TRADUITES POUR LA PREMIÈRE FOIS SOUS LA DIRECTION DE M. JEANNIN, licencié ès-lettres professeur de rhétorique au collège de l'Immaculée-Conception de Saint-Dizier.
Bar-le-Duc, L. Guérin & Cie, éditeurs, 1864
Dans cette édition numérisée ne figure pas l'Histoire proposée dans le Tome I. Nous avons préféré la remplacer par une histoire plus brève de J-B Bergier de 1856.
Il est évident que rien ne remplacera l'édition des Sources Chrétiennes. Celle-ci n'est conçue que comme une aide pour les plus "modestes" que saint Jean Chrysostome aimait tant
SAINT JEAN CHRYSOSTOME *
OEUVRES COMPLÈTES
*COMPARAISON DU SOLITAIRE ET DU ROI
*TRAITÉ DE LA COMPONCTION *
LIVRE PREMIER. AU MOINE DÉMÉTRIUS.
*LIVRE PREMIER: CONTRE LES CLERCS QUI LOGENT DES VIERGES CHEZ EUX.
*
(Voyez tome I, chap. VI, p. 67.)
ANALYSE. Motifs qui ont porté saint Chrysostome à composer ce petit écrit. Celui qui commande aux démons et à ses propres passions est plus roi que celui qui commande aux nations, aux armées. Le moine fait une guerre plus glorieuse que le roi. Lequel des deux est le plus heureux pendant le temps de la nuit ? Le moine est plus bienfaisant que le roi. Le roi et le moine à la mort et après la mort.
1. En voyant l'admiration et le culte que la plupart des hommes ont voués aux faux biens, et l'indifférence qu'ils montrent pour les biens véritables, je n'ai pu m'empêcher d'écrire quelque chose sur ce sujet. Je veux comparer ici ce qui fait l'objet de leur mépris avec ce qui fait l'objet de leur estime, afin que, le contraste faisant briller la vérité, ils reconnaissent leur erreur et qu'ils apprennent à estimer ce qui est estimable, et à mépriser ce qui est méprisable.
Les biens que l'on envie sont la richesse, les dignités, la puissance, la gloire; les heureux, au jugement de la multitude, sont les chefs des peuples, ceux qui passent au milieu de la foule traînés sur un char superbe, précédés des cris des hérauts, entourés d'une escorte nombreuse. Ce que l'on méprise, c'est la vie simple des sages et des solitaires. Les grands de la terre paraissent-ils en public, le peuple court après eux pour les voir. Un ermite vient à passer, qui est-ce qui s'en aperçoit? personne, ou presque personne. Encore si on le regarde, c'est par. pure curiosité; nul n'envie le sort de ce pauvre anachorète, tandis que tout le monde envie la destinée des potentats. Cependant devenir chef de nations, gouverneur de province, n'est pas
une chose qui soit facile, ni à la portée de tous: le pouvoir ne se donne pas, et il faut beaucoup d'or à ceux qui le convoitent pour arriver au but de leur ambition. Au contraire embrasser la vie monastique et se vouer au service de Dieu est la chose du monde la plus aisée, la plus facile. D'ailleurs il faut quitter le pouvoir avec la vie, ou plutôt le pouvoir abandonne les ambitieux avant que la mort vienne le leur arracher; il y en a même qu'il expose à un danger très-grand ou bien à l'ignominie. Mais la vie monastique comble de biens les justes qui la suivent, et quand ils ont accompli leur course ici-bas, elle les conduit tous rayonnants de joie et d'espérance devant le tribunal de leur Dieu et Père, tandis que la plupart de ceux qui ont été revêtus de la puissance sur la terre paraissent couverts de leurs crimes devant ce même tribunal, et viennent entendre leur condamnation.
Comparons donc les uns aux autres et les avantages de la perfection chrétienne, et les prétendus biens que procurent en cette vie la puissance et la gloire, et apprenons à en connaître la différence; rien ne fera mieux ressortir la valeur intime des uns et des autres qu'un parallèle. Ou plutôt , si vous le voulez, comparons le faîte même des grandeurs , la (60) royauté, avec la vie monastique, et voyons les avantages des deux conditions. Le prince commande aux villes, aux pays, à des peuples nombreux; d'un signe il ébranle et généraux et préfets, armées, peuples et sénats. Celui qui s'est donné à Dieu et qui a choisi la vie monastique , commande à la colère, à l'envie, à l'avarice, au plaisir et à tous les autres vices; il examine et médite sans cesse les moyens de ne point laisser subjuguer son âme par les passions honteuses, ni asservir sa raison par une insupportable tyrannie, mais d'avoir toujours l'esprit au-dessus de tout cela, s'armant de la crainte de Dieu pour vaincre toutes les passions. Voilà quelle puissance, quelle autorité exercent, le roi d'une part, de l'autre le moine; tellement qu'on aurait plus de raison de donner le titre de roi à ce dernier qu'à celui qu'on voit briller sous la pourpre et le diadème, et s'asseoir sur un trône d'or.
2. Car le véritable roi, c'est celui qui commande à la colère, à l'envie, à toutes les passions; qui assujettit tout aux lois de Dieu , qui garde son esprit libre , et qui ne laisse pas la tyrannie des voluptés dominer dans son âme. J'aurais certes grand plaisir à voir un tel homme commander aux peuples, à la terre et à la mer, aux cités, aux nations et aux armées. Celui qui impose aux passions le joug de la raison, imposerait bien aussi aux hommes le joug heureux des lois divines. Il serait un père pour ses sujets; sa douceur le rendrait abordable à tous les peuples. Mais cet esclave de la colère, de l'ambition et des plaisirs coupables qui a l'air de commander aux hommes ne mérite que le mépris des peuples ; l'or et les diamants couronnent sa tête, et la sagesse ne couronne pas son coeur. Tout son corps est resplendissant de pourpre, et son âme est sans ornement. Il ne saura même pas exercer son pouvoir. Comment gouverner les autres quand on ne peut se gouverner soi-même?
3. S'agit-il du mérite guerrier? Il éclate dans les luttes soutenues par le sage bien mieux que dans les combats livrés par un roi. Le sage fait la guerre aux démons, il les repousse, il triomphe, et reçoit de la main du Christ, la couronne immortelle, prix de sa victoire. Il ne peut que vaincre, il s'avance au combat ayant Dieu pour auxiliaire et une armure céleste pour se couvrir. Le roi fait la guerre à quelques peuples barbares, moins redoutables assurément que les légions de l'enfer : son triomphe ne saurait donc être aussi glorieux que celui du vainqueur des démons. Mais considérez les motifs des deux guerres, quelle différence ! C'est pour remplir un devoir de piété, pour servir Dieu que le sage fait la guerre au démon : s'il cherche à conquérir des villes et des villages, c'est sur l'erreur et pour la vérité. La guerre que le roi fait aux barbares, a pour objet un territoire à prendre ou à défendre, une frontière à reculer ou à maintenir, des représailles à exercer; souvent l'avarice et une injuste ambition lui mettent les armes à la main; et combien de fois le désir de conquérir lui fait perdre ce qu'il avait déjà 1 Telles sont, sous le rapport de la puissance et de la guerre, les différences que nous remarquons entre le roi et le serviteur de Dieu. Mais, pour apprécier avec exactitude la condition de l'un et de l'autre, il est bon de descendre aux détails de leur vie ordinaire , à leurs actes de chaque jour.
Converser avec les prophètes , nourrir son âme de la doctrine d'un saint Paul; passer continuellement de Moïse à Isaïe, d'Isaïe à Jean, de Jean à quelque autre écrivain sacré, voilà l'occupation du solitaire. Le monarque est sans cesse entouré d'une foule d'officiers et de gardes; vous savez que l'on prend les moeurs de ceux que l'on fréquente; par conséquent le sage se forme d'après les exemples des Apôtres et des Prophètes; le monarque prend les habitudes des généraux, des gardes, des soldats, tous gens esclaves du vin et livrés à la débauche, passant la plus grande partie du jour à boire, et incapables de rien de bon et d'honnête. Ainsi donc, envisagée sous cette face , la vie monastique l'emporte encore sur celle des potentats, des rois, des hommes qui, sous n'importe quel nom, tiennent le sceptre, emblème de la puissance.
Pour le temps de la nuit, le moine le sanctifie encore par le service de Dieu et par la prière; plus matinale que le chant des oiseaux, son hymne s'élève vers le Créateur : il converse avec les anges, s'entretient avec Dieu, il se nourrit du pain céleste. Que fait, pendant ce temps, celui dont la volonté gouverne tant de peuples, fait marcher des armées si nombreuses, et dont l'empire s'étend si loin sur la terre et sur les mers ? Il est étendu sur une couche somptueuse et molle ; il dort. Le léger souper du moine n'a pas besoin, pour être digéré, de ce profond sommeil. La bonne chère (61) et le vin plongent le roi dans cet assoupissement qui dure jusqu'au milieu du jour. Les vêtements du solitaire sont simples, sa table est frugale, il a pour convives ses rivaux en vertu. Un roi se croit obligé d'étaler sur ses habits beaucoup d'or et de pierres précieuses, et d'avoir une table splendidement servie; les gens qu'il y admet sont du même caractère que lui: sans moeurs, si lui-même est immoral; honorables par leur justice et leur probité, si lui-même est un homme de bien, en tout cas bien inférieurs eu vertu à ceux que le solitaire admet à la sienne. Ainsi le roi, même le plus sage, restera toujours fort au-dessous de la vertu d'un saint anachorète.
Un roi est à charge à ses sujets, soit qu'il voyage, soit qu'il reste dans sa capitale, en temps de paix comme en temps de guerre, en exigeant l'impôt aussi bien qu'en levant des troupes, en emmenant des prisonniers, enfin dans ses victoires non moins que dans ses défaites. Vaincu, son désastre pèse tout entier sur son peuple; vainqueur, il devient insupportable par son ostentation à étaler ses trophées, par un orgueil démesuré, par la licence qu'il donne à ses soldats de voler, de ravir, d'insulter les voyageurs, de rançonner les villes, de mettre au pillage les maisons des pauvres, de vexer les habitants qui les logent par des exactions que toutes les lois condamnent, tout cela sous prétexte de quelque ancien usage étrange et injuste. Tous ces maux, le roi les épargne soigneusement aux riches, il n'opprime que les pauvres, il n'a d'égards que pour les riches. Il n'en est pas ainsi du solitaire : sa présence est un bienfait pour les riches et pour les pauvres; aussi secourable aux uns qu'aux autres, il a toujours quelques dons à répandre autour de lui, il se contente d'un vêtement grossier qu'il porte toute l'année, il boit de l'eau avec plus de plaisir quo d'autres le vin le plus exquis. Il ne demande pour lui-même à l'opulence aucune faveur ni grande ni petite, mais il ne cesse de réclamer pour les indigents des secours aussi profitables à ceux qui les accordent qu'à ceux qui les reçoivent. Médecin de toutes les misères humaines, il guérit les riches de leurs péchés par sa parole salutaire, il soulage les pauvres dans leurs besoins par les aumônes qu'il verse dans leur. sein. Le monarque ne tient jamais la balance égale entre le riche et le pauvre; s'il ordonne une réduction de l'impôt, le riche en profite plus que le pauvre; s'il décrète une augmentation, les riches se ressentent à peine de ce surcroît de charges, tandis que les pauvres en sont écrasés. C'est un torrent dévastateur qui renverse les maisons pauvres, d'autant plus que ni la vieillesse, ni le veuvage des femmes, ni le délaissement des enfants orphelins, rien enfin ne peut attendrir les collecteurs d'impôts, hommes durs comme la pierre, dont les vexations ne connaissent pas de bornes, ennemis publics qui exigent des laboureurs ce que la terre ne leur a pas donné.
4. Examinons maintenant en quoi consistent les bienfaits d'un solitaire, en quoi consistent les bienfaits d'un monarque. Celui-ci répand l'or autour de lui, celui-là les dons de l'Esprit-Saint. L'un fait cesser la pauvreté, l'autre met en liberté par ses prières les âmes tyrannisées par les démons. Le malheureux que tourmente l'esprit malin court, sans s'arrêter au palais du roi, se réfugier dans la cellule du solitaire, comme celui qui, poursuivi par une bête féroce, vient se mettre sous la protection du chasseur armé; la prière est pour le moine ce qu'est une épée dans la main du chasseur. Encore l'épée est-elle moins redoutée des bêtes féroces, que la prière du juste ne l'est des démons. Ce n'est pas seulement nous, le commun des hommes, qui nous réfugions vers l'humble serviteur de Dieu, dans nos nécessités; les rois eux-mêmes, dans leurs jours d'affliction, ont recours à lui : ils entourent sa demeure comme des mendiants affamés entourent celle du riche. Achab, roi d'Israël, dans un temps de disette et de famine, ne mit-il pas toute son espérance dans les prières d'Elie? Ezéchias, roi de Juda, étant malade et sur le point de mourir, et voyant déjà la mort à son chevet, n'eut-il pas recours au prophète comme à un homme plus puissant que la mort et qui pouvait lui rendre la santé ? Et quand le royaume de Palestine, ébranlé par la guerre, courait le danger d'être renversé de fond en comble, les rois de cette contrée renvoyaient leurs troupes, leurs fantassins, leurs archers, leurs cavaliers, leurs généraux et leurs centurions pour aller implorer le secours des prières d'Elisée. Ils savaient que la protection du serviteur de Dieu valait mieux que des milliers d'hommes. C'est encore le moyen qu'employa Ezéchias menacé par les Assyriens ; la ville de Jérusalem penchait déjà, elle allait tomber ; ses défenseurs se tenaient consternés et tremblants sur ses murailles; ils frémissaient comme on (62) frémit dans l'attente du tonnerre ou d'un tremblement de terre universel. Aux innombrables myriades de ses ennemis, Ezéchias n'opposa que les prières d'Isaïe, et il ne fut pas trompé dans son espérance. Le prophète leva les mains au ciel, et soudain Dieu lança les traits de sa colère contre l'armée assyrienne qui fut entièrement détruite, apprenant ainsi aux rois qu'ils doivent regarder ses serviteurs comme les sauveurs de la terre, à respecter les sages conseils et les salutaires avertissements des justes qui les exhortent à la vertu.
Un autre point de vue va nous découvrir de nouvelles différences : je suppose que tous les deux sont tombés, l'un du haut de son trône, l'autre du haut, de sa vertu. Le sage se relève facilement, il efface ses péchés par la prière, les larmes, la contrition, le service des pauvres , et il redevient ce qu'il était avant sa chute. Pour reprendre son sceptre, le monarque déchu a besoin que des alliés lui prêtent de grands secours en hommes et en argent; il a mille dangers à courir; tout son espoir est dans la pitié des étrangers; le solitaire, sans sortir de lui-même, trouve son salut dans sa bonne volonté, dans son zèle, dans le changement de son coeur. Le royaume des cieux est à vous, dit le Seigneur. (Luc. XVII, 21.)
Le roi craint la mort, le religieux la voit venir sans peur. Le mépris qu'il a pour les richesses, les voluptés, les délices, toutes choses qui attachent à la vie le commun des hommes, lui rend son départ de ce monde facile à effectuer. S'il arrive que l'un et l'autre périssent par le glaive, le moine donne sa vie pour la religion, il achète par sa mort une vie immortelle dans le ciel; le roi est égorgé par quelque ambitieux prétendant, avide de régner à sa place, et n'offre après sa mort qu'un spectacle de compassion et d'effroi. Au contraire, quel spectacle agréable et salutaire que de voir un homme immolé pour sa foi. Le solitaire ne craint point ceux qui l'entourent, nul ne prétend à sa couronne que ses émules et ses disciples, et ils ne demandent qu'à la partager avec lui. Le monarque est sans cesse en alarme, il n'y a pas de prières qu'il n'adresse à Dieu pour obtenir que personne ne se présente pour le détrôner. La crainte d'offenser Dieu retient encore le bras de ceux qui pourraient tuer le religieux; l'ambition de régner suscite au roi des milliers d'assassins; voyez comme il s'entoure de soldats armés, tandis que sans rien craindre pour lui-même, le solitaire forme de ses prières comme un rempart aux cités; le roi voit sans cesse un glaive qui menace sa tête, sa vie n'est qu'une crainte continuelle de la mort : il porte au dedans de lui une cupidité qui fait son péril et son tourment; l'espérance du salut remplit l'âme du religieux d'une sécurité, d'une joie inaltérables. Voilà pour les différences relatives à la vie présente.
Voulez-vous jeter un regard sur la lutte dernière, sur l'épreuve suprême? Nous verrons le sage s'élever triomphant et radieux dans les nuées du ciel à la rencontre de Jésus-Christ, à l'exemple de ce divin chef, le guide du salut, le législateur de la sainteté. Le monarque, si, chose rare, il a fait régner avec lui sur le trône la justice et l'humanité, sera sauvé sans doute, mais sauvé avec infiniment moins d'honneur et de gloire que celui qui a voué sa vie entière au service de Dieu. S'il n'a été qu'un tyran cruel, un fléau pour le monde, qui pourrait dire les tourments auxquels il sera condamné par le Souverain juge? Il sera brûlé dans le feu, flagellé, torturé, ses peines seront aussi insupportables qu'indescriptibles. Méditons donc toutes ces vérités, pénétrons-nous-en et apprenons à ne plus admirer les riches, puisque le riche par excellence, le roi, ne saurait approcher du mérite d'un humble solitaire. Quand vous voyez passer un homme opulent, magnifiquement vêtu, tout étincelant d'or et pompeusement traîné sur un char superbe, ne dites point : cet homme est heureux. La richesse n'est qu'un bien apparent et passager; elle. est fugitive comme la vie. Mais quand vous verrez passer un solitaire au maintien modeste et recueilli , à l'air bienveillant et doux, enviez le sort de cet homme, faites-vous l'imitateur de sa sagesse et souhaitez de ressembler à ce juste : Demandez, dit le Seigneur,et vous recevrez. (Matth. VII, 7.) Voilà les véritables biens, voilà ce qui sauve, voilà ce qui dure, et ce que nous devons à la bonté et à la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire et l'honneur dans les siècles des siècles. Amen.
ANALYSE. Saint Chrysostome, en écrivant sur la componction, se rend au désir souvent exprimé de son ami Démétrius. La componction est nécessaire parce que le péché règne partout sur la terre. Les pécheurs disent pour s'excuser qu'il y a quelque exagération dans certains préceptes de l'Evangile ,comme celui qui défend la médisance sous peine des supplices de l'enfer. Ne croyons pas les pécheurs, les médisants seront punis sévèrement, thèse appuyée sur des textes nombreux. Le chrétien est obligé d'aimer ses ennemis et de leur faire du bien ; raisons et autorités qui démontrent ce précepte. Beau commentaire de ce passage de l'Oraison dominicale : Dimitte nobis débita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. Autre commentaire de ces mots : Nolite dare sancta canibus, neque mittatis margaritas vestras ante porcos. Les moines trop épris du repos et de la tranquillité : un désir vrai des biens célestes bannirait cet amour du repos. Puissance merveilleuse de ce désir des biens futurs. Saint Paul, modèle de componction et d'amour de Dieu.
1. En te voyant , cher Démétrius, me demander continuellement, avec tant d'instance et de force, un traité sur la componction , je ne puis m'empêcher de vous estimer bienheureux et d'admirer la pureté de votre coeur. Un pareil désir ne peut venir qu'à une âme pure et dégagée des liens de la chair et du monde. Tous ceux que ce désir possède, ne fut-ce qu'un peu de temps, éprouvent tout à coup un grand changement, ils sont aussitôt comme transportés dans le ciel. Délivrée des soucis du monde comme d'autant de lourdes chaînes, leur âme s'envole d'elle-même dans le lieu de sa naturelle demeure et de sa vraie patrie.
Mais ce bonheur n'arrive que rarement durant toute une vie à la plupart des hommes.
Pour toi, ô saint personnage ! c'est toujours et sans cesse que le feu de la componction te dévore; je n'en veux d'autres témoins que ces longues veilles de la nuit, et ces ruisseaux de larmes, et cette noble passion de la solitude, qui toujours vit et grandit dans ton âme. Qu'aurais-tu donc à gagner à mes discours?
De plus, être parvenu comme toi au sommet, et se croire encore parmi ceux qui rampent à terre; dire qu'on a l'âme glacée quand on l'a toute de flammes; me prendre sans cesse la main pour me dire en la couvrant de baisers et en pleurant : " Brise, brise mon pauvre coeur, qui est tout endurci; " de quelle piété, de quelle ferveur ces seuls sentiments ne sont-ils pas les marques?
