa dette lui fût remise. Or, en sortant de devant la face de son maître, qui lui avait remis entièrement sa dette, il rencontra un de ses compagnons qui était aussi son débiteur, qui lui devait cent deniers, et qu'il prit à la gorge pour le contraindre à payer. Quand on lui avait remis sa dette, son coeur avait tressailli, mais non point de manière à craindre le nom du Seigneur son Dieu. Le serviteur qui lui devait disait à ce compagnon ce que celui-ci avait dit à son maître : " Ayez patience avec moi, et je vous rendrai tout ". Non, répondait l'autre, tu payeras aujourd'hui. On raconta au père de famille ce qui venait de se passer ; et, vous le savez, non-seulement il le menaça de ne plus rien lui remettre à l'avenir, s'il le trouvait redevable encore, mais il fit retomber sur sa tête ce qu'il avait remis,

1. Ps. XXXIII, 2. — 2. Id. LXXXV, 11. — 3. Matth. XVIII, 32.

et le condamna à payer ce qu'il lui avait quitté (1). Comment donc nous faut-il craindre, mes frères, si nous avons la foi, si nous croyons à l'Évangile, si nous ne pensons point que Dieu puisse mentir ? Craignons, observons, soyons sur nos gardes, pardonnons. Que pourrais-tu perdre en pardonnant ? Tu n'as point à donner de l'argent, mais un pardon, et néanmoins, à donner de l'argent, vous ne devez pas être des arbres stériles. Donner de l'argent, c'est secourir un pauvre; pardonner, c'est secourir un pécheur. Le Seigneur voit chacun de ces actes, il a une récompense pour chacun, une exhortation pour chacun : " Remettez, et l'on vous remettra; donnez, et l'on vous donnera (2) ". Mais toi qui ne sais: ni pardonner, ni donner, tu conserves et colère et argent. Vois où ta colère ne saurait plus se racheter par l'argent: " Car les trésors ne serviront de rien aux méchants ". La sentence n'est point de moi, elle est de Dieu ; ceux qui l'ont lue, le savent bien ; je l'ai lue pour vous la redire, j'y ai cru pour vous en parler : " Les trésors ne serviront de rien aux méchants (3) ". Il semble qu'ils pourront servir; mais ils ne serviront point. Et dans le présent? Peut-être, si toute. fois ils peuvent servir; mais en ce jour ils ne serviront de rien. Qu'on les garde, ils ne serviront point ; qu'on les méprise, et ils serviront. Bien user de la justice, c'est l'aimer ; et si tu ne l'aimes, tu ne saurais avoir la force, la tempérance, la chasteté, la charité. Quant aux autres qualités de l'âme, c'est les aimer, qu'en bien user ; mais faire bon usage de l'argent, c'est ne pas l'aimer. Enfin, si l'on aime l'argent, qu'on le garde pour le ciel. Si l'on peut craindre de le perdre, qu'on le place dans un endroit plus sûr. Car on ne saurait dire que, s'il s'agit de conserver de l'argent, c'est ton serviteur qui est fidèle et ton Seigneur qui te trompe. Ne l'entends-tu point dire : " Amassez-vous des trésors dans le ciel ? " Ce n'est point là te commander de le perdre, mais de l'envoyer devant toi : " Amassez-vous des trésors dans le ciel, où le voleur ne saurait approcher, où la rouille ne ronge point ; car où est votre trésor, là

1. Ceci n'est point dans l'Évangile, et toutefois c'est une conséquence légitime qu’en tire saint Augustin. C'est ainsi qu'au sermon V de l'édition il a tiré la même conclusion : " Qu'ils prennent garde, en e refusant de pardonner l'offense qu'on pourrait leur avoir faite, que non-seulement on ne leur pardonne plus â l'avenir, mais que les . fautes pardonnées ne retombent sur eux ".

2. Luc, VI, 37. — 3. Prov. X, 2.

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aussi est votre cœur (1) ". Amasser des trésors en terre c'est aussi mettre ton cœur sur la terre. Or, qu'arrivera-t-il à ton cœur ainsi placé sur la terre ? Il croupit, se corrompt, tombe en poussière. Elève bien haut ce que tu aimes, c'est là qu'il faut l'aimer, et garde-toi de croire que tu recevras le dépôt que tu fais. Tu mets en dépôt des choses mortelles, tu en recevras d'immortelles ; tu mets en dépôt ce qui est du temps, tu recevras des biens éternels, tu mets en dépôt des biens terrestres, tu en recevras de célestes ; enfin tu donnes en aumônes ce que t'a donné ton Seigneur, et tu recevras une récompense de ce même Seigneur. Mais, diras-tu, comment déposer tout cela dans le ciel, avec quelles machines pourrai-je y monter avec mon or, mon argent ? A quoi bon chercher des machines ? Transporte-les. Tes porteurs seront les pauvres, car le mépris du monde en a fait des porteurs. C'est enfin lancer une lettre de change, donner ici et recevoir là-bas. Et maintenant il n'est plus question de quelque mendiant en guenilles, mais de cette parole : " Ce que tu auras fait pour le moindre des miens, c'est pour moi que tu l'auras fait (2) ". C'est dans la personne du pauvre que reçoit celui qui a fait le pauvre ; et du riche que reçoit celui qui a fait le riche : il reçoit de ce qu'il a donné ; tu donnes au Christ son propre bien et non le tien. A quoi bon te vanter d'avoir trouvé beaucoup ici-bas ? Rappelle-toi comment tu es venu. Tu as tout trouvé ici-bas, et user mal de tout ce que tu as trouvé, c'est t'enfler d'orgueil. N'es-tu pas sorti nu des entrailles de ta mère ? Donne, dès lors, donne, afin de ne point perdre ce que tu as. Si tu donnes, tu trouveras là-haut, si tu ne donnes pas, tu laisseras tout ici ; donne ou ne donne pas, tu t'en iras toujours. Quelquefois cependant, pour ne point donner de son abondance aux pauvres, l'avarice trouve une excuse, mais futile, mais méprisable, et que l'oreille des fidèles ne saurait accueillir. Elle se dit en effet : donner, c'est ne plus avoir ; donner beaucoup, c'est s'appauvrir; et ensuite il me faudra implorer le secours; recevoir l'aumône : il me faut en abondance, non-seulement le vivre et le vêtement, et pour moi, pour ma maison, ma famille; mais aussi pour les heureux hasards, afin de fermer la bouche à tout calomniateur, afin de me racheter ; il

1. Matth. VI, 20, 21. — 2. Id. XXV, 40.

y a tant de hasards dans les choses humaines , que je dois me réserver de quoi me libérer. Voilà ce que l'on dit pour conserver son argent. Que diras-tu pour refuser le pardon à celui qui t'a offensé ? Si tu ne veux pas donner ton argent au pauvre, pardonne au moins au repentant. Que perdras-tu, si tu le fais ? Je sais ce que tu perdras, ce que tu vas sacrifier, mais sacrifier pour ton avantage. Tu vas sacrifier ta colère, sacrifier ton indignation, bannir de ton cœur la haine contre ton frère. Que tout cela y demeure, où seras-tu ? Voilà que cette colère, que cette indignation, que cette haine sont à demeure, qu'en sera-t-il de toi ? Quel mal ne te causent-elles point? Ecoute l'Ecriture : " Celui qui hait son frère est homicide (1) ". Dès lors, dût-il m'offenser sept fois le jour, je lui pardonnerai ? Pardonne, c'est ce que dit le Christ, ce que dit la vérité à qui tu viens de chanter : " Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité ". Sois sans crainte, elle ne te trompera point. Mais alors, diras-tu, il n'y aura plus de châtiment; tout péché devra toujours demeurer impuni ; et il sera toujours doux de pécher, quand le pécheur songera que vous pardonnez toujours. Point du tout. Mais qu'en même temps, et le châtiment veille, et la bienveillance ne s'endorme point. Crois-tu, en effet, rendre le mal pour le mal, quand tu châties un pécheur? Non, mais c'est rendre le bien pour le mal, et ne point châtier ce serait faire le mal. Quelquefois la mansuétude vient adoucir le châtiment qui n'en est pas moins donné. Mais n'y a-t-il donc nulle différence entre étouffer le châtiment par la négligence, et le tempérer par la douceur ? Qu'il y ait donc un châtiment, frappe et pardonne. Voyez le Seigneur lui-même, écoutez le Seigneur, pensez bien à qui nous autres, mendiants, répétons chaque jour " Remettez-nous nos dettes (2) ". Et tu te fatiguerais d'entendre ton frère te répéter : Pardonnez-moi, je me repens ? Combien de fois le dis-tu à Dieu ? Fais-tu une prière qui ne renferme cette supplication ? Veux-tu que le Seigneur te dise : Hier je t'ai pardonné, avant hier, pardonné, tant de fois je t'ai pardonné, combien faut-il pardonner encore ? Veux-tu qu'il te dise : Tu viens toujours avec ces paroles ; tu me dis toujours : " Remettez-nous nos dettes ", tu frappes toujours ta poitrine,

1. Jean, V, 15. — 2. Matth. VI, 12.

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et tu ne te redresses non plus que le fer durci ? Mais, parce qu'il faut un châtiment, le Seigneur notre Dieu est-il sans pardon, puisque nous lui disons avec foi : Remettez-nous nos dettes ? Et quoiqu'il nous les remette, qu'est-il dit de lui ? qu'est-il écrit de lui ? " Le Seigneur châtie celui qu'il aime " n'est-ce peut-être qu'en paroles ? " Il frappe de verges tous ceux qu'il reçoit parmi ses enfants (1)? " Le fils pécheur n'aura-t-il pas besoin d'être flagellé, quand lui, le Fils unique de Dieu, et sans péché, a daigné subir la flagellation ? Inflige donc le châtiment, et néanmoins bannis la colère de ton coeur. C'est ainsi qu'en agit en effet le Seigneur, à l'égard de ce débiteur sur qui il fit retomber toute sa dette, parce qu'il s'était conduit sans pitié envers son compagnon : " Ainsi ", dit-il, " se conduira à votre égard votre Père céleste, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond du coeur (2) ". Pardonne où Dieu te voit, et pour cela ne néglige point la charité; exerce une sévérité salutaire ; aime et redresse, aime et frappe. Quelquefois ta douceur est cruauté. Comment douceur est-elle cruauté? parce que tu ne reproches point le péché, et que le péché tuera celui que tu épargnes dans ta charité cruelle. Que ta parole soit tantôt sévère, et tantôt dure. Ce qu'elle blessera, vois ce qu'il doit produire à son tour. Le péché dévaste le coeur, porte ses ravages au-dedans de nous-mêmes, il étouffe l'âme, il la perd ; frappe alors par pitié. Afin de mieux comprendre, mes frères, tout ce que je veux dire, représentez-vous deux hommes ; un jeune étourdi vient s'asseoir sur le gazon où ils savent qu'un serpent est caché ; s'y asseoir, c'est être mordu, c'est mourir. Ces deux

1. Hébr. XII, 6. — 2. Matth. XVIII, 35.

hommes le savent. L'un dit: Ne t'assieds point là, et on le méprise. L'étourdi va s'asseoir, il va périr. L'autre dit. II ne veut point nous écouter, il faut le corriger, le retenir, l'enlever de force, le souffleter, en un mot faire tout ce qui sera possible pour l'empêcher de périr. Tandis que l'autre : Laissez-le faire, ne le frappez point, ne lui faites rien, ne le blessez point. Qui des deux agit avec miséricorde, ou l'homme qui laisse faire et mourir, ou l'homme qui sévit pour arracher à la mort ? Comprenez dès lors ce que vous devez faire à l'égard de ceux qui vous sont soumis, maintenez les bonnes moeurs par la discipline ; et toutefois, soyez bienveillants, pardonnez du fond du cœur ; qu'il n'y ait nulle colère dans votre intérieur, parce que cette colère n'est d'abord qu'un fétu très mince et en quelque sorte méprisable. Une colère nouvelle trouble l'oeil, comme le ferait une paille : " Mon oeil a été troublé par la colère (1) ". Cette paille s'alimente parles soupçons, se fortifie avec le temps, et bientôt elle deviendra une poutre. Une colère invétérée sera une haine ; et après la haine viendra l'homicide : " Quiconque hait son père est homicide ", est-il dit. Or, quelquefois des hommes qui nourrissent de la haine dans leur coeur réprimandent ceux qui se mettent en colère ; comment t tu nourris de la haine, et tu reprends celui qui se fâche ? " Tu vois une paille dans l'oeil de ton frère, et tu ne vois pas une poutre qui est dans le tien (2)?" Finissons ce discours, mes frères, en invoquant le Seigneur, afin qu'il daigne nous accorder ce qu'il nous ordonne de faire : " Pardonnez, et il vous sera pardonné; donnez, et il vous sera donné (3) ".

1. Ps. VI, 8. — 2. Matt. VII, 3. — 3. Luc, VI, 37, 38.

DIXIÈME SERMON. SUR LA DÉDICACE D'UNE ÉGLISE.

Ce sermon, qui porte le nom de saint Augustin, et qui est digne d'un si grand docteur, est collationné d'après des catalogues manuscrits, num. 98, 115, 123 et 343, dont deux portent les titres de collections des sermons de saint Augustin, et deux autres sont des lectionnaires contenant des sermons de différents auteurs. Mais, dans le catalogue num. 2, de la bibliothèque de Pomposa, du monastère de Saint-Benoît, de la Chartreuse de Ferrare, dont on conserve l'index complet dans les archives du Mont-Cassin, on le conserve parmi les Missels, fol. 77, sous le nom de saint Augustin, et divisé en trois leçons, VI,VII, VIII. Ce catalogue est sur parchemin, en caractères latins du XIe siècle, composé de 79 pages, et sur la marge du premier feuillet on lit cette inscription plus récente : Ce livre est des moines de la Congrégation de Sainte-Justine de Padoue, à l'usage du couvent de Sainte-Marie de Pomposa, et signé num. 5. Je ne l'ai point trouvé dans les autres bibliothèques ; on peut l'insérer, dans l'édition de Saint-Maur, après le sermon CCCXXXVIII, et il sera le quatrième pour la dédicace d'une Eglise. Ceux qui sont familiers dans la lecture de saint Augustin, en retrouvant ici les pensées et les figures habituelles au saint Docteur, ainsi que ses transitions, ses subtilités, les évolutions dont il avait coutume d'égayer ses lecteurs, ne balanceront point à l'attribuer à saint Augustin.

ANALYSE. — Nous devons élever une maison à Dieu. — Le riche, l'homme en dignité, 1e maître, bâtissent par actions de grâces. — Le pauvre s'en excuse, ainsi que l'homme de basse condition et l'esclave. — Il doivent le faire néanmoins, et bâtir en eux-mêmes un temple au Seigneur, le pauvre, en acquérant des richesses spirituelles, l'homme de basse condition, en devenant humble de coeur, le serviteur en servant son maître pour plaire à Dieu. — Le riche, l'homme en honneur, le maître, bâtiront aussi ce temple spirituel, quand leurs richesses seront sans violence, leur dignité sans orgueil, leur domination sans injustice. — Soyons tous des pierres vivantes unies par le ciment de la charité.

1. Appliquons-nous, mes frères, c'est l'avertissement que je vous donne, à devenir la maison de Dieu, à faire habiter en nous le Seigneur; car si le Seigneur daigne habiter en nous, il sera toujours notre soutien. Félicitons-nous de ces bonnes oeuvres que le Christ opère dans ses fidèles, et que chacun de nous fasse des progrès dans les bonnes oeuvres, à proportion des secours divins qu'il reçoit. Ce qui est nécessaire, mes frères, c'est que chacun de nous élève à Dieu une maison; que le riche bâtisse comme le pauvre, l'homme de haute condition et l'homme peu élevé, et le maître et le serviteur. Mais comment tenir ce langage au riche et au pauvre, à l'homme de haute condition et à l'homme peu élevé, au riche et au pauvre ? Car ils n'ont ni les mêmes facultés, ni la même dignité, ni la même puissance. Un riche peut répondre en toute confiance et nous dire J'élève un temple à Dieu, parce que j'ai de vastes ressources. L'homme élevé peut répondre : J'élève un temple à Dieu, parce que je suis parvenu à une haute dignité. Le maître aussi répondra : J'élève un temple au Seigneur, parce que j'ai un grand pouvoir sur ceux qui me sont soumis. Quelle joie pour nous dans ces hommes qui nous réjouissent de leurs paroles et de leurs bonnes oeuvres ! Mais, pour nous faire de semblables réponses, le riche est en sécurité au sujet de ses grands biens, l'homme élevé en dignité jette les yeux sur ses grands honneurs, et la maître, sur le nombre de ses sujets. Après la réponse du riche, écoutons la réponse du pauvre; après celle de l'homme en dignité, écoutons celle de l'homme peu élevé; après celle du maître, écoutons celle du serviteur. Les uns ont de quoi promettre, les autres ont peut-être de quoi s'excuser. Sans aucun doute, le pauvre va nous dire: Comment puis-je élever un temple à Dieu, moi qui suis lié par mon indigence ? L'homme peu élevé nous dira : Comment élever un temple à Dieu, moi qui suis captif dans mon humble condition ? Enfin le serviteur nous dira : Comment élever un temple à Dieu, moi qui suis sous le joug de la servitude; quand mon maître me donne à peine le pain de chaque jour, où trouver des ressources qui puissent me suffire pour élever un temple au Seigneur ? Toutes ces réponses paraissent raisonnables.

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Mais s'ils veulent bien écouter notre réponse, ils ne pourront s'excuser d'élever à Dieu une maison. Et tout d'abord, nous indiquerons au pauvre les ressources qui lui viennent de Dieu, afin de s'édifier lui-même, quand nous lui prêchons de bâtir une maison à Dieu. Ecoute, ô toi, qui te plains de la pauvreté et qui fais valoir ton impuissance à bâtir une maison au Seigneur. Pourquoi ne considérer que ta pauvreté et mépriser les richesses intérieures ? C'est là qu'il te faut élever un temple à Dieu, c'est là que tu dois posséder des richesses spirituelles. Dès lors, si tu es pauvre quant aux biens de la terre, sois riche en charité ; si tu n'as point de villa, tu as la sagesse; s'il n'y a pas d'or dans ta bourse, que Dieu soit dans ton coeur. Que ton âme brille par la pauvreté, ce qui est mieux pour toi que l'éclat de vêtements précieux; si tu n'as point, pour alimenter ton corps, une délicieuse nourriture, de saintes moeurs donneront à ton âme l'embonpoint; quel est, en effet, pour le corps, le résultat d'une nourriture recherchée, sinon d'alimenter la luxure ? tandis que les bonnes moeurs nourrissent dans notre coeur la sainte charité. N'attache donc pas un grand prix à ces richesses quine demeurent point; car, avec des richesses spirituelles, tu ne seras point pauvre; et même, si tu es homme à t'acquérir des biens spirituels au prix de biens temporels, tu seras véritablement riche, parce que tu seras un pauvre digne d'éloges; et ainsi tu bâtiras une véritable demeure au Seigneur, parce que tu seras toi-même la demeure de Dieu. Pour bâtir à Dieu un temple, il n'est pas besoin d'une masse de numéraire; car ce qui plaît à Dieu, c'est moins le nombre des pièces d'or que la pureté de l'âme. C'est donc la charité, plus que la richesse, qui élève une véritable demeure à Dieu. Nous avons fait au pauvre la réponse que Dieu nous a suggérée, il est temps maintenant de répondre à l'homme d'humble condition, qui nous donne pour excuse son peu d'élévation dans le monde.

2. Ecoute, ô mon frère bien-aimé, et sois humble de coeur, afin de juger, par là, que tu peux élever un temple à Dieu. Que ton humilité soit un acte de volonté plutôt que de nécessité. Sois humble de coeur, et commence à élever en toi-même un temple à Dieu. C'est lui qui dit : " Sur qui repose mon esprit, sinon sur l'homme humble et calme, et qui redoute mes paroles (1) ? " Dès lors, comprends-le bien, plus tu t'abaisses par ta propre volonté, et plus tu es grand; et plus tu auras conservé cette humilité, plus sainte sera la demeure que tu élèves à Dieu.

3. Répondons maintenant à ceux qui sont serviteurs et qui nous opposent leur condition dans la pensée qu'ils ne sauraient bâtir un temple au Seigneur. Ecoute alors, ô toi qui es esclave en cette vie, toi qui es retenu sous le joug d'un maître, pour élever un temple à Dieu, sois serviteur, et sois libre. Sois serviteur, en obéissant avec fidélité, et sois libre, en servant avec fidélité; sois esclave de ton Dieu et non esclave du péché. Au service d'un homme, élève ta pensée à Dieu, observe les préceptes de Dieu, obéis à la volonté de Dieu, attends de Dieu la récompense de tes bons services; garde la foi, évite la fraude, et sache que tu rendras compte à Dieu de toutes tes oeuvres; ne sois ni dédaigneux par paresse, ni négligent par lâcheté; et de la sorte, en servant avec fidélité, tu recevras de Dieu la liberté sans fin. Qu'il y ait donc en toi cette liberté qui renferme en elle-même les véritables et grandes richesses, non point celles qui produisent l'enflure chez un homme mortel, mais celles qui préparent à Dieu une demeure délicieuse. " Car en Dieu, où il n'y a ni libre, ni esclave (2) ", celui-là bâtit au Seigneur une véritable maison, qui règle bien sa vie dans la crainte de Dieu. Autant que je puis le présumer, nous avons, mes frères, avec le secours de Dieu, répondu aux pauvres, aux hommes peu élevés, aux esclaves, leur faisant connaître comment ils doivent bâtir à Dieu un temple, non point à l'extérieur, mais en eux-mêmes. Toutefois nous sommes, en Jésus-Christ, serviteurs des riches et des pauvres, des grands et des petits, des maîtres et des esclaves; tel est, en effet, le précepte de celui qui a daigné en agir ainsi le premier, " lui qui, étant riche, s'est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir de sa dignité (3) " ; lui qui, étant le véritable Très-Haut, "s'est humilié pour nous, se rendant ainsi obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix (4) " ; lui qui, véritable maître de toutes choses, s'est fait esclave, quand il a pris la forme de l'esclave, non-seulement pour nous , mais de nous.

1. Isaï. LXVI, 2.— 2. Galat. III, 23.— 3. II Cor. VIII, 9.— 4. Philipp. II, 8.

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Donc, parce que nous sommes en Jésus-Christ serviteurs de tous, nous devons, aussi bien en vers les riches, et les grands, et les maîtres, qu'envers les pauvres, les petits, les esclaves, nous acquitter du devoir de les prêcher. Car ils sont plus exposés, les riches, à s'enfler de leurs richesses, les grands, à céder à la vanité, les maîtres, à se prévaloir de leur puissance. Il faut, dès lors, leur enseigner avec plus de soin à s'appliquer sans relâche aux bonnes oeuvres, à bâtir en eux-mêmes cette maison de Dieu, que la vétusté rie saurait ruiner, que nul ne saurait saisir, avec ce même zèle qu'ils déploient à construire des églises. C'est donc à vous que nous adressons la parole, vous que clous exhortons dans la charité de notre divin fondateur, ô vous qui regorgez de richesses, qui êtes élevés en dignités, qui exercez une grande domination. Ayez soin de bâtir en vous-mêmes une maison au Seigneur, non plus avec des pierres et des bois, mais avec de saintes oeuvres. Or, telles seront vos oeuvres, telle sera votre bâtisse. Soyez donc par-dessus tout, fermes sur la base, et demeurez en Jésus-Christ. Ensuite, qu'il y ait dans votre coeur une sainte défiance à l'égard de vos richesses et de l'abondance qu'elles vous procurent. C'est, en effet, bâtir une véritable maison à Dieu, que ne souffrir en votre âme aucun dommage. Fuyez l'orgueil, si vous ne voulez subir la ruine; " ne mettez point votre confiance dans ces richesses qui sont incertaines (1) ", et vous aurez à votre édifice une base qui durera toujours. Soyez riches en ces bonnes oeuvres qui doivent contribuer à votre édification, et non à votre destruction. Soyez prompts à faire miséricorde, et ne vous prêtez point à la rapine. Que votre fortune soit exempte de violence; que votre dignité soit sans,orgueil, que votre domination soit sans injustice. Vous tous qui êtes fidèles, élevez une maison au Seigneur par une vie sainte. Écoutons, mes frères, ce que nous enseigne le bienheureux Pierre, et comment il nous recommande le soin de cet édifice. Voici ses paroles : " Et vous-mêmes, soyez établis sur lui comme des pierres vivantes, pour former un édifice spirituel (2) ". Ainsi, mes frères, dans cette Eglise qui est sous nos yeux, nous voyons avec plaisir la lumière, la nouveauté, la solidité. Et nous,

1. I Tim. VI, 17. — 2. I Pierre, II, 5.

dès lors, qui sommes la maison de Dieu, jetons de l'éclat par nos bonnes oeuvres. " Dépouillons-nous du vieil homme (1) ", et revêtons généreusement l'homme nouveau; soyons inébranlables dans une charité sainte et infatigable. Nous voyons des colonnes qui servent d'appui aux murailles, et dans tout l'édifice nous les voyons qui se tiennent étroitement, Quelles sont, dans la maison de Dieu, ces colonnes qui doivent soutenir la masse des pierres, sinon les hommes spirituels qui dirigent la foule des fidèles ? Quelles sont ces pierres étroitement unies, sinon tous les fidèles qui s'unissent par les liens de la charité, qui n'ont en Dieu qu'un coeur et qu'un âme, et qui bâtissent à Dieu, dans leur coeur, un tabernacle éternel ? Que les pierres vivantes s'unissent donc aux pierres vivantes, dans la construction de la maison de Dieu, qu'elles adhèrent l'une à l'autre, qu'elles soient liées d'une manière indissoluble, non par le mélange de la chaux, mais par les délices de la charité. O toi, dès lors, qui entres dans la maison de Dieu, sois toi-même cette maison; garde la foi, tiens ferme dans cette charité qui unit l'Église, " évité le mal et fais le bien (2) ", fuis l'avarice, aime la miséricorde, évite la fornication, aime la chasteté; et, si tu ne saurais, dès maintenant, être une colonne dans la maison de Dieu, portant le poids de pierres nombreuses, du moins, sois une pierre unie aux autres pierres, afin de demeurer dans l'édifice. Il est bien, sans doute, de construire au Seigneur une maison visible, dans ta propriété, sur ton bien, ton domaine; mais il est beaucoup mieux de lui élever dans ton coeur un palais invisible. En dehors de toi, il y a pour les hommes une maison de prière, que la maison de ta prière soit en toi. Habite-la fréquemment, et porte-la toujours; c'est là que le Seigneur t'exaucera, d'autant plus volontiers que lui-même fait ses délices d'y habiter. Construis donc toujours en ton coeur une maison à Dieu, purifie-la, prépare-la pour Dieu, de manière que tu puisses continuellement y jouir de sa présence et qu'il y écoute favorablement ta prière. Qu'à lui soient toujours l'honneur , l'empire et le souverain pouvoir, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Ephés. IV, 22.— 2. Ps. XXXVI, 28.

 

 

 

 

 

PREMIER SERMON. SUR LA CHAIRE DE L'APÔTRE SAINT PIERRE.

ANALYSE.- Souveraine autorité de la chaire de saint Pierre.

La sainte Eglise célèbre aujourd'hui, avec une pieuse dévotion, l'établissement de la première chaire de l'apôtre saint Pierre. Remarquez-le bien, la foi doit trouver place en nos âmes avant la science ; car les points de foi catholique proposés à notre respect, loin d'être inutiles pour nous, sont, au contraire, et toujours, et pour tous, féconds en fruits de salut. Le Christ a donné à Pierre les clefs du royaume des cieux, le pouvoir divin de lier et de délier; mais l'Apôtre n'a reçu en sa personne un privilège si étonnant et si personnel, que pour le transmettre d'une manière générale, et en vertu de son autorité, à l'Eglise de Dieu. Aussi avons-nous raison de regarder le jour où il a reçu de la bouche même du Christ sa mission apostolique ou épiscopale, comme celui où la chaire lui a été confiée; de plus, cette chaire est une chaire non de pestilence (1), mais de saine doctrine. Celui qui s'y trouve assis, appelle à la foi les futurs croyants; il rend la santé aux malades, donne des préceptes à ceux qui n'en connaissent pas et impose aux fidèles une règle de vie; l'enseignement tombé du haut de cette chaire, de notre Eglise, c'est-à-dire de l'Eglise catholique, nous le connaissons, nous y puisons notre joie; c'est l'objet de notre croyance et de notre profession de foi; c'est sur cette chair qu'après avoir pris des poissons, le bienheureux Pierre est monté pour prendre des hommes et les sauver.

1. Ps. I, 1.

DEUXIÈME SERMON. POUR LA NAISSANCE AU CIEL DE SAINT VINCENT. (TROISIÈME SERMON.)

ANALYSE. — 1. L'éloge d'un pareil martyr est vraiment difficile à faire. — 2. Inutiles efforts de Dacien pour vaincre sa fermeté .— 3. Reproches à Dacien.

1. Je l'avoue, le silence seul serait à la hauteur du courage déployé par Vincent dans le cours de sa passion glorieuse, et remplacerait dignement tout ce qu'on pourrait dire de mieux pour la raconter. Je serais heureux de suivre ce conseil si sage donné en ces termes (523) par Salomon : " O pauvre, ne cherche point à a atteindre jusqu'au riche (1) ". Puisque tu ne peux arriver jusqu'à lui, arrête-toi dans les limites de ta faiblesse naturelle. Que dire après de si hauts faits? Quelles paroles employer après de tels actes ? Quand raconterai-je ces merveilles? Comment parviendrai-je à en finir ? Enfin, pourquoi répéter ce que vous avez naguère entendu? Il est bon, néanmoins, de vous présenter à nouveau une image de ce spectacle grandiose ; par là,votre admiration se soutiendra, et le courage du martyr ne tombera pas en oubli. En effet, " le chemin qui conduit à la vie est étroit; il y en a beaucoup pour entendre parler de lui, mais il y en a bien peu pour le suivre (2) " . Au chrétien qui va souffrir, on ne propose rien autre chose que les exemples de courage donnés parles martyrs. Puissent les exemples des saints nous servir de leçon ! Puissions-nous au moins imiter la foi de ceux que nous ne pouvons suivre dans la voie des souffrances !

2. Le tyran ne s'est point borné à menacer le martyr, comme l'eût fait un ennemi : il a encore employé la flatterie vis-à-vis de lui, comme s'il l'aimait; nous avons, en effet, remarqué dans la même personne, en Dacien, le persécuteur et l'endormeur ; car n'a-t-il pas cherché à inspirer l'épouvante? N'a-t-il pas aussi fait des promesses? D'abord il a voulu, parla terreur, éteindre dans l'âme de Vincent le flambeau de la foi ; puis, dans le même but, il l'a caressé, puis il en est revenu aux tourments, pour quitter bientôt les moyens violents, et mettre encore une fois en oeuvre ceux de la persuasion, changeant ainsi de rôle, comme un personnage de théâtre comique. Dans l'un, diversité de figures, dans l'autre, inébranlable solidité de sentiments. Celui-ci se trouvait suspendu, celui-là était assis; Vincent subissait la peine du martyre, Dacien l'infligeait; mais le tyran se fatiguait, et le supplicié remportait la victoire. Ce lion rugissant, ce chien affamé, ce serpent cauteleux, ce loup rusé, ce renard cousu de malice, à quoi a-t-il réussi ? Il a longtemps sué à la besogne; néanmoins, Vincent l'a vaincu. Enfin, le martyr endure des tourments qui exercent sa patience; on le frappe, et il n'en devient que plus solide ; il s'instruit à l'école de la flagellation il se

1. Eccli. IV, 32. — 2. Matth. VII, 14.

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purifie au milieu des flammes, et toujours il domine son bourreau. Dacien le combat pendant qu'il respire encore, et l'insulte même quand il a succombé, et dans la personne d'un mort il trouve sa propre condamnation.

3. Le tyran s'irrite et fait cet aveu : Je ne puis venir à bout même d'un mort. De quel mort? C'est, sans aucun doute, de Vincent. Tu lui as enlevé la vie de ce monde, mais, après sa mort, as-tu pu le priver de la gloire éternelle ? Si tu as dompté son corps, as-tu été capable de te rendre maître de son esprit? Au surplus, as-tu seulement triomphé de son corps? Non, peut-être; car ce corps, jeté à la mer partes ordres, se retrouvait sur le rivage avant même qu'on t'apprît sa submersion : " Il est donc inutile à toi de regimber contre l'aiguillon (1) ". Vincent n'a pas lutté contre un homme; en ta personne il a vaincu le diable, et toi, tu n'as pu l'emporter en lui sur le Christ. Il a compris qu'il devait vaincre en toi, et à toi n'est pas venue l'idée de celui qui devait triompher en lui. Quelle comparaison humaine ajouter? A quoi bon unir la chair au sang? " Toute chair n'est que de l'herbe, et toute la beauté de la chair ressemble à la fleur des champs "; en toi, " l'herbe a séché et la fleur est tombée, mais la parole du Seigneur est éternellement demeurée " en Vincent (2). Tu te tenais solidement assis, et lui, dépouillé de ses vêtements, se trouvait debout en ta présence. Tu le jugeais, il subissait ton jugement; tu ne triomphais pas de lui, et il triomphait de toi. Etablis une comparaison entre vous deux. Descendu de ton tribunal, où es-tu maintenant ? Sorti de son épreuve, où est-il? Dis-le moi, si tu en as l'idée; ou si, à défaut de l'idée, tu en as le sentiment; et si tu n'en as pas même le soupçon, écoute-moi. Tu as quitté ton siège pour descendre dans la tombe; eh bien ! où es-tu aujourd'hui ?Je n'en sais rien. En effet, si tu es resté tel que tu étais alors, tu es perdu pour le ciel, et si tu as changé de dispositions, peut-être es-tu sauvé. Au témoignage de quelques-uns, Dacien serait devenu croyant. Voilà donc ce qu'on dit de lui, ce qu'on en rapporte, ce qu'on affirme à son sujet, c'est qu'il a été jusqu'à se soumettre à la règle de la foi. Ne nous étonnons point de ce que " la grâce ait surabondé là où avait

1. Act. IX, 5. — 2. Isai. XL, 6-8.

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abondé le péché (1) ". Mais enfin, où est Dacien? Supposez vrai ce qu'on dit de lui, nous n'en savons rien; si vous le regardez comme incertain, notes en savons encore moins. Mais quant à notre Vincent, ignorons-nous d'où il est sorti, où il est allé? Comme il a couru, avec quelle dignité il a fourni sa carrière, de quelle manière il a persévéré, de quelle gloire il est environné depuis sa mort, nous le savons parfaitement, on nous l'a dit. Aussi

1. Rom. V, 20.

nous sommes-nous réjouis de ce que nous avons combattu avec lui, de ce qu'en sa personne nous avons tous triomphé, sans avoir faibli devant les insultes du tyran, et même après avoir ri de sa défaite; aussi nous sommes-nous félicités d'avoir appris qu'après la lutte, celui qui avait soutenu le combattant a couronné le vainqueur. N'est-il pas dit, en effet : " La mort de ses élus est précieuse aux yeux du Seigneur (1) ".

1. Ps. CXV, 5.

TROISIÈME SERMON. POUR LA NAISSANCE AU CIEL DU MARTYR QUADRAT (1).

ANALYSE. — 1. Le bienheureux docteur est réjoui à la vue des fidèles, qu'il regarde comme ses compagnons de voyage.— 2. Dieu déteste trois classes de personnes : celles qui restent à la même place, celles qui retournent en arrière, et celles qui suivent de faux chemins. — 3. Nécessité de faire des progrès démontrée par l'exemple de Paul. — 4. Cet apôtre l'explique en faisant connaître le chemin de la perfection. — 5. Perfection du martyr Quadrat, indiquée par son nom même. — 6. A Dieu nous devons au moins le même dévouement qu'au péché. — 7. Nous devons faire mieux, à l'exemple de Quadrat. — 8. Il faut confesser le Christ publiquement. — 9. Le respect humain est à mépriser. — 10. Cette crainte ridicule du monde empêche la conversion des païens. — 11. Nous devons,craindre Dieu par-dessus tout, car il rougira de celui qui n'osera pas se déclare pour lui.

1. Tous ensemble nous rendons grâces au Seigneur notre Dieu de ce qu'il accorde la faveur, à nous de vous contempler, et à vous de nous voir. S'il suffit de nous apercevoir les uns les autres dans cette chair mortelle, pour que " notre bouche pousse des cris de joie " et que " notre langue chante des cantiques d'allégresse (1) ", quel sera le sentiment de notre bonheur, lorsque nous nous rencontrerons dans ce séjour où nous ne craindrons point de nous voir séparés. L'Apôtre a dit " Réjouissons-nous dans notre espérance (2) ". Par conséquent, l'objet de notre joie, nous ne le possédons encore qu'en espérance, et nullement en réalité. " L'espérance qui verrait ne serait plus de l'espérance; car comment espérer ce qu'on voit déjà? Si nous espérons

1. Ps. CXXV, 2. — 2. Rom. XII, 2.

ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons par la patience (1) ". Si les voyageurs qui fournissent ensemble leur course se réjouissent de se trouver en compagnie les uns des autres, quel bonheur ils posséderont quand ils se verront tous réunis dans la patrie ! Les martyrs ont lutté pendant le cours de cette vie ; en luttant ils ont marché et ne se sont point arrêtés dans leur marche; ceux qui aiment Dieu s'avancent vers lui, et pour courir à lui, nous nous servons, non de nos jambes, mais de nos coeurs.

2. Le chemin que nous avons à parcourir exige que nous marchions; or, trois sortes de personnes lui sont insupportables: celles qui restent à la même place, celles qui reculent, celles qui suivent une fausse voie. Puisse

1. Rom. VIII, 24, 25.

(1) Prononcé par saint Augustin le XII des calendes de septembre, et où le saint docteur explique ces paroles de l'Apôtre : " Je parle humainement, à cause de la faiblesse de votre chair ". (Rom. VI, 19.)

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notre marche, avec le secours d'en haut, ne point se ressentir de l'un de ces trois défauts ! Puisse-t-elle ne point s'en trouver paralysée ! Quand deux hommes marchent, l'un va plus lentement et l'autre plus vite ; mais enfin, ils marchent tous les deux. Aussi faut-il exciter ceux qui restent en place, rappeler ceux qui retournent en arrière, ramener dans le bon chemin ceux qui l'ont perdu, ranimer ceux qui ne marchent pas assez vite, imiter les voyageurs agiles. Quiconque ne fait pas de progrès, s'arrête en route ; il retourne en arrière l'homme qui, négligeant d'accomplir ses bonnes résolutions, retombe dans les défauts dont il s'était précédemment débarrassé; enfin, on s'éloigne de la bonne voie dès qu'on s'écarte des vraies croyances.

3. Qui est-ce qui ne fait pas de progrès ? Celui qui se croit sage et dit : " Ce que je suis me suffit" ; celui qui ne fait pas attention à ces paroles de l'Apôtre : " Oubliant ce qui est derrière moi, et m'avançant vers ce qui est devant moi, je m'efforce d'atteindre le but, pour remporter le prix auquel Dieu m'a appelé d'en haut par Jésus-Christ (1) ". A l'entendre, Paul courait, il suivait son chemin, sans s'arrêter, sans regarder derrière lui. Oh ! qu'il était loin de s'être trompé de route! N'indiquait-il pas, en effet, par ses leçons, la véritable voie? N'y marchait-il pas ? Ne la montrait-il point par son exemple ? Pour imprimer à notre course la rapidité de la sienne, il nous dit: " Imitez-moi comme j'imite Jésus-Christ (2) ". Nous supposons donc, nos très-chers frères, que nous suivons avec vous le même chemin. Si nous sommes lents à marcher, précédez-nous, nous n'en serons nullement jaloux; car nous cherchons qui nous pourrons suivre; mais si, à votre avis, notre course vers le but est rapide, courez avec nous. Le terme que nous avons hâte d'atteindre est le même pour nous tous, et pour ceux dont le pas est plus preste, et pour ceux dont la démarche est plus lente. L'Apôtre lui-même en convient : " Je n'ai qu'un but ", dit-il; " oubliant ce qui est derrière moi, et m'avançant vers ce qui est devant moi, je m'efforce de l'atteindre pour a remporter le prix auquel Dieu m'a appelé d'en haut par Jésus-Christ ". Voici dans quel ordre doivent se trouver ces paroles : Il n'y a qu'un but, je ne poursuis que celui-là.

1. Philipp. III, 13, 14. — 2. I Cor. IV, 16.

Avant de s'exprimer ainsi, qu'avait-il dit " Moi, je ne pense pas être encore arrivé au but (1) ". Cet apôtre ne reste pas en place, et pourtant, il reconnaît n'être pas encore parvenu au but; il ne voyage point en pays étranger, il ne s'est pas écarté de sa route, il se réjouira au sein de la patrie. " Moi ", dit-il; qui, moi? Moi, " qui ai travaillé plus que tous les autres ". Après avoir dit : " J'ai travaillé plus que tous les autres ", il n'ajoute pas : " Moi, je ne pense pas être encore arrivé au but " ; mais il place à propos le mot " moi ", quand il s'agit de s'humilier et non de se flatter. " Moi ", dit-il, en ce qui me concerne, " je ne pense pas être encore arrivé " au but ". A la suite de ces paroles : " J'ai travaillé plus que les autres ", viennent celles-ci : " Mais ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu avec moi (2) ". La grâce de Dieu n'a-t-elle pas atteint le but? Paul a donc raison de dire ici : " Moi ", car le propre de notre faiblesse est de ne pas atteindre le but; mais y parvenir, c'est l'effet de la grâce divine qui nous aide, et non celui de l'infirmité humaine.

4. Nous n'avons rien en propre que le péché ; impossible de trouver autre chose en nous; voilà une vérité incontestable, hors de doute; mais qui nous en montrera, qui nous en enseignera et nous en fera clairement voir l'évidence ? Il est une chose que notre piété doit savoir, que notre faiblesse doit avouer, que notre charité doit chercher à faire disparaître , " c'est que je n'ai pas encore atteint le but et que je ne suis point encore parvenu à la perfection ". A cela l'Apôtre ajoute : " Je ne pense pas être encore arrivé au but ". Pour nous exciter à marcher vite et à nous avancer vers ce qui est devant nous, il nous dit : " Que ceux d'entre nous qui sont parfaits, le comprennent ". D'abord il avait dit : " Non que j'aie encore atteint le but et que je sois déjà parfait "; puis il ajoute : " Que ceux d'entre nous qui sont parfaits, le comprennent (3)". Il y a donc perfection et perfection, et il y a un voyageur parfait. ,Avant d'être arrivé au terme final, on est un voyageur parfait quand on marche devant soi, quand on ne s'arrête pas , quand, enfin, on suit la bonne voie; mais quoi qu'on fasse, on n'est point encore arrivé au but, puisqu'on voyagé encore. Il faut bien le

1. Philipp. III, 13. — 2. I Cor. XV, 10. — 3. Philipp. III, 15.

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reconnaître, en effet; puisqu'on marche, et qu'on marche dans la voie, on va quelque part, on s'efforce de parvenir à un but quelconque. Où donc l'Apôtre essayait-il d'arriver? Il n'avait pas encore atteint le but; il exhorte les parfaits à reconnaître leur imperfection, car la perfection du voyageur consiste à savoir le chemin qu'il a déjà parcouru et celui qui lui reste à parcourir encore. Sachons-le donc; si parfaits que nous soyons, nous ne sommes pas encore arrivés à la perfection; cette pensée nous empêchera de demeurer imparfaits.

5. Que dire, mes frères? le martyr Quadrat est parfait, car y a-t-il rien de plus parfait que le carré? Tous ses côtés sont égaux, il se ressemble sur toutes ses faces; n'importe comment vous le tourniez, il pose solidement et ne tombe pas. O nom vraiment beau ! il indique une figure de géométrie et présage un événement à venir ! Quadrat s'appelait ainsi de prime abord, c'est-à-dire avant d'être couronné, avant de subir l'épreuve de la tentation qui devait faire de lui un carré; dès lors que, préalablement à ce qui devait avoir lieu plus tard, il portait ce nom-là, c'était le signe qu'il avait été prédestiné dès avant la constitution du monde; il a souffert pour que se vérifiât en lui l'annonce faite par son nom; et pourtant il marchait encore, et néanmoins il se trouvait toujours à suivre la voie, et tant qu'il était encore en ce monde, il y avait à craindre pour lui, ou de rester à la même place, ou de retourner en arrière, ou de quitter le bon chemin. Il a maintenant parcouru sa carrière, il a fourni sa course, il est solidement assis, il a été employé par l'architecte de l'arche du Seigneur, figure de la Jérusalem céleste, à la construction de laquelle ne devaient servir que des bois écarris. Maintenant, il n'a plus aucune épreuve à redouter; il a entendu la voix du Très-Haut; il l'a entendue, et s'est rendu à son appel; il a suivi son Sauveur, et il porte le Dieu qui habite la sainte cité ; il a méprisé les caresses du monde, triomphé de ses menaces, échappé à ses fureurs. Qu'elle est grande, mes frères, la gloire des martyrs ! elle prime dans l'Eglise ; quelles qu'elles soient, toutes. les autres ne viennent qu'après elle, car ce n'est pas sans raison qu'il a été dit à quelques-uns " Vous n'avez pas encore résisté jusqu'à répandre votre sang (1) ". Quand on est capable

1. Hébr. XII, 4.

de supporter et d'endurer les persécutions du monde, ne peut-on pas en mépriser les flatteries ?

6. Le même Apôtre a dit : " Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair; comme vous avez fait servir vos corps à l'impureté et à l'injustice de l'iniquité, ainsi faites-les servir maintenant à la justice pour votre sanctification (1) ". Le conseil qu'il semble nous avoir donné par ces paroles, est d'une singulière importance; que chacun de nous se mesure sur elles ; et, pour cela, qu'on ne se tâte point d'une manière flatteuse; qu'on se pèse au juste et qu'on se dise la vérité comme on attend que je la dise. Qu'on se dise : J'ai le dessein de placer en public un miroir où chacun soit à même de se regarder. Je ne suis pas ce miroir; je rien ai pas le brillant pour refléter les traits de qui se regarde ; je ne parle pas, bien entendu, de ces traits qui se peignent sur le visage, mais de ceux de notre âme ; par mes paroles, je puis les amener à se faire représenter par la glace, mais il m'est impossible de les contempler. Voilà un miroir, je le mets devant vous ; que chacun s'y regarde et s'y compare à l'idéal tracé par l'Apôtre dans le passage que j'ai cité. Recevez-le de la main de Paul " Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair. Comme vous avez fait servir vos corps à l'impureté et à l'injustice de l'iniquité, ainsi faites-les servir maintenant à la justice pour votre sanctification ". Qu'est-ce à dire : " Ainsi? " C'est une comparaison. Quand , de tes membres, tu faisais au péché des armes d'iniquité pour la corruption, te plaisait-elle ? Je te le demande, fais-y attention , réponds-moi. La corruption te plaisait-elle ? Ton silence me tient lieu de réponse; si l'impudicité ne t'offrait pas d'agréments, jamais tu ne t'y abandonnerais. Donc, " comme vous avez fait servir vos corps à l'impureté et à l'in" justice de l'iniquité ". Tu as trouvé du plaisir à agir ainsi ; que la justice t'offre enfin des attraits pareils ! N'agis point sous l'impression de la crainte, je ne le veux pas, te dit Dieu; la crainte était-elle le mobile de ta mauvaise conduite ? " Comme, ainsi ". Comme vous avez fait servir vos corps à l'impureté " et à l'injustice de l'iniquité, ainsi faites-les servir maintenant à la justice pour votre

1. Rom. VI, 19.

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Sanctification ". Il faut employer la terreur pour te faire pratiquer la justice, et l'amour te faisait courir après l'impureté ! Et pourtant, y a-t-il rien de plus beau que la sagesse? Je vous le demande : N'est-elle pas aussi digne que l'impureté, de posséder vos affections? Quand tu courais au vice impur, on voulait t'arrêter, et tu allais toujours; tu offensais ton père, n'importe, tu courais; tu aimais mieux être déshérité que te priver de tes honteux plaisirs. Que diras-tu à cela ? La justice exige de toi ce que tu as fait pour l'immoralité. Vous avez entendu ce passage de l'Evangile : " Je suis venu sur la terre pour t'apporter, non pas la paix, mais la guerre (1)". Le Sauveur a déclaré qu'il séparerait les enfants de leurs parents. Voici un exemple de cette guerre apportée par le Christ; remarque-le bien. Peut-être veux-tu servir Dieu et peut-être aussi ton père s'y oppose-t-il. Quand tu aimais le vice impur, ton père avait beau te le défendre, tu y courais malgré lui; aujourd'hui que tu aimes la justice, elle ne veut pas que tu deviennes l'esclave de l'impureté; elle tient donc, auprès de toi, la place de ton père, elle veut t'arrêter ; rends donc ta liberté complètement indépendante, comme tu as rendu indépendantes tes honteuses convoitises. Tu étais alors tout disposé, même à perdre ton héritage plutôt que de renoncer à tes passions dépravées ; sois maintenant disposé à perdre ton héritage, plutôt que de souiller en toi l'éclat de la justice. C'est un grand effort à t'imposer, mais il le faut. Y aurait-il un homme pour oser dire : On doit préférer l'impureté à la justice ?

7. Quoiqu'il en soit, la justice t'élève; il est positif, te dit-elle, que je ne ressemble nullement à l'impureté : grande est la différence qui se trouve entre ses ténèbres et mon lumineux éclat, entre son discrédit et l'honneur dont je suis en possession. Oui, encore une fois, il existe une énorme différence entre nous : j'y établis un degré de supériorité, ainsi le veux-je, car ma supériorité m'oblige et m'oblige à beaucoup; plus je m'éloigne du mal, plus impérieux deviennent mes devoirs. Néanmoins, je parle humainement, plus tard, je parlerai d'une manière divine. Pourquoi ne point parler ainsi dès maintenant ? " Je parle humainement à cause de la faiblesse

1. Matth. X, 34.

de votre chair " . Le motif qui dicte ma conduite, c'est que je veux être indulgent pour la faiblesse de votre chair ; par conséquent, " comme vous avez fait servir vos membres à l'impureté et à l'injustice de l'iniquité , ainsi ". A cette heure, vous êtes obligés à plus, mais je vous demande seulement de vous conduire de même manière : faites au moins cela, puis vous irez plus loin. En attendant, " je n vous " parle d'une façon humaine ". Agissez aujourd'hui comme vous l'avez fait autrefois. Est-ce à cela que Quadrat s'est borné? Oh ! non, évidemment ; il a fait davantage, et bien davantage. Portez votre attention sur le caractère et l'étendue de vos impuretés, et voyez ce qu'exigent de vous, en surplus, la piété, la charité, la justice parfaite et le bonheur que l'on goûte à devenir saint. Ce qu'ils exigent de vous en surplus, le voici remarquez-le bien.

8. Tout homme esclave du vice impur ne désire pas, à beaucoup près, que son inconduite vienne à la connaissance du public ; il a peur de se voir condamné, il redoute la prison, le juge, le bourreau. Pour porter atteinte à la pudeur d'une femme qui n'est pas la sienne, il trompe le mari de cette femme, il recherche les ténèbres, il serait au désespoir d'être aperçu n'importe par qui, la seule pensée du juge le fait trembler. La crainte du châtiment lui inspire la crainte d'être connu pour ce qu'il est. La perfection de la justice exige de toi bien plus que cela ; je vais t'en convaincre. L'Apôtre ne t'en parle pas encore dans ce passage : " Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair ". Mais le Sauveur va le dire : " Ce que je vous dis dans les ténèbres ", c'est-à-dire, en secret, " dites-le à la lumière, et ce que vous entendez à l'oreille, prêchez-le sur les toits (1) ". L'adultère va-t-il sur les toits prêcher son crime ? Non-seulement il ne monte pas sur un toit pour le prêcher, mais il se cache sous un toit pour le commettre. Pourquoi agit-il ainsi ? C'est que l'amour du vice honteux le pousse jusque-là ; il craint d'être découvert et puni. Quant aux amateurs de cette beauté invisible, de cet éclat dont il est question en ce passage : " Vous surpassez en beauté les plus beaux des enfants des hommes (2) " ; quant aux amateurs de cette beauté, pourquoi ne craignent-ils pas de prêcher sur les toits ce

1. Matth. X, 27. — 2. Ps. XLIV, 2.

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qu'on leur a dit à l'oreille ? Remarque, d'une part, le motif qui porte l'adultère à craindre d'être reconnu et puni, et, d'autre part, le motif qui inspire la confiance à l'amateur de l'invisible beauté. Le Sauveur lui-même te le fait connaître par la suite de son discours. En effet, après avoir dit: " Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le à la lumière, et ce que vous entendez à l'oreille, prêchez-le sur les toits ", il ajoute: " Ne craignez point ceux qui tuent le corps ". Par là, ce que vous entendez dans les ténèbres, vous le direz à la lumière, et ce qu'on vous dit à l'oreille, vous le prêcherez sur les toits. " Ne craignez pas ceux qui tuent le corps ". L'adultère peut et doit craindre ceux qui tuent le corps, car son corps une fois perdu, adieu la source de toutes les voluptés ! Oui, qu'il craigne de perdre son corps celui qui mène une vie toute matérielle, puisque le corps lui sert d'instrument pour satisfaire toutes ses convoitises. Pour un pareil homme, ce n'est pas assez d'avoir des passions ; il les attise, et à force d'en entretenir le feu dévorant, il arrive à la dégoûtante satisfaction de ses instincts brutaux.

9. Homme de Dieu, as-tu les yeux du coeur pour contempler la splendide beauté de la piété et de la charité ? Si tu les as, remarque bien ce qui peut te mettre en possession de ton âme : pour en jouir, tu n'as pas à te servir de tes membres corporels. Que l'amateur de sales voluptés craigne devoir mourir son corps. Mais " que la paix soit aux hommes de a bonne volonté sur la terre (1) ". O chrétien, que tu es encore loin de ressentir cet amour ! Si seulement tu parvenais à cet " humainement " de l'Apôtre ! si seulement tu trouvais du plaisir à faire le bien, comme tu en trouvais jadis à commettre l'iniquité ! Car, si lu éprouves du bonheur à bien faire, à croire au Christ, à jouir de son infinie sagesse en dépit de ta misérable insuffisance, à écouter et à pratiquer ses commandements, alors commence à se vérifier en toi cette parole de Paul " Je parle humainement à cause de ton infirmité " ; tu es entré en possession " du don parfait ", mais tu n'es point encore parvenu à la perfection du carré. Comme je l'ai dit, tu as pris le dessus ; marche donc, car tu as encore du chemin à parcourir ; ne reste pas à la même place, car il te reste encore quelque

1. Luc, II, 13.

chose à faire ; ne crains rien : ne dérobe pas aux regards d'autrui tes bonnes oeuvres, comme si tu avais à craindre des critiques et des reproches. Que te dit le grand Apôtre ? Est-ce pour toi une honte d'être du ciel ? On te demande d'où tu viens, et tu as peur de répondre que tu viens de l'église ! Et tu as peur qu'on te dise : " Tu portes la barbe, et tu n'es pas honteux d'aller où vont les veuves et les vieilles femmes ! " N'écoute pas de pareilles gens. Tu trembles de dire : Je suis allé à l'église. Une insulte t'inspire la plus vive horreur ; comment donc supporteras-tu la persécution ? Mais, aujourd'hui, nous sommes en paix ; nul doute à cet égard. Ce devrait être aux hérétiques à rougir : ils sont en si petit nombre dans leur parti, et ils ne rougissent pas ! et les nombreux adhérents de la vraie foi baissent les yeux ! Où ceux-ci en sont-ils arrivés ? Où sont restés ceux-là ? Les premiers sont parvenus à la lumière de la paix, les seconds sont restés au milieu des ténèbres de la confusion. Vous ne rougissez pas de rougir de ce qui devrait faire votre gloire ! Les païens ne rougissent pas de choses honteuses, et vous rougissez de choses glorieuses ! Que sont donc devenues ces paroles dont on vous a fait la lecture : " Approchez-vous de lui, et vous serez éclairés, et la honte ne sera plus sur votre visage (1) ".

10. J'ai ainsi parlé, mes frères, car, je le sais et j'en gémis amèrement, on craint la langue de quelques païens qui ne persécutent pas, mais qui vomissent des insultes ; des hommes qui voudraient croire sont paralysés dans leurs désirs, puisqu'ils ne se rendent point aux exhortations des chrétiens. Que dire de plus ? Que dirai-je moi-même ? Tu vois qu'on fait tout pour empêcher le premier païen venu de se faire chrétien : et toi, qui es chrétien, tu gardes le silence ! L'essentiel, à tes yeux, est qu'on t'épargne, c'est-à-dire qu'on ne t'insulte pas ! Quand on détourne de la foi le païen, tu te dis en secret : Dieu soit loué ! on ne m'a rien dit. Tu prends la fuite, non de corps, mais en esprit ; tu restes en place et tu t'esquives ; tu crains d'entendre une méchante langue invectiver contre toi, et tu abandonnes à sa propre faiblesse un homme que tu devrais gagner au Christ ; tu ne lui viens pas en aide, tu gardes le silence ! Je le répète, tu prends la fuite, non de corps, mais en esprit.

1. Ps. XXXIII, 6.

529

Tu n'es qu'un mercenaire, puisqu'à la vue du loup tu te sauves.

11. Que dire de plus ? Nous avons, tout à l'heure , entendu la parole du Sauveur ; qu'elle nous remplisse d'épouvante, car si nous devons l'aimer, nous n'avons pas moins à le craindre. " Celui ", dit-il, " qui aura rougi de moi devant les hommes ". Remarquez à quel moment Jésus parlait ainsi ; c'était au moment où le monde, au lieu de croire, frémissait de rage contre la foi. " Celui a qui aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père qui est dans les cieux (1) " . " Mais celui qui m'aura confessé devant les hommes, je le confesserai aussi moi-même devant mon Père qui est aux cieux (2) ". Veux-tu que le Christ te renie ? Veux-tu qu'il te confesse ? Ah ! elles dureront longtemps les insultes que tu recevras, quand une fois le Christ aura déclaré ne pas te

1. Marc, VIII, 38. — 2. Luc, III, 8.

529

connaître. N'en doute pas, ce qu'il annonce se réalisera. Celui qui a fait tant de prophéties manquera-t-il à sa parole seulement en ce qui concerne le jour du jugement? Non. Que ses contempteurs conservent pour eux-mêmes leur mauvaise foi, ou plutôt, qu'ils s'en débarrassent. Présentez-vous à eux comme les modèles d'une foi courageuse ; n'allez pas leur donner l'exemple de gens que la crainte réduit au silence. S'ils rencontraient des chrétiens plus fermes, plus solides pour défendre les faibles, pour rendre librement témoignage de leur croyance, pour instruire prudemment les autres, pour les secourir charitablement, ils garderaient le silence, soyez en sûrs, car ils n'auraient plus rien à dire. Les accents de leur voix se perdraient dans le vide, car ils ne seraient plus que des cymbales retentissantes. Ce qui a cessé d'être dans leurs temples se trouve aujourd'hui sur leurs lèvres.

QUATRIÈME SERMON. POUR LA NAISSANCE DE JEAN-BAPTISTE.

ANALYSE. — Petit exorde. — 2. Apparition de l'ange et son allocution à Zacharie. — 3. Grossesse d'Elisabeth et son accouchement. — 4. Tressaillement de Jean dans le sein de sa mère. — 5. Parallèle entre l'enfantement de Marie et celui d'Elisabeth. — 6. Humilité de Jean. — 7. Martyre de Jean en faveur de la vérité, et son humilité jusque dans son martyre.

1. Frères bien-aimés, nous rendons grâces au Seigneur notre Dieu de ce que sa miséricordieuse bonté nous a procuré la faveur de contempler votre sainteté, et le bonheur dont notre mutuelle affection est la source. Celui, au nom duquel nous vous saluons, nous inspirera les paroles de notre discours, car c'est lui qui est l'auteur de notre salut. Pourrions-nous vous parler d'un autre ? N'est-ce point une nécessité de vous entretenir du Dieu qui vous adressait, tout à l'heure, la parole de l'Evangile ?

2. Un jour qu'il remplissait en son rang les fonctions du sacerdoce, Zacharie, grand-prêtre de Dieu, entra dans le Saint des saints, et le peuple le suivit dans le temple, afin de prier le Seigneur conjointement avec lui. Au moment où il était près du saint autel, et offrait dévotement à Dieu des présents, un ange du Tout-Puissant lui apparut à la droite de l'autel, pendant le cours de sa prière. A sa vue, Zacharie fut saisi de crainte, mais l'ange lui dit : " Ne crains rien, Zacharie, ta prière est exaucée : ta femme Elisabeth concevra et te donnera un fils, et tu lui donneras le nom de Jean. Et Zacharie répondit : Comment cela (530) pourra-t-il se faire pour moi? Je suis vieux, a et ma femme est stérile et avancée en âge (1) ". Un ange envoyé de Dieu annonce à Zacharie qu'Elisabeth lui donnera un fils ; mais le grand-prêtre sait qu'il est, comme sa femme, avancé en âge, et il doute de la réalité de l'événement. En même temps qu'il refuse de croire à la puissance de son âge, il nie le pouvoir de la souveraine majesté, oubliant que rien n'est impossible à Dieu. L'ange lui répond en ces termes : " Puisque tu n'as pas cru à ma parole, qui s'accomplira en son a temps, tu seras muet et tu ne pourras parler, jusqu'au jour où ces choses arriveront (2) " . Que devons-nous penser, mes très-chers frères ? Devons-nous croire que ce prêtre soit entré dans le Saint des saints avec l'intention de demander à Dieu un fils? Non. Où en est la preuve, me dira quelqu'un ? La voici en deux mots. Si Zacharie avait demandé un fils, il aurait évidemment cru à la parole de l'ange du Seigneur, qui venait le lui annoncer : or, quand cet esprit céleste lui dit qu'il lui naîtrait un fils, il refusa d'ajouter foi à cette nouvelle. Quand on prie, n'espère-t-on pas ? Celui qui espère ne croit-il pas au résultat final ? Si tu n'as aucun espoir, pourquoi pries-tu ? et si tu espères, pourquoi ne pas croire ?

3. Néanmoins, Elisabeth portait dans son sein l'enfant qu'elle avait conçu : le sentiment de honte pudique que lui inspirait sa grossesse l'empêchait de se montrer en public; car elle rougissait de son état. Ce sentiment lui rappelait le souvenir de son âge avancé : au temps de sa vieillesse, elle produisait le fruit de la jeunesse : elle n'avait pas enfanté à l'époque où elle aurait désiré le faire et, maintenant qu'elle n'y aspirait plus, elle mettait au monde un enfant. Stérile pendant sa jeunesse; elle allaita quand elle eut vieilli. Ce ne fut point chez elle l'effet d'une affection réciproque et charnelle, mais le résultat de la promesse faite par la Toute. Puissance divine ; car Zacharie ne croyait pas qu'il pût lui naître un fils, et, d'autre part, Dieu se préparait à envoyer un Prophète. C'est donc par l'esprit de l'homme, mais aussi par l'ordre de Dieu, que Jean est venu au monde: le Prophète est né, mais non sans inspirer une secrète envie à son père, à ce père dont l'incrédulité paralysa la langue.

1. Luc, I, 8-18. — 2. Ibid. 19-20.

Pour n'avoir pas cru au commandement de Dieu, il vit sa langue condamnée au silence.

4. L'enfant tressaillit dans le sein de sa mère, et, du fond des entrailles maternelles, il prophétisa. " D'où me vient que la Mère de mon Seigneur s'approche de moi (1)? " Mes frères, quelle profonde humilité chez la Mère du Sauveur ! Elle s'approche de la mère du Précurseur ! Jean salue le Christ, et pourtant ni l'un ni l'autre ne se montrent aux yeux. En effet, le Christ ne résidait-il pas dans le sein de Marie, et Jean dans celui d'Elisabeth ? Enfin, une voix prophétique, venue de la personne du Christ, a dit de Jean . " Avant de t'avoir formé dans les entrailles de ta mère, je t'ai connu ; avant que tu fusses sorti de son sein, je t'ai sanctifié, je t'ai établi prophète parmi les nations (2) ". Qu'elles sont heureuses, les mères de tels personnages, puisqu'elles ont mis au monde, l'une un saint, et l'autre son Seigneur ! Elles seront toujours heureuses, puisqu'elles ont mérité d'être appelées les mères de si grands personnages.

5. Examinons attentivement la naissance de l'un et de l'autre, et nous remarquerons le caractère distinctif de chacun de ces admirables enfantements. Jean est né d'une femme stérile, et le Christ d'une vierge. Chez Elisabeth, la stérilité est devenue féconde en Marie, la fécondité a laissé intacte la virginité. La femme stérile a engendré le héraut, la vierge a enfanté le Juge. Elisabeth a mis au monde Jean, le baptiseur, Marie a donné le jour à Jésus-Christ, le Sauveur. De Jésus-Christ et de Jean, l'un est Seigneur et l'autre est esclave ; en celui-ci l'humilité, en celui-là la grandeur; d'un côté, un Dieu humble dans sa grandeur; de. l'autre, un homme humble dans sa faiblesse; ici, un Dieu humilié à cause de l'homme ; là, un homme plongé dans la bassesse à cause de l'infirmité de sa propre nature. De fait, bien s'est anéanti pour faire du bien à l'homme, et l'homme s'est abaissé pour ne pas se faire de mal à lui-même.

6. Que le serviteur reconnaisse son état d'humiliation, et que le Tout-Puissant manifeste sa grandeur. Que le même Jean profère ces paroles : " Je ne suis pas digne de dénouer le cordon de ses souliers (3) ". S'il avait dit : Je suis digne, il se serait déjà profondément humilié; car à dire: Je suis digne,

1. Luc, 1, 43. — 2. Jérém. I , 5. — 3 Luc, III, 16.

531

qu'aurait-il gagné? Aurait-ce été pour lui un titre pour s'asseoir à l'heure du jugement à la droite du Père? Aurait-il été en droit de venir alors juger les vivants et les morts? Mais que dit-il ? " Il faut qu'il croisse, et moi, que je diminue (1) ". " Celui qui vient après moi a été fait avant moi (2) ". " Je ne suis pas a digne de délier les cordons de ses souliers (3) ". Profonde humilité ! Ah, voilà bien le digne ami de l'Époux ! Ne devait-il pas effectivement se déclarer l'ami de l'Époux? A l'entendre parler, un imprudent supposera peut-être qu'ici ami veut dire égal ; mais non : car Jean ne se dit l'ami de l'Époux qu'en raison de son affection pour lui, et la crainte le porte à se prosterner à ses pieds.

7. II nous est facile de voir, dans la différence de leur dernier supplice, le sens de ces paroles : a Il faut qu'il croisse, et moi, que je a diminue n. Nous lisons que Jean a souffert, qu'il a enduré le martyre pour soutenir la vérité, et non à cause du Christ. Non, il n'est pas mort à cause du Christ; non, il n'a point subi la peine de la décollation, pour avoir

1. Jean, III, 30. — 2. Id. I, 15. — 3. Luc, III, 16.

531

confessé le nom du Sauveur ou s'être refusé à le renier : s'il a terminé sa vie au milieu des souffrances, c'est qu'il a rappelé Hérode au respect de la tempérance et de la justice ; c'est qu'il a dit à ce prince : " Il ne t'est point a permis d'épouser la femme de ton frère (1) ". Bien qu'il ne soit pas mort à cause du Christ, il a cependant perdu la vie pour soutenir la vérité de la loi, parce que la vérité n'est autre que le Christ. Voici donc le langage tenu par les deux genres de mort qu'ont subis Jésus et le Précurseur : " Il faut qu'il croisse, et moi, que je diminue (2) ". L'un à été élevé sur la croix, l'autre a eu la tête coupée. Celui-ci a été raccourci par le glaive, celui-là s'est allongé sur le bois de la croix : voilà ce que disent leurs morts différentes. Nous trouvons dans les jours eux-mêmes l'explication du mystère qui nous occupe; car les jours grandissent au moment de la naissance de Jésus, et ils diminuent à la nativité de Jean. Que la gloire de l'homme diminue donc, et que celle de Dieu s'accroisse, afin que la gloire de l'homme tourne à celle de Dieu.

1. Marc, VI, 18. — 2. Jean, III, 30.

CINQUIEME SERMON. POUR LA NAISSANCE DE JEAN-BAPTISTE.

ANALYSE. — 1. Jean, voix du Seigneur dans le désert. — 2. Voix qui prêche vigoureusement la préparation des sentiers de Dieu. — 3. Condamné au mutisme en raison de son incrédulité, Zacharie recouvre l'usage de la parole à la naissance de la voix. — 4. Mystère de la synagogue et de l'Église.

1. " Voix du Seigneur pleine de force, voix du Seigneur pleine de gloire (1) ". La voix du Seigneur, qui brise les cèdres de la sagesse humaine, s'est échappée des entrailles rétrécies d'une vieille femme, d'un sein brûlé par le mal de la stérilité : elle a retenti aujourd'hui dans le désert, pour vibrer avec force jusque dans les âges les plus reculés ; aussi, le monde atteint de surdité, et la terre gangrenée parla corruption, ont-ils entendu ses sons harmonieux ;

1. Ps. XXVIII, 4.

aussi se sont-ils laissés éveiller par ses échos puissants. Cette voix n'est autre que Jean, dont le Prophète a dit par avance : " C'est la voix de celui qui crie dans le désert (1) ". Oh ! quel immense désert que ce monde ! Pour ceux qui le parcourent, quelle solitude partout semée de dangers effrayants ! En effet, la terre des Hébreux, nul patriarche, aucun Prophète ne la foulait plus aux pieds. Le Juif, tout prêt à faire le mal, se tenait en

1. Isaïe, XL, 3.

532

observation dans des gorges étroites, sur des chemins ensanglantés, où il avait maintes fois surpris les voyageurs qui marchaient à la recherche de la vérité. N'ayant jamais eu ni le Christ pour roi, ni le Verbe pour habitant, le monde des Gentils se trouvait en entier rempli de bois stériles et de pierres rocailleuses, car autres n'étaient pas ses dieux. Une forêt de vices l'enveloppait de toutes parts; ses crimes, toujours et partout croissants, formaient autour de lui comme une ceinture de rochers ; couverte des aspérités et des épines de la corruption, la terre faisait mal à voir ; jamais la faux de la loi n'y avait passé ; jamais la charrue du céleste agriculteur n'y avait tracé de droits sillons ; aucune main laborieuse n'y avait jeté la semence de la grâce de Jésus Sauveur, et d'elle on pouvait dire ce qu'avait dit autrefois le Psalmiste

" C'est une terre déserte, sans chemins et sans eaux (1) ". Avant le Christ, il n'y avait en effet, parmi les Gentils, ni sources ni voies; car les hommes y étaient en proie à la fausseté, à l'erreur; ils s'y voyaient sans cesse confondus au milieu d'une foule d'opinions toujours incertaines, toujours changeantes ; nulle pluie bienfaisante ne venait éteindre, par ses ondées, l'ardent brasier des crimes publics.

2. Une voix, piquante comme un buisson d'épines, retentit donc en ce désert habité par les Juifs et les Gentils : le héraut du Juge qui allait paraître se présenta, annonçant le Sauveur à l'exemple duquel il devait lui-même mourir, et exhortant les hommes à suivre désormais une règle de vie plus sévère et plus pure. " Préparez la voie du Seigneur ", dit-il, " rendez droits ses sentiers : toutes les vallées seront remplies , toutes les montagnes et toutes les collines seront abaissées (2) ". C'est-à-dire : tout homme humble sera exalté, et tout orgueilleux sera brisé; car " quiconque s'élève sera humilié, et quiconque s'humilie sera exalté (3) ". " Et les sentiers tortueux seront redressés, et les chemins montueux seront aplanis (4 )". En d'autres termes : Tout ce qu'il peut y avoir d'anfractueux et de glissant dans les erreurs semées par le cauteleux serpent, tout ce qu'une nature couverte d'aspérités peut cacher sous sa dure et inégale enveloppe, se verra parfaitement nivelé dans la surface unie d'une voie où l'on ne rencontrera

1. Ps. LXII, 3. — 2. Luc, III, 4, 5. — 3. Id. XIV, 11. — 4. Id. III, 5.

ni pierres ni détours, et d'un sentier où le pied du voyageur se posera sans crainte. " Préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers (1) ". Déjà Marie avait conçu du Saint-Esprit ; déjà la Vierge avait grossi, sans avoir néanmoins connu le contact de l'homme, sans que sa pureté eût subi la moindre atteinte ; déjà le char des évangélistes, conduit par tout le monde, suivait la route du siècle qui tombait sous le poids du Dieu dont il était rempli, et ce char faisait entendre les louanges du Christ. La voix précédait le juge, la trompette annonçait le roi, pour attirer le monde, pour fixer l'attention du genre humain tout entier et ouvrir, par ses sons terrifiants et ses graves modulations, les oreilles assourdies des hommes.

3. Comme prêtre, Zacharie se tenait donc près de l'autel : comme père, il refusa de croire à la parole de l'ange qui lui. annonçait le héraut du Christ, et aussitôt il fut condamné à se taire. La voix naturelle apprit à connaître le silence, et la vieille langue des Juifs ne se fit plus entendre. Après avoir offert son sacrifice, le prêtre Zacharie revint frappé de mutisme, parce que le véritable Prêtre allait bientôt venir au monde. Chez lui, l'organe de la parole s'endormit dans son lit; la voix se dessécha, coupée qu'elle était dans sa racine, et, paralysée dans ses inutiles efforts, elle expira : de sa bouche ouverte ne s'échappait aucun son, car la parole, se trouvant interceptée à son passage et retenue dans le noir cachot de sa source, prête à s'épancher, s'éteignait avant de naître. La voix naquit avant le Verbe. Aussi la Judée perdit-elle la parole des pères, et la force de faire entendre une voix nouvelle devint-elle l'apanage du fils, puisque Jean devait se mettre au service du Christ. Pour le père incrédule, qui n'avait point voulu ajouter foi aux prédictions venues d'en haut par l'intermédiaire de Gabriel, sa voix s'était trouvée emprisonnée dans la vaste profondeur de son gosier, et retenue captive dans la ténébreuse solitude de ses entrailles ; mais dès que la mère du Précurseur eut brisé les liens de la nature, dénoué les inextricables noeuds qui tenaient son sein fermé, donné la vie à la voix, Zacharie recouvra la parole. Au moment où cette femme âgée et stérile mettait au monde d'une manière toute nouvelle, la langue du père se

1. Luc, III, 4.

533

déliait. O l'admirable changement des choses et de la nature ! Un reste de chaleur ranime des entrailles que l'âge avait déjà privées de la vie : ici une langue se dessèche, là, une voix est engendrée. A peine cette voix engendrée vient-elle au monde, que se brisent les liens qui retenaient la langue captive.

4. Revenons à notre mystère. Dans les premiers temps, l'Eglise était donc stérile, puisque c'est d'elle qu'il est écrit : " Réjouis-toi, stérile qui n'enfantes pas. Chante des cantiques de louanges, jette des cris de joie, toi qui n'avais pas d'enfants : l'épouse abandonnée est devenue plus féconde que celle qui a un époux (1) ". Remplie du don divin, elle a enfanté l'Esprit du salut, car il est dit dans nos saints Livres : " Parce que nous

1. Isaïe, LIV, 1.

avons craint, nous avons conçu et enfanté l'Esprit du salut (1) ". Alors, la langue qui avait engendré se tut, c'est-à-dire, le langage prophétique de la synagogue cessa de se faire entendre. C'est pourquoi le Juif, que l'incrédulité avait rendu muet, a donné naissance à une voix qui conduit au Verbe; ainsi peut reconnaître, dans son fruit, la vraie foi, celui qui s'est refusé à reconnaître la promesse, à lui faite, du Dieu Sauveur. Qu'à partir de là les jours deviennent plus courts et les nuits plus grandes. Que Dieu s'humilie en s'incarnant, et que, du haut de sa croix, il reçoive dans ses bras les Juifs aveugles. Il est nécessaire que le jour reparaisse et s'épanouisse de nouveau à la lumière, et que la nuit vaincue reste plongée dans ses ténèbres.

1. Isaïe, XXVI,18.

SIXIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE: III.

ANALYSE. — 1. Pourquoi ne célèbre-t-on pas la naissance des Patriarches et des Prophètes ? — 2. Jean, que les chrétiens honorent, est la fin de l'ancienne loi et le commencement de la loi nouvelle. — 3. Le peuple des Gentils est un désert où les saints ont fleuri, pareils à des lis. — 4. L'Eglise a commencé par la parole de Dieu placée dans la bouche de Jean, le prédicateur de la pénitence. — 5. Exhortation pour faire embrasser la pratique de la pénitence.

1. L'Eglise du Christ entoure d'une sainte vénération la mémoire des Patriarches, des Prophètes, et, en général, de tous les saints qui ont vécu sous l'ancienne loi : il convient donc, mes bien-aimés, que vous sachiez pourquoi le peuple chrétien ne célèbre que la fête d'un seul prophète, de Jean-Baptiste. En effet, n'est-il pas évident que beaucoup de prophètes ont souffert et subi le dernier supplice pour la gloire du nom de Dieu? Le Sauveur lui-même, parlant par l'organe d'Etienne, n'a-t-il pas adressé aux Juifs ce sanglant reproche : " Où est le prophète que n'ont point persécuté vos pères (1) ? " Nous l'avouons

1. Act. VII, 52.

donc : du temps de l'ancienne loi, les saints de Dieu ont aussi enduré la persécution et le martyre; pourquoi, alors, l'Eglise du Christ ne solennise-t-elle pas le jour où sont nés des hommes dont elle reconnaît et admire les suprêmes souffrances ? En voici le motif, mes très-chers frères : les peuples persécuteurs n'ont pas voulu vouer au culte et au souvenir de la postérité les jours où ils ont torturé et fait mourir les Prophètes, parce qu'ils craignaient de perpétuer, parmi les personnes religieuses, le mépris et l'horreur de leur propre crime, en même temps que le respect pour la courageuse conduite des saints : en oblitérant les jours illustrés par les martyrs; (534) ils ont donc empêché la mémoire de la nativité des saints de durer` toujours, afin que celle de leurs propres méfaits ne se conservât pas éternellement. Néanmoins, la précaution qu'ils ont prise est devenue inutile. A quoi leur sert, en effet, que nous ignorions le jour où les saints personnages ont souffert, puisque nous les reconnaissons pour des martyrs? Ils n'ont, par conséquent, réussi à rien. Impossible à nous de savoir quel jour sont nés les saints qui ont souffert pour Jésus-Christ; mais, tous les jours, ne rendons-nous pas hommage aux Prophètes qui ont versé leur sang pour défendre la cause de Dieu? Ainsi le léger dommage causé à leur mémoire se trouve-t-il largement compensé, puisque, au lieu d'un jour dérobé à leur souvenir par l'oubli, on leur consacre tous les jours par les honneurs qu'on leur rend.

2. Les choses étant ainsi, pourquoi les fidèles n'ont-ils pas subi l'effet de la haine ou de la négligence des Juifs, à l'égard de saint Jean? Pourquoi ne se souviennent-ils que de la nativité de lui seul? Le voici. Au moment du martyre et de la mort du bienheureux Jean, le peuple chrétien était déjà formé, et si l'impiété des Juifs a négligé la culte de ce témoin du Sauveur, la piété des chrétiens l'a consacré. En effet, bien que le Christ l'ait envoyé sous l'empire de l'ancienne loi, il l'a fait connaître plutôt comme sort propre témoin que comme un prophète des Juifs ; la raison en est facile à saisir: c'est que, en prêchant la foi chrétienne, il a vraiment confessé celui qu'il avait précédé en qualité de précurseur. C'est que, en commençant de prime abord à faire connaître la doctrine évangélique, il a, en réalité, souffert le martyre pour la cause de celui dont il avait annoncé la venue. Nos livres saints font, à juste titre, courir le temps de la loi et des Prophètes jusqu'à celui de Jean-Baptiste; car en lui s'est terminé le règne de l'ancienne loi, comme en lui a commencé le règne de la prédication nouvelle. Voulez-vous saisir plus parfaitement encore ma pensée? Eh bien ! remarquez-le.: l'Evangéliste, dont on vous a lu tout à l'heure les écrits, fait partir son récit de l'époque où le bienheureux saint Jean a commencé à prêcher. Quel motif singulièrement plausible pour faire aller jusqu'à Jean le règne de la loi? C'est à bon droit qu'on le reconnaît comme ayant mis fin à la loi ancienne, puisqu'il a établi, le premier, le règne de l'Evangile. Et non-seulement cela, car qu'est-ce qu'ajoute l'Evangéliste ? " Jean était dans le désert, baptisant et prêchant (1) ".

3. Ce que, au rapport de l'Ecriture, saint Jean a prêché dans le désert, vous le savez tous parfaitement, bien-aimés frères. Par désert, par lieu caché, on entend le peuple Gentil, qui, on ne saurait le révoquer en doute, était encore à cette époque plongé dans la solitude, marchant loin de Dieu en de fausses voies, et vivant à l a manière des brutes et des animaux sauvages. Jean y fut donc envoyé pour prêcher le Verbe de Dieu et annoncer la foi du Christ; aussi abandonna-t-il les villes des Juifs, selon cette parole de l'Ecriture : " Le désert se réjouira et fleurira comme un lis (2) ". Comme nous l'avons dit, mes chers frères, le désert est l'emblème des Gentils, et les lis, celui des hommes saints et agréables au Très-Haut. Voilà pourquoi le Prophète a dit : " Le désert se réjouira et fleurira comme un lis ". Cette comparaison, faite par l'Ecriture, des saints avec les lis, est très juste, puisque leur persévérance dans le bien leur en donne la blancheur et la suavité. Les saints n'ont-ils pas, en effet, mes bien-aimés, la blancheur la plus éclatante? Ne répandent-ils pas autour d'eux un parfum d'agréable odeur? La vivacité de leur éclat vient de leur pureté, et l'odeur qu'ils répandent a pour principe leur suavité; car l'Apôtre l'a dit : " Nous sommes devant Dieu la bonne odeur de Jésus-Christ (3) ". Plantés par la main des Prophètes et des Apôtres dans le désert, c'est-à-dire dans l'Eglise, unis ensemble par les liens de la paix et d'une charité mutuelle, les lis ont servi à tresser au Christ une couronne toute blanche, suivant ce passage où l'Apôtre dit aux saints qu'ils sont sa couronne : " Mes frères, ma joie et ma couronne, maintenez-vous fermes dans le Seigneur (4) ".

4. " Jean fut donc prêchant dans le désert ". Oui, et c'est ce que dit, en d'autres termes, un autre Evangéliste : " La parole du Seigneur se fit entendre sur Jean, fils de Zacharie, dans le désert (5) " . Pour nous faire toucher du doigt le berceau de l'Eglise naissante, et bien qu'il eût dit que Jean prêchait près du Jourdain, l'Ecrivain sacré nous a fait connaître avec

1. Marc, I, 4. — 2. Isaïe, XXXV, 1. — 3. II Cor. II, 15. — 4. Philipp. IV,1.— 5. Luc, III, 2.

535

raison que le Verbe divin était venu inspirer le prédicateur : de là, il nous est facile de conclure que l'Eglise a eu pour fondateur, non pas tant un homme, que la Divinité même : " La parole du Seigneur se fit entendre sur Jean ". Si, alors, Jean a prêché, la source de sa prédication n'a été autre que le Verbe : c'est la preuve que l'Eglise a eu pour fondement le Verbe divin et la foi chrétienne. " Jean fut donc prêchant le baptême de la pénitence ". Ici, mes bien-aimés, se montre plus clairement et d'une manière plus parfaite l'emblème de l'Eglise. " Jean prêchait le baptême de la pénitence, et il baptisait ceux qui confessaient leurs péchés ". Tout ceci, très-chers frères, se passait visiblement parmi les Juifs, et semblait n'avoir lieu que pour eux : néanmoins, ce n'était que la figure de ce qui devait s'accomplir réellement dans l'Eglise. Quels sont, en effet, les vrais pénitents? Ce sont les seuls enfants de l'Eglise, les chrétiens qui se sont éloignés de la voie de l'erreur. A ton avis, la pénitence a-t-elle été profitable pour les Juifs? Mais non; car, loin de se repentir de leurs fautes passées, ils en comblent encore chaque jour la mesure. De bonne foi, font-ils pénitence de leurs péchés, les hommes qui persécutent aujourd'hui le Christ? Donc " il baptisait ceux qui confessaient leurs péchés ". Alors le peuple juif recevait le baptême, mais alors aussi se purifiait le terrain de l'Eglise.

5. II est donc facile de le voir, mes bien-aimés : tout ceci s'applique exclusivement aux chrétiens et aux saints qui confessent leurs péchés au moment où ils reçoivent le baptême, et qui, après l'avoir reçu, mettent tous leurs soins à se corriger : aux hommes qui travaillent à faire pénitence, et dont toute l'existence est une continuelle confession, parce que, se purifiant sans cesse, ils se plongent tous les jours dans le bain du baptême. Agissez de même, je vous y exhorte et vous en conjure : c'est comme votre chef que je vous prie de le faire, c'est dans le sentiment d'une affection toute paternelle que je voudrais vous y décider.

SEPTIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE. IV.

ANALYSE. — 1. Superstitions en usage à la nativité de saint Jean-Baptiste. — 2. La conception du Christ et celle de Jean ont lieu au temps de l'équinoxe, et leur naissance à l'époque du solstice. — 3. Invitation aux païens de recevoir le baptême. — 4. Et aux chrétiens de célébrer l'anniversaire de leur régénération.

1. Jusqu'ici, des erreurs d'une antiquité suspecte ont cru devoir singer la religion venue de Dieu, établir des usages presque pareils aux siens, la déshonorer d'une manière raisonnée, j'ajouterai même, protéger la vérité à l'aide de mensonges qui en ont l'apparence. En effet, comme la nuit succède au jour, et qu'à son tour le jour, empiétant sur la nuit, la chasse et la fait disparaître entièrement; ainsi l'erreur, pareille aux profondes ténèbres qui accompagnent les astres de la nuit, prend la place de la vérité dont l'éclat s'est peu à peu affaibli, pour envelopper l'esprit humain de ses ombres épaisses. Mais quand le flambeau de la raison a repris le dessus, la vérité chasse l'erreur devant elle. Ainsi en est-il ici, et surtout au jour anniversaire de la naissance de Jean-Baptiste ; ce jour se trouve, en effet, souillé par la pratique de telles erreurs , une crédulité si (536) païenne et si ridicule le déshonore, que l'eau des étangs et des fleuves eux-mêmes a besoin d'être purifiée par l'eau toute pure du saint baptême. O renommée, quel appoint tu as apporté à la foi ! Tu as couru, comme une inconnue, dans le monde, et tu as fait connaître aux nations le jour où saint Jean-Baptiste a reçu la vie, et tu l'as fait célébrer par ceux-là mêmes qui n'étaient pas encore chrétiens! Que te dirai-je, ô renommée? Je n'en sais rien ; car tu forces l'apparence de la vérité à rendre témoignage à la vérité même. De fait, au point du jour, quand le soleil ne s'est pas encore montré à l'Orient, nous voyons les jeunes gens revenir de la fontaine après s'être baignés; nous voyons des mères superstitieuses, la tête voilée et les bras tendus, rapporter leurs enfants plongés dans l'eau. Catéchumènes, est-ce ainsi que vous profanez ce qui est saint ! Chrétiens fidèles, est-ce ainsi que vous tombez dans l'erreur ! Passe pour les païens, car ils ne sont pas instruits; mais vous, chrétiens, vous qui connaissez parfaitement votre devoir, je ne puis vous pardonner. Les païens contrefont ce qu'ils ne savent pas; mais vous, vous profanez l'objet de votre culte. Voici ce que dit l'Apôtre Paul : " Lorsque les Gentils, qui n'ont point de loi, font naturellement les choses que la loi commande, n'ayant point de loi, ils sont à eux-mêmes la loi, et ils font voir que ce que la loi ordonne est écrit dans leur coeur, par le témoignage que leur rend leur propre conscience (1) ". Quant au peuple chrétien, il le reprend ainsi de ses erreurs : " Toi qui as en horreur les idoles, tu fais des sacrifices; toi qui te glorifies d'avoir la loi, tu déshonores Dieu par la violation de la loi; car vous êtes cause que le nom de Dieu est blasphémé parmi les Gentils (2) ".

2. Mais afin de mieux vous instruire sur la naissance, en ce jour, de Jean-Baptiste, il me faut vous dire un mot sur le partage et la durée des saisons. Tous les ans, il y a deux solstices, séparés, à égale distance l'un de l'autre, par deux équinoxes: l'un de ces deux solstices a lieu aujourd'hui, l'autre au huit des calendes de janvier; quant aux équinoxes, la première tombe le huit des calendes d'octobre, et la seconde le huit des calendes d'avril; l'année se trouvant ainsi divisée en quatre parties égales, nous disons que Jean et Notre-Seigneur Jésus-Christ ont été conçus,

1. Rom. II, 14, 15. — 2. Ibid. 22, 24.

l'un au moment d'une équinoxe, l'autre à l'époque de la seconde. En effet, puisque Jean est né à pareil jour, il doit avoir été conçu le huit des calendes d'octobre ; pour le Christ, Fils de Dieu, et afin que sa naissance eût lieu régulièrement au huit des calendes de janvier, sa conception s'est faite le huit des calendes d'avril, par l'union du Verbe avec la nature humaine. Le temps de leur naissance s'est ainsi trouvé d'accord avec tes mérites de chacun d'eux, car Jean est venu au monde à l'époque où les jours commencent à décroître, et le Christ, Fils de Dieu, au moment où ils commencent à devenir plus grands : d'accord, en cela, avec les paroles du précurseur : " Il faut qu'il croisse, et moi que je diminue (1) ". C'est avec raison que Jean a comparé le Christ au jour, car David l'avait déjà désigné sous cet emblème en écrivant l'un de ses psaumes " C'est ici le jour que le Seigneur a fait; réjouissons-nous en lui et tressaillons d'allégresse (2) ". Le jour dont le saint roi fait ici mention n'est autre que le Christ, qui est né et qui, après avoir été mis à mort, est sorti vivant de son tombeau.

3. Sages vulgaires, écoutez ceci . Si vous avez une autre manière de vous rendre compte de saisons, acceptez, du moins, la manière dont nous rendons compte de notre foi. Aujourd'hui, nous célébrons la naissance de Jean-Baptiste, et vous, vous vous extasiez de voir le soleil arrêté dans sa course par les lois de l'équilibre; que si, au contraire, aucune manière de calculer les époques ne s'accorde avec votre raison, si aucune religion ne cadre avec vos sentiments religieux, eh bien ! écoutez-moi encore, vous qui, au moment de l'aurore, plongez vos corps dans l'eau des rivières, pour les purifier. N'agissez point ainsi pour aboutir à l'inutilité; ne singez pas ce que vous ignorez; mais, si vous avez tant soit peu de confiance en ces sortes de bains, demandez à l'Eglise qu'elle répande sur vous son eau sainte, renoncez à vos erreurs, embrassez la vérité.

4. Pour vous, chrétiens, considérez ce jour comme l'anniversaire, non-seulement de la naissance de Jean-Baptiste, mais aussi de l'origine du baptême ; car si Jean est né à pareil jour, il a aussi baptisé le Christ: puisqu'il a donné le baptême, il était donc bien grand, mais plus grand encore était celui qui

1. Jean, III, 30. — 2. Ps. CXVII, 24.

l'a reçu. Enfin, remarquez bien l'humilité de celui qui le donnait, afin de pouvoir reconnaître la vérité de celui qui le recevait; car voici ce que Jean disait: " Celui qui vient après moi est au-dessus de moi, et je ne suis pas digne de délier les courroies de sa chaussure. Moi, je vous baptise dans l'eau, mais lui vous baptisera dans l'Esprit-Saint (1)". Après que le Christ fut venu auprès de Jean, celui-ci parla ainsi : " Voici l'Agneau de Dieu, qui efface les péchés du monde. C'est lui dont je disais: Après moi, vient un homme qui est au-dessus de moi, car il est plus ancien que moi (2) ". Et quand Jésus fut arrivé près du Jourdain, où Jean devait le baptiser, celui-ci s'écria : " C'est moi qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi ! Et Jésus lui répondit : Fais maintenant ce que je te

1. Luc, III, 16.— 2. Jean, I, 29, 30.

537

dis, car il nous faut accomplir toute justice (1) ". Alors Jean fit descendre Jésus dans l'eau, " et aussitôt qu'il fut baptisé, Jésus sortit de l'eau, et les cieux lui furent ouverts, et il vit l'Esprit de Dieu descendant comme une colombe et venant sur lui, et tout à coup une voix vint du ciel: Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances (2)". Ce jour est donc l'anniversaire de la naissance de Jean, qui a donné le saint baptême, et, à coup sûr, il est juste que tous les chrétiens honorent un pareil jour. Tenez ferme, mes frères, à cet article de nos croyances, et, pour ne jamais douter en quoi que ce soit, restez soumis à la foi chrétienne. Que le Dieu unique en trois personnes, qui vit et règne dans les siècles des siècles, daigne vous en faire la grâce ! Ainsi soit-il.

1. Matth. III, 14, 15. — 2. Ibid. 16,17.

HUITIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS APOTRES PIERRE ET PAUL. I.

ANALYSE. — 1. Foi de Pierre. — 2. Pierre et Paul, le premier et le dernier des Apôtres, sont couronnés le même jour. — 3. Leurs corps sont à Rome, mais leur nom se rencontre partout.

1. Mes frères bien-aimés, écoutons le pêcheur devenu prince des Apôtres : par la réponse que sa foi lui a dictée, il a mérité de devenir le portier du royaume des cieux ; il a reçu le pouvoir de lier et de délier, parce qu'en dépit des apparences il a reconnu en Jésus la grandeur divine. En tant qu'homme, le Seigneur Christ interroge ses disciples ; il leur demande quelle opinion le vulgaire a de lui : " Que dit-on du Fils de l'homme? Pour qui le prend-on ? (1) " Enflammé par l'Esprit de Dieu, Pierre répond, non pas suivant ce qu'on lui demandait, mais d'accord avec l'inspiration qu'il avait reçue d'en haut: " Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant (2).

1. Matth. XVI, 13. — 2. Ibid. 16.

" Tu es bien heureux, Simon, fils de Jona, " parce que ce n'est ni la chair ni le sang qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux (1) ". A moins d'avoir reçu de Dieu une révélation spéciale, le sens de l'homme est incapable de rien voir dans le mystère de l'Incarnation, la sagesse charnelle ne peut rien comprendre à cette incompréhensible vérité. Mes frères, voilà qu'un humble et pauvre Apôtre a sondé l'abîme impénétrable des richesses de l'Eternel; il en a sondé les incommensurables profondeurs en confessant le nom du Christ, et, pour cela, il n'a pas discuté, il s'est contenté de croire. En effet, il a toujours cru, jamais il n'a engagé

1. Matth. XVI, 17.

538

la moindre discussion, et sa foi lui a obtenu une grâce tellement privilégiée, qu'il a marché même sur les eaux pour suivre son Sauveur. Aurait-il jamais pu fouler à ses pieds l'élément liquide, s'il avait traîné derrière lui sa raison humaine? Aurait-il pu appuyer solidement ses pieds sur les ondes fugitives de la mer, s'il n'avait pas cru à la parole du Seigneur? Au lieu de discuter, il a cru; c'est pourquoi lui ont été révélés les impénétrables secrets de Dieu. Le Seigneur a dévoilé aux yeux de ses disciples les ineffables mystères de la foi; c'est pourquoi il leur a fait sentir l'odorante suavité de sa connaissance. Il s'est fait connaître à des pêcheurs, afin qu'ils pussent prendre l'univers entier dans les filets de l'Evangile. Et voilà que les pêcheurs prêchent partout la sagesse, tandis que des grammairiens et des orateurs, devenus disciples de l'erreur, se font les prédicateurs de la sottise. Mes frères, cherchons Dieu dans la simplicité de notre coeur, et croyons à son avènement comme s'il devait avoir lieu d'un moment à l'autre; par là, nous nous corrigerons de nos vices, nous laisserons de côté les vaines espérances de ce monde, et nous mériterons de parvenir à la couronne de la destinée céleste.

2. Nous célébrons donc la naissance du premier et du dernier des saints Apôtres. Vous avez, j'en suis sûr, compris ce que je viens de dire; mais parce que vous l'avez compris, est-ce pour nous un motif de nous taire ? S vous faites en ce jour votre devoir, avons-nous le droit de demeurer inoccupés ? Vous avez fait une profession solennelle , nous devons donc vous adresser un discours quelconque, afin que nous acquittions tous, publiquement, notre dette de dévotion. Pierre est donc le premier des Apôtres, et Paul en est le dernier. Le Dieu qui les a sanctifiés tous deux en les appelant, les a, de même, couronnés après leur martyre; car il est le premier et le dernier (1). Il est le premier, puisque rien n'existait avant lui, et comme rien n'existera après lui, il est le dernier; personne avant lui, personne après lui, car il n'a ni commencement ni fin : voilà pourquoi celui qui, en raison de sa perpétuelle éternité, s'est déclaré le premier et le dernier, a couronné également et le premier et le dernier

1. Apoc. XXI, 16.

de ses Apôtres. Leur vie respire la charité, et leur mort imprime à cette solennité le sceau de la consécration. Un même jour a vu leur couronnement, dans une même cité retentissent leurs louanges. Sur la terre, leurs corps ne se trouvent point séparés, et leurs mérites sont égaux dans le ciel. Au cours de leur vie, pendant les jours de leur vie mortelle, leur parole a fondé l'Eglise; ils en ont arrosé les racines avec leur sang, en mourant pour le Christ, et maintenant qu'ils prient pour nous dans le ciel, ils viennent à notre aide par leurs mérites. Ils se sont rencontrés à point le même jour pour évangéliser ensemble la même ville, et partager aussi ensemble le sort que leur avait préparé une charité mutuelle. Evidemment, nous gardons à cet égard les données de la tradition. Le bienheureux Pierre a souffert le premier d'après l'ordre de sa vocation, il devait marcher le premier même pour mourir; ensuite devait venir le bienheureux Paul; c'était le dernier des Apôtres , mais aussi c'était le docteur des nations. Paul était donc petit on eût dit la frange du vêtement du Sauveur, mais frange qu'il suffisait de toucher pour être guéri.

3. Ils choisirent tous deux, pour résidence, la ville de Rome, la capitale du nom romain; Pierre, pour y exercer la primauté apostolique; Paul, pour y remplir l'office de docteur des nations : ils n'y établirent que leurs corps; pour leurs mérites, ils les répandirent de toutes parts, comme nous l'avons chanté tout à l'heure : " L'éclat de leur voix s'est a répandu dans tout l'univers (1) ". Partout où ils n'ont point corporellement pénétré pendant leur vie, ils y sont allés après leur mort par leurs lettres; de ces écrits nous viennent tous les jours leurs paroles, et ces paroles instruisent les chrétiens et réfutent les ennemis de leur foi. Il a été impossible à tous les pays de la terre de jouir de leur présence, mais, à cause de cela précisément, nous possédons leurs discours. On devait nécessairement ne trouver leurs corps qu'en un seul endroit, mais partout leur puissance s'exerce au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Dieu, qui vit et règne avec le Père, dans l'unité du Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit il.

1. Ps. XVIII, 3.

NEUVIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS APOTRES PIERRE ET PAUL. II

ANALYSE. — 1. Egaux en mérites, Pierre et Paul ont souffert le martyre le même jour, mais non la même année. — 2. Puissance et grandeur admirables de Pierre. — 3. Conversion et mérites de Paul. — 4. Conclusion.

1. Le puissant et le faible, le plus grand et le plus petit, le chef et le dernier, Pierre et Paul, ont, par l'égalité de leurs mérites, partagé le même sort et l'honneur de l'apostolat; en prêchant l'Evangile; ils ont engendré le peuple chrétien, ils sont devenus les pasteurs du troupeau du Seigneur, et d'accord dans leur foi et leur prédication, semblables l'un à l'autre par la vertu, ils ont cueilli dans le champ de la mort les- palmes du triomphe. Je n'en veux d'autre preuve que celle-ci c'est qu'ayant souffert persécution en des années différentes (1), ils se trouvent néanmoins réunis pour recevoir les honneurs d'un même jour de fête. En effet, le même jour qui a conduit l'un à la couronne éternelle, a conduit l'autre au combat, afin de lui procurer là victoire; ainsi, après s'être tous deux couronnés de gloire, ils se sont dédié un jour commun, celui où ils ont vaincu le monde et marché sur les traces de Jésus-Christ, leur roi.

2. Admirable puissance, grâce ineffable du Sauveur ! Aurait-on jamais pu croire que le persécuteur Saul deviendrait un martyr ? Aurait-on jamais supposé qu'un homme sorti des rangs de la populace, un pêcheur, deviendrait le chef du collège apostolique, qu'il résisterait aux rois, sanctifierait les princes, gouvernerait tous les empires, guérirait le monde par ses lois, foulerait aux pieds les démons, dominerait les vertus, ouvrirait le ciel aux hommes quand il le voudrait, le leur fermerait quand il lui semblerait bon, accorderait aux convertis le royaume éternel, le refuserait aux méchants, jugerait des mérites du monde et pardonnerait à. ses semblables leurs fautes et leurs crimes ? O puissance

1. On croit généralement qu'ils ont souffert la même année.

sans prix et sans bornes ! Un homme placé sur la terre, tenir le ciel entre ses mains ! Voilà que maintenant s'ouvrent, à un signe de Pierre, les portes du royaume de Dieu ! Il a, en effet, reçu du Christ les clefs du royaume des cieux, afin de l'ouvrir aux croyants, après avoir brisé les chaînes de leurs péchés. Quels mystérieux remèdes nous sont offerts, et comme ils sont à notre portée ! Le monde a tout 'près de lui le royaume de Dieu, s'il veut avoir recours à Pierre; pas n'est besoin de machines pour monter vers les nues; la foi seule suffit à nous élever si haut; inutile à ceux qui prient de fournir une longue course pour se faire entendre de Dieu, parce que le Christ est devenu la voie des croyants. Pour tenir sa place sur la terre et porter les clefs du royaume des cieux, il a établi l'apôtre Pierre, afin que personne ne se crût incapable d'y parvenir.

3. Paul a été renversé à terre par une voix d'en haut, quand il s'élançait avec fureur contre la bergerie, et quand, pareil à un loup enragé, il poursuivait le nom de l'innocent agneau, qu'il ne pouvait supporter; il cherchait à tourmenter et à disperser le troupeau, et à ce moment-là même, il a été frappé; puis, comme il se relevait, il a été aveuglé et ensuite éclairé par le Dieu qui " relève ceux ic qui tombent et éclaire les aveugles (1) ". De loup qu'il était, il est tout à coup devenu un agneau, de persécuteur un apôtre, de brigand un prisonnier. Il a commencé à prêcher le Christ, auquel il résistait précédemment, à souffrir pour celui qu'il combattait jadis, à être frappé de verges, cruellement lapidé, exposé aux bêtes, jeté dans les flammes,

1 Ps. CXLIV, 14.

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chargé de chaînes, emprisonné, et, enfin mis à mort pour celui à cause de qui il faisait autrefois mourir les autres; au moment où il cherchait à diminuer le nombre des chrétiens, il est venu lui-même se placer dans les rangs des confesseurs; à l'heure même où il pénétrait dans l'étable d'un tranquille troupeau pour y porter le ravage, il est subitement devenu une brebis.

4. La bassesse de son origine et la grandeur de ses crimes peut-elle être maintenant, pour n'importe quel homme, un sujet de désespoir ? Ne voit-il pas devant lui une source si pure de grâces célestes, que, pour s'y être plongé, un pêcheur est devenu supérieur aux monarques, et qu'un persécuteur est devenu égal aux Apôtres ? Tout en cherchant un soulagement à sa misère, tout en demandant chaque jour à la mer de quoi se sustenter, Pierre a trouvé un trésor de richesses dans Jésus-Christ, puisqu'en ce monde les rois et les nations lui obéissent. Quant à Paul, tandis qu'il poursuivait à la pointe de l'épée les membres de l'assemblée des Saints, il s'est soumis à porter le joug de la foi, il est devenu le docteur des nations, le modèle des martyrs, la terreur des démons, un pardonneur de crimes et une source de vertus. Pierre et Paul ont donc mérité ici-bas la palme du triomphe, et, dans le ciel, la couronne de la gloire.

DIXIÈME SERMON. POUR L'OCTAVE DES SAINTS APOTRES PIERRE ET PAUL. III.

ANALYSE.—1. La foi de Pierre n'a point failli sur les eaux de la mer. — 2. Attachement à la foi.— 3. Conversion de Paul.

1. Frères bien-aimés, il y a erreur ou péché de la part de celui qui attribue un manque quelconque de foi à Pierre, c'est-à-dire au fondement de l'Église ; comme il est téméraire d'accuser d'incrédulité celui qui , en récompense de ses mérites, a reçu du ciel le pouvoir de pardonner et de retenir les péchés. Y aura-t-il jamais un seul homme à même de ne pas trembler devant la justice de Dieu, si l'on suppose dans un Apôtre l'existence d'une faute, si l'on reproche un péché à Pierre surtout, puisque le Sauveur lui-même lui a rendu témoignage? Ne voulant rien comprendre, ne comprenant rien à ce qui s'est passé, plusieurs se jettent dans les entraves d'une bien grande faute, lorsqu'ils s'imaginent que la foi de Pierre a manqué d'assurance et de solidité dans la circonstance où le Sauveur lui a dit. " Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté (1) ? " En voilà bien la preuve; ils n'ont pas fait attention à cette foi vive qui avait fait dire à Pierre: " Seigneur, si c'est vous, commandez-moi de venir à vous sur les eaux (2) ". L'Apôtre a évidemment cru à la puissance de Celui à qui il disait : " Commandez ". Il lui a fallu une foi ardente pour s'élancer sans hésitation hors de sa barque, pour en descendre sans trembler, pour s'aventurer sur les abîmes de l'élément liquide, pour s'engager dans un chemin que le pied de l'homme n'avait pas encore foulé, et ne pas craindre de voir les eaux se dérober sous ses pas et sous le poids trop lourd d'un corps humain. Il avait, en effet, conçu une si grande confiance en entendant cette parole du Sauveur: " Viens (3) ", que, dans son idée, il avait sous lui, non point une mer perfide par

1. Matth. XIV, 31. — 2. Ibid. 28.— 3. Ibid. 29.

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sa mobilité, mais un terrain vraiment solide; car, pendant que le Sauveur marchait sur les eaux, l'élément placé sous ses pieds lui était si docile, qu'il ne s'écartait nullement de sa personne, et ne touchait pas même et respectait la plante de ses pieds. Mes bien-aimés, il n'y a rien de surprenant à ce que les flots se soient montrés à tel point soumis au Christ, puisqu'ils dépendent entièrement de sa puissance et de son bon plaisir. A lui seul appartenait le droit de marcher sur les eaux à pieds secs, et la faiblesse de la raison humaine exigeait que le vent et la pluie vinssent jeter Pierre dans le désarroi. Si donc il enfonça en partie dans l'eau, ce fut pour empêcher toute différence entre Dieu et l'homme de disparaître; s'ils avaient vu l'Apôtre marcher sur la mer comme le Christ, les hommes auraient conçu les doutes les plus graves à l'égard du Sauveur, et ils n'auraient plus rendu à Dieu l'honneur qu'ils lui doivent; car il n'y eût plus eu merveille à voir faire à Dieu ce qu'aurait fait l'un d'entre eux.