Si c'est pour me tirer de mon sommeil que (64) tu m'invites à traiter ce sujet , j'admire ta sagesse et je te rends grâce de cette marque d'attention. Mais si c'est véritablement ton intérêt propre qui t'a porté à me faire cette demande, ainsi que la pensée que tu as besoin de quelqu'un qui te stimule, je ne sais comment tu aurais pu mieux me prouver que tu n'as nul besoin de mon travail.
Quoi qu'il en soit, je t'obéirai : ta foi vive, tes pressantes sollicitations, l'amitié que tu nie témoignes m'en font un devoir. Et toi, dé ton côté, accorde-moi le secours de tes prières, afin qu'à l'avenir ma vie soit sainte, et que dans la circonstance présente, je puisse dire quelque chose de généreux, de capable de relever les âmes abattues, de fortifier et d'encourager celles qui sont lâches et languissantes.
Par où commencer ce discours? Quel fondement poser? quelle base établir? Point d'autre assurément que les paroles par lesquelles Jésus-Christ déclare malheureux ceux qui rient, et bienheureux au contraire ceux qui pleurent : Bienheureux, dit-il, ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés (Matth. v, 4.), et : Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez et gémirez. (Luc. VI, 25.) Oui, toute la vie présente n'est vraiment qu'un temps de gémissements et de larmes. Les calamités qui ont envahi la terre entière sont si grandes, les maux qui affligent tous les hommes sont si nombreux et si terribles, que si l'on voulait en faire le dénombrement exact (si toutefois en pareille matière l'exactitude est possible), on ne cesserait de gémir et de pleurer, tant le désordre et la confusion règnent partout, tant la vertu a disparu du monde.
Et, chose plus triste encore, tous ces maux qui nous accablent, nous n'en avons pas le sentiment : les autres même ne peuvent les soupçonner : nous ressemblons à un corps qui extérieurement paraît florissant de santé , et qui au dedans est consumé par une fièvre ardente. Par notre insensibilité nous ne différons en rien de ces aliénés qui disent et font mille choses dangereuses et honteuses, et qui, loin d'en rougir, s'en glorifient, et s'imaginent être plus sains d'esprit que ceux qui les entourent. Oui, il en est de même de nous : nous faisons tout ce que font les malades, et nous ne savons pas que nous sommes malades.
Hélas ! s'agit-il du corps, pour le plus petit mal qui se fait sentir, aussitôt nous faisons
venir les médecins, nous dépensons notre fortune, nous montrons de la persévérance, et nous ne cessons de mettre tout en oeuvre jusqu'à ce que nous soyons guéris. S'agit-il de l'âme, au contraire, de cette pauvre âme, qui, chaque jour, est percée de coups, déchirée, consumée, abîmée par les appétits de la chair, de l'âme enfin qui se tue elle-même de toutes manières, nous n'en tenons absolument aucun compte. Pourquoi cela? parce que nous sommes tous malades. Supposez, par exemple, que les habitants d'une ville soient tous attaqués de la peste, et qu'il ne reste personne en bonne santé pour les secourir : ces malheureux périront tous, ils hâteront même leur mort, poussés par des appétits déréglés de malades que nulle personne saine ne réfrénera. La même 'chose se voit parmi nous : comme nul n'est parfaitement sain dans la foi, mais que tous sont infirmes, les uns plus, les autres moins, il n'y a personne pour secourir et guérir les âmes abattues et mourantes. Enfin, telle est notre conduite que si quelque étranger, connaissant les préceptes du Christ, venait parmi nous et voyait le désordre de notre vie, il nous prendrait évidemment pour les plus grands ennemis du Christ, car, nous vivons dans le Christianisme, comme si nous avions pris à coeur de faire tout le contraire de ses commandements.
2. Et afin qu'on ne croie pas qu'il y ait de l'exagération dans mes paroles, je vais donner la preuve de ce que j'avance, et je ne la tirerai que des préceptes mêmes de Jésus-Christ. Que dit donc le Maître? Il a été dit aux anciens : Vous ne tuerez point, mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère, sans sujet, méritera d'être condamné par le jugement; que celui qui dira à son frère " Raca, " méritera d'être condamné par le conseil; et que celui qui lui dira : " Vous êtes un fou , " méritera d'être condamné au feu de l'enfer. " Et nous, en cela, pires que les infidèles, nous foulons aux pieds cette loi, par les injures dont chaque jour nous accablons nos frères. Mais le comble du ridicule, c'est que, tout en nous gardant de donner à nos frères ce nom de " Fou, " nous leur faisons- souvent des insultes plus graves. Comme si à ce mot seul était exclusivement attaché le châtiment. Il n'en est pas ainsi, la peine est prononcée au contraire d'une manière générale contre tout insulteur;
(65) cela est évident par les paroles suivantes de saint Paul : " Ne vous y trompez pas, dit-il, ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les impudiques, ni les abominables, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les ravisseurs du bien d'autrui, ne seront héritiers du royaume de Dieu. " (I Cor. VI, 9, 10.) Si celui qui dit à son frère : Vous êtes un fou, est digne du supplice le plus rigoureux; celui qui le traite de méchant, d'envieux, d'inconsidéré, d'imposteur, et qui vomit contre lui mille et mille autres injures semblables, quels feux n'allumera-t-il pas pour son châtiment dans l'enfer? Car, ces mots de fou et de Raca sont des insultes beaucoup plus légères que ces autres dont nous venons de parler : aussi le Seigneur, passant sous silence les premières , a mis celles-ci sous nos yeux, afin que tu comprennes, ô âme chrétienne, que si une injure plus légère rend digne de la géhenne, comme le Sauveur lui-même l'a déclaré, à bien plus forte raison les injures plus graves et plus atroces feront-elles tomber sur nous les plus rigoureux châtiments !
Que si quelques-uns voient de l'exagération dans ces paroles de l'écrivain sacré (j'en connais qui pensent ainsi et qui croient que cette menace n'est pas sérieuse, mais qu'elle n'a été faite que pour effrayer), il faut pour être conséquents qu'ils disent aussi que les adultères, que les abominables, que les impudiques, que les idolâtres, ne sont pas atteints par le châtiment marqué par l'Apôtre. Car, si la menace de saint Paul n'a pas été sérieuse à l'endroit des médisants, évidemment elle ne l'a pas été non plus à l'endroit des autres; puisque, c'est après les avoir nommés tous ensemble, sans distinction, qu'il les a déclarés privés du royaume des cieux.
Eh quoi ! dira quelqu'un, mettra-t-on le médisant avec l'adultère, avec l'impudique, avec l'avare et l'idolâtre? Mon frère, savoir si le médisant subira le même châtiment que ces grands criminels, c'est ce qui pourra être examiné une autre fois: mais que le médisant doive être exclu du ciel tout comme eux, c'est ce que je crois, parce que saint Paul me le dit, ou plutôt Jésus-Christ lui-même, qui parlait par saint Paul; car les paroles de l'Apôtre, nous les connaissons : Ni ceux-ci, ni ceux-là, dit-il, ne seront héritiers du royaume de Dieu. Il y a encore beaucoup d'autres paroles de l'Écriture qu'un grand nombre voudraient croire exagérées , et qui néanmoins s'accompliront à la lettre. Il y a en ceci, qu'on le sache bien, un piège du démon. Il voulait dissiper la crainte salutaire qui retient les âmes dans la componction et l'amour de Dieu, et pour cela il a eu recours à l'interprétation hyperbolique, moyen commode et bien propre à procurer, pour le temps présent une douce tromperie à de lâches chrétiens, qui reconnaîtront leur erreur plus tard au jour du jugement, mais sans profit pour eux. De quoi servira-t-il à ces coeurs déçus en ce monde, de voir dans l'autre leur erreur, alors que le repentir ne sera plus d'aucun secours pour le compte qu'il faudra rendre au jour de la résurrection? Gardons-nous donc de nous tromper nous-mêmes, ne faisons pas de ces faux raisonnements qui causeraient notre perte, et n'appelons pas sur nos têtes un second châtiment, je veux dire celui qui provient de l'incrédulité. Ce n'est pas seulement la désobéissance aux commandements du Christ, c'est encore l'incrédulité à sa parole qui attire la plus terrible punition. Cette incrédulité n'a pas d'autre cause que notre lâche paresse, qui cherche à se soustraire à la pratique des vertus chrétiennes. Nous ne voulons point trouver le calme de la conscience dans l'accomplissement de nos devoirs , et bannir de notre âme la crainte de l'enfer en méritant le ciel, alors tourmentés par cette voix intérieure qui nous reproche notre trahison et nous menace de la sévérité du Souverain Juge, nous cherchons à la faire taire en l'accusant de mensonge, en opposant l'incrédulité à ses austères avertissements.
Nous ressemblons à ces malades qui se plongent dans l'eau froide pour éteindre la fièvre qui les brûle, et qui ne réussissent qu'à en redoubler les ardeurs. De même, poussés par l'aiguillon du remords, nous cherchons à nous persuader, pour calmer nos douleurs, que les préceptes du Seigneur sont exagérés et son langage hyperbolique, et, sans plus de succès que ces malades, nous nous jetons dans le gouffre de l'incrédulité, pour échapper à la crainte de l'enfer, et commettre désormais le mal avec une entière sécurité. C'est ainsi que, non contents de nous emporter contre nos frères présents, nous nous attaquons encore aux absents, ce qui est le comble de la méchanceté.
Quand il s'agit de plus grands et de plus (66) puissants que nous, nous supportons leurs injustices et leurs outrages avec une modération merveilleuse, parce que nous les craignons. Quant à nos égaux et à nos inférieurs, nous nous emportons contre eux sans même qu'ils nous molestent d'aucune manière , tant la crainte des hommes l'emporte sur la crainte de Dieu dans notre coeur !
3. Quel espoir de salut peuvent encore conserver des hommes, qui montrent pour la loi de Dieu tant de nonchalance et de mépris? d'où viendrait leur espérance? Qu'est-ce donc que le Sauveur nous demande de si difficile, de si pénible? Ne vous mettez pas en colère, sans motif contre votre frère, nous dit-il. Voilà assurément qui est bien plus aisé que de supporter, sans mot dire, quelqu'un qui s'est fâché contre moi sans sujet. Car ici la matière de l'incendie, si je l'ose dire, étant toute prête, il ne faut plus qu'une étincelle pour embraser votre âme. Là, au contraire, c'est vous-mêmes qui, sans provocation ni raison, préparez et allumez cet incendie. Montrer de la patience et ne pas prendre feu quand un autre jette contre vous le brandon enflammé, ou demeurer calme et paisible quand personne ne nous attaque, ce sont deux choses bien différentes quant à la difficulté et aussi quant au mérite. De ces deux actions l'une est le fait d'une âme avancée dans la perfection, (autre, quoique louable, n'a rien de remarquable. Lors donc que, mus par la crainte des hommes, nous accomplissons de deux points de la loi le plus difficile, et que la crainte de Dieu ne peut nous déterminer à accomplir le plus facile, songez à quels châtiments, à quels supplices nous nous livrons infailliblement. Or, sachez-le bien, votre frère, ce n'est pas seulement votre égal, ni tout homme libre; mais votre frère, c'est aussi votre serviteur. Car, dit l'Apôtre, en Jésus-Christ, il n'y a plus d'esclave, ni d'homme libre. (Gal. III. 28.) Oui, si nous nous courrouçons sans sujet, même contre nos domestiques, attendons-nous à subir le châtiment. Notre serviteur est aussi notre frère, et il a été gratifié de la vraie liberté, puisqu'il a reçu le même Esprit que nous.
Maintenant, montrez-moi une vie que jamais colère déraisonnable et vaine n'aura ternie et souillée. Et ici, ne me citez pas quelqu'un qui ne cède que rarement à ce mouvement, mais bien quelqu'un qui ne s'y soit jamais abandonné, pas même une fois. Jusqu'à ce que vous
m'ayez montré un pareil exemple, la menace de l'Evangile restera; elle ne sera pas infirmée, sous prétexte que le péché de colère n'a pas été fréquemment commis. Le voleur, le fornicateur, n'eussent-ils commis le péché qu'une fois, une seule fois, sont-ils renvoyés impunis, parce qu'ils ne se sont pas livrés au crime fréquemment? Non, assurément; c'est assez qu'ils s'y sont livrés, ils subiront le châtiment.
Passons au précepte qui suit immédiatement. Quel infidèle ne le prendrait pour un mythe, à voir l'audace indigne avec laquelle nous le foulons aux pieds ?
En effet, Dieu nous dit : Si vous apportez votre présent à l'autel, et que là vous vous souveniez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre présent devant l'autel, et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère; puis venez ensuite offrir votre présent. (Matth. V. 23, 24.) Et nous, en dépit de cet ordre, bien que nous soyons en guerre les uns contre les autres, et que nos coeurs soient ulcérés par la haine, nous osons approcher des autels. Comment ! Dieu s'intéresse à notre réconciliation, il y tient jusqu'à permettre que son sacrifice reste suspendu, que le ministère de l'autel soit interrompu, jusqu'à ce que les inimitiés et la colère qui nous divisent cessent, et nous, nous en serons assez peu soucieux pour conserver notre haine pendant plusieurs jours? II y va de notre salut; ce ne sont pas seulement ceux qui ont la haine dans le coeur que le Sauveur punit, mais encore ceux qui, bien qu'exempts de cette passion, négligent de se réconcilier avec leurs frères qu'ils ont offensés. Comme le ressentiment appartient à l'offensé plutôt qu'à l'offenseur, c'est à celui-ci que Dieu ordonne de tenter les premiers efforts de réconciliation; nous montrant par là que le plus coupable est celui qui a donné à son prochain occasion de pécher.
Mais hélas ! cette leçon ne nous corrige guère: pour des riens, nous contristons nos frères; puis ensuite, comme si nous n'avions rien à nous reprocher, nous négligeons, nous oublions les injures que nous leur avons faites, et nous voyons d'un oeil indifférent les longs ressentiments qu'ils nourrissent contre nous, sans réfléchir que ces rancunes prolongées aggravent encore notre faute, et rendent désormais la réconciliation presque impossible tant que règne l'amitié, les choses qui divisent (67) ont de la peine à prévaloir, ou même à trouver créance, mais, quand la haine s'est emparée de nos âmes, il est très-facile à ceux qui le veulent, de nous brouiller encore davantage : on ne croit plus au bien, le mal seul se fait admettre.
C'est pourquoi le Seigneur veut que, laissant notre présent devant l'autel, nous allions d'abord nous réconcilier avec notre frère ; pour nous apprendre que, si dans cette circonstance , différer cette réconciliation est chose condamnable, à plus forte raison dans les autres.
Et nous, cependant, que faisons-nous? Nous nous en tenons aux apparences, à la lettre qui tue; mais la vérité, mais l'esprit qui vivifie, nous le rejetons. Avant d'offrir notre présent, nous nous embrassons,. il est vrai, les uns les autres; mais la plupart u temps , c'est la bouche, ce sont les lèvres seules qui agissent. Est-ce là ce que le Seigneur demande de nous? Ah ! c'est le baiser de l'âme, c'est l'embrassement du coeur qu'il nous ordonne de donner à notre prochain. Voilà ce qui s'appelle embrasser véritablement; tandis que cette autre sorte de baiser n'est que feinte et hypocrisie; celui qui embrasse de cette manière, loin d'apaiser Dieu, provoque au contraire sa colère. L'amitié sincère et solide, voilà celle que Dieu demande de nous, et non cette amitié prétendue dont nous revêtons très-bien les apparences, mais dont le fond nous manque absolument. Ce défaut d'affection réelle pour le prochain est un indice certain de l'iniquité du siècle. Le Maître a dit : Parce que l'iniquité a abondé, la charité de beaucoup se refroidira. (Matth. XXIV, 12.)
Et ceux qui agissent de la sorte; ce sont des chrétiens, c'est nous à qui pourtant il a été dit : vous ne vous mettrez pas en colère; vous n'aurez pas d'ennemis : ou, s'il vous arrivait d'en avoir, au bout de la journée, vous n'en aurez plus. Que le soleil ne se couche pas sur votre colère. (Ephes. IV, 26.)
C'est peu de violer cette défense, nous nous dressons des embûches les uns aux autres; et tant par nos paroles que par nos actes, nous nous déchirons mutuellement, nous dévorons nos propres membres; ce qui manifestement est de la folie. Car enfin, à quel signe reconnaissons-nous les démoniaques incurables, ainsi que les furieux, si ce n'est principalement à celui-là ?
Que dire de la loi de l'Evangile touchant notre adversaire ? Et de cette autre , relative à cette mauvaise concupiscence, à ces impudiques regards, à cette amitié coupable qui ruine les âmes? Sachons-le : cette main droite, cet oeil droit , dont parle Jésus-Christ, désignent précisément ceux qui nous aiment de cette amitié qui conduit en enfer. Et la loi qui concerne le divorce, par qui n'a-t-elle pas été plus d'une fois violée, foulée aux pieds?
4. Quant aux lois qui défendent le serment, je n'en parlerai pas : je rougirais de le faire , non-seulement parce qu'on fait souvent des serments, mais encore parce qu'on en fait fréquemment de faux. Que si faire un serment, même pour des choses vraies, est une faute et une prévarication contre la loi, que dire du serment contraire à la vérité? Et si ce qui dépasse le oui et le non (Matth. V, 37), comme parle l'Evangile, vient du mauvais, ce qui viole même la vérité, de qui peut-il venir? Le Maître continue : Si l'on vous frappe sur la joue droite, présentez aussi la joue gauche; et si l'on veut entrer en contestation avec vous, et vous prendre votre tunique, abandonnez aussi votre manteau; et si quelqu'un veut vous forcer de faire mille pas avec lui, faites-en deux mille. Donnez à quiconque vous demande; et si l'on veut vous emprunter quelque chose, ne refusez pas. (Matth. V, 39, 42.) Hélas ! chacune de ces paroles devrait nous faire pleurer, devrait nous faire rougir de confusion, tant notre vie est en désaccord avec l'Evangile, tant nous vivons dans les contestations, les luttes, les procès,. les disputes; tant nous sommes impatients de tout ce qui nous blesse et prompts à nous emporter pour des riens.
Vous pourriez peut-être nommer des personnes qui, après avoir distribué aux pauvres une bonne partie de leurs biens, sont tombées plus tard dans le mépris par suite de leur indigence, et qui supportent leurs malheurs avec patience : je dis d'abord que vous en citerez peu de semblables, bien peu; je dis de plus que ce n'est point encore là le sage, dont l'Evangile nous fait ici la peinture : celui-ci est beaucoup plus parfait.
Il y a infiniment moins de mérites à donner une partie de ses richesses qu'à supporter qu'on vous dépouille du peu que vous possédez. Que dis-je supporter? Jésus-Christ ne nous défend pas seulement de nous plaindre de ceux (68) qui nous dépouillent; il nous ordonne encore d'offrir volontairement ce qu'on nous laisse, et de triompher de l'acharnement de notre ennemi par une patience supérieure à sa rage. L'homme injuste qui fait tort à son frère, s'aperçoit-il qu'il s'attaque à un homme disposé à tout souffrir , et qu'en assouvissant son propre désir de mal faire, il n'a pu satisfaire l'amour de sa victime pour la souffrance , alors il se retire vaincu , tout couvert de honte à la vue de cette héroïque patience, et assurément , cet homme injuste , fût-il une bête féroce, fût-il quelque chose de pire encore, sera plus modéré à l'avenir, frappé du contraste de sa méchanceté avec la vertu de son frère. Voilà la perfection que je cherche maintenant, que je trouve décrite dans les saintes Ecritures, mais que je ne vois nulle part traduite dans nos moeurs et mise en action. Il ne suffit pas de me nommer quelqu'un qui aura souffert une injustice sans se venger, il faut encore voir si sa patience est autre chose que de l'impuissance. Il avait affaire, direz-vous, à des égaux, gens que sa vengeance pouvait atteindre. Soit : mais a-t-il été jusqu'à vaincre la méchanceté de son adversaire, à force de patience, jusqu'à lui donner plus qu'il ne demandait? A-t-il montré jusqu'où peut aller la magnanimité d'un chrétien en ajoutant des dons volontaires aux dépouilles arrachées par les violences?