2. Nous sommes en ce monde comme sur une sorte de mer, puisque nous nous y trouvons exposés aux tempêtes que soulèvent nos passions: Mettons donc tous nos soins à éviter le naufrage; tenons-nous fermes et solides sur les pieds de notre foi, afin de ne point tomber, de ne point nous engloutir dans les abîmes de ce monde que Notre-Seigneur Jésus-Christ a foulé aux pieds par la vertu de son Incarnation. Si quelque tentation vient à fondre sur nous et à nous jeter dans le danger de périr, crions comme les Apôtres; comme eux, disons au Christ: " Seigneur, sauvez-nous, parce que nous périssons (1) ". Ne vaut-il pas mieux, pour nous, appeler Dieu à notre secours et nous voir délivrer, que

1. Matth. XIV, 29.

nous déguiser le danger, ne pas prier et nous exposer ainsi à mourir. Mais revenons-en à ce que nous disions tout à l'heure: Quel champ libre ouvert à l'orgueil de l'homme, s'il commençait à posséder une puissance égale à celle de Dieu ! L'Apôtre Pierre s'enfonçant dans les flots, nous a semblé manquer de foi, pour nous apprendre que nous ne devons nous attribuer à nous-mêmes aucun mérite, mais que nous devons rapporter à la puissance divine tout le bien que nous faisons.

3. Il est juste et convenable, mes frères, que nous partagions nos joies avec les saints Apôtres et que nous fassions part de la glorieuse résurrection du Sauveur à ceux qui partagent ses suprêmes souffrances. Celui que le Christ a daigné choisir comme un vase d'élection et donner aux nations comme leur docteur, ne se contentait pas de détourner des devoirs de la piété les âmes des fidèles; il allait jusqu'à lapider les disciples qui ne voulaient point se séparer de leur Dieu. Le Sauveur nous l'a donné pour Apôtre: de Saut il a fait Paul; d'apostat, celui-ci s'est changé en Apôtre, et de persécuteur de l'Eglise, il en est devenu le docteur. Après avoir fait endurer aux autres la persécution, il s'est pris d'amour pour les souffrances et, après avoir mis sa joie à voir souffrir les autres, il a mis son bonheur à souffrir lui-même, Le Dieu, qui a jadis opéré ce prodige de puissance dans la personne de l'Apôtre, vient d'arracher nos âmes de la prison de l'enfer, de la gueule des démons, et après nous avoir fait passer des ténèbres à la lumière, il nous a ouvert les portes de la vie éternelle. C'est là l'effet de la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ: à lui soient l'honneur, la louange et la gloire pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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ONZIÈME SERMON. SUR LA CHUTE DE PIERRE.

ANALYSE. — 1. Pierre entraîné, comme Adam, par une femme. — 2. Pierre secouru plus vite que. notre premier père. — 3. Larmes de Pierre. — 4. Son amour pour Jésus-Christ.

7 . Nous le savons, mes frères, l'histoire d'Eve s'est renouvelée à l'égard de Pierre; une femme, une portière l'a aussi trompé; comme Adam, cet Apôtre s'est laissé circonvenir par une femme : c'est l'usage que le sexe s'emploie à tromper, et le diable a dû reconnaître dans cette portière. un vase rempli de sa ruse. Il est habitué à ne triompher de la vertu des hommes fidèles que par l'intermédiaire d'une femme. Pour vaincre Adam, Eve lui a servi d'instrument; une servante lui a suffi pour triompher de Pierre. Le diable, comme nous l'avons lu, s'était glissé dans le Paradis de délices, et il nous est facile de le comprendre, le prétoire des Juifs ne se trouvait pas à l'abri de ses influences. Dans l'Eden, Satan, déguisé en serpent, attaqua le premier homme; au tribunal de Caïphe, Judas remplaçait l'animal rampant. Donc, similitude complète entre la séduction de Pierre et celle d'Adam, parce que, dans un cas comme dans l'autre, il y eut similitude entre le commandement donné à Adam et les ordres intimés à Pierre. Tous deux, en effet, avaient reçu du Seigneur la défense, celui-ci de le renier, celui-là de toucher au fruit de l'arbre: le premier, de porter la main sur l'arbre de la science; le second, d'abandonner la sagesse de la croix. L'un goûta du fruit défendu ; l'autre prononça des paroles qui ne devaient point sortir de sa bouche; et, toutefois, il était plus facile à Pierre de renier son maître, qu'à Adam de prévariquer.

2. Aussi la grâce vint-elle plus vite au secours de Pierre qu'à celui d'Adam. Au moment où celui-ci se cachait, sur le soir, Dieu alla à sa recherche, et le Sauveur jeta les yeux sur celui-là au moment où il le reniait, au chant du coq. Devenu coupable d'une mauvaise action, notre premier père vit qu'il était nu, et il rougit; intérieurement troublé à la pensée de ses paroles, réprimandé par sa conscience, l'Apôtre gémit amèrement. Pris comme en flagrant délit, Adam chercha un, refuge dans la solitude ; corrigé de sa faute, Pierre fondit en larmes. Le premier homme se cacha pour se dérober aux regards de l'Eternel ; Dieu lui dit: " Adam où es-tu (1)?" Il n'avait pu fuir la présence du Tout-Puissant, mais sa conscience coupable ne trouvait plus de retraite assurée contre les remords; c'est pourquoi il tremblait. Le Seigneur le regarda, et lui ayant ouvert les yeux, dissipa son erreur. Ce fut aussi en regardant Pierre qu'il le corrigea ; car il est écrit: " Les yeux du Seigneur sont ouverts sur les justes : ses oreilles sont attentives à leurs cris (2) ".

3. Pierre s'en prit donc à ses yeux, mais aucune prière ne tomba de ses lèvres. Je lis dans l'Evangile qu'il pleura, mais, nulle part, je ne lis qu'il prononça un mot de prière ; je vois couler ses larmes, mais je n'entends pas l'aveu de sa faute. Oui, Pierre a pleuré et il s'est tû : c'était justice, car, d'ordinaire, ce qu'on pleure ne s'excuse pas, et ce qu'on ne peut excuser peut se pardonner. Les larmes effacent la faute que la honte empêche d'avouer. Pleurer, c'est donc, tout à la fois, venir en aide à la honte et obtenir indulgence : par là, on ne rougit pas à demander son pardon, et on l'obtient en le sollicitant. Oui, les larmes sont une sorte de prière muette : elles ne sollicitent pas le pardon, mais elles le méritent; elles ne font aucun aveu, et pourtant elles obtiennent miséricorde. En réalité, la prière

1. Gen. III, 9. — 2. Ps XXXIII, 16.

de larmes est plus efficace que celle de paroles, parce qu'en faisant une prière verbale, on peut se tromper, tandis que jamais on ne se trompe en pleurant. A parler, en effet, il nous est parfois impossible de tout dire, mais toujours nous témoignons entièrement de nos affections par nos pleurs. Aussi Pierre ne fait-il plus usage de sa langue, qui avait proféré le mensonge, qui lui avait fait commettre le péché et perdre la foi; il a peur qu'on ne croie pas à la profession de foi sortie d'une bouche qui a renié son Dieu : de là sa volonté bien arrêtée de pleurer sa faute , plutôt que d'en faire l'aveu, et de confesser par ses larmes ce que sa langue avait déclaré ne pas connaître. Si je ne me trompe, voici encore pour Pierre un autre motif de garder le silence: demander son pardon sitôt après sa faute, n'était-ce pas une impudence plus capable d'offenser Dieu, que de l'amener à se montrer indulgent? Celui -qui rougit en sollicitant son pardon, n'obtient-il pas ordinairement plus vite la grâce qu'il demande? Donc, en tout état de faute, mieux vaut pleurer d'abord, puis prier. Nous apprenons ainsi, par cet exemple, à porter remède à nos péchés, et il s'ensuit que si l'Apôtre ne nous a pas fait de mal en reniant son Naître, il nous a fait le plus grand bien

513

par la manière dont il a fait pénitence de son péché.

4. Enfin, imitons-le relativement à ce qu'il a dit en une autre occasion. Le Sauveur lui avait, trois fois de suite, adressé cette question : " Simon , m'aimes-tu (1)? " et, chaque fois, il avait répondu : " Seigneur, voles le savez, je vous aime. Et le Seigneur lui dit : " Pais mes brebis ". La demande et la réponse ont eu lieu trois fois pour réparer le précédent égarement de Pierre. Celui qui, à l'égard de Jésus, avait proféré un triple reniement, prononce maintenant une triple confession, et autant de fois sa faiblesse l'avait entraîné au mal, autant de fois, par ses protestations d'amour, il obtient la grâce du pardon. Voyez donc combien il a été utile à Pierre de verser des larmes : avant de pleurer, il est tombé ; après avoir pleuré , il s'est relevé: avant de pleurer, il est devenu prévaricateur; après avoir pleuré, il a été choisi comme pasteur du troupeau, il a reçu le pouvoir de gouverner les autres, bien qu'il n'ait pas su, d'abord , se diriger lui-même. Telle fut la grâce que lui accorda Celui qui , avec Dieu le Père et le Saint-Esprit, vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Jean, XXI, 13. — 2. Ibid. 1.

DOUZIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES MARTYRS MACHABÉES.

ANALYSE. — 1. Ceux que la nature n'a pu mettre au monde en même temps, la foi les a engendrés le même jour pour le ciel. — 2. Boudeur de la mère des Machabées. — 3. Sa force d’âme dépeinte dans les paroles qu'elle adressa à ses enfants.— 4. et plus encore, dans l'offrande qu'elle fit du dernier d'entre eux. — 5. Conclusion.

1. Frères bien-aimés, si nous voulions faire l'éloge de chacun de ces sept frères, de ces saints et bienheureux enfants qui ont souffert le martyre en un même jour avec leur glorieuse mère, nous ne finirions pas de parler, et vous vous fatigueriez à nous entendre. Je dirai plus, mes frères,-lors même que votre avidité pour la parole de Dieu vous donnerait la force de toujours nous écouter, notre faiblesse succomberait nécessairement à la tâche. Comment, en effet, mes bien-aimés, louer d'une manière digne d'eux ces martyrs, que le même jour n'a pas vus naître, mais auxquels leur confession a mérité, le même jour, la couronne éternelle? Comment parler d'eux convenablement? La sainte profession (544 ) de leur foi a opéré en eux un prodige que la fécondité de leur mère n'avait pu accomplir; en d'autres termes, la grâce divine a été plus puissante que la nature humaine. Une femme, si féconde que vous la supposiez, n'a jamais été capable de donner en même temps le jour à sept enfants; mais cette heureuse et glorieuse Machabée a, par la foi, engendré au Christ, et dans le même jour, sept confesseurs martyrs. Réjouissons-nous, mes très-chers frères, de ce que la foi opère un prodige inouï et bien supérieur aux forces génératrices de l'homme. Réjouissons-nous en face des merveilles accomplies par Dieu et des preuves de sa toute-puissance : ces enfants n'ont pu sortir à la fois du sein qui les a conçus, mais le Dieu de majesté les a tous couronnés aujourd'hui.

2. O combien elle est heureuse la mère qui a donné le jour à ces enfants, c'est-à-dire qui les a engendrés dans son corps et par sa charité, au monde et à Dieu, au siècle et au Christ, à la terre et au ciel ! D'abord, elle leur avait donné la vie matérielle, au milieu des angoisses et des pleurs; aujourd'hui, marchant sur les traces d'Abraham qui offrit son fils à Dieu comme un holocauste sur l'autel de la foi, elle offre joyeusement à l’Eternel chacun de ses enfants, comme une victime. O l'heureuse mère ! Elle n'a entendu aucun d'eux renier son Dieu; car ils ont tous confessé le Christ; elle n'en a vu aucun chanceler dans le chemin et nul n'ayant sacrifié aux démons, elle n'a pas eu à gémir de leur apostasie. Elle a ressenti les douleurs de chacun d'eux, mais comme ils ont tous remporté la victoire, elle s'est réjouie pour eux et pour elle-même. O l'excellente femme ! Elle est devenue un bon arbre, car voici ce que dit le Sauveur: " Un bon arbre donne de bons fruits (1) ". Mes frères, les feuilles et les fruits de cet arbre ne sont autres que les paroles saintes et les bonnes oeuvres. Au sujet de ce saint arbre, le Prophète s'est exprimé ainsi: " Tes enfants, comme de jeunes oliviers, entoureront ta table (2) " . De plus, remarquez bien ceci, mes frères : En hiver, l'olivier porte des fruits et en été des feuilles; en hiver, il nourrit celui qui le cultive, et, en été, il lui procure un rafraîchissant ombrage; avec l'huile de l'olive, l'agriculteur oint sa tête, et il se repose à l'ombre de l'olivier; car, dit le Psalmiste: " Vous avez répandu a l'huile sur ma tête (3) ". Puis il prie et ajoute

1. Matth. VII, 17. — 2. Ps. CXXVII, 3. — 3. Id. XXII, 5.

" Pour moi, je suis dans la maison du Seigneur, comme un olivier fertile (1) ". C'est une branche d'olivier garnie de fruits, que la colombe a trouvée et rapportée dans l'arche au moment du déluge. Les sept enfants de la Machabée sont donc autant de rameaux d'olivier chargés de fruits, qu'on n'a pu faire pliera l'heure de la persécution.

3. Quelle fut la contenance de leur mère, lorsqu'elle les vit torturés, rôtis, brûlés, et qu'en sa présence chacun de leurs membres fut séparé du tronc, coupé en morceaux, puis jeté au vent? A l'abri de la crainte et de l'épouvante, elle ne sembla pas même pâlir: elle se tenait à côté d'eux, et ne faiblissait pas ; car Dieu lui-même la soutenait dans sa lutte. Ne livrait-elle pas, en effet, combat pour le maintien des lois de l'Eternel? Mes frères, quelle grâce le Seigneur a faite à cette bienheureuse femme ! Dans l'ordre des temps, elle avait reçu le jour avant ses enfants, et, le même jour qu'eux, elle s'est trouvée réunie aux esprits angéliques ! Elle les avait mis au monde, et voilà qu'elle est devenue leur soeur pour être entrée avec eux dans l'arène ! Ses yeux avaient, plus tôt que les leurs, aperçu les rayons du soleil, et voilà qu'après avoir souffert au même temps qu'eux, elle est admise, le même jour, à contempler la gloire de son Sauveur! Quand, de ces sept frères, il ne resta plus que le plus jeune, le roi maudit l'appela comme les autres : caresses, ruses, promesses, tout lui sembla de bon usage pour détourner l'enfant du chemin droit et le séparer adroitement de ses frères. D'abord, il fit miroiter à ses yeux l'espérance de richesses , d'honneurs et de dignités: il offrit de lui donner de l'or, de l'argent, un royaume, un empire; mais le martyr se moqua de tout, méprisa tout, parce que son coeur était rempli de l'amour de Dieu. Alors, on employa les moyens d'intimidation: on fit approcher toutes sortes d'instruments de tortures; l'enfant resta insensible à la crainte : ni les présents, ni les menaces du cruel monarque ne furent à même de l'ébranler. Toujours vaincu, condamné à avoir le dessous avec tous, Antiochus fait venir leur mère et l'engage à décider son fils, afin de lui éviter des tourments encore plus affreux que ceux que ses frères ont subis. Il recommande à la mère de l'influencer; mais à ce dernier pouvait-elle persuader autre chose que ce

1. Ps. CXXVII, 10.

545

qu'elle avait persuadé à ceux qu'elle avait déjà envoyés au ciel ? Voici ce qu'elle avait dit de " prime abord à ses enfants: Mes amis, je ne sais comment vous êtes apparus dans mon sein, je ne vous ai donné ni la vie ni l'esprit, ce n'est point moi qui ai formé votre visage et vos membres. Le Créateur du ciel, de la terre, de la mer et de tout, ce qu'ils renferment, " Celui qui a donné le commencement à toutes choses, Dieu seul vous a donné le souffle et l'intelligence, et pétri votre visage et vos membres: aujourd'hui vous faites le sacrifice de vos corps pour maintenir ses saintes lois, mais il vous les rendra dans sa miséricorde ". Cette femme était leur mère, et voilà ce qu'elle savait leur dire, car elle aimait Dieu de tout son coeur.

4. Le saint patriarche Abraham nous semble digne d'admiration pour avoir offert son fils à Dieu : combien plus admirable cette femme doit nous apparaître, puisqu'en un seul et même jour elle a généreusement envoyé au martyre et au ciel ses sept enfants ! Au plus jeune et au dernier de tous, elle disait : Mon enfant, tu es le seul qui me restes ; après avoir autrefois mis le comble à mes veaux, puisque tu es sorti le dernier de mes entrailles, mets aujourd'hui le comble à ma joie: je t'en supplie, je t'en conjure. Sois bon pour moi, mon enfant; car je t'ai porté de longs mois dans mon sein : ne flétris pas ma vieillesse en un instant, ne souille pas l'éclat du triomphe de tous tes frères, ne te sépare point de leur société, ne renonce point à en faire partie. O mon fils, lève les yeux vers le ciel d'où te sont venus la vie et l'esprit; porte tes regards vers la terre qui t'a fourni une nourriture abondante ; contemple tes frères, ils t'appellent à partager leur sort; considère celle qui t'a allaité l'espace de trois ans, après t'avoir donné le jour ! Que ta piété filiale me récompense; renonce à la vie, suis tes frères, écoute la voix de ta débile mère, de celle qui t'a mis au monde. Le roi Antiochus te promet les richesses et les honneurs de la terre : je t'en conjure, cher enfant, remarque-le bien, sois-en convaincu : tout cela n'est que vanité, parce que tout cela est assujéti aux vicissitudes et à la caducité du temps, et que rien de cela n'est éternel. Dieu seul promet l'éternité; seul, il ne se trompe pas et n'induit personne en erreur. Mon enfant, souviens-toi du Seigneur ton Dieu; rappelle-toi ces paroles venues d'en haut, qu'un prophète a prononcées, et que tu as lues ou entendues: " Vanité des vanités, tout est vanité (1) ". O mon fils ! ne crains pas le roi Antiochus; il te ravira pour un temps la vie du corps, c'est vrai ; mais crains ton Dieu, car il te réunira corps et âme, au sein de la vie éternelle, avec tes frères. Le Seigneur vous a donnés à moi comme sept beaux jours : six d'entre eux ont déjà fini, parce que j'ai déjà envoyé ton sixième frère vers le Tout-Puissant, et qu'à mes yeux leurs oeuvres ont paru bonnes; puisque tu es le septième, il faut que je me repose en toi des travaux auxquels je me suis livré dans les six autres. Le Seigneur Dieu, vers lequel vous dirigez votre course et vos pas, ne s'est-il point reposé de toutes ses oeuvres le septième jour? Moi aussi, après avoir versé tant de larmes, je me reposerai. Soutenu par cette exhortation de sa mère, inspiré par l'Esprit-Saint, le jeune martyr s'écria: "Qu'espérez-vous, qu'attendez-vous de moi ! de ne consens ni ne me rends aux ordres d'un faux roi, je n'obéis qu'à Dieu ! " Vous savez le reste de sa réponse. Il rendit donc l'esprit comme ses frères, sans avoir souillé la robe de son innocence. Après tous ses enfants la mère mourut aussi: oui, elle est morte pour le monde, mais elle vit pour Dieu; car pouvait-elle vraiment mourir, après avoir, par amour pour Dieu, excité ses enfants à souffrir le martyre? Evidemment, non. Ils vivent tous sous l'autel des cieux, car le Seigneur est le Dieu, non des morts, mais des vivants.

5. Mes frères, les justes de l'ancienne loi ont donc souffert pour la défense des divines figures de la loi nouvelle. Nous faisons l'éloge des trois enfants hébreux et de Daniel, nous exaltons leur mémoire, parce qu'ils n'ont point voulu se souiller en mangeant des mets royaux ; nous avons dit, en l'honneur des Machabées, de bien belles choses, et nous venons de payer à leur souvenir le tribut de notre vénération profonde, parce qu'ils n'ont point voulu accepter une nourriture et des aliments dont les chrétiens font aujourd'hui un usage autorisé; alors, que devons-nous souffrir nous-mêmes, que devons-nous endurer pour le Christ, pour le Baptême, pour l'Eucharistie, pour le signe de la Croix? Autrefois, les aliments précités n'étaient que l'indice de l'avenir; aujourd'hui, le Christ,

1. Eccl. I, 2.

546

le Baptême, l'Eucharistie, le signe de la Croix, nous disent que les promesses divines sont accomplies. Jadis l'objet de la foi ne se voyait pas : on le connaît maintenant. Partout et toujours les saints et les justes ont eu la même foi et nourri les mêmes espérances.

Donc, mes frères, supportons nous-mêmes pour Dieu ce qu'ils ont supporté, méprisons ce qu'ils ont méprisé, et, comme eux, nous recevrons en partage la vie éternelle que nous espérons.

 

 

 

 

 

 

 

 

TREIZIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DU BIENHEUREUX MARTYR LAURENT.

ANALYSE. — 1. Victoire remportée sur le monde par saint Laurent. — 2. Imitons sa force d'âme.

1. Parmi les confesseurs couronnés de lauriers, et que l'éternelle gloire des triomphateurs a portés jusqu'au ciel, saint Laurent brille d'un éclat dont les nuances sont multiples ; car en souffrant le martyre, il a mérité de porter, sur sa tête, non-seulement la couronne blanche du lévite, mais encore celle des témoins du Christ. Les uns se sont couverts des flots d'un sang vermeil,- les flammes ont consumé les autres, comme s'ils avaient été enfermés dans une fournaise ; sur ceux-ci apparaissent les teintes rouges de l'or, sur ceux-là les nuances de la pourpre, et sur les palmes du bienheureux Laurent se marient les couleurs les plus diverses et les plus tranchantes. Ainsi les verges, le feu, le glaive et toutes les tortures inventées par le génie des bourreaux, ont enfanté, pour les martyrs, d'impérissables titres de gloire ; car, au lieu de se laisser vaincre, ceux-ci ont recueilli en ce monde, pour la porter dans l'autre, la couronne triomphale. A quoi bon torturer et supplicier ce qu'il y a en eux de terrestre ? A quoi bon le faire mourir? La foi des martyrs a remporté sur vous la victoire; leur constance a triomphé de vous ! La mort une fois venue, en quoi seriez. vous à craindre? Vous avez élevé les martyrs jusqu'au ciel, mais vous ne les avez pas vaincus; toute votre puissance s'est évanouie. Les témoins du Christ ont conservé leur patience jusqu'au terme de leurs tortures: aussi leur avez-vous procuré un véritable bénéfice en les persécutant, puisque vous leur avez ainsi tracé le chemin qui devait les conduire au ciel. C'est donc bien le cas de dire: " O mort, où est ta victoire ? ô mort, où est ton aiguillon (1) ? " Il brise tous les obstacles, celui qui ne craint pas de mourir; il triomphe de tout, celui qui, en mourant, se hâte de parvenir jusqu'au Christ. Pourrait-on redouter les souffrances, quand on sait qu'on passera de la mort à la vie ? Le bienheureux Laurent aurait-il été supérieur à son brûlant supplice, s'il n'avait désiré se faire admettre dans les parvis de la Jérusalem céleste et en goûter les joies ? Il le savait: après la mort, la victoire; après les ardeurs du feu, les doux rafraîchissements; son corps se disloquait et se liquéfiait sur les charbons enflammés: consumé par les flammes, ce qu'il tenait de la terre se réduisait en fumée et en cendres. Il rendait à sa misérable mère ce qu'elle avait enfanté et versait dans son sein limoneux le contenu de son vase. Ce qu'il avait reçu de la terre, il le lui restituait ; ce qu'elle lui avait donné pour grandir, devenait la proie des flammes.

1. I Cor. XV, 35.

Que devenait son esprit au milieu de tous ces tourments ? Il s'envolait au ciel. N'ayant point voulu se laisser dominer pendant qu'il était uni au corps, son âme n'avait pu céder à la crainte. Voici donc ce qu'ont dit tous les martyrs, nous en trouvons l'écho dans un psaume: " Notre âme a été délivrée, comme le passereau du filet de l'oiseleur. Le filet a été rompu, et nous avons été sauvés. Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a créé le ciel et la terre (1) ". La cage étroite et fragile de son corps est devenue la proie des flammes, et le passereau s'est échappé de sa prison; l'âme du martyr a recouvré sa liberté, mais, à la fin des temps, Dieu lui rendra son corps. N'est-ce pas, en effet, le Seigneur qui a tiré l'homme du néant ? Et, après avoir daigné compter les cheveux de sa tête, ne lui a-t-il point promis qu'aucune partie de son corps ne périrait? " Un seul cheveu de a votre tête ne périra pas (2) ". Voilà sa parole.

2. Rougis donc, incrédule Manichéen, qui révoques en doute la résurrection future. Le Christ, Dieu, la Vérité même, n'a pu mentir Eh bien ! il a affirmé qu'un seul cheveu d'homme ne périra pas. Inutile de discuter, quand le Tout-Puissant a fait une promesse. Il n'y aura pas non plus, comme l'a pensé Platon, une transmigration des âmes en d'autres corps, parce qu'un homme ne peut devenir un âne ou un chameau : chacun de nous devra paraître avec son corps au jugement de Dieu. Je le vois, perfide : la raison pour

1. Ps. CXII,7, 8. — 2. Luc, XXI, 18.

laquelle tu crains de ressusciter, c'est que tu ne veux pas croire; mais, bon gré, mal gré, tu ressusciteras et reconnaîtras la vérité de ce que tu nies aujourd'hui. Mais je te laisse en paix , je ne veux pas remuer davantage la sale boue de telles contradictions. O homme, dès lors que tu ne chercheras pas à éviter le martyre, tu iras droit au ciel. Bon gré, mal gré, tu mourras en ce monde. Pourquoi, alors, hésiter de mourir pour le Christ, puisqu'à n'en pas douter, il te faudra sortir un jour de ce monde ? Louons donc, frères bien-aimés, et honorons saint Laurent ; car il a conservé dans tout son éclat le précieux diamant de sa foi au milieu de la fumée et des flammes. Toutes les richesses, tous les revenus, toutes les perles et les pierres fines avec leurs nuances multiples et leur éclat, nous seront enlevés avant la mort, ou indubitablement à l'heure de la mort, si tant est que nous puissions les conserver jusqu'à ce moment-là. Mais le trésor de la foi, auquel ne saurait être comparée nulle fortune; on l'acquiert en recevant le baptême, on le conserve au milieu des tourments, et, après te martyre, on le possède éternellement. D'un côté, tu perds tes richesses, si tu confesses le Christ en souffrant pour lui, et, si tu le renies, tu les conserves ; de l'autre, si tu viens à plier sous l'effort et les menaces des bourreaux, et que tu renies ton Sauveur, tu le perds; mais si tu le confesses, tu acquiers la palme du martyre.

QUATORZIÉME SERMON. POUR LA FÊTE DU BIENHEUREUX MARTYR LAURENT.

ANALYSE.- Courage invincible de saint Laurent.

Après que les Apôtres eurent gagné la victoire, Laurent marcha joyeusement au combat et remporta la couronne : son office dans l'église était celui des lévites. Lorsque fut venue l'heure glorieuse de son martyre, le juge sacrilège lui ordonna d'apporter au (548) pied du tribunal les richesses de l'église alors le bienheureux diacre se fit amener tous les pauvres, et, après avoir placé dans le ciel son vrai trésor, il se hâta de les combler de ses dons. A cette nouvelle, le juge devient pareil à un fou furieux : il appelle le feu au secours de sa méchanceté ; il s'ingénie à inventer de nouveaux tourments, et, sur son ordre, le bienheureux martyr est précipité dans les flammes. O juge, que fais-tu ? A quoi bon te donner tant de peine ? Pourquoi t'échauffer ainsi ? Commence, si tu en es capable, par éteindre la flamme ardente qui consume ce grand coeur, et, puis, tu réduiras en cendres le corps de ce martyr. Que gagnes-tu à torturer un confesseur dans la partie matérielle de lui-même? Si tu le peux, tire vengeance de son courage à supporter la douleur. Tu viens à son aide, et tu n'en sais rien. Tu travailles à son avantage, et tu l'ignores. Une fois débarrassé du fardeau de son corps, notre martyr n'en sera que plus agile pour monter vite au ciel: à mesure que son corps se consume, les forces de son courage s'accroissent ; tu viens donc à son aide, puisqu'il ne souhaite rien tant que de sortir de cette enveloppe mortelle, où il se voit emprisonné pour un temps tout comme les autres hommes. Nous le savons pour l'avoir lu, mes bien chers frères : on soumet au feu les vases du potier, afin de les éprouver. Laurent, on peut le dire, a conservé en sa personne l'ouvrage du Christ, puisqu'il a subi, sans fléchir; les ardeurs de la fournaise. Sa chair servait d'aliment à la flamme, tandis qu'intérieurement son esprit veillait. Le saint et invisible vase qu'il était allé chercher à la source, il le tenait aussi sur le feu : car, se voyant cuit d'un côté, il offrait lui-même de se retourner sur l'autre : son désir était d'être éprouvé à droite et à gauche par les armes de la justice (1) : " Retournez-moi ", s'écriait-il, " et mangez, car c'est cuit ". Admirable puissance de la foi, mes frères ! Laurent se moquait de l'incendie allumé dans son corps, car la flamme de la charité le brûlait intérieurement. Les mets destinés à la table du Seigneur, le persécuteur n'a pu les faire servir à son propre usage, et les impies sont restés à jeun, parce que, dans leur vanité, ils n'ont point voulu se soumettre à la foi chrétienne; mais cette foi a conduit dans le droit chemin et jusqu'à son glorieux but l'âme de Laurent; son martyre et sa victoire l'ont portée en la présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

1. II Corinth. VI, 7.

QUINZIÈME SERMON. POUR LA DÉCOLLATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE. I

ANALYSE. — 1. A pareil jour on célèbre plutôt la naissance de Jean que celle d'Hérode. — 2. Préparatifs du festin. — 3. Honteuse ivresse du roi et de ses convives. — 4. La danse de la fille d'Hérodiade a pour résultat la décollation de Jean. — 5. Epilogue.

1. Quand on eut fini de célébrer la naissance d'Hérode, la fille d'Hérodiade dansa au milieu de la salle du festin, et sa danse plut au roi. Toutefois, le jour où était né ce misérable lui procura moins de joie qu'à Jean-Baptiste, bien que celui-ci y ait perdu la vie; car il y a plus d'avantage à prendre en Dieu une nouvelle naissance, qu'à venir au monde pour appartenir au diable. Ce jour fut donc, à bien dire, celui de la naissance, non pas de l'impie Hérode, mais du Prophète ; et c'est chose facile à comprendre : en effet, le jour où il a souffert le martyre, Jean est entré en possession de la bienheureuse éternité, tandis qu'Hérode est tombé sous les coups de la mort le jour où il est né. N'est-ce pas un triste et lamentable jour, celui où un homme, après avoir ouvert, pour la première fois, les yeux à la lumière, se trouve amené, non pas à recueillir la flatteuse réputation que procure une vie de miséricorde et de mansuétude, mais à se déshonorer par une vilaine et cruelle action? Jean avait été jeté en prison comme coupable d'avoir proféré une réprimande imméritée ; car, pour ceux qui vivent mal, les préceptes de la justice sont insupportables : personne ne lui reprochant plus dès lors son inqualifiable désordre, le roi Hérode s'abandonnait à la joie. Après la condamnation du Prophète, qui avait osé signaler l'odieuse conduite du tétrarque, qui est-ce qui se serait senti le courage de reprendre ou d'avertir librement cet orgueilleux ? Des peines sévères ne menaçaient-elles pas d'avance l'homme assez indépendant pour protester ? D'ailleurs, les rois coupables ne trouvent-ils pas des flatteurs qui approuvent même leurs crimes et leurs hontes?

2. Mais c'en est assez. Voici venu le jour de la naissance du roi ; il nage dans la joie on le complimente sur la prolongation de son existence, sur le nombre croissant de ses années. Pourrait-il ne pas recevoir avec plaisir de si flatteuses paroles ? Aveugle perspicacité des hommes ! Ils se complaisent dans le présent ou dans le bonheur, et il ne savent prévoir ni l'avenir, ni les retours de la fortune ! Bientôt, l'intérieur de la demeure royale se revêt de splendides et luxueux ornements: sous ces lambris dorés se prépare un sanglant festin. Des festons de verdure contournent les portes, les murs se tapissent de fleurs ; partout, dans ces appartements néfastes et bientôt remplis d'horreur, on aperçoit des couronnes: on s'y croirait sous l'épaisse feuillée d'un bois. Tous les charmes du printemps, amenés par l'art, semblent s'y rencontrer pour tromper le regard et y représenter la nature dans ce qu'elle a de plus gracieux. Mais si quelqu'un y trouva du plaisir, ce fut, non pas Hérode, mais Jean-Baptiste : si le parfum des fleurs vint flatter quelqu'un, ce fut, non pas le roi, mais le martyr. A voir le tyran de la nation juive étaler, dans une salle de festin, tant de richesse et de faste, on eût dit qu'il voulait fêter aussi joyeusement ses convives, que s'il leur sacrifiait dans un repas tous ses revenus et sa fortune. Des meubles en grand nombre et d'un luxe inouï éblouissent les yeux : de tous côtés, des vases d'un travail étonnant et d'une valeur sans égale, pour montrer, non-seulement la magnificence d'Hérode, mais aussi son opulence, pour rassasier la vue de ses amis et de ses clients par la beauté et la diversité des ornements, en même temps que des mets recherchés satisferont leur appétit ainsi se réalisera le véritable idéal d'un festin, puisque, d'une part, la table ne laissera rien désirer à l'estomac, et que, de l'autre, des prodiges de luxe ne laisseront rien désirer aux yeux. Les invités arrivent donc plus tôt que d'habitude, ils se pressent sous les portiques; ce ne sont que des cris de joie, carie diable aiguise leur appétit, et il a soif du sang humain. Tout le monde s'assied, on étend les riches tapis de pourpre sur les lits brodés, les ministres se hâtent d'apporter les mets, les tables en sont chargées, et bien que rien ne manque dans cette profusion, le pauvre Hérode trouve encore ce festin incomplet ; car sa cruauté n'a point là de quoi manger, ou, plutôt, de quoi dévorer.

3. Placé au premier rang, sur un lit élevé, le roi y est étendu ; car il a mangé longuement dans ce repas funeste, et ses coudes fatigués ne peuvent plus le soutenir : il s'est à tel point rempli de boissons, que, s'il voulait se lever, ni son esprit ni ses jambes ne pourraient le soutenir. Voyez-les tous à table : ils sont complètement ivres; dans leurs veines coule, non pas du sang, mais du vin : leur sens est abêti ; de leurs yeux tombent des larmes de vin, et leur regard n'a plus rien de fixe. Pour croire encore à l'honnêteté des convives d'Hérode, il ne faudrait pas les regarder, car celui-ci vomit sur la table royale; celui-là remplit la salle de morceaux de viande aigris par le vin ; d'autres ne se possèdent plus, et, incapables de veiller même à leur conservation, ils gisent par terre, ensevelis dans le sommeil et l'ivresse. Entre plusieurs pourrait s'engager une lutte, pour obtenir, non pas le prix de vertu, mais celui d'ivrognerie : dans ce combat d'un nouveau genre, l'un arroserait son ami, et l'autre noierait ses amis de table comme sous la lave d'un volcan. Que la taverne d'un cabaretier devienne le théâtre d'une pareille lutte, j'y (550) consens; mais, pour la maison d'un roi, c'est honteux. Je le crois volontiers, ce noble gouverneur de la nation juive avait donné à ses soldats l'autorisation de se battre devant lui, non à coups de lances, mais à coups de verres ; il ne connaissait pas la guerre avec l'ennemi; c'est pourquoi il se donnait chez lui le spectacle d'un combat entre concitoyens ivres. Quelle obscénité, quelle effronterie de paroles sur ces pavés souillés de vin, au milieu de ces cris d'ivrognes qui retentissent de toutes parts 1 Quel convive, en effet, se souvient du roi ? Quel domestique a conservé la mémoire de son maître ? Quand l'homme qui devrait protéger les convenances tombe lui-même dans le libertinage éhonté, il est sûr que tout le monde se croit libre.

4. Au milieu de ces odieuses réjouissances apparaît la fille d'Hérodiade : toute sa personne respire la mollesse; au lieu d'arrêter les instincts du vice, son allure dissolue semble plutôt destinée à leur lâcher la bride. Adultère publique, sa mère ne lui avait rien appris en fait d'honnêteté et de pudeur. Elle était peut-être vierge de corps, mais à coup sûr c'était une effrontée : aussi le roi l'engage-t-il à danser, perdant de vue la gravité qui sied à un roi, oubliant la sévérité, qui est le devoir d'un père. En raison de sa puissance, il devait mettre un frein à la licence de cette jeune fille, et, loin de là, il allumait en elle la flamme de la corruption, il attisait le feu impur; car il promettait et jurait de lui donner tout ce qu'elle demanderait. Charmée par l'appât de la récompense, elle est bientôt prête : sûre de l'approbation de sa mère, elle se met en liberté; aussitôt elle se tord pour décrire des circuits insensés; elle tourne avec la rapidité d'un tourbillon ; on la voit parfois se pencher d'un côté jusqu'à terre, et parfois renverser sa tête et se pencher en arrière, et, à l'aide de son léger vêtement, trahir ainsi ses formes voluptueuses; puis ses bras, étendus en l'air, font tour à tour retentir de sourdes cymbales ; à peine tient-elle en place; à peine ses pieds se posent-ils à terre dans les mouvements désordonnés où elle s'est lancée. La pauvre jeune fille ! Une véritable démence s'était emparée d'elle; son âme et son corps étaient devenus la proie de l'extravagance; ce n'étaient plus les mouvements de ses sens qui l'entraînaient, mais des instincts diaboliques. A moins d'être fou, il faut être sous l’influence de la boisson pour danser. Incompréhensible crime d'Hérodiade ! Sa fille ne peut plaire qu'à la condition de devenir une furie ! Le roi trépigne de joie ; il trouve dans sa propre honte la raison de son allégresse. Que deviennent les bienséances exigées par les lois? Que sont devenus les droits protecteurs de la modestie? Au festin d'un roi, on donne des éloges aux compagnons de tous les vices, à des mouvements portés jusqu'aux dernières limites du dévergondage; ce n'est point par son adresse qu'une fille est parvenue à plaire, c'est par son exaltation furibonde. Un roi hors de lui-même a fait une folle promesse et posé des conditions; pour ne point se démentir, il n'a pu se résoudre à refuser la récompense promise, la récompense qu'une concubine a conseillé de demander ; comme s'il se déchargeait de toute culpabilité en se débarrassant de celui qui pouvait lui faire de légitimes reproches ! La fille d'Hérodiade danse couverte de parures; mais elle n'en désire aucune, elle ne souhaite pas les dons de la fortune : la cruauté l'emporte sur la cupidité de l'avarice et les futilités du luxe, le triomphe appartient à la barbarie : une intrigue sanglante s'ourdit pour faire tomber la tête de Jean, pour en finir avec cet homme, parce qu'il applique sévèrement aux mœurs la règle du Christ, parce qu'il prêche la pénitence, parce qu'il flétrit l'inceste, parce que, pour tous ces motifs, le diable ne peut le supporter. Loin d'affaiblir, par un retour au bien, sa vieille réputation de libertin, Hérode lui donne une nouvelle force par un nouveau crime, plus criant que tous les autres : il consent volontiers à commettre un homicide; car, dans sa témérité, il était résolu à commettre un inceste avec l'épouse de son frère. Poussée par les instigations de sa mère, la jeune fille, la danseuse, ne demande, oserai-je le dire ? que la tête de Jean. — " Hé quoi ", cette impudique synagogue " demande la tête d'un homme qui est le Christ ? " Le glaive du bourreau fait tomber la tête de Jean-Baptiste, et cette tête, qui annonce en quelque sorte encore le Christ, cette tête dont la langue, paralysée par la mort, flétrit encore l'inconduite d'Hérode, on l'apporte dans la salle du festin, où se trouve le bourreau. A la suite du coup mortel qui a subitement tranché les jours du Prophète, une teinte indécise est empreinte sur son visage : l'incarnat (551) rosé, qui est le signe de la vie, n'a pas encore cédé complètement la place à la pâleur de la mort. Le trépas a fondu tout à coup sur cet homme et a détruit l'intégralité de sa nature ; mais sur les lèvres de Jean se lisent encore quelques signes de vie.

5. O l'abominable repas ! ô le détestable festin ! On y joue la mort d'un homme ! On y danse pour le massacre d'un Prophète Le prix offert à la volupté n'y est autre que le sang humain. Pour varier les plaisirs des convives, on leur offre en spectacle la tête du Précurseur, et celui qui a soif se désaltère, non pas avec du vin, mais avec du sang! O fureur aveugle! Par ses souffrances, saint Jean a mérité la récompense de la vie éternelle, et le roi Hérode a payé toutes les tortures qu'il a fait endurer aux martyrs, en subissant dès ce monde les justes vengeances du Dieu vivant.

SEIZIÈME SERMON. POUR LA DÉCOLLATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE. II

ANALYSE. — 1. Les chrétiens sont des agneaux placés au milieu des loups. — 2. saint jean est jeté en prison pour avoir fait une légitime réprimande. — 3. Danse voluptueuse de la fille d'Hérodiade. — 4. Corrupteur de cette jeune fille, assassin de Jean, Hérode tombe sous les coups de la justice divine et meurt.

1. Notre Rédempteur et Sauveur Jésus-Christ ne s'est pas contenté de nous arracher à la mort éternelle, il a voulu aussi nous apprendre et nous commander, par les paroles du saint Evangile, la manière dont nous devons nous conduire ici-bas; en effet, voici en quels termes il s'exprime: " Voici que je vous a envoie comme des brebis au milieu des loups (1) ". N'est -ce point pour nous le comble du bonheur que notre Dieu, le pasteur et le maître des brebis, nous ait aimés jusqu'à nous permettre d'avoir leur simplicité, si nous vivons sincèrement pour lui. Qu'il soit le pasteur du troupeau, ces autres paroles nous en donnent la certitude : " Je suis le bon pasteur, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (2) ". C'est donc à bon droit qu'en raison de l'innocence de leur vie, il compare ses disciples à des brebis, et il donne, à non moins juste titre, le nom de loups à ceux qui, après sa mort, ont cruellement persécuté les Apôtres et les fidèles attachés à lui. Comment nous conduire au milieu des bêtes sauvages? Notre dévoué pasteur

1. Matth. X, 16. — 2. Jean, XX.

nous le dit: " Soyez prudents comme des serpents, et simples comme des colombes (1) ". Voici donc la volonté du Sauveur à notre égard: les colombes n'ont ni malignité, ni fiel; elles ne savent point se fâcher: soyons, comme elles, à l'abri de la ruse méchante: n'ayons pas de fiel, c'est-à-dire n'ayons pas l'amertume du péché; oublions les injures, et ne nous mettons pas en colère; vivons si humblement en ce monde, que nous recevions, un jour, la récompense promise par Dieu à nos efforts. Le Sauveur ajoute: " Et prudents comme des serpents (2) ". Qui ne connaît l'astuce du serpent? S'il tombe au pouvoir d'un homme, et que cet homme veuille le tuer, il expose, aux coups de son adversaire, toutes les parties de son corps: peu lui importe de se voir blesser n'importe où, pourvu qu'il sauvegarde sa tête : c'est à quoi il veille avec toute l'adresse possible. Cette prudence du serpent doit nous servir de modèle: si donc, en temps de persécution, nous venons à tomber au pouvoir des ennemis de notre foi, exposons notre corps tout entier aux tourments, aux

1. Matth. X, 16. — 2. Ibid.

552

supplices, et même à la mort, pour conserver notre tête, c'est-à-dire le Fils de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ.

2. Au moment où tous les membres de son corps perdaient leur tête, saint Jean-Baptiste, dont la grâce du Christ nous permet de célébrer aujourd'hui la nativité, se réjouissait de se reposer dans le sein de la Divinité toute parfaite. Entraîné par l'ardeur de ses passions, jusqu'à suivre, dans sa conduite, l'exemple des bêtes sauvages. Hérode avait souillé la couche de son frère: à ce moment-là, saint Jean, qui ne savait point taire la vérité, déclara formellement au roi que sa conduite était opposée à toutes les lois. Le roi avait fait des lois pour empêcher de pareils désordres, et il les enfreignait lui-même ! Si, par ses moeurs, il condamnait ses décrets et ses lois, les lois et le droit ne le condamneraient-ils pas à leur tour ? En ce temps-là donc, pour ne point se trouver sans cesse en butte aux publiques, indépendantes et légitimes protestations de saint Jean, le libertin couronné avait fait mettre la main sur lui et l'avait fait jeter dans une obscure prison, où la loi divine devait être son unique soutien. A cet événement vint s'en adjoindre un autre, l'anniversaire de la naissance de ce roi sacrilège : il réunit alors autour de lui les officiers et les grands personnages de son royaume, et il fit préparer un repas scandaleux pour ses compagnons de dévergondage sacrilège : en cette circonstance, la maison royale se transforma en cirque, si je puis m'exprimer ainsi.

3. La fille du roi se présente au milieu du festin, et, par ses mouvements désordonnés, elle foule aux pieds le sentiment de la pudeur virginale. Aussitôt, le père prend à témoins tous les compagnons de sa débauche, il jure par son bouclier, qu'avant de terminer sa danse joyeuse et ses valses, elle aura obtenu tout ce qu'elle lui aura demandé. La tête couverte de sa mitre, elle se livre, sur ce dangereux théâtre, aux gestes les plus efféminés que puisse imaginer la corruption; mais voilà que tout à coup s'écroule le factice échafaudage de sa chevelure ; elle se disperse en désordre sur son visage : à mon avis, n'eût-elle pas mieux fait alors de pleurer que de rire ? Du théâtre où saute la danseuse, les instruments de musique retentissent ; on entend siffler le flageolet : les sons de la flûte se mêlent au nom du père, dont ils partagent l'infamie : sous sa tunique légère, la jeune fille apparaît dans une sorte de nudité; car, pour exécuter sa danse, elle s'est inspirée d'une pensée diabolique : elle a voulu que la couleur de son vêtement simulât parfaitement la teinte de ses chairs. Tantôt, elle se courbe de côté et présente son flanc aux yeux des spectateurs ; tantôt, en présence de ces hommes, elle fait parade de ses seins, que l'étreinte des embrassements qu'elle a reçus a fortement déprimés ; puis, jetant fortement sa tête en arrière, elle avance son cou et l'offre à la vue des convives ; puis elle se regarde, et contemple avec complaisance celui qui la regarde encore davantage. A un moment donné, elle porte en l'air ses regards pour les abaisser ensuite à ses pieds ; enfin, tous ses traits se contractent, et quand elle veut découvrir son front, elle montre nonchalamment son bras nu. Je vous le dis, les témoins de cette danse commettaient un adultère, quand ils suivaient d'un œil lubrique les mouvements voluptueux et les inflexions libertines de cette malheureuse créature. O femme, ô fille de roi , tu étais vierge au moment où tu as commencé à danser, mais tu as profané ton sexe et ta pudeur ; tous ceux qui t'ont vue, la passion en a fait pour toi des adultères. Infortunée ! tu as plu à des hommes passés maîtres dans la science du vice ; je dirai davantage: pour leur plaire, tu t'es abandonnée à des amants sacrilèges !

4. O l'atrocité ! Le père lui-même se fait corrupteur de sa fille, et personne n'élève la voix contre lui ! J'entends protester contre toi, les lois, tes remords, et, aux yeux de ceux qui ont encore quelque respect pour la pudeur, la voix d'un mari ! Mais, je veux le juger moins sévèrement ; supposons qu'un reste d'honnêteté l'ait empêché de jeter sur sa fille des regards licencieux, il n'en reste pas moins évident qu'elle a dansé, et, à ce titre, son père l'a corrompue, et elle a conquis le coeur d'un incestueux. Il serait bien étonnant que la chasteté se montrât sous de pareils dehors ! O père, embrasse la femme de ton frère : mais tu as sacrifié un père à la passion du sang. Elle t'enseigne à faire tomber la tête de Jean, car tu méprisais les avertissements du martyr, et ne pouvais goûter le bonheur de la chaste innocence. O race ! O moeurs ! O nom ! O erreur sans remède ! c'est donc à juste titre que, comme le disent (553) nos divines Ecritures, " tes membres sont tombés en putréfaction, et que les vers y ont trouvé leur pâture (1) ". Ta fille a eu la tête coupée par la glace, et ta femme illégitime est morte aveugle. Ainsi Dieu retranche-t-il l'homme de blasphème ; ainsi disparaît le péché ; ainsi se trouve vengée la sainteté de la vie. Pour nous, qui aimons la chasteté et la paix, conjurons tous le Seigneur de nous préserver des moindres atteintes du libertinage. Ainsi soit-il.

1. Act. XII, 23.

DIX-SEPTIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS MARTYRS FÉLIX ET ADAUCTE.

ANALYSE. — 1. Félix vraiment heureux. — 2. Il s'est montré supérieur à toutes les félicités de la terre.

1. Offrons tous l'hommage de notre vénération à ce bienheureux martyr qui s'est montré si courageux parmi les instruments de pendaison et si heureux au milieu des tourments ; comme son nom a concordé avec ses mérites, il faut que sa gloire concorde avec son nom ; mettons donc tous nos soins à l'honorer parfaitement. Il n'a puisé son bonheur ni dans l'or, ni dans l'argent, ni dans des revenus caducs, ni dans le prestige du pouvoir ; car il a été grand d'une réelle grandeur. Il n'a point emprunté à de longs vêtements de pourpre l'éclat de son nom : s'il est célébré, il ne le doit pas à une multitude de parents illustres ; ce qui l'a rendu heureux, ce n'a pas été un faste orgueilleux : le sang qu'il a versé lui a donné sa valeur et l'a empourpré, et son éblouissante blancheur lui est venue de la grâce d'en haut. Les ornements dont se trouvait revêtue cette sainte âme étaient donc de couleurs diverses. Sur son front resplendissait l'éclat du Christ. Loin d'inspirer du dégoût, le sang rosé qui teignait son corps charmait les regards ; ce qui communiquait à ses membres leur beauté, c'était leur teinte vermeille, et non la trace des ongles de fer des bourreaux, parce que la cruauté du persécuteur n'avait pu porter atteinte à la gloire de Félix.

2. Arrière, précieuses toges des grands ! Arrière, rubis éclatants ! Diamants de toutes sortes, loin d'ici ! Un sang pur a plus de poids que le monde entier. Une seule goutte de sang, versée pour le nom du Sauveur, a plus de prix que toutes les grandeurs d'ici-bas, que tous les empires et leur apparat ! Compare maintenant, avec la balance de la justice, la fragilité des richesses et l'indomptable forée des martyrs, la fumée passagère de la puissance de ce monde, et l'éternelle permanence de la gloire des confesseurs. Je ne veux d'autre preuve en faveur de notre cause, que le masque trompeur dont se couvre la prospérité des mondains, elle prend les dehors de la vérité, et, en cela, son but unique est de se faire publiquement déclarer heureuse. Dans les amphithéâtres, qui retentissaient des applaudissements d'une foule hostile, nous contemplons de nos yeux le cruel spectacle des combats livrés par de courageux martyrs c'étaient, non pas des troupeaux de bêtes sauvages, mais des troupes de chrétiens qu'on amenait en ces lieux pour la lutte. Ils n'avaient commis aucun crime, et, pourtant, on déchirait leurs membres en lambeaux, et, alors, retentissaient les cris joyeux d'un peuple stupide. Après les avoir attachés à une potence, on tirait leurs membres étendus sur (554) des chevalets, puis, quand ils étaient abattus, des bourreaux cruels, armés d'ongles de fer, leur perçaient les côtes avec ces instruments de torture. Ainsi punissait-on des hommes qui ne s'étaient rendus coupables d'aucune faute. Où trouver un être assez méchant par nature, pour vouloir le supplice d'un innocent ?

DIX-HUITIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS MARTYRS FÉLIX ET ADAUCTE. (DEUXIÈME SERMON.)

ANALYSE. — 1. Nom de Félix providentiellement donné à ce saint. — 2. Son heureuse victoire.

1. C'est un jour heureux, illustre et honorable, c'est un jour qu'on devra célébrer dans tous les temps, le jour qui concorde avec le . nom de Félix, et qui a mis le comble à son bonheur en lui procurant la couronne de la victoire. Au moment où sa mère lui donnait le jour, Jésus-Christ lui marquait sa place de bienheureux dans le ciel. Ce que son nom présageait obscurément, son triomphe l'a manifesté d'une manière éclatante ; et de là, nous pouvons conclure, sans crainte de nous tromper, que nous n'avons rien à perdre avec Dieu, et que toute grâce excellente, tout don parfait vient de lui (1). En le choisissant d'avance pour en faire un martyr, le Seigneur lui-même a voulu qu'on lui donnât le nom de Félix, et comme il l'avait prédestiné à la gloire éternelle, il a voulu que ses parents devinssent prophètes en lui appliquant son vocable. Ainsi en fut-il de Jérémie : il était né pour Dieu même avant d'être conçu. Nous le voyons souffrir de la perfidie des hommes; les incrédules attentent à sa vie, les impies l'accablent du poids de leur méchanceté ; ses concitoyens ne sont, pour lui, que des ingrats; et ses frères, des furieux dont il lui faut endurer les mauvais traitements. Les Juifs frémissent contre le Prophète du ciel ; ils se laissent emporter, envers lui, à tous les excès de la colère ; à voir leurs mouvements, on

1. Jacques, I, 17.

dirait des chiens enragés ; et, pourtant, ils restent incapables d'effacer ce que Dieu a écrit, ils sont impuissants, malgré toutes leurs machinations, à détruire l'édifice dont le Seigneur a établi la base en choisissant son Prophète. " Avant de t'avoir formé dans les a entrailles de ta mère, je t'ai connu ; avant que tu fusses sorti de son sein, je t'ai sanctifié ; je t'ai établi Prophète parmi les nations (1) ". O immuable disposition, ô puissance souveraine de la volonté de Dieu ! Elle donne l'être à ce qu'elle veut, elle le choisit avant de le créer ; avant de le tirer du néant, elle le sanctifie ; elle daigne établir ce qu'elle doit aimer, et fait naître ce qu'elle gouvernera. Contre ces infaillibles desseins, pourquoi l'aveugle esprit de l'homme s'inscrit-il en faux ? Que sert à sa méchanceté débile et sans forces de se révolter contre la puissance d'en haut ? Sans doute, le saint prophète Jérémie a couru toutes sortes de dangers au milieu de ses parents et de la part de ses proches, mais aucun changement n'a été apporté aux projets de l'Eternel.