Enfin, ce qui est plus héroïque que tout cela, ce qui touche à la perfection même, c'est que les gens qui nous traitent ainsi, et qui nous font tort soit dans nos biens, soit dans nos personnes, nous devons les mettre au rang de nos amis, et de nos plus chers amis : Jésus-Christ l'a commandé. Non-seulement,- dit-il, ajoutez des dons aux choses que l'on vous a ravies : mais le ravisseur lui-même, le spoliateur, aimez-le de l'amour le plus vif et le plus sincère. C'est bien là, en effet, ce que le Sauveur a voulu nous déclarer, quand il a dit : Priez pour ceux qui vous calomnient (Luc. VI, 28.) car on ne prie d'ordinaire que pour ses meilleurs amis. Gardez-vous de vouloir trouver de l'exagération dans ces paroles, évitez ce piège que vous tend le démon, écoutez les motifs que nous donne de ce précepte celui qui l'a proclamé : Si vous aimez ceux qui vous aiment , dit-il , quelle récompense en aurez-vous ? Les publicains n'en font-ils pas autant? Et si vous saluez ceux qui vous saluent, que faites-vous plus qu'eux ? Les païens n'en font-ils pas autant ? (Luc. VI, 32.) Puisque nous ne différons pas, sous ce rapport, des publicains et des païens, comment ne pas gémir, et gémir amèrement?
Encore si le mal que nous faisons n'allait pas plus loin; mais nous sommes si éloignés d'aimer nos ennemis que nous n'avons que de l'aversion et de la haine pour ceux qui nous aiment. En effet être jaloux, envieux, détruire par nos paroles comme par nos actions la renommée et la réputation du prochain, n'est-ce pas le fait de la haine et de l'aversion ? Il ne faut donc plus dire, nous ne sommes pas meilleurs, mais nous sommes pires que les païens. Le Sauveur nous a ordonné de prier pour ceux qui nous calomnient, et nous leur tendons des piéges; de bénir ceux qui nous maudissent., et nous les accablons de malédictions.
Je vous le demande , mon frère, se peut-il quelque chose de plus audacieux que cette opposition déclarée, que cette lutte opiniâtre que nous soutenons contre le divin Législateur, toujours rebelles à ses commandements les plus formels ?
Dans les paroles qui suivent celles que nous venons de citer, Jésus-Christ foudroie la vaine gloire , et nous, nous en faisons notre idole, elle préside à nos prières, à nos jeûnes, à nos aumônes , à toutes nos actions, à toute notre vie, nous sommes ses esclaves soumis et obéissants. Je ne m'étendrai pas sur ce sujet, ce que je pourrais en dire étant connu de tout le monde. Je n'ajouterai plus qu'un mot. Parmi les hommes , les uns professant un mépris absolu pour la loi divine, la violent, de propos délibéré, dans toutes ses prescriptions; les autres, après quelque velléité d'obéir, et quelques efforts- tentés pour garder certains préceptes, se perdent comme les premiers; parce qu'ils n'ont pas voulu se débarrasser des chaînes, de la vaine gloire. Celui-ci ne fait jamais l'aumône ; celui-là, il est vrai, donne aux pauvres quelque chose de son superflu; mais, comme` il agit par un motif de vaine gloire, il n'est pas dans une meilleure condition que celui qui n'a rien donné du tout.
Voilà comment nul n'échappe aux piéges de l'esprit malin. Si on évite celui de la vaine gloire, c'est pour tomber dans quelque autre plus dangereux encore. Car si le motif de la vaine gloire nous fait perdre tout le fruit de nos oeuvres, il existe des intentions plus mauvaises (69) encore qui rendent nos actions non seulement inutiles, mais même punissables. J'en connais qui font du bien pour inspirer de l'amour et de la vénération à ceux qu'ils obligent, et nullement par crainte de Dieu ni par obéissance à sa loi. Quand nous voyons nos actions, les meilleures en elles-mêmes, si exposées à se corrompre par le venin des mauvaises intentions, quels motifs n'avons-nous pas de trembler pour notre salut, de nous humilier, de nous pénétrer de componction?
Quant à cette prière : Pardonnez-nous nos offenses , comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (Matth. VI,12), qui la prononcera avec assurance? Quand nous ne cherchons pas à nuire à nos ennemis, notre coeur nourrit toujours contre eux un ressentiment implacable. Ce n'est pas ainsi que l'entend Notre Sauveur ; il veut que l'on pardonne encore d'une autre manière, il demande que nous mettions nos ennemis au nombre de nos meilleurs amis. C'est pourquoi il nous commande de prier pour eux. Vous ne leur faites point de tort, soit : mais vous vous détournez d'eux; mais vous ne les voyez pas avec plaisir; mais vous conservez dans votre coeur la plaie de la haine; plaie qui va grandissant toujours : vous n'accomplissez donc pas le commandement du Sauveur. Alors comment osez-vous prier Dieu de vous être propice quand vous ne l'êtes pas à ceux qui vous ont offensés : audace impie que le Sage a flétrie quand il a dit : Un homme garde rancune à un autre homme, et il demande au Seigneur de le guérir! Cet homme est sans miséricorde pour son égal, et il ose demander grâce pour son propre péché ! Cet homme est chair, et il conserve de la colère ! Et qui donc aura pitié de lui après son péché ? (Eccl. XXVIII, 3, 5.)
Je voudrais me taire; je voudrais m'en tenir là, et mettre fin à ce discours, tant j'éprouve de confusion, tant je rougis d'aller plus loin : plus j'avance et plus aussi je mets en évidence, par mes paroles, cette guerre à outrance que nous faisons aux commandements du divin Maître. Mais à quoi bon garder le silence quand notre conduite parle si haut, et que Celui qui nous jugera connaît clairement toutes nos fautes , même avant qu'elles soient commises? Poursuivons donc.
Notre-Seigneur nous dit de ne pas thésauriser sur la terre, ruais dans le ciel. Ce précepte, on a vu des hommes le pratiquer avec éclat, j'en conviens, mais c'est le plus petit nombre, presque tous les hommes , comme si Dieu , leur faisant un commandement contraire , leur eût dit, thésaurisez sur la terre, ne se soucient aucunement du ciel, se donnent tout entiers à la terre, et mettent une sorte de fureur à amasser les biens de ce monde. Ils ont autant de haine pour Dieu que d'amour pour Mammon.
Le Seigneur dit encore : Ne vous inquiétez pas pour le lendemain. On dirait que ce précepte n'est pas connu, tant on l'observe. peu. Notre peu de foi en est la cause. Je ne m'étendrai pas sur ce sujet, pour n'avoir pas trop à rougir. Quand même Jésus-Christ n'aurait fait que révéler cette règle de conduite, nous devrions la croire indispensable et la pratiquer à la lettre, mais il l'a commentée, il l'a appuyée d'arguments invincibles, en rapportant l'exemple des oiseaux du ciel et des lis des champs, et malgré tout, nous refusons de l'observer. Nous nous inquiétons autant pour l'avenir que les païens, sinon davantage; les soucis de la terre nous rongent; la prière pour la possession des biens temporels ne nous a pas été recommandée ; et cependant tout ce que nous avons de zèle, nous le dépensons à cette fin. C'est pourquoi j'ai honte, comme je l'ai dit, de m'arrêter sur ce point. Je passe outre et j'avance, peut-être trouverai-je enfin quelque soulagement à ma douleur et à ma honte.
Que dit ensuite l'Evangile? Ne jugez pas, afin que vous ne soyez pas jugés. (Matth. VII, 1.) Hélas ! je pensais trouver quelque consolation, et voilà que ma douleur et ma confusion augmentent: je n'ai pas moins à rougir qu'auparavant. Quand nous n'aurions à nous reprocher que la violation de ce précepte, c'en serait assez pour nous perdre. Nous jugeons les autres avec une sévérité que rien n'égale, si ce n'est l'indulgence que nous avons pour nous-mêmes; notre vie tout entière se consume dans la curieuse recherche et la condamnation des actes du prochain. Dites-moi, trouveriez-vous aisément un seul homme, séculier, moine ou ecclésiastique, exempt de cette faute? je ne le pense pas. Pourtant une terrible menace a été faite; Vous serez jugés, dit le Sauveur , comme vous aurez jugé les autres; et l'on se servira pour vous de la mesure dont vous vous serez servis. (Matth. VII, 2.) Mais n'importe : en dépit d'une (70) pareille menace, et bien que ce crime soit un crime sans jouissance, nous nous y précipitons comme à l'envi. Vraiment on dirait que nous sommes impatients et jaloux d'entrer, non par un seul chemin, mais par une multitude de voies, dans les fournaises infernales.
Nous violons tous les préceptes du Seigneur, les plus doux comme les plus sévères, et notre paresse à accomplir des devoirs faciles prouve que ce qui nous empêche d'accomplir les devoirs pénibles, c'est le mépris que nous en faisons, et non la difficulté qui leur est propre. Qu'y a-t-il de plus facile que de ne pas examiner d'un oeil curieux la conduite de notre prochain, de ne pas la condamner sans pitié? N'est-ce pas au contraire un travail que cet examen de la conduite d'autrui, que cette fonction de juges que nous nous arrogeons à l'égard de nos frères? Et ne dirait-on pas que nous faisons le mal non par lâcheté, mais de propos délibéré et par esprit de contradiction? Il est bien moins pénible, avec un peu de bonne volonté, de faire ce que Jésus-Christ nous ordonne que de faire ce qu'il nous défend; quand donc nous aimons mieux violer ses défenses que d'accomplir ses ordres, nos ennemis n'ont-ils pas le droit de nous accuser de faire le mal pour le seul plaisir de nous révolter contre Dieu.
L'accomplissement des préceptes du Seigneur n'a rien de pénible, il nous l'apprend lui-même, quand il a dit : Prenez sur vous mon joug; car mon joug est doux et mon fardeau est léger. (Matth. II, 29.) Notre incroyable lâcheté fait que ce qui est doux et léger paraît dur et pesant.
Pour un homme qui n'aime que le repos et le sommeil, c'est quelque chose de très-pénible que d'être obligé de prendre de la nourriture et de se réveiller pour boire : prenez au contraire quelqu'un qui soit très-vigilant, très-actif, les travaux les plus étonnants et les plus difficiles ne le feront pas reculer; il les entreprendra avec plus de confiance qu'un indolent et un lâche ne fera les, choses les plus faciles.
Il n'est rien , non, il n'est rien de si aisé, que notre extrême nonchalance ne fasse paraître difficile; comme aussi , il n'est rien de si pénible, rien de si malaisé que le zèle et la bonne volonté ne rende extrêmement facile à une âme généreuse. Se peut-il, dites
moi, quelque chose de plus dur que de courir chaque jour ces suprêmes dangers, où la vie est continuellement en jeu? Saint Paul en était là, et cependant il estime que tout cela est léger. Ecoutez : Un moment de légères tribulations souffertes en cette vie, nous vaudra, au ciel, un poids éternel. de gloire. (II. Cor. IV, 17, 18). Ce n'est pas que les afflictions de cette vie ne soient douloureuses de leur nature; mais l'espérance des biens célestes les rend douces et légères. Du reste, saint Paul lui-même a touché cette raison, quand il a dit : Nous ne considérons pas les choses visibles, mais les choses invisibles.
6. Avançons , et voyons ce qui suit : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, ne jetez pas vos perles devant les pourceaux. (Matth. VII, 6.) Telle est la recommandation, tel est le précepte du Christ; or, que faisons-nous ? Par une folle envie de nous distinguer, par le désir insensé de plaire aux hommes, nous foulons aux pieds ce précepte. Nous nous laissons séduire par des hommes corrompus et corrupteurs, des hommes sans foi, et souillés de tous les vices, et, sans examen aucun, nous les admettons à la participation des saints mystères ; oui, sans les avoir soumis à une rigoureuse épreuve, sans bien connaître leurs dispositions intimes, nous leurs révélons tout ce qui concerne nos dogmes; et avant qu'ils aient pu voir le vestibule du temple, nous les introduisons jusque dans le sanctuaire. Il en résulte une infinité de maux causés par ces chrétiens improvisés qui sortent de l'Eglise aussi facilement et aussi vite qu'ils y sont entrés. Et ce même précepte qui devrait plus que tout autre nous pénétrer d'une sainte horreur, ce n'est pas seulement dans les autres hommes que nous le traitons avec un mépris coupable, c'est encore en nous-mêmes lorsque, poussés par une criminelle effronterie, nous nous approchons des saints mystères sans avoir auparavant purifié notre âme de ses souillures.
Les préceptes suivants ne sont pas moins audacieusement violés par tous. Le Maître nous dit: Faites à autrui tout ce que vous voulez qu'on vous fasse à vous-mêmes. (Matth. VII, 12.) Et nous, nous faisons aux autres tout ce que nous ne voudrions pas que l'on nous fit à nous-mêmes. Il nous est commandé d'entrer par la porte étroite, et nous recherchons (71) partout et toujours la voie large. Certes, que des séculiers embrassent et suivent la voie large, il n'y a pas, là de quoi s'étonner beaucoup; mais que des hommes soi-disant crucifiés, recherchent cette voie avec plus d'ardeur que tous les autres, c'est ce qui me cause une inexprimable surprise, ou plutôt c'est, à mes yeux, une vraie énigme.
Or, la plupart des moines en sont malheureusement là. Voyez-les, en effet, tous ou à peu près : les appelez-vous à remplir quelque office, vous les entendez demander avant tout s'ils peuvent espérer du repos dans la fonction que vous leur proposez, si vous vous engagez à leur laisser du repos; enfin, partout et toujours, ils jettent en avant ce mot de repos. Que dis-tu là, chrétien ? Quoi ! il t'a été prescrit de suivre la voie étroite, et tu parles de repos ! Il t'a été ordonné d'entrer par la porte étroite, et tu recherches la voie large ! Se peut-il une perversité plus grande, un renversement plus complet de l'ordre? En parlant de la sorte, mon intention n'est pas d'inculper, ni de condamner qui que ce soit; non : mais écoutez ce qui m'est arrivé à moi-même; il n'y a pas longtemps encore que je. résolus de quitter la ville, pour venir habiter sous les tentes des solitaires. Eh bien ! quelles étaient alors mes pensées, mes soucis? Le dirai-je? J'étais tout entier aux réflexions suivantes D'où me viendra le nécessaire? aurai-je à manger du pain frais chaque jour? ne m'obligera-t-on pas à me servir de la même huile pour la lampe et pour les aliments? ne serai-je point forcé de manger de misérables légumes, et condamné à de pénibles travaux, tels que bêcher la terre, porter l'eau et le bois, et remplir toutes sortes d'autres fonctions de cette nature : en un mot, le repos, le repos, tel était l'objet de mes pensées, de mes continuelles inquiétudes.
Quand les gens du monde acceptent quelque charge chez les princes, quelque emploi dans le gouvernement, ils n'ont jamais souci de pareilles choses; ils examinent seulement si cette charge, si cet emploi leur rapportera du profit; et, quand ils peuvent se promettre quelque gain, un gain temporel, il n'y a ni peines, ni dangers, ni déshonneur, ni servitude, ni lointains voyages, ni séjour à l'étranger, ni insultes, ni mauvais traitements, ni revers qui puissent lés effrayer : la menace d'être à la fin frustrés dans leur espoir, comme cela ne se voit que trop, la crainte d'une mort prématurée, l'éloignement des proches, l'abandon d'une tendre épouse, d'enfants chéris, enfin tout ce qu'il y a de plus pénible au monde, ils le comptent pour rien; ils n'y songent même pas un instant. L'argent, l'argent, voilà ce qu'ils convoitent, ce qui les remplit d'une sorte d'ivresse, qui leur fait tout braver, tout surmonter pour atteindre leur but.
Et nous, à qui est offert en récompense non un argent périssable, non la terre elle-même, mais le Ciel avec tous ses biens, et quels biens ! des biens que l'oeil n'a point vus, que l'oreille n'a point entendus, que le coeur n'a point compris, nous ne songeons qu'au repos ! Nous sommes donc plus lâches et en même temps bien plus à plaindre que les gens du monde.
O homme, que dis-tu là? tu es destiné au Ciel, tu dois en posséder le royaume, et voilà que tu t'informes si, dans ton chemin, dans ton pèlerinage, quelques difficultés t'attendent ! et tu n'es pas honteux ! et tu ne rougis pas l et tu ne cours pas te cacher sous terre !
Hé ! mon ami, suppose réunis tous les maux du monde : calomnies, outrages, affronts; le fer, le feu, le glaive, les bêtes féroces et les naufrages; la faim, la maladie, en un mot tous les malheurs qui sont arrivés depuis l'origine jusqu'à maintenant; te voilà en face de tous ces maux : que dois-tu faire? Il n'y a qu'une conduite à tenir pour un chrétien en pareille circonstance, c'est de se rire de tout cela, c'est de mépriser ces calamités terrestres, de n'y pas même faire attention. Ne pas agir ainsi serait d'une âme basse, méprisable et digne de pitié.
Oui, celui qui est épris du désir des choses célestes, je ne dis pas seulement qu'il doit s'interdire toute recherche du repos, mais je dis de plus que, si-le repos vient le trouver, il doit être mort à ses attraits.
Eh quoi ! ceux qui brûlent du feu de l'amour profane se livrent si entièrement à l'objet de leur tendresse, que rien dans la vie, excepté la personne aimée et sa société , ne leur sourit et ne leur plaît, et nous qui avons livré nos coeurs non à un amour insensé, mais au plus noble, au plus élevé de tous les amours, loin de mépriser le repos, quand il se présente, nous courons après lui, quand il ne se présente pas; est-ce là de la raison?
7. Non, mon cher ami, personne n'est épris du désir des biens célestes, comme il faudrait l'être; ce qui nous semble si difficile ne serait (72) plus qu'un jeu, qu'une ombre si nous avions cette passion des biens célestes. Celui qui estime les choses présentes ne sera jamais digne de la contemplation des choses futures : celui qui méprise les premières et n'en fait nul état, pas plus que d'une ombre et d'un songe, sera bientôt mis en possession d'inestimables richesses, je veux dire les richesses spirituelles.
Donnez-moi, en effet, une âme animée des sentiments d'une vraie componction, la voilà tout à coup remplie de force, d'une force semblable à celle du feu au milieu des épines; et quand même cette âme se trouverait en proie à mille maux, chargée des liens de l'iniquité, toute consumée par le feu des mauvaises passions, étourdie par le tumulte et le fracas des affaires séculières, n'importe, la componction aura bientôt, comme d'un violent coup de fouet, chassé loin de cette âme tous ces ennemis, tous ces maux. De même qu'une légère poussière ne tiendra jamais devant un vent impétueux; de même aussi, quand une vive componction aura pénétré dans une âme, jamais les mauvaises passions, si nombreuses qu'elles soient, ne pourront tenir devant la force de cette vertu, elles disparaîtront et se dissiperont plus vite qu'une vile poussière, qu'un peu de fumée.
Si l'amour profane exerce un tel empire dans une âme, qu'il l'arrache à toute autre chose, pour la rendre uniquement l'esclave de la personne aimée; que ne ferait pas le vrai amour du Christ, et la crainte d'en être séparé? De même qu'il est difficile, ou plutôt impossible d'accorder ensemble le feu et l'eau, de même, il est, selon moi, impossible d'allier ensemble la volupté et la componction : ce sont choses contraires, et qui se détruisent l'une l'autre. Celle-ci, en effet, est mère des larmes et de la sagesse, et celle-là l'est du rire et de la folie; l'une fait l'âme légère et lui donne des ailes; l'autre la rend plus lourde que le plomb.
Tout ceci, je ne veux pas le prouver seulement par mes propres paroles; je veux le démontrer par les paroles d'un homme qui fut possédé de ce magnifique désir des choses du ciel. Et quel est cet homme? C'est l'amant enflammé du Christ, c'est le grand Paul ! Ce bienheureux Apôtre fut tellement blessé par les traits du divin amour que tantôt il gémissait de son séjour ici-bas, et de la longueur de son pèlerinage, et disait : Nous qui habitons dans cette enveloppe de notre corps, nous gémissons; (II Cor. V, 4.) et que tantôt il désirait et voulait rester encore en ce monde pour Jésus-Christ. Pour vous plaire, d mon Dieu, dit-il encore, il faut que je reste enfermé dans ta chair; (Phil. I, 24.) c'est-à-dire il faut que je vive, afin que ma foi en Jésus-Christ augmente. C'est pourquoi il souffrait la faim, la soif, la nudité, les emprisonnements, les menaces de mort, les voyages d'outre-mer, les naufrages, et toutes les autres choses qu'il a énumérées; et loin que ces tribulations fussent pour lui un poids, au contraire, il se réjouissait de les souffrir; pourquoi? parce qu'il aimait Jésus-Christ. Voilà pourquoi il disait encore : En toutes ces tribulations, nous sommes victorieux, à cause de celui qui nous a aimés. (Rom. VIII. 37.) Ce qui ne doit pas nous surprendre; car si l'amour des hommes a fait bien des fois affronter la mort, que ne ferait pas l'amour du Christ? Quelle difficulté cet amour ne saurait-il pas aplanir?