2. Venons-en maintenant au courageux et fortuné soldat, en qui doivent s'exécuter les plans de la divine Providence. Les hommes ne savaient donc pas quelles vues secrètes l'éternelle sagesse avait jetées sur -lui ; le persécuteur et le bourreau s'acharnaient inutilement

1. Jérém. I, 5.

555

à sa perte : " Celui qui habite dans les cieux se riait d'eux, et le Seigneur les tournait en dérision (1) ". Leurs âmes se torturaient par l'excès de leur rage stupide ; des douleurs atroces déchiraient leur coeur, parce qu'ils ne pouvaient dompter le confesseur du Christ ; tour à tour, ils sentaient l'aiguillon de la honte et l'ardeur brûlante de la fureur : ils croyaient tourmenter Félix, et c'était à leur propre supplice qu'ils travaillaient : attachés à des chaînes qu'ils ne pouvaient rompre, ils grinçaient des dents et poussaient des hurlements de rage ; car s'ils martyrisaient Félix, ils ne pouvaient néanmoins vaincre sa constance : ils s'ingéniaient à le faire souffrir, et ils ne faisaient que donner de l'accroissement à sa gloire; ils l'avaient cru débile, et voilà qu'ils le trouvent indomptable, et ils reconnaissent que leurs efforts, impuissants à le maîtriser, n'aboutissent qu'à les blesser eux-mêmes. Quels titres de grandeur et de

1. Ps. XXXIV, 16.

555

royauté ! Quelle force on trouve à être inscrit dans le ciel ! A l'avis de ces perfides, Dieu devait s'irriter contre son serviteur, pendant le cours de ses souffrances ; et, loin de là, il préparait au martyr la gloire la plus éclatante; selon eux, le Christ l'abandonnerait; car ils ne connaissaient rien aux secrets desseins de Dieu ; mais comme il fallait que commençassent déjà à se dévoiler les résolutions du Très-Haut, les profanes durent dès lors éprouver et supporter leur propre châtiment; c'est pourquoi aussi Félix sortit de ce monde pour aller recevoir la couronne céleste. Que tout le choeur de ses compagnons de martyre dise donc à ce bienheureux: " Béni soit le Seigneur qui ne nous a pas livrés à la dent de nos ennemis. Notre âme a été délivrée comme le passereau du filet de l'oiseleur le filet a été rompu, et nous avons été sauvés. Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a créé le ciel et la terre (1) ".

1. Ps. CXXIII, 6-8.

DIX-NEUVIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE SAINT CYPRIEN, MARTYR.

ANALYSE. — 1. Cyprien, martyr et prêtre. — 2. Sa première confession et son exil. — 3. Sa seconde confession et son martyre.

1. Mes frères bien-aimés, deux pierres précieuses, le sacerdoce et le martyre, ont brillé en saint Cyprien, et l'éclat de l'une a rehaussé l'éclat de l'autre, puisque sa vie d'évêque a été sainte -et sa mort de martyr précieuse. Sa carrière sacerdotale ayant fini par un doux martyre qui lui a procuré les honneurs du triomphe, n'ai-je pas le droit de la proclamer bienheureuse? D'abord, il a offert à Dieu le sacrifice pour son peuple, et à la fin de sa vie, il lui a offert tout ce qu'il possédait : il s'est offert lui-même. Tenant en ses mains l'encensoir embaumé, l'ange prenait autrefois son vol, montait près de l'autel céleste, au pied du trône de l'Eternel, et offrait au Très-Haut l'encens de ses prières : aujourd'hui il l'a porté lui-même sur ses ailes jusque dans les parvis de la nouvelle Jérusalem. Que le cortége des autres puissances marche donc en avant de ce pontife et de ce martyr, et celui que le peuple environnait pendant l'oblation de la victime sans tache, les esprits angéliques le couronneront en récompense de son courage.

2. O martyre digne de tous nos hommages ! O glorieuse confession ! Un seul coup de (556) glaive a suffi pour lui trancher la tête et la séparer de ses membres; un seul coup l'a réuni à son chef, à son Sauveur ! Il s'échappe des entraves de la chair, et les anges l'emportent triomphalement dans le ciel. Avec les dehors de la douceur, on lui adresse des questions cruelles, et il répond avec force sans perdre la patience. — Sacrifie aux dieux de Rome, lui dit le juge : observe les ordres de l'empereur. — A cela, saint Cyprien répond : Je suis chrétien et évêque, et ne connais pas d'autre Dieu que le Dieu unique et véritable : pour lui je suis prêt à endurer toutes sortes de tourments en cette vie : ainsi pourrai-je espérer de ressusciter un jour à la vie éternelle. — Choisis de deux choses l'une, ou d'aller en exil à Curube, ou de te conformer au culte que pratiquent les Romains. — Je m'en vais où tu me forces d'aller; mais je refuse ce que tu me demandes : le Christ, chef des martyrs et pontife des prêtres, m'accompagnera dans mon exil. — Il part donc pour la terre étrangère, mais le courage qu'il réservait pour l'heure de la souffrance ne l'abandonne pas; car le Christ est avec lui. Il méprise les biens d'ici-bas, parce qu'il veut acquérir ceux du ciel : il abandonne les avantages du temps pour entrer en possession du bonheur céleste. Ce soldat du Christ engage le combat avec les armes de la foi, et, dans sa lutte avec de cruels ennemis, il ne faiblit pas un instant. Son armure n'est autre que la cuirasse de la foi : pour se battre et remporter la victoire, il ne se sert pas du glaive; la patience lui suffit, et, en mourant, il reçoit du Dieu éternel la vie qui faisait l'objet de ses désirs. Chaque jour, dans ses prières, il disait avec le prophète David: " Je suis sûr de voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants (1) ". Et il ajoutait : " Quand irai-je et paraîtrai-je devant Dieu (2) ", pour entrer en possession " de ce que l'oeil de l'homme n'a

1. Ps. XXVI, 13. — 2. Id. XLI, 3.

point vu, de ce que son oreille n'a point entendu, de ce que son coeur n'a point compris, de ce que le Seigneur réserve à ceux qui l'aiment (1) ? "

3. On le rappelle de l'exil pour l'entendre une seconde fois. Pendant qu'on le gardait en prison, il veillait soigneusement à la garde de la chasteté; il ordonnait de surveiller les vierges sacrées, car, disait-il, il ne faut point que la pratique de la charité leur fasse perdre la pureté. Le peuple chrétien couchait à la porte de son cachot, faisant le guet, se moquant de toutes les menaces par amitié pour le pasteur, désirant mourir pour lui, vénérant en lui le prêtre et le martyr. On donne à l'évêque une nouvelle audience à la suite de laquelle se consommera son triomphe. La. rude voix du juge se fait entendre , la courageuse réplique du martyr lui fait écho alors s'inscrit sur les tables, à l'aide du stylet, la cruelle sentence de mort, et, en même temps, se prépare dans le ciel la couronne qui doit illustrer Cyprien. On va lui trancher la tête, et il remercie Dieu de ce qu'il va sortir de ce monde. La foule des fidèles s'écrie : Nous voulons mourir avec lui, afin de nous retrouver avec lui au jour de la rédemption. Dans le sentiment de leur filiale affection, les enfants veulent endurer le martyre avec leur père, mais à condition qu'il les précédera devant Dieu ; ils prétendent le suivre, comme les petites branches de l'arbre suivent la racine. On arrive avec lui en pleurant jusqu'au lieu de l'exécution : on veut assister à ses derniers moments, tant est vive l'amitié qu'on a pour lui. Pour se revêtir du martyre, il se dépouille du byrrhus; pour mourir, il met en terre des genoux qui ne devaient point trembler devant le tribunal du Christ, car il devait y recevoir une ample récompense pour son sang versé, et là son chef devait lui rendre sa tête.

1. I Cor. II, 9.

557

VINGTIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE L'APÔTRE SAINT ANDRÉ.

ANALYSE. — 1. Pierre est le premier des Apôtres, et André en est le second : pourquoi Pierre en est-il le premier ? — 2. Ils sont, tous deux, pécheurs, non pas de poissons, mais d'hommes. — 3. Tous deux se séparent de Jean pour suivre le Christ.

" Or, Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, vit deux frères, Simon appelé Pierre, et André, son frère, qui jetaient leurs filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs ; et il leur dit: Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d'hommes (1) ".

1. Le premier des Apôtres est Simon, appelé Pierre : après lui vient André, son frère, et chacun d'eux a reçu son rôle particulier de Celui qui pénètre le secret des coeurs. On appelle le premier Simon, surnommé Pierre, afin de le distinguer de l'autre Simon appelé le chananéen, parce qu'il était originaire de Chana de Galilée, où le Sauveur changea l'eau en vin. D'après la disposition de Jésus, les Apôtres vont donc deux à deux; ainsi , Pierre avec André, son frère ; mais les liens qui les unissent sont plutôt spirituels que charnels. Simon veut dire l'obéissant, parce qu'il a obéi à la voix du Seigneur, au moment où Celui-ci lui a dit, ainsi qu'à André : " Suivez-moi, je vous ferai pêcheurs d'hommes ". Pierre signifie le connaissant, parce qu'il a reconnu les titres du Christ, quand les autres disciples en doutaient. Jésus leur avait adressé cette question : " Et vous, qui dites" vous que je suis (2)? " Contrairement à l'opinion de ses condisciples , Pierre répondit : " Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant (3) ". Voilà d'où lui est venu son nom : voilà aussi pourquoi, après avoir, pendant le cour des prédications qu'il faisait aux Juifs, parcouru la Cappadoce, la Galatie, la Bithynie, le Pont et toutes les provinces voisines, il est venu ensuite à Rome, qu'il devait illustrer.

2. Le nom d'André est grec; en latin, il se traduit par le mot viril; cet apôtre s'est, en effet, montré aussi courageux pour prêcher

1. Matth. IV, 18, 19. — 2. Id. XVI, 15. — 3. Ibid.

que pour endurer des persécutions en faveur de la justice. Il annonça l'Evangile aux Scythes. Ces deux frères furent les premiers appelés à suivre le Christ. Pourquoi le Sauveur a-t-il envoyé, pour prêcher, des pêcheurs, des hommes sans instruction ? C'était afin qu'on n'attribuât pas la foi de ceux qui croiraient aux talents et à la science des prédicateurs, au lieu d'y voir l'effet de la puissance divine. Il a donc appelé de tels hommes à l'apostolat, et, de pêcheurs de poissons qu'ils étaient, il en a fait des pêcheurs d'hommes. Car, de même que par leurs filets ils allaient chercher les poissons dans les profondeurs de l'eau, pour les amener à sa surface ; ainsi, par la prédication des commandements de Dieu, ils ont retiré les hommes de l'abîme des erreurs mondaines. Trois évangélistes leur ont donné le nom de pêcheurs, et Jean a été le seul qui leur ait donné un autre nom. Il leur convenait parfaitement, puisque le Sauveur leur a ôté la profession de pêcheurs, pour leur confier la mission de prêcher l'Evangile aux hommes et de les amener ainsi à se sauver par la foi. En parlant d'eux, le Prophète n'avait-il pas dit : " J'enverrai des pécheurs qui les pêcheront (1) ? " Tout ceci s'est donc accompli dans la personne des Apôtres, puisque de pêcheurs de poissons ils sont devenus des pêcheurs d'hommes. En effet, comme on retire les poissons du milieu de la mer au moyen de filets ; de même, par la prédication apostolique, les hommes sortent du monde et arrivent à la foi du Fils de Dieu.

3. " Le lendemain, Jean s'arrêta avec deux de ses disciples, et, regardant Jésus qui s'avançait, il dit : Voici l'Agneau de Dieu; et les deux disciples l'entendirent parler et

1. Jérém. XVI, 16.

558

suivirent Jésus (1) ". Il est sûr que ces deux disciples de Jean furent André et Philippe, qui suivirent le Seigneur Christ dans l'intention d'apprendre quelque chose à son école. Que leur dit-il ? a Suivez-moi a. N'était-ce pas leur dire,en propres termes : Croyez et voyez, c'est-à-dire, comprenez ? Ce jour-là, ils furent éclairés, et ils crurent à la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'Evangéliste ajoute : " Il était à peu près dix heures ". Que signifie

cette dixième heure? Evidemment la fin de l'Ancien Testament et le commencement du Nouveau. Jean était, en effet, le symbole de l'ancienne loi, et les deux disciples figuraient d'avance l'amour de Dieu et celui du prochain ; aussi quittèrent-ils Jean pour suivre le Sauveur, parce que la figure de la loi ayant disparu, le Nouveau Testament lui succéda , et qu'alors commença le règne de l'Evangile de Jésus-Christ.

1. Jean, I, 35,37.

VINGT ET UNIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE SAINT ÉTIENNE.

ANALYSE. — 1. Le premier des martyrs, saint Etienne, se trouve réjoui, au milieu de ses tortures, par la vue du ciel.— 2. La cruelle et impie Judée s'irrite, parce qu'elle ne peut rien répondre à la multitude des martyrs. — 3. Etienne prie Dieu pour ses lapidateurs.

1. Vénérons tous saint Etienne, frères bien-aimés, puisque aujourd'hui nous allumons des flambeaux en son honneur, et qu'en mémoire de lui nous nous réunissons ici dans les sentiments de la plus vive allégresse. Depuis le crucifiement de Jésus, il n'y avait encore eu aucun martyr; personne n'avait encore suivi le Christ jusqu'à la mort. Le monde possédait encore les Apôtres ; c'était encore le temps où Saul, pareil à un loup, sévissait contre les chrétiens, et déjà le Sauveur déposait sur le front d'Etienne la couronne de la gloire. Jusqu'à ce moment, dans les champs et les prés du siècle ne s'était point épanouie la fleur des confesseurs ; le sang du Christ, répandu en terre, n'avait pas enfanté de martyrs. Saint Etienne fut donc le premier germe sorti de cette semence ; ce fut la première fleur qui se montra aussitôt après que la Judée eut fait couler le sang du Rédempteur. Ivre encore du crime qu'elle venait de commettre, les mains teintes de sang, la bouche encore pleine des cris de mort qu'elle avait, dans sa rage, proférés au tribunal de Pilate, la synagogue ne supporta pas qu'Etienne fût un témoin du Christ; elle ne voulut voir en lui qu'une sorte de satellite gagé d'un crucifié mis au tombeau; aussi fit-elle pleuvoir sur lui une grêle de pierres, et ainsi saint Etienne suivit-il celui qu'il aimait. Pendant que les lapidateurs le tenaient sous leurs mains et lui infligeaient le plus cruel supplice, le ciel s'ouvrit devant lui, et il vit le Fils de l'homme assis à la droite de Dieu. La récompense s'étalait aux regards du soldat; le céleste athlète apercevait le prix que Dieu lui avait préparé; la couronne réservée au martyr apparaissait à ses yeux ; à cette vue, et tout disposé à mourir, Etienne expose aux coups de ses ennemis furieux un coeur brûlant d'amour pour Dieu, car la palme du triomphe est là, devant lui, dans le ciel; il touche au port du salut ! Nous ne saurions en douter, mes frères, il contemplait le ciel des yeux de son corps; la présence du Christ, assis sur un trône, à la droite du Père, le comblait de joie ; en face de pareils témoins, la lutte pour lui ne pouvait être timide, elle fut celle d'un héros. Si, d'un côté, les Juifs accablaient de pierres le martyr, d'autre part, le Christ lui envoyait, du haut du ciel, des couronnes sur lesquelles son sang avait empreint une teinte d'un blanc rosé. A quoi te sert, ô impie synagogue, cet (559) acte de cruauté? Tu jettes des pierres à Etienne, et tu travailles encore davantage à l'honorer; tu lui ôtes la vie, et tu contribues encore plus à l'exalter; tu le persécutes sur la terre, et, sans le savoir, par tes mauvais traitements, tu l'envoies plus vite au ciel. Déjà l'âme du martyr, arrivée à ses lèvres, va s'envoler au ciel ; elle y tient déjà par toutes ses puissances ; aussi est-elle devenue insensible à tes coups, et ne prendra-t-elle plus souci de ta force, car elle partage déjà la joie des anges, et comme il se trouve déjà dans les rangs de l'armée des archanges, le confesseur du Christ ne saurait plus redouter les souffrances de ce monde.

2. Le Père lui adresse la parole, le Fils le console, le Saint-Esprit ranime ses sens affaiblis ; le ciel, avec ses mystérieuses beautés, lui sourit et le rassasie d'avance, comme un de ses habitants, de ses divines richesses ; ainsi devient insensible pour notre martyr le supplice de la lapidation. Pour toi, impie Judée, tu parfais ton crime, tu accomplis jusqu'au bout ton homicide ; à peine as-tu fini de faire mourir le Christ, que déjà son serviteur tombe sous tes coups, comme si, en ajoutant un meurtre à un autre, tu pouvais effacer la souillure du premier. " Voilà ", s'écrie Etienne, " voilà que je vois les cieux a ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu (1) ". Le vois-tu, cruelle Judée? Le Christ dans le sang duquel tu as trempé tes mains est vivant dans le ciel. Tu frémis de rage, je le sais bien ; tu ne veux pas entendre dire que Jésus, que tu croyais mort, vit toujours. Car si tu lapides aujourd'hui Etienne, c'est afin qu'il ne continue pas de rendre témoignage de la vie du Christ. Mais à quoi bon te raidir et vouloir t'opposer à de si nombreuses légions de martyrs ? Parviendras-tu jamais à leur imposer silence? Evidemment, non. " Après cela, je vis ", dit Jean, " une grande multitude que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue,

1. Act. VII, 55.

qui se tenaient debout en la présence " de Dieu, revêtus de robes blanches, avec des " palmes en leurs mains (1) ". Ils portent des palmes dans leurs mains, et de ta bouche s'échappe le feu qui consume ton coeur ; ils tressaillent de joie au sein de la gloire, et tu martyrises ta conscience ; ils règnent avec le Christ que tu as fait mourir, et sur toi demeure éternellement la souillure du sacrilège que tu as commis !

3. Enfin, mes frères, écoutez notre pieux martyr ; écoutez cet homme qui s'était rassasié à une table sacrée et divine, et dont l'âme, en présence des cieux ouverts devant lui, pénétrait déjà les secrets consolants de ce divin séjour. Au moment où les Juifs, emportés jusqu'à la cruauté par leur impiété habituelle, brisaient le corps du martyr sous une grêle de pierres, celui-ci, s'étant mis à genoux, adorait le Seigneur-Roi et disait : " O Dieu, ne leur imputez pas ce péché ! (2) " Le patient prie, et son bourreau est inaccessible au sentiment du repentir; le martyr prie pour les péchés d'autrui, et le juif ne rougit point du sien propre ; Etienne ne veut pas qu'on leur impose ce qu'ils font, et ses ennemis ne s'arrêtent qu'après lui avoir donné le coup de la mort. Quelle rage 1 Quelle fureur inouïe 1 Travailler avec d'autant plus d'ardeur à le tuer, qu'ils le voyaient prier pour eux 1 Ce spectacle n'aurait-il pas dû plutôt amollir leurs coeurs? Notre martyr a donc retracé en lui-même les caractères de la mort de son Maître. Attaché à la croix, sur le point de rendre le dernier soupir, Jésus priait son Père de pardonner aux Juifs leur déicide; engagé comme le Christ dans les tortueux sentiers du trépas, Etienne a imité son Sauveur, a offert à Dieu le sacrifice de sa vie; c'est pourquoi il a suivi jusqu'au ciel le Seigneur tout-puissant. Aussi, mes frères, devons-nous nous recommander à ses saintes prières, afin qu'à son exemple nous méritions de parvenir à la vie éternelle.

1. Apoc. VII, 9. — 2. Act. VII, 59.

560

VINGT-DEUXIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS INNOCENTS. I

ANALYSE. — 1. Le martyre de ces enfants est un hymne admirable chanté à la louange du Christ naissant. —2. Parallèle du Christ naissant et des saints innocents. — 3. Hérode, joué par les mages, met le comble à sa méchanceté.

1. L'indulgence du Sauveur ne connaît pas de bornes; les expressions manquent pour en donner une juste idée. Il habite au plus haut des cieux, et pour les hommes qui ne méritaient de sa part aucune pitié, il s'est revêtu d'un corps de boue. N'allez pas croire, néanmoins, que le Créateur des anges se soit renfermé tout entier dans les étroites limites du sein d'une Vierge. Celui des mains duquel le monde est sorti, a voulu briser les mailles du filet où l'ennemi du genre humain nous retenait tous captifs; il a voulu nous retirer de l'abîme d'iniquités où se trouvait plongée la race d'un père coupable; c'est pourquoi le Fils de Dieu est venu au monde et s'est fait le restaurateur de tout le monde; alors a retenti l'hymne de louanges que des enfants en bas âge lui ont chanté. C'est d'eux que le prophète David nous a parlé aujourd'hui dans tin de ses psaumes; voici ses paroles : " Vous avez tiré la louange de la bouche des nouveau-nés et des enfants encore à la mamelle (1) ". L'admirable Prophète ! En tous temps se chantent les louanges de l'Eternel, et néanmoins il a voulu nous faire voir qu'à la fin des temps le martyre enduré pour le Christ, par de petits enfants, deviendrait un hymne chanté en son honneur. Car voilà bien ce qu'il en a dit au psaume : " Vous avez tiré la louange de la bouche des nouveau-nés et des enfants encore à la mamelle ". C'est du Christ que parle David, et il louange les enfants en même temps que le Christ. Il se fait le héraut de leur gloire, et annonce leurs souffrances à venir. Ils sont morts à la manière des martyrs, sans toutefois ressentir la

1. Ps. VIII, 3.

douleur du supplice ; et malgré cela, ils ont ajouté à la joie des anges du ciel et contribué, pour leur part, à la victoire que le Roi de tous les siècles a remportée sur le monde. Celui qui a créé la Jérusalem céleste et qui y règne, est venu en ce monde, et une Vierge l'a enfanté sans rien perdre de sa pureté sans tache, sans contracter la moindre souillure; alors, la Jérusalem de la terre est tombée dans le trouble, et on l'a vue faire, avec Hérode, une guerre insolite aux petits enfants, tandis que les Mages adoraient le Sauveur donné à l'univers. Les cris déchirants des mères s'élèvent jusqu'au ciel, les souffrances de leurs nouveau-nés procurent au monde une indicible et incommensurable joie, et à toute personne qui pleure, l'éclat de la gloire. Le monde compatit aux douleurs de ces petits martyrs, et les archanges sourient à leur triomphe: ils tombent sans défense sous les coups de leurs pères; sans ressentir aucune souffrance, ils subissent pourtant l'empire de la mort ; mais ils vont au ciel, car ils ont été trouvés dignes d'en obtenir la possession en échange de leur vie terrestre.

2. Jérusalem céleste, réjouis-toi dans le Seigneur de ce que la Jérusalem de la terre est en proie au trouble avec ses tyrans. Jérusalem, Jérusalem, depuis longtemps enivrée du sang des Prophètes, tu as autrefois fait d'eux une injuste distinction pour les accuser, et maintenant tu cherches par tous les moyens à faire partager ta folie à Hérode et à lui persuader de détruire des enfants ! Dans les siècles passés, tu as fait mourir ceux qui annonçaient le Christ, et aujourd'hui que le Christ nous a, été donné, tu lui as trouvé un (561) ennemi, puisque tu frappes du glaive des enfants qu'il soutient de sa grâce. Admirable récompense! Un homme recherche un seul enfant, et à la place de ce seul enfant, une multitude d'autres sont arrachés du giron de leurs mères et égorgés. Un seul était venu racheter le monde; au moment de sa naissance, on invite les pères de tous les autres à commettre un crime sans précédents. L'Époux est tout à l'heure sorti du lit de la Vierge, et voilà que, pour le recevoir, des enfants en bas âge sont offerts en holocauste. Le potier qui nous a pétris vient de se revêtir d'un corps de boue dans le sein d'une Vierge, et déjà Hérode, obéissant aux suggestions furieuses du démon , se déclare contre lui, répand dans la poussière le sang de nouveau-nés, et fait de tout cela un hideux mélange. A peine le dispensateur de la vie humaine est-il sorti des entrailles de Marie , qu'un monceau de chair humaine, enlevée du giron des mères, se trouve formé par les mains d'Hérode. Sitôt qu'on a apporté le saint raisin dans le pressoir du monde, les mamelles des mères en laissent péniblement couler le jus, et il se mêle au sang répandu par le glaive. Tout à l'heure l'Agneau de Dieu est sorti de la sainte bergerie, et les bergers se sont joués d'Hérode ; c'est pourquoi un acte de fourberie méchante s'est exécuté sur une grande échelle, car, saisi par la fureur et emporté par la rage d'un loup dévorant, pareil à un indigne faussaire, ce prince a arraché aux mères des cris de désespoir.

3. Voyant que les Mages l'avaient joué, Hérode fit donc venir les scribes et leur demanda en quel temps devait naître parmi les Juifs celui qui était destiné à les délivrer de l'esclavage. Inspirés par Dieu même, ceux-ci aimèrent mieux voir périr tous les enfants âgés de deux ans et au-dessous, que le genre humain tout entier. O Hérode, ta méchanceté ne connaît pas de bornes, et aujourd'hui Saul vénère l'Église qu'il persécutait; lui qui traquait jadis les adorateurs de Dieu, il reconnaît formellement en eux l'épouse du Christ, et il n'hésite pas à dire: " Je t'ai fiancée à cet unique époux, Jésus-Christ, pour te présenter à lui comme une vierge pure (1) ". Par lui l'honneur, la louange et la gloire viennent à Dieu le Père, dans le Saint-Esprit, maintenant, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. II Cor. XI, 2.

VINGT-TROISIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS INNOCENTS. II.

ANALYSE. — 1. Conduit par l'envie du démon, Hérode fait mourir les innocents. — 2. Contre qui s'exercent les vengeances divines. — 3. Les appréhensions et la condition d'Hérode.

1. Très-chers frères, le Saint-Esprit a dit, par l'organe de Salomon : " Par l'envie de Satan, la mort est entrée dans l'univers (1) ". Il est sûr, mes bien-aimés, que, depuis le commencement, le diable enseigne la jalousie et l'envie ; d'où il suit évidemment que tout homme envieux et jaloux est son disciple.

1. Sag. II, 24.

Autre conséquence encore : il y en a beau. coup pour jalouser et envier le sort d'autrui, parce qu'il y en a beaucoup pour imiter le diable. N'est-il pas dit, en effet, dans l'Ecriture : " Ceux qui l'imitent sont sa part (1) ". L'homme spirituel et saint, voilà la part du Dieu d'Israël ; car do, lui il est dit aussi : " La

1. Sag. II, 24, 25.

562

part du Dieu d'Israël est son héritage (1) " . Dans cet héritage, comme nous en avons déjà fait la remarque, l'ennemi de l'homme, son adversaire jaloux, n'a aucune part ; aussi a-t-il fait asseoir un gentil sur le trône royal; en d'autres termes, il y avait placé le tyran Hérode, né au sein de la gentilité, pour exterminer le peuple de Dieu, pour torturer une multitude d'enfants innocents et répandre le sang de nouveau-nés qui n'étaient coupables d'aucune faute. Nous venons d'entendre le Saint-Esprit adjurant Dieu le Père de le punir, en ce passage prophétique : " Vengez le sang de vos serviteurs qui a été répandu (2)". " Que les cris des captifs montent jusqu'à vous (3) " . Oui, il est monté et il demeurera en la présence de Dieu jusqu'au jour du Seigneur, c'est-à-dire qu'au jour du jugement il en sera tiré vengeance.

2. Votre charité n'ignore point, sans doute, que Jean a écrit ces paroles dans l'Apocalypse : " Je vis, sous l'autel, les âmes de ceux qui a ont donné leur vie pour la parole de Dieu et pour rendre témoignage à Jésus ; et tous jetaient un grand cri,disant : Jusques à quand différerez-vous de juger et de venger notre sang sur ceux qui habitent la terre (4) ? " Vengez notre sang, car nous ne sommes nullement séparés de votre charité, comme il est écrit dans la leçon présente : " Qui nous séparera de l'amour du Christ ? La tribulation, les angoisses, la faim (5)? " Vengez le sang d'innocents arrachés au sein de leur mère et toujours unis à vous par les liens de l'amour. Vengez les souffrances, les enfantements, les cris, les douleurs, les pleurs, les larmes, les

1. Deut. XXXII, 9. — 2. Apoc. VI, 10.— 3. Ps. LXXVIII, 11. — 4 Apoc. VI, 9, 10. — 5. Rom. VIII, 35.

gémissements désespérés de tant de mères qui n'ont pas rencontré un seul consolateur, suivant cette parole de l'Evangile : " On entendit, dans Rama, une voix et des pleurs, et de grands gémissements : Rachel pleurant ses enfants, et elle ne voulut pas être consolée parce qu'ils ne sont plus (1) ". Et, en réalité, parce qu'ils n'ont point appartenu à ce monde, car, par leur naissance et leur âge, ils ont été les compagnons du Christ. C'est ce que dit l'Evangéliste : " Hérode envoya tuer tous les enfants qui étaient dans le pays d'alentour, depuis l'âge de deux ans et au-dessous, selon le temps indiqué par les Mages (2) ". Qu'est-ce que les Mages lui avaient appris? Que le Christ, le vrai roi d'Israël, était né selon la chair.

3. A cette nouvelle, Hérode se considéra comme exposé à un grand danger; il savait, en effet, qu'il n'avait pas le droit de régner sur le peuple de Dieu. Car n'était-il pas une sorte de fugitif et un étranger au milieu de la nation juive? A ce titre, il ne pouvait demeurer dans les rangs de ce peuple saint; c'était, pour lui, chose d'autant plus facile à comprendre, qu'un autre roi venait de naître, un roi envoyé de Dieu le Père et non pas choisi par la nation ; un roi doit être tel par droit de naissance, et non par droit d'élection, suivant cette parole du Sauveur: " Je suis né et je suis venu dans le monde pour cela (3) ": Réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse de ce qu'il est né, et, par lui, rendons-en grâces à Dieu le Père, à qui appartiennent l'honneur et la gloire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Matth. II, 18. — 2. Ibid. 16. — 3. Jean, XVIII, 37.

563

VINGT-QUATRIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DES SAINTS CÔME ET DAMIEN.

ANALYSE. — 1. Bienfaits de Dieu accordés par l'intermédiaire des martyrs. — 2. Joignons-nous, par conséquent, aux martyrs, pour éviter les peines de d'enfer. — 3. Il faut invoquer les martyrs.

1. Célébrons ce jour consacré à la mémoire des bienheureux frères Côme et Damien, et, pour cela, livrons-nous aux pratiques de la dévotion tranquille des fidèles, au lieu d'observer les rites profanes du paganisme : citoyens d'un autre pays, ils sont, en ce jour, devenus nos patrons ; car celui qui a d'abord envoyé les Apôtres vivants dans la chair, nous envoie maintenant ceux-ci vivants dans l'esprit. Après avoir illustré, pendant leur vie, des contrées étrangères, ils ont honoré les nôtres de leur visite après leur mort; mais, évidemment, si les morts ne vivaient plus, nos patrons ne nous auraient pas visités après être sortis de ce monde. Leurs restes mortels sont donc cachés à nos yeux, mais leurs bienfaits s'étalent à nos regards; car nous étions atteints d'une maladie très-dangereuse, et Dieu nous les a envoyés comme médecins, afin de nous préserver des attaques du démon et de nous délivrer de celles de la maladie. Lorsque, après sa résurrection, le Sauveur envoya ses disciples dans le monde, en vertu de sa puissance divine, il leur recommanda, avant tout, de guérir les malades, de ressusciter les morts, de chasser les démons, de rendre la vue aux aveugles en son nom'. Toujours sensible à nos infirmités, prenant toujours, et suivant les limites du possible, soin de ses frères, il a choisi, après son ascension, des hommes qui, par leur science médicale et terrestre, nous communiqueraient les dons de Dieu. Sa puissance souveraine agit de la sorte, car sa parole ineffable nous a appris qu'il est venu en ce monde pour sauver les faibles et les étrangers. Voici comme il s'exprime : " Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais les malades (2). Je suis venu appeler à

1. Matth. X, 8. — 2. Id. IX, 12.

la pénitence, non pas les justes, mais les pécheurs (1) ". Remarquons cependant pourquoi le Seigneur a accordé aux saints un pareil privilège. C'est parce qu'ils ont aimé la paix et qu'ils sont parvenus à jouir du Dieu de paix, dont l’Apôtre a dit : " Il est notre paix, celui qui des deux peuples n'en a fait qu'un (2) ".

2. Ce n'est donc point pour eux-mêmes que les bienheureux Côme et Damien ont vécu et sont morts. Par leur vie exemplaire, ils nous ont laissé un modèle de bonne conduite, et, parleur mort courageuse, ils nous ont montré comment nous devons souffrir. Si Dieu a permis qu'on les connût dans les différentes parties de l'univers, c'était afin que leurs prières nous aidassent à guérir de nos diverses maladies ; pareils à des témoins irrécusables, ils doivent ainsi, par une sorte de présence et par l'attrait de la guérison, nous conduire à la foi ; par là encore, l'humaine fragilité, qui a tant de mal de croire à l'Evangile, parce qu'il date déjà de loin, voit de ses propres yeux les merveilles opérées par ces saints personnages; en conséquence, elle accepte le témoignage d'hommes qui prient maintenant au lieu d'exercer l'art de la médecine, et viennent au secours des malades par leur foi et non plus par leur science. S'ils guérissaient autrefois, c'était, en effet, non pas de leur propre puissance, mais de celle du Dieu qui sauve le monde, et, puisqu'ils continuent à nous venir en aide, c'est qu'ils empruntent leur pouvoir au Sauveur du monde. Nous devons honorer très dévotement tous les saints,, mais comme nous possédons les précieuses reliques de ceux-ci, ils ont un droit tout particulier à notre vénération. Tous les autres nous aident de leurs prières; ceux-ci

1. Matth. IX, 13. — 2. Ephés. II, 14.

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ajoutent à leurs supplications l'appoint de leur présence, et nous entretenons ainsi avec eux des rapports en quelque sorte familiers. Ils sont, en effet, continuellement avec nous; ils y demeurent toujours; en d'autres termes, ils nous guérissent pendant le cours de notre vie mortelle, et, à l'heure de notre mort, ils nous reçoivent dans leurs bras. Ici-bas, ils détournent de nous la lèpre du péché et les maladies, et, dans l'autre monde, ils nous empêchent de tomber dans les noirs abîmes de l'enfer. Aussi les anciens nous ont-ils appris à donner à nos corps une place auprès des reliques des saints : l'enfer a peur d'eux, et ses supplices ne seront par conséquent point pour nous; le Christ les éclaire, et, par là, sa lumière écartera de nous les ténèbres épaisses de ce lieu d'horreur. Dès lors que nous reposons à côté des saints martyrs, nous échappons aux ténèbres de l'enfer, non par suite de nos propres mérites, mais à cause de la sainteté de nos compagnons de sépulture. Le Sauveur a dit à Pierre : " Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle (1) ". Si les portes de l'enfer ne peuvent prévaloir contre l'apôtre et martyr Pierre, quiconque se joint aux martyrs ne peut donc être le prisonnier de l'enfer. Les portes de l'enfer ne retiennent point captifs les martyrs, parce qu'ils sont entrés dans le royaume des cieux; ne les voyons-nous pas,

en effet, déjà régner? Nous en sommes témoins; il arrive souvent qu'ils délivrent des hommes possédés de sales démons par l'effet de la médecine céleste qu'ils leur ont donnée,

1. Matth. XVI, 18.

les âmes captives s'échappent des chaînes du démon, et le diable se trouve, à son tour, chargé de chaînes de feu. Ah ! puisse le captif briser tous les liens qui le privent de la liberté ! Alors, celui qui en avait d'abord fait sa victime deviendra victime à son tour. Sans compter de bien autres merveilles opérées par les saints, voilà ce qu'ont fait et ce que font ces élus de Dieu, aucun de vous n'en ignore. Ils ont autrefois employé le fer à retrancher du corps humain les parties gâtées, aujourd'hui ils prient pour délivrer les âmes de leurs chaînes. Ils ont jadis appliqué des remèdes faits de main d'homme, et maintenant ils étalent à nos regards le spectacle de cette sainteté que le Christ leur a donnée. Ils ont distribué aux autres des bienfaits du temps, aussi jouiront-ils de ceux de l'éternité; parce que leur corps a guéri celui du prochain, leur âme, à son tour, a obtenu sa propre guérison. Ils ont consolé les faibles et sont eux-mêmes devenus forts; on les a crus sans forces, et ils sont devenus puissants; ils ont cessé d'être médecins, et le trésor de la foi leur est seul resté.

3. Donc, bien-aimés frères, vénérons dans cette vie les bienheureux Côme et Damien, afin de pouvoir les compter parmi nos intercesseurs dans le ciel ; et puisqu'un mouvement d'amour nous réunit pour célébrer la mémoire de leur naissance, qu'une même foi nous unisse à eux. Rien ne sera capable de nous en séparer, si nous nous y joignons par le sentiment de la religion et corporellement puissent leurs mérites nous obtenir du Seigneur notre Dieu cette faveur ! Ainsi soit-il.

VINGT-CINQUIÈME SERMON. SUR LA TRINITÉ.

ANALYSE. —Procession du Saint-Esprit; génération du Fils et non du Père.

Le Saint-Esprit, c'est le don de Dieu: il procède également du Père et du Fils; il est comme le trait d'union qui les joint l'un à l'autre d'une manière ineffable. Peut-être son nom lui a-t-il été donné, parce qu'il convient aussi au Père et au Fils; son nom désigne ce (565) qu'il est à proprement parler, et ce qu'on peut attribuer aux deux autres personnes. Ainsi, on dit avec justesse que le Père est esprit, et le Fils pareillement, que le Père est saint, et aussi le Fils ; mais on ne dit pas que le Père a été envoyé, par la raison qu'il ne s'est pas incarné. Le nom d'envoyé s'applique d'une manière plus exacte à la personne qui s'est faite homme. La forme humaine, dont le Fils s'est revêtu, appartient à la personne de celui-ci, et non à celle du Père. C'est pourquoi on a dit que le Père invisible, agissant de concert avec son Fils invisible, l'a envoyé en le rendant visible. Le Fils a pris la forme d'esclave, sans que la forme de Dieu subît en lui le moindre changement. Celui qui est apparu aux regards des hommes sous la forme humaine a été fait par la sainte et invisible Trinité. Par conséquent, selon cette nature divine en vertu de laquelle le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un, nous ne croyons pas que le Père ou le Saint-Esprit soit né ; la foi catholique ne le croit et ne l'enseigne que du Fils. Bien que, selon la nature divine, le Père ne soit né d'aucun autre Dieu, s'il était cependant né de la Vierge selon la chair, il n'aurait point seul la propriété de n'être pas né lui-même, mais d'avoir engendré un Fils unique ; le Fils n'aurait pas non plus la propriété exclusive de n'avoir point engendré, mais d'être né de l'essence du Père; le Saint-Esprit serait aussi dépourvu de celle de n'être pas né et de n'avoir point engendré, mais de procéder du Père et du Fils. En effet, si le Père était né de la Vierge, il ne serait avec le Fils qu'une seule et même personne; et parce que cette seule et même personne serait née, non pas de Dieu, mais de la Vierge, on ne pourrait l'appeler avec exactitude que Fils de l'homme, au lieu de pouvoir lui donner le titre de Fils de Dieu.

 

 

 

 

 

 

VINGT-SIXIÈME SERMON. EXPOSITION DE FOI.

ANALYSE. — 1. Le Fils est un seul Dieu avec le Père. — 2. Divinité du Saint-Esprit. — 3. Ces trois personnes ne son qu'un seul Dieu.

1. La foi en la substance unique de la Trinité, c'est-à-dire du Père, du Fils et du Saint-Esprit, est d'avant tous les temps : elle dépasse tous nos sens ; les paroles ne peuvent l'expliquer ; nul esprit ne saurait la comprendre. Une seule puissance, un seul Dieu, et trois noms. Le Verbe naît de la Vierge Marie ; il se revêt d'un corps matériel, mais il reste la pensée sublime de Dieu. Cette parole divine ne s'est pas assimilée à la chair, mais elle s'y est enfermée, elle lui est demeurée supérieure : c'était la parole impassible du Très-Haut, et, néanmoins, elle a souffert et subi les coups de la mort, pour communiquer la vie à sa créature, que sa désobéissance avait précipitée dans l'abîme.

O homme ! chercherais-tu à comprendre la Divinité ? Te blâmerais-je pour cela ? Si tu crois, tu fais bien ; mais si tu dis : Comment Dieu est-il Père? tu tombes dans les ténèbres. Si tu dis : Comment Dieu est-il Fils ? la lumière t'abandonne encore ; car: " Nul ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et nul ne connaît le Fils, si ce n'est le Père (1) ". Supposer trois puissances , c'est confesser trois Dieux; pour nous, nous croyons trois personnes , mais une seule puissance, une seule divinité. En nommant le Père, tu glorifies le Fils, et en prononçant le nom du Fils, tu adores le Père. Si, de la Trinité nous ne faisons qu'une seule personne, nous

1. Matth, XI, 27.

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judaïsons, parce que les Juifs ne reconnaissent qu'une seule personne et confessent un seul Dieu. A reconnaître trois Dieux-, nous ressemblerions aux Gentils. Mais il n'en est pas ainsi ; nous confessons que le Père est dans le Fils, et que le Fils est dans le Père, avec le Saint-Esprit ;'nous ne divisons ni ne partageons la nature divine, Dieu de Dieu, puissance de puissance, lumière de lumière, vérité de vérité. Pour le constater, pas de témoins : ni le ciel, ni la terre, ni la mer, ni la lumière, ni les ténèbres, ni les anges, ni les chérubins, ni les séraphins ; car : " Au commencement le Fils était dans le Père (1) " . Personne ne connaît celui qui ne peut naître, si ce n'est celui qui est né, parce qu'il sait de qui il est né ; de même celui-là seul, qui a engendré, connaît celui qui peut naître; aussi le Père connaît-il le Fils, puisqu'il l'a engendré. L'engendré est pareil à son auteur; c'est le conseil et la sagesse du Père ; c'est, avec lui, une seule puissance, une même divinité. Tu cherches à comprendre la génération du Fils de Dieu? Depuis peu il a pris une origine particulière dans le sein de la Vierge Marie ; mais, quant à sa génération divine, on ne peut dire que ceci : " Dès le commencement il est dans le Père ". Je confesse un seul Dieu innascible, et je reconnais un seul Dieu né. Je proclame que le Père tout-puissant est sans commencement et sans fin, qu'il contient toute chose et n'est contenu en rien, qu'il gouverne tout et n'est gouverné par quoi que ce soit, qui voit tout et n'est vu de personne. J'avoue aussi que Jésus-Christ, Fils de Dieu, possède toute la sagesse et la puissance de Dieu, son Père. Autant le Père a de puissance, " autant en possède " le Fils. L'engendre n'est pas moindre que celui qui ne peut naître ; il n'a été ni fait ni créé.

2. Si je disais que l'Esprit est né, je déclarerais que le même Père a deux Fils, au lieu de dire qu'il a un Fils unique et qu'un seul Fils a été engendré par un seul Père. Il n'y a qu'un seul Père, et il a fait toutes choses, comme il n'y a qu'un seul Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites. Si je dis que le Fils n'est pas né, je reconnais dès lors que le Père Tout. Puissant n'est pas seul innascible, et je confesse deux Tout-Puissants ; et si, d'un autre côté, j'avoue qu'il a été fait, je parle à la manière des Gentils, car ils adorent les oeuvres de

1. Jean, I, 2.

l'homme et n'adorent pas le Créateur du ciel et de la terre. Comment donc m'exprimer à son égard? Dirai-je que c'est un fantôme? Que Dieu m'en garde, car le Christ ne pardonnera jamais le blasphème. Supposez que deux morceaux de bois, liés ensemble, soient jetés dans une fournaise ardente, un seul jet de flammes s'échappe de tous les deux à la fois; ainsi, du Père et du Fils procède l'Esprit-Saint, et il possède, comme eux, la puissance et la divinité.

3. Le bienheureux apôtre Paul a parfaitement défini notre croyance: " Un Dieu ", dit-il, " médiateur entre Dieu et les hommes (1) ". Ce n'est pas en tant que Dieu de Dieu, qu'il est devenu médiateur; car il n'y a qu'un seul Dieu même jusque dans la Trinité: mais la vertu du Père s'étant incarnée dans le sein de la Vierge Marie, et revêtue du vieil homme qui était tombé par sa désobéissance, elle est devenue la médiatrice de l'humanité. Comme l'attestent les Evangiles, lorsque le Sauveur eut conduit ses Apôtres sur le Thabor, il leur manifesta la puissance de sa divinité, et voilà qu'une nuée lumineuse le couvrit (2). Cette nuée indiquait que la Vertu du Père se trouvait en lui. Il en est dont la doctrine est insensée; comment expliquent-ils trois personnes en une seule substance? Par trois personnes, ils en. tendent trois puissances. Pour nous, nous disons qu'il y a trois personnes en une seule et même puissance, trois noms et un seul Dieu, trois paroles exprimant le même sens, c'est-à-dire, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Ceux-là partagent et divisent encore la puissance et la divinité de la Trinité sainte; c'est, disent-ils, comme un empereur, un préfet et un comte. Non, et loin de vous enseigner une pareille doctrine ou cette exposition de foi, je l'anathématise; car il est écrit dans nos livres sacrés: " Les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles par la création de ce monde (3) ". Pour faire un empereur de la terre, il faut trois choses, mais la puissance impériale est une. Si l'empereur ôte son diadème de dessus sa tête, il est un César, mais n'est plus un empereur dans toute l'acception du mot; voilà pourquoi ceux qui blasphèment le Saint-Esprit ne sont pas chrétiens. Si l'empereur se dépouille de la pourpre, ce n'est plus qu'un homme: ainsi font les Juifs, en n'adorant qu'une seule personne.

1. I Tim. II, 5.— 2. Matth. XVII, 5.— 3. Rom. I, 10.

567

Quant à nous, nous comparons le Maître du ciel à l'empereur de la terre: celui-ci est un homme dans la pourpre, et la pourpre se trouve en lui; mais la couronne placée sur sa tête, entraîne de droit pour lui la faculté de porter la pourpre, et signifie qu'en lui la puissance impériale est une. Ainsi en est-il de la Trinité: le Père est dans le Fils, et le Fils est dans le Père; pour le Saint-Esprit, il est le trait d'union entre l'un et l'autre : c'est la puissance et l'unité de la Trinité.

VINGT-SEPTIÈME SERMON. SUR LE JUGEMENT DERNIER.

ANALYSE. — 1. Les bons récompensés. — 2. Les méchants condamnés. — 3. Conclusion.

1. " Quand le Fils de l'homme viendra dans sa majesté, il s'assoiera sur le trône de sa gloire, et toutes les nations seront assemblées devant lui, et il séparera les uns d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis a d'avec les boucs, et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors, il dira à ceux qui seront à sa droite: Venez, ô bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde (1)" ; où se trouve la lumière inextinguible, où l'on goûte éternellement le bonheur, où l'on puise la vie sans fin de l'immortalité, où l'on partage à toujours la joie des anges et des Apôtres, où habite la lumière de la lumière et la source de la lumière, où l'on voit la cité des saints, la Jérusalem céleste, où les martyrs et les patriarches sont réunis avec Abraham, Isaac, Jacob et tous les élus, où les joies ne sont point suivies de douleur et de tristesse, où l'on ne verra ni les ombres de la nuit, ni la caducité de la vieillesse, où chacun éprouvera un insatiable amour et une paix particulière, où l'on aura pour témoins les esprits bienheureux et toutes les puissances, où Dieu nous donnera la manne, c'est-à-dire, des aliments célestes, et nous rendra participants de la vie des anges, où, enfin, car je voudrais tout dire d'un seul mot, l'on ne ressentira ni mal , ni douleur , et où nous jouirons de tous les biens. A ces paroles du

1. Matth. XXV, 31-34.

Sauveur, les justes demanderont : Seigneur, pourquoi nous avez-vous préparé une si grande gloire, une gloire si parfaite? Et le Christ leur dira : Voici pourquoi : Vous avez eu la miséricorde et la foi, la charité et la patience, la longanimité, la douceur et la justice, la continence et l'humilité; vous vous êtes montrés hospitaliers, affables et joyeux pour les pèlerins et les étrangers, amis de la justice et de la vertu; les maux du prochain vous ont attristés, comme son bonheur vous a réjouis; vous avez ressenti de la joie à voir ceux à qui n'échappait pas même une parole inutile ; la crainte de Dieu vous a saisis à la vue de ceux mêmes qui ne transgressent point leurs obligations et n'oublient ni un iota, ni un point de la loi du Seigneur; vous n'avez reçu aucun présent pour opprimer les innocents et dire le mensonge au lieu de la vérité; de votre cœur et de votre corps vous avez retranché le vice, vous avez considéré comme rien ce bas monde; vous avez renoncé non-seulement au diable et à ses oeuvres, au monde et à ses pompes, mais encore à vous-mêmes, et vous avez pris sur vous la croix de Jésus-Christ, pour le suivre fidèlement. — Seigneur, reprendront les justes, quand avez-vous remarqué en nous tout ce bien ? Quand avons-nous fait aux autres ce qu'il vous appartient de leur faire? Et il leur dira: " En vérité, je vous le dis : ce que vous avez fait pour l'un des moindres de mes frères, vous (568) l'avez fait pour moi (1) ", et en ma présence. Et ce que vous avez fait en secret, je vous le rendrai en public.

2. Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche : " Allez, maudits, au feu éternel, que mon Père a préparé pour le diable et pour ses anges (2) ", " où il y aura des pleurs et des grincements de dents (3) ", où l'on n'a des yeux que pour pleurer, où l'on désire la mort sans la recevoir, " où lever qui ronge ne meurt point, et le feu qui brûle ne s'éteint jamais (4) " ; où rien ne se prépare que des supplices, où nul maître n'est obéi de son serviteur, où le vieillard n'est pas respecté, où les jeunes gens manquent d'emploi, où il n'y a ni joie ni allégresse pour succéder au chagrin, où le travail ne se trouve point remplacé par les honneurs ou le repos; là, des ténèbres éternelles et des tourments horribles, l'ardeur de la soif et une terre d'oubli, la violence des flammes et la douleur causée par les vers; on n'y voit rien que des supplices, on n'y entend rien que des gémissements; on n'y éprouve aucune consolation, on n'y rencontre que l'enfer et les abîmes de la géhenne, dont le Prophète a dit : " Dans l'enfer, qui est-ce qui chantera vos louanges (5)? " c'est-à-dire personne. En ce lieu d'horreur, qui est-ce qui pourra chanter des cantiques au Seigneur? Ceux qui s'y trouvent renfermés n'ont plus le pouvoir de rien faire. Il y aura là des tortures de genres différents: là se trouvent " le dragon que Dieu a formé pour se jouer de lui (6) "

1. Matth. XXXV, 40. — 2. Ibid. 41. — 3. Id. VIII, 12. — 4. Marc, IX, 43. — 5. Ps. VI, 6. — 6. Id. CIII, 26.

Malheur à ceux parmi lesquels se trouve ce dragon dont le Sauveur a triomphé sur la croix, et qu'il a attaché, comme un passereau, à l'instrument de son supplice ! Si, en ce monde, les hommes ne peuvent supporter le joug de sa domination, comment le supporteront ceux qui se trouveront avec lui? Alors ces maudits lui répondront: Seigneur, pourquoi nous avoir préparé de si grandes peines, des tortures si insupportables? Et il leur dira: En voici le motif : c'est à cause de votre méchanceté, de vos ruses, de votre malignité, de votre avarice, de vos fautes, de vos injustices, de vos larcins, de vos mensonges, de vos insultes, de votre cupidité, de vos homicides et adultères, de vos colères, de vos fornications, de votre orgueil, de votre vaine gloire, de votre méchanceté pour le prochain, de cette tristesse qui engendre la mort; c'est parce que vous n'avez pas reçu les pèlerins et que vous vous êtes réjouis du mal qui survenait à vos frères, et attristés de leur bonheur; c'est pour vos blasphèmes et vos murmures, votre paresse et votre gourmandise, votre incontinence de parole et d'action, votre vaine gloire et vos bouffonneries, votre impudicité et votre colère.

3. Pour tous ces méfaits et autres semblables, les pécheurs et les impies iront au feu éternel; mais en raison de toutes leurs bonnes oeuvres que nous avons nominées et que nous avons omises, les justes iront dans la vie éternelle pendant les siècles des siècles (1). Ainsi soit-il.

1. Matth. XXV, 46.

VINGT -HUITIÈME SERMON. SUR LES TRIBULATIONS ET LES MISÈRES DE CE MONDE.

ANALYSE. — 1. Notre époque n'est pas plus mauvaise que les précédentes. — 2. on le prouve par des exemples.— 3. et par l'expérience actuelle. — 4. Quels jours peut-on appeler bons?

1. Toutes les fois que nous éprouvons quelque tribulation ou quelque misère, nous. devons y voir un avertissement et une correction. Nos saints Livres eux-mêmes ne nous promettent pas, en effet, la paix, la sécurité et le repas : ils nous annoncent, au contraire, (569) des tribulations, des misères et des scandales. L'Evangile ne s'en tait pas: " Mais ", dit-il, " celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé (1) ". De quel bonheur l'homme a-t-il joui en cette vie, depuis le moment où notre premier père nous a mérité la mort et a reçu la malédiction de Dieu, malédiction dont le Seigneur Christ nous a délivrés? " Mes frères", dit l'Apôtre, " ne murmurez pas, comme quelques uns d'entre eux ont murmuré et ont trouvé la mort dans la morsure des serpents (2)". Aujourd'hui, mes frères, le genre humain est-il soumis à des épreuves inconnues jusqu'à nos jours, et que nos pères n'aient pas subies avant nous ? Ou plutôt, souffrons-nous seulement ce que, au dire de l'histoire, ils ont souffert en leur temps? Et tu rencontres des hommes qui murmurent de l'époque actuelle ! Quand est-ce que nos aïeux ont eu à se louer entièrement de leur existence ? Hé quoi ? Si l'on pouvait faire remonter ces hommes au temps de leurs pères, ils murmureraient encore. Parmi les siècles passés, lequel, à ton avis, a été bon ? Ils t'apparaissent bons, parce que tu n'y as pas vécu. Aujourd'hui, pourtant, tu as échappé à la malédiction, tu crois au Fils de Dieu, tu es imbu et instruit de là doctrine renfermée dans nos saints Livres. Je m'étonne de te voir supposer qu'Adam ait passé une vie paisible : or, tes parents n'ont-ils pas hérité d'Adam? C'est bien à lui que Dieu a adressé ces paroles : " Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ; tu travailleras la terre d'où tu as été tiré, et elle te produira des ronces et des épines (3)". Il a mérité cette punition, il l'a reçue et ç'a été l'effet du juste jugement de Dieu.

2. Pourquoi donc t'imaginer que les temps anciens ont été meilleurs que le temps présent? Depuis le premier Adam jusqu'à l'Adam d'aujourd'hui, il y a eu travail et sueurs, ronces et épines. Il y a eu le déluge, des moments difficiles, des années de famine et de guerre, les annales de l'histoire en font mention; nous ne devons donc point prendre occasion des jours actuels, pour murmurer contre Dieu. Nos ancêtres ont vu jadis, et il y a de cela bien longtemps, de bien tristes choses: alors se vendait à poids d'or la tête d'un âne mort (4); on achetait à prix d'argent la fiente de pigeons (5) ; on vit même des femmes

1. Matth. X, 22.— 2. I Cor. X, 10.— 3. Gen. III, 18, 19.— 4. IV Rois, II, 25. — 5. ibid.

569

s’engager mutuellement à faire mourir leurs enfants pour les manger': lorsqu'elles furent arrivées à bout du premier, la mère du second ne consentit point à tuer le sien: la cause fut donc portée au tribunal du roi, et celui-ci se reconnut plutôt comme coupable que comme juge. Mais à quoi bon rappeler les guerres et la famine de ce temps-là ? Qu'elles ont été terribles, les calamités d'alors ! A en entendre le récit, à le lire, nous frémissons tous d'horreur. En réalité, n'est-ce point pour nous un motif de remercier Dieu, au lieu de nous plaindre de l'époque où nous vivons ?

3. Quand le genre humain s'est-il trouvé à l'aise? En quel temps n'a-t-on pas vu régner la crainte et la douleur ? Le monde a-t-il jamais joui d'une félicité durable ? De trop vieilles misères n'ont-elles pas toujours été son partage ? Si tu ne possèdes pas, tu brûles d'acquérir ; et si tu possèdes, ne crains-tu point de perdre? et ce qu'il y a en cela de plus malheureux, c'est qu'en dépit de tes désirs et de tes craintes, tu te trouves bien. Tu vas épouser une femme: qu'elle soit mauvaise, elle fera ton supplice; qu'elle soit bonne, tu auras une peur incessante de la voir mourir. Avant de naître, les enfants sont une source de douleurs atroces; ils n'inspirent que des inquiétudes, une fois qu'ils sont nés. Qu'on est heureux à la naissance d'un enfant, et, toutefois, comme on redoute de le voir mourir et de le pleurer ! Où rencontrer une existence à l'abri du malheur ? La terre que nous habitons ne ressemble-t-elle pas à un immense navire? Ne sommes-nous pas, comme des nautonniers, ballottés au gré des flots, sans cesse exposés à perdre la vie, toujours battus par l'orage et la tempête, à chaque instant menacés du naufrage, et soupirant ardemment après le port; car ils ne sentent que trop qu'ils sont des passagers ? Par conséquent, peut-on vraiment appeler bons des jours remplis d'incertitude, qui passent avec la rapidité de l'éclair, dont on peut dire qu'ils ont fini avant de commencer, et qu'ils ne viennent qu'afin de cesser d'être ?

4. Donc, " où est l'homme qui souhaite vivre et désire voir des jours heureux ? (2)" Pour ce bas monde, il n'y a, à vrai dire, ni vie, ni jours heureux. Les seuls jours de bonheur sont ceux de l'éternité. Ce sont des jours,

1. IV Rois, VI, 46. — 2. Ps. XXXIII, 13.

570

et des jours sans fin; le Prophète l'a dit : " J'habiterai pendant toute la durée des jours éternels (1), parce qu'un jour passé dans votre demeure vaut mieux que mille jours (2) ". Oui, un jour sans fin est. préférable à tous les autres. Voilà ce qu'il nous faut désirer: voilà ce qui nous est promis en termes ordinaires et se réalisera d'une manière ineffable. " Où est l'homme qui souhaite vivre ? " On dit tous les jours : Vie et vie; mais pour celle-ci, de quoi s'agit-il ? " Et désire voir des jours a heureux ? " Tous les jours, on parle même d'heureux jours; et, si on les examine de près, il n'y en a plus. Tu as aujourd'hui passé une bonne journée, si tu as rencontré ton ami, et si cet ami consentait à rester avec toi, quelle bonne journée tu passerais ! Après avoir rencontré son ami, l'homme ne se plaint-il pas d'avoir dû le quitter? Voilà comme est bon, pour toi, le jour qui te quitte

1. Ps. XXII, 9. — 2. Id. LXXXIII, 10.

après t'avoir visité. J'ai passé de bonnes heures : où sont-elles ? Ramène-les-moi. J'ai passé un moment agréable: tu t'en réjouis; plains-toi plutôt de ce qu'il n'est plus. " Quel est l'homme qui souhaite vivre et désire voir des jours heureux? " Et tous de s'écrier Moi ! Mais ce ne sera qu'après cette vie, après les jours présents. Il nous faut donc attendre; mais que nous recommande-t-on de faire pour parvenir à ce que l'avenir seul peut nous procurer ? Que ferai-je dans cette vie telle quelle, pour arriver à la vie et voir des jours heureux? Ce que dit ensuite le Psalmiste: " Préserve ta langue de la calomnie et tes lèvres des discours artificieux ; éloigne-toi du mal et pratique le bien (1) ". Fais ce qui est commandé, et tu recevras ce qui est promis. S'il y a des efforts à t'imposer et que tu aies peur de la peine, que, du moins, l'éclat de la récompense te ranime !

1. Ps. XXXIII, 14, 15.

VINGT-NEUVIÈME SERMON. SUR LA PÉNITENCE QUE TOUT CHRÉTIEN DOIT PRATIQUER, S'IL VEUT GUÉRIR SON AME DES PÉCHÉS QU'IL A COMMIS APRÈS LE BAPTÊME.

ANALYSE. — 1 . Plaise à Dieu que nous ressentions, pour la guérison de nos âmes, une sollicitude pareille à celle que nous ressentons pour la guérison de nos corps. — 2. Les remèdes pour les blessures spirituelles sont la pénitence et la confession.— 3. Conclusion.

1. Il serait à désirer, bien-aimés frères, que notre corps jouît d'une santé continuelle, qu'il ne souffrît jamais des atteintes de la, maladie et ne reçût pas de blessures. Si nous consultons les instincts naturels d'un esprit droit, personne d'entre nous ne consentira à se voir mutiler ou. à être cloué sur un lit de douleur. L'Apôtre en a fait la remarque : "Jamais personne n'a haï sa propre chair au contraire, il la nourrit et il en a soin (1) ". Qu'involontairement on souffre d'une maladie, ou qu'on reçoive un coup de flèche, je ne dirai pas dans une partie essentielle du corps,

1. Éphés. V, 29,

mais seulement à la superficie d'un membre, on emploie aussitôt, et avec un soin qui ne se dément pas, tous les remèdes possibles: on bande la plaie, on fait provision de simples de toute espèce, dont l'application sur le mal peut guérir, et, s'il le faut pour obtenir la cure, on va même à l'étranger chercher ce qui est nécessaire. La dépense est comptée pour rien, et la pauvreté n'entre pas en ligne de compte; les ressources de la vie se consacrent à la maintenir; on regarde comme cause de salut des choses même plus viles que le sel, on n'épargne non plus les soins préservatifs d'aucune sorte pour empêcher le mal de couver (571) en dessous et de s'aggraver, pour préserver le malade de plus cruelles souffrances. Donc, mes frères, vous prenez toutes les précautions possibles, afin de rétablir votre santé corporelle, quand elle se trouve compromise ; et, pourtant, ce corps doit mourir un jour, car sa condition le condamne à tomber plus tard en poussière. Sans doute, nous espérons qu'il ressuscitera, mais, en attendant, il faut qu'il subisse cette sentence : " Tu es terre, et tu retourneras en terre (1) ". De telles paroles montrent à l'homme le peu de valeur de son enveloppe mortelle, puisqu'elles lui apprennent que, s'il a été tiré de la terre, il y rentrera. Pourquoi donc, mes très-chers frères, attacher notre coeur aux choses d'un rang inférieur? Sachez-le bien, le corps est inférieur à l'âme par la dignité ; car l'âme, c'est la maîtresse du corps, les membres sont à son service, elle en dispose, à son gré, pour les usages qui, lui conviennent. Quant à elle, après avoir gouverné cet esclave soumis à ses ordres, elle reste à l'abri de la mort, même quand la mort brise les liens qui l'unissaient au corps. La condition de notre âme est donc infiniment supérieure à celle de notre corps; même dans notre façon ordinaire de parler, nous en rendons témoignage, lorsque nous disons le plus souvent: Pour le salut de notre âme, ne voulez-vous pas faire cela? La raison et l'opinion générale attribuant à l'âme la primauté d'honneur, que ne devons-nous pas faire pour conserver intact et dans toute son intégrité ce que nous a procuré notre première ou notre seconde naissance, c'est-à-dire la grâce sanctifiante ou l'innocente naturelle ? A les garder consiste la beauté de l'âme, l'intégrité de sa forme, sa santé, son élégance : comme, parmi les corps, il n'y a de beaux que ceux sur lesquels on n'aperçoit ni taches, ni cicatrices; ainsi les âmes ne conservent l'éclat e leur primitive beauté qu'autant qu'elles ne sont rendues hideuses ni par les souillures ni par les blessures du péché.

2. Mais les hommes ont rarement le bonheur d'avoir toujours conservé la santé de leur âme, de parcourir le chemin de la vie sans rencontrer de pierre d'achoppement, de n'être sujet à aucune illusion : qu'ils mettent donc, du moins, à obtenir leur guérison spirituelle, un zèle pareil à celui qu'ils mettent à

1. Gen. III, 19.

recouvrer la santé de leur corps. Qu'aux blessures de leur âme ils appliquent la main du conseil, et si elle a été transpercée par la lance du péché, qu'elle prenne le remède de la pénitence; et si elle gît malade, qu'on la réchauffe dans le bain des larmes. Le désespoir ne doit pas ôter à ceux qui veulent guérir l'espérance de sortir de leur maladie et la faculté de revenir à la santé. Le Prophète a dit, en effet : " Celui qui tombe ne cherchera-t-il jamais à se relever, et celui qui s'est éloigné ne se rapprochera-t-il point (1) ? " Sortons donc de l'abîme de fausse honte où nous sommes tombés, relevons-nous pour aller à Dieu, et après notre chute, ne restons pas misérablement couchés par terre. N'allons pas couvrir nos ulcères du voile de la confusion, car la corruption s'étendrait infailliblement plus loin et atteindrait bientôt les parties nobles. Laissons-nous relever par l'espoir de guérir le mal que la honte dérobe aux regards; ce sentiment de fausse pudeur est ridicule, car rien n'échappe à la vue de celui-là seul dont l'oeil est à craindre. A quoi bon des hommes cacheraient-ils ce que Dieu connaît par lui-même? Si le juge sait les fautes du coupable, de quel avantage sera pour celui-ci que tous les autres les ignorent? Ce juge est celui dont le Psalmiste a dit : " Dieu scrute les reins et les coeurs (1) ". " Il démêle ", ajoute l'Apôtre, " les pensées et les mouvements du coeur (2) ". " Aucune créature n'est invisible pour lui, mais tout est à nu et à découvert devant ses yeux (3) ". Pourquoi donc nous tromper au point de croire que nous pouvons lui dérober la connaissance de nos misères? De ce que les hommes ignorent nos fautes, s'ensuit-il que le voile épais dont nous les couvrirons suffira à les dérober à la vue de Dieu? Mes frères, rien de plus dangereux pour une âme pécheresse que de se refuser à avouer ses faiblesses, ou de s'étudier à les cacher. Comment, en effet, guérir celui . qui, malgré ses trop réelles blessures, veut paraître bien portant? C'est impossible, mais il est bien près de revenir à la santé celui qui, repoussant les appréhensions d'une fausse honte, va se montrer au médecin et lui dit: " Prenez pitié de moi, Seigneur, car je suis infirme : " guérissez-moi, parce que je vous ai offensé (4) " ; qui lui révèle la plaie hideuse de ses fautes,

1. Ps. XI, 9. —2. Id. VII, 10. — 3. Hébr. IV, 12. — 4. Ibid. 13.

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572

et en parle hautement en ces termes: " Je vous ai déclaré mon crime et n'ai point caché mon iniquité. Je confesserai contre moi mes prévarications; Seigneur, vous m'avez pardonné l'énormité de mon crime (1)". Voyez, mes bien-aimés frères, quels sont les fruits et les avantages de la confession de nos fautes ! " Seigneur, je confesserai contre moi mes prévarications ". Qu'est-ce que le Psalmiste ajoute immédiatement après ces paroles ? " Et vous m'avez pardonné l'énormité de mon crime ". Quel remède efficace ! Quelle rapide guérison ! Montrer ses plaies au médecin, et en recevoir aussi vite la santé ! Lui faire voir la cause du mal, et se trouver, au même instant, garanti contre la douleur ! A peine as-tu ouvert la bouche pour faire l'aveu de tes faiblesses, que déjà tu as obtenu ton pardon. Est-il à mépriser le médecin qui, sans tarder un moment, " guérit les coeurs brisés et cicatrise leurs blessures (2)", qui ne manifeste à ses malades aucun ennui de les entendre, et n'épouvante aucun de ceux qui ont recours à lui, en leur parlant de la gravité de leurs blessures ; qui les invite, au contraire, à s'approcher de lui, et leur adresse ces pressantes paroles par la bouche du

1. Ps. XXXI, 5. — 2. Id. CXLVI, 3.

prophète Isaïe : " J'effacerai moi-même tes iniquités ; je veux oublier tes crimes (1) ? " Mais toi, ne les oublie pas : " Confesse d'abord tes iniquités, et tu seras justifié (2) ". Admirable bonté de Dieu ! Que son indulgence est digne de nos louanges ! L'aveu de nos fautes sera suivi, non pas du châtiment, mais du pardon; il nous le promet, car il dit : " Confesse d'abord tes iniquités, et tu seras justifié ". Ce que les justes obtiennent en travaillant à l'oeuvre de leur sanctification, tu l'obtiendras toi-même en faisant pénitence.

3. Profitons avec empressement, mes très chers frères, de la bonté sans égale du médecin qui nous appelle à lui ; ne rougissons pas de lui dévoiler les plaies de nos égarements; ainsi pourrons-nous revenir à la santé. N'allons pas dissimuler les infirmités de notre âme et traîner longuement dans nos mauvaises habitudes; car, évidemment, nous tomberions en danger de mort. Daigne nous préserver d'un pareil danger celui qui a dit : " Je ne veux point la mort de l'impie, mais je veux qu'il se convertisse et qu'il vive (3) ". N'est-il pas le maître des destinées de l'homme? Gloire donc à lui, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il

1. Isaïe, XIII, 25. — 2. Ibid. 26. — 3. Ezéch. XXXIII, 11.

TRENTIÈME SERMON. SUR LA CONFESSION.

ANALYSE. — 1. Pour accorder aux hommes son pardon, Dieu les invite à se convertir, mais ils ne l'écoutent pas. — 2. Exhortation à ne plus vivre de la vie d'un monde qui passe. — 3. Excellence de la pénitence et de la conversion démontrée par l'exemple de Jonas et des Ninivites. — 4. Il nous faut pratiquer la pénitence pour être dignes de participer aux mérites de la mort que le Christ a soufferte pour nous.

1. Jamais le Dieu tout-puissant ne refusera sa miséricorde aux hommes qui obéiront avec foi à ses commandements, et toutes les fois que notre coeur sera prêt à reconnaître ses fautes, le Seigneur nous en accordera aussitôt le pardon. C'est son désir constant, pourvu que le pécheur ne se complaise pas dans le mal ; car voici ce qu'il dit par l'intermédiaire du Prophète : " Revenez à moi, et je reviendrai à vous (1) ". Il envoie des hérauts, on les méprise; il appelle à lui les pécheurs, et les pécheurs ne se convertissent pas. Viendra le jour du jugement, où ils demanderont et ne seront pas exaucés. Le Sauveur leur dit : " Revenez de vos voies criminelles (2) " ; ils

1. Zach. 1, 3. — 2. Ibid. 4.

répondent : Nous resterons dans le mauvais chemin. Ne sont-ce point d'impudents contempteurs du Très-Haut? aussi une condamnation à mort les attend. Puisse chacun de nous dire à Dieu: " J'ai péché (1) ", car aussitôt il répondra: J'ai pardonné. Par l'effet ordinaire de sa bonté, Dieu veut accorder aux pécheurs le pardon de leurs fautes, mais, par l'effet habituel de leur malice, les coupables sont tout prêts à refuser leur grâce.

2. La source du pardon est ouverte à quiconque veut vivre. Mes frères, vivons, et vivons bien; car la vie présente passera avec le temps, mais la vie future ne finira jamais. Mais on vous voit aimer cette vie terrestre de manière à réaliser en vous ce que dit Salomon : " Je me suis créé des musiciens et des musiciennes, des échansons et des femmes chargées de me verser à boire " (2), et le reste " et je n'ai rien trouvé de mieux que de boire et de manger (3) ". Tu choisis volontiers un pareil genre de vie ; pourquoi donc ne pas faire encore ce qu'il ajoute : " Je n'ai rien trouvé de mieux que de boire et de manger, et cela est vanité des vanités (4) ? " C'était justice, car il n'y a vraiment en cela que vanité. Vivre et bien faire, voilà ce qui s'appelle vivre ; mais vivre et mal agir, ce n'est pas réellement vivre. Vivons donc ce petit espace de temps, de manière à mériter de vivre beaucoup dans le séjour éternel qui nous attend. Ici-bas, en effet, ne sommes-nous pas comme en un lieu de passage ? un jour viendra où nous devrons en sortir, et tu nourris des désirs pareils à ceux que tu nourrirais, si tu ne savais pas d'où tu viens. Le monde est devenu la demeure de ton corps, et celui-ci le domicile de ton âme. Ton corps est comme un prolongement du monde, et ton âme lui est étrangère. Le séjour de ton corps est ici-bas; celui de ton âme, c'est le ciel; car " ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'esprit est esprit (5) ". La chair est venue de la terre et y retournera; l'esprit est venu du ciel, et quand se briseront les liens qui l'unissent au corps, il y rentrera. Mais quelle dure nécessité, sortir de ce monde ! Où iras-tu donc à ce moment-là ? tu sortiras du monde pour aller au ciel. On redoute de pénétrer dans la maison d'un grand personnage inconnu : par quel moyen gravir les

1. II Rois, XII, 13. — 2. Ecclé. II, 8. — 3. Id. VIII, 15. — 4. Id. 1, 2. — 5. Jean, III, 6.

573

degrés de l'échelle qui aboutit au ciel ? Malgré une conscience pure, on tremble en face d'un tribunal de la terre ; la voix et l'aspect d'un juge remplissent l'âme d'épouvante quelles seront donc les émotions des pécheurs, quand il leur faudra paraître devant Dieu, eux que la seule vue des Anges suffit à jeter dans le trouble?

3. Si je ne me trompe, mes frères, la comparaison que je viens d'employer ne manque pas de justesse; mais si la crainte a glacé nos coeurs, que la prière s'échappe vite de nos lèvres; que notre pénitence efface, en un clin d'oeil, les fautes que notre ignorance a été si longtemps à commettre. Croyez-moi, mes frères, puisqu'en agissant ainsi vous ajoutez foi, non pas à mes propres paroles, mais au commandement du Seigneur, que vous venez d'entendre. La population de Ninive vivait, mais elle ne vivait pas bien; c'est pourquoi le Seigneur dit au prophète Jonas : " Va dans la grande ville; là, prêche avec force contre elle, parce que le bruit de sa malice est monté jusqu'à moi (1) ". Sa mission avait été d'être un humble prédicateur, et, de fait, il se montra un grand contempteur. On l'avait envoyé à Ninive, et ce fut à Tarse qu'il se rendit. Il méprisa Dieu et s'enfuit dans un vaisseau, comme si la puissance de Dieu ne s'étendait pas jusque sur mer ! Alors il se mit à dormir; sa sécurité était telle que, durant son sommeil, il ronflait. Pendant ce temps-là, les nautonniers jetaient à l'eau tous les vases qui se trouvaient sur le navire, ils pleuraient, car ils se croyaient condamnés à périr misérablement. Lève-toi ! s'écrièrent-ils enfin; il faut que nous sachions par le fait de qui nous vient notre malheur. Désigné publiquement par les sorts , il ne chercha point à nier sa faute ; au contraire, il se condamna lui-même. " Prenez-moi ", dit-il, " jetez-moi dans la mer, et la tempête s'apaisera (2) ". Les matelots le précipitèrent du haut du vaisseau et, en-dessous des flots, se trouva une baleine qui l'engloutit. Au sein des abîmes son tombeau fut le ventre d'un poisson, et celui-ci le. garda intact, dans ses entrailles, l'espace de trois jours. Jonas en sortit aussi sain qu'il y était entré ; alors il se montra docile et accomplit les ordres divins qu'il avait d'abord méprisés et éludés; aussi le peuple et la ville tout entière firent-ils pénitence en versant des

1. Jonas, I, 2. — 2. Jean, I, 12.

574

larmes, tandis que Jonas attendait au loin que Dieu fît périr Ninive ; mais le feu, envoyé , pour la réduire en cendres, s'éteignit sous le torrent des larmes de ses habitants. Dieu leur pardonna donc leurs égarements, et, au même instant, le Prophète fut saisi de douleur. Seigneur, dit-il, je savais que vous êtes prompt à pardonner , voilà pourquoi je m'étais enfui à Tarse, au lieu d'exécuter vos ordres. Un peu de fatigue avait rempli son âme de tristesse, et nul sentiment de joie ne s'empara de son coeur, lorsque, à l'égard de Ninive, l'indulgence succéda aux menaces de la justice divine. Il en sortit donc et s'endormit bientôt; car il avait vu un grand concombre élever au-dessus de sa tête son épais feuillage, pour le défendre contre les ardeurs brûlantes du soleil: cet arbrisseau, sorti de terre par l'ordre du Seigneur, sécha bientôt après sous l'influence de la même volonté divine. subitement élevé, il disparut tout aussi vite. Il n'y avait pas d'autre nécessité à ce qu'il sortît de terre que celle-ci : Dieu avait promis,son pardon aux pécheurs, afin de les exciter à se convertir. — Mais, me diras-tu, qui est-ce qui t'autorise à parler ainsi ? — Lis le livre de Jonas, et tu verras que le Prophète pleure sur le sort du concombre ; puis, si tu pousses plus loin la lecture, le Seigneur t'apparaîtra, comme épargnant la ville. " Jonas ", dit-il, " tu gémis sur le sort d'une plante qui est venue sans toi, qui s'est accrue en une nuit et qui a péri le lendemain ; et moi, je n'épargnerais pas la grande ville de Ninive, où il y a plus de cent vingt mille hommes (1)? "

4. Mes frères, un seul : Pardonne, suffit à délivrer de la mort un grand nombre. Il y en a beaucoup (je dirais même qu'ils sont en énorme quantité) pour dire : " Mangeons et buvons (2) ", car c'est notre nature : une fois enfermés dans le tombeau, nous n'avons plus de vie, nous n'avons plus, de châtiment à redouter. Non, sans doute, tu n'éprouveras pas de châtiment, si tu te convertis et obtiens ton pardon. Avant la passion de ton Sauveur, ton premier père ne pleurait-il pas ? Ignores-tu donc que si Jésus-Christ n'était pas venu, Adam aurait pour toujours été enseveli dans l'enfer? Jésus-Christ homme est venu pour ce motif : il s'est anéanti à cause de toi, et afin de te trouver. D'abord , tu avais péché par ignorance, et il t'a purifié par l'effusion de son sang ; mais si, après avoir été instruit, tu recommences à pécher, il est sûr que tu éprouveras toute la sévérité de sa justice. Donc, en tout ceci, mes frères, obéissons à ses commandements, et nous deviendrons participants de la récompense qu'il nous a promise. Ainsi soit-il.

1. Jonas, IV, 10, 11. — 2. Isaïe, XXII, 13.

TRENTE ET UNIÈME SERMON. SUR LA RÉCONCILIATION DES PÉCHEURS. I.

ANALYSE. — 1. Pouvoir de la pénitence. — 2. Prière à l’évêque pour l'engager à recevoir les pécheurs. — 3. Continuation de cette prière. — 4. Conclusion.

1. La fragilité humaine, empoisonnée par le venin du péché comme par la morsure d'un serpent, n'offrirait plus de ressource, si la pénitence ne venait y appliquer le remède, et si une humble confession ne lui obtenait la grâce de l'indulgence divine. Comme, dans le corps humain , les parties corrompues d'une plaie s'enlèvent au moyen de l'instrument du chirurgien, ainsi l'âme, blessée par le péché, se refait sous l'influence douloureuse de la pénitence : une douleur qui enlève les grandes douleurs, une peine salutaire,

1. Ce sermon appartient sans doute à l’époque où saint Augustin, encore prêtre, prêchait devant son évêque.

un chagrin de courte durée, préparent des joies éternelles; une tribulation nous garantit des autres tribulations, et l'inquiétude enfante pour nous la sécurité. En effet, le Dieu de miséricorde n'a jamais voulu la mort du pécheur, autant qu'il a voulu le voir se convertir et vivre : par une raison tout opposée, et parce qu'il est un juste juge, il ne veut point que le péché demeure impuni. Le pénitent s'inflige donc lui-même le châtiment qu'il mérite, et ainsi va-t-il au-devant de la main de Dieu, qui venait le frapper et ne viendra plus que pour le secourir. Il humilie donc son esprit dans la tristesse et les gémissements, dans la douleur et les larmes, il tire lui-même vengeance de ses iniquités, . et, par là, il ne laisse rien à la justice divine qu'elle puisse exiger de lui, il offre à la bonté paternelle du Très-Haut une belle occasion de pardonner. Dès lors donc, il exercé contre sa propre personne tous les droits de la justice, puisqu'il se déteste le premier comme pécheur. L'accord s'établit entre lui et Dieu, ne hait-t-il pas, en effet, ce que hait en lui le Seigneur ? Il se punit, mais que cette punition est, peu de chose ! Il s'irrite contre sa faiblesse, il se soumet aux rigueurs de la pénitence; mais qu'est-ce que cela? Que c'est peu de chose en comparaison des flammes éternelles ! Mais quand il en est encore temps, avant que luise le jour de la colère divine et de la manifestation des coeurs, qui doit se faire au jugement de la justice éternelle, si le pécheur, attaché en quelque sorte au pilori de sa conscience , s'irrite contre lui-même et se condamne aux déchirements de la pénitence, la colère de Dieu n'est plus allumée contre lui ; bien au contraire, il se réjouit plus de la conversion de ce seul pécheur, que de la persévérance dans le bien de quatre-vingt-dix-neuf justes qui ne sont point égarés (1). Il met d'autant plus d'empressement à pardonner les crimes des pécheurs repentants, qu'il a montré plus de patience à différer l'heure de les punir. Car " s'il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et tomber la pluie sur les justes et sur les pécheurs (2) ", c'est afin que, tout en continuant à manifester sa miséricorde aux bons, il force les méchants à rougir de leur persistance dans le mal.

2. Aussi, vénérable pape, vois agenouillés,

1. Matth. XVIII, 18. — 2. Id. V, 45.

575

non-seulement en présence du Seigneur, mais encore à tes pieds, ceux que, dans sa patience, Dieu invitait à se repentir. Aujourd'hui, ils ne se détournent plus de lui et ne s'amassent plus des trésors de colère ; car ils sont convertis et crient miséricorde. Ils demandent leur pardon, ils le cherchent, ils frappent à la porte. Tu es rempli des dons de la grâce, accorde-les donc à leur repentante ; tu es éclatant de lumière, guide donc leurs pas vers le but où ils veulent parvenir; tu as les clefs en tes mains, ouvre-leur donc la porte puisqu'ils y frappent. Puissent tes entrailles de pasteur se sentir émues à la vue de ces brebis que l'Agneau a rachetées de sols sang, et qu'il a, par le secours mystérieux de sa grâce, arrachées à la dent des loups. Elles te montrent leurs blessures, elles mettent à nu devant toi leurs consciences déchirées par des bêtes féroces : jette sur elles tes regards, reçois-les dans tes bras. Elles ne diffèrent nullement de te manifester leurs plaies, ne diffère pas non plus d'y appliquer un prompt remède. Ces pécheurs se tenaient dans l'Eglise, comme s'ils eussent été au paradis l'antique ennemi en est devenu jaloux :. ils ont manqué une seconde fois de vigilance, et le serpent, se traînant sur sa poitrine et son ventre, est tombé sur eux, il les a de nouveau trompés, il en a fait de nouveau ses esclaves. Au souvenir de la condamnation de notre premier père, ils ont été saisis de crainte ; mais au lieu de fuir la présence du Très-Haut, au lieu de se cacher à l'ombre d'une excuse, loin de déguiser la honte de leurs désordres sous le voile inutile de paroles de justification, et de les envelopper comme d'un vêtement de feuilles (1), ils ouvrent devant toi leurs coeurs et répandent leurs âmes en ta présence. La crainte ne les éloigne pas; au contraire, ils se rapprochent, et, par ton intermédiaire, ils veulent revenir à Dieu. Essuie donc leurs larmes , guéris leurs pieds de leurs faux pas. Ils arrivent d'un pays lointain; va au-devant d'eux. En toi se trouve celui qui a ainsi agi à l'égard de son plus jeune fils, de ce fils pour qui ses désordres furent la source des souffrances de l'exil et des privations de la misère (2). Que ceux-ci se nourrissent, comme lui, du veau gras. Que d'eux on dise aussi: Ils étaient morts, et ils sont ressuscités; ils étaient perdus, et ils sont

1. Gen. III, 7. — 2. Luc, XV, 11 et suiv.

576

retrouvés (1). Laisse-toi attendrir par les larmes de leurs frères, par les sanglots de tous ces assistants qui prient, non pour leurs propres fautes, mais pour celles des pécheurs; néanmoins, ces fautes ne nous sont point complètement étrangères, car nous ne formons qu'un seul et même corps avec ces membres souffrants : nous avons le même chef, et nous compatissons à leurs maux. Nous sommes animés, à leur égard, de l'esprit de douceur, car nous craignons d'être nous-mêmes soumis à l'épreuve. Pourrions-nous nous croire dispensés de pleurer pour des frères tombés et repentants, quand le Christ nous a commandé de prier même pour nos ennemis?

3. Pour donner aux gémissements de tous une nouvelle force, joins-y les tiens; unis à leurs faibles mérites tes mérites bien plus grands, car ils sont comme les cheveux blancs de ton âme : prosterne-toi, en faveur de tes enfants, aux pieds de ton Dieu. Cette humiliation t'élèvera davantage ; ta douleur sera pour toi une source de joie; en te faisant esclave, tu règneras. Tu es la bonne odeur du Christ, joins-y le feu de la commisération, et brûle pour apaiser le Seigneur. Ils méritent pitié, ton coeur est rempli de miséricorde, mets-le donc sur l'autel de la charité. Tu es assis sur le trône élevé des Apôtres, que ton affection pour ces malheureux t'en fasse descendre jusque dans l'abîme où ils sont tombés. Imite le Père, dont la volonté est que pas un de ces petits ne périsse (2). Imite le Fils bien qu'il eût la forme de Dieu, il a pris la forme d'esclave (3), il est venu pour servir et non pour être servi (4). Imite le Saint-Esprit, qui, selon Dieu, intercède pour les saints (5). Il t'engage, lui aussi, à prier pour eux; car c'est par lui que la charité a été répandue dans ton coeur. Jadis, quand ils marchaient dans les voies de l'erreur, tu les rappelais au bon chemin; maintenant qu'ils y reviennent, offre les à Dieu et les lui réconcilie. Tu courais à leur recherche quand ils étaient perdus; aujourd'hui qu'ils sont retrouvés, prie pour eux. Constitués dans l'état du péché, ils se sont éloignés de la vraie vie et approchés des portes de l'enfer, qui ne prévaudront jamais contre celui dont tu tiens la place. Depuis quatre jours Lazare se trouvait enfermé dans le tombeau par une lourde pierre

1. Luc, XV, 21. — 2. Matth. XVIII, 14. — 3. Philipp. II, 6, 7. — 4. Matth. XX, 28. — 5. Rom. VIII, 34.

aussi son cadavre exhalait-il déjà une odeur insupportable; le Sauveur l'a rappelé du séjour de la mort et lui a commandé, d'une voix forte, de sortir de son sépulcre (1): mais, bien que déjà rendu à la vie, il se trouvait encore paralysé dans ses mouvements par ses funèbres liens; il n'appartenait donc pas encore à la société des vivants. " Déliez-le ", dit Jésus, " et laissez-le aller (2) ". Ainsi l'intervention de l'homme devait achever l'oeuvre bienfaisante de Dieu. Je comparerais ces pécheurs à Lazare. Leurs iniquités les avaient fait mourir; ils gisaient sans vie, écrasés par le désespoir , et répandaient autour d'eux l'odeur fétide de la corruption de leurs moeurs. Ramenés à la vie par la puissance divine, ils confessent leurs égarements et sortent déjà des profondeurs de leurs ténèbres; mais comme ils sont encore enveloppés dans l'étroit linceul de leur culpabilité, ils se trouvent toujours séparés de la communion des saints. Dieu les a ressuscités, mais nous te les présentons pour que tu les délies, surtout parce que tu occupes le siège de l'Apôtre à qui il a été dit : " Tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel (3) ". Sans doute, tes entrailles , qui sont celles de la sainteté et de la miséricorde, n'ont pas besoin de nos exhortations pour s'émouvoir ; ce que je demande en leur faveur sera moins le fruit de mes prières que celui de ta paternelle affection. Néanmoins, les bons offices que nous leur rendons aujourd'hui ne leur paraîtront pas hors de propos, puisque nos paroles leur feront estimer davantage les dons de Dieu, et mieux comprendre ce qu'ils devront à tes mérites. Notre Père, qui est au ciel, sait, en effet, ce qui nous est indispensable , avant même que nous le lui demandions (4) ; et, pourtant, il nous engage à le lui demander, et, quand nous le lui demandons, il nous l'accorde. A voir sa générosité répondre à nos demandes, nous l'aimons plus vivement, et nous reconnaissons mieux en lui notre Père; si, au contraire, il nous accordait ses bienfaits, avant que nous lui en ayons manifesté le désir, nous les regarderions, non comme des dons gratuits, mais comme des redevances obligées.

4. Voilà mon devoir accompli; j'ai parlé de mon mieux, et, toutefois, mes paroles ont à

1. Jean, XI, 1 et suiv.— 2. Ibid. 44 et suiv. — 3. Matth. XVIII, 18. — 4. Id. VI, 8.

577

peine été dignes que tu y prêtes une oreille favorable, bien que j'aie voulu aider à guérir les plaies de mes frères. A toi maintenant d'accomplir la tâche dont tu es redevable, comme pasteur, à l'égard de toutes tes brebis sans exception : à toi de céder aux aveux des coupables, aux gémissements des justes, aux supplications de tous. Daigne le Seigneur notre Dieu faire ce qu'il a promis, recevoir, comme un sacrifice agréable, le repentir de ces malheureux, ne point mépriser leur coeur contrit et humilié, écouter miséricordieusement leurs gémissements et leurs supplications, les épargner dans l'avenir, puisque, dans le présent, ils reviennent au bien, et les délier dans le ciel, puisque tu les auras déliés sur la terre.

TRENTE-DEUXIÈME SERMON. POUR LA RÉCONCILIATION DES PÉCHEURS.

ANALYSE. — 1. Motifs pour lesquels l'évêque doit donner l'absolution aux pécheurs. — 2. Trompés d'abord par le diable, ils confessent maintenant leurs fautes et demandent leur pardon. — 3. Prières et gémissements des justes en leur faveur.

1. " Voici le temps favorable, voici les jours de salut (1) ". Puissent t'émouvoir, vénérable pape, les larmes des pénitents qui désirent obtenir, par ton intermédiaire, le pardon de celui qui habite en toi ! Ils viennent, ils se prosternent et ils pleurent devant le Dieu qui les a créés, afin qu'il anéantisse leurs couvres et répare en eux la sienne. Puisse-t-il détourner ses regards, non pas de leurs personnes, mais de leurs iniquités ! Qu'il ne jette plus ses yeux sur eux, comme sur des pécheurs, pour effacer de la terre jusqu'à leur souvenir (2), mais comme sur des pénitents qui ont soif de la justice, pour prêter l'oreille à leurs supplications (3). C'est leur corps qui a été, pour eux, l'instrument du péché ; aussi le châtient-ils sévèrement. Après avoir tiré vengeance de leur méchanceté, ils demandent au Dieu clément leur pardon. Pour l'apaiser , ils s'irritent contre eux-mêmes; ils se punissent, afin qu'il ne les punisse pas. Ils lui offrent en sacrifice un esprit repentant: ainsi lui font-ils agréer leur coeur humilié et contrit (4); car il résiste aux

1. II Cor. VI, 2. — 2. Ps. XXXIII, 17. — 3. Ibid. 16. — 4. Id. 1, 19.

superbes, et aux humbles il accorde sa grâce (1). Le baptême avait fait d'eux des hommes nouveaux; mais, puisqu'ils se sont blessés, poissent-ils trouver leur guérison dans la pénitence. Devenus infidèles à leurs promesses, puissent-ils ne point éprouver plus fard les supplices qu'ils ont fait profession de croire. Ils n'ont étendu sur personne leur bras vengeur : Dieu doit-il se venger d'eux? Puisqu'ils se sont montrés miséricordieux, ne méritent-ils pas d'obtenir miséricorde ? Ils ont pardonné, qu'on leur pardonne donc; ils ont été généreux, qu'on se montre tel à leur égard. A la voix du Christ s'est fendu le rocher de leurs instincts pervers, qui écrasait de son poids leurs ténébreuses consciences; et, par la vertu de leur confession, ils semblent sortir d'un tombeau et paraître au grand jour. Délie-les donc et laisse-les aller, car tu as les clefs, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel (2). Autrefois le péché régnait en maître sur leurs membres; aujourd'hui que la justice a triomphé d'eux, ils reviennent à elle. Ne vois-tu pas un torrent

1. Jacques, IV, 6. — 2. Matth. XVIII, 18.

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de larmes s'échapper de ces yeux qu'avaient fascinés les illusions du mal? Les gémissements et les sanglots qu'ils poussent en leur propre faveur ne retentissent-ils pas à leurs oreilles, jadis si facilement ouvertes à tous les propos condamnables? Les mains dont ils se sont servis pour faire le mal, ils les tendent maintenant suppliantes, pour obtenir le remède à leurs maux. Leurs pieds couraient dans le mauvais chemin ; ils ont changé de voie, et où sont-ils venus? Nous le voyons présentement; et, nous en sommes également témoins, leur corps, tout à l'heure vil instrument des plus sales jouissances, se roule maintenant dans la poussière et les larmes. Ces mouvements extérieurs ne sont-ils pas l'indice évident de la victoire que le Christ a intérieurement remportée sur eux? L'ennemi a été chassé de leur âme; qu'il soit torturé. Le fort a vu sa maison pillée parle plus fort (1); il a été enchaîné et forcé de rendre ceux qu'il avait fait esclaves. A entendre ces pécheurs confesser leurs égarements, on ne saurait, un instant, douter de leur repentir; mais Dieu est tout près de ceux qui ont le coeur brisé par la douleur. Cette douleur est un remède, et non un châtiment. Ah ! il désirait les soins du médecin, celui qui s'écriait : " Brûlez mes reins et mon coeur (2) ". Cette douleur fait disparaître la corruption et ne tue :pas, car " Dieu ne veut pas tant la mort du pécheur que sa conversion et sa vie (3)". " Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais les malades (4) ". Le Christ n'est pas venu appeler les justes à la pénitente, mais les pécheurs. Or, s'il les appelle, ce n'est point afin qu'ils se réjouissent d'être des pécheurs, mais c'est pour qu'ils gémissent de leurs prévarications et en fassent l'aveu. Qu'ils détestent donc-en leur propre personne ce qu'y déteste Dieu lui-même; par là ils se sauveront et mériteront' d'être agréables à ses yeux. De même que, loin de se complaire dans la pensée que ses clients sont malades, le médecin cherche, au contraire, à les guérir de leurs infirmités; ainsi le Christ sanctifie les pécheurs au lieu d'aimer leur état de péché. Qu'est-ce donc que faire pénitence ? C'est tirer vengeance de ses iniquités, afin d'éviter la vengeance divine : la pénitence est une peine qui préserve d'autres

1. Matth. XII, 29.— 2. Ps. XXV, 2.— 3. Ezéch. XXXIII, 2. — 4. Matth. IX, 12. — 5. Ibid. 13.

peines, un jugement qui va au-devant du jugement de Dieu, un châtiment qui adoucit la sévérité de celui qui sait tout, une sentence portée contre l'homme pour son bien, une accusation faite par le coupable pour empêcher sa condamnation.

2. L'antique ennemi a porté plus d'envie à ces pécheurs déjà rachetés par le Christ, qu'il n'en a porté au premier homme avant sa chute : il a déployé plus de malice et de ruse dans l'Eglise qu'au paradis. Dans ce lieu de délices, il était facile à Adam de se laisser tromper; car, n'ayant point encore perdu son innocence, il n'avait devant les yeux aucun exemple qui pût le détourner du mal; comme il n'avait pas encore fait l'expérience de la mort, il ne pouvait se figurer qu'il fût exposé à ses coups. Aujourd'hui, il est tombé: parce que nous sommes ses descendants, nous avons été condamnés, par le fait même de notre naissance, à mourir corporellement ; quant à la mort de notre âme, le dangereux serpent, voulant nous séduire, nous a fait croire aussi. qu'elle ne nous atteindrait pas, et il a osé nous dire encore . Si tu désobéis à Dieu, tu ne mourras pas de mort (1). Ce tentateur, homicide dès le commencement (2), a renouvelé son mensonge; on l'a cru encore une fois; il a frappé l'homme à nouveau et précipité dans la mort les pécheurs en faveur desquels le Christ avait triomphé de la mort même. Ceux-ci se montrent plus prudents; au lieu d'excuser leurs égarements, ils s'en accusent; aussi reviennent-ils à la vie. Loin de se dérober aux regards de l'Eternel, loin de se mettre à l'abri derrière des paroles inutiles comme derrière un rideau de feuilles, ils versent des larmes salutaires, ils montrent au grand jour ce qu'ils ont fait, ils offrent à leurs propres regards le spectacle de leurs crimes. Par leur aveu, ils préviennent les accusations que leur ennemi dirigerait plus tard contre eux, et ainsi triomphent-ils de lui; car, dans sa miséricorde, le Seigneur aime mieux céder à la prière du Christ et les délivrer, puisqu'ils confessent leurs iniquités, que de les punir quand le démon viendrait les attaquer et de les convaincre à son tribunal. Il s'entendent et accomplissent cette parole du Prophète : " Confessez-vous à Dieu , parce qu'il est bon (3) ". Pourquoi a-t-on peur d'avouer ses crimes à un juge de ce monde? C'est qu'un

1. Gen. III, 4. — 2. Jean, VIII, 44. — 3. Ps. CXVII, 1.

pareil aveu serait immédiatement suivi d'une condamnation; -tandis que, auprès du Dieu bon, à qui l'on ne peut rien cacher, il suffit de confesser ses égarements pour en être purifié. Insiste donc, en leur faveur, auprès de celui dont tu es le représentant, afin qu'il se montre indulgent pour toutes leurs faiblesses. Qu'il guérisse leurs langueurs, qu'il délivre leur vie de la corruption, qu'il redresse ceux qui sont courbés, qu'il brise les chaînes des captifs, qu'il justifie les pécheurs (1) et chérisse les justes, qu'il daigne intercéder auprès du père de famille , qui menaçait d'arracher l'arbre stérile. Tu les as excommuniés, et, par là, tu n'as pas inutilement creusé autour d'eux un fossé profond, pour le remplir de sales mais fertiles ordures, comme tu aurais fait d'une corbeille de fumier; ils te donneront lieu de te réjouir des résultats heureux de ton travail ; tu seras heureux d'avoir demandé leur pardon.

8. Beaucoup de sacrifices s'offrent pour eux; une foule immense d'assistants présentent à Dieu l'offrande d'un esprit tourmenté par le chagrin : ils ne sont pas restés fidèles aux promesses de leur baptême, mais de nouvelles eaux baptismales coulent sur leurs

1. Ps. CXLV, 8.

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têtes; ce sont les larmes abondantes de leurs proches : en effet, " que ceux qui se croient fermes prennent garde de tomber (1) ". Les uns associent leur douleur aux souffrances des autres, afin de se réjouir avec ceux-ci de leur guérison. Les uns s'abaissent pour relever les autres, car ceux-ci ne se prosternent que pour se relever. Et parce que Dieu est charité, il opère en eux tous. Puisses-tu donc te sentir ému à l'égard de tous par les sentiments de la charité qui habite en toi d'une manière si admirable; que, par ton intercession, le Seigneur prête une oreille favorable aux prières et aux gémissements de ceux qui pleurent leurs propres péchés et de ceux qui pleurent les péchés de leurs frères. Qu'il daigne accorder à tous le salut, puisque tous pleurent également les mêmes fautes. Puisse la société des membres du Christ goûter la joie après avoir ressenti la douleur ! Tous, sans doute, n'ont pas péché; mais parce que tous sont unis dans les liens d'une mutuelle charité, ils éprouvent un chagrin égal. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l'honneur pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. I Cor. X, 12.

TRENTE-TROISIÈME SERMON. POUR LA RÉCONCILIATION DES PÉCHEURS. III.

ANALYSE. — 1. Les pécheurs sont là qui gémissent. — 2. Appel à la pitié de l'évêque, dont le coeur doit se laisser émouvoir par les larmes de tous les assistants — 3. Efficacité de la pénitence et de la confession. — 4. Allocution aux pénitents — 5. et à l'évêque.

1. La foule des malheureux pécheurs se tient prosternée à terre. Son grand désir est qu'on prie pour elle; aussi s'adresse-t-elle au coeur apostolique du vénérable Pontife, qui est une autre demeure habitée par la miséricorde. Cette foule, bienheureux pape, tu l'as reçue toute belle, rachetée sur le démon, digne de fixer tes espérances de pasteur ; elle t'est venue du Saint des saints, du Pasteur des pasteurs, du Rédempteur des captifs, de Celui qui retrouve les égarés et guérit les malades ; du haut de son trône céleste, il te l'a donnée, car au lieu de t'élever à de hautes considérations, tu t'abaisses au niveau des (580) humbles (1) ; loin de prendre en dégoût les infirmités de tous, ta paternelle bonté se met au service de quiconque se trouve atteint d'une mauvaise maladie, non pour lui adresser des reproches, mais pour lui procurer la guérison. Ton désir n'est pas d'être servi par les pécheurs, mais de les servir ; tu ne cherches nullement ton plaisir à les voir prosternés à tes genoux ; ce que tu souhaites, c'est de prier pour eux et de voir tes prières exaucées. Je viens solennellement intercéder pour eux auprès de toi ; si je t'adresse la parole, c'est que je connais ta bonne volonté ; c'est qu'en cela je ne te ferai point violence pour t'extorquer leur pardon. Ceux que je recommande à ton indulgence par mes paroles, tu cours au-devant d'eux par charité. De ma bouche sort maintenant en leur faveur un ardent appel à ta pitié, et de ton coeur s'élèvent aussi pour eux vers Dieu des supplications non moins pressantes. Voilà ces pécheurs ; leur âme est souillée de crimes, mais ils en gémissent ; ils ont, en quelque sorte, écarté la pierre de leur endurcissement, et sortent des ténèbres de leurs péchés, comme du séjour de la mort, pour se montrer à la lumière de la pénitence; à eux s'appliquent ces paroles prononcées par le Sauveur au sujet de Lazare : " Délie-le, et laisse-le aller (2) ". Le grand cri poussé par le Christ les a ébranlés; loin de vouloir périr en excusant leurs fautes, ils prétendent revenir à la vie en les accusant, et, après avoir aperçu la lueur de l'espérance, sortir des ombres profondes d'une conscience plongée dans l'état de mort. Brise donc les chaînes qui paralysent leurs mouvements, car tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel (3) ; dans ce ciel, vers lequel n'osait lever les yeux ce pécheur qui frappait sa poitrine en disant : " Seigneur, ayez pitié de moi, car j'ai péché (4) ". Comment, en effet, aurait-il pu lever les yeux au ciel, dès lors qu'il y apercevait la chaîne de ses iniquités? Pourtant, il descendit justifié du temple du Seigneur, et non pas le Pharisien (5) ; et le principe de sa justification fut, non pas l'innocence de sa vie, mais uniquement son humilité. Ainsi arriva-t-il que Dieu s'approcha de préférence de celui qui se tenait le plus éloigné de l'autel. " Pour nous ", dit l'Apôtre, " nous

1. Rom. XII, 16. — 2. Jean, XI, 44. — 3. Matth. XVIII, 18. — 4. Luc, XVIII, 13. — 5. Luc, XVIII, 14.

sommes les temples du Dieu vivant (1) ". Si cela est vrai de tous les bons fidèles, ainsi, et à bien plus forte raison, en est-il de toi, qui présides au gouvernement des fidèles, en cet endroit surtout où préside celui à qui le Christ a dit: " Je te donnerai les clefs du royaume des cieux (2)".

2. Ces pécheurs se trouvent donc dans le temple de Dieu, c'est-à-dire dans son Eglise; nous les y voyons prosternés loin de l'autel; ils voudraient demander à être réconciliés avec Dieu par la réception du corps et du sang de Jésus-Christ. Puissent leurs désirs, passant par ton coeur et venant de son saint temple, être accueillis de lui (3). Ils veulent lui offrir un sacrifice expiatoire pour leurs péchés ; mais, pour cela, ils ne lui apportent, ni la graisse des boucs, ni la chair des taureaux, ni de nombreux chevreaux gras, ni les fruits premiers-nés de leurs entrailles; leurs dons consistent en des âmes brisées de douleur, en des coeurs contrits et humiliés (4) ; jamais le Seigneur n'a dédaigné de pareils dons. Place-les donc, ô bon prêtre, place-les en leur faveur sur l'autel de ton âme, où brille la flamme du saint amour : que des entrailles de ta charité s'élève pour eux vers le trône de l'Eternel la fumée d'un encens d'agréable odeur. Ils se sont fatigués dans les gémissements ; toutes les nuits, leur couche a été baignée de leurs pleurs et leurs lits humectés de leurs larmes (5). Maintenant encore, ils en arrosent le pavé de cette basilique, et ils ne sont pas seuls à le faire; car ceux qui n'ont point partagé leur culpabilité, partagent leur douleur. Tous sont rangés autour de toi, pleins de sollicitude, les uns pour eux-mêmes, les autres pour le salut de . leurs frères ; tous n'ont pas de prévarications à confesser, mais tous gémissent et pleurent. Y a-t-il dans un même corps un seul membre qui ne compatisse pas aux souffrances d'un autre membre, qui n'en partage pas les douleurs, qui ne pourvoie pas à sa sûreté à l'heure du péril, qui ne travaille pas à le soulager au moment de l'épreuve ? " Car, que " celui qui croit être ferme, prenne garde de tomber (6) ". Que chacun, réfléchissant sur soi-même, craigne d'être tenté comme lui (7) . Portez les fardeaux les uns des autres (8), et vous accomplirez ainsi la loi de Jésus-Christ,

1. II Cor. VI, 16.— 2.Matth. XVI, 19.— 3. Ps. XVII, 7.— 4. Ps. L,19. — 5. Id. VI, 7. — 6. I Cor. X, 12. — 7. Galat. VI, 1. — 8. Ibid. 2.

581

qui n'a commis aucun péché (1), qui a appelé les pécheurs, a prié pour eux, et leur a pardonné leurs fautes. De tous ses membres, les uns appartiennent à son corps, les autres sont tombés à terre ; les premiers sont attachés aux seconds, et ceux-ci se prosternent pour se relever. Un homme sage qui n'oublie point sa condition humaine peut-il voir tomber un de ses semblables et s'enorgueillir de ce que lui-même reste debout? Ici, tous ne sont point dans l'état de péché, mais, pour tous, la faiblesse est la môme; ils sont unanimes à demander afin que les pécheurs reçoivent, et à frapper pour qu'on leur ouvre; ceux-ci se trouvent dans l'affliction, et tous éprouvent de la douleur, et, quand ils seront revenus à la santé, tous se réjouiront.