Pour le grand Paul, tout était léger, parce qu'il ne regardait que son bien-aimé et que souffrir tout pour son Dieu, lui paraissait avec raison quelque chose de préférable à toutes les voluptés, à toutes les jouissances.
Non, cet homme incomparable ne pensait plus être sur la terre, ni vivre encore en ce monde, ni converser parmi les hommes; déjà en possession des biens célestes, concitoyen des anges, héritier du Royaume, et jouissant de la vision immédiate de Dieu, il dédaignait les choses du présent, agréables ou fâcheuses, n'avait nul souci du repos, chose pourtant parmi nous si convoitée, et il s'écriait: Jusqu'à l'heure présente, nous avons souffert la faim, la soif, la nudité; on nous accable de coups; nous sommes sans demeure fixe; nous suons de fatigue en travaillant de nos propres mains; on nous maudit, et nous bénissons; on nous persécute, et nous le souffrons; on nous calomnie, et nous répondons par des prières; jusqu'aujourd'hui on nous regarde comme les balayures du monde, comme le rebut de tous. (I. Cor. IV. 11-13.)
Après que les regards de son âme eurent rencontré les beautés du ciel, il en fut si frappé, qu'il ne souffrit plus de les abaisser vers la terre. De même qu'un pauvre mendiant qui, après avoir été renfermé toute sa (73) vie dans une obscure et vile chaumière, viendrait à voir, dans un superbe palais, un roi tout brillant d'or, tout éclatant de pierreries; de même, dis-je, que ce mendiant oublierait sans doute volontiers son ancienne petite maisonnette, et qu'au lieu de le regretter, il ferait au contraire tout au monde pour habiter, si la chose se pouvait, dans ce palais magnifique . de même, notre bienheureux méprisait les vanités d'ici-bas, depuis qu'il avait vu lés biens célestes, et tout en conversant parmi les hommes, puisque les besoins du corps l'exigeaient ainsi, il ne s'attachait à rien de ce qui se voit, il avait en quelque sorte quitté la terre, pour habiter la cité d'en-haut.
Que dis je? Pourquoi faire mention des tribulations de la vie présente? Saint Paul aimait tellement Jésus-Christ, que si on lui eût proposé de souffrir pour le bien-aimé de son coeur les supplices sans fin du siècle futur, il n'aurait pas reculé devant cette extrémité. Car il ne servait pas Jésus-Christ de la même manière que nous. Pour -nous, mercenaires que nous sommes, nous craignons l'enfer, nous convoitons la récompense; mais lui, c'était un, autre amour, un amour bien plus parfait qui le dévorait. Dans tout ce qu'il faisait et souffrait, il n'avait qu'un but, satisfaire l'ardent amour qu'il portait à Jésus-Christ; cet amour régnait si puissamment dans son coeur, qu'il lui aurait sacrifié sans se plaindre la possession même de celui qu'il aimait; cette possession lui était cependant bien précieuse, puisqu'elle lui faisait oublier et les flammés de l'enfer et les joies du paradis. Oui, pour l'amour de Jésus-Christ, il aurait accepté d'être séparé de Jésus-Christ, il aurait embrassé avec ardeur, comme une chose désirable, cette privation affreuse, cet effroyable exil.
8. Beaucoup peut-être trouveront étrange et peu intelligible ce que je viens de dire : je vais l'expliquer plus clairement; mais alors l'obscurité se dissipera pour faire place à l'incrédulité. Et je ne m'en étonne pas. Notre bienheureux lui-même s'est attendu à n'être pas cru sur ce point, et il disait dans cette prévision : Je vous dis la vérité en Jésus-Christ; je ne mens pas, ma conscience me rendant témoignage dans le Saint-Esprit. (Rom. IX, 1.) Et cependant, bien qu'il ait confirmé ainsi son assertion, bien qu'il ait invoqué le témoignage de sa conscience, et quel témoignage ! on refuse encore de le croire. Que veut-il dire? et quel est le sens de ses paroles en cet endroit? Ecoutez. Il commence par parler des tribulations de ce monde, et il dit : Qui nous, séparera de la charité de Jésus-Christ ?Est-ce la tribulation, la détresse, la persécution, la faim, la nudité, le péril, le glaive? (Rom. VIII. 35, 38, 39.) Puis, après avoir énuméré toutes les afflictions de ce monde, il monte au Ciel; et, voulant montrer que ce n'est pas une merveille de mépriser toutes les tribulations d'ici-bas pour Jésus-Christ, il ajoute : Ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les futures; ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra jamais nous séparer de la charité de Dieu, en Jésus-Christ Notre-Seigneur. (Ibid. 38 et 39.) Or, le sens de ces paroles est celui-ci : Non-seulement les hommes ne pourront me faire déchoir de cet amour, mais ni les anges, ni toutes les puissances célestes ne sauront en venir à bout, se fussent-elles conjurées contre moi. Que dis-je? quand même il me faudrait, pour Jésus-Christ, être privé du Ciel; quand même il me faudrait, pour son amour, tomber en enfer, rien ne me fait peur, pas même cette extrémité. C'est là ce qu'il entend par hauteur et profondeur, par la vie et la mort. Il parlait ainsi, non que les anges dussent jamais chercher à le séparer du Seigneur, mais c'est une supposition qu'il faisait de choses impossibles, afin de pouvoir déclarer ainsi et rendre sensible à tous la charité qui le consumait.
Du reste, c'est bien là ce que font, d'ordinaire, ceux qui aiment : ils ne peuvent tenir caché en eux-mêmes leur amour; cette flamme intérieure qui les dévore, ils la répandent sur tous ceux qui les approchent; ces confidences continuelles semblent soulager leur coeur trop plein d'amour.
C'est ce que faisait alors notre bienheureux. Il parcourt le cercle du monde entier; il énumère toutes choses, présentes, passées, futures; celles qui arriveront comme celles qui n'arriveront jamais; celles qui se voient et celles qui ne se voient pas; toutes les tribulations aussi bien que toutes les jouissances; et, comme si tout cela ne lui suffisait pas pour montrer la grandeur de sa charité, il invente, il défie ce qui n'existe pas; car ces mots : les autres (74) créatures, s'entendent de ce qui n'a pas reçu l'existence; et il conclut que rien de tout ce qu'il vient d'énumérer ne pourra le séparer de la charité de Dieu, en Jésus-Christ Notre-Seigneur. Telle est la sublimité à laquelle le grand Paul a élevé son amour.
Et nous, dont le devoir est de l'imiter, nous ne voulons rien endurer, pas même les tribulations de cette vie; nous sommes impatients , pleins d'agitation et de trouble, non moins que des gens travaillés de la fièvre. Cette longue maladie, qui s'est malheureusement emparée de nos âmes, le temps l'a rendue incurable, s'il est permis de le dire : loin de tendre à recouvrer une santé parfaite, nous n'avons pas même la force d'y songer; que dis-je? cette guérison nous paraît une chose à jamais impossible. Que si nous entendons par hasard citer l'exemple des Apôtres, et raconter leurs grandes actions; alors, au lieu de pleurer aussitôt sur nous, comme cela devrait être, sur nous qui sommes si éloignés de la perfection de ces hommes divins, nous ne nous reprochons pas même, comme une faute, notre malheureuse tiédeur; mais, comme s'il y avait pour nous une impossibilité absolue d'atteindre à cette hauteur, nous restons à terre sans faire aucun effort. Et si on nous demande la raison de cette langueur, nous jetons en avant, pour nous disculper, cette sotte excuse : mais ces hommes dont on nous propose les exemples, c'était Paul; c'était Pierre; c'était Jean. Or, qu'est-ce à dire, " c'était Paul; c'était Pierre ? " Dis-moi, mon ami : ces hommes n'étaient-ils pas de la même nature que nous? n'est-ce pas parla même voie qu'ils sont venus en ce monde? n'ont-ils pas été nourris des mêmes aliments? n'ont-ils pas respiré le même air? n'ont-ils pas été aux prises avec les mêmes embarras ? n'y en avait-il pas parmi eux qui avaient femmes et enfants? d'autres n'exerçaient-ils pas les métiers les plus ordinaires et les plus communs? d'autres mêmes n'étaient-ils pas tombés dans le péché? Mais, dis-tu, quelle grâce abondante ils ont reçue de Dieu ! Oh ! oui, je le conçois, si l'on nous commandait de ressusciter les morts, d'ouvrir les yeux aux aveugles, de guérir les lépreux, de redresser les boiteux, de chasser les démons, de guérir les autres maladies de cette nature, peut-être serions-nous admis à faire valoir cette défense mais si, comme il est vrai, c'est l'innocence des moeurs c'est l'obéissance qu'on demande de nous, et pas autre chose, qu'est-ce que signifie cette excuse que nous apportons ? Quel en est l'à-propos et la valeur?
Toi aussi, mon frère, tu as reçu, dans ton baptême ; les dons de la grâce de Dieu; tu as participé à l'Esprit-Saint, sinon assez pour opérer des miracles, autant,du moins qu'il est nécessaire pour mener une bonne vie, une vie bien réglée : Si tu vis mal, si tu es plein de misères et de défauts, ne t'en prends qu'à toi-même, et à ta mauvaise volonté. Le Seigneur, au grand jour du jugement, ne décernera pas seulement le prix du combat à ceux qui auront fait des miracles, mais encore et surtout à ceux qui auront accompli ses commandements. Venez, dit-il, vous, les bénis de mon Père; possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde, non parce que vous avez été des thaumaturges, mais parce que j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez donné l'hospitalité; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'ai été malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venu me voir. (Matth. XXV, 34.) Dans les béatitudes, il ne met pas au nombre des bienheureux ceux qui opèrent des prodiges, mais bien ceux qui mènent une vie irréprochable.
9. Ainsi, il importe peu que le don des miracles soit devenu rare, puisque le défaut de cette grâce ne nuit pas au salut; par conséquent, nous ne pourrons invoquer cette excuse, lorsque nous rendrons compte de nos actions au tribunal de Dieu.
Nous admirons ces bienheureux, moins parce qu'ils ont opéré des prodiges, le miracle étant uniquement l'oeuvre de la puissance divine, que parce qu'ils ont mené une vie angélique sur la terre; une pareille vie exige sans doute l'action de la grâce, mais elle est aussi l'oeuvre de notre propre volonté. Ici encore, ce n'est pas mon opinion que j'émets, mais celle du bienheureux imitateur de Jésus-Christ. Ecrivant aux disciples pour réfuter les faux apôtres, et voulant présenter la différence qu'il y a entre le vrai et le faux apostolat, il ne tirait pas cette différence des miracles, mais des bonnes oeuvres, et il s'exprimait ainsi : Sont-ils ministres de Jésus-Christ? quand je devrais passer pour imprudent j'ose dire que je le suis plus qu'eux. J'ai essuyé plus de travaux, reçu plus de coups, enduré plus de prisons; je (75) me suis vu plus souvent prés de la mort; cinq fois j'ai reçu des Juifs quarante coups de fouets moins un (1); j'ai été battu de verges par trois fois, j'ai été lapidé une fois. J'ai fait naufrage trois fois, j'ai passé un jour et une nuit au fond de la mer. Presque toujours en voyage, j'ai trouvé dangers sous les eaux, dangers du côté des voleurs, dangers de la part de ma nation, dangers de la part des gentils, dangers dans la ville, dangers dans la solitude, dangers sur la mer, dangers au milieu des faux frères, dans les fatigues et les chagrins, dans les veilles fréquentes, dans la faim et la soif, dans les jeûnes réitérés , dans le froid et la nudité. A ces maux extérieurs viennent se joindre mes angoisses de chaque jour, la sollicitude de toutes les Eglises. Qui est-ce qui est faible, sans que je sente sa faiblesse ? Qui est scandalisé sans que je brûle ? (II Cor., XI, 23-29.)
Voilà des oeuvres merveilleuses, voilà ce que j'admire surtout dans les Apôtres. Je refuse mon admiration à ceux dont la vie ne m'offre rien de semblable, parce que, s'ils ont pu opérer des miracles par une certaine disposition de Dieu, ils n'en seront pas moins réprouvés, comme Jésus-Christ lui-même le déclare en ces termes : Maintes personnes me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en votre nom? chassé les démons en votre nom? et opéré en votre nom mille merveilles? et je leur dirai : Retirez-vous de moi, vous tous qui commettez l'iniquité : je ne vous connais, pas. (Matth. VII, 22, 23.) Voilà pourquoi il donnait encore à ses disciples cet avertissement : Ne vous réjouissez pas de ce que les démons vous sont soumis, mais de ce que vos noms sont écrits dans le ciel. (Luc. x, 20.)
Oui, une vie sainte, qui du reste ne compterait aucun miracle, sera couronnée; le juste, pour n'avoir opéré aucun prodige, n'en sera pas moins récompensé : au contraire, une vie de péchés, malgré des prodiges et des miracles, n'échappera pas au châtiment. Cette excuse est donc superflue et vaine; elle est même dangereuse, car elle donne prise aux hérétiques, et leur fournit occasion de nous attaquer. Si ce n'était pas par le libre choix de leur volonté que ces grands serviteurs de Dieu sont devenus si admirables, mais uniquement par la grâce de
1 La loi défendait de donner plus de quarante coups; afin de ne pas excéder, on s'arrêtait au trente-neuvième.
Jésus-Christ, qu'est-ce qui empêcherait les autres hommes de devenir aussi grands qu'eux? pourquoi la même grâce ne serait-elle pas accordée à tous?
Car, enfin, si la grâce, avant de se communiquer, ne considérait pas auparavant nos dispositions, notre futur concours, elle se répandrait indistinctement et universellement en tous, puisque Dieu ne fait aucune différence des personnes : la grâce examine nos dispositions et nos oeuvres , et voilà pourquoi elle vient chez ceux-ci et y reste, tandis qu'elle s'envole loin de ceux-là, après les avoir seulement touchés; pourquoi encore il y en a d'autres qu'elle n'effleure même pas en passant. Or, que Dieu ait donné la grâce à saint Paul, en conséquence sans doute de ses mérites prévus, mais cependant avant qu'il eût rien fait d'éclatant, c'est là une vérité que Dieu nous déclare, quand il dit de cet Apôtre : Celui-ci m'est un vase d'élection, pour porter mon nom devant les nations, devant les rois, et devant toute la race d'Israël. (Act. IX, 15.) Or, la grâce ne possédait pas encore le coeur de Paul, quand celui qui sonde nos coeurs prononça ces paroles.
Ne nous abusons donc pas nous-mêmes, mes très-chers frères, en disant qu'il est impossible que qui que ce soit devienne un autre Paul. Sans doute, si vous voulez parler du don des miracles, jamais on ne reverra un autre Paul; mais si vous entendez parler de la régularité de la vie, chacun, avec de la bonne volonté , pourrait être un saint Paul; que si personne ne lui ressemble, l'unique raison, c'est que personne ne veut lui ressembler. Mais qu'ai-je dit? Comment suis-je assez peu réfléchi pour chercher parmi les hommes de notre temps de fidèles imitateurs de Paul, tandis que je ne puis pas même en trouver un qui vienne au troisième, au quatrième rang après lui ?
C'est une raison de plus pour gémir, se lamenter, verser des larmes de componction, non un jour ni deux, mais toute sa vie; celui qui se sera établi dans cette disposition, pèchera difficilement à l'avenir. Si tu ne m'en crois pas sur parole, ô mon ami ! vois un peu les gens du monde quand un revers cruel est venu les affliger; et considère, parmi ces affligés du siècle, non pas ceux qui traînent une vie dure, et dont le nombre est si considérable; mais ceux qui vivent délicatement, et ne connaissent autre chose que la mollesse et la volupté !
Ces hommes qui ne pensent qu'à s'enivrer et (76) à remplir leur ventre; ces hommes qui prolongent le dîner jusqu'au soir et le souper jusqu'au milieu de la nuit; ces hommes qui ravissent le bien d'autrui, qui ne respectent ni la veuve, ni le pauvre, ni le faible, et qui enfin exercent tant de cruautés; ces hommes, dis-je, viennent-ils jamais à être surpris par quelque grande affliction, capable de tout bouleverser en eux, et de déchirer leurs âmes? alors on les voit renoncer à toutes ces voluptés , briser avec ces passions mauvaises, et échanger leur vie déréglée contre une vie sage: on les voit vivre en philosophes, professer une grande sévérité de moeurs , s'adonner aux veilles, aux jeûnes, au silence; coucher sur la dure; supporter tout; pratiquer le jeûne, le silence, la modération, l'humilité, l'humanité. Eux qui ravissaient le bien d'autrui, volontiers alors ils abandonneraient même le leur : que quelqu'un veuille incendier leur maison avec tout ce qu'elle renferme , ils ne s'en émeuvent point. Et puis j'en ai connu moi-même beaucoup qui , ayant perdu des personnes aimées, ont, les uns quitté la ville et ses agréments pour habiter la campagne, les autres, fait construire une demeure auprès des tombeaux de leurs chers morts pour y finir leurs jours. Tant que leur chagrin dure, ils n'ont aucun souci des choses présentes cette manie qu'ils avaient de conserver et d'amasser; cette fureur avec laquelle ils recherchaient la puissance, la gloire, l'estime de tous, ils l'ont bannie de leur coeur : le feu de l'affliction a tout consumé, tout a disparu, comme l'herbe des champs dans les flammes.
Alors les pensées de ces hommes sont complètement changées, et ils s'élèvent à une philosophie si haute qu'ils ne souffrent même plus qu'on leur parle des plaisirs de, cette vie. Tout ce qui leur paraissait auparavant devoir procurer le bonheur, les ennuie et ne leur semble qu'amertume. II n'y a ni parents, ni amis qui osent élever la voix, pour les entretenir des affaires de ce monde, même des plus urgentes: toutes ces affaires ne sont plus rien pour eux; ils ont dit adieu au monde, tout cède à leur philosophie : et ainsi, leur âme, instruite à cette école sacrée du malheur, voit clairement combien la nature humaine est pauvre, combien la vie présente dure peu, combien les choses du temps sont sujettes à se corrompre et à changer, combien enfin la comédie qui se joue sur la scène du inonde est peu de chose.
Ces hommes n'ont plus pour les richesses que du mépris, pour les honneurs que du dédain; désormais ils savent dominer leur colère, l'envie n'a plus de repaire dans leur coeur; l'orgueil ne .saurait élever insolemment ces âmes broyées par la souffrance; la concupiscence ne les brûle plus de ses feux impurs, toutes ces viles passions ont été bannies de leur coeur, occupé désormais par une seule pensée, celle du mort qu'ils pleurent , dont l'image et la mémoire sont toujours présentes à leur esprit. Cette idée toute seule, voilà leur mets favori, leur breuvage, leur sommeil, leur volupté, leur repos , leur consolation; voilà leur gloire, leur richesse, leur puissance, leurs délices.
10. Voilà comment, pour ne pas dire plus, nous devrions pleurer la perte de notre salut c'est avec une telle passion, une telle ardeur qu'il faudrait tenir attachés de ce côté les yeux de notre âme, et regarder comme notre tout, le souvenir et l'image de cette grande affaire. Eh quoi ! on verra ceux qui ont perdu des enfants, une épouse, ne plus occuper leur esprit à chose quelconque sinon à se représenter l'image de ceux que la mort leur a ravis : et nous, qui avons perdu le royaume des cieux, nous penserons à tout, plutôt qu'à cette perte 1 Aucun de ceux-là, fût-il du sang du plus grand roi de la terre , ne rougira de manifester sa douleur; il se couchera par terre, il versera des larmes amères, changera de vêtements, supportera de grand coeur toutes les autres incommodités, qui forment le cortége ordinaire du deuil; enfin, il ne s'occupera ni de son régime de vie, ni de la santé de son corps, ni des maladies que ces grandes douleurs pourront lui occasionner; il supportera tout avec une extrême facilité; et ce ne sont pas des hommes seulement, mais des femmes, fussent-elles d'ailleurs très-faibles, qui nous présentent de pareils spectacles, et même d'autres plus étonnants encore; et nous qui déplorons la perte non d'un fils, ou d'une épouse, mais de notre âme, oui de notre âme., et non de celle d'un autre, nous osons alléguer pour excuse la faiblesse de notre santé, et notre délicatesse ! Encore si c'était là tout le mal ! Mais hélas ! nous ne faisons pas même les choses qui n'exigent en rien la force du corps. Car enfin, mon ami, dis-moi, quel besoin a-t-on de forces corporelles, pour briser son coeur par le repentir; pour prier avec attention et vigilance; pour repasser, (77) dans l'amertume du coeur, les fautes de la vie passée; pour abattre en soi l'orgueil, comprimer la colère, abaisser ses pensées? Car voilà ce qui nous rend Dieu propice et favorable : pour cela, il ne faut pas beaucoup de peine; cependant nous ne le faisons même pas !
La componction ne consiste pas seulement à s'envelopper d'un sac, à s'enfermer dans une cellule, à fuir la lumière du jour : elle consiste à rouler continuellement dans son coeur le souvenir de ses péchés, à examiner attentivement sa conscience, à mesurer sans cesse la longueur de la route, afin de voir combien on est encore éloigné du royaume des cieux.
Et comment, me dira-t-on, pratiquer tout cela? quel moyen faut-il employer? - Avoir toujours devant les yeux l'image de l'enfer; voir dans notre esprit les anges parcourir l'univers dans tous les sens, au grand jour du jugement, pour rassembler de toutes les parties du monde ceux qui devront être précipités dans la géhenne du feu ; considérer quel affreux malheur c'est pour une âme que la perte du royaume des cieux, quand même cette perte ne serait pas accompagnée des tourments de l'enfer. Oui, quand même nous ne serions pas menacés de ces effroyables flammes; quand nous n'aurions pas à redouter d'éternels supplices, le malheur seul d'être séparés de Jésus-Christ, de cet ami si bon et si bienveillant pour les hommes, qui s'est livré pour nous à la mort, et qui a tout souffert pour nous arracher à ces horribles tourments, pour nous réconcilier avec son Père, dont nous étions devenus les ennemis par nos péchés. Ce seul malheur, sans avoir égard à ces biens ineffables et éternels auxquels nous pouvons prétendre, ce malheur est si grand, qu'il suffirait d'y penser, pour éveiller nos âmes et les tirer de leur assoupissement. Si la seule lecture de la parabole des cinq vierges exclues de la salle des noces, parce qu'elles manquaient d'huile, nous fait pleurer autant qu'elles-mêmes leur malheur; si cette lecture suffit pour nous causer un indicible effroi : que sera-ce, si nous venons à penser que notre paresse et notre lâcheté nous attireront le même sort? Quel est l'homme, si endurci qu'il soit d'ailleurs, qui, s'il méditait sans cesse un pareil exemple, croupirait encore dans la nonchalance et la lâcheté?
Nous aurions pu, sans doute, étendre davantage ce discours; mais comme c'est l'obéissance , à l'exclusion de tout autre motif, qui nous a fait entreprendre ce travail, ce que nous avons dit est déjà plus que suffisant. Car je sais, mon cher Démétrius, que non-seulement tu possèdes toi-même cette vertu de componction dans toute sa perfection, mais encore que tu la communiquerais sans avoir besoin de prononcer une parole, par le seul spectacle de ta piété et de ta vie crucifiée. Pour apprendre la componction, tes contemporains n'ont qu'à s'approcher de toi, les hommes à venir n'auront qu'à lire tes actions, je pense que le récit seul de ta vie contribuera puissamment à leur inspirer cette vertu.
Maintenant, il me reste à te prier, à te conjurer de me payer de retour, en m'accordant le secours de tes prières; afin que je ne me contente pas de parler de la componction, mais que de plus je mette en pratique ce que j'en ai dit. L'Évangile nous apprend qu'il ne sert de rien d'instruire les autres, si l'on ne pratique pas soi-même; que la science sans les oeuvres est non-seulement sans profit, mais devient même un sujet de reproche et de condamnation pour celui qui s'abandonne ainsi à la négligence de son salut. Non, dit Jésus-Christ : Ce n'est pas celui qui me dit : Seigneur, Seigneur, mais celui qui aura pratiqué et enseigné qui sera appelé grand dans le royaume des cieux. (Matth. VII. 21, et v, 19.)
TRAITÉ DES COHABITATIONS ILLICITES
ANALYSE. Un abus étrange s'est introduit dans l'Église ; on voit des ecclésiastiques et des vierges habiter ensemble sous le même toit. Ceux qui commettent cette irrégularité ont beau vouloir se justifier, on peut les défier d'apporter aucune raison plausible. La volupté est la seule et unique cause de ces cohabitations plus voluptueuses qu'un mariage légitime. Vive peinture de cette volupté. Je suppose, dit saint Chrysostome , ces sociétés aussi innocentes qu'on veut bien le dire, elles sont encore très-pernicieuses à cause du scandale qu'elles donnent. Le scandale est un péché toutes les fois que l'action qui le produit n'est pas plus avantageuse que nuisible. Exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et de saint Paul. Or, de quelle utilité sont ces sociétés? Nous verrons qu'elles ne sont d'aucune utilité , qu'elles sont même très-nuisibles soit aux fidèles qui en sont scandalisés, soit aux clercs, soit aux vierges. Vous, qui habitez avec une vierge, vous êtes fort ou faible ; si vous êtes faible, quittez cette société pour vous-même; si vous êtes fort, quittez-la pour les autres. Votre force n'est qu'imaginaire, votre faiblesse seule est réelle : voyez plutôt le saint homme Job, voyez saint Paul lui-même, l'un et l'autre se trouvaient faibles pour combattre la volupté, avez-vous la prétention d'être plus fort qu'eux? Comprenez la parole de Jésus-Christ : Qui potest capere capiat. Il est moralement impossible que la cohabitation n'allume pas la concupiscence. Vous voilà donc convaincu , vous êtes forcé d'avouer que rien ne vous fait rester avec une vierge , excepté la concupiscence et la volupté. Qu'avez-vous à objecter pour votre défense? Mais une vierge a besoin de protection pour sa personne et pour ses biens. Mauvaise raison. La protection que vous exercez sur la personne de cette vierge ne fait que la perdre pour l'éternité et vous-même avec elle. Quant à celle que vous exercez sur ses biens, elle est tout à fait indigne d'un soldat de Jésus-Christ. Votre objection n'est pas sincère, vous n'agissez point par charité; car la charité ne fait acception de personne, et votre prétendue protection ne s'étend que sur les vierges. Pourquoi cette prédilection? Mais les femmes ont plus besoin de secours que les hommes. Cette raison ne vaut pas mieux que l'autre. Les femmes qui sont accablées de vieillesse et d'infirmités ont encore plus besoin d'aide que celles qui sont jeunes et qui se portent bien, et vous ne secourez que celles-ci. Je vais plus loin et je soutiens que quand même votre charité ne trouverait aucune autre occasion de se déployer, vous devriez vous abstenir de l'exercer en faveur de filles jeunes et belles. Le bien que vous pouvez faire ainsi n'égale pas le scandale que vous causez. Celui qui pèche sans scandaliser personne encourt une peine. moindre : vérité prouvée par un exemple de Moïse. Ne dites pas qu'une jeune fille vous est nécessaire pour prendre soin de votre maison. La maison d'un ecclésiastique ne doit pas être assez considérable pour exiger une intendante. Quand même vous auriez besoin de quelqu'un pour cette charge, un frère vous conviendrait mieux. Vive et spirituelle satire. Conduite aussi ridicule que dégradante de ces clercs à l'égard des vierges, dans l'intérieur des maisons, et jusqu'à l'église. Après la correction qui est sévère, hardie, véhémente, ironique, satirique, vient l'exhortation ; elle est pleine de douceur, de charité, d'onction ; elle est pressante, amicale, paternelle. Saint Chrysostome a, dans cet écrit, quelque chose de l'âpreté de saint Jérôme. Cette remarque est de M. l'abbé Martin.
1. Nos ancêtres ne connaissaient que deux motifs pour lesquels l'homme habitait avec la femme : l'un est ancien et juste et conforme à la raison, c'est le mariage qui a été institué par Dieu, suprême législateur: Pour cela, en
1 C'est le Traité de la Providence, adressé à Stagyre, qui devrait se trouver à cette place; un accident, que nous n'avons pu prévoir, nous oblige à le renvoyer plus loin ; c'est une erreur toute matérielle qu'il suffit de signaler pour qu'elle n'existe plus.
effet, dit le Seigneur, l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, et ils seront deux en une seule et même chair. (Gen. II, 24.) L'autre est plus nouveau, il est condamnable et contraire à la loi, c'est la fornication qui s'est introduite par la malice du démon. Dans ce siècle on voit naître une troisième manière nouvelle et étrange. il ne serait pas facile d'en (92) découvrir la cause. Quelques-uns, en effet, prennent dans leurs maisons des jeunes filles encore vierges, les enferment et les entretiennent jusqu'à un âge très-avancé , et cela, non pour avoir des enfants , car ils disent n'avoir point de commerce charnel avec elles, ni pour satisfaire leur passion, puisqu'ils assurent qu'ils les conservent vierges. Si on leur demande le motif d'une telle conduite , ils répondent qu'ils en ont plusieurs; mais, faux prétextes; pour moi , je crois qu'ils n'ont aucune raison qui soit honnête ou même sérieuse. Cependant nous ne parlerons pas encore de la valeur de ces raisons; nous dirons auparavant ce que nous soupçonnons être le motif principal de cette conduite. Et quel est-il donc ? A coup sûr, si je m'éloigne du but, vous pouvez me répondre. Où trouver la vraie raison qui explique une manière d'agir si singulière?
Il me semble qu'il y a toujours quelque plaisir pour un homme à cohabiter avec une femme, je ne dis pas seulement en vivant selon la loi du mariage, mais même en dehors de cette loi et sans commerce charnel. Cette pensée est-elle juste? je ne puis le dire, je vous expose mon sentiment, et ce n'est peut-être pas seulement le mien, mais aussi celui des hommes que j'attaque ; oui, tel est leur sentiment, cela est manifeste: jamais ils ne négligeraient à ce point leur réputation, jamais ils ne causeraient un si grand scandale, si dans cette manière de vivre ils ne trouvaient pas quelque volupté secrète dont le charme puissant les enchaîne et les captive. Quelques-uns nous entendent peut-être avec peine tenir un pareil langage; je les prie de me pardonner et de ne pas s'indigner, car ce n'est pas sans répugnance et non plus sans réflexion que je m'expose à leur ressentiment. Je ne suis ni assez insensé, ni d'une humeur assez fâcheuse pour vouloir blesser tout le monde sans sujet; mais quelle douleur, quelle angoisse de voir la majesté de Dieu outragée et le salut de tant d'âmes compromis par cette décevante volupté, courant funeste dont les ondes enchantées glissent fatalement vers l'abîme ! Je prétends donc que ce commerce n'est pas sans douceur , je soutiens même qu'il allume, entre les personnes qui y vivent, une flamme plus ardente que le mariage entre les époux. Etrange langage, direz-vous d'abord; mais, quand je vous l'aurai démontré, vous serez de mon avis.
En effet, le commerce avec une épouse légitime n'étant pas défendu apaise la concupiscence , et souvent même en éteignant une flamme d'abord trop vive, éloigne de ce commerce l'époux rassasié.
L'enfantement et les douleurs qui l'accompagnent , la naissance et l'éducation des enfants , les fréquentes maladies qui en sont la suite, tout cela brise le corps, bientôt on voit se faner les fleurs de la première jeunesse et l'aiguillon de la volupté s'émousser. Il n'en est pas de même d'une vierge; ici, point de commerce charnel qui calme la nature ardente et en brise la fougue ; point d'enfantement douloureux, point de soins pénibles donnés aux enfants, qui usent le corps et en flétrissent la beauté, le corps conserve sa première vigueur loin de tout contact qui pourrait l'épuiser. Les femmes mariées, en devenant mères et en nourrissant leurs enfants, vieillissent vite, s'affaiblissent promptement. Les vierges conservent jusqu'à l'âge de quarante ans leur jeunesse et leur verdeur, elles pourraient rivaliser encore avec celles qui vont prendre un époux. Ceux qui habitent avec elles sont comme brûlés de deux feux, d'une part leur ardeur n'est point éteinte par le commerce charnel, puisqu'il leur est interdit, de l'autre le foyer de la concupiscence est toujours là qui s'embrase de plus en plus.
Telle est, je soupçonne, la cause de cette cohabitation. Mais pas d'indignation, pas d'emportement; ne blessons personne , celui qui veut guérir un malade n'agit point avec colère ni par des moyens violents, il présente le remède avec beaucoup de précaution et avec des paroles pleines de douceur. Si notre but était de punir, et si nous remplissions les fonctions de juge, nous devrions nous indigner; mais si, laissant de côté le rôle du juge qui punit, nous voulons être le médecin qui guérit, nous devons exhorter, conjurer et, si cela est nécessaire, nous jeter aux genoux des coupables, pour arriver au but que nous nous sommes proposé. Un médecin veut-il éloigner les malades d'une nourriture, d'une boisson nuisible, bien que cette nourriture, cette boisson , renferment une certaine douceur, il leur persuade qu'elles sont non-seulement nuisibles , mais même désagréables. Ainsi devons-nous agir en leur montrant que cette cohabitation, bien qu'elle paraisse douce et agréable, est funeste et non moins dangereuse qu'un breuvage (93) mortel. Elle paraît procurer beaucoup de plaisir, mais au fond quelle amertume pour cette âme qui met son bonheur dans la volupté !
Le renoncement à une mauvaise habitude n'est sérieux et durable que lorsqu'il est le fruit de la persuasion. Lorsque c'est la crainte ou la nécessité qui sépare quelqu'un d'une personne aimée , la passion s'en augmente encore et un retour est presque inévitable. L'homme qui se défait d'une habitude par la conviction qu'il a acquise qu'elle est nuisible et remplie de désagréments, cet homme est bien converti, la sentence de condamnation portée par lui-même , en pleine connaissance de cause, contre ce qu'il a quitté est plus forte que toute contrainte extérieure. Comment donc persuaderons-nous à ceux pour qui nous écrivons, que la cohabitation avec une vierge est un abus non-seulement funeste, mais même amer? comment? sinon par la nature même des choses. Si quelqu'un, pouvons-nous leur dire, devant une table somptueuse, chargée de viandes variées et exquises, défendait avec dès menaces terribles de toucher aux mets qui sont servis, qui est-ce qui voudrait s'asseoir à cette table et devenir ainsi son propre bourreau? Personne à mon avis; la vue des mets causerait moins de jouissance que la défense d'y toucher ne causerait de peine. Si quelqu'un montrait à un homme dévoré d'une soif ardente une fontaine aux eaux pures et limpides et lui défendait d'en boire, même d'y tremper l'extrémité de ses doigts, pourrait-on imaginer un supplice plus affreux?
2. Ici je ne pense pas avoir de contradicteur, ce supplice est si grand que les païens eux-mêmes, qui savent si bien ce que c'est que la volupté et la peine, voulant représenter des hommes en proie à de fortes souffrances, imaginent précisément une fiction de ce genre. Dans cette fable, il est question de quelqu'un qui mérite d'être puni par les plus cruels supplices : on place devant lui des mets de toutes sortes, il voit couler des ruisseaux limpides, et on lui interdit l'usage de tout cela. Etend-il la main, tout ce qu'il voit s'enfuit et s'enfuit toujours. Telle est la fiction relative à ce genre de tourment imaginé par les païens. (Xénophon. Apomnemon I, 3, 9.)
Un philosophe (Xén. X), voyant un de ses amis embrasser un fort bel enfant, s'écria tout étonné : voilà un homme qui sè précipiterait volontiers dans le feu, lui qui n'a pas craint
d'allumer, par ce baiser, un si grand incendie dans son coeur. Pour moi, je ne veux pas dire que les hommes dont je parle se permettent des baisers ou des attouchements sur les vierges qui habitent avec eux; supposons cependant que des calomniateurs osent l'avancer, et prouvons qu'en se permettant de telles libertés, ils ne feraient qu'accroître leur tourment. Le regard seul cause déjà une si vive douleur ! Si vous y joignez les attouchements, ce plaisir, plus grossier que le plaisir produit par le regard, allume aussi une flamme plus ardente, cause une douleur plus aiguë et.excite plus violemment la passion devenue plus terrible qu'une bête farouche. Plus nous donnons d'aliments au foyer de la concupiscence , plus grandes sont nos souffrances; et de même que celui qui, assis à une table ou sur le bord d'une fontaine, doit se contenter de regarder, est moins tourmenté que celui qui peut toucher sans pourtant goûter; ainsi, ceux qui sont à même de se procurer certains attouchements sur des vierges sont plus tourmentés par cet attouchement que par le simple regard; le toucher rendant la privation plus pénible.
Et qu'est-il besoin d'emprunter nos raisonnements aux fictions païennes, lorsque nous pouvons établir cette vérité sur un jugement de Dieu même? Lorsque le Seigneur veut punir Adam de sa désobéissance, est-ce loin du paradis terrestre, qu'il l'envoie fixer sa demeure ? non, c'est tout près de ce lieu de délices qu'il lui ordonne de rester, afin que la vue continuelle du bonheur qu'il a perdu par sa faute, excite en lui une plus cuisante douleur de son péché. Mais, va sans doute m'objecter quelqu'un, si c'est quelque chose de si amer que d'habiter avec une femme, comment se fait-il que la plupart s'y attachent avec tant d'ardeur? Voici ma réponse : Cette recherche ardente ne prouve qu'une chose, c'est que ces hommes sont malades et à l'extrémité : ainsi agissent les malades, pour un petit rafraîchissement, pour un plaisir d'un moment, ils s'exposent à prolonger et à augmenter leur mal chacun le peut constater dans les fiévreux ; ils ne veulent pas se priver pour quelque temps du soulagement bien court que procurent un mets, une boisson défendue, et ils tombent dans une maladie longue et difficile à guérir. Mais ceux qui se portent bien ne doivent pas se conduire comme ceux qui sont malades; (94) autrement et la médecine et la saine philosophie les condamnent.
Cela n'arrive pas seulement à ceux que dévorent la fièvre ou l'amour et ses flammes impures, mais aussi à ceux que la soif des richesses ou toute autre passion tourmente. Voyez un avare : il n'ignore pas que des biens infinis sont réservés à ceux qui distribuent aux pauvres ces trésors périssables et de si peu de valeur, et pourtant avec quelle âpre vigilance il les garde ! avec quel soin il les enfouit ! Un fugitif et misérable plaisir qui doit être suivi d'un supplice éternel, d'une part; de l'autre, la privation de quelques froides satisfactions, ayant pour conséquence assurée une félicité sans terme comme sans mesure, voilà ce qui s'offre à son choix, et c'est le premier lot qu'il préfère !.. C'est précisément ce qui arrive aux hommes que j'attaque ici, ils n'ont pas le courage de priver leurs yeux d'un plaisir rapide et vain et ils allument en eux des flammes insupportables ! plus ils s'imaginent se procurer de plaisir, plus ils sont malheureux; le démon, avec un artifice digne de sa malice , fait en sorte, pour augmenter et prolonger cet incendie, que ces malheureuses victimes jouissent et souffrent en même temps, leur procurant, pour les tromper, je ne sais quel adoucissement dans leur torture.
3. Mais j'entends déjà quelqu'un condamner mes paroles et m'accuser d'exagération. La cohabitation n'offre pas de si graves inconvénients pour des hommes vraiment dignes de ce nom. Heureux ceux qui sont tels, s'il y en a ! Combien je voudrais avoir leur force ! Cependant je suis disposé à tout croire, même que de pareils hommes peuvent exister ! Mais auparavant je voudrais que nos censeurs pussent nous persuader qu'un jeune homme plein de sève et de vigueur, habitant avec une fille vierge encore , et assis à ses côtés , mangeant avec elle, avec elle s'entretenant familièrement tout le jour, et, pour ne rien dire de plus, se laissant aller à une gaieté désordonnée, à des éclats de rire immodérés, à des paroles doucereuses et à d'autres choses que la modestie m'empêche de dire, qu'un jeune homme, comprenez bien, habitant la même maison, s'asseyant à la même table, là où règne une grande liberté de paroles, là où se font sans cesse des échanges mutuels, un jeune homme ne sera surpris par aucune affection humaine, qu'il sera pur de toute jouissance criminelle, de toute concupiscence ! Oui, que ceux qui nous accusent me démontrent cela. Mais ils ne veulent pas être instruits, et quand nous donnons des preuves pour nous justifier, ils crient contre nous à l'impudence; nous sommes, disent-ils, pris de la même maladie qu'eux et nous ne voulons que cacher notre malice.