3. Puisse l'ennemi caché du genre humain éprouver avec ses anges, en voyant ces pécheurs se relever, un tourment pareil à la joie qu'il a ressentie en les voyant tomber ! Pour commettre l'iniquité, ils se sont mis d'accord avec lui ; mais ils ne l'ont pas fait en ce sens qu'ils veuillent encore tirer leur gloire de leur chute ; ils ont été blessés, mais ils ne refusent pas le remède; ils se sont éloignés de leur Maître, mais ils n'ont pas la volonté de ne point revenir à lui. Par conséquent, celui qu'ils n'ont point su vaincre parla morti6cation,la pénitence les en a rendus victorieux; elle seule triomphe de l'ennemi, même quand il triomphe, et, par elle seule, l'accusateur est réduit à l'impuissance, non pas quand on nie ses propres fautes, mais quand on les avoue. La pénitence enlève la douleur à la douleur, et préserve de la vengeance en affligeant. Pour ne point rencontrer dans notre juge un vengeur de nos fautes, mais pour trouver un Dieu Père qui nous reçoive dans ses bras, nous nous punissons par les oeuvres de la pénitence, et, par là, nous tirons vengeance de nous-mêmes. Ainsi a-t-il, en quelque sorte, puni sa prévarication, ainsi a-t-il porté contre lui-même un jugement sévère celui qui, revenant d'un pays lointain, a dit à son père : " Je ne suis pas digne d'être appelé votre fils (2) ". Et son père l'a regardé comme d'autant plus digne de porter ce titre, qu'il s'en était reconnu plus indigne. La pénitence torture le coeur, mais, en un rien de temps, elle écarte toute condamnation aux tourments éternels. Ineffable bonté

1. I Pierre, II, 22. — 2. Luc, XV, 19.

581

de Dieu ! En niant nos fautes, nous ne réussirons jamais à lui donner le change ; il nous suffit d'en faire l'aveu pour l'apaiser. Nous aurons beau garder le silence sur nos iniquités, jamais nous ne les déroberons à sa vue ; confessons-les, et il nous les pardonnera. Sans doute, nous n'apprenons rien à Dieu en confessant nos faiblesses, mais par cela que nous nous déplaisons sous le même rapport qu'à lui, nous faisons de grands efforts pour nous en approcher. Ainsi s'exprime le Psalmiste : " J'ai dit : Je confesserai contre moi mes prévarications au Seigneur, et vous m'avez pardonné l'énormité de mon crime (1) " . Je confesserai, non pas d'une manière quelconque, mais contre moi, mes prévarications au Seigneur. Telle est la vertu de la pénitence, qu'en parlant contre lui-même, le pécheur agit dans son propre intérêt. Dieu déteste, en effet, le pécheur; aussi aime-t-il l'homme qui se déteste comme pécheur, car celui-ci hait ce que hait Dieu lui-même.

4. Prenez courage, vous tous qui demandez pardon au Seigneur; que la joie et la consolation rentrent en vos coeurs, que votre foi s'affermisse, que votre espérance se ranime, que votre charité s'enflamme. Celui qui, sans avoir commis de péché, a bien voulu mourir pour vous, vous accordera le pardon de vos fautes ; puisqu'il a consenti à mourir pour vous procurer la vie, il ne permettra point que vous périssiez. " Approchez-vous de Dieu, et il s'approchera de vous (2). Résistez au démon, et il fuira loin de vous (3) ". Rappelez-vous qu'on vous retire de la gueule d'un lion rugissant; souvenez-vous qu'on vous arrache aux griffes de celui qui croyait vous voir éternellement tourmentés avec lui. Le Seigneur entend vos sanglots, car il. habite dans le coeur du pontife qui préside cette assemblée : puissent les prières adressées en votre faveur à Dieu, par votre évêque, suppléer à ce qui pourrait manquer aux vôtres !

5. O le meilleur des prélats, réjouis-toi donc ; car les enfants que tu avais engendrés par l'Evangile (4) " étaient morts, et ils sont ressuscités; ils étaient perdus, et ils sont retrouvés (5) ". Qu'on déchire le cilice dont ils étaient enveloppés, et qu'ils se revêtent d'allégresse (6). Admets-les de nouveau au

1. Ps. XXXI, 5. — 2. Jacques, IV, 8. — 3. Ibid. 7. — 4. I Cor. IV, 15.— 5. Luc, XV, 24. — 6. Ps. XXIX, 12.

582

festin du veau gras (1) ; arrache leurs âmes à la mort ; essuie leurs larmes, préserve leurs pieds de l'abîme, afin qu'ils marchent en la

1. Luc, XV, 33.

présence du Seigneur dans la terre des vivants (1).

1. Ps. CXIV, 8, 9.

TRENTE-QUATRIÈME SERMON. PRIÈRE AU SAINT-ESPRIT.

ANALYSE. — 1. Invocation à l'Esprit de miséricorde. — 2. Suite. — 3. Saint Augustin continue à prier l'Esprit de toute bonté.

1. Esprit-Saint, mon Dieu, j'éprouve le désir de parler de vous, et, néanmoins, je crains pour moi de le faire, car je ne trouve en moi rien qui me le permette. Pourrais-je, en effet, dire autre chose que ce que vous m'inspirerez? Pourrai-je prononcer un seul mot, si vous ne venez en moi pour vous substituer à moi et vous parler de vous-même ? Donnez-vous donc à moi pour commencer, ô généreux bienfaiteur , ô don parfait; car, quant à vous, vous m'appartenez; rien ne peut m'appartenir, je ne puis m'appartenir moi-même, si je ne vous possède d'abord. Soyez à moi, et ainsi serai-je à moi, et aussi à vous : si je ne vous possède pas, rien ne m'appartiendra. Près de qui aurai-je le droit de vous posséder? Près de personne, si ce n'est près de vous. Il faut donc que vous vous donniez à moi, afin que je puisse faire auprès de vous votre acquisition. Prévenez-moi donc, préparez mon âme à vous recevoir, et quand vous y serez entré, parlez-vous pour moi et écoutez-vous en moi. Ecoutez-vous en mon lieu et place, ô vous qui êtes si bienveillant ! Ecoutez une bonne fois, et ne vous irritez pas. Voyez de quel esprit s'inspirent mes paroles pour moi, je l'ignore, mais je sais pertinemment que, dépourvu de votre assistance, je ne puis rien dire. Je m'en souviens : il vous a suffi jadis de toucher un homme adultère et assassin pour en faire le psalmiste ; vous avez délivré l'innocente Suzanne ; vos regards se sont abaissés sur une femme possédée par sept démons, sur Madeleine, et la charité surabondante dont vous l'avez remplie en a fait l'apôtre des Apôtres : le larron a été visité par vous, pendant qu'il était en croix, et, le même jour, vous l'avez placé dans le ciel pour l'y faire jouir de la gloire du Christ. Sous votre influence, l'apostat a versé des larmes de repentir, et vous l'avez préparé à recevoir le souverain pontificat. N'est-ce point à votre appel que le publicain est devenu un évangéliste? N'avez-vous point terrassé le persécuteur, et, quand il s'ert relevé, n'était-il point devenu un docteur hors ligne ? N'êtes-vous pas venu du ciel pour visiter les Juifs orgueilleux, et en les voyant consumés par les ardeurs de la plus audacieuse doctrine, ne les avez-vous pas délaissés? Dieu de sainteté, quand je réfléchis à ce que vous avez inspiré à tous ces personnages, je me sens encouragé, par leur exemple, à vous parler ainsi, et je sais, à n'en pas douter un instant, que vous m'avez appris à vous répondre de la sorte : voilà aussi pourquoi je soupire vers vous et me jette dans vos bras. Ecoutez-moi, bonté sans limites, et que votre misérable créature n'encoure point votre indignation. Si mes crimes surpassent, par leur nombre, les crimes de tous ces personnages qui me rappellent vos miséricordes, votre indulgence dépasse de beaucoup en étendue ma culpabilité ; car n'est-elle pas infinie? Il lui est facile de pardonner un péché ! Ne lui est-il pas aussi aisé d'en pardonner des centaines de mille? A l'un il a suffi d'un seul péché mortel pour se voir réservé à la (583) damnation, quand il est sorti de ce monde : avec des milliers de fautes, un autre a été réservé par Dieu, comme étant prédestiné à la vie. Qu'y a-t-il en cela, ô très-doux Esprit ? C'est que, d'un côté, se manifeste votre miséricorde, et, de l'autre, votre justice. Ces deux hommes, bien différents l'un de l'autre, se trouvent également destinés après une multitude de crimes énormes et pour la fin du monde, celui-ci à entrer dans la vie, celui-là à tomber dans d'affreux tourments. Qu'en conclure, ô Dieu plein de bonté? C'est qu'en tout cela votre miséricorde sans bornes reste toujours égale à elle-même, bien que vous agissiez diversement. Le petit nombre des péchés ne donne pas plus la certitude d'arriver à la vie éternelle, que la grandeur et la multiplicité des fautes ne doit donner lieu au désespoir. Mais parce que votre miséricorde est préférable à toutes les vies, je l'invoque, je la désire, il m'est doux de m'y attacher. Donnez-vous à moi par son intermédiaire, et donnez-la moi par vous : que je la possède en vous, et qu'elle vous serve de chemin pour venir en moi. C'est elle qui m'inspire le confiant courage de vous parler; elle rend mon âme supérieure à elle-même : en la possédant je vous possède. Je ne demande donc rien que vous, car vous êtes le docteur et la science, le médecin et le remède, vous voyez l'état des âmes , et vous les préparez, vous ôtes l'amour et l'amant, la vie et le conservateur de la vie. Que dire de plus? Vous êtes tout ce qu'on peut appeler bon. Car si nous ne sommes point anéantis, c'est l'effet de votre indulgence : elle seule nous soutient eu nous attendant ; elle seule nous conserve en ne nous condamnant pas, nous rappelle sans nous faire de reproches, nous renvoie sans nous juger, nous accorde la grâce sans nous la reprendre, et nous sauve par sa persévérance.

2. Ame pécheresse, ô mon âme, lève-toi donc, redresse-toi, sois attentive à ces consolantes paroles, ne refuse pas un secours qui peut t'aider si puissamment à te réformer. Remarque-le bien : pour ta restauration, cette personne divine est la seule qui te soit nécessaire. Lève - toi donc tout entière, ô mon âme, et, puisqu'en cette personne seule se trouve ton salut, consacre-lui toutes tes forces, prépare-toi à lui servir de demeure; reçois-la, afin qu'elle te reçoive à son tour. Venez donc, très-doux Esprit ; étendez votre doigt, aidez-moi à me lever. Que ce saint doigt s'approche de moi, m'attire vers vous, se pose sur mes plaies et les guérisse. Qu'il fasse disparaître l'enflure de mon orgueil ; qu'il ôte la pourriture de ma colère; qu'il arrête en moi les ravages du poison de l'envie ; qu'il en retranche la chair morte de la nonchalance; qu'il y calme la douleur de la cupidité et de l'avarice; qu'il en ôte la superfluité de la gourmandise, et y remplace l'infection de la luxure par les parfums odorants de la plus parfaite continence. Puisse-t-il me toucher, ce doigt qui fait couler sur les blessures le vin, l'huile et la myrrhe la plus pure t Puisse-t-il me toucher, ô Dieu plein de bonté ! Alors disparaîtra toute ma corruption , alors je reviendrai à ma primitive innocence, et quand vous viendrez habiter en moi, qui ne suis maintenant qu'un sac déchiré, vous y trouverez une demeure en bon état, fondée sur la vérité de la foi, bâtie sur la certitude de l'espérance et parachevée avec une charité ardente. Bien que nous ne vous désirions pas depuis longtemps, venez, hôte aimable; oui, venez. Demeurez avec nous, car si vous n'y restez pas, il se fera tard, et le jour baissera (1). Frappez et ouvrez,car si vous ouvrez la porte, personne ne la fermera : entrez et fermez-la derrière vous, et personne ne l'ouvrira (2). Tout ce que vous possédez est en paix (3), et, sans vous, il n'y a point de paix possible, vous, le repos des travailleurs, la paix des combattants, le plaisir de ceux qui souffrent, la consolation des malades, le rafraîchissement de ceux que la chaleur accable, la joie des affligés, la lumière des aveugles, le guide de ceux qui doutent, le courage des timides; car personne ne goûte la tranquillité, s'il ne travaille pour vous : celui-là seul jouit de la paix, qui combat pour vous; souffrir pour vous, c'est le comble du bonheur; pleurer pour vous, c'est la suprême consolation. Quand mon âme gémit pour vous, alors, à vrai dire, elle se livre au vice et aux plaisirs. Ineffable bonté vous ne pouvez souffrir qu'on souffre, qu'on pleure ou qu'on travaille à cause de vous; car, au même moment commencent le travail et le repos, le combat et la paix, la peine et le bonheur. Etre en vous, c'est être dans l'éternelle félicité.

1. Luc, XXIV, 29. — 2. Apoc. III, 7. — 3. Luc, XI, 21.

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3. O mon bien-aimé, touchez donc, oui, touchez mon âme; cette âme que vous avez créée et choisie pour votre demeure au jour de mon baptême. Mille fois, hélas ! vous avez été honteusement et injurieusement chassé de cette maison qui vous appartenait en propre, et voilà que votre misérable hôtesse vous rappelle à grands cris ; car c'est pour elle le plus grand des malheurs de se trouver privée de vous. Revenez, ô Esprit bon, prenez pitié de cette séditieuse qui vous a chassé de chez elle. Maintenant, ah ! maintenant, elle se rappelle vivement tout le bonheur qu'elle éprouvait à se trouver auprès de vous. Tous les biens lui étaient venus à cause de vous (1); sitôt que vous vous êtes retiré d'elle, ses ennemis l'ont dépouillée; ils ont emporté avec eux tous les trésors que vous lui aviez apportés, et, non contents de l'appauvrir, ils l'ont accablée de coups et de blessures et laissée presque morte (2). Revenez donc , Seigneur bien-aimé; descendez à nouveau dans votre maison , avant que votre hôtesse insensée rende le dernier soupir. Aujourd'hui je vois, aujourd'hui je sens combien je suis malheureuse en vivant séparée de vous: je rougis et tombe dans une confusion extrême de ce que vous vous êtes éloigné de moi; mais les inénarrables faiblesses dont votre absence a été pour moi le principe me forcent à vous rappeler. Précieux gardien, venez dans la maison de votre misérable Marthe, et gardez-la dans la vérité, " pour qu'elle ne s'endorme pas un jour dans la mort et que son ennemi ne dise point: J'ai prévalu contre elle (3) ". Mes oppresseurs triompheront si je suis ébranlée (4). Mais, avec votre secours, j'espérerai dans votre miséricorde, je m'y attacherai, j'y mettrai ma confiance : en elle sera la part de mon héritage, et, ainsi, je ne craindrai pas ce que peut contre moi un homme mortel (5). Il vous est impossible de ne pas me faire

1. Sag. VII, 11. — 2. Luc, X, 30. — 3. Ps. XII, 5.— 4. Ibid. 6. — 5. Ps. LV, 5.

miséricorde, car la miséricorde vous est consubstantielle. Voyez ma pauvreté, voyez mes pressants besoins, et prenez pitié de moi selon votre infinie grandeur, et non selon mes iniquités. Daigne votre commisération montrer qu'elle est au-dessus de toutes vos oeuvres (1). Que la malice du péché ne prévale pas sur la grandeur de votre bonté. C'est par indulgence que vous dites: " Je ne veux pas la mort du pécheur, mais je veux qu'il se convertisse et qu'il vive (2) ". Car vous voulez la miséricorde et non le sacrifice (3). Très-généreux bienfaiteur, étendez votre droite, cette sainte main qui n'est jamais vide, qui ne sait point refuser, qui ne cesse de donner à l'indigent: étendez donc, aimable bienfaiteur , étendez cette main toute pleine de vos dons : c'est la main des pauvres. Donnez à votre pauvre, ou plutôt à la pauvreté elle-même, ces armes ou ces trésors qui enrichissent l'indigent sans lui laisser rien à craindre. Achevez, Seigneur, ce que votre bras a commencé (4). Car, je le vois, si vous nous sauvez, c'est, non pas à cause des oeuvres de justice que nous avons faites, mais par votre miséricorde (5). Donc, très-sainte communication, accordez-moi le don de piété, dont le propre est d'inspirer la douceur, comme aussi de conserver et de rendre celui à qui il a été départi libre de toute attache aux biens de la terre ; ainsi pourrons-nous dire avec l'Apôtre Pierre

" Voilà que nous avons tout abandonné et que nous vous avons suivi (6) ". Dès lors que nous aurons renoncé à ce qui est de ce monde passager, votre esprit secourable nous conduira dans la voie droite (7), jusqu'à la terre des vivants, et par l'affectueuse piété qu'il nous inspirera, il nous introduira dans ce séjour où nous pourrons éternellement jouir de vous pendant la suite sans fin des siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Ps. CXLIV. 9. — 2. Ezéch. XXXIII, 11. — 3. Matth. IX, 13.— 4. Ps. LXVII, 29.— 5. Tit. III, 5. — 6. Matth. XIX, 27.— 7. Ps. CXLII, 10.

TRENTE-CINQUIÈME SERMON. OU PREMIER TRAITÉ DU COMBAT SPIRITUEL.

ANALYSE. — 4. Les bons chrétiens ont été conduits de la terre d'Egypte dans la terre promise. — 2. Néanmoins, ils doivent non pas s'endormir crans le repos, mais lutter contre leurs passions. — 3. Il leur faut détruite ces passions, comme, d'après l'ordre de Dieu, les Israélites devaient faire disparaître les nations étrangères.— 4. Combien la paresse des moines est blâmable. — 5. Motifs de l'avancement spirituel. — 6. Pourquoi Dieu ne veut pas que nous triomphions de nos ennemis sans combat.— 7. Exhortation finale aux moines.

1. Frères bien-aimés, si nous voulons considérer avec attention notre point de départ et notre destinée, nous serons, faute de forces, impuissants à remercier Dieu. Nous sommes, en effet, les enfants d'Israël : nous avons subi, en Egypte, le joug de Pharaon , et la puissance de ce roi orgueilleux a lourdement pesé sur nous. Car le prince de ce monde ne trouvait-il pas sa joie à nous écraser sans relâche sous l'insupportable fardeau de l'esclavage, et à nous accabler incessamment d'occupations et d'oeuvres serviles? Il nous obligeait à faire cuire des briques : si, seulement, nous avions eu à construire un temple au Seigneur avec les pierres précieuses des vertus ! Mais non; il nous fallait, par ordre, élever un édifice purement terrestre. Voilà, néanmoins, que le Dieu de nos pères, le Dieu béni de tous les siècles , nous a tirés de l'Egypte, c'est-à-dire des ténèbres où vivait le vieil homme ; il a brisé les chaînes dont nous tenait chargés une domination tyrannique, et nous a fidèlement introduits dans la terre promise. Nous sommes entrés dans ce pays de répromission, du moment où nous avons renoncé aux convoitises mondaines pour placer nos confiantes et solides espérances dans l'éternité : et déjà nous possédons en espérance les biens futurs dont la grâce divine nous accordera plus tard la réelle jouissance. La grâce de l'espérance n'avait-elle pas déjà mis en possession de cette terre des vivants ceux à qui l'Apôtre Pierre adressait ces paroles: " Vous êtes la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple conquis, pour annoncer les grandeurs de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière (1)? "

2. Mais de ce que nous ayons été introduits dans cette terre promise, sous la conduite de la grâce divine , il ne suit nullement que nous devions nous livrer au repos et céder à la nonchalance ou à la paresse : succomber au sommeil, s'abandonner à une imprudente sécurité, est chose malsaine. Il est donc utile pour nous de ne jamais nous coucher sans être revêtus des armes des vertus, afin de ne point rester un seul instant sans défense : il nous faut combattre avec acharnement les dangereux et cruels ennemis de notre salut; car c'est par la guerre qu'on arrive à la paix; c'est aussi par le travail qu'on parvient au repos. En' effet, point de victoire sans combat, point de triomphe sans victoire. Nous avons des ennemis au-dedans de nous-mêmes ; si nous ne voulons point périr avec eux, c'est pour nous une impérieuse nécessité de lutter contre eux sans faiblesse comme sans relâche. Les ennemis qui nous ont déclaré la guerre, avec lesquels nous sommes toujours en lutte, ne se trouvent point séparés de nous par de larges- fossés, par des remparts flanqués de tours, par des rivières profondes ; d'abruptes montagnes ne s'opposent pas à leur marche en avant. Ils sont toujours avec nous, parce qu'ils se tiennent dans les secrets replis de notre âme. Les vices principaux sont au nombre de sept, et de cette race de vipères sortent, comme d'une source fétide, toutes les autres passions, pareilles à autant de rejetons venimeux. Voici leurs noms : L'orgueil,

1. Pierre, II, 9.

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l'avarice, la vaine gloire, la colère, l'envie, la luxure et la haine. Nous omettons d'en parler d'une manière plus expresse, car la plupart de ceux qui ont traité de la parole divine nous ont laissé à cet égard une foule de réflexions; pour le moment , il nous suffira d'affirmer ceci : c'est que quiconque aura négligé de les combattre, quiconque, avec l'aide de Dieu, ne les aura pas vaincues, ne pourra jamais ni triompher dans les luttes spirituelles , ni , par conséquent , mériter la couronne de la victoire: " On ne sera couronné qu'après avoir combattu vaillamment (1) ".

3. Voilà bien les nations que Moïse ordonnait au peuple israélite de faire disparaître de la surface de la terre, sans avoir jamais contracté avec elles aucune alliance ! Il s'exprimait ainsi: " Lorsque le Seigneur, ton Dieu, t'aura introduit dans la terre que tu vas posséder, et qu'il aura exterminé plusieurs nations devant toi, les Héthéens, les Gergézéens, les Amorrhéens, les Chananéens, les Phérézéens, les Hévéens et les Jébuzéens, sept nations beaucoup plus nombreuses et plus puissantes que toi, et que le Seigneur, ton Dieu, te les aura livrés, tu les frapperas jusqu'à la mort. Tu ne feras pas d'alliance avec eux et tu n'auras pas pitié d'eux (2) ". Vous venez de l'entendre, frères bien-aimés, le Dieu tout-puissant a livré en nos mains les nations acharnées à notre perte, et, par une disposition particulière de sa providence, il les a fait disparaître de devant nous. Pourquoi, alors, dégénérer et croupir dans la langueur ? Pourquoi ne pas nous saisir de la victoire qui nous est envoyée du ciel ? Puisque le Seigneur a décrété la défaite de nos ennemis, pourquoi ne point nous acquitter de la part d'action qui nous est dévolue? Si nous pesons bien les unes après les autres toutes les paroles précitées, nous voyons que, dans les desseins de l'Éternel, ces nations sont déjà jetées par terre et qu'il nous ordonne de les frapper et de les détruire nous-mêmes. Voici les termes dont se sert Moïse: " Lorsque le Seigneur, ton Dieu, t'aura introduit dans la terre que tu vas posséder, et qu'il aura exterminé les nations " ; puis il ajoute bientôt : " Tu les frapperas ". De là, il est plus clair que le jour que, dans sa prescience, le Dieu tout-puissant en a déjà fini avec nos adversaires;

1. II Tim. II, 5. — 2. Deut. VII, 1, 2.

mais il a décidé que leur extermination se fera par notre intermédiaire. Il combat lui-même et il nous invite à vaincre. Il détruit les forces ennemies, et il nous réserve l'honneur du triomphe. Il veut que son courage nous fasse remporter la victoire, afin de pouvoir accorder à nos succès la couronne de myrte. Ne laissons donc pas notre courage se briser sous l'effort du désespoir, puisque la force d'en haut nous exhorte vivement à lutter avec énergie. Que la faiblesse inhérente à la nature humaine ne vienne en rien nous arrêter, puisque nous combattrons sur l'ordre de Dieu et appuyés sur son autorité. Écoutons, comme s'appliquant à nous, ces paroles adressées aux Israélites par Moïse: " Ne crains point, mais souviens-toi de ce qu'a fait le Seigneur, ton Dieu, contre Pharaon et tous les Egyptiens, et de ces grandes plaies que tes yeux ont vues, et de ces prodiges, et de ces miracles, et de cette puissante main, et de ce bras étendu pour te tirer de l'Égypte. Ainsi tu traiteras tous les peuples que tu redoutes (1) ". Pourquoi donc nous défier de notre faiblesse, quand nous avons pour éclaireur et pour guide dans nos luttes Celui-là même qui inspire le courage? Il suscite le combat, il nous y mène, il nous promet le succès, et il ne nous l'accorderait pas ! Il y est tenu. Que notre âme s'enflamme donc d'une ardeur guerrière ; qu'elle se précipite sur le champ de bataille, pour mettre en déroute les masses ennemies, puisque les lâches eux-mêmes brûlent du feu des combats ! Pas d'alliance entre nous et nos adversaires ! Pas d'arrangements qui nous forcent à la paix !

4. Ne pas aller au combat, c'est une honte; y aller et agir avec mollesse, c'est s'exposer à un danger certain de mort. " Mieux vaut, en effet, ne pas connaître la voie de la justice, que de retourner en arrière après l'avoir connue (2)". Plusieurs, ayant reçu l'instruction nécessaire pour exercer le métier des armes spirituelles, tombent dans une telle tiédeur d'âme, deviennent si mous que, s'ils ont encore la force de ne pas faire le mal, ils n'ont pas le courage de travailler à leur avancement dans le bien. Pour eux, le moindre des soucis est de vaincre la faim par la diète, de résister aux plaisirs de la table, de supporter les rigueurs du froid, de s'imposer les veilles

1. Deut. VII, 18, 19. — 2. II Pierre, II, 21.

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les plus ordinaires. Ils seraient bien fâchés d'empiéter sur le terrain des choses défendues, mais ils sont tout aussi portés à jouir des choses permises. Vous les voyez engagés dans les rangs de la sainte milice, mais ce que c'est que le combat spirituel, ils l'ignorent complètement. Leurs noms sont inscrits sur la liste des soldats, et les devoirs de l'état militaire leur sont évidemment inconnus : la preuve en est qu'ils ne craignent pas de marcher sans armes dans les rangs d'hommes armés; ils ne rougissent nullement de s'avancer avec nonchalance et dépourvus de leurs ceinturons, au milieu de guerriers cuirassés ; aussi se laissent-ils ébranler par le premier coup de n'importe quel javelot, et tomber par terre, parce qu'ils ne sont point protégés par le bouclier d'une prudente circonspection. Il eût mieux valu pour eux de vivre ignominieusement à l'ombre de leur toit domestique, que de venir mourir peu militairement et sans aucun titre de gloire au milieu de cellules monacales. Quiconque, en effet, cherche à jouir, dans l'état monastique, des plaisirs du corps, ressemble à un homme qui voudrait tirer du suc d'un bois desséché ; car, de cette vie molle et relâchée, il résulte pour beaucoup que, sachant beaucoup de choses, ils s'ignorent eux-mêmes, et qu'ils seraient incapables de dire ce qu'ils peuvent ou ce qu'ils ne peuvent point endurer en fait d'épreuve : de là il arrive aussi que ceux à qui il a été donné de connaître ce qu'on pourrait appeler l'écorce du soldat, ont encore besoin de s'essayer pour apprendre ce qu'ils sont eux-mêmes. Parmi les hommes engagés depuis longtemps dans le saint ordre, nous en avons rencontré un bon nombre qui ne savaient pas encore ce qu'ils pouvaient supporter en fait de jeûnes, de veilles et d'autres pratiques indiquées par les règles de la discipline céleste. L'Ecriture dit formellement : " Quiconque ignore sera lui-même ignoré (1) ". Alors , comment serait-il connu de Dieu , comment le connaîtrait-il à son tour, celui qui, étant à sort service, est convaincu de s'ignorer soi-même ? Or, quand un guerrier ardent assiège des remparts, il s'efforce d'en approcher en creusant des fossés , il essaie de s'emparer des retranchements, et au milieu d'une grêle épaisse de traits il cherche à savoir par quel endroit il pourra monter à l'assaut.

1. I Cor. XIV, 38.

Pour celui qui veut se vaincre lui-même, c'est donc une honte de ne point se connaître, et, par conséquent , d'ignorer la mesure de ses forces. Voilà pourquoi le Sauveur a dit : " Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite (1) ". Il n'avait pas encore fait l'expérience de lui-même, ce soldat de Dieu , à qui s'appliquent ces paroles de l'Ecriture : " Il mit un casque d'airain sur sa tête (2) ", et le reste; mais il se connaissait suffisamment, " lorsqu'il prit l'épée du philistin Goliath (3) ", et le reste.

5. Voulez-vous des preuves qui attestent qu'un homme fait des progrès sur le champ de bataille spirituel? Les voici: il avance, si les efforts que les vices tentent contre lui sont plus mous, s'il réprime aisément les révoltes de la chair, s'il apaise avec moins de difficulté le tumulte soulevé par le choc de ses pensées, s'il arrache, aussitôt qu'elles se montrent, les naissantes épines des convoitises charnelles ; si, avec le glaive de la crainte de Dieu, il tranche incontinent la tête orgueilleuse de la superbe, de la luxure et de tous les autres vices. A quoi bon, d'ailleurs, faire partie de la sainte milice, si, comme au début de son apprentissage militaire, on doit laisser tomber ses bras à l'heure de la bataille et trembler sur ses genoux encore mal affermis? C'était pour les garantir de ce nonchalant laisser-aller, que l'éloquent prédicateur Paul adressait à ses disciples les paroles que voici: " Relevez vos mains languissantes et fortifiez vos genoux affaiblis; marchez d'un pas ferme dans la voie droite, et si quelqu'un vient à chanceler, qu'il prenne garde de s'écarter du chemin (4) ". Une main habile à combattre parvient facilement au triomphe, et un corps qui s'accommode de la cuirasse se porte vivement au combat. Si un moine n'est pas encore capable de réprimer son orgueil, d'arrêter son avarice, d'éteindre les flammes de son envie, de conserver son âme à l'abri des atteintes de la luxure, de se débarrasser du venin de toute méchanceté envers celui qui s'est rendu coupable d'offense à son égard, de supporter une injure sous prétexte de conserver à la justice tous ses droits, pourra-t-on lui tenir un langage autre que celui-ci : Eu égard à ta profession, tu as, il est vrai, donné ton nom peur servir dans la

1. Matth. VII, 13. — 2. I Rois, XVI, 38. — 3. Ibid. 51 .— 4. Hébr. XII, 12, 13.

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milice sacrée; mais ce que c'est que le combat spirituel, tu n'en sais pas le premier mot? Pour ceux qui tendent à la perfection, il faut, autant que possible, leur persuader de conserver une sévérité salutaire, et d'apprendre plutôt à ignorer le vice qu'à le vaincre. Puissent ces hommes, qui font profession d'être morts avec le Christ, éprouver une véritable honte d'avoir encore à dompter les mouvements rebelles de la chair et les passions effrénées de l'esprit, contre lesquelles il faut lutter comme si l'on se trouvait toujours au début du combat ! Autrement, quand ils auraient déjà acquis, par leur valeur, le droit de se reposer, ils se retrouveraient encore dans les rangs de ceux qui commencent seulement à exercer le métier des armes. Lorsqu'un soldat du Christ est encore novice, il doit donc apprendre à en venir aux mains, et, suivant l'occasion, s'opposer à tous les vices qui pourraient se manifester en lui. Qu'il soit donc prévoyant , qu'il porte de tous côtés les regards éveillés d'une attentive circonspection, qu'il se tourne de çà de là et oppose à tous les traits qu'on lui envoie le bouclier d'une habile défense; c'est ainsi que, par l'humilité, il viendra à bout de l'orgueil, qu'il réfrénera la gourmandise par la sobriété, qu'il écrasera la colère parla douceur, qu'il domptera l'avarice par ses largesses, que la crainte du feu éternel éteindra l'ardeur de ses passions honteuses, et qu'enfin la poutre de la haine sera consumée par la flamme de son ardente charité. Il se plaît à contempler une pareille lutte, le Dieu qui sonde les profondeurs de l'âme et à qui rien n'échappe de ce qui s'y passe. Ce spectacle réjouit aussi les anges, puisque la nature humaine profite des combats qui se livrent contre elle, pour devenir meilleure et rentrer avec eux dans cette société dont elle avait été exclue; puisqu'en luttant, elle tend à rentrer en possession de cette paix véritable qu'elle avait perdue jadis pur s'être écoutée et n'avoir pas résisté à ses convoitises.

6. Mes frères, ne nous plaignons point de ce qu'il ne suffit pas de nos désirs pour remporter immédiatement une victoire complète sur nos ennemis : ne nous chagrinons nullement de nous voir toujours en butte aux chagrins, aux peines, aux soucis et aux insupportables ennuis qu'engendrent de continuelles fluctuations d'esprit. En cela se voit la preuve de l'action providentielle de Dieu; une victoire remportée trop vite gonflerait d'orgueil notre âme; tombant des hauteurs où elle se serait élevée, elle ne ferait qu'une plus lourda chute, et elle attribuerait l'honneur de son triomphe non à Dieu, son véritable auteur, mais uniquement à elle-même. Telle est la raison de ces paroles adressées par Moïse au peuple juif: "Après t'avoir éprouvé et puni, le Seigneur a pris enfin pitié de toi, afin que tu ne dises point dans ton coeur : Ma puissance et la force de mon bras m'ont donné tous ces biens, mais pour que tu te souviennes que le Seigneur, ton Dieu, t'a lui-même donné toute ta force (1) ". Voilà aussi pourquoi il arrive souvent qu'une âme, après avoir remporté sur elle-même de grandes et nombreuses victoires, cède en face d'un obstacle, peut-être de minime importance, bien qu'elle ne néglige point les précautions d'une vigilance minutieuse: c'est là l'effet d'une disposition de la Providence; car un homme, brillant de l'éclat de toutes les vertus, se laisserait aller à l'enflure de l'orgueil; se voyant, au contraire, et malgré ses longs efforts, au-dessous d'une mince tentation, après en avoir victorieusement supporté de très-violentes, il attribue son triomphe, non pas à lui-même, mais au Dieu dont la grâce l'a aidé à dominer les ennemis qu'il a vaincus. Voilà pourquoi il est écrit: " Telles sont les nations que le Seigneur a laissé subsister, afin de s'en servir pour l'instruction d'Israël ". Israël est instruit par les nations qui n'ont point péri ; et aussi, par les faibles tentations qui lui font échec, notre âme apprend que, d'elle-même, elle n'est jamais venue à bout des plus grandes.

7. Frères bien-aimés, ce qui nous a principalement décidés à quitter le monde, ce qui doit fixer toute notre attention, puisque nous avons le bonheur d'appartenir à la sainte milice, le voici: Notre âme, revêtue de l'armure des vertus, doit s'exercer toujours au combat spirituel et tâcher d'en finir avec ces vices hideux qui rôdent sans cesse autour de nous pour nous corrompre ; employons à cette lutte toute l'ardeur dont nous sommes capables. De quel avantage aurait-il été aux Juifs de sortir de la terre d'Egypte et de s'en tenir là, sans pouvoir écraser la puissance de leurs ennemis dans une guerre d'extermination? Auraient-ils ensuite joui paisiblement de la

1. Deut. VIII, 16, 18.

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possession de la terre promise? Evidemment, non. Seraient-ils parvenus à ce buttant désiré, si, après s'être dérobés à la tyrannie de Pharaon, sous le joug de laquelle on leur permettait de mener encore une vie telle quelle, ils avaient, par leur indolente incurie, engagé les Chananéens à leur mettre l'épée sur la gorge? Secouons donc, frères bien-aimés, secouons une torpeur indigne de nous, torpeur d'une âme paresseuse et sans énergie; car, ne voulons-nous point parvenir à la couronne par de vaillants et généreux combats ? Soyons toujours prêts à repousser loin du champ de notre coeur les bataillons des vices et les bêtes sauvages qui voudraient y pénétrer; ne leur permettons pas de mettre le pied dans ce qui est de notre domaine et d'y établir leur détestable pouvoir. Dieu daigne nous en faire la grâce ! Que nos ennemis ne nous voient jamais céder lâchement devant eux ! Que jamais ils ne puissent se vanter et se réjouir de nous avoir fait reculer l Nous avons à notre tête, pour nous diriger dans les combats, un chef invincible; nous pouvons et devons lui dire: " Seigneur, jugez ceux qui me persécutent, combattez ceux qui me combattent; prenez vos armes et votre bouclier, levez-vous pour me secourir (1) ". Il est bienheureux, le guerrier spirituel qui marche à la suite d'un tel chef sur les champs de bataille, et mérite d'obéir aux ordres d'un pareil général ; car Dieu accorde l'audace à ce hardi champion , il lui donne la victoire comme récompense de ses efforts, et après la victoire la couronne du triomphe. Que dis-je? Le Dieu béni dans tous les siècles n'est-il pas lui-même la largesse accordée aux combattants, la récompense réservée au mérite, l'éternelle couronne qu'attendent les triomphateurs?

1. Ps. XXXIV, 1, 2.

TRENTE-SIXIÈME SERMON. OU DEUXIÈME TRAITÉ DE LA LUTTE CONTRE LES VICES.

ANALYSE. — 1. Le diable s'attaque de préférence aux commençants : un soldat du Christ. doit lui résister.— 2. Trois vertus conviennent particulièrement à la vie érémitique. — 3. Eloge de ce genre de vie. — 4, 5, 6, 7. Continuation de cet éloge.

1. Quiconque entre dans une cellule pour lutter contre le diable, et se jette avec l'ardeur d'un généreux courage dans l'arène du combat spirituel, doit n'avoir pas d'autre intention que celle de ne plus ressentir, même pour un moment, les convoitises de la chair, et de mourir tout à la fois à lui-même et au monde. Qu'il se prépare donc à souffrir toutes sortes de calamités et de misères; qu'il se dévoue à la mort pour le Christ, garnisse son carquois des traits de toutes les vertus et se propose d'affronter toutes les difficultés et tous les obstacles; ainsi arrivera-t-il que, quand il les rencontrera, il y sera préparé, et loin d'y succomber lâchement, il y résistera avec égalité d'âme. A l'endroit où un fleuve sort de terre, ce n'est qu'un simple filet d'eau ; mais à mesure qu'il avance et prolonge son cours, des ruisseaux viennent de çà et de là le gonfler ; ainsi en est-il de notre homme intérieur, il est presque imperceptible et semble être à sec au moment où nous débutons dans la sainte carrière ; mais peu à peu, les vertus venant s'y adjoindre de côté et d'autre, comme des ruisseaux, il prend du corps. Pour rétrécir le lit du fleuve ou en arrêter les eaux, il faut nécessairement remonter jusqu'à la source, afin d'y établir une digue; n'étant encore là qu'un ruisseau au lieu d'être déjà un fleuve, ce cours d'eau peut être facilement dompté par des obstacles. Autre comparaison : celui qui veut entrer dans un palais (590) royal, sort de sa propre maison, accompagné d'un cortége peu considérable, mais le nombre de ses compagnons s'accroît peu à peu le long du chemin. Par conséquent, un ennemi qui voudrait lui tendre des embûches n'attendrait pas, pour cela faire, qu'il fût éloigné de son logis : il profiterait, au contraire, du moment où cet homme n'est pas encore environné d'un nombreux cortège, et le mettrait ainsi dans l'impossibilité d'échapper à une attaque subite. Pour nous, nous nous mettons vainement en route pour nous approcher de notre roi, quand, ignorants encore et novices dans l'art de la guerre spirituelle, nous prêtons le serment militaire; mais comme nous ne sommes pas encore versés dans les rangs de ceux qui connaissent à fond le métier des armes spirituelles, notre vieil ennemi nous tend des piéges à la porte même du vestibule de notre maison ; c'est là qu'il dispose toutes les ressources de sa malice, tous les fils et toutes les ficelles de sa méchanceté, toutes les machines à tromper les hommes, tous les raisonnements qu'il peut mettre au service de sa fourberie venimeuse ; il emploie tout cela à obstruer, dans sa victime, le ruisseau encore petit que forment en quelque sorte les bonnes oeuvres, et pendant sa marche, alors qu'elle se trouve presque seule et dépourvue de bon nombre de compagnons, il cherche ainsi à la faire périr. Mais au milieu de la grêle de traits qui tombe sur lui, en dépit de la furie des combats qui lui faut supporter, le soldat du Christ ne doit ni se laisser paralyser par l'épouvante, ni succomber à la fatigue ; mais il lui faut se munir d'avance du bouclier d'une invincible foi: alors, plus violentes seront les attaques de ses ennemis conjurés, plus vives devront être ses aspirations vers Dieu, plus solide et plus ferme devra être son espérance dans le secours d'en haut; plus il sera certain, la première tentation victorieusement déjouée, que ses forces et son énergie ne tarderont pas à doubler, que ses ennemis lui tourneront incessamment le dos, et que bientôt il triomphera d'eux. L'esprit tentateur vomit donc contre les novices tout le fiel de sa méchanceté, il distille contre eux le venin de son artificieuse et mensongère finesse; en voici la .raison: il n'ignore pas que s'il perd alors son temps et si ses méchants efforts n'aboutissent pas, l'occasion de faire du mal lui échappera pour toujours. J'ajouterai même que, n'ayant pu dominer, il succombera forcément, et que n'ayant point prévalu contre un novice, il périra sous les coups de son adversaire, quand celui-ci se sera aguerri.

2. Toutefois, remarquons bien ceci: si toutes les vertus sans exception doivent être le partage de tous ceux qui se hâtent de gagner le ciel, il en est trois, parmi elles, qui conviennent particulièrement à la vie solitaire et dont les ermites doivent mettre la pratique au nombre de leurs devoirs spirituels. Ce sont : le repos, le silence et le jeûne. Pour observer les règles de la justice, il suffit généralement d'avoir la dévotion et de porter l'habit religieux ; mais les trois vertus précitées doivent se pratiquer avec soin et faire partie des habitudes ordinaires de l'ermite. La fonction spéciale du prêtre est de vaquer à l'oblation du sacrifice, comme celle du docteur est de prêcher. Quant à l'ermite, il n'en a pas d'autre que de chercher son repos dans l'exercice du jeûne et du silence. C'est pourquoi les anciens maîtres de la vie érémitique disaient avec raison à leurs disciples: " Reste assis dans ta cellule, mets un frein à ta langue et à ta gourmandise, et tu te sauveras ". Oui, il faut arrêter les appétits grossiers, car si l'on remplit immodérément son estomac d'aliments et de viandes, il est sûr que tous les autres membres s'abandonneront à leur tour à leurs propres convoitises. Pour la langue, il n'est pas moins indispensable de la retenir; lâchez-lui la bride, laissez-la tourner sans règle et sans frein, votre âme perdra toute la vigueur que lui avait communiquée la grâce divine, et elle décherra de l'état de salutaire énergie dans lequel elle se trouvait. Il y a, néanmoins, mode et discrétion à employer en tout cela ; si, en effet, d'une oeuvre indifférente en elle-même on fait une chose obligatoire, le fardeau deviendra bientôt insupportable, et, pour ne point s'en charger, on s'en, débarrassera par pusillanimité.

3. Mais je voudrais en tout ceci faire un choix, vous dire quelques mots sur les mérites de la vie solitaire, et vous ouvrir ma pensée sur la perfection des vertus qu'elle exige, en faisant brièvement l'éloge de la vie érémitique, plutôt qu'en engageant à cet égard une longue discussion. Il est hors de doute que la vie solitaire est l'école de la (591) céleste doctrine, elle enseigne les arts divins. On y trouve le Dieu qui indique la voie par laquelle on tend et on parvient à la souveraine connaissance de la vérité. Le désert est comme un paradis de délices où les vertus, belles comme les bois de teinture les plus odorants, ou pareilles aux fleurs empourprées des aromates, exhalent leurs agréables parfums. Ici se rencontrent, en effet, les roses de la charité, aux teintes de feu, les lis de la chasteté, blancs comme la neige, et la violette de l'humilité, qui ne redoute point les tempêtes, parce qu'elle ne se plaît pas sur les hauteurs : là, c'est la myrrhe de la parfaite mortification, qui s'épanche abondamment, et l'encens d'une prière assidue qui monte sans cesse. Mais pourquoi rappeler en détail toutes ces merveilles, puisque toutes les plantes des saintes vertus y brillent de l'éclat de toutes les nuances, et font le perpétuel ornement de la solitude qu'elles ombragent toujours de leur gracieuse verdure. O désert, vraies délices des âmes pures, source inépuisable des plaisirs du cœur ! n'est-ce point là cette fournaise de Chaldée, où de saints enfants arrêtent, par leurs prières, la fureur de l'incendie, et, par la vivacité de leur foi, éteignent les flammes qui pétillent autour d'eux ; c'est-à-dire, où les chaînes tombent en cendres, et où les membres ne sentent aucune chaleur, parce que les péchés y sont déliés et que l'âme, portée à chanter l'hymne de louange, s'écrie : " Seigneur, vous avez brisé mes chaînes, je vous offrirai un sacrifice de louange (1) " Tu es la fournaise au sein de laquelle se forment les vases destinés au service du souverain Roi, où, frappés par le marteau de la pénitence et polis par la lime d'une salutaire mortification, ils acquièrent un brillant qu'ils conserveront toujours : la rouille spirituelle y disparaît sous l'action du feu, et l'âme s'y dépouille des rugosités de ses fautes. La fournaise n'éprouve-t-elle pas les vases que fabrique le potier? Ainsi en est-il de la solitude permanente à l'égard de l'ermite. Sa cellule est le rendez-vous des négociants célestes; on y enferme la masse des marchandises avec lesquelles on acquiert la possession de la terre des vivants. L'heureux commerce que celui en vertu duquel on échange les bien célestes contre des biens terrestres, les biens éternels contre des biens passagers !

1. Ps. CXV, 7.

L'heureux marché que celle où l'on vous propose l'achat d'une vie sans fin, d'une vie dont vous pouvez devenir le possesseur, pourvu que vous donniez ce que vous avez, si minime qu'en soit la valeur ! Une légère souffrance du corps suffit pour vous y procurer les célestes festins; quelques larmes y donnent droit à vivre éternellement ; on s'y débarrasse des propriétés d'ici-bas pour devenir maître de l'héritage éternel. O cellule, admirable atelier où s'exercent les ouvriers spirituels, où l'âme de l'homme rétablit certainement en elle-même l'image de son Créateur et récupère son innocence originelle, où les sens émoussés retrouvent la finesse de leur tranchant primitif, où, enfin, la nature corrompue en revient aux azymes de la sincérité ! Chez toi, le jeûne donne de la pâleur au visage, mais l'âme prend de l'embonpoint et se nourrit de la grâce divine; chez toi, l'homme dont le coeur est pur aperçoit Dieu, tandis qu'enveloppé , auparavant , de ses propres ténèbres, il ne s'apercevait pas lui-même. Sous ton influence, il revient à son principe, et des humiliantes profondeurs de son exil, il remonte jusqu à la hauteur de sa dignité antique. A l'abri de la forteresse de son âme, il voit les flots de ce fleuve terrestre s'éloigner bien loin de lui, et, dans cet écoulement général, il s'aperçoit que lui-même est entraîné par la rapidité du courant.

4. O cellule , je reconnais en toi la tente des soldats du Christ, l'armée du triomphateur toute prête à combattre, le camp de Dieu, la tour de David flanquée de forts détachés: à tes murs sont appendus mille boucliers et toutes les armes des guerriers vaillants. Tu es le champ des divines batailles, l'arène où se livre le combat spirituel; les anges te contemplent comme l'amphithéâtre dans lequel se trouvent réunis de courageux lutteurs, où l'âme en vient aux prises avec le corps, et où le faible l'emporte sur le fort. Tu es le rempart des soldats en campagne, le retranchement qui protège les héros, la forteresse où se tiennent à l'abri ceux qui ne savent point reculer devant l'ennemi. Que les barbares ennemis, qui l'entourent, entrent en fureur, qu'ils s'approchent avec leurs beffrois et lancent leurs javelots ; que la forêt de leurs épées s'élève impénétrable, ceux qui mènent la vie d'ermites se trouvent protégés par la cuirasse de la foi; ils trépignent sous (592) l'invincible égide de leur chef, et, sûrs de la défaite de leurs adversaires, ils en triomphent déjà. C'est à eux, en effet, que s'adressent ces paroles: " Le Seigneur combattra pour toi, et tu demeureras dans le silence (1) ". Quand même il n'y aurait là qu'un seul guerrier, il pourrait encore s'appliquer cet autre passage: " Ne crains pas, car il y a plus de soldats avec nous qu'avec eux (2) ". O désert, tu donnes la mort aux vices ! tu fais naître et vivre les vertus ! La loi t'exalte, les Prophètes t'admirent, et quiconque est parvenu au sommet de la perfection sait ton éloge. A toi Moïse est redevable des deux tables du Décalogue ; c'est par toi qu'Elie a connu le passage et les traces du Seigneur; c'est par toi qu'Elisée a reçu le double esprit de son maître. A cela dois-je ajouter quelque chose ? non; car, dès le début de sa carrière réparatrice, le Sauveur du monde a voulu que son héraut fût ton hôte à l'aurore du siècle futur, l'étoile du point du jour devait sortir de la solitude, et, à la suite, le plein soleil devait en venir pour dissiper, par l'éclat de ses rayons, les ténèbres de ce monde. Tu es l'échelle de Jacob, puisque tu aides les hommes à monter au ciel et que, par toi, les anges en descendent, leur apportant le secours d'en haut. Tu es la voie d'or, qui ramène dans la patrie la race d'Adam, l'arène où les habiles coureurs méritent la couronne. O vie érémitique, bain des âmes, tombeau des crimes, piscine dont les eaux purifient ceux qui se trouvent souillés ! Tu ôtes ce qu'il y a d'impur dans le secret des consciences, tu fais disparaître les taches du péché, tu aides les âmes à acquérir l'éclatante pureté des anges ! Dans la cellule se réunissent à la fois et Dieu, et les hommes qui accomplissent encore leur pèlerinage terrestre, et les esprits célestes. Là se rendent, en effet, les habitants de la Jérusalem éternelle, afin de converser avec les hommes; mais, dans ces entretiens, on n'entend pas de paroles proférées par une langue charnelle ; la conversation s'y fait sans bruit, et les secrets des âmes s'y dévoilent silencieusement. Enfin, la cellule est le témoin des communications secrètes qui s'échangent entre Dieu et les hommes. Admirable et merveilleuse chose ! Quand le frère, dans sa cellule, psalmodie pendant les heures de la nuit, il est comme un soldat en faction, chargé de faire vedette

1. Exod. XIV, 14. — 2. IV Rois, VI, 16.

autour du camp divin. D'une part, les astres fournissent leur course dans le ciel, et, d'autre part, se déroule sur les lèvres de l'ermite, et dans un ordre parfait, la suite des psaumes. De même que les étoiles, se succédant les unes aux autres, prennent la place de celles qui les précèdent, jusqu'au moment où parait le jour; ainsi les psaumes sortent de la bouche du solitaire comme d'un autre Orient, et, marchant d'un pas en quelque sorte égal à celui des astres, s'avancent insensiblement vers leur terme. Le moine accomplit le devoir de son état de dépendance, les étoiles s'acquittent de l'office qui leur a été confié. L'un, en psalmodiant, s'avance intérieurement vers la lumière inaccessible; en se succédant mutuellement, le autres renouvellent le jour que contemplent les yeux charnels; et tandis que tous tendent à leur fin par des routes différentes, les éléments eux-mêmes se trouvent, d'une certaine manière, d'accord avec le serviteur de Dieu, tout en lui rendant service. Enfin la cellule sait de quel feu d'amour divin brûle le coeur de celui qui l'habite; elle sait avec quel empressement, dans quel degré de perfection il cherche à s'approcher de Dieu; elle sait quand la rosée de la grâce céleste pénètre l'âme de l'homme, quand les nuages de la componction versent sur elle les abondantes ondées des pleurs et des larmes, quand, enfin, l'amertume du coeur ne détruit pas le fruit des larmes, bien que les yeux du corps restent secs ; en effet, si le rameau des. séché des yeux extérieurs ne porte aucun fruit, la racine se conserve néanmoins toujours vivace dans le terrain humide du coeur. Peu importe qu'un homme ne puisse jamais pleurer; il suffit que son âme soit sensible. La cellule, c'est l'atelier où se polissent les pierres précieuses: sortant de là, elles n'auront plus besoin, pour entrer dans la construction du temple, de passer sous le marteau bruyant de l'ouvrier.

5. O cellule, tu n'as presque rien à envier au tombeau du Christ, puisque tu reçois des hommes que le péché a fait mourir, et que, sous le souffle de l'Esprit-Saint, tu les rends à Dieu pleins de vie. Tu es le tombeau où viennent expirer les étourdissantes tentations de cette vie mondaine, mais où s'ouvrent les portes de la vie céleste : en toi trouvent un port tranquille ceux qui échappent à la fureur des flots du siècle. Tu es le séjour du (593) médecin habile aux soins duquel ont recours tous ceux qui ont été blessés dans le combat et qui ont échappé aux périls de la bataille; car, aussitôt qu'on se réfugie à l'ombre de son toit, la pâleur des âmes blessées disparaît, et toutes les plaies de l'homme intérieur se trouvent parfaitement guéries. Jérémie t'avait aperçue; quand il disait :" Heureux celui qui attend en silence le salut de Dieu ! Heureux l'homme qui porte le joug dès sa jeunesse ! Il s'assiéra solitaire et il se taira, parce que Dieu a posé ce joug sur lui (1) ". Celui qui t'habite s'élève au-dessus de lui-même. Quand, en effet, une âme affamée s'élève au-dessus des choses de la terre et se suspend à la voûte de la contemplation des choses divines, elle se sépare du monde, elle s'éloigne de ses influences et s'élance dans les régions célestes sur les ailes de ses désirs. Dès lors qu'il cherche à contempler celui qui domine toutes les choses créées, l'homme s'élève au-dessus de lui-même en même temps qu'il s'élève au-dessus de ce bas monde et de ce qu'il renferme.