Que nous importe, répondez-vous, ce que l'on peut dire? Nous ne sommes pas coupables des faiblesses des autres, et si quelqu'un se scandalise à tort, nous ne serons pas punis pour ce scandale des faibles. Ah ! tel n'est pas le langage de saint Paul, l'Apôtre ordonne d'avoir compassion de la faiblesse de celui qui se scandalise même à tort. Pour que le scandale soit exempt de châtiment, il faut que les suites en soient plus avantageuses que nuisibles. S'il en est autrement, si, en dehors de tout bon résultat, les autres sont scandalisés soit pour quelque raison, soit sans raison, soit parce qu'ils sont faibles , leur perte nous sera imputée et Dieu nous redemandera compte de ces âmes ainsi perdues. A ce sujet, pour que nous ne nous croyions pas dispensés, dans tous les cas, d'avoir égard à ceux pour qui nous pourrions être une occasion de scandale, le Christ nous a tracé certaines limites et donné des règles; car il a agi en cela, tantôt d'une manière et tantôt d'une autre, selon que le demandaient les circonstances.
Il parlait un jour de la nature des aliments et disait qu'ils n'avaient rien d'impur en soi, afin de nous affranchir des observances judaïques; Pierre entra et dit : Ils se scandalisent. (Math. XV, 12, 14.) Laissez-les, répondit le Sauveur. Et non-seulement il n'en tint pas compte, mais il les accusa: Tout arbre que n'a, pas planté mon Père céleste, sera arraché. (Ibid. V, 13.) Et ainsi il abolit la loi qui défendait l'usage de certaines viandes. Mais voici ceux qui réclamaient l'argent de l'impôt. Ils s'approchent de Pierre en lui disant : Votre Maître ne paie pas le tribut. (Math. XVII, 23.) Alors il n'agit pas comme auparavant, mais il s'abstint du scandale et dit: Pour ne pas les scandaliser, jette l'hameçon dans la mer, prends le premier poisson qui se présentera, tu trouveras dans sa bouche une pièce de monnaie : prends-la et donne-la pour toi et pour moi. (Ibid. V, 27.) Voyez-vous comment tantôt il évite le scandale, et tantôt, non. Dans ce dernier cas en effet, (95) il n'importait pas beaucoup que la gloire du Fils unique de Dieu fût manifestée; n'a-t-il pas cherché dans d'autres circonstances, à la couvrir comme d'un voile, défendant à la multitude de dire qu'il était le Christ? Il n'y avait pour lui aucun inconvénient à payer le tribut; mais que de malheurs s'il avait refusé de le payer ! On se serait éloigné de lui comme d'un tyran, comme d'un rebelle, comme d'un ennemi de sa patrie capable d'attirer sur elle les derniers malheurs. Aussi, quand on veut l'enlever et le faire roi, il s'enfuit et il craint que la multitude ne s'arrête à cette opinion. Dans le premier cas, il avait ses raisons pour agir comme il agit, pour ne tenir aucun compte du scandale. Il agissait en vue d'un bien beaucoup plus important que le mal qui pourrait résulter du scandale. Il convenait en effet parfaitement en ce temps, que ceux qui aspiraient à une plus haute perfection ne fussent pas arrêtés par les prescriptions judaïques; il fallait avant tout songer à la pureté du coeur, ne pas s'embarrasser des observances légales, et laisser de côté le soin minutieux de ces choses purement extérieures.
Imitateur du divin Maître, tantôt saint Paul tient compte du scandale , tantôt il néglige d'y faire attention : Je cherche , dit-il , à plaire à tous en toutes choses , ne recherchant pas ce qui m'est utile, mais ce qui est utile à tous, afin qu'ils soient sauvés. (I Cor. X, 33.) Si donc Paul dédaigne son utilité personnelle pour s'occuper de ce qui est utile aux autres, de quels châtiments ne serons-nous pas dignes, si nous refusons d'être utiles à nos frères, lorsqu'il ne faudrait pour cela que rompre avec une habitude dangereuse pour nous-mêmes, si nous prenons plaisir à nous perdre, nous et les autres, tandis que nous pourrions procurer le salut des autres et nous sauver en même temps qu'eux? En un mot, toutes les fois que l'Apôtre prévoit que l'action qu'il va faire sera plus profitable que dommageable, il passe outre, sans s'occuper de ceux qui se scandaliseront. S'aperçoit-il qu'il n'y a aucun avantage à espérer d'une action, et que le seul résultat sera le scandale, alors pour que le scandale n'arrive pas, il est disposé à tout faire et à tout souffrir. Et il ne discute pas sur tout cela comme vous. Il ne dit pas : pourquoi sont-ils faibles? pourquoi se scandalisent-ils sans raison? Mais il est surtout indulgent envers ceux qui sont assez faibles pour se scandaliser sans raison.
4. Dites-moi donc quel motif raisonnable peut alléguer celui qui se scandalise en voyant manger de la viande et boire du vin? Est-ce que Dieu ne l'a pas permis dès l'origine? Et pourtant, si quelqu'un se scandalise à ce sujet, Paul s'abstient: Je ne mangerai pas de viande, dit-il, je ne boirai point de vin, de peur de scandaliser mon frère. (I Cor. VIII, 13.) Il ne dit pas comme nous tout à l'heure : " Suis-je donc responsable de la faiblesse d'autrui? Un homme faible trouve l'occasion de se scandaliser, est-ce donc moi qui dois subir le châtiment? " Et en parlant de la sorte, son raisonnement eût été plus juste que le nôtre, car, se scandaliser pour ces sortes de choses, c'est de la folie et de l'extravagance. Mais pour les choses dont je parle, on peut donner des motifs, et en grand nombre, et des motifs légitimes qui valent la peine d'être examinés.
Oui , si Paul eût voulu , il aurait mis en avant des raisons plus fortes que les nôtres; il n'en dit rien, il ne voit qu'une chose : le salut du prochain. Et voyez avec quelle force il s'exprime: il ne dit pas une fois ou deux, il rie détermine pas de temps, mais : Jamais, dit-il, je n'en mangerai, un autre est scandalisé. Et n'allez pas croire qu'il s'arrête là, il va encore plus loin. Après avoir dit: Il est bon de ne pas manger de viande et de ne pas boire de vin (Rom. XIV, 21); il ajoute : Ni de faire quoique ce soit qui serait pour ton frère une pierre d'achoppement, une cause de scandale ou de défaillance. Et remarquez encore la sagesse de notre grand docteur. Laissant le faible, il commence par réprimander le fort. Car celui qui est fort est cause de la faiblesse de l'autre, parce qu'il peut corriger sa faiblesse et qu'il ne le fait pas. Et qu'est-il besoin de parler des frères qui sont faibles ? Il veut qu'on prenne les mêmes précautions avec les juifs et les païens : Ne soyez pas, dit-il, un sujet de scandale pour les juifs et les païens, ni pour l'Eglise de Dieu. (I Cor. X, 32). Ainsi, plus vous vous dites fort, plus vous prétendez ne courir aucun danger en habitant avec des vierges, plus vous êtes obligé de rompre ce lien ; plus vous êtes fort, plus il est juste que vous aidiez le faible à ne pas tomber. Ainsi donc , si vous êtes faible, à cause de votre faiblesse, cessez de cohabiter. Si vous êtes fort, cessez de cohabiter à cause de la faiblesse d'autrui. Celui qui est fort doit (96) l'être non-seulement pour lui, mais encore pour les autres. Si, en vous disant fort, vous méprisez la faiblesse d'autrui, vous serez doublement puni, et parce que vous n'avez pas épargné sa faiblesse, et parce que vous avez assez de force pour en avoir compassion. Chacun de nous est responsable du salut de son prochain; et voilà pourquoi il nous est ordonné de chercher non-seulement notre intérêt, mais encore celui des autres (I Cor. X, 24) ; nous avons été rachetés à un très-baut prix (I Cor. VI, 20) ; et notre rédempteur nous a imposé cette loi pour l'utilité commune de nos âmes. Certainement c'est déjà beaucoup de se sauver soi-même, néanmoins ce n'est pas tout; il faut encore aider les autres à opérer leur salut.
Les plus beaux raisonnements que vous pourrez faire seront inutiles, vos oeuvres vous condamneront, ainsi que le dommage qui résultera pour vous de la présence continuelle d'une jeune fille dans votre maison. Quand je vois que rien ne peut vous arracher à cette habitude, que vous ne tenez pas compte des choses qui peuvent vous causer tant de dommage, que vous ne vous rendez pas après tant de reproches; que vous foulez aux pieds jusqu'à votre réputation, que vous soulevez contre l'Eglise des haines violentes, que vous faites sortir le blasphème de la bouche des païens, et que vous accréditez partout les bruits les plus infamants; quand je vois cette cohabitation produire de si grands maux sans aucun bien; quand je réfléchis qu'il suffirait de rompre cette communauté de vie pour faire disparaître tous ces maux et attirer toutes sortes de biens, et qu'en présence de tout cela vous refusez de changer de conduite, comment puis-je persuader aux autres que vous êtes exempt de toute affection coupable et pur de toute mauvaise concupiscence ?
Allons plus loin, admettons que vous restiez pur en partageant votre habitation avec une jeune fille; voyez Job, ce bienheureux patriarche ne présumait pas autant de sa force et de sa sagesse. Il avait montré un courage à toute épreuve, il avait rompu tous les filets du démon ; il avait fait preuve d'une vertu extraordinaire, plus fort par sa chasteté que le fer et le diamant, il avait épuisé la puissance du démon, et pourtant il redoutait une semblable lutte et regardait tellement comme impossible de garder son coeur pur et intact en habitant
avec une vierge, qu'il voulut se soustraire non-seulement à toute cohabitation, mais à tout regard, à tout commerce, et qu'il fit avec ses yeux un pacte absolu pour s'interdire même un regard sur une vierge ; il savait, en effet, et il savait parfaitement qu'il est difficile , peut-être même impossible, de ne pas tomber dans le mal, je ne dis pas en habitant avec une vierge, mais en se permettant sur elle un regard curieux. Aussi il disait : Je ne veux pas même penser à une vierge. (Job. XXXI, 1.)
Et si Job ne vous paraît pas une autorité suffisante quoiqu'en réalité nous ne soyons pas dignes de son fumier, cependant si vous pensez que son exemple ne soit pas en rapport avec votre grandeur d'âme, rappelez-vous l'admirable prédicateur de la vérité, Paul, qui a parcouru l'univers tout entier et qui a pu dire ces paroles pleines d'une si grande sagesse : Je ne vis plus, mais Jésus-Christ vit en moi (Gal. II, 20) ; Je suis crucifié au monde et le monde est crucifié pour moi (Ib. VI,14) ; et encore : Je meurs chaque jour. (I Cor. XV, 31.) C'est cet homme comblé de tant de grâces, victorieux en tant de luttes , éprouvé par tant ;de dangers, modèle de prudence et de sagesse, c'est lui qui nous déclare, qui nous affirme que tant que nous respirerons dans cette prison de chair, il nous faudra combattre et travailler, parce que la continence ne se garde pas sans combat, parce que ce beau triomphe de la chasteté ne s'obtient qu'à force de sueurs et de travaux. Ecoutez ses paroles : Je châtie mon corps et je le réduis en servitude, dans la crainte qu'après avoir annoncé l'Evangile aux autres, je ne sois moi-même réprouvé. (I Cor. IX, 27.) Aveu manifeste des révoltes de la chair, de l'ardeur de la concupiscence, des luttes continuelles de l'Apôtre et d'une vie qui n'était qu'un combat de tous les instants.
Le Christ lui-même ne montre-t-il pas combien cette vertu est difficile, lorsqu'il ne permet même pas de regarder le visage des femmes, lorsqu'il menace du supplice des adultères ceux qui se permettent ces regards. Une autre fois, Pierre ayant fait la réflexion qu'il n'était pas avantageux de se marier (Matth. XIX, 10.), le Seigneur, dans sa réponse, ne va pas jusqu'à faire une loi du célibat et de la virginité, mais il insiste encore sur cette difficulté de la vertu de chasteté : Que celui qui peut y atteindre, y atteigne, dit-il. (Ibid. XII.)
Ne savons-nous pas que de nos jours des (97) hommes se lient avec une chaîne de fer; se couvrent d'un sac, se réfugient sur le sommet des montagnes, passent leur vie dans des jeûnes et des veilles continuelles, s'astreignant à la plus sévère discipline , interdisant à toute femme l'entrée de leur cellule, et se mortifiant rudement, et que, malgré tout cela, ils ont beaucoup de peine à éteindre le feu de la concupiscence ? Et l'on veut qu'en voyant un homme habiter avec une vierge, ne pouvoir s'en séparer, se plonger dans les délices, aimer mieux perdre son âme que cette compagne, être prêt à tout faire, à tout souffrir plutôt que de se séparer de cet objet de son amour; on veut, dis-je, que nous ne soupçonnions aucun mal, que nous voyions en cela non un ouvrage de la concupiscence, mais une oeuvre de piété !
O l'homme étonnant ! Mais, pour être capable de cette naïveté de sentiments, comme de cette pureté d'intention, c'est avec les rochers qu'il faut vivre et non dans la société des hommes. Peut-être ne le croirez-vous pas à cause de votre extraordinaire chasteté : cependant, j'ai entendu dire que des hommes se passionnaient pour des statues de pierre ! Si une vaine représentation, une figure inanimée et froide produit une telle impression, quelles ardeurs n'allumera pas la vue d'un vrai corps, joignant à la beauté des formes tout le charme du sentiment et de la vie ! Quoi que vous disiez pour vous défendre , on croira vos accusateurs plutôt que vous , parce qu'ils ont pour eux la vraisemblance. L'homme éprouve-t-il pour la femme un désir naturel, ou non? De quel côté est la vraisemblance? évidemment du côté de ceux qui soutiennent que ce désir existe. Quand, malgré tant de motifs qui poussent à renoncer à ces cohabitations, vous ne voulez pas vous rendre, quand vous vous jetez résolument dans cet abus, malgré le déshonneur et les désagréments qui vous attendent pour tout avantage, que faut-il vraisemblablement en conclure? Que vous agissez avec une bonne intention ou avec une mauvaise? A mon avis, on dira sans hésiter que votre intention n'est pas bonne.
Toutefois, nous ne voulons point trop approfondir; admettons que les scandales dont vous êtes loccasion n'ont point de motif réel: Veuillez me dire pourquoi vous avez une jeune fille dans votre maison. L'affection et l'amour, tel est le motif ordinaire de cette cohabitation. Otez l'amour , la cohabitation n'a plus de raison d'être. Quel homme, en effet, voudrait, sans ce motif impérieux, supporter les faiblesses, les caprices et toutes les autres imperfections d'une femme ? C'est pourquoi Dieu a donné à la femme une arme spéciale, la beauté,, sachant bien qu'elle serait méprisée si elle n'exerçait pas cette sorte d'empire, et qu'aucun homme exempt de passions ne voudrait s'unir avec elle. Si, maintenant qu'elles sont si indispensables, puisqu'elles servent à la propagation de l'espèce humaine, qu'elles gouvernent l'intérieur de la maison, et rendent encore beaucoup d'autres services, elles sont néanmoins souvent méprisées et chassées de la famille; comment, sans l'attrait de la concupiscence , pourriez-vous les aimer , surtout quand elles attirent tant d'opprobres sur vous? Avouez donc la cause de cette cohabitation, ou vous me forcerez à en soupçonner une, c'est-à-dire une coupable concupiscence , ou une honteuse volupté.
Mais quoi ! si nous pouvons, direz-vous, apporter une cause juste et raisonnable, n'aurez-vous pas parlé en vain? C'est évident, mais je vous défie d'alléguer aucun motif légitime ; néanmoins, parlez, je veux être instruit. Avez-vous seulement l'ombre d'un prétexte? Cette vierge, dites-vous, est sans défense, elle n'a ni époux ni tuteur, souvent même ni père ni frère; elle a besoin de quelqu'un qui lui tende la main, la console dans sa solitude et ses peines, lui fasse un rempart de sa personne contre ses ennemis , et la mette en sûreté comme dans un port à l'abri des tempêtes de la vie.
De quelle sûreté, je vous le demande, me parlez-vous ? Quel est ce port, cet asile ? Je vois bien une digue, mais elle ne met pas à l'abri des tempêtes, elle les excite au contraire; elle ne repousse pas l'effort des vagues , mais elle soulève des orages terribles qui sans elle ne seraient pas à craindre. Et vous ne rougissez pas, et vous ne voilez pas votre visage en vous défendant de la sorte ! Quand même, de ce ministère que vous prétendez remplir, il ne résulterait ni accusation, ni perte quelconque, ni scandale; quand vous pourriez vous en acquitter tout en conservant votre réputation pure de tout soupçon, ne serait-ce pas encore une tâche indigne de vous, que de grossir la fortune de ces jeunes filles, de les entretenir elles-mêmes dans l'amour de l'argent, de les lancer au milieu des affaires , de les former (98) aux occupations mondaines , en remplissant près d'elles les fonctions, d'intendants, de procurateurs, d'avocats? Pourrez-vous parler de la pauvreté et conseiller le mépris des richesses, vous qui faites profession d'enseigner comment l'on garde son bien, comment on l'augmente, comment l'on entasse revenus sur revenus, vous qui vous êtes faits trafiquants, banquiers pour l'amour de ces jeunes filles; c'est bien inutilement que vous le ferez, je vous en avertis.
Que vos espérances sont petites ! Ne devons-nous pas porter la croix et suivre le Christ? et vous, rejetant la croix comme de lâches soldats qui abandonnent leur bouclier, vous prenez la quenouille et la corbeille, rentrant ainsi par une porte d'ignominie dans la vie du monde à laquelle vous avez renoncé. Quand on est marié, on peut sans honte s'occuper de ces soins, mais quand on est censé avoir renonce au monde , quelle hypocrisie et par conséquent quelle honte d'y rentrer sous un autre nom ! Je ne m'étonne pas de la réputation qui vous est faite, de gourmands, de flatteurs, de parasites, d'esclaves des femmes , puisque, mettant de côté la noblesse que nous avons reçue du ciel, nous l'échangeons contre la servitude et la bassesse des choses de la terre. Jadis des hommes, vraiment grands et généreux ceux-là, refusèrent d'administrer les biens des veuves, nonobstant les murmures qui éclatèrent à cette occasion, et regardant une pareille occupation comme au-dessous de la dignité de leur ministère, ils la confièrent à d'autres. Et nous, nous ne rougissons pas de vouer notre existence à grossir la fortune des autres, même au détriment de leur salut , de nous ravaler ainsi au rang des eunuques que ces soins regardent, nous à qui il a été commandé de porter tous les jours dans nos mains notre vie et notre âme pour toute arme contre nos ennemis.
Quoi donc, dites-vous, on enlèvera les biens des vierges; elles seront ruinées, circonvenues par leurs parents, leurs amis, les étrangers et les serviteurs, et nous verrons cela avec indifférence ! Belle manière de témoigner à cette vierge combien nous apprécions le sacrifice qu'elle a fait en renonçant au mariage, en méprisant le monde, en préférant Jésus-Christ à tout, que de la laisser exposée sans défense aux embûches de ceux qui voudront la dépouiller de ses biens. Combien il vaudrait mieux pour elle qu'elle se mariât et vécût avec un époux qui administrerait ses biens, que de rester vierge en déchirant le pacte de son alliance avec Dieu, en déshonorant par une conduite mondaine une profession si sainte et si honorable, et en entraînant dans le même naufrage et les autres et elle-même ! Comment pouvez-vous dire qu'elle préfère le Christ à tout, puisque le Christ dit bien haut : Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent (Math. VI, 94) ; qu'elle méprise le monde et les biens présents, puisque vous lui conseillez de se passionner pour les plaisirs? Comment pourrez-vous exhorter une femme mariée à mépriser les richesses, vous qui en amassez pour une vierge ? et cette vierge elle-même, comment pourrez-vous la laisser unie constamment à Dieu, lorsque vous consumez votre vie et dépensez toute votre activité pour ses affaires temporelles ? Comment une vierge pourra-t-elle s'adonner à l'étude de la sagesse, quand elle vous verra, vous homme, vous indigner, vous irriter pour la moindre atteinte portée à ses intérêts pécuniaires ? Comment pourra-t-elle supporter avec résignation une perte d'argent, quand elle vous verra tout faire et tout souffrir pour augmenter sa fortune ? Ce n'est pas ainsi que Dieu veut nous voir délivrés de ces soucis ; il veut que nous méprisions les richesses et que nous renoncions à tout ce qui est de la vie présente; mais vous ne voulez pas que la loi de Dieu règne, vous ne le souffrez pas !
Mais quoi ! ajoutez-vous , si cette vierge a besoin de secours, si elle souffre de mauvais traitements? N'est-ce pas quelque chose de bien peu digne de son état? Il y a quelque chose de plus indigne encore d'une vierge, c'est de s'enrichir et de se jeter dans le tourbillon, les affaires temporelles.
Si elle exige encore quelque chose de plus, comme par exemple prêter à intérêt et qu'elle nous supplie de faire ce commerce, ne serons-nous pas répréhensibles de lui refuser un service qu'elle ira demander ailleurs? Bien plus, si elle se lance dans des spéculations indignes de sa condition et que, sur notre refus d'y coopérer, elle traite avec des étrangers, ne méritons-nous pas des- reproches? Nullement, vous serez digne d'éloges; vous ne mériteriez le blâme qu'en rendant vous-même ce coupable service. Vous voulez que nul ne puisse lui enlever ses richesses, ni la dépouiller, conseillez-lui de les déposer dans (99) le ciel, c'est un lieu où elle n'aura pas besoin d'un homme pour veiller à leur conservation. Si elle veut administrer ses biens. Pourquoi plaisanter en matière sérieuse? Etre vierge et agir ainsi, c'est jouer un jeu de mort. Quand elle s'expose à toutes ces luttes, et qu'elle se livre à des soins peu dignes d'elle, elle encourt la peine la plus grande, la plus terrible vengeance. N'avez-vous pas entendu la loi posée par Paul, ou plutôt par le Christ parlant par la bouche de Paul, lorsqu'il distingue l'une de l'autre la femme mariée et la vierge chrétienne, pour imposer à celle-ci des obligations particulières? Que celle qui n'est pas mariée, dit-il, pense aux choses du Seigneur, afin qu'elle soit pure et de corps et d'esprit. (I Cor. VII, 34.) Or, cette méditation des choses divines, vous en détournez les vierges par l'assiduité et la servilité des soins dont vous les entourez; attentif à leurs moindres désirs , vous êtes plus complaisant pour elles que des esclaves qu'elles achèteraient de leur argent.
Après cette première objection, sur laquelle vous passez condamnation, vous en faites une seconde et vous dites : pour ce qui est des jeunes filles riches, vous avez raison , nous n'avons rien à répondre; mais celles qui sont dans la misère, jusqu'à être obligées de mendier, quel crime y a-t-il de les en tirer?
Fasse le ciel qu'en les délivrant d'une misère, vous ne les précipitiez pas dans une autre plus terrible ! Si c'est par obéissance pour Celui qui a ordonné de secourir les pauvres, que vous agissez comme vous faites, vous avez une infinité de frères à soulager : la matière ne manquera pas à un si beau zèle; exercez la charité quand vous n'aurez pas à craindre de scandaliser quelqu'un; lorsque l'aumône produit le scandale, elle devient une cruauté et une barbarie. Où donc est l'avantage quand, en nourrissant le corps, vous perdez l'âme? quand, en donnant un vêtement, vous faites soupçonner une nudité plus honteuse que celle que vous cachez? lorsque, en servant les intérêts du corps, vous dissipez les trésors de l'âme? lorsque, en faisant prospérer les biens de la terre, vous compromettez l'héritage céleste? quelle aumône que celle qui insulte à la gloire de Dieu, que celle qui provoque les opprobres, la honte, les injures, les sarcasmes de la part des personnes scandalisées, quelquefois même de la part de celles que vous prétendez servir et soulager. Une telle aumône part non d'une âme compatissante , mais d'un coeur cruel et inhumain. Si vous agissiez par charité et par compassion, vous feriez de même pour tous les hommes indistinctement.
Les femmes, dites-vous, ont plus besoin de protection. Les hommes ont des ressources qu'elles n'ont pas. Vous ne faites pas attention que, parmi les hommes, beaucoup sont plus faibles que les femmes, tant à cause de leur grande vieillesse , qu'à cause de leur mauvaise santé, de la mutilation de leurs membres, ou d'autres infirmités. Mais enfin, puisque vous aimez mieux prendre soin des femmes, parce qu'elles sont en général plus faibles et que vous êtes pour elles plus miséricordieux et plus compatissant, vous ne serez pas sans trouver l'occasion de les soulager; nous vous en indiquerons, auxquelles vous pourrez faire du bien, sans être blâmé et même avec l'espérance d'une grande récompense. Il y a des femmes accablées de vieillesse, privées de l'usage de leurs mains, aveugles, affligées de mille autres manières, surtout pauvres, et la pauvreté est plus pénible à supporter que la maladie; un extrême dénuement produit les maladies du corps, et la pauvreté elle-même devient, par la maladie, plus lourde, plus insupportable.
Recherchez ces pauvres femmes , rassemblez-les, ou plutôt vous n'aurez pas pour cela beaucoup de peine à prendre : tout le monde les voit, elles sont toutes prêtes pour quiconque veut leur tendre une main secourable. Si vous avez des trésors, donnez-les pour les soulager; si vous êtes fort, robuste, aidez-les par vos soins et votre travail. Vous trouverez là de quoi employer, et la force de votre corps, et l'argent de votre bourse; vous ne manquerez même pas de démarches à faire. Il faudra leur procurer une demeure, leur préparer des remèdes, des lits, des vêtements, une bonne nourriture et bien d'autres choses. Ne seraient-elles que dix malades, vous aurez de quoi exercer votre zèle; or, notre ville en est remplie, on les compte par milliers. Les voilà, celles qui ont besoin de secours, celles qui sont désolées, celles qui sont là étendues à terre; voilà une aumône bien placée, voilà le cas de montrer de l'humanité , voilà ce qui procure la gloire de Dieu; voilà une charité utile, et à ceux qui en sont témoins, et à ceux qui la reçoivent, et à ceux qui la font. N'est-il pas plus juste d'aider les plus faibles de préférence (100) à celles qui sont plus fortes, celles qui sont âgées plutôt que les jeunes, celles qui manquent même du nécessaire avant celles qui possèdent quelque chose, celles qui inspirent l'horreur plutôt que celles qui sont aimées de tout le monde, celles qui sont accablées d'outrages plutôt que celles qui peuvent repousser l'insulte et se faire respecter?
Montrez donc que vous agissez pour Dieu, secourez ces infortunées. Si vous ne voulez pas même les voir en imagination, si vous continuez de vous mettre à la piste de celles qui sont jeunes et belles, expliquant cette recherche honteuse par une excuse que l'on ne peut accepter, mettant en avant un prétexte plus spécieux que vrai, c'est-à-dire, la protection de ces vierges, vous pourrez bien tromper les ,hommes, mais il n'en sera pas de même de Dieu , ce Juge que des présents ne peuvent corrompre; car le motif qui vous fait agir n'a rien de commun avec le prétexte que vous alléguez. Vous faites tout cela pour Dieu, dites-vous, et vous faites les oeuvres des ennemis de Dieu; car, être cause que le nom de Dieu est blasphémé et injurié, c'est bien l'oeuvre des ennemis de Dieu.
Je veux encore faire une autre supposition. Admettons que ceux que j'attaque disent vrai, qu'ils sont exempts de toute concupiscence, et qu'ils ne s'occupent du soin de ces vierges que par des motifs de piété, même dans cette supposition, je ne les trouve pas encore à l'abri de tout reproche, de tout châtiment. Quand même on n'aurait pas d'autre occasion pour exercer la charité, on ne devrait pas l'exercer dans des conditions, où la perte est plus considérable que le profit. Or, convient-il de négliger, pour les affaires temporelles d'une vierge ou deux, le salut d'une multitude infinie d'âmes? Non, sans doute, et un pareil acte de charité mériterait un blâme sévère. Vous avez mille autres occasions d'exercer votre piété , de l'exercer sans scandale et avec profit pour vous-même et pour les autres, pourquoi donc vous créer inutilement des embarras, et chercher le moyen le plus difficile, le plus funeste et le plus scandaleux de faire le bien quand vous pouvez le faire sans peine, sans danger et avec gloire ? Ne savez-vous pas que la vie du chrétien doit briller par toutes ses faces et que celui qui ternit sa gloire en quelque point sera partout, inutile et qu'il ne pourra rien gagner, quelques efforts
de vertus qu'il fasse? Car, si le sel devient fade, dit Jésus-Christ, avec quoi salera-t-on? (Math. V, 13.) Dieu veut que nous soyons le sel de la terre , une lumière, un levain, afin que nous puissions être utiles au monde. Si des hommes irréprochables peuvent à peine convertir les âmes paresseuses, comment ceux dont la conduite a donné prise à la médisance ne seraient-ils pas coupables de la perdition de ces mêmes âmes? Après le crime, rien ne conduit plus sûrement à la damnation que le déshonneur.
Laissez-moi vous dire quelque chose qui vous étonnera peut-être. Quelqu'un qui pèche gravement, mais dans le secret et sans scandaliser personne, subira un châtiment moindre que- celui qui pèche plus légèrement , mais avec effronterie et en causant le scandale. Et pour que cette parole cesse de vous étonner, pour que vous ne la croyiez pas contraire à là vérité, je vous montrerai que cette sentence vient du ciel et que cette loi a été portée par Dieu même. Le bienheureux Moïse était le plus doux des hommes qui furent sur la terre, l'ami de Dieu, le plus grand des prophètes, et Dieu, qui a parlé aux autres par figures, a parlé à Moïse comme un ami à son ami. Ce grand homme qui fut si longtemps dans le désert, qui passa par tant d'épreuves , dont la vie fut si souvent en danger au milieu des Egyptiens persécuteurs de son peuple, et au milieu de ce peuple ingrat qu'il avait délivré de la servitude, une seule chose l'empêcha, après tant de fatigues et de si grandes actions, d'entrer dans la terre promise : le scandale qu'il avait donné à ceux qui étaient avec lui près du rocher d'où jaillirent les eaux miraculeuses.
C'est ce que Dieu nous donne à entendre quand il dit : Parce que tu ne m'as pas cru pour faire éclater ma sainteté devant les enfants d'Israël, à cause de cela tu ne feras point entrer ce peuple dans la terre que je lui ai donnée. (Nom. XX, 12.) Et pourtant en plusieurs circonstances il avait été moins obéissant encore; il résista à Dieu plusieurs fois, soit lorsqu'il l'envoyait en Egypte, soit plus tard dans le désert, lorsqu'il disait avec un sentiment d'incrédulité : Ils sont au nombre de six cent mille, et vous avez dit : Je leur donnerai la viande et ils mangeront autant qu'ils voudront. Mettra-t-on à mort les brebis et les bufs, ou bien (101) rassemblera-t-on tous les poissons de la mer pour leur suffire? (Nom. XI, 21, 22.) Une autre fois encore il se montra difficile, il refusait de conduire le peuple. Mais rien ne le rendit indigne des récompenses dues à ses travaux que le scandale auquel il avait donné lieu près du rocher des Eaux.
En elle-même cette faute était plus légère que les précédentes , mais comme elle fut accompagnée de scandale, elle fut jugée plus considérable. Les premières étaient pour ainsi dire particulières, commises en secret, mais celle-ci était publique, commise en présence du peuple tout entier. Dieu l'insinue dans le reproche qu'il fait à Moïse : Parce que tu n'as pas fait éclater ma sainteté devant les enfants d'Israël. Ces paroles noms découvrent la nature du péché et nous montrent pourquoi il n'a pas été pardonné. Si le scandale a fait ainsi punir un homme tel que Moïse, comment ne nous perdra-t-il pas, nous, misérables vermisseaux, hommes de rien? Ce qui excite au plus haut point la colère de Dieu, c'est de voir son nom outragé. Il le fait sentir à chaque instant dans les reproches qu'il adresse aux Juifs. Mon nom, dit-il, est profané (Isaïe, XLVIII, 11), et encore: Vous profanez mon nom (Mal. I,12), et ailleurs : A cause de vous mon nom est blasphémé parmi lés nations. (Isaïe, LII, 5.) Et Dieu a tellement à coeur de prévenir ces outrages faits à son saint nom, qu'il sauve quelquefois ceux qui ne le méritent pas, afin que ce péché ne soit pas commis : Je l'ai fait, dit-il, pour que mon nom ne soit pas outragé, et encore : Ce n'est pas pour toi que je le fais, maison d'Israël, mais c'est pour que mon nom ne soit pas blasphémé. (Ezéch. XX, 9, et XXXVI, 22.)
Saint Paul désirait être anathème pour la gloire de Dieu, Moïse lui-même demandait à être rayé du livre de vie pour l'honneur du nom de Dieu. Quant à vous, non-seulement vous ne voulez rien souffrir pour empêcher ce blasphème, mais vous faites tout ce qui dépend de vous pour y porter les hommes; c'est votre application de tous les jours. Qui donc vous excusera? qui vous pardonnera? personne au monde. Si Dieu lui-même, si les saints ont tant à coeur que le Nom Divin ne soit pas outragé, ce n'est pas que Dieu ait besoin d'être glorifié par nous, il est parfait, et il se suffit à lui-même, mais c'est qu'il n'est rien de plus funeste aux hommes qu'une offense faite à sa majesté. Quand le nom de Dieu est outragé parmi les hommes, quand sa gloire est foulée aux pieds, Dieu ne fait plus rien pour eux. Si Dieu ainsi outragé retire son secours , à quoi serons-nous utiles, nous, hommes misérables?
Faisons donc tout notre possible pour ne donner lieu à aucun scandale; si nous sommes en butte à des accusations dénuées de fondement, ne laissons pas néanmoins de nous justifier, e imitons les saints qui avaient tant de zèle pour la gloire de Dieu qu'ils lui sacrifiaient la leur.
Rejetant, foulant aux pieds les raisons qui vous accusent, ne croyez pas qu'il vous suffise pour vous défendre de dire : Nous achetons à une vierge des vêtements, des chaussures, nous lui fournissons tout ce qui est nécessaire à son entretien : où est notre crime? Qui donc, dites-vous encore, veillerait sur notre maison? qui s'occuperait de nos biens? qui présiderait pendant notre absence, puisque nous n'avons pas de femmes qui se chargent de ces soins? Oui, ils osent donner ces raisons plus honteuses que les premières, outre que la contradiction est évidente. Mais peu leur importe, ils n'en rougissent pas plus que des hommes ivres qui disent tout ce qui leur vient à la bouche. Bien qu'une pareille défense ne mérite de ma part qu'un dédaigneux silence, je veux encore y répondre; je ne me lasserai pas de leur dire la vérité avec douceur, jusqu'à ce que je les aie ramenés, s'il est possible, à la raison. J'ai honte, en effet, je rougis quand j'essaie de réfuter ces raisons que nos contradicteurs ne rougissent pas, eux, de nous donner. Il faut cependant, oui, il faut supporter cette effronterie pour le bien de ceux qui ne savent pas rougir. Ne serait-il pas absurde, par suite d'une fausse honte, de ne pas s'occuper d'eux, alors que nous les blâmons de compter pour rien le scandale qu'ils donnent aux autres?
Parlez, quel besoin si pressant avez-vous d'une gouvernante dans votre maison? Avezvous acheté, tout récemment, des essaims de jeunes filles barbares qu'il faille instruire dans l'art de travailler la laine ou dresser à d'autres fonctions? Votre demeure regorge-t-elle d'une grande quantité de provisions et de vêtements, et faut-il que des yeux vigilants protègent ces richesses contre la malice des serviteurs? Avez-vous des festins à préparer du matin jusqu'au soir? Est-il nécessaire que la (102) maison soit toujours décorée et prête à recevoir les convives? Faut-il qu'une vierge surveille les cuisiniers et dirige les serviteurs? On fait donc chez vous des dépenses considérables? il faut donc toujours quelqu'un qui soit là pour tout garder avec le plus grand soin, pour qu'on ne laisse rien sortir de la maison -sans contrôle ?
Non, rien de tout cela. Elle s'occupe des dépenses journalières , des vêtements et autres menus détails; elle apprête convenablement la table, arrange le lit, allume le feu, lave les pieds et rend les autres services de ce genre. Et c'est à de si minces avantages que vous sacrifierez votre réputation et votre honneur ! Et combien un frère remplirait toutes ces fonctions et mieux et plus habilement ! Naturellement un homme est plus fort qu'une femme; pour le service, on a plus de liberté avec lui et son entretien est moins dispendieux. Une femme est plus délicate, a besoin d'un lit plus doux, d'un vêtement plus fin , et peut-être même encore d'une autre femme pour l'aider. Elle nous rend moins de services qu'elle ne nous en demande. Rien de tout cela avec un frère. Ses besoins sont les mêmes que les nôtres, grand avantage pour des personnes vivant ensemble, et dont un homme se prive quand il habite avec une femme.
Qu'elle ait besoin de prendre un bain, qu'elle soit malade, un frère, si hardi, si téméraire qu'on le suppose, n'osera lui rendre les services que réclame son état et la jeune fille ne pourra se suffire à elle-même. Ces services, des frères qui habitent ensemble peuvent très-bien se les rendre. S'agit-il de se livrer au sommeil, quand une jeune fille est dans votre maison, deux lits sont nécessaires, deux couvertures, et même si vous saviez vous respecter, deux appartements. Mais pour deux frères, un train de maison si considérable n'est pas nécessaire : une chambre, un oreiller, un lit, les mêmes couvertures suffisent à tous deux; en somme , si on veut entrer dans ces détails, on trouvera autant d'inconvénients et d'embarras d'un côté, que de facilités et d'avantages de l'autre. Encore je laisse de côté la question d'honneur et de bienséance.
Quel spectacle en effet quand on entre dans l'habitation d'un célibataire, de voir des souliers de femme suspendus, des ceintures et des coiffures, des paniers de toutes les dimensions, des aiguilles, des peignes, des fuseaux et mille autres choses que je ne puis énumérer en détail. S'il s'agit d'une femme riche, quel inventaire plus considérable et qui prête encore plus à rire ! Voyez cet homme, tout seul au milieu d'une troupe de jeunes filles. N'a-t-il pas l'air d'un chanteur qui dirige un choeur de danseuses? Quoi de plus honteux, de plus déshonorant? Une femme a besoin d'une foule de choses pour sa toilette, il faut que tout soit prêt à point, nécessité donc de faire marcher les domestiques, et pour cela il faut les gronder toute la journée; le malheureux s'en acquitte à se rompre les poumons. S'il néglige de le faire il s'expose à des réprimandes; quelle alternative ! s'il ne gronde pas, il est grondé lui -même, s'il gronde , il se déshonore. Il ne devrait pas s'occuper de choses temporelles, et il s'occupe de choses qui n'appartiennent qu'aux femmes. Le voilà qui porte aux orfèvres des vases à l'usage des femmes, qui va de temps en temps s'informer si le miroir de madame est prêt, si la jatte est terminée, si l'on a rendu le flacon. La corruption en est venue au point que les vierges ont besoin de plus d'objets de toilette que les femmes du monde. De là il ira à la boutique du parfumeur s'enquérir des parfums de madame, souvent même, emporté par son zèle, il ne craindra pas de faire affront à un pauvre. Les vierges se servent donc de parfums précieux et de tout genre? Oui ! De la boutique du parfumeur il ira chez la lingère, puis chez le tapissier. Pourquoi les femmes craindraient-elles de charger de ces petits soins des hommes qu'elles trouvent toujours si dociles et si obéissants, des hommes qui reçoivent leurs ordres de meilleure grâce qu'ils ne reçoivent les services des autres? Il y a encore la tente portative elle a besoin de réparations, et nos complaisants de rester jusqu'au soir sans manger dans les boutiques des artisans, pour les faire faire, ces urgentes réparations.