6. O cellule, séjour vraiment spirituel, où les orgueilleux deviennent humbles, où les gourmands deviennent sobres, où la cruauté se change en dévouement charitable et la colère en douceur, où, enfin, la haine fait place à une affection toute céleste et ardente. La langue oiseuse trouve en toi un frein, et la blanche ceinture de la chasteté y vient serrer les reins que tourmente la luxure. A respirer ton atmosphère, les étourdis reprennent l'habitude de la gravité, les amateurs de plaisanteries renoncent à leurs airs bouffons, et ceux qui parlent trop se renferment sévèrement dans les bornes étroites du silence. Sous ton toit, on triomphe de la fatigue, du jeûne et des veilles, on conserve la patience, on apprend l'innocente simplicité, on ignore complètement la duplicité et la fourberie; les vagabonds y sont retenus en place par les chaînes du Christ, et ceux dont les moeurs ne connaissent pas de règle mettent un terme à leur dépravation. Tu sais élever les hommes au sommet de la perfection et les conduire jusqu'au faîte de la plus sublime sainteté; à ton ombre, l'homme devient joyeux et agréable, et l'égalité de son caractère le rend toujours semblable à lui-même. Tu fais de lui une pierre carrée, toute prête à entrer dans

1. Lament. III, 26-28.

la construction de la Jérusalem céleste; la légèreté de ses moeurs ne l'exposera point à rouler en un autre endroit, mais le poids de ses sentiments sincèrement religieux le tiendra fixément à la même place. Sous ton influence, les hommes étrangers à eux-mêmes rentrent en possession de leur propre personne, et les vertus fleurissent en des vases où l'on n'avait encore vu que des vices. " Tu es noire, mais tu es belle comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon (1). Tu es le lavoir des brebis tondues (2), tu ressembles aux fontaines d'Hésébon (3) ". Tes yeux sont comme des colombes sur la rive des eaux, lavées dans le lait, et qui habitent les bords des ruisseaux paisibles. Tu es le miroir des âmes; l'âme humaine s'y contemple à l'aise; elle y voit parfaitement les défectuosités auxquelles elle doit pourvoir, les superfluités qu'il lui faut retrancher, les obliquités qu'elle doit redresser, les difformités qu'elle doit faire disparaître. Tu es le lit nuptial où se donnent les arrhes de l'Esprit-Saint, où l'âme heureuse fait alliance avec le céleste Epoux. Les hommes droits te chérissent, et quiconque s'éloigne de toi se prive de la lumière de la vérité et ne sait plus où diriger ses pas. " Que ma langue s'attache à mon palais si je ne me souviens pas de toi, si Jérusalem n'est pas toujours ma première joie (4) ! " C'est pour moi un vrai plaisir de m'unir au même Prophète et de te dire encore : " Elle sera mon repos à jamais; je l'habiterai; elle est l'objet de tous mes désirs (5) ". " Que tu es belle, que tu es ravissante, délices de mon âme (6) " ! Rachel, qui était grande et belle, te préfigurait (7) ; " et Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée (8) ". Tu es la colline des parfums, la fontaine des jardins, le fruit du grenadier. A en juger par ton écorce, ceux qui ne te connaissent pas te croiraient remplie d'amertume; mais, qu'on pénètre jusqu'au coeur, on y trouvera caché un inépuisable trésor de douceur.

7. O désert, tu nous sers d'abri contre les persécutions du monde; les travailleurs trouvent en toi leur repos et les âmes leur consolation; ton ombre tempère les ardeurs du soleil; chez toi, nous divorçons avec le péché et recouvrons la liberté de nos coeurs ! Ecrasé

1. Cant. I, 4. — 2. Id. IV, 2. — 3. Id. VII, 4. — 4. Ps. CXXXVI, 6. — 5. Id. CXXXI, 14.— 6. Cant. VII, 6. — 7. Gen. XXIX, 17.— 8. Luc, X, 41.

594

sous le poids des épreuves de cette vie, le coeur accablé d'ennuis à cause de sa timidité et des ténèbres où il se voyait plongé, David désirait s'enfoncer dans ta solitude: " Voilà ", disait-il, " que j'ai précipité ma fuite; j'ai établi ma demeure dans le désert (1) ". Que dire de plus, quand je vois le Rédempteur du monde daigner te visiter lui-même au commencement de sa vie publique et te consacrer en faisant de toi son séjour? L'Evangile en fournit la preuve certaine : Quand Jésus eut purifié l'eau du baptême par cela même qu'il lui permit de couler sur sa tête, " l'Esprit le poussa dans le désert, et il demeura dans le désert quarante jours et quarante nuits, et il était tenté par Satan, et il demeurait avec les bêtes sauvages (2) ". Que le monde se reconnaisse pour ton obligé, puisqu'il sait que le Sauveur lui est venu de toi pour prêcher son Evangile et opérer ses miracles. O désert, séjour redouté des esprits malins, pareilles aux tentes d'un camp rangées en ordre, semblables aux tours de Sion et. aux forteresses d'Israël, les cellules des moines s'y élèvent contre les Assyriens et en face de Damas. Dans ces cellules, le même esprit fait remplir des devoirs bien différents les uns des autres; car on y psalmodie, on y récite des prières, on y écrit, on s'y occupe de travaux manuels de toutes sortes ; pourquoi, alors, ne pas appliquer en toute justesse au désert ces paroles divines : " Que tes pavillons sont beaux, ô Jacob ! Que tes tentes sont belles, ô Israël ! Elles sont comme des vallées couvertes d'arbres, comme des jardins le long des fleuves, comme des tentes dressées par Jéhovah, comme des cèdres sur le bord des eaux (3)? " Que dire de plus à ton sujet, ô vie érémitique, vie sainte, vie angélique, vie bénie, vivier des âmes, trésor des pierres précieuses destinées au ciel, palais habité par les sénateurs spirituels ! Le parfum que tu

1. Ps. LIV, 8. — 2. Marc, I, 12.— 3. Nomb. XXIV, 5, 6.

répands surpasse de beaucoup la suave odeur de tous les aromates; le miel qui coule des rayons de la ruche ne t'égale pas en douceur; tu flattes bien mieux le palais d'un coeur éclairé par la grâce que ne pourraient le faire les sucs réunis de toutes les fleurs; par conséquent, tout ce qu'on peut dire de toi ne sera jamais à la hauteur de tes mérites, car une langue de chair est impuissante à exprimer ce qu'éprouvent invisiblement les esprits; ce que tu ressens dans ton palais intérieur, dans les secrets replis de ton coeur, jamais l'organe de la voix du corps ne sera capable d'en donner une idée. Ils te connaissent bien ceux qui t'aiment; ils savent ce que tu mérites de louanges ceux qui trouvent leur repos dans les embrassements de ton amour. Au reste, comment l'homme, qui ne se connaît pas lui-même, pourrait-il se vanter de te connaître? Moi-même, je reconnais que je ne puis faire ton éloge ; mais, ô vie bénie, il y a une chose que je sais bien et que j'affirme sans hésiter; la voici : Quiconque fait ses efforts pour persévérer dans le désir de t'aimer, finira par habiter en toi, et Dieu habitera en lui. Le diable lui devient utile par les tentations dont il le poursuit, et il gémit de le voir tendre vers le séjour d'où il s'est vu lui-même chassé. Le vainqueur des démons entre donc dans la société des Anges; celui qui s'est exilé du monde devient l'héritier du paradis; en se renonçant soi-même, on est disciple du Christ, et, parce qu'aujourd'hui on marche sur ses traces, on sera certainement élevé, après le voyage, à l'honneur de régner avec le Sauveur. Enfin, et j'ajoute ceci en toute confiance, quiconque, par amour pour Dieu, passera sa vie jusqu'à la fin dans la solitude, sortira de cette maison de boue pour entrer dans la construction de l'édifice éternel et céleste qui ne sera point fait de main d'homme (1).

1. II Cor. V, 1.

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TROISIÈME TRAITÉ. SUR LES SEPT DEMANDES DU NOTRE PÈRE.

ANALYSE. — 1. Dans les Ecritures, nous trouvons cinq fois le nombre sept : que désigne-t-il ? - 2. Il y a sept vices principaux. — 3. Sept demandes opposées à ces sept vices, et, d'accord avec elles, sept dons du Saint-Esprit et sept béatitudes. — 4. La première demande est contre l'orgueil. — 5. La seconde contre l'envie. — 6. La troisième contre la colère. — 7. La quatrième contre la paresse. — 8. La cinquième contre l'avarice. — 9. La sixième contre la gourmandise. — 10. La septième contre la luxure.

1. Mon frère, je trouve cinq fois le nombre sept dans la sainte Ecriture. Suivant tes désirs; et autant que cela me sera possible, je veux en énumérer le détail, afin que tu sois à même d'en distinguer les différentes parties ; puis je reprendrai chaque chose l'une après l'autre et t'aiderai,.par mes explications, à bien saisir la concordance qui se trouve entre elles. Il est d'abord question des sept vices : 1° de l'orgueil ; 2° de l'envie; 3° de la colère; 4° de l'ennui, ou, en d'autres termes, de la paresse ; 5° de l'avarice ; 6° de la gourmandise ; 7° de la luxure. A ces vices sont, en second lieu, opposées les sept demandes que nous lisons dans la prière du Seigneur : 1° Celle par laquelle nous adressons à Dieu cette supplique : " Que votre nom soit sanctifié (1) "; 2° celle où nous lui disons : " Que votre règne arrive " ; et ainsi de suite. En troisième lieu viennent les sept dons du Saint-Esprit : 1° l'esprit de crainte; 2° l'esprit de piété, et le reste. Quatrièmement, nous lisons les noms des sept vertus : 1° la pauvreté d'esprit, c'est-à-dire l'humilité; 2° la mansuétude ou la bonté; 3° la componction ou la douleur; 4° la soif de la justice ou le désir du bien ; 5° la miséricorde ; 6° la pureté du coeur ; 7° la paix. Enfin, et en cinquième lieu, se présentent les sept béatitudes: 1° le royaume des cieux ; 2° la possession de la terre ; 3° la consolation; 4° le rassasiement en fait de justice; 5° la miséricorde; 6° la vue de Dieu; 7° l'adoption accordée par lui. Distingue et comprends bien ceci : les sept vices sont les maladies de l'âme ; l'homme est le malade, Dieu le médecin, les dons du Saint-Esprit le

1. Matth. VI, 9.

remède, les vertus la santé, les béatitudes la joie que l'on goûte au sein du bonheur.

2. Il y a donc sept vices principaux, qui sont comme autant de sources d'où sortent tous les autres ; les fleuves de Babylone y puisent leurs eaux, et vont ensuite conduire et répandre sur toute la terre un déluge d'iniquités. Aussi le Psalmiste a-t-il dit : " Près des fleuves de Babylone ", etc. Parlons donc de ces vices qui portent de tous côtés leurs ravages, qui détruisent totalement notre innocence naturelle et produisent, en même temps, le germe de tous nos maux. Ils sont au nombre de sept : les trois premiers dépouillent l'homme de tout ce qu'il a ; le quatrième lui donne le fouet ; une fois flagellé, l'homme est chassé par le cinquième, puis séduit par le sixième, et enfin, le septième le réduit en servitude. En effet, l'orgueil ôte à l'homme son Dieu ; l'envie lui enlève son prochain, la colère l'arrache à lui-même ; une fois dépouillé de tout, il se voit flagellé par l'ennui, puis l'avarice le met dehors, puis la gourmandise le séduit, et, enfin, la luxure en fait un esclave. L'orgueil est l'amour de sa propre excellence; car l'âme qui en est infectée aime le bien qu'elle possède, exclusivement et indépendamment de celui à la générosité duquel elle le doit. Pernicieux orgueil, que fais-tu ? Pourquoi conseiller au rayon de se séparer du soleil, et au ruisseau de se rendre indépendant de la source ? Est-ce qu'en se privant des eaux de la source, le ruisseau ne se dessèche pas ? Est-ce qu'en refusant la lumière du soleil, le rayon ne se confond pas avec les ténèbres ? Est-ce qu'en refusant de recevoir ce qu'ils n'ont pas (596) encore, l'un et l'autre ne perdent pas aussitôt même ce qu'ils avaient déjà? Comme tout bien a sa vraie source en Dieu, ainsi, en dehors de Dieu, on ne peut utilement posséder aucun bien ; aussi l'envie suit-elle toujours de près l'orgueil ; car si on n'a point porté ses affections jusqu'à la source de tout bien, on se tourmente d'autant plus vivement du bonheur d'autrui, qu'on se laisse injustement exalter par le sien propre. Le châtiment, résultat infaillible de l'envie, est donc, de toute justice, infligé à l'enflure du coeur ; il est juste, en effet, que n'ayant point voulu aimer le principe de tout bien, on sèche d'ennui à la vue du bonheur d'autrui ; car, évidemment, on ne souffrirait pas de voir la réussite heureuse du prochain, si l'on possédait par l'amour Celui de qui tout bien procède. Se regarderait-on comme dépouillé de la félicité d'autrui, si on plaçait ses affections là où l'on posséderait avec son propre bien le bien de tous ses semblables ? Certainement non. Autant donc l'orgueil nous élève contre le Créateur, autant la jalousie nous rend inférieurs au prochain ; plus factice est, d'un côté, notre élévation, plus réelle est, de l'autre, notre chute. Néanmoins, la corruption, une fois en marelle, ne peut pas même s'arrêter là. Sitôt, en effet, que l'orgueil a enfanté l'envie, celle-ci donne naissance à la colère ; car il est naturel qu'on prenne en dégoût ce qu'on possède en soi-même, quand on ne peut reconnaître ce qu'on possède en la personne des autres ; aussi perd-on du même coup et ce dont la charité nous assurait la possession en Dieu, et ce que l'orgueil s'efforçait de posséder en dehors de Dieu. L'envie nous fait perdre le prochain, la colère nous dérobe à nous. mêmes. Ayant tout perdu, où la malheureuse conscience irait-elle puiser la joie et le bonheur ? Elle se trouve comme étouffée en elle-même par la tristesse ; elle n'a pas voulu se réjouir charitablement du bien d'autrui ; ses propres maux peuvent-ils aboutir à autre chose qu'à la déchirer? A la suite de l'orgueil, de l'envie et de la colère, qui ôtent à l'homme tout ce qu'il a, vient immédiatement la tristesse: celle-ci, le trouvant dépouillé, lui donne le fouet pour le mettre dehors, l'avarice succède à la tristesse ; c'est justice, car s'il ne goûte plus les joies célestes, il lui faut chercher au dehors sa consolation; puis vient la gourmandise, qui le séduit ; dès lors que l'âme s'adonne aux objets extérieurs, ce vice se trouve en quelque sorte dans son voisinage ; il la tente, et, par l'intermédiaire de l'appétit naturel, il l'entraîne aux excès de la bouche ; enfin, voici la luxure, qui, le trouvant séduit, jette violemment l'homme dans l'esclavage. Quand une fois la crapule a allumé l'incendie dans son corps, le feu de la débauche survient à son tour et désagrège ses forces, en sorte que son esprit ne peut plus faire un pas, faute d'énergie et de fermeté. Voilà donc l'âme honteusement subjuguée et condamnée au plus dur esclavage; à moins que le Sauveur ne prenne pitié d'elle, c'en est, pour toujours, fini de sa liberté.

3. A l'encontre des sept principaux vices, viennent les sept demandes, par lesquelles nous supplions Celui qui nous a appris à prier, de venir à notre secours; car il a promis de donner son bon esprit à ceux qui le prieraient. L'orgueil enfle le coeur; l'envie le dessèche : il se déchire sous l'influence de la colère : la tristesse le broie et le réduit, pour ainsi dire, en poussière; l'avarice le jette aux quatre vents : il devient humide et se corrompt au contact de la gourmandise ; enfin, la luxure le foule aux pieds et le réduit en boue, en sorte que ce malheureux peut s'écrier : " Je suis plongé dans la vase de l'abîme (1) ". Il est incapable d'en sortir, s'il ne crie vers Dieu pour lui demander son secours, ce secours dont le Prophète a dit : " J'ai attendu , j'ai attendu le Seigneur ; il s'est abaissé vers moi, il a entendu mes cris, il m'a retiré de l'abîme de la misère et du milieu de la fange (2) ". Le Sauveur nous a donc appris à prier, afin que nous sachions qu'il est la source de tout bien.

4. " Que votre nom soit sanctifié ". Cette première demande , que nous adressons à Dieu, est contre l'orgueil ; car, par là, nous le supplions de nous inspirer la crainte et le respect de son nom. L'orgueil nous a rendus rebelles et entêtés à son égard ; nous le conjurons donc de nous accorder l'humilité, qui fera de nous des hommes soumis à ses ordres. Cette demande a pour effet d'obtenir le don de l'esprit de crainte de Dieu : en venant dans notre coeur, cet esprit y allumera la vertu d'humilité, qui, à son tour, fera disparaître la maladie de l'orgueil : alors, l'homme, devenu humble, pourra parvenir au royaume

1. Ps LXIII, 5. — 2. Ps. XXXIX, 1, 2.

des cieux, d'où la superbe a précipité l'ange rebelle.

5. A l'envie nous opposons la seconde demandé, qui est ainsi conçue : " Que votre règne arrive ". Le règne de Dieu c'est le salut de l'homme. On dit que Dieu règne sur les hommes, quand ils lui sont soumis, maintenant, en s'unissant à lui par la foi, plus tard, en le contemplant face à face. Aussi, celui qui demande au Seigneur que son règne arrive, lui demande-t-il le salut des hommes, et, par cela même qu'il demande le salut de tous, déclare-t-il qu'il réprouve la jalousie méchante. Cette prière obtient l'esprit de piété, qui doit embraser le cœur du feu de la charité et aider l'homme à mériter lui-même l'héritage éternel qu'il souhaite à ses semblables.

6. Contre la colère, nous disons à Dieu " Que votre volonté soit faite ". Car, pour dire : " Que votre volonté soit faite ", il faut ne pas vouloir engager de discussion. Par ces paroles, nous donnons à entendre que nous acceptons de grand cœur les desseins de Dieu sur nous ou sur les autres. Elles nous obtiennent l'esprit de science, qui, par sa venue en nos coeurs, nous instruira et nous inspirera intérieurement une salutaire componction alors nous saurons que les maux qui nous affligent sont le résultat de nos fautes, et que le bien qui nous échoit est l'effet de la miséricorde divine ; ainsi, et quelles que soient les circonstances, heureuses ou malheureuses, où nous nous trouvions, nous apprendrons, non pas à nous irriter contre le Créateur, mais à nous montrer toujours résignés à faire sa volonté ! Comme conséquence de la componction du coeur, qui naît de l'humilité de l'âme sous l'influence de l'esprit de science, l'esprit se calme et s'adoucit, la colère et l'indignation disparaissent, tandis que l'emportement ôte la raison et tue celui qui s'y abandonne. Pour cette vertu de componction, la consolation vient à la suite afin de la récompenser, sans qu'elle ait eu néanmoins à souffrir la moindre douleur ; et, de la sorte, il arrive que quiconque s'afflige et se lamente volontairement ici-bas en présence de Dieu, méritera de jouir au ciel de la vraie joie, de la véritable allégresse.

7. Voici contre la tristesse, c'est la quatrième demande : " Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ". La tristesse est l'ennui (597) d'une âme dégoûtée : elle a lieu, quand cette âme, en quelque sorte remplie de répugnance et d'amertume par suite de ses infirmités, ne ressent plus aucun goût pour les biens intérieurs. Aussi, pour obtenir la guérison de ce vice, peut-on prier le Dieu miséricordieux de se souvenir, de son habituelle bonté et d'accorder à cette âme languissante l'aliment intérieur qui lui rendra ses forces épuisées par le manque d'appétit : par là, ce qu'elle ne saurait désirer, faute de goût, elle commencera à l'aimer dès qu'il sera présenté devant elle. A cette demande Dieu octroie l'esprit de force, qui ranimera cette âme épuisée et qui, en lui rendant sa vigueur primitive, lui rendra aussi le désir et le goût des aliments intérieurs. La force communique donc au cœur la faim de la justice ; et celui qui brûle ici-bas du désir ardent de la piété, recevra, comme récompense dans le ciel, la plénitude du bonheur.

8. Cinquième demande: a Accordez-nous", etc. : elle est dirigée contre l'avarice. Celui qui remet aux autres leurs dettes ne doit pas éprouver d'inquiétudes pour lui-même, puisqu'il ne veut pas se montrer exigeant : c'est de toute justice. Dès lors que Dieu, par sa grâce, nous délivre de l'avarice, il nous impose une condition pour notre salut et nous indique le moyen par lequel nos dettes doivent s'éteindre. Comme résultat de cette prière, nous recevons donc l'Esprit de conseil; il doit nous apprendre à pardonner volontiers en ce monde à ceux qui nous offensent, afin que nous méritions d'obtenir miséricorde au moment où il nous faudra, en l'autre, rendre compte de nos fautes.

9. La sixième demande concerne la gourmandise : " Ne nous induisez pas en tentation " ; c'est-à-dire, ne permettez pas que nous soyons induits en tentation. Ne sommes-nous pas réellement tentés, quand, sous prétexte d'appétit naturel, les convoitises de la chair s'efforcent de nous entraîner en des excès coupables? Ces convoitises ne cachent-elles point, dans leurs flancs, la volupté, puisqu'elles profitent de la nécessité pour nous flatter? Jamais nous ne sommes induits en cette sorte de tentation, quand nous subvenons à la nature dans la mesure de ses besoins, de manière à empêcher toujours notre appétit de dégénérer en convoitises de la chair. Pour nous y aider, Dieu nous donne (598) l'esprit d'intelligence; alors l'aliment spirituel de sa parole retient en de justes bornes notre appétit sensuel ; il fortifie notre âme, et, ainsi, la faim corporelle ne peut plus briser ses forces, et la volupté devient incapable de la dompter. Voilà pourquoi le Sauveur lui-même a répondu à celui qui le tentait : "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (1) ". Il voulait, par là, nous montrer clairement que ce pain intérieur répare les forces épuisées de l'âme, et qu'il ne faut pas se tourmenter, si, pour un temps, l'on souffre de la faim matérielle. Pour combattre la gourmandise, nous recevons donc l'esprit d'intelligence : cet esprit débarrasse notre cœur de toutes ses souillures et le purifie : il applique sur notre oeil intérieur, en guise de collyre, la connaissance de la parole divine; il le guérit et le rend si clairvoyant, que celui-ci devient assez perspicace pour contempler l'éclat de la divinité même. Le remède à la gourmandise, c'est donc l'Esprit d'intelligence qui produit dans le cœur la pureté : et cette pureté du cœur mérite à son tour de jouir de la vision de Dieu, selon qu'il est écrit : " Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu (2) !

10. " Délivrez-nous du mal ". Telle est la

1. Matth. IV, 3. — 2. Id. V, 9.

septième prière qui a trait à la luxure. Il est éminemment convenable que l’esclave demande sa liberté ; aussi cette prière a-t-elle pour résultat d'obtenir l'esprit de sagesse, qui doit rendre aux captifs la liberté qu'ils ont perdue, et les délivrer du joug d'une infâme servitude. Sagesse dérive de saveur : en effet, l'âme, attirée par les charmes de l'éternelle douceur, se recueille déjà en elle-même, ne fût-ce que par ses désirs, et ne trouve plus au-dehors,. dans les voluptés de la chair, le principe dissolvant qui l'énervait. Dès que, par son onction , l'esprit de sa. gesse se met en contact avec notre coeur, il tempère l'ardeur de la concupiscence de nos membres, et, après l'avoir calmée et assoupie, il fait naître en nous la paix intérieure; notre âme tout entière se renferme dans la jouissance des plaisirs spirituels , et en l'homme se rétablit pleinement et parfaitement l'image de Dieu, suivant cette parole de l'Ecriture : " Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu (1) " . Puisqu'il nous a ordonné de le devenir, puisse cette grâce nous être accordée par Notre-Seigneur Jésus-Christ Dieu, qui vit et règne, avec le Père et l'Esprit-Saint, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Matth. V, 9.

 

 

 

PREMIER SERMON. DE LA CHUTE.

ANALYSE.— 1. Enseignement du démon, diamétralement opposé aux enseignements de la foi. — 2. Adam et Eve cruellement trompés par le tentateur. — 3. Leur chute les rend plus pauvres et plus dénués que les animaux. — 4. Dieu avait apporté remède à ces maux : nos pères ont abusé de ce nouveau bienfait.

1. Le genre humain, mes bien chers frères, jouirait d'un bonheur sans mélange, s'il savait comprendre les paroles de Dieu, ou s'il voulait les observer. Dieu, en effet, dit aux hommes : " Si vous écoutez mes préceptes et si vous les observez, vous vous nourrirez des biens de la terre; si vous agissez autrement, le glaive vous dévorera (1) ". Mais le démon, toujours acharné à pervertir la foi, persuade aux hommes de juger suivant les lumières naturelles; et par là, il rend semblables aux animaux ceux que Dieu avait créés semblables à lui-même; quand il leur propose de sacrifier la foi divine à la raison, il ne leur promet en retour que les jouissances les plus viles et les plus méprisables, et c'est néanmoins par ces jouissances viles et méprisables qu'il se les attache. Dieu dit aux hommes : " Ne faites point le mal, et ne vous en rendez point les esclaves " ; le démon, au contraire, excite les hommes à se dire les uns aux autres : Ne vous souciez point de Dieu, puisque vous vivez. Autrement, en effet, les hommes ne mèneraient point une vie coupable, et les bons n'auraient point à souffrir des faits et gestes des méchants. Et ils acquiescent à ce langage inspiré par le démon,

1. Isaïe, I, 19, 20.

plutôt qu'à la parole divine, bien qu'ils aient vu les méchants châtiés et mis à mort par le glaive. Dieu a dit aux hommes que son Fils est né d'une Vierge ; le démon, au contraire, par la voix de ses suppôts, déclare que, à moins de contredire à la fois la raison et la nature, on ne peut admettre la coexistence dans une même personne de la virginité et de la maternité. Dieu dit aux hommes que les hommes ressusciteront avec la même chair qu'ils auront eue autrefois; le démon, au contraire, leur enseigne que la nature peut bien engendrer des corps nouveaux, mais qu'elle ne peut rétablir dans leur harmonie première les organes que la mort a séparés et dissous. Quel moyen pour moi de vous ramener dans le sentier de la vérité, ô hommes, puisque c'est précisément de la raison que le démon s'est servi pour vous égarer dans le chemin de l'erreur ?

2. Considérez et voyez combien sont spécieuses et vraisemblables les raisons auxquelles il a eu recours pour attaquer les préceptes de Dieu et pour tromper Adam et Eve. Il est écrit : " Le Seigneur appela Adam et lui dit : Vous mangerez du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis; mais quant au fruit de l'arbre qui est dans le milieu du (600) paradis, vous n'en mangerez point et vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez (1) ". Voilà une loi ; elle ne devait pas être transgressée; car Dieu, en créant nos premiers parents, les avait rendus tellement heureux qu'ils devaient à tout jamais ignorer l'existence même du mal; leur simplicité était tellement parfaite que leur nudité innocente ne devait jamais être polir eux un sujet de honte ou de confusion. " Adam et son épouse étaient nus, et ils ne rougissaient point de leur nudité (2). Mais le démon était la plus rusée de toutes les bêtes que le Seigneur Dieu avait créées. Et le serpent dit à la femme : Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis ? Et la femme dit au serpent : Nous mangeons du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis ; mais par rapport au fruit de l'arbre qui est au milieu du paradis, Dieu nous a dit : Vous n'en mangerez pas et vous n'y toucherez pas, de peur que vous ne mouriez. Et le serpent répondit à la femme : Non, certes, vous ne mourrez point; Dieu sait au contraire que, le jour où vous en mangerez, vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal (3) ". Voyez maintenant avec quel art le démon s'attache à ruiner aux yeux de ces hommes simples l'autorité de la parole de Dieu : grâce à cette interprétation perfide, il leur persuade que Dieu a pu envier aux hommes leur immortalité. Il s'adresse d'abord à la femme, c'est-à-dire à la faiblesse même , dans l'espérance de réussir plus facilement à porter la persuasion dans son esprit. En même temps, il se transforme en serpent. Mais telle était, dans leur innocence première, la sécurité des auteurs du genre humain que, bien loin de trembler et de frémir à la vue d'un horrible serpent, ils n'éprouvent pas même un sentiment de crainte. " Et la femme prit de ce fruit, elle en mangea et en donna à son mari. Et ils en mangèrent, et les yeux de l'un et de l'autre furent ouverts , et ils connurent qu'ils étaient nus (4) ". O nudité trop longtemps innocente à ton gré, tes désirs sont enfin satisfaits, tu as appris à rougir !

3. " Et le Seigneur fit à Adam et à son épouse des tuniques de peaux, et il les en

1. Gen. II, 16, 17. — 2. Ibid. 25. — 3. Id. III,1-5. — 4. Ibid. 6, 7.

revêtit; puis il dit : Voici qu'Adam est devenu comme l'un d'entre nous, connaissant le bien et le mal (1) ". Le Seigneur ne leur dissimule point qu'ils sont perdus; mais il les raille de s'être laissé persuader, par le démon, qu'ils pouvaient devenir dieux. Oui, ils sont devenus dieux, mais des dieux semblables au démon, puisqu'ils sont maudits de Dieu et revêtus à la fois de peaux et du péché qu'ils ont commis. Le Seigneur donc dit, mais en les raillant : " Voici qu'Adam est devenu comme l'un d'entre nous, connaissant le bien et le mal ". O nature ! ô maîtresse achevée dans l'art d'assouvir la convoitise et de commettre tous les crimes, où est maintenant cet antique serpent, ton digne et trop fidèle ministre? où sont ses discours enchanteurs? où est cette immortalité promise par toi aux hommes comme une chose dont la jalousie de Dieu seule les avait privés jusqu'alors? Ah ! s'il n'est pas en ton pouvoir d'accomplir ta promesse et de guérir les hommes des maux que tu leur as causés, rends-leur du moins cette immortalité première que tu leur as fait perdre. Voyez maintenant où en sont réduits ces hommes qui ont pris la nature pour guide. Voyez-les chassés du paradis, pareils à de pauvres naufragés ayant à peine quelques feuilles de plantes marines et quelques peaux pour se couvrir. O nature ! donne, si tu le peux, à ces malheureux, des vêtements capables de remplacer ceux que Dieu leur avait donnés primitivement, et qui n'étaient pas autre chose que leur sainte nudité. Les brebis portent dès leur naissance une toison élégante qui leur tient lieu de vêtement et les protège contre l'intempérie des saisons; les chèvres portent une chevelure qui, tout inculte qu'elle est, leur sert à la fois de couverture et d'ornement; les chevaux, les lions, les taureaux, les autres animaux domestiques ou sauvages sont revêtus d'une robe de poils tendres et flexibles qui abrite leur peau, et dont les couleurs savamment nuancées brillent parfois d'un éclat splendide. Quoi de plus varié et de plus magnifique que le plumage dont les oiseaux sont couverts ? le serpent lui-même, qui a été condamné avec vous, dépouille chaque année sa tunique d'écailles; et en même temps qu'il dépose l'ancienne, il en revêt une nouvelle. Vous seuls, ô hommes, vous êtes formés et exposés par la

1. Gen. III, 21, 22.

601

nature dans un état de nudité complète ; pour vous seuls la nature est une marâtre, non point une mère. C'est la libéralité des brutes qui vous donne la nourriture et le vêtement, et qui supplée ainsi à votre indigence de toutes choses : les brebis vous donnent leur laine, les, chèvres; les boeufs et les autres animaux sans raison vous procurent les aliments dont vous avez besoin ou vous offrent avec joie leur travail et leurs sueurs. Ce n'est point une servitude qu'ils remplissent à votre égard, c'est un bienfait qu'ils vous octroient ; et si vous prétendez arguer de ce fait que vous les nourrissez, que vous les gardez, que vous éloignez d'eux les bêtes fauves, que vous leur procurez soit des pâturages, soit des étables; je vous répondrai encore que vous ne pouvez vous dire leurs maîtres, puisque, sans le service de votre, or, vous ne pourriez acquérir le droit de vous servir d'eux.

4. Dieu porta ensuite remède à ces maux et vous consacra à lui d'une manière particulière ; mais, à tant de bonté vous ne répondîtes que par votre ingratitude, et vous perdîtes ce second bienfait. Dieu avait fait pleuvoir du ciel pour vous une manne capable de

satisfaire tous les désirs et tous les goûts; toutes les fois que vous aviez eu à souffrir de la soif, il vous avait donné une eau jaillissant spontanément des rochers et vous dispensant ainsi d'ouvrir le sein de la terre pour y chercher des sources ou pour y creuser des puits; il vous avait donné une terre où coulait le lait et le miel, et où vous n'aviez besoin de pressurer ni les rayons formés par les abeilles, ni les mamelles des animaux; il vous avait donné des raisins produits par des ceps non cultivés et tels que deux hommes pouvaient avec peine en porter un sur leurs épaules à l'aide d'une perche. Vous nous avez envié tant de bonheur, à nous, votre postérité : car nous aurions pu, nous aussi, participer à ces biens, si, par vos crimes et par vos sacrilèges, vous n'aviez mis obstacle à l'exercice de la sainte puissance de Dieu. Et maintenant, puisque nos ancêtres ont eu le malheur de s'avilir et de se dégrader; s'il vous reste une lueur de sagesse, un sentiment quelconque de pudeur, songez du moins qu'un sage repentir a succédé à leur faute, et croyez au Fils de Dieu. Puisse cette foi vous aider à obtenir la vie et le salut!

DEUXIÈME SERMON. DU PREMIER HOMME.

ANALYSE. — 1. L'homme avait reçu de Dieu les instructions et tout ce dont il avait besoin pour résister au démon ; mais il céda aux sollicitations de la femme et succomba ainsi à la tentation. — 2. Tristes effets de cette chute de nos premiers parents. — 3. Enormité du péché d'Adam et suites déplorables de ce péché. — 4. Dieu, après avoir obtenu de l'homme qu'il rougît et confessât son péché, se dispose à lui accorder son pardon : nécessité de l'humilité et de la componction extérieures. — 5. Le pécheur qui retombe après un premier pardon, se rend bien plus coupable qu'Adam, puisqu'il abuse du bienfait de la rédemption. — 6. Nous devons rendre à Dieu des actions de grâces sans fin pour tant et de si grands bienfaits. — 7. Cette reconnaissance doit se manifester surtout par des actes, par l'imitation du Christ, qui conduit au ciel ceux qui le suivent.— 8. Conclusion.

1. Personne n'ignore que l'homme avait été primitivement formé par Dieu pour être une créature éclairée des lumières de la prudence et de la sagesse ; l'usage de la raison devait être un des bienfaits de la divine providence à son égard; la prudence, dis-je, devait le rendre capable d'échapper aux pièges de son ennemi ; la sagesse devait lui apprendre quels mystères devaient être l'objet de ses investigations ; la raison devait lui faire comprendre que la soumission aux ordres du Dieu créateur était le premier de ses devoirs. En effet, le Seigneur Dieu donna à l'homme, dès que celui-ci fut sorti de ses

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mains, les instructions, les avertissements, les armes dont il avait besoin pour conserver son innocence ; car, puisqu'il devait lutter contre le démon, il avait besoin d'être muni de certaines armes, je veux dire, de la prudence, de la sagesse, de la raison. Le Seigneur y ajouta une loi qui lui faisait connaître la volonté divine et qui lui apprenait quelles seraient les conséquences immédiates de la désobéissance à cette volonté. Car, à l'instant même où l'homme, par un oubli également fatal et incompréhensible, préféra les suggestions du démon aux ordres de Dieu, il perdit à la fois la vie qu'il possédait, et il reçut la mort qu'il n'avait pas encore appris à connaître. Adam se trouvait en présence de son épouse et du démon, en présence d'Eve et de leur ennemi commun, en présence de la femme et du serpent. Le démon employa les artifices de sa ruse perfide : Eve consentit aux suggestions diaboliques et se perdit ; le démon, par sa fourberie et son astuce mensongère, tendit un piège à la femme; la femme donna tête baissée dans ce piège; le démon, désespérant de séduire Adam directement, eut recours à l'intermédiaire de la femme; et celui qui, après avoir été créé le premier par Dieu, devait trouver dans la personne d'Eve une épouse et une aide, ne trouva dans cette même personne que la mort.

2. O douleur ! ce qui devait être une cause de félicité devient un sujet de larmes; il trouve sa perte là où il devait trouver un secours et un appui. Le trait qui cause à Adam la blessure la plus profonde vient non pas du côté de son ennemi, mais d'une main amie; il succombe sous son propre fer plutôt que sous le fer de son adversaire ; un glaive étranger ne lui eût point fait une blessure aussi meurtrière que celle qu'il reçoit de son épouse. Le rusé serpent s'avance pour exercer sa fourberie ; il s'avance pour insinuer son venin, non pas à l'homme, irais à la femme : disons mieux, il s'avance pour les entraîner l'un et l'autre à leur perte par le consentement d'un seul. Il suggère l'accomplissement d'une action qui sera fatale à tous deux; tous deux subiront les tristes conséquences de la faute commise par celle qui, la première, aura laissé infecter son esprit par ses suggestions également perfides et venimeuses. Enfin, dès qu'elle adonné son consentement, la femme remplit vis-à-vis de son mari le même rôle que le perfide serpent a rempli vis-à-vis d'elle-même. Eve s'est laissé persuader, et elle persuade; un venin mortel lui a été communiqué, et elle le communique à son tour; elle a été trompée, et elle trompe. Aussi est-elle vouée à un double châtiment, l'un personnel, l'autre commun : par le premier, elle est condamnée à enfanter dans la douleur ; par le second, elle est condamnée à mourir et à voir le même sort réservé à Adam ; l'un de ces châtiments lui est infligé parce qu'elle a cédé aux sollicitations du serpent, l'autre, parce qu'elle a sollicité ensuite elle-même son mari. Parce qu'elle a donné son consentement, elle entend prononcer contre elle une sentence de mort ; et elle a mérité d'enfanter dans la douleur, parce qu'elle a exercé à son tour l'office de tentateur. Comment ignorer la réalité de cette sentence, puisqu'elle s'exécute dans la personne de chacun de nous ! Quant à ceux qui refusent de croire à la vérité de ce récit, la conviction pénétrera malgré eux dans leur esprit le jour où ils disparaîtront de ce monde ; et par rapport à ceux qui ignorent ces mêmes faits, ils apprendront à les connaître, quand cette sentence s'accomplira dans leur personne.

3. O crime ! ô impiété sacrilège ! on méprise un commandement de Dieu, et on prête une oreille attentive aux paroles du serpent. On dédaigne les préceptes d'une Providence infiniment miséricordieuse, et on accueille favorablement les discours trompeurs du plus astucieux de tous les animaux. On foule aux pieds des avertissements salutaires, et l'on prend conseil de son plus mortel ennemi. Aussi a-t-on dit que la mort est le triste fruit du mépris par lequel l'homme a préféré obéir aux suggestions du serpent. Adam et Eve sont dépouillés de leur gloire, ils sont privés de leur dignité. Ils deviennent ce qu'ils n'étaient point, en même temps qu'ils perdent les qualités brillantes qu'ils avaient reçues de la libéralité divine. Le serpent se réjouit d'avoir réussi dans l'accomplissement de son dessein ; il se félicite d'avoir porté à l'homme un coup mortel, ainsi qu'il le désirait. Il tressaille, il triomphe en présence du succès de son entreprise abominable, en voyant que les hommes ont été complètement trompés par lui ; et il ignore, le malheureux, qu'il s'est percé du trait dont il a percé les

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autres; il ignore qu'en donnant la mort aux hommes, il se l'est donnée à lui-même. Le Seigneur, d'autre part, regrette que l'homme ait mérité une sentence de mort plutôt qu'une sentence de vie ; il regrette que l'homme ait mérité de périr plutôt que d'être sauvé; que celui-ci, enfin, ait repoussé la gloire plutôt que la mort. Mais il est plus ému toutefois de la malice du serpent que du mépris dont l'homme s'est rendu coupable; il éprouve un sentiment d'horreur profonde pour la cruauté de l'ennemi et un sentiment de compassion miséricordieusement paternelle pour l'homme séduit et trompé. Il maudit à tout jamais celui qui, le premier, a savouré le plaisir de nuire, et il prend pitié de l'homme qui a été victime de la plus atroce perfidie.

4. Le Seigneur Dieu dit ensuite : " Où es-tu, Adam ? " Par cette interrogation il provoque un aveu. Il désire que celui qu'il sait être devenu criminel confesse sa faute. Il cherche le moyen d'exercer sa miséricorde; il s'entretient avec le coupable de son péché. Il songe à pardonner, en même temps qu'il se plaint du motif pour lequel sa loi a été méprisée. Il adresse des reproches sévères, accablants, afin de pouvoir accorder le pardon aux coupables : ceux qu'il n'a pas voulu rendre impeccables en les créant, il veut du moins pouvoir les purifier en les amenant à confesser leur iniquité. Ils reçoivent des vêtements de peau, afin qu'après avoir avoué leur crime, ils méritent, par l'humilité de leur extérieur, d'en recevoir le pardon. Le Seigneur montre ici par quels moyens on peut être purifié de ses péchés. II montre que la confession d'abord, et ensuite la rudesse et l'austérité dans la manière de se vêtir, nous aident à obtenir notre pardon très-facilement. Car si c'est un orgueil et une opiniâtreté criminels de vouloir cacher une mauvaise action commise sous les yeux de Dieu, il n'est pas moins dangereux de chercher à dissimuler la laideur d'une âme coupable et flétrie par la richesse et l'éclat de la parure extérieure. Que personne donc, qu'aucun pécheur ne couvre ses fautes du voile d'une joie apparente qui ne serait pas autre chose qu'un désespoir réel : si votre coeur se trouve infecté par la contagion des plaisirs coupables, n'y insinuez pas encore le poison de la dissimulation. Que la tristesse de votre corps témoigne hautement du mal auquel votre âme est en proie. Une blessure faite à celle-ci doit provoquer les larmes de celui-là; car, toutes les fois que le corps éprouve une douleur, une souffrance quelconque, l'âme est aussitôt pénétrée d'un sentiment d'amertume et de compassion. Une lésion n'existe jamais dans le corps, sans provoquer dans l'âme un sentiment d'affectueuse condoléance, et les flétrissures de l'âme doivent se manifester par la douleur du corps. La tristesse doit être commune à l'un et à l'autre, afin que tous deux aient également part au pardon; car il faut nécessairement qu'ils reçoivent les mêmes faveurs et les mêmes biens, ou qu'ils soient en proie à des souffrances et à des tortures communes. L'homme, en effet, n'est pas autre chose que la réunion d'un corps et d'une âme. Autant ce corps et cette âme diffèrent et sont éloignés l'un de l'autre par leur essence, autant est étroite l'union qui s'opère entre eux pour former l'homme. Non-seulement ils ne sauraient être séparés durant le cours de la vie ; mais, durant l'éternité même, ils partageront ensemble la même récompense ou le même châtiment. Le corps pur ne sera jamais séparé de l'âme à laquelle il aura été uni ; et le corps flétri se trouvera fatalement associé à la destinée de l'âme coupable. Si donc, au jour du jugement, ils participeront l'un et l'autre aux biens immenses que la divine miséricorde dispensera à l'homme juste, pourquoi dès cette vie la tristesse ou la joie ne serait-elle pas aussi commune à tous deux?

5. C'est pourquoi, ô chrétien, tu ne saurais plus trouver absolument aucune excuse, toi qui, après avoir été esclave , es redevenu libre; que dis-je? toi qui, après avoir été délivré de ta captivité, guéri de tes blessures, absous et relevé de la sentence prononcée contre toi, as reçu encore, pour servir de règle à ta conduite, les avertissements les plus explicites et les plus solennels; toi, enfin, dont le zèle doit s'enflammer au souvenir des exemples terribles dont tu as entendu le récit. Adam ne connaissait point la fourberie du démon, il n'avait point pleuré sur le malheur d'une créature quelconque devenue la victime de cette fourberie; il semble donc moins coupable d'avoir succombé en luttant le premier contre un tel ennemi. Mais toi, tu as reçu de la bouche du Seigneur les instructions (604) les plus minutieuses et les plus détaillées, il t'a proposé les exemples les plus éloquents : " Voici ", dit-il, " que tu es guéri; ne commets plus aucun péché, de crainte qu'il ne t'arrive quelque chose de pis (1) ". Ne commets plus aucun péché, dit-il, après que tu as obtenu ton pardon ; ne t'expose plus à recevoir des blessures , après que tu as été guéri ; ton âme est en ce moment purifiée , ornée de la grâce, prends garde de la souiller, de la flétrir désormais. Songe , ô homme , qu'une faute est plus griève, quand elle est commise après un premier pardon ; une blessure renouvelée après guérison cause des douleurs bien plus vives; une souillure paraît d'autant plus odieuse qu'elle est imprimée à une âme plus pure et plus sainte. Aussi celui-là perd tout droit à l'indulgence, qui pèche après avoir obtenu une première fois son pardon ; celui-là est indigne de recouvrer jamais la santé, qui se blesse lui-même après avoir été guéri une première fois; et celui-là mérite de ne redevenir jamais pur, qui se souille lui-même après avoir reçu une première fois le bienfait de la grâce. Celui, au contraire, qui, après avoir été absous, ne retombe plus dans le péché, mérite de recevoir une récompense; celui qui, après sa guérison, se montre vigilant, possède le don de la sainteté; celui (lui aura conservé la grâce et l'amitié de Dieu en observant sa loi, recevra le royaume éternel. Tout homme, en effet, est gravement coupable, quand il transgresse une loi dont il a une connaissance pleine et entière; mais ce même homme devient bien plus coupable encore, quand il retombe dans le péché après avoir été absous une première fois. Celui-là devient plus vil et plus méprisable qu'un esclave qui, après avoir été affranchi, offense le patron de, qui il a reçu sa liberté; celui-là abuse indignement d'un bienfait, qui méprise, avec un orgueil plein d'arrogance celui de qui il l'a reçu. Cherchez votre salut dans les exemples qui vous sont proposés : il faut, ou bien que vous l'y trouviez, ou bien que vous vous attendiez à subir le même sort que les coupables dont on vous rapporte l'histoire. Et ne considérez point comme un juge sévère Celui dont vous aurez méprisé les exhortations tendres et paternelles . " Car Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils

1. Jean, V, 14.

unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais reçoive, au contraire, la vie éternelle (1) ". Oui, il est grand, il est immense, l'amour de Dieu le Père; il est digne d'être célébré par des louanges continuelles, il mérite d'être glorifié à tous les instants du jour et de la nuit ; pour nous racheter de la mort éternelle, l'auteur de la vie nous a envoyé son Fils tout-puissant et éternel, son Fils qui a possédé et qui possédera éternellement la même puissance que le Père et le Saint-Esprit; il nous l'a envoyé, dis-je, en lui donnant pour mission de nous rendre dans son intégrité première la vie que nous avions perdue; de même que Dieu avait, au commencement, créé le monde par lui, il a voulu aussi le renouveler par lui, quand il a vu ce monde perverti, dégradé et gisant misérablement dans le bourbier du péché. Par son saint avènement, en effet, le Fils de Dieu a allumé dans son Eglise le flambeau de la divine lumière que les hommes ne connaissaient plus depuis longtemps, et en rendant à ceux-ci l'espérance de la vie céleste, il a arraché de leur coeur ces affections indignes qui les tenaient misérablement courbés vers la terre, et il les a élevés au-dessus d'eux-mêmes. Cette Eglise a passé des ténèbres à la lumière aussitôt que Jésus-Christ, le vrai Soleil de justice, s'est montré à la terre; les peuples qui avaient faim et soif de la vérité, ont pu se désaltérer aux sources de la divine doctrine qu'il leur a révélée, et trouver le plus doux, le plus délicieux de tous les aliments dans les saints exemples qu'il leur a donnés ; doctrine et exemple à l'aide desquels nous pouvons tous éviter les flammes de l'enfer et mériter d'entrer en possession des biens invisibles qui ne finiront jamais.

6. Nous devons donc rendre grâces au Dieu tout-puissant pour tous ces bienfaits, et considérer sans cesse combien a été grande la miséricorde et l'amour que notre Créateur nous a témoignés. Nous tous, en effet, nous sommes venus de la gentilité. Nos pères, il y a quelques siècles, adoraient des idoles; après avoir abandonné le Dieu par qui ils avaient été créés, ils offraient leur encens et leurs hommages à des dieux façonnés par eux-mêmes. Nous, au contraire, par la grâce du Dieu tout-puissant, nous avons été ramenés

1. Jean, III 16.

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des ténèbres à la lumière. Ayons donc constamment présent à l'esprit le souvenir de cette région de ténèbres d'où nous sommes sortis, de ce poids immense de crimes dont nous avons été délivrés, et montrons-nous reconnaissants pour cette lumière de là foi que nous avons reçue; témoignons, dis-je , par nos couvres, de notre gratitude pour le bienfait de cette foi saine, de cette intelligence pure, pour toutes les grâces enfin qui nous ont été conférées au jour de notre baptême. Celui-là ne comprend point l'immensité de l'amour et de la miséricorde divine, qui oublie l'immensité de sa propre misère. De là ces paroles que le Psalmiste adressait à Dieu : " Faites-moi connaître l'immensité de vos miséricordes, ô vous qui sauvez ceux qui espèrent en vous(1)". Le meilleur moyen pour nous de comprendre combien est admirable l'immensité de la divine miséricorde, c'est de rappeler souvent à notre esprit l'immensité et la profondeur de notre misère. C'est pourquoi nous devons aimer de toute la tendresse et de toute l'énergie de nos âmes celui qui nous a retirés du sentier de l'erreur et qui nous a ramenés dans la voie de la vérité et de la vie. Voici que nous sommes venus de différentes contrées du monde, pour entendre la parole de Notre-Seigneur et pour embrasser sa foi; autrefois divisés par la diversité même des passions brutales qui nous dominaient, nous nous trouvons aujourd'hui réunis dans le sein d'une même Eglise et confondus dans une unité dont la sainteté forme les noeuds ; de telle sorte que nous voyons de nos yeux l'accomplissement éclatant de cette prophétie d'Isaïe relative à l'Eglise : " Le loup habitera avec l'agneau, et le léopard dormira à côté du chevreau (2)". Par la grâce de la charité, le loup habite avec l'agneau ; car ceux qui étaient autrefois des ravisseurs cruels et inhumains vivent maintenant en paix et dans une sainte fraternité, avec ceux qui étaient les plus doux et les plus timides; le léopard dort à côté du chevreau, car celui à qui ses propres péchés formaient un manteau de couleurs également hideuses et variées, consent à s'humilier avec celui qui rougit de lui-même et qui confesse avec larmes les péchés de sa vie. Le Prophète a ajouté : " Le veau, le lion et la brebis demeureront ensemble (3) " ; parce que celui

1. Ps. XVI, 7. — 2. Isaïe, XI, 6. — 3. Ibid.

qui, le coeur pénétré d'un sincère repentir, s'offre à Dieu chaque jour en sacrifice, et celui dont la cruauté était insatiable comme celle du lion, et celui qui, pareil à une brebis innocente, a toujours persévéré dans la simplicité et la droiture, tous ces différents personnages sont entrés ensemble dans le bercail de la sainte Eglise. Telle est la vertu toute-puissante de la charité : elle embrasse, elle liquéfie en quelque sorte les âmes les plus différentes et les transforme en une seule espèce d'or.

7. Mais en même temps que le feu d'un amour mutuel s'allume dans le coeur des élus, un attrait plus puissant encore les attire vers Dieu et les excite à se rendre dignes de les contempler dans le ciel et de jouir éternellement de sa présence. Un seul et même Seigneur, un seul et même Rédempteur réunit dès ici-bas le coeur de ses élus dans la communauté des mêmes sentiments et, par les désirs qu'il fait naître en eux, les porte à l'amour des choses d'en haut. De là ces autres paroles que le Prophète ajoute ensuite : " Et un petit enfant viendra à leur secours (1)". Quel est cet enfant, sinon celui dont il est écrit : " Un petit enfant nous est né, et un Fils nous a été donné (2)? " Cet enfant vient en aide à ceux qui habitent ensemble; car, de peur que nos coeurs ne demeurent attachés aux choses de la terre, il les enflamme chaque jour par des désirs intérieurs ; il nous vient en aide, dis-je, en entretenant ainsi constamment dans nos coeurs la flamine de son amour, puisqu'il empêche que cet exil, où nous nous aimons ainsi les uns les autres, ne nous paraisse un séjour trop agréable, et que le repos de la vie présente ne nous séduise et ne nous charme jusqu'à nous faire oublier les joies de la patrie ; il empêche notre âme de s'énerver et de s'amollir en savourant avec trop d'ardeur ces délices passagères. Aussi le voyons-nous faire succéder des châtiments à ses bienfaits et mélanger d'amertume toutes les jouissances que nous pourrions goûter ici-bas, afin d'allumer dans nos âmes le feu de l'amour et du désir des choses célestes. Ce petit enfant donc nous vient en aide, quand, parla charité qu'il répand lui-même en nous, le Dieu tout-puissant nous empêche de demeurer courbés vers les choses de ce monde;

1. Isaïe, XI, 6. — 2. Id. IX, 6.

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et qu'il nous invite, au contraire, à nous élever jusqu'à lui par la sincérité de notre repentir, par la correction de nos moeurs et par la confession de nos fautes. Conformément à cette parole du Psalmiste : " Entrez dans son sanctuaire en confessant vos fautes (1), etc.; quand nous confessons nos fautes avec larmes, nous entrons par la porte de la voie étroite; mais lorsqu'ensuite nous aurons le bonheur ineffable d'être introduits dans le séjour de la vie éternelle, nous franchirons le seuil de notre patrie en confessant la gloire et la puissance du Très-Haut ; car il n'y aura plus pour nous de porte étroite le jour où nous entrerons en possession du bonheur et de la joie éternels. Alors nous célébrerons

1. Ps. XCIC.

par nos louanges Celui que nous savons s'être humilié jusqu'à se revêtir d'une chair semblable à la nôtre, jusqu'à devenir notre frère, afin de nous préparer à tous une place dans le royaume éternel.

8. Tous nos désirs donc doivent avoir pour objet suprême d'être réunis-le plus prochainement possible à Celui en qui nous trouverons tous les biens; à Celui qui, de toute éternité, habite les demeures éthérées, qui possède avec le Père la même puissance, le même éclat et la même splendeur; à qui sont dus les mêmes hommages et des adorations identiques; à qui appartient la même autorité; près de qui enfin les plus hantes puissances ne sont que néant, et dont le règne subsiste dans les siècles des siècles.

TROISIÈME SERMON. SUR JOSEPH.

ANALYSE. — 1. Après la mort de Joseph, les Juifs sont réduits à l'état de captivité.— 2. Interprétation allégorique de l'histoire de ce patriarche.— 3. Interprétation également allégorique de la délivrance accomplie par Moise et Aaron. — 4. Il faut d'abord fuir l'Egypte, si l’on veut offrir à Dieu un sacrifice de louanges véritables.

1. Ainsi que la lecture de l'Ancien Testament nous l'a appris, mes bien-aimés, le trône d'Egypte fut, après la mort de Joseph, occupé par un nouveau roi qui n'avait point connu ce patriarche et qui entreprit d'anéantir la multitude des enfants d'Israël. Il les exerçait à préparer l'argile , à confectionner des briqués, à battre les grains, et il les contraignait à se livrer à ces travaux jusqu'à l'épuisement de leurs forces. C'est pourquoi, fatigués d'un long esclavage et accablés sous le poids de travaux hors de proportion avec les forces humaines, ils adressèrent, par la bouche de Moïse et d'Aaron, cette prière à Pharaon . " Laissez-nous sortir d’Egypte ; après trois jours de marche nous serons dans le désert et nous pourrons offrir des sacrifices à notre Dieu (1) ".

1. Exod. V, 1-3.

2. Cette histoire, mes bien-aimés, si l'on veut s'en tenir à la surface de la lettre, présente un sens très-clair et très-manifeste; elle est si belle, elle brille par elle-même d'un tel éclat, qu'il suffit de la lire simplement pour en être édifié. Mais vos esprits en seront bien plus grandement édifiés encore, si, écartant l'écorce de la lettre qui tue, nous pénétrons jusqu a la moelle, c'est-à-dire jusqu'à l'interprétation spirituelle ; ou , pour revêtir ma pensée d'une autre forme, si, posant comme fondement les faits historiques rapportés dans ce passage de l'Écriture, nous élevons dessus l'édifice sublime d'une interprétation allégorique. Et d'abord , mes bien chers frères, nous sommes nous-mêmes les enfants d'Israël, nous qui, par la faute de nos premiers parents, avons été tristement expulsés du paradis de délices, de la région de lumière et de (607) félicité éternelle dans cette vallée des misères et des larmes, dans cette région ténébreuse et couverte des ombres de la mort comme dans une vraie terre d'Egypte. Tant que Joseph régna en Egypte, Pharaon ne persécuta point le peuple de Dieu. Joseph représente ici Jésus-Christ que ses frères , c'est-à-dire les Juifs, ont vendu uniquement par un sentiment de haine, et qui, après avoir été emmené en Egypte, n'y a point été reconnu par ses frères; car Jésus-Christ a était dans le monde, et le " monde avait été créé par lui, et le monde ne le reconnut point (1)". Aussi longtemps que Joseph conserva le pouvoir sur l'Egypte, le peuple n'éprouva aucun effet de la colère de Pharaon. Et, en effet, tant que le véritable Joseph règne sur nous, tant que le Christ demeure maître absolu de nos âmes, Pharaon, c'est-à-dire le démon et les puissances ennemies, ne sauraient nous percer de leurs traits ni nous causer aucun dommage. Mais après la mort de Joseph un nouveau prince s'asseoit sur le trône d'Egypte, et ce prince ne connaît point Joseph, et il contraint les enfants d'Israël à se livrer sans relâche au rude labeur de la préparation de l'argile et de la fabrication des briques. Ce nouveau roi, mes biens chers frères, n'est autre que le démon qui règne en maître absolu sur tous les hommes livrés à l’orgueil et qui ne connaît point Joseph , c'est-à-dire Jésus-Christ. " Car il a dit en son coeur : Il n'y a point de Dieu (2) " ; et après la mort de Joseph, il opprime le peuple. Si le Christ vient à mourir en nous , si son souvenir vient à disparaître de notre esprit, alors le nouveau roi, je veux dire le démon, commence à exercer sur nous son pouvoir tyrannique, il nous condamne aux pénibles travaux de la préparation de l'argile et de la confection des briques; il nous voue au hideux et ignoble esclavage des voluptés charnelles ; il nous contraint de livrer notre coeur " au monde et aux choses qui sont dans le monde (3) " ; il enchaîne notre esprit et le tient, aussi bien que notre corps, constamment courbé vers les choses de la terre ; de telle sorte que la méditation des choses célestes devient pour nous une oeuvre tout à fait impossible.

3. Mais Dieu, qui se plaît avant tout à exercer sa miséricorde et qui cherche à pardonner à

1. Jean, I, 10. — 2. Ps. XIII, 1. — 3. Jean, II, 15.

ses fidèles serviteurs bien plutôt qu'à les punir, compatissant à leur misère et à leur affliction, choisit et délégua Moïse et Aaron, c'est-à-dire la loi et le sacerdoce, pour délivrer son peuple et pour châtier Pharaon. C'est pourquoi; s'étant présentés devant ce prince, ils lui dirent : " Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Laissez aller mon peuple, afin qu'il m'offre des sacrifices dans le désert. Après trois jours de marche nous serons dans la solitude, et là nous offrirons des sacrifices à notre Dieu (1) ". Remarquons ici, mes frères, que les enfants d'Israël, demeurant sur la terre d'Egypte, ne pouvaient offrir à Dieu aucun sacrifice. Le mot Egypte, en effet, signifie ténèbres et désigne ici le monde; car ce monde fait de tous ses amateurs autant d'enfants de ténèbres, en les enveloppant dans les ténèbres de l'ignorance et dans la nuit du péché. Condamnés à la meule, aveuglés par leurs péchés qui recouvrent leurs yeux comme un voile impénétrable, on les voit s'agiter dans un cercle sans fin, lutter contre des flots qui les reportent constamment au rivage, travailler toujours sans trouver jamais le repos, courir avec effort sans parvenir au but; égarés dans la nuit de la plus épaisse ignorance, ils dépensent une activité surhumaine sans réussir à rencontrer même la porte de la vérité. Dans cette région donc des ténèbres et de la mort, les enfants d'Israël ne sauraient offrir aucun sacrifice ; car le coassement des grenouilles retentirait dans un tel sanctuaire, des légions de mouches, s'élevant de ce sol fangeux, se précipiteraient dans les yeux des assistants : l'odeur même de l'encens serait étouffée sous les émanations pestilentielles qui remplissent ces lieux consacrés aux vices les plus divers et où chaque démon a un autel.

4. Il faut donc sortir d'Egypte de peur que, par leur coassement, les grenouilles ne troublent le repos des Israélites, de peur que " les mouches en mourant ne cessent de répandre une odeur suave " et ne souillent le sacrifice. Encouragés donc par l'exemple du bienheureux Abraham, " sortons de la terre qui nous a vus naître et qu'habitent encore nos proches; sortons de la maison de notre père (2) ", et venons dans la terre que le Seigneur nous aura montrée. Avec le bienheureux Joseph abandonnant son manteau entre

1. Exod. V, 1-3. — 2. Gen. XII, 1.

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les mains d'une adultère, précipitons-nous dehors; avec le jeune homme de l'Evangile laissant là le suaire, suivons le Seigneur sans considérer même de quelle manière nous sommes vêtus, et marchons pendant trois jours pour nous rendre dans le désert et pour y sacrifier à notre Dieu. Cette voie par laquelle il nous est ordonné de nous rendre dans la solitude, c'est précisément le Christ, qui a dit : " Je suis la voie, la vérité et la vie (1)"; et ailleurs : " Personne ne vient au Père, si ce n'est par moi (2)" . Il faut donc marcher dans cette voie, non point par des mouvements corporels, mais par des désirs intérieurs, afin de parvenir à la solitude de l'esprit et au repos de la conscience. Car la connaissance de la loi divine s'acquiert et se perfectionne dans le repos et le silence. Aussi longtemps que le bruit tumultueux du péché frappe nos oreilles, aussi longtemps que la tempête et l'ouragan du vice font éclater au-dessus de nos têtes la voix formidable de son tonnerre, nous n'approchons point de la solitude ; mais lorsque, cet horrible tumulte ayant cessé, nous jouissons de la paix et de la tranquillité de la vertu, c'est alors seulement que nous pouvons offrir à Dieu un sacrifice de louanges. Or, on ne parvient à cette bienheureuse solitude que par trois étapes. Par la première de ces étapes, l'âme fidèle entre dans le jardin; par la seconde, elle pénètre dans le cellier rempli de vin ; par la troisième, elle est introduite dans la chambre à coucher du roi. Il faut, en effet, que l'âme, autrefois esclave des plaisirs charnels dont elle aimait à s'enivrer, il faut, dis-je, que cette âme, délivrée de l'Egypte et fatiguée du chemin, trouve d'abord des consolations et des douceurs dans le jardin du Christ; il faut que ce jardin lui offre des arbres chargés de fruits spirituels et des fleurs exhalant un parfum délicieux de vertu, afin que, grâce à ce puissant réconfort, elle oublie bientôt les jouissances grossières dans lesquelles elle se complaisait et ne recherche plus que les joies et les délices de la vertu. De là cette invitation qui lui est adressée dans les cantiques : " Venez dans mon jardin, ô ma soeur, ô mon épouse (3) ! " A la seconde étape, le roi l'introduit dans le cellier rempli de vin.: Ce cellier

1. Jean, XIV, 6. — 2. Ibid. — 3. Cant V, 1.

n'est pas autre chose que la divine Ecriture, dans laquelle se trouve renfermé ce vin spirituel qui enivre l'esprit des fidèles et qui réjouit le coeur de l'homme intérieur. Après donc que l'âme, occupée d'abord à savourer les douceurs sensibles de la vertu, a pu satisfaire complètement cette curiosité, elle pénètre dans ce cellier rempli de vin, elle s'applique à l'étude des saintes Ecritures, et la loi de Dieu devient l'objet de ses méditations du jour et de la nuit. De là ces autres paroles du même livre des cantiques : a Le roi m'a introduit dans son cellier au vin (1)". A la troisième étape, enfin, l'âme entre dans la chambre à coucher du roi. Cette chambre, c'est le sanctuaire de la contemplation, une sorte de tabernacle mystérieux où l'âme médite plus à son aise. Car l'âme fidèle, après que le jardin des vertus l'a détachée de l'amour des choses temporelles et que le cellier rempli de vin l'a initiée à la connaissance des divines Ecritures, l'âme fidèle se retire et s'enferme dans la solitude de l'esprit comme dans une chambre secrète, et là, s'enflammant des feux du divin amour par la méditation assidue des vérités éternelles, elle contemple et adore son Père comme sur une montagne inaccessible à tout profane, et offre à Dieu un sacrifice de louange.

5. Vous donc, ô mes bien-aimés, vous qui êtes de vrais Israélites, non point par un effet de votre génération charnelle, ni par suite d'une circoncision faite dans votre chair, mais par l'effet de votre fidèle observation des commandements de Dieu, fuyez l'Egypte, à l'exemple de vos ancêtres d'autrefois, secouez le joug de Pharaon, renoncez aux ouvrages de terre et de boue qui vous ont occupés jusqu'ici. Mettez fin à ces relations, à ces conversations avec les Egyptiens, qui vous souillent et vous corrompent; et, criant avec force vers le Seigneur, venez avec Moïse et Aaron, dégagés de toute entrave et libres de tout fardeau, par une marche de trois jours, c’est-à-dire par de bonnes pensées, par de bonnes paroles, par de bonnes actions, venez au repos et à la solitude de l'esprit, et offrez un sacrifice de dévotion et de louange au Seigneur votre Dieu, qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Cant. XI, 4.

QUATRIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (VIII, 14) : " JÉSUS, ÉTANT ENTRÉ DANS LA MAISON DE PIERRE, VIT LA BELLE-MÈRE DE CELUI-CI ÉTENDUE SUR SA COUCHE ET ATTEINTE DE LA FIÈVRE ". GUÉRISONS ET DISCIPLES.

ANALYSE. — 1. La belle-mère de Pierre, modèle d'infidélité. — 2. Que signifient les guérisons accomplies sur le soir? — 3. Pourquoi le Sauveur ordonne-t-il aux Apôtres de passer vers l'autre rivage ? — 4. Du scribe qui veut s'attacher au Christ et le suivre partout où il ira.— 5. En quel sens il a été dit : " Laissez les morts ensevelir leurs morts ".

1. L'attachement de la belle-mère de Pierre à l'infidélité est considéré comme coupable, parce qu'il était un effet de sa libre volonté nous avons, nous aussi, une volonté libre qui s'identifie avec l'essence même de notre être. Le Seigneur donc entre dans la maison de Pierre, c'est-à-dire dans le corps de Pierre, et cet homme est guéri aussitôt de son infidélité, c'est-à-dire de ses péchés. En proie à la fièvre brûlante de l'iniquité, la belle-mère de Pierre était vouée à une mort prochaine et inévitable: à peine a-t-elle reçu sa guérison également soudaine et imprévue, qu'elle s'empresse de faire l'office de servante. Pierre, en effet, a reçu le premier le bienfait de la foi, il est devenu le prince des Apôtres, et la parole de Dieu ayant ranimé en lui une ardeur et une énergie qui allaient s'éteignant chaque jour de plus en plus, il se dévoue avec un zèle admirable au grand oeuvre de la guérison et du salut de ses frères. Quand le moment sera venu d'interpréter le passage relatif à la belle-fille et à la belle-mère , nous démontrerons que l'attachement volontaire à l'infidélité est bien réellement figuré ici par la maladie de la belle-mère de Pierre ; présentement nous parlerons de l'infidélité de celle-ci sans vouloir, par ce mot, désigner autre chose, sinon que cette femme, tant qu'elle n'eut pas la foi, demeura tristement esclave de sa propre volonté.

2. " Le soir étant venu, on lui présenta un grand nombre de démoniaques, et il chassait les esprits immondes (1) ". Dans ces guérisons multiples accomplies après la chute du

1. Matth. VIII, 16.

jour, nous reconnaissons le concours de ceux que le Sauveur enseigna après sa Passion. Après avoir procuré à tous le pardon de leurs péchés, après avoir effacé la souillure de leurs iniquités et éteint le foyer des convoitises coupables et des inclinations dangereuses, il a, suivant l'expression des prophètes, absorbé et fait disparaître les infirmités et les faiblesses de la nature humaine.

3. " Or, Jésus voyant autour de lui une foule nombreuse, ordonna à ses disciples de passer vers le rivage opposé. Et un scribe s'approchant de lui : Maître, lui dit-il, je vous suivrai partout où vous irez, etc. (1) ". Il se présente fréquemment des passages qui peuvent alarmer plus ou moins notre manière ordinaire de juger, et nous n'avons pas alors la témérité de donner à ces passages une interprétation puisée dans notre imagination, mais notre exégèse est basée uniquement sur les faits et sur les circonstances des faits. Car notre intelligence doit s'accommoder aux choses, et non pas les choses à notre intelligence. Il y a une foule nombreuse, et le Seigneur ordonne à ses disciples de passer de l'autre côté de la mer; je ne pense pas que la bonté du Sauveur lui eût permis de chercher à abandonner ceux qui se pressaient autour de sa personne; je crois, au contraire, que dans cette circonstance il avait en vue quelque moyen secret de leur procurer la grâce du salut. Nous voyons ensuite un scribe déclarant hautement qu'il suivra le Maître partout où il ira; et nous ne découvrons de la part du Sauveur ni la moindre action, ni la moindre parole, qui

1. Matth. VIII, 18, 19.

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soit de nature à le froisser et à le déconcerter dans sa résolution généreuse. Le Seigneur lui répond seulement que les renards ont des tannières et les oiseaux du ciel des nids pour se reposer, mais que le Fils de l'homme n'a pas un endroit quelconque où il puisse appuyer sa tête. Et quand un autre disciple vient demander qu'on lui laisse le temps d'aller ensevelir son père, nous voyons que cette faveur lui est refusée et qu'il ne lui est pas permis de remplir ce devoir de piété filiale. Il nous faut donc faire connaître ici la raison de ces choses si sublimes et si diverses; et, en respectant scrupuleusement l'ordre du texte sacré, donner une explication qui soit en même temps conforme à la plus rigoureuse vérité et propre à donner une intelligence claire et précise de ce qu'il y a de plus profond dans ces passages. Il faut d'abord considérer que le mot disciples ne désigne pas seulement les douze Apôtres. Car, outre ceux-ci, il y avait un grand nombre de disciples, d'après la teneur même du texte évangélique. Il semble donc que, parmi toute cette multitude, le Seigneur fait un certain choix, savoir, de ceux qui devaient le suivre au milieu des périls et des épreuves sans nombre de la vie présente. L'Eglise, en effet, ressemble à un vaisseau (et c'est le nom qu'on lui donne en plusieurs endroits) ; elle ressemble, dis-je, à un vaisseau qui, chargé de passagers des races et des nations les plus diverses, vogue au milieu des gouffres, exposé à la fureur des vents et des tempêtes, toujours à la veille de se voir inopinément englouti : tel est le sort de l'Eglise au milieu de ce monde, où elle est de plus en butte aux incursions des esprits impurs. Quand nous entrons dans ce vaisseau, c'est-à-dire dans le sein de l’Eglise, nous n'ignorons pas les écueils et les périls sans nombre auxquels nous allons être exposés, nous savons parfaitement jusqu'où peut aller la fureur de la mer et des vents que nous affrontons. Afin donc de rendre tout à fait facile et rationnelle l'interprétation allégorique de ces faits, le Seigneur rapproche ici la conduite du scribe et celle du disciple, ce dernier figurant les fidèles qui montent sur le vaisseau, et le premier figurant la multitude des infidèles qui restent sur le rivage.

4. Et d'abord le scribe, en d'autres termes un des docteurs de la loi, demande s'il doit

suivre, comme s'il croyait n'être pas réellement en présence du Christ auquel il reconnaît qu'il est utile de s'attacher. Son interrogation, bien qu'elle lui soit inspirée par la défiance, n'en est pas moins un hommage rendu à la fidélité des croyants; mais pour embrasser la foi, il ne faut pas interroger, il faut suivre. Et pour que cette interrogation si contraire à la simplicité de la foi reçoive le juste châtiment qu'elle mérite, le Seigneur répond que les renards ont des tannières et les oiseaux du ciel des nids où ils peuvent se reposer; mais que le Fils de l'homme n'a pas même un endroit où il puisse appuyer sa tête. Le renard est un animal plein de fourberie, se cachant dans les tannières creusées par lui autour des maisons, et toujours occupé à surprendre les oiseaux domestiques : nous avons vu quelque part les faux prophètes désignés sous ce nom. Nous savons aussi que très-souvent, sous le nom d'oiseaux du ciel, on entend désigner les esprits immondes. Le Fils de Dieu, voulant donc confondre la multitude de ceux qui ne le suivaient point, et en particulier ce docteur de la loi qui lui demandait, dans un esprit de défiance, s'il pouvait le suivre, le Fils de Dieu répond sur le ton du reproche que les faux prophètes mêmes ont des tannières et les esprits immondes des nids pour se reposer; en d'autres termes, que ceux qui sont restés hors du vaisseau, c'est-à-dire ceux qui ne sont point entrés dans le sein de l'Eglise, sont devenus de faux prophètes et des réceptacles de démons; que le Fils de l'homme, au contraire, c'est-à-dire celui qui a Dieu pour chef, ne trouve pas un endroit où il puisse se reposer après y avoir apporté la connaissance de Dieu : tous ont été invités, mais un petit nombre suivront, montant courageusement dans ce vaisseau de l'Eglise, exposé aux flots tumultueux de la mer de ce siècle.

5. Vient ensuite un disciple qui n'interroge pas pour savoir s'il doit suivre; car il croit fermement que tel est son devoir , mais qui demande seulement la permission d'aller ensevelir son père. L'auteur même de l'Oraison dominicale nous a appris à commencer ainsi notre prière : " Notre Père , qui êtes aux a cieux (1)". Le peuple croyant est donc, dans la personne de ce disciple, averti de se souvenir toujours qu'il a dans les cieux un Père

1. Matth. IV, 9.

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invisible. Il est ordonné à ce même disciple de suivre le Seigneur, parce qu'il avait la volonté bien arrêtée de le faire; il lui est ordonné aussi de laisser les morts ensevelir un mort. Mais je ne vois pas qu'on puisse attendre des morts un office quelconque; comment ce mort pourra-t-il être inhumé par des morts? Le Seigneur veut montrer d'abord que la perfection de la religion ne consiste pas à accomplir aucun office temporel vis-à-vis des autres hommes ; ensuite que, lorsqu'il s'agit d'un fils fidèle et d'un père infidèle, le soin d'ensevelir celui-ci n'incombe pas nécessairement à celui-là. Le Sauveur ne nie pas que l'action de rendre les derniers devoirs à un père ne soit bonne en elle-même; mais en ajoutant : " Laissez aux morts le soin d'ensevelir leurs morts ", il nous avertit que le souvenir des morts infidèles ne doit point trouver de place dans l'esprit des saints; il nous apprend aussi que l'on doit considérer comme morts ceux qui vivent en dehors de Dieu, et que, par rapport aux derniers devoirs qu'il s'agit de rendre aux hommes de cette sorte, on doit les laisser ensevelir par ceux qui sont morts comme eux; ceux qui ont le bonheur de vivre de la foi divine ne devant affectionner que ceux qui vivent de la même vie.

CINQUIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XIII, 24-30) : JÉSUS DIT A SES DISCIPLES CETTE PARABOLE : " LE ROYAUME DES CIEUX EST SEMBLABLE A UN HOMME QUI SEMA DE BON GRAIN DANS SON CHAMP, ETC. " L'IVRAIE ET LE BON GRAIN.

ANALYSE.— 1. Exposition et interprétation de la parabole.— 2. Que celui qui est encore ivraie devienne bientôt froment. — 2. Il ne faut pas s'étonner de rencontrer de la zizanie partout, même dans le lieu saint.

1. Nous avons entendu la lecture du saint Evangile et les paroles du Seigneur qui y sont rapportées. Parlons sur ce sujet et disons ce que Jésus-Christ lui-même nous suggérera. Il nous eût peut-être été difficile, mes frères, d'interpréter cette parabole ; ruais notre tâche a été rendue facile par l'auteur même de cette parabole; car, après l'avoir proposée, il a pris soin de l'expliquer lui-même. Celui qui vient de remplir l'office de lecteur a lu jusqu'à l'endroit où le Seigneur dit : " Arrachez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler; mais quant au froment, rassemblez-le dans mon grenier (1)". Mais ses disciples, ainsi qu'il est écrit, a s'approchèrent ensuite a de lui et lui dirent : Expliquez-nous la a parabole de l'ivraie(2)". Et celui qui demeure dans le sein du Père leur donna cette explication :

1. Matth. XIII, 30. — 2. Ibid. 36.

" Celui qui sème la bonne semence est le Fils de l'homme ", dit-il en parlant de lui-même. " Le champ, c'est le monde; la bonne semence, ce sont les enfants du royaume; l'ivraie n'est pas autre chose que les enfants du malin esprit. L'ennemi qui répand cette dernière, c'est le démon; la moisson, c'est la fin du siècle; les moissonneurs sont les anges. Quand donc le Fils de l'homme viendra, il enverra ses anges, et ceux-ci enlèveront de son royaume tous les scandales, et ils en enverront les auteurs dans la fournaise du feu ardent où il y a pleur et grincement de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume " de leur Père (1)". Je vous cite ici des paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'on ne vous a point lues, mais qui sont rapportées mot

1. Matth. XIII, 37-42.

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pour mot dans l'Evangile. Ainsi le Seigneur nous a expliqué cette parabole après nous l'avoir proposée. Voyez maintenant ce que nous devons désirer d'être dans son champ. Voyez en quel état il faut que nous soyons trouvés au jour de la moisson. Car si le champ est le monde, il est aussi, et par là même, l'Eglise qui est répandue par tout le monde. Que celui qui est froment persévère jusqu'à la moisson. Que ceux qui sont ivraie se transforment en froment. Voilà précisément la différence qui existe entre les hommes, d'une part, et d'autre part les épis et l'ivraie proprement dits, qui croissent dans la terre. Ce qui est épi demeure épi; ce qui est ivraie des meure ivraie. Dans le champ du Seigneur, au contraire, c'est-à-dire dans l'Eglise, ce qui était d'abord froment se change parfois en ivraie, et parfois aussi ce qui était ivraie devient froment, et nul ne sait ce qui adviendra demain soit de l'un, soit de l'autre. C'est pourquoi, lorsque les ouvriers indignés veulent arracher l'ivraie, le père de famille ne leur permet point de le faire. Ils voudraient faire disparaître l'ivraie, mais on ne leur permet point de la séparer du bon grain. Leur activité doit avoir pour limite la limite même de leurs aptitudes: aux anges maintenant d'accomplir l’oeuvre de la séparation de l'ivraie. A la vérité, les ouvriers n'auraient point voulu réserver aux anges le soin d'accomplir cette séparation ; mais le père de famille, qui connaissait les uns et les autres, et qui savait que cette séparation devait être remise à un temps plus éloigné, ordonna à ses ouvriers de laisser subsister l'ivraie, et de ne point la séparer. " Non ", leur répondit-il, quand ils lui firent cette demande: " Voulez-vous que nous allions et que nous arrachions l'ivraie? Non, de peur qu'en voulant arracher l'ivraie, vous n'arrachiez peut-être le bon grain en même temps (1)". Donc, Seigneur, l'ivraie même sera avec nous dans votre grenier ? " Quand le temps de la moisson sera venu, je dirai aux moissonneurs: Arrachez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler (2) ". Laissez subsister dans le champ ce que vous n'aurez point avec vous dans mon grenier.

2. Ecoutez, ô grains bien-aimés du Christ; écoutez, ô très-chers épis, ô très-cher froment du Christ. Recueillez toute votre attention et portez-la sur vous-mêmes et sur votre

1. Matth. XIII, 29. — 2. Ibid. 30.

conscience. Interrogez votre foi, interrogez votre charité. Discutez votre conscience. Et si vous reconnaissez en vous le vrai froment, sou, venez-vous de cette parole: " Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin, c'est celui-là qui sera sauvé (1) ". Quiconque, au contraire, après cet examen de sa conscience, reconnaît être de l'ivraie, qu'il ne craigne point d'être transformé: l'ordre de le couper n'a point encore été donné, le jour de la moisson n'est point encore venu. Cessez aujourd'hui d'être ce que vous étiez hier, ou du moins ne soyez plus demain ce que vous êtes aujourd'hui. A quoi vous sert-il de dire parfois que vous changerez ? Dieu vous a promis d'être indulgent au jour de votre conversion, mais il ne vous a point promis le jour de demain. Tel vous sortirez de votre corps, tel vous serez moissonné. Un homme vient de mourir, ne me demandez pas son nom, je ne le connais point; cet homme était de l'ivraie au moment de sa mort, pensez-vous qu'il lui soit encore possible de devenir du froment? C'est dans ce champ seulement que l'ivraie se transforme en froment et le froment en ivraie. Cette transformation est possible ici-bas; ailleurs, c'est-à-dire après la vie présente, c'est le temps de recueillir le fruit des oeuvres accomplies, non point d'accomplir celles que l'on a omises. Quiconque aura voulu être ici-bas de l'ivraie et se séparer soi-même du champ du Seigneur Jésus-Christ, ne sera point alors du froment. Peu importe, du reste, que l'ivraie demeure mêlée avec le bon grain, celui-ci n'a rien à craindre de ce mélange. Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson, dit le père de famille; oui, qu'ils croissent ensemble. Les moissonneurs ne se tromperont point, ils sauront ce qu'ils devront lier en gerbes destinées à être jetées au feu. Le froment ne pourra point être ni lié en gerbes, ni. jeté au feu. Les gerbes rendront toute erreur et toute confusion impossibles.

3. Il y a la gerbe d'Arius, la gerbe d'Eunomius, la gerbe de Photin, la gerbe de Donat, la gerbe de Manès, la gerbe de Priscillien. Tous les disciples de chacun de ces hommes sont jetés au feu avec eux. Le froment pur, au contraire, n'a absolument rien à craindre, il est assuré de se réjouir éternellement dans le grenier. Mais en quel endroit cet ennemi n'a-t-il point semé l'ivraie? Quelle espèce,

1. Matth. X, 22.

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quel champ de froment a-t-il rencontré sans y répandre cette semence pernicieuse? Est-ce qu'il l'a répandue parmi les laïques, et non point parmi les clercs, ou parmi les évêques? L'a-t-il répandue parmi les époux, et non point parmi les vierges consacrées à Dieu? Dans les maisons des laïques, et non point dans les familles monacales? Il a répandu partout, il a semé partout cette semence maudite. Citez-moi une terre qui en soit exempte? Mais ce qui doit nous consoler de tout le reste, c'est que Celui qui daignera opérer la séparation est incapable de se tromper. Votre charité n'ignore pas que l'ivraie se rencontre jusque dans les moissons les plus élevées et les plus sublimes, même parmi les personnes qui ont embrassé la vie religieuse; et vous dites. Il y a des hommes pervers dans cet endroit, et encore dans cet autre. Oui, sans doute, il se rencontre partout des hommes pervers, mais les méchants ne régneront pas toujours avec les bons. Pourquoi vous étonner de rencontrer des hommes pervers dans le lieu saint ? Ne savez-vous pas que le premier péché fut un acte de désobéissance accompli dans le Paradis? L'ange tomba par un acte de ce genre, est-ce qu'il souilla le ciel pour cela? Adam tomba de la même manière : est-ce qu'il souilla le Paradis ? Un des enfants de Noé tomba à son tour, est-ce que la maison du Juste fut souillée pour cela? Quand enfin Judas est tombé, est-ce que sa chute a souillé le choeur des Apôtres ? Parfois aussi les hommes considèrent comme froment ce qui est en réalité de l'ivraie, et d'autres fois ils considèrent comme ivraie ce qui est du froment véritable. C'est à cause de ces mystères cachés que l'Apôtre dit : " Ne jugez de quoi que ce soit avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne et expose à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres; au jour où il manifestera les pensées les plus secrètes du coeur, et alors chacun recevra de Dieu sa louange(1)". La louange sortant de la bouche des hommes passe; parfois aussi les hommes accusent les saints sans les connaître. Que le Seigneur pardonne aux ignorants et vienne au secours de ceux qui souffrent.

1. I Cor. IV, 5.

SIXIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XIV, 1, 2). " HÉRODE LE TÉTRARQUE ENTENDIT LE BRUIT DE LA RENOMMÉE DE JÉSUS, ET IL DIT A SES SERVITEURS : " C'EST JEAN-BAPTISTE, C'EST LUI-MÊME QUI EST RESSUSCITÉ D'ENTRE LES MORTS, ET VOILA POURQUOI DES MIRACLES S'OPÈRENT PAR LUI, ETC. " LE MARTYRE.

ANALYSE.— 1. Jean-Baptiste a été martyr.— 2. Nous pouvons tous être martyrs avec lui. — 3. Il ne faut point craindre un ennemi, alors même qu'il nous menace de la mort.— 4. Ce n'est point le supplice, mais la cause pour laquelle on meurt, qui fait le martyr. — 5. Il faut résister au démon et combattre pour la vérité jusqu'à la mort. — 6. Exhortation à bien vivre.

1. Ce chapitre du saint Evangile que le Seigneur a daigné nous enseigner, mes bien chers frères, ne permet pas à l'Eglise chrétienne de douter en aucune manière que Jean doive être considéré comme un martyr et qu'il ait mérité cette couronne avant la passion du Seigneur. Sa naissance, sa passion ont été antérieures à la passion du Christ, et toutefois il n'a pas été l'auteur de notre salut, mais seulement le précurseur de notre Juge. Il précédait le Seigneur en s'attribuant à lui-même une humble sujétion et en réservant à son Maître céleste tout honneur et toute gloire. Mais pourquoi disons-nous que (614) Jean a été martyr ? Est-ce qu'il a été saisi par les persécuteurs des chrétiens et emmené par eux; puis interrogé par des juges devant lesquels il aurait confessé le Christ, et qui l'auraient ensuite envoyé au supplice? Car ce sont là les circonstances qui ont concouru à faire les martyrs depuis la passion de Jésus-Christ. Comment donc Jean peut-il recevoir le titre de martyr ? Parce qu'il a eu la tête tranchée ? Mais c'est la cause pour laquelle on meurt, et non pas le supplice même, qui fait le martyr. Parce qu'il offensa une femme puissante ? Mais alors pour quel motif, à quelle occasion l'offensa-t-il ? Il l'offensa en disant la vérité au roi qui était devenu son mari incestueux; en déclarant à ce roi qu'il ne lui était point permis d'avoir pour femme l'épouse de son frère. Il mérita la haine de cette femme en parlant le langage de la vérité, et en méritant cette haine il obtint d'être supplicié et de recevoir la couronne et tous les biens qui nous sont promis pour le siècle futur. Enfin la luxure danse, et l'innocence est condamnée; mais en même temps que l'innocence est condamnée par les hommes, elle est couronnée par le Dieu tout-puissant.

2. Que personne donc ne dise : Je ne puis être martyr, puisque les chrétiens ne sont plus persécutés. "Vous venez d'entendre que Jean a souffert le martyre; il vous est facile maintenant de comprendre qu'il a été réellement mis à mort pour Jésus-Christ. Comment, allez-vous me dire, a-t-il été mis à mort pour Jésus-Christ, puisqu'on ne l'a point interrogé sur sa foi en Jésus-Christ, et qu'on ne l'a point obligé à renier son titre de chrétien? Entendez Jésus-Christ qui vous dit lui-même : " Je suis la voie, la vérité et la vie (1)". Si le Christ est la vérité, on souffre donc pour lui dès que l'on est condamné pour la vérité, et par là même on adroit à la couronne du martyre. Ainsi, que personne ne cherche à s'excuser ; dans tous les temps on peut être martyr. Et qu'on ne vienne pas me répondre que les chrétiens ne sont plus persécutés. La maxime de l'apôtre saint Paul ne saurait être révoquée en doute, étant le langage de la vérité même. Le Christ, qui parlait par la bouche de cet homme, n'a point enseigné un mensonge. Or, voici cette maxime : " Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront persécution (2) ", il parle de tous,

1. Jean, XIV, 6. — 2. II Tim. III, 12.

sans aucune exception ni réserve en faveur de qui que ce soit. Si vous voulez éprouver la vérité de cette parole, commencez par vivre pieusement dans le Christ, et la conviction, qui naît de l'expérience, ne tardera pas à pénétrer dans votre esprit. Parce que les rois de la terre ont laissé tomber le glaive et éteindre les bûchers de la persécution, s'ensuit-il que le démon a cessé de sévir ? La haine de cet ancien ennemi est toujours éveillée contre nous ; prenons garde de nous endormir. Tantôt il fait briller devant nos yeux des charmes séducteurs, ou il tend devant nos pas des piéges habilement dissimulés; tantôt il insinue dans notre esprit des pensées mauvaises ; il a recours successivement aux promesses, aux menaces; mais son but constant est de nous précipiter dans un abîme de plus en plus profond. Parfois même il se pré. sente des circonstances également favorables aux projets du démon, et périlleuses pour l'homme ; des circonstances où il faut repousser avec un courage vraiment héroïque les suggestions mauvaises et accepter librement la mort qui se présente. Je m'explique, mes frères. Si un personnage quelconque, par exemple un homme d'un rang élevé, ayant en main l'autorité nécessaire pour vous envoyer à la mort, prétendait vous obliger à porter un faux témoignage, sans pourtant vous dire en termes exprès: Reniez le Christ; quel parti choisiriez-vous, dites-moi ? Consentiriez-vous à rendre un témoignage contraire à la vérité, ou bien aimeriez-vous mieux mourir pour cette même vérité?Sachez d'abord que, sauf les mots, ce persécuteur d'un nouveau genre vous dirait réellement : Reniez le Christ. Car si, comme l'Evangile nous l'a appris tout à l'heure, si le Christ est la vérité, il s'ensuit nécessairement que nier la vérité, c'est nier le Christ. Or, tout homme qui ment, nie une vérité. Mais celui qui porte un faux témoignage, pourquoi le porte-t-il? Est-ce par crainte ? Oui, certainement. Comment donc tous les chrétiens auraient-ils cessé d'être en butte à la persécution, alors que tous, au contraire, ont à lutter et à combattre pour la vérité? Quel est celui qui n'a aucune épreuve à subir, aucune tentation, aucune souffrance à supporter ?

3. Mais enfin, cet homme qui vous menaçait de la mort et qui avait soif de votre sang, cet homme enflé de sa puissance et aveuglé (615) par son orgueil insensé, cet ennemi qui vous a contraint à commettre un parjure et à porter un faux témoignage, que vous aurait-il fait en réalité? J'entends déjà votre faiblesse répondre: Il m'aurait tué. — Non, il ne vous eût point tué. — Je sais parfaitement, moi, qu'il m'aurait tué. — Eh bien, s’il en est véritablement ainsi, je vous répliquerai à mon tour : Vous, mon frère, vous avez tué votre âme, quand vous avez rendu un témoignage contraire à la vérité. Votre ennemi, lui aussi, aurait tué, mais il aurait tué votre corps seulement. Qu'eût-il pu faire à votre âme ? Il aurait peut-être renversé la maison, mais il n'eût réussi qu'à procurer une couronne à l'habitant de cette maison. Voilà ce que votre ennemi vous eût fait, si vous aviez persévéré dans la vérité, si vous aviez résisté et refusé un faux témoignage. Oui, il aurait tué, mais il aurait tué votre corps, non point votre âme. Ecoutez votre Seigneur, daignant vous apprendre le moyen de vivre toujours dans une sécurité parfaite : " Ne craignez point ", dit-il, " ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent plus nuire ensuite; mais craignez celui qui a le pouvoir de tuer le corps et l'âme et d'envoyer l'un et l'autre dans la géhenne. Oui, je vous le répète : Craignez celui-là (1) ". Jean le craignit, c'est pourquoi il ne voulut point taire la vérité, et il fut victime de la fureur des méchants. Une femme impudique attira sur lui la haine du roi, et il obtint la palme du martyre.

4. " Tous ceux donc qui veulent vivre pieu" serrent en Jésus-Christ " sont en butte à des persécutions de ce genre. A la vérité, personne ici-bas n'est à l'abri de la persécution : le travail et les fatigues au prix desquelles on acquiert les biens de ce monde, la crainte qu'on éprouve de les perdre, les souffrances et les maladies inséparables de la vie présente, le spectre de la mort toujours dressé devant nous, voilà autant de persécutions dont nul homme n'est exempt. Mais il faut savoir distinguer quel est celui qui souffre et quel est le motif de ses souffrances. Ceux-là sont de vrais martyrs, qui combattent pour la vérité, en d'autres termes, pour Jésus-Christ, et ils recevront certainement la couronne due à leurs mérites. Ceux, au contraire, qui souffrent persécution pour l'amour de ce siècle, lequel est sous la puissance du malin esprit, ceux-là

1. Luc, XII, 5.

ne trouvent dans leurs souffrances temporelles qu'un châtiment juste et légitime.

5. Ainsi, mes frères, le passage de l'Evangile dont vous venez d'entendre la lecture, nous apprend à combattre jusqu'à la mort pour la vérité, à ne point porter de faux témoignage, à ne point violer nos serments, à affronter les périls les plus extrêmes, pour la défense des droits de la justice. Car il n'y a pas grand mérite à défendre la justice, quand cette défense ne trouble point notre sécurité, ou quand elle nous procure même des avantages temporels. Considérons que le démon, cotre tentateur et notre persécuteur, veille constamment pour nous perdre, et au nom et avec le secours du Seigneur notre Dieu, veillons, nous aussi, avec plus de ferveur, pour nous mettre en garde contre lui, de peur qu'il ne réussisse à nous rendre plus ou moins les malheureux esclaves de cette cupidité par laquelle il cherche ordinairement à nous entraîner dans l'abîme; car où est celui qui n'a jamais cédé à la cupidité et à la crainte, ces deux traits les plus dangereux de l'ennemi ? Les hommes qui placent leurs espérances dans les choses de ce monde se trouvent enlacés dans des filets divers, et il leur devient impossible de découvrir la vérité. Il y a, pour ainsi dire, deux portes auxquelles le démon vient frapper et par lesquelles il cherche à entrer: la cupidité d'abord, et ensuite la crainte. S'il trouve ces deux portes tenues soigneusement fermées parles fidèles, il passe. Qu'est-ce donc que la cupidité? me direz-vous. Qu'est-ce que la crainte? Ecoutez bien cette réponse

La première consiste à ne point porter vos désirs vers les choses qui passent; la seconde, à ne point craindre ce qui est sujet à défaillir et à périr avec le temps. Quand nous agissons ainsi, le démon ne trouve plus dans notre coeur aucun nid où il puisse établir sa demeure. Notre destinée, en effet, c'est de combattre jusqu'à la fin; non-seulement nous qui, debout ou assis, occupons ici un siège supérieur et vous enseignons la parole divine, mais tous les membres de Jésus-Christ sont appelés à combattre.

6. C'est pour cette raison que jusqu'aujourd'hui l'usage est, en Numidie, d'adjurer les serviteurs de Dieu par ces mots: Si tu remportes la victoire. Vous voyez que ce n'est point là une vaine formule, n'ayant rapport à aucun combat. Ici, à Carthage, où nous (616) parlons, dans toute la province proconsulaire et dans la Byzacène, à Tripoli même, les serviteurs de Dieu ont coutume de s'adjurer réciproquement en ces termes: Par votre couronne. Personne, assurément, ne recevra cette couronne, sans avoir auparavant remporté la victoire. Je vous adjure donc, moi aussi, par votre couronne, et je vous convie à combattre de tout votre coeur contre le démon, et si nous remportons ensemble la victoire, ensemble aussi nous recevrons la couronne. Comment osez-vous nous dire: Par votre couronne, alors que votre conduite et votre vie sont mauvaises? Que votre vie, que votre conduite soient conformes à la vertu, que tous vos actes, intérieurs et extérieurs, soient irrépréhensibles, et vous-mêmes vous

serez notre couronne. C'est la pensée que l'Apôtre, s'adressant au peuple de Dieu, c’est-à-dire à vous-mêmes, exprimait en ces termes: " O vous qui êtes ma joie et ma couronne, persévérez dans le Seigneur (1) ". Si la fortune et les circonstances vous sourient, persévérez dans le Seigneur; si, au contraire, vous n'éprouvez que déception et revers, demeurez encore inébranlables dans le Seigneur. Ne vous séparez jamais de celui qui demeure toujours debout et qui rend invincibles comme lui ceux qui combattent sous ses yeux, et avec son secours vous demeurerez fermes et invulnérables, et vous mériterez de vous approcher enfin de lui pour recevoir la couronne promise aux vainqueurs.

1. Philipp. IV, 1.

SEPTIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XV, 21-28) : " JÉSUS, ÉTANT PARTI DE LÀ, SE RETIRA DU CÔTÉ DE TYR ET DE SIDON. ET VOICI QU'UNE FEMME CHANANÉENNE SORTIE DE CES CONTRÉES S'ADRESSA A LUI EN CRIANT : SEIGNEUR, FILS DE DAVID, " AYEZ PITIÉ DE MOI ; MA FILLE EST CRUELLEMENT TOURMENTÉE PAR LE DÉMON, ETC. " LA CHANANÉENNE.

ANALYSE. — 1. Aveuglement et endurcissement des Juifs. — 2. Foi de la chananéenne. — 3. Explication de la prière adressée par elle à Jésus-Christ. — 4. Réponse du Sauveur exauçant cette prière. Conclusion.

1. La miséricorde de notre Seigneur et Sauveur montre à tous également la voie du salut; il ne veut pas que personne soit délaissé, mais il exhorte chacun à venir à lui, et il ne cesse de rappeler ceux qui se perdent. Et cependant l'endurcissement du coeur de ceux-ci est devenu tel qu'ils refusent de suivre celui qui désirait si ardemment les ramener de leur erreur, celui qui est descendu afin précisément de les empêcher de périr. Le Seigneur, ô peuple juif, n'a pas encore cessé de veiller sur toi et de courir à ta poursuite avec une sollicitude paternelle, et toi, tu refuses de chercher un Dieu qui te cherche lui-même avec tant de tendresse. Ils sont perdus sans ressource, ceux qui ne sentent pas que leur perte est un fait déjà en voie d'accomplissement; il faut avoir l'esprit singulièrement troublé et abruti, pour ne plus reconnaître même que l'on est dans le chemin de l'erreur, et pour mépriser les avertissements de celui qui nous rappelle à la voie de la vérité. Votre Dieu pouvait-il faire davantage pour vous, que de venir personnellement pour vous retirer de l'abîme de perdition où vous étiez plongé? Il a compris que la perversité de votre coeur était extrême, qu'il n'était au pouvoir d'aucune créature de la guérir, et il n'a point voulu envoyer un autre que lui-même, afin qu'il ne vous fût pas possible de douter de (617) l'efficacité du remède. Il est venu en personne, et vous ne croyez point; vous criez que vous êtes tombé au fond de l'abîme, et vous ne voulez point en sortir. Voyez donc combien est immense la miséricorde du Sauveur. A quoi tendaient tous les efforts de l'Homme-Dieu,sinon à obtenir que son peuple, déjà dispersé, ne pérît pas entièrement? Il voulait le rétablir dans sa gloire et sa puissance d'autrefois; mais, ne pouvant l'amener à lui par les avertissements et les exhortations, il employa, pour le rappeler, les miracles les plus éclatants. Et cependant, ce moyen ne les touche pas davantage. " C'est un Samaritain, " disaient-ils, et un possédé du démon (1)". O longanimité inépuisable de la divine miséricorde ! Il reçoit les outrages les plus injurieux, et il ne s'émeut point. Qui ne reconnaît à ce trait la grandeur d'âme, le dévouement d'un vrai libérateur? Il ne te suffit pas, ô multitude en délire, de refuser opiniâtrement de reconnaître ton Seigneur; tu ne veux pas même voir un bienfait dans cette longanimité inépuisable ! Telle est la mesure de ton ingratitude ! C'est bien avec raison que le Prophète s'écriait: " O race méchante et perverse, voilà a comment vous témoignez au Seigneur votre reconnaissance (2) ". Où trouver une malice, une perversité aussi grande ! Ils se sont égarés de leur chemin; ils ont abandonné Dieu, et ils repoussent la main qui leur présente le remède.

2. Il faut donc laisser de côté ce peuple qui veut persévérer éternellement dans sa perfidie. Il est une autre race d'hommes à qui il est plus urgent d'annoncer la bonne nouvelle. Voici venir une femme chananéenne qui, adoucissant la férocité habituelle à sa race barbare , confesse la vérité. Oubliant soudainement sa férocité naturelle, elle s'écrie: " Ayez pitié de moi, fils de David (3) ? " Elle confesse hautement que, dans sa croyance, il n'existe aucun autre moyen pour obtenir la délivrance de sa fille. Née d'un sang barbare, elle proclame Fils de David Celui que le peuple refusait de reconnaître comme tel, et, dans l'ardeur de sa foi, cette femme ne demande pas autre chose que d'entendre une parole de la bouche du Sauveur. Elle estime que sa fille pourra être guérie par cette seule parole. Car elle dit : " Ma fille ne pourra être a guérie, à moins que je n'aie le bonheur

1. Jean, VIII, 48. — 2. Deut, XXXII, 5. — 3. Matth. XV, 22.

d'obtenir une réponse de votre bouche ". Jésus ne lui adresse d'abord aucune parole; mais il ne méprise pas, pour cela, sa confiance et sa foi. Il veut, au contraire, que cette foi s'accroisse en elle de plus en plus. Enfin, après un long silence, Jésus laisse s'échapper de ses lèvres ces paroles : " Il n'est pas convenable de prendre le pain des a enfants et de le jeter aux chiens (1)". Dans cette réponse le mot enfants désigne le peuple d'Israël; car, dans le langage sacré, le peuple de Dieu conservait encore ce titre, bien qu'il eût depuis longtemps perdu cette qualité et l'affection immense dont cette qualité le rendait l'objet. Israël perd le nom même de fils, le jour où il refuse de reconnaître son Père. Vous ne savez point, ô peuples insensés; vous laisser vaincre par cette parole qui guérit et qui sauve. En reniant votre Père, vous renoncez à la qualité de fils, alors même que vous prétendriez en conserver le nom. Jésus a déclaré que ses pains ne doivent pas être jetés aux chiens. Dès que vous aurez perdu le nom de fils, les chiens se trouveront être meilleurs que vous. Voyez combien est grande la miséricorde du Seigneur : il conserve en vous le trésor de la foi. Prenez garde de vous laisser vaincre par les chiens. Le Seigneur a donné ce nom à une femme de Chanaan ; et celle-ci , cependant, n'a point rougi outre mesure de cette qualification ; car la nature elle-même ne forme pas tous les chiens de la même sorte. Il existe, parmi les différentes variétés d'animaux de cette espèce, telle race plus douce et plus intelligente, qui reconnaît son maître et, parfois, suit ses traces sans se laisser dérouter par quoi que ce soit; si cet animal sent qu'il est l'objet d'une certaine affection, il garde le seuil de son maître avec une attention qui ne se dément point, avec un zèle que la faim ne refroidit pas et que les coups ne sauraient éteindre. Il pousse, en recherchant son maître, des cris que l'on croirait salariés; il est obéissant à sa manière il ne saurait traduire ses impressions dans un langage articulé, mais il sait bien se faire comprendre par son regard humble et son attitude suppliante. " Ayez pitié de moi " , s'écrie celle que le Seigneur qualifie du nom de cet animal.

2. Elle ajoute ensuite: " Pourquoi, de votre a bouche adorable, m'adressez-vous une

1. Matth. XV, 26.

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réprimande aussi rigoureuse ? Les chiens, du moins , peuvent ordinairement jouir du bienfait des restes de leurs maîtres; car de la table de ceux-ci tombent des miettes que les chiens, aussi attentifs qu'ils sont affamés, ne laissent pas parvenir jusqu'à terre. Vous me qualifiez du nom de ces animaux ; je ne réclame point le pain des enfants, mais je désire seulement recevoir quelques paroles de votre miséricorde; je ne suis point en proie à un transport furieux qui me pousse à tourner contre Dieu le venin qui me dévore. Le nom de chien me convient, je l'avoue; l'écho de mes aboiements a dû bien des fois, déjà, arriver jusqu'à vous; j'abois, mais sans rien obtenir, quoique la lumière de mon intelligence ne soit point obscurcie par un accès de rage violente ; je ne demande pas, comme vous l'avez dit, le pain de vos enfants ". C'est ici, en effet, le cas de répéter cette parole du Prophète : " J'ai engendré et élevé des enfants, et ces enfants m'ont méprisé (1)" ; car les hommages que ces enfants rendent au Seigneur consistent à oublier tant et de si grands bienfaits qu'ils ont reçus de lui, et à porter le mépris et l'arrogance jusqu'à nier l'autorité et la puissance de leur père. Cette femme donc parle ainsi : "Aussi longtemps qu'il vous plaira, Seigneur, appelez-moi chienne; vous n'aurez pas moins à subir l'impudence de mes aboiements, vous ne serez pas moins obligé d'assouvir ma faim par une parole de votre bouche; et, si vous me méprisez à cause de la race à laquelle j'appartiens, je ne cesserai pas, néanmoins, de brûler pour vous de cet amour qui n'a jamais pu vous déplaire. Alors même que vous me repousseriez, je ne cesserais de m'attacher à vos pas. Je vous invoquerai alors sous le titre de Maître de toute la nature; je proclamerai votre divinité ;

1. Isaïe, I, 2.

et si ma langue était impuissante à exprimer les sentiments de mon coeur, je m'efforcerais encore de vous offrir intérieurement l'hommage de ma foi, de mes adorations, de ma vénération profonde et de mon ardente prière. C'est déjà par un effet de votre miséricorde que je continue à solliciter un bienfait de votre part, que je n'ai point encore cessé d'aboyer. Je ne réclame qu'un mot de votre bouche; ce mot seul pourra éteindre le feu de mes désirs. Je vous prie, je vous supplie avec une confiance sans bornes; ma fille est en proie à une vive douleur. Votre divinité est pour moi une chose tellement certaine, que je ne doute point qu'une seule parole tombée de vos lèvres ne rende la santé à celle que la science d'aucun homme n'a pu guérir. Les exemples de votre miséricorde m'encouragent et me contraignent à me montrer importune. Je me souviens que vous avez dit : " Demandez , et il vous sera donné (1). Après de telles promesses , qui n'aurait recours à vous? qui ne solliciterait les récompenses promises par vous à la prière? Je vous en supplie donc, accordez-moi l'objet de ma demande".

4. Notre-Seigneur, donc, et Sauveur, touché de cette prière et voyant la foi de celle qui la lui adressait, se contenta de lui donner cette réponse : " O femme, votre foi est grande, qu'il vous soit fait selon votre foi (2) ". Le Seigneur ne dit point : Je vous donnerai ce que vous demandez ; il ne met d'autres bornes à sa libéralité que les bornes mêmes que cette femme a mises à ses désirs; elle reçoit tout ce que sa foi l'a déterminée à demander. Et nous aussi, mes frères, croyons avec une foi telle que nous méritions d'obtenir tout ce que nous demanderons avec de semblables dispositions.

1. Matth. III, 7. — 2. Id. XV, 28.

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