Du reste, cette excessive complaisance n'a rien qui me surprenne; mais comment se fait-il qu'elle se change en rigueur outrée pour les malheureux serviteurs qu'ils fatiguent de leurs ordres multipliés , et qu'ils injurient pour mieux les stimuler? Jugez à combien de plaintes tout cela donne lieu ! Le serviteur maltraité pour des choses de cette nature, ne pouvant se venger autrement, le fait par des coups de langue et par. de secrètes médisances : il n'épargne rien de ce qui peut assouvir (103) son ressentiment; il se venge avec le peu de réserve qu'il est facile de supposer dans un serviteur sous le coup de tels reproches, et qui n'a que cette vengeance pour toute consolation.
Celui qui garde chez soi, une vierge sans fortune, n'est pas exposé, il est vrai, à traiter avec les orfèvres non plus qu'avec les parfumeurs ; la pauvreté ne le permet pas : mais il faut toujours voir les cordonniers , les tisserands, les teinturiers, etc... Et qu'est-il besoin de peindre l'inconvenant trafic auquel ils descendent, quand ils vont par les maisons pour vendre de la chaîne et de la trame, ou sur la place publique pour en acheter. Voilà pour l'intérieur, au dehors c'est bien pire.
L'église est aussi témoin de leur honte, encore plus grande là que partout ailleurs. C'est comme une nécessité qu'aucun lieu n'ignore leur opprobre et leur dégradante servitude; et ils étalent leur impudence aux yeux de tous jusque dans ce lieu saint et terrible ! Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'ils tirent vanité de ce qui devrait les faire rougir. Ils reçoivent ces femmes à la porte de l'église, et, remplissant les fonctions des eunuques, ils écartent la foule devant elles; ils les précèdent avec un orgueil qui s'étale à tous les regards, ils ne rougissent pas, ils se glorifient au contraire. Ils montrent leur complaisance pour elles, jusque dans le moment saint et redoutable où se consomment les divins mystères, sans craindre de scandaliser ceux qui les entourent. Quant aux vierges elles-mêmes, ces malheureuses, ces femmes de scandale, au lieu de s'opposer à ces démonstrations, elles en font gloire et n'en deviennent que plus hardies. Pourrait-on imaginer une injure plus flétrissante, que celle qu'ils se font à eux-mêmes par cette impudence, condamnée par de si nombreux témoins, et cette conduite inconvenante, exposée à tant de regards ! Qu'est-il besoin de dire combien de personnes dans l'église sont scandalisées à leur sujet, combien négligent les choses saintes et les exercices de piété, dans la crainte de les irriter ! Et quelle susceptibilité ! Un. regard trop peu bienveillant qu'on a lancé , un sourire qu'on a refusé, suffisent pour exciter leur colère et leur ressentiment; ils oseront éclater, ils risqueront tout plutôt que de passer sur ce qu'ils regardent comme une injure à leur protégée.
Mais jusqu'à quand nous-mêmes souillerons-nous nos lèvres du récit de ces turpitudes? Notre dessein n'est pas de tout raconter; cela nous entraînerait trop loin , et quand même nous voudrions tout dire, nous ne le pourrions pas, puisque nous sommes déjà si longs en recueillant seulement quelques faits çà et là. J'aurais même voulu omettre ces quelques détails, mais, malgré moi, j'ai été forcé de les rappeler, afin de corriger ceux de mes lecteurs qui ont de l'intelligence et du coeur. Il ne me reste plus maintenant qu'à recourir aux prières et aux, supplications.
Je vous conjure, je vous supplie, je me jette à vos genoux, je vous prie avec là plus vive instance, laissez-vous persuader. Sortons de notre égarement; soyons maîtres de nous-mêmes et reconnaissons l'honneur que Dieu nous a fait ; écoutons la voix de Paul : Ne soyez pas esclaves des hommes (I Cor. VII, 23) , et cessons d'être les esclaves des femmes pour notre perte et pour la leur. Le Christ veut que nous soyons des soldats courageux, des athlètes ; il ne nous a pas pourvus d'armes spirituelles pour être les hommes d'affaires de je ne sais quelles filles, pour nous occuper de laines, de tapisseries ou d'autres choses de ce genre, pour rester assis auprès de femmelettes qui tissent et filent, pour passer ainsi le jour entier; laissant amollir nos âmes aux paroles des femmes et leurs moeurs s'introduire dans nos habitudes; il nous les a données, au contraire, pour que nous triomphions des puissances invisibles qui nous font la guerre, pour que nous frappions le démon qui est le chef de nos ennemis, pour que nous chassions les redoutables phalanges des esprits de ténèbres , que nous renversions leurs remparts; pour que nous traînions en esclavage les puissances et les maîtres du monde, les princes des ténèbres, que nous mettions en fuite les esprits de malice; pour que nous respirions la flamme céleste et que nous soyons prêts à mourir chaque jour.
Voilà pourquoi le Seigneur nous a revêtus de la cuirasse de la justice et ceints de la ceinture de vérité ; c'est pour cela qu'il a placé sur notre tête le casque du salut, chaussé nos pieds des sandales de lApostolat , de la bonne nouvelle et de la paix, remis dans nos mains le glaive spirituel et allumé dans nos coeurs lé feu divin. Voyez ce soldat avec le casque , les bottes , la cuirasse , le glaive , la lance, le bouclier, les javelots, les flèches, le (104) carquois; déjà la trompette éclatante a sonné et appelé au combat, déjà les ennemis furieux se précipitent et s'efforcent de renverser la ville de fond en comble ; ce soldat, dis-je, voyez-le, non pas s'élancer au combat, mais entrer dans la maison , s'asseoir tout armé auprès d'une femme; si vous le pouviez, ne le transperceriez-vous pas de votre glaive, sans même daigner lui adresser un reproche ? Si vous êtes transporté d'une telle colère, comment pensez-vous que Dieu soit disposé envers celui qui se conduit encore plus indignement? Le désordre que j'attaque est plus honteux, plus absurde, que celui auquel je le compare, parce que la guerre est plus importante, les ennemis plais terribles, les récompenses plus belles, en un mot, parce qu'il y a entre ces deux ordres de choses la même différence qu'entre l'ombre et la réalité.
Ainsi, ne laissons pas nos courages s'amollir et nos forces s'épuiser dans ces conversations qui font à notre âme un mal considérable, un mal profond. Et que serait-ce donc si, à notre insu, l'amour venait nous enivrer? Le comble de notre malheur, c'est que sans comprendre ce qui nous énerve, nous devenons cependant plus mous que la cire la plus molle. Si quelqu'un saisissait un lion superbe, à l'il farouche, lui rasait la crinière, lui brisait les dents, hua coupait les griffes, le rendait tout honteux, ridicule, et le mettait dans un tel état, qu'un enfant pourrait facilement s'emparer de cet animal terrible, dont le seul rugissement naguère ébranlait les déserts, il aurait devant lui une image des hommes que les femmes prennent dans leurs filets et livrent sans difficulté au démon comme une vile proie. Ils deviennent faibles, emportés, effrontés, imprudents, colères, cruels, rampants, téméraires, lâches, badins, en un mot, ils ont tous les vices des femmes dont ils subissent la domination.
Non, il est impossible qu'un homme qui se plaît tant avec les femmes et qui ne sort pas d'une atmosphère si énervante ne soit pas un coureur, un être ignoble; toujours errant sur les marchés. Ouvre-t-il la bouche, c'est pour parler de laines et de tapisseries ; il devient bavard comme une femme; toutes ses actions sont marquées au coin de la plus grande bassesse; loin de lui , bien loin, la liberté chrétienne; il n'est bon à rien d'élevé, à rien de grand. Il est déjà incapable de s'occuper utilement des choses temporelles, civiles, à plus forte raison des choses spirituelles qui sont si grandes et qui réclament des esprits tellement supérieurs, qu'il faut, pour y atteindre, les vertus des anges ! Corrompus par les vierges, ces hommes les corrompent à leur tour. Car, autant ces clercs sortent de leur condition pour plaire à ces vierges, autant celles-ci s'éloignent, en demeurant avec des hommes , de la voie qui leur convient; ils se perdent ainsi mutuellement.
Ces femmes se parent avec plus de recherche, soignent leur mise, leur tournure, tout leur extérieur; elles s'occupent toute la journée de bagatelles qui ne sont nullement permises; s'apercevant que les hommes aiment avec passion ces moeurs pleines de mollesse et ces conversations frivoles et efféminées, elles mettent tout leur soin à les charmer par là de plus en plus, à resserrer toujours davantage les noeuds qui les enchaînent.
Allons, un peu de courage, revenons à nous , soyons maîtres de nous-mêmes, et nous gagnerons à Dieu ces personnes, nous nous sauverons nous-mêmes, ainsi que beaucoup d'autres avec nous; autant notre exemple a perdu d'âmes, autant notre exemple en sauvera, et nous en serons récompensés. Ce qui faisait notre honte, servira à notre honneur, à notre gloire. Pourquoi, dites-le moi, voulez-vous être admiré des femmes? il est tout-à-fait indigne d'un homme spirituel de rechercher cet honneur; j'ajoute que le moyen de l'acquérir, c'est de ne pas le rechercher. L'homme est ainsi fait, qu'il méprise ordinairement ceux qui font trop d'efforts pour lui plaire et qu'il admire ceux qui n'ont pas coutume de le flatter. Cela est vrai surtout pour les femmes. Celui qui les cajole leur devient insupportable, au contraire elles admirent ceux qui savent leur résister, et ne pas se plier à tous leurs caprices. J'en appelle ici à votre témoignage. L'état où vous êtes aujourd'hui ne vous attire pas seulement les moqueries des étrangers, il vous expose encore à celles de ces femmes qui demeurent avec vous. Si elles ne se moquent pas ouvertement , elles se moquent dans leur coeur ; la tyrannie qu'elles exercent sur vous leur donne de la vanité ; secouez leur joug si vous voulez gagner leur estime; elles ne vous admireront que si vous recouvrez votre liberté.
Si vous ne croyez pas à notre parole, (105) interrogez-les elles-mêmes. Pour qui ont-elles le plus d'estime et d'admiration? pour celui qui est leur esclave, ou pour celui qui est leur maître? pour celui qui leur est soumis, faisant tout, souffrant tout pour leur plaire, ou pour celui qui tient le mieux son rang, et qui rougit d'obéir à leur volonté capricieuse? Si elles veulent être sincères, elles diront que c'est pour le dernier. Mais , qu'est-il besoin de leur réponse? les choses parlent assez d'elles-mêmes.
Mais celui qui garde dans sa maison des vierges, est un homme avide de jouissances, il prend plaisir à repaître ses yeux de la vue des jeunes filles. Raison de plus pour fuir cette cohabitation. Quant au plaisir, je crois vous avoir démontré non-seulement qu'il est nul, mais qu'il se change même en amertume pour celui qui se contente devoir sans aller plus loin : ajoutez encore la joie d'une bonne conscience.
Rien ne nous réjouit comme une conscience pure et ses douces espérances.
Est-ce le repos que vous désirez? déjà on vous a montré que ce repos, vous l'auriez plus facilement si un frère habitait avec vous ; votre condition actuelle ne diffère en rien de celle d'un esclave; vous cherchez le repos et vous avez trouvé la plus lourde servitude; lorsque vous aurez secoué votre joug, vous serez du nombre de ceux qui commandent, et non plus du nombre de ceux qui obéissent. Ainsi donc, d'une part, le chagrin au lieu du bonheur, la confusion au lieu de la gloire, la servitude au lieu de la liberté, la fatigue au lieu du repos; ajoutez l'outrage fait à Dieu, la perte de tant d'âmes, tant de scandales, un châtiment perpétuel et la chute de tant de fidèles; d'autre part, c'est tout l'opposé, la gloire, l'honneur, le plaisir, la confiance, la liberté, le salut des âmes l'héritage du royaume céleste, la fuite du châtiment; et vous hésitez à abandonner le premier parti pour le second? Pour moi, je ne vois pas ce qui peut vous arrêter, à moins que vous ne désiriez vous-même votre perte; car, si vous ne changez de vie, ne comptez pas sur le pardon. Quand vous ne trouveriez aucun des avantages dont je viens de parler, vous devriez encore tout souffrir pour la gloire de Dieu. Lorsque, pouvant obtenir et les biens présents et les biens futurs, nous nous perdons nous-mêmes en outrageant Dieu, qui donc nous sauvera, nous délivrera du supplice qui nous menace? personne assurément.
Examinons sérieusement toutes ces raisons en nous-mêmes, pesons-les, et enfin, quoiqu'un peu tard, cherchons à réparer le mal et à sauver nos âmes; que si nous éprouvons quelque peine à rompre avec une longue habitude, employons pour y réussir toute la force de notre raison, surtout implorons le secours de la grâce de Dieu et persuadons-nous bien qu'il suffit de commencer pour que le reste devienne facile. C'est le seul moyen de triompher d'une mauvaise habitude. Séparez-vous pendant dix jours, vous supporterez plus facilement la séparation pendant vingt et ensuite pendant deux fois autant; puis avançant graduellement vous ne sentirez plus la difficulté que vous avez éprouvée d'abord, et vous verrez que ce qui demandait dans le commencement tant de luttes était très-facile; vous contracterez ensuite une autre habitude sans trouver ce changement si difficile que vous l'aviez cru d'abord; la joie d'une bonne conscience viendra se joindre à l'habitude pour avancer et pour affermir l'uvre de votre conversion.
Alors les femmes vous admireront, Dieu vous aimera, les hommes vous honoreront et vous vivrez libre, heureux ! Quoi de plus heureux que d'être délivré des remords de sa conscience; de terminer une lutte perpétuelle avec ses passions, et de se tresser à soi-même la couronne si belle de la chasteté, de regarder librement le ciel, et, le coeur pur, d'invoquer le Seigneur, maître de l'univers. Le prisonnier qui voit tout à coup tomber ses fers, que l'on retire du fond ténébreux d'un cachot infect, que dis-je, l'aveugle qui recouvre la vue, et que la lumière du jour, en éclairant tout à coup ses yeux, fait tressaillir de bonheur, éprouvent-ils une joie, des transports comparables à ceux de cet homme délivré de la servitude de ses passions? L'usage de la lumière a moins de douceur que la délivrance d'une âme longtemps asservie; la tyrannie d'une habitude vicieuse est plus lourde à supporter que des chaînes de fers, que les horreurs d'un cachot.
Au reste, qu'est-il besoin de parler plus longuement de ces deux états de vie, puisque l'un apporte avec soi la honte, la tristesse, le malheur avec la corruption; et l'autre la liberté, le plaisir, le bonheur avec la pureté. Aucune parole humaine ne peut représenter (106) ce dernier état. L'expérience seule peut en donner une idée. Vous comprendrez parfaitement de quels maux vous êtes délivré, quelle vie heureuse vous avez enfin gagnée, lorsque vous donnerez lieu à l'expérience de joindre sa voix à la mienne pour vous convaincre. Voulez-vous savoir si je dis la vérité, consultez l'expérience, c'est-à-dire vivez saintement.
Si vous rejetez mes paroles, si vous les dédaignez, interrogez ceux qui ont porté ce joug pendant quelque temps et qui ont recouvré la véritable liberté, et vous saurez ce que l'on gagne en écoutant ces avis. Salomon, par exemple, tant que l'amour des biens terrestres le captiva, regardait ces choses comme grandes, admirables; il y consacrait beaucoup de temps et de sollicitude, élevant de magnifiques maisons , entassant des monceaux d'or, réunissant des choeurs de musiciens et une foule de serviteurs pour lui présenter les viandes et les vins les plus exquis, mettant sa jouissance dans les jardins et dans la beauté des femmes, en un mot, épuisant toutes les voluptés de la terre. Mais quand il rentra en lui-même et que, sortant comme d'un abîme de ténèbres, il put ouvrir les yeux à la lumière de la vraie sagesse, alors il prononça cette parole sublime et digne du ciel : Vanité des vanités, tout est vanité!
Tel et plus sévère encore sera l'anathème que vous porterez contre les faux plaisirs d'ici-bas, si vous vous arrachez tant soit peu à de coupables habitudes.
Dans les siècles anciens , on ne demandait pas à Salomon une aussi grande sagesse ; la loi ancienne n'interdisait pas les plaisirs, elle ne disait pas qu'ils n'étaient que vanité, et pourtant Salomon, au milieu de tous ces plaisirs, put voir par lui-même leur vanité et leur folie. Pour nous, nous sommes appelés à une vie plus parfaite, nous cherchons à atteindre un but plus élevé et nous nous exerçons dans une arène; les combats sont plus difficiles. La vie à laquelle nous sommes appelés, c'est celle des vertus et des intelligences célestes , celle des purs esprits. N'est-ce pas une chose honteuse, digne du dernier supplice, que de se montrer si inférieur à cette sublime vocation , et non-seulement de ne pas triompher comme Salomon des plaisirs permis, mais de rechercher ceux qui sont défendus et qui seront pour nous la cause d'insupportables tourments ? Nourrir dans son coeur un amour coupable, regarder une femme avec concupiscence, contempler sa beauté avec des yeux passionnés, se déshonorer soi-même, nuire aux faibles, être une occasion de blasphème aux païens et aux Juifs, perdre les enfants de la maison de Dieu, aussi bien que les étrangers , occasionner toutes sortes d'outrages contre la gloire de Dieu, se vouer à un vil ministère, se jeter dans une foule d'occupations séculières, échanger, dans un pacte infâme avec le démon, la liberté, ce don du Christ, ce prix de son sang, contre la plus cruelle tyrannie; se rendre ridicule à ses amis, méprisable à ses ennemis, perdre la réputation de l'Eglise ; avilir la glorieuse profession des vierges, fournir aux impudiques des excuses, causer enfin beaucoup d'autres maux encore, car on ne peut savoir, on ne peut dire tout ce qui résulte de cette oeuvre d'iniquité : voilà certainement ce que Dieu défend très-sévèrement, ce qu'il punira avec la dernière rigueur.
Admettons qu'il y ait là.quelques petites jouissances; nous avons à lui opposer la moquerie, la honte, les soupçons de la part de beaucoup, les réprimandes, les injures, les reproches, le ver qui ne meurt point, les ténèbres extérieures, le feu inextinguible, la tribulation, l'angoisse, le grincement de dents, les liens indissolubles de l'enfer. Pesons tout cela comme dans une balance, et à la vue du châtiment qui nous attend, revenons sur nos pas, quoique tard, repoussons bien loin une maladie si pernicieuse, afin que nous puissions sortir de ce monde le front ceint d'une brillante couronne et dire à Jésus-Christ avec une entière liberté : " Pour vous et pour votre gloire nous avons brisé des liens coupables, commandé à nos passions, sacrifié nos affections, et foulant aux pieds tout autre amour et tout jugement humain nous avons à tout le reste préféré vous et votre amour. "
C'est le moyen de nous sauver, de sauver nos malheureuses complices, de sauver ceux que nous scandalisons, et de nous mettre sur le même rang que les martyrs; oui, nous serons au premier rang ! Car un homme quia longtemps porté le joug de la concupiscence, qui a été enchaîné dans les liens d'une douce et ancienne habitude, et qui ensuite est amené par la crainte de Dieu à rompre ces liens, à s'attacher à ce que Dieu approuve, un tel homme n'est pas inférieur aux illustres martyrs qui ont courageusement enduré tant de tortures.
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Rien n'est plus difficile que de rejeter une affection, un amour enraciné, que de se garder de mille occasions de pécher et de déployer les ailes de son âme pour s'envoler aux voûtes célestes. La souffrance des martyrs passe vite, l'autre lutte est de plus longue durée; les combats sont les mêmes, quant au mérite, les couronnes seront les mêmes aussi. Si celui qui sépare ce qui est précieux d'avec ce qui est vil devient comme la bouche de Dieu (Jérém. XV, 19), celui qui se délivrera lui-même et délivrera les autres d'une pensée coupable, songez quelle récompense il recevra; encouragé par cette récompense , libre , dégagé de tout lien, rejetez une intimité funeste, afin que, vivant selon la volonté de Dieu, vous puissiez, après le pèlerinage de cette vie, revoir votre amie dans le ciel, pour jouir en toute sécurité de sa conversation et de sa présence.
Les affections charnelles étouffées, les liens corporels brisés , il n'y aura aucun obstacle qui empêche l'homme et la femme de rester ensemble, les mauvais soupçons auront disparu; tous pourront, dans le ciel, mener éternellement la vie des anges et des pures intelligences, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soit au Père dans l'unité du Saint-Esprit gloire, honneur, puissance, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !