Saint Thomas - Somme théologique 1864 - IIème
Partie
Dans la
première partie de la Somme, saint Thomas s'est occupé de Dieu et de ses
oeuvres. Cette seconde partie est consacrée à l'étude des choses que l'homme
doit faire pour arriver à Dieu. Elle embrasse donc toute la morale.
Ce vaste
sujet se subdivise en deux sections principales, dont la première comprend la
morale en général, et la seconde, la morale en particulier.
La morale
en général renferme huit traités, qui sont : 1° celui de la félicité de
l'homme; 2° celui du volontaire; 3° celui de la bonté des actions humaines; 4°
celui des passions de l'àme ; 5° celui des habitudes et des vertus ; 6° celui
des péchés
et des vices ; 7° celui des lois humaines et divines ; 8" celui de la
grâce.
'
I. Traité
de la félicité de l'homme. Pour savoir comment l'homme doit se conduire, la
première chose à examiner, c'est sa fin dernière; car il faut avant tout
connaître le but vers lequel on tend. Or, il est certain que l'homme a une fin
dernière à laquelle il rapporte tous ses actes, et que cette fin dernière n'est
rien autre chose que le bonheur.
Toutefois
le bonheur pour lui ne consiste ni dans les richesses, ni dans les honneurs, ni
dans la gloire, ni dans les plaisirs, ni dans la puissance. Tout bien créé est
incapable de satisfaire son âme. L'attrait de la science et les joies que
procurent la contemplation et l'étude de la vérité sont une participation du
bonheur véritable, mais nous ne pouvons en trouver la réalisation parfaite que
dans la vue de Dieu.
Cette vue
doit produire en nous la délectation la plus pure, le repos de l'àme le plus
absolu, mais on ne peut en jouir qu'autant qu'on a la volonté droite et la
conscience sans tache.
A la
vérité, notre nature ne pourrait par elle-même s'élever jusqu'à la possession
et la jouissance immédiate de celui qui est le bien universel, mais avec sa
grâce nous pouvons y parvenir. Et selon que nous correspondons avec plus ou
moins de fidélité à ce secours divin, nous verrons Dieu plus ou moins
parfaitement après cette vie.
Le bonheur
n'existe pas ici-bas, mais nous le trouverons dans l'autre monde en raison de
nos mérites (quest. i-vi).
IL Traité
du volontaire. Les oeuvres de l'homme étant le moyen qui doit le faire parvenir
à la béatitude ou qui doit l'en écarter, après avoir parlé de sa fin nous
devons nous occuper de ses moyens, et rechercher le caractère que doivent avoir
ses actions.
Parmi les
actions de l'homme il y en a qui lui sont propres, et d'autres qui lui sont
communes avec les animaux.
Celles qui
lui sont propres sont appelées volontaires parce que la volonté en est le
principe.
Le
volontaire n'existe d'une manière parfaite que dans les êtres raisonnables. La
violence le détruit, la crainte l'affaiblit, la concupiscence l'augmente,
l'ignorance le modifie.
Il importe
donc beaucoup, pour juger un acte, de faire attention à ses principales
circonstances. On les a toutes réunies dans ce vers technique :
Quit,
quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando.
La volonté
porte nécessairement sur la fin et les moyens. Elle meut toutes les puissances
de l'àme, mais l'appétit sensitif et l'entendement ont de l'influence sur elle.
Indépendamment de ces puissances internes, elle a encore besoin d'être mue par
un principe extérieur. Mais il n'y a que Dieu qui puisse ainsi disposer d'elle.
Tous les
autres êtres ne peuvent agir qu'indirectement sur ses déterminations.
Quoique
Dieu en soit le maître souverain, cependant il ne la violente pas, il respecte
sa liberté. Il n'y a qu'une chose qui la nécessite ; c'est le bien général,
parce qu'elle ne peut pas ne pas vouloir son bonheur.
Quant aux
autres biens, ils la sollicitent, mais elle peut toujours leur résister, parce
qu'elle est libre de préférer l'un à l'autre.
La
jouissance est son acte, et pour qu'elle soit parfaite il faut que la volonté
soit en possession de la béatitude qui est l'objet de sa fin dernière.
C'est à la
volonté que se rapporte l'intention , puisqu'elle doit tout à la fois
s'attacher à la fin et aux moyens.
Elle n'a
pas la liberté de choisir sa fin dernière, mais elle est libre à l'égard des
moyens.
Le conseil
précède son choix, et une fois que l'affaire a été mûrement réfléchie, elle y
donne son consentement.
Relativement
à l'usage que nous faisons de nos facultés, la volonté est le premier moteur,
la raison est la puissance qui dirige, et les autres facultés exécutent.
De concert
avec la raison, elle commande aux membres extérieurs, exerce un certain
ascendant sur l'appétit sensitif; et si la raison a sur elle de l'empire, elle
règle aussi l'exercice de cette faculté (quest. vi-xvm).
111.
Traité de la bonté et de la malice des actions humaines. Les actes humains
tirent leur bonté ou leur malice de leurs objets, de leurs circonstances et de
leur fin.
Par là
même que leur objet les spécifie, il y a une différence d'espèce entre un acte
bon et un acte mauvais.
H y a des
actes qui sont indifférents quand on les considère en général, mais il n'y en a
pas qui le soient quand on les considère in individuo, parce que l'intention de
celui qui les accomplit les rend toujours bons ou mauvais.
Quelquefois
les circonstances changent l'espèce de l'acte, mais toute circonstance
aggravante n'a pas ce caractère.
On
distingue deux sortes d'actes, les actes intérieurs et les actes extérieurs.
Par
rapport aux actes intérieurs, la droiture delà volonté dépend de la bonté de
son objet et de la raison subordonnée à la loi éternelle. Toutes les fois que
la volonté est en désaccord avec la raison, elle est mauvaise, et elle ne peut
être bonne qu'autant qu'elle est conforme à la volonté divine.
Quant aux
actes extérieurs, leur bonté et leur malice dépend de la bonté et de la malice
de la volonté. La bonté et la malice de l'acte extérieur est la même que celle
de Pacte intérieur par rapport à la fin, elle n'y ajoute que par accident, mais
par rapport aux circonstances elle en est distincte et l'augmente.
Selon
qu'un acte est bon ou mauvais, il mérite récompense ou châtiment. Et Dieu, qui
est le maître souverain de l'univers, rendra à chacun selon ses oeuvres (quest.
xviu-xxn) (1).
IV. Traité
des passions humaines. Après avoir considéré lès actions qui sont propres à
l'homme, nous devons examiner celles qui lui sont communes avec les animaux,
c'est-à-dire les passions.
L'àme est
le sujet des passions. Elles résident dans la partie appétitive plutôt que dans
la partie cognitive, et elles sont plus propres à l'appétit sensitif qu'à
l'appétit intelligentiel.
Les
passions de l'appétit irascible ne sont pas de la même espèce que celles de
l'appétit concupiscible.
Celles de
l'irascible sont opposées d'après leurs objets et selon qu'elles s'éloignent et
s'écartent du même terme, tandis que les passions du concupiscible ne sont
opposées que d'après leurs objets.
Entre
toutes les passions de l'àme il n'y a que la colère qui n'ait pas son
contraire.
Dans la
partie appétitive il y a des passions qui sont d'espèce différente sans être
contraires, comme l'amour et la joie.
Les
passions sont bonnes ou mauvaises moralement selon qu'elles sont soumises à
l'empire de la raison. Il n'y a de mauvaises que les passions qui sont,
contraires à la raison. Elles augmentent ou diminuent la bonté ou la malice des
actions selon qu'elles sont plus ou moins déraisonnables.
Les
passions du concupiscible son l'antérieur es à celles de l'irascible, de telle
sorte quelles en sont le principe et la fin.
L'amour
est la première de toutes les passions, parce que c'est de l'amour que naissent
toutes les passions qui sont dans l'appétit concupiscible.
L'espérance
tient le premier rang parmi les passions de l'irascible.
Il y a en
tout onze passions qu'on peut ainsi ordonner : l'amour et la haine, le désir et
la fuite, l'espérance et le désespoir, la crainte et l'audace, la colère, la
joie et la tristesse. Parmi ces onze passions, il y en a cinq qui se rapportent
à l'irascible. Ce sont : l'espérance et le désespoir, l'audace et la crainte,
et la colère.
Les autres
appartiennent à l'appétit concupiscible.
L'amour a
pour cause le bien que l'intellect connaît et la ressemblance qui fait qu'un
individu a de l'affection pour un autre. Cette passion a pour effet d'unir
intimement celui qui aime avec l'objet de son amour, de le ravir à lui-même en
quelque sorte, d'exciter en lui des mouvements de zèle très-violents et de
diriger l'individu dans toutes ses actions. Elle le perfectionne quand elle le
porte vers un objet qu'il doit aimer, et elle le dégrade quand elle lui donne
une impulsion contraire.
(l) On
comprend généralement ces trois premiers traités sous le nom de Traité des
actes humains. Nous le ferons nous-mêmes dans les titres généraux qui indiquent
les matières contenues dans ce volume, pour nous conformer à 1 usage.
La haine
est le contraire de l'amour, et le mal est son objet et sa cause. Cette passion
vient de l'amour parce qu'elle résulte de l'attachement que Ton a pour l'objet
contraire à celui qu'on déteste. Parla même qu'elle est un effet de l'amour,
elle est moins forte que lui. Elle a aussi moins d'extension, car personne ne
peut se haïr soi-même, ni haïr le bien et le vrai en général. On ne peut haïr
que certaines vérités particulières qui contrarient les penchants qu'on veut
satisfaire.
Le désir
réside dans l'appétit concupiscible. Cette passion se distingue de l'amour qui
en est le principe, et du plaisir ou de la délectation qui en est le terme. On
distingue les désirs naturels, qui sont communs à l'homme et aux animaux, parce
qu'ils se bornent aux choses sensibles, et les désirs qui sont au-dessus de la
nature ou qui ne sont pas naturels parce qu'ils ont pour objets les biens qui
résident dans la raison ou qui lui sont supérieurs. Les premiers sont bornés,
les autres ne le sont pas.
Le plaisir
ou la joie est une passion de l'âme. Elle diffère de la délectation que l'on
attribue aux animaux parce qu'elle est une jouissance raisonnable. A ce titre,
elle ne réside pas seulement dans l'appétit sensitif, mais elle réside encore
dans l'appétit intelligentiel.
Les joies
de l'intelligence et de l'esprit sont supérieures à celles des sens et du
corps, et parmi les délectations des sens ce sont celles du tact qui l'emportent.
La joie a pour causes : l'action, le mouvement, l'espérance et la mémoire, les
bonnes actions des autres, le souvenir des épreuves que l'on a victorieusement
traversées, le bien que l'on a fait, l'admiration qu'on éprouve, la
ressemblance qu'on trouve entre soi et les autres. Ses effets sont de dilater
le coeur, d'exciter le désir quand elle est l'effet d'un souvenir, et de
troubler la raison ou de l'aider dans ses fonctions, selon qu'elle est produite
par les sens ou par l'intelligence.
Ces jouissances
sont bonnes ou mauvaises, selon qu'elles sont conformes à la raison ou qu'elles
lui sont contraires. Il y a une délectation qui est le bien suprême, c'est
celle qui mène l'homme à la béatitude. On juge qu'un homme est bon ou mauvais
d'après la nature des choses qui le délectent ou qui l'attristent.
La douleur
est une passion dans le sens le plus strict du mot. Elle s'entend communément
des souffrances extérieures, et l'on se sert du mot tristesse pour exprimer les
afflictions intérieures. La tristesse et la délectation sont opposées l'une à
l'autre d'après leurs objets. Quand leurs objets sont contraires, elles ne se
combattent pas mutuellement. Ainsi, se réjouir du bien et s'attrister du mal ne
sont pas des sentiments contraires.
La
délectation qui résulte de la contemplation n'est jamais mêlée de tristesse.
Elle peut être parfaite et entière, mais la tristesse ne peut jamais être que
partielle et relative. Elle l'emporte cependant sur la douleur, car souvent on
échangerait volontiers les peines intérieures contre des douleurs extérieures
quelles qu'elles soient.
On
distingue quatre espèces de tristesse : l'abattement, l'anxiété, la miséricorde
et l'envie.
La cause
de la tristesse est le mal que l'on éprouve plutôt que le bien qu'on a perdu. Le
désir en est aussi quelquefois une cause, parce que nous nous attristons quand
nous voyons que le bien que nous désirions diffère de se réaliser ou nous fait
complètement défaut. Une puissance à laquelle on ne peut résister est aussi une
cause de tristesse.
La
tristesse a pour effets de paralyser en nous toute volonté et toute faculté
d'apprendre. Elle appesantit l'àme et arrête les mouvements du corps. Elle nuit
à notre organisation physique plus que les autres passions de l'àme parce
qu'elle empêche le mouvement vital du coeur.
La
délectation lui étant opposée, elle peut lui servir de remède. Les pleurs et
les gémissements sont aussi un moyen de calmer cette passion, ainsi que les
sympathies de l'amitié et la contemplation du vrai. Le sommeil et les bains
sont les remèdes physiques qui produisent, sous ce rapport, les plus heureux
résultats.
La valeur
morale de cette passion s'apprécie, comme celle de toutes les autres, d'après
son objet. C'est pourquoi, quoique la tristesse soit mauvaise en elle-même,
néanmoins elle est bonne et louable quand elle a le mal pour objet, et elle
peut être utile si elle a pour conséquence de nous porter à le fuir et à
l'éviter.
Telles
sont les passions de l'appétit concupiscible.
La
première des passions de l'irascible est l'espérance, qui a pour objet un bien
qu'il est possible, mais difficile d'obtenir. C'est sous ce dernier rapport
qu'elle diffère de la cupidité et du désir. Elle réside dans la partie
appétitive de l'âme et non dans sa partie cognitive.
Le
désespoir lui est opposé. Elle a pour cause l'expérience qui l'affaiblit
quelquefois par les déceptions qu'elle lui procure. Elle est plus ardente dans
les jeunes gens, dans les insensés et dans tous ceux qui sont incapables de
calculer les difficultés de leurs entreprises. Elle est tout à la fois l'effet
et la cause de l'amour, et elle aide l'homme en lui donnant du courage pour
l'exécution de ses desseins.
La crainte
est aussi une passion de l'àme distincte de toutes les autres. Elle est
naturelle quand elle a pour objet le bien contraire à la nature, et elle ne
l'est pas quand elle a pour objet ce qui est contraire au bien que l'on aime et
que l'on désire.
Les
philosophes distinguent six espèces de craintes : la lenteur, la pudeur, la
honte, l'étonnement, la stupeur et l'angoisse.
La crainte
porte sur le mal de la nature et sur le mal du péché , et elle est surtout
excitée par des calamités subites et des peines qu'il n'est pas facile
d'éviter.
Elle a
pour cause l'amour et la force, parce que nous craignons de perdre ou de ne pas
obtenir ce que nous aimons„et que d'ailleurs nous redoutons ce qui est plus
puissant que nous. Ses effets physiques sont la contraction des esprits vitaux
à l'intérieur et un tremblement général de tous les membres. Sous le rapport
moral, elle a pour effet de rendre l'homme plus réservé et plus attentif et de
l'engager à prendre conseil.
L'audace
brave le péril au lieu de le redouter comme la crainte. Elle est excitée par
l'espérance. Mais les audacieux sont toujours plus ardents au commencement du
danger, tandis que ceux qui l'affrontent de propos délibéré se maintiennent
mieux.
La colère
est une passion spéciale qui résulte du concours de plusieurs autres. Elle a
pour but la vengeance, et réside dans l'appétit irascible. Elle n'existe pas
sans la raison, et, sous ce rapport, elle est plus naturelle à l'homme que la
concupiscence, quoique sous un autre elle le soit moins. La haine est un mal
beaucoup plus grave que la colère, et cette dernière passion ne se rapporte
qu'aux gens auxquels il appartient de se venger.
Le fiel,
la manie et la fureur sont trois espèces de colère.
Ce qui
excite la colère, ce sont les injures reçues, les mépris qu'on essuie, la
bassesse de celui qui offense et la supériorité relative de celui qui est
offensé. Cette passion produit une certaine délectation quand on est parvenu à
satisfaire sa vengeance. Elle embrase le sang, trouble la raison, et
quelquefois provoque une perturbation si profonde dans l'individu, qu'il perd
complètement l'usage de la parole (quest. xxii, xlix).
V. Traité
des habitudes et des vertus. Après avoir étudié les actes et les passions nous
devons nous occuper des principes des actes humains. Il y en a de deux sortes,
les principes intérieurs et les principes extérieurs.
Les
principes intérieurs sont les puissances et les habitudes. Comme nous avons
traité des puissances dans la première partie (quest. lxxvh) nous avons
maintenant à examiner les habitudes. Nous parlerons d'abord des habitudes en
général.
L'habitude
est une qualité qui change difficilement et qui fait que l'individu se conduit
bien ou mal conformément à sa nature. Elle est le principe d'un acte ou d'une
opération. Les habitudes existent dans l'àme selon ses puissances. Elles
existent dans les puissances sensitives selon que la raison règle leurs actes.
Il y a
aussi des habitudes qui résident dans l'intellect, comme la science et la
sagesse, et il y en a d'autres qui résident dans la volonté, comme la justice.
Parmi les
habitudes il y en a qui viennent de la nature comme la connaissance des
premiers principes, d'autres viennent de la répétition des mêmes actes,
d'autres enfin sont infuses parce qu'elles ont une fin surnaturelle.
Les
habitudes peuvent être augmentées ou diminuées ; elles sont augmentées quandle
sujeloùelles se trouvent participe davantage à une force préexistante. Tout
acte d'ailleurs les augmente quand il est accompli avec une certaine énergie.
Une
habitude peut être détruite ou affaiblie par une habitude opposée ou par la
cessation des actes qui l'ont produite.
Plusieurs
habitudes peuvent se rapporter à une môme puissance. Elles se distinguent
d'après leurs principes, leurs objets et leurs natures On les distingue aussi
selon qu'elles sont bonnes ou mauvaises. C'est ce qui établit la différence
qu'il y a entre les vertus et les vices.
La vertu
est une habitude par laquelle omagit bien et dont on ne fait jamais mauvais
usage et que Dieu opère en nous sans nous.
La vertu
réside dans la volonté, dans l'appétit irascible et concupiscible, selon que
ces puissances se rapportent à la raison.
Les vertus
intellectuelles spéculatives n'ont d'autre effet que de mettre l'homme à même
de bien agir. Il n'y en a que trois : la sagesse, la science et l'intellect.
L'art est une vertu au môme titre que les vertus intellectuelles spéculatives.
La prudence est distincte de l'art parce qu'elle n'a pas pour objet les travaux
que l'homme doit exécuter, mais les bonnes actions qu'il doit faire. Elle
dirige d'ailleurs l'homme dans sa conduite en lui suggérant tous les moyens qu'il
doit employer pour être irrépréhensible.
Le
conseil, la sagacité et le jugement sont des vertus associées à la prudence.
Les vertus
morales se distinguent des vertus intellectuelles comme l'intellect diffère
lui-même de l'appétit. Toute vertu appartient nécessairement à Tune ou à
l'autre de ces catégories. La vertu morale peut exister sans certaines vertus
intellectuelles, par exemple sans la sagesse, la science et l'art; mais toutes
les vertus intellectuelles, à l'exception de la prudence, peuvent exister sans
la vertu morale.
La vertu
morale ne peut être une passion, puisqu'elle n'a que le bien pour objet tandis
que la passion se rapporte également au mal. Elle peut exister avec elle quand
la passion est bien réglée, mais toutes les vertus n'ont pas les passions pour
objet; il y en a qui peuvent exister sans elles et d'autres qui ne le peuvent
pas.
Les vertus
morales sont nécessairement multiples d'après la diversité de leurs objets.
Celles qui se rapportent aux opérations se distinguent de celles qui se
rapportent aux passions. Quoique toutes celles qui se rapportent aux opérations
rentrent dans la justice d'une manière générale, cependant elles sont de
plusieurs espèces selon leiu-s différentes raisons spéciales.
Il n'est
pas possible qu'il n'y ait qu'une seule et môme vertu pour toutes les passions.
On en distingue autant qu'il y a d'objets divers auxquels les passions se
rapportent rationnellement.
On donne
le nom de vertus cardinales ou principales à celles qui ont pour objet de
régler l'appétit. On en compte quatre : la prudence, la justice, la tempérance
et la force. Ces quatre vertus sont parfaitement distinctes les unes des
autres.
On les
divise encore en vertus politiques, purgatives, de l'àme purifiée, et en vertus
exemplaires.
Indépendamment
des vertus morales il y a d'autres vertus qui sont infuses dans l'homme pour
qu'il puisse atteindre sa fin surnaturelle. On les appelle théologales.
Elles se
distinguent des vertus morales et intellectuelles par leur objet qui est
surnaturel.
Il y en a
trois: la foi, l'espérance et la charité. Selon l'ordre de génération la foi
est antérieure à l'espérance et l'espérance antérieure à la charité, quoique
dans l'ordre de perfection cette dernière vertu ait la priorité sur les autres.
La nature
a mis en nous une certaine aptitude pour toutes les vertus morales. Les bonnes
oeuvres quand elles sont fréquentes peuvent produire des habitudes vertueuses.
Les vertus théologales ne sont pas les seules qui soient infuses en nous. Nous
recevons aussi de cette manière certaines vertus morales qui sont alors
spécifiquement différentes des vertus acquises.
Toute
vertu morale consiste dans un certain milieu conforme à la raison. Il en est de
même des vertus intellectuelles et des vertus théologales, du moins par rapport
à nous. Car tout extrême est condamnable.
Les vertus
morales sont nécessairement communes entre elles. On peut avoir sans la charité
les vertus morales que l'on acquiert humainement, mais on ne peut avoir ainsi
les vertus infuses. On ne peut avoir la charité sans avoir en même temps toutes
les vertus morales et théologales, mais on peut avoir la foi et l'espérance
sans elle.
Les vertus
qui sont d'espèce différente ne sont pas égales entre elles. Les mêmes vertus
sont aussi différentes selon les divers temps dans le même individu ou selon
les divers sujets qui les mettent en pratique. Toutes les vertus se développent
simultanément d'une manière proportionnelle dans le même individu, mais l'une
peut être supérieure à l'autre.
Les vertus
intellectuelles ont des habitudes plus nobles que les vertus morales qui
perfectionnent l'appétit. La justice est la première de toutes les vertus
morales; après elle viennent la force et la tempérance.
La sagesse
est la première des vertus intellectuelles et la charité la première des vertus
théologales.
Après
cette vie les vertus morales et intellectuelles ne subsistent plus quant à ce
qu'elles ont de matériel ; elles ne subsisteront que par rapport à ce qu'elles
ont de formel. La foi et l'espérance n'existeront plus, puisque nous verrons ce
que nous croyons et que nous posséderons ce que nous espérons. Mais la charite
persévérera parce qu'elle ne renferme rien d'imparfait dans son essence.
Les dons
perfectionnent l'homme pour qu'il suive facilement l'impulsion de
l'Esprit-Saint. Ce sont des habitudes nécessaires pour arriver à la fin
surnaturelle. On en compte sept : le don de sagesse, d'intelligence, de
conseil, de force, de science, de piété et de crainte. Ces dons sont connexes
entre eux comme les vertus morales. Ils ne subsisteront pas dans le ciel quant
à la matière, mais quant à l'essence. Les vertus théologales leur sont
supérieures, mais ils sont supérieurs aux vertus morales.
Les
béatitudes se distinguent des vertus et des dons comme les actes se distinguent
des habitudes. Toutes les récompenses que les béatitudes renferment sont ou la
béatitude parfaite et alors elles se rapportent à la vie future, ou le
commencement de cette béatitude et à ce titre elles regardent la vie présente.
Les huit
béatitudes que l'Evangile énumère correspondent parfaitement aux actes des
vertus et aux dons, et on décerne à chacune d'elles la récompense qui lui
convient le mieux.
Les fruits
de l'Esprit-Saint sont des actes humains inspirés par l'Esprit-Saint lui-même.
Ils sont opposés aux oeuvres de la chair, et saint Paul en a fait une
énumération parfaite dans son Epître aux Galates (quest. xlix, lxxi).
VI. Traité
des vices et des péchés. Les habitudes mauvaises produisent les vices et les
péchés.
Le vice
est contraire à la vertu. Il est aussi contraire à la nature de l'homme dans le
sens qu'il est une transgression de l'ordre de la raison.
Le péché
mortel ne peut exister simultanément avec les vertus infuses comme avec les
vertus acquises. D'après saint Augustin on définit le péché en général une
parole, une action ou un désir contraire à la loi éternelle.
Les péchés
se distinguent spécifiquement d'après leur objet. On appelle péchés spirituels
ceux qui consistent dans la délectation de l'esprit et péchés charnels ceux qui
consistent dans la délectation de la chair.
Les fins
diverses qu'on se propose en péchant constituent aussi différentes espèces de
péchés parce qu'il en résulte par rapport à la volonté une diversité d'objets.
On divise
avec raison les péchés en trois parties : péchés contre Dieu, péchés contre
soi-même et péchés contre le prochain.
Le péché
du coeur, de la bouche et de l'action sont des degrés divers du même péché.
Pécher par
excès et pécher par défaut sont deux actes réciproquement contraires.
Le péché
d'omission diffère spécifiquement du péché de commission quand leurs objets
formels ne sont pas les mêmes. D'après le même principe les circonstances
chaugent l'espèce du péché quand elles proviennent de motifs différents.
Les péchés
étant contraires les uns aux autres, ils ne sont pas connexes comme les vertus.
Leur gravité varie selon la nature de leurs objets. Les péchés spirituels sont
plus graves quoique moins infamants que les péchés charnels, parce qu'ils
offensent Dieu et le prochain, tandis que les autres s'attaquent directement au
corps.
Tout ce
qui affaiblit le libre arbitre diminue dans la même proportion la gravité de la
faute. Il y a des circonstances qui l'aggravent et d'autres qui l'atténuent.
Ainsi le dommage que l'on porte avec intention, la dignité de la personne
offensée, la position élevée du coupable sont autant de circonstances
aggravantes.
La volonté
étant le principe du péché en est par là même le sujet. Mais elle n'est pas la
seule puissance qui ait cette prérogative; le péché réside encore dans les
facultés qui sont le principe des actes volontaires commandés. Il peut se
trouver dans la sensibilité, mais il n'est mortel qu'autant que la raison y
consent.
C'est à la
raison supérieure à se prononcer, parce que c'est d'elle que dépend la
consommation de l'acte sous le rapport moral.
Le péché
est véniel quand la raison supérieure consent à un acte qt:i n'est qu'une faute
vénielle, et il est mortel si la faute est grave et s'il y a eu de sa part
délibération libre et parfaite.
L'intellect
et la volonté sont les causes intérieures et immédiates du péché. L'imagination
et l'appétit sensitif en sont les causes intérieures médiates. L'homme, le
démon et les biens extérieurs qui sollicitent l'appétit sensitif en sont les
causes extérieures, mais ces causes ne sont pas absolument déterminantes.
Un péché
peut être la cause d'un autre péché.
L'ignorance
est aussi une cause de péché. Elle est coupable elle-même quand elle porte sur
des choses que l'on est tenu de savoir. Tantôt elle excuse totalement le péché,
tantôt elle l'aggrave et tantôt elle le diminue.
Les
passions de l'appétit sensitif peuvent porter indirectement la volonté au mal.
Elles sont capables de troubler complètement la raison ou du moins de
l'entraver dans l'exercice de ses fonctions. C'est pour ce motif qu'on dit que
tous les péchés qui naissent de la passion proviennent de cette infirmité.
L'amour
déréglé de soi-même est le principe et la fin de tout péché.
Comme
l'appétit peut être déréglé de trois manières on distingue trois sortes de
péchés : la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil
de la vie. Les passions sont comme l'ignorance ; tantôt elles affaiblissent le
péché , tantôt elles l'aggravent et tantôt elles l'excusent totalement.
On dit que
les hommes pèchent par malice quand ils choisissent le mal sciemment. Ceux qui
pèchent par malice ne pèchent pas toujours par habitude ; cette disposition
aggrave leur faute.
Dieu ne peut
être ni directement, ni indirectement la cause du péché. Il est l'auteur de
tout ce qu'il y a d'être dans l'acte du péché ; c'est lui qui aveugle et qui
endurcit le pécheur en lui retirant sa grâce, et il lui impose cette peine pour
que ceux qui sont dans le péché fassent humblement pénitence et se
convertissent à lui.
Le diable
ne peut pas être la cause directe et suffisante du péché de l'homme. Il peut le
pousser au mal, mais il ne peut l'y pousser nécessairement parce que l'homme a
toujours la puissance de lui résister. Il est toutefois la cause occasionnelle
de tous les péchés parce qu'il en a posé le principe en faisant tomber le
premier homme.
Le péché
du premier homme s'est transmis à tous ses descendants avec la nature humaine
qu'il a entièrement souillée. Mais il n'y a que ce péché qui passe ainsi du
père aux enfants. Il est le fait d'Adam exclusivement; car si Eve seule l'eût
commis il n'aurait pas souillé toute la race humaine. Il se communique par la
génération, puisque si quelqu'un était formé miraculeusement de chair humaine
il échapperait à cette tache.
Le péché
originel est une habitude, c'est une disposition déréglée de la nature et une
langueur qui résulte de la privation de la justice originelle. Il est
numériquement divers dans les différents individus, mais il ne l'est pas dans
le même homme. Puisqu'il n'est formellement que la privation de la justice
originelle, il ne peut pas être plus dans l'un que dans l'autre.
Il est
dans l'àme comme dans son sujet, dans Adam comme dans sa cause principale, dans
le sang et la chair comme dans sa cause instrumentale.
L'essence
de l'àme est le premier objet qu'il atteint, il corrompt ensuite la volonté et
souille particulièrement la puissance génératrice, l'appétit concupiscible et
le tact.
La
cupidité considérée comme l'amour déréglé des richesses est la raison de tous
les maux. L'orgueil qui est le désir déréglé de sa propre supériorité est le
principe de tout péché. Indépendamment de l'orgueil et de l'avarice il y a
d'autres péchés capitaux qui sont : la luxure, l'envie, la gourmandise, la
colère et la paresse.
Le péché
ne détruit pas la nature, mais il affaiblit le penchant qu'elle a pour le bien.
Les conséquences de cet affaiblissement sont l'ignorance, la malice et la
concupiscence. Parla même que le péché est la privation du bien, il est la
privation du mode, de l'espèce et de l'ordre. La mort et les autres défauts
corporels de la nature humaine ont pour cause accidentelle le péché originel.
Quand on
dit que le péché produit sur l'àme une tache, on doit prendre cette expression
dans un sens métaphorique. Cette tache subsiste jusqu'à ce que la grâce ait
ramené l'homme à un autre état.
Tout péché
mérite une peine. Un péché peut être accidentellement la peine d'un autre. Tous
les péchés mortels sont dignes de la peine éternelle. Cette peine est infinie
sous un rapport et finie sous un autre. Le péché véniel ne mérite qu'une peine
temporelle. Quand le péché est remis, il reste encore la satisfaction. Toute
peine résulte d'une faute, soit qu'elle vienne du péché originel, soit qu'elle
vienne du péché actuel. On peut s'imposer une peine satisfactoire pour les
fautes d'un autre ; quelquefois Dieu ou l'homme nous inflige une peine
médicinale pour les péchés des autres, mais on ne peut être puni que pour ses
fautes personnelles.
Le péché
véniel et le péché mortel ne sont pas du même genre quand on les considère
d'après leurs objets, mais l'intention et les dispositions de l'agent peuvent
rendre mortel ce qui est véniel et réciproquement. Le péché véniel dispose
indirectement au péché mortel. Les circonstances qui changent l'espèce du péché
peuvent rendre mortel le péché véniel, et ce qui est mortel peut être véniel
quand l'acte est imparfait de quelque manière.
Le péché
véniel ternit l'éclat que l'àme retire de ses vertus, mais il ne détruit pas
complètement la charité. L'Apôtre le compare au bois, au foin et à la paille
pour nous faire comprendre qu'il est plus ou moins difficile à effacer. Dans
l'état d'innocence l'homme ne pouvait pécher véniellement. Les anges et les
démons ne le pouvaient pas non plus. Et il n'est pas possible qu'un homme n'ait
que le péché originel avec un péché véniel, sans péché mortel.
Les péchés
et les vertus sont les principes intérieurs des actes humains; il ne nous reste
plus qu'à considérer leurs principes extérieurs qui sont : les lois et la grâce
(quest. lxxi-xc).
VIL Traité
des lois. La loi étant la règle et la mesure des actes humains se rapporte
nécessairement à la raison. Elle doit avoir toujours pour finie bien général.
C'est au peuple ou au pouvoir qui le représente à la faire. Pour être
obligatoire il faut qu'elle soit promulguée.
On
distingue la loi éternelle, la loi naturelle, la loi humaine, la loi divine et
la loi de la chair ou de la concupiscence.
L'effet
propre de la loi est de rendre les hommes meilleurs. Elle commande les actes
vertueux, défend ceux qui sont vicieux, tolère les indifférents et porte des
châtiments contre ceux qui la transgressent.
La loi éternelle
est la raison souveraine qui existe en Dieu et par laquelle il mène tous les
êtres à leur fin. Elle est connue de tous les êtres raisonnables comme ils
connaissent tous les premiers principes de l'ordre naturel. Toutes les lois en
découlent parce qu'elles participent toutes à la droite raison. Toutes les
créatures et toutes les choses humaines lui sont soumises, puisqu'elle n'est
rien autre chose que la raison du gouvernement de l'Univers.
La loi
naturelle est une habitude dans le sens qu'elle renferme des préceptes qui
existent habituellement lans la raison elle-même. Elle en renferme plusieurs,
mais ils se rapportent tous à un seul point, c'est que l'on doit faire le bien
et éviter le mal. Elle est la même chez tous les hommes quant aux premiers principes
généraux, mais elle n'est pas la même quant aux conséquences particulières
qu'on en déduit. Quoiqu'elle soit immuable par rapport aux principes généraux,
cependant on peut y ajouter plusieurs choses utiles selon les circonstances.
Elle ne peut s'effacer du coeur de l'homme que par rapport à ses applications
particulières.
La loi
humaine est nécessaire pour obliger les méchants, par la crainte du châtiment,
à s'éloigner du vice et à pratiquer la vertu. Toute loi humaine doit venir
nécessairement de la loi naturelle. D'après saint Isidore, elle doit être
juste, honnête, possible à la nature, conforme aux usages du pays, en rapport
avec le temps et les lieux, nécessaire, utile, claire, ayant pour fin le bien
général. On distingue le droit des gens et le droit civil, les lois militaires,
sacerdotales et royales, ou bien on les désigne d'après les noms de ceux qui
les ont faites.
La loi
humaine doit être faite pour les personnes, les affaires et les temps
considérés plutôt en général qu'en particulier. Elle peut comprimer les vices
les plus graves, mais elle ne peut pas les réprimer tous. Elle n'ordonne que
les actes de vertu qui ont pour fin le bien général. Elle oblige au for de la
conscience; on doit la suivre à la lettre, à moins que le bien public ne s'y
oppose et qu'on n'ait pas le temps de recourir à un supérieur.
Elle peut
être changée selon que les besoins des temps et des hommes l'exigent. On ne
doit pas toujours la changer quand quelque chose de mieux se présente, à moins
qu'il n'y ait nécessité ou qu'il n'en résulte un très-grand avantage pour
l'Etat. La coutume peut avoir force de loi. C'est aux chefs de l'Etat à
dispenser des lois pour des raisons légitimes.
La loi
ancienne était bonne quoiqu'elle ne fût pas parfaite. Elle était non pas l'oeuvre
du démon, mais celle de Dieu qui l'avait donnée aux hommes par le ministère de
ses anges. Elle n'existait que pour le peuple juif et n'était obligatoire que
pour lui. Toutes les autres nations n'étaient tenues qu'à observer la loi
naturelle.
La loi
ancienne ne renfermait qu'un précepte relativement à sa fin qui était l'amour
de Dieu et du prochain, mais elle en comprenait plusieurs relativement aux
moyens qui mènent à cette fin. On distinguait les préceptes moraux, les
préceptes cérémoniels et les préceptes judiciels.
Tous les
préceptes moraux renfermés dans la loi ancienne appartiennent nécessairement
d'une certaine manière à la loi naturelle. Ils reviennent tous aux dix
préceptes du décalogue. Parmi ces dix préceptes il y en a trois qui se rapportent
à Dieu et trois qui se rapportent au prochain. Ces préceptes sont placés dans
l'ordre le plus convenable et sont une preuve de l'insigne sagesse de leur
auteur. Personne n'en peut dispenser. Comme ils ne renferment que les principes
généraux, il a été c&nvenable que les sages y ajoutent d'autres
prescriptions particulières. Les préceptes moraux ne justifiaient
qu'improprement dans le sens qu'ils signifiaient la justice et qu'ils y
disposaient.
Les
préceptes cérémoniels sont ceux qui appartiennent au culte de Dieu. Ces
préceptes étaient figuratifs et il était nécessaire de les multiplier pour
détourner les hommes de l'idolâtrie et leur inspirer l'amour du vrai Dieu. Ces
préceptes
se divisent en quatre parties : les sacrifices, les sacrements, les choses
sacrées et les observances.
Selon que
les préceptes cérémoniels se rapportent au culte de Dieu on doit les prendre
dans un sens littéral, et selon qu'ils figurent le Christ on doit les prendre
dans un sens mystique. Tous les sacrifices avaient pour but d'élever l'homme
vers Dieu et de le détourner de l'idolâtrie, et ils figuraient la passion et
l'immolation volontaire du Christ. Toutes les choses sacrées, tous les
sacrements et toutes les observances avaient cette double fin; ils honoraient
Dieu d'une part et de l'autre ils étaient figuratifs.
Avant la
loi il y eut des cérémonies religieuses, mais il n'y avait pas de cérémonies
légales puisqu'elles n'avaient pas été établies par un législateur. Les
cérémonies légales ne purifiaient que des souillures corporelles et
n'effaçaient le péché qu'autant que la foi dans le Christ s'adjoignait à elles.
Depuis l'arrivée du Christ elles ont cessé d'être en vigueur, maison a pu sans
péché les observer encore quelque temps après la mort de l'homme-Dieu pour
ensevelir avec honneur la synagogue.
Les
préceptes judiciels ont pour objet de régler les rapports des hommes entre eux.
Ils n'étaient figuratifs que par accident ; ils pourraient encore être
aujourd'hui obligatoires, mais il n'en est pas de même des préceptes cérémoniels.
Ces
préceptes réglaient tout ce qui avait rapport au chef de l'Etat, aux citoyens,
aux étrangers et à la famille, et ils étaient tous pleins de sagesse.
Laloi
évangélique, qu'on appelle aussi laloi de grâce, justifie l'homme, mais elle
n'a dû être donnée au monde qu'après l'avénement du Christ et elle doit durer
autant (pie l'humanité. Elle se distingue de la loi ancienne comme sa
perfection et son accomplissement. Car elle était renfermée en elle comme
l'arbre dans sa semence.
Elle
détermine parfaitement tous les actes extérieurs et tous les actes intérieurs
de vertu que l'homme doit accomplir, mais comme elle est une loi de liberté il
y a des choses de perfection qu'elle ne fait que conseiller (quest. xc-cix).
VIII.
Traité de la grâce. La loi éclaire l'homme sur ses devoirs, la grâce l'aide à
les remplir.
Sans la
grâce l'homme peut connaître les vérités naturelles, mais elle lui est
nécessaire pour faire et pour vouloir un bien qui soit méritoire. Dans l'état
de nature intègre il pouvait naturellement aimer Dieu par-dessus toutes choses,
mais maintenant il faut que la grâce guérisse sa nature. Il pouvait observer
quant à la substance de l'acte tous les préceptes de la loi, mais aujourd'hui
il ne le peut plus. Par ses facultés naturelles il n'a jamais pu mériter la vie
éternelle. Il ne peut pas par lui-même se préparer à recevoir la lumière de la
grâce divine, il a besoin pour cela d'un secours gratuit qui lui vienne de
Dieu, et pour faire un acte méritoire il faut qu'il ait en lui le don de la grâce
habituelle qui en soit le principe. Quand l'homme a péché il n'est pas possible
qu'il se relève sans la grâce. Dans son état actuel il ne peut éviter le péché
mortel sans ce secours. L'homme qui est en état de grâce ne peut par lui-même
faire le bien et éviter le mal sans un nouveau secours de Dieu qui le meuve, le
dirige et le protège. Et pour persévérer dans le bien jusqu'à la fin, on a
encore besoin d'un secours divin contre les tentations.
La grâce
est une qualité ou une habitude surnaturelle distincte des vertus infuses et
qui a l'essence de l'àme pour sujet.
On
distingue la grâce sanctifiante et la grâce gratuitement donnée, la grâce
opérante et la grâce coopérante, la grâce prévenante et la grâce subséquente.
Les grâces
gratuitement données sont la foi, la sagesse et la science du discours, le don
de guérir les malades et de faire des miracles, la prophétie, le discernement
des esprits, le don des langues et leur interprétation. La grâce sanctifiante
l'emporte en dignité et en noblesse sur les grâces gratuitement données quelles
qu'elles soient.
Il n'y a
que Dieu qui soit cause de la grâce, mais l'homme peut se préparer à recevoir
la grâce habituelle. Quand il fait tout ce qui est en lui il ne manque pas de
la recevoir. Elle peut être plus abondante dans l'un que dans l'autre, d'après
les dispositions différentes de ceux qui la reçoivent. Personne ne peut savoir
certainement, si Dieu ne le lui révèle, qu'il a la grâce.
Pour
effacer le péché avec lequel nous naissons il faut une infusion de la grâce.
Quand il s'agit de la justification de l'impie il faut de plus que le libre
arbitre consente à la grâce. Il n'y a pas de justification sans la foi et la
haine du mal qu'on a fait. La justification de l'impie est le plus grand oeuvre
de Dieu et on peut dire que c'est un miracle. L'homme peut mériter, mais il ne
peut et il n'a jamais pu mériter la vie éternelle sans la grâce. C'est par la
charité plutôt que par les autres vertus que la grâce est le principe du
mérite. On ne peut pas dire que l'homme puisse mériter sa première grâce. Il
n'y a que le Christ qui ait pu mériter pour un autre de condigno la première
grâce.
Quand
l'homme est tombé il ne peut mériter son pardon; il ne peut l'obtenir que de la
miséricorde de Dieu. Il peut mériter un accroissement de grâce et de charité
par ses bonnes oeuvres, s'il les fait d'après l'inspiration de Dieu. Nous ne
pouvons mériter la persévérance en cette vie jusqu'à notre dernier soupir; il
n'y a que les bienheureux qui méritent de persévérer dans la gloire. Nous ne
méritons les biens temporels qu'autant qu'ils nous sont utiles pour arriver aux
biens éternels.
PROLOGUE.
Puisque,
d'après saint Jean Damascène [Orth. fid. lib. h, cap. 12), quand on dit que
l'homme est fait à l'image de Dieu, on doit entendre par là qu'il est un être
intelligent, libre et maître de ses actions ; après avoir parlé du modèle,
c'est-à-dire de Dieu et des choses qui sont sorties de sa divine puissance
conformément à sa volonté, il nous reste à traiter de son image, c'est-à-dire
de l'homme considéré comme étant lui-même le principe de ses actions, comme
étant libre et maître de ses déterminations.
QUESTION
I. DE LA fin DERNIÈRE DE L'HOMME EN GÉNÉRAL.
Nous
devons nous occuper en premier lieu de la fin dernière de l'homme et examiner
ensuite les moyens pai lesquels il peut arriver à sa fin et ceux par lesquels
il peut s'en écarter. Car c'est d'après la fin qu'il faut juger la nature des
moyens qui s'y rapportent. Et puisqu'on regarde le bonheur comme la fin dernière
de l'homme, il faut que nous traitions d'abord de la fin dernière en général,
puis de la béatitude. — A l'égard de la fin dernière en général huit questions
se présentent : 1° Est-il convenable que l'homme agisse pour une fin? —- 2°
Est-ce le propre de l'être raisonnable d'agir ainsi? — 3° Les actes de l'homme
sont-ils spécifiés d'après leur fin ? — 4° Y a-t-il pour la vie de l'homme une
fin dernière? — 5° Un seul homme peut-il avoir plusieurs fins dernières? —
6" L'homme rapporte-t-il tout aune tin dernière? — 7° N'y a-t-il qu'une
seule et même fin dernière pour tous les hommes? — 8° Toutes les autres
créatures ont-elles la même fin dernière que l'homme?
ARTICLE
I. — EST-IL CONVENABLE QUE L'HOMME AGISSE POUR UNE FIN (1)?
(1) La fin
étant le principe de tous les actes et ce qui détermine la valeur des moyens,
il est essentiel de commencer la morale par l'étude de ce traite. Car, si l'on
ne sait où l'homme va, on ne peut savoir par quels chemins il doit marcher.
Objections:
1.. Il semble qu'il ne soit pas convenable que l'homme agisse pour une lin.
Caria cause est naturellement antérieure à son effet. Or, la fin est ce qui est
en dernier lieu, comme le nom l'indique ; par conséquent la fin n'a pas la
nature de la cause. Or, l'homme agit en vue (propte?-) de ce qui est cause de
son action, puisque la préposition propter s'emploie pour exprimer un rapport
de causalité. Donc il n'est pas convenable à l'homme d'agir pour une fin.
2.. Ce qui
est la fin dernière de l'homme n'existe pas pour une fin. Or, dans certaines
circonstances les actes sont eux-mêmes notre fin dernière, comme le dit
Aristote (Eth. lib. î, cap. 1, text. 5). Donc l'homme ne rapporte pas toutes
ses actions à une fin.
3..
L'homme semble agir pour une fin quand il délibère. Or, l'homme fait beaucoup
de choses sans y avoir réfléchi et même sans s'en douter. Ainsi il meut ses
pieds, ses mains, et se frotte la barbe pendant qu'il est appliqué à autre
chose. Donc l'homme ne rapporte pas tout ce qu'il fait à une fin.
En sens
contraire, Mais c'estle contraire. Tout cequi existedans un genre découle du
principe mêmede ce genre. Or, la fin est le principe de toutes les actions de
l'homme, comme le dit Aristote (Phys. lib. n, text. 85 et 89). Donc il est dans
la nature de l'homme de tout faire pour une fin.
Réponse:
CONCLUSION.— Le propre de l'homme étant d'agir par la raison et la volonté,
toutes ses actions, en tant qu'elles sont humaines, se rapportent
nécessairement à une fin.
Il faut
répondre que parmi les actions de rhomme nous ne regardons comme actions
humaines que celles qui luiront propres, c'est-à-dire celles qu'il produit
comme homme. Or, ce qui distingue l'homme des autres créatures déraisonnables,
c'est qu'il est maître de ses actions. Nous ne donnons donc le nom d'actions
humaines qu'à celles dont l'homme est le maître. Or, il est maître de ses actes
par la raison et la volonté ; c'est pourquoi on dit que le libre arbitre est
une faculté qui résulte de ces deux puissances. Par conséquent il n'y a
d'actions humaines à proprement parler que celles qui procèdent avec
délibération de la volonté. Pour les autres actes qui émanent de l'homme, on
peut les appeler des actes de Vhomme, mais on ne peut dire que ce sont des
actes humains, puisque l'homme ne les produit pas comme homme. Il est d'a411eurs
manifeste que toutes les actions qui procèdent d'une puissance sont produites
par elle conformément à la nature de son objet. Et comme l'objet de la volonté
est la fin et le bien, il faut par conséquent que toutes les actions humaines
se rapportent à une fin.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que quoique la fin soit la dernière
dans l'exécution, elle est la première dans l'intention de celui qui agit, et
c'est sous ce dernier rapport qu'elle est cause.
2. Il faut
répondre au second, que s'il y a quelque action humaine qui soit la fin
dernière de l'homme, il faut qu'elle soit volontaire : autrement elle ne serait
pas humaine, comme nous venons de le dire (in corp. art.). Or, il y a deux
sortes d'action volontaire : 4° il y a l'action commandée par la volonté, comme
marcher, parler ; 2° il y a l'action élicite qui vient delavolonté, mais qui
est immanente en elle, comme le vouloir. Il est impossible que l'acte élicite
ou intérieur soit la fin dernière de l'homme ; car la lin est l'objet de la
volonté, comme la couleur est l'objet de la vue. Et puisqu'il est impossible
que la vue soit à elle-même son objet, et qu'on ne peut voir une chose
qu'autant qu'elle est visible extérieurement, de môme il est impossible que la
volonté soit à elle-même sa fin et l'objet de son désir. Ainsi s'il y a une
action humaine qui soit la fin dernière de l'homme il faut que ce soit une
action commandée. Il est donc nécessaire qu'elle ait été voulue ou commandée
pour une fin, autrement ce ne serait pas une action humaine. Par conséquent il
est vrai de dire que dans toutes ses actions l'homme .agit pour une fin, même
en faisant une action qui est sa fin dernière (1).
(1) Quand
on veut une action qui est sa fin dernière on veut la fin pour elle-même.
3. Il faut
répondre au troisième, que ces actions ne sont pas à proprement parler des
actions humaines, parce qu'elles ne sont pas produites d'une manière réfléchie
et délibérée, ce qui est essentiel aux actes humains. C'est pourquoi elles ont
pour ainsi dire une fin fictive plutôt qu'une fin préalablement établie parla
raison (2).
(2) Ces
actes n'étant pas des actes moraux, la théologie ne s'en occupe pas.
ARTICLE
IÍ.— EST-CE LE PROPRE DE L'HOMME RAISONNABLE d'âGIR POUR UNE FIN (3)?
(3) Cet
article est le commentaire de ces paroles de l'Ecriture : Tua autem,, Pater,
providentia cuncta gubernat [Sup; xiv) : Sapientia attingit à fine usque ad
finem fortiter et disponit omnia suaviter [ibid. viii).
Objections:
1.. Il semble que ce soit le propre d'un être raisonnable d'agir pour une fin.
Car l'homme qui agit pour une fin n'agit jamais pour une fin inconnue. Or, ily
a beaucoup d'êtresqui ne connaissent pas leur fin, soit parce qu'ils sont
absolument dépourvus de connaissances, comme les créatures insensibles, soit
parce qu'ils ne saisissent pas cette espèce de rapport, comme les animaux. Il
semble donc que le propre de l'être raisonnable soit d'agir pour une fin.
2.. Agir
pour une fin c'est rapporter à cette fin son action. Or, telleest l'oeuvre
dclaraison. Donc les êtres qui en sontdépourvus ne peuvent agir pour une fin.
3.. Le
bien et la fin, tel est l'objet de la volonté. Or, la volonté réside dans la
raison, comme le dit Aristote (De anima, lib. m, text. 42). Donc il n'y a que
les êtres raisonnables qui puissent agir pour une fin.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Aristote dit (Phys. lib. n, text. 49) que
non-seulement l'intellect, mais encore la nature agit pour une fin.
Réponse:
CONCLUSION. — Quoique tous les êtres agissent pour une tin, cependant il
n'appartient qu'à la créature raisonnable de se diriger et de se porter
d'elle-même vers la lin pour laquelle elle agit.
Il faut
répondre que tous les êtres agissent nécessairement pour une fin. Car, si dans
une série de causes qui s'enchainent entre elles vous supprimez la première, il
est nécessaire que vous supprimiez en môme temps toutes les autres. Or, la
première de toutes les causes est la cause finale. En effet la matière ne
reçoit sa forme qu'autant qu'elle est mue par un agent, et comme d'ailleurs
rien ne passe de soi-même de la puissance à l'acte, l'agent n'imprime son
mouvement qu'en raison de la fin qu'il se propose. Car si un agent n'était pas
empioyé pour un effet déterminé, il ne produirait pas une chose plutôt qu'une
autre. Pour produire un effet déterminé il est donc nécessaire qu'il se
rapporte à quelque chose de positif qui soit son but, sa fin. Dans les êtres
raisonnables cette détermination est l'oeuvre de l'appétit intelligentiel qu'on
appelle la volonté, tandis que dans les autres êtres elle résulte de
l'inclination naturelle à laquelle on donne le nom d'appétit
instinctif.—Cependant il faut observer qu'un être par son action ou son
mouvement tend de deux manières à sa fin. Il y tend : 1° en se portant lui-môme
vers elle, comme le fait l'homme -, 2° en obéissant à l'impulsion d'un autre
être qui le dirige. C'est ainsi que la flèche est lancée vers le but par le
chasseur qui lui imprime son mouvement et sa direction. Les êtres raisonnables
se portent d'eux-mêmes vers leur fin, parce qu'ils sont maîtres de leurs
actions par le libre arbitre qu'ils tiennent de leur raison et de leur volonté.
Les êtres dépourvus de raison y tendent par une inclination naturelle, comme
s'ils étaient mus par un autre être, puisqu'ils ne savent ce que c'est qu'une
fin. C'est pourquoi ils ne peuvent rien rapporter à leur fin, il faut que ce
soit un autre être qui les y rapporte eux-mêmes. Car tous les êtres sans raison
sont à l'égard de Dieu ce qu'est un instrument à l'égard de l'agent principal
qui s'en sert, comme nous l'avons dit (part. I, quest. xxn, art. 2, et quest.
cv, art. 5). Ainsi donc le propre de l'être raisonnable est de tendre à sa fin
en se dirigeant et en se portant de lui-môme vers elle; tandis que les êtres
dépourvus de raison y sont pour ainsi dire poussés ou conduits par un autre
être, soit qu'ils la perçoivent comme les animaux bruts, soit qu'ils ne la
perçoivent pas comme les êtres sans connaissance.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que quand l'homme agit lui-même pour
une fin il la connaît, mais quand c'est un autre qui le dirige et qui le fait
agir, par exemple, quand il obéit à ses ordres ou qu'il est mù par son
impulsion, il n'est pas nécessaire qu'il connaisse la fin pour laquelle il agit.
Et c'est précisément le cas dans lequel se trouvent les créatures qui n'ont pas
de raison.
2. Il faut
répondre au second, que c'est à l'être qui agi! de lui-même pour une fin à y
rapporter ses actions. Mais l'être qui reçoit d'un autre l'impulsion est mis
lui-même en rapport avec sa fin par l'être qui le dirige. C'est ainsi que
toutes les créatures sans raison sont ordonnées par l'être raisonnable.
3. Il faut
répondre au troisième, que l'objet de la volonté c'est la fin et le bien en
général. Les êtres qui n'ont ni raison ni intelligence ne peuvent donc avoir
une volonté puisqu'ils ne peuvent saisir ce qui est général; ils ne peuvent
avoir qu'un appétit instinctif ou sensitif, qui se rapporte à un bien
particulier. Or, il est évident que les causes particulières sont mues par la
cause générale. Ainsi le gouverneur d'une ville qui se propose le bien général
dispose par ses ordres de tous les emplois particuliers dans la cité. Pour le
même motif il faut que tous les êtres dépourvus de raison soient dirigés vers
leurs fins particulières par une volonté raisonnable qui a pour but le bien
universel, c'est-à-dire par la volonté divine (1).
(1) On
voit par là que la providence de Dieu s é-tend à tous les êtres, contrairement
au sentiment d'Avcrroës et de quelques rationalistes modernes.
ARTICLE
III. — LES ACTES HUMAINS TIRENT-ILS LEUR ESPÈCE DE LA FIN A LAQUELLE ILS
SE RAPPORTENT (2)?
(2) La fin
détermine la moralité de l'acte et son espèce. Mais nous aurons l'occasion de
revenir sur la distinction spécifique des actes moraux, distinction qui joue un
si grand rôle dans la casuistique.
Objections:
1.. Il semble que les actes humains ne tirent pas de leur fin leur espèce. Car
la fin est une cause extrinsèque. Or, tous les êtres reçoivent leur espèce d'un
principe intrinsèque. Donc les actes humains ne tirent pas leur espèce de leur
fin.
2.. Ce qui
donne à un être son espèce doit être antérieur à lui. Or, la fin ne vient qu'en
dernier lieu quand il s'agit de l'exécution ou de la réalisation. Donc ce n'est
pas la fin qui détermine l'espèce de l'acte humain.
3.. La
même chose ne peut être que d'une seule espèce. Or, il arrive que le même acte
numériquement se rapporte à des fins diverses. Donc la fin ne donne pas aux
actes humains leur espèce.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (Lib. de mor. Eccl. et
Manich. cap. 13) : Suivant que notre lin est bonne ou mauvaise, nos actions
sont louables ou blâmables.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisqu'on ne donne, à proprement parler, le nom d'actes humains
qu'aux actes qui procèdent avec délibération de la volonté dont l'objet est le
bien et la tin, c'est la fin qui donne à ces actes leur forme ou leur espèce.
Il faut
répondre que l'espèce d'une chose se prend toujours de l'acte et non de la
puissance ; c'est pourquoi les êtres composés de matière et de forme sont
constitués dans leurs espèces par leurs formes propres. Cette observation est
applicable aux mouvements propres des corps. Car quoique le mouvement se
distingue en un sens d'après son activité ou sa passivité, cependant sous ces
deux rapports c'est l'acte qui détermine son espèce. Ainsi le mouvement actif
est déterminé dans son espèce par l'acte qui est le principe de l'action, et le
mouvement passif l'est par l'acte qui en est le terme. Par exemple, chauffer
dans le sens actif indique un rayonnement de chaleur qui n'est rien autre chose
qu'un mouvement qui procède d'un principe échauffant, tandis que dans le sens
passif il indique au contraire un mouvement par lequel on se porte vers la
chaleur. D'ailleurs la définition d'une chose fait connaître la nature de son
espèce. Les actes humains, considérés soit activement, soit passivement, tirent
dans l'un et l'autre cas leur espèce de la fin à laquelle ils se rapportent.
Car si les actes humains ont ce double caractère c'est que l'homme se meut
lui-même et qu'il est mù par lui-même (1). Or, nous avons dit (art. 1) qu'il
n'y a d'actes humains qu'autant qu'ils procèdent de la volonté d'une manière
délibérée. L'objet de la volonté étant le bien et la fin, il s'ensuit
évidemment que la fin est le principe des actes humains considérés comme tels
et qu'elle en est aussi le terme. Car l'acte humain a pour terme ce que la
volonté se propose comme sa fin. C'est ainsi que dans le monde physique la
forme de l'être engendré n'est que la reproduction de la forme du générateur.
Et puisque, d'après l'observation de saint Ambroise (in praef. in Luc), les
moeurs sont à proprement parler des oeuvres humaines, il en résulte que les
actes moraux sont déterminés dans leur espèce par la fin à laquelle ils se
rapportent; car les actes moraux et les actes humains sont une seule et même
chose.
(1) Quand
l'homme se meut il y a action, quand il est mù il va passion. Les actions
tirent leur espèce de leur principe, et la (in est leur principe, selon qu'elle
existe dans l'intention ; les passions tirent leur espèce de leur terme, et la
fui est leur terme, selon qu'elle existe dans l'exécution ; de sorte que si
l'on considère l'acte humain activement ou passivement, il lire toujours son
espècedo salin (Billuart. De ult. fin. Dissert. art. 5).
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la fin n'est pas absolument
extrinsèque à l'acte, parce qu'elle en est le principe ou le terme. Et il est
môme de l'essence de l'acte de procéder d'une chose sous le rapport de son
activité et do tendre vers une autre sous le rapport do sa passivité.
2. Il faut
répondre au second, que la fin appartient à la volonté précisément parce
qu'elle est ce qu'il y (à d'antérieur dans l'intention, comme nous l'avons dit
(art. 4 ad 4); et c'est en ce sens qu'elle détermine l'espèce de l'acte humain
ou de lYcte moral.
3. Il faut
répondre au troisième, que le même acte numériquement qui n'est produit qu'une
fois par un agent ne se rapporte qu'à une seule fin prochaine qui détermine son
espèce-, mais il peut se rapporter à plusieurs fins éloignées dont l'une est la
fin de l'autre. Cependant il peut arriver qu'un acte unique dans sa nature se
rapporte à diverses lins que la volonté s'est proposées. Ainsi la mort d'un
homme qui est un acte unique dans sa nature peut se rapporter à différentes
fins morales. Celui qui en est l'auteur a pu, par exemple, vouloir faire
respecter la justice ou satisfaire sa vengeance. La même action peut donc avoir
moralement un caractère tout opposé, puisque dans le premier cas c'est un acte
louable et dans le second un acte blâmable. Car le mouvement n'est pas
déterminé dans son espèce par son terme accidentel, mais par son terme absolu.
Or, les fins morales sont par rapport aux choses naturelles des accidents, et
réciproquement. C'est pourquoi rien n'empêche que des actes qui sont
naturellement identiques ne diffèrent moralement et réciproquement.
ARTICLE
IV. — LA VIE HUMAINE A-T-ELLE UNE FIN DERNIÈRE (1)?
(1) Comme
il n'y a pas Je science sans premier principe, il n'y a pas de morale sans une
lin dernière. La vie humaine sans fin dernière est un raisonnement sans
conclusion, un mouvement sans terme, et c'est à cette erreur que revient la
métempsycose, qui a occupé tant de place dans les théories des peuples de
l'Orient.
Objections:
1.. Il semble que la vie humaine n'ait pas une fin dernière, mais qu'elle aille
de fins en fins selon un mouvement indéfini. Car le bien est par sa nature
expansif de lui-même, selon l'expression de saint Denis (De div. nom. cap. 4).
Si donc ce qui procède du bien est bien lui-même, il faut que ce bien se
répande et produise un autre bien qui se répandra à son tour. Le bien produira
ainsi le bien à l'infini. Or, le bien est de même nature que la fin. Donc il
faut aussi admettre pour la fin un mouvement indéfini.
2.. Les
êtres de raison peuvent se multiplier à l'infini. Les quantités mathématiques,
par exemple, s'augmentent infiniment. Les espèces des nombres peuvent aussi
pour cette raison être infinies, parce que, quel que soit le nombre qu'on vous
donne, vous pouvez toujours en imaginer un plus grand. Or, le désir de la fin
suit la perception de la raison. Donc il semble qu'il faille aussi admettre des
fins à l'infini.
3.. Le bien
et la fin, tel est l'objet de la volonté. Or, la volonté peut se replier un
nombre infini de fois sur elle-même. Car je puis vouloir quelque chose et
vouloir que je veuille , et cela indéfiniment. Donc la volonté humaine peut
aller indéfiniment d'un lieu à un autre et par conséquent il n'y a pas pour
elle de fin dernière.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Aristote dit (Met. lib. n, text. 8) : Que
ceux qui veulent un mouvement indéfini détruisent la nature même du bien. Or,
le bien est de même nature que la fin -, par conséquent il est contraire à
l'essence même de la fin d'être indéfinie. Il faut donc nécessairement admettre
l'existence d'une fin dernière.
Réponse:
CONCLUSION. — A l'égard des fins et des moyens qui s'y rapportent, il n'est pas
possible d'admettre une série indéfinie; car comme il y a un premier principe
unique qui détermine le mouvement des êtres vers leur lin, il y a aussi une fin
unique qui est la fin dernière.
Il faut
répondre qu'à proprement parler il est impossible, en quelque genre que ce
soit, qu'il y ait une série de fins qui aille à l'infini. Car dans tous les
êtres qui sont réciproquement ordonnés entre eux, du moment où l'on retranche
le premier, on retranche en même temps tous les autres qui se rapportent à lui.
C'est par là qu'Aristote prouve (Phys. lib. vm, text. 34) qu'il ne peut y avoir
une série infinie de moteurs, parce que dans ce cas il n'y aurait point de
premier moteur, et que s'il n'y en avait pas il n'y aurait plus de mouvement,
puisque les autres moteurs ne meuvent qu'autant qu'ils sont mus par le premier.
Les fins sont ordonnées de deux manières ; elles le sont sous le rapport de
l'intention et sous le rapport de l'exécution. Or, dans l'une et l'autre
hypothèse il faut toujours qu'il y ait un premier terme. En effet sous le
rapport de l'intention le premier terme est, en quelque sorte, le principe qui
meut l'appétit, au point qu'on ne peut supprimer ce principe sans rendre par là
même l'appétit incapable de tout mouvement. Le principe sous le rapport de l'exécution
est la source d'où procède le commencement même de l'action, de telle sorte que
si ce principe n'existait plus, l'homme ne pourrait pas même commencer d'agir.
Or, le principe de l'intention est la fin dernière, et le principe de
l'exécution est le premier des moyens qui s'y rapportent. Il n'est donc pas
plus possible dans un sens que dans un autre d'admettre une série indéfinie ;
car s'il n'y avait pas de fin dernière, il n'y aurait pas de désir, l'action
n'aurait pas de terme et l'intention de l'agent ne s'arrêterait à aucun but.
D'un autre côté s'il n'y avait pas dans les moyens qui se rapportent à la fin
un premier terme, personne ne pourrait rien entreprendre, rien conseiller; on
marcherait indéfiniment, c'est-à-dire sans rien commencer, ni rien finir. Mais
à l'égard des choses qui ne sont pas ordonnées entre elles absolument et qui ne
sont unies les unes aux autres qu'accidentellement, on peut admettre une sorte
d'infinité, parce que les causes accidentelles sont indéterminées. En ce sens on
peut admettre une infinité accidentelle à l'égard des fins et des moyens.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, qu'il est dans la nature du bien de
produire d'autres êtres, mais non de procéder lui-même d'un autre. C'est pour
cette raison que le bien est la fin des êtres et que le premier bien est leur
fin dernière. L'argument qu'on nous oppose ne prouve pas qu'il n'est pas la fin
dernière, il établit seulement que partant du bien premier on est obligé de
descendre aux moyens suivant une série décroissante indéfinie. Cette
conséquence serait vraie si on ne considérait que la vertu du premier bien qui
est infinie. Mais comme le premier bien ne se communique lui-même que par son
intelligence et que celle-ci n'agit sur les créatures que d'après des raisons
certaines et positives, il s'ensuit que les biens qu'elle répand sur tous les
êtres qui participent à sa bonté sont réglés avec justice, et qu'au lieu de
distribuer ses dons d'une manière indéfinie Dieu dispose au contraire toutes
choses avec nombre, poids et mesure, selon l'expression de la Sagesse (Sap.
xi).
2. Il faut
répondre au second, que dans les choses qui existent par elles-mêmes la raison
part de principes qui lui sont naturellement connus et marche jusqu'à un terme
quelconque. Aristote prouve de cette manière (Post. lib. i, text. 6) qu'en
matière de démonstration il n'y a pas de séries indéfinies, parce que les
démonstrations ont pour objet des choses qui sont essentiellement liées entre
elles et non accidentellement. Mais pour celles qui ne sont unies ensemble
qu'accidentellement rien n'empêche de reconnaître un progrès indéfini. Comme
c'est par accident qu'une quantité s'ajoute à une quantité et un nombre à un
nombre préalablement existant, rien n'empêche en ce cas d'admettre l'infinité
de la progression.
3. Il faut
répondre au troisième, que ces actes multipliés de la volonté se repliant sur
elle-même ne se rapportent qu'accidentellement à ses fins. La preuve en est
qu'à l'égard d'un seul et même acte la volonté se replie indifféremment sur
elle-même une ou plusieurs fois.
ARTICLE
V. — un seul homme peut-il avoir plusieurs fins dernières (1)?
(1) L'homme ne pcnt avoir qu'une seule fin dernière qui le dirige dans toutes ses actions. C'est ce qui fait dire au prophète (III. lley. xviii : Usquequo claudicatis in duas partes? Si Dominus est Deus, sequimini eum: si amien Baal, sequimini illum.
Objections:
1.. Il semble possible que la volonté de l'homme se porte vers plusieurs
choses, comme ses fins dernières. Car saint Augustin dit (De civ. Dei, lib.
xix, cap. 4) qu'il y en a qui ont fait consister la fin dernière de l'homme en
quatre choses, qui sont : la volupté, le repos, les biens naturels et la vertu.
Evidemment ces choses sont multiples. Donc la fin dernière de la volonté de l'homme
peut consister en plusieurs choses.
2.. Les
choses qui ne sont pas réciproquement opposées ne s'excluent pas mutuellement.
Or, il y a beaucoup de choses qui ne sont pas réciproquement opposées. Donc si
l'une est la fin dernière de la volonté, ce n'est pas une raison pour que
l'autre ne la soit pas aussi.
3.. La
volonté, en faisant d'une chose sa fin dernière, ne perd pas pour cela la
liberté de sa puissance. Or, avant de choisir la volupté pour sa fin dernière
elle aurait pu prendre autre chose, par exemple, les richesses. Donc quand
quelqu'un s'arrête à la volupté comme à sa fin dernière, il peut en môme temps
s'attacher aux richesses et au même titre. Il est donc possible que le môme
homme choisisse différentes choses pour ses lins dernières.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Le terme dans lequel l'homme se repose et
qu'il choisit pour sa fin dernière, domine toutes ses affections, et c'est de
là qu'il part pour régler les actes de toute sa vie. Ainsi l'Apôtre parlant de
ceux qui se livrent à la bonne chère dit (Phil, m, 19) qu'ils font leur Dieu de
leur ventre, parce qu'ils mettent leur fin dernière dans les délices de la
table. Or, comme il est dit en saint Matthieu (Matth, vi, 2í) : Nul ne peut
servir deux maîtres, c'est-à-dire deux êtres indépendants l'un de l'autre, il
est donc impossible que le même homme ait plusieurs fins dernières, si elles ne
se rapportent l'une à l'autre.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque ce que l'homme désire comme sa fin dernière est le bien
parfait qu'il regarde comme le complément de son être, le même homme ne peut
avoir simultanément plusieurs fins dernières.
Il faut
répondre qu'il est impossible que la volonté d'un seul et même homme se
rapporte simultanément à divers objets qu'il considère comme ses fins dernières.
On peut le prouver de trois manières : 4° Parce que tous les êtres désirant
leur propre perfection, ils désirent comme leur fin dernière ce qu'ils prennent
pour le bien parfait qui doit être le complément de leur être. C'est ce qui
fait dire à saint Augustin (De civ. Dei, lib. xix, cap. 4) que ce que nous
appelons la fin du bien n'est pas ce qui le consume au point de l'anéantir,
mais ce qui le perfectionne au point de lui donner la plénitude de l'être. Il
faut donc que la fin dernière comble tellement tous les désirs de l'homme qu'il
n'ait plus rien à souhaiter au delà-, ce qui ne peut avoir lieu si en dehors da
sa fin dernière il y a encore quelque chose de nécessaire à sa perfection.
C'est pourquoi il ne peut pas se faire que son désir se porte vers deux objets
comme s'ils étaient l'un et l'autre et au môme titre son perfectionnement. 2°
Parce que comme en logique le principe d'où part la raison est toujours ce que
l'on connaît naturellement, de môme dans la pratique le principe d'où procède
la volonté est toujours l'objet que la nature désire. Il faut donc qu'il soit
un, puisque la nature tend toujours à l'unité. Et comme le principe pratique de
la volonté est sa fin dernière, il est nécessaire que cette fin soit unique. 3°
Parce que les actions volontaires recevant, comme nous l'avons dit (art. préc),
leur forme ou leur espèce de la lin à laquelle elles se rapportent, il faut que
ce soit la fin dernière, qui est la fin générale, qui produise l'idée du genre
; comme on voit dans les êtres naturels le genre déterminé par la raison
formelle qui leur est commune. Et puisque toutes les choses que la volonté
désire ne doivent, comme telles, former qu'un seul et môme genre, il faut que
la fin dernière soit unique. De plus, en tout genre il n'y a qu'un principe
premier. Il ne doit donc y avoir qu'une seule fin dernière, puisque la fin
dernière est de môme nature qu'un premier principe, comme nous l'avons dit
(art. préc). Enfin ce qu'est la fin dernière de l'homme, absolument parlant, au
genre humain tout entier, la fin dernière d'un individu l'est par rapport à cet
individu lui-même. Par conséquent comme tous les hommes ne peuvent avoir
naturellement qu'une seule fin dernière, de même la volonté d'un homme en
particulier ne peut aussi s'arrêter qu'à une seule fin de cette nature (1).
(1)
L'homme ne peut se soustraire à la loi de l'unité. Sorti d'un principe unique,
il ne peut avoir qu'une seule tin dernière.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que tous ces divers avantages
n'étaient considérés que comme les parties d'un bien unique que leur réunion
aurait rendu parfait, d'après la pensée de ceux qui faisaient consister la fin
dernière de l'homme en toutes ces choses (2).
(2) La
fin, matériellement considérée, peut cire multiple; mais si on la considère
formellement, elle est nécessairement une.
2. Il faut
répondre au second, que quoiqu'on puisse supposer beaucoup de choses qui ne
sont pas opposées les unes aux autres, néanmoins il est contraire à l'essence
du bien parfait qu'il y ait en dehors de lui quelque chose qui puisse servir au
perfectionnement d'un être quel qu'il soit.
3. Il faut
répondre au troisième, que la puissance de la volonté ne va pas jusqu'à faire
exister simultanément des choses contraires. Il en serait cependant ainsi si elle
se proposait divers objets comme ses fins dernières, tel que nous l'avons dit
(in corp. art.).
ARTICLE
VI. — l'homme veut-il tout ce qu'il veut pour une fin dernière (3) ?
(3) On
peut rapporter ses actions àsa fin dernière de différentes manières :
actuellement, virtuellement, implicitement, hahituellcment ou
interprétativement. Onles lui rapporte actuellement par un acte 'exprès de la
volonté, virtuellement quand on agit en vertu de cette intention première qui
est persévérante, implicitement quand on fait une chose uniquement parce
qu'elle est bonne, habituellement ou interprélalivv-menl quand on est dans la
disposition de rapporter son acte à sa fin dernière , sans qu'il y ait aucune
intention, ni actuelle, ni virtuelle, ni implicite.
Objections:
1.. Il semble que l'homme ne veuille pas tout ce qu'il veut pour une fin
dernière. Car tout ce qui se rapporte à une fin dernière est sérieux, puisque
c'est utile. Or, les choses joyeuses sont autres que les choses sérieuses; par
conséquent tout ce que l'homme fait en badinant n'a pas de rapport à sa fin
dernière.
2.. Aristote
dit (Met. lib. i, cap. 2) qu'on recherche les sciences spéculatives pour
elles-mêmes. Comme on ne peut pas dire que chacune d'elles soit une fin
dernière, il s'ensuit que tout ce que l'homme désire il ne le désire pas pour
une fin dernière.
3..
Quiconque rapporte une chose à une fin pense à cette fin. Or, l'homme ne pense
pas toujours à une fin dernière à l'égard de tou t ce qu'il désire ou qu'il
fait. Donc il ne désire pas et ne fait pas tout pour une fin dernière.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit [De civ. Dei, lib. xix,
cap. 1) : La fin de notre bien c'est la chose pour laquelle on doit rechercher
tout le reste et qu'on doit aimer pour elle-même.
Réponse:
CONCLUSION. —La fin dernière étant par rapport à l'appétit qu'elle met en
mouvement ce qu'est le premier moteur par rapport aux causes secondes qui ne
peuvent rien mouvoir sans lui, il faut que tout ce que l'homme veut il le
veuille pour une fin dernière.
Il faut
répondre que tout ce que l'homme désire il le désire nécessairement pour une
fin dernière, et cela pour deux raisons. La première c'est que tout ce que
l'homme désire, il le désire parce que c'est bon. S'il ne le désire pas comme
le bien suprême qui est sa fin dernière, il le désire nécessairement comme un
moyen d'y parvenir, parce que toute chose qui est commencée tend à être
achevée, comme on le voit dans les oeuvres de la nature aussi bien que dans les
oeuvres de l'art. Ainsi tout commencement de bien tend au bien parfait qui se
rapporte à la fin dernière. — La seconde raison c'est que la fin dernière est
par rapport au mouvement de l'appétit ce que le premier moteur est à l'égard
des autres agents qui communiquent le mouvement. Or, il est évident que les
causes secondes ne meuvent qu'autant qu'elles sont mues par le premier moteur ;
par conséquent les objets secondaires ne meuvent l'appétit qu'autant qu'ils se
rapportent au premier objet désirable qui est la fin dernière.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que les choses joyeuses ne se
rapportent pas à une fin extrinsèque ; elles ont seulement pour but le bien de
celui qui rit, soit parce qu'elles le délectent, soit parce qu'elles sont pour
lui un délassement. Or, le bien parfait de 1 homme est sa fin dernière.
2. Il faut
de même répondre au second, que la science spéculative qu'on recherche est un
bien pour celui qui l'étudié, et ce bien spécial est compris sous le bien
parfait et complet qui est la fin dernière.
3. Il faut
répondre au troisième, que quand quelqu'un désire ou fait quelque chose, il
n'est pas nécessaire qu'il pense toujours à sa fin dernière (i). Mais la
première intention qui se rapporte à la fin dernière subsiste virtuellement
dans tous les désirs qu'on peut former, bien qu'on ne pense pas actuellement à
cette fin. C'est ainsi qu'il n'est pas nécessaire que celui qui fait un trajet
pense à chaque pas au but qui doit être le terme de son voyage.
(1) Pour
la moralité de l'acte, l'intention virtuelle ou même implicite suflit, mais
l'intention habituelle ne suflit pas. Sylvius fait remarquer que telle est la
pensée de saint Thomas.
ARTICLE
VII. — tous les hommes n'ont-ils qu'une seule et même fin dernière (2) ?
(2) Tous
les hommes sont d'accord sur le bien comme sur le vrai. Us admettent tous qu'on
doit rechercher le bien et croire le vrai ; mais en quoi consiste le bien? en
quoi consiste le vrai? A cet égard ils so partagent.
Objections:
1.. Il semble que les hommes n'aient pas tous une seule et même fin dernière.
Car la fin dernière de l'homme parait surtout consister dans le bien immuable.
Or, il y a des hommes qui s'en écartent par le péché. Donc tous les hommes
n'ont pas une seule et même fin dernière.
2.. C'est
d'après sa fin dernière que l'homme règle toute sa vie. Par conséquent si les
hommes n'avaient qu'une seule et même fin dernière, ils n'auraient pas
différentes manières de vivre, ce qui est évidemment faux.
3.. La
fin est le terme de l'action, et l'action appartient aux individus. Or, quoique
tous les hommes soient naturellement de la même espèce, cependant ils diffèrent
entre eux par rapport aux choses qui sont propres à chaque individu. Donc ils
n'ont pas tous la môme fin dernière.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De Trin. lib. xiii,
cap. 3 et 4) : Il est un point sur lequel tous les hommes sont d'accord, c'est
le désir de leur fin dernière qui consiste dans le bonheur.
Réponse:
CONCLUSION. — Quoique tous les hommes n'aient formellement qu'une seule et même
fin dernière, cependant les choses qu'ils s'efforcent d'atteindre par divers
moyens comme leurs fins dernières sont variées et multiples.
Il faut
répondre que la fin dernière peut s'envisager de deux manières : 1° On peut la
considérer en elle-même. 2° On peut la considérer par rapport à l'objet dans
lequel elle consiste. Si on la considère en elle-même, on peut dire que tous se
proposent la môme fin, parce que tous désirent leur propre perfection et que
c'est précisément là l'essence de la fin dernière, comme nous l'avons dit (art.
S). Mais si on la considère par rapport à son objet, les hommes cessent alors
d'être d'accord entre eux. Car les uns désirent les richesses comme le
souverain bien, les autres la volupté, d'autres enfin veulent autre chose.
C'est ainsi que tout le monde aime ce qui est doux-, mais les uns préfèrent la
douceur du vin, d'autres la douceur du miel, d'autres enfin celle de toute
autre substance. Cependant on regarde comme supérieure entre toutes la douceur
qui délecte plus que toutes les autres l'homme qui a le meilleur goût ;
pareillement on doit regarder comme le bien le plus parfait celui que l'homme
dont les affections sont les mieux disposées choisit pour sa fin dernière.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que ceux qui pèchent s'éloignent de
l'objet véritable de leur fin dernière, mais ils n'en ont pas moins cette fin
en vue qu'ils placent à tort dans d'autres choses.
2. Il faut
répondre au second, que si les hommes ont des manières de vivre toutes différentes,
cela provient de la diversité de leur sentiment à l'égard des objets qu'ils
considèrent comme le souverain bien.
3. Il faut
répondre au troisième, que quoique les actions appartiennent aux individus, le
principe premier qui les fait agir est la nature qui, comme nous l'avons dit
(art. 5), tend à l'unité.
ARTICLE
VIII. — toutes les autres créatures ont-elles la même fin dernière que l'homme
(1) ?
(1) Cet
article est le commentaire Je ces paroles Je l'Ecriture : Ego sum et primus et
novissimus, principium et finis [Apoc, xxii; : Universa propter semetipsum
operatus est Dominus [Prov. xvi).
Objections:
1.. Il semble que tous les autres êtres aient la même fin dernière que l'homme.
Car la fin répond au principe. Or, Dieu est le principe des hommes aussi bien
que de tous les autres êtres ; par conséquent tous les êtres ont la même fin
dernière que l'homme.
2..
D'après saint Denis (De div. nom. cap. 4 et 10), Dieu rapporte tout à lui-môme
comme à la fin dernière. Or, il est lui-même la fin dernière de l'homme,
puisque nous sommes appelés à ne jouir que de lui. Donc les autres êtres ont la
même fin dernière que l'homme.
3.. La fin
dernière de l'homme est l'objet de la volonté. Or, l'objet de la volonté est le
bien universel qui est la fin de tous les êtres. Donc il est nécessaire que
tous les êtres aient la même fin dernière que l'homme.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. En effet la fin dernière de l'homme est le
souverain bonheur que tous recherchent, comme le dit saint Augustin (De civ.
Dei, lib. xix, cap. l)-.Or, les animaux dépourvus de raison ne sont pas faits
pour être heureux de la sorte, suivant le sentiment du même docteur (Quaest.
lib. lxxxiii, quaest. 5). Donc ils n'ont pas la même fin dernière que l'homme.
Réponse:
CONCLUSION. — Quoique Dieu soit la fin dernière de tous les êtres, cependant
les hommes et les animaux privés de raison ne poursuivent pas et n'atteignent
pas de la même manière leur fin dernière.
Il faut
répondre que, comme le dit Aristote (Met. lib. v, text. 22), toute fin peut
avoir deux sens. On peut entendre parla la chose bonne qu'on cherche à
acquérir, ou la possession et l'usage de cette chose même (I ). Ainsi, par
exemple, la fin du mouvement d'un corps pesant c'est un lieu bas, voilàla fin
en elle-même; mais exister dans un lieu bas, voilà l'usage de cette fin. Ou
mieux encore : l'argent est la fin pour laquelle l'avare travaille, et la
possession de l'argent est la fin dont l'obtention le rend heureux. Si on parle
delafin dernière de l'homme considérée en elle-même, tous les autres êtres ont
la même fin que lui, parce qu'en ce sens Dieu est la fin dernière de l'homme et
de tout ce qui existe. Mais si on parle de la fin dernière de l'homme
relativement à la manière dont il y arrive, il n'y a rien de commun sous ce
rapport entre lui et les créatures privées de raison. Car l'homme et tous les
autres êtres raisonnables arrivent à leur fin dernière par la connaissance et
l'amour de Dieu (2), ce qui n'a pas lieu pour les autres créatures qui y
parviennent selon qu'elles ressemblent à Dieu par ce qu'il y a en elles d'être,
de vie, ou même de connaissance (3).
(1) C'est
ce que l'Ecole exprime par la fin cujus et la fin quo.
(2) C'est
ce que saint Augustin a exprimé par ces belles paroles : Fecit Deus creaturam
rationalem, uti summum bonum intelligeret, intelligendo amaret, amando
possideret, pos-sidendo frueretur.
(3) Il s'agit ici de la connaissance sensitive
des animaux.
Par la la
réponse aux objections devient évidente; car on donne le nom de bonheur à la
possession de la fin dernière.
QUESTION
II. : EN QUOI CONSISTE LE BONHEUR SUPRÊME DE L'HOMME.
Après
avoir parlé de la fin dernière en général, nous allons nous occuper du bonheur
suprême de l'homme. Nous dirons : i° en quoi il consiste ; 2° ce qu'il est; 3°
comment nous pouvons y parvenir. — Sur le premier point huit questions se
présentent : 1° Le bonheur consiste-t-il dans les richesses? — 2° Consiste-t-il
dans les honneurs? — 3" Est-il dans la renommée ou dans la gloire? — 4°
Est-il dans la puissance? — 5° Réside-t-il dans un bien corporel? — 6° Est-il
dans la volupté? — 7° Existe-t-il dans l'un des biens de l'àme ? — 8°
Existe-t-il dans un bien créé ?
ARTICLE
I. — le bonheur de l'homme consiste-t-il dans les richesses (4) ?
(4)
L'Ecriture dit : Divítiae si affluant, nolite cor apponere (Ps. lxi) : Qui amat
divitias fructum non capiet ex eis (Eccles. v). Et plus loin : Divitiae
conservatas in malum Domini sui.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur de l'homme consiste dans les richesses. Car le
bonheur étant la fin dernière de l'homme, il consiste en ce qui domine le plus
ses affections. Or, ce sont les richesses qui dominent à proprement parler ses
affections, suivant ce mot de l'Ecriture (Eccl. x, 19) : Tout obéit à l'argent.
Donc le bonheur de l'homme consiste dans les richesses.
2..
D'après Boëce (De Cons. lib. m, pros. 2), le bonheur est un état dont la
perfection provient de la réunion de tous les biens. Or, il semble que les
richesses renferment tous les biens, puisque, d'après Aristote (Eth. lib. v,
cap. 5; Pol. lib. î, cap. 6 et 7), l'argent a été inventé pour être entre les
mains de l'homme un moyen de se procurer tout ce qu'il désire. Donc le bonheur
consiste dans les richesses.
3.. Le
désir du souverain bien semble être infini, puisqu'il ne fait jamais défaut.
Or, il semble qu'il ait surtout pour objet la richesse, puisqu'il est écrit que
l'argent ne satisfait jamais l'avare (Eccl. v, 9). Donc le bonheur consiste
dans les richesses.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Le bien de l'homme consiste plutôt à
conserver la béatitude qu'à la sacrifier. Or, comme le dit Boëce (De Cons. lib.
ii, pros. >), les richesses brillent plutôt quand on les répand que quand on
les entasse; c'est pourquoi l'avarice rend odieux, tandis que la générosité
rend illustre. Donc le bonheur ne consiste pas dans les richesses.
Réponse:
CONCLUSION. — Le bonheur étant la fin dernière de l'homme et l'homme ne
recherchant les richesses artificielles qu'en vue des richesses naturelles, et
celles-ci ne lui servant qu'à subvenir aux besoins de sa nature, il est
impossible que son bonheur consiste en elles.
Il faut
répondre qu'il est impossible que le bonheur de l'homme consiste dans les
richesses. Car, d'après Aristote (Pol. lib. i, cap. 6), il y a deux sortes de
richesses, les richesses naturelles et les richesses artificielles. Les
richesses naturelles sont celles qui aident l'homme à supporter les infirmités
de sa nature, comme la nourriture, la boisson, les vêtements, les voitures, les
maisons, etc., etc. Les richesses artificielles sont celles qui ne sont
d'aucune utilité par elles-mêmes, comme l'argent, mais que les hommes ont
inventées pour faciliter l'échange des produits et servir de base ou de règle à
toutes les transactions commerciales. Or, il est évident que le bonheur de
l'homme ne peut consister dans les richesses naturelles. Car on les recherche
comme un soutien pour la nature humaine. Elles ne peuvent donc pas être la fin
dernière de l'homme ; elles se rapportent plutôt à lui comme à leur fin. Aussi
dans l'ordre de la nature toutes ces choses sont-elles inférieures à l'homme et
ont-elles été faites pour lui, suivant ces paroles du Psalmiste (Ps. vin, 8) :
Fous avez tout mis sous ses pieds. Quant aux richesses artificielles, on ne les
recherche qu'en vue des richesses naturelles. Car on n'y attacherait pas de
prix si elles n'étaient utiles pour acheter ce qui est nécessaire à la vie.
Elles sont donc encore plus éloignées que les richesses naturelles de l'essence
môme de la fin dernière. Il est donc impossible que le bonheur, qui est la fin
dernière de l'homme, consiste dans les richesses.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que tout ce qui est matériel obéit à
l'argent, et que l'Ecriture parle ainsi relativement à une foule d'insensés qui
ne connaissent d'autres biens que les biens matériels qu'on acquiert decette
manière. Mais on ne doit pas juger du bonheur de l'homme d'après les insensés,
on doit s'en rapporter au sentiment des sages, comme on doit juger des saveurs
d'après ceux qui ont le goût le plus sûr.
2. Il faut
répondre au second, qu'avec de l'argent on peut acquérir tout ce qui se vend,
mais on ne peut se procurer les biens spirituels, parce que ce ne sont pas des
choses vénales. C'est pourquoi il est dit (Prov. xvii, i6) : Que sert à
l'insensé d'avoir des richesses, puisqu'il ne peut acheter la sagesse ?
3. Il faut
répondre au troisième, que le désir des richesses naturelles n'est pas infini,
parce qu'elles suffisent à la nature dans une certaine mesure, mais le désir
des richesses artificielles l'est, parce qu'il obéit à une concupiscence
effrénée qui n'a pas de régie, comme le dit Aristote (Pol. lib. i, cap. 6).
Toutefois le désir des richesses n'est pas infini de la môme manière que le
désir du souverain bien. Car à mesure qu'on possède plus pleinement le
souverain bien, on l'aime davantage et on méprise plus profondément tout le
reste, parce que plus on avance en lui et mieux on le connaît, suivant ces
paroles de l'Ecriture (Eccl. xxiv, 29) : Ceux qui se nourrissent de moi auront
encore faim. Quand on recherche les richesses et tous les biens temporels, on
remarque précisément le contraire. Car quand on les possède on les méprise et
on désire autre chose, suivant ces paroles de saint Jean qui s'appliquent aux
choses de ce monde : Celui qui boit de cette eau aura toujours soif (Joan, vi,
13). Il en est ainsi, parce qu'on connaît mieux leur insuffisance quand on les
possède. Aussi ce fait montre-t-il par lui-même leur imperfection, et
prouve-t-il que le souverain bonheur ne consiste pas en elles.
ARTICLE
II — LE BONHEUR DE l'iIOMME CONSISTE-T-IL DANS LES HONNEURS (1) ?
(1) L
Ecriture nous montre dans une foule d'endroits la vanité des honneurs de
ce monde. Voyez, à ce sujet, l'histoire de Salomon, la chute d'Aman, etc.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur de l'homme consiste dans les honneurs. Car le
bonheur ou la félicité est la récompense de la vertu, comme le dit Aristote
(Eth. lib. î, cap. 9). Or, l'honneur semble être tout particulièrement la
récompense de la vertu, d'après ce même philosophe (Eth. lib. iv, cap. 3). Donc
la félicité consiste tout spécialement dans l'honneur.
2.. Ce qui
convient à Dieu et aux êtres les plus éminents paraît être surtout la félicité
qui est le bien suprême. Or, tel est l'honneur, d'après Aristote (Eth. lib. iv,
cap. 3, et lib. viii, cap. 14), et suivant saint Paul lui-même, qui a dit (I.
Tim. î, 17) : A Dieu seul l'honneur et la gloire. Donc la béatitude consiste
dans l'honneur.
3.. Ce que
les hommes désirent le plus c'est la félicité parfaite. Or, ils ne paraissent
rien désirer plus que l'honneur ; car ils supportent volontiers des pertes sous
d'autres rapports, mais ils ne souffrent pas qu'on leur cause le moindre tort
dans leur iionneur. Donc la béatitude consiste dans l'honneur.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. La félicité existe dans celui qui est
heureux. Or, l'honneur n'existe pas dans celui qui est honoré; il existe plutôt
dans celui qui l'honore et qui lui témoigne son respect, comme le dit Aristote
(Eth. lib. î, cap. 5). Donc la félicité ne consiste pas dans l'honneur.
Réponse:
CONCLUSION. — L'homme étant élevé par la béatitude à un rang dont la
supériorité lui attire les honneurs et les louanges de tout le monde, sa
félicité ne consiste dans les honneurs que dans le sens qu'elle en est la cause
ou le principe.
Il faut
répondre qu'il est impossible que la félicité de l'homme consiste dans les
honneurs. Car on honore quelqu'un pour l'excellence de ses mérites -, l'honneur
est par conséquent Je signe et le témoignage de l'excellence de celui qui est
honoré. Or, la supériorité d'un individu se mesure surtout d'après sa félicité
suprême qui est son bonheur parfait, et d'après les biens particuliers suivant
lesquels il participe à cette félicité souveraine. C'est pourquoi l'honneur
peut être une conséquence de cette félicité, mais la félicité ne peut consister
principalement en lui.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que l'honneur n'est pas la récompense
pour laquelle les hommes vertueux agissent, mais ils le reçoivent de leurs
semblables à titre de récompense, parce qu'ils ne peuvent rien en attendre de
plus. Mais la véritable récompense de la vertu est la félicité suprême pour
laquelle tous les hommes vertueux agissent. Car, s'ils travaillaient pour
l'honneur même, ce ne serait plus la vertu, mais l'ambition qui les ferait
agir.
2. Il faut
répondre au second, que l'honneur dû à Dieu et aux créatures les plus
excellentes est un signe ou un témoignage de leur supériorité préexistante;
mais ce n'est pas cet honneur qui les élève au rang où ils sont placés.
3. Il faut
répondre au troisième, que par suite du désir naturel de la béatitude dont
l'honneur est une conséquence, il arrive que les hommes désirent surtout être
honorés. Aussi cherchent-ils principalement les hommages des sages parce que
c'est surtout d'après leurs jugements qu'ils se croient parfaits ou heureux.
ARTICLE
III. — le bonheur de l'homme consiste-t-il dans la renommée ou la gloire (1)?
(1) Le
prophète s'éerie : Omnis caro foenum, et omnis gloria ejus, quasi flos agri.
Exsiccatum est foenum et cecidit flos (Is. xl).
Objections:
1.. Il semble que le bonheur de l'homme consiste dans la gloire. Car la
béatitude paraît consister dans les hommages rendus aux saints pour les
tribulations qu'ils souffrent en ce monde. Or, telle est la gloire, suivant ces
paroles de l'Apôtre (Rom. viii, 48) : Les souffrances de ce siècle ne sont pas
dignes de la gloire future qui se révélera en nous. Donc le bonheur consiste
dans la gloire.
2.. Le
bien, suivant l'expression de saint Denis (De div. nom. cap. 4), est
communicatif de lui-môme. Or, ce qu'il y a de bien dans l'homme est porté par
la gloire à la connaissance des autres. Car, comme le dit saint Am-broise (2),
la gloire n'est rien autre chose que la connaissance accompagnée de brillants
éloges. Donc le bonheur de l'homme consiste dans la gloire.
(2) Ce mot
est plutôt de saint Augustin (lib. m Cont. Maxim, cap. 12).
3.. La
félicité suprême est le plus stable de tous les biens. Or, la renommée ou la
gloire semble avoir ce caractère, parce que c'est elle qui détermine le
souvenir qu'on garde des hommes. C'est ce qui fait dire à Boëce (De Cons. lib.
H, pros. 7) : Vous croyez rendre immortel votre nom si vous le faites passer
par la pensée aux siècles à venir (3). Donc la béatitude consiste dans la
renommée ou la gloire.
(3) Cette
pensée a un sens opposé dans Boëce. Car le passage d'où elle est tirée a pour
objet de montrer la vanité de la gloire humaine.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. La béatitude est le véritable bien de
l'homme. Or, il arrive souvent que la renommée ou la gloire est fausse. En
effet, comme le dit Boëce lui-môme (De Cons. lib. m, pros. 6), il y en a
beaucoup dont le vulgaire a faussement glorifié les noms, et il n'y a rien de
plus honteux que l'usurpation de la renommée. Car on est forcé de rougir des
éloges qu'on reçoit sans les avoir mérités. Donc le bonheur de l'homme ne
consiste pas dans la renommée ou la gloire.
Réponse:
CONCLUSION. — Il est impossible que la félicité de l'homme consiste dans la
renommée ou la gloire humaine qui est souvent trompeuse.
Il faut
répondre qu'il est impossible que le bonheur de l'homme consiste dans la
renommée ou la gloire humaine. Car la gloire, selon l'expression de saint
Ambroise (loc. cit. inReg. n), n'est rien autre chose que la connaissance
accompagnée de brillants éloges. Or, l'objetconnu ne se rapporte pas à la
connaissance divine de la même manière qu'à la connaissance humaine. Car la
connaissance est produite dans l'homme par l'objet qu'il connaît, tandis que la
connaissance divine est cause de l'objet connu. D'où il résulte que la
perfection du bonheur de l'homme, qu'on appelle la béatitude, ne peut être
l'effet de la connaissance humaine, mais que c'est plutôt la connaissance
humaine qui procède de la béatitude. Elle doit avoir pour cause cette béatitude
commencée ou arrivée à sa perfection. C'est pourquoi le bonheur de l'homme ne
peut consister dans la renommée ou la gloire. Mais il dépend de la connaissance
de Dieu comme de sa cause. C'est ce qui fait que la gloire qui est en Dieu rend
l'homme souverainement heureux, suivant ces paroles du Psalmiste (Psal, xc, 45
et 46) : Je le sauverai et je le couvrirai de gloire, je le comblerai de jours
et je lui ferai voir le salut que je lui destine. Il faut aussi remarquer que
la connaissance humaine est souvent en défaut, surtout à l'égard des choses
contingentes qui sont l'objet des actes humains. C'est pour cela que la gloire
humaine est souvent trompeuse , tandis que Dieu ne pouvant se tromper sa gloire
est toujours véritable, et c'est ce qui fait dire à l'Apôtre (II. Cor. x, 18)
que celui à qui Dieu rend témoignage a été éprouvé.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que l'Apôtre ne parle pas en cet
endroit de la gloire qui vient des hommes, mais de la gloire qui vient de Dieu
et dont les anges jouissent. C'est en ce sens qu'il est dit (Marc, vin, 38) :
Le Fils de l'homme le confessera dans la gloire de son Père, en présence de ses
anges.
2. Il faut
répondre au second, que le bien d'un individu, que la renommée ou la gloire
porte à la connaissance d'une foule de personnes, si cette connaissance est
fondée, il faut qu'elle ait pour base un bonheur qui est déjà dans l'homme, et
par conséquent elle présuppose la perfection ou le commencement de la
béatitude. Mais, si cette connaissance n'est pas fondée, elle manque d'objet,
et dans ce cas l'homme n'a pas le bonheur que la renommée lui prête. D'où il
résulte que la gloire humaine ne peut d'aucune manière rendre l'homme heureux.
3. Il faut
répondre au troisième, que la renommée n'a pas de stabilité ; le moindre bruit
la détruit facilement, et quand elle est stable c'est un accident. Or, la
béatitude est stable par elle-même et doit durer toujours.
ARTICLE
IV. — LE BONHEUR DE L'HOMME CONSISTE-T-IL DANS LA PUISSANCE (1)?
(1)
L'Ecriture dit : Melior ett sapientia quàm vires et vir prudens quam fortis
[Sap. vi) : Potentes potenter tormenta patientur et fortioribus fortior instat
cru-ciatio.
Objections:
1.. Il semble que la béatitude consiste dans la puissance. Car tous les êtres
désirent ressembler à Dieu comme à leur fin dernière et à leur premier
principe. Or, les hommes qui ont la puissance semblent par là môme ressembler à
Dieu. C'est pourquoi on leur donne dans l'Ecriture le nom de dieux, comme on le
voit dans l'Exode (Ex. xxn, 28) : Vous ne parlerez pas mal des dieux. Donc le
bonheur consiste dans la puissance.
2.. La
béatitude est le bonheur parfait. Or, la souveraine perfection consiste dans le
pouvoir qu'ont les hommes de régir et de gouverner convenablement les autres ,
ce qui est le propre de ceux qui sont élevés en puissance. Donc le bonheur
consiste dans la puissance.
3.. La
béatitude étant ce qu'il y a de plus désirable, se trouve opposée à ce qu'on
doit fuir le plus. Or, les hommes fuient surtout la servitude à laquelle le
pouvoir est opposé. Donc la béatitude consiste dans la puissance.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. La béatitude est le bonheur parfait. Or, la
puissance est ce qu'il y a de plus imparfait. Car, comme le dit Boëce (De Cons.
lib. m, pros. 5) : La puissance humaine ne peut chasser l'amertume des soucis,
ni éviter les angoisses de la crainte. Et plus loin : Begardez-vous comme un
homme puissant celui qui est escorté de nombreux satellites, et qui redoute
ceux qu'il fait trembler? Donc le bonheur ne consiste pas dans la puissance.
Réponse:
CONCLUSION. — La puissance étant le principe du bien et du mal, on doit dire
que le bonheur de l'homme consiste dans le bon usage qu'il fait de la puissance
plutôt que dans la puissance même.
Il faut
répondre qu'il est impossible que le bonheur consiste dans la puissance pour
deux raisons : 1° parce que la puissance est un principe, comme le dit Aristote
(Met. lib. v, text. 47), tandis que le bonheur est une fin dernière; 2° parce
que la puissance peut servir au bien et au mal, tandis que la béatitude est le
bien propre de l'homme et sa perfection. La béatitude pourrait donc plutôt
consister dans le bon usage de la puissance qui est le fait de la vertu que
dans la puissance môme. — On peut d'ailleurs prouver par quatre raisons
générales que le bonheur ne consiste dans aucun des biens extérieurs dont nous
avons jusqu'alors parlé. La première c'est que la béatitude étant le bien
suprême de l'homme elle est incompatible avec le mal, tandis que tous les biens
que nous avons jusqu'alors énumérés peuvent exister dans les bons et les
méchants. — La seconde, c'est qu'il est de l'essence de la béatitude de se
suffire par elle-même, comme on le voit (Eth. lib. i, cap. 7). Il est par
conséquent nécessaire que quand on possède la béatitude on ne manque plus de
rien. Or, quand on possède chacun des biens dont nous avons parlé, on peut manquer
encore de beaucoup de choses nécessaires, comme la sagesse, la santé, etc.,
etc. — La troisième, c'est que la béatitude étant la perfection du bonheur elle
ne peut jamais faire de mal à celui qui la possède. Or, il n'en est pas de même
de ces biens extérieurs; car, comme le dit l'Ecriture (Ecoles, v, 42) : Le
riche conserve quelquefois ses richesses pour son malheur. On peut en dire
autant des honneurs, de la gloire humaine et de la puissance. — Enfin, la
quatrième c'est que l'homme est porté à la béatitude par ses principes
internes, puisque c'est au bonheur qu'il tend naturellement. Or, les quatre
biens extérieurs que nous venons d'examiner proviennent plutôt de causes
extérieures. C'est principalement la fortune qui les produit, et c'est pour ce
motif qu'on les appelle ses biens. D'où il résulte évidemment que le bonheur ne
consiste dans aucun d'eux (4).
(1) Les
orateurs de la chaire ent souvent développé avec beaucoup d'éloquence ces
quatre considérations générales.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la puissance de Dieu est sa bonté,
et qu'il ne peut par conséquent s'en servir que pour le bien. Mais dans les
hommes il n'en est pas ainsi. C'est pourquoi il ne suffit pas pour le bonheur
de l'homme qu'il ressemble à Dieu sous le rapport de la puissance, il faut
encore qu'il lui ressemble sous le rapport de la bonté.
2. Il faut
répondre au second, que s'il n'y a rien de mieux que le bon usage que quelqu'un
fait de sa puissance dans l'intérêt de ceux qu'il régit, il n'y a également rien
de pis que les abus auxquels cette même puissance est sujette; ce qui prouve
que la puissance peut servir au bien comme au mal.
3. Il faut
répondre au troisième, que la servitude est un obstacle au bon usage que l'on
peut faire de la puissance. C'est pour ce motif que les hommes la fuient
naturellement, mais il ne s'ensuit pas que le souverain bien consiste dans la
puissance de l'homme.
ARTICLE
V. — LE BONHEUR CONSISTE-T-IL DANS LES BIENS DU CORPS (2)?
(2) Loin
de faire le bonheur de l'homme, le corps n'est au contraire qu'une source de
misères, comme le dit l'Ecriture : IJomo natus de muliere, brevi vivens
tempore, repletur multis miserit*; qui quasi flos egreditur et conteritur; et
fugit velut umbra, et nunquam in eo-dem statu permanet (Job, xiv).
Objections:
1.. Il semble que le bonheur de l'homme consiste dans les biens corporels. Car
il est dit (Eccles. xxx, 46) : 77 n'y a pas de richesses plus grandes que la
santé du corps. Or, le bonheur consiste en ce qu'il y a de meilleur. Donc il
consiste dans la santé.
2..
D'après saint Denis (De div. nom. cap. 5) : L'être vaut mieux que la vie, et la
vie vaut mieux que ce qui en est la conséquence. Or, pour exister et pour vivre
il faut que le corps de l'homme soit sain. Donc, puisque le bonheur est le souverain
bien de l'homme, il faut qu'il consiste tout particulièrement dans la santé du
corps.
3.. Plus
une chose est générale et plus est élevé le principe dont elle dépend ; parce
que plus une cause est supérieure et plus sa puissance a d'extension. Or, comme
la causalité de la cause efficiente s'apprécie d'après son influence, de même
la causalité de la cause finale se mesure d'après l'appétit. Par conséquent,
comme la cause première efficiente est celle qui influe sur tout ce qui existe,
de même la fin dernière est celle que tous les êtres désirent. Or, l'être étant
ce que tous désirent le plus, il s'ensuit que le bonheur consiste spécialement
en ce qui a rapport à l'existence de l'homme, c'est-à-dire à la santé de son
corps.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Sous le rapport du bonheur l'homme
l'emporte sur tous les autres animaux, tandis que pour les biens du corps il y
a une foule d'animaux qui l'emportent sur lui. Ainsi, l'éléphant vit plus
longtemps, le lion est plus fort, le cerf plus agile, etc. Donc le bonheur de
l'homme ne consiste pas dans les biens du corps.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque les biens corporels se rapportent aux autres biens comme
à leur fin, il est impossible que le bonheur qui est la fin dernière de l'homme
consiste dans l'un de ces biens.
Il faut
répondre qu'il est impossible que le bonheur de l'homme consiste dans les biens
du corps, et cela pour deux raisons : La première, c'est qu'il ne peut se faire
que la conservation d'une chose qui se rapporte à une autre soit une fin
dernière. Ainsi, le pilote ne se propose pas, comme sa fin dernière, de
conserver le navire qui lui est confié, parce que son navire a été fait dans un
autre but, il existe pour naviguer. Or, ce qu'est le navire par rapport au
pilote qui le dirige, l'homme l'est relativement à sa raison et à sa volonté,
suivant ces paroles de l'Ecriture (Eccles. xv, 14) : Dieu a formé Vhomme dès le
commencement et l'a laissé dans la main de son conseil. D'où il est manifeste
que l'homme se rapporte à autre chose que lui-même, comme à sa fin -, car il
n'est pas le souverain bien. Par conséquent, sa rai-1 son et sa volonté ne
peuvent avoir pour fin dernière la conservation de son existence. — La seconde
raison c'est qu'en supposant que la raison et la volonté de l'homme n'aient
d'autre fin que la conservation de son existence, on ne pourrait néanmoins pas
dire que les biens corporels sont la fin de l'homme. Car l'existence humaine se
compose d'un corps et d'une âme; et bien que l'existence du corps dépende de
l'âme, l'existence de l'âme ne dépend pourtant pas du corps, comme nous l'avons
prouvé (part. I, quest. lxxv, et quest. xc, art. 4). Le corps existe pour l'âme
comme la matière pour la forme, comme l'instrument pour celui qui s'en sert, de
telle sorte que c'est par le corps que l'âme agit. D'où il résulte que les
biens du corps se rapportent aux biens de l'âme comme à leur fin. Il est donc
impossible que le bonheur de l'homme,qui est sa fin dernière, consiste dans ces
biens.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que comme le corps se rapporte à l'âme
qui est sa fin, de même les biens extérieurs se rapportent au corps lui-même.
C'est pourquoi raisonnablement on doit préférer la santé du corps a tous les
biens extérieurs que l'Ecriture désigne en cet endroit sous le nom de
richesses, comme on préfère les biens de l'âme à tous les biens du corps.
2. Il faut
répondre au second, que l'être pris dans un sens absolu renferme en lui-même
toutes les perfections, et l'emporte sur la vie et sur tous les avantages qui
en sont les conséquences. En ce sens tous les biens préexistent dans l'être ,
et c'est de cette manière qu'il faut entendre les paroles de saint Denis. Mais
si on considère l'être tel qu'il se trouve dans des créatures qui ne réunissent
pas toutes les perfections, mais qui sont au contraire nécessairement
imparfaites, il est évident que si on ajoute à cet être une perfection, il
gagne par îà même en dignité. C'est ce qui fait dire au même docteur que les
êtres vivants l'emportent sur ceux qui existent, et les êtres intelligents sur
ceux qui vivent.
3. Il faut
répondre au troisième, que la fin répondant au commencement, il résulte de là
que la fin dernière est le premier principe de l'être qui renferme lui-même
toutes les perfections, et que chaque créature cherche à l'imiter suivant sa
nature; ainsi, les uns lui ressemblent seulement parleur être, d'autres par
leur être et leur vie, d'autres enfin par leur être, leur vie, leur
intelligence te leur bonheur. Mais ces dernières sont en petit nombre.
ARTICLE
VI. — LE BONHEUR DE L'HOMME CONSISTE-T-IL
DANS LA VOLUPTÉ (1)?
(1) Les
disciples de Ccriqthc, les millénaires, les' juifs et les imhomélans ont fait
consister le bonheur de l'homme dans les jouissances charnelles. Il en est de
même des épicuriens. Toutes ces sectes sont flétries par l'Ecriture en une
foule d'endroits (Voy. Sap. ii, Ecclesiast. v, Psalm. xxxvii, Saint Thomas a
tout particulièrement développé cette thèse [Sum. cont. Gent. lib. iii, cap.
27, et lib. iv, cap. 85).
Objections:
1.. Il semble que le bonheur de l'homme consiste dans la volupté. Car le
bonheur étant la fin dernière de l'homme, il ne le recherche pas pour autre
chose, mais il recherche plutôt les autres choses à cause de lui. Or, il en est
ainsi de la volupté ou du plaisir. Car il est ridicule, comme le dit Aristote
(Eth. lib. x, cap. 2), de demander à quelqu'un dans quel but il veut se
délecter. Donc le bonheur consiste surtout dans la délectation et la volupté.
2.. La
cause première agit plus vivement qu'une cause seconde (De caus. prop.l).
L'influence de la cause finale semesurant d'après l'appétit, il semble donc que
ce qui meut le plus fortement cette faculté est notre fin dernière. Or, telle
est la volupté. La preuve en est que la délectation qu'elle cause absorbe tellement
la volonté et la raison de l'homme, qu'elle lui fait mépriser tous les autres
biens. Il semble donc que la fin dernière ou le bonheur de l'homme consiste
tout spécialement dans la volupté.
3..
L'appétit ayant le bien pour objet, ce que tous les êtres désirent paraît être
le bien suprême. Or, tous les êtres désirent le plaisir, les sages, les
insensés, aussi bien que ceux qui n'ont pas la raison. Donc le plaisir est le
bien suprême, et par conséquent le bonheur qui est le souverain bien consiste
dans la volupté.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Boëce dit (De Cons. lib. m, pros. 7) :
Quiconque voudra se rappeler ses passions comprendra que les voluptés ont
toujours une triste fin ; si d'ailleurs elles pouvaient faire des heureux, il
n'y aurait pas de motif pour que les brutes ne jouissent pas du bonheur.
Réponse:
CONCLUSION. — Toute délectation n'étant qu'un accident qui résulte du bonheur
ou de ce qui en émane, on ne peut pas dire que la félicité suprême de l'homme
consiste dans la délectation ou la volupté.
Il faut
répondre que les délectations corporelles sont comprises vulgairement sous le
nom de volupté, comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 13). Ce n'est
cependant pas en elles que consiste principalement le bonheur. Car en chaque
chose il faut distinguer ce qui lui est essentiel de ce qui ne lui est
qu'accidentel. Ainsi il est dans l'essence de l'homme d'être un animal
raisonnable et mortel, tandis que c'est par accident qu'il rit ou qu'il pleure.
Il faut donc observer que toute délectation est quelque chose d'accidentel qui
résulte du bonheur ou de quelque chose qui en émane. Car un homme se délecte
quand il possède quelque chose qui lui convient, soit qu'il ait ce bien en
réalité ou en espérance, soit qu'il en conserve le souvenir. Or, ce bien qui
lui est agréable, s'il est parfait, le rend souverainement heu reux ; s'il ne
l'est pas, c'est une participation de la félicité suprême plus ou moins intime,
plus ou moins réelle. D'où il est évident que la délectation, qui est une conséquence
du bonheur parfait, n'est pas l'essence de la béatitude même ; elle en est
seulement un effet accidentel. Mais la volupté corporelle ne peut être ainsi
une conséquence du bonheur parfait. Car elle résulte du bien que les sens
perçoivent, comme étant les instruments de l'âme. Et le bien matériel qui est
du domaine des sens ne peut être le bien suprême de l'homme. Car l'âme
raisonnable étant supérieure à la matière, la partie de l'âme qui est
indépendante des organes du corps l'emporte infiniment sur le corps lui-même et
sur les parties de l'âme qui ont été créées en même temps que lui. Ainsi les
choses invisibles sont en quelque sorte infinies par rapport aux choses
matérielles, parce que la forme est, pour ainsi dire, restreinte et limitée
parla matière. C'est ce qui fait que quand elle est dégagée de cette alliance
elle est infinie d'une certaine façon. Voilà pourquoi les sens qui sont des
facultés corporelles connaissent les objets particuliers que la matière
détermine et individualise, tandis que l'intellect qui est une puissance
absolument immatérielle perçoit l'universel, qui est abstrait de la matière et
qui embrasse dans son domaine une infinité d'individus. D'où il résulte que le
bien qui convient au corps et que les sens perçoivent pour sa délectation n'est
pas le bien suprême de l'homme. C'est même quelque chose de fort peu important
relativement aux biens de l'âme. Aussi est-il écrit (Sap.yn, 9) que tout l'or
du monde n'est qu'un grain de sable comparativement à la sagesse. Donc la volupté
corporelle n'est ni le bonheur, ni même un accident réel du bonheur suprême.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que c'est la même raison qui nous fait
désirer le bonheur et la délectation qui n'est rien autre chose que le repos de
l'appétit dans le bien ; comme c'est la même loi naturelle qui fait qu'un corps
lourd tend à descendre en bas et à y rester. Par conséquent, comme on désire le
bien pour lui-même, on désire aussi la délectation pour elle-même et non pour
autre chose, si le mot pour (propter) désigne ici la cause finale. Mais si on
entend par ce mot la cause formelle ou plutôt la cause motrice, on peut la
rechercher pour autre chose, c'est-à-dire pour le bien qui est son objet et par
conséquent son principe et sa cause formelle. Car on désire la délectation
parce qu'elle est le repos de l'âme dans la jouissance du bien qu'elle a
désiré.
2. Il faut
répondre au second, que le désir de la délectation sensible est plus ardent,
parce que nous percevons mieux les opérations des sens qui sont les principes
de nos connaissances. C'est ce qui fait que beaucoup d'hommes recherchent
lespîaisirs des sens.
3. Il faut
répondre au troisième, que tous les hommes désirent les délectations comme ils
désirent le bien, mais ils désirent les délectations par rapport au bien qui
les produit, mais non réciproquement, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il ne s'ensuit donc pas que la délectation soit par elle-même le bien suprême,
mais que toute délectation résulte d'un bien particulier et que le bien absolu
produit lui-même une délectation quelconque.
ARTICLE
VII — le bonheur de l'homme consiste-t-il dans l'un des biens de l'ame (1)?
(1)
D'après les bégards et les béguins, l'objet de la béatitude est l'âme
elle-même, et toute intelligence est en elle-même naturellement heureuse. Cette
erreur qui est ici réfutée a été condamnée par le pape Clément V, au concile de
vienne.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur consiste dans l'un des biens de l'âme. Car le
bonheur est un bien de l'homme et il n'y a dans l'homme que trois sortes de
biens, les biens extérieurs, les biens du corps et les biens de l'âme. Puisque
le bonheur ne consiste ni dans les biens extérieurs, ni dans les biens du
corps, comme nous l'avons prouvé (art. 5 et 6), il faut donc qu'il consiste
dans les biens de l'âme.
2.. Nous
aimons plus celui à qui nous désirons quelque bien que le bien que nous lui
désirons. Ainsi nous aimons plus un ami que rargentque nous lui souhaitons. Or,
chaque homme se désire à lui-même toute sorte de bien. Donc il s'aime plus que
tous les autres biens. Le bonheur étant ce qu'on aime le plus, puisqu'on n'aime
et on ne désire les autres choses que par rapport à lui, il s'ensuit que le
bonheur consiste dans le bien de l'homme, et comme il n'existe pas dans les biens
du corps, il existe donc dans ceux de l'âme.
3.. La
perfection est quelque chose qui appartient à l'être qu'elle perfectionne. Or,
le bonheur est une perfection de l'homme. Donc elle est quelque chose qui fait
partie de lui-même. Comme elle n'appartient pas au corps, ainsi que nous
l'avons démontré 'art. 5), elle appartient donc à l'âme et con-séquemment elle
consiste dans les biens de l'âme.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Comme le dit saint Augustin (Decloct.
christ, lib. i, cap. 3 et22) : Ce qui constitue la vie bienheureuse doit être
aimé pour lui-môme. Or, l'homme ne doit pas être aimé pour lui-même, mais on
doit aimer tout ce qui est dans l'homme par rapport à Dieu. Donc le bonheur ne
consiste pas dans les biens de l'âme.
Réponse: CONCLUSION.
— Le bonheur lui-même étant une perfection de l'àme, est un bien qui lui est
inhérent ; mais ce qui constitue le bonheur, c'est-à-dire ce qui rend l'homme
heureux, existe en dehors de l'àme.
Il faut répondre
que, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 8), il faut distinguer dans la
fin deux choses: l'objet même que nous désirons acquérir et l'usage ou la
possession même de cet objet. Si nous parlons de la fin dernière de l'homme
considérée par rapport à la chose même ou l'objet que nous désirons comme notre
fin dernière, il est impossible que l'homme ait pour fin suprême son âme ou ce
qui en fait partie. Car l'àme considérée en elle-même n'est qu'un être en
puissance. Sous le rapport de la science comme de la vertu elle passe de la
puissance à l'acte. Or, la puissance existant pour l'acte qui est son
complément, il est impossible que ce qui n'existe qu'en puissance soit la fin
dernière d'un être. L'àme ne peut donc être à elle-même sa propre fin dernière,
et on en doit dire autant de tout ce qui se rapporte à elle, qu'il s'agisse de
puissance, d'acte ou d'habitude. Car le bien qui est la fin dernière de l'homme
satisfait tous ses désirs. Aussi le désir de l'homme ou sa volonté a-t-il pour
objet le bien universel-, et comme tout bien inhérent à l'âme est un bien
qu'elle a reçu, et par conséquent un bien particulier, il est donc impossible
qu'aucun de ces biens puisse être notre fin dernière. Mais si nous parlons de
la fin dernière de l'homme par rapport à sa possession ou à l'usage de l'objet
qu'on désire, alors on peut dire en ce sens qu'elle consiste dans quelques-uns
des biens de l'àme, puisque c'est par l'âme que l'homme arrive au bonheur.
Ainsi donc 1 objet même que l'homme désire comme sa fin est ce qui constitue le
bonheur et ce qui rend heureux ; mais la possession de cet objet est ce qu'on
appelle le bonheur même. D'où il résulte qu'on doit dire que le bonheur est
quelque chose d'inhérent à l'âme, tandis que ce qui le constitue est quelque
chose qui existe en dehors d'elle (1).
(1) L
objet de la béatitude de l'homme est Dieu lui-même. C'est la conséquence qui
résulte de toutes ces thèses négatives que cette seconde question renferme.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, qu'en comprenant dans cette division
tous les biens que l'homme peut désirer, on entend par les biens de l'âme
non-seulement ses puissances, ses habitudes ou ses actes, mais encore l'objet
qui lui est extrinsèque, et dans ce sens rien n'empêche de dire que ce qui constitue
le bonheur soit un bien de l'âme.
2. Il
l'aut répondre au second, que pour la défense de notre thèse il suffit de dire
que le bonheur est aimé comme le bien qu'on a désiré, tandis qu'on aime un ami
comme l'être auquel on désire du bien, et c'est ainsi que l'homme s'aime
lui-même. Il n'y a donc pas parité entre ces deux sortes d'amour. Lorsque nous
traiterons de la charité (2il, 2ae, quest. xxvi, art. 3) nous examinerons alors
si l'homme peut aimer par amitié quelque chose plus que lui-même.
3. Il faut
répondre au troisième, que la béatitude elle-même étant une perfection de l'âme
est un bien qui lui est inhérent, mais que ce qui constitue la béatitude,
c'est-à-dire ce qui rend heureux, existe en dehors de l'âme, comme nous l'avons
dit (in corp. art.).
ARTICLE
VIII. — le bonheur de l'homme consiste-t-il dans un bien CRÉÉ (2)?
(2) Amaury
avait enseigné que le bonheur <lc l'homme consiste à voir Dieu dans ses
créatures. 11 fut condamné per le pape Innocent III, au concile général de
I.atran.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur de l'homme consiste dans quelque bien créé. Car
saint Denis dit (De div. nom. cap. 4) que la sagesse divine joint la fin des
premiers êtres avec le commencement de ceux qui viennent ensuite. D'où il
résulte que le premier être du monde inférieur peut atteindre le der-nier du
monde supérieur. Or, le souverain bien de l'homme est la béatitude. Donc l'ange
étant dans l'ordre de la nature supérieur à l'homme, comme nousl'avons dit
(quest. lxxv, art. 7; quest. cvm, art. 8, et quest. exi, art. 4). il semble que
le bonheur de l'homme consiste à s'élever de quelque manière jusqu'à l'ange.
2.. La fin
dernière d'une chose consiste en ce qui la rend parfaite. Ainsi la partie se
rapporte au tout comme à sa fin. Or, l'ensemble des créatures qu'on appelle le
grand univers est à l'homme qu'on appelle un petit monde ce que le parfait est
à l'imparfait. Donc le bonheur de l'homme consiste dans l'universalité des
créatures.
3..
L'homme est rendu heureux par l'objet qui satisfait son désir naturel. Or, le
désir de l'homme ne se porte pas vers un bien supérieur à celui qu'il peut
percevoir. Puisque l'homme n'est pas capable d'embrasser un bien qui surpasse
les bornes de toute créature, il semble donc que le bien créé puisse le rendre
heureux, et que par conséquent son bonheur consiste dans un bien créé
quelconque.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire.*Saint Augustin dit (De civ. Dei, lib. xix,
cap. 26) que comme l'âme est la vie du corps, de même Dieu est la vie heureuse
de l'homme, selon ces paroles du Psalmiste (Ps. cxlui, 15) : Heureux le peuple
qui a le Seigneur pour son Dieu.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque l'appétit de l'homme ou sa volonté ne peut être
tranquille ou satisfait qu'autant qu'il possède le bien universel qui est son
objet, et (pie d'ailleurs tout bien créé est un bien particulier, le bonheur de
l'homme ne peut pas consister dans un bien de cette nature.
Il faut
répondre qu'il est impossible que le bonheur consiste dans un bien créé quel
qu'il soit. Car le bonheur est le bien parfait qui est le repos complet de la
volonté ; autrement, s'il laissait encore quelque chose à désirer, il ne serait
pas la fin dernière. Or, l'objet de la volonté, qui est la faculté appétitive
de l'homme, est le bien universel, comme l'objet de son intellect est le vrai
universel. D'où il résulte que rien ne peut satisfaire la volonté humaine,
sinon le bien universel qui n'existe dans aucune créature et qu'on ne trouve
qu'en Dieu seul, parce que toute créature n'a qu'une bonté relative qui lui a été
communiquée. Il n'y a donc que Dieu qui puisse rassasier les désirs de l'homme,
selon ces paroles du Psalmiste (Ps. en, 5) : C'est lui qui remplit vos désirs
en vous comblant de ses biens (1). Donc le bonheur de l'homme ne consiste qu'en
Dieu seul.
(1) Le
Psalmiste proclame la même vérité dans une foule d'endroits : Dominus pars
haereditatis meae (Ps. xv) : Quid mihi est in caelo ei à te quid volui super
terram?... Pars mea
Deus in aetérnum [Ps. lxxii) : Satiabor cum apparuerit gloria tua (Ps. xvi).
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que ce qu'il y a de plus élevé dans
l'homme atteint à la vérité par manière de ressemblance ce qu'il y a de plus
infime dans la nature de l'ange, mais il ne s'arrête pas là comme à sa fin
dernière. Il s'avance jusqu'à la source universelle du bien qui est l'objet
universel du bonheur de tous ceux qui sont heureux, parce que c'est le bien
infini et parfait.
2. Il faut
répondre au second, que si un tout n'est pas lui-même la fin dernière, mais
qu'il se rapporte à une fin ultérieure, la fin dernière de la partie de ce tout
ne sera pas le tout lui-même, mais autre chose. Or, l'ensemble des créatures,
auquel l'homme se rapporte comme la partie au tout, n!est pas une fin dernière,
mais il se rapporte à Dieu qui est sa fin dernière. Donc ce n'est pas l'univers
qui est la fin dernière de l'homme, mais c'est Dieu lui-même.
3. Il faut
répondre au troisième, que le bien créé est adéquat au bien dont l'homme est
capable si on le considère comme une perfection intrinsèque et inhérente à son
âme -, cependant il n'est pas adéquat au bien dont il est capable
objectivement. Car le bien auquel il participe est un bien infini, tandis que
le bien qui existe dans l'ange et dans toutes les autres créatures est
nécessairement fini et borné.
QUESTION
III. : QU'EST-CE QUE LE BONHEUR.
Nous avons
maintenant à examiner ce qu'est le bonheur et à quelles conditions il Cviste'.7
A ce suïet 'imt questions se présentent : 1° Le bonheur est-il quelque chose
dincréé? — 2° S'il est quelque chose de créé est-ce une opération? — 3"
Est-il une opération de la partie sensitive de l'àme ou de la partie
intellective seulement? — 4U S'il est une opération de la partie intellective,
dépend-il de l'intellect ou de la volonté? — 5° Est-ce une opération de
l'intellect spéculatif ou de l'intellect pratique? — 6" S'il est une
opération de l'intellect spéculatif consiste-t-il dans la contemplation des
sciences spéculatives? — 7° Consiste-t-il dans la contemplation des substances
séparées, c'est-à-dire des anges? — 8" Consiste-t-il exclusivement dans la
contemplation de Dieu, par laquelle nous le voyons dans son essence?
ARTICLE
I. — LE BONHEUR EST-IL QUELQUE CHOSE d'iNCRÉÉ (1)?
(1) Dans
la question précédente, saint Thomas a déterminé l'objet de la béatitude, qui
est Dieu.Maintenant il s'agit de savoir en quoi consiste essentiellement la
nature do la béatitude de l'homme. Les sentiments sont à ce sujet
très-partagés, mais tous les théologiens sont d'accord sur ce premier article.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur soit quelque chose d'incréé. Car Boëce dit (De
Cons. lib. m, pros. 40) qu'il est nécessaire de reconnaître que Dieu est le
bonheur même.
2.. Le
bonheur est le souverain bien. Or, il n'y a que Dieu qui soit le souverain
bien. Et puisqu'il n'y a pas plusieurs biens de cette nature, il semble que le
bonheur et Dieu soient une seule et môme chose.
3.. Le
bonheur est la fin dernière vers laquelle la volonté de l'homme tend
naturellement comme vers sa propre fin. Or, la volonté humaine ne peut avoir
une autre fin que Dieu, puisque, selon l'expression de saint Augustin (De doct.
christ, lib. i, cap. 5 et 22), c'est de lui seul que nous devons jouir. Donc le
bonheur est la môme chose que Dieu.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Rien de ce qui est fait n'est incréé. Or,
le bonheur de l'homme est quelque chose qui est fait, suivant ces paroles de
saint Augustin : Nous devons jouir des choses qui nous font heureux. Donc le
bonheur n'est pas quelque chose d'incréé.
Réponse:
CONCLUSION. — Le bonheur de l'homme considéré dans sa cause ou son objet est
quelque chose d'incréé, mais considéré dans son essence il est quelque chose de
créé.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (quest. i, art. 8, et quest. préc. art.
7), la fin se prend en deux sens. Elle est l'objet môme que nous désirons
obtenir, et c'est ainsi que l'argent est la fin de l'avare. Ou bien elle est
l'acquisition, la possession, l'usage ou la jouissance de l'objet même qu'on
désire, et c'est en ce sens qu'on dit que la possession de l'argent est la fin
de l'avare, et la jouissance des voluptés la fin de l'intempérant. Dans le
premier sens, la fin dernière de l'homme est le bien incrêô ou Dieu, qui peut
seul, par sa bonté infinie, satisfaire parfaitement la volonté de l'homme. Dans
le second, la fin dernière de l'homme est quelque chose do créé qui existe en
lui et qui n'est rien autre chose que la possession ou la jouissance du bien
suprême. Et comme on appelle la fin dernière le bonheur, il s'ensuit que le
bonheur de l'homme, considère dans sa cause ou son objet, est quelque chose
d'incréé, mais que si on le considère dans son essence il est quelque chose de
créé.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que Dieu est heureux par son essence ;
car ce n'est pas en s'attachant ou en participant à un autre être qu'il trouve
le bonheur. Mais les hommes sont heureux, comme le dit Boëce lui-même (ibid.),
par participation, et c'est ainsi qu'on dit qu'ils sont des dieux. Or, cette
participation à la béatitude, qui rend l'homme heureux, est quelque chose de
créé.
2. Il faut
répondre au second, qu'on donne le nom de bonheur au bien suprême de l'homme,
parce qu'il en est'la possession ou la jouissance.
3. Il faut
répondre au troisième, qu'on dit que le bonheur est la fin dernière de la même
manière qu'on donne le nom de fin à la possession de la fin elle-même.
ARTICLE
II. — LE BONHEUR EST-IL UNE OPÉRATION (2)?
(2) Amaury
a enseigné que l'Ame humaine perdait sa personnalité pour retourner à l'être
idéal qu'elle avait dans l'entendement divin. Les panthéistes modernes
soutiennent la même erreur. Dans cette hypothèse la béatitude n'est pas une
opération, mais une substance. Cette erreur a été condamnée par le pape
Innocent III, au concile de Latran.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur ne soit pas une opération. Car saint Paul dit
(Rom. vi, 22) : Le fruit que vous retirez de votre obéissance a Dieu est votre
propre sanctification, et la fin sera la vie éternelle. Or, la vie n'est pas
une opération, elle est l'existence même de ceux qui la possèdent. Donc la fin
dernière ou le bonheur n'est pas une opération.
2.. Boëce
dit (De Cons. lib. m, pros. 2) que le bonheur est un état dont la perfection
résulte de la réunion de tous les biens. Or, un état ne désigne pas une
opération. Donc le bonheur n'est pas une opération.
3.. Le
bonheur exprime quelque chose qui existe dans l'être qui en jouit, puisqu'il
est la perfection dernière de l'homme. Or, une opération n'indique pas quelque
chose d'immanent dans le sujet qui la produit, mais plutôt quelque chose qui en
procède. Donc le bonheur n'est pas une opération.
4.. Le
bonheur est immanent dans l'être qui est heureux. Or, une opération n'est pas
quelque chose d'immanent, mais de transitoire. Donc le bonheur n'est pas une
opération.
5.. 11 n'y
a pour un seul homme qu'un seul bonheur, tandis que les opérations sont
multiples. Donc le bonheur n'est pas une opération.
6.. Le
bonheur existe dans celui qui est heureux sans interruption. Or, une opération
humaine est fréquemment interrompue, par exemple, parle sommeil, par une autre
occupation ou par le repos. Donc le bonheur n'est pas une opération.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth. lib. i, cap. 7) que le
bonheur est une opération dirigée par la vertu parfaite.
Réponse:
CONCLUSION. — Le bonheur consistant dans l'acte dernier de l'homme, il est
nécessaire qu'il soit une opération humaine.
Il faut
répondre que le bonheur de l'homme étant quelque chose de créé qui existe en
lui, il est nécessaire de dire qu'il est une opération humaine (1). Car le
bonheur est la perfection dernière de l'homme. Or, un être n'est parfait
qu'autant qu'il est en acte, puisque la puissance sans l'acte est imparfaite.
Il faut donc que le bonheur consiste dans le dernier acte de l'homme. Il est
d'ailleurs évident que l'opération est le dernier acte du sujet qui opère, et
c'est pour ce motif qu'Aristote l'appelle l'acte second (De anima, lib. ii,
text. 2, 3, 6). Car celui qui a la forme peut être capable d'opérer, comme
celui qui a la science est apte à observer (2). De là il arrive qu'en toutes
circonstances on dit qu'une chose existe pour son opération, selon la remarque
du même philosophe (De caelo, lib. a, text. 17). Il est donc nécessaire de
reconnaître que le bonheur de l'homme est une opération.
(1) Tous
les théologiens ne sont cependant pas du sentiment de saint Thomas. Les uns
veulent que la béatitude consiste dans faction de Dieu sur l'essence de l'àme
ou dans une habitude qui la déifie et qui perfectionne ses puissances.
Bil-luart les réfute victorieusement (De ult. fin. Dissert, h, art. H, % ).
(2) Cette
puissance d'agir ou de contempler est appelée par Aristote l'acte premier ; et
il appelle l'action et la contemplation l'acte second.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que le mot vie se prend en deux sens.
Il peut signifier 1° l'existence de celui qui vit, et en ce sens le bonheur
n'est pas la vie. Car nous avons prouvé (quest. h. art. 5 et 7) que l'existence
d'un homme, quelle qu'elle soit, n'est pas son bonheur. Il n'y a que le bonheur
de Dieu qui soit son être. 2° On peut entendre par la vie l'opération de l'être
vivant, ce qui fait passer à l'acte son principe vital. C'est ainsi qu'on
distingue la vie active, la vie contemplative, la vie voluptueuse. C'est en ce
sens qu'on dit que la vie éternelle est la fin dernière, comme on le voit par
ces paroles de l'Evangile (Joan, xvii, 4) : La vie éternelle consiste à vous
connaître, vous qui êtes le seul vrai Dieu.
2. Il faut
répondre au second, que Boëce, en définissant le bonheur, a considéré sa nature
en général. Car, dans son acception générale, le bonheur est le bien universel
et parfait, et c'est ce qu'il a exprimé en disant qu'il est le bien parfait qui
résulte de la réunion de tous les biens. Ses paroles ne signifient rien autre
chose que celui qui est heureux existe dans un état de souveraine perfection.
Mais Aristote a exprimé l'essence même du bonheur, en montrant que c'est par
une opération que l'homme arrive à cet état. C'est pour cela qu'il prouve (loc.
cit. sed cont.) que le bonheur est le bien parfait (1).
(1) Ainsi
Boëce a parlé do l'état de la béatitude, tandis qu'Aiislole a voulu parler de
son essence en la dégageant de fout ce qui s'y rattache, comme propriétés,
ornements, dispositions et autres accessoires.
3. Il faut
répondre au troisième, que, comme le dit Aristote (Met. lib. ix, text. 16), il
y a deux sortes d'action : l'une va du sujet qui la^produit à la matière
extérieure, comme brûler et couper. Cette opération ne peut être le bonheur.
Car elle n'est ni un acte, ni une perfection de l'être qui agit. Elle se
rapporte plutôt à l'être qui est passif, comme le dit le philosophe (ibid.).
L'autre est immanente dans son sujet, comme sentir, comprendre et vouloir.
Cette opération est une perfection et un acte de l'être qui agit, et elle peut
être le bonheur.
4. Il faut
répondre au quatrième, que puisque l'on dit que le bonheur est. la fin
dernière, par là même que les différents êtres capables d'être heureux peuvent
s'élever à divers degrés de perfection, il s'ensuit nécessairement qu'on doit
donner à ce mot des sens divers. Ainsi, en Dieu le bonheur est son essence,
parce que son être est son opération et qu'il ne jouit pas d'un autre que de
lui-même. [Dans les anges, le bonheur est leur perfection dernière qui résulte
de l'opération qui les unit au bien créé. Cette opération est en eux unique et
perpétuelle. Dans l'homme qui est encore sur cette terre, le bonheur est aussi
la perfection dernière qui résulte de l'opération qui l'unit à Dieu. Mais cette
opération ne peut être continuelle, et par conséquent elle n'est pas unique.
Car une opération devient multiple par là même qu'elle est interrompue. C'est
ce qui fait que dans cette vie présente l'homme ne peut posséder le bonheur
parfait. Aussi Aristote (Eth. lib. î, cap. 10), plaçant le bonheur en cette
vie, dit-il qu'il est imparfait, et après de longs raisonnements il conclut en
disant qu'on appelle heureux ceux qui le sont autant que des hommes peuvent l'être.
— Mais Dieu nous promet un bonheur parfait quand nous serons dans le ciel avec
les anges, suivant ce qu'il est dit en saint Matthieu (xxii, 30). Par rapport à
ce bonheur parfait, il n'y a pas d'objection à faire. Car dans cet état
l'esprit de l'homme est uni à Dieu par une opération continue et perpétuelle,
tandis que dans la vie présente, selon que cette opération manque d'unité et de
continuité, nous nous trouvons éloignés de la perfection du bonheur. Nous y
participons cependant, et plus l'opération qui nous unit à Dieu est une et
continue, plus nous sommes heureux. C'est pourquoi la vie active, qui se trouve
en proie à mille préocupations, se rapproche moins de la nature du bonheur que
la vie contemplative qui n'a qu'un seul objet, qui est la contemplation de la
vérité. Toutefois, quoique l'homme ne se livre pas toujours actuellement à
cette opération, cependant il peut s'y livrer, puisqu'elle est en son pouvoir.
Et comme d'ailleurs il peut toujours rapporter à cette fin la cessation de son
acte quand elle résulte du sommeil ou de toute autre occupation naturelle, on
peut dire dans un sens que son opération est continue.
5. et 6.
La réponse au cinquième et au sixième argument est par là même évidente.
ARTICLE
III. —LE BONHEUR EST-IL UNE OPÉRATION DE LA PARTIE SENSITIVE DE L'AME OU DE LA
PARTIE INTELLECTIVE EXCLUSIVEMENT (1)?
(1) Il
n'est pas possible que lè bonheur consiste dans l'opération de la partie
sensitive de raine, puisque Dieu, qui en est l'objet, est un pur esprit.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur consiste clans l'opération des sens. Car dans
l'homme il n'y a que l'opération de l'intellect qui soit plus noble que
l'opération des sens. Or, l'opération de l'intellect dépend en nous de
l'opération des sens, parce que nous ne pouvons comprendre sans le sacours des
images sensibles , comme le dit Aristote (De anima, lib. m, text. 30). Donc le
bonheur consiste dans l'opération sensitive.
2.. Boëce
dit (De Cons. lib. m, pros. 2) que le bonheur est l'état parfait qui résulte de
la réunion de tous les biens (2). Or, il y a des biens sensibles qui nous sont
accessibles par l'action des sens. Il semble donc que l'opération des sens soit
nécessairement requise pour le bonheur.
(2) Le
bonheur considéré quant à son étai renferme, comme le dit Boëce, tous les biens
qui peuvent rendre l'homme heureux dans son corps ou dans son âme ; mais si on
le considère quant à son essence, il n'implique que celui qui tient le premier
rang entre tous ces biens, et duquel dé • coulent tous les autres.
3.. Le
bonheur est le bien parfait, dit Aristote (Eth. lib. i, cap. 0). Il n'en serait
pas ainsi, s'il ne perfectionnait l'homme dans toutes ses parties. Or, il y a
dans l'àme des parties qui sont perfectionnées par les opérations des sens.
Donc l'opération sensitive est nécessaire au bonheur.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. L'opération sensitive est une chose qui
nous est commune avec les animaux, tandis qu'il n'en est pas de même du
bonheur. Donc le bonheur ne consiste pas dans les opérations sensitives.
Réponse:
CONCLUSION. — L'homme ne pouvant être uni au bien incréé par une opération
sensitive, le bonheur n'est pas une opération de la partie sensitive de l'àme.
Il faut
répondre qu'une chose peut appartenir au bonheur de trois manières : ^essentiellement;
2° antécédemment; 3° conséquemment. L'opération sensitive ne peut appartenir
essentiellement au bonheur. Carie bonheur de l'homme consiste essentiellement
dans son union avec le bien incréé qui est sa fin dernière, comme nous l'avons
prouvé (art. 1), et il ne peut être uni à cette fin par l'opération.des sens.
D'ailleurs nous avons aussi démontré (quest. n, art. 5) que le bonheur de
l'homme ne consiste pas dans les biens matériels qui sont les seuls que les
sens puissent percevoir. Mais les opérations sensitives'peuvcnt appartenir au
bonheur antécé-demment et conséquemment. Elles lui appartiennent antécédemment
relativement au bonheur imparfait tel qu'il peut exister dans la vie présente ;
car l'opération de l'intellect présuppose l'opération des sens. Elles
existeront encore conséquemment dans le bonheur parfait qu'on attend au ciel,
parce que, comme le dit saint Augustin (EP 56ad Diosc), après la
résurrection le bonheur de l'âme se reflétera sur le corps et sur les sens de
manière à les perfectionner dans leurs opérations. C'est ce que nous verrons
d'ailleurs en traitant de la résurrection. Mais alors l'opération par laquelle
l'âme humaine est unie à Dieu ne dépendra pas des sens.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que cette objection prouve que
l'opération des sens est antécédemment nécessaire au bonheur imparfait tel
qu'on peut le posséder ici-bas.
2. Il faut
répondre au second, que le bonheur parfait dont jouissent les anges est
l'assemblage de tous les biens dans le sens qu'il résulte de l'union de la
créature avec l'être qui est la source universelle de tout bien ; mais cela ne
signifie pas qu'il se compose de tous les biens particuliers. Quant au bonheur
imparfait qui existe ici-bas, il faut au contraire qu'il se compose de tous les
biens qui sont nécessaires à la perfection des fonctions que nous avons à
remplir en cette vie.
3. Il faut
répondre au troisième, que l'homme sera perfectionné tout entier par le bonheur
parfait qui lui est réservé, mais la partie inférieure de l'âme recevra alors
de la partie supérieure ses perfections; tandis qu'en cette vie où nous n'avons
que le bonheur imparfait ce sont les perfections de la partie inférieure qui
contribuent au développement et au perfectionnement de la partie supérieure.
ARTICLE
IV. — si le BONHEUR CONSISTE DANS la PARTIE INTELLECTIVE de L'AME,
APPARTIENT-IL A L'iNTELLECT OU a LA VOLONTÉ (1)?
(1) Les
théologiens sont partagés sur cette question. Scot et ses disciples veulent que
la héatitude consiste uniquement dans l'acte de la volonté qui est l'amour
d'amitié , d'autres la placent dans la puissance, d'autres dans l'intellect et
la volonté tout à la fois. Saint Thomas établit qu'elle n'existe que dans
l'acte de l'intellect.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur consiste dans l'acte de la volonté. Car saint
Augustin dit [De civ. Dei, lib. x, cap. 40 et 44) que le bonheur de l'homme
consiste dans la paix, suivant ces paroles du Psalmiste (Ps. cxlvii, 3) : 77 a
établi la paix jusqu'aux confins de ses Etats. Or, la paix appartient à la
volonté. Donc le bonheur de l'homme consiste dans la volonté.
2.. Le
bonheur est le souverain bien. Or, le bien est l'objet de la volonté. Donc le
bonheur consiste dans l'opération de la volonté.
3.. La fin
dernière répond au premier moteur. Ainsi la fin dernière que se propose une
armée entière c'est la victoire, qui est aussi la fin du général qui fait
mouvoir toutes les troupes. Or, quand il s'agit d'opération le premier moteur
c'est la volonté, parce qu'elle meut les autres puissances, comme nous le
dirons (quest. ix, art. 4 et 3). Donc le bonheur appartient à la volonté.
4.. Si le
bonheur est une opération, il faut qu'elle soit l'opération la plus noble de
l'homme. Or, l'amour de Dieu, qui est un acte delà volonté, est plus noble que
la connaissance, qui est une opération de l'intellect, comme le dit l'Apôtre
(I. Cor. xiii). Il semble donc que le bonheur consiste dans l'acte de la
volonté.
5.. Saint
Augustin dit que l'homme heureux est celui qui a tout ce qu'il veut et qui ne
veut rien de mauvais ; puis il ajoute (cap. 6) : Il approche du bonheur celui
qui veut bien tout ce qu'il veut : car les biens rendent heureux, et il a déjà
une partie de ces biens celui dont la volonté est bonne. Donc le bonheur
consiste dans l'acte de la volonté.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Jésus-Christ a dit (Joan, xvii, 3) : La vie
éternelle consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul vrai Dieu. Or, la
vie éternelle est la fin dernière, comme nous l'avons vu (quest. m, art. 2 ad
4). Donc le bonheur de l'homme consiste dans la connaissance de Dieu qui est
l'acte de l'intellect.
Réponse:
CONCLUSION. — Comme nous n'arrivons à notre fin intelligible qu'autant qu'elle
nous est rendue présente par l'acte de l'intellect, il faut que le bonheur
consiste essentiellement dans cet acte et qu'il ne soit qu'accidentellement,
c'est-à-dire par suite de la délectation qui en résulte, dans l'acte de la
volonté.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (quest. n, art. 0), il y a deux choses
nécessaires au bonheur, l'une qui lui est essentielle et l'autre qui lui est
accidentelle comme la délectation qui en résulte. Quant à ce qui est essentiel
au bonheur il est impossible qu'il consistedans l'acte de la volonté. Car il
est évident d'après ce que nous avons dit (art. 4 huj. quaest. et quest. 2) que
le bonheur est la possession de la fin dernière. Or, la possession de la fin ne
consiste pas dans l'acte même de la volonté, puisque c'est la volonté qui se
porte vers la fin; elle la désire quand elle ne la possède pas et elle s'en
délecte quand elle la possède. Il est également manifeste que le désir de la
fin n'en est pas la possession, mais c'est un mouvement de la volonté vers
elle. Ainsi la délectation de la volonté provient de ce qu'elle est en possession
de sa fin, mais il n'y a pas réciprocité ; c'est-à-dire qu'elle n'est pas en
possession de sa fin parce qu'elle se délecte en elle. Il faut donc un autre
acte que celui de la volonté, pour la mettre en possession de sa fin. C'est
d'ailleurs ce qu'on peut rendre évident par des exemples de choses sensibles.
Car si l'acte de la volonté'nous mettait en possession de l'argent, du moment
où l'homme cupide désirerait en avoir il en aurait. Mais comme l'argent est une
chose qu'il ne possède pas préalablement, pour l'acquérir il faut qu'on le
prenne avec la main ou de toute autre manière, et c'est lorsqu'on le possède
ainsi qu'on se délecte dans sa possession. Il en est de même de notre fin
intelligible ou spirituelle. Dès le principe nous voulons la posséder, mais
nous ne la possédons qu'autant que l'acte de l'intellect nous la rend présente,
et c'est alors que la volonté se délecte en se reposant dans sa possession.
Ainsi donc l'essence du bonheur consiste dans l'acte de l'intellect (1). Mais
la délectation qui résulte du bonheur se rapporte à la volonté, d'après ces
paroles de saint Augustin (De confes. lib. x, cap. 23) que le bonheur est la
joie que produit la vérité ; c'est-à-dire que la joie est la consommation même
du bonheur.
(1)
L'Ecriture est favorable à ce sentiment. Car la béatitude formelle de l'homme
est lu vision de Dieu, et la vision doit succéder à la foi qui réside ici-bas
dans l'intellect : Videmus nunc per speculum in aenigmate, tunc autem facie ad
faciem 'I. Cor. xiii): Nunc cognosco ex parte, tunc autem cognoscam sicut et
cognitus sum, etc.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la paix appartient à la fin
dernière de l'homme, non parce|qu'elle est l'essence du bonheur même, mais
parce qu'elle s'y rapporte antécédemment et conséquemment. Antécédemment dans
le sens qu'elle écarte tout ce qui trouble l'homme et tout ce qui le détourne
de sa fin dernière; conséquemment, parce que l'homme, une fois en possession de
sa fin dernière, reste en paix, puisque tous ses désirs sont satisfaits.
2. Il faut
répondre au second,'que le premier objet de la volonté n'est pas son acte,
comme le premier objet de la vue n'est pas la vision, mais ce qui est visible.
Par conséquent, par là même que le bonheur appartient à la volonté comme son
objet premier, il s'ensuit qu'il ne lui appartient pas comme son acte.
3. Il faut
répondre au troisième,'quo l'intellect perçoit la fin avant la volonté, mais
que le mouvement vers la fin commence néanmoins par cette dernière faculté.
C'est pourquoi on rapporte à la volonté ce qui est la conséquence dernière de
la possession de la fin : la délectation et la jouissance.
4. Il faut
répondre au quatrième, que pour mouvoir l'amour l'emporte sur la connaissance,
mais que pour percevoir la connaissance précède l'amour; car, comme ledit saint
Augustin, on n'aime que ce qu'on connaît (De Trin. lib. x, cap. 1 et 2). C'est
pourquoi nous percevons d'abord la fin intelligible par l'action de
l'intellect, comme nous percevons en premier lieu la fin sensible par l'action des
sens.
5. Il faut
répondre au cinquième, que celui qui a tout ce qu'il veut est heureux par là
même qu'il a ce qu'il veut, mais cet avantage lui vient d'une autre cause que
de l'acte de la volonté. D'ailleurs une des conditions essentielles du bonheur
c'est qu'on ne veuille rien de mal. La droiture de la volonté est au nombre des
biens qui rendent heureux, parce qu'elle nous porte vers eux, comme le
mouvement nous mène au terme et le changement à la perfection ou à la qualité
que nous désirons.
ARTICLE
V. — LE BONHEUR EST-IL UNE OPÉRATION DE L'INTELLECT SPÉCULATIF OU PRATIQUE (1)
?
(1)
D'après les principes établis par saint Thomas dans cet article, la vie
contemplative est plus parfaite que la vie active, et c'est surtout par la
contemplation que les saints jouissent d'un bonheur éternel. Quel est l'objet
de celte contemplation? C'est ce que déterminent les articles suivants.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur consiste dans l'opération de l'intellect pratique.
Car la fin dernière d'une créature consiste dans sa ressemblance avec Dieu. Or,
l'homme ressemble plus à Dieu par l'intellect pratique qui est la cause des
choses qu'il comprend que par l'intellect spéculatif qui reçoit sa science des
objets. Donc le bonheur.de l'homme consiste plus dans l'opération de
l'intellect pratique que dans celle de l'intellect spéculatif.
2.. Le
bonheur est le bien parfait de l'homme. Or, l'intellect pratique se rapporte au
bien plus que l'intellect spéculatif quisse rapporte au vrai. C'est pourquoi
nous appelons hommes de bien ceux qui sont parfaits sous le rapport de
l'intellect pratique et nous donnons les noms de savants et d'intelligents à
ceux qui se distinguent sous le rapport de l'intellect spéculatif. Donc le
bonheur de l'homme consiste plus dans l'acte de l'intellect pratique que dans
celui de l'intellect spéculatif.
3.. Le
bonheur est le bien de l'homme. Or, l'intellect spéculatif a plutôt pour objet
ce qui existe hors de l'homme, tandis que l'intellect pratique a pour objet ce
qui appartient à l'homme lui-môme, comme ses opérations et ses passions. Donc
le bonheur de l'homme consiste plus dans l'opération de l'intellect pratique
que dans celle de l'intellect spéculatif.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De Trin. lib. i, cap.
10) : La contemplation qui nous est promise sera la fin de toutes nos actions
et la perfection éternelle de toutes les joies.
Réponse:
CONCLUSION. — Notre béatitude consiste principalement dans l'opération
spéculative de l'intellect, parce que celte opération est la plus excellente de
notre âme, parce qu'on la recherche surtout pour elle-même et que c'est par
elle que l'homme communique avec Dieu et les anges, et elle ne consiste que
secondairement dans l'opération de l'intellect pratique.
Il faut
répondre que le bonheur consiste plus dans l'opération de l'intellect
spéculatif que dans celle de l'intellect pratique, pour trois raisons : 1°
Parce que si te bonheur de l'homme est une opération, il faut que ce soit
l'opération humaine la plus éminente. Or, l'opération la plus élevée de l'homme
est celle qui procède de la première de ses facultés mise en rapport avec son
plus noble objet. Ainsi la première puissance de l'âme est l'intellect, et son
objet le plus élevé est le bien infini, la divinité qui n'est pas l'objet de
l'intellect pratique, mais de l'intellect spéculatif. D'où il résulte que le
bonheur consiste surtout dans l'opération de ce dernier intellect, c'est-à-dire
dans la contemplation des attributs divins. Et comme tout être paraît avoir pour
essence ce qu'il y a en lui de plus élevé, selon la remarque d'Aristote (Eth.
lib. ix, cap. 4, et lib. x, cap. 7), il s'ensuit que cette opération est celle
qui est la plus propre à l'homme et qui lui cause le plus de jouissances. — 2°
La seconde raison c'est qu'on recherche la contemplation, surtout pour
elle-même, tandis qu'on ne recherche pas l'acte de l'intellect pratique pour
lui-même, mais pour l'action, et les actions se rapportent à une fin. D'où il
est évident que la fin dernière ne peut consister dans la vie active qui
appartient à l'intellect pratique. — 3u Une troisième raison c'est que clans la
vie contemplative l'homme communique avec les êtres qui sont au-dessus de lui,
avec Dieu et les anges auxquels la béatitude l'assimile, tandis que pour les
choses qui se rapportent à la vie active les animaux communiquent en quelque
façon avec l'homme, quoique très-imparfaitement. Pour toutes ces raisons la
dernière et parfaite béatitude que nous attendons dans l'autre vie consiste
principalement tout entière dans la contemplation. Quant à la béatitude
imparfaite, telle que nous pouvons la posséder ici-bas, elle consiste
premièrement et principalement dans la contemplation, et elle consiste
secondairementdans l'opération de l'intellect pratique qui dirige les actions
et les passions humaines, comme le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 7 et 8).
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la ressemblance qui ressort de
l'intellect pratique ne se rapporte à Dieu que proportionnellement, en ce sens
que l'intellect pratique est à son objet connu ce que Dieu est au sien ; mais
la ressemblance qui provient de l'intellect spéculatif provient de son union
avec Dieu et de la forme qu'il en reçoit, ce qui est un genre d'assimilation
plus profond. — On peut dire d'ailleurs qu'à l'égard de l'objet principal qu'il
connaît, qui est son essence, Dieu n'a pas de connaissance pratique, il n'a
qu'une connaissance spéculative.
2. Il faut
répondre au second, que l'intellect pratique a pour objet le bien qui est hors
de lui, tandis que l'intellect spéculatif a pour objet le bien qui est en lui,
c'est-à-dire la contemplation de la vérité. Et puisque le bien parfait est
celui qui perfectionne l'homme tout entier et le rend bon lui-même, il s'ensuit
que l'intellect pratique ne le possède pas, mais qu'il y dispose.
3. Il faut
répondre au troisième, que cet argument serait concluant si l'homme était
lui-même sa fin dernière ; car il trouverait son bonheur à considérer et à
diriger ses actes et ses passions; mais comme la fin dernière de l'homme est un
autre bien extrinsèque qui est Dieu, et que nous atteignons par l'opération de
l'intellect spéculatif, il s'ensuit que le bonheur de l'homme consiste plutôt
dans l'opération de cet intellect que dans celle de l'intellect pratique.
ARTICLE
VI. — LE BONHEUR CONSISTE-T-IL DANS LA CONNAISSANCE DES SCIENCES SPÉCULATIVES
(1) ?
(1) La
science n'est pas la fin dernière de l'homme, puisque l'Apôtre dit (I. Cor.
xiii) : Si noverim omnem scientiam, charilatem autem non habuero, nihil sum.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur de l'homme consiste dans la connaissance des
sciences spéculatives. Aristote dit (Eth. lib. x, cap. 7) que le bonheur est
une opération dirigée par une vertu parfaite, et il ne distingue que trois
vertus spéculatives : la science, la sagesse et l'intelligence, qui toutes se
rapportent aux sciences spéculatives. Donc le bonheur suprême de l'homme
consiste dans la connaissance de ces sciences.
2.. Ce que
tous les hommes désirent naturellement pour eux-mêmes semble être notre bonheur
suprême. Or, tous désirent de la sorte la connaissance des sciences
spéculatives. Car, comme le dit Aristote (Met. lib. i, cap. 2), tous les hommes
désirent naturellement savoir, et un peu plus loin il ajoute qu'on recherche
les sciences spéculatives pour elles-mêmes. Donc le bonheur consiste dans la
possession de ces sciences.
3.. Le
bonheur est la perfection dernière de l'homme. Or, un être est perfectionné
selon ce qui le fait passer delà puissance à l'acte. Puisque l'intellect humain
est mis en acte par la connaissance des sciences spéculatives il semble donc
que le souverain bonheur de l'homme consiste dans cette sorte d'étude.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Le prophète a dit (Jer. ix, 23) que le sage
ne se glorifie pas dans sa sagesse, et il parlait de la sagesse des sciences
spéculatives. Donc le souverain bonheur de l'homme ne consiste pas dans la
possession de ces sciences.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque la contemplation des sciences spéculatives ne peut aller
plus loin que ne peut nous conduire la connaissance des choses sensibles qui eu
est le principe, il s'ensuit que l'homme ne peut trouver le parfait et le
souverain bonheur dans ces sortes de sciences, elles ne peuvent en être qu'une
participation.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (art. 2 huj. quaest. ad 4 arg.), il y a
deux sortes de béatitude, l'une parfaite et l'autre imparfaite. Il faut
entendre par béatitude parfaite celle qui s'élève à l'essence véritable du
bonheur, et par béatitude imparfaite celle qui n'y parvient pas, mais qui
participe à quelque bien particulier qui en est une image. Ainsi la prudence
est parfaite dans l'homme qui possède en lui la raison des choses qu'il doit
faire, et elle est imparfaite dans les animaux irraisonnables qui n'ont que des
instincts particuliers qui leur font faire des actes qui ressemblent à des
actes de prudence. La béatitude parfaite ne peut consister essentiellement dans
la connaissance des sciences spéculatives. Pour s'en convaincre jusqu'à l'évidence
il faut observer^que la possession de la science spéculative ne s'étend pas au
delà de la vertu des principes de cette science, parce que les principes de la
science comprennent virtuellement la science tout entière. Or, les premiers
principes des sciences spéculatives viennent des sens, comme on le voit par ce
que dit Aristote (Met. lib. i et n ; Post. text. ult.). Par conséquent, l'étude
des sciences spéculatives ne peut aller plus loin que la connaissance des
choses sensibles ne peut nous conduire. Or, le souverain bonheur de l'homme,
qui est sa perfection dernière, ne peut consister dans la connaissance des
choses sensibles. Car un être n'est perfectionné par ce qui est au-dessous de
lui qu'en raison de ce que l'être inférieur participe de l'être supérieur.
Ainsi, il est évident que la forme de la pierre ou de tout autre objet sensible
est inférieure à l'homme. Donc l'intellect n'est pas perfectionné par cette
forme considérée en elle-même, il ne l'est que parce qu'il y a en elle une
participation de ressemblance avec un être qui est lui-même au-dessus de
l'entendement humain, tel que la lumière intelligible ou toute autre chose
semblable. Comme tout ce qui est par un autre se ramène à ce qui est par soi,
il faut donc que la perfection dernière de l'homme résulte de la connaissance
d'une chose qui soit supérieure à l'entendement humain. Etpuisquenous avons
montré (part. I, quest. Lxxxvin, art. 2) qu'on ne peut arriver par les choses
sensibles à la connaissance des substances séparées qui sont au-dessus de notre
intellect, il s'ensuit que le souverain bonheur de l'homme ne peut exister dans
la possession des sciences spéculatives. Mais comme dans les formes sensibles
il y a par participation une image des substances supérieures, de même la
connaissance des sciences spéculatives est une participation du bonheur parfait
et véritable (4).
(1) Saint
Thomas considère la science comme le commencement de la béatitude. Il était
loin d'en être l'ennemi comme Luther, qui disait que lesscienecs spéculatives
sont des erreurs; comme les biblistes, qui prétendent qu'on ne doit en étudier
aucune; comme Wiclef, qui ne craignait pas de dire que les universités et les
collèges avaient fait plus de mal à l'Eglise que le démon.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, qu'Aristote parle en cet endroit de la
félicité imparfaite, telle qu'elle peut être ici-bas, comme nous l'avons dit
(art. 2 ad 4).
2. Il faut
répondre au second, qu'on désire naturellement non-seulement le bonheur
parfait, mais encore son image ou sa participation quelle qu'elle soit.
3. Il faut
répondre au troisième, que la contemplation des sciences spéculatives fait
passer d'une manière notre intellect à l'acte; mais elle ne l'élève pas à son
acte dernier et complet.
ARTICLE
VII. — LE BONHEUR CONSISTE-T-IL DANS LA CONNAISSANCE DES SUBSTANCES SÉPARÉES,
c'EST-A-DIRE DES ANGES (1)?
(1) Les
anges n'étant pas le principe p.omicr de l'homme, ils no peuvent en être la lin
dernière.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur de l'homme consiste dans la connaissance des
substances séparées, c'est-à-dire des anges. Car saint Grégoire dit [Hom. xxvi
in Ev.) : Il ne sert à rien d'assister aux fêtes des hommes, si l'on n'a pas le
bonheur d'assister à celles des anges. Et par ces dernières paroles il désigne la
béatitude finale. Or, nous pouvons assister aux fêtes des anges en les
contemplant. D'où il semble que le souverain bonheur de l'homme consiste dans
la contemplation de ces esprits bienheureux.
2.. La
perfection dernière d'une chose consiste dans son union avec son principe.
Ainsi, on dit que le cercle est une figure parfaite, parce que le commencement
et la fin se trouvent au même point. Or, le principe de la connaissance humaine
vient des anges qui éclairent les hommes, comme le dit saint Denis (De coel.
hier. cap. 4). Donc la perfection de l'entendement humain se trouve dans leur
contemplation.
3.. Toute
nature est parfaite quand elle est unie à une nature supérieure. Ainsi, la
perfection dernière du corps consiste dans son union avec une nature spirituelle.
Or, dans l'ordre de la nature les anges sont supérieurs à l'entendement humain.
Donc la perfection dernière de notre entendement résulte de son union avec les
anges par la contemplation.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Le prophète dit : Que celui qui se
glorifie, se glorifie dans ma science et ma connaissance (Jer. ix, 4). Donc la
gloire dernière de l'homme, ou son bonheur parfait, ne consiste que dans la
connaissance de Dieu.
Réponse:
CONCLUSION. — Comme toutes les substances séparées, à l'exception de Dieu, ont
l'être par participation, elles ne peuvent être pour cette raison les objets
les plus vrais de l'entendement humain, et le bonheur parfait de l'homme ne
peut consister dans leur contemplation.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (art. préc), le bonheur parfait de l'homme
ne consiste pas en ce qui est la perfection de l'intellect par participation,
mais en ce qui est sa perfection par essence. Or, il est évident qu'une chose
perfectionne une puissance selon qu'elle se rapporte plus ou moins à elle selon
son objet propre. L'objet propre de l'intellect étant le vrai, tout ce qui est
vrai par participation ne perfectionne pas l'intellect qui le contemple d'une
manière souveraine. Et puisque les choses sont à la vérité ce qu'elles sont à
l'être, comme le dit Aristote (Met. lib. ii, text. 4), il s'ensuit que tout ce
qui existe par participation est vrai aussi par participation. Les anges ayant
l'être par participation, parce qu'il n'y a que Dieu dont l'être soit
l'essence, comme nous l'avons démontré (part. I, quest. m, art. 4, et quest.
lxi, art. 1), il en résulte qu'il n'y a que Dieu qui soit la vérité par
essence, et que sa contemplation seule rend parfaitement heureux. Toutefois,
rien n'empêche qu'on ne fasse consister le bonheur imparfait dans la
contemplation des anges, et môme un bonheur plus élevé que celui qu'on place
dans la connaissance des sciences spéculatives.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que nous assisterons aux fêtes des
anges non-seulement en les contemplant, mais en contemplant Dieu avec eux.
2. II faut
répondre au second, que dans l'hypothèse de ceux qui supposent que les âmes
humaines ont été créées par les anges, il semble convenable que le bonheur de
l'homme consiste dans la contemplation des anges comme dans son union avec son
principe. Mais ce sentiment est erroné (I ), comme nous l'avons dit (part. I,
quest. xc, art. 3). Ainsi donc la perfection dernière de l'entendement humain
résulte de son union avec Dieu, qui est le principe créateur et illuminateur de
notre âme. L'ange ne nous éclaire que comme son ministre, ainsi que nous
l'avons dit (part. I, quest. exi, art. . Par conséquent, il aide l'homme par
son ministère à arriver à la béatitude, mais il n'en est pas l'objet.
(1) Ce
sentiment est celui d'Algazel et des philosophes (ini admettaient le système
des émanations.
3. Il faut
répondre au troisième, qu'un être inférieur peut atteindre une créature
supérieure de deux manières : 1° Selon le degré de la puissance dont elle participe.
Ainsi l'homme sera parfaitement heureux quand il sera parvenu à contempler Dieu
comme les anges le contemplent. 2° Comme la puissance atteint l'objet. En ce
sens la perfection dernière de chaque puissance consiste à s'élever à ce qui
renferme pleinement en soi la nature de son objet propre (2).
(2) Comble
l'objet de l'entendement, qui est la vérité essentielle, ne se rencontre
pleinement qu'en Dieu, il s'ensuit gue la dernière perfection de l'entendement
humain ne se trouve qu'en lui.
ARTICLE
VIII. — le bonheur de l'homme consiste-t-il dans la vision de l'essence divine
(3)?
(3) Cet
article est la réfutation de l'erreur des arméniens, d'Abcilard, des
trinitaires, qui prétendaient que les bienheureux ne voyaient pas l'essence de
Dieu ; du panthéiste Aniaury, qui voulait qu'on ne put voir Dieu que dans les
créatures, et des rationalistes actuels , qui n'admettent pas pour l'homme une
fin surnaturelle.
Objections:
1.. Il semble que le bonheur de l'homme ne consiste pas dans la vision de
l'essence divine. Car saint Denis dit (Theol. tnyst. cap. ) que l'âme est unie
à Dieu comme à l'inconnu par la plus noble portion d'elle-même. Or, ce qu'on
voit dans son essence n'est pas absolument inconnu. Donc la perfection dernière
de l'intellect ou la béatitude ne consiste pas à voir Dieu dans son essence.
2.. La
perfection d'une nature supérieure est plus élevée que celle d'une nature
inférieure. Or, la perfection propre de l'intellect divin consiste en ce qu'il
voit son essence. Donc la perfection souveraine de l'entendement humain ne
s'élève pas jusque-là, mais elle reste au-dessous.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est dit ( I. Joan, ni, 2) que quand il
apparaîtra, nous serons semblables à lui et nous le verrons tel qu'il est.
Réponse:
CONCLUSION. — Dieu étant la cause première de tous les êtres et l'homme qui
connait ses effets ayant naturellement le désir de connaître aussi son essence,
son bonheur ne peut exister que dans la vision de l'essence divine même.
Il faut
répondre que la béatitude souveraine et parfaite ne peut exister que dans la
vision de l'essence divine. Pour rendre cette proposition évidente, il faut
observer deux choses : 1° Que l'homme n'est pas parfaitement heureux tant qu'il
lui reste quelque chose à désirer et à chercher. 2° Que la perfection d'une
puissance se considère d'après la nature de son objet. Or, l'objet de
l'intellect, c'est ce qui est, c'est-à-dire c'est l'essence des choses, comme
le dit Aristote [De anima, lib. ni, text. 26). Ainsi l'intellect est plus ou
moins parfait selon qu'il connaît plus ou moins l'essence d'une chose. Si donc
un esprit connaît l'essence d'un effet et que par cette essence il puisse
connaître l'essence de la cause, c'est-à-dire savoir ce quelle est, on ne dit
pas que cet esprit perçoit absolument cette cause, bien qu'il la connaisse par
soi1 effet et qu'il sache ainsi qu'elle existe. C'est pourquoi quand l'homme
connaît un effet et qu'il sait que cet effet a une cause, il lui reste toujours
naturellement le désir de savoir ce qu'est cette cause. Ce désir produit
l'admiration ou l'étonnement et provoque les recherches, comme le dit Aristote
(Met. lib. i, cap. 2). Ainsi quand quelqu'un voyant une éclipse de soleil
considère de quelle cause elle provient, il est d'abord dans l'étonnemei't
parce qu'il ne sait point du tout ce que c'est, et tout en l'admirant il se met
à faire des réflexions et des recherches, et ce travail d'esprit ne cesse que
quand il est parvenu à connaître l'essence de cette cause. Par conséquent si
l'entendement humain qui connaît l'essence d'un effet créé ne sait de Dieu
qu'une chose, son existence, sa perfection ne s'est pas encore absolument
élevée jusqu'à la cause première, mais il lui reste toujours le désir naturel
de connaître cette cause, et c'est ce qui fait qu'il ne peut être parfaitement
heureux. Il faut donc pour que le bonheur soit parfait que l'intellect s'élève
à l'essence même de la cause première. Alors son bonheur est parfait, quand il
est uni à Dieu comme étant l'objet capable de le rendre heureux, ainsi que nous
l'avons dit (art. 3).
Solutions:
1. 11 faut répondre au premier argument, que saint Denis parle de la
connaissance de ceux qui sont sur la terre et qui tendent à la béatitude.
2. Il faut
répondre au second, que, comme nous l'avons dit (art. 1), la fin peut
s'entendre de deux manières : 1° par rapport à la chose même que l'on désire ;
en ce sens l'être inférieur et l'être supérieur, et toutes choses en un mot ont
la même fin, comme nous l'avons dit (quest. i, art. 8) ; 2° par rapport à la
manière dont on possède ce que l'on a désiré. De cette manière la fin de l'être
supérieur diffère de celle de l'être inférieur selon la différence des
relations qu'ils ont avec leur objet. Ainsi la béatitude de Dieu dont
l'intellect comprend l'essence est supérieure à celle de l'homme ou de l'ange
qui voit cette même essence, mais qui ne la comprend pas.
QUESTION
IV. : DES CONDITIONS REQUISES POUR LA BÉATITUDE.
Après
avoir dit en quoi consiste la béatitude, nous avons maintenant à examiner
quelles conditions elle requiert. — A cet égard huit questions se présentent :
1° La délectation est-elle requise pour la béatitude? — 2" La béatitude
existe-t-elle plutôt dans la vision que dans la délectation ? — 3° Exige-t-elle
la compréhension ? — 4° De-mande-t-elle la droiture de la volonté? — 5°Pour
être heureux l'homme a-t-il besoin de son corps ? — c Faut-il que le corps soit
parfait ? — 7° La béatitude exige-t-elle des biens extérieurs?— 7° Lui faut-il une
société d'amis?
ARTICLE
I. — la délectation est-elle requise pour la béatitude (1)?
(1) La
délectation accompagne la béatitude, d'après ces paroles du Psalmiste (P$. xv):
Ad>implebis me laetitia cum vultu tuo, delectationes in dextera tua usque in
finem.
Objections:
1.. 11 semble que la délectation ne soit pas requise pour la béatitude. Car
saint Augustin dit (De Trin. lib. i, cap. 8) que la vision est toute la
récompense de la foi. Or, ce qui est le prix ou la récompense de la vertu c'est
la béatitude, comme le prouve Aristote (Eth. lib. i, cap. 9). Donc il n'y a que
la vision qui soit requise pour la béatitude.
2.. La
béatitude est le bien qui suffit le plus parfaitement par lui-même, comme le
dit Aristote [Eth. lib. î, cap. 7). Or, ce qui a besoin d'un autre ne suffit
pas parfaitement. Donc l'essence de la béatitude consistant dans la vision de
Dieu, comme nous l'avons prouvé (quest. m, art. 8), il semble qu'elle n'exige
pas la délectation.
3.. 11 ne
faut pas que l'opération de la félicité ou de la béatitude soit entravée, comme
le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 7). Or, la délectation entrave l'action de
l'intellect, car elle altère le jugement de la sagesse ou de la prudence (Eth.
lib. vi, cap. S). Donc la délectation n'est pas requise pour la béatitude.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (Conf. lib. x, cap. 22)
que la béatitude est la joie qu'inspire la vérité.
Réponse:
CONCLUSION. — La délectation résultant de ce que l'appétit se repose dans le
bien qu'il désirait, elle est requise pour la béatitude comme une chose
concomitante.
11 faut
répondre qu'une chose est requise pour une autre de quatre manières : 1° Comme
préliminaire ou comme préparation-, c'est ainsi que l'étude est requise pour la
science. 2° Comme complément ou perfectionnement-, c'est ainsi que l'âme est
requise pour la vie du corps. 3° Comme secours extérieurs ; c'est de la sorte
que nos amis nous sont nécessaires pour faire quelque chose. 4° Comme chose
concomitante : comme quand nous disons que la chaleur est une condition
nécessaire du feu. C'est de cette manière que la délectation est requise pour
la béatitude. Car la délectation provient de ce que l'appétit se repose dans le
bien obtenu. Par conséquent puisque la béatitude n'est rien autre chose que la
possession du souverain bien, elle ne peut exister sans que la délectation
l'accompagne.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que par là même qu'une récompense est
accordée à quelqu'un, la volonté de celui qui la mérite s'y repose et c'est ce
qu'on appelle délectation. Ainsi la délectation est de l'essence môme de la
récompense qu'on accorde.
2. Il faut
répondre au second, que la délectation est produite par la vision de Dieu
elle-même ; par conséquent celui qui voit Dieu ne peut pas avoir besoin de
délectation.
3. 11 faut
répondre au troisième, que la délectation concomitante n'est pas un obstacle à
l'opération de l'intellect, mais que c'est plutôt pour elle un secours, comme
le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 4). Car nous faisons avec plus d'attention
et de persévérance ce qui nous délecte. Mais la délectation extérieure entrave
l'opération de l'intellect, tantôt en distrayant l'intention, parce que, comme
nous venons de le dire, nous nous appliquons surtout à ce qui nous délecte et
pendant que notre esprit se porte fortement vers une chose il est nécessaire
qu'il s'éloigne d'une autre et quelquefois qu'il nous entraine dans un sens
contraire. C'est ainsi que la délectation des sens étant contraire à la raison
, elle entrave plutôt les calculs de la prudence qu'elle ne trouble le jugement
de l'intellect spéculatif.
ARTICLE
II. — LA. BÉATITUDE CONSISTE-T-ELLE PLUTÔT DANS LA VISION QUE DANS LA
DÉLECTATION (1)?
(1) La
vision l'emporte sur la délectation comme la cause sur l'effet, puisque l'âme
ne peut jouir du vrai ou du bien qu'autant qu'elle le perçoit. D'ailleurs la
vision l'emporte autant sur la délectation que l'intelligence sur la volonté.
Objections:
1.. Il semble que la béatitude consiste plutôt dans la délectation que dans la
vision. Car la délectation, comme le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 4), est la
perfection de l'oeuvre. Or, la perfection est préférable à l'objet perfectible.
Donc la délectation l'emporte sur l'opération de l'intellect qui est la vision.
2.. Ce qui
rend une chose désirable est ce qu'il y a de plus important en elle. Or, on
désire les opérations à cause du plaisir qu'on y trouve. C'est pour cela que la
nature a mis une certaine volupté dans les opérations nécessaires à la
conservation de l'individu et de l'espèce, afin que les animaux ne les
négligeassent pas. Donc dans la béatitude la délectation l'emporte sur
l'opération de l'intellect qui est la vision.
3.. La
vision répond à la foi ; la délectation ou la jouissance à la charité. Or, la
charité est plus grande que la foi, comme le dit l'Apôtre (1. Cor. xiii). Donc
la délectation ou la jouissance est au-dessus de la vision.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. La cause l'emporte sur l'effet. Or, la
vision est cause de la délectation. Donc elle l'emporte sur elle.
Réponse:
CONCLUSION. — La cause étant supérieure à l'effet, la vision dans la béatitude
est un bien plus fondamental que la délectation qui l'accompagne.
Il faut
répondre qu'Aiistote soulève cette question (Eth. lib. x, cap. 0, 7 et 8) et la
laisse sans la résoudre. Mais si l'on y réfléchit avec soin on verra que
l'opération de l'intellect qui est la vision doit nécessairement être mise
avant la délectation. Car la délectation consiste dans un certain repos de la volonté,
et pour que la volonté se repose en quelque chose il n'y a pas d'autre cause
que la bonté de l'objet dans lequel elle s'arrête. Par conséquent si la volonté
se repose dans une opération, ce repos procède de la bonté même de l'opération.
La volonté ne cherche pas le bien pour le repos ; car alors l'acte de la
volonté serait lui-môme sa fin, ce qui est contraire à ce que nous avons dit
(quest. i, art. 1 ad 2). Mais elle cherche à se reposer dans l'opération, parce
que l'opération est son bien. D'où il est manifeste que l'opération même dans
laquelle la volonté se repose est un bien plus fondamental que le repos delà
volonté dans ce bien lui-même.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que, comme le dit Aristote au même
endroit, la délectation perfectionne l'opération, comme la beauté perfectionne
la jeunesse dont elle est la conséquence. Ainsi la délectation est une
perfection qui accompagne la vision, mais non une perfection qui rende la
vision parfaite dans son espèce.
2. Il faut
répondre au second, que la perception sensitive ne s'élève pas à la raison du
bien en général, mais au bien particulier qui est délectable. C'est pourquoi
les animaux qui suivent l'appétit sensitif recherchent les opérations pour le
plaisir. Mais l'intellect perçoit la raison du bien en général dont la
délectation est la conséquence. C'est pourquoi il se propose ïe bien plutôt que
le plaisir. De là il résulte que l'esprit de Dieu qui a dicté à la créature ses
lois a mis les jouissances en rapport avec les opérations. Toutefois il ne faut
pas juger absolument des choses suivant l'ordre de l'appétit sensitif, mais
plutôt d'après l'ordre de l'appétit intelligentiel.
3. Il faut
répondre au troisième, que la charité ne cherche pas le bien qu'elle aime à
cause de la délectation. La délectation qu'elle trouve dans le bien qu'elle
aime est plutôt une conséquence de son amour. Ainsi la délectation ne se
rapporte donc pas à elle comme sa fin, mais c'est plutôt la vision par laquelle
sa fin lui devient présente.
ARTICLE
III. — est-il nécessaire que i.'on comprenne pour être bienheureux (1)?
(1) Le mot
comprendre a deui sens. Il signifie connaître parfaitement ; dans ce sens aucun
être créé ne comprend Dieu, parce que le fini est incapable de l'infini. Il
signifie aussi percevoir, saisir [prehendere) une chose. Dans ce second sens,
les bienheureux comprennent Dieu, parce qu'ils le possèdent réellement. Tenui
eum, nec dimittam Cant. iii). C'est sur cette distinction que roulo tout cet
article.
Objections:
1.. Il semble que pour être bienheureux il ne soit pas nécessaire de
comprendre. Car saint Augustin dit en parlant de la vision de Dieu (Epist, lu)
que c'est un grand bonheur que de s'élever à Dieu par la pensée, mais qu'il est
impossible de le comprendre. Donc on peut être bienheureux sans comprendre.
2.. Le
.bonheur est la perfection de l'homme considéré dans sa partie intelligente qui
ne renferme pas d'autres puissances que l'intellect et la volonté, comme nous
l'avons dit (part. I, quest. lxxix). Or, l'intellect est suffisamment
perfectionné par la vision de Dieu, et la volonté par la délectation qu'elle
trouve en lui. Donc la béatitude ne requiert pas comme uno troisième condition
la compréhension.
3.. La
béatitude consiste dans l'opération. Or, les opérations se déterminent suivant
les objets, et il y a deux sortes d'objets généraux, le vrai et le bon -, le
vrai correspond à la vision et le bon à l'amour. Donc on n'a pas besoin d'une
troisième opération qui serait la compréhension.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (I. Cor. ix,2i) : Courez- donc
pour comprendre. Or, l'avancement spirituel a pour terme la béatitude. C'est ce
qui fait dire ailleurs à saint Paul (II. Tim* cap. ult. 7, 8) : fai bien
combattu, j'ai achevé ma course, fai gardé la foi, Une me reste plus qu'à
attendre la cou. ronne de justice qui m'est réservée. Donc la compréhension est
requise pour la béatitude.
Réponse:
CONCLUSION. — La béatitude requiert non-seulement la vision qui est la
connais-sance parfaite de notre fin dernièrc'ct intelligentielle, mais encore
la compréhension qui se rapporte à la présence de cette fin et la jouissance
qui implique le repos du sujet qui aime dans l'objet aimé.
Il faut
répondre que la béatitude consistant dans la possession de la fin dernière, on
doit considérer ce qu'elle exige d'après la manière dont l'homme tend à sa fin.
Or, l'homme tend à sa fin intelligent!elle d'un côté par son intellect, de
l'autre par sa volonté. Il s'y rapporte par son intellect en ce sens qu'il
possède imparfaitement dès ici-bas une connaissance préexistante de salin ; il
s'y rapporte par la volonté de deux manières : 1° par l'amour qui estle premier
mouvementdcla volonté vers une chose ; 2° par les relations qui s'établissent
entre le sujet aimant et l'objet aimé. Ces relations peuvent exister de trois
sortes. Ainsi elles existent quand l'objet aimé est présent au sujet qui
l'aime; en ce cas on ne le cherche pas ; ou quand l'objet n'est pas présent,
mais qu'il est impossible de l'atteindre, alors on ne le cherche pas non plus ;
ou bien quand il est possible de l'atteindre, mais qu'il est au-dessus des
forces de celui qui le désire, do telle sorte qu'il ne puisse arriver à lui
immédiatement. Telle est la relation qui existe entre le sujet qui espère et
l'objet espéré, et c'est seulement dans cette hypothèse qu'on recherche l'objet
que l'on désire. Or,il y a dans la béatitude quelque chose qui correspond à
cette triple distinction. Ainsi il y a la connaissance parfaite de la fin qui
correspond à la connaissance imparfaite ; il y a ensuite la présence de la fin
qui correspond à l'espérance, et il y a enfin la délectation dans l'objet
présent qui est une conséquence de l'amour, comme nous l'avons dit "(art.
1). C'est ce qui fait qu'il est nécessaire qu'il y ait trois choses qui
concourent au bonheur: la vision qui est la connaissance parfaite de notre fin
intelligible -la compréhension qui implique la présence de cette fin -, la
délectation ou la jouissance qui emporte avec elle le repos du sujet qui aime
dans l'objet aimé.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que le mot comprendre s'entend en deux
sens. 1° Il peut signifier que l'objet compris est renfermé dans le sujet qui
le comprend. De cette manière tout ce que comprend l'être fini est fini, et un
esprit créé ne peut ainsi comprendre Dieu. 2U Dans un autre sens il signifie
seulement qu'on perçoit, qu'on saisit une chose qui était déjà présente. Ainsi
on dit d'une personne qui en suit une autre, qu'elle la saisit quand elle la
tient. C'est de cette façon que la compréhension est requise pour la béatitude.
2. Il faut
répondre au second, que comme l'espérance et l'amour appartiennent à la volonté
parce que c'est à la môme puissance à aimer une chose et à tendre vers elle
quand elle ne la possède pas: de même la compréhension et la délectation se
rapportent à la volonté, parce que c'est à la même faculté à posséder une chose
et à se reposer en elle.
3. Il faut
répondre au troisième, que la compréhension n'est pas une autre opération que
la vision; elle n'est que la relation qui s'établit entre le sujet et sa fin
une fois qu'il la possède. Par conséquent la vision elle-même, ou la chose vue
qui se trouve présente à l'esprit, est l'objet de la compréhension.
ARTICLE
IV. — la droiture de volonté est-elle requise four la béatitude (1)?
(1) II EST
de foi que la droiture de la volonté est requise pour la béatitude
antécédemment et concomitament. Antécédemment, puisqu'il est écrit : ISon
intrabit in eam aliquid coinquinatum, aut abominationem faciens et mendacium [Apoc.
xxi); concomitament, d'après ces paroles de saint Pierre (I Petr. i) :
Regeneravit nos in spem vivam, in hoereditatem incorruptibilem et
incontaminatam etimmarcessibilem.
Objections:
1.. Il semble que la droiture de volonté ne soit pas requise pour la béatitude.
Car la béatitude consiste dans l'opération de l'intellect, comme nous l'avons
dit (quest. m, art. 4). Or, pour que l'opération de l'intellect soit parfaite
il n'est pas nécessaire que l'on ait cette droiture de volonté qui rend les
hommes purs. Car saint Augustin dit (lib. Retract, lib. i, cap. 4) : Je
n'approuve pas que j'aie dit dans un discours : ODieu qui avez voulu qu'il n'y
ait que les saints qui connaissent la vérité. Car on peut répondre, ajoute ce
docteur, qu'il y a une foule d'hommes qui ne sont pas purs et qui savent
beaucoup de vérités. Donc la droiture de volonté n'est pas requise pour la
béatitude.
2.. Ce qui
est avant ne dépend pas de ce qui est après. Or, l'opération de l'intellect est
avant l'opération de la volonté. Donc la béatitude qui est l'opération parfaite
de l'intellect ne dépend pas de la droiture de la volonté.
3.. Ce qui
se rapporte à une chose comme à sa fin n'est plus nécessaire, une fois que l'on
est en possession de cette fin. Ainsi le navire n'est plus nécessaire quand on
est arrivé au port. Or, la droiture de la volonté qui est l'effet de la vertu
se rapporte à la béatitude comme à sa fin. Par conséquent une fois qu'on est en
possession de cette béatitude, cette droiture n'est plus nécessaire.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est dit dans saint Matthieu (Matth, v,
8) : Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu. Et saint
Paul écrit aux Hébreux (Hebr, xii, 14) : Tâchez d'avoir la paix avec tout le
monde et de conserver la sainteté sans laquelle personne ne verra Dieu.
Réponse:
CONCLUSION. — La droiture de la volonté est tellement nécessaire à la béatitude
que sans elle personne ne peut l'obtenir, ni la conserver.
Il faut
répondre que la droiture de la volonté est nécessaire à la béatitude d'une
manière antécédente et concomitante. 4° D'une manière antécédente. Car la
droiture de la volonté est une disposition requise pour lafin dernière. En
effet, la fin est à ce qui y mène ce que la forme est à la matière. Par
conséquent comme la matière ne peut recevoir une forme si elle n'a pas été
convenablement préparée à cet égard, de môme aucun être ne peut arriver à sa
fin s'il n'y a été disposé d'une façon convenable. C'est pourquoi personne ne
peut arriver à la béatitude s'il n'a la volonté droite. 2° D'une manière
concomitante. Car, comme nous l'avons dit (quest. m, art. 8), le souverain
bonheur consiste dans la vision de l'essence divine qui est l'essence même de
la bonté. Ainsi la volonté de celui qui voit l'essence de Dieu aime nécessairement
tout ce qu'il aime par rapport à Dieu (1), comme la volonté de celui qui ne
voit pas l'essence de Dieu aime nécessairement tout ce qu'il aime par rapport
au bien en général qu'il connaît, et c'est ce qui rend sa volonté droite. D'où
il est manifeste que le bonheur ne peut exister sans la droiture de la volonté.
(1) Ainsi,
d'après saint Thomas, les bienheureux iontimpeccables ab intrinseco. Scola
soutenu qu'ils l'étaient ab extrinseco, c'est-à-dire que leur impeccabilité
provenait de la volonté et du secours de Dieu qui les protège et qui les garde
exempts de péché. Mais ce sentiment a été très-peu suivi.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que saint Augustin parle de la
connaissance du vrai qui n'est pas l'essence même de la bonté.
2. Il faut
répondre au second, que tout acte de la volonté procède d'un acte quelconque de
l'intellect, bien qu'un acte de la volonté puisse être antérieur à certains
actes de l'intellect. Et parce que la volonté tend à l'acte final de
l'intellect qui est le bonheur, il s'ensuit que l'inclination droite de la
volonté est préexigée pour que l'on arrive à la béatitude, comme le mouvement
droit de la flèche est nécessaire pour qu'elle frappe le but.
3. Il faut
répondre au troisième, que tout ce qui se rapporte à la fin ne cesse pas une
fois qu'on est arrivé à la fin elle-même; il n'y a que ce qui s'y rapporte par
suite de quelque imperfection, comme le mouvement. Ainsi les instruments qui
impriment le mouvement ne sont plus nécessaires quand on est parvenu au but,
mais ce qui légitime le rapport d'une chose avec sa fin est toujours
nécessaire.
ARTICLE
V. — LE CORPS EST-IL NÉCESSAIRE A LA SOUVERAINE BÉATITUDE DE L'HOMME (2) ?
(2) Les
arméniens et les grecs disaient que les âmes des justes ne seraient heureuses
qu'après le jour du jugement. Le concile de Florence a ainsi défini le
contraire : Definimus quod haec fidei veritas ab omnibus christianis credatur
et suscipiatur, sicque omnes profiteantur illorum animas qui post baptismum
susceptum nullam omnino peccati maculam incurrerunt; illas etiam quae post
contractam peccati maculam vel in suis corporibus, vel eisdem exactae
corporibus sunt purgatae, recipi mox in caelum et intueri clare ipsum Deum
trinum et unum sicuti est.
Objections:
1.. Il semble que le corps soit nécessaire à la béatitude. Car la perfection de
la vertu et de la grâce présuppose la perfection de la nature. Or, la béatitude
est la perfection de la vertu et de la grâce. Mais l'âme sans le corps n'est
pas parfaite dans sa nature, puisqu'elle fait naturellement partie de la nature
humaine, et que toute partie devient imparfaite quand elle est séparée de son
tout. Donc l'âme sans le corps ne peut être bienheureuse.
2.. La
béatitude est une opération parfaite, comme nous l'avons dit (quest. m, art.
2). Or, une opération parfaite résulte d'un être parfait, parce que rien n'agit
qu'en raison de ce qu'il est en acte. Donc, puisque l'âme quand elle est
séparée du corps n'est pas plus parfaite qu'une partie quand elle est séparée
du tout, il semble que l'âme sans le corps ne puisse être bienheureuse.
3.. La
béatitude est la perfection de l'homme. Or, une âme sans le corps n'est pas un
homme. Donc la béatitude ne peut être dans l'âme quand celle-ci existe sans le
corps.
4..
D'après Aristote (Eth. lib. x, cap. 7), l'opération heureuse dans laquelle
consiste le souverain bonheur doit être sans entraves. Or, l'opération do l'âme
séparée du corps est entravée, parce que, comme le dit saint Augustin (Sup.
Gen. ad litt. lib. xii, cap. 35), elle a le désir naturel de régir le corps, et
ce désir l'entrave d'une certaine manière et l'empêche de s'élever avec la même
intensité vers les choses du ciel, c'est-à-dire à l'égard de la vision de
l'essence divine. Donc l'âme ne peut être heureuse sans le corps.
5.. La
béatitude est un bonheur qui nous suffit et qui calme tous nos désirs. Or, ce
bonheur ne convient pas à l'âme séparée, parce qu'elle désire encore son union
avec le corps, comme le dit saint Augustin (loc. cit.). Donc l'àme séparée du
corps n'est pas bienheureuse.
6.. Dans
la béatitude l'homme est égal aux anges. Or, l'àme sans le corps n'est pas
égale^aux anges, comme le dit saint Augustin (ibid.). Donc elle n'est pas
bienheureuse.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est dit (Âpoe. 48) : Bienheureux les
morts qui meurent dans le Seigneur.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque la béatitude parfaite de l'homme consiste dans la vision
de l'essence divine, qu'on ne voit pas au moyen d'images sensibles, le corps
n'est pas nécessaire à cette béatitude comme s'il constituait son essence; mais
le bonheur que nous pouvons goûter en celte vie exige nécessairement le corps
puisqu'il consiste dans la spéculation.
Il faut
répondre qu'il y a deux sortes de béatitude : l'une imparfaite qu'on possède en
cette vie, et l'autre parfaite qui consiste dans la vision de Dieu. Or, il est
évident que le corps est nécessaire pour le bonheur en cette vie. Car le
bonheur en cette vie est une opération de l'intellect spéculatif ou de
l'intellect pratique. Notre intellect ne pouvant agir ici-bas sans forme
sensible, et les formes sensibles ne pouvant exister sans un organe corporel ,
comme nous l'avons vu (part. I, quest. rxxxiv, art. 7), il s'ensuit que le
bonheur qu'on peut avoir en cette vie dépend du corps sous certain rapport.
Mais à l'égard de la béatitude parfaite qui consiste dans la vision de Dieu, il
y a des auteurs qui ont prétendu que l'âme ne pouvait en jouir tant qu'elle
existait sans être unie au corps (d). Ils ont avancé que les âmes des saints
actuellement séparées de leur corps ne parviendraient à la béatitude qu'au jour
du jugement lorsqu'elles se réuniront à eux. Mais on peut démontrer la fausseté
de cette opinion par l'autorité et par la raison. — Par l'autorité, car saint
Paul dit (II. Cor. v, G) : Tant que nous sommes dans ce corps nous voyageons
loin du Seigneur, et il détermine le caractère de ce voyage en ajoutant : Car
c'est seulement par la foi que nous marchons vers lui, et non par une claire
vue. D'où il résulte évidemment que tant qu'on marche par la foi et non en
pleine lumière, on manque de la vision de l'essence divine, et on n'a pas
encore Dieu présent-, tandis que les âmes des saints une fois séparées de leurs
corps sont présentes à Dieu. C'est pourquoi saint Paul dit ensuite : Dans la
confiance que nous avons, nous aimons mieux sortir de la prison de ce corps
pour aller habiter avec le Seigneur que d'y demeurer plus longtemps étant
privés de ce bonheur. Il est donc évident que les âmes des saints, quand elles
ont quitté le corps, marchent en pleine lumière, voient l'essence de Dieu et
jouissent par conséquent de la véritable béatitude. — La raison nous démontre
la même chose. Car dans ces operations l'intellect n'a besoin du corps qu'à
cause des images sensibles dans lesquelles elle contemple la vérité
intelligible, comme nous l'avons dit ipart. I, quest. lxxxiv, art. 7). Or, il
est évident qu'on ne peut voir l'essence divine par des images sensibles, comme
nous l'avons prouvé (part. I, quest. xu, art. 2). Par conséquent, puisque le bonheur
parfait de l'homme consiste dans la vision de l'essence divine, il ne dépend
pas du corps, et l'àme peut être bienheureuse sans être unie au corps. — Mais
il est à remarquer qu'une chose est nécessaire à la perfection d'une autre de
deux manières : t° pour constituer son essence, c'est de la sorte que l'âme est
nécessaire à la perfection de l'homme ; 2° pour la perfectionner en améliorant
sa manière d'être, c'est ainsi que la beauté du corps ou la rapidité de
l'esprit sont nécessaires à notre perfection. Par conséquent quoique le corps
ne soit pas nécessaire à la béatitude de l'homme dans le premier sens,
cependant il lui est nécessaire dans le second. Car puisque l'opération dépend
de la nature du sujet qui opère, plus l'àme est parfaite dans sa nature et plus
est parfaite son opération propre qui constitue son bonheur. Aussi, saint
Augustin s'étantde-mandé (Sup. Gen. ad litt. lib. xu, cap. 35; si les âmes des
morts qui sont séparées de leur corps pouvaient jouir de la béatitude suprême,
répond qu'elles ne peuvent voir la substance immuable, comme les anges la
voient, soit pour une cause que nous ignorons, soit parce qu'elles ont le désir
naturel de régir leur corps.
(1) Jean
XXII eut ce sentiment avant qu'il ne fût élevé sur la chaire Je saint Pierre,
mais il dit lui-même qu'il ne l'a jamais propesé que comme une opinion
(Kaynald, 1333, n. -56), et avant sa mort il dressa une huile par laquelle il
rétractait et condamnait ce qu'il avait autrefois avancé à re sujet (Nid. apud
l.aluz. im vitdfi ejusdem papae).
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la béatitude est la perfection de
l'âme considérée par rapport à l'intellect, d'après lequel l'âme est une forme
transcendante qui n'a rien de commun avec les organes corporels, mais qu'il n'en
est pas de même quand on la considère comme la forme naturelle du corps. C'est
ce qui fait qu'elle possède la perfection naturelle selon laquelle la béatitude
lui est due, quoiqu'elle ne possède pas cette perfection de nature d'après
laquelle elle est la forme du corps.
2. Il faut
répondre au second, que l'âme n'est pas à l'être ce que sont en général les
parties au tout qui en est formé. Car l'être d'un tout n'est pas celui de
quelqu'une de ses parties. Ainsi, ou la partie cesse d'exister absolument quand
le tout est détruit, comme les parties d'un animal quand l'animal n'est plus,
ou, si les parties subsistent, elles ont en acte un autre être, comme la partie
de la ligne a un autre être que la ligne entière. Mais l'âme humaine reste à
titre de composé après la destruction du corps, parce que ce qui est l'être de
la forme et de la matière est aussi l'être du composé. Or, l'àme subsiste dans
son être, comme nous l'avons prouvé (part. 1, quest. i.xxv, art. 2). D'où il
résulte qu'après être séparée du corps elle a un être parfait, et que par
conséquent elle peut avoir une opération parfaite, bien qu'elle n'ait pas une
nature parfaite.
3. Il faut
répondre au troisième, que la béatitude de l'homme se rapporte à son intellect,
et que, par conséquent, tant que l'intellect existe,il peut être heureux.
Ainsi, les dents d'un Ethiopien peuvent être blanches, même après qu'elles sont
arrachées, et on peut dire sous ce rapport que l'Ethiopien est blanc.
4. Il faut
répondre au quatrième, qu'une chose est entravée par une autre de deux manières
: 1° Par contrariété, comme le froid empêche l'action de la chaleur. Un
obstacle de cette nature répugne à la félicité. 2° Par suite d'un certain
défaut, comme quand la chose entravée n'a pas absolument tout ce qui est
nécessaire à sa perfection absolue. Un obstacle de ce genre ne répugne pas au
bonheur, mais à sa perfection absolue. Ainsi, on dit que la séparation du corps
ralentit l'action de l'âme et l'empêche de tendre de toute son énergie à la
vision de l'essence divine. Car elle désire jouir de Dieu de telle sorte que sa
jouissance rejaillisse sur le corps autant que possible. C'est pourquoi tant
qu'elle jouit de Dieu sans le corps, son appétit se repose en lui, mais cela ne
l'empêche pas de désirer que le corps soit associé à sa jouissance (1).
(1) On
pont partir de ce principe pour prouver la résurrection des corps.
5. Il faut
répondre au cinquième, que le désir de l'âme séparée du corps se repose
totalement du côté de l'objet qu'elle désirait, parce qu'elle a ce qui satisfait
son appétit-, mais il n'est pas complètement en repos par rapport au sujet qui
désire, car il ne possède pas le bien dont il est en jouissance d'autant de
manières qu'il voudrait le posséder. C'est pourquoi, quand l'âme reprendra son
corps, il y aura accroissement de bonheur, non en intensité, mais en extension
(2).
(2) Nous
jouirons par un plus grand nombre de facultés.
6. Il faut
répondre au sixième, que quand saint Augustin dit que les âmes des morts ne
voient pas Dieu comme les anges, il ne faut pas entendre ces paroles d'une
inégalité positive, parce qu'il y a des élus dont les âmes sont élevées
jusqu'aux ordres supérieurs des anges, et qui voient Dieu plus clairement que
les anges inférieurs; mais on entend par là une inégalité proportionnelle, parce
que les anges inférieurs ont toute la béatitude qu'ils doivent avoir, tandis
qu'il n'en est pas de même des âmes des saints qui sont séparées de leur corps.
ARTICLE
VI. — LA PERFECTION DU CORPS EST-ELLE NÉCESSAIRE A LA béatitude (3)?
(3) Saint
Paul a prédit que les corps des élus seraient transformés : Salvatorem
expectamus Dominum nostrum Je tum Christum, qui reformabit corpus humilitatis
nostrae configuratum corpori claritatit suae (Phil. Iit).
Objections:
1.. Il semble que la perfection du corps ne soit pas nécessaire à la béatitude
parfaite de l'homme. Car la perfection du corps est un bien corporel. Or, nous
avons montré (quest. nj que la béatitude ne consiste pas dans les biens
corporels. Donc il n'est pas nécessaire au bonheur de l'homme que son corps
soit parfait.
2.. La
béatitude de l'homme consiste dans la vision de l'essence divine, comme nous
l'avons montré (quest. m, art. 8). Or, le corps ne peut rien pour cette
opération, comme nous lavons dit (art. préc). Donc aucune disposition du corps
n'est requise pour la béatitude.
3.. Plus
l'intellect est séparé du corps et plus il comprend parfaitement. Or, la
béatitude consiste dans l'opération la plus parfaite de l'intellect. Donc il
faut que l'âme soit de toutes les manières séparée du corps, et par conséquent
aucune disposition du corps n'est requise pour la béatitude.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. La béatitude est la récompense de la vertu.
C'est pourquoi il est dit dans saint Jean (Joan, xiii, 17) : Tous serez heureux
si votis faites toutes ces choses. Or, l'Ecriture promet aux saints pour
récompense non-seulement la vision de Dieu, et la délectation, mais encore la
bonne disposition du corps. Car il est dit (Is. lxvi, 14): Fous verrez, et
votre coeur se réjouira, et vos os germeront comme Vherbe. Donc la bonne
disposition du corps est nécessaire à la béatitude.
Réponse:
CONCLUSION. — La bonne disposition du corps précède et suit toute espèce de
béatitude de quelque façon qu'on l'entende, parce qu'elle en est comme l'éclat
et la perfection.
Il faut
répondre que si nous parlons de la béatitude humaine telle qu'on peut la
posséder ici-bas, il est évident que la bonne disposition du corps lui est
absolument nécessaire. Car, d'après Aristote (Eth. lib. î, cap. 7), le bonheur
consiste dans la pratique parfaite de la vertu, et il est évident que les
infirmités du corps peuvent être un obstacle à toutes les actions vertueuses de
l'homme. Mais s'il s'agit de la béatitude parfaite il y a des auteurs qui ont
prétendu que la perfection du corps ne lui était nullement nécessaire, et même
qu'elle exigeait que l'âme fût absolument séparée du corps. Ainsi, saint
Augustin rapporte le sentiment de Porphyre, qui disait (De civ. Dei, lib. xu,
cap. 26) que pour être heureuse l'âme devait fuir toute espèce de corps (f).
Mais on ne peut soutenir cette opinion, car il est naturel à l'âme d'être unie
au corps, et il ne peut se faire que la perfection de l'âme exclue une
perfection qui lui est naturelle. Il faut donc dire que la perfection du corps
est nécessaire à la béatitude parfaite de toutes les manières, antécédemment et
conséquemment. — Antécédemment, parce que, comme le dit saint Augustin (Sup.
Gen. ad litt. lib. xu, cap. 25), si le corps tel qu'il est maintenant,
difficile et pénible à gouverner, si cette chair de corruption qui appesantit
l'âme la détourne actuellement de la vision de l'essence divine, il n'en sera
plus de même quand il ne sera plus un corps animal, mais qu'il aura été
spiritualisé (2). Alors l'âme sera égale aux anges, et ce qui était pour elle
un fardeau deviendra une source de gloire. — Conséquemment, parce que la
béatitude de l'âme rejaillira sur son corps au point qu'il sera lui-même en
possession de sa perfection. C'est ce qui fait dire à saint Augustin (EP ad
Diosc. lxvi) : Dieu a doué l'âme d'une nature si puissante qu'il rejaillit de
la plénitude de son bonheur sur la nature corporelle qui lui est inférieure une
force qui la rend incorruptible.
(1) Ce
sentiment était celui des platoniciens, et en général de tous les philosophes
idéalistes.
(2)
L'Apôtre désigne ainsi les qualités nouvelles du corps (I. Cor. xv) : Seminatur
corpus in corruptione, surget in incorruptione; seminatur in ignobilitate,
surget in gloria; seminatur in infirmitate, surget in virtute ; seminatur
corpus animale, surget corpus spirituale.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la béatitude ne consiste pas dans
la perfection du corps comme dans son objet propre; mais les avantages du corps
peuvent contribuer à l'éclat ou à la perfection de la béatitude.
2. Il faut
répondre an second, que quoique le corps ne puisse concourir à l'opération de
l'intellect par laquelle on voit l'essence de Dieu, cependant il pourrait
l'empêcher ; c'est pourquoi la perfection du corps est nécessaire pour qu'il ne
gêne pas l'élévation de l'esprit.
3. Il faut
répondre au troisième, que pour que l'intellect remplisse parfaitement ses
fonctions il faut qu'il s'abstraye de ce corps de corruption qui appesantit
l'âme; mais il n'en est pas de même du corps spirituel qui sera complètement
soumis à l'esprit. C'est ce que nous démontrerons dans la troisième partie (3).
(3) Cette
dernière partie est malheureusement restée inachevée.
ARTICLE
VII. — LES BIENS EXTÉRIEURS SONT-ILS NÉCESSAIRES A LA BÉATITUDE (4)?
(4) Cet
article est une réfutation indirecte des millénaires, qui prétendaient qu'avant
le jour du jugement le Christ régnerait pendant mille ans, et que sous son
règne les justes jouiraient de tous les plaisirs des sens et de toutes les joies
du corps. Plusieurs des Pères des trois premiers siècles sont tombés dans cette
erreur, sur le témoignage de saint Papias, qui la faisait descendre des
traditions apostoliques qu'il avait mal interprétées.
Objections:
1.. Il semble que les biens extérieurs soient encore nécessaires à la
béatitude. Car ce qu'on promet aux saints pour récompense appartient à la
béatitude. Or, on promet aux saints des biens extérieurs, comme la nourriture,
la boisson, les richesses, la puissance. Il est, dit en saint Luc (Luc, xxii,
30) : Je vous prépare le royaume céleste afin que vous mangiez- et que vous
buviez à ma table. Et en saint Matthieu (Matth, vi, 20) : Jmassez-vous un
trésor pour le ciel. Et ailleurs (ïoici. xxv, 34) : Venez, les bénis de mon
Père, possédez le royaume. Donc les biens extérieurs sont nécessaires à la
béatitude.
2..
D'après Boëce (De Cons. Mb. m, pros. 2), la béatitude est un état parfait qui
résulte de la réunion de tous les biens. Or, il y a des choses extérieures qui
sont pour l'homme des biens, quoique ce soient les moins importants , selon la
remarque de saint Augustin (De Lib. arb. lib. h, cap. 19, et Retract, lib. i,
cap. 9). Donc ils sont nécessaires à la béatitude.
3..
Jésus-Christ a dit (Matth, v, 12) : Votre récompense est grande dans les deux.
Or, pour être dans lescieux il faut être dans un lieu. Donc la béatitude exige
au moins un lieu extérieur.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Le Psalmiste s'écrie (Ps. lxxii, 25) : Qu'y
a-t-il pour moi dans le ciel? et que désiré-je sur la terre, sinon vous, ô mon
Dieu ? Comme si le roi prophète eût dit : Je ne veux rien autre chose que
m'attacher au Seigneur, c'est là tout le bien que j'ambitionne. Donc le bonheur
suprême n'exige rien hors de Dieu.
Réponse:
CONCLUSION. —Les biens extérieurs qui servent à la vie animale et non à la vie
spirituelle ne sont point exigés pour la béatitude céleste, mais ils sont
nécessaires comme instruments pour la béatitude qui se perfectionne ici-bas par
les oeuvres de la vie active et contemplative.
Il faut
répondre que par rapport à la béatitude imparfaite telle qu'on peut la posséder
en ce monde, les biens extérieurs sont nécessaires, non parce qu'ils sont de
son essence, mais parce qu'ils sont des instruments qui lui servent. Car cette
béatitude consiste, comme le dit Aristote, dans la pratique de la vertu (Eth.
lib. i, cap. 7), et l'homme a besoin ici-bas des choses nécessaires au corps,
soit pour se livrer aux vertus contemplatives, soit pour remplir les devoirs de
la vie active qui a souvent recours aux choses extérieures pour accomplir des
actes de vertu. Mais, pour la béatitude parfaite qui consiste dans la vision de
Dieu, ces sortes de biens ne sont nullement requis. La raison en est que tous
ces biens extérieurs sont nécessaires soit pour soutenir la vie animale, soit
pour remplir des fonctions auxquelles le corps concourt, et qui sont en rapport
avec notre existence actuelle. Mais la béatitude parfaite qui consiste dans la
vision de Dieu existe ou dans l'âme séparée du corps, ou dans l'âme réunie au
corps qui n'est plus un corps animal, mais un corps spirituel. C'est pourquoi
les biens extérieurs ne sont nullement requis pour cette béatitude puisqu'ils
se rapportent à la vie animale. Et comme ici-bas la félicité contemplative se
rapproche plus de la béatitude parfaite que la félicité active, et qu'elle
ressemble davantage à Dieu, comme nous l'avons dit (quest. m, art. 5), elle a
par là même moins besoin des biens du corps, comme le dit Aristote (Eth. lib.
x, cap. 8).
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que toutes les promesses de biens
matériels que renferment les saintes Ecritures doivent s'entendre
métaphoriquement, parce que les saintes Ecritures désignent ordinairement les
biens spirituels sous des emblèmes corporels, afin de nous porter, par les
choses que nous connaissons, à désirer celles que nous ne connaissons pas,
comme le dit saint Grégoire (Hom. xi, in EV ). Ainsi, par le boire et le
manger on entend la délectation de la béatitude; par les richesses, la
satisfaction que l'homme trouve en Dieu; par la royauté, l'élévation de l'homme
qui parvient à être uni à son créateur.
2. 11 faut
répondre au second, que les biens qui servent à la vie animale ne conviennent
nullement à la vie spirituelle qui constitue la béatitude parfaite. Cependant
il y aura dans cette béatitude la réunion de tous les biens, parce que tout ce
qu'on trouve de bon dans les êtres se rencontre dans celui qui en est la source
souveraine.
3. Il faut
répondre au troisième, que d'après saint Augustin (Lib. de Serm. Dom. in mont.
lib. i, cap. 5), on ne dit pas que la récompense des saints soit dans les cieux
matériels-, mais on entend par les cieux la hauteur des biens spirituels.
Néanmoins, les bienheureux seront dans un lieu corporel qui sera le ciel
empyrée (1). Ce n'est pas que leur bonheur l'exige, mais c'est par convenance
et par gloire.
(1) Voyez
ce crue nous avons dit à ce sujet, tome i, page 525.
ARTICLE
VIII. — la société des amis est-elle nécessaire a la béatitude ?
Objections:
1.. Il semble que les amis soient nécessaires au bonheur. Car le bonheur futur
est souvent désigné dans l'Ecriture par le nom de gloire. Or, la gloire
consiste en ce que les qualités d'un homme soient portées à la connaissance
d'une foule d'individus. Donc la société des amis est nécessaire au bonheur.
2.. Boéce
dit (Se?iec. epist, vi) que sans la société la possession d'aucun bien n'est
agréable. Or, la délectation est nécessaire au bonheur. Donc également la
société des amis.
3.. La
charité est parfaite dans la béatitude. Or, la charité comprend l'amour de Dieu
et du prochain. Il semble donc que la société des amis soit nécessaire à la
béatitude.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est dit (Sap. vu, 11) : Tous les biens
nous viennent avec elle, c'est-à-dire avec la divine sagesse qui consiste dans
la contemplation de Dieu. Ainsi la béatitude n'exige rien autre chose.
Réponse:
CONCLUSION. — Quoique la société des amis soit nécessaire au bonheur de la vie
présente pour aider l'homme, le délecter et l'encourager pendant qu'il se livre
aux oeuvres de la vie active et contemplative, elle n'est pas nécessaire à la
béatitude parfaite de la vie future.
Il faut
répondre que si l'on parle du bonheur de la vie présente, comme dit Aristote (Eth.
lib. ix, cap. 9 et 11), celui qui est heureux a besoin d'amis, non pour son
utilité personnelle, puisqu'il se suffit à lui-même, non pour son agrément,
puisqu'il goûte en lui-même le plus pur plaisir dans la pratique de la vertu,
mais dans l'intérêt du bien lui-même, afin qu'il puisse leur rendre service,
qu'il ait de la jouissance en les voyant se dévouer comme lui au bien et qu'il
trouve en eux un aide pour faire une foule de bonnes^oeuvres. Car pour faire le
bien l'homme a besoin du secours de ses amis pour les oeuvres de la vie active
aussi bien que pour celles de la vie contemplative. Mais s'il s'agit de la
béatitude parfaite dont on jouira dans le ciel, la société des amis n'est pas
nécessaire à cette béatitude, parce qu'alors l'homme trouve toute la plénitude
de sa perfection en Dieu. Cependant cette société peut concourir au
perfectionnement ou à l'achèvement de ce bonheur. C'est en ce sens que saint
Augustin dit (Sup. Gen. ad litt. lib. viii, cap. 25) que la créature
spirituelle, pour être heureuse, n'est intérieurement soutenue que par
l'éternité, la vérité et la charité du créateur. Si l'on dit qu'elle reçoit
extérieurement quelque secours, il faut alors l'attribuer uniquement à ce que
les bienheureux se voient les uns les autres et jouissent de leur société.
Solutions:
1. 11 faut répondre au premier argument, que la gloire qui est essentielle à la
béatitude n'est pas celle que l'homme trouve dans son semblable, mais en Dieu.
2. Il faut
répondre au second, que cette parole de Boëce s'entend du bien qui n'a pas en
lui-même tout ce qu'il faut pour nous satisfaire, ce qu'on ne peut dire de la
béatitude parfaite, parce que l'homme trouve en Dieu tous les biens qu'il lui
faut.
3. Il faut
répondre au troisième, que la perfection de la charité est essentielle à la
béatitude par rapport à l'amour de Dieu, mais non par rapport à l'amour du
prochain. Ainsi, s'il n'y avait qu'une âme qui jouît de Dieu, elle serait
heureuse quoiqu'elle n'eût pas de prochain. Mais du moment que le prochain
existe, son amour est une conséquence de l'amour parfait de Dieu-, par
conséquent l'amitié suit pour ainsi dire d'une manière concomitante la
béatitude parfaite.
QUESTION
V. : DE LA MANIÈRE D1 ARRIVER A LA RÉATITUDE.
Apres
avoir parlé des conditions nécessaires à la béatitude, nous avons maintenant à
nous occuper de la manière dont on y arrive. — A cet égard huit questions se
présentent : 1" L'homme peut-il arriver à la béatitude? — 2° Un homme
peut-il être plus heureux qu'un autre? — 3° Peut-on être heureux en cette vie?
— 4" Une fois qu'on possède la béatitude peut-on la perdre? — 5° L'homme
peut-il arriver à la béatitude par ses moyens naturels? — 6" L'homme
arrive-t-il à la béatitude par l'action d'une Créature supérieure? — 7"
Les oeuvres de l'homme sont-elles nécessaires pour qu'il reçoive de Dieu la
béatitude? — 8° Tout homme désire-t-il la béatitude?
ARTICLE
I. — l'homme peut-il arriver a la béatitude (1)?
(1) Cette
question est fondamentale. Car si l'homme n'était pas capable de la béatitude,
il ne pourrait par là même voir Dieu, et il n'aurait pas été fait pour une fin
surnaturelle; ce qui donnerait gain de cause au rationalisme contre le
christianisme.
Objections:
1.. Il semble que l'homme ne puisse arriver à la béatitude. Car, comme la
nature raisonnable est au-dessus de la nature sensible, de même la nature
intellectuelle est au-dessus de la nature raisonnable, comme le dit saint Denis
en beaucoup d'endroits (De div. nom. cap. 4, 5, 6,7 et 8). Or, les animaux qui
n'ont qu'une nature sensitive ne peuvent parvenir à la même fin que la créature
raisonnable. Donc l'homme, qui est raisonnable, ne peut parvenir à la fin de la
nature intellectuelle qui est la béatitude.
2.. La
vraie béatitude consiste dans la vision de Dieu qui est la vérité pure. Or, il
est dans la nature de l'homme de contempler la vérité dans les choses
matérielles, et par conséquent de comprendre les espèces intelligibles au moyen
d'images sensibles, comme le dit Aristote (De anima, lib. m, text. 39). Donc il
ne peut parvenir à la béatitude.
3.. La
béatitude consiste dans la possession du souverain bien. Or, on ne peut arriver
au sommet sans s'élever au-dessus du milieu. Donc, puisque entre Dieu et la
nature humaine il y a la nature angélique, au-dessus de laquelle l'homme ne
peut s'élever, il semble qu'il ne puisse arriver à la béatitude.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est dit (Ps. xciii, i2) : Heureux
l'homme que vous enseignerez, Seigneur (2).
(2) Le
Psalmiste dit encore en parlant des justes : Ibunt de virtute in virtutem ;
videbitur Deus deorum in Sion (Voyez aussi Tob. xiii, Apoc. xxi).
Réponse:
CONCLUSION. — L'homme étant par son intelligence capable de recevoir le bien
universel que sa volonté peut désirer, il lui est possible d'arriver à la
béatitude.
Il faut
répondre qu'on appelle béatitude la possession du bien parfait. Par conséquent
celui qui est capable de recevoir ce bien peut parvenir à la béatitude. Or,
l'homme en est capable, puisque son intellect peut comprendre le bien universel
et parfait, et sa volonté le désirer. Il peut donc parvenir à la béatitude. Une
autre preuve, c'est qu'il est capable de la vision divine, comme nous l'avons
démontré (part. I, quest. xn, art. 1), et que c'est dans cette vision que
consiste sa béatitude parfaite.
Solutions:
1. Il faut répondre an premier argument, que la nature raisonnable est
au-dessus de la nature sensitive, mais que ce n'est pas au môme titre que la
nature intellectuelle lui est supérieure. En effet, la nature raisonnable est
au-dessus de la nature sensitive par rapport à l'objet même de la connaissance,
parce que les sens ne peuvent en aucune manière connaître l'universel et que la
raison le connaît. Mais la nature intellectuelle ne l'emporte sur la nature
raisonnable que par rapport au mode de connaître la vérité intelligible. Car la
nature intellectuelle perçoit immédiatement la vérité à laquelle la nature
raisonnable ne parvient qu'à l'aide des déductions de la raison, comme on le
voit d'après ce que nous avons dit (part. I, quest. lxxix, art. 8). Ainsi la
raison arrive moyennant certains détours à ce que l'entendement perçoit ; par
conséquent la nature raisonnable peut arriver à la béatitude qui est la
perfection de la nature intellectuelle, mais d'une autre manière que les anges.
Car les anges l'ont obtenue immédiatement après leur création, tandis qu'il
faut à l'homme du temps pour y parvenir. Quant à la nature sensitive elle ne
peut d'aucune manière s'élever à cette fin.
2. Il faut
répondre au second, que dans l'état de la vie présente il est dans la nature de
l'homme de connaître la vérité intelligible par des images sensibles, mais
qu'après cette vie il lui sera naturel de la connaître d'une autre manière,
comme nous l'avons dit (part. I, quest. lxxxiv, art. 7, et quest. xcix,-art.
4).
3. Il faut
répondre au troisième, que l'homme ne peut s'élever au-dessus des anges dans
l'ordre de la nature, c'est-à-dire il ne peut se faire qu'il soit naturellement
au-dessus d'eux, mais il peut s'élever au-dessus d'eux par son intelligence,
puisqu'il comprend qu'il y a au-dessus des anges quelque chose qui rend les
hommes heureux, de telle sorte que quand il le possédera parfaitement il jouira
lui-même d'un bonheur parfait.
ARTICLE
II — un homme peut-il être plus heureux qu'un autre (1)?
(1)
Jovinicn a enseigné que tous les bienheureux jouissaient d'une gloire égale, et
qu'il n'y avait aucune différence entre les récompenses célestes. Cette hérésie
a été condamnée en ces termes par le concile de Florence : Definimus animas
purgátus in caelum mox recipi et intueri clare Deum trinum et unum sicuti est :
meritorum tamen diversitate alium alio perfectius.
Objections:
1.. Il semble qu'un homme ne puisse pas être plus heureux qu'un autre. Car la
béatitude est la récompense de la vertu, comme le dit Aristote (Eth. lib. i,
cap. 9). Or, pour toutes les bonnes oeuvres Dieu accordera une récompense
égale, puisqu'il est dit en saint Matthieu (Matth, xx, 10) que tous ceux qui
ont travaillé à la vigne ont reçu chacun un denier, c'est-à-dire, comme l'explique
saint Grégoire, qu'ils ont reçu la môme récompense dans la vie éternelle. Donc
l'un ne sera pas plus heureux que l'autre.
2.. La
béatitude est le souverain bien. Or, rien ne peut être au-dessus du souverain
bien. Donc la béatitude de l'un ne peut pas être plus grande que celle de
l'autre.
3.. La
béatitude calme les désirs de l'homme, puisqu'elle est le bien parfait qui
satisfait pleinement. Or, tous les désirs ne sont pas remplis si l'on manque de
quelque chose que l'on pourrait acquérir. Mais si l'on ne manque de rien, qu'on
puisse encore ajouter à ce que l'on possède, il ne peut pas alors y avoir de
bien supérieur à celui dont on jouit. Ainsi, ou l'homme n'est pas heureux, ou,
s'il est heureux, il ne peut y avoir de béatitude plus grande que la sienne.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est dit en saint Jean (Joan, xiv, 1) :
Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père. Par là il faut
entendre, d'après saint Augustin [Tract, lxvh in Joan.), que dans la vie
éternelle les rangs seront gradués selon la diversité des mérites. Or, le rang
que l'on occupera dans la vie éternelle, c'est la béatitude elle-même. Donc il
y a plusieurs degrés de béatitude, et tous les saints ne jouissent pas d'un
bonheur égal.
Réponse:
CONCLUSION. — Objectivement la béatitude ne peut pas être plus grande dans l'un
que dans l'autre, mais sous le rapport de la jouissance, comme l'un peut avoir
de meilleures dispositions que l'autre, il s'ensuit qu'il peut y avoir
inégalité dans leur bonheur.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (quest. i, art. 8, et quest. n, art. 7),
la béatitude renferme deux choses : la fin dernière, qui est le souverain bien,
et la possession ou la jouissance de ce bien. Quant au bien lui-môme qui est l'objet
et la cause de la béatitude, une béatitude ne peut être supérieure à une autre,
parce qu'il n'y a qu'un seul bien souverain, qui est Dieu, dont la jouissance
rend l'homme heureux. Mais relativement à la possession de ce bien ou à sa
jouissance, un homme peut être plus heureux qu'un autre. Car plus on en jouit
et plus on est heureux. Or, il arrive que l'un jouit de Dieu plus parfaitement
qu'un autre, parce qu'il est mieux disposé et qu'il est plus apte à en jouir.
Sous ce rapport il y a inégalité dans la béatitude.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que l'unité du denier indique l'unité
objective de la béatitude, et que la diversité des demeures signifie la
différence de béatitude, selon les divers degrés de jouissance.
2. Il faut
répondre au second, qu'on dit que la béatitude est le souverain bien, parce
qu'elle en est la possession parfaite ou la jouissance.
3. Il faut
répondre au troisième, qu'aucun bienheureux ne manque du bien qu'il peut
désirer, puisqu'il possède le bien infini qui, selon l'expression de saint
Augustin [De Trin. lib. xiii, cap. 7), est le bien des biens, mais on dit que
l'un est plus heureux que l'autre, parce qu'ils ne participent pas tous à ce
bien suprême de la même manière. En ajoutant à ce bien d'autres biens, on
n'augmente pas pour cela la béatitude. C'est ce qui fait dire à saint Augustin
[Conf. lib. v, cap. 4) : Celui qui vous connaît et qui connaît encore d'autres
choses n'est pas plus heureux de les connaître, mais c'est votre connaissance
seule qui fait son bonheur.
ARTICLE
III. — peut-on posséder la béatitude ici-bas (1)?
(1)
L'eipériencc est là pour prouver que le bonheur n'est pas de ce monde.
L'Ecriture nous en provient dans une foule d'endroits. Cependant il y a eu des
hérétiques qui ont prétendu le contraire, les bégards et les béguins. Ces
hérétiques ont été condamnés par le pape Clément V, au concile de Vienne.
Objections:
1.. Il semble qu'on puisse posséder la béatitude ici-bas. Car le Psalmiste dit
[Ps. cxvm, 1) : Bienheureux ceux qui restent sans tache dans la voie de Dieu et
qui marchent avec fidélité dans la loi du Seigneur. Or, cela arrive ici-bas.
Donc on peut être bienheureux en cette vie.
2.. La
participation imparfaite du souverain bien ne détruit pas l'essence de la
béatitude. Autrement, parmi les élus, l'un ne serait pas plus heureux que
l'autre. Or, en cette vie les hommes peuvent participer au souverain bien en
connaissant et en aimant Dieu quoique imparfaitement. Doncl'homme peut être
heureux ici-bas.
3.. Ce que
tout le monde dit ne peut être totalement faux. Car ce qui se trouve chez la
plupart des individus est naturel, et la nature ne se trompe pas totalement.
Or, la plupart supposent que le bonheur existe en cette vie, comme on le voit
par ces paroles du Psalmiste (Ps. cxlih, >): Ils ont dit : Bienheureux le
peuple qui possède ces choses, c'est-à-dire les biens de la vie présente. Donc
on peut être bienheureux ici-bas.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est dit dans Job (xiv, 1) : Vhomme né de
la femme vit peu de temps et sa vie est remplie de misères. Or, la béatitude
exclut la misère. Donc l'homme ne peut être heureux en cette vie.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque la béatitude parfaite qui consiste dans la vision de
l'essence divine exclut tous les maux et que la vie présente est sujette à une
infinité de misères, il est constant que cette béatitude ne peut exister
ici-bas.
Il faut
répondre qu'on peut posséder ici-bas une certaine participation de la
béatitude, mais qu'on ne peut avoir la béatitude parfaite et véritable, et cela
pour deux raisons : 1° La première se tire de la nature de la béatitude en
général. Caria béatitude exclut tous les maux et comble tous les désirs,
puisqu'elle est le bien parfait, cpii suffit à tout. Or, en cette vie on ne
peut être absolument exempt de maux. Car la vie présente est soumise à une
multitude de misères qu'on ne peut éviter. Ainsi l'intellect est sujet à 1
ignorance, l'appétit aux affections déréglées et le corps à des afflictions de
toutes sortes, comme le montre si bien saint Augustin (De civ. Dei, lib. xix,
cap. 5, 6, 7, 8). De même le désir du bien qui est en nous ne peut être
satisfait ici-bas-, car l'homme désire naturellement la stabilité et la
permanence du bien qu'il possède. Or, les biens de ce monde sont passagers,
puisque la vie elle-même passe, quoique nous désirions naturellement la
conserver toujours, parce que nous repoussons naturellement la mort. D'où il
est impossible qu'on possède en ce monde la vraie béatitude. 2° On arrive à la
même conclusion si on considère ce qui constitue spécialement la béatitude,
c'est-à-dire la vision de l'essence divine dont l'homme ne peut jouir en cette
vie, comme nous l'avons montré (part. I, quest. ,'xn, art. 2). D'où il est
manifeste qu'on ne peut ici-bas posséder la véritable et parfaite béatitude.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, qu'on dit les justes heureux ici-bas,
soit parce qu'ils ont l'espérance d'arriver à la béatitude dans l'autre x^e,
suivant ces paroles de saint Paul (Rom. vin, 24) : C'est l'espérance qui nous
sauve, soit parce qu'ils participent à la béatitude selon qu'ils jouissent du
souverain bien.
2. Il faut
répondre au second, que la participation à la béatitude peut être imparfaite de
deux manières : 1° Par rapport à l'objet lui-même de la béatitude qu'on ne voit
pas dans son essence. Cette sorte d'imperfection est contraire à l'essence même
de la béatitude véritable. 2° Elle peut être imparfaite par rapport au sujet
qui y participe en percevant par lui-même l'objet de la béatitude, c'est-à-dire
Dieu. Il ne le perçoit qu'imparfaitement comparativement à la manière dont Dieu
jouit lui-môme de sa propre essence. Celle dernière imperfection ne détruit pas
la nature môme de la béatitude. Car la béatitude étant une opération, comme
nous l'avons dit (quest. m. art. 2), son essence véritable se considère d'après
l'objet qui détermine l'espèce de l'acte et non d'après le sujet.
3. II faut
répondre au troisième, que les hommes pensent qu'il y a ici-bas une sorte de
béatitude qui est l'image ou le reflet de la béatitude véritable ; par
conséquent leur sentiment n'est pas complètement erroné.
ARTICLE
IV. — QUAND ON POSSÈDE LA BÉATITUDE PEUT-ON LA PERDRE (1)?
(1) La
béatitude est inamissihlc, d'après une foule de passages de l'Ecriture :
Juslorum animae in manu Dei sunt, et non tanget illos tormentum mortis [Sap.
iii) : Jam non erit amplius neque, luctus, neque clamor, neque dolor ; neque
cadet super illos sol, neque ullus aestus [Apoc. xxi).
Objections:
1.. Il semble qu'on puisse perdre la béatitude. Car la béatitude est une
perfection. Or, toute perfection existe dans le sujet perfectible selon la
manière d'être de ce dernier. Par conséquent l'homme étant changeant de sa
nature, il semble que sa participation à la béatitude soit changeante aussi, et
qu'il puisse la perdre.
2.. La
béatitude consiste dans l'action de l'intellect qui est soumise à la volonté.
Or, la volonté est susceptible de se porter vers les choses opposées. Donc il
semble que l'homme puisse cesser l'opération qui le rend heureux et mettre par
là même un terme à son bonheur.
3.. La fin
répond au commencement. Or, la béatitude de l'homme a commencé puisqu'il n'a
pas été toujours heureux. Il semble donc qu'elle doive avoir aussi une fin.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est dit des justes en saint Matthieu
(Matth, xxv, 46) qu'ils iront dans la vie éternelle, ce qui indique, comme nous
l'avons vu (art. 2), la béatitude des saints. Or, ce qui est éternel ne peut
pas finir. Donc on ne peut pas perdre la béatitude.
Réponse:
CONCLUSION. — Il est possible que l'on perde la béatitude imparfaite telle
qu'on peut la posséder en cette vie; mais il n'en est pas de même de la
béatitude parfaite qui exclut tous les maux, puisqu'elle consiste dans la
vision de l'essence divine.
Il faut
répondre que s'il s'agit de la béatitude imparfaite telle qu'il est possible de
la posséder en ce monde, on peut la perdre. C'est évident pour la félicité
contemplative qu'on perd soit par oubli, comme quand on perd ses connaissances
par suite d'une maladie, soit par des occupations qui détournent complètement
l'esprit de la méditation et de l'étude. C'est également évident pour la
félicité active. Car la volonté humaine peut être modifiée au point de n'avoir
plus la vertu qui constitue principalement le bonheur. Et dans le cas où la
vertu reste intègre, les changements extérieurs peuvent troubler ce bonheur en
empêchant une foule d'actions vertueuses; cependant elles ne peuvent pas le
détruire totalement, parce qu'il y a toujours de la vertu dans l'homme qui
supporte avec gloire l'adversité. C'est pourquoi, comme le bonheur de ce monde
peut se perdre, ce qui semble contraire à l'essence de la béatitude, Aristote
dit [Eth. lib. i, cap. 10) qu'ici-bas on n'est pas absolument heureux, mais
qu'on l'est comme peuvent l'être les hommes dont la nature est changeante. S'il
s'agit de la béatitude parfaite que nous espérons après cette vie, il faut
savoir qu'Origène, suivant en ceci l'erreur des platoniciens, a supposé (Periarch.
lib. i, cap. 5, et lib. H, cap. 3) qu'après être arrivé à la souveraine
béatitude l'homme pouvait redevenir malheureux (2). Mais cette opinion est
manifestement fausse pour deux raisons. — l°La première ressort de la nature de
la béatitude en général. Car la béatitude étant un bien parfait qui suffit à
tout, il faut qu'elle calme tous les désirs de l'homme et qu'elle exclue tous
les maux. Or, l'homme désire naturellement conserver le bien qu'il possède et
avoir l'assurance de le conserver toujours. Autrement il est nécessairement
affligé par la crainte qu'il a de le perdre, ou par le chagrin qu'il éprouve
après l'avoir perdu. La véritable béatitude exige donc que l'homme ait la
certitude de ne jamais perdre le bien qu'il possède. Si cette certitude est
fondée, il s'ensuit qu'il ne perdra jamais sa béatitude ; si elle ne l'est pas,
il a une conviction erronée, et c'est un mal. Car le faux est le mal de
l'intellect comme le vrai est son bien, selon la remarque d'Aristote [Eth. lib.
vi, cap. 2 et 3). En ce cas il ne serait donc pas véritablement heureux,
puisque le mal existerait en lui. 2° Cette proposition n'est pas moins
évidente, si on considère la nature de la béatitude en particulier. Car nous
avons montré (quest. m, art. 8) que la béatitude parfaite de l'homme consiste
dans la vision de l'essence divine. Or, il est impossible que celui qui voit
l'essence divine veuille ne pas la voir. Car quand on possède un bien et qu'on
veut s'en défaire, c'est qu'il est insuffisant et qu'on cherche à lui substituer
quelque chose de mieux; ou c'est parce qu'il offre quelque inconvénient et que
pour ce motif il devient ennuyeux. Mais la vision de l'essence divine remplit
l'âme de tous les biens puisqu'elle l'unit à la source de toute bonté. C'est ce
qui fait dire au Psal-miste (Ps. xvi, 15) : Je me rassasierai quand votre
gloire aura apparu, et à l'auteur du livre de la Sagesse (Sap. vu, 11) : Tous
les biens me sont venus avec elle, c'est-à-dire avec la contemplation de la
sagesse. De plus la vision divine n'a rien de fatigant et de pénible. Car comme
le dit encore le Sage [Sap. vin, 16; : Sa conversation n'a rien d'amer et sa
compagnie n'a rien d'ennuyeux. Il est donc évident que celui qui est
bienheureux ne peut par sa propre volonté quitter le bonheur (1). De même il ne
peut le perdre parce que Dieu le lui aurait retiré. Car retirer à quelqu'un la
béatitude c'est le punir, et Dieu qui est un juge plein d'équité ne peut punir
quelqu'un que pour une faute dans laquelle ne peut tomber celui qui voit
l'essence divine, puisque la droiture de la volonté est la conséquence
nécessaire de cette vision, comme nous l'avons montré (quest. iv, art. 4). Un
autre agent ne peut pas non plus la lui retirer,
parce que
l'esprit qui est uni à Dieu est élevé au-dessus de tous les autres êtres et par
conséquent aucun autre agent ne peut le détacher de cette union (2). D'ailleurs
il répugne que selon les vicissitudes des temps l'homme passe du bonheur à la
misère et réciproquement, parce que ces vicissitudes ne peuvent exister qu'à l'égard
des objets qui sont soumis au temps et au mouvement.
(2)
Origène prétendait que les âmes des bienheureux retourneraient dans des corps
pour y souffrir, et qu'ensuite elles redeviendraient heureuses, et qu'il y
aurait ainsi une alternative de peine et de bonheur, ce qui est une hérésie.
(1) La
béatitude est ainsi inamissilde ab intrinseco. Les considérations suivantes
prouvent qu'elle lest aussi ab extrinseco. Voyez ce que Scot a soutenu à cet
égard (pag. 423, note Ij.
(2) On
peut aussi partir de là pour établir l'immortalité de l'âme.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la béatitude est la perfection
consommée qui écarte de celui qui est heureux tout défaut. Ainsi elle est
iriïmuable dans celui qui la possède par suite de la vertu divine qui élève
l'homme jusqu'à le faire entrer en part de son éternité qui est au-dessus de
tout changement.
2. Il faut
répondre au second, que la volonté est susceptible de se porter vers les choses
opposées quand il s'agit des moyens qui mènent à la fin, mais elle est
naturellement et nécessairement portée vers sa fin dernière; ce qui est
évident, parce que l'homme ne peut pas ne pas vouloir être heureux.
3. Il faut
répondre au troisième, que la béatitude a un commencement à cause de la
condition de celui qui y participe ; mais elle n'a pas de fin en raison de la
nature de l'objet dont la participation rend l'homme heureux. Ainsi le
commencement de la béatitude provient d'une cause et sa perpétuité d'une autre.
ARTICLE
V. —¦ l'homme peut-il arriver a la béatitude par ses moyens naturels (1)?
(1) Pelage
et Célestius, Algazel, les bégards et les béguins, ont enseigné que l'homme
pouvait arriver à la béatitude par des moyens naturels. C'est ce que supposent
aussi les rationalistes modernes. Cette erreur fondamentale est subversive de
tout le catholicisme.
Objections:
1.. Il semble que l'homme puisse par ses moyens naturels arriver à la
béatitude. Car la nature ne fait pas défaut pour les choses nécessaires. Or,
rien n'est aussi nécessaire à l'homme que les moyens par lesquels il peut
arriver à sa fin dernière. Donc la nature ne manque pas de ces moyens, et par
conséquent l'homme peut arriver à la béatitude par ses seules ressources.
2..
L'homme, étant plus noble que les créatures déraisonnables, paraît être plus
capable qu'elles de se suffire. Or, les créatures déraisonnables peuvent
arriver à leurs lins par des moyens naturels. Donc à plus forte raison l'homme
peut-il y parvenir de la môme manière.
3..
D'après Aristote, la béatitude est une opération parfaite. Or, c'est au même
agent qu'il appartient de commencer une chose et de la perfectionner. Par
conséquent l'opération imparfaite, qui est en quelque sorte le commencement
dans les opérations humaines, étant soumise à la puissance naturelle de l'homme
par laquelle il est maître de ses actes, il semble que par cette même puissance
il puisse arriver à l'opération parfaite qui est la béatitude.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. L'homme est naturellement le principe de
ses actes par l'intellect et la volonté. Or, la suprême béatitude promise aux
saints surpasse l'intellect et la volonté. Car l'Apôtre dit (I. Cor. n,9) :
L'oeil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, et le coeur de l'homme ne s'est
point élevé jusqu'aux choses que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment. Donc
l'homme ne peut pas arriver à la béatitude par ses moyens naturels.
Réponse:
CONCLUSION. — L'homme ne peut pas arriver par ses forces naturelles à la
béatitude qui consiste dans la vision de l'essence divine, comme il arrive à la
béatitude qu'il peut posséder ici-bas.
Il faut
répondre que pour la béatitude imparfaite que l'on peut avoir en cette vie, il
est possible à l'homme de l'acquérir par ses moyens naturels de la même manière
que la vertu dans l'opération de laquelle elle consiste. C'est ce que nous
verrons (quest. i.xhi). Mais la béatitude parfaite de l'homme consiste, comme
nous l'avons dit (quest. m, art. 8), dans la vision de l'essence divine. Or, il
est au-dessus non-seulement de la nature de l'homme, mais encore de toute
créature de voir Dieu dans son essence, comme nous l'avons démontré (part. I,
quest. xh, art. 4). Car la connaissance naturelle d'une créature est selon le
mode de sa substance. Ainsi il est dit de l'intelligence (Lib. de causis, prop.
viii) qu'elle connaît ce qui est au-dessus d'elle et ce qui est au-dessous,
selon le mode de sa substance. Or, toute connaissance qui est selon le mode
d'une substance créée est incapable de s'élever à la vision de l'essence divine
qui surpasse toutes les créatures. Par conséquent ni l'homme, ni aucune
créature ne peut arriver à la béatitude suprême par ses forces naturelles.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que comme la nature n'a pas fait
défaut à l'homme en ce qui lui est nécessaire, quoiqu'elle ne lui ait pas donné
des armes et des vêtements comme aux autres animaux, parce qu'elle lui a donné
la raison et des bras par lesquels il lui est possible de se procurer toutes
ces choses, de même elle ne fait pas défaut à l'homme en ce qui lui est nécessaire,
quoiqu'elle ne lui donne pas un principe capable de le faire arriver à la
béatitude. D'ailleurs c'eût été impossible. — Mais elle lui a donné le libre
arbitre pour qu'il pût se tourner vers Dieu qui est l'auteur de son bonheur.
Car ce que nous pouvons par nos amis (1), nous le pouvons en quelque sorte par
nous-mêmes, comme le dit Aristote [Eth. lib. m, cap. 3).
(1) Dieu
est l'ami qui nous aide par sa grâce à arriver à notre lin.
2. Il faut
répondre au second, que la nature qui est capable de parvenir au bien parfait,
quoiqu'elle ait besoin d'un secours extérieur pour y arriver, est d'une
condition plus noble que la nature qui ne peut atteindre ce bien, mais qui
s'arrête au bien imparfait quoiqu'elle n'ait besoin d'aucun secours extérieur
[De caelo, lib. ii, text. CO-06). Ainsi celui qui peut arriver à une santé
parfaite, quoiqu'il emploie le secours de la médecine, est dans de meilleures
conditions d'existence que celui qui ne peut avoir qu'une santé imparfaite et
qui n'a pas recours à la médecine. C'est pourquoi la créature raisonnable qui
peut arriver à la béatitude parfaite, et qui a besoin pour cela du secours
divin, est plus parfaite que la créature déraisonnable qui est incapable d'un
bien de cette nature, et qui arrive par ses seules forces au bien imparfait.
3. Il faut
répondre au troisième, que quand l'imparfait et le parfait sont de la même
espèce ils peuvent avoir pour cause la même puissance, mais cela n'est pas
nécessaire s'ils sont d'espèce différente. Car tout ce qui peut préparer la
matière à une chose ne peut pas pour cela lui donner la dernière perfection.
Or, l'opération imparfaite qui est soumise à la puissance naturelle de l'homme
n'est pas de la même espèce que l'opération parfaite qui est sa béatitude,
puisque l'espèce de l'opération dépend de son objet. L'objection n'est donc pas
concluante.
ARTICLE
VI. — l'homme arrive-t-il a la béatitude par l'action d'une créature supérieure
(2) ?
(2)
Averroës et Algazel ont prétendu que l'âme humaine devait son bonheur à la
dernière des intelligences célestes. Cette erreur que saint Thomas réfute ici
se rattache au système des alexandrins, qui faisait de tous les êtres une série
d'émanations. Le dogme catholique sur toutes ces questions a été exposé, avec
beaucoup de netteté et de précision par le pape Benoit Xl in Ejclrava-yanti.
Objections:
1.. Il semble que l'action d'une créature supérieure, comme l'ange, puisse
rendre l'homme heureux. Car il y a dans l'univers deux sortes d'ordre, l'un qui
détermine les rapports des parties de l'univers entre elles, l'autre qui règle
les rapports de l'ensemble de l'univers avec le bien qui est en dehors de lui
-, le premier se rapporte au second comme à sa fin, suivant Aristote (Met. lib.
xii, text. 52 et 53), de la même manière que l'ordre qui régit les parties de
l'armée entre elles existe par suite de l'ordre qui soumet l'armée entière au
général. Or, d'après l'ordre qui règle le rapport des parties de l'univers
entre elleslcs créatures supérieures agissent sur les inférieures, comme nous
l'avons dit (part. I, quest. xxi, art. i ad 3). Et puisque le bonheur de
l'homme consiste dans ses rapports avec le bien qui est en dehors de l'univers,
c'est-à-dire avec Dieu, il s'ensuit que son bonheur provient de l'action
qu'exerce sur lui lacréaturequi lui est supérieure, c'est-à-dire l'ange.
2.. Tout
être susceptible d'arriver à un état peut y être élevé par l'être qui y est
déjà lui-même parvenu. Ainsi un corps susceptible d'être échauffé peut être
échauffé par un autre corps qui est déjà chaud lui-même. Or, l'homme peut
arriver à la béatitude. Donc il peut y arriver par le moyen de l'ange qui y est
déjà parvenu lui-même.
3.. La
béatitude consiste dans l'opération de l'intellect, comme nous l'avons dit
(quest. m, art. 4). Or, l'ange peut éclairer l'intellect de l'homme, comme nous
l'avons vu (part. I, quest. exi, art. 1). Donc il peut rendre l'homme heureux.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est dit (Ps. lxxxiii, 42) : C'est le
Seigneur qui donnera la grâce et la gloire.
Réponse:
CONCLUSION. — La béatitude étant un bien qui surpasse la nature créée, il est
impossible à l'homme de l'obtenir par le moyen d'aucune créature, il ne peut y
parvenir que par le secours de Dieu lui-même.
Il faut
répondre que toute créature est soumise aux lois de la nature parce qu'elle a
une vertu et une action limitée. Par conséquent ce qui est au-dessus de la
nature créée échappe à l'action de toute créature. Ainsi toutes les fois qu'il
faut faire quelque chose qui est au-dessus de la nature, il faut que Dieu
intervienne et qu'il agisse immédiatement. Telles sont la résurrection d'un
mort, la guérison d'un aveugle et d'autres faits de ce genre. Or, nous avons
montré (art. préc.) que la béatitude est un bien qui surpasse la nature créée.
11 est donc impossible que l'homme la reçoive d'une créature quelle qu'elle
soit-, il ne peut être heureux que par le secours de Dieu, si l'on parle de la
béatitude parfaite. Quant à la béatitude imparfaite, il faut raisonner à son
égard de la même manière qu'à l'égard de la vertu qui la constitue (1).
(1) Cette
vertu étant une vertu humaine, l'homme peut l'acquérir par lui-même, et il peut
par conséquent arriver à cette béatitude par ses moyens naturels.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que selon l'ordre auquel sont soumises
les puissances actives, il arrive ordinairement que c'est à la puissance
suprême qu'il appartient de mener les choses à leur fin dernière, mais que les
puissances inférieures l'aident en disposant convenablement les choses elles-mêmes.
Ainsi 1 emploi du navire ou l'usage pour lequel on le construit appartient à
l'art nautique qui préside à la confection du vaisseau. En conséquence, dans
l'ordre de l'univers les anges aident l'homme à arriver à sa fin dernière en
lui préparant les voies et en le disposant à y parvenir, mais il n'y arrive que
par l'agent suprême qui est Dieu.
2. Il faut
répondre au second, que quand une forme existe en acte dans un être à l'état
parfait et naturellement, cet être peut par son action la communiquer à un
autre. Ainsi ce qui est chaud échauffe par la chaleur. Mais quand une forme
existe dans un être imparfaitement et qu'elle n'est pas en lui naturelle, il ne
peut la communiquer à un autre. Ainsi le blanc de l'oeil n'a pas la vertu de
rendre les objets blancs ; de même tout ce qui est éclairé ou échauffé n'a pas
la puissance d'échauffer et d'éclairer les autres corps. Autrement la lumière
et la chaleur se communiqueraient indêliniment. Or, la lumière de la gloire,
par laquelle nous verrons Dieu, existe en lui à l'état parfait, et elle lui est
naturelle; mais elle est imparfaite dans toutes les créatures, et n'a qu'un
être de ressemblance ou de participation. Donc aucune des créatures qui sont en
possession de la béatitude ne peut la communiquer à une autre.
3. Il faut
répondre au troisième, que l'ange éclaire dans sa gloire l'entendement de
l'homme ainsi que celui de l'ange inférieur par rapport à la connaissance des
oeuvres de Dieu, mais non par rapport à la vision de l'essence divine, comme
nous l'avons dit (part. I, quest. cvi, art. 1, ad 2 et 3). Car à l'égard de
cette vision ils sont tous immédiatement illuminés par Dieu.
ARTICLE
VII. — est-il nécessaire que l'homme ait fait quelques bonnes oeuvres pour
qu'il obtienne de dieu la béatitude (1)?
(1) Cet
article est une réfutation de Calvin et de tous les hérétiques qui ont nié la
nécessité et le mérite des oeuvres. Cette erreur a été condamnée par le concile
de Trente (sess, vi, can. 26).
Objections:
1.. Il semble qu'il ne soit pas nécessaire que l'homme ait fait des bonnes
oeuvres pour obtenir de Dieu la béatitude. Car Dieu étant un agent d'une
puissance infinie, son action ne demande ni une matière préexistante, ni une
matière préparée, il peut immédiatement produire l'être entier. Or, les oeuvres
de l'homme n'étant pas nécessaires à sa béatitude en tant que cause efficiente,
comme nous l'avons dit (art. préc), elles ne peuvent être exigées que comme
dispositions. Donc Dieu qui n'a pas besoin pour agir de dispositions
préexistantes accorde à l'homme la béatitude sans le concours de ses oeuvres.
2.. Comme
Dieu est immédiatement l'auteur de la béatitude, de même c'est lui qui a
immédiatement établi la nature. Or, lorsqu'il a primitivement produit la
nature, il a tiré les créatures du néant sans qu'il y ait eu de leur part ni
disposition, ni action préalable, et il les a rendues immédiatement chacune
parfaites dans leur espèce. Il semble donc qu'il accorde à l'homme la béatitude
sans que celui-ci fasse préalablement aucune bonne oeuvre.
3.. Saint
Paul dit (Rom. iv) que la béatitude est accordée à l'homme auquel Dieu confère
la justice sans les oeuvres. Donc les oeuvres de l'homme ne sont pas
nécessaires pour arriver à la béatitude.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Jean dit (xiii, 47) : Si vous faites
les choses qu'on vous a promises, vous serez heureux. Donc nous parvenons à la
béatitude par l'action.
Réponse:
CONCLUSION. — Dieu seul est heureux par nature ; les anges qui se rapprochent
le plus de la nature divine sont arrivés à la béatitude par un mouvement
unique; Dieu a voulu que les hommes y parvinssent par plusieurs mouvements ou
actions méritoires.
Il faut
répondre que la droiture de volonté, comme nous l'avons dit (quest. iv, art.
4), est nécessaire à la béatitude, puisqu'elle n'est rien autre chose que le
rapport qui doit exister entre la volonté et sa fin dernière. Cette disposition
est nécessaire pour arriver à la fin dernière, comme la préparation convenable
de la matière est nécessaire pour qu'elle reçoive une \i1
forme. Mais cela ne prouve pas que l'action de l'homme doive nécessairement
précéder sa béatitude. Car Dieu pourrait faire que la volonté droite de l'homme
tendit à sa fin, et qu'elle la possédât par un seul et même acte, comme il lui
arrive quelquefois de produire simultanément la matière et la forme de ses
créatures. Mais l'ordre établi par la divine sagesse demande qu'il n'en soit
pas ainsi, parce que, comme le dit Aristote (De caelo, lib. ii, text. 64,65 et
66), parmi les êtres appelés à la possession du bien parfait, les uns le
possèdent sans mouvement, d'autres par un mouvement unique, enfin d'autres par
plusieurs mouvements. Or, celui qui le possède sans mouvement, c'est celui qui
le possède naturellement. Et comme il n'y a que Dieu qui possède naturellement
la béatitude, il n'y a que lui qui n'ait pas besoin de se mouvoir par une
action antécédente pour y parvenir. D'ailleurs, comme la béatitude surpasse
toute nature créée, aucune créature ne peut arriver à la béatitude sans agir, c'est-à-dire
sans faire un mouvement qui l'y porte. Or, l'ange qui est supérieur à l'homme
dans l'ordre de la nature, y est parvenu selon la volonté de la divine sagesse
par un seul mouvement, c'est-à-dire par un seul acte méritoire, comme nous
l'avons dit (part. I, quest. lxii, art. 5). Mais les hommes n'y arrivent que
par plusieurs mouvements ou opérations auxquelles on donne le nom de mérites.
Donc la béatitude est une récompense accordée à des actes de vertu, comme le
dit Aristote (Eth. lib. i, cap. 9, et lib. x, cap. G, 7 et 8).
Solutions:
1. 11 faut répondre au premier argument, que si l'action de l'homme est
nécessaire pour obtenir la béatitude, ce n'est pas à cause de l'insuffisance de
la puissance divine qui le béatifie, mais c'est pour observer l'ordre de la
nature.
2. Il faut
répondre au second, que Dieu a produit ses premières créatures à l'état de
perfection immédiatement, sans disposition, ni action préalable de leur part,
parce qu'il a créé ainsi les premiers individus de chaque espèce pour qu'ils
transmissent leur nature à leurs descendants. De même comme la béatitude devait
être transmise aux autres hommes par le Christ, suivant ces paroles de l'Apôtre
(Hebr, n, 10) qui dit : qu'il a introduit après lui une foule d'enfants dans la
gloire, son âme a été immédiatement bienheureuse dès le commencement de sa
conception, sans aucune action méritoire antérieure. .Mais ce privilège
n'appartient qu'à lui. Car les enfants baptisés, bien qu'ils n'aient pas de
mérites propres, arrivent à la béatitude par les mérites du Christ, parce que
par le baptême ils deviennent ses membres.
3. Il faut
répondre au troisième, que saint Paul parle de la béatitude de l'espérance que
l'on possède par la grâce sanctifiante qui ne nous est pas accordée à la vérité
à cause de nos oeuvres antérieures (1). Car elle n'est pas le terme du
mouvement comme la béatitude, mais elle est plutôt le principe de l'impulsion
qui nous porte à acquérir la béatitude elle-même.
(1) Le
concile de Trente établit aussi très-clairement la gratuité de la justification
: Nihil eorum omnia quae justificutionem praecedunt, sive fides, sive opera,
ipsam iustificationis gratiam promeretur : si enim gratia est, jam non ex
operibus : alioquin gratia jam non est gratia (Voyez à ce sujet la Symbolique de
Moelher, liv. 1CH 5).
ARTICLE
VIII. — tous les hommes désikent-ils la béatitude (2)?
(2) On
peut voir à l'égard de cette question le magnifique commentaire que fait saint
Augustin de ces paroles du Psalmiste : Beáti immaculati iP».cxv).
Objections:
1.. Il semble que tous les hommes ne désirent pas la béatitude. Car personne ne
peut désirer ce qu'il ignore, puisque le bien que l'on connaît est l'objet de
l'appétit, comme le dit Aristote (De anima, lib. m, text. 29, 34 et 49). Or, la
plupart ignorent ce que c'est que la béatitude. Car, comme dit saint Augustin
(De Trin. lib. xiii, cap. 4), les uns la placent dans les plaisirs du corps,
les autres dans la vertu de l'âme, d'autres ailleurs. Donc tous ne désirent pas
la béatitude.
2..
L'essence de la béatitude est la vision de l'essence divine, comme nous l'avons
dit (quest. m, art. 8). Or, il y en a qui pensent qu'il est impossible à
l'homme de voir Dieu dans son essence ; par conséquent ils ne le désirent pas.
Donc tous les hommes ne désirent pas la béatitude.
3.. Saint
Augustin dit(Z>e Trin. lib. xiii, cap. ï>j qu'il est heureux celui qui a
tout ce qu'il veut et qui ne veut rien de mauvais. Or, tous n'ont pas la
volonté ainsi disposée-, il y en a même qui veulent le mal et qui le veulent
sciemment et volontairement. Donc tous ne veulent pas la béatitude.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De Trin. lib. xiii,
cap. 3) : Si l'acteur eût dit : vous voulez tous être heureux et vous ne voulez
pas être malheureux , il eût dit une chose dont tout le monde aurait reconnu la
vérité. Donc tous les hommes veulent être heureux.
Réponse:
CONCLUSION. — Quoique tous ne désirent pas l'objet qui constitue la véritable
béatitude, cependant il est certain que tous les hommes désirent naturellement
le bien parfait et universel qui constitue l'essence de la béatitude en
général.
Il faut
répondre que la béatitude peut se considérer de deux manières : i° Scion sa
nature en général. Il est nécessaire que tous les hommes la désirent de cette
manière. Car l'essence de la béatitude en général c'est le bien parfait, comme
nous l'avons dit (quest. i, art. 5 et 7). Et comme le bien est l'objet de la
volonté,'le bien parfait est ce qui la satisfait complètement. Ainsi donc le
désir de la béatitude n*est rien autre chose que le désir de voir sa volonté
pleinement satisfaite; ce que tout le monde veut. 2° On peut parler de la
béatitude selon sa nature spéciale par rapport à l'objet qui la constitue. En
ce sens tous ne connaissent pas la béatitude, parce qu'ils ne savent pas à quel
objet il convient d'appliquer l'idée générale qu'ils en ont. Par conséquent,
sous ce rapport, tous ne la veulent pas.
Solutions:
1. La réponse au premier argument est par là même évidente.
2. II faut
répondre au second, que la volonté étant une conséquence de la perception de
l'intellect ou de la raison, il arrive que comme une chose peut être la même en
réalité, et être cependant rationnellement différente, de môme ce qui est une
même chose en réalité est néanmoins désiré d'une manière, et ne l'est pas d'une
autre. On peut donc considérer la béatitude sous le rapport du bien final et
parfait, ce qui est son essence en général, et de cette manière la volonté s'y
porte naturellement et nécessairement, comme nous l'avons dit (in corp. art. et
quest. i, art. 5). On peut aussi la considérer d'une manière spéciale, soit par
rapport à son opération, soit par rapport à la puissance qui l'opère, soit par
rapport à son objet. En ce sens la volonté ne s'y porte pas nécessairement.
3. Il faut
répondre au troisième, que cette définition du bonheur, donnée par certains
auteurs qui disent que l'homme heureux est celui qui a tout ce qu'il veut,ou
qui obtient tout ce qu'il désire,est bonne et suffisante entendue d'une
manière, mais qu'elle est imparfaite entendue d'une autre. Car si on entend
absolument par là tout ce que l'homme veut naturellement, il est vrai que celui
qui possède ainsi tout ce qu'il veut est bienheureux. Car il n'y a que le bien
parfait, c'est-à-dire la béatitude qui satisfasse l'appétit naturel de Thomme.
Mais sion entend ce que l'homme veut d'après le concept de sa raison, l'homme
peut de cette façon vouloir des choses qui appartiennent moins à la béatitude
qu'à la misère, dans le sens que la possession de ces objets l'empêche
d'acquérir ce qu'il veut naturellement; comme la raison prend quelquefois pour
vraies des choses qui sont un obstacle à la connaissance de la vérité. C'est
pour ce motif que saint Augustin a ajouté que la perfection delà béatitude
exige qu'on ne veuille rien de mauvais, quoique la première partie de la
définition soit suffisante, et qu'on puisse dire que l'homme heureux est celui
qui a tout ce qu'il veut, quand on donne à ces paroles un sens convenable.
QUESTION
VI.: DU VOLONTAIRE ET DE L'INVOLONTAIRE.
Puisque
les actes sont nécessaires pour parvenir à la béatitude, nous devons maintenant
nous occuper des actes humains pour savoir quels sont les actes qui nous y font
parvenir et quels sont ceux qui nous en détournent. Les opérations et les actes
se rapportant à des choses individuelles, il s'ensuit que toute science
pratique se complète par des considérations particulières. Ainsi donc la morale
ayant pour objets les actes humains, on doit l'étudier d'abord en général et
ensuite en particulier. — Pour l'élude générale des acies humains, nous avons à
considérer en premier lieu les actes humains eux-mêmes et en second lieu leurs
principes. Or, parmi les actes humains, les uns sont propres à l'homme, les
autres lui sont communs avec les animaux. Et parce que la béatitude est le bien
propre de l'homme, les actes qui sont à proprement parler des actes humains, se
rapportent à elle plus directement que les actes qui sont communs à l'homme et
aux autres animaux. Ainsi donc nous traiterons : i» des actes qui sont propres
à l'homme, 2° des actes qui sont communs à l'homme et aux autres animaux et qui
sont ce qu'on appelle les passions de l'àme. — A l'égard des actes propres à
l'homme, il y a deux choses à examiner : leur condition et leur distinction.
Or, comme on appelle actes humains proprement dits ceux qui sont volontaires,
parce que la volonté est l'appétit rationnel propre à l'homme, nous devons
considérer ces actes en tant qu'ils sont volontaires. Ainsi nous traiterons :
1° du volontaire et del'involon taire en général, 2° des actes qui sont
volontaires et qui émanent de la volonté parce qu'elle les produit
immédiatement ; 3° des actes volontaires qui sont, en quelque sorte, commandés
par la volonté parce qu'elle les produit au moyen des autres puissances. Et
parce que les actes volontaires sont accompagnés de circonstances d'après
lesquelles on les apprécie, nous parlerons d'abord du volontaire et ensuite des
circonstances des actes dans lesquelles on trouve le volontaire et
l'involontaire. — Touchant le volontaire et l'involontaire en général huit
questions se présentent : 1" Le volontaire existe-t-il dans les actes
humains? — 2° Le trouve-t-on chez les animaux? — 3° Le volontaire peut-il
exister absolument sans acte? —4° Peut-on faire violence à la volonté? — 5° La
violence produit-elle l'involontaire? — 6° La crainte? — 7" La
concupiscence? — 8° L'ignorance le produit-elle?
ARTICLE
I. — le volontaire existe-t-il dans les actes humains (1)?
(1) Si le
volontaire n'existait pas dans les actions humaines, elles ne seraient ni
louables ni blâmables. Cette première question est donc la base de la morale.
Objections:
1.. Il semble que le volontaire n'existe pas dans les actes humains. Car on
appelle volontaire l'acte qui a son principe dans le sujet qui le produit,
comme le disent saint Grégoire de Nysse (2), saint Jean Damascène (De fid.
orth. lib. n, cap. 24), et Aristote (Eth. lib. m, cap. 4). Or, le principe des
actes humains n'est pas dans l'homme môme, mais il est hors de lui; car
l'appétit de l'homme est mis en action par l'objet désirable qui est en dehors
de lui, et qui est comme un moteur qui n'est pas mù, selon l'expression
d'Aristote (De anima, lib. m, text. 54). Donc le volontaire n'existe pas dans
les actes humains.
(2) Ou
plutôt Némésius, qui est le véritable auteur du livre (De nat. hominis, cap.
52) que saint Thomas cite ici.
2..
Aristote prouve (Phys. lib. viii, text. 28) qu'il n'y a pas dans les animaux
d'acte ou de mouvement nouveau qui ne provienne d'un autre mouvement extérieur
qui l'a précédé. Or, tous les actes de l'homme sont nouveaux, car il n'y en a
pas un seul qui soit éternel. Donc le principe de tous les actes humains est en
dehors de l'homme, et il n'y a pas en eux de volontaire.
3.. Celui
qui agit volontairement peut agir par lui-môme. Or, l'homme n'a pas la
puissance d'agir ainsi. Car il est dit (Joan, xv, 5) : Sans moi vous ne pouvez
rien faire. Donc il n'y a pas de volontaire dans les actes humains.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Jean Damascène (De fid. orth. lib. n,
cap. 24) appelle volontaire tout acte qui est une oeuvre raisonnable. Or, il y
a des actes humains qui ont ce caractère. Donc ils sont volontaires.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque l'homme connaît la fin de ses actions et qu'il agit pour
cette fin, ses actes sont volontaires.
Il faut
répondre que le volontaire existe dans les actes humains. Pour s'en convaincre
jusqu'à l'évidence, il faut observer que le principe de certains actes ou
mouvements est dans le sujet qui agit ou dans celui qui est mû, mais qu'il y a
aussi des actes et des mouvements dont le principe est extérieur. Ainsi, quand
une pierre s'élève en l'air, le principe de ce mouvement et en dehors d'elle,
mais quand elle tombe à terre le principe de ce mouvement est en elle. Parmi les
êtres qui sont mus par un principe intrinsèque, les uns se meuvent eux-mêmes,
les autres ne se meuvent pas. Et comme tout agent meut, ou est mù pour une fin,
comme nous l'avons dit (quest. i, art. i), lesôtres qui sont mus parfaitement
par un prineipe intrinsèque sont ceux qui possèdent intrinsèquement un principe
qui non-seulement les meut, mais qui les meut encore pour une fin. Or, pour
faire quelque chose en vue d'une fin il faut qu'on ait une connaissance
quelconque de cette fin. Ainsi donc, tout agent mù par un principe intrinsèque,
qui a une connaissance quelconque de sa fin, possède par là môme en lui le
principe de ses actes non-seulement pour agir, mais encore pour agir en vue
d'une fin. Au contraire, celui qui n'a aucune connaissance de sa fin, bien
qu'il y ait en lui un principe d'action ou de mouvement, ne peut cependant
lui-même agir ou se mouvoir conformément à sa fin. Il faut que le principe de
son mouvement soit dans un autre être qui lui donne l'impulsion et qui le
dirige vers sa fin. Alors on dit de ces êtres qu'ils ne se meuvent pas
eux-mêmes, mais qu'ils sont mus par les autres. Quant à ceux qui connaissent
leur fin, on dit qu'ils se meuvent, parce qu'ils ont en eux non-seulement le
principe qui les fait agir, mais encore celui qui les fait agir pour une fin.
C'est pourquoi comme leurs actions et leur but final procèdent également du
même principe intrinsèque, on dit que leurs mouvements et leurs actes sont
volontaires. Car le mot de volontaire implique un mouvement et un acte qui
procèdent d'une inclination propre; par conséquent le volontaire, suivant la
définition de Némésius, de saint Jean Damascène et d'Aristote (loc. cit. in
arg.), suppose non-seulement un principe intérieur, mais encore la connaissance
de la fin (1). Ainsi, comme l'homme connaît parfaitement la fin de ses actes et
qu'il se meut lui-même, le volontaire existe tout particulièrement dans ses
actes.
(1) Le
volontaire demande donc deux choses, la connaissance de l'acte que l'on fait et
de la fin pour laquelle on agit.
Solutions:
1. 11 faut répondre au premier argument, que tout principe n'est pas un
principe premier. Ainsi donc, quoiqu'il soit dans la nature du volontaire
d'avoir un principe intérieur, il n'est cependant pas contraire à sa nature que
ce principe intrinsèque soit produit ou mù par un principe extérieur, parce
qu'il n'est pas de l'essence du volontaire que son principe intrinsèque soit un
principe premier. Il faut savoir aussi qu'il arrive que le principe d'un
mouvement est un premier principe dans un genre, sans être pour cela un premier
principe absolument. Par exemple, dans le genre des choses corruptibles la
première cause corruptrice est le corps céleste, qui n'est cependant pas,
absolument parlant, le premier moteur, puisqu'il est mû localement par un
moteur qui est au-dessus de lui. Ainsi donc, le principe intrinsèque de
l'action volontaire, qui est l'intelligence et la volonté, est un principe
premier dans le genre du mouvement appétitif, quoiqu'il soit mû par un principe
extérieur par rapport aux autres espèces demouvement.
2. Il faut
répondre au second, que tout nouveau mouvement d'un animal provient d'un
mouvement extérieur préalablement existant en deux sens : 1" En ce que le
mouvement extérieur présente aux sens de l'animal un objet sensible dont la
perception meut son appétit. Ainsi un lion voyant un cerf s'approcher, commence
à se mouvoir lui-même vers lui'. 2° En ce que le corps de l'animal commence à
éprouver naturellement une modification quelconque par l'effet d'un mouvement
extérieur, tel que le froid ou le chaud. Or, quand le corps est modifié par le
mouvement d'un corps extérieur, l'appétit sensitif, qui est une vertu de
l'organe corporel, est par là même accidentellement impressionné. C'est ce
qu'on voit lorsque, par suite du changement du corps, l'appétit est porté à
désirer quelque chose. Mais cela ne détruit pas la nature du volontaire, comme
nous venons de le dire dans la réponse précédente. Car ces mouvements, qui
proviennent d'un principe extérieur, sont d'un autre genre.
3. Il faut
répondre au troisième, que Dieu porte l'homme à agir non-seulement en proposant
à ses sens un objet qui excite l'appétit ou en modifiant son corps, mais encore
en mettant sa volonté même en mouvement; car tout mouvement de la volonté aussi
bien que de la nature procède de lui comme du premier moteur. Et comme il n'est
pas contraire à l'essence de la nature que son mouvement vienne de Dieu, comme
du premier moteur, en ce sens qu'elle n'est qu'un instrument entre ses mains,
de même il n'est pas contraire à l'essence du volontaire qu'il procède de Dieu,
en ce sens que c'est Dieu qui meut la volonté. Néanmoins il est de l'essence du
mouvement naturel et du mouvement volontaire en général d'émaner d'un principe
intrinsèque.
ARTICLE
II. — le volontaire existe-t-il chez les animaux ?
Objections:
1.. Il semble que le volontaire n'existe pas chez les animaux. Car le
volontaire tire son nom de la volonté, et comme la volonté existe dans la
raison , d'après ce que dit Aristote (De anima, lib. iii, text. 42), il ne peut
exister dans les animaux. Donc on ne trouve pas en eux le volontaire.
2.. Selon
que les actes humains sont volontaires, on dit que l'homme est maître de ses
actes. Or, les animaux ne sont pas maîtres de leurs actes ; car, suivant saint
Jean Damascène (De fid. orth. lib. n, cap. 27), ils ne se meuvent pas, mais ils
sont mus. Donc le volontaire n'existe pas dans les animaux.
3.. Saint
Jean Damascène dit au même endroit que la conséquence des actes volontaires
c'est la louange ou le blâme. Or, les actes des animaux ne méritent ni louange,
ni blâme. Donc il n'y a pas en eux de volontaire.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Car Aristote dit (Eth. lib. iii, cap. 4)
que le volontaire est commun aux enfants et aux animaux. Némésius (De nat. hom.
cap. 32) et saint Jean Damascène sont du même avis.
Réponse:
CONCLUSION. — Le volontaire n'existe d'une manière parfaite que dans les hommes
qui ont une connaissance parfaite de la tin de leurs actes, et il n'existe dans
les animaux que d'une manière imparfaite.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (art. préc), le volontaire exige
essentiellement que le principe de l'acte soit intérieur et qu'il soit
accompagné d'une certaine connaissance de la fin pour laquelle on agit. Or, on
peut connaître sa fin de deux manières : parfaitement et imparfaitement. La
connaissance de la fin est parfaite quand on perçoit non-seulement l'objet
final, mais encore la nature de cet objet et le rapport qu'il y a entre les
moyens et la fin. Cette connaissance ne peut convenir qu'à la créature
raisonnable. La connaissance imparfaite de la fin ne consiste que dans la
perception de son objet, sans que l'on connaisse la nature même de cet objet et
le rapport qu'il y a entre l'acte et sa fin. Cette connaissance existe chez les
animaux qui n'ont d'autres lumières que celles des sens et de leur instinct
naturel. Le volontaire parfait est donc la conséquence de la connaissance
parfaite qu'on a de la fin. Ainsi il existe quand après avoir perçu la fin, on
peut, en délibérant sur la fin elle-même et sur les moyens qui s'y rapportent,
prendre le parti de tendre à cette fin ou de n'y tendre pas. Le volontaire
imparfait est une conséquence de la connaissance imparfaite de la fin, en ce
sens que celui qui perçoit la fin se porte alors subitement vers elle sans
délibérer. Par conséquent le volontaire parfait ne peut exister que dans une
créature raisonnable, tandis que le volontaire imparfait se trouve chez les
animaux.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la volonté désigne l'appétit
rationnel, et que pour ce motif elle ne peut exister dans les êtres privés de
raison ; mais que le volontaire tire son nom de la volonté, et qu'on peut se
servir de ce mot pour tous les êtres qui participent à la volonté et qui en possèdent
au moins la ressemblance ou l'image. C'est en ce sens qu'on l'attribue aux
animaux, parce qu'ils sont mus vers leur fin par une connaissance quelconque.
2. Il faut
répondre au second, que l'homme est maître de ses actes par là même qu'il
délibère sur ce qu'il doit faire. Car la raison qui délibère pouvant choisir
entre les contraires, la volonté peut aussi se porter vers l'un et l'autre.
Mais ce n'est pas en ce sens que le volontaire existe chez les animaux , comme
nous l'avons dit (in corp. art.).
3. Il faut
répondre au troisième, que la louange et le blâme sont une conséquence du
volontaire à l'état parfait, mais qu'il n'existe pas de cette manière dans les
animaux.
ARTICLE
III. — LE VOLONTAIRE PEUT-IL EXISTER SANS AUCUN ACTE (1)?
(1) Los simples
omissions sont coupables. L'Ecriture les condamne dans une foule d'endroits. Il
n'en serait pas ainsiti le volontaire ne pouvait exister sans acte intérieur ou
extérieur.
Objections:
1.. Il semble que le volontaire ne puisse exister sans acte. Car on appelle
volontaire ce qui vient de la volonté. Or, rien ne peut venir de la volonté que
par un acte, du moins par un acte de la volonté elle-même. Donc le volontaire
ne peut exister sans acte.
2.. Comme
l'acte de la volonté fait qu'on dit qu'une personne veut, de même, quand cet
acte cesse, on dit qu'elle ne veut pas. Or, le manque de volonté produit
l'involontaire qui est opposé au volontaire. Donc le volontaire ne peut exister
du moment où l'acte de la volonté cesse.
3.. La
connaissance est de l'essence du volontaire, comme nous l'avons dit (art.
préc). Or, la connaissance provient d'un acte. Donc le volontaire ne peut
exister sans un acte.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. On appelle volontaire l'acte dont nous
sommes maîtres. Or, nous sommes les maîtres d'agir ou de ne pas agir, de
vouloir et de ne pas vouloir. Donc comme le volontaire consiste à agir et à
vouloir, il consiste de mômeà ne pas agir et à ne pas vouloir.
Réponse:
CONCLUSION. — Le volontaire peut exister quelquefois sans acte extérieur avec
un acte intérieur, comme quand on veut ne pas agir; quelquefois il peut aussi
exister sans acte intérieur, comme quand on ne veut pas.
Il faut
répondre qu'on appelle volontaire ce qui procède de la volonté. Or, une chose
peut procéder d'une autre de deux manières : 1° Directement, comme quand elle
procède de quelqu'un en tant qu'agent. C'est ainsi que
l'échauffementestproduitpar la chaleur. 2° Indirectement, quand elle procède
d'un être qui n'agit pas. Ainsi le naufrage d'un vaisseau provient du pilote
qui a cessé de le gouverner. Mais il est à remarquer que la conséquence du
défaut d'action ne se rapporte pas toujours à l'agent qui n'agit pas comme à sa
cause ; elle ne se rapporte à lui que quand il peut et qu'il doit agir (2). Car
si un pilote ne pouvait pas diriger son navire, ou si le gouvernement du navire
ne lui avait pas été confié, on ne lui imputerait pas le naufrage qui aurait eu
lieu pendant son absence. Ainsi donc, la volonté pouvant, par son vouloir et
son action, empêcher le défaut de vouloir et d'action et devant même le faire
quelquefois, ce défaut de vouloir et d'action lui est imputable, parce qu'il
est son fait. On voit par laque le volontaire peut exister sans acte.
Quelquefois il existe sans acte extérieur, mais avec un acte interne, comme
quand un homme veut ne pas agir ; d'autres fois il existe aussi sans acte
interne, comme quand on ne veut pas.
(2) Il n'y
a de responsabilité que dans cette circonstance.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, qu'on appelle volontaire non-seulement
ce qui procède de la volonté directement selon qu'elle agit, mais encore ce qui
en procède indirectement selon qu'elle n'agit pas.
2. Il faut
répondre au second, que le non-vouloir (non velle) se prend en deux sens. 1° On
l'emploie comme s'il ne formait qu'un mot, comme l'inii-nitif du verbe nolo, je
ne veux pas. Ainsi quand je dis je ne veux pas lire, ces paroles signiiientje
veux ne pas lire; par conséquent ne pas vouloir lire signifie vouloir ne pas
lire. En ce sens le non-vouloir produit l'involontaire (1). 2° On l'emploie
dans la rigueur du terme, et en ce cas on n'affirme aucun acte de la volonté.
Alors le non-vouloir ne produit pas l'involontaire (2).
(1) Dans
ce cas il y a un refus formel.
(2) Il y a
alors une abstention purement négative.
3. 11 faut
répondre au troisième, que l'acte de la connaissance est nécessaire au
volontaire de la même manière et au même titre que l'acte de la volonté,
c'est-à-dire qu'il faut que l'individu ait le pouvoir de connaître, de vouloir
et d'agir ; par conséquent, comme ne pas vouloir ou ne pas faire une chose,
dans un temps où on y est obligé, est un acte volontaire, de même c'est une
chose volontaire de ne pas faire attention à une chose quand il importe de
l'observer (3).
(3) Il est
à remarquer que pour qu'il y ait volontaire saint Thomas exige qu'on ait pu
s'abstenir de faire l'action qu'on a faite , et qu'on ait été tenu de s'en
abstenir ou d'éviter l'occasion dont on prévoyait le mauvais effet.
ARTICLE
IV. — PEUT-ON FAIRE VIOLENCE A LA VOLONTÉ (4)?
(4) Cet
article a pour but de bien faire connaître la nature du volontaire, afin qu'on
se forme une juste idée des causes qui peuvent le modifier, parce que c'est de
là qu'il faut partir pour apprécier la valeur morale des actes.
Objections:
1.. Il semble qu'on puisse faire violence à la volonté. Car tout être peut être
contraint par un être plus puissant que lui. Or, il y a un être supérieur à la
volonté humaine, et cet être est Dieu. Donc la volonté de l'homme peut être
contrainte au moins par Dieu.
2.. Tout
être passif est violenté par l'être actif qui a le pouvoir de le modifier. Or,
la volonté est une puissance passive -, car elle est un moteur qui est mù,
comme le dit Aristote. Donc, puisqu'elle est mue quelquefois par un être actif,
il semble qu'elle soit quelquefois contrainte.
3.. Un
mouvement violent est un mouvement contre nature. Or, le mouvement de la
volonté est quelquefois contre nature; ainsi le mouvement qui la porte à pécher
est un mouvement contre nature, comme le dit saint Jean Damascène (De fid.
orth. lib. iv, cap. 21). Donc le mouvement de la volonté peut être contraint.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De civ. Dei, lib. v,
cap. 10) : Quand une chose se fait volontairement, elle ne se fait pas
nécessairement. Or, tout ce qui est contraint se fait nécessairement. Donc ce
qui est volontaire ne peut pas être contraint, et par conséquent la volonté ne
peut pas être forcée à agir.
Réponse:
CONCLUSION. — Il est impossible que la volonté'soit violentée à l'égard de son
acte propre qui est la volition, mais elle peut l'être à l'égard des actes
commandés qu'elle exécute par l'intermédiaire des autres facultés, car en ce
sens elle peut être empêchée d'agir par une cause extérieure.
Il faut
répondre qu'il y a deux sortes d'actes volontaires : l'un qui est immédiat et
qui émane de la volonté, comme la volition ; l'autre qui est commandé par elle
etqu'elle exécute par le moyen d'une autre puissance. Ainsi marcher, parler,
sont des actes que la volonté commande et qu'elle exécute par l'intermédiaire
d'une puissance motrice. Par rapport aux actes qu'elle commande, la volonté
peut être violentée, en ce sens que la violence peut empêcher les membres
extérieurs d'exécuter ses ordres. Mais pour l'acte propre de la volonté on ne
peut pas le violenter (i). La raison en est que l'acte de la volonté n'est rien
autre chose qu'une inclination qui procède d'un principe interne qui a
connaissance de sa fin, comme l'appétit naturel est une inclination d'un
principe interne qui n'a pas cette connaissance. Ce qui est contraint ou
violenté procédant d'un principe extérieur, il est donc contraire à l'essence
de l'acte même de la volonté d'être contraint ou violenté, comme il répugne à
l'essence de l'inclination naturelle ou du mouvement d'une pierre de s'élever
en l'air. On peut bien par violence jeter une pierre en l'air, mais ce
mouvement forcé ne peut provenir de son inclination naturelle. De même on peut
bien traîner un homme par violence, mais ce qui émane de sa volonté ne peut pas
être violenté ; l'association de ces deux idées répugne.
(1) Ainsi
la violence ne peut atteindre les actes intérieurs de la volonté, elle nt- pCut
atteindre que ses actes extérieurs.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que Dieu, qui est plus puissant que la
volonté humaine, peut la mouvoir comme il lui plaît, selon ces paroles des
Proverbes (Prov. xxi, 1) : Le coeur du roi est dans la main de Dieu, et il le
tournera partout où il voudra. Mais si Dieu disposait ainsi de la volonté par
violence, l'homme n'agirait plus volontairement. Ce ne serait pas la volonté
qui serait mue, mais quelque chose qui lui est contraire.
2. Il faut
répondre au second, qu'il n'y a pas toujours violence quand l'être passif est
modifié par l'être actif, mais qu'il n'y a violence que quand cela se fait
contrairement à l'inclination intérieure de l'être passif. Autrement tous les
changements et toutes les générations des corps simples seraient violentes et opposées
à la nature, tandis qu'elles sont naturelles parce que la matière ou le sujet
est intérieurement apte par nature à recevoir ces modifications. De même quand
la volonté est mue par un objet qu'elle désire d'après sa propre inclination,
ce mouvement n'est pas violent, mais il est volontaire.
3. Il faut
répondre au troisième, que l'objet vers lequel se porte la volonté en péchant,
bien qu'il soit mauvais et qu'en réalité il soit contraire à la raison,
cependant elle s'y attache comme à une chose bonne qui convient à sa nature,
parce qu'il flatte l'homme en délectant ses sens ou en satisfaisant quelque
habitude mauvaise qu'il a contractée.
ARTICLE
V. —- LA VIOLENCE PEND-ELLE LES ACTES INVOLONTAIRES (2) ?
(2) Quand
on résiste à la violence autant qu'on le peut, l'acte est involontaire, et il
n'est pas imputable.
Objections:
1.. Il semble que la violence ne rende pas les actes involontaires. Car le
volontaire et l'involontaire se rapportent à la volonté. Or, on ne peut faire
violence à la volonté, comme nous venons de le prouver (art. préc). Donc la
violence ne peut produire l'involontaire.
2.. Ce qui
est involontaire cause de la tristesse, comme le disent saint Jean Damascène
(De fid. orth. lib. n, cap. 21) et Aristote (Eth. lib. m, cap. 1). Or, on souffre
quelquefois violence sans que pour cela on soit triste. Donc la violence ne
produit pas l'involontaire.
3.. Ce qui
émane de la volonté ne peut pas être involontaire. Or, il y a des choses
violentes qui viennent de la volonté, comme, par exemple, quand on meut le
corps chargé d'un lourd fardeau, et quand on plie ses membres d'une manière
opposée à leur flexibilité naturelle. Donc la violence ne produit pas
l'involontaire.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Jean Damascène et Aristote disent
(toc. cit. in arg.) que la violence rend l'acte involontaire.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque la violence part d'un principe extrinsèque, tandis que le
volontaire comme le naturel procède d'un principe intrinsèque, il est
nécessaire que la violence produise l'involontaire.
Il faut
répondre que la violence est directement opposée au volontaire aussi bien qu'au
naturel. Car le volontaire et le naturel procèdent l'un et l'autre d'un
principe interne, tandis que la violence procède d'un principe extrinsèque.
C'est pourquoi comme dans les êtres dépourvus de connaissance la violence
produit quelque chose de contraire à la nature, de même dans les êtres
intelligents elle produit quelque chose de contraire à la volonté. Ainsi comme
on dit que ce qui est contre nature n'est pas naturel, de même on dit que ce
qui est contre la volonté est involontaire ; par conséquent la violence rend
les actes involontaires.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que l'involontaire est opposé au
volontaire. En effet, nous avons dit (art. préc.) qu'on appelle volontaire
non-seulement l'acte qui procède immédiatement de la volonté, mais encore celui
que la volonté commande. Quant à l'acte qui procède immédiatement delà volonté,
nous avons vu (art. préc.) qu'on ne peut faire violence à la volonté, mais
qu'il n'en est pas de même à l'égard de l'acte commandé (1), et c'est
précisément par rapport à cet acte que la violence produit l'involontaire.
(1) Ces
actes extérieurs que la violence arrache uc sont point du tout volontaires, du
moment qu'on n'y consent pas.
2. Il faut
répondre au second, que comme on appelle naturel ce qui est conforme à
l'inclination de la nature, de même on appelle volontaire ce qui est conforme à
l'inclination de la volonté. Or, on dit qu'une chose est naturelle de deux
manières. l°Elle est naturelle parce qu'elle vient de la nature comme de son
principe actif; ainsi il est naturel au feu d'échauffer. 2° Elle l'est selon
son principe passif, parce qu'il y a en elle l'inclination innée qui la rend
apte à recevoir d'un principe extrinsèque son action. Ainsi on dit que le
mouvement du ciel est naturel, parce que le corps céleste est naturellement
apte à recevoir ce mouvement, quoique le moteur soit volontaire. De même on dit
qu'une chose est volontaire de deux manières : i° activement, comme quand on
veut faire quelque chose ; 2° passivement, comme quand on veut supporter ou
souffrir une chose d'un autre. Conséquemment quand un être est soumis à
l'action d'une puissance supérieure, et que sa volonté se soumet à l'influence
que cette puissance exerce sur lui, il n'est pas alors absolument violenté,
parce que bien que celui qui est passif ne soit pas l'auteur positif de
l'action, par là même qu'il s'y soumet et qu'il y consent on ne peut pas dire
que cet acte soit involontaire.
3. Il faut
répondre au troisième, que, comme le dit Aristote (Phys. lib. viii, text. 27),
le mouvement physique par lequel un animal se meut contrairement à
l'inclination naturelle de son corps, bien qu'il ne soit pas naturel au corps,
est cependant naturel à l'animal ; car il est naturel à ce dernier de se
mouvoir conformément à ses appétits. C'est pourquoi ces actes ne sont pas
absolument contraints ; ils ne le sont que sous un rapport. De même on doit
dire que quand quelqu'un replie ses membres contrairement à leur disposition
naturelle, cet acte est violent relativement, c'est-à-dire par rapport au
membre sur lequel on l'exerce, mais il ne l'est pas absolument, c'est-à-dire
par rapport à l'homme lui-même.
ARTICLE
VI. — LA CRAINTE PRODUIT - ELLE ABSOLUMENT L'lN VOLONTAIRE (1) ?
(1) La
crainte ne détruisant pas le volontaire ne détruit pas non plus le libre
arbitre. Elle n'excuse donc pas absolument de péché par elle-même, mais elle en
excuse quelquefois par accident: par exemple quand elle trouble complètement la
raison, ou quand le danger est si grave que la loi cesse d'obliger.
Objections:
1.. Il semble que la crainte produise absolument l'involontaire. Car comme la
violence se rapporte à ce qui est présentement contraire à la volonté, de même
la crainte se rapporte au mal futur qui répugne à cette même faculté. Or, la
violence produit absolument l'involontaire. Donc la crainte le produit aussi.
2.. Ce qui
a par soi-même un certain caractère le conserve, môme quand on y ajoute autre
chose. Ainsi ce qui est chaud par soi-même reste néanmoins toujours chaud, peu
importe à quel être on l'adjoigne. Or, ce que l'on fait par crainte est par
soi-même involontaire. Donc Faction reste telle quand la crainte survient.
3.. Ce qui
existe d'une manière conditionnelle existe d'une manière relative, et ce qui
n'existe pas conditionnellement existe d'une manière absolue. Ainsi ce qui est
conditionnellement nécessaire est nécessaire relativement, et ce qui est
nécessaire absolument l'est simplement, sans aucune condition. Or, la chose que
l'on fait par crainte est involontaire absolument; et elle ne peut être
volontaire que sous condition, c'est-à-dire pour éviter le mal que l'on craint.
Donc ce qu'on fait par crainte est simplement involontaire.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Némésius (De nat. hom. cap. 30) et Aristote
(Eth. lib. m, cap. 1) disent que les choses que l'on fait par crainte sont plus
volontaires qu'involontaires.
Réponse:
CONCLUSION. — Ce que l'on fait par crainte est volontaire simplement, et
involontaire sous un rapport.
Il faut
répondre que, comme le disent Aristote et Némésius (loc. cit.), les choses que
l'on fait par crainte sont volontaires en un sens et involontaires dans un
autre (2). Car les choses que l'on fait par crainte ne sont pas volontaires,
considérées en elles-mêmes; mais elles sont volontaires dans les circonstances
où l'on se trouve, car elles ont pour objet d'éviter le mal que l'on redoute.
Mais en approfondissant bien cette question, on trouvera qu'elles sont plutôt
volontaires qu'involontaires ; car elles sont volontaires absolument, tandis
qu'elles sont involontaires relativement. En effet, on dit qu'une chose existe
absolument selon ce qu'elle est en acte, mais clic n'existe que relativement
selon ce qu'elle est dans la pensée. Or, ce qu'on fait par crainte existe en
acte, puisqu'on le fait. Car les actes se rapportent au particulier, et ce
qu'il y a de particulier est soumis aux conditions du temps et de l'espace. C'est
pourquoi ce qui se fait est en acte selon qu'il existe dans le temps et
l'espace et sous d'autres conditions individuelles. Ainsi les choses qu'on fait
par crainte sont volontaires quand on les considère par rapport au lieu et au
moment où elles se sont passées c'est-à-dire comme un obstacle à un mal plus
grand que l'on redoutait. Par exemple, jeter ses marchandises à la mer est un
acte volontaire dans le temps de la tempête, à cause de la crainte du danger.
D'où il est manifeste qu'une pareille action est absolument volontaire. Elle a
d'ailleurs tout ce qui constitue l'essence du volontaire, puisque son principe
est intérieur. Mais si vous venez à considérer ce que l'on fait par crainte en
dehors des circonstances où cette action s'accomplit, ce n'est plus alors
qu'une chose qui n'existe que dans votre esprit. L'acte répugne dans ce cas à
la volonté; c'est pourquoi on peut dire qu'il est involontaire sous un rapport,
c'est-à-dire que la volonté ne l'aurait pas consenti dans d'autres
circonstances.
(2) Il y a
même des circonstances où elles ne sont point du tout involontaires. C'est ce
qui arrive quand l'acte qu'on fait par crainte est bon en lui-même, comme celui
qui observe la loi par la crainte de l'enfer. Il n'y a rien d'involontaire dans
cet acte, parce que dans ce cas on ne conserve pas d'affection pour le péché,
et on ne regrette pas de ne pouvoir le commettre.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que les choses que l'on fait par
crainte et par force ne diffèrent pas seulement en ce que l'une regarde le
présent et l'autre l'avenir, mais elles diffèrent encore en ce que la volonté
ne consent point à ce qui est fait par la violence : ces choses sont au
contraire absolument opposées à son mouvement, tandis que ce que l'on fait par
crainte est volontaire. C'est pourquoi le mouvement de la volonté se porte vers
ces choses, non pour elles-mêmes, à la vérité, mais pour un autre but, qui
consiste à repousser le mal que l'on redoute. En effet, il suffit pour
l'essence du volontaire qu'on veuille une chose à cause d'une autre. Car le
volontaire n'existe pas seulement quand nous voulons finalement une chose pour
elle-même, mais il existe encore quand nous la voulons pour une autre qui est
notre but. Il est donc évident que la volonté inté-rie ire n'a aucune part à ce
qui est fait par violence, tandis qu'elle agit à l'égard de ce que l'on fait
par crainte. C'est pour cette raison, comme le dit Némésius (loc. sup. cit.),
qu'afln d'exclure ce qu'on fait par crainte, non-seulement on dit en définissant
la violence que c'est un acte dont le principe est extérieur, mais on ajoute
encore que l'être qui le subit n'y a aucune part, parce que la volonté de celui
qui est saisi par la crainte entre pour quelque chose dans les actes qu'il
produit sous cette impression.
2. Il faut
répondre au second, que les accidents absolus, comme le chaud et le froid,
subsistent tels, quel que soit l'accessoire qui vienne s'y ajouter; mais les
accidents relatifs varient suivant le rapport qu'ils ont avec les divers objets
auxquels on les compare. Ainsi ce qui est grand par rapport à un objet est
petit par rapport à un autre. Or, on dit qu'une chose est volontaire,
non-seulement d'une manière absolue et à cause d'elle-même, mais encore d'une
manière relative et par rapport à une autre. C'est pourquoi rien n'empêche
qu'une chose qui ne serait pas volontaire, considérée en elle-même, le
devienne, considérée par rapport à une autre.
3. Il faut
répondre au troisième, que les choses qu'on fait par crainte sont volontaires
sans condition, c'est-à-dire suivant ce qu'elles sont en acte, mais elles sont
involontaires sous condition, c'est-à-dire dans le cas où la crainte
n'existerait plus. Ce raisonnement mène par conséquent plutôt à la conclusion
opposée.
ARTICLE
VII. —LA CONCUPISCENCE PRODUIT-ELLE L'INVOLONTAIRE (1)?
(1) Saint
Thomas ne parle ici que du volontaire proprement dit. Car s'il s'agissait de ce
que les théologiens appellent le volontaire parfait ou le libre arbitre, il
faudrait reconnaître que la concupiscence le détruit quelquefois totalement
(par exemple, quand elle est si violente qu'elle trouble complètement la
raison), et qu'en général elle l'affaiblit, parce qu'elle l'empêche de
délibérer arec la même impartialité entre deux déterminations contraires.
Objections:
1.. Il semble que la concupiscence produise l'involontaire. Car comme la
crainte est une passion, de même aussi la concupiscence. Or, la crainte produit
l'involontaire d'une certaine manière. Donc également la concupiscence.
2.. Comme
l'homme timide agit par crainte contrairement à ce qu'il se proposait, de même
le continent agit ainsi par suite de sa concupiscence. Or, la crainte produit
l'involontaire d'une certaine manière. Donc aussi la concupiscence.
3.. La
connaissance est nécessaire au volontaire. Or, la concupiscence altère la
connaissance. Car Aristote dit [Eth. lib. vi, cap. 5) que la délectation ou la
concupiscence de la délectation altère la prudence. Donc la concupiscence
produit l'involontaire.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Jean Damascène dit (De fid. orth.
lib. h, cap. 24) : Ce qui est involontaire mérite compassion et indulgence, et
on le fait avec tristesse. Or, aucun de ces caractères ne convient à ce qu'on
fait par concupiscence. Donc la concupiscence ne produit pas l'involontaire.
Réponse:
CONCLUSION. — On appelle volontaire l'acte vers lequel se porte la volonté ; la
concupiscence ne détruit donc pas l'involontaire, mais elle augmente plutôt le
volontaire.
Il faut
répondre que la concupiscence ne produit pas l'involontaire, mais qu'elle
augmente plutôt le volontaire (. Car on dit qu'une chose est volontaire quand
la volonté se porte vers elle. Or, la volonté est portée par la concupiscence à
vouloir ce qu'elle désire. C'est pourquoi la concupiscence est plutôt cause du
volontaire que de l'involontaire.
(1) Parce
que quand nous voulons une cliosc nous la désirons avec d'autant plus
d'énergie.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la crainte se rapporte au mal et
la concupiscence au bien. Or, le mal est par lui-même contraire à la volonté,
tandis que le bien lui est conforme. C'est ce qui fait que la crainte produit
l'involontaire plutôt que la concupiscence.
2. Il faut
répondre au second, qu'à l'égard des choses qu'on fait par crainte il y a toujours
dans la volonté une certaine répugnance pour ces choses considérées en
elles-mêmes; mais à l'égard de ce qu'on fait par concupiscence, lorsqu'on est
incontinent par exemple, la volonté première qui repoussait ces choses n'existe
plus, mais elle, est changée, au point de vouloir ce qu'antérieurement elle
repoussait. C'est pourquoi ce qu'on fait par crainte est involontaire sous un
rapport, tandis que ce qu'on fait par concupiscence ne l'est d'aucune manière.
Car l'incontinent agit contrairement à ce qu'il se proposait auparavant, mais
non contrairement à ce qu'il veut maintenant, tandis que l'homme timide agit
contre ce qu'il a absolument l'intention de faire pour le
moment.
3. Il faut
répondre au troisième, que si la concupiscence détruisait entièrement la
connaissance, comme il arrive à l'égard de ceux qu'elle rend fous, il
s'ensuivrait qu'elle enlèverait le volontaire, et cependant l'acte qu'elle
produirait ne serait pas involontaire, à proprement parler, parce que dans les
êtres qui n'ont pas l'usage de la raison, il n'y a ni volontaire, ni
involontaire. Mais quelquefois, dans les choses qu'on fait par concupiscence,
la connaissance n'est pas totalement détruite, parce que la faculté de
connaître subsiste, seulement on n'en fait pas usage dans la circonstance
particulière où l'on agit de la sorte. Or, l'acte que Ton fait alors n'en est
pas moins volontaire (2), parce qu'il est toujours au pouvoir delà volonté de
ne pas agir et de ne pas vouloir, et que, malgré ce défaut d'attention ou de
connaissance, la volonté peut toujours résister à la passion, comme nous le
verrons plus loin (quest. lxxix, art. 6 et 7).
(2) Il
peut ôtrc au moins volontaire dans sa cause.
ARTICLE
VIII, - l'ignorance produit-elle l'involontaire (1)?
(1) Cette
question est très-importante, car il est bien nécessaire en morale de savoir
jusqu'à quel point l'ignorance excuse.
Objections:
1.. Il semble que l'ignorance ne produise pas l'involontaire. Car ce qui est
involontaire mérite d'être pardonné, selon saint Jean Damascène (De fui. orth.
lib. ii, cap. 24). Or, quelquefois ce qu'on fait par ignorance n'est pas digne
de pardon, suivant ces paroles de saint Paul (I. Cor. xiv, 38) : Si on ignore
Dieu, on sera ignoré de lui. Donc l'ignorance ne produit pas l'involontaire.
2.. Tout
péché suppose l'ignorance, d'après ces paroles de l'Ecriture (Prov. xiv, 22) :
Ils errent ceux qui font le mal. Si donc l'ignorance produisait l'involontaire,
il s'ensuivrait que tout péché serait involontaire; ce qui est contraire au
sentiment de saint Augustin, qui dit que tout péché est volontaire (Hetraci.
lib. î, cap. 15).
3.. Ce qui
est involontaire est accompagné d'un sentiment de tristesse, suivant saint Jean
Damascène (loc. cit.). Or, on fait par ignorance des choses dont on n'a aucun
chagrin ; comme quand on tue un ennemi qu'on cherche à tuer en pensant tuer un
cerf. Donc l'ignorance ne produit pas l'involontaire.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Jean Damascène (toc. cit.) et
Aristote disent (Eth. lib. m, cap. 1) qu'il y a des actes involontaires par
ignorance.
Réponse:
CONCLUSION. — L'ignorance des choses qu'on est tenu de savoir produit le
volontaire simplement, mais non l'involontaire; l'ignorance qui accompagne
l'acte de la volonté de telle sorte qu'on ferait toujours la chose, même si on
la connaissait, produit le non-volontaire; enfin l'ignorance qui est cause
qu'on veut ce qu'on ne voudrait pas sans elle, produit simplement
l'involontaire.
Il faut
répondre que l'ignorance peut produire l'involontaire, par la raison qu'elle
enlève la connaissance qui est requise pour le volontaire, comme nous l'avons
dit (art. 2). Mais toute espèce d'ignorance ne détruit pas cette connaissance.
C'est pourquoi il faut observer que l'ignorance se rapporte à l'acte de la
volonté de trois manières. Elle lui est 1° concomitante, 2° conséquente, 3°
antécédente. Elle est concomitante quand elle porte sur la chose que l'on fait,
de telle sorte cependant qu'on ferait toujours l'action si l'ignorance venait à
être dissipée. En ce cas l'ignorance ne porte pas à vouloir faire ce que l'on
fait, mais il arrive tout à la fois qu'on fait une chose et qu'on l'ignore,
comme dans l'exemple que nous avons déjà cité, quand quelqu'un veut tuer son
ennemi, et qu'il le tue, tout en pensant tuer un cerf. Cette ignorance ne
produit pas l'involontaire, comme dit Aristote (Eth.ïïb. m, cap. 1), parce
qu'elle ne produit pas quelque chose qui répugne à la volonté. Mais elle
produit le non-volontaire (2), parce qu'on ne peut vouloir en acte ce qu'on
ignore. 2° Elle est conséquente par rapport à la volonté, en ce sens qu'elle
est elle-même volontaire. Il peut en être ainsi de deux manières, selon les
deux sortes de volontaire que nous avons distinguées (art. 3 ad 1). Ainsi 1°
l'ignorance peut être positivement volontaire, comme quand on veut ignorer afin
d'excuser son péché ou de n'avoir pas de raison pour y renoncer, selon ces
paroles de Job (Job, xxi, 14) : Nous ne voulons pas connaître vos voies. C'est ce
qu'on appelle l'ignorance affectée (3). 2° On appelle ignorance volontaire
celle qui a pour objet ce qu'on peut et ce qu'on doit savoir; car ne pas faire
et ne pas vouloir sont des choses volontaires, comme nous l'avons dit (art. 3).
Cette seconde sorte d'ignorance existe, soit quand on ne considère pas
actuellement ce que l'on peut et ce que l'on doit considérer; c'est l'ignorance
de mauvaise élection qui provient soit de la passion ou de l'habitude, soit de
ce qu'on ne prend pas soin d'acquérir les connaissances qu'on doit avoir. En ce
sens, l'ignorance des principes généraux du droit que chacun est tenu de
connaître est volontaire, parce qu'elle provient de la négligence (1).
L'ignorance étant volontaire de toutes ces manières, elle ne peut produire l'involontaire
absolument, mais elle le produit cependant sous un rapport, en ce sens qu'elle
précède le mouvement de la volonté et qu'elle lui fait faire ce qu'elle ne
ferait pas si elle était éclairée. 3° L'ignorance est antécédente à la volonté
quand elle n'est pas volontaire et qu'elle est cependant cause qu'on veut ce
que sans elle on n'aurait pas voulu ; comme quand un homme ignore la
circonstance d'un acte qu'il n'était pas tenu de connaître, et que par suite de
cette ignorance il fait ce qu'il n'aurait pas fait. C'est ce qui arrive, par
exemple, quand quelqu'un, après avoir pris toutes les précautions possibles,
sans avoir vu un individu qui passait par un chemin vient à le percer d'une
flèche et à lui donner la mort. Cette ignorance produit l'involontaire
absolument.
(2) Lc
non-volontaire, c'est-à-dire le volontaire négatif.
(3) Dans
ce cas l'acte n'eu est que plus coupable.
(1) Dans
cette circonstance l'ignorance est vin-cible. Les théologiens appellent ainsi
toute ignorance (nie l'on peut moralement surmonter eu recourant aux moyens
ordinaire», et quand la négligence qui est cause de celte ignorance est une
négligence grave, on dit que l'ignorance est crasse ou (jiossière.
Solutions:
1. et 2. Par là, la réponse aux objections est évidente. Car le premier
argument part de l'ignorance des choses qu'on est tenu de savoir-, le second,
de l'ignorance d'élection, qui est volontaire sous un rapport, comme nous
l'avons dit (in corp. art.) ; le troisième, de l'ignorance concomitante.
QUESTION
VII. : DES CIRCONSTANCES DES ACTES HUMAINS.
Après
avoir parlé du volontaire et de l'involontaire, nous avons maintenant à nous
occuper des circonstances des actes humains. — A cet égard il y a quatre
questions à examiner : 1° Qu'est-ce qu'une circonstance ? — 2" La théologie
doit-elle s'occuper des circonstances qui se rapportent aux actes humains ? —
3° Combien y a-t-il de circonstances ? — 4° Quelles sont celles qu'on doit
regarder comme les circonstances principales ?
ARTICLE
I. — la circonstance est-elle un accident de l'acte humain?
Objections:
1.. Il semble que la circonstance ne soit pas un accident de l'acte humain. Car
Cicéron û(De invent. lib. i) que la circonstance est ce qui donne dans le
discours de la force et du poids au raisonnement. Or, le discours donne de la
force au raisonnement, surtout par ce qui touche à la substance de la chose,
comme la définition, le genre et l'espèce et tous les autres lieux d'après
lesquels Cicéron (in Top.) apprend l'orateur à argumenter. Donc la circonstance
n'est pas un accident de l'acte humain.
2.. Le
propre de l'accident c'est d'être dans le sujet (inesse). Or, la circonstance
(quod circumstat) n'est pas dans le sujet, mais elle est plutôt en dehors. Donc
les circonstances ne sont pas des accidents des actes humains.
3.. Un
accident ne peut être l'accident d'un autre. Or, les actes humains sont
eux-mrmes des accidents. Donc les circonstances de ces actes n'en sont pas des
accidents.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. On dit que les conditions particulières
d'un objet individuel sont des accidents qui l'individualisent. Or, Aristote
appelle (Eth. lib. iri, cap. 4) les circonstances des particularités,
c'est-à-dire les conditions particulières de chaque acte. Donc les
circonstances sont les accidents individuels des actes humains.
Réponse:
CONCLUSION. — On dit qu'une chose en environne (circumstarc) une autre quand
elle lui est extérieure, mais que cependant elle la touche ; c'est donc avec
raison qu'on dit que les circonstances des actes humains sont leurs accidents.
Il faut
répondre que, d'après Aristote (Periher. lib. i, cap. 4), les noms étant les
signes des idées, il est nécessaire que le langage procède de la même manière
que l'esprit. Or, notre esprit va du plus connu au moins connu ; c'est pourquoi,
parmi nous, nous empruntons aux choses les plus connues des noms dont nous
transportons la signification pour leur faire exprimer des choses qui le sont
moins. De là il arrive que, selon la remarque d'Aristote (Met. lib. x, text. 43
et 44), on a emprunté aux choses locales le mot de distance pour l'appliquer
ensuite à tous les objets qui sont contraires. De même nous nous servons des
mots qui expriment le mouvement local pour exprimer les autres mouvements,
parce que les corps qui sont circonscrits localement sont ce que nous
connaissons le mieux. Pour la même raison le mot circonstance a été pris des
choses locales pour être appliqué aux actes humains. Or, pour les choses
matérielles, on dit qu'un objet en environne (circumstat) un autre quand il est
en dehors, et que néanmoins il le touche ou s'en approche localement. C'est
pourquoi toutes les conditions qui sont en dehors de la substance de l'acte,
mais qui cependant l'atteignent de quelque manière, reçoivent le nom de
circonstances (1). Et comme ce qui est en dehors de la substance d'une chose,
tout en appartenant à son sujet, porte le nom d'accident, il s'ensuit que les
circonstances des actes humains en sont des accidents.
(1)
Pour qu'une circonstance soit morale, il faut qu'elle touche à l'acte moralement
; toute circonstance qui ne l'affecte que physiquement est purement matérielle.
Par exemple, qu'en faisant l'aumône on donne de l'or ou de l'argent, que re
soit le soir ou le matin, voilà des circonstances purement matérielles. La
théologie ne s'occupe que des circonstances qui touchent à la moralité de
l'action.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que le discours donne de la force à
l'argument, d'abord par la substance même de l'acte, et secondairement par ses
circonstances. Ainsi un homme mérite d'abord d'être mis en accusation pour
avoir fait un homicide, et il le mérite secondairement pour l'avoir fait soit
avec dol, soit par l'appât de l'argent, soit dans un temps ou dans un lieu
saint, soit dans toute autre circonstance. C'est une distinction que doit faire
l'orateur, parce que la circonstance donne dans le discours de la force à
l'argumentation, selon qu'elle agit sur l'acte secondairement.
2. Il
faut répondre au second, qu'un accident peut exister de deux manières. 4°Il
peut être inhérent au sujet; c'est ainsi qu'on dit que le blanc est un accident
de Socrate. 2° Il peut exister simultanément avec un autre dans un même sujet;
c'est ainsi qu'on dit que le blanc est l'accident d'un musicien, quand ces deux
qualités se conviennent et qu'elles se rencontrent dans le même être. C'est de
cette manière qu'on dit que les circonstances des actes en sont les accidents.
3. Il
faut répondre au troisième, que, comme nous venons de le dire (in solut. prec),
un accident est l'accident d'un autre quand ils existent dans le même sujet, et
cela peut arriver de deux manières : 4° quand les deux accidents se rapportent
à un même sujet sans être subordonnési'unàl'autre ; c'est ainsi que le blanc et
le musicien se rapportent à Socrate; 2° quand ces deux accidents sont
subordonnés, comme quand un sujet reçoit un accident par le moyen d'un autre ;
c'est ainsi que le corps reçoit la couleur par le moyen de la surface. En ce
cas on dit que le dernier accident est inhérent à l'autre ; car nous disons que
la couleur est inhérente à la surface. Or, les circonstances se rapportent à
l'acte de ces deux manières. Car, parmi les circonstances qui se rapportent à
l'acte, il y en a qui appartiennent à l'agent sans le concours de l'acte, comme
le lieu et la condition de la personne, et il y en a qui s'y rapportent par
l'intermédiaire de l'acte lui-môme, comme la manière d'agir (1).
(1)
Billuard définit, d'après saint Thomas, la circonstance : Accidens actus humani
ipsum in esse morali jam constitutum moraliter afficient.
ARTICLE
II — les théologiens doivent-ils considérer les circonstances des actes humains
(2)?
(2) On
peut juger de l'importance des circonstances d'après ce que dit plus loin saint
Thomas (quest. xviii et quest. lïxiii).
Objections:
1.. Il semble que les théologiens n'aient pas à considérer les circonstances
des actes humains. Car les théologiens ne considèrent les actes humains que
selon leurs qualités morales, c'est-à-dire qu'autant qu'ils sont bons ou
mauvais. Or, les circonstances ne paraissent pas capables de déterminer la
valeur morale des actes, parce qu'une chose n'est pas qualifiée, formellement
parlant, par ce qui est en dehors d'elle, mais par ce qui est en elle. Donc les
théologiens n'ont pas à considérer les circonstances des actes humains.
2.. Les
circonstances sont les accidents des actes. Or, la même chose est susceptible
d'une infinité d'accidents. C'est pourquoi, comme le dit Aristote (Met. lib.
vi, text. 4), il n'y a que l'art ou la science des sophistes qui ait pour objet
l'être par accident. Donc les théologiens n'ont pas à s'occuper des
circonstances des actes humains.
3.. Les
rhéteurs ont à s'occuper des circonstances. Or, la rhétorique ne fait pas
partie de la théologie. Donc la théologie n'a pas à s'inquiéter des circonstances.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. L'ignorance des circonstances produit
l'involontaire, comme le disent saint Jean Damascène (De fid. orth. lib. n,
cap. 24) et Némésius (De nat. hom. cap. 31). Or, l'involontaire excuse du péché
dont l'étude appartient directement à la théologie. Donc la théologie doit
faire attention aux circonstances.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque les actes humains se rapportent à la fin dernière d'après
les circonstances, c'est surtout à la théologie qu'il appartient d'apprécier
ces dernières.
Il faut
répondre qu'il appartient aux théologiens d'examiner les circonstances pour
trois raisons : 1° parce que les théologiens considèrent les actes humains
suivant qu'ils mènent l'homme à la béatitude. Or, tout ce qui se rapporte à une
fin doit y être proportionné. Les actions étant proportionnées à la fin,
suivant une certaine mesure qui dépend des circonstances, il s'ensuit qu'il
appartient au théologien d'examiner ces circonstances mêmes. 2° Les théologiens
examinent les actes humains suivant ce qu'il y a en eux de bon et de mauvais,
de meilleur et de pire, et c'est d'après les circonstances qu'on apprécie ces
divers degrés, comme nous le verrons (quest. xviii, art. 10 et 11, et quest.
lxxiii, art. 7). 3° Les théologiens considèrent les actes humains selon qu'ils
sont méritoires ou déméritoires, et ils ont ce double caractère suivant qu'ils
sont volontaires. Or, un acte humain est regardé comme volontaire ou
involontaire, suivant la connaissance ou l'ignorance des circonstances, tel que
nous venons de le dire plus haut (in arg. Sed cont.).Donc les théologiens
doivent considérer les circonstances.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que le bien qui se rapporte à une fin
reçoit le nom d'utile, ce qui implique une relation. C'est ce qui fait dire à
Aristote (Eth. lib. i, cap. 6) que le bien relatif est l'utile. Or, dans ce qui
est relatif, les choses n'empruntent pas seulement leur nom à ce qu'elles sont
en elles-mêmes, mais à ce qui leur vient du dehors, comme on le voit par les
mots de droite et de gauche, d'égal et d'inégal et autres semblables. C'est
pourquoi, puisque la bonté des actes est en raison de ce qu'ils sont utiles à
leurs fins, rien n'empêche qu'on ne les appelle bons ou mavais, suivant le
rapport qu'ils ont avec les circonstances extérieures qui les déterminent,
2. Il
faut répondre au second, que les accidents qui se produisent d'une manière
absolument accidentelle (1) ne peuvent être l'objet d'aucun art, précisément à
cause de leur incertitude et de leur multiplicité infinie. Mais ces accidents
ne sont pas des circonstances ; car, comme nous l'avons dit (art. préc), les
circonstances sont extérieures à l'acte, mais de telle façon qu'elles touchent
de quelque manière l'acte auquel elles se rapportent. Mais les accidents
absolus (2) peuvent être l'objet de l'art et de la science.
(1)
Comme la rouille s'attache au fer.
(2)
Comme la dureté du fer ou du bois.
3. Il
faut répondre au troisième, qu'il appartient à la morale, à la politique et à
la rhétorique de considérer les circonstances. La morale les considère selon
qu'elles sont ou qu'elles ne sont pas conformes au milieu dans lequel doivent
se renfermer les actes et les passions humaines ; la politique et la rhétorique
les envisagent suivant qu'elles rendent les actes dignes de louange ou de
blâme, d'accusation ou d'excuse, et ainsi du reste. Car l'homme d'Etat juge, et
le rhéteur persuade. Pour le théologien, qui doit mettre tous les arts à
contribution, il faut qu'il les considère sous tous ces divers points de vue.
Car il apprécie comme le moraliste ce qu'il y a de vertueux ou de vicieux dans
les actes, et il les considère comme le rhéteur et l'homme d'Etat, suivant
qu'ils sont dignes de récompense ou de châtiment.
ARTICLE
III. — ARISTOTE ÉNUMÈRE-T-IL CONVENABLEMENT LES CIRCONSTANCES AU TROISIÈME
LIVRE DE SA MORALE ?
Objections:
1.. Il semble qu'Aristote n'énumère pas convenablement les circonstances dans
le troisième livre de sa morale (Eth. lib. m, cap. . Car on appelle
circonstance de l'acte ce qui s'y rapporte extérieurement, tel que le temps et
le lieu. Donc il n'y a que deux circonstances : ce sont celles qu'on exprime
par les mots quand et où (quando, ubi).
2..
D'après les circonstances on juge de ce qui est bien ou mal. Or, ceci se rapporte
au mode de l'action. Donc toutes les circonstances sont renfermées dans une
seule, qui est le mode d'agir (comment, quomodo).
3.. Les
circonstances n'appartiennent pas à la substance de l'acte. Or, les causes de
l'acte semblent appartenir à sa substance. Donc aucune circonstance ne doit se
prendre de la cause de l'acte môme. Ainsi les circonstances que déterminent les
mots quis, propter quid et circa quid n'existent pas. Car quis rappelle la
cause efficiente, propter quid la cause finale, circa quid la cause matérielle.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire, d'après Aristote (Eth. lib. m, cap. ). Les
circonstances sont toutes résumées par ces mots quis, quid, ubi, quibus
auxiliis, cur, quomodo, quando.
Réponse:
CONCLUSION. — Dans les actes humains il faut examiner qui a fait l'acte, par
quels secours ou par quels moyens, ce que l'on a fait, pourquoi, comment et
quand on l'a fait, sur quelle matière on a agi.
Il faut
répondre que dans sa rhétorique (De Iuvent, i) Cicéron détermine sept
circonstances, qui sont renfermées dans ce vers : Quis, quid, ubi, quibus
auxiliis, cur, quomodo, quando (3). Car dans chaque acte il faut considérer la
personne qui l'a fait (quis), les moyens qu'elle a employés (quibus auxiliis),
la chose qu'elle a faite (quid), le lieu où elle l'a faite (ubi), les motifs
qui l'ont porté à la faire (cur), la manière dont elle l'a faite (quomodo), et
le temps (quando). Mais Aristote en ajoute une dernière, la matière sur
laquelle elle a agi (circa quid). Cicéron la comprend sous le motquid. Or, on
peut ainsi rendre compte de cette énumération. Car on appelle circonstance la
chose qui existe pour ainsi dire en dehors de la substance de Pacte, mais de
telle sorte cependant qu'elle atteigne l'acte lui-même de quelque manière. Or,
elle l'atteint de trois façons : 1° Elle atteint l'acte lui-même-, 2° la cause
de l'acte ; 3" son effet. Elle atteint l'acte lui-même soit en le mesurant
comme le temps et le lieu, soit en le qualiliantcomme lamanière d'agir. Elle
l'atteint dans son effet-, comme quand on considère ce qu'une personne a fait
(quid), et elle l'atteint dans sa cause, soit qu'il s'agisse de la cause finale
qu'indique le propter quid, soit qu'il s'agisse de la cause matérielle ou de
l'objet que rappelle le circa quid, soit qu'il s'agisse de la cause efficiente
et de l'agent principal que détermine la question quis, soit qu'il s'agisse de
lacause instrumentale à laquelle se rapporte le quibus auxiliis.
(3) Il
y a des auteurs qui ajoutent quotiet (combien de fois), mais c'est à tort, car
ce mot rappelle seulement la répétition des mêmes actes, et un acte n'est pas,
à proprement parler, la circonstance d'un autre acte.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que le temps et le lieu sont les
circonstances de l'acte qui lui servent de mesure-, mais il y a d'autres
circonstances qui existent en dehors de la substance de l'acte, et qui
l'atteignent de quelque autre manière.
2. Il
faut répondre au second, que le mode qu'on exprime par les mots bien ou mal n'est
pas une circonstance, mais qu'il résulte de toutes les circonstances. Toutefois
il y a une circonstance spéciale qu'on appelle mode et qui appartient à la
qualité de l'action, comme quand on marche vite ou lentement, et qu'on frappe
fort ou lâchement, et ainsi du reste (1).
(1)
C'est ce qu'exprime le mot comment (quomodo).
3. Il
faut répondre au troisième, que la condition de la cause dont la substance de
l'acte dépend ne reçoit pas le nom de circonstance, mais on donne ce nom à la
condition qui s'y adjoint(2). Ainsi, on ne regarde pas comme une circonstance
du vol que l'objet dérobé appartienne à un étranger ; car c'est de l'essence
même du vol; mais une circonstance, c'est que l'objet soit grand ou petit, et
il en est de même des autres circonstances qui se rapportent aux autres causes.
Car la fin qui détermine l'espèce de l'acte n'est pas une, circonstance, mais
on appelle circonstance la fin qui est surajoutée à l'acte lui-même. Ainsi,
qu'un homme courageux agisse vaillamment parce qu'il est fort, ce n'est pas une
circonstance, mais qu'il agisse ainsi pour la délivrance d'une ville, pour le
Christ, ou pour tout autre motif, c'en est une. Il en est de même à l'égard de
la circonstance quid. Car, qu'on lave un objet en versant de l'eau sur lui, ce
n'est pas là une circonstance de son ablution ; mais qu'en le lavant on le
refroidisse ou on l'échauffé, on le guérisse ou on lui nuise, ce n'est plus la
même chose.
(2)
Ainsi le mot quis ne désigne pas la substance de l'agent, mais'sa qualité ; le
mot quid ne désigne pas la substance de l'effet, mais saquantité ou sa qualité;
le mot ubi ne désigne pas simplement le lieu, mais la qualité du lieu, s'il
était public, sacré ou profane, etc.
ARTICLE
IV. — les principales circonstances sont-elles celles qui regardent la fin de
l'acte et sa substance (3)?
(3) Cet
article a pour objet d'établir que lamo-ralité des actions dépend surtout de
l'intention et de la fin, qu'elle dépend ensuite de la substance de l'acte ou
de l'objet, et qu'enfin elle dépend des autres circonstances. La fin qu'on se
propose ou l'intention est ce qu'il y a de principal ; l'objet ou la chose que
l'on fait vient en second lieu, et les autres circonstances sont les
accessoires de l'acte.
Objections:
1.. Il semble que les circonstances principales ne soient pas celles qui
regardent la fin de l'acte et sa substance, comme le dit Aristote (Eth. lib.
in, cap. 1). Car la substance de l'acte semble comprendre le temps et le lieu,
qui ne paraissent pas des circonstances principales, puisqu'elles sont ce qu'il
y a de plus extrinsèque à l'acte. Donc les circonstances qui regardent la
substance de l'acte ne sont pas les plus importantes.
2.. La
fin est extrinsèque à la chose. Donc elle ne paraît pas être la circonstance la
plus importante.
3.. Ce
qu'il y a de principal dans chaque chose c'est sa cause et sa forme. Or, la
cause d'un acte est la personne qui le fait, et sa forme est la manière dont
elle le fait. Donc ces deux circonstances sont les plus importantes.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Némésius (De nat. hom. cap. 31) dit que les
principales circonstances sont la fin et la substance de l'acte.
Réponse:
CONCLUSION. — La circonstance qui atteint l'acte humain sous le rapport final
est la première (cujus gratia), celle qui vient ensuite c'est celle qui touche
à la substance même de l'acte (quid).
Il faut
répondre que les actes ne sont humains, à proprement parler, que suivant qu'ils
sont volontaires, comme nous l'avons dit (quest. î, art. 1). Or, la fin est le
motif et l'objet de la volonté. C'est pourquoi la principale de toutes les
circonstances est celle qui touche à l'action sous le rapport de la fin (cujus
gratia). Celle qui vient ensuite c'est la circonstance qui atteint la substance
même de l'acte (quid fecit). Quant aux autres circonstances, elles sont plus ou
moins principales, selon qu'elles se rapprochent plus ou moins de celles-ci.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que par la substance de l'acte
Aristote n'entend pas le temps et le lieu, mais ce qui est uni à l'acte
lui-même. Ainsi, Némésius expliquant ce passage d'Aristote, au lieu de ces
expressions : in quibus est operatio, a employé celles-ci : quid agitur.
2. Il
faut répondre au second, que la fin, bien qu'elle n'appartienne pas à la
substance de l'acte, est cependant la cause la plus importante de l'acte, en ce
sens que c'est elle qui porte l'agent à l'action. C'est pourquoi l'acte moral
tire principalement de la fin son espèce.
3. Il
faut répondre au troisième, que l'agent est cause de l'acte, selon qu'il est mû
par la fin, et c'est à ce titre qu'il est cause principale de l'action. Quant
aux autres conditions de la personne ou de l'agent, elles ne se rapportent pas
aussi fondamentalement à l'acte. Pour le mode, il n'est pas une forme
substantielle de l'acte; car la forme substantielle se considère dans l'acte
selon son objet, sa fin et son terme, mais il est une sorte de qualité
accidentelle.
QUESTION
VIII. : DE LA VOLONTÉ ET DES CHOSES QU'ELLE EMBRASSE.
Nous avons
actuellement à nous occuper des actes volontaires eux-mêmes en particulier.
Nous traiterons : 1" des actes qui appartiennent immédiatement à la
volonté et qui émanent d'elle; 2° des actes qu'elle commande. Or, la volonté se
meut par rapport à la fin et par rapport aux moyens qui y conduisent. — Nous
devons donc d'abord considérer les actes par lesquels la volonté se porte vers
la fin et ensuite ceux par lesquels elle se porte vers les moyens qui y mènent.
Or, les actes de la volonté qui se rapportent à l'a fin paraissent être au
nombre de trois : la volonté, la jouissance et l'intention. Nous parlerons : lu
de la volonté, 2U de la jouissance, 3° de l'intention. — A l'égard de la
volonté il y a trois choses à considérer : 1" l'objet de la volonté, 2° son
motif, 3" la manière dont elle est mue. — Touchant l'objet de la volonté
trois questions sont à faire : 1" La volonté n'a-t-elle que le bien pour
objet? — 2° N'a-t-elle pour objet que la fin, ou a-t-elle encore pour objets
les moyens qui s'y rapportent? — 3" Si elle a également pour objet les
moyens, tend-elle par un seul et même mouvement à la fin et aux moyens.
Article
1. — la volonté n'a-t-elle que le bien pour objet (1)?
(1)
Cette question revient à celle-ci ; la volonté ne peut-elle vouloir que le bien
: ou le bien est-il son objet adéquat?
Objections:
1.. Il semble que la volonté n'ait pas le bien exclusivement pour objet. Car
c'est la même puissance qui perçoit les contraires; ainsi la vue perçoit le
blanc et le noir. Or, le bien et le mal sont contraires. Donc la volonté n'a
pas seulement le bien pour objet, mais encore le mal.
2.. Les
puissances raisonnables perçoivent les objets contraires, d'après Aristote
(Met. lib. ix, text. 3). Or, la volonté est une puissance raisonnable, car elle
existe dans la raison, comme le dit encore le môme philosophe (De anima, lib.
m, text. 42). Donc la volonté se rapporte à des objets contraires. Par
conséquent elle n'a pas seulement pour objet le bien, mais encore le mal.
3.. Le
bien et l'être se prennent l'un pour l'autre. Or, la volonté n'a pas seulement
pour objet l'être, mais encore le non-être. Car nous voulons quelquefois ne pas
marcher, ne pas parler, et nous voulons aussi pour l'avenir ce qui n'existe pas
actuellement. Donc la volonté n'a pas seulement le bien pour objet.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Car saint Denis dit (De div. nom. cap. 4)
que le mal est en dehors de la volonté, et que toute créature veut le bien.
Réponse:
CONCLUSION. — La volonté étant une inclination qui suit la perception de
l'intellect, elle n'a pour objet que le bien ou du moins ce qui parait tel.
Il faut
répondre que la volonté est une sorte d'appétit rationnel. Or, tout appétit n'a
pour objet que le bien. La raison en est que l'appétit n'est rien autre chose
que l'inclination d'un être qui désire une chose. Or, on ne désire que les
choses qui conviennent, et avec lesquelles on a quelque ressemblance. Et comme
toute chose, en tant qu'être et substance, est bonne, il est nécessaire que
toute inclination se porte vers ce qui est bon. D'où Aristote conclut (Eth.
lib. î, cap. 1) que le bien est ce que tous les êtres appètent. — D'ailleurs,
on doit observer que, comme toute inclination résulte d'une forme, l'appétit
naturel résulte de la forme qui existe dans la nature. Or, l'appétit sensitif,
ainsi que l'appétit intelligentiel ou raisonnable qu'on appelle la volonté,
suivent la forme que 1 intellect perçoit. Par conséquent, comme l'objet vers
lequel tend l'appétit naturel est le bien naturel, de même l'objet vers lequel
tend l'appétit animal ou volontaire est le bien perçu. Ainsi donc, pour que la
volonté se porte vers une chose il n'est pas nécessaire que l'objet soit bon en
lui-même, mais il faut qu'il soit perçu comme tel. C'est ce qui fait dire à
Aristote (Phys. lib. n, text. 31) que la fin ou l'objet de la volonté est le
bien réel ou apparent (2).
(2) Il
y a cette différence entre l'appétit naturel et l'appétit rationnel, c'est que
le premier ne se porte jamais que vers le bien réel, tandis que le second se
porte souvent vers un bien trompeur qui n'est qu'apparent, la nature suit les
lois que Dieu lui a opposées, sans s'en écarter, tandis que la raison peut s'en
écarter souvent, à cause du libre arbitre.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la môme puissance se rapporte à
des objets contraires, mais non de la même manière. Ainsi la volonté se
rapporte au bien et au mal, mais elle se rapporte au bien en le recherchant et
au mal en le fuyant. On donne à l'appétit ou au désir du bien le nom de
volonté, parce que dans le langage ordinaire on emploie ce mot pour exprimer
l'acte de la volonté elle-même. On l'emploie aussi pour exprimer la fuite du
mal ; de telle sorte que comme la volonté se rapporte au bien, de même elle se
rapporte au mal.
2. Il
faut répondre au second, que la puissance raisonnable ne perçoit pas les objets
contraires quels qu'ils soient, elle ne perçoit que ceux qui sont contenus sous
l'objet qui lui convient. Car une puissance n'embrasse jamais que l'objet qui
est en harmonie avec elle. Or, l'objet de la volonté est le bien. Elle embrasse
donc les objets contraires qui sont compris dans l'idée du bien lui-même, comme
se mouvoir et se reposer, parler et se taire, et autres choses semblables. Car
la volonté se porte vers l'une ou l'autre de ces choses selon la nature du
bien.
3. Il
faut répondre au troisième, que ce qui n'est pas un être dans la réalité est
pris pour un être de raison. Par exemple, les négations et les privations sont
des êtres de raison -, c'est ainsi que les choses futures sont des êtres, selon
que l'intelligence les perçoit. Et par là môme que nous les percevons comme de
bonnes choses, alors la volonté se porte vers elles. C'est ce qui fait dire à
Aristote (Eth. lib. v, cap. ) que la privation du mal ala nature du bien.
ARTICLE
II. — la volonté n'a-t-elle pour objet que la fin ou si elle a encore pour
objets les moyens qui s'y rapportent (1)?
(1)
Scot a entrepris d'établir qu'il y avait des actes absolus qui ne portaient ni
sur la fin, ni sur les moyens. Mais en approfondissant cette discussion elle
dégénère en une pure dispute de mots.
Objections:
1.. Il semble que la volonté ne se rapporte pas aux moyens, mais seulement à la
fin. Car Aristote dit (Eth. lib. m, cap. % que la volonté a pour objet la fin,
et que c'est à l'élection à déterminer les moyens.
2..
Pour les choses qui sont de différents genres il y a dans l'àme différentes
facultés qui s'y rapportent, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 1). Or,
la fin et les moyens appartiennent à divers genres de bien. Car la fin, qui est
le bien honnête ou délectable, appartient au genre de la qualité active ou
passive; tandis que le bien, qu'on appelle l'utile et qui se rapporte à la fin,
est un bien relatif (2), d'après Aristote (Eth. lib. i, cap. 6). Doncsi la
volonté a pour objet la fin elle ne peut pas se rapporter encore aux moyens.
(2)
L'utile entre dans la catégorie de la relation, tandis que l'honnête appartient
à la catégorie de la qualité; ce qui prouve que ces deux sortes [de bien ne
sont pas du même genre.
3.. Les
habitudes sont proportionnées aux puissances, puisqu'elles en sont les
perfections. Or, dans les habitudes qui reçoivent le nom <X arts pratiques
la fin appartient à une chose, et les moyens à une autre. Ainsi, c'est au
pilote qu'appartient l'usage du navire qui est sa fin, et c'est au charpentier
que se rapporte sa construction qui est le moyen. Donc puisque la volonté a
pour objet la fin, ce n'est pas elle qui se rapporte aux moyens.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Dans les choses naturelles c'est la même
puissance qui passe par le milieu et qui arrive au terme. Or, les moyens sont
une sorte de milieux par lesquels on parvient à la fin, comme au terme. Donc si
la volonté se rapporte à la fin, elle se rapporte aussi aux moyens.
Réponse:
CONCLUSION. — La volonté comme puissance se rapporte à la fin et aux moyens
comme à des choses bonnes, mais en tant qu'acte elle ala fin pour objet propre.
Il faut
répondre que par volonté on entend tantôt la puissance par laquelle nous
voulons et tantôt l'acte môme de la volonté. S'il est question de la volonté
considérée comme puissance, elle s'étend à la fin et aux moyens. Car chaque
puissance s'étend aux choses dans lesquelles elle peut trouver de quelque
manière la nature de son objet. Ainsi la vue s'étend à tout ce qui participe de
quelque manière à la couleur. Or, la nature du bien qui est l'objet de la
volonté se trouve non-seulement dans la fin, mais encore dans les moyens. Mais
quand on parle de la volonté considérée comme acte, elle n'a, à proprement
parler, que la fin pour objet. Car tout acte qui reçoit son nom d'une puissance
désigne simplement l'acte de cette puissance même. Ainsi par le mot comprendre
on entend l'acte pur et simple de l'intellect. Or, l'acte simple d'une
puissance se rapporte à ce qui est par soi l'objet de cette puissance. Et comme
la fin est l'objet qui est bon et que l'on veut pour lui-même, il s'ensuit que
la volonté a proprement la fin pour objet. Quant aux moyens ils ne sont ni
bons, ni voulus pour eux-mêmes, ils ne sont tels que suivant qu'ils se
rapportent à la fin. Par conséquent la volonté ne se porte vers eux qu'autant
qu'elle se porte vers la fin elle-même, et ce qu'elle veut en'eux est donc la
fin. Ainsi l'intelligence ne se rapporte proprement qu'aux choses qu'on connaît
par elles-mêmes, c'est-à-dire aux principes ; et les choses qu'on connaît au
moyen des principes ne sont réellement comprises qu'autant qu'on considère en
elles les principes eux-mêmes. Car, clans les choses qui sont du domaine de
l'appétit, la fin joue le même rôle que les principes dans l'ordre des choses
intelligibles, d'après Aristote (Eth. lib. vu, cap. %;Phys. lib. n, text. 87).
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, qu'en cet endroit Aristote parle de la
volonté considérée comme un acte pur et simple, mais non comme une puissance.
2. Il
faut répondre au second, qu'il y a différentes puissances pour les choses qui
sont de divers genres et qui sont, pour ainsi dire, parallèles-, comme le son
et la couleur qui sont des choses sensibles de divers genres auxquelles
correspondent différentes facultés, comme l'ouïe et la vue. Or, l'utile et
l'honnête ne sont pas des choses parallèles, car elles sont entre elles ce que
l'absolu est au relatif. Ces choses se rapportent donc toujours à la même
puissance, comme c'est la même faculté visuelle qui perçoit la couleur et la
lumière qui la lui fait voir.
3. Il
faut répondre au troisième, que tout ce qui diversifie l'habitude ne diversifie
pas la puissance. Car l'habitude est une détermination de la puissance à un
acte spécial. Cependant tout art pratique considère la lin et les moyens qui
s'y rapportent. Car le pilote considère dans son art la lin comme la chose
qu'il fait, et les moyens comme la chose qu'il commande, tandis que le
constructeur de navire considère, au contraire, le moyen comme la chose qu'il
opère. De plus dans tout art pratique il y a une fin propre à cet art et des
moyens qui s'y rapportent exclusivement.
ARTICLE
III. — LA VOLONTÉ SE PORTE-T-ELLE PAR UN MÊME ACTE VERS LA FIN ET LES MOYENS?
Objections:
1.. Il semble que la volonté se porte par un même acte vers la fin et les
moyens. Car, d'après Aristote (Top. lib. m, cap. 2), quand une chose existe
pour une autre, il n'y en a qu'une. Or, la volonté ne veut les moyens que pour
la fin. Donc elle se porte par un seul et môme acte vers l'un et l'autre.
2.. La
fin est ce qui fait vouloir les moyens comme la lumière est ce qui fait voir
les couleurs. Or, on voit d'un seul et même acte la lumière et la couleur. Donc
c'est le même mouvement de la volonté qui nous porte vers la fin et les moyens.
3..
Dans l'ordre de la nature, c'est numériquement le même mouvement qui passe par
les milieux pour arriver aux extrêmes. Or, les moyens sont à la fin ce que les
milieux sontà ce qui est extrême. Donc c'est le même mouvement de la volonté
qui la porte vers la fin et les moyens.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Les actes se diversifient suivant les
objets. Or, la fin et les moyens ou l'utile sont des espèces de bien
différentes. Donc la volonté ne se porte pas par un même acte vers l'un et
l'autre (1).
(1) Iri
le vrai n'est pas dans ce contraire. Saint Thomas fait voir dans le corps de
l'article qu'il se trouve entre ces deux sentiments opposés.
Réponse:
CONCLUSION. — La volonté peut se porter par un seul et même acte, non-seulement
vers la fin, mais encore vers les moyens, quoique sous divers rapports.
Il faut
répondre que puisqu'on veut la fin pour elle-même, tandis qu'on ne veut les
moyens considérés comme tels que pour la fin, il est évident que la volonté
peut se porter vers la fin, sans se porter vers les moyens, mais elle ne peut
se porter vers les moyens considérés comme tels, sans se porter vers la fin.
Par conséquent la volonté se porte vers la fin de deux manières: 1° d'une
manière absolue quand elle la veut pour elle-même; 2° quand on la veut comme la
raison ou le motif des moyens qui s'y rapportent. Il est donc manifeste que la
volonté se porte par un seul et même acte vers la fin et les moyens, quand on
considère la fin comme le motif ou la raison des moyens. Mais c'est par un
autre acte qu'elle se porte vers la fin absolue, et cet acte a quelquefois une
priorité de temps. C'est ce qui arrive quand quelqu'un veut d'abord la santé et
qu'ensuite, après avoir cherché les moyens de se guérir, il veut faire venir un
médecin pour y parvenir. L'intellect procède d'ailleurs de la même manière. Car
on comprend d'abord les premiers principes en eux-mêmes; ensuite on les
comprend dans leurs conséquences et on adhère aux conséquences à cause des
principes.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que cette raison ne s'applique qu'à la
volonté qui se porte vers la fin considérée comme la raison et le motif des
moyens que l'on veut.
2. Il
faut répondre au second, que quand on voit la couleur on voit d'un même acte la
lumière; mais que cependant on peut voir la lumière sans voir la couleur. De
môme quand on veut les moyens on veut du même acte la fin, mais non
réciproquement.
3. Il
faut répondre au troisième, que dans l'exécution d'un ouvrage les moyens sont
comme les milieux et la fin est comme le terme. Par conséquent, comme le
mouvement naturel s'arrête quelquefois au milieu et ne va pas jusqu'au terme;
de même quelquefois on met en oeuvre les moyens sans arriver à la fin. Mais
pour le vouloir c'est le contraire. Car c'est la fin qui porte la volonté à
vouloir les moyens, comme l'intellect arrive aux conséquences par les
principes, qui reçoivent le nom de moyens. D'où il résulte que l'intellect
comprend quelquefois le moyen sans parvenir à la conclusion; comme la volonté
veut quelquefois la fin sans vouloir cependant ce qui y mène. Quant à
l'objection que l'on fait en sens contraire, la solution est rendue évidente
parce que nous avons dit (art. 2 ad 2). Car l'utile et l'honnête ne sont pas
des espèces de bien parallèlement différentes, mais elles sont l'une à l'autre
ce que l'absolu est au relatif. C'est pourquoi l'acte de la volonté peut se
porter vers l'un sans se porter vers l'autre, mais non réciproquement.
QUESTION
IX. : DU MOTIF DE LA VOLONTÉ.
Nous
avons maintenant à nous occuper du motif de la volonté. — A cet égard six
questions se présentent : 1- La volonté est-elle mue par l'intellect? — 2°
Est-elle mue par l'appétit sensitif? — 3° La volonté se meut-elle elle-même? —
4° Est-elle mue par un principe extérieur? — 5° Est-elle mue par le corps
céleste? — 6° N'est-elle mue extérieurement que par Dieu ?
ARTICLE
I. — LA VOLONTÉ EST-ELLE MUE PAR L'INTELLECT ?
Objections:
1.. Il semble que la volonté ne soit pas mue par l'intellect. Car saint
Augustin dit à propos de ces paroles du Psalmiste (Ps. cxvm) : Concupivit anima
mea desiderare iustificationes tuas. L'intellect s'élance, la volonté le suit
lentement ou ne le suit pas du tout-, nous connaissons le bien et nous ne
prenons pas plaisir à le faire. Or, il n'en serait pas ainsi si la volonté
était mue par l'intellect, parce que le mobile suivrait l'impulsion du moteur.
Donc l'intellect ne meut pas la volonté.
2..
L'intellect qui fait voir l'objet désirable est à la volonté ce que
l'imagination, qui remplit le môme rôle, est à l'appétit sensitif. Or,
l'imagination ne meut pas l'appétit sensitif. Nous sommes même quelquefois à
l'égard des choses que nous imaginons ce que nous sommes par rapport aux objets
que nous représente un tableau, comme l'observe Aristote [De anima, lib. n,
text. 454). Donc l'intellect ne meut pas non plus la volonté.
3.. Le
même être considéré sous le même aspect ne peut pas tout à la fois mouvoir et
être mù. Or, la volonté meut l'intellect, car nous comprenons quand nous
voulons donc l'intellect ne meut pas la volonté.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Aristote dit [De anima, lib. m, text. 54)
que l'objet de l'appétit intelligentiel meut sans être mû, tandis que la
volonté est un moteur qui est mû.
Réponse:
CONCLUSION. — L'intellect meut la volonté, non dans l'exercice ou l'usage de
ses actes, mais par rapport à la détermination de leurs espèces; tandis que la
volonté meut toutes les puissances par rapporta l'exercice de leurs actes.
Il faut
répondre que, plus une chose a besoin d'être mue par quelqu'un, et plus
nombreux sont les objets à l'égard desquels elle est en puissance. Car il faut
que ce qui est en puissance soit mis en acte par un être qui est en acte
lui-même, et c'est ce qu'on appelle mouvoir. Or, une faculté de l'âme peut être
en puissance par rapport à divers objets de deux manières : 4° quand il s'agit
d'agir ou de ne pas agir (4) ; 2° quand il faut faire telle ou telle chose (2).
Ainsi la vue voit quelquefois et quelquefois elle ne voit pas-, tantôt elle
voit blanc et tantôt noir. Pour ces deux opérations il lui faut un moteur. Par
conséquent il en faut un pour l'exercice ou l'usage de l'acte et il en faut un
autre pour sa détermination. Le premier se prend du sujet qui tantôt agit et
tantôt n'agit pas. Le second part de l'objet qui spécifie l'acte. Or, le
mouvement du sujet lui-même a pour cause un agent quelconque. Et puisque tout
agent se propose une fin, comme nous l'avons prouvé (quest. i, art. 2), il
s'ensuit que c'est de la fin que procède le principe même du mouvement. De là
il arrive que l'art qui s'occupe de la fin commande à l'art qui s'occupe des
moyens. L'art du pilote, par exemple, commande à l'acte du constructeur de
navire, comme le dit Aristote (Phys. lib. n, text. 25). Or, le bien en général,
qui est la fin de toutes nos actions, étant l'objet de la volonté, il en
résulte qu'à ce titre la volonté meut les autres puissances de l'âme par
rapport à leurs actes. En effet, nous faisons usage des autres puissances quand
nous voulons. Car leurs fins et leurs perfections sont comprises sous l'objet
de la volonté comme des biens particuliers. Or, l'art ou la puissance dont la
fin est universelle meut toujours l'art ou la puissance dont la fin
particulière est comprise sous la fin universelle elle-même. Ainsi un général d
armée qui est chargé du bien de tous, c'est-à-dire du commandement de l'armée
entière, a sous ses ordres un tribun qui n'est à la tête que d'un bataillon. —
Mais l'objet meut en déterminant l'acte à la manière du principe formel, qui,
dans l'ordre de la nature, spécifie l'acte, comme réchauffement spécifie la
chaleur. Or, le premier principe formel est l'être et le vrai universel qui est
l'objet de l'intellect. C'est pourquoi l'entendement meut la volonté de cette
manière, en lui présentant son objet.
(1) Elle
est alors en puissance, quanta l'excercice (quoad exercitium). Sous ce rapport
la volontc meut l'intellect et les autres puissances qui ui sont soumises.
(2) Dans
ce cas elle est en puissance quoad specificationem, et la mouvoir de cette
manière c'est la déterminer à faire un acte d'une certaine espèce, par exemple,
un acte d'amour ou de haine. Sous ce rapport c'est l'intellect qui meut la
volonté en lui proposant son objet.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que ce témoignage de saint Augustin ne
prouve pas que l'intellect ne meut pas la volonté, mais qu'il ne la meut pas
nécessairement.
2. Il
faut répondre au second, que comme l'image de la forme sans l'appréciation de
ce qui convient ou de ce qui nuit ne meut pas l'appétit sensitif, de même la
perception du vrai ne meut pas la volonté sans l'idée de ce qui est bien et de
ce qui est désirable (1). Ce n'est donc pas l'intellect spéculatif qui meut la
volonté, mais l'intellect pratique, comme le dit Aristote (De anima, lib. m,
text. 46 et seq.).
(1) On
voit qu'il s'agit ici de l'intellect pratique, mais non de l'intellect purement
spéculatif,
3. Il
faut répondre au troisième, que la volonté meut l'intellect par rapport à
l'exercice de ses actes, parce que le vrai lui-même qui est la perfection de
l'intellect est compris sous le.bien universel comme un bien particulier. Mais
relativement à la détermination de l'acte qui résulte de l'objet, l'intellect
meut la volonté parce que le bien lui-même est perçu d'une manière spéciale, et
qu'à ce titre il est compris sous l'idée générale du vrai. Ainsi il est évident
que ce n'est pas le môme être qui est tout à la fois moteur et mobile sous le
même rapport.
ARTICLE
II. — LA VOLONTÉ EST-ELLE MUE PAR L'APPÉTIT SENSITIF (2)?
(2)
L'appétit sensitif ne meut pas directement la volonté, parce que ce qui est
matériel n'agit pas directement sur ce qui est spirituel ; mais il la meut
indirectement et médiatement, c'est-à-dire par le moyen de l'intellect dont les
jugements dépendent beaucoup de l'appétit irascible et de l'appétit
concupiscible.
Objections:
1.. Il semble que la volonté ne puisse pas être mue par l'appétit sensitif. Car
le moteur et l'agent sont plus nobles que le mobile et le patient, suivant
saint Augustin (Sup. Gen. ad litt. lib. xu, cap. 46). Or, l'appétit sensitif
est inférieur à la volonté qui est l'appétit intelligentiel, comme les sens
sont inférieurs à l'intellect. Donc l'appétit sensitif ne meut pas l'intellect.
2..
Aucune puissance particulière ne peut produire un effet universel. Or,
l'appétit sensitif est une puissance particulière; car elle résulte de la
perception particulière des sens. Donc elle ne peut produire le mouvement de la
volonté qui est général parce qu'il est la conséquence delà perception
universelle de l'entendement.
3..
Comme le démontre Aristote (Phys. lib. viii, text. 40), le moteur n'est pas mû par
l'objet qu'il meut de telle sorte que leur mouvement soit réciproque. Or, la
volonté meut l'appétit sensitif en ce sens que l'appétit sensitif obéit à la
raison. Donc l'appétit sensitif ne meut pas la volonté.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. L'apôtre saint Jacques dit (Ep. i, 44) :
Chacun est tenté par sa propre concupiscence qui le séduit et l'emporte. Or, on
ne serait pas entrainé par la concupiscence, si la volonté n'était mue par
l'appétit sensitif qui est le siège de la concupiscence même. Donc l'appétit
sensitif meut la volonté.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque les dispositions de l'homme se modifient suivant la
passion de l'appétit sensitif, on dit avec raison que la volonté est de la part
de l'objet mue par l'appétit sensitif.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (art. préc), ce que l'on perçoit comme
étant bon et convenable meut la volonté d'une manière objective. Or, pour
qu'une chose paraisse bonne et convenable il faut deux conditions qui
dépendent, l'une de l'objet qu'on propose, l'autre du sujet auquel on le
propose. Car la convenance est une idée de rapport qui dépend de ces deux
extrêmes. C'est ce qui fait que le goût, selon ses différentes dispositions, ne
juge pas de la môme manière de la convenance ou de la disconvenance des objets.
De là Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 5) que la lin parait à chaque être telle
qu'il est lui-même. D'ailleurs il est évident que les dispositions de l'homme
changent suivant les passions de son appétit sensitif. Ainsi, selon qu'il est
soumis à telle ou telle passion, ce qui ne lui semblait pas convenable avant
que la passion ne se soit déclarée lui parait ensuite convenir. L'homme en
colère, par exemple, approuve ce que l'homme tranquille n'approuverait pas (1).
En ce sens l'appétit sensitif meut la volonté par rapport à l'objet.
(1)
Ainsi dans la colère, la vengeance parait une chose juste et convenable, et il
n'en est pas de môme quand on a l'esprit calme.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que rien n'empêche que ce qu'il y a en
soi et absolument de plus noble se trouve néanmoins inférieur sous certain
rapport. Ainsi, absolument parlant, la volonté est plus noble que l'appétit
sensitif-, mais par rapport à l'individu dans lequel la passion domine, du
moment qu'il lui est soumis, l'appétit sensitif l'emporte.
2. Il
faut répondre au second, que les actes et les choix des hommes ont pour objet
ce qui est singulier ou individuel. De là il arrive que l'appétit sensitif
étant une puissance particulière , il a une grande influence sur les
dispositions de l'homme pour lui faire voir les objets individuels, tantôt
d'une manière, tantôt d'une autre.
3. Il
faut répondre au troisième, que, comme ledit Aristote (Pol.ïïh. i, cap. 3), la
raison qui est le siège de la volonté meut par son ordre la faculté irascible
et la faculté concupiscible ; elle ne les meut pas despotiquement comme un
maître son serviteur, mais elle les meut royalement ou politiquement,
c'est-à-dire comme un prince commande à des hommes libres qui ont le pouvoir de
lui résister. Par conséquent l'irascible et le concupiscible peuvent mouvoir la
volonté dans un sens opposé, et rien n'empêche que cette faculté ne soit mue
quelquefois par ces deux puissances.
ARTICLE
III. — la volonté se meut-elle elle-même (2) ?
(2)
Cette analyse des motifs qui agissent sur la volonté est extrêmement
remarquable, i.es six articles que cette question renferme nous la montrent
sous toutes ses taecs, cl ne laissni! absolument lien à désirer.
Objections:
1.. Il semble que la volonté ne se meuve pas elle-même. En effet, tout moteur
existe comme tel en acte ; tandis que tout mobile existe en puissance. Car le
mouvement est l'acte de l'être qui existe en puissance considéré comme tel. Or,
le même être n'est pas en puissance et en acte par rapport à la même chose.
Donc aucun être ne se meut lui-même , et par conséquent la volonté ne peut se
mouvoir.
2.. Le
mobile se meut à la présence du moteur. Or, la volonté est toujours présente à
elle-même. Donc si elle se mouvait elle-même, elle devrait se mouvoir toujours,
ce qui paraît évidemment faux.
3.. La
volonté est mue par l'intellect, comme nous l'avons dit (art. i huj. quaest.).
Si donc la volonté se meut elle-même, il s'ensuit que le même être se trouve mù
immédiatement et tout à la fois par deux moteurs, ce qui paraît répugner. Donc
la volonté ne se meut pas elle-même.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. La volonté est maîtresse de ses actes et
c'est à elle qu'il appartient de vouloir et de ne vouloir pas, ce qui ne serait
pas si elle n'avait pas le pouvoir de se mouvoir elle-même par rapport à ses
voli-tions. Donc elle se meut elle-même.
Réponse:
CONCLUSION. — La volonté en voulant le bien et la fin peut se mouvoir elle-même
pour vouloir les moyens.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (art. 1), c'est à la volonté qu'il
appartient de mouvoir les autres puissances relativement à la fin qui est son
objet. Or, comme nous l'avons vu (quest. préc. art. I), la fin est pour
l'appétit ce que les principes sont pour l'intelligence. Par conséquent comme
l'intelligence qui part du principe se fait passer elle-même de la puissance à
l'acte relativement à la connaissance des conclusions et se meut ainsi
elle-même ; de même la volonté, par là même qu'elle veut la fin, se meut
elle-même pour vouloir les moyens qui y mènent.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la volonté ne meut pas et n'est
pas mue sous le même rapport -, par conséquent elle n'est pas sous le même
rapport tout à la fois en acte et en puissance. Mais elle est en acte par
rapport à la fin qu'elle veut, et elle passe de la puissance à l'acte
relativement aux moyens, de manière aies vouloir actuellement.
2. Il
faut répondre au second, que la puissance de la volonté est toujours actuellement
présente à elle-même. Mais l'acte de la volonté par lequel elle veut la fin
n'existe pas toujours dans la volonté elle-même. Et comme c'est de cette
manière que cette faculté se meut, il en résulte qu'elle ne se meut pas
toujours.
3. Il
faut répondre au troisième, que la volonté n'est pas mue de la même manière par
l'intellect et par elle-même. Car elle est mue par l'intellect sous le rapport
de l'objet et elle est mue par elle-même relativement à l'exercice de ses
actes, sous le rapport de la fin.
ARTICLE
IV. — la volonté est-elle mue par un principe extérieur (1)?
(1) Il
y a pour la volonté une volition première, comme il y a pour l'intelligence une
connaissance première, et pour les choses naturelles un mouvement premier. Dieu
est le principe de cette volition première, comme il est le principe de tout ce
qu'il y a de premier et de fondamental dans tous les êtres.
Objections:
1.. Il semble que la volonté ne soit pas mue par un principe extérieur. Car le
mouvemen t de la volonté est volontaire. Or, il est dans l'essence du
volontaire de procéder d'un principe intrinsèque, comme c'est de l'essence de
tout acte naturel. Donc le mouvement de la volonté n'a pas pour cause un
principe extrinsèque.
2.. La
volonté ne peut souffrir la violence, comme nous l'avons prouvé (quest. vi,
art. 4). Or, ce qui est violent provient d'un principe extérieur. Donc la
volonté ne peut être mue par un principe de cette nature.
3.. Ce
qui est suffisamment mû par un seul moteur n'a pas besoin d'être mû par un
autre. Or, la volonté se meut suffisamment elle-même. Donc elle n'est pas mue
par un principe extérieur.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. La volonté est mue par un objet, comme nous
l'avons dit (art. 1). Or, l'objet de la volonté peut être une chose extérieure
qui frappe les sens. Donc la volonté peut être mue extérieurement.
Réponse:
CONCLUSION. — Non-seulement la volonté est mue parle désir du bien et de la
fin, mais il est nécessaire qu'elle soit mue encore par un objet extérieur pour
son premier acte.
Il faut
répondre que la volonté étant mue par un objet, il est évident qu'elle peut
être mue par un principe extérieur. D'ailleurs, par là même qu'elle est mue
dans l'exercice de ses actes, il est nécessaire d'admettre qu'elle est soumise
à un principe extérieur. Car tout être qui est tantôt en acte et tantôt en
puissance a besoin d'être mû par un moteur. Comme il est évident que la volonté
commence à vouloir une chose qu'auparavant elle ne voulait pas, il en résulte
nécessairement qu'elle est mue par quelqu'un qui la dirige dans ses volitions.
Au reste la volonté se meut elle-même, comme nous l'avons dit (art. préc.), en
ce sens que par là même qu'elle veut la fin elle se porte elle-même à vouloir
les moyens -, ce qui ne peut se l'aire sans une délibération quelconque. Car
quand on veut être guéri, on commence d'abord à examiner comment on peut y
parvenir. Cette pensée nous mène à conclure qu'on peut être guéri par un
médecin, et alors on le veut. Mais comme on n'a pas toujours actuellement voulu
la santé, il faut qu'on ait commencé à la vouloir et que l'impulsion soit venue
d'un moteur. Si la volonté s'était mue elle-même, il aurait fallu qu'elle le
fit par l'intermédiaire d'un conseil d'après une volonté préalablement
existante. Mais comme on ne peut remonter ainsi de volonté en volonté
indéfiniment, il est nécessaire d'admettre que pour son mouvement premier la
volonté reçoit son impulsion d'un principe extérieur, comme le prouve Aristote
(Eth. Eudemicae, cap. Í8).
Solutions:
1. 11 faut répondre au premier argument, qu'il est dans l'essence du volontaire
que son principe soit intérieur ; mais il n'estpas nécessaire que ce principe
intérieur soit un principe premier qui n'est mù par aucun autre. Ainsi le
mouvement volontaire, bien qu'il ait pour principe prochain un principe
intrinsèque, a néanmoins pour principe premier un principe extérieur, comme le
principe premier du mouvement naturel est en dehors de la nature qu'il meut.
2. Il
faut répondre au second, que la violence ne consiste pas seulement à avoir pour
principe quelque chose d'extérieur, mais il faut de plus que l'être qui subit
la violence ne contribue en rien à l'acte qu'elle produit; ce qui n'arrive pas
quand la volonté est mue par un principe extérieur. Car c'est la volonté elle-même
qui veut, bien qu'elle soit mue par une cause extérieure. Mais le mouvement
serait violent s'il était contraire au mouvement de la volonté ; ce qui ne peut
exister dans cette hypothèse, parce qu'alors la volonté voudrait et ne voudrait
pas tout à la fois la même chose.
3. Il
faut répondre au troisième, que la volonté se suffit à elle-même pour certaines
choses qui sont renfermées dans sa sphère (4), c'est-à-dire en tant qu'agent
prochain. Mais elle ne peut se mouvoir elle-même en toutes circonstances, comme
nous l'avons vu (in corp. art.). Donc il lui faut un autre être pour être mue
par lui comme par son premier moteur.
(1) A
l'égard de ces volitions secondaires, elle est encore subordonnée à Dieu, comme
la cause seconde à la cause première. Seulement pour les volitions secondes
Dieu ne meut la volonté que d'une motion générale, tandis que pour la tion
première il la meut d'une motion spéciale.
ARTICLE
V. — les corps célestes peuvent-ils mouvoir la volonté (2) ?
(2) Cet
article est une réfutation d'Algazel et de tous ceux qui croyaient à
l'astrologie judiciaire, et qui supposaient que les astres exercent une
influence directe sur les hommes. Cette erreur que saint Paul stigmatisait en
ces termes (Gai. iv) : Dies observatis et menses et tempora et annos; timeone
forte sine cansd laboraverim in vobis, a été maintes fois condamnée par 1
Eglise.
Objections:
1.. Il semble que la volonté humaine soit mue par les corps célestes. Car tous
les mouvements variés et multiples des êtres se rapportent comme à leur cause
au mouvement uniforme qui est le mouvement céleste, comme le prouve Aristote
(Phys. lib. vin, text. 76). Or, les mouvements des hommes sont variés et
multiples et ont un commencement, ce qui suppose qu'ils n'existaient pas
antérieurement. Donc ils se rapportent comme à leur cause au mouvement céleste
qui est un mouvement uniforme de sa nature.
2..
D'après saint Augustin (De Trin. lib. iii, cap. 4), les corps inférieurs sont
mus par les corps supérieurs. Or, les mouvements du corps humain, qui ont pour
cause la volonté, ne pourraient se rapporter au mouvement du ciel comme à leur
cause, si la volonté n'était mue elle-même par le ciel. Donc le ciel meut la
volonté humaine.
3.. En
observant les corps célestes les astrologues prédisent quelquefois la vérité à
l'égard des actes humains qui procèdent de la volonté; ce qui ne serait pas si
les corps célestes ne pouvaient pas mouvoir la volonté de l'homme. Donc la
volonté humaine est mue par les corps célestes.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Jean Damascène dit (De fid. orth.
lib. n, cap. 8) que les corps célesles ne sont pas causes de nos actes. Or, ils
en seraient causes si la volonté, qui est le principe des actes humains, était
mue par les corps célestes. Donc elle n'est pas mue par eux.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque la volonté est une puissance absolument spirituelle et
incorporelle, elle ne peut être qu'indirectement mue par les corps célestes.
Il faut
répondre que par là même que la volonté est mue par un objet extérieur, il est
évident qu'elle peut être mue parles corps célestes, en ce sens que les corps
extérieurs meuvent la volonté en agissant sur les sens, et que les organes des
puissances sensitives sont eux-mêmes soumis aux mouvements des corps célestes
(1). Mais il y ades auteurs qui ont supposé que les corps célestes pouvaient
directement agir sur la volonté humaine et la mouvoir par rapport à l'exercice
de ses actes comme elle est mue par un agent extérieur. Leur sentiment est
insoutenable. Car la volonté, comme le dit Aristote (De anima, lib. m, text.
42), réside dans la raison. Or, la raison est une puissance de l'âme qui n'est
pas liée à un organe corporel. C'est donc une puissance absolument spirituelle
et immatérielle. Comme il est d'ailleurs manifeste qu'aucun corps ne peut agir
sur une chose spirituelle, mais que c'est plutôt les choses spirituelles et
immatérielles qui agissent sur les corps, parce qu'elles ont une vertu plus
formelle et plus universelle qu'eux, il en résulte qu'il est impossible que les
corps célestes agissent directement sur l'intellect ou la volonté. C'est
pourquoi Aristote (De am. lib. ii, text. 450) rapportant l'opinion de ceux qui
disaient que la volonté des hommes est conforme à celle que leur suggère le
père des dieux et des hommes, c'est-à-dire Jupiter qu'ils prenaient pour
l'ensemble des corps célestes, il attribue cette opinion à ceux qui supposaient
que l'intellect ne diffère pas des sens. Car toutes les puissances sensitives
étant des actes d'organes corporels, peuvent être mues accidentellement par les
corps célestes, du moment que les corps dont elles sont les actes sont mus
eux-mêmes. Mais comme nous avons dit (art. 2) que l'appétit intelligentiel est
mû d'une certaine manière par l'appétit sensitif, les mouvements des corps
célestes exercent une action indirecte sur la volonté, en ce sens que les
passions de l'appétit sensitif peuvent mouvoir cette faculté.
(1)
Celte concession que fait ici saint Thomas tient à l'opinion péripatéticienne
qu'il avait admise à l'égard de l'influence des astres sur le monde sublunaire.
Aujourd'hui on n'admettrait pas autre chose que l'influence des climats, et
cette influence a besoin d'être encore infiniment restreinte.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que les mouvements multiples de la
volonté humaine se ramènent à une cause uniforme qui réside dans l'intellect et
la volonté d'êtres supérieurs; ce qu'on ne peut dire d'un corps, et ce qui
n'est vrai que d'une substance supérieure spirituelle. Il n'est donc pas
nécessaire que le mouvement de la volonté se ramène au mouvement du ciel, comme
à sa cause.
2. Il
faut répondre au second, que les mouvements corporels de l'homme se ramènent au
mouvement des corps célestes comme à leur cause en ce sens que la disposition
des organes est apte à recevoir de l'action des corps célestes un mouvement
quelconque, ei que l'appétit sensitif est lui-môme soumis à l'influence de ces
mômes corps. On peut encore ajouter que les corps extérieurs sont mus
conformément au mouvement des corps célestes, et que selon leur occurrence la
volonté commence à vouloir et à ne pas vouloir une chose. Ainsi quand le froid
arrive on commence à vouloir faire du feu. Mais ce mouvement de la volonté
provient de l'objet qui lui est extérieurement présenté, et non de l'instinct
qui la meut intérieurement.
3. Il
faut répondre au troisième, que, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lxxx
et lxxxi, et art. 2 huj. quaest.), l'appétit sensitif est l'acte d'un organe
corporel. Rien n'empêche donc que l'influence des corps célestes ne porte les
hommes à la colère, à la concupiscence ou à toute autre passion, comme il y a
une foule d'individus qui d'après leur tempérament naturel suivent les passions
auxquelles les sages seuls résistent. C'est ce qui fait que ce que les
astrologues annoncent d'après l'inspection des corps célestes est vrai le plus
souvent. Néanmoins,comme le dit VLoiùmëe (in Centiloquio) (l),le sage domine
les astres, parce qu'en résistant aux passions il empêche L'effet des corps
célestes par l'action libre de sa volonté qui se trouve vainement soumise à
leur mouvement. Ou bien, suivant saint Augustin (Sup. Gen. ad litt. lib. ii,
cap. 17), il faut reconnaître que quand les astrologues disent vrai c'est
d'après un instinct secret que l'esprit de l'homme subit à son insu, et il
attribue cet instinct à l'action des démons qui agissent ainsi pour tromper les
hommes.
(1) Ccntiloquium,
c'est-à-dire les cent maximes ou théorèmes astrologiques, recueillis îles
divers ouvrages de l'tolémée.
ARTICLE
VI. — la volonté n'est-elle mue extérieurement que par dieu (2) ?
(2) Cet
article est le commentaire raisonné de ces paroles de l'Ecriture : Deus est qui
operatur in nobis velle et perficere [Phil, n, 15) : Cor regis in manu Dei est,
et quocumque voluerit rcrlel illud.
Objections:
1.. Il semble que Dieu ne soit pas le seul principe extérieur qui meuve la
volonté. Car naturellement l'être inférieur doit être mû par celui qui est
au-dessus de lui, comme les corps terrestres sont mus par les corps célestes.
Or. il y a au-dessus de la volonté humaine un être qui est après Dieu ; c'est
l'ange. Donc l'ange peut mouvoir extérieurement la volonté.
2..
L'acte de la volonté suit l'acte de l'intellect. Or, les intelligences humaines
sont mises en acte non-seulement par Dieu, mais encore par l'ange au moyen des
illuminations, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. 4). Donc il en est
de même aussi de la volonté.
3..
Dieu n'est cause que de ce qui est bien, d'après ces paroles de la Genèse (Gen.
i, 31): Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient fort
bonnes. Sidone la volonté de l'homme n'était mue que par Dieu, jamais elle ne
serait portée au mal ; cependant la volonté, comme le dit saint Augustin, est
la source de nos péchés et de nos vertus (Retract, lib. n, cap. 9).
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Car l'Apôtre dit (P/til.u, 13) : C'est Dieu
qui opère en nous le vouloir et le faire.
Réponse:
CONCLUSION. — La volonté humaine étant une puissance de l'àme raisonnable qui
se rapporte au bien général ou universel, il n'y a que Dieu qui puisse la
mouvoir comme principe extérieur.
Il faut
répondre que le mouvement de la volonté procède d'un principe intrinsèque,
comme le mouvement naturel. En effet, quoique un être qui n'est pas cause d'un
autre puisse le mouvoir, il ne peut cependant lui communiquer un mouvement
naturel qu'autant qu'il est cause à un titre quelconque de sa nature. Car
l'homme qui n'est pas cause de la nature delà pierre peut bien la lancer en
l'air ; mais ce mouvement n'est pas naturel à la pierre. Le mouvement naturel
d'une chose ne peut avoir lui-même d'autre cause que l'auteur même de sa
nature. C'est ce qui fait dire à Aristote (Phys. lib. viii, text. 29, 30, 31 et
32; que le générateur des êtres meut localement les corps graves et les corps
légers. Pareillement la volonté de l'homme peut être mue par un principe
extérieur qui n'est pas sa cause ; mais SI ce mouvement ne procède pas d'un
principe extrinsèque qui soit la cause de sa volonté, il est impossible qu'il
soit libre ou volontaire. Or, il n'y a que Dieu qui puisse être cause de la
volonté. Ce qu'on peut rendre manifeste par deux raisons : 1° parce que la
volonté est une puissance de l'âme raisonnable qui ne peut avoir été créée que
par Dieu, comme nous l'avons dit (part. I, quest. xc, art. 2 et 3) ; 2° parce
que la volonté se rapporte au bien universel et que rien ne peut être cause de
la volonté que Dieu lui-môme qui est le bien universel. Car tout autre bien
n'existe que par participation et n'est qu'un bien particulier, et une cause
particulière ne peut pas déterminer une inclination universelle. C'est ce qui
fait que la matière première qui est en puissance relativement à toutes les
formes ne peut avoir pour cause un agent particulier.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que l'ange n'est pas supérieur à
l'homme de telle sorte qu'il soit la cause de sa volonté, comme les corps
célestes sont causes des formes naturelles qui déterminent nécessairement les
mouvements naturels des corps terrestres.
2. Il
faut répondre au second, que l'intelligence de l'homme est mue par l'ange de la
part de l'objet qu'il lui présente pour l'éclairer, et que de cette sorte la
volonté peut être mue par une créature extérieure, comme nous lavons dit (art.
1).
3. Il
faut répondre au troisième, que Dieu meut la volonté de l'homme en sa qualité
de moteur universel et qu'il la porte vers son objet universel qui est le bien.
Sans cette impulsion générale l'homme ne peut vouloir quelque chose. Mais par
la raison il se détermine à vouloir telle ou telle chose qui est un bien réel
ou qui n'est qu'un bien apparent (1). Néanmoins Dieu porte quelquefois
spécialement certaines personnes à vouloir d'une manière positive quelque bien
particulier, comme on le voit par les âmes qu'il touche de sa grâce, ainsi que
nous le dirons plus loin (quest. cix et cxiv).
(1) Le
mouvement que Dieu imprime à la volonté n'exclut pas la motion par laquelle
Dieu, en qualité de premier moteur, meut les causes secondes, de manière
qu'elles se meuvent aussi elles-mêmes. c'est ce mouvement qui leur est propre
qui constitue leur libre arbitre, et qui explique comment elles peuvent se
porter au mal.
QUESTION
X. : DE LA MANIÈRE DONT LA VOLONTÉ EST MUE.
Après
avoir parlé du motif de lavolonté nous avons maintenant à nous occuper de la
manière dont elle est mue. — A cet égard quatre questions se présentent :
1" La volonté se porte-t-elle naturellement vers un objet ? — 2° Est-elle
mue nécessairement par son objet ? — 3°Est-elle mue nécessairement par
l'appétit inférieur? — 4" Est-elle mue nécessairement par son motif
extérieur, qui est Dieu ?
ARTICLE
I. — la volonté se porte-t-elle naturellement vers quelque objet (2)?
(2) La
volonté étant une puissance naturelle, se porte naturellement et nécessairement
vers le bien qui lui convient, comme toute nature créée, mais en tant que
puissance libre il n'en est pas de même.
Objections:
1.. Il semble que la volonté ne se porte pas naturellement vers quelque chose.
Car l'agent naturel est opposé à l'agent volontaire, comme on le voit (Phys.
lib. n, text. 94). Donc la volonté ne se porte pas naturellement vers quelque
chose.
2.. Ce
qui est naturel à une chose lui est toujours inhérent ; ainsi il est naturel au
feu d'être chaud. Or, il n'y a pas de mouvement qui soit toujours inhérent à la
volonté. Donc il n'y a pas de mouvement qui lui soit naturel.
3.. La
nature n'a de détermination que pour une chose unique. Or, la volonté se
rapporte à des choses opposées. Donc la volonté ne veut rien naturellement.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Le mouvement de la volonté suit l'acte de
l'intellect. Or, il y a des choses que l'intellect conçoit naturellement. Donc
il y en a que la volonté veut de la même manière.
Réponse:
CONCLUSION. — La volonté de l'homme se porte naturellement au bien, à sa fin
dernière ainsi qu'aux choses qui conviennent à la nature humaine.
Il faut
répondre que, comme le disent Boëce (De duab. nat.inprinc.) et Aristote (Met.
lib. v, text. 5), on entend le mot nature en plusieurs sens. Car quelquefois il
signifie le principe intrinsèque qui existe dans les êtres changeants, et dans
ce cas la nature est la matière ou la forme matérielle, comme le démontre
Aristote (Phys. lib. u, text. 4). D'autres fois on entend par nature la
substance ou l'être, et alors ce qu'on regarde comme naturel à l'être c'est ce
qui lui convient selon sa substance, c'est-à-dire ce qui lui est inhérent par
lui-même (1). Or, dans tous les êtres les choses qui n'existent pas par
elles-mêmes sont toujours ramenées à un être qui existe par lui-même, comme à
leur principe. C'est pourquoi il est nécessaire, en prenant le mot nature en ce
sens, que le principe à l'égard de ce qui convient à une chose soit toujours
naturel. C'est ce qu'on voit évidemment par ce qui se passe dans l'entendement.
Car les principes de la connaissance intellectuelle sont naturellement connus.
De même le principe qui meut la volonté doit être naturellement voulu. Mais ce
principe est le bien général et absolu vers lequel la volonté tend
naturellement, comme toute puissance tend à l'objet qui lui est propre. Il est
sa fin dernière, et cette fin est dans l'ordre des choses que l'appétit désire
ce que sont les premiers principes dans l'ordre des choses intelligibles, et il
embrasse universellement tous les biens qui sont en harmonie avec la nature de
l'être qui veut. Car par la volonté nous ne désirons pas seulement les choses
qui ont rapport à cette puissance, mais encore celles qui appartiennent à
chacune des autres puissances et à l'homme tout entier. D'où il arrive que
l'homme veut naturellement non-seulement l'objet de la volonté, mais encore
toutes les choses qui conviennent aux autres puissances, comme la connaissance
du vrai qui convient à l'intellect, comme l'être, la vie et les autres
attributs qui se rattachent à l'existence. Tous ces biens sont compris sous
l'objetde la volonté comme autant debiens particuliers (2).
(1)
Saint Thomas explique lui-même les différents sens du mot nature, et l'origine
de ces divers sens (part. I, quaest. xxix, art. I ad 4).
(2)
Ainsi la volonté veut nécessairement le bien en général, sa fui dernière et les
biens particuliers propres I toutes les autres puissances.'Mais elle ne vent
ces derniers biens que considérés en eux-mêmes, parce que, en raison des choses
qui s'y adjoignent, elle peut porter sur eux un sentiment tout différent, et
les fuir au lieu de les rechercher, comme] le dif*saint Thomas dans l'article
suivant.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la volonté est opposée à la
nature, comme une cause l'est à une autre ; car il y a des choses qui se font
naturellement et d'autres qui se font volontairement. Le mode de causalité
propre à la volonté qui est maîtresse de ses actes est autre que le mode de la
nature qui est nécessairement déterminé à un effet unique. Mais comme la
volonté repose sur la nature, il est nécessaire que la volonté participe d'une
manière au mode qui est propre à la nature, comme la cause seconde doit
toujours participer à ce qui appartient à la cause première. Car en toutes
choses l'être qui existe par nature est toujours antérieur à la volition qui
existe par la volonté-, c'est ce qui fait que la volonté veut naturellement
quelque chose.
2. Il
faut répondre au second, que dans les choses naturelles, ce qui est naturel et
qui ne résulte, pour ainsi dire, que de la forme, existe toujours en acte.
Ainsi lefeuest toujourschaud.Mais ce qui estnaturel et qui résulte delà
matière, n'existe pas toujours en acte, quelquefois il n'existe qu'en
puissance. Caria forme estl'acte et la matière la puissance. Or, le mouvement
est l'acte de l'être qui existe en puissance. C'est pourquoi ce qui a rapport
au mouvement, ou ce qui, dans l'ordre delà nature, en est la conséquence,
n'existe pas toujours. Ainsi le feu ne s'élève pas toujours en l'air, mais
quand il est hors de son lieu. De même il ne faut pas que la volonté qui passe
de la puissance à l'acte quand elle veut une chose la veuille toujours. Elle ne
doit la vouloir que quand elle est dans une certaine disposition déterminée.
Mais la volonté de Dieu qui est un acte pur est toujours en acte à l'égard de
ses volitions.
3. Il
faut répondre au troisième, que l'unité proportionnelle répond toujours à la
nature dans ses divers états. Ainsi l'unité de genre répond à la nature en
général; l'unité d'espèce à la nature spécifique, et l'unité d'individu à la
nature individuelle. La volonté étant une puissance spirituelle comme l'intellect,
il y a naturellement quelque chose d'un et de général qui lui correspond, tel
que le bon, comme il y a pareillement quelque chose d'un et de général, tel que
le vrai, l'être, etc., qui correspond à l'intellect. Mais sous ce bien général
ily a une foule de biens particuliers à l'égard desquels la volonté n'est
déterminée d'aucune manière.
ARTICLE
II — LA VOLONTÉ EST-ELLE MUE NÉCESSAIREMENT PAR SON OBJET (1)?
(1) Cet
article a pour but de déterminer en quoi la volonté est libre et en quoi elle
est nécessitée.
Objections:
1.. Il semble que lavolontésoitnécessairement muepar son objet. Car l'objet de
la volonté est à la volonté ce que le moteur est au mobile lui-même, comme le
prouve Aristote (De anima, lib. m, text. 54). Or, le moteur quand il est suffisant
meut nécessairement le mobile. Donc la volonté peut être mue nécessairement par
sou objet.
2..
Comme la volonté est une puissance spirituelle, de môme l'intellect et ces deux
puissances se rapportent l'une et l'autre à un objet universel, comme nous
l'avons dit (art. préc. ad 3). Or, l'intellect est mù nécessairement par son
objet. Donc la volonté l'est également par le sien.
3..
Tout ce qu'on veut est ou la fin ou quelque chose qui s'y rapporte. Or, on veut
nécessairement la fin, parce qu'elle est dans les choses pratiques ce qu'est
dans les choses spéculatives le principe auquel nous adhérons nécessairement.
La fin étant la raison qui nous fait vouloir ce qui s'y rapporte, il semble que
ce qui se rapporte à la fin nous le voulions aussi nécessairement. Donc la
volonté est mue nécessairement par son objet.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. D'après Aristote (Met. lib. ix, text. 3)
les puissances raisonnables ont pour objet des choses opposées. Or, la volonté
est une puissance raisonnable, car elle a son siège dans la raison, comme le
dit ce môme philosophe (De anima, lib. m, text. 42). Donc la volonté se
rapporte à des choses opposées, et, par conséquent, elle n'est pas
nécessairement portée vers l'une d'elles.
Réponse:
CONCLUSION. — La volonté est mue nécessairement par son objet qui est le bien
universel, c'est-à-dire la béatitude suprême; mais elle n'est pas mue de la
sorte par le bien particulier qu'elle peut ne pas vouloir.
II faut
répondre que la volonté est mue de deux manières. Elle l'est : 1° par rapport à
l'exercice de son acte ; 2» par rapport à la spécification de l'acte qui
résulte de l'objet. Dans le premier sens la volonté n'est mue nécessairement
par aucun objet. Car on peut toujours ne pas penser à un objet quel qu'il soit,
et par conséquent on peut ne pas le vouloir. Mais dans le second sens il y a
des objets qui meuvent nécessairement la volonté comme il y en a qui ne la
meuvent pas de la sorte. Car pour se rendre compte du mouvement d'une puissance
il faut considérer la raison par laquelle l'objet la meut. Ainsi, ce qui est
visible agit sur la vue au moyen de la couleur qui est visible elle-même. Par
conséquent, toutes les fois que la couleur frappe la vue elle meut
nécessairement cet organe, à moins qu'on ne détourne ses regards, ce qui
revient alors à l'exercice de l'acte. Mais si l'objet qu'on présente à la vue
n'était pas actuellement coloré complètement, et qu'il le fût sous un rapport
sans l'être sous un autre, la vue ne percevrait pas nécessairement cet objet; parce
qu'elle pourrait le considérer sous l'aspect qui n'est pas actuellement coloré,
et alors elle ne le verrait pas. Or, comme ce qui est actuellement coloré est
l'objet de la vue, de même le bien est l'objet de la volonté (4). Ainsi donc,
quand on offre à la volonté un objet qui est universellement bon, et sous tous
les rapports, elle s'y porte nécessairement, du moment où elle veut quelque
chose, parce qu'elle ne peut vouloir le contraire. Mais si on lui propose un
objet qui ne soit pas bon sous tous les rapports, elle ne s'y porte pas
nécessairement. Et comme le défaut d'un bien ne peut être une bonne chose, il
s'ensuit qu'il n'y a que le bien parfait, celui qui ne manque de rien, enfin la
béatitude suprême, que la volonté ne puisse pas ne pas vouloir. Pour les autres
biens particuliers, par là même qu'ils manquent toujours de quelque chose, on
peut les considérer comme n'étant pas de véritables biens, et la volonté qui
est susceptible de se laisser diriger par des considérations diverses peut bien
par conséquent les repousser ou les rechercher selon qu'il lui plaît (2).
(1) Le
Lien général et universel contient toute bonté, et la volonté ne peutpas ne pas
le vouloir, parco qu'elle ne peut sa porter que vers ce qui est bien.
(2) Les
choses, dans ce cas, paraissent bonnes ou mauvaises', selon le point de vue
d'après lequel on les envisage.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que le motif suffisant d'une puissance
n'est rien autre chose que son objet qui est d'ailleurs son seul moteur. Or,
s'il y a dans l'objet quelque défectuosité, le mouvement qu'il imprimera ne
sera plus nécessaire, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
2. Il
faut répondre au second, que l'intellect est mû nécessairement par un objet qui
est toujours et nécessairement vrai, mais non par un objet contingent qui peut
être vrai et faux; c'est ce que nous avons dit d'ailleurs à l'égard du bien (in
corp. art.).
3. Il
faut répondre au troisième, que la fin dernière meut nécessairement la volonté
parce qu'elle est le bien parfait; il en est de même des moyens sans lesquels
on ne peut arriver à la fin, comme l'être, la vie, etc. Quant aux autres moyens
qui ne sont pas nécessaires, celui qui veut la fin ne veut pas ces moyens
nécessairement, comme celui qui croit les principes n'admet pas pour cela
nécessairement les conséquences sans lesquelles les principes peuvent être
vrais.
ARTICLE
III. — LA VOLONTÉ EST-ELLE MUE NÉCESSAIREMENT PAR L'APPÉTIT
INFÉRIEUR (1)?
(1) Il
y a uno multitude de fautes qui proviennent de cet appétit; ce qui n'aurait pas
lieu si la volonté ne pouvait lui résister, d'après cette parole de saint
Augustin qui est devenue un axiome : Pcrraturn non est peccatum, nisi sit
voluntarium.
Objections:
1.. Il semble que la volonté soit mue nécessairement par la passion de
l'appétit inférieur. Car saint Paul dit (Rom. vu, 40) : Je ne fais pas le bien
que je veux, mais je fais le mal que je déteste. Et il parle ainsi à cause de
la concupiscence qui est une passion. Donc la volonté est nécessairement mue
par la passion.
2..
D'après Aristote (Eth. lib. m, cap. 5), la fin paraît telle qu'on est. Or, il
n'est pas au pouvoir de la volonté do rejeter immédiatement une passion. Donc
il n'est pas en son pouvoir de ne pas vouloir l'objet vers lequel la passion se
porte.
3.. Une
cause universelle ne produit un effet particulier que par l'intermédiaire d'une
cause particulière. C'est pour ce motif que la raison générale n'agit qu'au
moyen d'une idée particulière, comme le dit Aristote (De anima, lib. m, text.
58). Or, ce que la raison générale est par rapport à une idée particulière la
volonté l'est à l'égard de l'appétit sensitif. Donc pour vouloir un objet
particulier la volonté n'est mue qu'au moyen de l'appétit sensitif. Donc quand
l'appétit sensitif est porté par une passion quelconque vers un objet la
volonté ne peut se mouvoir en un sens contraire.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est écrit (Gen. iv, 7) : Votre appétit
vous sera soumis et vous le dominerez. Donc jla volonté humaine n'est pas mue
nécessairement par l'appétit inférieur.
Réponse:
CONCLUSION. — La volonté de l'homme étant une puissance spirituelle, elle n'est
mue ni nécessairement ni universellement par l'appétit inférieur.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 2), la passion de
l'appétit sensitif agit sur la volonté par suite de l'action que l'objet exerce
sur cette faculté, c'est-à-dire en ce sens que l'homme influencé d'une manière
quelconque par la passion juge convenable et bon ce qu'il ne considérerait pas
tel si la passion n'avait pas puissance sur lui. Or, l'homme peut subir
l'influence de la passion de deux manières : 1° La passion peut enchaîner
totalement la raison de telle sorte que l'homme n'en ait plus l'usage, comme on
le voit dans ceux que la violence de la colère ou de la concupiscence, ainsi
que toute autre perturbation physique, rendent furieux ou insensés. Car ces
passions supposent toujours quelque modification physique, et ceux qui en sont
là se trouvent à l'état des animauxqui suivent nécessairement l'impétuosité de
leur passion, et il n'y a par conséquent plus en eux ni raison, ni volonté. 2°
D'autres fois la raison n'est pas totalement absorbée par la passion, mais il
reste encore une certaine liberté de jugement, et il y a dans la même
proportion une certaine action volontaire. Par conséquent, selon que la raison
reste libre et qu'elle n'est pas soumise à la passion, la volonté qui subsiste
ne tend pas nécessairement vers l'objet auquel la passion l'entraîne. Ainsi, ou
la volonté n'existe pas et la passion seule domine, ou la volonté existe et
alors elle ne suit pas nécessairement le mouvement de la passion.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que quoique la volonté ne puisse
empêcher les mouvements de la concupiscence, sçlon ces paroles de l'Apôtre
(Rom. vu, 19) : Je fais, c'est-à-dire je désire le mal que je déteste;
cependant la volonté peut repousser la concupiscence ou n'y pas consentir ; par
conséquent si elle suit le mouvement de la concupiscence, ce n'est pas nécessairement.
2. Il
faut répondre au second, que quoique dans l'homme il y ait deux natures, la
nature intellectuelle et la nature sensitive, quelquefois l'homme est en
quelque sorte tout d'une pièce. C'est ce qui arrive quand la partie sensitive
est totalement soumise à la raison , comme dans les hommes vertueux, ou que la
raison se trouve au contraire complètement éclipsée par la passion, comme chez
les fous. Mais dans certaines circonstances il arrive que la raison, toute
voilée qu'elle est par la passion, conserve néanmoins une partie de sa liberté.
Alors on peut ou repousser complètement la passion ou du moins s'abstenir de la
suivre. Car dans cet état l'homme étant différemment disposé selon les
différentes parties de son âme, la raison lui conseille une chose et la passion
une autre.
3. Il
faut répondre au troisième, que la volonté est mue non-seulement par le bien
universel que la raison perçoit, mais encore par le bien qui est du domaine des
sens. C'est pourquoi elle peut se porter vers un bien particulier sans que la
passion de l'appétit sensitif l'y pousse. Car nous voulons et nous faisons une
foule de choses sans passion d'après le seul choix de l'appétit, comme on le
voit par les actes dans lesquels la raison résiste à la passion.
ARTICLE
IV. — LA VOLONTÉ EST-ELLE MUE NÉCESSAIREMENT PAR SON MOTEUR EXTÉRIEUR QUI EST
DIEU (1)?
(1) Le
concile de Trente a ainsi condamné ceux qui prétendent que Dieu contraint la
volonté : Si qui» dixerit Uberum hominis arbitrium à Deo motum et excitatum,
Deo excitanti atque vocanti non posse dissentire, si velit, anathema sit.
Objections:
1.. Il semble que la volonté soit nécessairement mue par Dieu. Car tout agent
auquel on ne peut résister meut nécessairement. Or, on ne peut résister à Dieu
puisque sa puissance est infinie, selon ces paroles de l'Apôtre (Rom. ix, 49) :
Qui résiste à sa volonté? Donc Dieu meut nécessairement la volonté.
2.. La
volonté est nécessairement portée vers les choses qu'elle veut naturellement,
comme nous l'avons dit (art. 4). Or, ce que Dieu opère dans un être lui est
naturel, selon saint Augustin (Cont. Faust. Wb. xxvi, cap. 3). Donc la volonté
veut nécessairement toutes les choses auxquelles Dieu la pousse.
3.. Le
possible est ce qu'on peut admettre sans qu'il en résulte d'impossibilité. Or,
il y a impossibilité à supposer que la volonté ne veuille pas les choses
auxquelles Dieu la pousse, parce qu'alors l'action de Dieu serait inefficace.
Il n'est donc pas possible que la volonté ne veuille pas ce que Dieu la porte à
vouloir. Elle le veut donc nécessairement.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Il est écrit (Feci, xv, 44) : Dieu a créé
l'homme dès le commencement, et l'a laissé dans la main de son conseil. Donc il
ne meut pas nécessairement sa volonté.
Réponse:
CONCLUSION. — La volonté étant un principe actif qui n'est pas déterminé à une
seule chose, mais qui est indifférent à l'égard d'un grand nombre, elle n'est
pas mue nécessairement par Dieu, qui dirige tous les êtres selon les dispositions
de leur propre nature.
11 faut
répondre que, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. 4), il n'appartient
pas à la Providence de corrompre la nature des êtres, mais de la conserver.
Ainsi, elle dirige tous les êtres conformément à leur nature. Par conséquent,
son action fait produire aux causes nécessaires des effets nécessaires, et aux
causes contingentes des effets contingents. Or, la volonté étant un principe
actif qui n'est pas déterminé à une seule chose, mais qui est indifférent à
l'égard de plusieurs, Dieu la meut do manière à ne pas la déterminer
nécessairement pour un seul objet, mais à lui laisser un mouvement contingent
et libre, sinon pour les choses qu'elle veut naturellement.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que la volonté divine a pour effet
non-seulement de faire produire une chose par une autre, mais encore de la lui
faire produire de la manière qui convient à sa nature. C'est pourquoi il
répugnerait plus à l'action divine de faire mouvoir la volonté nécessairement
contrairement à sa nature, que de la faire mouvoir librement comme sa nature le
demande.
2. Il
faut répondre au second, que ce que Dieu produit dans les êtres pour qu'il leur
soit naturel l'est en effet. Car les choses conviennent aux êtres selon que
Dieu veut qu'elles leur conviennent. Or, il ne veut pas que tout ce qu'il opère
dans les êtres leur soit naturel. Ainsi, il n'est pas naturel que les morts
ressuscitent. Mais il veut qu'il soit naturel à tous les êtres d'être soumis à
sa puissance.
3. Il
faut répondre au troisième, que si Dieu pousse la volonté à une chose, il est
impossible hypothétiquement que la volonté n'y adhère pas, mais ce n'est) pas
impossible absolument. Il ne s'ensuit donc pas que la volonté soit mue
nécessairement par Dieu (1).
(1) Cette question a été longuement
développée dans la première partie quest. Xix, art. 8, et quest. XXII, art. A).
QUESTION
XI.: DE LA JOUISSANCE CONSIDÉRÉE COMME L'ACTE DE LA VOLONTÉ.
Après
avoir parlé de la manière dont est mue la volonté, nous avons maintenant à nous
occuper de la jouissance qui est aussi un de ses actes intérieurs. — A cet
égard quatre questions se présentent : 1" La jouissance est-elle un acte
de la puissance appétitive? — 2° Ne convient-elle qu'à la créature raisonnable
ou si elle convient encore aux animaux? — 3" La jouissance ne se
rapporte-t-elle qu'à la fin dernière? — 4° N'a-t-elle pour objet que la fin
qu'on possède?
ARTICLE
I. — LA JOUISSANCE EST-ELLE
UN ACTE DE LA PUISSANCE appétitive (2)?
(2) La
Jouissance est ici placée avant l'intention qui fait l'objet de la question
suivante, parce que la jouissance se rapporte à la fin absolument, tandis que
l'intention se rapporte à la fin par les moyens.
Objections:
1.. Il semble que la jouissance ne se rapporte pas seulement à la puissance
appétitive. Car jouir ne semble rien autre chose que prendre un fruit. Or,
l'intellect a part au fruit de la vie humaine qui est la béatitude, puisque la
béatitude consiste dans l'acte de l'intellect lui-même, comme nous l'avons
prouvé (quest. ni, art. 8). Donc la jouissance n'appartient pas seulement à
l'appétit, mais encore à l'intellect.
2..
Toute puissance a une fin qui lui est propre, et cette fin est sa perfection.
Ainsi, la vue a pour fin de connaître ce qui est visible, l'ouïe de percevoir
les sons, et ainsi des autres facultés. Or, la fin d'une chose est son fruit ou
sa jouissance. Donc la jouissance se rapporte à toutes les puissances et
n'appartient pas seulement à l'appétit.
3.. La
jouissance implique une certaine délectation. Or, la délectation sensible
appartient aux sens qui se délectent dans leur objet, et il en est de même de
la délectation intellectuelle par rapport à l'intellect. Donc la jouissance
appartient à la puissance qui perçoit, et non à celle qui appète.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. D'après saint Augustin (De doct. christ,
lib. î, cap. 4; De Trin. lib. x, cap. 10) : Jouir c'est s'attacher avec amour à
une chose pour elle-même. Or, l'amour appartient à la puissance appétitive.
Donc la jouissance est un acte de cette puissance.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque la jouissance se rapporte à la délectation ou à l'amour,
elle est un acte de la puissance appétitive.
Il faut
répondre que les mots fruitio (jouissance) et fructus (fruit) paraissent
appartenir à la même racine, et l'un semble dériver de l'autre. Quoiqu'il
importe peu de savoir lequel dérive de l'autre, il paraît cependant probable
que ce qu'il y a de plus manifeste est ce qu'on a d'abord nommé. Or, les choses
que l'on voit d'abord, ce sont les choses les plus sensibles; par conséquent le
mot fruitio (jouissance) parait dérivé du mot fructus, parée que les fruits
parlent à nos sens (l). Le fruit étant ce que nous attendons d'un arbre en
dernier lieu et ce que nous percevons avec un certain plaisir, il s'ensuit que
la jouissance [fruitio) parait appartenir à l'amour ou à la délectation que
procure le bien suprême que nous attendons et qui est l'objet de notre fin. Et
comme la fin et le bien sont l'objet de la puissance appétitive il est évident
que la jouissance est un acte de cette faculté.
(1)
Celte étrmologie est assurément peu fondée, mais on en trouve dans Cassiodore
et dans saint Isidore «ini le sont encore moins.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que rien n'empêche que le même objet
appartienne sous divers rapports à différentes puissances. Ainsi la vision de
Dieu, comme vision, est l'acte de l'intellect; comme bien et comme lin elle est
l'objet de la volonté, et à ce titre elle fait sa jouissance. L'intellect
arrive à cette fin comme puissance agissante, tandis que la volonté l'atteint
comme puissance motrice qui porte l'être à y tendre et qui en jouit une fois
qu'il l'a conquise.
2. Il
faut répondre au second, que la perfection et la fin d'une autre puissance
quelconque sont comprises sous l'objet de la puissance appétitive, comme
l'objet propre est compris sous l'objet général, ainsi que nous l'avons dit
(quest. ix, art. 1). Par conséquent la perfection et la fin d'une puissance
quelconque appartiennent comme bien particulier à la puissance appétilive.
parce que c'est cette puissance qui conduit les autres à leurs fins, et qu'elle
arrive d'ailleurs à la sienne quand toutes les autres sont parvenues à la leur.
3. Il
faut répondre au troisième, que dans la délectation il y a deux choses : la
perception de l'objet qui convient, ce qui se rapporte à la faculté qui
perçoit, ctla complaisance qu'on trouve dans cet objet; ce qui appartient à la
puissance appétitive dans laquelle la délectation trouve le complément de sa
perfection.
ARTICLE
II. — LA JOUISSANCE NE CONVIENT-ELLE QU'AUX CRÉATURES RAISONNABLES, A
I.'EXCLUSION DES ANIMAUX?
Objections:
1.. Il semble que la jouissance n'appartienne qu'aux hommes. Car saint Augustin
dit(Z>e doct. christ, lib. i, cap. 3 et 22) que comme hommes c'està nous
qu'appartiennent la jouissance et l'usage. Donc les autres animaux ne peuvent
pas jouir.
2.. La
jouissance se rapporte à la fin dernière. Or, les animaux ne peuvent arriver à
la fin dernière. Donc ils ne peuvent jouir.
3..
Comme l'appétit sensitif est compris sous l'appétit intelligentiel, de même
l'appétit naturel est contenu sous l'empire de l'appétit sensitif. Si donc la
jouissance appartient à l'appétit sensitif, il semble que pour le même motif
elle puisse appartenir à l'appétit naturel, ce qui est évidemment faux parce
que l'appétit naturel ne peut se délecter. Donc la jouissance n'appartient pas
à l'appétit sensitif et par conséquent elle n'existe pas chez les animaux.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (Quaest. lib. lxxxih,
quaest. 30) : Il n'est pas absurde de croire que les bêtes aient des
jouissances qui leur viennent de la nourriture et de tout autre plaisir
corporel.
Réponse:
CONCLUSION. — La jouissance convient à la créature raisonnable d'une manière
parfaite ; elle convient imparfaitement aux animaux, mais elle ne convient
point du tout aux autres êtres.
Il faut
répondre que d'après ce que nous avons dit (art. préc. ad 2) la jouissance
n'est pas l'acte d'une faculté aveugle qui exécute ce qu'on lui fait exécuter,
mais c'est l'acte d'une faculté qui commande et qui dirige l'exécution. En
effet nous avons dit (art. préc.) que c'est l'acte d'une puissance appétitive.
Or, dans les êtres dépourvus de connaissance il y a bien une puissance qui
arrive à sa fin en obéissant aveuglément à l'impulsion qui lui est donnée.
C'est ainsi que les corps graves tendent à tomber et les corps légers à
s'élever. Mais il n'y a pas dans ces créatures de puissance qui les mène à leur
fin avec connaissance de cause. Elle n'existe que dans une nature supérieure
qui meutà son gré la nature entière, comme dansles êtres intelligents l'appétit
meutles autres puissances et les dirigedans leurs actes. D'où il est manifeste
que dans les êtres dépourvus de connaissance, bien qu'ils arrivent à leur fin,
ils n'en jouissent cependant pas. Cette jouissance n'existe que dans ceux qui
connaissent cette fin. Or, on peut la connaître de deux manières, parfaitement
et imparfaitement. On en aune connaissance parfaite quand on connaît
non-seulement l'objet de la fin et le bien, mais encore la raison universelle
de la fin et du bien lui-même, ce qui ne peut se rencontrer que dans les
créatures raisonnables. On ne la connaît qu'imparfaitement quand on connaît la
fin et le bien d'une manière particulière. Cette connaissance se trouve dans
les animaux, dont les facultés appé-titives ne commandent pas librement, mais
sont mues par un instinct naturel à l'égard de tous les objets qu'elles
perçoivent. Conséquemment la jouissance convient d'une manière parfaite aux
êtres raisonnables (1), elle existe dans les animaux d'une manière imparfaite,
et elle est nulle absolument dans les autres créatures.
(1) Ici
saint Thomas prouve qu'il n'y a que les êtres raisonnables qui soient capables
de jouir parfaitement, mais il ne faudrait pas en conclure que toutes leurs
jouissances soient parfaites et absolues, car les articles suivants démontrent
précisément le contraire.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que saint Augustin parle en cet
endroit de la jouissance parfaite.
2. Il
faut répondre au second, que la jouissance ne doit pas résulter absolument de
la fin dernière, mais de ce que chaque être considère comme tel.
3. Il
faut répondre au troisième, que l'appétit sensitif suppose quelque
connaissance, mais qu'il n'en est pas de môme de l'appétit naturel, surtout tel
qu'il existe dans les êtres matériels qui sont privés de toute lumière.
4. Il
faut répondre au quatrième, que saint Augustin parle en cet endroit de la
jouissance imparfaite, ce qui ressort de ses paroles mêmes. Car il dit qu'il
n'est pas absurde de penser que l'animal ait des jouissances, mais qu'il le
serait beaucoup d'admettre qu'il peut en user.
ARTICLE
III. — la jouissance ne provient-elle que de la fin dernière ?
Objections:
1.. 11 semble que la jouissance ne provienne pas exclusivement de la fin
dernière. Car saint Paul dit (Phil, xx) : C'est pourquoi, mon frère, je jouirai
devons dans le Seigneur. Or, il est évident que saint Paul n'avait pas placé
dans un homme sa fin dernière. Donc la jouissance n'appartient pas seulement à
la fin dernière.
2.. Le
fruit est ce dont on jouit. Or, d'après l'Apôtre (Gai. v, 22) : Le fruit de
l'esprit est la charité, la joie, la paix, et d'autres biens qui ne sont pas
notre fin dernière. Donc la jouissance ne résulte pas de la fin dernière
exclusivement.
3.. Les
actes de la volonté se replient sur eux-mêmes. Car je veux vouloir et j'aime
aimer. Or, la jouissance est un acte delà volonté; car la volonté est la
faculté par laquelle nous jouissons, comme le dit saint Augustin (De Trin. lib.
x, cap. 10). Donc on jouit de sa jouissance. Mais la jouissance n'est pas la
fin dernière de l'homme; il n'y a que le bien incréé, c'est-à-dire Dieu, qui le
soit. Donc la jouissance ne résulte pas seulement de la fin dernière.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Augustin dît (De Trin. lib. x, cap.
11) : On ne jouit réellement pas d'une chose que l'on n'aurait désirée qu'en
vue d'une autre. Or, il n'y a que la fin dernière que l'on désire pour
elle-même et non en vue d'une autre chose. Donc la jouissance pie se rapporte
qu'à cette fin.
Réponse:
CONCLUSION. — La jouissance n'a pour objet que la fin dernière qu'on recherche,
non pour autre chose, mais pour elle-même, pour que la volonté s'y repose et
s'y délecte.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (art. 1 huj. quaest.), le fruit ou la
jouissance implique deux choses ; c'est que l'objet de la jouissance soit une
chose finale et qu'il calme l'appétit par sa délectation ou sa douceur. Or, un
terme final peut être absolu ou relatif. Il est absolu quand il ne se rapporte
plus à aucun autre, et il est relatif quand il n'est que la fin de quelques
êtres. Le terme final absolu, dans lequel on se délecte comme dans sa fin
dernière, reçoit à proprement parler le nom de fruit, et c'est en cela que
consiste véritablement la jouissance. Mais ce qui n'est pas agréable en soi et
ce qu'on ne désire qu'en vue d'une autre chose, comme la potion amère qu'on
prend pour recouvrer la santé, ne peut d'aucune manière recevoir le nom de
fruit. Quant aux choses qui sont agréables en elles-mêmes et auxquelles
certains précédents se rapportent, on peut bien leur donner en un sens le nom
de fruit, mais on ne dit pas, selon l'acception propre et dans toute l'étendue
du mot, qu'on en jouit. Aussi saint Augustin dit (De Trin. lib. x, cap. 10) que
nous jouissons des connaissances dans lesquelles la volonté se repose avec
plaisir. Mais elle ne se repose absolument que dans salin dernière (1), parce
que, tant qu'on attend une chose, le mouvementde la volonté reste en suspens
bien qu'il soit déjà parvenu à un but. Ainsi dans le mouvement local quoique le
point intermédiaire soit le principe et la fin, il n'est cependant considéré
comme la lin qu'autant que l'objet s'y arrête.
(1) A
la vérité, il n'y a que la lin dernière qui puisse, à proprement parler,
produire une jouissance complète, mais les autres fins causent aussi une
certaine jouissance qui n'est pas entière, il est vrai, parce que l'appétit a
toujours quelque chose à désirer. Ces jouissances sont tout à la fois impropres
et incomplètes.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que, comme le dit saint Augustin (De
doct. christ, lib. î, cap. 33), si saint Paul eût dit : Je jouirai de vous, et
qu'il n'eût pas ajouté dans le Seigneur, il semblerait qu'il eût placé la fin
de sa délectation dans l'homme ; mais par là même qu'il a ajouté : dans le
Seigneur, il a prouvé qu'il mettait sa fin dans le Seigneur et qu'il en
jouissait, et que si son frère lui procurait des jouissances, ce n'était pas
comme sa fin dernière, mais comme le moyen qui y conduit.
2. 11
faut répondre au second, que le fruit n'est pas à l'arbre qui le produit ce
qu'il est à l'homme qui en jouit. En effet, il est à l'arbre qui le produit ce
qu'est l'effet à la cause, tandis qu'il est pour celui qui en jouit ce qu'il
désire en dernier lieu et ce qui le délecte. On donne aux effets que l'Apôtre
énumèrc en cet endroit le nom de fruits, parce que ce sont les effets de l'Esprit-Saint
en nous, mais non parce que nous en jouissons comme de notre fin dernière. — Ou
bien encore on peut répondre que, d'après saint Ambroise (Gloss. interi, ad
Gai.), on leur donne le nom de fruits, parce qu'on doit les demander pour
eux-mêmes, ce qui ne signifie pas qu'ils ne se rapportent pas à la béatitude,
mais qu'ils ont en eux-mêmes tout ce qu'il faut pour nous plaire.
3. Il
faut répondre au troisième (quest. i, art. 8, et quest. u, art. 7), que la fin
s'entend de deux manières. On indique par ce mot la chose elle-même ou
l'acquisition delà chose. Ala vérité ce ne sont pas deux fins, mais c'est la
fin considérée en elle-même et la lin considérée dans ses rapports. Dieu est la
fin dernière comme étant l'objet final que nous cherchons; la jouissance est
aussi notre fin, mais comme l'acquisition ou la possession de la lin dernière
elle-même. Ainsi donc, comme Dieu et la jouissance de Dieu ne forment qu'une
seule et même fin, de même la jouissance par laquelle nous jouissons de Dieu et
celle par laquelle nous jouissons de la jouissance divine ne forment qu'une
seule et même jouissance. Il en faut dire autant de la béatitude créée qui
consiste dans cette jouissance même.
ARTICLE
IV. — LA JOUISSANCE N'A-T-ELLE POUR OBJET QUE LA FIN QU'ON POSSÈDE (1)?
(1) A
ce point de vue on distingue encore la jouissance parfaite de la jouissance
imparfaite.
Objections:
1.. Il semble que la jouissance ne résulte exclusivement que de la possession
même delà fin. Car saint Augustin dit(Z>e Trin. lib. x, cap. 11) que la
jouissance consiste à user avec joie, non avec la joie de l'espérance, mais
avec celle de la réalité. Or, tant qu'on ne possède pas une chose, on n'a pas
la joie de la réalité, mais celle de l'espérance. Donc la jouissance n'a pour
objet que la fin qu'on possède.
2..
Comme nous l'avons dit (art. 3), la jouissance ne résulte, à proprement parler,
que delà fin dernière, parce qu'il n'y a quecettefin quicalme l'appélit. Or,
l'appétit ne trouve de repos qu'autant qu'il est en possession même de sa fin. Donc
la jouissance, à proprement parler, ne résulte que de la possession même de la
fin.
3..
Jouir, c'est prendre le fruit. Or, on n'a le fruit que quand on est en
possession delà fin. Donc la jouissance n'a pour objet que la fin qu'on
possède.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Jouir, comme le dit saint Augustin (De
doct. christ. lib. i, cap. 4), c'est s'attacher par amour à une chose pour
elle-même. Or, on ne peut s'attacher ainsi à une chose qu'on ne possède pas.
Donc la jouissance peut résulter de la fin qu'on ne possède pas encore.
Réponse:
CONCLUSION. — Il y a jouissance parfaite de la fin dernière qu'on possède
réellement, et il y a jouissance imparfaite de la fin qu'on ne possède pas
encore, mais qui n'existe que dans l'intention.
Il faut
répondre que la jouissance implique un certain rapport de la volonté avec sa
fin dernière, selon les différentes manières dont cette faculté peut posséder
son objet suprême. Or, elle peut le posséder de deux manières : parfaitement et
imparfaitement. Elle le possède parfaitement quand elle le possède
non-seulement dans l'intention, mais encore en réalité ; elle le possède
imparfaitement quand elle ne le possède que dans l'intention. Ainsi la
jouissance est parfaite quand on possède réellement la fin ; elle est
imparfaite quand on ne la possède pas réellement et qu'elle ne subsiste que
dans l'intention (1).
(1)
L'Ecriture parle souvent de cette jouissance de la-tin dernière qu'on ne
possède que dans 1 intention. Quam dulcia faucibus meis eloquia lini super mel
ori meo Ps. cxvui : Gustate et videte quoniam suavis est Dominus (Pt. xxxiii)
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que saint Augustin parle en cet
endroit de la jouissance parfaite.
2. Il faut
répondre au second, que le repos de la volonté est empêché de deux manières :
1° du côté de l'objet, parce qu'il n'est pas la fin dernière et qu'il se
rapporte à une autre chose; 2° par le sujet qui appète la fin et qui ne la
possède pas encore. L'objet est ce qui détermine l'espèce de l'acte, mais la
manière d'agir dépend de l'agent, de telle sorte que cette manière est parfaite
ou imparfaite, suivant les conditions de l'agent lui-même. C'est pourquoi la
jouissance de ce qui n'est pas notre fin dernière est une jouissance impropre,
parce qu'elle n'est pas de l'espèce de la jouissance véritable. Mais la
jouissance de la fin dernière, qu'on ne possède pas, est une jouissance
véritable, à proprement parler; seulement elle est imparfaite, parce que la manière
dont l'homme possède sa fin est imparfaite elle-même.
3. Il
faut répondre au troisième, qu'on dit que quelqu'un est en possession de sa fin
non-seulement quand il la possède en réalité, mais encore quand illa possède
dans son intention, comme nous l'avons dit (incorp. art.).
QUESTION
XII. : DE L'INTENTION.
Après
avoir parlé de la jouissance nous avons à nous occuper de l'intention. — A ce
sujet cinq questions se présentent : 1° L'intention est-elle l'acte de
l'intellect ou de la volonté? — 2" N'a-t-elle pour objet que la fin
dernière? — 3° Peut-on diriger simultanément son intention vers deux choses ? —
4° Est-ce la même intention qui se rapporte à la fin et aux moyens? — 5"
L'intention exisle-t-elle chez les animaux?
ARTICLE
I. — l'intention est-elle un acte de l'intellect ou de la volonté ?
Objections:
1.. Il semble que l'intention soit un acte de l'intellect et non de la volonté.
En effet, il est dit dans saint Matthieu (Matth, vi, 22) : Si votre oeil est
pur et simple, tout votre corps sera éclairé. D'après saint Augustin (Lib. de
serm. Domini, lib. h, cap. 23), l'oeil désigne en cet endroit l'intention. Or,
l'oeil étant l'instrument de la vue marque la faculté qui perçoit. Donc
l'intention n'est pas l'acte de la puissance appétitive, mais de la puissance
perceptive.
2..
Saint Augustin dit (ibid.) que le Seigneur désigne l'intention par le mot de
lumière quand il dit : Si la lumière qui est en vous est ténèbres, etc. Or la
lumière appartient à la connaissance. Donc l'intention aussi.
3..
L'intention désigne le rapport d'une chose à sa fin. Or, c'est à la raison
qu'il appartient d'ordonner les choses par rapport à leur fin. Donc l'intention
n'appartient pas à la volonté, mais à la raison.
4..
L'acte de la volonté ne se rapporte qu'à la fin ou aux moyens. Or, l'acte de la
volonté qui se rapporte à la fin reçoit le nom de volonté ou de joids-sance, et
celui qui se rapporte aux moyens s'appelle élection; deux choses dont
l'intention diffère. Donc l'intention n'est pas un acte de la volonté.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De Trin. lib. x, cap.
7) que l'intention de la volonté unit la vue avec l'objet qu'elle voit, et
qu'elle met également l'espèce qui existe dans la mémoire en rapport avec
l'esprit lorsqu'il réfléchit intérieurement. Donc l'intention est un acte de la
volonté.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque c'est la volonté qui dirige toutes les forces de l'àme
vers la fin, l'intention est à proprement parler son acte.
Il faut
répondre que Vintention, comme le mot l'indique [tendere in), signifie une
tendance vers quelque chose. Or, l'action du moteur comme le mouvement du
mobile tendent tous deux vers un but, mais la tendance du mobile provient de
l'action du moteur. Par conséquent l'intention appartient principalement et
avant tout au moteur. C'est pourquoi nous donnons le nom d'architecte à celui
qui a autorité sur ceux qui exécutent le plan qu'il a conçu. Ainsi la volonté
désignant toutes les autres puissances de l'âme vers la fin de l'homme, comme
nous l'avons prouvé (quest. ix, art. 1), il en résulte évidemment que
l'intention est, à proprement parler, son acte.
Solutions:
1. 11 faut répondre au premier argument, que l'intention est désignée par
l'oeil métaphoriquement, non parce qu'elle appartient à la connaissance, mais
parce qu'elle présuppose la connaissance qui fait voir à la volonté la fin à
laquelle elle tend. C'est ainsi que l'oeil nous fait voir à l'avance l'objet
vers lequel nous devons physiquement nous diriger.
2. Il
faut répondre au second, qu'on donne à l'intention le nom de lumière, parce
qu'elle éclaire celui en qui elle réside. On donne aux oeuvres le nom de
ténèbres, parce que l'homme sait ce qu'il se propose, mais il ne sait pas ce
qui résulte de son action, comme le dit saint Augustin (loc. cit.).
3. Il
faut répondre au troisième, que la volonté n'ordonne pas, mais qu'elle tend à
un but conformément à l'ordre de la raison. Ainsi le mot intention exprime
l'acte de la volonté, tout en présupposant le travail de la raison qui ordonne
les choses par rapport à leur fin.
4. Il
faut répondre au quatrième, que l'intention est l'acte de la volonté se
rapportant à la fin. Or, la volonté se rapporte à la fin de trois manières : 1°
D'une manière absolue, et on lui donne alors le nom de volonté; c'est ainsi que
nous voulons la santé ou d'autres biens semblables. 2° On peut considérer la
fin comme l'objet dans lequel la volonté se repose, et c'est de la sorte que la
jouissance s'y rapporte. 3° On peut la considérer comme le terme d'une chose
qui se rapporte à elle (1), et c'est en ce sens que l'intention regarde la fin.
Car on ne dit pas que nous avons l'intention de recouvrer la santé uniquement
parce que nous la voulons, mais parce que nous prenons les moyens nécessaires
pour y parvenir.
(1) Ainsi 1 intention peut se définir • le
désir efficace d'arriver à la fin par les moyens convenables. Sous ce rapport
elle diffère de la jouissance et de la volitioD, parce que ces deux derniers
actes ne se rapportent qu'à la fin, sans sW cuper des moyens.
ARTICLE
II. — l'intention n'a-t-elle pour objet que la fin dernière ?
Objections:
1.. Il semble que l'intention n'ait pour objet que la fin dernière. Car il est
écrit (Lib. Sent. Prosp. sent, c) (2) : L'intention du coeur est un cri vers
Dieu. Or, Dieu est la fin dernière du coeur de l'homme. Donc l'intention se
rapporte toujours à la fin dernière.
(2) Ce
Recueil de sentences est un ouvrage de saint Prosper, qui se compose d'extraits
qu'il a faits de saint Augustin.
2..
L'intention regarde la fin comme étant son terme, ainsi que nous l'avons dit
(art. préc. ad Â). Or, le terme est de même nature que la fin dernière. Donc
l'intention se rapporte toujours à cette fin.
3..
Comme l'intention se rapporte à la fin, de même aussi la jouissance. Or, la
jouissance a toujours pour objet la fin dernière. Donc aussi l'intention.
r J
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. La fin dernière des volontés humaines est
unique ; car c'est la béatitude, comme nous l'avons dit (quest. i, art. 7). Si
donc l'intention ne se rapportait qu'à la fin dernière, les intentions des
hommes ne seraient pas différentes entre elles, ce qui paraît évidemment faux.
Réponse:
CONCLUSION. — Quoique l'intention se rapporte toujours à la lin, elle ne se rapporte
cependant pas toujours à la fin dernière.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (art. préc.), l'intention se rapporte à la
fin, selon que cette fin est le terme du mouvement de la volonté. Or, le terme
d'un mouvement peut s'entendre de deux manières. D'abord ce peut être le terme
dernier dans lequel on se repose ; alors c'est le terme absolu du mouvement
tout entier. Ce peut être aussi un terme intermédiaire qui serait le principe
d'un mouvement nouveau et la fin d'un mouvement qui vient de s'écouler. Ainsi
dans un mouvement où l'on va de A en C en passant par B, C est le dernier terme
et B le terme intermédiaire. L'intention peut s'appliquer à ces deux points ;
par conséquent, quoiqu'elle ait toujours la fin pour objet, il n'est pas nécessaire
qu'elle se rapporte toujours à la fin dernière.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, qu'on dit que l'intention du coeur est
un cri vers Dieu, non que Dieu soit toujours l'objet de notre intention, mais
parce qu'il connaît tout ce que nous nous proposons, ou bien parce que dans la
prière nous dirigeons vers lui notre intention, et qu'elle a toute la puissance
d'un cri qui s'échappe de l'âme.
2. Il
faut répondre au second, que le terme a en effet la nature de la fin dernière,
mais il n'a pas toujours ce caractère par rapport au tout ; quelquefois il ne
l'a que par rapport à une partie (1).
(1)
Ainsi le mot terme peut ôtre emplové pour la lin moyenne qui fait partie du
mouvement total dont le but est la lin dernière.
3. Il
faut répondre au troisième, que la jouissance implique le repos dans la fin, ce
qui n'appartient qu'à la fin dernière, mais que l'intention implique Je
mouvement vers la fin et non vers le repos -, par conséquent il n'y a pas de
parité.
ARTICLE
III. — l'intention peut-elle se porter vers deux odjets a la fois?
Objections:
1.. Il semble que l'on ne puisse pas avoir en vue plusieurs choses à la fois.
Car saint Augustin dit (De serm. Dom. in mont. lib. n, cap. 14 -17) que l'homme
ne peut tout à la fois songer à Dieu et à ses avantages matériels. Donc pour la
même raison il ne peut pas avoir en vue deux choses différentes. •
2..
L'intention est le mouvement de la volonté vers un terme. Or, un mouvement ne
peut pas avoir sous le même rapport plusieurs termes. Donc la volonté ne peut
pas simultanément se proposer plusieurs choses.
3..
L'intention présuppose l'acte de la raison ou de l'intellect. Or, d'après
Aristote (Top. lib. n, cap. 4), il n'arrive pas à l'intellect de comprendre
plusieurs choses simultanément. Donc il n'arrive pas non plus à l'intention de
s'appliquer à plusieurs.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. L'art imite la nature. Or, la nature se
sert d'un instrument pour deux fins ; elle emploie, par exemple, la langue pour
goûter et pour parler, comme le dit Aristote (De anima, lib. m in fin. et lib.
n, text. 88). Donc de la même manière l'art ou la raison peut disposer une
chose pour deux fins, et par conséquent on peut appliquer simultanément son
intention à deux objets.
Réponse:
CONCLUSION. — La volonté peut simultanément appliquer son intention à plusieurs
choses, comme à sa fin dernière et à sa fin prochaine, ou en préférant une
chose à une autre.
Il faut
répondre que deux choses peuvent être ou n'être pas ordonnées l'une pour
l'autre. Quand elles sont ordonnées l'une pour l'autre, il est évident, d'après
ce que nous avons dit (art. préc), que l'homme peut simultanément se les
proposer. Car l'intention n'a pas seulement pour objet la fin dernière, comme
nous l'avons vu (ibid.), mais encore la fin intermédiaire. Ainsi on se propose
tout à la fois la fin prochaine et la fin dernière : la médecine et la santé.
Mais quand elles ne sont pas ordonnées l'une pour l'autre, l'homme peut encore
néanmoins en avoir en vue plusieurs. Ce qui arrive évidemment quand il préfère
un objet à un autre, parce qu'il le croit meilleur. Or, un des motifs qui
rendent une chose supérieure à une autre chose, c'est qu'elle peut servir à un
plus grand nombre d'usages. On peut, par conséquent, partir de là pour lui
donner la préférence. Il est évident que dans cette circonstance l'homme se
propose simultanément plusieurs choses.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que saint Augustin entend par là que
l'homme ne peut se proposer simultanément la gloire de Dieu et ses intérêts
temporels comme ses fins dernières, parce que, comme nous l'avons prouvé
(quest. i, art. 5), un homme ne peut avoir plusieurs fins dernières.
2. Il
faut répondre au second, qu'un même mouvement peut avoir plusieurs termes, si
l'un se rapporte à l'autre ; mais deux termes ne peuvent appartenir au même
mouvement s'ils ne sont pas ordonnés entre eux. Néanmoins il faut observer que
ce qui n'est pas un en réalité peut être regardé comme tel rationnellement. Or,
l'intention étant le mouvement de la volonté vers une chose que la raison a
préalablement établie, comme nous l'avons dit(art. ihuj. quaest. ad 3), il peut
se faire que des choses qui sontmul-tiples en réalité ne forment, par rapport à
l'intention, qu'un seul terme. Ainsi deux choses sont rationnellement une
toutes les fois qu'elles concourent à former une même troisième, comme la
chaleur et le froid, pris à un certain degré, concourent à produire la santé,
ou quand elles sont contenues sous une même raison générale qu'on peut avoir en
vue. L'achat d'une liqueur et d'une étoffe est, par exemple, compris sous
l'idée de gain, comme sous une idée générale. Par conséquent rien n'empêche que
celui qui a le gain en vue ne se propose en même temps ces deux choses.
3. Il
faut répondre au troisième, que, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lxxxv,
art. 4), il nous arrive de comprendre simultanément plusieurs choses quand
elles sont une sous un rapport.
ARTICLE
IV. — est-ce la. même intention qui regarde la fin et les moyens qui s'y
rapportent?
Objections:
1.. Il semble que l'intention qui se rapporte à la fin et aux moyens ne soit
pas un seul et même mouvement de la volonté. Car saint Augustin dit (De Trin.
lib. xi, cap. 6) que la volonté de voir la fenêtre a pour fin la vision de la
fenêtre elle-même, et qu'elle n'est pas la même que la volonté de voir les
passants par la fenêtre. Or, c'est à l'intention qu'il appartient de vouloir
regarder les passants par la fenêtre, et le désir de voir la fenêtre elle-même
se rapporte aux moyens. Donc l'intention qui se rapporte à la fin et la
volition des moyens forment deux mouvements volontaires différents l'un de
l'autre.
2.. Les
actes se distinguent d'après les objets. Or, la fin et les moyens sont des
objets divers. Donc l'intention de la fin et la volition des moyens forment
deux mouvements volontaires distincts.
3.. La
volonté qui se rapporte aux moyens s'appelle élection. Or, l'élection et
l'intention ne sont pas une seule et même chose. Donc l'intention qui se
rapporte à la fin et la volonté qui se rapporte aux moyens ne sont pas un seul
et même mouvement.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Le moyen se rapporte à la fin comme le
milieu au terme. Or, dans l'ordre de la nature, le mouvement qui passe par le
milieu est le même que celui qui arrive au terme. Donc dans les choses
volontaires l'intention qui se rapporte à la fin et la volonté qui se rapporte
aux moyens forment un seul et même mouvement.
Réponse:
CONCLUSION. — Le mouvement de la volonté qui tend à la fin et celui qui tend
aux moyens ne forment subjectivement qu'un seul et même mouvement.
Il faut
répondre que le mouvement de la volonté qui se rapporte à la fin et aux moyens
peut se considérer de deux manières : 1° suivant que la volonté se porte vers
l'un et l'autre de soi et d'une manière absolue ; et dans ce cas il y a
simplement deux mouvements: l'un qui se rapporte à la fin et l'autre aux
moyens. 2" On peut le considérer suivant que la volonté s'attache aux
moyens en vue delà fin. Alors le mouvement qui tend vers la fin ne forme
subjectivement qu'un seul et môme mouvement avec celui qui tend aux moyens. Car
quand je dis : je veux la médecine pour recouvrer la santé, je ne désigne qu'un
seul mouvement de la volonté. La raison en est que la fin est le motif qui nous
fait vouloir les moyens, et que le môme acte embrasse l'objet et la raison de
l'objet; comme la même vision comprend la couleur et la lumière, ainsi que nous
l'avons dit (quest. viii, art. 3 ad 2). Il en est de même de l'intellect. Car
si on considère absolument le principe et la conclusion , l'un et l'autre sont
l'objet d'une perception particulière. Mais quand on adhère à la conclusion en
vue du principe il n'y a qu'un seul acte cle l'intellect.
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que saint Augustin parle de la vue de
la fenêtre et de la vue des passants par la fenêtre, selon que la volonté se
porte absolument vers l'un et l'autre.
2. Il
faut répondre au second, que la fin considérée en elle-même est pour la volonté
un autre objet que le moyen qui se rapporte à la fin, mais quand on la
considère comme le motif qui nous porte à vouloir le moyen elle ne fait avec
lui qu'un seul et même objet.
3. Il
faut répondre au troisième, que le mouvement qui est un subjectivement peut
rationnellement différer par rapport au principe et à la fin, comme monter et
descendre, suivant ce que dit Aristote (Phys. lib. ni, text. 21). Ainsi quand
le mouvement de la volonté se porte vers les moyens selon leur rapport avec la
lin, il y a élection ; quand il se porte vers la fin selon qu'on y parvient par
les moyens qui s'y rapportent il y a intention. On peut vouloir de cette
manière la lin sans avoir encore déterminé les moyens dont on doit faire choix.
ARTICLE
V.—l'intention existe-t-elle chez les animaux?
Objections:
1.. Il semble que les animaux se proposent une fin. Car dans les êtres privés
de connaissance la nature est plus éloignée de la raison que la nature
sensitive qui se trouve chez les animaux. Or, la nature des êtres privés de
connaissance a une fin, comme le dit Aristote (Phys. lib. ii, text. 87). Donc à
plus forte raison les animaux s'en proposent-ils une.
2..
Comme l'intention a pour objet la fin, de même aussi la jouissance. Or, il y a
jouissance chez'les animaux, comme nous l'avons dit (quest. xi, art. 2). Donc
il y a aussi intention.
3..
Celui qui agit pour une fin a l'intention d'arriver à cette fin, puisque
l'intention n'est rien autre chose qu'une tendance vers un objet. Or, les
animaux agissent pour une fin, car l'animal se meut pour chercher sa nourriture
ou pour d'autres causes semblables. Donc les animaux se proposent une fin.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. L'intention de la fin implique le rapport
d'une chose avec cette fin elle-même, ce qui est le fait de la raison. Donc
puisque les animaux n'ont pas de raison il semble qu'ils n'ont pas d'intention.
Réponse:
CONCLUSION. — Quoique l'intention n'existe pas proprement et principalement
dans les animaux, cependant elle leur convient en ce sens qu'ils sont portés
par leur instinct naturel vers certains objets.
Il faut
répondre que, comme nous l'avons dit (art. 1 huj. quaest.), l'intention est une
tendance et elle suppose un moteur et un mobile. Le mobile peut tendre vers sa
fin selon qu'il y est poussé par un moteur. Ainsi on dit que la nature tend à
sa fin parce qu'elle y est mue par Dieu qui la dirige comme le chasseur la
flèche. En ce sens les animaux tendent à une fin parce qu'ils ont leur instinct
naturel qui les pousse vers une chose. Le moteur tend lui-même à sa fin, quand
il dirige vers elle son action propre ou celle d'un autre être. C'est le propre
de la raison. En ce sens les animaux n'ont pas d'intention et par conséquent
ils n'ont pas ce qui la constitue proprement et principalement, comme nous
l'avons dit (ibid.).
Solutions:
1. Il faut répondre au premier argument, que cette raison repose sur la nature
de l'intention telle qu'elle est dans le mobile qui obéit à l'impulsion d'un
moteur.
2. Il
faut répondre au second, que la jouissance n'implique pas le rapport d'une
chose à une autre, comme l'intention, mais le repos absolu dans la fin
elle-même.
3. Il
faut répondre au troisième, que les animaux sont mus vers leur fin non comme
les créatures qui voient que par leur mouvement elles peuvent parvenir au but,
ce qui est le propre de celles qui ont une intention ; mais comme des êtres qui
désirent leur fin et qui y sont conduits par leur instinct naturel sous
l'action, en quelque sorte, d'une cause étrangère, à la façon de tous les
autres êtres qui sont mus naturellement (1).
(1) Ce qui manque à l'animal, c'est
qu'il n'a pas la conscience de ce qu'il fait. Il tend vers sa lin
inslinctivement, sans se rendre compte des moyens qu'il emploie pour
l'atteindre.
QUESTION
XIII. : DE L'ÉLECTION DES MOYENS.
Nous
avons maintenant à examiner les actes delà volonté qui sont en rapport avec les
moyens nécessaires à la fin. Il y en a trois : l'élection, le consentement et
l'usage. Mais comme le conseil précède l'élection, nous nous occuperons donc :
1" de l'élection ; 2" du conseil (2) ; 3° du consentement ; 4° de
l'usage. — Touchant l'élection six questions se présentent : 1° L'élection
est-elle un acte de la volonté ou de la raison? — 2° L'élection existe-t-elle chez
les animaux? — 3° N'a-t-elle pour objets que les moyens, ou si quelquefois elle
a aussi la fin pour objet? — 4° L'élection n'a-t-elle pour objets que les
choses que nous faisons par nous-mêmes? — 5° L'élection n'a-t-elle pour objets
que les choses possibles ? — 6° L'homme choisit-il nécessairement ou librement
?
(2) On
peut être étonné que, le conseil étant antérieur h l'élection, saint Thomas
traite d'abord de l'élection. Mais l'ordre.scientifique l'exigeait, parce qu'il
faut toujours considérer une chose en elle-même, avant de rechercher sa cause
extrinsèque.
ARTICLE
I. — l'élection est-elle un acte de la volonté ou de la raison ?
Objections:
1.. Il semble que l'élection ne soit pas un acte de la volonté, mais delà
raison. Car l'élection implique une certaine comparaison d'après laquelle on
préfère une chose à une autre. Or, c'est à là raison qu'il appartient de
comparer. Donc l'élection est son acte.
2..
C'est à la même faculté qu'il appartient d'argumenter et de conclure. Or,
l'argumentation est du nombre des opérations de la raison. Donc l'élection
étant par rapport aux choses pratiques une sorte de conclusion, comme le dit
Aristote (Eth. lib. vu, cap. 3), il semble que ce soit un acte de la raison.
3.. L'ignorance n'appartient pas à la volonté,
mais à la faculté cognitive. Or, il y a une ignorance d'élection, comme le dit
Aristote [Eth. lib. iii, cap. 1 ). Il semble donc que l'élection n'appartienne
pas à la volonté, mais à la raison.
En sens
contraire, Mais c'est le contraire. Aristote dit [Eth. lib. m, cap. 3) que
l'élection est le désir des choses qui sont en nous. Or, le désir est un acte
de la volonté. Donc l'élection aussi.
Réponse:
CONCLUSION. — Puisque l'élection se consomme par un certain mouvement rie J'àme
qui la porte vers le bien qui a été choisi, elle n'est pas substantiellement
l'acte de la raison, mais elle est l'acte de la volonté.
Il faut
répondre que l'élection implique quelque chose qui appartient à l'intellect ou
à la raison, et quelque chose qui appartient à la volonté (1). Aussi Aristote
dit [Eth. lib. vi, cap. 2) que l'élection est un acte de l'intellect appétitif
ou de l'appétit intelligentiel. Car quand deux choses concourent à former une
même troisième, l'une d'elles se trouve formelle par rapport à l'autre. C'est
ce qui fait dire à Némésius (De nat. hom. cap. 33) que l'élection n'est pas par
elle-même l'appétit, qu'elle n'est pas non plus le conseil exclusivement, mais
un composé de l'un et de l'autre. Ainsi, quand nous disons que l'animal est
composé d'une âme et d'un corps, nous n'entendons pas qu'il n'est que le corps
ou qu'il n'est que l'àme absolument, mais qu'il est l'un et l'autre. Et il en
est de même de l'élection. Mais dans les actes de l'àme il faut observer que
l'acte qui appartient essentiellement à une puissance ou une habitude reçoit sa
forme et son espèce de la puissance ou de l'habitude supérieure à laquelle la
puissance intérieure le rapporte. Car, si quelqu'un fait un acte de force pour
l'amour de Dieu, cet acte appartient matériellement à la force et formellement
à la charité. Or, ilestévident que la raison précède d'une certaine manière la
volonté et dirige ses actes, en ce sens que la volonté tend vers son objet
selon la direction que lui imprime la raison, parce que c'est à la faculté qui
perçoit à représenter à la faculté qui appète son objet. Par conséquent l'acte
par lequel la volonté se porte vers une chose qui lui est présentée comme
bonne, d'après les lumières de la raison, appartient matériellement à la
volonté et formellement à la raison (2). Dans ce cas la substance de
l'acte se rapporte matériellement à l'ordre que la puissance supérieure impose.
C'est pourquoi l'élection n'est pas substantiellement l'acte de la raison, mais
de la volonté. Car l'élection se consomme par le mouvement de l'âme qui la
porte vers le bien choisi; d'où il est manifeste que c'est un acte de la
puissance appétitive.
(1) Sylvius fait observer que quoique tous les
actes île la volonté présupposent l'acte de l'intellect, cependant saint
Thomas, à l'égard de l'élection, s'attache tout particulièrement à faire
ressortir ceqni est propre à la raison; parce qu'en effet la raison a une
très-grande part dansl'élec tion.
(2) C'est ce qui fait dire à Aristote que
l'élection est l'acte de l'appétit préalablement éclairé par le conseil : al
appelilns proeconriliati.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'élection implique une comparaison qui a eu lieu préalablement,
mais ce n'est pas à dire que l'élection soit essentiellement cette comparaison
elle-même.
2. Il faut répondre au second, que la conclusion
d'un syllogisme en matière pratique appartient à la raison -, on lui donne le
nom de sentence ou de jugement, et l'élection vient ensuite. C'est pourquoi la
conclusion semble appartenir à l'élection, comme à son conséquent (1).
(1) L'élection pourrait être une conclusion
subséquente.
3. Il faut répondre au troisième, qu'on dit qu'il
y a ignorance d'élection, non que l'élection soit la science, mais parce qu'on
ignore ce qu'on doit choisir.
ARTICLE II — l'élection existe-t-elle chez les
animaux?
Objections: 1.. Il semble que l'élection existe
chez les animaux. Car l'élection est l'appétit d'une chose que l'on désire en
vue d'une fin, selon la définition d'Aristote (Eth. lib. m, cap. 3). Or, les
animaux appètent quelque chose en vue d'une fin. Car ils agissent pour une fin,
et cela d'après leur appétit. Donc il y a en eux élection.
2.. Le mot d'élection semble indiquer une
préférence. Or, les animaux ont des préférences, comme on le voit manifestement
par la brebis qui mange d'une herbe et qui ne mange pas d'une autre. Donc il y
a élection dans les animaux.
3.. Comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap.
-12), il appartient à la prudence de bien choisir les moyens par rapport à la
fin. Or, la prudence convient aux animaux. C'est ce qui fait dire à ce
philosophe (Met. lib. i, cap. 1) qu'ils ont la prudence sans la science quand
ils ne peuvent pas entendre les sons comme les abeilles (2). C'est d'ailleurs
une chose qui paraît sensiblement manifeste. Car on découvre une sagacité
admirable, par exemple, dans les travaux des abeilles, des araignées et des
chiens. Ainsi qu'un chien, en chassant un cerf, se trouve à la rencontre de
trois chemins, il flairera s'il n'est point passé par le premier ou le second ;
du moment où il sentira qu'il n'est passé ni par l'un ni par l'autre, il
prendra le troisième et le suivra avec sécurité sans faire un nouvel essai,
comme s'il eût fait usage du syllogisme divisé, d'après lequel on pouvait
conclure que le cerf, n'ayant pas passé par les deux premiers chemins, a pris
nécessairement le troisième, puisqu'il n'y en a pas un plus grand nombre. Il
semble donc que l'élection existe chez les animaux.
(2) Aristote dit dans'son Histoire des animaux
(liv. IX, 40) qu'on ignore si les abeilles ont ou non le sens do l'ouïe. Et il
ajoute que ceux qui sont privés de ce sens ne sont pas capables d'apprendre,
niais que cette capacité se trouve dans ceux qui réunissent la mémoire à
l'ouïe, connue le chien, le'perroquet, le cheval, etc.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Némésius dit (Denat. hom. cap. 33) que les enfants et les êtres qui ne sont pas
raisonnables agissent volontairement, mais qu'ils ne choisissent pas. Donc
l'élection n'existe pas chez les animaux.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'élection ne peut
avoir lieu dans les êtres qui sont absolument déterminés par rapport à un bien
particulier, et que d'ailleurs les animaux sont ainsi déterminés parleur
appétit sensitif, il est évident qu'ils n'ont pas l'élection par laquelle on
peut choisir entre plusieurs objets.
Il faut répondre que l'élection étant la
préférence d'une chose sur une autre, il est nécessaire qu'elle se rapporte à
plusieurs objets pour qu'on puisse choisir; car quand il n'y a qu'une seule
chose il n'est pas possible de faire un choix. Or, la différence qu'il y a
entre l'appétit sensitif et la volonté consiste, comme nous l'avons dit (quest.
i, art. 2 ad 3, et quest. vi, art. 2), en ce que l'appétit sensitif n'est
déterminé, selon l'ordre de la nature, qu'à un seul objet particulier, tandis
que la volonté est à la vérité naturellcment déterminée par son seul objet
général qui est le bien, mais elle reste libre de ses déterminations à l'égard
des biens particuliers. C'est pourquoi le propre de la volonté est de choisir,
mais ce n'est pas le propre de l'appétit sensitif qui existe seul chez les
animaux. C'est pourquoi l'élection ne leur appartient pas.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'appétit d'une chose en vue d'une fin ne porte pas toujours le
nom d'élection ; il faut qu'il y ait eu discernement et préférence d'une chose
sur une autre, ce qui ne peut avoir lieu que dans le cas où l'appétit peut se
porter vers plusieurs objets.
2. Il faut répondre au second, que l'animal
préfère une chose à une autre, parce que son appétit y est naturellement porté.
C'est pourquoi, aussitôt que ses sens ou son imagination lui représentent un
objet pour lequel son appétit a une inclination naturelle, il se porte vers cet
objet instinctivement, comme le feu se porte en haut et non en bas sans qu'il y
ait élection de sa part.
3. Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit Aristote (Phys. lib. m, text. 16 et seq.), le mouvement est un acte du
mobile qui provient du moteur ; c'est ce qui fait que la vertu du moteur se
montre dans le mouvement du mobile. C'est pour ce motif que dans tous les êtres
qui sont mus par la raison, on voit l'ordre rationnel qui les meut, bien que
les êtres qui sont mus par la raison n'aient pas de raison eux-mêmes. Ainsi la
flèche, d'après l'impulsion du chasseur, tend aussi directement au but que si
elle avait elle-même la raison pour se diriger. On en peut dire autant du
mouvement d'une horloge et de toutes les mécaniques que le génie humain a
inventées. Or, ce que les choses d'art sont à l'esprit de l'homme, les choses
naturelles le sont à la pensée divine. C'est ce qui fait que dans les choses
qui se meuvent naturellement on aperçoit un ordre analogue à celui qu'on admire
dans les oeuvres d'art, comme le dit Aristote (Phys. lib. a, text. 49). De là
il arrive que dans le travail des animaux on découvre une certaine habileté,
parce qu'ils sont naturellement portés à exécuter des mouvements réglés dont
l'ordre a été préconçu par l'artisan suprême qui règle et ordonne toutes
choses. Ainsi c'est pour cette raison qu'on dit que les animaux sont prudents
ou habiles, mais ce n'est pas parce qu'il y a en eux raison ou élection. La
preuve qu'ils n'ont aucune de ces facultés, c'est que tous ceux qui sont de la
même espèce font absolument la même chose (1).
(1) Ils ne sont pas perfectibles, et ce défaut
prouve en .effet l'absence de toutes les facultés rationnelles.
ARTICLE III. — l'élection n'a-t-elle pour objet
que les moyens, ou bien si elle s'exerce quelquefois sur la fin elle-même ?
Objections: 1.. Il semble que l'élection ne porte
pas seulement sur les moyens. Car Aristote dit (Eth. lib. xi, cap. 12) que
c'est la vertu qui rend l'élection droite, mais que ce n'est pas à elle que se
rapportent tous les moyens qui sont de nature à nous faire atteindre le but
qu'elle prescrit, c'est à une autre faculté (2). Donc l'élection porte sur la
fin plutôt que sur les moyens.
(2) Ce passage «"Aristote est très-obscur
dans l'original et les différentes traductions.
2.. L'élection implique la préférence d'une chose
par rapport à une autre. Or, comme parmi les moyens on peut préférer l'un à
l'autre, il en est de même des fins différentes. Donc l'élection peut avoir
pour objet la fin aussi bien que les moyens.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 2) : La volonté a pour objet la fin, et
l'élection les moyens.
Réponse: CONCLUSION. — L'élection n'a pour objet
que les moyens, ou si elle porte quelquefois sur la fin, ce n'est pas la fin
dernière, mais une fin secondaire qui peut se rapporter à une fin ultérieure.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
1 huj. quaest. ad 2), l'élection est la conséquence de la sentence ou du
jugement qui est comme la conclusion du syllogisme pratique. Par conséquent
l'élection comprend ce qui rentre dans la conclusion de cette sorte de
syllogisme. Or, en matière pratique, la fin est le principe de l'acte etnon sa
conclusion, comme le dit Aristote (Phys. lib. n, text. 89). Donc la fin,
considérée comme telle, n'est pas du domaine de l'élection. Mais comme dans les
sciences spéculatives rien n'empêche que le principe d'une démonstration ou
d'une science ne soit la conclusion d'une autre démonstration ou d'une autre
science (1), et qu'il n'y a que le premier principe, celui qui est
indémontrable, qui ne puisse être une conclusion, de môme il arrive que ce qui
est la fin d'une action peut être un moyen par rapport à une autre, et à ce
titre devenir l'objet de l'élection. Ainsi, dans la médecine la santé est le
but final de la science. Le médecin ne peut pas vouloir autre chose ; il doit
partir de là comme d'un principe. Mais la santé du corps a pour fin le bien de
l'âme. Par conséquent celui qui veille au salut de l'âme peut choisir entre la
santé et la maladie. Car l'Apôtre dit (IL Cor. xii, 10) : Quand je suis faible,
c'est alorsque je suis fort etpuissant. Quant à la fin dernière elle ne peut
nullement être l'objet de l'élection.
(1) Par exemple la conclusion d'une science
supérieure, comme la physique, peut être acceptée par la médecine à titre de
principe.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que les fins propres des vertus se rapportent à la béatitude comme à
leur fin dernière. C'est en ce sens qu'elles peuvent être l'objet de
l'élection.
2. Il faut répondre au second, que, comme nous
l'avons vu (quest. î, art. 5), la fin dernière est absolument une; par
conséquent, partout où il y a plusieurs fins il y a lieu de choisir, parce
qu'elles sont subordonnées à la fin dernière (2).
(2) Ainsi on est libre île choisir la vie active
ou la vie contemplative pour arriver à la béatitude.
ARTICLE IV. — l'élection ne porte-t-elle que
sur les choses que nous faisons par nous-mêmes?
Objections: 1.. Il semble que l'élection ne
regarde pas seulement les actes humains. Car l'élection porte sur les moyens.
Or, les moyens comprennent non-seulement les actes, mais encore les organes,
comme le dit Aristote (Phys. lib. n, text. 84). Donc l'élection n'a pas
seulement pour objet les actes humains.
2.. L'action se distingue de la contemplation. Or,
l'élection a lieu dans la contemplation, puisqu'elle résulte de la préférence
qu'on accorde à une opinion sur une autre. Donc l'élection n'a pas seulement
pour objet les actes humains.
3.. Les hommes sont élus aux dignités séculières
ou ecclésiastiques par ceux qui n'ont aucune action sur eux. Donc l'élection ne
porte pas seulement sur les actes humains.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 2) que l'élection ne porte que sur les choses
que l'homme peut faire par lui-même.
Réponse: CONCLUSION. — L'élection ayant toujours
les moyens pour objet, il est nécessaire qu'elle porte toujours sur les actes
humains.
Il faut répondre que comme l'intention se rapporte
à la fin, de même l'élection se rapporte aux moyens. Or, la fin est ou une
action, ou une chose extérieure. Quand c'est une chose extérieure, il est
nécessaire que l'action de l'homme intervienne, soit pour produire cette chose
elle-même, comme le médecin produit la santé, qui est son but final et qu'on
désigne comme le but final de son art, soit pour que l'homme use ou jouisse de
quelque façon de l'objet dont il fait sa fin, comme l'argent ou la possession
de l'argent est la fin que l'avare se propose. On peut faire le môme
raisonnement à l'égard des moyens. Car tout moyen doit nécessairement être ou
une action, ou une chose extérieure. Si c'est une chose extérieure, il faut que
l'action intervienne soit pour produire ce moyen, soit pour le mettre en usage.
Par conséquent, dans toute hypothèse l'élection porte toujours sur les actes
humains.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que les organes se rapportent à la fin en ce sens que l'homme s'en
sert pour y parvenir (1).
(1) C'est pour cela que l'action des organes tombe
aussi sous le choix et l'élection.
2. Il fautrépondre au second, que dans la
contemplation môme il y a un acte (2) de l'intellect qui adhère à telle ou
telle opinion; il n'y a donc que l'action extérieure qui soit en opposition
avec la contemplation.
(2) Cet acte est un acte intérieur; car la
contemplation est elle-même un acte de cette nature.
3. Il faut répondre au troisième, que l'homme qui
choisit un évoque ou un magistrat l'élève, par le fait de son élection, à la
dignité qu'il lui destine; autrement, si son action n'avait aucune vertu sur
l'institution de l'évêque ou du magistrat, il n'aurait pas droit de l'élire. De
même il faut dire que toutes les fois qu'on préfère une chose à une autre, il y
a toujours, de la part de celui qui la choisit, une action quelconque.
ARTICLE V. — l'élection n'a-t-elle pour objet
que les choses possibles?
Objections: 1.. Il semble que l'élection n'ait pas
seulement pour objet les choses possibles. Car l'élection est un acte de la
volonté, comme nous l'avons dit (art. 1 huj. quaest.). Or, la volonté se
rapporte aux choses possibles et impossibles, comme le dit Aristote (Eth. lib.
iii, cap.2). Donc l'élection aussi.
2.. L'élection porte sur ce que nous faisons par
nous-mêmes, comme nous l'avons vu (art. préc). Sous le rapport de l'élection il
n'importe en rien que l'objet soit impossible absolument ou qu'il soit
impossible relativement au sujet qui l'a choisi. Or, souvent nous ne pouvons
faire ce que nous choisissons, et ces choses deviennent ainsi impossibles pour
nous. Donc l'élection a pour objet des choses impossibles.
3.. On ne tente de faire une chose qu'autant qu'on
l'a choisie. Or, saint Benoît dit (Reg. cap. 68) que si l'abbé vient à
commander une chose impossible (3), il faut essayer de la faire. Donc
l'élection peut porter sur ce qui est impossible.
(3) Le texte de la règle porte des choses
difficiles ou impossibles (gravia aut'impossibilia). Saint Benoit veut qu'on
obéisse et qu'on se mette a 1 oeuvre, parce, qu'il y a bien des choses qui
paraissent impossibles et qui ne le sont pas en effet. Quand on s'y met avec
toute l'ardeur qu'inspire 1 esprit de foi et d'obéissance, souvent on vient à
bout de ce que l'on croyait au-dessus de ses forces. (Voyez la règle de saint
Benoit avec ses commentaires.)
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 2) que l'élection ne s'exerce pas sur ce qui
est impossible.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'élection a
toujours rapport aux actions humaines, elle ne peut s'exercer que sur le
possible.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
4 huj. quaest.), nos élections ou nos choix se rapportent toujours à nos
actions. Or, nos actions ne sortant pas du domaine des choses possibles, il
s'ensuit que l'élection n'a que le possible pour objet. De plus, si nous
choisissons une chose, c'est pour pouvoir arriver par là à notre fin, ou du
moins pour nous procurer le moyen d'y parvenir. Or, on ne peut arriver à sa fin
au moyen de ce qui est impossible. La preuve c'est que les hommes, quand ils
arrivent en se consultant à découvrir une impossibilité quelconque, ils
renoncent à leur dessein, parce qu'ils se reconnaissent incapables d'aller au
delà. — C'est encore ce qu'on peut se démontrer jusqu'à l'évidence par le
raisonnement qui précède. Car le moyen qui fait l'objet de l'élection est à la
fin ce que la conclusion est au principe. Or, il est manifeste qu'on ne tire
pas une conclusion impossible d'un principe possible; par conséquent la fin ne
peut être possible sans que le moyen ne le soit aussi. Il n'y a d'ailleurs pas
d'être qui tende à l'impossible, et l'homme ne tendrait pas vers sa fin, si le
moyen qui doit l'y conduire ne lui paraissait pas possible. Donc l'impossible
ne peut être du domaine de l'élection.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la volonté tient le milieu entre l'intellect et l'action
extérieure. Car l'intellect propose à la volonté son objet, et la volonté
produit elle-même l'acte extérieur. Ainsi le principe du mouvement de la
volonté se considère du côté de l'intellect qui perçoit le bien en général,
tandis que le terme ou le complément de son acte se rapporte à l'action par
laquelle on tend à obtenir une chose. Car le mouvement de la volonté va de
l'âme à l'objet extérieur. C'est pourquoi la perfection de l'acte de la volonté
se considère selon qu'une chose est bonne à quelqu'un pour agir. Or, tel est le
possible en général. C'est pour cette raison que la volonté parfaite n'a pour
objet que le possible, qui est la seule chose qui soit bonne à celui qui la
veut; tandis que la volonté imparfaite a pour objet quelquefois l'impossible,
et c'est ce que certains auteurs appellent une velléité. On dira, par exemple,
qu'on voudrait une chose si elle était possible. Quant à l'élection, elle
désigne l'acte de la volonté, qui est déjà déterminé à l'égard de ce qu'on doit
faire pour le moment, et elle ne peut absolument avoir un autre objet que le
possible.
2. Il faut répondre au second, que l'objet de la
volonté étant le bien perçu par l'intellect, il faut juger de l'objet de la
volonté de la même manière que de ce qui est du domaine de la perception. C'est
pourquoi, comme la volonté peut quelquefois s'attacher à un objet qu'elle croit
bon, bien qu'il ne le soit pas en effet, de même l'élection peut quelquefois
s'arrêter à une chose qu'on croit possible, bien qu'elle ne le soit pas au
sujet qui la choisit.
3. Il faut répondre au troisième, que saint Benoît
s'exprime ainsi, parce que ce n'est pas à l'inférieur à décider, d'après ses
propres lumières, si une chose est possible, mais il doit se reposer à cet
égard sur le jugement de son supérieur.
ARTICLE VI. — l'homme choisit-il nécessairement
ou librement (1)?
(1) Cet article revient encore à la question du libre
ai-Litre, qui est la base de toute la morale.
Objections: 1.. Il semble que l'homme choisisse
nécessairement. Car la fin est aux choses que l'on doit choisir ce que sont les
principes aux conséquences qui en découlent, comme le dit Aristote (Eth. lib.
vu, cap. 8). Or, les conséquences découlent nécessairement des principes. Donc
la fin détermine nécessairement l'homme dans son choix.
2.. Comme nous l'avons dit (art. 1 huj. quaest.),
l'élection résulte du jugement que porte la raison sur ce que l'on doit faire.
Or, la raison juge nécessairement en certains cas par suite de la nécessité des
prémisses. Il semble donc que l'élection soit nécessitée.
3.. Quand deux choses sont absolument égales,
l'homme n'est pas plus porté vers l'une que vers l'autre (2). Ainsi un homme
qui a faim, s'il a de chaque côté de lui un mets également appétissant et placé
à une égale distance, il n'est pas plus porté vers l'un que vers l'autre, dit
Platon dans l'explication qu'il donne du repos de la terre au milieu de
l'espace (De caelo, lib. n, text. 7o et 90). Or, on peut encore moins choisir
ce qu'on regarderait comme inférieur que ce qu'on regarde comme égal. Par
conséquent si on vous propose deux, trois ou un plus grand nombre d'objets dont
l'un vaille mieux que les autres, il est impossible qu'on choisisse ces
derniers. Il faut donc qu'on prenne nécessairement celui qui paraît le
meilleur. Et par là môme que tout choix porte toujours sur ce qui semble le
meilleur, il s'ensuit que tout choix est nécessaire.
(2) Celte objection est celle que l'on a si
souvent répétée au xvilic siècle, à propos des motifs déterminants.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
D'après Aristote (Met. lib. ix, text. 3), l'élection est u n acte de la
puissance raisonnable qui se rapporte à des choses opposées.
Réponse: CONCLUSION. — L'élection étant l'acte
volontaire par lequel la créature raisonnable choisit les moyens qui se
rapportent à sa fin, l'homme n'en use pas nécessairement, mais librement.
Il faut répondre que l'homme ne choisit pas
nécessairement ; la raison de cette proposition c'est que ce qui peut ne pas
être n'est pas nécessaire. Or, que l'homme ait le pouvoir de choisir et de ne
pas choisir, c'est une conséquence de la double puissance qui existe en lui.
Car l'homme peut vouloir et ne pas vouloir, agir et ne pas agir ; il peut
encore vouloir une chose ou une autre; ce qui résulte de la nature môme de sa
raison. Car tout ce que la raison peut percevoir comme bon, la volonté peut y
tendre. Or, la raison peut trouver bon, non-seulement que l'homme veuille ou
qu'il agisse, mais encore qu'il ne veuille pas et qu'il n'agisse pas. — De
plus, à l'égard de tous les biens particuliers, la raison peut voir ce qu'il y
a de bon en eux et considérer ce qu'ils ont de défectueux, et par conséquent ce
qu'ils ont de mauvais. D'après cela elle peut regarder chacun de ces biens
comme une chose que l'on doit rechercher ou que l'on doit fuir. Il n'y a que le
bien parfait, c'est-à-dire la béatitude, que la raison ne puisse trouver
mauvais ou défectueux sous aucun rapport. C'est ce qui fait que l'homme veut
nécessairement la béatitude parce qu'il ne peut pas vouloir n'être pas heureux
ou être malheureux. Or, l'élection n'ayant pas pour objet la fin, mais les
moyens, comme nous l'avons dit (art. 3), elle ne s'exerce pas sur le bien
parfait qui est la béatitude, mais sur d'autres biens particuliers ; c'est pour
ce motif que l'homme ne choisit pas nécessairement, mais librement.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la conclusion ne sort pas toujours nécessairement des principes.
Elle n'est nécessaire que quand les principes ne peuvent être vrais sans que la
conséquence ne le soit aussi. De même la fin n'impose pas toujours à l'homme nécessairement
les moyens qu'il doit prendre pour y parvenir ; parce que tous les moyens ne
sont pas tels que sans eux on ne puisse arriver à la fin, ou s'ils sont tels on
ne les considère pas toujours de la sorte.
2. Il faut répondre au second, que la sentence ou
le jugement de la raison en matière pratique a pour objet des choses
contingentes que nous pouvons faire, et en ce cas les conséquences ne découlent
pas nécessairement de principes nécessaires d'une nécessité absolue, mais
seulement d'une nécessité conditionnelle-, comme cette proposition : s'il
court, il se meut.
3. Il faut répondre au troisième, que rien
n'empêche que dans l'hypothèse de deux choses parfaitement égales sous un
rapport, on ne trouve dans l'une quelque avantage qui la rende supérieure à
l'autre et que la volonté pour ce motif ne se porte plus vers l'une que vers
l'autre (1).
(1) II y a des philosophes qui prétendent que la
volonté peut, par sa seule énergie, choisir entre deux choses parfaitement
égales, sans que l'intellect ait besoin, par un nouveau jugement, d'intervenir
pour donner la préférence à l'une sur l'autre. Saint Thomas paraît ici de
l'avis contraire, et la plupart des thomistes soutiennent sa thèse. Cependant
en réalité il y a plutôt ici une dispute de mots qu'une discussion réelle, car
tout le monde est obligé d'admettre en certaines circonstances l'axiome : Stat
pro ratione voluntas.
QUESTION XIV : DU CONSEIL QUI PRÉCÈDE
L'ÉLECTION.
Nous avons maintenant h nous occuper du conseil. —
A ce sujet six questions se présentent: lu Le conseil est-il une recherche? —
2° A-t-il pour objet la fin ou seulement les moyens? — 3° N'a- t-il pour objet
que cequenous faisons? — 4° Embrasse-t-il toutce quenous faisons ?—5°
Procéde-t-il d'après un ordre résolutif? — 6° Procède-t-il indéfiniment?
ARTICLE I. —LE CONSEIL EST-IL UNE RECHERCHE
(1)?
(1) Le conseil est la cause de l'élection. Avant
de juger ce que l'on doit choisir, il est nécessaire que l'on délibère, et que
la raison se livre à des recherches. C'est ce que saint Thomas veut établir
dans cet article.
Objections: 1.. 11 semble que le conseil ne soit
pas une recherche. Car saint Jean Damascène dit (De or th. fid. lib. h, cap.
22) que le conseil est l'appétit. Or, il n'appartient pas à l'appétit de faire
des recherches. Donc le conseil n'en est pas une.
2.. C'est à l'intellect discursif qu'il appartient
de rechercher et de questionner ; par conséquent cet attribut ne convient pas à
Dieu dont la connaissance n'est pas discursive, comme nous l'avons dit (part.
I, quest. xiv, art. 7). Or, l'Ecriture attribue à'Dieu le conseil. Car l'Apôtre
dit (Ephes. i, 41) : qu'il opère toutes choses selon le conseil de sa volonté.
Donc le conseil n'est pas une recherche.
3.. La recherche porte sur ce qui est douteux. Or,
le conseil a pour objet des biens qui sont certains, selon celte parole de
saint Paul (I. Cor. vu, 25) : A l'égard des vierges je n'ai pas de précepte à
vous donner de la part du Seigneur, mais je vous donne un conseil. Donc le conseil
n'est pas unerecherche.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Némésius dit (De nat. hom. cap. 34) : Tout conseil est une question, mais toute
question n'est pas un conseil.
Réponse: CONCLUSION. — Le conseil est une
recherche de la raison qui précède le jugement qu'elle porte sur ce que nous
devons choisir.
Il faut répondre que l'élection, comme nous
l'avons dit (quest. préc. art. 4), résulte du jugement que la raison porte sur
ce que nous devons faire. Or, à l'égard des choses que l'on doit faire il y a
beaucoup d'incertitude. Car les actions se rapportent àdes choses contingentes
qui sont très-incertaines à cause de l'inconstance de leur nature. Et comme
dans les choses douteuses et incertaines la raison ne porte pas de jugement
sans une recherche préalable, il est nécessaire que cette recherche précède le
jugement que la raison doit porter sur ce que nous devons choisir. C'est à
cette recherche qu'on donne le nom de conseil, et c'est ce qui fait dire à
Aristote (Eth. lib. m, cap. 3) que l'élection est un désir réfléchi (2), ou
l'appétit préalablement éclairé par le conseil.
(2) Aristote en donne la preuve en ajoutant : que
le jugement étant le résultat de la délibération, notre désir est alors l'effet
de la réflexion.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quand les actes de deux puissances sont ordonnés l'un par rapport
à l'autre, il y a dans chacun de ces actes quelque chose qui appartient aux
deux puissances-, c'est pourquoi ils peuvent l'un et l'autre tirer leur dénomination
de chacune d'elles. Or, il est évident que l'acte de la raison qui dirige
l'homme à l'égard des moyens et l'acte de la volonté qui suit sous ce rapport
l'impulsion de la raison sont ordonnés l'un par rapport à l'autre. C'est ce qui
l'ait que dans l'élection qui est l'acte de la volonté il y a quelque chose de
rationnel, et que dans le conseil qui est l'acte de la raison il y a quelque
chose de volontaire. Ce qu'il y a de rationnel dans l'élection c'est l'ordre,
et ce qu'il y a de volontaire dans le conseil c'est la matière (4). Car le
conseil a pour objet ce que l'homme veut faire, et il en est comme le motif,
parce que du moment où l'homme veut la fin il est porté à prendre conseil sur
les moyens. C'est pourquoi Aristote áil(Eth. lib. vi) que l'élection est
l'intellect appétitif pour montrer que la raison et la volonté y contribuent,
et que saint Jean Damascène dit que le conseil est un appétit rationnel pour
indiquer qu'il appartient d'une part à la volonté qui est l'objet et la matière
des recherches qu'il suppose, et de l'autre à la raison qui est l'auteur même
de ces recherches.
(1) Saint Thomas a déjà fait ressortir (quest.
xiii, art. I) que ce qu'il y a de formel dans l'élection est propre à la
raison.
2. Il faut répondre au second, que toutes les
choses que nous affirmons de Dieu nous devons comprendre qu'elles sont exemptes
de tous les défauts et de toutes les imperfections qu'elles ont en nous. Ainsi
nous avons la science des conséquences, mais nous ne l'obtenons que
discursivement en allant des causes aux effets. Au contraire, cette science en
Dieu implique une certitude parfaite qui provient de la connaissance.qu'ilade
tous les effets dans leur cause première, et elle ne suppose aucun procédé
discursif. De même on attribue à Dieu le conseil en raison de la certitude de
ses arrêts et de ses jugements. Nous obtenons cette certitude à force de
recherches, mais Dieu n'a pas besoin d'avoir recours à ces moyens. C'est
pourquoi le conseil pris en ce sens ne convient pas à Dieu, et c'est ce qui
fait dire à saint Jean Damascène (De fid. lib. n, cap. 22) que Dieu ne prend
pas conseil, parce qu'il n'y a réellement que celui qui ignore qui soit obligé
de délibérer.
3. Il faut répondre au troisième, que rien
n'empêche que des biens qui sont très-certains au jugement des sages et des
hommes spirituels ne paraissent pas tels au vulgaire et aux hommes charnels.
C'est ce qui fait qu'à ce sujet on donne des conseils.
ARTICLE II. — le conseil a-t-il pour objet la
fin ou seulement les moyens?
Objections: 1.. Il semble que le conseil ait pour
objet non-seulement les moyens, mais encore la fin. Car on peut faire des
recherches sur toutes les choses qui paraissent douteuses. Or, par rapport aux
actions de l'homme il y a doute non-seulement sur les moyens, mais encore sur
la fin. Donc puisque le conseil consiste à examiner ce que l'on doit faire, il
semble qu'il peut se rapporter à la fin aussi bien qu'aux moyens.
2.. Les actions humaines forment la matière du
conseil. Or, il y a des actions humaines qui sont des fins, comme le dit
Aristote (Eth. lib. i, in princ. cap. 1). Donc le conseil peut avoir pour pbjet
la fin.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Némésius dit (De nat. hom. cap. 34) : Le conseil porte sur les moyens, mais
jamais sur la fin.
Réponse: CONCLUSION. — Le conseil étant une
recherche de la raison touchant ce que l'on doit faire, il ne porte que sur les
moyens et jamais sur la tin, à moins qu'il ne s'agisse d'une lin secondaire qui
se rapporte à une fin ultérieure.
II faut répondre que dans les choses pratiques la
fin a la nature du principe, parce que les raisons des moyens se prennent
toujours de la fin. Or, on ne met jamais un principe en question ; mais dans
toute recherche il faut toujours qu'on suppose les principes admis. Par
conséquent le conseil étant une question il ne porte pas sur la fin, mais
seulement sur les moyens. Cependant ce qui est fin relativement à certains
objets peut se rapporter à une autre fin, comme le principe d'une démonstration
peut être la conclusion d'une autre. Ainsi ce qu'on prend pour une fin dans une
recherche peut être considéré comme un moyen dans une autre, et devenir à ce
titre l'objet du conseil.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que ce que l'on admet comme fin est déjà déterminé; par conséquent
tant qu'une chose paraît incertaine on ne la considère pas comme une fin. C'est
pourquoi si elle est l'objet du conseil, le conseil ne porte pas pour cela sur
une fin, mais sur un moyen.
2. Il faut répondre au second, que le conseil ne
porte sur les actions humaines qu'autant qu'elles regardent une fin quelconque.
Par conséquent si une action humaine est une fin, le conseil ne peut l'avoir
comme telle pour objet.
ARTICLE III. —LE CONSEIL NE PORTE-T-IL QUE SUR
CE QUE NOUS FAISONS?
Objections: 1.. Il semble que le conseil ne porte
pas seulement sur nos actions. Car le conseil implique une conférence ou une
conversation quelconque. Or, cette conférence peut avoir lieu entre plusieurs
personnes sur des choses immuables dont nous ne sommes pas les auteurs, comme
la nature des êtres. Donc le conseil n'a pas seulement pour objet nos actions.
2.. On peut demander conseil sur ce que la loi
défend; de là est venu le nom de jurisconsulte. Or, ceux qui demandent ces
conseils ne sont pas les auteurs de laloi. Donc le conseil n'a pas seulement
pour objet nos propres actions.
3.. Il y en a qui consultent sur des événements
futurs qui ne sont pas en notre pouvoir. Donc le conseil n'a pas seulement pour
objet ce que nous faisons.
4.. Si le conseil ne portait que sur nos actions,
personne ne consulterait à l'égard de ce que doit faire un autre. Or, cette
conséquence est évidemment fausse. Donc le conseil n'a pas seulement pour objet
ce que nous faisons.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Némésius dit (De nat. hom. cap. 34) que nous consultons sur les choses qui sont
en nous et sur celles que nous pouvons faire.
Réponse: CONCLUSION. — Le conseil supposant, à
proprement parler, une conférence entre plusieurs personnes sur des choses
particulières et contingentes que nous faisons et que nous pouvons faire, il
porte sur ce que nous faisons en vue d'une fin.
Il faut répondre que le conseil, comme le mot
l'indique, implique, à proprement parler, une conférence qui se tient entre
plusieurs personnes. Car le mot consilium est pour considium, et il exprime une
assemblée où plusieurs siègent (consident) pour conférer ensemble. Or, il est à
remarquer que quand on veut parvenir à une connaissance certaine sur des choses
particulières et contingentes, il y a plusieurs conditions ou circonstances à
observer. Un seul homme ne peut pas facilement les embrasser toutes; mais on
est plus sûr de les découvrir complètement quand on est plusieurs, parce que
l'un voit ce que l'autre ne voit pas. Quand il s'agit des choses nécessaires et
universelles, l'étude en est plus simple et plus absolue, et il peut arriver
plutôt qu'un seul homme puisse par lui-même suffire à cette sorte d'étude.
C'est ce qui fait que le conseil porte, à proprement parler, sur ce qui est
contingent et individuel. La connaissance de la vérité, dans l'ordre pratique,
n'a pas un caractère de grandeur qui la fasse rechercher pour elle-même comme
la connaissance des choses universelles et nécessaires.
On no la recherche qu'en raison de ce qu'elle est
utile pour l'action, parce que les actions se rapportent toujours à ce qui est
contingent et individuel. C'est pour ce motif qu'on doit dire que le conseil
porte, à proprement parler, sur nos actions.
Solutions: 1. 11 faut répondre au premier
argument, que le conseil n'implique pas une conférence quelconque, mais une
conférence qui a pour objet ce que l'on doit faire, comme nous l'avons dit (in
corp. art.).
2. Il faut répondre au second, que ce que la loi
établit, bien que ce ne soit pas l'oeuvre de celui qui demande un conseil,
c'est cependant une lumière qui Je dirige dans ses opérations. Car le seul
motif qui le fait agir c'est ce que la loi prescrit.
3. 11 faut répondre au troisième, que le conseil
n'a pas seulement pour objet ce que l'on fait, mais encore ce qui se rapporte à
l'action. C'est pourquoi on consulte les événements futurs, parce que selon la
connaissance qu'il a de l'avenir l'homme décide ce qu'il doit faire et ce qu'il
ne doit pas faire.
4. Il faut répondre au quatrième, que nous
consultons pour les autres suivant qu'ils ne font en quelque sorte qu'un même
être avec nous: soit que nous leur soyons unis d'affection (c'est ainsi qu'un
ami s'inquiète des affaires de son ami comme des siennes), soit qu'ils nous
servent d'instruments. Car l'agent principal et l'agent instrumental ne forment
en quelque sorte qu'une seule et même cause, puisque l'un agit par l'autre.
C'est ainsi que le maître consulte à l'égard de ce que doit faire son
serviteur.
ARTICLE IV. — LE CONSEIL A-T-IL POUR OBJET
TOUT CE QUE NOUS FAISONS ?
Objections: 1.. Il semble que le conseil ait pour
objet tout ce que nous devons faire. Car l'élection résulte, comme nous l'avons
dit (art. 1 huj. quaest.) de l'appétit préalablement éclairé par le conseil.
Or, l'élection a pour objet tout ce que nous faisons. Donc le conseil aussi.
2.. Le conseil suppose une recherche rationnelle.
Or, dans toutes les choses que nous ne faisons pas d'après l'impétuosité de la
passion nous procédons d'une manière logique et rationnelle. Donc le conseil a
pour objet tout ce que nous faisons.
3.. Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 3) que quand
on peut faire une chose par plusieurs moyens on consulte pour savoir lequel est
le plus facile et le meilleur, et que quand on ne peut la faire que par un seul
moyen on consulte encore pour savoir de quelle manière. Or, tout ce qu'on fait
se faitpar plusieurs moyens ou par un seul. Donc le conseil a pour objet toutes
les actions que l'on fait.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Némésius
dit (Denat.hom. cap. 34) qu'on ne prend pas conseil pour les oeuvres de science
ou d'art.
Réponse: CONCLUSION. — On ne consulte pas sur les
points que la science ou l'art ont décidé ou qui sont de peu d'importance, mais
seulement sur les objets qui sont sérieux et qui offrent de l'incertitude ou du
doute.
Il faut répondre que le conseil, comme nous
l'avons dit (art. 1), est une certaine recherche. Or, nous avons coutume de
faire des recherches sur les choses qui nous semblent douteuses; c'estee qui fait
que l'argumentation a pour objet de rendre certain ce qui est douteux. Dans les
choses pratiques il arrive qu'il n'y a pas liende douter pour deux raisons :
D'Quand on marche vers une fin déterminée par des voies qui le sont aussi,
comme il arrive dans les arts dont le mode d'opération est certain. Ainsi, un
écrivain ne demande pas comment il doit tracer ses lettrés; parce que c'est une
chose déterminée par l'art. 2° On ne doute pas non plus quand il importe peu
qu'une chose soit d'une manière ou d'une autre. Et on regarde comme de peu
d'importance toutes les circonstances qui ne sont pas de nature à aider ou à
entraver beaucoup l'action d'un être vers sa fin. La raison regarde même comme
nulles les choses qui n'ont presque pas de gravité (i). Ainsi, nous ne
consultons pas en ces deux circonstances, quoiqu'elles aient rapport à la fin,
comme le dit Aristote (Eth. lib. m, cap. 3). Nous ne prenons pas conseil pour
les petites choses, ni pour celles qu'on doit produire d'une manière
positivement déterminée, comme tous les ouvrages d'art. Il n'y a d'exception
que pour les sciences conjecturales, comme la médecine, le commerce, etc.
(1) C'est 1 axiome : Parum pro nihilo reputatur,
sur lequel on revient souvent en morale.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'élection présuppose le conseil par rapport au jugement ou à la
sentence. Par conséquent, quand le jugement ou la sentence est manifeste par
elle-même sans aucune recherche, on n'a pas besoin d'avoir recours au conseil.
2. Il faut répondre au second, que la raison ne
fait pas de recherche à l'égard des choses évidentes, mais qu'elle juge
immédiatement. C'est pourquoi il n'est pas nécessaire quedans toutes les
actions rationnelles le conseil intervienne.
3. Il faut répondre au troisième, que quand on
peut faire une chose par un seul moyen, mais de différentes manières, il peut y
avoir doute, comme quand on peut faire une chose par plusieurs moyens. C'est
pour ce motif qu'en ce cas on a besoin de conseil. Mais quand la chose et le
mode sont l'un et l'autre positivement déterminés, alors il n'y a plus lieu de
consulter.
ARTICLE V. — LE CONSEIL PROCÈDE-T-IL D'UNE
MANIÈRE RÉSOLUTIVE (2)?
(2) On distingue deux sortes de procédés ou de
recherches, celle qui est résolutive et celle qui est composée. La recherche
est composée quand on va des causes aux effets, parce qu'on commence par la
cause, qui est une chose simple, pour arriver'aux effets, qui sont une chose
composée. La recherche est au contraire résolutive quand on part des effets
pour arriver à leur cause ; cequia lieu danslc conseil,parce quenous sortons de
la fin, qui est le principe de nos actions, pour arriver aux moyens.
Objections: 1.. Il semble que le conseil ne
procède pas d'une manière résolutive. Car le conseil a pour objet ce que nous
faisons. Or, nos actions ne procèdent pas d'une manière résolutive, mais plutôt
d'une manière composée; c'est-à-dire qu'elles vont du simple au composé. Donc
le conseil ne procède pas toujours d'une manière résolutive.
2.. Le conseil est une recherche rationnelle. Or,
la raison part des choses qui sont les premières pour arriver aux dernières
selon l'ordre le plus rigoureux. Ainsi donc, le passé étant avant le présent et
le présent avant l'avenir, il semble que dans le conseil on doive aller du présent
et du passé à l'avenir, ce qui n'appartient pas à l'ordre résolutif. Donc le
conseil ne procède pas d'après cet ordre.
3.. Le conseil ne porte que sur ce qui nous est
possible, comme le dit Aristote (Eth. lib. m, cap. 3). Or, nous jugeons qu'une
chose nous est possible suivant que nous pouvons ou que nous ne pouvons pas
l'atteindre. Donc il est nécessaire que le conseil parte du présent dans ses
investigations.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 3) que celui qui consulte paraît questionner et
résoudre.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque le conseil commence
par la fin, qui est la première dans l'intention et la dernière dans l'exécution,
on dit avec raison qu'il procède d'après un ordre résolutif.
Il faut répondre que dans toute recherche on doit
commencer par un principe. Si ce principe est le premier dans l'être comme il
est le premier dans la connaissance, l'ordre que l'on suit alors n'est pas
résolutif, mais il est plutôt composé. Car quand on va de la cause à l'effet
l'ordre est composé puisque les causes sont plus simples que les effets. Mais
si le principe qui est le premier dans la connaissance est le dernier dans la réalité,
la marche qu'on suit est résolutive, puisque nous jugeons des effets qui sont
évidents en les résolvant dans leurs causes. Or, le conseil prend pour principe
la fin qui est la première dans l'intention et la dernière dans la réalité ou
l'exécution. Ainsi, il faut que le conseil procède d'après un ordre résolutif,
c'est-à-dire qu'on doit partir de ce qu'on se propose pour l'avenir jusqu'à ce
qu'on arrive à ce que l'on doit faire immédiatement.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le conseil a pour objet les actions, mais que la raison des
actions se prend de la fin. C'est pourquoi le raisonnement qui a pour objet les
actions suit un ordre contraire à celui que nous observons en agissant.
2. Il faut répondre au second, que la raison
commence par ce qui est antérieur rationnellement, mais elle ne commence pas
toujours par ce qui aune priorité de temps.
3. Il faut répondre au troisième, qu'à l'égard de
ce que nous devons faire en vue d'une lin, nous ne chercherions pas à savoir si
une chose est possible, si nous ne savions préalablement qu'elle est en
harmonie avec la fin que nous nous proposons. C'est pourquoi, avant d'examiner
si une chose est possible, il faut auparavant rechercher si elle est en rapport
avec la fin qu'on veut atteindre.
ARTICLE VI. — LE CONSEIL EST-IL INDÉFINI DANS
SES RECHERCHES?
Objections: 1.. Il semble que le conseil soit
indéfini dans ses recherches. Car le conseil est une recherche qui a pour objet
les choses particulières dans lesquelles consiste l'action. Or, les choses
particulières sont infinies. Donc les recherches auxquelles le conseil se livre
le sont aussi.
2.. Dans ses recherches le conseil examine
non-seulement ce qu'on doit faire, mais encore comment on peut lever les
obstacles qu'on rencontre. Or, toutes les actions humaines sont sujettes à une
infinité d'obstacles, et chacun de ces obstacles peut être levé par la raison.
Donc à l'égard des obstacles qu'on doit lever il y a une infinité de recherches
à faire.
3.. La science démonstrative ne fait pas de
recherches à l'infini, parce qu'elle part de principes qui sont connus par
eux-mêmes cl qui sont absolument certains. Or, on ne peut avoir cette certitude
à l'égard des choses individuelles et contingentes qui sont variables et
incertaines. Donc le conseil se livre à des recherches indéfinies.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Aucun
être ne tend à une chose à laquelle il'lui est impossible de parvenir, comme le
dit Aristote (De coel. lib. i, text. 58). Or, il est impossible d'arriver à l'infini.
Donc si leconseil se livrait à des recherches infinies, personne
n'entreprendrait de consulter.Ce qui est évidemment faux.
Réponse: CONCLUSION. —Le conseil ne se livre ades
rechí*>"«hes infiniesqu'en puissance, car en acte, ses recherches sont
limitées du oôté de leur principe aussi bien que de leur terme.
11 faut répondre que le conseil est lini dans ses
recherches quant à son principe et quant à son terme. En effet, ses recherches
ont un double principe : l'un qui est propre et qui est du genre même des
choses pratiques • c'est la fin, qui n'est pas l'objet du conseil, mais que le
conseil suppose comme son principe, ainsi que nous l'avons dit (art. 2 huj.
quaest.). L'autre est pris en quelque sorte d'un autre genre. C est ainsi que
dans les sciences démonstratives une science suppose des données qui lui sont
fournies par une autre science, et sur lesquelles elle ne fait pas de
recherche. Or, ces principes que le conseil suppose dans ses recherches sont
tous les objets que les sens nous font connaître, comme le pain, le fer, etc.,
et tout ce que nous apprenons eu général par les sciences spéculatives ou
pratiques, comme ces propositions : Dieu défend la fornication; l'homme ne peut
vivre s'il n'a des aliments convenables. Sur ces divers points il n'y a pas de
recherches à faire. — Les recherches ont pour terme ce qu'il est en notre
pouvoir de faire immédiatement. Car, comme la fin est de la nature du principe,
de même ce que l'on fait en vue de la fin est de la nature de la conséquence.
Par conséquent, quand ce qu'on doit faire se présente à l'esprit, cette pensée
a le caractère d'une dernière conséquence après laquelle il n'y a plus lieu de
faire des recherches. Mais rien n'empêche que le conseil ne soit infini en
puissance, parce qu'il y a une infinité de choses qui peuvent être l'objet d'un
conseil.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que les objets individuels ne sont pas infinis en acte, mais en
puissance.
2. Il faut répondre au second, que quoique
l'action de l'homme puisse être entravée, elle ne rencontre cependant pas
toujours un obstacle qui l'arrête. Par conséquent, on n'est pas toujours forcé
de consulter sur un obstacle à écarter.
3. Il faut répondre au troisième, que pour les
choses individuelles et contingentes on peut arriver à une certitude qui n'est
pas absolue à la vérité, mais qui est relative au moment présent, et qui suffit
dans la pratique. Car il n'est pas nécessaire que Socrate soit assis, mais du
moment qu'il est assis il est nécessaire qu'il le soit. C'est un fait dont on
peut être certain.
QUESTION XV. : DU CONSENTEMENT.
Apres avoir parlé du conseil nous devons nous
occuper du consentement qui est un acte de la volonté également en rapport avec
les moyens. — A cet égard quatre questions se présentent : 1° Le consentement
est-il un acte de la puissance appétitive ou de la puissance intellectuelle? —
9." Le consentement existe-t-il chez les animaux? — 3° A-t-il pour objet
la fin ou les moyens? — 4° Le consentement à l'acte n'appartient-il qu'à la
partie supérieure de l'àme?
ARTICLE I. — LE CONSENTEMENT EST-IL UN ACTE DE
LA PUISSANCE APPÉTITIVE OU DE LA PUISSANCE INTELLECTUELLE?
Objections: 1.. Il semble que le consentement
n'appartienne qu'à la partie intellectuelle de l'âme. Car saint Augustin
attribue (De Trin. lib. xu, cap. 42] le consentement à la raison supérieure.
Or, la raison désigne la faculté qui perçoit. Donc le consentement appartient à
cette faculté.
2.. Consentir, c'est sentir en même temps (cum
sentire). Or, le sentiment appartient à la puissance qui perçoit. Donc le
consentement aussi.
3.. Comme l'assentiment suppose l'adhésion de
l'intellect à une chose, de môme aussi le consentement. Or, l'assentiment
appartient à l'intellect, qui est la faculté qui perçoit. Donc le consentement
également.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Jean Damascène dit (De orth. fid. lib. n, cap. 22) que si l'on juge et qu'on
n'aime pas il n'y a pas de consentement. Or, l'amour appartient à la puissance
appétitive. Donc le consentement aussi.
Réponse: CONCLUSION. — Consentir signifiant sentir
avec, en même temps, et impliquant une certaine union entre le sujet et l'objet
consenti, le consentement doit être plutôt considéré comme l'acte de la faculté
appétitive dont le caractère propre est de tendre vers un autre objet que comme
l'acte de la faculté intellectuelle.
Il faut répondre que le consentement implique
l'adhésion des sens à une chose. Or, le propre des sens c'est de connaître les
objets présents. Car l'imagination perçoit les images corporelles même quand
les choses qu'elles représentent sont absentes, tandis que l'intellect perçoit
les raisons universelles et il peut les percevoir indifféremment, en présence
comme à l'absence des objets individuels qui s'y rapportent.'Et comme l'acte de
la puissance appétitive est une inclination vers l'objet lui-môme en raison
d'une certaine ressemblance, il arrive de là que l'adhésion de la puissance
appétitive à l'objet qu'elle désirait reçoit le nom de sentiment, parce qu'elle
est une expérience de la chose à laquelle elle s'attache, selon le degré de
complaisance qu'elle y met. C'est ainsi qu'il faut entendre ces paroles de
l'Ecriture (Sap. i, 1) : Sentez ou éprouvez le Seigneur dents sa bonté. Par là
on voit que sentir ou consentir est un acte de la puissance appétitive.
Solutions: 1. 11 faut répondre au premier
argument, que comme le dit Aristote (De anima, lib. in, text. 42) la volonté
consiste dans la raison. Par conséquent quand saint Augustin attribue le
consentement à la raison, il considère la raison comme renfermant en elle la
volonté.
2. Il faut répondre au second, que sentir
appartient, à proprement parler, à la puissance intellectuelle (1), mais par
l'analogie qu'il a avec l'expérience le consentement appartient à la puissance
appétitive, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
(1) Dans ce cas le sentiment n'est rien antre
chose que Yopinion qui appartient directement à la première cognitive.
3. Il faut répondre au troisième, que
l'assentiment (sentire ad) est un sentiment qui se rapporte à un objet étranger
et qui implique par conséquent une certaine distance entre le sujet et l'objet
auquel il adhère. Mais le consentement signifie au contraire sentir avec, en
même temps, et il implique pour ce motif une certaine union avec l'objet auquel
on consent. C'est pourquoi le consentement se rapporte plutôt à la volonté qui
a pour fonction de tendre vers les objets, tandis que l'assentiment se rapporte
plutôt à l'intellect dont l'action n'est pas de tendre vers les objets, mais de
faire tendre les objets vers lui, comme nous l'avons dit (part. I, quest. xvi,
art. 1, et quest. xxvn, art. 4 et quest. lix, art. 2), quoiqu'on ait l'habitude
d'employer ces mots comme s'ils étaient synonymes. — On peut encore répondre
que l'intellect donne son assentiment selon qu'il est mù parla volonté.
ARTICLE II. — le consentement existe-t-il chez
les animaux ?
Objections: 1.. 11 semble que le consentement se
trouve chez les animaux. Car le consentement implique la détermination de
l'appétit à une chose unique. Or, l'appétit des animaux ne se rapporte qu'à un
seul et môme objet. Donc le consentement existe chez eux.
2.. Quand on rejette ce qui précède on rejette
aussi ce qui suit. Or, le consentement précède l'exécution de l'oeuvre. Donc si
les animaux n'étaient pas capables de consentement ils ne pourraient pas non
plus exécuter quelque chose; ce qui est évidemment faux.
3.. On dit quelquefois que les hommes consentent à
agir par passion, soit par concupiscence, soit par colère. Or, lesranimaux
agissent par passion. Donc il y a en eux consentement.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Jean Damascène dit (De orth. fid. lib. u, cap. 22) que l'homme après avoir jugé
dispose et aime ce qu'il a trouvé bon, et c'est ce qu'on appelle consentir. Or,
les animaux ne jugent pas. Donc il n'y a pas en eux consentement.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque les an i maux
n'appliquent pas leur mouvement appétitif à faire une chose, il est impossible
qu'il y ait en eux consentement.
Il faut répondre que le consentement, à proprement
parler, n'existe pas dans les animaux. La raison en est que le consentement
requiert l'application du mouvement appétitif pour faire une chose. Or, pour
appliquer ce mouvement appétitif à la chose que l'on fait il faut être maître
de ce mouvement. Ainsi un bâton peut toucher une pierre, mais pour appliquer un
bâton à une pierre il faut avoir le pouvoir de le mouvoir. Les animaux n'étant
pas maîtres du mouvement de leur appétit et ce mouvement n'existant en eux que
d'une manière instinctive, il s'ensuit qu'ils appètent mais qu'ils n'appliquent
pas à une chose leur mouvement appétitif. C'est pourquoi le consentement, à
proprement parler, n'existe pas en eux ; il ne se trouve que dans les êtres
raisonnables qui sont maîtres du mouvement de leur appétit et qui peuvent
l'appliquer ou ne le pas appliquer à une chose ou à une autre.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que dans les animaux l'appétit est en effet déterminé à une chose,
mais passivement, tandis que le consentement implique une détermination de
l'appétit qui est plutôt active que passive.
2. Il faut répondre au second, qu'en rejetant ce
qui précède on rejette ce qui suit quand ce qui suit est produit uniquement et
exclusivement par ce qui précède. Mais quand une chose résulte de plusieurs
causes, il ne s'ensuit pas qu'on la rejette en rejetant l'une des causes qui
lui sont antérieures. Par exemple si le froid et le chaud ont la propriété de
durcir les corps (car la chaleur durcit la tuile et le froid solidifie l'eau en
la congelant); du moment où l'on éloigne le calorique, il ne s'ensuivra pas que
tous les corps cesseront d'être durs. Or, l'exécution d'une oeuvre quelconque
résulte non-seulement du consentement, mais encore de l'ardeur de l'appétit tel
qu'il existe dans les animaux.
3. Il faut répondre au troisième, que les hommes
qui agissent passionnément peuvent ne pas suivre leur passion, tandis qu'il
n'en est pas de même des animaux. Il n'y a donc pas de similitude à établir.
ARTICLE III. — le consentement a-t-il pour
objet la fin ou les movens ?
Objections: 1.. Il semble que le consentement ait
pour objet la fin. Car la fin est ce qu'il y a de principal. Or, nous
consentons aux moyens en vue de la fin. Donc à plus forte raison consentons-nous
à la fin.
2.. L'action de l'intempérant est sa fin comme
l'action de l'homme vertueux. Or, l'intempérant consent à l'acte qui lui est
propre. Donc le consentement peut avoir la fin pour objet.
3.. L'appétit qui se rapporte aux moyens est
l'élection, comme nous l'avons dit (quest. xiii, art. 3). Si donc le
consentement n'avait pour objet que les moyens, il ne paraîtrait différer en
rien de l'élection, ce qui est évidemment faux d'après saint Jean Damascène qui
dit (De orth. fid. lib. n, cap. 22) qu'après la modification à laquelle il
donne le nom de sentence ou de consentement a lieu l'élection. Donc le
consentement n'a pas seulement rapport aux moyens.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Car
saint Jean Damascène (De orth. fid. lib. n, cap. 22) dit qu'il y a sentiment ou
consentement quand l'homme dispose et aime ce qu'il a jugé bon d'après son
conseil. Or, le conseil n'a pour objet que les moyens. Donc le consentement ne
va pas au delà.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque le consentement, à
proprement parler, n'est que l'application du mouvement appétitif à ce que le
conseil a décidé et que le conseil n'a pour objet que les moyens, il est
constant que le consentement proprement dit ne s'étend pas lui-même au delà.
Il faut répondre que le consentement est
l'application du mouvement appétitif à quelque chose de préexistant qui est au
pouvoir de celui qui l'applique. Or, dans la pratique il faut d'abord percevoir
la fin, puis la désirer, puis prendre conseil sur les moyens et enfin désirer
les moyens eux-mêmes. Comme l'appétit tend naturellement à sa fin dernière, il
s'ensuit que l'application du mouvement appétitif à la fin perçue n'a pas le
caractère d'un consentement, mais d'une simple volonté. Quant aux fins
secondaires qui sont subordonnées à la fin principale, elles sont à titre de
moyens l'objet du conseil. Le consentement peut alors porter sur elles en ce
sens que le mouvement appétitif s'applique à ce que le conseil a jugé. Mais le
mouvement de l'appétit vers la fin n'est pas appliqué au conseil, c'est plutôt
le conseil qui lui est appliqué, parce que le conseil présuppose l'appétit de
la fin, tandis que l'appétit des moyens présuppose la détermination du conseil.
C'est pourquoi l'application du mouvement appétitif à l'objet que le conseil a
déterminé constitue, à proprement parler, le consentement. Et comme le conseil
ne se rapporte qu'aux moyens il s'ensuit que le consentement, à proprement
parler, ne se rapporte pas non plus à autre chose.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que comme nous connaissons les conséquences par les principes, et que
la connaissance de ces derniers n'est pas la science, mais quelque chose de
plus, l'intelligence de même nous consentons aux moyens en vue de la fin, et ce
n'est pas le consentement qui se rapporte à la fin, mais quelque chose de plus,
c'est-à-dire la volonté.
2. Il faut répondre au second, que l'intempérant a
pour fin la délectation qu'il trouve dans son action, et c'est pour cette
délectation qu'il consent à l'action plutôt que pour l'action elle-même.
3. Il faut répondre au troisième, que l'élection
ajoute au consentement une relation par rapport à l'objet en faveur duquel on
fait une préférence c'est pourquoi après le consentement donné il y a encore
lieu à l'élection. Car il peut arriver que le conseil découvre plusieurs moyens
pour arriver à une fin ; si tous ces moyens paraissent bons on peut consentir à
chacun d'eux ; mais parmi plusieurs moyens qui conviennent nous pouvons en
préférer un, et c'est le fait de l'élection. Dans le cas où il n'y aurait qu'un
seul moyen qui convînt, le consentement et l'élection ne différeraient pas en
réalité, mais seulement d'une manière rationnelle. Le consentement se
rapporterait à la chose considérée au point de vue de la convenance, et
l'élection établirait une préférence entre cette chose et celles qui ne
plairaient pas.
ARTICLE IV. — n'appartient-il qu'a la partie
supérieure de l'ame de CONSENTIR a l'action?
Objections: 1.. Il semble qu'il n'appartienne pas
toujours à la raison supérieure de consentir à l'action. Car la délectation est
une conséquence de l'action et la perfectionne, comme la beauté perfectionne la
jeunesse, ainsi que le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 4). Or, c'est à la
raison inférieure qu'il appartient de consentir à la délectation suivant saint
Augustin (De Trin. lib. xii, cap. 12). Donc il n'appartient pas qu'à la raison
supérieure de consentir à l'action.
2.. On appelle volontaire l'action à laquelle nous
consentons. Or, il y a beaucoup de facultés qui peuvent produire des actions
volontaires. Donc la raison supérieure ne consent pas seule à l'action.
3.. La raison supérieure a pour objet l'étude et
la contemplation des choses éternelles, comme le dit saint Augustin (De Trin.
lib. xii, cap. 7). Or, l'homme consent maintes fois à agir non pour des raisons
éternelles, mais pour des raisons temporelles et même pour satisfaire quelques
passions. Donc il n'appartient pas qu'à la raison supérieure de consentir à
l'action.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (De Trin. lift'iii, oap. 12) qu'on ne peut affirmer que le péché
ait été efficacement consommé si l'intelligence qui a un pouvoir souverain sur
les membres pour les faire agir ou pour les en empocher ne consent à l'action
mauvaise et ne s'y prête.
Réponse: CONCLUSION. — Le consentement à l'action
étant la sentence finale qu'on porte en matière pratique, il n'appartient qu'à
la partie supérieure de l'àme, c'est-à-dire à la raison selon qu'elle comprend
en elle la volonté.
Il faut répondre que c'est toujours à celui qui
est au-dessus des autres et qui a droit de les juger qu'appartient la sentence
finale. Car tant qu'il y a encore quelque chose à juger on ne rend pas l'arrêt
suprême. Or, il est évident que la raison supérieure a droit de juger toutes
choses, puisque nous jugeons des choses sensibles par notre raison (1), et nous
jugeons des choses qui ont rapport à notre raison par les raisons divines qui
appartiennent à la raison supérieure. C'est pourquoi tant qu'on estmcertain sur
les prescriptions de la raison divine, la raison humaine ne peut porter aucun
jugement qu'on puisse considérer comme un arrêt suprême. Or, en matière
pratique l'arrêt suprême est le consentement à l'action. C'est pourquoi il
appartient à la raison supérieure de consentir à l'action, et par raison
supérieure nous entendons celle qui renferme en elle la volonté, comme nous
l'avons dit (art. 1 huj. quaest. ad 1).
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le consentement à la délectation de l'action appartient à la
raison supérieure aussi bien que le consentement à l'action elle-même. Mais le
consentement à la délectation qui résulte de la pensée appartient à la raison
inférieure comme la pensée elle-même. Cependant du moment que la pensée ou son
absence est considérée comme une action, elle relève de la raison supérieure
qui en est le juge ainsi que de la délectation qui en est la conséquence. Mais
quand on considère la pensée comme se rapportant à une autre action elle
appartient alors à la raison inférieure. Car ce qui se rapporte à un autre
objet appartient à un acte ou à une puissance inférieure à la fin qu'il a en
vue. C'est pour ce motif que l'art qui a pour objet la fin reçoit le nom d'art
architec-tonique ou principal.
2. Il faut répondre au second, que si les actions
sont appelées volontaires parce que nous leur donnons notre consentement, il
n'est pas nécessaire pour cela que le consentement appartienne à chacune des
puissances de l'àme, il suffit qu'il vienne de la volonté qui est le principe du
volontaire et qui réside dans la raison, comme nous l'avons dit (quest. vi,
art. 1).
(1) La raison par laquelle nous jugeons des choses
sensibles est la raison inférieure.
3. 11 faut répondre au troisième, qu'on dit que la
raison supérieure consent à l'action non-seulement parce qu'elle nous porte
toujours à agir d'après des raisons éternelles, mais encore parce qu'elle
n'entrave pas notre action au nom de ces mêmes raisons (2).
(2)
C'est-à-dire que ces raisons éternelles ne l'empêchent pas d'agir et de faire
ce qu'elles défendent.
QUESTION XVI. : DE L'USAGE.
Nous avons maintenant à nous occuper de l'usage,
considéré comme un acte de la volonté par rapport aux moyens. — A cet égard
quatre questions se présentent : 1° L'usage est-il un acte de la volonté? —
2" Existe-t-il chez les animaux? — 3° A-t-il pour objet la fin ou les
moyens? — 4° Du rang qu'occupe f'usage par rapport à l'élection.
ARTICLE I. — l'usage est-il un acte de la
volonté (1)?
(1) Le mot usage désigne ici l'application d'une
chose quelconque à une opération, comme saint Thomas lc définit loi-même dans
sa réponse à cette question.
Objections: 1.. Il semble que l'usage ne soit pas
un acte de la volonté. Car saint Augustin dit (De doct. christ, lib. i, cap. 4,
et De Trin. lib. x, cap. 10) que l'usage consiste à employer une chose pour la
rapporter à une autre. Or, c'est à la raison qu'il appartient de rapporter une
chose à une autre, puisque c'est cette faculté qui rapporte et qui ordonne
tout. Donc l'usage est un acte de la raison et par conséquent ce n'est pas un
acte de la volonté.
2.. Saint Jean Damascène dit (De orth. fid. lib.
h, cap. 22) : L'homme se jette avec impétuosité à l'action, et c'est ce qu'on
appelle l'élan ; ensuite il s'en sert, et c'est ce qu'on nomme l'usage. Or,
l'opération appartient à la puissance executive, tandis que l'acte de la
volonté ne peut résulter de l'acte de cette puissance, puisque l'exécution est
le dernier de tous les actes. Donc l'usage n'est pas un acte de la volonté.
3.. Saint Augustin dit (Quaest. lib. lxxxiii,
quaest. 30) que tout ce qui a été fait l'a été pour l'usage de l'homme, parce
que la raison fait usage de tout en jugeant ce que l'homme a reçu. Or, c'est à
la raison spéculative qu'il appartient déjuger tout ce que Dieu a créé, et
cette raison paraît absolument séparée de la volonté qui est le principe des
actes humains. Donc l'usage n'est pas l'acte de la volonté.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (De Trin. lib. x, cap. 41) qu'user c'est mettre quelque chose au
service de la volonté.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque c'est à la volonté
à appliquer toutes les facultés de l'àme, ses habitudes ou ses organes aux
actes qui leur sont propres, l'usage lui appartient premièrement et principalement
comme au premier moteur, il appartient ensuite à la raison parce qu'elle dirige
et aux autres puissances parce qu'elles exécutent.
Il faut répondre que l'usage d'une chose implique
l'application de cette chose à une opération quelconque. C'est pourquoi nous
donnons le nom d'usage à l'opération à laquelle nous appliquons une chose.
Ainsi monter à cheval c'est faire usage d'un cheval, comme frapper c'est faire
usage d'un bâton. Or, nous employons pour agir soit les principes actifs qui
sont au dedans de nous-mêmes, comme les puissances de l'âme, soit les membres
du corps. Ainsi l'intellect nous sert pour comprendre, l'oeil pour voir, et les
choses extérieures, comme un bâton, pour frapper. Mais il est évident que nous
ne faisons servir à l'action les choses extérieures qu'au moyen de principes
intrinsèques qui sont ou les puissances de l'âme, ou les habitudes de ces
puissances, ou les organes qui sont les membres du corps. Comme nous avons
montré plus haut (quest. ix, art. 4) que c'est la volonté qui meut les
puissances de l'âme â l'égard de leurs actes, ce qui consiste à les employer à
une oeuvre quelconque, il s'ensuit évidemment que l'usage appartient en premier
lieu et principalement à la volonté comme au premier moteur, qu'il appartient
ensuite à la raison comme faculté directrice, et enlin aux autres puissances
parce qu'elles exécutent. Ces puissances sont à la volonté qui s'en sert pour
agir ce que sont les instruments à l'agent principal qui les emploie. Or, on
n'attribue pas l'action proprement dite à l'instrument, mais à l'agent
principal. Ainsi on attribue la construction d'une maison à celui qui la bâtit,
mais non aux instruments dont il se sert. D'où il est évident que l'usage est à
proprement parler l'acte de la volonté.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la raison s'occupe en effet de mettre une chose en rapport avec
une autre, mais la volonté se porte vers l'objet que la raison a mis ainsi en
rapport, et c'est on ce sens qu'on dit que l'usage consiste à rapporter une
chose à une autre.
2. Il faut répondre au second, que saint Jean
Damascène parle de l'usage selon qu'il appartient aux puissances executives.
3. Il faut répondre au troisième, que c'est la
volonté qui porte l'intellect spéculatif à comprendre ou à juger. C'est
pourquoi on rapporte l'usage à l'intellect spéculatif, selon qu'il est mû par
la volonté comme les autres puissances executives.
ARTICLE II. — l'usage existe-t-il dans les
animaux?
Objections: 1.. Il semble que l'usage existe chez
les animaux. Car la jouissance est plus noble que l'usage. En effet, comme le
dit saint Augustin (De Trin. lib. x, cap. 10), nous faisons usage de choses que
nous rapportons à celles dont nous devons jouir. Or, les animaux ont la
jouissance, comme nous l'avons vu (quest. xi, art. 2). Donc à plus forte raison
ont-ils l'usage.
2.. Employer ses membres pour une action c'est en
faire usage. Or, les animaux se servent de leurs membres pour agir; ainsi ils
emploient leurs pieds pour marcher, leurs cornes pour frapper. Donc on peut
dire qu'ils en font usage.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (Quaest. lib. lxxxiii, quaest. 30) qu'il n'y a que l'animal
raisonnable qui puisse faire usage d'une chose.
Réponse: CONCLUSION. — Les animaux ne peuvent
avoir d'usage puisqu'ils manquent de raison et qu'ils ne savent pas rapporter
une chose à une autre.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
préc), l'usage consiste à appliquer un principe d'action à une action, comme le
consentement consiste à appliquer le mouvement appétitif à un objet qu'on
désire, comme nous l'avons dit (quest. préc, art. 1,2,3). Or, on
nepeutappliquerunechoseà une autre qu'autant qu'on a empire sur elle , et on ne
peut exercer cet empire qu'autant qu'on saisit le rapport des choses entre
elles, ce qui est le propre de la raison. C'est pourquoi il n'y a que l'animal
raisonnable qui puisse consentir et user.
Solutions: 1. Il faut répondre an premier
argument, que la jouissance implique le mouvement absolu de l'appétit vers
l'objet qu'on désire, tandis que l'usage implique le mouvement de l'appétit
vers une chose qui se rapporte à une autre. Si donc on compare l'usage et la
jouissance relativement à leurs objets, en ce sens la jouissance est plus noble
que l'usage, parce que l'objet qu'on désire absolument pour lui-môme est
meilleur que celui qu'on ne désire que par rapporta un autre. Mais si on
compare ensemble ces deux actes relativement au sujet qui les perçoit, l'usage
est plus noble que la jouissance parce qu'il n'appartient qu'à la raison
d'ordonner une chose à l'égard d'une autre, tandis que les sens peuvent
percevoir absolument certains objets.
2. Il faut répondre au second, que ce que les
animaux font avec leurs membres ils le font instinctivement, mais non par suite
de la connaissance qu'ils ont du rapport qui existe entre leurs membres et
leurs actions : on ne peut donc pas dire, à proprement parler, qu'ils
appliquent leurs membres à l'action, ni qu'ils en font usage.
ARTICLE III. — l'usage peut-il avoir pour objet
la fin dernière?
Objections: 1.. Il semble que l'usage puisse avoir
pour objet la.fin dernière. Car, d'après saint Augustin (De Trin. lib. x, cap.
41) , partout où il y a jouissance, il y a usage. Or, on jouit de la fin
dernière. Donc on en fait usage.
2.. User c'est mettre une chose à la disposition
de la volonté, comme nous l'avons dit (art. 1). Or, il n'y a pas de chose à
laquelle la volonté s'applique plus qu'à sa fin dernière. Donc l'usage peut
ayoir cette fin pour objet.
3.. Saint Hilaire dit (De Trin. lib. n, in princ.)
que l'éternité est dans le Père, l'espèce dans l'image, c'est-à-dire dans le
Fils, l'usage dans le don qui est le Saint-Esprit. Or, le Saint-Esprit étant
notre fin dernière puisqu'il est Dieu, l'usage peut avoir pour objet cette fin.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin a(Quaest. lib. lxxxiii, quaest. 30) : On n'use pas de Dieu, mais on en
jouit. Or, Dieu seul est notre fin dernière. Donc on ne doit pas user de la fin
dernière.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'usage consiste
dans l'application d'une chose à une autre, il n'a pour objet que les moyens,
mais non la fin dernière.
Il faut répondre que l'usage, comme nous l'avons
dit (art. 1), implique l'application d'une chose à une autre-, cette
application ne pouvant se faire que sur ce qui se rapporte à une fin, il
s'ensuit que l'usage a toujours pour objet les moyens. C'est pour ce motif
qu'on donne le nom à"utiles (uti, utilis) aux choses qui sont en harmonie
avec la fin, et que quelquefois le mot utilité est employé pour le mot usage.
Mais il faut observer que la fin dernière s'entend de deux manières, d'une
manière absolue et d'une manière relative. Car par le mot fin, comme nous
l'avons dit (quest. i, art. 8, et quest. v, art. 2), quelquefois on entend
l'objet même de la fin, d'autres fois son acquisition ou sa possession. Ainsi
la fin de l'avare c'est ou l'argent ou la possession de l'argent. Il est
évident que absolument parlant la fin dernière est la chose elle-même. Car la
possession de l'argent n'est bonne qu'autant que l'argent est bon lui-même, et
l'acquisition de l'argent ne se rapporte qu'à sa possession-, puisque l'avare
ne cherche à avoir de l'argent que pour le posséder. Donc, absolument et à
proprement parler, l'homme jouit de l'argent parce qu'il met dans l'argent sa
fin dernière ; mais on dit qu'il en use parce qu'il en fait sa possession.
Solutions: 1. 11 faut répondre au premier
argument, que saint Augustin parle de l'usage en général, selon qu'il implique
le rapport de la fin à la jouissance que l'on cherche dans la fin elle-même.
2. Il faut répondre au second, que la fin est mise
à la disposition de la volonté pour que la volonté se repose en elle. Ainsi le
repos qui consiste dans la fin est la jouissance ; c'est en ce sens qu'on parle
de l'usage de la fin. Mais ce qui se rapporte à la fin est mis à la disposition
de la volonté, non-seulement par rapport à l'usage qu'on en fait, mais encore
par rapport à une autre chose dans laquelle la volonté se repose.
3. Il faut répondre au troisième, que le mot usage
est improprement employé par saint Hilaire pour signifier le repos dans la fin
dernière, de la même manière qu'on l'emploie communément pour signifier sa
possession, comme nous l'avons dit (ad 1). Saint Augustin (De Trin. lib. vi,
cap. 10) dit lui-même que saint Hilaire entend par l'usage, la délectaton, la
félicité ou la béatitude.
ARTICLE IV. — l'usage précède-t-il l'élection?
Objections: 1.. Il semble que l'usage précède
l'élection. Car après l'élection il n'y a rien autre chose que l'exécution. Or,
puisque l'usage appartient à la volonté, il précède l'exécution. Donc il
précède aussi l'élection.
2.. L'absolu est avant le relatif; donc ce qui est
moins relatif est avant ce qui l'est plus. Or, l'élection implique deux
relations, l'une entre l'objet choisi et sa fin, l'autre entre l'objet choisi
et celui auquel on le préfère, tandis que l'usage n'implique qu'une relation
avec la fin. Donc l'usage est antérieur à l'élection.
3.. La volonté fait usage des autres puissances en
ce sens qu'elle les meut. Or, la volonté se meut elle-même, comme nous l'avons
dit (quest. rx, art. 3). Donc cllefait usage d'elle-même en s'appHquant à
l'action. C'est ce qu'elle fait quand elle consent à une chose; par conséquent
l'usage est dans le consentement, et comme le consentement précède l'élection,
ainsi que nous l'avons dit (quest. xv, art. 3 ad 3), il s'ensuit que l'usage la
précède aussi.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Jean Damascène dit (De orth. fiel. lib. u, cap. 22) que la volonté après
l'élection se porte avec ardeur à l'action et qu'ensuite elle use. Donc l'usage
vient après l'élection.
Réponse: CONCLUSION. — L'usage suit l'élection si
on le considere par rapport à la volonté qui se sert des puissances executives,
mais si on le considere par rapport à la raison il la précède.
Il faut répondre que la volonté se rapporte de
deux manières à l'objet voulu. 1° L'objet peut être dans le sujet qui le veut
d'après le rapport de conformité qui existe entre eux. Ainsi on dit qu'on
désire naturellement les choses qui se rapportent naturellement aune fin-, mais
celui qui possède sa tin de la sorte nela possède qu'imparfaitement. 2° Tout ce
qui est imparfait tend à devenir parfait. C'est pourquoi l'appétit naturel
aussi bien que l'appétit volontaire tend à posséder sa fin réellement,
c'est-à-dire à la posséder parfaitement. Et c'est là ce qui constitue le second
rapport de la volonté avec l'objet voulu. Mais l'objet voulu n'est pas
seulement la fin, ce sont encore les moyens. La dernière chose qui appartienne
à la première habitude de la volonté par rapport aux moyens c'est l'élection.
Car alors l'action de la volonté est consommée puisqu'elle veut complètement ce
qui se rapporte à la fin. L'usage au contraire appartient à la seconde habitude
de la volonté par laquelle elle tend à la possession de l'objet voulu. D'où il
est manifeste que l'usage vient après l'élection, si on le considère relati
ve-mentà la volonté, selon qu'elle se sert des puissances executives en les
mettant en mouvement. Mais comme la volonté meut quelquefois la raison et en
fait usage, l'usage peut s'entendre des moyens selon qu'ils existent dans la
raison qui les rapporte à la fin elle-même (I), et en ce sens l'usage précède
l'élection.
(1) Dans ce cas l'usage précède l'élection, parce
que la raison rapporte à la lin les moyens qui y tendent, et les contere
ensemble avant que la volonté se détermine à choisir ce qui lui paraît le plus
convenable.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le mouvement par lequel la volonté meut les puissances
exécutrices précède l'exécution et suit l'élection. Par conséquent, comme
l'usage appartient au mouvement de la volonté, il tient le milieu entre
l'élection et l'exécution.
2. Il faut répondre au second, que ce qui est
essentiellement relatif est postérieur à ce qui est absolu ; mais il n'est pas
nécessaire que ce qui comporte le plus de relations soit postérieur à ce qui en
comporte le moins ; même plus une cause est élevée et plus nombreuses sont les
relations qu'elle a avec ses effets.
3. Il faut répondre au troisième, que l'élection
précède l'usage quand il se rapporte au même objet. Mais rien n'empêche que
l'usage d'une chose ne précède l'élection d'une autre. Et comme les actes de la
volonté se réfléchissent sur eux-mêmes, dans tout acte volontaire on peut
distinguer le consentement, l'élection et l'usage; ainsi on pourrait dire que
la volonté consent à son élection et à son consentement, et qu'elle fait usage
d'elle-même pour son consentement et son élection, et quand ces actes se
rapportent à quelque chose d'antérieur ils sont toujours antérieurs eux-mêmes.
QUESTION XVII. : DES ACTES COMMANDÉS PAR LA
VOLONTÉ.
Apres avoir parlé des actes volontaires dans leur
rapport avec les moyens, nous avons maintenant à nous occuper des actes
commandés par la volonté. — A ce sujet neuf questions se présentent : 1°
Commander est-ce l'acte de la volonté ou de la raison ? — 2" Les animaux
ont-ils l'empire sur leurs actes ? — 3° Du rang que le commandement occupe par
rapport à l'usage. — 4° Le commandement et l'acte commandé ne forment-ils qu'un
seul et même acte ou sont-ils des actes différents? — 5° L'acte de la volonté
est-il commandé ? — G" L'acte de la raison peut-il l'être ? — 7"
Lesactes de l'appétit sensitif; — 8° les actes de l'àme végétative; —9° les
actes des membres extérieurs peuvent-ils l'être également ?
ARTICLE I. — le commandemea0
Objections: 1.. Il semble que le commandement ne
soit pas un acte de la raison, mais de la volonté. En effet commander, c'est
imprimer une sorte de mouvement ; car Avicenne distingue quatre espèces de
moteur : un moteur qui perfectionne, qui dispose, qui commande et qui
conseille. Or, c'est à la volonté qu'il appartient de mouvoir toutes les autres
puissances de l'âme, comme nous l'avons dit (quest. ix, art. 1). Donc le
commandement est l'acte de la volonté.
2.. Comme c'est à celui qui est soumis qu'il
appartient d'être commandé, de même c'est à celui qui est libre qu'il
appartient d'exercer le commandement. Or, la source ou la racine de la liberté
est surtout dans la volonté. Donc il appartient à la volonté de commander.
3.. L'acte suit le commandement immédiatement. Or,
l'acte ne suit pas immédiatement la décision de la raison; car celui qui pense
qu'il doit faire une chose, ne la fait pas aussitôt. Donc le commandement n'est
pas l'acte de la raison, mais de la volonté.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Némésius (De nat. hom. cap. 10) et Aristote (Eth. lib. i, cap. ult.) disent que
l'appétit obéit à la raison. Donc c'est à la raison qu'il appartient de
commander.
Réponse: CONCLUSION. — Le commandement est
essentiellement l'acte de la raison, mais il présuppose toutefois l'acte de la
volonté dont la vertu imprime à la raison elle-même le mouvement quilui est
nécessaire pour commander et entrer dans l'exercice de ses actes.
Il faut répondre que le commandement est l'acte de
la raison, mais qu'il présuppose toutefois l'acte de la volonté. Pour s'en
convaincre jusqu'à l'évidence il faut observer que les actes de la volonté et
de la raison se rapportent réciproquement l'un à l'autre. Ainsi la raison
raisonne sur le vouloir et la volonté veut raisonner; tantôt l'acte de la
raison précède l'acte de la volonté et tantôt c'est le contraire. Et comme la
vertu du premier acte subsiste dans l'acte qui suit, il arrive quelquefois
qu'un acte appartient à la volonté et qu'il renferme virtuellement quelque
chose qui procède d'un acte rationnel, comme nous l'avons dit à propos de
l'usage (quaest. 10, art. 1) et de l'élection (quaest. 13, art. 1), et
réciproquement un acte rationnel peut renfermer en lui virtuellement quelque
chose d'un acte volontaire. Le commandement est à la vérité un acte qui appartient
essentiellement à la raison. Car celui qui commande ordonne à celui qui lui
obéit de faire une chose, et il le lui ordonne en le lui intimant ou en le lui
dénonçant. Or, c'est à la raison qu'il a partient d'intimer ou de dénoncer
quelque chose, et elle peut le faire de deux manières : 1° d'une manière
absolue, c'est ce qu'on fait en employant le verbe à l'indicatif, comme quand
on dit à quelqu'un : Voici ce que vous avez à faire (i). 2° La raison peut
intimer une chose en portant quelqu'un à la faire. Cette intimation s'exprime
par l'impératif, comme quand on dit à quelqu'un : Faites cela. Or, le premier
moteur des facultés de l'âme relativement à l'exercice de leurs actes, c'est la
volonté, comme nous l'avons dit (quest. ix, art. i). Donc puisque le second
moteur ne meut qu'en vertu du premier, il s'ensuit que le mouvement que la
raison imprime en commandant provient virtuellement de la volonté. D'où il
résulte que le commandement est l'acte de la raison, mais qu'il présuppose
l'acte de la volonté qui met elle-même la raison en mouvement, pour qu'elle
puisse commander et produire les actes qui lui sont propres.
(1) Dans ce cas on indique à l'individu ce qu'il
doit faire, maison ne l'y engage pas cflicacement.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que commander ne consiste pas à imprimer un mouvement quelconque,
mais à dire ou à ordonner une chose à quelqu'un, ce qui est le propre de la
raison.
2. Il faut répondre au second, que la racine de la
liberté c'est la volonté, comme sujet, mais comme cause c'est la raison. Car ce
qui fait que la volonté peut librement se porter vers divers objets, c'est que
la raison peut avoir différentes idées du bien; c'est pour ce motif que les
philosophes définissent le libre arbitre, le libre jugement de la raison, parce
que la raison est cause de la liberté.
3. Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement prouve que le commandement n'est pas l'acte absolu de la raison,
mais qu'il suppose une certaine impulsion de la volonté, comme nous l'avons dit
(in corp. art.).
ARTICLE II. — les animaux ont-ils l'empire sur
leurs actions?
Objections: 1.. Il semble que les animaux aient
l'empire sur leurs actions. Car, d'après Avicenne, la puissance qui commande le
mouvement est la puissance appétitive, et la puissance qui l'exécute réside
dans les muscles et dans les nerfs. Or, ces deux puissances se trouvent chez
les animaux. Donc ils ont l'empire sur leurs actes.
2.. Il est dans la nature de l'esclave d'être
commandé. Or, le corps est à l'âme ce que l'esclave est au maître, suivant
Aristote (Pot. lib. i, cap. 2). Donc le corps est commandé par l'âme, même chez
les animaux qui sont formés d'une âme et d'un corps.
3.. Par le commandement l'homme est porté à
l'action. Or, les animaux sont portés à l'action, comme le dit saint Jean
Damascène (De fid. orth. lib. ii, cap. 22). Donc le commandement existe dans
les animaux.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Le
commandement est l'acte de la raison, comme nous l'avons dit (art. préc). Or,
la raison n'existe pas chez les animaux. Donc le commandement n'existe pas non
plus.
Réponse: CONCLUSION. — Le commandement étant
l'acte de la raison il est impossible qu'il existe dans les animaux.
Il faut répondre que commander n'est rien autre
chose que d'ordonner (ordinare) quelqu'un pour faire une chose en lui intimant
une certaine impulsion. Or, ordonner est l'acte propre de la raison ; par
conséquent il est impossible que le commandement existe de quelque manière dans
les animaux qui sont absolument dépourvus de raison (2).
(2) Le commandement renferme trois choses ; il
consiste : i" à déterminer ce que l'on doit faire et à ordonner les moyens
qu'on doit employer ; 2° à indiquer positivement ce qu'il faut faire ; 5° à
mouvoir la puissance qui doit exécuter la chose commandée. Or, la raison est
nécessaire pour déterminer la lin et les moyens, parce qu'il faut comparer et
juger ; elle est nécessaire pour les indiquer, puisqu'il faut parler; enfin
elle contribue à mettre la puissance exécutrice en mouvement, quoique ce soit
aussi l'oeuvre de lu volonté.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'on dit que la puissance appétitive commande le mouvement, en ce
sens qu'elle meut la raison qui commande, mais cela n'existe que dans les
hommes. Chez les animaux la puissance appétitive ne commande pas, à proprement
parler, ou si on dit qu'elle commande, il faut prendre ce mot dans une large
acception et entendre simplement qu'elle est une puissance motrice.
2. Il faut répondre au second, que dans les
animaux le corps a tout ce qu'il faut pour obéir, mais l'âme n'a pas tout ce
qu'il faut pour commander, puisqu'elle n'a pas de quoi ordonner. C'est pourquoi
le rapport qui existe en eux de l'un à l'autre n'est pas le rapport de celui
qui commande à celui qui est commandé, mais seulement de celui qui meut à celui
qui est mû.
3. Il faut répondre au troisième, que les animaux
ne se portent pas à l'action de la même manière que les hommes. Car les hommes
se portent à l'action selon l'ordre de la raison ; c'est pourquoi leur élan a
toujours le caractère du commandement, tandis que les animaux se portent à
l'action instinctivement. En effet, quand ils perçoivent une chose qui leur
convient ou qui ne leur convient pas, aussitôt leur appétit est naturellement
poussé à la rechercher ou à la fuir. Ainsi l'animal est toujours porté par un
être extérieur à agir; il ne règle pas lui-même ses actions ; c'est ce qui fait
qu'il y a en lui un mouvement brusque et précipité et qu'il n'a pas d'empire
sur ses actes.
ARTICLE III. — l'usage piiécède-t-il le
commandement ?
Objections: 1.. Il semble que l'usage précède le
commandement. Car le commandement est un acte de la raison qui présuppose
l'acte de la volonté, comme nous l'avons dit (art. 1 huj. quaest.). Or, l'usage
est un acte de la volonté, comme nous l'avons prouvé (quest. xvi, art. 1). Donc
l'usage précède le commandement.
2.. Le commandement est une des choses qui se
rapportent à la fin. Or, l'usage a pour objet ces choses. Donc il semble qu'il
soit antérieur au commandement.
3.. On appelle usage tout acte qui procède d'une
puissance mue par la volonté, parce que la volonté use des autres puissances,
comme nous l'avons dit (quest. xvi, art. 1). Or, le commandement est un acte de
la raison mue par la volonté, ainsi que nous l'avons vu (art. 1). Donc le
commandement est une espèce d'usage. Et puisque ce qui est général est
antérieur à ce qui est propre, il s'ensuit que l'usage est antérieur au
commandement.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Jean Damascène dit [De orth. fid. lib. n, cap. 22) que l'impulsion à l'action
précède l'usage. Or, l'impulsion à l'action est l'effet du commandement. Donc
le commandement précède l'usage.
Réponse: CONCLUSION. — Le commandement est
naturellement antérieur à son usage.
Il faut répondre que l'usage du moyen, selon qu'il
existe dans la raison qui le rapporte à la lin, précède l'élection, comme nous l'avons
dit (quest. préc. art. 4). Donc à plus forte raison précède-t-il le
commandement. Mais l'usage du moyen, selon qu'il est soumis à la puissance
exécutrice, est postérieur au commandement, parce que l'usage de celui qui
emploie une chose est simultanément uni avec l'acte de l'objet dont il se sert.
Car on ne fait pas usage d'un bâton avant d'agir de quelque manière avec le
bâton lui-même. Or, le commandement n'existant pas simultanément avec l'acte de
celui qui est commandé, puisque l'ordre précède naturellement l'obéissance, et
qu'il a quelquefois sur l'exécution une priorité de temps, il s'ensuit qu'il
est manifeste que le commandement précède l'usage.
Solutions: 1. Il faut répondre an premier
argument, que tout acte volontaire ne précède pas l'acte rationnel qui
constitue le commandement. Mais il y en a qui le précèdent, comme l'élection,
et il y en a qui le suivent, comme l'usage, parce que quand le conseil qui est
le jugement de la raison a prononcé, la volonté choisit, et après l'élection la
raison lui commande d'exécuter ce qu'elle a choisi. Alors la volonté commence à
user en exécutant les ordres de la raison, et cette volonté est une volonté
étrangère quand on commande à une autre personne, ou bien c'est la volonté même
du sujet qui commande quand c'est à soi-même qu'on intime ses ordres.
2. Il faut répondre au second, que comme les actes
sont antérieurs aux puissances, de même les objets le sont aux actes. Or,
l'usage a pour objet ce qui se rapporte à la fin. Donc par là même que le
commandement se rapporte à la fin, on peut plutôt conclure qu'il est antérieur
à l'usage qu'il ne lui est postérieur.
3. Il faut répondre au troisième, que comme l'acte
de la volonté qui use de la raison pour commander précède le commandement
lui-même, de même on peut dire que cet usage de la volonté est précédé par un
ordre de la raison, parce que les actes de ces puissances se réfléchissent
réciproquement les uns sur les autres.
(1) Par cet ordre l'entendement ordonne à la
volonté de porter la raison à examiner les movens et a les choisir après les
avoir ainsi conférés entre eux.
ARTICLE IV. — LE COMMANDEMENT ET L'ACTE
COMMANDÉ NE FORMENT-ILS QU'UN SEUL ET MÊME ACTE OU FORMENT-ILS DES ACTES
DIFFÉRENTS?
Objections: 1.. Il semble que l'acte commandé ne
forme pas avec le commandement un seul et même acte. Car les actes qui se
rapportent à différentes puissances sont divers entre eux. Or, l'acte commandé
et le commandement appartiennent à différentes puissances, parce que la
puissance qui commande est autre que la puissance qui est commandée. Donc
l'acte commandé et le commandement ne forment pas un seul et même acte.
2.. Toutes les choses qu'on peut séparer l'une de
l'autre sont diverses; car on ne sépare pas un être de lui-même. Or, l'acte
commandé se sépare quelquefois du commandemen t ; car le commandement précède
quelquefois et l'acte commandé ne suit pas immédiatement. Donc le commandement
diffère de l'acte commandé.
3.. Toutes les choses dont l'une est avant l'autre
sont différentes. Or, le commandement précède naturellement l'acte commandé.
Donc ces deux actes sont différents.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote d'û(Top. lib. m, cap. 2) que quand une chose existe à cause d'une
autre il n'y en a qu'une. Or, l'acte commandé n'existe qu'à cause du
commandement. Donc ces deux choses n'en font qu'une.
Réponse: CONCLUSION.—Le commandement et l'acte
commandé ne font qu'un seul et même acte humain,comme un tout est un, bien
qu'il soit multiple par rapport à ses parties.
Il faut répondre que rien n'empêche qu'une chose
ne soit multiple sous un rapport et une sous un autre. Même tous les êtres
multiples sont un sous un rapport, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap.
ult.). Cependant il y a cette différence à reconnaître, c'est que les uns sont
absolument multiples et qu'ils ne sont un que relativement; tandis que pour les
autres c'est absolument le contraire. D'ailleurs on peut raisonner à l'égard de
l'unité comme à l'égard de l'être. Or, l'être absolu est une substance, tandis
que l'être relatif est un accident ou un être de raison. C'est pourquoi tout ce
qui est un substantiellement est un absolument et multiple relativement. Ainsi,
dans le genre de la substance le tout composé de ses parties intégrantes ou
essentielles est un absolument; car le tout est l'être et la substance absolue,
tandis que les parties sont des êtres et des substances renfermées dans le
tout. Mais les choses qui diffèrent substantiellement, et qui sont une
accidentellement, offrent une diversité absolue et une unité relative. C'est
ainsi qu'une multitude d'hommes forment un peuple, une grande quantité de
pierres un monceau. Cette unité est une unité d'ordre ou de composition. De
même une multitude d'individus qui sont un par le genre ou l'espèce forment une
multiplicité absolue et une unité relative ; car être un dans le genre ou
l'espèce c'est être un rationnellement. Or, comme dans l'ordre physique un tout
se compose de matière et de forme, tel que l'homme qui a une' âme et un corps,
et qui n'en est pas moins un être naturellement un, bien^qu'il ait une
multitude de parties; de même, dans l'ordre moral, l'acte de la puissance
inférieure se rapporte matériellement à l'acte de la puissance supérieure, en
ce sens que la première de ces puissances n'agit qu'en vertu de l'autre qui lui
donne l'impulsion. Car l'acte du premier moteur se confond ici formellement
avec l'acte de son instrument. D'où il résulte évidemment que le commandement
et l'acte commandé ne forment qu'un seul acte humain; comme un tout est un,
bien qu'il soit multiple par rapport à ses parties.
Solutions: 1. Il faut répondre an premier
argument, que si les puissances diverses n'étaient pas ordonnées l'une par
rapport à l'autre, leurs actes seraient absolument différents. Mais quand une
puissance en meut une autre, leurs actes sont un en quelque sorte ; car l'acte
du moteur et du mobile est un seul et même acte, comme le dit Aristote [Phys.
lib. iii, text. 20 et 21).
2. Il faut répondre au second, que de ce que le
commandement et l'acte commandé peuvent être séparés l'un de l'autre il
s'ensuit qu'ils sont multiples dans leurs parties. Car les parties de l'homme
peuvent être séparées les unes des autres, ce qui n'empêche pas l'homme d'être
un dans son tout.
3. Il faut répondre au troisième, que pour les
êtres qui sont multiples dans leurs parties et un dans leur tout, rien
n'empêche qu'une chose soit avant une autre. Ainsi, dans l'homme l'âme est
d'une certaine manière antérieure au corps, et le coeur existe avant les autres
membres.
ARTICLE V. — l'acte de la volonté est-il
commandé?
Objections: 1.. Il semble que l'acte de la volonté
ne soit pas commandé. Car saint Augustin dit [Conf. lib. vu, cap. 9) : L'esprit
commande à l'esprit de vouloir, mais il n'obéit pas. Or, le vouloir est l'acte
de la volonté. Donc l'acte de la volonté n'est pas commandé.
2.. C'est à celui qui est capable de comprendre le
commandement qu'il convient d'être commandé. Or, ce n'est pas à la volonté
qu'il appartient de comprendre le commandement, puisque la volonté diffère de
l'intellect qui comprend. Donc l'acte delà volonté n'est pas commandé.
3.. Si un acte de la volonté est commandé, pour le
même motif tous ses actes le sont aussi. Or, si tous les actes de la volonté
sont commandés il faut remonter indéfiniment d'actes en actes, parce que, comme
il y a toujours un. acte de la volonté qui précède l'acte de la raison qui
commande, ainsi que nous l'avons dit (art. 1 huj. quaest), si cet acte est
commandé il faudra en supposer un autre qui lui soit antérieur, lequel sera
lui-même précédé d'un autre, et cela indéfiniment. Or, il répugne qu'on procède
ainsi d'une manière indéfinie. Donc l'acte de la volonté n'est pas commandé.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Tout
ce qui est en notre pouvoir est soumis à notre empire (1). Or, les actes de la
volonté sont les choses qui sont le plus en notre pouvoir. Car nous ne sommes
maîtres de nos actes qu'autant qu'ils sont volontaires. Donc les actes de la
volonté sont commandés.
(1) Pour savoir quels sont les actes qui sout
commandés, il faut partir de ço principe général. Ain»i tous les actes qui ne
dépendent que de notre libre arbitre peuvent cire commandés. Ceux qui n'en
dépendent pas ne peuvent l'être.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la raison peut
ordonner les actes de la volonté, il est nécessaire qu'ils soient commandés par
elle.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
4 huj. quaest.), le commandement n'est rien autre chose que l'acte de la raison
qui ordonne, en imprimant une certaine impulsion pour faire quelque chose. Or,
il est évident que la raison peut ordonner les actes de la volonté. Car comme
elle peut juger qu'il esthon de vouloir une chose, de même elle peut ordonner
ou commander que l'homme la veuille. D'où il suit évidemment que l'acte de la
volonté peut être commandé.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que, comme le dit saint Augustin dans ce même endroit, quand l'âme se
commande parfaitement de vouloir elle veut en effet-, et s'il arrive qu'elle se
commande et qu'elle ne veuille pas, c'est qu'elle ne se commande pas
parfaitement. L'imperfection de son commandement résulte de ce que la raison
est portée par divers motifs à commander ou à ne pas commander. De là les
fluctuations auxquelles elle est en proie, et l'imperfection de son commandement.
2. Il faut répondre au second, que comme dans les
membres corporels tout membre n'agit pas seulement pour lui-même, mais pour le
corps entier (l'oeil, par exemple voit pour tout le corps), ainsi il en est des
puissances de l'àme. Car l'intellect comprend non-seulement pour lui-môme, mais
pour toutes les puissances, et la volonté veut non-seulement pour elle-même,
mais encore >pour toutes les puissances. C'est pourquoi l'homme se commande
à lui-même l'acte de sa volonté, parce qu'il est tout à la fois intelligent et
voulant.
3. Il faut répondre au troisième, que le
commandement étant l'acte de la raison, il n'y a d'acte commandé que celui qui
est soumis à cette faculté. Or, le premier acte de la volonté ne procède pas de
la raison (1), mais de l'instinct de la nature, ou d'une cause supérieure,
comme nous l'avons dit (quest. ix, art. 4). Ainsi, il n'est donc pas nécessaire
d'aller d'acte en acte jusqu'à l'infini.
(1) Ce premier acte qui est la simple volition de
l'esprit ne peut être commandé.
ARTICLE VI. — l'acte de la raison est-il
commandé ?
Objections: 1.. Il semble que l'acte de la raison
ne puisse pas être commandé. Car il paraît absurde qu'une chose se commande à
elle-même. Or, la raison est la faculté qui commande, comme nous l'avons dit
(art. 4). Donc l'acte de la raison n'est pas commandé.
2.. Ce qui existe par essence diffère de ce qui
existe par participation. Or, la puissance dont l'acte est commandé par la
raison est la raison par participation, comme le dit Aristote (Eth. lib. i,
cap. ult.). Donc l'acte delà puissance qui est la raison par essence n'est pas
commandé.
3.. L'acte commandé est celui qui est en notre
puissance. Or, il n'est pas toujours en notre pouvoir de connaître et de juger
la vérité, ce qui est l'acte de la raison. Donc l'acte de la raison ne peut pas
être commandé.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Ce que
nous faisons par notre libre arbitre peut être un acte commandé. Or, les actes
de la raison dépendent du libre arbitre. Car saint Jean Damascène dit (De orth.
fid. lib. n, cap. 22) que l'homme recherche, approfondit, juge et dispose au
moyen de son libre arbitre. Donc les actes de la raison peuvent être commandés.
Réponse: CONCLUSION.— Les actes de la raison sont commandés
par rapport à leur exercice, puisqu'ils dépendent de nous, mais à l'égard de
l'objet qui les spécifie ils ne le sont pas toujours; ils ne le sont que quand
ils portent sur des choses dont la vérité est contingente.
Il faut répondre que la raison se réfléchissant
sur elle-même, elle peut ordonner ses actes comme elle ordonne ceux des autres
puissances. Par conséquent, ces actes peuvent être commandés. Mais il faut
observer que l'acte de la raison peut se considérer de deux manières : 1° Par
rapport à son exercice. En ce sens il peut toujours être commandé. Ainsi, on
peut toujours se commander l'attention, le raisonnement et tous les autres
actes de Ja raison (1). 2° Par rapport à son objet. On distingue relativement à
l'objet deux sortes d'actes rationnels : l'un qui consiste à connaître la
vérité à l'égard d'une chose, et celui-là n'est pas toujours en notre pouvoir.
Car on n'arrive à cette connaissance que par la vertu d'une lumière naturelle
ou surnaturelle. C'est pour ce motif que l'acte de la raison ne dépend pas de
nous à cet égard, et qu'il ne peut être commande. L'autre consiste dans
l'assentiment que nous donnons aux choses que nous percevons. Quand il s'agit
de choses perçues auxquelles l'intellect adhère naturellement comme sont les
premiers principes, il n'est pas en notre pouvoir d'y consentir ou de n'y pas
consentir. C'est le fait de la nature, et c'est pour cela qu'à proprement
parler ce phénomène est soumis à ses lois. Mais quand l'objet perçu ne convainc
pas pleinement l'intelligence au point d'entraîner nécessairement son adhésion
ou son dissentiment, et qu'il lui est permis de suspendre son jugement pour un
motif quelconque, il est en notre pouvoir d'y adhérer ou de n'y
pas"adhérer, et ces actes dépendent par là même de notre commandement.
(1) A l'exception de l'acte premier de la raison,
qui ne dépend pas toujours de nous. Car il y a beaucoup de pensées bonnes ou
mauvaise) qui nous viennent d'un principe extérieur, de Dieu ou du démon, et
que nous ne pouvons commander. Seulemeut c'est à nous à voir si nous devons
nous y arrêter ou les rejeter.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la raison se commande à elle-même de la même manière que la
volonté se meut, ainsi que nous l'avons dit (quest. ix, art. 3); c'est-à-dire
que ces deux puissances se replient sur leurs propres actes, et que d'une chose
elles tendent à une autre.
2. Il faut répondre au second, que par suite de la
diversité des objets soumis à l'acte de la raison rien n'empêche que la raison
ne participe d'elle-même ; ainsi la connaissance des conclusions participe de
la connaissance des principes.
3. La réponse au troisième argument est évidente
d'après ce que nous avons dit.
ARTICLE VII. — l'acte de l'appétit sensitif
est-il commandé?
Objections: 1.. Il semble que l'acte de l'appétit
sensitif ne soit pas commandé. Car saint Paul dit (Rom. vu, 49) : Je ne fais
pas le bien que je veux. Et la glose, commentant ces paroles (Aug. lib. m,
Cont. Jul. cap. 26), ajoute : L'homme veut n'avoir pas de concupiscence, et
cependant il est soumis à cette passion. Or, la concupiscence est un acte de
l'appétit sensitif. Donc l'acte de l'appétit n'est pas soumis à notre
commandement.
2.. La matière corporelle n'obéit qu'à Dieu
relativement aux transformations formelles qu'elle est susceptible de recevoir
, comme nous l'avons dit (part. I, quest. cv, art. 4, et quest. ex, art. 2).
Or, les actes de l'appétit sensitif dépendent des transformations formelles du
corps, par exemple du chaud ou du froid. Donc ces actes ne sont pas soumis au
commandement de l'homme.
3.. Le propre motif de l'appétit sensitif est
l'objet perçu par les sens ou l'imagination. Or, il n'est pas toujours en notre
pouvoir de percevoir quelque chose au moyen de ces deux facultés. Donc l'acte
de l'appétit sensitif n'est pas soumis à notre commandement.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Némésius dit [De nat. hom. cap. 40) que ce qui obéit à la raison se divise en
deux choses, le désir et la colère. Ces deux choses appartenant à l'appétit
sensitif, il s'ensuit que les actes de cet appétit sont soumis à l'empire de la
raison.
Réponse: CONCLUSION.—Les actes de l'appétit
sensitif, selon qu'ils dépendent de cette puissance de l'àme, sont soumis à
l'empire de la raison, mais selon qu'ils résultent des dispositions du corps
ils s'accomplissent quelquefois en dehors de cet empire.
Il faut répondre qu'un acte est soumis à notre
commandement selon qu'il est en notre puissance de le faire ou de ne le pas
faire, comme nous l'avons dit (art. 0). Par conséquent, pour savoir jusqu'à
quel point l'acte de l'appétit sensitif est soumis à l'empire de la raison il
faut examiner jusqu'à quel point nous en sommes maîtres. D'abord il faut savoir
que l'appétit sensitif diffère de l'appétit intelligentiel qu'on appelle la
volonté, en ce que l'appétit sensitif est la puissance d'un organe corporel,
tandis qu'il n'en est pas de même de la volonté. Or, tout acte qui procède
d'une faculté qui fait usage d'un organe corporel dépend non-seulement de la
puissance de l'âme, mais encore des dispositions de l'organe corporel lui-même.
Ainsi la vision dépend de la faculté visuelle et de la qualité de l'oeil qui
peut aider ou entraver l'exercice de cette faculté. Par conséquent, l'acte de
l'appétit sensitif dépend non-seulement de la puissance appétitive, mais encore
des dispositions du corps. Ce qui se rapporte à la puissance de l'âme suit la
perception. Or, la perception de l'imagination, par là même qu'elle est
particulière, a pour règle la perception de la raison qui est universelle ;
comme une puissance active particulière est régie par une puissance active
universelle. C'est pourquoi, sous ce rapport, l'acte de l'appétit sensitif est
soumis à l'empire de la raison. Mais il n'en est pas de même des qualités et
des dispositions du corps. Elles ne dépendent pas de la raison, et c'est pour
ce motif que les mouvements de l'appétit sensitif ne peuvent totalement relever
de son empire. Il arrive aussi quelquefois que l'appétit sensitif est tout à
coup mis en mouvement à l'occasion d'objets perçus par l'imagination ouïes
sens; alors ce mouvement premier (4) échappe à l'empire delà raison, bien
qu'elle eût pu l'empêcher, si elle l'eût prévu. C'est ce qui fait dire à
Aristote (Pol. lib. i, cap. 3) que la raison commande à Y irascible et au
concupiscible, non d'une manière souveraine comme l'autorité du maître sur
l'esclave, mais d'une manière restreinte comme l'autorité qu'exerce un roi sur
des sujets libres qui ne sont pas totalement soumis à ses ordres.
(1) Ces mouvements,que les théologiens appellent
molus primo primi, ne sont pas des acies humains, puisqu'ils échappent à la
raison : ce sont des actes de l'homme qui n'ont par là même aucune vertu
morale.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que si l'homme convoite ce qu'il ne voudrait pourtant pas convoiter,
cela provient des dispositions du corps qui empêchentl'appétitsensitif desuivre
totalementles prescriptions de la raison. D'où l'Apôtre ajoute au même endroit
: Je vois dans mes membres une autre loi qui répugne à la loi de mon esprit.
Cela peut être aussi l'effet du mouvement premier de la concupiscence, comme
nous l'avons dit (in corp. art.).
2. Il faut répondre au second, que les qualités ou
les dispositions du corps se rapportent de deux manières à l'acte de l'appétit
sensitif : 1° Elles peuvent être antécédentes; comme quand quelqu'un se trouve
corporellernent disposé d'une façon favorable à telle ou telle passion; 2°
elles peuvent être conséquentes; comme quand on s'échauffe par suite de la
colère. Les dispositions antécédentes ne sont pas soumises à l'empire de la
raison, parce qu'elles sont l'effet de la nature ou qu'elles proviennent d'un
mouvement antérieur que la raison ne peut calmer immédiatement; mais les
dispositions conséquentes obéissent à la raison, parce qu'elles suivent les
mouvements du coeur qui sont eux-mêmes diversifiés par les divers actes de
l'appétit sensitif.
3. Il faut répondre au troisième, que
la'perception des sens exigeant un objet sensible extérieur, il n'est pas en
notre puissance de percevoir cet objet s'il n'est pas présent. Mais quand il
l'est, l'homme peut se servir de ses sens comme bon lui semble, pourvu que ses
organes corporels ne lui fassent pas défaut. Quant à ce que l'imagination
perçoit, il est soumis à la raison suivant la force ou la faiblesse de
l'imagination elle-même. Car si l'homme ne peut pas imaginer ce que la raison
considère, cela provient ou de ce que ces choses ne sont pas de son domaine,
comme les choses incorporelles, ou de ce que l'imagination elle-même se trouve
très-affaiblie par suite d'une indisposition organique.
Article VIII. — l'acte de l'ame végétative
est-il commandé ?
Objections: 1.. Il semble que les actes de l'àme
végétative soient soumis à l'empire de la raison. Car les facultés de l'àme
sensitive sont plus nobles que celles de l'âme végétative. Or, les premières
sont soumises à l'empire de la raison. Donc à plus forte raison les autres
doivent-elles lui être soumises aussi.
2.. On dit que l'homme est un petit monde parce
que son âme est dans son corps comme Dieu dans l'univers. Or, Dieu est dans
l'univers de telle façon que tout ce qui constitue l'ensemble des êtres obéit à
ses ordres. Donc tout ce qui existe dans l'homme obéit à l'empire de la raison,
même les facultés de l'âme végétative.
3.. La louange et le blâme ne portent que sur des
actes qui sont soumis à l'empire de la raison. Or, parmi les actes de la
puissance nutritive et génératrice il y en a qui sont un objet de louange et de
blâme et qui sont regardés comme des vertus ou des vices; comme on le voit par
la gourmandise, la luxure et les vertus qui leur sont opposées. Donc les actes
de ces puissances sont soumis à l'empire de la raison.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Némésius dit (De nat. hom. cap. 22) que ce qui ne dépend pas de la raison
appartient dans l'homme à la puissance nutritive et génératrice.
Réponse: CONCLUSION. — Los actes de l'âme
végétative résultant de l'appétit naturel ne sont soumis d'aucune manière à
l'empire de la raison.
Il faut répondre qu'il y a des actes qui procèdent
de l'appétit naturel, d'autres de l'appétit animal ou intelligentiel. Car tout
agent appète sa fin de quelque manière. L'appétit naturel ne résulte pas d'une
perception comme l'appétit animal et l'appétit intelligentiel. Or, la raison
commande à titre de puissance perceptive. C'est pourquoi son empire peut
s'étendre sur tous les actes qui procèdent de l'appétit intelligentiel ou
animal, mais non sur les actes qui procèdent de l'appétit naturel. Ces actes
sont ceux de l'âme végétative; c'est ce qui fait dire à Némésius (loc. cit.),
qu'on appelle naturel ce qui tient à la génération et à la nutrition, et c'est
pour ce motif que les actes de l'âme végétative ne sont pas soumis à l'empire
de la raison (I).
(1) Les actes de l'Ame végétative ne peuvent être
commandés pour deux raisons : 1" parce qu'ils ne sont pas produits au
moyen d'une perception ; 2* parce qu'ils dépendent des dispositions du corps
sur lesquelles la raison n'a pas d'empire.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument,
que plus un acte est immatériel, plus il est noble et plus il est soumis à
l'empire de la raison. Conséquemment de ce que les facultés de l'àme végétative
n'obéissent pas à la raison il est évident que ces facultés sont d'un ordre
très-infime.
2. Il faut répondre au second, que la ressemblance
ne se considère que sous un rapport : ainsi comme Dieu meut le monde, de môme
l'âme meut le corps; mais on ne peut étendre à toutes choses cette analogie.
Car l'âme n'a pas créé le corps de rien comme Dieu a créé le monde; par
conséquent le corps ne peut lui être totalement soumis comme le monde l'est à
Dieu.
3. Il faut répondre au troisième, que la vertu et
le vice, la louange et le blâme ne peuvent se rapporter aux actes mêmes delà
puissance nutritive ou génératrice, qui sont la digestion et la formation du
corps humain. Mais ils regardent les actes de l'âme sensitive qui sont en
rapport avec les actes de la puissance génératrice ou nutritive. Ainsi on
mérite d'être loué ou blâmé à propos des plaisirs de la table ou de la chair,
selon qu'on les recherche quand il faut ou quand il ne faut pas.
ARTICLE IX. — les actes des membres extérieurs
sont-ils commandés?
Objections: 1.. Il semble que les membres du corps
n'obéissent pas à la raison relativement à leurs actes. Car il est constant que
les membres du corps sont plus éloignés de la raison que les facultés de l'âme
végétative. Or, les facultés de l'àme végétative n'obéissent pas à la raison,
comme nous l'avons dit (art. préc). Lonc les membres du corps lui obéissent
encore beaucoup moins.
2.. Le coeur est le principe du mouvement animal.
Or, le mouvement du coeur n'est pas soumis à l'empire de la raison ; car
Némésius dit (De nat. hom. cap. 22), que les pulsations du coeur ne peuvent
être du domaine de cette faculté. Donc le mouvement des membres corporels n'est
pas soumis aux ordres de la raison.
3.. Saint Augustin dit (De civ. Dei, lib. xiv,
cap. 46) que parfois l'ardeur des passions charnelles s'élève inopportunément
quand on ne le demande pas, et que parfois elle trompe celui qui la désire, de
telle sorte que pendant que l'âme est de feu le corps est de glace. Donc les
mouvements des membres n'obéissent pas à la raison.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Car
saint Auguslin dit (Conf. lib. viii, cap. 9) que l'esprit commande à la main de
se mouvoir, et celle-ci obéit avec une telle rapidité qu'à peine peut-on
distinguer le commandement de l'exécution.
Réponse: CONCLUSION. — Les membres par lesquels la
partie sensitive de l'âme exécute ses oeuvres sont soumis à l'empire de la
raison, mais ceux qui reçoivent le mouvement des facultés naturelles n'y sont
pas soumis.
Il faut répondre que les membres du corps sont les
organes des puissances de l'àme; par conséquent selon que les puissances de
l'âme obéissent à la raison, les membres du corps lui obéissent aussi. Par
conséquent les facultés sensitives étant soumises à l'empire de la raison
tandis que les facultés naturelles ne le sont pas, il s'ensuit que tous les
mouvements des membres qui sont produits par les puissances sensitives sont
soumis à la raison (4), tandis que ceux qui résultent des facultés naturelles
n'y sont pas soumis.
(1) Ainsi les mouvements des pieds, des
mains, etc., sont soumis à l'empire de la raison.
Solutions: 1. 11 faut répondre au premier
argument, que les membres ne se meuvent pas eux-mêmes, mais qu'ils sont mus par
les puissances de l'àme, parmi lesquelles il y en a qui se rapprochent plus de
la raison que les facultés de l'âme végétative.
2. 11 faut répondre au second, que pour ce qui
regarde l'intellect et la volonté, ce qui se trouve en premier lieu c'est ce
qui est naturel et d'où tout le reste découle. Ainsi c'est de la connaissance
des principes naturellement connus que découle la connaissance des conclusions,
et c'est de la volonté de la fin naturellement désirée que sort Je choix des
moyens. De même dans les mouvements corporels leur principe est naturel. Or, le
principe des mouvements du corps procède du mouvement du coeur ; par conséquent
le mouvement du coeur est naturel et n'est pas volontaire. Car il est une
conséquence de la vie qui résulte de l'union de l'âme et du corps, comme le
mouvement des corps graves et légers est une conséquence de leur forme
substantielle. D'après Aristote (Phys. lib. viii, text. 29), le mouvemen t du
coeur est attribué à son principe générateur, et c'est pour ce motif qu'on
donne à cemouvementlenomde vital. DelàNémésiusdit (loc. cit.inarg.)quecomme la
génération et la nutrition n'obéissent pas à la raison , il en est de même des
palpitations qui constituent la vitalité de l'être. Or, par palpitation il
entend le mouvement du coeur qui se manifeste par les pulsations du pouls.
3. Il faut répondre au troisième, que, d'après
saint Augustin [De civ. Dei, lib. xiv, cap. 16, 20), la chair dans ses instants
de rébellion n'obéit pas à la raison par suite du péché originel, afin que
l'homme trouve la peine de sa rébellion envers Dieu dans ce qui sert à
transmettre le péché même à ses descendants. Mais comme par le péché de notre
premier père, ainsi que nous l'expliquerons (quest. lxxxv, art. 1 et 3), la
nature a été abandonnée à elle-même et privée du don surnaturel que Dieu avait
accordé à l'homme, il faut trouver une raison naturelle de cette désobéissance
de la chair envers la raison. Aristote l'assigne (De causis motus anim. cap.
11) en disant que les mouvements du coeur et des parties génitales sont
involontaires, parce qu'à la vue de certains objets ces membres entrent en
mouvement, dès que l'intelligence et l'imagination représentent ce qui peut
exciter les passions de l'àme auxquelles leur activité correspond. Mais il
n'appartient ni à la raison, ni à l'intelligence de disposer du mouvement de
ces membres, parce qu'il dépend de certaines modifications naturelles, qui tiennent
à la chaleur et an froid, et qu'il n'est pas au pouvoir de la raison de
produire. Ces modifications influent particulièrement sur ces deux parties du
corps, parce que chacune d'elles est comme un animal séparé, en ce sens que
chacune d'elles est un principe de vie. Or, le principe renferme le tout
virtuellement. Car le coeur est le principe des sens (1), et la puissance du
sperme qui sort de l'appareil génital renferme virtuellement l'animal tout
entier. C'est pour ce motif que ces membres ont naturellement leurs mouvements
propres, parce qu'il est nécessaire que les principes soient naturels, comme
nous l'avons dit (ad. 2).
(1) Le coeur, par lui-même, est le principe de
tous les mouvements corporels, et l'organe générateur est le principe de
l'existence, puisque c'est par lui que l'être se reproduit.
QUESTION XVIII. DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE DES
ACTES HUMAINS EN GÉNÉRAL.
Après avoir parlé du volontaire, nous avons
maintenant à nous occuper de la bonté et de la malice des actes humains. — Nous
considérerons : 1" comment les actes humains sont bons ou mauvais; 2"
quelles sont les conséquences de la bonté ou de la malice de ces actes, comme
le mérite ou le démérite, le péché et la faute. — Sur le premier de ces deux
points il y a trois choses à examiner : la première a pour objet la bonté et la
malice des actes humains en général ; la seconde ia bonté et la malice des
acies intérieurs; la troisième la bonté et la malice des actes extérieurs. — A
l'égard de la bonté et do la malice des actes humains en général onze questions
sont à faire : l" Toute action est-elle bonne ou y en a-t-il qui soient
mauvaises ? — 2° L'action de l'homme est-elle bonne ou mauvaise objectivement?
— 3° Tire-t-elle sa bonté ou sa malice des circonstances ? — 4" Les tire-t-elle
de sa fin ? — 5" Y a-t-il des actions humaines qui soient bonnes ou
mauvaises dans leur espèce? — 6" L'acte doit-il à sa lin son espèce de
bonté ou de malice ? — 7° L'espèce qui résulte de la fin est-elle comprise sous
l'espèce qui provient de l'objet, comme sous son genre, ou est-ce le contraire?
— S" Y a-l-il des actes indifférents de leur espèce ? — 9° Y a-t-il des
actes indifférents dans l'individu ? — 10" Y a-t-il des circonstances qui
constituent l'acte moral dans son espèce de bonté ou de malice? — 11" Toute
circonstance qui augmente la bonté ou la malice constitue-t-elle l'acte moral
dans l'espèce du bien ou du mal ?
Article I. — toutes les actions humaines
sont-elles bonnes ou y en a-t-il de mauvaises (1)?
(1) Celte question a pour objet d'expliquer la
milure et l'origine «lu mal moral : ce problème difficile quia (ant (aligné la
philosophie ancienne, et dont les fausses solutions ont été la source des plus
graves erreurs.
Objections: 1.. Il semble que toutes les actions
de l'homme soient bonnes et qu'il n'y en ait pas de mauvaises. Car saint Denis
dit (De div. nom. cap. 4; que le mal n'agit que par la vertu du bien. Or, la
vertu du bien ne peut produire le mal. Donc il n'y a pas d'action mauvaise.
2.. Un être n'agit qu'autant qu'il est en acte.
Or, une chose n'est pas mauvaise selon qu'elle est en acte, mais selon que sa
puissance est privée de l'acte. Et suivant que sa puissance est perfectionnée
par l'acte, elle est bonne, comme le dit Aristote [Met. lib. ix, text. 19 et
20). Donc aucun être n'agit en tant que mauvais, mais seulement en tant que
bon; par conséquent toutes les actions sont bonnes, et aucune n'est mauvaise.
3.. Le mal ne peut être cause que par accident,
comme le prouve saint Denis (De div. nom. cap. 4). Toute action est au
contraire un effet directement voulu. Donc aucune action n'est mauvaise, mais
elles sont toutes bonnes.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Le
Seigneur dit (Joan, m, 20) : Tout homme qui fait le mal hait la lumière. Donc
il y a des actions humaines qui sont mauvaises.
Réponse: CONCLUSION. —Comme la plénitude de l'être
est de l'essence du bien, on ne peut pas dire que toute action humaine soit
absolument bonne; mais selon qu'elle manque de la plénitude de l'être qu'elle
doit avoir, l'action de l'homme manque de bonté dans cette même proportion et
est réputée par conséquent mauvaise.
Il faut répondre qu'on doit parler du bien et du
mal dans les actions comme on parle du bien et du mal dans les choses, parce
que tous les êtres agissent conformément à leur nature. Or, dans les choses il
y a autant de bonté qu'il y a d'être : car le bon et l'être rentrent l'un dans
l'autre, comme nous l'avons dit (part. I, quest. v, art. 3). Ainsi il n'y a que
Dieu qui ait toute la plénitude de son être dans son unité et sa simplicité.
Toutes les autres choses ont chacune la plénitude de l'être qui leur convient
sous divers rapports. D'où il arrive que certaines créatures peuvent ne pas
avoir toute la plénitude relative de leur être et manquer de quelques-unes des
conditions requises par leur nature. Pour la plénitude de l'être humain, par
exemple, il faut une âme et un corps avec toutes les puissances et tous les
instruments nécessaires à l'homme pour s'instruire et pour se mouvoir. Si un
individu est privé de quelqu'un de ces éléments, il manquera par là même de ce
qui constitue la plénitude de son être. Par conséquent il n'aura de bonté
qu'autant qu'il a d'être, et comme il n'a pas la plénitude de son être, on sera
obligé d'avouer qu'il manque de bonté et on dira qu'il est mauvais (1). C'est
ainsi que dans un aveugle il y a quelque chose de bon, c'est la vie ; mais il y
a aussi du mal, et c'est la privation de la vue. S'il n'y avait en lui ni être,
ni bonté, on ne pourrait le dire ni bon, ni mauvais. Mais parce que la plénitude
de l'être est de l'essence du bien, si une chose manque de la plénitude d'être
que requiert sa nature on ne dira pas qu'elle est absolument bonne, mais
qu'elle l'est sous un rapport en tant qu'être. On pourra néanmoins lui donner
absolument le nom d'être et l'appeler relativement non-être, comme nous
l'avons|dit (part. I, quest. v, art. 1 ad 1). En appliquant ces principes à
l'action il faut donc dire que la bonté de chaque action est proportionnelle à
ce qu'elle possède d'être, et que conséquemment toute action manque de bonté
selon qu'elle manque de la plénitude d'être qu'elle doit avoir. C'est en ce
sens qu'on dit qu'elle est mauvaise. Ainsi sa malice est plus ou moins grande
selon qu'elle pèche plus ou moins du côté de la quantité, du lieu, du temps et
de toutes les autres choses que la raison requiert (2).
(1) La bonté Je l'acte consiste donc dans la
plénitude de son être, c'est-à-dire qu'un acte est bon quand il a toutes les
qualités que sa nature requiert, et il est mauvais quand il marque de
quelques-unes de ces qualités.
(2) C'est a la raison à déterminer les qualités
que l'action doit avoir. C'est ce qui fait dire à saint Liguori que la bonté de
l'acte consiste dans sa conformité avec la droite raison [Theol. mor. De act.
hum. n" 5 i .
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le mal agit en vertu d'un bien qui est défectueux. Car s'il n'y
avait là rien de bon, il n'y aurait pas d'être, ni d'agent possible. Comme s'il
n'y avait rien de défectueux, il n'y aurait pas de mal. Par conséquent l'action
produite est un bien défectueux, parce qu'elle est bonne relativement et
mauvaise absolument.
2. Il faut répondre au second, que;rien n'empêche
qu'une chose ne soit en acte sous un rapport et qu'à ce titre elle puisse agir
et qu'elle soit privée de l'acte sous un autre rapport et qu'elle ne produise
en conséquence qu'une action défectueuse. Ainsi un aveugle a en acte la
puissance de marcher, et il peut au moyen de cette puissance aller se
promener-, mais comme il est privé de la vue qui devrait diriger sa marche, sa
promenade souffre de ce défaut puisqu'il ne va qu'en trébuchant.
3. II faut répondre au troisième, qu'une action
mauvaise peut produire un effet positif en raison de ce qu'elle a de bonté et
d'être. Ainsi un adultère peut être cause de la naissance d'un enfant, mais cet
effet résulte de la puissance naturelle de cette action et non de ce qu'il y a
en elle de coupable et de déréglé.
ARTICLE II — LES ACTIONS HUMAINES
TIRENT-ELLES LEUR BONTÉ OU LEUR MALICE DE LEUR OBJET (3) ?
(3) D'après saint Thomas, tous les théologiens
distinguent dans la moralité de l'acte trois choses: l'objet, les circonstances
et la fin. Ces trois choses sont les principes de la moralité, et c'est à ce
triple point de vue qu'il Luit se placer pour apprécier la valeur d'un acte.
Objections: 1.. Il semble que l'action ne tire pas
sa bonté ou sa malice de son objet. Car l'objet de l'action est la chose même,
et le mal n'existe pas dans les choses, mais dans l'usage qu'en font ceux qui
pèchent, comme le dit saint Augustin (De doct. christ, lib. m, cap. 12). Donc
l'action humaine n'est pas bonne ou mauvaise d'après son objet.
2.. L'objet par rapport à l'action en est comme la
matière. Or, la bonté d'une chose ne provient pas de sa matière, mais plutôt de
sa forme qui est l'acte. Donc le bien et le mal n'existent pas dans les actes
d'après leur objet.
3.. L'objet de la puissance active est à l'action
ce que l'effet est à la cause. Or, la bonté de la cause ne dépend pas de
l'effet, mais c'est plutôt le contraire. Donc l'action humaine ne tire pas sa
bonté et sa malice de son objet.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
écrit (Os. ix, 10) : Ils sont devenus abominables comme les choses qu'ils ont
aimées. Or, l'homme est ainsi devenu abominable à Dieu à cause de la malice de
ses actions. Donc la malice des actions est en raison des objets mauvais que
l'homme aime. On peut faire le même raisonnement sur la bonté de l'action.
Réponse: CONCLUSION. — Comme la bonté première
d'une chose naturelle provient de la forme qui détermine son espèce, de même la
bonté première d'une action morale provient de la convenance de son objet ; il
en faut dire autant de sa malice morale.
11 faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
préc), les actions ainsi que toutes les autres choses sont bonnes ou mauvaises
d'après la plénitude ou le défaut de leur être. Or, ce qui semble appartenir
avant tout à la plénitude de l'être c'est ce qui détermine l'espèce des choses.
Dans l'ordre de la nature les choses tirent leur espèce de leur forme, mais
l'action la reçoit de son objet comme le mouvement de son terme. C'est pourquoi
comme la bonté première d'une chose naturelle se juge d'après sa forme qui
constitue son espèce d.e même la bonté première d'un acte moral lui vient de la
convenance de son objet. C'est ce qui fait considérer comme une bonne chose en
son genre l'usage que l'on fait, par exemple, de sa propre chose. Et comme dans
l'ordre de la nature le premier mal serait qu'un être engendré ne reçût pas la
forme de son espèce, par exemple qu'au lieu d'engendrer un homme on vînt à
produire autre chose, de même en morale la malice première qui corrompt les
actions vient de l'objet (1). Ainsi prendre le bien d'autrui est un mal dans
son genre ; en prenant toutefois ici le genre pour l'espèce (2), selon cette
manière de parler qui nous fait appeler genre humain toute l'espèce humaine.
(1) Ainsi l'objet est la partie principale Je
l'acte. C'est de lui que l'action tire principalement sa bonté et sa malice,
parce que l'objet est la chose elle-même que veut la volonté directement et
primitivement, tandis que les circonstances ne sont qu'accidentelles et
secondaires.
(2) Seot prétend que l'objet ne détermine pas la
bonté spécilique de l'acte, mais seulement l'étendue de celte bonté. Son
sentiment qu'il ne prouve pas n'a pas été suivi.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quoique les choses extérieures soient bonnes en elles-mêmes,
elles ne sont pas toujours en parfait l'apport avec telle ou telle action.
C'est pourquoi quand on les considère comme les objets de ces actions elles ne
sont plus bonnes.
2. Il faut répondre au second, que l'objet n'est
pas la matière dont se compose l'action, mais la matière à laquelle elle se
rapporte, et il a dans un sens un caractère formel et c'est à ce titre qu'il
détermine l'espèce de l'action.
3. Il faut répondre au troisième, que l'objet
d'une action humaine n'est pas toujours l'objet d'une puissance active. Car la
puissance appétitive est passive sous un rapport en ce sens qu'elle est mue par
l'objet qu'elle appète. Néanmoins elle est le principe des actes humains. Les
objets des puissances actives n'ont pas toujours non plus le caractère d'un
effet, ils ne l'ont quelquefois que quand ils sont transformés. Ainsi l'aliment
transformé est l'effet de la puissance nutritive, mais l'aliment qui ne l'est
pas n'est à l'égard de cette puissance que la matière sur laquelle elle opère.
Or, de ce que l'objet est dans un sens l'effet d'une puissance active il
s'ensuit qu'il est le terme de son action et que par conséquent il lui donne sa
forme et son espèce, puisque le mouvement se spécifie d'après son terme. Et
quoique la bonté de l'action ne résulte pas de la bonté de l'effet, cependant
on dit qu'une action est bonne par là même qu'elle peut produire un bon effet.
Car la proportion de l'action avec son effet est une raison de sa bonté.
ARTICLE III. — les actions de l'homme
sont-elles bonnes ou mauvaises d'après les circonstances?
Objections: 1.. Il semble que les actions ne
soient pas bonnes ou mauvaises d'après les circonstances. Car les circonstances
environnent l'acte comme quelque chose qui est en dehors de lui, ainsi que nous
l'avons dit (quest. vu, art. 1). Or, le bien et le mal existent dans les choses
elles-mêmes, comme le dit Aristote (Met. lib. vi, text. 8). Donc l'action ne
tire pas sa bonté ou sa malice dos circonstances.
2.. On considère la bonté ou la malice de l'acte
surtout au point de vue de la science morale. Or, les circonstances par là même
qu'elles ne sont que des accidents paraissent être en dehors des objets que la
science considère, parce qu'aucune science ne s'occupe de ce qui est
accidentel, comme le dit Aristote (Met. lib. vi, text. 4). Donc la bonté ou la
malice des actions ne provient pas des circonstances.
3.. Ce qui convient à une chose substantiellement
ne peut pas lui être attribué accidentellement. Or, le bien et le mal
conviennent à l'action substantiellement, parce que l'action peut être bonne ou
mauvaise en son genre, comme nous l'avons dit (art. préc.). Donc il n'est pas
convenable que l'action soit bonne ou mauvaise d'après les circonstances.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristotedit (Eth. lib. ii, cap. G) que l'homme vertueux agit comme il faut,
quand il faut et dans toutes les circonstances convenables. Au contraire
l'homme vicieux agit selon l'impulsion d'un vice quelconque, quand il ne faut
pas, où il ne faut pas et dans toutes les circonstances qui ne conviennent pas.
Donc les actions humaines sont bonnes ou mauvaises suivant les circonstances.
Réponse: CONCLUSION. — Comme les choses naturelles
reçoivent leur perfection non-seulement de leurs formes substantielles, mais
encore des accidents qui leur surviennent, de même on dit que les actes Immains
sont bons ou mauvais, non-seulement d'après leurs effets, mais encore d'après
leurs circonstances.
11 faut répondre que dans les choses naturelles on
ne trouve pas toute la plénitude de perfection que requiert la forme
substantielle qui constitue leur espèce ; mais qu'il y a au contraire une foule
d'accidents qui viennent se surajouter à leur être pour le compléter. C'est
ainsi que l'homme doit sa beauté à sa figure, à sa couleur et à mille autres
choses semblables. Si l'une d'elles vient à manquer il en résulte un mal. Or,
il en est de môme de l'action. Caria plénitude de sa bonté ne consiste pas tout
entière dans son espèce ; mais les accidents qui surviennent y ajoutent quelque
chose. Ces accidents sont les circonstances exigées. C'est pourquoi si l'une de
ces circonstances vient à manquer, faction est mauvaise (.
(1) Par exemple, si une bonne action n'est pas
faite dans le temps voulu ou de la manière convenable, elle devient mauvaise,
d'après cet axiome de l'Ecole : Bonum ex intégra causa, malum ex minimo
defectu.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que les circonstances sont en dehors de l'acte en ce sens qu'elles
n'appartiennent pas à son essence ; mais elles sont dans l'action elle-même
comme ses accidents. C'est ainsi que les accidents qui sont dans les substances
naturelles existent en dehors de leurs essences.
2. Il faut répondre au second, que tous les
accidents ne se rapportent pas accidentellement à leurs sujets, mais qu'il y a
des accidents absolus qui sont l'objet de toutes les sciences, et c'est à ce
titre que la morale s'occupe des circonstances des actes humains.
3. Il faut répondre au troisième, que puisque le
bien rentre dans l'être comme l'être existe substantiellement et
accidentellement, de même on distingue le bien substantiel et le bien
accidentel, et cette distinction est applicable à l'ordre naturel aussi bien
qu'à l'ordre moral.
ARTICLE IV. — les actions humaines sont-elles
bonnes ou mauvaises d'après leur fin (1)?
(1) La fin ou l'intention n'est qu'une
circonstance, niais saint Thomas s'> arrêta spécialement parce que de toutes
les circonstances elle est la plus importante.
Objections: 1.. Il semble que le bien et le mal
dans les actes humains ne dépendent pas de la fin. Car saint Denis dit (De div.
nom. cap. 4) qu'on ne fait rien en indu mal. Par conséquent si la bonté ou la
malice de l'action découlait de sa fin il n'y aurait pas d'action mauvaise, ce
qui est évidemment faux.
2.. La bonté de l'acte est quelque chose qui
existe en lui, tandis que sa fin est sa cause extrinsèque. Donc ce n'est pas
d'après sa fin qu'on dit qu'une action est bonne ou mauvaise.
3.. Il arrive quelquefois qu'une bonne action se
rapporte à une fin mauvaise, comme quand on fait l'aumône par vaine gloire.
D'autres fois on fait au contraire une mauvaise action dans une bonne
intention, comme quand on vole pour donner aux pauvres. Donc la bonté ou la
malice de l'action ne vient pas de la fin.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Boëce
dit (Top. lib. ni, cap. que l'action
dont la fin est bonne est bonne elle-même et que celle dont la fin est mauvaise
est mauvaise aussi.
Réponse: CONCLUSION. — Les actions humaines
dépendent de leur fin de telle façon qu'indépendamment de la'bonté absolue
qu'elles ont d'elles-mêmes et de celle qu'elles tirent de leur objet et des
circonstances, elles reçoivent encore de leur tin une bonté ou une malice
particulière.
Il faut répondre que la disposition des choses est
par rapport à la bonté ce qu'elle est par rapport à l'être. Ainsi il y a des
choses dont l'être ne dépend pas d'un autre ; pour ces choses il suffit de
considérer leur être d'une manière absolue. Il y en a d'autres dont l'être est
au contraire dépendant. Il faut qu'on les considère dans leurs rapports avec la
cause dont ils dépendent. Or, comme l'être d'une chose dépend de son agent et
de sa forme, de même sa bonté dépend de sa lin. C'est pourquoi dans les
personnes divines qui n'ont pas une bonté dépendante d'un autre être, on ne
considère pas la nature de leur bonté d'après la fin. Mais les actions humaines
et toutes les choses dont la bonté est dépendante d'un autre être doivent à la
fin une bonté particulière qu'elles possèdent outre la bonté absolue qui existe
en elles. Par conséquent dans une action humaine on peut distinguer quatre
sortes de bonté : 1" une bonté de genre qui résulte de l'action elle-même,
parce que, comme nous l'avons dit (art. 1), la bonté de l'action est
proportionnelle à son être (2) ; 2° une bonté d'espèce qui résulte de la convenance
de son objet; 3° une bonté de circonstances qui provient de ce qu'il y a
d'accidentel dans l'action-, 4° une bonté provenant de la fin, parce que l'acte
a plus ou moins de bonté selon ses rapports avec la cause qui le produit.
(2) Cette première espèce de honte est purement
physique.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le bien que se propose celui qui agit n'est pas toujours le bien
véritable ; tantôt il est vrai, tantôt il n'est qu'apparent; c'est ce qui fait
que l'action peut être viciée parla fin.
2. Il faut répondre au second, que quoique la fin
soit une cause extrinsèque, cependant l'action doit lui être convenablement
proportionnée et s'y rapporter.
3. Il faut répondre au troisième, que rien
n'empêche qu'une action n'ait l'une des qualités énumérées et qu'elle ne manque
d'une autre. D'après cela il arrive qu'une action qui est bonne selon l'espèce
ou les circonstances se rapporte à une fin mauvaise et réciproquement. Mais une
action n'est bonne absolument qu'autan t qu'elle réunit toutes les sortes de
bonté, parce que l'absence d'une seule produit le mal, selon ce principe que le
bien résulte d'une cause intègre et parfaite (1), comme le dit saint Denis (De
div. nom. cap. î).
(1) Ainsi pour qu'une action soit bonne, morale-ment
il faut qu'elle le soit tout à là fois sous le rapport ,1c son objet, sous le
rapport des circonstances, et sous le rapport de la lin que se propose celui
qui l'accomplit. L'intention peut rendre mauvaise une action bonne, mais elle
n:' peut rendre bonne une action mauvaise : Non faciamus mala ut eveniant bona.
11 ne serait pas permis de voler pour faire l'aumône.
ARTICLE V. — Y A-T-IL DES ACTIONS BONNES OU
MAUVAISES DANS LEUR ESPÈCE (2)?
(2) Cet article se borne a établir d'une manière
générale qu'il y a une différence spécifique entre le bien et le mal. Saint
Thomas recherche ensuite d'où vient cette différence.
Objections: 1.. Il semble que les actes moraux ne
diffèrent pas spécifiquement sous le rapport du bien et du mal. Car le bien et
le mal existent dans les actes conformément à ce qu'ils sont dans les choses,
comme nous l'avons dit (art. 1 huj. quaest.). Or, le bien et le mal ne
diffèrent pas spécifiquement dans les choses, puisque l'homme bon est de la
môme espèce que l'homme méchant. Donc quand il s'agit des actes le bien et le
mal ne diffèrent pas non plus d'espèce.
2.. Le mal étant une privation est un non-être.
Or, un non-être ne peut pas former une différence, d'après Aristote (Met. lib.
m, text. 10). Donc puisque la différence constitue l'espèce, il semble qu'un
acte ne puisse être rangé dans une espèce par là même qu'il est mauvais. Ainsi
le bien et le mal ne diversifient pas l'espèce des actes humains.
3.. Les effets des actes spécifiquement différents
sont divers. Or, un acte bon peut produire un effet de même espèce qu'un acte
mauvais; ainsi l'adultère peut produire un enfant comme une alliance légitime.
Donc les actes bons et les actes mauvais ne sont pas d'espèce différente.
4.. Quelquefois ce sont les circonstances qui
l'ont dire qu'une action est bonne ou mauvaise, comme nous l'avons vu (art. 3).
Or, les circonstances ne déterminent pas l'espèce de l'acte, puisque ce sont
des accidents. Donc les actes humains ne diffèrent pas d'espèce en raison de leur
bonté et de leur malice.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
D'après Aristote (Eth. lib. n, cap. et 2), les actes sont entre eux comme les
habitudes qui les produisent. Or, une bonne habitude n'est pas de môme espèce
qu'une habitude mauvaise; ainsi la prodigalité diffère spécifiquement de la
libéralité. Donc un bon acte n'est pas non plus de même espèce qu'un mauvais.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'acte tire son
espèce de l'objet et qu'un objet bon diffère spécifiquement d'un objet mauvais,
il est évident que le bien et le mal ne sont pas de la même espèce.
Il faut répondre que nous avons vu que tout acte
tire son espèce de son objet (quest. î, art. 3). Il est donc nécessaire que la
différence de l'objet produise dans les actes la diversité de l'espèce. Mais on
doit observer qu'une différence quelconque dans l'objet doit amener une
différence d'espèce dans les actes quand ils se rapportent à un même principe
actif; et que cette différence n'existe pas s'ils se rapportent à un autre
principe; parce que ce n'est pas ce qui existe accidentellement qui constitue
l'espèce, mais seulement ce qui existe d'une manière absolue. Or, la différence
objective peut exister absolument par rapport à un principe actif et
accidentellement par rapport à un autre. Ainsi la connaissance du son et de la
couleur diffère absolument relativement aux sens, mais non relativement à
l'intellect. Or, quand il s'agit des actes humains le bien et le mal se
considèrent par rapport à la raison. Car, comme le dit saint Denis [De div.
nom. cap. 4), le]bien est ce qui est conforme à la raison, le mal c'est ce qui
lui est contraire. En effet pour chaque chose le bien c'est ce qui convient à
sa forme, le mal c'est ce qui ne lui convient pas. D'où il est manifeste que la
différence du bien et du mal, considérée objectivement, se rapporte absolument
à la raison; c'est-à-dire que l'objet est bon ou mauvais selon qu'il lui
convient ou qu'il ne lui convient pas. D'ailleurs les actes sont appelés des
actes humains ou des actes moraux selon qu'ils sont raisonnables. D'où il
résulte que la bonté ou la malice des actes moraux en change l'espèce, puisque
toute différence absolue dans l'objet produit cet effet.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que dans l'ordre des choses naturelles le bien qui est conforme à la
nature et le mal qui lui est contraire changent l'espèce des êtres. Car un
corps mort n'est pas de même espèce qu'un corps vivant. De même le bien qui est
conforme à la raison et le mal qui lui est contraire changent l'espèce des
actes moraux.
2. Il faut répondre au second, que le mal
n'implique pas une privation absolue, mais une privation relative à telle ou
telle puissance. Car on dit qu'un acte est mauvais dans son espèce non parce
qu'il n'a aucun objet, mais parce que son objet n'est pas conforme à la raison,
comme prendre le bien d'autrui. Par conséquent son objet peut en raison de ce
qu'il a de positif produire une espèce d'acte mauvais.
3. Il faut répondre au troisième, que l'acte
conjugal et l'adultère diffèrent d'espèce par rapport à la raison et produisent
aussi des effets d'espèce différente, puisque l'un mérite des éloges et des
récompenses, tandis que l'autre n'est digne que de blâme et de châtiment. Mais
ils ne diffèrent pas spécifiquement relativement à la puissance génératrice.
C'est pourquoi ils produisent un effet qui est spécifiquement le même.
4. Il faut répondre au quatrième, que la
circonstance se prend quelquefois pour la différence essentielle de l'objet
relativement à la raison. Alors elle peut déterminer l'espèce de l'acte moral
(1). Il en doit être ainsi toutes les fois que la circonstance transforme
l'acte au point de le rendre mauvais de bon qu'il était. Car la circonstance ne
peut rendre l'acte mauvais qu'autant qu'elle le rend contraire à la raison.
(1) Il y a des circonstances qui changent l'espèce
de l'acte, comme saint Thomas le prouve (art. 10).
ARTICLE VI. — l'acte humain tire-t-il de sa fin
son espèce de bonté ou de malice?
Objections: 1.. Il semble que la bonté et la
malice qui proviennent de la fin des actions n'en changent pas l'espèce. Car
les actes tirent de leur objet leur espèce, tandis que la fin est en dehors de
la nature môme de l'objet. Donc le bien et le mal qui résultent de la fin des
actions n'en diversifient pas l'espèce.
2.. Ce qui existe par accident ne constitue pas
l'espèce, comme nous l'avons dit (art. 3). Or, c'est par accident que l'acte se
rapporte à une fin, comme quand on fait l'aumône par vaine gloire. Donc les
actes ne sont pas spécifiquement différents selon que leur fin est bonne ou
mauvaie.
3.. Des actes spécifiquement différents peuvent se
rapporter à une seule et même fin. Ainsi on peut faire par vaine gloire des
actes vertueux et des actes vicieux. Donc le bien et le mal considérés par
rapport à la fin ne changent pas l'espèce de l'acte.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Nous
avons montré (quest. i, art. 3) que les actes humains tirent de la fin leur
espèce. Donc le bien et le mal se considérant d'après la fin, changent l'espèce
de l'acte.
Réponse: CONCLUSION. — La bonté ou la malice des
actes humains qui les distingue spécifiquement doit se prendre aussi de la lin
qui est l'objet propre de l'acte intérieur de la volonté.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. i, art. 1), on donne le nom d'actes humains à tous les actes
volontaires. Or, on distingue deux sortes d'actes volontaires, l'un qui est
intérieur et l'autre extérieur. Ces deux actes ont l'un et l'autre leur objet.
La fin proprement dite est l'objet de l'acte intérieur (d), tandis que l'objet
de l'acte extérieur est la chose dont il s'occupe (2). Ainsi donc comme l'acte
extérieur se spécifie d'après l'objet dont il s'occupe ; de même l'acte
intérieur de la volonté se spécifie d'après sa fin, comme d'après son propre
objet. Or, ce qui émane de la volonté est formel par rapport à ce qui vient de
l'acte extérieur -, parce que la volonté emploie les membres comme des
instruments pour agir, et que les actes extérieurs ne sont moraux qu'autant
qu'ils sont volontaires. C'est pourquoi l'espèce de l'acte humain se considère
formellement d'après la fin et matériellement d'après l'objet de l'acte
extérieur (3). C'est ce qui fait dire à Aristote (Eth. lib. v, cap. 2) que
celui qui vole pour commettre un adultère est, à proprement parler, un adultère
plutôt qu'un voleur.
(1) Par rapport à l'acte intérieur, la fin et
l'objet sont une seule et même chose ; par consé • quent c'est la tin qui en
détermine l'espèce.
(2) L'objet de l'acte eitéricur est la chose dont
il s'occupe, comme de bâtir une église : sa lin est le but que la volonté se
propose en faisant cette chose : ainsi, si l'on bâtit une église, c'est pour y
prier et servir Dieu lorsqu'elle sera construite. Par rapporta l'acte
extérieur, l'objet et la lin ne sont donc pas une même chose. Il peut même se
faire qu'on acte extérieur appartienne à une espèce, de la part de sa lin, et à
une autre espèce de la part de son objet. Ainsi quand on fait l'aumône par
vaine gloire, l'acte est bon, considéré dans son objet, et il est mauvais,
considéré dans sa fin.
(3) La fin de l'acte extérieur l'emporte donc
sur son objet, comme la forme l'emporte sur la matière. C est ce qui justifie
la conclusion d'Aristote.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la fin ala nature de l'objet (4), comme nous l'avons dit (in
corp. art. et quaest. 1, art. 3).
(4) Elle se confond avec lui, loin de lui être
étrangère.
2. Il faut répondre au second, que quoique le
rapport de l'acte extérieur avec telle ou telie lin soit un accident, il n'en
est pas de même de l'acte intérieur de la volonté qui est à l'acte extérieur ce
que la forme est à la matière.
3. Il faut répondre au troisième, que quand
beaucoup d'actes d'espèce différente se rapportent à une seule et même fin, il
y a diversité d'espèce par rapport aux actes extérieurs et unité d'espèce à
l'égard de l'acte intérieur (5).
(5) Ainsi celui qui prie, qui jeûne, qui fait
l'aumône, le tout par vaine gloire, produit des actes extérieurs d'espèce
différente, qui reviennent tous à un même acte intérieur, parce qu'ils ont tous
la même fin.
ARTICLE VII. — l'espèce de bonté qui résulte de
la fin est-elle comprise sous l'espèce qui résulte de l'objet comme sous son
genre ou réciproquement (6)?
(6) Dans l'acte intérieur, l'objet et la fin étant
une même chose, il ne s'agit dans cet article que de l'acte extérieur.
Objections: 1.. Il semble que l'espèce de bonté
qui résulte de la fin soit comprise sous l'espèce de bonté qui résulte de
l'objet, comme l'espèce l'est sous le genre, par exemple, quand on veut voler
pour faire l'aumône. Car l'acte tire son espèce de son objet, comme nous
l'avons dit (art. préc. et art. 2, et quest. î, art. 3). Or, il est impossible
qu'une chose soit contenue dans une espèce sans être comprise sous une espèce
qui lui est propre; parce que le même objet ne peut appartenir à différentes
espèces qui ne seraient pas subordonnées l'une à l'autre. Donc l'espèce qui
résulte de la fin est comprise sous l'espèce qui résulte de l'objet.
2.. La dernière différence constitue toujours
l'espèce la plus spéciale. Or, la différence qui résulte de la fin semble être
postérieure à celle qui résulte de l'objet, parce que la fin est par sa nature
en dernier lieu. Donc l'espèce qui provient de la fin est comprise sous
l'espèce qui provient de l'objet comme étant la plus spéciale.
3.. Plus une différence est formelle et plus elle
est spéciale, parce que la différence est au genre ce que la forme est à la
matière. Or, l'espèce qui provient de la fin est plus formelle que celle qui
provient de l'objet, comme nous l'avons dit (art. préc.). Donc l'espèce qui
vient de la fin est contenue sous l'espèce qui vient de l'objet comme l'espèce
la plus spéciale sous le genre auquel elle correspond.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Les
différences de chaque genre sont déterminées. Or, un acte qui est objectivement
de même espèce peut se rapporter à une infinité de fins; ainsi on peut voler
pour faire une foule de choses bonnes ou mauvaises. Donc l'espèce qui résulte
de la fin n'est pas comprise sous l'espèce qui résulte de l'objet comme sous
son genre.
Réponse: CONCLUSION. — L'espèce morale que l'acte
tire de sa fin n'est pas comprise sous l'espèce qu'il tire de son objet, comme
sous son genre, mais ce sont deux espèces distinctes.
Il faut répondre que l'objet de l'acte extérieur
peut se rapporter de deux manières à la fin de la volonté. 1°11 peut s'y
rapporter de lui-même, comme bien combattre se rapporte de soi-même à la
victoire; 2° il peut s'y rapporter par accident : c'est ainsi que prendre le
bien d'autrui peut avoir accidentellement pour but de faire l'aumône. Or, comme
le dit Aristote (Met. lib. vu, text. 43), il faut que les différences qui
divisent un genre et qui constituent ses espèces, le divisent par elles-mêmes.
Si elles le divisent par accident, la division qui en résulte n'est pas exacte.
Par exemple si l'on disait : Parmi les animaux l'un est raisonnable et Vautre
ne Vest pas, et parmi les animaux déraisonnables Vun a des ailes et l'autre
n'en a pas; cette dernière division serait vicieuse, parce qu'avoir des ailes
et n'en pas avoir ne sont pas des caractères qui déterminent par eux-mêmes ce
qui est déraisonnable. Mais il faut ainsi diviser : Parmi les animaux les uns
ont des pieds, les autres n'en ont pas; parmi ceux qtd ont des pieds les uns en
ont deux, les autres quatre, d'autres un plus grand nombre, parce que ces
caractères déterminent par eux-mêmes une première différence. Ainsi donc quand
l'objet ne se rapporte pas à la fin par lui-même, la différence spécifi-fique qui
en provient ne détermine pas par elle-même la différence spéci-que qui résulte
de la fin, ni réciproquement (1). Par conséquent l'une de ces espèces n'est pas
contenue sous l'autre; mais il y a un acte moral qui se rapporte à chacune
d'elles comme à deux choses parfaitement distinctes. C'est ce qui nous fait
dire que celui qui vole pour faire un adultère commet deux fautes dans un seul
acte. Mais si l'objet se rapporte à la fin par lui-même, l'une des différences
supposées détermine l'autre par elle-même, et conséquemment l'une de ces
espèces est comprise sous l'autre. Il ne reste plus qu'à examiner quelle est
celle qui est contenue sous l'autre. Pour le voir évidemment il faut considérer
: 1° que plus la forme d'où l'on prend la différence est particulière et plus
cette différence est spécifique-, 2° que plus un agent est universel et plus la
forme qui en procède est universelle aussi ; 3° que plus la fin est dernière ou
extrême et plus l'agent auquel elle répond est universel lui-même. Ainsi la
victoire qui est la fin dernière d'une armée est la fin que se propose le
général en chef, tandis que les officiers inférieurs n'ont d'autre but que de
diriger tel ou tel bataillon. D'où il suit que la différence spécifique qui
résulte de la fin est plus générale, et la différence qui provient de l'objet
qui se rapporte par lui-même à cette fin est spécifique relativement à lui. Car
la volonté dont la fin est l'objet propre est le moteur universel par rapport à
toutes les puissances de l'àme dont les objets propres sont les objets des
actes particuliers (1).
(1) Dans ce cas, l'objet et la fin sont deux
choses distinctes, et l'acte renferme deux espèces, l'une qui résulte de
l'objet, et l'autre qui résulte de la fin. Il peut donc y avoir alors deux
fautes dans un seul acte, comme le dit saint Thomas.
(1) Quand il y a subordination entre la lin et
l'objet, e'cst donc l'espèce qui résulte de la lin qui renferme l'espèce qui
résulte de l'objet.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que substantiellement une chose ne peut pas appartenir à deux espèces
dont l'une ne serait pas subordonnée à l'autre. Mais par rapport à ce qui lui
est accidentel, une chose peut être rangée sous diverses espèces. Ainsi une
pomme peut d'après la couleur appartenir à une espèce, à l'espèce blanche, par
exemple, et d'après l'odeur être classée parmi les fruits odoriférants (2). De
même l'acte qui par sa substance n'appartient naturellement qu'à une espèce,
peut, en raison des conditions morales qui s'y surajoutent, se rapporter à deux
espèces, comme nous l'avons dit (quest. i, art. 3 ad 3).
(2) Mais elle est une substantiellement.
2. Il faut répondre au second, que la fin se
trouve en dernier lieu dans l'exécution, mais elle est en premier lieu dans
l'intention, et c'est d'après l'intention qu'on juge de l'espèce des actes
moraux.
3. Il faut répondre au troisième, que la
différence est au genre ce quela forme est à la matière, parce que c'est la
différence qui fait que le genre est en acte. Mais on considère encore le genre
comme étant plus formel que l'espèce, en ce sens qu'il est plus absolu et moins
restreint. C'est pourquoi les parties de la définition se ramènent au genre de
la cause formelle, comme le dit Aristote (Phys. lib. u, text. 31). D'après cela
le genre est plus formellement la cause de l'espèce, et il doit être d'autant
plus formel qu'il est plus général.
ARTICLE VIII. — Y A-T-IL DES ACTES HUMAINS
INDIFFÉRENTS DANS LEUR ESPÈCE (3)?
(3) Scot a prétendu qu'il n'y avait pas d'actes
indifférants dans leur espèce; niais la plupart des théologiens sont de l'avis
de saint Thomas.
Objections: 1.. Il semble que les actes humains ne
soient pas indifférents dans leur espèce. Car le mal est la privation du bien,
d'après saint Augustin (Ench. cap. 11). Or, la privation et l'habitude sont des
opposés entre lesquels il n'y a pas d'intermédiaire, suivant Aristote (in
praedic. De oppos.). Donc il n'y a pas d'acte qui soit indifférent dans son
espèce, comme s'il y avait un milieu entre le bien et le mal.
2.. Les actes humains tirent leur espèce de leur
fin ou de leur objet comme nous l'avons dit (quest. i, art. 3 et art. 6, huj.
quaest.). Or, tout objet et toute fin sont bons ou mauvais. Donc tout acte
humain est bon ou mauvais dans son espèce; il n'y en a donc aucun qui soit
indifférent.
3.. Comme nous l'avons dit (art. 1), on appelle
bon tout acte qui a le degré de bonté qu'il doit avoir, et mauvais tout acte
qui manque de quelque chose qui lui serait nécessaire. Or, tout acte a
nécessairement toute la plénitude de sa bonté ou il ne l'a pas. Par conséquent
tout acte est nécessairement bon ou mauvais dans son espèce, et il n'y a aucun
acte indifférent.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (De serm. Dom. in mont. lib. n, cap. 18) : Il y a des actions
intermédiaires qui peuvent provenir d'un bon ou d'un mauvais esprit et sur
lesquelles il est téméraire de prononcer (1). Donc il y a des actes
indifférents de leur espèce.
(1) Saint Jérôme dit aussi [Ep. 89) : Bonum est
continentia, malum est luxuria, inter utrumque indifferens ambulare.
Réponse: CONCLUSION. — Il y a des actes humains
indifférents dans leur espèce, c'est-à-dire dont l'objet n'a rien de rationnel,
comme lever une paille de terre.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
2), tout acte se spécifie d'après son objet. L'acte humain qu'on appelle l'acte
moral se spécifie d'après l'objet qui se rapporte au principe des actes
humains, qui est la raison. Par conséquent si l'objet d'un acte renferme
quelque chose qui soit en harmonie avec l'ordre rationnel, cet acte esthon dans
son espèce ; comme faire l'aumône à un indigent. Mais s'il renferme quelque
chose qui répugne à l'ordre rationnel, il est mauvais dans son espèce, comme
prendre le bien d'autrui. Or, il arrive parfois que l'objet de l'acte ne
renferme rien qui soit du ressort de l'ordre rationnel. Ainsi lever de terre
une paille, aller au champ, etc., sont des choses qui ne relèvent en rien delà
raison. Ces actes sont donc indifférents dans leur espèce.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'il y a deux sortes de privation : l'une qui consiste dans la
privation de l'être; cette sorte de privation ne laisse rien, mais elle détruit
tout. Ainsi la cécité détruit totalement la vue; les ténèbres, la lumière ; la
mort, la vie. Entre cette privation et l'habitude opposée il ne peut pas y
avoir d'intermédiaire à l'égard de leur objet propre. Mais il y a une autre
privation qui consiste dans la privation d'une partie de l'être. Ainsi la
maladie est une privation de la santé, non que la santé soit totalement
détruite, mais on est en quelque sorte en voie de la perdre entièrement et
d'arriver à la mort. C'est pourquoi cette privation par là même qu'elle laisse
quelque chose n'est pas toujours immédiate relativement à l'habitude opposée,
et c'est de cette façon que le mal est la privation du bien, comme le dit
Simplicius dans son commentaire sur les catégories. Car il ne détruit pas tout
le bien, mais il en laisse quelque chose. Conséquemment il peuty avoir quelque
chose d'intermédiaire entre le bien et le mal (2).
(2) Il y a ainsi un milieu entre le Lien et le mal
moral, qui n'est ni l'un ni l'autre, et qui est par conséquent indifférent.
2. 11 faut répondre au second, que tout objet ou
toute fin a une bonté ou une malice naturelle, mais tout objet n'implique pas
toujours une bonté ou une malice morale qui résulte de ses rapports avec la
raison, comme nous l'avons dit (in corp. art.), et c'est précisément de cela
qu'il s'agit ici.
3. Il faut répondre au troisième, que tout ce qu'il
y a dans l'acte n'appartient pas à son espèce. Par conséquent puisqu'il ne
renferme pas dans la nature de son espèce tout ce qui appartient à la plénitude
de sa bonté, il n'est pas nécessaire qu'il soit spécifiquement bon ou mauvais.
Ainsi l'homme n'est ni vertueux, ni vicieux selon son espèce (3).
(3) L'homme est lui-même indifférent
naturellement, c'est-à-dire que c'est à son libre arbitra qu'il appartient de
prononcer entre le vice et la vertu.
ARTICLE IX. — y a-t-il des actes indifférents
considérés dans l'individu (4)?
(4) Il ne s'agit pas ici de la moralité des actes
considérée par rapport à l'ordre surnaturel. Car il est évident qu'à ce point
de vue il y a des actes indifférents. C'est pourquoi le concile de Constance a
condamné cette proposition de Jean llus: Nulla sunt opera indifferentia ; sed
haec est divisio immediata humanorum operum quod sint vel virluosa vel vitiosa.
Objections: 1.. Il semble qu'il y ait des actes
indifférents considérés dans l'individu. Car il n'y a pas d'espèce qui ne
contienne ou qui ne puisse contenir sous elle quelque individu. Or, comme il y
a des actes qui sont indifférents de leur espèce, il semble qu'il y ait des
actes individuels qui puissent l'être aussi.
2.. Les actes individuels produisent des habitudes
qui leur ressemblent, comme le dit Aristote (Eth. lib. ii, cap. 1, cap. 2 et
cap. 6). Or, d'après ce même philosophe il y a des habitudes indifférentes
(Eth. lib. iv, cap. 1), comme la placidité et la prodigalité, qui ne sont pas
des habitudes essentiellement mauvaises, mais qui ne sont pas non plus de
bonnes habitudes puisqu'elles s'écartent de la vertu. Donc il y a aussi des
actes individuels qui sont indifférents.
3.. Le bien moral appartient à la vertu, tandis
que le mal moral appartient au vice. Or, il arrive quelquefois qu'un acte qui
est indifférent de son espèce ne se rapporte ni à une fin bonne, ni à une fin
mauvaise. Donc il arrive qu'un acte individuel est indifférent.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Grégoire dit (Mor. lib. vu, cap. 25) : Une parole oiseuse est celle qui n'est
pas utilement droite, justement nécessaire et pieusement utile. Or, toute
parole oiseuse est mauvaise, puisque les hommes en rendront compte au jour du
jugement, comme il est dit dans l'Evangile (Matth, xii, 2fi). Mais si une
parole est justement nécessaire ou pieusement utile, elle est bonne. Par
conséquent toute parole est bonne ou mauvaise, et pour la même raison il en est
ainsi de tout acte. Donc il n'y a pas d'acte individuel qui soit indiffèrent.
Réponse: CONCLUSION.— 11 est nécessaire que tout
acte humain pris individuellement, quand il est fait avec délibération, soit
bon ou mauvais; cependant s'il ne provenait que de l'imagination, comme celui
qui se frotte la barbe sans y penser, rien n'empêcherait qu'il ne fût
indifférent.
11 faut répondre qu'il arrive quelquefois qu'un
acte qui est indifférent dans son espèce est cependant bon ou mauvais considéré
en particulier (inindivi-duo)Àest ainsi parce que l'acte moral, comme nous
l'avons dit (art. 3) tire sa bonté non-seulement de l'objet qui le spécifie,
mais encore des circonstances qui sont en quelque sorte des accidents. C'est
ainsi qu'il y a des choses qui conviennent à l'homme individuellement comme
accidents et qui ne lui conviennent pas sous le rapport de l'espèce. D'ailleurs
il est nécessaire que tout acte individuel renferme une circonstance qui le
rende bon ou mauvais, au moins par rapport à la lin qu'on se propose. Car
puisque c'est à la raison à ordonner les choses, l'acte produit par ses
délibérations, s'il ne se rapporte pas à une fin légitime, répugne par là même
à la raison et devient conséquemment mauvais. S'il se rapporte au contraire à
une fin légitime, il s'accorde alors avec la raison et devient un acte bon. Or,
il est nécessaire qu'il se rapporte à une fin légitime ou qu'il ne s'y rapporte
pas. Par conséquent il faut que tout acte humain qui est raisonné soit
individuellement bon ou mauvais. — Si l'acte ne procède pas de la raison, mais
de l'imagination, comme celui qui se frotte la barbe, qui meut la main ou le
pied sans y penser, cet acte n'est pas, à proprement parler, un acte moral ni
un acte humain, puisque les actes moraux doivent avoir la raison pour principe.
Ce sera un acte indifférent qui se trouvera hors de la sphère des actes moraux
(1).
(1) C'est ce que les théologiens appellent des
actes de l'homme.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'il peut arriver de plusieurs manières qu'un acte soit indifférent
datis son espèce. Ainsi un acte pourrait être indifférent dans son espèce parce
que sa nature exigerait qu'il fût tel. La raison le conçoit, mais en réalité il
n'y a pas d'acte qui soit indifférent de cette manière. Car il n'y a pas d'acte
dont l'objet ne puisse être rendu bon ou mauvais soit par la lin, soit par les
circonstances. On peut encore dire qu'un acte est indifférent de son espèce
parce qu'il n'est Spécifiquement ni bon, ni mauvais, et qu'il doit être rendu
tel par autre chose. Ainsi il n'est pas dans l'espèce de l'homme d'être blanc ou
noir ; il n'est pas non plus dans son espèce de n'être ni l'un ni l'autre. Car
il peut devenir blanc ou noir en vertu d'autres principes que ceux qui
déterminent son espèce.
2. Il faut répondre au second, que d'après
Aristote le méchant proprement dit est celui qui nuit aux autres hommes. C'est
en ce sens qu'il dit que le prodigue n'est pas méchant parce qu'il ne nuit qu'à
lui-même ; et il en est de même de tous ceux qui ne font pas tort au prochain.
Pour nous, nous appelons mal en général tout ce qui répugne à la droite raison
; en ce sens tout acte individuel est bon ou mauvais, comme nous l'avons dit
(in corp. art.).
3. Il faut répondre au troisième, que toute fin
que la raison se propose, après en avoir délibéré, se rapporte à quelque chose
de bon ou à quelque chose de mauvais. Car. par exemple, ce que l'on fait, pour
la santé du corps ou pour son repos est une action vertueuse dans celui qui ne
se sert de son corps que pour travailler au bien. Et il en est de môme
évidemment de tout le reste.
ARTICLE X. — LES CHîCONSTANCES
CONSTITUENT-ELLES L'ACTE MORAL DANS SON ESPÈCE DE BONTÉ OU DE
MALICE (1)?
(1) Dans les articles précédents, saint Thomas a
examiné comment l'acte est spécifié par son objet et par sa fin. Maintenant il
examine si les circonstances en changent l'espèce et si elles en augmentent la
gravité.
Objections: 1.. Il semble que les circonstances ne
puissent pas constituer l'espèce de l'acte bon ou mauvais. Car l'espèce de
l'acte provient de l'objet dont les circonstances diffèrent. Donc les
circonstances ne déterminent pas l'espèce de l'acte.
2.. Les circonstances sont par rapport à l'acte
moral des accidents, comme nous l'avons dit (quest. vu, art. 4). Or, l'accident
ne constitue pas l'espèce. Donc les circonstances ne déterminent pas non plus
l'espèce du bien ou du mal.
3.. Une même chose ne forme pas plusieurs espèces.
Or, il y a dans un même acte plusieurs circonstances. Donc la circonstance ne
constitue pas l'acte moral dans une espèce de bonté ou de malice.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Le
lieu est une circonstance. Or, le lieu constitue l'acte moral dans une certaine
espèce de mal. Car voler dans un lieu saint est un sacrilège. Donc la
circonstance constitue l'acte moral dans une certaine espèce de bien ou de mal.
Réponse: CONCLUSION. — Toutes les fois qu'une
circonstance se rapporte à un ordre spécial de la raison, pour ou contre, cette
circonstance constitue une espèce d'acte moral bonne ou mauvaise.
Il faut répondre que comme les espèces des choses
naturelles sont constituées par leurs formes naturelles ; de môme les espèces
des actes moraux sont constituées par les formes telles que la raison les
conçoit, comme on le voit par ce que nous avons dit (art. 5). Mais comme la
nature est déterminée à une chose unique et que ses opérations ne peuvent être
indéfinies, il est nécessaire d'arriver à une dernière forme d'où l'on prenne
la différonce spécifique après laquelle il ne puisse plus y en avoir d'autre
qui soit spécifique aussi. C'est ce qui fait que dans les choses naturelles, ce
qui est accidentel ne peut être pris comme une différence constitutive de
l'espèce. Maislamarchedelaraison n'estpas, comme la nature, déterminée à une
forme unique. Elle peut toujours aller au delà du terme qu'on lui a désigné.
C'est pourquoi ce qui dans un acte est pris pour une circonstance surajoutée à
l'objet qui détermine l'espèce de l'acte, peut être envisagé ensuite par la
raison comme une condition principale de l'objet et produire à ce titre une
moralité d'une nouvelle espèce. Ainsi prendre le bien d'autrui est un acte qui
tire son espèce de l'objet qui n'appartenait pas à celui qui l'a dérobé, et
c'est ce qui fait de cet acte un larcin. Sion considère ensuite le rapport du
lieu ou du temps, on entrera alors dans la nature des circonstances. Or, comme
la raison embrasse dans sa sphère le lieu , le temps et les autres
circonstances de cette nature, il peut se faire que la condition de lieu par
rapport à l'objet soit contraire à un ordre rationnel, par exemple à l'ordre
qui défend de l'aire injure au lieu saint. Par conséquent prendre le bien
d'au-trui dans le lieu saint ajoute au larcin une répugnance spéciale par
rapport à la raison. C'est pourquoi le lieu, qui était auparavant considéré
comme une circonstance, est maintenant regardé comme une condition principale
de l'objet qui répugne à la raison. Ainsi toutes les fois qu'une circonstance
se rapporte à un ordre spécial de la raison, pour ou contre, il faut que cette
circonstance spécifie l'acte moral, qu'il soit bon ou mauvais (1).
(1) Ainsi la circonstance change l'espèce de
l'acte tontes les fois qu'elle a par eîle-nièine, et indépendamment de l'objet,
une bonté ou une malice spéciale et distincte.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la circonstance , selon'vau'elle spécifie l'acte, est une
condition de l'objet, ainsi que nous l'avonsMit (in corp. art.), et elle est
comme la différence spécifique de l'acte.
2. Il faut répondre au second, que la circonstance
qui reste telle a la nature d'un accident et ne spécifie pas l'acte ; elle ne
le spécifie qu'autant qu'elle devient la condition principale de l'objet.
3. Il faut répondre au troisième, que toute
circonstance ne constitue pas l'acte moral dans une espèce de bien ou de mal;
parce que toute circonstance n'implique pas un accord ou un désaccord avec la
raison. Par conséquent quoique un acte ait plusieurs circonstances il ne suit
pas de là qu'il soit de plusieurs espèces. D'ailleurs il ne répugne pas qu'un
acte comprenne plusieurs espèces distinctes l'une de l'autre, comme nous
l'avons dit (art. 7 huj. quaest. ad 1, et quest. i, art. 3 ad 3).
ARTICLE XI. — toute circonstance qui augmente
la bonté ou la malice constitue-t-ei.i.e l'acte dans une nouvelle espèce
i>f. bien ou de mal (2)?
(2) 11 est très-important de distinguer les
circonstances qui changent l'espèce du péché de celles qui l'aggravent. Car,
d'après le concile de Trente, on est obligé de déclarer les premières en
confession (sess, iiv, ch. 3), tandis qu'à l'égard des autres la question est
controversée. Saint Thomas croit qu'on n'y est pas tenu (in iv Sent., dist. Iii
: quest. 111, art. 2, quest. v .
Objections: 1.. II semble que toute
circonstance qui appartient à la bonté ou à la malice d'un acte le spécifie.
Car le bien cl le mal sont les différences spécifiques des actes moraux. Donc
ce qui établit une différence dans la bonté ou la malice d'un acte moral
produit en lui une différence spécifique ou une différence d'espèce. Or, ce qui
ajoute à la bonté ou à la malice d'un acte établit une différence dans sa bonté
et sa malice, et produit par conséquent une différence d'espèce. Donc toute
circonstance qui ajoute à la bonté ou à la malice d'un acte constitue une
espère.
2.. Ou la circonstance qui survient a en elle
une raison de bonté ou de malice ou elle n'en a pas. Si elle n'en a pas, elle
ne peut ajouter à la bonté ou à la malice de l'acte ; parce que ce qui n'est
pas bon ne peut rendre une autre chose meilleure, et ce qui n'est pas mauvais
ne peut la rendre pire. Si elle a en elle une raison de bonté ou de malice,
elle a par là même une certaine espèce de bien ou de mal. Donc toute
circonstance qui augmente la bonté ou la malice constitue une nouvelle espèce
de bien ou de mal.
3.. D'après saint Denis (De div. nom. cap. 4), le
mal résulte de défauts particuliers. Or, toute circonstance qui aggrave la
malice de l'acte a un défaut spécial. Donc elle produit par là même une
nouvelle espèce de péché. Par la môme raison toute circonstance qui augmente la
bonté de l'acte semble ajouter une nouvelle espèce de bien ; comme toute unité
en s'ajoutant au nombre fait une nouvelle espèce de nombre. Car le bien
consiste dans le nombre, le poids et la mesure.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Le
plus et le moins ne diversifient pas l'espèce. Or, la circonstance qui ajoute à
la bonté ou à la malice de l'acte est du plus au moins. Donc toute circonstance
de cette nature ne constitue pas une nouvelle espèce de bien ou de mal moral.
Réponse: CONCLUSION. — Toute circonstance qui augmente
la bonté ou la malice de l'acte n'est pas bonne ou mauvaise par elle-même,
c'est pourquoi elle ne produit pas toujours une nouvelle espèce de bien ou de
mal.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
préc), la circonstance produit une nouvelle espèce de bien ou de mal quand elle
se rapporte à un jrdre spécial de la raison. Mais il arrive quelquefois qu'une
circonstance ne se rapporte au bien ou au mal moral qu'autant qu'elle
présuppose une autre circonstance qui spécifie elle-même la bonté ou la malice
de l'acte humain. Ainsi prendre quelque chose en grande ou en petite quantité,
cette circonstance n'est moralement bonne ou mauvaise qu'autant qu'elle en
présuppose une autre qui détermine la bonté ou la malice de l'acte par exemple
que la chose appartenait à autrui, ce qui répugne à la raison. Par conséquent
prendre le bien d'autrui en grande ou en petite quantité ce n'est pas une
circonstance qui diversifie l'espèce du péché, seulement elle peut l'aggraver
ou le diminuer. Il en est de même des autres maux ou des autres biens. Donc
toute circonstance qui augmente la bonté ou la malice de l'acte moral n'en
diversifie pas l'espèce.
Solutions: 1. 11 faut répondre au premier
argument, que dans les choses susceptibles de plus et de moins la différence
d'intensité ou de relâchement ne diversifie pas l'espèce, comme ce qui diffère
en blancheur selon le plus et le moins ne diffère pas pour l'espèce de la
couleur. De même ce qui établit une différence en bien ou en mal selon le plus
et le moins ne fait pas que l'acte moral diffère selon l'espèce.
2. 11 faut répondre au second, que la circonstance
qui aggrave le péché ou qui augmente la bonté de l'acte quelquefois n'a pas de
bonté ou de malice par elle-même, mais selon qu'elle se rapporte à une autre
condition de l'acte, comme nous l'avons dit (in corp. art.). C'est pourquoi
elle ne produit pas une espèce nouvelle, mais elle augmente la bonté ou la
malice qui provient de la condition qu'elle suppose.
3. Il faut répondre au troisième, que toute
circonstance n'entraîne pas un défaut particulier par elle-même , mais
seulement par rapport à un autre objet. De même toute circonstance n'ajoute pas
par elle-même une perfection nouvelle, mais seulement par rapport à une autre
chose. C'est pourquoi quoiqu'elle augmente la bonté ou la malice de l'acte,
elle n'en change pas toujours l'espèce.
QUESTION XIX. : DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE DE
L'ACTE INTÉRIEUR DE LA VOLONTÉ.
Après avoir parlé de la bonté et de la malice des
actes en général, nous avons maintenant à nous occuper de la bonté de l'acte
intérieur de la volonté. — A cet égard dix questions se présentent : 1° La
bonté de la volonté dépend-elle de l'objet? — 2"Ne dépend-elle que de
l'objet? — 3" Dépend-elle de la raison ? — 4° Dépend-elle de la loi
éternelle ? — 5° La raison qui se trompe oblige-t-elle ? — 6° La volonté qui va
contre la loi de Dieu en suivant la raison qui se trompe est-elle mauvaise? —
7° La bonté de la volonté à l'égard des moyens dépend-elle de la fin qu'elle se
propose? — 8" L'étendue delà bonté ou de la malice dans la volonté
est-elle en raison de l'étendue du bien ou du mal qui existe dans l'intention ?
— 9° La bonté de la volonté dépend-elle de sa conformité avec la volonté
divine? — 10° Est-il nécessaire pour être bonne que la volonté humaine soit
conforme à la volonté divine relativement à l'objet voulu ?
ARTICLE I. — LA BONTÉ DE LA VOLONTÉ DÉPEND-ELLE
DE SON OBJET (1) ?
(1) Une s'agit ici que de l'acte intérieur qui
émane directement de la volonté. Il est utile de se rappeler que par rapport à
cet acte l'objet et la fin sont une même chose.
Objections: 1.. Il semble que la bonté de la
volonté ne dépende pas de son objet. Car la volonté ne peut avoir pour objet
que le bien, parce que le mal est en dehors d'elle , comme le dit saint Denis
(De div. nom. cap. 4). Si donc on jugeait de la bonté de la volonté d'après son
objet il s'ensuivrait que toute volonté serait bonne et qu'il n'y en aurait pas
de mauvaise.
2.. Le bon existe avant tout dans la fin. C'est
pourquoi la bonté de la fin ne dépend pas comme telle d'autre chose. Or,
d'après Aristote (Eth. lib. vi, cap. 5), l'action bonne est la fin quoique
l'exécution ne la soit jamais, car elle a toujours pour fin ce qui a été fait.
Donc la bonté de l'acte de la volonté ne dépend pas de son objet.
3.. Tout être produit quelque chose qui lui
ressemble. Or, l'objet de la volonté est ce qui est bon d'une bonté naturelle.
Donc il ne peut donner à la volonté une bonté morale , et par conséquent la
bonté de cette faculté ne dépend pas de son objet.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. v, cap. 1) : La justice est ce qui nous fait vouloir ce
qui est juste. Par la même raison la vertu est ce qui nous fait vouloir ce qui
est bien. Or, la volonté bonne est celle qui est conforme à la vertu. Donc la
bonté de la volonté dépend de la bonté de l'objet qu'elle veut.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque le bien et le mal
différencient par eux-mêmes les actes de la volonté et que la différence
d'espèce dans Jes actes humains résulte des objets, il s'ensuit qu'on doit
considérer la bonté et la malice d'après les objets.
Il faut répondre que le bien et le mal
différencient par eux-mêmes les actes de la volonté. Car le bien et le mal
appartiennent par eux-mêmes à la volonté, comme le vrai et le faux à la raison,
dont on distingue les actes d'une manière absolue d'après la différence qui
existe entre la fausseté et la vérité. C'est ainsi que nous disons qu'une
opinion est vraie ou qu'elle est fausse. La bonne volonté et la mauvaise sont
donc des actes d'espèce différente. Or, la différence spécifique dans les actes
provient des objets, comme nous l'avons dit (quest. xix, art. S). C'est
pourquoi dans les actes volontaires proprement dits on considère toujours le
bien et le mal d'après les objets.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la volonté n'a pas toujours pour objet le bien réel, quelquefois
elle se rapporte au bien apparent qui renferme à la vérité quelque chose de
bon, mais qui n'est cependant pas absolument digne d'être recherché. C'est ce
qui fait que l'acte de la volonté n'est pas toujours bon, mais qu'il est
quelquefois mauvais.
2. Il faut répondre au second, que quoique un acte
puisse être la fin dernière de l'homme sous un rapport, cependant un pareil acte
n'est pas un acte de la volonté, comme nous l'avons dit (quest. m, art. 4).
3. Il faut répondre au troisième, que la raison
propose à la volonté le bien comme son objet, et par là même que cet objet
tombe dans le domaine de la raison, il est moral et il donne à l'acte de la
volonté une bonté morale comme lui. Car la raison est le principe des actes
humains et des actes moraux, comme nous l'avons dit (quest. xviii, art. 5).
ARTICLE II. — LA BONTÉ DE LA VOLONTÉ NE
DÉPEND-ELLE QUE DE SON OBJET (1)?
(1) Tout cet article roule sur ce que nous avons
'lit précédemment, c'est que, pour l'acte intérieur, sa fin est son objet,
tandis qu'il n'en et pus de même pour les actes extérieurs on commandés.
Objections: 1.. Il semble que la bonté de la
volonté ne dépende pas seulement de son objet. Caria fin a plus d'affinité pour
la volonté que pour les autres puissances. Or, les actes des autres puissances
tirent leur bonté non-seulement de leur objet, mais encore de leur fin, comme
nous l'avons dit (quest. xviii, art. 4). Donc l'acte de la volonté emprunte sa
bonté non-seulement à son objet, mais encore à sa fin.
2.. La bonté de l'acte résulte non-seulement de
l'objet, mais encore des circonstances, comme nous l'avons dit (quest. xviii ,
art. 3). Or, selon la diversité des circonstances il arrive qu'il y a dans
l'acte de la volonté une diversité de bonté et de malice, selon qu'on veut, par
exemple, quand on doit, où l'on doit, autant qu'on doit, de la manière qu'on
doit, selon qu'on doit vouloir. Donc la bonté de la volonté dépend
non-seulement de l'objet, mais encore des circonstances.
3.. L'ignorance des circonstances excuse la malice
de la volonté, comme nous l'avons vu (quest. vi, art. 8). Or, il n'en serait
pas ainsi si la bonté et la malice de la volonté ne dépendaient pas des
circonstances. Donc la bonté et la malice de la volonté dépendent des
circonstances et non de l'objet exclusivement.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Les
circonstances, comme telles, ne spécifient pas les actes, ainsi que nous
l'avons dit (quest. xvii, art. 10). Or, le bien et le mal sont les différences
spécifiques de l'acte de la volonté, comme nous l'avons vu (quest. xviii, art.
5). Donc la bonté et la malice de la volonté ne dépendent pas des
circonstances, mais de l'objet exclusivement.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'objet communique
par lui-même à l'acte de la volonté sa bonté, la bonté de la volonté dépend de
lui seul et non des circonstances.
Il faut répondre qu'en tout genre plus une chose
est élevée et plus elle est simple, et par conséquent réduite à moins
d'éléments. Ainsi les premiers corps sont simples. C'est pourquoi nous trouvons
que les choses qui sont les premières dans un genre sont simples sous un
rapport, et se réduisent à l'unité. Or, le principe de la bonté et de la malice
des actes humains provient de l'acte de la volonté. C'est ce qui fait que la
bonté et la malice de la volonté se considèrent sous un rapport qui est un,
tandis que la bonté et la malice des autres actes peuvent se considérer sous des
rapports divers. Mais l'unité qui est principe dans un genre ne l'est pas par
accident; elle l'est par elle-même, parce que tout ce qui existe par accident
se rapporte à ce qui existe par soi comme à son principe. C'est pour ce motif
que la bonté de la volonté dépend uniquement de ce qui produit de soi la bonté
de l'acte, c'est-à-dire de l'objet et non des circonstances qui sont des
accidents de l'acte.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la fin est l'objet de la volonté et non des autres puissances.
Ainsi, par rapport à l'acte de la volonté, la bonté qui provient de l'objet ne
diffère pas de la bonté qui résulte de la fin, comme dans les actes des autres
puissances, sinon par accident selon que la fin dépend de la fin et la volonté de
la volonté.
2. Il faut répondre au second, qu'en supposant que
la volonté se rapporte au bien, il n'y a aucune circonstance qui puisse la
rendre mauvaise. Quant à ce que l'on dit qu'on veut un bien quand on ne doit
pas le vouloir, ceci peut s'entendre de deux manières : 1° En ce sens que la
circonstance se rapporte à l'objet voulu. Alors la volonté ne se rapporte pas
au bien, parce que vouloir faire une chose quand on ne doit pas la faire, ce
n'est pas vouloir le bien. 2° On peut l'entendre de telle sorte que la
circonstance se rapporte à l'acte de la volonté. En ce cas il est impossible
qu'on veuille le bien quand on ne doit pas le vouloir, parce que l'homme doit
toujours vouloir le bien, sinon par accident, parce qu'en voulant tel bien on
est empêché de vouloir quelque autre bien qu'on aurait dû désirer de
préférence. Alors le mal ne provient pas de ce qu'on veut ce bien, mais de ce
qu'on ne veut pas l'autre, et on doit en dire autant des autres circonstances.
3. Il faut répondre au troisième, que l'ignorance
des circonstances excuse la malice de la volonté, selon que les circonstances
se rapportent à l'objet voulu, c'est-à-dire que la volonté est excusable
suivant qu'on ignore les circonstances de l'acte qu'on veut (4).
(1) Dans ce cas, les circonstances font partie de
l'objet.
ARTICLE III. — LA BONTÉ DE LA VOLONTÉ
DÉPEND-ELLE DE LA RAISON (2)?
(2) Les prescriptions de notre raison ou la
conscience sont notre règle prochaine et intrinsèque en morale, et la loi éternelle
dont il est question dans l'article suivant en est la règle extrinsèque et
éloignée.
Objections: 1.. Il semble que la bonté de la
volonté ne dépende pas de la raison-Car ce qui est avant ne dépend pas de ce
qui est après. Or, le bien appartient à la volonté avant d'appartenir à la
raison, comme nous l'avons prouvé (quest. vin, art. 4, et quest. ix, art. 4).
Donc la bonté de la volonté ne dépend pas de la raison.
2.. Aristote dit [Eth. lib. vi, cap. 2) que la
bonté de l'intellect pratique est le vrai qui est conforme à l'appétit
légitime. Or, l'appétit légitime est la volonté droite. Donc la bonté de la
raison pratique dépend plutôt de la bonté de la volonté que réciproquement.
3.. Le moteur ne dépend pas de celui qui est mù,
mais c'est le contraire. Or, la volonté meut la raison et les autres
puissances, comme nous l'avons dit (quest. ix, art. 1). Donc la bonté de la
volonté ne dépend pas de la raison.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Hilaire dit [De Trin. lib. x in prin.) : On s'attache avec, une opiniâtreté
immodérée aux résolutions que l'on a prises, dès que la volonté n'est pas
soumise à la raison. Or, la bonté de la volonté consiste en ce qu'elle ne soit
pas immodérée. Donc la bonté de la volonté dépend de sa soumission à la raison.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la honte de la
volonté dépend de l'objet qui lui est offert par la raison, il est nécessaire
qu'elle dépende de la raison elle-même.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
1 et 2). la bonté de la volonté dépend proprement de son objet. Or, c'est la
raison qui présente à la volonté son objet. En effet le bien intellectuel est
l'objet de la volonté proportionné à cette faculté, tandis que le bien sensible
ou imaginaire n'est pas proportionné à la volonté, mais à l'appétit sensitif.
Car la volonté peut tendre au bien universel que la raison perçoit, tandis que
l'appétit sensitif ne tend qu'au bien particulier que perçoit la faculté
sensitive. C'est pourquoi la bonté de la volonté dépend de la raison au même titre
qu'elle dépend de son objet.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le bien considéré comme chose désirable appartient à la volonté
antérieurement à la raison. Mais cependant il appartient à la raison comme
chose vraie avant d'appartenir à la volonté comme chose désirable ; parce que
l'appétit de la volonté ne peut se porter vers le bien qu'autant que ce bien
est préalablement perçu par la raison.
2. Il faut répondre au second, qu'Aristote parle
en cet endroit de l'intellect pratique selon qu'il discute et qu'il raisonne
sur le rapport des moyens avec la fin. Car c'est en ce sens que la prudence est
son perfectionnement. Quant aux moyens, la droiture de la raison consiste dans
sa conformité avec le désir de la fin légitime, mais ce désir présuppose
néanmoins lui-même une juste idée de la fin; ce qui ne peut être que l'effet de
la raison.
3. Il faut répondre au troisième, que la volonté
meut la raison sous un rapport, et la raison meut la volonté sous un autre, par
exemple sous le rapport de l'objet, comme nous l'avons dit (quest. ix, art. 1).
ARTICLE IV. — la bonté de la volonté
dépend-elle de la loi éternelle (1)?
(1) La loi éternelle n'étant autre chose que la
manifestation «le la volonté divine, la raison doit lui être soumise, et elle
n'est droite qu'à cette condition.
Objections: 1.. Il semble que la bonté de la
volonté humaine ne dépende pas de la loi éternelle. Car il n'y a qu'une régie
et qu'une mesure pour une chose. Or, la règle de la volonté humaine dont sa
bonté dépend est la droite raison. Donc la bonté de la volonté ne dépend pas de
la loi éternelle.
2.. La mesure est de même nature que l'objet
mesuré, comme le dit Aristote (Met. lib. x, text. 4). Or, la loi éternelle
n'est pas de même nature que la volonté humaine. Donc elle ne peut pas en être
la mesure au point que la bonté de celle-ci dépende de celle-là.
3.. Une mesure doit être très-certaine. Or, la loi
éternelle nous est inconnue. Donc elle ne peut pas être la mesure de notre
volonté de telle sorte que la bonté de celle-ci en dépende.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (Cont. Faustum, lib. xxii, cap. 27) que le péché est une parole,
une action ou une convoitise contraire à la loi éternelle. Or, la malice de la
volonté est la racine du péché. Donc puisque la malice est opposée à la bonté,
la bonté de la volonté dépend de la loi éternelle.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la raison humaine
est subordonnée à la loi éternelle, comme la cause seconde à la cause première,
il est nécessaire que la bonté de la volonté humaine dépende plus de la loi
éternelle que de la raison.
Il faut répondre que dans l'ordre des causes
l'effet dépend plus de la cause première que de la cause seconde, parce que la
cause seconde n'agit qu'en vertu de la cause première. Si la raison humaine est
la règle de la volonté de l'homme et la mesure de sa bonté, elle le doit à la
loi éternelle qui est la raison divine. C'est ce qui fait dire au Psalmiste
(Ps. iv, 6) : Plusieurs v demandent : Qui nous fera voir les biens qui nous
sont promis? La lumière de votre visage est gravée sur nous, Seigneur. Comme
s'il disait : La lumière de la raison qui est en nous peut autant nous montrer
ces biens et diriger notre volonté que la lumière de votre visage, c'est-à-dire
celle qui s'échappe de votre face. D'où il est manifeste que la bonté de la
volonté humaine dépend beaucoup plus de la loi éternelle que de notre raison.
Aussi là où la raison de l'homme fait défaut est-on obligé d'avoir recours à la
raison éternelle.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'une môme chose ne peut avoir plusieurs mesures prochaines ; mais
elle peut avoir plusieurs mesures dont l'une serait subordonnée à l'autre.
2. Il faut répondre au second, que la mesure la
plus prochaine est de môme nature que l'objet mesuré, mais qu'il n'en est pas
de même d'une mesure éloignée.
3. Il faut répondre au troisième, que, quoique
nous ignorions la loi éternelle selon ce qu'elle est dans l'entendement divin,
elle nous est néanmoins connue d'une certaine manière soit par la raison
naturelle qui en dérive comme sa propre image, soit par les lumières
quelarévélation y a surajoutées.
ARTICLE V. — la volonté qui s'écarte de la
raison quand celle-ci se trompe est-elle mauvaise (1)?
(1) Cette question revient à celle-ci, comme le
dit saint Thomas lui-même : La conscience erronée oblige-t-elle? C'est ainsi
qu'elle est posée par tous les théologiens modernes.
Objections: 1.. Il semble que la volonté qui est
en désaccord avec la raison erronée ne soit pas mauvaise. Car la raison n'est
la règle de la volonté humaine qu'autant qu'elle découle de la loi éternelle,
comme nous l'avons dit (art. préc). Or, la raison qui s'égare ne découle pas de
la loi éternelle ; elle n'est donc pas la règle de la volonté, et si la volonté
s'en écarte elle n'est par conséquent pas mauvaise.
2.. D'après saint Augustin (Serm. vi, de Verb.
Dom. cap. 8), l'ordre d'une puissance inférieure n'oblige pas, s'il est
contraire à l'ordre d'une puissance supérieure, comme quand un proconsul
ordonne ce que l'empereur défend. Or, la raison erronée propose quelquefois
quelque chose de contraire à l'ordre d'une raison plus élevée, par exemple, à
l'ordre de la raison divine dont l'autorité est souveraine. Donc les
prescriptions de la raison erronée n'obligent pas, et la volonté qui s'en
écarte n'est par conséquent pas mauvaise.
3.. Toute volonté mauvaise se rapporte à une
certaine espèce de malice. Or, la volonté qui s'écarte de la raison erronée ne
peut se rapporter à aucune espèce de malice ; par exemple, si la raison erre en
disant qu'il faut se livrer à la fornication, la volonté de celui qui s'y
refuse ne peut se rapporter à aucune espèce de malice. Donc la volonté qui
s'écarte de la raison erronée n'est pas mauvaise.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Comme
nous l'avons dit (part. I, quest. lxxix , art. 13), la conscience n'est rien
autre chose que l'application de la science à un acte. Or, la science existe
dans la raison. Donc la volonté qui s'écarte de la raison erronée agit
contrairement à la conscience et par conséquent est mauvaise Car il est dit
dans saint Paul [Rom. xiv, 23) : Tout ce qui ne vient pas de la persuasion est
péché, c'est-à-dire, selon la glose, tout ce qui est contraire à la conscience.
Donc la volonté qui s'écarte de la raison erronée est mauvaise.
Réponse: CONCLUSION. — Toute volonté qui est en
désaccord avec la raison, que celle-ci soit droite ou erronée, est toujours
mauvaise.
Il faut répondre que la conscience étant en
quelque sorte le dictamen de la raison, puisqu'elle est l'application de la
science à l'acte, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lxxix, art. 13),
quand on demande : Si la volonté qui s'écarte de la raison erronée est
mauvaise, c'est demander si la conscience erronée oblige. A cet égard on a
distingué trois sortes d'actes : ceux qui sont bons de leur nature, ceux qui
sont indifférents et ceux qui sont mauvais. On dit donc que si la raison ou la
conscience déclare que l'on doit faire une chose qui est lionne de sa nature, il
n'y a pas là d'erreur. De même si elle dit qu'on ne doit pas faire ce qui est
mauvais en soi. Car c'est au même titre que le bien nous est commando et que le
mal nous est défendu. Mais si la raison ou la conscience vient à dire à
quelqu'un qu'il est tenu ex praecepto de faire ce qui est mauvais en soi, ou
qu'elle lui défende des choses qui sont bonnes en elles-mêmes, en ce cas la
raison ou la conscience est erronée. De même si la raison ou la conscience dit
à quelqu'un que ce qui est indifférent en soi, comme lever de terre une paille,
est défendu ou commandé, elle est encore erronée. En conséquence on prétend que
la raison ou la conscience erronée, quand elle commande ou défend des choses
indifférentes, oblige au point que quand la volonté s'écarte de cette espèce de
raison erronée elle est mauvaise et coupable. Mais on soutient que la raison ou
la conscience erronée, en commandant des choses qui sont mauvaises par
elles-mêmes ou en en défendant qui sont bonnes et nécessaires au salut,
n'oblige pas ; par conséquent que la volonté qui s'écarte en cette circonstance
de la raison ou de la conscience erronée n'est pas mauvaise. — Ce sentiment est
tout à fait irrationnel. Car pour les choses indifférentes la volonté qui
s'écarte de la raison ou de la conscience est mauvaise d'une certaine manière,
à cause de l'objet dont la bonté ou la malice de la volonté dépend. Or, cet
objet n'est pas considéré suivant ce qu'il est dans sa nature, mais selon qu'il
est perçu accidentellement par la raison qui le propose comme quelque chose de
bon à faire ou comme quelque chose de mal à éviter. Et parce que l'objet de la
volonté est ce que la raison lui propose, ainsi que nous l'avons dit (quest.
vu, art. 1), il s'ensuit que la volonté, quand elle se porte vers une chose,
n'est mauvaise qu'autant que la raison lui présente cette chose comme mauvaise
elle-même. Et il en est ainsi non-seulement pour les choses indifférentes, mais
encore pour celles qui sont bonnes ou mauvaises par elles-mêmes. Car il n'y a
pas que les choses indifférentes qui puissent prendre accidentellement un
caractère de bonté ou de malice, mais ce qui est bon peut aussi avoir le
caractère du mal, et ce qui est mal le caractère du bien, selon l'idée que la
raison s'en forme. Par exemple, s'abstenir de la fornication est un bien;
cependant la volonté ne se porte vers ce bien qu'autant que la raison le lui
propose. Si la raison erronée lui proposait cette même action comme un mal,
elle s'y porterait comme vers une chose mauvaise. Par conséquent la volonté est
mauvaise quand elle veut le mal, non ce qui est mal en soi, mais ce qui est mal
par accident, d'après le concept de la raison. De même la foi en Jésus-Christ
est une chose bonne par elle-même et nécessaire au salut, mais la volonté ne
s'y porte qu'autant que la raison la lui propose. Ainsi donc, si la raison la
lui proposait comme mauvaise, la volonté se porterait vers elle comme vers le
mal, non parce que ce serait un mal en soi, mais parce que ce serait un mal par
accident, d'après l'idée que s'en serait faite la raison. C'est pourquoi
Aristote dit (Eth. lib. vu, cap. 1 ; lib. v, cap. 9) que l'incontinent,
absolument parlant, c'est celui qui ne suit pas la droite raison, et
accidentellement c'est celui qui ne suit pas la raison fausse. Il faut donc
dire que toute volonté, sans exception, qui est en désaccord avec la raison
droite ou erronée est toujours mauvaise (1). ft
(1) Dans cet article, saint Thomas suppose qu'il
s'agit d'une conscience invinciblement erronée, comme le prouve d'ailleurs ce
qu'il dit dans l'article suivant.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le jugement de la raison erronée ne vient pas de Dieu à la
vérité, mais que la raison erronée propose son jugement comme vrai et par
conséquent comme venant de Dieu qui est la source de toute vérité.
2. Il faut répondre au second, que le mot de saint
Augustin a son application quand on sait que la puissance inférieure ordonne
quelque chose de contraire aux ordres de la puissance supérieure. Mais si l'on
croyait que l'ordre du proconsul est l'ordre de l'empereur, en méprisant
l'ordre du proconsul on mépriserait l'ordre de l'empereur. De même si un homme
savait que ce que la raison humaine prescrit est contraire à la loi de Dieu, il
ne serait pas tenu de lui obéir. Mais dans ce cas la raison ne serait pas
totalement erronée ; elle ne l'est que quand elle propose quelque chose comme
un ordre de Dieu. Alors mépriser son jugement, c'est mépriser l'ordre de Dieu
lui-même.
3. Il faut répondre au troisième, que quand la
raison se représente une chose comme mauvaise, elle se la représente toujours
avec un certain caractère de malice, soit, par exemple, parce qu'elle est
contraire à la loi divine, soit parce qu'elle est scandaleuse, soit pour tout
autre motif semblable. Alors la volonté mauvaise se rapporte à cette espèce de
malice.
ARTICLE VI. — LA VOLONTÉ CONFORME A
LA RAISON ERRONÉE EST-ELLE DONNE ?
Objections: 1.. Il semble que la volonté conforme
à la raison erronée soit bonne. Car comme la volonté qui s'écarte de la raison
tend àce qui est mal, au jugement de la raison elle-même, ainsi la volonté qui
est d'accord avec elle tend à ce qui est bien au même titre. Or, la volonté qui
s'écarte de la raison erronée est mauvaise. Donc celle qui est d'accord avec
elle est bonne.
2.. La volonté qui s'accorde avec l'ordre de Dieu
et la loi éternelle est toujours bonne. Or, c'est le concept de la raison
erronée qui nous propose ce qui est conforme à la loi éternelle et à l'ordre de
Dieu. Donc la volonté qui est d'accord avec la raison erronée est bonne.
3.. La volonté qui s'écarte de la raison erronée
est mauvaise. Si donc la volonté qui est d'accord avec elle est mauvaise aussi,
il semble que toute volonté de celui qui a une raison erronée soit mauvaise.
Alors l'homme se trouvera dans une situation perplexe et il péchera
nécessairement, ce qui répugne. Donc la volonté qui est d'accord avec la raison
erronée est bonne.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. La
volonté de ceux qui mettaient à mort les apôtres était mauvaise. Cependant elle
était d'accord avec leur raison erronée, suivant ces paroles de saint Jean
(Joan, xvi, 2) : Le temps va venir où quiconque vous fera mourir croira faire
un sacrifice agréable à Dieu. Donc la volonté qui s'accorde avec la raison
erronée peut être mauvaise.
Réponse: CONCLUSION. — La volonté qui est conforme
à la raison erronée touchant les choses qu'on est tenu de savoir est toujours
mauvaise.
Il faut répondre que comme la question précédente
revenait à celle-ci : La conscience erronée oblige-t-elle, de même la question
présente revient à dire : si la conscience erronée excuse. La solution de cette
question dépend de ce que nous avons dit plus haut sur l'ignorance (quest. vi,
art. 8). En effet, nous savons que l'ignorance produit tantôt l'involontaire et
que tantôt elle ne le produit pas. Comme le bien et le mal moral consistent
dans l'acte en tantqu'il est volontaire, comme nousl'avons dit (art. 2), il
estévident que l'ignorance qui produit l'involontaire détruit la bonté ou la
malice de l'action, mais qu'il n'en est pas de môme de celle qui ne le produit
pas. Nous avons dit aussi (quest. vi, art 8)que l'ignorance qui est voulue de
quelque manière, soit directement, soit indirectement, ne produit pas
finvolontaire. Et j'appelle ignorance directement volontaire celle vers
laquelle l'acte de la volonté se porte, et ignorance indirectement volontaire
celle qui résulte de la négligence, parce qu'on ne veut pas apprendre ce qu'on
est tenu de savoir, comme nous l'avons dit (ibid.). Si donc la raison ou la
conscience se trompe volontairement, soit directement, soit par négligence,
comme cette erreur porte sur des choses qu'on est tenu de savoir, alors cette
erreur n'empêche pas la volonté qui est conforme à cette sorte de raison ou de
conscience erronée d'être mauvaise (4). Mais si cette erreur provient d'une
circonstance qu'on a pu méconnaître sans qu'il y ait aucune négligence, et
qu'elle produise l'involontaire, alors elle empêche la volonté qui est conforme
à la raison erronée d'être mauvaise. Ainsi, par exemple, si la raison erronée
disait à un homme de prendre la femme d'un autre, la volonté qui est conforme à
cette raison erronée est mauvaise, parce que cette erreur provient de
l'ignorance de la loi de Dieu qu'on est tenu de connaître. Mais si la raison
erre en ce qu'un individu prenne pour son épouse une autre femme et qu'il cède
à ses sollicitations, sa volonté dans cette circonstance est exempte de péché,
parce que l'erreur provient alors de l'ignorance d'une circonstance qui excuse
et qui produit l'involontaire.
(1) Dans ce cas on est tenu de rectifier sa raison
ou sa conscience.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que, comme le dit saint Denis (Dediv. nom. cap. 4), le bien suppose
une cause intègre, tandis que le mal est produit par un seul défaut. C'est
pourquoi, pour qu'on dise que l'objet vers lequel se porte la volonté est
mauvais, il suffit qu'il soit tel de sa nature ou que la raison le considère
comme tel ; mais pour qu'il soit bon il est nécessaire qu'il soit bon des deux
manières.
2. 11 faut répondre au second, que la loi
éternelle ne peut errer, mais que la raison le peut. C'est pourquoi la volonté
qui est conforme à la raison humaine n'est pas toujours droite, ni toujours
d'accord avec la loi éternelle.
3. Il faut répondre au troisième, que comme dans
le raisonnement, quand l'une des prémisses est mauvaise, le reste s'ensuit
nécessairement, de môme en morale, quand une chose pèche, il est nécessaire que
toutes les autres pèchent aussi (2). Ainsi en supposant qu'on agisse par vaine
gloire, soit q u'on fasse dans ce but une chose que l'on doit l'aire, soit
qu'on l'omette, on péchera toujours. L'homme n'est pas pour cela dans une
situation perplexe, parce qu'il peut toujours renoncer à sa mauvaise intention.
De même quand on suppose une raison ou une conscience erronée dont l'erreur
provient d'une ignorance qui n'excuse pas, il est nécessaire que la volonté
pèche toujours. L'homme n'est cependant pas dans une situation perplexe (3),
parce qu'il peut sortir de l'erreur, puisque son erreur est vin-cible et
volontaire.
(2) Quand l'ignorance est vincible, elle est
elle-même un péché , et les fautes qui en résultent n'en sont pas moins
blâmables.
(3) Pour filiola conscience soit perplexe, il faut
qu'on se croie tenu à deux devoirs opposés, et qu'on croie offenser Dieu,
quelque parti que l'on prenne. Dans ce cas on doit consulter et se décider pour
celui des deux maux qui paraît le moindre.
ARTICLE VII. —
LA BONTÉ DE LA VOLONTÉ A L'ÉGARD DES MOYENS
DÉPEND-ELLE DE LA FIN QU'ELLE SE PROPOSE?
Objections: 1.. Il semble que la bonté de la
volonté ne dépende pas de la fin qu'elle se propose. Car nous avons dit (art.
2) que la bonté de la volonté dépend uniquement de son objet. Or, à l'égard,
des moyens, autre est l'objet de la volonté et autre la tin qu'elle se propose.
Donc dans ces circonstances la bonté de la volonté ne déperd pas de la lin
qu'elle se propose.
2.. Il appartient à la volonté droite de vouloir
observer les commandements de Dieu. Or, on peut rapporter cette action à une
mauvaise fin, telle que la vaine gloire ou la cupidité, comme quand on veut
obéir à Dieu pour en obtenir des avantages temporels. Donc la bonté de la
volonté ne dépend pas de la fin qu'elle se propose.
3.. Le bien et le mal diversifient ia fin de la
même manière qu'ils diversifient la volonté. Or, la malice de la volonté ne
dépend pas de la malice de la fin qu'elle se propose. Car celui qui veut voler
pour faire l'aumône a une volonté mauvaise quoiqu'il se propose une bonne fin.
Donc la bonté de la volonté ne dépend pas de la bonté de la fin qu'elle a en
vue.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit que Dieu récompense l'intention. Or, Dieu ne la récompense que
parce qu'elle est bonne. Donc la bonté de la volonté dépend de l'intention
finale.
Réponse: CONCLUSION. — La bonté de la volonté à
l'égard des moyens dépend de la fin qu'elle a en vue.
Il faut répondre que l'intention peut se rapporter
de deux manières à la volonté : d'une manière antécédente et d'une manière
subséquente. 1° Elle la précède à titre de cause quand nous voulons quelque
chose pour une fin préconçue (I). Alors le rapport de la volonté avec la fin
constitue la bonté de l'acte voulu. Par exemple quand on veut jeûner pour
l'amour de Dieu, le jeûne est bon précisément parce qu'on le fait pour Dieu.
Donc, puisque la bonté de la volonté dépend de la bonté de l'objet voulu, comme
nous l'avons dit (art. 1 et 2) il est nécessaire qu'elle dépende de l'intention
finale. 2° L'intention est subséquente quand elle s'unit à une volonté préexistante(2).
Par exemple, si l'on voulait faire une chose et qu'ensuite on la rapportât à
Dieu, alors la bonté de la volonté première ne dépend pas de l'intention
subséquente, à moins que l'acte de la volonté ne soit réitéré en union avec
l'intention qui l'a d'abord suivi.
(1) Dans ce cas, la fin est la cause et la raison
formelle de la chose voulue.
(2) Par exemple, je vais à l'église, et quand j y
suis arrivé j'ai L'intention de prier. Cette intention étant subséquente au
voyage que j'ai fait, n'a aucune influence sur la moralité de cet acte. Elle ne
peut le vivifier qu'autant qu'il serait réitéré.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quand l'intention est cause de la volition, son rapport avec la
fin est considéré comme une raison de la bonté de l'objet voulu, ainsi que nous
l'avons dit (in corp. art.).
2. Il faut répondre au second, qu'on ne peut pas
dire que la volonté soit bonne, quand l'intention qui est la cause de la
volition est mauvaise. Car celui qui veut faire l'aumône pour en tirer une
vaine gloire, veut sous un mauvais rapport ce qui est bon en soi; c'est
pourquoi ce qu'il veut de cette manière devient mauvais et conséquemment la
volonté qui le veut est mauvaise aussi. Mais si l'intention est subséquente, en
ce cas la volonté peut être bonne; et cette espèce d'intention ne vicie pas
1'acte.de la volonté qui a précédé ; elle ne vicie l'acte qu'autant qu'on le
réitère.
3. II faut répondre au troisième,"que, comme
nous l'avons dit (art. G ad d), le mal résulte d'un seul défaut tandis que le
bien ne peut venir que d'une cause totale et intègre. Par conséquent, soit que
la volonté se propose comme bon ce qui est mauvais en ,soi, soit [qu'elle
embrasse comme mal ce qui est bien, elle est toujours mauvaise. Mais pour être
bonne il est nécessaire qu'elle ait pour objet le bien considéré comme tel,
c'est-à-dire qu'elle veuille le bien pour le bien lui-même.
ARTICLE VIII. — LE DEGRÉ DE BONTÉ OU DE MALICE
QUI EST DANS LA VOLONTÉ RÉSULTE-T-IL DU DEGRÉ DE BONTÉ OU DE MALICE QUI EST DANS
L'iNTENTION (1)?
(1) C'est-à-dire l'acte égale-t-il toujours en
bonté et en malice l'intention.
Objections: 1.. 11 semble que le degré de bonté
dans la volonté dépende du degré de bonté dans l'intention. Car il est dit en
saint Matthieu (Matth, xu, 35) : L'homme de bien tire de bonnes choses du
trésor de bonté que renferme son coeur. La glose dit sur ce passage qu'on fait
autant de bien qu'on a l'intention d'en faire. Or, l'intention influe sur la
bonté non-seulement de l'acte extérieur, mais encore de la volonté, comme nous
l'avons dit (art. préc). Donc la volonté est bonne en raison de l'intention.
2.. Quand on ajoute à la cause on ajoute aussi à
l'effet. Or, la bonté de l'intention est cause de la bonté de la volonté. Donc
la volonté est bonne en raison de ce qu'il y a de bonté dans l'intention.
3.. Quand il s'agit de mauvaises actions on pèche
en raison de l'intention qu'on a eue. Ainsi celui qui jette une pierre avec
l'intention de tuer un homme est coupable d'homicide. Donc, pour la môme raison,
quand il s'agit de bonnes actions la volonté est bonne en raison du bien qu'on
a l'intention de faire.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
L'intention peut être bonne et la volonté mauvaise. Donc pour la même raison
l'intention peut avoir un degré de bonté supérieur à celui qui existe dans la
volonté.
Réponse: CONCLUSION. — Le degré de bonté dans la
volonté n'est pas toujours en rapport au degré de bonté dans l'intention ; mais
le degré de malice est toujours proportionné au degré de malice dans
l'intention,
11 faut répondre qu'à l'égard de l'acte et de
l'intention il y a deux sortes de degré ou de grandeur morale. L'une se prend
de l'objet; c'est quand on veut ou que l'on fait un plus grand bien. L'autre se
prend de l'acte quand on veut ou que l'on fait une chose avec plus de force et
d'intensité (2); ce qui provient du "sujet. Si l'on parle de ces deux
sortes de grandeur relativement à leur objet il est évident que le degré de
l'acte n'est pas une conséquence du degré d'intention. Ce qui peut arriver en
effet pour deux motifs par rapport à l'acte extérieur. 1° Parce que l'objet
qu'on rapporte à une fin qu'on a en vue n'est pas proportionné à cette fin. Par
exemple si on donnait dix francs, on ne pourrait remplir son intention, si on
se proposait de payer une chose qui en vaut cent. 2° Parce qu'il peut survenir
à un acte extérieur des obstacles qu'il n'est pas en notre pouvoir d'écarter.
Ainsi on a l'intention d'aller à Rome et il se trouve des empêchements qui ne
permettent pas de faire ce voyage. Par rapport à l'acte intérieur de la volonté
il n'y a que l'un de ces deux motifs (3) qui soit applicable, parce que nous
sommes toujours maîtres de nos actes intérieurs, tandis que nous ne le sommes
pas des actes extérieurs. Mais la volonté peut vouloir un objet qui ne soit pas
proportionné à la fin qu'elle se propose. Alors la volonté qui se porte vers
cet objet pris d'une manière absolue n'est pas aussi bonne que l'intention.
Toutefois comme l'intention appartient d'une certaine manière à l'acte de la
volonté puisqu'elle en est la raison, le degré de bonté de l'intention reflue à
ce titre sur la volonté, en ce sens que la volonté gagne à se proposer pour fin
un grand bien, quoique les moyens qu'elle emploie pour y parvenir ne soient pas
capables de l'atteindre (1). Mais si l'on considère la grandeur de l'intention
et de l'acte en raison de leur intensité, alors l'intensité ou l'énergie de
l'intention reflue sur l'acte intérieur et extérieur de la volonté; parce que l'intention
se rapporte formellement à l'un et à l'autre, comme nous l'avons dit (quest.
xn, art. 4). Quoique, matériellement parlant, l'intention puisse avoir plus de
force et d'énergie que l'acte intérieur ou extérieur, — par exemple on ne veut
pas prendre médecine aussi énergiquement qu'on veut recouvrer la santé, —
néanmoins l'intensité avec laquelle on veut recouvrer la santé influe
formellement sur l'intensité avec laquelle on veut être medicaménto. Cependant
il faut observer que l'intensité de l'acte intérieur ou extérieur peut se
rapporter à l'intention comme son objet. Ainsi, quand on se propose de vouloir
ou de faire une chose avec énergie, ce n'est pas à dire pour cela qu'on la veut
ou qu'on la fait de cette manière ; parce que la bonté de l'acte intérieur ou
extérieur ne résulte pas de l'étendue du bien qu'on veut, comme nous l'avons
dit dans cet article. De là il arrive qu'on ne mérite pas autant qu'on a
l'intention de mériter, parce que l'étendue du mérite consiste dans l'intensité
de l'acte, comme nous le verrons (quest. exiv, art. 4).
(2) Ceci tient à la manière de vouloir et
d'agir.
(3) C'est le premier. Ainsi , supposé qu'on
veuille jeûner seulement la première semaine de carême pour obtenir la vie
éternelle, la bonté de l'acte ne répond pas à la bonté de l'intention, parce
qu'on aurait dù vouloir observer le carême entièrement.
(1) Par exemple, donner "un verre d'eau à un
pauvre, pour gagner le royaume de Dieu, voilà un ad.' qui n'est rien en
lui-même, et qui est rehaussé par l'intention.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la glose parle d'après le jugement de Dieu qui considère surtout
l'intention qu'on a. C'est pourquoi elle dit au même endroit que le trésor du
coeur est l'intention d'après laquelle Dieu juge les oeuvres (Glos. ord.
exRaban.). Car labontéde l'intention, comme nous l'avons dit (in corp. art.),
reflue en quelque sorte sur la bonté de la volonté qui rend l'acte extérieur
méritoire aux yeux de Dieu.
2. Il faut répondre au second, que la bonté de
l'intention n'est pas seule la cause totale de la bonté de la volonté (2);
c'est ce qui fait que ce raisonnement n'est pas concluant.
(2) Il ne suffit pas en effet de vouloir être bon
chrétien, si on ne l'est par les oeuvres.
3. Il faut répondre au troisième, que la malice de
l'intention suffit seule pour la malice de la volonté. C'est pourquoi, selon
que l'intention est mauvaise, la volonté l'est aussi. Mais il n'en est pas de
même de la bonté pour la raison que nous avons donnée dans la réponse
précédente.
Article IX. — LA BONTÉ DE LA VOLONTÉ
DÉTEND-ELLE DE SA CONFORMITÉ AVEC LA VOLONTÉ DIVINE?
Objections: 1.. Il semble que la bonté de la
volonté humaine ne dépende pas de sa conformité avec la volonté divine. Car il
est impossible que la volonté de l'homme soit conforme à celle de Dieu, comme
on le voit par ces paroles d'Isaïe (Is. lv, 9) : Jutant les deux sont élevés
au-dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies et
mes pensées au-dessus de vos pensées. Si donc pour que la volonté de l'homme
fût bonne il était nécessaire qu'elle fût conforme à la volonté divine, il
s'ensuivrait qu'il serait impossible à l'homme d'avoir une volonté droite, ce
qui répugne.
2.. Comme notre volonté découle de la volonté
divine, de même notre science découle de la science de Dieu. Or, il n'est pas
nécessaire à notre science d'être conforme à celle de Dieu; car Dieu sait
beaucoup de choses que nous ignorons. Donc il n'est pas nécessaire que notre
volonté soit conforme à la volonté divine.
3.. La volonté est le principe de l'action.
Or, notre action ne peut être conforme à l'action divine. Donc il n'est pas
nécessaire que notre volonté soit conforme à celle de Dieu.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
écrit (Matth, xxvi, 39) : Non comme je veux, 6 mon Père! mais comme vous
voulez. D'après saint Augustin (Ench. et in Conc. î, in Ps. xxxii),
Notre-Seigneur parle ainsi, parce qu'il veut que l'homme soit droit et que tout
en lui se rapporte à Dieu. Or, la droiture de la volonté est sa bonté. Donc la
bonté de la volonté dépend de sa conformité avec la volonté divine.
Réponse: CONCLUSION. — Puisqu'une chose n'est
bonne qu'autant qu'elle atteint la mesure qui lui est propre, il est évident
que la bonté de la volonté humaine dépend de sa conformité avec la volonté
divine,
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
7 huj. quaest.), la bonté de la volonté dépend de l'intention finale. Or, la
fin dernière de la volonté humaine, c'est le souverain bien qui estDieu, comme
nous l'avons prouvé fquest. î, art. 8). Il estdonc nécessaire pour que la
volonté humaine soitbonne qu'elle se rapporte au souverain bien. Ce bien se
rapporte premièrement etdi-rectement à la volonté divine comme son objet
propre. Or, ce qu'il y a de premier dans un genre est la mesure et la raison de
tout ce que ce genre renferme. Et comme une chose n'est droite et bonne
qu'autant qu'elle atteint la mesure qui lui est propre, il s'ensuit que pour
que la volonté de l'homme soit bonne il est nécessaire qu'elle soit conforme à
la volonté divine.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la volonté humaine ne peut être adéquatement conforme à la
volonté divine, mais elle peut l'être par imitation. De même la science de
l'homme est conforme à la science de Dieu, en ce sens qu'elle connaît le vrai,
et l'action humaine ressemble à l'action divine parla convenance qu'il y a
entre elle et l'agent; mais ces rapprochements ne sontpas adéquats, ils ne
sontjustesquepar analogie.
2. et 3. D'après tout ce que nous avons dit, la
solution du second et du troisième argument est évidente.
ARTICLE X. — pour que la volonté humaine soit
bonne, est-il nécessaire qu'elle soit conforme a la volonté divine a l'égard de
l'objet voulu (1)?
(1) Il s'agit ici de savoir si la volonté de
l'homme doit être conforme à la volonté de Dieu considérée comme cause
matérielle et finale.
Objections: 1.. Il semble que la volonté de
l'homme ne doive pas être toujours conforme à la volonté divine à l'égard des
choses qu'elle veut. Car nous ne pouvons vouloir ce que nous ignorons, puisque
le bien connu est l'objet de la volonté. Or, nous ignorons en beaucoup de
circonstances ce que Dieu veut. Donc la volonté humaine ne peut pas être
conforme à la volonté divine, relativement à l'objet voulu.
2.. Dieu veut damner celui que sa prévision lui
montre comme devant mourir en état de péché mortel. Si donc l'homme était tenu
de conformer sa volonté à la volonté divine par rapport à l'objet qu'elle veut,
il s'ensuivrait que l'homme serait tenu de vouloir sa damnation; ce qui
répugne.
3.. Personne n'est tenu de vouloir ce qui est
contraire à la piété. Or, si l'homme voulait ce que Dieu veut il blesserait
quelquefois la piété; par exemple, quand Dieu veut la mort du père de
quelqu'un, si le fils la voulait aussi il manquerait à la piété filiale. Donc
l'homme n'est pas tenu de conformer sa volonté à la volonté divine à l'égard
des choses qu'il veut.
En sens contraire, Mais c'est le contraire (2).
1. Car à l'occasion de ces paroles duPsalmiste :
La louange convient à ceux qui sont droits (Ps. xxxii), la glose dit (Glos.
ord. ex Aug.) d'après saint Augustin : Celui qui a le coeur droit, c'est celui
qui veut ce que Dieu veut. Or, tout le monde est tenu d'avoir le coeur droit.
Donc tout le monde est tenu de vouloir ce que Dieu veut.
(2) L'antithèse est ici soutenue par plusieurs
raisonnements auxquels saint Thomas répondra après avoir fait voir la vérité
entre ces deux extrêmes.
2. La forme de la volonté, comme celle de toute
action, se prend de l'objet. Par conséquent, si l'homme est tenu de conformer
sa volonté à la volonté divine, il est nécessaire qu'il soit tenu de lui être
conforme pour les choses qu'il veut.
3. La répugnance des volontés consiste en ce que
les hommes veulent diverses choses. Or, quiconque a une volonté contraire à la
volonté divine a une volonté mauvaise. Donc quiconque n'a pas une volonté
conforme à la volonté divine par rapport à ce qu'il veut a une volonté
mauvaise.
Réponse: CONCLUSION. — La volonté humaine est
tenue de se conformer à la volonté divine formellement, mais non matériellement
à l'égard de ce qu'elle veut.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
5 huj. quaest.), la volonté se porte vers son objet selon que la rai son le lui
propose. Or, il arrive que la raison considère les choses sous divers points de
vue. Ainsi, ce qui esthon sous un rapport ne l'est pas sous un autre. C'est
pourquoi, si la volonté de l'u n veut une chose en raison de ce qu'elle a de
bon, elle est bonne, et si la volonté d'un autre veut que cette même chose
n'existe pas en raison de ce qu'elle a de mauvais, elle est encore bonne.
Ainsi, la volonté du juge est bonne quand il veut la mort d'un voleur, parce
que c'est une chose juste, et la volonté de l'épouse ou du fils du coupable qui
ne veut pas sa mort est bonne aussi, parce que ce meurtre répugne à la nature.
Quand la volonté suit la perception de la raison ou de l'intellect, selon la
nature du bien considéré en général, alors la volonté a pour objet le bien
commun, comme on le voit par l'exemple que nous venons de citer. Car le juge
s'occupe du bien général qui est la justice. C'est pourquoi il veut la mort du
voleur, qui est une bonne chose relativement au bien de la société. L'épouse du
voleur doit au contraire considérer le bien particulier de sa famille, et, à ce
titre, elle ne veut pas que son mari soit mis à mort. Or, le bien de tout
l'univers esteelui que perçoit Dieu, qui estl'auteur et le gouverneur de toutes
choses. Par conséquent, tout ce qu'il veut il le veut au point de vue du bien
général ou de sa bonté qui est le bien de l'univers entier. Mais la créature
perçoit naturellement un bien particulier proportionné à sa nature. Or, il
arrive qu'une chose est bonne au point de vue de la raison particulière, sans
l'être au point de vue de la raison universelle, ou réciproquement, comme nous
venons de le dire. C'est ce qui fait qu'une volonté est bonne en voulant
d'après la raison particulière une chose que Dieu ne veut pas d'après la raison
universelle, ou réciproquement. De là il résulte que différents hommes peuvent
avoir légitimement des volontés différentes ;i l'égard des mêmes objets, parce
que pour diverses raisons particulières les uns veulent une chose et les autres
ne la veulent pas. Toutefois, la volonté de l'homme qui veut un bien
particulier n'est droite qu'autant qu'elle rapporte ce bien au bien général
comme à sa (in, puisque l'appétil naturel d'une partie quelconque doit se
rapporter au bien général du tout. Et comme la raison formelle du moyen que
l'on veut se prend de la fin, il s'ensuit que pour qu'on veuille un bien
particulier d'une volonté droite, il faut que ce bien particulier soit
matériellement voulu, et que le bien général, le bien que Dieu veut, le soit
formellement. Donc la volonté humaine est tenue de se conformer formellement à
la volonté divine pour l'objet voulu. Car elle est tenue de vouloir le bien que
Dieu veut, le bien général, mais elle n'y est pas tenue matériellement (i) pour
ha raison que nous avons dite (in corp. art.). Cependant sous ce double rapport
la volonté humaine est d'une certaine manière conforme à la volonté divine. Car
selon qu'elle lui est conforme formellement, elle veut comme lui le bien
universel, qui est sa fin dernière. Quand elle ne veut pas comme lui
matériellement le même objet, elle lui est cependant conforme encore à titre de
cause efficiente, parce que c'est de lui comme de fauteur de toutes choses
qu'elle tient cette inclination propre qui résulte de sa nature ou la manière
particulière d'après laquelle elle considère les objets. Aussi, on a coutume de
dire que la volonté de l'homme est conforme à la volonté de Dieu, en ce sens
qu'il veut ce que Dieu veut qu'il veuille. Il y a encore un autre genre de
conformité qui repose sur la nature de la cause formelle, c'est que l'homme
veut ce que Dieu veut par un principe de charité. Cette conformité revient à la
conformité formelle que l'on considère dans ses rapports avec la fin dernière
qui est l'objet propre de la charité.
(1) L'objet matériel est la chose voulue, l'objet
formel est la raison ou la fin qui porte à la vouloir.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que nous pouvons connaître d'une manière générale quel est l'objet
que Dieu veut. Car nous savon s que tout ce que Dieu veut il le veut parce que
c'est un bien. C'est pourquoi quiconque veut une bonne chose, comme telle, a
une volonté conforme à la volonté divine, relativement à la nature de l'objet
voulu. Mais nous ne savons pas en particulier ce que Dieu veut. Sous ce
rapport, nous ne sommes pas tenus de conformer notre volonté à la sienne (2).
Néanmoins, dans l'état de gloire, tous verront le rapport de leurs volitions
particulières avec ce que Dieu veut à l'égard du même objet. C'est pourquoi les
élus conformeront à la volonté de Dieu leur volonté en toutes choses,
non-seulement formellement, mais encore matériellement.
(2) Mais quand Dieu nous manifeste positivement sa
volonté ii l'égard d'une chose par une révélation, par un ordre ou par une
défense quelconque, alors nous Sommes obligés de vouloir matériellement et
formellement ce qu'il veut. Quand il s'agit de choses que Dieu ne veut pas
positivement, mais qu'il permet seulement, comme le péché, il ne nous est pas
permis de les vouloir. Quand nous sommes libres de vouloir OU de ne pas vouloir
les mêmes choses que Dieu matériellement, connue les peines, les maladies,
etc., il est mieux de les vouloir comme Dieu les veut lui-mime, parce que c'est
le meilleur moyen de lis accepter avec résignation.
2. Il faut répondre au second, que Dieu ne veut ni
la damnation, ni la mort de quelqu'un pour elle-même; parce qu'il veut que tous
les hommes soient sauvés. Mais il veut ces choses par une raison de justice.
Par conséquent, il suffit à cet égard que l'homme veuille observer la justice
de Dieu et l'ordre de la nature.
3. De là la réponse au troisième argument est
évidente.
Solutions: 1. Quant aux objections que l'on fait
dans le son s contraire, il faut répondre au premier argument, que celui qui
conforme sa volonté à la volonté divine par rapport à la raison de l'objet
voulu, veut ce que Dieu veut plutôt que celui qui lui est conforme relativement
à la chose voulue elle-même, parce que la volonté se porte plus principalement
vers la fin que vers le moyen qui y mène.
2. Il faut répondre au second, que l'espèce et la
forme de l'acte se considèrent plutôt d'après la raison formelle de l'objet que
d'après sa nature
matérielle,
i
3. Il faut répondre au troisième, que les volontés
ne se combattentpas quand plusieurs hommes veulent différentes choses à des
points de vue divers. Mais si l'un voulait et que l'autre ne voulût pas la môme
chose, considérée sous le même rapport, il y aurait alors répugnance ou lutte
entre leur volonté, ce qui n'est plus le cas que nous avions à démontrer.
QUESTION XX. : DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE DES
ACTES EXTÉRIEURS.
Après avoir parlé des actes intérieurs, nous avons
maintenant à nous occuper de la bonté et de la malice des actes extérieurs. — A
cet égard six questions se présentent : 1° La bonté et la malice existent-elles
préalablement dans l'acte de la volonté ou dans l'acte extérieur? — 2° Toute la
bonté ou la malice de l'acte extérieur dépend-elle de la bonté de la volonté ?
— 3° La bonté et la malice de l'acte intérieur et extérieur est-elle la même ?
— 4U L'acte extérieur ajoute-t-il quelque chose en bonté ou en malice à l'acte
intérieur? — 5°L'événement qui suit ajoute-t-il quelque chose en bonté ou en
malice à l'acte extérieur ? — 6" Le même acte extérieur peut-il être bon
et mauvais ?
ARTICLE I. — la bonté ou la malice est-elle
dans l'acte intérieur de la volonté avant d'ÈTRE dans l'acte extérieur?
Objections: 1.. Il semble que le bien et le mal
soient dans l'acte extérieur avant d'être dans l'acte intérieur de la volonté.
Car la volonté tire sa bonté de son objet, comme nous l'avons dit (quest. xix,
art. 1 et 2). Or, l'acte extérieur est l'objet de l'acte intérieur. Car on dit
que nous voulons voler ou faire l'aumône. Donc le mal et le bien sont dans
l'acte extérieur avant d'être dans l'acte intérieur de la volonté.
2.. Le bien provient d'abord de la fin, parce que
les moyens ne sont bons qu'autant qu'ils se rapportent à la lin. Or, l'acte de
la volonté ne peut être la fin, comme nous l'avons dit (quest. i, art. 1 ad 2).
Mais il n'en est pas de même de l'acte d'une autre puissance. Donc le bien
consiste plutôt dans l'acte d'une autre puissance que dans l'acte de la
volonté.
3.. L'acte de la volonté se rapporte formellement
à l'acte extérieur, comme nous l'avons dit (quest. xviii, art. G). Or, ce qui
est formel est postérieur, car la forme vient s'adjoindre à la matière. Donc le
bien et le mal existent dans l'acte extérieur plutôt que dans l'acte de la
volonté.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (Retract, lib. i. cap. 9) que c'est par la volonté qu'on pèche et
qu'on vit vertueusement. Donc le bien et le mal moral consistent principalement
clans la volonté.
Réponse: CONCLUSION. — La bonté de l'acte
extérieur, si on le considère dans sa nature, dépend plus de la raison que de
la volonté; mais si on le considère sous le rapport de l'exécution, il suit la
bonté de la volonté qui est son principe.
Il faut répondre que les actes extérieurs sont
bons ou mauvais de deux manières : 1° Dans leur genre et d'après leurs
circonstances considérées en elles-mêmes. Ainsi, faire l'aumône dans des
circonstances légitimes, c'est ce qu'on appelle une bonne action (. 2° On dit
qu'une action est bonne ou mauvaise d'après sa fin (2). Ainsi, faire l'aumône
par vaine gloire est une chose mauvaise. Or, puisque la fin est l'objet propre
de la volonté, il est évident que le caractère de bonté ou de malice que l'acte
extérieur tire de son rapport avec la lin existe d'abord dans l'acte de la volonté,
et découle de là dans l'acte extérieur. Mais la bonté ou la malice que possède
l'acte extérieur par lui-même, à cause de la légitimité de sa matière et des
circonstances, ne découle pas de la volonté, mais plutôt de la raison. Par
conséquent, si on considère la boule de l'acte extérieur selon qu'elle existe
dans la raison qui la perçoit et qui l'ordonne, elle est antérieure à la bonté
de l'acte intérieur de la volonté. Mais si on la considère suivant ce qu'elle
est dans l'exécution matérielle, elle résulte de la bonté interne de la volonté
qui est son principe (1).
(1) L'acte extérieur peut ainsi avoir par lui-
même un caractère moral qui lui est propre.
(2) Cette sorte de bonté découle de l'acte
intérieur de la volonté, parce que c'est à la volonté à déterminer la fin polir
laquelle on fait une chose.
(1) Dans ce cas, l'acte intérieur de la volonté
est la cause efficiente de la bonté de l'acte extérieur.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'acte extérieur est l'objet de la volonté, en ce sens que la
raison le propose à la volonté comme le bien qu'elle perçoit et qu'elle
ordonne. Sous ce rapport la bonté de l'acte extérieur est antérieure à celle de
l'acte de la volonté. Mais si on la considère telle qu'elle est dans sa
réalisation matérielle, elle est l'effet de la volonté et en résulte.
2. Il faut répondre au second, que la fin est la
première dans l'intention, mais la dernière dans l'exécution.
3. Il faut répondre au troisième, que la forme,
selon qu'elle est reçue dans la matière, est postérieure à la matière sous le
rapport de la génération, quoiqu'elle lui soit antérieure par nature -, mais,
selon qu'elle existe dans l'agent, elle lui est antérieure de toutes manières.
Or, la volonté est comme la cause efficiente de l'acte extérieur. Par
conséquent, la bonté de son acte est la forme de l'acte extérieur, parce
qu'elle existe en elle comme dans la cause qui la produit.
ARTICLE II. — LA BONTÉ OU LA MALICE DE L'ACTE
EXTÉRIEUR DÉPEND-ELLE TOUT ENTIÈRE DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE DE LA VOLONTÉ?
Objections: 1.. Il semble que la bonté et la
malice de l'acte extérieur dépende tout entière de la volonté. Car il est dit
en saint Matthieu (Matth, vu, 48) : Un bon arbre ne peut produire de mauvais
fruits, et un mauvais arbre ne peut en produire de bons. Or,d'après saint
Augustin [Cont. Jul. lib. i, cap. 8), l'arbre désigne la volonté, et le fruit
les oeuvres. Donc il ne peut se faire que la volonté intérieure soit bonne et
l'acte extérieur mauvais, ou réciproquement.
2.. Saint Augustin dit (Retract, lib. i, cap. 9)
qu'on ne pèche que par la volonté. Par conséquent, s'il n'y a pas de péché dans
la volonté il ne peut y en avoir dans l'acte extérieur. C'est pourquoi la bonté
ou la malice de l'acte extérieur dépend de la volonté.
3.. Le bien et le mal dont nous parlons maintenant
différencient les actes moraux. Or, les différences divisent par elles-mêmes le
genre, d'après Aristote (Met. lib. vu, text. 43). Donc puisque l'acte est moral
par là même qu'il est volontaire, il semble que le bien et le mal n'existent
que dans l'acte par rapport à la volonté.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (Lib. cont. mené. cap. 7), qu'il y a des actes que ni la bonne
intention ni la bonne volonté ne peuvent rendre bons.
Réponse: CONCLUSION. — La bonté et la malice de
l'acte extérieur selon ses rapports avec la fin dépend tout entière de la bonté
et de la malice de la volonté, tandis que celle qui résulte des circonstances
est produite par la raison.
Il faut répondre q'ae, comme nous l'avons dit
(art. préc), la bonté ou la malice peut se considérer de deux manières dans
l'acte extérieur. 4° On peut la considérer |n elle-même, c'est-à-dire dans sa
matière et dans ses circonstances. 2° On peut la considérer dans ses rapports
avec la fin. Celle qui se rapporte à la fin dépend tout entière de la volonté ;
tandis que celle qui résulte de la matière ou des circonstances dépend de la
raison -, et la volonté en dépend suivant qu'elle se porte vers elle (2). Mais
on doit observer que, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. G ad 4 ), pour
qu'une chose soit mauvaise il suffit d'un seul défaut; tandis que pour qu'elle
soit absolument bonne ce n'est pas assez qu'elle soit bonne sous un rapport, il
faut encore qu'elle le soit entièrement. Si donc la volonté est bonne d'après
son objet propre et d'après sa fin, l'acte extérieur doit être conséquemment
bon lui-même. Mais il ne suflit pas pour que l'acte extérieur soit bon que la
volonté soit bonne dans son intention; car si elle est mauvaise soit dans son
intention, soit par rapport à son objet, il en résulte que l'acte extérieur est
mauvais (1).
(2) Ainsi la volonté est bonne ou mauvaise,
suivant que son objet est bon ou mauvais lui-môme, comme nous l'avons dit
précédemment.
(1) Ainsi faire l'aumône par vaine gloire, c'est
un acte extérieur qui pèche par l'intention, et qui est par là même mauvais.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le bon arbre signifie la bonne volonté, c'est-à-dire celle qui
est bonne sous le rapport de l'acte qu'elle veut et de la fin qu'elle se
propose.
2. Il faut répondre au second, que non-seulement
on pèche par la volonté quand on se propose une fin mauvaise, mais encore quand
on veut un mauvais acte (2).
(2) Il y a des actes dont l'objet est tellement
mauvais, que lu (in ou l'intention, quelle qu'elle soit, ne peut les justifier.
J'els sont le vol et le larcin.
3. Il faut répondre au troisième, qu'on appelle
volontaire non-seulement l'acte intérieur de la volonté, mais encore les actes
extérieurs selon qu'ils procèdent de la volonté et de la raison. C'est pourquoi
la différence du bien et du mal peut exister à l'égard de ces deux sortes
d'actes.
ARTICLE III. — LA BONTÉ ET LA MALICE DE L'ACTE
EXTÉRIEUR ET DE L'ACTE INTÉRIEUR EST-ELLE LA MÊME ?
Objections: 1.. Il semble que la bonté ou la
malice de l'acte intérieur et de l'acte extérieur ne soit pas la même. Car le
principe de l'acte intérieur est la faculté intérieure de l'àme qui perçoit ou
qui appète, tandis que le principe de l'acte exlérieur estla puissance qui
exécute le mouvement. Or, là où il y a divers principes d'action les actes sont
divers. Et comme l'acte est le sujet de la bonté ou de la malice et que
d'ailleurs un même accident ne peut exister en différents sujets, il s'ensuit
que la bonté de l'acte intérieur ou de l'acte extérieur ne peut être la même.
2.. La vertu est ce qui rend bon celui qui la
possède et ce qui rend droites ses oeuvres, comme le dit Aristote (Eth. lib. n,
cap. G). Or, la vertu intellectuelle qui réside dans la puissance qui commande
est autre que la vertu morale qui existe dans la puissance commandée, suivant
ce même philosophe (Eth. lib. n, cap. 1). Donc la bonté de l'acte intérieur qui
émane de la puissance qui commande est autre que la bonté de l'acte extérieur
qui émane de la puissance commandée.
3.. Une même chose ne peut pas être cause et
effet, car aucun être n'est cause de lui-même. Or, la bonté de l'acte intérieur
est cause de la bonté de l'acte extérieur, ou réciproquement, comme nous
l'avons dit (art. et 2 huj. quaest. et quest. xviii, art. 5). Donc la bonté de
l'un et de l'autre ne peut pas être la même.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Nous
avons montré (quest. xviii, art. 6) que l'acte intérieur est la cause formelle
de l'acte extérieur. Or, le formel et le matériel ne font qu'une seule et même
chose. Donc la bonté de l'acte intérieur et celle de l'acte extérieur est la
même.
Réponse: CONCLUSION. — La bonté et la malice de
l'acte extérieur relativement à la fin est la même que la bonté et la malice de
l'acte intérieur de la volonté ; mais relativement aux circonstances elle n'est
pas la même, la bonté de l'acte intérieur diffère de celle de l'acte extérieur,
bien que l'une reflue sur l'autre.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xvii, art. 4, et-quest. xviii, art. (i ad 3), l'acte intérieur et
l'acte extérieur, considérés moralement, ne forment qu'un seul acte. Mais il
arrive quelquefois qu'un acte qui est un subjectivement, renferme plusieurs
espèces de bonté ou de malice, et que quelquefois il n'en renferme qu'une
seule. Il faut donc dire que tantôt la bonté ou la malice de l'acte intérieur
et de l'acte extérieur est la même, et que tantôt elle est différente. Car,
comme nous l'avons dit (quest. xviii, art. G), la bonté ou la malice de l'acte
intérieur et celle de l'acte extérieur sont ordonnées l'une par rapport à
l'autre. Or, dans les choses qui se rapportent à une autre, il y en a qui ne
sont bonnes que relativement à la fin à laquelle on les destine. Ainsi une
potion amère n'est bonne que parce qu'elle nous aide à recouvrer la santé. En
ce cas la bonté de la potion ne diffère pas de celle de la santé -, elle ne
forme avec elle qu'une seule et même bonté. Quelquefois aussi ce qui se
rapporte à un but a intrinsèquement une bonté propre, indépendamment de sa
bonté relative. Ainsi une médecine douce et savoureuse est bonne au goût
indépendamment de la bonté qu'elle possède comme remède. Il faut donc dire que
quand l'acte extérieur n'est bon ou n'est mauvais que d'après le rapport qu'il
a avec la fin, alors la bonté et la malice de l'acte intérieur qui se rapporte
directement à la fin est absolument la môme que celle de l'acte extérieur qui
se rapporte à la fin par son intermédiaire (I ). Mais quand L'acte extérieur
est bon ou mauvais en lui-même, c'est-à-dire dans sa matière ou ses
circonstances, alors sa bonté est différente de celle de la volonté qui résulte
delà fin. Cependant la bonté de la fin que la volonté se propose reflue sur
l'acte extérieur, et la bonté de la matière et des circonstances reflue sur
l'acte intérieur, comme nous l'avons dit (art. 4 huj. quaest.).
(1) Ainsi la macération du corps n'est bonne qu'en
vertu de la fin qu'on se propose. Car elle est louable si on la pratique pour
plaire à Dieu, et elle serait blâmable, si on avait l'intention de ruiner sa
sauté pour bâter sa mort.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que ce raisonnement prouve que l'acte intérieur et l'acte extérieur
sont naturellement (2) de divers genres, mais cette diversité n'empêche pas
qu'ils ne soient un moralement, comme nous l'avons dit (quest. xvii, art. 4).
(2) Considéré»'comme êtres, ils sont multiples,
mais moralement ils ne l'ont qu'un. L'acte intérieur est la forme, et l'acte
extérieur la matière.
2. Il faut répondre au second, que, comme le dit
Aristote (Eth. lib. (vi, cap. 12), les vertus morales se rapportent aux actes
mêmes des vertus qui sont en quelque sorte leurs fins, mais la prudence qui réside
dans la raison se rapporte aux moyens, et c'est pour ce motif qu'il est
nécessaire qu'il y ait différentes vertus. Toutefois la raison droite qui a
pour objet la fin des vertus elles-mêmes n'a pas d'autre bonté que la bonté de
la vertu en ce sens que chaque vertu participe à la bonté de la raison
elle-même.
3. Il faut répondre au troisième, que quand une
chose découle d'un êlre dans un autre, comme d'une cause efficiente univoque
(3), alors ce qui est dans les deux sujets est différent. Ainsi quand un objet
chaud en échauffe un autre, la chaleur du sujet qui chauffé et de l'objet
échauffé est numériquement différente, quoiqu'elle soit spécifiquement la même.
Mais quand une chose découle d'un être dans un autre par analogie ou
proportionnellement, alors les deux choses sont une numériquement. Ainsi on ne
dit que la médecine et l'urine sont saines que par rapport aux principes de
santé qui .sont dans le corps de l'animal. La santé à l'égard de la médecine et
de ln'est donc pas autre que la santé de l'animal que la médecine produit et
que l'urine signifie. En ce sens la bonté de l'acte extérieur découle de la
bonté de la volonté et réciproquement, c'est-à-dire selon le rapport de l'un à
l'autre.
(3) La cause est univoque quand elle est
absolument de même nature que sou effet.
ARTICLE IV. — l'acte extérieur ajoute-t-il
quelque chose a la bonté ou a la malice de l'acte intérieur?
Objections: 1.. Il semble que l'acte extérieur
n'ajoute pas à la bonté ou à la malice de l'acte intérieur. Car, d'après saint Jean
Chrysostome (Math. hom. xix), la volonté est ce qu'on récompense pour le bien
ou ce qu'on punit pour le mal. Or, les oeuvres sont les témoignages de la
volonté. Donc Dieu ne cherche pas les oeuvres pour lui-même, pour savoir
comment il doit porter ses jugements, mais il les cherche pour les autres, afin
que tous comprennent qu'il est juste. Et comme le mal et le bien doivent
s'apprécier plutôt d'après le jugemeut de Dieu que d'après le jugement des
hommes, il s'ensuit que l'acte extérieur n'ajoute rien à la bonté ou à la
malice de l'acte intérieur.
2.. La bonté de l'acte intérieur et de l'acte
extérieur est une seule et môme bonté, comme nous l'avons dit (art. préc.). Or,
toute augmentation se fait par l'addition d'une unité à une autre. Donc l'acte
extérieur n'ajoute pas à la bonté ou à la malice de l'acte intérieur.
3.. La bonté delà créature n'ajoute rien à la
bonté divine, parce qu'elle en découle entièrement. Or, la bonté de l'acte
extérieur découle quelquefois tout entière de la bonté de l'acte intérieur, et
d'autres fois c'est le contraire, comme nous l'avons dit (art. préc). Donc l'un
des deux n'ajoute pas à la bonté ou à la malice de l'autre.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Tout
être qui agita l'intention de faire le bien et d'éviter le mal. Si donc l'acte
extérieur n'ajoute rien à la bonté ou à la malice de l'acte intérieur, celui
qui a la volonté bonne ou mauvaise fait le bien ou s'abstient de faire le mal
inutilement ; ce qui répugne.
Réponse: CONCLUSION. — La bonté que l'acte extérieur
tire de sa fin n'augmente qu'accidentellement la bonté de l'acte intérieur,
mais celle qu'il a en lui-même d'après sa matière et les circonstances ajoute à
la bonté ou à la malice de l'acte intérieur, puisqu'elle en est le terme.
1l faut répondre que si nous parlons de la bonté
que l'acte extérieur tire de salin, en ce sens il n'ajoute rien à la bonté de
l'acte intérieur,à moins qu'il n'arrive que la volonté ne devienne meilleure
par elle-même quand il s'agit du bien, ou qu'elle ne devienne pire quand il
s'agit du mal (1) ; ce qui semble possible de trois manières : 1° Sous le
rapport du nombre, comme quand on veut faire quelque chose pour une fin bonne
ou mauvaise. Alors on n e ! a t'ai t pas, mais on la veut, puis on la fait ;
l'acte de la volonté est dans ce cas doublé, et le bien ou le mal l'est
également. 2° Sous le rapport de l'extension, l'ai' exemple on veut faire une
chose pour une fin bonne ou mauvaise, et on l'abandonne par suite d'un obstacle
qu'on a rencontré; tandis que celui qui la fait continue à la vouloir jusqu'à
ce que l'oeuvre soit achevée. Il est évident que la volonté de ce dernier a été
plu s persévérante dans le bien ou le mal, et qu'à ce titre elle est pire ou
meilleure. 3" Sous le rapport de l'intensité. Car il y a des actes
extérieurs qui, suivant qu'ils sont agréables ou pénibles donnent naturellement
à la volonté plus ou moins d'énergie. Or, il est constant que la volonté est
d'autant meilleure ou pire qu'elle tend au bien ou au mal avec plus de vigueur.
Mais si l'on parle de la bonté que l'acte extérieur possède d'après sa matière
et les circonstances, il est alors comme le terme et la fin de la volonté, et
il ajoute par conséquent à sa honte ou à sa malice, parce que toute inclination
ou tout mouvement s'achève selon qu'il arrive à sa fin ou qu'il atteint son
terme (1). Par conséquent la volonté n'est parfaite qu'autant qu'elle agit dans
des circonstances favorables. Si toutefois elle ne peut agir, et qu'elle soit
assez parfaite pour agir si elle le pouvait, le défaut de perfection qui
provient de l'acte extérieur est absolument involontaire. Et comme
l'involontaire ne mérite ni peine ni récompense quand on fait le bien ou le
mal, de même il ne diminue en rien le mal ou le bien (2) que l'on a l'intention
de faire, quand ce n'est nullement par sa faute que l'on a manqué de le
réaliser.
(1) C'est donc par accident que l'acte extérieur
ajoute à la bonté ou à la malice de l'acte intérieur; mais considéré en
lui-même, il n'v ajoute rien.
(1) Autrement il no serait pas nécessaire que
celui qui a la volonté île faire le bien réalisât son dessein.
(2) Cependant saint Thomas dit lui-même que quel
que soit le mérite de l'acte intérieur aux yeux de Dieu, celui qui l'exécute
mérite une récompense accidentelle que n'obtient pas celui qui n'a pu
l'exécuter. Pour les martyrs, la plupart des théologiens font consister cette
récompense dans l'auréole qui est le signe de leur victoire.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que saint Chrysostome parle de la volonté de l'homme quand elle est
consommée et qu'elle ne cesse d'agir que par impuissance.
2. Il faut répondre au second, que ce raisonnement
repose sur la bonté que l'acte extérieur tire de sa fin. Mais la bonté que
l'acte extérieur tire de sa matière et des circonstances est autre que la bonté
de la volonté qui provient de la fin. Toutefois elle n'est pas autre que celle
que la volonté tire de l'acte voulu ; mais elle se rapporte à elle comme sa
raison et sa cause, ainsi que nous l'avons dit (art. 1 huj. quaest.).
3. Par là la réponse au troisième argument est
évidente.
ARTICLE V. — l'événement qui suit ajoute-t-il a
la bonté ou a la malice DB l'acte extérieur?
Objections: 1.. Il semble que l'événement qui suit
l'acte extérieur ajoute à sa bonté ou à sa malice. Car l'effet préexiste
virtuellement dans la cause. Comme les événements suivent les actes à la
manière dont les effets suivent leurs causes, ils préexistent donc
virtuellement dans les actes. Or, on juge de la bonté ou de la malice de chaque
être par sa vertu, puisque la vertu est ce qui rend bon celui qui la possède,
comme le dit Aristote (Eth. lib. n, cap. G). Donc lesévénements ajoutent
quelque chose à la bonté ou la malice de l'acte.
2.. Les bonnes oeuvres que font les auditeurs sont
des effets qui résultent de la prédication de celui qui les enseigne. Or, ces
bonnes oeuvres ajoutent au mérite du prédicateur, comme on le voit par ces
paroles de l'Apôtre (Philip, iv, 1) : Mes très-chers frères et mes bien-aimés,
ma joie et ma couronne. Donc l'événement qui suit ajoute àla bonté ou la malice
de l'acte.
3.. On n'ajoute à la peine qu'autant que la faute
s'accroît. Ainsi il est dit au Deutéronome (Deut. xxv, 2) : Le nombre des coups
sera réglé d'après l'étendue du péché. Or, l'événement fait ajouter à la peine.
Car il est dit (Exod. xxi, 29) : S'il y a déjà quelque temps que le boeuf
frappait de la corne et que le maître ne l'ait point renfermé après en avoir
été averti, de sorte qu'ensuite il tue un homme ou une femme, le boeuf sera
lapidé et le maître puni de mort. Or, on n'aurait pas tué le maître, si le
boeuf n'eût pas lui-même tué quelqu'un, bien qu'on ne l'eût pas tenu renfermé.
Donc l'événement qui suit ajoute à la bonté ou à la malice de l'acte.
4.. Si un individu s'expose à faire périrquelqu'un
en le frappantou en rendant une sentence, mais que la mort ne s'ensuive pas, il
ne contracte pas d'irrégularité. Cependant il en aurait contracté une, si la
mort s'en était suivie. Donc l'événement quf suit ajoute à la bonté ou à la
malice de l'acte.
En sens contraire, Mais c'est le contraire
L'événement qui suit ne rend pas mauvais l'acte qui était bon, ni bon celui qui
était mauvais. Par exemple, si on fait l'aumône à un pauvre, et qu'il en abuse
pour pécher, celui qui a fait l'aumône ne perd rien de son action. De même, si
on souffre avec patience une injure que l'on a reçue, cela ne rend pas
excusable celui qui l'a faite. Donc l'événement qui suit n'ajoute pas à la
bonté ou à la malice de l'acte.
Réponse: CONCLUSION. — L'événement qui suit et qui
a été prévu augmente la bonté ou la malice de l'acte extérieur ; mais s'il n'a
pas été prémédité et qu'il n'arrive qu'accidentellement ou dans de rares
circonstances il ne l'augmente pas; il n'en est pas de même s'il arrive
directement ou le plus souvent.
Il faut répondre que l'événement qui suit a été
prémédité ou il ne l'a pas été. S'il a été prémédité il est évident qu'il
ajoute à la bonté ou à lamalicede l'acte. Car quand quelqu'un pense qu'il peut
résulter de son action une multitude de maux, et que néanmoins il n'y renonce
pas, sa volonté n'en est par là même que plus déréglée. Si l'événement n'a pas
été prémédité il faut faire une distinction. S'il résulte par lui-même de
l'acte et qu'il arrive le plus souvent, alors il ajoute à la bonté ou à la
malice de l'acte même (1). Car il est manifeste qu'un acte est d'autant
meilleur dans son genre qu'il en peut résulter de plus grands biens, et qu'il
est d'autant plus coupable qu'il en peut résulter de plus grands maux. Mais si
l'événement est rare et accidentel, dans ce cas il n'ajoute pas à la bonté ou à
la malice de l'acte. Car on ne juge pas d'une chose d'après ce qu'elle est par
accident, mais d'après ce qu'elle est par elle-même.
(1) Dans ce cas, du moins, it a été voulu
indirectement, puisqu'on a pu le prévoir et le vouloir dans sa cause.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'on juge de la puissance d'une cause d'après les effets qu'elle
produit par elle-même, mais non d'après ceux qu'elle produit par accident.
2. Il faut répondre au second, que les bonnes
oeuvres des auditeurs sont une conséquence de l'instruction du prédicateur;
elles en sont même les effets directs. C'est à ce titre qu'elles ajoutent à ses
mérites surtout quand il a eu préalablement l'intention de les faire produire.
3. Il faut répondre au troisième, que cet
événement, pour lequel on ordonne une peine, est un événement prémédité qui
résulte par lui-même de la cause qui l'a produit; c'est pourquoi il est imputé
à châtiment.
4. Il faut répondre au quatrième, que ce raisonnement
serait concluant si l'irrégularité était infligée pour une faute; mais elle
peut l'être pour un fait (2), et ce fait rend incapable des fonctions sacrées.
(2) Ainsi l'irrégularité peut frapper un juge qui
aurait assisté à une condamnation à mort.
ARTICLE VI. — LE MÊME ACTE EXTÉRIEUR
PEUT-IL ÊTRE BON ET MAUVAIS ?
Objections: 1.. Il semble que le même acte puisse
être bon et mauvais. Car le mouvement qui est continu est un, comme ledit
Aristote (Phys. lib. v, text. 39 et 40). Or, le même mouvement continu peut
être bon et mauvais. Par exemple, en allant à l'église d'une façon continue, on
peut d'abord se proposer la vaine gloire et avoir ensuite l'intention de servir
Dieu. Donc un seul et même acte peut être bon et mauvais.
2.. D'après Aristote (Phys. lib, m. text. 20 et
21), l'action etla passion sont un seul acte. Or, la passion peutètrebonnecomme
celledu Christ, etl'actionmau-vaise comme celle des Juifs. Donc un môme acte
peut être bon et mauvais.
3.. Le serviteur étant comme l'instrument du maître,
l'action du premier est celle du second comme l'action de l'instrument est
celle de l'ouvrier qui l'emploie. Or, il peut arriver que l'action du serviteur
procède de la bonne volonté du maître et qu'à ce titre elle soit bonne, et
qu'elle procède de la mauvaise volonté du serviteur et qu'à ce titre elle soit
mauvaise. Donc le même acte peut être bon et mauvais.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Les
contraires ne peuvent pas exister dans le même sujet. Or, le bien et le mal
sont contraires. Donc un même acte ne peut pas être bon et mauvais.
Réponse: CONCLUSION. — Si l'on considère l'acte au
point de vue de son unité morale, il ne peut pas se faire qu'il soit bon et
mauvais ; mais si on le considère sous le rapport de son unité naturelle, rien
n'empêche qu'un acte qui est un de cette manière ne soit bon et mauvais.
Il faut répondre que rien n'empêche ce qui est un
dans un genre d'être multiple dans un autre. Ainsi une surface continue est une
quand on la considère sous le rapport de la quantité, et elle est multiple
quand on la considère sous le rapportde la couleur, puisqu'elle peut être en
partie blanche et en partie noire. D'après cela rien n'empêchequ'un actene soit
unquandonle considère dans sa nature (1), et qu'il ne le soit pas au point de
vue moral ou réciproquement, comme nous l'avons dit (art. 3 huj. quaest.). En
effet une promenade continue n'est qu'un acte naturellement ; cependant il peut
se faire que moralement elle en forme plusieurs, comme clans le cas où celui
qui se promène vient à changer de volonté, puisque cette faculté est le
principe des actes humains. Conséquemment si par l'unité de l'acte on entend
l'unité morale, il est impossible qu'un même acte soit bon et mauvais
moralement ; mais si on n'entend que l'unité naturelle et non l'uni té morale,
celapeut être.
(1) C'est-à-dire considéré vhysiquement.il faut
donc distinguer deux sortes d'actes, les actes physiques et les actes moraux.
Tout cet article roule sur cette distinction.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que ce mouvement continu qui procède d'une intention diverse, bien
qu'il soit un d'une unité naturelle, ne l'est cependant pas d'une unité morale.
2. Il faut répondre au second, que l'action et la
passion appartiennent à la morale selon qu'elles sont volontaires. C'est
pourquoi quand elles sont volontaires par suite du rapport qu'elles ont avec
des volontés diverses, elles forment alors deux actes moraux dont l'un peut
être bon et l'autre mauvais.
3. Il faut répondre au troisième, que l'acte du
serviteur selon qu'il procède de sa volonté n'est pas l'acte du maître; il ne
l'est qu'autant qu'il procède de l'ordre que le maître a donné. Par conséquent
la mauvaise volonté du serviteur ne le rend pas mauvais.
QUESTION XXI. : DES CONSÉQUENCES OU DES EFFETS
DES ACTES HUMAINS RELATIVEMENT A LEUR BOÎSTÉ OU A LEUR MALICE.
Après avoir parlé de la bonté et de la malice des
actes humains considérée en elle-même nous avons maintenant à l'examiner dans
ses effets. A ce sujet quatre questions se présentent : 1° L'acte humain est-il
vertueux ou vicieux selon qu'il est bon ou mauvais ? — 2° Est-il louable ou
blâmable? — 3° Est-il méritoire ou déméritoire? — 4° Est-il méritoire ou
déméritoire aux yeux de Dieu?
ARTICLE I. — l"acte humain est-il vertueux
ou vicieux selon qu'il est bon ou mauvais?
Objections: 1.. Il semble qu'un acte humain ne
soit pas une vertu ou un péché par là même qu'il est bon ou mauvais. Car les
péchés sont des monstres 4»ns la nature , comme le dit Aristote [Phys. lib. h,
text. 82). Or, les monstres ne sont pas des actes, mais ce sont des choses
engendrées contrairement aux lois naturelles; tandis que ce qui est l'effet de
l'acte et de la raison imite ce qui est l'effet de la nature, comme le dit au
même endroit ce philosophe. Donc de ce qu'un acte est mauvais et déréglé il ne
s'ensuit pas que ce soit un péché.
2.. Le péché, dit encore Aristote (Phys. lib. h,
text. 82) se produit dans la nature et l'art, toutes les fois que la nature et
l'art ne parviennent pas à leur fin. Or, la bonté et la malice de l'acte humain
consistent surtout dans l'intention finale et dans son exécution. Il semble
donc que la malice de l'acte n'en fasse pas un péché.
3.. Si la malice de l'acte produisait le péché il
s'ensuivrait que partout oti le mal existerait il y aurait péché. Or, c'est
faux. Car le châtiment bien qu'il soit un mal n'est cependant pas un péché.
Donc de ce qu'un acte est mauvais il n'en résulte pas que ce soit un péché.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. La
bonté de l'acte humain, comme nous l'avons vu (quest. xix, art. 4), dépend
principalement de la loi éternelle, et par conséquent sa malice consiste dans
son désaccord avec cette loi. Or, c'est là ce qui constitue la nature du péché.
Car saint Augustin dit (Cont. Faustum, lib. xxii, cap. 27) que le péché est une
parole, une action, ou un désir contraire à la loi éternelle. Donc l'acte
humain est un péché par là même qu'il est mauvais.
Réponse: CONCLUSION. — Puisqu'on dit qu'un acte
est bon ou mauvais selon qu'il est conforme ou non à la raison et à la loi
éternelle, il est nécessaire que l'acte humain par là même qu'il est bon ou
mauvais soit une vertu ou un péché.
Il faut répondre que la définition du mal a plus
d'étendue que celle du péché, et la définition du bien plus d'étendue que celle
du juste (1). Car toute privation du bien dans un être quelconque constitue le
mal, tandis que le péché consiste à proprement parler dans l'acte qu'on fait
pour une lin à laquelle il ne doit pas être rapporté. Or, le rapport légitime
d'une chose à sa lin a pour mesure une règle quelconque. Cette régie dans les
êtres qui agissent naturellement est la vertu même de la nature qui les incline
vers cette fin. Par conséquent, quand un acte procède d'une vertu naturelle,
conformément à l'inclination qu'elle a naturellement pour sa fin, alors il
conserve sa rectitude, parce que c'est un milieu qui ne s'écarte pas de ses
extrêmes, c'est-à-dire qui se tient renfermé entre son principe et salin. Mais
quand un acte sort de cette rectitude, en ce cas on dit que c'est un péché ou
une monstruosité dans la nature (2). — Pour les choses volontaires, la règle
prochaine est la raison humaine, et la règle suprême la loi éternelle. Par
conséquent, quand un acte humain se rapporte à sa fin conformément à la raison
et à la loi éternelle, alors l'acte est droit, mais quand il s'écarte de cette
ligne on dit que c'est un péché. Or, il est évident, d'après ce que nous avons
dit (quest. xix, art. 3 et 4), que tout acte volontaire est mauvais par là même
qu'il s'écarte de la raison et de la loi éternelle, et que tout acte est bon
selon qu'il s'accorde avec l'une et l'autre. D'où il suit que l'acte humain,
par là même qu'il est bon ou mauvais, est une vertu ou un péché.
(1) Tout mal n'est pas «n péché. Ainsi la douleur,
le chiUimcnt, sont des maux sans être des péchés. Tout hien n'est pas non plus
une chose droite, une action vertueuse. Par exemple la volonté est illicite et
défendue par la loi.
(2) c'est un mal physique.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument,
qu'on donne le nom de monstres aux péchés qui se produisent dans l'ordre de la
nature contrairement à ses lois.
2. Il faut répondre au second, qu'il y a deux
sortes de fin : une fin dernière et une fin prochaine. Or, dans le péché de
nature l'acte manque sa fin dernière qui est la perfection de l'être engendré ;
mais il ne manque pas absolument sa fin prochaine; car la nature opère quelque
chose en le formant. De même dans le péché de la volonté l'acte est toujours en
défaut par rapport à sa fin dernière, parce qu'aucun acte mauvais ne peut se
rapporter à la béatitude qui est la fin dernière, bien qu'il ne s'écarte pas de
la fin prochaine que la volonté se propose et qu'elle atteint. Mais comme on ne
se propose cette fin prochaine qu'en vue de la fin dernière, on peut trouver
dans l'intention même qui se rapporte à cette fin une raison de droiture et de
péché (1 ),
(1) En dernière analyse, on juge donc de la
moralité de l'acte selon qu'il s'écarte ou non de sa lin dernière.
3. Il faut répondre au troisième, que tout être se
rapporte à sa fin par son acte. C'est pourquoi la nature du péché, qui consiste
dans ce qu'il y a de désordonné par rapport à la fin , existe à proprement
parler dans l'acte, tandis que le châtiment regarde la personne qui pêche,
comme nous l'avons dit (part. I, quest. xlviii, art. S ad 4, et art. G ad 3).
ARTICLE II — l'acte humain, selon qu'il est bon
ou mauvais, est-il louable ou blamable?
Objections: 1.. Il semble que l'acte humain, par
là même qu'il est bon ou mauvais, ne soit pas louable ou blâmable. Car le péché
existe dans la nature, comme le dit Aristote (Phys. lib. u, text. 82 - 84). Or,
les choses qui sont naturelles ne sont ni louables, ni blâmables, d'après ce
même philosophe (Eth. lib. m, cap. 5). Donc l'acte humain, par là même que
c'est un mal ou un péché, ce n'est pas une faute, et conséquemment, par là même
qu'il est bon, ce n'est pas non plus une chose louable.
2.. Comme le péché se produit dans les actes
moraux, de même on le trouve dans les oeuvres d'art. Car, comme le dit Aristote
(Phys. lib. ii, text. 82), le grammairien ne pèche pas quand il écrit mal, et
le médecin quand il donne à tort une potion. Or, un homme d'art n'est pas
coupable pour la chose qu'il fait mal, parce qu'il appartient à son art ou à sa
science de faire comme il lui plaît de bonnes ou de mauvaises choses. Il semble
donc que l'acte moral, par là même qu'il est mauvais, ne soit pas coupable.
3.. Saint Denis dit (De div. nom. cap. 4) que le
mal est infirme et impuissant. Or, l'infirmité ou l'impuissance détruit ou
diminue la culpabilité. Donc l'acte humain n'est pas coupable selon qu'il est
mauvais.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. i, cap. 42) que les oeuvres vertueuses sont louables,
et les oeuvres contraires blâmables ou coupables. Or, les actes bons sont des
actes de vertu, puisque la vertu est ce qui rend bon celui qui la possède et ce
qui le met en état de bien exécuter ses oeuvres, suivant ce même philosophe
(Eth. lib. h , cap. 6). Les actes opposés sont conséquemment mauvais. Donc
l'acte humain, par là môme qu'il est bon ou mauvais, est louable ou blâmable.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque tous les actes
humains procèdent de nous librement, il est nécessaire que chacun de ces actes
soit louable ou blâmable selon qu'il es! bon ou mauvais.
Il faut répondre que comme la définition clu mal a
plus d'étendue que celle du péché, de même la définition du péché a plus
d'étendue que celle de la faute (2). Car un acte n'est coupable ou louable
qu'autant qu'on l'impute à un agent. En effet, on ne loue ou on ne blâme
qu'autant qu'on impute à quelqu'un la malice ou la bonté d'un de ses actes. Et
alors l'acte est imputé à l'agent quand celui-ci en est lèxnaître au point
d'exercer sur lui son souverain domaine. Or, il en est ainsi de tous les actes
volontaires, parce que l'homme par sa volonté est maître de ses actions, comme
on le voit par ce que nous avons dit (quest. i, art. 1 et 2). D'où il résulte
qu'il n'y a que la bonté ou la malice des actes volontaires qui mérite la
louange ou le blâme, c'est-à-dire des actes dont le mal constitue tout à la
fois un péché et une faute.
(2) Dans la langue de saint Thomas, le mot péché
s'entend tout à la fois des choses naturelles et libres, et il est applicable à
l'ordre physique aussi bien qu'à l'ordre moral. Le mol faute ne s'entend que
des actes libres et volontaires. Et il n'y a que ces actes qui soient dignes de
louange ou de blâme.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'agent naturel n'a pas puissance sur ses actes, parce que la
nature est nécessairement déterminée dans ses effets. C'est pourquoi, bien que
le péché existe dans les actes naturels, il n'y a cependant pas là de faute.
2. Il faut répondre au second, que dans les choses
d'art le rapport de la raison n'est pas le même que dans les choses morales.
Car en fait d'art la raison se rapporte à une fin particulière qu'elle a
elle-même conçue et imaginée. En morale elle se rapporte à la fin générale de
toute la vie humaine, et c'est à cette fin que les fins particulières doivent
elles-mêmes se rapporter. Or, le péché étant une déviation de l'être par
rapport à sa fin, comme nous l'avons dit (art. 4 huj. quaest.), il arrive que
dans une oeuvre d'art il peut y avoir deux sortes de péché : 4° L'oeuvre peut
s'écarter de la fin particulière que l'homme de l'art se proposait. Dans ce cas
le péché est propre à l'art lui-même. C'est ce qui a lieu, par exemple, quand
l'artiste fait une mauvaise oeuvre lorsqu'il a l'intention d'en faire une bonne,
ou qu'il en fait une bonne lorsqu'il a l'intention d'en faire une mauvaise. 2°
L'oeuvre peut pêcher en s'écartant de la fin commune à l'humanité (4). Ainsi on
dit qu'on pèche de cette manière quand on a l'intention de faire une mauvaise
oeuvre et qu'on la fait pour tromper quelqu'un. Mais ce péché n'est pas propre
à l'artisan comme artisan, c'est en lui le fait de l'homme. Par conséquent
l'artisan est responsable du premier péché comme artisan, tandis que l'homme
est responsable du second comme homme. Or, dans l'ordre moral où l'on ne
considère que le rapport de la raison avec la fin générale de l'humanité, le
mal ou le péché résulte toujours de la déviation de l'acte relativement à cette
fin. C'est pourquoi l'homme est coupable de ce péché comme homme et comme être
moral. D'où Aristote conclut [Eth. lib. vi, cap. 5) qu'une faute volontaire
dans les arts est préférable à une faute involontaire, mais qu'il n'en est pas
de môme à l'égard de la prudence, ni à l'égard des vertus morales dont la
prudence est la règle.
(1) L'artiste qui fait, par exemple, une statue
indécente, s'écarte de la fin commune à l'humanité, qui est la vertu et
l'honnêteté. Il ne pèche pas comme artiste, si sa statue est très-hien
exécutée, niais il pèche comme homme.
3. Il faut répondre au troisième, que l'infirmité
qui se trouve dans les péchés volontaires ne détruit ni ne diminue la malice de
l'action, parce qu'elle dépend de la volonté humaine qui en est elle-même la
cause.
ARTICLE III. — l'acte humain est-il méritoire
ou déméritoire selon qu'il est bon ou mauvais (2) ?
(2) Le mérite et le démérite des actes sont
reconnus dans l'Ecriture dans une foule d'endroits, et le concile de Trente a
condamné la doctrine contraire soutenue par Luther et Calvin : 5» quis dixerit
hominis iustificati bona opera ità esse dona Dei, ut non sint etiam bona ipsius
iustificati merita.... anathema sit (sess, vi, can. 52).
Objections: 1.. Il semble que l'acte humain ne
soit pas méritoire ou déméritoire en raison de sa bonté ou de sa malice. Car le
mérite et le démérite se rapportent à une rétribution qui n'a lieu que pour les
actes qui sont faits pour un autre. Or, tous les actes bons ou mauvais de
l'homme ne se rapportent pas à un autre ; il y en a qu'il fait pour lui-même.
Donc tout acte humain bon ou mauvais n'est pas méritoire ou déméritoire.
2.. On ne mérite ni châtiment, ni récompense pour
avoir disposé comme on l'a voulu des choses dont on est le maître. Ainsi, quand
un homme détruit ce qui lui appartient, on ne le punit pas comme s'il
détruisait le bien d'un autre. Or, l'homme est maître de ses actes. Donc s'il
dispose bien ou mal de ses actes, il ne mérite pour cela ni peine, ni
récompense.
3.. De ce qu'un homme s'amasse du bien, il ne
mérite pas qu'un autre l'en récompense, et il en est de même pour le mal qu'il
se l'ait. Or, un bon acte est un bien et une perfection pour celui qui
l'accomplit, et un acte déréglé est au contraire pour lui un mal. Donc de ce
que l'homme fait un acte bon ou mauvais, il ne mérite, ni ne démérite.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Isaïe
dit (Is. m, 10) : Dites au juste qu'il goûtera le fruit de ses vertus; mais
malheur à l'impie, car il recevra le châtiment de ses crimes.
Réponse: CONCLUSION. — Les actes humains bons ou
mauvais sont méritoires ou déméritoires selon qu'ils se rapportent à la justice
rémunéraiive.
Il faut répondre que le mérite et le démérite se
rapportent à la rétribution qui se fait conformément à la justice. Or, la
justice exige qu'on traite chacun selon le bien ou le mal qu'il fait à autrui.
Or, il est à remarquer que tout être qui vit en société est en quelque sorte
une partie et un membre de la société entière. Par conséquent celui qui fait du
bien ou du mal â l'individu qui existe en société, son action rejaillit sur
tout le corps social, comme une blessure à la main agit conséquemment sur
l'homme tout entier. Ainsi donc, quand quelqu'un travaille pour le bien ou
pour le mal d'une autre personne, il y a là deux raisons de mérite ou de
démérite. La première provient de ce qui lui est dû en particulier par la
personne qu'il aide ou qu'il offense; la seconde résulte de ce qui lui revient
du côté de la société entière. Quand quelqu'un se propose, en agissant, de
faire directement le bien ou le mal de toute la société, il lui est dû quelque chose,
premièrement et principalement par la société en général, secondement par tous
les membres de la société. Quand quelqu'un fait une action qui tourne à son
avantage ou à sa perte, il lui en revient encore quelque chose, parce que cette
action tourne au bien général, en ce sens du moins qu'il fait lui-môme partie
de la société. A la vérité on ne lui doit rien, parce qu'il a fait son propre
bien ou son propre mal, à moins qu'on ne dise par analogie que l'homme doit
observer une sorte de justice envers lui-même. Il est donc évident que l'acte
bon ou mauvais est louable ou blâmable, selon qu'il est au pouvoir de la
volonté ; c'est une vertu ou un péché, selon le rapport qu'il a avec la fin ;
il est méritoire ou déméritoire, selon qu'il se rapporte à la justice
rémunérative.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quelquefois les actes humains sont bons ou mauvais, quoiqu'ils ne
se rapportent pas au bien ou au mal d'un autre individu. Dans ce cas ils se
rapportent au bien ou au mal d'un autre tiers qui est la société elle-même.
2. Il faut répondre au second, que l'homme qui est
maître de ses actes mérite ou démérite, selon qu'il appartient à la société
dont il est le membre, parce qu'en disposant bien ou mal de ses actes, il est
utile ou nuisible aux intérêts de la société qu'il doit servir.
3. Il faut répondre au troisième, que le bien ou
le mal que l'on se fait à soi-même par ses actes rejaillit sur la société,
comme nous l'avons dit (in corp. art.).
»
ARTICLE IV. — l'acte humain est-il méritoire ou
déméritoire aux yeux de dieu, selon qu'il est bon ou mauvais (1)?
(1) L'Ecriture le dit formellement : Omnes nos
manifestari oportet ante tribunal Christi ut referat unusquisque prout g es
sit, sive bonum, sive malum (II. Cor. y). Et ailleurs: Unusquisque propriam
mercedem accipiet (l. Cor.III). Cette veriti a été niée par les antinomiens et
par les hérétiques modernes, qui refusaient d'admettre l'utilité des oeuvres
pour le salut. Luther, Calvin, Mélanchton, ont soutenu cette erreur.
Objections: 1.. Il semble qu'un acte humain bon ou
mauvais n'ait ni mérite, ni démérite par rapport à Dieu, parce que, comme nous
l'avons dit (art. 3), le mérite et le démérite se rapportent à la rémunération
du bien ou du mal qu'on a fait à autrui. Or, l'acte humain, bon ou mauvais, ne
fait ni bien, ni mal à Dieu. Car il est dit (Job, xxxv, 6) : Si vous péchez, en
quoi luinuirez-vous? Si vous faites le bien, qu'est-ee qu'il lui en
reviendra?Donc l'acte humain, bon ou mauvais, n'a ni mérite, ni démérite devant
Dieu.
2.. L'instrument n'a ni mérite, ni démérite à
l'égard de celui qui s'en sert, parce que toute l'action de l'instrument
provient de celui qui l'emploie. Or, l'homme est en agissant l'instrument de la
puissance divine, qui est son principal moteur. Car il est dit (Is. x, 15) : La
hache se glorifiera-t-elle contre celui qui s'en sert ? ou la scie
s'élevera-t-elle contre celui qui la tire ? Le prophète compare évidemment
l'homme en cet endroit à un instrument. Donc, qu'il agisse bien ou mal, l'homme
ne mérite, ni ne démérite devant Dieu.
3.. L'acte humain est méritoire ou déméritoire
selon qu'il se rapporte à un autre que celui qui le produit. Or, tout acte
humain ne se rapporte pas à Dieu. Donc tous les actes bons ou mauvais ne sont
pas méritoires ou déméritoires aux yeux de Dieu.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
dit (Eccl. cap. ult. 14) : Tout ce qui se fait, Dieu le traduira en jugement,
soit comme bon, soit comme mauvais. Or, le jugement suppose qu'on récompensera
chacun selon ses mérites ou ses démérites. Donc tout acte humain bon ou mauvais
est méritoire ou déméritoire devant Dieu.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque Dieu est le
gouverneur et le maitre de tout l'univers et surtout des créatures raisonnables
dont il est la tin, les actes humains bons ou mauvais sont méritoires ou
déméritoires non-seulement devant les hommes, mais encore devant lui.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
3), l'acte d'un homme est méritoire ou déméritoire selon qu'il se rapporte à
autrui, soit par rapport à lui, soit par rapport à la société. Or, nos actes
bons ou mauvais sont méritoires ou déméritoires devant Dieu de ces deux
manières. Ils le sont par rapport à lui en ce sens qu'il est la fin dernière de
l'homme. Or, il faut que tous les actes se rapportent à leur fin dernière,
comme nous l'avons vu (quest. xix, art. 10). Par conséquent celui qui fait un
acte mauvais qui n'est pas susceptible d'être rapporté à Dieu, ne rend pas à la
Divinité l'honneur qu'il lui doit comme à sa fin dernière. — Ils le sont aussi
par rapport à l'universalité des êtres, parce que dans toute société celui qui
la régit prend surtout soin du bien général. En conséquence, c'est à lui qu'il
appartient de rendre à chacun selon le bien ou le mal qu'il fait à la société.
Or, Dieu est le gouverneur et le maître de tout l'univers, comme nous l'avons
vu (part. I, quest. cm, art. 6), et spécialement des créatures raisonnables.
D'où il est évident que les actes humains sont méritoires ou déméritoires par
rapport à lui. Autrement il s'ensuivrait que Dieu ne prend aucun soin de nos
actes.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'acte de l'homme ne peut rien faire perdre ni gagner à Dieu en
soi; cependant l'homme ravit ou donne à Dieu quelque chose autant qu'il est en
lui, quand il observe ou n'observe pas l'ordre qu'il a établi.
2. 11 faut répondre au second, que l'homme est en
effet mû par Dieu comme un instrument, mais cela n'empêche pas qu'il ne se
meuve lui-même par le libre arbitre (1), comme nous l'avons dit (quest. x, art.
4). C'est ce qui fait que ses actes sont méritoires ou déméritoires devant
Dieu.
(1) Le concile de Trente a condamné ceux qui faisaient
de l'homme un instrument purement passif entre le» mains de Dieu : Si quis
dixerit liberum hominis arbitrium à Dca mohnn cl excitatum, nihil cooperari
assentiendo Deo excitanti atque vocanti ....neque jiosse dissentire si velit,
sed veluti inanime quoddam nihil omnino agere tantumque passive se habere,
anathema sit (sess, vi, can. A).
3. 11 faut répondre au troisième, que l'homme
n'appartient pas à la société civile par tout son être et par tout ce qu'il a.
C'est pourquoi il n'est pas nécessaire que tous ses actes soient méritoires ou
déméritoires par suite de leur rapport avec la société. Mais tout ce qu'est
l'homme, tout ce qu'il peut et tout ce qu'il a, il doit le rapporter à Dieu.
C'est pourquoi tout acte de l'homme, bon ou mauvais, est méritoire ou
déméritoire devant Dieu selon qu'il est raisonnable.
QUESTION XXII. : DU SUJET DES PASSIONS DE
L'AME.
Après avoir parlé des actions de l'àme, nous
devons nous occuper des passions. — D'abord nous les considérerons d'une
manière générale, puis d'une manière particulière. Ppur les étudier en général
il y a quatre choses à examiner : 1° Leur sujet; 2" leur différence ; 3U
les rapports qu'elles ont entre elles; 4U leur malice et leur bonté. — Touchant
le sujet des passions trois questions sont à faire : lu Y a-t-il des passions
qui résident dans l'àme? — 2" La passion existe-t-clle plus dans la
faculté qui appeto que dans celle qui perçoit? — 3U Existe-t-elle plus dans
l'appétit sensitif que dans l'appétit intelligentiel qu'on appelle la volonté?
ARTICLE I. — les passions résident-elles dans
l'ame (2)?
(2) On entend par ftqjsions les artes qui sont
romniiMis ii I homme et aux animaux. On donne a eos acies le nom de passion,
parce qu'ils produisent une transformation dans les dispositions naturelles du corps.
Objections: 1.. Il semble qu'aucune passion ne
réside dans l'âme. Car pâtir est le propre de la matière. Or, l'âme n'est pas
composée de matière et de forme, comme nous l'avons vu (part. I, quest. lxxv,
art. 5). Donc il n'y a dans l'âme aucune passion.
2.. La passion est un mouvement, comme le dit
Aristote. Or, l'âme n'est pas mue, comme il le prouve (De anima, lib. i, text.
36). Donc la passion n'existe pas dans l'àme.
3.. La passion est un acheminement à la corruption
; car toute passion excessive jette l'être hors de lui-même, comme le dit
Aristote (Top. lib. vi, cap. 2). Or, l'âme est incorruptible. Donc il n'y a pas
de passion en ella.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
L'Apôtre dit (Rom. vu, 7) : Quand nous étions dans la chair, les inclinations
au péché, excitéespar la loi charnelle, agissaient dans les membres de notre
corps. Or, les péchés existent dans l'âme, à proprement parler. Donc les
passions, qui sont des inclinations au péché, existent dans l'âme aussi.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque 1 anie sent et
comprend et que la transformation de l'être composé la modifie, il est
nécessaire qu'il y ait en elle quelque passion dans le sens gênerai du mot,
mais il est certain que prise dans son sens propre cette expression ne lui convient
qu'accidentellement.
Il faut répondre que le mot pâtir se prend en
trois sens : 4° D'une manière générale; ainsi toutes les fois qu'un sujet
reçoit quelque chose on dit qu'il pâtit quand même il ne perdrait rien de ce
qu'il a. On dira par exemple, que l'air pâtit quand il est éclairé. Cette
affection est plutôt une perfection qu'une passion. 2° Le mot pâtir se prend
dans son sens propre quand en recevant une chose un être en perd une autre. Ce
qui arrive en deux circonstances. Quand un être perd ce qui ne lui convient
pas. Lorsque le corps d'un animal est guéri, on dit, par exemple, qu'il pâtit,
parce qu'il recouvre la santé en se délivrant de la maladie. 3° La même chose
arrive encore dans le cas contraire ; ainsi on dit que celui qui est malade
souffre ou pâtit, parce que la faiblesse vient en lui se mettre à la place de
la santé qu'il n'a plus. Cette dernière manière de pâtir est la plus propre.
Car on dit qu'un être pâtit quand il est entraîné vers un agent, et s'il perd
ce qui était convenable à sa nature, c'est alors surtout qu'il paraît entraîné
vers un autre. Aristote dit de même [De gen. lib. i, text. -18) que quand un
être en engendre un qui est plus noble que lui il y a génération dans un sens
absolu et corruption dans un sens relatif, mais que c'est le contraire quand il
en engendre un qui l'est moins. — Selon les trois sens que nous venons de
déterminer il y a passion dans l'âme. En effet il y a en elle réception ; car
sentir et comprendre sont en ce sens des passions (4). Mais la passion dans
l'âme n'est accompagnée d'aucune déperdition (2), sinon par rapport aux
transforma tions du corps. C'est pourquoi la passion proprement dite ne peut
convenir à l'âme qu'accidentellement, c'est-à-dire en ce sens qu'elle éprouve
les passions du corps. Mais elle les éprouve de différentes manières. Car quand
la transformation produit un état pire, elle a plutôt le caractère de la
passion que quand elle produit un état meilleur. C'est pourquoi la tristesse
est plutôt une passion proprement dite que la joie.
(1) Et ces passions sont les perfections
essentielles de lame.
(2) Parce uuel'ame est spirituelle.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la passion, quand elle est accompagnée de déperdition et de
transformation, est propre à la matière; par conséquent elle ne se trouve que
dans les êtres composés de matière et de forme ; mais ia passion, quand elle
n'implique que la réception, n'est pas nécessairement propre à la matière ;
elle peut appartenir à tout être qui existe en puissance. Or, l'âme,
quoiqu'elle ne soit pas composée de matière et de forme, a cependant quelque
chose de potentiel qui fait qu'elle estsus-ceptible de recevoir et de pâtir,
dans le sens que comprendre c'est pâtir, comme le dit Aristote [De anima, lib.
m, text. 41).
2. Il faut répondre au second, que pâtir et ôLre
mù, quoique ces expressions ne conviennent pas à l'âme par elle-même, elles lui
conviennent cependant par accident '3), comme le dit Aristote [De anima, lib.
i, text. 63).
(3) Car si l'Ame n'est pas mue par elle-même, elle
l'est au moyeu du corps.
3. Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement repose sur la passion qui existe quand il y a transformation en
pire, et que cette sorte de passion ne peut convenir à l'âme que par accident,
mais absolument parlant elle convient à l'être composé qui est corruptible.
ARTICLE II — la passion existe-t-elle dans la
partie appétitive plus que dans la partie cognitive ?
Objections: 1.. Il semble que la passion soit plus
dans la partie cognitive de fâme que dans la partie appétitive. Car ce qui est
le premier dans un genre semble supérieur à tout ce que le genre renferme et
parait en être la cause (Met. lib. ii, text. 4). Or, la passion se trouve dans
la partie intellective avant d'être dans la partie appétitive ; car la partie
appétitive ne pâtit qu'en raison d'une passion antérieure qui existe dans la
partie cognitive. Donc la passion est dans la partie intellective plutôt que
dans la partie appétitive.
2.. Ce qui est plus actif semble être moins
passif; car l'action est opposée à la passion. Or, la partie appétitive est
plus active que la partie cognitive. Donc il semble que la passion soit
principalement dans la partie cognitive.
3.. Comme l'appétit sensitif est une puissance qui
réside dans un organe corporel, de même la faculté qui perçoit les choses
sensibles. Or, la passion de l'âme résulte, à proprement parler, d'une
transformation corporelle. Donc la passion n'existe pas plus dans la partie qui
appète que dans la partie qui perçoi t les choses sensibles.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (De civ. Dei, lib. ix, cap. 4) que les philosophes sont partagés
sur ces mouvements de l'âme que les Grecs appellent níH ; les Romains,
quelques-uns du moins comme Cicéron, perturbations ; d'autres affections, ou,
plus conformément à l'expression grecque, passions. D'où il est manifeste que
les passions de l'âme sont la même chose que les affections. Or, les affections
appartiennent évidemment à la partie appétitive et non à la partie cognitive.
Donc les passions sont plutôt dans la première de ces facultés que dans la
seconde.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'homme est
entraîné vers les objets par la faculté appétitive plutôt que par la faculté
cognitive, il est nécessaire que les passions se trouvent plutôt dans la
première de ces facultés que dans la seconde.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
préc), le mot passion implique que le patient soit attiré vers l'objet qui agit
sur lui. Or, l'âme est attirée vers un objet plutôt par la puissance appétitive
que par la puissance cognitive. Car par la première de ces facultés l'âme se
rapporte aux objets tels qu'ils sont en eux-mêmes. C'est ce qui fait dire à
Aristote (Met. lib. vi, text. 8) que le bien et le mal qui sont les objets de la
puissance appétitive existent dans les choses elles-mêmes. La puissance
cognitive, au contraire, n'est pas attirée vers l'objet selon ce qu'il est en
lui-même ; elle le connaît selon l'espèce qu'elle a en elle ou elle le reçoit
suivant sa manière d'être. C'est de là qu'Aristote conclut que le vrai et le
faux qui appartiennent à la connaissance n'existent pas dans les choses, mais
dans l'esprit. D'où il est évident que la passion existe plutôt dans la partie
appétitive que dans la partie cognitive de l'âme.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la tendance à la perfection agit dans un sens inverse à la
tendance opposée. Car dans ce qui appartient à la perfection la tendance a pour
objet de se rapprocher d'un premier principe ; plus on en est près, et plus
cette tendance est énergique ou puissante. Ainsi il y a intensité de lumière
selon qu'on se rapproche de ce qui est souverainement lumineux, et plus un
objet s'en approche, plus il est lucide. Mais dans ce qui a rapport au défaut,
l'intensité n'a pas pour objet de se rapprocher de ce qu'il y a de plus élevé,
mais de s'écarter de ce qu'il y a de parfait, parce que c'est en cela que
consiste la privation et le défaut. C'est pourquoi moins un être s'éloigne de
ce qu'il y a de premier, et moins son défaut est intense. C'est ce qui fait
qu'au commencement les défauts sont toujours faibles, mais qu'à mesure qu'on
avance ils vont se multipliant. Or, la passion appartient au défaut, parce
qu'elle a pour sujet l'être selon qu'il est en puissance. Par conséquent, dans
les êtres qui approclient de l'être premier, de l'être parfait, c'est-à-dire de
Dieu, on ne trouve presque rien de potentiel et il y a peu de passions, tandis
que dans les autres il y en a conséquemment davantage. Pour la même cause on
trouve moins de passion dans la première faculté de l'àme, c'est-à-dire dans la
faculté cognitive.
2. Il faut répondre au second, qu'on dit que la
puissance appétitive est plus active, parce qu'elle est plutôt le principe de
l'acte extérieur, et elle en est le principe parce qu'elle est plus passive,
c'est-à-dire parce qu'elle se rapporte aux objets tels qu'ils sont en eux-mêmes
(1). Car c'est par l'action extérieure que nous parvenons à la possession des
objets.
(1) Les objets font sur elle de plus fortes
impressions que sur toutes les autres puissances, parce que celles-ci ne
s'ébranlent qu'autant qu'elle les meut.
3. Il faut répondre au troisième, que, comme nous
l'avons dit (part. I, quest. lxxvm, art. 3), l'organe de l'àme peut se
transformer de deux manières. D'abord d'une manière spirituelle quand l'organe
reçoit l'impression de l'objet. C'est ce qui arrive dans l'acte de la puissance
qui perçoit les choses sensibles -, ainsi l'oeil est modifié par l'objet qu'il
voit, non qu'il soit coloré, mais parce qu'il est affecté par l'action de la
couleur. II y a aussi une transformation naturelle de l'organe quand l'organe
est modifié par rapport à sa disposition naturelle ; par exemple, quand il a
chaud ou froid, ou qu'il subit une tout autre altération analogue. Cette
transformation se rapporte par accident à l'acte de la faculté qui connaît les
choses sensibles, par exemple, quand l'oeil est fatigué par un excès d'application
ou qu'il est brisé par l'éclat trop vif de la lumière, mais elle se rapporte
directement à l'acte de l'appétit sensitif. C'est pourquoi dans la définition
des mouvements de la partie appétitive on fait entrer une transformation
quelconque d'un organe matériel. Ainsi on dit que la colère est l'inflammation
du sang qui se produit autour du coeur. D'où il est évident que la passion se
trouve dans l'acte de la faculté qui appôte les choses sensibles plutôt que
dans celle qui les connaît, quoique ces deux puissances soient l'une et l'autre
l'acte d'un organe corporel.
ARTICLE III. — la passion existe-t-elle plus
dans l'appétit sensitif que dans l'appétit intelligentiel qu'on appelle la
volonté?
Objections: 1.. Il semble que la passion n'existe
pas plus dans l'appétit sensitif que dans l'appétit intelligentiel. Car saint
Denis dit (De div. nom. cap. 11) que le bienheureux Hiérothée a été instruit
par une inspiration spéciale, ayant non-seulement appris, mais encore pâti ou
expérimenté les choses divines. Or, la passion des choses divines ne peut
appartenir à l'appétit sensitif dont le bien sensible est l'objet. Donc la
passion existe dans l'appétit intelligentiel aussi bien que dans l'appétit
sensitif.
2.. Plus l'être actif est puissant, et plus la
passion est forte. Or, l'objet de l'appétit intelligentiel qui est le bien
universel a une action plus puissante que l'objet de l'appétit sensitif qui est
le bien particulier. Donc la passion existe dans l'appétit intelligentiel
plutôt que dans l'appétit sensitif.
3.. La joie ef-l'amour sont des passions. Or,
elles existent dans l'appétit intelligentiel et ne se trouvent pas seulement
dans l'appétit sensitif ; autrement les saintes Ecritures ne les attribueraient
pas à Dieu et aux anges. Donc les passions n'existent pas plus dans l'appétit
sensitif que dans l'appétit intelligentiel.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Jean Damascène dit, en faisant la description des passions animales [De fid.
orth. lib. n, cap. 22) : La passion est un mouvement de la partie appétitive et
sensuelle de l'âme suscité par l'imagination qu'on se forme du bien ou du mal
(1). Et ailleurs il ajoute : La passion est un mouvement de l'âme irraisonnable
qui résulte du bien et du mal que l'on reçoit (2).
(1) Dans cette définition, le mot mouvement
indique l'acte ou l'opération qui tient lieu du genre, Vappètit sensitif
désigne le sujet de la passion, et la dernière partie de la définition exprime
le principe.
(2) Ces derniers mots désignent la transformation
corporelle qui accompagne toujours la passion, et qui la distingue de la
volonté et du mouvement de la partie sensitive cognitive.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'appétit
intelligentiel n'exige aucune transformation corporelle, la passion proprement
dite se trouve dans l'appétit sensitif plus que dans l'appétit intelligentiel.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
4, et 2 ad 3), la passion proprement dite existe là où il y a transformation
corporelle, et il y a transformation corporelle non-seulement dans les actes de
l'appétit sensitif cognitif comme la perception des choses sensibles, mais
encore dans les actes de l'appétit naturel. Or, l'acte de l'appétit
intelligentiel n'exige aucune transformation de ce genre, parce que cet appétit
n'est pas une vertu qui dépende d'un organe quelconque. D'où il résulte
évidemment que la passion proprement dite existe dans l'acte de l'appétit
sensitif plus que dans l'acte de l'appétit intelligentiel, comme on le voit par
les définitions qu'en donne saint Jean Damascène [Loc. sup. cit.).
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que par la passion des choses divines on entend en cet endroit
l'affection qu'on a pour elles, et la manière dont on y est uni par l'amour; ce
qui se fait d'ailleurs sans transformation ou modification corporelle.
2. Il faut répondre au second, que la grandeur de
la passion ne dépend pas seulement de la vertu de l'agent, mais encore de la
passivité du patient; parce que les êtres qui sont éminemment passibles
pâtissent beaucoup, même quand ils sont soumis à des êtres actifs peu
puissants. Ainsi donc, quoique l'objet de l'appétit intelligentiel soit plus
actif que l'objet de l'appétit sensitif, cependant l'appétit sensitif est plus
passif que l'appétit intelligentiel.
3. Il faut répondre au troisième, que l'amour, la
joie et toutes les autres affections, quand on les attribue à Dieu, aux anges
ou aux hommes, selon l'appétit intelligentiel, expriment un acte pur et simple
de la volonté dont les effets ressemblent à ceux de la passion, sans être pour
cela une passion. C'est ce qui fait dire à saint Augustin [De civ. Dei, lib.
ix, cap. 5) : Quant aux saints anges ils punissent sans colère, et secourent
les malheureux sans ressentir de compassion; cependant dans le langage
ordinaire on leur applique les noms de ces passions, parce que leurs oeuvres
ressemblent aux nôtres, mais non parce qu'ils ont nos faiblesses.
QUESTION XXIII. : DE LA DIFFÉRENCE DES PASSIONS
ENTRE ELLES.
Après avoir parlé du sujet des passions, nous
avons maintenant à nous occuper de la différence des passions entre elles. — A
ce sujet quatre questions se présentent : 1° Les passions qui sont dans
l'appétit concupiscible sont-elles différentes de celles qui sont dans l'appétit
irascible? — 2" La contrariété des passions de l'irascible résulte-t-elle
toujours de l'opposition du bien et du mal ? — 3" Y a-t-il une passion qui
n'ait pas son contraire? — 4" Y a-t-il des passions de différente espèce
qui existent dans la même puissance sans être opposées entre elles?
ARTICLE I. — les passions qui sont dans
l'appétit concupiscible sont-elles différentes de celles qui sont dans
l'irascible?
Objections: 1.. Il semble que ce soient les mêmes
passions qui existent dans l'appétit irascible et dans l'appétit eoncupiscible.
Car Aristote dit (Eth. lib. n, cap. 5) que les passions de l'àme smii celles
qui produisent la joie et la tristesse. Or, la joie et la tristesse sont dans
l'appétit concupiscible. Donc toutes les passions sont dans cet appétit, et il
n'y a pas lieu de distinguer celles qui sont dans l'irascible de celles qui
sont dans le concupiscible.
2.. A propos de ces paroles de l'Evangile : Simile
est regnum caelorum fermento, etc. (Matth, xiii), saint Jérôme dit que nous
possédons dans la raison la prudence, dans l'irascible la haine des vices, et
dans le concupiscible le désir des vertus. Or, la haine existe dans le
concupiscible aussi bien que l'amour son contraire, comme le dit Aristote (Top.
lib. n, cap. 3). Donc la même passion se trouve dans le concupiscible et
l'irascible.
3.. Les passions et les actes diffèrent d'espèce
selon leurs objets. Or, les passions de l'irascible et du concupiscible ont les
mêmes objets qui sont le bien et le mal. Donc les passions de l'irascible sont
les mêmes que celles du concupiscible.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Les
actes des puissances différentes sont de diffé rente espèce, comme voir et
entendre. Or, l'irascible et le concupiscible sont deux puissances qui
partagent l'appétit sensitif, comme nous l'avons di (part. I, quest. lxxxi,
art. 2). Donc, puisque les passions sont des mouvements de l'appétit sensitif,
comme nous l'avons vu (quest. xxii, art. 2), il s'ensuit que celles qui sont
dans l'irascible ne sont pas de même espèce que celles qui sont dans le
concupiscible.
Réponse: CONCLUSION. —Comme la puissance de
l'irascible n'est pas de même espèce que celle du concupiscible, de même toutes
les passions qui appartiennent à l'irascible sont d'une autre espèce que celles
qui sont dans le concupiscible.
Il faut répondre que les passions qui sont dans
l'irascible sont d'une «autre espèce que celles qui sont dans Je concupiscible.
Car puisque les puissances diverses ont des objets divers, ainsi que nous
l'avons dit (part. I, quest. lxxvii, art. 3), il est nécessaire que les
passions des différentes puissances se rapportent à des objets différents. Par
conséquent, les passions des puissances diverses doivent à plus forte raison
différer d'espèce entre elles. Car il faut une plus grande différence objective
pour établir une différence d'espèce entre les puissances que pour en établir
une entre les passions ou les actes. En effet, comme dans la nature la
diversité de genre est une conséquence de la diversité de la matière, et la diversité
d'espèce une conséquence de la diversité de forme considérée dans la même
matière ; de même dans les actes de l'âme les actes qui appartiennent à
différentes puissances diffèrent entre eux, non-seulement pour l'espèce, mais
encore pour le genre. Quant aux actes ou aux passions qui se rapportent à
différents objets spéciaux compris sous l'objet général d'une même puissance,
ils diffèrent entre eux comme les espèces du même genre (1). Ainsi donc, pour
connaître quelles sont les passions qui existent dans l'irascible, et quelles
sont celles qui se trouvent dans le concupiscible, il faut s'arrêter à l'objet
de ces deux puissances. Or, nous avons dit 'part. I, quest. lxxxi. art. 2) que
l'objet de la puissance concupiscible est le bien ou le mal sensible pris d'une
manière absolue, c'est-à-dire l'agréable ou le douloureux. Mais comme il est
nécessaire que l'âme surmonte des difficultés ou livre des combats pour obtenir
cette sorte de bien, ou pour éviter cette sorte de mal, parce que l'un et
l'autre se trouvent, pour ainsi dire, placés au-dessus de la puissance
ordinaire de l'âme, l'irascible a par là même pour objet le bien et le mal
considérés comme choses ardues et difficiles à atteindre ou à fuir.
Conséquemment, toutes les passions qui se rapportent au bien ou au mal
absolument, appartiennent à l'appétit concupiscible, comme la joie, la
tristesse, l'amour, la haine, etc. Toutes celles qui se rapportent au bien ou
au mal affecté d'un caractère qui le rend difficile à obtenir ou à éviter,
appartiennent à l'irascible comme l'audace, la crainte, l'espérance, etc.
(1) Ainsi les passions de l'irascible et celles du
concupiscible sont de différents genres, et celles qui appartiennent à l'une de
ces deux puissances diffèrent entre elles d'espèce.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lxxxi, art. 2), les
animaux ont reçu une force irascible pour surmonter les obstacles qui empêchent
l'appétit concupiscible de tendre vers sen objet, soit qu'il ait de la peine à
obtenir'le bien qu'il désire, soit qu'il lui soit difficile d'échapper au mal
qu'il voudrait éviter. C'est pourquoi les passions de l'irascible ont toutes
pour termes les passions du concupiscible. D'où il résulte que les passions qui
sont dans l'irascible ont pour conséquence la joie et la tristesse qui sont
dans le concupiscible (1).
(1) La joie et la tristesse sont toujours la
conséquence dernière de toutes les passions, parce que si l'on réussit on est
content, et si on ne réussit pas on est triste.
2. Il faut répondre au second, que saint Jérôme
attribue à l'irascible la haine des vices, non à cause de la haine en
elle-même, qui convient, à proprement parler, à l'appétit concupiscible, mais à
cause des combats que la puissance irascible est appelée à soutenir.
3. Il faut répondre au troisième, que le bien,
comme chose délectable, meut la puissance concupiscible; mais si le bien est
difficile à obtenir il a par là même quelque chose qui répugne à cette
puissance. C'est pour ce motif qu'il a été nécessaire qu'il y en eût une autre
qui tendît vers lui. Il en est de même du mal. Cette seconde puissance est
celle de l'irascible. D'où il suit que les passions de l'appétit concupiscible
et de l'appétit irascible ne sont pas de môme espèce.
ARTICLE II. — LA CONTRARIÉTÉ DES PASSIONS de
l'iRASCIBLE EXISTE-TELLE toujours EN RAISON de l'OPPOSITION du BIEN ET du MAL?
Objections: 1.. Il semble que la contrariété des
passions de l'irascible n'existe qu'en raison de l'opposition du bien et du
mal. Car les passions de l'appétit irascible se rapportent à celles de
l'appétit concupiscible, comme nous l'avons dit (art. préc. ad 1). Or, les
passions de l'appétit concupiscible ne sont opposées que par suite de
l'opposition qui existe entre le bien et le mal ; tels sont : l'amour et la
haine, la joie et la tristesse. Donc il en est de même des passions de
l'irascible.
2.. Les passions diffèrent d'après leurs objets
comme les mouvements d'après leurs termes. Or, il n'y a contrariété dans les
mouvements qu'en raison de l'opposition qui existe entre les termes, comme le
prouve Aristote (Phys. lib. v, text. 49). Donc il n'y a contrariété dans les
passions qu'en raison de la contrariété de leurs objets. Comme l'objet de
l'appétit est le bien ou le mal, il ne peut donc y avoir dans la puissance
appétitive d'autre opposition entre les passions que celle qui résulte de
l'opposition du bien et du mal.
3.. Toute passion de l'âme suppose qu'on
s'approche ou qu'on s'éloigne de l'objet, comme le dit Avicenne (De nat. lib.
vi). Or, on s'approche d'un objet par suite de ce qu'il a de bon, et on s'en
éloigne par suite de ce qu'il a de mauvais ; parce que, comme le bien est ce
que tous les êtres appètent. suivant Aristote (Eth. lib. i, inprinc), de même
le mal est ce que tous fuient. Donc il ne peut y avoir opposition clans les
passions de l'âme qu'en raison du bien et du mal.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. La
crainte et l'audace sont opposées, comme on le voit (Eth. lib. m, cap. 7). Or,
la crainte et l'audace ne diffèrent pas entre elles sous le rapport
du"bien et du mal, puisqu'elles se rapportent l'une et l'autre à certains
maux. Donc toute opposition qui existe entre les passions de l'irascible ne
résulte pas de l'opposition du bien et du mal.
Réponse: CONCLUSION. — Dans les passions de
l'irascible il y a opposition sous le rapport des objets et suivant qu'on
s'approche ou qu'on s'éloigne du même terme; mais dans les passions du
concupiscible il n'y a opposition que relativement aux objets.
Il faut répondre que la passion est un mouvement,
comme le dit Aristote (Phys. lib. m, text. 49-21). Il faut donc juger de
l'opposition des passions d'après l'opposition des mouvements ou des
changements. Or, il y a dans les mouvements ou les changements deux sortes
d'opposition (Phys. lib. vi, text. 46-52) : l'une qui consiste à s'approcher et
à s'éloigner du même terme. Cette opposition est, à proprement parler, celle
qui résulte des changements, c'est-à-dire de la génération, qui est un
changement vers l'être, et de la corruption, qui est un changement contraire.
L'autre opposition résulte de l'opposition des termes, qui est, à proprement
parler, l'opposition des mouvements. Ainsi, blanchir, qui est un mouvement du
noir au blanc, est opposé à noircir, qui est un mouvement du blanc au noir.
Dans les passions de l'âme on distingue donc aussi deux sortes d'opposition :
l'une, qui provient de l'opposition des objets, c'est-à-dire de l'opposition du
bien et du mal, l'autre qui consiste à s'approcher et à s'éloigner du même
terme. La première de ces deux oppositions, celle qui résulte des objets,
existe entre les passions de l'appétit concupiscible, mais on les trouve l'une
et l'autre dans les passions de l'appétit irascible. La raison en est que
l'objet de l'appétit concupiscible, est, comme nous l'avons dit (art. préc), le
bien ou le mal sensible pris dans un sens absolu. Or, le bien, en tant que
bien, ne peut pas être un terme dont on s'éloigne; c'est toujours le terme vers
lequel on tend ; parce qu'aucun être ne s'éloigne du bien connu pour tel, tous
au contraire le recherchent vivement. De même il n'y a pas d'être qui recherche
le mal pour lui-même; tous au contraire le fuient. C'est pour ce motif que le
mal ne peut pas être un terme vers lequel on tende, et que c'est nécessairement
un terme dont on s'éloigne. Toute passion de l'appétit concupiscible qui se
rapporte au bien, tend donc vers lui, comme l'amour, le désir et la joie. Et
toute passion qui se rapporte au mal s'en éloigne, comme la haine, la fuite ou
l'abomination, et la tristesse. Par conséquent, il ne peut pas y avoir dans les
passions de l'appétit concupiscible d'opposition fondée sur ce que l'une
s'approche et l'autre s'éloigne du même terme. Mais l'objet de l'appétit
irascible est le bien ou le mal sensible, non pris d'une manière absolue, mais
affecté d'un caractère qui en fait une chose difficile et ardue, comme nous
l'avons dit (art. préc). Or, le bien ardu ou difficile excite à tendre vers lui
selon qu'il est bon, ce qui appartient à la passion de l'espérance. En môme
temps ce qu'il y a en lui d'ardu et de difficile en éloigne (1), et c'est ce
qui appartient à la passion du désespoir. De même, le mal qui est ardu doit
être évité en tant que mal. et c'est ce qui se rapporte à la passion de la
crainte; il y a aussi en lui quelque chose qui fait qu'on est attiré vers lui,
c'est sa difficulté même, c'est-à-dire que l'homme aime à le vaincre, parce
qu'il croit par là échapper à sa tyrannie. C'est par l'audace qu'il tend à ce
triomphe. Dans les passions de l'appétit irascible il y a donc une opposition
qui résulte de l'opposition du bien et du mal, comme l'opposition qu'il y a
entre l'espérance et la crainte. Il y a encore une autre opposition qui
provient de ce qu'on s'approche et de ce qu'on s'éloigne du même terme (1). Telle
est celle qui se trouve entre l'audace et la crainte.
(1) L'objet de l'appétit irascible est un bien
mélangé de mal ; c'est pourquoi il est de nature à produire des mouvements
opposés. Ainsi l'espérance tend vers lui, parce qu'elle est surtout frappée par
ce qu'il y a de bon dans l'objet; le désespoir s'en éloigne au contraire, parce
qu il est surtout frappé par ce qu'il y a de mal, qui est la difficulté de la
chose.
(1) Ainsi l'audace diffère de la crainle,
quoiqu'elles aient l'une et l'autre le mal pour objet, parce que l'une
l'attaque et l'autre le fuit.
Par là la réponse aux objections est évidente.
ARTICLE III. — Y A-T-IL UNE PASSION DE L'AME
QUI N'AIT PAS SON CONTRAIRE ?
Objections: 1.. Il semble que toute passion de
l'âme ait son contraire. Car toutes les passions de l'âme existent ou dans
l'appétit irascible ou dans l'appétit concupiscible, comme nous l'avons dit
(art. préc). Or, ces deux sortes de passions ont l'une et l'autre leur
contraire. Donc toutes les passions de l'âme ont leur contraire.
2.. Toute passion de l'âme a pour objet le bien ou
le mal qui sont universellement les objets de la puissance appétitive. Or, la
passion qui a le mal pour objet est opposée à la passion qui se rapporte au
bien. Donc toute passion a son contraire.
3.. Toute passion de l'âme existe suivant qu'elle
se rapproche ou qu'elle s'éloigne du même terme, comme nous l'avons dit (art.
prec). Or, celle qui s'éloigne est contraire à celle qui s'approche et
réciproquement. Donc toute passion de l'àme a son contraire.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. La
colère est une passion de l'âme. Or, il n'y a pas de passion qui soit contraire
à celle-là, comme le dit Aristote (Eth. lib. iv, cap. 5). Donc toute passion
n'a pas son contraire.
Réponse: CONCLUSION. — Entre toutes les passions
de l'àme il n'y a que la colère à laquelle aucune autre passion ne soit
opposée, ni de la part des objets, ni de la part du mouvement qui la porte à
son terme.
Il faut répondre que la colère a cela de
particulier qu'elle ne peut avoir de contraire ni sous le rapport du mouvement
qui pousse au terme ou qui en éloigne, ni sous le rapport de l'opposition qui
existe entre le bien et le mal. Car la colère est produite par un mal présent
difficile à vaincre. Il est nécessaire, en présence de ce mal, ou que l'appétit
succombe, et alors il ne sort pas des limites de la tristesse qui est une
passion de l'appétit concupiscible; ou bien il se meut pour se venger du mal
qui le blesse, et c'est alors que la colère se déclare. L'âme ne peut pas en
cette circonstance chercher à fuir, parce qu'on suppose le mal déjà présent ou
même passé ; par conséquent il n'y a pas de passion qui soit contraire au
mouvement de la colère, selon l'opposition qui existe entre ce qui s'approche
et ce qui s'éloigne du même terme. De même il n'y a pas non plus d'opposition
fondée sur ce que le bien et le mal ont de contraire. Car ce qu'il y a d'opposé
au mal sous lequel on gémit, c'est le bien dont on est déjà en possession et
qui ne peut par conséquent plus rien offrir d'ardu ou de diffieile. Après la
conquête du bien il ne reste plus d'autre mouvement que le repos de l'appétit
dans l'objet qu'il possède, ce qui est le fait de la joie qui est une passion
de l'appétit concupiscible. Ainsi donc il ne peut pas y avoir dans l'âme de
mouvement qui soit contraire à celui de la colère. Il n'y a que la cessation de
ce mouvement qui lui soit contraire, d'après Aristote (Rhet. lib. h, cap. 3),
qui oppose le mot adoucir au mot irriter. Toutefois, de ces deux choses opposées,
l'une est plutôt la négation ou la privation de l'autre qu'elle n'est son
contraire (1).
(1) C'est pour ce motif qu'on ne compte pas la
mansuétude e t la douceur parmi les passions.
La réponse aux objections est par là môme
évidente.
Article IV. — Y A-T-IL DES PASSIONS DE
DIFFÉRENTE ESPÈCE QUI RÉSIDENT DANS I A Ml-ME PUISSANCE SANS ÊTRE OPPOSÉES
ENTRE ELLES?
Objections: 1.. Il semble que dans une puissance
il ne puisse pas y avoir des passions d'espèce différente qui ne soient pas
contraires entre elles. Car les passions de l'àme diffèrent selon leurs objets.
Or, les objets des passions de l'âme sont le bien et le mal, et c'est la
différence qu'il y a entre le bien et le mal qui sert de fondement à leur
opposition. Donc il n'y a pas de passions de différente espèce dans une môme
puissance qui ne soient opposées entre elles.
2.. La différence d'espèce est une différence qui
résulte de la forme. Or, toute différence qui résulte de la forme repose sur
une opposition quelconque, comme le dit Aristote (Met. lib. x, text. 24). Donc
les passions de la môme puissance qui ne sont pas contraires ne diffèrent pas
d'espèce.
3.. Puisque toute passion de l'âme consiste à
s'approcher du bien ou à s'éloigner du mal, il semble nécessaire que toute
différence entre les passions provienne soit de la différence du bien et du
mal, soit de la différence qu'il y a entre l'approche et 1 éloignement, soit du
plus ou du moins qui peut exister dans l'un ou l'autre de ces mouvements. Or,
les deux premières différences produisent une opposition dans les passions de
l'âme, comme nous l'avons dit (art. 2). Quant à la troisième elle ne change pas
l'espèce, parce qu'alors il y aurait dans l'àme une infinité d'espèces de
passions. Donc il ne peut se faire que les passions de la môme puissance qui
diffèrent d'espèce ne soient pas contraires.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
L'amour et la joie ne sont pas de la môme espèce, et ils existent dans
l'appétit concupiscible; cependant ils ne sont pas contraires, ils sont plutôt
cause l'un de l'autre. Donc il y a des passions delà même puissance qui
diffèrent d'espèce et qui ne sont pas contraires.
CONCLUSION. — Il y a dans la partie de l'àme
appétitive des passions de différente espèce qui ne sont pourtant pas contraires,
comme l'amour et la joie.
II faut répondre que les passions diffèrent selon
les êtres actifs qui sont leurs objets. Or, la différence des êtres actifs peut
se considérer de deux manières : d'abord sous le rapport de l'espèce ou de la
nature des êtres actifs eux-mêmes; c'est ainsi que le feu diffère de l'eau;
ensuite sous le rapport de la diversité de l'action qu'ils exercent (2). Or, la
diversité de l'actif ou du motif, relativement au mouvement qu'il imprime, peut
se considérer dans les passions d'une manière analogue à ce qui se passe parmi
les agents naturels. En effet, tout moteur attire à lui l'être qui subit son
action ou il le repousse. S'il l'attire, il produit en lui trois choses : 1° il
lui donne l'inclination ou l'aptitude nécessaire pour qu'il tende vers lui.
C'est ainsi que le corps léger qui s'élève donne au corps engendré sa légèreté,
pour qu'il ait la propension ou l'aptitude de s'élever comme lui. 2" Si le
corps engendré est hors du lieu qui lui est propre, il lui donne la vertu de se
mouvoir vers ce lieu. 3° Il lui donne la faculté de s'y reposer quand il v est
parvenu, parce que la cause qui fait qu'une chose se repose dans un peu est la
môme que celle qui la meut pour qu'elle y arrive. 11 faut faire l'application
des mômes principes à la cause répulsive. Or, dans les mouvements de la partie
appétitive de l'âme, le bien a une sorte de vertu attractive, et le mal une
vertu répulsive. Le bien produit donc dans la puissance appétitive 4° une
inclination ou une aptitude qui fait que le bien s'harmonise ou s'identifie,
pour ainsi dire, avec notre nature. C'est l'effet delà passion de l'amour à
laquelle correspond la haine comme son contraire. 2° Si l'on n'est pas encore
en possession du bien, il donne à l'appétit l'impulsion pour qu'il s'efforce
d'arriver à l'objet qu'il aime. C'est ce qui se rapporte à la passion du désir
ou de la concupiscence, et par opposition, c'est ce qui produit par rapport au
mal la fuite ou l'abomination. 3° Quand on est arrivé à la possession du bien,
il permet à l'appétit de se reposer dans la jouissance de ce qu'il possède.
C'est ce qui produit la délectation ou la joie à laquelle est opposée la
douleur ou la tristesse que le mal engendre (4). — Les passions de l'irascible
présupposent l'aptitude ou l'inclination nécessaire pour faire le bien ou
éviter le mal, comme existant d'après l'appétit concupiscible qui se rapporte
absolument au bien ou au mal. Relativement au bien qu'on ne possède pas encore,
on distingue l'espérance et le désespoir; relativement au mal qui n'est pas
encore arrivé, il y a la crainte et l'audace ; mais relativement au bien dont
on jouit, il n'y a dans l'irascible aucune passion, parce qu'il n'y a plus
alors rien d'ardu, comme nous l'avons dit (art. 3). Mais la passion de la
colère est une suite du mal présent. Il est donc évident, d'après cela, qu'il y
a dans l'appétit concupiscible trois sortes de passions qui ont chacune leur
contraire ; ce sont : l'amour et la haine, le désir et la fuite, la joie et la
tristesse. On en distingue aussi trois dans l'irascible : l'espérance et le
désespoir, la crainte et l'audace, et la colère; mais cette dernière n'a pas
son contraire. Il y a donc en somme onze passions de différente espèce : six
dans l'appétit concupiscible et cinq dans l'irascible ; ces onze espèces
comprennent toutes les passions de l'âme (2).
(2) Ainsi le feu échauffe, et l'eau refroidit.
(1) L'amour, le désir et la joie sont contraires à
la haine, à la fuite et à la douleur, parce qu'elles ont des o! jets contraires
; les unes se rapportent au hien et les autres au mal. Mais l'amour, le désir
et la joie ne sont pas des passions contraires entre elles, parce qu'elles ont
le même objet. Toutefois elles ne sont pas de la môme espèce, parce qu'elles se
rapportent au hien sous des motifs différents. Il en est de même de la haine,
de la fuite et de la douleur.
(2) Bossuet reproduit cette théorie des passions
dans son magnifique traité De la connaissance de Dieu et de soi-même.
La réponse aux objections est par là même
évidente.
QUESTION XXIV. : DU BIEN ET DU MAL QUI EXISTENT
DANS LES PASSIONS DE L'AME.
Après avoir parlé de la différence des passions,
nous avons à examiner le bien et le mal dont elles sont capables. — A ce sujet
quatre questions se présentent: l°Le bien et le mal moral peuvent-ils exister
dans les passions de l'âme ? — 2° Toute passion de l'àme est-elle mauvaise
moralement? — 3° Toute passion augmente-t-elle ou dimi-nue-t-elle la bonté ou
la malice de l'acte ? — 4° Y a-t-il des passions qui soient bonnes ou mauvaises
dans leur espèce ?
ARTICLE I. — PEUT-ON TROUVER DANS LES PASSIONS
DE L'AME UN BIEN ET UN MAL MORAL ?
Objections: 1.. Il semble qu'aucune passion de
l'âme ne soit bonne ou mauvaise moralement. Car le bien et le mal moral sont
propres à l'homme, puisqu'on donne aux moeurs l'épithète d'humaines, selon la
remarque de saint Am-broise (In praef. sup.
Luc. LC ). Or, les passions ne sont pas propres aux hommes, mais elles
leur sont communes avec les autres animaux. Donc aucune passion de l'àme n'est
bonne ou mauvaise moralement.
2.. Le bien ou le mal de l'homme est ce qui est
conforme à la raison ou ce qui lui est contraire, comme le dit saint Denis (De
div. nom. cap. 4). Or, les passions de l'àme n'existent pas dans la raison,
mais dans l'appétit sensitif, comme nous l'avons dit (quest. xxu, art. 3). Donc
elles ne se rapportent pas au bien ou au mal de l'homme qui est le bien ou le
mal moral.
3.. Aristote dit [Eth. lib. u, cap. 5) que nous ne
sommes ni loués, ni blâmés pour nos passions. Or, nous sommes loués et blâmés pour
le bien et le mal moral que nous faisons. Donc les passions ne sont ni bonnes,
ni mauvaises moralement.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit [De civ. Dei, lib. xiv, cap. 7 et 9), en parlant des passions, que
si l'amour est mauvais, ses oeuvres sont mauvaises, et qu'elles sont bonnes
s'il est bon.
Réponse: CONCLUSION. — Ou peut dire que les
passions de l'àme sont moralement bonnes ou mauvaises suivant qu'elles sont
soumises à l'empire de la raison et de la volonté, mais non en tant que
mouvements de l'appétit irraisonnable.
Il faut répondre que les passions de l'âme peuvent
se considérer de deux manières : 1° en soi ; 2° selon qu'elles sont soumises à
l'empire de la raison et de la volonté. Si on les considère en elles-mêmes,
c'est-à-dire comme des mouvements de l'appétit irraisonnable , il n'y a en
elles ni le bien, ni le mal moral qui dépend de la raison, comme nous l'avons
dit (quest. xix, art. 3). Mais si on les considère suivant qu'elles sont
soumises à l'empire de la raison et de la volonté, alors il y a en elles un
bien ou un mal moral. Car l'appétit sensitif est plus rapproché de la raison et
de la volonté que les membres extérieurs dont les mouvements sont néanmoins
bons ou mauvais moralement suivant qu'ils sont volontaires. Donc à plus forte
raison les passions peuvent-elles être bonnes ou mauvaises moralement selon
qu'elles sont volontaires. Car on les dit volontaires par là même que la
volonté les commande ou qu'elle ne les empêche pas.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que ces passions, considérées en elles-mêmes, sont communes aux
hommes et aux animaux, mais qu'elles sont propres aux hommes selon que la
raison les commande.
2. Il faut répondre au second, que les puissancss
inférieures de l'appétit sont appelées raisonnables, selon qu'elles participent
de quelque manière à la raison, comme le dit Aristote (Eth. lib. i, cap. -13).
3. Il faut répondre au troisième, qu'Aristote dit
que nous ne sommes ni loués, ni blâmés pour les passions considérées en
elles-mêmes ; mais cela n'empêche pas qu'elles ne puissent devenir louables ou
blâmables, selon qu'elles sont ordonnées par la raison. Aussi il ajoute : On ne
loue ni on ne blâme celui qui craint ou celui qui s'irrite, mais celui qui fait
ces choses d'une certaine manière, c'est-à-dire conformément ou contrairement à
la raison.
ARTICLE II. — toute passion de l'ame est-elle
moralement mauvaise (1)?
(1) La preuve que toutes les passions ne sont pas
moralement mauvaises, c'est que Jésus-Christ lui-même n'a pas crainte de
montrer certaines passions dans les circonstances où la raison l'exigeait :
Circumspexi cum ira (Matth, m) Tristis est anima mea usque ad mortem (Luc. Xix)
: Turbavit semetipsum et lacrymatus est Joan. ii).
Objections: 1.. Il semble que toutes les passions
de l'âme soient moralement mauvaises. Car saint Augustin dit (De civ. Dei, lib.
ix, cap. 4 ; lib. xiv, cap. 8) qu'on appelle les passions de l'âme des maladies
ou des perturbations. Or, toute maladie ou toute perturbation est quelque chose
de moralement mauvais. Donc toute passion de l'âme est moralement mauvaise.
2.. Saint Jean Damascène dit (De fid. orth. lib.
n, cap. 22) que l'opération est un mouvement conforme à la nature, mais que la
passion est en dehors de la nature. Or, tout ce qui est hors de la nature parmi
les mouvements de l'âme a le caractère du péché et du mal moral. C'est ce qui
lui fait dire ailleurs (lib. n, cap. 4) que le diable est tombé, parce qu'il
est sorti de ce qui était conforme à sa nature, pour tendre à ce qui n'y est
pas conforme. Donc les passions sont moralement mauvaises.
3.. Tout ce qui porte au péché a la nature du mal.
Or, les passions portent au péché, et c'est ce qui fait que saint Paul les
appelle des passions de péchés (Rom. vu). Il semble donc qu'elles soient
moralement mauvaises.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 9) en parlant des justes, que la
rectitude de leur amour produit la rectitude de leurs affections. Car ils
craignent de pécher, ils désirent persévérer, ils pleurent leurs fautes et se
réjouissent dans les bonnes oeuvres.
Réponse: CONCLUSION. — On ne doit pas dire que
toutes les passions de l'âme sont moralement mauvaises ; il n'y a que celles
qui sont contraires à la raison ou qui s'écartent de ses lois.
Il faut répondre qu'à cet égard les stoïciens et
les péripatéticiens ont été d'un avis différent. Car les stoïciens ont dit que
toutes les passions étaient mauvaises et les péripatéticiens ont prétendu que
quand elles étaient modérées elles étaient bonnes. Quoique ces deux opinions
paraissent très-différentes, elles ne le sont vraiment que dans les termes.
Leur différence dans la réalité est nulle ou à peu près quand on vient à
examiner le sens particulier de l'une et de l'autre. Car les stoïciens ne
distinguaient pas les sens de l'intelligence, et par conséquent ils ne
distinguaient pas non plus l'appétit intelligentiel de l'appétit sensitif. Us
confondaient donc les passions de l'âme qui sont dans l'appétit sensitif avec
les mouvements de la volonté qui sont dans l'appétit intelligentiel, et ils
donnaient le nom de volonté à tout mouvement raisonnable de la partie
appétitive de l'âme, tandis qu'ils réservaient le mot de passion pour exprimer
tout mouvement qui sort des bornes de la raison. C'est ce qui fait que Cicéron,
qui suit leur sentiment (De Tusc. lib. m, àprinc), appelle toutes les passions
des maladies de l'âme. D'où il conclut que ceux qui sont malades ne sont pas
sains, que ceux qui ne sont pas sains sont des insensés ou des sots-, cî'où est
venu le mot insanus (4). — Les péripatéticiens, au contraire, appelaient
j>assions tous les mouvements de l'appétit sensitif. Ainsi ils disaient
qu'elles étaient bonnes quand la raison les modère, mais qu'elles étaient
mauvaises quand elles s'écartent de ses lois. D'où il résulte évidemment que
Cicéron a tort d'attaquer le sentiment des péripatéticiens qui admettaient un
milieu ou une certaine modération dans les passions. Sa critique portait à faux
quand il leur disait qu'on doit éviter tout mal tant médiocre et tant modéré
qu'il soit, sous prétexte que comme le corps pour peu malade qu'il soit n'est
pas sai n, de même quelque modérées que soient les passions ou les maladies de
l'âme, l'âme n'est pas saine. Il partait là d'un principe équivoque, car les
passions ne sont des maladies ou des perturbations de l'âme qu'autant qu'elles
ne sont pas réglées par la raison.
(1) Insanus, in qui est une négation, sanus sair;
qui s'entend métaphoriquement de l'esprit.
Solutions: 1. D'après cela la réponse au premier
argument est évidente.
2. Il faut répondre au second, que toutes les
passions de l'âme activent ou. ralentissent les mouvements naturels du coeur,
parce que te mouvement de cet organe est plus ou moins vif selon qu'il se
dilate ou qu'il se resserre ; sous ce rapport il est passif, mais il n'est pas
nécessaire pour cela que la passion s'écarte toujours des limites qui lui sont
naturellement prescrites par la raison.
3. 11 faut répondre au troisième, que les passions
de l'âme portent au péché quand elles sont déréglées, mais qu'elles portent au
contraire à la vertu quand elles sont soumises à l'empire de la raison.
ARTICLE III. — la passion augmente-t-elle ou
diminue-t-elle la bonté ou la malice de l'acte ?
Objections: 1.. Il semble qu'une passion
quelconque diminue toujours la bonté de l'acte moral. Car tout ce qui entrave
le jugement de la raison duquel dépend la bonté de l'acte moral diminue
conséquemment la bonté de l'acte moral lui-même. Or, toute passion entrave le
jugement de la raison. Car, Sal-luste dit (Orat. Caesar.) : II est convenable
que tous ceux qui ont un avis à donner sur des choses douteuses soient exempts
de haine, de colère, d'amitié et de compassion. Donc toute passion diminue la
bonté de l'acte moral.
2.. L'acte de l'homme est d'autant meilleur qu'il
ressemble plus parfaitement à Dieu. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre [Eph. v,
1) : Soyez les imitateurs de Dieu comme ses enfants chéris. Or, Dieu et les
saints anges punissent sans colère et soulagent les misères sans y compatir,
comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, lib. ix, cap. 5). Donc il est mieux
de faire ces mêmes actes sans passion qu'avec passion.
3.. Comme le mal moral se considère dans ses
rapports avec la raison, il en est de même du bien moral. Or, la passion
diminue le mal moral ; car celui qui pèche par passion est moins coupable que
celui qui pèche à dessein. Donc celui qui agit avec passion fait moins de bien
que celui qui agit sans elle.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (De civ. Dei, lib. ix, cap. 5) que la passion de la miséricorde
prête son ministère à la raison quand la bienfaisance qu'elle inspire a pour
objet de sauvegarder la justice, soit qu'il s'agisse de secourir l'indigent ou
de pardonner à celui qui est repentant. Or, rien de ce qui prête son ministère
à la raison ne diminue le bien moral. Donc la passion ne le diminue pas.
Réponse: CONCLUSION. — Les passions de l'àme
diminuent et augmentent la bonté ou la malice des actes humains selon qu'elles
sont soumises à l'empire de la raison et de la
volonté.
«
Il faut répondre que comme les stoïciens
supposaient que toutes les passions sont mauvaises, de même ils admettaient comme
conséquence qu'elles diminuent toutes la bonté des actions; car tout ce qu'il y
a de bon est détruit totalement ou du moins altéré par le mélange du mal. Ce
sentiment serait vrai en effet si nous n'entendions par passions que les
mouvements déréglés de l'appétit sensitif qui sont autant de perturbations ou
de maladies. Mais si nous entendons absolument par passions tous les mouvements
de l'appétit sensitif, il entre dans la perfection naturelle de l'homme que ces
passions soient réglées par la raison. En effet, puisque le bien de l'homme
consiste dans la raison comme dans sa sonne, ce bien sera d'autant plus parfait
que cette faculté pourra s'étendre à un plus grand nombre de choses qui
conviennent à la nature humaine. Ainsi personne ne doute qu'il n'appartienne à
la perfection du bien moral que les actes des membres extérieurs n'aient la
raison pour règle. Par conséquent puisque l'appétit sensitif peut obéir à la
raison, comme nous lavons dit (quest xvu, art. 7), il appartient à la
perfection du bien humain ou moral que les passions de l'âme soient soumises à
cette faculté. Donc comme il est mieux que l'homme veuille le bien et qu'il le
fasse extérieurement, de même il appartient à la perfection du bien moral que
l'homme soit mû vers lui non-seulement par sa volonté, mais encore par
l'appétit sensitif, selon ces paroles du Psal-miste (Psal, lxxxiii, 3) : Mon
coeur et ma chair ont tressailli dans le Dieu vivant. On entend ici par coeur
l'appétit intelligentiel et par chair l'appétit sensitif.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que les passions de l'âme peuvent se rapporter de deux manières au
jugement de la raison : 1° Elles peuvent le prévenir (1). Alors quand elles
obscurcissent le jugement duquel la bonté morale de l'acte dépend, elles diminuent
la valeur de l'action. Car celui qui fait une oeuvre de charité par raison est
plus estimable que celui qui la fait par passion. 2° Elles peuvent le suivre,
et cela de deux manières, d'abord par suite d'un excès de force ou d'action.
Ainsi quand la partie supérieure de l'âme se porte vivement vers une chose, la
partie inférieure suit son mouvement. Dans ce cas la passion qui se trouve
subséquemment dans l'appétit sensitif est le signe de l'intensité de la
volonté, et à ce titre elle indique une bonté morale d'un ordre plus élevé (2).
Ensuite elles peuvent encore le suivre par l'effet du choix ou de l'élection.
C'est ce qui a lieu quand l'homme choisit par raison une passion qu'il excite
en lui pour produire le bien plus efficacement en s'aidant de la coopération de
l'appétit sensitif. Alors la passion de l'âme ajoute à la bonté de l'action.
(1) Elles peuvent être antécédentes ou
conséquentes. Quand elles sont antécédentes, elles affaiblissent la moralité de
l'acte, parce qu'elles troublent la raison.
(2) Quand elles sont conséquentes de cette
manière, elles n'augmentent pas la bonté morale de l'acte, elles l'indiquent
seulement.
2. Il faut répondre au second, qu'en Dieu et dans
les anges il n'y a ni appétit sensitif, ni membres corporels. C'est pourquoi le
bien ne se considère pas en eux comme en nous, suivant la manière dont sont
réglés les passions et les mouvements du corps.
3. Il faut répondre au troisième, que la passion
qui se porte au mal diminue le péché, si elle prévient le jugement de la raison,
mais qu'elle l'augmente, ou elle est la marque de son accroissement, si elle le
suit de l'une des fnanières que nous avons indiquées.
ARTICLE IV. — une passion est-elle bonne ou
mauvaise de son espèce?
Objections: 1.. Il semble qu'aucune passion de
l'âme ne soit moralement bonne ou mauvaise selon son espèce. Car le bien et le
mal moral se considère d'après la raison. Or, les passions existent dans
l'appétit sensitif et ce qu'il y a en elles de rationnel est un accident. Donc
puisque rien de ce qui est accidentel n'appartient à l'espèce d'une chose, il
semble qu'aucune passion ne soit bonne ou mauvaise selon son espèce.
2.. Les actes et les passions sont spécifiés
d'après leur objet. Si donc une passion était bonne ou mauvaise selon son
espèce, il faudrait que les passions qui ont le bien pour objet fussent bonnes
selon leur espèce, comme l'amour, le désir et la joie, et que les autres dont
l'objet est le mal fussent mauvaises, comme la crainte, la haine et fa
tristesse, ce qui est évidemment faux. Donc il n'y a pas de passion qui soit
bonne et mauvaise de son espèce.
3.. Il n'y a aucune espèce de passion qui ne Je
trouve dans les animaux. Or, le bien moral n'existe que dans l'homme. Donc il
n'y a pas de passion qui soit bonne ou mauvaise de son espèce.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (De civ. Dei lib. xi, cap. 5) que la miséricorde est une vertu. Et
d'après Aristote (Eth. lib. u, cap. 7) la pudeur est une passion louable. Donc
il y a des passions bonnes ou mauvaises selon leur espèce.
Réponse: CONCLUSION. — Le bien et le mal
n'appartiennent pas à l'espèce de l'acte et de la passion considérée dans sa
nature, mais dans ses rapports avec les moeurs, c'est-à-dire selon qu'elle
participe du volontaire et du jugement delà raison.
Il faut répondre que ce que nous avons dit des
actes (quest. xvm, art. 6 et 7, et quest. xx, art. 3 et 6) on peut le dire des
passions, c'est-à-dire qu'on peut considérer l'espèce de l'acte ou de la
passion de deux manières : 1° On peut la considérer selon ce qu'elle est dans
sa nature. Le bien ou le mal moral n'appartient pas delà sorte à l'espèce de
l'acte ou de la passion (i). 2° On peut la considérer par rapport aux moeurs,
c'est-à-dire selon qu'elle participe plus ou moins du volontaire et de la
raison. En ce sens le bien et le mal moral peuvent appartenir à l'espèce de la
passion, parce que la passion peut avoir pour objet quelque chose qui soit de
lui-même ou qui ne soit pas conforme à la raison , comme on le voit par la
pudeur qui est la crainte de ce qui est honteux, et par l'envie qui fait qu'on
s'attriste du bien d'autrui (2). Car le bien et le mal moral appartiennent
ainsi à l'espèce de l'acte extérieur.
(1) Ace point de vue, les actes et les passions ne
sont ni bons ni mauvais moralement.
(2) l'envie est une passion mauvaise de sa
nature, parce que son objet est mauvais ; la pudeur est au contraire une
passfon qui est bonne dans son espèce, parce que son objet est bon.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que cette raison s'appuie sur les passions considérées par rapporta
leur nature, c'est-à-dire selon qu'on considère l'appétit sensitif en
lui-même-, mais quand on le considère selon qu'il obéit à la raison, alors le
bien ou le mal moral ne résulte pas des passions par accident, mais par
lui-même.
2. 11 faut répondre au second, que les passions
qui portent au bien, si le bien est réel, sont bonnes, et il en est de même de
celles qui éloignent véritablement du mal. Au contraire, les passions qui
éloignent du bien et qui portent au mal sont mauvaises.
3. 11 faut répondre au troisième, que dans les
animaux l'appétit sensitif n'obéit pas à la raison. Cependant comme leur
appétit est conduit par un instinct naturel qui est soumis à la raison
supérieure, c'est-à-dire à la raison divine, il y a en eux une certaine image
du bien moral pour ce qui est des passions de l'âme.
QUESTION XXV. : DE L'ORDRE RESPECTIF DES
PASSIONS.
Après avoir parlé delà moralité des passions nous
avons maintenant à nous occuper de leur ordre respectif. — A cet égard il y a
quatre questions à examiner. Nous traiterons : 1" De l'ordre des passions
de l'irascible par rapport à celles du concupiscible. — 9." De l'ordre
respectif des passions du concupiscible. — 3" De l'ordre respectif des
passions de l'irascible. — 4° Des quatre principales passions.
ARTICLE I. — les passions de l'irascible
sont-elles antérieures aux passions du concupiscible ou est-ce le contraire ?
Objections: 1.. 11 semble que les passions de
l'irascible soient antérieures aux passions du concupiscible. Car l'ordre des
passions est déterminé par l'ordre des objets. Or. l'objet de l'irascible est
le bien ardu, difficile, qui paraît tenir le premier rang entre tous les autres
biens. Donc les passions de l'irascible semblent avoir le pas sur celles du
concupiscible.
2.. Le moteur est antérieur à l'objet qui est mù.
Or, l'irascible est au concupiscible ce qu'est le moteur au mobile. Car il a
été donné aux animaux pour détruire les obstacles qui empêchent le
concupiscible de jouir de son objet, comme nous l'avons dit (quest. xxiii, art.
4), et celui qui écarte un obstacle remplit la fonction de moteur, comme le dit
Aristote (Phys. lib. viii, text. 32). Donc les passions de l'irascible sont
antérieures aux passions du concupiscible.
3.. La joie et la tristesse sont des passions de
l'appétit concupiscible. Or, la joie et la tristesse sont une conséquence des
passions de l'irascible. Car Aristote dit (Eth. lib. iv, cap. 5) que la
punition calme l'impétuosité de la colère et remplace la tristesse par la
délectation. Donc les passions de l'appétit concupiscible sont postérieures à
celles de l'irascible.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Les
passions de l'appétit concupiscible se rapportent au bien absolu, tandis que
celles de l'irascible ont pour objet le bien restreint, c'est-à-dire le bien
difficile. Donc, puisque le bien absolu est antérieur au bien qui est
restreint, il semble que les passions de l'appétit concupiscible soient
antérieures à celles de l'irascible.
Réponse: CONCLUSION. — Les passions de l'appétit
concupiscible précèdent celles qui appartiennent à l'irascible de telle sorte
que celles-ci tirent des premières leur origine et les ont pour termes.
Il faut répondre que les passions de l'appétit
concupiscible se rapportent à plus de choses que celles de l'irascible. Car
dans les passions de f appétit concupiscible on en trouve qui appartiennent au
mouvement, comme le désir, et il y en a qui appartiennent au repos, comme la
joie et la tristesse. Dans les passions de l'irascible il n'y en a point qui
appartiennent au repos, mais toutes se rapportent au mouvement. La raison en
est que l'objet dans lequel on se repose n'a plus rien de difficile et d'ardu,
ce qui est de l'essence l'irascible. Or, le repos, puisqu'il est la fin du
mouvement, est ce qui est le premier dans f intention et le dernier dans
l'exécution. Si donc on compare les passions de l'irascible aux passions du
concupiscible, qui indiquent le repos clans le bien, il est évident que les
premières précèdent les secondes par rapport à l'exécution. Ainsi l'espérance
précède la joie et la produit, d'après ces paroles de l'Apôtre (Rom. xu, 42) :
Réjouissez-vous dans l'espérance. Mais la passion de l'appétit concupiscible,
qui implique le repos dans le mal, c'est-à-dire la tristesse, lient le milieu
entre deux passions de l'irascible. D'abord elle suit la crainte-, car, quand
le mal qu'on craignait est arrivé, la tristesse se produit. Ensuite elle précède
la colère ; car, quand par suite d'une tristesse antérieure un sentiment de
vengeance s'élève, ce mouvement appartient à la colère. Et comme on pense que
c'est une bonne chose de tirer vengeance d'un acte mauvais, quand celui qui est
en colère y est parvenu, il s'en réjouit. Ainsi, il est manifeste que toute
passion de l'irascible a pour terme une passion du concupiscible qui se
rapporte au repos, c'est-à-dire à la joie ou à la tristesse. Mais si on compare
les passions de l'irascible à celles du concupiscible, qui impliquent
mouvement, évidemment celles-ci sont les premières, parce que les passions de
l'irascible ajoutent aux passions du concupiscible, comme l'objet de
l'irascible ajoute à celui du concupiscible la difficulté. Car l'espérance a de
plus que le désir l'effort que l'esprit fait pour atteindi* le bien difficile
qu'il ambitionne. De môme la crainte ajoute à la fuite à l'aversion une
certaine dépression de l'esprit qui résulte de la difficulté du mal qu'on
redoute. Ainsi donc les passions de l'irascible tiennent le milieu entre les
passions du concupiscible, qui impliquent un mouvement vers le bien ou le mal,
et celles qui impliquent un repos dans l'un ou l'autre. Il est donc évident que
ces passions ont leur principe dans les passions du concupiscible, et qu'elles
ont aussi en elles leur terme (4).
(1) Elles proviennent toutes de l'amour et de la
haine, et aboutissent toutes à la joie ou à la tristesse.
Solutions: 1. 11 l'aut répondre au premier
argument, que cette raison serait concluante s'il était dans la nature de
l'objet du concupiscible d'être opposé à ce qui est difficile, comme il est
dans la nature de l'objet de l'irascible d'être ardu et pénible. Mais comme
l'objet du concupiscible est le bien absolu, il existe naturellement avant
l'objet de l'irascible, de la même manière que ce qui est commun ou général est
antérieur à ce qui est propre ou particulier.
2. Il faut répondre au second, que celui qui
écarte l'obstacle n'est pas moteur par lui-même, mais par accident. Or,
maintenant nous parlons de l'ordre que les passions suivent par elles-mêmes.
C'est pourquoi de ce que l'irascible écarte ce qui empêche le concupiscible de
se reposer dans son objet il ne s'ensuit qu'une chose, c'est que les passions
de l'irascible précèdent celles du concupiscible qui regardent le repos ...
3. Et c'est sur celles-là que porte la troisième
objection.
ARTICLE II. — l'amour est-il la première des
passions du concupiscible ?
Objections: 1.. Il semble que l'amour ne soit pas
la première des passions du concupiscible. Car la puissance concupiscible doit
son nom à la concupiscence qui est la même passion que le désir. Or, la
dénomination vient toujours de ce qu'il y a de principal, comme le dit Aristote
[De anima, lib. n, text. 49). Donc la concupiscence est avant l'amour.
2.. L'amour implique une certaine union; car,
comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. 4), c'est une force unitive et
concrétive. Or, la concupiscence ou le désir est un mouvement qui tend à
l'union du sujet avec la chose qu'il convoite ou qu'il désire. Donc la
concupiscence est antérieure à l'amour.
3.. La cause est avant l'effet. Or, la délectation
est quelquefois cause de l'amour, car il y en a qui aiment pour se délecter
(Eth. lib. viii, cap. 2, 3 et seq.). Donc la délectation est antérieure à
l'amour et par conséquent l'amour n'est pas la première des passions du
concupiscible.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 7) que toutes les passions ont
l'amour pour cause. Car l'amour qui aspire à posséder l'objet aimé, c'est le
désir; s'il le possède et s'il en jouit c'est la joie. L'amour est donc la
première des passions du concupiscible.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque toutes les passions
de l'appétit concupiscible sont produites par l'amour, il est nécessaire qu'il
soit la première de toutes.
Il faut répondre que les objets du concupiscible
sont le bien et le mal. Or, le bien est naturellement avant le mal, parce que
le mal est la privation du bien ; par conséquent, toutes les passions dont le
bien est l'objet sont naturellement avant les passions qui se rapportent au
mal, et qui leur sont directement opposées. Car c'est parce qu'on cherche le
bien qu'on repousse le mal qui lui est contraire. Déplus, le bien a la nature
de la fin, qui est la première dans l'intention et la dernière dans
l'exécution. On peut donc considérer l'ordre des passions du concupiscible
suivant ce qu'elles sont dans l'intention, et suivant ce qu'elles sont dans
l'exécution. Selon l'exécution, ce qu'il y a de premier c'est ce qui se trouve
d'abord dans ce qui tend à la fin. Or, il est évident que tout ce qui tend à
une fin quelconque, a : 4° de l'aptitude à cette fin, ou une certaine
proportion avec elle, car aucun être ne tend à une fin sans lui être
proportionné; 2° il se meut vers cette fin; 3- il s'y repose après y être
parvenu. Or, l'aptitude ou la proportion de l'appétit au bien c'est l'amour,
qui n'est rien autre chose que le plaisir qu'on trouve dans le bien lui-môme.
Le mouvement vers le bien est le désir ou la concupiscence; le repos dans le
bien est la joie ou la délectation (4). Ainsi donc, par rapport à l'exécution
l'amour précède le désir, et le désir la délectation. Par rapport à l'intention
les passions suivent un ordre contraire. Car la délectation qu'on a en vue
produit le désir et l'amour. En effet, la délectation est la jouissance, qui
est en quelque sorte la fin qu'on se propose, comme le bien lui-môme, ainsi que
nous l'avons dit (quest. xi, art. 3 ad 3).
(1) Il règne un ordre semblable entre les passions
eoncupiscibles qui ont le mal pour objet : la haine abhorre le mal, la fuite
s'en éloigne, la douleur ou la tristesse la subit. L'amour se rapporte au bien
considéré comme tel, le désir se rapporte :a bien que l'on n'a pas, et la joie
au bien qu'oiipossède. De même la haine regarde le mal considéré comme tel, la
fuite le ma! ab-senti et la douleur le mal présent.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que nous nommons les choses selon qu'elles nous sont connues. Car les
mots, comme le dit Aristote (Perih. lib. i, in princ.), sont l'image des
conceptions de l'esprit. Or, nous connaissons ordinairement la cause par
l'effet. L'effet de l'amour, quand on possède l'objet aimé, c'est la
délectation ; si on ne le possède pas, c'est le désir ou la concupiscence.
Selon la remarque de saint Augustin (De Trin. lib. x, cap. 42;, l'amour est
plus sensible lorsqu'il est sollicité par le besoin et le désir. C'est ce qui
fait que de toutes les passions de l'appétit concupiscible la concupiscence est
la plus vive, et c'est pour ce motif qu'elle donne son nom à la faculté ou à la
puissance.
2. Il faut répondre au second, qu'il y a deux
sortes d'union entre le sujet aimant et l'objet aimé. L'une qui est réelle,
c'est-à-dire qui consiste dans l'union avec la chose elle-même; cette union
appartient à la joie ou à la délectation qui est une conséquence du désir.
L'autre qui est affective et qui consiste dans l'aptitude ou la proportion qui
existe entre le sujet et l'objet. Ainsi elle résulte de ce que, quand un être a
de l'aptitude et de l'inclination pour un autre, il participe déjà par là même
à quelque chose de sa nature. C'est dans ce sens que l'amour implique l'union,
et cette union précède le désir.
3. 11 faut répondre au troisième, que la
délectation produit l'amour, selon qu'elle est la première dans l'intention.
ARTICLE III. — l'espérance est-elle la première
des passions de l'irascible?
Objections: 1.. Il semble que l'espérance ne soit
pas la première des passions de l'irascible. Car l'irascible tire son nom de la
colère (ira), et comme toute dénomination vient de ce qu'il y a de principal,
il semble que la colère soit avant l'espérance et qu'elle l'emporte sur elle.
2.. L'objet de l'irascible est le difficile. Or,
il semble plus difficile de s'efforcer de vaincre un mal à venir dont on est
menacé, comme le fait l'audace, ou un mal présent, comme le fait la colère, que
de tâcher d'acquérir simplement un bien quelconque. De même il paraît plus
difficile d'entreprendre de triompher d'un mal présent que d'un mal futur. Donc
la colère parait être une passion supérieure à l'audace, et l'audace doit être
elle-même avant l'espérance ; par conséquent l'espérance n'est pas la première
des passions de l'irascible.
3.. Dans un mouvement qui tend à une fin on
s'éloigne du point de départ avant d'arriver au terme. Or, la crainte et le
désespoir supposent qu'on s'éloigne d'une chose, tandis que l'audace et
l'espérance supposent au contraire qu'on s'avance vers elle. Donc la crainte et
le désespoir précèdent l'espérance et l'audace.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Plus
une chose s'approche de ce qui est au premier rang et plus elle s'élève
elle-même. Or, l'espérance est la passion qui s'approche le plus de l'amour qui
est la première des passions. Donc l'espérance est la première de toutes les
passions de l'irascible.
Réponse: CONCLUSION. — De toutes les passions de
l'irascible l'espérance étant celle qui se rapporte au bien de la manière la
plus directe et la plus immédiate, elle est nécessairement avant toutes les
autres.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
4), toutes les passions de l'irascible impliquent un mouvement vers quelque
chose. Or, ce mouvement peut résulter de deux causes : 4° de l'aptitude ou de la
proportion qu'il y a entre la puissance et l'objet, ce qui regarde l'amour ou
la haine; 2" de la présence du bien ou du mal, ce qui est propre à la
tristesse ou la joie. Mais la présence du bien ne produit pas de passion dans
l'irascible, comme nous l'avons dit (quest. xxiii, art. 3), il n'y a que la
présence du mal qui puisse causer la colère. Dans l'ordre de la génération ou
de l'exécution la proportion ou l'aptitude qu'il y a entre la puissance et son
objet précédant la possession de cet objet, il s'ensuit que la colère est la
dernière de toutes les passions de l'irascible dans l'ordre de la génération.
Or, entre les autres passions de l'irascible qui impliquent un mouvement qui
est la conséquence de l'amour du bien ou de la haine du mal, il faut que les
passions qui ont le bien pour objet, comme l'espérance et le désespoir, soient
naturellement antérieures aux passions qui se rapportent au mal, comme l'audace
et la crainte. L'espérance doit aussi être placée avant le désespoir, parce que
l'espérance est un mouvement vers le bien, considéré comme tel. Il est ainsi
par sa nature doué d'une puissance attractive; c'est ce qui fait que
l'espérance se porte vers lui par elle-même. Le désespoir, au contraire, est un
mouvement qui consiste à s'écarter du bien. Ce mouvement ne convient pas au
bien considéré en lui-même, mais il lui convient relativement à une autrechose.
Il ne s'y rapporte conséquemment que par accident. Pour lamêmc raison la
crainte est avant l'audace par là même qu'elle consiste à s'éloigner du mal.
Quant à la priorité naturelle de l'espérance et du désespoir sur la crainte et
l'audace, il suflit pour s'en convaincre jusqu'à l'évidence d'observer que
comme le désir du bien est la raison qui nous fait éviter le mal, de même
l'espérance et le désespoir sont la raison de la crainte et de l'audace. Car
l'audace résulte de l'espérance qu'on a de la victoire, et la crainte provient
de ce qu'on désespère du triomphe. La colère est ensuite produite par l'audace;
car celui qui désire se venger ne se met en colère qu'autant qu'il ose exercer
sa vengeance, comme le dit Avicenne (De nat. vi). Il est donc évident que
l'espérance est la première de toutes les passions de l'irascible. — En résumé,
si l'on veut connaître le rang qu'occupent respectivement toutes les passions
selon l'ordre de leur génération, nous mettrons au premier l'amour et la haine;
au second le désir et la fuite; au troisième l'espérance et le désespoir-, au
quatrième la crainte et l'audace; au cinquième la colère; au sixième et dernier
la joie et la tristesse qui résultent de toutes les passions, comme le dit
Aristote (Eth. lib. ii, cap. 5). Mais il faut remarquer que, d'après ce que
nous avons dit dans cet article (et art. 4 et 2), l'amour est avant la haine,
le désir avant la fuite, l'espérance avant le désespoir, la crainte avant
l'audace et la joie avant la tristesse.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la colère provient des autres passions, comme un effet provient
de causes antérieures ; c'est ce qui fait que la puissance tire d'elle son nom,
parce qu'elle est la passion qui éclate le plus ouvertement au dehors.
2. Il faut répondre au second, que la difficulté
de la chose n'est pas le motif qui fait qu'on s'en approche ou qu'on la désire,
mais c'est plutôt sa bonté. C'est pourquoi l'espérance qui se rapporte au bien
le plus directement est la première des passions de l'irascible, bien que
l'audace ou même la colère aient pour objet quelque chose de plus difficile.
3. 11 faut répondre au troisième, que l'appétit se
porte immédiatement et directement vers le bien qui est son objet propre, et
c'est là ce qui le fait s'éloigner du mal. Car le mouvement de la partie
appétitive de l'âme est en proportion non du mouvement naturel, mais de
l'intention de la nature qui se rapporte à kavant de songer à écarter
l'obstacle qui l'arrête; car elle ne cherche à l'écarter que pour arriver au
but qu'elle se propose.
ARTICLE IV. — Y A-T-IL QUATRE
PASSIONS PRINCIPALES : LA JOIE, LA TRISTESSE, L'ESPERANCE ET
LA CRAINTE ?
Objections: 1.. Il semble que les quatre passions
principales ne soient pas la joie et la tristesse, l'espérance et la crainte.
Car saint Augustin n'admet pas l'espérance, il lui substitue la cupidité (De
civ. Dei, lib. xiv, cap. 7, 8 et 9).
2.. Dans les passions de l'âme on distingue deux
ordres : celui de l'intention et celui de l'exécution ou de la génération. Si
on considère les passions principales selon l'ordre de l'intention, on n'en
peut reconnaître que deux principales, la joie et la tristesse qui sont le
terme auquel on arrive. Si on les considère selon l'ordre d'exécution ou de
génération, l'amour est alors une passion principale. Donc en aucune manière on
ne peut dire qu'il y ait quatre passions principales : la joie et la tristesse
, l'espérance et la crainte.
3.. Comme l'audace est produite par l'espérance,
de même la crainte par le désespoir; donc on doit admettre parmi les passions
principales l'espérance et le désespoir à titre de causes, ou l'espérance et
l'audace en raison de leur affinité.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Boëce
(De Cons. lib. i, met. 7), énumérant nos quatre passions principales, dit :
Chassez les joies, chassez la crainte, dissipez l'espérance, et que la douleur
ne s'empare pas de vous.
Réponse: CONCLUSION. — La joie, la tristesse,
l'espérance et la crainte sont les quatre passions principales de l'àme, bien
qu'à des titres différents.
Il faut répondre qu'on dit généralement qu'il y a
quatre passions principales, dont deux, la joie et la tristesse, qu'on appelle
ainsi parce qu'elles sont le complément et le terme final de toutes les autres
; par conséquent, comme le dit Aristote (Eth. lib. h, cap. 5;, elles sont leur
produit. La crainte et l'espérance sont des passions principales, non parce
qu'elles sont absolument le complément de toutes les autres, mais parce
qu'elles le sont relativement au mouvement par lequel l'appétit se porte vers
un objet. Car le mouvement qui se porte vers le bien commence par l'amour, se
continue par le désir et se termine par l'espérance ; par rapport au mal, il
commence par la haine, se continue par la fuite et se termine par la crainte.
C'est ce qui fait qu'on considère ces quatre passions selon la différence qu'il
y a entre le présent et l'avenir ; car le mouvement regarde l'avenir, et le
repos existe dans le présent. Ainsi la joie et la tristesse ont pour objet le
bien et le mal présent, l'espérance et la crainte le bien et le mal fiu)Br.
Pour toutes Jes autres passions qui ont pour objet le bien ou le mal présent ou
à venir, elles se ramènent à celles-ci qui sont leur complément. C'est pour
cette raison qu'il y a des auteurs qui disent que ces quatre passions sont
principales, parce qu'elles sont générales; ce qui est vrai, si l'espérance et
la crainte désignent le mouvement de l'appétit qui se porte en général vers ce
qu'il doit rechercher ou éviter.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que saint Augustin met le désir ou la cupidité à la place de
l'espérance, en ce sens qu'ils semblent se rapporter l'un et l'autre au môme
objet, c'est-à-dire au bien futur.
2. Il faut répondre au second, que ces passions
sont appelées principales selon l'ordre de l'intention et parce qu'elles sont
le complément des autres. Ainsi, quoique la crainte et l'espérance ne soient
pas absolument les dernières, elles sont cependant le terme de celles qui se
rapportent à l'avenir. On ne peut faire d'instance qu'au sujet de la colère,
qu'on ne peut pas néanmoins considérer comme une passion principale, parce qu'elle
est un effort de l'audace qui ne peut être une passion de premier ordre (1),
comme nous le verrons (quest. xlv, art. 2 ad 3).
(1) D'ailleurs la colère se résout toujours dans
la joie ou la tristesse.
3. Il faut répondre au troisième, que le désespoir
implique l'éloignement du bien, ce qui est en quelque sorte accidentel (2), et
l'audace suppose qu'on s'attaque au mal, ce qui est encore un accident (3).
C'est pour ce motif qu'on ne peut dire que ces passions sont des passions
principales, parce que ce titre ne peut convenir à ce qui existe par accident.
On ne peut pas non plus, par conséquent, dire que la colère soit une passion
principale, puisqu'elle résulte de l'audace.
(2) Car il ne le fuit pas pour lui-même. Il ne le
fuit qu'en raison des difficultés qu'il offre.
(3) Parce qu'elle n'attaque pas le mal pour
lui-même. Elle ne l'attaque qu'en vue de remporter une victoire.
QUESTION XXVI. : DES PASSIONS DE L'AME EN
PARTICULIER ET D'ARORD DE L'AMOUR.
Après avoir parlé des passions de l'àme en
général, nous avons maintenant à les considérer en particulier. Nous parlerons
d'abord des passions de l'appétit concupiscible, puis de celles de l'irascible.
Nous diviserons en trois parties ce que nous avons à dire sur les premières.
Nous traiterons : 1° de l'amour et de la haine; 2° de la concupiscence et de la
fuite; 3° de la délectation et de la tristesse. — A l'égard de l'amour il y a
trois considérations à faire : la première sur l'amour lui-même, la seconde sur
la cause de l'amour et la troisième sur ses effets. — Sur l'amour lui-même nous
avons quatre questions à examiner : lu L'amour est-il dans le concupiscible? —
2° L'amour est-il une passion ? — 3" L'amour est-il la même chose que la
dilection ? — 4° Est-il convenable de diviser l'amour en amour d'amitié et en
amour de concupiscence ?
ARTICLE I. — l'amouh est-il dans l'appétit
concupiscible?
Objections: 1.. Il semble que l'amour n'existe pas
dans l'appétit concupiscible. Car il est dit (Sap. vin, 2) : J'ai aimé la
sagesse et je l'ai recherchée dans ma jeunesse. Or, l'appétit concupiscible
faisant partie de l'appétit sensitif ne peut tendre à la sagesse que les sens
ne perçoivent pas. Donc l'amour n'existe pas dans l'appétit concupiscible.
2.. L'amour semble identique avec toute autre
passion. Car saint Augustin dit (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 7) : Si l'amour
aspire à posséder l'objet aimé, c'est le désir : s'il le possède et qu'il en
jouisse, c'est la joie; s'il fuit ce qui lui est contraire, c'est la crainte;
s'il est blessé par le mal qu'il redoute, c'est la tristesse. Or, toutes les
passions n'existent pas dans le concupiscible. Saint Augustin parle môme ici de
la crainte qui se trouve dans l'irascible. Donc on ne doit pas dire absolument
que l'amour existe dans le concupiscible.
3.. Saint Denis admet (De div. nom. cap. 4) un
amour naturel. Or, l'amour naturel semble plutôt appartenir aux forces
naturelles qui font partie de l'âme végétative. Donc l'amour n'existe pas
absolument parlant dans le concupiscible.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Top. lib. n, cap. 3) que l'amour existe dans le concupiscible.
Réponse: CONCLUSION. — L'amour sensitif existe
dans l'appétit sensitif, comme l'amour intelligentiel dans l'appétit
intelligentiel.
Il faut répondre que l'amour est une chose qui
appartient à l'appétit, puisque le bien est l'objet de l'un et de l'autre; par
conséquent il y a autant de sortes d'amour qu'il y a d'espèces d'appétit. En
effet, il y a un appétit qui ne résulte pas de la perception du sujet qui
appète, mais de celle d'un autre; c'est ce qu'on appelle l'appétit naturel. Car
les choses naturelles appètent ce qui convient à leur nature, non par leur
perception propre, mais par celle de l'auteur de leur nature, comme nous
l'avons dit (part. I, quest. cm, art.
clet 3). 11 y a ensuite un appétit qui suit la perception du sujet qui
appète, mais nécessairement et non pas librement ; c'est l'appétit sensitif qui
se trouve dans les animaux. Il est aussi dans l'homme, et il participe à la
liberté selon qu'il obéit à la raison. Enfin il.y a l'appétit qui suit la
perception du sujet qui appète et qui la suit librement; c'est l'appétit
raisonnable ou intelligentiel qu'on appelle volonté. Or, dans chacun de ces
appétits on donne le nom d'amour au principe du mouvement qui tend vers la fin
qu'on aime. Ainsi, dans l'appétit naturel, le principe de ce mouvement est la
connaturalité ou l'homogénéité du sujet qui appète et de l'objet auquel il
tend. On peut lui donner le nom d'amour naturel, comme on peut appeler ainsi la
tendance qu'ont les corps, en vertu de leur gravité, à se porter vers le centre
de la terre. De même l'union de l'appétit sensitif ou de la volonté avec un
bien quelconque, c'est-à-dire l'acte par lequel on se complaît dans le bien,
reçoit le nom d'amour sensitif, ou d'amour intelligentiel ou raisonnable. Par
conséquent l'amour sensitif est dans l'appétit sensitif (1), comme l'amour
intelligentiel dans l'appétit intelligentiel, et il appartient au
concupiscible, parce qu'il se rapporte au bien absolu et non au bien difficile
qui est l'objet de l'irascible.
(1) Il n'y a que celui-là qui soit, à proprement
parler, une passion, comme saint Thomas le prouve dans l'article suivant.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que cet endroit de l'Ecriture s'entend de l'amour intelligentiel ou
raisonnable.
2. Il faut répondre au second, qu'on dit que
l'amour est la crainte, la joie, la cupidité et la tristesse, non qu'il soit
essentiellement la même chose que toutes ces passions, mais parce qu'il en est
la cause.
3. Il faut répondre au troisième, que l'amour
naturel n'existe pas seulement dans toutes les facultés de l'âme végétative,
mais encore dans toutes les puissances de l'âme, dans toutes les parties du
corps et généralement en toutes choses, parce que, comme le dit saint Denis (De
dip. nom. cap. 4), le beau et le bien sont aimables pour tous les êtres,
ptusque chaque être a une tendance naturelle vers ce qui convient à sa nature.
ARTICLE II. — l'amour est-il une passion?
Objections: 1.. Il semble que l'amour ne soit pas
une passion. Car aucune vertu n'est une passion, et comme l'amour est une
vertu, d'après saint Denis (De div. nom. cap. 4), il s'ensuit que ce n'est pas
une passion.
2.. D'après saint Augustin (De Trin. lib. vin,
cap. 10), l'amour est une union ou un noeud. Or, une union ou un noeud n'est
pas une passion, c'est plutôt une relation. Donc l'amour n'est pas une passion.
3.. Saint Jean Damascène dit (De fid. orth. lib.
n, cap. 22) que la passion est un mouvement. Or, l'amour n'implique pas le
mouvement de l'appétit qui est le désir, mais le principe de ce mouvement. Donc
l'amour n'est pas une passion.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. via, cap. 5) que l'amour est une passion.
Réponse: CONCLUSION. — L'amour selon qu'il est
dans l'appétit eoncupiscible étant une modiiication de cet appétit par l'objet
désiré, reçoit à proprement parler le nom de passion, et on le lui donne dans
un sens large quand on le considère selon ce qu'il est dans la volonté.
Il faut répondre que la passion est l'effet de
l'agent sur le patient. Or, l'agent naturel produit sur le patient deux sortes
d'effets-, car il lui donne d'abord la forme et ensuite le mouvement qui résulte
delà forme. Ainsi le générateur donne au corps sa gravité et le mouvement qui
s'ensuit. La gravitation, qui est le principe du mouvement vers le lieu où
l'objet est naturellement attiré, peut, en vertu de cette connaturalité,
recevoir dans un sens le nom d'amour naturel. L'objet que l'on appôte donne
aussi à l'appétit une certaine proportion qui le rend apte à s'unir à lui ;
cette prédisposition n'est rien autre chose que la complaisance que l'amour
trouve dans la chose aimée, ce qui produit le mouvement qui le porte vers
l'objet qu'il désire. Car, selon la remarque d'Aristote (De anima, lib. m ,
text. 55), le mouvement de l'appétit est circulaire. En effet, l'objet désiré
meut l'appétit, puisque c'est lui qui détermine en quelque sorte la direction qu'il
doit prendre, et l'appétit tend à percevoir réellement l'objet qu'il désire, en
sorte que le mouvement se termine là où il a commencé. La première modification
de l'appétit par l'objet qu'il désire reçoit le nom à'amour et n'est rien autre
chose que la complaisance que met celui qui aime dans celui qui est aimé. C'est
de cette complaisance que naît le mouvement vers l'objet désiré, mouvement qui
n'est d'abord qu'un désir, et qui se termine par le repos qui n'est lui-même
que la joie ou le plaisir. Ainsi donc, puisque l'amour consiste dans la
modification de l'appétit par l'objet désiré, il est évident que c'est une
passion. C'est une passion proprement dite, selon ce qu'il est dans l'appétit
eoncupiscible, mais il ne mérite ce nom que dans un sens général et large,
selon ce qu'il est dans la volonté (1).
(1) L'appétit ainsi considéré est l'appétit
iutclligentiel.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le mot de vertu exprime le principe du mouvement ou de l'action,
et que c'est pour cette raison que saint Denis le donne à l'amour considéré
comme principe du mouvement appétitif.
2. Il faut répondre au second, que l'union
appartient à l'amour en ce sens que le sujet qui aime se rapporte à l'objet
aimé comme à lui-môme ou comme à une partie de lui-même par suite de la
complaisance ou de l'inclination qu'il a pour lui. Ainsi il est évident que ce
n'est pas l'amour qui résulte de l'union, mais que c'est au contraire l'union
qui résulte de l'amour. C'est pourquoi saint Denis dit (De div. nom. cap. 4)
que l'amour est une vertu unitive, et qu'Aristote enseigne (Pol. lib. u, cap. %
que l'union est l'oeuvre de l'amour.
3. Il faut répondre au troisième, que l'amour,
bien qu'il ne désigne pas le mouvement de l'appétit qui tend vers l'objet qu'il
désire, désigne cependant celui par lequel l'objet désiré le modifie pour se
rendre agréable à lui.
ARTICLE III. — l'amour est-il la même chose que
la dilection?
Objections: 1.. Il semble que l'amour soit la même
chose que la dilection. Car saint Denis dit (De div. nom. cap. 4) que les mots
amour et dilection sont entre eux ce que sont les nombres quatre et deux fois
deux, les mots rectilignes et figure à lignes droites. Or, ces mots ont le même
sens. Donc amour et dilection sont des termes synonymes.
2.. Les mouvements de l'appétit diffèrent en
raison des objets. Or, l'objet de la dilection est le même que celui de
l'amour. Donc il n'y a pas de différence entre ces deux choses.
3.. Si la dilection et l'amour diffèrent en
quelque chose, il semble que ce soit surtout en ce que la dilection se prend en
bien et l'amour en mal, comme quelques-uns l'ont avancé, selon le rapport de
saint Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 7). Mais ils ne diffèrent pas de la
sorte, parce que, comme l'observe au même endroit ce grand docteur, dans les
saintes Ecritures ces deux expressions sont prises l'une et l'autre dans un bon
et dans un mauvais sens. Donc l'amour et la dilection ne diffèrent pas, et ces
deux termes d'après le même Père sont synonymes.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Denis dit (De div. nom. cap. 4) qu'il a semblé à quelques saints docteurs que
le nom d'amour était plus divin que celui de dilection.
Réponse: CONCLUSION. — Quoique l'amour et la
dilection tels qu'ils sont dans l'appétit intelligentiel signifient la même
chose,!cependant ils diffèrent en ce que la dilection ajoute à l'amour une idée
d'élection.
Il faut répondre qu'il y a quatre mots qui se
rapportent en quelque sorte au même objet : ce sont l'amour, la dilection, la
charité et l'amitié. Cependant ils diffèrent en ce que l'amitié, d'après
Aristote (Eth. lib. vin, cap. S), est une sorte d'habitude -, l'amour et la
dilection expriment l'acte ou la passion, et la charité peut s'entendre des
deux manières (1). L'acte est néanmoins exprimé différemment par ces trois
mots. Car l'amour est le terme le plus général. En effet, toute dilection ou
toute charité est amour, mais non réciproquement. La dilection, comme le mot
l'indique, ajoute à l'amour l'idée d'une élection préalable. C'est ce qui fait
que la dilection n'est pas dans le concupiscible, mais qu'elle n'existe que
dans la volonté et dans les êtres raisonnables. La charité ajoute à l'amour une
idée de perfection, en ce sens que l'objet aimé est estimé d'un grand prix, comme
le mot l'indique aussi (cavus, charitas).
(1) La charité s'entend également de l'acte et de
l'habitude.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que saint Denis parle de l'amour et de la dilection, selon ce qu'ils
sont dans l'appétit intelligentiel ; en ce sens, il est vrai qu'ils sont
absolument identiques.
2. Il faut répondre au second, que l'objet de
l'amour est plus général que celui de la dilection, parce que l'amour s'étend à
plus de choses que la dilection, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
3. Il faut répondre au troisième, que l'amour et
la dilection ne diffèrent pas entre eux selon la différence qu'il y a entre le
bien et le mal, mais, comme nous l'avons dit (in corp. art.), ils se confondent
dans la partie intellective. Et c'est dans ce sens que saint Augustin parle de
l'amour. C'est pourquoi il ajoute peu après que la volonté droite est l'amour
légitime et la volonté perverse l'amour mauvais. Cependant comme l'amour qui
est une passion du eoncupiscible (1) en entraîne une multitude au mal, c'est
delà que l'on a pris occasion d'établir cette différence.
(1) L'amour sensuel se prend ordinairement en
mauvaise part, parce qu'il est contraire à la raison.
4. Il faut répondre au quatrième, qu'il y a des
docteurs (2) qui ont cru que dans la volonté même le mot d'amour exprimait
quelque chose de plus divin que le mot de dilection, parce que l'amour implique
une passion, surtout selon ce qu'il est dans l'appétit, tandis que la dilection
présuppose le jugement de la raison. Or, l'homme peut tendre vers Dieu plus
vivement par l'amour qu'il conçoit passivement lorsque Dieu l'attire à lui que
quand il n'a d'autre moyen que sa propre raison pour le porter à l'aimer, comme
il arrive à l'égard de la dilection, ainsi que nous l'avons dit (incorp. art.).
C'est ce qui fait que l'amour a quelque chose de plus divin que la dilection.
(2) Saint Denis, qui rapporte ce sentiment, n'a
entendu parler que de l'amour divin.
ARTICLE IV. — est-il
convenable de distinguer dans l'amour l'amour d'amitié et l'amour
de concupiscence?
Objections: 1.. Il semble qu'on ait tort de
distinguer dans l'amour, l'amour d'amitié et l'amour de concupiscence. Car
l'amour est une passion, tandis que l'amitié est une habitude, comme le dit
Aristote (Eth. lib. viii, cap. 5). Or, une habitude ne peut pas être une des
parties d'une passion. Donc c'est à tort que l'on divise l'amour en amour de
concupiscence et en amour d'amitié.
2.. On ne divise pas une chose en une autre qui se
compte avec elle. Ainsi on ne compte pas l'homme avec l'animal. Or, la
concupiscence se compte avec l'amour, comme étant une autre passion. Donc on ne
peut pas diviser l'amour en amour de concupiscence.
3.. D'après Aristote (Eth. lib. tui, cap. 3), il y
a trois sortes d'amitié : l'utile, le délectable, et l'honnête. Or, l'amitié
utile et délectable n'est autre que la concupiscence. Donc on ne doit pas
opposer l'amour de concupiscence à l'amour d'amitié.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Nous
disons que nous aimons certaines choses parce que nous les désirons. C'est
ainsi qu'on dit qu'un individu aime le vin pour la douceur qu'il trouve en lui
(Top. lib. n, cap. 2). Or, on n'a pas pour le vin et pour les autres choses
semblables de l'amitié, comme l'observe Aristote (Eth. lib. viii, cap. 2). Donc
l'amour de concupiscence est autre que l'amour d'amitié.
Réponse: CONCLUSION. — L'amour de concupiscence
diffère de l'amour d'amitié en ce que par le premier on se porte plutôt vers le
bien qu'on souhaite à quelqu'un que vers la personne à laquelle on le veut ;
tandis que par le second c'est pour la personne même à laquelle nous voulons du
bien que nous nous sentons de l'attrait.
Il faut répondre que, comme le dit Aristote (Rhet.
lib. ii, cap. 4), aimer, c'est vouloir du bien à quelqu'un. Ainsi le mouvement
de l'amour se rapporte à deux choses : au bien que l'on veut à quelqu'un, à soi
ou à un autre, et au sujet auquel on veut ce bien. L'amour qui se rapporte au
bien que l'on veut à un autre est l'amour de concupiscence; celui qui se
rapporte au sujet auquel on veut ce bien est un amour d'amitié. Cette division
est selon l'ordre d'antériorité et de postériorité (3). Car ce qu'on aime d'un
amour d'amitié, on l'aime absolument par lui-même, taudis que ce qu'on aime
d'un amour de concupiscence, on ne l'aime pas de la sorte, on ne l'aime que par
rapport à un autre objet. Car comme l'être absolu est ce qui a l'être et l'être
relatif est ce qui le possède dans un autre, de même le bien absolu 'qui est
identique avec l'être est celui qui a la bonté même. Quant à ce qui fait le
bien d'un autre c'est un bien relatif. Par conséquent l'amour par lequel on
aime une chose pour qu'il lui arrive du bien est un amour simple et absolu
tandis que l'amour par lequel on aime une chose comme le bien d'une autre est
un amour relatif.
(3) C'est ainsi que l'accident se distingue delà
substance, parce que l'être de l'accident suppose celui de la substance. De
môme l'amour de concupiscence présuppose l'amour d'amitié : car nous ne voulons
de bien a une personne qu'autant que nous l'aimons.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'on ne distingue pas dans l'amour l'amitié et la concupiscence,
mais un amour d'amitié et de concupiscence. Car on ne donne à proprement parler
le nom d'ami qu'à celui auquel nous voulons du bien, tandis qu'on dit que nous
convoitons (concupíscimus) l'objet que nous voulons.
2. La réponse au second argument est par là môme
évidente.
3. Il faut répondre au troisième, que dans
l'amitié utile et délectable on veut du bien à un ami, et il y a en cela ce qui
constitue essentiellement l'amitié. Mais comme en définitive on rapporte ce
bien à sa délectation et à son utilité propre, il s'ensuit que l'amitié utile
et délectable, selon qu'elle se confond avec l'amour de concupiscence, n'est
plus une véritable amitié (1).
(1) Ce qui prouve qu'il y a réellement opposilion
cnlrc l'amour d'amitié et l'amour de concupiscence, et que cette division est
légitime.
QUESTION XXVII. : DE LA CAUSE DE L'AMOUR.
Après avoir parlé de l'amour en lui-même, nous
avons maintenant à en examiner la cause. — A cet égard quatre questions se
présentent : 1" Le hien est-il la cause exclusive de l'amour? — La
connaissance est-elle la cause de l'amour? — 3° Est-ce la ressemblance? — 4° Y
a-t-il une autre passion de l'àme qui le produise?
ARTICLE I. — le bien est-il la selle cause de
l'amour?
Objections: 1.. Il semble que le bien ne soit pas
la cause unique de l'amour. Car le bien n'est cause de l'amour que parce qu'on
l'aime. Or, il arrive qu'on aime le mal, selon ces paroles du Psalmiste (Ps. x,
6) : Celui qui aime l'iniquité hait son âme; autrement tout amour serait bon.
Donc le bien n'est pas la cause unique de l'amour.
2.. Aristote dit (Rhet. lib. n, cap. 4) que nous
aimons ceux qui nous découvrent leurs maux. Il semble donc que le mal soit
cause de l'amour.
3.. Saint Denis dit (De div. nom. cap. 4) que
non-seulement le bien, mais encore le beau est aimable pour tous.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (.De Trin. lib. vin. cap. 3) : On n'aime certainement que le bien
seul. Donc le bien est cause de l'amour.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque le bien d'un être
est ce qui lui est naturel et proportionné, il est nécessaire que le bien soit
la cause de l'amour.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xxvi, art. 1), l'amour appartient à la puissance appétitive qui est une
faculté passive. Par conséquent son objet est par rapport à elle comme la cause
de son mouvement ou de son acte. H faut donc que ce qui est l'objet de l'amour
en soit, à proprement parler, la cause. Or, l'objet propre de l'amour c'est le
bien. Car, comme nous l'avons dit (quest. xxvi, art. 1 et 2), l'amour implique
une certaine connaturalité ou complaisance entre le sujet aimant et l'objet
aimé. Et comme le bien est ce qu'il y a de naturel et de proportionné à chaque
être, il s'ensuit qu'il est la cause propre de l'amour.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'on n'aime jamais le mal qu'en raison du bien, c'est-à-dire parce
qu'il y a en lui quelque chose de bon, ou parce qu'on le prend pour le bien
absolu. Ainsi l'amour n'est mauvais que parce qu'il a pour objet ce qui n'est
pas le bien véritable. C'est de cette manière que l'homme aime l'iniquité parce
que l'iniquité lui procure un bien quelconque, tel que de la délectation, ou de
l'argent, ou tout autre avantage du même genre.
2. Il faut répondre au second., que ceux qui font
connaître leurs maux, sont aimés non à cause de ces maux, mais parce qu'ils les
disent. Car exposer ses maux, c'est faire quelque chose de bien en ce sens
qu'on éloigne toute fiction ou toute dissimulation (1).
(1) Il y a là un témoignage de confiance et une
marque de sincérité à laquelle on est toujours sensible
3. Il fautrépondre au troisième, que le beau est
la même chose que le bon et qu'il n'en diffère que rationnellement. Car le bon
étant ce que tous les êtres désirent, il est dans sa nature que l'appétit se
repose en lui. Mais il est de l'essence du beau qu'à sa vue, ou dès qu'on le
connaît, l'appétit soit calmé. Ainsi les sens qui se rapportent le plus au beau
sont les sens cognitifs, comme la vue et l'ouïe qui sont au service de la
raison. Car nous parlons de lajbeauté des choses visibles etde la beauté des
sons, tandis qu'à l'égard des objets que les autres sens perçoivent nous ne
nous servons pas de cette expression. Nous ne disons pas, par exemple, que les
saveurs ou les odeurs sont belles. Il est donc évident que le beau ajoute au bien
une relation de connaissance, de telle sorte qu'on appelle bon absolument tout
ce qui plaît à l'appétit, tandis qu'on appelle beau seulement l'objet qu'on
aime apercevoir.
ARTICLE II. — la connaissance est-elle cause de
l'amour (2)?
(2) La seconde cause de l'amour c'est la
connaissance, ou plutôt cette cause n'est pas différente de la première ; car
le bien ne peut cire aimé qu'autant qu'on íe connaît.
Objections: 1.. Il semble que la connaissance ne
soit pas cause de l'amour. Car si l'on cherche une chose cela provient de ce
qu'on l'aime. Or, il y a des choses qu'on cherche et qu'on ne sait pas, telles
que les sciences. En effet, puisqu'on fait de sciences celui qui les possède
les connaît, selon l'expression de saint Augustin (Quoest. lib. lxxxih, quaest.
3oj, si on les connaissait, on les'possé-derait et on ne les chercherait pas.
Donc la connaissance n'est pas cause de l'amour.
2.. Il semble qu'on puisse aimer un objetinconnu
par la même raison qu'on peut aimer une chose plus qu'on ne la connaît. Or, il
y a des choses qu'on aime plus qu'on ne les connaît. Ainsi en ce monde on peut
aimer Dieu par lui-même quoiqu'on ne puisse le connaître de la sorte. Donc la
connaissance n'est pas cause de l'amour.
3.. Si la connaissance était cause de l'amour, on
ne pourrait pas trouver d'amour où il n'y a pas de connaissance. Or, en toutes
choses se trouve l'amour, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. 4),
tandis qu'il n'y a pas en toutes choses connaissance. Donc la connaissance
n'est pas cause de l'amour.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin prouve (De Trin. lib. x) que perron 110 ne peut aimer ce qu'il ne
connaît pas.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque le bien n'est
l'objet et la cause du mouvement appétitif qu'autant qu'il est perçu, il est
nécessaire que la perception et la connaissance soient dans chaque être cause
de l'amour.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
précéd.), le bien est la cause de l'amour pris objectivement. Or, le bien n'est
l'objet de l'appétit qu'autant qu'il est perçu. C'est pourquoi l'amour exige la
perception du bien que l'on aime. Ainsi Aristote dit (Eth. lib. ix, cap. 5 et
cap. 12) que la vision corporelle est le principe de l'amour sensitif. De même
la contemplation de la beauté ou de la bonté spirituelle est le principe de
l'amour spirituel. La connaissance est donc la cause de l'amour par la raison
qu'on ne peut aimer le bien qu'autant qu'on le connaît.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que celui qui cherche la science ne l'ignore pas entièrement; il la
connaît à l'avance au moins en général ou par quelques-uns de ses effets, ou
par l'éloge qu'il a entendu en faire, comme le dit saint Augustin (De Trin.
lib. x, cap. 4, 2 et 3). Ainsi connaître la science ce n'est donc pas la
posséder, à moins qu'on en ait une connaissance parfaite.
2. Il faut répondre au second, qu'on requiert pour
la perfection de la connaissance ce qu'on ne requiert pas pour la perfection de
l'amour. Car la connaissance appartient à la raison dont la fonction est de
séparer les choses qui sont unies dans la réalité et de réunir celles qui sont
séparées, en comparant l'une à l'autre. C'est pourquoi pour que la connaissance
soit parfaite il faut que l'homme connaisse en particulier tout ce qu'une chose
renferme, ses parties, ses vertus et ses propriétés. Mais l'amour réside dans
la puissance appétitive qui se rapporte à l'objet selon ce qu'il est en
lui-môme. Par conséquent pour que l'amour soit parfait il suffit qu'on aime les
choses selon qu'on les perçoit en elles-mêmes. C'est ce qui fait qu'on aime
certains objets plus qu'on ne les connaît, parce qu'on peut aimer parfaitement,
quoiqu'on ne connaisse pas de même. On le voit surtout parles sciences, qu'on
aime en raison de la connaissance vague qu'on en a. Ainsi on aime la rhétorique
parce qu'on sait que c'est une science par laquelle l'homme peut persuader. Il
faut raisonner de même de l'amour de Dieu.
3. Il faut répondre au troisième, que l'amour
naturel qui existe en toutes choses est l'effet d'une connaissance qui existe
non dans les choses naturelles elles-mêmes, mais dans leur auteur, comme nous
l'avons dit.
ARTICLE III. — LA RESSEMBLANCE EST-ELLE CAUSE
DE L'AMOUR?
Objections: 1.. Il semble que la ressemblance ne
soit pas cause de l'amour. Car le même objet n'est pas cause des contraires.
Or, la ressemblance est cause de la haine, puisqu'il est écrit (Prov. xiii, 40)
qu'entre les orgueilleux il y a toujours des querelles, et Aristote dit dans le
même sens (Eth. lib. vni, cap. 4) que le potier en veut au potier (4). Donc la
ressemblance n'est pas cause de l'amour.
(1) Cette parole est d'Hésiode, et "Aristote
la rapporte dans sa Rhétorique, liv. ii, ch. A.
2.. Saint Augustin dit (Conf. lib. iv, cap. 4)
qu'on aime dans un autre ce qu'on no voudrait pas être. Ainsi on aime un
histrion et on ne voudrait pas être à sa place. Or, il n'en serait pas ainsi si
la ressemblance était la cause propre de l'amour. Car alors l'homme aimerait
dans un autre ce qu'il aurait ou ce qu'il voudrait avoir. Donc la ressemblance
n'est pas cause de l'amour.
3.. Tout homme aime ce dont il a besoin quoiqu'il
ne l'ait pas. Ainsi le malade aime la santé et le pauvre les richesses. Or, par
là même qu'on a besoin de ces choses et qu'on ne les a pas, il y a dissemblance
entre elles et celui qui les désire. Donc ce n'est pas seulement la
ressemblance, mais c'est encore la dissemblance qui est cause de l'amour.
4.. Aristote dit (De Rhet. lib. n, cap. 4) : Nous
aimons ceux qui contribuent à l'amélioration de notre fortune et de notre
santé. Pareillement tout le monde aime ceux qui regrettent leurs amis déjà
morts. Or, tous les hommes ne sont pas tels. Donc la ressemblance n'est pas
cause de l'amour.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
écrit (Eccl. xiii, 19; : Tout animal aime son semblable.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la ressemblance qui
existe entre des objets qui ont une même forme et qui ne produisent qu'une
seule et même chose sous cette forme, porte l'un à s'attacher à l'autre, comme
n'étant qu'un avec lui, et l'engage à lui vouloir autant de bien qu'à lui-même,
elle est par conséquent cause de l'amour.
Il faut répondre que la ressemblance à proprement
parler est cause de l'amour. Mais il est à remarquer que la ressemblance peut
s'entendre de deux manières. 1° Il y a ressemblance quand deux êtres possèdent
en acte la même chose; ainsi on dit que deux choses blanches se ressemblent. 2°
La ressemblance existe encore quand l'un possède en puissance ce que l'autre
possède en acte et qu'il a de l'inclination pour l'acquérir (1). Nous disons,
par exemple, qu'un corps grave qui n'est pas dans son lieu ressemble à un corps
grave qui s'y trouve. Il y a aussi ressemblance de la puissance à l'acte; car
l'acte est renfermé d'une certaine manière dans la puissance.— La première de
ces deux espèces de ressemblance produit l'amour d'amitié ou de bienveillance.
Car par là même que deux êtres se ressemblent comme ayant la même forme, ils ne
produisent en quelque sorte qu'un seul et même être sous cette forme. Ainsi
deux hommes ne font qu'une seule et même chose par rapport à l'espèce humaine,
comme deux objets blancs par rapport à l'idée de blancheur. C'est pourquoi
l'affection de l'un se porte vers l'autre, comme vers un être qui ne fait qu'un
avec lui et il lui veut le même bien qu'à lui-même. — La seconde espèce de
ressemblance produit l'amour de concupiscence, ou l'amitié de l'utile et du
délectable ; parce que tout être qui existe en puissance, a naturellement,
comme tel, le désir de passer à l'acte, et quand il y passe il s'en réjouit,
s'il a du sentiment et de l'intelligence. Or, nous avons dit (quest. xxvi, art.
4) que dans l'amour de concupiscence celui qui aime s'aime proprement lui-même,
puisqu'il se veut le bien qu'il désire. Chaque être s'aime lui-même plus qu'un
autre, parce qu'il est un avec lui-même en substance, tandis qu'il n'est uu
avec un autre que par la ressemblance de la forme. C'est pourquoi si la
ressemblance de forme qu'il a avec un autre l'empêche d'atteindre le bien qu il
désire, l'être qui a sa forme lui deviendra odieux, non parce qu'il lui
ressemble, mais parce qu'il l'empêche d'acquérir le bien qui lui est propre
(2). C'est pour ce motif que les potiers se querellent entre eux, parce qu'ils
se nuisent réciproquement dans leur propre gain ; c'est aussi pour cela que les
orgueilleux s'en veulent, parce qu'ils sont réciproquement un obstacle à la
supériorité particulière qu'ils ambitionnent.
(1) La première de ces deux ressemblances se nomme
actuelle, et la seconde habituelle.
(2) Ainsi c'est par accident que la ressemblance
produit la haine. En soi, elle est cause de l'amour d'amitié et de l'amour de
concupiscence.
Solutions: 1. Par là la réponse au premier
argument est évidente.
2. Il faut répondre au second, que dans ce qu'on
aime dans les autres et qu'on n'aime pas en soi-même il y a proportionnellement
un bien fondé sur la ressemblance. Car ce qu'est un autre par rapport à ce
qu'on aime en lui, on l'est par rapport à ce qu'on aime en soi. Par exemple, si
un bon chanteur aime un bon écrivain il y a là une ressemblance de proportion
en ce sens qu'ils ont l'un et l'autre ce qui convient à leur art.
3. Il faut répondre au troisième, que celui qui
aime ce dont il a besoin ressemble à l'objet qu'il aime, comme la puissance à
l'acte, ainsi que nous l'avons dit (in corp. art.).
4. Il faut répondre au quatrième, que selon la
ressemblance qu'il y a de la puissance à l'acte, celui qui n'est pas libéral
aime celui qui l'est, parce qu'il attend de lui ce qu'il désire : on peut
raisonner de même sur celui qui persévère dans l'amitié relativement à celui
qui n'y persévère pas. Car il semble que de part et d'autre il y ait une amitié
d'utilité. — On peut encore répondre que, quoique tous les hommes n'aient pas
en eux ces vertus à l'état habituel, cependant ils les possèdent selon les
principes primordiaux de la raison. D'après ces principes, celui qui n'a pas de
vertu aime l'homme vertueux, parce qu'il le trouve en rapport avec ce que la
raison lui prescrit naturellement.
ARTICLE IV. — Y A-T-IL QUELQUE
AUTRE PASSION DE L'AME QUI SOIT CAUSE DE L'AMOUR?
Objections: 1.. Il semble que quelque autre
passion puisse être cause'de l'amour. Car Aristote dit (Eth. lib. viii, cap. 3)
qu'il y en a qui sont aimés pour le plaisir. Or, le plaisir est une passion.
Donc il y a des passions qui sont cause de l'amour.
2.. Le désir est une passion. Or, il y a des
hommes que nous aimons parce que nous désirons quelque chose que nous attendons
d'eux. C'est ce qui arrive dans toute amitié qui a un but d'utilité. Donc il y
a des passions qui sont cause de l'amour.
3.. Saint Augustin dit (De Trin. lib. x,cap. 1) :
Quand on n'a pas l'espérance d'obtenir une chose, on ne l'aime que tièdement ou
même on ne l'aime pas du tout, quelque belle qu'elle paraisse. Donc l'espérance
est encore cause de l'amour.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Car
toutes les autres affections de l'âme naissent de l'amour, comme le dit saint
Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 7 et 9).
Réponse: CONCLUSION. —Il ne peut pas se faire
qu'une autre passion de l'àme soit cause totalement de l'amour, quoiqu'il
puisse arriver qu'elle en soit la cause, partielle.
Il faut répondre qu'il n'y a pas de passion qui ne
présuppose un amour quelconque dont elle découle -, parce que toute autre
passion de l'âme implique un mouvement vers un objet ou un repos dans cet objet
même. Or, tout mouvement vers une chose, ou tout repos en elle procède de
l'harmonie ou de l'identité de nature qu'il y a entre le sujet et l'objet.
Comme cette harmonie appartient à l'essence même de l'amour, il est impossible
qu'aucune passion de l'âme soit la cause totale de l'amour. Cependant il arrive
qu'une passion en est quelquefois la cause partielle, comme un bien est cause
d'un autre.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quand on aime une chose par plaisir, l'amour est à la vérité
l'effet de cette délectation, mais la délectation est elle-même produite par un
amour antérieur ; car on ne se délecte que dans la chose qu'on aime dune
certaine façon.
2. Il faut répondre au second, que le désir d'une
chose en présuppose toujours l'amour. Mais le désir d'une chose peut être cause
qu'on en aime une autre, comme celui qui désire l'argent aime celui qui lui en
donne.
3. Il faut répondre au troisième, que l'espérance
produit ou augmente l'amour, et cela en raison de la délectation dont elle est
la cause et en raison du désir qu'elle fortifie. Car nous ne désirons pas aussi
vivement les choses que nous n'espérons pas-, mais cela n'empêche pas que
l'espérance ne soit elle-même l'effet d'un bien qu'on aime (1).
(1) Car on n'espère que les choses honnes et
aimables, et non les mauvaises.
QUESTION XXVIII.: DES EFFETS
DE L'AMOUR.
Après avoir parlé de la cause de l'amour, nous
avons maintenant à nous occuper de ses effets. — A cet égard il y a six
questions à faire : 1- L'union est-elle l'effet de l'amour ? — 2° Y a-t-il dans
l'amour attachement réciproque ? — 3° L'extase est-elle l'effet de l'amour? —
4" L'amour produit-il le zèle? — 5° L'amour est-il une passion qui blesse
celui qui aime ? — 0" L'amour est-il cause de tout ce que fait celui qui
aime ?
ARTICLE I. — l'union est-elle un effet de
l'amour?
Objections: 1.. Il semble que l'union ne soit pas
l'effet de l'amour. Car l'absence répugne à l'union, tandis que l'amour est
compatible avec l'absence, puisque l'Apôtre dit (Gai. iv, 48) en parlant de
lui-même aux Calâtes : Il est bon de s'attacher à ses maîtres pour le bien et
pour toujours; ainsi vous ne devez pas seulement m'aimer pendant que je suis
présent parmi vous. Donc l'union n'est pas l'effet de l'amour.
2.. Toute union repose ou sur l'essence, et c'est
ainsi que la forme est unie à la matière, l'accident au sujet, la partie au
tout ou à une autre partie constitutive du tout; ou bien elle repose sur la
ressemblance du genre, de l'espèce ou de l'accident. Or, l'amour ne produit pas
une union d'essence; autrement l'amour n'existerait jamais entre des êtres
essentiellement séparés. Il ne produit pas non plus une union de ressemblance;
car c'est plutôt la ressemblance qui le produit, comme nous l'avons dit (quest.
xxvii, art. 3 et 4). Donc l'union n'est pas l'effet de l'amour.
3.. Quand les sens sont en acte, l'objet sensible
y est aussi ; quand l'intellect est en acte, l'objet compris y est également,
mais quand le sujet qui aime est en acte, l'objet aimé n'y est pas pour cela.
Donc l'union est plutôt l'effet de la conaissance que de l'amour.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Denis dit (De div. nom. cap. 4) que tout amour est une vertu unitive.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'amour porte à
rechercher la présence de l'objet aimé et qu'il désire rassembler deux choses
séparées, il est constant que l'union est un de ses effets.
Il faut répondre que le sujet qui aime s'unit de
deux manières avec l'objet aimé. 4° Il s'unit réellement, par exemple, quand
l'objet aimé est présent etque le sujet le possède. 2° Il s'unit affeetivement
: cette union doitse considérer d'après la connaissance qui l'a précédée (I),
car le mouvement de l'appétit résulte de cette connaissance. Et comme il y a
deux sortes d'amour, un amour de concupiscence et un amour d'amitié, ces deux
amours procèdent l'un etl'autre de la manière dont est perçue limité qui existe
entre le sujet aimant et l'objet aimé. Car quand quelqu'un aime une chose et
qu'il la désire il se la représente comme une chose qui doit contribuer à son
bien-être. De même quand on aime quelqu'un d'un amour d'amitié, on lui veut le
même bien qu'à soi-même; par conséquent on se le représente comme un autre
soi-même, et c'est à ce titre qu'on lui veut autant de bien qu'à soi. C'est ce
qui fait qu'on appelleunami un autre soi-même ;clquesaint Augustin Iouelepoéte
(Conf. lib. iv, cap. G) d'avoir dit d'un de ses amis qu'il était la moitié de
son âme (2). Ainsi donc l'amour produit la première union d'une manière
effective, parce qu'il porte le sujet à désirer et à chercher la présence de
l'objet aimé, comme une chose qui lui convient et qui lui appartient.il produit
la seconde formellement, parce qu'il est lui-même cette union ou ce noeud.
C'est ce qui fait dire à saint Augustin (De Trin. lib. viii, cap. 10) que
l'amour est une sorte de lien qui unit deux choses ou qui cherche à les unir,
le sujet qui aime et l'objet aimé. Quand WàMqui unit, son expression se
rapporte à l'union d'affection sans laquelle il n'y a pas d'amour ; tandis que
ces mots qui cherche à unir s'entendent de l'union réelle.
(1) Cette espèce d'affection est produite par un
bien que nous avons vu, mais que nous ne voyons plus, et qui a cessé de nous
être présent.
(2) Allusion à ce vers (l'Horace dans lequel il
appelle Virgile h moitié de lui>nt«me: Animae dimidium meae Od. iii, !il).
V.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que cette objection repose sur l'union réelle que la délectation
exige comme sa cause ; le désir suppose au contraire l'absence de l'objet aimé,
mais l'amour existe en sa présence comme dans son absence.
2. Il faut répondre au second, que l'union se
rapporte de trois manières à l'amour. Il y a d'abord une union qui en est la
cause. Cette union est substantielle à l'égard de l'amour par lequel un être
s'aime lui-même, mais ce n'est qu'une union de ressemblance par rapport à l'amour
dont il aime les autres, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 3). Il y a
une union qui est essentiellement l'amour lui-même. Cette union qui résulte de
l'harmonie des affections ressemble à l'union substantielle, en ce sens que le
sujet qui aime est pour l'objet aimé ce qu'il est pour lui-même, par suite de
son amour d'amitié, et ce qu'il est pour une partie de lui-même par l'effet de
son amour de concupiscence. Enfin il y a une union qui est l'effet de l'amour.
C'est l'union réelle que le sujet qui aime tend à établir entre lui et l'objet
aimé. Cette union se fait selon qu'il convient à l'amour. Car, comme le
rapporte Aristote (Pol. lib. n, cap. 2), Aristophane a dit que ceux qui
s'aiment désireraient s'unir au point de ne plus faire qu'un seul être -, mais
comme il arriverait alors que tous les deux ou que l'un des deux se perdrait,
ils cherchent à s'unir de la manière qui convient à leur nature, c'est-à-dire
de manière qu'ils vivent ensemble, qu'ils parlent ensemble et qu'ils soient
unis sous tous les autres rapports.
3. Il faut répondre au troisième, que la
connaissance est parfaite du moment que l'objet connu est uni au sujet qui le
connaît par sa ressemblance. Mais l'amour fait que l'objet aimé est uni
lui-même au sujet qui l'aime (1), comme nous l'avons dit (art. 1). Donc l'amour
est plus unitif que la connaissance.
(1) L'amour s'unit ala chose elle-même. Ainsi i'
nous transforme en Dieu, et il est en quelque sorte infini comme lui, tandis
que par la connaissauce nous le changeons en nous, et, d'infini qu'il csl, nous
le rendons en quelque sorte lini et limité comme notre entendement.
ARTICLE II — l'attachement réciproque est-il
l'effet de l'amour?
Objections: 1.. Il semble que l'amour ne produise
pas cet attachement mutuel qui fait que le sujet aimant est dans l'objet aimé
et réciproquement. Car ce qui est dans un autre est contenu en lui, et la même
chose ne peut pas être tout à la fois le contenantet le contenu. Donc l'amour
ne peut produire cette attache mutuellequifaitquel'objetaimê est danslesujelquil'aime
et réciproquement.
2.. On ne peut pénétrer dans l'intérieur d'une
chosft qui est intègre qu'en la divisant. Or, ce n'est pas à l'appétit où
résideYamour qu'il appartient de diviser *ce qui est réellement uni, mais c'est
à la raison. Donc l'inhérence réciproque n'est pas l'effet de l'amour.
3.. Si par l'amour le sujet qui aime est dans
l'objet aimé et réciproquement, il s'ensuivra que l'objet aimé est uni au sujet
qui l'aime, comme le sujet qui aime à l'objet aimé. Et puisque, comme nous
l'avons dit (art. 1), l'union est l'amour, il en résulte que le sujet qui aime
est toujours aimé par l'objet qu'il aime, ce qui est évidemment faux. Donc
l'inhérence réciproque n'est pas l'effet de l'amour.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
écrit (I. Joan, iv, 16): Celui qui demeure dans la charité demeure en. Dieu et
Dieu en lui. Or, la charité est l'amour de Dieu. Donc, pour la môme raison,
tout amour fait que l'objet aimé existe dans le sujet qui l'aime.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'amour fait que
l'objet aimé est dans le sujet qui l'aime et réciproquement, il faut que
l'inhérence mutuelle soit un de ses effets.
Il faut répondre que l'effet de l'inhérence
mutuelle peut s'entendre de la puissance perceptive et de la puissance appétitive.
Ainsi par rapport à la puissance perceptive on dit que l'objet aimé est dans le
sujet qui l'aime, lorsque l'objet aimé reste dans la pensée de celui qui
l'aime. C'esten ce sens que l'Apôtre dit aux Philippiens (Phil, i, 7) qu'il les
porte dans son coeur. On dit aussi par rapport à la même puissance, que le
sujet qui aime est dans l'objet aimé, quand celui qui l'aime ne se contente pas
d'en prendre une connaissance superficielle, mais qu'il s'efforce de disséquer
en quelque sorte et d'approfondir chacune de ses parties, et de pénétrer
jusqu'à ce qu'il renferme de plus intime. C'est ainsi que l'Apôtre, parlant du
Saint-Esprit qui est l'amour de Dieu, dit (I. Cor. n, 10) qu'il scrute les
profondeurs de Dieu. Relativement à la puissance appétitive, on dit que l'objet
aimé est dans le sujet qui l'aime, quand il est dans son affection par une
complaisance délicieuse , soit qu'il se réjouisse en lui et dans les biens
qu'il lui procure quand il est présent; soit que quand il est absent il se
porte vers lui par un amour de concupiscence ; soit qu'il lui procure les biens
qu'il lui veut par un amour d'amitié, qui ne provient pas d'une cause
extrinsèque, comme quand on désir*; uni1 chose pour une autre, ou quand on veut
du bien à un autre pour une autre fin, mais qui résulte de la complaisance
intime et radicale del'objet aimé. C'est ce qui fait que l'amour prend le nom
a"intimité, et qu'on dit les entrailles de la ch arité. Quant au sujet qui
aime, il n'est pas dans l'objet aimé par l'amour de concupiscence de la même
manière que par l'amour d'amitié. Car l'amour de concupiscence n'est pas
satisfait par quelque chose d'extrinsèque, soit parla possession, soitpar la
jouissance superficielle de l'objet aimé. 11 cherche toujours à posséder
parfaitement l'objet qu'il aime, et à pénétrer, pour ainsi dire, tout ce qu'il
a de plus intime. Dans l'amour d'amitié, le sujet qui aime est dans l'objet
aimé, de telle sorte qu'il regarde les biens ou les maux de son ami comme les
siens, et la volonté de son ami comme la sienne. Il lui semble qu'il souffre
les mômes maux que lui, qu'il a les mêmes biens; c'est pourquoi le propre des
amis est de vouloir les mômes choses, de s'attrister et de se réjouir ensemble,
comme le dit Aristote (Eth. lib. ix, cap. 3; lihet. lib. ii, cap. 4). Et comme
celui qui aime regarde comme sien tout ce qui appartient à son ami, il paraît
êtredans l'objet qu'il aime, et ne faire qu'une sculeet môme chose avec lui.
Réciproquement quand il veutetqu'il agitpour son ami comme pour lui-même, en
considérant son ami comme ne faisant qu'un avec lui. alors l'objet aimé est
dans le sujet qui l'aime. On peut encore dans l'amour d'amitié reconnaître un
troisième mode d'inhérence mutuelle qui résulte de la réciprocité de l'amour,
quand deux amis s'aiment mutuellement, qu'ils se veulent l'un à l'autre du bien
et qu'ils s'en font.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'objet aimé est contenu dans le sujet qui l'aime, en ce sens
qu'il est imprimé dans son affection par le plaisir qu'il lui cause, tandis que
le sujet qui aime esteontenu dans l'objet aimé, en ce sens que celui qui aime
sait de quelque manière ce qu'il y a d'intime dans l'objet aimé. Car rien
n'empêche qu'une même chose soit le contenant et le contenu sous divers
rapports, comme le genre est contenu dans l'espèce et réciproquement.
2. Il faut répondre au second, que la perception
de la raison précède l'affection de l'amour. C'est pourquoi, comme la raison
discourt sur l'objet aimé, de môme l'amour pénètre en lui, comme nous l'avons
dit (in corp. art.).
3. Il faut répondre au troisième , que ce
raisonnement repose sur la troisième espèce d'inhérence mutuelle qui ne se
rencontre pas dans tout amour (1).
(1) Quoique l'amour soit une union, il n'y a pas
toujours réciprocité, parce que tous ceux qui sont aimés n'aiment pas toujours
ceux qui les aiment.
ARTICLE III. — l'extase est-elle l'effet de
l'amour?
Objections: 1.. Il semble que l'extase ne soit pas
l'effet de l'amour. Car l'extase semble impliquer une sorte d'aliénation. Or,
l'amour ne produit pas toujours de l'aliénation -, car ceux qui aiment sont
parfois maîtres d'eux-mêmes. Donc l'amour ne produit pas l'extase.
2.. Celui qui aime désire que l'objet aimé lui
soit uni. Donc il attire à lui l'objet plutôt qu'il ne se porte vers lui, en
sortant de lui-môme.
3.. L'amour unit l'objet aimé avec le sujet qui
l'aime, comme nous l'avons dit (art. 1 et 2). Si donc le sujet qui aime sort de
lui-même pour se porter vers l'objet aimé, il s'ensuit qu'il aime plus cet
objet que lui-même, ce qui est évidemment faux. Donc l'extase n'est pas l'effet
de l'amour.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Denis dit (De div. nom. cap. 4) que l'amour divin produit l'extase, et que Dieu
lui-même est ravi en extase par l'excès de son amour. Et comme tout amour,
d'après ce même docteur, est une image et une participation de l'amour divin,
il semble que tout amour produise l'extase.
Réponse: CONCLUSION. — Dans la puissance cognitive
l'amour prépare l'extase en excitant le sujet qui aime à penser à l'objet aimé;
mais dans la puissance appétitive l'amour d'amitié le produit d'une manière
directe et absolue, tandis que l'amour de concupiscence ne le produit que d'une
manière relative.
Il faut répondre qu'on dit que quelqu'un est en
extase quand il est ravi hors de lui-même, ce qui peut se rapporter à la
puissance cognitive et à la puissance appétitive. Par rapport à la puissance
cognitive on dit que quelqu'un est hors de lui-même quand il se trouve hors de
la sphère de connaissance qui lui est propre; soit qu'il s'élève au-dessus,
comme l'homme quand il parvient à l'intelligence de choses qui sont supérieures
à ses sens et à sa raison, — on dit alors qu'il est en extase, parce qu'il se
trouve en dehors des objets qu'il peut naturellement percevoir au moyen de ses
sens et de sa raison; — soit qu'il descende au-dessous, comme, par exemple,
celui qui tombe en furie ou en démence. Par rapport à la puissance appétitive
on dit que quelqu'un est en extase quand son appétit se porte vers un autre
objet, et qu'il sort en quelque sorte de lui-même. L'amour préparela première
de ces extases en portant le sujet à arrêter ses réflexions sur l'objet aimé,
comme nous l'avons dit (art. préc). Car quand on réfléchit fortement à une
chose on fait abstraction des autres. Il produit directement la seconde.
L'amour d'amitié la produit absolument, mais l'amour de concupiscence ne la
produit que relativement. En effet, dans l'amour de concupiscence celui qui
aime sort en quelque sorte hors de lui, parce que, comme il n'est pas content
de la joie qu'il trouve dans le bien qu'il possède, il cherche à jouir de ce
qui est hors de lui. Toutefois, en travaillant à se procurer ce bien extérieur,
il ne sort pas absolument hors de lui; cette affection se renferme même
finalement au dedans de lui (1). Mais dans l'amour d'amitié l'affection de
celui qui aime sort absolument hors de lui, parce qu'il veut le bien de son
ami, et qu'il le fait en lui rapportant, pour ainsi dire, tous ses soins et
toute sa sollicitude.
(1) Parce que, dans ce cas, la chose qu'il aime il
ne la recherche pas pour elle-même, mais pour lui, et s'il sort momentanément
de sa sphère, e'est avec l'intention d'y revenir avec de nouvelles richesses.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que cette raison se rapporte à la première extase.
2. Il faut répondre au second, que ce raisonnement
porte sur l'amour de concupiscence qui ne produit pas l'extase d'une manière
absolue, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
3. Il faut répondre au troisième, que celui qui
aime sort de lui selon qu'il veut et qu'il opère le bien de son ami. Cependant
il ne veut pas le bien de son ami plus que le sien ; par conséquent il ne s'ensuit
pas qu'il aime plus autrui que lui-même (2).
(2) Il veut le hien de son ami comme le sien mais
I amour qu'il a pour lui-même remporte sur celui qu'il a pour autrui, parce
qe.e le premier est la mesure et la règle du second.
ARTICLE IV. — le zèle est-il l'effet de
l'amour?
Objections: 1.. Il semble que le zèle ne soit pas
l'effet de l'amour. Car le zèle est le commencement de la contention ou de la
dispute. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre : Puisqu'il y a entre vous zèle et
contention (zelus et contentio) (I. Cor. m, 3). Or, la contention répugne à
l'amour. Donc le zèle n'est pas l'effet de l'amour.
2.. L'objet de l'amour est le bien qui est
communicatif de lui-même. Or, le zèle est au contraire fort jaloux, et il ne
peut souffrir que l'on partage avec lui l'objet aimé. De là la jalousie qu'on
remarque entre les personnes qui sont mariées et qui ne veulent pas que
d'autres s'associent à leurs affections. Donc le zèle n'est pas l'effet de
l'amour.
3.. Le zèle n'existe pas plus sans haine que sans amour;
car il est dit (Ps. lxxii, 3) : J'ai été rempli de zèle à propos de la
prospérité des méchants. Donc le zèle ne doit pas être plutôt l'effet de
l'amour que celui de la haine.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
D'après saint Denis (De div. nom. cap. 4), Dieu est appelé jaloux (zelotes) à
cause de l'excès de son amour pour tout ce qui existe.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque le zèle est un
mouvement violent du sujet qui aime vers l'objet aimé, il est nécessairement un
effet de l'amour.
Il faut répondre que le zèle, de quelque manière
qu'on le prenne, provient de l'intensité de l'amour. Car il est évident que
plus une puissance tend avec énergie vers un objet, et plus elle repousse avec
force tout ce qui lui répugne ou lui esteontraire. Par conséquent l'amourétant
unmouvementvers l'objet aimé, comme le dit saint Augustin (QuaestAib. lxxxih,
quaest. 35et 36), quand il est intense il cherche à écarter tout ce qui lui
résiste. Cependant ce phénomène ne se produit pas de la même manière dans l'amour
de concupiscence et dans l'amour d'amitié. En effet, dans l'amour de
concupiscence celui qui désire vivement une chose, s'élève contre tout ce qui
l'empêche de l'acquérir ou d'en jouir tranquillement. C'est ainsi que les
hommes sont animés d'un zèle ardent contre ceux qui chercheraient à leur
disputer le coeur de leur femme qu'ils veulent posséder exclusivement et tout
entier. C'est aussi de la sorte que les ambitieux attaquent ceux qui paraissent
s'élever et qui leur disputent le premier rang. C'est le zèle de l'envie dont
le Psalmiste a dit (Ps. xxxvi, 1) : Gardez-vous de porter envie aux méchants;
n'ayez point de jalousie contre ceux qui commettent l'iniquité. Au contraire
l'amour d'amitié cherche le bien de celui qu'il aime. C'est pourquoi quand il est
ardent, il porte l'homme à s'élever contre tout ce qui répugne au bien de son
ami. Ainsi on dit que quelqu'un a du zèle pour un autre, quand il s'efforce de
repousser tout ce qu'on fait ou tout ce qu'on dit contrairement à ses intérêts.
De même on dit que quelqu'un a du zèle pour Dieu, quand il cherche à repousser,
autant qu'il le peut, ce qui est contraire à sa volonté ou à sa gloire ;
suivant ces paroles de l'Ecriture : J'ai été zélé pour le Seigneur des armées
(III. Reg. xix, 14), et ailleurs : Le zèle devotre maison me dévore (Joan. n).
Comme le dit la glose : il est dévoré par le zèle du bien celui qui met tout en
oeuvre pour corriger ce qui lui semble dépravé, et qui gémit quand il ne peut
en venir à bout.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument,
que l'Apôtre parle en cet endroit du zèle de l'envie (1), qui est en effet une
cause de contention non par rapport à l'objet aimé, mais par rapport à ce qui
en empêche la jouissance.
(1) Le zèle que saint Paul reprend dans les
Corinthiens provenait de l'amour que 1es uns avaient pour lui et les autres
pour Apelle ; ce qui jetait le trouble dans leur l'Eglise.
2. Il faut répondre au second, que l'on aime le
bien, parce qu'il est dans sa nature de se communiquer au sujet qui l'aime. Par
conséquent tout ce qui empêche la perfection de cette communication devient
odieux; c'est ainsi que le zèle procède de l'amour du bien. Mais par défaut de
bonté il arrive qu'il y a des biens particuliers qui ne peuvent être totalement
possédés par plusieurs. L'amour de ces biens produit le zèle de l'envie.
Toutefois il n'en est pas de même de ceux que plusieurs peuvent posséder
entièrement. Car personne n'est jaloux sur un autre de la connaissance de la
vérité qui peut être entièrement connue par plusieurs, mais on peut être jaloux
de la supériorité avec laquelle certains individus la connaissent.
3. Il faut répondre au troisième, que si l'on hait
ce qui répugne à l'objet qu'on aime, c'est par suite de l'amour qu'on a pour
lui. Par conséquent le zèle est à proprement parler l'effet de l'amour plutôt
que de la haine.
ARTICLE V. — l'amouk est-il une passion qui
blesse celui qui en est le sujet ?
Objections: 1.. Il semble que l'amour soit une
passion qui blesse. Car la langueur indique une certaine blessure dans celui
qui en estatteint. Or, l'amour produit la langueur; car il est dit (Cant, n, 5)
: Soutenez-moi avec des (leurs, fortifiez-moi avec des fruits, car je languis
d'amour. Donc l'amour est une passion qui blesse.
2.. Une fusion est une sorte de dissolution. Or,
l'amour fond le coeur où il se trouve. Car il est dit (Cant, v, 6) : Mon âme
s'est fondue quand mon bien-aimém'a parlé. Donc l'amour dissout, et par
conséquent corrompt et blesse ce qu'il touche.
3.. La ferveur indique un excès de chaleur, et cet
excès corrompt l'objet où il se trouve. Or, la ferveur est l'effet de l'amour.
Car saint Denis énumère parmi les propriétés qui appartiennent à l'amour des
séraphins la chaleur, l'intensité et la ferveur. Et il est dit de l'amour dans
le Cantique des cantiques (Cant, viii, 6) que ses lampes sont des lampes de feu
et de flammes. Donc l'amour est une passion qui blesse et qui corrompt.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Denis dit (De div. nom. cap. 4) que tous les êtres s'aiment eux-mêmes d'un
amour qui les conserve. Donc l'amour n'est pas une passion qui blesse, mais
c'est plutôt une passion qui conserve et qui perfectionne.
Réponse: CONCLUSION. — L'amour doce qui convient,
comme Dieu, perfectionne celui qui aime, mais l'amour de ce qui ne convient
pas, comme le péché, le blesse; toutefois on peut dire en général que tout
amour blesse à cause des modifications excessives qu'il fait subir au corps.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xvi, art. 4 et 2, et quest. xxvii, art. 4), l'amour signifie une
certaine union de la puissance appétitive avec un bien quelconque. Or, quand un
être s'unit avec ce qui lui convient,il n'en souffre pas, il en est plutôt, si
possible, perfectionné et amélioré. Mais quand il s'unit à quelque chose qui ne
lui convient pas, il en est blessé et il devient pire. L'amour de ce qui
convient est donc une cause de perfectionnement et d'amélioration pour celui
qui aime, tandis que l'amour de ce qui ne convient pas le blesse et le
détériore. C'est ce qui fait que l'homme est amélioré et perfectionné par
l'amour de Dieu, tandis qu'il est blessé et détérioré par f amour du péché,
selon ces paroles du prophète Osée (Os. ix, 40) : Ils sont devenus abominables
comme les choses qu'ils ont aimées. Tout ce que nous venons de dire se rapporte
à ce qu'il y a de formel dans l'amour, c'est-à-dire à ce qu'il est relativement
à l'appétit. Mais pour ce qu'il y a de matériel, c'est-à-dire quant aux
modifications du corps qu'il entraîne, il arrive que l'amour est une passion qui
blesse parce que ces modifications sont excessives (4). C'est ce qui arrive
d'ailleurs aux sens et à tous les actes que les puissances de l'âme produisent
au moyen du jeu des organes corporels.
(1) Ces modifications peuvent être si violentes
qu'elles troublent tout l'organisme du corps humain, et qu'elles altèrent ainsi
profondément la santé.
Solutions: 1. A l'égard de ce qu'on objecte il
faut répondre qu'on peut attribuer à l'amour quatre effets très-prochains : la
fusion ou la liquéfaction, la jouissance, la langueur et la ferveur (2). Il
faut mettre au premier rang la fusion, qui est opposée à la congélation. Car
les choses qui sont gelées sont compactes, de manière qu'il n'est pas aisé à un
autre corps de les pénétrer. Or, il est dans la nature de l'amour que l'appétit
soit prêt à recevoir le bien qu'il aime, selon que l'objet aimé est dans le
sujet aimant, ainsi que nous l'avons dit (art.2). La congélation ou ladureté du
coeur est donc une disposition contraire à l'amour. Mais lafusion implique, au
contraire, un certain attendrissement du coeur qui le rend apte à recevoir en
lui l'objet qu'il aime. Ainsi donc quand l'objet aimé est présent et qu'on le
possède, il y a délectation ou jouissance ; s'il est absent, il en résulte deux
autres passions, la tristesse et la ferveur. La tristesse est exprimée par la
langueur, et c'est ce qui fait que Cicéron l'appelle une maladie (De Tuscul.
lib. m). La ferveur l'est par le désir ardent qu'on a d'obtenir ce qu'on aime.
Tels sont les effets de l'amour considérés formellement selon le rapport de la
puissance appétitive avec son objet. Mais il y a encore d'autres effets qui
sont en proportion de ceux-ci, et qui résultent de la modification des organes
corporels.
(2) Toutes ces expressions appliquées à la passion
de l'amour ne sont pas purement métaphoriques. Elles ont un sens propre basé
sur les phénomènes physiques qu'elles déterminent.
ARTICLE VI. — l'amour est-il la cause de tout
ce que fait celui qui aime (3)?
(3) Bossuet soutient cette même thèse dans son
traité De la connaissance de Dieu et de soi-même, pag. 85, éd. de Vers.
Objections: 1.. Il semble que celui qui aime ne
fasse pas tout en vue de son amour. Car l'amour est une passion, comme nous
lavons dit (quest. xxvi, art. 2). Or. l'homme ne fait pas tout par passion; il
y a des choses qu'il fait par choix, d'autres par ignorance, comme le dit
Aristote (Eth. lib. m, cap. 5). Donc il ne fait pas tout ce qu'il fait par
amour.
2.. L'appétit est le principe du mouvement et de
l'action dans tous les animaux, comme on le voit dans Aristote (De anima, lib.
m, text. 48-55). Si donc tout ce qu'on fait, on le fait par amour, les autres
passions de la partie appétitive seront superflues.
3.. Une même chose ne peut pas avoir simultanément
pour cause des principes contraires. Or, il y ades choses qui sont produites
par la haine. Donc tout n'est pas produit par l'amour.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Denis dit (De div. nom. cap. 4) que c'est l'amour du bien qui fait faire à tous
les êtres tout ce qu'ils font.
Réponse: CONCLUSION. — Tout agent fait par amour
tout ce qu'il fait, puisqu'il agit en vue d'une fin qui est le bien.
Il faut répondre que tout agent agit pour une fin
quelconque, comme nous l'avons dit (quest. i, art. 4 et 2). Or, la fin est le
bien qu'on désire et qu'on aime. D'où il est évident que tout agent, quel qu'il
soit, fait toutes ses actions d'après un amour quelconque.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que cette objection se rapporte à l'amour considéré comme une passion
qui existe dans l'appétit sensitif. Mais nous parlons ici de l'amour pris en
général, selon qu'il comprend sous lui l'amour intellectuel, raisonnable,
animal et naturel. Car c'est decet amour que parle saint Denis (De div. nom. cap.
4).
2. Il faut répondre au second, que, comme nous
l'avons dit (quest. xxv, art. 2), de l'amour naissent le désir, la tristesse,
la délectation et par conséquent toutes les autres passions. D'où il résulte
que toute action qui procède d'une passion quelconque procède aussi de l'amour
comme de sa cause première ; ce qui ne rend pas pour cela superflues les autres
passions qui en sont les causes prochaines.
3. Il faut répondre au troisième, que la haine est
l'effet de l'amour, comme nous le dirons dans la question suivante (art. 2).
QUESTION XXIX.: DE LA HAINE.
Après avoir parlé de l'amour nous avons à nous
occuper de la haine. — A cet égard il y a six questions à faire : 1° Le mal
est-il la cause et l'objet de la haine? — 2° La haine résulte-t-elle de l'amour?
— 3° La haine est-elle plus forte que l'amour? — 4° Peut-on se haïr soi-même? —
5° Peut-on haïr la vérité? — 6" Peut-on haïr une chose en général ?
ARTICLE I. — LE MAL EST-IL LA CAUSE ET L'OBJET
DE LA HAINE ?
Objections: 1.. Il semble que le mal ne soit
pas la cause et l'objet de la haine. Car tout ce qui existe est bon comme être.
Sidone le mal est l'objet de la haine, il s'ensuit qu'il n'y a pas de chose
qu'on haïsse, mais seulement ce qu'il y a de défectueux en elle, ce qui est
évidemment faux.
2.. La haine du mal est une chose louable. C'est
pourquoi il est dit à la louange des Juifs (IL Mach. m, 4) que les lois étaient
parfaitement observées, à cause de la piété du grand prêtre Onias et de la
haine qu'on avait pour le mal. Si donc on ne hait que le mal il s'ensuit que la
haine est toujours louable, ce qui est évidemment faux.
3.. La même chose n'est pas à la fois bonne et
mauvaise. Or, le même objet est sous divers rapports aimable et détestable.
Donc la haine n'a pas seulement le mal pour objet, mais encore le bien.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. La
haine est le contraire de l'amour. Or, l'objet de l'amour est le bien, comme
nous l'avons dit (quest. xxvi, art. 4). Donc l'objet de la haine est le mal.
Réponse: CONCLUSION. — Comme le bien est l'objet
et la cause de l'amour, de même le mal est l'objet et la cause de la haine.
Il faut répondre que l'appétit naturel découlant
d'une perception bien qu'il n'en ait pas la conscience, il semble qu'on doive
raisonner de môme sur l'inclination de cet appétit et sur celle de l'appétit
animal qui résulte d'une perception dont il a le sentiment, comme nous l'avons
dit (quest. xxvi, art. 1). Or, dans l'appétit naturel on remarque évidemment
que comme les êtres ont de l'attrait et de la sympathie pour tout ce qui
convient à leur nature, de même ils ont de l'éloignement et de la répugnance
pour tout ce qui leur est contraire. Le premier de ces phénomènes constitue
l'amour naturel et le second la haine. Ainsi donc dans l'appétit animal ou
intelligentiel l'amour résulte de l'harmonie qui existe entre l'appétit et
l'objet qui lui paraît convenable, tandis que la haine provient de la
répugnance qu'il a pour tout ce qui lui semble nuisible et désavantageux. Et
comme tout ce qui convient a par là même le caractère et la nature du bien, et
que tout ce qui répugne a par là môme le caractère ou la nature du mal, il
s'ensuit que le bien est l'objet de l'amour comme le mal est l'objet de la
haine.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'être, en tant qu'être, n'implique pas de répugnance, mais il
renferme plutôt une raison de convenance, parce que tout ce qui existe est
compris dans l'idée de l'être. Mais l'être considéré en particulier peut avoir
de la répugnance à l'égard d'un autre être considéré de la même manière (1)-,
c'est ainsi qu'un être est haïssable pour un autre et qu'il est mauvais, bien
qu'il ne le soit pas en lui-même, mais parce qu'il l'est relativement à un
autre.
(1) Les serpents, considérés comme êtres, ne sont
pas haïssables, mais l'homme les hait, parce qu'ils sont venimeux.
2. Il faut répondre au second, que comme on prend
pour un bien ce qui n'en est pas un véritablement, de même on prend pour un mal
ce qui n'en est pas un non plus. D'où il arrive quelquefois que la haine du mal
et l'amour du bien ne sont pas un bien.
3. Il faut répondre au troisième, qu'il arrive
qu'une même chose peut être naturellement aimable et haïssable sous divers
rapports, parce que le même objet peut convenir par sa nature à une chose et
répugner à une autre. Ainsi la chaleur convient au feu et répugne à l'eau. Pour
l'appétit animal cette diversité provient de ce que la même chose est
considérée comme bonne par les uns et comme mauvaise par les autres (2).
(2) Ainsi la vertu est aimée par les uns, en
raison de son honnêleté, et elle est détestée par les autres à cause des
difficultés qu'elle présente.
ARTICLE II — LA HAINE EST-ELLE CAUSÉE PAR
L'AMOUR?
Objections: 1.. Il semble que l'amour ne soit pas
cause de la haine. Car les choses qui se divisent par opposition sont
naturellement simultanées, comme le dit Aristote (Catég. cap. 43). Or, l'amour
et la haine puisqu'ils sont contraires se divisent par opposition. Donc ils
sont naturellement simultanés, et par conséquent l'amour n'est pas cause de la
haine.
2.. L'un des contraires n'est pas cause de
l'autre. Or, l'amour et la haine sont contraires. Donc, etc.
3.. Le dernier n'est pas cause du premier. Or, la
haine semble antérieure à l'amour ; car la haine suppose qu'on s'éloigne du mal
et l'amour qu'on s'avance vers le bien. Donc l'amour n'est pas cause de la
haine.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 7 et 9) que toutes les affections
sont causées par l'amour. Donc puisque la haine est une affection de l'âme,
elle est aussi produite par l'amour.
Réponse: CONCLUSION. — Puisqu'on ne hait que ce
qui est opposé au bien qu'on aimait auparavant, il s'ensuit nécessairement que
toute haine vient de l'amour.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
prée.),l'amour consiste dans une certaine convenance entre le sujet qui aime et
l'objet aimé, tandis que la haine consiste dans une répugnance ou un désaccord
qui existe entreeux. Or,en toutil faut considérer ce qui convient à l'être
avant ce quilui répugne. Car une chose répugne à une autre, parce qu'elle la
corrompt ou qu'elle l'empêche de percevoir ce qui lui convient. Il est donc
nécessaire que l'amour soit antérieur à la haine et qu'on ne déteste rien que
ce qui est contraire à l'objet qu'on aime. D'après cela toute haine est
produite par l'amour.
(1) Il en est ainsi tic toutes les espèces du même
genre.
(2) Ainsi le deux précède réellement le trois et
le quatre.
Solutions: 1. II faut répondre au premier
argument, que dans les choses qui se divisent par opposition, il y en a qui
sont naturellement simultanées, réellement et rationnellement, comme deux
espèces d'animal ou deux espèces de couleur (1). Il y en a qui sont
rationnellement simultanées, mais dont l'une est réellement avant l'autre et en
est la cause; comme on le voit dans les espèces des nombres (2), des figures et
des mouvements. Il y en a enfin qui ne sont simultanées, ni réellement, ni
rationnellement, comme la substance et l'accident. Car la substance est
réellement cause de l'accident; et l'être est rationnellement attribué à la
substance avant de l'être à l'accident, parce qu'on ne l'attribue àl'accident
qu'autant qu'il est dans la substance. Or, l'amour et la haine sont par nature
rationnellement simultanés, mais ils ne le sont pas réellement. Par conséquent
rien n'empêche que l'amour ne soit cause de la haine.
2. Il faut répondre au second, que l'amour et la
haine sont contraires quand ils se rapportent au même objet; mais quand ils se
rapportent à des objets contraires, ils ne sont plus opposés, ils sont une
conséquence l'un de l'autre. Car c'est la même raison qui fait qu'on aime une
chose et qu'on hait son contraire. Par conséquent l'amour d'une chose est cause
de la haine qu'on a pour celle qui lui est opposée.
3. Il faut répondre au troisième, que dans
l'exécution il faut s'écarter d'un terme avant de s'approcher d'un autre, mais
dans l'intention c'est le contraire; on ne s'éloigne d'un terme que parce qu'on
s'avance vers un autre. Or, le mouvement de l'appétit appartient à l'intention
(3) plus qu'à l'exécution (4), et comme l'amour et la haine sont l'un et
l'autre un mouvement de l'appétit il s'ensuit que l'amour est avant la haine.
(3) Qui regarde la fin.
(4) Qui ne s'occupe que des moyens par rapport à
la fin.
ARTICLE III. — LA. HAINE EST-ELLE PLUS FORTE
QUE L'AMOUR ?
Objections: 1.. Il semble que la haine soit plus
forte que l'amour. Car saint Augustin dit (Quaest. lib. Lxxxm, quaest. 36j : Il
n'y a personne qui ne fuie la douleur plus qu'il ne recherche le plaisir. Or,
il appartient à la haine de fuir la douleur, tandis qu'il appartient à l'amour
de rechercher le plaisir. Donc la haine est plus forte que l'amour.
2.. Le plus faible est vaincu parle plus fort. Or,
l'amour est vaincu par la haine, par exemple toutes les fois qu'il se change en
haine. Donc la haine est plus forte que l'amour.
3.. L'affection de l'âme se manifeste par ses
effets. Or, l'homme tend plus vivement à repousser ce qui lui est odieux qu'à
rechercher ce qu'il aime ; c'est ce qui fait que les bêtes elles-mêmes, comme
l'observe saint Augustin (Quaest. lib. lxxxih, quaest. 36), s'abstiennent de ce
qui les délecte, dans la crainte du châtiment. Donc la haine est plus forte que
l'amour.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Le
bien est plus fort que le mal. Car le mal n'agit qu'en vertu du bien, comme le
dit saint Denis (De div. nom. cap. A). Dr, la haine et l'amour diffèrent en
raison de la différence qu'il y a entre le bien et le mal. Donc l'amour est
plus fort que la haine.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la haine est
l'effet de l'amour, l'amour est absolument plus fort et plus puissant qu'elle,
quoique parfois on sente la haine plus vivement que l'amour.
Il faut répondre qu'il est impossible que l'effet
soit plus fort que sa cause. Or, toute haine procède d'un amour quelconque,
comme de sa cause, ainsi que nous l'avons dit (art. 2). Il est donc impossible
que la haine soit absolument plus forte que l'amour. Il est môme nécessaire,
absolument parlant, que l'amour soit plus fort que la haine. Car une chose se
porte plus vivement vers la fin que vers les moyens. Et, comme on ne s'éloigne
du mal que pour arriver au bien qui est l'objet final, il s'ensuit,
qu'absolument parlant, le mouvement de l'âme est plus fort pour le bien que
pour le mal. Cependant la haine parait quelquefois plus forte que l'amour pour
deux raisons : 4° Parce que la haine est plus sensible que l'amour. Car,
quoique la perception des choses sensibles suppose une certaine modification
des organes, on ne sent pas aussi vivement cette altération quand elle est déjà
consommée qu'au moment môme où elle est en train de se produire. Ainsi la chaleur
d'une fièvre étique continuelle, quoiqu'elle soit plus grande, ne se sent
cependant pas comme la chaleur d'une fièvre tierce; parce que la première est
déjà pour ainsi dire passée en habitude, et est devenue une seconde nature.
C'est pour ce motif que l'amour se sent plus vivement en l'absence de l'objet
aimé, et que saint Augustin dit (De Trin. lib. x, cap. 42) qu'on ne l'éprouve
pas de la môme manière quand il n'est pas accompagné du besoin. C'est aussi
pour cela que la répugnance qu'on a pour ce que l'on déteste se fait sentir
plus fortement (pie la sympathie qu'on ressent pour ce que l'on aime. 2° La
seconde raison, c'est qu'on compare la haine à un amour qui ne lui correspond
pas. Car l'amour diffère en grandeur et en puissance selon la diversité des
biens qui en sont l'objet, et la haine est en proportion de l'amour auquel elle
correspond. Ainsi la haine qui correspond à un amour plus ardent est plus
puissante qu'un amour d'un degré inférieur.
Solutions: 1. La réponse au premier argument est
par là môme évidente. Car l'amour du plaisir est moindre que l'amour de sa
conservation propre à laquelle correspond la fuite de la douleur. C'est
pourquoi on fuit plus la douleur qu'on n'aime le plaisir.
2. Il fau t répondre au second, que la haine ne
triomphe jamais de l'amour qu'à cause d'un amour plus grand auquel cette haine
correspond. Ainsi l'homme s'aime plus que son ami, et c'est en vertu de cet
amour qu'il déteste son ami s'il lui est contraire.
3. Il faut répondre au troisième, que l'homme agit
avec plus d'énergie pour repousser ce qui est odieux, parce que la haine lui
est plus sensible (4).
(1) La haine nous est plus sensible', parce
qu'elle trouble l'économie de nos organes, tandis quo 1 amour laisse lime et le
corps tranquilles, parce qu'il est naturel. C'est ainsi que la douleur de la
maladie so fait plus vivement sentir que le bien-être de la santé.
ARTICLE IV. — peut-on se haïr soi-même?
Objections: 1.. Il semble qu'on puisse se haïr
soi-même. Car il est dit (Ps. x, 6) : Celui qui aime l'iniquité liait son âme.
Or, il y en a beaucoup qui aiment l'iniquité. Donc il y en a beaucoup qui se
haïssent eux-mêmes.
2.. Nous haïssons celui à qui nous voulons et nous
faisons du mal. Or, il y a quelquefois des individus qui se veulent et qui se
font du mal -, par exemple, ceux qui se tuent. Donc il y ades individus qui se
haïssent.
3.. Boôce dit que l'avarice rend les hommes
odieux. D'où l'on peut croire que tous les hommes haïssent l'avare. Or, il y a
des avares. Donc il y a des hommes qui se haïssent eux-mêmes.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
L'Apôtre dit (Ephes. v, 29) que personne n'a jamais haï sa propre chair.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque tous les êtres
inclinent et tendent par l'amour au bien qui leur est propre, il est impossible
qu'un individu se haïsse absolument lui-même.
Il faut répondre qu'il est impossible, à
proprement parler, qu'un individu se haïsse lui-même. Car tout être désire
naturellement son bien, et il ne peut désirer une chose qu'autant qu'elle lui
est avantageuse, puisque le mal est en dehors de la volonté, comme le dit saint
Denis (De div. nom. cap. 4). Or, aimer quelqu'un c'est lui vouloir du bien,
comme nous l'avons dit (quest. xxvi, art. 4). 11 est donc nécessaire qu'on
s'aime soi-même, et il est impossible, à proprement parler, qu'on se haïsse.
Cependant il arrive par accident qu'on se hait, et cela de deux manières : 1°
Par rapport au bien qu'on se veut à soi-même. Car il arrive quelquefois que ce
qu'on recherche comme un bien relatif est absolument mauvais. Et parle fait on
se veut du mal, ce qui est se haïr. 2° Par rapport à soi-même à qui l'on veut
du bien. Car chaque être est représenté par ce qu'il y a de plus eminent en
lui. Ainsi on rapporte au roi ce que fait la cité, comme si le roi était la
cité tout entière. Il est donc évident que dans l'homme ce qu'il y a de plus
élevé c'est l'esprit. Mais il se rencontre des hommes qui estiment par-dessus
tout ce qu'ils sont sous le rapport du corps et des sens. Conséquemment ils
s'aiment suivant ce qu'ils s'estiment, et ils haïssent ce qu'ils sont
véritablement, puisqu'ils veulent ce qui est contraire à la raison. C'est ainsi
que celui qui aime l'iniquité hait non-seulement son âme, mais il se hait
encore lui-même.
Solutions: 1. La réponse au premier argument est
par là même évidente.
2. Il faut répondre au second, que personne ne se
veut et ne se fait du mal qu'autant qu'il le considère comme un bien ; car ceux
qui se tuent considèrent la mort comme un avantage, en ce sens qu'ils voient en
elle le terme de leurs maux et de leurs douleurs.
3. Il faut répondre au troisième, que l'avare hait
en lui quelque chose d'accidentel, mais il ne se hait pas pour cela lui-même,
comme le malade hait sa maladie précisément parce qu'il s'aime lui-même. — Ou bien
on peut dire que l'avarice rend odieux aux autres ceux qui ont ce défaut, mais
elle ne les rend pas odieux à eux-mêmes. Elle provient même de l'amour
désordonné qu'on a de soi-même, et c'est l'excès de cet amour qui fait qu'on
ambitionne plus qu'on ne devrait les biens temporels.
ARTICLE V. — PEUT-ON HAÏR LA VÉRITÉ?
Objections: 1.. Il semble qu'on ne puisse pas haïr
la vérité. Car le bon, l'être et le vrai rentrent l'un dans l'autre. Or, on ne
peut pas haïr la bonté. Donc on ne peut pas non plus haïr la vérité.
2.. Tous les hommes désirent naturellement la
science, comme le dit Aristote (Met. lib. i, cap. 4). Or, la science n'a pour
objet que le vrai. Donc on désire et l'on aime naturellement la vérité. Et
comme ce qui existe naturellement dans un être est toujours en lui, on ne peut
pas par conséquent haïr la vérité.
3.. Aristote dit (Rhet. lib. n, cap. 4) que les
hommes aiment ceux qui ne sont pas dissimulés, et ils les aiment à cause de la
vérité. Donc l'homme aime naturellement ce qui est vrai, et par conséquent il
ne le hait pas.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
L'Apôtre dit (Gai. iv, 16) : Je me suis fait votre ennemi en vous disant la
vérité.
Réponse: CONCLUSION. — Personne ne peut haïr la
vérité en général, mais on peut la haïr en particulier, selon qu'elle répugne à
l'objet qu'on aime.
11 faut répondre que le bien, le vrai et l'être
sont une même chose dans la réalité, mais qu'ils différent rationnellement. Car
le bien est par lui-même désirable, mais il n'en est pas de même de l'être et
du vrai, puisque c'est le bien que tous les êtres recherchent. C'est pourquoi
le bien ne peut pas, comme tel, être haï ni en général, ni en particulier. On
ne peut pas non plus haïr l'être et le vrai en général, parce que pour qu'il y
ait haine il faut désaccord, et pour qu'il y ait amour, sympathie. Or, l'être
et le vrai sont communs à tout ce qui existe. Mais rien n'empêche que l'on ne
haïsse tel ou tel être, telle ou telle vérité en particulier, selon qu'on y
découvre quelque chose de contraire ou de répugnant. Car l'idée de contrariété
et de répugnance n'est pas opposée à la nature de l'être et du vrai comme à la
nature du bien. Or, une vérité particulière peut répugner ou être contraire de
trois manières au bien que l'on aime : 1° Selon que la vérité a sa cause et son
origine dans les choses elles-mêmes. Ainsi, quelquefois l'homme hait certaine
vérité quand il voudrait que ce qui est vrai ne le fût pas. 2° Selon que la
vérité est dans la connaissance de l'homme lui-môme, et qu'à ce titre elle
l'empêche de poursuivre l'objet qu'il aime. Comme si l'on voulait, par exemple,
ne pas connaître la vérité de la foi afin de pécher librement, à la façon de
ces impies auxquels l'Ecriture fait dire (Job, xxi, 14) : Nous ne voulons pas
connaître vos voies. 3° On hait la vérité en particulier comme une chose qui
répugne, en raison de la connaissance qu'un autre en a. Ainsi, quand on veut
rester dans le péché, on serait fâché que quelqu'un sût la vérité touchant
l'état dans lequel on est. C'est ce qui fait dire à saint Augustin (Conf. lib.
x, cap. 23) que les hommes aiment la vérité qui les éclaire, mais qu'ils
détestent celle qui les condamne.
Solutions: 1. La réponse au premier argument est
par là même évidente.
2. Il faut répondre au second, que la connaissance
de la vérité est par elle-même une chose qui plaît, et c'est pour cela que
saint Augustin dit que les hommes aiment la vérité qui les éclaire. Mais elle
peut être par accident une chose haïssable, quand elle nous empêche de jouir de
l'objet que nous désirons.
3. Il faut répondre au troisième, que l'amour
qu'on a pour ceux qui ne sont pas dissimulés provient de ce que l'homme aime à
connaître la vérité par elle-même, telle que les hommes qui ne sont pas
dissimulés la manifestent.
ARTICLE VI. — PEUT-ON HAÏR QUELQUE CHOSE EN
GÉNÉRAL ?
Objections: 1.. Il semble qu'on ne puisse pas haïr
quelque chose en général. Car la haine est une passion de l'appétit sensitif
qui est mù par la perception d'un objet sensible. Or, les sens ne peuvent
percevoir ce qui est général ou universel. Donc on ne peut pas haïr quelque
chose en général.
2.. La haine provient d'un défaut d'harmonie qui
répugne au bien commun. Or, le bien commun rentre dans le général ou
l'universel. Donc on ne peut pas haïr une chose en général.
3.. L'objet de la haine est le mal. Or, le mal
existe dans les choses et non dans l'esprit, comme le dit Aristote (Met. lib.
vi, text. 8). Donc puisque le général n'existe que dans l'esprit qui l'abstrait
du particulier, il semble que la haine ne puisse pas avoir pour objet ce qui
est universel.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Rhet. lib. n, cap. 4) que la colère porte toujours sur des choses
particulières, mais que la haine a pour objet ce qui est général. Car chacun
hait le voleur et le calomniateur.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la brebis hait
non-seulement tel ou tel loup, mais encore le loup en général, la haine peut
s'étendre non-seulement au particulier, mais encore au général ou à
l'universel.
Il faut répondre qu'on peut considérer l'universel
de deux manières : 1° purement et simplement -, 2° selon la nature de la chose
à laquelle il se rapporte (1). Par la première de ces considérations, on
regarde l'homme en général ; par la seconde on regarde ce qu'il est en
lui-même. Si on prend l'universel dans le premier sens, il n'y a pas de
puissance dans la partie sensitive qui puisse se rapporter à lui. La puissance
cognitive ne s'y rapporte pas plus que la puissance appétitive. Car l'universel
s'abstrait de la matière individuelle qui est la source et la racine de toutes
les facultés sensitives. Cependant une puissance sensitive, soit la puissance
cognitive, soit la puissance appétitive, peut se porter en général vers un
objet. Ainsi nous disons que l'objet de la vue est la couleur en général, non
que la vue perçoive la couleur en général, mais parce que la propriété qu'a la
couleur d'être perçue par la vue ne convient pas seulement à telle couleur en
particulier, mais à toute autre couleur absolument parlant. La haine qui réside
dans la partie sensitive peut donc se rapporter à un objet en général, parce
que l'animal peut trouver dans une nature en général quelque chose qui lui
esteontraire et ne pas seulement détester tel ou tel individu en particulier.
Ainsi la brebis hait non-seulement tel ou tel loup, mais encore le loup en
général. La colère est toujours l'effet d'un objet particulier, parce qu'elle
ne provient que de l'acte d'une chose qui nous blesse. Or, les actes se
rapportent aux choses particulières, et c'est ce qui fait dire à Aristote que
la colère se rapporte toujours à quelque chose de particulier, tandis que la
haine peut avoir pour objet quelque chose de général (2). Quant à la haine qui
réside dans la partie intelligenlielle, comme elle suit la perception générale
de l'intellect, elle peut de ces deux manières se rapporter à l'universel (3).
(1) Comme l'espèce, selon qu'elle est abstraite
des individus.
(2) Ainsi le loup, en général, peut être considéré
comme un animal cruel; le voleur et le calomniateur, comme des hommes
dangereux.
(3) C'est-à-dire selon les deux manières dont on
peut considérer l'universel.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que les sens ne perçoivent pas l'universel selon ce qu'il est en
lui-même, mais ils perçoivent certaines choses auxquelles par abstraction on
ajoute accidentellement une idée de généralité.
2. Il faut répondre au second, que ce qui est
commun à tous les êtres ne peut pas donner lieu à la haine, mais rien n'empêche
que ce qui est commun à un très-grand nombre d'êtres soit néanmoins contraire à
d'autres et leur soit nécessairement odieux.
3. Il faut répondre au troisième, que cette
objection repose sur l'universel, selon qu'il est considéré abstractivement, et
à ce titre il ne tombe ni sous la connaissance, ni sous l'appétit de la
puissance sensitive.
QUESTION XXX. : DE LA CONCUPISCENCE.
Après avoir parlé de l'amour et delà haine, nous
avons à nous occuper maintenant de la concupiscence. — A cet égard il y a
quatre questions à faire : 1" La concupiscence n'est-elle que dans
l'appétit sensitif? — 2" La concupiscence est-elle une passion spéciale? —
3° Y a-t-il des concupiscences qui sont naturelles et d'autres qui ne le sont
pas? — 4" La concupiscence est-elle infinie?
ARTICLE I. — la concupiscence n'est-elle que
dans l'appétit sensitif ?
Objections: 1.. Il semble que la concupiscence
n'existe pas seulement dans l'appétit sensitif. Car il y a une concupiscence de
la sagesse, comme il est écrit (Sap. vi, 21) : La concupiscence de la sagesse
mène au royaume éternel. Or, l'appétit sensitif ne peut se porter vers la
sagesse. Donc la concupiscence n'existe pas que dans l'appétit sensitif.
2.. Le désir d'observer les commandements de Dieu
n'existe pas dans l'appétit sensitif. Car l'Apôtre dit (Rom. vu, 18) : Le bien
ne se trouve pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair. Or, le désir d'observer
les commandements de Dieu tombe sous la concupiscence, puisqu'il est écrit (Ps.
cxvm, 20) : Mon âme dans l'ardeur de sa concupiscence a désiré votre loi qui est
pleine de justice. Donc la concupiscence n'existe pas que dans l'appétit
sensitif.
3.. Chaque puissance désire le bien qui lui est
propre. Donc la concupiscence existe dans toutes les puissances de l'âme et ne
se trouve pas que dans l'appétit sensitif.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Jean Damascène dit (De fid. orth. lib. n, cap. 12) qu'on distingue dans la
partie déraisonnable qui obéit à la raison et qui lui est soumise la
concupiscence et la colère. Or, cette partie de l'âme est passive et
appétitive. Donc la concupiscence a son siège dans l'appétit sensitif.
Réponse: CONCLUSION. — La concupiscence étant le
désir de ce qui délecte les sens, elle réside à proprement parler dans la
faculté concupiscible de l'appétit sensitif.
Il faut répondre que, comme le dit Aristote (Rhet.
lib. i, cap. 11), la concupiscence est l'appétit ou le désir de ce qui délecte.
Or, il y a deux sortes de délectation, comme nous le verrons plus loin (quest.
xxxi, art. 3 et 4) : l'une qui consiste dans le bien intellectuel qui est le
bien de la raison, et l'autre dans le bien qui flatte les sens. La première de
ces deux délectations semble appartenir à l'âme exclusivement. La seconde
appartient à l'âme et au corps, parce que les sens sont une puissance qui
existe dans un organe corporel. Ainsi ce qui est bon par rapport aux sens est
bon pour l'être entier qui en est composé. Or, la concupiscence parait être le
désir de cette dernière délectation, parce que, comme son nom l'indique
(concupiscere), elle appartient tout à la fois au corps et à l'âme. Par
conséquent la concupiscence, à proprement parler, existe dans l'appétit
sensitif et dans la puissance concupiscible qui tire d'elle son nom.
Solutions: 1. 11 faut répondre au premier
argument, que le désir de la sagesse et des autres biens spirituels reçoit
quelquefois le nom de concupiscence, soit par analogie, soit parce que l'ardeur
de l'appétit de la partie supérieure de l'âme reflue en quelque sorte sur
l'appétit inférieur au point que celui-ci tend aussi à sa manière au bien
spirituel, selon l'impulsion que l'autre lui a donnée. C'est ainsi que le corps
lui-même se prête aux choses spirituelles, selon ces paroles du Psalmiste (Ps.
lxxxiii, 3) : Mon coeur et ma chair brûlent de joie pour le Dieu vivant.
2. Il faut répondre au second, que le désir, à
proprement parler, peut appartenir plutôt non-seulement à l'appétit inférieur,
mais encore à l'appétit supérieur. Car il n'implique pas une sorte
d'association (1), comme la concupiscence, mais il exprime un simple mouvement
vers l'objet désiré.
(1) Le désir convient mieux à la recherche des
biens spirituels, parce qu'il est un simple mouvement de l'esprit ; mais la
concupiscence, par là même qu'elle indique le concours de deux forces, convient
mieux à la recherche des biens sensibles à laquelle le corps et l'âme prennent
part.
3. Il faut répondre au troisième, que chaque
puissance de l'âme peut appé-ter le bien qui lui est propre d'un appétit
naturel qui ne suit pas la perception; mais il n'y a que la puissance
appétitive qui appôte le bien d'un appétit animal qui est une conséquence de la
perception. Et c'est à la puissance eoncupiscible qu'il appartient d'appéter le
bien qui délecte les sens, ce qui constitue la concupiscence proprement
dite. -
ARTICLE II. — la concupiscence est-elle une
passion spéciale?
Objections: 1.. Il semble que la concupiscence ne
soit pas une passion spéciale de la puissance eoncupiscible. Car on distingue
les passions d'après leurs objets. Or, l'objet de la puissance eoncupiscible
est ce qui délecte les sens, ce qui est aussi l'objet delà concupiscence,
d'après Aristote (Rhet. lib. i, cap. 11). Donc la concupiscence n'est pas une
passion spéciale qui réside dans la puissance eoncupiscible.
2.. Saint Augustin dit (Quaest. lib. lxxxiii,
quaest. 33) que la cupidité est l'amour des choses qui passent ; par conséquent
elle n'est pas distincte de l'amour lui-même. Or, toutes les passions spéciales
sont disLincles les unes des autres. Donc la concupiscence n'est pas une
passion spéciale de l'appétit eoncupiscible.
3.. Toutes les passions spéciales
del'appétitconcupiscibleontleur contraire, comme nous l'avons dit (quest. xxm,
art. 2). Or, iln'yapasde passion spéciale dans l'appétit eoncupiscible qui soit
opposée à la concupiscence. Car, d'après saint Jean Damascène(De fid.orth.ïïb.
u,cap. 12), le bien attendu constitue la concupiscence et le bien présent
lajoie. De même le mal qu'on attend produit la crainte, et celui qui est arrivé
la tristesse. D'où il semble que comme la tristesse est contraire à lajoie, de
môme la crainte l'est à la concupiscence. Or, la crainte n'existe pas dans le
eoncupiscible, mais dans l'irascible. Donc la concupiscence n'est pas une
passion spéciale qui existe dans le eoncupiscible.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. La
concupiscence a pour cause l'amour et pour terme la délectation, qui sont des
passions de l'appétit eoncupiscible. Par conséquent elle est distincte, comme
passion spéciale, de toutes les autres passions de cette puissance.
CONCLUSION. — La concupiscence est une passion de
l'appétit sensitif distincte dans son espèce de l'amour qui est sa cause et de
la délectation qui est son terme.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xxiii, art. 1), le bien qui délecte les sens est en général l'objet de
l'appétit eoncupiscible. Par conséquent les passions de cet appétit se
distinguent d'après la diversité de leur objet. Or, la diversité de l'objet
peut se considérer, soit d'après la nature de l'objet lui-même, soit d'après la
différence qu'il y a entre sa vertu motrice ou son principe d'action. Quand la
diversité de l'objet repose sur la nature même de la chose, elle établit une
différence matérielle entre les passions (2); mais la diversité qui résulte de
leur vertu motrice produit une différence formelle qui fait qu'elles ne sont
pas de même espèce. La vertu motrice diffère selon que l'objet est réellement
présent et selon qu'il est absent. Car quand l'objet est présent il fait qu'on
se repose en lui, tandis que s'il est absent, il fait qu'on se meut vers lui.
Ainsi ce qui délecte les sens produit l'amour quand il s'attache et s'harmonise
pour ainsi dire avec l'appétit (1), il produit la concupiscence quand il
l'attire à lui lorsqu'il est absent, et il produit la délectation quand il est
présent et que l'appétit se repose en lui. La concupiscence est donc une
passion d'une autre espèce que l'amour et la délectation. Mais quand la
concupiscence a pour objet telle ou telle chose agréable, elle se divise alors
en autant de concupiscences numériquement distinctes.
(2) Ainsi les vêtements, les aliments, les
plaisirs charnels sont des biens sensibles matériellement différents; mais
cette différence matérielle n'établit entre les passions qu'une différence
numérique, comme celle qui existe entre les diverses sortes de concupiscence.
(1) Ainsi l'amour a pour objet le Lien considéré
purement et simplement, la concupiscence le bien qu'on n'a pas, la délectation
le bien qu'on a obtenu.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument,
que le bien qui délecte n'est pas absolument l'objet de la concupiscence ; il
ne l'est qu'autant qu'il est absent, comme les choses sensibles ne sont l'objet
de la mémoire qu'autant qu'elles sont passées. Car ces conditions particulières
changent l'espèce des passions ou même des puissances de la partie sensitive
qui se rapporte aux objets particuliers.
2. Il faut répondre au second, que c'est une façon
de désigner l'effet par sa cause, mais non par son essence. Car la cupidité
n'est pas l'amour absolument, mais elle en est l'effet. — Ou bien il faut
répondre que saint Augustin prend dans un sens large la cupidité pour tout
mouvement de l'appétit qui peut se rapporter à un bien futur. Par conséquent il
comprend sous elle l'amour et l'espérance.
3. Il faut répondre au troisièyne, qu'on n'a pas
donné de nom à la passion qui est directement opposée à la concupiscence et qui
se rapporte au mal comme la concupiscence au bien. Mais parce qu'elle a pour
objet le mal qui n'est pas encore arrivé, comme la crainte, on met quelquefois
cette dernière passion à sa place, de la même manière qu'on prend quelquefois
la cupidité pour l'espérance. Et comme on ne tient pas compte du mal ou du bien
qui est peu saillant, il arrive qu'on emploie la crainte et l'espérance, qui ont
rapport au bien ou au mal difficile, pour exprimer tous les mouvements de
l'appétit qui regardent le bien ou le mal futur.
ARTICLE III. — Y a-t-il des concupiscences
naturelles et d'autres qui ne le sont pas?
Objections: 1.. Il semble que parmi les concupiscences
il n'y ait pas lieu d'en distinguer qui soient naturelles et d'autres qui ne le
soient pas. Car la concupiscence appartient à l'appétit animal, comme nous
l'avons dit (art. 1 ad 3). Or, l'appétit naturel se distingue par opposition de
l'appétit animal. Donc aucune concupiscence n'est naturelle.
2.. Une diversité matérielle ne produit pas une
différence d'espèce, mais seulement une différence numérique 'dont l'art ou la
science ne tient pas compte. Or, s'il y a des concupiscences qui sont naturelles
et d'autres qui ne le sont pas, elles ne diffèrent que selon la différence
qu'il y a entre les objets concupiscibles ; ce qui établit une différence
matérielle et seulement numérique. Donc il ne faut pas distinguer les
concupiscences naturelles et celles qui ne le sont pas.
3.. La raison est divisée par opposition à la
nature, comme on le voit (Phys. lib. ii, text. 46). Si donc dans l'homme il y a
une concupiscence qui ne soit pas naturelle, il faut qu'elle soit raisonnable.
Mais il ne peut pas en être ainsi, parce que la concupiscence, par là même
qu'elle estime passion, appartient à l'appétit sensitif o! non à la volonté,
qui est l'appétit intelligentiel. Donc il n'y a pas de concupiscences qui ne
soient naturelles.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote (Eth. lib. ni, cap. 11, et Rhet. lib. i, cap. 1 1) reconnaît des
concupiscences qui sont naturelles et d'autres qui ne le sont pas.
Réponse: CONCLUSION. — Parmi les concupiscences,
il y en a de naturelles qui sont communes aux hommes et aux animaux, par
lesquelles ils recherchent, selon que leurs sens le perçoivent, le bien qui
convient à leur nature; et il y en a d'autres qui sont supérieures à la nature
ou qui ne sont pas naturelles, et qui nous portent vers les biens qui résident
dans la raison ou qui lui sont supérieurs.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
1), la concupiscence est l'appétit du bien qui délecte -, et le bien peut
délecter de deux manières : 1° Parce qu'il convient à la nature de l'animal,
comme la nourriture, laboisson et les autres choses de cette espèce. C'est à
cette sorte de concupiscence qu'on donne le nom de naturelle. 2° On dit qu'une
chose délecte quand elle convient à l'animal selon la manière dont il la
perçoit (1). Par exemple, quand quelqu'un prend une chose pour bonne et
convenable, et qu'en conséquence il se délecte en elle. On dit que la
concupiscence de cette espèce de bien n'est pas naturelle et on a coutume de lui
donner le plus souvent le nom de cupidité. Les concupiscences naturelles sont
communes aux hommes et aux animaux, parce que pour l'un et l'autre il y a
quelque chose qui convient à leur nature et qui la délecte; à cet égard tous
les hommes sont d'accord, et c'est pour ce motif qu'Aristote (Eth. lib. ni,
cap. 11) les appelle communeset nécessaires. Les autres concupiscences
sontpropres à l'homme, parce qu'il lui est propre de considérer quelque chose
comme bon et convenable en dehors de ce que la nature exige. C'est ce qui fait
qu'Aristote dit (Rhet. lib. i, cap. 11) que les premières sont irraisonnables
et que les secondes sont les compagnes de la raison. Et comme parmi les hommes
les uns raisonnent d'une manière et les autres de l'autre, Aristote (Eth. lib.
m, cap. 11) dit que ces dernières sont propres et accidentelles, c'est-à-dire
supérieures à la nature.
(1) Selon l'idée que l'imagination ou la raison
s'en l'orme. Ainsi on désire les dignités et les honneurs en raison de l'idée
qu'on s'en forme. Le sage ne les recherche pas, parce qu'il en connaît la
vanité.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que ce qu'on désire d'un appétit naturel on peut le désirer d'un
appétit animal quand il y a connaissance. Ainsi la concupiscence animale peut avoir
pour objet la nourriture, la boisson et toutes les autres choses semblables
qu'on désire naturellement.
2. Il faut répondre au second, que la différence
qu'il y a entre les concupiscences naturelles et celles qui ne le sont pas,
n'est pas seulement matérielle, mais elle est en quelque sorte formelle, en ce
sens qu'elle procède de la diversité de l'objet actif. En effet, l'objet de
l'appétit est le bien perçu-, par conséquent il y a différence entre l'objet
quand il est perçu différemment. Ainsi quand on perçoit une chose comme
absolument convenable, il en résulte des concupiscences naturelles qu'Aristote
appelle irraisonnables (Rhet. loc. cit.). Mais si on perçoit l'objet librement,
d'une manière délibérée, il en résulte des concupiscences qui ne sont pas
naturelles, et que pour ce motif le philosophe appelle raisonnables.
3. Il faut répondre au troisième, que dans l'homme
il y a non-seulement la raison universelle qui appartient à la partie
intellective, mais encore la raison particulière qui appartient à la partie
sensitive, comme nous l'avons dit (part.I, quest. lxxviii, art. i). D'après
cela, la concupiscence qui est raisonnable peut appartenir à l'appétit
sonsitif. C'est pourquoi l'appétit sensi-tif peut être mù par la raison
universelle, au moyen de l'imagination, qui est une puissance particulière.
ARTICLE IV. — la concupiscence est-elle
infinie?
Objections: 1.. Il semble que la concupiscence ne
soit pas infinie. Car l'objet de la concupiscence est le bien qui a la nature
de la fin, et qui dit infini exclut l'idée de fin, selon la remarque d*Aristote
(Met. lib. u, text. 8). Donc la concupiscence ne peut pas être infinie.
2.. La concupiscence a pour objet le bien qui
convient puisqu'il procède de l'amour. Or, l'infini, par là môme qu'il est disproportionné,
ne peut convenir. Donc la concupiscence ne peut pas être inlinie.
3.. On ne peut pas aller au delà de ce qui est
infini, et par conséquent, dans les choses de ce genre on ne peut pas arriver
aux dernières. Or, celui qui convoite se délecte, par là môme qu'il est
arrivé.au dernier terme de son ambition. Donc si la concupiscence était
infinie, il s'ensuivrait qu'il n'y aurait jamais délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire,
Aristote d(Po!it. lib. i, cap. 6): Comme il y a dans les hommes une
concupiscence infinie, ils désirent une infinité de choses.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la conçu piscence
naturelle a pour objet ce que requiert la nature qui tend toujours à quelque
chose de certain et de fini, elle ne peut pas être infinie, quoiqu'on puisse
dire qu'elle, l'est en puissance parla succession de ses mouvements; au lieu
que la concupiscence non naturelle, c'est-à-dire celle qui ne suit pas la
nature, mais la raison qui peut marcher indéfiniment, est absolument infinie.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
préc), il y a deux sortes de concupiscence, I une qui estnaturclle etl'autre
qui ne l'est pas. La concupiscence naturelle ne peu! pas être; inlinie en acte.
Car elle a pour objet et; que la nature requiert, cl la nature se rapporte
toujours à quelque chose de lini et de certain. Ainsi un homme ne désire jamais
une nourriture infinie, ou une boisson infinie- Mais comme il arrive que dans
la nature l'infini exisle eu puissance par succession, de môme il arrive que la
concupiscence est infinie de cette manière. Ainsi après avoir pris de la
nourriture, le désir d'en prendre revientensuite, et i! en est de même de
toutes les autres choses qui sont nécessaires à la nature, parce que ces biens
corporels, quand on les possède, ne sont pas de durée; ils ne tardent pas à
manquer. Cestpour-quoi le Seigneur a dit à la Samaritaine (Joan. iv. 13; :
<5tiui qui aura bu de cette eau aura encore soif. —- Mais la concupiscence
qui n'est pas naturelle est absolument infinie. Car elle suit la raison, comme
nous l'avons dit (art, 3), cl il est dans l'essence de la raison de progresser
indéfiniment. Ainsi celui qui désire les richesses, peut les désirer sans
mettre un terme positif à ses désirs, maisen désirant absolument être riche autant
(pie possible. — D'après Aristote (Pot. lib. i, cap. (i). on peut encore donner
une autre raison pour laquelle il y a une concupiscence qui est finie cl une
autre qui ne l'est pas. Car la concupiscence de la fin est toujours infinie. En
effet la lin est désirée pour elle-même comme lasante. De là il arrive que
phison a de santé et plus on en désire, et celaindéliniment. De même si la
blancheurdistingue par elle-même un objet d'un autre, plus elle est éclatante
et plus elle produit d'effet. La concupiscence qui a pour objet les moyens
n'est pas infinie, si on ne les désire que dans une mesure proportionnée à la
fin qu'on veut atteindre. Ainsi ceux qui mettent leur fin dans les richesses
les convoitent indéfinimen t, tandis que ceux qui ne les désirent que pour
subvenir aux nécessités de la vie, ne désirent que des richesses limitées,
suffisantes pour leurs besoins,
comme le dit ce philosophe. On peut faire le même
raisonnement sur la concupiscence, peu importe à quelles choses elle se
rapporte.
Solutions: 1. 11 faut répondre au premier
argument, que tout ce qu'on désire en acte, on le regarde comme fini, soit
parce qu'il est fini en réalité selon qu'on le désire en acte, soit parce qu'il
est fini rationnellement selon la connaissance qu'on en a. Car on ne peut rien
percevoir d infini, puisque le propre de l'infini est de s'étendre toujours au
delà de la quantité perçue par ceux qui veulent le connaître (1), comme le dit
Aristote (Phys. lib. iii, text. C3).
(1) Il n'est pas possible que l'objet désiré soit
infini eu aile, mais il peutTêtre en puissance et succession.
2. Il faut répondre au second, que la raison a en
quelque sorte une vertu infinie, en ce sens qu'elle peut considérer une chose
indéfiniment, comme on le voit dans l'addition des nombres et des lignes. Ainsi
l'infini pris de cette manière est proportionné à la raison. Car l'universel
que la raison perçoit est infini d'une façon, puisqu'il contient en puissance
une infinité de choses particulières.
3. Il faut répondre au troisième, que pour que
quelqu'un se délecte il n'est pas nécessaire qu'il obtienne tous les objets
qu'il désire. Il peut se délecter dans chacun de ces objets, du moment qu'il
les obtient.
QUESTION XXXI. : DE LA DÉLECTATION CONSIDÉRÉE
EN ELLE-MÊME.
Après avoir parlé de la concupiscence, nous avons
maintenant à nous occuper de la délectation et de la tristesse. — A l'égard de
la délectation il y a quatre choses à considérer. Nous devons examiner : 1° La
délectation en elle-même ; 2" ses causes; 3" ses effets ; 4" sa
bonté et sa malice. — Touchant la délectation en elle-même, il y a huit *
questions qui se présentent : 1° La délectation est-elle une passion? — 2"
Existe-t-elle dans le temps? — 3" Differe-t-elle de la joie? —4"
Est-elle dans l'appétit intelligentiel ? — 5« Comparer les délectations de
l'appétit supérieur avec celles de l'appétit inférieur. — 6° Comparer les
délectations des sens entre elles. —7" Y a-t-il une délectation qui ne
soit pas naturelle? — 8° Une délectation peut-elle être contraire à une autre?
ARTICLE I. — la délectation est-elle une
passion?
Objections: 1.. Il semble que la délectation ne
soit pas une passion. Car saint Jean Damascène (De fid. orth. lib. n, cap. 22)
distingue l'opération de la passion en disant que l'opération est un mouvement
conforme à la nature, tandis que la passion est un mouvement qui lui est
contraire. Or, la délectation est une opération, comme le dit Aristote (Eth.
lib. vu, cap. 12 et 13; et lib. x, cap. 1, 3, 4, 6 et 7). Donc ce n'est pas une
passion.
2.. Pàtir c'est être mù, comme le dit Aristote (De
anima, lib. n, text. 54 ). Or, la délectation ne consiste pas à être mû, mais
c'est un acte immobile, car elle résulte de la jouissance du bien qu'on
possède. Donc ce n'est pas une passion.
3.. La délectation est une perfection du sujet,
car elle perfectionne ses actes, comme le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 4).
Or, être perfectionné ce n'est pas pâtir ou être altéré, comme le dit encore ce
philosophe (Phys. lib. vu; De anima, lib. n, text. 58). Donc la délectation n'est
pas une passion.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 0, 8 et 9) met la délectation, le plaisir
ou la joie au nombre des autres passions de l'âme.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la délectation est
clans l'appétit animal un mouvement produit par les objets que les sens
perçoivent, il s'ensuit que c'est une passion de l'àme.
Il faut répondre que le mouvement de l'appétit
sensitif reçoit à proprement parler le nom de passion, comme nous l'avons dit
(quest. xxii, art. 3). Et toute affection qui procède d'une perception
sensitive est un mouvement de l'appétit sensitif. Or, tout cela se trouve
nécessairement dans la délectation. Car, comme le dit Aristote (lihet. lib. i,
cap. 11), la délectation est un mouvement de l'âme, et une chose qui nous
constitue simultanément tout entier, et d'une manière sensible dans l'état qui
convient à notre nature. Pour comprendre cette définition il faut observer que,
comme parmi les choses naturelles il y en a qui arrivent à la perfection de
leur nature, de môme parmi les animaux. Quoique l'être ne tende pas
simultanément tout entier à sa perfection, néanmoins il y arrive simultanément
et tout entier. Toutefois il y a cette différence entre les animaux et les
autres choses naturelles, c'est que ces dernières, quand elles sont constituées
dans l'être qui convient à leur nature, elles ne le sentent pas, tandis que les
animaux le sentent. Ce sentiment produit dans l'appétit sensitif un mouvement
de l'âme, et ce mouvement est la délectation. Ainsi quand on dit que la
délectation est un mouvement de l'âme, on exprime par là le genre; par ces mots
qui nous constituent dans l'état qui convient à notre nature, on établit la
cause de la délectation, c'est-à-dire la présence du bien qui est en harmonie
avec notre nature. Ces expressions simultanément, tout entier prouvent que nous
sommes contitués, non pas de manière qu'il y ait encore quelque chose à faire,
mais de façon que tout est fait, et que nous nous trouvons alors au terme du
mouvement. Car la délectation n'est pas la génération, comme Platon l'a
supposé, mais elle consiste plutôt dans la consommation de l'acte, comme le
veut Aristote (Eth. lib. vu, cap. 12, et lib. x, cap. 3). Enfin par les mots
d'une manière sensible on exclut les perfections des choses animées qui ne sont
pas susceptibles de délectation. Il est donc évident que la délectation est une
passion de l'âme, puisqu'elle est un mouvement de l'appétit animal qui suit sa
connaissance sensitive.
Solutions: 1. Il faut répondre an premier
argument, que l'opération qui est naturelle et qui ne subit pas d'entraves
estune seconde perfection (1), comme ledit Aristote (De anima, lib. n, text. 2,
5 et 6). C'est pourquoi quand les choses sont constituées dans une opération
qui leur est propre et naturelle et que rien n'entrave, il en résulte une
délectation qui consiste dans la perfection de l'être, comme nous l'avons dit
(incorp. art.). Ainsi doue, quand on dit que la délectation est une opération,
on n'entend pas qu'elle est telle par essence, mais que l'opération la produit.
(1) Aristote appelle l'opération naturelle qui
n'est pas entravée la seconde perfection du sujet, qui est en acte, et l'acte
est sa perfection première.
2. 11 faut répondre au second, qu'on peut
considérer dans l'animal deux sortes de mouvements; l'un se rapporte à
l'intention de la fin et appartient à l'appétit, l'autre se rapporte à son
exécution et appartient à l'action extérieure. Ainsi donc quoique celui qui a
obtenu le bien dans lequel il se délecte, cesse le mouvement d'exécution par
lequel il tend à sa fin, cependant le mouvement de la partie appétitive ne
cesse pas pour cela. En effet, comme elle désirait auparavant le bien qu'elle
ne possédait pas, de même elle se réjouit en lui après qu'elle le possède. Et
quoique la délectation soit le repos de l'appétit par rapport à la présence du
bien qui le satisfait, néanmoins il y a toujours dans l'appétit une impression
qui résulte de l'objet qu'il désire et c'est ce qui fait que la délectation est
un mouvement.
3. Il faut répondre au troisième, que quoique le
nom de passion convienne plus particulièrement aux passions qui corrompent et
qui tendent au mal telles que les maladies, la tristesse et la crainte,
cependant il y en a qui se rapportent au bien, commme nous l'avons dit (quest.
xxii et xxiii, art. l), et c'est en ce sens qu'on dit que la délectation est
une passion.
ARTICLE II. — LA DÉLECTATION EXISTE-T-ELLE DANS
LE TEMPS (1)?
(1) Cette question revient à celle-ci : la
délectation est-elle successive ou momentanée?
Objections: 1.. Il semble que la délectation
existe dans le temps. Car la délectation est un mouvement, comme le dit
Aristole iihct. lib. i, cap. 11). Or, tout mouvement existe dans le temps. Donc
la délectation y existe aussi.
2.. C'est en raison du temps qu'on dit qu'une
chose est durable ou morose. Or, il y a des délectations qu'on appelle moroses
ou durables. Donc la délectation existe dans le temps.
3.. Les passions de l'âme sont du môme genre. Or,
il y a des passions qui existent dans le temps. Donc la délectation y existe
aussi.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (/•:///. lib. x, cap. B et 4) que la délectation ne se considère
jamais d'après le temps.
Réponse: CONCLUSION. — La délectation considérée
en elle-même n'existe jamais dans le temps; mais quand elle existe dans le bien
qu'on possède et qui est soumis à mille changements, elle esl dans le temps
accidentellement.
Il faut répondre qu'une chose peut être dans hi
temps de deux manières : 1°par elle-même, 2° par une autre et pour ainsi dire
par accident. Car comme le temps est le nombre «les choses successives, tout ce
qui, de sa nature, comporte l'idée de succession ou de quekpue chose d'analogue
existe par lui-même dans le temps ; tels sont le mouvement, le repos, la parole
et toutes les autres choses semblables. Quant à ce qui n'est pas successif par
essence, mais qui est uni à un être de cette nature, on ne dit pas qu'il est dans
le temps par lui-même, mais par un autre. Ainsi l'existence de l'être humain
n'a rien par sa nature qui soit successif (2), car ce n'est pas un mouvement,
mais c'est le terme d'un mouvement ou d'un changement, c'est-à-dire de la
génération elle-même. Mais comme l'être humain se trouve soumis à des causes
variables, on dit relativement à cela «pie l'homme existe dans le temps. Ainsi
donc on doit dire que la délectation considérée en elle-même n'existt: pas dans
le temps, parce qu'elle consiste dans le bien qu'on possède, «pti est en
quelque sorte le terme du mouvement. Mais si le bien qu'on possède est soumis à
un changement, la délectation existe dans le temps par accident , s'il n'y est
point du tout soumis, la délectation n'existe dans le temps, ni par elle-même,
ni par accident.
(2) Parce que l'homme et la plante ont le
privilège d'être tout à la fois et en un instant ce qu'ils sont.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que, comme le dit Aristote (De anima, lib. m, text. 28), il y a deux
sortes de mouvements, l'un qui résulte d'un être imparfait, c'est-à-dire d'un
être qui est en puissance et qui se meut à ce titre; pç mouvement est successif
et existe dans le temps ; l'autre qui résulte de l'être parfait, c'est-à-dire
de l'être qui existe en acte comme l'intelligence, le sentiment, la volonté
ainsi que la délectation ; ce mouvement n'est pas successif et n'existe pas
dans le temps par lui-même.
2. Il faut répondre au second, qu'on donne à
ladéleetation l'épithète de morose ou de prolongée, selon qu'elle existe
accidentellement dans le temps.
3. Il faut répondre au troisième, que les autres
passions n'ont pas pour objet la possession du bien lui-même, comme la
délectation. Elles se rapprochent donc plus qu'elle de la nature du mouvement
imparfait, et c'est ce qui fait que la délectation existe moins que les autres
passions dans le temps.
ARTICLE III. — LA DÉLECTATION DIFFÈRE-T-ELLE DE
LA JOIE ?
Objections: 1.. Il semble que la joie soit
absolument la même chose que la délectation. Caries passions de l'âme diffèrent
en raison de leurs objets. Or, l'objet de lajoie est le même que celui de la
délectation, puisque c'est la possession du bien. Donc la joie est absolument
la même chose que la délectation.
2.. Un seul et même mouvement ne peut avoir deux
termes. Or, c'est un seul et même mouvement qui a pour termes la joie et la
délectation , puisque c'est la concupiscence. Donc la délectation et la joie
sont absolument une seule et même chose.
3.. Si la joie (gaudium) diffère de la délectation
il semble que pour la même raison laréjouissance(/ae^m), l'allégresse
(exultatio) et la jubilation (iucunditas), doivent exprimer d'autres sentiments
que la délectation et répondre par conséquent à autant de passions différentes
; ce qui paraît faux. Donc la joie ne diffère pas de la délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Car
nous n'employons jamais pour les animaux le mot joie (gaudium), tandis que nous
nous servons du mot délectation. Donc ces deux choses ne sont pas identiques.
Réponse: CONCLUSION. — La délectation qui existe
dans les animaux diffère de la joie, qui est une conséquence de la délectation
rationnelle.
Il faut répondre que la joie, comme le dit
Avicenne dans son livre sur l'âme, est une espèce de délectation. En effet, il
faut observer que comme il y a des concupiscences qui sont naturelles et
d'autres qui ne le sont pas, mais qui sont rationnelles, comme nous l'avons dit
(quest. préc. art. 3), de même il y a des délectations qui sont naturelles et
d'autres qui sont rationnelles. Ou bien, selon l'expression de saint Jean
Damascène (De fid. orth. lib. n, cap. d3) et de Némésius (De nat. hom. cap.
18), il y a les plaisirs de l'âme et les plaisirs du corps ; ce qui revient au
même. Car nous nous délectons dans la possession des choses que nous désirons
naturellement et dans la possession de celles que nous désirons
rationnellement. Mais nous n'employons le mot joie que pour exprimer la
délectation de l'esprit. C'est pourquoi nous ne l'attribuons pas aux animaux et
nous ne nous servons pour eux que du mot de délectation (1). — D'ailleurs tout
ce que nous désirons naturellement, nous pouvons y trouver une délectation
rationnelle, mais non réciproquement. Ainsi dans les êtres raisonnables la joie
peut se rapporter à toutes les délectations sensibles, quoiqu'elle ne s'y
rapporte pas toujours en elïet. Car quelquefois on^éprouve des délectations
sensibles ou animales dont on ne se réjouit cependant pas rationnellement.
Ainsi parla il est évident que le mot de délectation a plus d'extension que
celui de joie.
(1) Le mot volupté est peut-être relui f\ù
rendrait le mieux le mot rfe/eriaiio pris dans cettcacrcp-tion restreinte.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'objet de l'appétit animal étant le bien perçu, la perception
diffère en quelque sortexselon que l'objet diffère lui-même. C'est ainsi que
les délectations animales qu'on appelle joies se distinguent des délectations
sensibles ou matérielles qui reçoivent seulement le nom de délectations. Au
reste nous avons dit la même chose des concupiscences (quest. préc. art. 3 ad
2).
2. Il faut répondre au second, qu'il y a une
différence semblable entre les concupiscences, de telle sorte que la
délectation répond à la concupiscence et la joie au désir qui semble appartenir
davantage à la concupiscence animale. C'est ainsi que la différence qu'il y a
entre le repos résulte de la différence qu'il y a entre le mouvement.
3. Il faut répondre au troisième, que les autres
expressions qui se rapportent à la délectation ont été créées pour signifier
ses divers effets. Ainsi la réjouissance (laetitia) indique la dilatation du
coeur, comme si l'on disait : laetitia; l'allégresse (exultatio) désigne les
signes extérieurs de la délectation intérieure qui se produisent au dehors, en
ce sens que lajoie qui est au fond du coeur éclate extérieurement-, la
jubilation (jucundilas) désigne spécialement les signes et les effets
extraordinaires de la joie. Mais tous ces termes semblent se rapporter aux
plaisirs de l'esprit, car on ne s'en sert que quand il s'agit des êtres
raisonnables,.
ARTICLE IV. — LA DÉLECTATION
EXISTE-T-ELLE DANS L'APPÉTIT INTELLIGENTIEL ?
Objections: 1.. Il semble que la délectation
n'existe pas dans l'appétit intelligentiel. Car Aristote dit (Rhet. lib. i,
cap. ii) que la délectation est un mouvement sensible. Or, ce mouvement
n'existe pas dans la partie intellectuelle de l'âme. Donc la délectation n'y
existe pas non plus.
2.. La délectation est une passion. Or, toute
passion existe dans l'appétit sensitif. Donc la délectation n'existe que là.
3.. La délectation est une chose commune à l'homme
et aux animaux. Donc elle n'existe que dans la partie de l'âme qui nous est
commune avec eux.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
écrit (Ps. xxxvi, 4) : Délectez-vous dans le Seigneur. Or, l'appétit sensitif
ne peut se rapporter à Dieu ; il n'y a que l'appétit intelligentiel qui s'y
rapporte. Donc la délectation peut exister dans cet appétit.
Réponse: CONCLUSION. —La délectation résultant de
la perception de la raison, il est nécessaire qu'elle existe, non-seulement
dans l'appétit sensitif, mais encore dans l'appétit intelligentiel.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
préc.), il y a une espèce de délectation qui est un effet de la raison. Et il
appartient à la raison de porter, non-seulement l'appétit sensitif à s'attacher
au bien particulier qui lui est propre, mais encore l'appétit intelligentiel ou
la volonté. D'après cela, la délectation qui reçoit le nom de joie existe dans
l'appétit intelligentiel ou dans la volonté, mais il n'en est pas de même de la
délectation sensible ou corporelle. Toutefois il y a cette différence entre la
délectation de ces deux sortes d'appétits -, c'est que la délectation de
l'appétit sensitif est toujours accompagnée de certaine modification
corporelle, tandis que la délectation de l'appétit intelligentiel n'est rien
autre chose que le simple mouvement de la volonté. C'est ce qui fait dire à
saint Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 6) que le désir et la joie ne sont
rien autre chose que la volonté s'attachant à l'objet que nous voulons.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que dans cette définition d'Aris-tote le mot sensible se prend pour
toute espèce de perception en général. Car Aristote d(Eth. lib. x, cap. 4)quela
délectation nous vient par tous les sens, ainsi que par l'intellect et les
facultés contemplatives. — Ou bien on peut dire qu'Aristote définit en cet
endroit la délectation qui provient de l'appétit sensitif.
2. Il faut répondre au second, que la délectation
proprement dite a le caractère de la passion, en ce sens qu'elle est toujours
accompagnée d'unemodi-fication corporelle. Elle n'existe pas de cette manière
dans l'appétit intelligentiel; elle n'y est qu'autant qu'elle procède d'un
mouvement pur et simple. Car c'est ainsi qu'elle est en Dieu et dans les anges.
C'est ce qui fait dire à Aristote (Eth. lib. vu, cap. ult.) que Dieu jouit
d'une opération ou d'une volonté pure et simple. Et saint Denis dit (De coelest.
hier. cap. ult.) que les anges ne sont pas susceptibles de nos délectations
passibles, mais qu'ils se réjouissent en Dieu de cette joie qui convient aux
êtres incorruptibles.
3. Il faut répondre atroisième, que nous possédons
non-seulement la délectation qui nous est commune avec les animaux, mais encore
celle qui nous estcommune avec les anges. C'est pourquoi saint Denis dit (loc.
sup. cit.) que bien souvent les saints sont appelés à partager les jouissances
des anges. Ainsi la délectation n'existe pas seulement pour nous dans l'appétit
sensitif qui nous est commun avec les brutes, mais elle existe encore dans
l'appétit intelligentiel qui élève notre nature jusqu'à celle des anges.
ARTICLE V. — LES DÉLECTATIONS CORPORELLES ET
SENSIBLES SONT-ELLES PLUS GRANDES QUE LES DÉLECTATIONS SPIRITUELLES
ET INTELLIGIBLES ?
Objections: 1.. Il semble que les délectations
corporelles et sensibles soient plus grandes que les délectations spirituelles
et intelligibles. Car tous les hommes suivent l'attrait d'unedélectation
quelconque, d'après Aristote (-éY/j . lib.x, cap.2 et 3). Mais il y en a plus
qui suivent les délectations des sens que celles de l'esprit. Donc les
premières sont les plus grandes.
2.. La grandeur d'une cause se connaît par son
effet. Or, les délectations des sens produisent de plus grands effets,
puisqu'elles modifient les corps et qu'elles vont jusqu'à produire dans
quelques-uns la folie, suivant la remarque d'Aristote (Eth. lib. vu, cap. 3).
Donc les délectations des sens sont les plus vives.
3.. Il faut modérer les délectations des sens et
mettre un frein à leur violence. Mais il ne faut pas ainsi réprimer les
délectations de l'esprit. Donc les délectations des sens sont les plus
puissantes.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. 11 est
écrit (Ps. cxvin, 103) : Le miel le plus doux est moins agréable à ma bouche
que vos paroles, Seigneur. Et Aristote dit (Eth. lib. x, cap. 7 et 8) que la
délectation la plus grande est celle qui résulte de la pratique de la vertu.
Réponse: CONCLUSION. — La connaissance de
l'intellect étant la plus parfaite et celle qui nous est la plus chère; le bien
spirituel étant le plus grand et celui que nous aimons le mieux, il est
nécessaire que les délectations de l'entendement et de l'esprit soient supérieures
à celles des sens et du corps, quoique celles-ci nous paraissent quelquefois
plus fortes.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
1), la délectation provient de l'union du sujet avec l'objet qui lu^ convient,
quand ille sent et qu'il le connaît. Or, dans les opérations de l'àme et
principalement de l'âme sensitive et intellective, il faut remarquer que celles
qui ne se portent pas vers une matière extérieure sont des actes ou des
perfections (1) du sujet qui les produit, comme comprendre, sentir, vouloir,
etc., tandis que les actions qui se produisent extérieurement sont plutôt les
actions eiles perfections de la matière qu'elles transforment. Ainsi le
mouvement est l'acte de l'être mobile mû par un moteur. Les actions de l'âme
sensitive et intellective que nous avons précédemment désignées sont le bien du
sujet qui les produit et elles sont connues par les sens et par l'intellect.
C'est ce qui fait que l'on trouve en elles un certain plaisir qui ne dépend pas
exclusivement de leur objet. — Maintenant si l'on compare les délectations de
l'esprit aux délectations des sens (1) relativement au plaisir que nous
trouvons dansées actions mêmes (par exemple, dans la connaissance de
l'intellect et dans celle des sens), il n'v a pas de doute que les premières
soient de beaucoup supérieures aux autres. Car l'homme est beaucoup plus flatté
de connaître une chose par son esprit que de la connaître par ses sens, parce
que la connaissance intellectuelle est plus parfaite et plus profonde, par
suite de la faculté qu'a l'intellect de se réfléchir sur lui-môme. On tient
aussi davantage à la lumière de l'esprit. Car il n'y a personne qui n'aime
mieux perdre la vue du corps que l'intelligence dont les bêtes et-les insensés
sont privés, suivant la remarque de saint Augustin [De Trin. lib. xiv, cap.
14). Mais si l'on compare les délectations intellectuelles de l'esprit aux
délectations sensibles du corps (2), les premières sont encore, absolument
parlant, les plus grandes. C'est ce qu'on remarque quand on considère les trois
éléments essentiels à toute délectation, et qui sont : le bien ou l'objet
auquel on est uni, le sujet qui s'y rattache et l'union même du sujet et de
l'objet. En effet, le bien spirituel est plus grand que le bien corporel et il
est plus recherché. La preuve c'est que les hommes s'abstiennent des joies
sensuelles les plus grandes pour ne pas perdre leur honneur, qui est un bien
intellectuel. De même le sujet qui comprend est beaucoup plus noble et plus
cognitif en quelque sorte que le sujet qui sent. L'union du sujet avec l'objet
est aussi beaucoup plus intime, plus parfaite et plus ferme dans le premier cas
que dans le second. Elle est plus intime, parce que les sens s'arrêtent aux
accidents extérieurs de l'objet, tandis que l'intellect pénètre jusqu'à
l'essence de la chose, puisqu'il a pour objet cette essence même. Elle est plus
parfaite, parce que l'union des sens avec les choses sensibles résulte du
mouvement, qui est un acte imparfait. Aussi les délectations sensuelles
n'existent pas simultanément tout entières-, il y a en elles quelque chose qui
passe et quelque chose qu'on attend, comme le couronnementet la perfection de
l'oeuvre, ainsi qu'on le voit pour la délectation que procurent les plaisirs de
la table et de la chair. Au contraire l'union des choses intelligibles se fait
sans mouvement. C'est pourquoi les délectations intellectuelles existent
simultanément tout entières. L'union est aussi plus ferme, parce que les objets
matériels qui nous délectent sont corruptibles et passent rapidement, tandis
que les biens spirituels sont incorruptibles. — Cependant les délectations
corporelles nous paraissent plus vives (3) pour trois raisons : 1° Parce que
nous connaissons mieux les choses sensibles que les choses intelligibles. 2°
Parce que les délectations sensibles étant des passions de l'appétit sensitif
sont toujours accompagnées d'une modification corporelle, ce qui n'arrive pas
dans les délectations spirituelles, sinon dans le cas où l'appétit supérieur
vient à réagir sur l'appétit inférieur.
3° Parce que les délectations corporelles sont
recherchées comme des remèdes contre les défauts ou les infirmités du corps
d'où naissent certaines tristesses. Ces délectations sont donc plus vivement
senties que les tristesses qu'elles doivent guérir. En conséquence on les
accepte plus vivement que les plaisirs spirituels, qui n'ont pas de tristesses
qui leur soient contraires, comme nous le verrons (quest. xxxv, art. 5).
(1) Aristote appelle ces opérations immanentes les
perfections secondes du sujet. La perfection première, c'est la puissance ou la
faculté de les produire.
(1) Saint Thomas considère d'abord
ces'délec-tations comme les opérations de l'entendement et des sens.
(2) Ici, il ne les considère plus seulement par
rapport aux facultés qui les produisent, mais il les considère en elles-mêmes.
(3) Enfin, en ce dernier lieu, il les considère
par rapporta nous. C'est ainsi que cette question se trouve approfondie
absolument sous toutes ses faces.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la plupart des hommes suivent les plaisirs du corps parce que ce
sont les biens sensibles qu'ils connaissent le mieux; et ensuite parce que les
hommes ont besoin de ces plaisirs comme d'un remède contre la multitude de douleurs
et de tristesses dont ils sont accablés. Et comme la plupart ne peuvent
s'élever aux plaisirs spirituels qui n'appartiennent qu'aux hommes vertueux, il
arrive en conséquence qu'ils se tournent vers les choses matérielles.
2. Il faut répondre au second, que les
modifications du corps résultent surtout des délectations des sens parce
qu'elles sont des passions de l'appétit sensitif.
3. Il faut répoudre au troisième, que les
délectations des sens se rapportent à la partie sensitive de L'âme qui a la
raison pour règle. C'est pourquoi elles ont besoin d'être tempérées et
réprimées par la raison. Mais les délectations spirituelles se rapportent à la
raison, qui est la règle elle-même. C'est ce qui fait qu'elles sont
d'elles-mêmes sobres et modérées.
ARTICLE VI. — LE PLAISIR QUI RÉSULTE DE
L'ATTOUCHEMENT EST-IL PLUS GRAND QUE CELUI QUI RÉSULTE DES AUTRES SENS?
Objections: 1.. Il semble que le plaisir qui
résulte de l'attouchement ne soit pas plus grand que celui qui résulte des
autres sens. En effet la délectation qui fait cesser toute joie, quand elle
n'existe plus, paraitêtrela plus grande. Or, cette délectation parait être
celle qui résulte de la vue. Car il est écrit (Tob. v, 12) : Quelle sera ma
joie, moi qui suis assis dans les ténèbres, et qui ne vois pas la lumière du
ciel ? Donc la délectation qui provient de la vue est la plus grande de toutes
les délectations sensibles.
2.. D'après Aristote (Rhet. lib. i, cap. 11), on
se délecte en une chose selon l'attachement qu'on a pour elle. Or, la vue est
de tous les sens celui qui est le plus cher. Donc la délectation qui provient
de la vue est la plus grande.
3.. La vision est le fondement ou le principe de
l'amitié la plus délectable. Or, la délectation est la cause de celte amitié.
Donc la plus grande délectation parait être celle qui provient de la vue.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 10) que le plaisir le plus grand est celui qui
provient de l'attouchement.
Réponse: CONCLUSION. —La délectation qui provient de
la vue est la plus grande de toutes les délectations sensibles par rapport à la
connaissance, mais Ja délectation qui provient de l'attouchement l'emporte
absolument sur celles de tous les autres sens, relativement à l'utilité qu'on
en tire et ensuite parce que c'est à elle que se rapportent tous les désirs
naturels.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
1), les choses sont délectables suivant qu'on les aime. Or, on aime les sens
pour deux motifs (Met. lib. i, texi. 1), à cause des connaissances qu'ils nous
font acquérir et des services qu'ils nous rendent. Ainsi les sens nous sont
agréables à ce double point de vue. Mais comme il n'appartient qu'à l'homme de
connaître et de regarder la connaissance comme un bien, il s'ensuit que les
premières délectations des sens, c'est-à-dire celles qui se rapportent à la
connaissance, sont propres à l'homme (1), tandis que celles qu'on recherche
uniquement dans un but d'utilité, lui sont communes avec les animaux. Ainsi
donc, si nous parlons de la délectation des sens relativement à la
connaissance, il est évident que la délectation qui provient de la vue est plus
grande que celle qui provient d'un autre sens. Mais si nous parlons de la
délectation des sens sous le rapport de l'utilité, alors la plus grande
délectation est celle qui résulte de l'attouchement. En effet on juge de
l'utilité des choses sensibles d'après le rapport qu'elles ont avec la
conservation de la vie animale. Or, les objets qui sont du domaine du tact se
rapportent plus directement à ce but. Car c'est au tact qu'il appartient de
connaître les éléments constitutifs de l'animal, comme le chaud et le froid,
l'humide et le sec, etc. De là il arrive que les délectations qui proviennent
du tact sont plus grandes, parce qu'elles sont plus rapprochées de la fin.
C'est aussi pour ce motif que les autres animaux qui ne trouvent dans leurs
sens d'autres plaisirs que ceux qui naissent de l'utilité qu'ils en retirent,
ne se délectent dans leurs autres sens qu'autant qu'ils se rapportent aux
choses sensibles qui relèvent du tact. Car le chien se réjouit moins de l'odeur
du lièvre et le lion des mugissements du boeuf qu'ils ne prennent l'un et
l'autre plaisir à lacérer leur proie, selon l'observation d'Aristote f Eth.
lib. iii, cap. 10). — Maintenant que nous avons constaté que le plaisir de
l'attouchement est le plus grand sous le rapport de l'utilité, comme celui de
la vue est le plus grand sous le rapport de la connaissance, si on vient à
comparer l'un et l'autre on trouvera que le plaisir de l'attouchement surpasse
absolument celui de la vue, selon qu'il se renferme dans les limites de la
délectation sensible. Car il est évident que ce qui est naturel est ce qu'il y
a de plus puissant dans chaque être. Or, tels sont les plaisirs du tact qui
comprennent toutes les convoitises de la nature, comme le désir du boire, du
manger et de toutes les autres satisfactions sensuelles. Mais si on considère
les plaisirs de la vue selon le rapport qu'il y a entre la vue et l'intellect,
ces plaisirs surpassent ceux du tact, par la raison que les plaisirs
intellectuels sont supérieurs aux plaisirs sensibles.
(1) Ainsi il n'y a que l'homme, parmi les êtres
sensibles, qui trouve du plaisir à considérer un tableau, un objet d'art.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la joie, comme nous l'avons dit (art. 3), indique la délectation
animale, et celle-ci appartient surtout à la vue, tandis que la délectation
naturelle appartient plutôt au tact.
2. Il faut répondre au second, qu'on tient à la
vue surtout, à cause de la connaissance, parce que c'est par elle que nous
saisissons une multitude de différences entre les êtres, comme le dit Aristote
(Met. lib. i).
3. Il faut répondre au troisième, que la
délectation est dans un sens la cause de l'amour charnel et dans un autre c'est
la vision; car la délectation , surtout celle qui résulte de l'attouchement,
est la cause finale (1) de l'amitié qui délecte, tandis que la vision en est la
cause première; è'est elle qui est le principe du mouvement, en ce sens que la
vue de l'objet aimé imprime dans l'âme de celui qui l'aime l'image qui le porte
à aimer et à rechercher sa délectation.
(1) Cette délectatiou esfpar conséquent plus vive,
parce que la fin est la première de toutes les causes
ARTICLE VII — y a-t-il des délectations qui ne
soient pas naturelles ?
Objections: 1.. Il semble qu'il n'y ait pas de
délectation qui ne soit pas naturelle. Car la délectation est pour les
affections de l'âme ce que le repos est pour les corps. Or, un corps n'est en
repos que dans un lieu qui lui est naturel. Donc le repos de l'appétit animal,
qui est la délectation, ne peut exister que dans ce qui lui est naturel. Donc
il n'y a pas de délectation qui ne soit naturelle.
2.. Ce qui est contre nature est violent. Or, tout
ce qui est violent contriste, comme le dit Aristote (Met. lib. v, text. 6).
Donc rien de ce qui est contre nature n'est délectable.
3.. Quand on sent qu'on est constitué dans sa
propre nature, ce sentiment produit de la délectation, comme on le voit d'après
la définition que donne Aristote de la délectation môme (art. 1 ). Or, il est
naturel à un être d'être constitué dans sa nature, parce que le mouvement
naturel est celui qui aboutit à un terme qui est naturel aussi. Donc toute
délectation est naturelle.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote a dit (Eth. lib. vu, cap. 12) qu'il y a des plaisirs résultant d'un
état maladif, et qui sont contre nature.
Réponse: CONCLUSION. — Puisqu'il y a des
délectations contre nature il est nécessaire qu'il y en ait aussi qui ne soient
pas naturelles.
11 faut répondre qu'on appelle naturel ce qui est
conforme à la nature, comme le dit Aristote (Phys. lib. u, text. 4 et 5). Or la
nature de l'homme peut se prendre en deux sens. 1° On peut entendre par la
nature de l'homme l'intellect et la raison, parce que c'est là ce qui constitue
l'homme dans son espèce. En ce sens on appellera naturels tous les plaisirs de
l'homme qui consistent dans ce qui est conforme à la raison. Ainsi on dira
qu'il est naturel à l'homme de mettre son plaisir dans la contemplation de la
vérité et dans la pratique de la vertu. 2° On peut entendre par nature dans
l'homme cette partie de lui-même qu'on met en opposition avec la raison,
c'est-à-dire ce qu'il a de commun avec les animaux, et ce qui est en dehors de
l'empire de cette faculté. En ce.sens tout ce qui appartient à la conservation
de l'homme individuel, comme le manger, le boire, le dormir, etc., ainsi que
tout ce qui appartient à la conservation de son espèce, comme les puissances
charnelles, tout cela est considéré comme lui étant naturellement
agréable(1).—Or, parmi ces deux espèces de délectations il arrive qu'il y en a
qui ne sont pas naturelles, absolumentparlant, mais qui le sont relativement.
En effet il peut se faire que dans un individu quelques-uns des principes
naturels à l'espèce soient corrompus. Alors ce qui est contraire à la nature de
l'espèce peut être par accident naturel à l'individu, comme il est naturel à
l'eau qui est échauffée d'échauffer. Ainsi il arrive donc que ce qui est
contraire à la nature de l'homme, soit par rapport à la raison, soit par
rapport à la conservation du corps, devient naturel à tel ou tel individu,
parce que sa nature se trouve corrompue. Cette corruption peut être l'effet du
corps et résulter d'une maladie. C'est ainsi que les fiévreux trouvent doux ce
qui est amer, et réciproquement. Elle peut provenir d'une mauvaise com-plexion.
Ainsi il y en a qui trouvent leur plaisir à manger de la terre, des charbons et
autres choses semblables. Ou bien elle peut tenir aux dispositions de l'âme,
car il y en a qui par habitude se plaisent à dévorer leurs semblables,
recherchent le commerce des animaux, ou tentent à se satisfaire sur d'autres
hommes -, ce qui n'est point conforme à la nature.
(1) Mais ce qui délecte l'homme dans sa partie
animale n'est pas toujours conforme à la raison, car la raison nous interdit
dans une foule de circonstances ces plaisirs corporels.
La réponse aux objections est par là même
évidente.
ARTICLE VIII. — UNE DÉLECTATION PEUT-ELLE ÊTRE
CONTRAIRE A UNE AUTRE ?
Objections: 1.. Il semble qu'une délectation ne
soit pas contraire à une autre. Car les passions tirent leur espèce et leur
opposition de leur objet. Or, l'objet de la délectation est le bien. Donc
puisque le bien n'est pas contraire au bien, mais que le bien l'est au mal et
le mal au bien, comme le dit Aristote dans ses Catégories (Categ. de opp.), il
semble qu'une délectation ne soit pas contraire à une autre.
2.. Il n'y a qu'une chose c^ui soit contraire à
une autre, comme le prouve Aristote (Met. lib. x, text. 17). Or, la tristesse
est contraire à la délectation. Donc une délectation n'est pas contraire à une
autre.
3.. Si une délectation est contraire à une autre,
cela ne provient quede la contrariété des objets dans lesquels on se délecte.
Or, cette différence est matérielle, et la contrariété suppose une différence
formelle, comme le prouve Aristote (Met. lib. x, text. 13). Donc il n'y a pas
contrariété entre une délectation et une autre.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Les
choses du môme genre qui se gênent sont contraires, d'après Aristote [Met. lib.
x, text. 43 et U). Or, il y a des délectations qui se nuisent, comme l'observe
ce môme philosophe (Eth. lib. x, cap. 5). Donc il y a des délectations qui sont
contraires.
Réponse: CONCLUSION. — Puisqu'il y a des
délectations qui se nuisent ou se détruisent, il est nécessaire qu'il y en ait
qui soient contraires à d'autres.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
2), la délectation est pour les affections de l'àme ce que le repos est
naturellement pour les corps. Or, on dit que deux repos sont contraires quand
ils ont des termes opposés. Ainsi le repos qui est en haut se trouve contraire
à celui qui est en bas, comme le dit Aristote (Phys. lib. v, text. 54). D'où il
arrive que dans les affections de l'âme il y a deux délectations contraires
(1).
(1) Par l'une elle se délecte dans le vice, et par
l'autre dans la vertu.
Solutions: 1. II faut répondre au premier
argument, que cette parole d'Aristote doit s'entendre du bien et du mal moral
qui consiste dans la vertu et le vice-, car on trouve des vices qui sont
contraires, tandis qu'il n'y a pas de vertu qui soit contraire à la vertu. Mais
pour le reste rien n'empêche que deux bonnes choses ne soient contraires l'une
à l'autre; comme le chaud et le froid, dont l'un est bon pour le feu et l'autre
pour l'eau. C'est en ce sens qu'une délectation peut être contraire à une
autre. Cette opposition ne peut se trouver dans le bien moral (2), parce que le
bien moral n'existe qu'autant que la chose est en harmonie avec un terme
unique, qui est la raison.
2. Il faut répondre au second, que la délectation
est pour les alieelions de l'âme ce que le repos est naturellement pour le
corps-, car il n'y a délectation qu'autant que l'âme se trouve dans l'élément
qui lui convient, et qui lui est pour ainsi dire naturel. La tristesse est une
sorte de repos forcé. Ce qui attriste répugne à l'appétit animal, comme le lieu
d'un repos violent à l'appétit naturel. Or, le repos forcé d'un corps est
contraire à son repos naturel, comme le repos naturel d'un autre corps lui est
aussi contraire, selon ce que dit Aristote (Phys. lib. v, text. 54 et 55).
C'est ainsi que la délectation a pour contraire une autre délectation (3),
aussi bien que la tristesse.
(2) Mais elle se rencontre dans les choses qui
sont l'ohjet de l'appétit. Car ce qui délecte les sens peut être contraire à ce
qui délecte la raison.
(3) Ainsi la délectation qui nait de la
prodigalité a d'ahord pour contraire la tristesse qui résulte de ce qu'on n'a
plus rien à donner, mais elle est aussi opposée à la délectation que l'avare
éprouve en entassant ses trésors.
3. Il faut répondre au troisième, que les choses
dans lesquelles nous nous délectons étant les objets de la délectation,
produisent non-seulement une différence matérielle, mais encore une différence
formelle, s'ils offrent divers motifs de délectation (4). Car la nature diverse
de l'objet change l'espèce de l'acte ou de la passion, comme nous 1 avons dit
(quest. xxiii, art. 1).
(4) Par exemple, les richesses sont recherchées
par l'avare et par le prodigue, sous deux motifs tout à fait différents.
QUESTION XXXII. : DES CAUSES DE LA DÉLECTATION.
Après avoir parlé de la nature de la délectation,
nous avons à nous occuper de ses causes. — A cet égard huit questions sont à
faire : 1° L'opération est-elle la cause propre de la délectation ? — 2"
Le mouvement en est-il la cause? — 3° Est-ce l'espérance et la mémoire?—
4" Est-ce la tristesse? — à" Les actions des autres sont-elles causes
de notre délectation? — 6° Le bienfait qu'on accorde à autrui la produit-il? —
7° La ressemblance, — 8° L'admiration en sont-elles causes ?
ARTICLE I.— l'opération est-elle la propre
cause de la délectation?
Objections: 1.. Il semble que l'opération ne soit
pas la cause propre et première de la délectation. Car, comme le dit Aristote
(Rhet. lib. i, cap. 44), la délectation consiste en ce que les sens sont
frappés par les objets sensibles, et pour qu'il y ait délectation il faut qu'il
y ait connaissance, comme nous l'avons dit (quest. xxxi, art. 4). Or, on
connaît les objets des opérations avant les opérations elles-mêmes. Donc
l'opération n'est pas la cause propre de la délectation.
2.. La délectation consiste spécialement dans la
possession de la fin ; car c'est là surtout ce qu'on a en vue. Or, l'opération
n'est pas toujours la fin, mais c'est quelquefois l'objet même qui opère. Donc
l'opération n'est pas la cause propre et directe de la délectation.
3.. Le loisir et le repos proviennent de la
cessation du travail ou de l'opération. Or, ces choses sont délectables, comme
le dit Aristote [Rhet. lib. i, cap. 44). Donc l'opération n'est pas la cause
propre de la délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. vu, cap. 42 et 43, et lib. x, cap. 4 et 5) que la
délectation est l'effet d'une opération naturelle qui s'exécute sans obstacle.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque toute délectation
requiert la possession du bien qui convient au sujet et la connaissance de
cette possession et que ces deux choses consistent dans une certaine opération,
il faut nécessairement que toute délectation soit la conséquence d'une
opération quelconque.
II faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. préc. art. 4), la délectation suppose deux choses, la possession du
bien qui plaît et la connaissance de cette possession. Or, ces deux choses
consistent dans une certaine opération. En effet, la connaissance actuelle est
une opération, et nous arrivons également au bien qui nous convient par une
opération. D'ailleurs l'opération propre (I) est elle-même un bien qui délecte.
Il faut donc que toute délectation soit la conséquence d'une opération
quelconque.
(1) Comme chanter, manger, travailler.
Solutions: 1. Il faut réjoindre au premier
argument, que les objets mêmes des opérations ne sont délectables qu'autant
qu'ils nous sont unis, soit par la connaissance seule, comme quand nous nous
délectons dans la contemplation ou l'étude decertaines choses, soit par quelque
autre motif joint à la connaissance; comme quand quelqu'un se délecte dans la
connaissance qu'il a du bien qu'il possède, tel que les richesses, les dignités
et toutes les autres choses semblables, qui ne sont agréables qu'autant qu'on
sait qu'on en est le possesseur. Car, selon la remarque d"Aristote (Polit,
lib. n, cap. 3), il y a un grand plaisir à penser qu'on est le propriétaire
d'une chose par suite de l'amour qu'on a naturellement pour soi-même. Mais
posséder ainsi ce n'est rien autre chose que de se servir ou de pouvoir se
servir des choses que l'on possède -, ce qui est toujours l'effet d'une
opération quelconque. D'où il est évident que toute délectation se rapporte à
une opération comme à sa cause.
2. Il faut répondre au second, que dans le cas où
ce ne sont pas les opérations, mais les choses opérées qui sont la fin, ces
dernières sont délectables selon qu'on les possède ou qu'on les a produites
(2); ce qui se rapporte cà un usage ou à une opération quelconque.
(2) Tel est le plaisir qu'on éprouve après avoir
achevé un beau travail.
3. 11 faut répondre au troisième, que les
opérations sont délectables, suivant qu'elles sont en harmonie avec le sujet
qui les opère et qu'elles lui sont naturelles. La puissance humaine étant
bornée, l'opération doit lui être proportionnée dans une certaine mesure. Par
conséquent, quand elle dépasse cette mesure, elle sort de ses proportions et
elle n'est plus agréable (l). Elle est plutôt pénible et fâcheuse. Ainsi le
loisir, le jeu et tout ce qui se rapporte au repos sont agréables, en ce sens
que toutes ces choses dissipent la tristesse qui résulte d'un travail excessif.
(1) Ainsi le travail, tout agréable qu'il est,
devient une grande peine s'il est au-dessus des forces.
ARTICLE II — LE MOUVEMENT EST-IL CAUSE DE LA
DÉLECTATION ?
Objections: 1.. Il semble que le mouvement ne soit
pas cause de la délectation. Car, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 1),
le bien qu'on possède actuellement est cause de la délectation. C'est ce qui
fait dire à Aristote (Eth. lib. vu, cap. 12) que la délectation n'est pas une
génération, mais l'opération d'un être déjà existant. Or, celui qui se porte
vers une chose ne la possède pas encore, mais il est en quelque sorte en voie
de génération relativement à elle, et c'est ainsi que l'idée de génération et
de corruption se trouve jointe à toute espèce de mouvement, comme le dit
Aristote (Phys. lib. viii, text. 24). Donc le mouvement n'est pas cause de la
délectation.
2.. Le mouvement produit la peine et la lassitude
dans ceux qui agissent. Or, les opérations, par là môme qu'elles sont pénibles
et fatigantes, ne délectent pas, mais elles sont plutôt une affliction. Donc le
mouvement n'est pas cause de la délectation.
3.. Le mouvement implique une certaine innovation
qui est contraire à la coutume. Or, les choses que nous sommes dans l'habitude
de faire nous délectent, comme le dit Aristote (Rhet. lib. i, cap. 11). Donc le
mouvement n'est pas cause de la délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (Conf. lib. vin, cap. 3) : « D'où vient cela, Seigneur, mon Dieu?
et lorsque vous êtes éternellement pour vous-même le sujet d'une joie
éternelle, et que quelques-unes de vos créatures partagent auprès de vous cette
joie qui ne doit point finir, d'où vient que l'homme qui est aussi une portion
de vos oeuvres, passe ainsi, par de continuels retours, de l'abondance à la
disette, et se trouve tantôt dans la guerre et tantôt dans la paix ? » D'où
l'on voit que les hommes se réjouissent et se délectent dans toutes ces
alternatives. Par conséquent le mouvement semble être la cause de la
délectation.
Réponse: CONCLUSION. — Le mouvement est cause de
la délectation par rapport à tout ce qui entre dans la délectation elle-même.
Il faut répondre qu'il y a trois choses que la
délectation requiert : le bien ou l'objet qui délecte, l'union du sujet avec
l'objet et la connaissance de cette union. Sous ce triple rapport le mouvement
produit la délectation, comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 12, ei Rhet.
lib. i, cap. 11). En effet, par rapport à nous le changement est agréable,
parce que notre nature est changeante et que ce qui nous convient maintenant ne
nous conviendra pas plus tard. Ainsi il nous convient de nous approcher du feu
pendant l'hiver, et il n'en est pas de même pendant l'été. Par rapport au bien
qui nous délecte et avec lequel nous sommes unis, le changement nous délecte
aussi, parce que l'action continuée d'un agent quelconque augmente son effet.
Ainsi plus on se tient longtemps près du feu et plus le feu nous échauffe et
nous dessèche. Les habitudes ou les capacités naturelles étant renfermées dans
certaines limites, il s'ensuit que quand la présence continuée d'un objet
agréable dépasse cette mesure, alors c'est son éloignement qui fait plaisir.
Par rapporta la connaissance elle-même, le changement a aussi son agrément,
parce que l'homme désire avoir une connaissance complète et entière d'une
chose. Comme il y a des choses qu'il ne peut percevoir simultanément tout entières,
le changement lui fait plaisir en ce sens qu'à une chose il en fait succéder
une autre (1), et qu'ainsi il parvient à connaître le tout. C'est ce qui fait
dire à saint Augustin (Conf. lib. iv, cap. 11) : Sans doute vous ne voulez pas
que chaque syllabe soit fixe et permanente, mais qu'elle s'envole aussitôt pour
céder la place à celle qui la suit, afin que vous puissiez comprendre le
discours tout entier. Il en est de même pour tout ce qui se compose de parties
et de parties qui ne sauraient exister ensemble toutes à la fois -, si l'on
pouvait embrasser le tout, il plairait plus que chacune de ces parties
séparées. — Cependant s'il y avait une chose qui fût immuable de sa nature, que
la jouissance prolongée de l'objet qui lui plaît ne pût dépasser jamais les
limites de sa capacité, et qu'elle pût simultanément embrasser l'objet qui la
délecte dans toute son étendue (2), le changement ne lui serait pas agréable.
Aussi plus les délectations se rapprochent de ce caractère et plus elles
peuvent être prolongées.
(1) On ('prouve ainsi un grand plaisir quand on Ht
«au pièce de théâtre, Athalia, par exemple, et qu'on voit le noeud de l'action
se former et l'intérêt aller toujours croissant d'acte en acte.
(2) C'est ce qu'est Dieu en lui-même, et plus nous
nous rapprochons de lui, plus nos jouissances peuvent être prolongées sans nous
causer le moindre ennui. C'est ce qui nous donne une idée du bonheur des élus.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'être qui est mû, bien qu'il ne possède pas encore parfaitement
l'objet vers lequel il se meut, commence néanmoins à en posséder quelque chose.
C'est ce qui fait que le mouvement a quelque chose d'agréable, bien qu'il ne
produise pas une délectation parfaite. Car les délectations les plus parfaites
consistent dans ce qui est immobile (3). Le mouvement devient aussi agréable,
en ce sens qu'il rend convenable ce qui ne l'était pas auparavant ou ce qui
avait cessé de l'être, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
(3) Par conséquent, en Dieu et dans les choses
divines.
2. Il faut répondre au second, que le mouvement
produit la peine et la lassitude quand il surpasse les forces naturelles. En ce
cas le mouvement n'est pas agréable ; il ne l'est qu'autant qu'il écarte ce qui
est contraire à la satisfaction de la nature.
3. Il faut répondre au troisième, que ce qu'on a
l'habitude de faire devient agréable parce que cela devient naturel; car
l'habitude est comme une seconde nature. Pour le mouvement il est agréable non
quand il nous éloigne de la coutume, mais plutôt quand il empêche une faculté
naturelle de s'altérer ou de se corrompre ; ce qui pourrait provenir de la
réitération trop fréquenle de la même opération (4). C'est ainsi que la nature
est la cause unique qui rend agréable le mouvement et l'habitude.
(4) L'habitude alors fatigue, et elle a besoin
d'être interrompue par un mouvement contraire.
ARTICLE III. — l'espérance et la mémoire
sont-elles causes de la délectation ?
Objections: 1.. Il semble que la mémoire et l'espérance
ne produisent pas la délectation. Car la délectation a pour objet le bien
présent, comme le dit saint Jean Damascène (De fid. orth. lib. n, cap. 13),
tandis que la mémoire et l'espérance ont pour objet ce qui est absent. Car la
mémoire se rapporte au passé et l'espérance à l'avenir. Donc la mémoire et
l'espérance ne produisent pas la délectation.
2.. Le même être ir>estpas cause des
contraires. Or, l'espérance est cause de l'affliction. Car il est écrit (Prov.
xiii, 12) que V espérance différée afflige l'âme. Donc l'espérance n'est pas
cause de la délectation.
3.. Comme l'espérance est d'accord avec le plaisir
en ce qui regarde le bien, de même la concupiscence et l'amour. Donc
l'espérance ne peut pas être considérée comme une cause de délectation plutôt
que la concupiscence ou l'amour.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
écrit (Rom. xn, 12) : Réjouissez-vous dans l'espérance. Et ailleurs (Ps. lxxvi,
4) : Je me suis souvenu de Dieu et j'ai été dans la joie.
Réponse: CONCLUSION. — La délectation étant
l'effet de la présence du bien qui plaît et de son union avec lui, la mémoire
et l'espérance la produisent puisqu'elles ont pour objet de rendre présent
d'une certaine manière le bien qui délecte.
Il faut répondre que la délectation résulte de la
présence du bien qui convient selon qu'on le sent ou qu'on le perçoit de
quelque manière. Or, les choses nous sont présentes de deux manières : 1° Par
la connaissance; ainsi l'objet connu est par son image dans le sujet qui le
connaît. 2° Par la réalité ; c'est ainsi qu'une chose est réellement unie à une
autre, soit en acte, soit en puissance, peu importe quel soit son mode d'union.
Mais comme l'union d'une chose qui repose sur la réalité est plus intime que
celle qui repose sur la ressemblance, telle que l'union qui résulte de la
connaissance ; de môme l'union en acte est plus intime que celle qui n'est
qu'en puissance. C'est pourquoi la délectation la plus grande est celle qui
vient des sens et qui suppose la présence de l'objet sensible. La délectation
qui naît de l'espérance tient le second rang, parce que dans l'espérance on
jouit non-seulement de la perception de l'objet, mais encore de la faculté ou
du pouvoir que l'on a d'arriver à lui. La délectation de la mémoire ne vient
qu'en troisième lieu, parce qu'elle résulte uniquement de la perception de
l'objet.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'espérance et la mémoire se rapportent en effet à ce qui est
absolument absent ; mais dans un sens leur objet est présent, soit parce qu'on
le perçoit, soit parce qu'on a de plus la faculté présumée de l'acquérir (1).
(1) L'espérance le perçoit comme une chose qu'on
se croit capable d'acquérir, et la mémoire le perçoit comme une chose qui a
existé.
2. II faut répondre au second, que rien n'empêche
que le même être ne soit sous divers rapports la cause d'effets contraires.
Ainsi l'espérance, tant qu'elle présume posséder un jour le bien qui est à
venir, cause du plaisir, mais lorsqu'elle est privée de la présence de ce bien
elle produit la tristesse.
3. Il faut répondre au troisième, que l'amour et
la concupiscence sont des causes de délectation. Car tout ce qu'on aime devient
agréable à celui qui l'aime, parce que l'amour est une sorte d'union, qui
suppose une communauté de nature entre le sujet qui aime et l'objet aimé. De
môme tout ce qu'on désire est agréable à celui qui le désire, puisque la
concupiscence est principalement le désir de la délectation. Mais comme
l'espérance implique la certitude de posséder actuellement et réellement le
bien qui la délecte, ce que n'implique ni l'amour, ni la concupiscence, elle
est'plutôt que ces passions considérée comme cause delà délectation. Pour la
môme raison on la place avant la mémoire qui se rapporte à ce qui est déjà passé.
ARTICLE IV. — LA TRISTESSE EST-ELLE
CAUSE DE LA DÉLECTATION?
Objections: 1.. Il semble que la tristesse ne soit
pas cause de la délectation. Car le contraire n'est pas cause du contraire. Or,
la tristesse est contraire à la délectation. Donc elle n'en.est pas la cause.
2.. Les contraires produisent des effets
contraires. Or, les souvenirs agréables produisent la dé cotation. Donc les
souvenirs tristes produisent la tristesse.
3.. La haine est à l'amour ce que la tristesse est
à la délectation. Or, la haine n'est pas cause de 1 amour,mais c'est plutôt le
contraire, comme nousl'avons dit (quest. xxix , art. 2j. Donc la tristesse
n'est pas cause de la délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
écrit (Ps. xu, 4) : Mes lames ont été mon pain nuit et jour. Or, par le mot
pain on entend le plaisir. Donc les larmes qui sont l'effet delà tristesse
semblent être une cause de délectation.
Réponse: CONCLUSION. — La tristesse quand elle est
en acte peut produire la délectation parce qu'elle rappelle le souvenir d'une
chose qu'on a aimée; quand elle est dans la mémoire elle la produit par suite
du mal auquel on a échappé.
Il faut répondre que la tristesse peut se
considérer de deux manières : 1° selon ce qu'elle est en acte ; 2" selon
ce qu'elle est dans la mémoire. Or, la tristesse peut être de ces deux manières
cause de la délectation. Ainsi la tristesse, quand elle existe actuellement,
produit la délectation parce qu'elle rappelle le souvenir d'un objet aimé dont
on regrette l'absence. Mais dans ce cas la délectation ne résulte que de la
perception môme de l'objet» La tristesse, quand elle est dans la mémoire,
produit la délectation par suite du mal auquel on a échappé. Car on considère
comme un bien d'avoir échappé à un mal, et quand on se représente tous les
sujets de tristesse et de douleur dont on est délivré, on est porté par là môme
à se réjouir davantage. C'est ce qui fait dire à saint Augustin (De civ. Dei,
lib. xxii, cap. It) que souvent dans la joie nous nous rappelons nos tristesses
et dans la santé nos douleurs, ce qui loin de nous affliger ne fait qu'ajouter
à notre plaisir et à notre bonheur. Et ailleurs (Conf. lib. viii, cap. 3) : que
plus le péril a été grand dans le combat et plus aussi la joie sera grande dans
le triomphe.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le contraire est quelquefois par accident cause du contraire,
comme le froid échauffe quelquefois, selon l'expression d'Aristote (Phys. lib.
vin. text. H). De même la tristesse est par accident cause de la délectation
dans le sens quelle est la cause de la perception d'un objet agréable.
2. Il faut répondre au second, que les souvenirs
tristes, en tant que tristes et contraires aux souvenirs;; agréables, ne
produisent pas le plaisir, ils ne le produisent qu'autant que l'homme en est
délivré ; comme les souvenirs des choses agréables qui n'existent plus peuvent
produire la tristesse.
3. Il faut répondre au troisième, que la haine
peut être accidentellement cause de l'amour; ainsi il y a des hommes qui
s'aiment parce qu'ils ont de la haine pour la même chose.
ARTICLE V. — les actions des autres
sont-elles pour nous une cause de délectation ?
Objections: 1.. Il semble que les actions des
autres ne soient pas pour nous une cause de délectation. Car la cause de
ladélectation est le bien propre auquel on est uni. Or, nous ne sommes pas unis
aux opérations des autres. Donc elles ne sont pas pour nous une cause de
délectation.
2.. L'opération eslje bien propre de celui qui
l'opère. Si donc les opérations des autres sont pour nous une cause de
délectation , pour la môme raison nous devons nous réjouir de tous les autres
biens qu'ils possèdent; ce qui est évidemment faux.
3.. L'opération est agréable quand elle procède
d'une habitude qui nous est innée. C'est ce qui fait dire à Aristote qu'il faut
considérer la délectation qu'on trouve dans ses oeuvres comme une preuve d'une
habitude contractée. Or, les actions des autres ne procèdent pas d'habitudes
qui sont en nous, mais d'habitudes qui sont en eux. Donc les opérations des
autres ne nous délectent pas; elles ne délectent que ceux qui les font.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Car il
est écrit (Joan, u, 4) : Je me suis vivement réjoui, parce que j'ai trouvé de
vos enfants qui marchaient dans la vérité.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque nous nous
réjouissons quand on nous fait du bien, soit qu'on nous loue ou qu'on nous
honore, il est certain que les actions des autres nous sont agréables.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
1), il y a dans la délectation deux choses, la possession du bien propre et la
connaissance de cette possession. L'opération de l'un peut donc être de trois
manières la cause de la délectation de l'autre. 1° Parce que l'opération d'un
autre peut être une cause de bien pour nous-mêmes. Ainsi les actions de ceux
qui nous font du bien nous sont agréables, parce qu'il est agréable de recevoir
du bien d'un autre (1). 2" Parce que les actions des autres nous font
connaître notre propre bien et nos propres perfections. Car les hommes aiment à
être loués et honorés par les autres, parce que par là ils acquièrent la preuve
qu'il y a quelque chose de bon en eux, et comme ce sentiment se trouve fortifié
par le témoignage des gens de bien et des sages, il s'ensuit qu'on est surtout
flatté des éloges et des hommages de ces derniers. Le flatteur ayant l'air de
louer, c'est ce qui rend la flatterie agréable à certaines personnes. Et parce
que l'amour a pour objet ce qui est bon, et l'admiration ce qui est grand, il
arrive qu'il est agréable d'être aimé et admiré par les autres. L'homme trouve
là un témoignage de sa bonté et de sa grandeur et il se délecte dans ces
perfections. 3" Parce que nous considérons les actions des autres, si
elles sont bonnes, comme notre bien propre par suite de notre amour qui nous
fait considérer nos amis comme d'autres nous-mêmes, ou par suite de la haine
qui nous porte à regarder le bonheur d'au-trui comme une chose qui nous est
contraire et qui nous rend contents du mal qui arrive à notre ennemi. C'est ce
qui fait dire à l'Apôtre (I. Cor. xiii, 6) que la charité ne se réjouit point
de l'injustice, mais qu'elle se réjouit de la vérité.
(1) Ainsi nous nous réjouissons des gralilica
lions et des libéralités que nous accorde un prince ou un supérieur.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que nous pouvons nous unir à l'action d'un autre 1° soit par l'effet
qui en résulte ; 2° soit par la perception ; 3° soit par l'affection, comme
nous l'avons expliqué (in corp. art.).
2. Il faut répondre au second, que ce raisonnement
se rapporte à la troisième manière dont les actions des autres peuvent nous
être agréables, mais non aux deux premières.
3. Il faut répondre au troisième, que les actions
des autres, bien qu'elles ne procèdent pas d'habitudes qui sont en nous,
produisent cependant en nous quelque chose d'agréable ; elles nous font estimer
ou connaître nos propres perfections, ou bien elles procèdent d'une personne
qui ne fait qu'un avec nous en vertu de l'amour que nous lui portons.
ARTICLE VI. — les bienfaits sont-ils une cause
de délectation?
Objections: 1.. Il semble qu'un bienfait ne soit
pas une cause de délectation. Car la délectation résulte de la possession du
bien qui nous est propre, comme nous l'avons dit (art. préc). Or, en accordant
un bienfait, on n'entre pas en possession de son bien, on donne au contraire
celui qu'on a acquis. Donc les bienfaits paraissent être plutôt une cause de
tristesse qu'une cause de joie.
2.. Aristote dit 'Eth. lib. iv, cap. que la parcimonie est plus naturelle aux
hommes que la prodigalité. Or. la prodigalité porte à faire du bien aux autres,
tandis que la parcimonie en empêche. Donc puisque l'opération qui est naturelle
à chaque être lui est agréable au même titre, selon la remarque du même
philosophe (Eth. lib. vu, cap. 13 et Ii, et lib. x, cap. 4 et S), il semble que
le bien qu'on fait aux autres ne soit pas une cause de délectation.
3.. Les effets contraires procèdent de causes
contraires. Or, il y a des choses qui font du mal et qui sont naturellement
agréables à l'homme, comme vaincre, corriger ou réprimander les autres et même
les punir, ce qui plaît beaucoup à ceux qui sont en colère, comme le dit
Aristote (Rhet. lib. t, cap. 11). Donc les bienfaits sont plutôt une cause de
tristesse que de joie.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Pot. lib. n, cap. 3) que donner à ses amis ou aux étrangers et
les secourir, c'est ce qu'il y a de plus agréable. !
Réponse: CONCLUSION. — Le bien qu'on fait aux
autres est cause de la délectation relativement à l'effet, à la lin et au
principe multiple du bienfait.
Il faut répondre que le bien qu'on fait à un autre
peut causer de la joie de trois manières : 1° Par rapport à l'effet qui est le
bien opéré dans autrui. Car, de même que nous considérons le bien fait à autrui
comme le nôtre en vertu de l'amour que nous avons pour lui, nous nous
réjouissons dans le bien que nous faisons aux autres, surtout à nos amis, comme
de notre bien propre. 2° Par rapport à la fin. C'est ainsi que quand quelqu'un
fait du bien à un autre, il espère qu'il en sera lui-même récompensé, soit par
Dieu, soit par les hommes. Dans ce cas l'espérance est cause de la joie. 3° Par
rapport au principe. En ce sens le bien qu'on fait aux autres peut être
agréable relativement à trois principes. Le premier est la faculté de bien
faire. A ce point de vue il est agréable de faire du bien aux autres, parce que
par là l'homme se fait une idée de l'abondance du bien qui est en lui et qu'il
peut communiquer aux autres. C'est pour ce motif que les hommes se réjouissent
dans leurs enfants et dans leurs propres oeuvres, comme dans des choses
auxquelles ils communiquent le bien qui leur est propre. Le second principe est
l'inclination que nous avons naturellement à faire du bien aux autres. Ainsi
les hommes généreux donnent avec plaisir aux autres. Le troisième principe est
le motif, comme quand quelqu'un que nous aimons nous pousse à faire du bien à
un autre. Car toutes les choses que nous faisons ou que nous souffrons pour un
ami sont agréables, parce que l'amour est la cause principale de la
délectation.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le don est agréable quand i) ne fait qu'indiquer le bien qui nous
est propre, mais quand il l'anéantit, comme dans le cas où il est immodéré, il
peut contrister.
2. Il faut répondre au second, que la prodigalité
suppose un don immodéré qui répugne à la nature -, c'est pourquoi on dit
qu'elle est contre nature.
3. Il faut répondre au troisième, que s'il est
agréable de vaincre, de réprimander et de punir, ce îjjest pas parce que ces
actions nuisent aux aniles, mais c'est parce que celui qui les fait y trouve
son bien propre, et que l'homme aime plus son propre bien qu'il ne déteste le
mal d'autrui. Car il est naturellement agréable de vaincre, parce qu'on trouve
dans la victoire une preuve de sa propre supériorité. C'est pourquoi tous les
jeux où il y a combat et où il peut y avoir une victoire sont les plus
agréables, précisément parce qu'ils offrent une espérance de triomphe. La
correction et la réprimande peuvent être aussi une cause de joie, et cela pour
deux raisons : 1° Parce que l'homme y trouve une preuve de sa propre sagesse et
de son excellence, puisqu'il n'appartient qu'aux sages et aux grands de
corriger et de réprimander les autres. 2° Parce qu'en corrigeant et en
réprimandai n on fait du bien à un autre, ce qui est agréable, comme nous
l'avons dit (in corp. art.). Pour l'homme irrité, il aime à punir, parce qu'il
lui semble parla se relever de l'échec apparent qui est résulté pour lui de la
lésion qu'il a antérieurement soufferte. Car quand quelqu'un a été blessé par
un autre, il semble avoir été par là même affaibli, et il désire se racheter de
cette espèce d'humiliation en rendant les coups qu'il a reçus. Ainsi il est
évident qu'il peut être agréable de faire du bien à autrui, mais qu'il ne l'est
pas de lui faire du mal, à moins que ce mal ne paraisse devoir tourner au bien
propre de celui qui l'opère.
ARTICLE VII. — LA RESSEMBLANCE EST-ELLE CAUSE
DE LA DÉLECTATION ?
Objections: 1.. Il semble que la ressemblance ne
soit pas cause de la délectation. Car être chef et présider impliquent une
certaine dissemblance. Cependant il est naturellement agréable de commander et
de présider les autres, comme le dit Aristote (Rhet. lib. i, cap. 14). Donc la
dissemblance est plutôt cause de la délectation que la ressemblance.
2.. Rien n'est plus dissemblable à la délectation
que la tristesse. Or, ceux qui souffrent la tristesse recherchent les
délectations avec la plus grande ardeur, comme le dit Aristote (Eth. lib. vu,
cap. 44), Donc la dissemblance produit plutôt la délectation que la
ressemblance.
3.. Ceux qui sont assouvis par certains plaisirs
ne se délectent pas en eux; ils en sont plutôt dégoûtés, comme on le voit par
ceux qui se gorgent de nourriture. Donc la ressemblance n'est pas cause de la
délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. La
ressemblance est cause de l'amour, comme nous l'avons dit (quest. xxvii, art.
3). Or, l'amour est cause de la délecta-lion. Donc la ressemblance en est cause
aussi.
Réponse: CONCLUSION. — La ressemblance qui est
cause de l'amour est aussi cause de la délectation.
Il faut répondre que la ressemblance est une sorte
d'unité ; par conséquent ce qui se ressemble en tant qu'un est délectable aussi
bien qu'aimable, comme nous l'avons dit (loc. cit.). Ainsi quand ce qui est
semblable ne corrompt pas le bien propre du sujet auquel il est uni, mais
l'augmente, on dit qu'il est absolument délectable; ainsi l'homme est agréable
à l'homme, les jeunes gens aux jeunes gens. Mais quand il corrompt le bien
propre, il devient alors accidentellement une cause de dégoût ou de tristesse,
non parce qu'il est semblable et un, mais parce qu'il corrompt ce qui est plus
un encore. Or, une chose semblable peut altérer ou corrompre le bien propre de
deux manières : 4° En dépassant par un certain excès les limites ou la mesure
de ce bien lui-même. Car le bien du corps, comme la santé, consiste
principalement dans une certaine mesure; c'est pourquoi les nourritures
surabondantes et toutes les délectations du corps produisent un certain dégoût.
2° Par l'opposition directe qu'il y a entre elle et le bien propre. Ainsi les
potiers détestent ceux de leur état, non parce qu'ils ont la même profession,
mais parce qu'ils leur font perdre leur supériorité ou leur gain propre qu'ils
convoitent comme un bien qui leur appartient.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que puisqu'il y a des rapports entre le prince et ses sujets, il y a
entre eux une certaine ressemblance qui n'exclut pas toutefois la prééminence.
Car l'autorité et le commandement supposent une certaine supériorité de perfections,
puisqu'il n'appartient qu'aux sages et aux grands de commander et de diriger
les autres. L'homme peut donc trouver en cela une preuve de sa bonté propre. Ou
bien on peut dire encore que par là môme qu'il commande et qu'il préside,
l'homme l'ait du bien aux autres, ce qui est agréable.
2. Il faut répondre au second, que l'objet dans
lequel se délecte celui qui est triste, bien qu'il ne soit pas semblable à sa
tristesse, ressemble cependant à la nature de celui qui est contristo, parce
que les tristesses sont contraires au bien propre de celui qu'elles affligent.
C'est pourquoi ceux qui sont dans la tristesse désirent la joie, comme un
remède qui doit les guérir en leur rendant leur bien propre. Et parce qu'il y a
des délectations corporelles qui sont contraires à certaines tristesses, on les
recherche plus que les délectations spirituelles qui n'ont pas de contraires,
comme nous le verrons (quest. xxxv, art. 5). De là il arrive que tous les
animaux recherchent naturellement la délectation, parce que l'animal agit
toujours par les sens et le mouvement. C'est aussi pour ce motif que les jeunes
gens recherchent également le plaisir, à cause de tous les changements qui se
font en eux pendant l'âge de leur accroissement. Enfin les mélancoliques le
recherchent pareillement avec une sorte de frénésie pour repousser la
tristesse, parce que leur corps est en quelque sorte rongé par la mauvaise
humeur, comme le dit Aristote [Eth. lib. vu, cap. 14).
3. Il faut répondre au troisième, que les biens
corporels consistent dans une certaine mesure. C'est pourquoi tout excès de la
part des semblables corrompt le bien propre, et le semblable devient alors une
cause de dégoût et de tristesse, parce qu'il est contraire au bien propre de
l'homme (1).
(1) C-est ainsi qu'on a le hoire et le manger à
dégoût, quand on n'a plus ni soif ni faim.
ARTICLE VIII. — l'admiration est-elle cause de
la délectation ?
Objections: 1.. Il semble que l'admiration ne soit
pas cause de la délectation. Car l'admiration est le fait d'un être ignorant,
comme le dit saint Jean Damas-cène (De fut. orth. lib. n, cap. 22). Or, ce
n'est pas l'ignorance, mais c'est plutôt la science qui est délectable. Donc
l'admiration n'est pas cause de la délectation.
2.. L'admiration est le principe de la sagesse;
c'est pour ainsi dire le moyen d'arriver à la vérité, comme le dit Aristote.
Or, il est plus agréable de contempler ce qu'on connaît déjà que de rechercher
ce qu'on ignore, d'après ce philosophe (Eth. lib. x, cap. 7), puisqu'il y a
dans l'un des difficultés et des obstacles et que dans l'autre il n'y en a pas.
Et comme la délectation résulte d'une opération que rien n'entrave, selon
l'expression du môme auteur (Eth. lib. vu, cap. 12 et 13, et lib. x, cap. 4 et
5), il s'ensuit que l'admiration n'est pas cause de la délectation, mais
qu'elle est plutôt un obstacle qui l'arrête.
3.. Tous les êtres se plaisent dans leurs
habitudes; par conséquent les actions qui résultent d'habitudes prises par la
coutume sont agréables. Or, tes choses qu'on a coutume de faire ne sont pas
admirables, comme le dit saint Augustin (sup. Joan, tract, 24). Donc
l'admiration est contraire à la cause même de la délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Rhet. lib. i, cap. 11) que l'admiration est cause de la
délectation.
Réponse: CONCLUSION. — L'admiration quand elle est
accompagnée de l'espérance d'acquérir la connaissance des choses qu'on désire
savoir est la plus grande cause de délectation.
Il faut répondre qu'il est agréable d'acquérir ce
que l'on désire, comme nous l'avons dit (art. 3 huj. quaest.). C'est pourquoi
plus on désire vivement la chose qu'on aime et plus on éprouve de jouissance
une fois qu'on la possede: et dans l'augmentation même du désir il y a encore
une augmentation de jouissance quand on a l'espérance d'obtenir la cbose qu'on
aime. Car, comme nous l'avons dit (art. 3), ce qui rend le désir agréable,
c'est l'espérance. Or, l'admiration n'est que le désir de savoir, désir qui se
produit dans l'homme parce qu'en voyant un effet il en ignore la cause ; ou
parce que la cause de cet effet surpasse ses connaissances ou son pouvoir.
Ainsi l'admiration est cause de la délectation quand elle est accompagnée de
l'espérance d'obtenir la connaissance de ce qu'on désire savoir. C'est pourquoi
toutes les choses admirables sont agréables, comme tout ce qui est rare, et il
en est de même de la représentation des objets qui n'ont aucun agrément en
eux-mêmes (4). Car l'âme se plaît à comparer une chose avec une autre; parce
que cette comparaison est l'acte propre et naturel de la raison, comme le dit
Aristote (in Poet. cap. 4). C'est aussi pour cette raison qu'il est plus
agréable d'être délivré de grands périls, parce que c'est admirable (2), comme
le dit encore le même philosophe (Rhet. lib. i, cap. 11).
(1) Ainsi on aime à voir la peinture de l'enfer et
du jugement dernier faite par Michel-Ange.
(2) Ce qui nous délecte dans cette circonstance
c'est que l'accident par lequel nous avons été délivrés est une sorte de prodige.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'admiration n'est pas agréable parce qu'elle résulte de
l'ignorance. Elle l'est parce qu'elle renferme le désir de connaître la cause
de l'effet qui l'excite, et parce que celui qui admire apprend par là même
quelque chose de nouveau.
2. Il faut répondre au second, que dans la
délectation il y a deux choses, le repos dans le bien et la perception de ce
repos. Sous îe premier rapport, puisqu'il est plus parfait de contempler la
vérité connue que de rechercher celle qui est inconnue, la contemplation des
choses que l'on sait est par elle-même plus agréable que la recherche de celles
qu'on ignore. Cependant sous le second rapport il arrive par accident que les
recherches sont quelquefois plus agréables, parce qu'elles naissent d'un désir
plus ardent. Or, l'ignorance enflamme les désirs; et c'est ce qui fait que
l'homme trouve plus de plaisir dans ce qu'il trouve et dans ce qu'il apprend
pour la première fois.
3. Il faut répondre au troisième, que l'on a du
plaisir à faire les choses qu'on a l'habitude de faire, parce qu'elles
deviennent en quelque sorte naturelles. Toutefois les choses qui sont rares
peuvent être agréables soit par rapport à la connaissance, parce qu'on désire
savoir tout ce qui est merveilleux ; soit par rapport à l'action, parce que le
désir incline plus vivement l'esprit à s'appliquer tout entier à faire ce qu'il
n'a jamais fait, comme le dit Aristote [Eth. lib. x, cap. 4). Car quand
l'opération est plus parfaite, elle produit aussi une délectation qui est plus
parfaite elle-même.
QUESTION XXXIII. : DES EFFETS DE LA
DÉLECTATION.
Après avoir parlé de la nature et de la cause de
la délectation nous avons à nous occuper de ses effets. — A cet égard quatre
questions se présentent : 1" La délectation dilatc-t-elle? — 2"
Produit-elle la soif ou le désir d'elle-même? — 3U Empéche-t-elle l'usage de la
raison ? — 4U Perfectionne-t-elle l'action?
ARTICLE I. — LA DÉLECTATION DILATE-T-ELLE LE
COEUR ?
Objections: 1.. Il semble que la dilatation ne
soit pas un effet de la délectation. Car la dilatation paraît appartenir
surtout à l'amour, d'après ces paroles de l'Apôtre (H. Cor. vi, 41) : Notre
coeur s'est dilaté. C'est ce qui fait dire au Psalmiste en parlant du précepte
de la charité (Ps. cxvm, 96) : Votre précepte est d'une étendue infinie. Or, la
délectation est une autre passion que l'amour. Donc la dilatation n'est pas son
effet.
2.. De ce qu'une chose est dilatée, elle a parla
même plus de capacité pour recevoir. Or, l'action de recevoir se rapporte au
désir, qui a pour objet ce qu'on ne possède pas encore. Donc la dilatation
semble appartenir au désir plutôt qu'à la délectation.
3.. L'action qui consiste à resserrer est
contraire à celle qui consiste à dilater. Car nous resserrons ce que nous
voulons fortement retenir; et telle est la disposition de l'appétit
relativement à la chose qui le délecte. Donc la dilatation n'appartient pas à
la délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Pour
exprimer la joie, il est dit (Is. lx, V>) : Vous le verrez et vous serez
dans l'abondance; vous admirerez et votre coeur se dilatera. D'ailleurs la
délectation est appelée joie (laetitia), parce qu'elle dilate, comme nous
l'avons fait remarquer (quest. xxxi, art. 3 ad 3).
Réponse: CONCLUSION. — La délectation est cause de
la dilatation, et c'est par métaphore qu'on dit que le coeur de l'homme ou ses
affections se dilatent.
Il faut répondre que le mot largeur (latitudo)
exprime une des dimensions des corps, et ce n'est que par métaphore qu'on
l'emploie pour désigner les affections de l'àme. On entend par dilatation une
sorte d'élargissement, et ce mot convient à la délectation relativement aux
deux puissances qu'elle suppose. 1° Elle lui convient relativement à la faculté
intellectuelle qui perçoit l'union qu'il y a entre le sujet et l'objet qui lui
convient. Car par cette perception l'homme reconnaît qu'il a acquis une
certaine perfection qui contribue à sa grandeur spirituelle, et c'est là ce qui
fait dire que l'esprit de l'homme se glorifie, se dilate dans cette jouissance.
2° Elle lui convient relativement à la faculté appétitive qui s'attache à
l'objet qui la délecte et qui s'y repose, en se livrant à lui en quelque sorte,
pour l'absorber dans son être. C'est ainsi que la délectation dilate le coeur
de l'homme et le porte en quelque sorte à se livrer, pour renfermer en lui la
chose qui le délecte.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quand il s'agit d'expressions métaphoriques rien n'empêche que la
môme chose ne soit attribuée à divers objets, selon les diverses ressemblances
qu'elle présente. Ainsi la dilatation appartient à l'amour en raison de
l'extension qui fait que l'affection de celui qui aime s'étend aux autres au
point qu'il s'inquiète non-seulement de ce qui le regarde, mais encore de ce
qui les concerne. Elle appartient à la délectation en ce que celle-ci étend et
agrandit le coeur pour ajouter en quelque sorte à sa capacité.
2. Il faut répondre au second, que le désir dilate
l'âme par suite de l'idée qu'on se fait du bien qu'on ambitionne ; mais quand
ce bien est présent, l'âme se dilate encore davantage, parce que le coeur se
livre plus vivement à l'objet qui le délecte qu'à l'objpt qu'il désire, mais
qu'il ne possède pas, puisque la délectation est la fin du désir.
3. Il faut répondre au troisième, que celui qui se
délecte resserre en effet l'objet qui lui cause ce plaisir, puisqu'il s'attache
fortement à lui, mais il élargit son coeur pour en jouir parfaitement.
Article II. — la. délectation produit-elle la
soif ou le désir d'elle-même ?
Objections: 1.. Il semble que la délectation ne
produise pas le désir d'elle-même. Car tout mouvement cesse quand il est
parvenu au repos. Or, la délectation est en quelque sorte le repos du désir,
qui est lui-même un mouvement, comme nous l'avons dit. Donc le mouvement du
désir cesse quand on est parvenu à la délectation. Donc la délectation ne
produit pas le désir.
2.. L'opposé n'est pas cause de son opposé. Or, la
délectation est en quelque sorte opposée au désir, du moins par rapport à
l'objet ; car le désir a pour objet le bien qu'on ne possède pas, et la
délectation le bien qu'on possède. Donc la délectation ne produit pas le désir
d'elle-même.
3.. Le dégoût répugne au désir. Or, la délectation
produit le plus souvent le dégoût. Donc elle ne produit pas le désir
d'elle-même.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Notre-Seigneur dit : Celui qui boira de cette eau aura encore soif. Or, l'eau,
d'après saint Augustin (Tract, xv in Joan.), signifie la délectation
corporelle.
Réponse: CONCLUSION. — La délectation, quand elle
est en acte, ne produit qu'accidentellement la soif ou le désir d'elle-même ;
mais quand elle est dans la mémoire et qu'elle n'existe pas en acte, elle
produit cette soif et ce désir par elle-même.
Il faut répondre qu'on peut considérer la
délectation de deux manières: 4° selon ce qu'elle est en acte ; 2° selon ce
qu'elle est dans la mémoire. De même on peut prendre en deux sens la soif ou le
désir de la délectation : l°on peut l'entendre dans son sens propre selon qu'il
implique l'appétit d'une chose qu'on n'a pas; 2° on peut l'entendre d'une
manière générale selon qu'il implique l'exclusion de toute espèce de dégoût.
Or, la délectation quand elle est en acte ne produit pas la soif ou le désir
d'elle-même absolument parlant, elle ne produit cet effet qu'accidentellement.
Toutefois si on entend par la soif ou le désir, l'appétit d'une chose qu'on n'a
pas, alors la délectation ne produit aucunement cette espèce de soif ou de
désir; parce que la délectation est une affection de l'appétit qui a pour objet
une chose présente. Mais il peut se faire qu'on ne possède qu'imparfaitement
une chose présente ; ce qui peut provenir soit de la chose elle-même qu'on
possède, soit du sujet. Cela peut provenir de la chose qu'on possède, parce
qu'elle n'existe pas tout entière simultanément, et qu'on doit la recevoir
successivement. Ainsi pendant que quelqu'un se délecte dans ce qu'il a, il
désire être mis en possession de ce qui reste; comme celui qui entend avec
plaisir la première partie d'un vers, désire entendre la seconde, selon
l'expression de saint Augustin (Conf. lib. iv, cap. 41). Presque toutes les
délectations corporelles se font ainsi désirer jusqu'à ce qu'elles soient
consommées, parce que ces délectations résultent d'un certain mouvement, comme
on le voit à l'égard des plaisirs de la table. Le même effet peut provenir du
sujet ; c'est ce qui arrive quand un individu ne possède pas immédiatement
d'une manière parfaite une chose qui est parfaite en elle-même, mais qu'il
l'acquiert insensiblement. C'est ainsi qu'en ce monde nous ne connaissons
qu'imparfaitement la divinité, et cependant nous nous délectons dans cette
connaissance, et cette délectation excite en nouslasoifou le désir d'une
connaissance parfaite. C'est le sens qu'il faut donner à ces paroles de
l'Ecriture (Eccles. xxiv, 29) : Ceux qui me boivent auront encore soif. — Si
par la soif ou le désir on n'entend que cette intensité d'affection qui éloigne
le dégoût; les délectations spirituelles produisent au plus haut point la soif
ou le désir d'elles-mêmes. Car les délectations corporelles par leur
accroissement et leur continuité excèdent les forces de la nature et deviennent
fastidieuses, comme on le voit par le plaisir qu'on trouve dans les aliments.
C'est pourquoi quand quelqu'un est arrive à la perfection relativement à ces
jouissances, il les prend à dégoût, et quelquefois il en désire d'autres. Mais
les délectations spirituelles, aulieudedépasser ainsi les forces de la nature,
les perfectionnent. Ainsi quand on est arrivé à leur dernier terme, elles n'en
sont que plus agréables, à moins que par accident l'oeuvre de la contemplation
ne soit jointe à quelques actions qui dépendent des forces du corps, et qu'il
ne s'ensuive une fatigue, ou lassitude quelconque. On peut encore entendre de
cette manière ces paroles de l'Ecclésiastique : Ceux qui me boivent auront
encore soif. C'est pour cette raison qu'en parlant des anges qui connaissent
Dieu parfaitement et qui se réjouissent en lui, saint Pierre dit (I. Ep. i, 12)
qu ils désirent toujours le voir. — Enfin si on considère la délectation selon
qu'elle est dans la mémoire et non en acte, elle est naturellement apte à
produire la soif et le désir d'elle-même, lorsque l'homme se trouve dans la
disposition où il était quand ce qui s'est passé lui était agréable. S'il a
changé de disposition, le souvenir de la délectation ne produit plus en lui de
plaisir ; il produit au contraire le dégoût, comme le souvenir des aliments
dégoûte celui qui s'en est assouvi.
Solutions: 1. 11 faut répondre au premier
argument, que quand la délectation est parfaite elle produit le repos complet,
et alors le désir qui se porte vers ce qu'on ne possède pas cesse entièrement,
mais quand elle est imparfaite le désir ne cesse pas absolument.
2. II faut répondre au second, que ce qu'on
possède imparfaitement, on le possède sous un rapport, et on ne le possède pas
sous un autre. C'est pourquoi à l'égard du même objet il peut y avoir tout à la
fois désir et délectation.
3. Il faut répondre au troisième, que les
délectations causent dans un sens le dégoût et dans un autre le désir, comme
nous l'avons dit [in corp. art.).
ARTICLE III. — LA DÉLECTATION
EMPÊCHE-T-ELLE I.'USAGE DE LA RAISON ?
Objections: 1.. Il semble que la délectation
n'empêche pas l'usage de la raison. Car le repos est ce qu'il y a de plus
avantageux pour le légitime usage de la raison. C'est ce qui fait dire à
Aristote (Phys. lib. vu, text. 20) que c'est dans le calme et le repos que
l'âme acquiert la science et la prudence. Et il est écrit (Sap. vin, 16) : En
entrant dans ma maison je me reposerai avec elle, c'est-à-dire avec la sagesse.
Or, la délectation est un repos. Donc elle n'empêche pas, mais elle aide plutôt
l'usage de la raison.
2.. Les choses qui ne sont pas dans le même sujet
ne se gênent pas, toutes contraires qu'elles sont. Or, la délectation existe
dans la partie appétitive de l'âme et la raison dans la partie intellectuelle
ou perceptive. Donc la délectation n'empêche pas l'usage de la raison.
3.. Ce qui est gêné ou empêché par un autre semble
être en quelque sorte modifié par lui. Or, l'usage de la puissance
intellectuelle meut plutôt la délectation qu'il n'est mù par elle, puisqu'il en
est la cause. Donc la délectation n'empêche pas l'usage de la raison.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. vi, cap. 5) que la délectation fausse et corrompt les
jugements de la prudence.
Réponse: CONCLUSION. — Les délectations qui
résultent de l'acte même de la raison n'empêchent pas son exercise, elles le
favorisent plutôt ; mais les délectations corporelles l'entravent de
différentes manières et au plus haut point.
Il faut répondre que, comme le dit Aristote (Eth.
lib. x, cap. 5), les délectations propres à la raison augmentent son action,
tandis que les délectations étrangères l'entravent. Il y a donc une délectation
qui a pour objet l'acte même de la raison ; comme celle qu'on éprouve en se
livrant à la contemplation ou au raisonnement. Cette délectation n'empêche pas
l'usage de la raison, mais elle le favorise parce que nous faisons avec plus
d'attention les choses dans lesquelles nous nous délectons, et l'attention aide
l'action. Mais les délectations corporelles empêchent l'usage de la raison pour
trois motifs. 1° A cause de la distraction. Car, comme nous l'avons dit (quest.
iv, art. 4 ad 3), nous faisons beaucoup attention aux choses dans 'lesquelles
nous nous délectons. Or, quand l'attention s'applique fortement à une chose
elle est plus faible à l'égard des autres, ou bien elle s'en détache
complètement. Ainsi quand la délectation corporelle est très-grande elle
empêche totalement l'exercice de la raison, en attirant sur elle toutes les
facultés de l'esprit, ou bien elle l'entrave considérablement. 2° A cause delà
contrariété. Car ily a des délectations tellement excessives, qu'elles sont
contraires à l'ordre rationnel. C'est en ce sens qu'Aristote dit que les
délectations corporelles faussent le jugement de la prudence ou le jugement
pratique. Elles ne faussent pas le jugement spéculatif auquella délectation
n'est pas contraire, comme quand on dit que les trois angles d'un triangle
valent deux angles droits ; mais elles nuisent tout à la fois au jugement
spéculatif et au jugement pratique selon le premier sens. 3° Elles nuisent à la
raison par suite du rapport qu'il y a entre les sens et les facultés
organiques. Car la délectation corporelle produit une certaine modification
dans les organes, et cette modilîcation est plus grande que dans les autres
passions, parce que l'appétit est plus vivement affecté par un objet présent
que par un objet absent. Or, ces perturbations corporelles empêchent l'usage de
la raison, comme on le voit chez les hommes ivres dont la raison est pour ainsi
dire enchaînée.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la délectation corporelle fait à la vérité que l'appétit se
repose dans l'objet qui le délecte. Ce repos est quelquefois contraire à la
raison, et comme la délectation produit toujours dans le corps un changement,
il s'ensuit que sous ces deux rapports elle empêche l'usage de la raison.
2. Il faut répondre au second, que la puissance
appétitive et la puissance perceptive sont en effet des parties différentes,
mais qui appartiennent à la même âme. C'est pourquoi quand l'âme s'applique
vivement à l'acte de l'une, elle est détournée de l'acte de l'autre qui lui est
contraire.
3. Il faut répondre au troisième, que l'usage de
la raison requiert le légitime usage de l'imagination et des autres puissances
sensitives qui se servent des organes corporels. C'est pourquoi les
modifications du corps nuisent à l'exercice de la raison, parce qu'elles
entravent les fonctionsde l'imagination et des autres facultés sensitives.
ARTICLE IV. — LA DÉLECTATION PEUFECTIONNE-T-ELLE
L'ACTION?
Objections: 1.. Il semble que la délectation ne
perfectionne pas l'action. Car toute action humaine dépend de l'usage de la
raison. Or, la délectation empêche cet usage, comme nous l'avons dit (art.
préc.). Donc la délectation ne perfectionne pas, mais affaiblit l'action
humaine.
2.. Il n'y a pas d'être qui perfectionne son
essence ou sa cause. Or, la délectation est une opération, comme le dit
Aristote (Eth. lib. vii, cap. 42 et 43, et lib. x, cap. 6 et 7) ; ce qui doit
s'entendre de l'essence ou de la cause. Donc la délectation ne perfectionne pas
l'action.
3.. Si la délectation perfectionne l'action, c'est
comme fin, ou comme forme, ou comme agent. Elle ne la perfectionne pas comme
fin, parce qu'on ne recherche pas l'action pour le plaisir, mais c'est plutôt
le contraire, ainsi que nous l'avons dit (art. préc.). Elle ne la perfectionne
pas non plus comme sa cause efficiente, parce que c'est plutôt l'action qui est
la cause efficiente delà délectation. Enfin elle ne la perfectionne pas comme
forme , puisque la délectation ne perfectionne pas l'opération comme une
habitude , d'après Aristote (Et/i.hh. x, cap. 4). Donc la délectation ne
perfectionne pas l'action.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit au même endroit que la délectation perfectionne l'action.
Réponse: CONCLUSION. — La délectation perfectionne
Faction par rapport à sa fin, comme par rapport à son principe, mais
indirectement.
Il faut répondre que la délectation perfectionne
l'action de deux manières. 1° Par rapport à sa fin. On ne donne pas ici le nom
de fin à la chose pour laquelle une autre chose existe , mais on entend par là
le bien qui survient et qui complète l'action (1). Ainsi Aristote dit (Eth.
lib. x, cap. 4) que la délectation perfectionne l'action comme son complément
ou sa perfection dernière-, c'est-à-dire qu'au bien que l'action représente se
surajoute un autre bien qui est la délectation, laquelle implique le repos de
l'appétit dans le bien présupposé. 2° Par rapport à sa cause efficiente. Elle
ne la perfectionne pas directement; car Aristote dit (loc. cit.) qu'elle
perfectionne l'action, non comme le médecin perfectionne celui qui se porte
bien, mais comme la santé. Elle la perfectionne donc indirectement, en ce sens
que l'agent par là même qu'il se délecte dans son action s'y attache plus
vivement et l'accomplit avec plus de soin, et c'est ce qui fait dire à Aristote
(Eth. lib. x, cap. 5) que les.délectations rendent plus parfaites les
opérations qui leur sont propres, tandis qu'elles entravent celles qui leur
sont étrangères.
(1) La fin est prise ici dans son acception la
pli» générale. Elle indique le complément, la perfection dune chose.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que toute délectation n'empêche pas l'exercice de la raison ; il n'y
a que la délectation corporelle qui résulte non de l'acte rationnel, mais de
l'acte de l'appétit concupiscible (2) que la délectation rend plus puissant.
Quant à la délectation qui est conforme à la raison elle en fortifie l'usage.
2. Il faut répondre au second, que, comme le dit
Aristote (Phys. lib. n, text. 30), deux choses peuvent être réciproquement
causes l'une de l'autre ; de telle sorte que l'une soit cause efficiente et
l'autre cause finale. Ainsi l'action produit la délectation comme cause
efficiente, et la délectation perfectionne l'action comme cause finale, ainsi
que nous l'avons dit (in corp. art.).
(2) Les délectations des sens gênent la raison,
parce que souvent elles lui sont contraires.
3. La réponse au troisième argument est par là
même évidente.
QUESTION XXXIV. : DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE
DES DÉLECTATIONS.
Après avoir parlé des effets des délectations nous
avons à nous occuper de leur bonté et de leur malice. — A cet égard quatre
questions se présentent : lu Toute délectation est-elle mauvaise? — 2"
Supposé qu'il n'en soit pas ainsi, toute délectation est-elle bonne? — 3° Y
a-t-il une délectation qui soit le bien suprême? — 4" La délectation
est-elle la mesure ou la règle d'après laquelle on juge du bien ou du mal
moral?
ARTICLE 1. — TOUTE DÉLECTATION EST-ELLE
MAUVAISE?
Objections: 1.. Il semble que toute délectation
soit mauvaise. Car ce qui corrompt la prudence et ce qui empêche l'usage de la
raison paraît être mauvais en soi, parce que le bien de l'homme est ce qui est
conforme à la raison, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. 4). Or, la
délectation corrompt la prudence et empêche l'usage de la raison, et plus la
délectation est grande, plus ces effets sont sensibles. Ainsi dans les
délectations vénériennes qui sont les pins fortesilest impossible de rien
comprendre, comme le dit Aristote (E th. lib. vu, cap. 11 ). Et saint Jérôme
dit (EP de monogamiâ) qu'au moment où s'accomplit l'acte conjugal, la présence
de l'Esprit-Saint ne se fait pas sentir quand même ce serait un prophète qui
remplirait ce devoir. Donc la délectation est une chose mauvaise par elle-même,
et par conséquent toute délectation est mauvaise.
2.. Ce que fait l'homme vertueux et ce que
recherche celui qui n'a pas de vertu semble être une chose mauvaise en soi
qu'on doit éviter, parce que, comme le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 5),
l'homme vertueux est en quelque sorte la mesure et la règle des actes humains.
C'est ce qu'exprime l'Apôtre en disant (I. Cor. n, 5) que V homme spirituel
juge tout. Or, les enfants et les botes qui n'ont pas de vertu recherchent les
délectations, tandis que l'homme sage les fuit. Donc les délectations sont
mauvaises par elles-mêmes, et on doit les éviter.
3.. La vertu et l'art ont pour objet ce qui est
bon et difficile, comme le dit Aristote (Eth. lib. ii, cap. 3). Or, il n'y apas
d'art qui ait la délectation pour fin. Donc la délectation n'est pas une bonne
chose.
En sens contraire, Mais c'est ie contraire. Il est
écrit (Ps. xxxvi, A) : Délectez-vous dans le Seigneur. Par là même que
l'autorité divine ne peut nous porter au mal, il s'ensuit que toute délectation
n'est pas mauvaise.
Réponse: CONCLUSION. — Toutes les délectations ne
sont pas mauvaises, mais il y en a de mauvaises et ce sont celles qui sont
contraires à la droite raison, et il y en a de bonnes et ce sont celles qui y
sont conformes.
Il faut répondre que, comme le rapporte Aristote
(Eth. lib. x, cap. 2 et 3), il y a des philosophes qui ont prétendu que toutes
les délectations étaient mauvaises. La raison qui leur a inspiré ce sentiment,
c'est qu'ils ne considéraient que les délectations sensibles et corporelles qui
sont en effet les plus évidentes. Car sous tous les autres rapports les anciens
philosophes ne distinguaient pas les choses intelligibles des choses sensibles,
l'intellect des sens, comme on le voit (De anima, lib. n, text. 150). Ainsi ils
pensaient que toutes les délectations corporelles devaient être regardées.comme
mauvaises, de telle sorte que les hommes qui se sentent entraînés immodérément
vers les plaisirs devaient s'abstenir de toute jouissance pour arriver à la
vertu (1). Mais ce système est insoutenable. Car comme on ne peut vivre sans
éprouver quelque délectation corporelle et sensible, si ceux qui enseignent que
toutes les délectations sont mauvaises, viennent à en goûter quelques-unes, les
autres hommes s'y livreront avec d'autant plus d'ardeur, parce qu'ils tiendront
compte de leur exemple sans faire attention à leurs paroles. Car à l'égard des
actions et des passions humaines l'expérience est l'autorité la plus imposante
et les exemples frappent plus que les discours. — On doit donc reconnaître que
parmi les délectations il y en a de bonnes et il y en a de mauvaises. Car la
délectation est le repos de l'appétit dans le bien qu'il aime, et elle est la
conséquence d'une opération quelconque. Ainsi on peut la considérer sous deux
rapports : 1° Relativement au bien dans lequel l'appétit se délecte en s'y
reposant. En effet une chose est bonne ou mauvaise moralement selon qu'elle est
ou qu'elle n'est pas conforme à la raison, ainsi que nous l'avons dit (quest.
xix, art. 3 et 0); comme dans l'ordre naturel on dit qu'une chose est naturelle
quand elle est conforme à la nature, et on dit qu'elle ne l'est pas quand elle
ne lui est pas conforme-Ainsi donc comme dans l'ordre naturel le repos naturel
est celui qui convient à la nature, comme quand un corps lourd repose à terre ;
que le repos qui n'est pas naturel est celui qui répugne à la nature, comme
quand un corps lourd se tient en l'air ; de même dans l'ordre moral la
délectation est bonne quand l'appétit supérieur ou inférieur se repose dans un
objet qui est conforme à la raison, et elle est mauvaise quand il se repose
dans un objet contraire à la raison et à la loi de Dieu. 2° On peut considérer
les délectations relativement aux actions qui sont les unes bonnes et les
autres mauvaises. Or, les délectations qui sont unies aux actions ont plus
d'affinité avec elles que les désirs ou les concupiscences qui les précèdent
temporairement. Par conséquent puisque les désirs qui se rapportent aux bonnes
actions sont bons et les autres mauvais, à plus forte raison les délectations
qui ont pour objet les bonnes actions sont-elles bonnes et les autres
mauvaises.
(1) Ce sentiment est aussi contraire à la nature
que celui des stoïciens, qui disaient que la douleur n'est pas un mal. Aussi
a-t-il été soutenu par des philosophes de cette secte, comme le rapporte saint
Thomas dans l'article suivant.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que, comme nous l'avons dit (quest. xxxiii, art. 3), les délectations
qui ont pour objet l'acte de la raison n'empêchent pas l'exercice decelte
faculté et ne corrompent pas le jugement ; mais qu'il n'en est pas de même des
délectations qui lui sont étrangères, telles que les délectations corporelles.
Pour celles-ci elles entravent l'usage de la raison, comme nous l'avons dit
[ibid.), soit par suite de la contrariété de l'appétit qui se repose dans un
objet qui répugne à la raison, ce qui rend la délectation moralement mauvaise ;
soit parce que la raison se trouve enchaînée, comme dans l'acte conjugal.
Quoique la délectation ait alors pour objet une chose conforme à la raison,
néanmoins elle est un obstacle à l'exercice de cette faculté. à cause de la
modification corporelle qui l'accompagne. Mais elle ne produit pas plus un acte
mauvais que le sommeil qui nous ôte le libre exercice de notre raison, bien
qu'il n'ait rien de répréhensible, quand on le goûte légitimement. Car la
raison veut même que par moments son exercice soit interrompu. Toutefois nous
dirons que cet enchaînement de la raison qui résulte de la délectation qu'on
goûte dans l'acte conjugal, bien qu'il ne soit pas une faute morale, puisque ce
n'est ni un péché mortel, ni un péché véniel, provient cependant d'une
dépravation morale quelconque, c'est-à-diredu péchéde notre premier père. Car
cet effet n'avait pas lieu dans l'état d'innocence, comme on le voit par ce que
nous avons dit (part. I, quest. xcvm, art. 2).
2. Il faut répondre au second, que l'homme sage ne
fuit pas toutes les délectations, mais seulement celles qui sont excessives et
qui ne sont pas conformes à la raison. De ce que les enfants et les bêtes
recherchent les délectations il ne s'ensuit pas qu'elles soient universellement
mauvaises, parce que c'est Dieu qui a mis dans ses créatures l'appétit naturel
qui les porte vers ce qui leur convient.
3. Il faut répondre au troisième, que l'art
n'embrasse pas toute espèce de bien ; il ne se rapporte qu'aux choses
extérieures qui sont susceptibles d'être exécutées, comme nous le verrons
(quest. lvii, art. 3). La prudence et la vertu se rapportent plutôt que l'art
aux actions et aux passions qui sont en nous. Cependant il y a des arts qui ont
pour but de produire des délectations; tels sont l'art du cuisinier et du
parfumeur, comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 21).
ARTICLE II. — TOUTES LES DÉLECTATIONS
SONT-ELLES BONNES (1) ?
(1) Cet article est une réfutation des épicuriens,
qui soutenaient un svstèine directement opposé aux stoïciens.
Objections: 1.. Il semble que toutes les
délectations soient bonnes. Car, comme nous l'avons dit (part. I, quest. v,
art. 6), le bien se divise en trois parties : l'hon-nôte, l'utileet
l'agréable.Or, tout ce qui est honnête est bon ainsi que tout ce qui est utile.
Donc toutes les délectations sont bonnes.
2.. Ce qu'on ne recherche pas en vue d'une autre
chose semble être bon en soi, comme le dit Aristote (Eth. lib. i, cap. G et 7).
Or, on ne recherche pas la délectation en vue d'une autre chose ; car il semble
ridicule de demander à quelqu'un pourquoi il veut être délecté. Donc la
délectation est bonne par elle-même. Et comme le prédicat qui s'affirme d'une
chose par lui-même lui convient universellement, il s'ensuit que toute
délectation est bonne.
3.. Ce que tous désirent semble être bon par
lui-même ; car le bien est ce que tous les êtres appètent. comme le dit
Aristote (Eth. lib. i,inprinc). Or, tous les êtres, même les enfants et les
bêtes, recherchent la délectation. Donc la délectation est par elle-même
quelque chose de bon, et conséquemment toute délectation est bonne.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
écrit (Prov. h, 44) : Les méchants se réjouissent lorsqti'ils ont fait le mal
et ils tressaillent dans les choses les plus criminelles.
Réponse: CONCLUSION. — Toutes les délectations ne
sont pas bonnes, mais il y en a qui sont absolument bonnes et d'autres qui le
sont relativement et par opposition, il y a des délectations absolument
mauvaises et d'autres qui le sont relativement.
Il faut répondre que quelques stoïciens ayant
soutenu que toutes les délectations sont mauvaises, les épicuriens ont prétendu
au contraire que la délectation était bonne par elle-même et que par conséquent
toutes les délectations étaient légitimes. Ce qui paraît les avoir induits en
erreur, c'est qu'ils ne distinguaient pas entre ce qui est bon absolument et ce
qui ne l'est que relativement. Or, le bon absolu, c'est ce qui est bon par
soi-même. Mais il arrive que ce qui n'est pas bon en soi est bon relativement
de deux manières. 4° Parce que celtechose convient à un individu selon la
disposition où il est maintenant, bien que cette disposition ne soit pas
naturelle. Ainsi il est bon quelquefois à un lépreux de manger quelques poisons
qui ne conviennent pas, absolument parlant, à la complexion de l'homme. 2°
Parce qu'on regarde comme convenable ce qui ne l'est pas. Et comme la
délectation est Je repos de l'appétit dans le bien, si l'objet dans lequel
l'appétit se repose est absolument bon,la délectation sera absolument bonne; si
l'objet n'a pas une bonté absolue, mais une bonté relative, alors la
délectation n'est ni absolue, ni absolument bonne, elle n'a qu'une bonté
relative ou apparente.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'honnête et l'utile se rapportent à la raison ; c'est pourquoi
tout ce qui est honnête ou utile est bon. Mais l'agréable se rapporte à
l'appétit qui tend quelquefois vers ce qui n'est pas conforme à la raison.
C'est pourquoi tout ce qui délecte n'est pas bon de cette bonté morale dont la
raison est la règle.
2. Il faut répondre au second, que la délectation
n'est pas recherchée en vue d'une autre chose, parce qu'elle est le repos dans
la fin. Or, il arrive que la fin est bonne et mauvaise, quoiqu'on ne puisse
jamais prendre pour sa fin qu'une chose qui est relativement bonne. lien est de
même de la délectation.
3. Il faut répondre au troisième, que tous les
êtres désirent en effet la délectation comme un bien, puisqu'elle n'est que le
repos de l'appétit dans le bien lui-même. Mais comme il arrive que tout bien
qu'on désire n'est pas un bien absolu et véritable, de même toute délectation
n'est pas réellement et absolument bonne.
ARTICLE III. — Y A-T-IL UNE DÉLECTATION QUI
SOIT LE BIEN SUmÊME (1) ?
(1) Cet article est une réfutation des
platoniciens, (jui avaient entrepria de soutenir un systome qui tint le milieu
entre les stoïciens et les épicuriens.
Objections: 1.. Il semble qu'aucune délectation ne
soit le bien suprême. En eiîet, il n'y a pas de génération qui soit le bien
suprême; car la génération ne peut être la fin dernière. Or, la délectation est
une conséquence de la génération ; car un être se délecte de ce qu'il est
constitué dans sa nature, comme nous l'avons dit (quest. xxxi, art. 1). Donc il
n'y a pas de délectation qui soit le bien suprême.
2.. Le bien suprême ne peut devenir meilleur, quel
que soit le bien qu'on y ajoute. Or. en ajoutant à la délectation, on la rend
meilleure. Car la délectation qui est accompagnée de la vertu l'emporte sur
celle qui existe sans cela. Donc la délectation n'est pas le bien suprême.
3.. Le bien suprême est universellement bon comme
le bien qui existe par lui-même. Car ce qui existe par lui-même est antérieur
et préférable à ce qui existe par accident. Or, la délectation n'est pas bonne
universellement, comme nous l'avons dit (art. préc.). Donc elle n'est pas le
bien suprême.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. La
béatitude est le bien suprême, puisqu'elle est la fin de la vie humaine. Or, la
béatitude n'existe pas sans la délectation. Car il est écrit (Ps. xv, 10): fous
me comblerez de joie par la. vue de votre visage, et les délices que je
goûterai assis à votre droite seront éternelles.
Réponse: CONCLUSION. — Il est possible que la
délectation soit le bien suprême de l'homme puisque c'est par elle qu'il arrive
à la béatitude.
Il faut répondre que Platon n'a pas supposé avec
les stoïciens que toutes les délectations étaient mauvaises, ni avec les épicuriens
qu'elles étaient toutes bonnes, mais il a enseigné que les unes étaient bonnes
et les autres mauvaises, de telle sorte cependant qu'aucune d'elles n'est le
bien par excellence ou le bien suprême. Mais, autant qu'on peut juger de son
système par les raisons dont il l'appuie, il pèche de deux manières : 1° En
considérant les délectations sensibles et corporelles qui consistent dans la
génération et le mouvement, comme on le voit par celui qui se gorge d'aliments
et qui s'accorde d'autres jouissances semblables, il a pensé que toutes les
délectations étaient également un effet de la génération et du mouvement, et
comme la génération et le mouvement sont des actes imparfaits il en a conclu
que la délectation n'était pas absolument parfaite de sa nature. Mais ce
raisonnement est évidemment faux par rapport aux délectations spirituelles. Car
un homme ne trouve pas seulement son plaisir dans la production ou la
génération de la science, comme quand il apprend ou qu'il admire, ainsi que
nous l'avons dit ''quest. xxxii, art. 2), mais il se délecte encore dans la
contemplation de la science qu'il a déjà acquise. 2° Platon entendait par le
bien suprême, le souverain bien absolu, c'est-à-dire le bien lui-même,
abstrait, qui n'est pas l'effet d'une participation quelconque, enfin le bien
tel qu'il existe en Dieu ; mais pour nous, nous parlons du bien suprême tel
qu'il peut exister dans les choses humaines. Or, le bien suprême pour toutes
les créatures quelles qu'elles soient, c'est leur fin dernière. La lin, comme nous
l'avons dit (quest. i, art. 8), se prend en deux sens; elle signifie 1 objet
lui-même et l'usage de l'objet. Ainsi la fin de l'avare c'est l'argent ou la
possession de l'argent. D'après cela on peut dire que la fin dernière de
l'homme est Dieu qui est le souverain bien absolu, ou la jouissance de Dieu, ce
qui implique la délectation qu'on trouve dans sa fin dernière. De cette manière
on peut dire qu'il y a une délectation qui peut être le premier de tous les
biens dont l'homme a la jouissance.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que toute délectation n'est pas un effet de la génération, mais qu'il
y a des délectations qui résultent d'actions parfaites, comme nous l'avons dit
(in. corp. art.). C'est pourquoi rien n'empêche qu'il n'y ait une délectation
qui soit le bien suprême, bien que toutes les délectations n'aient pas ce
caractère.
2. Il faut répondre au second, que ce raisonnement
repose sur le bien absolu dont tous les autres biens sont une participation. Ce
bien ne peut pas être augmenté quand on y ajoute un autre bien, mais pour tous
les autres biens il est universellement vrai qu'on les augmente en y ajoutant
un autre bien quelconque. — On pourrait cependant encore répondre que la
délectation n'est pas une chose qui soit en dehors de l'action de la vertu,
mais qu'elle lui est concomitante, comme le dit Aristote (Eth. lib. i, cap. 8).
3. Il faut répondre au troisième, que la
délectation n'est pas le bien suprême parce qu'elle nous délecte, mais parce
qu'elle est le repos parfait de l'appétit dans le bien absolu. Il n'est donc
pas nécessaire que toute délectation soit excellente, ni même qu'elle soit
bonne. C'est ainsi qu'il y a une science qui est excellente, bien que toute
science n'ait pas ce mérite.
ARTICLE IV. — LA DÉLECTATION EST-ELLE LA MESURE
OU LA RÈGLE D'APRÈS LAQUELLE ON JUGE DU BIEN OU DU MAL MORAL (1)?
(1) D'après l'Ecriture, la délectation dans le ma!
doit être la mesure de la faute ou du ekàtiment qu'elle mérite : Quantum in
deliciis fuit tantum date in tormentis Apoc, xviii).
Objections: 1.. Il semble que la délectation ne
soit pas la mesure ou la règle du bien et du mal moral. Car toutes les choses
ont pour mesure ce qu'il y a de premier dans leur genre, comme le dit Aristote
(Met. lib. x, text. 3 et 4). Or, dans le genre des choses morales la
délectation [ne tient pas le premier rang ; l'amour et le désir la précèdent.
Donc la délectation n'est pas la règle de la bonté et de la malice morale des
actions.
2.. Une mesure et une règle doivent être
uniformes. C'est pourquoi le mouvement qui est le plus uniforme est la mesure
et la règle de tous les mouvements, comme le dit Aristote (Met. lib. x, text.
3). Or, la délectation est variée et multiple dans ses formes, puisqu'il y en a
de bonnes et il y en a de mauvaises. Donc la délectation n'est pas la mesure et
la règle des choses morales.
3.. On juge plus certainement de l'effet parla
cause que de la cause par l'effet. Or, la bonté ou la malice de l'action est
cause de la bonté ou de la malice de la délectation, parce que les délectations
bonnes sont celles qui résultent d'actions bonnes aussi, et les délectations
mauvaises proviennent d'actions mauvaises, comme le dit Aristote (Eth. lib. x,
cap. 5). Donc les délectations ne sont pas la règle et la mesure de la bonté et
de la malice des actes moraux.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. A
propos de ces paroles de l'Ecriture (Ps. vu) : C'est Dieu qui sonde les coeurs
et les reins, saint Augustin dit : La fin du travail et de la connaissance
c'est la délectation, à laquelle chacun s'efforce de parvenir, et Aristote dit
(Eth. lib. vu, cap. 11) que la délectation est la fin que l'artiste a en vue ;
elle est le but principal auquel nous rapportons tout ce que nous faisons, et
c'est d'après elle que nous jugeons qu'une chose est bonne ou mauvaise.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la délectation est
le repos de la volonté et de tout appétit dans le bien, il s'ensuit que nous
jugeons d'après les délectations que la volonté s'accorde, si un homme est
moralement bon ou mauvais.
Il faut répondre que la bonté ou la malice morale
consiste principalement dans la volonté, comme nous l'avons dit (quest. xx,
art. 1). Or, on connaît principalement par la lin si la volonté est bonne ou
mauvaise, et on regarde comme la fin l'objet dans lequel la volonté se repose.
Par conséquent puisque la délectation est le repos de la volonté et de tout
appétit dans le bien, il s'ensuit que c'est surtout d'après la délectation que
la volonté de l'homme recherche, qu'on juge s'il est bon ou mauvais. Car
l'homme bon et vertueux est celui qui met son plaisir à faire des actes de
vertu, et l'homme méchant est celui qui se plaît à faire le mal. Toutefois les
délectations de l'appétit sensitif ne sont pas la règle de la bonté ou de la
malice morale des actions. Car la nourriture délecte l'appétit sensitif des
bons aussi bien que des méchants ; mais les bons n'y mettent leur plaisir
qu'autant que la raison le permet, tandis que les méchants ne se mettent pas en
peine s'ils dépassent ses limites.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'amour et le désir sont antérieurs à la délectation dans l'ordre
de la génération, mais la délectation les précède sous le rapport de la fin,
qui dans les choses pratiques est le principe d'après lequel on doit tout
particulièrement former son jugement, comme d'après la règle ou la mesure à
laquelle on doit s'en rapporter.
2. II faut répondre au second, que toute
délectation est uniforme en ce qu'elle est un repos dans un bien quelconque, et
par là même elle peut servir de règle ou de mesure. Car l'homme de bien est
celui dont la volonté se repose dans le bien véritable, et l'homme méchant est
celui dont la volonté se repose dans le mal.
3. 11 faut répondre au troisième, que puisque la
délectation perfectionne l'action du côté de la fin, comme nous l'avons dit ,
l'opération ne peut être parfaitement bonne qu'autant que la délectation a pour
objet ce qui est bon. Car là bonté de la chose dépend de la fin, et par
conséquent la bonté de la délectation est cause en quelque sorte de la bonté de
l'action.
QUESTION XXXV. : DE LA DOULEUR OU DE LA
TRISTESSE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME.
Après avoir parlé do la délectation, nous devons
nous occuper de la douleur et de la tristesse qui lui est opposée. — A cet
égard il faut traiter : 1" de la tristesse ou de la douleur considérée en
elle-même; 2° de ses causes; 3" de ses effets; 4" des remèdes qu'on
peut y apporter; 5° de sa bonté et de sa malice. — Sur le premier point huit
questions sont à examiner : 1° La douleur est-elle une passion de l'àme? —
2" La tristesse est-elle la même chose que la douleur? — 3° La tristesse
ou la douleur est-elle contraire à la délectation ? — 4" Toute tristesse
est-elle contraire à toute délectation? — 5° Y a-t-il une tristesse qui soit
contraire à la délectation de la contemplation ? — 6° Faut-il fuir la tristesse
plus qu'on ne doit rechercher la délectation ? — 7" La douleur extérieure
est-elle plus grande que la douleur intérieure? — 8° Des espèces de tristesse.
ARTICLE I. —la douleur est-elle une passion de
l'ame ?
Objections: 1.. Il semble quela
douleurnesoitpasuncpassion del'àme. En effet aucune des passions de l'âme
n'existe dans le corps, et la douleur peut y exister. Car saint Augustin dit
que ce qu'on appelle la douleur du corps est la corruption soudaine du salut de
cette chose que l'âme a rendue sujette à la corruption en en faisant mauvais
usage. Donc la douleur n'est pas une passion de l'àme.
2.. Toute passion de l'âme appartient à la
puissance appétitive. Or, la douleur n'appartient pas à la puissance qui
appète, mais plutôt à celle qui perçoit. Car saint Augustin dit (Lib. de nat.
boni, cap. 20) que les sens produisent une douleur corporelle en résistant à un
autre corps plus puissant. Donc la douleur n'est pas une passion de l'âme.
3.. Toute passion de l'âme appartient à
l'appétit animal. Or, la douleur n'appartient pas à l'appétit animal, mais
plutôt à l'appétit naturel. Car saint Augustin dit (Sup. Gen. ad litt. cap. 14)
: S'il n'était pas resté dans la nature quelque chose de bon, on n'éprouverait
dans le châtiment aucune douleur du bien qu'on a perdu. Donc la douleur n'est
pas une passion de l'âme.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin (De civ. lib. xiv, cap. 8) met la douleur au nombre des passions de
l'âme, d'après ce vers de Virgile qui dit: De là leurs craintes et leurs
désirs, leurs joies et leurs douleurs (Eneid. vi, v. 733).
Réponse: CONCLUSION. — La douleur étant un
mouvement de l'appétit sensitif qui résulte de la perception du mal, est dans
le sens le plus propre une passion de l'âme.
Il faut répondre que comme la délectation requiert
deux choses, l'union du bien et la perception de cette union ; de môme il faut
deux choses pour la douleur, l'union du sujet avec un objet mauvais qui est tel
de sa nature, parce qu'il prive d'un bien quelconque, et la perception ou la
connaissance de cette union (1 ). Or, tout ce qui est uni à un sujet, s'il
n'est pas bon ou mauvais par rapport à lui, ne peut produire ni délectation, ni
douleur. D'où il est évident qu'une chose n'est l'objet de la délectation et de
la douleur qu'autant qu'elle est bonne ou mauvaise. Et comme le bien et le mal
sont à ce titre les objets de l'appétit, il est par là même évident que la
délectation et la douleur se rapportent à cette puissance. D'un autre côté tout
mouvement de l'appétit ou toute inclination qui résulte de la perception
appartient à l'appétit intelligentiel ou sensitif. Car l'inclination de
l'appétit naturel ne résulte pas de la perception de celui qui appète, mais
d'un autre (2), comme nous l'avons dit (part. 1, quest. cm, art. 1 et 8). Par
conséquent puisque la délectation et la douleur présupposent dans le même sujet
un sentiment ou une perception quelconque, il est évident que la douleur aussi
bien que la délectation existe dans l'appétit intelligentiel et dans l'appétit
sensitif. Et comme on appelle passion tout mouvement de l'appétit sensitif,
ainsi que nous l'avons dit (quest. xxii, art. 1), et que ce nom convient
surtout à ce qui exprime un défaut, il s'ensuit que la douleur, selon qu'elle
existe dans l'appétit sensitif, doit être dans le sens le plus propre appelée
une passion de l'âme. C'est ainsi qu'on appelle les infirmités du corps des
passions corporelles, et que saint Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 7)
donne spécialement à la douleur le nom de maladie.
(1) Ainsi on ne s'afflige de la perte d'un ami
qu'autant qu'on le connaît.
(2) Elle est le fait del'auleur même de la nature,
puisque l'être qui appète est, dans celte hypothèse , dépoun u de connaissance.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'on rapporte la douleur au corps parce que c'est dans le corps
qu'on en trouve la cause, par exemple, quand on souffre quelque chose qui lui
nuit. Mais le mouvement de la douleur est toujours dans l'âme. Car le corps ne
peut souffrir qu'autant que l'àme souffre elle-même, comme le dit saint
Augustin (Sup. Gen. ad litt. lib. xii, cap. 24), et plus clairement (Sup. ps.
viii, Repleta est malis).
2. Il faut répondre au second, qu'on rapporte la
douleur aux sens, non parce qu'elle est l'acte de la puissance sensitive, mais
parce que les sens sont nécessaires à la douleur corporelle aussi bien qu'à la
délectation.
3. Il faut répondre au troisième, que la douleur
qu'on ressent du bien qu'on a perdu prouve la bonté de la nature, non parce que
la douleur est un acte de l'appétit naturel, mais parce que la nature recherche
ce qui est bon, et quand elle sent le bien s'éloigner d'elle il en résulte dans
l'appétit sensitif une affection douloureuse.
ARTICLE II — LA TRISTESSE EST-ELLE LA MÊME
CHOSE QUE LA DOULEUR?
Objections: 1.. Il semble que la tristesse ne soit
pas la douleur. Car saint Augustin dit (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 7) que la
douleur s'entend des choses corporelles eique la tristesse se rapporte plutôt à
l'àme. Donc la tristesse n'est pas la douleur.
2.. La douleur n'a pour objet que le mal présent.
Or, la tristesse peut avoir pour objet le mal passé et le mal futur. Ainsi le
repentir est une tristesse cj"; se rapporte au passé et l'inquiétude une
tristesse qui regarde l'avenir. Donc la tristesse diffère absolument de la
douleur.
3.. La douleur ne paraît résulter que du tact,
tandis que la tristesse peut être produite par tous les sens. Donc la tristesse
n'est pas la douleur, mais elle a plus d'extension qu'elle.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Paul dit (Rom. ix, 2) : Je suis saisi d'une tristesse profonde, et mon coeur
est pressé sans cesse d'une douleur violente. D'où l'on voit que les mots
tristesse et douleur sont pour lui synonymes.
Réponse: CONCLUSION. — Si par douleur on entend la
douleur corporelle, ce qui arrive très-fréquemment, elle se distingue de la
tristesse selon la différence qu'il y a entre la perception intérieure et la
perception extérieure; mais si on prend ce mot dans son acception générale, il
exprime le genre, et la tristesse l'espèce.
Il faut répondre que la délectation et la douleur
peuvent être produites par deux sortes de perception, l'une qui vient des sens
extérieurs et l'autre qui est intérieure, et qui vient de l'intellect ou de
l'imagination. La perception intérieure s'étend à plus d'objets que la
perception extérieure, parce que tout ce qui tombe sous la perception
extérieure tombe sous l'intérieure, mais non réciproquement. On ne donne le nom
de joie, comme nous l'avons dit (quest. xxxi, art. 3), qu'à la délectation
produite par la perception intérieure, et on ne donne le nom de tristesse qu'à
la douleur qui est conçue intérieurement. Et comme la délectation qui provient
de la perception extérieure conserve le nom de délectation et ne prend pas
celui de joie ; de même la douleur qui a pour cause la perception extérieure
reçoit le nom de douleur et non celui de tristesse. La tristesse est donc une
espèce de douleur, comme la joie une espèce de délectation.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que saint Augustin parle en cet endroit d'après le sens vulgaire,
parce que le mot douleur est plus souvent employé pour exprimer les douleurs
corporelles qui sont plus connues que pour exprimer les douleurs spirituelles.
2. Il faut répondre au second, que les sens
extérieurs ne perçoivent que les objets présents, tandis que la connaissance
intérieure peut percevoir le présent, le passé et l'avenir. C'est pourquoi la
tristesse peut avoir pour objet le présent, le passé et l'avenir, tandis que la
douleur qui résulte de la perception des sens extérieurs ne peut avoir pour
objet que le présent.
3. Il faut répondre au troisième, que les choses
sensibles que le tact perçoit produisent de la douleur non-seulement parce
qu'elles manquent de proportion avec la faculté qui les perçoit, mais encore
parce qu'elles sont contraires à la nature. Quant aux choses sensibles qui sont
du domaine des autres sens, elles peuvent n'avoir pas de proportion avec la
faculté qui les perçoit, mais cependant n'être contraires àlanaturequ'autant
qu'elles se rapportent au tact lui-même. C'est pourquoi il n'y a que l'homme,
qui est un animal dont la connaissance est parfaite, qui aime pour elles-mêmes
les choses sensibles que les autres sens perçoivent (1). Pour les autres
animaux, ils ne se delectent en elles qu'autant qu'elles se rapportent aux
choses sensibles que le tact perçoit, comme le dit Aristote (Eth. lib. m, cap.
10). C'est pour cette raison qu'à l'égard des objets des autres sens on
n'emploie pas le mot douleur comme contraire à la délectation naturelle, mais
on emploie plutôt la tristesse qui est contraire à la joie animale. Ainsi donc,
si par douleur on entend la douleur corporelle (ce qui arrive le plus souvent),
la douleur se divise par opposition à la tristesse d'après la distinction de la
perception intérieure et de la perception extérieure, bien qu'objectivement la
délectation ait plus d'extension que la douleur corporelle. Mais si on prend le
mot douleur dans son acception la plus générale, il exprimera le genre, et la
tristesse l'espèce, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
(1) Par exemple, il n'y a que lui qui prenne plaisir
à examiner un objet d'art.
ARTICLE III. — LA TRISTESSE EST-ELLE CONTRAIRE
A LA DÉLECTATION?
Objections: 1.. Il semble que la douleur ne soit
pas contraire à la délectation. Car l'un des contraires n'est pas la cause de
l'autre. Or, la tristesse peut être cause de la délectation. Car il estécrit
(Matth, v, 5) : Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés.
Donc la douleur et la délectation ne sont pas contraires.
2.. L'un des contraires ne sert pas de
dénomination à l'autre. Or, dans certains cas la douleur ou la tristesse est
agréable. Ainsi saint Augustin dit (Conf. lib. m, cap. 2) que la douleur plaît
dans les spectacles; et ailleurs (Conf. lib. iv, cap. 5) : Les larmes sont
amères, et cependant elles sont agréables quelquefois. Donc la douleur n'est
pas contraire à la délectation.
3.. L'un des contraires n'est pas la matière de
l'autre, parce que les contraires ne peuvent exister simultanément. Or, la
douleur peut être la matière de la délectation. Car saint Augustin dit (De ver.
et fais. poen. cap. 13) : Que le pénitent gémisse toujours et qu'il se
réjouisse de sa douleur. Et Aristote ajoute (Eth. lib. ix, cap. 4) qu'au
contraire le méchant est fâché de s'être délecté. Donc la douleur et la
délectation ne sont pas contraires.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 7) que la joie est la volonté qui
consent à ce que nous voulons, tandis que la tristesse est la volonté qui se
trouve en dissentiment à l'égard de l'objet voulu. Or, le consentement et le
dissentiment sont deux choses contraires. Donc la joie et la tristesse sont
contraires.
Réponse: CONCLUSION. — La délectation et la
tristesse sont réciproquement contraires d'après leurs objets.
Il faut répondre que, comme le dit Aristote (Met.
lib. x, text. 13 et 14), la contrariété est une différence qui résulte de la
forme. Or, la forme ou l'espèce de la passion et du mouvement se prend de
l'objet ou du terme. Donc, puisque les objets de la délectation et de la
tristesse ou de la douleur sont contraires, que l'un est le bien présent et
l'autre le mal présent, il s'ensuit que la délectation et la douleur sont
contraires elles-mêmes.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que rien n'empêche que l'un des contraires ne soit cause de l'autre
par accident; la tristesse peut donc être cause de la délectation. Elle en peut
être cause : 1° parce que la tristesse que nous avons de l'absence d'une chose,
ou de Ja présence de son contraire nous porte à rechercher plus vivement
l'objet qui nous délecte. Ainsi celui qui a soif recherche plus ardemment le
plaisir de la boisson, comme un remède à la tristesse qu'il éprouve. 2° Parce
que le désir qu'on a d'une délectation quelconque tait qu'on ne se refuse pas à
supporter quelque tristesse pour arriver à ce bonheur qu'on envie. Le chagrin
présent nous conduit de ces deux manières à la consolation de la vie future,
parce que, par là même que l'homme pleure sur ses pêches ou sur ce qui
l'éloigné du séjour glorieux, il mérite les consolations éternelles. Il les
mérite également celui qui pour les obtenir ne s'épargne ni fatigues, ni
privations ici-bas.
2. Il faut répondre au second, que la douleur peut
être agréable par accident, c'est-à-dire quand elle est jointe à l'admiration
comme dans les spectacles, ou quand elle nous rappelle le souvenir d'une chose
que nous avons aimée, et qu'elle nous fait sentir l'amour d'un être dont
l'absence nous afflige. Ainsi par là même que l'amour nous délecte, la douleur
et tout ce qui résulte de l'amour est agréable aussi selon que l'affection se
fait sentir au milieu de toutes ces impressions. Ce qui fait que la douleur
peut être agréable dans les spectacles, c'est qu'on sent alors une sorte
d'amour dont on est épris pour les personnages que le jeu des acteurs nous
rappelle.
3. Il faut répondre au troisième, que la volonté
et la raison se réfléchissent sur leurs actes, en ce sens que les actes de ces
deux facultés sont considérés ou comme bons ou comme mauvais. De cette manière
la tristesse peut être la matière de la délectation, ou réciproquement, non par
elle-même, mais par accident, puisque l'une et l'autre peuvent être considérées
sous le rapport de leur bonté et de leur malice morale.
ARTICLE IV. — toute tristesse est-elle
contraire a toute délectation?
Objections: 1.. Il semble que toute tristesse soit
contraire à toute délectation. Car comme le blanc et le noir sont des espèces
de couleur qui sont contraires, de même la délectation et la tristesse sont des
espèces de passions opposées. Or, le blanc et le noir sont universellement
contraires l'un à l'autre. Donc il en est de môme de la délectation et de la
tristesse.
2.. Une médecine agit par les contraires. Or,
toute délectation est une médecine contre la tristesse quelle qu'elle soit,
comme on le voit par ce que dit Aristote (Eth. lib. vn, cap. ult.). Donc toute
délectation est contraire à toute tristesse.
3.. Les contraires sont les choses qui se gênent
réciproquement. Or, toute tristesse gêne une délectation quelconque, comme on
le voit (Eth. lib. x, cap. 5). Donc toute tristesse est contraire à toute
délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Les
contraires n'ont pas la même cause. Or, la même habitude fait qu'on se réjouit
d'une chose et qu'on s'attriste de la chose opposée. Ainsi il arrive que par
charité on se réjouit avec ceux qui sont dans lajoie, et on pleure avec ceux
qui sont dans les larmes, comme le dit saint Paul (Rom. xii, 45). Donc toute
tristesse n'est pas contraire à toute délectation.
Réponse: CONCLUSION. — La tristesse et la
délectation sont universellement contraires dans leur espèce quand elles se
rapportent àla même chose; quelquefois elles ne sont pas contraires dans
l'espèce, mais elles sont plutôt diverses ou disparates, si elles portent sur
des objets divers ou disparates ; mais quand ces objets divers sont contraires
alors elles ne se combattent nullement. Ainsi quand la joie se rapporte au bien
et la tristesse au mal elles ne sont pas contraires.
Il faut répondre que, comme le dit Aristote (Met.
lib. x, text. 43 et 44), la contrariété est une différence qui provient de la
forme. Or, la forme est générale et spéciale -, par conséquent il arrive qu'il
y a des contraires qui sont opposés d'après leur forme générique, comme la
vertu et le vice ; et d'autres qui le sont d'après leur forme spécifique, comme
la justice et l'injustice. Il faut aussi observer qu'il y a des choses qui sont
spécifiées par leurs formes absolues, comme les substances et les qualités (i),
et qu'il y en a d'autres qui le sont par leur relation avec ce qui est en
dehors d'elles, comme les passions et les mouvements se spécifient d'après
leurs termes ou leurs objets. Pour les choses dont les espèces se considèrent
d'après leurs formes absolues, il arrive que les espèces qui sont contenues
sous des genres contraires ne sont pas spécifiquement opposées; mais il
n'arrive pas qu'elles aient de l'affinité ou du rapport entre elles. Car f
intempérance et la justice qui appartiennent à des genres contraires, le vice
et la vertu, ne sont pas réciproquement contraires (1) relativement à leur
espèce propre, et il n'y a ni affinité ni rapport entre elles. Mais dans les
choses qui se spécifient d'après leur relation avec ce qui leur est
extrinsèque, il arrive que les espèces des genres contraires non-seulement ne
sont pas contraires les unes aux au tres, mais qu'elles ont entre elles de la
convenance et de l'affinité. Car, comme la contrariété résulte des relations
directes qu'on a avec des choses contraires telles que le blanc et le noir; de
même les relations opposées qu'on a avec ces contraires produisent une sorte de
ressemblance, comme quand on s'éloigne du blanc et qu'on s'approche du noir.
C'est surtout ce qu'on remarque d'une manière sensible dans la contradiction
qui est le principe de l'opposition. Car l'opposition consiste dans
l'affirmation et la négation de la môme chose, commequand on ditd'un objet
qu'il estblancetqu'il ne l'est pas. Par conséquent l'affirmation de l'un des
contraires et la négation de l'autre produisent une convenance et une
ressemblance, comme quand on dit d'une chose qu'elle est noire et qu'elle n'est
pas blanche. La tristesse et la délectation étant des passions sont spécifiées
par leur objet et sont contraires dans leur genre. Car l'une a pour but de
rechercher les choses et l'autre de les éviter, ce qui est pour l'appétit ce
que sont pour la raison l'affirmation et la négation, comme le dit Aristote
(Eth. lib. vi, cap. 2). C'est pourquoi la tristesse et la délectation qui se
rapportent au môme objet sont spécifiquement opposées l'une à l'autre. Mais
quand la tristesse et la délectation portent sur des objets différents (par là
même que ces objets différents ne sont pas opposés, maisdisparates), elles ne
sont pas spécifiquement opposées l'une à l'autre, mais elles sont disparates,
comme la tristesse qu'on éprouve de la perte d'un ami et la délectation qu'on
goûte dans la contemplation. Dans le cas où ces objets différents sont
contraires, alors la délectation et la tristesse non-seulement ne sontpas
spécifiquement contraires, mais elles ont entre elles de la convenance etde
l'affinité, comme se réjouir du bien et s'attrister du mal.
(1) Comme l'homme et le lion.
(1) C'est pour cela qu'elles sont compatibles.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le blanc et le noir ne tirent pas leur espèce de leur rapport
avec quelque chose qui est en dehors d'eux (2), comme la délectation et la
tristesse. Il n'y a donc pas de parité.
(2) Ils tirent leur espèce de leur forme absolue.
2. Il faut répondre au second, que le genre se
prend de la matière, comme le dit Aristote (Met. lib. viii, text. 6), et dans
les accidents le sujet tient lieu de matière. Or, nous avons dit (in corp.
art.) que la délectation et la tristesse sont contraires dans leur genre. C'est
pourquoi dans la tristesse le sujet est toujours dans une disposition contraire
à celle où l'on est dans la joie. Car dans toute délectation l'appétit accepte
l'objet qu'il possède, tandis que dans toute tristesse il l'évite. C'est
pourquoi de la part du sujet toute délectation est une médecine contre la
tristesse quelle qu'elle soit, et toute tristesse est un obstacle à la
délectation, surtout quand la délectation est spécifiquement contraire à la
tristesse.
3. De là la réponse au troisième argument est
évidente. — Ou bien il faut répondre que quoique toute tristesse ne soit pas
contraire spécifiquement à toute délectation, elle lui est cependant contraire
dans ses effets. Car l'une fortifie la nature de l'animal, tandis que l'autre
l'abat en quelque sorte.
ARTICLE V. — y a-t-il une tristesse qui soit
contraire a la délectation de la contemplation ?
Objections: 1.. Il semble qu'il y ait une
tristesse qui soit contraire à la délectation de la contemplation. Car l'Apôtre
dit (IL Cor. vu, 10) que la tristesse qui est selon Dieu produit pour le salut
une pénitence stable. Or, c'est à la raison supérieure qui vaque à la
contemplation, qu'il appartient de tout rapporter à Dieu (De Trin. lib. xii,
cap. 3, 4 et 44). Donc la tristesse est opposée à la délectation de la contemplation.
2.. Les contraires produisent des effets
contraires. Si donc l'un des contraires est cause de la délectation quand on le
contemple, l'autre sera cause de la tristesse. Ainsi la tristesse sera
contraire à la délectation de la contemplation.
3.. Comme l'objet de la délectation est le bien,
de même l'objet de la tristesse est le mal. Or, la contemplation peut être
mauvaise; car Aristote dit (Met. lib. xii, text. 57) qu'il y ades choses qu'il
n'est pas convenable de méditer. Donc la tristesse peut être contraire à la
délectation de la contemplation.
4.. Toute opération quand elle n'estpoint entravée
est une cause de délectation, comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 42, et
lib. x, cap. 4 et 5). Or, l'action de la contemplation peut être empêchée de
plusieurs manières; on peut l'empêcher complètement ou la rendre
très-difficile. Donc dans la contemplation il peut y avoir une tristesse
contraire à la délectation.
5.. L'affliction de la chair est une cause de
tristesse. Or, il est écrit (Eccl. cap. ult. 42) que la méditation fréquente
est l'affliction de la chair. Donc la contemplation a une tristesse contraire à
la délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
écrit (Sap. vin, 46) en parlant de la sagesse : Sa conversation n'a point
d'amertume, sa société point d'ennui, mais on ne trouve en elle que la
satisfaction et la joie. Or, on converse avec la sagesse et on jouit de sa
société par la contemplation. Donc il n'y a pas de tristesse qui soit contraire
à la délectation qu'on goûte dans la contemplation.
Réponse: CONCLUSION. — Il n'y a pas de tristesse
contraire à la délectation qui résulte de la délectation, et si elle se mêle à
elle ce n'est que par accident.
Il faut répondre que la délectation de la
contemplation peut s'entendre de deux manières. 4° Elle peut signifier que la
contemplation est la cause de la délectation, et non l'objet. Alors la
délectation n'a pas pour objet la contemplation elle-même, mais la chose qu'on
contemple. Et comme il arrive qu'on contemple ce qui nuit et ce qui attriste,
aussi bien que ce qui convient et ce qui délecte, il s'ensuit que si l'on prend
dans ce sens la délectation de la contemplation, rien n'empêche que la
tristesse ne lui soit contraire (4). 2" Elle peut signifier que la
contemplation est lobjet et la cause de la délectation, par exemple, quand on
prend plaisir dans la contemplation même. Comme le dit Némésius (De nat. hom.
lib. viii, cap. 4), il n'y a pas de tristesse qui soit opposée à la délectation
qui résulte ainsi de la contemplation. Aristote dit la même chose (Top. lib. i,
cap. 43; Eth. lib. x, cap. 3). Mais il faut entendre ceci d'une manière
absolue. La raison en est que la tristesse est par elle-même contraire à la
délectation qui résulte d'un objet opposé. Ainsi la tristesse qui provient du
froid est contraire à la délectation qui est l'effet delà chaleur. Or, l'objet
de la contemplation n'a pas son contraire. Car les raisons des contraires une
fois qu'elles sont perçues par 1 intellect ne sont plus opposées l'une à
l'autre, mais un contraire est un moyen d'en connaître un autre (1). Il n'y a
donc pas de tristesse qui puisse être contraire à la délectation, qui consiste
absolument parlant dans la contemplation . — Cette délectation n'est pas non
plus mélangée de tristesse, comme les délectations corporelles qui sont un
remède contre certaines infirmités. Telle est la délectation qu'on trouve dans
le boire quand on est tourmenté par la soif. Quand la soif est complètement
étanchée, alors cette délectation cesse. Ce qui fait que la délectation de la
contemplation n'est mêlée d'aucune tristesse, c'est qu'elle n'a pas pour cause
l'absence d'une peine quelconque, mais qu'elle provient de la contemplation qui
est agréable par elle-même. Car ce n'est pas une génération, comme nous l'avons
dit (quest. xxxiv, art. 3), mais une opération parfaite (2). Mais la tristesse
se mêle par accident à la délectation de la perception et cela de deux
manières. -TDucôté des organes. 2" Par suitede f obstacle que la
perception rencontre. — Du côté des organes la tristesse ou la douleur se mêle
à la perception directement, au moyen des facultés perceptives de la partie
sensitive qui font usage des organes. Et cet effet provient soit de l'objet
sensible qui est contraire à la complexum naturelle de l'organe, comme le goût
des choses amères et l'odeur des choses fétides, soit par la continuité d'une
sensation agréable, qui se prolongeant, finit par outrepasser les forces de la
nature, comme nous l'avons dit fquest. xxxiii, art. 2). C'estainsi qu'une
perception sensible qui était d'abord agréable devient ensuite ennuyeuse. Mais
ces deux choses n'ont pas lieu directement dans la contemplation de l'esprit,
parce que l'esprit n'a pas d'organe corporel. C'est pourquoi il est dit au
livre de la Sagesse (loc. cit.), que la contemplation de l'esprit n'a ni
amertume ni ennui. Mais comme l'esprit fait usage dans la contemplation des
facultés sensitives, il en résulte de la fatigue, et c'est pour ce motif que
l'affliction ou la douleur se mêle indirectement à la contemplation. Toutefois
dans aucun de ces deux cas la tristesse qui se mêle à la contemplation n'est
contraire par accident à sa délectation. Car la tristesse qui résulte de
l'obstacle que la contemplation rencontre, n'est pas contraire à la délectation
qu'on goûte dans cet exercice, mais elle a plutôt de l'affinité et de la
convenance avec elle, comme nous l'avons dit (art. préc). Quant à la tristesse
ou l'affliction qui provient de la fatigue du corps, elle n'est pas du même
genre, par conséquent elle est tout à fait disparate. Ainsi il est évident
qu'aucune tristesse n'est contraire à la délectation qui résulte de la
contemplation même, et qu'elle ne se mêle à elle que par accident.
(1) On peut s'attrister, par exemple, des peines
<|uc la justice divino porte contre les pécheurs, et alors la tristesse ne
vient pas de la contemplation, niais de la chose que l'on contemple.
(1) Car quand on sait ce qu'est une chose, on sait
par là même ce qu'elle n'est pas.
(2) C'est une opération momentanée et purement
spirituelle.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la tristesse qui est selon Dieu ne provient pas de la
contemplation même de l'esprit, mais de l'objet que l'esprit contemple,
c'est-à-dire du péché que l'esprit considère comme contraire à l'amour divin.
2. Il faut répondre au second, que les choses qui
sont contraires dans l'ordre de la nature ne le sont pas une fois qu'elles sont
dans l'intelligence. Car les raisons des contraires ne sont pas opposées ; mais
l'un des contraires est plutôt la raison qui fait connaître l'autre. C'est
pourquoi la science des contraires est une.
3. Il faut répondre au troisième, quela
contemplation n'est pas mauvaise en elle-même, puisque la contemplation n'est
rien autre chose que l'étude du vrai qui est le bien de l'intellect. Elle n'est
mauvaise que par accident, quand la contemplation d'une chose vile détourne de
la contemplation d'une chose plus noble, ou quand l'appétit se porte d'une
manière déréglée vers l'objet qu'on contemple.
4. Il faut répondre au quatrième, que la tristesse
qu'on éprouve de l'obstacle que la contemplation rencontre n'est pas contraire
à la délectation de la contemplation, maisqu'elle a plutôt de l'affinité avec
elle, comme nous l'avons dit (incorp. art.).
5. Il faut répondre au cinquième, que l'affliction
de la chair se rapporte par accident et indirectement à la contemplation de
l'esprit, comme nous l'avons vu (in corp. art.).
ARTICLE VI. — doit-on fuir la tristesse plus
qu'on ne doit rechercher la délectation?
Objections: 1.. Il semble qu'on doive fuir la
tristesse plus qu'on ne doit rechercher la délectation. Car saint Augustin dit
(Quaest. lib. lxvxhi, quaest. 30) qu'il n'y a personne qui ne fuie la douleur
plus qu'il ne recherche le plaisir. Or, ce que tout le monde admet
universellement parait être naturel. Donc il est naturel et convenable qu'on
fuie la tristesse plus qu'on ne recherche la délectation.
2.. L'action d'un contraire ajoute à la rapidité
et à l'intensité du mouvement. Ainsi l'eau chaude gèle plus fort et plus vite,
comme le dit Aristote (Meteor. lib. i, cap. 12). Or, la fui te de la tristesse
a pour cause la contrariété de l'objet qui attriste, tandis qu'il n'en est pas
de même de la recherche de la délectation. Elle provient plutôt de la convenance
de l'objet qui délecte. Donc la fuite de la tristesse est plus grande que la
recherche de la délectation.
3.. Plus la passion qu'on combat par la raison est
forte et plus on est louable et vertueux, puisque la vertu a pour objet le bien
qui est difficile, comme le dit Aristote (Eth. lib. n, cap. 3). En effet,
l'homme fort qui résiste au mouvement qui porte à fuir la douleur est plus
vertueux que l'homme tempérant qui résiste au mouvement par lequel on recherche
la délectation. Car Aristote dit (Rhet. lib. i, cap. 4) que les forts et les
justes sont ceux qu'on honore le plus. Donc le mouvement par lequel on fuit la
tristesse est plus violent que le mouvement par lequel on recherche la
délectation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Le
bien est plus fort que le mal, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. 4).
Or, on recherche la délectation pour le bien qui est son objet, tandis qu'on
fuit la tristesse à cause du mal. Donc la recherche de la délectation est plus
forte que la fuite de la tristesse.
Réponse: CONCLUSION. — Comme la délectation peut
être entière et parfaite, tandis que la tristesse est toujours partielle, il
est évident que la recherche delà délectation est naturellement plus grande que
la fuite de la tristesse, bien qu'il arrive par accident qu'on fuie la
tristesse plus qu'on ne recherche la délectation.
Il faut répondre qu'absolument parlant on
recherche plus vivement la délectation qu'on ne fuit la tristesse. La raison en
est que la cause de la délectation est le bien qui convient, tandis que la
cause de la douleur ou de la tristesse est le mal qui répugne. Or, il arrive
que le bien qui convient peut exister absolument sans aucune répugnance, tandis
qne le mal ne peut jamais répugner totalement sans qu'il n'y ait en Ini aucune
convenance. Par conséquent la délectation peut être entière et parfaite, tandis
que la tristesse est toujours partielle. D'où il suit que la recherche de la
délectation est naturellement plus grande que la fuite de la tristesse. Une
autre raison, c'est que le bien qui est l'objet de la délectation est recherché
par lui-même, tandis que le mal qui est l'objet de la tristesse doit être évité
parce qu'il est la privation du bien. Or, ce qui existe par soi-même l'emporte
sur ce qui existe par accident. Nous en avons d'ailleurs la preuve dans les
mouvements naturels. En effet tout mouvement naturel est plus intense à la fin,
lorsqu'il approche du terme qui convient à sa nature, qu'en commençant
lorsqu'il s'éloigne du terme qui ne lui convenait pas, comme si la nature
tendait vers ce qui lui convient plutôt qu'elle ne fuit ce qui lui répugne.
D'où il suit que l'inclination de la puissance appétitive se porte, absolument
pariant, plutôt vers la délectation qu'elle ne fuit la tristesse. —- Mais il
arrive par accident que quelquefois on fuit la tristesse plus qu'on ne
recherche la délectation, et c'est ce qui se fait de trois manières. l°De la
part de la puissance cognitive. Car, comme le dit saint Augustin (De Trin. lib.
circ. fin.), on sent plus vivement l'amour quand le besoin le produit. Or., le
besoin de l'objet aimé fait naître la tristesse, qui provient de la perte d'un
bien qu'on aimait ou de l'avènement d'un mal contraire. Mais la délectation ne
ressent pas le besoin de l'objet aimé, puisqu'elle se repose dans sa
possession. Ainsi donc puisque l'amour est la cause de la délectation et de la
tristesse, on fuit d'autant plus la tristesse qu'on sent mieux l'amour auquel
elle est contraire. 2" De la part de la cause de la douleur ou de la
tristesse qui est contraire à un bien que nous préférons à celui dans lequel
nous nous délectons. Ainsi nous aimons mieux le bien-être naturel de notre
corpsqueleplaisirde la bonne chère. C'est pourquoi la crainte de la douleur
causée par les coups ou par d'autres peines contraires au bien-être matériel du
corps nous fait abandonner le plaisir de la table et toutes les autres
jouissances de cette nature. 3° De la part de l'effet; parce que la tristesse
n'empêche pas seulement une délectation, mais elle peut les empêcher toutes.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quand saint Augustin dit qn'on fuit la douleur plus qu'on ne
recherche le plaisir, cette proposition est vraie par accident et non d'une
manière absolue. Ce qui résulte évidemment de ce qu'il ajoute: nous voyons
quelquefois les bêtes les plus farouches s'abstenir des plus grands plaisirs
par crainte des douleurs qui sont contraires à la vie qu'on aime par-dessus
tout.
2. 11 faut répondre au second, que le mouvement
qui vient du dedans est autre que le mouvement qui vient du dehors. Car le
mouvement qui vient du dedans tend plus fortement vers l'objet qui convient
qu'il ne s'éloigne du contraire, comme nous l'avons dit (in corp. art.) en
parlant du mouvemen naturel. Au contraire le mouvement qui vient du dehors tire
son intensité delà contrariété même, parce que tous les êtres s'efforcent à
leur manière de résister à ce qui leur est contraire, comme ils s'efforcent de
se conserver eux-mêmes. C'estce qui fait qu'un mouvement violenta beaucoup
d'intensité à son début et qu'il s'affaiblit vers sa fin. Or, le mouvement de
la par lie appétitive est intrinsèque, puisqu'il va de l'àme aux objets
extérieurs. C'est pourquoi absolument parlant on recherche la délectation
plutôt qu'on ne fuit la tristesse. Mais le mouvement de la partie sensitive est
extrinsèque, parce qu'il va des choses extérieures à l'âme. C'est ce qui fait
qu'on seu! plus vivement ce qui est plus contraire (1). Et comme les sens sont
nécessaires à la délectation et à la tristesse, il s'ensuit que par accident on
fuit le tristesse plus qu'on ne recherche la délectation.
(1) Ainsi plus une chose est contraire à la
complexio!! du corps, et idus elle estscnsihle.
3. Il faut répondre au troisième, que l'homme fort
n'est pas loué de ce que rationnellement ii ne se laisse vaincre ni par la
douleur, ni par une tristesse quelconque, mais dece qu'il s'élève au-dessus
delà douleur que cause le danger de la mort. On fuit en effet cette tristesse
plus qu'on ne recherche le plaisir de la table ou des sens qui est l'objet de
la tempérance, comme on aime la vie plus que la bonne chère et le libertinage.
Mais l'homme tempérant est plus loué de ce qu'il ne recherche pas les plaisirs
des sens que de ce qu'il n'évite pas les douleurs qui lui sont contraires,
comme on le voit (Eth. lib. m, cap. 11).
ARTICLE VII. — LA DOULEUR EXTÉRIEURE EST-ELLE
TLUS GRANDE QUE LA DOULEUR INTÉRIEURE ?
Objections: 1.. Il semble que la douleur
extérieure soit plus grande que la douleur intérieure du coeur. Car la douleur
extérieure est produite par une cause contraire au bien-être du corps dans
lequel la vie réside, tandis que la douleur intérieure résulte des imaginations
mauvaises qu'on se forme. Donc puisqu'on aime la vie plus que le bien qu'on
imagine, il semble, d'après ce que nous avons dit plus haut, que la douleur
extérieure soit plus grande que la douleur intérieure.
2.. La chose frappe plus que son image. Or, la
douleur extérieure provient de l'union réelle du sujet avec un objet qui lui
est contraire, tandis que la douleur intérieure ne provient que de l'image de
l'objet contraire qu'on a perçu. Donc la douleur extérieure est plus grande que
la douleur intérieure.
3.. On connaît la cause par l'effet. Or, la
douleur extérieure produit de plus grands effets; car on meurt plutôt pour des
douleurs extérieures que pour une douleur intérieure. Donc la douleur
extérieure est plus grande, et on l'évite plutôt que la douleur intérieure.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il est
écrit (Eccl. xxv, 17) : La tristesse du coeur est une plaie universelle et la
malignité de la femme une malice consommée. Donc comme la malice de la femme
surpasse toutes les autres, de même la tristesse du coeur l'emporte sur toutes
les afflictions extérieures.
Réponse: CONCLUSION. — Puisqu'il y en a qui
acceptent volontairement des douleurs extérieures pour éviter les douleurs
intérieures, c'est une preuve que celles-ci sont plus grandes que les autres.
II faut répondre que la douleur extérieure et la
douleur intérieure se confondent en un point, mais qu'elles diffèrent en deux
autres. Elles se confondent en ce que l'une et l'autre est le mouvement de la
puissanceappétitive, comme nous l'avons dit (art. 1), mais elles diffèrent
relativement aux deux choses qui sont requises pour la tristesse et la délectation,
c'est-à-dire relativement à leur cause qui est le bien ou le mal auquel on est
uni et relativement à la perception ou à la connaissance. En effet la cause de
la douleur extérieure est l'union avec le mal qui répugne au corps, et la cause
de la douleur intérieure est l'union avec le mal qui répugne à l'appétit. La
douleur extérieure résulte delà perception des sens, spécialement du tact, et
la douleur intérieure résulte de la perception intérieure, soit de
l'imagination, soit de la raison. Si donc on compare la cause de la douleur
intérieure à celle de la douleur extérieure, l'une appartient par elle-même à
l'appétit dont ces deux sortes de douleurs relèvent, et l'autre s'y rattache
par un intermédiaire. Car la douleur intérieure provient de ce qu'une chose
répugne à l'appétit, et la douleur extérieure ne répugne à l'appétit que parce
qu'elle répugne au corps. Et comme ce qui existe par soi est toujours avant ce
qui existe par autrui, il s'ensuit que sous ce rapport la douleur intérieure
l'emporte sur la douleur extérieure. lien est de même pour la perception. En
effet la perception de la raison et de l'imagination est plus élevée que la
perception des sens et du tact. Par conséquent, absolument parlant, la douleur
intérieure l'emporte sur la douleur extérieure. D'ailleurs la preuve de
l'exactitude de cette assertion c'esrqu'on s'impose volontairementdes peines
extérieures pour éviter une peine intérieure. Et quand la douleur extérieure ne
répugne pas à l'appétit intérieur, il arrive quelquefois que la joie du coeur
la rend douce et agréable (1). Cependant quelquefois la douleur extérieure
accompagne la douleur intérieure, et alors elle l'augmente. Car non-seulement
la douleur intérieure est plus grande que l'extérieure, mais elle est aussi
plus universelle, puisque tout ce qui répugne au corps peut répugner à
l'appétit intérieur, et tout ce que les sens perçoivent peut être perçu par
l'imagination et la raison, mais non réciproquement. C'est pourquoi il est dit
positivement dans l'Ecriture que la tristesse du coeur est une plaie
universelle, parce qu'elle comprend les douleurs que causent les plaies
extérieures.
(1) Ainsi les souffrances que les martyrs
enduraient pour la foi leur étaient agréables.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la douleur intérieure peutavoir pour objet ce qui est contraire à
la vie. Ainsi le rapport de la douleur intérieure à la douleur extérieure ne
doit pas se juger d'après la diversité des maux qui sont la cause de la
douleur, mais d'après la diversité de rapport qu'il y a entre la cause de la
douleur et l'appétit.
2. Il faut répondre au second, que la tristesse
intérieure ne provient pas de la perception de l'image de l'objet, comme de sa
cause. Car l'homme ne s'attriste pas intérieurement de l'image qu'il perçoit,
mais de la chose que cette image représente. Et comme on perçoit d'autant mieux
une chose par son image, que cette image est plus immatérielle et plus
abstraite, il s'ensuit que la douleur intérieure, absolument parlant, est plus
grande et qu'elle a pour objet un mal plus profond, parce que le mal se connaît
mieux par la perception intérieure.
3. Il faut répondre au troisième, que les
changements corporels sont plutôt déterminés par la douleur extérieure; soit
parce que la douleur extérieure s'attaque directement au corps, puisqu'elle
résulte du tact; soit parce que les sens extérieurs sont plus corporels que les
sens intérieurs. Ainsi comme l'appétit sensitif est plus matériel que l'appétit
intelligentiel, il arrive, comme nous l'avons dit (quest. xxxi, art. è), que le
corps est plutôt altéré par le mouvement de l'appétit sensitif. Pour la même
raison la douleur extérieure agit plus sur le corps que la douleur intérieure
(2).
(2) La douleur extérieure est plus capable de
causer la mort, parce qu'elle agit directement sur le corps; mais de ce quelle
est plus grande dans ses effets il ne s'ensuit pas qu'elle le soit dans sa
nature.
ARTICLE VIII. — n'v a-t-il que quatre espèces
de tristesse ?
Objections: 1.. Il semble que saint Jean Damascène
ait eu tort de distinguer (De fid. orth. lib. n. cap. 13) quatre espèces de
tristesse qui sont : l'abattement, le chagrin (a//.;) ou l'anxiété, d'après
Némésius (De nat. hom, cap. 19), la compassion et l'envie. Car la tristesse est
opposée à la délectation. Or, on ne distingue pas différentes espèces de
délectation. Donc on ne doit pas non plus distinguer différentes espèces de
tristesse.
2.. La pénitence est une espèce de tristesse, et
il en est de même du zèle et delà vengeance, comme le dit Aristote (Met. lib.
ii, cap. 9 et 11). On ne les comprend cependant pas dans ces différentes
espèces. Donc la division préétablie est insuffisante ou incomplète.
3.. Toute division doit se faire par les
contraires. Or, les différentes par-tics de la division précédente ne sont pas
opposées entre elles. Car, d'après Némésius, l'abattement est une tristesse qui
fait perdre la parole; l'anxiété une tristesse qui appesantit; l'envie une
tristesse qui a pour objet le bien d'autrui, et la compassion une tristesse qui
se rapporte au mal des autres. Or, il arrive qu'un homme peut tout àla fois
s'attrister du mal des uns, du bien des autres, °n concevoir intérieurement u n
certain abattemen t et perdre extérieurement la parole. Donc la division
précédente n'est pas convenable.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Nous
avons cité à ce sujet le témoignage de saint Jean Damascène et de Némésius.
Réponse: CONCLUSION. — Il y a quatre espèces de
tristesse : l'abattement, l'anxiété, la compassion et l'envie.
Il faut répondre qu'il est dans la nature de
l'espèce de s'ajouter au genre. Or, une chose peut être ajoutée à un genre de
deux manières : 1° parce qu'elle lui appartient par elle-même et qu'elle est
contenue en lui virtuellement. C'est ainsi que le caractère d'être raisonnable
s'ajoute à (l'animal. Cette addition produit de véritables espèces d'un genre,
comme le prouve Aristote (Met. lib. viii, text. 10 et 11). 2° On ajoute encore
au genre des choses qui sont en quelque sorte étrangères à sa nature, comme si
l'on ajoutait à l'idée de l'animal l'idée de blanc ou quelque autre chose
semblable. Cette addition ne produit pas de véritables espèces d'un genre,
selon le sens que nous donnons généralement aux mots genre et espèce. Cependant
quelquefois on dit qu'une Jchose est l'espèce d'un genre parce qu'elle a une
propriété extrinsèque à laquelle la nature du genre s'applique. Ainsi on dit
que le charbon et la flamme sont des espèces de feu, parce que la nature du feu
s'applique à une matière étrangère. Selon la môme façon de parler on dit que
l'astronomie et la perspective sont des espèces de mathématique, parce que les
principes mathématiques s'appliquent aux choses naturelles. — C'est dans ce
sens qu'on distingue différentes espèces de tristesse selon que le motif de la
tristesse s'applique à quelque objet extrinsèque. Or, cet objet extrinsèque
peut être considéré soit par rapport à la cause ou l'objet de la tristesse,
soit par rapport à l'effet. Car l'objet propre de la tristesse est le mal
propre à celui qui est triste. Par conséquent son objet extérieur peut se
considérer : 1° par rapport au mal d'un autre, parce que c'est un mal, mais un
mal qui ne nous est pas propre, et alors la tristesse que nous concevons à
l'occasion du mal d'autrui que nous considérons comme notre mal propre, c'est
ce que nous appelons la compassion. 2° Il peut lui être étranger sous un double
rapport, parce qu'il peuts'agir ni d'une chose qui nous est propre, ni d'une
chose mauvaise, mais du bien d'autrui. Quand on considère le bien d'autrui
comme son propre mal il en résulte une tristesse qui prend le nom $ envie. —
Quant à l'effet propre de la tristesse, il consiste dans la fuite ou l'aversion
de l'appétit. Ce qu'il y a d'étranger par rapport à l'effet de la tristesse
peut se considérer relativement à l'une de ces deux choses, c'est-à-dire par
rapport à la fuite qui peut être impossible. Alors quand on ne voit pas moyen
d'échapper au mal, la tristesse qui pèse sur l'âme devient &qanxiété. Mais
si l'âme est tellement accablée que les membres extérieurs en soient devenus
immobiles, alors on arrive à ['abattement, dans ce cas il n'y a plus aucun des
effets propres de la tristesse ; il n'y a plus ni fuite, ni appétit ou volonté.
On dit que l'abattement enlève l'usage de la parole, parce que de tous les
mouvements intérieurs la voix est ee qui exprime le mieux les conceptions et
les affections non-seulement dans les hommes, mais encore dans les autres
animaux, comme le dit Aristote (Pol. lib. i, cap. 2).
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la délectation est produite par le bien qui ne s'entend que d'une
manière. C'est pourquoi on ne distingue pas plusieurs espèces de délectation,
comme plusieurs espèces de tristesse ; car la tristesse a pour cause le mal qui
se produit de différentes façons, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap.
4).
2. Il faut répondre au second, que la pénitence se
rapporte au mal propre qui est par lui-môme l'objet de la tristesse; c'est
pourquoi on n'en fait pas une espèce particulière : quant au zèle et à la
vengeance ils sont compris dans l'envie, comme on le verra (part. II, quest.
xxxvi, art. 2).
3. Il faut répondre au troisième, que cette
division n'est pas faite d'après l'opposition des espèces, mais d'après la
diversité des objets étrangers auxquels la tristesse est entraînée par sa
nature, comme nous l'avons dit (in corp. art.).ù
QUESTION XXXVI. : DES CAUSES DE LA TRISTESSE OU
DE LA DOULEUR.
Après avoir parlé delà nature de la tristesse,
nous avons à nous occuper de ses causes. — A ce sujet quatre questions sont à
faire : 1° La cause de la douleur est-elle le bien qu'on a perdu ou plutôt le
mal qu'on éprouve? — 2" La concupiscence est-elle une cause de la douleur
? — 3° Le désir de l'unité est-il une cause de la douleur? — 4° La puissance à
laquelle nous ne pouvons résister est-elle une cause de douleur ?
ARTICLE I. — la cause de la douleur est-elle le
bien qu'on a perdu ou le mal q'on éprouve?
Objections: 1.. Il semble que le bien qu'on a
perdu soit plutôt cause de la douleur que le mal qu'on éprouve. Car saint
Augustin dit (Quaest. lib. viii, quaest. 4) que la douleur est produite par la
perte des biens temporels. Donc pour la môme raison toute douleur provient de
la perte d'un bien quelconque.
2.. Nous avons dit (quest. préc. art. 4) que la
douleur qui est contraire à la délectation se rapporte au môme objet que la
délectation elle-même. Or, la délectation a pour objet le bien, comme nous
l'avons dit (quest. xxxv, art. 4). Donc la douleur a principalement pour objet
la perte d'un bien.
3.. D'après saint Augustin (De civ. Dei, lib. xiv,
cap. 7 et 9) l'amour est la cause de la tristesse et de toutes les autres
affections de l'âme. Or, l'objet de l'amour est le bien. Donc la douleur ou la
tristesse se rapporte plus au bien qu'on a perdu qu'au mal qu'on éprouve.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Jean Damascène dit(Z>e fid. orth.Mb.u, cap. 42) que le mal qu'on attend
produit la crainte et le mal présent la tristesse.
Réponse: CONCLUSION. — Comme la délectation
regarde avant tout le bien qu'on possède comme son objet propre, de même la
cause de la tristesse est plutôt le mal qu'on éprouve que le bien qu'on a
perdu.
Il faut répondre que si la privation était dans la
connaissance ce qu'elle est dans la réalité, cette question ne paraîtrait
d'aucune importance. Car le mal, comme nous l'avons vu (part. I, quest. xlviii,
art. 4), est la privation du bien ; or, la privation dans l'ordre naturel n'est
rien autre chose que l'absence de la vertu contraire. D'après cela, s'attrister
du bien qu'on a perdu et du mal qu'on éprouve ce serait la même chose. Mais la
tristesse est un mouvement de l'appétit qui suit la perception ou la
connaissance. Or, dans la connaissance la privation a la nature d'un être, et
c'est pour cela qu'on l'ap pelle un être de raison. Ainsi le mal étant une
privation agita la manière d'un contraire. C'est pourquoi le mouvement
appétitif diffère selon qu'il se porte plus principalement vers le mal qu'on
éprouve ou vers le bien qu'on a perdu. Et comme le mouvement de l'appétit
animal est par rapport aux opérations de l'âme ce que le mouvement naturel est
dans l'ordre de la nature, on peut juger du premier par l'étude de ce qui se
passe dans le second. Or, nous distinguons dans les mouvements naturels
l'attraction et la répulsion, l'attraction se rapporte par elle-même à ce qui
convient à la nature et la répulsion à ce qui lui est contraire. Ainsi un corps
pesant s'éloigne par lui-même d'un lieu élevé et se trouve naturellement attiré
vers les lieux bas. Si on considère la cause de ce double mouvement,
c'est-à-dire la gravité, on remarquera qu'elle porte les corps vers le bas
avant de les éloigner des lieux hauts d'où elle les fait descendre. Ainsi donc
puisque la tristesse produit dans l'appétit un mouvement de fuite ou
d'éloignement, et la délectation un mouvement de sympathie ou d'affection,
comme la délectation se rapporte principalement au bien que l'on possède et qui
est son objet propre, de même la tristesse se rapporte au mal qu'on éprouve, tandis
que la cause de la délectation et de la tristesse, c'est-à-dire l'amour, se
rapporte plus directement au bien qu'au mal. Par conséquent par là même que
l'objet est la cause de la passion, le mal qu'on éprouve est plutôt la cause
propre de la douleur ou de la tristesse que le bien qu'on a perdu.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'on considère la perte du bien comme une mauvaise chose, et la
perte du mal comme une bonne. C'est ce qui fait dire à saint Augustin que la
douleur provient de la perte des biens temporels.
2. Il faut répondre au second, que la délectation
et la douleur qui lui est contraire se rapportent au môme objet, mais sous un
rapport opposé. Car si la délectation a pour objet la présence d'une chose, la
tristesse est produite par son absence. Et comme dans l'un des contraires est
renfermée la privation de l'autre, suivant ce que dit Aristote (Met. lib.
x,text. 15), il arrive que la tristesse qui est le contraire de la délectation
se rapporte en un sens au même objet, mais d'une manière opposée.
3. Il faut répondre au troisième, que quand une
même cause produit une multitude de mouvements, il n'est pas nécessaire que
tous se rapportent principalement au but principal de la cause elle-même. Il
n'y a que le premier qui doit s'y rapporter; tous les autres se rapportent plus
principalement à ce qui est en harmonie avec leur propre nature (1).
(1) Ainsi, quoique l'amour soit cause de la
tristesse et qu'il ait le bien pour objet, il n'est vas nécessaire qu il en
soit ainsi de la tristesse douleur, parce que nous notis attrislons du retard
du bien que nous désirons ou de sa destruction complète, mais elle ne peut en
être la cause universelle.
ARTICLE II — LA CONCUPISCENCE EST-ELLE UNE
CAUSE DE LA DOULEUR ?
Objections: 1.. Il semble que la concupiscence ne
soit pas la cause de la douleur ou de la tristesse. Car la tristesse se
rapporte par elle-même au mal, comme nous l'avons dit (art. préc.). Or, la
concupiscence est un mouvement de l'appétit vers le bien. Et le mouvement qui
se rapporte à un contraire n'est pas cause du mouvement qui se rapporte à un
autre contraire. Donc la concupiscence n'est pas cause de la douleur.
2.. La douleur, d'après saint Jean Damascène (De
fid. orth. lib. n, cap. 12), se rapporte au présent et la concupiscence à
l'avenir. Donc la concupiscence n'est pas cause de la douleur.
3.. Ce qui est délectable par soi-même n'est pas
cause delà douleur. Or, la concupiscence est délectable par elle-même, comme le
dit Aristote (Rhet.X.i, cap. 11). Doncla concupiscence n'estpas
causedeladouleuroudela tristesse.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augustin dit (Ench. cap. 24) : L'ignorance de ce que l'on doit faire et
la concupiscence des choses mauvaises ont pour compagnes l'erreur et la
douleur. Or, l'ignorance est cause de l'erreur. Donc la concupiscence est cause
de la douleur.
Réponse: CONCLUSION. — La concupiscence est
quelquefois par sa propre nature cause de la
Il faut répondre que la tristesse est un
mouvement de l'appétit animal. Le mouvement appétitif a de l'analogie, comme
nous l'avons dit (art. préc), avec l'appétit naturel, eton peut lui assigner
deux causes : une cause finale et une cause efficientequiestle principe même du
mouvement. Ainsi, la gravité est la cause efficiente qui fait descendre les
corps, comme la cause finale de ce mouvement est le lieu bas où ils reposent,
mais le principe du mouvement est l'inclination naturelle qui résulte delà
gravité. Or, la cause finale du mouvement appétitif est son objet, et c'est
dans ce sens que nous avons dit (art. préc.) que la cause de la douleur ou de
la tristesse est le mal qu'on éprouve. Quant à sa cause efficiente, elle est
l'inclination intérieure de l'appétit qui le porte directement vers le bien et
qui repousse conséquemment le mal qui lui est contraire. C'est pourquoi le
premier principe de ce mouvement appétitif, c'est l'amour qui est l'inclination
première de l'appétit vers le bien qu'on veutse procurer; et le second principe
est la haine qui est l'inclination première de l'appétit vers le mal qu'on doit
éviter. Mais parce que la concupiscence ou la cupidité est le premier effètde
l'amour, celui dans lequel nous nous délectons le plus, comme nous l'avons dit
(quest. xxxii, art. 6), saint Augustin prend souvent la cupidité ou
laconeupiscenee pour l'amour, comme nous l'avons fait remarquer (quest. xxx,
art. 2 ad 2), et c'est en ce sens qu'il dit que la concupiscence est la cause
universelle de la douleur. — La concupiscence considérée dans sa propre nature
est à la vérité quelquefois cause de la douleur. Car tout ce qui empêche un
mouvement de parvenir à son terme lui est contraire, et ce qui est contraire au
mouvement de l'appétit nous attriste. Par conséquent la concupiscence est donc
cause de la tristesse en ce sens que nous nous attristons du retard du bien que
nous désirons ou de sa disparition complète. Mais elle ne peut pas être la
cause universelle de la douleur, parce que nous déplorons plus la perte des
biens présents dans lesquels nous nous délectons que la privation des biens
futurs que nous désirons.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'inclination qui porte l'appétit à rechercher le bien est la
cause de l'inclination qui le porte à éviter le mal, comme nous l'avons dit
(incorp. art.). De là il arrive que les mouvements de l'appétit qui se
rapportent au bien sont cause des mouvements de l'appétit qui se rapportent au
mal.
2. Il faut répondre au second, que ce qu'on
désire, bien que ce soit en réalité une chose à venir, est cependant présent
d'une manière (1) par là même qu'on l'espère. — Ou bien on peut dire que
quoique le bien désiré soit un bien futur, cependant l'obstacle qui nous
empêche d'en jouir est présent et produit par là môme de la douleur.
(1) Il est présent en nous par la pensée.
3. Il faut répondre au troisième, que la
concupiscence est agréable tant qu'on a l'espérance d'obtenir ce qu'on désire;
mais une fois qu'un obstacle vient à nous ravir cette espérance, alors elle
produit la douleur.
ARTICLE III. — LE DÉSIR DE L'UNITÉ (2)
EST-IL UNE CAUSE DE DOULEUR ?
(2)Par l'unité, saint Thomas entend ici la
réunion de toutes les perfections qu'eïigela nature d'un êlre. Tout etre
souffre quand il ne réunit pas ces perfections, et il souffre quand il a en lui
des choses contraires à sa nature. Alors i! tend à s'en séparer.
Objections: 1.. Il semble que le désir de
l'unité ne soit pas une cause de douleur. Car Aristote dit (Eth. lib. x, cap.
3) que l'on a prétendu que la satisfaction était une cause de délectation, et
le besoin une cause de tristesse, parce que l'on n'a considéré la délectation
et la tristesse que par rapport à la nourriture. Or, toute délectation ou toute
tristesse n'a pas la nourriture pour objet. Donc le désir de l'unité n'est pas
la cause universelle de la douleur, puisque la satisfaction a rapport a l'unité
et le besoin implique la multiplicité.
2.. Toute séparation est contraire à l'unité.
Si donc la douleur était produite par le désii'de l'unité, aucune séparation ne
serait agréable, ce qui est évidemment faux relativement à la séparation de
tout ce qui est superflu.
3.. La raison qui nous porte à nous unir au
bien est cause que nous nous éloignons du mal. Or. comme l'union appartient à
l'unité, de même la séparation lui est contraire. Donc le désir de l'unité ne
doit pas être considéré comme une cause de douleur plutôt que le désir de la
séparation.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augustin dit que la douleur que les bêtes éprouvent montre assez par le
soin et l'amour qu'elles ont pour leur corps combien elles recherchen 11'u ni
té. Car q u'est-ce que la douleur, sinon le sentiment qui ne souffre ni la
division, ni la corruption.
Réponse: CONCLUSION. — Comme la concupiscence
ou le désir du bien est la cause de la douleur, de même l'amour ou le désir de
l'unité.
Il faut répondre que comme la concupiscence ou
le désir du bien est la cause de la douleur, de même le désir de l'unité ou
l'amour en est la cause. Car le bien de chaque être consiste dans une certaine
unité, c'est-à-dire en ce que chaque chose possède en elle et réunisse les
éléments dont se compose sa perfection. De là les platoniciens ont conclu qu'il
n'y a qu'un seul principe comme il n'y a qu'un seul bien. C'est pour cela que
chaque être désire naturellement l'unité comme il désire la bonté, et que comme
l'amour ou la recherche du bien est la cause de la douleur, il en est de même
de l'amour ou de la recherche de l'unité.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que toute union n'est pas une perfection, il n'y a que celle dont la
perfection de l'être dépend. C'est pourquoi le désir de funité quelle qu'elle
soit n'est pas cause de la douleur ou de la tristesse, comme le pensaient
certains philosophes dont Aristote (loc. cit.) rejette l'opinion en faisant remarquer
qu'il y a des satisfactions qui ne sont pas agréables. Ainsi ceux qui sont
chargés de nourriture ne trouvent plus de plaisir à prendre des aliments. Car
cette espèce de satisfaction ou d'union répugne à la perfection de l'être
plutôt qu'elle n'y contribue. C'est pourquoi la douleur n'est pas produite par
la recherche d'une unité quelconque, mais de l'unité dans laquelle consiste la
perfection de la nature.
2. Il faut répondre au second, que la
séparation peut être agréable, soit parce qu'elle écarte ce qui est contraire à
la perfection de la chose, soit parce qu'elle est accompagnée d'une certaine
union, comme celle de l'objet sensible avec les sens.
3. Il faut répondre au troisième, qu'on désire
être séparé de ce qui nuit et de ce qui corrompt, parce que toutes ces choses
détruisent l'unité de l'être. Le désir de cette séparation n'est donc pas la
cause première de la douleur, mais c'est plutôt le désir de l'unité.
ARTICLE IV. — la puissance a laquelle on ne
peut résister est-elle cause de la douleur?
Objections: 1.. Il semble qu'une puissance
supérieure ne puisse nous causer de la douleur. Car ce qui est au pouvoir d'un
agent n'existe pas encore, c'est une chose à venir. Or, la douleur a pour cause
le mal présent. Donc une puissance supérieure ne peut en être cause.
2.. Le dommage porté est cause de la douleur.
Or, il n'y a qu'une puissance inférieure qui puisse nous causer du dommage.
Donc une puissance supérieure ne peut pas être cause de la douleur.
3.. Les causes des mouvements appétitifs sont
les inclinations intérieures de l'âme. Or, une puissance supérieure est quelque
chose d'extérieur. Donc elle ne doit pas être considérée comme une cause de
douleur.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augustin dit (De nat. bon. cap. 20) : Ce qui produit la douleur dans
l'âme c'est la volonté, en résistant à une puissance supérieure; ce qui produit
la douleur dans le corps, ce sont les sens en résistant à un corps plus
puissant.
Réponse: CONCLUSION. — La puissance supérieure
à laquelle on ne peut résister est cause de la douleur puisqu'elle nous fait
éprouver le mal qui corrompt.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. i ), le mal qu'on éprouve est objectivement la cause de la douleur ou de
la tristesse. Ce qui est la cause de cette union avec le mal doit donc être
considéré comme la cause de la tristesse ou de la douleur. Or, il est évident
qu'il est contraire à l'inclination de l'appétit qu'on reste en présence du mal
et qu'on s'attache à lui. Et comme ce qui est contraire à l'inclination d'un
être n'arrive jamais que par l'intervention d'un autre être plus puissant, il
s'ensuit qu'il faut admettre avec saint Augustin une puissance supérieure comme
étant la cause de la douleur (4). Mais il est à remarquer que quand la puissance
supérieure a assez de vertu pour transformer l'inclination de l'être qui subit
son action dans son inclination propre, il n'y a plus alors ni répugnance, ni
violence. Ainsi quand un agent plus puissant attire un corps pesant et lui
enlève la propriété qu'il a de tendre vers le bas, alors il s'élève en l'air
sans violence, et ce mouvement lui devient naturel. Ainsi donc si une puissance
supérieure a assez de force pour détruire l'inclination de la volonté ou de
l'appétit sensitif, il ne peut résulter de cette inclination ni douleur, ni
tristesse (2j. On n'éprouve ces sentiments de peine que quand l'inclination de
l'appétit subsiste et qu'elle se porte dans un sens contraire. C'est pour ce
motif que saint Augustin dit que la volonté, en résistant à une puissance
supérieure, produit la douleur-, car si elle ne résistait pas, mais qu'elle
cédât en donnant son consentement, ce ne serait pas la douleur, mais la
délectation qui s'ensuivrait.
(1) C'est ainsi que le juge oblige le criminel
à subir la peine de mort.
(2) Les martyrs marchaient ainsi sur des
charbons ardents avec autant de plaisir que sur des roses.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'une force supérieure produit la douleur quand elle agit non en
puissance, mais en acte, c'est-à-dire quand elle nous fait réellement éprouver
le mal qui nous nuit.
2. Il faut répondre au second, que rien
n'empêche qu'une puissance qui n'est pas la plus grande absolument, ne le soit
relativement, et qu'à ce titre elle ne puisse causer quelque dommage. Si elle
n'était supérieure à aucun titre, elle ne pourrait nuire d'aucune manière, et
elle ne pourrait par conséquent être la cause d'aucune douleur.
3. Il faut répondre au troisième, que les
agents extérieurs peuvent être cause des mouvements appétitifs, parce qu'ils
peuvent rendre présent l'objet qui les produit. C'est ainsi que la puissance
supérieure peut être cause de la douleur.
QUESTION XXXVII. : DES EFFETS DE LA DOULEUR
OU DE LA TRISTESSE.
Apres avoir parlé des causes de la douleur ou
de la tristesse nous avons à nous occuper de ses effets. — A ce sujet quatre
questions se présentent : 1° La douleur enlève-t-elle la faculté d'apprendre? —
r L'appesantissement de l'esprit est-il l'effet de la tristesse ou de la
douleur ? — :i» La tristesse ou la douleur affaiblit-elle toute espèce d'action
? — 4° La tristesse nuit-elle au corps plus que les autres passions de l'àme?
ARTICLE I. — la douleur enlève-t-elle la
faculté d'apprendre ?
Objections: 1.. Il semble que la douleur
n'enlève pas la faculté d'apprendre. Car il est dit dans Isaïe (xxvi, 9J :
Lorsque vous aurez exercé vos jugements sur la terre, alors les habitants du
monde apprendront à être justes. Et plus loin [ibid. 28) : Vous les instruirez
par l'affliction qui tes obligera à vous adresser leur prière. Or, les
jugements de Dieu et l'affliction produisent dans les coeurs des hommes la
douleur ou la tristesse. Donc la douleur ou la tristesse ne détruit pas, mais
augmente plutôt la faculté d'apprendre.
2.. Isaïe dit encore (xxviii, 9) : qui le
Seigneur enseigner a-t-il sa loi? à qui donnera-t-il l'intelligence de sa
parole? à ceux qu'on a sevrés et qu'on vient d'arracher de la mamelle,
c'est-à-dire qu'on vient de priver des plaisirs. Or, la douleur et la tristesse
détruisent surtout les plaisirs, puisque la tristesse est directement contraire
à la délectation, comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 14), et que d'après
l'Ecriture (Eccl. xi, 29) une peine d'une heure fait oublier toutes les plus
grandes jouissances. Donc la douleur n'enlève pas, mais plutôt elle fournit le
moyen d'apprendre.
3.. La tristesse intérieure l'emporte sur la
douleur extérieure, comme nous l'avons dit (quest. xxxv, art. 7). Or, l'homme
peut apprendre tout en éprouvant une tristesse intérieure. Donc à plus forte
raison le peut-il quand il éprouve une douleur corporelle.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augustin dit (Solil. lib. i, cap. 12) : Quoique je fusse alors tourmenté
par un violent mal de dents, je ne laissais pas de repasser dans mon esprit tout
ce que j'avais appris, mais j'étais dans l'impossibilité d'apprendre ce qui eût
exigé toute l'attention dont mon esprit est capable.
Réponse: CONCLUSION. — Comme une douleur
intense attire sur elle toute l'attention de l'esprit, non-seulement elle affaiblit,
mais souvent elle détruitcomplètement la volonté et la faculté d'apprendre.
Il faut répondre que toutes les puissances de
l'àme ayant leur racine dans une seule et môme essence, il est nécessaire que
quand l'attention de l'àme se porte sur l'opération d'une puissance elle soit
par là même éloignée de l'opération d'une autre. Car l'attention de l'âme ne
peut pas ne pas être une. C'est pourquoi, s'il y a une chose qui l'absorbe
complètement ou en partie, il n'est plus possible qu'elle s'occupe d'une autre
qui exigerait aussi une grande attention de sa part. Or, il est évident que la
douleur sensible attire à elle toutes les facultés de l'àme, parce que tout
être est naturellement porté à repousser de toute son énergie ce qui lui est
contraire, comme on le voit dans l'ordre naturel. De môme il est évident que
pour apprendre quelque chose de nouveau il faut de l'étude et des efforts
accompagnés d'une grande application, comme on le voit par ces paroles de
l'Ecriture (Prov. n, 4) : Si vous recherchez la sagesse comme l'argent et que
vous creusiez pour la découvrir comme si c'était un trésor, alors vous
comprendrez la crainte du Seigneur et vous trouverez la science de Dieu. C'est
pourquoi si la douleur est intense, elle empêche l'homme de pouvoir apprendre
quelque chose -, etelle peu t même être si vive qu'il ne lui soit pas possible
dans ses plus grands accès de réfléchir à ce qu'il a su auparavant. Cependant
il est à remarquer que ces effets varient selon les divers degrés d'amour que
l'homme a pour la science ou la contemplation , parce que plus cet amour est
aident et plus il captive puissamment l'attention de l'esprit et l'empêche de
se laisser distraire par la douleur.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument,quela tristesse modérée qui empêche l'esprit de divaguer peut servir à
acquérir la science, surtout celle des choses par lesquelles l'homme espère
pouvoir se délivrer de sa tristesse, et c'est en ce sens que les hommes
reçoivent mieux dans l'affliction la science de Dieu.
2. Il faut répondre au second, que la
délectation aussi bien que la douleur par là même qu'elles captivent
l'attention de l'esprit sont un obstacle à l'exercice de la raison. C'est ce
qui fait dire à Aristote (Eth. lib. vu, cap. 4 4) que dans les jouissances
vénériennes il est impossible de comprendre quelque chose. Or, la douleur agit
encore plus puissamment sur l'àme que la délectation, comme nous voyons dans
l'ordre naturel l'action des corps tendre plus fortement vers un contraire.
Ainsi l'eau chaude subit plus vivement l'action du froid et gèle plus fort. Si
donc la douleur ou la tristesse était modérée, elle pourrait accidentellement
contribuer à la science, parce qu'elle détruirait alors l'excès des plaisirs,
mais par elle-même elle est un obstacle, et quand elle est intense, elle
détruit complètement la faculté d'apprendre.
3. Il faut répondre au troisième, que la
douleur extérieure provient de la lésion du corps , et elle est plutôt
accompagnée d'une modification dans l'organisme que la douleur intérieure qui est
cependant plus grande quand on la considère d'après ce qu'il y a en elle de
formel, c'est-à-dire d'après ce qui vient de l'âme. C'est pourquoi la douleur
corporelle empêche plutôt que la douleur intérieure la contemplation qui
demande un repos absolu. Toutefois la douleur intérieure quand elle est
très-vive absorbe tellement l'esprit que l'homme ne peut plus rien apprendre de
nouveau. C'est pour cela que la tristesse a fait interrompre à saint Grégoire
son commentaire sur Ezechiel, comme il le dit lui-même (hom. xxii in EzecJi.).
ARTICLE II. — LA PESANTEUR DE L'ESPRIT
EST-ELLE IN EFFET DE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR?
Objections: 1.. 11 semble que
l'appesantissement de l'esprit ne soit pas l'effet de la tristesse. Car saint
Paul dit (II. Cor. vu, 44) : Considérez donc combien cette tristesse selon Dieu
a produit en vous de sollicitude, de satisfaction, d'indignation, etc., etc.
Or, la sollicitude et l'indignation appartiennent à l'élévation de l'esprit qui
est contraire à l'appesantissement. Donc l'appesantissement n'est pas un effet
de la tristesse.
2.. La tristesse est contraire à la
délectation. Or, l'effet de la délectation est la dilatation, qui a pour
contraire non l'appesantissement, mais le resserrement du coeur. Doncon ne doit
pas considérer l'appesantissement comme un effet de la tristesse.
3.. La tristesse absorbe, comme on le voit par
ces paroles de l'Apôtre (IL Cor. n, 7) : Fous devez traiter le coupable avec
indulgence dans la crainte qu'il ne soit absorbé par son excessive tristesse.
Or, la pesanteur n'est pas 1 absorption. Car celui qui s'appesantit est déprimé
par un poids quelconque, tandis que celui qui est absorbé est renfermé dans ce
qui l'absorbe. Donc on ne doit pas compter la pesanteur parmi les effets de la
tristesse.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Némésius (De nat. hom. cap. 49) et saint Jean Da-mascène (De fid. orth. lib. n,
cap. 43) disent que la tristesse appesantit l'àme.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la tristesse
résulte du mal présent, elle appesantit surtout l'esprit et quelquefois elle
empêche le mouvement de l'esprit et du corps.
Il faut répondre qu'on désigne quelquefois
métaphoriquement les effets des passions de l'àme par des images qu'on emprunte
aux choses sensibles ; parce que les mouvements de l'appétit animal ressemblent
aux inclinations de l'appétit naturel. C'est ainsi qu'on attribue la ferveur à
l'amour, la dilatation à la joie et l'appesantissement à la tristesse. En
effet, on dit que l'homme s'appesantit quand il est empêché par un poids quelconque
de jouir de son mouvement propre. Or, il est évident, d'après ce que nous avons
dit (quest. xxxvi, art. 1), que la tristesse résulte d'un mal présent qui
appesantit l'esprit, puisqu'il répugne au mouvement de la volonté, puisqu'il
l'empêche de jouir de ce qu'il veut. Si la violence du mal qui contriste n'est
pas telle qu'on perde l'espérance d'en sortir, quoique l'esprit soit appesanti
parce que pour le présent il n'est pas maître de ce qu'il veut, néanmoins il
conserve encore la force de se mouvoir pour repousser le mal qui l'attriste.
Mais si la violence du mal est telle qu'on perde tout espoir d'en être délivré,
alors le mouvement intérieur de l'esprit qui se trouve dans cette détresse est
complètement arrêté, de sorte qu'il ne peut aller ni d'un côté, ni d'un autre.
Quelquefois même [le mouvement extérieur du corps est aussi entravé au point
que l'homme parait hébété et stupide.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que cette élévation de l'esprit est l'effet de la tristesse qui est
selon Dieu, parce qu'elle est accompagnée de l'espérance d'obtenir le pardon de
sa faute.
2. Il faut répondre au second, que relativement
au mouvement appétitif, le resserrement et l'appesantissement reviennent au
même. Car par là même que l'esprit est appesanti au point de ne pouvoir
librement se porter vers les choses extérieures, il se retire vers lui-même et
se resserre pour ainsi dire en lui.
3. Il faut répondre au troisième, qu'on dit que
la tristesse absorbe l'homme quand la force du mal qui l'attriste frappe
totalement son esprit, au point de lui enlever tout espoir de délivrance. Elle
appesantit donc l'esprit de la même manière qu'elle l'absorbe. Car il y ades
expressions qui s'accordent métaphoriquement et qui paraîtraient répugner si on
les prenait dans leur sens propre.
ARTICLE III. — LA TRISTESSE
OU LA DOULEUR AFFAIBLIT-ELLE TOUTE OPÉRATION ?
Objections: 1.. Il semble que la tristesse
n'empêche pas toute opération. Car la sollicitude est un effet de la tristesse,
comme nous l'avons vu par les paroles de l'Apôtre (quest. préc). Or, la
sollicitude aide à bien agir. Car saint Paul dit (I. Tim. n, 15) : Atfez soin
de paraître devant Dieu comme un ouvrier qui ne fait rien dont il ait à rougir.
Donc la tristesse n'empêche pas l'action, mais elle nous aide plutôt à bien
agir.
2.. La tristesse produit dans un grand nombre
la concupiscence, comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. ult.). Or, la
concupiscence ou le désir donne à l'action plus de force. Donc la tristesse aussi.
3.. Comme il y a des actions propres à ceux qui
sont dans la joie, il y a aussi des actions propres à ceux qui sont dans la
tristesse -, telle est l'action . de pleurer. Or, tous les êtres sont fortifiés
par l'action qui leur est propre. Donc il y a des actions qui ne sont pas
entravées, mais perfectionnées par la tristesse.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. x, cap. 4) que la délectation perfectionne l'action,
mais qu'au contraire la tristesse la gêne. CONCLUSION. — Si l'action se
rapporte à la tristesse comme son objet, elle est trèsgênée par elle, mais si
elle se rapporte à elle comme son effet, elle est plutôt augmentée et
perfectionnée.
Réponse: Il faut répondre que, comme nous
l'avons dit (art. préc), la tristesse n'appesantit pas ou n'absorbe pas
toujours l'esprit, au point de détruire tout mouvement intérieur et extérieur,
mais il y a des mouvements qui sont quelquefois l'effet de la tristesse
elle-même. Ainsi donc l'action peut se rapporter à la tristesse de deux
manières : 1° Elle peut se rapporter à elle comme son objet (1), et alors la
tristesse est un obstacle à l'action. Car ce que nous faisons avec tristesse
nous ne le faisons jamais aussi bien que ce que nous faisons avec joie ou sans
tristesse. La raison en est que la volonté est la cause de l'action de l'homme;
par conséquent quand il s'agit de faire une chose qui déplaît, on a
nécessairement moins de force. 2° L'action peut se rapporter à la tristesse,
comme à son principe et à sa cause (2). Alors il est nécessaire qu'elle soit
perfectionnée par elle. Ainsi plus on est attristé d'une chose et plus on fait
d'efforts pour repousser le chagrin qu'on en a. pourvu qu'on conserve
l'espérance de s'en délivrer. Autrement la tristesse ne produirait ni mouvement,
ni action.
(1) Comme quand on cime malgré soi.
(2) Comme les gémissements et les larmes.
La réponse aux objections est par là même
évidente.
ARTICLE IV. — la tristesse nuit-elle plus au
corps que les autres passions de l'ame?
Objections: 1.. Il semble que la tristesse ne
nuise pas beaucoup au corps. Car la tristesse existe spirituellement dans
l'âme. Or, les choses qui n'existent que spirituellement ne produisent pas de
modification corporelle, comme on le voit par les intentions des couleurs qui
sont dans l'air et qui ne colorent aucun corps. Donc la tristesse ne produit
aucun mal au corps.
2.. Si la tristesse produit du mal au corps,
cela n'a lieu qu'autant qu'elle est accompagnée d'un changement corporel
quelconque. Or, il y a un changement corporel dans toutes les passions de
l'âme, comme nous l'avons dit (quest. xxii, art. 2 ad 3). Donc la tristesse ne
nuit pas plus au corps que les autres passions de l'âme.
3.. Aristote dit (Eth. lib. vu, cap. 3) qu'il y
en a que la colère et la concupiscence rendent fous, ce qui semble être le plus
grand mal qu'on puisse ("prouver, puisque la raison EST ce qu'il y a de
plus excellent dans l'homme. Le désespoir paraît être aussi plus nuisible que
la tristesse, puisqu'il en est la cause. Donc la tristesse ne nuit pas plus au
corps que les autres passions.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il
est écrit (Prov. xvii, 22) : La joie de l'esprit rend le corps plein de
vigueur; la tristesse du coeur dessèche les os. Et plus loin (xxv, 20) : Comme
le ver mange le vêtement et la poussière le bois; ainsi la tristesse de Vhomme
lui ronge le coeur. Et ailleurs (Ecoles, xxxviii, 19) : La tristesse accélère
la mort.
Réponse: CONCLUSION. — La tristesse nuit plus
au corps que les autres passions de l'àme puisqu'elle empêche le mouvement
vital du coeur.
Il faut répondre que la tristesse nuit plus au
corpsque toutes les autres passions de l'àme. La raison en est que la tristesse
est contraire à la vie de l'homme relativement à l'espèce ou à la nature de son
mouvement, mais non pas seulement sous le rapport de la mesure ou de la
quantité, comme les autres passions de l'âme. Car la vie de l'homme consiste
dans un mouvement qui se répand ducoeurdans les autres membres : ce mouvement
convient à la nature humaine dans une mesure déterminée. Si donc ildépasse la
mesure quiluiaété assignée, il devient contraire à la vie de l'homme sous le
rapport de la quantité , mais non selon son espèce. Au contraire si on arrête
la marche de ce mouvement, il sera opposé à la vie dans son espèce. Or, il est
à remarquer que dans toutes les passions de l'âme, le changement corporel qui
est ce qu'il y a de matériel en elles, est en harmonie et en proportion avec le
mouvement de l'appétit qui est ce qu'il y a de formel-, comme en toutes choses
la matière est proportionnée à la forme. Donc les passions de l'âme qui
impliquent le mouvement de l'appétit pour rechercher quelque chose, ne sont pas
contraires dans l'espèce au mouvement vital, mais elles peuvent lui être
contraires sous le rapport de la quantité, comme l'amour, la joie, le désir,
etc. Toutes ces passions sont donc dans leur espèce un secours utile à la
nature du corps , mais elles peuvent lui nuire par ce qu'elles ont d'extrême.
Quant aux passions qui impliquent un mouvement de l'appétit tout opposé,
c'est-à-dire qui portent le coeur à se resserrer, elles sont contraires au
mouvement vital non-seulement sous le rapport de la quantité . mais encore dans
son espèce. C'est pourquoi elles sont toutes absolument nuisibles, comme la
crainte et le désespoir. La tristesse l'emporte encore sur les autres parce
qu'elle appesantit l'esprit par suite du mal présent dont l'impression est plus
forte que celle du mal futur.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que comme l'âme meut naturellement le corps, le mouvement spirituel
de l'âme est la cause naturelle de la modification du corps. Il n'en est pas de
même des intentions spirituelles qui n'ont pas naturellement mission de mouvoir
les autres corps qui ne sont pas faits pour être mus par une âme.
2. Il faut répondre au second, que les autres
passions produisent des modi-fications corporelles qui sont dans leur espèce
conformes au mouvement vital, tandis (pie la tristesse en produit une qui lui
est contraire, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
3. Il faut répondre au troisième, que pour
empêcher l'usage de la raison il faut une cause plus légère que pour faire
mourir, puisque nous voyons une foule de maladies priver de l'usage de la
raison sans pour cela donner la mort. Cependant la crainte et la colère font au
corps le plus grand mal par suite de la tristesse qui s'y joint à cause de
l'absence de l'objet qu'on désire. D'ailleurs la tristesse fait quelquefois
perdre la raison, comme on le voit par ceux que la douleur jette dans la
mélancolie ou la folie.
QUESTION XXXVIII.: DES REMÈDES DE LA
TRISTESSE OU DE LA DOULEUR.
Après avoir parlé des effets de la tristesse ou
de la douleur nous avons à nous occuper de ses remèdes. — A ce sujet cinq
questions se présentent : 1" La douleur ou la tristesse peul-elle être
adoucie par une délectation quelconque? —2" Peut-elle l'être par les
larmes? — 3" Peut-elle l'être par la commisération de nos amis? — 4°
Peut-elle l'être par la contemplation de la vérité? — â° Peut-elle l'être par
le sommeil et par les Pains?
ARTICLE I. — LA DOULEUR OU LA'
TRISTESSE PEUT-ELLE ÊTRE ADOUCIE PAR UNE DÉLECTATION QUELCONQUE ?
Objections: 1.. Il semble que toute délectation
n'adoucisse pas toute douleur ou toute tristesse. En effet la délectation
n'adoucit la tristesse qu'autant qu'elle lui est contraire. Car la médecine se
fait par les contraires, comme le dit Aristote (Eth. lib. n, cap. 3). Or, toute
délectation n'est pas contraire à toute tristesse, comme nous l'avons vu
(quest. xxxv, art. 4). Donc toute délectation n'adoucit pas toute tristesse.
2.. Ce qui produit la tristesse ne l'adoucit
pas. Or, il y a des délectations qui produisent la tristesse, parce que, comme
le dit Aristote (Eth. lib. ix, cap. 4), le méchant s'attriste de ce qui lui a
causé delà joie. Donc toute délectation n'adoucit pas la tristesse.
3.. Saint Augustin dit (Conf. lib. iv, cap. 7)
qu'il quitta le pays où il avait coutume de s'entretenir avec l'ami qu'il avait
perdu, parce que ses yeux le cherchaient moins là où ils n'avaient pas
l'habitude de le voir. Par là il nous donne à entendre que ce que nous avons eu
de commun avec nos amis morts ou absents, nous rend dans notre chagrin le
sentiment de leur mort ou de leur absence plus sensible, et parce que nous
avons surtout éprouvé les mêmes plaisirs, il arrive que ces plaisirs ne l'ont
qu'accroître notre douleur. Donc toute délectation n'adoucit pas notre
tristesse.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. vu, cap. ult. et rx, cap. 5). Le plaisir dissipe la
tristesse, s'il lui est contraire et même quel qu'il soit, pourvu qu'il soit
très-vif.
: CONCLUSION. —Comme toute délectation est
contraire à toute tristesse de quelque manière, c'est-à-dire, sous le rapport
du genre, il s'ensuit que toute tristesse peut être adoucie et soulagée par une
délectation quelconque.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xxxiii art. l),ladélecta-tion estlereposdel'appétitdanslebienquilui
convient, tandisquela tristesse résulte de ce qui répugne à cette puissance.
Ainsi ce que la délectation esta la tristesse à l'égard des mouvements
appétitifs, le repos l'est pour les corps à l'égard de la fatigue qui résulte
d'une modification qui n'est pas naturelle. Car la tristesse implique une
certaine fatigue ou une souffrance de la puissance appétitive. Par conséquent
comme le repos du corps est un remède contre toute fatigue qui provient d'une
cause qui n'est pas naturelle ; de même toute délectation est un remède propre
à adoucir toute tristesse de quelque part qu'elle vienne.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quoique toute délectation ne soit pas contraire dans son espèce à
toute tristesse, elle lui est cependant contraire dans son genre, comme nous
l'avons dit (quest. xxxv, art. 4 ad 2). C'est pourquoi de la part de la
disposition du sujet toute tristesse peut être adoucie par une délectation
quelconque.
2. Il faut répondre au second, que les
délectations des méchants ne produisent pas la tristesse dans le présent, mais
dans l'avenir, parce que les méchants se repentent des maux dont ils se sont
réjouis, et cette tristesse se soulage par des délectations contraires.
3. Il faut répondre au troisième, que quand
deux causes impriment des mouvements contraires, l'une empêche l'autre; et la
plus forte et la plus persévérante finit par triompher. Dans celui qui
s'attriste des choses dont il avait coutume de se réjouir avec un ami mort ou
absent, on trouve ces deux causse agissant dans un sens opposé. Car la pensée
de la mort ou de l'absence d'un ami porte à la douleur, tandis que le bien
présent porte à la joie ; c'est ce qui fait que l'un est affaibli par l'autre.
Mais comme le sentiment du présent agit plus fortement que le souvenir du
passé, et que l'amour de soi dure plus longtemps que l'amour d'autrui, il
arrive que la délectation finit par dissiper la tristesse. Aussi saint Augustin
ajoute (ibid. cap. 8)que ramené peu à peu à ses anciennes habitudes de plaisir
il sentait sa douleur s'affaiblir.
ARTICLE II. — LA DOULEUR OU
LA TRISTESSE EST-ELLE ADOUCIE PAR LES LARMES?
Objections: 1.. Il semble que les larmes
n'adoucissent pas la tristesse. Car aucun effet n'affaiblit sa cause. Or, les
larmes ou les gémissements sont un effet de la tristesse. Donc ils ne l'affaiblissent
pas.
2.. Comme les larmes ou les gémissements sont
un effet de la tristesse, de môme le rire est un effet de la joie. Or, le rire
ne diminue pas lajoie. Donc les larmes n'adoucissent pas la tristesse.
3.. Le mal qui nous attriste se représente à
nous dans les larmes. Or, l'image de l'objet qui nous attriste augmente la
tristesse, comme limage de l'objet qui nous délecte augmente notre joie. Il
semble donc que les larmes n'adoucissent pas la tristesse.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augutin dit (Conf. lib. iv, cap. í, in fin. et cap. 7j que quand il
pleurait la mort de son ami il ne trouvait un peu de repos que dans les
gémissements et les larmes.
Réponse: CONCLUSION. — Comme les gémissements
et les larmes portent au dehors l'attention de l'esprit qui est tout préoccupé
du mal, ils affaiblissent naturellement par là même la douleur et la tristesse.
Il faut répondre que les larmes et les
gémissements affaiblissent naturellement la tristesse, et cela pour deux
raisons : 1° parce que toute espèce de mal, quand on le renferme au dedans de
soi-même, afflige davantage; car l'attention de l'esprit se porte plus souvent
vers lui. Au lieu que quand le mal se répand à l'extérieur, alors l'attention
de l'âme se disperse en quelque sorte sur tous les objets qui sont en dehors
d'elle, et la douleur intérieure se trouve par là même affaiblie. C'est
pourquoi quand ceux qui sont tristes manifestent intérieurement leur tristesse
soit par des larmes, soit par des gémissements, soit par des paroles, ils sont
soulagés. 2° Parce que l'action qui convient à l'homme, selon les dispositions
où il est, lui est toujours agréable. Ainsi les larmes et les gémissements
conviennent à celui qui est dans la tristesse ou la douleur, et c'est là ce qui
les lui rend agréables. Par conséquent, puisque toute délectation adoucit de
quelque manière la tristesse ou la douleur, comme nous l'avons dit (art. préc).
il s'ensuit que les plaintes et les gémissements servent à adoucir la
tristesse.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le rapport de la cause à l'effet est contraire au rapport de
l'objet qui attriste au sujet attristé. Car tout effet est en harmonie avec sa
cause, et lui est par conséquent agréable; tandis que l'objet qui attriste est
contraire au sujet attristé- C'est pourquoi l'effet de la tristesse a avec le
sujet attristé un rapport contraire à celui de ce même sujet avec l'objet qui
l'attriste. C'est ce qui fait que la tristesse est adoucie par son effet en
raison de cette contrariété.
2. Il faut répondre au second, que la relation
de l'effet à la cause est semblable à la relation de l'objet qui délecte au
sujet délecté , parce que de part et d'autre il y a convenance. Comme tout être
semblable augmente son semblable, il arrive que lajoie est augmentée par le
rire et par ses autres effets, à moins que par accident il n'y ait dans ces
effets quelque excès.
3. Il faut répondre au troisième, que l'image
de l'objet qui attriste est par elle-même de nature à augmenter la tristesse;
mais quand l'homme se représente qu'il fait ce qui convient le mieux à son
état, il en résulte un certain plaisir. Pour la même raison, si quelqu'un vient
à rire dans une circonstance où il lui semble qu'il aurait dù pleurer, il gémit
de ce qu'il n'a pas fait ce qu'il devait, comme le dit Cicéron (De Tusc.
quaest. lib. m).
ARTICLE III. — LA DOULEUR ET LA TRISTESSE
SONT-ELLES ADOUCIES PAIÎ LA COMMISÉRATION DES AMIS?
Objections: 1.. Il semble que la douleur d'un
ami compatissant n'adoucisse pas la tristesse. Car les contraires ont pour
effets les contraires. Or, comme le dit saint Augustin (Conf. lib. viii, cap.
4) : Quand on se réjouit avec plusieurs, la joie de chacun en devient plus
grande, parce qu'on s'échauffe et on s'enflamme mutuellement. Donc pour le même
motif, quand plusieurs s'attristent, il semble que la tristesse soit augmentée.
2.. L'amitié exige qu'on la paye de retour,
comme le dit saint Augustin (Conf. lib. iv, cap. 9). Or, un ami compatissant
souffre de la douleur de son ami souffrant. Doncla douleur de l'ami qui
compatit est pour l'ami qui souffrait auparavant de son propre mal la cause
d'une autre douleur. Par conséquent, la douleur étant doublée, la tristesse
parait augmenter.
3.. Le mal d'un ami nous attriste comme le mal
qui nous est propre, puisqu'un ami est un autre nous-même. Or, la douleur est
un mal. Donc la douleur de l'ami qui compatit augmente la tristesse de l'ami
dont il partage les peines.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. ix, cap. 11) que dans la tristesse un ami compatissant
console.
Réponse: CONCLUSION. — Par là même que nous
éprouvons du plaisir de ce que nos amis compatissent à nos peines, il s'ensuit
que leur commisération adoucit naturellement noire douleur et notre tristesse.
Il faut répondre qu'un ami qui compatit à nos
peines est naturellement une consolation. Aristote en donne deux raisons (Eth.
lib. ix, cap. 11). La première c'est que la tristesse appesantissant l'âme elle
est comme un fardeau qu'on s'efforce d'alléger. Ainsi donc quand quelqu'un voit
que les autres partagent sa tristesse, il se représente en quelque sorte qu'ils
portent avec lui ce fardeau et qu'ils s'efforcent d'en alléger le poids. C'est
ce qui lui rend sa charge moins pesante, comme il arrive quand il s'agit de
porter des fardeaux matériels. La seconde raison et la meilleure, c'est qu'en
s'attristant avec nous de nos peines, nos amis prouvent qu'ils nous aiment, ce
qui est agréable, comme nous l'avons dit (quest. xxxii, art. 5). Et puisque
toute délectation adoucit la tristesse, comme nous l'avons vu (art. 1), il
s'ensuit que l'ami qui compatit à nos peines les adoucit.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que dans l'un et l'autre cas il y a preuve d'amitié, soit qu'on se
réjouisse avec celui qui est dans la joie, soit qu'on pleure avec celui qui est
dans les larmes. Ces deux choses nous sont donc agréables en raison de la cause
qui les produit.
2. Il faut répondre au second, que la douleur
d'un ami contristeraitpar elle-même, mais quand on considère sa cause qui est
l'amour, elle réjouit plutôt.
3. Par là la réponse au troisième argument est
évidente.
ARTICLE IV. — LA DOULEUR ET LA TRISTESSE
SONT-ELLES ADOUCIES PAR LA CONTEMPLATION DE LA VÉRITÉ?
Objections: 1.. Il semble que la contemplation
de la vérité n'adoucisse pas la douleur. Car il est dit (Eccl. i, 18) : Celui
qui ajoute à sa science ajoute à sespeines. Or, la science se rapporte à la
contemplation de la vérité. Donc la contemplation de la vérité n'adoucit pas la
douleur.
2.. La contemplation de la vérité appartient à
l'intellect spéculatif. Or, l'intellect spéculatif ne meut pas, comme le dit
Aristote (De anima, lib. m, text. 58). Donc puisque la joie et la douleur sont
des mouvements de l'âme, il semble que la contemplation de la vérité ne soit
d'aucune utilité pour l'adoucissement de la douleur.
3.. 11 faut appliquer le remède là où est la
maladie. Or, la contemplation de la vérité existe dans l'intellect. Donc elle
n'adoucit pas la douleur corporelle qui réside dans les sens.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augustin dit [Solil. lib. i, cap. 12) : Il me semblait que si l'éclat de
la vérité se découvrait à mon esprit, je n'éprouverais plus cette douleur ou
que du moins je la compterais pour rien.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la délectation
la plus grande consiste dans la contemplation de la vérité, il est nécessaire
que cette contemplation adoucisse la tristesse et la douleur.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (quest.
xxxi, art. 5), la plus grande délectation consiste dans la contemplation delà
vérité. Comme toute délectation adoucit la douleur, ainsi que nous l'avons vu
(art. préc. et art. 1), il en résulte que la contemplation de la vérité adoucit
la tristesse. Cet effet est d'autant plus sensible qu'on est plus attaché à la
sagesse. C'est pourquoi la contemplation des perfections divines et de leur
bonheur futur porte les hommes à se réjouir dans leurs tribulations, selon ces
paroles d'un Apôtre (Jacob., i, 2) : Considérez comme le sujet d'une extrême
joie les diverses afflictions qui vous arrivent. Il y a plus, on goûte môme
cette joie au milieu des supplices corporels. Ainsi le martyr Tiburce marchant
les pieds nus sur des charbons ardents disait : II me semble que je marche au
nom de Jésus-Christ sur des fleurs de rose.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'il est vrai qu'en ajoutant à sa science, on ajoute à ses peines,
soit à cause de la difficulté qu'on a de trouver la vérité, soit parce que la
science fait connaître à l'homme une foule de choses qui sont contraires à sa
volonté. Ainsi de la part des objets connus la science produit la douleur, mais
de la part de la contemplation de la vérité elle est une source de plaisirs.
2. Il faut répondre au second, que l'intellect
spéculatif ne meut pas l'esprit par rapport à l'objet qu'il observe, mais il le
meut relativement à la contemplation môme qui est un des biens de l'homme et
qui est naturellement agréable.
3. Il faut répondre au troisième, que dans les
puissances de l'âme la surabondance de la puissance supérieure reflue sur la
puissance inférieure ; d'après cela la délectation de la contemplation qui est
dans la partie supérieure de l'âme reflue sur la partie inférieure et y adoucit
la douleur dont elle est le siège.
ARTICLE V. — LA DOULEUR ET LA
TRISTESSE SONT-ELLES ADOUCIES PAR LE SOMMEIL ET LES BAINS?
Objections: 1.. Il semble que le sommeil et le
bain n'adoucissent pas la tristesse. Car la tristesse réside dans l'âme, tandis
que le sommeil et le bain ne regardent que le corps. Donc ils ne sont d'aucune
utilité pour l'adoucissement de la tristesse.
2.. Le môme effet ne semble pas résulter de
causes contraires. Or, puisque le sommeil et le bain sont des choses
corporelles, ils sont contraires à la contemplation de l'esprit qui est une
cause d'adoucissement, comme nous l'avons dit (art. préc). Donc la tristesse
n'est pas adoucie par ces moyens.
3.. La tristesse et la douleur, selon qu'elles
appartiennent au corps, consistent dans une certaine transformation du coeur.
Or, ces remèdes semblent appartenir plutôt aux sens extérieurs et aux membres
qu'à la disposition intérieure du coeur. Donc la tristesse n'est pas adoucie
par ces moyens.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Saint
Augustin dit (Conf. lib. ix, cap. 12) : J'avais appris qM le bain est ainsi
appelé (balneum) parce qu'il chasse les inquiétudes de l'esprit. Et plus loin :
Je m'endormis, et à mon réveil je trouvai que ma, douleur avait beaucoup perdu
de sa première violence. Et il cite à ce propos cette strophe d'une hymne de
saint Ambroise où il est dit : Dans un, doux repos nos membres fatigués
retrouvent leur vigueur première; ainsi se relève notre âme abattue et devient
plus léger le poids de nos douleurs.
Réponse: CONCLUSION. — Comme le sommeil et les
bains réparent les forces du corps et le rétablissent dans son état normal, il
faut nécessairement qu'ils adoucissent et affaiblissent la tristesse.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xxxvii, art. 4), la tristesse est contraire dans son espèce au
mouvement vital du corps. C'est pourquoi ce qui répare les forces du corps et
ce qui rétablit le mouvement vital dans son état légitime est contraire à la
tristesse et l'adoucit. Ainsi par là même que la nature est rétablie par ces
remèdes dans son état normal, il en résulte une délectation. Car c'est là ce
qui produit la délectation, comme nous l'avons dit (quest. xxxi, art. 1). Par
conséquent puisque toute délectation adoucit la tristesse, il s'ensuit que ces
remèdes corporels l'adoucissent.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quand le corps est dans un bon état et qu'on en a le sentiment,
il en résulte une délectation et par conséquent un adoucissement de tristesse.
2. Il faut répondre au second, qu'à la vérité
une des délectations empêche l'autre, comme nous l'avons dit (quest. xxxi, art.
8); néanmoins toute délectation adoucit la tristesse et il ne répugne pas que
la douleur soit calmée par des causes qui se gênent réciproquement.
3. Il faut répondre au troisième, que toute
bonne disposition du corps reflue en quelque sorte vers le coeur, comme vers le
principe et la fin des mouvements corporels, tel qu'on le voit dans le livre
d'Aristote sur la cause du mouvement des animaux (cap. 11).
QUESTION XXXIX. : DE LA BONTÉ ET DE LA
MALICE DE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR.
Nous avons à nous occuper en dernier lieu de la
bonté et de la malice de la tristesse ou de la douleur. — A cet égard il y a
quatre questions à faire : 1" Toute tristesse est-elle un mal? — 2°
Peut-elle être un bien honnête? — 3" Peut-elle être un bien utile? —
4" La douleur du corps est-elle le souverain mal?
ARTICLE I. — TOUTE TRISTESSE EST-ELLE
MAUVAISE?
Objections: 1.. Il semble que toute tristesse
soit mauvaise. Car Némésius (Denat. hom. cap. 19) dit que toute tristesse est
un mal de sa nature. Or, ce qui est naturellement mauvais est toujours et
partout mauvais. Donc toute tristesse est mauvaise.
2.. Ce que fuient tous les hommes et même les
plus vertueux est un mal. Or, tous les hommes et même les hommes vertueux
fuient la tristesse, parce que, comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 11),
quoique le sage ne cherche pas le plaisir il ne cherche pas non plus la
tristesse. Donc la tristesse est un mal.
3.. Comme le mal corporel est l'objet et la
cause de la douleur du corps, de même le mal spirituel est l'objet et la cause
de la tristesse de l'esprit. Or, toute douleur corporelle est mauvaise pour le
corps. Donc toute tristesse spirituelle est mauvaise pour lame.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
S'attrister du mal et s'en réjouir sont deux choses contraires. Or, se réjouir
du mal est une mauvaise chose, puisque pour rendre odieux les méchants il est
dit (Prov. ii, ii) qu'ils se réjouissent du mal qu'ils ont fait. Donc c'est une
bonne chose que de s'attrister du mal.
Réponse: CONCLUSION. — Quoique toute tristesse
soit mauvaise en elle-même parce qu'elle empêche l'appétit de se reposer dans
le bien, cependant la tristesse que l'on conçoit au sujet d'une mauvaise action
est bonne.
Il faut répondre qu'une chose peut être bonne
ou mauvaise de deux manières : 1° Absolument parlant et en elle-même. En ce
sens toute tristesse est un mal. Car l'inquiétude que l'homme conçoit à la vue
du mal présent est en elle-même une chose mauvaise puisqu'elle empêche
l'appétit de se reposer dans le bien. 2° On dit aussi qu'une chose est bonne ou
mauvaise hypothétiquement. Ainsi il est bien de rougir du moment où l'on
suppose que l'on a fait quelque chose de honteux, comme le dit Aristote (Eth.
lib. iv, cap. ult.). Par conséquent s'il arrive une chose fâcheuse ou pénible,
la bonté veut qu'on s'en attriste ou qu'on en gémisse. Car si l'on ne s'en
attristait pas et si l'on n'en gémissait pas, ce serait ou parce qu'on ne
sentirait pas ce malheur, ou parce qu'on n'en seraitpas mécontent, etdans ces
deux circonstances on serait évidemment coupable. C'est pourquoi supposez la
présence du mal, la bonté nous fait un devoir d'en éprouver de la douleur ou de
la tristesse. C'est ce qu'exprime saint Augustin quand il dit (Sup. Gen. ad
litt. lib. vin, cap. ii) : C'est encore un bien de gémir sur le bien qu'on a
perdu ; car s'il n'était rien resté de bon dans la nature, on n'éprouverait
dans le châtiment aucune peine de la pertequ'on a faite. Mais comme la bonté
morale doit se considérer dans les choses singulières, puisque c'est à elle que
se rapportent les actions, ce qui est bon hypothétiquement doit être considéré
comme lion, comme ce qui est volontaire hypothétiquement doit être regardé
comme volontaire (I), selon ce que dit Aristote (Eth. lib. m, cap. i) et
d'après ce que nous avons dit nous-mêmes (quest. vi, art. G).
(1) Ainsi la tristesse inspirée par le repentir
qu'on a de ses péchés est bonne d'une bonté pure et simple, quoiqu'elle ne soit
bonne qu'hypothéti-quement.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que Némésius parle de la tristesse relativement à l'objet qui la
produit, mais non relativement au sujet qui éprouve le mal et qui le combat. Sous
ce rapport tous les hommes fuient la tristesse comme ils fuient le mal ; mais
ils ne fuient pas tous le sentiment et la répudiation du mal. Il en faut dire
autant de la douleur corporelle. Car le sentiment de cette douleur et sa
répudiation sont au contraire une preuve de la bonté de la nature.
2. et 3. La réponse au second et au troisième
argument est par là même évidente.
ARTICLE II — la tristesse peut-elle être un
bien honnête ?
Objections: 1.. Il semble que la tristesse ne
soit pas un bien honnête. Car ce qui mène aux enfers n'est pas un bien honnête.
Or, comme le dit saint Augustin (Sup. Gen. ad litt. lib. xii, cap. 33), Jacob
parait avoir craint que l'excès de la tristesse ne le trouble de telle sorte
qu'il ne soit arrivé non dans le repos des justes, mais dans l'enfer des
pécheurs. Donc la tristesse n'est pas un bien honnête.
2.. Le bien honnête est louable et méritoire.
Or, la tristesse affaiblit le prix de la louange et du mérite. Car saint Paul
dit (II. Cor. ix, il): Que chacun donne ce qu'il a résolu en lui-même de
donner, non avec tristesse, ni par force. Donc la tristesse n'est pas un bien
honnête.
3.. Comme ledit saint Augustin (De civ. Dei,
lib. xiv, cap. 15) : Nous nous attristons des choses qui arrivent contrairement
à notre volonté. Or, ne pas vouloir ce qui arrive présentement c'est avoir une
volonté contraire à la volonté divine dont la Providence embrasse tout ce qui
se passe. Donc, puisque la conformité de la volonté humaine avec la volonté
divine constitue sa droiture, comme nous l'avons dit (quest. ix, art. 10), il
semble quo la tristesse empêche la volonté d'être droite et que par conséquent
elle ne soit pas un bien honnête.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Tout ce qui mérite les récompenses de la vie éternelle est un bien honnête. Or,
il en est ainsi de la tristesse, comme on le voit par ces paroles de saint
Matthieu (Matth, v, 5) : Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront
consolés. Donc la tristesse est un bien honnête.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la tristesse est
bonne quelquefois, elle peut être honnête.
Il faut répondre que par là même que la
tristesse est un bien, elle peut être un bien honnête. Car nous avons dit (art.
préc.) que la tristesse est un bien quand on connaît le mal et qu'on le
repousse. Ces deux choses sont dans la douleur corporelle une preuve de la
bonté de la nature ; car c'est cette bonté qui fait que les sens éprouvent la
douleur, et que la nature écarte la cause qui la produit. A l'égard de la
tristesse intérieure la connaissance du mal résulte quelquefois du jugement
droit de la raison, et la répudiation du mal est l'effet d'une volonté bien
disposée qui a le mal en horreur. Or, comme tout bien honnête provient de ces
deux sources, de la droiture delà raison et de celle de la volonté, il en
résulte évidemment que la tristesse peut être un bien honnête.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que toutes les passions de l'àme doivent avoir pour règle la raison
qui est la source de l'honnête. La tristesse immodérée dont parle saint
Augustin dépasse cette règle, et c'est pour ce motif qu'elle cesse d'être
honnête.
2. Il faut répondre au second, que comme la
tristesse qu'on conçoit procède d'une volonté et d'une raison droite qui a le
mal en horreur, de même la tristesse qu'on ressent du bien procède d'une raison
et d'une volonté pervertie qui est ennemie du bien. C'est pourquoi cette
tristesse empêche une action honnête d'être louable ou méritoire, comme quand
on fait l'aumône avec tristesse.
3. Il faut répondre au troisième, qu'il y a des
événements qui arrivent non parce que Dieu le veut, mais parce qu'il le permet;
tels sont les péchés; par conséquent la volonté en s'élevant contre un péché
qui existe en soi ou dans un autre n'est pas en désaccord avec la volonté de
Dieu. Quant aux maux qui sont des punitions ils sont un effet de la volonté
divine. Pour que la volonté de l'homme soit droite, il n'est cependant pas
nécessaire que l'homme les veuille absolument.il suffit que sa volonté ne soit
pas en opposition avec l'ordre de la justice divine (1), comme nous l'avons dit
(quest. xix, art. 10).
(1) Dans ce cas, la volonté se trouve
directement en opposition avec le mal, sans être pour cela en opposition avec
la volonté de Dieu.
ARTICLE III. — LA TRISTESSE PEUT ELLE ÊTRE
UN BIEN UTILE?
Objections: 1.. Il semble que la tristesse ne
puisse pas être un bien utile. Car il est écrit (Eccles. xxx, 25) : La
tristesse en a tué plusieurs, et elle n'est utile à rien.
2.. L'élection a pour objet ce qui est utile à
une fin quelconque. Or, la tristesse n'est pas une chose qu'on puisse choisir,
parce qu'une chose vaut toujours mieux sans elle qu'avec elle, comme le dit
Aristote (Top. lib. m, cap. 2). Donc la tristesse n'est pas un bien utile.
3.. Toute chose existe à cause de son action,
comme le dit Aristote (De coelo, lib. ii, text. 47). Or, la tristesse est un
obstacle à l'action, d'après le même philosophe (Eth. lib. x, cap. 5). Donc la
tristesse n'est pas utile.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Le
sage ne recherche que ce qui est utile. Or, il est écrit (Eccl. vu, 5) : Le
coeur des sages est là où se trouve la tristesse, et le coeur des insensés là
où se trouve la joie. Donc la tristesse est inutile.
Réponse: CONCLUSION. — La tristesse qui pousse
l'homme à fuir ou à éviter le mal est pour lui de la plus grande utilité.
Il faut répondre que la présence du mal produit
sur l'appétit un double mouvement: l'un par lequel l'appétit se montre
contraire au mal présent, etàce point de vue la tristesse n'est pas utile parce
que le mal qui est présent ne peut pas ne pas l'être. L'autre consiste à fuir
et à repousser le mal qui attriste; sous ce rapport la tristesse est utile si
elle a pour objet une chose que l'on doive éviter. Car on doit fuir une chose
pour deux motifs : 4° pour elle-même, parcequ'elle est contraire au bien. C'est
ainsi qu'on doitfuir le péché. C'est pourquoi la tristesse qui a le péché pour
objet est utile pour que l'homme fuie le péché, comme dit l'Apôtre (II. Cor.
vu, 9) : Je me réjouis non de ce que vous avez eu de la tristesse, mais de ce
que votre tristesse vous a jwrtés à la pénitence. 2° On doit éviter une chose
non parce qu'elle est mauvaise en soi, mais parce qu'elle est l'occasion du
mal, soit parce que l'homme s'attache par ses affections trop fortement à elle;
soit parce qu'il est entraîné par là dans un mal quelconque, comme on le voit à
l'égard des biens temporels. D'après cela la tristesse qui se rapporte à ces
biens peut être utile suivant ces paroles de l'Ecclésiaste (Eccl. vu, 3) : 77
vaut mieux aller à une maison de deuil qu'aune maison de festin, cardans la
première on est averti de la fin de tous les hommes. C'est pourquoi la
tristesse qui a pour objet de fuir tout ce qui est mauvais est utile, parce
qu'il y a là une double cause de fuite. En effet le mal doit être fui pour lui,
et la tristesse est aussi une chose que tout le monde évite, comme tout le
monde recherche le bien et le plaisir qu'il procure. Ainsi donc comme le plaisir
qu'on trouve dans le bien fait qu'on le recherche avec ardeur ; de môme la
tristesse que l'on éprouve à la vue du mal, fait qu'on s'en éloigne davantage.
Solutions: 1. 11 faut répondre au premier
argument, que l'Ecclésiaste parle en cet endroit de la tristesse excessive qui
absorbe l'âme : en effet cette tristesse immobilise l'esprit et l'empêche de
fuir le mal, comme nous l'avons dit (quest. xxxvii, art. 2).
2. Il faut répondre au second, que comme tout
ce que l'on choisit mérite moins de fixer notre choix à cause de la tristesse :
de même tout ce qu'on doit fuir doit l'être davantage pour le même motif, et
sous ce rapport la tristesse est utile.
3. Il faut répondre au troisième, que la
tristesse qui a pour objet l'action la gêne, mais celle qui se rapporte à la
cessation de l'action (4) fait qu'on agit ensuite avec plus d'empressement.
(1) Après qu'on s'est attristé et ennuyé de
l'oisiveté, on reprend le travail avec plus d'ardeur.
ARTICLE IV. — la douleur du corps est-elle
un souverain mal (2)?
(2) Le désespoir est bien pire que la
tristesse. Car l'Apótrc dit de ceux qui sont tombés dans le désespoir :
Tradiderunt semetipsos impudieitioe, in operationem immunditia! omnis, in
avaritiam Eph. iv;. El nulle part on attribue des effets aussi déplorables à la
tristesse.
Objections: 1.. 11 semble que la tristesse soit
le souverain mal. Car ce qu'il y a de pire est contraire à ce qu'il y a de
meilleur, comme le dit Aristote (Eth. lib. viii, cap. 40). Or, il y a une
délectation, celle qui appartient à la béatitude, qui est le bien suprême. Donc
il y a une tristesse qui est le mal souverain.
2.. La béatitude est le bien souverain de
l'homme parce qu'elle est sa fin dernière. Or, la béatitude consiste en ce que
l'homme ait tout ce qu'il veut et qu'il ne veuille rien de mauvais, comme nous
l'avons dit (quest. m, art. 4. Arg. 5 et quest. v, art. 8, cap. 3). Donc le
bien souverain de l'homme est l'accomplissement de sa volonté. Et puisque la
tristesse consiste en ce qui arrive contrairement à la volonté, comme on le
voit par saint Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 15), il s'ensuit que la
tristesse est le mal souverain de l'homme.
3.. Saint Augustin dit (Solil. lib. i, cap.
12). Nous sommes composés de deux parties-, de l'âme et du corps, la partie la
plus infime est le corps. Le souverain bien de la partie la plus noble est donc
le bien suprême, tandis que le souverain mal, est ce qui peut arriver de pire à
la partie inférieure. Or, ce qu'il y a de mieux dans l'âme c'est la sagesse,
comme ce qu'il y a de pire dans le corps c'est la douleur ; par conséquent le
souverain bien pour l'homme, c'est d'être sage, et le souverain mal c'est de
souffrir.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. La
faute est plutôt un mal que la peine ou le châtiment, comme nous l'avons viii
(part I, quest. xlviii, art. 6). Or, la tristesse ou la douleur se rapporte au
châtiment, comme la jouissance des choses qui passent est l'effet du péché. Car
saint Augustin dit (De ver. relig. cap. 12) : Quelle est la douleur qu'on
appelle la douleur de l'esprit, sinon la privation des choses fugitives dont il
jouissait, ou dont il avait espéré pouvoir jouir? c'est précisément en cela que
consiste le mal, c'est-à-dire le péché et la punition du péché. Donc la
tristesse ou la douleur n'est pas le mal souverain de l'homme.
Réponse: CONCLUSION. — Puisqu'il est pire de
croire qu'un mal véritable n'est pas un mal, et qu'il est pire encore de
s'éloigner d'un bien réel qui paraît un mal que de s'attrister et de gémir de
l'un et de l'autre, il s'ensuit qu'il ne peut arriver qu'une tristesse ou une
douleur soit le mal souverain de l'homme.
Il faut répondre qu'il est impossible qu'une
tristesse ou une douleur quelconque soit le mal souverain de l'homme. En effet
toute tristesse ou toute douleur a pour objet ce qui est véritablement un mal,
ou ce qui paraît un mal quoique ce soit véritablement un bien. Or, la douleur
ou la tristesse qui a pour objet un mal véritable ne peut pas être un souverain
mal, car il y a quelque chose de pire que cela, c'est de ne pas regarder comme
un mal ce qui en est un véritablement ou de ne pas le repousser. Quant à la
tristesse ou la douleur qui a pour objet un mal apparent, mais qui est un bien
véritable, elle ne peut pas être un mal souverain, parce qu'il serait encore
plus déplorable de s'écarter complètement du bien véritable. D'où il est
impossible qu'une tristesse ou une douleur quelconque soit le mal souverain de
l'homme.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'il y a deux bonnes choses qui sont communes à la délectation et à
la tristesse, ce sont un jugement vrai sur le bien et le mal, et la droiture de
la volonté qui approuve le bien et rejette le mal. Ainsi il est évident que
dans la douleur ou la tristesse il y a quelque chose de bon, dont la privation
rendrait l'objet pire. Mais dans toute délectation il n'y a pas quelque chose
de mauvais dont le retranchement puisse rendre l'objet meilleur. C'est ce qui
fait que la délectation peut être le bien suprême de l'homme, comme nous l'avons
dit plus haut (quest. xxxiv, art. 3), tandis que le mal de l'homme ne peut être
souverain.
2. Il faut répondre au second, que la
répugnance que la volonté a pour le mal est un bien, et c'est pour ce motif que
la tristesse ou la douleur ne peut être un mal souverain, parce qu'elle est
toujours mélangée de quelque chose de bon.
3. Il faut répondre au troisième, que ce qui
nuit à ce qu'il y a de meilleur est pire que ce qui nuit à ce qu'il y a de
moins bon. Or, comme on appelle mal ce qui nuit, ainsi que le dit saint
Augustin Enchir. cap. 12), il en résulte que le mal de l'âme est plus grand que
le mal du corps. Par conséquent, le raisonnement que fait saint Augustin, non
d'après son sentiment, mais d'après celui d'un autre, n'est pas concluant.
QUESTION XL. des passions de l'irascible et
d'abord de l'espérance et du désespoir.
Après avoir parlé des passions de l'appétit
concupisciblc, nous avons à examiner les passions de l'irascible. Nous nous
occuperons en premier lieu de l'espérance et du désespoir, en second lieu de la
crainte et de l'audace, et en troisième lieu delà colere, -r- Touchant
l'espérance et le désespoir il y a huit questions à traiter : 1"
L'espérance est-elle la même chose que le désir ou la cupidité ? — 1°
L'espérance réside-t-elle dans la puissance perceptive ou dans la puissance
appétitivc ? — 3° L'espérance se trouvé-telle dans les animaux ? — 4" Lc
désespoir est-il contraire à l'espérance? — 5° L'expérience est-elle cause de
l'espérance? — 6° Est-ce dans les jeunes gens et dans les hommes ivres que
l'espérance abonde ? — 7° Du rapport de l'espérance à l'amour. — 8° L'espérance
est-elle utile à l'action ?
ARTICLE I. — l'espérance est-elle la même
chose que le désir et la cupidité ?
Objections: 1.. 11 semble que l'espérance soit
la même chose que le désir ou la cupidité. En effet on fait de l'espérance une
des quatre passions principales, et saint Augustin, en énumérant ces quatre
passions, met lacupidité à sa place, comme on le voit (De civ. Dei, lib. xiv',
cap. 7, 8 et 9). Donc l'espérance est la môme chose que la cupidité ou le
désir.
2.. Les passions diffèrent par leurs objets.
Or, l'objet de l'espérance et de la cupidité ou du désir est le même, puisque
c'est le bien futur. Donc l'espérance est la môme chose que la cupidité ou le désir.
3.. Si l'on répond que l'espérance ajoute au
désir la possibilité d'obtenir le bien futur, on peut ainsi insister. Ce qui
par accident se rapporte à l'objet de la passion n'en change pas l'espèce. Or,
le possible se rapporte accidentellement au bien futur qui est l'objet de la
cupidité ou du désir [et de l'espérance. Donc l'espérance n'est pas une passion
d'une autre espèce que le désir ou la cupidité.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Les
passions qui se rapportent à des puissances diverses sont de différente espèce.
Or, l'espérance existe dans l'irascible, tandis que le désir ou la cupidité
réside dans le concupisciblc. Donc l'espérance est d'une autre espèce que le
désir ou la cupidité.
Réponse CONCLUSION. — Puisque l'objet de
l'espérance qui appartient à l'appétit irascible est le bien futur possible
mais difficile à obtenir, cette passion diffère nécessairement du désir et de
lacupidité qui appartiennent à l'appétit concupiscible.
11 faut répondre que l'espèce de la passion se
considère d'après son objet.
Or, à l'égard do l'objet de l'espérance i! y a
quatre conditions à observer. La première, c'est que l'objet soit bon. Car
l'espérance à proprement parler n'a pour objet que le bien, et par là elle
diffère de la crainte qui a pour objet le mal. La seconde c'est que l'objet
soit futur ; car l'espérance n'a pas pour objet ce qu'on possède actuellement,
et c'est en cela qu'elle diffère de la joie qui a pour objet le bien présent.
La troisième c'est que l'objet soit difficile à obtenir -, car on ne dit pas
que quelqu'un espère une chose de moindre importance qu'il est en son pouvoir
de posséder immédiatement, et par là l'espérance diffère du désir ou de la
cupidité qui a pour objet le bien futur pris absolument ; c'est ce qui fait que
l'un appartient à l'appétit concupiscite, et l'autre à l'appétit irascible. La
quatrième c'est qu'il faut que cet objet difficile soit possible; car on
n'espère pas ce qu'on ne peut aucunement obtenir, et c'est en cela que
l'espérance diffère du désespoir. Ainsi il est donc évident que l'espérance
diffère du désir, comme les passions de l'irascible diffèrent de celles du
concupiscible. C'est pourquoi l'espérance présuppose le désir, comme toutes les
passions de l'irascible présupposent celles du concupiscible, ainsi que nous
l'avons dit (quest. xxv, art. 4).
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que saint Augustin met la cupidité ala place de l'espérance parce que
l'une etl'autre ont rapport au bien futur. Et parce que le bien qui n'est pas
difficile est considéré comme rien, il arrive que la cupidité parait
spécialement tendre au bien ardu qui est l'objet de l'espérance.
2. Il faut répondre au second, que l'objet de
l'espérance n'est pas le bien futur, absolument parlant, mais le bien qu'on ne
peut obtenir qu'avec des efforts et difficilement, comme nous l'avons dit (in
corp. art.).
3. Il faut répondre au troisième, que l'objet
de l'espérance n'ajoute pas seulement la possibilité à l'objet du désir, mais
elle ajoute encore la difficulté qui fait que l'espérance appartient à une
autre puissance, c'est-à-dire à la puissance irascible qui se rapporte à
toutcequi est ardu, commenous lavons dil(part.I, quest. lxxxi, art. 2). D
ailleurs le possible etl'impossible ne se rapportent pas absolument par
accident à 1 objet de la puissance appétitive, puisque l'appétit est le
principe du mouvement, et qu'un être ne recherche une chose qu'autant qu'elle
est possible. Car personne ne se porte vers ce qu'il regarde comme impossible à
obtenir. C'est pourquoi l'espérance diffère du désespoir selon la différence
qu'il y a entre le possible et l'impossible.
ARTICLE II. — l'espérance existe-t-elle dans
la puissance cognitive ou dans la puissance appétitive?
Objections: 1.. Il semble que l'espérance
appartienne à la puissance cognitive. En effet, l'espérance paraît être une
attente. Car l'Apôtre dit [Rom. viii, 25j : Si nous espérons ce que nousne
voyons pas encore, nous V attendons avec patience. Or, l'attente paraît
appartenir à la puissance cognitive. Donc l'espérance aussi.
2.. L'espérance paraît être la même chose que
la confiance. Ainsi nous disons que ceux qui ont confiance espèrent, et nous
employons ces mots l'un pour l'autre. Or, la confiance paraît comme la foi
appartenir à la puissance cognitive. Donc l'espérance aussi.
3.. La certitude est une chose propre à la
puissance cognitive. Or, on attribue la certitude à l'espérance. Donc
l'espérance appartient à la puissance cognitive.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
L'espérance a le bien pour objet, comme nous l'avons dit (art. préc). Or , le
bien considéré comme tel n'est pas l'objet de la puissance cognitive, mais de
la puissance appétitive. Donc l'espérance n'appartient pas à la faculté
cognitive, mais à la faculté appétitive.
Réponse: CONCLUSION. — L'espérance impliquant
une certaine tendance de l'appétit vers le bien, appartient nécessairement à la
partie appélitive de l'àme, mais non à la partie cognitive.
Il faut répondre que puisque l'espérance
implique une certaine tendance de l'appétit vers le bien , elle appartient
évidemment à la puissance appé-titive. Car c'est à l'appétit proprement dit
qu'il appartient de porter l'âme vers les objets. Quant à l'action de la
puissance cognitive, elle se perfectionne non par suite du mouvement du sujet
qui connaît vers les choses qu'il perçoit, mais plutôt par suite de la présence
des choses connues dans lc sujet qui les connaît. Mais parce que la puissance
cognitive meut la puissance appétitiveen lui représentant son objet, lesdi vers
rapports sous lesquels on perçoit cet objet produisent dans la puissance
appétitivc des mouvements différents. Car la perception du bien produit dans
l'appétit un autre mouvement que la perception du mal; du môme la perception du
mal présent agit autrement que celle du mal futur, la perception du bien absolu
autrement que celle du bien difficile, et la perception du possible autrement
que celle de l'impossible. D'après cela l'espérance est le mouvement de la
puissance appétitive qui résulte de la perception du bien futur, ardu et
possible à obtenir. Elle est par conséquent la tendance de l'appétit vers un
objet de cette nature.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que comme l'espérance se rapporte au bien possible, il s'ensuit que
le mouvement propre à cette passion se produit dans l'homme de deux manières,
selon les deux espèces de possible qu'on distingue ; car il y a des choses
possibles qu'on peut faire par sa vertu propre, et d'autres par la vertu d'un autre.
Ce qu'un homme espère obtenir par sa vertu propre, on ne dit pas qu'il
l'attend, mais seulement qu'il l'espère, mais on dit qu'il attend ce qu'il
espère du secours d'une puissance étrangère. Car le mot latin expectare vient
des mots ex alio spectare et signifie attendre d'un autre, en ce sens que la
puissance cognitive antérieure se rapporte non-seulement au bien qu'elle a
l'intention d'obtenir, mais encore à l'objet par la vertu duquel elle espère y
parvenir, selon ce motdel'Ecclésiaste(Z?cc/. li, 10) : Je portais mes regards
versVaide des hommes. Le mouvement de l'espérance reçoit donc quelquefois le
nom d'attente à cause de l'action antérieure de la puissance cognitive.
2. Il faut répondre au second, que ce que
l'homme désire et pense pouvoir obtenir, il croit qu'il l'obtiendra, et cette
assurance, qui réside préalablement dans la faculté cognitive, produit dans
l'appétit le mouvement qui reçoit le nom de confiance. En effet, le mouvement
appétitif reçoit son nom de la connaissance qui précède, comme l'effet reçoit
le sien de sa cause qui est mieux connue. Car la puissance cognitive connaît
mieux son acte que celui de la puissance appétitive.
3. Il faut répondre au troisième, que la
certitude est attribuée au mouvement non-seulement de l'appétit sensitif, mais
encore de l'appétit naturel. Ainsi on dit que la pierre tend certainement vers
le centre de la terre, et cela par suite de l'infaillibilité de la certitude de
la connaissance qui précède en nous le mouvement de l'appétit sensitif ou de
l'appétit naturel, i
ARTICLE III. — l'espérance se tuouve-t-elle
dans les animaux?
Objections: 1.. 11 semble que dans les animaux
il n'y ait pas d'espérance. Car l'espérance se rapporte au bien futur, comme le
dit sain i Jean Damascène (De orth. fid. lib. n, cap. 12). Or, la connaissance
des choses futures n'appartient pas aux animaux qui n'ont que la connaissance
"sensitive dont les choses futures ne sont pas l'objet. Donc l'espérance
n'existe pas dans les animaux.
2.. L'objet de l'espérance est le bien possible
à obtenir. Or, le possible et l'impossible reposent sur la différence du vrai
et du faux et n'existent que dans l'intelligence , comme le dit Aristote (Met.
lib. vi, text. 8). Donc l'espérance n'existe pas dans les animaux qui sont
dépourvus d'intelligence.
3.. Saint Augustin dit (Sup. Gen. ad litt. lib.
ix, cap. 44) que les animaux sont mus par ce qu'ils voient. Or, l'espérance n'a
pas pour objet ce qu'on voit; car, comme le dit l'Apôtre (Rom. viii, 24) : Qui
est-ce qui espère ce qu'il voit déjà ? Donc l'espérance n'existe pas dans les
animaux.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
L'espérance est une passion de l'appétit irascible. Or, l'irascible existe dans
les animaux. Donc l'espérance aussi.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'appétit de l'animal
est porté par ce qu'il voit (comme quand un chien voit un lièvre ou comme quand
un épervier voit un oiseau), à le poursuivre ou à l'éviter, il s'ensuit qu'on
doit reconnaître que les animaux sont susceptibles d'espérance et de désespoir.
Il faut répondre que les passions intérieures
des animaux peuvent être connues par leurs mouvements extérieurs, et ce sont
ces mouvements qui montrent que l'espérance se trouve en eux. En effet, qu'un
chien voie un lièvre ou qu'un épervier voie un oiseau trop éloigné, il ne se
précipite pas sur lui, parce qu'il n'a pas l'espérance de le saisir, mais s'il
est rapproché il s'y précipite,- parce qu'il a l'espoir de le prendre. Car,
comme nous l'avons dit (quest. i, art. 2, et quest. xxvi, art. 1), l'appétit
sen-silif des animaux et l'appétit naturel des choses insensibles suivent la
perception d'un intellect quelconque, comme l'appétit intclligentiel auquel on
donne le nom de volonté. Mais il y a cette différence que la volonté est mue
par la perception de l'intellect qui lui est uni, tandis que le mouvement de
l'appétit naturel suit la perception de l'infellect séparé qui est l'auteur de
la nature. Il en est de même de l'appétit sensitif des animaux qui agissent
d'après un instinct naturel. C'est pourquoi les actions des animaux et celles
des choses naturelles nous paraissent produites d'une manière analogue aux
oeuvres d'art, et c'est ainsi que l'espérance et le désespoir existent dans les
animaux (1).
(1) Ce qu'il y a d'intelligence et «l'ordre
dans leurs opérations remonte ainsi ù Dicti qui est leur auteur.
Solutions: 1. 11 faut répondre au premier
argument, que quoique les animaux ne connaissent pas l'avenir, cependant
l'animal est porté par son instinct naturel à s'en préoccuper comme s'il le prévoyait.
Cet instinct a été mis en lui par l'intelligence divine qui prévoit toutes les
choses futures.
2. Il faut répondre au second, que l'objet de
l'espérance n'est pas le possible considéré comme une différence du vrai(2) ;
car ce possible résulte du rapport du prédicat avec son sujet. Mais c'est le
possible considéré relativement à une puissance quelconque, et c'est ce
possible que dans sa Métaphysique (Met. lib. v, text. 47) Aristote divise en
deux, comme nous l'avons fait.
(2) Kn logique on appelle possible ce qui est
Yrai, et impossible ce qui ne l'est pas. Ce n'est pas «le cette espèce de
possible qu'il est ici question, i! ne s'agit que du possible relatif.
3. Il faut répondre au troisième, que quoique
les choses futures ne tombent pas sous les yeux, cependant, d'après ce que
l'animal voit maintenant, son appétit est porté soit à rechercher, soit à
éviter ce qui doit venir.
ARTICLE IV. — LE DÉSESPOIR EST-IL CONTRAIRE
A L'ESPÉRANCE ?
Objections: 1.. Il semble que le désespoir ne
soit pas contraire à l'espérance. Car il n'y a qu'une chose qui soit contraire
à une autre, comme le dit Aristote (Met. lib. x, text. 47). Or, la crainte est
contraire à l'espérance. Donc le désespoir ne lui est pas contraire.
2.. Les contraires semblent se rapporter au même
objet. Or, l'espérance et le désespoir ne se rapportent pas au môme objet. Car
l'espérance se rapporte au bien et l'espérance au mal qui est un obstacle à la
possession du bien. Donc l'espérance n'est pas contraire au désespoir.
3.. Un mouvement est contraire à un mouvement,
tandis que le repos est opposé au mouvement comme privation. Or, le désespoir
semble plutôt impliquer l'immobilité que le mouvement. Donc il n'est pas
contraire à l'espérance qui implique un mouvement vers le bien qui en est l'objet.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Le
désespoir est ainsi nommé, parce qu'il est le contraire de l'espérance.
Réponse: CONCLUSION. — L'espérance désignant le
mouvement par lequel on se porto vers le bien, et le désespoir le mouvement par
lequel on s'en éloigne, il est nécessaire que ces deux passions soient
contraires l'une à l'autre.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xxiii, art. 2), dans les mouvements il y a deux sortes de contrariété.
L'une provient de ce qu'ils tendent vers des termes qui sont opposés. On ne
trouve cette espèce de contrariété que dans les passions de l'appétit
concupisciblc -, c'est ainsi que l'amour et la haine sont contraires. L'autre
provient de ce qu'on s'approche et de ce qu'on s'éloigne du même terme. Cette
espèce de contrariété se trouve dans les passions de l'appétit irascible, comme
nous l'avons vu (loc. cit.). Or, l'objet de l'espérance, qui est le bien
difficile, ardu, a cependant de l'attrait, parce qu'on le regarde comme
possible ; par conséquent l'espérance se porte vers lui, puisqu'elle implique
une certaine tendance vers la chose qu'on désire. Mais si on croit qu'il est
impossible de l'acquérir, alors il en résulte une sorte de répulsion, parce
que, comme le dit Aristote (Eth. lib. m, cap. 3), une fois qu'on est arrivé à
l'impossible, tout le monde s'éloigne. Le désespoir est alors la passion qu'on
éprouve; d'où l'on voit qu'elle implique un mouvement d'éloignement et qu'à ce
titre elle est contraire à l'espérance, comme la répulsion à l'attraction.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la crainte est contraire à l'espérance par suite do la
contrariété de leurs objets, puisque l'un se rapporte au bien et l'autre au
mal. Cette contrariété se trouve dans les passions de l'irascible selon
qu'elles découlent des passions du eoncupiscible, mais le désespoir n'est
contraire à l'espérance qu'en raison de la contrariété de leur mouvement, l'une
avance et l'autre recule.
2. Il faut répondre au second, que le désespoir
n'a pas rapport au mal considere comme tel, mais il se rapporte quelquefois à
lui accidentellement; par exemple, quand le mal nous met dans l'impossibilité
d'obtenir ce que nous désirons (1). Le désespoir peut même provenir
exclusivement de l'excès du bien (2).
(1) 11 ne sc rapporte par conséquent au mal
qu'autant quo lc mal est nu obstacle qui nous empêche d'obtenir ce que nous
détirons.
(2) Ainsi quand le bien est trop élevé il nous
désespère.
3. Il faut répondre au troisième, que le
désespoir n'implique pas seulement une privation d'espérance, mais qu'il
implique encore un certain éloigne-ment relativement à la chose désirée, par
suite de l'impossibilité où l'on se voit de l'obtenir. Il présuppose donc le
désir comme l'espérance elle-même. Car nous n'avons ni espérance, ni désespoir,
à l'égard d'un objet que nous ne désirons pas. C'est pourquoi ces deux passions
se rapportent l'une et l'autre au bien qui est l'objet du désir.
ARTICLE V. — l'expéiuence est-elle une cause
de l'espérance?
Objections: 1.. Il semble que l'expérience
ne soit pas une cause de l'espérance. Car l'expérience appartient à la
puissance cognitive, et c'est ce qui fait dire à Aristote (Met. lib. ii, in
princ.) que la vertu intellectuelle a besoin d'expérience et de temps. Or,
l'espérance n'existe pas dans la puissance cognitive, mais dans la puissance
appétitive, ainsi que nous l'avons dit (art. 2). Donc l'expérience n'est pas
une cause de l'espérance.
2.. Aristote dit (Rhet. lib. n, cap. 43) que
les vieillards espèrent difficilement à cause de leur expérience. D'où il
semble que l'expérience soit une cause du défaut d'espérance. Or, la même chose
n'est pas cause des contraires. Donc l'expérience n'estpas cause de
l'espérance.
3.. Aristote dit (De caelo, lib. h, text. 34)
que se prononcer sur toutes choses sans douter do rien est quelquefois un signe
de folie. Or, quand un homme fait toutes sortes de tentatives, c'est une marque
de l'étendue de ses espérances. Et comme la folie provient de l'inexpérience,
il s'ensuit que l'inexpérience est plutôt une cause d'espérance que
l'expérience elle-même.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 7) qu'il y en a qui sont remplis d'espérance,
parce qu'ils ont remporté une multitude de victoires sur une foule d'individus,
ce qui appartient à l'expérience. Donc l'expérience est la cause de
l'espérance.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'objet de
l'espérance est le bien qu'on peut acquérir, il est nécessaire que l'expérience
qui donne à l'homme le pouvoir et la persuasion d'obtenir facilement un bien
quelconque, soit une cause de l'espérance, bien que quelquefois aussi elle
l'affaiblisse.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 4), l'objet de l'espérance est lc bien futur, difficile, mais possible.
Une chose peut donc être cause de l'espérance, soit parce qu'elle rend possible
à l'homme ce qu'il désire, soit parce qu'elle lui fait croire qu'il pourra
réussir. Dans le premier sens tout ce qui augmente la puissance de l'homme est
une cause d'espérance. Telles sont les richesses, la force et par-dessus tout
l'expérience. Car par l'expérience l'homme acquiert la faculté de faire
facilement certaines choses, et il en résulte pour lui de l'espérance. C'est ce
qui fait dire à Vé-gèce (De re militari) que personne ne craint de faire ce
qu'il a la confiance d'avoir bien appris. Dans le second sens, tout ce qui
inspire à quelqu'un l'idéequ'une chose lui est possible peut être au ssi un
motif d'espérance. Ainsi la science et la persuasion quelle qu'elle soit
peuvent être une cause d'espérance. Il en est de même de l'expérience, parce
que l'expérience apprend souvent à l'homme qu'il peut ce qu'auparavant il
croyait impossible. Mais cette espèce d'expérience peut aussi détruire
l'espérance. Car si l'expérience apprend à l'homme qu'il peut ce qu'auparavant
il croyait impossible, die peut aussi lui faire voir l'impossibilité d'une
chose qu'il pensai1 pouvoir faire. Ainsi donc l'expérience est cause de
l'espérance de deux manières, et comme elle ne la détruit que d'une seule, nous
pouvons dire de préférence qu'elle est une cause de cette passion.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que dans la pratique l'expérience produit non-seulement la science,
mais en raison de l'habitude elle produit encore une certaine aptitude qui rend
l'action plus facile. D'ailleurs la puissance intellectuelle est elle-même
utile pour faciliter l'action ; car elle démontre la possibilité des choses et
produit par là mOme l'espérance.
2. Il faut répondre au second, que l'expérience
ravit aux vieillards l'espérance, parce qu'elle leur montre l'impossibilité du
succès. Aussi Aristote ajoute-t-il qu'ils sont dans ces dispositions parce que
les événements les ont trop souvent trompés.
3. Il faut répondre au troisième, que la folie
et l'inexpérience peuvent être accidentellement une cause d'espérance, en
écartant la science qui nous montre ce qui est possible et ce qui ne l'est pas.
Ainsi l'inexpérience produit l'espérance au même titre que l'expérience la
détruit.
ARTICLE VI. — l'espérance est-elle
très-ardente dans les jeunes gens et dans les hommes ívres?
Objections: 1.. Il semble que la jeunesse et
l'ivrognerie ne produisent pas l'espérance. Car l'espérance implique une
certaine assurance, une certaine fermeté. C'est pourquoi l'Apôtre la compare à
une ancre (Heb. vi). Or, les jeunes gens et les hommes ivres manquent de
fermeté; car ils ont l'esprit très-mobile. Donc la jeunesse et l'ivrognerie ne
sont pas une cause d'espérance.
2.. Les choses qui augmentent la puissance sont
surtout une cause d'espérance, comme nous l'avons dit (art. préc). Or, la
jeunesse et l'ivrognerie sont toujours accompagnées d'une certaine faiblesse.
Donc elles ne sont pas cause de l'espérance.
3.. L'expérience est cause de l'espérance,
comme nous l'avons dit (art. préc). Or, les jeunes gens manquent d'expérience.
Donc la jeunesse n'est pas une cause d'espérance.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote observe (Eth. lib. m, cap. 8) que ceux qui sont ivres sont remplis
d'espérance. Et ailleurs (Rhet. lib. ii, cap. 42), il dit la même chose des
jeunes gens.
Réponse: CONCLUSION. — L'objet de l'espérance
étant le bien futur, ardu et possible, les jeunes gensqui ont moins de mémoire,
plus de chaleur de coeur, et qui sont sans expérience, ont plus d'espoir que
les autres; il en est de même des fous, de ceux qui n'ont pas l'usage de la
raison et des hommes ivres.
11 faut répondre que la jeunesse est une cause
d'espérance pour trois raisons, comme le dit Aristote [Rhet. lib. ii, cap. 42).
Ces trois raisons peuvent être prises des trois conditions que doit réunir le
bien qui est l'objet de cette passion. Ce bien, comme nous l'avons dit (art.
4), doit être à venir, ardu et possible. En effet, les jeunes gens ont beaucoup
d'avenir, mais peu de passé. C'est pourquoi, comme la mémoire se rapporte au
passé et l'espérance à l'avenir, ils s'occupent peu de leurs souvenirs, mais
vivent beaucoup en espérance. Les jeunes gens ont beaucoup d'ardeur et par
suite beaucoup d'activité ; leur coeur est grand et généreux, et cette
générosité les porte à entreprendre les choses les plus difficiles. C'est
pourquoi ils sont courageux et ont toujours bon espoir. De même ceux qui n'ont
point encore subi d'échec et qui n'ont rencontré aucun obstacle à leurs efforts
croient facilement à la possibilité du succès, et comme les jeunes gens en sont
là par suite de leur inexpérience, ils croient facilement qu'une chose leur est
possible, et c'est ce qui leur inspire de magnifiques espérances. Les hommes
qui sont ivres réunissent deux de ces conditions ; le vin échauffe leurs
esprits et les multiplie. De plus ils ne font attention ni au péril, ni aux
ressources qui leur manquent. Pour la même raison les fous et ceux qui n'ont
pas l'usage de la raison tentent tout et sor:t remplis d'espoir.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que si les jeunes gens et les hommes ivres n'ont pas en réalité
beaucoup de fermeté, ils sont néanmoins persuadés qu'ils en ont; car ils
croient fermement qu'ils obtiendront ce qu'ils espèrent.
2. Il faut répondre de même au second, que les
jeunes gens et les hommes ivres sont en effet très-faibles, mais ils se croient
forts, parce qu'ils ne connaissent pas leur faiblesse.
3. Il faut répondre au troisième, que
non-seulement l'expérience, mais encore l'inexpérience est une cause
d'espérance, comme nous l'avons dit ' (art. préc).
ARTICLE VII. — l'espérance est-elle cause de
l'amour?
Objections: 1.. Il semble que l'espérance ne
soit pas une cause de l'amour. Car, d'après saint Augustin (De civ. Dei, lib.
xiv, cap. 7), l'amour est la première des affections de l'âme. Or, l'espérance
est une affection de l'âme. Donc l'amour précède l'espérance, et par conséquent
l'espérance ne produit pas l'amour.
2.. Le désir précède l'espérance. Or, le désir
provient de l'amour, comme nous l'avons dit (quest. xxviii, art. 6 ad2). Donc
l'espérance en résulte aussi, et par conséquent elle n'en est pas la cause.
3.. L'espérance produit la délectation, comme
nous l'avons dit (quest. xxxii, art. 3). Or, la délectation ne sc rapporte qu'à
l'objet aimé. Donc l'amour précède l'espérance.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. A
l'occasion de ces paroles de l'Evangéliste (Matth. i,2): Abraham engendra Isaac
et Isaac engendra Jacob; la glose dit que la foi produit l'espérance,
l'espérance la charité. Or, la charité est l'amour. Donc l'amour a pour cause
l'espérance.
Réponse: CONCLUSION. — L'espérance considérée
par rapport au bien qu'on espère naît de l'amour, mais si on la considère par
rapport à celui qui nous rend une chose possible, elle est cause de l'amour que
nous avons pour lui.
Il faut répondre qu'on peut considérer
l'espérance sous deux rapports. En effet elle se rapporte au bien qu'on espère,
comme à son objet. Mais parce que le bien qu'on espère est difficile et
possible, ce qui est difficile peut quelquefois nous être possible non par
nous-mêmes, mais par les autres. C'est pourquoi l'espérance se rapporte encore
à ce qui nous rend une chose possible. Quand on considère l'espérance
relativement au bien qu'on espère, elle est l'effet de l'amour. Car elle n'a
pour objet que le bien qu'on désire et qu'on aime. Mais quand elle se rapporte
à celui qui nous rend une chose possible, alors elle produit l'amour, mais non
réciproquement. Car par là même que nous espérons pouvoir obtenir de quelqu'un
une faveur, nous nous portons vers lui comme vers notre bien et nous commençons
ainsi à l'aimer. Mais de ce que nous aimons quelqu'un nous n'en espérons pas
pour cela quelque chose, sinon accidentellement, en ce sens que nous croyons
aussi être aimé de lui. Ainsi l'amour qu'on nous porte nous fait espérer, mais
l'amour que nous avons pour quelqu'un provient de l'espérance qu'il nous fait
concevoir.
Par là la réponse aux objections est évidente.
ARTICLE VIII. — l'espérance est-elle plutôt
utile que nuisible à l'action?
Objections: 1.. Il semble que l'espérance
n'aide pas à l'action, mais qu'elle la gêne plutôt. Car la sécurité accompagne
l'espérance, et la sécurité produit la négligence qui est un obstacle à l'action.
Donc l'espérance empêche l'action.
2.. La tristesse empêche l'action, comme nous
l'avons dit (quest. xxxvii, art. 3). Or, l'espérance produit quelquefois la
tristesse. Car il est écrit (Prov. xiii, 42) : L'espérance différée afflige
l'âme. Donc l'espérance empêche l'action.
3.. Le désespoir est contraire à l'espérance,
comme nous l'avons dit (art. 4). Or, le désespoir fortifie l'action surtout
dans les combats. Car on lit (II. Reg. n, 20) que le désespoir est dangereux.
Donc l'espérance produit un effet contraire, c'est-à-dire qu'elle empêche
l'action.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il
est écrit (I. Cor. ix, 40) que celui qui cultive doit cultiver dans l'espérance
de recueillir les fruits (le son travail. Il en est de même pour tous les
genres de travaux.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'espérance a
pour objet le bien difficile, mais possible, elle est du plus grand secours
dans l'action par suite de la délectation qu'elle produit en nous.
Il faut répondre que l'espérance est par
elle-même utile à l'action, et cela de deux manières : 1° Par rapport à son
objet qui est le bien ardu et possible. Car l'idée de la difficulté excite
l'attention, tandis que celle de la possibilité ne ralentit pas l'effort. D'où
il suit que l'homme travaille avec énergie précisément parce qu'il espère. 2°
Par rapport à son effet. Car l'espérance, comme nous l'avons dit (quest. xxxii,
art. 3 ad 2), produit la délectation qui favorise l'action, comme nous l'avons
vu (quest. xxxiii, art. 4, et quest. xxxv, art. 3), et par conséquent elle est
elle-même utile à l'action.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'espérance se rapporte au bien qu'on doit faire et la sécurité
au mal qu'on doit éviter. La sécurité parait donc plus opposée à la crainte
qu'elle n'est propre à l'espérance. Toutefois elle ne produit la négligence
qu'autant qu'elle affaiblit l'idée de difficulté, ce qu'elle ne peut faire
qu'en affaiblissant l'espérance elle-même. Car les choses à l'égard desquelles
on ne craint plus aucun obstacle sont considérées comme n'offrant aucune
difficulté.
2. Il faut répondre au second, que l'espérance
produit par elle-même la délectation, ce n'est que par accident qu'elle cause
la tristesse, comme nous l'avons dit (quest. xxxii, art. 3 ad 2).
3. Il faut répondre au troisième, que le
désespoir dans le combat devient dangereux, parce qu'il est toujours accompagné
d'une certaine espérance. Car ceux qui n'ont pas l'espoir de la fuite espèrent
du moins venger leur mort. Cette espérance les rend plus ardents au combat, et
ils deviennent par là môme dangereux aux ennemis (4).
(1) Parce qu'ils reulent vendre plus cher leur
vie.
QUESTION XLI. : DE LA CRAINTE CONSIDÉRÉE EN
ELLE-MÊME.
Après avoir parlé de l'espérance et du
désespoir, nous devons nous occuper d'abord de la crainte, puis de l'audace. —
Touchant la crainte il y a quatre choses à examiner. Nous traiterons C de la
crainte elle-même; 2° de son objet; 3" de sa cause; 4" de ses effets.
— Sur la crainte considérée en elle-même il y a quatre questions à faire : 1°
La crainte est-elle une passion de l'âme? — 2° Est-ce une passion spéciale? —
3° Y a-t-il une crainte naturelle? — 4° Des espèces de crainte.
ARTICLE I. — La crainte est-elle une passion
de l'ame?
Objections: 1.. Il semble que la crainte ne
soit pas une passion de l'âme. Car saint Jean Damascène dit (De fid. orth. lib.
m, cap. 23) que la crainte est une vertu de contraction nuisible à son sujet.
Or, il n'y a pas de vertu qui soit une passion, comme lc prouve Aristote (Eth.
lib. n, cap. 5). Donc la crainte n'est pas une passion.
2.. Toute passion est un effet provenant de la
présence d'un agent. Or, la crainte n'a pas pour objet ce qui est présent, mais
ce qui est à venir, comme le dit saint Joan Damascène (Orth. fui. lib. 11, cap.
42). Donc la crainte n'est pas une passion.
3.. Toute passion de l'âme est un mouvement de
l'appétit sensitif qui résulte de la perception des sens. Or, les sens ne
perçoivent pas l'avenir, mais le présent. Donc, puisque la crainte a pour objet
le mal futur, il semble que ce ne soit pas une passion de l'âme.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augustin (Deciv. Dei, lib. xiv, cap. 7, 8 et 9) place la crainte au
nombre des autres passions de l'âme.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la crainte se
rapporte au mal par elle-même et qu'elle est accompagnée d'une modification
corporelle, elleest nécessairement une passion de l'àme.
Il faut répondre qu'entre tous les autres
mouvements de l'âme la crainte est après la tristesse le mouvement qui mérite
le mieux le nom de passion. Car, comme nous l'avons dit (quest. xxii, art. 1),
pour qu'il y ait passion il faut qu'il y ait : \'b0 Mouvement d'une puissance
passive produit par un objet qui lui tient lieu de moteur et de principe actif,
parce que la passion est l'effet d'un agent. C'est ainsi que sentir et
comprendre sont appelés des passions. 2° On appelle passion, à proprement
parler, le mouvement d'une puissance appétitive revêtue d'un organe corporel et
qui est accompagné d'un changement physique quelconque. 3° Enfin ces mouvements
reçoivent encore plus proprement le nom de passion quand ils impliquent quelque
chose de nuisible. Or, il est évident que la crainte qui a le mal pour objet
appartient â la puissance appétitive qui se rapporte par elle-même au bien et
au mal. Elle appartient aussi à l'appétit sensitif, puisqu'elle est accompagnée
d'un certain effet physique, c'est-à-dire de la contraction, comme le dit saint
Jean Damascène f De fiet. orth. lib. in, cap. 28). De plus elle se rapporte au
mal selon qu'iltriomphed'unbien ;par conséquent elle réunit véritablement et au
plus haut degré tout ce qui constitue la passion. Cependant elle doit être
placée après la tristesse qui a pour objet le mal présent, parce qu'elle ne se
rapporte qu'au mal futur qui impressionne toujours beaucoup moins.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le mot vertu (1) désigne un principe d'action. C'est pourquoi,
comme les mouvements intérieurs de la puissance appétitive sont les principes
des actes extérieurs, on leur donne à ce titre le nom de verius. Aristote dit
que la passion n'est pas une vertu, c'est-à-dire qu'elle n'est pas une habitude
(2).
(1) Le mot vertu est ici pris dans son
acception la plus large. II désigne l'habitude et en général tous les principes
d'opération.
(2) Aristote dit que les vertus ne sont pas des
passions, parce que ce n'est pas à cause de nos passions qu'on nous blâme ou
qu'on nous loue, mais à cause de 1)09 habitudes ou de nos actes.
2. Il faut répondre au second, que, comme la
passion d'un corps naturel provient de la présence matérielle d'un agent, de
même la passion de l'âme provient aussi de la présence intellectuelle d'un
agent; mais il n'est pas nécessaire qu'il soit présent eorporellement ou
réellement (3), parce que le mal qui est futur réellement est présent par
l'idée qu'on s'en forme.
(3) Pour faire impression sur nous, i! suffit
qu'il soit rendu présent à la pensée ou à l'imagination.
3. Il faut répondre au troisième, que les sens
ne perçoivent pas ce qui est avenir; mais d'après ce qu'il perçoit dans le
présent, l'animal est porté par son instinct naturel à espérer le bien ou à
craindre le mal futur.
ARTICLE II — la crainte est-elle une passion
spéciale?
Objections: 1.. Il semble que la crainte ne
soit pas une passion spéciale. Car saint Augustin dit [Quaest.Wh. Lxxxm,quaest.
33)quecelui quiestexemptdecrainte, n'est ni rongé par la cupidité, ni brisé par
le chagrin ou la tristesse, ni enflé par la vaine joie et par la volupté. D'où
l'on voit qu'en écartant la crainte on se délivre de toutes les autres
passions. Donc la crainte n'est pas une passion spéciale, mais générale.
2.. Aristote dit (Eth. lib. vi, cap. 2) que la
poursuite et la fuite sont à l'égard de l'appétit ce que sont l'affirmation et
la négation à l'égard de l'intelligence. Or, la négation pas plus que
l'affirmation ne sont quelque chose de spécial dans l'intellect elles sont au
contraire quelque chose dégénérai qui se rapporte à une multitude d'objets.
Donc la fuite n'existe pas non plus d'une manière spéciale dans l'appétit, et
comme la crainte n'est rien autre chose que la fuite du mal, il s'ensuit que ce
n'est pas une passion spéciale.
3.. Si la crainte était une passion spéciale,
elle existerait surtout dans l'irascible. Or, elle existe dans le concupisciblc
Car Aristote dit [Rhet. lib. ii, cap. Si que la crainte est une espèce de
tristesse. Saint Jean Damascène prétend (lib. m, cap. 23) que c'est une vertu
qui excite le désir. Comme la tristesse et le désir se trouvent dans le
concupiscible, ainsi que nous l'avons dit (quest. xxx, et xxxv, art. 1), la
crainte n'est donc pas une passion spéciale, puisqu'elle appartient à
différentes puissances.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
D'après saint Jean Damascène lui-môme (lib. n, cap. 15) la crainte se distingue
des autres passions de l'âme.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'objet de la
crainte est le mal futur difficile, auquel on ne peut résister, il faut qu'elle
soit une passion de l'àme distincte et séparée des autres.
Il faut répondre que les passions de l'âme
tirent leur espèce de leurs objets -, ainsi une passion spéciale est celle qui
a un objet spécial. Or, la crainte a un objet spécial aussi bien que
l'espérance. Car, comme l'objet de l'espérance est le bien futur, ardu, mais
possible, de môme l'objet de la crainte est le mal futur, difficile, auquel on
ne peut résister. La crainte est donc une passion spéciale de l'àme.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que toutes les passions de l'âme découlent d'un principe unique,
c'est-à-dire de l'amour, où elles se trouvent liées les unes aux autres ; en
raison de cette connexion, quand on écarte la crainte on écarte toutes les
autres passions, mais il ne s'ensuit pas que la crainte soit une passion générale.
2. Il faut répondre au second, que la fuite de
l'appétit n'est pas toujours une crainte, mais pour être une crainte il faut
que la fuite se rapporte à un objet spécial tel que celui que nous avons décrit
[in corp. art.) (1). C'est pourquoi bien que la fuite soit quelque chose de
général, la crainte n'en est pas moins une passion spéciale.
(1) Cet objet spécial est la mal difficile,
ardu, auquel on ne petit résister.
3. Il faut répondre au troisième, que la
crainte n'existe d'aucune manière dans le concupiscible ; car elle ne se
rapporte pas au mal d'une manière absolue, mais au mal considéré comme une
chose difficile ou ardue à laquelle on peut à peine résister. Mais, comme les
passions de l'irascible découlent des passions du concupiscible et ont en elles
leurs termes, ainsi que nous l'avons vu (quest. xxv, art. i), on attribue à la
crainte ce qui appartient à l'appétitconcupiscible. Ainsi on dit qu'elle est
une tristesse, parce que son objet contriste quand il est présent. C'est ce qui
fait dire à Aristote (Rhet. lib. ii, cap. 5) que la crainte provient de la
pensée d'un mal futur qui doit faire tort ou contrister. De même saint Jean
Damascène attribue le désir à la crainte, parce que, comme l'espérance est
produite par le désir du bien, de même la crainte provient de la fuite du mal,
et la fuite du mal naît du désir du bien, comme on le voit par ce que nous
avons dit (quest. xxv, art. 2; quest. xxix. art. 2, et quest. xxxvi, art. 2).
ARTICLE III. — y a-t-n, une crainte qui soit
naturelle?
Objections: 1.. Il semble qu'il y ait une
crainte naturelle. Car saint Jean Damascène dit (lib. m, cap. 23) qu'il y a une
crainte naturelle et que c'est la crainte de la mort, parce que l'âme ne veut
pas être séparée du corps.
2.. Lacraintenaît de l'amour, comme nous
l'avons dit (art. préc. ad 1). Or, il y a un amour naturel, comme dit saint
Denis (De div. nom. cap. 4). Donc il y a une crainte qui est naturelle aussi.
3.. La crainte est contraire à l'espérance,
comme nous l'avons dit (quest. xl, art. 4 ad 1). Or, il y a une espérance
naturelle, comme on le voit par ces paroles de l'Apôtre qui dit d'Abraham (Rom.
iv, 18) qu'il a cru à l'espérance de la grâce contrairement à l'espérance de la
nature. Donc il y a aussi une crainte naturelle.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Les
choses qui sont naturelles se trouvent dans les êtres inanimés aussi bien que
dans les êtres animés. Or, la crainte ne se trouve pas dans les êtres inanimés.
Donc elle n'est pas naturelle.
Réponse: CONCLUSION. — H y a une crainte naturelle
qui a pour objet le mal qui blesse ou qui altère de quelque manière le bien
essentiel à la nature; et il y a une crainte qui n'est pas naturelle, d'après
laquelle nous redoutons non le mal opposé à la nature, mais celui qui est
opposé au bien qu'on aime ou qu'on désire.
Il faut répondre qu'on dit qu'un mouvement est
naturel, parce que la nature est portée à le produire. Mais la nature peut être
portée à le produire de deux manières : 1° quand ce mouvement est produit tout
entier par elle, sans le concours de la puissance cognitive : ainsi le
mouvement d'ascension est naturel au feu, comme le mouvement d'accroissement
est naturel aux animaux et aux plantes. 2° On appelle encore mouvement naturel
celui que la nature produit par le moyen de la puissance cognitive; parce que,
comme nous l'avons dit (quest. xvii, art. 9 ad 2, et quest. x, art. 1), les
mouvements de la puissance cognitive et de la puissance appétitive se ramènent
à la nature comme à leur premier principe. Ainsi les actes de la puissance
cognitive, tels que l'intelligence, le sentiment, la mémoire, et même les
mouvements de l'appétit animal, sont quelquefois appelés des mouvements
naturels. C'est en ce sens qu'on peut dire que la crainte est naturelle, et
elle se distingue de la crainte qui ne l'est pas par la diversité de son objet.
En effet, comme le dit Aristote (Rhet. lib. ii, cap. S), la crainte a pour
objet le mal qui corrompt et que la nature repousse par suite du désir qu'elle
a d'exister; c'est cette crainte qu'on dit naturelle (1). Elle a aussi pour
objet le mal qui contriste, celui qui ne répugne pas à la nature, mais au désir
de l'appétit (2), et c'est cette crainte qui n'est pas naturelle. Nous avons
déjà d'ailleurs appliqué cette distinction à l'amour, à la concupiscence et à
la délectation (quest. xxx, art. 3 ; quest. xxxi, art. 7). Or, d'après la
première acception du mot naturel, il est à remarquer que parmi les passions de
l'âme il y en a qui peuvent être naturelles, comme l'amour, le désir et
l'espérance, et d'autres qu'on ne peut jamais appeler ainsi. Ceci provient de
ce que l'amour et la haine, le désir et la fuite impliquent une certaine
propension à rechercher le bien et à fuir le mal, et que cette propension appartient
à l'appétit naturel. C'cstpourcela qu'il y a un amour naturel etqu'on peut
quelquefois attribuer le désir ou l'espérance aux ôtres naturels dépourvus de
connaissance. Mais les autres passions de l'àme impliquent certains mouvements
auxquels l'inclination naturelle ne suffit aucunement : soit parce que les sens
ou la connaissance sont de l'essence de ces passions ; ainsi nous avons vu
quest. xxxi, art. 4, et quest. xxxv, art. 1) que la connaissance est
nécessairement requise pour la délectation et la douleur, et que les ôtres qui
en sont dépourvus ne peuvent avoir ni peine, ni plaisir ; soit parce que ces
mouvements sont contraires à l'inclination naturelle elle-même ; ainsi le
désespoir renonce au bien, parce qu'il est trop difficile, et la crainte se
refuse à combattre le mal contraire, malgré l'inclination de la nature. C'est
pour ce motif qu'on n'attribue d'aucune manière ces passions aux êtres
inanimés.
(1) Ainsi la crainte naturelle est celle qui a
pour objet le mal qui est capable de détruire notre nature. Elle résulte par
conséquent de la conservation de notre être, qui est un sentiment naturel à
tous.
(2) Telle est, par exemple, la crainte que nous
avons de perdre les richesses, les honneurs, et d'autres biens qui reposent sur
des vues purement intellectuelles. Cette crainte n'est pas naturelle, parce
qu'elle suppose la connaissance.
La réponse aux objections est par là même
évidente.
ARTICLE IV. — DlSTINGUE-T-ON CONVENABLEMENT
LES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE CRAINTE?
Objections: 1.. Il semble que saint Jean
Damascène distingue à tort six espèces de crainte (De fid. orth. lib. n, cap.
45) : la lenteur (segnities), la pudeur, la honte, l'étonnement, la stupeur et
l'angoisse. Car, comme ledit Aristote (Rhet. lib. n, cap. 5), la crainte a pour
objet le mal qui attriste; par conséquent les différentes espèces de crainte
doivent répondre aux différentes espèces de tristesse. Or, il y a quatre
espèces de tristesse, comme nous l'avons vu (quest. xxxv, art. 8). Donc il n'y
a que quatre espèces de crainte qui leur correspondent.
2.. Ce qui dépend de notre action est soumis à
notre puissance. Or, la crainte a pour objet le mal qui excède notre pouvoir,
comme nous l'avons dit (art. 2). Donc la lenteur, la pudeur et la honte qui se
rapportent à notre action ne doivent pas être considérées comme des espèces de
crainte.
3.. La crainte a pour objet l'avenir, comme
nous l'avons vu (art. 1 et 2). Or, la honte se rapporte à un acte déjà commis,
comme dit Némésius (De nat. hom. cap. 20). Donc la honte n'est pas une espèce
de crainte.
4.. La crainte n'a pour objet que le mal. Or,
l'étonnement et la stupeur ne se rapportent qu'à ce qui est grand,
extraordinaire, que ce soit bien ou mal. Donc l'étonnement et la stupeur ne
sont pas des espèces de crainte.
5.. Les philosophes sont excités par
l'étonnement à la recherche de la vérité, comme le dit Aristote (Met. lib. i,
cap. 2). Or, la crainte ne porte pas à faire des recherches, mais plutôt à
fuir. Donc l'étonnement n'est pas une espèce de crainte.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Nous nous en tenons sur ce point à l'autorité de saint Jean Damascène et de
Némésius (loc. cit.).
Réponse: CONCLUSION. — Les saints docteurs ont
reconnu six espèces de crainte : la lenteur, la pudeur, la honte, l'étonuement,
la stupeur et l'angoisse.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 2), la crainte a pour objet le mal futur qui excède la puissance de celui
qui le redoute, au point qu'il ne peut lui résister. Or, on peut considérer le
bien de l'homme comme le mal dans son action ou dans les choses extérieures.
Par rapport à l'action de l'homme il y adeux sortes de maux àcraindre. Le
premier c'est le travail qui pèse à la nature; delà la lenteur ou la lâcheté
quand quelqu'un se refuse à travailler dans la crainte d'une peine excessive.
Le second c'est la turpitude qui blesse l'opinion. Si l'on craint cette
turpitude à l'égard d'un acte qu'on doit commettre, elle prend le nom de pudeur
ou de confusion; si elle a pour objet un acte honteux déjà commis, elle porte celui
de honte. — Le mal qui consiste dans les choses extérieures peut surpasser de
trois manières les forces de l'homme qui entreprend de lui résister. Il peut
les dépasser : 4° enraison de sagrandeur, comme quand quelqu'un considère un
grand mal dont il ne peut connaître l'issue; alors il y a étonnement. 2° En
raison de ce qu'il a d'insolite ; ainsi quand un mal que nous n'avons pas
coutume de rencontrer se présente à nous et qu'il nous paraît immense, il en
résulte un sentiment de stupeur qui provient de ce que notre imagination est
extraordinairement frappée. 3° En raison de ce qu'il a d'imprévu ; quand on no
peut remédier aux malheurs futurs qu'on redoute , on donne à cette crainte le
nom & angoisse, parce qu'on se trouve à l'extrémité.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que ces différentes espèces de tristesse que nous avons désignées
(quest. xxxv, art. 8j ne se distinguent pas d'après la diversité de leur objet,
mais d'après leurs effets et leurs raisons spéciales-, c'est pourquoi il n'est
pas nécessaire que ces espèces de tristesse correspondent aux espèces de
crainte qui se considèrent d'après la division propre de l'objet (1) même de
cette passion.
(1) L'objet comprend ici l'opération du sujet
et les choses extérieures auxquelles son action ou son opération se rapporte.
C'est 6ur cette double division que repose la distinction des différentes
espèces de crainte, comme on le voit (in corp. art.).
2. Il faut répondre au second, que l'action
considérée comme effet est soumise à la puissance de celui qui l'opère; mais
l'objet de L action peut surpasser la puissance de celui qui L'opère; c'est ce
qui fait qu'on l'évite et qu'il en résulte la lenteur, la pudeur et la honte,
qui sont autant d'espèces de crainte.
3. Il faut répondre au troisième, qu'à l'égard
d'un acte qui est passé on peut craindre le reproche ou l'opprobre qui doit en
résulter, et c'est ainsi que la honte est une espèce de crainte.
4. Il faut répondre au quatrième, que tout
étonnement et toute stupeur ne sont pas des espèces de crainte ; il n'y a que
l'étonnement qui a pour objet un grand mal et la stupeur qui se rapporte à un
mal insolite. — Ou bien on peut dire que comme la lâcheté fuit la peine
attachée à une action extérieure, de même l'étonnement et la stupeur évitent la
peine qu'on trouve à examiner ce qui est grand et extraordinaire, que ce soit
bien ou mal. Ainsi Y étonnement et la stupeur se rapportent à l'action de
l'intellect comme la lâcheté à l'action extérieure.
5. Il faut répondre au cinquième, que celui qui
est dans l'étonnement refuse de se prononcer pour le moment sur l'objet qui
l'étonné, parce qu'il craint d'être en défaut, mais il cherche à s'éclairer
pour l'avenir, tandis que celui qui est dans la stupeur craint de juger dans le
présent et n'ose faire des recherches pour l'avenir. C'est ainsi que
l'étonnement ou l'admiration favorise les recherches de la philosophie, tandis
que la stupeur est un obstacle à cette étude.
QUESTION XLII. : DE L'OBJET DE LA CRAINTE.
Après avoir parlé de la crainte en elle-même,
nous avons à nous occuper de son objet. — A cet égard six questions se
présentent : 1° Est-ce le bien ou le mal qui est l'objet de la crainte ? — 2 •
Le mal de la nature en est-il l'objet ? — 3" La crainte a-t- elle pour
objet le mal de la faute? — 4° Peut-on craindre la peur? — 5° Les choses
imprévues sont-elles celles qu'on redoute le plus? — 6U Craint-on davantage
celles qui sont sans remède?
ARTICLE I. — est-ce lc bien ou le mal qui
est l'objet de la crainte ?
Objections: 1.. Il semble que le bien soit
l'objet de la crainte. Car saint Augustin dit (Quaest. lib. lxxxiii, quaest.
33) : Nous ne craignons qu'une chose c'est de perdre ce que nous aimons, ou ce
que nous possédons, ou de ne pas obtenir ce que nous espérons. Or, ce que nous
aimons c'est le bien. Donc la crainte se rapporte au bien comme à son objet
propre.
2.. Aristote dit (Rhet. lib. 11, cap. o) que le
pouvoir et l'autorité inspirent la crainte. Cependant le pouvoir est une bonne
chose. Donc le bien est l'objet de la crainte.
3.. Il ne peut rien y avoir de mauvais en Dieu.
Or, il nous est ordonné de le craindre, suivant ces paroles du Psalmiste (Ps.
xxxiii, 10) : Craignez Dieu, vous tous qui êtes ses saints. Donc la crainte a
pour objet le bien.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Jean Damascène dit (lib. n, cap. 12) que la crainte a pour objet le mal
futur.
Réponse: CONCLUSION. —Puisque la crainte
implique une fuite, il est nécessaire qu'elle ait le mal pour objet propre et
direct, et qu'elle nese rapporte au bien que par accident.
11 faut répondre que la crainte est un
mouvement de la puissance appétitive. Or, la poursuite et la fuite
appartiennent à la puissance appétitive, d'après Aristote (Eth. lib. vi, cap.
2;. Comme la poursuite se rapporte au bien et la fuite au mal, il s'ensuit que
tout mouvement de la puissance appétitive qui implique la poursuite a le bien
pour objet, et que tout mouvement qui implique la fuite se rapporte au mal.
Ainsi donc puisque la crainte implique la fuite, elle a lc mal pour objet
propre et direct. Mais elle peut se rapporter au bien selon que le bien se
rapporte lui-même au mal-, ce qui peut avoir lieu de deux manières. 1° Parce
que le mal est une privation du bien. Car par là même que le mal est une
privation du bien, il s'ensuit que quand on fuit le mal pour lui-même, on lc
fuit parce qu'il est contraire au bien qu'on recherche avec amour, et c'est ce
qui a fait dire à saint Augustin (toc. cik) que nous ne craignons rien autre
chose que de perdre le bien que nous aimons. 2° Le bien se rapporte au mal
comme sa cause, en ce sens qu'une bonne chose peut par sa puissance nuire à un
objetqu'on aime.C'estpourquoi comme l'espérance, ainsi que nous l'avons dit
(quest. préc. art. 7), se rapporte à deux choses, au bien vers lequel elle
tend, et au moyen par lequel elle espère obtenir ce qu'elle désire; de même la
crainte se rapporte à deux termes, au mal qu'elle fuit et au bien qui par sa
vertu peut produire du mal. Ainsi l'homme craint Dieu, parce qu'il peut lui
infliger une peine spirituelle ou corporelle. Il craint aussi la puissance d'un
autre homme, surtout quand elle est cruelle et injuste; parce qu'alors
ellepeutfacilenientluinuire. Oncraiutégalementrautorité, c'est-à-dire d être
subordonné à un autre, parce que celui-ci a le pouvoir de nous nuire ; comme
celui (jui a la conscience de son crime craint qu'il ne soit découvert.
La réponse aux objections est par là même
évidente.
ARTICLE II. — le mal de la nature est-il
l'objet de la crainte ?
Objections: 1.. Il semble que la crainte n'ait
pas pour objet le mal de la nature. Car Aristote dit (Jihet'. lib. ii, cap. 5)
que la crainte fait prendre conseil. Or, on ne consulte pas sur ce qui arrive
naturellement, selon la remarque du même philosophe (Eth. lib. m, cap. 3). Donc
la crainte n'a pas pour objet le mal de la nature.
2.. Les misères naturelles, comme la mort et
les maladies, menacent toujours l'homme. Si donc la crainte avait ces maux pour
objet, il faudrait que l'homme craignit sans cesse.
3.. La nature ne nous porte pas à des choses
contraires. Or, le mal de la nature provientde la nature elle-même. Doncil
n'est pas naturel que l'on s'éloigne parla crainte de cette espèce de mal ; par
conséquent lacrainte naturelle n'a pas pour objet le mal de la nature, quoique
ce mal paraisse lui appartenir.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 6; que de tous les maux le plus terrible est la
mort, qui est un mal naturel.
Réponse: CONCLUSION. — Le mal de la nature
n'est l'objet de la crainte qu'autant qu'il est prochain et qu'on a l'espérance
de le surmonter.
Il faut répondre que, comme le dit Aristote
(Rhet. lib. ii, cap. 5), la crainte provientde l'idée qu'on se forme d'un mal
futur qui nuit ou qui attriste. Comme le mal qui attriste est contraire à la
volonté, de même celui qui nuit est contraire ala nature, et c'est celui-là
qu'on appelle le mai de la nature. Il peut donc être l'objet de la crainte.
Maisil est à remarquer que le mal de la nature provient quelquefoisd'une cause
naturelle. Alors on l'appelle ainsi non-seulement parce qu'il prive la nature
de ce qu'elle a de bon, mais encore parce qu'il est un de ses effets ; telles
sont la mort naturelle et les autres misères de ce genre. D'autres fois le mal
de la nature provient d'une cause qui n'est pas naturelle-, telle est la mort
que l'on reçoit violemment d'un persécuteur. Tantôt on craint et tantôt on ne
craint pas ces deux espèces de maux naturels. En effet la crainte provenant de
l'idée qu'on se forme du mal futur, comme le dit Aristote (Rhet. lib. n,* cap.
5), ce qui éloigne l'idée du mal futur éloigne aussi la crainte. Or, il peut se
faire qu'on ne voie pas' qu'un mal doit arriver pour deux raisons : 1° Parce
qu'il est distant et éloigné. Par suite de la distance nous nous représentons
qu'une chose ne doit pas arriver, et alors nous ne la craignons pas, ou nous la
craignons peu. Car, comme ledit encore Aristote (loc. cit.), nous ne craignons
pas ce qui est très-éloigné. Ainsi nous savons tous que nous mourrons, mais
comme notre mort n'est pas prochaine nous ne nous en inquiétons pas. 2°Parce
qu'on considère un mal futur comme n'étant plus à venir, en raison de la
nécessité qui le fait regarder comme présent. Ainsi Aristote dit (Rhet. lib.
ii, cap. 5) que ceux qu'on décapite n'ont plus de crainte une fois -qu'ils sont
sûrs que la mort est inévitable (l).Pour qu'on ait de la crainte, il faut qu'on
ait toujours une espérance de salut. Ainsi donc on ne craint pas le mal de la
nature quand on ne le considère plus comme futur. Mais si l'on regarde le mal
de la nature comme prochain, et qu'on ait quelque espérance de l'éviter, alors
on le redoute.
(1) Dans ce cas, il y a douleur et angoisse de
coeur, niais il n'y a pas crainle.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le mal de la nature ne provient pas toujours de la nature
elle-même, comme nous l'avons dit (in corp. art.). D'ailleurs quand il provient
de la nature elle-même, quoiqu'on ne puisse l'éviter totalement, cependant on
peut le différer, et par suite de cette espérance on peut prendre conseil sur
les moyens de l'éviter (2).
(2) C'est pour ce motif que l'on consulte les
médecins, et que l'on a recours à tous les moyens hygiéniques capables de
prolonger la vie.
2. Il faut répondre au second, que le mal delà
nature, quoiqu'il soit toujours menaçant, n'est pas toujours prochain, et c'est
pour cela qu'on ne le redoute pas toujours.
3. Il faut répondre au troisième, que la mort et
les autres misères de la vie proviennent de la nature en général, sans que
néanmoins la nature particulière les combatte autant qu'elle le peut. Ainsi,
par suite de cette inclination de la nature particulière, la douleur et la
tristesse ont pour objet les maux quand ils sont présents, et la crainte se
rapporte à ceux dont on est menacé dans l'avenir.
ARTICLE III. — la crainte
a-t-elle pour objet le mal du PÉCHÉ?
Objections: 1.. Il semble que la crainte puisse
avoir pour objet le mal du péché. Car saint Augustin dit que l'homme craint
d'une crainte chaste d'être séparé de Dieu. Or, rien ne nous sépare de Dieu que
le péché, selon ces paroles du prophète (Is. lux, 2) : Vospéchès ont mis la
division entre vous et votre Dieu. Donc la crainte peut avoir pour objet le mal
de la faute ou du péché.
2.. Cicéron dit (De Tusc. lib. iv), que nous
craignons quand elles sont à venir leschoses qui nous attristent quand elles
sont présentes. Or, on peut gémir ou s'attrister du mal du péché. Donc on peut
aussi le craindre.
3.. L'espérance est opposée à la crainte : or,
l'espérance peut avoir pour objet le bien qui est la vertu, comme on le voit
(Eth. lib. ix, cap. 4). Et c'est ce qui fait dire à l'Apôtre (Gai. v, 40) :
J'espère de la bonté du Seigneur que voiis n'aurez point à V avenir d'autres
sentiment s que les miens. Donc la crainte peut avoir pour objet le mal du
péché, j
4.. La honte est une espèce de crainte, comme
nous l'avons dit (quest. xli, art. 4). Or, la honte a pour objet une action
honteuse qui est le mal du péché. Donc la crainte aussi.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Rhet. lib. ii, cap. 5) qu'on ne redoute pas tous les maux, par
exemple quand on est injuste ou négligent.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque le mal du péché
est soumis à la puissance et à la volonté humaine, la crainte ne peut pas
l'avoir par elle-même pour objet.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xli, art. 2, quest. xl, art. 1), l'objet de l'espérance étant le bien
futur, difficile, mais qu'on peut obtenir, la crainte se rapporte au mal futur,
ardu, qu'on ne peut pas facilement éviter. D'où l'on peut conclure que ce qui
dépend absolument de notre puissance et de notre volonté n'a rien d'effrayant;
on ne craint que ce qui a une cause extrinsèque. Et comme le mal de la faute a
pour cause propre la volonté humaine, il s'ensuit qu'à proprement parler il n'a
rien qui puisse nous inspirer des craintes. Mais comme la volonté peut être
portée au péché par un principe extérieur, si ce principe a une grande
puissance sur elle, sous ce rapport on peut craindre le mal du péché selon
qu'il dépend d'une cause extrinsèque. Ainsi, par exemple, on craint de rester
dans la société des méchants de peur d'être entraîné au mal. Mais, à proprement
parler, dans cette circonstance l'homme craint plus la séduction que la faute
considérée dans sa propre nature, c'est-à-dire en tant que volontaire; car sous
ce rapport elle n'est pas à craindre.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la séparation de Dieu est une peine qui est la conséquence du
péché et que toute peine provient de quelque manière d'une cause extérieure.
2. Il faut répondre au second, que la tristesse
et la crainte ont cela de commun, c'est que l'une et l'autre ont le mal pour
objet. Mais elles diffèrent sous deux rapports : 1° la tristesse a pour objet
le mal présent, tandis que la crainte se rapporte au mal futur; 2° la tristesse
résidant dans l'appétit concupiscible se rapporte au mal d'une manière absolue
et peut par conséquent regarder toute espèce de mal, grand ou petit ; tandis
que la crainte par là même qu'elle existe dans l'irascible se rapporte au mal
ardu ou difficile, et elle n'existe pas du moment qu'une chose dépend de notre
volonté. C'est pourquoi nous ne craignons pas quand elles sont à venir toutes
les choses qui nous attristent quand elles sont présentes ; nous ne craignons
que celles qui sont difficiles.
3. Il faut répondre au troisième, que
l'espérance a pour objet le bien qu'on peut acquérir. Or, on peut obtenir le
bien par soi-même ou par un autre; c'est pourquoi l'espérance se rapporte aux
actes de vertu qu'il est en notre pouvoir d'accomplir. Mais la crainte
apour;objet le mal qui ne dépend pas de notre volonté; c'est pourquoi le mal
qu'on craint provient toujours d'une cause extérieure, tandis que le bien qu'on
espère peut venir d'une cause intrinsèque ou extrinsèque.
4. Il faut répondre au quatrième, que, comme
nous l'avons dit (quest. xli, art. 4 ad 2 et 3), la honte n'est pas une crainte
qui porte sur l'acte même du péché, mais sur la turpitude ou l'ignominie qui en
est la conséquence et qui est l'effet d'une cause extrinsèque.
ARTICLE IV. — peut-on craindre la peur?
Objections: 1.. Il semble qu'on ne puisse pas
craindre la peur. Car tout ce qu'on craint, en le craignant on se garde par là
môme de le perdre. Ainsi celui qui craint de perdre la santé la garde par suite
de cette crainte même. Par conséquent s'il craignait la peur, l'homme en la
craignant se garderait de ne pas craindre, ce qui parait une absurdité.
2.. La crainte est une fuite. Or, aucun être ne
se fuit lui-même. Donc la crainte ne se craint pas elle-même.
3.. La crainte se rapporte à l'avenir. Or,
celui qui craint a déjà la crainte; donc il ne peut pas la craindre.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
L'homme peut aimer l'amour, souffrir de ses souffrances, et par conséquent il
peut pour le même motif craindre la crainte.
Réponse: CONCLUSION. — On peut craindre la peur
selon qu'elle provient d'une cause extrinsèque, mais non suivant qu'elle est
soumise à la volonté humaine.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), ce qui terrifie ne provient que d'une cause extrinsèque, mais ne
provient pas de notre volonté. Or, la crainte provient en partie d'une cause
extrinsèque et dépend en partie de notre volonté. Elle provient d'une cause
extrinsèque comme passion résultant de l'idée qu'on se fait du mal dont on est
menacé (1). Sous ce rapport on peut craindre la crainte, parce que la nécessité
de craindre l'arrivée de quelque grand malheur peut déjà faire peur. — Elle est
aussi dépendante de notre volonté d'après l'obéissance que l'appétit inférieur
doit à la raison. Sous ce rapport l'homme peut la repousser, et c'est en ce
sens qu'on ne peut la craindre, d'après saint Augustin (Quaest. lib. i.xxxni,
quaest. 33). Mais comme les raisons qu'il apporte pourraient être employées
pour prouver qu'on ne doit la craindre d'aucune manière, il faut donc y
répondre.
(1) Ainsi colui qui a un chancre craint, par
suite de ce mal, l'opération qu'il nécessite.
(2) Parce qu'il peut se rendre cette arainte
présente par la pensée ou l'imagination.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la crainte n'est pas une absolument; mais que selon la diversité
des objets qu'on craint il y a des craintes différentes. Rien n'empêche donc
qu'une crainte ne soit un motif de se préserver d'une autre crainte, et de se
mettre ainsi à l'abri de son influence.
2. Il faut répondre au second, que la crainte
par laquelle on redoute un mal imminent, étant autre que la crainte par
laquelle on redoute la crainte même de ce mal, il ne s'ensuit pas que la même
chose se fuie elle-même, ou qu'elle soit la fuite d'elle-même.
3. Il faut répondre au troisième, qu'en raison
de la différence que nous avons reconnue entre les diverses craintes, l'homme
peut craindre actuellement une crainte future.
ARTICLE V. — les choses soudaines sont-elles
celles qu'on redoute le plus ?
Objections: 1.. Il semble que les choses
extraordinaires et imprévues ne soient pas les plus redoutables. Car comme
l'espérance se rapporte au bien, de même la crainte se rapporte au mal. Or,
l'expérience sert à accroître l'espérance dans les bons; donc elle doit
augmenter la crainte dans les méchants.
2.. Aristote dit (Rhet. lib. ii, cap. 5) qu'on
redoute le plus non pas ceux qui sont colères, mais ceux qui sont doux et
astucieux. Or, il est constant que ceux qui sont colères ont des mouvements
plus subits. Donc ce qui est subit est moins redoutable.
3.. Les choses qui sont soudaines ne peuvent
être examinées avec le même soin. Or, plus on considère une chose et plus la
crainte qu'on en a est grande. Ainsi Aristote à(Eth. lib. m, cap. 8) qu'il y en
a qui paraissent courageux parce qu'ils sont ignorants, mais que dumomentoù ils
viennent à savoir que les choses sont autres qu'ils ne le pensaient, ils
prennent la fuite. Donc on redoute moins ce qui est imprévu.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augustin dit (Conf. lib. h, cap. 6) : La crainte, quand elle veille à la
sécurité, a horreur des accidents extraordinaires et imprévus qui sont
contraires aux choses qu'on aime.
Réponse: CONCLUSION. — Les maux extraordinaires
et imprévus, par là même qu'ils paraissent plus grands et plus irréparables,
sont plus redoutés.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 3), l'objet de la crainte est le mal imminent qu'on ne peut pas
facilement repousser. Un mal peut être difficile à repousser pour deux raisons,
l'une tirée de la grandeur du mal et l'autre de la faiblesse de celui qui le
redoute. Or, l'action de ces deux causes peut être augmentée quand il s'agit
d'un mal insolite et imprévu. En effet quand un mal imminent est insolite et
imprévu, il parait plus grand. Car tous les maux et tous les biens corporels
paraissent d'autant moindres qu'on les examine davantage. C'est pourquoi, comme
la douleur du mal présent s'adoucit par suite de sa durée, ainsi que le prouve
Cicéron (De Tuscul. lib. m), de même la crainte du mal futur s'affaiblit par
suite de la réflexion. 2° Quand le mal est extraordinaire et imprévu, il ajoute
à la faiblesse de celui qui le redoute, parce qu'il le prive des ressources
qu'on peut préparer à l'avance pour repousser le mal futur, mais dont on ne
peut faire usage quand le mal se présente à l'improviste.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'objet de l'espérance est le bien qu'on peut obtenir; c'est
pourquoi ce qui augmente la puissance de l'homme fortifie naturellement ses
espérances et affaiblit pour la môme raison ses craintes, parce que la crainte
a pour objet le mal auquel on ne peut résister facilement. Par conséquent comme
l'expérience rend l'homme plus puissant pour agir, il s'ensuit qu'elle augmente
son espérance tout en diminuant sa crainte.
2. 11 faut répondre au second, que ceux qui
sont colères ne cachent pas leur sentiment, et c'est pour cela que le tort
qu'ils causent n'est pas tellement subit qu'on ne le prévoie. Les hommes doux
et astucieux cachent au contraire leur colere; c'est pourquoi on ne peut
prévoirie mal qu'ils ont l'intention de faire. Il arrive donc inopinément, et
c'est ce qui fait dire à Aristote qu'ils senties plus redoutables.
3. Il faut répondre au troisième, qu'absolument
parlant, les biens et les maux corporeis paraissent plus grands dans le
principe. La raison en est qu'une chose parait toujours plus grande quand on la
rapproche de son contraire. Ainsi quand quelqu'un passe subitement de la
pauvreté aux richesses, il estime davantage ses biens parce qu'auparavant
ilétait pauvre. Au contraire si de riche on devient tout àcoup pauvre, on a une
plus grande horreur de la misère. C'est pourquoi on redoute plus le mal imprévu
parce qu'il parait être plus grand. Mais il peut arriver par accident qu'on ne
connaisse pas toute la grandeur du mal, comme quand les ennemis se cachent dans
une embuscade. Dans ce cas il est vrai que la réflexion a pour effet
d'augmenter la crainte.
ARTICLE VI. — les choses auxquelles il n'ï a
pas de remède sont-elles celles quon redoute le plus?
Objections: 1.. 11 semble que les choses
irrémédiables ne doivent pas être les plus redoutées. Car pour la crainte il
faut qu'il reste une espérance de salut, comme nous l'avons dit (art. 2). Or,
dans les maux qui sont sans remède il ne reste aucune espérance de salut. Donc
on ne doit les craindre d'aucune manière.
2.. Il n'y a aucun remède contre la mort. Car
naturellement on ne peut pas revenir de la mort à la vie. Cependant la mort
n'est pas ce qu'on redoute le plus, comme le dit Aristote (Rhet. lib. Ii, cap.
Sj. Donc les choses qui sont sans remède ne sont pas celles qu'on redoute le
plus.
3.. Aristote dit (Eth. lib. i, cap. 5) que le
bien qui dure depuis longtemps ne l'emporte pas sur le bien qui n'existe que
depuis un jour, ni le bien qui est perpétuel sur celui qui ne l'est pas. Donc
on en peut dire autant du mal. Or, les maux (jui sont sans remède ne paraissent
différer des autres qu'en raison de leur prolongation ou de leur perpétuité.
Ils n'en sont donc pour cela ni pires, ni plus redoutables.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit [Rhet. lib. ii, cap. 5) que les choses les plus terribles sont
celles qu'on ne peut redresser quand elles pèchent, qu'il est impossible de
secourir et devant lesquelles on reste impuissant.
Réponse: CONCLUSION. —Les maux qu'il est
impossible ou très-diflicile d'éviter sont les plus redoutables.
Il faut répondre que l'objet de la crainte est
le mal; par conséquent tout ce qui augmente le mal augmente aussi la crainte.
Or, la crainte est augmentée non-seulement par l'espèce du mal, mais encore par
les circonstances, comme nous l'avons dit (quest. xviii, art. 3j. Entre toutes
les circonstances la prolongation ou la perpétuité du mal semblent le plus
contribuer à son augmentation. Car les choses qui existent dans le temps ont en
quelque sorte pour mesure la durée du temps lui-même. Par conséquent si c'est
un ML de souffrir une chose pendant un temps donné, ce sera un mal double de
souffrir la même chose pendant un temps double; et d'après ce même
raisonnement, souffrir cette même chose pendant un temps infini, c'est-à-dire
perpétuellement, c'est augmenter le mal, pour ainsi dire, indéfiniment. Etcomme
les maux qui sont sans remède ou qui sont très-difficiles à guérir sont
regardés en quelque sorte comme perpétuels ou de longue durée, il s'ensuit
qu'ils sont les plus redoutables.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, qu'il y a au mal deux sortes de remèdes. L'un empêche le mal futur
d'arriver; quand ce remède est détruit, il ne reste plus d'espérance et par
conséquent il n'y a plus de crainte. Ce n'est donc pas de ce remède que nous
parlons ici. L'autre remède a pour effet d'éloigner le mal qui est déjà présent,
et c'est de ce remède dont il est ici question.
2. Il faut répondre au second, que quoique la
mort soit un mal irrémédiable, comme ce mal n'est pas prochain on ne le redoute
pas, ainsi que nous l'avons dit (art. 2).
3. Il faut répondre au troisième, qu'Aristote
parle en cet endroit du bien absolu qui est bon dans son espèce : ce bien ne
s'accroit pas en raison de sa durée ou de sa perpétuité, mais seulement en
raison de sa nature.
QUESTION XLIII. : DE LA CAUSE DE LA CRAINTE.
Après avoir parlé de l'objet de la crainte,
nous avons à nous occuper de sa cause. — A cesujet deux questions se présentent
: 1" L'amour est-il la cause de la crainte? — 2° Le défaut de puissance ou
de vertu en est-il aussi la cause ?
ARTICLE I. — l'amour est-il cause de la
crainte?
Objections: 1.. Il semble que l'amour ne soit
pas la cause delà crainte. Car ce qui mène à une chose en est la cause. Or, la
tristesse mène à l'amour de la charite, d'après saint Augustin (Swp. can. Joan.
Tract, ix). Donc la crainte est cause de l'amour et non réciproquement.
2.. Aristote dit (Rhet. lib. n, cap. Ii) : Ceux
que nous redoutons le plus, ce sont ceux dont nous attendons quelques maux. Or,
par là même que nous attendons du mal de quelqu'un nous sommes plus portés à le
haïr qu'à l'aimer. Donc la crainte est plutôt produite par la haine que par
l'amour.
3.. Nous avons dit (quest. xlii, art. 3) que
les choses qui dépendent de nous ne sontpas de nature à nous inspirer de la
crainte. Or, les choses qui sont l'effet de l'amour proviennent du plus profond
de notre coeur. Donc la crainte n'est pas produite par l'amour.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augustin dit (Quaest. lib. rxxxm, quaest. 33) : Nous n'avons certainement
jamais d'autre motif de crainte que de perdre ce que nous aimons ou ce que nous
possédons, ou de ne pas obtenir ce que nous avons espéré. Donc toute crainte
provient de ce que nous aimons quelque chose, et par conséquent l'amour est une
cause de la crainte.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque nous n'avons
d'autre motif de crainte que de perdre ce que nous aimons ou ce que nous
possédons, ou de ne pas obtenir ce que nous avons espéré, l'amour est la cause
de la crainte.
Il faut répondre que les objets de passions
sont par rapport à elles ce que sont les formes par rapport aux choses
naturelles ou artificielles; car les passions de l'âme tirent leur espèce de
leurs objets, comme les choses naturelles ou artificielles les tirent de leurs
formes. Ainsi comme tout ce qui est cause de la forme est cause de la chose
elle-même que la forme constitue, de même tout ce qui est cause de l'objet, à
quelque titre que ce soit, est cause delà passion. Or, une chose peut être
cause de l'objet, soit à titre de cause efficiente, soit à titre de disposition
matérielle. Ainsi l'objet de la délectation étant le bien apparent qui convient
et avec lequel on est uni, sa cause efficiente est ce qui produit cette union
ou la convenance, ou la bonté ou l'apparence de bonté de l'objet ; et sa cause
préparatoire ou dispositive est l'habitude ou la disposition qui fait quo
l'objet avec lequel une personne est unie lui convient ou lui paraît bon. Pour
en revenir à notre thèse, l'objet de la crainte est le mal futur qu'on croit
prochain et auquel on ne peut pas facilement résister. Par conséquent ce qui
peut produire ce mal est la cause efficiente de l'objet de la crainte et par
suite de la crainte elle-même. Ce qui contribue à disposer l'individu de
manière que l'objet soit tel à ses yeux, estla cause de la crainte et de son
objet à titre de disposition matérielle, et c'est en ce sens que l'amour est
cause de lacrainte.Carpar là même qu'on aime un bien quelconque, il s'ensuit
qu'on regarde comme mauvais ce qui est cause de la privation de ce bien, et que
par conséquent on le craintcomme une chose mauvaise.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que, comme nous l'avons dit (quest. é préc. art. 1), la crainte se
rapporte directement et par elle-même au mal qu'on repousse et qui est
contraire au bien qu'on aime, par conséquent elle naît directement de l'amour.
Mais elle se rapporte secondairement à la cause de ce mal, et sous ce rapport
elle produit accidentellement l'amour; en ce sens que l'homme qui craint d'être
puni de Dieu observe ses commandements; alors il commence à espérer et
l'espérance le mène à l'amour, comme nous l'avons vu (quest. xl, art. 7).
2. Il faut répondre au second, que celui dont
nous attendons du mal est d'abord un objet de haine; mais dès qu'on commence à
en espérer du bien, alors on commence à l'aimer; on aimait donc dès le principe
le bien qui a pour contraire le mal qu'on craint.
3. Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement ne se rapporte qu'à la cause efficiente du mal qu'on craint; mais
l'amour en est la cause matériellement préparatoire ou dispositive, comme nous
l'avons dit (in corp. art.).
ARTICLE II. — LE DÉFAUT DE PUISSANCE OU DE
VERTU EST-IL CAUSE DE LA CRAINTE?
Objections: 1.. Il semble que la faiblesse (1)
ne soit pas cause de la crainte. Car ceux qui sont puissants sont ceux qu'on
redoute le plus. Or, la faiblesse est contraire à la puissance. Donc elle n'est
pas cause de la crainte.
(1) Nous traduisons ainsi le mot defectus pour
éviter la périphrase que nous avons précédemment employée.
2.. Ceux qui doivent avoir la tète tranchée
sont dans l'impuissance la plus extrême. Or, ils n'ont pas de crainte, comme le
dit Aristote [Rhet. lib. n, cap. 5j. Donc le défaut de ressources n'est pas une
cause de crainte.
3.. Combattre est un effet de la force et non
de la faiblesse. Or, ceux qui combattent craignent ceux qui entrent en lice
avec eux. Donc ce n'est pas la faiblesse qui est la cause de la crainte.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Les
causes des contraires sont opposées entre elles. Or, les richesses, la force,
la multitude des amis, la puissance excluent la crainte, comme le dit Aristote
(Rhet. lib. n, cap. 5). Donc la crainte résulte de la privation de toutes ces
choses.
Réponse: CONCLUSION. —Le défaut de puissance ou
la faiblesse de la résistance dispose à la crainte ; mais la vertu et la force
de celui qu'on redoute la produit.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), la crainte adeux sortes de cause, l'une qui agit à titre de
disposition matérielle et qui a son principe dans le sujet qui craint; l'autre
qui agit à titre de cause efficiente et qui provient de l'objet qu'on craint.
Sous le premier rapport ce qui nous manque, est, absolument parlant, la cause
de la crainte. Car par là même qu'on manque de puissance, on ne peut facilement
repousser le mal qui est imminent. Toutefois pour produire la crainte il faut
que le défaut de vertu ou de puissance existe dans une certaine mesure. En
effet le défaut qui produit la crainte d'un mal futur est moindre que le défaut
qui résulte d'un mal présent dont on s'attriste (2). Le défaut serait encore
plus grand s'il détruisait complètement le sentiment du mal ou l'amour du bien
dont on redoute le contraire (3). — Sous le second rapport la puissance et la
force sont, absolument parlant, la cause de la crainte Car par là même que ce
qu'on regarde comme nuisible, a de la puissance, il arrive qu'on ne peut
repousser son effet. Néanmoins il arrive par accident que le défaut, de la part
de l'objet, produit la crainte. Ainsi, par suite d'un défaut quelconque il peut
arriver qu'une personne veuille nuire, par exemple, par injustice, ou parce
qu'elle a été lésée auparavant, ou parce qu'ellecraint de l'être.
(2) Dau» ce cas, il y a angoisse, douleur du
c«ur.
(3) Quand ce sentiment est éteint il v a
stupidité.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que ce raisonnement n'a rapport qu'à la cause de la crainte
considérée comme cause efficiente.
2. II faut répondre au second, que ceux qui
doivent être décapités souffrent un mal qui est déjà présent; c'est pourquoi
leur impuissance est si extrême qu'elle dépasse la mesure de la crainte (4).
(4) lis sont alors abîmés par la douleur et
tombent dans l'abattement.
3. Il Iant répondre au troisième, que ceux qui
combattent craignent non leur propre puissance qui les fait entrer en lice,
mais le défaut de cette puissance, ce qui les empêche d'avoir pleine confiance
dans la victoire.
QUESTION XLIV. : DES EFFETS DE LA CRAINTE.
Après avoir parlé de la cause de la crainte,
nous avons maintenant à nous occuper de ses effets. — A cet égard quatre
questions se présentent : 1" La crainte produit-elle une contraction? — 2°
La crainte est-elle une cause de bon conseil? — 3" Fait-elle trembler ? —
Empêche-t-elle l'action ?
ARTICLE I. — la crainte produit-elle une
contraction?
Objections: 1.. Il semble que la crainte ne
produise pas de contraction. Car quand il y a contraction, la chaleur et les
esprits se portent à l'intérieur. Or, l'abondance de la chaleur et des esprits
au dedans agrandit le coeur et le rend audacieux dans ses entreprises, comme on
le voit par ceux qui se mettent en colère. Le contraire ayant lieu à l'égard de
la crainte, il s'ensuit qu'elle ne produit pas de contraction.
2.. La contraction faisant abonder les esprits
et la chaleur au dedans, il s'ensuit que l'homme pousse des eris, comme on le
voit chez ceux qui pleurent. Or, ceux qui craignent n'élèvent pas la voix, mais
ils deviennent plutôt taciturnes. Donc la crainte ne produit pas de
contraction.
3.. La honte est une espèce de crainte, comme
nous l'avons dit (quest. xli, art. 4j. Or, ceux qui l'éprouvent rougissent,
comme le disent Cicéron (Tusc. cap. 4) et Aristote (Eth. lib. iv, cap. ult.).
La rougeur du visage loin de prouver la contraction prouve plutôt le contraire.
Donc la contraction n'est pas un effet de la crainte.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Jean Damascène dit (De orth. fid. lib. m, cap. 23) que la crainte est une
vertu qui agit xarà tju<jTo>.7;v, c'est-à-dire par contraction.
Réponse: CONCLUSION. — Comme dans les moribonds
la nature se retire au dedans par suite de l'affaiblissement des forces, de
même dans ceux qui craignent la chaleur se concentre à l'intérieur avec les
esprits, ce qui produit une contraction.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xxviii, art. 5), ce qu'il y a de formel dans les passions de l'âme,
c'est le mouvement de la puissance appétitive, et ce qu'il y a de matériel
c'est la modification que le corps éprouve, et l'une est en proportion de
l'autre. Par conséquent la modifica tion du dórps est toujours analogue et
conforme à la nature du mouvement appetitio Mais par rapport au mouvement
animal de l'appétit la crainte implique une certaine contraction. La raison en
est que la crainte provient de l'idée qu'on se forme d'un mal imminent qu'on
peut difficilement repousser, comme nous l'avons dit (quest. xli, art. 2). Or,
quand on peut difficilement repousser une chose, cela provient de la faiblesse
de la puissance, comme nous l'avons vu (quest. xliii, art. 2), et la puissance
reste d'autant p us faible qu'elle peut s'étendre à moins d'objets. C'est
pourquoi de l'imagination, qui produit la crainte, résulte dans l'appétit une
certaine contraction. C'est ainsi que nous voyons dans les moribonds que la
nature se retire au dedans parce que ses forces s'affaiblissent. Nous voyons de
même que quand la crainte s'empare des habitants d'une cité, ils s'éloignent
des parties extérieures pour se réfugier autant qu'ils peuvent dans le coeur
même de la place. En jugeant par analogie de ce qui appartient à l'appétit
animal, la crainte fait porter la chaleur et les esprits vitaux vers la région
du coeur, et il en résulte pour le corps une contraction.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que, comme le dit Aristote (Probi. et ix. sect. 27), quoique dans
ceux qui craignent, les esprits se retirent des parties extérieures vers la
région intérieure, ce mouvement n'est pourtant pas le même que dans ceux qui
sont en colere. Car dans ceux qui sont en colère par suite de la chaleur et de
la subtilité des esprits qui proviennent du désir qu'ils ont de se venger, le
mouvement se fait des parties inférieures aux parties supérieures, et c'est
pour ce motif que les esprits et la chaleur se réunissent au coeur ; ce qui
rend ceux qui sont irrités très-prompts et très-audacieux pour l'attaque. Mais
dans ceux qui craignent par suite du refroidissement qui épaissit en quelque
sorte les esprits, ils vont au contraire des parties supérieures aux
inférieures, et ce qui glace ainsi l'homme iresl l'idée qu'il se forme de son
impuissance. C'est pour cette raison que la chaleur et les esprits n'abondent
pas dans le coeur, mais qu'ils s'en éloignent plutôt. Ce qui fait que ceux qui
craignent, au lieu d'être prêts à attaquer, sont plutôt prêts à fuir.
2. Il faut répondre au second, qu'il est
naturel à celui qui souffre, que ce soit un homme ou un animal, d'employer tous
les moyens possibles pour repousser ce qui lui nuit et ce qui est la cause de sa
douleur. C'est pourquoi nous voyons que les animaux qui souffrent font usage de
leur voix ou de leurs cornes. Or, ce qu'il y a de plus utile aux animaux pour
toutes choses, ce sont la chaleur et les esprits. C'est pourquoi dans la
douleur la nature conserve intérieurement la chaleur et l'esprit pour s'en
servir contre le mal qu'elle veut combattre. C'est ce qui fait dire à Aristote
(loc. cit.) que quand les esprits et la chaleur abondent au dedans on est
contraint de pousser des eris. C'est pour ce motif que ceux qui souffrent ont
de la peine à contenir leur voix. Mais pour ceux qui craignent, le mouvement de
la chaleur intérieure et des esprits va du coeur aux parties inférieures, comme
nous venons de le dire; c'est ce qui fait que la crainte est contraire à la
formation de la voix, qui se produit par la bouche au moyen de l'émission des
esprits vers les parties supérieures. Elle oblige donc à garder le silence et
produit dans les membres un tremblement, comme le dit le môme philosophe [loc.
cit.).
3. Il faut répondre au troisième, que le danger
de la mort est contraire, non-seulement à l'appétit animal, mais encore à la
nature ; c'est pourquoi quand on craint ce péril non-seulement il y a
contraction de la part de l'appétit, mais encore de la part de la nature
corporelle. Car l'idée de la mort en portant la chaleur vers les parties
intérieures du corps produit sur l'animal l'effet qu'il éprouve quand sa mort
est naturellement imminente. De là il arrive que ceux qui craignent la mort
pâlissent, comme le dit Aristote (Eth. lib. iv, cap. ult.j.Mais le mal que
craint la honte n'est pas contraire à la nature, il est seulement opposé à
l'appétit animal. C'est pourquoi il y a contraction de la part de l'appétit
animal, mais non de la part de la nature corporelle. Dans ce cas l'âme, retirée
pour ainsi dire en elle-même, n'en a que plus de liberté pour mettre en
mouvement les esprits et la chaleur. C'est ce qui fait qu'ils se répandent au
dehors et que ceux qui ont de la honte rougissent (i).
(1) Ces observations physiologiques sont .l'une
exactitude et d'une finesse que la seienec moderne n'a pas surpassées.
ARTICLE II. — LA CRAINTE EST-ELLE UNE CAUSE
DE BON CONSEIL ?
Objections: 1.. Il semble que la crainte ne
soit pas une cause de bon conseil. Car ce qui empêche de prendre conseil ne
peut pas faire de bons conseillers. Or, la crainte empêche le conseil ; car
toute passion trouble le repos nécessaire au bon usage de la raison. Donc la
crainte neproduit pas de bons conseillers.
2.. Le conscii est un acte de la raison qui
réfléchit et qui délibère sur les choses futures. Or, la crainte arrête la
réflexion et jette l'esprit hors de sa sphère, comme le dit Cicéron (De Tascul.
iv). Donc la crainte, au lieu d'être une cause de bon conseil, est plutôt un
obstacle.
3.. Comme on a recours au conseil pour éviter
le mal, de même pour arriver au bien. Or, comme la crainte a pour objet le mal
qu'il faut éviter, de même l'espérance se rapporte aux biens qu'on doit
rechercher. Donc la crainte n'est pas plus que l'espérance une cause de bon
conseil.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Rhet. lib. ii, cap. S) que la crainte engage à prendre conseil.
Réponse: CONCLUSION. — Quoique la crainte,
comme toutes les autres passions de l'áme, ne fournisse pas à l'homme le moyen
de prendre conseil, mais qu'elle soit plutótun obstacle, néanmoins on dit
qu'elle est une cause de bon conseil, en ce sens qu'elle éveille la sollicitude
et qu'elle porte à la prudence dans les grands périls.
Il faut répondre qu'on peut être bien conseillé
de deux manières : 1° Du côté delà volonté ou du soin que l'on met à prendre
conseil. La crainte est utile à l'homme sous ce premier rapport, parce que,
comme le dit Aristote (Eth. lib. m, cap. 3), nous consultons dans les grands
périls lorsque nous manquons de confiance en nous-mêmes. Or, les choses qui
nous inspirent de la crainte ne sont pas absolument mauvaises, mais elles ont
une certaine gravité, tant parce que nous les considérons comme difficiles à
repousser que parce que nous les regardons comme étant près de nous , ainsi que
nous l'avons dit (quest. xlii, art. 2). C'est ce qui fait que les hommes sont
portés à demander conseil quand ils sont dans la crainte. 2° On dit d'un homme
qu'il est de bon conseil quand il a en lui-même la faculté de bien juger. Sous
ce rapport, la crainte comme toute autre passion n'est pas avantageuse. Car,
quand l'homme est affecté d'une passion quelconque , il voit toujours les
objets plus grands ou moindres qu'ils ne sont en réalité. Ainsi celui qui aime une
chose la croit toujours meilleure, et celui qui la craint la croit plus
redoutable qu'elle n'est. Toute passion nuit donc , autant qu'il est en elle,
ala rectitude du jugement et empêche de donner un bon conseil.
Solutions: 1. La réponse au premier argument
est par là même évidente.
2. Il faut répondre au second, que plus une
passion est forte, et plus elle entrave le jugement de celui qu'elle affecte.
C'est pourquoi quand la crainte est vive, l'homme veut aviser au conseil qu'il
doit prendre, mais il est tellement troublé dans ses pensées qu'il n'en peut
trouver aucun. Au contraire si lacrainteest modéréeet qu'elle éveille seulement
la sollicitude de l'homme sans troubler beaucoup sa raison , elle peut
contribuer au bon conseil par suite de la sollicitude qu'elle a provoquée.
3. Il faut répondre au troisième, que
l'espérance excite au conseil, parce que, comme le dit Aristote (Rhet. lib. ii,
cap. 5), personne ne prend conseil dans les choses dont il désespère, pas plus
que sur celles qui sont impossibles, comme le dit le même philosophe (Eth. lib.
m, cap. 3). Cependant la crainte est plutôt que l'espérance une cause de
conseil, parce quo l'espérance a pour objet le bien que nous pouvons acquérir
(1), tandis que la crainte se rapporte au mal que nous avons de la peine à
repousser. Ainsi la crainte implique plutôt l'idée de difficulté que
l'espérance, et c'est à l'égard des choses difficiles pour lesquelles nous
n'avons pas confiance en nous-mêmes que nous prenons conseil, comme nous
l'avons dit (in corp. art.).
(1) L'espérance voit tout particulièrement lc
ente avantageux de l'objet qui la sollicite, tandis que la crainte s'occupe des
difficultés qu'il presente.
ARTICLE III. — la crainte fait-elle
trembler?
Objections: 1.. Il semble que le tremblement ne
soit pas un effet de la crainte. Car le tremblement provient du froid, puisque
nous voyons ceux qui ont froid trembler. Or, la crainte ne paraît pas produire
le froid, mais plutôt une chaleur qui dessèche. La raison en est que ceux qui
craignent ont froid, surtout quand il s'agit de grandes craintes, comme on le
voit par ceux qu'on conduit à la mort. Donc la crainte ne produit pas le
tremblement.
2.. L'émission des superfluilés du corps est un
effet de la chaleur ; ainsi il arrive ordinairement que les médecines laxatives
sont chaudes. -Or, la crainte produit souvent rémission de ces superfluilés.
Donc elle estcause de la chaleur et par conséquent elle ne produit pas le tremblement.
3.. Dans la crainte on rappelle la chaleur des
parties extérieures aux parties intérieures. Si donc, par suite de ce
mouvement, l'homme éprouve un tremblement dans ses membres extérieurs, il
semble que la crainte devrait toujours produire cet effet dans toutes les
parties extérieures du corps. Or, il ne paraît pas qu'il en soit ainsi. Donc le
tremblement du corps n'est pas l'effet de la crainte.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Cicéron dit (Tusc. iv) que le tremblement, la pâleur et le grincement de dents
sont un effet de la crainte.
Réponse: CONCLUSION. — Comme ceux qui craignent
perdent leur chaleur, il en résulte un affaissement de forces dans les membres,
et par conséquent il faut reconnaître que le tremblement est un effet de la crainte.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1), dans la crainte il y a une contraction du dehors au dedans, et que
pour ce motif les membres extérieurs deviennent froids. C'est ce qui produit le
tremblement, qui résulte de l'affaiblissement des membres. Ce qui contribue le
plus à cet affaiblissement, c'est le défaut de chaleur qui est l'instrument par
lequel l'âme agit,comme ledit Aristote (De anima, lib. ii, text. 50).
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quand la chaleur est ramenée du dehors au dedans, elle abonde
intérieurement et surtout vers les parties inférieures, c'est-à-dire vers la
puissance nutritive. C'est pourquoi quand l'humidité est consommée il en
résulte une soif, et quelquefois un cours de ventre et une émission d'urine et
môme de sperme, ou bien cette perte de toutes les superfluités du corps arrive
par suite de la contraction du ventre et des organes naturels, comme le dit
Aristote (Problem. n, sect. 27).
2. La solution du second argument est par là
même évidente.
3. Il faut répondre au troisième, que dans la
crainte la chaleur abandonnant le coeur et allant des parties supérieures aux
inférieures, il s'ensuit que ceux qui craignent éprouvent un tremblement
surtout dans le coeur et dans les membres qui ont quelque rapport avec la
poitrine où le coeur réside. C'est ce qui fait que quand on a peur la voix est
tremblante, parce que l'artère vocale est placée près du coeur. La lèvre
tremble aussi ainsi que toute la mâchoire inférieure, parce que toutes ces parties
correspondent au coeur, et c'est ce qui produit un claquement de dents. Pour la
même raison les bras et les mains tremblent également. Ou bien on peut dire que
ce- effet se produit parce que ces membres sont les plus mobiles. C'est pour ce
motif que les genoux tremblent, d'après ces paroles du prophète (Is. xxxv, 3) :
Fortifiez tes mains langlassantes et soutenez les genoux tremblants.
ARTICLE IV. — la crainte empèche-t-elle
l'action ?
Objections: 1.. Il semble que la crainte
empêche l'action. Car l'action est surtout empêchée par le trouble de la raison
qui la dirige. Or, la crainte trouble la raison, comme nous l'avons dit (art. 2
et 3). Donc elle empêche l'action.
2.. Ceux qui font une chose avec crainte sont
plutôt exposés à défaillir en l'exécutant. Ainsi quand on marche sur une poutre
élevée la crainte fait facilement tomber, et l'on ne tomberait pas si l'on
marchait sur la même poutre mise à terre, précisément parce qu'on n'éprouverait
pas de crainte. Donc la crainte empêche l'action.
3.. La paresse ou la lenteur est une espèce de
crainte. Or, la paresse empêche l'action. Donc la crainte aussi.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
L'Apôtre dit (Philip, ii, 2) : Faites votre salut avec crainte et tremblement.
Il ne parlerait pas ainsi si la crainte empêchait de faire de bonnes actions.
Donc elle n'empêche pas.
Réponse: CONCLUSION. — La crainte empêche
l'action relativement aux instruments par lesquels l'action s'exerce ; mais relativement
à l'àme, quand elle est modérée elle est utile parce qu'elle porte l'homme à
rétléchir et à agir avec plus de prudence, mais il en est autrement quand elle
est excessive.
Il faut répondre que l'action intérieure de
l'homme est produite par l'âme, comme par son premier moteur, et par les
membres du corps, comme par ses instruments. Ainsi il arrive que l'action est
empêchée ou parce que l'instrument, ou parce que le moteur principal fait
défaut (1). Relativement aux instruments corporels la crainte est par elle-même
de nature à entraver leur action parce qu'elle retire aux membres extérieurs
leur chaleur. Quant à l'âme, si la crainte est modérée et qu'elle ne trouble
pas beaucoup la raison, elle est utile à l'action, parce qu'elle éveille la
sollicitude et qu'elle porte l'homme à prendre conscii et à agir avec plus de
prudence. Mais si elle se développe au point de troubler la raison, elle gêne
l'action du côté de l'âme elle-même; mais ce n'est pas de cette crainte que
parle l'Apôtre.
(1) Les membres du corps et les organes sont
ici les instruments, et le moteur principal est l'âme elle-même.
Solutions: 1. La réponse au premier argument
est par là môme évidente.
2. Il faut répondre au second, que ceux qui
tombent du haut d'une poutre très-élevée éprouvent un vertige d imagination par
suite de la crainte qu'ils ont de tomber.
3. Il faut répondre au troisième, que celui qui
craint fuit l'objet de sa crainte. C'est pourquoi la paresse étant une crainte
qui se rapporte à l'action selon qu'elle est pénible, elle l'empêche parce
qu'elle éloigne d'elle la volonté. Mais la crainte qui se rapporte à d'autres
choses est utile à l'action, parce qu'elle porte la volonté à faire ce qui doit
mettre l'homme à l'abri de ce qu'il redoute.
QUESTION XLV. : DE L'AUDACE.
Après avoir parlé de la crainte nous avons
maintenant à traiter de l'audace qui lui est contraire. — A cet égard quatre
questions se présentent : 1° L'audace est-elle contraire à la crainte?— 2° Quel
est le rapport qu'il y a entre l'audace et la crainte? — 3° Delà cause de
l'audace. — 4° De son effet.
ARTICLE I. — l'audace est-elle contraire a
la crainte?
Objections: 1.. Il semble que l'audace ne soit
pas contraire à la crainte. Car saint Augustin diî (Quaest. lib. Lxxxni,
quaest. 31) que l'audace est un vice. Or, le vice est contraire à la vertu.
Donc puisque la crainte n'est pas une vertu, mais une passion, il semble que
l'audace ne lui soit pas contraire.
2.. Il n'y a qu'une chose qui soit contraire à
une autre. Or, l'espérance est contraire à la crainte. Donc l'audace ne l'est
pas.
3.. Chaque passion exclut la passion qui lui
est opposée. Or, ce que la crainte exclut, c'est la sécurité. Car saint
Augustin dit que la crainte est une précaution contre la sécurité. Donc c'est
la sécurité et non l'audace qui est contraire à la crainte.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Rhet. lib. h, cap. ¥>) que l'audace est contraire à la
crainte.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la crainte fuit
le mal futur, tandis que l'audace affronte le danger, ces deux passions sont
évidemment contraires l'une à l'antre.
II faut répondre qu'il est dans l'essence des
contraires d'être le plus possible éloignés l'un de l'autre, comme le dit
Aristote (Met. lib. x, text. 13). Or, cequ'il y a de plus éloigné de la crainte
c'est l'audace. Car la crainte fuit le mal futur parce qu'il est supérieur à
celui qui le redoute, tandis que l'audace affronte lc périlqui est imminent,
parce qu'elle espère en triompher. D'où il suit qu'elle est manifestement
contraire à la crainte.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la colère, l'audace et les noms de toutes les passions peuvent se
prendre en deux sens. 4° Ils peuvent signifier d'une manière absolue le
mouvement de l'appétit sensitif vers un objet quelconque bon ou mauvais, et
alors ils désignent simplement les passions. 2" Ils peuvent être employés
en même temps pour exprimer ce quo ce mouvement a de contraire à la raison, et
ils désignent alors des vices. Saint Augustin parle de l'audace dans ce dernier
sens, mais nous n'en parlons ici que clans le premier.
2. Il faut répondre au second, qu'iljn'y a pas
plusieurs choses qui soient contraires au même objet sous le même rapport; mais
rien n'empêche que plusieurs ne lui soient contraires sous des rapports
différents. Ainsi nous avons dit (quest. xxiii, art. 2, et quest. xl, art. 4)
que les passions de l'irascible ont deux sortes de contrariété : l'une qui
résulte de l'opposition du bien et du mal ; c'est ainsi que la crainte est
contraire à l'espérance ; l'autre qui provient de l'opposition qu'il y a entre
le mouvement par lequel on s'approche et celui par lequel on s'éloigne ; et
c'est ainsi que l'audace est contraire à la crainte, le désespoir à
l'espérance.
3. Il faut répondre au troisième, que la sécurité
ne signifie pas quelque chose de contraire à la crainte, mais seulement
l'exclusion de cette passion. En effet on dit de celui qui ne craint rien qu'il
est dans la sécurité; par conséquent la sécurité est opposée à' la crainte
comme sa privation, tandis que l'audace l'est comme son contraire; et comme le
contraire renferme en lui la privation il s'ensuit que l'audace implique la
sécurité.
ARTICLE II — l'audace est-elle une
conséquence de l'espérance?
Objections: 1.. Il semble que l'audace ne soit
pas une conséquence de l'espérance. Car l'audace sc rapporte à ce qui est
mauvais et redoutable, comme le dit Aristote (Eth. lib. m, cap. 6 et 7), tandis
que l'espérance se rapporte au bien, comme nous l'avons vu (quest. xl, art. 4).
Donc ces deux passions ont des objets divers et ne sont pas du même ordre, par
conséquent l'une ne résulte pas de l'autre.
2.. Comme l'audace est contraire à la crainte,
de même le désespoir à l'espérance. Or, la crainte n'est pas une conséquence du
désespoir, puisque le désespoir même l'exclut, d'après Aristote (Rhet. lib. ii,
cap. 5). Donc l'audace ne résulte pas de l'espérance.
3.. L'audace a pour but un bien, c'est-à-dire
la victoire. Or, il appartient à l'espérance de tendre vers un bien difficile.
Donc l'audace est la même chose que l'espérance et par conséquent elle n'en est
pas la suite.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 8) que ceux qui sont remplis d'espérance sont
audacieux. Il semble donc que l'audace soit une conséquence de l'espérance.
Réponse: CONCLUSION. — L'audace consistant à
poursuivre ou à affronter un mal imminent et redoutable, elle est une
conséquence de l'espérance et d'une espérance très-vive.
Il faut répondre que comme nous l'avons dit
plusieurs fois (quest. xxii), toutes ces passions de l'âme appartiennent à la
puissance appétitive. Or, tout mouvement de la puissance appétitive revient à
la poursuite ou à la fuite ; la poursuite et la fuite peuvent être absolues ou
accidentelles; il y a d'absolu la poursuite du bien et la fuite du mal. On peut
accidentellement poursuivre le mal en raison du bien qui lui est adjoint et
fuir le bien à cause du mal qui lui est uni. Et comme ce qui est
accidentel;suit ce qui est absolu, il arrive que la poursuite du mal est une
suite de la poursuite du bien (1), et la fuite du bien une suite de la fuite du
mal. Or, ces quatre effets appartiennent aux quatre passions. Car la poursuite
du bien appartient à l'espérance, la fuite du mal à la crainte, la poursuite du
mal qu'on redoute à l'audace et la fuite du bien(2j au désespoir. D'où il
résulte que l'audace est une suite de l'espérance. En effet, par làmôme qu'on
espère vaincre le mal qu'on redoute et qui est imminent, on l'attaque avec
audace. Le désespoir suit au contraire la crainte, car si l'on désespère c'est
qu'on craint les difficultés qu'offre le bien qui est l'objet de nos
espérances.
(1) Lc bien qui consiste dans la victoire qu'on
t'attend à remporter.
(2) Ce bien est lc bien difficile qui
décourage, parce qu'on lc croit impossible.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que ce raisonnement serait concluant si le bien et le mal étaient des
objets qui ne fussent pas ordonnés l'un par rapport à l'autre. Mais comme le
mal est ordonné par rapport au bien, puisqu'il est postérieur au bien comme la
privation est postérieure à l'habitude, il s'ensuit que l'audace qui affronte
le mal est postérieure à l'espérance qui recherche le bien.
2. Il faut répondre au second, que quoique le
bien soit absolument parlant antérieur au mal, cependant la fuite se rapporte
au mal plus directement qu'au bien (3), comme la poursuite a plutôt le bien
pour objet que le mal : c'est pourquoi comme l'espéranceest avant l'audace, de
même la crainte (A) est avant le désespoir (S) : et comme la crainte ne produit
pas toujours le désespoir, mais seulement quand elle est très-forte ; de même
l'espérance ne produit pas toujours l'audace ; elle ne la produit que
lorsqu'elle est très-vive.
(3) Parce qu'on fuit lc mal pour lui-même,
tandis qu'on ne fuit le bien que pour le mal qui s'y trouve mêlé.
(4) Qui est une fuite du mal.
(5) Qui est une fuite du bien trop difficile.
3. Il faut répondre au troisième, que l'audace,
bien qu'elle ait pour objet le mal auquel se trouve uni le bien ou l'avantage
de la victoire que se promet l'audacieux, se rapporte néanmoins au mal ; tandis
que l'espérance se rapporte au bien avec lequel ce mal est uni. De même le
désespoir a pour objet direct le bien qu'il fait et la crainte se rapporte au
mal qui lui est adjoint. Ainsi donc, à proprement parler, l'audace n'est pas
une partie de l'espérance, mais son effet, comme le désespoir n'est pas une
partie de la crainte, mais un de ses effets. C'est pour cette raison que
l'audace ne peut pas être une passion principale.
ARTICLE III. — y a-t-il des défauts qui
soient cause de l'audace ?
Objections: 1.. Il semble que certains défauts
soient cause de l'audace. Car Aristote dit (De Probi, prob. iv, sect. 27) que
ceux qui aiment le vin sont forts et audacieux. Or, le vin produit le défaut de
l'ivresse. Donc l'audace est produite par un défaut.
2.. Aristote dit (Rhet. lib. ii, cap. 5) que
ceux qui n'ont pas expérimenté le péril sont audacieux. Or, l'inexpérience est
un défaut. Donc l'audace provient d'un défaut.
3.. Ceux qui ont souffert des injustices ont
l'habitude d'être plus audacieux ; telles sont les bêtes quand onles frappe,
selon laremarque d'Aristote (Eth. lib. m, cap. 8). Or, c'est un défaut que de
souffrir ce qui est injuste. Donc l'audace est l'effet d'un défaut.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Rhet. lib. ii, cap. 5) que ce qui produit l'audace, c'est quand
on a dans l'esprit une espérance de salut très-prochaine et qu'on regarde le
péril comme n'existant pas ou comme étant très-éloigné. Or, ce qui contribue à
un défaut ne sert qu'à éloigner l'espérance du salut ou à rapprocher l'idée du
danger. Donc aucun défaut ne produit l'audace.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque aucun défaut ne
peut produire l'espérance ni repousser par lui-même la crainte, il ne peut être
en aucune circonstance la cause directe de l'audace; il ne peut l'être que par
accident.
Il faut répondre que , comme nous l'avons dit
(art. préc.), l'audace résulte de l'espérance et est contraire à la crainte.
Par conséquent toutes les choses qui sont de nature à produire l'espérance ou à
exclure la crainte sont cause de l'audace. Mais, comme la crainte, l'espérance
et l'audace, par là même qu'elles sont des passions, consistent dans le
mouvement de l'appétit et dans une certaine modification du corps, on peut
considérer la cause de l'audace de deux manières, par rapport à l'espérance
qu'elle provoque, ainsi que par rapport à la crainte qu'elle exclut. On peut la
considérer 4° d'après le mouvement de l'appétit, 2° d'après le changement que
le corps subit. Or, de la part du mouvement appétitif qui suit la perception,
ce" qui excite l'espérance à être audacieuse, ce sont toutes les choses
qui font croire à l'homme qu'il peut remporter la victoire, soit par sa propre
puissance, comme celui qui a la force du corps, l'expérience dans les périls,
l'abondance des richesses, etc., soit par la puissance des autres, comme celui
qui a beaucoup d'amis ou d'auxiliaires de toute nature, et surtout comme celui
qui met sa confiance dans le secours de Dieu. C'est pour* ce motif que ceux qui
sont en bons rapports avec la divinité sont plus audacieux, selon la remarque
d'Aristote (Rhet. lib. ii, cap. 5). Ce qui exclut la crainte en ce sens, c'est
l'éloignement de tout mal prochain; par exemple, quand un homme n'a pas
d'ennemis, quand il n'a nui à personne et qu'il ne »e voit menacé d'aucun
péril. Car ceux qui ont nui aux autres se voient toujours exposés aux plus
grands dangers. — A l'égard des modifications du corps l'audace qui résulte de
la provocation de l'espérance et de l'exclusion de la crainte a pour cause ce
qui porte la chaleur au coeur. Ainsi Aristote dit (Lib. de part, animal, lib.
m, cap. 6) que ceux qui ont le coeur d'un petit volume sont très-audacieux, et
que ceux au contraire qui l'ont développé sont timides, parce que la chaleur
naturelle ne peut échauffer autant un coeur volumineux qu'un coeur très-petit,
comme le feu ne peut échauffer aussi bien une grande maison qu'une petite. Il
dit encore (Probi, iv, sect. 27) que ceux qui ont les poumons sanguins et
très-forts sont plus audacieux parce qu'il en résulte pour le coeur une grande
chaleur. Il ajoute au même endroit que ceux qui aiment le vin sont plus
audacieux, précisément parce que le vin les échauffe; c'est ce qui nous a fait
dire (quest. xl, art. 6) que l'ivresse contribue à accroître l'espérance; car
la chaleur du coeur repousse la crainte et produit l'espérance selon
l'extension et le développement que reçoit cet organe.
Solutions: 1. 11 faut répoudre au premier
argument, que l'ivresse produit l'audace, non parce qu'elle est un défaut, mais
parce qu'elle fait dilater le coeur et qu'elle exagère l'idée qu'on se fait de
sa grandeur.
2. Il faut répondre au second, que ceux qui
n'ont pas tenté les périls sont plus audacieux; mais ce n'est pas là l'effet
d'un défaut, ou plutôt ce n'est son eiïet que par accident, en ce sens que par
suite de son inexpérience l'homme ne connaît ni sa faiblesse, ni la nature des
périls qu'il doit affronter; et par conséquent du moment où l'on n'a aucun motif
de crainte il en résulte de l'audace.
3. Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit Aristote (Rhet. lib. ii, cap. 5), ceux qui souffrent une injustice
deviennent plus audacieux, parce qu'ils pensent que Dieu vient au secours de
ceux qui sont ainsi victimes. Il est donc évident qu'aucun défaut ne produit
l'audace sinon par accident, c'est-à-dire qu'il ne la produit qu'autant qu'il a
une supériorité vraie ou supposée, qui lui vient d'un autre ou de lui-même.
ARTICLE IV. — les audacieux sont-ils plus
ardents au début qu'a la fin et au coeur du danger?
Objections: 1.. II semble que les audacieux ne
soient pas plus ardents au début de l'entreprise qu'au coeur du danger. Car le
tremblement est l'effet de la crainte qui est contraire à l'audace, comme nous
l'avons dit (quest. xliv, art. 3 ; quest. préc. art. 1). Or, les audacieux
tremblent quelquefois au début, comme le remarque Aristote (Probi, iv, sect.
27). Donc ils ne sont pas plus ardents au commencement que quand ils sont au
milieu du danger.
2.. En ajoutant à l'objet on ajoute à la
passion; ainsi, comme le bien est aimable, ce qui est meilleur est plus aimable
encore. Or, l'objet de l'audace étant ce qui csi difficile, en ajoutant à la
difficulté de l'objet on ajoute donc à l'audace. Et, comme le péril est plus
ardu et plus difficile quand il est présent, il s'ensuit que l'audace doit
toujours aller croissant.
3.. Les coups qu'on reçoit provoquent à la
colère. Or, la colère produit l'audace. Car Aristote dit (Rhet. lib. n, cap. 5;
Eth. lib. m, cap. 8) que la colère est audacieuse. Donc quand on est au milieu
du péril et qu'on se sent frappé, il semble qu'on en devienne plus audacieux.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. Il
est dit (Eth. lib. iii, cap. 7) que les audacieux courent et s'empressent avant
l'approche du péril, mais qu'ils se retirent dès qu'il est arrivé.
Réponse: CONCLUSION. — Les audacieux sont plus
ardents dans les périls au début qu'à la tin, niais il en est tout autrement
des hommes courageux qui affrontent de sang-froid les dangers.
Il faut répondre que l'audace étant un
mouvement de l'appétit sensitif suit la perception de la faculté sensitive.
Cette faculté ne pouvant comparer ni examiner tous les éléments qui font partie
d'une chose, elle porte subitement son jugement. Or, il arrive quelquefois par
suite de la soudaineté de la perception qu'on ne peut connaître toutes les
difficultés qui se trouvent dans une affaire. Alors l'audace s'élève et nous
porte à affronter le péril. Mais à peine s'est-on mis à l'oeuvre qu'on trouve
plus de difficulté qu'on ne pensait, et on commence à défaillir. Au contraire,
la raison discourt sur toutes les causes qui rendent une affaire difficile.
C'est pourquoi les hommes courageux qui agissent d'après ses inspirations
paraissent d'abord peu empressés, parce qu'ils n'agissent pas par passion, ils
s'avancent lentement et d'une manière raisonnée. Quand ils sont au milieu du
danger ils ne rencontrent rien d'imprévu, et quelquefois les difficultés leur
paraissent même moindres qu'ils n'avaient cru ; c'est ce qui fait qu'ils ont
plus de persévérance. —On peut dire encore qu'ils n'affrontent les dangers
qu'en vue de la vertu, et que leur volonté persévère dans le bien quels que
soient les obstacles qu'ils rencontrent-, tandis que les audacieux ne se
reposent que sur l'opinion (1) qui provoque l'espérance et qui exclut la
crainte, comme nous l'avons dit (art. préc).
(1) Coite opinion est ordinairement trompeuse,
parce qu'elle n'est ni réfléchie ni calculée.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que les audacieux tremblent, parce que la chaleur se retire des
parties extérieures vers l'intérieur, comme chez ceux qui craignent-, mais dans
les audacieux elle est attirée au coeur, tandis que chez ceux qui craignent
elle se porte vers les régions inférieures.
2. Il faut répondre au second, que l'objet de
l'amour est le bien absolu ; par conséquent en ajoutant au bien on ajoute à
l'amour. Mais l'objet de l'audace est composé de bien et de mal; et le
mouvement de l'audace vers le mal présuppose le mouvement de l'espérance vers
le bien. C'est pourquoi si on ajoute seulement à la difficulté , et que lé
péril excède l'espérance, l'audace au lieu d'être excitée par lui sera
affaiblie (2). Cependant quand l'audace existe, plus le péril qu'elle affronte
est grand et plus l'audace est grande elle-même.
(2) Elle peut même être anéantie ; car du
moment où l'on n'a plus d'espoir, on tombe dans Io découragement
3. Il faut répondre au troisième, que les
blessures ne produisent la colère qu'autant qu'on la suppose accompagnée d'une
certaine espérance (3), comme nous lc dirons (quest. seq. art. 1). C'est
pourquoi quand le péril est tel qu'on n'a aucune espérance d'en triompher, on
ne s'irrite pas. Mais il est vrai que si la colere en résulte, l'audace en
devient plus grande.
(3) C'est l'espérance de la vengeance , sans
laquelle, au lieu d'entrer en colère, on tombe plutôt dans l'abattement.
QUESTION XLVI. : DE LA COLÈRE CONSIDÉRÉE EN
ELLE-MÊME.
Apres avoir parlé de l'audace, nous avons
maintenant à nous occuper de la colère. Nous considérerons : 1° La colere en
elle-même ; 2" la cause qui la produit et son remède; 3" ses effets.
— Touchant la colere considérée en elle-même huit questions se présentent : 1°
La colère est-elle une passion spéciale? — 2° L'objet de la colère est-il bon
ou mauvais? — 3" La colère existe-t-elle dans l'appétit concupiscible? —
4° La colère est-elle compatible avec la raison ? — 5° La colère est-elle plu.-
naturelle que la concupiscence? — 6U La colère est-elle plus grave que la
haine? — 7° La colère ne se rapporte-t-elle qu'à ceux auxquels se rapporte la
justice? — 8" Des espèces de colère.
ARTICLE I. — la colere est-elle une passion
spéciale ?
Objections: 1.. Il semble que la colere ne soit
pas une passion spéciale. Car c'est de la colère (ira) que la puissance
irascible tire son nom. Or, il n'y a pas qu'une seule passion qui se rattache à
cette puissance, mais il y en a plusieurs. Donc la colère n'est pas une passion
spéciale.
2.. Toute passion spéciale a son contraire,
comme on le voit en les parcourant successivement. Or, il n'y a pas de passion
qui soit contraire à la colère, comme nous l'avons dit (quest. xxiii, art. 3).
Donc elle n'est pas une passion spéciale.
3.. Une passion spéciale n'en renferme pas une
autre. Or, la colère implique une foule de passions. Car elle existe
simultanément avec la tristesse, l'espérance et la délectation, comme on le
voit (Rhet. lib. ii, cap. 2 et 3). Donc la colere n'est pas une passion
spéciale.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Jean Damascène fait de la colère une passion speciale (lib. ii, cap. 16),
et il en est de même de Cicéron (Tusc. lib. iv).
Réponse: CONCLUSION. — La colère n'est pas une
passion générale comme si elle était la cause d'une foule d'autres passions ;
mais elle est une. passion spéciale qui se distingue par opposition avec les
autres; elle n'est générale qu'autant qu'on la considère comme produite par le
concours de plusieurs autres passions.
Il faut répondre qu'on dit de trois manières
qu'une chose est générale. Ce mot s'entend : 1° du prédicat; c'est ainsi que le
mot animal est général par rapport à tous les animaux; 2° de la cause; ainsi on
dit que le soleil est la cause générale de tout ce qui est produit dans le
monde inférieur, comme le rapporte saint Denis (De dit. nom. cap. 4). Car,
comme le genre renferme en puissance beaucoup d'espèces différentes selon la
ressemblance de la matière, de même la cause efficiente contient virtuellement
en elle une multitude d'effets. Mais un effet peut être produit par le
concoursde différentes causes. Et comme toute cause subsiste de quelque manière
dans son effet, on peut dire en troisième lieu que l'effet qui résulte de la
réunion d'une foule de causes a aussi sa généralité, puisqu'il contient en acte
d'une certaine manière une multitude de causes. — Dans le premier sens la
colere n'est pas une passion générale, mais elle est une passion spéciale qui
entre dans la môme catégorie que les autres, comme nous l'avons dit (quest.
xxiii, art. 1 et 4). — Elle n'est pas non plus une passion générale dans le
second sens; car elle n'est pas la cause des autres passions, comme nous
l'avons vu (quest. xxv , art. 1). Il n'y a que l'amour qu'on puisse de cette
manière appeler une passion générale, comme on le voit par ce que dit saint
Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 7 et 8). Car l'amour est la première
source de toutes les passions, comme nous l'avons prouvé (quest. xxv, art. 1).
— Mais on peut dire qu'elle est une passion générale dans le troisième sens,
parce qu'elle résulte du concours de beaucoup d'autres passions. En effet le
mouvement de la colère ne s'élève que parce qu'on a éprouvé quelque peine et
qu'on a le désir et l'espérance de s'en venger. Car, comme le dit Aristote (Rhet.
lib. n, cap. 2), celui qui est en colère a l'espérance de punir les autres,
puisqu'il désire se venger autant que possible. Mais quand le tort qu'on a
éprouvé provient d'une personne éminente, la colère ne s'ensuit pas, mais
seulement la tristesse, comme le dit Avicenne (De anima).
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la puissance irascible tire son nom de la colère (ira), non parce
que tous les mouvements de cette puissance sont des mouvements de colère, mais
parce qu'ils ont tous la colère pour terme et que d'ailleurs ce sont les
mouvements de cette passion qui se produisent avec le plus d'éclat au dehors.
2. Il faut répondre au second, que par là même
que la colère résulte de passions contraires, c'est-à-dire de l'espérance qui
se rapporte au bien et de la tristesse qui a le mal pour objet, elle implique
en elle une contrariété. C'est pourquoi elle n'a pas son contraire en dehors
d'elle. C'est ainsi que dans les couleurs moyennes (1) on ne trouve pas d'autre
contrariété que celle qui résulte des couleurs simples qui les produisent.
(1) Couleur» moyennes ou milies, comme colle»
qui sont composées de blanc et do noir.
3. Il faut répondre au troisième, que la colere
renferme en elle une foule de passions, non comme le genre comprend les
espèces, mais plutôt comme un effet général comprend les causes qui le forment.
ARTICLE II — l'objet de la colere est-il le
bien ou le mal?
Objections: 1.. Il semble que l'objet de la
colère soit le 'mal. Car Némésius dit (De nat. hom. cap. 21) quo la colere est
comme l'écuyère de la concupiscence, parce qu'elle combat ce qui entrave cette
passion. Or, tout empêchement est mauvais par son essence. Donc la colère se
rapporte au mal comme à son objet.
2.. La colère et la haine produisent le même effet
; car l'une et l'autre ont pour but de nuire à autrui. Or, la haine se rapporte
au mal comme à son objet, ainsi que nous l'avons dit (quest. xxix, art. 1).
Donc la colère également.
3.. La colère est l'effet de la tristesse.
C'est ce qui fait dire à Aristote (Eth. lib. vu, cap. 6) que la colère agit
avec tristesse. Or, l'objet de la tristesse est le mal. Donc aussi celui de la
colère.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augustin dit (Conf. lib. n, cap. 6) quela colere désire la vengeance. Or,
le désir de la vengeance est le désir du bien, puisque la vengeance appartient
à la justice. Donc le bien est l'objet de la colère.
De plqs, la colère est toujours accompagnée de
l'espérance, et c'est pour cela qu'elle produit la délectation, comme le dit
Aristote (Rhet. lib. ii, cap. 2). Or, le bien est l'objet de l'espérance et de
la délectation. Donc il est aussi celui de la colère.
Réponse: CONCLUSION. —Puisquela colère porte à
la vengeance en vue du bien et qu'elle s'allume contre celui dont on a à se
venger comme contre un ennemi et un être nuisible, il faut reconnaître qu'elle
a pour objet non-seulement le bien, mais encore le mal.
Il faut répondre que le mouvement de la
puissance appétitive suit l'acte de la faculté cognitive (1). Or, la faculté
cognitive perçoit une chose de deux manières : l°elle la perçoit d'une manière
incomplexe, comme quand nous comprenons ce qu'est l'homme; 2° d'une manière
complexe, comme quand nous comprenons qu'un homme est blanc (2> La puissance
appétitive peut de ces deux manières tendre au bien et au mal ; elle peut y
tendre d'une manière simple et incomplexe, comme quand l'appétit poursuit
simplement le bien et s'y attache, ou qu'il fuit le mal ; ces mouvements sont
le désir, l'espérance, la délectation, la tristesse, etc. (3) ; elle peut y
tendre d'une manière complexe, comme quand l'appétit se rapporte à ce qui est
bon ou mauvais relativement à un autre, soit qu'il tende vos cet objet. soit
qu'il le fuie, ainsi qu'on le voit manil'eslement à l'égard de l'amour et de la
haine. Car nous aimons quelqu'un parce que nous lui voulons du bien et nous le
haïssons parce que nous lui voulons du mal. Et il en est de même do la colère.
Quiconque se fâche, cherche à se venger de quelqu'un. Ainsi le mouvement de lacolère
a deux termes; il tend à la vengeance qu'il désire et qu'il espère comme un
bien, ce qui le rend agréable, et il tend vers celui dont il veut se venger
qu'il regarde comme une chose qui lui est contraire et nuisible, et qui est par
conséquent mauvaise. Mais la colère diffère de l'amour et de la haine de deux
façons; la première c'est que la colere se rapporte toujours à deux objets,
tandis que l'amour et la haine ne se rapportent quelquefois qu'à un seul, comme
quand on dit qu'on aime le vin ou quelque autre chose de semblable, ou qu'on le
hait; la seconde c'est que les deux objets auxquels l'amour se rapporte sont
deux bonnes choses ; car celui qui aime quelqu'un lui veut du bien, comme à une
personne qui lui convient, et la haine, quand elle se rapporte à deux objets,
ne peut se rapporter qu'à deux maux (1); car celui qui liait quelqu'un lui veut
du mal, comme à quelqu'un qui lui déplaît. Mais la colère se rapporte à un
objet qu'elle regarde comme un bien, c'est la vengeance qu'elle désire et elle
se rapporte à un autre objet qu'elle regarde comme un mal, c'est l'individu qui
lui est nuisible et dont elle veut se venger. C'est pourquoi elle est une
passion composée en quelque sorte de passions contraires.
(1) De telle sorte que si l'acte de la faculté cognitive
est simple ou composé relativement à sou objet, le mouvement de l'appétit le
sera également.
(2) Aíihí connaître une chose simplement cest
la connaître dans sa nature toute seule, sans mélange d'autre chose, et la
connaître d'une manière composée c'est la connaître avec une autre qui n'est
pas de sa nature.
(3) Ainsi l'objet de ces passions est simple.
(1) L'amour et la haine peuvent avoir un objet
double et composé, mais non des objets qui soient contraires entre eux, tandis
qu'il en est autrement de la colère.
La réponse aux objections est par là même
évidente.
ARTICLE III. —la colere existe-t-kli e dans
l'appétit concupiscible ?
Objections: 1.. Il semble que la colère existo
dans l'appétit concupiscible. Car Cicéron dit (7iisc. iv) que la colere est une
espèce de convoitise. Or, la convoitise existe dans lé concupiscible. Donc la
colère aussi.
2.. Saint Augustin dit (in Regula) que la
colère croit jusqu'à la haine. Et d'après Cicéron (/oc. cit.) la haine est une
colere Invétérée. Or, la haine existe dans le concupiscible aussi bien que
l'amour. Donc la colère aussi.
3.. Saint Jean Damascène (lib. n, cap. 10) et
Némésius (cap. 21) disent que la colere se compose de la tristesse et du désir.
Or, ces deux passions existent l'une et l'autre dans l'appétit concupiscible.
Donc la colère également.
En sens contraire, Mais c'est le contraire. La
puissance concupiscible est autre que la puissance irascible. Sidone la colère
(ira) existaitdansle concupiscible, l'irascible ne tirerait pas d elle son nom.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la colère se
rapporte à la vengeance et à celui dont on cherche à se venger, et que ces deux
choses sont ardues et difficiles, elle existe dans l'irascible, mais non dans
lc concupiscible, dont les passions ont pour objet le bien ou lc mal absolu.
Il faut répondre <pie, comme nous l'avons
dit'quest. xxiii, art. 1), les passions de l'irascible different des passions
du concupiscible, en ce que les objets des passions du concupiscible sentie
bien et le mal absolu, tandis que les objets des passions de l'irascible sont
le bien et le mal ardus, difficiles. Or, nous avons dit (art. préc.j que la
colere se rapporte à deux objets, à la vengeance qu'elle désire et à celui dont
elle cherche à se venger. A ce double égard lacolère suppose une certaine
difficulté(2), car elle ne s'allume qu'autant que ces deux objets ont de 1
importance et de la valeur. Tout ce qui n'est rien ou qui á peu de prix , nous
ne le considérons d'aucune manière, comme dit Aristote li/tet.ïïh. n, cap. 2).
D'où il est évident que lacolère n'existe pas dans l'appétit concupiscible,
mais dans l'irascible.
(2) Ainsi le bien qui est son objet est un bien
difficile; c'est le bien de la vengeance ; le mal qu'elle a pour objet
consistant à punir celui qu'on a pour ennemi, est également une chose
difficile.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que Cicéron appelle convoitise le désir de tout bien futur, sans
distinguer s il est difficile ou non, et d'après cela il range la colère sous
cette dénomination générale, parce qu'elle est un désir de vengeance. La
convoitise telle qu'il l'entend est donc commune à l'irascible et au
concupiscible.
2. Il faut répondre au second, que quand on dit
que la colere s'élève jusqu'à lahaine, cela ne signifie pas qu'elle ne forme
avec elle numériquement qu'une seule passion, de sorte quo la passion qui était
de la colere est ensuite devenue en s'invétérant de lahaine; mais il faut
rapporter ce changement à la colère comme à sa cause; car la colère produit
avec le temps la haine.
3. Il faut répondre au troisième, qu'on dit que
la colère se compose de la tristesse et du désir, non parce que ces passion••
en sont les parties, mais les causes. D'ailleurs nous avons dit (quest. xxv,
art. 4) que les passions du concupiscible sont les causes des passions de
l'irascible.
ARTICLE IV. — la colere existe-t-eli.e avec
la raison ?
Objections: 1.. Il semble que la colère
n'existe pas avec la raison. Car puisque la colère est une passion elle existe
dans l'appétit sensitif. Or, l'appétit sensitif ne suit pas la perception de la
raison, mais celle de la partie sensitivc de l'âme. Donc la colère n'existe pas
avec la raison.
2.. Les animaux sont dépourvus de raison-,
cependant il y a en eux de la colère. Donc la colère n'existe pas avec la
raison.
3.. L'ivresse enchaîne la raison, tandis
qu'elle favorise la colère. Donc la colère n'existe pas avec la raison.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. vu, cap. 6) que la colère est jusqu'à un certain point
une conséquence delà raison.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la colère est le
désir de la vengeance et qu'elle implique la nécessité de comparer la peine
qu'on doit infliger avec l'offense qu'on a reçue, elle n'existe pas sans la
raison.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 2), la colere est le désir delà vengeance. Or, la vengeance implique la
nécessité de comparer la ' peine qu'on doit infliger avec l'offense qu'on a reçue.
C'est ce qui fait dire à Aristote (loc. cit.) qu'aussitôt que le raisonnement a
prouvé par ce rapprochement qu'il fallait s'élever de toutes ses forces contre
l'auteur de l'outrage, alors on s'irrite immédiatement. Et comme ce
rapprochement et ces déductions sont l'effet de la raison, il s'ensuit que la
colère existe d'une certaine manière avec cette faculté.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que le mouvement de la puissance appétitive peut exister avec la
raison de deux manières : 1° il peut être avec la raison qui commande-, c'est
ainsi que la volonté est avec cette faculté, ce qui lui afait donner le nom
d'appétit rationnel -, 2° il peut être avec la raison qui éclaire, et c'est
ainsi que se trouve la colère. Car Aristote dit (Probi, m, sect. 28) que la
colere existe avec la raison, non avec la raison qui ordonne, mais avec celle
qui fait connaître l'injure. Car l'appétit sensitif n'obéit pas immédiatement à
la raison, il ne lui obéit que par l'intermédiaire de la vo-lonlé.
2. Il faut répondre au second, que les animaux
ont un instinct naturel qu'ils ont reçu de la raison divine, et qui fait que
leurs mouvements intérieurs et extérieurs ressemblent aux mouvements
rationnels, comme nous l'avons dit (quest. xl, art. 3).
3. Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit Aristotelis, lib. vu, cap. G), la colere écoute jusqu'à un certain point la
raison qui lui découvre l'outrage qui a été fait; mais elle ne l'écoute pas
parfaitement, parce qu'en se vengeant elle n'observe pas les règles qu'elle lui
trace. Il y a donc dans la colère un acte de raison et un obstacle qui entrave
l'exercice de cette faculté. C'est ce qui fait dire au même philosophe (Probi,
n et xxvi, in sect. 3), que ceux qui sont tout à fait ivres, au point de
n'avoir plus de raison, ne se fâchent pas, mais quand ils se sont légèrement
enivrés ils se fâchent, parce qu'ils conservent encore leur raison, sans
toutefois qu'elle ait la même liberté.
ARTICLE V. — la colere est-elle plus
naturelle que la concupiscence ?
Objections: 1.. 11 semble que la colère ne soit
pas plus naturelle que la concupiscence. Car on dit que le propre de l'homme
est d'être un animal doux de sa nature. Or, la douceur est opposée à la colère,
comme le dit Aristote (Rhet. lib. n, cap. 3). Donc la colère n'est pas plus
naturelle que la concupiscence, mais elle paraît même absolument contraire à la
nature de l'homme.
2.. La raison se divise par opposition ala
nature. Car les êtres qui agissent par raison nous ne disons pas qu'ils
agissent par nature. Or, la colère existe avec la raison, tandis que la
concupiscence existe sans elle, comme le dit Aristote [Eth. lib. vu, cap. G).
Donc la concupiscence est plus naturelle que la colère.
3.. La colère est le désir de la vengeance,
tandis que la concupiscence est surtout le désir de tout ce qui délecte le
tact, comme la nourriture, et les jouissances charnelles. Or, ces choses sont
plus naturelles à l'homme que la vengeance. Donc la concupiscence est plus
naturelle que la colère.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Eth. lib. v, cap. G) que la colère est plus naturelle que la
concupiscence.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la colere existe
avec la raison plutôt que la concupiscence, elle est plus naturelle à l'espèce,
c'est-à-dire pour ce qui est de l'être raisonnable et individuel, ou de la
complexion propre de celai qui se fâche ; mais, relativement à la nature du
genre, c'est-à-dire de l'animal et de la part de l'objet, la concupiscence est
plus naturelle que la colère.
Il faut répondre qu'on appelle naturel ce qui
est l'effet de la nature, comme le dit Aristote (Phys. lib. n, text. A) par
conséquent on ne peut savoir si une passion est plus ou moins naturelle qu'en
la considérant d'après sa cause. Or, on peut considérer la cause de la passion,
comme nous l'avons dit (quest. xxxvi, art. 1), de deux manières : i" de la
part de l'objet ; 2° de la part du sujet. Si on considere la cause de la colère
et de la concupiscence objectivement, alors la concupiscence, surtout celle des
plaisirs de la table et de la chair, est plus naturelle que la colere, parce
que toutes ces choses sont plus naturelles que la vengeance. Mais si on
considère la cause de la colère subjectivement, sous un rapport la colere est
plus naturelle, et sous un autre la concupiscence. Car la nature de l'homme
peut être considérée, ou d'après la nature du genre, ou d'aprèsla nature de
l'espèce, ou d'après la complexion propre de l'individu. — Si on considère la
nature du genre qui dans l'homme est l'animal, la concupiscence sous ce rapport
est plus naturelle que la colère -, parce que d'après sa nature générale
l'homme est porté à désirer ce qui doit lui conserver la vie, soit comme
espèce, scit comme individu. — Si on considère la nature humaine du côté de
l'espèce, c'est-à-dire comme être raisonnable, alors la colère est plus
naturelle à l'homme que la concupiscence, parce qu'elle existe avec la raison
plus que cette dernière passion. De là Aristote dit (Eth. lib. iv, cap. 5) que
l'homme est plus naturellement enclin à la vengeance (ce qui appartient à la
colère) qu'à la douceur. Car tout être s'élève naturellement contre ce qui lui
est contraire et ce qui lui nuit. — Enfin si on considère la nature de
l'individu selon la complexion qui lui est propre, dans ce cas la colère est plus
naturelle que la concupiscence, parce que sa complexion particulière le porte
plus facilement à la colère qu'à la concupiscence ou à toute autre passion. Car
l'homme est porté à la colere selon que son tempérament est bilieux, et de
toutes les humeurs du corps la bile est celle qui se met le plus rapidement en
mouvement, puisqu'on la compare au feu. C'est pourquoi celui qui est
naturellement enclin par son tempérament à la colère est bien plutôt emporté
par cette passion que celui qui est disposé à la concupiscence ne succombe à
son entraînement. C'est pourquoi Aristote dit (Eth. lib. vii, cap. G) que la
colère se transmet plutôt des pères aux enfants que la concupiscence.
Solutions: 1. II faut répondre au premier
argument, qu'on peut considérer dans l'homme la complexion naturelle de son
corps qui est tempérée et la raison. Sous le rapport de la complexion
corporelle l'homme n'a dans son espèce aucune passion naturellement
prédominante. Or, ni la colère, ni aucune autre passion n'est en lui extrême, parce
que sa complexion est soumise à un tempérament régulier. Mais les autres
animaux n'ont pas cette égalité de complexion ; ils sont au contraire disposés
à un tempérament exlrème. Par suite on trouve en eux des passions excessives;
ainsi le lion se distingue par l'audace, le chien par la colère, le lièvre par
la crainte et ainsi des autres. Sous le rapport de la raison il est naturel à
l'homme dose fâcher et d'être doux, parce que tantôt la raison excite la colere
quand elle en voit le sujet, et tantôt elle l'apaise, quand celui qui est
irrité n'est plus docile à ses ordres, comme nous l'avons dit (art. 4 ad 3j.
2. Il faut répondre au second, que la raison
elle-même appartient à la nature de l'homme; par conséquent par là môme que la
colère existe avec la raison, il s'ensuit que d'une manière elle est naturelle
à l'homme.
3. Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement se rapporte à la colère et à la concupiscence considérées
objectivement.
ARTICLE VI. — la colere est-elle pire
que la haine ?
Objections: 1.. Il semble que la colère soit
plus grave que la haine. Car il est écrit (Prov. xxvii, i) : La colère et la
fureur qui éclate sont sans miséricorde. Or, la haine se laisse quelquefois
fléchir. Donc la colère est plus grave qu'elle.
2.. Souffrir le mal et en gémir, c'est plus que
de le souffrir simplement. Or, pour celui qui hait quelqu'un, il lui suffit que
son ennemi souffre une peine quelconque, mais pour celui qui est en colère ce
n'est pas assez; il veut qu'il connaisse la main qui le frappe et qu'il s'en
afflige, comme le dit Aristote (Rhet. lib. ii, cap. -4). Donc la colère est
plus graveque la haine.
3.. Plus il y a de choses qui concourent à la
formation d'une autre, et plus celle-ci parait avoir de stabilité. Ainsi une
habitude qui résulte de plusieurs actes est plus permanente. Or, la colère
résulte du concours de plusieurs passions, comme nous l'avons dit (art. 1),
tandis qu'il n'en est pas de même de la haine. Donc la colère est plus ferme et
plus grave que la haine.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Augustin (Reg. cap. 37) compare la haine à une poutre et la colère à un
fétu.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque l'objet de la
haine est le mal considere comme tel, et celui de la colère lc mal considéré
sous le rapport du bien, la haine est donc bien pire et bien plus grave que la
colère.
Il faut répondre que l'espèce de la passion et
sa nature s'apprécient d'après son objet. Or, l'objet de la colère et de la
haine est le même subjectivement. Car, comme celui qui hait désire du mal à son
ennemi, de même celui qui est irrité en désire à celui contre lequel il est en
colère, mais non sous le même rapport. En effet celui qui hait cherche le mal
de son ennemi comme une chose mauvaise, tandis que celui qui est irrité veut le
mal de celui contre lequel il s'irrite, parce que ce mal lui parait un bien.
Car dans son opinion il pense qu'en se vengeant il fait un acte de justice. De
là nous avons conclu (art. 2 huj. quaest.) que la haine se produit par
l'application du mal au mal, et la colère par l'application du bien au mal. Or
, il est évident qu'il est moins mauvais de désirer le mal pour une raison de
justice que de le vouloir d'une manière absolue. Car en voulant le mal de
quelqu'un parce que ce mal est juste on peut agir selon la vertu de justice, si
on obéit au précepte de la raison. Et la colere n'est coupable en cette
circonstance que parce qu'elle déroge à ce précepte en agissant avec vengeance.
D'où il est évident que la haine est bien pire
et bien plus grave que la colere.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que dans la colère et la haine on peut considérer deux choses,
l'objet qu'on désire et l'intensité de ce désir. Quant à l'objet du désir, la
colère est plus compatissante que la haine; car par là même que la haine désire
le mal d'autrui pour lui-môme, rien ne peut l'assouvir. En effet, les choses
qu'on désire pour elles-mêmes, on les désire sans mesure, comme le dit Aristote
(Pol. lib. i, cap. G). C'est ainsi que l'avare désire les richesses. C'est pourquoi
il est écrit (Eccl. xii, 16) : Si l'ennemi trouve l'occasion de vous perdre il
sera insatiable de votre sang. Mais la colère ne désire le mal que pour exercer
une juste vengeance. Ainsi quand le mal vient à dépasser les bornes de la j
ustice.au jugement decclui qui était irrité, alors il se laisse fléchir. C'est
la remarque d'Aristote qui dit (Rhet. lib. n, cap. 4) que celui qui est en
colère devient compatissant quand il a fait beaucoup de mal, mais que celui qui
a de la haine ne compatit jamais. Par rapport à l'intensité du désir, la colère
exclut la compassion plutôt que la haine, parce que le mouvement de la colère
est plus impétueux par suite de la facilité avec laquelle la bile s'enflamme.
Aussi l'Ecriture ajoute (Prov. xxvii, 4) : Qui pourra soutenir la violence d'un
homme emporté ?
2. Il faut répondre au second, que, comme nous
l'avons dit (in corp. art.), celui qui est irrité désire le mal d'autrui parce
qu'il le considère comme une juste vengeance. La vengeance s'exerce en portant
une peine. Or, il est dans la nature de la peine d'être contraire à la volonté,
d'aifliger celui qui la reçoit et d'être imposée pour une faute quelconque.
C'est pourquoi celui qui est irrité veut que celui à qui il fait du tort le
sache, qu'il en ait de la peine et qu'il apprenne que ce mal lui arrive en
punition de son outrage. Mais celui qui hait ne s'inquiète nullement de cela,
parce qu'il désire le mal d'autrui pour lui-même. Toutefois il n'est pas vrai
que le plus grand mal soit celui dont on s'attriste. Car l'injustice et
l'imprudence sont des maux, néanmoins parce qu'ils sont volontaires ils ne
contristent pas ceux dans lesquels ils se trouvent (1), comme le dit Aristote
(Rhet. lib. 11, cap. 4).
(1) Ces maux sout cependant incomparablement
plus graves que la peine ou le châtiment qui déplaît au pécheur.
3. Il faut répondre au troisième, que ce qui
résulte de plusieurs causes est plus stable quand les causes sont d'égale
valeur, mais une cause peut l'emporter sur plusieurs autres. Or, la haine
provient d'une cause plus permanente que la colère. Car la colere provient de
ce que l'esprit s'émeut à propos d'une injure qu'il a reçue, tandis que la
haine provient de la disposition d'un individu d'après laquelle il regarde
comme contraire et nuisible ce qu'il hait. C'est pourquoi comme la passion
passe plus vite que la disposition ou l'habitude, la colère passe plus vite que
la haine, parce que la haine, bien que ce soit une passion, provient de cette
disposition. C'est pourquoi Aristote dit (Rhet. lib. 11, cap. 4) que la haine
est plus inguérissable que la colère.
ARTICLE VII. — LA COLERE NE S'ÉLÈVE-T-ELLE
QUE CONTRE CEUX QUE REGARDE LA JUSTICE ?
Objections: 1.. Il semble que la colere ne
s'élève pas seulement contre ceux qui sont capables de justice. Car les êtres
déraisonnables n'en sont pas capables, et cependant l'homme se fâche
quelquefois contre eux; ainsi par exemple l'écrivain jette sa plume de colere
ou le cavalier iVappe son cheval. Donc la colère ne se rapporte pas seulement à
ceux qui sont capables de justice.
2.. L'homme n'a pas de justice à exercer envers
lui-même, ni à l'égard de ce qui lui appartient, comme le dit Aristote [Eth.
lib. v, cap. 6). Or, l'homme se fâclie quelquefois contre lui-même, comme le
pénitent à cause de ses péchés. C'est ce qui fait dire au Psalmiste (P.s-. iv,
5) : Fâchez-vous, mais ne péchez pas. Donc la colère ne se porte pas seulement
sur ceux qui sont capables de justice.
3.. Il peut y avoir justice et injustice de la
part d'un genre entier ou d'une communauté entière ; par exemple quand une cité
a lésé quelqu'un. Or, la colère ne se rapporte pas au genre, mais seulement aux
individus, comme le dit Aristote (Rhet. lib. n, cap. A). Donc la colère ne se
rapporte pas à proprement parler à ceux qui sont capables de justice et
d'injustice.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote l'affirme (Rhet. lib. ii, cap. 2, 3 et 4). CONCLUSION. — Puisque c'est
à la justice qu'il appartient d'exercer la vengeance, la colère ne se rapporte
qu'à ceux qui sont capables de celte vertu.
Réponse: Il faut répondre que, comme nous
l'avons dit (art. préc), la colère désire le mal comme un moyen de juste
vengeance-, c'est pourquoi elle se rapporte aux mêmes individus que la justice
et l'injustice. En effet, c'est à la justice qu'appartient la vengeance et
c'est à l'injustice que reviennent les blessures ou les outrages. Ainsi du côté
de sa cause qui estf offense faite par un autre aussi bien que du côté de la
vengeance que désire celui qui est irrité, il est évident que la colère se rapporte
aux mômes individus que la justice et l'injustice.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument (art. 4 ad 2), que la colère, quoiqu'elle existe avec la raison, peut
cependant se trouver dans les animaux qui sont dépourvus de cette faculté, parce
que leur instinct naturel les porte, au moyen de leur imagination, à des
actions qui ressemblent aux oeuvres de la raison. Ainsi donc, puisque l'homme a
la raison et l'imagination, la colère peut se produire en lui de deux manières
: 1° Elle peut résulter de l'imagination seule qui lui montre l'offense qu'il a
reçue. Dans ce cas la colère s'élève contre des choses irraisonnables et
inanimées, et ressemble aux mouvements qu'éprouve l'animal à propos de tout ce
qui lui nuit. 2° Elle peut provenir de la raison qui découvre elle-même le mal
qu'on a reçu. Alors, comme le dit Aristote (Rhet. lib. n, cap. 3), la colère ne
peut se porter d'aucune manière vers les choses insensibles, ni vers les morts
; soit parce qu'ils n'ont pas le sentiment de la douleur, et c'est surtout ce
que recherchent ceux qui sont irrités à l'égard de ceux qui sont l'objet de
leur colere; soit parce qu'il n'y a pas de vengeance à exercer contre eux,
puisqu'ils ne peuvent faire injure à personne.
2. Il faut répondre au second, que, comme le
dit Aristote (Eth. lib. v, ad fin.), il peut y avoir métaphoriquement justice
et injustice de l'homme envers lui-même, en ce sens que la raison régit
l'irascible et le concupiscible. C'est ainsi qu'on dit que l'homme tire
vengeance de lui-même et que par conséquent il se fâche contre lui-môme -, mais
on ne pourrait pas le dire d'une manière propre et absolue.
3. II faut répondre au troisième, qu'Aristote
(Rhet. lib. ii, cap. 4) ne met qu'une différence entre la haine et la colère,
c'est que la haine peut se rapporter à un genre quelconque-, ainsi nous
haïssons le genre entier des voleurs, tandis que la colère n'a pour objet que
ce qui est individuel. La raison en est que la haine provient de ce que nous
considérons la manière d'être d'une chose comme contraire à notre disposition
(1); ce qui peut avoir lieu à l'égard de l'universel aussi bien qu'à l'égard]
du particulier. Mais la colère résulte de ce que quelqu'un nous a offensés par
son action. Or, tous les actes se rapportent aux individus ; c'est ce qui
faitque la colère a toujours pour objet quelque chose d'individuel. Ainsi quand
une ville entière nous a blessés, on considère cette ville comme un seul être
individuel.
(1) Ainsi on hait le venin et la morsure de
tous les serpents en général et en particulier -*
ARTICLE VIII. — A-T-ON DISTINGUÉ
CONVENABLEMENT LES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE COLERE ?
Objections: 1.. Il semblequesaint Jean
Damascène (Zte fui. orth.ïïh, n. cap. 4G)distingue à tort trois espèces de
colère : le fiel, la manie et la fureur. Car on ne distingue pas les espèces
d'un genre d'après ce qu'il y a en elles d'accidentel. Or, ces trois espèces se
distinguent d'après des accidents. En effet, on appelle fiel le principe du
mouvement de la colère ; on donne le nom de manie à la colère quand elle est
permanente, et celui de fureur à la colère qui cherche l'occasion de la
vengeance. Donc il n'y a pas differentes espèces de colère.
2.. Cicéron dit (De Tusc. lib. iv j que
l'emportement que les Grecs désignent sous le nom de ôojaôç est la colère qui
s'élève et qui se passe en un instant. Or, saint Joan Damascène (loc. cit.)
emploie le mot ôvjaôç pour exprimer la fureur. Donc la fureur ne respire pas
après la vengeance, mais elle s'affaiblit plutôt avec le temps.
3.. Saint Grégoire distingue (Mo?: xxi, cap. S)
dans la colère trois degrés : la colère silencieuse, la colère accompagnée de
la voix, la colère accompagnée delà parole exprimant la pensée. C'est d'après
cette triple distinction que Notre-Seigneur dit (Matth, v, 22) : Celui qui se
fâche contre son frère, il exprimo par là la colère silencieuse. Puis il ajoute
: Celui qui aura dit à son frère : Racha; il indique par ces mots la colere
accompagnée de la voix, mais qui n'exprime pas pleinement ses pensées. Et en
fin il dit : Celui qui aura dit à son frère : Fat, ce qui signifie l'expression
complète de la parole. Donc saint Jean Damascène n'a pas été complet dans son
énumération, puisqu'il n'a fait aucune distinction relativement ala voix.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
L'autorité de saint Jean Damascène et celle de Némésius (Denat. hom. cap. 21)
sont formelles.
Réponse: CONCLUSION. — Il y a trois espèces de
colère, le fiel, la marne et la fureur, et ces trois distinctions se rapportent
aux objets qui augmentent la colère.
Il faut répondre que les trois espèces de
colère désignées par saint Jean Damascène et par Némésius se prennent des
objets qui ajoutent à la colère, ce qui arrive de trois manières : 1° Par la
facilité du mouvement, et c'est cette colère qu'on appelle fiel, parce qu'elle
s'enflamme rapidement. 2° Par l'effet de la tristesse qui est cause de cette
colère dont le souvenir reste longtemps dans l'esprit; et c'est ce qui
constitue la manie qui vient du mot latin manere (demeurer). 3° Par suite de la
vengeance que celui qui est irrité désire; ce qui appartient à la fureur qui
n'a jamais de repos tant qu'elle n'a pas puni le coupable. De là Aristote dit
(Eth. lib. iv, cap. 5) que parmi ceux qui se mettent en colère, il y en a qu'on
appelle violents parce que leur colère est prompte, d'autres qu'on appelle
amers parce qu'ils gardent longtemps leur rancune, enfin d'autres qui sont
difficiles parce qu'ils ne s'apaisent que quand ils ont rendu le mal pour le
mal.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument,
que toutes les choses qui contribuent au développement de la colère ne se
rapportent pas à elle d'une manière purement accidentelle. C'est pourquoi rien
n'empêche qu'on ne puisse ainsi distinguer différentes espèces de colère.
2. Il faut répondre au second, que
l'emportement dont parle Cicéron paraît appartenir plutôt à la première espèce
de colère qui est prompte qu'à la fureur. D'ailleurs rien n'empêche que le mot
grec ômôç, que les Latins traduisent par fureur, n'exprime tout à la fois la
promptitude de la colère et son obstination dans le dessein qu'elle a de punir.
3. Il faut répondre au troisième, quecesdegrés
de colere sedistinguentd'après les effets de cette passion, mais non d'après
ses divers états de perfection (i).
(1) C'est-à-dire que saint Grégoire distingue
lacolère d'après ses effets, mais non d'après ses différentes espèces.
QUESTION XLVII. : DE LA CAUSE EFFICIENTE DE
LA COLÈRE ET DE SES REMÈDES.
Après avoir parlé de la colère en elle-même,
nous avons à examiner sa cause efficiente et ses remèdes. — A ce sujet quatre
questions se présentent : 1° Le motif de la colère est-il toujours une action
qui a été faite contre celui qui s'irrite? — 2° Est-ce assez du peu d'estime ou
du mépris pour exciter la colère? — 3" De la cause de la colère considérée
par rapport à celui qui en est le sujet. — 4" De la cause de la colère
considérée par rapport à celui qui en est l'objet.
ARTICLE I. — LE MOTIF DE LA COLÈRE EST-IL
TOUJOURS UN ACTE FAIT CONTRE LE SUJET QUI s'iRRITE?
Objections: 1.. 11 semble que la colere n'ait
pas toujours pour motif un fait ou un acte qui se rapporte à la personne
irritée. En effet, l'homme en péchant ne peut rien faire contre Dieu. Car il
est écrit (Job, xxxv, 6) : Si vos iniquités se multiplient, que ferez-vous en
cela contre lui? Cependant il est dit que Dieu s'irrite contre les pécheurs,
selon ces paroles du Psalmiste (Ps. cv, 40) : Le Seigneur s'est mis en colère
et est entré en fureur contre son peuple. Donc on ne s'irrite pas toujours par
suite d'une chose faite contre soi.
2.. La colère est le désir de la vengeance. Or,
on désire tirer vengeance du mal fait à autrui. Donc le motif de la colère
n'est pas toujours le mal qui nous a été fait à nous-mêmes.
3.. Comme le dit Aristote (Rhet. lib. ii, cap.
2) : Les hommes s'irritent surtout contre ceux qui méprisent les choses qui
sont l'objet principal de leur étude. Ainsi ceux qui étudient la philosophie se
fâchent contre ceux qui la méprisent, et il en est de même des autres. Or,
mépriser la philosophie ce n'est pas nuire à celui qui l'étudié. Donc nous ne
nous fâchons pas toujours à cause de ce qu'on fait contre nous.
4.. Celui qui se tait en face de celui qui
l'injurie l'excite davantage à la colère, selon la remarque de saint
Chrysostome. Cependant en se taisant il ne fait rien contre lui. Donc la colère
de quelqu'un n'est pas toujours provoquée parce qu'on fait contre lui.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Rhet. lib. ii, cap. 4) que la colère provient toujours de choses
qui ont été faites contre nous; l'inimitié peut exister sans cela, car il
suffit de penser qu'un homme est de telle ou telle manière pour le haïr.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la colère est le
désir qu'on a de repousser le mal qu'on a éprouvé personnellement, le motif de
la colère est toujours une chose faite contre celui qui s'irrite.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xlvi, art. 6), la colere est le désir de nuire à un autre pour en tirer
une juste vengeance. Or, la vengeance n'a lieu qu'autant que l'injure l'a
précédée. Toute injure ne provoque pas à la vengeance, il n'y a que celle qui
se rapporte à celui qui désire se venger. Car comme tout être désire
naturellement son propre bien, de môme il repousse naturellement son propre mal.
Or, l'injure faite par un individu n'en atteint un autre qu'autant que celui
qui l'a faite a eu l'intention de lui nuire. D'où il suit que le motif de la
colère est un acte fait contre celui qui s'irrite.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument,
qu'on ne considère pas en Dieu la colère comme une passion de l'âme, mais comme
un jugement de sa justice, selon qu'il veut se venger du péché. Car le pécheur
ne peut pas effectivement nuire à Dieu par son péché, mais il agit cependant
contre lui de deux manières : 4° parce qu'il le méprise dans ses commandements;
2° parce qu'il nuit à quelqu'un, soit à lui-môme, soit à autrui, ce qui se
rapporte à Dieu, puisque celui auquel il nuit est placé sous la providence et
sous la protection divine.
2. Il faut répondre au second, que nous nous
irritons contre ceux qui nuisent aux autres et nous désirons en tirer
vengeance, parce que ceux auxquels on nuit nous appartiennent de quelque
manière, soit par la parenté, soit par l'amitié, soit du moins par la communauté
de nature (1).
(1) Comme hommes, tous nos semblables sont nos
frères.
3. Il faut répondre au troisième, que nous
considérons comme notre bien ce qui fait l'objet principal de notre étude ;
c'est pourquoi quand on le méprise nous croyons qu'on nous méprise nous-mêmes
et qu'on nous blesse.
4. Il faut répondre au quatrième, que celui qui
garde le silence irrite celui qui l'injurie, parce que son silence est attribué
au mépris et qu'il prouve qu'il fait peu de cas de la colère de celui qui
l'insulte. Or, le peu d'estime est un acte.
ARTICLE II. — le peu d'estime ou le mépris
est-il seul un motif de colere ?
Objections: 1.. Il semble que lc peu d'estime
ou le mépris ne soit pas seul un motif de colère. Car saint Jean Damascène dit
(De fid. orth. lib. ii, cap. 16) que nous nous fâchons quand nous subissons ou
que nous croyons subir une injure. Or, l'homme peut subir une injure sans qu'on
lui témoigne du mépris ou peu d'estime. Donc il n'y a pas que le peu d'estime
qui soit un motif de colère.
2.. C'est le même sentiment qui nous porte à
rechercher les honneurs et à nous attrister du peu d'estime qu'on a pour nous.
Or, les animaux ne briguent pas les honneurs et par conséquent ils ne
s'attristent pas du peu d'estime qu'on a pour eux. Néanmoins ils s'irritent
lorsqu'ils sont blessés, comme le dit Aristote (Eth. lib. m, cap. 8). Donc il
n'y a pas que le peu d'estime qui paraisse être un motif de colère.
3.. Aristote assigne à la colère plusieurs
autres causes (Rhet. lib. ii, cap. 2) ; par exemple, l'oubli, la joie à propos
de l'infortune, la connaissance du mal, l'obstacle qui empêche la volonté de
s'accomplir. Donc il n'y a pas que le défaut d'estime qui excite la colère.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Rhet. lib. n, cap. 2) que la colère est un désir de vengeance
accompagné de tristesse à cause du peu d'estime que nos ennemis paraissent
faire de nous.
Réponse: CONCLUSION. —Toutes les causes de la
colère se ramènent au peu d'estime ; c'est pourquoi ii n'y a que le peu
d'estime ou le mépris qui soit considéré comme le motif de cette passion.
Il faut répondre que toutes les causes de la
colère se ramènent au peu d'estime. En effet, il y a trois espèces de mépris,
comme le dit Aristote (Rhet. lib. n, cap. 2), qui sont : le dédain, l'entrave
qui empêche la volonté de s'accomplir, et l'insulte. Or, tous les motifs de la
colère se ramènent à ces trois points. On peut en donner deux raisons. La
première, c'est que la colère désire nuire à autrui, parce qu'elle considère le
mal qu'elle lui veut comme une juste vengeance. C'est pourquoi elle ne
recherche la vengeance qu'autant qu'elle est juste. Et comme la vengeance n'est
juste qu'à l'égard de celui qui a fait une injustice, il s'ensuit que ce qui
excite à la colère c'est toujours ce qui paraît injuste. D'où Aristote conclut
(Rhet. lib. ii, cap. 3) que si les hommes pensaient qu'ils ont mérité ce qu'ils
souffrent ils ne s'irriteraient pas contre les auteurs de leurs souffrances,
parce que la colère ne se porte jamais sur ce qui est juste. Mais il arrive
qu'on peut nuire à quelqu'un de trois manières : par l'ignorance, la passion et
l'élection (1). En effet, celui qui commet la plus grande injustice, c'est
celui qui fait le mal par choix, à dessein ou par l'effet d'une malice
positive, comme le dit Aristote (Eth. lib. v, cap. 5 et 8). C'est pourquoi nous
nous irritons le plus contre ceux qui nous nuisent de la sorte. Car si nous
pensons qu'ils nous ont injuriés par ignorance ou par passion, alors nous ne
nous fâchons pas contre eux ou nous nous fâchons beaucoup moins. En effet,
quand une chose a été faite par ignorance ou par passion, cette circonstance
affaiblit l'injure et excite en quelque sorte à l'indulgence et au pardon,
tandis que ceux qui font du tort avec préméditation paraissent pécher par
mépris, et c'est pour cette raison que nous nous irritons beaucoup plus contre
eux. D'où Aristote observe (Rhet. lib. ii, cap. 3) que nous ne nous irritons
pas ou que nous nous irritons moins contre ceux qui font une chose par colère,
parcequ'ils ne semblent pas avoir agi par mépris.—La seconde raison c'est que
le défaut d'estime est contraire à la dignité de l'homme. Car les hommes
manquent d'estime pour ce qui ne leur paraît pas digne, selon la remarque
d'Aristote (Rhet. lib. ii, cap. 2). Or, tous les biens que nous possédons ont
pour but de rehausser notre dignité. C'est pourquoi tout ce qui nous nuit
semble déroger à notre supériorité et par là même appartenir au défaut
d'estime.
(1) L'élection, c'est-à-tlire quand on nuit à
quelqu'un par choix et de dessein prémédité.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que quand on souffre une injure qui a une autre cause que le mépris,
cette cause diminue la nature même de l'injure. Il n'y a donc que le mépris ou
le peu d'estime qui ajoute à la colere ; c'est v pourquoi il est considéré par
lui-même comme la cause de cette passion.
2. Il faut répondre au second, que quoique
l'animal ne recherche pas l'honneur considéré comme tel, néanmoins il désire
naturellement une certaine prééminence dans son espèce et il s'irrite contre
les choses qui y dérogent.
3. Il faut répondre au troisième, que toutes
ces causes se ramènent au défaut d'estime. En effet, l'oubli (2) en est une
preuve évidente ; car les choses que nous estimons beaucoup nous les gravons
profondément dans notre mémoire. De même c'est le défaut d'égards ou d'estime
qui nous porte à ne pas craindre de contrister quelqu'un en lui annonçant des
choses tristes. Quant à celui qui témoigne de la joie en présence du malheur
d'autrui , il prouve qu'il s'inquiète peu de son bonheur ou de son malheur. De
même celui qui empêche quelqu'un de réaliser son dessein sans qu'il retire de
là aucun avantage, ne paraît pas tenir beaucoup à son amitié. C'est pourquoi
toutes ces choses excitent à la colère, parce qu'elles sont autant de signes de
mépris.
(2) L'oubli d'un bienfait, par exemple, ou
l'oubli de l'individu lui-même.
ARTICLE III. — notre propre supériorité
est-elle une cause de notre colere?
Objections: 1.. Il semble que la dignité du
sujet ne soit pas une cause de la promptitude de sa colère. Car Aristote dit
(Rhet. lib. ii, cap. 2) qu'on se fâche davanlage quand on est triste, comme les
infirmes, les indigents et tous ceux qui n'ont pas ce qu'ils désirent. Or,
toutes ces choses paraissent appartenir à celui qui est dans le besoin. Donc
c'est le défaut plutôt que la supériorité qui rend enclin à la colère.
2.. Aristote dit (loc. cit.) qu'on s'irrite
surtout quand on se voit méprisé pour des qualités qu'on peut être soupçonné de
n'avoir pas ou de ne posséder que faiblement ; mais quand on croit qu'on
excelle sur les points où l'on est critiqué, on dédaigne la critique. Or, le
soupçon dont nous venons de parler provient de ce qui manque à l'individu. Donc
la faiblesse plutôt que l'excellence ou la supériorité est cause de la colère.
3.. Ce qui fait la supériorité de l'homme le
rend extrêmement agréable et le remplit d'espérance. Or, Aristote dit (Rhet.
lib. ii, cap. 3) que dans les jeux, les ris, les fêtes, la prospérité, les
plaisirs honnêtes et les plus belles espérances, les hommes ne s'irritent pas.
Donc l'excellence du mérite ne produit pas la colere.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Rhet. lib. n, cap. 9) que les hommes s'irritent à cause de leur
dignité.
Réponse: CONCLUSION. — Si ou regarde au motif
de la colère, l'excellence de celui qui s'irrite est la cause de cette passion
; mais si on considère la disposition du sujet irrité, c'est plutôt ce qu'il y
a de méprisable que ce qu'il y a d'élevé en lui qui en est la cause.
Il faut répondre que la cause de la colère peut
se considérer dans celui qui se fâche de deux manières : 1° Par rapport au
motif de la colère. Ainsi la supériorité de quelqu'un est cause qu'il se fâche
facilement. Car le motif de la colère est un injuste dédain, comme nous l'avons
dit (art. préc). Or, il est constant que plus un individu est élevé et plus est
injuste le dédain qu'on affecte pour les choses dans lesquelles il excelle.
C'est pourquoi ceux qui ont une certaine supériorité se fâchent davantage dès
qu'on n'a pas pour eux l'estime qu'ils méritent. Ainsi il en est d'un riche
dont on apprécie peu les richesses, d'un rhéteur dont on méconnaît l'éloquence
et de tous les autres. 2° On peut considérer la cause de la colère dans le
sujet qui s'irrite relativement aux dispositions où il se trouve. Or, il est
évident que rien ne porte à la colère, sinon le mal qui contriste, et ce qui
constitue dans l'homme un défaut le contriste extrêmement, parce que ceux qui
sont soumis à des imperfections ou à des privations sont plus facilement
blessés. C'est ce qui fait que les hommes qui sont malades ou qui ont d'autres
défauts s'irritent plus facilement, parce qu'il est plus aisé de les
contrister.
Solutions: 1. La réponse au premier argument
est par là même évidente.
2. Il faut répondre au second, que celui qui
est méprisé en ce qu'il excelle le plus d'une manière évidente ne pense pas en
éprouver aucun dommage; c'est pourquoi il ne s'en attriste pas et il s'en fâche
moins. Mais sous un autre rapport, par là môme que le mépris dont il est
l'objet est moins mérité, il a une raison plus forte de se mettre en colère, à
moins qu'il ne croie qu'il n'a pas été ainsi critiqué ou plaisanté par mépris,
mais par ignorance ou pour quelque autre motif semblable.
3. Il faut répondre au troisième, que toutes
ces choses empêchent la colère au même titre qu'elles empêchent la tristesse.
Mais d'un autre côté elles sont de nature à la provoquer, parce qu'elles
rendent le mépris plus inconvenant (1).
(1) Lc mépris qu'on fait du nous est d'autant
plus injuste que ces avantages nous élèvent au-dessus des autres.
ARTICLE IV. — la bassesse de celui qui nous
offense est-elle cause que nous nous fachons plus facilement contre lui ?
Objections: 1.. Il semble que la bassesse de
quelqu'un ne soit pas cause que nous nous fâchions plus facilement contre lui.
Car Aristote dit (Rhet. lib. h, cap. 3)que nous ne nous fâchons pas contre ceux
qui font l'aveu de leur faute, qui se repentent et qui s'humilient, mais que
nous sommes plutôt doux à leur égard. Ainsi les chiens ne mordent pas ceux qui
sont assis. Or, tout cela est une preuve de médiocrité et de bassesse. Donc la
faiblesse d'un individu est cause que nous nous fâchons moins contre lui.
2.. Il n'y a rien au-dessous de la mort. Or, la
colère cesse à l'égard des morts. Donc ce qu'il y a de défectueux dans
quelqu'un n'est pas une cause qui excite à s'irriter contre lui.
3.. Personne ne considèrequelqu'uncommedepeud'importanee
du moment qu'il est son ami. Or, quand nos amis nous offensent ou qu'ils ne
nous prêtentpas secours, nousen sommes très-blessés. D'où ilestécrit (Ps. liv,
13) : Si mon ennemi m'eût maudit, je l'aurais supporté volontiers. Donc le peu
d'importance de l'individu n'est pas cause que nous nous irritons plus
facilement contre lui.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (Mei. lib. h, cap. 2) que Je riche s'irrite contre le pauvre s'il
le méprise, et celui qui commande contre celui qui lui est soumis.
Réponse: CONCLUSION. — L'indignité et la
faiblesse de celui contre lequel nous nous irritons provoque notre colère selon
qu'elle augmente notre mépris, mais elle affaiblit en nous cette passion, si
elle affaiblit notre dédain.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 2 et 3), l'indignité du mépris est ce qui provoque le plus à la colère.
La bassesse ou la médiocrité de celui contre lequel nous nous irritons
contribue donc à augmenter la colère, parce qu'elle rend le mépris plus
indigne. Car, comme plus un individu est élevé, et plus il est indigne de le
mépriser, de moine plus un individu est faible, et plus il a tort de mépriser
les autres. C'est pourquoi les nobles s'irritent d'ôtre méprisés par les roturiers,
les sages par les fous, les maîtres par leurs serviteurs. Au contraire si la
faiblesse diminue ce que le mépris avait d'indigne, alors elle n'augmente pas,
mais elle diminue la colère. Ainsi ceux qui se repentent de l'injure qu'ils ont
faite, qui avouent leurs torts, qui s'humilient et qui demandent pardon,
adoucissent ceux qui sont irrités, d'après ce mot de l'Ecriture (Prov. xv, 1) :
Une parole douce apaise la colère, parce que dans cette circonstance ceux qui
s'humilient paraissent non mépriser, mais faire lc plus grand cas de ceux
devant lesquels ils s'abaissent.
Solutions: 1. La réponse au premier argument
est par là môme évidente.
2. Il faut répondre au second, qu'il y a deux
causes pour lesquelles la colère s'arrête devant les morts. La première, c'est
qu'ils ne peuvent ni souffrir, ni comprendre, et c'est surtout ce que désirent
ceux qui sont en colère à l'égard de ceux qui sont l'objet de leur courroux. La
seconde, c'est qu'ils sont parvenus au terme de leurs maux ; ainsi la colère
s'arrête devant tous ceux qui ont été grièvement punis, parce que leurs maux
dépassent la juste mesure des peines qu'ils méritaient.
3. Il faut répondre au troisième, que le mépris
qui vient de nos amis nous parait plus indigne; c'est pourquoi nous nous
irritons davantage contre eux s'ils nous méprisent, soit en nous nuisant, soit
en ne venant pas à notre secours, et il en est de même de la colère que nous
concevons- contre ceux qui sont au-dessous de nous.
QUESTION XLVIII. : DES EFFETS DE LA COLÈRE.
Apres avoir parlé des causes de la colère, il
nous reste maintenant à nous occuper de ses effets. — A cet égard quatre
questions sc présentent : 1° La colère produit-elle la délectation?— 2°
Produit-elle un bouillonnement du sang dans le coeur ? — 3° Est-ce cette puissance
qui empêche le plus l'usage de la raison ? — 4° Produit-elle le silence?
ARTICLE I. — LA COLERE r-RODUIT-elle
la DÉLECTATION ou LA joie ?
Objections: 1.. Il semble que la colère ne
produise pas la délectation. Car la tristesse l'exclut, et la colère est
toujours accompagnée de tristesse, parce que, comme le dit Aristote (Eth. lib.
vii, cap. (>), quiconque fait une chose avec colère la fait avec tristesse.
Donc la colère ne produit pas la délectation.
2.. Aristote dit (Eth. lib. iv, cap. 5) que la
punition calme l'élan de la colère et remplace la tristesse par la délectation.
D'où l'on peut conclure que la délectation que goûte l'homme irrité provient du
châtiment qu'il inflige. Or, la punition exclut la colere; par conséquent du
moment où la délectation arrive, la colère n'existe plus. La délectation n'est
donc pas un effet qui lui soit uni.
3.. Aucun effet ne gène sa cause, puisqu'il lui
est conforme. Or, les délectations sont un obstacle à la colère, comme le dit
Aristote (Rhet. lib. ii, cap. 3). Donc elles n'en sont pas un effet.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote rapporte au même endroit (loc. cit.) que la colere est plus douce que
le miel au coeur de I homme.
Réponse: CONCLUSION. —La colere étant le désir
de la vengeance, elle procure à l'homme une certaine jouissance quand il trouve
à satisfaire ce désir.
Il faut répondre que, comme le dit Aristote
(Eth. lib. vu, cap. 14), les délectations, surtout les délectations sensibles
et corporelles, sont un remède contre la tristesse. C'est pourquoi plus la
tristesse ou l'angoisse contre laquelle on cherche un remède est grande, et
plus on saisit avec ardeur la délectation. Ainsi il est évident que quand
quelqu'un a soif, ce qu'il boit lui paraît plus agréable. Or, il est clair,
d'après ce que nous avons dit (quest. xlvii, art. 1), que la colère provient
d'une injure qu'on a reçue et qui contriste, et qu'on remédie à cette tristesse
par la vengeance. C'est pourquoi quand on satisfait cette dernière passion il
en résulte une jouissance d'autant plus grande que la tristesse antérieure
était plus profonde. Ainsi donc quand la vengeance est réellement présente,
elle produit une délectation parfaite qui exclut toute tristesse et qui calme par
là même la colère. Mais avant que la vengeance ne se soit réalisée, celui qui
est en colère se la rend présente de deux manières :1° Par l'espérance, parce
que personne ne s'irrite qu'autant qu'il espère se venger, comme nous l'avons
dit (quest. xlvi, art. 4). 8° Par le mouvement continu de la pensée. Car tout
homme qui désire quelque chose se plaît à fixer sa pensée sur ce qu'il désire.
C'est pour cette raison que les rêves sont agréables, et que quand quelqu'un
est irrité il trouve du plaisir à rouler dans son esprit ses projets de
vengeance. Cependant il ne jouit pas alors de cette délectation parfaite qui
enlève la tristesse et qui par conséquent détruit la colère.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que celui qui est irrité ne s'attriste pas et ne se réjouit pas du
même objet ; il s'attriste de l'injure qu'il a reçue et il se réjouit de la
vengeance qu'il méditeet qu'il espère. Ainsi la tristesse est comme le principe
de la colère, tandis que la délectation en est comme l'effet ou le terme.
2. Il faut répondre au second, que cette
objection repose sur la délectation qui est l'effet de la vengeance réelle et
actuelle et qui détruit totalement la colère.
3. Il faut répondre au troisièi?ie, que les
délectations antérieures empêchent la tristesse et sont par conséquent un
obstacle à la colère, mais la délectation qui vient de la vengeance est une
suite de la colère elle-même.
ARTICLE II. — est-ce la colere qui excite le
plus le bouillonnement du sang dans le coeur?
Objections: 1.. Il semble que le bouillonnement
du sang ne soit pas principalement l'effet de la colère. Car ce bouillonnement,
comme nous l'avons dit (quest. xxxvii, art. 2), appartient à l'amour. Or ,
l'amour, comme nous l'avons vu (quest. xxvii, art. 4), est le principe et la
cause de toutes les passions. Donc puisque la cause l'emporte sur l'effet, il
semble que ce ne soit pas la colère qui enflamme davantage le sang.
2.. Les choses qui excitent par elles-mêmes
l'effervescence du sang ne font qu'augmenter avec le temps ; ainsi l'amour se
fortifie par la durée. Or, la colere s'affaiblit au contraire ; car Aristote
dit (Rhet. lib. ii, cap. 3) que le temps calme la colère. Donc la colère ne
produit pas à proprement parler cette effervescence.
3.. La chaleur en s'ajoutant à la chaleur
l'augmente. Au contraire Aristote dit (Rhet. lib. ii, cap. 3) que quand une
plus grande colère survient elle calme l'autre. Donc la colère ne produit pas
la chaleur ou le bouillonnement du sang.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Jean Damascène dit (De fid. orth. lib. ii, cap. 16) que la colère est le
bouillonnement du sang dans le coeur, provenant de l'évaporation du fiel.
Réponse: CONCLUSION. — Le mouvement de la
colère étant expansif comme celui de la chaleur, il est nécessaire qu'il
produise dans le coeur un bouillonnement du sang, qui résulte de l'évaporation
même du fiel.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xliv, art. 1), la modification organique qui a lieu dans les passions
de l'âme est proportionnée au mouvement de l'appétit. Or, il est évident que
tout appétit, même l'appétit naturel, tend plus fortement à ce qui lui est
contraire s'il est présent. Ainsi nous voyons l'eau chaude se congeler
davantage, comme si le froid agissait plus fortement sur le chaud. Le mouvement
appétitif de la colère étant produit par une injure reçue, comme par un
contraire qui est là présent, il en résulte que l'appétit tend le plus vivement
à repousser cette injure par la vengeance. De là la violence extrême et l'impétuosité
qu'on remarque dans le mouvement de la colère. Ce mouvement n'étant pas
rétractif comme celui du froid, mais plu tôt expansif comme celui de la
chaleur, il arrive consé-qucmment que la colère produit un bouillonnement du
sang et des esprits dans le coeur qui est l'instrument des passions de l'âme.
De là, par suite de la perturbation excessive du coeur, on remarque chez ceux
qui sont irrités certains signes qui se manifestent dans leurs membres
extérieurs. C'est ce qui fait dire à saint Grégoire (Moral, lib. v, cap. 30)
que quand le coeur est enflammé par la colère , il palpite, le corps tremble,
la langue s'embarrasse, le visage devient de feu, les yeux sont hagards, on ne
reconnaît personne, la bouche forme des mots sans qu'on sache ce que l'on dit.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que l'amour ne se sent bien que quand on est privé de l'objet qu'on
aime, comme le dit saint Augustin (De J'rin. lib. x cire. fin.). C'est pourquoi
quand l'homme souffre dans sa dignitó qu'il aime, par suite de l'injure qui lui
a été faite il sent plus vive-nient l'amour qu'il lui portait, et son coeur
n'en est que plus ardent à repousser tout ce qui le sépare de l'objet aimé.
C'est ainsi que la colère ajoute à la ferveur de l'amour et lc rend plus sensible.
Cependant la ferveur qui résulte de la chaleur n'appartient pas à l'amour au
même titre qu'à la colère. Car la ferveur de l'amour est accompagnée d'une
certaine douceur et d'un certain calme, puisqu'elle a pour objet le bien qu'on
aime; c'est pour cela qu'on la compare à la chaleur de l'air et du sang, et
c'est ce qui fait que ceux qui sont sanguins aiment avec plus d'ardeur. Et l'on
dit que c'est le foie qui porte à l'amour, parce que c'est en lui que le sang
se forme. La ferveur de la colère est au contraire accompagnée d'une violente
amertume , parce qu'elle a pour objet de punir celui qui lui est contraire. On
la compare à la chaleur du feu et de la bile, et c'est pour ce motif que saint
Jean Damascène dit (De fui. orth. lib. ii, cap. 16), qu'elle provient de
l'évaporation du fiel et qu'on lui donne le nom de bilieuse.
2. Il faut répondre au second, que toutes les
choses dont le temps affaiblit la cause doivent nécessairement s'affaiblir avec
le temps lui-même. Or, il est évident que la mémoire s'affaiblit avec le temps;
car on oublie plus facilement ce qui est ancien. Or, la colère est produite par
le souvenir d'une injure qu'on a reçue. C'est pourquoi la cause de la colère
s'affaiblit insensiblement avec lc temps jusqu'à ce qu'elle soit totalement détruite.
L'injure paraît aussi plus grande au moment même où on l'éprouve; l'idée qu'on
s'en forme diminue peu à peu à mesure qu'on s'éloigne du jour où on l'a
ressentie. Il en est de même de l'amour quand sa cause n'existe que dans le
souvenir. C'est ce qui fait dire à Aristote (Eth. lib. viii, cap. 5) que quand
l'absence d'un ami se prolonge, elle semble faire oublier son amitié^ tandis
que quand l'ami est présent, les motifs qui nous attachent à lui se multiplient
tous les jours et l'amitié se fortifie. 11 en arriverait de même de la colère
si on en multipliait continuellemeiit les causes. Néanmoins, par là môme que la
colère passe rapidement, c'est une preuve de la violence de sa fureur. Car
comme un grand feu s éteint rapidement après avoir consume ce qui l'alimentait,
de même la colère passe vite en raison de sa violence.
3. Il faut répondre au troisième , que toute
puissance, quand on la divise en plusieurs parties, s'affaiblit. C'est pourquoi
quand quelqu'un est en colère contre un individu et qu'il s'irrite ensuite
contre un autre, la colère qu'il avait contre le premier est par là même
diminuée, surtout si la colère qu'il a eue contre le second était plus forte.
Car l'injure qui l'a mis en colère contre le premier lui paraîtra légère ou
nulle comparativement à la seconde, qu'il regarde comme beaucoup plus grande.
ARTICLE III. — est-ce la colere qui empêche
le plus l'usage de la raison?
Objections: 1.. Il semble que la colère ne gêne
pas la raison. Car ce qui existe avec la raison ne parait pas être un obstacle
à ses fonctions. Or, la colère existe avec la raison, comme le dit Aristote
(Eth. lib. vu, cap. 6). Donc la colère n'empêche pas l'usage de cette faculté.
2.. Plus on empêche la raison et plus on
affaiblit sa manifestation. Or, Aristote dit (Eth. lib. vu, cap. 6) que celui
qui est colère n'est pas insidieux, mais qu'il marche à découvert. Donc la
colère ne semble pas empêcher l'usage de la raison, comme la concupiscence qui
est insidieuse, selon la remarque du même philosophe (toc. cit.).
3.. Le jugement de la raison ressort avec
plus d'évidence quand on le rapproche d'un contraire, parce que les contraires
mis en opposition res-sortent avec plus d'éclat. Or, c'est là précisément ce
qui augmente la colère. Car Aristote dit (lihet. lib. n, cap. 2j que les hommes
se fâchent davantage quand les contraires préexistent. Ainsi ceux qui sont en
honneur s'irritent d'être dans la disgrâce, et ainsi du reste. Ce qui ajoute à
la colère étant tout à la fois favorable à la raison, il s'ensuit donc que la colère
n'est pas un obstacle à l'exercice de cette faculté.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Grégoire dit (Moral, lib. v, cap. 30) que la colère enlève à
l'intelligence sa lumière, [parce qu'elle trouble la raison en l'agitant.
Réponse: CONCLUSION. — Puisque la colère jette
dans le coeur le trouble le plus profond, elle est de toutes les passions celle
qui empêche le plus le jugement de la raison.
Il faut répondre que l'intelligence ou la
raison quoiqu'elle ne se serve pas d'un organe corporel pour produire les actes
qui lui sont propres, a néanmoins besoin de certaines puissances sensitives
dont les actes sont empêchés par la perturbation du corps. Alors il arrive
nécessairement que ces perturbations corporelles sont un obstacle à l'exercice
de la raison, comme on le voit dans l'ivresse et le sommeil. Or, nous avons dit
(art. préc.) que la colère est la passion qui trouble le plus le coeur, au
point que son action retentitjusque dans les membres extérieurs. Il est donc
évident que de toutes les passionsc'est celle qui entrave le plus le jugement
de la raison, d'après ces paroles du Psalmiste (Ps. xxx, 10) : Mon oeil s'est
troublé clans la colère.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la colère a pour principe la raison qui se rapporte au mouvement
appétitif et qui constitue ce que cette passion a de formel (1), mais elle
prévient le jugement parfait de la raison et elle n'écoute pas parfaitement ce
qu'elle prescrit, par suite de l'effervescence qui s'élève tout à coup et qui
constitue ce qu'il y a en elle de matériel, et c'est sous ce rapport qu'elle
est un obstacle au jugement de la raison.
(1) Parce que la raison nous découvre l'offense
qui nous a été faite ; niais ce qu'il y a de matériel dans la colère, comme
l'altération sensible qu'elle excite dans le corps, est un obstacle à
l'exercice de la raison.
2. Il faut répondre au second, qu'on dit de
l'homme colère qu'il est à découvert, non parce qu'il sait clairement ce qu'il
doit faire, mais parce qu'il agit aux yeux de tout le monde sans chercher à se
cacher : ce qui provient en partie de ce que la raison ne peut pas discerner ce
qu'il faut cacher et ce qu'il faut dire, et de ce qu'elle ne peut pas trouver
les moyens de se dissimuler ; ce qui est aussi en partie l'effet de
l'élargissement du coeur qui est le signe de la magnanimité que produit la
colère. C'est ce qui fait dire à Aristote, en parlant du magnanime (Eth. lib.
iv, cap. 3), qu'il met à découvert sa haine et son amour, et qu'il parle et
agit sous les yeux de tout le monde. On dit au contraire que la concupiscence
est cachée et insidieuse, parce que les choses agréables qu'on désire ont le
plus souvent quelque chose de honteux et d'amollissant que l'homme veut
dissimuler. Mais à l'égard de ce qui annonce de la virilité et de la force,
comme la vengeance, l'homme cherche à paraître au grand jour.
3. Il faut répondre au troisième, que, comme
nous l'avons dit (quest. xlvi, art. 4), le mouvement de la colère commence par
la raison-, c'est pourquoi quand on met le contraire à côté du contraire et
qu'il s'agit du même objet, cette opposition aide le jugement de la raison et
augmente la colère. Car quand on a de l'honneur et des richesses et qu'on subit
ensuite un revers, cette disgrâce paraît plus grande, soit parce que cet état
succède immédiatement à un état contraire, soit parce que cet événement était
imprévu, et c'est pour cela qu'il produit une tristesse plus profonde, comme
les biens qui nous arrivent d'une manière imprévue nous causent une plus grande
joie. Cet accroissement de tristesse a pour conséquence une augmentation de
colère.
ARTICLE IV. — la colere produit-elle plus
qu'aucune autre passion la taciturnité ?
Objections: 1.. II semble que la colere ne
produise pas la taciturnité. Car la taciturnité estopposée à la parole. ()r,
quand la colere augmente elle arrive jusqu'à la parole, comme on le voit
d'après les degrés qu'indique Notre-Seigneur par ce passage de l'Evangile
(Matth, v) : Celui qui se fâche contre son frère.... celui qui aura (TT a son
frère : Hacha....... et celui qui aura dit a son frère : Fat.... Donc la colère
ne produit pas la taciturnité.
2.. Quand la raison fait défaut, il arrive que
l'homme s'échappe en discours désordonnés. Ainsi il est dit Prae, xxv, 28) :
Celui qui en parlant ne peut retenir son esprit est comme une ville tout
ouverte qui n'est, point environnée de murailles. Or , la colère est la passion
qui empêche le plus l'exercice de la raison, comme nous l'avons dit (art.
préc). Donc elle porte plutôt l'homme à se livrer à des discours désordonnés
qu'à rester silencieux et taciturne.
3.. Il est écrit (Matth, xii, 34) : La bouche
parle de l'abondance du coeur. Or, la colère est de toutes les passions celle
qui trouble le plus le coeur, comme nous l'avons dit (art. 2). Donc elle rend
l'homme causeur plutôt quelle ne le rend taciturne.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Saint Grégoire dit [Moral, lib. v, cap. 30) que la colere, quand elle est
comprimée par le silence, bouillonne plus violemment au fond du coeur.
Réponse: CONCLUSION. — La colore peut rester
quelquefois en silence quand la raison, malgré le tfôîlblé où elle est, a la
force de le lui commander; dans d'autres circonstances le trouble causé par la
colère est si profond qu'elle empêche absolument lalanguede parler.
II faut répondre que la colere, comme nous
l'avons dit (art. préc), existe avec la raison et qu'elle l'empêche, ei que
sous ce double rapport elle peut produire la taciturnité. Quand la raison
l'accompagne elle peut produire le silence, lorsque la raison a tellement
d'empire sur l'âme que, quoiqu'elle n'empêche pas l'esprit de se livrer à des
désirs déréglés de vengeance, cependant elle comprime la langue et l'empêche de
parler à contretemps. C'est ce qui fait (lire à saint Grégoire [Moral, lib. v ,
cap. 31) que quand l'âme est troublée la colère porte au silence si la raison
en fait un devoir. La taciturnité peut aussi provenir de ce que la raison se
trouve entravée, parce que, comme nous l'avons dit (art. 2),le trouble de la
colère retentit jusqu'aux membres extérieurs et principalement dans les organes
qui sont plus expressément le miroir du coeur, comme les yeux, le visage et la
langue. C'est ainsi que nous avons dit (art. 2) que la langue s'embarrasse, le
visage s'enflamme et les yeux deviennent hagards. La colere peut donc produire
dans l'âme un trouble si profond que la langue soit absolument dans
l'impossibilité de parler, et il en résulte la taciturnité.
Solutions: 1. II faut répondre au premier
argument, que la colère, quand elle est ex-trêine, va quelquefois jusqu'à
empêcher la raison de comprimer la langue, et d'autres fois elle va plus loin
encore ; alors elle empêche le mouvement de la langue et des autres membres
extérieurs.
2. La réponse au second argument est parla même
évidente.
3. Il faut répondre au troisième, que la
perturbation du coeur peut dans certains cas être telle que ce mouvement
désordonné empêche les mouvements des membres extérieurs ; alors il en résulte
la taciturnité, l'immobilité des membres extérieurs et quelquefois la mort.
Mais si cette perturbation n'est pas aussi profonde, c'est alors que la bouche
parle de la surabondance du coeur (1).
(1) Ainsi, selon ces différents degrés, la
colère peut tantôt rendre silencieux , et tantôt produire un ilux abondaut et
impétueux de paroles.
QUESTION XLIX. : DES HABITUDES EN GÉNÉRAL,
CONSIDÉRÉES PAR RAPPORT A LEUR SUBSTANCE.
Après avoir parlé des actes et des passions, il
faut examiner les principes des actes humains. — Nous traiterons : 1° des
principes intrinsèques; 2° des principes extrinsèques. — Le principe
intrinsèque, des actes humains est la puissance et l'habitude. Comme nous avons
déjà parlé des puissances (part. I, quest. lxxvii), il nous reste maintenant à
étudier les habitudes. — Nous considérerons d'abord les habitudes en général ;
ensuite nous nous occuperons des vertus, des vices et des autres habitudes
semblables, qui sont les principes des actes humains. — A l'égard des habitudes
en général, il y a quatre choses à considérer : 1" la substance même des
habitudes; 2° leur sujet; 3° la cause de leur formation, de leur accroissement
et de leur déclin ; 4° leur distinction. —Touchant leur substance quatre
questions sont à faire : 1° L'habitude est-elle une qualité? — T Est-elle une
espèce de qualité déterminée? — 3" L'habitude est-elle nécessairement
ordonnée pour l'action ? — 4° De la nécessité de l'habitude.
ARTICLE I. — l'habitude est-elle une
qualité?
Objections: 1.. Il semble que l'habitude ne
soit pas une qualité. Car saint Augustin dit (Quaest. lib. Lxxxiii, quaest. 73)
que le mot habitus (habitude), vient du verbe habere (avoir). Or, le verbe
avoir ne se rapporte pas seulement à la qualité, mais encore aux autres genres.
Car on dit avoir une quantité, avoir de l'argent, etc. Donc l'habitude n'est
pas une qualité.
2.. L'habitude est prise pour un prédicat,
comme on le voit au livre des Catégories d'Aristote (cap. Habit.). Or, un
prédicat n'est pas contenu dans un autre. Donc l'habitude n'est pas une
qualité.
3.. Toute habitude est une disposition, comme
on le voit (inPraed. qualit.). Or, la disposition est l'ordre de ce qui a des
parties, comme le dit encore Aristote (Met. lib. v, text. 24), ce qui
appartient à la catégorie de la situation (2). Donc l'habitude n'est pas une
qualité.
(2) Nous avons déjà fait observer que Aristote
dislingue dix catégories, la substance, la quantité, la qualité, la relation,
le lieu, le temps, la situation, l'état et la passion ; et il s'agit ici de
savoir à laquelle doces catégories appartient l'habitude.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (in Praed. qualit.)ql'habitude est une qualité qui change
difficilement.
Réponse: CONCLUSION. — L'habitude qui signifie
ce qu'est une chose en elle-même ou par rapport à une autre est une espèce de
qualité qui change difficilement.
Il faut répondre que le mot habitus venant du
verbe habere en dérive de deux manières. Ainsi il peut signifier que l'homme ou
tout autre être possède (habet) une chose, ou bien qu'une chose est en elle-même
(se habet) d'une certaine manière, ou par rapport à une autre. A l'égard de la
première acception il est à remarquer que le mot avoir, quand il signifie ce
qu'on possède, est commun à divers genres. Aussi Aristote le met-il dans son
hypothéorie des prédicats, c'est-à-dire parmi les prédicats qui résultent de
divers genres de choses : comme l'opposé, la priorité, la postériorité, etc.
Or, parmi les choses que l'on possède il semble qu'on puisse établir les
distinctions suivantes : c'est qu'il y a des choses dans lesquelles il n'y a
pas de milieu entre elles et celui qui les possède-, ainsi il n'y a pas de
milieu entre le sujet et la qualité ou la quantité ; il y en a d'autres dans
lesquelles il n'y a pas de milieu entre l'une et l'autre, mais seulement une
relation; c'est en ce sens qu'on dit qu'on a un compagnon ou un ami ; il y en a
dans lesquelles il y a un milieu qui n'est ni une action, ni une passion, mais
quelque chose qui tient de l'activité ou de la passivité ; comme par exemple
entre celui qui orne ou qui commande et celui qui est orné ou commandé. D'où
Aristote dit (Met. lib. v, text. 2o) qu'on appelle habitude une action qui se
trouve entre celui qui agit et celui qui subit l'action, comme on le voit à
l'égard de ce que nous possédons. C'est ce qui constitue dans les choses un
genre spécial qu'on appelle l'habitude. Et c'est de ce genre que parle Aristote
dans sa Métaphysique (loc. cit.), quand il dit': qu'entre celui qui porte un
habit et l'habit qui est porté, il y a une habitude intermédiaire qui est le
port de l'habit. — Mais si on prend le mot avoir dans sa seconde acception,
c'est-à-dire si on lui fait signifier ce qu'est une chose en elle-même ou par
rapport à une autre (1) (quojnodo se habet), cette interprétation se rapportant
à la qualité, l'habitude est alors une qualité, et c'est ce qui a fait dire à
Aristote (loc. c^.)quel'habitude sc prend pour ladisposition, la situation
bonne ou mauvaise d'un être considéré en soi, ou par rapport à un autre (2). En
ce sens la santé est une habitude, et comme nous prenons ici le mot habitude
dans cette acception il est vrai de dire que l'habitude est une qualité.
(1) Ainsi la tempérance est une bonne
disposition du sujet par rapport à lui-même ; la justice est une bonne
disposition àl'égard des autres ; ces dispositions forment ce qu'on appelle une
habitude.
(2) Dans ce cas lc mot habitus, qu'Aristote
exprime par le mot é'^t; serait peut-être mieux rendu par le mot état.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que cette objection repose sur le mot avoir pris dans son acception
générale ; car dans ce cas il est commun à une foule de genres, comme nous
l'avons dit (incorp. art.).
2. Il faut répondre au second, que ce
raisonnement repose sur l'habitude considérée comme quelque chose
d'intermédiaire entre le sujet qui possède et l'objet qui est possédé; car
alors elle est un prédicat, comme nous l'avons vu (in corp. art.).
3. Il faut répondre au troisième, que la
disposition implique toujours l'ordre d'une chose qui a des parties. Ce qui a
lieu de trois manières, comme l'ajoute Aristote lui-même : par rapport au lieu,
par rapport à la puissance et par rapport à l'espèce. Simplicius dans son
commentaire sur les Catégories dit qu'Aristote comprend par là toutes les
dispositions. Ainsi il comprend toutes les dispositions corporelles quand il
dit par rapport au lieu, et ceci appartient à la catégorie de la situation qui
est l'ordre des parties dans un lieu; en disant par rapport à la puissance, il
renferme les dispositions qui sont à l'état de préparation ou d'aptitude, mais
qui ne sont pas encore parfaites, comme la science et la vertu à leur début ;
en ajoutant par rapport à l'espèce, il embrasse les dispositions parfaites qui
reçoivent le nom d'habitude, comme la science et la vertu arrivées à leur
complet développement.
ARTICLE II — l'habitude est-elle une espèce
de qualité particulière?
Objections: 1.. Il semble que l'habitude ne
soit pas une espèce de qualité particulière. Car, comme nous l'avons dit (art.
préc), l'habitude considérée comme une qualité est la disposition bonne ou
mauvaise d'un être. Or, cette disposition peut résulter de toute espèce de
qualité. Car il arrive qu'une chose est bien ou mal disposée selon la figure,
comme selon le chaud et le froid et selon toutes les autres qualités. Donc
l'habitude n'est pas une espèce de qualité déterminée.
2.. Aristote dit (in Praed. qualit.) que la
chaleur et le froid sont des dispositions ou des habitudes, comme la maladie et
la ganté; Or, la ehalour elle froid forment la troisième espèce de qualité.
Donc l'habitude ou la disposition ne se distingue pas des autres espèces de
qualité.
3.. Changer difficilement n'est pas une
différence qui appartienne au genre de la qualité; elle appartient plutôt au
mouvement ou à la passion. Or, aucun genre n'est déterminé dans son espèce par
la différence d'un autre genre; il faut que les différences se rapportent par
elles-mêmes au genre, comme le dit Aristote [Met. lib. vu, text. 42 et 43;.
Donc, puisqu'on dit que l'habitude est une qualité qui change difficilement, il
semble que ce ne soit pas une espèce de qualité particulière.
En sens contraire, Mais c'est le contraire.
Aristote dit (in Praed. qualit.) que l'habitudo ou la disposition est une espèce
de qualité.
Réponse: CONCLUSION. — L'habitude et la
disposition sont regardées comme la première espèce de qualité distincte des
autres par lesquelles les hommes agissent conformément à la nature.
Il faut répondre que dans ses Catégories (in
Praed. qualit.) Aristote distingue quatre espèces de qualité (1), et met au
premier rang la disposition et l'habitude. Simplicius (2) dans son commentaire
sur les Catégories détermine ainsi la différence qu'il y a entre ces espèces.
Il dit que parmi les qualités il y en a de naturelles qui sont dans les choses
conformément à la nature et qui s'y trouvent toujours. Il y en a d'autres qui
sont adventices, qui proviennent d'une cause extrinsèque et qui sont
amissibles: ces qualités adventices sont les habitudes et les dispositions qui
différent entre elles selon qu'elles sont faciles et difficiles à perdre. Parmi
les qualités naturelles il y en a qui se rapportent à l'être selon qu'il est en
puissance, c'est la seconde espèce; d'autres se rapportent à lui selon qu'il est
en acte, et parmi celles-ci il y en a qui tiennent au plus profond de l'être et
d'autres à la surface. Celle qui tient au fond de l'être forme la troisième
espèce, et celle qui tient à la surface la quatrième, comme la figure et la
forme qui est la figure de l'être animé. Mais les différentes espèces de
qualité ne paraissent pas avoir dé ainsi convenablement distinguées. Car il y a
une foule de ligures et de qualités passives qui ne sont pas naturelles , mais
adventices, et une foule de dispositions qui ne sont pas adventices, mais
naturelles, comme la santé, la beauté, etc. C'est pourquoi cette disposition
n'est pas conforme à l'ordre des espèces, car ce qu'il y a de plus naturel est
toujours ce qu'il y a de premier. Par conséquent il faut admettre une autre
distinction des dispositions et des habitudes par rapport aux autres qualités.
Car la qualité, à proprement parler, implique un mode de la substance. Comme le
dit saint Augustin (Sup. Gen. ad litt. lib. iv, cap. 3) : Le mode étant ce que
la mesure constitue, il implique donc une détermination d'après une mesure
quelconque. C'est pourquoi, comme on appelle qualité oudifférence substantielle
ce qui détermine la puissance de la matière selon son être substantiel, de
mèmeon appelle qualité accidentelle ce qui détermine la puissance du sujet
selon son être accidentel, et cette qualité est aussi une différence, comme on
le voit par ce que dit Aristote (Met. lib. v, text. 19) (3). Or, le mode ou la
détermination du sujet relativement à son être accidentel peut, être considere
soit par rapport à la nature du sujet, soit par rapport à l'activité et à la
passivité résultant des principes de la nature qui sont la matière et la forme,
soit par rapport à la quantité. Si on considère le mode ou la détermination du sujet
par rapport à la quantité, c'est la quatrième espèce de qualité (1). Et comme
la quantité est par elle-même sans mouvement, et qu'elle n'est ni bonne ni
mauvaise, il s'ensuit qu'il n'importe en rien à la quatrième espèce de qualité
qu'une chose soit bien ou mal disposée, qu'elle passe vite ou lentement. Le
mode ou la détermination du sujet par rapport à l'activité et à la passivité se
rapporte à la seconde ou à la troisième espèce de qualité (2). C'est pourquoi
dans l'une et l'autre on examine si une chose se fait facilement ou
difficilement, si elle passe vite ou si elle a de la durée; mais on ne regarde
pas en elles ce qu'il y a de bon ou ce qu'il y a de mauvais, parce que les
mouvements ou les passions n'ont pas la nature de la fin et qu'on n'appelle bien
et mal que ce qui se rapporte à la fin. Mais le mode et la détermination du
sujet relativement à la nature de l'être appartient à la première espèce de
qualité qui est l'habitude et la disposition (31. Car Aristote dit en parlant
des habitudes de l'âme et du corps (Phys. lib. vu, text. 47 et 48) : Ce sont
les dispositions d'un être parfait tendant à s'améliorer, et par être parfait
j'entends ici un être disposé conformément à la nature. Et comme la Forme et la
nature d'une chose est la fin et la cause pour laquelle elle est faite, selon
la remarque du même philosophe (Phys. lib. ii, text. 23),
il s'ensuit qu'on considère dans la première
espèce de qualité le bien et le mal, et même la facilité et la difficulté du
changement selon que la nature est la fin de la génération et du mouvement.
D'où Aristote définit (Met. lib. v, text. 25) l'habitude une disposition
d'après laquelle un être est bien ou mal. Et ailleurs (Eth. lib. n, cap. 5) :
les tendances bonnes ou mauvaises que nous avons par rapport à nos passions.
Car quand la manière d'être est conforme à la nature de la chose, alors elle
est bonne ; mais quand elle ne lui est pas conforme elle est mauvaise. Et comme
la nature est ce qu'on considère avant tout dans une chose, il s'ensuit que
l'habitude est la première espèce de qualité.
(1) D'après Aristote ces quatre espèces de
qualité sont l'habitude et la disposition; la puissance et l'impuissance
naturelle, les qualités et les aílec-tions, la fornivetla figure des choses.
(2) Simplicius, dont saint Thomas rapporte ici
le sentiment, n'avait pas suivi l'ordre établi par Aristote: car il met
l'habitude e! la disposition au dernier rang, tandis qu'Arislote l'avait placée
au premier.
(3) Il y a autant d'espèces différentes de qualités
qu'il y a de manières d'après lesquelles le sujet substantiel peut être
diversement déterminé selon son être accidentel.
(1) Qui est la forme ou la figure.
(2) L'action et la passion.
(3) Ainsi le sujet n"a bonne figure ou
belle couleur qu'autant qu'il est bien disposé.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier
argument, que la disposition implique un ordre quelconque , comme nous l'avons
dit (art. 4 ad 3 arg.) ; par conséquent on ne dit d'une chose qu'elle est
disposée par la qualité qu'autant qu'elle se rapporte à une autre : et si l'on
ajoute qu'elle est disposée bien ou mal, ce qui appartient à l'essence de
l'habitude, il faut que l'ordre se rapporte à la nature qui est la fin. Ainsi
on ne dit pas qu'une chose est bien ou mal disposée par rapport à la figure, ou
par rapport à la chaleur ou au froid, si on ne considère sa nature selon que
ces qualités lui conviennent ou ne lui conviennent pas. Par conséquent les
figures et les qualités passives, suivant qu'on les considère comme convenant ou
ne convenant pas à la nature d'une chose, appartiennent aux habitudes ou aux
dispositions. Car la figure et la couleur, selon qu'elles conviennent ala
nature de la chose, appartiennent à la beauté ; la chaleur et le froid, selon
qu'elles ont le même mérite, appartiennent à la santé. C'est en ce sens
qu'Aristote les place dans la première espèce de qualité.
2. La réponse au second argument est par là
même évidente, quoique quelques-uns lui donnent une autre solution, comme le
dit Simplicius (Corn, in praedic. qualit.).
3. Il faut répondre au troisième, que la
différence exprimée par ces mots qui change difficilement ne distingue pas
l'habitude des autres espèces de qualités, mais de la disposition. En effet la
disposition se prend en deux sens : 1° comme le genre de l'habitude ; car
Aristote [Met. lib. v, text. 25) fait entrer le mot disposition dans la
définition de l'habitude ; 2° selon qu'on la divise par opposition à
l'habitude, et l'on peut concevoir que la disposition proprement dite soit
ainsi divisée par opposition à l'habitude de deux manières : 1° comme le
parfait et l'imparfait de la même espèce. Ainsi on conserverait le nom général
de disposition quand il s'agit d'une qualité qui est imparfaitement inhérente
au sujet et qu'on peut facilement perdre, et lc mot d'habitude pour exprimer ce
qui est parfaitement inhérent, et qui est par conséquent difficilement
amissible. Dans ce cas la disposition devient habitude, comme l'enfant devient
un hommemûr.2°Onpeutles distinguer comme des espèces différentes d'un genre
subalterne. Ainsi on appellerait dispositions les qualités de la première
espèce qui par leur nature sont facilement amissibles , parce qu'elles ont des
causes changeantes comme la maladie et la s nté; tandis qu'on donnerait le nom
d'habitude aux qualités qui ne changent pas facilement d'après leur nature,
parce qu'elles ont des causes immuables, comme lies sciences et les vertus. En
ce sens la disposition ne peut devenir une habitude, et cette interprétation
parait plus conforme au sentiment d'Aristote. Aussi à l'appui de cette
distinction il rapporte qu'on a généralement coutume, quand les qualités qui
sont changeantes de leur nature deviennent stables par suite d'un accident
quelconque, de leur donner le nom d'habitude et qu'on fait le contraire pour
les qualités qui naturellement changent difficilement. Car si quelqu'un possède
la science imparfaitement et qu'il puisse la perdre facilement, on dit qu'il a
des dispositions pour apprendre plutôt qu'on ne dit qu'il est savant. D'où il
est évident que le mot habitude implique une certaine durée, mais qu'il n'en
est pas de même du mot disposition. Il ne répugne pas que d'après cela la
facilité et la difficulté du changement ne forment des différences spécifiques,
parce que ces caractères appartiennent à la passivité et au mouvement, et non|
au genre de la qualité. Car ces différences, quoique par accident elles
paraissent se rapporter à la qualité, désignent cependant les différences
propres et absolues des qualités; comme dans le genre de la substance on
emploie souvent les différences accidentelles au lieu des différences
substantielles, parce qu'on désigne par elles les principes essentiels.
ARTICLE III. — l'habitude impliqiie-t-elle
un ordre qui se rapporte a l'acte ?
1. Il semble que l'habitude n'implique pas
d'ordre par rapport à l'acte. Car out être agit selon qu'il est en acte. Or,
Aristote dit (De anima, lib. in, ext. 8) : que quand quelqu'un entre en
possession de la science habituelle, il estencore alors en puissance, mais il
est autrement qu'avant d'apprendre. Donc l'habitude n'implique pas le rapport
du principe à l'acte.
2. Ce que l'on fait entrer dans la définition
d'une chose lui convient d'une manière absolue. Or, on met dans la définition
de la puissance qu'elle cstle principe de l'action, comme on le voit (Met. lib.
v, text. 17). Donc il convient absolument à la puissance d'être le principe de
l'acte. Et comme ce qui est absolu est principe en tout genre, il s'ensuit que
si l'habitude est aussi le principe de l'acte, elle est postérieure à la
puissance, et que par conséquent elle n'est pas la première espèce de qualité
ou la disposition.
3. La santé est quelquefois une habitude, et il
en est de même de la maigreur et de la beauté. Or, on ne dit pas que ces choses
se rapportent à l'acte. Donc il n'est pas de l'essence de l'habitude d'être le
principe de l'action.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Lib. de bono conjug. cap. 21) que l'habitude est ce par quoi l'on agit quand
le besoin l'exige. Et le commentateur d'Aristote (De anima, lib. m) definit
l'habitude, le principe par lequel on agit, quand on veut.
CONCLUSION. — Toute habitude se rapportant
essentiellement à la nature doit nécessairement être ordonnée à l'égard de
l'acte et de l'opération comme son principe.
Il faut répondre que l'habitude peut se
rapporter à l'acte, ou par elle-même, ou par la nature du sujet clans lequel
elle réside. Par elle-même toute habitude doit se rapporter de quelque manière
à l'acte. Car il est de l'essence de l'habitude qu'elle implique un rapport
quelconque à l'égard de la nature de la chose selon qu'elle lui convient ou ne
lui convient pas. D'un autre côté, la nature de la chose qui est la fin de la
génération se rapporte ultérieurement à une autre fin qui est l'opération ou
l'objet opéré auquel on parvient par l'opération. D'où il suit que l'habitude
n'implique pas seulement un rapport avec la nature même de la chose, mais que
conséquem-ment elle en implique encore un avec l'opération selon qu'elle est la
fin de la nature ou qu'elle y mène. C'est pourquoi Aristote dans sa définition
de l'habitude dit (Met. lib. v, text. 2b) que c'est une disposition d'après
laquelle un être est bien ou mal en soi, c'est-à-dire selon sa nature, ou par
rapport à une autre chose, c'est-à-dire par rapport à sa fin. — Il y ades
habitudes qui, par rapport au sujet dans lequel elles resident primitivement et
principalement, impliquent un rapport avec l'acte; parce que, comme nous
l'avons dit (art. préc.), l'habitude implique directement et par elle-même un rapport
avec la nature de la chose. Si donc la nature d'une chose dans laquelle réside
l'habitude consiste dans un rapport avec l'action, il s'ensuit que l'habitude
implique principalement l'ordre qui se rapporte à l'acte. Or, il est évident
que la nature et l'essence de la puissance, c'est d'être le principe de l'acte;
par conséquent toute habitude qui appartient à une puissance comme à son sujet
implique principalement un rapport à l'acte.
II faut répondre au premier argument, que
l'habitude est un acte quand on la considere comme une qualité, et à ce point
de vue elle peut être le principe de l'opération ; mais elle est en puissance
par rapport à l'opération. D'où l'on dit que l'habitude est l'acte premier et
l'opération l'acte second, comme on le voit (De anima, lib. n, text. ?>).
Il faut répondre au second, qu'il n'est pas de
l'essence de l'habitude de se rapporter à la puissance, mais à la nature. Et
comme la nature précède l'action à laquelle se rapporte la puissance, il
s'ensuit que l'habitude est une espèce de qualité qui a la priorité sur la
puissance (1).
Il faut répondre au troisième, qu'on dit que la
santé est une habitude ou disposition habituelle par rapport à la nature, comme
nous l'avons dit (in corp. art.). Cependant, selon que la nature est le
principe de l'acte, l'habitude implique conséquemment un rapport avec l'acte
lui-même. C'est ce qui fait observer à Aristote (De hist. anim. lib. x, cap. 1)
qu'on dit que l'homme ou un membre est sain quand il peut remplir les fonctions
de celui qui est en santé. Et il en est de même des autres.
ARTICLE IV. — EST-IL NÉCESSAIRE QU'lL Y AIT DES
HABITUDES ?
1 • Il semble qu'il ne soit pas nécessaire
qu'il y ait des habitudes. Car ce
(I) La puissance regarde l'opération, tandis
que l'habitude regarde In nature opérante.
sont les habitudes qui disposent bien ou mal
par rapport à une chose, comme nous l'avons dit (art. 2). Or, ce qui dispose
bien ou mal un être c'est sa forme ; car une chose est un bien comme elle est
un être par sa forme. Donc il n'est pas nécessaire qu'il y ait des habitudes.
2.
L'habitude implique un rapport à l'acte. Or, la puissance implique
suffisamment le principe de l'acte; car les puissances naturelles sans les
habitudes sont les principes des actes. Donc il n'était pas nécessaire qu'il y
eût des habitudes.
3.
Comme la puissance se rapporte au bien et au mal, de même l'habitude, et
comme la puissance n'agit pas toujours, de même encore l'habitude. Donc du
moment que les puissances existent il est superflu d'admettre des habitudes.
Mais c'est le contraire. Les habitudes sont des
perfections, comme le dit Aristote (Pliys. lib. vu, text. 17). Or, la
perfection est ce qu'il y a de plus nécessaire aune chose puisqu'elle est sa
fin. Donc il est nécessaire qu'il y ait des habitudes.
CONCLUSION. — Puisqu'on trouve beaucoup d'êtres
dont la nature et les opérations exigent plusieurs choses qui peuvent être
mesurées de différentes manières, il est nécessaire qu'il y ait des habitudes
qui leur servent de mesure.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 2 et 3), l'habitude implique une disposition qui se rapporte à la nature
de la chose et à l'opération ou à sa fin selon qu'un être est bien ou mal
disposé par rapport à un autre. Or, pour qu'une chose ait besoin d'être
disposée à l'égard d'une autre trois conditions sont requises. 1° Il faut que
la chose qu'on dispose soit différente de celle par rapport à laquelle elle
doit être disposée -, il faut qu'elle soit par rapport à elle ce que la
puissance est par rapport àl'acte. Par conséquent s'il y a un être dont la
nature ne soit pas composée de puissance et d'acte, dont la substance soit son
opération, et qui existe pour lui-même, ii n'est pas possible qu'il y ait en
lui une habitude ou une disposition, comme on le voit par ce qui se passe en
Dieu. 2° Il est nécessaire que ce qui est en puissance à l'égard d'un autre
puisse être déterminé de plusieurs manières et sous divers rapports. Par
conséquent si un être est en puissance à l'égard d'un autre, mais de telle
façon qu'il ne soit en puissance que par rapport à lui, il ne peut y avoir ni
disposition, ni habitude en lui, parce que ce sujet a par sa nature une
relation obligée avec tel ou tel acte déterminé. Ainsi le corps céleste étant
composé de matière et de l'orme, comme cette matière n'est pas en puissance à
l'égard d'une autre forme, ainsi que nous l'avons dit (part. I, quest. lxvi,
art. 2), il ne peut y avoir en lui ni disposition, ni habitude par rapport à la
forme ou à son opération, parce que la nature du corps céleste n'est en
puissance qu'à l'égard d'un seul mouvement déterminé. 3° Il faut que plusieurs
choses concourent à disposer le sujet à l'une des choses à l'égard desquelles
il est en puissance, et qu'on puisse les mesurer de différentes manières, de
telle sorte qu'il soit bien ou mal disposé à l'égard de sa forme et de son
opération. Par conséquent les qualités simples des éléments qui conviennent à
leur nature d'une manière unique et déterminée, no reçoivent pas le nom de
dispositions ou d'habitudes, mais simplement celui de qualités. Au contraire
nous appelons disposition ou habitude, la santé, la beauté et toutes les autres
choses de cette nature qui impliquent la mesure de plusieurs parties qu'on peut
apprécier de différentes manières. C'est pour cela qu'Aristote dit(Meí. lib. v,
text. 24 et 25) que l'habitude est une disposition, et la disposnion est
l'ordre de ce qui a
des parties, soit par rapport au lieu, soit par
rapport à la puissance, soit par rapport à l'espèce, comme nous l'avons déjà vu
(art. 1 huj. quaest. ad 3). Et comme il y a beaucoup d'êtres dont la nature et
les opérations exigent le concours de plusieurs choses qu'on peut mesurer de
différentes manières, il s'ensuit qu'il est nécessaire qu'il y ait des
habitudes.
Il faut répondre au premier argument, que la
nature d'une chose est perfectionnée par la forme; mais il faut que le sujet
soit disposé de quelque manière à l'égard de la forme. D'ailleurs la forme se
rapporte elle-même ultérieurement à l'opération qui est la fin ou le moyen qui
y mène. Si la forme n'est, capable que d'une seule opération déterminée (I),
cette opération ne demande pas d'autre disposition que la forme elle-même. Mais
si la forme est telle qu'elle puisse opérer de différentes manières, comme le
fait l'âme, il faut que des habitudes la disposent à ses opérations.
Il faut répondre au second, que la puissance se
rapporte quelquefois à une foule d'objets ; c'est pourquoi il faut qu'elle soit
déterminée par quelque autre chose. Mais s'il y a une puissance qui ne se
rapporte pas à plusieurs objets, elle n'a pas besoin d'une habitude qui la
détermine, comme nous l'avons dit (in corp. art.). C'est pour cela que les
puissances naturelles ne remplissent pas leurs opérations par l'intermédiaire
des habitudes, parce qu'elles sont déterminées par elles-mêmes à un objet
unique.
Il faut répondre au troisième, que la même
habitude ne se rapporte pas au bien et au mal (2), comme on le verra ''quest.
liv, art. 3), tandis que la même puissance s'y rapporte également; c'est pourquoi
les habitudes sont nécessaires pour déterminer les puissances au bien.
QUESTION L.
DU SUJET DES HABITUDES.
Apres avoir parié des habitudes en général,
nous avons à examiner leur sujet. —A cet égard six questions se présentent : 1°
Y a-t-il des habitudes qui résident dans le corps? — 2" L'Ame est-ellele
sujet de l'habitude selon son essence ou selon sa puissance?
— 3" Peut-il y avoir quelque habitude dans
les'puissances de la partie sensilivedel'àme?
— i" Y a-t-il quelque habitude dans
l'intellect? — 5° Y en a-t-il dans la volonté ? — fi" Y en a-t-il dans les
substances séparées?
ARTICLE I. — le corps peut-il avoir des
habitudes?
1. Il
semble que le corps n'ait pas d'habitude. Car, comme le dit le commentateur (3)
(De anima, lib. ni, text. 18), l'habitude est un principe par lequel on agit
quand on veut. Or, les actions corporelles ne sont pas soumises à la volonté
puisqu'elles sont naturelles. Donc le corps ne peut pas avoir
d'habitude.
,
2.
Toutes les dispositions corporelles sont facilement changeantes. Or,
l'habitude est une qualité qui change difficilement. Donc aucune disposition
corporelle ne peut être une habitude.
3.
Toutes les dispositions corporelles sont soumises à l'altération (i).
Or, l'altération n'appartient qu'à la troisième espèce de qualité qui se
distingue par opposition de l'habitude. Donc le corps ne peut avoir aucune
habitude.
Maisc'est le contraire. Aristote dit (inPrird.
qualit.) que la santé du corps ou une infirmité incurable reçoit le nom
d'habitude.
(1)Par exemple, comme la forme du feu qui
produit d'elle-même son opération.
(2)Une habitude n'est pas indifférente, i! faut
nécessairement qu'elle soit bonne ou mauvaise.
(3) Averroës, qu'on désignait ainsi par antono
mase.
i On appelait ainsi le mouvement qui existe
dans le monde matériel et qui dispose les corps à
CONCLUSION. — Les habitudes, selon qu'elles
existent dans le sujet par rapport à l'action, ne sont pas principalement dans
le corps d'une manière subjective, mais selon qu'elles disposent le sujet par
rapport à la forme elles se trouvent dans le corps comme ses dispositions
habituelles.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. préc. art. 2, 3 et'í), l'habitude est la disposition d'un sujet qui
existe en puissance par rapport à la forme ou par rapport à l'opération. Selon
que l'habitude implique une disposition par rapport à l'opération, elle
n'existe pas principalement dans le corps comme dans son sujet. Car toute
opération du corps provient d'une qualité qui lui est naturelle ou de l'âme qui
le met en mouvement. Par rapport aux opérations naturelles le corps n'est pas
disposé par une habitude quelconque, parce que les puissances naturelles ne
sont déterminées qu'à un seul objet. Or, nous avons dit (quest. préc. art. 4)
qu'il ne faut une disposition habituelle que quand le sujet est en puissance à
l'égard de plusieurs choses. Mais les opérations que l'âme exécute au moyen du
corps appartiennent principalement à l'âme et secondairement au corps. Et comme
les habitudes sont proportionnées aux opérations, selon cet axiome que les
actes semblables produisent des habitudes semblables, ainsi que le dit Aristote
(Eth. lib. ii, cap. 1 et 2), il s'ensuit que les dispositions qui se rapportent
à ces opérations existent dans l'âme principalement, mais qu'elles peuvent
exister secondairement dans le corps, en ce sens que le corps devient apte et
dispos à se mettre promptement au service de l'âme pour ces opérations. — Mais
si l'on parle de la disposition du sujet à l'égard de la forme, il peut y avoir
une disposition habituelle dans le corps, parce qu'il est à l'âme ce que le
sujet est à la forme. C'est ainsi qu'on dit que la santé, la beauté, etc., sont
des dispositions habituelles. Cependant elles ne possèdent pas parfaitement
tout ce qui constitue la nature de l'habitude, parce que leurs causes sont
naturellement très-mobiles. Alexandre (1) a prétendu que l'habitude ou la
disposition de la première espèce n'existait d'aucune manière dans le corps,
comme le rapporte Simplicius dans ses Commentaires (in Praedic* qualit.). Il
disait que la première espèce de qualité n'appartient qu'à l'âme, et
qu'Aristote, en parlant dans ses Catégories de la santé et de la maladie, n'en
parle pas comme si elles appartenaient à la première espèce de qualité, mais
par manière d'exemple, comme s'il eût voulu dire que comme la santé et la
maladie peuvent être facilement ou difficilement changeantes, ainsi il en est
des qualités de la première espèce qu'on appelle disposition et habitude. Mais
cette interprétation est évidemment contraire au sentiment d'Aristote, soit
parce qu'il se sert des mêmes expressions quand il donne pour exemple la santé
et lamaladie, la science et la vertu ; soit parce qu'ailleurs (Phys. lib. vu,
text. 17) il compte expressément la beauté et la santé parmi les habitudes.
II faut répondre au premier argument, que cette
objection se rapporte à l'habitude considérée comme une disposition à
l'opération ainsi qu'aux actes du corps qui proviennent de la nature, mais non
aux actes qui proviennent de l'âme dont le principe est la volonté.
Il faut répondre au second, que les
dispositions corporelles ne changent pas difficilement d'une manière absolue,
parce que leurs causes sont elles-mêmes très-mobiles, mais elles peuvent être
difficilement changeantes
être engendrés ou corrompus. Les qualités par
lesquelles ce mouvement s'exerce sont principalement le chaud et le froid ,
l'humide et le sec.
(I) Alexandre d'Aphrodise, un des interpretes
les plus célèbres d'Aristote.
relativement à tel ou tel sujet, parce qu'elles
restent inamovibles tant que ce sujet dure, ou bien parce qu'elles sont
difficilement changeantes relativement à d'autres dispositions ; tandis que les
qualités de l'âme sont difficilement changeantes d'une manière absolue par
suite de l'immutabilité même du sujet. C'est pour ce motif qu'Aristote ne dit
pas simplement que la santé est une habitude, mais qu'elle est comme une
habitude, selon le texte grec. Ainsi il n'y a donc que les qualités de l'âme
qu'on appelle habitudes d'une manière absolue.
Il faut répondre au troisième, que les
dispositions corporelles qui appartiennent à la première espèce de qualité,
comme quelques-uns l'ont supposé, diffèrent des qualités de la troisième espèce
en ce que celles-ci sont comme en voie d'être produites et en mouvement; d'où
leur vient le nom de passions ou de qualités passibles (i) ; mais quand elles
sont parvenues à leur perfection et en quelque sorte à leur forme, elles
appartiennent alors à la première espèce de qualité. Mais Simplicius est opposé
à ce sentiment (('oni. praedic. op. de qualit.), parce que d'après cela
réchauffement appartiendrait à la troisième espèce de qualité et la chaleur à
la première ; bien qu'Aristote mette la chaleur dans la troisième. D'où Porphyre
dit, comme Simplicius le rapporte au même endroit, que la passion ou la qualité
passible, la disposition et l'habitude diffèrent dans les corps selon
l'intensité et le relâchement. Car quand un être reçoit la chaleur et qu'il est
seulement échauffé sans pouvoir échauffer lui-même alors il y a passion, si cet
état est transitoire et qualité passible s'il est permanent. Quand un corps est
parvenu à pouvoir en échauffée un autre, dans ce cas il y a disposition. Mais
s'il va plus loin et qu'il soit tellement constitué dans cet état qu'il soit
difficile de l'en faire sortir, il y a habitude. Ainsi la disposition est
l'intensité ou Je perfectionnement de la passion ou de la qualité passible, et
1 habitude un perfectionnement de la disposition. Mais Simplicius est encore
contre ce sentiment, parco que cette intensité et ce relâchement n'impliquent
pas diversité du côté de la forme, mais résultent delà participation diverse du
sujet lui-même, et cela ne suffit pas pour établir une distinction entre les
différentes espèces de qualité. C'est pourquoi il faut donc répondre que, comme
nous l'avons dit (quest. xlix, art. 2 ad 1), la mesure des qualités passibles
selon qu'elles conviennent à la nature est de l'essence de la
disposition.C'estpour-quoi du moment où il y a altération relativement à ces
qualités passibles qui sont le chaud, le froid, 1 humide et le sec, il s'ensuit
conséquemment une altération à l'égard de la maladie et de la santé. Mais
l'altération ne se rapporte pas primitivement et par elle-même aux habitudes et
aux dispositions.
ARTICLE IL — l'ame est-elle le sujet de
l'habitude selon son
essence ou selon sa puissance?
1. Il semble que les habitudes soient dans
l'âme plutôt selon l'essence
que selon la puissance. Car les dispositions et
les habitudes se rapportent
à la nature, comme nous l'avons dit (quest.
xlix, art. 3). Or, on considère la
nature plutôt selon l'essence que selon les
puissances de l'âme; parce que
l'âme est selon son essence la nature de tel ou
tel corps et sa forme. Donc
les habitudes sont dans l'âme selon son essence
et non selon sa puissance.
2. Un accident n'appartient pas à un autre
accident. Or, l'habitude est un
(I) Quand les qualité* qui produisent
l'altéra-lion des corps passent rapidement, on leur donne le nom de passions ;
si elles sont perseverantes elles reçoivent le nom de qualités passibles.
accident, et les puissances de l'àme sont aussi
du genre des accidents, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lxxvh, art. i).
Donc l'habitude n'existe pas dans l'âme selon sa puissance.
3. Le sujet est antérieur à ce qui existe en
lui. Or, l'habitude par là même qu'elle appartient à la première espèce de
qualité est antérieure à la puissance qui appartient à la seconde espèce. Donc
l'habitude n'est pas dans la puissance de l'âme comme dans son sujet.
Mais c'est le contraire. Aristote (Eth. lib. i,
cap. ult.) fait correspondre les diverses habitudes aux différentes parties de
l'âme.
CONCLUSION.— L'àme étant par ses puissances le
principe des opérations, il s'ensuit d'après cela que les habitudes résident en
elle selon ses puissances.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xlix, art. 2 et 3), l'habitude implique une disposition qui se rapporte
ala nature ou à l'opération. — Si l'on considère l'habitude selon qu'elle se
rapporte à la nature, alors elle ne peut exister dans l'âme, Ou du moins dans
l'âme humaine, parce que l'âme est la forme qui complète la nature de l'homme.
Par conséquent sous ce rapport l'habitude ou la disposition peut exister plutôt
dans le corps par rapport à l'âme que dans l'âme par rapport au corps (f). Mais
s'ils'agitd'une nature supérieure dont l'homme peut être participant, selon ces
paroles de saint Pierre (II. Pet. i, 4) qui nous dit que nous participons à la
nature divine, alors rien n'empêche qu'il n'y ait dans l'âme une habitude qui
soit selon son essence, et il en est ainsi delà grâce, comme nous le verrons
(quest. ex, art. 4). — Mais si l'on considère les habitudes par rapport à
l'opération, alors elles existent tout spécialement dans l'âme; parce que l'âme
n'est pas déterminée à une seule opération, mais elle se rapporte à plusieurs,
ce que requiert l'essence môme de l'habitude, comme nous l'avons dit (quest.
xlix, art. 4). Et comme l'àine est par ses puissances le principe des
opérations, il s'ensuit que les habitudes sont dans l'âme selon ses puissances
(2).
Il faut répondre au premier argument, que
l'essence de l'âme appartient à la nature humaine, non comme un sujet qu'on
doit disposer à autre chose que ce qu'il est, mais comme la l'orme et la nature
à laquelle lc corps est disposé.
Il faut répondre au second, qu'un accident ne
peut pas être par lui-même le sujet d'un accident; mais comme dans les
accidents il y a un ordre, le sujet selon qu'il est sous un accident est
considéré comme le sujet d'un autre; ainsi l'on dit qu'un accident est le sujet
d'un autre comme la surface est le sujet delà couleur. De cette manière la
puissance peut être le sujet de l'habitude.
11 faut répondre au troisième, que l'habitude
est placée avant la puissance parce qu'elle implique une disposition qui se
rapporte à la nature, tandis que la puissance implique toujours une relation
avec l'opération qui est postérieure, puisque la nature est le principe même de
l'opération. Mais l'habitude dont la puissance est le sujet n'implique pas de
rapport avec la nature, mais avec l'opération, et elle est par conséquent
postérieure à la puissance. — Ou bien on peut dire que l'habitude est mise avant
la faculté, comme le complet avant l'incomplet, l'acte avant la puissance. Car
(3) l'acte est naturellement antérieur, quoique la puissance soit la première
dans l'ordre de
(I) Parce que lc corps a besoin de certaines
dispositions pour recevoir en lui l'àme qui est sa forme complète, tandis que
l'âme n'a besoin d'aucune disposition pour Hic introduite dans le corps.
(2) Les
habitudes determinent les puissances à l'acte, c'est-à-dire qu'elles les
portent à faire le bien ou le mal.
(3) Ce
mot ici pris dans un sens absolu, selon la théorie péripatéticienne.
la génération et du temps, comme le dit
Aristote (Met. lib. ix, text. 13-19, et lib. vu, text. 17).
ARTICLE III. — PEl'T-il Y
AVOIR QUELQUE HABITUDE DANS LES PUISSANCES DE L'AME SENSITIVE ?
1. Il semble que dans les puissances de l'âme
sensitive il ne puisse pas y avoir d'ahbitude. Car comme la puissance nutritive
fait partie de lame irraisonnable, de même la puissance sensitive. Or, parmi
les puissances de l'âme nutritive on ne reconnaît pas d'habitude. Donc on ne
doit pas non plus en supposer dans les puissances de l'âme sensitive.
2. Les puissances sensitives nous sont communes
avec les animaux. Or, dans les brutes il n'y a pas d'habitudes, parce qu'on ne
trouve pas en elles la volonté qui entre dans la définition de l'habitude,
comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 3). Donc dans les puissances
sensitives il n'y a pas d'habitude.
3. Les habitudes de l'âme sont les sciences et
les vertus; comme la science se rapporte à la faculté cognitive, de même la
vertu à la puissance appétitive. Or, dans les puissances sensitives il n'y a
pas de sciences, puisque la science a pour objet les choses universelles que
les facultés sensitives ne peuvent percevoir. Donc les habitudes des vertus ne
peuvent pas y exister non plus.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Elh.Wh.
iii, cap. 10) qu'il y ades vertus, comme la tempérance et la force, qui
appartiennent à la partie de l'âme qui n'est pas raisonnable.
CONCLUSION.—11 n'y a pas d'habitudes clans les
puissances sensitives selon qu'elles opèrent d'après l'instinct de la nature,
mais il y en a selon qu'elles opèrent d'après le jugement de la raison.
Il faut répendre qu'on peut considérer les
puissances sensitives de deux manières : selon qu'elles opèrent d'après
l'instinct de la nature et selon qu'elles opèrent d'après l'ordre de la raison.
Selon qu'elles opèrent d'après l'instinct de la nature, elles ne se rapportent
qu'à un seul objet comme la nature elle-même. C'est pourquoi comme il n'y a pas
d'habitudes dans les puissances naturelles, de même il n'y en a pas dans les
puissances sensitives selon qu'elles agissent d'après l'instinct delà nature.
Mais selon qu'elles agissent d'après l'ordre de la raison, elles peuvent se
rapporter à divers objets, par conséquent il peut y avoir en elles des
habitudes d'après lesquelles elles sont bien ou mal disposés à l'égard de leur
lin.
Il faut répondre au premier argument, que les
puissances de la partie nutritive de l'âme ne sont pas faites pour obéir à la
raison; c'est pourquoi il n'y a pas en elles d'habitude; mais les puissances
sensitives sont faites pour lui obéir, et c'est ce qui les rend capables
d'habitude; car on dit qu'elles sont raisonnables selon qu'elles obéissent à la
raison, comme on le voit (Eth. lib. i, cap. ult.).
Il faut répondre au second, que les puissances
sensitives dans les animaux n'agissent pas d'après l'empire de la raison, mais
quand les animaux sont abandonnés à eux-mêmes elles agissent d'après l'instinct
de la nature; par conséquent il n'y a pas en eux d'habitudes qui se rapportent
aux opérations. Néanmoins il y a des dispositions qui se rapportent à la
nature, comme la santé et la beauté. Mais comme la raison de l'homme habitue
les animaux à se disposer à agir de telle ou telle manière, on peut en ce sens
admettre en eux une sorte d'habitude. C'est ce qui fait dire à saint Augustin
(Quaest. lib. lxxxiii, quaest. 30) que nous voyons les bêtes les plus farouches
s'abstenir des plus grands plaisirs dans la crainte du châtiment, et lorsque
ces dispositions sont passées en coutume on dit qu'elles sont domptées et
douces. Cependant on ne trouve pas dans les animaux ce qui constitue l'habitude
par rapport à l'usage de la volonté, parce qu'ils n'ont pas le pouvoir d'user
ou de ne pas user, ce qui paraît appartenir à l'essence même de l'habitude.
C'est pourquoi, à proprement parler, il ne peut pas y avoir d'habitude en eux.
Il faut répondre au troisième, que l'appétit
sensitif est fait pour être mû par l'appétit rationnel, comme le dit Aristote
(De anima, lib. ni, text. 57). Mais les puissances rationnelles cognitives sont
faites pour recevoir des puissances sensitives les objets qu'elles perçoivent.
C'est pourquoi il est plus convenable que les habitudes résident dans les
puissances sensitives appétilives que dans les puissances sensitives
cognitives; puisque dans les puissances sensitives appétitives il n'y a
d'habitudes qu'autant qu'elles opèrent d'après l'ordre de la raison. On
pourrait aussi à l'égard des puissances intérieures sensitives cognitives
admettre en elles des habitudes qui contribueraient à faciliter à l'homme
l'usage de la mémoire, de la pensée ou de l'imagination ; c'est ce qui fait
dire à Aristote (De mem. cap. 11) que la coutume est pour beaucoup dans
l'activité de la mémoire, parce que toutes ces puissances sont portées à
l'action par l'empire de la raison. Mais les puissances cognitives extérieures,
telles que la vue, l'ouïe, etc., ne sont pas susceptibles d'habitudes, parce
que d'après la disposition de leur nature elles se rapportent à des actes
déterminés, comme les membres du corps; et il n'y a pas d'habitudes dans ces
derniers; elles existent plutôt dans les forces qui commandent leur mouvement.
ARTICLE IV. — Y A-T-IL DES HABITUDES DANS
L'ENTENDEMENT?
1. Il semble que dans l'intellect il n'y ait
pas d'habitude. Car les habitudes sont conformes aux opérations, comme nous
l'avons dit (art. 2). Or, les opérations de l'homme sont communes à l'âme et au
corps, comme le dit Aristote (De anima, lib. i, text. 12 et 66) et par
conséquent les habitudes aussi. L'intellect n'étant pas l'acte du corps, comme
il est dit (De anima, lib. in, text. 6), il s'ensuit qu'il n'est pas le sujet
d'une habitude.
2. Tout ce qui est dans un être y est selon le
mode de cet être lui-même. Or, ce qui est une forme sans matière n'est qu'un
acte; ce qui est composé de forme et de matière ala puissance et l'acte tout à
la fois. Par conséquent ce qui n'est que forme ne peut pas renfermer ce qui est
tout à la fois en puissance et en acte; on ne petit le trouver que [dans ce qui
est composé de matière et de forme. L'intellect étant forme sans être matière,
il s'ensuit que l'habitude qui renferme la puissance simultanément avec l'acte
et qui tient pour ainsi dire le milieu entre l'un et l'autre ne peut exister
dans l'intellect, mais seulement dans l'être mixte qui est composé d'âme et de
corps.
3.
L'habitude est une disposition d'après laquelle un individu est bien ou
mal par rapport à quelque chose, comme le dit Aristote (Met. lib. v, text. 23).
Or, les dispositions bonnes ou mauvaises dans lesquelles on se trouve par
rapport à l'acte de l'intellect proviennent d'une disposition quelconque du
corps. C'est ce qui fait dire à Aristote (De anima, lib. h, text. 94) que ceux
qui ont la chair tendre paraissent avoir l'intelligence plus facile. Donc les
habitudes cognitives ne sont pas dans I entendement qui est purement spirituel,
mais dans une puissance qui est i acte d'une partie du
C°Maïs c'est le contraire. Aristote place (Eth.
lib. vi, cap. 2, 3 et 10) la science, la sagesse et l'intelligence ou
l'habitude des principes dans la partie intellectuelle de l'âme.
CONCLUSION. — Il y a dans l'intellect certaines
habitudes, comme la science, la sagesse et l'intelligence ou le discernement,
puisque leurs opérations se rapportent à cette partie de l'âme.
Il faut répondre qu'à l'égard des habitudes
cognitives il y a eu divers sentiments. En effet ceux qui supposaient qu'il n'y
avait qu'un intellect possible (1) pour tous les hommes ont été contraints
d'avancer que les habitudes cognitives n'existent pas dans l'intellect
lui-même, mais dans les puissances intérieures sensitives. Car il est évident
que les hommes ont des habitudes différentes; par conséquent on ne pouvait pas
directement placer les habitudes cognitives dans ce qui est un numériquement et
qui est commun à tous. Ainsi du moment où l'on supposait qu'il n'y avait
numériquement qu'un intellect possible pour tous les hommes, on ne pouvait
placer dans cet intellect comme dans leur sujet toutes les habitudes
scientifiques qui distinguent les hommes entre eux, mais il a fallu les placer
dans les puissances intérieures sensitives qui varient avec les individus. Mais
cette hypothèse est en premier lieu contraire au sentiment d'Aristote. Car il
est évident que les puissances sensitives ne sont pas raisonnables par essence,
mais seulement par participation, comme le dit ce philosophe (Eth. lib. i, cap.
ult.). Pour lui il place les vertus intellectuelles, qui sont la sagesse, la
science et l'intelligence, dans ce qui est raisonnable par essence;
consé-quemment il ne les place pas dans les puissances sensitives, mais dans
l'intellect lui-même. Il dit encore expressément (De anima, lib. m, text. 18)
que l'intellect possible quand il devient chacune des choses qu'il pense,
c'est-à-dire lorsque les espèces intelligibles lui font percevoir chaque objet,
alors il est en acte, comme on dit qu'un savant est en acte, du moment qu'il
peut agir par lui-même, c'est-à-dire d'après ses propres lumières. Il est
néanmoins encore en puissance de certaine façon, mais il n'y est pas absolument
comme avant d'apprendre ou de découvrir la chose. L'intellect possible renferme
donc l'habitude de la science par laquelle il peut raisonner quoiqu'il ne
raisonne pas toujours. En second lieu cette hypothèse est contraire à la
vérité. Car comme lapuissance appartient à celui de qui émane l'action, il en
est de même de l'habitude. Or, l'intelligence etlacon-sidération sontl'actc
propre de l'intellect. Donc l'habitude par laquelle on comprend et l'on
considère existe à proprement parler dans l'intellect lui-même.
Il faut répondre au premier argument, qu'il y a
des philosophes, comme lc rapporte Simplicius(mcommen^. de Praedic, cap. de
Qualitate), qui ont'ditque toute opération de l'homme appartenait en quelque
sorte à l'être mixte, selon l'expression d'Aristote (De anima, lib. i, text. 12
et 66), et qu'en conséquence aucune habitude n'appartenait à l'âme seule, mais
qu'elles appartenaient toutesàl'être mixte (2). D'où ils concluaient qu'aucune
habitude n'existe dans l'intellect, puisque l'intellect cstséparé. Mais ce
raisonnement n'est pas convaincant. Car l'habitude n'est pasla disposition de
l'objetpar rapport à la puissance, maisplutôtladisposition de la puissance par
rapporta l'objet. Par con-séquentil faut que l'habitude soit dansia puissance
qui est le principe de l'acte, mais non dans ce qui se rapporte à la puissance
comme son objet (3). Or, l'acte de l'intelligence n'est commun à l'âme et au
corps qu'en raison de l'imagination, comme on lc voit (De anima, lib. i, text.
66). Il est évident
(1) Ce sentiment était celui d'Averrocs
que
sainl Thomas a tout particulièrement réfuté.
(2) C'est-à-dire à l'essence et au corps.
(5) L'objet de l'intellect est l'espèce
sensible qui est commune à l'âme et au corps et qui appartient à l'imagination.
que l'image se rapporte à l'intellect possible
comme son objet, suivant ce que dit encore le philosophe (De anima, lib. m,
text. 3, 11, 39). D'où il résulte que l'habitude intellectuelle provient
principalement de l'intellect, mais non de l'imagination qui est commune à
l'âme et au corps. — Il faut donc répondre que l'intellect possible est le
sujet de l'habitude. Car il est convenable que le sujet de l'habitude soit en
puissance à l'égard d'une foule d'objets, et c'est précisément là le caractère
de l'intellect possible. D'où il suit que l'intellect possible est le sujet des
habitudes intellectuelles.
Il faut répondre au second, que comme la
puissance par rapport à l'être sensible convient à la matière corporelle, de
même la puissance par rapport à l'être intelligible convient à l'intellect
possible. Donc rien n'empêche que dans l'intellect possible il n'y ait une
habitude qui tienne le milieu entre la puissance pure et l'acte parfait.
Il faut répondre au troisième, que les
puissances cognitives préparent intérieurement l'objet propre à l'intellect
possible. C'est ce qui fait que la bonne disposition de ces puissances à
laquelle contribue la bonne disposition du corps rend l'homme plus apte à comprendre.
Ainsi l'habitude intellectuelle peut exister secondairement dans ces
puissances, mais elle existe principalement dans l'intellect possible.
ARTICLE V. — Y A-T-IL DANS LA VOLONTÉ quelque
habitude ?
1. Il
semble que dans la volonté il n'y ait pas d'habitude. Car les habitudes qui
sont dans l'intellect sont les espèces intelligibles par lesquelles il comprend
en acte. Or, la volonté n'opère pas au moyen d'espèces. Donc la volonté n'est
le sujet d'aucune habitude.
2. On
ne met pas d'habitude dans l'intellect agent comme dans l'intellect possible,
parce qu'il est une puissance active. Or, la volonté est la puissance la plus
active, puisqu'elle meut toutes les puissances relativement à leurs actes,
comme nous l'avons dit (quest. ix, art. 1). Donc il n'y a pas d'habitude dans
cette faculté.
3. Les
puissances naturelles n'ont pas d'habitudes, parce qu'elles sont déterminées
par leur nature à un objet. Or, la volonté est par sa nature portée à tendre au
bien que la raison lui prescrit. Donc elle n'a pas d'habitude.
Mais c'est le contraire. En effet, la justice
est une habitude. Or, la justice réside dans la volonté. Car, suivant Aristote
(Eth. lib. v, cap. 1), la justice est une habitude d'après laquelle on veut et
l'on fait ce qui est juste. Donc la volonté est le sujet d'une habitude.
CONCLUSION. — Puisque la volonté est une
puissance de l'âme raisonnable et que par conséquent elle peut agir de
différentes manières, il est nécessaire qu'il y ait en elle une habitude qui
est la justice.
Il faut répondre que toute puissance qui peut
agir de différentes manières a besoin d'une habitude qui règle convenablement
son action. Or, la volonté, puisqu'elle est une puissance raisonnable, peut
agir de différentes manières. C'est pourquoi il faut qu'il y ait en elle une
habitude qui la dirige parfaitement dans ses actes. D'ailleurs d'après la
nature même de l'habitude on voit qu'elle se rapporte principalement à la
volonté, puisque nous avons dit que l'habitude est ce dont on fait usage quand
on veut (quest. préc. art. 3).
H faut répondre au premier argument, que comme
dans l'intellect il y a une espèce qui est la ressemblance de la chose
comprise, de même il faut que dans la volonLé et dans toute puissance
appétitive il y ait quelque chose qui l'incline vers son objet, puisque l'acte
de la puissance appétitive n'est rien autre chose que cette inclination, comme
nous l'avons dit (quest. xxii, art. 2, et quest. vi, art. 4). A l'égard des
choses auxquelles elle est suffisamment portée par la nature de sa puissance, elle
n'a pas besoin d'une qualité qui lui imprjme cette impulsion. Mais comme la fin
de l'homme, exige que sa partie appétitivc embrasse un objet déterminé auquel
elle n'est pas portée par la nature de sa puissance (1) qui se rapporte à des
choses multiples et diverses, il faut nécessairement que dans la volonté et
dans les autres puissances appétitives il y ait des qualités qui leur donnent
cette inclination, et ce sont ces qualités qu'on appelle des habitudes.
Il faut répondre au second, que l'intellect agent
n'est qu'actif, mais qu'il n'est point du tout passif. Au contraire la volonté
ainsi que toute puissance appétitive meut elestmue, comme le dit Aristote
(Deanima, lib. m, text. 54). Il n'y a donc pas de parité entre l'un et l'autre.
Car un être qui est de quelque façon en puissance peut recevoir une habitude.
Il faut répondre au troisième, que la volonté
est par sa nature portée à faire le bien que la raison prescrit ; mais comme ce
bien est multiple et divers il est nécessaire qu'elle soit portée par une
habitude vers le bien particulier que la raison détermine afin que son action
soit plus prompte.
ARTICLE VI. — LES ANGES ONT-ILS AUSSI DES
HABITUDES ?
1. Il
semble que les anges n'aient pas d'habitudes. Car saint Maxime, dans son
commentaire du livre de la hiérarchie céleste de saint Denis (cap. 7), enseigne
qu'il n'est pas convenable de supposer que les vertus intellectuelles ou
spirituelles soient dans les esprits célestes ou dans les anges comme elles
sont en nous, sous forme d'accidents, de manière qu'une chose soit dans l'autre
comme dans son sujet; car tout accident se trouve exclu du céleste séjour. Or,
l'habitude est un accident. Donc il n'y en a pas dans les anges.
2.
Saint Denis dit (De ceci. hier. cap. 4) que les ordres bienheureux des
essences célestes participent à la bonté de Dieu plus que tous les autres
êtres. Or, ce qui est par soi est toujours antérieur et préférable à ce qui
existe par un autre. Donc les essences des anges se perfectionnent par
elles-mêmes en se rendant conformes à Dieu. Elles n'y sont donc pas parvenues
par des habitudes. Et c'est la raison qui parait avoir frappé saint Maxime -,
car il ajoute (loc. cit.) : S'il en était ainsi, leur essence ne subsisterait
plus en elle-même, et elle n'aurait pas pu autant que possible se diviniser par
elle-même.
3.
L'habitude est une disposition, dit Aristote (Met. lib. v, text. 25);
puis il ajoute : la disposition est l'ordre de ce qui a des parties. Puisque
les anges sont des substances simples il semble donc qu'il n'y ait en eux ni
dispositions, ni habitudes.
Mais c'est le contraire. Saint Denis dit (De
coel. hier. cap. 7) que les anges de la première hiérarchie sont appelés
Flammes brûlantes, Trônes, Fleuves de sagesse, pour exprimer par ces
dénominations leurs divines habitudes.
CONCLUSION. — H n'y a pas dans les anges
d'habitudes qui soient des dispositions relatives à leur être naturel, mais il
y a dans leur intellect et leur volonté des habitudes qui les disposent a
s'élever jusqu'à Dieu.
Il faut répondre qu'il y a des auteurs qui ont
supposé qu'il n'y avait pas d'habitudes dans les anges, mais qui ont rapporté à
leur essence tout ce
(I) Tels sont les moyens considérés par rapport
à la fin. Nous ne les voulons pas nécessairement parce qu'ils sont multiples et
qu'il dépend de nous de préférer l'un à l'autre.
qu'ils ont dit d'eux. C'est pourquoi saint
Maxime, après les paroles que nous avons rapportées, ajoute : Les habitudes et
les vertus qui sont en eux sont essentielles par suite de leur immatérialité.
Simplicius dit aussi dans son commentaire sur les Catégories (in Qualit.) que
la sagesse qui est dans l'âme est une habitude, mais que celle qui est dans
l'intellect est une substance, parce que tous les êtres qui sont divins se
suffisent par eux-mêmes et existent en eux-mêmes. Ce sentiment est vrai dans un
sens et faux dans un autre. Car il est évident, d'après ce qui a été dit
précédemment (quest. xlix, art. 4), que le sujet de l'habitude n'est que l'être
en puissance. Les commentateurs que nous venons de citer, considérant que les
anges sont immatériels et que la puissance de la matière n'existe pas en eux,
sont partis de là pour établir qu'il ne devait y avoir en eux ni habitudes, ni
accidents. Mais quoique dans les anges il n'y ait pas la puissance de la
matière (1), cependant il y a en eux une puissance quelconque (car c'est le
propre de Dieu d'être un acte pur). C'est pourquoi, selon ce qu'il y a en eux
de potentiel, on peut reconnaître qu'ils ont besoin d'habitudes (2). Mais la
puissance de la matière et la puissance de la substance intellectuelle n'étant
pas de même nature, il en résulte que les habitudes qui proviennent de l'une et
de l'autre ne sont pas les mêmes. C'est ce qui fait dire à Simplicius (loc.
cit.) que les habitudes de la substance intellectuelle ne sont pas semblables
aux autres, mais qu'elles ressemblent davantage aux espèces simples et
immatérielles que cette substance renferme en elíe-meme. —Par rapport à
l'habitude il y a aussi une différence entre l'entendement angélique et
l'entendement humain. L'entendement humain, par là même qu'il est le dernier
dans l'ordre des intelligences, est en puissance relativement à toutes les
choses intelligibles, comme la matière première relativement à toutes les
formes sensibles. C'est pourquoi il a besoin d'une habitude pour comprendre
toutes choses. L'entendement angélique n'est pas dans lc genre des choses
intelligibles une pure puissance, mais il est comme un acte, non comme un acte
pur (car cela n'appartient qu'à Dieu), mais comme un acte mêlé de quelque puissance,
et ce qu'il y a de potentiel est d'autant moindre que l'ange est plus élevé.
C'est pourquoi, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lv, art. 3), selon
qu'il est en puissance l'ange a besoin d'être perfectionné habituellement par
quelques espèces intelligibles relativement à son opération propre, mais selon
qu'il est en acte il peut par son essence comprendre certaines choses ; ainsi
il se comprend au moins lui-même et les autres choses selon le mode de sa
substance, comme on le voit (De causis, prop. 8 et 13), et il les comprend
d'autant plus parfaitement qu'il est plus parfait lui-même. Mais comme aucun
ange ne s'élève jusqu'à la perfection de Dieu et qu'il en est infiniment
éloigné, et que d'ailleurs ils sont tous en puissance par rapport à cet acte
pur, ils ont besoin d'habitudes (3) pour s'élever jusqu'à lui par l'intellect
et la volonté, et c'est pour ce motif que saint Denis (loc. cit.) appelle
déiformes les habitudes par lesquelles ils deviennent semblables à Dieu. Mais
il n'y a pas en eux d'habitudes qui se rapportent à leur être naturel (4),
puisqu'ils sont immatériels.
(I) Ils ne sont pas en puissance à la façon de
la matière qui est susceptible de revêtir différentes formes.
(2 11 faut qu'il T «it en eut quelque puissance
opérativc qui réponde à ce qu'ils ont de potentiel. (3) Ces habitudes doivent
être surnaturelles,
re qui explique la qualification que saint
Denis leur donne.
(4) Ces sortes d'habitudes ne se trouvent que
dans un sujet matériel susceptible d'une forme. Klles sont d'ailleurs des
dispositions à l'être naturel ; dispositions dont les anges n'ont nullement
besoin.
DE LA FORMATION DES
HABITUDES.
09
Il faut répondre au premier argument, que ce
passage de saint Maxime doit s'entendre des habitudes et des accidents
matériels.
Il faut répondre au second, que pour ce qui est
de leur essence les anges n'ont pas besoin d'habitude. Mais comme ils
n'existent pas par eux-mêmes sans participer à la sagesse et à la bonté divine,
il s'ensuit qu'il est nécessaire de mettre en eux des habitudes, selon qu'ils
ont besoin de cette participation extérieure.
Il faut répondre au troisième, que l'essence
des anges n'a pas de parties, mais ils en ont sous le rapport de la puissance
en ce sens que leur intellect est perfectionné par plusieurs espèces, et leur
volonté se rapporte à plusieurs objets.
QUESTION LI.
DE LA CAUSE DES HABITUDES CONSIDÉRÉE PAR
RAPPORT A LEUR FORMATION.
Après avoir parlé du sujet des habitudes, nous
avons maintenant à nous occuper de leur cause. Nous la considérerons d'abord
par rapport à leur formation, ensuite par rapport à leur accroissement et enfin
par rapportai leur affaiblissement et à leur perte. — A l'égard de leur
formation quatre questions se présentent : 1° Y a-t-il quelque habitude qui
provienne de la nature? — 2" Y a-t-il quelque habitude qui soit l'effet
des actes? — 3° Un seul acte peut-il produire une habitude? — 4° Y a-t-il dans
les hommes des habitudes qui viennent de Dieu ?
ARTICLE I. — v a-t-il quelque habitude qui
provienne de la nature ?
1. Il
semble qu'aucune habitude ne provienne de la nature. Car l'usage des choses qui
viennent de la nature n'est pas soumis à la volonté. Or, l'habitude est une
chose dont on fait usage quand on veut, comme le dit le commentateur (De anima,
lib. m, text. 18). Donc l'habitude ne provient pas de la nature.
2. La
nature ne fait pas par deux ce qu'elle peut faire par un seul. Or, les
puissances de l'âme procèdent de la nature. Si donc les habitudes des
puissances en provenaient aussi, les habitudes et les puissances ne feraient
qu'un.
3. La
nature ne fait pas défaut dans les choses nécessaires. Or, les habitudes sont
nécessaires pour bien agir, comme nous l'avons dit (quest. xlix, art. 4). Si
donc il y avait des habitudes qui vinssent de la nature, il semble que la
nature ne manquerait pas de produire toutes leshabitudes nécessaires. Puisqu'il
est évident que cela n'est pas, il s'ensuit que l'habitude ne provient pas de
la nature.
Mais c'est le contraire. Aristote place (Eth.
lib. vi, cap. 6) parmi les autres habitudes l'intelligence des principes qui
provient de la nature. Car nous disons que les premiers principes nous sont
naturellement connus.
CONCLUSION. — Puisque parmi les autres
habitudes l'intelligence des principes est innée à tout le monde, il y a une
habitude qui nous vient de la nature.
Il faut répondre qu'une chose peut être
naturelle à une autre de deux manières : 1° selon la nature de l'espèce, comme
il est naturel à l'homme de rire et au feu de s'élever en l'air ; 2° selon la
nature de l'individu, comme il est naturel à Socrate ou à Platon d'être malade
ou en santé d'après leur propre complexion. On peut encore, sous ces deux
rapports, dire qu'une chose est naturelle en deux sens : quand elle vient tout
entière de la nature, ou qu'elle vient en partie de la nature et en partie d'un
principe extérieur. Ainsi quand on guérit quelqu'un par lui-même, sa santé est
entièrement l'effet de la nature ; mais quand on le guérit avec l'aide de la
medecine, sa guérison est en partie l'effet de la nature et en partie l'effet
d'un principe extérieur. Si donc nous parlons de l'habi tude selon qu'elle est
une disposition du sujet par rapport à la forme ou à la nature, prise peu
importe dans lequel des sens que nous venons de déterminer, elle est naturelle.
Car il y a une disposition naturelle qui est essentielle à l'espèce humaine en
dehors de laquelle aucun homme ne se trouve, et c'est cette disposition naturelle
qui se rapporte ala nature de l'espèce (4). Mais cette disposition ayant une
certaine largeur, il arrive qu'elle convient dans des degrés divers à des
hommes différents selon la nature des individus. Elle peut venir totalement de
la nature, ou elle peut venir partie de la nature et partie d'un principe
extérieur, comme nous l'avons dit en parlant de ceux que l'art guérit. —
L'habitude, qui est une disposition à l'action et qui a pour sujet une des
puissances de l'âme, comme nous l'avons dit (quest. l, art. 2), peut être
naturelle selon la nature de l'espèce et selon la nature de l'individu ; selon
la nature de l'espèce, d'après le rapport qu'elle a avec l'âme qui est notre
principe spécifique (2), puisqu'elle est la forme du corps ; selon la nature de
l'individu, par rapport au corps qui est notre principe matériel (3;. Cependant
sous ces deux rapports il n'y a pas dans l'homme d'habitudes naturelles qui
proviennent entièrement cîe la nature. Mais il y en a dans les anges, parce
qu'ils ont naturellement en eux des espèces intelligibles, ce que n'a pas la
nature humaine, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lv, art. 2). Il y a
donc dans les hommes quelques habitudes naturelles qui procèdent partie de leur
nature et partie d'un principe extérieur. Mais ces habitudes ne sont pas les
mêmes dans les puissances cognitives que dans les puissances appétitives. Dans
les puissances cognitives il peut y avoir des habitudes dont le commencement
est naturel, et cela sous le rapport de la nature de l'espèce et de la nature
de l'individu. Par rapport à la nature de l'espèce cette habitude vient de
l'âme; c'est ainsi qu'on dit que l'intelligence des principes est une habitude
naturelle. Car, d'après la nature de l'âme intellectuelle, il est constant
qu'une fois que l'homme sait ce qu'est le tout et ce qu'est la partie, il
connaît que le tout est plus grand que la partie, et il en est de même du
reste. Mais il ne peut connaître ce qu'est le tout et ce qu'est la partie que
par les espèces intelligibles qu'il reçoit des images sensibles. C'est ce qui
fait dire à Aristote (Post. lib. n, text. ult.) que la connaissance des
principes nous arrive par les sens. Par rapport ala nature de l'individu il y a
aussi une habitude cognitive dont le commencement est naturel. Ainsi par la
disposition de ses organes un homme est plus apte à bien concevoir qu'un autre,
selon que nous avons besoin pour comprendre des puissances sensitives. — Pour
les puissances appétitives il n'y a pas d'habitude qui soit naturelle dans sa
formation (4) du côté de l'âme. Il n'y en a pas quant à la substance de
l'habitude, il y en a seulement quant à ses principes. C'est ainsi qu'on dit
que les principes du droit commun sont des semences de vertus. Et il en est
ainsi, parce que l'inclination de la puissance vers les objets qui lui sont
propres et qui semble être le commencement de l'habitude, n'appartient pas à
l'habitude elle-même, mais plutôt à la nature de la puissance. Mais du côté du
corps, par rapport à la nature de l'individu, il y
(1)
Ainsi la santé est une habitude naturelle par rapport à notre espèee,
parce que l'espèce humaine ne peut exister sans une santé quelconque.
(2) Ainsi il y a des habitudes qui résultent de
notre forme spécifique, comme la connaissance des vérités premières.
(5) Telles sont les habitudes qui résultent de
la nature particulière du tempérament.
(4) C'est-à-dire, il n'y a pas d'habitude
naturelle ((iii ait dans l'âme une première disposition qui soit un
commencement de développement par i apport à la substance de l'habitude
elle-même.
DE LA FORMATION DES
HABITUDES.
71
a des habitudes appétitives dont la formation
ou le principe est naturel. Car il y en a qui, d'après la complexion propre de
leur corps, sont disposés à la chasteté, ou ala douceur, ou à d'autres
habitudes.
Il faut répondre au premier argument, que cette
objection repose sur la nature selon qu'on la considère comme opposée à la
raison et à la volonté (1 J, quoique la raison et la volonté appartiennent
d'ailleurs ala nature humaine.
Il faut répondre au second, qu'on peut
naturellement surajouter à la puissance quelque chose qui ne peut appartenir à
la puissance elle-même. Ainsi dans les anges il ne peut appartenir à leur
puissance intellectuelle de connaître par elle-même toutes choses, parce qu'il
faudrait qu'elle fût l'acte de tout ce qui existe, ce qui n'appartient qu'à
Dieu. Car ce qui fait connaître une chose doit être la ressemblance actuelle de
l'objet qu'on connaît; d'où il suit que si la puissance de Tange connaissait
par elle-même toutes choses, elle serait la ressemblance et l'acte de tout ce
qui existe. Il est donc nécessaire qu'on surajoute à leur puissance
intellectuelle des espèces intelligibles qui sont les ressemblances des choses
qu'ils comprennent. C'est ainsi que par la participation de la sagesse divine
et non par leur essence propre ils peuvent avoir en acte l'intelligence des
choses qu'ils comprennent. Il est par là môme évident que tout ce qui
appartient à l'habitude naturelle ne peut pas appartenir à la puissance.
Il faut répondre au troisième, que la nature ne
se rapporte pas de la même manière à toutes les différentes habitudes, parce
qu'il y en a qui peuvent provenir d'elle et d'autres qui n'en proviennent pas,
comme nous l'avons dit (in solut. praec). C'est pourquoi il ne s'ensuit pas,
s'il y a des habitudes naturelles, qu'elles le soient toutes.
ARTICLE II. — y a-t-il quelque habitude qui
résulte des actes ?
1. Il
semble qu'aucune habitude ne puisse être produite par un acte. Car l'habitude
est une qualité, comme nous l'avons dit (quest. xlix, art. 1). Or, toute
qualité est produite dans un sujet selon qu'il est capable de la recevoir.
Donc, puisque l'agent par là même qu'il agit ne reçoit pas quelque chose, mais
émet plutôt quelque chose hors de lui, il semble qu'une habitude ne puisse être
produite dans un agent par ses propres actes.
2. Le sujet dans lequel est produite une
qualité est mù par rapport à cette qualité, comme on le voit à l'égard des
choses qui sont échauffées ou refroidies. D'un autre côté ce qui produit l'acte
d'où résulte la qualité communique un mouvement, comme on le voit par ce qui
échauffe ou ce qui refroidit. Si donc une habitude était produite dans un sujet
par son acte il s'ensuivrait que le moteur et celui qui est mû, l'agent et le
patient seraient une même chose ; ce qui est impossible, comme le dit Aristote
(Phys. lib. m, text. 8j.
3. L'effet ne peut pas être plus noble que sa
cause. Or, l'habitude est plus noble que l'acte qui la précède; ce qui est
évident, puisqu'elle rend les actes plus nobles. Donc l'habitude ne peut pas
être produite par l'acte qui la précède.
Mais c'est le contraire. Aristote enseigne
(Eth. lib. n, cap. 1 et 2) que les habitudes des vertus et des vices
proviennent des actes.
CONCLUSION. — Les actes multipliés produisent
dans la puissance passive qui est mue une qualité qu'on nomme une habitude.
Il faut répondre qu'un agent n'a quelquefois
qu'un seul principe actif qui produit son acte. Ainsi il n'y a dans le feu
qu'un seul principe actif qui est
H) C'est ainsi qu'on distingue dans l'homme ce
qui est naturel, ce qui est raisonnable et ce qui est volontaire.
72
SOMME THEOLOGICAE DE SAINT THOMAS.
celui de la chaleur. Dans un agent de cette
nature les actes ne peuvent produire une habitude. De là il arrive que les
choses naturelles ne peuvent être soumises à la coutume, ni modifiées par elle
(Eth. lib. n in prine.). Mais il y a des agents qui renferment en eux le
principe actif et le principe passif de leurs actes, comme on le voit au sujet
des actes humains. Car les actes de la vertu appétitive procèdent de la
puissance appétitive selon qu'elle est mue par la puissance cognitive qui
représente son objet. De plus la puissance intellectuelle, quand elle raisonne
sur les conclusions, a sa proposition qui est connue par elle-même comme son
principe actif. Ainsi ces actes peuvent produire dans les agents des habitudes
non par rapport au premier principe actif, mais par rapport au principe de
l'acte qui meut et qui est mû (I). Car tout ce qui est passif et toutcequiest
mû par un autre, emprunte à l'action de l'agent sa disposition. C'est pourquoi
la réitération des actes produit dans la puissance passive qui est mue une
qualité qu'on nomme habitude. C'est ainsi que les habitudes des vertus morales
sont produites dans les puissances appétitives selon que celles-ci sont mues
par la raison, et que les habitudes des sciences sont produites dans
l'intellect selon qu'il est mù par les propositions ou les vérités premières.
Il faut répondre au premier argument, que
l'agent, comme tel, ne reçoit rien, mais selon qu'il est mù par un autre il
reçoit de son moteur quelque chose, et c'est ainsi que l'habitude se produit.
II faut répondre au second, que le même être ne
peut être sous le même rapport moteur et mobile. Mais rien n'empêche que le
même être soit mù par lui-même sous des rapports divers, comme le prouve
Aristote (Phys. lib. viii, text. 28).
Il faut répondre au troisième, que l'acte qui
précède l'habitude, selon qu'il procède d'un principe actif, procède d'un
principe plus noble que l'habitude qu'il engendre : comme la raison est un
principe plus noble que l'habitude de la vertu morale produite par la
réitération des actions dans la puissance appétitive, et comme l'intelligence des
principes est plus noble que la science des conclusions.
ARTICLE III. — un seul acte peut-il produire
une habitude?
1. Il semble qu'un seul acte puisse produire
une habitude. Car la démonstration est l'acte de la raison. Or, une
démonstration produit la science qui est l'habitude d'une conclusion. Donc une
habitude peut provenir d'un acte unique.
2. Comme un acte augmente quand on le
multiplie, il en est de même quand on lui donne de l'intensité. Or, la
multiplication des actes produit l'habitude. Donc si un acte a beaucoup
d'intensité il pourra également produire une habitude.
3. La santé et la maladie sont des habitudes.
Or, un seul acte peut guérir l'homme ou le rendre malade. Donc un seul acte
peut produire une habitude.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. i, cap. 6) que comme le printemps n'est pas produit par une seule
hirondelle, ni par uneseule journée -, de même un jour ou un temps court ne
rend pas l'homme heureux. Mais le bonheur est une action habituellement
conforme à la vertu parfaite, comme le dit lc même philosophe (Eth. lib. i,
cap. 9 et 42). Donc l'habitude de la vertu et pour la même raison toutes les
autres habitudes ne sont pas l'effet d'un seul acte.
CONCLUSION. — Il est nécessaire que l'habitude
de la vertu résulte de plusieurs
(I) C'est-à-dire que les habitudes sc forment
dans les puissances selon que celles-ci sont passives et unies par une autre,
mais non selon qu'elles sont actives.
DE LA FORMATION DES
HABITUDES.
73
actes, mais les habitudes des puissances
cognitives, comme celles du corps, s'acquièrent quelquefois par un acte unique.
II faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc.), l'habitude est engendrée par l'acte en ce sens que la puissance
passive est mue par un principe actif. Mais pour qu'une qualité soit produite
dans un être passif, il faut que le principe actif l'emporte totalement sur le
principe passif. Ainsi nous voyons que le feu ne pouvant pas totalement vaincre
le combustible qu'on lui offre ne s'enflamme pas aussitôt, mais il écarte peu à
peu les dispositions qui lui sont contraires, afin qu'en s'en rendan t
complètement maître il lui imprime sa ressemblance. Or, il est évident que lc
principe actif, qui est la raison, ne peut pas complètement triompher de la
puissance appétitive par un seul acte, parce que cette puissance se rapporte de
différentes manières à divers objets. La raison à la vérité juge par un acte
unique qu'on doit désirer telle ou telle chose selon des circonstances particulières
et sous un rapport déterminé. Mais par là môme la puissance appétitive n'est
pas totalement vaincue au point de se porter vers le môme objet (1), comme il
arrive lorsque la répétition des mêmes actes lui ont rendu cette inclination
naturelle et ont formé en elle cette habitude. C'est pourquoi l'habitude de la
vertu ne peut être l'effet d'un acte unique, mais elle est l'effet de
plusieurs. — A l'égard des puissances cognitives il est à remarquer qu'il y a
deux sortes de passivité : l'une qui est l'intellect possible lui-même, et
l'autre qu'Aristote appelle l'intellect passif (De anima, lib. ni, text. 20),
qui est la raison particulière, c'est-à-dire la pensée accompagnée de la
mémoire et de l'imagination. Par rapport à la première passivité, il peut y
avoir un principe actif qui par un seul acte triomphe complètement de la
puissance du principe passif. Ainsi une seule proposition évidente porte la
conviction dans l'intelligence et la fait adhérer fortement à une /conclusion ;
ce que ne produit pas une proposition probable. C'est pourquoi quand il s'agit
d'opinion il faut une foule d'actes rationnels pour produire une habitude, môme
du côté de l'intellect possible. Mais un seul acte rationnel peut produire une
habitude scientifique par rapport à l'intellect possible (2). Au contraire par
rapport aux puissances cognitives inférieures il est nécessaire qu'on répète
plusieurs fois la même chose afin de l'imprimer dans la mémoire. C'est ce qui
fait dire à Aristote (De mem. et reminisc. cap. 2) que la réflexion affermit la
mémoire. Quant aux habitudes corporelles il est possible qu'elles résultent
d'un seul acte, si le principe actif est doué d'une grande puissance. Ainsi
quelquefois une médecine forte rétablit immédiatement la santé.
La réponse aux objections est par là même
évidente.
ARTICLE IV. — y a-t-il dans les hommes des
habitudes infuses qui viennent de dieu ?
1. Il semble qu'il n'y ait pas dans les hommes
d'habitudes infuses qui viennent de Dieu. Car Dieu est le même pour tous. Si
donc il infusait des habitudes dans les uns, il les infuserait dans tous les
autres; ce qui est évidemment faux.
2. Dieu opère en tous selon le mode qui
convient à leur nature ; parce que c'est à sa divine providence à conserver
l'ordre naturel, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. A). Or, dans
l'homme les habitudes sont naturel-
(I) Il reste toujours dans la puissance
appétitive de l'inclination pour les autres choses dont la raison lui commande
de s'abstenir. Et ce penchant ne peut être affaibli que par la réitération des
mêmes actes de Vertu.
(2) Il en est ainsi parce nue la vérité ne
trouve pas d'obstacle dans l'intellect possible.
lement produites par les actes, comme nous
l'avons dit (art. préc). Donc Dieu ne produit pas d'habitudes dans les hommes
sans qu'ils agissent.
3. Si Dieu infuse en nous une habitude, et que
par cette habitude nous produisions plusieurs actes, ces actes produisent à
leur tour une habitude semblable, comme le dit Aristote (Eth. lib. ii, cap. 1
et 2) : il arrivera qu'il y aura dans le même sujet deux habitudes de la même
espèce, dont l'une sera acquise et l'autre infuse, ce qui paraît impossible,
parce que deux formes de la même espèce ne peuvent exister dans le même sujet.
Donc il n'y a pas d'habitude infuse dans l'homme qui vienne de Dieu.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Eccles.
xv, S) : Le Seigneur Va rempli de l'esprit de sagesse et d'intelligence. Or, la
sagesse et l'intelligence sont des habitudes. Donc il y a dans l'homme des
habitudes infuses qui viennent de Dieu.
CONCLUSION. — L'homme étant disposé à sa fin,
qui surpasse les forces de la nature humaine, par certaines habitudes, il est
nécessaire que ces habitudes lui aient été infuses par Dieu.
Il faut répondre qu'il y a des habitudes
infuses de Dieu dans l'homme pour deux raisons. La première, c'est qu'il y a
des habitudes par lesquelles l'homme est bien disposé à l'égard de sa fin qui
surpasse les forces de la nature humaine, et qui est sa beatitudo dernière et
parfaite, comme nous l'avons dit (quest. v, art. 5). Comme les habitudes
doivent être proportionnées à l'objet auquel elles disposent l'homme, il
s'ensuit nécessairement que celles qui ^disposent à cette fin surpassent les
forces de sa nature, et par conséquent qu'elles ne peuvent exister en lui
qu'autant qu'elles y sont mises par Dieu, comme il en est de toutes les vertus
gratuites (1). — La seconde raison c'est que Dieu peut produire les effets des
causes secondes, sans le concours de ces causes, comme nous l'avons dit (part.
I, quest. cv, art. 6). Ainsi, comme il produit quelquefois la santé sans cause
naturelle, pour montrer sa puissance, et qu'il fait par lui-même ce qu'il
pourrait faire par la nature, de même pour montrer sa vertu il infuse quelquefois
dans les hommes des habitudes qui auraient pu être l'effet d'une cause
naturelle. C'est ainsi qu'il adonné aux apôtres la science des Ecritures et des
langues, que les hommes peuvent obtenir par l'étude ou l'usage, quoique plus
imparfaitement.
11 faut répondre au premier argument, que Dieu
est par sa nature le même pour tous ; mais dans l'ordre de sa sagesse, pour une
raison déterminée, il accorde à quelques-uns ce qu'il n'accorde pas à d'autres.
11 faut répondre au second, que de ce que Dieu
agit dans tous les êtres selon leur mode d'existence il ne s'ensuit pas qu'il
n'opère pas ce que la nature ne peut opérer, mais il s'ensuit seulement qu'il
ne fait rien d'absolument contraire à leur nature.
Il faut répondre au troisième, que les actes
produits par une habitude infuse ne produisent pas une autre habitude, mais ils
confirment celle qui préexiste, comme une médecine prise par un homme en bonne
santé ne lui procure pas une autre santé, mais fortifie celle qu'il avait déjà
auparavant.
(Ij Comme la foi, l'espérance, la charité et la
grâce.
QUESTION LU.
du développement des habitudes.
Après avoir parlé de la formation des
habitudes, nous avons à nous occuper de leur développement. — A ce sujet trois
questions se présentent : 1" Les habitudes se fortifient-elles? — 2°
Augmentent-elles par addition? — 3° Tout acte ajoule-t-il à l'habitude?
ARTICLE I. — LES HABITUDES
AUGMENTENT-ELLES OU SE FORTIFIENT-ELLES ?
1. Il semble que les habitudes ne puissent être
augmentées. Car l'augmentation se rapporte à la quantité, comme le dit Aristote
(Phys. lib. v, text. 18). Or, les habitudes n'appartiennent pas au genre delà
quantité (1). Donc elles ne sont pas susceptibles d'accroissement.
2.
L'habitude est une perfection, comme le dit Aristote (Phys. lib. vu,
text. 17 et 18). Or, la perfection impliquant la fin et le terme ne paraît pas
capable de plus et de moins. Donc l'habitude ne peut pas être augmentée.
3. Dans les choses qui sont capables de plus et
de moins il arrive qu'il y a altération : car on dit qu'une chose s'altère
quand de moins chaude elle le devient davantage. Or, dans les habitudes il n'y
a pas d'altération, comme le prouve Aristote (Phys. lib. vu, text. 15 et 47).
Donc les habitudes ne peuvent être augmentées.
Mais c'est le contraire. La foi est une
habitude et elle s'accroît. Car les disciples disaient à leur divin maître
(Luc. xvii, 5) : Seigneur, augmentez notre foi. Donc les habitudes
s'accroissent.
CONCLUSION. — Les habitudes et les dispositions
considérées en elles-mêmes ou relativement, et selon que les sujets y
participent, peuvent être plus ou moins fortes et sont par conséquent
susceptibles d'accroissement.
Il faut répondre que le mot accroissement ou
augmentation, comme tout ce qui appartient à la quantité, se transporte
métaphoriquement des quantités corporelles aux choses spirituelles et
intellectuelles par suite de la communauté de nature qu'il y a entre notre
entendement et les choses matérielles qui tombent sous l'imagination. Or, dans
les quantités corporelles on dit qu'une chose est grande selon qu'elle parvient
au degré de quantité qu'elle doit avoir. Ainsi une quantité qu'on trouve grande
pour un homme, n'est pas considérée comme telle dans un éléphant. Par rapport
«à la forme nous disons donc qu'une chose est grande quand elle est arrivée à
sa perfection. Et comme le bien est de même nature que la perfection, il
s'ensuit que pour les êtres qui ne sont pas grands par leur masse, être plus
grand ou être meilleur c'est la même chose, comme le dit saint Augustin (De
Trin. lib. vi, cap. 8). Mais la perfection de la forme peut se considérer de
deux manières: 1° en elle-même; 2° selon que le sujet y participe. Quand on
considere la perfection de la forme en elle-même, on dit qu'elle est grande ou
petite; ainsi on dit qu'on a beaucoup ou peu de beauté, une grande ou une
petite science. Quand on considère la perfection de la forme selon que le sujet
y participe, on emploie le plus et le moins : ainsi on dit du sujet qu'il est
plus ou moins blanc, plus ou moins sain. Toutefois cette distinction ne suppose
pas que la forme existe en dehors de la matière et du sujet -, mais elle
s'appuie sur ce que la forme est autre considérée dans son espèce que dans le
sujet qui y participe. — D'après cela, touchant l'augmentai ion et la diminution
des habitudes et des formes, il y a parmi les philosophes quatre opinions,
comme le rapporte Simplicius dans son commentaire des
(1) Elles appartiennent à la qualité.
Catégories (in Praedic. qualit.). En effet
Plotin et les autres platoniciens supposaient que les qualités et les habitudes
étaient susceptibles de plus et de moins, parce qu'elles étaient matérielles et
qu'elles avaient quelque chose d'indéterminé par suite de l'infinité de la
matière. D'autres pensaient au contraire que les qualités et les habitudes
n'étaient pas par elles-mêmes susceptibles de plus et de moins ; mais qu'on
leur appliquait le plus et le moins selon leur diverse participation ; ainsi le
plus et le moins ne se rapportent pas à la justice, mais au juste. Aristote estde
cette opinion dafis ses Catégories (M Praedic. qualit.). La troisième opinion,
qui tient le milieu entre les deux précédentes, est celle des stoïciens. Ils
supposaient qu'il y a des habitudes qui sont susceptibles de plus et de moins,
comme les arts, mais qu'il y en a d'autres qui ne le sont pas comme les vertus
(i). Enfui la quatrième opinion a été celle des philosophes qui enseignaient
que les qualités et les formes immatérielles ne sont pas susceptibles de plus
et de moins, mais qu'il en est autrement des qualités et des formes matérielles
(2). — Pour découvrir la vérité à cet égard, il faut observer que ce qui
assigne à un objet son espèce, doit être fixe, stable et en quelque sorte
indivisible. En effet tout ce qui a ce caractère est renfermé sous cette
espèce, et tout ce qui s'en éloigne en plus ou en moins appartient à une autre
espèce plus parfaite ou plus imparfaite. C'est ce qui fait dire à Aristote
(Met. lib. viii, text. 10) que les espèces des choses sont comme les nombres
qui changent d'espèces si l'on y ajoute ou si l'on en retranche quelque chose.
Si donc une forme ou une substance quelconque appartient par elle-même, ou par
une partie d'elle-même à une espèce, il faut qu'elle ait, considérée en
elle-même, une raison déterminée qui ne soit pas susceptible de plus et de
moins. Telles sont la chaleur, la blancheur et les autres qualités absolues qui
ne dépendent point d'un rapport quelconque, et telle est à plus forte raison la
substance qui est l'être par elle-même (3). Quant aux formes relatives qui
tirent leur espèce d'un objet auquel elles se rapportent, elles peuvent en
elles-mêmes varier en plus ou en moins; elles sont cependant de la même espèce,
par suite de l'unité de l'objet auquel elles se rapportent et qui les spécifie.
C'est ainsi que le mouvement est en lui-même plus ou moins rapide ; son espèce
reste néanmoins la même, à cause de l'unité du terme qui la détermine. On peut
en dire autant de la santé. Car le corps est en santé quand il est dans la
disposition qui convient à la nature animale, et comme il y a différentes
dispositions qui peuvent lui convenir, il s'ensuit que la disposition du corps
peut varier du plus au moins, sans que la condition essentielle de la santé
cesse d'exister. D'où Aristote conclut (Eth. lib. x, cap. 3) que la santé
elle-même est capable de plus et de moins. En effet la mesure n'est pas la même
pour tous, ni pour le même individu dans tous les temps : tout en
s'aífaiblissant la santé subsiste cependant jusqu'à un certain point. Ces
différentes dispositions ou ces diverses mesures d'après lesquelles on apprécie
la santé, sont susceptibles d'excès et de défaut; par conséquent si on ne
donnait le nom de santé qu'à la mesure la plus parfaite, alors on ne dirait pas
qu'elle est plus ou moins bonne (4). Ainsi donc on voit de quelle manière une
qualité ou une forme peut être augmentée ou diminuée par elle-même, et de
quelle manière elle
(1) Ils
faisaient consister la vertu dans un point indivisible.
(2) Saint Thomas n'admet aucun de ces
sentiments et prouve qu'ils sont erronés totalement ou partiellement.
(3)
Ainsi les formes qui sont établies en leur espèce par une chose absolue
et constitutive de leur essence ne sont susceptibles ni de plus ni de moins.
(i) Ce qui fait que les formes relatives sont
susceptibles de plus et de moins, c'est qu'elles peuvent approcher plus ou
moins du terme auquel elles se rapportent.
ne peut pas l'être.—Sion considère laqualité ou
la forme selon la participation du sujet, on trouvera encore qu'il y a des
qualités et des formes susceptibles de plus et de moins, et d'autres qui ne le
sont pas. Simplicius (loc. cit.) attribue la cause de cette différence à ce que
la substance ne peut par elle-même recevoir le plus et le moins, parce qu'elle
est l'être absolu, et que pour ce motif toute forme à laquelle le sujet
participe substantiellement n'est pas susceptible d'accroissement et de
diminution. C'est ce qui fait que dans le genre de la substance il n'y a rien
qu'on désigne par le plus et le moins. Et parce que la quantité se rapproche de
la substance, et que la forme et la figure suivent la quantité, il en résulte
que sous ce rapport elles ne sont pas susceptibles de plus ou de moins. C'est
ce qui fait dire à Aristote (Phys. lib. vu, text. 15), que quand un être reçoit
une forme et une figure, on ne dit pas qu'il est altéré, mais plutôt qu'il est
fait ou produit. Quant aux autres qualités qui s'éloignent davantage de la
substance, et qui sont unies à laTpassivité et à l'activité (1), elles
reçoivent le plus et le moins selon la participation du sujet. — Mais il est
possible de donner une explication plus complète de cette différence. Car,
comme nous l'avons dit, ce qui détermine l'espèce d'un être, doit être fixe,
stable et indivisible. Il peut donc se faire de deux manières que te sujetne
participe pas àlaforme selonleplus et le moins : 1° parce que le sujet
participe à l'espèce en elle-même; de là il arrive qu'on ne participe à aucune
forme substantielle selon le plus et le moins. C'est pourquoi Aristote dit
(Met. lib. viii, text. 10), que comme le nombre n'admet pas le plus et le
moins, de même la substance considérée dans son espèce, c'est-à-dire par
rapport à la participation de sa forme spécifique. Mais si on la considère avec
la matière, c'est-à-dire selon ses dispositions matérielles, on trouve en elle
le plus et le moins. 2° La même chose peut arriver parce que l'indivisibilité
étant de l'essence de la forme, il est nécessaire que si une chose participe
àlaforme, elle y participe selon la nature de son indivisibilité. D'où il suit
que les espèces des nombres ne sont pas susceptibles de plus et de moins, parce
que chacune d'elles est formée par l'unité qui esc indivisible. La même raison
existe à l'égard des différentes espèces de quantité continue qui se prennent
des nombres, comme deux coudées, trois coudées; pour les relations, comme le
double et le triple ; pour les figures, comme le triangle etletétragone.
Aristote donne cette raison (in Praedic. quant. ), lorsqu'il se demande
pourquoi les figures ne sont pas susceptibles de plus et de moins, et qu'il
répond : que tout ce qui admet la définition ou l'essence du triangle ou du
cercle est triangle ou cercle de la même façon, parce que l'indivisibilité est
de l'essence de ces formes; par conséquent tous les êtres qui y participent y
participent indivisiblement. — Il est donc évident que quand les habitudes et
les dispositions sont relatives (2), comme le dit Aristote (Phys. lib. vu,
text. 17), il peut y avoir en elles augmentation et diminution. Dans un cas
elles peuvent aussi en elles-mêmes être susceptibles de plus et de moins, selon
qu'on dit que la santé est plus ou moins bonne, la science plus ou moins grande
quand elle embrasse plus ou moins d'objets (3). Enfin il peut en être ainsi
selon la participation du sujet. Ainsi la science ou la santé est reçue dans
l'un mieux que dans l'autre, selon la diversité d'aptitude qui résulte soit de
la nature, soit du travail. Car l'habitude et la disposition ne spécifient pas
le sujet qui les possède, et
(I) C'est-à-dire dont la participation a lieu
par l'entremise de l'action ou de la passion, comme la chaleur et le froid, la
science et la santé; le sujet peut y participer plus ou moins.
(2)
Saint Thomas résume ici toutce qui précède.
(3)
Ainsi la science de toutes les vérités de
l'ordre naturel est plus grande que celle qui
n'en
renferme qu'une partie,
ne sont pas essentiellement indivisibles (i).
Nous dirons (quest. lxvi) d'ailleurs ce qu'il en est d'elles par rapport à la
vertu.
Il faut répondre au premier argument, que comme
le mot de grandeur est emprunté aux quantités corporelles pour être appliqué
aux perfections intelligibles des formes, il en est de même du mot augmentation
qui a la grandeur pour terme.
Il faut répondre au second, que l'habitude est
une perfection, mais cette perfection n'est pas telle qu'elle soit le terme de
son sujet; elle lui donne son être spécifique, mais il n'est pas dans sa nature
de renfermer son terme comme les espèces des nombres ; par conséquent rien
n'empêche qu'elle ne soit susceptible de plus et de moins.
Il faut répondre au troisième, que l'altération
se rapporte directement aux qualités de la troisième espèce ; mais elle peut
secondairement appartenir aux qualités de la première. En effet qu'il y ait
altération sous le rapport du chaud et du froid, ii s'ensuit que l'animal
change sous le rapport de la santé et de la maladie. De même qu'il y ait
altération dans les passions de l'appétit sensitif ou dans les puissances
sensitives-cognitives, il en résulte un changement par rapport à la science et
ala vertu, comme le dit Aristote [Phys. lib. vu, text. 20).
ARTICLE II. — iaes habitudes s'augmentent-elles
par addition? 4. Il semble que les habitudes s'augmentent par addition. Car le
mot d'augmentation, comme nous l'avons dit (art. 1), a été transporté des
quantités corporelles aux formes. Or, dans les quantités corporelles il n'y a
pas d'augmentation sans addition. C'est ce qui fait dire à Aristote (De Gen.
lib. i, text. 34) que l'augmentation est une addition faite à une grandeur préexistante.
Donc dans les habitudes il n'y a pas d'augmentation qui ne se fasse par
addition.
2. L'habitude n'est augmentée que par un agent.
Or, tout agent produit quelque chose dans le sujet qui subit son action ; ainsi
l'agent qui échauffe produit la chaleur dans le sujet qui est échauffé. Donc il
ne peut pas y avoir augmentation sans qu'il n'y ait addition.
3. Comme ce qui n'est pas blanc est en
puissance à l'égard de ce qui l'est, de même ce qui est moins blanc est en
puissance par rapport à ce qui Test davantage. Or, ce qui n'est pas blanc ne
devient tel qu'en acquérant de la blancheur. Donc ce qui est moins blanc ne
devient plus blanc que par suite d'une nouvelle blancheur qui s'y surajoute.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Phys.
lib. iv, text. 84) : Ce qui est chaud le devient davantage sans qu'on produise
dans la matière une chaleur qui n'existait pas quand elle était moins
échauffée. Donc pour la même raison il y a augmentation dans les autres formes
sans qu'il y ait addition.
CONCLUSION. — Les habitudes s'augmentent selon
la participation du sujet, c'est-à-dire suivant que le sujet participe plus
parfaitement à une forme préexistante, mais elle ne s'augmente pas par
l'addition d'une forme à une autre. Cependant on dit quelquefois que la science
s'augmente en s'ajoutant à elle-même selon qu'elle s'étend à un plus grand
nombre d'objets.
Il faut répondre que la solution de cette
question dépend de ce que nous avons dit précédemment. En effet nous avons vu
(art. 4 huj. quaest.) que l'augmentation et l'affaiblissement des formes
susceptibles de plus et de moins provient non pas de la forme considérée en
elle-même, mais de la
(I) Par Iii mémo qu'elles ne constituent pas
leur sujet dans son espèce, ces formes ne sont pas absolues, et comme elles ne
consistent pas dans un point indivisible, elles offrent une certaine latitude.
Ainsi on peut avoir plus ou moins de sauté, plus ou moins de scienco.
participation même dn sujet. C'est pourquoi
cette augmentation des habitudes et des autres formes ne résulte pas de ce
qu'une forme s'ajoute à une autre, mais de ce que le sujet participe plus ou
moins parfaitement à une seule et même forme. Comme un agent qui est en acte
rend un objet actuellement chaud en le faisant participer à cette forme sans
produire la forme elle-même, ainsi que le démontre Aristote (Met. lib. va,
text. 32), de même l'intensité d'action de l'agent rend l'objet plus chaud en
le faisant participer plus parfaitement à cette forme, sans rien ajouter à la
forme elle-même (1). Car si on admettait dans les formes une augmentation par
addition, elle ne pourrait provenir que de la forme elle-même ou du sujet. Si
cette addition se rapportait à la forme, nous avons déjà dit (art. préc.) que
toute addition ou toute soustraction semblable en changerait l'espèce. Ainsi
l'espèce de la couleur change quand on passe du pâle au blanc. Si on la
rapportait au sujet elle ne pourrait avoir lieu qu'autant qu'une partie du
sujet recevrait une forme qu'auparavant elle n'avait pas, comme si l'on disait
que le froid augmente dans un homme qui ne le ressentait d'abord que dans une
partie du corps, et qui l'éprouve ensuite en plusieurs endroits. Ou bien il
faudrait dire qu'il en est ainsi parce qu'un sujet participant à la même forme
s'est adjoint à un autre; comme si on ajoutait un objet chaud à un autre qui
est chaud également, ou un objet blanc à un autre qui l'est aussi. Dans ce
cas-là on ne dit pas qu'une chose est plus blanche ou plus chaude, mais plus
grande (2). Mais comme il y a des accidents qui sont susceptibles
d'accroissement en eux-mêmes (3), ainsi que nous l'avons dit (art. préc),
quelques-uns d'entre eux peuvent s'augmenter par addition. En effet le
mouvement s'augmente parce qu'un autre mouvement vient s'adjoindre à lui, soit
selon le temps où il existe, soit d'après le chemin qu'il parcourt : néanmoins
la même espèce subsiste à cause de l'unité du terme. Le mouvement s'accroît
pourtant aussi d'après la participation du sujet, en ce sens que le mêmemou
ve-ment peut s'exécuter avec plus ou moins de rapidité ou de promptitude. La
science peut s'augmenter de cette manière en s'ajoutant à elle-même. Ainsi
quand quelqu'un apprend plusieurs conséquences en géométrie, l'habitude de
cette science s'accroît en lui selon l'espèce (4). La science augmente aussi
dans un individu selon la participation du sujet, c'est-à-dire selon qu'un
homme montre plus de facilité et de clarté dans l'étude et l'exposition de ces
mêmes conséquences. — A l'égard des habitudes corporelles, il ne semble pas que
l'augmentation se fasse par addition. Car on ne dit pas d'une manière absolue
qu'un animal est sain ou qu'il est beau, s'il n'est pas réellement tel dans
toutes ses parties. Mais pour parvenir au degré le plus parfait, c'est l'effet
de la transformation des qualités simples qui ne s'augmentent qu'en raison de
la participation plus ou moins complète du sujet. Nous dirons plus loin íquest.
i.xvi, art. 2) ce qu'il en est par rapport aux vertus.
Il faut répondre au premier argument, qu'on
augmente la grandeur des corps de deux manières : 1° en ajoutant un sujet à un
autre (5), comme on
(1)
Ainsi le soleil qui nous échauffe à son lever ne fait pas la chaleur,
niais il nous fait participer à la chaleur que nous n'avions pas, et quand il
arrive à son midi il ne produit pas en nous uno chaleur nouvelle, mais il
augmente la première.
(2)Il y a augmentation sous le rapport de la
quantité, mais la forme reste la même.
(3)
Il s'agit ici des formes relatives qui, comme
on l'a vu dans l'article précédent, peuvent
être accrues en elles-mêmes sans que leur espèce varie.
(4) Ainsi après avoir appris les premiers
livres d'Euclide on devient plus savant si on apprend les autres.
(3) C'est-à-dire une matière à une autre
matière semblable.
Io voilà l'égard de l'accroissement des choses
vivantes; 2° par la seule intensité sans aucune addition, comme il en est des
choses qui se raréfient, d'après Aristote (Phys. lib. iv, text. 93).
Il faut répondre au second, que la cause qui
augmente l'habitude produit toujours quelque chose dans le sujet, mais ce n'est
pas une forme nouvelle. Elle fait que le sujet participe plus parfaitement à la
forme qui préexiste, ou qu'il prend plus d'extension.
Il faut répondre au troisième, que ce qui n'est
pas encore blanc est en puissance par rapport à la forme elle-même, puisqu'il
ne l'a pas encore ; c'est pourquoi l'agent produit dans le sujet une forme
nouvelle. Mais ce qui est moins chaud ou moins blanc n'est pas en puissance à
l'égard de la forme, puisqu'il la possède déjà en acte : mais il est en
puissance relativement à la perfection du mode de participation, et c'est ce
qui résulte de l'action de l'agent.
ARTICLE III. — tout acte augmente-t-il
l'habitude?
1. Il
semble que tout acte fortifie l'habitude. Car en multipliant la cause on
multiplie l'effet. Or, les actes sont les causes des habitudes, comme nous
l'avons dit (quest. li, art. 2). Donc la multiplication des actes fortifie les
habitudes.
2. On
porte le même jugement sur toutes les choses qui se ressemblent. Or, tous les
actes qui procèdent de la même habitude sont semblables, comme le dit Aristote
(Eth. lib. ii, cap. 1 et 2). Donc s'il y a des actes qui fortifient les
habitudes, tout acte doit les fortifier.
3. Lc
semblable est fortifié par son semblable. Or, tout acte ressemble à l'habitude
dont il procède. Donc tout acte fortifie l'habitude.
Mais c'est le contraire. La même chose n'est
pas cause des contraires, comme lc dit Aristote (Eth. lib. ii, cap. 2). Or, il
y a des actes qui procèdent d'une habitude et qui l'affaiblissent, par exemple,
quand ils sont faits négligemment. Donc tout acte ne fortifie pas l'habitude.
CONCLUSION. — Tout acte, quand il égale en
intensité l'habitude et qu'il lui est proportionné, peut augmenter l'habitude
et la rendre plus parfaite; mais il en est autrement s'il manque d'énergie et
s'il est fait avec négligence.
11 faut répondre que les actes semblables
produisent des habitudes semblables, comme le dit Aristote (Eth. lib. n, cap. 1
et 2). Mais la ressemblance et la dissemblance ne se considèrent pas seulement
d'après l'identité ou la diversité de la qualité, mais encore selon la
différente manière dont on y participe. Car ce n'est pas seulement le noir qui
ne ressemble pas au blanc, mais c'est encore ce qui est moins blanc à ce qui
l'est davantage, puisqu'en effet il y a un mouvement de l'un à l'autre, comme
de l'opposé à l'opposé, selon l'expression d'Aristote (Phys. lib. v, text. 52).
L'usage des habitudes consistant dans la volonté de l'homme, ainsi qu'on le
voit d'après ce que nous avons dit (quest. xlix, art. 3, et quest. l, art. 5),
comme il arrive que celui qui a une habitude ne s'en sert pas ou produit un
acte contraire, de même il peut arriver qu'on fasse usage d'une habitude sans
produire un acte dont l'énergie soit proportionnée à l'énergie de l'habitude
elle-même. Si donc l'intensité de l'acte est égale proportionnellement à
l'intensité de l'habitude ou qu'elle la surpasse, tout acte augmente l'habitude
ou prépareson accroissement. Car il en est du développement des habitudes comme
du développe-mentdes animaux. Tout aliment pris par l'animal ne contribue pas
immédiatement à son développement, comme toute goutte d'eau ne creuse pas la
pierre; mais l'accroissement de l'animal résulte de ce qu'on multiplie les
aliments, et
les habitudes sc développent selon qu'on
réitère les mêmes acies. Sidoncl'in-tensité de l'acte est proportionnellement
inférieure à l'intensité de l'habitude, dans ce cas l'acte affaiblit plutôt
qu'il ne fortifie l'habitude. Par là la réponse aux objections est évidente.
QUESTION LIII.
DE LA PERTE ET DE L'AFFAIBLISSEMENT DES
HABITUDES.
Après avoir parlé du développement des
habitudes, nous avons maintenant à traiter de leur affaiblissement et de leur
perte. — A cet égard trois questions se présentent : 1° Une habitude peut-elle
se perdre? — 2° Peut-elle s'affaiblir? — 3° De la manière dont elle se perd et
s'affaiblit.ARTICLE I. — UNE HABITUDE PEUT-ELLE SE PERDRE ?
1. Il semble qu'une habitude ne puisse se
perdre. Car l'habitude est inhérente au sujet comme sa nature. C'est ce qui
fait que les opérations qui proviennent d'une habitude sont agréables. Or, la
nature ne peut être détruite tant que subsiste le sujet auquel elle appartient.
Donc l'habitude ne peut l'être non plus.
2. Toute corruption d'une forme est produite ou
par la corruption du sujet ou par l'avènement d'une forme contraire. Ainsi la
maladie s'en va par la mort de l'animal ou par le recouvrement de la santé. Or,
la science qui est une habitude ne peut se perdre par la mort du sujet, parce
que l'intelligence qui en est le sujet est une substance qui ne périt pas,
comme le dit Aristote (De anima, lib. i, text. 65). Elle n'test pas non plus
détruite par un contraire, parce que les espèces intelligibles ne sont pas
contraires les unes aux autres, comme on le voit (Met. lib. vu, text. 52). Donc
l'habitude de la science ne peut se perdre d'aucune manière.
3. Toute corruption résulte d'un mouvement
quelconque. Or, l'habitude de la science, qui est dans l'âme, ne peut pas être
détruite directement par le mouvement de l'âme elle-même, parce que l'âme ne se
meut pas par elle-même, mais elle est mue accidentellement par le mouvement du
corps. Or, aucune transformation corporelle ne semble capable de détruire les
espèces intelligibles qui existent dans l'intellect, puisque l'intellect est
par lui-même lc lieu des espèces incorporelles. D'où il suit que les habitudes
ne sont détruites ni par les sens, ni par la mort, et que la science ne peut se
perdre. Il en est de môme de l'habitude de la vertu qui existe aussi dans l'âme
raisonnable. Comme le dit encore Aristote (Eth. lib. i, cap. 10), les vertus
sont môme plus constantes que les sciences.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (De long,
et brev. vitae, cap. 11) que ce qui perd la science c'est l'oubli, puis
l'erreur. Le péché détruit aussi l'habitude de la vertu, et il arrive que les
vertus sont engendrées et détruites par des actes contraires, selon la remarque
du même philosophe (Eth. lib. n, cap. 2).
CONCLUSION. — Toutes les habitudes qui ont leur
contraire ou qui existent dans des sujets qui peuvent être détruits sont
susceptibles de se perdre, soit par elles-mêmes, soit par accident.
Il faut répondre qu'on dit qu'une forme est détruite
par elle-même quand elle l'est par son contraire, et on dit qu'elle l'est par
accident quand elle se perd par suite de la corruption de son sujet. Si donc il
y a une habitude dont le sujet soit corruptible et dont la cause ait un
contraire , elle pourra se perdre de ces deux manières, comme on le Voit à
l'égard des habitudes corporelles, telles que la santé et la maladie. Les
habitudes dont le sujet est incorruptible ne peuvent se perdre par accident.
Cependant il y a des habitudes qui, quoiqu'elles existent principalement dans
un sujet incorruptible, subsistent néanmoins d'une façon secondaire dans un
sujet corruptible. Telle est l'habitude de la science qui existe principalement
dans l'intellect possible, et secondairement dans les puissances cognitives
sensitives, comme nous l'avons dit (quest. l, art. 3 ad 3). C'est pourquoi du
côté de l'intellect possible l'habitude de la science ne peut pas se perdre par
accident, mais il en est autrement du côté des puissances inférieures
sensitives. On doit donc considérer si ces habitudes peuvent être détruites par
elles-mêmes. S'il s'agit d'une habitude qui ait son contraire en elle-même ou
dans sa cause, elle pourra se perdre par elle-même; si elle n'a pas de
contraire, il est impossible qu'elle se perde ainsi. Or, il est évident que
l'espèce intelligible qui existe dans l'intellect possible n'a pas de
contraire; l'intellect agent qui est sa cause ne peut pas en avoir non plus.
Par conséquent si une habitude est immédiatement produite dans l'intellect
possible par l'intellect agent, cette habitude est incorruptible par elle-même
et par accident. Telles sont les habitudes des premiers principes spéculatifs
et pratiques que ni l'oubli, ni l'erreur ne peuvent détruire, comme le dit
Aristote (Eth. lib. vi, cap. 5) en parlant de la prudence que l'oubli ne peut
nous enlever. — Mais il y a dans l'intellect possible une habitude qui est
l'effet delà raison; c'est l'habitude des conclusions qu'on appelle science et
dont la cause peut avoir deux espèces de contraire. L'un provient des
propositions elles-mêmes sur lesquelles la raison s'appuie. Car cette
proposition: le bien est bon a pour contraire cette autre proposition : le bien
n'est pas bon, d'après Aristote (rupi áp[xr,vÍa;, lib. ii, cap. ult.). L'autre
provient de la déduction delà raison elle-même; ainsi un syllogisme sophistique
est opposé à un syllogisme dialectique ou démonstratif. Il est donc évident
qu'un faux raisonnement peut détruire l'habitude de l'opinion vraie ou de la
science. C'est ce qui fait dire à Aristote, comme nous l'avons rapporté [in
arg. Sed contra), que l'erreur est la perte de la science. — Il y a des vertus
qui sont intellectuelles et qui subsistent dans la raison, comme le dit ce
philosophe (Eth. lib. vi, cap. 1); on peut faire à leur égardle même
raisonnement que sur la science et l'opinion. Il y en a d'autres qui subsistent
dans la partie appétitive de l'âme, ce sont les vertus morales, et on peut
raisonner sur elles comme sur les vices qui leur sont opposés. Or, ce qui
produit les habitudes de la partie appétitive de l'âme, c'est que la raison est
naturellement appelée à la mouvoir, et par conséquent quand le jugement de la
raison change et qu'il imprime à ces puissances une direction opposée soit par
ignorance, soit par passion, soit librement, l'habitude de la vertu ou du vice
se perd.
Il faut répondre oxx premier argument, que,
comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 40), l'habitude ressemble à la
nature, mais elle lui est cependant inférieure. C'est pourquoi comme on ne peut
d'aucune manière séparer une chose de sa nature, il est difficile de rompre une
habitude quand on l'a contractée.
Il faut répondre au second, que quoique les
espèces intelligibles ne puissent avoir un contraire, les propositions et les
déductions logiques peuvent en avoir, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que la science
n'est pas détruite radicalement par un mouvement corporel relativement à
l'habitude, elle est seulement entravée dans ses actes, parce que l'intellect a
besoin pour agir des puissances sensitives que les transformations du corps
peuvent gêner. Mais l'habitude de la science peut être radicalement détruite
par le mouve-
ment intellectuel de la raison [(f), et il en
est de même de l'habitude de la vertu. Quand on dit que les vertus sont plus
permanentes que les sciences, il faut entendre cela non du sujet ou de la
cause, mais de l'acte, parce que l'usage de la vertu est continu pendant toute
la vie, tandis qu'il n'en est pas ainsi de l'usage des sciences.
ARTICLE IL — UNI HABITUDE PEUT-ELLE
S'AFFAIBLIR ?
1. Il
semble que l'habitude ne puisse pas s'affaiblir. Car l'habitude est une qualité
et une forme simple. Or, ce qui est simple se conserve ou se perd tout entier.
Donc quoique l'habitude puisse se perdre, elle ne peut pas pour cela
s'affaiblir.
2. Tout ce qui convient à un accident, lui
convient pour lui-même ou par rapport à son sujet. Or. l'habitude ne s'augmente
pas ou ne s'affaiblit pas par elle-même, autrement il s'ensuivrait que l'espèce
s'aííirmerait des individus selon le plus et le moins. Si d'un autre côté on
dit qu'elle peut s'affaiblir selon la participation du sujet, il en résultera
que l'habitude a un accident propre qui ne lui est pas commun avec son sujet.
Et comme toute forme qui a quelque chose de propre en dehors de son sujet est
une forme séparable, selon ce que dit Aristote (De anima, lib. i, text. 13),
l'habitude devrait être une forme séparable, ce qui répugne.
3. L'essence et la nature de l'habitude comme
de tout accident consisto dans son union concrete avec le sujet : c'est
pourquoi tout accident se définit par son sujet. Si donc l'habitude n'est
susceptible ni d'augmentation ni de diminution par elle-même, elle n'en sera
pas susceptible davantage par suite de son union concrète avec le sujet : par
conséquent en aucune circonstance elle ne pourra s'affaiblir.
Mais c'est lc contraire. Les contraires se
rapportent de leur nature au même sujet. Or, augmenter et diminuer sont des
choses contraires. Donc puisque l'habitude peut être fortifiée, il semble
qu'elle puisse être aussi affaiblie ou diminuée.
CONCLUSION. — Comme les habitudes peuvent être
fortifiées, de même elles peuvent être affaiblies par les causes qui les
détruisent.
Il faut répondre que les habitudes
s'affaiblissent comme elles s'augmentent, de deux manières (2), ainsi qu'on le
voit d'après ce que nous avons dit (quest. Lu, art. 1). Et comme la cause qui
les produit est aussi celle qui les fortifie ; de même la cause qui les détruit
est celle qui les affaiblit. Car l'affaiblissement de l'habitude mène à sa
perte, tandis qu'au contraire sa formation est la base de son accroissement.
II faut répondre au premier argument, que
l'habitude considérée en elle-même est une forme simple, et ce n'est pas sous
ce rapport qu'elle peut s'affaiblir, mais c'est par rapport aux divers modes de
participation qui proviennent doce qu'il y a d'indéterminé dans lapnissancedu
sujet, parce qu'il peut participer de différentes manières aune même forme, ou
s'étendre à un nombre plus ou moins grand d'objets.
Il faut répondre au second, que ce raisonnement
serait concluant, si l'essence de l'habitude ne s'affaiblissait d'aucune
manière. Mais ce n'est pas ce que nous supposons. Nous disons seulement que l'affaiblissement
de l'habitude n'a pas son principe dans l'habitude même, mais dans le sujet qui
y participe.
Il faut répondre au troisième, que de quelque
manière qu'on prenne Taed-
ii) Elle peut être détraite, par exemple, par
un mauvais raisonnement qui nous jette dans l'erreur.
(2) Ainsi l'habitude peut s'affaiblir en
clle-nifriue et de la part du sujet.
dent, il dépend du sujet selon sa nature d'une
manière ou d'une autre. En effet l'accident pris abstraetivement implique un
rapport au sujet qui part de l'accident lui-même et qui a le sujet pour terme:
ainsi on appelle blancheur ce qui rend un objet blanc. C'est pour cela que dans
la définition de l'accident abstrait on ne place pas le sujet comme la première
partie de la définition qui est le genre; mais on en fait la seconde qui est la
différence. Ainsi nous disons que la camarderie est la courbure du nez. Mais
dans les choses concrètes la relation part du sujet et se termine à l'accident.
Ainsi on dit qu'un objet blanc est celui qui a la blancheur, parce que dans la
définition de cette espèce d'accident on prend le sujet pour le genre qui est
la première partie de la définition ; par exemple on dit que le camard est
celui qui a le nez courbe. Par conséquent ce qui convient à l'accident par rapport
au sujet, mais non d'après la nature de l'accident lui-même, ne lui est pas
attribué d'une manière abstraite, mais concrète (1), et en ce sens il peut y
avoir dans l'accident augmentation et diminution. Ainsi on ne parle pas de plus
et de moins à l'égard de la blancheur, mais on en parle pour un objet qui peut
être plus ou moins blanc. Le même raisonnement est applicable aux autres
habitudes et aux autres qualités ; il n'y a donc d'exception que pour les
habitudes qui s'augmentent ou s'affaiblissent par addition, comme nous l'avons
dit (quest. lu, art. 2).
ARTICLE III. — les habitudes sont-elles
détruites ou affaiblies par la seule cessation de leurs actes?
1. Il
semble que l'habitude ne soit pas détruite ou affaiblie par la seule cessation
des actes. Car les habitudes sont plus permanentes que les qualités passibles,
comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. xlix, art. 2 ad 3). Or,
les qualités passibles ne sont ni détruites, ni affaiblies par la cessation de
l'acte. Car la blancheur n'est pas moindre si elle ne frappe pas la vue, ni la
chaleur quand elle n'échauffe pas. Donc les habitudes ne sont ni affaiblies, ni
détruites par la cessation de leurs actes.
2. La
délectation et l'affaiblissement sont des changements. Or, rien ne change sans
une cause motrice. Donc puisque la cessation de l'acte n'implique pas une cause
motrice, il ne semble pas qu'elle puisse déterminer l'affaiblissement ou la
perte de l'habitude.
3.
L'habitude de la science et la vertu résident dans l'âme intellectuelle
qui est supérieure au temps. Les choses qui sont au-dessus du temps ne se
détruisent, ni s'affaiblissent en vertu de la durée. Donc ces habitudes ne
s'affaiblissent, ni se perdent, parce qu'on a passé un long temps sans agir.
Mais c'est le contraire. Aristote ditldans son
livre sur la longueur et la brièveté de la vie (ch. 2) que ce qui détruit la
science ce n'est pas seulement l'erreur, mais l'oubli. Et dans sa Morale (Eth.
lib. viii, cap. 5] il dit encore que le défaut de relations a détruit beaucoup d'amitiés,
et pour la même raison les autres habitudes vertueuses s'affaiblissent ou se
perdent quand on cesse d'en produire les actes.
CONCLUSION. — Comme les actes produisent et
fortifient l'habitude, de même leur cessation l'affaiblit et la détruit quelquefois.
Il faut répondre que, comme le dit Aristote
(Phys. lib. vu, text. 27), on peut distinguer deux sortes de moteur : un moteur
direct qui meut par la nature de sa propre forme, comme le feu échauffe, et un
moteur accidentel, qui écarte
H) La diminution ou l'affaiblissement n'est pas
attribue à l'habitude considérée en elle-même, abstraction faije du sujet, mais
il lui est attribué selon qu'elle est dans le sujet qui la rend corruptible.
ce qui empoche l'action. C'est ainsi que la
cessation de l'action produit la perte ou l'affaiblissement des habitudes ; en
ce sens qu'elle écarte l'acte par lequel nous pouvons repousser les causes qui
les affaiblissent ou les détruisent. Car nous avons dit (art. préc.) que les
habitudes se détruisent ou s'affaiblissent par elles-mêmes par l'effet d'un
agent contraire. Comme le temps fait naître ces sortes d'agents, il faut que
les actes qui procèdent des habitudes les combattent, autrement les habitudes
elles-mêmes peuvent être affaiblies ou complètement détruites quand on a cessé
d'agir pendant un temps très-long. C'est ce qui est évident àl'égard de la
science et de la vertu. Car il est manifeste que l'habitude de la vertu morale
rend l'homme apte à garder une juste mesure dans toutes ses opérations et ses
passions; tandis que quand on ne fait pas usage de l'habitude de la vertu pour
régler ses passions et ses actions, il est nécessaire qu'on éprouve une foule
dépassions et qu'on fasse une foule d'actions contraires à la vertu par suite
du penchant de l'appétit sensitif et de tous les objets extérieurs qui agissent
sur l'homme. C'est ainsi que la vertu se perd ou s'affaiblit du moment où l'on
cesse de la pratiquer. Il en est de môme des habitudes intellectuelles qui
rendent l'homme apte à juger sainement de tout ce qui se présente à son
imagination. Par conséquent, quand l'homme n'exerce pas son intelligence, des
imaginations étranges et quelquefois contradictoires s'élèvent dans son esprit,
de telle sorte que s'il ne s'applique fréquemment à les rejeter ou à les
comprimer, il devient moins capable de bien juger des choses, et son jugement
peut être porté à se prononcer dans un sens tout contraire. C'est ainsi que le
défaut de travail affaiblit et détruit l'habitude intellectuelle.
Il faut répondre au premier argument, que la
chaleur serait entièrement détruite par la cessation de son action, si par
cette cessation même le froid qui est son contraire s'élevait et faisait des
progrès.
Il faut répondre au second, que la cessation
d'action est un moteur qui détruit ou affaiblit les habitudes, parce qu'elle
écarte ce qui empêchait l'habitude contraire de s'emparer de son sujet, comme
nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que la partie
intellectuelle de l'âme est par elle-même au-dessus du temps, mais la partie
scnsitive lui est soumise. C'est pourquoi avec le temps elle subit des
modifications par rapport aux passions de la partie appétitive et même par
rapport aux facultés cognitives (1). C'est ce qui fait dire à Aristote (Phys. lib.
iv, text. 117 et 118) que le temps est la cause de l'oubli.
QUESTION LIV,
DE LA DISTINCTION DES HABITUDES.
Apres avoir parlé de l'affaiblissement et de la
perte des habitudes, il ne nous reste plus qu'à parler de leur distinction. — A
ce sujet quatre questions se présentent : 1° Peut-il y avoir plusieurs
habitudes dans une même puissance ? — 2° Les habitudes se distinguent-elles
d'après leurs objets? — 3" Les habitudes se distinguent-elles selon le
bien et le mal? — 4° Une habitude se compose-t-elle de plusieurs autres?ARTICLE
I. — PEUT-IL Y AVOIR PLUSIEURS HABITUDES DANS UNE MÊME
PUISSANCE ?
i. 11 semble qu'il soit impossible qu'il y ait
plusieurs habitudes dans une môme puissance. Car quand on distingue deux choses
de la même manière,
(I) Les facultés cognitives qui sont
sensitives, comme l'imagination et la mémoire.
en multipliant Fune on multiplie l'autre. Or,
on distingue les puissances et les habitudes de la même manière, c'est-à-dire
d'après leurs actes et leurs objets. On les multiplie donc pareillement; par
conséquent il ne peut pas y avoir plusieurs habitudes dans une même puissance.
2. Une puissance est une vertu simple. Or, dans
un sujet simple il ne peut pas y avoir des accidents divers. Car le sujet est
cause de l'accident ; et ce qui est un et simple doit produire quelque chose
qui est un aussi. Donc il ne peut pas y avoir dans une puissance plusieurs
habitudes.
3.
Comme le corps reçoit sa forme de la figure, de même la puissance reçoit
la sienne de l'habitude. Or, un corps ne peut pas simultanément
rece-voirl'empreinte de figures différentes. Donc une puissance ne peut pas non
plus être simultanément formée de différentes habitudes. Donc plusieurs
habitudes ne peuvent pas simultanément exister dans une seule puissance.
Mais c'est le contraire. L'intellect est une
puissance unique, et cependant il y a en elle les habitudes de différentes
sciences.
CONCLUSION. — Comme une puissance peut produire
plusieurs actes, de même dans une seule et même puissance il peut y avoir
plusieurs habitudes.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xlix, art. -4), les habitudes sont les dispositions de celui qui est en
puissance à l'égard d'une chose, soit par rapport à la nature elle-même, soit
par rapport à son action ou à sa fin. Quant aux habitudes qui sont des
dispositions relatives à la nature, il est évident qu'il peut y en avoir
plusieurs dans un seul sujet : parce qu'on peut considérer de différentes
manières les parties d'un môme sujet et que les habitudes se distinguent
d'après leur disposition. Par exemple, si on considère dans le corps humain les
humeurs selon qu'elles sont disposées conformément à la nature, c'est
l'habitude ou la disposition de là santé. Si on considère les parties du corps,
comme les nerfs, les os et les chairs, leur disposition relativement à la
nature produit la force ou la maigreur. Si on regarde les membres, comme les
mains et les pieds, leur disposition quand elle est en harmonie avec la nature
produit la beauté. Ainsi il y a plusieurs habitudes ou plusieurs dispositions
dans le même sujet. — Si nous parlons des habitudes qui sont des dispositions
relatives à l'action et qui appartiennent, à proprement parler, aux puissances,
une même puissance peut encore en avoir plusieurs. La raison en est que le
sujet de l'habitude est. la puissance passive, comme nous l'avons dit (quest-
Ei, art'. 2). Car la puissance active seule n'est pas le sujet de l'habitude,
comme nous l'avons prouvé [ibid.). Or, la puissance passive se rapporte à un
acte déterminé d'une seule espèce, comme la matière à la forme; parce que comme
la matière est déterminée à une forme unique par un seul agent, de même la
puissance passive est déterminée par la nature d'un seul objet actif à un acte
qui est un dans son espèce. Par conséquent, comme plusieurs objets (1) peuvent
mouvoir une puissance passive ; de même une puissance passive peut être le
sujet d'actes ou de perfections de différente espèce. Et puisque les habitudes
sont des qualités ou des formes inhérentes à la puissance qui la portent à déterminer
ses actes selon leur espèce, il s'ensuit que la même puissance peut avoir
plusieurs habitudes comme elle produit plusieurs actes d'espèce différente.
Il faut répondre au premier argument, que comme
dans les choses naturelles la diversité des espèces résulte de la forme, et la
diversité des genres résulte de la matière, ainsi que le dit Aristote (Met.
lib. v, text. 16 et33;; car les
(I) Plusieurs objets de diflérente espèce.
choses qui sontde différer) ts genres sont
formées d'une matière différente ; de même la diversité générique des objets
produit la distinction des puissances, etc'estcequifaitdireau philosophe (Eth.
lib. vi, cap. 3) queles choses qui sont d'un autre genre se rapportent à
différentes parties de l'âme. Mais la diversité spécifique des objets produit
la diversité spécifique des actes, et par conséquent la diversité des habitudes
(1). Et toutes les choses qui sont d'un autre genre sont aussi d'une autre
espèce, mais non réciproquement. C'est pourquoi les actes des puissances diverses
sont d'espèce différente et leurs habitudes sont aussi distinctes ; mais il
n'est pas nécessaire que des habitudes différentes appartiennent à diverses
puissances, elles peuvent se rapporter plusieurs à la même. Et comme il y a les
genres des genres et les espèces des espèces, de même il arrive qu'il y a
différentes espèces d'habitudes et de puissances.
Il faut répondre au second, que la puissance
quoiqu'elle soit simple dans son essence est cependant multiple virtuellement,
parce qu'elle s'étend à beaucoup d'actes d'espèce différente. C'est pourquoi
rien n'empêche que dans la même puissance il n'y ait plusieurs habitudes de
différente espèce.
Il faut répondre au troisième, que le corps
reçoit sa forme de la figure comme de sa délimitation propre, tandis que
l'habitude n'est pas ainsi la terminaison ou la délimitation de la puissance,
mais elle est une disposition de la puissance à l'acte comme à son dernier
terme (2). C'est pourquoi une puissance ne peut pas simultanément produire
plusieurs actes, à moins que l'un ne comprenne l'autre : comme un corps ne peut
avoir plusieurs figures qu'autant que l'une est renfermée dans une autre, comme
un triangle dans un quadrilatère. L'intellect ne peut pas non plus comprendre
simultanément plusieurs choses en acte, mais il peut en savoir simultanément
une foule et en posséder la connaissance habituelle.
ARTICLE II. — LES HABITUDES SE
DISTINGUENT-ELLES D'APRÈS LEURS
OBJETS (3)?
1. Il
semble que les habitudes ne se distinguent pas d'après leurs objets. Caries
contraires sont d'une espèce différente. Or, la même habitude scientifique a
pour objet les contraires -, ainsi la médecine s'occupe de la maladie et'de la
santé. Donc les habitudes ne se distinguent pas d'après la différence
spécifique de leurs objets.
2. Les sciences diverses sont des habitudes
différentes. Or, le même objet scientifique appartient à des sciences
différentes ; ainsi la rotondité de la terre se démontre en physique et en
astronomie, comme le dit Aristote (Phys. lib. n, text. 17). Donc les habitudes
ne se distinguent pas d'après leurs objets.
3. Le
môme acte a le même objet; mais il peut appartenir à différentes habitudes de
vertu, s'il se rapporte à des fins diverses. Ainsi donner de l'argent à
quelqu'un, si on le fait pour Dieu, cet acte appartient à la charité; si c'est
pour acquitter une dette, il appartient à la justice. Donc le même objet peut
appartenir à différentes habitudes, et par conséquent la diversité des
habitudes ne peut résulter de la diversité des objets.
Mais c'est le contraire. Les actes diffèrent
d'espèce selon la diversité de
(I) Ainsi quand les ebjets sont de différent
genre ils répondent ii des puissances différentes; quand ils sont de différente
espèce seulement ils se rapportent à la même puissance, mais non à la même habitude.
Par conséquent la même puissance renferme plusieurs habitudes, comme il y a
dans le même genre plusieurs espèces.
(2) La figure est ainsi le dernier terme du
corps.
(5) Cet article est très-important. Il jette
une grande lumière sur la distinction spécifique et numérique des péchés, qui a
tant occupé les théologiens.
leurs objets, comme nous l'avons dit (quest. i,
art. 3, et quest. xviii, art. 2). Car les habitudes sont des dispositions qui
se rapportent aux actes. Donc on les distingue d'après la diversité des objets.
CONCLUSION. — Les habitudes se distinguent
spécifiquement de trois manières : d'après leurs principes actifs, d'après leur
nature, et d'après la différence spécifique de leurs objets.
Il faut répondre qu'une habitude est une forme
et une habitude. La distinction spécifique des habitudes peutdonc se considérer
ou d'une manière générale, comme on distingue les différentes espèces de forme,
ou d'une manière qui leur est propre. Or, les formes se distinguent les unes
des autres d'après leurs divers principes actifs, parce que tout agent produit
son semblable sous le rapport de l'espèce (I). Mais l'habitude implique un
rapport avec uno chose; et toutes les choses qui se rapportent ainsi à une aune
se distinguent d'après la distinction des objets auxquels elles se rapportent.
L'habitude étant une disposition qui se rapporte à deux termes, à la nature et
à l'action qui en est la conséquence, il s'ensuit que les habitudes se
distinguent de trois manières : d'abord selon les principes actifs des
dispositions qui les déterminent; ensuite d'après leur nature (2), et enfin en
troisième lieu d'après leurs objets qui différent spécifiquement (3), comme on
le verra par ce qui va suivre.
Il faut répondre au premier argument, que dans
la distinction des puissances ou des habitudes il ne faut pas considérer
l'objet matériellement, mais la raison formelle de l'objet qui établit une
différence d'espèce ou de genre. Or, quoique les contraires différent
spécifiquement d'après la diversité de la matière, cependant la raison qui les
fait connaître est la môme, puisqu'on connaît l'un par l'autre ; c'est pourquoi
par là même qu'ils se réunissent sous la môme raison intelligible, ils
appartiennent à la même habitude cognitive.
Il faut répondre au second, que la physique
démontre la rotondité de la terre d'une manière et l'astronomie d'une autre.
Car l'astronomie la démontre par les mathématiques, par les figures des
éclipses ou par d'autres moyens semblables, tandis quelaphysique la prouve d'une
manière naturelle, par la gravitation ou par d'autres faits analogues. Or,
toute la vertu de la démonstration qui est le syllogisme scientifique, comme le
dit Aristote (Post. lib. i, text. 5), dépend du moyen terme. C'est pourquoi les
divers moyens sont comme les divers principes actifs d'après lesquels les
habitudes des sciences se diversifient.
Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit Aristote (Phys. lib. ii, text. 89 ; Eth. lib. vu, cap. 8), la fin est dans
la pratique ce que les principes sont en matière de démonstration. C'est
pourquoi la diversité des fins produit la diversité des vertus, comme la
diversité des principes actifs. D'ailleurs les fins sont les objets des actes
intérieurs qui se rapportent tout particulièrement aux vertus, comme on le voit
d'après ce que nous avons dit (quest. xix, art. 4 et 2).
ARTICLE III. — LES HABITUDES SE
DISTINGUENT-ELLES D'APRÈS LE BIEN ET
LE MAL?
4. Il semble que les habitudes ne se
distinguent pas d'après le bien et le mal. Car le bien et le mal sont
contraires. Or, ía môme habitude a pour objet
(I) Par conséquent quand les agents sont de
différente espèce, les formes qu'ils produisent sont aussi d'espèce différente.
- Ainsi quand les habitudes se rapportent a des
natures d'espèce différente elles ne peuvent être de la même espèce (Voy.
l'art. suiv.).'
(5) L'argument qui précède la conclusion dans
ce même article le prouve.
les contraires, comme nous l'avons dit (art. 2
ad 2). Donc les habitudes ne se distinguent pas d'après le bien et le mal.
2. Le
bien est identique avec l'être ; par conséquent puisqu'il est commun à tout ce
qui existe, il ne peut pas être considéré comme la différence d'une espèce,
ainsi qu'on le voit parce que dit Aristote (Top. lib. ninprinc.)' De même le
mal étant la privation et le non-être ne peut pas être ladifférence d'un être.
Donc les habitudes ne peuvent se distinguer spécifiquement d'après le bien et
le mal.
3. Par
rapport au même objet il y a différentes habitudes mauvaises ; ainsi par
rapport à la concupiscence il y a l'intempérance et l'insensibilité ; on
dislingue également plusieurs bonnes habitudes, telles que la vertu humaine, et
la vertu héroïque ou divine, comme le prouve Aristote (Eth. lib. vu, cap. 1).
Donc on ne distingue pas les habitudes d'après le bien et le mal.
Mais c'est le contraire. Une bonne habitude est
contraire à une mauvaise, comme la vertu au vice. Or, les contraires different
d'espèce. Donc les habitudes diffèrent spécifiquement d'après la différence du
bien et du mal.
CONCLUSION. —Les habitudes se distinguent par
le bien et le mal selon qu'elles disposent l'homme à agir conformément ou
contrairement à la nature, ou encore conformément à une nature supérieure ou
inférieure.
Il faut répondre que,comme nous l'avons dit
(art. préc.), les habitudes se distinguent spécifiquement non-seulement d'après
leurs objets et leurs principes actifs, mais encore par rapport à la nature, et
cela de deux manières : 1° selon qu'elles sont conformes ou non à la nature, on
dit qu'elles sont bonnes ou mauvaises dans leur espèce. Car on appelle bonne
l'habitude qui dispose l'agent à un acte conforme à sa nature, et on appelle
mauvaise celle qui le dispose à un acte qui lui est contraire. Ainsi les
actions vertueuses sont en harmonie avec la nature humaine, parce qu'elles sont
conformes à la raison, et les actions vicieuses sont en désaccord avec elle,
parce que la raison les condamne. Il est donc évident qu'on distingue
spécifiquement les habitudes d'après la différence du bien et du mal. 2° On dislingue
encore les habitudes d'après la nature, parce (pie l'une dispose l'agent à un
acte qui convient ala nature inférieure et l'autre le dispose à acte qui
convient à la nature supérieure^). C'est ainsi que la vertu humaine qui dispose
à un acte conforme à la nature humaine se distingue de la vertu divine ou
héroïque qui dispose à un acte qui convient à une nature supérieure.
Il faut répondre au premier argument, que les
contraires peuvent être l'objet d'une seule habitude quand ils se réunissent
sous un seul et même rapport (2). Cependant il n'arrive jamais que des
habitudes contraires soient de la même espèce (3). Car la contrariété des
habitudes résulte de raisons contraires. Ainsi on distingue les habitudes
d'après le bien et le mal, c'est-à-dire selon qu'une habitude est bonne et une
autre mauvaise, mais non pas parce que l'une appartient à un sujet qui est bon
et l'autre à un sujet qui est mauvais.
Il faut répondre au second, que le bien commun
à tout être n'est pas la différence qui constitue l'espèce d'une habitude
quelconque, mais c'est un bien déterminé qui est conforme à une nature
déterminée, c'est-à-dire à la
(1) Les habitudes naturelles ne sont pas de
même espèce que les habitudes surnaturelles parce qu'elles ne sont pas
ordonnées de la même manière.
(2) Quand ils n'ont, comme disent les
théologiens, qu'une même raison formelle.
(3)
Parce que les contraires different entre eux de genre et d'espèce.
nature humaine. Il en est de même du mal qui
est la différence constitutivo de 1 habitude ; ce n'est pas une privation pure,
mais c'est quelque chose de déterminé qui répugne à une nature particulière.
Il faut répondre au troisième, qu'on distingue
spécifiquement plusieurs bonnes habitudes à l'égard du même objet selon qu'il
convient à différentes natures, comme nous l'avons dit (in corp. art.), et on
en distingue plusieurs mauvaises par rapporta la même action, selon les
diverses répugnances qu'elle a pour ce qui est conforme à la nature. C'est
ainsi que par rapport au même objet il y a différents vices qui sont contraires
à une même vertu (1).
ARTICLE IV. —- une habitude peut-elle être
formée de plusieurs
autres ?
1. Il
semble qu'une habitude se compose de plusieurs autres. Caries choses dont la
formation n'est pas tout d'un coup parfaite, mais successive, semblent être
composées de plusieurs parties. Or, l'habitude est le produit non simultané,
mais successif de plusieurs actes, comme nous l'avons dit (quest. li, art. 3).
Donc une habitude se forme de plusieurs autres.
2. Un
tout se compose de parties. Or, il y a dans une habitude plusieurs parties.
Ainsi Cicéron en distingue plusieurs dans la force, la tempérance et les autres
vertus (De invent. lib. ii, ant. fin.). Donc une habitude est formée de
plusieurs autres.
3. On
peut avoir la science actuelle et habituelle à l'égard d'une seule conclusion.
Or, il y a beaucoup de conclusions dans une seule et même science, comme la
géométrie ou l'arithmétique. Donc une habitude se compose de plusieurs autres.
Mais c'est le contraire. L'habitude étant une
qualité est une forme simple. Or, aucun être simple n'est composé de plusieurs
autres. Donc une habitude ne se formé pas de plusieurs autres.
CONCLUSION. — L'habitude est"une qualité
simple qui n'est pas composée de plusieurs autres ; car quoiqu'elle s'étende à
une foule d'objets, elle ne s'y rapporte qu'en vue d'un seul d'où elle tire son
unité.
Il faut répondre que l'habitude qui se rapporte
à l'action (et qui est celle dont nous nous occupons ici principalement) est
une perfection de la puissance. Or, toute perfection est proportionnée au sujet
qu'elle doit perfectionner. Ainsi comme la puissance par là même qu'elle est
une s'étend à beaucoup d'objets, selon qu'ils sont réunis sous une raison
générale qui les rassemble pour n'en faire formellement qu'un seul : de même
l'habitude s'étend à plusieurs choses selon qu'elles se rapportent à une seule,
par exemple à la même raison spéciale de l'objet, ou à la môme nature, ou au
même principe, comme nous l'avons vu (quest. lu, art. 1 et 2). Si donc nous
considérons l'habitude par rapport aux objets auxquels elle s'étend, nous
trouverons ainsi en elle une certaine multiplicité. Mais par là même que cette
multiplicité se rapporte à un objet unique qui est la fin principale de
l'habitude, il s'ensuit que l'habitude est une qualité simple qui n'est pas
composée de plusieurs autres quoiqu'elle s'étende à beaucoup d'objets. Car une
habitude ne s'étend à plusieurs choses qu'autant que celles-ci elles se
rapportent à une seule d'où dépend son unité.
Il faut répondre au premier argument, que si la
formation de l'habitude est successive, ce n'est pas parce qu'une partie est
produite après une autre, mais c'est parce que le sujet n'acquiert pas
immédiatement une dis-
(I) Ainsi la prodigalité et l'avarice sont
opposées à une même vertu qui est la libéralité.
position forme et constante. Ainsi l'habitude
commence à exister dans le sujet d'une manière imparfaite et se perfectionne
insensiblement; et il en est ainsi des autres qualités.
Il faut répondre au second, que les parties
qu'on distingue dans Chacune des vertus cardinales ne sont pas des parties
intégrantes qui constituent le tout, mais des parties subjectives ou
potentielles, comme nous le verrons (quest. lvii, art. 6 ad 4, et 2!' 2"
quest. xlviii).
Il faut répondre au troisième, que celui qui
dans une science acquiert par une démonstration la science d'une conclusion, a
déjà l'habitude de cette science, mais d'une manière imparfaite. Ainsi quand il
acquiert par une autre démonstration la science d'une autre conclusion, il ne
se forme pas en lui une autre habitude, mais l'habitude qui existait auparavant
devient plus parfaite, c'est-à-dire qu'elle s'étend à un plus grand nombre
d'objets, parce que les conséquences et les démonstrations d'une même science
sont liées entre elles et que l'une découle de l'autre.
QUESTION LV.
DES VERTUS CONSIDÉRÉES PAR RAPPORT A LEURS
ESSENCES.
Après avoir parlé des habitudes en général,
nous avons maintenant à nous occuper des habitudes en particulier. Et comme les
habitudes, d'après ce que nous avons dit (quest. precari, 3), se distinguent
parle bien et le mal, il faut traiter d'abord des bonnes habitudes qui sont les
vertus, et de ce qui les accompagne, c'est-à-dire des dons, des béatitudes et
des fruits; ensuite des habitudes mauvaises, c'est-à-dire des vices et des
péchés. — A l'égard de la vertu il y a cinq choses à examiner : 1° son essence;
2" son sujet; 3° ses divisions; 4" sa cause; 5" ses propriétés.
— Touchant l'essence de la vertu il y a quatre questions à faire : i" La
vertu huittaine est-elle une habitude? — 2° Est-elle une habitude pratique? —
3° Est-elle une bonne habitude? — 4° De la définition de la vertu.
ARTICLE I. — la vertu humaine est-elle une
habitude?
1. Il semble que la vertu humaine ne soit pas
une habitude. Car la vertu est le dernier effort de la puissance, comme on le
voit (De caelo, lib. i, text. 416).' Or, le dernier effort d'une chose
appartient au genre de l'objet qu'elle perfectionne. Ainsi le point est du
genre de la ligne. Donc la vertu n'appartient pas au genre de l'habitude, mais
au genre de la puissance.
2. Saint Augustin dit (De lib. arb. lib. h,
cap. 19) que la vertu est le bon usage du libre arbitre. Or, l'usage du libre
arbitre est un acte. Donc la vertu n'est pas une habitude, mais un acte.
3. Nous ne méritons pas par les habitudes, mais
par les actes; autrement l'homme mériterait continuellement, même en dormant.
Or, nous méritons par les vertus. Donc les vertus ne sont pas des habitudes,
mais des actes.
4. Saint Augustin dit (De mor.Eccl. lib. i,
cap. 15) que la vertu est l'ordre de l'amour : et ailleurs (Quaest. lib.
lxxxiii, quaest. 30) quel'ordre qu'on appelle vertu consiste à jouir de ce
qu'on doit jouir et à user de ce qu'on doit user. Or, l'ordre désigne ou un
acte ou une relation. Donc la vertu n'est pas une habitude, mais un acte ou une
relation.
5. Comme il y a des vertus humaines, de même il
y a aussi des vertus naturelles. Or, les vertus naturelles ne sont pas des
habitudes, mais des puissances. Donc les vertus humaines n'en sont pas non
plus.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (in
Praedic. qualit.) que la science et la vertu sont des habitudes.
CONCLUSION. — La vertu étant une perfection de
la puissance par rapport à l'acte, elle est nécessairement une habitude.
Il faut répondre cpue la vertu exprime la
perfection de la puissance. Car la perfection d'un être se considere surtout
par rapport à sa fin, et la fin do la puissance est l'acte. Par conséquent on
dit que la puissance est parfaite selon qu'elle est déterminée à l'acte qui lui
est propre. Or, il y a des puissances qui sont par elles-mêmes déterminées à
leurs actes, comme les puissances naturelles actives (i ) : c'est pour ce motif
qu'on dit que ces puissances sont par elles-mêmes des vertus. Mais les
puissances rationnelles qui sont propres à l'homme ne sont pas ainsi
déterminées par rapport à leur objet; elles sont au contraire indifférentes à
l'égard de plusieurs. Ce qui les détermine à l'acte ce sont les habitudes,
comme nous lavons vu (quest. xlix, art. 3), et c'est ce qui fait dire que les
vertus humaines sont des habitudes.
Il faut répondre au premier argument, que
quelquefois on appelle vertu la chose à laquelle la vertu se rapporte, que ce
soit son objet ou son acte. Ainsi on appelle foi tantôt la chose qu'on croit,
tantôt l'acte de la croyance lui-même, et tantôt l'habitude par laquelle on
croit. Par conséquent quand on dit que la vertu est le dernier effort de la
puissance, on entend par là l'objet de la vertu. Car le degré le plus élevé que
puisse atteindre la puissance est ce qu'on appelle la vertu d'une chose. Par
exemple si quelqu'un peut porter cent livres, mais pas davantage, sa force se
considère d'après ces cent livres et non d'après soixante. Au contraire
l'objection supposait que la vertu était essentiellement le dernier degré de la
puissance (2).
Il faut répondre au second, qu'on dit dans le
même sens que la vertu est le bon usage du libre arbitre, parce que c'est à
cela que la vertu se rapporte comme à son acte propre. Car l'acte de la vertu
n'est rien autre chose que le bon usage du libre arbitre.
Il faut répondre au troisième, que nous prenons
le mot mériter en deux sens : 1° nous l'entendons du mérite de la môme manière
que le mot courir s'entend de la course; 2° nous désignons aussi par là le
principe du mérite, comme le mot courir peut se rapporter à la puissance
motrice. C'est dans ce dernier sens que nous disons qu'on mérite par les vertus
et les habitudes (3).
Il faut répondre au quatrième, qu'on dit que la
vertu est l'ordre de l'amour, en ce sens que c'est la vertu qui dispose et qui
ordonne ce sentiment ; car c'est par la vertu que l'amour se régie en nous.
Il faut répondre au cinquième, que les
puissances naturelles sont par elles-mêmes déterminées à un objet unique, mais
qu'il n'en est pas de même des puissances rationnelles, et c'est pour cela,
comme nous l'avons dit (in corp. art.), qu'il n'y a pas de parité.
ARTICLE II. — la vertu humaine est-elle une
habitude pratique?
1. Il
semble qu'il ne soit pas de l'essence de la vertu humaine d'être une habitude
pratique. Car Cicéron dit (De Tusc. lib. iv in fin.) qu'il en est de la vertu
de l'âme comme de la santé et de la beauté du corps. Or, la santé et la beauté
ne sont pas des habitudes pratiques. Donc la vertu n'en est pas une non plus.
2. Dans
les choses naturelles la vertu ne se rapporte pas seulement à l'action, mais
encore à l'être, commeon le voit par Aristote qui dit (De caelo,
(Il Ainsi les corps graves tendent d'eux-mêmes
au centre de la terre. (2) Ce qui est faux.
(3) Ainsi l'habitude est le principe et la
racine du mérite.
lib. i, text. 20) qu'il y a des êtres qui ont
la vertu d'exister toujours ; qu'il y en a d'autres qui n'ont pas la vertu
d'exister toujours, mais dans un temps déterminé. Or, ce que la vertu naturelle
est par rapport aux choses naturelles, la vertu humaine l'est par rapport aux
êtres raisonnables. Donc la vertu humaine ne se rapporte pas seulement à
l'action, mais encore à l'être.
3. Aristote dit (Phys. lib. vu, text. 47) que
la vertu est la disposition de l'être parfait par rapport à ce qu'il y a de
mieux. Or, la meilleure chose à laquelle l'homme puisse être disposé par la
vertu, c'est Dieu lui-même auquel l'âme est préparée par la ressemblance
qu'elle a avec lui, comme le prouve saint Augustin (De mor. Eccl. lib. i, cap.
44). Il semble donc que la vertu soit une qualité de l'âme qui se rapporte à
Dieu pour nous rendre semblables à lui, mais qui ne se rapporte pas à l'action.
Donc ce n'est pas une habitude pratique.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. ii, cap. 0) que la vertu d'une chose est ce qui rend bonne son action.
CONCLUSION. — La vertu humaine étant la
perfection de la puissance par rapport à l'action, il faut qu'elle soit une
habitude pratique.
Il faut répondre que la vertu, par la nature
môme du mot, implique une perfection de la puissance, comme nous l'avons dit
(art. préc). Par conséquent par là môme qu'il y a deux sortes de puissances,
l'une qui se rapporte à l'être et l'autre à l'action, on appelle vertu la
perfection de l'une et de l'autre. Or, la puissance qui se rapporte à l'être
provient de la matière qui est l'être en puissance, et la puissance qui se
rapporte à l'acte provient de la forme qui est le principe de l'action ; parce
que tout être agit selon qu'il esten acte. Dans la constitution de l'homme le
corps est comme la matière et l'âme est comme la forme. Par rapport au corps
l'homme se confond avec les autres animaux, et il en est de même par rapport
aux forces qui sont communes à l'âme et au corps. Il n'y a que les forces
qu> sont propres à l'âme, c'est-à-dire les facultés rationnelles, qui
n'appartiennent qu'à l'homme. C'est pourquoi la vertu humaine, dont nous
parlons ici, ne peut pas appartenir au corps, mais seulement à ce qui est
propre à l'âme. Ainsi donc la vertu humaine ne se rapporte pas à l'être, mais
plutôt à l'action (4) ; c'est puurquoi il est dans sa nature d'être une
habitude pratique.
Il faut répondre au premier argument, que le
mode de l'action suit la disposition de l'agent. Car tout ce qui est d'une
certaine nature produit cerlains actes. C'est pourquoi quand la vertu est le
principe d'une opération quelconque, il faut qu'il y ait préalablement dans le
sujet qui opère une disposition conforme à cette vertu. Mais la vertu règle
l'action ; c'est pourquoi elle est dans l'âme une disposition qui a pour effet
d'ordonner les puissan-cesd'unc certaine manière les unes par rapport aux
autres et relativement à ce qui est en dehors d'elles. C'est pour ce motif que
la vertu, considérée comme une disposition qui convient à l'âme, ressemble à la
santé et à la beauté qui sont les dispositions normales du corps; mais cela
n'empêche pas que la vertu ne soit aussi le principe de l'action.
Il faut répondre au second, que la vertu qui se
rapporte à l'être n'est pas propre à l'homme (2), il n'y a que la vertu qui se
rapporte aux actions raisonnables qui lui soit propre.
Il faut répondre au troisième, que la substance
de Dieu étant son action,
(I) Klle ne se rapporte pas à la matière, mais
ù la forme, et comme le propre de la forme est d'agir, il s'ensuit que la vertu
est une habitude opérative ou agissante.
(2) C'est une vertu naturelle, mais ce n'est
pas une vertu morale.
la meilleure manière dont l'homme puisse lui
ressembler c'est en agissant. Par conséquent, comme nous l'avons déjà dit
(quest. m, art. 2), la félicité ou la béatitude par laquelle l'homme se rend
surtout semblable à Dieu et qui est la fin de la vie humaine consiste dans
l'action.
ARTICLE III. — r a veutií humaine est-eli.e une
bonne habitude (1)?
1. Il semble qu'il ne soit pas de l'essence de
la vertu d'être une bonne habitude. Car le péché est toujours pris pour le mal.
Or, il y a la vertu du péché, selon ces paroles de l'Apôtre (I. Cor. xv, 58) :
La loi est la vertu du péché. Donc la vertu n'est pas toujours une bonne
habitude.
2. La vertu répond à la puissance. Or, la
puissance se rapporte non-seu-ment au bien, mais encore au mal, d'après ces
paroles du prophète (Is. v, 22) : Malheur à vous qui êtes puissants à boire et
à vous enivrer. Donc la vertu se rapporte au bien et au mal.
3. Suivant l'Apôtre (II. Cor. xii, 49) : La
vertu trouve sa perfection dans la faiblesse. Or, la faiblesse est un mal. Donc
la vertu ne se rapporte pas seulement au bien, mais encore au mal.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
mor. Eccl. lib. n, cap. G) : Personne ne mettra en doute quelaverlu ne rende
l'âme meilleure. Etd'après Aristote (Eth.Wh. ii, cap. 6) la vertu rend bon
celui qui la possède et rend ses actions méritoires.
CONCLUSION. — La vertu humaine étant une
habitude pratique, puisqu'elle dispose l'homme à parvenir à son plus haut degré
de perfection, elle est nécessairement une bonne habitude qui opère le bien.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
art. 4 huj. quaest.), la vertu implique la perfection de la puissance. Par
conséquent la vertu d'une chose est déterminée par le degré le plus ('levé
auquel elle puisse atteindre, comme le dit Aristote (De caelo, lib. i, text.
440). Or, le terme le plus élevé auquel une puissance puisse atteindre, c'est
le bien. Car tout mal implique un défaut. C'est ce qui fait dire à saint Denis
(De div. nom. cap. 4) que tout mal est une infirmité. Il faut donc par là même
que la vertu d'une chose se rapporte au bien, et que cunséqucmment la vertu
humaine, qui est une habitude pratique, soit une. bonne habitude et qu'elle
opère le bien.
Il faut répondre au premier argument, que le
bien comme le parfait s'emploie métaphoriquement à propos de choses mauvaises.
Ainsi on dit un parfait brigand ou un bon voleur, comme on le voit d'après ce
qu'on lit dans Aristote (Met.ïïb. v, text. 21). On emploie de lamême manière le
mot vertu à l'occasion de choses mauvaises. C'est ainsi qu'on dit que la loi
est la vertu du péché, ce qui signifie qu'elle a été l'occasion de son
accroissement et que par elle il s'est élevé pour ainsi dire à son plus haut
point.
Il faut répondre au second, que l'ivresse et
l'excès de la boisson sont des péchés qui consistent dans un défaut d'ordre du
côté de la raison. Mais il arrive que quand la raison fait défaut il reste une
puissance inférieure qui peut accomplir parfaitement ce qui est de sa sphère,
tout en transgressant ou en négligeant les lois de la raison. Toutefois on ne
peut donner lc nom de vertu humaine à la perfection d'une pareille puissance,
puisque la raison ne la dirige pas (2).
Il faut répondre au troisième, que la raison se
montre d'autant plus parfaite qu'elle peut mieux vaincre ou supporter les
infirmités du corps et des parties inférieures de l'âme. C'est pour ce motif
qu'on dit que la vertu hu-
it) Dans la définition de la vertu le mot
habitude désigne le genre prochain et l'adjectif qualificatif désigne la
différence.
(2) C'est une vertu purement naturelle qui
résulte du tempérament.
mairie qu'on attribue à la raison trouve son
perfectionnement dans la faiblesse, ce qui ne s'entend pas delà faiblesse de la
raison, mais de la faiblesse du corps et des parties inférieures (1).
ARTICLE IV. — la vertu est-elle convenablement
définie?
1. Il semble qu'il ne soit pas convenable de
définir la vertu comme on le fait ordinairement en disant : La vertu est une
bonne qualité de V esprit d'après laquelle on vit avec droiture, dont personne
ne (ait un mauvais usage et que Dieu produit dans notre âme sans nous. Car la
vertu est la bonté de l'homme, puisqu'elle rend bon celui qui la possède. Or,
on ne peut pas plus dire que la bonté est bonne, qu'on ne peut dire que la
blancheur est blanche. Donc c'est à tort qu'on dit que la vertu est une bonne
qualité.
2. La différence ne doit pas être plus générale
que le genre puisqu'elle le divise. Or, le bien est plus général que la qualité
; car il est identique avec l'être. Donc le bien ne doit pas entrer dans la
définition de la vertu, comme la différence de la qualité.
3. Saint Augustin dit [De Trin. lib. xii, cap.
3) : Dès que nous rencontrons une chose qui ne nous est pas commune avec les
animaux, elle appartient à l'esprit. Or, il y.a des vertus qui appartiennent
aux parties de l'âme qui sont dépourvues de raison, comme le dit Aristote
[EtIi. lib. hi, cap. 10). Donc toute vertu n'est pas une bonne qualité de
l'esprit.
4. La droiture semble appartenir à lajustice ;
c'est ce qui fait qu'on dit des mômes individus qu'ils sont droits et justes.
Or, la justice est une espèce de vertu. C'est donc à tort qu'on fait entrer
l'idée de droiture dans la définition de la vertu.
5. Celui qui s'enorgueillit d'une chose en fait
mauvais usage. Or, un grand nombre s'enorgueillissent de leur vertu. Car saint
Augustin dit (in Jieg.3) que l'orgueil est un piège tendu aux bonnes actions
pour les faire périr. Il est donc faux que personne ne fasse mauvais usage de
la vertu.
6. L'homme est justifié par la vertu. Saint
Augustin dit (Serm. xv, de Verb, apost, cap. 11) : Celui qui t'a créé sans toi
ne te justifiera pas sans toi. C'est donc à tort qu'on dit que Dieu produit la
vertu dans nos âmes sans nous.
Mais c'est le contraire. La définition
précédente est tirée de saint Augustin qui la rapporte en plusieurs endroits,
mais surtout dans son livre sur le libre arbitre. (De Lib. arb. lib. ii, cap.
19; Cont. Jul. lib. iv, cap. 3, et Sup. illud Psal. US, Fecijudicimn, etc.,
conc.-26, ant. med.)
CONCLUSION. — La vertu est une bonne qualité ou
une bonne habitude de l'esprit par laquelle on vit droitemcnt, dont personne ne
fait un mauvais usage et que Dieu produit dans nos âmes sans nous.
Il faut répondre que cette définition embrasse
parfaitement toute la nature ou toute l'essence de la vertu. Car la nature
parfaite d'une chose résulte de toutes ses causes, et la définition que nous
venons de donner renferme toutes les causes de la vertu. En effet la cause
formelle de la vertu comme de toutes choses se prend du genre et de la
différence, et c'est ce qu'expriment ces mots : bonne qualité. Le mot qualité
exprime le genre de la vertu et le mot bonne la différence. La définition
serait cependant meilleure si on mettait à la place du mot qualité le mot
habitude qui est le genre prochain. La vertu pas plus que les autres accidents
n'a de matière (ex qua) dont elle est composée; mais elle a une matière 'circa
quam) à laquelle elle se rapporte et une matière (in qua) dans laquelle elle
existe, c'est-à-dire un sujet. La matière à laquelle elle se rapporte est son
objet; il n'a pas pu entrer dans sa définition
(I) Parce que lu raison a plus aisé alors de
les dompter et de les tenir soumises.
parce que l'objet est ce qui détermine l'espèce
même de la vertu, et la définition qu'on donne ici est celle de la vertu en
général. C'est pourquoi au lieu de la cause matérielle on désigne le sujet en
disant que c'est une bonne qualité de l'esprit (1). La vertu étant une bonne
habitude pratique, sa fin est l'action même. Mais il est à remarquer que parmi
les habitudes pratiques il y en a qui sont toujours portées au mal ; ce sont
les habitudes vicieuses : d'autres sont portées tantôt au bien et tantôt au
mal, comme l'opinion qui est tantôt vraie et tantôt fausse. Mais la vertu est
une habitude qui se rapporte toujours au bien ; c'est pourquoi pour la
distinguer de celles qui se portent au mal on dit : par laquelle on vit avec
droiture. Et pour qu'on ne la confonde pas avec celles qui se portent tantôt au
bien et tantôt au mal (2), on ajoute : dont personne ne fait mauvais usage. La
cause efficiente de la vertu infuse dont on donne la définition étant Dieu, on
dit : que Dieu la produit dans nos âmes sans nous. Si on retranche ce dernier
membre de phrase le reste de la définition devient commun à toutes les vertus
acquises et infuses.
Il faut répondre au premier argument, que ce
que l'intellect perçoit tout d'abord c'est l'être; de là toutes les fois que
nous percevons un objet nous disons que c'est un être, que par conséquent Iii
est un, et qu'il est bon, ce qui revient toujours à l'être. Ainsi nous disons
que l'essence est l'être, qu'elle est une et bonne, que l'unité est l'être,
qu'elle est une et bonne, et nous parlons de même de la bonté. Mais il n'en est
pas ainsi des formes spéciales, comme la blancheur et la santé; car tout ce que
nous percevons nous ne le percevons pas avec ce double caractère. Cependant il
est à remarquer que comme les accidents et les formes non subsistantes
reçoivent le nom d'êtres, non parce qu'elles ont l'être, mais parce qu'il y a
quelque chose qui existepar elles, ainsi on dit qucces mômes accidents sont
bonsou qu'ils sont un, non par suite d'une bonté ou d'une unité étrangère, mais
parce qu'il y a quelque chose qui est bon et qui est un par eux. On dit donc
que la vertu est bonne parce que par elle on opere quelque chose de bon.
Il faut répondre au second, que le bien qui
entre dans la définition de la vertu n'est pas le bien général qui se confond
avec l'être et qui a plus d'extension que la qualité; mais c'est le bien
rationnel, selon cette expression de saint Denis (De div. nom. cap. 4) qui dit
que le bien de l'âme est conforme à la raison.
Il faut répondre au troisième, que la vertu ne
peut exister dans la partie irrationnelle de l'âme qu'autant que celle-ci
participe à la raison, comme le dit Aristote (Eth. lib. i, cap. ult.). C'est
pourquoi la raison ou l'esprit est le sujet propre de la vertu humaine.
11 faut répondre au quatrième, que la justice
est la rectitude propre qui a pour objet les choses extérieures dont les hommes
font usage et qui sont la matière propre de cette vertu morale, comme on le
verra (quest. lx, art. 3, et part. II, quest. xvii, art. 1 et 2). Mais la
rectitude qui se rapporte à la fin légitime de l'homme et à la loi divine qui
est la règle de sa volonté, comme nous l'avons dit (quest. xix, art. 4), est
commune à toutes les vertus.
Il faut répondre au cinquième, qu'on peut faire
mauvais usage de la vertu prise objectivement; par exemple quand on pense mal
de la vertu, qu'on la haitou qu'on s'en enorgueillit : mais l'usage de la vertu
ne peut être vicieux
(I) Sous le nom d'esprtf on comprend ici en
général toutes les puissances raisonnables, l'intellect et la volonté et
l'appétit sensitif lui-même, selon qu'il est mû par la raison, comme on le
verra d'ailleurs dans la question suivante.
(2) Comme l'opinion, par exemple, qui est
tantôt dans le vrai et tantôt dans l'erreur.
dans son principe, c'est-à-dire qu'un acte de
vertu ne peut pas être un mauvais acte.
Il faut répondre au sixième, que la vertu
infuse est produite en nous par Dieu sans que nous agissions, mais non sans que
nousy consentions, et c'est le sens qu'il faut donner à ces paroles : que Dieu
opère en nous sans notis. Mais les choses que nous faisons, Dieu ne les produit
pas en nous sans que nous agissions : car il opère lui-même dans toutes les
volontés et toutes les natures.
QUESTION LVI.
DU SUJET DE LA VERTU.
Après avoir parlé de la vertu humaine
considérée dans son essence, nous avons à nous occuper de son sujet. — A cet
égard six questions se présentent : 1" La vertu est-elle dans la puissance
de l'àme comme dans son sujet ? — 2" Une même vertu peut-elle exister dans
plusieurs puissances ? — 3° L'intellect peut-il être le sujet de la vertu ? —
4° L'irascible et le concupiscible peuvent-ils en être le sujet ? — 6° Les
facultés cognitives sensitives peuvent-elles l'être aussi ? — 6° La volonté en
est-elle capable?
ARTICLE I. — la vertu existe-t-elle dans la
puissance de l'ame comme dans son sujet ?
1. Il semble que la vertu ne réside pas dans
une puissance de l'âme comme dans son sujet. Car saint Augustin dit (De Lib.
arb. lib. 11, cap. 19) que la vertu est une qualité par laquelle on vit avec
droiture. Or, on ne vit pas par la puissance de l'âme, mais par son essence.
Donc la vertu n'est pas dans une puissance de l'âme, mais dans son essence.
2. Aristote dit (Eth. lib. n, cap. 6) que la
vertu est ce qui rend bon celui qui la possède et qui donne du prix à ses
actions. Or, comme c'est la puissance qui constitue l'action, c'est aussi
l'essence de l'âme qui constitue la vertu dans celui qui la possède. Donc la
vertu n'appartient pas plus à la puissance de l'âme qu'à son essence.
3. La puissance appartient à la seconde espèce
de qualité, et la vertu est une qualité, comme nous l'avons dit (quest. préc.
art. 4, et quest. xlix, art. 1). Or, il n'y a pas la qualité de la qualité.
Donc la vertu ne réside pas dans la puissance de l'âme, comme dans son sujet.
Mais c'est le contraire. La vertu est la
perfection dernière de la puissance, comme le dit Aristote (De caelo, lib. i,
text. 116). Or, la perfection dernière existe dans le sujet qu'elle
perfectionne. Donc la vertu réside dans la puissance de l'âme.
CONCLUSION. — La vertu humaine étant une
perfection et une habitude pratique, elle existe dans une puissance de l'àme
comme dans son propre sujet.
Il faut répondre qu'on peut démontrer de trois
manières que la vertu ap-partient à une puissance de l'âme. 1° D'après la
nature même de la vertu qui implique la perfection de la puissance; car la
perfection existe dans le sujet qu'elle perfectionne. 2° Parce qu'elle est une
habitude pratique, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 2), et que toute action
émane de l'âme par une puissance. 3° Parce qu'elle est une disposition à ce
qu'il y a de mieux (1), et que ce qu'il y a de mieux c'est la fin qui est ou
l'action qui appartient à la puissance, ou quelque chose qui suit immédiatement
cette opération. La vertu humaine réside donc dans la puissance de l'âme comme
dans son sujet-.
H faut répondre au premier argument, que le mot
vivre se prend en deux sens. Car quelquefois on entend par là l'être de celui
qui vit, et alors la vie
(I) Disponit ad optimum, c'est-à-dire que la
vertu dispose la puissance à l'acte qui est sou complément, et par conséquent à
ce qu'il y a de mieux pour elle.
appartient à l'essence de l'âme qui est le
principe d'existence de tous les êtres vivants. D'autres fois on entend
l'action de l'être vivant ; en ce sens on vit vertueusement quand on ne fait
que des actions droites.
Il faut répondre au second, qu'on appelle bien
la fin ou ce qui s'y rapporte. C'est pourquoi puisque le bien de celui qui agit
consiste dans l'action, par là même que la vertu rend bon celui qui opère, son
influence se rapporte à l'action et par conséquent à la puissance (1).
Il faut répondre au troisième, qu'on dit qu'un
accident est dans un autre comme dans son sujet, non parce qu'un accident peut
par lui-même en soutenir un autre, mais parce que l'un s'attache à la substance
par le moyen d'un autre, comme la couleur s'attache au corps par le moyen de la
surface. Ainsi comme on dit que la surface est le sujet de la couleur, de même
on dit que la puissance de l'âme est le sujet de la vertu (2).
ARTICLE IL — une même vertu peut-elle exister
dans plusieurs
puissances?
Il semble qu'une même vertu puisse exister dans
deux puissances. Car on connaît les habitudes par les actes. Or, un acte
procède sous divers rapports de différentes puissances : ainsi l'action de se
promener procède de la raison comme de la puissance qui dirige, de la volonté
comme de la puissance qui meut, et de la puissance motrice comme de celle qui exécute.
Donc une même vertu peut exister dans plusieurs puissances.
2. Aristote dit (Eth. lib. ii, cap. 4) que
trois choses sont requises pour la vertu : il faut savoir, vouloir et agir
invariablement. Or, la science appartient à l'intellect et le vouloir à la
volonté. Donc la vertu peut résider dans plusieurs puissances.
3. La prudence existe dans la raison , puisque
, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 5), elle est la droiteraison de ce
qu'il faut faire. Elle réside aussi dans la volonté, parce qu'elle ne peut pas
subsister avec une volonté pervertie, comme le dit encore ce même philosophe
(Eth. lib. vi, cap. -12). Donc la même vertu peut exister dans deux puissances.
Mais c'est le contraire. La vertu existe dans
la puissance de l'âme comme dans son sujet. Or, le même accident ne peut pas
exister dans plusieurs sujets. Donc une même vertu ne peut pas exister dans
plusieurs puissances de l'âme.
CONCLUSION. — II est impossible qu'une même
vertu existe dans deux puissances, à moins que ces puissances ne se rapportent
l'une à l'autre dans la participation de cette vertu.
Il faut répondre qu'une même chose peut être en
deux autres de deux manières : 1° Elle peut y être de façon à se trouver
également dans l'une et l'autre. Il est impossible qu'une même vertu soit de la
sorte dans deux puissances ; parce que la diversité des puissances se prend des
conditions générales des objets (3), et la diversité des habitudes de leurs
conditions spéciales. Par conséquent partout où il y a diversité de puissances
il y a diver-siLé d'habitudes (4), mais non réciproquement. 2° Une chose peut
se trouver en deux ou plusieurs autres non pas également, mais relativement.
Ainsi une même vertu peut appartenir à plusieurs puissances, de telle sorte
(1)
Parce quo l'action procède toujours de la puissance.
(2) Ainsi l'essence de l'âme est le sujet
éloigné de la vertu cl la puissance en est le sujet immédiat.
(5) Ainsi l'objet de l'appétit concupiscible
n'est pas du même genre que l'objet de l'appétit irascible.
(i) La vertu étant une habitude, comme la même
habitude ne peut exister dans des puissances différentes, ainsi il en est de la
vertu.
qu'elle soit dans l'une principalement et
qu'elle s'étende aux. autres par manière de diffusion ou de disposition, selon
qu'une puissance est mue par une autre ou qu'elle en subit l'influence (1).
Il faut répondre au premier argument, que le
même acte ne peut pas également et sous le même rapport appartenir à
différentes puissances, mais il le peut sous des raisons différentes et à divers
points de vue.
Il faut répondre au second, que la science est
préalablement nécessaire à la vertu morale, parce que la vertu morale agit
d'après la droite raison, tandis que la vertu existe essentiellement dans
l'appétit.
Il faut répondre au troisième, que la prudence
existe réellement dans la raison, comme dans son sujet, mais elle présuppose la
droiture de volonté comme son principe, ainsi que nous le dirons 'art. scq. et
quest. lvii, art. 4). ARTICLE III. — l'intellect peut-il être le sujet de la vertu?
1. 11
semble que l'intellect ne soit pas le sujet de la vertu. Car saint Augustin dit
(De mor. Eccles. lib. i, ea)). 15; que toute vertu est amour. Or, lc sujet de
l'amour n'est pas l'intellect, mais seulement la puissance appétitive. Donc il
n'y a pas de vertu qui réside dans l'intellect.
2. La
vertu se rapporte au bien, comme on le voit d'après ce que nous avons dit
(quest. lv, art. 3). Or, le bien n'est pas l'objet de l'intellect, mais de la
puissance appétitive. Donc le sujet de la vertu n'est pas l'intellect, mais la
puissance appétitive.
3. La
vertu est ce qui rend bon celui qui la possède, comme le dit Aristote (Eth.
lib. n, cap. (i). Or, l'habitude qui perfectionne l'intellect ne rend pas bon
celui qui la possède. Car on ne dit pas qu'un homme est bon à cause de sa
science et de son art. Donc l'intellect n'est pas le sujet de la vertu.
Mais c'est lc contraire. C'est surtout
l'intellect qu'on entend par le mot esprit (mens). Or, le sujet de la vertu est
l'esprit, comme on le voit par la définition que nous en avons donnée (quest.
préc. art. 4). Donc l'intellect est le sujet de la vertu.
CONCLUSION. — La vertu étant ce qui rend
absolument et actuellement bon celui qui la possède, et qui donne du prix à ses
actions, i! est impossible que l'intellect en soit le sujet d'une manière
absolue; il ne peut l'être que parce qu'il se rapporte à Ja volonté qui est le
sujet delà vertu absolue.
II faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. préc. art. 5), la vertu est une habitude dont on fait bon usage. Or,
l'habitude se rapporte au bien de deux manières : 1° Par l'habitude l'homme
acquiert la faculté de bien agir. Ainsi par l'habitude de la grammaire l'homme
acquiert la faculté de bien parler. Cependant la grammaire ne fait pas*qu'un
homme parle toujours bien; car un grammairien peut faire des barbarismes ou des
so-lécismes, et il en est de même des autres sciences et des autres arts. 2°
L'habitude donne non-seulement la faculté d'agir, mais elle fait encore qu'on
use avec droiture de cette faculté. Ainsi la justice n'a pas seulement pour
effet de rendre la volonté de l'homme prête à faire ce qui est juste, mais elle
le porte à agir ainsi réellement. Et comme on ne donne pas le nom de bon et le
nom d'être d'une manière absolue à ce qui est en puissance, mais seulement à ce
qui est en acte, c'est d'après cette dernière sorte d'habitude, par exemple
parce qu'il est juste et tempérant, qu'on dit que l'homme fait le bien et qu'il
est bon, et il en est de même des autres habitudes semblables. La vertu étant
ce qui rend bon, celui qui la possède et
(t) La vertu peut être dans la puissance
supérieure, agir de là sur la puissance inférieure et l'éclairer de sa lumière.
ce qui donne de la valeur à ses actions, on
donne à ces habitudes le nom de vertus, parce qu'elles communiquent aux oeuvres
une bonté actuelle et qu'elles rendent absolument bon celui qui les possède.
Quant aux premières habitudes on ne leur donne pas le nom de vertus d'une
manière absolue, parce qu'elles ne donnent aux actes qu'une bonté relative et
qu'elles n'améliorent pas directement celui qui en est orné. Car on ne dit pas
d'une manière absolue qu'un homme est bon par là môme que c'est un savant ou un
artiste, mais on dira que c'est un bon grammairien ou un bon artiste. C'est
pour cela que le plus souvent on divise la science et l'art par opposition à la
vertu, mais que quelquefois on leur donne le nom de vertus, comme on le (Eth.
lib. vi, cap. 3 et 4). Ainsi donc le sujet de l'habitude, qu'on appelle vertu
sous un rapport (1), peut être non-seulement l'intellect pratique, mais encore
l'intellect spéculatif, sans qu'il ait aucune relation avec la volonté. Car
Aristote (Eth. lib. vi, cap. 3, 4, 6 et 7) met la science, la sagesse,
l'intellect et môme l'art parmi les vertus intellectuelles. Le sujet de
l'habitude qu'on appelle vertu dans un sens absolu ne peut être que la volonté
ou une puissance mue par elle. La raison en estque la volonté meut toutes les
autres puissances qui sont rationnelles de quelque manière par rapport à leurs
actes, comme nous l'avons dit (quest. ix, art. 1). C'est pour ce motif que si
l'homme agit bien, cela provient de ce qu'il a bonne volonté. Par conséquent la
vertu qui porte l'individu à bien agir ne doit pas exister seulement dans la
faculté de bien agir, mais il faut qu'elle soit dans la volonté môme ou dans
une puissance mue par elle. Or, il arrive que l'intellect est mû par la
volonté, comme les autres puissances. Car un individu considère actuellement
une chose, parce qu'il le veut. C'est pourquoi l'intellect, selon qu'il se
rapporte à la volonté, peut être le sujet de la vertu prise dans un sens
absolu. C'est ainsi que l'intellect spéculatif ou la raison est le sujet de la
foi. Car ce qui porte l'intellect à donner son assentiment aux choses qui sont
de foi, c'est l'ordre de la volonté puisqu'on ne croit qu'autant qu'on le veut.
Mais l'intellect pratique est le sujet de la prudence. Car la prudence étant la
raison droite de ce qu'on doit faire, exige que l'homme soit parfaitement en
rapport avec les principes de cette sorte de raison qui sont les fins vers
lesquelles il est porté par la droiture de la volonté, comme il est conduit aux
principes des sciences spéculatives par la lumière naturelle de l'intellect
agent. C'est pourquoi, comme le sujet de la science qui est la raison droite
des choses spéculatives, est l'intellect spéculatif mis en rapport avec
l'intellect agent, de même le sujet de la prudence est l'intellect pratique mis
en rapport avec la droite volonté.
Il faut répondre aupre?nier argument, que cette
parole de saint Augustin doit s'entendre de la vertu prise dans un sens absolu,
non que la vertu ainsi comprise soit directement l'amour, mais parce qu'elle en
dépend sous un rapport selon qu'elle dépend de la volonté dont l'amour est la
première affection, ainsi que nous l'avons dit (quest. xxv, art. i).
Il faut répondre au second, que le bien de
chaque être est sa fin. C'est pourquoi le vrai étant la fin de l'intellect, du
moment où l'intellect le connaît il fait un bon acte. C'est ce qui fait donner
le nom de vertu (2) à l'habitude qui perfectionne l'intellect en lui faisant
connaître le vrai dans la spéculation ou la pratique.
(1) Ces vellus ne sont qu'une disposition et
une facilité d'opérer un bien qui n'est pas moral, parce que la rectitude de la
volonté n'y a pas de part. Ces habitudes peuvent se trouver dans les méchants
aussi bien que dans les bons. "- Mais dans le sens imparfait.
Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement s'appuie sur la vertu prise dans un sens absolu.
ARTICLE IV. — l'irascible et le concupiscible
sont-ils le sujet de la
vertu?
1. Il
semble que l'irascible et le concupiscible ne puissent pas être le sujet de la
vertu. Car ces facultés nous sont communes avec les animaux. Or, nous parlons
maintenant de,la vertu qui est propre à l'homme, parce qu'il s'agit de la vertu
humaine. Donc la vertu humaine ne peut pas avoir pour sujet l'irascible et le
concupiscible qui sont les parties de l'appétit sen-sitif, comme nous l'avons
vu (part. I, quest. lxxxi, art. 2).
2.
L'appétit sensitif est une puissance qui fait usage d'un organe
corporel. Or, la vertu est un bien qui ne peut exister dans le corps de
l'homme. Car l'Apôtre dit (Rom. vu, 18) : Je sais que le bien n'habite pas dans
ma chair. Donc l'appétit sensitif ne peut pas être le sujet de la vertu.
3.
Saint Augustin prouve (De mor. Eccles. lib. i, cap. 5) que la vertu
n'est pas dans le corps, mais dans l'âme, parce que le corps est régi par l'âme
; par conséquent, quand on fait bon usage du corps tout le mérite en revient à
l'âme ; comme si le cocher conduit bien les chevaux qu'il dirige en
m'o-béissant, j'en ai toute la gloire. Or, comme l'âme régit le corps, de même
la raison régit l'appétit sensitif. C'est donc à la partie raisonnable qu'il
appartient de bien régir le concupiscible et l'irascible. Et puisque la vertu
consiste à vivre droitement, comme nous l'avons vu (quest. lv, art. 4), il
s'ensuit qu'elle n'existe pas dans l'irascible et le concupiscible, mais
seulement dans la partie raisonnable.
4.
L'acte principal de la vertu morale est l'élection, comme le dit
Aristote (Eth. lib. viii, cap. 13). Or, l'élection n'est pas l'acte de
l'irascible ou du concupiscible, mais de la raison, comme nous l'avons vu (quest.
xiii, art. 1). Donc la vertu morale n'existe pas dans l'irascible et le
concupiscible, mais dans la raison.
Mais c'est le contraire. On place la force dans
l'irascible et la tempérance dans le concupiscible. C'est ce qui fait dire à
Aristote (Eth. lib. m, cap. 10) que ces vertus appartiennent aux parties
irraisonnables de l'être.
CONCLUSION. — Il n'y a aucune vertu dans
l'irascible et le concupiscible considérés comme des puissances de l'appétit
sensitif, mais suivant que ces puissance sont subordonnées à la raison il est
nécessaire qu'il y ait dans l'une et l'autre une vertu qui résulte delà
conformité habituelle qu'elles ont avec la raison elle-même.
Il faut répondre que l'irascible et lc
concupiscible peuvent se considérer de deux manières : 1° En eux-mêmes, comme étant
les parties de l'appétit sensitif, et de cette manière ils ne peuvent pas être
le sujet de la vertu. 2° On peut les considérer selon qu'ils participent à la
raison par là même qu'ils sont faits pour lui obéir. Sous eo rapport
l'irascible et le concupiscible peuvent être le sujet de la vertu humaine. Car
ils sont alors les principes d'un acte humain, puisqu'ils participent à la
raison, et il est nécessaire déplacer dans ces deux puissances des vertu s. En
effet il est évident que dans l'irascible et le concupiscible il y a des
vertus. Car l'acte qui procède d'une puissance selon qu'elle.est mue par une au
tre ne peut pas être un acte parfait, à moins que ces deux puissances n'aient
été bien disposées à son égard. Ainsi l'acte d'un artisan ne peut être convenable,
à moins que l'artisan ne soit lui-même bien disposé pour le produire et qu'il
n'ait un bon instrument. Par conséquent pour les choses auxquelles se
rapportent l'irascible et le concupiscible selon qu'ils sont mus par la raison,
il est nécessaire que l'habitude qui perfectionne le sujet par rapport à
l'action soit non-seulement dans la raison (1), mais encore dans ces
puissances. Et parce que la bonne disposition de la puissance qui meut après
avoir été mue se considère suivant sa conformité avec la première puissance
motrice, il s'ensuit que la vertu qui réside dans l'irascible et le
concupiscible n'est rien autre cluse que la conformité habituelle de ces
puissances (2) avec la raison.
Il faut répondre au premier argument, que
l'irascible et le concupisciblc considérés en eux-mêmes, comme étant les
parties de l'appétit sensitif, nous sont communs avec les animaux, mais selon
qu'ils sont rationnels par participation, parce qu'ils obéissent à la raison,
ils sont propres à l'homme et peuvent être ainsi le sujet de la vertu humaine.
Il faut répondre au second, que comme la chair
n'est pas elle-même capable de vertu, mais qu'elle sert d'instrument pour
produire un acte vertueux , en ce sens que sous l'impulsion de la raison nous
employons nos membres au service de la justice; de même l'irascible et le
concupiscible ne sont pas par eux-mêmes capables de vertu; ils renferment
plutôt un foyer de concupiscence ; mais suivant qu'ils sont conformes à la
raison ils deviennent susceptibles de produire un bien moral.
Il faut répondre au troisième, que le corps
n'est pas régi par l'âme de la môme manière que l'irascible et le concupiscible
par la raison. Carie corps obéit à l'âme à volonté sans contradiction pour
toutes les choses que l'âme a naturellement le pouvoir de lui commander. C'est
ce qui fait dire à Aristote [Polit, lib. i, cap. 3) que l'âme régit le corps
d'une puissance despotique, c'est-à-dire comme un maître son esclave. C'est
pourquoi tout le mouvement du corps se rapporte à l'âme, et c'est ce qui fait
que la vertu n'existe pas dans le corps, mais seulement dans l'âme. Mais
l'irascible et le concupiscible n'obéissent pas ainsi à la volonté ; ils ont
leurs mouvements propres qui sont parfois opposés ala raison. D'où Aristote dit
(loc. cit.) que la raison régit l'irascible et le concupiscible avec une
autorité restreinte, c'est-à-dire comme un roi commande à des hommes libres qui
ont leur volonté propre. C'est pour cela qu'il faut que dans l'irascible et le
concupiscible il y ait des vertus qui les disposent à bien remplir leurs
fonctions.
Il faut répondre au quatrième, que dans
l'élection il y a deux choses, l'intention de la lin qui se rapporte à la vertu
morale et la préférence du moyen qui se rapporte à la fin, ce qui regarde la
prudence, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 2 et 5). Quand l'intention
de la fin est droite à l'égard des passions de l'âme, cet effet résulte de la
bonne disposition de l'irascible et du concupiscible. C'est pour cela que les
vertus morales qui ont les passions pour objet existent dans l'irascible et le
concupiscible, tandis que la prudence réside dans la raison (3).
ARTICLE V. — LES PUISSANCES COGNITIVES
SENSITIVES SONT-ELLES LE SUJET
DE LA VERTU?
1. Il semble que dans les puissances sensitives
cognitives il puisse intérieurement résider une vertu. Car l'appétit sensitif
peut être le sujet de la vertu selon qu'il obéit à la raison. Or, les
puissances sensitives cognitives
(-1) La raison toute seule serait comme un
artisan sans instrument : pour qu'elle produise des actes de vertu au moyen de
l'appétit concupiscible et de l'appétit irascible il faut que ces puissances
soient perfectionnées par l'habitude qui leur est propre.
(2) Ces puissances ne pourraient avoir
d'elles-mêmes cette conformité, et il faut qu'elles soient perfectionnées par
une habitude qui est la vertu.
(5) C'est-à-dire dans l'entendement pratique.
obéissent intérieurement à la raison. Car
l'imagination, la pensée et la mémoire agissent sous les ordres de cette
l'acuité. Donc une vertu peut exister dans ces puissances.
2. Comme l'appétit rationnel qui est la volonté
peut être entravé ou aidé dans ses fonctions par l'appétit sensitif, de même
l'intellect ou la raison peut être entravée ou aidée par les mêmes puissances.
Par conséquent la vertu peut exister dans les puissances cognitives sensitives
aussi bien que dans les puissances sensitives appétitives.
3. La
prudence est une vertu dont la mémoire fait partie, d'après Cicéron [Rhet. lib.
n, de Invent.). Donc il peut y avoir dans la mémoire une vertu, et pour la même
raison il peut y en avoir une dans les autres puissances cognitives
intérieures.
Mais c'est le contraire. Toutes les vertus sont
intellectuelles ou morales, comme le dit Aristote [Eth. lib. ii, cap. 1). Or,
toutes les vertus morales sont dans la partie appétitive et les vertus
intellectuelles dans l'intellect ou la raison , comme on le voit (Eth. lib. vi,
cap. 1). Donc il n'y a intérieurement aucune vertu dans les puissances
cognitives sensitives.
CONCLUSION. — Puisque la vertu est une habitude
parfaite d'après laquelle on ne peut faire que le bien, dans les puissances
cognitives il n'y a pas de vertu par laquelle on connaît le vrai.
Il faut répondre que dans les puissances
sensitives cognitives il y a intérieurement quelques habitudes. Ce qui est
évident, surtout d'après ce que dit Aristote (lib. De Mem. cap. 2) qu'en se
rappelant une chose après une autre, il en résulte une habitude qui est comme
une seconde nature. Or, une habitude qui est l'effet de l'usage n'est rien
autre chose qu'une habitude acquise qui devient en quelque sorte naturelle.
C'est ce qui fait dire à Cicéron (Rhet. lib. ii, de Invent.) que la vertu est
une espèce d'habitude naturelle conforme à la raison. Néanmoins dans l'homme ce
que la mémoire et les autres puissances cognitives sensitives acquièrent par
l'usage n'est pas une habitude par soi-même, mais quelque chose d'annexé aux
habitudes de la partie intellectuelle (1), comme nous l'avons dit (art. 2 huj.
quaest. et quest. l, art. 4 ad 3). D'ailleurs les habitudes qui existent dans
ces puissances ne peuvent recevoir le nom de vertus. Car la vertu est une
habitude parfaite qui ne peut produire que le bien. Par conséquent il faut
qu'elle existe dans une puissance qui donne aux bonnes actions leur dernier
perfectionnement. Or, la connaissance du vrai ne se consomme pas dans les
puissances cognitives sensitives -, elles ne sont que les auxiliaires de la
connaissance intellectuelle (2). C'est pourquoi les vertus par lesquelles on
connaît le vrai n'existent pas en elles, mais plutôt dans l'intellect ou la
raison.
Il faut répondre au premier argument, que
l'appétit sensitif se rapporte à la volonté qui est l'appétit rationnel, comme
étant mù par elle. C'est pour ce motif que l'oeuvre de la puissance appétitive
se consomme dans l'appétit sensitif et que l'appétit sentitif est le sujet de
la vertu. Mais les puissances sensitives cognitives sont plutôt par rapport à
l'intellect des principes moteurs, parce que les images sensibles sont à l'âme
intellectuelle ce que les couleurs sont à la vue, comme le dit Aristote (De
anima, lib. m, text. 18). C'est ce qui fait que la connaissance se consomme
dans l'intellect et que les vertus cognitives résident dans l'entendement ou
dans la raison.
(I) Ce sont des dispositions au moyen
desquelles nos habitudes intellectuelles produisent leurs actes avec plus de
facilité.
(2) Ainsi l'intelligence se sert utilement
d'une imagination bien réglée comme d'un moyen avantageux.
La réponse au second argument est par là même
évidente.
II faut répondre au troisième, que la mémoire
ne fait pas partie de la prudence, comme l'espèce fait partie du genre, de
manière que la mémoire soit par elle-même une vertu. Mais parce que l'une des
choses requises pour la prudence est la bonté de la mémoire, il s'ensuit
qu'elle en est en quelque sorte une partie intégrante.
ARTICLE VI. — LA VOLONTÉ PEUT-ELLE ÊTRE LE
SUJET DE LA VERTU?
1. Il semble que la volonté ne soit le sujet
d'aucune vertu. Car on n'a pas besoin d'habitude pour ce qui convient à la
puissance d'après sa propre nature. Or, il est dans la nature de la volonté,
puisqu'elle existe dans la raison, comme le dit Aristote (De anima, lib. in),
de tendre à ce qui est bon rationnellement, puisque tel est l'objet de tous les
ôtres. Car chaque être désire naturellement son bien propre, et la vertu,
d'après Cicéron (De inveni. lib. ii), est une habitude naturellement conforme à
la raison. Donc la volonté n'est pas le sujet de la vertu.
2.
Toute vertu est intellectuelle ou morale, comme le dit Aristote (Eth.
lib. i. cap. ult. lib. n, cap. 1). Or, la vertu intellectuelle existe dans
l'intellect et la raison comme dans son sujet, mais elle n'existe pas dans la
volonté ; et la vertu morale réside dans l'irascible et le concupiscible qui
sont des puissances rationnelles par participation. Donc il n'y a aucune vertu
qui réside dans la volonté comme dans son sujet.
3. Tous
les actes humains auxquels les vertus se rapportent sont volontaires. Si donc
par rapport à certains actes humains il y a dans la volonté une vertu, pour la
môme raison il y en aura une relativement à tous les autres. Par conséquent il
faudra qu'il n'y ait de vertu dans aucune puissance, ou que deux vertus se
trouvent dans le même acte, ce qui parait une absurdité. Donc la volonté ne
peut être le sujet de la vertu.
Mais c'est le contraire. On exige une pius
grande perfection dans ce qui meut que dans ce qui est mû. Or, la volonté meut
l'irascible et le concupiscible. Donc la vertu doit résider dans la volonté
beaucoup plus que dans l'irascible et le concupiscible.
CONCLUSION. — Les vertus qui, comme la charité
et la justice, rapportent les affections de l'homme à Dieu ou au prochain,
résident dans la volonté comme dans leur sujet.
Il faut répondre que la puissance étant
perfectionnée par l'habitude relativement à l'action, elle a besoin d'une
habitude qui la perfectionne pour bien agir, c'est-à-dire d'une vertu, toutes
les fois que par elle-même elle en est incapable ou qu'elle se trouve
insuffisante. Or, la nature propre de la puissance se considère d'après ses
rapports avec son objet. Par conséquent l'objet do la volonté étant, comme nous
l'avons dit (quest. i, art. 2 ad 3, et quest. $m, art. 5 ad 2), le bien de la
raison proportionné à la volonté , sous ce rapport la volonté n'a pas besoin de
vertu qui la perfectionne (i). Mais s'il y a un bien eminent qui surpasse les
forces de celui qui le veut, soit qu'il s'élève au-dessus de l'espèce entière,
comme le bien divin qui dépasse les limites de la nature humaine, soit qu'il se
trouve supérieur à l'individu comme le bien du prochain, alors la volonté a
besoin de vertu. C'est pourquoi les vertus qui rapportent l'affection de
l'homme à Dieu (2)
(I) La volonté n'a pas besoin de vertu pour se
porter vers son propre bien, parce que l'appétit intelligentiel se porte de
lui-même versée bien et qu'il n'a pas besoin d'une habitude qui le perfectionne
à cet égard.
(2) Ces vertus sont surnaturelles et dépassent
absolument les forces de la nature.
ou au prodi ai n (4) résident dans la volonté
comme dans leur sujet, et telles sont la charité, la justice, etc.
Il faut répondre au premier argument, que ce
raisonnement est applicable à la vertu qui a pour objet le bien propre de
l'individu, comme la tempérance et la force (2), qui se rapportent aux passions
humaines, et les autres vertus semblables, comme nous l'avons dit (in corp.
art.).
Il faut répondre au second, qu'il n'y a pas que
l'irascible et le concupiscible qui soient raisonnables par participation, mais
qu'il en est de même en général de toute la partie appétitive de l'âme, comme
le dit Aristote (Eth. lib. i, cap. ult.). Or, la volonté est comprise dans la
partie appétitive; c'est pourquoi s'il y a en elle une vertu, c'est une vertu
morale, si ce n'est pas une vertu théologale (3), comme on le verra (quest.
lxii).
Il faut répondre au troisième, qu'il y a des
vertus qui ont pour objet de modérer une passion, ce qui est le bien propre de
tel ou tel individu. A cet égard il n'est pas nécessaire que la vertu réside
dans la volonté, puisque la nature de la puissance suffit à cet effet (4), comme
nous l'avons dit (in corp. art.). Cela n'est nécessaire que pour les vertus qui
se rapportent à un bien extrinsèque (5).
QUESTION LVII.
DE LA DISTINCTION DES VERTUS
INTELLECTUELLES.
Après avoir traité du sujet des vertus, il faut
ensuite considérer leur distinction. Nous parlerons 1° de la distinction des
vertus intellectuelles; 2" de la distinction des vertus morales ; 3° de la
distinction des vertus théologales. — Touchant la distinction des vertus
intellectuelles six questions se présentent : 1° Les habitudes intellectuelles
spéculatives sont-elles des vertus? — 2° Y a-t-il trois vertus intellectuelles,
c'est-à-dire la sagesse, la science et l'intellect? — 3° L'habitude
intellectuelle qui est un art est-elle une vertu? — 4° La prudence est-elle une
vertu distincte de l'art? — 5" La prudence est-elle une vertu nécessaire à
l'homme? — 6° Le conseil, la sagacité et le jugement sont-ils des vertus
annexées à la prudence?
ARTICLE I. — les habitudes intellectuelles
spéculatives sont-elles
des vertus?
1. Il
semble que les habitudes intellectuelles spéculatives ne soient pas des vertus.
Car la vertu est une habitude pratique, comme nous l'avons dit (quest. lv, art.
2). Or, les habitudes spéculatives ne sont pas pratiques, puisqu'on les
distingue l'une de l'autre. Donc les habitudes intellectuelles spéculatives ne
sont pas des vertus.
2. La vertu se rapporte aux moyens qui sont
capables de rendre l'homme heureux, parce que la félicité est' la récompense de
la vertu, comme le dit Aristote (Eth. lib. i, cap. 9). Or, les habitudes
intellectuelles ne considerent pas les actes humains ni les autres biens par
lesquels l'homme arrive â la béatitude, mais elles ont plutôt rapport aux
choses naturelles et divines. Donc ces habitudes ne peuvent pas recevoir le nom
de vertus.
3. La science est une habitude spéculative. Or,
la science et la vertu se distinguent comme des genres différents qui ne sont
pas subordonnés l'un à l'autre, selon ce que dit Aristote (Top. lib. iv, cap.
2). Donc les habitudes spéculatives ne sont pas des vertus.
(1) Ces vertus sont naturelles, niais quand
l'homme agit pour autrui il a besoin d'un secours pour le faire, parce que
naturellement il ne pense qu'à lui.
(2) Ces
vertus ne résident pas dans la raison, niais dans l'appétit sensitif.
(5) L'action de la raison sur elle fait qu'elle
est capable de ces deux sortes de vertu.
(¦i) Les scotistes et quelques autres
théologiens ont attaqué ce principe de saint Thomas que les thomistes ont
victorieusement défendu.
(5) Le bien du prochain ou le bien surnaturel.
Mais c'est le contraire. Il n'y a que les
habitudes spéculatives qui regardent les choses nécessaires qui ne peuvent pas
être autrement. Or, Aristote (Eth. lib. vi, cap. 1) place certaines vertus
intellectuelles dans la partie de l'âme qui considère ces choses nécessaires.
Donc les habitudes intellectuelles spéculatives sont des vertus.
CONCLUSION. — Puisque les habitudes
intellectuelles spéculatives ne perfectionnent pas la partie appétitive de
l'àme, mais seulement la partie intellectuelle, on ne peut les appeler vertus
que parce qu'elles donnent à l'homme la faculté de bien agir, mais non parce
qu'elles lui font faire réellement un bon usage de ses ressources.
Il faut répondre que, puisqu'on appelle vertu
tout ce qui se rapporte au bien, comme nous l'avons dit (quest. lv, art. 3), on
peut donner à une habitude ce nom sous un double rapport, comme nous l'avons
encore vu (quest. lvi, art. 3) : 1° parce que l'habitude donne la faculté de
bien agir; 2° parce qu'à cette faculté elle ajoute encore le bon usage ou la
réalisation même de l'action. Ce qui ne regarde, comme nous l'avons observé
(quest. lvi, art. 3), que les habitudes qui ont rapport à la partie appétitive
de l'âme, parce que c'est à la puissance appétitive qu'il appartient de faire
usage de toutes les puissances et de toutes les habitudes. Ainsi donc, puisque
les habitudes intellectuelles spéculatives ne perfectionnent pas la partie
appétitive, puisqu'elles ne se rapportent à elle d'aucune manière, et qu'elles
ne regardent que lapartie intelligentielle, on peut leur donner le nom de
vertus en ce sens qu'elles facilitent les bonnes actions qui consistent dans la
contemplation du vrai (1); car c'est là le bien produit par l'intellect; mais
on ne leur donne pas le nom de vertus dans le second sens comme si elles
contribuaient au bon usage que l'homme fait de sa puissance ou de son habitude.
Car, de ce qu'un individu a l'habitude d'une science spéculative, il n'est pas
porté à en faire un bon usage (2), mais il est seulement capable de contempler
le vrai dans les choses qui sont l'objet de sa science. S'il fait usage de la
science qu'il possède c'est l'effet de la volonté qui lui imprime son
mouvement. C'est pourquoi la vertu qui perfectionne la volonté , comme la
charité ou la justice, est aussi cause^du bon usage que l'homme fait de ses
habitudes spéculatives. D'après cela, les actes qui procèdent de ces habitudes
peuvent être méritoires s'ils ont la charité pour principe. Ainsi saint
Grégoire dit (Mor. lib. vi, cap. 18) que la vie contemplative est plus
méritante que la vie active.
Il faut répondre au premier argument, qu'il y a
deux sortes d'action : l'une extérieure et l'autre intérieure. Le mot pratique
qui se divise par opposition au mot spéculatif désigne l'action extérieure avec
laquelle l'habitude spéculative n'a pas de rapport. Mais l'intellect se
rapporte à l'action intérieure qui est la contemplation du vrai, et à ce point
de vue il est une habitude opérative (3).
Il faut répondre au second, que la vertu
considère les choses de deux manières : 1° Comme objets. En ce sens les vertus
spéculatives n'ont pas pour objet les choses par lesquelles l'homme devient
heureux, à moins que le mot par ne désigne ici la cause efficiente ou l'objet
de la complète béatitude, qui est Dieu, l'objet souverain de toute
contemplation. 2° Comme actes. De cette manière les vertus intellectuelles
regardent ce qui rend l'homme
(1) Elles rendent l'entendement plus apte à
accomplir convenablement ses propres opérations, c'est-à-dire à percevoir le
vrai et à éviter le faux.
(2) Un savant peut être moins vertueux qu'un
ignorant.
(5) Il produit une opération intérieure qui lui
est propre et qui consiste dans la contemplation de la vérité.
heureux, soit parce que leurs actes peuvent être
méritoires (4), comme nous l'avons dit (incorp. art.), soit parce qu'ils sont
un commencement de la béatitude parfaite qui consiste dans la contemplation du
vrai, comme nous l'avons vu (quest. ni, art. 8).
Il faut répondre au troisième, que la science
se divise par opposition à la vertu prise dans le second sens que nous avons
déterminé, c'est-à-dire selon qu'elle appartient à la puissance appétitive.
ARTICLE II. — n'y a-t-il que trois habitudes
intellectuelles spéculatives :
la sagesse, la science et l'intelligence ?
1. Il
semble que l'on distingue à tort trois vertus intellectuelles spéculatives : la
sagesse, la science et l'intelligence. Car les espèces ne doivent pas se
diviser par opposition contre le genre. Or, la sagesse est une science, comme
le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 7). Donc on ne doit pas la distinguer de la
science et la mettre avec elle au nombre des vertus intellectuelles.
2. Dans
la distinction des puissances, des habitudes et des actes qui se fait d'après
l'objet on considère surtout la différence qui repose sur la raison formelle
des objets, comme on le voit (quest. liv, art. 1 ad 1). Donc les différentes
habitudes ne doivent pas se distinguer d'après leur objet matériel, mais
d'après la raison formelle de cet objet. Et comme le principe de la
démonstration est la raison qui fait connaître les conclusions, il s'ensuit que
l'intelligence des principes ne doit pas être considérée comme une autre
habitude ou comme une autre vertu que la science des conséquences.
3. On
appelle vertu intellectuelle celle qui existe dans ce qui est essentiellement
raisonnable. Or, la raison spéculative raisonne dialectiquement (2) comme elle
raisonne démonstrativement. Par conséquent, comme la science qui résulte du
syllogisme démonstratif est prise pour une vertu intellectuelle spéculative ;
de môme l'opinion.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. vi, cap. 3, 6 et 7) qu'il n'y a que trois vertus intellectuelles
spéculatives : la sagesse, la science et l'intelligence.
CONCLUSION. — II y a trois habitudes
intellectuelles spéculatives: la sagesse qui considère les choses qui sont par
leur nature les plus intelligibles quoiqu'elles soient les dernières que nous
puissions connaître ; la science qui raisonne sur les divers genres de connaissance
de quelque manière qu'ils nous soient transmis; et l'intelligence ou
l'entendement qui est la connaissance simple mais certaine des premiers
principes.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), la vertu intellectuelle spéculative est celle qui perfectionne
l'intellect spéculatif et le rend capable de considérer le vrai ; car c'est là
le bien qu'il doit faire. Or, on peut considérer le vrai de deux manières : 1°
comme étant connu par lui-même; 2° comme étant connu par un autre. Le vrai
qui-est connu par lui-même est un principe et il est immédiatement perçu par
l'intellect. C'est pourquoi l'habitude qui perfectionne l'intellect par rapport
à cette espèce de vrai se nomme intelligence ou entendement; c'est l'habitude
des principes. — Le vrai qui est connu par un autre n'est pas immédiatement
perçu par l'entendement; il est l'objet des recherches de la raison, et il en
est le dernier terme ; ce qui peut avoir lieu de deux manières. Ainsi il peut
être le dernier terme de la faculté intellectuelle dans un genre (3), et il
peut en être le dernier
(1)
Selon qu'ils sont produits par un motif de
charité.
(2)
Cette espèce de raisonnement ne porte que
sur des probabilités et il engendre l'opinion
au lieu de la certitude.
(3) Comme la physique, les mathématiques et
toutes les autres sciences qui ont un objet parti-
terme relativement à toute l'étendue de la
connaissance humaine (1). Et comme les choses que nous ne connaissons qu'en
dernier lieu sont les premières et les plus connues par leur nature, d'après
Aristote (Phys. lib. i, text. 3), il s'ensuit que ce qu'il y a de plus élevé
relativement à toute la connaissance humaine est ce qu'il y a de premier et de
plus digne d'être connu dans l'ordre de la nature. L'habitude qui perfectionne
l'intellect sous ce rapport est la sagesse qui considère les causes les plus
profondes, comme le dit Aristote (Met. lib. i, cap. 1). C'est ce qui fait
qu'elle juge et qu'elle ordonne tout convenablement, parce qu'on ne peut avoir
un jugement parfait et universel qu'autant qu'on revient aux causes premières.
Quant à ce qui est le dernier terme dans tel ou tel genre de connaissances,
c'est la science qui perfectionne l'intellect. C'est pourquoi selon les divers
genres de choses que l'on peut savoir il y a différentes habitudes
scientifiques (2), tandis que la sagesse est une.
Il faut répondre au premier argument, que la
sagesse est une science en ce sens qu'elle a ce qui est commun à toutes les
sciences, c'est-à-dire qu'elle démontre des conséquences d'après des principes.
Mais comme elle a quelque chose qui lui est propre et qui la place au-dessus de
toutes les autres sciences, puisqu'elle les juge toutes, non-seulement par
rapport aux conséquences, mais encore par rapport aux premiers principes, il
s'ensuit qu'elle est une vertu plus parfaite que la science.
Il faut répondre au second argument, que quand
lafraison de l'objet se rapporte sous un seul et même acte à la puissance ou à
l'habitude, alors on ne distingue pas les habitudes ou les puissances d'après
la raison formelle de leur objet et d'après leur objet matériel. Ainsi c'est à
la même puissance visuelle qu'il appartient de voir la couleur et la lumière
qui est la raison de la vision de la couleur et qui se voit simultanément avec
elle. Mais les principes de la démonstration peuvent se considérer à part, sans
qu'on considere les conséquences. On peut aussi les considérer simultanément
avec elles, selon qu'on va de l'un à l'autre. C'est à la science qu'il
appartient de considérer les principes de cette seconde manière, parce qu'elle
considere aussi les conséquences. Mais il appartient à l'intellect de
considérer les principes en eux-mêmes. Par conséquent si l'on voit les choses
exactement, on remarque que ces trois vertus ne sont pas parallèlement
distinctes l'une de l'autre, mais qu'il y a entre elles une certaine
subordination, comme il arrive à l'égard de toutes les choses potentielles dont
une partie est plus parfaite que l'autre. Ainsi l'âme raisonnable est plus
parfaite que l'âme sensitive, et celle-ci l'est plus que l'âme végétative. De
cette manière la scienc : dépend de l'intelligence comme d'une chose qui est
au-dessus d'elle, et elles dépendent l'une et l'autre de la sagesse qui les
domine et qui comprend sous elle l'intelligence et la science, puisqu'elle juge
des conclusions des sciences et de leurs principes.
Il faut répondre au troisième, que, comme nous
l'avons dit (quest. lv, art. 3 et 4), l'habitude de la vertu a invariablement
le bien pour objet, et ne se rapporte d'aucune manière au mal. Or, le bien pour
l'intellect c'est le vrai, et le mal c'est le faux. Par conséquent on ne donne
le nom de vertus intellectuelles qu'aux habitudes d'après lesquelles on dit
toujours vrai et jamais faux. Comme l'opinion et le soupçon peuvent être vrais
et faux, il
eulier qui est Io dernier ternie dans un genre
seulement, parce qu'il n'embrasse pas l'universalité des connaissances.
(i) Telle est, par exemple, la notion de Dieu
qui est la cause première, le principe premier d'après lequel on doit juger
tout le reste.
(2) Puisque les habitudes sc distinguent
d'après la diversité de leurs objets.
s'ensuit que ce ne sont pas des vertus
intellectuelles, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 3).
ARTICLE III. — l'art qui est une habitude
intellectuelle est-il une
VERTU?
1. Il semble que l'art ne soit pas une vertu
intellectuelle. Car saint Augustin dit (De lib. arb. lib. ii, cap. 18 et 19)
que personne ne fait mauvais usage de la vertu. Or, on fait mauvais usage de
l'art. Car un artisan peut mal agir selon la science de son art. Donc l'art
n'est pas une vertu.
2. Il n'y a pas la vertu de la vertu, mais il y
a une vertu de l'art, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. S). Donc l'art
n'est pas une vertu.
3. Les arts libéraux sont supérieurs aux arts
mécaniques. Or, comme les arts mécaniques sont pratiques, de même les arts
libéraux sont spéculatifs. Donc si l'art était une vertu intellectuelle il
devrait être compté parmi les vertus spéculatives.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. vi, cap. 3 et 4) que l'art est une vertu ; cependant il ne le compte pas
parmi les vertus spéculatives qui ont pour sujet la partie scientifique de
l'àme.
CONCLUSION. —Comme les habitudes spéculatives,
de même l'art est une ver lu en ce sens qu'il donne la faculté de bien faire,
sans qu'il porte pour cela l'homme à faire bon usage de sa puissance ou de son
habitude.
Il faut répondre que l'art n'est rien autre
chose que la droite raison qui dirige l'homme dans les choses qu'il doit
exécuter. La bonté des oeuvres d'art ne consiste pas dans les dispositions de
l'appétit humain, mais en ce que l'oeuvre que l'homme produit est bonne en
elle-même. Car pour louer un artisan comme tel on n'examine pas dans quelle
intention il fait son ouvrage, mais quelle est l'oeuvre qu'il a exécutée (1).
Par conséquent l'art est à proprement parler une habitude opérative. Néanmoins
il a quelque chose de commun avec les habitudes spéculatives. Car les habitudes
spéculatives ont pour fonction d'examiner ce que sont en elles-mêmes les choses
qu'elles ont pour objet, et non de regarder comment l'appétit humain est
disposé à leur égard. En effet, pourvu qu'un géomètre fasse une démonstration
vraie, peu importe en quel état se trouve la partie appétitive de son âme,
qu'il soit joyeux ou en colere. Il en est de même d'un artisan, comme nous
l'avons dit (hic sup.). Ainsi l'art est une vertu au même titre que les
habitudes spéculatives, c'est-à-dire que l'art ne produit pas plus que
l'habitude spéculative une bonne action quant à l'usage, ce qui est le propre
de la vertu qui perfectionne l'appétit, il donne seulement la faculté de bien
exécuter un travail.
Il faut répondre an premier argument, que quand
un artiste fait un mauvais ouvrage ce n'est pas une oeuvre d'art, mais c'est
plutôt une oeuvre contraire à l'art. Comme quand un individu qui sait la vérité
vient à mentir, ce qu'il dit n'est pas conforme à la science, mais lui est
plutôt contraire. Par conséquent la science se rapporte toujours au bien, comme
nous l'avons dit (art. préc. ad 3), et il en est de môme de l'art, et c'est
sous ce rapport qu'on dit qu'il est une vertu. Néanmoins ce n'est qu'une vertu
imparfaite, parce que ce n'est pas l'art qui détermine le bon usage qu'on en
fait; il faut pour cela autre chose, quoique sans l'art cette espèce de bien
soit impossible (2).
Il faut répondre au second, que pour que
l'homme fasse bon usage de son
(I) Pour juger île la beauté d'un tableau on ne
recherché pas si le peintre l'a fait dans des vues de cbarité ou dans un but
coupable, on examine
seulement de quelle manière il l'a exécuté.
(2) Sans l'art l'exécution matérielle de
l'oeuvre est impossible, mais pour que celle oeuvre sui I
art il a besoin d'une bonne volonté que la
vertu morale perfectionne. C'est ce qui fait dire à Aristote qu'il y a la vertu
de l'art, c'est-à-dire qu'il faut une vertu morale pour qu'on fasse bon usage
de l'art qu'on possède. Car il est évident que c'est la justice qui rend droite
la volonté de l'artisan et qui le porte à exécuter fidèlement son oeuvre.
Il faut répondre au troisième, que dans les
sciences spéculatives il y a quelque chose qui ressemble à une opération ; par
exemple, il y a la construction d'un syllogisme, ou la composition d'un
discours, l'action de compter et de mesurer. C'est pourquoi on donne par
analogie le nom d'arts à toutes les habitudes spéculatives qui se rapportent à
ces oeuvres de raison ; on les appelle des arts libéraux pour les distinguer
des arts qui ont pour objets les oeuvres que le corps exécute et qu'on appelle
des arts ser-viles; parce que le corps est servilement soumis à l'âme et que
c'est par l'âme que l'homme est libre. Quant aux sciences qui n'ont pour objet
aucune de ces opérations rationnelles, on leur donne tout simplement le nom de
science, et jamais celui d'art. De ce que les arts libéraux sont les plus
nobles, il n'est donc pas nécessaire que ce qui est de l'essence de l'art leur
convienne mieux.
ARTICLE IV. — la prudence est-elle une vertu
distincte de l'art?
1. Il semble que la prudence ne soit pas une
autre vertu que l'art. Car l'art est la droite raison qui règle des opérations.
Or, les divers genres d'opérations ne font pas qu'une chose se trouve en dehors
de l'art, puisque les arts varient selon la diversité des oeuvres. Donc la
prudence étant aussi la raison droite qui dirige les oeuvres, il semble qu'on
doive la confondre avec l'art.
2. La prudence se confond avec l'art plutôt que
les habitudes spéculatives. Car ils ont l'un et l'autre pour objet des choses
contingentes qui pourraient être autres qu'elles ne sont, selon la remarque
d'Aristote [Eth. lib. vi, cap. 4 et 5). Et puisqu'il y a des habitudes
spéculatives qui reçoivent le nom d'art, il semble qu'à plus forte raison on
devrait ainsi appeler la prudence.
3. C'est à la prudence qu'il appartient de
donner de bons conseils, comme le dit encore Aristote (Eth. lib. vi, cap. 5).
Or, il y a des arts où l'on donne des conseils, comme l'art militaire, la
navigation et la médecine, d'après ce môme philosophe (Eth. lib. m, cap.
3).Donc la prudence ne se distingue pas de l'art.
Mais c'est le contraire. Aristote lui-môme
distingue la prudence de l'art (Eth.ïïb.yu cap. 5).
CONCLUSION. — La prudence étant la droite
raison qui dirige l'homme dans sa conduite, elle exige un appétit ou une
volonté droite, tandis que l'art qui est la raison ou la règle des ouvrages que
l'on doit exécuter ne présuppose pas cette disposition dans la volonté; il faut
donc que cette vertu soit distincte de l'art.
Il faut répondre qu'on doit distinguer
plusieurs vertus là où Ton trouve différentes raisons formelles. Or, nous avons
dit (art. i huj. qua^st., quest. lvi, art. 3) qu'on donne à l'habitude le nom
de vertu par là même qu'elle donne la faculté de bien faire ; on le lui donne
encore quand elle produit non-seulement cette faculté, mais aussi l'usage qu'on
en doit faire. Ainsi l'art ne produit que la facultéde bien faire parce qu'il
n'a pas de rapport avec l'appétit; mais la prudence ne donne pas seulement
cette faculté, elle fait encore un bon usage de ses actes, car elle se rapporte
à l'appétit et en présuppose la rectitude (1). La raison de cette différence
c'est que l'art est la droite rai-
bonne moralement il faut que la volonté- de
celui qui l'a exécutée ait été animée par des sentiments de vertu.
(f) Cette rectitude ne peut exister qu'autant
qu'il est revêtu des habitudes qui lui sont propres.
son qui règle l'homme dans l'exécution d'un
ouvrage, tandis que la prudence est la droite raison qui le règle dans sa
conduite. Car faire et agir sont deux choses différentes, parce que, comme le
dit Aristote (Met. lib. ix, text. 16), faire c'est un acte quia pour objet une
matière extérieure, comme bâtir, couper, etc.-, agir, c'est un acte qui est
immanent dans l'agent lui-même, comme voir, vouloir, etc. Ainsi la prudence
est, par rapport à ces actes humains qui résultent de l'usage qu'on fait des
puissances et des habitudes, ce qu'est l'art par rapport aux travaux
extérieurs; car ils sont l'un et l'autre la raison parfaite relativement aux
choses qui sont de leur ressort. Dans les choses spéculatives la perfection et
la rectitude de la raison dépend des principes d'après lesquels elle raisonne,
et nous avons dit (art. 2 ad 2) pour ce motif que la science dépend de l'entendement
qui est l'habitude des principes et qu'elle le présuppose. Or, les fins sont
pour les actes humains ce que sont les principes pour les choses spéculatives,
comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 8 ; lib. vi, cap. 5). C'est pourquoi
la prudence, qui est la raison droite d'après laquelle l'homme doit se
conduire, exige qu'il soit bien disposé relativement à ses fins, ce qui résulte
de la rectitude de la volonté. Ainsi la vertu morale qui rend la volonté droite
est donc nécessaire à la prudence. Mais le bien pour les oeuvres d'art n'est
pas le bien moral que la volonté recherche, c'est le bien des oeuvres
considérées en elles-mêmes (1). L'art ne présuppose donc pas une volonté
droite. De là il arrive qu'on loue dans un artisan une faute volontaire plus
qu'une faute involontaire (2), tandis que les fautes volontaires sont plus
opposées à la prudence que les fautes involontaires ; parce que la droiture de
la volonté est de l'essence de la prudence, mais non de l'essence de l'art. Il
est donc évident que la prudence est une vertu distincte de l'art.
H faut répondre au premier argument, que les
divers genres des objets d'art sont en dehors de l'homme, et c'est pour ce
motif que la raison formelle de la vertu ne change pas; mais la prudence est la
règle des actes humains, et c'est ce qui établit entre elle et l'art une
différence formelle, comme nous l'avons vu (in corp. art.).
Il faut répondre au second, que la prudence se
confond avec l'art plutôt que les habitudes spéculatives relativement au sujet
et à la matière. Car l'un et l'autre ont pour sujet la partie de l'âme où se
forme l'opinion et pour matière quelque chose de contingent. Mais l'art
ressemble plus aux habitudes spéculatives sous le rapport de la vertu qu'à la
prudence (3), comme on le voit d'après ce que nous avons dit (art. préc).
Il faut répondre au troisième, que la prudence
donne de bons conseils à l'égard de ce qui appartient à la vie entière de
l'homme et à sa fin dernière ; tandis que dans les arts on trouve des conseils
qui ont rapport à leurs fins particulières. Ainsi quand un homme donne de bons
conseils pour la guerre ou la navigation on dit que c'est un général ou un
pilote prudent; mais on n'appelle bons conseillers d'une manière absolue que
ceux qui donnent de bons conseils sur ce qui regarde la vie entière.
ARTICLE V. — LA PRUDENCE EST-EIXE UNE VERTU
NÉCESSAIRE A L'HOMME ?
1. H semble que la prudence ne soit pas une
vertu nécessaire pour bien se conduire. Car ce que l'art est aux ouvrages qu'on
doit exécuter, la prudence l'est aux actions dont la vie de l'homme se compose,
puisqu'elle en est la
(f) C'est la perfection artistique qui résulte
des règles mêmes de l'art. (2) Ainsi le peintre qui produit à dessein dans un
tableau une difformité est plus babile que celui qui fait la même chose
involontairement.
(S) Parce que les règles de l'art n'ont pas
pour objet des choses contingentes.
droite raison comme l'art est la règle des
ouvrages que l'on produit, selon la remarque d'Aristote (Eth. lib. vi, cap. 5).
Or, l'art n'est nécessaire à l'égard des choses qu'on doit faire que pour les
exécuter, mais il ne l'est plus une fois qu'elles sont faites. Donc la prudence
n'est pas nécessaire à l'homme pour bien vivre dès qu'il est vertueux ; elle ne
lui est utile que pour le devenir.
2. La prudence est ce qui nous inspire de bons
conseils, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 5, 7, 8 et 9). Or, l'homme
peut agir d'après un bon conseil qui ne lui est pas propre, mais qui vient
d'autrui. Il n'est donc pas nécessaire pour bien vivre que l'homme ait lui-même
la prudence, mais il suffit qu'il suive les conseils de celui qui la possède.
3. La vertu intellectuelle a pour caractère de
dire toujours vrai et jamais faux. Or, il ne semble pas qu'il en soit ainsi de
la prudence; car il n'appartient pas à l'homme de ne jamais se tromper dans les
conseils qu'il donne, puisque tout ce qui regarde sa conduite est contingent et
pourrait être tout autre qu'il n'est. D'où il est écrit (Sap. ix, 14) : Les
pensées des mortels so?it timides et nos prévoyances incertaines. Il semble
donc qu'on ne doive pas faire de la prudence une vertu intellectuelle.
Mais c'est le contraire. L'Ecriture la place au
nombre des vertus nécessaires à la vie humaine, puisqu'il est dit de la Sagesse
divine (Sap. viii, 7) : C'est elle qui enseigne la tempérance, la prudence, la
justice et la force, qui sont les choses du monde les plus utiles à l'homme en
cette vie.
CONCLUSION. — La prudence étant la vertu qui
dirige l'homme vers sa fin et qui lui fournit tous les moyens légitimes et
convenables pour l'atteindre, elle est extrêmement nécessaire à l'homme pour
bien vivre.
Il faut répondre que la prudence est la vertu
la plus nécessaire à la vie humaine ; car bien vivre consiste à bien agir. Pour
bien agir il ne suffit pas de considérer seulement la chose que l'on fait, mais
encore la manière dont on la fait. Ainsi il faut qu'on agisse d'après une
élection droite, mais non par impétuosité ou par passion. L'élection ayant pour
objets les moyens qui se rapportent ala fin, la droiture de l'élection demande
deux choses : une fin légitime et des moyens qui soient en harmonie avec elle.
L'homme est convenablement disposé à l'égard de sa fin légitime par la vertu
qui perfectionne la partie appétitive de l'âme dont lc bien est l'objet et la
fin. Par rapport aux moyens il faut que l'homme reçoive de la raison ses bonnes
dispositions -, parce que prendre conseil et choisir les moyens en harmonie
avec une fin sont des actes rationnels. C'est pourquoi il est nécessaire que
dans la raison il y ait une vertu intellectuelle qui la perfectionne "pour
qu'elle choisisse convenablement ses moyens, et cette vertu est la prudence. La
prudence est donc nécessaire pour bien vivre.
Il faut répondre m premier argument, que lc
bien, au point de vue de l'art, ne se considère pas dans l'artisan, mais plutôt
dans son ouvrage (1), puisque l'art est la droite raison des choses qu'on doit
exécuter. Car l'oeuvre qui se produit dans une matière extérieure n'est pas une
perfection pour celui qui la fait; mais elle est la perfection de l'objet qu'on
exécute, comme le mouvement est l'acte du mobile. L'art a donc pour objet ce
que l'on exécute. Le bien considéré au point de vue de la prudence existe dans
l'agent lui-même dont la perfection consiste dans l'action; car la prudence est
la règle des actions, comme nous l'avons dit (art. préc). C'est pourquoi
ifh'est pas nécessaire â l'art que l'artisan agisse bien, mais il faut qu'il
fasse un
(I) 11 consiste par exemple «laus un tableau
dont on admire la perfection.
bon ouvrage. Il serait plutôt nécessaire que
les objets que l'art produit flpnctionnent bien, par exemple qu'un couteau ou
qu'une scie coupe bien, si c'était à eux à agir plutôt qu'à être mis en action,
parce qu'ils ne sont pas maîtres de leurs actes. C'est ce qui fait que l'art
n'est pas nécessaire à l'artisan pour bien vivre, mais seulement pour faire un
bon ouvrage et pour le conserver, tandis que la prudence est nécessaire à
l'homme non-seulement pour qu'il devienne bon, mais encore pour qu'il se
conduise bien.
Il faut répondre au second, que quand l'homme
fait le bien, non d'après sa propre raison, mais suivant le conseil d'un autre,
sa manière d'agir n'est pas absolument parfaite par rapport à la raison qui le
dirige et à l'appétit qui le meut. Par conséquent s'il fait le bien, il ne le
fait pas d'une manière absolue (1), et c'est là ce qu'on appelle bien vivre.
Il faut répondre au troisième, que le vrai par
rapport à l'intellect pratique se prend dans un autre sens que le vrai par rapport
à l'intellect spéculatif, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 2). Car le
vrai pour l'intellect spéculatif s'entend de la conformité de l'intellect avec
la chose elle-même. Et comme l'intellect ne peut pas sc conformer
infailliblement aux choses contingentes, mais seulement aux choses nécessaires,
il s'ensuit qu'aucune habitude spéculative n'est une vertu intellectuelle quand
elle a pour objet ce qui est contingent, mais il faut pour cela qu'elle se
rapporte aux choses nécessaires. Au contraire, le vrai par rapport à
l'intellect pratique se considere d'après sa conformité avec l'appétit ou la
volonté ; cette conformité n'existe pas en matière nécessaire, puisque ces
choses ne sont pas du ressort de la volonté humaine, mais seulement en matière
contingente (2), c'est-à-dire à l'égard des choses que nous pouvons faire, soit
qu'il s'agisse d'actions intérieures ou d'oeuvres extérieures. C'est pourquoi
il y a une vertu de l'intellect pratique qui n'a pour objet que les choses
contingentes ; l'art se rapporte aux ouvrages qu'on doit exécuter et la
prudence aux actions qu'on doit faire.
ARTICLE VI. — LE CONSEIL, LA
SAGACITÉ ET LE JUGEMENT SONT-ILS DES VERTUS ASSOCIÉES A LA PRUDENCE ?
4. Il semble que ce soit à tort qu'on joigne à
la prudence le conscii, la sagacité et lejugement. Car le conseil est ce qui
nous fait prendre le meilleur parti sur une chose, comme le dit Aristote (Eth.
lib. vi, cap. 9). Or, c'est à la prudence qu'il appartient de donner de bons
conseils, d'après ce même philosophe (cap. S). Donc le conseil n'est pas une
vertu alliée à la prudence, mais c'est la prudence elle-même.
2.
C'est au supérieur qu'il appartient déjuger les Inférieurs. Par
conséquent la vertu qui juge semble être supérieure aux autres. Or, la sagacité
est ce qui nous fait bien juger. Donc elle n'est pas une vertu qui s'adjoigne à
la prudence, c'est plutôt une vertu principale.
3.
Comme le jugement se rapporte à des objets divers, de même le conseil.
Or, à l'égard de ce qui peut être l'objet du conseil, on n'admet qu'une vertu
qu'on appelle la vertu du bon conseil ; par conséquent pour bien juger de ce
que l'on doit faire, il ne faut pas admettre, outre la sagacité, uno autre
vertu qu'on appelle lejugement.
A. Cicéron (Rhet. lib. ii de Invent.) reconnaît
dans la prudence trois autres parties qui sont : la mémoire des choses passées,
l'intelligence du présent et la prévoyance de l'avenir. Macrobe à propos du
Songe de Scipion (lib. i, cap. 8)
(I) Il ne le fait pas par lui-même, puisqu'il
se laisse conduire, et dans ce cas c'est toujours par la prudence qu'il agit.
(2) C'est pour ce motif qu'elle est susceptible
de se tromper, tandis que l'entendement spéculatif quand il ne juge que des
choses nécessaires ne se trompe pas.
distingue encore dans cette vertu d'autres
parties qui sont la précaution, la docilité et d'autres qualités semblables.
Les trois vertus que nous avons désignées ne sont donc pas les seules qui
soient adjointes à la prudence.
Mais c'est le contraire. Aristote ne distingue
que ces trois vertus qui soient adjointes à la prudence (Eth. lib. vi, cap. 9,
10 et 11).
CONCLUSION. — La prudence étant une vertu
impérative, c'est avec raison qu'on lui adjoint le bon conseil qui doit
l'inspirer dans ses desseins, et la sagacité et le jugement qui doivent l'aider
à se prononcer sur le parti qu'elle doit prendre.
Il faut répondre que dans toutes les puissances
qui sont subordonnées entre elles, la plus importante est celle qui se rapporte
à l'acte le plus noble. Or, il y a trois actes rationnels qui sont nécessaires
à l'homme pour se bien conduire. Le premier regarde le conseil, le second le
jugement et le troisième le commandement. Les deux premiers répondent aux actes
de l'intellect spéculatif qui consistent à examiner et à juger ; car le conseil
est une sorte de recherche et d'examen. Le troisième appartient à proprement
parler à l'intellect pratique, parce que c'est une opération, et que la raison
ne commande pas des choses que l'homme ne peut pas faire. Quant aux choses qui
lui sont possibles, il est évident que le commandement est l'acte principal
auquel tous les autres sont subordonnés. C'est pourquoi la vertu qui commande,
c'est-à-dire la prudence, est la vertu principale, et on lui adjoint comme
vertus secondaires le bon conseil qui lui inspire ses desseins, la sagacité et
le jugement qui l'aident à se prononcer; nous verrons ce qui distingue l'une de
l'autre ces deux dernières parties (in resp. ad 3 arg.).
Il faut répondre au premier argument, que la
prudence est bonne conseillère, non que le bon conseil soit son acte immédiat,
mais parce qu'elle y arrive par le moyen de la vertu qui lui est adjointe, et
que nous avons appelée la vertu du bon conseil.
11 faut répondre au second, que le jugement
dans la pratique a un but ultérieur (1). Car il arrive qu'on juge bien de ce
qu'on doit faire et que cependant on l'exécute mal. L'oeuvre n'a reçu son
dernier complément que quand la raison a donné des ordres convenables sur la
conduite à tenir (2).
Il faut répondre au troisième, qu'on juge de
chaque chose par ses propres principes. Au contraire l'examen ou la recherche
n'a pas lieu d'après les principes propres de l'objet, puisque du moment où
l'on possède ces principes il n'est plus nécessaire de faire des recherches; la
chose est toute trouvée. C'est ce qui fait qu'il n'y a qu'une vertu qui se
rapporte au conseil, tandis qu'il yen a deux qui ont pour objet le jugement,
parce que la distinction des êtres ne repose pas sur leurs principes communs,
mais sur leurs principes propres. Ainsi en matière spéculative la dialectique
qui doit faire les recherches sur toutes choses est une, tandis.que les
sciences démonstratives qui se rapportent au jugement se diversifient selon la
diversité de leurs objets. Or, la sagacité et le jugement se distinguent selon
les différentes règles d'après lesquelles on juge. Car la sagacité juge de ce
que l'on doit faire d'après la loi, et le jugement d'après la raison naturelle,
au défaut de la loi (3), comme nous le verrons d'ailleurs plus en détail
(2" 2a quest. li, art. 4).
Il faut répondre au quatrième, que la mémoire,
l'intelligence et la prévoyance, ainsi que la précaution, la docilité et les
autres qualités sembla-
(-1) Ce but ultérieur c'est le commandement et
l'exécution.
(2) Ainsi la perfection du jugement consiste dans
l'exécution, et l'exécution dépend du com-
mandement qui est l'acte propre de la prudence.
(2) Le jugement est par conséquent plus élevé
que la sagacité, parce qu'il juge d'après l'équité naturelle qui est un
principe supérieur aux lois.
bles ne sont pas des vertus différentes de la
prudence; elles en sont en quelque sorte les parties intégrantes, puisque
toutes ces choses sont nécessaires pour que la prudence soit parfaite. Il y a
encore dans cette vertu des parties subjectives qui en sont, pour ainsi dire,
les espèces, comme l'économie, le gouvernement, etc. Mais les trois vertus que
nous avons désignées en sont les parties auxiliaires ou potentielles,
puisqu'elles lui sont subordonnées de la môme manière que ce qui est secondaire
se trouve subordonné à ce qui est principal (1), comme on le verra (2a 2"
quest. n).
QUESTION LV1II.
DE CE QUI DISTINGUE LES VERTUS MORALES DES
VERTUS INTELLECTUELLES.
Après avoir parlé de la distinction des vertus
intellectuelles, nous avons à nous occuper des vertus morales. Et d'abord de ce
qui les dislingue des vertus intellectuelles, ensuite de ce qui les distingue
les unes des autres selon leur propre matière ; enfin de ce qui distingue les
verius principales ou cardinales des autres verius. — Touchant le premier point
cinq questions se présentent : 1° Toute vertu est-elle une vertu morale?— 2° La
vertu morale se distingue-t-elle delà vertu intellectuelle ? —.'(" Est-il
convenable de diviser la vertu en vertu intellectuelle et morale? — 4" La
vertu morale peut-elle exister sans la vertu intellectuelle? — 5" Au
contraire la vertu intellectuelle peut-elle exister sans la vertu morale ?
ARTICLE I. — toute vertu est-elle morale?
1. Il
semble que toute vertu soit morale. Car la vertu morale est ainsi appelée du
mot mos qui signifie coutume. Or, nous pouvons nous accoutumer aux actes de
toutes les vertus ; par conséquent toute vertu est morale.
2.
Aristote dit (Eth.Wh. n, cap. G) que la vertu morale est une habitude
d'élection qui consiste dans le juste milieu de la raison. Or, toute vertu
parait être une habitude d'élection, parce que nous pouvons faire par élection
les acies de chaque vertu, et toute vertu consiste de quelque manière dans ce
moyen terme, comme nous le verrons (quest. lxiv, art. 2, 3 et 4). Donc toute
vertu est morale.
3.
Cicéron dit (De inv. lib. n) que la vertu est une sorte d'habitude
naturelle conforme à la raison. Or, toute vertu humaine ayant pour but le bien
de l'homme, il faut qu'elle soit conformera la raison, puisque le bien de
l'homme consiste dans cette conformité, comme le dit saint Denis (De dic. nom.
cap. 4). Donc toute vertu est morale.
Mais c'est le contraire. Aristotedit (Eth. lib.
i ad fin.) : Quand nous parlons des moeurs d'un individu, nous ne disons pas
qu'il est sage ou intelligent, mais qu'il est doux ou sobre. La sagesse et
l'intelligence ne sont donc pas morales, et puisqu'elles sont des vertus, comme
nous l'avons dit (quest. préc. art. 2), il s'ensuit que toute vertu n'est pas
morale.
CONCLUSION. — Puisque par les vertus morales
l'homme est porté à l'action et que cette inclination convient à proprement
parler à la puissance appétitive, toute vertu ne doit pas être appelée une
vertu morale, il n'y a que celle qui existe dans la partie appétitive de l'àme.
Il faut répondre que pour rendre évidente la
solution de cette question il faut examiner ce que signifie le mot mos, et nous
pourrons ainsi savoir ce qu'est une vertu morale. Or, ce mot a deux sens. Il
signifie quelquefois une coutume ; c'est ainsi qu'il est dit (Jet. xv, 1) : Si
vous n'êtes pas circoncis selon la coutume de Moïse vous ne pourrez pas être
sauvés. D'autres fois il signifie une inclination naturelle ou presque
naturelle à faire une chose. En ce sens il est commun aux hommes et aux animaux.
C'est ainsi qu'on dit
(I) Elles ont toutes pour but le commandement
qui est l'acte principal de la prudence.
(II. Macch. xi, 11) : En se précipitant sur les
ennemis à la façon des lions (leonum more) ils les ont terrassés. On Hi
également dans le Psalmiste (Ps. lxvii, 6) : Il fait habiter dans sa maison
ceux qui sont unis de moeurs (unius moris) ou d'affection. Ces deux sens ne
sont point du tout distingués parmi les Latins relativement au mot; mais ils le
sont en grec ; car le mot tÎôgç que les Latins traduisent par tuos est tantôt
écrit par un «, et sa première syllabe est longue, et tantôt par un e, et sa
première syllabe est brève (1). Quand on dit qu'une vertu est morale, le mot
mos signifie alors l'inclination naturelle ou presque naturelle qu'on a à faire
une chose; la seconde signification est d'ailleurs trôs-rapprochèe de celle-là,
car la coutume se change d'une certaine manière en nature et produit une
inclination semblable à l'inclination naturelle. Or, il est évident que
l'inclination à l'acte convient à proprement parler à la puissance appétitive
qui a pour fonction de mouvoir toutes les puissances pour qu'elles agissent
(2), comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. ix, art. 1). Par
conséquent toute vertu n'est pas une vertu morale ; il n'y a que celle qui
existe dans la partie appétitive de l'âme.
Il faut répondre au premier argument, que cette
objection repose sur le mot mos pris dans le sens de coutume.
Il faut répondre au second, que tout acte de
vertu peut être fait par élection ; mais il n'y a que la vertu qui existe dans
la partie appétitive de l'âme qui rende l'élection droite. Car nous avons dit
(quest. xiii, art. 1) que l'élection est l'acte de la partie appétitive, par
conséquent l'habitude élective qui est le principe de l'élection ne peut être
que celle qui perfectionne la puissance appétitive ; quoique les actes des
autres habitudes puissent tomber sous l'élection.
Il faut répondre au troisième, que la nature
est le principe du mouvement, comme le dit Aristote (Phys. lib. ri, text. 3).
Mais c'est à la partie appétitive qu'il appartient de mouvoir pour agir. C'est
pourquoi le propre des vertus qui resident dans la partie appétitive consiste à
s'assimiler à la nature en se conformant à la raison.
ARTICLE II. — la vertu morale se
D1STINGUE-t-elle de la vertu intellectuelle ?
1. Il
semble que la vertu morale ne se distingue pas de la vertu intellectuelle. Car
saint Augustin dit (De civ. Dei, lib. iv, cap. 21) que la vertu est l'art de
bien vivre. Or, l'art est une vertu intellectuelle. Donc la vertu morale n'est
pas différente de la vertu intellectuelle.
2. La
plupart des philosophes font entrer la science dans la définition des vertus
morales. Ainsi ils disent que la persévérance est la science ou l'habitude des
choses auxquelles on doit ou l'on ne doit pas s'attacher; et la sainteté est la
science qui rend fidèle 'observateur de tout ce qui est dû à Dieu. Or, la
science est une vertu intellectuelle. Donc on ne doit pas distinguer la vertu
morale de la vertu intellectuelle.
3.
Saint Augustin dit (Sol. lib. i, cap. 0) que la vertu est la droite et
parfaite raison. Or, ceci se rapporte à la vertu intellectuelle, comme on le
voit (Eth. lib. vi, cap. ult.). Donc la vertu morale n'est pas distincte de la
vertu intellectuelle. -
4.
Aucun être ne se distingue de ce qui entre dans sa définition. Or, la
vertu intellectuelle entre dans la définition de la vertu morale. Car Aristote
dit (Eth. lib. n, cap. G) que la vertu morale est une habitude élective qui
(1)\0o; signifie moeurs, sdo$ coutume.
(2) C'est l'appétit qui meut les autres
puissantes
pour qu'elles produisent les opérations qui
leur sont propres.
se tient dans un milieu que la raison
détermine, selon le sentiment du sage. Or, la droite raison qui détermine ce
juste milieu de la vertu morale appartient à la vertu intellectuelle, comme le
dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. ult.). Donc la vertu morale ne se distingue
pas de la vertu intellectuelle.
Mais c'est le contraire. Aristote dit : Cette
distinction sert de fondement à la classification des vertus. Car nous disons
que les unes sont intellectuelles et les autres morales (Eth. lib. i, cap.
ult.).
CONCLUSION. — Comme l'intellect est différent
de l'appétit, de même il est nécessaire que les vertus morales soient
différentes des vertus intellectuelles.
Il faut répondre que la raison est le premier
principe de tous les actes humains ; et quels que soient les autres principes
de ces mêmes actes, ils obéissent tous à la raison, mais de différente manière.
En effet il y en a qui obéissent à la raison d'une manière absolue, qui font ce
qu'elle veut sans la contredire jamais. Tels sont les membres du corps quand
ils sont dans leur état naturel; car les mains et les pieds se mettent en
mouvement aussitôt que la raison le leur ordonne. De là Aristote dit (Pol. lib.
i, cap. 3) que l'âme régit le corps avec une autorité despotique, c'est-à-dire
comme le maître mène l'esclave qui n'a pas le droit de le contredire. Il y a
des philosophes qui ont supposé que tous les principes actifs qui sont dans
l'homme obéissent tous de cette manière ala raison. S'il en était ainsi il
suffirait que la raison fût parfaite pour bien agir; et comme la vertu est une
habitude qui nous perfectionne pour bien agir, il s'ensuivrait qu'elle n'existerait
que dans la raison, et que par conséquent il n'y aurait pas d'autre vertu que
la vertu intellectuelle. Ce sentiment fut celui de Socrate, qui disait que
toutes les vertus étaient des espèces de prudences, comme le rapporte Aristote
(Eth. lib. vi, cap. ult.). D'où il concluait que l'homme ne pouvait pécher
quand il avait la science en lui, et que quiconque faisait une faute agissait
par ignorance. Tout ce système repose sur une fausse hypothèse. Car la partie
appétitive de l'âme obéit à la raison non pas absolument comme la raison le
veut, mais avec une certaine opposition. C'est ce qui fait dire à Aristote
(Pol.ïïb. i,cap. 3)que la raison a sur elle un pouvoir restreint analogue à
celui qu'un magistrat exerce sur des hommes libres qui ont le pouvoir de le
contredire. C'est aussi ce qui fait dire à saint Augustin (Sup. Ps. cxviii,
conc. 8) que quelquefois l'intelligence précède, et que la volonté la suit
lentement ou môme ne la suit point du tout ; parce que quelquefois les passions
ou les habitudes de la partie appétitive empêchent complètement la raison
d'agir à propos d'une chose particulière. Sous ce rapport il y a du vrai dans
ce que disait Socrate en soutenant qu'on ne pèche pas quand on a la science,
mais il faut étendre cela à l'usage que la raison en fait dans le choix de
l'objet en particulier. Ainsi donc pour que l'homme agisse bien, ce n'est pas
assez que sa raison soit bien disposée par l'habitude de la vertu
intellectuelle, il faut encore que sa puissance appétitive le soit aussi par
l'habitude de la vertu morale (1). Par conséquent comme l'appétit diffère de la
raison, de même la vertu morale diffère de la vertu intellectuelle (2). Et
comme l'appétit est le principe de l'acte humain selon qu'il participe de
quelque manière à la raison, de même l'habitude morale est une vertu humaine
selon qu'elle lui est conforme.
(1) Afin quo cotte habitude rende moins vive
l'opposition qui se trouve naturellement entre l'appétit et la raison.
(2)
Cette distinction repose sur ce principe général ; c'est que la
différence des puissances établit la différence des habitudes; les vertus
morales appartenant à l'appétit et les vertus intellectuelles à l'entendement,
elles sont nécessairement distinctes.
Il faut répondre au premier argument, que saint
Augustin désigne en général par le mot art la droite raison quelle qu'elle
soit, et il comprend ainsi sous ce mot la prudence qui est la droite raison des
actions, comme l'art est la droite raison des ouvrages qu'on produit
extérieurement. Et quand il dit que la vertu est l'art de bien vivre, cette
proposition se rapporte essentiellement à la prudence, mais elle convient aux
autres vertus par participation selon que la prudence les dirige.
Il faut répondre au second, que ces définitions
de quelque source qu'elles viennent ont été inspirées par le sentiment de
Socrate, et on doit d'ailleurs leur appliquer la même interprétation que celle
que nous avons donnée de l'art dans la réponse précédente (1).
Il faut répondre de la même manière au
troisième argument.
Il faut répondre au quatrième, que la droite
raison qui se rapporte à la prudence entre dans la définition de la vertu
morale, non comme une partie de son essence, mais comme une chose à laquelle
participent toutes les vertus morales, puisque la prudence les dirige toutes.
ARTICLE III. — est-il convenable de diviser la
vertu en vertu
morale et en vertu intellectuelle ?
1. Il semble qu'il ne soit pas suffisant de
diviser la vertu humaine en vertu morale et en vertu intellectuelle. Car la
prudence paraît tenir le milieu entre la vertu morale et la vertu
intellectuelle, puisque Aristote la place parmi les vertus intellectuelles
(Eth. lib. vi, cap. 3 et 5), tandis que tous les auteurs la rangent
ordinairement parmi les quatre vertus cardinales qui sont des vertus morales,
comme on le verra (quest. lxi, art. 1). Il ne suffit donc pas de diviser la
vertu en vertu intellectuelle et en vertu morale, comme si cette division était
immédiate.
2. La continence, la persévérance et la
patience (2) ne sont pas comptées parmi les vertus intellectuelles; elles ne
sont pas non plus des vertus morales, puisqu'elles ne tiennent pas le milieu
dans les passions, mais que les passions abondent plutôt en elles. Il ne suffit
donc pas de diviser la vertu en vertus intellectuelles et en vertus morales.
3. La ibi, l'espérance et la charité sont des
vertus, sans être des vertus intellectuelles, puisqu'on ne distingue que cinq
vertus intellectuelles, qui sont : la science, la sagesse, l'intelligence, la
prudence et l'art, comme nous l'avons dit (quest. lvii, art. 2 et 3). Elles ne
sont pas non plus des vertus morales, parce qu'elles n'ont pas pour objets les
passions auxquelles se rapporte la vertu morale. Donc la vertu n'est pas
suffisamment divisée en vertus intellectuelles et morales.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. ii , cap. 1) qu'il y a deux sortes de vertu, la vertu intellectuelle et la
vertu morale.
CONCLUSION. — Puisque toute vertu humaine est
une habitude par laquelle l'homme est perfectionné pour l'action, soit sous le
rapport de l'intellect, soit sous le rapport de la volonté, toute vertu humaine
regarde l'intellect ou la volonté, et par là mèmeelle est intellectuelle ou
morale.
Il faut répondre que la vertu humaine est une
habitude qui perfectionne l'homme pour qu'il agisse bien. Or, les actes humains
n'ont dans l'homme que deux principes : l'intellect, ou la raison, et l'appétit
ou la volonté. Car ce sont les deux moteurs qui existent en lui, comme le dit
Aristote (De an.
(I Lc mot art et lc mot science désignent
«liliis relie circonstance une raison droite et saine qui se rapporte à
l'appétií.
(2) Ces mots sont pris ici dans un sens
particulier qui est déterminé d'ailleurs dans la réponse aux objections. Pour
plus de détails on peut voir la Morale d'Aristote ' liv. vu ), on trouvera là
des considérations qui ont donné lieu à ce raisonnement.
lib. hi, text. 48). Toute vertu humaine doit
donc perfectionner un de ces principes. Si elle perfectionne l'intellect
spéculatif ou pratique et qu'elle le dispose à bien agir, c'est une vertu
intellectuelle; si elle perfectionne la partie appétitive de l'âme, c'est une
vertu morale. D'où il résulte que toute vertu humaine est intellectuelle ou
morale.
Il faut répondre au premier argument, que la
prudence considérée dans son essence est une vertu intellectuelle ; mais si on
la considère par rapport à la matière (4), elle se confond avec les vertus
morales ; car elle est la droite raison des actions que l'on doit faire, comme
nous l'avons dit (quest. lvii, art. 4), et à ce titre on la compte parmi les
vertus morales.
II faut répondre au second, que la continence
et la persévérance ne sont pas des perfections de l'appétit sensitif. Ce qui
résulte évidemment de ce que les passions déréglées abondent dans celui qui est
continent et persévérant; et il n'en serait pas ainsi si l'appétit sensitif
était perfectionné par une habitude qui l'aurait rendu conforme à la rgison. La
continence ou la persévérance est une perfection de la raison qui résiste aux
passions et qui l'empêche de se laisser entraîner par elles, mais ce n'est
cependant pas une vertu. Car la vertu intellectuelle qui fait que la raison se
comporte bien moralement présuppose la droiture de la volonté à l'égard de la
fin pour qu'elle soit en bon rapport avec les fins qui sont les principes
d'après lesquels elle raisonne; ce qui n'existe pas dans celui qui est ferme et
persévérant. D'ailleurs une opération qui procède de deux puissances ne peut
être parfaite qu'autant que ces deux puissances sont l'une et l'autre
perfectionnées par une bonne habitude ; comme l'action qu'un agent exécute au
moyen d'un instrument ne peut être parfaite qu'autant que l'instrument est en
bon état, quel que soit d'ailleurs le mérite de l'agent lui-même. Par
conséquent si l'appétit sensitif que meut la raison n'est pas parfait, quelle
que soit la perfection de la raison elle-même l'action qui en résultera ne sera
pas parfaite non plus. Le principe de l'action ne sera donc pas une vertu.
C'est pourquoi la continence dans les plaisirs et la persévérance dans le
chagrin ne sont pas des vertus, mais quelque chose d'inférieur à la vertu,
comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 4 et 9).
Il faut répondre au troisième, que la foi,
l'espérance et la charité sont supérieures aux vertus humaines ; car ce sont
les vertus de l'homme selon qu'il participe à la grâce divine (2).
ARTICLE IV. — la vertu morale peut-elle exister
sans la vertu intellectuelle ?
4. Il semble que la vertu morale puisse exister
sans la vertu intellectuelle. Car la vertu morale, comme ledit Cicéron (De inv.
lib. n), est une habitude en quelque sorte naturelle, conforme à la raison. Or,
la nature, quoiqu'elle obéisse à une raison supérieure qui la meut, n'a
cependant pas besoin d'être unie à cette raison dans un même sujet, comme on le
voit à l'égard des choses naturelles qui sont inintelligentes. Donc il peut y
avoir dans un homme uno vertu morale qui le porte, à la manière de la nature, à
obéir à la raison, quoique l'esprit de cet homme ne soit perfectionné par
aucune vertu intellectuelle.
2. C'est par la vertu intellectuelle que
l'homme parvient au parfait usage de sa raison. Or, il arrive quelquefois que
des hommes dont la raison est faible sont vertueux et agréables à Dieu. II
semble donc que la vertu morale puisse exister sans la vertu intellectuelle.
(1) C'est-à-dire par rapport à nos actions
qu'elle dirige.
(2) On ne les a pas comprises dans cette
division précisément parce qu'elles ne sont pas des vertu humaines.
3. La vertu morale porte à bien agir. Or, il y
a des hommes qui ont naturellement cette inclination sans que la raison ou le
jugement y aient aucune part. Donc les vertus morales peuvent exister sans la
vertu intellectuelle.
Mais c'est le contraire. Saint Grégoire dit (
Mor. lib. xxii, cap. 23 ou 33) que les vertus, si elles ne font pas avec
prudence ce qui est l'objet de leurs désirs, ne peuvent pas être des vertus.
Or, la prudence est une vertu intellectuelle, comme nous l'avons dit (quest.
lvii, art. 8). Donc les vertus morales ne peuvent pas exister sans les vertus
intellectuelles.
CONCLUSION. — La vertu morale peut exister sans
certaines vertus intellectuelles, c'est-à-dire sans la sagesse, la science et
l'art, mais elle ne peut exister sans la prudence et l'intelligence.
Il faut répondre que la vertu morale peut
exister sans certaines vertus intellectuelles, comme la sagesse, la science
et'l'art (1), mais elle ne peut exister sans l'intelligence et la prudence. En
effet elle ne peut exister sans la prudence, puisqu'elle est une habitude
élective, c'est-à-dire qui fait un bon choix. Or, pour qu'un choix soit bon il
faut deux choses : la première c'est que l'intention soit droite par rapport à
la fin ; ce qui est l'effet de la vertu morale qui incline la puissance
appétitive au bien que la raison approuve; ce qui constitue la légitimité de la
fin. La seconde chose c'est que l'homme prenne de bons moyens ; ce qui ne peut
être que l'oeuvre de la raison qui conseille, qui juge et qui ordonne; ce qui
se rapporte à la prudence et aux vertus qui lui sont anexées, comme nous
l'avons vu (quest. lvii, art. 4, 5 et 6). La vertu morale ne peut donc pas
exister sans la prudence. Consé-quemment elle ne peut pas exister non plus sans
l'intelligence. Car par l'intelligence on perçoit les principes qui nous sont
naturellement connus en matière spéculative aussi bien qu'en matière pratique.
Par conséquent comme la droite raison spéculative selon qu'elle procède de
principes naturellement connus en présuppose l'intelligence, ainsi il en est de
la prudence qui est la droite raison pratique (2).
Il faut répondre au premier argument, que
l'inclination de la nature dans les êtres irraisonnables existe sans
l'élection, et c'est pour ce motif que cette inclination ne requiert pas nécessairement
la raison ; mais l'inclination de la vertu morale existe avec l'élection ;
c'est pourquoi pour qu'elle soit parfaite il faut que la raison soit elle-même
perfectionnée par une vertu intellectuelle (3).
Il faut répondre m second, que dans l'homme
vertueux il n'est pas nécessaire que la raison brille sous tous les rapports,
il suffit qu'elle l'éclairé sur toutes les choses qu'il doit faire conformément
à la vertu; et c'est ce qui a lieu chez tous ceux qui sont vertueux. C'est pour
cela que ceux qui paraissent simples parce qu'ils n'ont pas l'habileté du
monde, peuvent être prudents, selon ces paroles de l'Evangile (Matth, x, 16):
Soyez prudents comme des serpents, et simples comme des colombes.
Il faut répondre au troisième, que
l'inclination naturelle au bien est un commencement de vertu, mais n'est pas la
vertu parfaite. Car plus cette inclination est parfaite et plus elle est
dangereuse, à moins qu'elle ne soit éclairée par la droite raison qui choisit
les moyens les plus propres ala fin qu'on doit attendre (4) ; comme un cheval
qui court, s'il est aveugle, se blesse
(4) 11 n'est pas nécessaire d'avoir toutes ces
habitudes intellectuelles pour être vertueux.
2 La prudence présuppose l'intelligence de nos
lins générale* ou particulières, qui sont les principes de nos actions.
(3)
Telle que la prudence.
(4)
Cette inclination seule est lc zèle qui n'est
pus éclairé ; il tombe dans des fautes d'autaut
plus graves qu'il est plus ardent.
d'autant plus profondément qu'il court plus
fort. C'est pourquoi, quoique la vertu morale ne soit pas la droite raison,
comme le disait Socrate, non-seulement elle la suit en portant la volonté vers
ce qui lui est conforme, comme les platoniciens l'ont supposé, mais il faut
encore qu'elle existe avec elle, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap.
ult.).
ARTICLE V. — LA VERTU INTELLECTUELLE
PEUT-ELLE EXISTER SANS LA VERTU
MORALE?
1. Il semble que la vertu intellectuelle puisse
exister sans la vertu morale. Car la perfection de ce qui est antérieur ne
dépend pas de la perfection de ce qui est postérieur. Or, la raison est
antérieure à l'appétit sensitif et le meut. Donc la vertu intellectuelle, qui
est la perfection de la raison, ne dépend pas de la vertu morale qui est la
perfection de la partie appétitive, et par conséquent elle peut exister sans
elle.
2. Les choses morales sont la matière de la
prudence, comme les ouvrages à faire sont la matière de l'art. Or, l'art peut
exister sans la matière qui lui est propre, comme le forgeron sans fer. Donc la
prudence peut exister sans les vertus morales, quoique de toutes les vertus
intellectuelles elle soit celle qui paraît leur être la plus étroitement unie.
3. La
prudence est Ja vertu qui inspire les bons conseils, comme le dit Aristote
[Eth. lib. vi, cap. 9). Or, il y a beaucoup d'hommes qui donnent de bons
conseils quoiqu'ils n'aient pas de vertus morales. Donc la prudence peut
exister sans la vertu morale.
Mais c'est le contraire. Vouloir faire le mal
est une chose directement opposée à la vertu morale, mais elle ne l'est pas à
ce qui peut exister sans cette vertu. Or, il est contraire à la prudence de
pécher volontairement, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 5). Donc la
prudence ne peut pas exister sans la vertu morale.
CONCLUSION. — Toutes les vertus intellectuelles
à l'exception de la prudence peuvent exister sans la vertu morale.
Il faut répondre que les autres vertus
intellectuelles peuvent exister sans la vertu morale (1), mais que la prudence
ne peut pas exister sans elle. La raison en est que la prudence est la règle de
ce qu'on doit faire non-seulement en général, mais en particulier, et c'est en
cela que les actions consistent. Or, cette règle présuppose les principes
d'après lesquels la raison procède, et il faut pour les choses particulières
que la raison parte non-seulement de principes généraux, mais encore de
principes particuliers. A l'égard des principes généraux, l'homme peut les
connaître parfaitement à l'aide des lumières de l'intellect qui lui montre
qu'on ne doit jamais faire le mal, ou à l'aide de la science pratique. Mais
cela ne suffit pas pour qu'il raisonne juste sur tous les points particuliers.
Car il arrive quelquefois que le principe général qui est connu par l'intellect
ou par la science est faussé dans ses applications particulières par une
passion quelconque. Ainsi celui qui est dominé par la concupiscence regarde
comme bon ce qu'il désire, quoiqu'il soit en opposition avec le jugement
général de la raison. C'est pourquoi comme l'homme est éclairé sur les
principes généraux par les lumières naturelles de l'intellect ou par celles de
la science, de même pour qu'il ne se trompe pas sur les principes particuliers
qui sont les fins d'après lesquelles il doit se conduire, il faut qu'il soit
perfectionné par des habitudes qui le portent en quelque sorte d'une manière
toute naturelle à bien juger de sa fin, et c'est précisémenUà ce que produit la
vertu morale (2). Car l'homme ver-
ti) Il y a, par exemplo, beaucoup de savants et
d'artistes qui ne sont pas vertueux.
(2; Ainsi la vertu de chasteté nous empoche de
suím'c ralliait de la concupiscence.
tueux juge bien de la fin de la vertu, parce
que chaque individu se fait de sa fin une idée conforme à ce qu'il est, comme
le dit Aristote (Eth. lib. ni, cap. r>). Par conséquent la prudence qui est
la règle de la conduite exige donc que l'homme ait la vertu morale.
Il faut répondre au premier argument, que la
raison, selon qu'elle perçoit la fin? en précède l'appétit ou le désir. Mais le
désir de la fin précède la raison qui discute le choix des moyens (I ), ce qui
est l'oeuvre delà prudence ; comme en matière spéculative l'intelligence des
principes estla base du syllogisme.
Il faut répondre au second, que nous ne jugeons
pas des objets d'art bien ou mal selon la disposition de notre appétit, comme
nous jugeons des fins qui sont les principes de nos actions morales; nous ne
les considérons que rationnellement (2). C'est ce qui fait que l'art n'exige
pas comme la prudence une vertu qui le perfectionne.
II faut répondre au troisième, que la prudence
ne sert pas seulement pour le conseil, mais encore pour le jugement et le
commandement ; ce qui ne pourrait pas avoir lieu, si la vertu morale n'était là
pour écarter les passions qui corrompent le jugement et qui empêchent la
prudence de commander.
QUESTION LIX.
DE LA DISTINCTION DES VERTUS MORALES SELON
LEUR RAPPORT AVEC
LES PASSIONS.
Après avoir montré la différence qu'il y a
entre les vertus morales et les vertus intellectuelles, il nous reste à considérer
ce qui distingue les vertus morales entre elles. Et comme les vertus morales
qui ont les passions pour objets se distinguent selon la diversité des passions
elles-mêmes, il faut d'abord examiner en général le rapport qu'il y a entre les
vertus et les passions, et ensuite traiter de la distinction des vertus morales
d'après les passions elles-mêmes. — Touchant la distinction des vertus et des
passions il y a cinq questions à faire : lu La vertu morale est-elle une
passion ? — 2° La vertu morale peut-elle exister avec la passion ? — 3°
Peut-elle exister avec la tristesse? — 4° Toute vertu morale a-t-elleles
passions pour objet? — 5° Une vertu morale quelconque pourrait-elle exister
sans passion?
ARTICLE I. — la vertu morale est-elle une
passion?
4. Il semble que la vertu morale soit une
passion. Car le milieu est du même genre que les extrêmes. Or, la vertu morale
tient le milieu entre les passions. Donc elle est une passion.
2. La vertu et le vice appartiennent au même
genre, puisque ce sont des contraires. Or, il y a des passions qui reçoivent le
nom de vices, comme l'envie et la colère. Donc il y a aussi des passions qui
sont des vertus.
3. La
miséricorde est une passion, puisqu'elle consiste à s'attrister des malheurs
d'autrui, comme nous l'avons dit (quest. xxxv, art. 8, arg. 3). Or, Cicéron,
l'écrivain le plus exact et le plus correct, ne fait pas de difficulté de
l'appeler une vertu, selon la remarque de saint Augustin (De cm. Dei, lib. ix,
cap. ii). Donc la passion peut être une vertu morale.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. ii, cap. 5) que les passions ne sont ni des vertus ni des vices.
CONCLUSION. — Puisque la vertu morale n'est pas
un mouvement, mais plutôt le principe du mouvement appétitif, et qu'elle est
une habitude qui ne se rapporte qu'au bien, il est impossible qu'elle soit une
passion.
(I) Avant <lc choisir les moyens, ce qui est
l'oeuvre Je la prudence, il faut d'abord aimer et désirer la lin.
|2) C'est-a-dire d'après le seul rapport qu'ils
ont avec la raison ou les règles de l'art. L'appétit n'intervient d'aucune
manière dans notre jugement.
Il faut répondre que la vertu morale ne peut
être une passion, et cela pour trois raisons. 1° Parce que la passion est un
mouvement de l'appétit sensitif, comme nous l'avons dit"(quest. xxii, art.
3), tandis que la vertu morale n'est pas un mouvement, mais qu'elle est plutôt
à titre d'habitude le principe du mouvement appétitif. 2° Parce que les
passions ne sont par elles-mêmes ni bonnes, ni mauvaises. Carie bien ou le mal
moral se rapportent à la raison. Par conséquent les passions considérées en
elles-mêmes sont bonnes ou mauvaises selon qu'elles peuvent s'accorder ou non
avec la raison. Mais il ne peut pas en être ainsi de la vertu, puisque la vertu
ne se rapporte qu'au bien, comme nous l'avons dit (quest. Lv,art. 3). 3° Parce
qu'en supposant qu'il y ait des passions qui ne se rapportent qu'au bien ou qui
ne se rapportent qu'au mal d'une certaine manière,néanmoins le mouvement de la
passion, considérée comme telle, a son principe dans l'appétit et son terme
dans la raison à laquelle l'appétit tend à se conformer, tandis que le
mouvement de la vertu a au contraire son principe dans la raison et son terme
dans l'appétit, selon que la raison le meut. C'est pourquoi en définissant la
vertu morale, Aristote dit (Eth. lib. ii, cap. 6) que c'est une habitude
élective qui consiste dans un certain milieu déterminé par la raison, telle
qu'elle existe dans l'homme sensé.
Il faut répondre au premier argument, que la
vertu considérée dans son essence n'est pas un milieu entre les passions ; elle
ne l'est que par rapport à son effet, en ce sens qu'elle établit un juste
milieu entre elles (1).
Il faut répondre au second, que si l'on donne
le nom de vice à l'habitude d'après laquelle on fait une mauvaise action, il
est évident qu'aucune passion n'est un vice ; mais si l'on donne le nom de vice
au péché qui est un acte vicieux, rien n'empêche qu'en ce sens une passion ne
soit un vice ou qu'elle ne contribue à des actes de vertu, selon qu'elle est
contraire à la raison ou qu'elle lui est conforme.
Il faut répondre au troisième, que la
compassion est une vertu, ou plutôt un acte de vertu, quand ce mouvement de
l'âme obéit à la raison, c'est-à-dire quand la compassion est telle qu'elle ne
déroge point à la justice, comme quand il s'agit, selonla pensée de saint
Augustin, de secourir l'indigence ou de pardonner au repentir (De civ. Dei,
lib. ix, cap. S). Mais si par compassion on entend l'habitude qui porte l'homme
à s'émouvoir d'une manière conforme ala raison, rien n'empêche qu'on ne lui
donne alors le nom de vertu. On peut faire le même raisonnement à l'égard des
autres passions.
ARTICLE II. — la vektu morale est-elle
compatible avec la
passion ?
4. Il semble que la vertu morale ne soit pas
compatible avec la passion. Car Aristote dit (Top. lib. iv, cap. 5) qu'il
suffit d'être impassible pour être doux, tandis que l'homme qui se modère est
celui qui est ému sans se laisser entraîner. On peut faire le même raisonnement
sur toutes les vertus morales. Donc toute vertu morale existe sans la passion.
2. La vertu est une habitude droite de l'âme,
comme la santé est l'état
convenable du corps, selon l'expression
d'Aristote (Phys. lib. vu, text. 17).
D'où il suit que la vertu est la santé de
l'âme, comme le dit Cicéron (Tusc.
lib. iv). Or, on dit que les passions sont des
maladies de l'âme (Tusc. ib.), et
comme la santé est incompatible avec la maladie
il en résulte que la vertu
n'est pas compatible avec la passion.
3. La vertu morale requiert l'usage parfait de
la raison dans les choses
(I) Elle modère les passions et les empoche de
se jeter ainsi dans aucun excès.
particulières. Or, les passions sont un
obstacle au libre exercice de cette l'acuité. Car Aristote dit [Eth. lib. vi, cap.
S) que les délectations faussent les jugements de la prudence : et on lit dans
Salluste (in Conjur. Catil.) que l'esprit ne saisit pas facilement la vérité,
quand les passions l'obscurcissent. Donc la vertu morale n'est pas compatible
avec la passion.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
civ. Dei, lib. xiv, cap. G): Si la volonté est déréglée, les mouvements de ses
passions seront déréglés comme elle; si elle est droite, ils seront
non-seulement irréprochables, mais encore dignes d'éloges. Or, la vertu morale
n'exclut rien de ce qui est digne d'éloges. Donc elle n'exclut pas les
passions, mais elle est compatible avec elles.
CONCLUSION. — Si on entend par passions les
affections déréglées, elles sont incompatibles avec la vertu morale, car on ne
peut y consentir et rester vertueux : mais si on entend par là tous les
mouvements de l'appétit sensitif quels qu'ils soient, en ce sens les passions
sont compatibles avec la vertu morale suivant qu'elles sont réglées par la
raison.
Il faut répondre que sur ce point les stoïciens
et les péripatéticiens ont été partagés, comme le dit saint Augustin (De civ.
Dei, lib. ix, cap. 4). Car les stoïciens ont prétendu que les passions de l'âme
ne peuvent exister dans l'homme sage ou vertueux, tandis que les
péripatéticiens, dont Aristote est le chef, ont soutenu qu'elles étaient
compatibles avec la vertu morale, pourvu qu'elles ne fussent pas extrêmes.
Toutefois cette différence, selon la remarque de saint Augustin, était plus
dans les mots que dans le fond des choses. En effet les stoïciens ne
distinguant pas l'appétit intelligentiel ou la volonté de l'appétit sensitif
qui comprend l'irrascible et le concupiscible, ils n'observaient pas que les
passions de l'âme diffèrent des autres affections humaines en ce que les
passions sont des mouvements de l'appétit sensitif, tandis que les autres
affections qui ne sont pas des passions sont des mouvements de l'appétit
intelligentiel, ou de la volonté, comme l'ont remarqué les péripatéticiens.
Mais comme ils ne donnaient le nom de passions qu'aux affections de l'âme qui
répugnent à la raison, ils concluaient que toutes celles qui sont délibérées ou
consenties ne peuvent exister dans un homme sage ou vertueux. D'après leur
sentiment il n'en était pas de môme des mouvements subits et irréfléchis, parce
que ces imaginations de l'âme, appelées fantaisies, s'emparent de nous sans
qu'il soit en notre pouvoir de les écarter, et quand elles naissent
d'événements terribles, il est impossible que l'âme du sage n'en soit pas ébranlée
et qu'elle reale inaccessible aux premières émotions delà terreur ou de la
tristesse qui préviennent l'intervention de la raison. Mais l'âme n'approuve,
ni ne consent à ces mouvements. Tel est l'exposé que fait saint Augustin de la
doctrine des stoïciens d'après Aulu-Gelle (Civ. Dei, lib. ix, cap. 4). — Si
donc on entend par passions les affections déréglées de l'âme, elles ne peuvent
exister dans l'homme vertueux d'une manière réfléchie et consentie, et c'est ce
que les stoïciens prétendaient. Mais si par passions on entend tous les
mouvements de l'appétit sensitif, elles peuvent exister dans l'homme vertueux
selon qu'elles ont la raison pour règle. C'est ce qui fait dire à Aristote
(Eth. lib. ii, cap. 3) qu'on definit mal la vertu quand on dit que c'est une
sorte d'impassibilité et de calme imperturbable, parce que ces expressions sont
trop absolues ; mais qu'on devrait dire que la vertu calme les passions en les
empêchant de s'élever à contre-temps et de la manière qu'il ne faut pas.
Il faut répondre au premier argument, que cet
exemple cité par Aristote est comme d'autres qui se trouvent clans sa Logique ;
il exprime non pas son
opinion personnelle, mais celle des autres. Or,
les stoïciens pensaient en effet que les vertus étaient incompatibles avec les
passions, mais Aristote rejette leur sentiment quand il soutient (loc. cit.)
qu'on ne peut pas dire que la vertu est une sorte d'impassibilité- Cependant on
pourrait dire encore que quand on prétend que celui qui est doux est impassible
on entend par là qu'il ne subit aucune passion déréglée.
Ii faut répondre au second, que ce raisonnement
et tous les raisonnements semblables que Cicéron fait clans ses Tusculanes, se
rapportent aux passions considérées comme des affections déréglées.
11 faut répondre au troisième, que la passion
qui prévient le jugement de la raison, si elle prévaut sur l'esprit et que
l'esprit y consente, est un obstacle qui nuit à la prudence et au jugement ;
mais si la passion ne vient que quand la raison lui commande d'agir, elle est
d'un grand secours pour exécuter ses ordres (1).
ARTICLE III. — la vertu morale est-elle
compatible avec la tristesse?
1. Il semble que la vertu ne soit pas
compatible avec la tristesse. Car les vertus sont des effets de la sagesse,
selon cette parole de l'Ecriture (Sap. viii, 7) : La sagesse divine enseigne la
sobriété et la justice, la prudence et la vertu. Or, l'Ecriture ajoute que les
rapports qu'on a avec la sagesse n'ont rien d'amer. Donc les vertus ne sont pas
compatibles avec la tristesse.
2. La tristesse empêche l'action, comme le
prouve Aristote (Eth. lib. vu, cap. ult. et lib. x, cap. 4 et 5). Or, ce qui
empêche de faire une bonne action est contraire à la vertu. Donc la tristesse
lui répugne.
3. La tristesse est une maladie de l'esprit,
comme l'appelle Cicéron (De Tusc. lib. iv). Or, la maladie de l'âme est
contraire ala vertu qui en est la santé. Donc la tristesse est contraire à la
vertu et ne peut exister simultanément avec elle.
Mais c'est le contraire. Le Christ fut d'une
vertu parfaite, et cependant il eut de la tristesse. Car il dit (Matth, xxvi,
38) : Mon âme est triste jusqu'à la mort. Donc la tristesse est compatible avec
la vertu.
CONCLUSION. — Puisque la vertu rend l'homme
conforme à la raison, la tristesse modérée qui a pour objet ce qui répugne à la
raison peut et doit être la compagne de la vertu ; mais la tristesse qui se
rapporte à ce qui est conforme à la vertu et à la raison est incompatible avec
elle.
Il faut répondre que, comme le dit saint
Augustin (De civ. lib. xix, cap. 8), les stoïciens, au lieu des trois passions
qui bouleversent l'homme, ont voulu qu'il n'y eût dans l'esprit du sage que
trois bonnes passions, qui sont la volonté au lieu de la cupidité; la joie au
lieu du plaisir ; la prudence au lieu de la crainte. Mais ils ont nié que la
tristesse puisse être remplacée par autre chose, et cela pour deux raisons. La
première c'est que la tristesse a pour objet le mal qui est déjà arrivé; et les
stoïciens prétendaient qu'aucun mal ne peut atteindre le sage. Car ils disaient
que la vertu étant le seul bien de l'homme, tous les avantages matériels ne
sont pas pour lui des biens, et il n'y a de mal que le crime qui ne peut se
rencontrer dans l'homme vertueux. Mais ce sentiment est déraisonnable. En effet
l'homme étant composé d'une âme et d'un corps, ce qui est utile à la
conservation du corps est un bien ; quoique ce ne soit pas le bien le plus
élevé, parce que l'homme peut en faire mauvais usage. Par conséquent le mal qui
est contraire à ce bien peut se rencontrer dans le sage (2) et y produire une
tris-
ti) L'homme passionné agit avec beaucoup plus
ii'ardeur, de force et de courage que celui qui ne l'est pas.
(2) Le sage ou l'homme vertueux ne souffre pas
seulement du mal qu'il éprouve en lui-nièmc, mais il souffre encore à
l'occasion du mal
tesse modérée. De plus, quoique l'homme
vertueux puisse être sans péché grave, il n'y a cependant personne qui passe sa
vie sans faire quelques fautes légères (4), d'après cette parole de saint Jean
(i. Joan, i, 8) : Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous
faisons illusion. 3° S l'homme vertueux n'a pas de péché, il en a eu peut-être
autrefois,et c'est' avec raison qu'il en gémit, d'après ce mot de l'Apôtre (II.
Cor. vu,40) : La tristesse qui est selon Dieu produit le repentir qui affermit
l'oeuvre du salut. 4° On peut avec raison s'attrister du péché d'un autre : par
conséquent comme la vertu morale est compatible avec les autres passions quand
elles sont réglées par la raison, de même elle l'est avec la tristesse. — La
seconde raison qui frappait les stoïciens c'est que la tristesse a pour objet
le mal présent et la crainte le mal futur, comme la délectation se rapporte au
bien qui existe et le désir au bien qui est à venir. Or, la vertu peut faire
qu'une personne jouisse du bien qu'elle possède, ou qu'elle désire posséder
celui qu'elle n'a pas, ou qu'elle se mette en mesure contre un mal qu'elle
redoute. Mais que le mal présent fasse succomber le courage de l'homme et
l'attriste, ceci paraît absolument contraire à la raison ; d'où ils concluaient
que la tristesse est incompatible avec la vertu. Mais ce raisonnement est
défectueux. Car il y a un mal qui peut être présent pour l'homme vertueux,
comme nous l'avons dit (art. préc), c'est celui que la raison déteste (2).
Alors l'appétit sensitif suit le mouvement d'horreur que la raison éprouve,
quand il s'attriste de ce mal modérément et d'une manière raisonnable. Et comme
cette conformité de l'appétit sensitif avec la raison appartient à la vertu,
ainsi que nous l'avons dit (art. 4 et 2), il s'ensuit qu'on fait un acte de
vertu quand on s'attriste avec modération des choses dont on doit s'attrister,
comme l'observe Aristote (Eth. lib. ii, cap. G et 7). D'ailleurs cette
tristesse est utile pour faire éviter le mal. Car comme le plaisir fait
rechercher le bien avec plus d'ardeur; de même la tristesse fait qu'on fuit le
mal avec plus d'énergie. D'où l'on doit conclure que la tristesse qui a pour
objet ce qui est conforme à la vertu ne peut exister simultanément avec elle,
parce que la vertu trouve son plaisir dans les choses qui lui sont propres,
tandis que la vertu s'attriste modérément de tout ce qui lui est contraire de
quelque manière.
Il faut répondre au premier argument, que ce
passage de l'Ecriture prouve que le sage ne s'attriste pas de la sagesse, mais
qu'il s'attriste de ce qui est une entrave à cette vertu. C'est pour ce motif
qu'il n'y a jamais de tristesse dans les bienheureux, parce que rien ne peut
les empêcher de jouir de la sagesse qu'ils contemplent.
Il faut répondre au second, que la tristesse
nous empêche défaire les choses qui nous attristent (3), mais elle nous aide à
faire plus promptcmcnt celles qui doivent nous délivrer de cette affection.
Il faut répondre au troisième, que la tristesse
immodérée est une maladie de l'âme, mais la tristesse modérée dans l'état de la
vie présente est au contraire une marque de sa bonne disposition.
ARTICLE IV. — toute vertu morale se
rapporte-t-elle aux passions ?
4. Il semble que toute vertu morale se rapporte
aux passions. Car Aristote
qu'il voit éprouver à ses amis et à ses
semblables.
(f) Les stoïciens supposaient à tort que
l'homme vertueux était invulnérable du côté de l'âme et du côté du corps, et
qu'il n'y avait pour lui ni mal physique, ni mal moral.
(2) C'est ainsi que Jésus-Christ s'attristait
de nos iniquités. Tristis est anima mea usque ad mortem.
(5) Nous faisans mal les choses qui nous
déplaisent, mais nous travaillons avec d'autant plus d'ardeur contre celles qui
nous attristent.
dit (Eth. lib. n, cap. 3) que la vertu morale a
pour objet le plaisir et la tristesse. Or, la délectation et la tristesse sont
des passions, comme nous l'avons dit (quest. xxxi, art. 1, et quest. xxxv, art.
1). Donc toute vertu morale se rapporte aux passions.
2. Ce qui est raisonnable par participation
estle sujet des vertus morales, comme le dit Aristote (Eth. lib. i, cap. ult.).
Or, c'est dans cette partie de l'âme que les passions résident, comme nous
l'avons dit (quest. xxii, art. 3). Donc toute vertu morale se rapporte aux
passions.
3. Dans toute vertu morale on trouve une
passion quelconque. Donc toutes se rapportent aux passions, ou aucune d'elles
ne s'y rapporte. Or , il y a des vertus, comme la'.force et la tempérance, qui
se rapportent aux passions, d'après ce que dit Aristote (Eth. lib. m, cap. 6 et
10). Donc toutes les vertus morales s'y rapportent.
Mais c'est le contraire. La justice qui est une
vertu morale ne se rapporte pas aux passions, comme le dit Aristote (Eth. lib.
v, cap. 1 et seq.).
CONCLUSION. — Parmi les vertus morales il y en
a qui dirigent et modèrent tes passions ou les mouvements de l'appétit
sensitif, et il y en a d'autres qui règlent les opérations de la volonté qui
n'est pas lc sujet des passions ; il est donc certain que toute vertu morale ne
se rapporte pas aux passions.
Il faut répondre que la vertu morale
perfectionne la partie appétitive de l'àme en la dirigeant vers lc bien
raisonnable. Or, le bien raisonnable est celui qui est dirigé ou réglé selon la
raison; par conséquent il arriveque la vertu morale se rapporte atout ce qui
est ordonné et réglé par la rais* >n. Et puisque la raison ordonne
non-seulement les liassions de l'appétit sensitif, mais encore les opérations
de l'appétit intelligentiel, c'est-à-dire de La volonté qui n'est pas le sujet
de la passion, comme nous l'avons dit (quest. xxii, art. 3), il s'ensuit que
toute vertu morale ne se rapporte pas aux passions. Il y en a qui s'y rapportent,
mais il y en a d'autres qui se rapportent aux opérations de la volonté (1).
Il faut répondre an premier argument, que toute
vertu morale ne se rapporte pas au plaisir et à la tristesse comme à sa propre
matière, mais comme à un effet qui résulte de son acte propre. Car tout homme
vertueux se réjouit d'un acte de vertu et s'attriste d'un acte contraire. C'est
ce qui fait qu'Aristote ajoute (Eth. lib. ii, cap. 3) que si les vertus sont
uniquement relatives à nos actions et à nos passions, et si toute action ou
passion est toujours suivie de plaisir ou de peine, il s'ensuit que la vertu se
rapporte aux plaisirs et aux peines consideres comme une conséquence de ses
actes.
Il faut répondre au second, que ce qui est
raisonnable par participation ne comprend pas seulement l'appétit sensitif qui
est le sujet des passions, mais encore la volonté dans laquelle aucune passion
ne réside, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
II faut répondre au troisième, qu'il y a des
vertus qui ont pour objet de régler les passions, mais qu'ilíy en a d'autres
qui ont un autre objet (2). On ne peut donc pas raisonner de la même manière
sur toutes les vertus, comme nous le verrons (quest. lx, art. 2).
ARTICLE V. — y a-t-1L quelque vertu morale qui
puisse exister sans
passion?
1. Il semble que la vertu morale puisse exister
sans passion. Car plus la
(1) Telle est, par exemple, la justice qui a
pour objet de régler les opérations tle la volonté, comme le dit saint Thomas
dans l'article suivant.
(2) Ces dernières ont pour fonction de régler
les opérations de la volonté, tomme le fait la justice.
vertu morale est parfaite et plus elle surpasse
les passions. Donc, pour qu'elle atteigne sa plus haute perfection, il faut
qu'elle soit absolument sans passion.
2. Tout être est parfait quand il est éloigné
de son contraire et de tout ce qui le porte vers lui. Or, les passions portent
au péché qui est le contraire de la vertu, et c'est pour ce motif que l'Apôtre
les appelle (Rom. vu) des passions de péché. Donc la vertu parfaite est
absolument sans passion.
3. La vertu nous rend semblables à Dieu, comme
le dit saint Augustin (De mor. Eccles. lib. i, cap. 6 et 11). Or, Dieu fait
tout sans passion. Donc la vertu la plus parfaite existe absolument sans
passion.
Mais c'est le contraire. Il n'y a pas de juste
qui ne se réjouisse d'une action droite, comme le dit Aristote (Eth. lib. i,
cap. 8). Or, la joie est une passion. Donc la justice ne peut pas exister sans
passion, et encore moins les autres vertus.
CONCLUSION. — Les vertus morales qui ne se
rapportent pas aux passions, mais aux opérations, peuvent exister sans les
passions, mais il n'en est pas de même des autres.
Il faut répondre que si par passion nous
entendons les affections déréglées, à la façon des stoïciens, il est évident
que la vertu est parfaite sans elles (1). Mais si nous entendons par là tous
les mouvements de l'appétit sensitif (2), alors il est clair que les vertus
morales qui se rapportent aux passions, comme à leur matière propre, ne peuvent
exister sans elles. La raison en est qu'il s'ensuivrait de là que la vertu
morale paralyserait complètement l'appétit sensitif. Or, ce n'est pas le fait
de la vertu de priver des actes qui leur sont propres les facultés qui sont
soumises ala raison, mais elle veut qu'elles exécutent ses ordres en
remplissant leurs propres fonctions. Ainsi, comme la vertu se sert des membres
du corps pour produire les actes extérieurs qui sont de leur ressort, de même
elle règle l'appétit sensitif relativement aux mouvements qui lui sont propres.
— Mais les vertus morales qui se rapportent aux opérations et non aux passions,
peuvent exister sans ces dernières. Telle est la vertu de justice qui a pour
objet de régler la volonté dans son acte propre qui n'est pas une passion.
Cependant tout acte de justice a pour conséquence une impression de joie qui
existe au moins dans la volonté et qui n'est pas une'passion. Et si cette joie
vient à être augmentée par l'accroissement même de la justice, il en résulte
une sorte d'épanchement qui atteint jusqu'à l'appétit sensitif lui-même, selon
que les puissances inférieures suivent lc mouvement des puissances supérieures,
comme nous l'avons dit (quest. xvii, art. 7 ; quest. xxiv, art. 3, et quest.
préc. art. 2). Ainsi, par suite de cette surexcitation, plus la justice est
parfaite et plus est vive la passion qu'elle produit.
Il faut répondre au premier argument, que la
vertu dompte les passions déréglées, mais elle produit celles qui ne le sont
pas (3).
Il faut répondre au second, que les passions
déréglées portent au péché, mais il n'en est pas de même des passions modérées
(4).
Il faut répondre au troisième, que le bien se
considère dans chaque être selon la condition de sa nature. Or, en Dieu et dans
les anges il n'y a pas d'appétit sensitif, comme dans l'homme. C'est pourquoi
Dieu et les anges font le bien absolument sans passion, comme ils le font sans
avoir de corps ;
(U La vertu est même incompatible avec ces
sortes d'affections. (2) Dans lc sens des péripatéticiens.
(5) Comme la joie qu'éprouve le juste à la
suite d'une bonne action qu'il a faite, (i) Qui sont conformes à la raison.
tandis-que l'homme fait le bien avec passion
comme il le fait avec le ministère de son corps.
QUESTION IX
DE LA DISTINCTION DES VERTUS MORALES ENTRE
ELLES.
Après avoir parlé de la distinction des vertus
morales relativement aux passions, nous avons maintenant à nous occuper de la
distinction des vertus morales entre elles. — A ce sujet il y a cinq questions
à faire : 1° N'y a-t-il qu'une seule vertu morale ? — 2° Les vertus morales qui
sont relatives aux opérations se distinguent-elles de celles qui sont relatives
aux passions? *— 3" N'y a-t-il qu'une seule vertu morale qui se rapporte
aux opérations? — 4" Y a-t-il différentes vertus morales qui se rapportent
aux différentes passions ? — 5° Les vertus morales se distinguent-elles d'après
les divers objets des passions ?
ARTICLE I. — n'y a-t-il qu'une seule vertu
morale?
1. Il semble qu'il n'y ait qu'une seule vertu
morale. Car, comme dans les actes moraux la direction appartient à la raison
qui est le sujet des vertus intellectuelles, de même l'inclination appartient à
la puissance appétitive qui est le sujet des vertus morales. Or, il n'y a
qu'une seule vertu intellectuelle qui dirige l'homme dans tous ses actes moraux,
c'est la prudence. Donc il n'y a qu'une vertu morale qui règle et détermine
toutes ses inclinations.
2. Les habitudes ne se distinguent pas d'après
les objets matériels, mais d'après leurs raisons formelles. Or, la raison
formelle du bien auquel se rapporte la vertu morale est une, puisqu'elle n'est
autre chose que le mode de la raison. Il semble donc qu'il n'y ait qu'une seule
vertu morale.
3. Les choses morales tirent leur espèce de
leur fin, comme nous l'avons
dit ( quest. i, art. 5 ). Or, la fin commune de
toutes les vertus morales est
une, car c'est le bonheur. Les fins
particulières et prochaines sont au con-
traire infinies, mais les vertus moratus ne le
sont pas. Il semble donc qu'il
n'y ait qu'une seule vertu morale.
Mais c'est le contraire. Une seule et même
habitude ne peut pas exister dans diverses puissances, comme nous l'avons dit
(quest. lvi, art. 2). Or, le sujet des vertus morales est la partie appétitive
de l'âme où l'on distingue des puissances diverses, comme nous l'avons vu (part.
I, quest. lxxx, art. 2). Donc il ne peut se faire qu'il n'y ait qu'une seule
vertu morale.
CONCLUSION. — L'objet de la puissance
appétitive à laquelle la vertu morale appa r-ticnt étant le bien qui n'est pas
d'une seule espèce, il faut que les vertus morales elles-mêmes se multiplient
selon la diversité des objets.
Il faut répondre que, comme nous l'avons
dit.(quest. i.vni, art. 2), les vertus morales sont des habitudes de la partie
appétitive de l'âme. Les habitudes diffèrent d'espèce selon la différence
spécifique de leurs objets, comme nous l'avons vu (quest. liv, art. 2). Or,
l'espèce de l'objet qu'on appète, comme l'espèce d une chose quelconque, se
considère d'après la forme spécifique qui provient de l'agent. Mais il est à
remarquer que la matière de l'être produit se rapporte de deux façons à l'agent
qui est son principe. Car quelquefois il reçoit la forme de l'agent telle
qu'elle est et de la même manière qu'elle existe dans l'agent lui-même; c'est
ce qui arrive dans tous les agents univoques (1). Il est alors nécessaire, si
l'agent est un
(1) Ou appelle uniwquet les choses (tout le nom
est commun et dont l'essence est absolument
la
même.
«
dans son espèce, que la matière reçoive une
forme d'une espèce unique. Ainsi le feu n'engendre univoquement que ce qui est
compris dans son espèce (i). D'autres fois la matière reçoit de l'agent une
forme qui n'est pas de môme nature que la sienne, comme on le voit à l'égard
des principes générateurs qui ne sont pas univoques. C'est ainsi que le soleil
engendre un animal. Dans ce cas les formes que la matière reçoit du même agent
ne sont pas d'une seule espèce, mais elles varient selon les proportions
diverses d'après lesquelles la matière a reçu l'influence de l'agent. Ainsi
nous voyons que l'action du soleil produit au moyen de la putréfaction des
animaux de différentes espèces selon la diversité des proportions de la matière
(2). Or, il est évident qu'à l'égard des actes moraux la raison est la faculté
qui meut et qui ordonne, tandis que la puissance appétitive est la faculté qui
est mue et commandée. L'appétit ne conçoit pas les impressions de la raison
d'une manière univoque, parce qu'il n'est pas raisonnable par essence, mais par
participation, comme le dit Aristote (Eth. lib. i, cap. uît.). Par conséquent
les objets de l'appétit forment d'après le mouvement de la raison différentes
espèces selon qu'ils se rapportent de différentes manières à la raison
elle-même. D'où il suit que les vertus morales diffèrent spécifiquement et
qu'il n'y en a pas qu'une seule.
Il faut répondre au premier argument, que
l'objet de la raison est le vrai, qui doit sous le même rapport se rencontrer
dans toutes les choses morales qui sont des actes contingents. C'est pour ce
motif qu'il ne faut qu'une vertu, la prudence, pour nous diriger de cette
manière. Mais l'objet de la puissance appétitive est le bien désirable dont la
raison formelle se diversifie suivant les divers rapports qu'il a avec la
raison qui nous dirige.
Il faut répondre au second, que la raison formelle
du bien est une dans son genre à cause de l'unité de l'agent. Mais elle est
différente d'espèce selon les habitudes diverses de ceux sur lesquels son
influence s'exerce, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que les choses
morales ne tirent pas leur espèce de leur fin dernière, mais de leurs fins
prochaines qui, quoique infinies numériquement, ne le sont pourtant pas
spécifiquement.
ARTICLE II. — LES VERTUS MORALES QUI
DIRIGENT LES OPÉRATIONS SE DISTINGUENT-ELLES DE CELLES QUI RÈGLENT LES
PASSIONS?
1. Il
semble que les vertus morales ne se distinguent pas entre elles, parce que les
unes dirigent les opérations et que les autres règlent les passions. Car
Aristote dit (Eth. lib. n, cap. 3) que la vertu morale est la pratique de ce
qu'il y a de mieux relativement au plaisir et à la peine. Or, la volupté et la
tristesse sont des passions, comme nous l'avons vu (quest. xxxi, art. 1, et
quest. xxxv, art. 1). Donc la même vertu qui se rapporte aux passions se rapporte
aussi aux opérations, puisqu'elle est une chose pratique.
2. Les
passions sont les principes des opérations extérieures. Si donc il y a des
vertus qui règlent les passions, il faut aussi que ces mêmes vertus règlent par
conséquent les opérations. Donc ce sont les mêmes vertus morales qui se
rapportent aux passions et aux opérations.
3.
L'appétit sensitif est mû bien ou mal à l'égard de toute opération
extérieure. Or, les mouvements de l'appétit sensitif sont des passions. Donc
les vertus qui se rapportent aux opérations se rapportent aussi aux passions.
(1) Lc Lois, quand il est embrasé
par lc fou,
cçoit la forme du feu.
(2)
Les effets different selon la diversité des
éléments sur lesquels l'agent exerce son
influence. La putréfaction produit des insectes de différente
espèce.
Mais c'est le contraire. Aristote fait
rapporter la justice aux opérations (Eth. lib. v, cap. 1 et seq.); la
tempérance, la forcje, la douceur à certaines passions (Eth. lib. ii, cap. 3 et
1).
CONCLUSION. — Quoique parmi les vertus morales
il y en ait qui se rapportent aux opérations et aux passions comme étant la
cause qui les produit, cependant celles qui se rapportent aux opérations sc
distinguent de celles qui se rapportent aux passions en raison delà diversité
de leurs objets.
Il faut répondre que l'opération et la passion
peuvent se rapporter à la vertu de deux manières : 1° On peut les considérer
comme ses effets. En ce sens toute vertu morale produit de bonnes opérations,
et cause quelque plaisir ou quelque peine qui sont, comme nous l'avons dit
(quest. lix, art. 4 ad 1). des passions. 2° On peut considérer l'opération
comme la matière à laquelle la vertu morale se rapporte. En.ce sens les vertus
morales qui se rapportent aux opérations doivent nécessairement différer de
celles qui se rapportent aux passions. La raison en estque dans certaines
opérations le bien et le mal se considerent d'après les opérations elles-mêmes,
de quelque manière que l'homme soit affecté à leur égard. Ainsi ces opérations sont
bonnes ou mauvaises selon le rapport qu'elles ont avec un autre objet
extérieur. C'est pourquoi il faut qu'il y ait une vertu qui les dirige et qui
les règle en elles-mêmes ; comme l'achat et la vente et toutes les opérations
de cette nature qui impliquent le rapport d'une chose qui est due ou qui n'est
pas due à un autre. Ainsi la justice et ses parties (1) se rapportent
directement aux opérations comme à leur matière propre. Dans d'autres
opérations le bien et le mal se considèrent uniquement selon leur rapport avec
le sujet qui les produit. C'est pour ce motif que le bien elle mal se doivent
considérer dans ces opérations suivant que L'homme est bien ou mal affecté par
rapport à elles. C'est pour cela que les vertus qui ont pour objet ces sortes
d'opération doivent principalement sc rapporter aux affections intérieures
qu'on appelle passions, comme on le voit évidemment par la tempérance, la force
et les autres vertus semblables (2). Or, il arrive que dans les opérations qui
se rapportent à un tiers, la vertu peut être blessée par le dérèglement d'une
passion qucleonque."et alors il en résulte un double mal. D'un côté la
justice est violée parce qu'on n'a pas renfermé l'opération extérieure dans les
limites qui lui étaient propres; d'un autre côté en ne réglant pas ses passions
intérieures on a péché contre une autre vertu. Ainsi quand on frappe quelqu'un
par colere, on pèche contre la justice, parce qu'on n'avait pas lc droit de le
frapper, et on pèche contre la douceur par excès d'emportement. Il en est de
même d'une foule d'autres opérations.
La réponse aux objections est par là môme
évidente. Car lc premier argument repose sur l'opération considérée comme un
effet de la vertu; et les deux autres s'appuient sur ce que l'opération et la
passion concourent au même but. Mais il y a des circonstances où la vertu se
rapporte principalement à l'opération et d'autres à la passion, comme nous
l'avons dit (in corp. art.).
ARTICLE III. — n'y a-t-il qu'une seule vektu
morale qui se rapporte Al x opérations?
1. II semble qu'il n'y ait qu'une seule vertu
morale qui se rapporte aux opérations. Car la droiture de toutes les opérations
extérieures paraît ap-
(I) Les autres vertus qui reposent sur ce qui
est dû, comme la piété, la reconnaissance, la religion, etc.
(2) Ces deux sortes de vertus morales sont
nécessairement différentes parce que leurs objets sont différents.
partenir à la justice. Or, la justice est une
vertu unique. Donc il n'y a qu'une vertu qui se rapporte aux opérations.
2. Les opérations qui se rapportent au bien
d'un seul paraissent très-différentes de celles qui se rapportent au bien de la
multitude. Cependant cette différence n'établit pas de diversité entre les
vertus morales. Car Aristote dit (Eth. lib. v, cap. 1) que la justice légale qui
ordonne les actes des hommes par rapport au bien général n'est pas autre chose
que la vertu qui ordonne les actes de l'homme par rapport à un seul individu,
et qu'elle n'en diffère que rationnellement. Donc la diversité des opérations
ne produit pas la diversité des vertus morales.
3. Si les vertus morales se diversifient
d'après la diversité des opérations auxquelles elles se rapportent, il faut que
chaque opération diverse nécessite des vertus morales différentes. Mais il est
évident que cela est faux. Car il appartient à la justice d'établir l'équité
des échanges en divers genres, ainsi que dans toutes les distributions et tous
les partages qui se font, comme le dit Aristote (Eth. lib. v, cap. 2). Donc il
n'y a pas différentes vertus pour régler chaque opération diverse.
Mais c'est le contraire. La religion est une
vertu différente de la piété. Cependant l'une et l'autre règlent certaines
opérations.
CONCLUSION. — Quoique les vertus morales qui se
rapportent aux opérations aient une raison générale de justice qui leur est
commune, néanmoins on doit en distinguer plusieurs espèces d'après la diversité
de leurs raisons spéciales.
Il faut répondre que toutes les vertus morales
qui se rapportent aux opérations sont fondées sur une raison générale de justice
qui se considère d'après ce qu'on doit à autrui; mais elles se distinguent
d'après leurs diverses raisons spéciales. La raison en est que la légitimité
des opérations extérieures se considère, comme nous l'avons dit (art. préc),
non d'après le rapport qu'elles ont avec les affections de l'homme, mais
suivant la convenance de la chose considérée en elle-même. Et c'est sur cette
convenance que repose la nature de la dette qui constitue l'essence de la
justice. Car il appartient à lajustice de rendre ce qui est dû. Par conséquent
toutes les vertus de cette nature qui se rapportent aux opérations ont une
certaine raison de justice. Mais ce qui est dû n'existe pas en tout sous le
même rapport. Car ce que l'on doit à un égal diffère de ce que l'on doit à un supérieur
ou à un inférieur ; ce que l'on doit d'après un pacte positif diffère de ce que
l'on doit d'après une promesse ou d'après un bienfait reçu -, et les vertus se
diversifient selon les divers rapports sous lesquels on peut considérer ce qui
est dû. Ainsi la religion est la vertu par laquelle on rend à Dieu ce qui lui
est dû ; la piété est celle par laquelle on rend à ses parents ou à sa patrie
ce qu'on leur doit, et la reconnaissance est celle par laquelle on s'acquitte
envers ses bienfaiteurs (1), et il en est ainsi des autres vertus.
Il faut répondre m premier argument, que la
justice proprement dite est une vertu spéciale qui a pour objet toute dette
stricte qu'on peut solder par une chose équivalente (2), mais on emploie
souvent ce mot dans un sens plus large et on désigne par là l'acquittement
d'une dette quelconque ; alors ce n'est plus une vertu spéciale.
Il faut répondre au second, que la justice qui
a pour but le bien général
(I) Le motif pour lequel nous nous acquittons
envers Dieu de ce que nous lui devons est autre que le motif qui nous porte ù
nous acquitter de ce que nous devons à la patrie, et c'est cette diversité de
motifs qui établit une différence entre la religion et la piété. Et il en est
de même des autres vertus.
(2) Par exemple une somme d'argent qu'on peut
payer au moyen d'une somme égale.
est une autre vertu que la justice qui se
rapporte au bien particulier d'un individu. Ainsi le droit commun se distingue
du droit privé. Cicéron (De invent. lib. ii) n'admet qu'une vertu spéciale, la
piété qui se rapporte au bien de la patrie, tandis que la justice qui fait que
l'homme a pour but le bien commun est une vertu générale, parce qu'elle
rapporte à sa fin, qui est le bien commun, les actes de toutes les vertus. Or,
la vertu, selon qu'elle est ainsi commandée par cette espèce de justice, reçoit
son nom, et c'est ce qui fait que la vertu ne diffère de la justice légale que
rationnellement, comme la vertu qui opère par elle-même ne diffère que
rationnellement de la vertu qui opère sous les ordres d'un autre.
Il faut répondre au troisième, que dans toutes
les opérations qui appartiennent à la justice spéciale c'est toujours la même
nature de dette ; c'est pourquoi la vertu de justice reste la même, surtout par
rapport aux échanges. Toutefois la justice distributive peut être d'une autre
espèce que la justice commutative (1), comme nous le verrons (2a 2" quest.
i.xi, art. 1).
ARTICLE IV. — faut-il des vertus morales
différentes pour régler des passions diverses?
1. Il semble
que les vertus morales qui règlent des passions diverses ne soient pas
différentes. Car il n'y a qu'une habitude pour les choses qui ont même principe
et même fin, commeonle voitsurtoutàl'égarddes sciences. Or, toutesles passions
ont un même principe qui est l'amour, et elles ont toutes une même fin qui est
le plaisir ou la peine, comme nous l'avons vu (quest. xxv, art. 1 et 2). Donc
il n'y a qu'une vertu morale qui règle toutes les passions.
2. S'il
y avait différentes vertus morales qui se rapportassent à des passions
diverses, il s'ensuivrait qu'il y aurait autant de vertus morales qu'il y a de
passions. Mais cela est évidemment faux, parce qu'il n'y a qu'une seule et même
vertu morale pour régler des passions opposées; ainsi la force règle également
la crainte et l'audace, la tempérance, le plaisir et la peine. Il ne faut donc
pas qu'il y ait différentes vertus morales pour régler des passions
différentes.
3.
L'amour, la concupiscence et le plaisir sont des passions d'espèce
différente, comme nous l'avons vu (que^. xxiii, art. 4). Or, il n'y a qu'une
vertu, qui est la tempérance, pour les régler toutes. Donc il n'y a pas
différentes vertus morales pour régler les différentes passions.
Mais c'est le contraire. La force règle la
crainte et l'audace, la tempérance la concupiscence, la douceur la colère,
comme le dit Aristote (Eth. lib. m, cap. 6 et 10 ; lib. iv, cap. 4 et 5).
CONCLUSION. — Il est impossible qu'une seule et
même vertu morale règle toutes les passions, quoiqu'il arrive que la même vertu
règle des passions qui sont contraires.
Il faut répondre qu'on ne peut pas dire qu'il
n'y ait qu'une seule et même vertu morale pour régler toutes les passions: Car
il y a des passions qui appartiennent à différentes puissances, puisque les
unes se rapportent à l'irascible, les autres au concupiscible (2), comme nous
l'avons dit (quest. xxiii, art. 1). Cependant la diversité des passions
n'implique pas nécessairement la diversité des vertus morales qui s'y
rapportent : 1° parce qu'il y a des passions qui sont contraires Fune à
l'autre, comme la joie et la tristesse, la crainte et l'audace, etc. A l'égard
de ces passions qui sont ainsi opposées entre elles il ne faut qu'une seule et
même vertu. Car la vertu morale con-
(Il La justice commutative règle les rapports
des particuliers entre' eux, et la justice distributae ceux de l'Etat avec les
individus. C'est par elle qu'on distribue les charges proportionnellement aux
mérites de chacun.
i2) Tandis que la vertu ne peut exister que
dans une seule puissance.
sistant dans une sorte de moyen terme, le
milieu entre deux passions contraires (1) n'offre qu'un seul et même rapport,
comme dans l'ordre naturel il n'y a qu'un milieu entre deux contraires ; par
exemple, entre le noir et le blanc. 2" Parce que des passions différentes
peuvent répugner de la même manière à la raison ; par exemple, soit en poussant
à ce qui lui est contraire, soit en éloignant de ce qui lui est conforme. C'est
pourquoi les différentes passions de l'appétit concupiscible n'appartiennent
pas à des vertus morales différentes, parce que leurs mouvements'résultent
d'après un certain ordre les uns des antres, selon qu'ils sc rapportent tous au
même point, c'est-à-dire qu'ils ont pour but la recherche du bien et la fuite
du mal. Ainsi la concupiscence procède de l'amour et conduit à la délectation.
Il faut faire le même raisonnement à l'égard des passions contraires ; caria
fuite ou la dé-testation résulte de la haine et mène à la tristesse. Mais les
passions de l'irascible ne sont pas du même ordre, elles se rapportent au
contraire à des objets différents. Ainsi l'audace et la crainte se rapportent à
quelque grand danger ; l'espérance et le désespoir à.quelque bien difficile, et
la colère veut vaincre l'ennemi qui lui a fait du tort. C'est pour cette raison
qu'il y a différentes vertus dont l'objet est de régler les passions. Ainsi la
tempérance règle les passions du concupiscible-, la force la crainte et
l'audace; la magnanimité l'espérance et'le désespoir ; la douceur la colère.
Il faut répondre au premier argument, que
toutes les passions ont le môme principe et la même fin générale, mais elles
n'ont pas le même principe ou la même fin propre ; par conséquent cela ne
suffit pas pour établir l'unité de la vertu morale.
II faut répondre au second, que comme, dans
l'ordre naturel, le principe par lequel on s'éloigne d'une chose et on se
rapproche d'une autre est le même (2), ainsi dans l'ordre rationnel les
contraires sont compris sous la même raison ; c'est ce qui fait que la vertu
morale, qui tient de ces deux ordres (3), embrasse dans son unité les passions
contraires.
Il faut répondre au troisième, que ces trois
passions se rapportent selon un certain ordre au même objet (i), comme nous
l'avons dit (in corp. art.). C'est pourquoi elles appartiennent à la même vertu
morale.
ARTICLE V. — LES VERTUS MORALES SE
DISTINGUENT-ELLES SELON LES DIVERS OBJETS DES PASSIONS?
1. Il
semble que les vertus morales ne se distinguent pas selon les objets des
passions. Car, comme il y a les objets des fassions, de même il y a les objets
des opérations. Or, les vertus morales qui se rapportent aux opérations ne se
distinguent pas d'après les objets des opérations ; car il appartient à la même
vertu de justice d'acheter ou de vendre une maison et un cheval. Donc les
vertus morales qui règlent les passions ne se diversifient pas non plus d'après
les objets de ces passions.
2. Les
passions sont des actes ou des mouvements de l'appétit sensitif. Or, pour la
diversité des habitudes il faut une différence plus profonde que pour la
diversité des actes. Donc les objets divers qui ne changent pas l'espèce de la
passion ne pourront changer l'espèce de la vertu morale, de telle sorte qu'il
n'y a qu'une seule vertu morale pour tous les plaisirs, et il en est de même
des autres affections de l'àme.
i La force indique, par exemple, un moyen tenue
dont la crainte ne peut s'écarter et que l'audace ne peut dépasser,
(2 On va par un seul et même principe du noir
au blanc.
(3) Littéralement : qui acquiesce à la raison
comme une autre nature.
(i) L'amour, le désir et la joie sont trois
passions qui ont toutes le bien pour objet.
3. Lc
plus et le moins ne changent pas r espèce. Or, les divers objets qui nous
délectent ne diffèrent que selon le plus et le moins. Donc tout ce qui délecte
appartient à une seule espèce de vertu, et pour la même raison tout ce qui est
terrible, et ainsi du reste. Donc la vertu morale ne se distingue pas d'après
les objets des passions.
4.
Comme la vertu opere le bien, de môme elle empêche le mal. Or, il y a
différentes vertus qui se rapportent au désir du bien -, ainsi la tempérance règle
la concupiscence qui a pour objet les plaisirs des sens, et la bonne humeur
règle le plaisir qu'on prend au jeu. Donc il doit aussi y avoir différentes
vertus qui règlent les craintes que l'on conçoit à l'occasion du mal.
Mais c'est le contraire. La chasteté règle les
plaisirs des sens, l'abstinence les plaisirs delà table, et la saine gaieté les
plaisirs du jeu.
CONCLUSION. — Puisque la perfection de la vertu
dépend de la raison, on doit distinguer différentes espèces de vertus morales
selon que les objets des passions impliquent divers rapports rationnels.
II faut répondre que la perfection de la vertu
dépend de la raison, tandis que la perfection de la passion dépend de l'appétit
sensitif; par conséquent il faut que les verius soient diversifiées selon
qu'elles se rapportent à la raison et qu'on diversifie les passions selon
qu'elles se rapportent à l'appétit. Ainsi les objets des passions, selon leurs
divers rapports avec l'appétit sensitif, produisent différentes espèces de
passions, et selon leurs divers rapports avec la raison ils produisent
différentes espèces de vertu. Comme le mouvement de la raison n'est pas le même
que celui de l'appétit sensitif, rien n'empêche que la différence des objets ne
produise des passions diverses sans produire des vertus différentes. C'est ce
qui arrive quand une vertu a pour objet de régler plusieurs passions, comme
nous l'avons dit (art. préc). La différence des objets peut aussi produire des
vertus diverses sans produire des passions différentes. Ainsi différentes
vertus peuvent se rapporter à une seule passion ; par exemple, à la
délectation. Et parce que les différentes passions qui appartiennent à des
puissances diverses appartiennent toujours à des vertus qui sont diverses
aussi, comme nous l'avons dit (art. 2 et 4 huj. quaest.), il s'ensuit que la
diversité des objets qui regarde la diversité des puissances diversifie
toujours l'espèce des vertus. Telle est, par exemple, une chose qui est bonne
absolument et une chose qui est bonne et difficile. — La raison régissant d'une
certaine manière les parties inférieures de l'homme et s'étendant aussi aux
choses extérieures, il arrive que suivant que l'objet d'une passion est perçu
par les sens, l'imagination ou la raison, et selon qu'il appartient à l'âme, au
corps ou aux choses extérieures, il se rapporte de différentes manières à la
raison, et par conséquent il est de nature à diversifier les vertus. Le bien de
l'homme, qui est l'objet de l'amour, de la concupiscence et du plaisir, peut
être considéré comme appartenant aux sens corporels ou à la perception
intérieure de l'âme, et cela, soit qu'il se rapporte à l'homme considéré en
lui-même quant à son corps ou quant à son âme, soit qu'il se rapporte à l'homme
considéré dans ses relations avec les autres. Tous ces divers aspects
diversifient la vertu, parce qu'ils impliquent divers rapports avec la raison.
Ainsi donc si l'on considere le bien que le tact perçoit et qui a pour objet la
conservation de la vie humaine dans l'individu ou dans l'espèce, comme les
jouissances de la table et les plaisirs charnels, il appartient à la vertu de
tempérance. Les plaisirs des autres sens n'étant pas violents, n'offrent à la
raison aucune difficulté (1). C'est pourquoi il n'est pas nécessaire qu'il y
ait une vertu
(I) Il nVa pas de vertus qui répondent aux
odeurs, aux sens et aux couleurs, ou plutôt tontes
pour les régler, parce que la vertu comme l'art
a pour objet ce qui est difficile, comme le dit Aristote (Eth. lib. ii, cap.
3). Le bien que les sens ne perçoivent pas, mais qui tombe sous la puissance
intérieure de l'àme et qui appartient à l'homme considéré en lui-même, est
l'argent et l'honneur : l'argent se rapporte de lui-même au bien du corps, et
l'honneur se rapporte à l'âme. On peut considérer ces biens d'une manière absolue,
selon qu'ils appartiennent à l'appétit concupiscible, ou bien comme accompagnés
d'une certaine difficulté, selon qu'ils appartiennent à l'irascible. Cette
distinction n'a pas lieu pour les biens qui délectent le tact, parce que ces
biens sont infimes et qu'ils ne conviennent à l'homme que suivant ce qu'il a de
commun avec les animaux. La vertu qui se rapporte à l'argent pris absolument,
selon qu'il est l'objet de la concupiscence, de la délectation ou de l'amour,
c'est la libéralité. Celle qui se rapporte à ce même bien accompagné d'une
certaine difficulté et considéré ainsi selon qu'il est l'objet de l'espérance,
c'est la magnificence. A l'égard de l'honneur pris d'une manière absolue et
considéré comme l'objet de l'amour, il y a une vertu qu'on appelle en grec
philotimia, c'est-à-dire amour de l'honneur. Mais si on le considère comme
accompagné d'une certaine difficulté selon qu'il est l'objet de l'espérance,
c'est alors la magnanimité. Ainsi la libéralité et Y amour des honneurs
paraissent résider dans le concupiscible -, la magnificence et la magnanimité
dans l'irascible. Le bien de l'homme considéré par rapport aux autres n'est pas
considéré comme difficile (1), mais on le prend dans un sens absolu comme
l'objet des passions du concupiscible. Ce bien peut être agréable à quelqu'un,
selon qu'il se livre à un autre en matière sérieuse, comme quand il s'agit
d'actions que la raison dirige vers la fin qui leur convient-, ou bien par
plaisanterie, quand il s'agit d'actions qui n'ont d'autre but que d'amuser, et
qui ne se rapportent pas à la raison de la même manière que les premières. En
matière sérieuse un individu se donne à un autre de deux manières : 1° Pour lui
être agréable par la convenance de ses paroles et de ses actes. C'est ce qui
appartient à la vertu qu'Aristote (Eth.Yú). ii, cap. 7) nomme l'amitié, et
qu'on peut appeler l'affabilité. 2° Un individu se livre à un autre pour se
découvrir à lui au moyen de ses paroles et de ses actions ; ceci appartient à
une autre vertu qu'on appelle la vérité. Car la manifestation de soi-même se
rapproche de la raison plus que la délectation, et les choses sérieuses s'y
rapportent plus directement que les choses plaisantes. C'est pour cela qu'à
l'égard du plaisir qu'on goûte dans le jeu, il y a une autre vertu qu'Aristote
appelle une honnête gaieté (Eth. lib. iv, cap. 8) (2). D'où
ilrésulte'évidemment que d'après ce philosophe ily;a dix vertus morales qui
règlent les passions, savoir : la force, la tempérance, la libéralité, la magni
ficence,magnanimité, Y amour de l'honneur,douceur, Y amitié, la vérité et la
gaieté franche et honnête. Ces vertus se distinguent selon la diversité des
matières, des passions ou des objets. En y ajoutant justice, qui se rapporte
aux opérations, on trouvera en tout onze vertus.
Il faut répondre au premier argument, que tous
les objets de la même opération selon l'espèce se rapportent de la même manière
à la raison, mais il n'en est pas ainsi de tous les objets de la môme passion,
parce que les opérations ne repugnent pas à la raison comme les passions (3).
c «s perceptions externes revenant au même
phénomène interne, la tempérance suffit.
I ) Parce <[iie selon qu'il est relevé ou
médiocre il n'est pas différent de lui-même. (2) Eu grec Vcutrapêlie ou la
helle humour.
(Ii) Ainsi la libéralité et la magnanimité sont
des vertus différentes qui se rapportent à l'amour dos richesses, parce que
cette passion sc rapporte elle-même de différentes manières à la raison.
Il faut répondre au second, que les passions sc
diversifient d'une manière et les vertus d'une autre, comme nous l'avons dit
(in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que le plus et
le moins ne diversifient pas l'espèce, sinon quand il en résulte des rapports
divers à l'égard delà raison.
Il faut répondre au quatrième, que le bien meut
plus fortement que le mal ; parce que le mal n'agit qu'en vertu du bien, comme
le dit saint Denis (De div. nom. cap. 4). De là il arrive que le mal n'offre
pas à la raison cette difficulté qui requiert une vertu à moins qu'il ne soit
excessif, ce qui semble être unique pour chaque genre de passion. C'est pour
cette raison qu'on n'admet qu'une vertu qui est la douceur pour régler la
colère ; de même il n'y en a qu'une qui règle l'audace, et c'est la force. Mais
le bien implique une difficulté qui requiert de la vertu, même quand il n'est
pas extrême dans le genre de telle ou telle passion c'est pour ce motif qu'il y
a différentes vertus morales qui règlent les concupiscences (1), comme nous
l'avons dit (in corp. art.).
QUESTION LXI.
DES VERTUS CARDINALES.
Après avoir parle de la distinction des vertus,
nous avons maintenant à nous occuper des vertus cardinales. — A ce sujet il y a
cinq questions qui se présentent : 1° Les vertus morales doivent-elles être
appelées cardinales ou principales? — 2° Du nombre de ces vertus. — 3° Quelles
sont-elles? — 4° Diffèrent-elles les unes des autres? — 5° Est-il convenable de
les diviser en vertus politiques, en vertus épuratoires, en vertus épurées et
en vertus exemplaires ?
ARTICLE I. — les vertus morales doivent-elles
être appelées cardinales ou principales ?
1. Il semble que les vertus morales ne doivent
pas recevoir le nom de vertus cardinales ou principales. Car les choses qui se
divisent par opposition sont simultanées par nature, comme le dit Aristote
(Catég. cap. De simult.). Ainsi l'une n'est pas plus principale que les autres.
Or, toutes les vertus divisent par opposition le genre de la vertu. Donc il n'y
en a aucune qu'on doive appeler principale.
2. La fin est plus principale que les moyens.
Or, les vertus théologales se rapportent à la fin, tandis que les vertus
morales se rapportent aux moyens. Donc les vertus morales ne doivent pas
recevoir le nom de vertus principales ou cardinales, mais cette expression
convient plutôt aux vertus théologales.
3. Ce qui existe par essence est plus principal
que ce qui existe par participation. Or, les vertus intellectuelles
appartiennent à ce qui est raisonnable par essence, et les vertus morales
appartiennent à ce qui est raisonnable par participation, comme nous l'avons
dit (quest. lviii, art. 1 et 2). Donc les vertus morales ne sont pas les vertus
principales, mais ce sont plutôt les vertus intellectuelles qui méritent ce
titre.
Mais c'est le contraire. Saint Ambroise
expliquant ces paroles de saint Luc (cap. vi) : Bienheureux les pauvres
d'esprit, dit (In Luc. lib. v) : Nous savons qu'il y a quatre vertus cardinales
: la tempérance, la justice, la prudence et la, force. Or, ces vertus sont des
vertus morales. Donc les vertus morales sont cardinales.
CONCLUSION. — Comme il n'y a que les vertus
morales qui maintiennent la droi-
Parce que la concupiscence sc l'apporte à
plusieurs objets divers, comme les plaisirs de la table, de la chair, du jeu,
etc.
ture de l'appétit, on leur donne exclusivement
le nom de cardinales ou de principales.
II faut répondre que quand nous parlons de la
vertu d'une manière absolue, nous entendons parler de la vertu humaine. Or, la
vertu humaine, comme nous l'avons dit (quest. lvi, art. 3), considérée dans la
perfection de sa nature, exige la droiture de l'appétit. Car la vertu ainsi
comprise rend non-seulement capable de bien agir, mais elle produit encore
l'usage qu'on doit faire de ses bonnes actions. C'est dans un sens imparfait
qu'on donne le nom de vertu à une qualité qui n'exige pas la droiture de
l'appétit, parce qu'elle se contente de donner au sujet la faculté de bien
agir, sans y joindre l'usage qu'on doit faire de cette aptitude (1). Or, il est
constant que ce qui est parfait l'emporte sur ce qui est imparfait; c'est
pourquoi on appelle principales les vertus qui impliquent la droiture de
l'appétit. Et ces vertus sont des vertus morales, à l'exception de la prudence
qu'on range parmi les vertus intellectuelles, mais qui est par sa matière (2)
une sorte de vertu morale, comme nous l'avons prouvé (quest. lviii, art. 3 ad
arg. 4). C'est donc avec raison qu'on place parmi les vertus morales les vertus
qu'on appelle principales ou cardinales.
Il faut répondre au premier argument, que quand
un genre univoque se divise en ses espèces, alors les parties de la division
sont égales par rapport au genre (3), quoique selon la nature de la chose une
espèce soit plus principale et plus parfaite qu'une autre, comme l'homme est
plus parfait que les autres animaux. Mais quand on divise un genre analogue (4)
qui s'entend de plusieurs choses qui sont proportionnelles entre elles, alors
rien n'empêche que l'une ne soit plus principale que l'autre, même selon la
raison formelle qui leur est commune. Ainsi on dit que la substance est un être
plus principal que l'accident. Or, telle est la division des vertus en divers
genres, parce que le bien rationnel qu'elles renferment ne se trouve pas dans
toutes de la même manière.
Il faut répondre au second, que les vertus
théologales sont supérieures à l'homme, comme nous l'avons dit (quest. lviii,
art. 3 ad 3). C'est pourquoi on ne les appelle pas, à proprement parler, des
vertus humaines, mais des vertus surhumaines ou divines.
Il faut répondre au troisième, que les vertus
intellectuelles autres que la prudence, quoiqu'elles soient plus principales
que les vertus morales relativement au sujet (5), ne le sont cependant pas
relativement à l'essence de la vertu qui se rapporte au bien qui est l'objet de
l'appétit.
ARTICLE II. — v a-t-il quatre vertus
cardinales?
4. Il semble qu'il n'y ait pas quatre vertus
cardinales. Car la prudence dirige les autres vertus morales, comme nous
l'avons dit (quest. lvii, art. 4). Or, ce qui dirige les autres est ce qu'il y
a de plus principal. Donc il n'y a que la prudence qui soit une vertu
principale.
2. Les vertus principales sont morales de
quelque manière. Or, ce qui nous dirige à l'égard des actions morales, c'est la
raison pratique et l'appétit qui lui est conforme, comme ledit Aristote [Eth.
lib. vi, cap. 2). Donc il n'y a que deux vertus cardinales.
(1) Telles sont les verius intellectuelles.
(2) Elle a pour matière les actes des vertus
mo-
rales qu'elle dirige.
(5) Elles participent également a la nature du
genre; ainsi l'animalité est également dans l'homme et la brute.
(4) On appelle analogue les choses qui sont
diverses, mais qui ont cependant entre elles de la ressemblance et du rapport,
(5) Les verius intellectuelles résident dans la
raison, tandis que les vertus morales résident dans l'appétit, et la raison est
plus noble que les puissances appétitives.
3. Parmi les autres vertus l'une est plus
principale qu'une autre. Or, pour qu'on donne le nom de vertu principale à une
vertu il n'est pas nécessaire qu'elle soit principale relativement à toutes les
autres, mais relativement à quelques-unes. Il semble donc qu'il y ait un nombre
de vertus principales beaucoup plus considérable.
Mais c'est le contraire. Saint Grégoire dit
(Moral, lib. ii, cap. 36) que tout l'édifice des bonnes oeuvres s'élève sur ces
quatre vertus.
CONCLUSION. —11 y a quatre vertus morales qui
sont principales ou cardinales, soit qu'on considère leurs principes formels,
soitîqu'on considère leurs sujets; ce sont la prudence, la justice, la
tempérance et la force.
Il faut répondre que pour faire une énumération
on peut considérer les choses d'après leurs principes formels ou d'après leurs
sujets (i); et de ces deux manières on trouve qu'il y a quatre vertus
cardinales. En effet le principe formel delà vertu dont nous parlons maintenant
est lc bien de la raison qu'on peut considérer de deux sortes : 1° Selon que ce
bien consiste dans l'acte môme de la raison, et alors il n'y a qu'une vertu
principale qu'on appelle la prudence. 2° Selon qu'il se trouve appliqué à autre
chose s'il se rapporte aux opérations, alors la vertu principale est la
justice. S'il se rapporte aux passions , en ce cas il est nécessaire de
distinguer deux vertus. Car il faut que la raison règle les passions d'après
les répugnances qu'elles lui offrent, et cette répugnance peut avoir lieu de
deux façons. Quelquefois elle s'élève quand la passion pousse à ce qui est
contraire à la raison. Alors il faut que la passion soit réprimée, et c'est de
là que la tempérance tire son nom. D'autres fois la passion éloigne au
contraire de ce que la raison commande ; c'est ce que fait la crainte du péril
ou du travail. Alors il est nécessaire que l'homme soit affermi dans ce- que la
raison lui prescrit afin qu'il ne s'en écarte pas, et c'est de là que la force tire
son nom. — On trouve le même nombre de vertus en les considérant
subjectivement. Car le sujet de la vertu dont nous parlons ici peut se
considérer de quatre manières; ou il est raisonnable par essence tel qu'est
l'entendement que la prudence perfectionne, ou il est raisonnable par
participation, et il se divise alors en trois parties : la volonté qui est le
sujet de la justice, le concupiscible qui est le sujet delà tempérance, et
l'irascible qui est le sujet do la force.
Il faut répondre au premier argument, que la
prudence est absolument parlant plus noble que toutes les autres vertus (2);
mais cela n'empêche pas les autres d'être des vertus principales, chacune dans
leur genre.
Il faut répondre au second, que le sujet qui
est raisonnable par participation sc divise en trois, comme nous l'avons dit
(in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que toutes les
autres vertus dont l'une est plus noble que l'autre se ramènent aux quatres
vertus que nous venons de citer, et quant au sujet et quant à leurs raisons
formelles (3). ARTICLE III. — v a-t-il d'autres vertus qu'on doive appeler
principales plutôt que celles-la ?
1. Il semble qu'il y ait d'autres vertus qui
doivent être plutôt appelées prin-
(1) Selon lc langage de la science actuelle on
peut les considérer objectivement et subjectivement.
(2)
Elle est la première de toutes les vertus morales parce qu'elle dirige
toutes les autres vers leurs fins.
(3) La magnanimité et la magnificence peuvent
avoir, par exemple, une certaine supériorité particulière ; niais la matière
des vertus cardinales est plus générale.
cipalcs quo les vertus cardinales. Car ce qu'il
y adcplusélevé dans chaque genre semble être ce qu'il y a de plus noble. Or* la
magnanimité l'ait ce qu'il y a de grand dans toutes les vertus, comme le dit
Aristote [Eth. lib. iv, cap. 3). Donc la magnanimité doit être surtout
considérée comme une vertu principale.
2. Ce qui affermit les autres vertus paraît
être la vertu la plus principale. Or, l'humilité est de cette nature. Car saint
Grégoire dit (in Ev. hom. vu) que celui qui réunit les autres vertus sans
l'humilité, ressemble à celui qui porte des pailles au vent. Donc l'humilité
semble être la vertu la plus importante.
3. Ce qu'il y a de plus parfait paraît être ce
qu'il y a de plus important. Or, la patience est ce qu'il y a de plus parfait,
d'après ces paroles de l'apôtre saint Jacques (Jac. i, 4) : Lapatience est
parfaite dans ses oeuvres. Donc la patience doit être considérée comme une
vertu principale.
Mais c'est le contraire. Cicéron (Mei. lib. ii,
De invent.) ramène toutes les autres vertus à ces quatre vertus cardinales.
CONCLUSION. — Il n'y a que quatre vertus
morales : la justice, la tempérance, la prudence et la force, qui méritent le
nom de vertus cardinales et principales, parce qu'elles dominent les autres par
leur généralité et parce que leur matière est plus noble et plus étendue que la
leur.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), ces quatre vertus cardinales se distinguent d'après les quatre
raisons formelles delà vertu dont nous nous occupons ici. Ces raisons existent
principalement dans certains actes ou dans certaines passions. Ainsi le bien
qui consiste dans l'acte de la raison se trouve principalement dans l'ordre ou
l'empire même de la raison, mais non dans le conseil, ni dans le jugement,
comme nous l'avons dit (quest. lvii, art. 1,2 et 5). De même le bien de la
raison, considéré dans les opérations conformes à ce qui est juste et à ce qui
est dû, se trouve principalement dans les échanges ou les partages qui se
rapportent à autrui sur le pied de l'égalité. Le bien quia pour objet de
réprimer les passions se trouve principalement dans les passions qu'il est le
plus difficile de réprimer, c'est-à-dire dans les délectations grossières des
sens. Le bien qui a pour but d'affermir la volonté dans le bien que la raison
lui prescrit et de résister à l'impétuosité des passions, se trouve surtout
dans les dangers de mort contre lesquels il est très-difficile de se tenir
ferme et inébranlable. Nous pouvons donc considérer de deux manières les quatre
vertus que nous avons désignées : 1° Nous pouvons les considérer d'après leurs
raisons formelles, universelles, et dans ce sens on appelle principales celles
qui sont la source générale de toutes les autres. Ainsi toute vertu qui fait le
bien d'après une considération purement rationnelle mérite le nom de prudence;
toute vertu dont les actes ont pour objet de rendre ce qui est dû et de faire
ce qui est juste, mérite le nom dejustice; toute vertu qui calme les passions
et qui les réprime, s'appelle tempérance; et toute vertu qui fortifie l'esprit
contre les passions quelles qu'elles soient reçoit le nom de force. C'est ainsi
qu'un très-grand nombre de philosophes et de Pères de l'Eglise parlent de ces
vertus. Par là on voit que les autres leur sont subordonnées; ce qui coupe
court à toute objection. 2° On peut considérer ces vertus selon la dénomination
qu'elles empruntent à ce qu'il y a de principal dans la matière qui leur est
propre. A ce titre elles sont des vertus spéciales distinctes des autres, mais
elles sont principales relativement à elles. Par exemple, c'est la prudence qui
commande ; c'est Injustice qui règle ce qu'on se doit entre égaux ; c'est la
tempérance qui modère les passions charnelles ; c'est la force qui nous
fortifie contre les périls de la mort. Toutes les objections tombent par là
même : parce que les autres vertus peuvent être dominantes sous certains
rapports, mais celles-ci le sont relativement à la matière (1), comme nous
l'avons dit (in corp. art.).
ARTICLE IV. — LES QUATRE VERTUS CARDINALES
DIFFÈRENT-ELLES LES UNES
DES AUTRES?
1. Il
semble que les quatre vertus que nous venons d'énumérer ne soient pas des
vertus diverses et distinctes les unes des autres. Car saint Grégoire dit (Mor.
lib. xxii, cap. 1) : La prudence n'est pas vraie, si elle n'est pas juste,
tempérante et forte ; la tempérance n'est pas parfaite, si elle n'est pas forte,
juste et prudente; la force n'est pas entière, si elle n'est pas prudente,
tempérante et juste ; et la justice n'est pas réelle, si elle n'est pas
prudente, forte et tempérante. Or, il n'en serait pas ainsi si les quatre
vertus cardinales étaient distinctes les unes des autres. Car les différentes
espèces du môme genre ne servent pas ainsi réciproquement d'attribut l'une à
l'autre. Donc ces vertus ne sont pas distinctes les unes des autres.
2. Quand deux choses sont distinctes l'une de
l'autre, ce qui s'attribue à l'une ne s'attribue pas à l'autre. Or, on attribue
à la force ce qui appartient à la tempérance. Car saint Ambroise dit (De offic.
lib. i, cap. 36) que c'est avec raison qu'on donne le nom de force à cette
vertu qui fait qu'on triomphe de soi-même, et qu'on ne se laisse amollir et
entraîner par aucun attrail. Et il dit de la tempérance (Ib. cap. 43 et 45),
qu'elle règle et dirige tout ce que nous pensons devoir faire ou dire. Il
semble donc que ces vertus ne soient pas distinctes l'une de l'autre.
3. Aristote dit (Eth. lib. n, cap. 4) que les
conditions requises pour la vertu sont : 1° Qu'on sache ce qu'on fait. 2° Que
l'action soit le résultat d'une détermination réfléchie et qu'elle ait un
motif. 3° Qu'on s'attache d'une manière ferme et invariable aux dispositions
qu'on a déterminées. Or, la première de ces conditions semble appartenir à la
prudence, qui est la droite raison de ce qu'on doit faire ; la seconde se
rapporte à la tempérance, qui nous empêche de nous déterminer par passion, mais
qui nous porte à agir par raison en mettant un frein aux passions; la
troisième, qui fait que nous agissons en vue de notre fin légitime, implique
une certaine droiture qui semble appartenir à la justice. Enfin la fermeté et
l'invariabilité de nos dispositions est un effet de la force. Donc toutes ces
vertus sont des vertus générales relativement à toutes les autres, par
conséquent elles ne sont pas distinctes.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
mor. Eccl. lib. i, cap. 15) que la vertu se divise en quatre parties, selon les
diverses affections que produit l'amour, et il ajoute que c'est de là que
sortent les quatre vertus cardinales. Donc ces quatre vertus sont distinctes
lés unes des autres.
CONCLUSION. — Les quatre vertus cardinales sont
distinctes les unes des autres, puisque chacune d'elles a sa matière spéciale.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc.), ces quatre vertus cardinales sont considérées par divers auteurs
de deux manières. Les uns les considèrent comme indiquant certaines conditions
générales de l'esprit humain qui se trouvent dans toutes les vertus. Ainsi la
prudence ne serait rien autre chose qu'une certaine droiture de jugement qui se
manifesterait dans toutes les actions et à l'égard de toute espèce de matière.
La justice serait cette droiture de l'esprit par laquelle l'homme fait ce qu'il
(I) Ainsi la magnanimité, l'humilité et la
patience peuvent avoir uue excellence particulière.
mais leur excellence ne provient pas de la
matière à laquelle elles se rapporteur
doit en toute circonstance. La tempérance
serait cette disposition de l'àme qui impose un frein à toutes les passions et
à toutes les actions pour les empêcher d'aller au delà des limites qui doivent
les circonscrire. Enfin la force serait une autre disposition qui affermit
l'âme dans ce que la raison lui prescrit, et qui lutte ainsi contre
l'impétuosité des passions ou contre la peine qu'on'trouve dans l'action. Ces
quatre distinctions n'impliquent pas une diversité d'habitudes vertueuses par
rapport à la justice, la tempérance et la force. Car toute vertu morale par là
même qu'elle est une habitude doit avoir une certaine fermeté afin de ne pas se
laisser ébranler par ce qui lui est contraire, et c'est cette fermeté que nous
avons dit qu'on attribuait à la force. Par là même qu'elle est une vertu, il
faut qu'elle se rapporte au bien qui implique lui-même ce qui est droit, et ce
qui est dû, c'est-à-dire ce que l'on dit appartenir à la justice. Enfin par là
même que la vertu morale participe à la raison, il faut qu'en toutes choses
elle en suive la règle et qu'elle n'aille pas au delà, et c'est là ce qu'on
rapporte à la tempérance. il n'y a donc que le discernement ou le jugement
qu'on attribue à la prudence qui paraisse une habitude distincte des trois
autres; parce qu'il appartient à la raison par essence, tandis que les trois
autres n'impliquent qu'une participation de la raison selon qu'elle s'applique
d'une certaine manière aux passions ou aux actions. Ainsi d'après cette théorie
la prudence serait une vertu distincte des trois autres, mais celles-ci ne
seraient pas distinctes entre elles. Car il est évident que ce serait une seule
et même vertu considérée comme habitude, comme vertu, et comme vertu morale.
Mais d'autres auteurs considèrent avec plus de raison ces quatre vertus comme
étant distinctes d'après leurs matières spéciales. En effet chacune d'elles se
rapporte à une matière unique qui fait principalement ressortir le caractère
général d'où elles tirent leur nom (1), comme nous l'avons dit (art. préc).
D'après cela il est évident que ces vertus sont des habitudes différentes que
la diversité de leurs objets rend distinctes.
11 faut répondre au premier argument, que saint
Grégoire parle de ces quatre vertus prises dans la première acception. Ou bien
on peut dire que ces quatre vertus servent d'attributs l'une à l'autre à cause
de la réciprocité de leur influence. Car ce qui appartient à la prudence reflue
sur les autres vertus, puisqu'elles sont dirigées par elle, et les autres
vertus influent les unes sur les autres parla raison que celui qui peut ce qui
est le plus difficile peut ce qui l'est moins. Par conséquent celui qui peut
réprimer les désirs des jouissances charnelles et les maintenir dans de justes
bornes, ce qui est très-difficile, devient par là même plus apte à contenir
l'audace dans le danger de mort et à l'empêcher d'aller trop loin, ce qui est
d'ailleurs beaucoup plus facile, et c'est en ce sens qu'on dit que la force est
tempérante. On dit aussi que la tempérance est forte par suite de l'influence
que la force exerce sur la tempérance. Car celui que la force rend ferme et
inébranlable en présence de la mort, ce qui est très-difficile, devient plus
apte à résister fermement à l'impétuosité des passions. Car, comme le dit
Cicéron [De o flic. lib. i), il D'est pas naturel que celui que la crainte n'a
pu briser le soit par la cupidité, ni «pie celui que le travail n'a pu vaincre
puisse être quelquefois vaincu par la volupté.
La réponse au second argument est parla même
évidente. Car si la tempérance met des bornes en tout et que la force
prémunisse l'esprit contre l'attrait des plaisirs, c'est parce que ces vertus
désignent certaines conditions
(I) On a déterminé, la diversité de leurs
matières dans l'article précédent.
générales ou parce qu'elles influent les unes
sur les autres, comme nous venons de le dire.
Il faut répondre au troisième, que ces quatre
conditions générales qu'Aristote met à la vertu ne sont pas propres aux vertus
(1) que nous avons indiquées, mais elles peuvent leur être appropriées de la
manière que nous avons dit [in corp. art.).
ARTICLE V. — est-il convenable de diviser
les vertus cardinales en vertus politiques, ëpuratoires, épurées et
exemplaires?
1. H
semble qu'on ait à tort divisé ces quatre vertus en vertus exemplaires,
épuratoires, épurées et politiques. Car, comme le dit Macrobe (Sup. Som. Scip.
lib. i, cap. 8), les vertus exemplaires sont celles qui résident clans
l'entendement divin. Or, Aristote dit (Eth. lib. x, cap. 8 j qu'il est ridicule
d'attribuer à Dieu la justice, la force, la tempérance et la prudence. Donc ces
vertus ne peuvent être des vertus exemplaires.
2. Les vertus de l'esprit épuré sont celles qui
existent sans passion. Car Macrobe dit : que la tempérance de l'esprit épuré consiste
non pas à réprimer les cupidités terrestres, mais à les oublier complètement;
et la force consiste à ignorer les passions, mais non à les vaincre. Or, nous
avons dit (quest. lix, art. 2 et 5) que les vertus cardinales ne peuvent
exister sans les passions. Donc elles ne peuvent être des vertus de l'esprit
épuré.
3. Les
vertus épuratoires sont les vertus de ceux qui fuient les choses humaines pour
ne s'appliquer qu'aux choses divines. Mais cela paraît un vice. Car Cicéron dit
(De offic. lib. i) : Ceux qui méprisent ce que la plupart admirent, les emplois
et la puissance, non-seulement je ne les trouve pas dignes de louanges, mais je
les crois au contraire répréhensibles. Donc il n'y a pas de vertus épuratoires.
4. On
appelle vertus politiques celles par lesquelles les hommes de bien pourvoient
aux intérêts de la république et protègent les villes. Or, il n'y a que la
justice légale qui se rapporte au bien général, comme le dit Aristote (Eth.
lib. v, cap. 1). Donc on ne doit pas donner ce nom aux autres vertus.
Mais c'est le contraire. Macrobe dit (Sup.
Soin. Scip. lib. i, cap. 8) : Plotin, qui fut avec Platon le prince des
philosophes, disait qu'il y a quatre genres de vertus : les premières sont les
vertus politiques ; les secondes les vertus épuratoires ou purgatives ; les
troisièmes celles qui appartiennent à l'esprit déjà purifié ; et les quatrièmes
les vertus exemplaires.
CONCLUSION. — Parmi les vertus cardinales les
unes sont politiques et les autres purgatives,les unes appartiennent à l'esprit
purifié et les autres sont exemplaires.
Il faut répondre que, comme le dit saint
Augustin (De mor. Eccl. lib. i, cap. 6), il faut que l'âme imite quelque chose
pour que la vertu puisse naître en elle, et ce quelque chose que nous devons
imiter pour bien vivre, c'est Dieu. Il est donc nécessaire que l'exemplaire de
la vertu humaine préexiste en Dieu comme les raisons de toutes choses
préexistent en lui. Par conséquent on peut considérer la vertu selon qu'elle
existe exemplairement en Dieu, et c'est en ce sens qu'on dit que les vertus
sont exemplaires. Ainsi la prudence en Dieu c'est son entendement divin ; la
tempérance c'est le retour de son entendement sur lui-même, comme en nous on
appelle tempérance ce qui rend le concupiscible conforme à la raison; la force
de Dieu c'est son immutabilité ; et sa justice est l'observation de la loi
éternelle dans ses oeuvres, comme le dit Plotin (cit. à Macrob. ut sup.) —
L'homme étant
(I) Les conditions générales qu'Aristote
désigne sont communes à toutes les vertus.
par sa nature appelé à vivre en société, ces
vertus qui existent dans riiomme selon la condition de sa nature reçoivent le
nom de politiques quand l'homme en fait usage pour se bien conduire
relativement à la société dont il est membre. Nous en avons déjà parlé sous ce
rapport. —Mais parce qu'il est aussi dans la nature de l'homme de s'élever,
autant qu'il peut, vers les choses divines, comme le dit Aristote (Eth. lib. v,
cap. 7), et que ceci d'ailleurs nous est fréquemment recommandé dans les
saintes Ecritures, selon ces paroles de saint Matthieu (Matth, v, 48) :
Soyezpar faits comme votre Père céleste est parfait; il est nécessaire
d'admettre certaines vertus intermédiaires entre les vertus politiques qui sont
des vertus humaines et entre les verius exemplaires qui sont des vertus
divines. Ces vertus se distinguent d'après la diversité de leur mouvement et de
leur terme. Ainsi il y a les vertus de ceux qui s'élèvent et qui tendent à
ressembler à Dieu, et ce sont celles qu'on appelle purgatives ou épuratoires.
Telle est, par exemple, la prudence qui méprise toutes les choses mondaines
pour contempler les choses divines et qui dirige exclusivement vers Dieu toutes
les pensées de l'âme ; telle est la tempérance qui néglige autant que la nature
le permet tout ce qui est nécessaire aux besoins du corps. La force fait alors
que l'âme ne s'effraye pas de quitter le corps et d'aller dans un autre monde ;
et la justice porte l'âme à se soumettre à toutes les lois qui peuvent la
diriger dans la voie du salut où elle est entrée. — Enfin il y a des vertus qui
sont celles de ceux qui sont parvenus à se rendre semblables à Dieu et qu'on
appelle pour ce motif les vertus de V esprit purifié ou vertus épurées. Alors
la prudence ne contemple que les choses divines ; la tempérance ne connaît pas
les cupidités delà terre; la force ignore les passions, la justice fait une
perpétuelle alliance avec l'entendement divin, en l'imitant. Ces vertus sont
celles des bienheureux ou des âmes les plus parfaites qu'il y ait en ce monde
(1).
Il faut répondre au premier argument,
qu'Aristote parle de ces vertus selon qu'elles se rapportent aux choses
humaines ; par exemple de la justice qui a pour objet les ventes et les achats
; laforcequi regarde la crainte ; latempérancc qui règle la concupiscence ; en
ce sens il est ridicule de les attribuer à Dieu.
Il faut répondre au second, que les vertus
humaines, c'est-à-dire les vertus des hommes qui vivent en ce monde, règlent
les passions, tandis que les vertus de ceux qui sont arrivés à la béatitude
parfaite sont sans passion (2). C'est ce qui fait dire à Plotin (loc. cit.) que
les vertus politiques adoucissent les passions, c'est-à-dire qu'elles les
ramènent à un juste milieu ; les vertus purgatives les détruisent; les vertus
de l'esprit purifié les oublient, et qu'à l'égard des vertus exemplaires le mot
de passion ne peut pas môme être prononcé ; bien qu'on puisse d'ailleurs
observer qu'en parlant des passions ce philosophe entend certains mouvements
déréglés.
Il faut répondre au troisième, qu'abandonner
les choses humaines quand ily a nécessité de s'en charger, c'est une faute,
mais dans une autre circonstance c'est une vertu. Aussi Cicéron dit lui-même un
peu avant le passage cité : qu'il ne faut pas faire un reproche à ceux qui ont
consacré leur génie à l'étude, ni à ceux qui manquent de santé et qui ne
pouvaient pour une cause grave s'occuper des affaires publiques, s'ils ont
laissé à d'autres le soin et la gloire d'administrer leur pays. Ce qui
d'ailleurs est d'accord avec ces paroles de saint Augustin (De civ. Dei, lib.
xix, cap. 19) qui dit : L'amour de la vérité sanctifie
(1 ) Dans cet article saintThomas reproduit
presque les expressions de Macrobe qui expose le sentiment de Plotin, ce qui
prouve que les théologiens du moyen ùge n'étaient pas aussi exclusifs qu'on l'a
prétendu sous lc rapport philosophique.
(2) Dans la gloire les bienheureux sont
complètement affranchis du joug des passions.
lc repos qu'il cherche; la charité se dévoue
aux oeuvres de justice qu'elle accepte. S'il n'y a personne pour lui imposer ce
fardeau, elle donne ses loisirs à la contemplation de la vérité; mais si on le
lui impose elle le reçoit parce que la charité lui en fait un devoir.
II faut répondre au quatrième, qu'il n'y a que
la justice légale qui se rapporte directement au bien général; mais elle peut y
faire rapporter toutes les autres vertus par l'empire qu'elle exerce sur elles,
comme le dit Aristote lui-même (Eth. lib. v, cap. 1). Car il est à remarquer
que les vertus politiques telles que nous les comprenons ici ont pour objet
non-seulement de bien agir dans l'intérêt général, mais encore de faire le bien
relativement aux parties delà société entière, par exemple relativement à une
maison ou à une personne en particulier.
QUESTION LXII.
DES VERTUS THÉOLOGALES.
Après avoir parlé des vertus cardinales, nous
avons à nous occuper des vertus théologales. — A ce sujet quatre questions se
présentent : l° Y a-t-il des vertus théologales? — 2" Les verius
théologales se distinguent-elles des verius inîellcctuelles et morales? — 3°
Combien y a-t-il de vertus théologales et quelles sont-elles? — 4" De leur
ordre.
ARTICLE I. — y a-t-il des vertus théologales?
4. Il semble qu'il n'y ait pas de vertus
théologales. Car, comme le dit Aristote (Phys. lib. vu, cap. 47), la vertu est
la disposition de ce qui est parfait à l'égard de ce qu'il y a de meilleur. Par
parfait on entend ce qui est disposé conformément à la nature. Or, ce qui est
divin est supérieur à la nature de l'homme. Donc les vertus théologales ne sont
pas des vertus que l'homme puisse avoir.
2. On donne le nom de vertus théologales à des
vertus qui sont en quelque sorte divines. Or, les vertus divines sont des
vertus exemplaires, comme nous l'avons dit (quest. lxi, art. 5), et ces vertus
ne sont pas en nous, mais en Dieu. Donc les vertus théologales ne sont pas des
vertus accessibles à l'homme.
3. On appelle vertus théologales celles qui
nous mettent en rapport avec Dieu comme avec notre premier principe et avec
notre fin ^dernière. Or, l'homme par la nature même de sa raison et de sa
volonté se rapporte à son premier principe et à sa fin dernière. Donc nous
n'avons pas besoin deshabitudes des vertus théologales pour que notre raison et
notre volonté se rapportent à Dieu.
Mais c'est le contraire. Les préceptes de la
loi ont pour objet des actes de vertu. Or, la loi de Dieu ordonne des actes de
foi, d'espérance et de charité. Car il est écrit (Eccl. ii, 8) : Fous qui
craignez Dieu, croyez en lui; espérez en lui; aimez-le. Donc la foi,
l'espérance et la charité sont des vertus qui se rapportent à Dieu. Donc ce
sont des vertus théologales.
CONCLUSION.— Indépendamment des vertus morales
qui peuvent aider l'homme à arriver à sa fin naturelle, il y a d'autres vertus
infuses qui lui sont nécessaires pour arriver à sa fin surnaturelle et qu'on
appelle vertus théologales.
Il faut répondre que la vertu perfectionne
l'homme relativement aux actes par lesquels il s'élève à la béatitude, comme
nous l'avons prouvé (quest. m, art. 5; quest. ii, art. 7, et quest. lv, art.
3). Or, il y a pour 1 homme deux sortes de béatitude ou de félicité, comme nous
l'avons dit (quest. m, art. 2 ad 4,,etart.5, etqucst. v, art. 5). L'une est
proportionnée à sa nature, et il peut y parvenir au moyen de ses facultés
naturelles. L'autre surpasse sa nature, et il ne peut l'atteindre que par la
vertu divine selon qu'il participe à l'essence de Dieu, suivant le témoignage
de saint Pierre (II. Pet. i) qui dit que par le Christ nous avons été rendus
participant de la nature divine. Et comme cette espèce de béatitude surpasse
les forces de la nature humaine, les facultés naturelles par lesquelles l'homme
peut faire le bien conformément à sa nature ne suffisent pas pour l'élever
jusqu'à cette félicité. C'est pourquoi il faut que Dieu surajoute à l'homme des
principes qui lui permettent d'arriver à sa fin surnaturelle, comme il arrive à
sa fin naturelle par les facultés qu'il a naturellement reçues, et ce sont ces
principes qu'on appelle des vertus théologales. On leur donne ce nom parce
qu'elles ont Dieu pour objet en ce sens qu'elles nous rapportent directement à
lui; ou parce qu'il n'y a que Dieu qui puisse les infuser en nous; ou enfin
parce qu'il n'y a que la révélation divine qui nous les ait fait connaître au
moyen des saintes Ecritures (1).
Il faut répondre au premier argument, qu'on
peut attribuer une nature à une chose dedeux manières (2). 1° Elle peut lui
être attribuée essentiellement, et en ce sens les vertus théologales surpassent
la nature humaine. 2° Elle peut lui être attribuée par participation, comme le
bois enflammé participe de la nature du feu, et c'est de cette manière que
l'homme participe à la nature divine, comme nous l'avons déjà dit (in corp.
art.). Par conséquent ces vertus conviennent à l'homme selon la nature dont il
participe.
Il faut répondre au second, qu'on ne dit pas
que ces vertus sont divines comme si elles rendaient Dieu vertueux, mais on le
dit parce qu'elles sont les moyens par lesquels Dieu nous rend vertueux et nous
élève jusqu'à lui. Donc ce ne sont pas des vertus exemplaires, mais ce sont
plutôt des vertus copiées ou imitées de ce divin motièle.
Il faut répondre au troisième, que la raison et
la volonté se rapportent naturellement à Dieu selon qu'il est le principe et la
fin de notre nature et d'une manière proportionnée à la nature elle-même (3).
Mais ces deux facultés ne peuvent par les forces de la nature s'élever jusqu'à
lui selon qu'il est l'objet de la béatitude surnaturelle.
ARTICLE II. — les vertus théologales se distinguent-elles
des vertus intellectuelles et morales (4)?
1.11 semble que les vertus théologales ne se
distinguent pas des vertus morales et intellectuelles. Car les vertus
théologales quand elles sont dans l'âme humaine doivent la perfectionner,
relativement à la partie intellectuelle ou relativement à la partie appétitive.
Or, les vertus qui perfectionnent la partie intellectuelle sont appelées vertus
intellectuelles, et celles qui perfectionnent la partie appétitive reçoivent le
nom de vertus morales. Donc les vertus théologales nese distinguent pas des
vertusmoralcs et intellectuelles.
2. On appelle vertus théologales celles qui
nous rapportent à Dieu. Or, parmi les vertus intellectuelles il y en a une qui
nous rapporte à Dieu, c'est la sagesse qui a pour objet les choses divines,
puisqu'ellecontemple la cause
H ) C'est «le, là qu'est venu le mot théologale
qui signilie discours ou parole de Dieu parce que ces vertus ne nous sont
connues que par la parole divine.
(2) Ou si l'on veufplus clairement on peut
considérer la nature en elle-même ou dans la vertu divine a laquelle elle
participe.
(5) C'est-à-dire nous pouvons par nos facultés
naturelles le connaître et l'aimer comme auteur do la nature, mais non comme
auteur de la grâce.
(4) L'Ecriture nous montre dans une foule
d'endroits la supériorité des vertus théologales sur les vertusmoralcs (I. Cor.
xiii : Et adhuc excellentiorem viam vobis demonstro1.). Cor. n) : Oculus non
vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit, quae praeparávit Deus his
qui diligunt illum (Is. lxiv) : Oculus non vidit, Deus, absque te, quae
proeparasti diligentibus te.
la plus élevée. Donc les vertus théologales ne
diffèrent pas des verius intellectuelles.
3.
Saint Augustin dit (De mor. Eccl. lib. i, cap. 45) qu'il y a évidemment
dans les quatre vertus cardinales un ordre
d'amour. Or, l'amour est la cha-
rité qu'on place parmi les vertus théologales.
Donc les vertus morales ne se
distinguent pas de ces vertus.
Mais c'est le contraire. Ce qui est supérieur à
la nature humaine se distingue de ce qui en découle. Or, les vertus théologales
sont supérieures à la nature de l'homme, laudisque les vertus intellectuelles
et morales en sont l'effet, comme nous l'avons vu (quest. lviii, art. 4 et 5).
Donc elles sont distinctes entre elles.
CONCLUSION. — Les vertus théologales ne sont
pas de même espèce que les vertus morales et intellectuelles, parce que l'objet
de celles-ci ne surpasse pas les forces de la nature humaine.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. liv, art. 2), les habitudes se distinguent sous le rapport de l'espèce
en raison de la différence formelle des objets. Or, l'objet des vertus
théologales, c'est Dieu qui est la fin dernière des êtres, et qui surpasse les
connaissances de notre raison, tandis que l'objet des vertus morales et
intellectuelles peut être compris par l'intelligence humaine. Donc les vertus
théologales ne sont pas de la même espèce que les vertus morales et
intellectuelles.
Il faut répondre au premier argument, que les
vertus intellectuelles cf morales perfectionnent l'intellect et l'appétit de
l'homme d'une manière proportionnée à sa nature, tandis que les vertus
théologales les perfectionnent surnaturellement.
II faut répondre au second, que la sagesse dont
Aristote fait une vertu intellectuelle contemple les choses divines selon
qu'elles sont accessibles à la raison humaine; tandis que la vertu théologale
se rapporte à ces mêmes choses selon qu'elles surpassent notre raison.
Il faut répondre au troisième, que quoique la
charité soit amour, tout amour n'est cependant pas charité. Ainsi quand on dit
que toute vertu est une espèce d'amour, on peut entendre par là ou l'amour en
général ou la charité. Quand on entend l'amour en général, si l'on dit que
toute vertu est une espèce d'amour, cela signifie que toutes les vertus
cardinales supposent nécessairement une affection quelconque, et l'on sait que
l'amour est le principe et la raison de toute affection, comme nous l'avons dit
(quest. xxv, art. 4 et 2). Mais si on entend parler de la charité, cela ne
signifie pas quo toute autre vertu soit essentiellement la charité elle-même,
mais seulement que toutes les autres vertus dépendent de celle-là de quelque
manière, comme nous le verrons (quest. lxii, art. 4 et 2" 2" quest
xxiii, art. 7 et 8).
ARTICLE III. — est-il convenable de
mettre. la foi, l'espérance et la charité ac nombre des vertus
théologales?
4. Il
semble qu'on ait tort de faire de la foi, de l'espérance et de la charité
trois vertus théologales. Car les vertus
théologales se rapportent à la béati-
tude divine comme l'inclination de la nature à
la fin qui lui est propre.
Or, parmi les vertus qui se rapportent à la fin
naturelle, il n'y en a qu'une
seule qui soit naturelle, c'est l'intelligence
des principes. Donc on ne doit
admettre qu'une seule vertu théologale.
2. Les vertus théologales sont plus parfaites
que les vertus intellectuelles et morales. Or, on ne place pas la foi parmi les
vertus intellectuelles, mais on la considère comme quelque chose de moins
qu'une vertu, puisqu'elle est une connaissance imparfaite. De même parmi les
vertus morales on ne
148
SOMME THEOLOGICAE DE SAINT THOMAS.
place pas l'espérance, mais on la regarde comme
inférieure à une vertu, puisque c'est une passion. Donc à plus forte raison ne
peut-on pas en faire une des vertus théologales.
3. Les vertus théologales rapportent l'âme de 1
homme à Dieu. Or, l'âme de l'homme ne peut être élevée à Dieu que par sa partie
intellectuelle où résident l'intelligence et la volonté. Donc il ne doit y
avoir que deux vertus théologales, l'une qui perfectionne l'intelligence et l'autre
qui perfectionne la volonté.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (I. Cor.
xiii, 13) : Ces trois vertus, la foi, Vespêrance, la charité, existent
maintenant.
CONCLUSION. — 11 y a trois vertus théologales
au moyen (lesquelles l'homme peut par son intelligence et sa volonté arriver à
la béatitude surnaturelle; ces trois vertus sont la foi, l'espérance ei la
charité.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1), les vertus théologales mènent l'homme à sa béatitude surnaturelle de
la même manière que l'inclination de sa nature le mène à la lin qui lui est
naturelle. Or, il arrive à sa fin naturelle par deux moyens : 1° par sa raison
ou son intelligence, parce que cette faculté renferme les premiers principes
généraux que nous connaissons par la lumière naturelle de l'intellect, et d'où
la raison procède dans la spéculation aussi bien que dans la pratique ; 2° par
la droiture de la volonté qui tend naturellement au bien que la raison
approuve. Mais ces deux facultés ne peuvent s'élever à la béatitude
surnaturelle. Car, comme lc dit l'Apôtre (I. Cor. n, 9) : L'oeil n'a point vu,
l'oreille n'a point entendu, le coeur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu a
préparé pour ceux qui l'aiment. Il faut donc que sous ce double rapport on
ajoute surnaturellement à l'homme quelque chose qui lui permette d'arriver à sa
fin surnaturelle. Et d'abord relativement à l'intellect il faut qu'on y
surajoute des principes surnaturels qui soient perçus par la lumière divine, et
ce sont ces principes qui sont les objets de la foi. Ensuite, par rapport à la
volonté qui meut l'homme vers sa fin, il faut que son intention soit dirigée
vers la fin surnaturelle comme vers une chose qu'elle peut atteindre, et c'est
ce que fait l'espérance. Enfin la volonté doit s'unir à elle spirituellement,
et par suite de cette union sc transformer en elle en quelque sorte, ce qui est
l'effet de la charité. Car l'appétit ou le désir de tous les êtres se porte
naturellement vers la fin qui leur est propre, et ce mouvement provient de la
conformité qu'il y a entre les êtres et leur lin.
Il faut répondre "m premier argument, que
l'intellect a besoin d'espèces intelligibles par lesquelles il comprenne; c'est
pour ce motif qu'il y a en lui une habitude naturelle surajoutée à la
puissance. Au contraire la volonté suffit par elle-même pour arriver
naturellement à sa fin ; elle a tout ce qu'il faut sous le rapport de
l'intention, comme sous le rapport de sa conformité avec elle. Mais à l'égard
de ce qui est au-dessus de la nature, aucune puissance ne peut par elle-même
s'y élever. C'est pour cette raison qu'il faut qu'une habitude surnaturelle
vienne se surajouter à l'intelligence ainsi qu'à la volonté.
Il faut répondre au second, que la foi et
l'espérance impliquent une certaine imperfection ; parce que la foi a pour
objet ce qu'on ne voit pas, et l'espérance ce qu'on ne possède pas; par
conséquent quand la foi et l'espérance sc rapportent à des choses qui sont
soumises à la puissance humaine, elles sont inférieures à la vertu. Mais avoir
la foi et l'espérance à l'égard de ce qui surpasse la nature humaine, c'est une
chose qui est au dessus de toutes les verius dont l'homme est capable, selon
cette parole de l'Apôtre (I. Cor. i, 25) : La faiblesse de Dieu est plus forte
que les hommes.
Il faut répondre au troisième, que dans
l'appétit il y a deux choses: le mouvement vers la fin et sa conformité avec
elle, qui est l'effet de l'amour. Par conséquent il faut que dans l'appétit
humain il y ait deux vertus théologales, l'espérance et la charité.
ARTICLE IV. — LA foi EST-ELLE AVANT l'eSPÉHANCE
ET L'ESPÉRANCE AVANT
LA CHARITÉ (I)?
1. Il
semble que les vertus théologales ne soient pas ordonnées de telle façon que la
foi soit avant l'espérance et l'espérance avant la charité. Car la racine est
avant ce qui en sort. Or, la charité est la racine de toutes les vertus, selon
ces paroles de l'Apôtre (Eph. m, 47) : Vous devez être enracinés et fondés dans
la charité. Donc la charité est antérieure aux autres vertus.
2.
Saint Augustin dit (De doct. christ, lib. i, cap. 37) : On ne peut aimer
une chose si l'on ne croit qu'elle existe. Or, si l'on croit et si Von aime,
c'est en bien agissant qu'on parvient à espérer. Il semble donc que la Ibi
précède la charité et la charité l'espérance.
3.
L'amour est le principe de toute affection, comme nous l'avons dit
(quest. xxv, art. 2). Or, l'espérance désigne une certaine affection ; car
c'est une passion, comme nous l'avons vu (quest. xxvi, art. 2). Donc la charité
qui est l'amour précède l'espérance.
Mais c'est le contraire. En énumérant ces
vertus l'Apôtre conserve cet ordre, car il dit (I. Cor. xiii, 43) : La foi,
l'espérance et la charité existent maintenant.
CONCLUSION. — Quoique dans l'ordre de
perfection la charité qui est la forme et la racine de toutes les vertus soit
avant l'espérance et la foi; cependant dans l'ordre de génération la foi
précède l'espérance et l'espérance la charité.
Il faut répondre qu'on distingue deux sortes
d'ordre, l'ordre de génération et l'ordre de perfection. Selon l'ordre de
génération d'après lequel la matière est avant la forme, l'imparfait (2) avant
le parfai t, la foi précède, dans le même sujet, l'espérance, et l'espérance
précède la charité relativement aux actes : car les habitudes sontinfuses simultanément.
En eííetle mouvement appétitif ne peut se porter vers une chose par
l'espéranceou l'amour qu'autant qu'elle aété perçue préalablement par les sens
ou l'intellect. Or, l'intellect perçoitpar la foi ce qu'il espère et ce qu'il
aime ; par conséquent il faut que dans l'ordre de génération la foi précède
l'espérance et la charité. De même un homme aime une chose, parce qu'il la
considère comme son bien. Or, par là même que l'homme espère pouvoir retirer
d'une chose un avantageai considère cet objet danslequel il met son espérance
comme son bien ; par conséquent de ce qu'il espère une chose il estdisposéà
l'aimer, et ainsi l'espérance précède la charité relativement à l'acte dans
l'ordre de génération. Mais dans l'ordre de perfection la charité précède la
foi et l'espérance, parce que la foi aussi bien que l'espérance tirent de la
charité leur forme et acquièrent par elle leur perfection (3). Ainsi la charité
est la mere de toutes les vertus et elie en est la racine, parce que toutes
reçoivent d'elle leur forme, comme nous le dirons (quest. lxv, art. 4, et 2*
2" quest. xxiii, art. 7 et 8).
(1) Le concile de Trente indique l'ordre de
génération de ces vertus tel que 6aint Thomas le démontre ici (sess. VI, can.
(i).
(2) Pour l'ordre de perfection c'est précisément
l'inverse; la forme est avant la matière; le parfait avant l'imparfait.
(5) C'est ce que le concile de Trente a exprimé
ainsi : Fides, nisi ad eam spes accedat, et charitas, neque unit perfecte cum
Christo, neque corporis ejus vivum membrum e facit.
La réponse au premier argument est par là même
évidente.
Il faut répondre au second, que saint Augustin
parle en cet endroit de l'espérance que l'on a d'arriver à la béatitude à cause
des mérites que l'on a déjà acquis, et c'est cette espérance qui résulte de la
charité et qui reçoit d'elle sa forme mais avant d'avoir la charité on peut
espérer, et alors l'espérance ne repose pas sur les mérites qu'on possède, mais
sur ceux qu'on peut acquérir.
Il faut répondre au troisième, que, comme nous
l'avons dit (quest. xl, art. 7), quand il s'agissait des passions, l'espérance
se rapporte à deux choses : fune, quiestson objet principal, estlebien même
qu'on espère:, relativement à ce bien l'amour précède toujours l'espérance,car
on n'espère jamais un bien qu'autant qu'on le désire et qu'on l'aime.
L'espérance sc rapporte encore à celui dont on espère pouvoir obtenir un
avantage, et alors l'espérance précède l'amour, bien qu'elle soit ensuite
augmentée par l'amour lui-même. Car par là môme que quelqu'un croit pouvoir
obtenir quelque bien par le moyen d'un autre, il commence à l'aimer, et l'amour
qu'il a pour lui fait qu'ensuite il en espère davantage.
QUESTION LXIII.
DE LA CAUSE DES VERTUS.
Nous devons maintenant nous occuper de la cause
des vertus. — A ce sujet quatre questions se présentent: l°La vertu vient-elle
en nous de la nature? — 2° La réitération des actions peut-elle produire en
nous une vertu? — 3° Y a-t-il des vertus morales qui soient infuses en nous?—
4° La vertu que nous acquérons par la réitération des actes est-elle de même
espèce que la vertu infuse?
ARTICLE I. — la vertu est-elle produite en nous
par la nature (1)?
1. Il
semble que la vertu soit produite en nous par la nature. Car d'après saint Jean
Damascène (Defid. orth. lib. m, cap. 14) : Les vertus sont naturelles et se
trouvent également dans tous les hommes. Et saint Antoine dans son Discours aux
Moines di t : Si la volonté change la nature, elle la pervertit : que l'homme
conserve sa condition, et il sera vertueux. Et à l'occasion de ces paroles de
saint Matthieu (Matth, iv) : Circuibat Jésus, etc., la glose (Ord.) ajoute : Il
enseigne les vertus naturelles, c'est-à-dire la justice, la chasteté,
l'humilité que l'homme possède naturellement.
2. La
vertu doit être conforme à la raison, comme nous l'avons dit (quest. lv, art. 4
ad 2). Or, ce qui est selon la raison est naturel à l'homme, puisque la raison
est la nature même de l'homme. Donc la vertu est naturelle à l'homme.
3. Nous
appelons naturel ce qui est en nous depuis notre naissance. Or, il y ades
vertus qui sont dans certains individus depuis leur naissance.Car il est dit
dans Job (Job, xxxi, 18) : La compassion a grandi avec moi dès mon enfance et
elle est sortie avec moi du sein de ma mere. Donc la vertu est naturelle à
l'homme.
Mais c'est le contraire. Ce qui est naturel à
l'homme est commun à tous les hommes et n'est pas détruit par le péché. Car ce
qui est naturel subsiste même dans les démons, comme le dit saint Denis [De
div. nom. cap. 4). Or, la vertu n'existe pas dans tous les hommes, et elle est
détruite par le péché. Donc elle n'existe pas dans l'homme naturellement.
CONCLUSION. — La nature possède l'aptitude et la capacité de produire les
vertus,
(I) Saint Paul a indiqué la solution de cette
question par ces paroles (Eph. i : Eramus natura filii ira? sicut et caeteri.
mais elle ne les produit pas dans leur
perfection, à l'exception des verius théologales qui sont absolument
indépendantes d'elle.
Il faut répondre qu'à l'égard des formes
corporelles il y en a qui ont soutenu qu'elles provenaient absolument d'un
principe intrinsèque et qu'elles étaient latentes dans lc sujet qui les
produisait; d'autres voulaient qu'ellesdépendissentcomplétementd'unprineipe
extrinsèque, et ilsdisaient qu'elles résultaient d'une cause séparée; enfin
d'autres prétendaient qu'elles provenaient en partie d'une cause intrinsèque
selon qu'elles préexistaient en puissance dans la matière, et qu'elles étaient
en partie l'effet d'une cause extrinsèque selon qu'elles étaient réduites en
acte par un agent. De même à l'égard des sciences et des vertus, il y en a qui
ont supposé qu'elles provenaient totalement d'un principe intrinsèque, de telle
sorte que toutes les vertus et toutes les sciences préexistent naturellement
dans l'âme. L'étude et le travail détruisent tous les obstacles qui s'opposent
à leur manifestation, obstacles qui proviennent de la tyrannie que le corps
exerce sur l'esprit. C'est ainsi que le fer est rendu brillant par la lime.
Cette opinion fut celle des platoniciens. D'autres ont avancé que les vertus et
les sciences sont absolument l'effet d'un principe extrinsèque, c'est-à-dire
qu'elles résultent de l'influence de l'intellect agent, et c'est le sentiment
d'Avicenne (I). Enfin il y en a qui ont enseigné que nous avons naturellement
l'aptitude d'acquérir des sciences et des vertus, mais que nous ne les
possédons pas naturellemeiitdans leur perfection, comme le dit Aristote [Eth.
lib. n, cap. 2;, et c'est l'opinion la plus vraie. Pour s'en convaincre il faut
observer qu'on dit qu'une chose est naturelle à un homme de deux manières :
\'b0 d'après la nature de l'espèce; 2" d'après la nature de l'individu. Et
comme tout être tire son espèce de sa forme et son individualité de sa matière,
et que d'ailleurs la forme de l'homme est son âme raisonnable et sa matière son
corps, il s'ensuit que ce qui convient à l'homme relativement à son âme
raisonnable lui est naturel selon la nature de son espèce, et que ce qui lui
est naturel conformément à la complexion particulière de son corps lui est
naturel selon la nature de son individu. Car ce qui est naturel à l'homme du
côté du corps selon l'espèce se rapporte d'une certaine manière à l'âme, en ce
sens que le corps se trouve proportionné à l'âme. Or, la vertu est naturelle à l'homme
de ces deux manières quand on ne la considère que dans son commencement. Ainsi
elle lui est naturelle selon la nature de l'espèce, en ce sens qu'il y a
naturellement dans la raison de l'homme les principes généraux de ce qu'il doit
savoir et de ce qu'il doit pratiquer, et ces principes sont en quelque sorte la
semence des vertusintellectuellesetmorales;2;,etque d'ailleurs il y a aussi
dans sa volonté le désir naturel du bien que la raison approuve. Elle est
naturelle aussi selon la nature de l'individu, en ce sens que d'après les
dispositions du corps il y en a qui ont plus ou moins d'aptitude pour certaines
vertus. Ainsi les facultés sensitives étant des actes de certaines parties du
corps, selon que ces parties sont plus ou moins bien disposées elles
favorisentou entravent ces facultés dans leurs actes, et par conséquent elles
favorisent ou entravent les facultés rationnelles au service desquelles sont
les facultés sensitives. D'après cela les uns ont de l'aptitude pour la
science, les autres pour la force, d'autres pour la tempérance. Et c'est ainsi
que les vertus intellectuelles et les vertus morales sont naturellement en nous
sui-
(I) L'opinion d'Avicenne à l'égard de cet
intellect agent a été réfutée (part. I, quest. lxxix, art. 5).
i'2) Cette opinion, qui est celle de saint
Augustin, ramène le système cartésien à sa véritable valeur, en reconnaissant
ainsi dans l'âme une prédisposition innée, une faculté innée, mais non des
idées innées.
vant l'aptitude que nous avons primitivement
pour ics acquérir. Mais il n'en est pas de même de la consommation ou de la
perfection de ces vertus; parce que la nature n'est déterminée qu'à une fin,
tandis que la consommation de ces vertus ne dépend pas d'une seule espèce
d'action, mais d'un très-grand nombre de causes qui varient selon la diversité
de la matière sur laquelle ces vertus opèrent et selon la diversité des
circonstances. Il est donc évident que les vertus sont naturellement en nous
selon l'aptitude et la capacité que nous avons de les acquérir, mais non à
l'état de perfection (1), à l'exception des vertus théologales qui dépendent
complètement d'un principe extrinsèque.
La réponse aux objections est par là même
évidente. Car les deux premiers arguments s'appuient sur ce que les semences
des vertus sont naturellement en nous selon que nous sommes raisonnables, ei le
troisième repose sur les dispositions naturelles du corps que nous avons en
naissant, et d'après lesquelles l'un est apte à la compassion, un autre à la
tempérance, d'autres enfin à une autre vertu.
ARTICLE H. — la vertu est-elle produite en nous
par la réitération
des actes ?
1. 11 semble que les vertus ne puissent être
produites en nous parla réitération des actes. Car à l'occasion de ces paroles
de l'Apôtre (Hom. xiv) : Tout ce qui n'est pas de foi est péché, la glose
extraite de saint Augustin (Ord. ex lib. Sent. cap. 104) dit : Toute la vie des
infidèles est péché, et il n'y a rien de bon sans lc souverain bien : là où
fait défaut la connaissance de la vérité la vertu est fausse, même quand les
moeurs seraient excellentes. Or, la foi ne peut s'acquérir par les oeuvres,
mais c'est Dieu qui la produit en nous, d'après ces paroles de saint Paul (Eph.
n, 8) : Fous avez été sauvés par la grâce au moyen de la foi. Donc nous ne
pouvons acquérir aucune vertu par la réitération des oeuvres.
2. Le péché étant contraire à la vertu n'est
pas compatible avec elle. Or, l'homme ne peut éviter le péché que par la grâce
de Dieu, d'après ces paroles de l'Ecriture (Sap. viii, 21) : J'ai appris que je
ne pouvais être continent si Dieu ne m'accédait cette vertu. Donc il n'y a pas
de vertus que puisse produire en nous la réitération des oeuvres, mais elles ne
peuvent être qu'un don de Dieu.
3. Les actes qui sont faits sans vertu ne
peuvent avoir la perfection de la vertu. Or, l'effet ne peut pas être plus
parfait que la cause. Donc la vertu ne peut pas être produite par des actes qui
lui sont antérieurs.
Mais c'est le contraire. Saint Denis dit (De
div. nom. cap. 4) que le bien a plus d'énergie que le mal. Or, les mauvaises
actions produisent des habitudes vicieuses. Donc à plus forte raison les bonnes
actions produisent-elles des habitudes vertueuses.
CONCLUSION. — Puisque les mauvaises actions
produisent des habitudes vicieuses, à plus forte raison les bonnes actions
produisent-elles des habitudes vertueuses.
H faut répondre que nous avons déjà parlé de la
génération des habitudes par les actes d'une manière générale (2) (quest. li,
art. 2 et 3). Mais nous avons à examiner cette môme question en particulier
relativementà la vertu. Or, nous avons dit (quest. lv, art. 4) que la vertu de
l'homme le perfectionne
(i! Cette fonclusion est applicable aux idées,
ce qui d'ailleurs est parfaitement conforme à la doeli iiie de saint f bornas,
qui veut qu'on rai-' sonne sur l'intelligence de la même manière que sur la
voionté et réciproquement.
(2 Saint Thomas établit en cet endroit les
principes généraux d'après lesquels il détermine en quelles circonstances les
actes peuvent produire des habitudes.
par rapport au bien. Et puisque la nature du
bien consiste dans le mode, l'espèce et l'ordre, selon les expressions de saint
Augustin (De nat. boni, ea]). 3 et 4), ou dans le nombre, le poids et la
mesure, pour parler le langage de l'Ecriture (Sap. xi), il faut que le bien de
l'homme se considère d'après une règle. Or, il y a deux sortes de règle, somme
nous l'avons dit (quest. xix, art. 3 et 4). la raison humaine et la loi divine.
La loi divine étant la règle la plus élevée elle s'étend à un plus grand nombre
de choses; par conséquent tout ce qui est réglé par la raison humaine l'est
aussi parla loi divine, mais non réciproquement. Ainsi donc la vertu humaine
qui se rapporte au bien qui a pour règle la raison peut être produite par des actes
humains, puisque ces actes procèdent de la raison qui régit cette espèce de
bien et qui en est la règle. Mais la vertu qui met l'homme en rapport avec le
bien qui est réglé par la loi divine et non par la raison humaine ne peut être
produite par les actes humains dont la raison est le principe ; elle ne peut
avoir d'autre cause que l'action de Dieu en nous. C'est pourquoi saint Augustin
(Sup. Psalm. cxvhi. Conc, xxvi), définissant cette espèce de vertu, dit que
Dieu la produit en nous et sans nous (1).
Le premier argument repose sur cette espèce de
vertu (2).
Il faut répondre au second, que la vertu infuse
par Dieu, surtout si on la considere dans sa perfection, n'est pas compatible
avec le péché mortel ; mais la vertu acquise par des moyens humains peut
subsister après un péché et même un péché mortel, parce que l'usage de
l'habitude qui est en nous est soumis à notre volonté, comme nous l'avons dit
(quest. xlix, art. 3), et qu'un acte coupable ne peut détruire l'habitude d'une
vertu acquise. Car un acte n'est pas directement contraire à une habitude.
C'est pourquoi, bien que sans la grâce l'homme ne puisse pas éviter le péché
mortel au point de ne pécher jamais mortellement, néanmoins il peut
naturellement acquérir l'habitude d'une vertu qui le détourne du mal le plus
souvent, surtout quand il s'agit d'actions mauvaises qui sont absolument
contraires à la raison (3). II y a d'ailleurs certains péchés mortels que
l'homme ne peut nullement éviter sans la grâce -, ce sont ceux qui sont
directement opposés aux vertus théologales que la grâce a produites en nous.
C'est ce que nous verrons plus clairement (art. seq.).
Il faut répondre au troisième, que, comme nous
l'avons dit (art. 1 huj. quaest. et quest. n, art. 1), les semences ou les
principes des vertus acquises préexistent naturellement en nous. Ces principes
sont en effet plus nobles que les vertus qu'on acquiert par leur intermédiaire.
Ainsi l'intelligence des principes spéculatifs est plus noble que la science
des conclusions ; et la droiture naturelle de la raison est plus noble que la
droiture de l'appétit qui en est une conséquence, et c'est la droiture de
l'appétit qui appartient à la vertu morale. Par conséquent les actes humains
par là môme qu'ils procèdent de principes plus élevés peuvent produire des
vertus humainement acquises.
ARTICLE III. — v a-t-il des vertus morales qui
soient ennous par
infusion (4)?
i. Il semble qu'indépendamment des vertu*
théologales il n'y ait pas
(f) Ces vertus sont les verius surnaturelles
que l'on ne peut acquérir que par la grâce.
(2) La foi est le fondement des vertus
surnaturelles, sans elle on ne peut avoir les aulres, et c'est uniquement ce
que démontre l'objection.
(S) Nous pouvons éviter par là les fautes les
plus énormes, et principalement celles qui sont en Opposition avec nos
habitudes.
(4) Scot n'est pas sur cette question du même
avis que saint Thomas. Mais son sentiment a été censuré par quelques
théologiens, d'après la définition du concile de Vienne, sous Clément V. A oici
les paroles du concile : Opinionem quae dicit tam parvulis quam adultis
conferri in baptismo informanlem gratiam et virtutes, tanquam probabiliorcm et
dictis sanctorum
d'autres vertus qui soient infuses par Dieu en
nous. Car ce qu'il peut faire par les causes secondes Dieu ne le fait pas
immédiatement, sinon par miracle, parce que, comme le dit saint Denis [De cozl.
hier. cap. 8, 10 et 15], Dieu se fait une loi de conduire les dernières choses
par les moyennes. Or, les vertus intellectuelles et morales peuvent être
produites en nous par nos actes, comme nous l'avons dit (art. préc). Donc il
n'est pas convenable qu'elles soient produites en nous par infusion.
2. Dans
les oeuvres de Dieu on trouve encore moins que dans les oeuvres de la nature
quelque chose de superflu. Or, les vertus théologales suffisent pour nous faire
parvenir au bien surnaturel. Donc il n'y a pas d'autres vertus surnaturelles
que Dieu doive produire en nous.
3. La
nature n'emploie pas deux agents pour faire ce qu'elle peut produire par un
seul, et Dieu les emploie encore moins. Or, Dieu a placé dans notre âme les
semences des vertus, comme le dit la glose (Heb. i). Donc il n'est pas
nécessaire qu'il produise en nous par infusion d'autres vertus.
Mais c'est le contraire. Il est dit de la
Sagesse (Sap. viii, 7) qu'elle enseigne la sobriété et la justice, la prudence
et la force.
CONCLUSION. — Non-seulement les vertus
théologales sont divinement infuses dans l'homme, mais encore les vertus
morales et surtout celles qui élèvent l'homme d'une manière spéciale vers sa
fin surnaturelle.
Il faut répondre que les effets doivent être
proportionnés à leurs causes et à leurs principes. Or, toutes les vertus
intellectuelles et morales que nous acquérons par nos actes procèdent de
principes naturels qui préexistent en nous, comme nous l'avons dit (art. 1 huj.
quaest. etquest. li, art. 1). Au lieu de ces principes naturels Dieu met en
nous les vertus théologales qui nous mènent à notre fin surnaturelle, comme
nous l'avons vu (quest. lvii, art. 3). Il faut donc que Dieu produise aussi en
nous des habitudes qui répondent proportionnellement à ces vertus, et qui
soient aux vertus théologales ce que sont les principes naturels aux vertus
morales et* intellectuelles (1).
Il faut répondre au premier argument, qu'à la
vérité il y ades vertus morales et intellectuelles que nos actions peuvent
produire en nous, mais ces vertus ne sont pas proportionnées aux vertus
théologales ; c'est pourquoi il faut que Dieu en produise d'autres
immédiatement qui s'harmonisent avec elles.
Il faut répondre au second, que les vertus
théologales suffisent pour commencer à nous mettre en rapport avec la lin
surnaturelle, selon qu'elles tendent à Dieu immédiatement, mais L'âme a besoin
d'être perfectionnée par d'autres vertus infuses à l'égard des autres choses
par lesquelles elle est mise en rapport avec Dieu (2).
Il faut répondre au troisième, que la vertu de
ces principes qui existent naturellement en nous ne s'étend pas au delà de la
nature-, c'est pourquoi relativement à la lin surnaturelle l'homme a besoin
d'être perfectionné par d'autres principes qui lui soient surajoutés.
ARTICLE IV. — la verti) acquise par
la réitération de nos actes est-elle de même espèce que la vertu infuse ?
1. Il semble que les vertus infuses ne soient
pasd'une autre espèce que les
et doctorum modernorum theologice magis
consonam et concordem, sacro approbante concilio, duximus eligendum.
(i) C'est ce que rapporte le catéchisme romain
(Pars ii, cap. 2, §30) : Huic additur nobilissimus omnium virtutum comitatus,
quae in animam cum gratia divinitus infundunlur.
(21 Les vertus théologales infuses lc mettent
en rapport avec sa lin dernière surnaturelle, il faut que les verius morales
infuses le mettent en rapport avec les moyens qui mènent à cette fin.
vertus acquises. Car la vertu acquise et la
vertu infuse ne semblent différer, d'après ce que nous avons dit, que par leur
rapport avec la fin dernière. Or, les habitudes et les actes humain* ne tirent
pas leur espèce de leur fin dernière, mais de leur fin prochaine. Donc les
vertus morales ou intellectuelles infuses ne sont pas d'une autre espèce que
les vertus acquises.
2. Les
habitudes se connaissent par les actes. Or, l'acte de la tempérance infuse ou
acquise est le même, car il consiste à modérer les convoitises charnelles. Donc
ces vertus ne diffèrent pas d'espèce.
3. La
vertu acquise et la vertu infuse diffèrent en ce que l'une est l'oeuvre
immédiate de Dieu et l'autre de la créature. Or, l'homme que Dieu a formé est
de même espèce que celui que la nature engendre, et l'oeil qu'il adonné à
l'aveugle-né était de même espèce que celui qui se forme naturellement. Il
semble donc que la vertu acquise soit de même nature que la vertu infuse.
Mais c'est le contraire. Toute différence qui
entre dans une définition en change l'espèce, une fois qu'elle est modifiée.
Or, dans la définition de la vertu infuse on met que c'est celle que Dieu
produit en nous sans nous, comme nous l'avons vu (quest. lv, art. 4). Donc la
vertu acquise à laquelle ce caractère ne convient pas n'est pas de môme espèce
que la vertu infuse.
CONCLUSION. — Puisqu'on parlant des vertus
infuses on dit avec raison que Dieu les produit en nous sans nous, et qu'on ne
peut pas dire la même chose des vertus acquises; les vertus morales qui sont
infuses doivent nécessairement être d'une autre espèce que les vertus acquises.
Il faut répondre que les habitudes différent
d'espèce de deux manières. 4° D'après les raisons spéciales et formelles de
leurs objets, comme nous l'avons dit (quest. uv, art. 2). Or, l'objet d'une
vertu quelconque est le bien considéré dans la matière qui lui est propre.
Ainsi l'objet de la tempérance est le bien qu'on trouve dans les jouissances
qui flattent les sens. La raison formelle de cet objet procède de la raison qui
règle la mesure à garder dans ces jouissances, et son objet matériel est ce qui
sollicite la concupiscence elle-même. 11 est évident que la mesure imposée à
ces concupiscences au nom de la raison est d'une autre nature que celle qui
leur est imposée par la loi divine. Par exemple, à l'égard des aliments la
raison nous défend seulement tout ce qui peut nuire à la santé du corps et
troubler l'usage de notre entendement, tandis que la loi divine exige que
l'homme châtie son corps et le réduise en servitude en s'abstenant de
nourriture, de boisson, et d'autres choses semblables. D'où il est évident que
la tempérance infuse et la tempérance acquise différent d'espèce. Et il en est
même des autres vertus. 2° Les habitudes diffèrent d'espèce selon les choses
auxquelles elles se rapportent. Car la santé de l'homme n'est pas de même
espèce que celle du cheval, à cause de la diversité de nature des sujets* dans
lesquels elles se trouvent. Aristote dit dans le même sens (Pol. lib. m, cap.
3) que les vertus des citoyens sont diverses selon qu'elles se rapportent à des
gouvernements différents (I). De cette manière les vertus moralesinfusesqui ont
pour but de rendre les hommes les concitoyens des saints et les serviteurs de
Dieu ne sont pas de la même espèce que ies vertus acquises qui ont pour fin de
rendra l'homme apte aux choses terrestres.
Il faut répondre m premier argument, que
la^vertu infuse et la vertu acquise diffèrent non-seulement par rapport à leur
fin dernière, mais encore par rapport à leurs objets propres, comme nous
l'avons dit [in corp. art.).
Il faut répondre au secon d, que la tempérance
acquise et la tempérance in-
(I) Dans le sens que la diversité des
gouvernements impose des devoirs divers.
fuse ne règlent pas les convoitises des sens de
la même manière, comme nous l'avons dit (in corp. art.). Parconséquentelles ne
produisent pas le même acte.
Il faut répondre au troisième, que l'oeil que
Dieu fit à l'aveugle-né était destiné aux mêmes fonctions que les yeux qui sont
formés naturellement : c'est pour ce motif qu'il était de même espèce-, et la
même raison existerait si Dieu voulait produire miraculeusement dans l'homme
des vertus semblables aux vertus acquises. Mais ce n'est pas le sens de la
proposition que nous discutons maintenant (1).
QUESTION LXIV.
DU MILIEU DES VERTUS.
Nous avons actuellement à nous occuper des
propriétés des vertus. Nous traiterons : 1° de leur milieu; 2° de leur
enchaînement; 3" de leur égalité; 4" de leur durée. — Sur le milieu
des verius quatre questions se présentent : 1° Les vertus morales
consistent-elles dans un milieu? — 2° Le milieu de la vertu est-il un milieu
réel ou rationnel? — 3° Les vertus inlellectuelles consisteut-elles dans un
milieu? — 4" Les verius théologales y consistent-elles aussi?
ARTICLE I. — les vertus morales
consistent-elles dans un milieu (2)?
1. 11
semble que la vertu morale ne consiste pas dans un milieu. Car ce qui est
extrême répugne à la nature même du milieu. Or, il est dans la nature de la
vertu d'être extrême. Car il est dit (De caelo, lib. i, text. 116) que la vertu
est le dernier effort de la puissance. Donc la vertu morale ne consiste pas
dans un milieu.
2. Ce
qu'il y a de plus grand n'est pas un milieu. Or, il y a des vertus morales qui
tendent à ce qu'il y a de plus grand. Ainsi la magnanimité a pour objet les
plus grands honneurs et la magnificence les plus grandes dépenses, comme le dit
Aristote (Eth. lib. iv, cap. 2 et 3). Donc toute vertu morale ne consiste pas
dans un milieu.
3. S'il
est de l'essence de la vertu morale d'être dans un milieu, elle ne peut être
perfectionnée, mais elle doit être altérée par sa tendance à l'extrême. Or, il
y a des vertus morales dont la perfection provient de ce qu'elles tendent à
l'extrême. Ainsi la virginité, qui s'abstientdc toutes les jouissances
charnelles, est par là même une chose extrême, et c'est ce qui rend sa chasteté
parfaite. De même tout donner aux pauvres est l'oeuvre la plus parfaite de
miséricorde ou de libéralité. Il semble donc qu'il ne soit pas de l'essence de
la vertu morale de consister dans un milieu.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. n, cap. G) que la vertu est une habitude d'élection qui consiste dans un
juste milieu.
CONCLUSION. — Puisque la bonté de la vertu
morale doit s'apprécier d'après sa conformité avec la raison et qu'elle ne peut
s'écarter de cette règle que par excès ou par défaut, il est vrai de dire que
toule vertu morale consiste dans un milieu.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. lv, art. 3), la vertu porte par sa nature l'homme au bien. Or, la vertu
morale perfectionne, à proprement parler, la partie appétitive de l'âme
relativement à une matière déterminée. La mesure et la règle du mouvement
appétitif par rapport aux objets qu'il désire, c'est la raison. Le bien de tout
objet qui est mesuré et réglé consiste dans sa conformité avec sa règle; comme
le bien dans les oeuvres d'art consiste à suivre la règle de l'art lui-même.
Par conséquent
(O II ne s'agit dans cet article que des vertus
surnaturelles qui sont toutes au-dessus de nos forces naturelles.
12) Le milieu consiste d'après la théorie
d'Aristote à éviter tout excès ; c'est-à-dire à faire toutes choses de la
manière qu'il convient pour le temps, lc lieu, le motif, et la substance même
de l'oeuvre.
le mal résulte de la discordance qu'il y a
entre l'objet et sa règle ou sa mesure-, ce qui provient soit de ce qu'il
dépasse la mesure, soit de ce qu'il reste en deçà, comme on le voit manifestement
à l'égard de toutes les choses qui sont réglées ou mesurées. C'est pourquoi il
est évident que la perfection de la vertu morale consiste dans sa conformité
adéquate avec la mesure de la raison (1). Or, il est manifeste que cette
égalité ou cette conformité, c'est le milieu entre ce qui va au delà et ce qui
reste en deçà. D'où il est clair que la vertu morale consiste dans un milieu.
Il faut répondre au premier argument, que la
vertu morale tire sa bonté de la règle de la raison, tandis qu'elle a pour
matière les passions ou les opérations. Par conséquent si l'on compare la vertu
morale à la raison, sous ce rapport elle a le caractère d'un extrême (2), qui
est sa conformité avec elle; le défaut et l'excès produisent un autre extrême
(3) qui est le manque de conformité. Mais si l'on considère la vertu morale
relativement àja matière, alors elle ala nature d'un milieu en ce sens qu'elle
ramène la passion à la règle de la raison. C'est ce qui fait dire à Aristote
(Eth. lib. ii, cap. 6), que la vertu considérée dans sa substance, c'est-à-dire
comme la règle de la matière qui lui est propre, est un milieu, mais que
considérée par rapport à ce qu'il y a de mieux et à ce qui est bien, elle est
un extrême, c'est-à-dire qu'elle a ce caractère diaprés sa conformité avec la
raison.
Il faut répondre au second, que le milieu et
les extrêmes se considèrent dans les actions et les passions selon les diverses
circonstances. Ainsi rien n'empêche que ce qu'il y a d'extrême dans une vertu
par rapport à une circonstance, ne soit un milieu relativement à d'autres
circonstances, par suite de sa conformité avec la raison. Et c'est précisément
ce qu'il en est de la magnificence et de la magnanimité. Car si on considere la
valeur absolue des choses auxquelles tend celui qui est magnifique et
magnanime, on dira que ces choses sont ce qu'il y a de plus grand et de plus
extrême ; mais si on les considère comparativement à d'autres circonstances,
alors on les regardera comme un milieu-, parce que ces vertus ne portent
l'homme à ces choses que raisonnablement, c'est-à-dire, où il faut, quand il
faut, et pour le motif qu'il faut. Il y a excès si on tend à la grandeur quand
il ne faut pas, où il ne faut pas, ou pour des motifs qui ne conviennent pas
(4). Et il y a défaut si on n'y tend pas où il faut et quand il faut (5). C'est
ce qui fait dire à Aristote (Eth. lib. iv, cap. 3j, que le magnanime, quoiqu'il
soit extrême par la grandeur, se trouve dans le juste milieu parce qu'il EST ce
qu'il doit être.
Il faut répondre au troisième, qu'on doit
raisonner sur la virginité et la pauvreté comme sur la magnanimité. Car la
virginité s'abstient de tous les plaisirs sensuels, et la pauvreté sacrifie
toutes les richesses pour un bon motif et pour une bonne fin, c'est-à-dire pour
obéir à la loi de Dieu, et arriver à la vie éternelle. Mais si on fait ces
mêmes choses dans de mauvaises vues, par exemple pour suivre une superstition
défendue, ou par vaine gloire, elles cessent d'être une vertu. Au contraire si
on ne les fait pas quand il faut, ou de la manière qu'il faut, on pèche par
défaut, comme on le voit par ceux qui transgressent leur voeu de virginité ou
de pauvreté.
(1)
Cette définition de la vertu a une certaine analogie avec celle de la
vérité que donne aussi saint Thomas quand ii dit qu'elle est adoequalio rei et
intellectus.
(2)Elle est le terme lc plus élevé auquel nous
puissions arriver.
• (o) Cet extrême est opposé au premier. La
môme vertu peut donc être tout à la fois extrême et milieu, soit qu'on la
considère par rapport à la raison ou par rapport aux actions et aux passions
qui sont sa matière.
(A) On tombe alors dans la prodigalité.
(5) On devient lîclie de coeur.
ARTICLE II. — le milieu de la vertu
morale est-il un milieu réel OU
rationnel ?
1. H semble que le milieu de la vertu morale ne
soit pas un milieu rationnel, mais un milieu réel. Car le bien de la vertu
morale consiste dans un milieu. Or, le bien ou la perfection, comme le dit
Aristote (Met. lib. vi, text. 8), est dans les choses elles-mêmes. Donc le
milieu de la vertu morale est un milieu réel.
2. La raison est la faculté qui perçoit. Or, la
vertu morale ne consiste pas dans le milieu des perceptions, mais plutôt dans
lc milieu des opérations et des passions. Donc le milieu de la vertu morale
n'est pas un milieu rationnel, mais un milieu réel.
3. Le milieu pris selon la proportion
arithmétique ou géométrique est un milieu réel. Or, tel est le milieu de la
justice, comme le dit Aristote (Eth. lib. v, cap. 3). Donc le milieu de la vertu
morale n'est pas un milieu rationnel, mais réel.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. n, cap. 6) que la vertn morale consiste dans un milieu que la raison
détermine par rapport à nous.
CONCLUSION. — Le milieu dans lequel on dit que
la vertu morale consiste n'est pas un milieu rationnel qui existe dans l'acte
de la raison et qui le perfectionne, mais c'est un milieu qui consiste dans la
chose elle-même selon qu'elle est conforme à la droite raison.
Il faut répondre que le milieu rationnel peut
s'entendre de deux manières : 1° selon qu'il existe dans l'acte même de la
raison, comme si l'acte même de la raison était ramené à un certain milieu par
la vertu morale. La vertu morale ne perfectionnant pas l'acte de la raison,
mais l'acte de la puissance appétitive, il s'ensuit qu'elle ne ramène pas ainsi
la raison au degré qui lui convient. 2° On peut donner le nom de milieu
rationnel à celui que la raison établit dans une matière quelconque. En ce sens
tout milieu d'une vertu morale est un milieu rationnel, parce que, comme nous
l'avons vu (art. préc), on dit que la vertu morale consiste dans un milieu
selon sa conformité avec la droite raison. Mais il arrive quelquefois que le
milieu rationnel est aussi le milieu réel. Dans ce cas il faut que le milieu de
la vertu morale soit un milieu réel, comme il arrive dans la justice. D'autres
fois le milieu rationnel n'est pas le milieu réel, mais il est considéré
relativement à nous. Tel est le milieu dans toutes les autres vertus morales.
La raison en estque la justice se rapportant à des opérations qui consistent
dans des choses extérieures où l'on doit considérer le droit absolument en
lui-môme, comme nous l'avons dit (quest. lx, art. 2), il s'ensuit que le milieu
rationnel se confond dans cette circonstance avec le milieu réel, puisque la
justice donne à chacun ce qui lui est dû, ni plus, ni moins (1). Au contraire,
les autres vertus morales se rapportent aux passions intérieures à l'égard
desquelles on ne peut fixer le droit de la même manière, parce que les hommes
ont à l'égard des passions des rapports divers (2). C'est pourquoi il faut que
la raison règle les passions de différente façon selon que nous en sommes
affectés. La réponse aux objections est par là môme évidente. Car les deux pre-
(1) Par exemple, si l'on doit cent francs à
quel-
qu'un on doit lui donner cent francs. La raison
veut qu'on ne donne ni plus ni moins.
(2) Il faut faire la part du .tempérament et
des
dispositions intellectuelles de chacun. Ce qui
est tempérance pour l'un est excès pour l'autre; ce qui est libéralité pour un
riche est prodigalité pour celui qui a moins de fortune.
miers raisonnements reposent sur le milieu
rationnel tel qu'il est dans l'acte même de la raison, et le troisième s'appuie
sur le milieu de la justice.
ARTICLE III. — les vertus intellectuelles
consistent-elles dans UN
MILIEU ?
1. Il semble que les vertus intellectuelles ne
consistent pas dans un milieu. Car les vertus morales consistent dans un milieu
selon qu'elles sont conformes à la règle de la raison. Or, les vertus
intellectuelles sontdans la raison elle-même et par conséquent elles ne
paraissent pas avoir une règle supérieure. Donc les vertus intellectuelles ne
consistent pas dans un milieu.
2. Le milieu de la vertu morale est déterminé
par la vertu intellectuelle. Car Aristote dit (Eth. lib. ii, cap. 6) quela
vertu consistedans un milieu déterminé par la raison telle que le sage le
déterminerait. Si donc la vertu intellectuelle consiste aussi dans un milieu,
il faut que ce milieu soit déterminé par une autre vertu, et on ira ainsi de
vertus en vertus indéfiniment. «
3. Le milieu consiste, à proprement parler,
entre les contraires, comme le dit Aristote (Met. lib. x, text. 22 et 23>
Or, il ne semble pas que dans l'intellect il y ait aucune contrariété possible,
puisque les contraires, selon qu'ils sont dans l'intellect, cessent d'être
opposés et sont simultanément compris, comme lc blanc et le noir, ce qui est
sain et ce qui est malade. Donc dans les verius intellectuelles il n'y a pas de
milieu.
Mais c'est le contraire. L'art, comme le dit
Aristote (Eth. lib. vi, cap. 3 et 4), est une vertu intellectuelle, et d'après
ce même philosophe (Eth. lib. n, cap. 0) il y a dans l'art un milieu. Donc la
vertu intellectuelle consiste dans un milieu.
CONCLUSION. — Non-seulement la vertu morale,
mais encore la vertu intellectuelle a sa mesure, et par suite de sa conformité
avec elle on reconnaît qu'il y a en elle un milieu.
Il faut répondre que la perfection d'une chose
consiste dans un milieu toutes les fois qu'elle résulte de sa conformité avec
une règle ou une mesure, au delà etendeçà de laquelle on peut se trouver, comme
nous l'avons dit (art. I). Or, la vertu intellectuelle se rapporte au bien ou à
la perfection comme la vertu morale, ainsi que nous l'avons vu (quest. lv, art.
3) -, par conséquent la perfection de la vertu intellectuelle dépend d'une
mesure et elle a ainsi essentiellement un milieu. En effet le bien de la vertu
intellectuelle est le vrai. Le vrai de la vertu spéculative se prend dans un
sens absolu, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 2), tandis que le vrai
de la vertu pratique résulte de sa conformité avec la rectitude de l'appétit.
Le vrai pour notre intellect pris absolument a pour mesure la réalité
elle-même. Car la réalité est la mesure de notre intellect, d'après ces paroles
d'Aristote (Met. lib. x, text. tij: Selon qu'une chose est ou n'est pas, la
vérité se trouve dans nos opinions et dans nos discours. Ainsi donc le bien de
la vertu intellectuelle spéculative consiste dans un milieu d'après sa
conformité avec la réalité même (I), selon qu'elle affirme l'existence de ce
qui est, et la non-existence de ce qui n'est pas, ce qui constitue la nature du
vrai. Mais il y a excès quand on affirme faussement l'existence de ce qui n'est
pas, et il y a défaut quand on nie faussement l'existence de ce qui est. —
Quant au vrai de la vertu intellectuelle pratique, si on le considère par
rapport à la réalité il a la nature ou le caractère d'un objet mesuré. Par
conséquent par rapport à la réalité il y a un milieu dans les vertus
intellectuelles pratiques comme dans les vertus spéculatives, mais relativement
à l'appétit il a la nature d'une règle
(1) Le milieu des vertus intellectuelles
spéculatives est, comme on le voit, un milieu réel.
etd'unemesure. Ainsi le milieu qui appartient à
la vertu morale est le même que celui qui appartient à la prudence (1); c'est
la droiture de la raison. Mais il y a cette différence que ce milieu se
rapporte à la prudence comme à la règle et ala mesure, tandis qu'il appartient
à la vertu morale comme à ce qui est mesuré et réglé. De même l'excès et le
défaut doivent s'entendre de part et d'autre dans un sens différent.
Il faut répondre au premier argument, que la
vertu intellectuelle a sa mesure (2), comme nous l'avons dit (in corp. art.),
et que d'après sa conformité avec elle il y a en elle un milieu.
Il faut répondre au second, qu'il n'est pas
nécessaire d'aller indéfiniment de vertus en vertus ; parce que la mesure et la
règle de la vertu intellectuelle n'est pas un autre genre de vertu, mais la
réalité même (3).
Il faut répondre au troisième, que les choses
contraires ne produisent pas de contrariété dans l'entendement, parce que l'une
est un moyen de connaître l'autre; néanmoins il y a dans l'intellect une
opposition entre l'affirmation et la négation qui sont des contraires, comme le
dit Aristote (Periher. lib. ii, cap. ult.). Car quoique l'être et le non-être
ne soient pas contraires, mais contradictoires, si on considere les choses
qu'ils signifient, telles qu'elles sont dans la réalité, puisque l'une est
l'être et l'autre purement le non-être, cependant si on les considere par
rapport à l'âme qui les perçoit (4), elles établissent l'une et l'autre quelque
chose de positif. C'est pourquoi l'être et le non-être sont contradictoires,
tandis que l'opinion d'après laquelle nous pensons que le bien est bien est
contraire à celle d'après laquelle nous pensons que le bien n'est pas bien ; et
la vertu intellectuelle est le milieu qui se trouve entre ces contraires.
ARTICLE IV. — les vertus théologales
consistent-elles dans UN
MILIEU ?
1. Il
semble que la vertu théologale consiste dans un milieu. Car la perfection des
autres vertus consiste dans un milieu, et la vertu théologale est plus parfaite
que les autres. Donc à plus forte raison la vertu théologale consiste-t-elle
dans un milieu.
2. Le
milieu de la vertu morale résulte de ce que notre appétit a la raison pour
règle, et le milieu de la vertu intellectuelle de ce que notre entendement est
réglé par la réalité des objets qu'il perçoit. Or, la vertu théologale
perfectionne l'intellect et l'appétit, comme nous l'avons dit (quest. lxh, art.
3). Donc la vertu théologale consiste aussi dans un milieu.
3.
L'espérance qui est une vertu théologale tient le milieu entre le
désespoir et la présomption. De même la foi tient le milieu entre des hérésies
contraires, comme le ditBoëce (De duabus nat.). Carenreconnaissantdans le
Christ deux natures et une personne nous tenons le milieu entre l'hérésie de
Nestorius qui admettait deux personnes et deux natures et celle d'Euty-chès qui
prétendait qu'il n'y avait qu'une personne et qu'une nature. Donc la vertu
théologale consiste dans un milieu.
Mais c'est le contraire. Dans toutes les
circonstances où la vertu consiste dans un milieu, il arrive qu'on pèchepar
excès comme par défaut. Or, à l'égard de Dieu qui est l'objet de la vertu
théologale on ne peut pécher par excès. Car
(1) Le
milieu des vertus intellectuelles pratiques, comme la prudence, la médecine,
etc., est un milieu rationnel. C'est à la raison à lc déterminer.
(2)
Cette mesure n'est pas la raison, mais la vérité telle qu'elle est en
elle-même.
(S; Dont la nature est un fait primitif et
irréductible.
(-íj Klles sont contraires dans l'entendement,
quoiqu'ellessoient seulement contradictoires dans les choses, parce que
l'entendement ne peut les connaître sans leur donner quclqueenlité (aliquid
esse).
il est écrit (Eccl. xliii, 33) : Fous qui
bénissez le Seigneur, exaltez-le autant que vous le pourrez; car il est
au-d°ssus de toutes louanges.
CONCLUSION. — On dit que les vertus théologales
consistent dans un milieu, non par elles-mêmes, mais par accident et
relativement à nous.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1 huj. quaest.), le milieu de la vertu s'entend de sa conformité avec sa
règle ou sa mesure qui est telle qu'on peut la dépasser ou rester en deçà. Or,
on peut entendre de deux manières la règle ou lamesuredela vertu théologale.
l°Elle peut se rapporter ala nature même de la vertu ; en ce sens la mesure et
la règle de la vertu théologale, c'est Dieu lui-même. Car notre foi a pour
règle la vérité divine : notre charité sa bonté ; notre espérance la grandeur
de sa toute-puissance et de sa piété. Cette mesure surpassant toutes les forces
humaines, il s'ensuit que l'homme ne peut jamais aimer Dieu autant qu'il doit
être aimé, ni croire ni espérer en lui autant qu'il doit y croire et y espérer.
Par conséquent il ne peut pas y avoir en cela d'excès. D'où il résulte que la
perfection de la vertu théologale ne consiste pas dans un milieu, mais que ces
vertus sont d'autant plus excellentes qu'elles se rapprochent davantage du
degré le plus élevé. 2° On peut considérer la régie ou la mesure de la vertu théologale
relativement à nous. Car quoique nousdevions nous porter vers Dieu autant que
nous le pouvons, cependant nous devons régler notre foi, notre espérance et
notre charité d'après notre condition, et ainsi il peut y avoir par accident un
milieu dans les vertus théologales quand on les considère par rapport à nous
(1).
Il faut répondre an premier argument, que la
perfection des vertus intellectuelles et morales consiste dans un milieu qui
résulte de leur conformité avec une règle ou une mesure qu'on peut dépasser
mais qu'il n'en est pas de même des vertus théologales prises dans un sens
absolu, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au second, que les vertus
morales et intellectuelles perfectionnent notre intellect et notre appetit par rapport
à la mesure et à la règle créée, tandis que les vertus théologales les
perfectionnent par rapport à la mesure et à la règle incréée ; par conséquent
il n'y a pas de parité.
II faut répondre au troisième, que l'espérance
tient le milieu entre la présomption et le désespoir par rapport à nous, en ce
sens qu'on appelle présomptueux celui qui espère de Dieu un bien qui est
au-dessus de sa condition ou qui n'en espère pas ce que sa condition lui permet
d'espérer ; mais, relativement à Dieu dont la bonté est infinie, l'espérance ne
peut être excessive. De même la foi tient le milieu entre des hérésies
contraires, non par rapport à son objet qui est Dieu et en qui on ne peut
croire trop vivement, mais comme toute opinion humaine tient le milieu entre
des opinions contraires (2), ainsi que nous l'avons dit (art. 2 et 3 ad 3).
(J) On dépasserait ce milieu si on se livrait à
la pratique de ces verius au point de compromettre sa santé, ou si on le
faisait dans un temps qui ne serait pas convenable, comme celui qui
s'occuperait de la contemplation au lieu de songer à ses affaires domestiques.
(2) Le dogme catholique se trouve par exemple
entre l'arianisme qui a admis en Dieu une trinilé de substances avec la trinité
des personnes et dans le sabellianisme qui a affirmé l'unité de per-"
sonne et l'unité de substance.
QUESTION LXV.
DE LA CONNEXION DES VERTUS.
Après avoir parlé du milieu des vertus, nous
avons maintenant a nous occuper de leur connexion. — A ce sujet il y a cinq
questions qui se présentent : 1° Les vertus morales sont-elles unies entre
elles ?—2° Les vertus morales peuvent-elles exister sans la charité ? — 3° La
charité peut-elle exister sans elles ? — 4° La foi et l'espérance peuvent-elles
exister sans la charité? — 5U La charité peut-elle exister sans elles?
ARTICLE I. — LES VERTUS MORALES SONT-ELLES
UNIES ENTRE ELLES (1)?
1. Il semble que les vertus morales ne soient
pas nécessairement connexes. Car les vertus morales sont quelquefois l'effet
des actes auxquels on s'exerce, comme le prouve Aristote (Eth. lib. n, cap. 1
et 2). Or, on peut s'exercer aux actes d'une vertu sans s'exercer aux actes
d'une autre. Donc on peut avoir une vertu morale sans avoir les autres.
2. La magnificence et la magnanimité sont des
vertus morales. Or, on peut avoir d'autres vertus morales sans avoir celles-là.
Car Aristote dit (Eth. lib. iv, cap. 2 et 3) que le pauvre ne peut pas être
magnifique, quoiqu'il puisse avoir d'autres vertus, et que celui qui n'est
capable que de choses peu considérables et qui se juge lui-même tel est sans
doute un homme sensé, mais qu'il n'est pas magnanime. Donc les vertus morales
ne sont pas unies entre elles.
3. Comme les vertus morales perfectionnent la
partie appétitive de l'àme,
de même les vertus intellectuelles
perfectionnent la partie intellectuelle.
Or, les vertus intellectuelles ne sont pas
unies entre elles; car on peut avoir
une science sans en avoir une autre. Donc les
vertus morales ne sont pas
non plus unies entre elles.
4. Si les vertus morales étaient
connexes ce ne serait que parce
qu'elles s'unissent dans la prudence. Or, cela
ne suffit pas pour que
cette connexion existe ; car il semble qu'on
peut être prudent par rapport
aux actions qui appartiennent à une vertu sans
être prudent à l'égard des ac-
tions qui appartiennent à une autre; comme on
peut avoir l'art de faire
certaines choses sans avoir l'art d'en faire
d'autres. Et puisque la prudence
est la droite raison des actions que l'on doit
faire, il n'est pas nécessaire
que les vertus morales soient connexes.
Mais c'est le contraire. Saint Ambroise dit (In
Luc. cap. 6) : Les vertus sont tellement liées et enchaînées entre elles, que
celui qui en a une paraît en avoir plusieurs. Saint Augustin dit aussi (De
Trin. lib. vi, cap. 4) que les vertus qui sont dans l'esprit de l'homme ne sont
séparées aucunement l'une de l'autre. Et d'après saint Grégoire (Moral, lib.
xxii, cap. 1) une vertu n'existe pas sans les autres, ou bien elle est
absolument nulle ou imparfaite. Cicéron exprime ainsi la même pensée (De
Tuscul. quaest. lib. vii) : Si vous avouez qu'il y a une vertu que vous ne
possédez pas, il faut reconnaître que vous n'en avez aucune.
CONCLUSION. — Les vertus morales parfaites
doivent être nécessairement si étroitement unies entre elles que l'une ne
puisse exister sans l'autre.
11 faut répondre qu'on peut considérer la vertu
morale comme parfaite
(1) Il nc9'agit ici que des vertus morales
acquises. Car il est certain que les verius intellectuelles et les vertus
théologales ne sont pas connexes. On peut connaître une science sans connaître
les autres ; et il a été décidé par l'Eglise que la foi et l'espérance peuvent
exister sans la charité. Quant aux vertus morales infuses, il est certain
qu'elles sont connexes puisqu'elles sont des propriétés de la grâce qui les
introduit en nous.
ou imparfaite. La vertu morale imparfaite,
comme la tempérance ou la force, n'est rien autre chose que l'inclination que
nous avons à faire des oeuvres en rapport avec ces vertus, soit que cette
inclination ait été produite en nous parla nature, soit qu'elle résulte de la
réitération de nos actes. Les vertus morales prises en ce sens ne sont pas
unies entre elles. Car nous voyons que celui que sa constitution naturelle ou
la coutume a rendu apte aux oeuvres de libéralité n'est pas toujours propre à
pratiquer la chasteté. Mais la vertu morale parfaite est une habitude qui nous
porte à accomplir toutes sortes de bonnes oeuvres. Dans ce sens on doit
reconnaître que toutes les vertus morales sont 'unies entre elles, et c'est le
sentiment de presque tous les auteurs (1). On en donne deux raisons selon la
manière dont on distingue les vertus cardinales. Car, comme nous l'avons dit
(quest. i-xi, art. 3 et 4), il y en a qui les distinguent d'après les
conditions générales des vertus, de telle sorte que la discrétion
"appartienne à la prudence, la droiture à la justice, la modération à la
tempérance, la fermeté d'esprit à la force, quelle que soit la matière dans
laquelle on les considère. D'après cette théorie la connexion des vertus est
manifeste. Car la fermeté n'est une vertu qu'autant que la modération, la
droiture ou la discrétion l'accompagnent, et il en est de même des autres.
Saint Grégoire explique ainsi l'union des vertus quand il dit (Moral, lib.
xxii, cap. 1) que les vertus si elles sont séparées ne peuvent être parfaites
dans leur essence, parce que la prudence n'est pas véritable, si elle n'est pas
juste, tempérante et forte. Il parle de même des autres vertus. Saint Augustin
donne aussi la même raison (De Trin. lib. vi, cap. 4). — D'autres distinguent
les verius morales d'après leurs matières. C'estence sens qu'Aristote explique
leur connexion (Eth. lib. vi, cap. ult.). Car, comme nous l'avons dit (quest.
lviii, art. 4), on ne peut avoir aucune vertu morale sans la prudence, parce
que le propreté la vertu morale c'est do faire un choix convenable, puisqu'elle
est une habitude élective. Pour faire un choix convenable il ne suffit pas
d'être porté vers une fin légitime, ce qui est l'effet direct de l'habitude de
lavertu morale, mais il faut encore qu'on choisisse directement les moyens (2),
ce qui est l'effet de la prudence qui conseille, juge et ordonne tout ce qui se
rapporte à la fin. De même la prudence ne peut exister si l'on n'aies vertus
morales, puisque la prudence est la droite raison des choses que.l'on doit
faire, et qu'à ce titre elle a pour principes de ses déductions les fins
pratiques avec lesquelles chacun est mis en bon rapport par les vertus morales.
Ainsi comme la science spéculative ne peut exister sans l'intelligence des
principes, de même la prudence ne peut exister sans les vertus morales. D'où il
suit évidemment que les vertus morales sont unies entre elles.
Il faut répondre au premier argument, qu'il' y
a des vertus morales qui perfectionnent l'homme selon sa condition commune,
c'est-à-dire par rapport à toutes les choses que l'on doit faire communément
pendant toute la vie. Il faut donc qu'il s'exerce simultanément sur ce qui fait
la matière de toutes les vertus morales. Et si en faisant le bien il s'exerce à
l'égard de toutes ces vertus, il acquerra l'habitude de chacune d'elles. Mais
si en faisant des bonnes oeuvres ii ne s'exercejque sur une matière et pas sur
une
(1) Ce
sentiment de saintTbomasestencore au-
jourd'hui le plus généralement suivi par les
théo-
logiens, malgré l'opposition de Scotet de ses
disci-
ples.
(2)
Il faut que l'appétit soit droit relativement
à toutes les tins particulières qui sont
propres à chaque vertu. Ainsi il appartient à la justice de rendre la volonté
droite par rapport à ce qu'on doit à autrui; il appartient à la force do la
prémunir contre l'audace et la crainte, etc.
autre, par exemple s'il ne s'occupe que de
réprimer la colère et non la concupiscence, il acquerra une habitude par laquelle
il pourra contenir cette première passion, mais il n'aura pas pour cela la
vertu (1), parce qu'il manquera de la prudence que la concupiscence détruit ;
car les inclinations naturelles ne sont pas des vertus parfaites, quand la
prudence leur fait défaut. Mais il y a des vertus morales qui perfectionnent
l'homme par rapport à un état eminent, telles que la magnificence et la
magnanimité. Comme chacun ne rencontre pas communément l'occasion de pratiquer
ces vertus, on peut avoir les autres vertus morales sans posséder actuellement
l'habitude de celles-là, quand il s'agit des vertus acquises. Mais quand on a
acquis les autres vertus, on possède du moins celles-là en puissance et d'une
façon prochaine. Car quand quelqu'un a pratiqué la libéralité en faisant des
dons et des dépenses médiocres, s'il lui vient de l'argent en abondance, il
acquerra sans peine l'habitude de la magnificence : comme un géomètre arrive
sans grands efforts à la science d'une conséquence à laquelle il n'avait jamais
fait attention. Or, nous disons que nous possédons ce qu'il nous est
très-facile d'acquérir, d'après cette maxime du philosophe (Phys. lib. ii,
texi. SC) : Quand il s'en faut peu qu'on ait une chose, il semble qu'il ne s'en
faille rien (2). La réponse au second argument est par là même évidente.
Ilfautrépondreau troisième, queles vertus intellectuelles se rapportentà des
matières diverses qui ne sont pas subordonnées l'une à l'autre, comme on le
voit à l'égard des sciences et des arts qui sont différents. C'est pourquoi on ne
trouve pas en elles cette connexion qu'on trouve dans les vertus morales dont
les objets sont les passions et les opérations qui sont manifestement
subordonnées l'une à l'autre. Car toutes les passions ont nécessairement pour
principes l'amour et la haine et pour termes la délectation et la tristesse. De
même toutes les opérations qui sont la matière de la vertu morale sont
subordonnées entre elles et relativement aux passions. C'est pour ce motif que
toute la matière des vertus morales tombe sous une seule raison qui est celle
de la prudence. Toutes les choses intelligibles se rapportent aussi aux
premiers principes : et en ce sens toutes les vertus intellectuelles dépendent
de l'intelligence des principes, comme la prudence dépend des vertus morales (3),
ainsi que nous l'avons dit (in corp. art.). Mais les principes généraux
auxquels l'intellect se rapporte ne dépendent pas des conclusions qui sont
l'objet des autres vertus intellectuelles, comme les vertus morales dépendent
de la prudence, parce que l'appétit meut d'une certaine façon la raison et la
raison l'appétit, comme nous l'avons dit (quest. ix, art. i, et quest. lvhi,
art. 5 ad 4).
Il faut répondre au quatrième, que les choses
auxquelles portent les vertus morales jouent à l'égardde la prudence le rôle de
principes, mais les choses que l'on doit faire ne jouent pas le même rôle par
rapport à l'art. Au lieu d'en être les principes elles en sont la matière. Or,
il est évident que quoique la raison puisse être droite dans une partie de la
matière sans l'être dans une autre, cependant on ne peut pas dire que la raison
soit droite si elle vient à faillir sur un principe quelconque. Par exemple si
l'on errait à l'égard de ce principe : le tout est plus grand que la partie, on
ne pourrait pas avoir la science de la géométrie, parce qu'il faudrait beaucoup
s'écarter de la vérité
(1) Du
moins la vertu qu'il aura ne sera qu'une vertu imparfaite.
(2) C'est ee qu'on exprime par eo principe de
morale : Parum pro nihilo reputatur.
(3) La
prudence dépend des vertus morales dans lc sens que celles-ci eu sont les
causes dispositives ou préparatoires, parce que l'homme ne peut bien juger
qu'autant qu'il est convenablement disposé. Mais les verius morales dépendent
d'elle pane qu'elle les dirige et qu'elle en est ainsi la cause formelle,
intrinsèque.
dans les théorèmes suivants. Déplus les actions
que nous devons faire sont subordonnées entre elles, mais il n'en est pas de
même des choses que nousdevonsexécuter, commenousl'avonsdit(mso/«í.arg.praec).
C'estpour-quoi le défaut de prudence relativement à une partie des actions que
nous devons faire supposerait un défaut relativement aux autres, ce qui n'a pas
lieu à l'égard des choses que nous devons exécuter.
ARTICLE II. — les vertus morales peuvent-elles
exister sans la
charité?
d. Il semble que les vertus morales puissent
exister sans la charité. Car il est dit (Prosp. Sent. cap. 7) que toute vertu
sans la charité peut être commune aux bons et aux méchants. Or, la charité ne
peut être que dans les bons, comme on le voit (ibid.). Donc on peut avoir les
autres vertus sans la charité.
2. Les vertus morales peuvent s'acquérir par
des actes humains, comme le dit Aristote (Eth. lib. n, cap. 1 et 2). Or, on
n'acquiert la charité que par infusion, d'après ces paroles de l'Apôtre (Rom.
v, o) : La charité de Dieu a été répandue dans nos coeurs par P Esprit-Saint
qui jious a été donné. Donc on peut avoir les autres vertus sans la charité.
3. Les vertus morales sont unies entre elles
parce qu'elles dépendent de la prudence. Or, la charité ne dépend pas de la
prudence, mais elle la surpasse, selon ces paroles de l'Apôtre (Ephes. m, 19) :
La charité du Christ surpasse toute science. Donc les vertus morales ne sont
pas unies à la charité, mais peuvent exister sans elle.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (I. Joan,
m, 1-4) : Celui qui ne m'aimepas demeure dans la mort. Or, les vertus
perfectionnent la vie spirituelle, puisque ce sont elles qui nous font vivre
saintement, comme le dit saint Augustin (De lib. arb. lib. ii, cap. 18 et 19).
Donc elles ne peuvent pas exister sans l'amour de Dieu ou la charité.
CONCLUSION. — Les vertus morales qu'on acquiert
par des moyens humains peu -vent exister sans la charité; mais il n'en est pas
de même de celles qu'on ne peut acquérir de cette manière et qui sont infuses
par Dieu en nous.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. lxiii, art. 2 et 3), les vertus morales, selon qu'elles produisent un
bien en rapport avec une fin qui ne surpasse pas les facultés naturelles de
l'homme, peuvent être acquises par des actes humains. Ces vertus ainsi acquises
peuvent exister sans la charité, comme elles ont existé parmi les Gentils. Mais
les vertus qui produisent un bien en rapport avec la fin surnaturelle, sont par
là même des vertus véritables et parfaites qu'on ne peut acquérir par des actes
humains et qui sont infuses par Dieu en nous. Pour celles-là elles ne peuvent
exister sans la charité (1). En effet nous avons dit (art. 1 huj. quaest. et
quest. lviii, art. 4) que les autres vertus morales ne peuvent exister sans la
prudence ; et la prudence ne peut pas exister sans les vertus morales, parce
que ces vertus mettent l'homme en bon rapport avec les fins d'après lesquelles
la raison de la prudence procède. Or, pour que la raison de la prudence soit
droite il est bien plus nécessaire que l'homme soit en bon rapport avec sa fin
dernière, ce qui est l'effet de la charité, qu'avec les autres fins, ce qui
dépend des vertus morales : comme la raison pour être droite dans les choses
spéculatives a surtout besoin d'un premier principe indémontrable, tel que
celui-ci : les contradictoires ne sont pas vraies simultanément. D'où il est
manifeste que la prudence infuse ne peut exister sans la charité, et par con-
tti Les verius morales infuses ne peuvent
exister sans la charité, parce qu'elles sont des propriétés de la grâce
sanctifiante et que la grâce sanc-tiiiante ne peut exister 6ans la íbarité.
séquent il en est de même des autres vertus
morales qui ne peuvent exister sans la prudence. Il est donc évident, d'après
ce que nous avons dit, qu'il n'y a que les vertus infuses qui soient parfaites
et qui méritent absolument le nom de vertus, parce qu'elles mettent absolument
l'homme en bon rapport avec sa fin dernière, tandis que les vertus acquises ne
sont que des vertus relatives et non des vertus absolues (1); car elles mettent
l'homme en bon rapport avec sa fin dernière dans un genre quelconque, mais non
avec sa lin dernière absolue (2). C'est pourquoi à l'occasion de ces paroles de
l'Apôtre (Hom. xiv, 23) : Tout ce qui n'est pas de foi est péché, la glose de
saint Augustin dit (ord. ex cap. 106 Sent.) : Là où la connaissance de la
vérité fait défaut, la vertu est fausse, même quand les moeurs sontbonnes.
Il faut répondre au premier argument, que les
vertus sont ici considérées selon la signification imparfaite qu'on attache à
ce mot. Autrement si on attachait à la vertu morale l'idée de la vertu
parfaite, elle rendrait bon celui qui la possède et par conséquent elle ne
pourrait exister chez les méchants.
Il faut répondre au second, que cette raison
s'appuie sur les vertus morales acquises.
Il faut répondre au troisième, que quoique la
charité surpasse la science et la prudence, cependant la prudence dépend de la
charité (3), comme nous l'avons dit (in corp. art.), et par conséquent il en
est de même de toutes les vertus morales infuses.
ARTICLE III. — LA CHARITÉ PEUT-ELLE EXISTER
SANS LES AUTRES VERTUS
MORALES (4) ?
it II semble qu'on puisse avoir la charité sans
les autres vertus morales. Car quand une chose suffit à un but il n'est pas
nécessaire que plusieurs s'y rapportent. Or, la charité suffit à elle seule
pour accomplir toutes les oeuvres de vertu, comme on le voit par ces paroles de
l'Apôtre (I. Cor. xiii, 4) : La charité est patiente, elle est bienfaisante,
etc. Donc il semble que quand on a la charité il serait superflu d'avoir les
autres vertus.
2.
Celui qui a l'habitude d'une vertu opère facilement ce qui a rapport à
cette vertu et ce qui lui plaît en soi ; par conséquent la preuve de l'habitude
est le plaisir qu'on trouve dans l'action, comme le dit Aristote (Eth. lib. ii,
cap. 3). Or, il y a beaucoup de personnes qui ont la charité sans avoir aucun
péché mortel et qui cependant éprouvent de la difficulté à pratiquer certaines
vertus qui ne leur plaisent pas en elles-mêmes, mais seulement selon le rapport
qu'elles ont avec la charité. Donc il y en a beaucoup qui ont la charité sans
avoir les autres vertus.
3. La
charité se trouve dans tous les saints; cependant il y a des saints qui
manquent de certaines vertus. Car le vénérable Bède dit : que les saints
s'humilient plus des vertus qu'ils n'ont pas qu'ils ne se glorifient des vertus
qu'ils possèdent. Il n'est donc pas nécessaire que celui qui a la charité ait
toutes les vertus morales.
Mais c'est le contraire. Par la charité toute
la loi s'accomplit. Car l'Apôtre dit (Rom. xiii, 8) que celui qui aime le
prochain a rempli toute la loi. Or, on ne ne peut accomplir la loi entière si
l'on n'a toutes les vertus morales ; car la loi ordonne la pratique de toutes
ces vertus, comme on le voit (Eth. lib. y,
(t) Quand la prudence n'est pas parfaite, les
autres vertus ne le sont pas non plus, parce que l'homme ne peut résister
fermement à toutes les séductions du mal.
(2) Aussi ne rendent-elles l'homme bon que sous
certains rapports; elles ne lui communiquent pas une bonté absolue.
(3) Car si le péché ne la détruit pas
complètement, du moins il l'altère profondément.
(i) Saint Paul dit [Col. m) : Super omnia
charitatem habet quod est vinculum perfectionis; ce qui indique la connexion
qu'il y a entre la charité et les autres verius.
cap. 1 et 2). Donc celui qui a la charité a
toutes les vertus morales. Saint Augustin dit aussi dans une de ses épitres (1)
que la charité renferme en elle toutes les vertus cardinales.
CONCLUSION. — Puisque la charité est le
principe de toutes les bonnes oeuvres qui dirigent l'homme vers sa fin
dernière, il faut nécessairement que toutes les vertus morales qui
perfectionnent l'homme relativement à chaque genre de bonnes oeuvres soient
simultanément infuses avec elle.
Il faut répondre que toutes les vertus morales
sont simultanément infuses avec la charité. La raison en est que Dieu n'opère
pas moins parfaitement dans les oeuvres de la grâce que dans les oeuvres de la
nature. Or, nous voyons que dans les oeuvres de la nature on ne trouve pas le
principe de certaines actions dans une chose sans y trouver les moyens
nécessaires pour les accomplir. Ainsi nous trouvons dans les animaux tous les
organes nécessaires pour faire toutes les choses qui sont au pouvoir de leur
âme. Il est évident que la charité, considérée selon qu'elle élève l'homme à sa
fin dernière, est le principe de toutes les bonnes oeuvres qui peuvent se
rapporter à cette fin. Par conséquent il faut que toutes les vertus morales qui
perfectionnent l'homme relativement à chaque genre de bonnes oeuvres soient
simultanément infuses avec la charité. D'où il est manifeste que les vertus
morales infuses sont unies entre elles non-seulement à cause de la prudence,
mais encore à cause de la charité, et que celui qui perd la charité par un
péché mortel perd toutes les vertus morales infuses (2).
Il faut répondre au premier argument, que pour
que l'acte d'une puissance inférieure soit parfait, il faut non-seulement que
la perfection existe dans la puissance supérieure, mais encore dans la
puissance inférieure elle-même. Car quand l'agent principal serait ce qu'il
doit être, il ne produirait pas une action parfaite si son instrument n'était
pas bien disposé.Par conséquent pour que l'homme agisse bien relativement à sa
fin, il faut qu'il ait non-seulement la vertu qui le dispose parfaitement à
l'égard de sa fin, mais encore toutes les vertus qui doivent le bien disposer à
l'égard des moyens. Car la vertu qui a la fin pour objet fait les fonctions
d'agent principal et de moteur relativement à celles qui ont pour objets les
moyens. C'est pourquoi * il est nécessaire qu'on ait avec la charité d'autres
vertus morales.
Il faut répondre au second, que quelquefois il
arrive que celui qui a une habitude éprouve de la difficulté pour agir, et par
conséquent ne met pas son plaisir et sa complaisance dans son action par suite
des obstacles extérieurs qu'il rencontre. Ainsi celui qui a la science
habituelle éprouve de la difficulté à comprendre par suite du sommeil ou d'une
autre infirmité. De môme ceux qui ont les habitudes des vertus morales infuses
trouvent quelquefois de la difficulté à agir par suite des dispositions
contraires qui résultent d'actes antérieurs (3). Celte difficulté toutefois ne
se présente pas pour les vertus morales acquises, parce que les actes auxquels
on s'exerce pour les acquérir détruisent les dispositions quileur sont
contraires.
Il faut répondre au troisième, qu'il y a des
saints dont on dit qu'ils n'ont pas certaines vertus, parce qu'ils éprouvent de
la difficulté à en produire les actes pour la raison que nous venons de donner
(4) (in solut. praec), quoiqu'ils aient les habitudes de toutes les vertus.
(1)
Cette citation se rapporte plutôt aux sermons (Serm. 59 et 16 de temp.).
(2)
Dans l'article suivant saint Thomas prouve qu'il n'en est pas île même
tles vertus théologales.
'5) Celui qui a eu autrefois une habitude
opposée s'en ressent longtemps, et il lui faut bien des efforts pour la
vaincre.
(-i) Dans les saints cette difficulté peut
provenir de certaines maladies ou d'autres infirmités ou dispositions
corporelles.
ARTICLE IV. — LA FOI ET L'ESPÉRANCE
PEUVENT-ELLES EXISTER SANS LA CHAIUTÉ.('l)?
1. Il
semble que la foi et l'espérance n'existent jamais sans la charité. Car puisque
ce sont des vertus théologales, elles paraissent être plus nobles que les
vertus morales infuses. Or, les vertus morales infuses ne peuvent exister sans
la charité. Donc la foi et l'espérance ne le peuvent pas non plus.
2. Personne ne croit qu'autant qu'il le veut,
dit saint Augustin (Tract. 26, in Joan.àprinc). Or, la charité est dans la
volonté comme saperfection, ainsi que nous l'avons vu (quest. i.xn,art.3). Donc
la foi ne peut exister sans la charité.
3. Saint Augustin dit (Ench. cap. 8) que
l'espérance ne peut exister sans l'amour. Or, l'amour est la charité: car c'est
de cet amour que parle l'illustre docteur en cet endroit. Donc l'espérance ne
peut pasexister sans la charité.
Mais c'est le contraire. La glose dit (Matth,
i) que la foi engendre l'espérance et l'espérance la charité. Or, celui qui
engendre est avant celui qui est engendré et peut exister sans lui. Donc la foi
peut exister sans l'espérance et l'espérance sans la charité.
CONCLUSION.—Quoique la foi et l'espérance
puissent exister clans les hommes d'une certaine manière sans la charité,
cependant ces vertus ne peuvent être parfaites sans elle-
Il faut répondre qu'on peut considérer la foi
et l'espérance comme les vertus morales de deux manières : 1° clans leur
commencement; 2°dans leur état de perfection. Car puisque la vertu a pour but
de faire le bien, on dit qu'elle est parfaite quand elle peut produire une
action parfaitement bonne ; ce qui a lieu en effet non-seulement quand l'action
que l'on fait est bonne, mais encore quand on la fait d'une bonne manière.
Autrement si la chose que l'on fait est bonne, mais qu'on ne la fasse pas d'une
bonne manière, l'action ne peut pas être parfaite, et par conséquent l'habitude
qui est le principe de cette action ne peut avoir dans sa perfection tout ce
qui constitue l'essence delà vertu. Ainsi celui qui fait une oeuvre de justice
fait une bonne chose, mais son oeuvre ne peut être celle d'une vertu parfaite
s'il ne la fait pas bien, c'est-à-dire d'après une élection droite, réglée par
la prudence. C'est pourquoi la justice sans la prudence ne peut être une vertu
parfaite. Ainsi donc la foi et l'espérance peuvent exister d'une certaine
manière sans la charité (2), mais elles ne peuvent être sans elle des vertus
parfaites. En effet, l'oeuvre de la foi consistant à croire à Dieu, et croire
étant l'assentiment que la volonté propre accorde à quelqu'un, quand cette
faculté n'est pas dans l'état où elle doit être l'oeuvre de la foi ne peut être
parfaite. D'un autre côté la volonté ne peut être bien réglée que par la
charité qui est son perfectionnement (3). Car, comme le dit saint Augustin (De
civ. Dei, lib. xiv, cap. í>), tout mouvement droit delà volonté procède d'un
amour qui est droit aussi. Par conséquent la foi existe, il est vrai, sans
lacha-ri té, mais non dans saperfection, comme la tempérance ou la force existe
sans la prudence. On doit en dire autant de l'espérance. Car l'acte d'espérance
consiste à attendre de Dieu la béatitude future; cet acte est parfait si on le
produit d'après les mérites qu'on possède, ce qui n'est pas possible sans la
charité. Mais si on attend la béatitude d'après des mérites qu'on n'a pas en-
(1)Cette question a été ainsi définie par le
concile de '1 rente sess, vi, can. 28) : Si quis dixerit, amtssd per peccatum
gratia, simul et fidem semper amitti, aut fidem quae remanet, non esse veram
fidem, anathema sit.
(2)Ainsi lc pécheur peut croire et espérer
quoiqu'il n'ait pas la charité.
3 Les Ecritures parlent en beaucoup d'endroits
de l'imperfection de la foi sans la charité '.Iac. ii) : Fides sine operibus
mortua est. (Matth, viii : Domine, in nomine tuo virtutes multas fecimus et ego
confitebor eis, nunquam novi vos. Saint Paul dit aussi que la foi parfaite est
celle qui opère par la charité [Gai. v) : Fides quae per charilatem operatur.
core, mais qu'on se propose d'acquérir à
l'avenir, l'acte est imparfait, et de cette manière il est possible sans la
charité. C'est pourquoi la foi et l'espérance peuvent exister sans la charité,
mais sans elle elles ne sont pas, à proprement parler, des vertus. Car
l'essence de la vertu exige non-seulement que nous fassions le bien, mais
encore que nous le fassions comme il doit être fait, selon la pensée d'Aristote
(Eth. lib. ii, cap. 6).
Il faut répondre au premier argument, que les
vertus morales dépendent de la prudence. Or, la prudence infuse ne peut être
véritable sans la charité, parce qu'elle n'a pas alors le rapport qu'elle doit
avoir avec le premier principe qui est la fin dernière. Mais la foi et
l'espérance ne dépendent ni de la prudence ni de la charité selon leur propre
nature. C'est pourquoi elles peuvent exister sans la charité, quoiqu'elles ne
soient pas des vertus sans elle, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au second, que ce raisonnement
s'appuie sur la foi considérée comme une vertu parfaite.
Il faut répondre au troisième, que saint
Augustin parle en cet endroit de l'espérance qui fait qu'on espère la béatitude
future d'après les mérites qu'on possède déjà, ce qui n'a pas lieu sans la
charité. ARTICLE V. — la charité peut-elle exister sans la foi et l'espérance ?
1. Il semble que la charité puisse exister sans
la foi et l'espérance. Car la charité est l'amour de Dieu. Or, nous pouvons
aimer Dieu naturellement sans avoir préalablement la foi et sans espérer la
béatitude future. Donc la charité peut exister sans la foi et l'espérance.
2. La charité est la racine de toutes les
vertus, d'après ces paroles de l'Apôtre (Ephes. m, 17) : Vous devez être
enracinés et fondés dans la charité. Or, la racine existe quelquefois sans
rameaux. Donc la charité peut aussi quelquefois exister sans la foi,
l'espérance et les autres vertus.
3. La charité fut parfaite dans le Christ, et
cependant il n'eut pas la foi et l'espérance parce qu'il possédait parfaitement
tous les trésors de l'autre vie (i), comme nous le verrons (part. III, quest.
vu, art. 3 et 4, et quest. ix, art. 2, et quest. xv, art. 10). Donc la charité
peut exister sans la foi et l'espérance.
Mais c'est le contraire. Saint Paul dit (Hebr,
xi, 6) : Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, ce qui regarde surtout
la charité, comme on le voit d'après ces autres paroles de l'Ecriture (Prov.
viii, 17) : J'aime ceux qui m'aiment. L'espérance aussi mène à la charité,
comme nous l'avons vu (quest. lxh, art. A). Donc la charité ne peut exister
sans la foi et l'espérance.
CONCLUSION. — Comme personne ne peut être uni à
Dieu par cette amitié qu'on appelle la charité, s'il n'a la foi par laquelle on
croit qu'il y a société et communication de l'homme avec Dieu et si l'on
n'espère appartenir à cette société, il ne peut se faire d'aucune manière que
la charité existe sans la foi et l'espérance.
Il faut répondre que la charité signifie
non-seulement l'amour de Dieu, mais encore une certaine amitié qui nous unit à
lui et qui ajoute à l'amour une réciprocité d'affection qui fait qu'il y a
communication de l'un à l'autre, comme le dit Aristote (Eth. lib. viii, cap. 2
et 3). Et la preuve évidente qu'il en est ainsi de la charité c'est qu'il est
dit dans l'Ecriture (I. Joan, iv, 16) : Celui qui demeure dans la charité
demeure en Dieu et Dieu en lui. Et saint Paul dit (I. Cor. i, 9) : Dieu par
lequel vous avez été appelés à la société de son Fils, Jésus-Christ
Notre-Seigneur, est fidele. Or, la société de l'homme avec Dieu est une sorte
de conversation familière avec lui. Elle se commence ici-bas actuellement par
la grâce pour se terminer dans la vie future par la
(1) Fuit perfectus comprehensa)- ; cette
expression n'a pas d'équivalent en français.
gloire, et ce sont ces deux choses qui sont
l'objet de la foi et de l'espérance. Par conséquent comme on ne pourrait se
lier d'amitié avec quelqu'un si l'on ne croyait ou si l'on n'espérait pas qu'il
y a possibilité de s'unir et de vivre facilement avec lui ; de même on ne peut
être uni d'amitié avec Dieu, ce qui est l'effet de la charité, qu'autant qu'on
a la foi par laquelle on croit à cette société et à cette familiarité de
l'homme avec lui et qu'autant qu'on a l'espérance d'en faire partie. Par
conséquent la charité sans la foi et l'espérance ne peut exister d'aucune
manière.
Il faut répondre au premier argument, que la
charité n'est pas un amour quelconque de Dieu, mais un amour par lequel on
l'aime comme l'objet de la béatitude à laquelle nous élèvent la foi et
l'espérance.
Il faut répondre au second, que la charité est
la racine de la foi et de l'espérance parce qu'elle en fait des
vertusparfaites. Or, la foi et l'espérance sont présupposées selon leur propre
essence par la charité (1), comme nous l'avons dit (quest. lxii, art. i). Ainsi
la charité ne peut exister sans elles.
Il faut répondre au troisième, que le Christ
n'a pas eu la foi et l'espérance parce qu'il y a quelque chose d'imparfait en
elles (2), mais au lieu de la foi il eut la claire vision et au lieu de
l'espérance la pleine compréhension -, par conséquent la charité fut parfaite
en lui.
QUESTION LXVI.
DE L'ÉGALITÉ DES VERTUS.
Nous avons maintenant à nous occuper de
l'égalité des vertus. — A cet égard six questions se présenlent : 1" La
vertu peut-elle être plus ou moins*grande? — 2U Toutes les vertus qui existent
simultanément dans le même sujet sont-elles égales? — 3° De la comparaison des
vertus morales avec les vertus intellectuelles. — 4" De la comparaison des
vertus morales entre elles. — 5° De la comparaison des vertus intellectuelles
entre elles. — 6° De la comparaison des vertus théologales entre elles.
ARTICLE I. — la vertu peut-elle être plus ou
moins grande?
1. Il
semble que la vertu ne puisse pas être plus ou moins grande. Car il est écrit
(Apoc, xxi) que tes côtés de la cité de Jérusalem sont égaux, et par là on
désigne les vertus, comme le dit la glose [ord. ex Nie. de Lyr.). Donc toutes
les vertus sont égales, et par conséquent une vertu ne peut pas être plus
grande qu'une autre.
2. Toute chose dont l'essence consiste en ce
qu'il y a de plus grand ne peut être ni plus ni moins grande. Or, l'essence de
la vertu consiste en ce qu'il y a de plus grand, puisque la vertu est le
dernier degré de la puissance, comme le dit Aristote (De caelo, lib. i, text.
116). Et saint Augustin enseigne (De lib. arb. lib. ii, cap. 19) que les verius
sont les biens les plus grands dont personne ne peut faire mauvais usage. Il
semble donc que la vertu ne puisse être ni plus ni moins grande.
3. La valeur de l'effet sc mesure d'après la
vertu de l'agent. Or, les vertus parfaites qui sont les vertus infuses
proviennent de Dieu dont la vertu est uniforme et infinie. Il semble donc
qu'une vertu ne puisse pas être plus grande qu'une autre.
Mais c'est le contraire. Partout où il y a
accroissement et surabondance, il peut y avoir inégalité. Or, il y a dans les
vertus surabondance et accroissement. Car il est écrit (Matth, v, 20) : Si
votre justice n'est pas plus pleine et
(i) La charité ne peut pas plus exister sans
elles que la partie supérieure d'un édifice ne peut exister sans ses
fondements.
(2) La foi implique un défaut de connaissance,
parce que croire ce n'est pas voir, et l'espérance un défaut de possession.
plus parfaite que celle des Scribes et des
Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des deux. Et ailleurs (Prov.
xv, 5) : La justice abondante est la plus grande vertu. Il semble donc que la
vertu puisse être plus ou moins grande.
CONCLUSION. — Dans les vertus de différente
espèce l'une est plus grande et plus excellente qu'une autre; mais on ne peut
pas dire que la vertu de la même espèce soit en elle-même plus ou moins grande;
cependant quand on la considère par rapport au sujet, on dit qu'elle est plus
ou moins grande, soit qu'on la voie dans le même individu en des temps divers,
soit qu'on la regarde dans des hommes différents dont l'un est mieux disposé
que l'autre.
Il faut répondre que quand on demande si une
vertu peut être plus grande qu'une autre, la question peut s'entendre en deux
sens: 1° Il peut s'agir des vertusquisontd'espècedifférente.Encecas il est
évident qu'une vertu estplus grande qu'une autre. Caria eau se l'emporte
toujours sur son effet, et parmi les effets ils sont d'autant plus remarquables
qu'ils se rapprochent davantage de leur cause. Or, il est manifeste d'après ce
que nous avons dit (quest. lxi, art. 2) que la cause et la racine du bien que
l'homme peut faire est la raison. C'est pourquoi la prudence qui perfectionne
la raison l'emporte en bonté sur les autres vertus morales qui perfectionnent
la puissance appétitive, selon qu'elle participe à la raison. Et parmi ces
dernières vertus l'une est d'autant meilleureque l'autre, suivant qu'elle
approche davantage de la raison. Par conséquent la justice qui réside dans la
volonté l'emporte sur les autres vertus morales, et la force qui réside dans
l'irascible (1) l'emporte sur la tempérance qui réside dans le concupiscible et
qui participe moins de la raison, comme on le voit (Eth. lib. vu, cap. 6). 2°
Il peut s'agir d'une vertu de même espèce. Alors, d'après ce que nous avons dit
(quest. lu, art. 1) quand il était question de l'intensité des habitudes, la
vertu peut être dite plus'ou moins grande de deux manières : 1° en elle-même;
2° relativement au sujet qui y participe. Quand on la considère en elle-même,
sa grandeur ou sa faiblesse se juge d'après les objets auxquels elle se
rapporte. Or, quiconque a une vertu, par exemple, la tempérance, il la possède
par rapport à tous les objets auxquels elle s'étend (2); ce qui n'a pas lieu
pour la science et l'art. Car quiconque est grammairien ne sait pas tout ce qui
concerne la grammaire. En ce sens les stoïciens ont eu raison de dire, comme
l'observe Simplicius (3) (in Praed. qualit.), que la vertu n'est pas
susceptible de plus et de moins, comme la science et l'art, parce que son
essence consiste en ce qu'il y a de plus grand. Mais si on considère la vertu
par rapport au sujet qui y participe, alors il arrive qu'elle est plus ou moins
grande, soit qu'on la considère dans le même sujet à des époques différentes,
soit qu'on la regarde dans divers individus; parce que pour atteindre le milieu
de la vertu qui est conforme à la droite raison l'un est mieux disposé qu'un
autre, parce qu'il est plus exercé, ou parce qu'il a naturellement une
disposition meilleure, ou parce que le jugement de sa raison est plus
pénétrant, ou parce qu'il a reçu avec plus d'abondance le don de la grâce (4)
(1) L'irascible se rapporte à la raison plus
directement que le concupiscible, parce que l'homme ne s'irrite que pour
obtenir une juste satisfaction , et la raison a j)lus de part dans son acte que
dans l'acte du concupiscible. Ou bien, d'après saint Thomas lui-même (art. A
huj. quaest.), la force perfectionne l'appétit relativement à ce qui regarde
immédiatement la vie et la mort, tandis quo la tempérance qui a pour f objet
les plaisirs de la table et des sens ne se rapporte à la conservation de
l'individu que médiatemcnt.
(2)Autrement il ne serait pas vraiment
tempérant ; il ne le serait quo pour certaines choses.
(3) Un des commentateurs les plus célèbres
d'Aristote.
(4)Ainsi d'après saint Thomas il y a quatre
causes qui peuvent ajouter à l'intensité de nos habitudes et par suite à
l'énergie de nos actes.
qui est accordé à chacun selon la mesure que le
Christ détermine, comme le dit saint Paul (Ephes. iv, 7). Sous ce rapport les
stoïciens étaient dans l'erreur quand ils pensaient qu'on ne devait appeler
aucun homme vertueux, s'il n'avait les dispositions les plus parfaites pour la
vertu. Car il n'est pas nécessaire pour l'essence de la vertu qu'on arrive à ce
juste milieu qui existe dans un point indivisible, comme le pensaient les
stoïciens, mais il suffit qu'on s'en approche, comme l'observe Aristote (Eth.
lib. ii, cap. 6). Ce point indivisible est atteint plus facilement et de plus
près par l'un que par l'autre, comme on le voit à l'égard des chasseurs qui
dirigent leurs flèches vers un but déterminé.
II faut répondre au premier argument, que cette
égalité ne doit pas seulement s'entendre d'une quantité absolue, mais encore
d'une quantité proportionnelle, parce que toutes les vertus croissent dans
l'homme proportionnellement, comme nous le verrons (art. seq.).
Il faut répondre au second, que cet extrême qui
appartient à la vertu peut être susceptible de plus ou de moins de perfection
selon les modes que nous venons de déterminer, puisque cet extrême n'eèt pas
indivisible, ainsi que nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que Dieu à
l'égard des vertus n'opère pas nécessairement (1), comme dans l'ordrede
lanature, mais qu'il agit conformément à l'ordre de sa sagesse d'après laquelle
il accorde aux hommes différente mesure de vertu, suivant ces paroles de
l'Apôtre (Eph. iv, 7) : La grâce a été donnée à chacun de nous, selon la mesure
du don de Jésus-Christ.
ARTICLE II. — toutes
les vertus qui existent simultanément dans le même SUJET sont-elles
égales (2)?
II
semble que toutes les vertus qui sont dans le même sujet n'y soient pas
également intenses. Car l'Apôtre dit (I. Cor. vu, 7) : Chacun a son don
particulier selon qu'il le reçoit de Dieu, l'un d'une manière et Vautre d'une
autre. Or, un don ne serait pas plus propre à l'un qu'à l'autre si celui qui a
reçu de Dieu les vertus infuses les possédait toutes également. Il semble donc
que toutes les vertus qui sont dans le même sujet ne soient pas égales.
2. Si
toutes les vertus étaient également intenses dans le même sujet il s'ensuivrait
que quiconque surpasserait quelqu'un dans une vertu le surpasserait dans toutes
les autres. Mais cela est évidemment faux; car on loue les divers saints
spécialement pour différentes vertus, Ainsi Abraham est loué pour sa foi, Moïse
pour sa douceur et Job pour sa patience. Et à l'égard de chaque confesseur
l'Eglise chante : II ne s'en est point trouvé de semblable à lui pour conserver
la loi du Très-Haut; parce qu'il a eu la prérogative de cette vertu. Donc
toutes les vertus fie sont pas égales dans le même sujet.
3.
Plus l'habitude est intense et plus l'homme fait avec plaisir et
facilité les oeuvres qui s'y rapportent. Or, l'expérience démontre qu'un homme
fait plus agréablement et plus facilement l'acte d'une vertu que l'acte d'une
autre. Donc toutes les vertus ne sont pas égales dans le même sujet.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
Trin. lib. vi, cap. 4) : Tous ceux qui sont égaux en force le sont aussi en
prudence et en tempérance, et ainsi des autres vertus. Or, il n'en serait pas
ainsi si toutes les vertus du même homme n'étaient pas égales. Donc elles le
sont.
I 11 mt complètement libre dans la
dispensa-tion de ses dons. (2) L'Ecriture suppose qu'il y a égalité (I. lieg.
n):
Samuelproficiebal atque crescebat, et placebat
tam Deo, quam hominibus. (Luc. i) : Puer crescebat et confortabatur spiritu.
CONCLUSION. — Toutes les vertus qui existent
simultanément dans le même sujet considérées par rapport à sa participation
doivent être regardées comme égales d'une égalité de proportion en ce sens
qu'elles se développent toutes dans l'homme proportionnellement ; mais si on
les considère par rapport à la nature de l'espèce, il n'est pas douteux que
l'une ne soit plus grande que l'autre.
Il faut répondre que la grandeur des vertus,
comme on le voit (art. préc), peut se considérer de deux manières. 1° Par
rapport à l'espèce. En ce sens il n'est pas douteux que dans le même homme une
vertu ne soit plus grande qu'une autre, par exemple que la charité ne soit plus
grande que la foi et l'espérance. 2° On peut la considérer par rapport à la
participation du sujet, c'est-à-dire selon qu'elle estplus ou moins grande dans
celui qui la possède. De cette manière toutes les vertus du même homme sont
égales d'une certaine égalité de proportion (1), c'est-à-dire quelles se
développent également dans l'homme, comme les doigts de la main qui étant d'une
grandeur inégale sontcependantégauxproportionnellement,puisqu'ilsgrandissent de
la sorte. Or, on doit expliquer cette égalité de la même manière que nous avons
expliqué l'union des vertus entre elles. Car l'égalité est la connexion des
vertus considérée par rapport à leur développement. Or, nous avons dit
(quesl.Lxv, art. 1)qu'on peutdonncrde cette connexion deux sortes de raison. La
première est en rapport avec la pensée de ceux qui considèrent les quatre
vertus cardinales comme des conditions générales communes à toutes les vertus
dont l'une se rencontre simultanément avec les autres en toute matière. Dans ce
cas on ne peut dire la vertu égale qu'autant qu'elle possède également toutes
ces conditions générales. C'est la raison que donne saint Augustin quand il dit
(De Trin. lib. vi, cap. 4) : Si vous dites que ces hommes sont égaux en force,
mais que l'un l'emporte sur l'autre en prudence, il s'ensuit que la force du
premier est moins prudente que celle du second, et que par là même ils ne sont
pas égaux en force, puisque la force du dernier est plus prudente : vous
trouverez qu'il en est de même des autres vertus si vous les parcourez toutes
au même point de vue. — La seconde raison que nous avons donnée de la connexion
des vertus se trouve en rapport avec le sentiment de ceux qui croient que les
vertus cardinales ont des matières déterminées. D'après cette théorie la raison
de l'union des vertus morales se tire de la prudence et de la charité
relativement aux vertus infuses, mais non de l'inclination qui se considère
dans le sujet, comme nous l'avons dit (quest. lxv, art. 1 et 2). Ainsi donc la
raison de l'égalité des vertus peut se considérer du côté de la prudence par
rapport à ce qu'il y a de formel dans toutes les vertus morales. Car du moment
où cette raison est parfaitement égale dans un même individu, il faut que le milieu
se trouve établi proportionnellement à cette droite raison dans toute matière
qui est l'objet des vertus. Mais par rapport à ce qu'il y a de matériel dans
les vertus morales, c'est-à-dire à l'égard de l'inclination que nous avons à
produire les actes d'une vertu, un homme peut être plus apte à produire les
actes d'une vertu que ceux d'une autre, soit par nature, soit par habitude,
soit aussi par l'effet du don de la grâce (2).
Il faut répondre au premier argument, que la
parole de l'Apôtre peut s'entendre des dons de la grâce gratuitement donnée
(gratis data), qui ne
(I) L'égalité est absolue entre deux choses de
môme dimension ; doux lignes de trois mètres sont ainsi égales entre elles.
Elle est proportionnelle quand elle repose sur un rapport. C'est ainsi que 4
est à 12 ce que 3 est à 9. 11 y a égalité parce que 4 est le tiers de 12 comme
5 est le tiers de 9.
(2) Les quatre causes que saint Thomas a
indiquées dans l'article précédent comme influant sur lc développement de nos
habitudes, retrouvent ici leur application.
sont pas communs à tous les hommes, et qui ne
sont pas égaux dans le môme individu. — Ou bien on peut dire que ces paroles se
rapportent à la mesure de la grâce sanctifiante d'après laquelle l'un reçoit
toutes les vertus avec plus d'abondance qu'un autre, parce qu'il possède plus
abondamment la prudence ou la charité dans laquelle sont unies toutes les
vertus infuses.
Il faut répondre au second, qu'on loue
principalement un saint pour une vertu et un autre saint pour une autre, parce qu'ils
avaient plus d'aisance à produire les actes d'une vertu que ceux d'une autre
(1).
La réponse au troisième argument est par là
même évidente.
ARTICLE III. —¦ les vertus morales
l'emportent-elles sur les vertus
intellectuelles?
1. Il
semble que les vertus morales l'emportent sur les vertus intellectuelles. Car
ce qui est plus nécessaire et plus stable est meilleur. Or, les vertus morales
sont plus stables que les sciences qui sont des vertus intellectuelles, et sont
aussi plus nécessaires ala vie humaine. Donc elles sont préférables aux vertus
intellectuelles.
2. Il
est de l'essence de la vertu de rendre bon celui qui la possède. Or, c'est
d'après ses vertus morales qu'on dit que l'homme est bon, mais non d'après ses
vertus intellectuelles, à l'exception seule de la prudence. Donc la vertu
morale vaut mieux que la vertu intellectuelle.
3. La
fin est plus noble que les mo)rens. Or, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi,
cap. 12), la vertu morale rend droite l'intention relativement à la fin, et la
prudence règle le choix des moyens. Donc la vertu morale est plus noble que la
prudence qui est une vertu intellectuelle ayant pour objet les choses morales.
Mais c'est le contraire. La vertu morale
consiste dans ce qui est raisonnable par participation, tandis que la vertu
intellectuelle consiste dans ce qui est raisonnable par essence, comme le dit
Aristote (Eth. lib. i, cap. ult.). Or, ce qui est raisonnable par essence est
plus noble que ce qui est raisonnable par participation. Donc la vertu
intellectuelle est plus noble que la vertu morale.
CONCLUSION. — Quoique l'essence de la vertu
consiste plutôt dans les habitudes morales que dans les habitudes
intellectuelles, cependant les vertus intellectuelles qui perfectionnent la
raison sont des habitudes absolument plus nobles que les vertus morales qui
perfectionnent l'appétit ; parce que l'objet de la raison est plus noble que
celui de l'appétit.
Il faut répondre qu'on peut dire d'une chose
qu'elle est plus ou moins grande de deux manières : 1° d'une manière absolue ;
2° d'une manière relative. Car rien n'empêche qu'une chose ne soit
meilleureabsolumentsansl'être relativement. Ainsi la philosophie vaut
absolument mieux que les richesses, mais elle est moins utile relativement,
c'est-à-dire pour le cas où l'on est dans la nécessité. Or, on considère une
chose absolument quand on la considère selon la nature propre de son espèce; et
la vertu tire son espèce de son objet, comme on le voit d'après ce que nous
avons dit (quest. liv, art. 2, et quest. lx, art. 1 ). Par conséquent
absolument parlant la vertu la plus noble est celle qui a le plus noble objet.
L'objet de la raison est évidemment plus noble que l'objet de l'appétit. Car la
raison perçoit les choses en général, tandis que l'appétit se porte vers celles
qui sont particulières. Les vertus intellectuelles qui perfectionnent la raison
sont donc, absolument parlant, plus nobles que les vertus morales qui
perfectionnent l'appétit. — Mais si on considère la vertu
(-0 Les actes de ces vertus ont été missi plus
nombreux dans leur vie, et on en a été tout particulièrement frappé.
par rapport à l'acte, alors la vertu morale qui
perfectionne l'appétit et qui a pour fonction de faire agir les autres
puissances, comme nous l'avons dit (quest. ix, art. 1), est la plus noble. Et
comme on donne le nom de vertu à ce qui est le principe d'un acte, parce qu'il
est la perfection d'une puissance, il s'ensuit que l'idée de vertu convient
plutôt aux vertus morales(1) qu'aux vertus intellectuelles; quoique les vertus
intellectuelles soient absolument parlant des habitudes plus nobles.
Il faut répondre au premier argument, que les
vertus morales sont plus stables que les vertus intellectuelles, parce qu'on en
fait usage dans ce qui a rapport aux circonstances ordinaires de la vie. Mais
il est évident que les objets des sciences qui sont nécessaires et qui existent
toujours de la môme manière, sont plus stables que les objets des vertus
morales qui comprennent les choses particulières que nous devons faire. Si les
vertus morales sont plus nécessaires à la vie humaine, cela ne prouve pas
qu'elles soient plus nobles absolument, mais relativement. Au contraire de ce
que les vertus intellectuelles spéculatives ne se rapportent pas à autre chose,
comme l'utile se rapporte à une fin, il en résulte qu'elles sont plus nobles.
Car il en est ainsi parce qu'elles commencent en quelque sorte notre béatitude
qui consiste dans la connaissance de la vérité, comme nous l'avons dit (quest.
iii, art. 6).
Il faut répondre au second, que d'après ses
vertus morales on dit de l'homme qu'il est bon absolument, mais on ne le dit
pas d'après ses vertus intellectuelles, par la raison que l'appétit met les
autres puissances en mouvement pour qu'elles agissent, comme nous l'avons dit
(quest. ix, art. 1, et quest. lvi, art. 3). Par conséquent ceci neprouve qu'une
chose, c'est que la vertu morale vaut mieux relativement.
Il faut répondre au troisième, que la prudence
dirige non-seulement les vertus morales pour le choix des moyens, mais encore
pour la détermination de la fin. Car la fin de chaque vertu morale consiste à
atteindre le milieu dans la matière qui lui est propre (2), et c'est en effet à
la raison droite de la prudence à le déterminer, comme le dit Aristote (Eth.
lib. ii, cap. 6, et Eth. lib. vi, cap. ult.).
ARTICLE IV. — la justice est-elle la principale
de toutes les vertus
morales?
1. Il
semble que la justice ne soit pas la principale des vertus morales. Car c'est
une plus grande chose de donner du sien à quelqu'un que de rendre à un individu
ce qu'on lui doit. Or, le premier acte appartient à la libéralité et le second
à la justice. Il semble donc que la libéralité soit une vertu plus grande que
la justice.
2. Ce
qu'il y a de plus parfait en soi semble être ce qu'il y a de plus grand dans
chaque chose. Or, d'après l'apôtre saint Jacques (Èp. i, 4) : La patience
produit une oeuvre parfaite. Il sembledonc que la patience soit plus grande que
la justice.
3. La
magnanimité produit ce qu'il y a de grand dans toutes les vertus, comme le dit
Aristote (Eth. lib. iv, cap. 3). Donc elle grandit aussi la justice elle-même,
et par conséquent elle est plus grande qu'elle.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. v, cap. 1) que la justice est la plus noble des vertus.
( Les vertus intellectuelles sont des vertus
imparfaites parce qu'elles ne -nous donnent que la faculté de bien agir, tandis
que les verius morales nous portent à faire bon usage do toutes nos ressources
puisqu'elles impliquent la droiture de la volonté. (2) Dans les passions ou les
opérations.
CONCLUSION. — La justice étant de toutes les
vertus morales celle qui approche le plus de la raison parce qu'elle réside
dans la volonté et qu'elle règle l'homme non-seulement en lui-même, mais encore
par rapport à autrui, elle est la plus excellente de ces vertus et après elle
viennent la force et la tempérance.
Il faut répondre qu'on peutdired'une vertu
qu'elle est plus ou moins grande dans son espèce, d'une manière absolue ou
d'une manière relative. Onditab-solument qu'elle estplus grande quand le bien
que la raison approuve brille en elle avec plus d'éclat, comme nous l'avons dit
(art. i). A ce prix la justice l'emporte sur toutes les vertus morales, comme
étant plus rapprochée delà raison, ce qui est évident par rapport au sujet et
par rapport à l'objet. Par rapport au sujet; car la justice réside
subjectivement dans la volonté, et la volonté est l'appétit rationnel (1),
comme on le voit d'après ce que nous avons dit (part. I, quest. lxxx). Par rapport
à l'objet ou la matière, parce quelajustice se rapporte aux opérations qui
règlent l'homme non-seulement en lui-même, mais encore à l'égard des autres
(2). C'est ce qui fait dire à Aristote (£/&. lib. v, cap. 1) que la justice
est la plus noble des vertus. — Mais parmi les autres vertus morales qui se
rapportent aux passions, le bien que la raison approuve brille d'autant plus
dans chacune d'elles que le mouvement de l'appétit est soumis à la raison dans
un but plus élevé. Or, ce qu'il y a de plus élevé dans les choses qui
concernent l'homme, c'est la vie de laquelle tout le reste dépend. C'est
pourquoi la force qui soumet le mouvement appétifif à la raison relativement à
ce qui regarde la vie et la mort tient le premier rang parmi les vertus qui ont
pour objet les passions. Cependant elle doit être placée après la justice.
C'est ce qui fait dire à Aristote (Rhet. lib. i, cap. 9) que les vertus les
plus grandes doivent être nécessairement celles qu'on honore le plus, puisque
la vertu est une puissance bienfaisante; et que pour ce motif on honore surtout
les hommes justes et courageux ; car le courage ou la force est utile à la
guerre, et la justice l'est à la guerre aussi bien qu'à la paix. — Après la
force il faut placer la tempérance, qui soumet l'appétit à la raison
relativement aux choses qui se rapportent immédiatement à la vie, soit qu'il
s'agisse de la conservation de l'individu, soit qu'il s'agisse de l'espèce,
c'est-à-dire à l'égard des aliments et des jouissances charnelles. Ainsi ces
trois vertus sont considérées avec la prudence comme les vertus les plus
nobles. — On dit qu'une vertu est plus grande relativement quand elle est un
secours ou un ornement pour une vertu principale (3). Ainsi la substance est
absolument plus noble que l'accident. Néanmoins un accident est relativement
plus noble que la substance en ce sens qu'il perfectionne la substance sous le
rapport de son être accidentel.
Il faut répondre au premier argument, que
l'acte de libéralité doit être fondé sur un acte de justice. Car on ne ferait
pas un acte de libéralité si on ne donnait pas du sien, comme le dit Aristote
(Polit, lib. ii, cap. . Par conséquent la libéralité ne pourrait exister sans
la justice qui distingue ce qui nous appartient de ce qui ne nous appartient
pas. Mais la justice peut exister sans la libéralité ; elle est donc absolument
plus grande qu'elle, parce qu'elle estplus générale et que d'ailleurs elle lui
sert de fondement. Toutefois la libé-
(1) Les
autres vertus, telles que la force et la tempérance, résident au contraire dans
l'appétit sensitif.
(2) La force et la tempérance ne s'occupent que
de notre intérêt particulier.
(5) La libéralité, la patience et la
magnanimité sont des ornements des quatre vertus cardinales.
elles sont à ces vertus ce que l'accident est à
la substance ; or, la libéralité suppose la justice, la patience est une partie
de la force, et la magnanimité n'existe pas sans les autres vertus principales.
C'est ce qu'explique saint Thomas dans sa réponse aux objections.
ralité est relativement plus grande,
puisqu'elle est l'ornement de la justice et son supplément.
Il faut répondre au second, qu'on dit que la
patience produit une oeuvre parfaite en supportant les maux par rapport
auxquels elle exclut non-seulement l'injuste vengeance qu'exclut aussi la
justice; non-seulement la haine, ce que fait la charité; non-seulement la
colère, ce que produit la douceur; mais encore la tristesse déréglée, qui est
la racine de tous les vices quo nous venons d'énumérer. C'est pourquoi, sous un
rapport, elle est plus grande et plus parfaite, parce qu'elle coupe le mal dans
sa racine. Mais elle n'est pas absolument plus parfaite que toutes les autres
vertus, parce que la force non-seulement supporte les peines sans trouble, ce
qui est l'eflet de la patience, mais encore elle se mêle à elles toutes les
fois qu'il le faut. De là celui qui est fort est patient, mais non
réciproquement. Ainsi la patience est une partie de la force.
H faut répondre au troisième, que la
magnanimité n'est pas possible sans d'autres vertus qui existent préalablement,
comme le dit Aristote (Eth. lib. iv, cap. 3). Ainsi elle est par rapport à
elles comme leur ornement, par conséquent elle est relativement plus grande que
toutes les autres, mais elle ne l'est pas absolument.
ARTICLE V. — LA SAGESSE EST-ELLE LA PLUS
GI'.ANDE DES VERTUS INTELLECTUELLES ?
1. Il semble que la sagesse ne soit pas la plus
grande des vertus intellectuelles. Car celui qui commande est au-dessus de
celui qui est commandé. Or, la prudence semble commander à la sagesse. Car
Aristote dit (EtIi. lib. i. cap. 2) que la science qui décide de quelles
connaissances on a besoin dans les États; qui sont ceux qui doivent s'en
instruire, et jusqu'à quel point, c'est la politique qui appartient à la
prudence, comme on le voit (Eth. lib. vi, cap. 8). Donc, puisque la sagesse est
comprise au nombre des sciences, il semble que la prudence lui soit supérieure.
2. H
est de l'essence de la vertu de mettre l'homme en rapport avec la félicité.
Car, comme le dit Aristote (Phys. lib. vu, text. 17), la vertu est la
disposition de ce qui est parfait à ce qu'il y a de mieux. Or, la prudence est
la droite raison des choses que l'on doit faire, et qui doivent conduire
l'homme à la béatitude, tandis que la sagesse ne considère pas les actes
humains qui doivent nous assurer le bonheur futur. Donc la prudence est une
vertu plus grande que la sagesse.
3. Plus la connaissance paraît être grande et
plus elle est parfaite. Or, nous pouvons avoir une connaissance plus parfaite
des choses humaines auxquelles la science se rapporte que des choses divines
qui sont l'objet delà sagesse, comme ledit saint Augustin (De Trin. lib. xiv,
cap. 14). Car les choses divines sont incompréhensibles, suivant ces paroles de
l'Ecriture (Job, xxxvi, 26) : Dieu est grand, il passe toute notre science.
Donc la science est une vertu plus grande que la sagesse.
4. La
connaissance des principes est plus noble que la connaissance des conséquences.
Or, la sagesse tire ses conclusions de principes indémontrables qui appartiennent
à l'intellect, comme le font d'ailleurs toutes les autres sciences. Donc
l'intellect est une vertu plus grande que la sagesse.
Mais c'est le contraire. Aristote á(Eth. lib.
vi, cap. 7) que la sagesse est en quelque sorte la tête de toutes les vertus
intellectuelles.
CONCLUSION. — Puisque la sagesse considere la
cause la plus élevée qui est Dieu cl puisqu'elle juge, comme cause supérieure,
de toutes les autres verius intellectuelles et qu'elle les ordonne toutes, on
doit dire qu'entre les vertus intellectuelles elle est la plus grande de
toutes.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1), la grandeur de la vertu se considère relativement à l'espèce d'après
son objet. Or, l'objet de la sagesse l'emporte sur les objets de toutes les vertus
intellectuelles. Car elle considère la cause la plus élevée qui est Dieu, comme
le dit Aristote (Met. lib. i, cap. 1). Et, comme on juge de l'effet par la
cause, et des causes inférieures par la cause supérieure, il s'ensuit que la
sagesse juge de toutes les autres vertus intellectuelles, qu'il lui appartient
de les ordonner, et qu'elle est en quelque sorte l'architecte qui indique la
place que chacune d'elles doit occuper.
Il faut répondre au premier argument, que la
prudence ayant pour objet les choses humaines, et la sagesse se rapportant à la
cause la plus élevée, il est impossible que la prudence soit une vertu plus
grande que la sagesse, à moins, comme le dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 7),
que l'homme ne soit la plus grande des choses qui sont au monde. 11 faut donc
dire, comme on le voit (loc. cit.), que la prudence ne commande pas à la
sagesse, mais que c'est plutôt le contraire. Car, comme le dit l'Apôtre (I.
Cor. n, 15), l'homme spirituel juge toutes choses, et n'est jugé par personne.
En effet la prudence ne peut s'immiscer dans les choses élevées qui sont
l'objet des considérations de la sagesse. Son pouvoir s'étend seulement sur les
choses qui conduisent à cette vertu, c'est-à-dire qu'elle indique comment les
hommes doivent y parvenir. Ainsi la prudence ou la politique est la servante de
la sagesse ; elle mène à elle, elle lui prépare les voies, comme le serviteur
au roi.
Il faut répondre au second, que la prudence
considère les moyens par lesquels on parvient à la félicité; mais la sagesse
considère l'objet même de la félicité, qui est l'objet intelligible le plus
élevé. Et si la considération de la sagesse était parfaite relativement à son
objet, nous trouverions la félicité parfaite dans l'acte même de cette vertu.
Mais comme cet acte est imparfait en cette vie par rapport à son objet
principal qui est Dieu, il s'ensuit que c'est un commencement ou une
participation de la félicité future, et que par conséquent elle approche plus
du,bonheur que la prudence.
H faut répondre au troisième, que, comme le dit
Aristote (De anima, lib. i, text. 4), une connaissance est préférable à une
autre, soit parce qu'elle traite de choses plus nobles , soit parce quelle est
plus certaine. Si donc les sujets sont égaux en bonté et en noblesse, la vertu
qui est la plus certaine est la plus grande. Mais celle qui est moins certaine
et qui traite d'objets plus grands et plus relevés l'emporte sur celle qui est
plus certaine et qui se rapporte à des choses inférieures. C'est ce qui fait
dire à Aristote (De caelo, lib. ii, text. 60) que c'est une grande chose de
pouvoir obtenir sur les corps célestes quelque connaissance, même à l'aide de
raisonnements faibles et simplement probables. Et ailleurs il dit (Départ,
animal, lib. i, cap. 5) qu'on aime mieux connaître fort peu de chose sur un
sujet très-relevé que de connaître à fond un sujet vulgaire et rebattu. Ainsi
la sagesse, qui a pour objet.la connaissance de Dieu, ne peut amener l'homme,
surtout en cette vie, à la possession parfaite de cette connaissance; car il
n'y a que Dieu qui la possède ainsi, comme le dit Aristote (Met. lib. i, cap.
2). Mais, toute restreinte que soit la connaissance que nous pouvons avoir de
Dieu au moyen de la sagesse, elle est préférable à toutes les autres (1).
(I) C'est ce quo saint Augustin a parfaitement
exprimé (t'onf. lib. v) : Beatus autem qui te
Il faut répondre au quatrième, que la vérité et
la connaissance des principes indémontrables dépend de la nature des termes.
Car, du moment où l'on saitce qu'est le tout et ce qu'est la partie,
immédiatement on sait que le tout est toujours plus grand que la partie. Or, la
connaissance de la nature de l'être et du non-être, du tout et de lapartie et
de toutes les autres conséquences de l'être, dont on fait autant de termes qui
constituent des principes indémontrables, appartient à la sagesse; parce que
l'être en général est l'effet propre de la cause la plus élevée qui est Dieu.
C'est pourquoi la sagesse ne fait pas seulement usage des principes
indémontrables qui sont l'objet de l'intellect, en en tirant des conclusions à
la façon des autres sciences, mais elle les juge et les soutient contre ceux
qui les nient. D'où il suit qu'elle est une vertu plus grande que l'intellect.
ARTICLE VI. — la charité est-elle la plus
grande des vertus théologales?
1. Il semble que la charité ne soit pas la plus
grande des vertus théologales. Car la foi résidant dans l'intellect,
l'espérance et la charité dans la puissance appétitive, comme nous l'avons
dit'quest. i xii, art. 3), il semble que la foi soit à l'espérance et à la
charité ce que la vertu intellectuelle est à la vertu morale. Or, la vertu
intellectuelle est plus grande que la vertu morale, comme nous l'avons prouvé
(art. 3). Donc la foi est plus grande que l'espérance et la charité.
2. Ce qui s'ajoute à une chose paraît être plus
grand qu'elle. Or, l'espérance, comme on lc voit, s'ajoute à la charité,
puisqu'elle présuppose l'amour, comme le dit saint Augustin (Ench. cap. 8), et
qu'elle ajoute un mouvement qui nous porte vers l'objet aimé. Donc l'espérance
est plus ¦grande que la charité.
3. La cause l'emporte sur l'effet. Or, la foi
et l'espérance sont cause de la charité. Car la glose dit (interi, in Matth, i)
que la ibi engendre l'espérance et l'espérance la charité. Donc la foi et l'espérance
sont plus grandes que la charité.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (I. Cor.
xiii, 13) : Ces trois vertus, la foi, Vespérance et la charité, existent à
présent, mais la charité est la plus excellente des trois.
CONCLUSION. — La charité qui regarde Dieu plus
prochainement que les autres verius est la plus excellente des vertus
théologales.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1 et 3), la grandeur de la vertu se considère selon son espèce d'après
l'objet. Les trois vertus théologales se rapportant à Dieu comme à leur objet
propre, on ne peut pas dire que l'une soit plus grande que l'autre, parce
qu'elle se rapporte à un objet plus grand, mais parce que l'une regarde cet
objet plus prochainement que l'autre. En ce sens la charité est plus grande que
les autres vertus. Car les autres vertus impliquent dans leur essence une
certaine distance qui les sépare de leur objet. Ainsi la foi se rapporte à des
choses qu'on ne voit pas et l'espérance à des choses qu'on ne possède pas
tandis que l'amour ou la charité a pour objet ce qu'on possède déjà. En effet
l'objet aimé est d'une certaine manière dans le sujet qui l'aime, et celui qui
aime est porté par son affection à s'unir à l'objet aimé. C'est pourquoi il est
écrit (I. Joan, iv, 16) : Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et
Dieu en lui.
Il faut répondre au premier argument, que la
foi et l'espérance ne sont pas à la charité ce qu'est la prudence à la vertu
morale, et cela pour deux
scit, etiamsi omnes creaturas nesciat. Qui vero
le et illas novit, non propter illas beatior est, sed propter le solum beatus.
raisons. La première c'est que les vertus
théologales ont un objet supérieur à l'àme humaine, tandis que la prudence et
les vertus morales se rapportent à ce qui est au-dessous de l'homme. Or, à
l'égard des choses qui sont supérieures à l'homme l'amour est plus noble que la
connaissance (1). Car la connaissance est parfaite selon que les choses connues
sont dans le sujet qui les connaît, tandis que l'amour existe en proportion de
l'attraction qui porte celui qui aime vers l'objet aimé. D'ailleurs ce qui est
au-dessus de l'homme est plus noble en soi que dans lliomme, parce que chaque
chose est dans l'être qui le reçoit conformément à sa nature, tandis qu'au
contraire les choses qui sont au-dessous de l'homme sont plus nobles en lui
qu'en elles-mêmes. La seconde raison, c'est que la prudence règle les
mouvements appétitifs qui regardent les vertus morales, tandis que la foi ne
règle pas le mouvement appétitif qui tend vers Dieu et qui appartient aux
vertus théologales, mais elle en montre seulement l'objet. Ce mouvement
appétitif surpasse la connaissance humaine, d'après ces paroles de l'Apôtre
(Ephes. m, 19) : La charité du Christ surpasse toute science.
Il faut répondre au second, que l'espérance
présuppose l'amour de l'objet qu'on espère obtenir; cet amour est ce qu'on
appelle Y amour de concupiscence. Celui qui désire ainsi ce qui est bon s'aime
plus lui-même que toute autre chose. Mais la charité implique un amour
d'amitié, et on y parvient par l'espérance, comme nous l'avons dit (quest.
lxii, art. 4).
II faut répondre au troisième, que la cause qui
perfectionne est supérieure à son effet, mais qu'il n'en est pas de même de la
cause qui dispose. Car alors la chaleur du feu l'emporterait sur l'àme à
laquelle elle dispose la matière ; ce qui est évidemment faux. Ainsi la foi
engendre l'espérance et l'espérance la charité, en ce sens que l'une dispose à
l'autre.
QUESTION LXVII.
DE LA DURÉE DES VERTUS APRÈS CETTE VIE.
Après avoir parlé de l'égalité des vertus, nous
devons maintenant nous occuper de leur durée après cette vie. — A cet égard six
questions se présentent : 1° Les vertus morales existent-elles encore après
cette vie? — 2° Les vertus intellectuelles existent-elles ? — 3° La foi
subsiste-l-elle? — 4° L'espérance subsiste-t-elle ? — 5° Reste-t-il quelque
chose de la foi ou de l'espérance ? — 6° La charité subsiste-t-elle ?
ARTICLE I. — les vertus morales existent-elles
encore après cette
vie (2)?
1. Il semble que les vertus morales ne
subsistent plus après cette vie. Car les hommes dans l'état de la gloire future
seront semblables aux anges, comme il est dit (Matth, xxii). Or, il est
ridicule d'admettre des vertus morales dans les anges, comme on le voit [Et h.
lib. x, cap. 8). Donc il n'y aura plus de vertus morales dans les hommes après
cette vie.
2. Les vertus morales perfectionnent l'homme
dans la vie active. Or, la vie active ne subsiste plus après cette vie : car
saint Grégoire dit [Moral.
( Par la connaissance nous changeons en nous
d'une certaine manière les objets que nous connaissons, parce que nous ne
pouvons les connaître que selon notre manière d'être qui est finie et bornée.
Mais par I amour nous n'attirons pas l'objet aimé en nous pour le subjcctiviscr
de cette façon, uous nous portons au contraire vers lui, et c'est pour celte
raison que quand il s'agit de
Dieu et en général de tout ce qui est au-dessus
de nous, notre amour l'emporte sur no're connaissance.
(2) Saint Paul a dit : Certus sum, neque mors,
neque vita... poterit nos separare à charitate Dei Hom. viii). Et l'on trouve
dans divers passages de l'Ecriture la même chose à l'égard de chaque vertu en
particulier.
lib. iv, cap. 18) : Les oeuvres de la vie
active passent avec le corps. Donc les vertus morales ne subsistent pas après
cette vie.
3. La tempérance et la force qui sont des
vertus morales se rapportent aux parties irraisonnables de l'âme, comme le dit
Aristote (Eth. lib. m, cap. 10). Or, les parties irraisonnables de l'âme se
corrompent avec le corps, parce qu'elles sont les actes des organes corporels.
Il semble donc que les vertus morales ne subsistent pas après cette vie.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Sap. i,
IS) que la justice est perpétuelle et immortelle.
CONCLUSION. — Quoique les verius morales ne
subsistent pas après celte vie quant à leur matière (car il n'y aura plus alors
ni concupiscence, ni plaisirs sensuels, ni périls, etc.), cependant elles
subsisteront dans les bienheureux quant à ce qu'il y a en elles de formel.
Il faut répondre que, d'après saint Augustin
(De Trin. lib. xiv, cap. 9), Cicéron a supposé qu'après cette vie les quatre
vertus cardinales n'existaient plus, mais que dans l'autre vie les hommes
étaient heureux par la seule connaissance de cette nature qui est ce qu'il y a
de mieux et de plus aimable, c'est-à-dire de la nature qui a tout créé. Mais
l'illustre docteur n'est pas de ce sentiment. Il établit que ces quatre vertus
existent dans la vie future, mais d'une autre manière que maintenant. Pour s'en
convaincre jusqu'à l'évidence il faut remarquer que dans ces vertus il y a
quelque chose de formel et quelque chosede matériel. Ce qu'il y a de matériel
c'est l'inclination de la partie appétitivc vers les passions ou les opérations
selon un mode quelconque. Ce mode étant déterminé par la raison, il s'ensuit
que ce qu'il y a de formel dans ces vertus, c'est l'ordre même que la raison
établit. Il faut donc dire que les vertus morales ne subsistent pas dans la vie
future quant à ce qu'il y a de matériel en elles. Car la concupiscence, les
plaisirs de la table et des sens, la crainte et l'audace qui ont pour objet la
mort et ses dangers, les partages et les échanges de ce qui est nécessaire aux
besoins de la vie présente, aucune de ces choses ne peut avoir lieu dans la vie
future. — Mais quant à ce qu'il y a de formel, elles subsisteront dans les
bienheureux après cette vie et de la manière la plus parfaite; en ce sens que
la raison de chacunede ces vertus sera parfaitement droite relativement aux
choses qui se rapporteront alors à elle. La puissance appétitive sera mue
entièrement selon l'ordre de la raison pour les choses qui appartiennent à 'cet
état. C'est ce qui [fait dire à saint Augustin (loc. cit.) que la prudence
alors sera sans aucun péril d'erreur ; la force sans la crainte d'aucune
calamité; la tempérance sans rébellion du côté des passions, de telle ^ sorte
qu'il appartiendra à la prudence de ne préférer et de n'égaler aucun bien à
Dieu, à la force de s'attacher à lui le plus fermement, à la tempérance de ne
se délecter en rien de ce qui est défectueux et nuisible. Pour la justice c'est
encore plus évident. La pratique de cette vertu consistera alors dans la
soumission envers Dieu, parce que dès maintenant la justice exige que nous soyons
soumis à ce qui est au-dessus de nous.
Il faut répondre au premier argument,
qu'Aristote parle en cet endroit des vertus relativement à ce qu'il y a de
matériel en elles- : ainsi il parle de la justice relativement aux échanges et
aux partages ; de la force relativement à ce qui est terrible et dangereux ; de
la tempérance relativement aux concupiscences mauvaises.
Il faut répondre de même au second argument.
Car les choses qui appartiennent à la vie active sont ce qu'il y a de matériel
dans les vertus.
Il faut répondre au troisième, qu'après cette
vie il y a deux sortes d'états.
L'un avant la résurrection, quand les âmes
seront séparées des corps : l'autre après, quand les âmes seront unies de
nouveau à leurs corps. Dans ce dernier état les puissances irraisonnables
existeront dans les organes du corps, comme elles y existent maintenant. Ainsi
la force pourra exister dans l'irascible, la tempérance dans le concupiscible,
mais de manière que ces deux puissances seront parfaitement disposées pour obéir
ala raison. Dans l'état qui précède la résurrection les parties irraisonnables
ne seront pas dans l'âme actuellement; elles seront seulement radicalement dans
son essence, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lxxvii, art. 8). Par
conséquent les vertus morales n'y existeront pas non plus en acte ; elles n'y
seront que radicalement, c'est-à-dire qu'elles subsisteront dans la raison et
la volonté qui renferment les semences de ces vertus, comme nous l'avons vu
(ibid.). Mais la justice qui réside dans la volonté subsistera en acte. C'est
pourquoi il est dit d'elle spécialement qu'elle est perpétuelle et immortelle,
soit par rapport au sujet parce que la volonté est incorruptible, soit à cause
de la similitude de l'acte, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
ARTICLE II. — les vertus intellectuelles
subsistent-elles après
cette vie (L?
4. Il semble que les vertus intellectuelles ne
subsistent pas après cette vie. Car l'Apôtre dit (I. Cor. xiii, 8) que la
science sera détruite, et la raison qu'il en donne c'est que nous ne
connaissons les choses qu'imparfaitement. Or, comme la connaissance de la
science est imparfaite, de même la connaissance des autres vertus
intellectuelles l'est aussi, tant que dure cette vie. Donc toutes les vertus
intellectuelles cesseront d'exister après la mort.
2. Aristote dit (In praedic. cap. de qualit.)
que la science étant une habitude, elle est une qualité qui change
difficilement. Car on ne la perd aisément que dans le cas de maladie ou de
circonstance grave qui amène en nous un grand changement. Or, le corps humain
ne subit aucun changement comparable à celui qui est l'effet de la mort. Donc
la science et les autres verius intellectuelles ne subsistent pas après cette
vie.
3. Les vertus intellectuelles perfectionnent
l'intellect pour qu'il accomplisse bien l'acte qui lui est propre. Or, son acte
ne semble pas avoir lieu après cette vie, parce qu'ici-bas l'âme ne comprend
rien sans image sensible, comme le dit Aristote (De anima, lib. iii, text. 30).
Après cette vie il n'y a plus d'images sensibles, puisque ces images n'existent
que dans les organes corporels. Donc les vertus intellectuelles ne subsistent
pas après cette vie.
Mais c'est le contraire. La connaissance des
choses universelles et nécessaires est plus stable que celle des choses
particulières et contingentes. Or, l'homme conserve après cette vie la
connaissance des choses particulières et contingentes; par exemple, il sait ce
qu'une personne fait et ce qu'elle a souffert, d'après ces paroles de
l'Evangile (Lue. xvi, 25) : Souvenez-votis que vous avez reçu des biensdans
votre vie et que Lazare n'y a eu que des maux. Donc à plus forte raison
conserve-t-il la connaissance des choses universelles et nécessaires qui
appartiennent ala science et aux autres vertus intellectuelles.
CONCLUSION. — Les vertus intellectuelles
subsistent dans les hommes après cette
( Il est dit (Eccl. xxxix) : Collaudabunt multi
sapientiam ejus et usque in aetérnum non delebitur. Saint Jérôme expose le même
sentiment (Epist, ad Paulin, cap. vu) : Discamus in terris quorum scientia
nobiscum perseveret in caelo.
vie selon ce qu'il y a en elles de formel,
c'est-à-dire relativement aux espèces intelligibles conservées dans
l'intellect, mais elles n'y subsistent pas quant à ce qu'elles ont de matériel,
c'est-à-dire par rapport aux images sensibles.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(part. I, quest. lxxix, art. 6), il y a des philosophes (1) qui ont prétendu
que les espèces intelligibles ne subsistent dans l'intellect possible que
pendant le temps qu'il comprend en acte, et que quand on cesse de considérer
actuellement les objets, ces espèces ne sont conservées que dans les puissances
sensitives qui sont les actes des organes corporels, c'est-à-dire dans
l'imagination et la mémoire. Et comme ces puissances sont détruites avec le
corps, il s'ensuit que d'après ce système la science n'existera d'aucune
manière après cette vie quand le corps s'en ira en corruption et qu'aucune
autre vertu intellectuelle ne subsistera non plus. Mais cette opinion est
contraire au sentiment d'Aristote qui dit (De an. lib. m, text. 8), que
l'intellect possible est en acte, puisqu'il est chacune des choses qu'il sait,
quoique cependant il soit en puissance relativement à la considération actuelle
de ces mêmes choses. Cette opinion est aussi contraire à la raison. Car les
espèces intelligibles sont reçues dans l'intellect possible d'une façon
immuable, selon la manière d'être du sujet qui les reçoit. C'est pour ce motif
qu'on appelle l'intellect possible le lieu des espèces, parce que c'est lui en
quelque sorte qui conserve les espèces intelligibles. Mais les images sensibles
au moyen desquelles l'homme comprend ici-bas, en mettant en rapport avec elles
les espèces intelligibles, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lxxxv, art.
1 et 2), sont détruites avec le corps. Ainsi par rapport à ces images sensibles
qui sont ce qu'il y a de matériel dans les vertus intellectuelles, ces vertus
sont détruites quand le corps l'est lui-même. Mais par rapport aux espèces
intelligibles qui résident dans l'intellect possible, les vertus
intellectuelles subsistent, et ces espèces sont ce qu'il y a en elles de
formel. On peut donc dire qu'après cette vie les vertus intellectuelles
subsistent relativement à ce qu'il y a de formel en elles, mais non
relativement à ce qu'il y a de matériel, comme nous l'avons dit des vertus
morales (art. préc).
Il faut répondre au premier argument, que cette
parole de l'Apôtre doit s'entendre de ce qu'il y ade matériel dans la science
et du mode d'intelligence, parce qu'il n'y aura plus d'images sensibles après
la destruction du corps, et que pour faire usage de la science on n'aura pas
besoin d'avoir recours à ces images.
Il faut répondre au second, que la maladie altère
l'habitude de la science quant à ce qu'il y a de matériel en elle, c'est-à-dire
relativement aux images sensibles, mais non par rapport aux espèces
intelligibles qui résident dans l'intellect possible.
Il faut répondre au troisième, qu'après la mort
l'âme séparée du corps comprend d'une autre manière que par le moyen des images
sensibles, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lxxxix, art. 1). Alors la
science subsiste, mais elle n'opère pas selon le même mode, comme nous l'avons
dit des vertus morales (art. préc).
ARTICLE III. — la foi subsiste-t-elle après
cette vie?
1. Il semble que la foi subsiste après
cette vie. Car la foi est plus noble que
la science. Or, la science subsiste après cette
vie, comme nous l'avons
prouvé (art. préc). Donc la foi aussi.
2.
Saint Paul dit (I. Cor. m, 2): Personne ne peut poser un autre fondement
(I) Ce sentiment était celui d'Avicenne que
saint Thomas a déjà réfuté
que celui qui a été posé, qui est Jésus-Christ,
c'est-à-dire la foi de Jésus-Christ. Or, quand on enlève le fondement, ce qu'on
a édifié dessus ne subsiste plus. Donc si la foi ne subsiste plus après cette
vie, il n'y aura plus aucune autre vertu.
3. La connaissance de la foi et la connaissance
delà gloire diffèrent comme le parfait et l'imparfait. Or, la connaissance
imparfaite peut exister simultanément avec la connaissance parfaite; comme dans
l'ange la connaissance vespertinae (vespertino,) peut exister simultanément
avec la connaissance matutinale (matutina) (1): et un homme peut avoir en même
temps la science d'une conclusion au moyen du syllogisme démonstratif, et son
opinion ou sa connaissance probable au moyen du syllogisme dialectique. Donc
après cette vie la foi peut exister simultanément avec la connaissance de la
gloire.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (II. Cor.
v, 6) : Tant que nous habitons dans ce corps, nous sommes éloignés du Seigneur
et hors de notre patrie, parce que c'est par la foi que nous marchons vers lui,
et noli par une claire vue. Or, ceux qui sont dans la gloire ne sont pas
éloignés de Dieu, mais ils lui sont présents. Donc la foi ne subsiste pas après
cette vie dans la gloire.
CONCLUSION. — Puisque la foi est une vertu par
laquelle on croit ce qu'on ne voit pas, tandis que les bienheureux voient ce
qui fait l'objet de leur béatitude, il est absolument impossible qu'elle
subsiste simultanément avec la béatitude dans le même sujet.
Il faut répondre que l'opposition est par
elle-même la cause propre qui fait qu'une chose en exclut une autre,
c'est-à-dire que dans toutes les choses qui sont opposées il y a toujours
affirmation et négation. Or, dans certaines choses il y a opposition d'après
leurs formes qui sont contraires; ainsi en fait de couleurs le blanc et le noir
sont opposés. D'autres sont opposées selon le parfait et l'imparfait. Quand il
s'agit des choses qui s'altèrent, le plus et le moins sont des contraires; par
exemple, le plus chaud exclut le moins chaud, comme le dit Aristote (Phys. lib.
v, text. 49). Le parfait et l'imparfait étant opposés, il est impossible.que la
perfection et l'imperfection existent simultanément dans le même sujet sous le
même rapport. En effet il est à remarquer que l'imperfection a quelquefois pour
objet l'essence de la chose et qu'elle appartient à son espèce, comme le défaut
de raison appartient ala nature du cheval et du boeuf. Le sujet qui reste le
même numériquement ne pouvant pas être transporté d'une espèce dans une autre,
il s'ensuit qu'en détruisant cette imperfection on détruit par là môme l'espèce
de la chose -, ainsi l'animal ne serait plus ni un boeuf, ni un cheval, s'il
était raisonnable. D'autres ibis l'imperfection n'appartientpas ala nature de
l'espèce, mais elle arrive à l'individu sous quelque autre rapport; par
exemple, il arrive à un homme de n'avoir pas de raison, parce que l'usage de
cette faculté est gêné en lui par le sommeil, l'ivresse ou toute autre cause
semblable. —Il est évident qu'on peut écarter cette dernière espèce d
imperfection, et que la substance n'en reste pas moins (2). Or, il est clair
que l'imperfection de la connaissance est de l'essence de la foi. Car elle
entre dans sa définition, puisque d'après l'Apôtre (Hebr, xi, 4) : La foi est
le fondement des choses que l'on doit espérer, et la pleine conviction de celles
qu'on ne voit pas. Et saint Augustin dit (InJoan. Tract. 40, a med.): Qu'est-ce
que la foi ? c'est croire ce que vous ne voyez pas. Quand laconnaissanceapour
objet des choses qui ne se montrent pas et qu'on ne voit pas, elle est
imparfaite; par conséquent l'imperfection de la connaissance est de l'essence
de
(I) Pour la signification de ces termes voyez
notre ton. i, p. o03el suiv.
(2) Parce que cette imperfection n est
qu'accidentelle.
la foi. D'où il est manifeste que la foi ne
peut être une connaissance parfaite et rester numériquement (1) la même. Mais
nous devons aller plus loin et examiner si elle peut exister simultanément avec
la conna issanceparfaite. Car rien n'empêche qu'une connaissance imparfaite
n'existe quelquefois simultanément avec une connaissance parfaite. II faut donc
observer que la connaissance peut être imparfaite de trois manières : 1° par
rapport à l'objet que l'on connaît ; 2° par rapport au moyen d'après lequel on
le connaît ; 3° par rapport au sujet. Par rapport à l'objet qu'on connaît, la
connaissance matutinale diffère dans les anges de la connaissance vespertinae,
comme le parfait et l'imparfait, puisque la connaissance matutinale se rapporte
aux choses selon qu'elles existent dans le verbe, et la connaissance vespertinae
se rapporte aux mêmes choses selon qu'elles existent dans leur propre nature,
ce qui est une manière d'être imparfaite relativement à la première. — Par
rapport au moyen, la connaissance d'une conclusion par un moyen démonstratif
diffère de cette connaissance par un moyen probable (2), comme le parfait
diffère de l'imparfait. — Enfin par rapport au sujet, l'opinion, la foi et la
science diffèrent selon le parfait et l'imparfait. Car il est dans la nature de
l'opinion d'accepter une chose tout en craignant la vérité du contraire; ce qui
fait qu'on ne s'y attache pas fermement. Il est au contraire dans la nature de
la science d'adhérer fermement à ce que l'on affirme et d'en avoir la vision
intellectuelle, parce qu'on a alors une certitude qui procède de l'intelligence
des principes. Quant àlafoi elle tient le milieu entre ces deux choses. Elle
est supérieure à l'opinion parce qu'elle implique une adhésion ferme,
inébranlable, et elle est inférieure à la science parce qu'elle ne voit pas ce
qu'elle affirme. — Or, il est clair que le parfait et l'imparfait ne peuvent
pas simultanément exister sous un même rapport ; mais que les choses qui
diffèrent comme le parfait et l'imparfait peuvent simultanément exister dans un
autre sous quelque rapport identique. Ainsi la connaissance parfaite et la
connaissance imparfaite relativement à l'objet ne peuvent exister d'aucune
manière à l'égard du même objet, cependant elles peuvent se trouver dans le
même moyen et le même sujet. Car rien n'empêche que le même homme ne connaisse
simultanément, par un seul et même moyen, deux objets dont l'un est parfait et
l'autre imparfait; par exemple, qu'il en connaisse la santé et la maladie, le
bien et le mal. De même il est impossible que la connaissance parfaite et la
connaissance imparfaite, relativement au moyen, se réunissent dans un seul et
même moyen ; mais rien n'empêche qu'elles n'aient l'une et l'autre le même
objet et le môme sujet qui leur soient communs. Carie même homme peut connaître
la même conclusion par un moyen probable et par un moyen démonstratif. H est
également impossible que la connaissance parfaite et la connaissance
imparfaite, par rapport au sujet, existent simultanément dans le même sujet.
Or, la foi a dans son essence une imperfection qui se rapporte au sujet,
puisqu'elle consiste en ce que celui qui croit ne voie pas ce qu'il croit ;
tandis que la béatitude est au contraire essentiellement parfaite relativement
au sujet, puisque les bienheureux voient ce qui fait l'objet de leur bonheur
(3., comme nous l'avons dit (quest. ni, art. 8). D'où il est manifeste qu'il
est impossible que la foi subsiste simultanément avec la béatitude dans le même
sujet. H faut répondre au premier argument, que la foi est plus noble que la
(1) C'est-à-dire substantiellement.
(2) L'un ne profluit que l'opinion, tandis que
l'autre produit la science.
(3) Comme le dit saint Paul (I. Cor. Xlii): 1
idemut nunc per speculum in wnigmate. tunc aut, m facie ad faciem.
science par rapport à l'objet, parce que son
objet est la vérité première. Mais la science a un mode de connaissance plus
parfait qui n'est pas incompatible comme celui de la foi, avec la perfection de
la béatitude ou la vision.
Il faut répondre au second, que la foi est le
fondement, en raison de la connaissance quelle renferme. C'est pourquoi quand
la connaissance sera perfectionnée (1), le fondement sera plus parfait.
La réponse au troisième argument est évidente
d'après ce que nous avons dit (in corp. art.).
ARTICLE IV. — l'espérance subsiste-t-elle après
la mort dans l'état
de gloire (2)?
1. Il semble que l'espérance subsiste après la
mort dans l'état de gloire. Car l'espérance perfectionne l'appétit de l'homme
d'une manière plus noble que les vertus morales. Or, ces vertus subsistent
après cette vie, comme on le voit dans saint Augustin (De Trin. lib. xiv, cap.
9). Donc à plus forte raison l'espérance subsiste-t-elle.
2. La crainte est opposée à l'espérance. Or, la
crainte subsiste après cette vie;les bienheureux ont pendant toute l'éternité
une crainte filiale, et les damnés ont la crainte des châtiments. Donc pour la
même raison l'espérance peut subsister.
3. Comme l'espérance a pour objet le bien
futur, de même aussi le désir. Or, le désir du bien futur existe dans les
bienheureux, et par rapport à la gloire du corps que les âmes des bienheureux
désirent, comme le dit saint Augustin (Sup. Gen. ad litt. lib. xii, cap. 35),
et par rapporta la gloire del'âme, d'après ces paroles de l'Ecriture (Eccles.
xxiv, 29) : Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent
auront encore soif. Et saint Pierre dit (I. Pet. i, 12) : Que les anges
désirent pénétrer dans les secrets du ciel. Il semble donc que l'espérance
puisse exister dans les bienheureux après cette vie.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Hom.
viii, 24) : Qui est-ce qui espère ce qu'il voit déjà? Or, les bienheureux
voient ce qui est l'objet de l'espérance, c'est-à-dire Dieu. Donc ils ne
l'espèrent pas.
CONCLUSION. — Puisque l'espérance est une vertu
par laquelle nous espérons ce que nous n'avons pas et que nous possédons dans
la patrie tout ce que nous avons espéré, il est impossible que celte vertu
subsiste après cette vie dans l'état "de gloire.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), ce qui de sa nature implique l'imperfection du sujet ne peut
subsister simultanément dans ce sujet, une fois qu'il a acquis la perfection
opposée. Ainsi il est évident que le mouvement implique par sa nature
l'imperfection du sujet; car c'est l'acte de ce qui existe en puissance, considéré
comme tel. C'est pourquoi quand la puissance est passée à l'acte, le mouvement
cesse. Car quand une chose est devenue blanche, on ne la blanchit plus. Or,
l'espérance impliquant un certain mouvement vers ce qu'on ne possède pas, comme
on le voit d'après ce que nous avons dit sur cette passion (quest. xl, art. 1
et 2 . il s'ensuit que quand on a ce qu'on espère, c'est-à-dire la jouissance
de Dieu, il n'y a plus possibilité d'espérer.
Il faut ré pondre au premier argument, que
l'espérartce est plus noble que les vertus morales, relativement à son objet
qui est Dieu. Mais les actes des
(1)Ce perfectionnement sera le résultat de la
claire vision qui doit succéder à la foi.
(2) Cette question a été ainsi résolue par le
pape Benoît XI inexlrav : Benedictus Deus : Visio huiusmodi, id est, divinae
essentioe, ejus-que fruitio actum fidei, et spei in eis, scilicet beatis,
evacuat; prout fides et spes proprie theologicae sunt virtutes.
vertus morales ne répugnent pas à la perfection
de la béatitude comme l'acte d'espérance, à moins qu'on ne les considère sous
le rapport de la matière, c'est-à-dire tels qu'ils n'existent plus. Car la
vertu morale ne perfectionne pas seulement l'appétit relativement à ce qu'on ne
possède pas encore,mais elle le perfectionne aussi relativement à ce qu'on
possède présentement.
II faut répondre au second, qu'il y a deux
sortes de crainte, la crainte servile et la crainte filiale, comme nous le
verrons (2J, 2% quest. xix, art. 2). La crainte servile est celle qu'on a du
châtiment; elle ne peut exister dans la gloire, puisqu'il n'est pas possible
alors qu'on soit puni. La crainte filiale produit deux actes: l'un est un acte
de respect envers Dieu, et sous ce rapport elle subsiste ; l'autre consiste à
craindre qu'on en soit séparé, et relativement à ce dernier elle ne subsiste
plus. Car la séparation de Dieu implique l'idée du mal, et il n'y a plus alors
de mal à redouter, d'après ces paroles de l'Ecriture (Prov. i, 33): On jouira
d'une abondance de bien sans craindre aucun mal. La crainte étant opposée à
l'espérance d'après l'opposition qu'il y a entre le bien et lc mal, comme nous
l'avons dit (quest. xl, art. 1), il s'ensuit que la crainte qui subsiste dans
la gloire n'est pas contraire à cette vertu. Mais la crainte du châtiment peut
exister plutôt dans les damnés que l'espérance de la gloire dans les
bienheureux ; parce que dans les damnés il y aura une succession de peines , et
par conséquent il y a là l'idée de l'avenir qui peut être un objet de crainte.
Au contraire, la gloire des saints est sans succession selon qu'ils participent
à l'éternité dans laquelle il n'y a ni passé, ni avenir, mais seulement le
présent. Cependant les damnés n'ont pas de crainte à proprement parler. Car,
comme nous l'avons dit (quest. xlii, art. 2), la crainte n'est jamais sans
quelque espoir de délivrance, ce qui ne peut point du tout exister chez les
damnés. Par conséquent il n'y a pas en eux de crainte, à moins qu'on ne prenne
ce mot dans sa signification générale et qu'on entende par là l'attente
quelconque d'un mal futur.
Il faut répondre au troisième, que quant à la
gloire de l'âme il ne peut y avoir de désir dans les bienheureux, relativement
à l'avenir, pour la raison que nous avons donnée (quest. xxxiii, art. 2). On
dit qu'il y a là faim et soif pour signifier qu'il n'y a pas de dégoût, et pour
le môme motif on dit que les anges désirent. Mais par rapport à la gloire du
corps les âmes des saints peuvent avoir des désirs, mais elles n'ont pas
d'espérance proprement dite, ni d'espérance, comme vertu théologale. Car
l'objet de cette vertu ainsi considérée est Dieu, mais non le bien créé. Leur
désir n'est pas non plus une espérance, prise en général, parce que l'objet de
cette vertu morale est un objet difficile, ardu, comme nous l'avons dit (quest.
xl, art. 1). Or, un bien dont nous possédons la cause inévitable, infaillible,
n'est pas pour nous un bien ardu, difficile. Ainsi, on ne dit pas, à proprement
parler, que celui qui a de l'argent espère avoir une chose qu'il est en son
pouvoir d'acheter immédiatement. De même on ne dit pas, à proprement parler,
que ceux qui ont la gloire de l'âme espèrent la gloire du corps, mais seulement
qu'ils la désirent.
ARTICLE V. — reste-t-il dans la gloire quelque
chose de la foi ou de l'espérance?
1. Il semble qu'il reste dans la gloire quelque
chose de la foi ou de l'espérance. Car en écartant ce qui est propre, ce qui
est général reste, comme il est dit (De causis lib. prop. 1). Ainsi en écartant
le raisonnable, l'animal reste, et en écartant l'animal, l'être subsiste. Or,
dans la foi il y a quelque chose qui lui est commun avec la béatitude, c'est la
connaissance; il y a aussi quelque chose qui lui est propre, ce sont les voiles
énigmatiques qui la couvrent; car la foi est une connaissance énigmatique. Donc
en écartant les voiles énigmatiques de la foi, la connaissance même de la foi
subsiste encore.
2. La foi est une lumière spirituelle de l'àme,
d'après ces paroles de l'Apôtre (Ephes. i, 18) : Que le Saint-Esprit éclaire
les yeux de votre coeur pour connaître Dieu de plus en plus. Mais cette lumière
est imparfaite relativement à la lumière de la gloire dont il est dit (Ps.
xxxv, 10) : Nous verrons la lumière dans votre lumière. Or, la lumière
imparfaite subsiste après que la lumière parfaite est survenue. Car un flambeau
ne s'éteint pas quand la clarté du soleil vient à briller. Il semble donc que
la lumière de la foi subsiste avec la lumière de la gloire.
3. La substance de l'habitude n'est pas
détruite par là même qu'on enlève la matière qui en est l'objet. Car l'homme
peut conserver l'habitude de la libéralité, même après avoir perdu son argent,
mais il ne peut plus en exercer les actes. Or, l'objet de la foi est la vérité
première qu'on n'a pas vue. Donc le moyen par lequel on voit la vérité première
étant détruit, l'habitude de la foi peut subsister encore.
Mais c'est le contraire. La foi est une
habitude simple. Ce qui est simple est détruit tout entier ou subsiste tout
entier. Puisque la foi ne subsiste pas totalement, mais est détruite, comme
nous l'avons dit (art. 3), il semble qu'elle soit anéantie complètement.
CONCLUSION. — Dans la gloire il ne peut
absolument rien rester de l'espérance, mais il reste quelque chose de la foi ;
ce qui en reste n'est pas la même chose qu'elle, numériquement ou spécifiquement
; mais c'est la même chose quant au genre, puisque c'est la connaissance.
Il faut répondre qu'il y a des auteurs qui ont
dit que l'espérance est totalement détruite; mais que la foi l'est en partie,
c'est-à-dire par rapport aux voiles qui la couvrent, et qu'elle subsiste en
partie, c'est-à-dire par rapport à la substance de la connaissance. Si on
entend par là que la foi subsiste la même, non en nombre, mais en genre, cette
opinion est très-exacte. Car la ibi est du même genre que la vision dont on
jouit dans le ciel, puisque c'est une connaissance. Mais l'espérance n'est pas
du même genre que la béatitude. Elle est à la jouissance de la béatitude ce que
le mouvement est au repos quand on est arrivé au terme. Au contraire si on veut
dire que la connaissance qui appartient à la foi subsiste numériquement la même
dans le ciel, c'est absolument impossible. Car. quand on écarte la différence
d'une espèce quelconque, la substance du genre ne reste pas numériquement la
même. Ainsi en écartant la différence constitutive de la blancheur, la
substance delà couleur ne reste pas numériquement la même au point que la même
couleur numériquement soit tantôt le blanc et tantôt le noir. Car le genre
n'est pas à la différence ce que la matière est à la forme (1), de telle sorte
que la substance du genre subsiste numériquement la même, quand on écarte la
différence, comme la substance de la matière reste numériquement la même, quand
on écarte la forme. Car le genre et la différence no sont pas des parties de
l'espèce : mais comme l'espèce signifie le tout, c'est-à-dire ce qui est
composé de matière et de forme dans les choses matérielles ; ainsi la
différence signifie un tout, et il en est de même du genre (2). Seulement le
genre dénomme le tout d'après ce qui est sa matière, la diffé-
(1) Parce que la matière et la forme sont les
parties d'un composé, tandis que le genre et la
différence ne sont pas les parties d'une
espèce. '1 Le genre désigne un autre tout.
rençe d'après ce qui est sa forme, et l'espèce
d'après ce double caractère. Ainsi dans l'homme la nature sensitive se
rapportant matériellement à la nature intellectuelle, on donne le nom d'animal
à l'être qui possède la nature sensitive, le nom de raisonnable à celui qui a
la nature intellectuelle, et le nom d'homme à celui qui possède l'une et
l'autre. Par conséquent ces trois mots signifient le même tout, mais non
d'après le même point de vue. D'où il est évident que la différence servant à
déterminer le genre (1), du moment où elle est écartée, la substance du genre
ne peut rester la même. Car l'animalité ne reste pas la même s'il y a une autre
âme qui constitue l'animal. D'où il suit que la connaissance qui était d'abord
énigmatique et qui devient ensuite une claire vision ne peut rester
numériquement la même. Ainsi, il est évident que rien de ce qui subsiste de la
foi dans le ciel ne reste le même, ni numériquement, ni spécifiquement, mais il
reste seulement le même quant au genre.
Il faut répondre au premier argument, qu'en
écartant le raisonnable, l'animal ne reste pas le même numériquement, il reste
seulement le même quant au genre, comme on le voit d'après ce que nous avons
dit (in corp. art.).
11 faut répondre au second, que l'imperfection
de la lumière du flambeau n'est pas en opposition avec la perfection de la
lumière du soleil, parce qu'elles ne se rapportent pas au même sujet. Mais
l'imperfection de la foi et la perfection de la gloire sont opposées l'une à
l'autre et se rapportent au même sujet. Par conséquent elles ne peuvent pas
exister simultanément, pas plus que la clarté de l'air avec son obscurité.
Il faut répondre au troisième, que celui qui
perd son argent ne perd pas la possibilité d'en avoir ; c'est pourquoi il est
convenable qu'il conserve l'habitude de la libéralité. Mais dans l'état de
gloire , l'objet de la foi qui consiste dans ce qu'on ne voit pas est détruit
non-seulement en acte, mais il l'est encore relativement à la possibilité, à
cause de la stabilité de la béatitude (2), C'est pourquoi cette habitude
subsisterait inutilement.
ARTICLE VI.— la charité subsiste-t-elle dans la
gloire après cette vie (3).
1. Il semble que la charité ne subsiste pas
dans la gloire après cette vie. Car, comme le dit l'Apôtre (I. Cor. xiii, 10) :
Quand, ce qui est parfait sera arrivé, ce qui est imparfait sera détruit. Or,
la charité ici-bas est imparfaite. Donc elle sera détruite quand nous
parviendrons à la perfection de la gloire.
2. Les habitudes *et les actes se distinguent
d'après leurs objets. Or, l'objet de l'amour est le bien perçu. Puisque la
perception de la vie présente diffère de la perception de la vie future , il
semble que la charité ne reste pas la même de part et d'autre.
3. Quand les choses sont de même nature, celle
qui est imparfaite peut parvenir à égaler celle qui est parfaite par l'effet
d'un accroissement continu. Or, la charité d'ici-bas ne peut jamais parvenir à
égaler la charité
(I) La différence détermine le genre et le
renferme dans un sujet, de telle sorte que la différence spécifique du sujet
étant détruite, la substance du genre telle qu'elle était dans ce sujet ne
persiste plus, et n'est plus déterminée, comme clic l'était auparavant, mais
elle devient générale, vague et diffuse, de telle sorte qu'en cet état elle n'appartient
pas plus à ce sujet qu'à un autre. [De M orandi].
(2) Les bienheureux ne peuvent plus retomber
dans l'état présent où l'on ne voit les choses divines que par une lumière
énigmatique.
(5) A cet égard le témoignage des saintes
Ecritures est formel : Sive prophetia! evacuabuntur, tive lingua; cessabunt,
charitas autem non excidit (I. Cor. iiii.)
céleste, quel que soit son accroissement. Il
semble donc que la charité d'ici-bas ne subsiste pas au ciel.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (I. Cor.
xiii, 8) : La charité n'est jamais détruite.
CONCLUSION. — Puisque la charité est une vertu
parfaite qui ne renferme aucune imperfection dans son essence, il n'y a pas de
doute qu'elle subsiste dans la gloire.
Il íautrépondre que. comme nous l'avons dit
(art. 3), quandjPimperíection d'une chose n'est pas de l'essence de son espèce,
rien n'empêche que ce qui était d'abord imparfait ne devienne ensuite parfait,
tout en restant le même numériquement. C'est ainsi que l'homme se perfectionne
en grandissant et que la blancheur gagne en éclat. Or, la charité étant
l'amour, elle ne renferme dans son essence aucune imperfection, car elle peut
avoir pour objet ce qu'on possède et ce qu'on ne possède pas, ce qu'on voit et
ce qu'on ne voit pas. Par conséquent la charité n'est pas détruite par la
perfection de la gloire, mais elle subsiste la même numériquement.
H faut répondre au premier argument, que
l'imperfection de la charité est par rapport à elle un accident, parce que
l'imperfection n'est pas de l'essence de l'amour. Or, en écartant ce qui est
accidentel, la substance de la chose n'en existe pas moins (1). Par conséquent
l'imperfection de la charité étant détruite, la charité n'est pas détruite elle-même.
Il faut répondre au second, que la charité n'a
pas pour objet la connaissance elle-même ; car alors elle ne serait pas la même
ici-bas que dans le ciel : mais elle a pour objet la chose connue, qui est la
môme, c'est-à-dire Dieu.
Ii faut répondre au troisième, que la charité
d'ici-bas ne peut s'accroître au point d'égaler la charité céleste, à cause de
la différence qui résulte de sa cause. Car la vision est la cause de l'amour,
comme on le voit (Eth. lib. ix, cap. 5). Et l'on aime Dieu d'autant plus
parfaitement qu'on le connaît mieux.
QUESTION LXVIII.
DES DONS.
Après avoir parlé des vertus, nous avons
maintenant à nous occuper des dons. — A ce sujet huit questions se présentent :
1" Les dons diffèrent-Ils des vertus? — 2" De la nécessité des dons.
— 3° Les dons sont-ils des habitudes? — 4° Quels sont les dons et combien y en
a-t-il ? — b" Les dons sont-ils unis entre eux? — G" Subsistent-ils
dans le ciel? — 7° Du rapport qu'ils ont entre eux. — 8° Du rapport qu'ils ont
avec les vertus.
ARTICLE I. — les dons diffèrent-ils des vertus.
1. Il semble que les dons ne se distinguent pas
des vertus. Car saint Grégoire dit à l'occasion de ces paroles de Job : Nati
sunt in septem filii, etc. Sept fils nous naissent, quand par la conception
d'une bonne pensée les sept vertus du Saint-Esprit sont produites en nous. Et
il rapporte les paroles d'isaïe (Is. xi, 2) : Requiescet super eum spiritus
intellectus, où sont énumérés les sept dons du Saint-Esprit. Donc les sept dons
du Saint-Esprit sont des vertus.
2. Saint Augustin dans son livre (De quaest.
Evangel. lib. i, quaest. 8), à l'occasion de ces paroles de l'Evangile (Matth,
xii) : Tunc vadit et assumit septem alios spiritus, dit qu'il y a sept vices
contraires aux sept vertus de
(!) Loin d'être détruite, la chose n'en est
alors que plus parfaite, puisque l'accident qui disparait lui était contraire.
l'Esprit-Saint, c'est-à-dire aux sept dons. Or,
il y a sept vices contraires aux vertus prises dans un sens général. Donc les
dons ne se distinguent pas des vertus en général.
3. Les choses dont la définition est la même
sont aussi les mêmes. Or, la définition de la vertu convient aux dons. Car
chaque don est une bonne qualité de l'esprit d'après laquelle on vit avec
droiture. De même la définition du don convient aux vertus infuses. Car le don
est une chose donnée qu'on ne peut rendre, d'après Aristote (Top. lib. iv, cap.
4, loc. 50). Donc les vertus et les dons ne se distinguent pas.
4. La plupart des choses qu'on met au nombre
des dons sont des vertus. Car, comme nous l'avons dit (quest. lvii, art. 1 et
2), la sagesse, l'intelligence et la science sont des vertus intellectuelles ;
le conseil appartient à la prudence; la piété est une espèce de justice, et la
force est une vertu morale. 11 semble donc que les dons et les vertus ne se
distinguent pas.
Mais c est le contraire. Saint Grégoire (Mor.
lib. i, cap. 22) distingue les sept dons qu'il dit être figurés par les sept
fils de Job, des trois vertus théologales qu'il dit représentées parles trois
lilles de ce patriarche (Mor. lib. n, cap. 26;. Il distingue aussi les sept
dons des quatre vertus cardinales qu'il dit représentées par les quatre angles
de la maison.
CONCLUSION. — Les vertus se distinguent des
dons en ce que les dons sont des habitudes qui perfectionnent l'homme pour
qu'il suive promptement l'inspiration et le mouvement de l'Esprit Saint, tandis
que les vertus sont des habitudes qui le perfectionnent pour qu'il suive
promptement l'ordre et le mouvement de la raison.
Il faut répondre que si à l'égard du don et de
la vertu nous ne parlons que d'après la nature de leur nom, il n'y a aucune
opposition entre l'un et l'autre. Car la vertu désigne im principe qui
perfectionne l'homme pour qu'il soit à même de bien agir, comme nous l'avons
dit (quest. lv, art. 3 et 4), et le mot don indique un rapport avec la cause
dont-il émane. Or, rien n'empéchc que ce qui vient d'un autre, comme le don, ne
perfectionne celui qui le reçoit relativement à ses actions ; surtout quand on
considere que nous avons dit (quest. lxiii, art. 3) qu'il y a des vertus qui
sont infuses par Dieu en nous. Par conséquent sous ce rapport le don ne peut se
distinguer de la vertu (1). C'est pourquoi il y ades auteurs qui ont prétendu
qu'on ne devait pas distinguer les dons des vertus. Mais ils éprouvent une
grave difficulté pour dire pourquoi il y a des vertus qui sont appelées des
dons et pourquoi elles ne le sont pas toutes, et pourquoi il y a des qualités
qu'on compte parmi les dons et qu'on ne comple pas parmi les vertus, par
exemple la crainte. De là d'au tres ont avancéqu'il fallait distinguer les dons
des vertus. Mais ils n'ont pas déterminé convenablement la cause de cette
distinction, qui doit être commune à toutes les vertus sans convenir d'aucune
manière aux dons et réciproquement. Car les uns considérant que parmi les sept
dons il y en a qua-trequi appartiennent ala raison, qui sont, iasagesse, ,
l'intelligence et le conseil, et trois qui appartiennent à la puissance
appétitive, savoir : la force, la piété et la crainte, ils ont supposé que les
dons perfectionnaient le libre arbitre considéré comme une faculté de la
raison, tandis que les vertus le perfectionnaient comme une faculté de la
volonté. Ils s'appuyaient sur ce qu'il n'y aque deux vertus dans la raison ou
l'intellect, la foi et la prudence, et que les autres résident dans la
puissance appétitive ou affective. .Mais pour que cette distinction fût fondée,
il faudrait que toutes les vertus fussent dans la puissance appétitive et tous
les dons dans la raison (2). — D'autres,
(f) Pour éclaircir cette question saint Thomas
considère les dons et les vertus dans leur nature générale, puis dans leur
nature propre. (2) Ce qui irexiste pas, puisque la foi et la pru-
s'arrêtant à ces paroles de saint Grégoire qui
dit (Moral, lib. u, cap. 26) que « le don de l'Esprit-Saint qui forme dans
l'esprit qui lui est soumis la prudence, la tempérance, la justice et la force,
fortifie ce même esprit contre chaque tentation, au moyen de ses septdons, »
ont prétendu que les vertus ont pour but de régler l'homme dans ses actions,
tandis que les dons ont pour objet de le faire résister aux tentations. Mais
cette distinction n'est pas suffisante, parce que les vertus resistent aussi
aux tentations qui nous portent aux péchés qui leur sont contraires. Car chaque
chose résiste naturellement à son contraire, ce qui est surtout évident à
l'égard de la charité dont il est dit (Cantic. viii, 7) : Les grandes eaux ri
ont pu éteindre la charité. — D'autres, voyant que l'Ecriture parle de ces dons
tels qu'ils ont existé dans le Christ, comme on le voit dans Isaïe (Is. xi),
ont dit que les vertus ont simplement pour objet de régler nos actions, mais
que les dons ont pour but de nous rendre conformes au Christ, surtout par
rapport à ce qu'il a souffert, parce que ces dons ont principalement brillé
dans sa passion. Mais cette distinction ne paraît pas encore suffisante, parce
que le Seigneur nous engage à lui ressembler spécialement par l'humilité et la
douceur (1) (Matth, xi, 29) : Apprenez- de moi que je suis doux et humble de
coeur, et par la charité (Joan, xv, 12) : Aimez-vous les uns les autres comme
je vous ai aimés. Ce sont d'ailleurs ces vertus qui ont brillé avec le plus
d'éclat dans la passion du Christ. C'est pourquoi pour distinguer les dons des
vertus nous devons suivre la manière de parier de l'Ecriture qui ne nous les
représente pas sous le nom de dons, mais plutôt sous le nom d'esprits. Car il
est écrit (Is. xi, 2) : L'esprit de sagesse et d'intelligence repose sur lui. —
Ces paroles nous font manifestement comprendre que ces sept dons sont énumérés
en cet endroit comme étant produits par l'inspiration divine en nous. Or,
l'inspiration indique un mouvement qui procède d'un principe extérieur. Car il
est à remarquer que dans l'homme il y a deux principes moteurs, l'un intérieur
qui est la raison, et l'autre extérieur qni est Dieu, comme nous l'avons dit
(quest. ix, art. 4 et 6), et comme le dit aussi Aristote (Magn. moral, lib. vu,
cap. 8). Or, il est évident que tout ce qui est mû doit être nécessairement
proportionné au moteur ; et la perfection du mobile considéré comme tel est
cette disposition qui le met en état d'être bien mû par son moteur. Ainsi donc
plus le moteur est élevé, plus il est nécessaire que le mobile lui soit
proportionné par une disposition plus parfaite. Par exemple, nous voyons qu'un
disciple doit être plus parfaitement disposé pou r recevoir d'un docteur un
enseignement plus relevé. Il est manifeste que les vertus humaines
perfectionnent l'homme selon qu'il est fait naturellement pour être mû par la
raison à l'égard de ses actions intérieures ou extérieures. Il a donc besoin de
perfections plus hautes qui le disposent à être mû divinement, et ce sont ces
perfections qu'on appelle des dons, non-seulement parce qu'elles sont infuses par
Dieu, mais parce qu'elles disposent l'homme à suivre promptement l'impulsion
qu'il reçoit de l'inspiration divine, selon ces paroles du prophète (Is. i,, 5)
: Le Seigneur m'a ouvert l'oreille, je ne l'ai point contredit, je ne me suis
point retiré en arrière. Et Aristote dit (loc. cit.) que pour ceux qui sont mus
par l'action divine ils ne doivent pas prendre conseil de la raison humaine,
mais suivre l'impulsion intérieure qu'ils éprouvent, parce qu'ils sont mus par
un principe meilleur que la raison de l'homme. Et c'est ce que quelques auteurs
expriment en disant que les dons perfectionnent
dcnce sont des vertus qui resident dans
l'entendement et que parmi les dens les uns sont propres à la raison, les
autres à l'appétit.
il; Qui sont des vertus, non des dons.
l'homme par rapport à des actes plus élevés que
les actes des vertus.
Il faut répondre au premier argument, que ces
dons sont quelquefois appelés des vertus, d'après l'idée commune et générale
qu'on attache ù ce dernier mot, mais ils ont néanmoins quelque chose de plus
élevé que cette idée générale, en ce sens que ce sont des vertus divines qui
perfectionnent l'homme selon qu'il est mù par Dieu. C est pour cela qu'Aristote
(Eth. lib. vu, cap. 1) place au-dessus de la vertu commune une vertu héroïque
ou divine qui fait de quelques hommes des êtres divins.
H faut répondre au second, que les vices
consideres comme opposés au bien que lu raison approuve sont contraires aux*
vertus, et que quand on les considère comme opposés à l'impulsion que Dieu nous
imprime, ils sont contraires aux dons. Car la même chose est contraire à Dieu
et à la raison dont la lumière vient de Dieu.
Il faut répondre au troisième, que cette
définition sc rapporte ù la vertu considérée d'une manière générale. Par
conséquent si nous voulons restreindre cette définition aux vertus selon
qu'elles sont distinctes des dons, nous dirons que ces mots par laquelle on vit
droitement doivent s'entendre de la droiture de la vie considérée d'après sa
conformité avec la régie de la raison. De même le don considéré comme distinct
de la vertu infuse peut se définir une chose que Dieu nous accorde par rapport
au mouvement qu'il nous imprime, parce qu'il porte l'homme à bien suivre; ses
impulsions.
Il faut répondre au quatrième, qu'on donne à la
sagesse le nom de vertu intellectuelle, quand elle procède du jugement de la
raison, mais on l'appelle don, quand elle opère par lc mouvement et
l'inspiration de Dieu. Et il en faut dire autant des autres.
ARTICLE II. — LES DONS SONT-ILS
NÉCESSAIRES A l.'lIOMME POUR LE SALUT?
1. Il semble que les dons ne soient pas
nécessaires à l'homme pour le salut. Car les dons se rapportent à une
perfection supérieure à la perfection commune de la vertu. Or, il n'est pas
nécessaire à l'homme pour être sauvé, qu'il acquière cette perfection qui est
supérieure à l'état commun de la vertu, parce que cette perfection n'est pas de
précepte, mais de conseil. Donc les dons ne sont pas nécessaires à l'homme pour
être sauvé.
2. Pour le salut, il suffit que l'homme se
conduise bien à l'égard des choses divines et des choses humaines. Or, les
vertus théologales le règlent parfaitement à l'égard des choses divines et les
vertus morales à l'égard des choses humaines. Donc les dons ne sont pas nécessaires
à l'homme pour être sauvé.
3. Saint Grégoire dit (Moral, lib. ii, cap. 26)
que l'Esprit-Saint donne la sagesse pour remédier ala folie, l'intelligence à
l'idiotisme, le conseil à la précipitation, la force à la crainte, la science à
l'ignorance, la piété à la du-reté, l'humilité à l'orgueil. Or, les vertus
peuvent offrir un remède suffisant pour détruire tous ces vices. Donc les dons
ne sont pas nécessaires à l'homme pour lc salut.
Mais c'est le contraire. Parmi les dons, la
sagesse paraît être au premier rang et la crainte au dernier. Or, ces deux
choses sont nécessaires au salut. Car ilestditde la sagesse (Sap. vu, 28) :
Dieu n'aime que celui qui habite avec la sagesse. Et il est dit de la crainte
(Eccles. i, 28) : Celui qui est sans la crainte ne pourra être justifié (i).
Donc les autres dons sont aussi des moyens nécessaires au salut.
1 A l'égard de la crainte voyez ce que dit lc
concile de Trente í-sess. xiv, can. 4 .
CONCLUSION. — Les dons de l'Esprit-Saint sont
nécessaires à l'homme afin que Dieu le meuve efficacement par ce moyen pour
qu'il arrive à sa fin surnaturelle.
H faut repondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), les dons sont des perfections de l'homme qui le disposent à bien
suivre l'impulsion qu'il reçoit de Dieu. Par conséquent à l'égard des choses
pour lesquellesle mouvement de la raison ne suffit pas, mais qui exigent
absolument l'impulsion de l'Esprit-Saint, un don est nécessaire. Or, Dieu
perfectionne la raison de l'homme de deux manières : 1° il la perfectionne
d'une perfection naturelle, c'est-à-dire selon la lumière naturelle de la
raison; 2° il la perfectionne d'une perfection surnaturelle au moyen des vertus
théologales, comme nous l'avons dit (quest. Lxii, art. 1). Et quoique cette
seconde perfection soit plus grande que Ía première, cependant l'homme possède
la première d'une manière plus parfaite que la seconde. Car il possède la
première, comme en ayant la pleine et entière possession et il ne possède la
seconde qu'imparfaitement, puisque nous aimons Dieu et nous le connaissons
d'une façon imparfaite. Or, il est évi-dentque tout être qui possède
parfaitement une nature, une formeou une vertu quelconque peut par lui-môme
agir d'après elle, sans toutefois exclure l'action de Dieu qui agit
intérieurement dans toute nature et dans toute volonté; tandis que l'être qui
possède imparfaitement une nature, une forme ou une vertu quelconque ne peut
agir par lui-môme qu'autant qu'il est mû par un autre. Ainsi le soleil, parce
qu'il est parfaitement lumineux, peut éclairer par lui-môme, tandis que la lune
où la lumière n'existe qu'imparfaite n'éclaire qu'autant qu'elle est éclairée.
De môme le médecin qui connaît parfaitement l'art de la médecine peut guérir
par lui-môme, tandis que son disciple qui n'est pas encore pleinement formé ne
peut opérer par lui-môme qu'autant qu'il l'instruit. Ainsi donc relativement
aux choses qui sont soumises à la raison humaine, c'est-à-dire qui se
rapportent à la fin naturelle de l'homme, il peut agir par le jugement ou les
lumières de la raison. Si Dieu lui vient en aide sous ce rapport, au moyen de
lumière particulière, c'est alors de sa part un surcroît de bonté. C'est ce qui
faisait dire aux philosophes que celui qui avait les vertus morales acquises
n'avait pas pour cela les vertus héroïques ou divines. — Mais relativement à la
fin dernière surnaturelle vers laquelle la raison nous porte, selon la forme
imparfaite qu'elle a reçue des vertus théologales, ce mouvement de la raison
est insuffisant s'il n'est secondé de l'impulsion et de la motion de
l'Esprit-Saint, d'après ces pa-» rôles de l'Apôtre (Hom. viii, 44) : Ceux qui
sont mus par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont ses enfants et ses héritiers. Et
dans les Psaumes il est dit (Ps. cxLii, 10) : Foire bon esprit me conduira dans
la terre des saints; ce qui signifie qu'aucun des bienheureux ne peut parvenir
à cet héritage céleste, s'il n'est mû et conduit par l'Esprit-Saint. C'est
pourquoi pour arriver à cette fin il est nécessaire que l'homme ait un don de
l'Esprit-Saint.
Il faut répondre au premier argument, que les
dons surpassent la perfection commune des vertus, non quant au genre des
oeuvres, comme les conseils l'emportent sur les préceptes, mais quant à la
manière d'agir, en ce sens que l'homme est mû par un principe plus élevé.
Il faut répondre au second, que les vertus
théologales et morales ne perfectionnent pas tellement l'homme par rapport à sa
fin dernière qu'il n'ait pas encore besoin d'être mû par une impulsion
supérieure de l'Esprit-Saint, pour la raison que nous avons donnée (in corp.
art.).
Il faut répondre au troisième, que la raison
humaine ne connaît pas toutes choses, et tout ne lui est pas possible, .soit
qu'on la considère comme parfaite d'une perfection naturelle, soi t qu'on la
considère comme perfectionnée par les verius théologales. Par conséquent elle
ne peut pas sous tous les rapports repousser la folie et les autres défauts
dont il est fait mention dans ce passage. Mais celui dont la science et la
puissance embrassent tontes choses nous met à l'abri par son impulsion de toute
espèce de folie, d'ignorance, d'idiotisme, de dureté et de tous les autres
vices semblables. C'est pourquoi les dons de l'Esprit-Saint qui nous mettent en
état de bien suivre son impulsion sont considérés comme un remède contre ces
défauts.
ARTICLE III. — les DONS DE l'eSPMT-SAINT
SONT-ils DES HABITUDES (1)?
1. Il
semble que les dons de l'Esprit-Saint, ne soient pas des habitudes. Car
l'habitude est une qualité immanente dans l'homme, puisque c'est une qualité
qui change difficilement, comme le dit Aristote (in praedic. cap. De qualit.).
Or, le propre du Christ, c'est que les dons de l'Esprit-Saint repo-senten lui,
selon les paroles dTsaie etd'après cellesde saint Jean Joan, i, 33) : Celui sur
qui vous verrez descendre et demeurer le Saint-Esprit est celui qui baptise.
Saint Grégoire expliquant ce passage dit (Mor. lib. ii, cap. 27) que
l'Esprit-Saint vient dans tous les iidèles, mais qu'il n'y a que dans le
Médiateur qu'il existe toujours et d'une façon singulière. Donc les dons de
l'Esprit-Saint ne sont pas des habitudes.
2. Les
dons de l'Ksprit-Saint perfectionnent l'homme selon qu'il est mû par l'esprit
de Dieu, comme nous l'avons dit (art. 1 et 2). Or, selon que l'homme est
conduit par l'esprit de Dieu, il est en quelque^sorte un instrument par rapport
à lui. Gomme il n'est pas convenable qu'un instrument soit perfectionné par une
habitude, mais par l'agent principal, il s'ensuit que les dons de
l'Esprit-Saint ne sont pas des habitudes.
3.
Comme les dons de l'Esprit-Saint proviennent de l'inspiration divine, de
même le don de prophétie. Or, la prophétie n'est pas une habitude. Car l'esprit
de prophétie n'existe pas toujours dans les prophetes, comme ledit saint
Grégoire (Sup. Ezcch. Hom. i). Donc les dons de l'Esprit-Saint ne sont pas des
habitudes.
Mais c'est le contraire. Le Seigneur dit aux
disciples en parlant de l'Esprit-Saint (Joan, xiv, 17) : // demeurera avec vous
et il sera en vous. Or, l'Esprit-Saint n'existe pas dans les hommes sans ses
dons. Donc ses dons restentdans les hommes, et par conséquent ce ne sont pas
seulement des actes, ou des passions, niais encore des habitudes permanentes.
CONCLUSION. — L'homme étant conduit par
l'Esprit-Saint de telle sorte qu'il agisse lui-même autant qu'il appartient au
libre arbitre, il est nécessaire que les dons de l'Esprit-Saint soient des
habitudes qui le perfectionnent pour qu'il obéisse promptement à son
inspiration.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1), les dons sont des perfections de l'homme qui le disposent à bien
suivre l'impulsion de l'Esprit-Saint. Or, il est manifeste, d'après ce que nous
avons vu (quest. lxviii, art. 1, et quest. lvi, art. 4), que les vertus morales
perfectionnent la puissance appétitive selon qu'elle participe d'une certaine
manière à la raison, c'est-à-dire suivant qu'elle est faite naturellement pour
être mue par l'ordre de cette faculté. Ainsi donc les dons de l'Esprit-Saint
sont aux hommes, comparativement à l'Esprit-Saint, ce que les vertus morales
sont à la puissance appétitive, comparativement à la raison. Et comme les
vertus morales sont des habitudes qui disposent les puissances appétitives à
obéir promptement à la raison, il s'ensuit que les dons de l'Esprit-Saint sont
des
(1) L'Apólre dita Timothee (II, Tim. i) : Bonum
depositum custodi per Spiritum sanctum qui habitat in nobis.
habitudes qui perfectionnent l'homme pour qu'il
obéisse promptement à l'Esprit-Saint.
Il faut répondre au premier argument, que saint
Grégoire donne lui-môme la solution de cette difficulté [Mor. lib. ii, cap.
28), en disantque pour les dons sans lesquels on ne peut parvenir à la vie
éternelle, l'Esprit-Saint demeure toujours dans tous les élus, mais qu'il n'en
est pas de même des autres (i). Or, ilya sept dons qui sont nécessaires au
salut, comme nous l'avons dit (art. 2). Donc par rapport à eux l'Esprit-Saint
demeure toujours dans les saints.
II faut répondre au second, que ce raisonnement
repose sur un instrument auquel il n'appartient pas de mouvoir, mais seulement
d'être mû. Or, l'homme n'est pas un instrument de cette nature. Mais il est mù
par l'Esprit-Saint de telle sorte qu'il agisse aussi lui-même, puisqu'il est
doué du libre arbitre. Par conséquent il a besoin d'habitudes.
H faut répondre au troisième, que la prophétie
sc rapporte aux dons qui regardent la manifestation de l'esprit, mais non aux
dons nécessaires au saíut. Par conséquent il n'y a pas de similitude.
ARTICLE IV. — LES SEPT DONS de
l'esPIUT - SAINT SONT-ILS CONVENABLEMENT enchères ?
4. Il semble que les sept dons de l'Esprit
Saint ne soient pas convenablement énumérés. Car dans cette énumération il y a
quatre dons qui appartiennent aux vertus intellectuelles : ce sont la sagesse,
X intelligence, la science, et le conseil qui appartient à la prudence. Mais il
n'y a rien qui se rapporte à l'art qui est la cinquième vertu intellectuelle.
De même on admet un don qui appartient à la justice, etc'estla^eYe ; et un
autre don qui appartient à la force et qui porte le même nom que cette vertu.
Mais on n'indique pas de don qui se rapporte à la tempérance. Donc les dons
sont insuffisamment énumérés.
2. La piété est une partie delà justice. Or, à
l'égard de la force on n'établit pas de don qui soit une de ses parties, mais
on reconnaît la force elle-même. Donc on n'aurait pas dû faire de la piété un
don, mais prendre la justice elle-même.
3. Les vertus théologales surtout nous élèvent
àDieu. Donc puisque les dons perfectionnent l'homme selon qu'il est mù par
Dieu, il semble qu'on aurait dû reconnaître quelques dons qui appartinssent aux
vertus théologales.
4. Comme on craint Dieu, de même on l'aime, on
espère en lui et on s'en délecte. Or, l'amour, l'espérance et la délectation
sont des passions qu'on divise par opposition à la crainte. Donc comme on fait
de la crainte un don, de même on aurait dù faire trois dons de ces trois autres
passions.
5. La sagesse est jointe à l'intelligence
qu'elle dirige, le conseil à la force, la science à la piété. Donc on aurait dù
ajouter à la crainte un don qui la dirige, et par conséquent c'est à tort qu'on
met les dons de l'Esprit-Saint au nombre de sept.
Mais l'autorité de l'Ecriture est là pour
établir le contraire (Is. xi).
CONCLUSION. — 11 y a sept dons de
l'Esprit-Saint qui perfectionnent l'homme tant sous le rapport de la raison que
sous lc rapport de l'appétit pour la consommation des bonnes oeuvres; savoir
les dons de sagessc^d'inlelligence, de conseil, de force, de science, de piété
et de crainte.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), les dons sont des habitudes qui perfectionnentl'homme pour qu'il
suive promptement l'impulsion de l'Esprit-Saint, comme les vertus morales
perfectionnent les puis-
(I) Tels line lc don de prophétie, le don des
miracles et tous ceux qui résultent des grâces gratuitement données.
sances appétitives pour qu'elles obéissent à la
raison. Or, comme les puissances appétitives sont naturellement faites pour
être mues par l'empire de la raison, de même toutes les forces humaines sont
naturellement faites pour être mues par l'impulsion de Dieu comme par une
puissance supérieure. C'est pourquoi comme les verius sont dans toutes les
facultés de l'homme qui peuvent être les principes des actes humains, de même
les dons, c'est-à-dire qu'ils existent dans la raison et dans la puissance
appétitive. Or, la raison est spéculative et pratique, et dans l'une et l'autre
on considere la perception de la vérité qui appartient à l'invention et au
jugement (1). Relativement à la perception de la vérité, la raison spéculative
est perfectionnée par l'intelligence et la raison pratique par le conseil. Par
rapport au jugement, la raison spéculative est perfectionnée par la sagesse et
la raison pratique par la science. Quant ala puissance appétitive, elle est
perfectionnée par la piété pour les choses qui se rapportent à autrui, par la
force pour les choses qui se rapportent à soi-même quand il s'agit d'affronter
des dangers, et parla crainte quand il faut lutter contre la concupiscence
déréglée des jouissances, d'après ces paroles de l'Ecriture (Prov. xv, 27) :
Par la crainte (lu Seigneur tout le monde s'éloigne du niai. Et ailleurs (PS c
PS 120) : Percez mes chairs de votre crainte, car j'ai redouté vos jugements.
Ainsi il est évident que les dons s'étendent à toutes les choses auxquelles
s'étendent les vertus intellectuelles et morales '± .
Il faut répondre au premier argument, que les
dons de l'Esprit-Saint perfectionnent l'homme à l'égard des choses qui ont
rapport à la bonne conduite, ce qui n'est pas l'objet de l'art. Car l'art
n'embrasse que les travaux extérieurs, puisqu'on le definit la droite raison,
non des actions que l'on doit faire, mais des choses que l'on doit exécuter
(Eth. lib. vi, cap. -í). Cependant on peut dire que relativement à l'infusion
des dons, l'art appartient à l'Esprit-Saint qui est le moteur principal, et non
aux hommes qui sont ses organes, puisqu'ils sont mus par lui. Quant au don de
crainte il correspond d'une certaine manière à la tempérance. Car comme la
vertu de tempérance, considérée dans sa propre essence, exige qu'on s'éloigne
des délectations mauvaises à cause du bien que la raison approuve, de nnme il
appartient au don de crainte qu'on renonce aux délectations mauvaises, à cause
de la crainte de Dieu.
Il faut répondre au second, que la justice tire
son nom de la droiture de la raison. C'est pourquoi le mot de vertu est plus
convenable que celui de don. Mais le nom de piété implique lc respect que nous
avons pour notre père et pour notre patrie. Et comme Dieu est le père de toutes
choses, son culte a reçu le nom de piété, comme le dit saint Augustin (De civ.
Dei, lib. x, cap. 1). C'est pourquoi il était convenable de donner ce nom au
don par lequel on fait le bien pour honorer Dieu.
Il faut répondre au troisième, que l'esprit de
l'homme n'est pas mû par l'Esprit-Saint s'il ne lui est uni d'une certaine
manière-, comme l'instrument n'est pas mû par l'artisan s'il n'est en contact
ou s'il n'est uni de quelque manière avec lui. Or, la première union de l'homme
est celle qui s'opère par la foi, l'espérance et la charité. Par conséquent les
dons présupposent ces verius qui sont leurs racines, et ils leur appartiennent
comme dérivant d'elles.
M) C'est-à-dire la connaissance, qui est
l'opération de l'entendement pratique et intellectuel, comprend deux choses :
l'invention ou la découverte do la vérité et le jugement qu'on porte sur cette
même vérité.
(2) Mais les dons perfectionnent ces mêmes
puissances conformément ù la raison divine, tandis que les vertus les
perfectionnent conformément à la raison humaine.
Il faut répondre au quatrième argument, que
l'amour, l'espérance et la délectation ont le bien pour objet. Or, le bien
souverain est Dieu. De là on a transporté les noms de ces passions aux vertus
théologales par lesquelles l'àme est unie à Dieu. La crainte, au contraire, a
pour objet le mal qui ne convient à Dieu d'aucune manière. Par conséquent elle
n'implique pas l'union avec Dieu, mais plutôt l'éloignement de certaines choses
par respect pour Dieu. C'est pourquoi on n'appelle pas vertu théologale, mais
don, ce qui unus éloigne du mal plus fortement que la vertu morale (1).
Il faut répondre au cinquième, que la sagesse
dirige l'intelligence de l'homme et ses affections. C'est pour cela qu'on
reconnaît deux dons qui correspondent à la sagesse comme au principe qui les
dirige; du côté de l'intellect il y a le don d'intelligence et du côté de
l'affection le don de crainte. Carie motif qui nous fait craindre Dieu est
surtout pris de la considération de l'excellence divine que la sagesse
contemple. ARTICLE V. — les dons de l'espiut-saint sont-ils unis
indivisiblement (2)?
1.
Ilsemblequelesdonsdel'Esprit-Saintnesoientpasindivisiblementunis. Car l'Apôtre
dit (I. Cor. xii, 8j : L'un reçoit du Saint-Esprit le don de parler avec
sagesse, un autre reçoit du même Esprit le don de parler avec science. Or, on
compte la sagesse et la science parmi les dons du Saint-Esprit. Donc les dons
de l'Esprit-Saint sont donnés à différentes personnes et ne sont pas unis entre
eux dans le même sujet.
2. Saint Augustin dit [De Trin. lib. xiv, cap.
4) que beaucoup de fidèles ne sont pas remarquables parla science, quoiqu'ils
le soient par la foi. Or, la foi est accompagnée de quelqu'un des dons, au
moins du don de crainte. Il semble donc que les dons ne soient pas
nécessairement unis dans le môme sujet.
3. Saint Grégoire dit aussi (Mor. lib. i, cap.
15) : La sagesse est moindre si elle manque d'intelligence, et l'intelligence
est absolument inutile si elle ne subsiste pas d'après la sagesse; le conseil
ne sert de rien à celui qui n'a pas la force, et la force est complètement
détruite si elle ne s'appuie pas sur le conseil; la science est nulle si elle
n'est pas jointe ala piété, et la piété est absolument inutile si elle manque
du discernement de la science; la crainte elle-même, si elle n'a pas ces
vertus, ne peut mener à aucune bonne action. D'après ces paroles il semble
qu'on puisse posséder un don sans l'autre. Donc les dons de l'Esprit-Saint ne
sont pasindivisiblemcnt unis.
Mais c'est le contraire. Saint Grégoire
l'avance lui-même quand il dit : Dans le festin des enfants de Job il y a une
chose à remarquer, c'est qu'ils se nourrissent réciproquement. Or, les enfants
de Job dont il parle désignent les dons du Saint-Esprit. Donc les dons du
Saint-Esprit sont unis indivisiblement par là même qu'ils se soutiennent
mutuellement.
CONCLUSION. — Comme notre raison est
perfectionnée par la prudence, de même l'Esprit-Saint habite en nous par la
charité; d'où il est manifeste que les dons de l'Esprit-Saint sont
indivisiblement unis dans la charité, comme les verius morales le sont dans la
prudence.
Il faut répondre que la véritable solution
de*cette question peut facilement se conclure de ce que nous avons dit
précédemment. Car nous avons vu (art. 3) que comme les forces appétitives sont
disposées par les vertus
(-1) Plus fortement, parce que la vertu morale
ne s'abstient du mal que par respect pour la raison humaine, tandis que le don
nous porte Ii nous en abstenir par respect pour la raison divine.
(2) Cet article est le commentaire raisonné de
ces paroles de saint Paul Col. in : Super omnia charitatem habete quod est
vinculum perfectionis. Le mol. vinculum trouve dans l'explication de saint
Thomas son vrai sens littéral.
morales relativement à l'empire de la raison,
de même toutes les facultés de l'âme sont disposées par les dons relativement
au Saint-Esprit qui les meut. Or, le Saint-Esprit habite en nous par la
charité, d'après ces paroles de l'Apôtre (Rom. v, 5) : La charité de Dieu a été
répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné, comme notre
raison est perfectionnée par la prudence. Par conséquent, comme les vertus
morales sont unies entre elles dans la prudence, de même les dons de
l'Esprit-Saint sont unis entre eux dans la charité, dételle sorte que celui qui
a la charité a tous les dons de l'Esprit-Saint et que sans elle on ne peut en
avoir aucun.
II faut répondre au premier argument, qu'on
peut considérer la sagesse et la science comme des grâces gratuitement données
(1), c'est-à-dire comme des grâces qui donnent à une personne une connaissance
si abondante des choses divines et humaines qu'elle puisse instruire les
fideles et confondre leurs adversaires, et c'est en ce sens qu'il faut entendre
ce que dit l'Apôtre de la sagesse et de la science. C'est pourquoi il se sert
expressément du mot (sermo sapientiae et scientiae), parler avec sagesse et
avec science. On peut aussi entendre par là les dons de l'Esprit-Saint. Alors
la sagesse et la science ne sont rien autre chose que des perfections de
l'esprit humain qui le préparent à suivre l'impulsion de l'Esprit-Saint dans la
connaissance des choses divines et humaines. 11 est évident que ces dons se
trouvent dans tous ceux qui ont la charité.
Il faut répondre au second, que saint Augustin,
expliquant le passage de l'Apôtre que nous venons de citer, parle en cet
endroit de la science entendue dans Je sens que nous avons nous-mêmes
déterminé, c'est-à-dire comme une grâce gratuitement donnée; ce qui est
manifeste d'après ce qu'il ajoute : Autre chose, dit-il, est de savoir ce que
l'on doit croire pour arriver à la vie bienheureuse qui est éternelle, et autre
chose est de savoir ce qu'il faut pour édifier les pieux fideles et défendre la
vérité contre les impies; et c'est là ce que l'Apôtre semble appeler, à
proprement parler, du nom de science.
II faut répondre au troisième, que comme on
prouvelaconnexion des vertus cardinales parce que l'une est perfectionnée d'une
certaine manière par l'autre, ainsi que nous l'avons dit (quest. cxv, art. 1),
demême saint Grégoire veut prouver la connexion des dons, parce que l'un ne
peut être parfait sans l'autre. C'est pourquoi il dit auparavant : chacune de
ces vertus est absolument anéantie si l'une ne prête pas son appui à l'autre.
Ce qui ne signifie pas qu'un don puisse exister sans l'autre, mais que l'intelligence
sans la sagesse ne serait pas un don, comme la tempérance sans la justice ne
serai t pas une vertu.
ARTICLE VI. — LES DONS DU SAINT-ESPRIT
SUBSISTENT-ILS DANS LE CIEL (2)?
1. Il semble que les dons du Saint-Esprit ne
subsistent pas dans le ciel.
Car saint Grégoire dit (Mor. lib. h, cap. 26/
que l'Esprit-Saint éclaire l'àme
de ses sept dons contre toutes les tentations.
Or, dans le ciel il n'y aura
plus de tentations, selon ces paroles d'Isaïe
(xi, 9j : Ils ne nuiront point, ils ne
tueront point sur toute ma montagne sainte.
Donc les dons de l'Esprit-Saint
n'existeront plus dans le ciel.
2. Les dons de l'Esprit-Saint sont des
habitudes, comme nous l'avons dit
(I) Ces traces se distinguent de la grflee
sanctifiante parce qu'elles nous sont données pour sanctifier les aufres, et
elles n'impliquent pas nécessairement notre propre sanctification.
(2) Le Psalmiste a dit (Ps. xviii) : Timor
Domini sanctus permanet in soeculum saeculi. Saint Thomas explique comment on
doit entendre cette parole non-seulement du don de crainte, mais encore de tous
les autres dons.
(art. 3 huj. quaest.). Les habitudes sont
inutiles là où l'on ne peut en produire les actes. Or, les actes de certains
dons ne sont pas possibles dans le ciel. Car saint Grégoire dit (Mor. lib. i,
cap. 45) que l'intelligence nous fait pénétrer ce que nous entendons dire, le
conseil nous empêche d'agir avec précipitation, la force nous aguerrit contre
tout ce qui nous est opposé, et la piété remplit les entrailles du coeur
d'oeuvres de miséricorde. Or, toutes ces choses sont incompatibles avec l'état
de gloire. Donc ces dons n'existeront pas dans cet état.
3. Il y a des dons qui perfectionnent l'homme
relativement à la vie contemplative, comme la sagesse et Y intelligence;
d'autres le perfectionnent à l'égard de la vie active comme piété et la force. Or, la vie active se
termine avec cette vie, comme le dit saint Grégoire (Mor. lib. vi, cap. 28).
Donc tous les dons de l'Esprit-Saint n'existeront pas dans l'état de gloire.
Mais c'est le contraire. Saint Ambroise dit (De
Spiritu sancto, lib. i, cap. 20) : La cité de Dieu, cette Jérusalem céleste,
n'est pas arrosée par le cours d'un fleuve terrestre, mais l'Esprit-Saint qui procède
de la source de vie, et dont la moindre émanation étanche la soif de nos âmes,
paraît se répandre avec la plus grande abondance dans les esprits célestes par
les canaux toujours remplis des sept vertus qui s'échappent de lui.
CONCLUSION. — Les dons de l'Esprit-Saint quant
à la matière qui en fait maintenant l'objet, c'est-à-dire quant aux oeuvres de
la vie active, ne subsisteront plus dans le ciei ; mais ils y seront et de la
manière la plus parfaite quant à leur essence ; parce qu'alors l'homme sera
totalement soumis à Dieu et qu'il suivra très-parfaitement le mouvement de
l'Esprit-Saint.
Il faut répondre que nous pouvons parler des
dons de deux manières : 4° quant à leur essence. De cette manière ils
existeront très-parfaitement dans le ciel, comme on le voit par le passage de
saint Ambroise que nous venons de citer. La raison en est que les dons de
l'Esprit-Saint perfectionnent l'esprit humain pour qu'il suive ses mouvements,
ce qui aura lieu principalement dans le ciel, quand Dieu sera tout en tous,
comme le dit l'Apôtre (I. Cor. xv, 28), et que l'homme lui sera entièrement
soumis. 2° On peut les considérer par rapport à la matière qui en fait l'objet.
Ainsi leur action a maintenant pour objet une matière qu'elle n'aura pas dans
l'état de gloire, et par conséquent sous ce rapport ils n'existeront pas dans
le ciel. C'est d'ailleurs ce que nous avons dit des vertus cardinales (1)
(quest. lxvh, art. 4).
Il faut répondre au premier argument, que saint
Grégoire parle en cet endroit des dons tels qu'ils existent dans l'état
présent. Car c'est par eux que nous sommes protégés contre les mauvaises
tentations. Mais dans l'état de gloire, comme tous ces maux seront terminés,
les dons de l'Esprit-Saint ne nous perfectionneront plus que sous le rapport du
bien.
Il faut répondre au second, que saint Grégoire
met dans chaque don quelque chose qui passe avec la vie présente, et quelque
chose qui doit rester dans l'éternité. Ainsi il dit que la sagesse fortifie
l'esprit à l'égard de l'espérance et de la certitude des biens éternels : de
ces deux choses l'espérance passe, mais la certitude reste. Il dit de
l'intelligence, qu'en nourrissant le coeur elle lui fait pénétrer ce qu'il
entend, et éclaire ses ténèbres; l'audition passe, car il est écrit que l'homme
ri enseignera plus son frère. (Hier, xxxi, 34), mais l'illumination de l'esprit
reste. Il ditduconseilqu'ilnous empêche d'agir avec précipitation, ce qui est
nécessaire dans la vie présente,
(|J Saint Thomas a prouvé également qu'elles
subsisteraient perpétuellement dans ce qu'elles ont de formel et qu'elles
perdraient seulement ce qu'elles ont de matériel.
mais il ajoute qu'il remplit l'esprit de
raison, ce qui est nécessaire même dans la vie future. Il dit de la force
qu'elle ne craint pas les choses qui lui sont opposées, ce qui est nécessaire
pour notre existence actuelle, et il ajoute qu'elle alimente la confiance, ce
qui subsistera dans toute l'éternité. Il ne dit qu'une chose de la science,
c'est qu'elle remplit le vide de l'ignorance, ce qui a rapport à notre état
d'aujourd'hui -, mais comme il ajoute qu'elle le remplit dans les entrailles
mêmes de l'esprit, on peut prendre ces paroles dans un sens figuré et les
appliquer à cette plénitude de connaissance qui regarde notre état futur. Il
dit de la piété qu'elle remplit les entrailles du coeur d'oeuvresde
miséricorde, ce qui textuellement n'a rapport qu'à la vie présente. Mais cette
affection profonde pour le prochain, que le mol d'entrailles désigne,
appartient aussi à la vie future où la piété n'aura pas à produire des oeuvres
de miséricorde, mais des sentiments de réciproque congratulation. Il dit de la
crainte qu'elle presse l'esprit pour qu'il ne s'enorgueillisse pas du présent,
ce qui appartient à notre état actuel, et il ajoute qu'elle alimente l'espérance
à l'égard des biens futurs, ce qui a encore rapport à la vie présente quant à
l'espérance. Mais on peut aussi l'appliquer à l'état futur quant à
l'affermissement de l'esprit dans les choses qu'il a espérées ici-bas, et
obtenues au delà dû tombeau.
Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement s'appuie sur les dons considérés quant à leur matière. Car ils
n'auront plus alors pour matière les oeuvres de la vie active, mais leurs actes
auront tous pour objet ce qui a rapport à la vie contemplative qui est la vie
bienheureuse.
ARTICLE VII. — LA DIGNITÉ DES DONS EST-ELLE
SELON I.'ORDRE SUIVI PAR 1SAÏE DANS LEUR ÉNUMÉRATION (Is. Xl) (1)?
4. Il semble que la dignité des dons ne sc
considère pas selon l'ordre suivi par le prophète Isaïe (Is. xi). Car il semble
que ce que Dieu exige principalement de l'homme soit ce qu'il y a de plus
eminent dans les dons. Or, Dieu exige surtout de l'homme la crainte. Car il est
dit (Dent, x, 12) : Et maintenant, Israel, qu'est-ce que le Seigneur votre Dieu
demande de vous, sino?i que vous craigniez le Seigneur votre Dieu? Et ailleurs
(Mal. i, 0) : Si je suis le Seigneur, où est ma crainte? Il semble donc que la
crainte qu'Isaïe place en dernier lieu ne soit pas le plus infime, mais le plus
grand des dons.
2. La piété semble être une sorte de bien
universel, car l'Apôtre dit (I. Tim. iv, 8) que la piété est utile et tout. Or,
le bien universel est préférable aux biens particuliers. Donc la piété, qui est
le pénultième des dons, semble être le plus important.
3. La
science perfectionne le jugement de l'homme, tandis que le conseil appartient à
la recherche du vrai. Or, le jugement l'emporte sur cette recherche. Donc la
science est un don préférable au conseil, quoiqu'elle soit placée après.
La
force appartient à la puissance appétitive et la science à la raison. Or,
laraison est plus noble quela puissance appétitive. Donc la science est un don
plus noble que la force, quoique celle-ci soit placée en premier lieu. On ne
doit donc pas juger de la dignité des dons d'après l'ordre de leur énumération.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Deserm. Dom. in mont. lib. i, cap. 4) : Il me semble que l'opération
septiforme du Saint-Esprit dont parle
H) L'ordre établi par le prophète est celui-ci
: la sagesse, l'intelligence, lc conseil, la force, la science, la piété et la
crainte.
Isaïe soit en rapport avec les degrés et les
sentences que rapporte saint Matthieu (v). Mais il y a dans l'ordre une
différence. Isaïe commence son énumération par ce qu'il y a de plus élevé, et
saint Matthieu au contraire par ce qu'il y a de plus infime.
CONCLUSION. — La dignité des dons correspond à
l'ordre établi par Isaïe, mais il faut les considérer en partie d'une manière
absolue, et c'est ainsi que Ib sagesse et l'intelligence l'emportent sur tous
les autres, et en partie par rapport à leur matière, et c'est de cette façon
que le conseil et la force sont placés avant la science et la piété.
II faut répondre que la dignité des dons peut
se considérer de deux manières : 1° d'une manière absolue, c'est-à-dire par
rapport à leurs actes propres, selon qu'ils procèdent de leurs principes; 2°
d'une manière relative, c'est-à-dire par rapport à leur matière. Si on la
considère d'une manière absolue, on peut raisonner des dons comme des vertus, parce
qu'ils perfectionnent l'homme à l'égard de tous les actes des puissances de
l'âme, comme le font les vertus, ainsi que nous l'avons dit (art. 3). Par
conséquent comme les vertus intellectuelles l'emportent sur les vertus morales
etcomme les vertus intellectuel les contemplatives sont supérieures aux vertus
actives, par exemple, la sagesse à l'intelligence, la science à la prudence et
à l'art; de telle sorte que la sagesse soit à l'intelligence et l'intelligence
à la science ce que la prudence et la discrétion sont au bon conseil ; de même
dans les dons, la sagesse et l'intelligence, la science et le conseil sont
préférables à la piété, à la force et à la crainte, et parmi ces derniers la
piété l'emporte sur la force et la force sur la crainte, de la môme manière que
la justice est au-dessus de la force, et la force au-dessus de la tempérance
(4). Mais quant à la matière, la force et le conseil l'emportent sur la science
et la piété, parce que la force et le conseil ont pour objet ce qui est ardu,
difficile, tandis que la piété et la science se rapportent au bien en général.
Ainsi donc la dignité des dons correspond à l'ordre de l'énumération faite par
Isaïe; mais il faut les considérer en partie d'une manière absolue, et c'est
ainsi que la sagesse et l'intelligence l'emportent sur tous les autres, et en
partie relativement à leur matière, et c'est de la sorte que le conseil et la
force sont avant la science et la piété.
Il faut répondre au premier argument, que la
crainte est surtout exigée comme le commencement de la perfection produite par
les dons, parce que la crainte cki Seigneur est le commencement cle la sagesse.
Mais il ne résulte pas de là que ce don soit plus noble que les autres. Car
selon l'ordre de génération il faut que l'on s'éloignedu mal, ce qui est
l'effet de la crainte, comme on le voit (Prov. xvi), avant de faire le bien, ce
qui est l'effet des autres dons (2).
Il faut répondre au second, que saint Paul ne
compare pas en cet endroit la piété à tous les dons de Dieu, mais seulement aux
exercices du corps dont il dit précédemment qu'ils sont peu utiles.
Il faut répondre au troisième, que quoiqu'on
préfère la science au conseil par rapport au jugement (3), cependant le conseil
lui est préférable par rapport à la matière. Car le conseil n'a pour objet que
ce qui est difficile, comme le dit Aristote (Eth. lib. m, cap. 3), tandis que
la science s'applique à tout.
Il faut répondre au quatrième, que les dons qui
dirigent appartenant à la
(U A ce point de vue il faudrait ainsi ranger
les sept dons • la sagesse, l'intelligence, la science et lc conscii, la piété,
la force et la crainte
(2) Aux deux points de vue indiqués par saint
Thomas la crainte est le dernier des dons.
(5 Parce qu'on ne peut bien conseiller
qu'autant qu'on a la science.
raison sont plus nobles que ceux qui exécutent,
si on les considère par rapport aux actes, selon qu'ils procèdent des
puissances qui les produisent. Car la raison l'emporte sur la puissance
appétitive, comme le sujet qui règle sur l'objet qui est réglé. Mais
relativement à la matière, le conseil est joint à la force, comme la puissance
qui dirige à celle qui exécute, et la science est jointe à la piété au même
titre, parce que le conseil et la force ont pour objet ce qui est difficile,
tandis que la science et la piété se rapportent à ce qui est bien eti général.
C'est pourquoi sous le rapport de la matière on met le conseil simultanément
avec la force avant la science et la piété.
ARTICLE VIII. — LES VERTUS SONT-ELLES
PRÉFÉRABLES aux DONS ?
1. Il
semble que les vertus soient préférables aux dons. Car saint Augustin dit en
parlant de la charité (De Trin. lib. xv, cap. 18) : Il n'y arien de plus
excellent que ce don de Dieu : il n'y a que lui qui sépare les enfants du
royaume éternel des enfants de la perdition éternelle; l'Esprit-Saint nous fait
d'autres présents, mais sans la charité ils ne servent de rien. Or, la charité
est une vertu. Donc la vertu vaut mieux que les dons de l'Esprit-Saint.
2. Les choses qui sont naturellement les
premières semblent être les meilleures. Or, les vertus sont antérieures aux
clous de l'Esprit-Saint. Car saint Grégoire a dit (Mor. lib. ii, cap. 26, que
le don de l'Esprit-Saint forme avant toutes choses dans l'âme qui lui est
soumise la justice, la prudence, la force et la tempérance, qu'il remplit
ensuite cette âme de ses sept dons de manière qu'il oppose la sagesse à la
folie, l'intelligence à l'idiotisme, le conseil à la précipitation, la force à
la frayeur, la science à l'ignorance, la piété à la dureté et la crainte à l'orgueil.
Donc les vertus sont préférables aux dons.
3. Personne ne peut mal user des vertus, comme
le dit saint Augustin (De lib. arbit. lib. ii, cap. 19). Mais on peut faire
mauvais usage des dons : car saint Grégoire dit (Mor. lib. i, cap. 18), que nous
immolons l'hostie de notre prière de peur que la sagesse ne nous élève ; que
l'intelligence dans samarche rapide ne nous égare; que le conseil en se
multipliant ne produise la confusion: que la force en excitant notre confiance
ne précipite nos jugements ; que la science en nous instruisant sans embraser
notre amour ne nous enfle; que la piété en s'écartant de la droiture ne
devienne vicieuse, et que la crainte en allant au delà des justes limites ne
nous jette dans l'abîme du désespoir. Donc les vertus sont plus nobles que les
dons de l'Esprit-Saint.
Mais c'est le contraire. Les dons nous sont
accordés comme un secours qui supplée à l'insuffisance des vertus, comme on le
voit d'après les paroles de saint Grégoire (arg. 2). Par conséquent ils
perfectionnent ce que les vertus ne peuvent perfectionner et sont par là môme
préférables.
CONCLUSION. — Quoique toutes les vertus
théologales soient préférables à tous les dons, puisque c'est par elles que
l'homme est uni à l'Esprit-Saint qui le meut; cependant les dons sont
préférables à toutes les autres vertus parce qu'ils perfection-ík'iit les
facultés de l'àme par rapport à l'Esprit-Saint qui leur donne l'impulsion.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. lvii, lviii et lxii), les vertus se divisent en trois genres, les
vertus théologales, les vertus intellectuelles et les vertus morales. Les
vertus théologales sont celles qui unissent l'âme de l'homme avec Dieu ; les
vertus intellectuelles perfectionnent la raison, et les vertus morales les
puissances appétitives pour qu'elles lui obéissent. 'Quant aux dons de
l'Esprit-Saint ils disposent toutes les forces de l'âme à se soumettre à
l'impulsion divine. Ainsi les dons paraissent être aux vertus théologales qui
unissent l'homme à*l'Esprit-Saint son moteur, ce que les vertus morales sont
aux vertus intellectuelles qui perfectionnent la raison, le principe moteur des
vertus morales elles-mêmes. Par conséquent comme les vertus intellectuelles
l'emportent sur les vertus morales et les dirigent; de môme les vertus
théologales sont préférables aux dons de l'Esprit-Saint et les règlent. De là
saint Grégoire dit (Mor. lib. i, cap. 12) que les sept fds, c'est-à-dire les
sept dons, ne parviennent à la perfection du nombre dix qu'autant qu'ils font
toutes leurs actions dans la foi, l'espérance et la charité. — Mais si nous
comparons les dons aux autres vertus intellectuelles ou morales, ils leur sont
préférable s parce que lesdons perfectionnent les facultés de l'âme par rapport
au Saint-Esprit qui les meut, tandis que les vertus perfectionnent ou la raison
elle-même ou les autres puissances qui en relèvent. Or, il est évident que pour
être mis en rapport avec un moteur plus élevé il faut dans le mobile une
disposition plus parfaite, et que par conséquent les dons l'emportent sur les
vertus.
11 faut répondre au premier argument, que la
charité est une vertu théologale dont nous reconnaissons la supériorité sur les
dons (1).
Il faut répondre au second, qu'une chose est
avant une autre de deux manières: 1° Elle peut être avant elle sous le rapport
de la perfection et de la dignité ; c'est ainsi que l'amour de Dieu est avant
l'amour du prochain. En ce sensles donssontavant les
vertusintellectuellesetmoralesetaprèslesvertus théologales. 2° Elle peut être
avant sous lc rapport de la génération ou de la disposition. C'est ainsi que
l'amour du prochain précède l'amour de Dieu relativement à l'acte. De cette
manière les vertus morales et intellectuelles précèdent les dons : parce que du
moment où l'homme est en règle vis-à-vis de sa propre raison, il est par là
même bien disposé pour ce qui regarde ses rapports avec Dieu.
Il faut répondre au troisième, que la sagesse,
l'intelligence et les autres perfections semblables sont des dons de
l'Esprit-Saint, quand on les considère comme les effets de la charité qui
n'agit jamais mal, comme le dit l'Apôtre (I. Cor. xiii, 4). C'est pourquoi
personne ne fait mauvais usage de la sagesse, de l'intelligence et des autres
perfections semblables, considérées comme des dons de l'Esprit-Saint. Mais l'un
aide l'autre à ne pas s'écarter de la perfection de la charité, et c'est ce
qu'a voulu dire saint Grégoire.
QUESTION LXIX.
DES BÉATITUDES.
Après avoir parlé des dons nous avons a nous
occuper des béatitudes, et à ce sujet quatre questions se présentent : 1° Les
béatitudes se distinguent-elles des dons et des vertus ? — 2U Les récompenses
des béatitudes appartiennent-elles à cette vie? — 3° Du nombre des béatitudes.
— 4° De la convenance des récompenses qui leur sont attribuées.
ARTICLE I. — LES
BÉATITUDES SE DISTINGUENT-ELLES DES VERTUS ET DES
DONS?
1. Il semble que les béatitudes ne se
distinguent pas des vertus et des dons. Car saint Augustin attribue (De serm.
Dom. in mont. lib. i, cap. 4) les béatitudes énumérées dans l'évangile saint Matthieu
(Matth, v) aux dons de l'Esprit-Saint. Saint Ambroise (Sup. Luc. cap. 6)
attribue les quatre béati-
() Cette supériorité delà charité est reconnue
dans une foule d'endroits dans l'Ecriture : In hoc eo-
(jnoscent omnes quod discipuli mei estis,
si-dilectionem habueritis adinvicem (Joan. Xlii).
tudes dont parle saint Luc aux quatre vertus
cardinales. Donc les béatitudes ne se distinguent pas des vertus et des dons.
2. Il n'y a que deux sortes de règle qui
dirigent la volonté humaine, la raison et la loi éternelle, comme nous l'avons
dit (quest. xix, art. 3 et i)'. Or, les vertus perfectionnent l'homme par
rapport à la raison, et les dons de l'Esprit-Saint par rapport à la loi
éternelle, comme nous l'avons Vu (quest. lxviii, art. 1). Donc indépendamment
des vertus et des dons il ne peut pas y avoir autre chose qui appartienne à la
droiture de la volonté. Donc les béatitudes n'en sont pas distinctes.
3. Dans rénumération des béatitudes on met la
douceur, la justice et la miséricorde, qu'on appelle aussi des vertus. Donc les
béatitudes ne se distinguent pas des dons et des vertus.
Mais c'est le contraire. Parmi les béatitudes
il y en a qui ne sont ni des vertus, ni des dons, comme la pauvreté, les larmes
et la paix. Donc les béatitudes diffèrent des vertus et des dons.
CONCLUSION. — Les béatitudes se distinguent des
vertus et des dons comme les actes se distinguent des habitudes.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. n et m), la béatitude est la lin dernière de la vie humaine. Car on dit
quelqu'un déjà en possession de sa fin, à cause de f espérance qu'il a de
l'obtenir. Ainsi Aristote dit (Eth. lib. i, cap. 9) que si l'on appelle heureux
les enfants , c'est à cause de l'espérance qu'ils font concevoir, et l'Apôtre
dit également (Rom. viii, 24) : C'est V espérance qui nous sauve. Or, f
espérance que l'on a d'arriver à une fin provient de ce que l'on est mù
convenablement à l'égard de cette fin, et qu'on s'en approche; ce qui a lieu au
moyen d'une action quelconque. Ce qui nous meut vers la béatitude et ce qui
nous en approche étant les opérations des vertus et surtout les opérations des
dons par rapport à la béatitude éternelle que la raison ne peut atteindre par
elle-même, mais qui exige l'impulsion de l'Esprit-Saint que les dons nous
mettent à même de suivre, il en résulte que les béatitudes se distinguent des
vertus et des dons, non comme les habitudes se distinguent entre elles, mais
comme les actes se distinguent des habitudes (i).
Il faut répondre au premier argument, que saint
Augustin et saint Am-broise attribuent les béatitudes aux dons et aux vertus,
comme on attribue les actes aux habitudes. Mais les dons l'emportent sur les
vertus cardinales, ainsi que nous l'avons dit (quest. lxviii, art. 8). C'est pour
cela que saint Ambroise expliquant les béatitudes proposées à la foule, les
attribue aux vertus cardinales, tandis que saint Augustin expliquant les
béatitudes proposées aux disciples qui doivent être plus parfaits, les attribue
aux dons de l'Esprit-Saint.
Il faut répondre au second, que ce raisonnement
prouve qu'il n'y a pas d'autres habitudes que les vertus elles dons (2) pour
régler la vie humaine.
Il faut répondre au troisième, qu'on prend la
douceur pour l'acte de la mansuétude, et on doit en dire autant de la justice
et de la miséricorde. Quoiqu'elles paraissent être des verius, néanmoins on les
attribue aux dons, parce que les dons perfectionnent l'homme sous les mêmes
rapports que les vertus (3), comme nous l'avons dit (quest. lxviii, art. 4).
(I) Ainsi les béatitudes dont il est parlé dans
l'Evangile sont les actes des dons et des vertus par lesquels nous nous
appréciions de notre lin dernière et qui pous font espérer la béatitude
souveraine.
(2) Les vertus sont des habitudes destinées à
nous conduire selon la raison humaine, et les dons sont des habitudes destinées
à nous conduire selon la raison divine.
(5) La seule différence c'est que les uns sont
surnaturels ctles autres naturcTOs.
ARTICLE II. — LES RÉCOMPENSES QU'ON ATTRIBUE
AUX BÉATITUDES APPARTIENNENT-ELLES A CETTE VIE ?
1. Il
semble que les récompenses qu'on attribue aux béatitudes n'appartiennent pas à
cette vie. Car on dit de quelqu'un qu'il est heureux en raison de l'espérance
qu'il a des récompenses, comme nous l'avons dit (art. préc.). Or, l'objet de
l'espérance estJa béatitude future. Donc ces récompenses appartiennent à
l'autre vie.
2. Saint Luc (vi) met certaines peines en
opposition avec les béatitudes quand il dit : Malheur à vous qui êtes
rassasiés, parce que vous aurez faim. Malheur à vous qui riez- maintenant,
parce que vous pleurerez et vous gémirez. Or, ces peines ne s'entendent pas de
cette vie, puisque souvent les hommes ne sont pas punis ici-bas, d'après ces
paroles de l'Ecriture (Job, xxi, 13) : Ils passent leurs jours au milieu des
biens. Donc les récompenses des béatitudes n'appartiennent pas à cette vie.
3. Le royaume des cieux qu'on désigne comme la
récompense de la pauvreté est la béatitude céleste, d'après saint Augustin (De
civ. Dei, lib. xix, cap. 4 et 20). Or, nous ne serons pleinement satisfaits que
dans l'autre vie, suivant ces paroles du Psalmiste (Ps. xvi, 15) : Je serai
satis fait quand votre gloire m'apparaitra. La vision de Dieu et la
manifestation de la filiation divine appartiennent aussi à la vie future,
d'après ces paroles de saint Jean (I. Joan, ni, 2) : Nous sommes déjà enfants
de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que
lorsque Jésus-Christ se montrera dans sa gloire nous serons semblables à lui,
parce que nous le verrons tel qu'il est. Donc ces récompenses appartiennent ala
vie future.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
serin. Dom. in monte, lib. i, cap. 4) que ces choses peuvent avoir leur
accomplissement en cette vie, comme nous croyons quelles l'ont eu dans les
apôtres. Car on ne peut exprimer d'aucune manière la transformation absolue qui
nous est promise après cette vie, et qui doit nous rendre semblables aux anges.
CONCLUSION. — Toutes les choses qu'on place
parmi les béatitudes, comme récompenses, peuvent être ou la béatitude parfaite
elle-même, et alors elles appartiennent à la vie future, ou un commencement de
béatitude, et alors elles regardent la vie présente.
Il fautrépondre qu'ai'égard de ces récompenses
les interprètesde l'Ecriture sainte ont donné diverses explications. Il y en a
qui disent avec saint Ambroise (S'up. Luc. cap. 6) qu'elles appartiennent à la
béatitude future; mais saint Augustin (-loc. cit.) les applique à la vie
présente, tandis que saintChry-sostome (Hom. xv in MT ) prétend qu'il y en a
qui se rapportent à la vie présente et d'autres à la vie future. Pour rendre la
solution de cette question évidente, il faut observer que l'espérance de la
béatitude future peut exister pour deux motifs : 1° parce que nous y sommes préparés
ou disposés, ce qui est l'effet du mérite ; 2° par suite d'un commencement
imparfait de béatitude qui existe dans les saintsdès ici-bas.
Carl'espérancequedonneun arbrequand il est couvert de feuilles est autre que
celle qu'il fait concevoir quand les fruits commencent à paraître. Par
conséquent dans les béatitudes ce qui est considéré comme mérite est une
préparation ou une disposition à la béatitude parfaite ou commencée (4), tandis
que ce qui est regardé comme récompense peut être ou la béatitude parfaite
elle-même, et alors ces choses se rapportent à la vie future, ou un
commencement de béatitude comme on le voit dans les saints, et dans ce cas les
récompenses appartiennent à la
(1) Ces dispositions n'existent que dans cette
vie, parce que dans l'autre elles ne peuvent avoir d'objet.
vie presente. Car quand quelqu'un commence à
progresser dans les actes qui émanent des vertus et des dons, on peut attendre
de lui qu'il parviendra au couronnement de sa carrière et à la perfection
céleste.
Il faut répondre m premier argument, que
l'espérance a pour objet la béatitude future, comme sa fin dernière : elle peut
aussi avoir pour objet le secours de la grâce, comme le moyen qui mène ala fin,
d'après ces paroles du Psalmiste (Ps. xxxvii, 6) : Mon coeur a espéré en Dieu
et j'ai été secouru.
Il faut répondre au second, que les méchants,
quoiqu'ils ne subissent pas toujours en cette vie des peines temporelles, en
subissent néanmoins de spirituelles. C'est ce qui fait dire à saint Augustin
(Conf. lib. i, cap. 12) : Vous l'avez ordonné, Seigneur, et c'est une loi que
l'esprit déréglé est à lui-même sa peine. Et Aristote diten parlant des
méchants (Eth. lib.' ix, cap. 4) : que leur âme est un théâtre de dissensions
et qu'elle est tirée tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. D'où il conclut que
puisque le vice rend malheureux, on doit l'éviter de toutes ses forces. De même
les bons, quoiqu'ils ne possèdent pas toujours en cette vie des récompenses
corporelles, néanmoins ils ne sont jamais privés des récompenses spirituelles,
d'après ces paroles de l'Evangile (Matth. xix, 19, etxMarc. x, 30; : tous
recevrez lc centuple, même dans ce siècle.
H faut répondre au troisième, que toutes ces
récompenses seront parfaite-mentconsomméesdanslavie future, mais en attendant
ei les sont commencées d'une certaine manière ici-bas. Car parle royaume des
deux, comme le dit saint Augustin (loc. cit.), on peut entendre le commencement
de la sagesse parfaite, parce que l'esprit céleste commence à régner dans ceux
qui sont entrés dans cette voie. La possession de la terre indique raffeelion
droite de l'âme dont les désirs sont satisfaits par la stabilité de l'héritage
perpétuel que la terre désigne. Les fideles sont consolés ici-bas en
participant â l'Esprit-Saint qu'on appelle ou le consolateur. Ils y sont
rassasiés par cette nourriture dont parle le Seigneur, quand il dit : Ma
nourriture est de faire la volonté de mon Père (Joan, iv, 34). Sur cette terre
les hommes sont l'objet de la miséricorde de Dieu ; leur regard étant purifié
par le don de l'intellect, ils peuvent voir Dieu d'une certaine manière. De
même ceux qui pacifient les mouvements de leur nature rebelle en approchant de
la ressemblance divine reçoivent le nom d'enfants de Dieu. Mais toutes ces
récompenses seront plus parfaites dans l'autre vie (1).
ARTICLE III. —LES BÉATITUDES SONT-ELLES
CONVENABLEMENT ÉNUMÉRÉES (2)?
1. H semble que les béatitudes ne soient pas
convenablement énumérées. Car on les attribue aux dons, comme nous l'avons dit
(art. 1 huj. quaest. ad 1). Or, parmi les dons il y en a qui appartiennent à la
vie contemplative comme la sagesse et X intelligence, tandis qu'on ne place
aucune béatitude dans l'acte de la contemplation, mais qu'on les fait toutes se
rapporter à la vie active. Donc les béatitudes énumérées ne sont pas
suffisantes.
2. La vie active comprend non-seulement les
dons qui exécutent, mais encore ceux qui dirigent, comme la science et le
conseil. Or, parmi les béatitudes il n'y en a point qui se rapportent directement
à l'acte de la science ou du conseil. Donc les béatitudes énumérées ne sont pas
suffisantes.
3. Parmi les dons qui exécutent, la crainte
paraît appartenir à la pauvreté et la piété à la béatitude de la miséricorde.
Mais il n'y a pas de béatitude
(I) Le juste a eetft espérance, et il en
résulte pour lui une joie vive et abondante. C'est même pour ce motif qu'on
donne le nom de béatitude aux actes qui emanent des vertus et des dons.
(2) Cet article est une belle démonstration de
ces paroles de l'Ecriture : Redi sunt omnes sermones mei [Prov. viti).
qui appartienne directement à la force. Donc
les béatitudes énumérées ne sont pas suffisantes.
4. Dans
l'Ecriture sainte il est fait mention d'une multitude d'autres béatitudes.
Ainsi Job dit (Job , v, 17) : Bienheureux l'homme que Dieu corrige. Le
Psalmiste dit (Ps. i, 1) : Bienheureux l'homme qui ne s'est pas arrêté dans le
conseil des impies. On lit dans les Proverbes (in, 13) : Bienheureux l'homme
qui a découvert la sagesse. Donc les béatitudes ne sont pas suffisamment
énumérées.
5. Il
semble au contraire qu'on en compte un trop grand nombre. Car il y a sept dons
de l'Esprit-Saint, et l'on compte huit béatitudes.
(i. Saint Luc n'en énumère que quatre (Luc,
vi). Il est donc superflu d'en compter sept ou huit, comme on le voit en saint
Matthieu (Matth, v).
CONCLUSION. — Saint Matthieu énumère dans un
ordre convenable les béatitudes qui correspondent aux actes des vertus et aux
dons.
Il faut répondre que ces béatitudes sont
très-convenablement énumérées. Pour s'en convaincre il faut observer que l'on a
distingué trois sortes de béatitude. Les uns ont placé la béatitude dans les
plaisirs des sens, les autres dans la vie active et d'autres enfin dans la vie
contemplative. Ces trois sortes de béatitude se rapportent de différentes
manières à la béatitude future, dont l'espérance nous fait appeler bienheureux
ici-bas. En effet la béatitude voluptueuse étant fausse et contraire à la
raison est un obstacle à la béatitude future ; la béatitude de la vie active
est au contraire une disposition à son égard, et la béatitude contemplative,
quand elle est parfaite, est la béatitude future par essence, et si elle est
imparfaite elle en est le commencement. C'est pourquoi le Seigneur a mis en
premier lieu les béatitudes qui écartent les obstacles que produit la béatitude
voluptueuse. Car la vie voluptueuse consiste en deux choses. D'abord dans
l'alflucnee des biens extérieurs, soit qu'il s'agisse des richesses, soit qu'il
s'agisse des honneurs. L'homme est éloigné de ces sortes de biens par la vertu
qui lui apprend à en user modérément, et par les dons qui en le rendant plus
parfait le portent à mépriser complètement tous ces avantages. C'est pourquoi
la première béatitude est celle-ci (Matth, v) : Bienheureux les pauvres
d'esprit : ce qu'on peut entendre du mépris des richesses ou du mépris des
honneurs qui est l'eflèt de l'humilité. En second lieu la vie voluptueuse
consiste à suivre ses propres passions, cellesde l'irascible
etduconcu-piscible. La vertu empêche l'homme de suivre les passions de
l'irascible, et modère ce qu'elles ont d'extrême conformément à la règle de la
raison ; tandis que ledonqui est plus parfait rend l'homme capable de les
dominer complètement selon la volonté divine (1). C'est pourquoi la seconde
béatitude est celle-ci : Bienheureux ceux qui sont doux. La vertu nous éloigne
des passions de l'appétit concupiscible en nous apprenante en user modérément,
et le don nous porte à les mettre complètement de côté, s'il est nécessaire, et
môme à prendre un deuil volontaire, s'il le faut. Aussi la troisième béatitude
est celle-ci : Bienheureux ceux qui pleurent. — La vie active consiste surtout
dans les choses que nous accordons au prochain, soit à titre de dette, soit à
titre de bienfait spontané. Sous le premier rapport la vertu nous dispose à ne
pas refuser au prochain ce que nous lui devons, ce qui est l'effet de la
justice, et le don nous porte à faire la môme chose avec une affection
surabondante , au point que nous remplissons les oeuvres de justice avec
l'ardeur de désir qu'éprouve pour la nour-
(I j On voit par tuus ces exemples la
différence de perfection qu'il y a entre les dons et les vertus.
riture et la boisson celui qui a faim et celui
qui a soif. C'est pour ce motif que la quatrième béatitude dit : Bienheureux
ceux qui ont faim et soif de la justice. A l'égard des dons spontanés, la vertu
nous engage à donner à ceux auxquels la raison nous dit de le faire, par
exemple à nos amis et aux personnes avec lesquelles nous sommes unis, et ceci
est l'effet de la libéralité. Mais le don que l'on fait pour Dieu ne considère
que la nécessité de ceux auxquels on donne gratuitement. C'est pourquoi il est
dit (Luc. xiv, 42; : Quand vous faites un diner ou un festin n'y appelez- pas
vos amis, ni vos frères... mais invitez les ptauvres, les infirmes... Ce qui
est à proprement parler une oeuvre de miséricorde. C'est ce qui fait que dans
la cinquième béatitude il est dit : Bienheureux ceux qui sont miséricordieux. —
La vie contemplative comprend la beatitudo finale elle-même ou son
commencement. C'est pourquoi on ne met pas ces choses au nombre des béatitudes
à titre de mérites, mais à titre de récompensés. Au don traire on y range, à
titre de mérites, les effets de la vie active qui disposent l'homme à la vie
contemplative. Or, les effets de la vie active qui relativement aux vertus et
aux dons perfectionnent l'homme en lui-même, c'est la pureté de coeur,
c'est-à-dire ce qui empêche l'àme de l'homme d'être souillée parles passions.
Delà cettesixiéme béatitude : Bienheureux ceux qui ont lc coeur pur.Al'égàrd
des vertus et des dons qui perfectionnent l'homme dans les rapports qu'il a
avec ses semblables, l'clfet de la vie active est la paix, d'après ces paroles
du prophète (Is. xxxii, 17) : L'oeuvre de la justice est la paix. C'est
pourquoi la septième béatitude est celle-ci : Bienheureux ceux qui sont
pacifiques.
II faut répondre au premier argument, que les
actes des dons qui appartiennent ala vie active sont mis au rang des mérites,
tandis que les actes des dons qui appartiennent à la vie contemplative sont les
récompenses, pour la raison que |nous venons de donner (in corp. art.). Quant à
la vision de Dieu, elle correspond au don de l'intelligence, et la ressemblance
avec lui, qui est l'effet de la filiation adoptive, appartient au don de
sagesse.
Il faut répondre au second, qu'à l'égarà de ce
qui concerne la vie active, on ne cherche pas la connaissance pour elle-même,
mais pour l'action, comme le dit Aristote (Eth. lib. ii , cap. 2). C'est
pourquoi la béatitude impliquant une fin dernière, on ne compte pas parmi les
béatitudes les actes propres des dons qui nous dirigent dans la vie active,
comme conseiller est l'acte du conscii et juger celui de la science. Mais on
leur attribue plutôt les opérations que ces dons dirigent ; ainsi on attribue à
la science les larmes et au conseil la compassion.
Il faut répondre au troisième, qu'en attribuant
les béatitudes aux dons il y a deux choses qu'on peut considérer. La première
c'est la conformité de la matière. En ce sens on peut attribuer les cinq
premières béatitudes à la science et au conseil comme aux principes qui les
dirigent, mais parmi les dons qui exécutent, elles sc distribuent de telle
sorte que la faim et la soif delà justice ainsi que la miséricorde appartiennent
à la piété qui perfectionne l'homme à l'égard de ce qui se rapporte au
prochain, tandis que la douceur appartient à la force. Car à l'occasion de ces
paroles : Bienheureux les pauvres, saint Ambroise dit (Sup. Luc. cap. (i) qu'il
appartient à la force de vaincre la colere et de comprimer l'indignation ;
puisque la force a pour objet les passions de l'irascible. Mais la pauvreté et
les larmes se rapportent au don de crainte, qui éloigne l'homme des convoitises
et des plaisirs du monde. D'un autre côté nous pouvons dans les béatitudes
considérer leurs motifs. Sous ce rapport leur répartition doit se faire d'une
autre manière. En effet le respect qu'on a pour Dieu et qui appartient à la
piété nous porte surtout à la mansuétude. La science qui nous fait connaître
nos défauts et la vanité des choses mondaines nous excite surtout à pleurer,
d'après ces paroles de l'Ecriture (Ecoles, i, 48) : Celui qui ajoute à la
science, ajoute à ses peines. La force de l'âme nous rend principalement avide
des oeuvres de justice, et ce qui excite surtout notre compassion c'est le
conseil de Dieu, d'après ces paroles de Daniel (Dan. iv, 24) : Que mon conseil
plaise au roi; rachetez vos péchés par des aumônes et vos iniquités par des
actes de miséricorde envers les pauvres. C'est ce dernier mode d'attribution
que suit saint Augustin (De serm. Dom. in monte, lib. i, cap. 4).
Il faut répondre au quatrième, que toutes les
béatitudes dont il est fait mention dans l'Ecriture doivent nécessairement se
rapporter à celles que nous venons d'énumérer, soit par rapport aux mérites,
soit par rapport aux récompenses-, parce que toutes doivent nécessairement
appartenir de quelque manière à la vie active ou contemplative. Ainsi ces
paroles : Bienheureux l'homme que Dieu châtie, se rapportent à la béatitude des
larmes. Quand on dit : Bienheureux l'homme qui ne s'est pas arrêté dans le
conseil des impies, il s'agit alors de la pureté de coeur. Et si l'on dit :
Heureux celui qui a trouvé la sagesse, ceci regarde la récompense de la
septième béatitude. 11 en est de même de tous les autres passages que l'on peut
citer.
11 faut répondre au cinquième, que la huitième
béatitude est une confirmation et une preuve de toutes les précédentes. Car par
là même qu'une personne est affermie dans l'esprit de pauvreté, dans la douceur
et dans les autres béatitudes qui suivent, il en résulte qu'aucune persécution
ne peut la détacher de ces biens. Ainsi, la huitième béatitude rentre en
quelque sorte dans les sept autres.
Il faut répondre au sixième, que saint Luc
rapporte le discours que Notre-Seigneur a adressé à la foule. C'est pourquoi il
ne renferme que les béatitudes proportionnées à la portée de la multitude qui
ne connaît que la béatitude voluptueuse, et la béatitude temporelle et
terrestre (1). Ainsi, le Seigneur exclut par ces quatre béatitudes les quatre
choses qui paraissent constituer le bonheur terrestre et sensuel. En effet, la
première de ces quatre choses est l'abondance des biens extérieurs qu'il exclut
par ces mots : Bienheureux les pauvres. La seconde, c'est que l'homme soit à
l'aise par rapport à la nourriture, la boisson et toutes les autres choses qui
regardent le corps ; et c'est ce qu'il exclut en disant : Bienheureux ceux qui
ont faim. La troisième, c'est que l'homme possède la joie du coeur, et c'est ce
qu'il exclut par ces paroles : Bienheureux ceux qui pleurent. La quatrième est
la faveur extérieure des hommes, et c'est ce qu'il exclutpar cette dernière
béatitude: Fous serez bienheureux quand les hommes vous hairont. Comme le dit
saint Ambroise (loc. cit.) : la pauvreté appartient à la tempérance qui ne
cherche pas les plaisirs sensuels; la faim à la justice, parce que celui qui a
faim compatit, et quand on est compatissant on donne avec libéralité-, les
larmes à la prudence qui pleure sur tout ce qui est périssable; la haine des
hommes que l'on supporte à la force.
ARTICLE IV. — LES RÉCOMPENSES DES BÉATITUDES
SONT-ELLES CONVENABLEMENT
ÉNL'MÉRÉES (2) ?
4. Il semble que les récompenses des béatitudes
ne soient pas convenablement énumérées. Car le royaume des cieux ou la vie
éternelle comprend
(1) Cette explication ingénieuse a été donnée
par la plupart des Pères.
v"2) Cet article et les précédents sont un
des plus beaux commentaires que l'on pu'>sse faire sur los passages de
l'Evangile qui se rapportent aux béatitudes. L'orateur sacré pourrait en tirer
le plus grand profit.
tous les biens. Par conséquent, du moment où
l'on a obtenu le royaume des cieux on n'a pas besoin d'autres récompenses.
2. Le royaume des cieux est désigné comme
récompense dans la première béatitude et la huitième. Donc, pour la même
raison, on aurait dù le mettre dans toutes les autres.
3. Dans les béatitudes on suit une progression
ascendante, comme le remarque saint Augustin (De serm. Dom. in mont. lib. i,
cap. 4). A l'égard des récompenses on suit au contraire une progression
descendante, caria possession de la terre est moins que le royaume des cieux.
Donc les récompenses ne sont pas convenablement désignées.
Mais c'est le contraire. Car l'autorité de
Notre-Seigneur est ici formelle.
CONCLUSION. — Dans rémunération des récompenses
des béatitudes, levangéliste ayant observé la convenance relativement aux
mérites auxquels elles sont accordées, on doit reconnaître qu'elles ont été
parfaitement exprimées.
Il faut répondre que ces récompenses sont
très-convenablement désignées, si l'on considere les béatitudes sous les trois
points de vue que nous avons déterminés (art. préc). En effet, les trois
premières béatitudes se considèrent d'après l'éloignement de l'homme pour ce
qui constitue la vie voluptueuse, quand il cherche l'objet naturel de son
désir, non pas en Dieu où il doit le chercher, mais dans les choses temporelles
et spirituelles. C'est pourquoi les récompenses de ces trois béatitudes sont
prises dans l'ordre des choses que l'on recherche dans la béatitude terrestre.
Car les hommes cherchent dans les choses extérieures, c'est-à-dire dans les
richesses et les honneurs, une certaine supériorité et une certaine abondance.
Le royaume des cieux implique ces deux espèces de bien, puisque par là
l'homme"arrive à celte supériorité et à cette abondance de biens qui sont
en Dieu, etc'est pour ce motif que le Seigneur a promis le royaume des cieux
aux pauvres d'esprit. Les hommes féroces et cruels cherchent par leurs procès
et leurs guerres à acquérir la sécurité pour eux-mêmes en détruisant leurs
ennemis, et c'est pour cela que le Seigneur a promis à ceux qui sont doux la
possession tranquille et calme de la terre des vivants, ce qui indique la
solidité des biens éternels. Les hommes cherchent dans les convoitises et les
plaisirs de ce monde à se consoler des peines de la vie présente, et c'est pour
cette raison que le Seigneur promet cette consolation à ceux qui pleurent. — Il
y a deux autres béatitudes qui appartiennent aux oeuvres de la vie active. Ces
oeuvres sont celles des vertus qui règlent les rapports de l'homme avec son
prochain; il y en a qui s'écartent de ces actions par suite de l'amour
désordonné qu'ils ont pour leurs propres intérêts, et c'est pour cela que le
Seigneur attribue ces récompenses aux béatitudes pour lesquelles les hommes
renoncent à ces avantages. Car il y en a qui s'écartent de la justice et qui,
au lieu de payer ce qu'ils doivent, ravissent plutôt ce qui appartient à autrui
pour se gorger des biens temporels. C'est ce qui fait que le Seigneur a promis
à ceux qui ont faim de la justice de les rassasier. D'autres ne font pas
d'oeuvres de miséricorde, afin de ne pas se mêler aux misères d'autrui. C'est
pour cette raison que le Seigneur promet aux miséricordieux la miséricorde qui
doit les délivrer de toute espèce de misère. — Les deux dernières béatitudes
appartiennent à la félicité contemplative ou à la beatitudo ; et c'est pour ce
motif que les récompenses sont accordées d'après les dispositions qui sont
l'effet du mérite. Car la pureté de l'oeil nous dispose à voir les choses
clairement, et c'est ce qui fait qu'on promet la vision de Dieu à ceux qui ont
le coeur pur. Quand l'homme établit la paix en lui-même ou dans les autres, il
est évident qu'il est 1 imitateur de Dieu qui est le Dieu de l'unité, et c'est
pour cela qu'on lui accorde pour récompense la gloire de la filiation divine,
qui consiste dans l'union parfaite avec Dieu au moyen d'une sagesse consommée.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme le dit saint Chrysostomo (Hom. xv in MT ), toutes ces récompenses sont en
réalité une seule et même chose, puisqu elles reviennent toutes à la béatitude
éternelle que l'entendement humain ne perçoit pas. C'est pourquoi il a fallu la
décrire au moyen de divers biens qui nous sont connus, tout en observant la
convenance relativement aux mérites auxquels ces récompenses sont attribuées.
Il faut répondre au second, que comme la
huitième béatitude est la confirmation de toutes les autres on y attache les
récompenses de toutes les béatitudes réunies, et.c'estpour cette raison qu'on
revient au point de départ, pour faire comprendre qu'on lui attribue
conséquemment toutes les récompenses. — Ou bien on peut dire avec saint
Ambroise (Snp. illud Luc. vi, Beáti pauperes) qu'on promet aux pauvres d'esprit
le royaume des cieux, quant à la gloire de l'âme ; tandis qu'à ceux qui
souffrent persécution on le leur promet, quant à la gloire du corps.
Il faut répondre au troisième, que les
récompenses s'ajoutent l'une à l'autre par addition. Car posséder la terre du
royaume des cieux c'est plus que de l'avoir simplement, puisque nous avons
beaucoup de choses que nous ne possédons pas fermement et pacifiquement. Etre
consolé dans le royaume, c'est plus que de l'avoir et de le posséder, puisqu'il
y a beaucoup de choses que nous possédons avec douleur. Etre rassasié c'est
plus que d'être consolé , puisque la satiété implique une abondance de
consolation. La miséricorde l'emporte sur la satiété, puisque l'homme reçoit
alors plus qu'il n'a mérité ou qu'il n'a pu désirer. C'est encore mieux de voir
Dieu, comme celui qui est dans le palais du roi est plus grand s'il ne se borne
pas à y manger, mais s'il voit la face du roi. Enfin le fils du roi est celui
qui occupe la dignité la plus élevée.
QUESTION LXX.
DES
FRUITS DE L'ESFRIT-SAiNT (1).
Après avoir parlé des dons et des béatitudes,
nous avons à parler des fruits de l'Esprit-Saint. —A ce sujet quatre questions
se présentent : i" Les fruits de l'Esprit-Saint sont-ils des acies? — 2°
Diffèrent-ils des béatitudes? — 3° De leur nombre. — 4° De l'opposition qu'il y
a entre eux et les oeuvres de la chair.
ARTICLE I. — les fruits de l'esprit-salnt
désignés par saint paul
(Gai. v) sont-ils des actes?
1. H semble que les fruits de l'Esprit-Saint
désignés par saint Paul
(Gai. v) ne soient pas des actes. En effet, ce
qui produit un fruit ne doit pas
être considéré comme un fruit, car on irait
ainsi indéfiniment. Or, nos
actes produisent des fruits, puisqu'il est écrit
(Sap. m, 15): Le fruit des bons
travaux est glorieux , et saint Jean dit (Joan,
vi, 37): Celui qui moissonne
reçoit une récompense et amasse des fruits pour
la vie éternelle.Doyîcoyï ne
donne pas à nos actes le nom de fruits.
2.
Comme le dit saint Augustin (De Trin. lib. x, cap. 10): Nous jouissons des
(i) Dans cette question saint Thomas commente
en général ce que dit l'Ecriture sur los fruits do l'Esprit-Saint, et il
s'attache tout particulièrement à un passage de saint Paul qui se trouve dans
son Epi ire aux Galates.
choses que nous connaissons dans lesquelles la
volonté se repose avec complaisance. Or, notre volonté ne doit pas se reposer
dans nos actes pour eux-mêmes. Donc on ne doit pas dire que nos actes sont des
fruits.
3. Parmi les fruits de l'Esprit-Saint l'Apôtre
éiiumère des vertus, telles que la charité, la mansuétude, la foi et la
chasteté. Or, les vertus ne sont pas des actes, mais des habitudes, comme nous
l'avons dit (quest. lv , art. 1). Donc les fruits ne sont pas des actes.
Mais c'est lc contraire. Il est écrit (Matth,
xii. 33) : L'arbre se connaît par ses fruits, c'est-à-dire, selon
l'interprétation des saints docteurs, l'homme se connaît par ses oeuvres. Donc
les actes humains reçoivent le nom de fruits.
CONCLUSION. — Les fruits de l'Esprit-Saint,
selon qu'ils procèdent de l'homme non d'après la faculté de sa raison, mais
d'après une puissance supérieure qui est la vertu de l'Esprit-Saint, peuvent
être appelés des actes humains.
II faut répondre que le mot fruit est
transporté métaphoriquement des choses corporelles aux choses spirituelles. Or,
parmi les choses corporelles on donne ce nom au produit de la plante quand il
estparvenu à sa perfection, et qu'il a en lui-même une certaine douceur. Un
fruit peut se rapporter à deux choses, à l'arbre qui le produit et à l'homme
qui le détache de l'arbre. D'après cela, en appliquant ce mot aux choses
spirituelles, on peut le prendre en deux sens : 1° on peut appeler le fruit de
l'homme, par analogie à l'arbre, ce que l'homme produit; 2° on peut entendre
par là ce qu'il acquiert. Tout ce que l'homme acquiert ne mérite pas toutefois
le nom de fruit, il n'y a que ce qui est son dernier terme, ce qui cause sa
délectation. Car quand l'homme a un champ et un arbre, on ne donne pas à ces
possessions le nom de fruit, on le réserve à ce qui est le but suprême de ses
espérances, c'est-à-dire à ce que l'homme se propose de recueillir de son champ
et de son arbre. Et d'après cela le fruit de l'homme est sa lin dernière dont
il doit jouir. Or, si on appelle fruit ce que l'homme produit, il s'ensuit que
les actes humains sont des fruits. Car l'opération est l'acte second de celui
qui opère, et elle est une cause de délectation si elle est en rapport avec le
sujet qui la produit. Ainsi donc si l'opération de l'homme procède de lui
conformément à sa raison, on dit alors qu'elle est un fruit de la raison, mais
si elle procède de l'homme d'après une vertu plus haute, qui est la vertu de
l'Esprit-Saint, on dit qu'elle est le fruit de l'Esprit-Saint, c'est-à-dire lc
produit d'une semence divine. Car saint Jean dit (Joan, m, 9) : Quiconque est
né de Dieu ne fait pas le péché, parce que la semence divine reste en lui.
Il faut répondre au premier argument, que le
fruit ayant la nature en quelque sorte du dernier terme ou de la'fin , rien
n'empêche qu'un fruit n'en produise un autre, comme une fin se rapporte à une
autre fin. Par conséquent nos oeuvres considérées comme les effets de
l'Esprit-Saint qui opère en nous sont des fruits, mais selon qu'elles se
rapportent à la vie éternelle ce sont plutôt des fleurs. De là il est écrit
(Eccl. vxiv, 23) : Mes fleurs produiront des fruits d'honneur et de gloire.
Il faut répondre au second, que quand on dit
que la volonté se délecte dans une chose pour elle-même, on peut entendre cela
de deux manières. lu Le mot pour peut indiquer la cause finale, et en ce sens
l'homme ne se délecte que dans sa fin dernière. 2° Ce mot peut indiquer la
cause formelle, et de cette manière un individu peut se délecter dans tout ce qui
lui est agréable par sa forme. Ainsi il est évident qu'un malade se réjouit
dans la santé pour elle-même comme dans sa fin, tandis qu'il prend plaisir à
uno médecine agréable, non comme à sa fin, mais comme à une chose qui a un bon
goût; à l'égard d'une médecine mauvaise à prendre il ne l'aime pas pour
elle-même, mais seulement pour l'avantage qu'il en espère. Ii faut donc dire
que l'homme doit se délecter en Dieu pour lui-même comme dans sa fin dernière,
mais il ne se délecte pasdansles actes vertueux pour ce motif, il n'y trouve de
plaisir qu'à cause de l'agrément qu'offrent toutes ces actions par suite de
leur doiture et de leur honnêteté. C'est ce qui fait dire à saint Ambroise (De
Paradis, cap. 43, et De Isaac, cap. 5) qu'on appelle fruits les oeuvres des
vertus, parce qu'elles remplissent d'une joie pure et franche ceux qui les
possèdent.
Il faut répondre au troisième, que les noms des
vertus se prennent quelquefois pour les actes des vertus elles-mêmes. Ainsi
saint Augustin dit (Tract, xl in Joan, post med. et De doct. christ, lib. ni,
cap. 40) que la foi consiste à croire ce qu'on ne voit pas, et que la charité
est le mouvement de l'âme qui nous fait aimer Dieu et le prochain. C'est de
cette manière que l'on prend les noms des vertus pour désigner les fruits.
ARTICLE IL — les fruits diffèrent-ils des
béatitudes?
4. Il semble que les fruits ne diffèrent pas
des béatitudes. Car on attribue les béatitudes aux dons, comme nous l'avons dit
(quest. lxix, art. 3). Or, les dons perfectionnent l'homme selon qu'il est mù
par l'Esprit-Saint. Donc les béatitudes sont les fruits de l'Esprit-Saint.
2. Ce
que les fruits de la vie éternelle sont à la béatitude future, qui a pour objet
la réalité, les fruits de la vie présente le sont à la béatitude actuelle, qui
consiste dans l'espérance. Or, le fruit de la vie éternelle est la béatitude
future elle-même. Donc les fruits de la vie présente sont aussi des béatitudes.
3. Il
est dans la nature du fruit d'être une chose agréable qui vient en dernier
lieu. Or, ces caractères appartiennent à l'essence de la béatitude, comme nous
l'avons dit (quest. m, art. 4, et quest. xi, art. 3). Donc le fruit est de la
même nature que la béatitude, par conséquent on ne doit pas distinguer l'un de
l'autre.
Mais c'est le contraire. Les choses qui sont de
différentes espèces sont aussi différentes entre elles. Or, on divise en deux
parties distinctes les fruits et les béatitudes, comme on le voit par
l'énumération des uns et des autres. Donc les fruits diffèrent des béatitudes.
CONCLUSION. —Puisque toutes les actions
vertueuses dans lesquelles l'homme se délecte peuvent être appelées des fruits,
tandis qu'il n'en est pas de même des béatitudes, à moins qu'elles ne soient
parfaites, il est évident que les fruits different des beáti" tudes. '
Il faut répondre que l'essence de la béatitude
requiert plus de choses que l'essence du fruit. Car pour le fruit il suffit que
la chose soit dernière et agréable, tandis que pour la béatitude il faut de
plus qu'elle soit parfaite et excellente. Par conséquent toutes les béatitudes
peuvent être appelées des fruits, mais non réciproquement. Car on donne le nom
de fruit à toutes les actions vertueuses dans lesquelles l'homme se délecte,
tandis qu'on ne donne le nom de béatitudes qu'aux oeuvres parfaites, qui en
raison de leur perfection sont attribuées aux dons plutôt qu'aux vertus, comme
nous lavons dit (quest. lxix, art. 4 et 3).
Il faut répondre au premier argument, que cette
raison prouve que les béatitudes sont des fruits, mais elle ne prouve pas que
tous les fruits sontdes béatitudes.
Il faut répondre au second, que le fruit de la
vie éternelle est absolument le fruit dernier et parfait-, c'est pourquoi on ne
le distingue nullement de la béatitude future. Mais les fruits de la vie
présente ne sont pas absolument les derniers fruits et des fruits parfaits;
c'est ce qui fait que tous les fruits ne sont pas des béatitudes.
It faut répondre au troisième, qu'il
fautquelque chose de plus pour l'essence de la béatitude que pour celle du
fruit, comme nous l'avons dit (incorp. art.).
ARTICLE III. — les fruits sont-ils
convenablement énumérés par
l'apôtre (1)?
1. Il semble que l'Apôtre dans son Epitre aux
Galates (v) ait énuméré à tort douze fruits. Car ailleurs il dit que la vie
présente ne produitqu'un fruit (Rom. vi, 22) : Le fruit que vous retirez est
votre propre sanctification. Et le prophète avait dit (Is. xxvii, 9) : Tout
votre fruit ici-bas consiste dans la destruction du péché. On ne doit donc pas
admettre douze fruits.
2. Le fruit est ce qui est produit par une
semence spirituelle, comme nous Lavons dit (art. . Or, le Seigneur (Matth,
xiii) distingue trois sortes de fruits qui naissent de la semence spirituelle
dans une bonne terre : le centième, le soixantième et le trentième. Donc on ne
doit pas en reconnaître douze.
3. Le fruit par sa nature est quelque chose qui
vient en dernier lieu et qui est agréable. Or, on ne trouve pasces qualités dans
tous les fruits quo l'Apôtre énumère. Car la patience et la longanimité
paraissent se rapporter aux choses qui nous attristent, et la foi n'est pas ce
qui vient en dernier lieu, il semble que ce soit plutôt le premier fondement,
par conséquent ce qui existe tout d'abord. Donc il était inutile de placer ces
vertus au nombre des fruits.
4. Mais c'est le contraire. Il semble que cette
énumération soit insuffisante et incomplète. Car nous avons dit (art. préc.)
qu'on peut donner lc nom de fruits à toutes les béatitudes. Or, elles ne
figurent pas toutes dans cette énumération , puisqu'on ne voit rien qui se
rapporte à la sagesse et aux actes de beaucoup d'autres vertus. Donc il semble
que les fruits ne soient pas complètement énumérés.
CONCLUSION. — C'est avec raison que l'Apôtre a
compté douze fruits de l'Esprit-Saint, selon ses diverses processions en nous.
Il faut répondre que c'est avec raison que
l'Apôtre a compté douze fruits (2) et que c'est à ces douze fruits qu'on peut
appliquer ces paroles de l'Apocalypse : Des deux côtés du fleuve l'arbre de vie
portait douze fruits. [Ap. cap. ult. 2). En effet, comme on appelle fruit ce
qui procède d'un prin-cipe tel qu'une semence ou une racine, il faut considérer
la distinction de ces fruits d'après les diverses processions de l'Esprit-Saint
en nous. Cette procession a trois buts différents : le premier c'est d'ordonner
l'âme humaine en elle-même, le second c'est de l'ordonner par rapport à ce qui
est au même niveau qu'elle, et le troisième c'est de l'ordonner par rapport à
ce qui est au-dessous d'elle. Or, l'âme est bien ordonnée en elle-même quand
elle se comporte sagement dans les biens et dans les maux. La première
disposition de l'âme à l'égard des biens est l'effet de l'amour, qui est
l'affection première et la racine de toutes les affections, comme nous l'avons
dit (quest. xxv, art. 4 et 2). C'est pour cela que parmi les fruits de
l'Esprit-Sainton met au premier rang lac/íaWre'danslaquclle l'Esprit-Saint se
donne spécialement, comme dans sa propre ressemblance, puisqu'il est lui-m'me
amour. D'où l'Apôtre dit (Rom. v, 5) : La charité de Dieu a été répandue dans
nos coeurs par V Esprit-Saint qui nous a été donné. L'amour de la
(U Cet article est le commentaire raisonné de
la dernière partie du chapitre v de PEpître de saint Pau! aux Galates.
2 Les douze fruits énnmérés par l'Apotre
sont : la charité, la joie, la paix, la patience, la longanimité, la honte, la
bienfaisance, la douceur, la bonne foi, la modestie, la continence, et la
chasteté (ini v. 22
charité produit nécessairement la joie; car
celui qui aime se réjouit de son union avec l'objet aimé, et comme la charité a
toujours présent Dieu qu'elle aime, d'après ces paroles de saint Jean (I. Joan,
iv, 10) : Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en Ini, il
résulte que la joie est la conséquence delà charité. Mais la perfection de la
joie est la paix sous deux rapports : 1° à l'égard du repos que l'on goûte
quand on est à l'abri des causes extérieures de trouble. Car on ne peut jouir
parfaitement du bien que Ton aime, si l'on est troublé par d'autres choses dans
sa jouissance. D'ailleurs celui dont le coeur se repose parfaitement et avec
calme dans un objet, ne peut être inquiété par aucun autre, parce qu'il
considère toutes les autres choses comme rien. Aussi il est écrit (Ps. cxvni,
165) : Ceux qui aiment votre hi jouissent d'une grande paix, et il n'y a point
pour eux de scandale ; c'est-à-dire que les choses extérieures ne les empêchent
pas de jouir de Dieu. 2° Par rapport à tous les désirs flottants et incertains
qu'elle apaise. Car on ne jouit pas d'une chose parfaitement quand on trouve
cette chose insuffisante. Par conséquent la paix implique ces deux choses,
c'est que les choses extérieures ne nous troublent pas et que nos désirs se
reposent dans un seul et même objet. C'est pourquoi après la charité et la joie
on met en troisième lieu Vdpaix. L'âme se comporte bien dans les maux de deux
manières : 1° quand les maux dont elle est menacée ne la troublent pas, ce qui
est l'effet de la patience; 2° quand elle ne se trouble pas du retard des biens
qu'elle attend, ce qui se rapporte à la longanimité. Car la privation d'un bien
est une chose mauvaise, comme le dit Aristote (Eth. lib. v, cap. 3). — Par
rapport à ce qui est égal à l'homme, c'est-à-dire par rapport à son prochain,
l'âme humaine est bien disposée : 1° quand elle a la volonté de faire le bien,
ce qui regarde la bonté; 2° quand elle exécute ce dessein, ce qui résulte de la
bénignité ou de la bienfaisance. Car on appelle bienfaisants ceux que le feu de
la charité rend très-ardents à être utiles au prochain ; 3° quand on supporte
avec égalité d'âme les maux que le prochain nous fait. et c'est ce qui se
rapporte à la mansuétude qui comprime la colere; 4° quand on ne se borne pas à
ne faire aucun tort au prochain par colère, mais quand on ne lui nuit ni par
fraude, ni par ruse, et c'est ce qui regarde la bonne foi, sion entend par là
la fideli té. Mais si on désigne par ce mot la vertu qui nous fait croire en
Dieu, alors l'homme est par là même mis en rapport avec ce qui est au-dessus de
lui, de telle sorte qu'il soumet à Dieu son intelligence et par conséquent tout
ce qui lui appartient. — Quant à ce qui est au-dessous de lui, l'homme est bien
disposé relativement aux actions extérieures par la modestie qui observe une
certaine retenue dans toutes ses paroles et tous ses actes, et relativement aux
convoitises intérieures par la continence et la chasteté, soit qu'on distingue
ces deux choses parce que la chasteté éloigne l'homme des plaisirs défendus et
la continence des plaisirs permis ; soit qu'on les distingue parce que celui
qui est continent subit les mouvements de la concupiscence sans se laisser
entraîner, tandis que celui qui est chaste ne les éprouve, ni ne s'en laisse
dominer.
Il faut répondre au premier argument, que la
sanctification est produite par toutes les vertus qui effacent les péchés.
L'Apôtre les désigne en cet endroit par lc nom de fruit qu'il emploie au
singulier à cause de l'unité du genre, qui se divise en plusieurs espèces, ce
qui fait qu'on distingue plusieurs fruits.
Il faut répondre au second, que les mots de
centième, soixantième et trentième ne désignent pas dos actes vertueux de
différentes espèces, mais seulement les divers degrés de perfection de lamêmc
vertu. Ainsi on dit que la continence conjugale est représentée par le
trentième fruit, celle des veuves par le soixantième et celle des vierges par
le centième. Les Pères distinguent encore ces trois sortes de fruits qu'indique
l'Evangile d'après les trois degrés delà vertu, et ils établissent ces trois
degrés parce qu'en toute chose la perfection peut se considérer dans son
principe, son milieu et sa fin.
Il faut répondre au troisième, que l'assurance
qu'on a de n'être pas troublé dans son chagrin est quelque chose d'agréable, et
que la ibi, bien qu'on la considère comme un fondement, est cependant une
dernière fin et une chose agréable parce qu'elle implique la certitude. Aussi
la glose (interi.) en expliquant ce passage de l'Apôtre dit : La foi,
c'est-à-dire la certitude des choses invisibles.
Il faut répondre au quatrième, que. d'après
saint Augustin (Sup. epist, ad Gai. cap.S), l'Apôtre n'a pas eu précisément
pour but de nous apprendre combien il y a d'oeuvres charnelles et de fruits
spirituels; mais il a voulu nous montrer de quelle manière il fallait éviter
les unes et rechercher les autres. Par conséquent il pourrait se faire qu'ily
eût plus ou moins de fruits qu'il n'en a énumérés. Cependant tous les actes des
dons et des vertus peuvent rentrer sous un certain rapport dans ceux-ci, en ce
sens que toutes lesvertus et tous les dons doivent nécessairement ordonner
l'esprit de l'une des manières que nous avons déterminées. Ainsi les actes de
la sagesse et de tous les autres dons qui se rapportent au bien rentrent dans
la charité, la joie et la paix. Mais l'Apôtre a énoncé de préférence ces
derniers effets parce qu'ils impliquent plus directement la jouissance des
biens ou l'exclusion des maux, ce qui semble de l'essence même du fruit.
ARTICLE IV. — les fruits de l'esprit-saint
sont-ils contraires aux oeuvres
de la chair (i)?
1. Il
semble que les fruits de l'Esprit-Saint ne soient pas contraires aux oeuvres de
la chair que l'Apôtre énumère (Gai. v). Car les contraires appartiennent au
môme genre. Or, les oeuvres de la chair ne reçoivent pas le nom de fruits. Donc
les fruits de l'Esprit-Saint ne leur sont pas contraires.
2. Il n'y a qu'une chose qui soit contraire à
une autre. Or, l'Apôtre énumère plus d'oeuvres de la chair que de fruits de
l'esprit. Donc les fruits de l'esprit et les oeuvres de la chair ne sont pas
contraires.
3. Parmi les fruits de l'esprit, l'Apôtre place
d'abord la charité, la joie et la paix auxquelles ne correspondent pas les
oeuvres de la chair qu'il met en premier lieu et qui sont : la fornication,
l'impureté et Yimpudicité. Donc les fruits de l'esprit ne sont pas contraires
aux oeuvres delà chair.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Gai. v,
17) que la chair a des désirs contraires à l'esprit et que l'esprit en a de
contraires à la chair.
CONCLUSION. — Les fruits de l'Esprit-Saint sont
en général contraires aux oeuvres de la chair, quoiqu'il en soit autrement
d'après leur nature propre; néanmoins les oeuvres de la chair peuvent être
rapportées à chacun des fruits de l'Esprit-Saint.
Il faut répondre qu'on peut considérer de deux
manières les oeuvres de la chair et les fruits de l'Esprit-Saint. 1° On peut
les considérer d'une manière générale, et en ce sens les fruits de
l'Esprit-Saint sont contraires à ceux de la chair. Car l'Esprit-Saint porte
l'esprit de l'homme vers ce qui est conforme ou plutôt vers ce qui est
supérieur à la raison, tandis que l'appétit de la chair ou l'appétit sensitif
l'attire vers les biens sensibles qui sont au-des-
(I) Il ne s'agit pas ici de l'appétit considere
en lui-même, car l'Apôtre dit lui-même (Eph. vi : Nemo unquam carnem suam odio
habuit, sed fovet et nutrit eam. II s'agit seulement de l'appétit sensitif qui
porte l'homme vers les choses sensibles, contrairement à la raison qui l'élève
au-dessus. C'est cette opposition qui constitue leur lutte: Colluctatio
spiritus adversus carnem.
sous de lui. Ainsi comme dans l'ordre naturel
le mouvement d'en haut est contraire au mouvement d'en bas, de même dans la vie
humaine les oeuvres de la chair sont contraires aux fruits de l'esprit. 2° On
peut considérer en particulier et d'après leur propre nature chacun des fruits
spirituels et chacune des oeuvres charnelles que l'Apôtre énumère ; sous ce rapport
il n'est pas nécessaire que l'un soit opposé à l'autre, parce que, comme nous
l'avons dit (art. préc), l'Apôtre n'a pas eu l'intention d'énumérer toutes les
oeuvres spirituelles, ni toutes les oeuvres charnelles. Cependant saint
Augustin (loc. cit.), dans l'explication qu'il donne de ce passage de saint
Paul, établit entre les fruits et les oeuvres un certain rapprochement, et il
oppose à chaque oeuvre charnelle un des fruits de l'Esprit-Saint. Ainsi ala
fornication qui est l'amour ou le désir de satisfaire ses passions sensuelles
en dehors du mariage, il oppose la charité qui unit l'âme à Dieu en qui réside
la vraie chasteté ; à l'impureté qui est la conséquence de tous les désordres
de la fornication il oppose la joie delà tranquillité quirésulte de la charité.
Il fait contraster avec ]apaix la servitude des idoles, par laquelle on fait la
guerre contrel'Evangile de Dieu. Aux vengeances, aux inimitiés, aux disputes,
aux animosités, aux jalousies, et aux dissensions, il oppose la longanimité qui
nous fait supporter les maux des hommes avec lesquels nous vivons ; la
bienfaisance qui nous porte à les soigner, et la bonté qui est cause que nous
leur pardonnons. Aux hérésies il oppose la foi; à jalousie la douceur; à Y amour excessif du boire et du manger la
continence.
Il faut répondre au premier argument, que ce
qui procède d'un arbre contrairement à sa nature n'est pas un fruit, mais c'est
plutôt une corruption. Et comme les oeuvres des vertus sont de même nature que
la raison, tandis que les oeuvres des vices lui sont contraires, il s'ensuit
que les actions vertueuses reçoivent le nom de fruits, mais qu'il n'en est pas
de même des actions vicieuses.
H fautrépondre au second, que le bien ne se
fait que d'une seule façon (1), tandis que le mal peut se faire de beaucoup de
manières (2), comme le dit saint Denis (Dediv. nom. cap. 4). C'est ce qui fait
qu'il y a plusieurs vices opposés à une même vertu. Par conséquent il n'est pas
étonnant que l'on compte plus d'actions charnelles que de fruits spirituels.
La réponse au troisième argument est par là
même évidente.
QUESTION LXXI.
DES VICES ET DES PÉCHÉS CONSIDERES EN
EUX-MÊMES.
Après avoir parlé des vertus nous avons à nous
occuper des vices et des péchés. — A ce sujet il y a six choses à considérer :
Il faut examiner 1° les vices et les péchés en eux-mêmes; v leur distinction;
3° le rapport qu'ils ont entre eux; 4" le sujet du péché; 5° sa cause; G°
son effet. — Touchant le vice et le péché considérés en eux-mêmes six questions
se présentent : 1" Le vice est-il contraire à la vertu ? — 2° Le vice
est-il con tre nature ? — 3" Ce qu'il y a de pire est-ce le vice ou l'acte
vicieux ? —- 4° L'acte vicieux peut-il exister simultanément avec la vertu ? —
5° Dans tout péché y a-t-il un acte? — 6° De la définition du péché que donne
saint Augustin dans son livre contre Fauste (Cont. Faust, lib. xxii) quand il
dit : que le péché est une parole, une action ou un désir contraire à la loi
éternelle.
(1) Parce que le bien n'existe qu'autant qu'il
est conforme à la règle.
(2) Car il y a bien des manières de s'écarter
de lu droite voie.
ARTICLE I. — le vice est-il contraire a la
vertu (1)?
1. II
semble que le vice ne soit pas contraire à la vertu. Car il n'y a qu'une chose
qui soit contraire à une autre, comme le prouve Aristote (Met. lib. x, text.
17). Or, le péché et la malice sont contraires à la vertu. Donc le vice ne lui
est pas contraire, puisque l'on donne le nom de vice à la mauvaise disposition
des membres corporels ou de toute autre chose.
2. La vertu
désigne une certaine perfection de la puissance, tandis que le vice n'indique
rien qui appartienne ala puissance. Donc le vice n'est pas contraire ala vertu.
3.
Cicéron dit(Z?e Tusc. quaest. lib. iv) que la vertu est comme la santé
de l'âme. Or, la peine ou la maladie est opposée à la santé plus que le vice.
Donc le vice n'est pas contraire à la vertu.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
perf. just. cap. 2) que le vice est une qualité qui rend l'âme mauvaise, tandis
que la vertu est une qualité qui rend bon celui qui la possède, comme nous
l'avons prouvé (quest. lv, art. 3 et A). Donc le vice est contraire ala vertu.
CONCLUSION. — Le péché est contraire à la vertu
selon qu'elle se rapporte au bien; la malice lui est opposée si on la considère
comme une certaine bonté, mais le vice lui est contraire selon sa propre
essence.
Il faut répondre que nous pouvons considérer
deux choses à l'égard de la vertu, l'essence même de la vertu et l'objet auquel
elle se rapporte. L'essence de la vertu peut se considérer directement, eton
peut considérer ce qui en est la conséquence. La vertu implique directement une
certaine disposition dans celui qui se conduit conformément à sa nature. C'est
ce qui fait dire à Aristote (Phys. lib. vu, text. 17) que la vertu est la
disposition de l'être parfait à ce qu'il y a de mieux, et par le mot parfait on
entend l'être disposé conformément à sa nature (2). Si on considère la vertu
dans ce qui en est la conséquence, il résulte de là que c'est une certaine
bonté. Car la bonté d'une chose consiste en ce qu'elle est bien disposée selon
le mode de sa nature. De plus l'objet auquel la vertu se rapporte est l'acte
bon (3), comme nous l'avons prouvé (quest. lv, art. 3, et quest. lvi, art. 3).
D'après cela il y a trois choses qui sont opposées à la vertu. La première est
le péché, qui lui est opposé relativement à l'objet auquel elle se rapporte ;
car on donne le nom de péché proprement dit à tout acte désordonné, comme un
acte de vertu est un acte bien ordonné et bien réglé. En second lieu, la malice
lui est opposée relativement à la conséquence qui découle de son essence et qui
est la bonté. Mais si on la considère directement dans ce qui est de son
essence, le vice lui est contraire. Car le vice d'une chose quelle qu'elle soit
paraît provenir de ce qu'elle n'est pas disposée comme il convient à sa nature.
C'est ce qui fait dire à saint Augustin (De lib. arb. lib. m, cap. A) : Appelez
vice tout ce que vous voyez qui manque à la perfection de la nature.
Il faut répondre au premier argument, que ces
trois choses ne sont pas contraires à la vertu sous le même rapport ; le péché
lui est contraire quand on la considère comme la puissance productive du bien ;
la malice quand on la prend pour la bonté, mais le vice lui est contraire à
proprement parler, c'est-à-dire quand on la considère comme vertu.
(1) Il
est dit dans l'Ecriture (Is. v) : T'oe, qui dicitis malum bonum et bonum malum
: qui ponitis lucem tenebras et tenebras lucem.
(2) Dans l'homme cette perfection n'est pas
autre chose que la conformité de ses actions avec la droite raison, parce que
sa nature est celle d'un être raisonnable.
(5) L'acte n'est bon dans cette circonstance
qu'au -tant i ni "i I est raisonnable.
Il faut répondre au second, que la vertu
n'implique pas seulement la perfection de la puissance qui est le principe de
l'action ; mais elle implique encore une bonne disposition de la part de celui
qui est vertueux; parce que tout être agit selon qu'il est en acte. Il est donc
nécessaire que l'être qui doit faire le bien soit convenablement disposé en
soi. C'est ainsi que lc vice est contraire à la vertu.
11 faut répondre au troisième, que,
commeleditCicéron (Tusc. quaest.Mh. iv), les maladies et les indispositions (aegrotatio)
sont des parties du vice. Car dans le corps on appelle maladie (morbus) la
corruption du corps entier, comme la fièvre ou toute autre chose semblable; on
donne le nom <Yindisposition (aegrotatio) à la maladie quand elle est
accompagnée d'un certain affaiblissement, et enfin on se sert du mot vice quand
les parties du corps ne s'accordent pas entre elles. Quoique dans le corps la
maladie existe quelquefois sans l'indisposition, puisqu'on peut souffrir
intérieurement sans être pour cela empêché de vaquer extérieurement à ses
travaux ordinaires, cepen-dantà l'égard de l'esprit, comme Cicéron lc remarque
lui-même, on ne peut séparer ces deux choses que par la pensée. En effet quand
on est intérieurement mal disposé et qu'on a une affection déréglée, il est
nécessaire que l'on soit moins apte à faire ce qui est de devoir. Car on
connaît l'arbre par ses fruits, c'est-à-dire l'homme par ses oeuvres, comme le
dit l'Evangile (Matth, xii). Or, d'après Cicéron lui-même, le vice de l'àme est
une habitude ou une affection qui varie pendant toute la vie et qui est
toujours en désaccord avec elle-même : ce qui existe sans maladie ou sans
indisposition, quand, par exemple, quelqu'un pèche par faiblesse ou par
passion. Par conséquent le mot vice a plus d'extension que les mots maladie ou
indisposition; comme la vertu se prend dans un sens plus étendu que la santé,
car la santé est aussi appelée une vertu (Phys. lib. vu, text. 17). C'est
pourquoi il est plus convenable d'opposer le vice à la vertu que l'indisposition
ou la maladie.
ARTICLE II. — le vice est-il contre
nature (1)?
1. Il
semble que le vice ne soit pas contre nature. Car le vice est contraire à la
vertu, comme nous l'avons dit (art. préc). Or, les verius ne sont pas produites
en nous par la nature, mais elles y sont produites par infusion ou par la
réitération accoutumée des mêmes actes, comme nous l'avons vu (quest. lxiii,
art. 2 et 3). Donc les vices ne sont pas contre nature.
2. Les
choses qui sont contre nature ne peuvent passer en habitudes ; ainsi on ne peut
habituer la pierre à s'élever en l'air, comme le dit Aristote (Eth. lib. n ,
cap. 1 in princ). Or, il y a des hommes qui ont l'habitude du vice. Donc le
vice n'est pas contre nature.
3. Ce
qui est contre nature ne se rencontre pas dans le plus grand nombre de ceux qui
possèdent cette nature. Or, on trouve des vices dans la plupart des hommes.
Car, comme le dit l'Evangile (Matth, vu, 13) : Elle est large la voie qui mène
à la perdition, et il y en a beaucoup qui la prennent. Donc le vice n'est pas
contre nature.
A. Le péché est au vice ce que l'acte est à
l'habitude, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (art. préc). Or,
saint Augustin definit le péché une parole, une action, ou un désir contraire à
la loi de Dieu (Cont. Faustum, lib. xxii, cap. 27). Puisque la loi de Dieu est
au-dessus de la nature, on doit donc dire que le vice est contraire à la loi
plutôt que contraire à la nature.
(I) Il ne s'agit pas ici d'une contrariété
absolue, comme si le vice répugnait aux principes essentiels de la nature
humaine, mais il s'agit seulement de la disconvenance qui se trouve entre le
vice et la nature d'un être raisonnable.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
Lib. arb. lib. m, cap. 13) : Tout vice, par là même que c'est un vice, est
contre nature.
CONCLUSION. — L'homme étant constitué dans son
espèce parce qu'il a une âme raisonnable, le vice est contraire à la nature
humaine, puisqu'il sort de l'ordre rationnel.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), le vice est contraire à la vertu. Or, la vertu d'Une chose
consistant en ce qu'elle est bien disposée conformément à sa nature, ainsi que
nous l'avons vu (ibid.),\ faut donc que l'on appelle vicieuse toute chose qui a
des dispositions contraires à sa nature, et que par conséquent on parte de là
pour la blâmer ; car le mot latin vitupéra/io qui signifie blâme parait tiré du
mot vice (vitium), comme le dit saint Augustin (De Lib. arb. lib. m, cap. 14).
Mais il est à remarquer que la nature d'une chose consiste principalement dans
la forme qui détermine son espèce. Et comme ce qui constitue l'espèce de
l'homme c'est son âme raisonnable, il s'ensuit que ce qui est contraire à
l'ordre de la raison est, à proprement parler, contraire à la nature humaine,
considérée comme telle, tandis que ce qui est conforme à la raison est conforme
à la nature même de l'homme. D'ailleurs le bien de l'homme, d'après saint Denis
(De div. nom. cap. 4), consiste dans la conformité de l'homme avec la raison,
et lc mal de l'homme provient de son opposition avec la raison. Par conséquent
la vertu humaine qui constitue la bonté de l'homme et de ses oeuvres est
conforme à la nature de l'homme selon qu'elle est conforme à la raison, et le
vice est contraire à cette même nature selon qu'il est contraire à la raison.
Il faut répondre au premier argument, que les
vertus, quoiqu'elles ne soient pas produites par la nature dans leur état de
perfection, cependant nous portent à ce qui est conforme à la nature,
c'est-à-dire conforme à la raison (1). Car Cicéron dit (Rhet. lib. n De
invent.) que la vertu est une sorte d'habitude naturelle conforme à la raison.
C'est dans ce sens qu'on dit que la vertu est conforme à la nature et que par
opposition on entend que le vice lui est contraire.
Il faut répondre au second, qu'Aristote parle
en cet endroit des choses qui sont contre nature, selon qu'elles sont opposées
aux effets qui en procèdent (2), mais il n'en parle pas selon qu'elles sont
opposées à celles qui lui sont conformes (3), dans le sens qu'on dit que les
vertus sont conformes à la nature, parce qu'elles nous portent ,à faire des
actes qui sont en harmonie avec elle.
Il faut répondre au troisième, que dans l'homme
il y a deux sortes de nature, la nature raisonnable et la nature sensitive.
L'homme étant conduit par les opérations des sens à la raison, il arrive qu'il
y en a plus qui suivent les penchants de la nature sensitive qu'il n'y en a qui
suivent l'ordre de la raison. Car il y en a plus qui commencent une chose qu'il
n'y en a qui la mènent à sa perfection. Or, les vices et les péchés dans f
homme proviennent de ce qu'il suit le penchant de sa nature sensitive
contrairement à l'ordre de la raison.
Il faut répondre au quatrième, que tout ce qui
est contraire à la nature d'un objet d'art, est aussi contraire à la nature de
l'art d'après lequel cet objet a été produit. Or, la loi éternelle est à
l'ordre de la raison humaine ce
(I) L'homme est naturellement corruptible par
rapport à la matière dont il est composé, mais il ne l'est pas par rapport à la
forme, qui est l'àme raisonnable ; il ne se corrompt qu'en agissant contre
elle.
(2) Comme le mouvement d'une pierre qu'on jette
en l'air.
(o) Il ne parle pas des êtres libres qui
peuvent résistera l'inclination de leur nature.
que l'art est à l'objet que l'artisan produit.
Par conséquent le vice et le péché sont contraires à la loi éternelle pour la
même raison qu'ils sont contraires à l'ordre de la raison humaine. C'est ce qui
fait dire à saint Augustin (De Lib. arb. lib. m, cap. 6) que tous les êtres
tiennent de Dieu ce qu'ils sont naturellement et qu'ils sont vicieux en raison
de ce qu'ils s'éloignent de l'art d'après lequel ils ont été faits.
ARTICLE III. — LE VICE EST-IL PIRE QUE l'âCTE
VICIEUX (1)?
1. Il
semble que le vice, qui est une habitude mauvaise, soit pire que le péché qui
est un acte mauvais. Car comme le bien est meilleur à mesure qu'il a plus de
durée, de même le mal devient pire selon qu'il dure plus longtemps. Or, une
habitude vicieuse a plus de durée qu'un acte vicieux qui ne fait que passer.
Donc une habitude vicieuse est pire qu'un mauvais acte.
2. On
doit fuir plusieurs maux avec plus d'empressement qu'un seul. Or, une habitude
mauvaise est virtuellement cause d'une multitude d'actes mauvais aussi. Donc
une habitude vicieuse est pire qu'un acte vicieux.
3. La
cause l'emporte sur l'effet. Or, l'habitude complète l'acte en bonté aussi bien
qu'en malice. Donc l'habitude l'emporte sur l'acte en bonté et en malice.
Mais c'est le contraire. On punit avec justice
quelqu'un pour un acte vicieux, mais non pour une habitude vicieuse quand elle
ne passe pas à l'acte. Donc l'acte vicieux est pire que l'habitude.
CONCLUSION. — Puisqu'on dit qu'une habitude est
bonne ou mauvaise en raison de la bonté ou de la malice de l'acte, c'est-à-dire
selon qu'elle porte à un acte bon ou mauvais, il s'ensuit qu'absolument parlant
les actes mauvais sont pires que les mauvaises habitudes.
Il faut répondre que l'habitude tient le milieu
entre la puissance et l'acte. Or, il est évident qu'en bien comme en mal l'acte
l'emporte sur la puissance, commeledit Aristote (Met. lib. ix, text. 19); car
il est mieux de bien agir que de pouvoir bien agir ; de même il est plus
blâmable de mal agir que de pouvoir le faire. D'où il résulte qu'en bonté et en
malice l'habitude tient le milieu entre lapuissanceet l'acte, de telle sorte
que comme l'habitude bonne ou mauvaise l'emporte en bonté ou en malice sur la
puissance, de même elle est inférieure à l'acte. Ce qui est d'ailleurs
manifeste, parce qu'on ne dit d'une habitude qu'elle est bonne ou mauvaise
qu'autant qu'elle nous porte à un bon ou à un mauvais acte. D'où il suit que
c'est la bonté ou la malice de l'acte qui décide de la bonté ou de la malice de
l'habitude. Par conséquent l'acte l'emporte en bonté ou en malice sur
l'habitude, parce que ce qui décide du caractère d'une chose possède ce
caractère plus éminemment qu'elle.
Il faut répondre au premier argument, que rien
n'empêche qu'une chose ne soit absolument supérieure à une autre et qu'elle lui
soit inférieure sous un rapport. Car on juge qu'une chose est absolument
supérieure à une autre quand on les considère toutes deux dans ce qui leur est
essentiel, et on dit qu'elle lui est supérieure sous un rapport quand on les
considère dans ce qui leur est accidentel. Or, nous avons prouvé (in corp.
art.) d'après la nature même de l'acte et île l'habitude que l'acte l'emporte
en bonté et en malice sur l'habitude. Mais si l'habitude a plus de durée que
l'acte, ceci provient de ce que l'un et l'autre se trouvent dans une nature qui
ne peut toujours agir, et dont l'action consiste dans un mouvement transitoire
ou passager. Ainsi l'acte l'emporte d'une manière absolue en
(1) L'Ecriture indique que l'acte est pire que
l'habitude par ces paroles (Eccles. xxxi) : Qui potuit transgredi et non est
transgressus, facere mala et non fecit.
bonté et en malice, tandis que l'habitude
l'emporte sous un rapport (i).
Il faut répondre au second, que l'habitude ne
suppose pas absolument plusieurs actes, elle ne les suppose que sous un
rapport, c'est-à-dire virtuellement. Par conséquent on ne peut pas conclure de
là que l'habitude l'emporte absolument (2) sur l'acte en bonté et en malice.
Il faut répondre au troisième, que l'habitude
est la cause de l'acte en ce sens qu'elle en est la cause efficiente, mais
l'acte est la cause de l'habitude à titre de cause finale, puisque c'est lui
qui détermine sa bonté et sa malice. C'est pourquoi l'acte l'emporte sur
l'habitude en bonté et en malice.
ARTICLE IV. — le péché peut-il
exister simultanément avec la vertu ?
Il
semble qu'un acte vicieux ou le péché ne puisse pas exister simultanément avec
la vertu. Car les contraires ne peuvent exister simultanément dans le même
sujet. Or, le péché est en un sens contraire à la vertu, comme nous l'avons dit
(art. 1). Donc le péché ne peut exister simultanément avec elle.
2. Lc péché est pire que le vice, c'est-à-dire
l'acte mauvais est pire qu'une habitude mauvaise. Or, le vice ne peut exister
simultanément avec la vertu dans le même sujet. Donc le péché ne peut pas
exister non plus.
3. Comme le péché existe dans les choses
volontaires, de même il se rencontre dans les choses naturelles, ainsi que le
dit Aristote (Phys. lib. ii, text. 82). Or, le péché n'a jamais lieu dans
l'ordre de la nature que par suite d'une corruption quelconque de la vertu
naturelle ; ainsi les monstres résultent de la corruption de Iuri des principes
qui concourent aies produire, selon la remarque d'Aristote (Phys. lib. n). Donc
dans les choses volontaires le péché n'a lieu que par suite de la corruption de
la vertu de l'àme. Par conséquent le péché et la vertu ne peuvent exister dans
le même sujet.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. ii, cap. 2 et 3) que la vertu est engendrée et corrompue par les
contraires. Or, un acte vertueux ne produit pas la vertu, comme nous l'avons vu
(quest. li, art. 3). Donc un acte vicieux ou un péché ne la détruit pas non
plus ; par conséquent le péché et la vertu peuvent exister simultanément dans
le môme sujet.
CONCLUSION. — Le péché mortel ne peut pas
exister simultanément avec les vertus infuses comme avec les vertus acquises,
mais le péché véniel peut exister avec les unes et les autres.
Ii faut répondre que le péché est à la vertu ce
que l'acte mauvais est à une mauvaise habitude. Or, l'habitude n'est pas dans
l'âme ce que la forme est dans les choses naturelles. Car la forme naturelle
produit nécessairement une action qui est d'accord avec elle. Par conséquent
une forme naturelle ne peut exister simultanément avec l'acte d'une forme qui
lui est contraire. Ainsi l'action du refroidissement est incompatible avec la
chaleur, et le feu est également incompatible avec le mouvement de haut en bas,
à moins qu'il ne soit soumis à faction violente d'un principe extérieur. Mais
l'habitude n'opère pas dans l'âme nécessairement; l'homme en fait usage quand
il veut. Ainsi l'homme peut avoir en lui-même une habitude et ne pas s'en
servir ; il peut même faire un acte qui lui soit contraire. Par conséquent
l'homme vertueux peut faire un péché. Or, le péché comparé à la vertu elle-même
considérée comme une habitude ne peut la corrompre, si on ne le commet qu'une
fois. Car comme il ne suffit pas d'un acte pour produire une habitude, de même
ce n'est pas assez d'un acte pour la corrom-
(I) L'habitude l'emporte accidentellement sur
l'acte, non-seulement parce qu'elle a plus de durée, mais encore parce qu'un
vice est la cause d'une foule de péchés.
(2) On peut en conclure seulement qu'elle
remporte accidentellcmcní.
pre, comme nous l'avons dit (quest. lxih, art.
2 ad 2). Mais si on compare le péché à la cause des vertus, il peut se l'aire
qu'il y ait des vertus qu'un seul péché détruise. Car tout péché mortel est
contraire à la charité qui est la racine de toutes les vertus infuses, en tant
que vertus (1). C'est pourquoi la charité étant détruite par un seul péché
mortel, toutes les vertus infuses, en tant que vertus, sont aussi par là même
détruites. Ce qui est vrai également de la foi et de l'espérance dont le péché mortel
dégrade les habitudes et qui cessent ainsi d'être des vertus. Mais le péché
véniel qui n'est pas contraire à la charité ne la détruit pas, et par
conséquent il ne détruit pas non plus les autres vertus. Quant aux vertus
acquises, elles ne sont pas détruites parl'aeted'un seul péché quel qu'il soit.
Ainsi le péché mortelne peut pas exister simultanément avec les vertus infuses,
mais il est compatible avec les vertus acquises ; tandis que le péché véniel
peut simultanément exister avec les vertus infuses et les vertus acquises (2).
Il faut répondre au premier argument, que le
péché n'est pas contraire à la vertu considérée en elle-même, mais il est
contraire à ses actes. C'est pourquoi le péché est incompatible avec l'acte de
la vertu, tandis qu'il ne l'est pas avec l'habitude.
Il faut répondre au second, que le vice est
directement contraire à la vertu, comme le péché l'est à l'acte vertueux -,
c'est pourquoi le vice exclut la vertu comme le péché exclut l'acte vertueux.
Il faut répondre au troisième, que les vertus
naturelles agissent nécessairement (3). C'est pour cette raison que tant que la
vertu existe dans son intégrité, le péché ne peut jamais avoir lieu
actuellement. Mais les vertus de l'àme ne produisent pas leurs actes
nécessairement ; par conséquent il n'y a pas de parité.
ARTICLE V. — DANS TOUT PÉCHÉ V A-T-IL UN
ACTE ?
1. Il semble que dans tout péché il y ait un
acte. Car le péché est au vice ce que le mérite est à la vertu. Or, il ne peut
pas y avoir de mérite sans un acte quelconque. DQne il ne peut pas non plus y
avoir de péché.
2. Saint Augustin dit(Z)e lib. arb. lib. hi,
cap. 18, et De ver. Relig.ca. 14) que tout péché est tellement volontaire que
quand il n'a pas ce caractère ce n'est pas un péché. Or, une chose ne peut être
volontaire que par l'acte de la volonté. Donc dans tout péché il y a un acte.
3. Si le péché existait sans un acte
quelconque, il s'ensuivrait que l'on pécherait par là même qu'on cesserait de
faire ce que l'on doit faire. Or, il y a des individus qui cessent continuellement
de faire ce qu'ils doivent; ce sont ceux qui ne remplissent jamais leur devoir.
Il résulterait de là que ces individus pécheraient continuellement, ce qui est
faux. Donc il n'y a pas de péché sans acte.
Mais c'est le contraire. Saint Jacques dit
(Jac. iv, 17) : Celui qui sait le bien qu'il doit faire, s'il ne le fait pas,
pèche. Or, l'abstention n'implique pas d'acte. Donc le péché peut exister sans
acte.
CONCLUSION. — Puisque le péché d'omission
résulte quelquefois par accident et sans intention de la cause ou de l'occasion
qui se présente, et qu'on ne doit pas juger des choses d'après ce qui se
rapporte à elles accidentellement, on peut dire avec plus de vérité que le
péché peut exister absolument sans acte.
Il faut répondre que cette question se rapporte
principalement au péché
(1) Si hoc égero, mors mihi est (Dcuf. xiii).
(2) Quoique d'ailleurs il ne leur soit pas con-
forme et qu'il les affaiblisse.
(5) La pierre se porte nécessairement vers lc
centre de la terre.
d'omission sur lequel les sentiments sont
partagés. Car il y en a qui disent que dans tout péché d'omission il y a un
acte intérieur ou extérieur. Pat-exemple, l'acte est intérieur lorsque
quelqu'un ne veut pas aller à l'église quand il est tenu d'y aller ; et il est
extérieur lorsqu'au moment où une personne est tenue d'aller àl'église elle se
livre à des occupations qui l'empêchent d'y aller; ce qui semble revenir au
même. Car celui qui veut faire une chose qui est incompatible avec une autre,
veut conséquemment s'abstenir de cette dernière, à moins qu'il ne remarque pas
qu'en voulant l'une il est dans l'impossibilité de faire l'autre, et dans ce
cas il pourrait pécher par ignorance. D'autres prétendent que pour le péché
d'omission il n'est pas nécessaire qu'il y ait un acte ; car ce péché consiste
uniquement à ne pas faire ce qu'on est tenu de faire. — Ces deux sentiments
sont vrais sous certain rapport. Car si dans le péché d'omission on ne comprend
que ce qui appartient absolument à l'essence du péché, alors tantôt ce péché
est accompagné d'un acte intérieur, comme quand on veut ne pas aller à
l'église, tantôt il n'est accompagné ni d'acte intérieur, ni d'acte extérieur,
comme quand à l'heure où l'on est tenu d'aller à l'église, on ne pense ni à y
aller, ni à n'y pas aller (1). Mais si dans le péché d'omission on comprend les
causes ou les occasions qui le font commettre, il est nécessaire qu'il y ait
dans ce péché un acte quelconque. Car il n'y a péché d'omission que quand
quelqu'un omet ce qu'il peut faire et ne pas l'aire. Et pour que quelqu'un soit
porté à ne pas faire ce qu'il peut faire et ne pas faire, cela ne provient que
d'une cause ou d'une occasion antérieure ou concomitante. Si cette cause n'est
pas au pouvoir de l'homme, l'omission n'est pas un péché, comme quand quelqu'un
par suite d'une infirmité manque d'aller à l'église. Si la cause ou l'occasion
de l'omission est dépendante de la volonté, l'omission est un péché. Alors il
faut toujours que cette cause, en tant que volontaire, produise un acte, ne
serait-ce qu'un acte intérieur de la volonté. Cet acte se rapporte quelquefois
directement à l'omission elle-même, par exemple quand on ne veut pas aller à
l'église pour s'en éviter la peine. Dans ce cas cet acte appartient par
lui-même à l'omission. Car la volition de toute espèce de péché appartient par
elle-même au péché, par là même que le volontaire est de l'essence du péché.
D'autres fois l'acte de la volonté se porte directement vers un autre objet qui
empêche l'homme d'accomplir son devoir, soit que la chose vers laquelle la
volonté se porte se trouve jointe à l'omission (2;, comme quand on veut jouer
au moment où l'on devrait aller à l'église ; soit qu'elle ait été antérieure
(3), comme quand on veut veiller longtemps lc soir, d'où il arrive qu'on ne va
pas à l'église à l'heure des matines. Dans ce cas l'acte intérieur se rapporte
accidentellement à l'omission ; parce que l'omission en résulte, sans qu'il y
ait eu intention, comme on le voit (Phys. lib. n, text. 49, 50 et seq.). D'où
il est manifeste qu'alors le péché d'omission est accompagné ou précédé d'un
acte quelconque qui ne se rapporte cependant à lui qu'accidentellement. Mais
comme on doit juger des choses d'à-
(1) Il
peut y avoir néanmoins péché <lans celte circonstance, parce que cette
omission peut provenir «l'un oubli ou d'une négligence coupable. Mais alors on
comprend nécessairement dans le péché d'omission la cause OU l'occasion qui l'a
fail commettre C'est pourquoi on peut dire, ii proprement parler, qu'il n'y a
pas de péché d'omission sans un acte de la volonté.
(2)
Alors elle est concomitante. Dans ce cas l'acte qui empêche
l'accomplissement du précepte, bien qu'il soit honnête en lui-même, devient
mauvais parce qu'il n'est pas fait dans les circonstances voulues.
(3) Cet acte est également coupable si l'on a
prévu qu'en prolongeant sa veillée on manquerait à la messe. Mais les actes qui
accompagnent l'omission sans y contribuer ne deviennent pas ré-préhensiblcs,
s'ils ne sont pas naturellement mauvais, et l'omission n'en est ni plus ni
moins grave.
près ce qu'elles sont par elles-mêmes et non
d'après ce qu'elles sont par accident, il est plus vrai de dire qu'il y a des
péchés qui peuvent exister absolument sans acte; autrement les actes et les
occasions circonstancielles appartiendraient à l'essence des autres péchés
actuels.
Il faut répondre au premier argument, que le
bien requiert plus de choses que le mal, parce que le bien provient d'une cause
totale et entière, tandis quo le mal résulte de chaque défaut en particulier,
comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. i). C'est pourquoi il peut y avoir
péché soit qu'on fasse ce qu'on ne doit pas, soit que l'on ne fasse pas ce que
l'on doit. Mais il ne peut y avoir démérite qu'autant qu'onfait volontairement
ce qu'on doit. C'est pour cette raison que le mérite ne peut pas exister sans
l'acte, tandis que le péché peut exister sans cela.
Il faut répondre au second, qu'on dit qu'une
chose est volontaire non-seulement parce qu'elle appartient à l'acte de la
volonté, mais parce qu'il est en notre pouvoir de la faire ou de ne pas la
faire, comme le dit Aristote (Eth. lib. m, cap. 5). Par conséquent ie
non-vouloir peut être appelé volontaire, parce qu'il est au pouvoir de l'homme
de vouloir et de ne pas vouloir.
Il faut répondre au troisième, que le péché
d'omission est contraire au précepte affirmatif qui oblige toujours, mais non
pas à toujours (1). C'est pourquoi en cessant d'agir on ne pèche que pour le
temps où le précepte affirmatif oblige.
ARTICLE VI. — EST-IL CONVENABLE DE DÉFINIR
LE PÉCHÉ, UNE PAROLE, UNE ACTION, OU UN DÉSIR CONTRAIRE A LA LOI
ÉTERNELLE (2)?
1. Il semble qu'on définisse mal le péché quand
on dit que c'est une parole, une action ou un désir contraire à la loi
éternelle. Car ces trois mots : parole, action, désir, impliquent un acte
quelconque, comme nous l'avons dit (art. préc). Donc cette définition
n'embrasse pas toute espèce de péché.
2. Saint Augustin dit (Lib. de duabus anim.
cap. 11 et cap. 12) : Le péché estla volonté de retenir ou d'acquérir ce que la
justice défend. Or, la volonté est comprise dans la concupiscence, selon que la
concupiscence prise dans un sens large renferme toute espèce d'appétit. Donc il
aurait suffi de dire: le péché est un désir contraire à la loi éternelle, et il
ne fallait pas ajouter que c'est une parole ou une action.
3. Le péché consiste, à proprement parler, à se
détourner de sa fin. Car le bien et le mal se considèrent principalement par
rapport à la fin, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. i,
art. 3, et quest. xviii, art. 4 et 6). De là saint Augustin (De lib. arb. lib.
i, cap. ult.) définit le péché par rapport à la fin en disant que pécher n'est
rien autre chose que de négliger les biens éternels pour rechercher les biens
temporels. Et ailleurs (Quaest. lib. Lxxxni, quaest. 30) il dit que toute la
méchanceté de l'homme consiste à user des choses dont il doit jouir et à jouir
de celles dont il doit user. Or, dans la définition précédente il n'est fait
aucune mention de l'éloignement de l'homme par rapport à sa fin légitime. Donc
cette définition est incomplete.
' (1) Obligat semper, non ad semper, porte le
texte, c'est-à-dire que le précepte affirmatif ne nous permet jamais de faire
le contraire de ce qu'il commande 'obligat semper), mais il ne nous oblige pas
de lc pratiquer à toute heure (non obligat ad semper:. Il n'est obligatoire que
pour des temps déterminés.
(2) Saint Ambroise définit le péché une
transgression de la loi de Dieu (De Par. cap. viii) ; la définition de saint
Augustin revient à celle-là, mais elle exprime mieux ce qu'il y a de matériel
dans le péché.
4. On dit qu'une chose est défendue parce
qu'elle est contraire à la loi. Or, tous les péchés nesont pas mauvais, parce
qu'ils sontdéfendus, niais il y en a qui sont défendus, parce qu'ils sont
mauvais. Donc dans la définition générale du péché il ne fallait pas mettre
qu'il est contraire à la loi de Dieu.
5. Le péché signifie un mauvais acte de
l'homme, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (art. i huj. quaest.).
Or, le mal de l'homme c'est ce qui est contraire à la raison, comme le dit
saint Denis (De div. nom. cap. 4). Donc on aurait dû dire que le péché est
contraire à la raison plutôt que contraire ala loi
éternelle.
,
Mais c'est le contraire. Cette définition est
celle de saint Augustin (Cont. Faust, lib. xxii, cap. 27), et l'autorité de ce
père suffit pour l'établir.
CONCLUSION. — Le péché n'étant rien autre chose
qu'un acle humain mauvais, saint Augustin l'a bien défini en disant que c'est
une parole, une action ou un désir contraire à la loi éternelle.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
art. i), le péché n'est rien autre chose qu'un acte humain mauvais. Or, un acte
est humain parce qu'il est volontaire, comme nous l'avons prouvé (quest. i,
art. 1), soit qu'il soit volontaire parce qu'il émane de la volonté, comme
vouloir ou choisir; soit qu'il soit commandé par la volonté, comme les actes
extérieurs tels que la parole ou l'action. L'acte humain est mauvais parla même
qu'il n'a pas la mesure qu'il devrait avoir. Or, la mesure d'une chose se
considère toujours par rapporta une règle, et du moment où elle s'écarte de
cette règle elle est vicieuse. Il y a pour la volonté humaine deux sortes de
règles : l'une qui est prochaine et de même nature qu'elle, c'est la raison
humaine-, l'autre qui lui est supérieure et qu'on appelle la loi éternelle, qui
est en quelque sorte la raison divine. C'est pour ce motif que dans la
définition du péché saint Augustin fait entrer deux choses: l'une qui
appartient à la substance de l'acte humain qui est ce qu'il y a de matériel
dans le péché, et il la désigne par ces mots : parole, action, ou désir (i);
l'autre qui se rapporte à l'essence môme du mal et qui est en quelque sorte ce qu'il
y a de formel dans le péché, et c'est ce qu'il indique en ajoutant : contraire
à la loi éternelle.
Il faut répondre au premier argument, que
l'affirmation et la négation se ramènent au même genre, comme en Dieu Yengendré
et le non-engendré à la relation, d'après ce que dit saint Augustin (De Trin.
lib. v, cap. 6 et 7). C'est pourquoi il faut prendre pour une môme chose ce
qu'on dit et ce qu'on ne dit pas, ce qu'on tait et ce qu'on ne fait pas (2).
11 faut répondre au second, que la première
cause du péché consiste dans la volonté qui commande tous les actes
volontaires, les seuls qui puissent être des péchés. C'est pourquoi saint
Augustin definit quelquefois lc péché exclusivement d'après la volonté. Mais
comme les actes extérieurs appartiennent à la substance du péché, puisqu'ils
sont mauvais en eux-mêmes, comme nous l'avons dit (in corp. art. et quest. xx),
il a été nécessaire de mettre dans la définition du péché quelque chose qui
appartînt aux actes extérieurs (3).
Il faut répondre au troisième, que la loi
éternelle ordonne principalement etavant tout l'homme à l'égard de sa fin, et
par conséquent elle le dispose
(1) Ces
trois mots correspondent aux trois sortes de péchés qu'où appelle peccata
cordis, oris et operis, pensées, paroles et oeuvres.
(2) Les péchés d'omission sont donc par là même
compris dans cette définition. 11 en est de même du péché originel si on le
considère comme un acte que nous avons produit par la volonté d'un autre qui
nous est propre d'une certaine manière.
(3) C'était aussi utile pour écarter l'opinion
de ceux qui supposaient que les actes extérieurs n'étaient pas des péchés. Les
juifs croyaient le contraire et ne regardaient pas comme coupables les actes
intérieurs. Mais Jésus-Christ a lui-même
bien relativement aux moyens. C'est pourquoi en
disant : contraire à la loi éternelle; ces mots indiquent l'éloignement de
l'homme pour sa fin et tous les autres dérèglements que le péché implique.
11 faut répondre au quatrième, que quand on dit
que tout péché n'est pas un mal parce qu'il est défendu, on entend cela de la
défense portée par lc droit positif. Mais si on le rapporte au droit naturel
qui est contenu primitivement dans la loi éternelle et secondairement dans le
jugement naturel de la raison humaine, alors tout péché est mal parce qu'il est
défendu; car par là même que c'est une chose déréglée il répugne au droit
naturel (i j.
Il faut répondre au cinquième, que les
théologiens considèrent surtout le péché comme une offense contreDieu, tandis
que les philosophes le considèrent au point de vue de la morale comme contraire
à la raison. C'est pourquoi il est mieux de dire avec saint Augustin que le
péché est contraire à la loi éternelle que de dire qu'il est contraire ala
raison ; surtout quand on observe que la loi éternelle est notre guide à
l'égard de beaucoup de choses qui surpassent la raison humaine, par exemple à
l'égard de tout ce qui est de foi.
QUESTION LXXII.
DE LA DISTINCTION DES PÉCHÉS.
Après avoir parlé des vices et des péchés
considérés en eux-mêmes, nous avons à nous occuper de leur distinction. — A cet
égard neuf questions se présentent : 1° Les péchés se distinguent-ils
spécifiquement d'après leurs objets? — 2"De la distinction des péchés
spirituels et des péchés charnels. — 3" Distingue-t-on les péchés d'après
leurs causes ? — 4" Les distingue-t-on d'après les êtres contre lesquels
on les commet ?
—
5" Les distingue-t-on d'après la diversité de la peine? — 6°
Distingue-t-on les péchés d'omission des péchés de commission ? — 7° Les
distingue-t-on d'après les différentes sources d'où ils procèdent? — 8"
Les distingue-t-on d'après l'excès et le défaut ?
— 9° Les distingue-t-on d'après la diversité
des circonstances?
ARTICLE I. — les péchés diffèrent-ils
spécifiquement d'après leurs
OBJETS (2)?
1. Il
semble que les péchés ne diffèrent pas spécifiquement d'après leurs objets. Car
on dit que les actes humains sont bons ou mauvais principalement en raison de
leur rapport avec la fin, comme nous l'avons prouvé (quest. i, art.3, etquest.
xviii, art. i et 6). Par conséquent, puisque le péché n'est rien autre chose
qu'un acte humain mauvais, ainsi que nous l'avons dit (quest. préc. art. 1), il
semble que les péchés doivent se distinguer spécifiquement d'après leurs fins
plutôt que d'après leurs objets.
2. Le
mal étant une privation se distingue spécifiquement selon les différentes
espèces des contraires. Or, le péché est un mal dans le genre des actes
humains. Donc les péchés se distinguent spécifiquement plutôt d'après leurs
contraires que d'après leurs objets.
3. Si
les péchés différaient spécifiquement d'après leurs objets, il serait
impossible que la même espèce de péché sc rapportât à des objets divers. Or, on
trouve des péchés de cette nature, car l'orgueil réside dans les choses
condamné ces deux erreurs (Matth. v) : Omnis
qui irascitur fratri suo reus est judicio. Omnis qui viderit mulierem, etc;
(I) II n'y a donc pas de péché purement
philosophique, c'esl-ii-dirc qui n attaque que la raison sans offenser Dieu.
(2) Le sentiment que saint Thomas expose ici
est soutenu par tous les thomistes et par plusieurs autres théologiens ; mais
il y en a d'autres qui tirent cette distinction spécifique de la distinction
des vertus ou des préceptes auxquels les péchés sont opposés.
spirituelles aussi bien que dans les choses
corporelles, comme le dit saint Grégoire (Mor. lib. xxxiv, cap. 18), et
l'avarice porte également sur des choses de divers genres. Donc les péchés ne
se distinguent pas spécifiquement d'après leurs objets.
Mais c'est le contraire. Le péché est une
parole, une action ou un désir contraire à la loi de Dieu. Or, les paroles, les
actions ou les désirs se distinguent spécifiquement d'après la diversité
des^objets, puisque c'est par les objets qu'on distingue les actes, comme nous
l'avons dit (quest. xviii, art. 2). Donc les péchés se distinguent
spécifiquement d'après les objets.
CONCLUSION. — Puisque les actes humains
volontaires sur lesquels repose la distinction spécifique des péchés se
distinguent spécifiquement au moyen des objets, les péchés doivent
nécessairement se distinguer de la même manière.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. préc. art. G),l'essence du péché exige deux choses, un acte volontaire
et son dérèglement qui provient de ce qu'il s'écarte de la loi de Dieu. La
première de ces deux choses se rapporte directement au pécheur qui a
l'intention de produire tel acte volontaire à l'égard d'une matière déterminée,
mais la seconde, c'est-à-dire le dérèglement de l'acte, ne se rapporte
qu'accidentellement à l'intention de celui qui fait le péché. Car, comme le dit
saint Denis (De div. nom. cap. 4), personne n'a l'intention de mal faire quand
il agU. Or, il est évident que chaque chose tire son espèce de ce qu'elle est
par elle-même, mais non de ce qu'elle est par accident; parce que ce qui est
accidentel se trouve en dehors de la nature de l'espèce. C'est pourquoi les
péchés se distinguent spécifiquement plutôt de la part des actes volontaires
que de la part de- ce qu'il y a en eux de déréglé. Et comme les actes volontaires
se distinguent spécifiquement d'après leurs objets, ainsi que nous l'avons
prouvé (quest. xviii, art. 2), il s'ensuit que les péchés se distinguent aussi,
à proprement parler, de la même manière.
Il faut répondre au premier argument, que la fin
a principalement la nature du bien; c'est pourquoi elle se rapporte à l'acte de
la volonté qui est ce qu'il y a de primordial dans toute espèce de péché, comme
son objet; par conséquent, que les péchés diffèrent d'après leurs objets ou
d'après leurs fins, cela revient au môme.
Il faut répondre au second, que le péché n'est
pas une pure privation, mais c'est un acte qui manque de l'ordre qu'il devrait
avoir. C'est ce qui fait qu'on distingue spécifiquement les péchés plutôt
d'après l'opposition de leurs objets, quoiqu'en les distinguant d'après les
vertus opposées cela revienne au même; car les vertus se distinguent aussi
spécifiquement d'après leurs objets (1), comme nous l'avons dit (quest. lx,
art. 5).
11 faut répondre au troisième, que rien
n'empêche que dans des choses diverses qui different d'espèce ou de genre on ne
trouve qu'un seul objet formel d'où le péché tire son espèce. Ainsi l'orgueil
cherche à exceller à l'égard de différentes choses, et l'avarice recherche
l'abondance des biens qui servent aux divers usages de la vie (2).
ARTICLE II. — est-il convenable de distinguer
les téciiés spirituels des péchés charnels (3)?
1. Il semble qu'on distingue à tort les péchés
spirituels des péchés
(f) On voit que les théologiens sont tons
d'accord au fond et que leur division porte plus sur la forme que sur le fond.
- Le même péché peut avoir pour olijet des
matières différentes, mais il donne à tontes le môme caractère. Ainsi
l'orgueilleux fait tout et s'occupe de tout au même point de vue. Il en est de
même de l'avare.
(3) L'Ecriture indique cette distinction (I.
Joan. ii) : Omne quod est in mundo, aut concupi»'
charnels. Car l'Apôtre dit (Gai. v, 19) : //
est aisé de connaître les oeuvres de la chair; ce sont : la fornication,
l'impureté, l'impudicité, la haine, Vir dotât rie, les empoisonnements, les
inimitiés, etc. D'où il semble qu'il appelle oeuvres de la chair loi is les
genresdepéché.Ór,on appelle péchés charnel s ces mémos oeuvres. Donc on ne doit
pas les distinguer des péchés spirituels.
2. On
]lèche selon qu'on suit les voies de la chair, d'après ces paroles de l'Apôtre
(Rom. viii, 13) : Si vous vivez selon la chair vous mourrez; mais si vous
mortifiez par l'esprit les oeuvres de la chair, vous vivrez. Or, vivre selon la
chair ou marcher selon ses voies paraît être de l'essence du péché charnel.
Donc tous les péchés sont charnels, et il n'y a pas lieu de distinguer les
péchés charnels des péchés spirituels.
3. La
partie supérieure de l'âme qui est l'intelligence ou la raison prend le nom
d'esprit, d'après ces paroles de l'Apôtre (Eph. iv, 23) : Renouvelez-vous dans
l'esprit de votre âme. Le mot esprit signifie ici raison, comme le dit la glose
(interi, et ord.). Or, tout péché que l'on commet selon la chair procède de la
raison par le consentement, parce que c'est à la raison supérieure â consentir
à l'acte du péché, comme nous le verrons (quest. iaxiv, art. 7). Donc les mêmes
péchés sont tout à la fois charnels et spirituels, et on ne doit pas par conséquent
les distinguer les uns des autres.
4. S'il
y a des péchés qui soient spécialement charnels, il semble qu'on doive surtout
entendre par là les péchés que l'on commet contre son propre corps. Or, comme
le dit l'Apôtre (I. Cor. vi, 18) : Quelque autre péché que l'homme commette, il
est hors du corps ; mais celui qui fait la fornication pèche contre son propre
corps. Donc il n'y aurait que la fornication qui serait un péché charnel,
quoique cependant le même apôtre (Eph. v) place aussi l'avarice au nombre de
ces sortes de péchés.
Mais c'est le contraire. Saint Grégoire dit
(Mor. lib. xxxi, cap. 17) que parmi les sept péchés capitaux il y en a cinq qui
sont spirituels et deux qui sont charnels.
CONCLUSION. — Puisque les péchés tirent leur
espèce de leurs objets ou de leurs lins, il est convenable qu'on appelle
spirituels les péchés qui se consomment dans la délectation corporelle.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), les péchés tirent leur espèce de leurs objets. Or, tout péché
consiste dans le désir d'un bien changeant qu'on recherche d'une manière
déréglée, et par conséquent dans lequel on se délecte au delà des bornes une
fois qu'on le possède. Or, il y a deux sortes de délectation, comme nous
l'avons vu (quest. xxxi^ art. 3). Il y a une délectation de l'âme qui réside
uniquement dans la perception de la chose que l'on ambitionne. On peut aussi
lui donner le nom de délectation spirituelle, comme quand on se délecte de la
louange des hommes ou de quelque autre chose semblable. Il y a une autre
délectation corporelle ou naturelle qui réside dans le contact des sens et
qu'on peut aussi appeler une délectation charnelle. Ainsi donc les péchés qui
se consomment dans la délectation spirituelle portent le nom de péchés
spirituels, et ceux qui se consomment dans la délectation charnelle portent le
nom de péchés charnels. Telle est la gourmandise qui a pour terme le plaisir
qu'on trouve dans le boire et le manger, et telle est la luxure qui a pour
objet les plaisirs des sens. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre (II. Cor. vu, 1)
: Purifions-nous de toutes les souillures de la chair et de l'esprit.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme le dit la glose (ord.
centia carnis est, aut concupiscentia oculorum,
aut superbia vito?. (If Cor. in) : Mundemus nos ab omni inquinamento carnis et
spiritus.
ex xiv de civ. Dei, cap. 11), l'Apôtre appelle
ces vices des oeuvres de la chair, non parce qu'ils se consomment dans les
plaisirs des sens, mais le mot chair désigne ici l'homme qui, quand il vit
d'après lui-môme, vit selon la chair, comme le dit saint Augustin [De civ. Dei,
lib. xiv, cap. 3). La raison en est que tous les défauts de ía raison humaine
ont en quelque sorte leur principe dans les sens charnels.
La réponse au second argument est par là môme
évidente.
Il faut répondre au troisième, que dans les
péchés charnels il y a un acte spirituel, c'est-à-dire un acte de raison, mais
la délectation de la chair est la fin de ces péchés, et c'est de là qu'ils
tirent leurs noms.
Il faut répondreau quatrième, que, comme le dit
la glose (ordin.), l'âme est l'esclave du corps spécialement dans le péché de
fornication, au point que l'homme ne peut pas en ce moment penser à autre
chose. Mais la délectation de la gourmandise, bien qu'elle soit charnelle,
n'absorbe pas ainsi la raison. — Ou bien on peut dire que ce péché est une
injure faite au corps puisqu'il le souille honteusement-, etc'estpour ce motif
qu'on dit que l'homme ne pèche spécialement contre son corps que par ce péché.
L'avarice qu'on place au nombre des péchés charnels se prend pour l'adultère
qui est une usurpation injuste de l'épouse d'autrui. — Ou enfin on peut encore
répondre que l'objet dans lequel l'avare se délecte est corporel, et sous ce
rapport on range ce vice parmi les péchés charnels. Mais la délectation
elle-même appartient à l'esprit et non à la chair, et c'est pour cette raison
que saint Grégoire dit (Mor. lib. xxxi, cap. 17) que l'avarice est un péché
spirituel.
ARTICLE III. —LES PÉCHÉS SE DISTINGUENT-ILS
SPÉCIFIQUEMENT D'APRÈS
LEURS CAUSES?
1. Il
semble que les péchés se distinguent spécifiquement d'après leurs causes. Car
une chose tire son espèce de la même source que son être. Or, les péchés tirent
leur être de leurs causes. Donc ils tirent de là 'leur espèce, et par
conséquent ils diffèrent spécifiquement selon la diversité de leurs causes.
2. La
cause matérielle semble être de toutes les causes celle qui se rapporte le
moins à l'espèce. Or, l'objet est à l'égard du péché comme sa cause matérielle.
Donc puisque les péchés se distinguent spécifiquement d'après leurs objets, il
semble qu'ils se distinguent spécifiquement à plus forte raison d'après leurs
autres causes.
3.
Saint Augustin à l'occasion de ces paroles du Psalmiste (Ps. lxxlx,17) :
Cette vigne a été toute brûlée par le feu et renversée, dit que tout péché
provient de la crainte qui produit une fausse humilité ou de l'amour qui excite
une flamme impure; et il est écrit (I. Joan, n, 16) que tout ce qui est dansée
monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de
la vie. Or, on dit qu'une chose est dans le monde à cause du péché, en ce sens
que par le mot de monde on désigne ceux qui l'aiment, selon l'observation de
saint Augustin [Sup. Joan. Tract, u int.med.et/m.).Saint Grégoire
distingueaussi tous les péchés d'après les sept péchés capitaux (Mor. lib.
xxxi, cap. 17). Toutes ces distinctions se rapportant aux causes des péchés, il
semble donc que les péchés diffèrent spécifiquement d'après la diversité de
leurs causes.
Mais c'est le contraire. D'après cela tous les
pochés seraient de la même espèce, puisqu'ils résultent tous d'une seule et
même cause. Car il est écrit (Eccl. x, 15) : Que V orgueil est le commencement
de tout péché. Et saint Paul dit (I. ad Tim. cap. 10) que la cupidité est la
racine de tous les maux. Or, il est évident qu'il y a différentes espèces de
péchés. Donc les péchés ne se distinguent pas spécifiquement d'après la
diversité de leurs causes.
CONCLUSION. — Les péchés se distinguent
spécifiquement, non d'après leurs différentes causes actives ou motrices, mais
d'après les lins diverses que se proposent ceux qui pèchent, et la volonté est
mue par ces fins comme par ses objets.
Il faut répondre que, puisqu'il y a quatre
genres de causes, elles s'attribuent de différentes manières aux divers sujets.
Car la cause formelle et la cause matérielle se rapportent proprement à la
substance de la chose-, c'est ce qui fait que les substances se distinguent en
genre et en espèce d'après leur forme et leur matière. L'agent et la fin (1)
regardent directement le 'mouvement et l'opération. C'est pour cela que les
mouvements et les opérations se distinguent spécifiquement d'après ces sortes
de causes. Mais ils se distinguent encore de différentes manières. Car les
principes actifs naturels sont toujours déterminés aux mêmes actes ; c'est ce
qui fait que la diversité d'espèce dans les actes naturels se considère
non-seulement d'après les objets qui sont leurs fins ou leurs termes, mais
encore d'après leurs principes actifs. Ainsi échauffer, refroidir sont des
actions spécifiquement distinctes en raison du froid et du chaud. Mais dans les
actes volontaires, tels que sont les actes des péchés, les principes actifs ne
se rapportent pas nécessairement à un seul et même acte. C'est pourquoi du même
principe actif ou du même moteur il peut sortir différentes espèces de péché.
Ainsi la crainte qui produit une fausse humilité peut faire qu'un homme vole,
qu'il tue, qu'il abandonne le troupeau qui lui a été confié; et ces mêmes
choses peuvent être la conséquence d'un amour mal ordonné. D'où il est évident
que les péchés ne diffèrent pas spécifiquement d'après leurs différentes
causes, actives ou motrices, mais qu'ils ne diffèrent que d'après la diversité
de leur cause finale, parce que la fin est l'objet de la volonté. Car nous
avons montré (quest. i, art. 3, et quegt. xviii, art. 4 et 6) que les actes
humains tirent leur espèce de leur fin.
Il faut répondre au premier argument, que les
principes actifs n'étant pas, dans les actes volontaires, déterminés à une
seule chose, ils sont insuffisants pour produire des actes humains, à moins que
la volonté ne les y détermine au moyen de la fin qu'elle a en vue, comme le
prouve Aristote (Met. lib. ix text. 45 etl6). C'est pourquoi l'être et l'espèce
du péché proviennent de la fin.
Il faut répondre au second, que les objets par
rapport aux actes extérieurs sont la matière sur laquelle ils s'occupent (2),
mais par rapport à l'acte intérieur de la volonté ils en sont les fins, et à ce
titre ils spécifient l'acte. Quoique comme matière ils aient la nature des
termes qui spécifient les mouvements, comme le dit Aristote (Phys. lib. v,
text. 4; Eth. lib. x, cap. 4), néanmoins ces termes ne spécifient les
mouvements queparce qu'ils ont la nature de la fin.
Il faut répondre au troisième, que ces
divisions des péchés n'ont pas pour objet de distinguer leurs espèces-, elles
n'ont été établies que pour faire connaître leurs différentes causes.
ARTICLE IV. — est-il convenable de distinguer
trois sortes de péché : l'un contre dieu, l'autre contre soi-même, et le
troisième contre le prochain?
i. Il semble que l'on ait tort de distinguer le
péché en péché contre Dieu, contre soi-même et contre le prochain. Car ce qui
est commun à tout péché ne doit pas dans la division du péché être considéré
comme une partie. Or, il est commun à tout péché d'être contre Dieu, puisque
dans la définition du péché on appelle ainsi ce qià est contraire à la loi de
Dieu, comme
(I) C'est-à-dire la cause efficiente et la
cause finale.
(2) C'est ce que l'Ecole appelle materia circa
quam.
nous l'avons dit (quest. lxxi, art. G). Donc
dans la division du péché on ne doit pas l'aire du péché contre Dieu une partie
distincte.
2. Toute division doit se faire par les
contraires. Or, ces trois genres de péché ne sont pas opposés ; car quiconque
pèche contre le prochain pèche contre lui-môme et contre Dieu. Donc on a tort
de diviser ainsi le péché en trois parties.
3. Ce qui est extrinsèque à un objet ne
constitue pas son espèce. Or, Dieu et le prochain sont en dehors de nous. Donc
les péchés ne sont pas spécifiquement distingués de la sorte. Par conséquent on
a tort de diviser ainsi le péché en trois parties.
Mais c'est le contraire. Saint Isidore, dans
son livre Du souverain bien, dit en distinguant les péchés que l'homme pèche
contre lui-même, contre Dieu et contre le prochain.
CONCLUSION. — Puisque tous les péchés sont des
actions déréglées qui faussent les rapports que l'homme doit avoir envers Dieu,
envers lui-même et envers le prochain, c'est avec raison qu'on distingue les
péchés en péchés contre Dieu, contre soi-même et contre le prochain.
II faut répondre, que comme nous l'avons dit
(quest. lxxi, art. 4 et 6), le péché est un acte contraire à l'ordre. Or, il
doit y avoir dans l'homme trois sortes d'ordre. L'un est réglé par la raison,
en ce sens que toutes nos actions et toutes nos passions doivent avoir la
raison pour règle et pour mesure. L'autre se rapporte à la loi divine qui doit
diriger l'homme en toutes choses. Ces deux espèces d'ordre seraient bien
suffisantes, si l'homme était naturellement un être solitaire. Mais comme ii
est par nature politique et social, comme le prouve Aristote (Polit, lib. i,
cap. 11), il est nécessaire qu'il y ait un troisième ordre qui règle l'homme
par rapport à ses semblables avec lesquels il doit vivre. Le premier de ces
ordres contient le second et le surpasse. Car tout ce qui est contenu dans
l'ordre de la raison est contenu dans l'ordre de Dieu lui-même, mais il y a des
choses contenues dans l'ordre de Dieu qui surpassent la raison humaine; telles
sont les choses de foi (1) qui ne sont dues qu'à Dieu. Delà on dit que celui
qui pèche sous ce rapport pèche contre Dieu ; tels sont les hérétiques, les
sacrilèges et les blasphémateurs. De même le second ordre renferme le troisième
et le surpasse. Car dans tous nos rapports avec le prochain il faut que la
raison nous dirige. Mais dans certaines circonstances la raison nous règle
seulement par rapport à nous, mais non par rapport au prochain. Et si l'homme
pèche de cette manière on dit qu'il pèche contre lui-même, comme le font le
gourmand, le luxurieux et le prodigue (2) -, tandis que quand l'homme pêche
dans ses rapports avec ses semblables, on dit qu'il pèche contre le prochain,
comme le voleur et l'homicide (3). Ces rapports de l'homme avec Dieu, avec le
prochain et avec lui-môme étant des choses diverses , cette distinction des
péchés repose par conséquent sur les objets qui diversifient l'espèce des
péchés, et elle résulte à proprement parler de la diversité de leurs espèces.
Car les vertus auxquelles les péchés sont contraires se distinguent
spécifiquement d'après cette différence (4), puisqu'il est évident d'après ce
que nous avons dit (quest. lxii, art. 1, 2 et 3) que les vertus théologales
ordonnent l'homme par rapport à Dieu ; la tempérance et la force l'ordonnent
par rapport à lui-même et la justice par rapport au prochain.
(f) En général toutes les vertus théologales.
(2)
L'homme agit alors contre les vertus de la
tempérance et de la continence.
(3) C'est la justice qui est blessée.
(4) La diversité spécifique des objets reposant
sur la diversité spécifique des vertus auxquelles ils se rapportent, plusieurs
théologiens se sont arrêtés pour ce motif à ce mode de distinction.
Il faut répondre m premier argument, que pécher
contre Dieu, selon que l'ordre qui se rapporte à Dieu renferme tout l'ordre
humain, c'est une chose commune à toute espèce de péché -, mais si l'on blesse
cet ordre selon qu'il surpasse les deux autres, alors le péché contre Dieu
devient un péché d'un genre spécial (4).
Il faut répondre au second, que quand on
distingue l'une de l'autre deux choses dont l'une renferme l'autre, la
distinction porte non sur ce qui est commun à toutes les deux, mais sur ce que
l'une surpasse l'autre; c'est ce que rend évident la division des nombres et
des figures. Car on ne divise le triangle en carré qu'autant qu'il le surpasse,
et il en faut dire autant des nombres trois et quatre (2j.
Il faut répondre au troisième, que Dieu et le
prochain, bien qu'ils soient des choses extérieures par rapport au pécheur, il
n'en est pas de même par rapport à l'acte du péché. Car ils sont à cet acte
comme ses objets propres.
ARTICLE V. — LA DIVISION DES PÉCHÉS QUI
REPOSE SUR LA PEINE EN D1VERS1FIE-T-ELLE L'ESPÈCE?
4. Il semble que la division des péchés qui
repose sur la peine diversifie l'espèce ; comme quand on divise le péché en
péché véniel et eu péché mortel. Caries choses qui diffèrent infiniment ne
peuvent être de la même espèce, ni du même genre. Or, le péché véniel et le
péché mortel diffèrent à l'infini; car le péché véniel ne mérite qu'une peine
temporelle et le péché mortel une peine éternelle, et la mesure de la peine
répond à l'étendue de la faute, d'après ces paroles de l'Ecriture (Dent, xxv,
2) : Les coups seront proportionnés à la faute. Donc le péché véniel et le
péché mortel ne sont pas du même genre, et on ne doit pas dire qu'ils sont de
la même espèce.
2. Il y a des péchés qui sont mortels dans leur
genre, comme l'homicide et l'adultère; d'autres qui sont véniels dans leur
genre, comme une parole oiseuse, un ris superflu. Donc le péché véniel et le
péché mortel ne sont pas de la même espèce.
3. Ce que l'acte vertueux est à la récompense,
le péché l'est à la peine. Or, la récompense est la fin de l'acte vertueux.
Donc la peine est aussi celle du péché. Et comme les péchés se distinguent
spécifiquement d'après leurs fins, ainsi que nous l'avons dit fart. 4 huj.
quaest. ad 4), il s'ensuit qu'ils se distinguent de la même manière d'après la
peine qu'ils méritent.
Mais c'est le contraire. Ce qui constitue
l'espèce d'une chose a la priorité sur elle, comme les différences spécifiques.
Or, la peine suit la faute comme son effet. Donc la différence spécifique des
péchés ne repose pas sur la peine qu'ils méritent.
CONCLUSION. — Puisque clans le péché la peine
est un accident par rapport à celui qui pèche, la différence du péché véniel et
du péché mortel, ou toute autre, prise d'après la peine, ne peut pas distinguer
les espèces de péchés.
11 faut répondre qu'il y a deux sortes de
différence entre les choses qui ne sont pas de même espèce. L'une constitue la
diversité des espèces ; cette différence ne se rencontre jamais que dans des
êtres d'espèce diverse (3), comme le raisonnable et X irraisonnable ; X animé
et X inanimé. L'autre différence résulte de la diversité d'espèce. Quoiqu'elle
soit la conséquence de la diversité d'espèce dans certains êtres, cette
différence cependant peut se rencontrer dans d'autres qui sont de la même
espèce. Ainsi le blanc et
(1) Comme le sacrilège.
(2) Le nombre quatre est d'une autre espèce que
le nombre trois parce qu'il le surpasse d'une
uni-
té ; de même le péché contre Dieu est d'une
autre
espèce que lc péché contre l'homme parce que la
loi divine surpasse la raison humaine.
(3) Elle ne peut pas se trouver dans des
individus de la même espèce.
le noir sont une conséquence de la diversité
d'espèce du corbeau et du cygne; néanmoins cette différence se rencontre dans
les hommes de la môme espèce. Il faut donc dire que la différence du péché
véniel et du péché mortel, ou toute autre différence qui se prend de la nature
même de la peine, ne peut pas être une différence constitutive de la diversité
de l'espèce. Car ce qui est accidentel ne constitue jamais l'espèce. Or, ce qui
existe en dehors de l'intention de l'agent est accidentel, comme le prouve
Aristote (Phys. lib. n, text. 50). Et comme la peine est évidemment en dehors
de l'intention de celui qui pèche, il s'ensuit qu'elle se rapporte
accidentellement au péché de la part du pécheur. Mais elle s'y rapporte
extérieurement, c'est-à-dire par l'effet de la justice du juge qui inflige des
châtiments divers selon les différentes espèces de péché. D'où l'on voit que la
différence qui repose sur la nature de la peine peut être la conséquence de la
diversité d'espèce des péchés, mais qu'elle ne la constitue pas. Ainsi la
différence du péché véniel et du péché mortel résulte de la diversité du
dérèglement qui est le complément même du péché. Car il y a deux sortes de
dérèglement : l'un qui provient de ce qu'on se soustrait au principe d'ordre;
l'autre qui résulte de ce que tout en sauvegardant le principe d'ordre on
manque à ce qui est après lui (1 ). C'est ainsi que dans le corps de l'animal
il y a quelquefois une perturbation dans la complexion qui va jusqu'à détruire
le principe vital, et alors c'est la mort; d'autres fois sans détruire le
principe de la vie il y a désordre dans les humeurs, et alors c'est la maladie.
Or, le principe de tout l'ordre dans les choses morales, c'est la fin dernière
qui est aux choses pratiques ce qu'un principe indémontrable est aux choses
spéculatives, comme le dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 8). Par conséquent
quand le péché jette le trouble dans l'âme au point de la détourner de sa fin
dernière, qui est Dieu, à qui elle est unie par la charité, alors il est
mortel. Mais quand ce désordre ne va pas jusqu'à la détourner de Dieu, il est
véniel. Car, comme dans les corps le trouble de la mort qui résulte de
l'é-loignement du principe vital est naturellement irréparable, tandis qu'on
peut remédier aux désastreux effets de la maladie, parce que le principe de vie
est conservé, ainsi il en est des choses qui se rapportent à l'âme. En effet
dans les choses spéculatives celui qui se trompe sur les principes ne peut pas
être persuadé, tandis que quand on se trompe tout en sauvegardant les principes,
on peut être ramené par ces principes mêmes à la vérité. De même en matière
pratique celui qui en péchant se détourne de sa fin dernière fait, autant que
la nature du péché le comporte, une chute irréparable; c'est pourquoi l'on dit
qu'il pèche mortellement et qu'il doit être éternellement puni. Mais celui qui
pèche sans se détourner de Dieu, fait une faute réparable d'après la nature
même du péché, parce qu'en ce cas le principe est sauvé. C'est pourquoi on dit
qu'il pèche véniellement, parce qu'il ne pèche pas au point de mériter un
châtiment qui n'ait pas de fin.
Il faut répondre au premier argument, que le
péché mortel et le péché véniel diffèrent à l'infini relativement à
l'éloignement de Dieu, mais il n'en est pas de même quand on les considère dans
leur rapport avec l'objet d'où le péché tire son espèce. Par conséquent rien
n'empêche que l'on ne rencontre dans la môme espèce un péché mortel et un péché
véniel. Ainsi le mouvement premier en matière d'adultère est un péché véniel
(2), et une
(t ) On n'attaque pas alors le principe
directement, niais on le blesse dans une de ses consÓT quences plus ou moins
éloignées.
(2i Tandis que ce crime est un péché mortel en
lui-même. Il n'est véniel dans ce cas qu'à cause du défaut du consentement.
parole oiseuse, qui le plus souvent est une
faute vénielle, peut être un péché mortel (4).
Il faut répondre au second, que de ce qu'on
rencontre des péchés qui sont mortels de leur genre, et d'autres qui sont
véniels, il s'ensuit que cette différence est une conséquence de la diversité
spécifique des péchés (2), mais cela ne prouve pas qu'elle la produise. Au
reste cette différence peut se rencontrer dans des choses qui sont de la même
espèce, comme nous l'avons observé (in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que la
récompense est dans l'intention de celui qui mérite et qui fait un acte de
vertu -, tandis que le châtiment n'est pas dans l'intention de celui qui pèche,
mais il est plutôt contraire à sa volonté. Il n'y a donc pas de parité.
ARTICLE VI. — le péché de commission et le
péché domission sont-ils d'une espèce diffékente?
4. Il semble que le péché de commission et le
péché d'omission ne soientpas de la même espèce. Car l'Apôtre oppose le mot
délit 'delictum) au mot péché [peccatum), quand il dit (Ephes. ii, 4) : Lorsque
vous étiez morts à vos délits et à vos péchés. Dans l'explication de ce passage
la glose (interi.) ditqu'ily b, délit quand on ne fait pas ce qui est commandé,
et qu'il y apéché quand on fait ce qui est défendu. D'où il est manifeste que
le mot délit désigne le péché d'omission, etlemot^éc/té le péché de commission.
Ils diffèrent donc d'espèce, puisque l'Apôtre les oppose l'un à l'autre comme
étant d'espèce différente.
2. Il est dans la nature même du péché d'être
en opposition avec la loi de Dieu, car ce sont les mots qu'on fait entrer dans
sa définition, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. lxxi,
art. C). Or, dans la loi de Dieu les préceptes affirmatifs qu'on transgresse
par le péché d'omission sont autres que les préceptes négatifs que l'on
transgresse par le péché de commission. Donc le péché d'omission et celui de
commission ne sont pas de la même espèce.
3. L'omission et la commission diffèrent comme
l'affirmation et la négation. Or, l'affirmation et la négation ne peuvent pas
être d'une seule et même espèce; caria négation n'a pas d'espèce, puisque,
comme le dit Aristote (Phys. lib. iv, text. 67), le non-être n'a ni espèce, ni
différence. Donc l'omission et la commission ne peuvent pas être d'une seule et
même espèce.
Mais c'est le contraire. L'omission et la
commission se rencontrent dans la même espèce de péché. Car l'avare ravit le
bien d'autrui, ce qui est un péché de commission, et il ne donne pas le sien à
ceux auxquels il doit le donner; ce qui est un péché d'omission. Donc
l'omission et la commission ne diffèrent pas d'espèce.
CONCLUSION. — Puisque les péchés de commission
et d'omission procèdent du même motif et se rapportent à la même tin (car
l'avare prend et ne donne pas ce qu'il doit donner en vue d'accumuler de
l'argent), il est constant que si l'on considere les objets d'ou l'on doit
tirer la distinction propre et formelle des péchés, ils ne diffèrent pas
spécifiquement ; mais ils diffèrent si on prend l'espèce dans un sens plus
large et qu'on l'entende matériellement.
(1) Par
suite des circonstances ou de l'intention.
(2)
Quàndles théologiens cherchent h établir la différence spécifique des
péchés, c'est précisément pour arriver à distinguer ceux qui sont mortels de
ceux qui sont véniels. On ne peut donc pas s'appuyer sur ces deux sortes de
péché pour fonder cette différence.
Il faut répondre que dans les péchés il y a
deux sortes de différence, l'une matérielle et l'autre formelle. La différence
matérielle se considère d'après l'espèce naturelle des actes coupables, tandis
que la différence formelle se prend du rapport de l'acte avec la fin qui lui
est propre et qui est aussi son propre objet. De là il arrive qu'il y a des
actes qui sont matériellement d'une espèce différente et cependant qui
appartiennent formellement à la même espèce de péché, parce qu'ils se
rapportent à la même fin. Ainsi juguler, lapider, perforer appartiennent à la
même espèce d'homicide, quoique ces actes soient par leur nature d'espèce
différente. Par conséquent si nous parlons matériellement de l'espèce du péché
d'omission et de commission, ils diffèrent spécifiquement, en prenant toutefois
le mot espèce dans son sens large, c'est-à-dire selon qu'il est applicable à la
négation ou à la privation. Mais si nous parlons de l'espèce du péché
d'omission et de commission prise formellement, alors ils ne diffèrent pas
spécifiquement, parce qu'ils se rapportent à la même fin et procèdent du même
motif (1). Car l'avare, pour amasser de l'argent, prend et ne donne pas ce
qu'il doit donner. De même le gourmand , pour satisfaire sa gourmandise, mange
des choses superflues et omet les jeûnes qu'on doit observer; et l'on peut en
dire autant de tous les autres vices. Car dans la réalité la négation repose
sur une affirmation qui est en quelque sorte sa cause. C'est pour cela que dans
l'ordre naturel la raison qui fait que le feu échauffe fait aussi qu'il ne
refroidit pas.
Il faut, répondre au premier argument, que
cette division d'après laquelle on distingue le péché de commission du péché
d'omission ne repose pas sur la diversité des espèces formelles, mais sur la
diversité des espèces matérielles, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au second, qu'il a été nécessaire
de mettre dans la loi de Dieu divers préceptes affirmatifs et négatifs pour
mener insensiblement les hommes à la vertu, en les éloignant d'abord du mal, ce
qui est l'objet des préceptes négatifs, et en leur faisant ensuite faire le
bien, ce qui est l'objet des préceptes affirmatifs. Ainsi les préceptes
affirmatifs et négatifs n'appartiennent pas à différentes vertus, mais à divers
degrés de vertu, et par conséquent il n'est pas nécessaire qu'ils soient
opposés à des péchés de différente espèce. D'ailleurs le péché ne tire pas son
espèce de ce qu'il détourne de Dieu celui qui le commet, parce que sous ce
rapport c'est une négation ou une privation, mais il tire son espèce de l'objet
auquel il se rapporte comme acte. Par conséquent les péchés ne sont pas
spécifiquement divers d'après les.différents préceptes de la loi (2).
Il faut répondre au troisième, que cette
objection repose sur la diversité matérielle de l'espèce. Cependant il faut
savoir que la négation, quoiqu'elle n'ait pas d'espèce à proprement parler,
rentre néanmoins dans une espèce quelconque, parce qu'elle se ramène aune
affirmation dont elle est l'effet (3).
ARTICLE VII. — EST-IL CONVENABLE DE
DISTINGUER LE PÉCHÉ DU COEUR, DE LA DOUCHE ET DE L'OEUVRE (A) ?
í. Il semble qu'on ait tort de diviser le péché
en péché du coeur, de la bouche et de l'oeuvre. Car saint Augustin distingue
dans le péché trois de-
( I ) Us ne différent pas d'espèce parce qu'ils
sont opposés à la même vertu et de la même manière, selon le langage des
théologiens
(2) Ils ne lc sont qu'autant que ces préceptes
sc rapportent à des vertus différentes ou à la même vertu considérée sous des
rapports différents.
(5) Ainsi la cause que le feu ne refroidit pas
c'est qu'il échauffe.
(4) Ces trois degrés du péché sont indiqués par
ce passage de l'Evangile (Matth, v) : Audistis quia dictum est antiquis : non
occides. Ego autem dico vobis quod omnis qui irascitur patri suo, etc.
grés (De Trin. lib. xii, cap. 12) : le premier
quand on éprouve un certain attrait pour les choses charnelles ; ce qui est un
péché de pensée; le second quand on se contente de la seule délectation de la
pensée; le troisième quand on décide ce qu'on doit faire et qu'on y consent.
Or, ces trois choses appartiennent au péché du coeur. Donc on a eu tort d'en
faire un genre de péché.
2. Saint Grégoire distingue (Moral, lib. iv,
cap. 25) quatre degrés dans le péché: le premier quand la faute est cachée au
fond du coeur, le second quand elle se produit extérieurement; le troisième
quand elle est fortifiée par l'habitude; le quatrième quand l'homme va jusqu'à
trop présumer de la miséricorde divine ou jusqu'au désespoir. Ainsi il ne
distingue pas le péché de l'oeuvre du péché de la bouche, et il ajoute à la
distinction que nous avons établie deux autres degrés ou deux autres espèces de
péchés. Donc la première division a été mal faite.
3. Le péché ne peut être dans la bouche ou dans
l'oeuvre qu'il n'ait été auparavant produit dans le'coeur. Donc ces péchés sont
de la même espèce, et l'on ne doit pas ainsi les diviser par opposition les uns
aux autres.
Mais c'est le contraire. Saint Jérôme dit à
propos de ce passage d'Ezé-chiel : Cum compleveris expiationem (cap. xliii)
qu'il y a trois péchés généraux auxquels le genre humain est sujet ; car nous
péchons ou par pensée, ou par parole, ou par action.
CONCLUSION. — Tout péché se divise en péché du
coeur, de la bouche et de l'action, non comme en autant d'espèces complètes,
puisque le péché n'est consommé que par l'action, mais d'après les divers
degrés dont le même péché est susceptible aans son espèce.
11 faut répondre qu'il y a des choses qui
diffèrent spécifiquement de deux manières : 1° parce que l'une et l'autre
forment une espèce complète, comme le boeuf etle cheval sontd'espèce
différente. 2° On peut considérer la diversité d'espèce d'une chose d'après les
divers degrés de sa formation et du mouvement qui la produit. Ainsi bâtir c'est
faire complètement une maison ; en placer les fondements et élever des murs, ce
sont des espèces incomplètes, comme le prouve Aristote (Eth. lib. x, cap. 4).
On peut dire la môme chose de la génération des animaux. Ainsi quand on divise
le péché en trois parties, le péché de la bouche, du coeur et de l'action, on
ne regarde pas ces différentes espèces comme complètes ; car le péché se
consomme par l'action, et par conséquent le péché d'action représente une
espèce complète. Mais à son début le péché a en quelque sorte son fondement
dans le coeur ; son second degré est dans les paroles, c'est-à-dire dans cette
disposition qui porte l'homme à manifester ses sentiments intérieurs; enfin le
troisième degré consiste dans la consommation de l'action. Par conséquent ces
trois choses diffèrent selon les divers degrés du péché. Toutefois il est
évident qu'elles appartiennent toutes trois à une seule et même espèce de péché
qui est parfaite, puisqu'elles procèdent du même motif. Car celui qui s'irrite
par là même qu'il désire se venger, est d'abord troublé dans son coeur ; il
s'échappe ensuite en paroles injurieuses, enfin il en vient aux actions
nuisibles. 11 en est de môme évidemment de la luxure et de tout autre péché.
Il faut répondre au premier argument, que tout
péché du coeur est un péché secret, et sous ce rapport il ne renferme qu'un
degré, mais qui se divise en trois autres : la pensée, la délectation et le
consentement.
Il faut répondre au second, que le péché de
parole et le péché d'action ont de commun la publicité ou la manifestation ;
c'est pour cela que saint Grégoire (loc. cit. in arg.) les comprend sous un même
chef. Mais saint Jérôme
(loc. cit. in arg. sed contra.) les distingue
parce que dans le péché de bouche on sc propose principalement et uniquement la
manifestation delà pensée, tandis que le péché d'action a pour but principal
l'accomplissement du projet qu'on a conçu dans son coeur ; la manifestation
n'en est que la conséquence. Quant à l'habitude et au désespoir ce sont des
degrés qui sont une conséquence de l'espèce parfaite du péché, comme
l'adolescence et la jeunesse sont une suite de la génération parfaite de
l'homme.
Il faut répondre au troisième, que le péché de
pensée et le péché de parole ne se distinguent pas du péché d'action quand ils
sont simultanément unis avec lui, mais ils s'en distinguent quand chacun d'eux
existe par lui-même. C'est ainsi que la partie du mouvement ne se distingue pas
du mouvement entier quand le mouvement est continu, mais seulement quand le
mouvement s'arrête au milieu.
ARTICLE VIII. — l'excès et le défaut
diversifient-ils l'espèce du
PÉCHÉ ?
1. Il semble que l'exès et le défaut ne
diversifient pas l'espèce du péché. Car l'excès et le défaut diffèrent selon le
plus et le moins. Or, le plus et le moins ne diversifient pas l'espèce. Donc
l'excès et le défaut ne diversifient pas l'espèce des péchés.
2. Comme le péché provient, dans la conduite,
de ce qu'on s'écarte de la droiture de la raison; de même la fausseté en
matière spéculative provient de ce qu'on s'éloigne de la vérité des choses. Or,
la fausseté ne change pas d'espèce quand on est au-dessus ou au-dessous de la
réalité. Donc l'espèce du péché ne change pas non plus quand on s'écarte de la
droiture de la raison en plus ou en moins.
3. De deux espèces on n'en constitue pas une
seule, comme le disent Porphyre (Isag. cap. ult.) et Aristote (Met. lib. i,
text. 37). Or, l'excès et le défaut se trouvent réunis dans un seul et même
péché. Car il y en a qui sont tout à la fois ladres et prodigues ; la ladrerie
pèche par défaut, et la prodigalité par excès. Donc l'excès et le défaut ne
diversifient pas l'espèce des péchés.
Mais c'est le contraire. Les contraires
diffèrent d'espèce; car la contrariété est une différence de forme, comme le
dit Aristote (Met. lib. x, text. 43 et 44). Or, les vices qui diffèrent par
excès et par défaut sont contraires, comme la ladrerie est contraire à la
prodigalité. Donc ils diffèrent d'espèce.
CONCLUSION. — L'excès et le défaut
n'établissent pas seulement une différence spécifique entre les péchés, mais
ils les rendent encore contraires puisqu'ils résultent de motifs, d'objets et
de fins qui sont directement opposés.
Il faut répondre que puisque dans un péché il y
a deux choses, l'acte lui-même et sa déviation qui fait qu'il s'écarte de
l'ordre de la raison et de la loi divine, l'espèce du péché ne se considère pas
relativement à la déviation qui est en dehors de l'intention de celui qui
pèche, comme nous l'avons dit (art. 4 huj. quaest.), mais elle se considère
plutôt relativement à l'acte lui-même, selon qu'il a pour terme l'objet vers
lequel se porte l'intention du pécheur. C'est pourquoi partout où l'on
rencontre divers motifs qui portent l'intention au mal, il y a différentes
espèces de péché. Or, il est évident que le motif qui nous porte à pécher quand
nous péchons par excès n'est pas le même que quand nous péchons par défaut, et même
ce sont des motifs contraires. Ainsi le motif qui nous fait pécher par
intempérance est l'amour des plaisirs corporels, et le motif qui nous
faitpécher par insensibilité est la haine de ces mêmes choses. D'où l'on voit
que ces péchés ne different pas seulement d'espèce, mais qu'ils sont encore
contraires l'un à l'autre.
Il faut répondre au premier argument, que le
pius et le moins quoiqu'ils ne soient pas une cause de la diversité d'espèce
(i), en sont néanmoins quelquefois une conséquence, par exemple quand ils
proviennent de formes diverses, comme quand on dit que le feu est plus léger
que l'air. Delà Aristote dit [Eth. lib. viii, cap. 4) que les philosophes qui
ont supposé qu'il n'y avait pas différentes espèces d'amitié, sous prétexte que
les amitiés diffèrent du plus au moins, se sont reposés sur une preuve peu
convaincante. Et c'est ainsi que l'excès et le défaut constituent des péchés de
différente espèce parce qu'ils résultent de divers motifs.
Il faut répondre au second, que le pécheur n'a
pas l'intention de s'éloigner de la raison. C'est pourquoi le péché par excès
et le péché par défaut ne sont pas de même nature, parce qu'ils s'écartent de
la même règle qui est la droiture de la raison. Mais quelquefois celui qui dit
une chose fausse a l'intention de cacher la vérité; par conséquent sous ce
rapport il n'importe en rien qu'il dise plus ou moins. Mais s'il n'a pas
l'intention de s'écarter de la vérité, alors il est évident qu'il est porté par
des causes diverses à dire plus ou moins, et en ce sens il y a différentes
espèces de fausseté. Ainsi celui qui se vante et qui cherche à se glorifier en
dépassant le vrai, diffère de celui qui trompe en diminuant ses ressources pour
échapper au payement de ses dettes (2) ; par conséquent il y a des opinions
fausses qui sont contraires l'une à l'autre.
Il faut répondre au troisième, que le même
individu peut être prodigue et avare sous divers rapports ; ainsi on peut
manquer de libéralité en recevant ce qu'on ne doit pas recevoir, eton peut être
prodigue en donnant ce qu'on ne doit pas donner. Or, rien n'empêche que les
contraires ne soient dans le même sujet sous divers rapports.
ARTICLE IX. — les péchés changent-ils d'espèces
selon les différentes circonstances (3)?
1. Il semble que les vices et les péchés
changent d'espèce selon les différentes circonstances. Car, comme le dit saint
Denis (De div. nom. cap. 4), le mal résulte de défauts particuliers. Or, chacun
de ces défauts vicie une circonstance particulière, et par conséquent il résulte
de chaque circonstance viciée une espèce particulière de péché.
2. Les péchés sont des actes humains. Or, les
actes humains tirent quelquefois leur espèce des circonstances, comme nous
l'avons vu (quest. xviii, art. 10). Donc les péchés diffèrent d'espèce, selon
que les diverses circonstances se trouvent viciées.
3. Les différentes espèces de gourmandise ont
été renfermées dans ce vers technique : Prxproperè, lautè, nimis, ardenter,
studiose, ce qui signifie manger avant qu'il ne faut, des choses trop abondantes,
trop exquises, avec trop d'ardeur et de recherche. Or, tous ces caractères sont
autant de circonstances différentes. Donc le péché change d'espèce d'après la
diversité des circonstances.
(I) Lc plus et le moins indiquent quelquefois
une perfection plus ou moins grande a l'égard de la même forme; ainsi l'eau
peut être plus ou moins chaude ; mais ils résultent aussi quelquefois de formes
diverses, comme quand on dit que l'ange est plus intelligent que l'homme. C'est
ce qui a lieu à l'égard des péchés ; ils different en plus et en moins
lorsqu'ils résultent de motifs
divers.
(2)L'un pèche par excès, Vautre par défaut
d'après des motifs différents, ce qui change l'espèce de la faute.
(3) On
a renfermé toutes les circonstances dans ce vers technique : Quis, quid, ubi,
quibus auxiliis, cur, quomodo,quando?
DU RAPPORT DES PÉCHÉS ENTRE
EUX.
2 fi
Mais c'est lc contraire. Aristote dit (Eth.
lib. iii, cap. 7, et lib. iv, cap. 1) qu'on ne pèche qu'en faisant plus qu'il
ne faut, et en agissant quand il ne faut pas; et il en est de même de toutes
les autres circonstances. Donc les circonstances ne changent pas l'espèce.
CONCLUSION. — Les circonstances du péché n'en
changent pas l'espèce, à moins qu'elles ne proviennent de divers motifs.
II faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), là où se rencontre un autre motif qui nous porte à mal faire, il y
a une autre espèce de péché, parce que le motif est la fin et l'objet du péché.
Or, il arrive quelquefois que différentes circonstances sont viciées, et que
néanmoins le motif reste le même. Ainsi l'avare obéit au même motif quand il
reçoit au moment où il ne faut pas, au lieu où il ne doit pas recevoir, et plus
qu'il n'aurait dû recevoir ; et il en est de même des autres circonstances ;
car ce qui le fait agir ainsi, c'est lc désir déréglé qu'il a d'amasser de
l'argent. Dans ce cas les défauts des diverses circonstances ne changent pas
l'espèce du péché, mais ils se rapportent tous à une seule et même espèce.
D'autres fois il arrive que les vices des différentes circonstances proviennent
de divers motifs : par exemple, quand quelqu'un mange avant le temps, cela peut
provenir de ce qu'il ne peut pas rester plus longtemps sans nourriture par
suite de la facilité des opérations digestives ; s'il désire une quantité
excessive de nourriture, cela peut tenir aux besoins de sa nature qui demande
beaucoup; s'il recherche les mets exquis, cela tient à ce qu'il met son plaisir
dans les choses qu'il mange. Ainsi, les défauts des différentes circonstances
produisent différentes espèces de péchés (1).
Il faut répondre au premier argument, que le
mal considéré comme tel est une privation. C'est pourquoi il change d'espèce,
comme toutes les autres privations, selon les objets dont il nous prive. Mais le
péché ne tire pas son espèce de la privation ou de l'aversion (2), comme nous
l'avons dit (art. 1) ; il la tire de son rapport avec l'objet de l'acte.
Il faut répondre au second, que la circonstance
ne change l'espèce de l'acte qu'autant qu'elle produit un autre motif.
Il faut répondre au troisième, que dans les
différentes espèces de gourmandises il y a divers motifs, comme nous l'avons
dit (in corp. art.):
QUESTION LXXIII.
DU RAPPORT DES PÉCHÉS ENTRE EUX.
Après avoir-parlé de la distinction des péchés,
nous avons à nous occuper du rapport qu'ils ont entre eux. — A ce sujet dix
questions se présentent : i- Tous les péchés et tous les vices sont-ils
connexes? — 2" Sont-ils tous égaux? —3° La gravité des péchés se
considère-t-elle d'après leurs objets? — 4" Se considerc-t-elle d'après la
dignité des vertus auxquelles ils sont opposés? — 5° Les péchés charnels
sont-ils plus graves que les péchés spirituels? — 6" La gravité des péchés
se con-sidere-t-elle d'après leurs causes ? — 7° La considère-t-on d'après les
circonstances ? — 8° Est-ce d'après la quantité du dommage causé? — 9"
Est-ce d'après la condition de la personne offensée? — 10" L'importance de
la personne qui pèche aggrave-t-elle le péché ?ARTICLE I. — TOUS LES PÉCHÉS
SONT-ILS CONNEXES (3)?
1. Il semble que tous les péchés
soientconncxes. Car il estécrit(Jac ii, 10) :
(I j Ainsi les circonstances changent l'espèce
du péché toutes les fois qu'elles ajoutent à Factc un nouveau caractère de
malice qu'il n'avait pas.
(2)
Autrement tous les péchés seraient de la
même espèce.
(3) L'Ecriture suppose que tous les péchés ne
Quiconque ayant observé toute la loi, la viole
en un seul point, est coupable comme s'il Pavait toute violée. Or, quand on est
coupable d'avoir transgressé tous les commandements de la loi, c'est comme si
on avait fait tous les péchés; car, comme ledit saint Ambroise (De parad. cap.
8), le péché est une transgression de la loi divine et une désobéissance aux
ordres du ciel. Donc quiconque fait un péché est coupable de tous les autres.
2. Tout péché exclut la vertu qui lui est
opposée. Or, celui qui manque d'une vertu est privé de toutes les autres, comme
on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. lxv, art. 1). Donc celui qui
fait un péché est privé de toutes les vertus; et comme celui qui manque d'une
vertu a le vice qui lui est contraire, il s'ensuit que celui qui a un péché les
a tous.
3. Toutes les vertus sont connexes, parce
qu'elles ont un seul et môme principe, ainsi que nous l'avons vu (quest. lxv,
art. 1 et 2). Or, comme les vertus se réunissent dans un seul et môme principe,
de même les péchés. Car comme l'amour divin qui produit la cité de Dieu est le
principe et la racine de toutes les vertus ; de môme l'amour de soi qui produit
la cité de Babylone est la raison de tous les péchés, tel qu'on le voit dans
saint Augustin (De civ. Dei, lib. xiv cap. 28 et ult., et in Psal. 64). Donc
tous les péchés et tous les vices sont connexes de manière que celui qui en a
un possède tous les autres.
Mais c'est le contraire. Il y a des vices qui
sont réciproquement contraires, comme le prouve Aristote (Eth. lib. n, cap. 8).
Or, il est impossible que les contraires existent simultanément dans le même
sujet. Par conséquent les péchés et les vices ne peuvent pas être connexes
entre eux.
CONCLUSION. — Puisqu'il y a des vices ou des
péchés qui sont contraires l'un à l'autre et que les contraires ne peuvent
exister simultanément dans le même sujet, il ne peut se faire que tous les
péchés soient connexes.
Il faut répondre que l'intention de celui qui
agit conformément à la vertu pour obéir ala raison est autre que l'intention de
celui qui pèche pour s'écarter de cette même raison. Car tout agent qui est
vertueux a l'intention de suivre la règle de la raison ; c'est ce qui fait que
toutes les vertus tendent au même but et qu'elles ont toutes de la connexion
entre elles, parce qu'elles se réunissent toutes dans la droite raison pratique
qui est la prudence, comme nous l'avons dit (quest. lxv, art. 4). Mais l'intention
de celui qui pèche n'a pas pour but de s'écarter de ce qui est conforme à la
raison, elle tend plutôt vers le bien qui sollicite son appétit et d'où elle
tire son espèce. Or, les biens de cette nature vers lesquels tend l'intention
du pécheur qui s'écarte de la raison, sont des biens divers qui n'ont aucune
connexion entre eux, et qui sont même quelquefois contraires. Ainsi donc
puisque les vices et les pèches tirent leur espèce de l'objet auquel ils se
rapportent, il est évident que d'après ce qui constitue l'espèce du péché ils
n'ont aucune connexion entre eux. Car on ne pèche pas en allant de la
multiplicité à l'unité, comme il arrive par les vertus qui sont connexes entre
elles, mais on pèche plutôt en s'écartant de l'unité pour aller à la multiplicité
(1).
Il faut répondre au premier argument, que saint
Jacques parle des péchés
sont pas connexes entre eux comme les vertus
(Jcr. ii) : Quod si non moechaberis, occides autem, factus es transgressor
legis. Ce qui montre évidemment qu'on peut être adultère sans être homicide.
(U II y a cependant des péchés qui ont de la
connexion entre eux. Ainsi l'impureté mène à la gourmandise, la jactance et
l'hypocrisie a la vaine gloire.
non d'après leur rapport avec leur objet, ce
qui constitue leur distinction, comme nous l'avons dit (in corp. art. et quest.
lxxh, art. 1), mais il en parle d'après l'éloignementqui résulte de ce que
l'homme en les commettant s'écarte de la loi de Dieu. Car tous les préceptes de
la loi ont un seul et même auteur, comme le dit cet apôtre (ibid.) ; par
conséquent c'est le même Dieu qu'on méprise quand on les transgresse. C'est en
ce sens qu'il dit que celui qui le blesse en nn point devient coupable de tous
les autres; parce qu'en faisant un péché, par là même qu'il méprise Dieu il
mérite d'être puni; et c'est ce même mépris qui fait que tous les péchés sont
punissables.
Il faut répondre au second, que, comme nous
l'avons ditfquest. lxxi, art. 4), tout péché ne détruit pas la vertu qui lui
est opposée. Ainsi le péché véniel ne la détruit pas ; le péché mortel détruit
la vertu infuse, puisqu'il détourne de Dieu, mais un seul péché mortel ne
détruit pas l'habitude d'une vertu acquise. Toutefois si on multiplie le même
péché, cette réitération d'actes produisant une habitude contraire, l'habitude
de la vertu acquise se trouve par là même détruite, et du moment où elle est
détruite la prudence n'existe plus; parce que quand l'homme agit contre une
vertu quelconque, il agit contre la prudence sans laquelle aucune vertu morale
ne peut exister, comme nous l'avons vu (quest. i.vni, art. 4, et quest. lxv,
art. 1). C'est pourquoi toutes les vertus morales sont conséquemment détruites
relativement à leur être formel et parfait qu'elles possèdent selon qu'elles
participent à la prudence ; mais les inclinations à la vertu subsistent. Il ne
résulte donc pas de là que l'homme pour ce motif ait tous les vices ou tous les
péchés : 1° parce qu'il y a plusieurs vices opposés à la même vertu, de telle
sorte qu'on peut être privé d'une vertu par l'un d'eux, quoiqu'on n'ait pas les
autres ; 2° parce que le péché est directement contraire à la vertu, quant à
l'inclination qui nous porte à faire des actions vertueuses, comme nous l'avons
dit (quest. lxxi, art. i). Par conséquent du moment où il subsiste dans l'homme
certaines inclinations vertueuses, on ne peut pas dire qu'il ait les vices ou
les péchés qui leur sont opposés (1).
Il faut répondre au troisième, que l'amour de
Dieu a une vertu unitivc dans le sens qu'il ramène les affections de l'homme de
la multiplicité à l'unité ; c'est ce qui fait que les vertus qui sont des
effets de l'amour de Dieu ont de la connexion entre elles. L'amour de soi, au
contraire, disperse les affections de l'homme sur divers points, parce que
l'homme s'aime en recherchant pour lui-même les biens temporels qui sont variés
et divers, et c'est pour cette raison que les vices et les péchés qui sont des
effets de l'amour de soi ne sont pas connexes.
ARTICLE II. — tous les PÉCHÉS sont-iis égaux
(2)?
Il
semble que tous les péchés soient égaux. Car pécher c'est faire ce qui n'est
pas permis. Or, faire ce qui n'est pas permis est répréhensible en toutes
choses d'une seule et même manière. Donc le péché est répréhensible d'une seule
et même manière, et par conséquent un péché n'est pas plus grave qu'un autre.
2. Tout péché consiste en ce que l'homme
transgresse la règle de la raison qui est aux actes humains ce que la règle
linéaire est aux objets matériels. Par conséquent pécher c'est comme si l'on
dépassait une ligne qui a été tra-
it) En nn mut, les péchés sont contraires à
l'acte de la vertu, mais ils ne sont pas contraires à l'habitude.
(2) On peut citer à cet égard une foule de
passages de l'Ecriture (.1er. vii) : Pcjus operati sunt quam patres eorum.
[Thren. iv) : Major effecta est iniquitas populi mei peccato Sodomorum.
cée. Or, qu'on s'écarte plus ou moins d'une
ligne, on la dépasse toujours également et de la même manière, parce que les
privations ne sont susceptibles ni de plus, ni de moins. Donc tous les péchés
sont égaux.
3. Les péchés sont opposés aux vertus. Or,
toutes les vertus sont égales, comme le dit Cicéron (Paradox, m). Donc tous les
péchés sont égaux.
Mais c'est lc contraire. Notre-Seigneur dit à
Pilate (Joan, xix, 11) : Celui qui m'a livré à vous a commis un plus grand
péché. Or, il est constant que Pilate a péché. Donc il y a des péchés plus
grands que d'autres.
CONCLUSION. — Puisque les péchés ne nous
privent pas absolument de tout le bien delà raison, mais qu'il arrive que nous
nous écartons tantôt plus, tantôt moins de sa rectitude, on ne peut pas dire
que tous les péchés soient égaux.
Il faut répondre que l'opinion combattue par
Cicéron dans ses Paradoxes (loc. cit.)ïut celle des stoïciens qui prétendaient
que tous les péchés sont égaux. De là est née l'erreur de quelques hérétiques
(1) qui en supposant que tous les péchés sont égaux disaient aussi que toutes
les peines de l'enfer sont égales. Autant qu'on peut en juger d'après les
paroles de Cicéron, les stoïciens avaient été amenés à ce sentiment parce
qu'ils considéraient le péché seulement du côté de la privation, c'est-à-dire
selon qu'il s'écarte de la raison, et comme d'ailleurs ils pensaient qu'aucune
privation n'est susceptible de plus et de moins, ils ont cru que tous les
péchés sont égaux. Mais si l'on y regarde de plus près on trouvera qu'il y a
deux sortes de privations. Il y a une privation pure et simple qui consiste en
quelque sorte dans la corruption de l'être-, c'est ainsi que la mort est une
privation de vie et les ténèbres une privation de lumière. Ces privations
n'admettent pas le plus et le moins, parce qu'il ne reste rien de l'habitude
opposée. Car on n'est pas moins mort après deux, trois ou quatre jours qu'après
une année, quand le cadavre est déjà tombé en dissolution. De même une maison
n'est pas plus ténébreuse quand une lanterne est recouverte de plusieurs
voiles, que quand elle est couverted'un seul qui intercepte
complétementlalumière. Il y a uneaulre privation qui n'est pas simple, mais qui
conserve encore quelque chose de l'habitude opposée. Cette privation consiste
plutôt dans l'altération de l'être que dans sa corruption intégrale. C'est
ainsi quela maladie trouble l'harmonie des humeurs, mais de telle sorte qu'il
en reste toujours quelque chose, autrement l'animal ne resterait pas vivant. Il
en est de même de la difformité et des autres choses semblables. Ces privations
admettent le plus et le moins, parce qu'elles laissent subsister quelque chose
de l'habitude contraire. Car il importe beaucoup à la maladie ou à la
difformité, qu'elle s'écarte plus ou moins de l'état où doivent être les
humeurs ou les membres. On en doit dire autant des vices et des péchés. En
effet ils troublent l'ordre légitime de la raison, mais nonpasaupointdele'détruire
totalement; autrement le mal, quand il est complet, se détruit lui-même, comme
le dit Aristote (Eth. lib. iv, cap. 5). Caria substance de l'acte ou
l'affection de l'agent ne pourrait subsister s'il ne restait quelque chose de
l'ordre rationnel. C'est pourquoi il importe beaucoup à la gravité du péché
qu"il s'écarte plus ou moins de la droiture de la raison. D'après cela on
doit dire que tous les péchés ne sont pas égaux.
Il faut répondre au premier argument, qu'il
n'est pas permis de faire des péchés précisément parce qu'ils sont une
dérogation à l'ordre; par conséquent plus cette dérogation est grande et plus
ils sont illicites, et par là même plus ils sont graves.
(U Ces hérétiques sont Novatien et Jovinien. On
peut voir l'ouvrage composé par saint Jérôme contre ce dernier [Cont. Jovni.
lib. Il, cap. Hi'.
Il faut répondre au second, que ce raisonnement
suppose que le péché est une pure privation.
Il faut répondre au troisième, que les vertus
sont proportionnellement égales dans un seul et même sujet. Cependant une vertu
l'emporte sur une autre en dignité selon son espèce; et un homme est plus
vertueux qu'un autre par rapport à la même espèce de vertu, comme nous l'avons
dit (quest. xvi, art. 1 et 2). D'ailleurs quand les verius seraient égales, il
ne s'ensuivrait pas que les vices le sont aussi, parce que les vertus sont
connexes, tandis que les vices et les péchés ne le sont pas.
ARTICLE III. — LA GRAVITÉ des
PÉCHÉS EX1STE-T-ELLE d'APRÈS LEURS
objets (1)?
1. Il semble que la gravité des péchés ne varie
pas selon les objets. Car la gravité du péché appartient au mode ou à la
qualité du péché lui-même. Or, l'objet est la matière du péché même. Donc la
gravité des péchés ne varie pas selon la diversité de leurs objets.
2. La gravité du péché est l'intensité de sa
malice. Or, le péché ne tire pas sa malice de l'objet auquel il se rapporte,
puisque cet objet est un bien désirable, mais il la tire plutôt de ce qu'il
détourne l'homme de Dieu. Donc la gravité des péchés ne varie pas selon la diversité
de leurs objets.
3. Les péchés qui ont divers objets sont de
divers genres. Or, les choses qui sont de divers genres ne peuvent pas être
comparées entre elles, comme le prouve Aristote (Phys. lib. vu, text. 30, 31,
32). Donc un péché n'est pas plus grave qu'un autre d'après la diversité des
objets.
Mais c'est le contraire. Les péchés tirent leur
espèce de leurs objets, comme nous l'avons dit (quest. lxxii, art. 1). Or, il y
a des péchés qui sont plus graves que d'autres dans leur espèce. Ainsi l'homicide
est plus grave que le vol. Donc la gravité des péchés diffère d'après leurs
objets.
CONCLUSION. — Puisque les péchés tirent leur
espèce de leur objet, il est nécessaire que leur gravité varie d'après ces
mêmes objets.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc. et quest. lxxii, art. ÍS), la gravité des péchés diffère de la môme
manière qu'une maladie peut être plus grave qu'une autre. Car comme la santé
consiste dans un certain équilibre des humeurs en rapport avec la nature de
l'animal ; de même la vertu consiste dans une certaine mesure des actes humains
qui les rend conformes à la droite raison. Or, il est évident que plus une
maladie estgrave, et plus elle troublele rapport dans lequel les humeurs
doivent être à l'égard du principe vital. Ainsi dans le corps humain les
maladies du coeur qui est le principe de la vie, ou les maladies des parties
qui avoisinent le coeur, sont les plus dangereuses. De même il faut que plus le
péché est grave et plus profond soit le désordre qu'il produit à l'endroit du
principe qui tient le premier rang dans l'ordre de la raison. Or, la raison
ordonne toutes les actions d'après la fin. C'est pourquoi dans les actes
humains plus la fin d'où le péché procède est élevée et plus le péché est
grave. Comme les objets des actes sont leurs fins, ainsi que nous l'avons vu
(quest. lxxii, art. 3 ad 2), il s'ensuit que la gravité des péchés varie selon
la diversité des objets. Et puisque d'ailleurs il est évident que les choses
extérieures se rapportent à l'homme comme à leur fin et que l'homme se rapporte
lui-même à Dieu, il en résulte que le péché qui a pour objet la substance même
de l'homme, tel que l'homicide, est plus grave que lc péché qui a pour objet
les
(I) L'Ecriture le suppose (I. Reg. il] : Si
peccaverit vir in virum, placari ei potest 'Deus; si autem in Deum peccaverit
vir, quis orabit
pro eo? Voy. Ex. xxii, Deul. xxv, et Gènes, ix.
etc.
choses ex térieures, tel q ue le vol ; e t q
uele péché qui se commet immédi atemen t contre bieu , tel que l'infidélité et
le blasphème, etc., est plus grave encore. Et dans l'ordre de chacun de ces
péchés il y en a aussi de plus graves que (Vautres, selon qu'ils se rapportent
plus ou moins principalement à leur objet. Mais comme les péchés tirent des
objets leur espèce, la différence de gravité qui se considère d'après les
objets est la première différence et la principale, parce qu'elle est comme une
conséquence de l'espèce.
Il faut répondre au premier argument, que
quoique l'objet soit la matière que l'acte a pour terme, il est néanmoins sa
fin en ce sens que c'est sur lui que se porte l'intention de l'agent, comme
nous l'avons dit (quest. lxxh, art. 3 ad 2). Or, la forme de l'acte moral
dépend de sa fin (1), comme nous l'avons vu (quest. préc. art. 6, et quest. xviii,
art. 6).
Il faut répondre au second, que du moment où
l'on se tourne vers un bien qui est changeant, il arrive qu'on se détourne du
bien immuable, et c'est là ce qui constitue l'essence du mal. C'est pourquoi il
faut que d'après la diversité des objets vers lesquels on se tourne, il en
résulte une diversité de gravité dans la malice du péché.
Il faut répondre au troisième, que tous les
objets des actes humains se rapportent réciproquement l'un à l'autre. C'est ce
qui fait que tous les actes humains ont en quelque sorte un même genre qui leur
est commun, d'après lequel ils se rapportent à la lin dernière. C'est pourquoi
rien n'empêche de comparer tous les péchés entre eux.
ARTICLE IV. — la gravité des
péchés diffère-t-elle selon la dignité des vertus auxquelles ils sont opposés
(2) ?
1.Il semble que la gravité des péchés ne
diffère pas selon la dignité des vertus auxquelles ils sont opposés; de telle
sorte, par exemple, qu'un péché plus grave soit opposé à une plus grande vertu.
Car il est écrit (Prov. xv, 5) : Il y a dans une justice abondante la plus
grande vertu. Et le Seigneur dit (Matth, v) : Une justice abondante comprime la
colère qui est un péché moindre que l'homicide qu'empêche une justice moins
parfaite. Donc le plus petit péché est opposé à la plus grande vertu.
2.Aristote dit [Eth. lib. n, cap. 3, cire,
fin.) que la vertu a pour objet ce qui est difficile et ce qui est bien. D'où
il semble qu'une vertu plus grande se rapporte à une chose plus difficile. Or,
le péché est moindre, si l'homme vient à faillir dans une circonstance plus
difficile, que dans une circonstance qui l'est moins. Donc un moindre péché est
opposé à une plus grande vertu.
3. La charité est une vertu plus grande que
l'espérance et la foi, comme
le dit saint Paul (I. Cor. xiii). Or, la haine,
qui est opposée à la charité, est un
péché moindre que l'infidélité ou le désespoir,
qui sont contraires à l'espé-
rance et à la foi. Donc un moindre péché est
contraire à une plus grande
vertu.
Mais c'est le contraire. Aristote dit [Eth.
lib. viii, cap. 10) que ce qu'il y a de pire est contraire à ce qu'il y a de
mieux. Or, le mieux en morale est la vertu la plus grande, et le pire est le
péché le plus grave. Donc le plus grand péché est opposé ala plus grande vertu.
CONCLUSION. — Puisqu'on considere la gravité du
péché et la dignité de la vertu d'après l'objet d'où elles tirent l'une et
l'autre leur espèce, il faut relativement à l'objet que le plus grand vice soit
contraire à la plus grande vertu, quoiqu'on puisse
(1) C'est de là qu'il tire sa gravité et son
espèce.
(2) Cet article n'est qu'une conséquence ite
ceux qui précèdent.
dire aussi que les moindres vices lui sont
opposés parce qu'ils sont comprimés par une vertu plus grande.
Il faut répondre qu'un péché est opposé à la
vertu de deux manières. 1° Illui est opposé directement et principalement, ce
qui arrive quand il se rapporte au même objet (1). Car les contraires se
rapportent à la mime chose. De cette manière il faut que le péché le plus grave
soit opposé à la plus grande vertu. Car comme la gravité du péché se prend de
l'objet lui-même, ainsi il en est de la dignité de la vertu, puisque l'un et
l'autre tire son espèce de l'objet, comme nous l'avons vu (quest. lx, art. 5,
et quest. lxii, art. 1). Il faut donc que le plus grand péché soit directement
contraire à la plus grande vertu, comme étant ce qu'il y a de plus extrême dans
le même genre. 2° On peut considérer l'opposition de la vertu à l'égard du
péché d'après l'étendue ou la puissance de la vertu qui le comprime. Car plus
la vertu est forte et plus elle éloigne l'homme du péché qui lui est contraire,
de sorte qu'elle empêche non-seulement le péché, mais encore ce qui peut porter
à le faire '2). Dans ce cas il est manifeste que plus la vertu est grande et
plus les péchés qu'elle empêche sont médiocres-, comme plus la santé est
brillante et plus sont faibles les indispositions qu'elle éloigne. En ce sens
c'est le moindre péché qui est, par rapport à l'effet, opposé ala plus grande
vertu.
Il faut répondre au premier argument, que ce
raisonnement repose sur l'opposition considérée au point de vue de la
répression du péché ; car c'est ainsi qu'une justice abondante ou parfaite
empêche jusqu'aux moindres fautes.
Il faut répondre au second, que la vertu qui a
pour objet le bien le plus difficile est directement contraire au péché qui a
pour objet le mal le plus difficile. Car de part et d'autre il y a une certaine
prééminence qui résulte de ce que la volonté se montre plus portée au bien ou
au mal, par là même qu'elle ne se laisse arrêter par aucune difficulté.
Il faut répondre au troisième, que la charité
n'est pas un amour quelconque, mais c'est l'amour de Dieu -, par conséquent
toute haine ne lui est pas opposée directement ; il n'y a que la haine de Dieu
qui est en effet le plus grave des péchés (3).
ARTICLE V. — les péchés charnels sont-ils moins
graves que les péchés spirituels (4)?
1. Il semble que les péchés charnels ne soient
pas moins graves que les
péchés spirituels. En effet, l'adultère est
plus grave que le vol. Car il est
écrit (Prov. vi, 30) : Ce n'est pas une grande
faute qu'un homme qui dérobe
pour avoir de quoi manger...... mais celui qui
est adultère perdra son âme
par la folie de son coeur. Or, le vol se
rapporte à l'avarice qui est un péché spirituel, tandis que l'adultère
appartient à la luxure qui est un péché charnel. Donc les péchés charnels sont
plus graves.
2. Saint Augustin dit (De civ. Dei, lib. ii,
cap. 4, et lib. iv, cap. 31) que le
diable se réjouit surtout du péché de luxure et
d'idolâtrie. Or, ce qui réjouit
le plus le diable c'est la plus grande faute.
Donc puisque la luxure est un péché
charnel, il semble que les péchés charnels
soient les fautes les plus
graves.
(1) Comme la tempérance et l'Intempérance.
(2) Ainsi une cliastcté parfaite nous éloigne
même des moindres pensées qui pourraient porter
atteinte à la pureté.
I.5,i II faut avoir Lien soin d'opposer ce
qu'il y a de plus élevé dans la vertu à ce qu'il y a de plus élevé dans le
vice, parce que cette comparaison n'est possible qu'autant que toutes cboses
sont égales d'ailleurs.
(i) Billuart appelle sur cet article
l'attention de ceux qui méprisent les autres, à cause des chutes qu'ils font,
et qui ne craignent pas de pécher par orgueil, par envie, et de faire des
calomnies et des médisances.
3. Aristote prouve (Eth. lib. vu, cap. 6) que
celui qui ne peut contenir sa concupiscence est plus honteux que celui qui ne
contient pas sa colère. Or, la colère est un péché spirituel, d'après saint Grégoire
(Mor. lib. xxxi, cap. 17) : tandis que la concupiscence appartient aux péchés
charnels. Donc le péché charnel est plus grave que le péché spirituel.
Mais c'est le contraire. Saint Grégoire dit
(Mor. lib. xxxi, cap. 11) que les péchés charnels sont des fautes moins graves,
mais plus honteuses que les péchés spirituels.
CONCLUSION. — Puisque les péchés charnels
attaquent, comme tels, le corps lui-même, et que dans l'ordre de la charité on
doit moins aimer le corps que Dieu et le prochain que blessent les péchés
spirituels ; il est évident que ces derniers sont plus graves que les autres,
quoiqu'ils soient moins honteux.
Il faut répondre que les péchés spirituels sont
plus graves que les péchés charnels. Ce qui ne signifie pas que tout péché
spirituel est plus grave que-tout péché charnel quel qu'il soit -, mais on veut
dire qu'à ne considérer que la différence établie entre eux par leur caractère
propre, et toutes choses égales d'ailleurs, les péchés spirituels sont plus
graves que les autres. On peut en donner trois raisons. La première se tire du
sujet. Car les péchés spirituels appartiennent à l'esprit qui nous tourne vers
Dieu et qui nous en détourne ; tandis que les péchés charnels se consomment
dans la délectation de l'appétit charnel, dont la fonction principale est de
nous porter vers le bien corporel. C'est pourquoi le péché charnel tient
davantage, comme tel, au mouvement qui nous porte vers l'objet que nous
désirons, et c'est ce qui fait qu'il produit une adhésion plus ferme et plus
profonde. Le péché spirituel, au contraire, tient plus de l'aversion qui est
précisément ce qui constitue la nature du péché. C'est pour cette raison que le
péché spirituel, comme tel, estime faute plus grave. — La seconde raison peut
se prendre de l'être contre lequel on pèche. Car le péché charnel, comme tel,
se rapporte au corps qui, dans l'ordre de la charité, doit être moins aimé que
Dieu et le prochain contre lesquels les péchés spirituels sont une offense.
C'est pour cela que les péchés spirituels sont plus graves. — La troisième
raison peut se déduire du motif; parce que plu s l'impulsion qui porte l'homme
à pécher est puissante et moins l'homme pèche, comme nous le verrons (art.
seq.). Or, les péchés charnels sont produits par une impulsion plus forte, car ils
ont pour cause la concupiscence de la chair qui nous est innée. C'est pourquoi
les péchés spirituels, comme tels, sont plus graves.
Il faut répondre au premier argument, que
l'adultère n'appartient pas seulement au péché de luxure , mais encore au péché
d'injustice; et sous ce dernier rapport on peut le ramener à l'avarice , comme
le dit la glose (Hieron) à l'occasion de ces paroles de l'Apôtre (Eph. v) :
Tout fornicateur, tout impur ou tout avare. Alors l'adultère est plus grave que
le vol, par là même que l'homme tient plus à sa femme qu'à ses biens.
Il faut répondre au second, qu'on dit que le
diable se réjouit davantage du péché de luxure, parce que c'est à ce péché
qu'on s'attache le plus fortement, et qu'il est difficile à l'homme de s'en
détacher. Car le désir des jouissances est insatiable, comme le dit Aristote
(Eth. lib. in, cap. 12).
Il faut répondre au troisième, que, d'après
Aristote (Eth. lib. vu, cap. 6), il est plus honteux de ne pas se contenir à
l'égard de la concupiscence qu'à l'égard de la colère, parce que cet acte
participe moins de la raison. C'est ce qui lui a fait dire (Eth, lib. m, cap.
10) que les péchés d'intempérance sont les plus honteux , parce qu'ils se
rapportent à des plaisirs qui nous sont communs avec les brutes (1). D'où il
arrive que ces péchés rendent en quelque sorte l'homme semblable à la brute, et
il s'ensuit, comme le dit saint Grégoire (loc. cit.), qu'ils sont plus honteux.
ARTICLE VI. — LA GRAVITÉ DES PÉCHÉS SE
CONS1DÈRE-T-ELLE D'APRÈS
LEUR CAUSE?
1. Il semble que la gravité du péché ne se
considère pas d'après sa cause. Car plus la cause du péché est puissante et
plus elle porte vivement au mal, et par conséquent plus il est difficile de lui
résiste]-. Or, le péché diminue par là même qu'on lui résiste plus difficilement;
car c'est parce qu'il est faible que le pécheur ne résiste pas facilement au
péché, et le péché, qui est l'effet de la faiblesse, est regardé comme le plus
léger. Donc le péché ne tire pas sa gravité de sa cause.
2. La concupiscence est une cause générale de
péché. C'est ce qui fait dire à la glose (ord. exspir. et litt. cap. 4), à
l'occasion de ces paroles de saint Paul (Hom. vu) : Je ?ie connaissais pas la
concupiscence, que la loi est bonne, parce qu'en empêchant la concupiscence
elle empêche tout mal. Or, plus la concupiscence qui triomphe de l'homme est
forte et moins le péché est grave. Donc la gravité du péché diminue en raison
de la grandeur de la cause.
3. Comme la droiture de la raison est cause de
l'acte vertueux, de même le défaut de raison semble être cause du péché. Or,
plus le défaut de raison est grand et moindre est le péché, au point que celui
qui manque de l'usage de la raison est tout à fait exempt de fautes, et que
celui qui pèche par ignorance pèche plus légèrement. Donc la grandeur de la
cause n'augmente pas la gravité du péché.
Mais c'est le contraire. En multipliant la
cause on multiplie l'effet. Donc si la cause du péché est plus grande le péché
sera plus grave.
CONCLUSION. — La gravité des péchés doit se
considérer d'après leurs cuises, niais non de la même manière; car la grandeur
du péché varie d'après la volonté et la cause finale, tandis que le péché
diminue en raison des causes qui affaiblissent le jugement de la raison ou le
mouvement libre de la volonté.
Il faut répondre qu'en matière de péché, comme
en tout autre genre, on peut considérer deux sortes de causes. L'une qui est
par elle-même la cause propre du péché, et c'est la volonté même du pécheur.
Car la volonté est à l'acte du péché ce que l'arbre est à ses fruits, comme le
dit saint Augustin (Cont. Jul. lib. i, cap. fi) dans sa glose sur ces paroles
de saint Matthieu (Matth, vu) : Un bon arbre ne peut produire de mauvais
fruits. Plus cette cause est puissante et plus le péché est grave, parce que l'homme
pèche d'autant plus grièvement que sa volonté est plus fortement portet; au
mal. Mais le péché a d'autres causes qui sont en quelque sorte extrinsèques et
éloignées , et qui portent la volonté au mal. On doit faire une distinction
entre ces causes. Car il y en a qui portent la volonté à pécher conformément à
sa nature. Telle est la fin qui est l'objet propre de cette faculté (2). Cette
cause augmente le péché; car il pèche plus grièvement celui dont la volonté est
portée au mal, en vue d'une fin qui est pire. Il y a d'autres causes qui
portent la volonté au mal contre la nature et l'ordre de cette faculté qui est
faite pour être mue librement d'après elle-même , conformément au jugement de
la raison. Par conséquent les causes qui affaiblissent le jugement de la
raison, comme l'ignorance, ou qui entravent le libre mouvement de la volonté,
comme la faiblesse et la violence, la crainte, etc.,
il) La colère a du moins une certaine apparence
de justice dont elle s'autorise pour satisfaire sa vengeance.
2 Car quand la fin est bonne elle incline
librement la volonté au bien, cl quand elle est mauvaise elle l'incline
librement au mal.
diminuent le péché comme elles diminuent aussi
lc volontaire ; au point que quand l'acte est absolument involontaire, il n'y a
plus de péché.
Il faut répondre au premier argument, que cette
objection porte sur la cause motrice intrinsèque qui diminue le volontaire-,
l'accroissement de cette cause diminue en effet le péché, comme nous l'avons
dit (in corp. art.).
Il faut répondre au second, que si sous la
concupiscence on comprend le mouvement même de la volonté, alors quand la
concupiscence est plus forte le péché est plus grand. Mais si par concupiscence
on entend une passion qui est le mouvement de l'appétit concupiscible, alors la
concupiscence, qui précède le jugement de la raison et le mouvement de la
volonté, diminue le péché en raison de sa puissance, parce que celui qui pèche
, pressé par une concupiscence plus vive, succombe à une tentation plus forte,
et sa faute lui est moins imputable. Au contraire si la concupiscence ainsi
entendue suit le jugement de la raison et le mouvement de la volonté, en ce cas
plus la concupiscence est puissante et plus le péché est grave. Car le
mouvement de la concupiscence ne s'élève alors plus ardent que parce que la
volonté se porte vers son objet d'une manière effrénée.
Il faut répondre au troisième, que cette raison
repose sur la cause qui produit l'involontaire, et cette cause diminue en effet
le péché, comme nous l'avons dit (m corp. art.).
ARTICLE VII. — LES CIRCONSTANCES
AGGRAVENT-ELLES LE PÉCHÉ (4) ?
4. Il semble que les circonstances n'aggravent
pas le péché. Car le péché tire sa gravité de son espèce. Or, les circonstances
ne déterminent pas l'espèce du péché, puisque ce sont des accidents. Donc la
gravité du péché ne se considère pas d'après les circonstances.
2. Une circonstance est mauvaise ou non. Si
elle est mauvaise, elle produit par elle-même une certaine espèce de mal; mais
si elle n'est pas mauvaise, elle n'est pas capable d'aggraver le péché. Donc
une circonstance n'augmente le péché d'aucune manière.
3. La malice du péché se tire de ce qu'il nous
détourne de Dieu. Or, les circonstances sont une conséquence du péché,
relativement à l'objet vers lequel elles nous portent. Donc elles n'en
augmentent pas la malice.
Mais c'est le contraire. L'jgnorance d'une
circonstance diminue le péché. Car celui qui pèche par suite de l'ignorance
d'une circonstance mérite d'être pardonne, comme le dit Aristote (Eth. lib. m,
cap. 4). Or, il n'en serait pas ainsi si les circonstances n'aggravaient pas le
péché. Donc elles l'aggravent.
CONCLUSION. — Puisque la cause qui produit une
chose est naturellement apte à lui donner de l'accroissement; par là même que
les circonstances produisent le péché, il est nécessaire qu'elles soient de
nature à l'aggraver.
Il faut répondre que la cause qui produit une
chose est naturellement capable de lui donner de l'accroissement, comme le dit
Aristote en parlant de l'habitude de la vertu (Eth. lib. n, cap. 4 et 2). Or,
il est évident que le péché est produit par le défaut d'une circonstance
quelconque. Car on ne s'écarte de l'ordre de la raison qu'autant qu'en agissant
on n'observe pas les circonstances voulues. D'où il est manifeste que les
circonstances sont
(I) Le concile de Trento a décidé formellement
que l'on devait déclarer en confession les circonstances qui changent l'espèce
du péché (sess. xiv, can. 5) : Eas circumstantias in confessione explicandas
quae speciem peccati mutant, quod sine illis fieri nequeat, ut de gravitate
criminum recte censere possint. Mais doit-on déclarer les circonstances
aggravantes? Cette question est controversée. Saint Thomas est pour la négative
[In 4 Sent. dist. IC, quest. iii, art. 2, ' quest. v, etc. 2). Saint Alphonse
de Liguori également [De panit. n° -i(i8) ainsi que de Lugo, Lessius, Bonacina,
etc. L'affirmative est soutenue par Suarcx, Billuart, Collet, etc.
de nature à aggraver le péché. Ce qui arrive de
trois manières : 1° Quand la circonstance change l'espèce du péché. Ainsi le
péché de fornication con-siate en ce que l'homme s'approche d'une femme qui
n'est pas la sienne. Mais si une autre circonstance survient et que cette
femme, par exemple, soit l'épouse d'un autre, cette circonstance change
l'espèce du péché, et en fait une injustice, parce que dans ce cas l'homme
usurpe ce qui appartient à autrui; et d'après cela l'adultère est un péché plus
grave que la fornication. 2° D'autres fois la circonstance n'aggrave pas le péché
en en changeant l'espèce, mais elle en multiplie la raison. Par exemple, si le
prodigue donne lorsqu'il ne doit pas et à qui il ne doit pas donner, il
multiplie le môme genre de péché plus que s'il se bornait de donner à qui il ne
doit pas, et par là môme le péché devient plus grave; comme la maladie devient
plus grave du moment où elle attaque un plus grand nombre de parties du corps.
C'est ce qui fait dire à Cicéron (Parad. iii) qu'en portant atteinte à la vie
de son père on pèche contre plusieurs choses ; car on s'attaque à celui dont on
a reçu l'être, la nourriture, l'éducation, et le rang qu'on occupe dans sa
maison et dans l'Etat. 3° Une circonstance aggrave le péché par là même qu'elle
augmente la difformité qui provient d'une autre circonstance. Ainsi, prendre à
autrui ce qui lui appartient constitue un vol. Mais si on ajoute qu'on lui a
pris beaucoup, le péché devient plus grave, quoique prendre peu ou beaucoup ne
constitue pas de soi le bien ou le mal.
Il faut'répondre au premier argument, qu'jl y a
certaine circonstance qui détermine l'espèce de l'acte moral, comme nous
l'avons vu (quest. xviii, art. 10). Cependant la circonstance qui ne détermine
pas l'espèce peut aggraver le péché; parce que comme la bonté d'une chose
s'apprécie non-seulement d'après son espèce, mais encore d'après ses accidents
; de même la malice de l'acte se juge non-seulement d'après son espèce, mais
encore d'après les circonstances.
Il faut répondre au second, que la circonstance
peut aggraver le péché dans l'un et l'autre cas. Car si elle est mauvaise, il
n'est pas nécessaire pour cela qu'elle constitue l'espèce du péché, car elle
peut ajouter à sa malice, tout en le maintenant dans son espèce, comme nous
l'avons dit (in corp. art.). Si elle n'est pas mauvaise, elle peut aggraver le
péché relativement à la malice d'une autre circonstance (1).
Il faut répondre au troisième, que la raison
doit ordonner l'acte non-seulement par rapport à l'objet, mais encore par
rapport à toutes les circonstances. C'est pourquoi quand on veut juger si l'on
s'écarte de la règle de la raison, on considère la nature de chaque
circonstance, par exemple si l'on agit quand on ne doit pas ou bien là où l'on
ne doit pas. Cet écart suffît pour constituer l'essence du mal. Et du moment où
l'on s'écarte de la règle de la raison, il s'ensuit qu'on se détourne de Dieu
auquel l'homme doit être uni par la droite raison.
ARTICLE VIII. — la gravité du péché est-elle
augmentée selon l'étendue du préjudice qu'il cause?
1. Il semble que la gravité du péché ne
s'augmente pas selon l'étendue du dommage. Car le dommage est un fait qui est
une conséquence de l'acte du péché. Or, un fait subséquent n'ajoute ni à la
bonté, ni à la malice de l'acte, comme nous l'avons dit (quest. xx.art. 5).
Donc le péché ne s'aggrave pas en raison de l'étendue du dommage qu'il cause.
(U Ainsi le plus et le moins qui sont
indifférents en eux-mêmes augmentent le bien ou le mal auquel ils sont
adjoints. Il y a, par exemple, un plus grand mal à prendre cent francs à la
même personne que si on ne lui avait pris que cinq francs.
2. Le dommage existe surtout dans les péchés
qui sont contre le prochain, parce que personne ne veut se nuire à lui-même.
Or, personne ne peut nuire à Dieu, selon ces paroles de Job (Job, xxxv, C) :
Quand vos iniquités se muliplieront que ferez-vous contre lui?... votre impiété
nuira à l'homme qui vous ressemble. Sidone le péché s'aggravait en raison du
dommage, il s'ensuivrait que le péché qu'on commet contre le prochain serait
plus grave que le péché qu'on commet contre Dieu ou contre soi-même.
3. On cause plus de tort à quelqu'un quand on
le prive de la vie de la grâce que quand on le prive de la vie de la nature;
parce que la vie de la grâce est meilleure que la vie de la nature, au point
que l'homme doit mépriser la vie de la nature pour ne pas perdre la vie de la
grâce. Or, l'homme qui excite une femme à la fornication la prive, autant qu'il
est en lui, de la vie de la grâce en la portant au péché mortel. Si donc la
gravité du péché résultait du tort causé, il s'ensuivrait qu'un simple
fornicateur pécherait plus grièvement qu'un homicide; ce qui est manifestement
faux. Donc le péché n'est pas plus grave en raison de l'étendue du dommage.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit(Z)e
Lib. arb. lib. m, cap. Ii) que le vice étant contraire à la nature, on ajoute
autant à la malice du vice qu'on retranche à l'intégrité de la nature. Or,
l'allâiblissement de l'intégrité de la nature est un dommage. Donc le péché est
d'autant plus grave que le dommage est plus grand.
CONCLUSION. — Tout dommage, s'il a été prévu et
voulu, ou s'il résulte par lui-même de l'acte du péché, aggrave directement le
péché lui-même; il n'en est pas de même s'il a été prévu, mais qu'il n'ait pas
été voulu, et encore moins s'il n'a été ni voulu, ni prévu, et qu'il se
rapporte accidentellement au péché.
II faut répondre que le dommage peut se
rapporter de trois manières au péché. En effet quelquefois le dommage qui
résulte du péché a été prévu et voulu ; comme quand on fait quelque chose avec
l'intention de nuire à autrui, tel qu'un vol ou un homicide. Alors l'étendue du
dommage augmente directement la gravité du péché; parce que le dommage est par
lui-môme l'objet du péché (1). — Quelquefois le dommage a été prévu, mais il
n'a pas été voulu ; comme quand quelqu'un passant dans un champ, pour arriver
plus rapidement à un rendez-vous, nuit sciemment à ce qui a été semédans ce
champ, bien qu'il n'en ait pas l'intention. Alors l'étendue du dommage aggrave
le péché, mais indirectement, parce que le penchant violent de la volonté au
mal fait qu'on ne craint pas de porter aux autres ou à soi-même un dommage
qu'on ne voudrait pas leur causer absolument. —Enfin d'autres fois le dommage
n'a été ni prévu, ni voulu. Dans ce cas s'il se rapporte par accident au péché,
il ne l'aggrave pas directement (2). Ainsi quand quelqu'un se livre à une chose
mauvaise, on lui impute tous les maux qui en résultent en dehors de son
intention, à cause de la négligence qu'il a mise à considérer les suites
fâcheuses de son action. Mais si le tort est par lui-même une conséquence de
l'acte du péché, quoiqu'il n'ait été ni voulu, ni prévu, il aggrave directement
le péché ; parce que toutes les conséquences qui découlentpar elles-mêmes d'un
péché appartiennent en quelque sorte à l'espèce du péché même. Par exemple, si
quelqu'un fait publiquement un acte de fornication, le scandale général qui en
résulte aggrave directement sa faute, quoiqu'il ne l'ait pas eu en vue et que
peut-être il ne l'aitpas prévu. — Toutefois il en est autrement du mal que le
pécheur peut se faire à lui-même. En effet ce mal, s'il se rapporte
accidentellement au péché, et qu'il
(I) Lc péché lui emprunte par conséquent son
espèce et sa malice.
2) Mais il l'aggrave indirectement.
n'ait été ni prévu, ni voulu, il n'aggrave pas
la faute, et n'est pas une conséquence de sa gravité. Tel est le cas, par
exemple, de celui qui court pour tuer quelqu'un et qui se blesse au pied. Mais
si ce mal est par lui-même une conséquencede l'acte du péché, quoiqu'il n'ait été
ni prévu, ni voulu, alors ce n'est pas l'étendue du mal qui ajoute à la gravité
du péché, mais c'est au contraire la gravité du péché qui produit la gravité du
mal. Ainsi un infidèle qui n'a jamais entendu parler des peines de l'enfer,
souffrira plus dans l'éternité pour un homicide que pour un vol (1); car comme
il n'a pas songé àce châtiment et qu'il ne l'a pas prévu, ce n'estpas làcequi
aggrave sa faute, comme il arrive pour le fidele, qui pèche d'autant plus
grièvement que les peines qu'il méprise sont plus grandes pour satisfaire la
volonté qu'il a de pé-cher;mais I a gravi lé de ces peines résulte uniquement
de lagravitédu péché.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme nous l'avons dit (quest. xx, art. 5), quand il s'agissait de la bonté et
de la malice des actes extérieurs, l'événementsubséquent. s'il aélé prévu et
voulu, ajoute à la bonté ou à la malice de l'acte (2).
Il faut répondre au second, que quoique lc
dommage aggrave le péché, il ne s'ensuit pas que le péché soit aggravé par cela
seul, et même le péché est plus grave par lui-même en raison de ce qu'il a de
déréglé, comme nous l'avons dit (art. 3 huj. quaest.). Par conséquent le
dommage n'aggrave le péché qu'alilanlqu'il rend son acte plus déréglé, il ne
S'ensuit donc pas, de ce que le dommage existe surtout dans les péchés qui
sojit contre le prochain, que ces péchés soient les plus graves ; car il y a
plus de dérèglement dans les péchés qui sont contre Dieu et dans certains
péchés qu'on fait contre soi-même. Cependant on peut dire que quoique personne
ne puisse nuire à Dieu dans sa substance, néanmoins on peut nuire aux choses
qui sont de Dieu, par exemple en détruisant la foi, en violant les choses
saintes, ce qui produit des fautes très-graves. Un individu senuit aussi
quelquefois sciemment et volontairement, comme par exemple ceux qui se
suicident, bien qu'ils rapportent finalement ces actions à quelque bien
apparent, tel que la délivrance d'une peine profonde.
II faut répondre au troisième, que cette raison
n'est pas concluante pour deux motifs : i" parce que l'homicide a
l'intention directe de nuire au prochain, tandis que le fornicateur qui
provoque une femme ne sc propose pas le mal d'autrui, mais son plaisir propre;
2° parce que l'homicide est la cause directe et suffisante de la morldu corps,
tandisque personne ne peut être par soi la cause suffisante de la mort
spirituelle d'un autre. Car on ne meurt spirituellement que par l'effet de sa
propre volonté en consentant au péché.
ARTICLE IX. — le péché s'aggraye-t-il d'après la
condition de la
personne contre laquelle on le commet?
1. Il
semble que le péché ne s'aggrave pas en raison de la condition de la personne
qu'il offense. Car s'il en était ainsi il s'aggraverait surtout du moment où
l'on offense un homme juste et saint. Mais cette circonstance n'aggrave pas le
péché ; car un homme vertueux qui supporte; tout avec égalité d'âme est moins
blessé d'une injure reçue que les autres qui se scandalisent intérieurement.
Donc la condition de la personne contre laquelle on pèche n'aggrave pas le
péché.
2. Si
la condition de la personne aggravait le péché, cet effet résulterait surtout
de la parenté. Car, comme le dit Cicéron (Paradox, iii), en
11) La peine élan! la conséquence du crime,
elle doit lui être proportionnée.
(2; Cet article revient par conséquent au
principe émis dans le traité des actes humains sur la bonté et la nia!ice des
ades extérieurs.
tuant un esclave on ne fait qu'un péché, mais
en portant atteinte à la vie de son père on en commet plusieurs. Or, la parenté
de la personne contre laquelle on pèche ne paraît pas aggraver le péché. Car on
n'a personne de plus proche que soi, et cependant celui qui se fait du tort à
lui-même pèche moins que s'il en faisait à autrui ; par exemple, il est moins
coupable en tuant son cheval que s'il tuait le cheval d'un autre, comme le
prouve Aristote (Eth. lib. v, cap. ult.). Donc la parenté de la personne
n'aggrave pas le péché.
3. La condition de la personne qui pèche
aggrave principalement le péché en raison de sa dignité ou de sa science,
d'après ces paroles de l'Ecriture (Sap. vi, 7): Les puissants seront
puissamment tourmentés. Et saint Luc dit (Luc. xii, 47) : Le serviteur qui
connaît la volonté de son maître et qui ne la fait pas recevra une multitude de
coups. Donc ce serait pour la même raison que la dignité ou la science de la
personne offensée aggraverait le péché. Mais il ne semble pas qu'on pèche plus
grièvement en faisant injure à une personne riche ou puissante qu'en manquant à
un pauvre, parce que devant Dieu il n'y a pas acception de personnes (Col. m,
25), et que d'ailleurs c'est d'après son jugement qu'on doit apprécier la
gravité du péché. Donc la condition de la personne offensée n'aggrave pas le
péché.
Mais c'est le contraire. Car dans l'Ecriture
sainte le péché que l'on commet contre les serviteurs de Dieu est tout
spécialement repris : ainsi il est dit (III. Reg. xix, 14) : Ils ont détruit
vos autels et ils ont fait périr par le glaive vos prophètes. Le péché commis
contre les parents y est aussi tout particulièrement blâmé, d'après ces paroles
du prophète (Mich. vu, 6) : Le fils insulte le père et la fille s'élève contre
sa mere. Ailleurs c'est le péché que l'on commet contre les personnes
constituées en dignilé qui se trouve formellement dénoncé. Ainsi il est parlé
(Job, xxxiv, 18) de celui qui dit au roi, apostat, et qui appelle les chefs des
impies. Donc la condition de la personne offensée aggrave le péché.
CONCLUSION. — La personne contre laquelle on
pèche étant en quelque sorte l'objet du péché, il est nécessaire qu'en raison
de sa condition et de sa dignité le péché soit aggravé.
Il faut répondre que la personne contre
laquelle on pèche est en quelque sorte l'objet du péché. Or, nous avons dit
(art. 3) que la gravité du péché se considère avant tout d'après l'objet, et
que la gravité est d'autant plus grande que son objet en est la fin la plus
principale. Les fins principales des actes humains sont Dieu, l'homme lui-même
et le prochain. Car tout ce que nous faisons se rapporte à l'une de ces fins,
quoiqu'elles soient subordonnées l'une à l'autre. On peut donc d'après ces
trois fins considérer les divers degrés de gravité du péché, selon la condition
de la personne offensée. 1° On peut les considérer par rapport à Dieu à qui un
homme est d'autant plus uni qu'il est plus vertueux ou qu'il lui est plus
particulièrement consacré. C'est pourquoi l'injure faite à une personne de ce
caractère remonte vers Dieu, d'après ces paroles du prophète (Zach. n, 8) :
Celui qui vous touche, touche à la prunelle de mon oeil. Par conséquent le
péché devient plus grave par là même qu'on pèche contre une personne qui est
plus unie à Dieu sous le rapj port de la vertu ou de ses fonctions (1). 2° Par
rapport à soi-même. Il est évident qu'on pèche d'autant plus grièvement que la
personne offensée nous est plus étroitement unie par les liens du sang (2), de
la reconnais-
(1) Ainsi le péché est plus grave si l'on
offense un saint ou une personne consacrée à Dieu.
(2) C'est un plus grand crime d'offenser son
père que son ami ; et il est plus grave d'offenser son ami qu'une personne
étrangère.
sance ou de toute autre manière ; parce qu'il
semble qu'on pèche davantage contre soi-même, ce qui aggrave le péché, d'après
ces paroles de l'Ecriture (Eccl. xiv, 5) : Celui qui est méchant pour lui-même,
pour qui sera-t-il bon? 3° Par rapport au prochain. On pèche d'autant plus
grièvement que le péché atteint un plus grand nombre de personnes. C'est
pourquoi le péché qu'on commet contre une personne publique, par exemple un roi
ou un prince qui représente tout un peuple, est plus grave que le péché qu'on
commet contre une personne privée.', C'est pour ce motif qu'il est dit (Eccl.
xxiv, 28) : Vous ne maudirez pas le prince de votre peuple. De môme l'injure
que l'on fait à une personne célèbre semble être plus grave par suite du
scandale et du trouble qui en résulte.
II faut répondre aupremier argument, que celui
qui fait une injure à une personne vertueuse la trouble, autant qu'il est en
soi, intérieurement et extérieurement. Mais s'il arrive que cette personne ne
soit pas troublée intérieurement, c'est un effet de sa bonté qui ne diminue en
rien la faute de celui qui l'a offensée.
Il faut répondre au second, que le tort qu'on
se cause à soi-même à l'égard des choses qui sont du domaine de la volonté,
comme les biens qu'on possède, est moins répréhensible que le tort qu'on cause
à un autre, parce qu'on agit ainsi d'après sa propre volonté. Mais quand il
s'agit des biens qui n'appartiennent pas au domaine de la volonté, comme les
biens naturels et les biens spirituels, dans ce cas c'est un'péehéplus grave de
se nuire à soi-même. Car celui qui se tue fait une plus grande faute que celui
qui en tue un autre. Quant aux biens de nos proches, comme ils ne sont pas
soumis au domaine de notre volonté, il ne s'ensuit pas qu'en leur portant
dommage nous fassions un péché moins grave, à moins que par hasard les
possesseurs n'y consentent.
II faut répondre au troisième, qu'il n'y a pas
acception de personnes si Dieu punit plus sévèrement celui qui pèche contre des
personnes plus élevées. Car il agit ainsi parce qu'il en résulte un plus grand
mal.
ARTICLE X. — LA GRANDEUR
DE LA PERSONNE QUI PÈCHE AGGRAVE-T-ELLE
LE PÉCHÉ (1) ?
1. Il
semble que la grandeur de celui qui pèche n'aggrave pas le péché. Car l'homme
surtout devient grand en s'attachant à Dieu, d'après ces paroles de l'Ecriture
(Eccl. xxv, 13) : Combien il est grand cella qui a trouvé la sagesse et
lasciencel Mais il ri est pas au-dessus de celui qui craint le Seigneur. Or,
plus une personne s'attache à Dieu, moins le péché lui est imputable. Car il
est écrit (II. Parai, xxx, 19) : Le Seigneur est bon; il fera misericorde à
tous ceux qui cherchent de tout leur coeur le Seigneur Dieu de leurs pères, et
il ne leur imputera point ce défaut de sanctification. Donc le péché n'est pas
aggravé par la grandeur de la personne qui le commet.
2. Il
n'y a pas d'acception de personnes devant Dieu, comme le dit l'Apôtre (Rom. n,
11). Donc il ne punit pas plus l'un que l'autre pour le même péché, et par
conséquent le péché ne s'aggrave pas d'après la grandeur de la personne.
3.
Personne ne doit retirer d'un bien un désavantage. Or, il en serait
ainsi si ce que fait un grand lui était plutôt imputé à péché. Donc la grandeur
de la personne qui pèche n'est pas une cause de l'augmentation du péché.
(I) L'Ecriture dit tSap. ): Judicium durissimum
in his qui proesunt fiet : exiguo autem conceditur misericordia.
Mais c'est le contraire. Saint Isidore dit (De
summo bono, lib. ii, cap. 18) : Le péché est d'autant plus grand que la
personne qui le commet est plus élevée en vertu ou en dignité.
CONCLUSION. — La grandeur de la personne qui
pèche augmente le péché fait de propos délibéré, à cause de l'ingratitude dont
elle se rend coupable pour tous les bienfaits qu'elle a reçus et à cause du
scandale qu'elle produit ; quant à la grandeur qui est l'effet de la vertu,
elle diminue au contraire le péché quand il nait de l'inadvertance et de la
fragilité humaine.
11 faut répondre qu'il y a deux sortes de
péché. L'un qui échappe subrepticement à l'infirmité de la nature humaine. Ce
péché est moins imputable à celui qui est plus avancé dans la vertu, parce
qu'il néglige moins de réprimer ces sortes de fautes, que la faiblesse humaine
ne peut pas toutefois complètement éviter. Il y a d'autres péchés qui sont
délibérés. Ces péchés sont d'autant plus imputables à celui qui les commet
qu'il est plus élevé. Et il peut en être ainsi pour quatre raisons : 1° parce
que les grands, c'est-à-dire ceux qui l'emportent en science et en vertu,
peuvent plus facilement résister au péché. C'est ce qui a fait dire au Seigneur
(Luc. xii, 47) que le serviteur qui connaît la volonté de son maître et qui ne
V exécute pas sera battu de plusieurs coups. 2° A cause de l'ingratitude. Car
tout ce qui grandit l'homme est un bienfait de Dieu, et en péchant l'homme se
montre ingrat. Par conséquent plus il a reçu de biens dans l'ordre temporel et
plus le péché qu'il commet est grave, suivant ces paroles de l'Ecriture (Sap.
vi, 6) : Les puissants seront puissamment tourmentés. 3° A cause de la
répugnance spéciale qu'il y a entre l'acte du péché et la grandeur de la
personne; comme quand un prince qui est le gardien de la justice vient à la
violer, et comme quand un prêtre qui a fait voeu de chasteté vient à se
déshonorer (1). 4" A cause de l'exemple ou du scandale. Car, selon la
réflexion de saint Grégoire (Past. lib. i, cap. 2) : L'exemple étend
considérablement la faute quand on honore le pécheur en raison de sa dignité.
Les péchés des grands parviennent d'ailleurs à la connaissance d'un plus grand
nombre de personnes et les hommes les tolèrent moins facilement.
Il faut répondre au premier argument, que ce
passage s'applique aux fautes de négligence qui échappent subrepticement à l'infirmité
de notre nature.
Il faut répondre au second, que Dieu ne fait
pas acception de personnes en punissant davantage les grands, parce que leur
grandeur ajoute à la gravité de leur faute, comme nous l'avons dit (in corp.
art.).
Il faut répondre au troisième, que les grands
n'ont pas à souffrir du bien qu'ils possèdent, mais du mauvais usage qu'ils en
font.
QUESTION LXXIV.
DU SUJET DES PÉCHÉS.
Apres avoir parlé du rapport que les péchés ont
entre eux, nous devons nous occuper de leur sujet. — A cet égard dix questions
se présentent : 1° La volonté peut-elle être le sujet du péché? — 2° N'y a-t-il
que la volonté qui soit le sujet du péché ? — 3° La sensualité peut-elle être
le sujet du péché? — 4° Peut-elle être le sujet du péché mortel? — 5° La raison
peut-elle être le sujet du péché? — 6" La délectation morose ou celle qui
ne l'est pas réside-t-elle clans la raison inférieure comme dans son sujet? —
7" Le consentement à l'acte du péché existe-t-il dans la raison supérieure
comme dans son sujet? — 8° La raison inférieure peut-elle être le sujet du
péché morti) C'est ce qui a fait dire ii saint Jérôme : JS'uyw in ore laici
nugoe sunt, in ore milan sacerdoti* blasphemia;.
tel? — 9" La raison supérieure peut-elle
être le sujet du péché véniel? — io° Le péché véniel peut-il exister
relativement à son objet propre dans la raison supérieure?
ARTICLE I. — LA VOLONTÉ EST-ELLE LE SUJET DU
PÉCHÉ (lj?
1. Il
semble que la volonté ne puisse pas être le sujet du péché. Car saint Denis dit
(De div. nom. cap. 4) que lc mal est en dehors de la volonté et de l'intention.
Or, le péché est un mal. Donc il ne peut pas exister dans la volonté,
2. La volonté se rapporte au bien ou au bien
apparent. Or, quand la volonté veut le bien, on ne pèche pas. Si elle veut le
bien apparent qui n'est pas un bien véritable, ceci paraît se rapporter plutôt
à un défaut d'intelligence qu'à un défaut de volonté. Donc le péché n'existe
d'aucune manière dans la volonté.
3. La même chose ne peut pas être le sujet du
péché et sa cause efficiente ; parce que la cause efficiente et matérielle ne
se rapportent pas au même, comme dit Aristote (Phys. lib. ii, text. 70 et
seq.). Or, lu volonté est la cause efficiente du péché, car elle en est la
cause première, comme le dit saint Augustin (Lib. de duab. animab. cap. 10 et
11). Donc elle n'est pas le sujet du péché.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Retract, lib. i, cap. 9): C'est par la volonté qu'on pèche et c'est par elle
qu'on se conduit bien.
CONCLUSION. — Puisque tous les actes moraux,
par là même qu'ils ne s'attachent pas à des matières extérieures, sont
nécessairement dans le principe qui les produit comme dans leur sujet, et
puisque le péché est un acte de cette nature, on dit avec raison que la volonté
est son sujet, comme on dit à juste titre qu'elle est son principe.
Il faut répondre que le péché est un acte,
comme nous l'avons dit (quest. um, art. 1 et G). Il y a des actes qui
s'attachent à des matières extérieures, comme brûler, couper. Ces actes ont
pour matière et sujet la chose sur laquelle l'action s'exerce. C'est ainsi
qu'Aristote dit (Phys. lib. m, text. 18) que le mouvement est un acte du mobile
procédant du moteur. Il y ades actes qui ne s'attachent pas à une matière
extérieure, mais qui sont immanents dans l'être qui les produit, comme le désir
et la connaissance. Tous les actes moraux bons ou mauvais sont de cette nature.
Par conséquent il faut que le sujet propre du péché soitla puissance qui est le
principe de son acte. Et puisque le propre des actes moraux est d'être
volontaires, comme nous l'avons vu (quest. i, art. 1, et quest. xviii, art. 6),
il s'ensuit que la volonté qui est le principe des actes volontaires bons ou
mauvais est le principe des péchés, et par conséquent que le péché est dans la
volonté comme dans son sujet (2).
Il faut répondre au premier argument, qu'on dit
que le mal est en dehors de la volonté, parce que la volonté ne tend pas au mal
en lui-même. Mais comme le mal est un bien apparent, la volonté le désire
quelquefois, et c'est ainsi que le péché existe dans la volonté.
Il faut répondre au second, que si le défaut
d'intelligence n'était d'aucune manière le fait de la volonté, il n'y aurait de
péché ni dans la volonté ni dans l'intelligence, comme on le voit à l'égard de
ceux dont l'ignorance est invincible. C'est pourquoi il en résulte que le
défaut d'intelligence quand il est volontaire est lui-même un péché.
11 faut répondre au troisième, que ce
raisonnement repose sur les causes efficientes, dont les actions s'attachent à
des choses extérieures et qui ne se
(I) L'Ecriture suppose constammcntque le sujet
du péchécstla volonté : Voluntarie peccantibus nobis. (Ilcb. x): In quibus
peccatis aliquando conversati sumus facientes voluntatem carnis. (Eph. y) :
Nolite peccare, etc.
(2) Saint Thomas considère ici le péché pris
formellement.
meuvent pas elles-mêmes. C'est tout le
contraire pour la volonté (1) ; il n'y a donc là rien de concluant.
ARTICLE II. — la volonté seule est-elle le
SUJET du péché (2)?
4. Il semble que la volonté seule soit le sujet
du péché. Car saint Augustin dit (Lib. de duab. anini. cap. 10) qu'on ne pèche
que parla volonté. Or, le péché existe dans la puissance par où l'on pèche,
comme dans son sujet. Donc il n'y a que la volonté qui soit le sujet du péché.
2. Le péché est un mal con traire à la raison.
Or, le bien et le mal appartenant à la raison, le péché est l'objet exclusif de
la volonté. Donc la volonté seule en est le sujet.
3. Tout péché est un acte volontaire : car,
comme le dit saint Augustin (De ver. Relig. cap. 14), le péché est tellement
volontaire, que s'il n'était pas volontaire ce ne serait plus un péché. Or, les
actes des autres facultés ne sont volontaires qu'autant qu'elles sont mues par
la volonté. Mais cela ne suffit pas pour qu'elles soient le sujet du péché ;
parce qu'alors les membres extérieurs qui sont mus par la volonté seraient le
sujet du péché -, ce qui est évidemment faux. Donc il n'y a que la volonté qui
soit le sujet du péché.
Mais c'est le contraire. Le péché est contraire
à la vertu. Or, les contraires se rapportent au même sujet. Par conséquent
comme indépendamment de la volonté il y a d'autres facultés de l'âme qui sont
les sujets des vertus, ainsi que nous l'avons dit (quest. lvi), il n'y a pas
que la volonté qui soit le sujet du péché.
CONCLUSION. — Le principe de l'acte volontaire
étant aussi son sujet, il s'ensuit qu'il n'y a pas que la volonté qui soit le
sujet du péché, mais que les autres puissances qui peuvent être le principe du
volontaire commandé le sont aussi.
Il faut répondre que, comme nous l'avons établi
(art. préc), tout ce qui est le principe de l'acte volontaire est le sujet du
péché. Or, on appelle actes volontaires non-seulement ceux qui émanent de la
volonté, mais encore ceux qui sont commandés par elle, comme nous l'avons dit
(quest. vi, art. 4) en traitant du volontaire. Par conséquent non-seulement la
volonté peut être le sujet du péché, mais encore toutes les puissances dont
elle peut exciter ou réprimer les actes. Ces mêmes puissances sont aussi les
sujets des habitudes bonnes ou mauvaises, parce que les habitudes et les actes
se rattachent au même principe.
Il faut répondre au premier argument, qu'on ne
pèche que par la volonté considérée comme premier principe moteur, mais on
pèche par les autres puissances selon qu'elles sont mues par elle.
Il faut répondre au second, que le bien et le
mal appartiennent à la volonté, comme étant par eux-mêmes ses objets; mais les
autres puissances ont un bien et un mal déterminé, en raison duquel il peut y avoir
en elles vertu, vice et péché, selon qu'elles participent à la volonté et à la
raison.
Il faut répondre au troisième, que les membres
du corps ne sont pas les principes des actes, ils n'en sont que les organes;
par conséquent, ils sont à l'égard de f âme qui les meut, ce qu'est un esclave
purement passif. Mais les puissances appétitives intérieures sont libres en
quelque sorte à l'égard delà raison, parcequ'elles sont d'une certaine manière
actives et passives, comme le prouve Aristote (Polit, lib. i, cap. 3). De plus,
les actes des membres exté-
(t ) Dont l'action est immanente et qui se meut
elle-même.
(2) L'appétit sensitif qui comprend le
concupiscible et l'irascible est aussi lc sujet du péché.
(Ephes. iv) : Irascimini et nolite peccare, sol
nonoccidat super iracundiam vestram. (Deut. v) : Non concupisces uxorem proximi
tui, etc.
rieurs s'attachent à des objets extérieurs
aussi, comme on le voit à l'égard des coups dans le péché d'homicide. H n'y a
donc pas de parité.
ARTICLE III. — le péché peut-il exister dans la
partie sensitiye i
1. Il semble que le péché ne puisse pas exister
dans la sensualité (i). Car le péché est propre à l'homme qui est louable ou
blâmable pour ses actions; tandis que la sensualité nous est commune avec les
animaux. Donc lc péché ne peut pas exister dans la sensualité.
2. Personne ne pèche à l'égard de cequ'ilne
peut éviter, comme le dit saint Augustin (De lib. arb. lib. in, cap. 48). Or,
l'homme ne peut éviter que l'acte de la sensualité ne soitdésordonné. Caria
sensualitéest une cause de perpétuelle corruption tant que nous vivons ici bas
; c'est pourquoi elle est représentée par le serpent, comme le dit saint
Augustin (De Trin. lib. xii, cap. 12 et 13). Donc le dérèglement du mouvement
de la sensualité n'est pas un péché.
3. Ce que l'homme ne l'ait pas ne lui est pas
imputé à péché. Or, nous ne paraissons faire nous-mêmes que ce que nous faisons
avec délibération, comme le dit Aristote (Eth. lib. ix, cap. 8). Donc le
mouvement de la sensualité qui est indélibéré n'est pas imputable à péché.
Mais c est le contraire. L'Apôtre dit (Hom. vu,
19) : Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je hais ; ce
que saint Augustin entend (Cont. Jul. lib. m, cap. 20, et De verb. apost, serm.
xii, cap. 2 et 3) du mal de la concupiscence qui est évidemment un mouvement de
sensualité. Donc il y a dans la sensualité un péché.
CONCLUSION. — Lc péché peut exister dans la
sensualité, puisqu'il peut y avoir en elle un acte désordonné et jusqu'à un
certain point volontaire.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1 et 2), le péché peut exister dans toute puissance dont l'acte peut être
volontaire et désordonné, puisque c'est en cela que consiste l'essence du péché.
Or, il est évident que l'acte delà sensualité peut être volontaire; car la
sensualité (c'est-à-dire l'appétit sensitif; est faite pour être mue par la
volonté. D'où il résulte que le péché peut exister en elle.
Il faut répondre au premier argument, qu'il y a
dans la partie sensitive des facultés qui, bien qu'elles nous soient communes
avec les animaux, ont cependant en nous une certaine supériorité, parce
qu'elles sont jointes ala raison. Ainsi nous avons dans la partie sensitive une
intelligence et une mémoire que n'ont pas les autres animaux, comme nous
l'avons vu (part. I, quest. Lxxvin, art. 4). De cette manière l'appétit
sensitif a en nous une supériorité qu'il n'a pas dans les autres animaux. Par
exemple, il est fait pour obéir à la raison, et sous ce rapport il peut être le
principe d'un acte volontaire et par conséquent le sujet du péché.
H faut répondre au second, que la perpétuelle
corruption de la sensualité doit s'interpréter de son foyer qui n'est jamais
totalement éteint ici-bas. Car le péché originel s'efface quant à la peine
qu'il mérite, mais il reste quant à ses effets. Ce foyer de corruption
n'empêche pas l'homme de pouvoir réprimer par sa volonté raisonnable chacun des
mouvements déréglés de la sensualité quand il en a le pressentiment (2), par
exemple en portant sa pensée sur d'autres choses. Mais en la détournant vers
une autre chose, il peut se faire qu'à l'occasion de cette chose il s'élève
encore en lui quelque mouvement déréglé. Par exemple, celui qui pour éviter les
(V)Sensualitas ; nous avons conservé ce mot qui
désigne la partie sensitive de l'Ame, parce que lc mot de sensibilité n'a pas
dans la langue philosophique actuelle absolument lc même sens.
(2) Quand il les sent à l'avance ; ^autrement
ces mouvements déréglés sont des mouvements premiers qui sont absolument
irréprochables.
mouvements de la concupiscence éloigne sa
pensée des délectations de la chair pour la porter vers la science, peut
éprouver un mouvement de vaine gloire sans qu'il y ait songé. C'est pourquoi
l'homme ne peut pas éviter tous les mouvements de cette nature (I), par suite
de la corruption dont nous venons de parler-, mais il suffit pour que le péché
soit volontaire qu'il puisse éviter chacun d'eux en particulier.
II faut répondre au troisième, que ce que
l'homme fait sans la délibération de la raison, il ne le fait pas lui-même
parfaitement, parce que ce qu'il y a de principal dans l'homme n'agit pas en
cette circonstance. Par conséquent l'acte humain n'est pas parfait. L'acte de
la vertu ou du vice ne peut donc pas être parfait, mais il y a dans ces deux
genres quelque chose d'imparfait (2). Ainsi donc ce mouvement de sensualité qui
prévient la raison est un péché véniel, c'est-à-dire ce qu'il y a d'imparfait
en matière de péché.
ARTICLE IV. — le péché mortel
peut-il exister DANS LA sensualité ?
4. Il semble que le péché mortel puisse exister
dans la sensualité. Car on juge de l'acte d'après son objet. Or, il arrive
qu'on pèche mortellement à l'égard des objets de la sensualité, comme à l'égard
des délectations de la chair. Donc l'acte de la sensualité peut être un péché
mortel, et par conséquent le péché mortel existe dans la sensualité.
2. Le péché mortel est contraire à la vertu.
Or, la vertu peut exister dans la sensualité ; car la tempérance et la force
sont les vertus des puissances irraisonnables, comme le dit Aristote (Eth. lib.
ni, cap. 40). Donc le péché mortel peut exister dans la sensualité , puisque
les contraires se rapportent naturellement à la même chose.
3. Le péché véniel est une disposition au péché
mortel. Or, la disposition et l'habitude existent dans le même sujet. Le péché
véniel existant dans la sensualité, comme nous l'avons dit (art. 3 huj. quaest.
ad 3), le péché mortel peut donc y exister aussi.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Retract, lib. i, cap. 23),et on lit dans la glose (ord.) à l'occasion de ces
paroles de saint Paul : Je suis charnel (Rom. vii), que le mouvement déréglé
delà concupiscence, qui est le péché de sensualité, peut exister dans ceux qui
sont en état de grâce, par conséquent dans ceux qui n'ont pas de péché mortel.
Donc le mouvement désordonné de la sensualité n'est pas un péché mortel.
CONCLUSION. — Puisque le péché mortel implique
le détournement de l'homme de salin dernière, et qu'il n'y a que la raison qui
puisse détourner un acte de cette fin ou l'y rapporter, il ne peut se faire que
le péché mortel existe dans la sensualité.
Il faut répondre que comme le désordre qui
corrompt le principe delà vie corporelle produit la mort du corps ; de même le
désordre qui corrompt le principe de la vie spirituelle, qui est la fin
dernière, produit la mort spirituelle qui est l'effet du péché mortel, comme
nous l'avons vu (quest. lxxii, art. 5). Or, ce n'est pas à la sensualité qu'il
appartient d'ordonner une chose à l'égard de sa fin, maisc'estexclusivement à
la raison. Et comme il n'y a que ce qui ordonne une chose à l'égard de sa fin
qui puisse l'en détourner, il s'ensuit que le péché mortel ne peut pas exister
dans la sensualité, mais qu'il n'existe que dans la raison.
(t) Il ne peut pas éviter tous les péchés
véniels. C'est la doctrine du concile de Trente (Voy. sess. V et VI). Il n'y a
d'exception que pour la sainte Vierge, et saint Thomas a eu soin de la faire
(part. III, quest. XXVII, art. 4).
(2) Tous les théologiens distinguent les
mouvements premiers (primo primi), les mouvements seconds (secundo primi) et
les mouvements pleinement délibérés. Les premiers préviennent la raison et sont
absolument irrépréhensibles; les seconds ne sont voulus qu'imparfaitement et
produisent des péchés imparfaits ou des péchés véniels; les derniers sont
nécessaires pourqu'ily ait péché mortel.
Il faut répondre au premier argument, que
l'acte de la sensualité peut concourir à former un péché mortel. Mais l'acte du
péché mortel n'est pas mortel parce qu'il appartient à la sensualité, mais
parce qu'il appartient à la raison, dont la fonction est d'ordonner les choses
à l'égard de leur fin. C'est pourquoi le péché mortel n'est pas attribué à la sensualité,
mais à la raison.
II faut répondre au second, qu'un acte de vertu
est parfait non parce qu'il appartient exclusivement ala sensualité, mais
plutôt parce qu'-il appartient à la raison et à la volonté qui choisit. Car un
acte de vertu morale n'existe pas sans élection. Par conséquent l'acte de la
vertu morale qui perfectionne la puissance appétilive est toujours accompagné
de l'acte de la prudence qui perfectionne la puissance rationnelle. Et il en
est de même du péché mortel, comme nous l'avons dit (in solut. praec).
II faut répondre au troisième, que la
disposition se rapporte à ce qu'elle dispose de trois manières. Quelquefois
elle est dans le même sujet et ne fait qu'une même chose avec lui ; ainsi on
dit que la science commencée est une disposition à la science parfaite.
D'autres fois elle peut être dans le même sujet, mais sans être une môme chose
avec lui ; par exemple, la chaleur est une disposition à la forme du feu. Enfin
elle peut n'être pas dans le même sujet, ni faire une même chose avec lui,
comme on lc voit à l'égard des choses qui sont ordonnées entre elles de manière
que par l'une on arrive à l'autre. C'est ainsi que la bonté de l'imagination
est une disposition ala science qui réside dans l'intellect (4). Et c'est de
cette façon que le péché véniel qui existe dans la sensualité peut être une
disposition au péché mortel qui réside dans la raison.
ARTICLE V. — le péché peut-il exister dans la
raison?
4. Il semble que le péché ne puisse pas exister
dans la raison. Car le péché de chaque puissance est un défaut. Or, le défaut
de raison n'est pas un péché, mais il l'excuse plutôt; car on excuse une
personne d'un péché à cause de son ignorance. Donc le péché ne peut pas exister
dans la raison.
2. Le premier sujet du péché est la volonté,
comme nous l'avons dit (art. 4). Or, la raison précède la volonté, puisque
c'est elle qui la dirige. Donc le péché ne peut pas exister dans la raison.
3. Le
péché ne peut avoir pour objets que les choses qui sont en notre pouvoir. Or,
la perfection et le défaut de raison ne dépendent pas de ce qui est en notre
pouvoir. Car il y en a qui sont naturellement dépourvus déraison et d'autres
qui sont habiles. Donc le péché n'existe pas dans la raison.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
Trin. lib. xii, cap. 42) que le péché existe dans la raison inférieure et dans
la raison supérieure.
CONCLUSION. — Par suite de la double fonction
de la raison le péché peut exister en elle de deux manières : 1° il peut y être
parce qu'elle ne connaît pas ce qu'elle peut et doit savoir ; 2° parce qu'elle
commande les actes déréglés des puissances inférieures ou qu'elle ne les
comprime pas, aprèsen avoirdélibéré.
Il faut répondre que le péché d'une puissance
quelle qu'elle soit consiste dans son acte, comme nous l'avons dit (art. 4, 2
et 3). Or, la raison a deux sortes d'actes : l'un qui la, regarde en elle-même
et qui se rapporte à son objet propre; c'est la connaissance du vrai (2);
l'autre qui dépend d'elle comme de la puissance qui dirige toutes les autres. Le
péché peut exister de ces deux manières dans la raison. D'abord il peut exister
en elle quand
(I) La vivacité de l'imagination aide à
acquérir la science, comme le péché véniel mène au pécbé mortel, quoiqu'il
n'existe pas dans la même puissance.
(2) Ce que saint Thomas a dit de l'ignorance
(quest. vi) peut être appliqué ici.
elle sc trompe dans la connaissance du vrai ;
cette erreur lui est imputée à péché quand son ignorance porte sur ce qu'elle
peut et doit savoir. Ensuite il y a péché quand elle commande aux puissances
inférieures des actes déréglés ou quand elle ne les comprime pas après en avoir
délibéré.
Il faut répondre au premier argument, que ce
raisonnement repose sur le défaut de raison qui appartient à l'acte propre de
cette faculté relativement à son propre objet. Quand ce défaut de connaissance
porte sur ce qu'on ne peut pas savoir, alors le défaut de raison n'est pas un
péché, mais il excuse du péché, comme on le voit par les actes que les furieux
commettent. Mais si ce défaut de raison se rapporte à ce que l'homme peut et
doit savoir, il ne l'excuse pas du péché, mais c'est au contraire une faute qui
lui est imputable. Quant au défaut qui porte exclusivement sur la direction que
la raison imprime aux autres puissances, il lui est toujours imputé à péché,
parce qu'elle pourrait y remédier par son acte propre.
11 faut répondre an second, que, comme nous
l'avons dit (quest. xvii, art. 1) quand il s'agissait des actes de la volonté
et de la raison, la volonté meut dans un sens la raison et la précède, et la
raison meut dans un autre sens la volonté ; de telle sorte qu'on peut dire que
le mouvement delà volonté est raisonnable et l'acte de la raison volontaire.
D'après cela le péché existe dans la raison, soit parce que son défaut est volontaire,
soit parce qu'elle est le principe de l'acte de la volonté.
La réponse au troisième argument est par là
même évidente (ad 1 arg.) (1).
ARTICLE VI. — le péché de la délectation morose
existe-t-il dans la
raison (2)?
1. Il
semble que le péché de la délectation morose ne soit pas dans la raison. Car la
délectation implique le mouvement de la puissance appétitive, comme nous
l'avons dit (quest. xxxi, art. 1). Or, la faculté appétitive se distingue de la
raison qui est la faculté perceptive. Donc la délectation morose n'existe pas
dans la raison.
2. D'après les objets on peut connaître à
quelle puissance appartient l'acte qui ordonne la puissance à l'égard de son
objet. Or, la délectation morose se rapporte aux biens sensibles, et non aux
biens rationnels. Donc le péché de la délectation morose n'existe pas dans la
raison.
3. On
appelle morose ce qui dure un long temps. Or, la longueur de ia durée n'est pas
une raison pour qu'un acte appartienne à une puissance. Donc la délectation
morose n'appartient pas ala raison.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
Trin. lib. xii, cap. 12) que le consentement aux jouissances charnelles , quand
il se borne à la délectation de l'esprit, doit être considéré comme une
nourriture défendue que la femme seule mange. Or, par la femme il entend la
raison inférieure, comme il le dit au même endroit. Donc le péché de la
délectation morose existe dans la raison.
CONCLUSION. — Puisqu'il arrive quelquefois que
la raison ne réprime pas le mouvement déréglé de la passion, bien qu'elle l'ait
antérieurement remarqué, mais qu'elle s'y arrête au contraire volontiers, on a
raison de placer dans la raison le péché de la délectation morose qui tire son
nom du retard (mora) que la raison met à la réprimer.
11 faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc.), le péché peut
(1) Saint Thomas a observé plus haut que les
défauts naturels de la raison ne lui élaient pas imputables.
(21 Les théologiens appellent délectation
morose les jouissances que l'homme trouve à arrêter sa pensée sur des choses
charnelles. Elle n'est pas appelée morose parce qu'elle doit durer longtemps
pour faire un péché, mais parce que la raison s'y arrête (immoratur). La raison
est donc le sujet de cet acte parce que c'est elle qui fixe ainsi l'attention
sur des objets dont elle devrait au contraire la détourner.
être dans la raison non-seulement quant à son
acte propre, mais encore quant à la direction qu'elle imprime aux actes
humains. Or, il est évident que la raison dirige non-seulement les actes
extérieurs, mais encore les passions intérieures. C'est pourquoi on dit que le
péché existe dans la raison, quand elle fait défaut dans la direction des
passions intérieures aussi bien que des actes extérieurs. Or, elle fait défaut
dans la direction des passions intérieures de deux manières : 4° quand elle
commande des passions illicites, comme lorsque l'homme provoque délibérément un
mouvement de colère ou de concupiscence ; 2" quand elle ne réprime pas le
mouvement illicite des passions. Ainsi quand quelqu'un , après avoir jugé que
le mouvement d'une passion qui s'élève est déréglé, s'y arrête néanmoins et ne
le repousse pas, on dit alors que le péché de la délectation morose existe dans
la raison.
Il faut répondre au premier argument, que la
délectation réside dans la faculté appétitive comme dans son principe le plus
prochain -, mais elle existe dans la raison comme dans son premier moteur,
d'après ce que nous avons dit (art. 1) que les actions qui ne s'attachent pas à
un objet extérieur dans leurs principes existent subjectivement.
II faut répondre au second, que la raison a son
acte propre qui se rapporte à son propre objet; mais elle exerce sa direction
sur tous les objets des puissances inférieures qui peuvent être dirigées par
elle. C'est ainsi que la délectation qui a pour objet les choses sensibles
appartient à la raison.
Il faut répondre au troisième, que la
délectation s'appelle morose non à cause de sa durée, mais parce que la raison
s'y arrête (immoratur) volontairement, et qu'au lieu de la repousser, elle
conserve et considère avec plaisir les choses qu'elle aurait dû rejeter
aussitôt qu'elles lui sont venues dans la pensée, comme le dit saint Augustin
(De Trin. lib. xii, cap. 12).
ARTICLE VII. — le consentement a l'acte est-il
un péché qui existe dans la raison supérieure ?
1. Il
semble que le consentement à l'acte ne soit pas un péché qui existe dans la
raison supérieure. Car le consentement est un acte de la puissance appétitive,
comme nous l'avons vu (quest. xv, art. 1). Or, la raison est une faculté
perceptive. Donc le consentement à l'acte n'est pas un péché qui existe dans la
raison supérieure.
2. La
raison supérieure s'applique à contempler et à consulter les raisons
éternelles, comme le dit saint Augustin (De Trin. lib. xii, cap. 7). Or,
quel-quefoison consent àun acte, sans prendre conseil des raisons éternelles;
car l'homme ne pense pas toujours aux choses divines quand il consent à un
acte. Donc le consentement à l'acte n'est pas toujours un péché qui existe dans
la raison supérieure.
3.
Comme l'homme peut régler ses actes intérieurs au moyen des raisons
éternelles, de même il peut aussi régler ses délectations intérieures ou ses
autres passions. Or, le consentement à la délectation dans ce qu'on a résolu
d'accomplir par l'action appartient à la raison inférieure, comme le dit saint
Augustin (De Trin. lib. xii, cap. 12). Donc on doit quelquefois attribuer le
consentement du péché à la raison inférieure.
4.
Comme la raison supérieure surpasse la raison inférieure, de même la
raison surpasse l'imagination. Or, l'homme agit quelquefois d'après son
imagination sans aucune délibération de la raison, comme quand on meut la main
ou le pied sans y penser. Donc la raison inférieure peut quelquefois consentir
à l'acte du péché sans la raison supérieure.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
TWn.lib. xii, cap. 12) : Si en consentant à mal user des choses que les sens
corporels perçoivent, on se décide à consommer matériellement le péché, selon
qu'on en a le pouvoir, on doit entendre par là que la femme a donné à l'homme
une nourriture défendue ; et par l'homme il entend la raison supérieure. Donc
il appartient à la raison supérieure de consentir à l'acte du péché.
CONCLUSION. — Le consentement à l'acte étant la
consommation et la fin du péché, se place à proprement parler dans la raison
supérieure, comme dans la cause suprême qui juge en dernier ressort ; mais le
consentement à la délectation n'étant qu'un préliminaire qui mène à l'acte est
attribué à la raison inférieure qui juge secondairement, quoique la raison
supérieure puisse aussi juger de la délectation.
Il faut répondre que le consentement implique
un jugement sur l'objet auquel on consent. Car, comme la raison spéculative
juge et prononce sur les' choses intelligibles, de même la raison pratique juge
et prononce sur celles qu'on doit faire. Or, il est à remarquer que dans tout
jugement la dernière sentence appartient au tribunal suprême. Ainsi en matière
spéculative nous voyons qu'on prononce en dernier ressort sur une proposition
en la ramenant aux premiers principes. Car tant qu'un principe plus élevé
subsiste on peut encore examiner à l'aide de ce principe la chose qui est en
question; par conséquent le jugement reste suspendu, puisque la sentence finale
n'a point encore été prononcée. Or, il est évident que les actes humains
peuvent avoir pour règle la raison humaine, qui se rapporte aux choses créées
que l'homme connaît naturellement et la loi divine qui va au delà, comme nous
l'avons dit (quest. xix, art. 4). La règle de la loi divine étant supérieure,
il s'ensuit que la sentence dernière, celle qui termine finalement le jugement,
appartient à la raison supérieure qui s'applique aux raisons éternelles. Et
quand il y a plusieurs choses à juger, lejugement final porte sur ce qui se
présente en dernier lieu. Or, dans les actes humains ce qui se présente en
dernier lieu, c'est l'acte; la délectation n'est qu'un préliminaire qui y
conduit. C'est pourquoi le consentement à l'acte appartient, à proprement
parler, à la raison supérieure, tandis que le jugement préalable qui porte sur
la délectation appartient à la raison inférieure qui juge des choses d'un ordre
secondaire (1) ; quoique d'ailleurs la raison supérieure puisse aussi juger de
la délectation ; parce que tout ce qui est soumis au jugement de la raison
inférieure est soumis au jugement de la raison supérieure, mais non
réciproquement.
Il faut répondre au premier argument, que le
consentement n'est pas absolument l'acte de la puissance appétitive, mais c'est
une conséquence de l'acte de la raison qui juge et qui délibère, comme nous
l'avons dit (quest. xv, art. 3). Car c'est là ce qui détermine le consentement,
parce que la volonté se porte vers ce que la raison a déjà jugé. Ainsi on peut
attribuer le consentement à la volonté et à la raison.
Il faut répondre au second, que par là même que
la raison supérieure ne dirige pas les actes humains conformément à la loi
divine en empêchant le péché, on dit qu'elle y consent; soit qu'elle pense à la
loi éternelle, soit qu'elle n'y pense pas. Car quand elle pense à la loi de
Dieu, elle la méprise directement, et quand elle n'y pense pas, elle la néglige
par omission. Par conséquent de toutes les manières le consentement à l'acte du
péché procède de la raison supérieure; parce que, comme le dit saint Augustin
(De Trin. lib. xii, cap. 12), on ne peut pas prendre la résolution efficace de
(U Cette distinction de la raison inférieure et
de la raison supérieure donne lieu aux questions traitées dans les articles
suivants.
commettre le péché, si cette faculté de l'àme
qui a un souverain pouvoir sur les membres pour les mouvoir ou les empêcher
d'agir ne se prête à une mauvaise action ou n'y contribue.
Il faut répondre au troisième, que comme la
raison supérieure peut, par la considération de la loi éternelle, diriger les
actes extérieursou les comprimer, elle a la même puissance sur les délectations
intérieures. Toutefois avant d'arriver au jugement de la raison supérieure,
aussitôt que la sensualité propose une délectation, la raison inférieure
délibérant d'après des raisons prises dans l'ordre temporel accepte quelquefois
cette délectation, et alors le consentement à la délectation lui appartient.
Mais si, après avoir considéré les raisons éternelles, l'homme persévère dans
le même sentiment, en ce cas le consentementappartient à la raison supérieure.
Il faut répondre au quatrième, que la
perception de l'imagination est subite et sans délibération. C'est pourquoi
elle peut produire un acte avant que la raison supérieure ou inférieure ait le
temps de délibérer. Mais le jugement de la raison inférieure se fait avec une
délibération qui demande du temps, pendant lequel la raison supérieure peut
délibérer aussi. Par conséquent si par sa délibération elle ne l'empêche pas de
pécher (1), son acte lui est à juste titre imputable.
ARTICLE VIII. — le consentement a la
délectation est-il un péché
mortel (2)?
1. Il
semble que le consentement à la délectation ne soit pas un péché mortel. Car le
consentement à la délectation appartient à la raison inférieure qui ne peut
s'élever aux raisons éternelles ou à la loi divine, et qui par conséquent ne
peut pas en détourner. Or, tout péché mortel provient de ce qu'on s'écarte de
la loi divine, comme on le voit par la définition qu'en donne saint Augustin et
que nous avons discutée (quest. lxxi, art. 6). Donc le consentement à la
délectation n'est pas un péché mortel.
2. Ce
n'est pas un mal de consentir à une chose, à moins que la chose à laquelle on
consent ne soit mauvaise. Or, ce qui détermine la qualité d'une chose a cette
même qualité dans un degré supérieur ou qui n'est pas moindre. Par conséquent
la chose à laquelle on consent ne peutpas être moins mauvaise que le consentement
lui-même. Et puisque la délectation sans l'action n'est pas un péché mortel,
mais seulement un péché véniel, il s'ensuit que le consentement à la
délectation n'est pas non plus un péché mortel.
3. Les
délectations different en bonté et en malice selon la différence des
opérations, comme le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 3 et 5). Or, la pensée
intérieure est une autre opération que l'acte extérieur, par exemple, de la
fornication. Donc la délectation qui suit l'acte de la pensée intérieure diffère
autant de la délectation de la fornication en bonté ou en une malice que la
pensée intérieure diffère de l'acte extérieur; par conséquent le consentement à
l'acte et à la pensée diffère dans la même proportion. Et puisque la pensée
intérieure n'est pas un péché mortel, ni le consentement à la pensée, il en
résulte que le consentement à la délectation n|en n'est pas un non plus.
4.
L'acte extérieur de la fornication ou de l'adultère n'est pas un péché
mortel en raison de la délectation, puisque cette délectation se trouve aussi
dans l'acte du mariage, mais c'est un péché en raison du dérèglement même
(I) C'est-à-dire si dans l'intervalle delà
délibération la raison supérieure n'empécbe pas l'acte du péché, cet acte lui
est imputable.
2 L'Ecriture défend dans une multitude
d'endroits de consentir aux pensées mauvaises : Spiritus sanctus auferet se à
cogitationibus quae sunt sine intellectu íEp. i; voy. Dan. xiii, M1ch.Il).
de l'acte. Or, celui qui consent à la délectation
ne consent pas pour cela au dérèglement de l'acte. Donc il ne semble pas pécher
mortellement.
5. Le péché d'homicide est plus grave que le
péché de simple fornication. Or, ce n'est pas un péché mortel de consentir à la
délectation qui résulte de la pensée de l'homicide. Donc , à plus forte raison,
n'est-ce pas un péché mortel de consentir à la délectation qui résulte de la
pensée de la fornication.
6. On dit tous les jours l'oraison dominicale
pour la rémission des péchés véniels, comme le dit saint Augustin (Ench. cap.
78). Or, le même Père enseigne que cette prière doit effacer le consentement à
la délectation. Car il dit (De Trin. lib. xn, cap. 12) que le péché est alors
beaucoup moins grave que si on avait résolu de le consommer extérieurement.
C'est pourquoi , ajoute-t-il, on doit demander pardon de ces pensées, se
frapper la poitrine, et dire : Pardonnez-nous nos offenses. Donc le
consentement à la délectation est un péché véniel.
Mais c'est le contraire. Car saint Augustin dit
un peu plus loin : L'homme sera condamné, à moins que, par la grâce du
médiateur, ces pensées qu'il n'a pas eu l'intention d'exécuter, mais avec
lesquelles il a voulu se délecter, ne lui soient pardonnées. Or, personne n'est
damné, sinon pour un péché mortel. Donc le consentement à la délectation est un
péché mortel.
CONCLUSION. — Comme toute délectation n'est pas
un péché mortel, de même tout consentement à une délectation [quelconque n'en
est pas un non plus; il n'y a de mortel que le consentement à la délectation qui
a pour objet l'acte d'un péché qui est mortel en lui-même; car si elle a pour
objet la connaissance de cet acte il en est autrement.
Il faut répondre qu'à cet égard il y a eu
différentes opinions. En effet, les uns ont dit que le consentement à la délectation
n'est pas un péché mortel, mais seulement un péché véniel. D'autres ont soutenu
que c'était un péché mortel, et cette opinion est la plus commune et la plus
vraisemblable. Car il faut observer que toute délectation étant la conséquence
d'une opération quelconque, comme le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 4), et
toute délectation ayant un objet, il s'ensuit que la délectation peut se
rapporter à deux choses : à l'opération dont elle est la conséquence, et à
l'objet dans lequel on se délecte (1). Or, il arrive que l'opération est
l'objet de la délectation, comme toute autre chose ; parce que l'opération peut
être prise pour le bien et la fin dans lesquels on se repose avec complaisance.
Quelquefois l'opération même d'où résulte la délectation en est l'objet; c'est
ce qui a lieu, par exemple, quand la faculté appétitive, à qui il appartient de
se délecter, se réfléchit sur son opération comme sur une bonne chose ; comme
quand on pense et qu'on se délecte dans la chose que l'on pense, parce que sa
pensée fait plaisir. D'autres fois la délectation qui résulte d'une opération,
par exemple d'une pensée, a pour objet une autre opération qui est comme la
chose à laquelle on pense. Alors cette délectation provient de l'inclination de
l'appétit, non pour la pensée, mais pour l'opération à laquelle on pense.
Ainsi, celui qui pense à la fornication peut se délecter de deux manières :
d'abord de cette pensée elle-même ; ensuite de l'acte même de la fornication
auquel il pense. La délectation qui a pour objet la pensée résulte de
l'inclination de l'affection pour la pensée elle-même. Or, cette pensée n'est
pas par elle-même un péché mortel ; quelquefois elle n'est que vénielle, par
exemple, quand quelqu'un s'y arrête inutilement; d'autres
t) Ainsi la délectation de la gourmandise peut
se rapporter aux viandes délicieuses qui en sont l'objet et à l'usage de ces
viandes qui est une opération dont elle est la conséquence.
fois elle est absolument sans péché, par
exemple quand on s'y arrête utilement, comme quand on veut en faire l'objet
d'une prédication ou d'une discussion (i). Par conséquent, l'affection ou la
délectation qui se rapporte ainsi à la pensée de fornication n'est pas un péché
mortel dans son genre ; mais c'est quelquefois un péché véniel et quelquefois ce
n'est pas un péché. Le consentement à cette espèce de délectation n'est donc
pas un péché mortel, et sous ce rapport il y a du vrai dans le premier
sentiment. — Mais si quelqu'un, en pensant à la fornication, se délecte de
l'acte lui-même auquel il pense, ceci résulte de ce que son affection a du
penchant pour cet acte. Ainsi, quand quelqu'un consent à cette délectation ,
c'est absolument comme s'il consentait à ce que son affection eût du penchant
pour la fornication : car un individu ne se délecte que dans ce qui est
conforme à son appétit. Et comme c'est un péché mortel de consentir
délibérément à ce que son affection soit conforme à des choses qui sont des
péchés mortels en eux-mêmes, il s'ensuit que ce consentement à la délectation,
qui a pour objet une faute mortelle, est un péché mortel, comme le soutiennent
les auteurs du second sentiment (2).
Il faut répondre au premier argument, que le
consentement à la délectation peut être l'effet non-seulement de la raison
inférieure, mais encore de la raison supérieure, comme nous l'avons dit (art.
préc). Cependant la raison inférieure peut être détournée des raisons
éternelles. Car, quoiqu'elle ne se rapporte pas à elles de manière à diriger
l'homme d'après leurs lumières, ce qui est le propre de la raison supérieure
néanmoins elle s'y rapporte, en ce sens que ces idées lui servent de règles.
C'est ainsi qu'en se détournant d'elles, elle peut pécher mortellement. Car les
actes des puissances inférieures et môme des membres extérieurs peuvent être
des péchés mortels, du moment où la raison supérieure cesse de les régler
conformément aux raisons éternelles.
II faut répondre au second, que le consentement
à un péché qui est véniel de sa nature est un péché véniel -, et d'après cela
on peut conclure que le consentement à la délectation qui résulte de ce qu'on
pense inutilement à la fornication est un péché véniel. Mais la délectation qui
existe dans l'acte môme de la fornication est un péché mortel de sa nature. Que
si avant le consentement le péché n'était que véniel, c'était par accident,
c'est-à-dire par suite de l'imperfection de l'acte. Aussitôt que le
consentement est donné avec délibération, alors cette imperfection cesse , et
par là même l'acte revient à sa nature et constitue un péché mortel.
II faut répondre au troisième, que ce
raisonnement repose sur la délectation qui a la pensée pour objet.
Il faut répondre au quatrième, que la
délectation qui a pour objet un acte extérieur ne peut pas exister sans qu'on
se complaise dans l'acte extérieur considéré en lui-même, quoiqu'on ne soit pas
décidé à le consommer par suite de l'opposition qu'y met une force supérieure.
Par conséquent, dans ce cas l'acte est déréglé, et par conséquent la
délectation l'est aussi.
Il faut répondre au cinquième, que le
consentement à la délectation qui procède de la complaisance qu'on trouve dans
l'acte de l'homicide auquel on pense est un péché mortel, mais qu'il n'en est
pas de même du consentement à la délectation qui procède de la complaisance
qu'on met dans la pensée de l'homicide.
(t) Mais dans ce eas il faut qu'il n'y ait pas
danger prochain de consentement et que la volonté résiste au mal qui se
présente h l'esprit.
(2) II n'y a pas légèreté de matière".dans
ce cas,
Il faut répondre au sixième, qu'on doit dire
l'oraison dominicale pour obtenir le pardon non-seulement des pécbés véniels,
mais encore des pécbés mortels.
ARTICLE IX. — le péché véniel peut-il exister
dans la raison supérieure selon qu'elle dirige les puissances inférieures?
1. Il semble que le péché véniel ne puisse pas
exister dans la raison supérieure, selon qu'elle dirige les facultés
inférieures, c'est-à-dire selon qu'elle consent à l'acte du péché. Car saint
Augustin dit (De Trin. lib. xii, cap. 7) que la raison supérieure s'attache aux
raisons éternelles. Or, on pèche mortellement en se détournant de ces raisons.
Il semble donc qu'il ne puisse pas y avoir dans la raison supérieure d'autre
péché que le péché mortel.
2. La raison supérieure est le principe de la
vie spirituelle, comme le coeur est le principe de la vie corporelle. Or, les
infirmités du coeur sont mortelles. Donc les péchés de la raison supérieure
sont mortels aussi.
3. Le péché véniel devient mortel quand on le
fait par mépris. Or, il
semble qu'il ne peut pas se faire qu'il n'y ait
mépris quand on pèche même
véniellementavecdélibération. Donc puisque la
raison supérieure ne consent
qu'après avoir délibéré sur la loi divine, il
semble que son consentement doit
être nécessairement un péché mortel, par suite
du mépris de cette loi.
Mais c'est le contraire. Le consentement à
l'acte du péché appartient à la raison supérieure, comme nous l'avons dit (art.
7). Or, le consentement à l'acte du péché véniel est un péché véniel. Donc le
péché véniel peut exister dans la raison supérieure.
CONCLUSION. — Le péché véniel peut exister
dansla raison supérieure, puisqu'elle peut consentir à l'acte de ce péché.
Il faut répondre que, comme le dit saint
Augustin (De Trin. lib. xii, cap. 7), la raison supérieure s'attache aux raisons
éternelles pour les considérer ou les consulter. Pour les considérer, en ce
sens qu'elle contemple leur vérité; pour les consulter, selon qu'elle juge des
autres choses et qu'elle les ordonne d'après les raisons éternelles. C'est
d'après cette espèce de délibération que la raison consent à un acte ou qu'elle
n'y consent pas. Or, il arrive que le dérèglement de l'acte auquel consent la
raison n'est pas contraire aux raisons éternelles, parce qu'il ne la détourne
pas de sa fin dernière, comme le fait l'acte du péché mortel, mais qu'il ne
leur est pas non plus conforme, et tel estl'actedu péché véniel. Par
conséquent, quandlaraison supérieure consent à l'acte du péché véniel, elle ne
s'écarte pas des raisons éternelles. Elle ne pèche donc pas mortellement, mais
véniellement.
La réponse au premier argument est par là même
évidente.
Il faut répondre au second, qu'il y a dans le
coeur deux sortes d'infirmité. L'une qui est dans la substance même du coeur et
qui en change la complexion naturelle ; cette infirmité est toujours mortelle.
L'autre résulte de la perturbation de son mouvement ou de quelques-uns des
organes qui l'en-vironnent-, cettedernièreinfirmitén'est pas toujours mortelle.
De même ilya toujours péché mortel dans la raison supérieure quand on détruit
totalement le rapport qui doit exister entre cette raison et son propre objet
qui n'est rien autre chose que les raisons éternelles. Mais quand ces rapports
sont seulement un peu faussés, alors le péché n'est pas mortel, mais véniel.
Il faut répondre au troisième, que le
consentement délibéré (1) au péché
(1) Pour qu'il y ait péché mortel il ne suffit
pas, comme on le dit, que le consentement soit plein et entier, mais il faut
encore que l'on pèche en matière grave.
n'implique pas toujours le mépris de la loi
divine; il ne l'implique que quand le péché est contraire à cette loi.
ARTICLE X. — LE PÉCHÉ VÉNIEL PEUT-IL
EXISTEP. DANS LA RAISON SUPÉRIEURE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME?
1. Il semble que le péché véniel ne puisse pas
exister dans la raison supérieure considérée en elle-même, c'est-à-dire selon
qu'elle contemple les raisons éternelles. Car l'acte d'une puissance n'est en
défaut qu'autant qu'il est mal ordonné par rapport à son objet. Or, la raison
supérieure a pour objet les raisons éternelles dont on ne peut s'écarter sans
péché mortel. Donc le péché véniel ne peut pas exister dans la raison
supérieure considérée en elle-même.
2. La raison étant une faculté délibérative,
son acte se produit toujours avec délibération. Or, tout mouvement déréglé à
l'égard des choses qui sont de Dieu, s il est délibéré, est un péché mortel.
Donc le péché véniel n'existe jamais dans la raison supérieure considérée en
elle-même.
3. Il arrive quelquefois qu'un péché est véniel
subrepticement, mais que quand il est délibéré il est mortel, parce que la
raison qui délibère remonte à un bien plus élevé contre lequel celui qui agit
pèche plus grièvement. Ainsi, quand la raison délibère sur un acte voluptueux
déréglé qui est contraire à la loi de Dieu, on pèche plus grièvement en y
consentant que si elle s'arrêtait seulement à un acte contraire à une vertu
morale. Or, la raison supérieure ne peut pas remonter à quelque chose de plus
élevé que son objet. Par conséquent, si un mouvement indélibéré n'est pas un
péché mortel, la délibération qui surviendra ensuite n'en fera pas non plus un
péché mortel, ce qui est évidemment faux. Donc le péché véniel ne peut pas
exister dans la raison supérieure en elle-même.
Mais c'est le contraire. Un mouvement
subreptice d'infidélité est un péché véniel. Or, il appartient à la raison
supérieure en elle-même. Donc le péché véniel peut ainsi exister en elle.
CONCLUSION. — Le péché véniel peut exister
immédiatement dans la raison supérieure, si elle consent d'une manière indélibérée
à un péché mortel ; mais à l'égard des choses qui appartiennent aux puissances
inférieures, le péché est toujours mortel quand elle consent a un péché mortel
de sa nature, mais il est véniel quand elle consent à un péché qui est véniel
dans son espèce.
Il faut répondre que la raison supérieure ne se
rapporte pas à son objet (1) de la même manière qu'aux objets des puissances
inférieures qu'elle dirige. Car elle ne se rapporte aux objets des puissances
inférieures qu'autant qu'elle consulte, à leur égard, les raisons éternelles.
Par conséquent elle ne se rapporte à eux que d'une manière délibérée. Or, il y
a péché mortel quand on consent délibérément à des choses qui sont mortelles de
leur nature (2). C'estpourquoi la raison pèche toujours mortellement quand les
actes des puissances intérieures auxquels elle consent sont des péchés mortels.
Mais, à l'égard de son objet propre, la raison agit de deux manières: par
simple intuition et par délibération. En ce dernier sens, elle consulte les
raisons éternelles sur son propre objet; mais par simple intuition elle peut
avoir un mouvement déréglé à l'égard des choses divines, comme quand quelqu'un
éprouve subitement un mouvement d'infidélité (3). Quoi-
I (1) L'objet propre de la raison supérieure
comprend les vérités de la foi. (2) Comme le vol et l'adultère.
(5) L'inlidélité s'enlend ici du défaut de foi,
et le mouvement dont il est question revient aux mouvements secundo primi dont
nous avons parlé (page 260).
que l'infidélité soit un péché mortel dans son
genre, cependant un mouvement subit d'infidélité est un péché véniel, parce
qu'il n'y a de mortel que le péché qui est contraire à la loi de Dieu. Ainsi il
y a des choses qui appartiennent à la foi et qui peuvent subitement se
présenter à la raison sous un autre aspect, avant qu'on ne consulte ou qu'on ne
puisse consulter à ce sujet la raison éternelle, c'est-à-dire la loi de Dieu.
Par exemple, un individu peut considérer tout d'abord la résurrection des morts
comme impossible selon la nature, et à ce titré la nier avant d'avoir pris le
temps de reconnaître que c'est un dogme traditionnel que nous devons croire
conformément à la loi divine. Mais si après en avoir délibéré l'infidélité
persévère, alors elle devient un péché mortel. C'est pourquoi,' à l'égard de
son objet propre, quoique le péché soit mortel de sa nature, la raison
supérieure peut pécher véniellement dans les mouvements subits et irréfléchis,
ou mortellement quand il y a consentement délibéré. Quant aux choses qui
regardent les puissances inférieures, elle pèche toujours mortellement quand il
s'agit d'actes qui sont des péchés mortels de leur nature, mais il n'en est pas
de même à l'égard de ceux qui sont des péchés véniels (i).
Il faut répondre au premier argument, que le
péché qui est contraire aux raisons éternelles, quoiqu'il soit mortel de sa
nature, peut cependant être véniel à cause de l'imperfection de son acte subit
et irréfléchi, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
II faut répondre au second, que dans la
pratique il appartient ala raison de délibérer et d'avoir la simple intuition
des choses d'où la délibération procède, comme il lui appartient, en matières
spéculatives, de raisonner et de former des propositions. C'est pourquoi la
raison est susceptible d'un mouvement subit ou irréfléchi.
Il faut répondre au troisième) qu'une seule et
même chose peut offrir divers aspects, dont l'un est supérieur à l'autre. Ainsi
on peut considérer l'existence de Dieu, selon qu'elle est accessible à la
raison humaine, ou selon qu'on la connaît par la révélation divine qui est un
point de vue supérieur. C'est pourquoi, quoique l'objet de la raison supérieure
soit ce qu'il y a de plus élevé selon la nature, cependant on peut le ramener à
un point de vue plus élevé encore. Ainsi, ce qui dans un mouvement irréfléchi
n'était pas un péché mortel, est devenu tel par suite de la délibération qui le
ramène à un ordre plus élevé, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
QUESTION LXXV.
DES CAUSES DES PÉCHÉS EN GÉNÉRAL.
Apres avoir parlé du sujet du péché, nous
devons maintenant examiner ses causes. Nous en parlerons d'abord en général et
ensuite en particulier. — Touchant les causes du péché en général quatre
questions[sont à faire : l°Le péché a-t-il une cause? — 2° A-t-il une cause
intérieure? — 3° A-t-il une cause extérieure? —4° Le péché est-il cause du
péché?
ARTICLE I. — le péché» a-t-il une cause (2) ?
1.11 semble que le péché n'ait pas une cause.
Car le péché est un mal, comme nous l'avons dit (quest. lxxi, art. 6). Or, le
mal n'a pas de cause, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. 4). Donc le
péché n'a pas de cause.
(I) Comme une vainc pensée, une parole oiseuse.
(2) Il s'agit ici de la cause efficiente du
péché.
2. Une cause est ce qui produit nécessairement
une autre chose. Or, ce qui est produit nécessairement ne semble pas être un
péché, parce que tout péché est volontaire. Donc le péché n'a pas de cause.
3. Si le péché a une cause, il a pour cause le
bien ou le mal. Or, il n'est pas produit par le bien, parce que le bien ne
produit que le bien ; car un bon arbre ne peut produire de mauvais fruits,
comme le dit f Evangile (Matth, vu, 18). De même le mal ne peut pas être la
cause du péché, parce que le mal de la peine est une conséquence du péché,
tandis que le mal de la faute est la môme chose que le péché. Donc le péché n'a
pas de cause.
Mais c'est le contraire. Tout ce qui se fait a
une cause, comme le dit Job (Job, v, 6) : Rien n'arrive sur cette terre sans
une cause. Or, le péché est un événement; car on dit que c'est une parole, ou
un fait, ou un désir contraire à la loi de Dieu. Donc le péché a une cause.
CONCLUSION. — Le péché étant un acte déréglé,
il a relativement à l'acte lui-même une cause qui le produit par elle-même ;
cette cause produit par accident le dérèglement de cet acte, en ce sens qu'il
arrive en dehors de l'intention de l'agent.
Il faut répondre que le péché est un acte
déréglé. Comme acte il peut donc avoir par lui-même une cause comme tout autre
acte -, mais par rapport à ce qu'il y a de déréglé en lui il peut avoir une
cause de la même manière que la négation ou la privation. Or, on peut assigner
à une négation deux sortes de causes : 1" elle peut être produite par le
défaut d'une cause affirmative (1), c'est-à-dire que la négation de la cause
produit par elle-même une négation. Car pour qu'il y ait cause négative il
suffit qu'il n'y ait pas d'effet. Ainsi la cause de l'obscurité est l'absence
du soleil. 2° L'affirmation d'où résulte une négation (2), est par accident la
cause de la négation qui s'ensuit. Par exemple, le feu dont le but principal
est de produire la chaleur est conséquemment cause de la privation du froid
(3). La première de ces deux causes peut produire une simple négation. Or,
puisque le dérèglement du péché et tout mal quelconque n'est pas une simple
négation, mais la privation de ce qu'une chose doit naturellement avoir, il est
nécessaire que ce dérèglement ait une cause efficiente par accident. Car ce
qu'une chose doit être naturellement ne manquerait jamais d'exister, s'il n'y
avait pas une cause quiy fait obstacle. Et c'est ce qui fait dire ordinairement
que le mal qui consiste dans une privation a une cause imparfaite ou qui agit
par accident. Et comme toute cause accidentelle se ramène à une cause qui agit
par elle-même, et que le péché relativement à ce qu'il a de déréglé a une cause
qui agit par accident, tandis que relativement à l'acte il a une cause qui agit
par elle-même, il s'ensuit que le dérèglement du péché résulte de la cause même
de l'acte. Ainsi donc la volonté qui n'a pas pour règle la raison et la loi
divine, et qui s'attache à un bien changeant, produit l'acte du péché par
elle-même et le dérèglement de cet acte par accident en dehors de son
intention. Car ce qu'ily a de déréglé dans l'acte provient du défaut de
direction dans la volonté.
Il faut répondre au premier argument, que le
péché indique non-seulement la privation même du bien qui est un dérèglement,
mais il désigne un acte tellement privé de bien que c'est un mal, et nous avons
dit quelle était en ce cas la nature de sa cause (4) (in corp. art.).
(1) Cette espèce de négation est pure et
simple.
(2)La négation n'est alors rien autre chose
qu'une privation.
(3) La négation et la privation ont l'une et
l'autre une cause accidentelle, mais pour produire la négation simple il sufiit
de la négation de la cause, tandis que pour produire une privation il faut une
cause dont l'action ne produise pas l'effet qu'elle doit produire.
(¦4) C'est une privation qui a une cause
accidentelle.
Il faut répondre au second, que si cette
définition de la cause doit être vraie universellement, il faut l'entendre de
la cause suffisante qui n'est empêchée d'aucune manière. Car il arrive qu'une
chose est la cause suffisante d'une autre, et cependant l'effet ne s'ensuit pas
nécessairement par suite d'un empêchement qui survient : autrement il en
résulterait que tout est nécessaire, comme on le voit (Met. lib. vi, text. 5).
Ainsi donc quoique le péché ait une cause, il ne s'ensuit pas que cette cause
soit nécessaire, parce qu'on peut en empêcher l'effet.
Il faut répondre au troisième, que, comme nous
l'avons dit (in corp. art.), la volonté quand elle ne prend pas pour règle la
raison ou la loi divine est une cause de péché. Or, ne pas faire usage de la
règle de la raison, ni de la loi divine, ce n'est en soi ni un châtiment, ni
une faute, avant qu'on en vienne à l'acte (1). Par conséquent d'après cela le
mal n'est pas la cause du premier péché, mais il est produit par un bien
privéd'un autre bien.
ARTICLE II. — le péché a-t-il une cause
intérieure?
4. Il semble que le péché n'ait pas une cause
intérieure. Car ce qui existo intérieurement dans une chose l'accompagne
toujours. Si donc le péché avait une cause intérieure l'homme pécherait
toujours, puisqu'on posant la cause on pose aussi l'effet.
2. Le même être n'est pas cause de lui-même.
Or, les mouvements intérieurs de l'homme sont un péché. Donc ils ne sont pas
cause du péché.
3. Tout ce qui se passe dans l'homme est
naturel ou volontaire. Or, ce qui est naturel ne peut pas être cause du péché,
parce que le péché est contre nature, comme le dit saint Jean Damascène (De
orth. fid. lib. ii, cap. 3 et 4, et lib. iv, cap. 24), et ce qui est
volontaire, s'il est déréglé, est déjà un péché. Donc rien de ce qui est
intrinsèque ne peut être la cause d'un premier péché.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
duab. anim. cap. 40 et 44, et Retract, lib. i, cap. 9, et De Lib. arb. lib. m,
cap. 17) que la volonté est la cause du péché.
CONCLUSION. — L'intellect et la volonté sont
les causes intérieures immédiates de l'acte du péché; l'imagination et
l'appétit sensitif en sont les causes médiates intérieures.
Il faut répondreque, comme nous l'avons dit
(art. préc), la cause absolue du péché doit se considérer d'après l'acte. Or,
les actes humains peuvent avoir deux sortes decauses intérieures, l'une médiate
et l'autre immédiate. Lacause immédiate d'un acte humain est la raison et la
volonté qui fait que l'homme a son libre arbitre. La cause éloignée est la
perception de la partie sensitive et l'appétit sensitif lui-même. Car comme la
volonté d'après le jugement de la raison se porte à ce qui est raisonnable ; de
même d'après la perception des sens l'appétit sensitif se porte vers une chose,
et cette inclination entraîne quelquefois la volonté, comme nous le verrons
(quest. i.xvh, art. 1). Par conséquent on peut assigner au péché deux sortes de
causes intérieures : l'une prochaine qui se rapporte à la raison et à la
volonté ; l'autre éloignée qui a pour principe l'imagination (2) et l'appétit
sensitif. Mais parce que nous avons dit (art. préc. ad 3) que la cause du péché
est un bien apparent qui meut sans un motif légitime, c'est-à-dire sans suivre
la règle de la
(I) Il n'y a de péché qu'autant que l'acte est
produit, ou si on donne à ce défaut de règle le nom de péché, on doit
l'entendre non du péché formel et complet, mais du péché qui est commencé et
qu'on c*t disposé à produire. 11 existe, selon l'expression des théologiens,
inchoative et in fieri.
(2) 11 faut entendre par là toutes les
perceptions externes.
loi divine; et que d'ailleurs ce bien apparent
appartient à la perception des sens et à l'appétit, tandis que le défaut de
conformité avec la règle qu'on doit suivre se rapporte à la raison qui est
naturellement faite pour observer cette règle; il s'ensuit que la perfection du
volontaire de l'acte du péché appartient à la volonté, et par conséquent que
l'acte de la volonté, en supposant ce que nous avons dit précédemment, est déjà
un péché (1).
Il faut répondre au premier argument, que ce
qui est intrinsèque à titre de puissance naturelle existe toujours dans l'être,
mais qu'il n'en estpas de même de cequi est intrinsèque, comme étant l'acte
intérieur d'une puissance appétitive ou perceptive. Or, la puissance même de la
volonté est la cause du péché en puissance, mais elle est amenée à l'acte
d'abord par les mouvements antérieurs de la partie sensitive, ensuite par ceux
de la raison. Car par là même qu'une chose se présente comme désirable aux sens
et que l'appétit sensitif se porte vers elle, la raison cesse quelquefois de
faire attention'à la règle qu'elle doit observer; et c'est ainsi que la volonté
produit l'acte du péché. Comme ces mouvements antérieurs ne sont pas toujours
en acte, le péché n'est pas toujours en acte non plus.
Il faut répondre au second, que tous les
mouvements intérieurs ne sont pas de la substance du péché qui consiste
principalement dans l'acte delà volonté, mais il y en a qui le précèdent et
d'autres qui le suivent (2).
Il faut répondre au troisième, que ce qui est
la cause du péché, comme la puissance produit l'acte, est naturel. Lc mouvement
de la partie sensitive d'où résulte le péché est parfois naturel, comme quand
on pèche par suite du désir qu'on a de la nourriture. Mais il arrive que le
péché n'est pas naturel par là même qu'il s'écarte delà règle naturelle (3) que
l'homme doit observer conformément à sa nature.
ARTICLE III. — LE péché A-T-IL UNE
CAUSE EXTÉRIEURE (4)1
1. Il semble que le péché n'ait pas une cause
extérieure. Car le péché est un acte volontaire. Comme les choses volontaires
se rattachent à ce qui est en nous, elles n'ont conséquemment pas de cause
extérieure. Donc le péché n'en a pas.
2. Comme la nature est un principe intérieur, de
même aussi la volonté. Or, dans la nature le péché n'arrive jamais que par
suite d'une cause intérieure; par exemple, les monstres ne naissent que par
suite de l'altération d'un principe interne. Donc dans l'ordre moral le péché
nepeut avoir qu'une cause intérieure. Donc il n'en a pas d'extérieure.
3. En multipliant la cause, on multiplie
l'effet. Or, plus il y a de principes extérieurs qui portent au péché, plus ces
principes sont puissants et moins ce qu'il y a de déréglé dans une action est
imputable à celui qui la fait. Donc rien de ce qui est extérieur n'est cause du
péché.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Num.
xxxi, 16) : Ne sont-ce pas elles (les femmes) qui ont séduit les enfants
d'Israël, selon le conseil de Balaam, et qui vous ont fait violer la loi du
Seigneur par le péché commis à Phogor.
(1)
Ainsi il y a quatre'causes intérieures qui concourent h l'acte du péché
: la perception externe qui donne à l'appétit sensitif la connaissance de
l'objet; l'appétit sensitif qui sc porte vers cet objet et qui séduit la raison
; la raison qui se laisse ainsi détourner de la rèsle qu'elle doit suivre, et
la volonté qui consomme le péché en y consentant.
(2) Tous ces mouvements intérieurs ne sont pas
coupables ; d'ailleurs ils ne sont pas non plus nécessaires pour qu'il y ait
péché. L'acte de la volonté et de la raison sufiit.
(5) Le péché est naturel comme acte, mais il ne
l'est pas relativement à ce qu'il y a en lui de déréglé.
(4)L'Ecriture parle'dans une multitude
d'endroits des tentations auxquelles l'homme est cxpo-sédclapartde ses ennemis
extérieurs (Sap. xiv : Creaturae Dei factae sunt in tentationem et in
muscipulam pedibus insipientium.
rance qui est la cause du péché relativement à
la raison ; 2" de l'infirmité ou de la passion qui est la cause du péché
relativement à l'appétit sensitif ; 3" de la malice qui est la cause du
péché relalivemenl à la volonté. — Touchant l'ignorance quatre questions se
présentent: 1" L'ignorance est-elle la cause du péché? — 2"
L'ignorance est-elle un péché? — 3" Excusc-t-elle complètement du péché? —
4° Diminue-t-elle le péché ?
ARTICLE I. — l'ignorance peut-elle être cause
nu péché (1)?
1. Il
semble que l'ignorance ne puisse pas être cause du péché. Car ce qui n'existe
pas n'est cause de rien. Or, l'ignorance est un non-être, puisqu'elle est une
privation de la science. Donc l'ignorance n'est pas cause du péché.
2. Les causes du péché doivent se prendre de ce
qu'il y a en lui de positif, comme nous l'avons dit (quest. Lxxv,art. 1). Or,
l'ignorance semble se rapporter à ce qu'il y a de négatif. Donc on ne doit pas
la considérer comme une cause de péché.
3. Tout péché consiste dans la volonté, comme
nous l'avons vu (quest. lxxi v, art. 1 et 2). Or, la volonté ne se porte que
vers ce qu'elle connaît, puisque le bien perçu est son objet. Donc l'ignorance
ne peut pas être cause du péché.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
nat. et grat. cap. 67) qu'il y en a qui pèchent par ignorance.
CONCLUSION. — Toute ignorance dans celui qui pèche
n'est pas une cause de péché ; il n'y a que celle qui détruit la science qui
empêche de pécher.
Il faut répondre que, d'après Aristote (Phys.
lib. viii, text. 27), il y a deux sortes de cause motrice, l'une qui meut par
elle-même et l'autre par accident. Celle qui meut par elle-même est celle qui
meut par sa propre vertu, comme le générateur est la cause qui meut les choses
graves et les choses légères. Celle qui meut par accident est celle qui écarte
ce qui fait obstacle à une autre. C'est'ainsi que l'ignorance peut être cause
du péché ; car elle écarte la science qui perfectionne la raison, et qui
empêche ainsi l'homme de pécher en dirigeant ses actions. Or, il est à
remarquer que la raison dirige les actes humains d'après deux sortes de
science, d'après la science générale et d'après la science particulière. Quand
elle confère sur la conduite à tenir, elle se sert d'un syllogisme dont la
conséquence est un jugement, une élection ou une opération. Comme les actions
sont individuelles, la conclusion de tout syllogisme pratique est individuelle
aussi. Mais on ne tire une conclusion particulière ou individuelle d'une
proposition universelle qu'au moyen d'une proposition particulière. Ainsi ce
qui empêche un homme de faire un parricide, c'est qu'il saitqu'on ne doit pas
tuer son père, et que d'un autre côté il sait que tel individu est son père.
L'ignorance de ces deux choses peut donc faire faire un parricide ;
c'est-à-dire l'ignorance du principe universel qui est la règle de la raison,
et l'ignorance de la circonstance particulière qui en décide l'application.
D'où il est évident que l'ignorance de celui qui pèche n'est pas toujours la
cause du péché (2), il n'y a que celle qui détruit la science qui empêche de
pécher. Par conséquent si la volonté d'un individu était disposée de manière à
commettre néanmoins le parricide, quand même il reconnaîtrait son père,
l'ignorance où il se trou-
(U II importe de se rappeler ici qu'il y a
trois sortes d'ignorance : l'ignorance antécédente, l'ignorance concomitante et
l'ignorance consequente. Voyez la définition que donne saint Thomas de ecs
différentes espèces d'ignorance (quest. vi, art. 8, tome D, p. 452-453).
(2) L'ignorance concomitante n'est pas la cause
du péché ; l'ignorance antécédente est la cause du péché matériel, et
l'ignorance consequente la cause du péché formel
verait ne serait pas à son égard la cause de
son péché, mais elle serait concomitante au péché qu'il a commis. C'est
pourquoi dans ce cas l'individu ne pèche pas à cause de son ignorance, mais il
pèche étant ignorant, d'après Aristote (Eth. lib. m, cap. 1).
Il faut répondre au premier argument, que le
non-être ne peut pas être cause d'une chose par soi ; mais il peut l'être par
accident, en écartant ce qui y faisait obstacle.
11 faut répondre au second, que comme la
science que l'ignorance détruit se rapporte à ce qu'il y a de positif dans le
péché, de même l'ignorance est à ce point de vue cause du péché, parce qu'elle
écarte ce qui empêchait de le commettre.
Il faut répondre au troisième, que la volonté
ne peut pas se porter vers ce qui est inconnu de tous points: mais si une chose
est connue sous un rapport et qu'elle ne le soit pas sous un autre, la volonté
peut la vouloir. C'est ainsi que l'ignorance est cause du péché; comme quand on
sait qu'on tue un homme, mais qu'on ne sait pas que c'est son père, ou quand on
sait qu'un acte est agréable et qu'on ignore que c'est un péché.
ARTICLE II. — l'ignorance est-eli.e un péché?
1. Il semble que l'ignorance ne soit pas un
péché. Car le péché est une parole, une action, ou un désir contraire ala loi
de Dieu, comme nous l'avons vu (quest. lxxi, art. 6). Or, l'ignorance
n'implique aucun acte ni intérieur, ni extérieur. Donc elle n'est pas un péché.
2. Le péché est plus directement opposé à la
grâce qu'à la science. Or, la privation de la grâce n'est pas un péché, mais
elle est plutôt une peinequi résulte du péché. Donc l'ignorance qui est une
privation de science n'est pas un péché.
3. Si l'ignorance est un péché, ce n'en est un
qu'autant qu'elle est volontaire. Or, si l'ignorance est un péché en tant
qu'elle est volontaire, il semble que le péché consiste dans l'acte de la
volonté plutôt que dans l'ignorance. Donc l'ignorance n'est pas un péché, mais
elle en est plutôt une conséquence.
4. Tout péché est effacé par la pénitence, et
une fois la tache enlevée le péché ne subsiste plus en acte: il n'y a
d'exception que pour le péché originel. Or, l'ignorance n'est pas détruite par
la pénitence, elle subsiste encore en acte quand le repentir a effacé ce qu'il
y avait de coupable en elle. Donc l'ignorance n'est pas un péché, à moins que
ce ne soit par hasard un péché originel.
5. Si l'ignorance était un péché, l'homme pécherait
en acte tant qu'il y aurait de l'ignorance en lui. Et comme l'ignorance est
continuellement immanente dans le sujet où elle se trouve, il s'ensuit que
celurqui est ignorant pécherait continuellement ; ce qui est évidemment faux,
parce qu'alors l'ignorance serait le péché le plus grave. Donc l'ignorance
n'est pas un péché.
Mais c'est le contraire. Il n'y a que le péché
qui mérite un châtiment. Or, l'ignorance mérite châtiment, d'après ces paroles
de l'Apôtre (I. Cor. xiv, 38) : Si quelqu'un ignore, il sera ignoré. Donc
l'ignorance est un péché.
CONCLUSION. — L'ignorance dont on ne peut
triompher par l'étude et que pour ce motif on a l'habitude d'appeler invincible
n'est pas un péché; il n'y a de coupable que l'ignorance vincible si elle porte
sur des choses qu'on est tenu de savoir, mais elle ne l'est pas, si elle a pour
objet ce qu'on n'est pas obligé de savoir.
Il faut répondre que l'ignorance diffère de la
non-science en ce qu'on appelle non-science, une simple négation de savoir.
Ainsi quiconque n'a pas la science decertaines choses, on peut dire qu'ilne les
sait pas ; et c'est en ce sens que saint Denis admet dans les anges la
non-science (De cazl. hier. cap. 7) ; tandis que l'ignorance
impliquelaprivation de science ; c'est-à-dire, qu'elle existe quand quelqu'un
n'a pas la science des choses qu'il est naturellement apte à connaître. Or,
parmi ces choses il y en a qu'on est tenu desavoir; ce sont celles dont la
connaissance est nécessaire pour diriger convenablement ses actes. Ainsi tout
le monde est tenu de savoir en général ce qui est de foi, et les préceptes
généraux du droit; et chacun doit connaître ce qui regarde son état ou son
emploi. Il y a d'autres choses qu'on n'est pas tenu de savoir, bien qu'on ait
naturellement de l'aptitude pour elles : tels sont les théorèmes de géométrie,
et toutes les choses contingentes particulières, sinon dans un cas particulier
(1).— Il est évident que quiconque néglige d'avoir ou de faire ce qu'il est
tenu de faire ou d'avoir, pèche par omission. Par conséquent, en raison de la
négligence, l'ignorance des choses qu'on est tenu de savoir est un péché; mais
on ne peut pas accuser un homme de négligence, s'il ne sait pas des choses
qu'il ne peut savoir. Dans ce cas on dit que l'ignorance est invincible, parce
que l'étude ne peut en triompher (2). C'est pourquoi cette ignorance n'étant
pas volontaire, parce qu'il n'est pas en notre pouvoir de la repousser, n'est
pas un péché. D'où il est clair que l'ignorance invincible n'est jamais un
péché; tandis que l'ignorance vincible (3) est coupable quand elle porte sur ce
qu'on est tenu de savoir, mais il n'en est pas de même quand il s'agit de
choses qu'on n'est pas obligé de connaître.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme nous l'avons dit ( quest. lxxi, art. 6 ad i ) en définissant le péché une
parole, une action ou un désir, il faut entendre en même temps les négations
opposées, et c'est ce qui fait qu'une omission est un péché. De même la
négligence qui rend l'ignorance coupable est aussi comprise dans cette même
définition, puisqu'elle est cause qu'on a omis ce qu'on aurait dû dire, faire
ou désirer, pour acquérir la science qu'on doit avoir.
Il faut répondre au second, que la privation de
la grâce, bien qu'elle ne soit pas un péché par elle-même, peut être néanmoins
coupable, comme l'ignorance, par suite de la négligence qu'on met à s'y
préparer. Toutefois il'y a entre ces deux choses une différence ; c'est que
l'homme peut acquérir la science au moyen de ses actes, tandis que nous
n'acquérons pas la grâce par nos actions, mais par le don de Dieu.
Il faut répondre au troisième, que comme dans
le péché de transgression le péché ne consiste pas dans le seul acte de la
volonté, mais aussi dans l'acte voulu qui a été commandé par la volonté; de
même dans le péché d'omission non-seulement l'acte de la volonté est un péché,
mais encore l'omission même, en tant qu'elle est volontaire. C'est ainsi que
négliger la science ou ne pas s'en occuper est un péché.
H faut répondre au quatrième, que quoique la
tache n'existe plus après le repentir, l'ignorance reste comme privation de la
science ; mais il n'y a plus cette négligence qui rend l'ignorance coupable. Il faut répondre au cinquième, que comme dans
les autres péchés d'omission l'homme ne pèche en acte que pendant le temps pour
lequel le pré-
( I ) Quand la position qu'on occupe exige que
l'on possède ces connaissances.
(i) L'ignorance invincible est celle qu'on n'a
pu surmonter en employant les moyens ordinaires. Elle existe quand celui qui
agit n'a ni doute, ni soupçon sur la malice de son acta, et qu'il n'en a pas
môme une idée confuse (Liguori, De conscientia, n» 31
(3) L'ignorance vincible est celle qu'on peut
moralement surmonter par les moyens ordinaires. Elle existe dans celui qui se
doute de la malice de son action, qui seupçonne qu'il est obligé d'examiner si
clic-est réellement bonne ou mauvaise et qui néglige de le faire.
cepte affirmatif oblige; ainsi il en est du
péché d'ignorance (1). Car l'ignorant ne pèche pas en acte continuellement,
mais seulement pendant le temps où il doit acquérir la science qu il est tenu
d'avoir.
ARTICLE III. — l'ignorance excuse-t-elle
totalement le péché ?
1. Il semble que l'ignorance excuse totalement
le péché. Car, comme le dit saint Augustin (Retract, lib. i, cap. 9), tout
péché est volontaire. Or, l'ignorance produit l'involontaire, comme nous
l'avons vu (quest. vi, art. 8). Donc l'ignorance excuse totalement le péché.
2. Ce qu'on fait en dehors de son intention, on
le fait par accident. Or, l'intention ne peut avoir pour objet ce qui est
inconnu. Par conséquent ce que l'homme fait par ignorance est accidentel dans
les actes humains. Et comme ce qui est accidentel ne détermine pas l'espèce, il
s'ensuit qu'on ne doit regarder ni comme un péché, ni comme une action
vertueuse ce que l'on fait par ignorance.
3.
L'homme est le sujet de la vertu et du péché selon qu'il participe à la
raison. Or, l'ignorance exclut la science qui est le perfectionnement de la
raison. Donc elle excuse totalement le péché.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
lib. arb. lib. m, cap. 48), qu'on désapprouve ajuste titre des choses faites
par ignorance. Or, on ne désapprouve ajuste titre que les choses qui sont des
péchés. Donc il y a des péchés qu'on fait par ignorance, et par conséquent
l'ignorance n'excuse pas absolument de péché.
CONCLUSION. — L'ignorance conséquente ou
concomitante n'excuse pas du péché, mais l'ignorance qui est la cause du péché
l'excuse ; cependant elle ne l'excuse pas totalement, à moins qu'elle ne soit
invincible ou qu'elle porte sur ce qu'on n'est pas tenu de savoir.
Il faut répondre que l'ignorance a de soi pour
effet, de rendre involontaire l'acte qu'elle produit. Nous avons déjà dit (art.
4 et 2) que l'ignorance produit l'acte que la science contraire empêchait, de
telle sorte que cet acte, si la science l'eût éclairé, se serait trouvé
contraire à la volonté; ce qu'implique le nom d'involontaire. Mais si la
science dont on est privé par l'ignorance n'empêchait pas l'acte à cause de
l'inclination de la volonté pour lui, l'ignorance de cette science ne rend pas
l'acte involontaire, mais elle fait qu'on ne veut pas, comme le dit Aristote
(Eth. lib. m, cap. 4). Cette ignorance qui n'est pas la cause de l'acte
dupéché, comme nous l'avons vu (art. 4), n'excuse pas du péché parce qu'elle ne
produit pas l'involontaire (2). On doit raisonner de même sur toute espèce
d'ignorance qui ne produit pas l'acte du péché, mais qui le suit ou qui
l'accompagne. Quant à l'ignorance qui est la cause de l'acte du péché, comme elle
produit l'involontaire, il est dans sa nature d'excuser le péché, parce que le
volontaire est de l'essence dupéché. Mais il peut arriver qu'elle ne l'excuse
pas complètement, et cela de deux manières : 4° Par rapport à la chose ignorée.
Car l'ignorance excuse du péché en raison de ce qu'on ignore qu'une chose est
péché. Ainsi il peut arriver qu'on ignore la circonstance d'un péché, qui, si
elle avait été connue, aurait éloigné du péché (soit que cette circonstance
influe sur la nature du péché, soit qu'elle n'y influe pas); mais que néanmoins
il reste encore dans l'esprit de celui qui fait l'acte assez de lumière pour
qu'il sache que c'est une faute. Par exemple, un individu qui en frappe un
autre sait que c'est un homme, et il n'en faut pas davantage
(1) Il s'agit ici de l'ignorance considérée
comme acte et non comme habitude. L'habitude est constante, mais l'acte ne peut
pas l'être.
(2i L'ignorance est alors concomitante.
pour faire un péché; mais il ne sait pas que
c'est son père, circonstance qui constitue une nouvelle espèce de péché (1), ou
bien il ne sait pas qu'en se défendant celui-ci le frappera lui-môme, et s'il
le savait il ne le toucherait pas, ce qui n'importe pas à la nature du péché.
Dans ce cas quoique l'individu pèche par ignorance, il n'est pas néanmoins
complètement excusé du péché parce qu'il en conserve encore une connaissance.
2° Il peut se faire que l'ignorance n'excuse pas complètement du péché, par
suite de la nature de l'ignorance elle-même. Car l'ignorance est volontaire directement
ou indirectement. Elle l'est directement, quand quelqu'un veut positivement ne
pas savoir certaines choses pour pécher plus librement (2) ; elle l'est
indirectement quand, par suite du travail ou d'autres occupations, on néglige
d'apprendre ce qui aurait éloigné du péché. Car cette négligence rend
l'ignorance volontaire et en fait un péché du moment où elle porte sur des
choses qu'on est tenu de savoir, et qu'on peut apprendre. C'est pourquoi elle
n'excuse pas totalement du péché. Mais si cette ignorance est absolument
involontaire, soit parce qu'elle est invincible, soit parce qu'elle se rapporte
à ce qu'on n'est pas tenu de savoir, alors elle excuse complètement du péché
(3).
Il faut répondre au premier argument, que toute
ignorance ne produit pas l'involontaire, comme nous l'avons dit (quest. vi,
art. 8). Par conséquent toute ignorance n'excuse pas complètement du péché.
Il faut répondre au second, que l'intention du
péché subsiste dans la même proportion que le volontaire dans celui qui pèche par
ignorance. D'après cela le péché n'existe pas par accident.
Il faut répondre au troisième, que si
l'ignorance était telle qu'elle détruisît complètement l'usage de la raison,
elle excuserait complètement du péché, comme on le voit chez les furieux et les
insensés. Mais l'ignorance qui produit le péché n'est pas toujours telle :
c'est pourquoi elle n'en excuse pas toujours complètement.
ARTICLE IV. — l'ignorance diminue-t-elle le
péché?
Il
semble que l'ignorance ne diminue pas le péché. Car ce qui est commun à tout
péché ne diminue pas le péché. Or, l'ignorance est commune à tout péché,
puisqu'Aristote dit (Eth. lib. m,-cap. i) que tout méchant est un ignorant.
Donc l'ignorance ne diminue pas le péché.
2. Un
péché ajouté à un autre le rend plus grand. Or, l'ignorance même est un péché,
comme nous l'avons dit (art. 2). Donc elle ne diminue pas le péché.
3. La
même cause ne peut pas aggraver et diminuer le péché. Or, l'ignorance aggrave
le péché. Car à propos de ces paroles de l'Apôtre (Rom. n, 4) : Ignorez-vous
que la bonté de Dieu vous mène à la pénitence? saint Ambroise dit (gloss.
ordin.) : Si vous l'ignorez vous péchez très-gravement. Donc l'ignorance ne
diminue pas le péché.
4. S'il
y a une ignorance qui diminue le péché, il semble que ce soit surtout celle qui
détruit totalement l'usage de la raison. Or, cette espèce d'ignorance ne
diminue pas le péché, mais elle l'augmente plutôt. Car Aristote dit (Eth. lib.
m, cap. 5) que celui qui est ivre mérite double peine. Donc l'ignorance ne
diminue pas le péché.
M) Dans ce cas s'il y a meurtre on est coupable
d'homicide, maison ne l'est pas de parricide.
(2) Cette ignorance est ce que les théologiens
appellent l'ignorance affectée. Elle aggrave la
faute au lieu de l'excuser.
(3)
(loqui est vrai, ajoute M. Gousset, même do
l'ignorance en matière de droit naturel, comme
l'a décidé le pape Alexandre VIII, en condamnant cette proposition : Tametsi
detur ignorantia invincibilis juris naturae, haec in s ta tu natur ai lapsos
operantem ex ipsa non excusât à peccato formali.
Mais c'est le contraire. Tout ce qui est une
raison de pardon allège le péché. Or, il en est ainsi de l'ignorance, comme on
le voit par ces paroles de l'Apôtre (I. Tim. i, 13) : J'ai obtenu miséricorde,
parce que f ai agi par ignorance. Donc l'ignorance diminue ou allège le péché.
CONCLUSION. — Comme l'ignorance de celui qui
pèche augmente ou diminue le volontaire, de même elle augmente ou diminue le
péché ; l'ignorance qui est volontaire directement et par elle-même l'augmente
; celle qui n'est volontaire qu'indirectement ou par accident le diminue.
Il faut répondre que tout péché étant
volontaire, l'ignorance peut diminuer le péché selon qu'elle diminue le
volontaire; et si elle ne diminue pas le volontaire, elle ne diminue aucunement
le péché. Ainsi, il est évident que l'ignorance qui excuse complètement du
péché, parce qu'elle détruit totalement le volontaire, ne diminue pas le péché,
mais l'efface entièrement. Quant à l'ignorance qui n'est pas la cause du péché,
mais qui lui est concomitante, elle ne diminue, ni n'augmente le péché. Il n'y
a donc que l'ignorance qui est cause du péché qui puisse le diminuer (1); mais
elle ne l'excuse pas totalement. Or, il arrive quelquefois que cette ignorance
est volontaire directement et par elle-même, comme quand quelqu'un veut ignorer
une chose pour pécher plus librement. Cette ignorance (2) paraît augmenter le
volontaire et le péché. Car par suite de l'attachement de la volonté au péché
il arrive qu'on veut rester ignorant, pour conserver la liberté de le
commettre. D'autres fois l'ignorance qui est la cause du péché n'est pas
volontaire directement, mais indirectement, ou par accident ; comme quand un
individu ne veut pas s'appliquer à l'étude, d'où il suit qu'il est ignorant, ou
bien quand onveutboire du vin immodérément, d'où il résulte qu'on s'enivre et
qu'on perd la raison. Cette ignorance diminue le volontaire et par conséquent
le péché. Car quand on ne connaît pas qu'une chose est un péché, on ne peut pas
dire que la volonté se porte directement et par elle-même au péché, mais elle
le fait par accident. Alors le mépris est moindre, et par conséquent le péché
moins grave aussi.
Il faut répondre au premier argument,
quel'ignorance dontest entaché tout homme méchant n'est pas cause du péché,
mais elle en est une conséquence, c'est-à-dire qu'elle résulte de la passion ou
de l'habitude qui porte au mal.
Il faut répondre au second, qu'un péché ajouté
à un autre produit plusieurs péchés, mais ne produit pas toujours un péché plus
grand, parce qu'ils ne concourent pas à ne former qu'un même péché, mais qu'ils
en forment plusieurs. Il peut aussi arriver, si le premier diminue le second,
que les deux réunis n'aient pas une aussi grande gravité qu'un seul. Ainsi
l'homicide est un péché plus grave s'il est commis par un homme maître de sa
raison que s'il est commis par un homme ivre, quoiqu'il y ait là deux péchés;
parce que l'ivresse affaiblit plus le péché d'homicide qu'elle n'a de gravité
par elle-même.
II faut répondre au troisième, que cette parole
de saint Ambroise peut s'entendre de l'ignorance absolument affectée ; ou bien
on peut l'interpréter dupéché d'ingratitude, dont le degré le plus élevé
consiste en ce que l'homme ne reconnaît pas les bienfaits qu'il a reçus ; ou
bien encore on peut l'appliquer à l'ignorance de l'infidélité qui détruit le
fondement de l'édifice spirituel.
Il faut répondre au quatrième, que celui qui
est ivre mérite double amende àcause des deux péchés qu'il commet, l'ivresse et
l'autre péché qui s'ensuit. Néanmoins l'ivresse en raison de l'ignorance qui
l'accompagne diminue le
(1) Il n'y a quo l'ignorance vincible qui
diminue le péché.
(2) Cette ignorance est l'ignorance affectée
dont nous avons parlé dans l'article précédent.
péché qui en résulte, et il peut lui faire
perdre plus de gravité qu'elle n'en a elle-même, comme nous l'avons dit dans la
réponse au second argument. —Ou bien on peut prendre cette parole dans le sens
du législateur Pittacus (1 ), qui voulait qu'on punît davantage les hommes
ivres s'ils venaient à frapper quelqu'un ; n'ayant aucun égard à ce qu'ils sont
plus excusables que d'autres et ne considérant que le bien général, parce que
les hommes ivres sont plus portés à l'injure que les autres, comme le dit
Aristote (Pol. lib. ii ad fin.).
QUESTION LXXVII.
DE LA CAUSE DU PÉCHÉ DE LA PART DE L'APPÉTIT
SENSITIF.
Apres avoir parlé de la cause du péché
considérée par rapport ala raison, nous devons maintenant nous en occuper de la
part de l'appétit sensitif et rechercher si la passion de l'àme en est une. — A
cet égard huit questions se présentent : 1° La passion de J'appétit sensitif
peut-elle mouvoir ou incliner la volonté ? — 2° Peut-elle vaincre la raison et
la faire agir contrairement à sa science ? — 3" Le péché qui provient de
la passion est-il un péchéde faiblesse?—4° La passion qui est l'amour de soi
est-ellecause de toute espécede péché? — 5° Des trois causes énumérées par
saint Jean (I. Joan, n, 16) : la concupiscence des yeux, la concupiscence de la
chair et l'orgueil de la vie. — 6° La passion qui est la cause du péché le
diminue-t-elle? — 7° L'excuse-t-elle totalement? — 8° Le péché qui résulte de
la passion peut-il être mortel ?
ARTICLE I. — LA VOLONTÉ EST-ELLE
MUE PAR LA PASSION DE L'APPÉTIT
SENSITIF?
4. Il semble que la volonté ne soit pas mue par
la passion de l'appétit sensitif. Car aucune puissance passive n'est mue que
par son objet. Or, la volonté est une puissance passive et active tout à la
fois, en ce sens qu'elle meut et qu'elle est mue, comme le dit Aristote (De
anima, lib. m, text. 54) en parlant de la puissance appétitive en général.
L'objet de la volonté n'étant pas la passion de l'appétit sensitif, mais plutôt
le bien de la raison, il semble donc que la passion de l'appétit sensitif ne
meuve pas la volonté.
2. Le
moteur supérieur n'est pas mù par l'inférieur; ainsi l'âme n'est pas mue par le
corps. Or, la volonté qui est l'appétit rationnel est à l'appétit sensitif ce
que le moteur supérieur est à l'inférieur. Car Aristote dit (De anima, lib. m,
text. 57) que l'appétit rationnel meut l'appétit sensitif comme dans les corps
célestes une sphère en meut une autre. Donc la volonté ne peut pas être mue par
la passion de l'appétit sensitif.
3. Ce
qui est immatériel ne peut pas être mù par ce qui est matériel. Or, la volonté
est une puissance immatérielle ; car elle ne se sert pas d'un organe corporel,
puisqu'elle existe dans la raison, comme le dit Aristote (De anima, lib. m,
text. 42) *, d'un autre côté l'appétit sensitif est une puissance matérielle,
puisqu'elle a pour base un organe corporel. Donc la passion de l'appétit
sensitif ne peut pas mouvoir l'appétit intelligentiel.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Dan.
xiii, ,56) : La concupiscence bouleverse le coeur (2).
CONCLUSION. — La volonté étant une puissance
immatérielle, les passions de l'appétit sensitif ne peuvent l'enlrainer et la
pousser au mal qu'indirectement, c'est-à-dire en la distrayant de sa fonction
propre ou en entravant le jugement droit de la raison.
(I) Pittaciis, tyran de Mitylène, un des sept
sages, contemporain de Solon, qui, d'après Aristote, a fait des lois, mais n'a
pas fondé de gouvernement. Aristote rapporte cette même loi iRhet. lib. Ii,
cap. 23).
(2) L'apôtre saint Jacques a dit dans lc même
sens (Jac. D : Unusquisque tentatur à concupiscentia sud abstractus et
illectus.
Il faut répondre que la passion de l'appétit
sensitif ne peut pas entraîner ou mouvoir directement la volonté (1), mais elle
le peut indirectement, et cela de deux manières. 1° Par l'abstraction. Car
toutes les puissances de l'âme ayant leurs racines dans une seule et môme
essence, il faut que quand l'une s'applique à son acte, l'autre se relâche et
même qu'elle soit complètement empêchée de l'accomplir; soit parce que toute
force s'affaiblit en se dispersant sur un plus grand nombre d'objets, et que
quand elle s'applique à un seul, il est par conséquent moins facile qu'elle se
porte vers d'autres; soit parce que dans les opérations de l'âme il faut une
intention , et que quand l'intention se dirige fortemen t vers une chose, elle
ne peut pas se diriger de la même manière vers une autre. Ainsi par l'effet de
cette distraction, quand le mouvement de l'appétit sensitif est fortement
dominé par une passion quelconque, il faut que le mouvement propre de l'appétit
rationnel qui est la volonté se relâche ou qu'il cesse totalement. 2° De la
part de l'objet de la volonté qui est le bien perçu par la raison. Car la
raison est entravée dans ses jugements et ses perceptions par suite de la
perception violente et déréglée de l'imagination et par le jugement de
l'estimative (2), comme on le voit chez les fous. Or, il est évident que la
perception de l'imagination et le jugement de l'estimative suivent la passion
de l'appétit sensitif, comme le jugement du goût suit la disposition de la
langue. C'est pourquoi nous remarquons que les hommes subjugués par une passion
ne détournent pas facilement leur imagination des choses qui les affectent.
D'où il résulte que le jugement de la raison suit le plus souvent la passion de
l'appétit sensitif, et que par conséquent celle-ci influe sur le mouvement de
la volonté qui est fait pour suivre toujours le jugement de la raison.
Il faut répondre au premier argument, que la
passion de l'appétit sensitif peut modifier le jugement à l'égard de l'objet de
la volonté, comme nous l'avons dit (in corp. art.), quoique la passion même de
l'appétit sensitif ne soit pas directement cet objet.
Il faut répondre au second, que la puissance
supérieure n'est pas mue directement par la puissance inférieure ; mais elle
peut quelquefois l'être indirectement, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut faire la même réponse au troisième
argument. ARTICLE II. — la passion peut-elle vaincue la raison et la faire agir
contrairement a sa science ?
1. Il
semble que la raison ne puisse pas être vaincue par la passion contrairement à
sa science. Car le plus fort n'est pas vaincu par le plus faible. Or, la
science à cause de sa certitude est ce qu'il y a de plus fort en nous. Donc
elle ne peut pas être vaincue par la passion qui est débile et passagère.
2. La
volonté ne se rapporte qu'au bien réel ou apparent. Or, quand la passion
entraîne la volonté vers ce qui est véritablement bon, elle ne donne pas à la
raison une inclination contraire à sa science, et quand elle l'entraîne vers
une chose qui lui paraît bonne et qui n'est pas telle, elle l'entraîne encore
vers ce qui est bon aux yeux de la raison, et par conséquent aux yeux de la
science qui est la lumière de la raison. Donc la passion n'imprime jamais à la
raison une inclination contraire à sa science.
3. Si l'on répond que la passion
entraîne la raison qui sait une chose
(1) Il
n'y a que Dieu qui puisse ainsi agir sur la volonté.
(2)
L'estimative ou l'opinion et l'imagination sont des puissances
inférieures de l'âme que dans la théorie péripatéticienne on appelle cognitives
sensitives. Elles influent sur la raison au même titre que les sens sur la
connaissance.
en général, à juger le contraire en
particulier, on peut ainsi insister. Quand une proposition universelle est
opposée à une proposition particulière, elles sont contradictoires : comme tout
homme ei non tout homme. Or, deux opinions qui sont contradictoires sont contraires,
comme on le voit (Penh. lib. n, cap. ult.). Par conséquent si un individu
sachant une chose en général jugeait d'une manière opposée en particulier, il
s'ensuivrait qu'il aurait des opinions simultanément contraires : ce qui est
impossible.
4. Quiconque sait l'universel, sait aussi le
particulier qu'il connaît contenu sous l'universel; comme celui qui sait qu'une
mule est stérile sait aussi que tel animal est stérile, du moment où il connaît
que c'est une mule, comme on le voit par ce que dit Aristote (Post. lib. i,
text. 2). Or, celui qui sait une chose en général, par exemple, qu'aucune
fornication n'est permise, sait cette proposition particulière contenue sous la
proposition générale, c'est qu'on ne doit pas faire tel ou tel acte de
fornication. Il semble donc qu'il sache cela aussi en particulier.
5. Les éléments de la parole sont les signes de
la pensée de l'âme, d'après Aristote (Periher. lib. i, in princ). Or, l'homme
qui est sous l'impression de la passion avoue souvent que ce qu'il choisit est
mal, même en particulier. II a donc la science en particulier, et par
conséquent il semble que les passions ne puissent pas entraîner la raison
contrairement à la science universelle, parce qu'il ne peut pas se faire qu'on
ait la science universelle et qu'on juge contrairement en particulier.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. vu,
23): Je vois une autre loi dans mes membres qui combat la loi de mon esprit et
qui me tient captif sous la loi du péché (i). Or, la loi qui réside dans les
membres est la concupiscence dont il avait parlé plus haut. Et comme la
concupiscence est une passion, il semble que la passion entraine la raison
contrairement à sa science.
CONCLUSION. — Souvent les passions de l'appétit
sensitif peuvent entraver la raison et sa science universelle, soit par manière
de distraction, soit en la poussant dans un sens contraire, soit en produisant
quelques modifications corporelles qui empêchent complètement ou au moins en
partie l'usage de la raison.
Il faut répondre que Socrate pensait, comme le
dit Aristote (Eth. lib. vu, cap. 11), que la science ne pouvait jamais être
vaincue par la passion. Aussi il supposait que toutes les vertus étaient des
sciences et tous les péchés des ignorances. Il était dans le vrai sous un
rapport ; car la volonté ayant pour objet le bien réel ou apparent, ne se porte
jamais au mal, à moins que ce qui n'est pas bien n'apparaisse sous un autre
aspect à la raison. C'est pourquoi la volonté ne tendrait jamais au mal, s'il
n'y avait quelque ignorance ou quelque erreur delà part de la raison. D'où il
est écrit (Prov. xiv, 22) : Ceux qui font le mal se trompent. Mais comme il est
prouvé par l'expérience qu'un grand nombre agissent contrairement à leur
science et que l'Ecriture sainte le dit elle-même (Luc, xii, 47) : Le serviteur
qui connaît la volonté de son maître et qui ne Vexécute pas, sera fouetté de
plusieurs coups; et ailleurs (Jac. iv, 17) : Celui qui sait faire le bien et
qui ne le fait pas, pèche; Socrate n'a pas eu absolument raison. Il faut donc
distinguer, comme le fait Aristote (Eth. lib. vu, cap. 3). Car dans sa conduite
l'homme étant dirigé par une double science, la science universelle et la
science particulière, le défaut de l'une et de l'autre suffit pour empêcher la
(I) Cette opposition tic la raison et de la
passion est parfaitement dépeinte dans les luttes que
Pilato eut à soutenir contre lui-même lorsqu'il
condamna Jésus.
droiture de la volonté et de l'action, comme
nous l'avons dit (quest. lxxvi, art. 1). On peut donc avoir la science universelle,
savoir par exemple qu'on ne doit faire aucune fornication, mais néanmoins
ignorer en particulier qu'on ne doit pas faire tel acte qui est une faute de ce
genre. C'en est assez pour que la volonté ne suive pas la science universelle
de la raison. Il faut aussi considérer que rien n'empêche qu'on ait la science
habituelle d'une chose, à laquelle on ne fait pas actuellement attention. Il
peut donc se faire qu'on ait une science droite non-seulement en général, mais
encore en particulier, mais que néanmoins on ne la considère pas en acte. Alors
il ne paraît pas difficile que l'homme agisse contrairement à ce qu'il
n'observe pas actuellement. Or, que l'homme ne considère pas en particulier une
chose dont il ala science habituelle, ceci provient quelquefois uniquement de
son défaut d'intention. Ainsi, celui qui sait la géoméLrie ne s'arrête pas à
considérer les conclusions de cette science qu'il lui serait facile de saisir
immédiatement. D'autres fois l'homme ne considère pas ce qu'il a en lui
habituellement par suite d'un obstacle qui survient, par exemple, à cause d'une
occupation extérieure ou d'une infirmité corporelle. C'est ainsi que celui qui
est subjugué par une passion ne considère pas en particulier ce qu'il sait en
général, parce que sa passion l'en empêche. Or, elle l'en empêche de trois
manières : 1° par l'effet de la distraction, comme nous l'avons vu (art. préc);
2° par la contrariété, parce que le plus souvent la passion incline à une chose
contraire à ce que propose la science universelle (1); 3° par suite d'une
modification corporelle qui enchaîne la raison et lui retire jusqu'à un certain
point sa liberté d'action, comme le sommeil ou l'ivresse. Ce qui prouve
évidemment qu'il en est ainsi, c'est que quand les passions sont très-intenses
il arrive que l'homme perd quelquefois totalement l'usage de la raison. Car il
y en a beaucoup qui deviennent fous par excès de colère ou d'amour. De cette
manière la passion porte la raison à juger en particulier contrairement à la
science qu'elle a en général.
Il faut répondre au premier argument, que la
science universelle qui est la plus certaine ne tient pas en pratique le
premier rang, mais c'est plutôt la science particulière, parce que les actions
ont pour objet les individus. Il n'est donc pas étonnant qu'en pratique la
passion agisse contrairement à la science universelle, du moment où il n'y a
pas de considération particulière qui lutte contre elle.
Il faut répondre au second, que c'est la
passion qui fait qu'une chose qui n'est pas bonne paraît cependant telle en
particulier à la raison (2;. Ce jugement particulier est cependant contraire à
la science universelle de la raison.
Il faut répondre au troisième, qu'il
ne'pourrait pas se faire qu'un individu eût simultanément en acte, une science
ou une opinion vraie sur une proposition universelle affirmative, et une
opinion fausse sur une particulière négative, ou réciproquement; mais il peut
bien arriver qu'on ait habituellement une science vraie sur une affirmative
universelle et une opinion fausse en acte sur une particulière négative. Car
l'acte n'est pas directement contraire à l'habitude, mais à l'acte.
Il faut répondre au quatrième, que celui qui a
la science d'une proposition universelle est empêché parla passion de se placer
sous cette propo-
(I) Un homme peut admettre en général qu'il
n'est pas permis de voler, et cependant il prend un objet qui l'aura séduit par
sa beauté ou par sa valeur.
(2) La passion est un prisme qui nous
représente les objets sous de fausses couleurs et qui par là nous égare.
sition universelle et d'en tirer une conclusion
; mais il se place sous une autre proposition universelle que la passion lui
suggère, et c'est de celle-là qu'il conclut. C'est ce qui fait dire à Aristote
(Eth. lib. vu, cap. 3) que le syllogisme de l'incontinent a quatre
propositions, deux particulières et deux universelles ; la première appartient
à la raison, c'est celle qui dit qu'on ne doit commettre aucune fornication; la
seconde vient de la passion , c'est celle qui dit qu'on doit rechercher le
plaisir (1). La passion empêche donc la raison déposer son principe et d'en
tirer une conséquence-, mais elle pose ses prémisses et conclut.
Il faut répondre au cinquième, que comme un
homme ivre peut prononcer des paroles qui ont beaucoup de sens, sans qu'il
puisse lui-même en juger parce que l'ivresse l'en empêche, de même celui qui
est subjugué par une passion , quoiqu'il dise qu'il ne doit pas agir ainsi,
cependant intérieurement il pense au fond du coeur le contraire, comme le dit
Aristote (Eth. lib. vu, cap. 3).
ARTICLE III. — DOIT-ON DIRE QUE LE PÉCHÉ QUI
EST L'EFFET DE LA PASSION EST UN PÉCHÉ D'INFIRMITÉ (2)?
1. Il semble que le péché qui résulte de la
passion ne puisse pas être appelé un péché d'infirmité. Car la passion est un
mouvement violent de l'appétit sensitif, comme nous l'avons dit (art. 1). Or,
la violence de ce mouvement atteste plutôt la force que la faiblesse. Donc le
péché qui résulte de la passion ne peut pas être appelé un péché d'infirmité.
2. L'infirmité de l'homme se considere surtout
d'après ce qu'il y a en lui déplus fragile. Or, telle est la chair; c'est ce
qui fait dire au Psalmiste (Ps. Lxxvn, 39) : Il s'est rappelé qu'ils sont
chair. Donc on doit plutôt appeler un péché d'infirmité celui qui résulte d'un
défaut du corps que celui qui vient d'une passion de l'âme.
3. L'homme ne paraît pas faible à l'égard des
choses qui sont soumises à sa volonté. Or, il est au pouvoir de la volonté de
faire ou de ne pas faire les choses auxquelles la passion porte, d'après ces
paroles de la Genèse (Gen. iv, 7) : Votre appétit sera sous vous et vous le
dominerez. Donc le péché qui est l'objet de la passion n'est pas un péché
d'infirmité.
Mais c'est le contraire. Cicéron appelle les
passions de l'âme des souffrances (aegritudines) (De Tusc. lib. iv, ant med.).
Or, on désigne les souffrances sous le nom d'infirmités. Donc le péché qui est
l'effet de la passion doit être appelé un péché d'infirmité.
CONCLUSION. — Les passions étant des infirmités
de l'àme qui empêchent les fonctions de la raison, tous les péchés qui
proviennent d'une passion proviennent en quelque sorte d'une infirmité.
Il faut répondre que la cause propre du péché
vient de l'âme en qui le péché reside principalement, et l'on peut dire qu'il y
a dans l'âme des infirmités analogues à celles qui sont dans les corps. Ainsi
on dit que le corps de l'homme est infirme, quand il est faible ou quand ses
parties sont désorganisées de manière qu'il ne peut exécuter ses propres
opérations ; comme quand les humeurs et les membres n'obéissent plus à la
puissance qui les meut et qui les régit. De là on dit qu'un membre est infirme,
quand il ne peut pas remplir les fonctions qu'il remplit en bonne santé, comme
l'oeil quand il ne peut plus voir clairement, ainsi que le dit Aristote (De
(f) La passion fournit la mineure qui l'emporte
; car c'est elle qui dit que tel acte en parti-ticulier est très-agréable,
et elle mène ainsi l'homme à une conséquence fausse qui est un crime.
(2) L'Apôtre dit (Rom. v) : Debemus nos
firmiores imbecillitatem infirmorum sustinere.
hist. anim. lib. x, cap. 1). De même on dit que
l'âme est infirme, quand elle est empêchée de remplir ses propres opérations
par suite du dérèglement de ses parties. Et comme on dit que les parties du
corps sont déréglées quand elles ne suivent pas Tordre de la nature, de même on
dit que les parties de l'âme le sont aussi quand elles ne sont pas soumises à
l'ordre de la raison ; car la raison est la puissance qui les régit. Par
conséquent quand le concupiscible ou l'irascible est affecté par une passion
contrairement à l'ordre de la raison, et que cet obstacle entrave l'action
légitime de l'homme de la manière que nous avons décrite auparavant, on dit que
le péché est l'effet de l'infirmité. C'est pourquoi Aristote compare (Eth. lib.
vu, cap. 8) un incontinent à un paralytique, dont les parties sont mues dans un
sens contraire à celui pour lequei il les dispose.
Il faut répondre au premier argument, que comme
l'infirmité du corps est d'autant plus profonde que le mouvement qui s'élève en
lui contrairement à l'ordre de la nature est plus violent ; de môme plus le
mouvement de la passion contraire à la raison est fort et plus l'infirmité de
l'âme est grande.
Il faut répondre au second, que le péché
consiste principalement dans l'acte delà volonté qui n'est pas entravé par
l'infirmité du corps; car celui qui est faible de corps peut avoir une volonté
prompte à agir. Mais la passion peut enchaîner la volonté, comme nous l'avons
dit (art. 1). Ainsi quand on dit que c'est un péché d'infirmité, il faut
l'entendre plutôt de l'infirmité de l'âme que de l'infirmité du corps. On
appelle néanmoins cette infirmité de l'âme l'infirmité de la chair, parce que
c'est d'après la condition delà chair que les passions de l'âme (1) s'élèvent en
nous, puisque l'appétit sensitif est une puissance qui se sert d'un organe
corporel.
Il faut répondre au troisième, qu'il est au
pouvoir de la volonté de consentir ou de ne pas consentir aux choses vers
lesquelles la passion porte, et c'est pour cela qu'il est dit que notre appétit
est sous nos pieds. Mais la passion empêche cependant la volonté de consentir
ou de ne pas consentir (2) de la manière que nous avons dit (in corp. art.).
ARTICLE IV. — l'amour de soi est-il le principe
de tout péché (3)?
1. Il semble que l'amour de soi ne soit pas le
principe de tout péché. Car ce qui est bon en soi et ce qui est légitime n'est
pas la cause propre du péché. Or, l'amour-propre est bon et légitime en soi,
puisqu'il est commandé à l'homme d'aimer son prochain comme lui-même (Lev.
xix). Donc l'amour de soi ne peut pas être la cause propre du péché.
2. L'Apôtre dit (Rom. vu, 8) : La loi en ayant
donné l'occasion, le péché a produit en moi toute concupiscence. A ce sujet la
glose dit (Ora. ex lib. de spir. et litt. cap. 4) que la loi est bonne,
puisqu'en défendant la concupiscence elle défend tout ce qui est mal, et elle
s'exprime ainsi parce que la concupiscence est cause de tout péché. Or, la
concupiscence est une autre passion que l'amour de soi, comme nous l'avons vu
(quest. m, art. 2, et quest. xxiii, art. 4). Donc l'amour de soi n'est pas
cause de tout péché.
3. Saint Augustin à propos de ces paroles du
Psalmiste (Ps. lxxix) : Brûlées par le feu et enfouies, dit que tout péché
provient d'un amour qui jette des
(1)C'est de la chair que ce péché tire sa
naissance.
(2)Parce que la passion empêche l'action de la
raison en la distrayant ou en la troublant.
(5) Saint Paul indique l'amour de soi ou
l'amour-propre comme la source de tous les péchés
(Rom. iii) : Erunt homines seipsos amantes,
cupidi, elati, superbi, blasphemi, parentibus
non obedientes, ingrati, scelesti, sine affectione, sine pace, criminatores,
incontinentes, etc.
flammes impures ou d'une crainte qui produit
une fausse humilité. II n'y a donc pas que l'amour-proprc qui soit une cause de
péché.
4. Comme l'homme pèche quelquefois par un amour
déréglé de lui-même, il pèche aussi quelquefois par un amour déréglé du
prochain. Donc l'amour de soi n'est pas la cause de tout péché.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
civ. Dei, lib. xiv, cap. 28, et Ps. lxiv à princ.) que l'amour de soi élève la
cité de Babylone jusqu'au mépris de Dieu. Or, l'homme appartient à la cité de
Babylone par toute espèce de péché. Donc l'amour de soi est cause de tout
péché.
CONCLUSION. — Tout péché provenant de l'appétit
déréglé d'un bien quelconque, l'amour déréglé de soi qui renferme en lui-même
cet appétit est la cause et lc commencement de tout péché.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. lxxv, art. 1 ), la cause propre et directe du péché doit se considérer
d'après le mouvement qui porte l'homme vers le bien qui est changeant. Sous ce
rapport tout péché procède d'un désir déréglé des biens temporels. Or, on ne
recherche dérèglement les biens temporels qu'autant qu'on s'aime dérèglement
soi-même ; car c'est aimer quelqu'un que de lui vouloir du bien. Il est donc
évident que l'amour déréglé de soi est la cause de tout péché.
Il faut répondre au premier argument, que
l'amour de soi est légitime et naturel quand il est réglé, c'est-à-dire quand
on se veut le bien qu'on doit se vouloir; mais l'amour déréglé de soi est celui
qui nous mène au mépris de Dieu, et c'est celui-là qui, d'après saint Augustin
(loc. cit.), est la cause du péché.
Il faut répondre au second, que la
concupiscence qui fait qu'on désire pour soi quelque bien se ramène à l'amour
de soi, comme à sa cause, ainsi que nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, qu'on dit d'une
personne, qu'elle aime le bien qu'elle se désire, et qu'elle s'aime elle-même
puisqu'elle se désire du bien. L'amour qu'elle a pour ce qu'elle désire, par
exemple s'il s'agit de quelqu'un qui aime le vin ou l'argent, a pour cause la
crainte qui se rapporte à la fuite du mal contraire. Car tout péché provient ou
du désir déréglé d'un bien quelconque ou de la fuite déréglée d'un mal. Or, ces
deux choses se ramènent l'une et l'autre à l'amour de soi. Car l'homme
recherche les biens ou évite les maux parce qu'il s'aime lui-môme.
Il faut répondre au quatrième, qu'un ami est
comme un autre soi-même. C'est pourquoi quand on pèche par amour pour son ami,
il semble qu'on pèche par amour pour soi.
ARTICLE "V. — est-il convenable d'établir
ainsi les causes du péché : la concupiscence de la chair, la concupiscence des
yeux et l'orgueil de la vie ( ?
4. Il semble qu'on ait tort de regarder comme
les causes du péché : la .concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux
et l'orgueil de la vie. Car d'après l'Apôtre (I. Tim. cap. ult. IO) : La
cupidité est la racine de tous les maux. Or, l'orgueil de la vie n'est pas
compris sous la cupidité. Donc on ne doit pas le placer parmi les causes des
péchés.
2. La concupiscence de la chair est surtout
excitée par la vue, d'après ces paroles de Daniel (Dan. xiii, 56): L'apparence
vous a trompé. Donc on
(h Cet article est le eommenfaire raisonne, de
ces paroles de saint JN , Omne quod est in mundo concupiscentia carnis est, et,
concupiscentia oculorum, ei superbia vitae.
ne doit pas opposer la concupiscence des yeux à
la concupiscence de la chair.
3. La concupiscence est l'appétit délectable,
comme nous l'avons vu (quest. xxx, art. 2). Or, les délectations viennent
non-seulement de la vue, mais encore des autres sens. Donc il aurait fallu aussi
distinguer la concupiscence de l'ouïe et des autres sens.
4. Comme l'homme est porté au péché par la
concupiscence déréglée du bien, de môme il l'est par la fuite déréglée du mal,
comme nous l'avons dit (art. préc. ad 3). Or, dans cette énumération il n'y a
rien qui se rapporte à la fuite du mal. Donc les causes du péché ne sont pas
suffisamment exposées.
Mais c'est le contraire. Il est dit (I. Joan,
n, 10) : Tout ce qui est dans le monde est, oit concupiscence de la chair, ou
concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. Or, on dit d'une chose qu'elle
est dans le monde parce que c'est un péché ; c'est pourquoi le môme apôtre dit
que le monde entier a été placé dans le mal. Donc les trois choses citées par
saint Jean sont les causes des péchés.
CONCLUSION. — L'appétit déréglé du bien qui est
la cause du péché étant de trois sortes, on doit reconnaître qu'il y a trois
causes de péché : la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et
l'orgueil de la vie.
11 faut répondre que, comme nous;í'avons dit
(art. préc), l'amour déréglé de soi est la cause de tout péché. Or, [l'amour de
soi implique le désir déréglé du bien ; car chacun recherche le bien pour celui
qu'il aime. D'où il est évident que l'appétit déréglé du bien est la cause de
tout péché. Or, le bien est de deux manières l'objet de l'appétit sensible dans
lequel résident les passions de l'âme qui sont la cause du péché. Il l'est
d'une manière absolue, et à ce titre il est l'objet du concupiscible ; il l'est
comme chose ardue, difficile, sous ce rapport il est l'objet de l'irascible,
comme nous l'avons dit (quest. xxiii, art. 1). Il y a aussi deux sortes de
concupiscence, comme nous l'avons vu (quest. xxx, art. 3): l'unenaturellc quia
pour objets leseho-ses qui sont de nature à soutenir le corps, soit par rapport
à sa conservation individuelle, comme le boire, le manger et les autres choses
semblables; soit par rapport à la conservation de l'espèce, comme les plaisirs
charnels. Le désir déréglé de ces biens se nomme la concupiscence de la chair.
L'autre est la concupiscence animale qui a pour objet, non les choses qui
délectent ou qui soutiennent le corps au moyen des sens, mais celles qui
flattent l'imagination ou les autres facultés sensibles de l'esprit, comme
l'argent, l'éclat des vêtements, etc. C'est cette concupiscence animale qu'on
appelle la concupiscence des yeux-, soit qu'on entende par la concupiscence des
yeux, c'est à-dire de la vue elle-même, celle qui vient des regards et qui se
rapporte ala curiosité, comme l'explique saint Augustin (Conf. lib. x, cap.
3;ij, soit qu'on l'applique à la concupiscence des choses qui s'offrent
extérieurement aux yeux, ce qui revient à la cupidité, selon d'autres
interprètes. — L'appétit déréglé du bien difficile appartient à l'orgueil de la
vie. Car l'orgueil estl'appétil déréglé d'une certaine supériorité, comme nous
le dirons (quest. i.xxxiv, art. 5, et 2*t2ae quest. clxii, art. 4). Ainsi il
est évident qu'on peut ramener à ces trois choses toutes les passions qui sont
la cause du péché. Car toutes les passions du concupiscible se ramènent aux
deux premières, et toutes les passions de l'irascible à la troisième. Or, on ne
divise pas cette dernière en deux, parce que toutes les passions de l'irascible
se conforment à la concupiscence animale. Il faut répondre au premier argument,
que selon que la cupidité implique universellement l'appétit de toute espèce de
bien, elle comprend en elle l'orgueil de la vie. Nous dirons plus loin (quest.
lxxxiv, art. 1) comment, lorsqu'on la considère comme un vice spécial qu'on
appelle l'avarice, elle est la racine de tous les péchés.
Il faut répondre au second, qu'on n'entend pas
en cet endroit par la concupiscence des yeux la concupiscence de toutes les
choses que les yeux peuvent voir. On n'entend que celles dans lesquelles on ne
recherche pas la délectation charnelle qui est l'effet du tact, mais seulement
celles qui délectent l'oeil ou toute autre faculté perceptive.
Il faut répondre au troisième, que le sens de
la vue l'emporte sur tous les autres et s'étend à un plus grand nombre d'objets
(1), comme le dit Aristote (Mei. lib. i, in princ). C'est pourquoi on applique
ce mot à tous les autres sens et à toutes les perceptions intérieures, comme
l'observe saint Augustin (lib. de verb. Dom. serm. xxxiii).
Il faut répondre au quatrième, que la fuite du
mal est l'effet de l'appétit du bien, comme nous l'avons dit (quest. xxv, art.
2, et quest. xxxix, art. 2). C'est pourquoi on ne tient compte que des passions
qui portent au bien, parce qu'elles sont causes de celles qui font faire le mal
d'une manière déréglée.
ARTICLE VI. — la passion dimlnue-t-elle le
péché ?
4. Il semble que la passion n'allège pas le
péché. Car ce qui augmente la cause augmente aussi l'effet-, par exemple, que
la chaleur soit un dissolvant, une plus grande chaleur sera un dissolvant plus
puissant. Or, la passion est la cause du péché, comme nous l'avons vu (art.
préc). Donc plus la passion est violente et plus le péché est grave ; par
conséquent la passion ne diminue pas le péché, mais elle l'augmente.
2. Ce qu'une bonne passion est au mérite, une
mauvaise passion l'est au péché. Or, la bonne passion augmente le mérite-, car
une personne paraît) mériter d'autant plus qu'elle vient au secours des pauvres
avec plus de misericorde. Donc la mauvaise passion aggrave plutôt le péché
qu'elle ne l'allège.
3.
Plus la volonté avec laquelle on fait un péché est intense et plus il
semble qu'on pèche grièvement. Or, la passion en agissant sur la volonté la
porte au péché avec plus de violence. Donc elle aggrave le péché.
Mais c'est le contraire. La passion de la
concupiscence est appelée la tentation de la chair. Or, plus la tentation à
laquelle on succombe est violente, et moins le péché qu'on fait est grave,
comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 42).
CONCLUSION. — Les passions antérieures au péché
le diminuent d'autant plus qu'elles sont plus violentes; mais au contraire
celles qui suivent le péché l'augmentent en raison de leur force.
Il faut répondre que le péché consiste
essentiellement dans l'acte du libre arbitre, qui est la faculté de la volonté
et de la raison. Or, la passion est le mouvement de l'appétit sensitif, et
l'appétit sensitif peut être antécédent et conséquent à l'égard du libre
arbitre. Il s'y rapporte antécédemment selon que la passion de l'appétit
sensitif entraîne ou incline la raison ou la volonté, comme nous l'avons dit
(art. 4 et 2 huj. quaest. et quest. x, art. 3). Il s'y rapporte conséquemment
selon que le mouvement des puissances supérieures, quand il est violent, réagit
sur les puissances inférieures. Car la
(1) La vue, dit Aristote, nous fait mieux
connaître les objets que tous les autres sens et elle noua découvre un grand
nombre de différences de toute espèce, parce que tous les corps ont une couleur
(De sensu et sensibili, edit, de Bekkcr, cap. 1P 457).
volonté ne peut pas être mue fortement vers une
chose si l'on n'excite pas quelque passion dans l'appétit sensitif. Ainsi donc
en considérant la passion selon qu'elle précède l'acte du péché, il est
nécessaire qu'elle diminue la faute. Carl'acte n'est coupable qu'autant qu'il
est volontaire et qu'il existe en nous, et l'on dit qu'une chose existe en nous
par la raison et la volonté. Par conséquent quand la raison et la volonté
agissent d'elles-mêmes et non d'après l'impulsion de la passion, l'acte n'en
est que plus volontaire et il existe d'autant mieux en nous. La passion
antécédente diminue donc le péché en proportion de ce qu'elle diminue le
volontaire. Quant à la passion conséquente, elle ne diminue pas le péché, mais
elle l'augmente'ou plutôt elle est le signe de sa grandeur, parce qu'elle
prouve l'intensité de la volonté relativement à l'acte même du péché (1). Ainsi
il est vrai que plus on pèche avec passion ou concupiscence et plus on pèche
grièvement.
Il faut répondre au premier argument, que la
passion est cause du péché relativement à l'objet vers lequel le pécheur se
porte. Mais la gravité du péché se considère plutôt par rapport à l'éloignement
du pécheur à l'égard de Dieu, ce qui résulte du mouvement vers l'objet par
accident, c'est-à-dire contrairement à l'intention de celui qui pèche. Or, les
causes accidentelles n'augmentent pas les effets, il n'y a que les causes
absolues.
Il faut répondre au second, qu'une bonne
passion, qui est la conséquence du jugement de la raison, augmente le mérite;
mais si elle le précède de telle sorte que l'homme soit plutôt porté par la
passion que par la raison à bien agir, cette passion diminue la bonté de
l'action et sa gloire.
Il faut répondre au troisième, que quoique le
mouvement de la volonté soit plus ardent quand la passion l'enflamme, il n'est
pas propre à la volonté (2) comme s'il n'y avait que la raison qui la poussât
au péché.
ARTICLE VII. — la passion exclse-t-elle
totalement du péché ?
4. Il semble que la passion excuse totalement
du péché. Car tout ce qui produit l'involontaire excuse totalement du péché.
Or, la concupiscence de la chair, qui est une passion, produit l'involontaire,
d'après ces paroles de l'Apôtre (Gai. v, 17) : La chair ades désirs contraires
à cenae de l'esprit, et c'est pour cela que vous ne faites pas tout ce que vous
voulez. Donc la passion excuse totalement du péché.
2. La passion produit une certaine ignorance en
particulier, comme nous l'avons dit (art. 2 huj. quaest. et quest. lxxvi, art.
3). Or, l'ignorance particulière excuse totalement du péché, comme nous l'avons
vu (quest. vi, art. 8). Donc la passion excuse totalement du péché.
3. L'infirmité de l'âme est plus grave que
l'infirmité du corps. Or, l'iníir-mité du corps excuse totalement du péché,
comme on le voit chez les frénétiques. Donc à plus forte raison la passion qui
est une infirmité de l'âme.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre (Rom. viíj) n'appelle
les passions des passions dépêché que parce qu'elles produisent des péchés; ce
qui ne serait pas si elles excusaient totalement les fautes. Donc elles ne les
excusent pas totalement.
CONCLUSION. — Les passions qui enlèvent complètement
l'usage de la raison, excusent absolument du péché, à moins que par hasard ces
passions n'aient été volontaires; dans ce cas les péchés qui en résultent sont
imputables à l'homme.
Il faut répondre qu'un acte qui est mauvais
de*sa nature n'est totalement exempt du péché qu'autant qu'il est totalement
involontaire. Par COnsé-
tU Car la volonté ou la raison ne peut agir sur
les puissances inférieures de Finie qu'autant qu'elles se trouvent surexcitées
par la véhémence de l'amour ou de la haine qu'elles ont pour leur objet.
(2) H ne lui est pas propre au même titre.
quent si la passion est de nature à rendre
absolument involontaire l'acte qui en résulte, elle excuse complètement du
péché, autrement elle n'en excuse pas de cette manière. A cet égard il y a deux
choses à observer: 1° C'est qu'une chose peut être volontaire ou en elle-même,
comme quand la volonté se porte vers elle directement (1), ou dans sa cause,
quand la volonté se porte vers la cause et non vers l'effet, comme on le voit
par celui qui s'enivre volontairement (2) ; car ce qu'il fait dans l'ivresse
lui est imputé, comme si c'était une chose volontaire. 2° Il est à remarquer
qu'on ditqu'unechoseest volontairedirectementouindirectement:
ellei'estdirectement quand la volonté s'y porte ; elle l'est indirectement
quand la volonté a pu l'empêcher et qu'elle ne l'a pas fait (3). D'après cela
il faut faire les distinctions suivantes. Quelquefois la passion est si forte
qu'elle détruit totalement l'usage de la raison, comme on le voit chez ceux que
l'amour ou la colère rend fous. Alors si la passion a été volontaire dès le
principe, ses actes lui sont imputés à péché parce qu'ils sont volontaires dans
leur cause, comme nous l'avons dit au sujet de l'ivresse (4). Si la cause n'a
pas été volontaire, mais naturelle, comme quand une maladie ou toute autre
cause semblable fait tomber quelqu'un dans une passion qui lui enlève
totalement l'usage de la raison, l'acte devient absolument involontaire et par
conséquent il est tout à fait exempt de péché. D'autres fois la passion n'est
pas si grande qu'elle intercepte totalement l'usage de la raison. Dans ce cas
la raison peut arrêter la passion en détournant l'esprit vers d'autres pensées,
ou elle peut l'empêcher de produire son effet ; parce que les membres n'agissent
que par le consentement de la raison, comme nous l'avons dit (quest. xvii, art.
9). Dans ce cas la passion n'excuse pas complètement du péché.
Il faut répondre au premier argument, que ces
paroles : Vous ne faites pas ce que vous voulez ne doivent pas se rapporter aux
actes extérieurs, mais au mouvement intérieur de la concupiscence (5). Car
l'homme voudrait ne jamais désirer le mal, comme le dit lui-même l'Apôtre (Rom.
vu, 19) : Le mal que je hais, je le fais. Ou bien on peut les rapporter à la
volonté qui précède Ía passion, comme on le voit chez les incontinents, qui par
suite de leur concupiscence agissent contrairement à ce qu'ils se proposent.
Il faut répondre au second, que l'ignorance
particulière qui excuse totalement est l'ignorance d'une circonstance que l'on
n'a pas pu connaître, tout en y apportant le soin nécessaire. Mais la passion
produit l'ignorance du droit en particulier, puisqu'elle empêche d'appliquer la
science en général à un acte spécial, et c'est cette passion que la raison peut
repousser (6), comme nous l'avons dit [in corp. art.).
H faut répondre au troisième, que l'infirmité
du corps est involontaire ; il en serait d'elle comme de la passion si elle
était volontaire, ainsi que nous l'avons dit (m corp. art.) en parlant de
l'ivresse qui est une infirmité corporelle.
ARTICLE VIII. — le péché qui est l'effet de la
passion peut-il être
mortel?
1. Il semble que le péché qui est l'effet de la
passion ne puisse pas être
H) Comme celui qui médite un homicide.
(2) Celui qui étant ivre a coutume de
blasphemer est responsable de ses blasphèmes lorsqu'il s'enivre de dessein
prémédité.
(5) Comme quand on peut empêcher un suicide et
qu'on ne l'empêche pas.
(4) Dans ce cas on est responsable de tous les
actes que l'on a pu prévoir.
(b) Les mouvements intérieurs qui ne sont pas
volontaires ne sont pas coupables.
(0) Elle n'excuse doue pas totalement du péché.
mortel. Car le péché véniel se distingue par
opposition du péché mortel. Or, le péché qui provient d'une infirmité est
véniel, puisqu'il a en lui-même une cause de son pardon. Donc le péché qui est
produit par la passion étant un péché d'infirmité, il semble qu'il ne puisse
pas être mortel.
2. La cause l'emporte sur l'effet. Or, la
passion ne peut pas être un péché mortel; car il n'y a pas de péché mortel dans
la sensualité, comme nous l'avons vu (quest. lxxiv, art. 4). Donc le péché qui
résuite de la passion ne peut pas être mortel.
3. La passion éloigne de la raison, comme nous
l'avons fait voir (art. 4 et 2). Or, c'est à la raison qu'il appartient de nous
tourner vers Dieu ou de nous en détourner, et c'est en cela que consiste
l'essence du péché mortel. Donc le péché qui est l'effet de la passion ne peut
pas être mortel.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. vu,
5) que les passions des péchés opéraient dans nos membres pour leur faire
porter des fruits de mort. Or, c'est le propre du péché mortel de porter des
fruits de mort. Donc le péché qui résulte de la passion peut être mortel.
CONCLUSION. —Le péché qui procède de la passion
peut quelquefois être mortel, quand c'est la passion qui fait faire un acte
extérieur qui est un péché.
Il faut répondre que le péché mortel, comme
nous favoris dit (quest. lxxh, art. 5), consiste à se détourner de la lin
dernière qui est Dieu. Ce mouvement se rapporte à la raison qui délibère et
dont la fonction est d'ordonner l'homme à l'égard de sa fin. Seulement il peut
se faire que l'inclination de l'àme vers une chose qui est contraire à la fin
dernière ne soit pas un péché mortel, parce que la raison n'a pas été appelée à
délibérer, comme il arrive dans les mouvements irréfléchis. Mais quand
quelqu'un fait un péché par passion avec un consentement délibéré, il n'y a pas
irréflexion de sa part. La raison délibérante peut donc intervenir alors, et il
est en son pouvoir de rejeter ou au moins d'empêcher la passion, comme nous
l'avons dit (art. préc), et si elle n'intervient pas il y a péché mortel. C'est
ainsi que nous voyons qu'on commet par passion une foule d'homicides et d'adultères.
H faut répondre au premier argument, qu'un
péché peut être appelé véniel (1) de trois manières : 4° dans sa cause,
c'est-à-dire parce qu'il a une cause de pardon qui diminue sa gravité ; c'est
ainsi qu'on appelle vénielle péché qui vient de l'infirmité ou de l'ignorance ;
2° par suite de l'événement; c'est ainsi que tout péché devient véniel par le
repentir, c'est-à-dire qu'on en obtient le pardon ; 3° on appelle véniel celui
qui est tel de sa nature, comme une parole inutile. Il n'y a que cette dernière
espèce qui soit opposée au péché mortel, et l'objection part du péché véniel
pris dans le premier sens.
Il faut répondre au second, que la passion est
cause du péché relativement à l'objet auquel il se rapporte. Ce qui rend le
péché mortel c'est qu'il nous détourne de Dieu, et ce mouvement ne résulte que
par accident du mouvement qui nous porte vers l'objet, comme nous l'avons dit
(art. 6 huj. quaest. ad 4). Par conséquent le raisonnement n'est pas concluant.
Il faut répondre au troisième, que la raison
n'est pas toujours totalement entravée par la passion dans l'exercice de ses
fonctions; par conséquent il lui reste le libre arbitre, et par là elle peut se
détourner de Dieu ou se porter vers lui. Mais si l'usage de la raison était
complètement détruit, alors il n'y aurait ni péché mortel, ni péché véniel.
(I) Le mot véniel est pris ici dans toute la
force de son étymologie, veniale (pardonnable), qui vient de venia (pardon).
Théologiquement ce mot est pris ordinairement dans lc dernier des trois sens indiqués
dans cette réponse.
QUESTION LXXVIII.
DE LA MALICE CONSIDÉRÉE COMME CAUSE DU
PÉCHÉ.
Après avoir parlé de la cause du péché
considérée par rapport à l'intelligence, nous avons à nous occuper de la même
cause considérée par rapport à la volonté ; c'est ce qu'on appelle la malice. —
A ce sujet quatre questions se présentent : r Peut-on pécher par malice ou par
industrie? — 2° Quiconque pèche par habitude pèche-t-ilpar malice ? —• 3°
Quiconque pèche par malice pèche-t-il par habitude? — 4° Celui qui pèche
positivement par malice pèche-t-il plus grièvement que celui cfui pèche par
passion ?
ARTICLE I. — PÈCHE-T-ON POSITIVEMENT PAR
MALICE?
1. Il
semble que personne ne pèche par industrie ou d'après une malice réfléchie. Car
l'ignorance est opposée à l'industrie ou ala malice réfléchie. ' Or, tout homme
pervers est ignorant, d'après Aristote (Eth. lib. iii, cap. 1), et selon
l'Ecriture, quijdit (Prov. xiv, 22) que ceux qui font le mal, errent. Donc
personne ne pèche positivement par malice.
2. Saint
Denis dit [De div. nom. cap. 4) que personne n'agit avec l'intention de mal
faire. Or, il semble que pécher par malice consiste à faire le mal pour
lui-même; car ce qui échappe à l'intention est en quelque sorte accidentel et
ne donne pas à l'acte sa dénomination. Donc personne ne pèche par malice.
3. La
malice est elle-même un péché. Si donc la malice est la cause du péché , il
s'ensuivra que le péché est cause du péché, et cela indéfiniment, ce qui
répugne. Par conséquent personne ne pèche par malice.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Job,
xxxiv, 27) : Ils se sont retirés de Dieu comme par un dessein formé, et ils
n'ont pas voulu comprendre toutes ses voies. Or, se retirer de Dieu c'est
pécher. Donc il y en a qui pèchent de dessein formé ou par malice.
CONCLUSION. — On dit que les hommes pèchent
positivement par malice, quand de science certaine ils font choix du péché.
Il faut répondre que l'homme, comme tout autre
être, a naturellement l'appétit du bien. Par conséquent si son appétit se porte
au mal, c'est l'effet de l'altération ou de la perturbation de l'un des
principes qui le constituent; car c'est ainsi que le péché se manifeste dans
les actions des choses naturelles. Or, les principes des actes humains sont
l'intellect et l'appétit, l'appétit rationnel qu'on appelle la volonté aussi
bien que l'appétit sensitif. Par conséquent dans les actes humains le péché
peut provenir tantôt du défaut de l'intellect, comme quand on pèche par
ignorance, tantôt du défaut de l'appétit sensitif, comme quand on pèche par
passion, tantôt du défaut de volonté qui consiste dans le dérèglement de cette
faculté (d). Or, la volonté est déréglée quand elle aime mieux ce qui est moins
bon. Il en résulte qu'on préfère sacrifier le bien qu'on aime le moins pour
arriver à la possession de celui qu'on aime le plus, comme quand un homme veut
sciemment souffrir l'amputation d'un membre pour conserver la vie, à laquelle
il tient davantage. D'après ce principe, quand la volonté déréglée aime les
biens temporels, tels que les richesses et la volupté, plus que l'ordre de la
raison ou de la loi divine, plus que la charité de Dieu ou toute autre chose
semblable, il s'ensuit qu'il consentà souffrir une perte dans ses biens
spirituels pour acquérir des biens temporels. Comme le mal n'est rien autre
chose que la privation d'un bien, il arrive que l'on veut sciemment
[ C'est le dérèglement de la volonté qui
constitue la malice.
un mal spirituel, ce qui est le mal absolu, du
moment que l'on se prive d'un bien spirituel pour jouir d'un bien temporel.
C'est ce qui fait dire qu'on pèche positivement par malice ou de dessein formé,
comme si l'on faisait sciemment le choix du mal.
Il faut répondre au premier argument, que
l'ignorance exclut quelquefois la science qui fait absolument connaître à
l'homme que son action est mauvaise-, dans ce cas on dit qu'il pèche par
ignorance (1) -, d'autres fois elle exclut la science qui lui apprend que son
acte est actuellement mauvais (2), comme quand on pèche par passion ; enfin
elle exclut la science par laquelle l'homme sait qu'il ne doit pas supporter un
mal spirituel pour obtenir un mal temporel (3), bien qu'il sache absolument que
c'est un mal. Cette dernière espèce d'ignorance est celle de celui qui pèche
par malice.
Il faut répondre au second, qu'on ne peut pas
vouloir le mal pour lui même, mais on peut vouloir un mal pour en éviter un
autre ou pour en obtenir un bien, comme nous l'avons dit (in corp. art.). Dans
ce cas on aimerait mieux obtenir un bien qu'on veut pour lui-même sans souffrir
la perte d'un autre bien, par exemple, le débauché voudrait jouir de ses
plaisirs sans offenser Dieu. Mais ayant à choisir entre ces deux choses, il
aime mieux offenser Dieu par le péché que de se priver des joies de la volupté
(4).
Il faut répondre au troisième, que par la
malice qui est la cause du péché on peut entendre la malice habituelle; c'est
ainsi qu'Aristote (Eth. lib. v, cap. 4) donne aux mauvaises habitudes le nom de
malice, comme il donne aux bonnes le nom de vertu. En ce sens on dit d'un
individu qu'il pèche par malice, parce qu'il pèche d'après l'inclination de son
habitude (5). On peut entendre aussi la malice actuelle, soit qu'on donne le
nom de malice à l'élection même du mal (c'est ainsi qu'on dit d'un individu
qu'il pèche par malice en ce sens qu'il pèche par suite de l'élection qu'il a
faite du mal), soit qu'on désigne par là une faute antérieure d'où résulte une
faute subséquente, comme quand on attaque par envie les qualités de son frère.
Alors le même péché n'est pas cause de lui-même, mais l'acte intérieur produit
un acte extérieur, et c'est un péché qui est cause d'un autre. Toutefois on ne
remonte pas pour cela de péché en péché indéfiniment ; car on arrive à un péché
premier qui n'a pas pour cause un péché antérieur, comme nous l'avons prouvé
(quest. lxxv, art. 4 ad 3).
ARTICLE II. — quiconque pèche par habitude
pèche-t-il par malice?
4. Il semble que quiconque pèche par habitude
ne pèche pas par malice. Car le péché de malice semble être le plus grave. Or,
l'homme fait quelquefois par habitude un péché léger, comme quand il dit une
parole oiseuse. Donc tout péché d'habitude n'est pas un péché de malice.
2. Les
actes qui procèdent des habitudes sont semblables aux actes qui les engendrent,
comme le dit Aristote (Eth. lib. n, cap. 4 et 2). Or, les actes qui précèdent
une habitude vicieuse n'ont pas la malice pour cause. Donc les péchés
d'habitude ne sont pas des péchés de malice.
3.
Celui qui pèche par malice se réjouit dans son péché après qu'il est
consommé, d'après ces paroles de l'Ecriture (Prov. ii, 44) : Iisse réjouissent
lorsqu'ils ont fait le mal, et ils tressaillent dans les choses les plus crimi-
(1) Par
exemple, celui qui fait de l'usure sans savoir que c'est un péché.
(2) Celui qui retire un intérêt illégal de son
argent sans savoir que son acte est usuraire.
(3) Comme celui qui préfère un gain illicite a
la conservation de la grâce.
(4) Cette espèce de mal suffit pour dire qu'il
y a de la malice dans son action.
(5) Dans ce sens la malice produit le péché
comme l'habitude son acte.
nelles. Et il en est ainsi parce qu'il est
agréable à tout le monde d'atteindre le but qu'il se propose et de faire ce que
l'habitude a en quelque sorte fait passer dans sa nature. Or, ceux qui pèchent
par habitude gémissent après que le péché est commis. Car les pervers,
c'est-à-dire ceux qui ont une habitude vicieuse, comme le dit Aristote [Eth.
lib. ix, cap. 4 sub. fin.), sont en proie au repentir. Donc les péchés qui sont
des péchés d'habitude ne sont pas des péchés de malice.
Mais c'est le contraire. On dit que le péché
est l'effet de la malice quand il résulte de l'élection du mal. Or, chacun
choisit la chose vers laquelle le porte sa propre habitude, comme le dit
Aristote en parlant de l'habitude vertueuse (Eth. lib. vi, cap. 11). Donc le
péché qui est l'effet de l'habitude est l'effet de la malice.
CONCLUSION. — L'habitude étant la pente
constante et pour ainsi dire naturelle de la volonté vers le mal, qui fait
qu'elle est toujours prête à le choisir, il est évident que ceux qui pèchent
par habitude pèchent aussi par malice.
Il faut répondre qu'avoir l'habitude de pécher
et pécher par habitude ne sont pas une môme chose. Car il n'est pas nécessaire
de faire usage d'une habitude -, ceci dépend de la volonté de celui qui la
possède. Ainsi on définit l'habitude une chose dont on fait usage quand on le
veut. C'est pourquoi comme il peut arriver que celui qui a une habitude
vicieuse fasse un acte de vertu, parce que la raison n'est pas totalement
détruite par une habitude mauvaise, mais qu'il en reste quelque chose d'intact
qui met le pécheur à même de faire quelque bien, de même il peut se faire que
celui qui a une habitude n'agisse pas d'après elle, mais qu'il agisse par
passion ou bien par ignorance (1). Mais toutes les fois qu'on agit d'après une
habitude vicieuse, il est nécessaire qu'on pèche par malice. En effet, celui
qui a une habitude aime en soi ce qui est en harmonie avec sa propre habitude ;
parce que ces choses lui deviennent en quelque sorte naturelles, selon ce
principe que la coutume et l'habitude se changent en nature. Or, ce qui
convient à une personne qui a une habitude vicieuse, c'est ce qui détruit le
bien spirituel. D'où il suit que l'homme choisit le mal spirituel pour obtenir
le bien qui est conforme à son habitude, et c'est précisément ce qu'on appelle
pécher par malice. Il est donc évident que quiconque pèche par habitude pèche
par malice.
Il faut répondre au premier argument, que les
péchés véniels ne détruisent pas le bien spirituel qui est la grâce de Dieu ou
la charité. Par conséquent on ne leur donne pas le nom de maux absolument, mais
relativement. Pour la même raison leurs habitudes ne peuvent pas être dites
mauvaises absolument; elles ne le sont que relativement.
Il faut répondre au second, que les actes qui
procèdent des habitudes sont spécifiquement semblables aux actes qui les ont
engendrées (2); mais ils diffèrent l'un de l'autre comme le parfait diffère de
l'imparfait ; et telle est la différence qu'il y a entre le péché commis par
malice et le péché commis par passion.
11 faut répondre au troisième, que le pécheur
habitudinaire se réjouit toujours de ce qu'il fait par habitude, tant qu'il
agit d'après elle. Mais comme il peut n'en pas faire usage, et méditer d'autres
desseins au moyen de sa raison qui n'est pas totalement corrompue, il arrive
que quand il ne se sert pas de son habitude il déplore les fautes qu'elle lui a
fait corn-
(D Ainsi celui qui a l'habitude de pécher ne
pèche pas toujours par malice ; il n'y a que celui qui pèche en suivant cette
habitude.
(2) Les premiers actes qui ont produit
l'habitude sont en général moins coupables que les autres.
mettre. Cependant le plus souvent il se repent
du péché, non parce qu'il lui déplaît en lui-même, mais à cause du dommage qui
en résulte pour lui (1).
ARTICLE III. — celui qui
pèche par malice pèche-t-il par habitude ?
1. Il
semble que quiconque pèche par malice pèche par habitude. Car Aristote dit
(Eth. lib. v, cap. 9), que tout le monde ne peut pas l'aire des choses
injustes, telles que les fait celui qui est injuste, c'est-à-dire par élection
; il n'y a que celui qui en a l'habitude. Or, pécher par malice c'est pécher
par choix ou par élection, comme nous l'avons dit (art. 1). Donc il n'y a que
celui qui a l'habitude du péché qui pêche par malice.
2. Origène dit (Periarch. lib. i, cap. 3) qu'on
ne faiblit pas ou qu'on ne tombe pas tout à coup, mais qu'il est nécessaire
qu'on fléchisse peu à peu et par parties. Or, pécher par malice parait être le
terme le plus profond auquel on puisse descendre. Donc ce n'est pas tout d'un
coup, mais par suite d'une coutume suffisante pour engendrer une habitude, que
l'on en vient à pécher de la sorte.
3. Toutes les fois qu'on pèche par malice, il
faut que la volonté se porte d'elle-même au mal qu'elle choisit. Comme par la
nature de sa puissance l'homme n'est pas porté au mal, mais plutôt au bien, il
faut donc, s'il choisit le mal, que ce soit l'effet d'une cause qui survient,
telle que la passion ou l'habitude. Or, quand quelqu'un pêche par passion, il
ne pèche pas par malice, mais par faiblesse, comme nous l'avons dit (quest.
préc. art. 3), Donc toutes les fois qu'on pêche par malice, il faut qu'on pêche
par habitude.
Mais c'est le contraire. Comme la bonne
habitude se rapporte à l'élection du bien, de même la mauvaise se rapporte à
l'élection du mal. Or, quelquefois celui qui n'a pas l'habitude de la vertu
choisit ce qui est bon selon la vertu. Donc celui qui n'a pas une habitude
vicieuse peut aussi choisir le mal, et c'est ce qu'on appelle pécher par
malice.
CONCLUSION. — La chute des anges et la première
chute du premier homme prouvent clairement que ceux qui pèchent par malice ne
pèchent pas toujours par habitude.
Il faut répondre que la volonté ne se rapporte
pas au bien de la même manière qu'au mal. Car par sa nature elle est portée au
bien rationnel, comme à son propre objet. C'est de là qu'on dit que tout péché
est contre nature. Par conséquent pour que la volonté se porte au mal de son
choix, il faut que ce fait ait une autre cause. Or, tantôt il résulte du défaut
de raison, comme quand on pèche par ignorance ; tantôt il est produit par
l'impulsion de l'appétit sensitif, comme quand on pèche par passion. Mais dans
ces deux cas on ne pèche pas par malice. On pèche seulement par malice quand la
volonté se meut d'elle-même au mal ; ce qui peut arriver de deux manières : 4°
parce que l'homme a une disposition corrompue qui le porte au mal, de telle
sorte qu'en vertu de cette disposition le mal est pour ainsi dire une chose qui
convient à l'homme et qui lui ressemble. En raison de cette convenance la
volonté se porte vers le mal comme si c'était un bien, parce que chaque être
tend par lui-même vers ce qui lui convient. Cette disposition corrompue est ou
une habitude résultant d'une coutume qui se change en nature, ou une maladie du
corps, comme on le voit chez ceux qui ont une inclination naturelle aux péchés
par suite de la corruption de leur na-
(I) Il déplore le péché à cause de la peine à
laquelle il l'expose, mais non à cause de sa laideur ou de sa difformité qui lc
rend abominable
à Dieu,
ture(l). 2° Il arrive que la volonté tendpar
elle-même au mal du moment où ce qui l'empêchait de le faire est écarté , comme
par exemple si quelqu'un s'abstenait dépêcher, non parce que le péché lui
déplaît en lui-même, mais parce qu'il espère la vie éternelle ou qu'il craint
l'enfer. L'espérance lui étant enlevée par le désespoir ou la crainte par la
présomption, il s'ensuit qu'il pèche par malice, comme s'il était sans frein
(2). Ainsi il est donc évident que le péché de malice présuppose toujours dans
l'homme un dérèglement qui n'est cependant pas toujours une habitude. Par
conséquent il n'est pas nécessaire que celui qui pèche par malice pèche par
habitude.
H faut répondre au premier argument, que pour
agir tel que le fait l'homme injuste, il faut non-seulement faire des choses
injustes par malice, mais il faut encore les faire avec plaisir et sans que la
raison fasse une vive résistance ; ce qui ne peut avoir lieu qu'autant qu'on a
l'habitude du mal.
Il faut répondre au second, qu'on n'en vient
pas immédiatement à pécher par malice, mais cette chute présuppose quelque
chose qui n'est pas toujours une habitude, comme nous l'avons dit (in corp.
art.).
Il faut répondre au troisième, que ce qui porte
la volonté au mal n'est pas toujours une habitude ou une passion, mais ce peut
être autre chose (3), comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au quatrième, qu'il n'y a pas
de similitude entre l'élection du bien et l'élection du mal, parce que le mal
n'est jamais sans le bien de la nature (4), tandis que le bien peut exister
parfaitement sans le mal moral.
ARTICLE IV. — celui qui pèche par malice
pèche-t-il plus grièvement
que celui qui pèche par passion ?
1. Il
semble que celui qui pèche par malice ne pèche pas plus grièvement que celui
qui pèche par passion. Car l'ignorance excuse le péché totalement ou en partie.
Or, il y a plus d'ignorance dans celui qui pèche par malice que dans celui qui
pèche par passion : en effet celui qui pèche par malice ignore le principe, ce
qui est l'ignorance la plus profonde, comme le dit Aristote (Eth. lib. vii,
cap. 8) -, car il a une fausse opinion de la fin qui est en pratique le
principe des actions. Donc celui qui pèche par malice est plus excusable que
celui qui pèche par passion.
2. Plus
une personne est poussée à pécher et moins elle pèche, comme on le voit par
celui que l'impétuosité violente de la passion fait tomber dans le péché. Or,
celui qui pèche par malice est poussé par l'habitude, dont l'impulsion est plus
forte que celle de la passion. Donc celui qui pèche par habitude pèche moins
que celui qui pèche par passion.
3.
Pécher par malice, c'est pécher d'après l'élection qu'on fait du mal.
Or, celui qui pèche par passion choisit le mal aussi. Donc il ne pèche pas
moins que celui qui pèche par malice.
Mais c'est le contraire. Le péché qu'on commet
de dessein formé mérite par là même un châtiment plus grave, d'après ces
paroles de Job (Job, xxxiv, 26) : // frappera comme des impies à la me de tout
le monde ceux qui de dessein formé se sont retirés de lui. Or, le châtiment ne
s'accroît qu'en
(t) Tels sont les bilieux dont le tempérament
ardent les porte à la colère. En examinant les rapports du physique au moral,
on voit que les passions sont excitées en général par une disposition
particulière du corps.
(2) Cependant il n'y a dans cette circonstance
aucune habitude.
(5) Il suffit de l'éloignement de ce qui nous
empêchait de pécher.
(4) Parce que la volonté ne peut se porter au
mal qu'autant qu'il a l'apparence du bien.
raison de la gravité de la faute. Donc le péché
s'aggrave par là même qu'on le commet de dessein formé ou par malice.
CONCLUSION. — Puisque ceux qui pèchent par
malice font un péché plus volontaire et qui a plus de durée et que d'ailleurs
ils sont dans une disposition pire que ceux qui pèchent par passion, on dit
qu'ils pèchent plus grièvement que ces derniers.
Il faut répondre que le péché qu'on fait par
malice est plus grave que le péché qu'on fait par passion ; pour trois raisons
: 1° parce que le péché consistant principalement dans la volonté, plus le
mouvement du péché est propre à la volonté et plus le péché est grave, toutes
choses égales d'ailleurs. Or, quand on pèche par malice, le mouvement du péché
est plus propre à la volonté, qui se porte d'elle-même au mal, que quand on
pèche par passion et qu'on est pour ainsi dire porté par une cause extrinsèque
au péché. Par conséquent le péché s'aggrave par là même qu'il est l'effet de la
malice, et il s'aggrave d'autant plus que la malice est plus profonde ; tandis
que, quand il est l'effet de la passion, il diminue d'autant plus que la
passion est plus violente (1). 2° Parce que la passion qui porte la volonté à
pécher passe rapidement, et par conséquent l'homme revient de suite au bien
qu'il se proposait de faire en se repentant de sa faute; tandis que l'habitude
qui fait que l'homme pèche par malice est une qualité permanente; c'est
pourquoi celui qui pèche par malice pèche plus longtemps. Aussi Aristote (Eth.
lib. vu, cap. 8) compare l'intempérant qui pèche par malice à un infirme qui
souffre continuellement, et l'incontinent qui pèche par passion à celui qui
souffre par instants. 3° Parce que celui qui pèche par malice est mal disposé à
l'égard de la fin qui est le principe des actions ; par conséquent son défaut
est plus dangereux que le défaut de celui qui pèche par-passion et qui se
propose une bonne fin, bien que par moment la passion l'écarte du but auquel il
tend. Comme le défaut qui porte sur un principe est toujours le pire, il est
évident que le péché qu'on fait par malice est plus grave que celui qu'on fait
par passion.
Il faut répondre au premier argument, que l'ignorance
d'élection sur laquelle repose l'objection n'excuse, ni ne diminue le péché,
comme nous l'avons dit (quest. lxxvi, art. 4). Par conséquent cette ignorance
ne rend pas le péché moindre selon qu'elle est plus profonde.
H faut répondre au second, que l'impulsion qui
vient de la passion est pour ainsi dire extérieure par rapport à la volonté,
tandis que l'habitude est au contraire un principe intérieur. Par conséquent il
n'y a pas là de parité.
Il faut répondre au troisième, que pécher en
choisissant n'est pas la même chose que pécher par élection. Car celui qui
pèche par passion, pèche en choisissant, mais il ne pèche pas par élection;
parce que l'élection n'est pas en lui le premier principe du péché, mais la
passion le porte à choisir ce qu'il ne choisirait pas sans elle. Au contraire
celui qui pèche par malice, choisit le mal d'après lui-même, comme nous l'avons
dit (art. 2 et 3). C'est pourquoi l'élection qui est en lui est le principe du
péché, et c'est pour ce motif qu'on dit qu'il pèche par élection (2).
(1) La passion étant une forme extérieure,
diminue le volontaire en raison directe de son intensité, tandis que la malice
qui est un principe interne ne fait que l'augmenter.
(2) Cet article nous explique ces paroles du
Psalmiste (Ps. xxv) : Odivi Ecclesiam malignantium. (Ps. xxxvi) : Qui
malignantur exterminabuntur.
QUESTION LXXIX.
DES CAUSES EXTÉRIEURES DU PÉCHÉ.
A pris avoir parlé des causes intérieures du
péché, nous avons maintenant à nous occuper de ses causes extérieures, d'abord
par rapport à Dieu, ensuite par rapport au démon et enfin par rapport à
l'homme. — Par rapport à Dieu quatre questions se présentent : 1° Dieu est-il
cause du péché? — 2° L'acte du péché est-il de Dieu? — 3" Dieu est-il
cause de l'aveuglement et de l'endurcissement? — 4° Ces effets ont-ils pour but
le salut de ceux qui sont aveuglés ou endurcis?
ARTICLE I. — dieu est-il cause du péché
(I)?
4. Il semble que Dieu soit cause du péché. Car
l'Apôtre dit en parlant des Gentils (Rom. i, 28) : Dieu les a livrés à leur
sens dépravé pour qu'ils fassent des choses indignes de la raison. Et la glose
d'après saint Augustin (De gr at. et Lib. arb. cap. 24) dit que Dieu opère dans
les coeurs des hommes en portant leur volonté où il veut, soit au bien, soit au
mal. Or, faire des choses indignes de la raison et se porter par la volonté au
mal est un péché. Donc Dieu est pour les hommes la cause du péché.
2. II
est écrit (Sap. xiv, 44) : Les créatures de Dieu sont devenues un objet de
haine et un sujet de tentation pour les âmes des hommes. Or, on entend
ordinairement par tentation ce qui provoque les hommes au péché. Par conséquent
les créatures n'ayant pas d'autre auteur que Dieu, comme nous l'avons vu (part.
I, quest. xliv, art. 4), il semble que Dieu soit la cause du péché et qu'il
excite l'homme à le commettre.
3. Tout
ce qui est cause d'une cause est aussi cause de son effet. Or, Dieu est cause
du libre arbitre qui est cause du péché. Donc Dieu est la cause du péché.
4. Tout
mal est opposé au bien. Or, il ne répugne pas à la bonté divine d'être cause du
mal de la peine. Car Isaïe en parlant de ce mal dit (Is. xlv, 7) que Dieu est
l'auteur du mal, et le prophète Amos s'écrie (Amos, m, G) : Y a-t-il dans la
ville un mal que Dieu n'ait fait. Donc il ne répugne pas non plus à la bonté
divine que Dieu soit cause de la faute.
Mais c'est le contraire. La Sagesse dit (Sap.
xi, 25) : Vous ne haïssez rien de ce que vous avez fait. Or, Dieu hait le
péché, car nous lisons plus loin (Sap. xiv, 9) : Dieu hait l'impie et son impiété.
Donc Dieu n'est pas la cause du péché.
CONCLUSION. — Puisque Dieu est la fin dernière
de tous les êtres, le bien existant qui dirige et attire vers lui toutes choses
et puisqu'il ne doit rien à aucune créature, il ne peut être la cause ni
directe, ni indirecte du péché.
Il faut répondre que l'homme peut être la cause
du péché de deux manières : directement, en portant sa volonté ou celle
d'autrui au mal ; indirectement, en n'empêchant pas les autres de mal faire.
C'estpourquoi le prophète dit à la sentinelle chargée de veiller sur Israël
(Ez. m, 18) : Si vous ne dites pas à l'impie : Vous mourrez de mort... je vous
redemanderai son sang.
( Simon lc magicien est le premier hérétique
qui ait l'ait Dieu auteur du péché, en enseignant qu'il nous avait donné une
nature qui ne pouvait pas ne pas pécher. Les;disciplesde Cerdon, dcMar-cion, de
lianes et les Alliigeois supposaient la même erreur puisqu'ils admettaient deux
principes, dont l'un était l'auteur du Lien et l'autre l'auteur du mal. Florin,
disciple de Montan, fut le premier qui osa avancer directement que Dieu était
l'auteur du mal. Cette erreur a été renouvelée par les réformés ; Calvin,
Zuingle, Bèze y ont élé conduits par leur fatalisme. Luther et Mé-lanchthon
l'ont d'abord partagée quoiqu'ils l'aient ensuite rétractée. Le concile de
Trente l'a ainsi condamnée (sess, vi, can. 16) : Qui dixerit... mala opera ita
ut bona Deum operari, non permissive solum, sed etiam proprie et per se, adeo
ut sit proprium opus ejus non minus proditio Judoe quam vocatio Pauli •
anathema sit.
Or, Dieu ne peut être la cause directe du
péché, ni par lui, ni par un autre. Car tout péché consiste à s'éloigner de
l'ordre qui se rapporte à Dieu comme à sa fin. Or, Dieu fait pencher et
converger toutes choses vers lui comme vers leur fin dernière, selon la
remarque de saint Denis (De div. nom. cap. 1 vers. fin.). Il est donc
impossible qu'il soit cause de ce que lui-même ou les autres s'écartent de
l'ordre qui se rapporte à lui ; par conséquent il ne peut pas être la cause
directe du péché. De même il n'en est pas non plus la cause indirecte. Il
arrive en effet que Dieu ne donne pas à quelques hommes le secours qui leur
ferait éviter le péché (1); s'il le leur accordait, ils ne pécheraient pas.
Mais il agit ainsi selon l'ordre de sa sagesse et de sa justice, puisqu'il est
lui-même la justice et la sagesse. Par conséquent, le péché des autres ne lui
est pas imputable, comme s'il en était la cause, pas plus que le naufrage d'un
vaisseau n'est imputable au pilote, à moins que le navire n'ait été submergé,
parce qu'il a manqué de le gouverner, quand il pouvait et qu'il devait le
faire. Il est donc évident que Dieu n'est d'aucune manière la cause du péché.
Il faut répondre au premier argument, qu'à
l'égard des paroles de l'Apôtre la solution ressort évidemment du texte
lui-même. Car si Dieu a livré les Gentils à leur sens dépravé, ils avaient donc
déjà préalablement un sens réprouvé qui les a portés à faire des choses
indignes de la raison. L'Apôtre dit donc qu'il les a livrés à leur sens
réprouvé en tant qu'il ne les a pas empêchés de le suivre, comme on dit que
nous exposons ceux que nous ne protégeons pas. Quant à ce que la glose dit
d'après saint Augustin (Lib. de grat. et de Lib. arb.), que Dieu porte les volontés
des hommes au bien et au mal, il faut entendre par là que Dieu porte
directement la volonté au bien, mais il ne la porte au mal que dans le sens
qu'il ne l'empêche pas de le faire, comme nous l'avons dit (in corp. art.). Et
toutefois il en est ainsi par suite d'un péché antérieur (2).
H faut répondre au second, que quand il est dit
que les créatures sont devenues un sujet de haine et un objet de tentation pour
les âmes des hommes, il ne faut pas entendre qu'elles ont été ainsi
primitivement ; eljes ne le sont devenues que par suite du péché. Car Dieu n'a
pas fait ses créatures pour le mal de l'homme, mais elles lui sont devenues
nuisibles par suite de sa folie. Aussi l'Ecriture ajoute-t-elle qu'elles sont
devenues un filet où les pieds des insensés se sont pris ; c'est-à-dire ceux
qui ont la folie de se servir des créatures pour une autre fin que celle que le
Créateur s'est proposée en les faisant.
Il faut répondre au troisième, que l'effet
d'une cause intermédiaire, quand il procède de cette cause, selon qu'elle est
soumise à la cause première, se rapporte ala cause première elle-même ; mais ii
n'en est pas de même quand il procède de la cause intermédiaire, selon qu'elle
agit en dehors de la cause première. Ainsi quand un serviteur fait une chose
contrairement à l'ordre de son maître, cette action ne se rapporte pas au
maître comme à sa cause. De même le péché que le libre arbitre commet
contrairement à l'ordre de Dieu ne se rapporte pas à Dieu, comme à sa cause.
Il faut répondre au quatrième, que le châtiment
est opposé au bien de celui qui est puni et qui est privé d'un avantage
quelconque, tandis que la faute est opposée au bien de l'ordre qui se rapporte
à Dieu, par conséquent elle est directement opposée à la bonté divine. C'est
pourquoi il n'y a pas de parité à établir entre la faute et la peine.
(I) Il ne ilonnc pas à tous une grâce efficace,
niais il donne à tous une grâce sulíisautc.
(2) C'est un châtiment que l'on a mérité.
ARTICLE IL — dieu est-il cause de l'acte du
péché (1)?
1. Il
semble que Dieu ne soit pas cause de l'acte du péché. Car saint Augustin dit
(Lib. de perf. justitiae, cap. 2) que l'acte du péché n'est pas une chose. Or,
tout ce qui vient de Dieu est une chose. Donc l'acte du péché n'en vient pas.
2. On
dit que l'homme est cause du péché uniquement parce qu'il est cause de l'acte
du péché ; car personne n'agit en vue de faire le mal, comme le dit saint Denis
(De div. nom. cap. 4). Or, Dieu n'est pas cause du péché, comme nous l'avons
dit (art. préc). Donc il n'est pas cause non plus de l'acte du péché.
3. Il y
a des actes qui de leur nature sont mauvais et qui sont des péchés, comme nous
l'avons vu (quest. xviii, art. 2 et 8). Or, tout ce qui est cause d'une chose,
est cause de ce qui lui convient selon son espèce ou sa nature. Si donc Dieu
était cause de l'acte du péché, il s'ensuivrait qu'il serait cause du péché
lui-même. Par conséquent, comme nous avons démontré qu'il ne peut pas en être
ainsi (art. préc), il s'ensuit que Dieu n'est pas cause de l'acte du péché.
Mais c'est le contraire. L'acte du péché est un
mouvement du libre arbitre. Or, la volonté de Dieu est cause de tous les
mouvements, comme le dit saint Augustin (De Trin. lib. m, cap. 4 et 9). Donc la
volonté de Dieu est cause de l'acte du péché.
CONCLUSION. — L'actedu péché étant un être, il
a nécessairement Dieu pour cause, mais ce qu'il y a de défectueux dans le péché
est l'effet d'une cause créée.
Il faut répondre que l'acte du péché est un
être et un acte, et que sous ce double rapport il vient de Dieu. Car tout être
quel qu'il soit doit nécessairement dériver d'un premier être, comme le prouve
saint Denis (De div. nom. cap. S). Déplus toute action est produite par un être
qui existe en acte; parce que rien n'agit que selon qu'il est en acte. Et comme
tout être en acte se rapporte à l'acte premier, c'est-à-dire à Dieu, comme à sa
cause qui est l'acte par essence, il en résulte que Dieu est la cause de toute
action considérée comme telle. Or, le péché désigne un être et une action
accompagnée d'une certaine défectuosité. Cette défectuosité provient d'une
cause créée, c'est-à-dire du libre arbitre, selon qu'il s'écarte de l'ordre du
premier agent ou de Dieu. Par conséquent cette défectuosité ne se rapporte pas
à Dieu, comme à sa cause, mais au libre arbitre, comme le défaut de celui qui
boite se rapporte à sa jambe recourbée, comme à sa cause, mais non à la
puissance motrice qui produit cependant tout ce qu'il y a de mouvement dans un
boiteux. D'après cela Dieu est la cause de l'acte du péché sans être la cause
du péché, parce qu'il n'est pas la cause de ce que l'acte a de défectueux.
Il faut répondre au premier argument, que saint
Augustin appelle chose en cet endroit ce qui est une réalité simplement, ou une
substance : en effet l'acte du péché n'est pas une chose de ce genre (2).
H faut répondre au second, que non-seulement
l'acte se rapporte à l'homme, comme à sa cause, mais encore la défectuosité de
l'acte, c'est-à-dire ce qui fait qu'il n'est pas soumis à celui à qui il doit
l'être; quoique ce ne soit pas là ce qu'il se propose principalement. C'est ce
qui fait que l'homme est cause du péché. Mais Dieu est cause de l'acte de telle
façon qu'il n'est
( Il faut ici distinguer ce qu'il y a de
matériel ou de positif dans l'acte du péché et ce qu'il y a de formel et de
négatif. Dieu est cause de ce qu'il y a de matériel, mais il n'est pas cause de
ce qu'il y a de formel, parce que c'est une pure négation.
(2) C'est un accident ou une privation de
rectitude.
nullement cause de la défectuosité qui l'accompagne
: c'est pourquoi il n'est pas cause du péché.
Il faut répondre au troisième, que, comme nous
l'avons dit (quest. lxxh, art. 4), l'acte et l'habitude ne tirent pas leur
espèce de la privation môme dans laquelle consiste l'essence du mal, mais de
l'objet auquel cette privation est jointe. Ainsi la défectuosité qui ne vient
pas de Dieu appartient à l'espèce de l'acte par voie de conséquence, mais non
comme sa différence spécifique (1).
ARTICLE III. — DIEU EST-IL CAUSE DE
L*AVEUGLEMENT ET DE l'eNDUR-
cissement ?
1. Il
semble que Dieu ne soit pas cause de l'aveuglement et de l'endurcissement. Car
saint Augustin dit ( Quaest. lib. lxxxiii , quaest. 3 ) que Dieu n'est pas la
cause de ce qui rend l'homme pire. Or, l'homme devient pire par l'aveuglement
et l'endurcissement. Donc Dieu n'est pas cause de ces deux effets.
2. Saint Fulgence dit (De dupl. praedest. ad
Monimum, lib. i, cap. 49) que Dieu ne se venge pas d'une chose dont il est
l'auteur. Or, Dieu se venge du coeur endurci, d'après ces paroles de l'Ecriture
(Ecoles, m, 27) : Le coeur endurci sera maltraité au dernier moment. Donc Dieu
n'est pas la cause de l'endurcissement.
3. Le môme effet n'est pas attribué à des
causes contraires. Or, on dit que la cause de l'aveuglement est la malice de
l'homme, d'après ces paroles de la Sagesse (Sap. n, 24) : Leur malice les a
aveuglés; ou le diable, suivant ces mots de l'Apôtre (II. Cor. iv, 4) : Le Dieu
de ce siècle a aveuglé les esprits des infideles. Ces causes paraissent en
effet contraires à Dieu. Donc Dieu n'est pas cause de l'aveuglement et de
l'endurcissement.
Mais c'est contraire. H est écrit (Is. vi, 40)
: Aveuglez le coeur de ce peuple et appesantissez ses oreilles, et l'Apôtre dit
(Rom. ix, 18) : Dieu a pitié de celui qu'il veut et il endurcit cehd qu'il
veut.
CONCLUSION. — Dieu est cause de l'aveuglement
et de l'endurcissement, non en inspirant à l'homme de la malice, mais en lui
retirant sa grâce.
Il faut répondre que l'aveuglement et
l'endurcissement impliquent deux choses. L'une est le mouvement de l'âme
humaine qui s'attache au mal et qui se détourne de la lumière divine. Sous ce
rapport Dieu n'est pas cause de l'aveuglement et de l'endurcissement, comme il
n'est pas cause du péché. L'autre est la soustraction de la grâce (2), d'où il
résulte que l'âme n'est pas éclairée de Dieu pour bien voir et que le coeur
n'est pas attendri pour bien vivre. En ce sens Dieu est cause de l'aveuglement
et de l'endurcissement. En effet, il faut observer que Dieu est la cause
universelle de l'illumination des esprits, suivant ces paroles de saint Jean
(Joan, i, 9) : // était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce
monde ; comme le soleil estlacause universellede l'illumination des corps.
Toutefois ils n'agissent pas de la mêmemanière. Carie soleil en éclairant agit
parla nécessité de sa nature, tandis que Dieu agit volontairement selon l'ordre
de sa sagesse. Or, le soleil quoiqu'il éclaire tous les corps autant qu'il est
en lui, s'il vient à rencontrer dans l'un d'eux quelque obstacle il le laisse
dans les ténèbres. C'est ce qu'on
(1)
L'espèce nevientpas de la défectuosité seule, mais de la chose positive
à laquelle il survient par accident une privation de bonté.
(2) 11 est à remarquer que cette soustraction
de grâces ne se rapporte pas à la grâce suffisante d'une manière absolue,
puisqu'il n'y a que les damnés qui en soient absolument privés; mais elle se
rapporte h la trace suffisante prochaine, de telle sorte que celui qui est dans
ce malheureux état n'a plus que des grâces très-éloignées, et Dieu ne lui en
accorde que très-rarement.
voit à l'égard d'une maison dont les fenêtres
sont fermées. Néanmoins le soleil n'est nullement cause de cette obscurité -,
car ce n'est pas de son plein gré qu'il ne répand pas sa lumière dans l'intérieur
de cetédifice; mais l'auteur unique de cette obscurité est celui qui ferme la
fenêtre. Au contraire c'est de son propre jugement que Dieu ne répand pas la
lumière de sa grâce dans ceux qui lui font obstacle. Par conséquent la cause de
la soustraction de la grâce n'est pas seulement celui qui met obstacle à son
action, mais c'est encore Dieu qui de son propre jugement ne l'accorde pas.
C'est ainsi que Dieu est cause de l'obscurcissement des yeux, de
l'appesantissemcnt des oreilles et de l'endurcissement du coeur. Car toutes ces
choses se distinguent d'après les effets de la grâce qui perfectionne
l'intellect par le don de la sagesse et qui attendrit le coeur par le feu de la
charité. Et comme il y a deux sens qui contribuent principalement au
développement de l'intellect : la vue et l'ouïe, la vue servant à connaître et
l'ouïe à obéir, il s'ensuit qu'on distingue Y aveuglement par rapport à la vue,
Yappesantissement des oreilles par rapport à l'ouïe et Y endurcissement par
rapport à l'affection.
Il faut répondre au premier argument, que
l'aveuglement et l'endurcissement qui résultent de la soustraction de la grâce
étant des peines, sous ce rapport ils ne rendent pas l'homme pire; mais une
fois qu'il est dégradé, sa faute lui fait encourir ce châtiment comme tous les
autres.
Il faut répondre au second, que cette objection
repose sur l'endurcissement considéré comme faute.
Il faut répondre au troisième, que la malice
est la cause méritoire de l'aveuglement, comme la faute est la cause du
châtiment. De cette manière on dit que le diable aveugle parce qu'il porte au
péché (4). ARTICLE IV. — l'aveuglement et l'endurcissement se
rai>i>oktent-ils
toujours au salut de celui qui est aveuglé et
endurci ?
1. Il semble que l'aveuglement et
l'endurcissement se rapportent toujours au salut de celui qui est aveuglé et
endurci. Car saint Augustin dit (Ench. cap. 14) que Dieu étant souverainement
bon, il ne permettrait d'aucune manière que le mal se fit, s'il ne pouvait de
tout mal tirer un bien. Donc à plus forte raison le mal dont il est la cause se
rapporte-t-il au bien. Or, Dieu est cause de l'aveuglement et de
l'endurcissement, comme nous l'avons dit (art. préc). Donc ces maux se
rapportent au salut de celui qui est aveuglé ou endurci.
2. Il est écrit (Sap. i, 43) que Dieu ne se
délecte pas dans la perdition des impies. Or, il paraîtrait se délecter dans
leur perdition, s'il ne tournait pas leur aveuglement à leur avantage; comme le
médecin paraîtrait prendre plaisir aux souffrances d'un malade, s'il ne se
proposait pas en lui donnant une médecine amère de lui rendre la santé. Donc
Dieu fait tourner l'aveuglement au profit de ceux qui le subissent.
3. Dieu ne fait pas acception de personnes,
comme il est dit (Act. x, 34). Or, il a fait servir l'aveuglement de
quelques-uns à leur salut. Ainsi il en a été des Juifs qui ont été aveuglés
pour qu'ils ne crussent pas au Christ, que par suite ils le missent â mort,
etqu'enfin ils en eussent regret et se convertissent , comme on le voit par les
Actes des apôtres (Act. ii), et comme le prouve saint Augustin (Lib. de quaest.
Evangel. quaest. xiv). Donc Dieu fait servir l'aveuglement de tous les hommes à
leur salut.
Mais c'est le contraire. On ne doit pas faire
un mal pour qu'il en arrive
(I) L'endurcissement est causé par la malice du
pécheur, comme eau e méritoire, par lc démon comme tentateur, et par Dieu comme
l'auteur de la soustraction de la grâce.
du bien, dit l'Apôtre [Rom. m). Or, l'aveuglement
est un mal. Donc Dieu n'aveugle pas une personne pour qu'elle en retire du
bien.
CONCLUSION. — L'aveuglement étant une
disposition au péché, il n'est infligé à personne pour son salut, mais pour sa
damnation ; cependant l'aveuglement par l'effet de la misericorde divine sert
au salut de quelques-uns, en ce sens qu'une fois tombés dans le péché, ils font
humblement pénitence et se convertissent à Dieu.
Il faut répondre que l'aveuglement est une
sorte de préliminaire ou de prédisposition au péché. Or, le péché se rapporte à
deux fins -, par lui-même il se rapporte à la damnation (1), et par l'effet de
la providence ou de la miséricorde divine il se rapporte au salut, en ce sens
que Dieu permet que certaines personnes tombent dans le péché, afin qu'en reconnaissant
leur faute elles s'humilient et se convertissent, comme le dit saint Augustin
dans son livre De la Nature et de la Grâce (cap. 22, 24, 28). Ainsi
l'aveuglement se rapporte par sa nature à la damnation de celui qui est
aveuglé; c'est pourquoi il est considéré comme un effet de la réprobation. Mais
l'aveuglement pour un temps est, entre les mains de la miséricorde divine, un
remède qui sert à sauver ceux qui en sont frappés. Toutefois cette miséricorde
ne s'exerce pas envers tous ceux qui sont dans cet étal; elle n'a lieu qu'à
l'égard des prédestinés pour lesquels tout contribue à leur avantage, selon
l'expression de saint Paul (Rom. viii). Par conséquent, relativement aux uns
l'aveuglement a pour but leur salut, et relativement aux autres il se rapporte
à leur damnation, Comme le dit saint Augustin [loc. cit. in arg. 3).
11 faut répondre au premier argument, que tous
les maux que Dieu fait ou qu'il permet d'arriver se rapportent à un bien;
toutefois ce n'est pas toujours au bien de celui dans lequel le mal se trouve,
mais c'est quelquefois au bien d'un autre ou de l'univers entier. C'est ainsi
qu'il fait servir la faute des tyrans à l'avantage des martyrs et le châtiment
des damnés à la gloire de sa justice.
Il faut répondre au second, que Dieu ne se
délecte pas dans la perdition des hommes pour leur perdition même, mais en
raison de sa justice et à cause du bien qui en résulte.
11 faut répondre au troisième, que quand Dieu
fait servir l'aveuglement de quelques-uns à leur salut, c'est un effet de sa
miséricorde, et que quand il fait servir l'aveuglement des autres à leur
damnation, c'est un effet de sa justice. Mais en accordant aux uns sa
miséricorde, sans l'accorder à tous, il ne fait pas pour cela une acception de
personnes,comme nous l'avons dit (quest. xxiii, art. S ad 3).
Il faut répondre au quatrième, qu'on ne doit
pas faire le mal moral pour qu'il en arrive du bien, mais on peut faire le mal
physique en vue d'un avantage (2).
QUESTION LXXX.
DE LA CAUSE DU PÉCHÉ PAR RAPPORT AU DÉMON.
Après avoir considéré la cause du péché par
rapport à Dieu, nous devons maintenant la considérer par rapport au démon. — A
ce sujet quatre questions se présentent. — 1" Le diable est-il directement
la cause du péché? — 2° Le diable porte-t-il
(1) Coré, Dathan et ALiron périrent ainsi dans
leur endurcissement ; saint Paul, au contraire, fut sauvé après avoir été
aveuglé e» endurci. L'Ecriture renferme une foule d'exemples de celte double
solution donnée par saint Thomas à cette question
(2) Surtout en vue d'un avantage'spiritucl,
parce que le bien spirituel l'emporte sur le bien matériel, et il est légitime
de sacrifier ce dernier au premier.
l'homme au péché en le
persuadant,intérieurement? — 3° Peut-il nécessairement contraindre au péché? —
4° Tous les péchés proviennent-ils de la tentation du diable?
ARTICLE I. — le diable est-il par rapport a
l'homme la cause directe
du péché (1)?
' I. Il semble que le diable soit la cause
directe du péché de l'homme. Car le péché consiste directement dans l'affection.
Or. d'après saint Augustin (De Trin. lib. iv. cap. 12; le diable inspire àsa
société demalignes affections. Bède à l'occasion du fait d'Ananie (Act. cap. 5)
dit que le diable entraîne l'âme à des affections perverses. Saint Isidore
ajoute (Desummo bono, lib. n, cap. 41, et lib. m, cap. 5) que le diable remplit
les coeurs des hommes de convoitises occultes. Donc le diable est directement
la cause du péché.
2. Saint Jérôme dit (Cont. Jovin. lib. ii, cap.
2j que comme Dieu est le consommateur du bien, de même le diable est le
consommateur du mal. Or, Dieu est directement la cause de nos bonnes oeuvres.
Donc le diable est directement la cause de nos péchés.
3. Suivant Aristote (Eth. lib. vu, cap. 18), il
faut au conseil de l'homme un principe extrinsèque. Or, le conseil de l'homme
porte non-seulement sur les biens, mais encore sur les maux. Par conséquent
comme Dieu donne à l'homme le bon conseil et qu'il est par là cause directe du
bien ; de même le diable le porte au mauvais conseil, et il résulte de là qu'il
est directement la cause du péché.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin prouve
(De Lib. arb. lib. i, cap. 11, et lib. m, cap. 17 et 18) que l'âme humaine
n'est esclave de la passion que par sa propre volonté. Or, l'homme ne devient
esclave de la passion que par le péché. Donc la cause du péché ne peut pas être
le diable ; elle n'est que la volonté propre de l'homme.
CONCLUSION. — Puisque le diable ne peut être la
cause du péché qu'autant qu'il propose aux sens quelque chose qui les flatte ou
qu'il s'efforce de persuader la raison, et puisqu'il ne meut pas nécessairement
la libre volonté de l'homme, il ne peut pas être la cause directe ou suffisante
du péché.
Il faut répondre que le péché est un acte. Par
conséquent une chose peut être la cause directe du péché de la même manière
qu'elle peut être la cause directe d'un acte ; et le péché ne peut avoir de
cause directe que celle qui porte le principe propre de l'acte à agir. Or, le
principe propre de l'acte du péché est la volonté, parce que tout péché est
volontaire. Le péché ne peut donc pas avoir d'autre cause directe que ce qui
peut porter la volonté à agir. Or, la volonté, comme nous l'avons dit (quest.
ix, art. 3, 4 et 6), peut être mue par deux choses : 1° par l'objet : c'est
ainsi que les choses appétitibles meuvent l'appétit une fois qu'elles sont
perçues; 2° par ce qui porte intérieurement la volonté à vouloir ; ce qui ne
peut être que la volonté elle-même ou Dieu, comme nous l'avons prouvé (loc.
cit.). Dieu ne pouvant pas être la cause du péché, ainsi que nous l'avons vu
(quest. lxxlx, art. 1 ), il en résulte que sous ce rapport la volonté seule
del'homme est lacause directe de son péché. — A l'égard de l'objet on peut
concevoir que la volonté soit mue de trois manières : 1° elle peut être mue par
l'objet même qui lui est proposé ; c'est ainsi que nous disons que les aliments
excitent dans l'homme le désir de manger; 2° par celui qui propose ou qui offre
l'objet; 3° par celui qui persuade que l'objet proposé est bon; parce que ce
dernier propose en quelque sorte à la volonté son objet propre qui est le bien
réel ou apparent. De la première
(I) Cet article est une réfutation de l'erreur
de Manèset des arméniens, qui prétendaient que lc péché n'est pas produit par
le libre arbitre, mais par l'impulsion du démon qui en est lui-même l'auteur.
manière, les choses sensibles par leur
apparence extérieure portent la volonté de l'homme au péché; de la seconde et
de la troisième manière le diable ou l'homme peut exciter au péché, soit en présentant
aux sens quelque chose qui les flatte, soiten agissant par la persuasion sur la
raison. Mais dans ces trois hypothèses aucune de ces choses ne peut être la
cause directe du péché ; parce que la volonté n'est mue nécessairement par
aucun objet, sinon par sa fin dernière, comme nous l'avons dit (quest. x, art.
1 et 2). Par conséquent ni les choses extérieures, ni la persuasion du
tentateur, ne suffisent pour produire le péché. D'où il suit que le diable n'en
est ni la cause directe, ni la cause suffisante, mais qu'il y contribue
seulement par la persuasion ou en présentant à l'esprit l'objet qui peut le
séduire.
Il faut répondre an premier argument, que ces
passages et tous ceux qui leur ressemblent doivent s'entendre de l'influence du
démon qui nous porte au mal, en suggérant ou en proposant des objets qui
flattent l'appétit (1).
Il faut répondre au second, que cette
ressemblance doit se considérer sous ce rapport, c'est que le diable est en
quelque sorte cause de nos péchés, comme Dieu est d'une certaine manière cause
de nos bonnes actions; mais on ne doit pas l'admettre relativement au mode de
causalité. Car Dieu produit le bien en mettant intérieurement notre volonté en
mouvement, ce que le diable ne peut faire.
H faut répondre au troisième, que Dieu est à la
vérité le principe universel de tous les mouvements intérieurs de l'homme; mais
que si la volonté humaine s'arrête à un mauvais conseil, c'est un fait qui
relève d'elle directement; le diable n'y contribue que par la persuasion ou en
offrant aux sens des choses qui les séduisent.
ARTICLE II. — LE DIABLE TEUT-IL TENTER.
L'HOMME EN LE POUSSANT AU PÉCHÉ INTÉRIEUREMENT (2)?
1. Il semble que le diable ne puisse pas tenter
l'homme en le poussant au péché intérieurement. Car les mouvements intérieurs
de l'âme sont des opérations vitales. Or, une oeuvre vitale ne peut venir que
d'un principe intrinsèque, ce qui est vrai môme de l'opération de l'âme
végétative, qui est la plus humble de toutes les opérations de l'âme. Donc le
diable ne peut pas intérieurement porter l'homme au mal.
2. Tous les mouvements intérieurs ont selon
l'ordre de la nature leur origine dans les sens extérieurs. Or, il n'y a que
Dieu qui puisse agir en dehors de l'ordre de la nature, comme nous l'avons dit
(part. I, quest. ex, art. 4). Donc le diable ne peut pas agir sur les
mouvements intérieurs de l'homme, sinon au moyen des objets qui frappent
extérieurement les sens.
3. Comprendre et imaginer, tels sont les actes
intérieurs de l'âme. Sous ce double rapport le diable ne peut avoir aucune
action sur nous ; parce que, comme nous l'avons vu (part. I, cpiest. exi, art.
2 ad 2, art. 3 ad 2), il n'agit pas sur l'intellect humain. Il semble aussi
qu'il ne puisse pas agir surl'imagiaa-tion, parce que les formes Imaginatives
par là même qu'elles sont plus spirituelles sont plus nobles que lesTormes qui
résident dans la matière sensible Et puisque le diable n'a pas action sur ces
dernières, ainsi que nous l'avons prouvé (part. I, quest. xc, art. 2, et quest.
exi, art. 2, et art. 3 ad 2), il
(U Mais ils ne prouvent pas que lc démon soit
la cause directe du péché.
(2i D'après l'Ecriture on ne peut douter que le
démon n'agisse sur l'homme iníé,, rement. (Pet. v) : Adversarius autem diabolus
circuit quaerens quem devoret. (Act. v): Cur tentavit Satanas cor tuum mentiri
te Spiritui sancto. [Apoc, xiij : Satanas, qui seducit universum orbem.
s'ensuit qu'il ne peut agir sur les mouvements
intérieurs de l'homme pour le porter au péché.
Mais c'est le contraire. Car s'il en était
ainsi le diable ne tenterait jamais l'homme qu'en se montrant visiblement à lui
; ce qui est évidemment faux.
CONCLUSION. — Puisque le diable peut présenter
à l'imagination certaines formes et exciter des passions dans l'appétit
sensitif, il peut par là même porter l'homme au péché, en le tentant
intérieurement.
Il faut répondre que la partie intérieure de
l'âme est intelligentielle et sensitive. La partie intelligentielle comprend
l'intellect et la volonté. A l'égard de la volonté nous avons déjà dit (art.
préc, et part. I, quest. exi, art. 1) quels sont les rapports du diable avec
elle. Pour l'intellect il est mù directement par l'objet qui l'éclairé, pour le
faire arriver à la connaissance de la vérité. Ce n'est pas ce que se propose le
diable à l'égard de l'homme ; il obscurcit plutôt la raison de celui qu'il fait
consentir au péché. Cet obscurcissement provient de l'imagination et de
l'appétit sensitif. Par conséquent l'action intérieure du diable paraît se
rapporter tout entière à l'imagination et à l'appétit sensitif, et c'est en
excitant ces deux facultés qu'il peut porter au péché. En effet, il peut faire
que certaines formes se présentent à l'imagination et il peut faire aussi que
l'appétit sensitif se porte vers une passion. Car nous avons dit (part. I,
quest. xc , art. 3) que la nature corporelle obéit naturellement à la nature
spirituelle selon le mouvement local. Par conséquent le diable, s'il n'est
retenu par la puissance divine, peut être cause de tous les effets qui peuvent
résulter du mouvement local des corps inférieurs. D'ailleurs la représentation
de certaines formes à l'imagination est quelquefois une conséquence du
mouvement local (. Car Aristote dit (De somn. et vigilia) que durant le
sommeil, le sang descendant en plus grande masse vers le principe sensible ,
tous les mouvements s'y rendent avec lui ainsi que les impressions laissées
dans les veines par l'action des choses sensibles, et qu'elles affectent le
principe intelligent de telle sorte qu'il lui semble que le principe sensible
est alors affecté par les choses extérieures elles-mêmes. Comme les démons
peuvent produire dans les hommes ce mouvement local des esprits ou des humeurs,
soit pendantla veille, soit pendant le sommeil, il s'ensuit qu'ils agissent sur
leur imagination. De même ce qui excite l'appétit sensitif, à certaines
passions, c'est un mouvement déterminé du coeur et des esprits. Par conséquent
le diable peut y coopérer. En effet quand les passions sont excitées dans
l'appétit sensitif, il s'ensuit que l'homme perçoit mieux tout mouvement ou
tout objet sensible qui parait se rapporter à ce qui préoccupe son esprit.
Ainsi, comme le dit Aristote dans le même ouvrage (cap. 2), la moindre
ressemblance rappelle à celui qui aime l'objet aimé. Quand la passion est
soulevée, il arrive aussi que l'on croit devoir rechercher ce qui se présente à
l'imagination ; parce que celui qui est l'esclave d'une passion regarde comme
un bien l'objet vers lequel la passion l'entraîne. C'est ainsi que le diable
nous porte intérieurement au péché.
Il faut répondre au premier argument, que
quoique les opérations vitales procèdent toujours d'un principe intrinsèque ,
cependant un agent extérieur peut coopérer à leur développement. C'est ainsi
que la chaleur exté-
(I) Ainsi le tempérament sanguin prédispose à
l'impureté, le tempérament bilieux à la colere, le tempérament lymphatique à la
frayeur.
rieure, en facilitant la digestion des
aliments, contribue aux opérations de l'âme végétative.
Ii faut répondre au second, que cette
apparition des formes imaginatives n'est pas absolument en dehors de l'ordre de
la nature; elle n'a pas lieu par l'effet seul du commandement (4), mais par le
mouvement local, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
La réponse au troisième argument est par
conséquent évidente, parce que ces formes viennent primitivement des sens (2).
ARTICLE HI. —le diable peut-il nécessairement
contraindre quelqu'un
a pécher ?
4. Il semble que le diable puisse contraindre
l'homme à pécher. Car une puissance supérieure peut violenter une puissance
inférieure. Or, il est dit du diable (Job, xli, 24) : Il n'y a pas de puissance
sur la terre qui puisse lui être comparée. Donc il peut contraindre l'homme à
pécher.
2. La raison de l'homme ne peut être mue que
par les objets qui frappent extérieurement les sens et qui sc présentent à
l'imagination ; puisque toutes nos connaissances viennent des sens et que nous
ne pouvons rien comprendre sans images, comme le dit Aristote (De anima,
lib.iii, text. 30 et 30). Or, le diable peut agir sur l'imagination de l'homme,
comme nous l'avons vu (art. préc.) et sur ses sens extérieurs. Car saint
Augustin dit (Quaest. lib. lxxxiu , quaest. 42) que le mal qui vient du démon
se glisse par toutes les ouvertures des sens; il se communique aux figures,
s'adapte aux couleurs, s'attache aux sons et se répand dans les saveurs. Donc
le diable peut nécessairement porter la raison de l'homme au péché.
3. D'après saint Augustin (De civit. Dei, lib.
xix, cap. 4) il y a péché quand la chair convoite contre l'esprit. Or, le diable
peut produire la concupiscence de la chair et toutes les autres passions, de la
manière que nous avons dit (art. préc). Donc le démon peut porter
nécessairement l'homme au péché.
Mais c'est le contraire. Il est dit (I. Pet.
viii): Le démon votre ennemi tourne autour de vous comme un lion rugissant,
cherchant celui qu'il pourra dévorer, résistez-lui donc en demeurant ferme dans
la foi. Or, il serait inutile de donner un pareil avis, si l'homme succombait
nécessairement au démon. Donc il ne peut pas nous forcer à pécher.
CONCLUSION. — Saint Pierre nous avertirait
inutilement de résister au démon, et saint Jacques aurait avancé une chose
fausse en disant: Résistez au démon et il s'éloignera de vous, si l'homme
succombait nécessairement à la tentation ; il ne peut donc pas se faire que le
diable le porte nécessairement au péché.
Il faut répondre que le diable par sa propre
puissance, s'il n'était retenu par Dieu, peut porter quelqu'un nécessairement à
faire un acte (3) qui est un péché dans son genre, mais il ne peut pas le
contraindre nécessairement à pécher (4). En effet l'homme ne résiste à ce qui
l'entraîne au mal que par la raison ; le diable peut complètement empêcher
l'usage de cette faculté en agissant sur l'imagination et l'appétit sensitif,
comme on le voit dans ceux qui sont sous son empire. La raison étant alors
enchaînée
(1)
Elle ne résulte pas seulement de l'ordre de la volonté, mais encore du
mouvement local des espèces sur lequel un agent extérieur peut exercer de l'influence.
(2) Les sens en fournissent la matière, mais
l'imagination s'empare de ces notions positives et en fait des associations
toutes particulières qui peuvent mettre en mouvement les passions.
(3) C'est ce qu'on voit dans ceux qui sont
possédés du démon. Leurs actes sont nécessités par l'esprit malin qui s'est
emparé d'eux.
[•'i) Le péché ne peut être que matériel, mais
il ne peut être formel, parce que sous ce dernier rapport il dépend
exclusivement de la volonté.
tout ce que l'homme fait dans cette
circonstance ne lui est pas imputable à péché. Si la raison n'est pas
totalement enchaînée, elle peut d'après ce qu'elle conserve de liberté résister
au péché, comme nous l'avons dit (quest. lxxvii , art. 7). Par conséquent, il
est évident que le diable ne peut d'aucune manière contraindre nécessairement
l'homme à pécher.
II faut répondre au premier argument, que toute
puissance supérieure à l'homme ne peut pas mouvoir sa volonté, mais qu'il n'y a
que Dieu, comme nous l'avons vu (quest. ix, art. 6), qui puisse le faire.
Il faut répondre au second, que ce qui est
perçu par les sens ou l'imagination ne meut pas nécessairement la volonté, si
l'homme a l'usage de sa raison et que cette perception ne le prive pas
absolument de l'usage de cette faculté.
Il faut répondre au troisième, que Ja
concupiscence de la chair contre l'esprit, quand la raison lui résiste
actuellement, n'est pas un péché, mais c'est un moyen d'éprouver la vertu. Et
comme le diable n'a pas le pouvoir d'empêcher la raison de lui résister, il
s'ensuit qu'il ne peut pas porter l'homme nécessairement au péché.
ARTICLE IV. — tous les péchés pes hommes
proviennent-ils de la
tentation du démon (1)?
1. Il semble que tous les péchés des hommes
proviennent de la tentation du démon. Car saint Denis dit (De div. nom. cap. 4)
que la multitude des démons est cause de tous leurs maux et de tous ceux des
autres.
2. Quiconque pèche mortellement devient
l'esclave du diable, d'après ces paroles de saint Jean (Joan. viii, 34) : Celui
qui fait le péché est l'esclave du péché. Or, il est dit (II. Pet. ii, 19)
qu'on est esclave de celui par qui on a été vaincu. Donc celui qui pèche est
toujours vaincu par le démon.
3. Saint Grégoire dit (Moral, lib. iv , cap.
10) que le péché du diable est irréparable, parce qu'il est tombé sans que
personne l'ait tenté. Si donc les hommes péchaient par leur libre arbitre sans
être tentés, leur péché serait irrémissible, ce qui est évidemment faux. Donc
tous les péchés des hommes sont l'effet de la tentation du démon.
Mais c'est le contraire. Car nous lisons (Lib.
de Eccles. dogm. cap. 82) que toutes nos pensées mauvaises ne sont pas
produites par le diable, mais qu'elles naissent quelquefois du mouvement de
notre libre arbitre.
CONCLUSION. — Le démon est à la vérité
l'occasion de tous les péchés, puisqu'il a porté le premier homme au mal, que
la nature humaine a été par suite souillée tout entière et qu'elle a eu de
l'inclination au péché; mais tous les péchés en particulier ne sont pas l'effet
de ses tentations.
Il faut répondre que le diable est la cause
directe et occasionnelle de tous nos péchés, puisqu'il a porté le premier homme
à pécher et que par suite de celte faute la nature humaine a été tellement
corrompue que nous avons tous du penchant au mal ; comme si l'on disait que la
cause de la combustion du bois est celui qui le coupe, parce qu'il résulte de
là qu'il brûle facilement. Mais il n'est pas la cause directe de tous les
péchés des hommes en ce sens qu'il leur persuade chacune des fautes qu'ils commettent.
Origène le prouve (Periarch. lib. m, cap. 2) par cette considération; c'est
que, quand môme le diable n'existerait pas, les hommes auraient le désir des
plaisirs de la table et de la chair, et ce désir pourrait être déréglé, s'il
n'était réglé par la raison qui est soumise au libre arbitre.
Il faut répondre au premier argument, que la
multitude des démons est
(11 L'Ecriture indique que le démon n'est pas s
eu! l'auteur de nos fautes 'Jac. i : Unusquisque tentatur à concupiscentia sua
abstractus et
illrrtus.
cause de tous nos maux selon leur première
origine, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au second, que non-seulement
on devient l'esclave de celui par lequel on est vaincu, mais encore de celui
auquel on se soumet volontairement. C'est ainsi que celui qui pèche de son
propre mouvement devient l'esclave du diable (1).
Il faut répondre au troisième, que le péché du
diable a été irrémissible, parce qu'il a péché sans être tenté par quelqu'un et
sans avoir en lui quelque penchant au mal résultant d'une tentation antérieure
; ce qu'on ne peut dire d'aucun péché de l'homme.
QUESTION LXXXI.
DE LA CAUSE DU PÉCHÉ PAR RAPPORT A L'HOMME.
Après avoir considéré la cause du péché par
rapport à Dieu et par rapport au démon, nous devons maintenant la considérer
par rapport à l'homme. Or, non-seulement l'homme est cause du péché en le
suggérant extérieurement à un autre homme, comme le fait le démon, mais il a
encore une manière spéciale de le produire dans ses semblables originellement.
Nous devons donc parler d'abord du péché originel ; ei à ce sujet il y a trois
considérations qui se présentent. Il faut examiner : 1° sa transmission; 2° son
essence; 3°son sujet. — Touchant sa transmission il y a cinq questions à se
faire: 1° Le premier péché de l'homme se transmet-il originellement à ses
descendants? — 2° Tous les autres péchés du premier père ou des autres ancêtres
se transmettent-ils originellement à leurs descendants?— 3° Le péché originel
se transmet-il à toJs ceux qui sont nés du sang d'Adam?—4" Se
transmettrait-il à ceux qui seraient miraculeusement formés d'une partie
quelconque du corps humain ? — 5° Si la femme eût péché sans que l'homme
péchât, le péché originel se serait-il transmis ?
ARTICLE I. — LE premier péché du premier homme
s'eST-IL transmis originellement a ses descendants (2)?
1. Il
semble que le premier péché du premier homme ne 'se transmette pas aux autres
originellement. Car le prophète dit (Ezech. xviii, 20) : Le fils ne portera pas
l'iniquité du père. Or, il la porterait s'il héritait de son péché. Donc
personne ne reçoit par naissance un péché de l'un de ses pères.
2. L'accident ne se transmet pas par naissance,
à moins que le sujet ne se transmette aussi, parce qu'un accident ne passe pas
de lui-même d'un sujet dans un autre. Or, l'àme raisonnable, qui est le sujet
du péché, ne se transmet pas originellement, comme nous l'avons prouvé (part.
I, quest. cxviii, art. 2). Donc il n'y a pas de faute qui puisse se transmettre
par l'origine ou la naissance.
3. Tout ce qui est transmis par l'origine
humaine est l'effet du sang. Or, le sang ne peut produire un péché, parce qu'il
manque de la partie raisonnable de l'âme, qui seule peut être cause du péché.
Donc il n'y a pas de péché qui puisse être transmis originellement.
4. Ce
qu'il y a de plus parfait dans la nature a plus de puissance pour agir. Or, la
chair parfaitement formée ne peut pas souiller l'âme qui lui est unie,
autrement l'âme ne pourrait pas être purifiée de la faute originelle, tant
qu'elle est unie à la chair. Donc le sperme peut-il encore moins souiller
l'âme.
5.
Aristote dit (Eth. lib. m, cap. 5) qu'on ne réprimande pas ceux qui sont
(1)
Parce qu'il se soumet de lui-même à son empire.
(2) Cet
article est une réfutation de l'erreur de Pelage, des ajbigeois et de tous ceux
qui ont nié l'existence du péché originel. Voyez à cet égard lc concile de
Trente (sess, v, Décret, de peccat, orig.). Cette question est fondamentale, et
comme le dit saint Augustin (lib. i, Cont. Jul. cap. 2) : Hoc qui negat, ipsa
christianae fidei subvertere firmamenla conatur.
vicieux par .nature, mais seulement ceux qui le
sont par lâcheté ou par négligence. Or, on appelle vicieux par nature ceux qui
doivent leur vice à leur origine. Donc rien de ce qui existe par origine ou par
naissance n'est blâmable et n'est un péché.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. v,
12) : Par un seul homme la mort est entrée dans ce monde ; ce qu'on ne peut
entendre ni de l'imitation (1), ni de l'entraînement, parce qu'il est dit (Sap.
h, 24) : Par la jalousie du diable la mort est entrée dans l'univers. Par
conséquent il faut que le péché du premier homme soit entré dans le monde par
l'origine ou la naissance.
CONCLUSION. — Comme la justice originelle, qui
était un don de la grâce accordé par Dieu à toute la nature humaine dans le
premier homme, aurait été transmise à tous ses descendants, simultanément avec
sa nature, s'il eût persévéré dans son innocence ; de même le premier péché du
premier homme ayant souillé la nature humaine tout entière, passe et se
transmet simultanément avec sa nature à tous ses descendants par origine ou par
naissance.
Il faut répondre que la foi catholique nous
oblige à croire que le premier péché du premier homme passe originellement à
ses descendants. C'est pourquoi on fait baptiser les enfants aussitôt qu'ils
sont nés, afin de les purifier de la souillure de cette faute. L'hérésie de
Pelage est contraire à ce dogme, comme on le voit dans saint Augustin (Retract,
lib. i, cap. 9, Lib. de peccat, inerit, et remis, cap. 9, et Lib. cont. Jul.
lib. i,cap. 3, et lib. m, cap. 1, et Lib. de dono perseverantia, cap. 11 et
12). Or, pour savoir de quelle manière le péché du premier homme peut
originellement passer à ses descendants, les divers auteurs ont suivi divers
systèmes. Les uns, considérant que l'âme raisonnable est le sujet du péché, ont
supposé que l'âme raisonnable se transmet elle-même avec le sang, de telle
sorte que les âmes souillées paraissent ainsi sortir d'une âme souillée également
(2). D'autres, rejetant cette explication comme erronée (3), se sont efforcés
de montrer comment la faute du père se transmet à ses enfants, bien qu'il ne
leur transmette pas son âme, et ils se sont appuyés sur ce que les défauts du
corps se transmettent du père aux enfants. Ainsi un lépreux engendre un
lépreux, un goutteux un goutteux, par suite de la corruption du sang, quoiqu'on
ne donne pas à cette corruption les noms de lèpre ou de goutte (4). Le corps
étant proportionné à l'âme et les défauts de l'âme influant sur le corps et
réciproquement, ils disent que de la même manière le défaut moral de l'âme
passe dans les enfants par la transmission du sang, quoique le sang ne soit pas
actuellement le sujet de la faute. — Mais toutes ces explications sont insuffisantes,
parce que tout en supposant que les défauts corporels passent des parents aux
enfants par la génération et que par suite de la disposition mauvaise du corps
il s'ensuive certains défauts de l'âme, comme on voit quelquefois des fous
donner naissance à d'autres fous, cependant par là même qu'un défaut résulte de
la naissance, il semble qu'il ne puisse pas être coupable, puisqu'il est de
l'essence de la faute qu'elle soit volontaire. Par conséquent, en admettant que
l'âme raisonnable se transmette, du moment où la souillure de l'âme
(I) C'était lc sens que donnait à ces paroles
Pelage.
(2! Cette explication avait d'abord souri à
saint Augustin, mais il ne manqua pas d'y rencontrer des difficultés et y
laissa la question indécise. Vovez à cet égard îce que nous avons dit du
sentiment des Pères à ce sujet (t. ii, p. 561, note).
(3) Bien qu'en ait dit le cardinal Noris, il
serait difficile de soutenir actuellement ce sentiment sans être hérétique.
Voyez à ce sujet Bellar-min (Deamiss. grat. lib. iv, cap. -Il) et le cardinal
Noris (Yindic. cap. iv, § 5).
(A) Cette explication a été admise par
Jansénius, Luther et Calvin. Elle est parfaitement réfutée par Leclerc de
Beauberon qui indique toutes les conséquences funestes qui en découlent (Vid.
de Gratia, sect. i, lib. ii, § f, cttom. X du Cours complet de M. l'abbé
Migne).
de l'enfant n'existerait pas dans sa volonté,
elle cesserait d'être une faute qui mérite châtiment, parce que, comme le dit
Aristote (Eth. lib. m, cap. 5) : Personne ne fait de reproche à un aveugle-né,
on a plutôt pour lui de la compassion. — C'est pourquoi il faut avoir recours à
une autre explication, en disant que tous les hommes qui naissent d'Adam
peuvent être considérés comme un seul homme, en ce sens qu'ils ont la même
nature qui leur vient de leur premier père. C'est ainsi qu'on considère tous
les hommes d'une même cité comme un seul corps, et la société entière qu'ils
forment comme un seul homme. C'est ce qui fait dire à Porphyre que par la
participation à l'espèce plusieurs hommes n'en font qu'un seul (Jntrod. aux
eat. chap. ii, § 34). Tous les hommes sont donc sortis d'Adam comme les membres
d'un môme corps. Or, ce qui rend volontaire l'acte d'un membre corporel, par
exemple de la main, ce n'est pas la volonté de ce membre lui-même, mais c'est
la volonté de l'âme qui est son premier moteur. Par conséquent l'homicide que
la main commet ne lui serait pas imputé à péché, si on la considérait en
elle-même comme séparée du corps, mais on le lui impute parce qu'elle est une
partie de l'homme et qu'elle est mue par le principe premier qui détermine tous
les actes humains. Ainsi le dérèglement qui existe dans celui qui nait d'Adam
n'est pas volontaire par le fait de sa pwopre volonté, mais il l'est par la
volonté du premier homme, qui meut par l'acte de la génération tous ceux qui
naissent de lui, comme la volonté de l'âme meut tous les membres pour qu'ils
agissent. C'est pour ce motif que le péché qui est ainsi passé du premier homme
à ses descendants a reçu le nom de péché originel, comme on appelle péché
actuel celui qui résulte de l'impulsion que l'âme donne aux membres du corps.
Et comme le péché actuel que l'on commet au moyen de l'un de ces membres n'est
pas le péché de ce membre, ou du moins qu'il ne lui est imputable qu'autant que
ce membre est une partie de l'homme et que pour ce motif on l'appelle le péché
humain; de même le péché originel n'est pas le péché de l'individu qui en est
souillé, ou du moins il ne l'atteint que parce que cet individu tire sa nature
du premier homme. C'est pour cette raison qu'il est appelé le péché de nature,
suivantces paroles de l'Apôtre (Eph. ii, 3) : Nous étions par nature des
enfants de colère(i).
Il faut répondre au premier argument, qu'on dit
que le fils ne doit pas porterie péché du père, parce qu'on n'est puni pour le
péché du père qu'autant qu'on participe à sa faute. Et c'est là précisément
notre thèse ; car la faute originelle passe du père aux enfants par l'origine,
comme le péché actuel par l'imitation.
11 faut répondre au second, que quoique l'âme
ne se transmette pas, parce que l'acte de la génération ne peut produire une
âme raisonnable, néanmoins il est une disposition à la production de l'âme
elle-même ; par consequentia nature humaine passe du père aux enfants par la
vertu du sang, et avec la nature la souillure qu'elle a contractée se
communique simultanément. Car l'enfant qui naît participe à la faute de son
premier père, par là même que c'est sa nature qui lui est transmise par voie de
génération.
Il faut répondre au troisième, que quoique la
faute n'existe pas actuellement dans le sang, elle y est néanmoins par la vertu
de la nature humaine que la faute originelle accompagne.
(I) Cette explication de saint Thomas parait la
plus convenable pour répondre aux objections des déistes, des sociniens et de
tous ceux qui attaquent ce dogme, llellarniin la développe parfaitement (De
ami$s. grat. et statu peccati, lib. iv, cap. 12), et elle est adoptée par lc
plus grand nombre des théologiens.
II faut répondre au quatrième, que le sang est
le principe de la génération , qui est l'acte propre à la nature et qui sert à
sa propagation. C'est pourquoi l'àme est plutôt souillée par le sang que par la
chair déjà formée, et qui est affectée à la constitution d'un individu.
Il faut répondre au cinquième, que ce qui
résulte de l'origine n'est pas blâmable, si on considère en lui-môme celui qui
naît, mais si on le considère dans ses rapports avec son principe, il en peut
être autrement. C'est ainsi que l'enfant qui vient au monde souffre du
déshonneur que le crime d'un de ses ancêtres a imprimé à sa race.
ARTICLE II. — les autres péchés du premier
homme ou des parents les plus proches passent-ils a leurs descendants (1)?
4. Il semble que les autres péchés du premier
homme ou des parents les plus proches passent à leurs descendants. Car on ne
doit jamais punir que les fautes. Or, il y a des enfants queDieu a punis pour
les fautes de leurs proches parents, d'après ces paroles de l'Ecriture (Ex. xx,
5) : Je suis te Dieu jaloux, qui venge l'iniquité des pères sur leurs enfants,
jusqu'à la troisième et la quatrième génération. Selon la justice humaine,
quand il s'agit d'un crime de lèse-majesté , les enfants sont déshérités pour
la faute de leurs parents. Donc les péchés des parents les plus; proches
passent à leurs descendants.
2. Il
est plus facile de faire passer dans un autre ce qu'on possède de soi que ce
qu'on tient d'un autre; ainsi le feu peut échauffer plus que l'eau chaude. Or,
l'homme communique à ses descendants le péché originel qui lui vient d'Adam.
Donc à plus forte raison leur communique-t-il le péché qu'il a fait lui-même.
3. Nous
recevons de notre premier père le péché originel, parce que nous avons été en
lui comme dans le principe de notre nature qu'il a corrompue. Or, nous avons
été de même dans nos proches parents , comme dans les principes de notre
nature, qui toute corrompue qu'elle est peut encore l'être davantage par le
péché, suivant ces paroles de l'Ecriture (Apoc. ult. ii) : Que celui qui est
souillé, se souille encore plus. Donc les enfants reçoivent originellement les
fautes de leurs parents les plus proches, comme le péché de leur premier père.
Mais c'est le contraire. Le bien est plus communicatif
de lui-même que le mal. Or, les mérites des parents les plus proches ne passent
pas dans leurs descendants. Donc les fautes y passent encore moins.
CONCLUSION. — Comme il n'y a que le premier
péché du premier homme qui ait souillé la nature humaine et qu'on l'appelle
pour ce motif le péché de nature et d'origine, tandis que les autres fautes
d'Adam n'ont atteint que sa personne, comme tous les péchés des autres hommes,
ce qui les a fait appeler des fautes personnelles, on dit ajuste titre qu'il n'y
a que le premier péché du premier homme qui se soit transmis à ses descendants.
Il faut répondre que saint Augustin s'est fait
cette question (Ench. cap. 46 et 47), mais qu'il l'a laissée sans la résoudre
(2). Mais si l'on y réfléchit attentivement, on verra qu'il est impossible que
les pécnés des parents les plus proches ou que les fautes du premier homme, à
l'exception de la première, se transmettent originellement. La raison en est
que l'homme engen-
(t)Jansénius ayant admis, comme nous l'avons
fait observer, la transmission physique du péché originel, fut amené à en
conclure que les péchés des parents se transmettent aux enfants de la même
manière que le péché originel. C'était aussi le sentiment de Bains dont la
proposition suivante a été condamnée : Omne scelus est ejus conditionis ut suum
auctorem et omnes posteros
eo modo inficere possit quo infecit prima
transgressio. Cette proposition est la cinquante-deuxième de celles qui ont été
condamnées.
2 Temere non audeo affirmare; ce sont les
expressions de ce grand docteur.
dre quelqu'un qui est le même que lui dans
l'espèce, mais non individuellement. C'est pourquoi ce qui appartient
directement à l'individu, comme les actes personnels et les choses qui s'y
rapportent, ne passe pas des pères aux enfants. Car un grammairien ne transmet
pas à son fils la science de la grammaire qu'il a acquise par ses propres
études. Mais ce qui appartient à la nature de l'espèce passe des pères aux
enfants, si la nature n'est pas défectueuse. Ainsi celui qui a des yeux
engendre quelqu'un qui a le même avantage, si la nature ne fait pas défaut. Et
même quand la nature est forte, il y a des accidents individuels appartenant à
la disposition de la nature, qui se transmettent aux enfants. Telles sont, par
exemple, l'agilité du corps, la bonté du caractère et d'autres qualités
semblables. Mais les parents ne transmettent d'aucune manière ce qui leur est
purement personnel, comme nous l'avons dit (hic sup.). Or, comme il y a des
choses qui appartiennent à la personne considérée en elle-même, et d'autres qui
sont l'effet de la grâce ; de même une chose peut appartenir à la nature
considérée en elle-même, c'est-à-dire comme étant l'effet de ses principes, et
une autre peut lui appartenir comme étant le résultat de la grâce. C'est ainsi
que la justice originelle, comme nous l'avons vu (part. I, quest. c, art. 1),
était un don gratuit que Dieu avait fait à la nature humaine tout entière dans
notre premier père. Car, comme cette justice originelle serait passée dans tous
ses descendants simultanément avec sa nature, de même le dérèglement contraire
a dù se transmettre. Quant aux autres péchés actuels, soit d'Adam, soit des
autres hommes, ils ne corrompent pas la nature dans ce qui lui appartient, ils
n'atteignent que ce qui est de la personne, en corrompant les penchants
individuels de chacun, et c'est pour cela qu'ils ne sont pas transmissibles.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme le dit saint Augustin (Epist, lxv, ad J vit.), les enfants ne sont jamais
punis spirituellement pour leurs parents, à moins qu'ils ne participent à leur
faute, soit par l'origine, soit par l'imitation, parce que toutes les âmes
viennent de Dieu immédiatement, selon l'expression du prophète (Ez. xviii).
Mais quelquefois, d'après le jugement de Dieu ou des hommes, les enfants sont
punis corporellementpour leurs parents, parce que le fils sous le rapport du
corps est une partie du père.
Il faut répondre au second, qu'on peut plus
facilement transmettre ce qu'on possède de soi, quand ce qu'on possède est une
chose transmissible. Mais les péchés actuels des parents les plus proches ne
sont pas transmissibles, parce qu'ils sont purement personnels, comme nous
l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que le premier
péché a corrompu la nature humaine d'une corruption qui se rapporte à la nature
; tandis que les autres péchés ne la corrompent que d'une corruption qui se
rapporte à la personne.
ARTICLE III. — le
péché de notre premier
père est-il passé originairement dans tous les hommes (1)?
1. Il semble que le péché d'Adam ne passe pas
originairement dans tous les hommes. Car la mort est une peine qui est la
conséquence du péché originel. Or, tous ceux qui sont nés d'Adam ne mourront
pas. Car ceux qui
(i) Calvin a soutenu que les enfants des
fideles ne naissaient pas avec le péché originel ilnstit. lib. iv, cap. 16,
sect. 24 etseq.). Le concile de Trente a ainsi condamné cette erreur (sess. V,
can. 4) : Si quit parvulos recentes ab uteris matrum baptizandos negat, etiamsi
fuerint à baptizatis parentibus orti, aut dicit in remissionem quidem
peccatorum eos baptizari, sed nihil ex Adam trahere originalis peccati, quod
generationis lavacro ncesse sit expiari ad vitam aeternam consequendam...
anathema sit.
seront vivants à l'arrivée de Notre - Seigneur
ne mourront jamais, comme on le voit par ces paroles de l'Apôtre (I. Thes. iv,
15) : Nous qui vivons et qui sommes réservés pour son avènement, nous ne
préviendrons point ceux qui sont déjà dans le sommeil. Donc ils ne
contracteront pas la souillure originelle.
2. On
ne donne pas à un autre ce qu'on n'a pas. Or, celui qui est baptisé n'a pas le
péché originel. Donc il ne le transmet pas à ses descendants.
3. Le
don du Christ est plus grand que le péché d'Adam, comme le dit l'Apôtre (Rom.
v). Or, le don du Christ ne passe pas dans tous les hommes. Donc le péché
d'Adam n'y passe pas non plus.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. v,
12): La mort est passée dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché.
CONCLUSION. — On doit croire fermement que tous
les hommes, à l'exception seule du Christ, procédant originairement d'Adam, ont
contracté le péché originel (parce qu'il n'est pas douteux qu'ils n'aient eu
tous besoin de la rédemption du Christ), et qu'ils l'ont eu tous, du moins en
puissance (1), s'ils ne l'ont pas eu tous en acte (cette exception se rapporte
à la B. Vierge).
Il faut répondre que d'après la foi catholique
on doit croire fermement que tous les hommes nés d'Adam, à l'exception seule du
Christ, ont contracté la tache originelle; autrement ils n'auraient pas tous
besoin de la rédemption qui s'est faite par le Christ, ce qui est une erreur.
On peut en donner une raison, c'est que, comme nous l'avons dit (art. 1), le
péché du premier homme est passé originairement dans ses descendants, comme le
péché actuel est répandu sur tous les membres du corps par la volonté de l'âme
qui les met en mouvement. Or, il est évident que le péché actuel peut être
étendu à tous les membres qui sont de nature à être muspar la volonté ; par
conséquent la faute originelle passe dans tous ceux qui sont mus par Adam au
moyen delà génération.
II faut répondre au premier argument, qu'il est
plus probable et plus convenable d'admettre que tous ceux qui se trouveront à
l'arrivée de Notre-Seigneur mourront, et qu'ils ressusciteront peu après, comme
nous le dirons (2). — Toutefois, si l'on admet avec d'autres auteurs qu'ils ne
mour-rontjamais, comme saint Jérôme le rapporte dans une desesépîtres (Epist,
ad Min.), en exposant différentes opinions sur la résurrection de la chair, il
faut répondre que quoique ces hommes ne meurent pas, ils n'en ont pas moins été
condamnés à mourir, seulement Dieu leur a fait la remise de leur peine, comme
il peut remettre aux pécheurs actuels la punition due à leurs fautes.
11 faut répondre au second, que le péché
originel est détruit par le baptême, quant à la tache, en ce sens que l'âme
recouvre spirituellement la grâce, mais il subsiste néanmoins en acte quant au
foyer qui consiste dans le dérèglement des parties inférieures de l'âme et du
corps lui-même. Et comme l'homme engendre par le corps et non par l'esprit, il
s'ensuit que ceux qui sont baptisés transmettent le péché originel. Car les
parents n'engendrent pas, comme ayant été régénérés par le baptême , mais ils
engendrent , comme conservant quelque chose du premier péché du premier homme.
(h Tous les théologiens admettent que la sainte
Vierge a pu contracter lc péché originel et que Dieu a pu I < i; exempter.
La controverse qui s'est élevée a donc pour objet le fait et non sa
possibilité. Pour saisir le sentiment de saint Thomas a ce sujet (Voyex5« part,
quest xxvii..
(2) Saint Thomas se proposait de traiter cette
question dans la dernière partie de la Somme qui est restée inachevée ' Yid.
supplem., quest. LXXVIII, art. 2 .
Il faut répondre au troisième, que comme le
péché d'Adam se transmet à tous ceux qui naissent de lui corporellement, de
même la grâce du Christ passe dans tous ceux qui naissent de lui
spirituellement par la foi et le baptême ; et cette grâce n'a pas seulement
pour effet d'effacer la faute du premier homme, mais elle sert encore à effacer
tous les péchés actuels et à introduire dans la gloire celui qui la reçoit.
ARTICLE IV. — si un homme était formé
miraculeusement de chair
humaine contracterait-il le péché originel?
1. Il
semble que si l'on formait quelqu'un miraculeusement de chair humaine, il
contracterait le péché originel. Car la glose dit (Ord. aug.inGen.m) que la
postérité d'Adam a été corrompue tout entière dans sa chair, parce qu'elle n'a
pas été séparée de lui dans le lieu de vie avant sa chute, mais dans le lieu
d'exil après qu'il a été tombé. Or, si un homme était formé comme on le
suppose, sa chair serait séparée dans le lieu d'exil, et par conséquent il
contracterait le péché originel.
2. Le
péché originel est produit en nous, parce que l'âme est souillée par la chair.
Or, la chair tout entière de l'homme a été souillée ; par conséquent, de
quelque manière que l'homme soit formé de chair humaine, son âme sera toujours
infectée par la souillure du péché originel.
3. Le
péché originel a passé du premier homme dans tousles autres, parce qu'ils ont
tous été dans son auteur. Or, ceux qui seraient formés de chair humaine
auraient été dans Adam. Donc ils contracteraient le péché originel.
Mais c'est le contraire. Car ils n'auraient pas
été dans Adam selon la puissance génératrice qui seule est cause de la
transmission du péché originel (1 J, comme l'observe saint Augustin (Sup. Gen.
ad litt. lib. x, cap. 19 et 20).
CONCLUSION. — Puisque c'est par la génération
que lc péché du premier homme passe dans ses descendants, il ne pourrait se
faire que celui qui serait miraculeusement formé de chair humaine contractât ce
même péché.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1 et 3), le péché originel est passé du premier homme dans ses
descendants, parce qu'il les meut tous au moyen de la génération, comme les
membres du corps sont mus par l'âme qui les porte au péché actuel. Or, il n'y a
génération que par la vertu active qui réside dans le générateur lui-même.
Ainsi le péché originel n'atteint que ceux qui descendent d'Adam par la
puissance génératrice qui découle originairement d'Adam lui-même, et c'est ce
qu'on appelle descendre de lui par le sang. Car la reproduction parle sang
n'est rien autre chose que la force active qui réside dans le générateur. Mais
si un individu était formé de chair humaine par la puissance divine, il est
évident que cette force active ne viendrait pas d'Adam; par conséquent il ne
contracterait pas le péché originel; comme l'acte de la main ne serait pas un
péché humain si la main était mue, non par la volonté de l'homme, mais par un
moteur extrinsèque (2).
Il faut répondre au premier argument, qu'Adam
n'a été exilé qu'après son péché. Ce n'est donc pas à cause de l'exil, mais à
cause de son péché
(I) La doctrine de saint Thomas sur ce point sc
trouve parfaitement d'accord avec ces paroles du concile de Trente (sess, vi,
can. 5) : .Refera homine t, nisi ex semine Adae propagati nascerentur, non
nascerentur injusli : cum ea propagatione per ipsum, dum concipiuntur,
propriaminjustitiam contrahant.
(2) Il résulte du système de Jansénius la
conclusion opposée qu'il a lui-même déduite (De statu naturae lapsoe, lib. I,
cap. 20), ce qui parait contraire à ces paroles du concile de Trente (sess, vi,
can. 5) : Nisi homines ex semine Adae propagati nascerentur, non nascerentur
iniusti.
que la faute originelle s'est transmise à tous
ceux qui descendent de lui par la vertu active de la génération.
Il faut répondre au second, que la chair ne
souille l'âme qu'autant qu'elle est le principe actif de la génération, comme
nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que celui qui
serait formé de chair humaine aurait été dans Adam selon la substance du corps,
mais non selon la vertu génératrice, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
C'est pourquoi il ne contracterait pas le péché originel.
ARTICLE V. — si adam n'eut pas péché, mais
qu'ève fut tombée, leurs
enfants auraient-ils contracté le péché
originel (1 ) ?
1. Il
semble que si Adam n'eût pas péché, mais qu'Eve eût succombé, les enfants
auraient contracté le péché originel. Car le péché originel nous a été transmis
par nos ancêtres , parce que nous avons existé en eux, d'après ces paroles de
l'Apôtre (Rom. v, 12) : en qui tous ont péché. Or, comme l'homme préexiste dans
son père, de même il préexiste dans sa mere. Donc par la faute de la mere
l'homme contracterait le péché originel, comme il l'a contracté par la faute du
père.
2. Si
Eve eût péché sans qu'Adam fût tombé, les enfants naîtraient passibles et
mortels. Car la mere donne la matière dans la génération, comme l'observe
Aristote (De gêner, anim. lib. ii , cap. 1 et 4). Or, la mort et toute espèce
de passibilité proviennent nécessairement de la matière. Et puisque la
passibilité et la nécessité de mourir sont un châtiment du péché originel, il
s'ensuit que si Eve eût péché, mais qu'Adam ne fût pas tombé, les enfants
auraient contracté la tache originelle.
3. Saint Jean Damascène dit (De orth.fid. lib.
m, cap. 2) que l'Esprit-Saint
est venu dans la Vierge (de laquelle le Christ
devait naître sans le péché
originel) pour la purifier. Or, cette
purification n'aurait pas été nécessaire,
si la souillure du péché originel ne se
contractait pas d'après la mere. Donc
la souillure originelle vient de la mere, et
par conséquent si Eve eût péché
ses enfants auraient contracté la tache
originelle, quand même Adam serait
lui-même resté pur.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. v,
12) : Par un seul homme le péché est entré dans ce monde. Il aurait dû dire
plutôt qu'il y est entré par deux, puisqu'ils ont péché tous les deux ; ou bien
il aurait fallu dire qu'il est entré par la femme qui a péché la première, si
c'était la femme qui transmit la tache originelle à ses descendants. Donc le
péché originel ne passe pas de la mere, mais du père aux enfants (2).
CONCLUSION. — Puisque le péché originel vient
du père qui est le principe actif de la génération, et non de la mere qui,
d'après les philosophes, n'en fournit que la matière, il s'ensuit que si Eve
eût péché, mais qu'Adam n'eût pas succombé, le péché originel ne serait pas
passé dans leurs descendants ; ce serait le contraire si l'on suppose qu'Adam
soit tombé, mais qu'Eve soit restée fidele.
Il faut répondre que la solution de cette
question dépend de ce que nous avons dit précédemment (art. 1, 3 et 4). Car
nous avons vu (art. 1) que le péché originel est transmis par notre premier
père, parce qu'il est le moteur de la génération des enfants. D'où nous avons
conclu (art. 4), que si
(I) On peut citer à l'appui du sentiment que
saint Thomas embrasse sur cette question les paroles du concile de Trente
(sess, y, can. 2) qui rapportent à la prévarication d'Adam la cause du péché
originel.
(2) D'après le système de Jansénius, le péché
originel viendrait plus de la mere que du père. à cet égard Leclerc de
Bcauberon, dans le cours de M. l'abbé Migne, tom. X, p. 730.
quelqu'un était matériellement formé de chair
humaine, il ne contracterait pas ce péché. Or, il est évident d'après la
doctrine des philosophes [De gêner, anim. lib. u, cap. 5) que le principe actif
dans la génération vient du père, tandis que la mere en fournit la matière. Par
conséquentle péché originel ne se contracte pas par la mere, mais par le père.
D'après cela si Eve eût péché et qu'Adam fût resté fidèle, les enfants ne
contracteraient pas la tache originelle, mais ce serait le contraire si c'était
Adam, mais non Eve, qui fût tombé.
Il faut répondre au premier argument, que le
fils préexiste dans le père, comme dans son principe actif, mais qu'il
préexiste dans la mere comme dans son principe matériel et passif. Il n'y a
donc pas de parité.
Il faut répondre au second, qu'il y a des
auteurs qui disent que si Eve eût péché et qu'Adam fût resté fidèle, les
enfants seraient exempts de la faute, mais qu'ils seraient néanmoins soumis à
la nécessité de la mort et aux autres souffrances passibles qui sont les
conséquences obligées de la matière que la mere fournit, et qu'ils endureraient
toutes ces choses à titre de châtiment, comme des défauts naturels. Mais ce
système ne paraît pas admissible. Car l'immortalité et l'impassibilité dans
l'état primitif de l'homme ne résultaient pas de la condition de la matière,
comme nous l'avons vu i part. I, quest. xcvn, art. 1 et 2), mais elles étaient
l'effet de la justice originelle, par laquelle le corps était soumis à l'âme,
tant que l'âme serait elle-même soumise à Dieu. Or, le péché originel est la
privation de cette justice originelle. Si donc Adam étant resté fidele le péché
originel ne s'était pas transmis à ses descendants à cause du péché d'Eve, il
est évident que leurs enfants n'auraient pas été privés de la justice
originelle, et que par conséquent ils n'auraient été ni passibles, ni mortels.
Il faut répondre au troisième, que cette
purification de la sainte Vierge n'avait pas pour objet d'enlever en elle la
transmission du péché originel, mais elle était requise parce qu'il fallait que
la Mere de Dieu brillât de la plus grande pureté (l).Carunlieu ne peut être
digne d'être le sanctuaire de Dieu qu'autant qu'il est pur, suivant cette
parole du Psalmiste (Ps. xcn, 5) : La sainteté, Seigneur, est P ornement qui
convient à votre maison.
QUESTION LXXXII.
DU PÉCHÉ ORIGINEL CONSIDERE QUANT A SON
ESSENCE.
Nous avons à nous occuper du péché originel,
quant à son essence. — A cet égard quatre questions se présentent: 1° Le péché
originel est-il une habitude ? — 2° N'y en a-t-il qu'un dans la même personne?
— 3° Est-ce la concupiscence? — 4° Exisle-t-il également dans tous les hommes?
ARTICLE I. — LE PÉCHÉ ORIGINEL EST-IL UNE
HABITUDE (2)?
1. Il semble que le péché originel ne soit pas
une habitude. Car le péché
(1) On
est étonné d'après ces paroles que parmi les thomistes ^1 se soit trouvé des
adversaires si prononcés de la croyance à l'immaculée conception de la sainte
Vierge.
(2) Sur l'essence du péché originel il y a eu
des opinions très-diverses. Un luthérien, Ma-thias, a avancé que le péché
originel était la substance de Páme ; ce qui menait à faire Dieu l'auteur du
péché puisqu'il est l'auteur de nos ùmes; d'après Calvin et Jansénius le péché
originel a souillé la nature au point qu'il l'a rendue absolument mauvaise, de
telle sorte qu'elle ne peut rien faire de bien. Ces sentiments sont contraires
à la doctrine catholique. Parmi les docteurs orthodoxes il y a aussi
controverse sur ce point. Albert dePighi et Catharin ont avancé que le péché
originel est le péché actuel d'Adam ; mais cette opinion particulière a eu peu
de partisans, et elle parait opposée aux paroles du concile de Trente (sess, v,
can.5). Pierre Lombard, Richard
originel est la privation de la justice
originelle, comme le dit saint Anselme (Lib. de concept. Virgin, cap. 2,3 et
26). Or, la privation étant opposée à l'habitude, il s'ensuit que le péché
originel n'est pas une habitude.
2. Le péché actuel estplus coupable que le
péché originel, parce qu'il est plus volontaire. Or, l'habitude du péché actuel
n'est pas une faute, autrement il s'ensuivrait que l'homme qui dort en état de
péché ferait une faute. Donc aucune habitude originelle n'est coupable.
3. A l'égard du mal l'acte précède toujours
l'habitude. Car aucune habitude mauvaise n'est infuse, mais acquise. Or, il n'y
a pas d'acte qui précède le péché originel. Donc le péché originel n'est pas
une habitude.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
peccat, inerit, remiss. lib. i, cap. 39) que le péché originel porte les
enfants à la concupiscence, quoiqu'ils n'aient pas actuellement de convoitise.
Or, une inclination suppose une habitude. Donc le péché originel est une
habitude.
CONCLUSION. — Le péché originel est une
habitude, non comme la science, mais comme une disposition déréglée de la
nature, et comme une langueur résultant de la privation de la justice
originelle.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. l, art. 1), il y a deux sortes d'habitude. L'une qui porte la puissance
à agir ; c'est ainsi que les sciences et les vertus portent le nom d'habitudes.
Le péché originel n'est pas une habitude semblable. L'autre est la disposition
d'une nature composée de plusieurs éléments, d'après laquelle un sujet se
trouve en bon ou en mauvais rapport avec quelque chose. C'est ce qui arrive
surtout quand cette disposition est en quelque sorte transformée dans la nature
elle-même, comme on le voit évidemment à l'égard de la maladie et de la santé.
Le péché originel est une habitude de cette sorte. Car il est une disposition
déréglée qui provient de la rupture de cette harmonie dans laquelle consistait
l'essence de la justice originelle ; comme une maladie corporelle est une
disposition déréglée du corps qui détruit l'équilibre qui constitue l'essence
même de la santé. C'est pour cela qu'on appelle le péché originel une langueur
de la nature.
Il faut répondre au premier argument, que comme
une maladie corporelle implique une certaine privation, dans le sens qu'elle
détruit l'égalité de lasantéet qu'elle a aussi quelque chose de positif, parce
qu'elle suppose un dérèglement dans la disposition des humeurs ; de même le
péché originel comprend la privation de la justice originelle et avec elle la
disposition déréglée des parties de l'âme. Ce n'est donc pas une pure
privation, mais une habitude altérée et corrompue (4).
Il faut répondre au second, que le péché actuel
est un dérèglement de l'action, tandis que le péché originel étant le péché de
la nature, est une disposition déréglée de la nature elle-même, qui est
coupable en raison de ce qu'elle vient du premier homme, comme nous l'avons dit
(quest. préc. art. 4). Celte disposition déréglée de la nature est une
habitude, tandis qu'il n'en est pas de même de la disposition déréglée d'une
action. C'est pourquoi le péché originel peut être une habitude, sans qu'il en
soit de même du péché actuel.
de Saint-Victor et plusieurs des théologiens
qui ont vécu avant saint Thomas ont fait consister le péché originel dans une
qualité morbide qui serait passée d'Adam à ses descendants. Le sentiment de
saint Thomas est lc plus universellement suivi.
(I) L'Apôtre paraît indiquer lui-même que lc
péché originel est une habitude (Tîom.VlIi : Jam non ego operor illud, sed quod
habitat in me peccatum. Voyez ù ce sujet lc concile de Trente (sess. v).
Il faut répondre au troisième, que cette
objection repose sur l'habitude qui porte la puissance à l'acte; mais le péché
originel n'est pas une habitude de cette nature, quoiqu'il produise, non pas
directement, niais indirectement, une inclination au mal, parce qu'il détruit
la justice originelle qui réprimait les mouvements déréglés, comme une maladie
corporelle porte indirectement le corps à des mouvements semblables. On ne doit
pas dire non plus que le péché originel est une habitude infuse ou acquise par
un autre acte que celui de notre premier père, mais c'est une habitude innée en
nous par le vice de notre origine.
ARTICLE II. —y a-t-il dans un même homme
plusieurs péchés originels (4) ?
1. Il
semble qu'il y ait dans un seul homme beaucoup de péchés originels. Car le
Psalmiste dit (Ps. l, 7) : l'oilà que j'ai été conçu dans les iniquités et que
nia mere m'a conçu dans les péchés. Or, le péché dans lequel l'homme est conçu
est un péché originel. Donc il y en a plusieurs dans un même homme.
2. Une
seule ei même habitude ne porte pas à des choses contraires; car l'habitude
agit à la façon de la nature qui tend à un seul but. Or, le péché originel
produit dans le même homme un penchant à des péchés contraires. Donc il n'est
pas une habitude unique, mais il en implique plusieurs.
3. Le
péché originel souille toutes les parties de l'âme. Or, les différentes parties
de l'âme sont des sujets divers du péché, comme nous l'avons prouvé (quest.
i.xxiv). Donc puisqu'un seul péché ne peut pas exister dans divers sujets, il
semble que le péché originel ne soit pas un, mais multiple.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Joan, i,
29) : Voici l'agneau de Dieu, voici celui qui efface le péché du monde. On
emploie ici le singulier, parce que le péché du monde, qui est le péché
originel, est unique, comme l'observe la glose (Ordin.).
CONCLUSION. — Le péché originel est un
spécifiquement et proportionnellement dans tous les hommes, mais il est
différent numériquement dans des individus différents, et il est un numériquement
dans le même homme.
Il faut répondre que dans un homme il n'y a
qu'un seul péché originel. On peut en donner deux raisons. La première se tire
de la cause de ce péché. Car nous avons dit (quest. préc. art. 2) qu'il n'y a
que le premier péché du premier homme qui passe à ses descendants ; par
conséquent le péché originel est un numériquement dans un seul homme, et il est
un proportionnellement dans tous les hommes, c'est-à-dire relativement à leur
premier principe. — La seconde raison peut se déduire de l'essence même de ce
péché. Car dans toute disposition déréglée l'unité d'espèce se considère par
rapport à la cause, tandis que l'unité numérique se prend du sujet (2), comme
on le voit évidemment dans les souffrances corporel les. En effet, les maladies
de différente espèce sont celles qui proviennent de causes diverses ; par
exemple, d'un excès dechaud ou de froid, d'unelésion du poumon ou du foie, mais
dans le même homme il n'y a numériquement qu'une seule maladiede la même
espèce. Or, la cause de la corruption qu'on désigne sous le nom dépêché
originel étant unique, puisqu'elle n'est que la privation de la justice
originelle par laquelle la soumission de l'âme humaine à Dieu a
(I) Le concile ilcTronte s'exprime ainsi (sess,
v) : Adae peccatum origine unum est, et propagatione, tum imitatione transfusum
omni-bris, id est, unicuique proprium. Ce qui est parfaitement conforme à la
doctrine de notre grand docteur. Albert de l'ighi et Calbarin ont supposé à
tort que le péché originel n'était pas quelque chose d'intrinsèquement inhérent
à rame.
[2 Ainsi quand la cause, est une l'espèce l'est
aussi, et quand les sujets sont différents, il y a multiplicité sous le rapport
du nombre
été détruite, il s'ensuit que ce péché est un
spécifiquement et qu'il doit être un numériquement dans un seul et môme
individu. — Dans des individus divers il est un d'espèce et de proportion, mais
il diffère numériquement (1).
Il faut répondre au premier argument, qu'on a
mis le mot péché au pluriel conformément à la coutume des saintes Ecritures qui
emploient fréquemment le pluriel pour le singulier, comme dans cet endroit de
saint Matthieu (ii, 20): Ils sont morts, ceux qui cherchaient Vâme de l'enfant;
ou qu'on s'est ainsi exprimé parce que tous les péchés actuels préexistent
virtuellement dans le péché originel comme dans leur principe (2), ce qui le
rend virtuellement multiple ; ou parce que dans le péché du premier homme qui
s'est transmis par l'origine il y a eu plusieurs difformités morales :
l'orgueil, la désobéissance, la gourmandise et d'autres vices semblables ou
enfin parce que plusieurs parties de l'âme ont été souillées par cette faute. .
Il faut répondre au second, qu'une seule habitude ne porte pas par elle-même et
directement, c'est-à-dire par sa propre forme, à des actes contraires, mais
elle y porte indirectement et par accident, c'est-à-dire en écartant ce qui
fait obstacle. Ainsi comme les éléments d'un corps mixte se portent vers des
lieux contraires une fois que leur harmonie est détruite, de même les puissances
diverses de l'âme se sont portées vers des objets différents quand l'harmonie
établie par la justice originelle n'a plus existé.
Il faut répondre au troisième, que le péché
originel souille les différentes parties de l'âme, selon qu'elles appartiennent
à un même tout ; comme la justice originelle les embrassait toutes au même
litre. C'est pourquoi il n'y a qu'un seul péché originel, comme il n'y a dans
un seul homme qu'une seule fièvre , quoique les différentes parties du corps
soient souffrantes.
ARTICLE III. — le péché originel est-il la
concupiscence?
1. Il
semble que le péché originel ne soit pas la concupiscence. Car tout péché est
contre nature, comme le dit saint Jean Damascène (De fia. orth. lib. n, cap. 4
et 30). Or, la concupiscence est conforme à la nature ; car elle est l'acte
propre de l'appétit concupiscible qui est une puissance naturelle. Donc la
concupiscence n'est pas le péché originel.
2. Par
le péché originel, les passions des péchés, selon l'expression de l'Apôtre,
sont entrées en nous (Hom. vu). Or, il y a beaucoup d'autres passions que la
concupiscence, comme nous l'avons vu (quest. xxiii, art. 4). Donc le péché
originel n'est pas plus la concupiscence qu'une autre passion.
3.
Toutes les parties de l'âme sont déréglées par le péché originel, ainsi
que nous l'avons dit (art. préc. ad 1). Or, entre toutes les parties de l'âme
l'intellect tient le premier rang, comme l'observe Aristote (Eth. lib. x, cap.
7). Donc le péché originel est l'ignorance plutôt que la concupiscence.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Retract, lib. i, cap. 15) : La concupiscence est la peine de la faute
originelle.
CONCLUSION. — Puisque le péché originel est
opposé à la justice originelle, il n'est rien autre chose formellement que la
privation de cette justice par laquelle la volonté était soumise à Dieu; mais
matériellement il est cet attrait déréglé qu'ont les attires puissances de
l'àme pour le bien qui change, attrait qu'on peut désigner d'une manière
générale par le mot de concupiscence.
Il faut répondre que chaque chose tire son
espèce de sa forme. Or, nous
(I) Le péché originel est multiplié
numériquement parce qu'il se trouve dans autant de sujets qu'il y a d'hommes,
mais il est un dans
son espèce, parce qu'il n'a qu'une seule cause.
(2) Voyez a cet égard la belle lettre du pape
saint Léon àNicétas, évoque d'Aquiléc (Epist, LXXXIV).
avons dit (art. préc.) que l'espèce du péché
originel vient de sa cause. Par conséquent il faut que ce qu'il y a de formel
dans le péché originel vienne de la cause de ce péché ; et comme les contraires
sont produits par des causes opposées, il s'ensuit que l'on doit considérer la
cause du péché originel d'après la cause de la justice originelle qui lui est
opposée. Or, l'ordre établi par la justice originelle consistait tout entier en
ce que la volonté de l'homme était soumise à Dieu, et comme cette soumission
reposait premièrement et principalement sur la volonté qui doit porter toutes
les autres puissances de l'âme vers leur fin, ainsi que nous l'avons dit
fquest. ix, art. 1), il est arrivé que du moment où la volonté s'est détournée
de Dieu, il en est résulté un désordre profond dans toutes les autres parties
de l'âme. Ainsi donc la privation de la justice originelle, par laquelle la
volonté était soumise à Dieu, est ce qu'il y a de formel dans le péché
originel, tandis que tout le dérèglement des autres puissances de l'âme est ce
qu'il y a en lui de matériel. Mais ce dérèglement consiste surtout en ce que
les puissances[de l'âme se portent d'une manière désordonnée vers le bien qui
change, et ce dérèglement peut être désigné par le nom général de
concupiscence. Par conséquent le péché originel est matériellement la
concupiscence, mais il est formellement la privation de la justice originelle
(1).
Il faut répondre au premier argument, que
l'appétit concupiscible étant naturellement régi dans l'homme par la raison, la
concupiscence ne lui est naturelle qu'autant qu'elle est conforme à la raison
elle-même. Mais quand elle dépasse les limites de la raison, elle est alors
contraire à la nature de l'homme, et c'est cette concupiscence qui est l'effet
du péché originel (2).
Il faut répondre au second, que, comme nous
l'avons dit (quest. xxv, art. 1), les passions de l'irascible se ramènent aux
passions du concupiscible, parce que celles-ci sont les plus importantes. Et
parmi ces dernières la concupiscence est celle qui agit avec le plus de force
et qui se fait le mieux sentir, ainsi'que nous l'avons observé (quest. xxv,
art. 2 ad 1). C'est pour ce motif qu'un attribue le péché à la concupiscence,
comme à la passion principale qui renferme en elle d'une certaine manière
toutes les autres.
Il faut répondre au troisième, que comme
l'intelligence et la raison tiennent le premier rang entre tous les biens, de
même la partie inférieure de l'âme qui obscurcit et entraîne la raison occupe
la première place entre tous les maux, ainsi que nous l'avons dit (quest. lxxx,
art. 2). C'est pour ce motif qu'on dit que le péché originel est la
concupiscence plutôt que l'ignorance, quoique l'ignorance soit comprise parmi
les défauts matériels qui sont la suite du péché originel.
ARTICLE IV. — le péché originel existe-t-il
également dans tous les
hommes?
1. Il semble que le péché originel n'existe pas
également dans tous les
hemmes. Car le péché originel est la
concupiscence déréglée, comme nous
l'avons dit (art. préc). Or, tous ies hommes ne
sont pas également enclins
à la concupiscence. Donc le péché originel
n'existe pas dans tous également.
2. Le péché originel est une disposition
déréglée de l'âme comme la ma-
(D Cet article peut être opposé à la doctrine
de Luther et de Calvin. Ces deux hérésiarques ont soutenu que la concupiscence
n'était pas seulement ce qu'il y a de matériel, mais encore ce qu'il y a de
formel dans le péché originel. Comme la concupiscence n'est pas détruite par le
baptême, Calvin a prétendu que le baptême n'effaçait pas le péché originel, ce
qui a été condamné par le concile de Trente (sess, v, can. b).
(2 Selon l'expression du «.oncile de Trente :
Ex peccato est et ad peccatum inclinat.
ladie est une disposition déréglée du corps.
Or, la maladie est susceptible de
plus ou de moins. Donc le péché originel aussi.
3. Saint Augustin dit (De nup. et concup. lib.
i, cap. 23 et 24) que la passion transmet le péché originel à ceux qu'elle
engendre. Or, il arrive que la passion de l'un est plus grande que celle d'un
autre dans l'acte de la génération. Donc le péché originel peut être plus grand
dans l'un que dans l'autre.
Mais c'est le contraire. Car le péché originel
est un péché de nature, comme nous l'avons dit(quest. préc. art. 2). Or, la
nature existe également dans tous les hommes. Donc le péché originel aussi.
CONCLUSION. — Puisque le péché originel est une
privation de la justice originelle et qu'il détruit absolument dans tous les
hommes l'habitude opposée, il ne peut pas exister dans l'un plus que dans
l'autre.
Il faut répondre que dans le péché originel il
y a deux choses : l'une est le défaut de la justice originelle, l'autre est le
rapport de ce défaut au péché du premier homme, d'où il vient par une origine
viciée. Sous le premier aspect, le péché originel n'est susceptible ni de plus
ni de moins, parce que le don de la justice originelle a été totalement ravi,
et que quand les privations sont absolues et complètes, telles que la mort et
les ténèbres, elles ne sont pas susceptibles de plus et de moins, ainsi que
nous l'avons dit (quest. lxxiii, art. 2). Il en est de même si on le considère
sous le second aspect. Car tous les hommes se rapportent également au premier
principe de l'origine viciée d'où le péché originel tire ce qu'il y a en lui de
coupable ; puisque les relations ne sont pas susceptibles de pius ou de moins.
D'où il est évident que le péché originel ne peut pas être plus grand dans un
individu que dans un autre.
Il faut répondre au premier argument, que
depuis la rupture du lien de la justice originelle qui maintenait dans l'ordre
toutes les facultés de l'àme, chacune de ces facultés tend au mouvement qui lui
est propre avec d'autant plus de force qu'elle a plus d'énergie. Or, il arrive
qu'il y a des puissances de l'âme qui ont plus d'énergie dans les uns que dans
les autres, à cause des différentes dispositions du corps. Par conséquent, si
un individu est plus porté à la concupiscence qu'un autre, ce n'est pas en
raison du péché originel, puisque le lien de la justice originelle est
également brisé dans tous les hommes , et que les parties inférieures de l'àme
sont également abandonnées à elles-mêmes chez tout le monde; mais cette
différence résulte accidentellement desdiverses dispositions des'puissancesde
l'âme (i).
Il faut répondre au second, que la maladie
corporelle n'est pas produite dans tous les individus par une cause égale,
quoiqu'elle soit de la même espèce ; par exemple, si la fièvre vient de la bile
qui est corrompue, cette corruption peut être plus ou moins grande et plus ou
moins éloignée et rapprochée du principe de la vie. Mais la cause du péché
originel est égale dans tous les hommes; il n'y a donc pas de parité.
Il faut répondre au troisième, que la passion
qui transmet le péché originel dans les enfants n'est pas la passion actuelle ;
parce qu'en supposant que Dieu accorde à un individu de n'éprouver dans l'acte
de la génération aucune passion déréglée , il n'en transmettrait pas moins à
ses descendants la tache originelle. Mais il faut entendre par passion cette
disposition habituelle d'après laquelle l'appétit sensitif n'est pas contenu
sous l'empire de la raison, une fois que le lien de la justice originelle est
détruit, et cette espèce de passion est égale dans tout lc monde.
( Ainsi le péché originel est égal dans tous
les hommes quant à ce qu'il y a en lui de formel, mais il n'en est pas de même
quant à ce qu'il a de matériel.
QUESTION LXXXIil.
DU SUJET DU PÉCHÉ ORIGINEL.
Nous avons maintenant à nous occuper du sujet
du péché originel. — A cet égard quatre questions se présentent : 1° Le péché
originel est-il dans la chair plus qu'il n'est dans l'àme? — 2° Est-il dans
l'essence de l'àme ou dans ses facultés? — 3° Corrompt-il la volonté avant de
corrompre les autres facultés ? — 4° Y a-t-il des puissances de l'àme qu'il
souille spécialement, telles que la puissance générative, l'appétit
concupiscible et le sens du tact?
ARTICLE I. — LE PÉCHÉ ORIGINEL EXISTE-T-IL
DANS LA CHAIR PLUS QUE
DANS L'AME (1) ?
1. Il semble que le péché originel existe dans
la chair plus que dans l'âme. Car la lutte de la chair contre l'esprit vient de
la corruption du péché originel. Or, la racine de cette opposition réside dans
la chair ; car l'Apôtre dit (Rom. vu, 23) : Je vols dans mes membres une autre
loi qiá combat la loi de mon esprit. Donc le péché originel consiste
principalement dans la chair.
2. Une chose existe plutôt dans sa cause que
dans son effet. Ainsi la chaleur se trouvedans le feuqui échauffe plutôt que
dans l'eau qui est échauffée. Or, l'âme contracte la souillure du péché
originel par la génération de la chair. Donc le péché originel existe dans la
chair plus que dans l'âme.
3. Notre premier père nous transmet le péché
originel, parce que nous avons été en lui sous le rapport de la génération. Or,
ce n'est pas l'âme, mais c'est la chair seule qui a été en lui de la sorte.
Donc le péché originel n'existe pas dans l'âme, mais dans la chair.
4.
L'àme raisonnable est créée de Dieu et unie au corps. Si donc le péché
originel souillait l'âme, il s'ensuivrait qu'elle aurait été souillée par le
fait de sa création et de son union avec le corps, et par conséquent Dieu
serait la cause du péché, puisqu'il est l'auteur de la création de l'àme et de
son union avec le corps.
5.
Aucun homme sage ne verserait une liqueur précieuse dans un vase
souillé, du moment qu'il saurait que la liqueur serait gâtée elle-même. Or,
l'âme raisonnable est plus précieuse qu'une liqueur quelle qu'elle soit. Par
conséquent si l'âme par suite de son union avec le corps pouvait contracter la
souillure du péché originel, Dieu, qui est la sagesse elle-même, ne la
placerait pas dans le corps pour l'animer. Puisqu'il l'y place, la chair ne la
souille donc pas, et par conséquent le péché originel n'existe pas dans l'âme,
mais dans la chair.
Mais c'est le contraire. Le sujet de la vertu
est le même que le sujet du vice ou du péché qui lui est contraire. Or, la
chair ne peut pas être le sujet delà vertu. Car l'Apôtre dit (Rom. vu, 18) : Je
sais que le bien ne se trouve pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair. Donc la
chair ne peut pas être le sujet du péché originel, mais il n'y a que l'âme qui
le soit.
CONCLUSION. — Puisque le péché originel est une
faute, il ne peut exister subjectivement que dans l'àme qui -est seule le sujet
de la vertu et du vice, mais il existe dans Adam comme dans sa cause
principale, et il existe dans la chair et le sang comme dans l'instrument.
Il faut répondre qu'une chose peut être dans
une autre de deux manières. Elle peut y être : 1° comme dans sa cause
principale ou instrumentale; 2° comme dans son sujet. Le péché originel de tous
les hommes a donc été
I. Cet article et ceux qui suivent sont une
conséquence de ce qui a été établi dans les questions précédentes.
dans Adam, comme dans sa première cause
principale, suivant cette expression de l'Apôtre (Rom. v, 12) : C'est en lui
que tous ont péché. H est dans le sang, comme dans sa cause instrumentale,
parce que c'est par la vertu active du sang qu'il passe dans les enfants
simultanément avec la nature humaine. Mais subjectivement le péché originel ne
peut exister d'aucune manière dans la chair, il n'existe que dans l'âme. La
raison en est que, comme nous l'avons dit (quest. lxxxi, art. 1), le péché
originel est passé de la volonté du premier homme clans ses descendants par le
mouvement de la génération, comme la volonté d'un individu étend le péché
actuel aux autres parties de lui-même. Il est à remarquer que dans cette
dernière circonstance, toutes les parties de l'individu qui sont soumises au
mouvementde la volonté et qui peuvent participer de quelque manière à son
péché, soit à titre de sujet, soit àtitred'instrument, sont coupables. C'est ainsi
que dansl'acte de gourmandise, l'appétit concupiscible qui désire la
nourriture, la main qui la saisit, la bouche qui la reçoit, sont portés au mal
par la volonté et sont des instruments du péché. Quant aux conséquences du
péché qui atteignent la puissance nutritive de l'âme et les organes intérieurs
du corps qui ne sont pas naturellement placés sous l'empire de la volonté, il
n'y a rien en cela de criminel. Ainsi donc puisque l'âme peut être le sujet de
la faute, tandis que la chair n'a pas d'elle-même ce qu'il faut pour remplir ce
rôle, toutes les suites du premier péché qui touchent à l'âme ont la nature
d'une faute, au lieu que toutes celles qui touchent à la chair ont la nature
non d'un péché, mais d'une peine. Par conséquent c'est l'âme et non la chair
qui est le sujet du péché originel.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme le dit saint Augustin (Retr. lib. i, cap. 26), l'Apôtre parle en cet
endroit de l'homme déjà racheté qui a été délivré de la faute, mais qui est
encore soumis à la peine, en raison de laquelle il est dit que le péché habite
dans la chair. Il ne suit donc pas de là que la chair soit le sujet de la
faute, mais il en résulte seulement qu'elle est le sujet de la peine.
Il faut répondre au second, que le péché
originel vient du sang, comme de sa cause instrumentale. Mais il n'est pas
nécessaire qu'une chose existe dans sa cause instrumentale plus que dans son
effet-, seulement il faut qu'elle existe davantage dans sa cause principale. Et
c'est ainsi que le péché originel a été dans Adam d'une manière plus grave que
dans ses descendants, puisqu'il y a été à l'état de péché actuel.
Il faut répondre au troisième, que l'âme de
l'enfant qui naît n'a pas été séminalement dans Adam prévaricateur, comme dans
son principe efficient, mais comme dans le principe qui a préparé sa production
; parce que le sang qui vient d'Adam ne produit pas par sa vertu l'âme
raisonnable, mais il est une disposition à sa création.
Il faut répondre au quatrième, que la souillure
du péché originel n'est nullement produite par Dieu, mais elle vient uniquement
du péché du premier homme par la génération charnelle. C'est pourquoi, la
création n'impliquant que le rapport de l'âme avec Dieu, on ne peut pas dire
que l'âme soit souillée par suite de sa création. Mais son union ou son
infusion sc rapportant tout à la fois à Dieu qui en est le principe et à la
chair qui en est le terme ; il s'ensuit que, par rapport à Dieu, on ne peut pas
dire que l'âme soit souillée par cette opération, elle ne peut l'être que par
rapport au corps dans la société duquel elle entre.
Il faut répondre au cinquième, que le bien
général l'emporte sur le bien particulier. Par conséquent, l'ordre universel
exigeant que telle âme anime tel corps, Dieu dans sa sagesse n'y déroge pas pour
éviter la souillure particulière qui doit s'attacher à l'àme, surtout quand on
observe que cette âme est de telle nature qu'elle ne peut commencer à exister
que dans un corps, ainsi que nous l'avons vu (part. I, quest. cxviu, art. 3).
D'ailleurs il lui vaut mieux d'exister ainsi dans cet état que de n'exisier
d'aucune manière ; surtout puisqu'elle peut échapper à la damnation par la
grâce.
article ii. — le péché originel existe-t-il
dans l'essence de l'ame avant d'être dans ses facultés (1)?
4. Il semble que le péché originel n'existe pas
dans l'essence de l'âme avant d'être dans ses facultés. Car l'âme est
naturellement apte à être le sujet du péché, relativement à ce qui peut être mù
par la volonté. Or, l'âme n'est pas mue par la volonté selon son essence, mais
seulement selon ses facultés. Donc le péché originel n'existe pas dans l'âme
selon son essence, mais seulement selon ses facultés.
2. Le péché originel est opposé à la justice
originelle. Or, la justice originelle était dans la puissance de l'âme qui est
le sujet de la vertu. Donc le péché originel est dans une puissance de l'âme
plutôt que dans son essence.
3. Comme le péché originel vient de la chair à
l'âme, de même il vient de l'essence de l'âme à ses puissances. Or, le péché
originel existe dans l'âme plus que dans la chair. Donc il existe plus dans les
puissances de l'âme que dans son essence.
4. Le péché originel est la concupiscence,
comme nous l'avons dit (quest. Lxxxu, art. 3). Or, la concupiscence existe dans
les puissances de l'âme. Donc le péché originel aussi.
Mais c'est le contraire. On dit que le péché
d'origine est le péché de nature, comme nous l'avons Vu (quest. lxxxi, art. 4).
Or, l'âme est la forme et la nature du corps selon son essence et non selon ses
puissances, comme nous l'avons dit (part. I, quest. lxxvi, art. 4). Donc l'âme
est le sujet du péché originel principalement selon son essence.
CONCLUSION. — Puisque l'àme est la chose
première que l'origine atteint dans son essence comme le terme de
lagénération,«elleest le premier sujet du péché originel.
H faut répondre que dans l'âme le sujet
principal d'un péché est la partie à laquelle appartient directement la cause
motrice de ce péché. Par exemple, si la cause qui nous porte à pécher est la
délectation sensuelle qui appartient à l'appétit concupiscible, comme son objet
propre, il s'ensuit que l'appétit concupiscible est le sujet propre de ce
péché. Or, il est évident que le péché originel a l'origine pour cause ; par
conséquent la partie de l'âme que l'origine humaine atteint la première est le
premier sujet de cette faute. L'origine atteignant l'âme, comme terme de la
génération, selon qu'elle est la forme du corps,ce qui lui convient selon sa
propre essence, ainsi que nous l'avons vu (part. I, quest. lxvi, art. 4), il en
résulte que l'âme est selon son essence le sujet premier du péché originel.
H faut répondre au premier argument, que comme
le mouvement de notre volonté se rapporte, aux puissances de f* âme et non à
l'essence elle-même; de même le mouvement de la volonté de notre premier père
arrive par voie de génération à l'essence de notre âme avant que de toucher à
ses puissances (2), comme nous l'avons dit (in corp. art.).
(I) Le péché originel existe dans l'essence de
l'âme, comme la grâce habituelle doit y résider. Il se trouve dans les
puissances ou les facultés en raison de ses propriétés ou de ses effets, comme
la i-râce habituelle réside elle-même dans les puissances selon les propriétés
qui découlent d'elle.
(2) L'âme n'est pas mue par sa propre volonté
selon son essence, mais elle peut l'être par la volonté du premier homme.
Il faut répondre au second, que la justice
originelle appartenait primor-dialement à l'essence de l'âme. En effet, c'était
un don que Dieu avait fait à la nature humaine à laquelle l'essence de l'âme se
rapporte plutôt que ses facultés. Car les facultés paraissent appartenir plutôt
à la personne, parce qu'elles sont les principes des actes personnels. C'est
pourquoi elles sont les sujets propres des péchés actuels qui sont des péchés
personnels.
Il faut répondre au troisièmeque le corps est à
l'âme ce que la matière est à la forme. Quoique la forme soit postérieure à la
matière dans l'ordre de la génération , cependant elle a sur elle la priorité
dans l'ordre de la perfection et de la nature. Mais l'essence de l'âme est à
ses puissances ce que les sujets sont aux accidents qui leur sont propres, et
ces accidents sont postérieurs à leur sujet dans l'ordre de génération et dans
l'ordre de perfection. Il n'y a donc pas de parité.
Il faut répondre au quatrième, que la
concupiscence se rapporte matériellement au péché originel, et elle n'en est
qu'une suite, comme nous l'avons dit (quest. lxxxii, art. 3).
ARTICLE III. — le péché originel S0UILLE-t-1L
la volonté avant de souiller les autres puissances?
Il
semble que le péché originel ne souille pas la volonté avant de souiller les
autres puissances. Car tout péché appartient principalement à la puissance dont
l'acte le produit. Or, le péché originel est produit par l'acte de la puissance
génératrice. Donc c'est surtout à cette puissance qu'il paraît appartenir.
2. Le péché originel est transmis par le sang.
Or, il y a d'autres puissances de l'âme qui sont plus rapprochées de la chair
que la volonté, comme cela est évident pour toutes les puissances sensitives
qui se servent d'un organe corporel. Donc le péché originel existe plutôt en
elles que dans la volonté.
3. L'entendement est avant la volonté, car la
volonté a pour objet le bien perçu. Si donc le péché originel souille toutes
les puissances de l'âme il semble qu'il souille l'entendement avant toutes les
autres, comme étant la première de toutes.
Mais c'est le contraire. La justice originelle
se rapporte avant tout à la volonté, puisque saint Anselme la définit: la
droiture de la volonté (Lib. de conc. virg. cap. 3). Donc le péché originel
qui'lui est contraire se rapporte avant tout à cette faculté.
CONCLUSION. — Puisque la volonté est la racine
première du mérite et du démérite, le péché originel, considéré selon
l'inclination qui nous pousse au péché , se rapporte à la volonté immédiatement
après l'essence de l'àme qui est son premier sujet.
Il faut répondre que dans la tache du péché
originel il y a deux choses à considérer : 1° Son adhérence au sujet ; sous ce
rapport il touche avant tout à l'essence de l'âme, comme nous l'avons vu (art.
préc). 2° Il faut considérer son inclination à l'acte du péché. A ce point de
vue il se rapporte aux puissances de l'âme. Il faut donc qu'il se rapporte
avant tout à la puissance qui est la première portée à pécher, et c'est la
volonté (1), comme nous l'avons dit (quest. lxxiv, art. 1 et 2). Par conséquent
le péché originel se rapporte tout d'abord à cette faculté.
(1) Il est en effet démontré par l'expérience
que l'homme est ordinairement droit dans son intelligence, mais qu'il ne l'est
pas dans sa volonté.
Quand l'intelligence s'égare, c'est toujours la
volonté qui est cause de son égarement.
Il faut répondre au premier argument, que le
péché originel n'est pas produit dans l'homme par la puissance générative de
l'enfant, mais par l'acte de la puissance générative du père. íl n'est donc pas
nécessaire que la puissance générative de l'enfant en soit le premier sujet.
II faut répondre au second, que le péché
originel renferme deux mouvements : l'un va de la chair à l'âme; l'autre de
l'essencede l'âme à sesfacultés. Le premier de ces mouvements est selon l'ordre
de génération, le second selon l'ordre de perfection. C'est pourquoi, bien que
les autres puissances, comme les puissances sensitives, soient plus rapprochées
de la chair, néanmoins la volonté se trouvant, à titre de puissance supérieure,
plus proche de l'essence de l'âme, la tache du péché originel l'atteint avant
toutes les autres.
Il faut répondre au troisième, que
l'entendement précède d'une manière la volonté en ce sens qu'il lui propose son
objet; mais sous un autre rapport la volonté précède l'entendement, quand il
s'agit d'imprimer un mouvement pour agir, et c'est cette impulsion qui
appartient au péché. ARTICLE IV. — la puissance générative, l'appétit
concupiscible et le tact sont-ils plus souillés que les autres puissances de
l'ame?
1. Il semble que les puissances précitées ne
soient pas plus souillées que les autres. Car la tache du péché originel paraît
surtout appartenir à cette partie de l'âme qui peut être avant tout le sujet du
péché. Or, telle est la partie raisonnable et surtout la volonté. Donc c'est la
volonté qui est la faculté la plus souillée par le péché originel.
2. Une puissance de l'âme n'est souillée par
une faute qu'autant qu'elle peut obéir à la raison. Or, la puissance générative
ne peut pas lui obéir, comme ledit Aristote (Eth. lib. i, cap. ult.). Donc ce
n'est pas celte puissance qui a été le plus souillée par le péché originel.
3. La vue est le sens le plus spirituel et
celui qui approche le plus de la raison, parce qu'il montre dans les objets une
foule de différences, comme l'observe Aristote (Met. lib. i, cap. 1). Or, la
souillure du péché existe tout d'abord dans la raison. Donc la vue a été plus
souillée que le tact.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
civ. lib. xiv, cap. 16 et seq.) que Ja tache du péché originel se montre
surtout dans le mouvement des organes générateurs, qui n'est pas soumis à la
raison. Or, ces organes servent la puissance générative dans l'union des sexes,
où il y a une délectation qui résulte du tact et qui excite tout
particulièrement la concupiscence. Donc la souillure du péché originel
appartient surtout à ces trois choses : à la puissance générative, à l'appétit
concupiscible et au tact.
CONCLUSION. — Quoique toutes les puissances de
l'àme soient souillées par le péché originel, cependant la puissance
générative, l'appétit concupiscible et le tact sont des puissances plus
souillées que les autres, parce qu'elles concourent à l'acte par lequel la
tache se transmet.
Il faut répondre qu'on a coutume de donner le
nom $ infection, principalement à la corruption quj est de nature à se
transmettre. Ainsi on appelle infection les maladies contagieuses, comme la
lèpre, la teigne, etc. La corruption du péché originel se transmettant par
l'acte de la génération, ainsi que nous l'avons dit (quest. lxxxi, art. l),il
s'ensuit que les puissances qui concourent à la production de cet acte sont
celles qui sont le plus infectées. Or, cet acte est soumis à la puissance
générative, puisqu'elle a la génération pour but; il a en soi la délectation du
tact, qui est le principal objet de l'appétit concupiscible. C'est pourquoi,
bien qu'on dise que toutes les parties de l'âme ont été corrompues par le péché
originel, néanmoins on regarde ces trois puissances comme ayan télé tout
particulièrement souillées et infectées.
Il faut répondre au premier argument, que le
péché originel, selon qu'il incline aux péchés actuels , appartient
principalement à la volonté, comme nous l'avons vu (art. préc.) ; mais, selon
qu'il est transmis du père aux enfants, il appartient d'une manière prochaine
aux puissances que l'on vient d enumérer, tandis qu'il ne se rapporte à la volonté
que d'une manière éloignée.
Il faut répondre au second, que la souillure du
péché actuel n'appartient qu'aux puissances qui sont mues par la volonté de
celui qui pèche ; mais la tache du péché originel ne vient pas de la volonté de
celui qui la contracte, elle est produite par l'origine de sa nature, et c'est
à cela que sert la puissance générative. C'est pour ce motif que cette tache
réside en elle.
Il faut répondre au troisième, que la vue
n'appartient pas à l'acte de la génération, sinon comme disposition éloignée,
en ce sens que la vue perçoit ce qui excite la concupiscence. Mais la
délectation se consomme par le tact, et c'est pour cela qu'on attribue cette
souillure au tact plutôt qu'à la vue.
QUESTION LXXXIV.
DE LA CAUSE T)U PÉCHÉ SELON QU'UN PÉCHÉ EST
LA CAUSE D'UN AUTRE.
Après avoir parlé du sujet du péché originel,
nous avons à considérer la cause du péché, selon qu'un péché est la cause d'un
autre. — A cet égard quatre questions se présentent: l"La cupidité
est-elle la racine de tous les péchés? — 2" L'orgueil est-il le
commencement de tout péché? — 3" Indépendamment de l'orgueil et de
l'avarice y a-t-il d'autres péchés qu'on doive appeler des vices capitaux ? —
4° Combien y a-t-il de péchés capitaux et quels sont-ils?
ARTICLE I. — LA CUPIDITÉ EST-ELLE LA RACINE
DE TOUS LES PÉCHÉS (1)?
1. Il
semble que la cupidité ne soit pas la racine de tous les péchés. Car la
cupidité, qui est un désir immodéré des richesses, est opposée à la vertu de la
libéralité. Or, la libéralité n'est pas la racine de toutes les vertus. Donc la
cupidité n'est pas non plus la racine de tous les péchés.
2. Le désir des moyens provient du désir de la
fin. Or, les richesses que la cupidité convoite ne sont recherchées que parce
qu'elles sont utiles à une fin, comme l'observe Aristote (Eth. lib. i, cap. 5).
Donc la cupidité n'est pas la racine de tout péché, mais elle provient d'une
autre racine antérieure.
3. Souvent on trouve que l'avarice qui reçoit
le nom de cupidité vient d'autres vices ; par exemple, il y en a qui désirent
de l'argent par ambition ou pour satisfaire leur gourmandise. Elle n'est donc
pas la racine de tous les péchés.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (I. Tim.
cap. ult., 40) que la cupidité est la racine de tous les maux.
CONCLUSION. — Les richesses aidant l'homme à
exciter en lui tous les désirs cou-. pables et à les satisfaire, il s'ensuit
que la cupidité, selon qu'elle est un péché spécial qui indique l'amour déréglé
des richesses, doit être appelée la racine de tous les maux.
Il faut répondre que d'après quelques auteurs
la cupidité s'entend de trois manières. Dans un sens, elle est l'amour déréglé
des richesses, et à ce titre c'est un péché spécial (2). Dans un autre sens,
elle indique l'amour déréglé de tout bien temporel; dans ce cas c'est le genre
de tout péché, car dans
(1) Cet article est le commentaire de ces
paroles de l'Apôtre : Radix omnium malorum est cupiditas.
(2) C'est l'avarice.
tout péché il y a un mouvement déréglé de la
volonté vers les biens passagers, comme nous l'avons vu (quest. lxxi, art. 6,
et quest. lxxii, art. 1). Enfin on entend par cupidité l'inclination de notre
nature corrompue à rechercher d'une manière déréglée tous les biens
corruptibles. Us disent que dans ce dernier sens la cupiditéestla racine de
tous les péchés,par analogie ala racine de l'arbre qui tire de la terre tous
les aliments; parce que c'est en effet de l'amour des choses temporelles que
tout péché procède. — Quoique ces pensées soient justes, elles ne paraissent
cependant pas conformes à ce que l'Apôtre a voulu exprimer en disant que la
cupidité est la racine de tous les péchés. Car il parle évidemment en cet
endroit contre ceux qui en voulant devenir riches, tombent dans les tentations
et le filet du démon, parce que la cupidité est la racine de tous les maux.
D'où il est manifeste qu'il parle de la cupidité considérée comme le désir
déréglé des richesses. D'après cela on doit dire que la cupidité, selon qu'elle
est un péché spécial, est appelée la racine de tous les autres péchés, par
analogie à la racine de l'arbre qui alimente l'arbre tout entier. En effet,
nous voyons que par les richesses l'homme acquiert la faculté de commettre
toute espèce de péché et d'en concevoir le désir, parce que l'argent l'aide à
se procurer tous les biens temporels, d'après cette parole de l'Ecriture (Eccl.
x, 19) : Tout obéit à l'argent. Ainsi il est évident que la cupidité ou le
désir des richesses est la racine de tous les péchés.
Il faut répondre aupremier argument, que la
vertu et le péché ne sortent pas de la môme source. Car le péché vient du désir
du bien qui est passager. C'est pourquoi le désir de cet avantage, qui aide
l'homme à obtenir tous les biens temporels, est appelé la racine des péchés. La
vertu, au contraire, vient du désir du bien qui est immuable. C'est pour cette
raison que la charité, qui est l'amour de Dieu, est considérée comme la racine
des vertus, d'après cette expression de l'Apôtre (Eph. m, 17) : Fous avez été
enracinés et fondés dans la charité.
Il faut répondre au second, que le désir des
richesses est appelé la racine des péchés, non parce qu'on recherche les
richesses pour elles-mêmes comme la fin dernière, mais parce qu'on les
ambitionne comme étant utiles à toutes sortes de fins temporelles. Et parce
qu'un bien universel est plus désirable qu'un bien particulier, il s'ensuit
qu'il meut l'appétit plus que les biens particuliers que l'on peut se procurer
simultanément avec beaucoup d'autres par de l'argent.
Il faut répondre au troisième, que comme dans
les choses naturelles on ne cherche pas ce qui arrive toujours, mais ce qui
arrive le plus souvent, parce que la nature des ôtres corruptibles peut être
entravée de telle sorte qu'elle n'opère pas toujours de la même façon ; ainsi,
en morale, on considère ce qui arrive ordinairement, mais non ce qui a toujours
lieu, parce que la volonté n'agit pas nécessairement. Par conséquent, quand on
dit que l'avarice est la racine de tous les maux, cela ne signifie donc pas
qu'il n'y ait pas quelquefois un mal qui soit la racine de ce vice, mais cela
indique que c'est de lui que les autres maux viennent le pius souvent (1), pour
la raison que nous avons donnée (in corp. art.).
ARTICLE II. — l'orgueil est-il le commencement
de tout péché (2)? 1. Il semble que l'orgueil ne soit pas le commencement de
tout péché.
(i) C'est ainsi qu'il faut entendre ces autres
paroles de l'Apotre (Ephes. v) : Avarus.... omnis maii causa est.
(2) Si on lit dans l'Ecriture que la convoitise
est la racine de tous les maux, on y lit aussi que l'orgueil en est le
commencement lïob. iv) : In
Car la racine est le principe de l'arbre, et il
semble que la racine et le commencement du péché soient une même chose. Or, la
cupidité est la racine de tout péché, comme nous l'avons dit (art. préc). Donc
c'est elle et non l'orgueil qui en est le commencement.
2. Il est écrit (Eccl. x, 14) : Le commencement
de l'orgueil de l'homme est de commettre une apostasie à l'égard de Dieu. Or,
apostasier Dieu est un péché. Donc il y a un péché qui est le commencement de
l'orgueil, et par conséquent l'orgueil n'est pas le commencement de tout péché.
3. Ce qui produit tous les péchés paraît en
être le commencement. Or, tel est l'amour déréglé de soi-même, qui produit la
cité de Babylone, comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 28).
Donc l'amour de soi et non l'orgueil est le commencement de tout péché.
Mais c'est le contraire. Car il est dit (Eccl.
x, 45) : L'orgueil est le commencement de tout péché.
CONCLUSION. — Puisque l'homme, en se portant
d'une manière déréglée vers les biens temporels, désire toujours une perfection
et une supériorité singulière comme sa fin (qui, quoique la dernière dans
l'exécution, est cependant la première dans l'intention), c'est avec raison
qu'on dit que l'orgueil, par lequel on désire d'une manière déréglée sa propre
prééminence, est le commencement de tout péché.
Il faut répondre qu'il y ades auteurs qui
disent que l'orgueil s'entend de trois manières : 4° Il signifie le désir
déréglé de sa propre prééminence, et en ce sens c'est un péché spécial. 2° Il
implique un mépris actuel de Dieu, quant à son effet qui consiste à ne pas se
soumettre à sa loi sous ce rapport c'est un péché général. 3° Il indique
l'inclination que nous avons à ce mépris par suite de la corruption de notre
nature, et c'est dans ce sens qu'on dit qu'il est le commencement de tout
péché. Il diffère de la cupidité parce que, dit-on, la cupidité se rapporte au
péché en ce sens que l'homme se tourne vers le bien muable, qui est en quelque
sorte la nourriture et l'aliment du mal, et c'est pour ce motif que la cupidité
s'appelle la racine du péché ; tandis que l'orgueil a pour objet le péché en ce
sens que l'homme se détourne de Dieu et refuse d'obéir à ses préceptes. C'est
pourquoi on l'appelle le commencement du péché, parce que c'est par
cetéloignement que la nature du mal commence. — Quoique ces idées soient
justes, elles ne sont cependant pas conformes à la pensée du sage qui
ditque/'oro/?<f?î7 est le commencement de tout péché. Car il parle
évidemment de l'orgueil considéré comme le désir déréglé de sa propre
supériorité ; puisqu'il ajoute : Dieu a détruit les sièges des chefs
orgueilleux, et c'estle sujet qu'il traite d'ail leurs dans presque toutce
chapitre On doit doncdire que l'orgueil, selon qu'il est un péché spécial, est
le commencement de tout péché. Eneffet,il faut observer quedans les actes
volontaires, tels que sont les péchés, il y a deux ordres, celui d'intention et
celui d'exécution. Dans l'ordre d'intenlioij la fin, comme nous l'avons dit maintes
fois (quest. i, art. 4 et art. 3-, quest. xx, art. 4 -, quest. lvii, art. 4 ;
quest. lxv, art. 4), est le principe. Or, la fin que l'homme se propose en
acquérant tous les biens temporels, c'est d'obtenir par leur moyen une
perfection et une supériorité particulière. C'est ce qui fait que sous
cerapport, l'orgueil, qui est le désir de cette supériorité, est considéré
comme le commencement de tout péché. Relativement à l'exécution, ce qu'il y a
de premier, c'est ce qui donne la facilité de satisfaire tous les désirs
mauvais que l'on conçoit, et ce qui a la nature de la racine, comme les
richesses. C'est
ipsa superbia initium sumpsit omnis perditio.
Saint Thomas sc propose ici de concilier ensemble ces passages qui paraissent
contradictoires et d'en donner la véritable interprétation.
pourquoi on dit que l'avarice est la racine de
tous les maux, comme nous l'avons vu (art. préc).
La réponse aupremier argument est par là même
évidente.
Il faut répondre au second, qu'apostasier Dieu,
c'est le commencement de l'orgueil, en raison de ce que l'homme s'éloigne de
son auteur. Car par là même que l'homme ne veut pas se soumettre à Dieu, il
s'ensuit qu'il veut d'une manière déréglée sa propre prééminence dans l'ordre
temporel. L'apostasie n'est donc pas ici considérée comme un péché spécial,
mais elle est plutôt la condition générale de tout péché, qui consiste en ce
que l'homme s'éloigne du bien immuable. — Ou bien on peut dire que l'apostasie
est le commencement de l'orgueil, parce qu'elle en est la première espèce. Car
il appartient à l'orgueil de ne vouloir pas se- soumettre à un supérieur et
surtout de ne vouloir pas se soumettre à Dieu. D'où il arrive que l'homme
s'élève dérèglement au-dessus de lui-même quant aux autres espèces d'orgueil.
Il faut répondre au troisième, que l'homme
s'aime par là même qu'il veut sa propre prééminence. Car s'aimer c'est se
vouloir du bien ; par conséquent, qu'on considère l'orgueil ou l'amour-propre
comme le commencement de tout péché, cela revient au même.
ARTICLE III. — outre l'orgueil et l'avarice, y
a-t-il d'autres péchés spéciaux qu'on doive appeler des vices capitaux? 1.11
semble qu'outre l'orgueil et l'avarice il n'y ait pas d'autres péchés spéciaux
qu'on appelle capitaux. Car la tête paraît être aux animaux ce que la racine
est aux plantes, comme le dit Aristote (De anima, lib. ii, text. 38), puisque
les racines ressemblent à la bouche. Si donc on appelle la cupidité la racine
de tous les maux, il semble qu'il n'y ait qu'elle qu'on doive appeler un vice
capital, et qu'aucun autre péché ne mérite ce nom.
2. La tête se rapporte aux autres membres, en
ce sens que c'est de la tête que la sensibilité et le mouvement se répandent en
quelque sorte dans tous les membres. Or, on appelle péché la privation de
l'ordre. Donc le péché ne ressemble en rien à la tête, et on ne doit pas
conséquemment distinguer de péchés capitaux.
3. Les crimes capitaux sont ceux qu'on punit de
la peine capitale. Or, dans chaque genre de péchés il y en a qui sont punis de
la sorte. Donc les vices capitaux ne sont pas des vices d'une espèce
déterminée.
Mais c'est le contrai?^. Saint Grégoire (Mor.
lib. xxxi, cap. 17) énumère certains vices spéciaux, qu'il appelle des vices
capitaux.
CONCLUSION. — Il n'y a pas que l'avarice et
l'orgueil qui soient des vices capitaux, mais il y en a encore beaucoup
d'autres; on appelle ainsi tous ceux qui mènent l'homme à d'autres péchés,
comme des chefs d'armée.
Il faut répondre que le mot capital vient du
mot caput (tête). Or, la tête à proprement parler est le^nembre de l'animal qui
en est le principe et qui le dirige tout entier. C'est pourquoi on donne
métaphoriquement le nom de tête à tout principe, à toute cause dirigeante.
Ainsi on dit que les hommes qui dirigent les autres et qui les gouvernent sont
leur tête. On appelle donc vice capital, du mot caput (tête) pris dans son sens
propre, celui qui mène à des fautes qui sont punies de la peine capitale. Mais
ce n'est pas le sens que nous attachons à cette expression quand nous parlons
des péchés capitaux. Nous désignons par là, métaphoriquement, tout péché qui
est le principe des autres ou qui les dirige. Par conséquent nous donnons le
nom de vice capital à celui qui est la source d'autres vices, surtout quand ils
naissent de lui, selon l'origine de la cause finale qui est l'origine formelle,
comme nous l'avons dit (quest. xviii, art. G, et quest. lxxh, art. 6, et lxxv,
art. 1). C'est pourquoi le vice capital n'est pas seulement le principe des
autres, maisil en est encore le directeur et pour ainsi dire le guide. Car l'art
ou l'habitude à laquelle la fin appartient, régit et commande tous les moyens
qui s'y rapportent. C'est ce qui fait que saint Grégoire (Mor. lib. xxxi, cap.
17) compare ces vices capitaux à des chefs d'armées.
Il faut répondre au premier argument, que le
mot capital vient, par dérivation ou par participation, du mot caput, et qu'il
s'applique à ce qui a quelqu'une des propriétés de la tête et non à la tête
exclusivement. C'est pourquoi on appelle capitaux, non-seulement les vices qui
sont l'origine première de tous les maux, comme l'avarice qui est appelée la
racine et l'orgueil qu'on nomme le commencement de tout péché; mais encore ceux
qui sont l'origine prochaine de plusieurs autres péchés.
Il faut répondre au second, que le péché,
considéré relativement à l'éloi-gnementde Dieu, n'a pas d'ordre, parce que sous
ce rapport il a la nature du mal, eique le mal, comme le dit saint Augustin
(Lib. de nal. boni, cap. 4), est la privation du mode, de l'espèce et de
l'ordre ; mais si on le considère relativement à l'attachement du pécheur pour
la créature, il a pour objet un certain bien; c'est pourquoi sous ce rapport on
dit qu'il est ordonné (1).
Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement porte sur le péché capital qui est puni par une peine capitale,
mais ce n'est pas de ce péché que nous parlons ici.
ARTICLE IV. — a-t-on raison de distinguer sept
vices capitaux (2)?
1. Il semble qu'on ne doive pas dire qu'il y a
sept vices capitaux : la vaine gloire, l'envie, la colère, l'avarice, la tristesse
(3), la gourmandise et la luxure. Car les péchés sont opposés aux vertus. Or,
il n'y a que quatre vertus principales, comme nous l'avons dit (quest. lxi,
art. 2). Donc il n'y a non plus que quatre vices principaux ou capitaux.
2. Les
passions de l'âme sont des causes du péché, comme nous l'avons dit (quest.
lxxvii). Or, il y a quatre principales passions de l'âme ; il y en a deux dont
il n'est pas fait mention parmi les péchés qu'on vient d'énu-mérer, ce sont
l'espérance et la crainte. Mais on a énuméré des vices qui se rapportent à une
même passion. Car la délectation comprend la gourmandise et la luxure, et la
tristesse embrasse la paresse et l'envie. Donc les péchés principaux sont mal
énumérés.
3. La colère n'est pas une passion principale.
On n'aurait donc pas dù la ranger parmi les vices principaux.
4. Comme la cupidité ou l'avarice est la racine
du péché, de même l'orgueil en est le commencement, comme nous l'avons dit
(art. d et 2 huj. quaest.). Or, on fait de l'avarice un des sept péchés capitaux;
on aurait donc dû compter aussi l'orgueil.
5. On commet des péchés qui ne peuvent venir
tUaucun de ceux qu'on a énumérés ; comme quand on erre par ignorance, ou quand
on commet une faute par suite d'une bonne intention, comme celui qui vole pour
faire l'aumône. Donc les vices capitaux n'ont pas été suffisamment énumérés.
Mais c'est le contraire. L'autorité de saint
Grégoire est positive à cet égard (Mor. lib. xxxi, cap. 19).
(U C'est-à-dire classé hiérarchiquement, de
manière que l'un est avant l'autre.
(2; Cet article a pour but de justifier la
classification des sept péchés capitaux, telle qu'elle est adoptée dans
l'enseignement général de l'Eglise.
(5) Ce mot a été remplacé par le mot accdia qui
indique un certain dégoût des choses spirituelles, et par suite une grande
négligence et une grande paresse dans l'accomplissement de ses devoirs. On a
préféré adopter le mot paresse dont le sens est plus général et plus vulgaire.
CONCLUSION. — On appelle péchés capitaux, ceux
dont les fins ont la vertu première et principale de mouvoir l'appétit, et
comme ces vertus sont au nombre de sept, on distingue aussi sept vices capitaux
qui sont : l'orgueil, l'avarice, la luxure, l'envie, la gourmandise, la colère
et la paresse.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), on appelle vices capitaux ceux qui sont la source des autres,
surtout à titre de cause finale. Or, cette espèce d'origine peut se considérer
de deux manières: 1° selon la condition de celui qui pèche. Ainsi le pécheur
peut être disposé à l'égard d'une fin mauvaise, de telle sorte qu'il se porte
par suite à une foule d'autres péchés. Cette sorte d'origine ne peut pas être
l'objet de la science, parce que les dispositions particulières des hommes sont
infinies. 2° On peut la considérer selon le rapport naturel que les fins ont
entre elles. A ce point de vue, il arrive souvent qu'un vice vient d'un autre.
Il y a donc possibilité de systématiser scientifiquement les vices d'après
cette espèce d'origine En ce sens, on appelle vices capitaux, ceux dont les
fins sont les raisons premières qui meuvent l'appétit, et c'est d'après la
distinction de ces raisons premières qu'on distingue les péchés capitaux
eux-mêmes. Or, une chose meut l'appétit de deux manières : 1° Directement et
par soi-même. C'est ainsi que le bien meut l'appétit pour qu'il le recherche,
et le mal pour qu'il l'évite. 2° Indirectement et pour ainsi dire par un autre.
C'est ainsi qu'un homme recherche une chose mauvaise, à cause du bien qui y est
adjoint; ou qu'il fuit le bien, à cause du mal dont il est mélangé. — Le bien
de l'homme est de trois sortes. En effet il y a: 1° le bien de l'âme qui n'est
désirable que d'après notre imagination, comme l'excellence de la louange ou de
l'honneur, et c'est cette espèce de bien que la vaine gloire poursuit. 2° Il y
a le bien du corps, celui-ci regarde la conservation de l'individu, comme le
boire et le manger, etc'est ce bien que la gourmandise recherche d'une manière
déréglée ; il a aussi pour objet la conservation de l'espèce, comme les
jouissances charnelles auxquelles se rapporte la luxure, ou il comprend le bien
extérieur, c'est-à-dire les richesses qui sont la fin que se propose l'avarice.
Et ces quatre vices fuient dérèglement les quatre maux qui leur sont contraires.
— Ou bien, à un autre point de vue, on peut dire que le bien meut
principalement l'appétit, parce qu'il participe à la condition de la félicité
que tous les hommes désirent naturellement, et qu'il est de l'essence de cette
félicité d'être : 1° Une perfection. Car la béatitude est le bien parfait
auquel appartient l'excellence ou l'éclat que recherche l'orgueil ou la vaine
gloire. 2° 11 faut qu'elle ait cette suffisance que l'avarice recherche dans
les richesses qui la promettent. 3° Il est dans sa nature de renfermer la
délectation sans laquelle il ne peut,y avoir de félicité, comme ledit Aristote
(Eth.Wh. i, cap. 7, et lib. x, cap. 6, 7 et 8), et c'est celte jouissance que
recherchent la gourmandise et la luxure. —Quant au bien que l'on fuit à cause
du mal auquel il est associé, il y en a de deux sortes. Ou il s'agit de son
bien propre, et alors c'est la paresse qui s'attriste du bien spirituel, à
cause de la peine corporelle qu'il donne ; ou il s'agit du bien d'autrui, et si
on le repousse sans éclat, sans mouvement extérieur, c'est le fait de l'envie
qui s'attriste du bien d'autrui, parce qu'il est un obstacle à sa propre
prééminence; mais s'il y a indignation et désir de vengeance, alors c'est la
colère. D'ailleurs la poursuite du mal opposé est propre à ces mêmes vices.
Il faut répondre au premier argument, que les
vertus et les vices n'ont pas la même espèce d'origine. Car les vertus sont
produites par le rapport de l'appétit avec la raison ou avec le bien immuable
qui est Dieu ; tandis que les vices naissent de l'appétit du bien changeant ;
par conséquent il n'est pas nécessaire que les vices principaux soient opposés
aux vertus principales.
Il faut répondre au second, que la crainte et
l'espérance sont des passions de l'irascible, que toutes les passions de
l'irascible viennent de celles du concupiscible, et que toutes les passions du
concupiscible se rapportent d'une certaine manière à la délectation et à la
tristesse. C'est pourquoi on place principalement parmi les péchés capitaux la
délectation et la tristesse, comme étant les passions principalissimes (1),
ainsi que nous l'avons dit (quest. xxv, art. 4).
Il faut répondre au troisième, que la colère,
quoiqu'elle ne soit pas une passion principale , par là même qu'elle a une
raison particulière de mouvoir l'appétit, qui consiste à s'élever contre le
bien d'autrui au point de vue de l'honnête, c'est-à-dire sous le prétexte d'une
juste vengeance, elle se trouve distincte des autres péchés capitaux.
Il faut répondre au quatrième, qu'on dit que l'orgueil
(2) est le commencement de tout péché au point de vue de la fin, comme nous
l'avons dit (art. 2), et c'est d'après ce même point de vue que nous
établissons la prééminence des péchés capitaux. C'est pourquoi l'orgueil étant
un vice universel, on ne le compte pas parmi les autres, mais on le considère
plutôt, selon l'expression de saint Grégoire (loc. cit.), comme le roi de tous
les vices. Quant à l'avarice c'est sous un autre rapport qu'elle est appelée la
racine de tous les vices, ainsi que nous l'avons vu (art. 1).
Il faut répondre au cinquième, que ces vices
sont appelés capitaux parce qu'ils sont ordinairement la source des autres. Par
conséquent rien n'empêche que quelques péchés ne viennent parfois d'autres
causes. — On peut néanmoins dire que tous les péchés qui proviennent de
l'ignorance peuvent se ramener à la paresse, à laquelle appartient la
négligence qui fait qu'on se refuse d'acquérir des biens spirituels, à cause de
la peine qu'il faudrait se donner. Car l'ignorance, qui peut être la cause du
péché, provient de la négligence, ainsi que nous l'avons dit (quest. i.xxvi,
art. . Et quand on pêche par suite d'une bonne intention , il semble que cette
faute revienne à l'ignorance, parce qu'on ignore alors qu'on ne doit pas faire
le mal, pour qu'il en arrive du bien.
QUESTION LXXXV.
DES EFFETS DU PÉCHÉ.
Apres avoir parlé de la cause du péché, nous
devons maintenant nous occuper de ses effets. Et d'abord de la corruption du
bien de la nature; 2° de la tache de l'àme; 3° de la peine qu'il mérite. —
Touchant le premier point six questions se présentent : l°Lebien de la nature
est-il diminué par le péché? — 2" Peut-il être totalement détruit?
— 3U
Des quatre blessures que la nature humaine a reçues, d'après Bède, à cause du
péché. — 4° La privation du mode, celle de l'espèce et celle de l'ordre
sont-elles des effets du péché ? — 5° La mort et les autres défauts corporeis
sont-ils des effets du péché ?
— G-
Toutes ces choses sont-elles naturelles à l'homme de quelque manière?
(I) Nous avons été obligés de créer ce ternie
pour rendre le sens philosophique qu'y attache saint Thomas d'après Aristote
Suivant les théories péripatéticiennes, le principalissime estplus extrême que
le principal; comme dans les genres et les espèces on distingue des termes qui
sont généralissimes et d'autres spécialissimes. Ce sont des extrêmes entre
lesquels ou place d'autres termes qui sont simplement génériques ou
spécifiques. (Voyez à cet égard l'Introduction aux Catégories de Porphyre.)
(2) Quoique l'orgueil soit plus général que la
vaine gloire, cependant on a remplacé ce dernier mot par le premier qui offre
au peuple un sens plus facile à saisir.
ARTICLE I. — le péché 1>1MINUE-t-1L le lien
de la nature ?
1. Il
semble que le péché ne diminue pas le bien de la nature. Car le péché de
l'homme n'est pas plus grave que le péché du démon. Or, les biens naturels sont
restés intègres dans les démons après le péché, comme le dit saint Denis (De
div. nom. cap. 4). Donc le péché n'affaiblit pas non plus le bien de la nature
humaine.
2. Ce qui vient en dernier lieu étant
transformé, il ne s'ensuit pas que ce qui est antérieur le soit aussi ; car la
substance reste la même, quand les accidents changent. Or, la nature est
préexistante à l'action de la volonté. Par conséquent du moment où le péché
trouble l'action de la volonté, il ne s'ensuit pas que la nature soit pour cela
modifiée, de façon que ce qu'il y a de bon en elle soit affaibli.
3. Le péché est une chose active, tandis que
l'affaiblissement est une chose passive. Or, aucun agent n'est passif à l'égard
de ce qu'il fait activement. Mais il peut se faire qu'il soit actif sous un
rapport et passif sous l'autre. Donc celui qui pèche n'affaiblit pas le bien de
sa nature par l'effet de son péché.
4. Aucun accident n'agit sur son sujet, parce
que ce qui pâtit, c'est l'être en puissance, tandis que ce qui sert de sujet à
un accident est déjà un être en acte, relativement à cet accident. Or, le péché
existe dans le bien de la nature, comme l'accident dans le sujet. Donc il ne
l'affaiblit pas, puisque pour affaiblir une chose il faut agir sur elle d'une
certaine manière.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Luc, x,
30) : Un homme qui descendait de Jérusalemà Jéricho, c'est-à-dire dans l'abîme du
péché, fut dépouillé des dons gratuits qu'il avait reçus et blessé dans sa
nature, comme l'expose le vénérable Bède ( Glos. ord. ). Donc le péché
affaiblit lc bien de la nature.
CONCLUSION. — Parmi les biens de la nature il y
en a qui, comme la justice originelle, ont clé totalement détruits par lc
péché; d'autres, comme les principes constitutifs de la nature et les
propriétés qui en résultent, telles que les puissances de l'àme, n'ont été ni
détruits, ni affaiblis par le péché; d'autres eníin, tels que l'inclination
naturelle pour la veriti, n'ont pas été détruits, mais fortement affaiblis.
Il faut répondre que lc bien de la nature
humaine peut se distinguer de trois manières. 1° 11 y a les principes
constitutifs de la nature et les propriétés qui en résultent, comme les
puissances de l'âme et les autres choses semblables. 2° L'homme est
naturellement porté à la vertu, comme nous l'avons vu (quest. i.xni, art. 1),
et cette inclination est une perfection de sa nature. 3° On peut appeler un
bien de nature, le don de la justice originelle qui fut accordé à la nature
humaine tout entière dans la personne du premier homme. — Le premier de ces
biens n'est ni détruit, ni affaibli par le péché (1). Le dernier a été
totalement anéanti par le péché originel. Quant au second, c'est-à-dire quant à
l'inclination naturelle de l'homme pour la vertu, le péché l'affaiblit (2). Car
les actes humains ont pour résultat de produire dans l'homme une inclination à
des actes qui leur ressemblent (3), comme nous l'avons vu (quest. li, art. 2 et
3). Il faut donc que, par là même
(1)
Calvin suppose, au contraire (Instil. lib. il, cap. 21), que la natare
humaine a ite privée par le péché originel île sa perfection intrinsèque, et
qu'elle a perdu les facultés qui en découlaient, comme le libre arbitre. Les
jansénistes supposent la même erreur.
(2)
C'est re que le concile de Trente a parfaitement exprimé (sess, vi, can.
I ) : Tametsi in eis liberum arbitrium minime extinctum esset,
viribus licet attenuatum et inclinatum.
[S Le péché actuel produit dans l'homme une
disposition mauvaise qui le porte h renouveler ce même péché ; le péché
originel Je détourne de sa lin dernière et le rend très-faible pour lc bien ;
parce que relui qui sc détourne de la liii dernière n'est pas idus apto it bien
agir moralement quo celui qui ne possède pas parfaitement un principe n'est
apte à en déduire les conséquences.
qu'un individu a de l'inclination pour un des
contraires, il en ait moins pour l'autre. Par conséquent le péché étant
contraire à la vertu, par là même que l'homme pèche, il affaiblit en lui ce
bien de la nature qui consiste dans l'inclination au bien.
Il faut répondre au premier argument, que saint
Denis parle du bien premier de la nature qui est l'être, la vie et
l'intelligence, comme on le voit en examinant ses paroles.
Il faut répondre au second, que quoique la
nature soit antérieure à l'acte de la volonté, néanmoins elle a de
l'inclination pour certaine action volontaire. D'où il résulte que la nature
considérée en elle-même ne change pas par suite du changement de l'action de la
volonté; mais l'inclination change parce que l'action est le terme auquel elle
se rapporte.
Il faut répondre au troisième, que l'action
volontaire procede de puissances diverses, dont l'une est active et l'autre
passive. D'où il arrive que les actions volontaires ajoutent ou enlèvent
quelque chose à l'homme qui les produit, comme nous l'avons dit (quest. li,
art. 2) en traitant de la formation des habitudes.
Il faut répondre au quatrième, que l'accident
n'agit pas sur son sujet effectivement ; cependant il agit sur lui
formellement, dans le même sens qu'on dit que la blancheur produit le blanc.
Ainsi rien n'empêche que le péché ne diminue le bien de la nature, selon que
cet affaiblissement de la nature se rapporte au dérèglement de l'acte. Mais
quant au dérèglement de l'agent il faut dire qu'il provient de ce que dans les
actes de l'âme il y#a quelque chose d'actif et quelque chose de passif. C'est
ainsi que l'objet sensible meut l'appétit sensitif, et que l'appétit sensitif
agit sur la raison et Iffcvolonlé, comme nous l'avons dit (quest. lxxvíi, art.
1 -, quest. lxxx, art. 2). Et ce dérèglement résulte non pas de ce que l'accident
agit sur son propre sujet, mais de ce que l'objet agit sur une puissance et
cette puissance sur une autre et qu'elle la jette ainsi hors de sa voie.
ARTICLE II. — tout le bien de la nature humaine
peut-il être détruit
par le péché (1)?
1. Il semble
que tout le bien de la nature humaine puisse être détruit par le péché. Car le
bien de la nature humaine est fini, puisque cette nature est finie elle-même.
Or, tout ce qui est fini est complètement anéanti, quand on en enlève
continuellement quelque chose. Par conséquent, puisque le bien de la nature
peut être continuellement diminué par le péché, il semble qu'il puisse être un
jour absolument détruit.
2. A.
l'égard des choses qui sont d'une même nature, on doit faire le même
raisonnement sur le tout et sur ses parties, comme on le voit évidemment pour
l'air, l'eau et la chair et pour tous les corps homogènes. Or, le bien de la
nature est totalement uniforme. Donc puisque le péché peut en détruire une
partie, il semble qu'il puisse aussi en détruire le tout.
3. Le
bien de la nature que le péché affaiblit est l'aptitude à la vertu. Or, il y a
des individus dans lesquels le péché détruit totalement cette aptitude, comme
on le voit dans les damnés qui ne peuvent pas plus revenir à la vertu qu'un
aveugle ne peut recouvrer la vue. Donc le péché peut absolument détruire le
bien de la nature.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Ench. cap. 13,14 et 19) que le mal n'existe que dans le bien. Or, le mal de la
faute ne peut pas exister dans
i (U Cet article peut être considere comme une
réfutation de la doctrine de Calvin et de Jansénius sur le péché originel.
le bien de la vertu ou de la grâce, parce qu'il
lui est contraire. Il faut donc qu'il existe dans le bien de la nature, et que
par conséquent il ne le détruise pas totalement.
CONCLUSION. — Comme il ne peut pas se faire que
par suite du péché l'homme cesse d'être raisonnable, de même le péché ne peut
détruire complètement le bien de la nature qui est l'inclination naturelle que
l'homme a pour la vertu, et qui résulte de ce qu'il est doué de raison.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), le bien do la nature, qui est affaibli par le péché, est
l'inclination naturelle à la vertu, qui se trouve dans l'homme, par là même
qu'il est raisonnable. Car il agit selon la vertu, du moment qu'il agit
conformément à la raison. Or, le péché ne peut pas absolument détruire dans
l'homme son caractère d'être raisonnable, parce qu'alors il ne serait plus
capable de pécher. Par conséquent il n'est pas possible que le bien de la
nature, dont nous venons de parler, soit totalement détruit. Mais, parce qu'il
arrive que ce bien est continuellement affaibli par le péché, il y a des
auteurs qui, pour rendre ceci sensible, ont eu recours à un exemple, dans
lequel ils citent une chose finie qui s'affaiblissait à l'infini, sans être
jamais complètement épuisée. En effet Aristote dit (Phys. lib. i, text. 37) que
si d'une grandeur limitée on enlève constamment une même quantité, on finirapar
l'anéantir entièrement ; comme si on était toujours, par exemple, d'une
quantité finie l'étendue d'une palme. Mais si la soustraction se fait selon la
même proportion, mais non selon la même quantité, on pourra continuer
l'opération indéfiniment. Par exemple, si on divise une quantité en deux
parties et qu'on prenne la moitié de la moitié, on pourra aller ainsi
indéfiniment, de telle sorte que le dernier nombre soustrait sera toujours
moindre que le premier dont il est extrait. Mais ceci n'est pas applicable à la
thèse que nous établissons ici. Car le péché subséquent ne diminue pas le bien
de la nature moins que le péché antérieur, il le diminue même davantage, s'il
est plus grave. — Il faut donc dire que l'inclination dont il s'agit est comme
un milieu entre deux extrêmes. Car elle est fondée sur la nature raisonnable
comme sur sa racine, et elle tend au bien de la vertu, comme à son terme et à
sa fin. Son affaiblissement peut donc se considérer de deux manières : 1° par
rapport à sa racine -, 2° par rapport à son terme. Dans le premier sens elle
n'est pas affaiblie par le péché, parce que le péché ne diminue pas la nature
elle-même, comme nous l'avons dit (art. préc); mais elle est affaiblie dans le
second, parce que le péché l'empêche d'arriver à son terme. Si elle était affaiblie
de la première manière, il faudrait qu'elle fût un jour absolument détruite, la
nature raisonnable étant elle-même totalement anéantie (1). Mais comme elle est
affaiblie en raison de l'obstacle qui l'empêche d'arriver à son terme, il est
évident qu'elle peut être affaiblie à l'infini. En effet on peut mettre des
obstacles à l'infini, en ce sens que l'homme peut indéfiniment ajouter péché à
péché, maison ne peut pas entièrement détruire cette inclination, parce'que sa
racine subsiste toujours. C'est ce qu'on peut rendre évident par l'exemple d'un
corps diaphane qui est apte à recevoir la lumière, par là même qu'il est
transparent. On affaiblit cette aptitude ou cette propriété au moyen des nuages
(U Luther et Calvin n'ont pas recule devant
cette conséquence. Ils ont admis que la nature raisonnable était détruite,
qu'il n'y avait dans l'homme aucune liberté, qu'il péchait sans cesse ou que
tous ses actes étaient autant de péchés, que ses oeuvres étaient par conséquent
nulles, que la seule différence entre le prédestiné et le réprouvé c'est que
Dieu imputait à l'un ses fautes et non à l'autre ; que l'ignorance invincible
n'excusait pas du péché, etc., etc. On voit par toutes ces erreurs combien la
doctrine établie ici par saint Thomas est fondamentale.
que l'on peut accumuler autour, mais on ne la
détruit pas, parce qu'elle subsiste toujours radicalement dans son essence.
Il faut répondre au premier argument, que cette
objection repose sur l'affaiblissement qui a lieu par soustraction ; mais ici
il s'agit d'une diminution qui résulte d'un obstacle qu'on oppose; ce qui ne
détruit, ni diminue radicalement l'inclination, comme nous l'avons dit (in
corp. art.).
Il faut répondre au second, que l'inclination
naturelle esta la vérité absolument uniforme, mais qu'elle se rapporte à un
principe et à un terme, et c'est cette diversité de rapport qui fait qu'elle
est affaiblie dans un sens et qu'elle ne l'est pas dans un autre.
Il faut répondre au troisième, que même dans
les damnés l'inclination naturelle à la vertu subsiste, car autrement ils
n'éprouveraient pas de remords de conscience. Mais ii arrive que cette
inclination ne passe pas à l'acte, parce que lajustice divine les prive de la
grâce. C'est ainsi qu'un aveugle conserve radicalement clans sa nature de
l'aptitude pour voir, puisqu'il est un animal qui est naturellement doué de
la-vue, mais il ne.voit pas réellement, parce qu'il est privé de la cause qui
pourrait le faire voir, en formant en lui l'organe nécessaire à cette fonction.
ARTICLE III. — PEUT-ON DIRE QUE LES BLESSURES
QUE LA NATURE A REÇUES PAR SUITE DU PÉCHÉ SONT L'iNFIRMlTÉ , L'IGNORANCE, LA
MALICE ET LA CONCUPISCENCE (1)?
1. Il semble qu'on ait tort de dire que les
blessures que la nature a reçues par suite du péché sont : l'infirmité,
l'ignorance, la malice et la concupiscence. Car le même principe ne peut pas
être l'effet et la cause de la même chose. Or, on fait de toutes ces choses des
causes de péché, comme nous l'avons vu (quest. Lxxvi)art.l, ctLxxvn, art. 3, et
quest. Lxxvm.art. 5). On ne peut donc pas les considérer comme des effets du
péché.
2. Il v
a un péché qu'on nomme malice. On ne doit donc pas placer la malice parmi les
effets du péché.
3. La concupiscence est une chose naturelle,
puisqu'elle est l'acte de l'appétit concupiscible. Or, ce qui est naturel ne
doit pas être une lésion de la nature. On ne doit donc pas placer la
concupiscence parmi les blessures que la nature a reçues.
4. Nous avons dit (quest. lxxvh, art. 3) que
pécher par infirmité et par passion c'est la même chose. Or, la concupiscence
est une passion. On ne doit donc pas la distinguer par opposition avec 1
infirmité.
Ti. Saint Augustin [Lib. de nat. et grat. cap.
(i7) reconnaît deux sortes d'affliction qui pèsent sur l'âme du pécheur,
l'ignorance et la difficulté. De là viennent l'erreur et les tourments. Ces
quatre afflictions ne répondent pas à celles que nous avons distinguées. Il
semble donc que l'une de ces deux distinctions soit erronée.
Mais c'est le contraire. L'autorité deBédeest
formelle (Glos. in Luc. x).
CONCLUSION. — Il y a dans l'àme quatre
puissances qui peuvent être les sujets des vices, comme elles ie sont des
vertus; selon que le péché les détourne de leur fin et qu'il porte par là même
à la nature autant de coups, on distingue quatre espèces de blessures :
l'ignorance qui frappe l'entendement, la malice qui s'attache à la
(1) Parmi 1rs théologiens il y a à ce sujet
controverse. Les uns supposent (pie la nature a seulement élé atteinte d'une
manière extrinsèque, parce que le péché originel a eu pour effet de la
dépouiller de la justice originelle qui lui avait élé
surajoutée. D'autres veulent que l'homme
ait été atteint intérieurement. Ce dernier sentiment est celui de ceux qui ne
veulent pas que , dans l'état de pure nature, l'homme ait pu être en proie à
toutes les misères qui pèsent actuellement sur lui.'Saint Augustin pensait
ainsi, et sou avis a élé partagé par la plupart des Pères.
volonté, l'infirmité qui reside dans
l'irascible et la concupiscence dans le concupiscible.
Il faut répondre que par la justice originelle
la raison était parfaitement maîtresse des puissances inférieures de l'âme, et
qu'elle était elle-même perfectionnée par Dieu à qui elle était soumise. Cette
justice originelle ayant été détruite par le péché du premier homme, comme nous
l'avons dit (quest. lxxxi, art. 2), toutes les puissances de l'âme se sont
trouvées en quelque sorte privées de l'ordre qui les mettait naturellement en
rapport avec la vertu, et c'est cet abandon qu'on appelle la blessure de la
nature. Or, il y a dans l'âme quatre puissances qui peuvent être les sujets des
vertus, comme nous l'avons dit (quest. lxi, art. 1, et quest. lvii) : la raison
dans laquelle réside la prudence; la volonté qui est le siège de la justice,
l'irascible où se trouve la force, et le concupiscible où est la tempérance.
Par consequentia raison étant privée de son rapport avec le vrai, il en résulte
qu'elle éprouve la blessure de Yiqnorance; la volonté quand elle cesse d'avoir
le bien pour objet, est en proie ala malice; l'irascible qui ne peut plus
triompher de ce qui est ardu , difficile, est frappé de faiblesse; et la
concupiscence n'ayant plus pour fin les jouissances que la raison modère
devient cette concupiscence mauvaise qu'on appelle convoitise. — Le péché
originel a donc fait à la nature humaine tout entière ces quatre blessures.
Mais comme l'inclination ala vertu est affaiblie dans chaque individu par le
péché actuel, ainsi que nous l'avons vu (art. 1 et 2), il s'ensuit que ces
quatre blessures sont aussi une conséquence de tous les au tres péchés. Car
tout péché obscurcit la raison, principalement pour les choses morales, il
endurcit la volonté, ajoute à la difficulté que nous avons de bien faire et
enflamme de plus en plus la concupiscence.
Il faut répondre au premier argument, que rien
n'empêche que ce qui est l'effet d'un péché ne soit la cause d'un autre. Car
parla même que l'âme est déréglée par suite d'un péché antérieur, elle est plus
facilement portée au mal.
II faut répondre au second, que la malice ne se
prend pas en cet endroit pour un péché, mais pour la propension de la volonté
au mal, d'après ces paroles de l'Ecriture (Gen. viii , 21) : Les sens de
l'homme sont portés au mal depuis son enfance.
II faut répondre au troisième, que, comme nous
l'avons dit (quest. lxxx, art. 3 ad l),la concupiscence n'est naturelle â
l'homme qu'autant qu'elle est soumise à la raison. Mais du moment où elle sort
des limites de la raison, elle est par rapport à l'homme une chose contre
nature.
Il faut répondre au quatrième, qu'on peut en
général appeler infirmité toute passion parce que les passions affaiblissent la
vigueur de l'âme et entravent la raison. Mais Bède a pris ce mot dans un sens
restreint, et il a entendu par infirmité ce qui est opposé à la force, qui
appartient à l'irascible.
Il faut répondre au cinquième, que le mot
difficulté, dont se sert saint Augustin, comprend trois choses qui
appartiennent aux puissances appétitives, savoir la malice, l'infirmité et la
concupiscence. Ces trois choses sont cause qu'on éprouve de la difficulté à se
porter vers le bien. L'erreur (1) et la douleur sont des blessures qui en sont
la suite ; car on souffre du moment où l'on sent que l'on est trop faible pour
arriver à ce qu'on désire.
ARTICLE IV. — la privation du mode, de l'espèce
et de l'ordre est-elle un effet du péché?
1. Il semble que la privation du mode, de
l'espèce et de l'ordre ne soit pas un effet du péché. Car saint Augustin dit
(Lib. de nat. boni, cap. 3) : Où • I) L'erreur résulte do l'ignorance.
ces trois choses sont parfaitement développées,
!1 y a beaucoup de bien ; où elles sont faibles, il y en a peu, et où elles
sont nulles, il n'y en a pas du tout. Or, le péché n'anéantit pas le bien de la
nature. Par conséquent il ne détruit pas le mode, l'espèce et l'ordre.
2. Aucun être n'est cause de lui-même. Or, le
péché est la privation du mode, de l'espèce et de l'ordre, comme le dit saint
Augustin (De nat. boni, cap. 4, 31 et 37). Donc la privation du mode, de
l'espèce et de l'ordre n'est pas un de ses effets.
3. Des péchés différents produisent différents
effets. Or, le mode, l'espèce et l'ordre, puisqu'ils sont des choses diverses,
doivent avoir des privations différentes. Par conséquent ces privations sont
produites par divers péchés, et la privation du mode, de l'espèce et de l'ordre
n'est pas l'effet de toutes les fautes qu'on commet.
Mais c'est le contraire. Le péché est à l'âme
ce que l'infirmité est au corps, d'après ces paroles du Psalmiste ( Ps. vi, 3 )
: Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis infirme. Or, l'infirmité
produit dans le corps la privation du mode, de l'espèce et de l'ordre. Donc le
péché est la cause des mêmes effets dans l'âme.
CONCLUSION. — De quelque bien que le péché
originel ou actuel nous prive et de quelque manière qu'il nous en prive, il est
par là même une privation du mode, de l'espèce et de l'ordre.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(part. I, quest. v, art. S), le mode, l'espèce et l'ordre sont une conséquence
de tout bien créé considéré comme tel et de tout être. Car tout être et tout
bien se considère au moyen d'une forme, et c'est de cette forme que vient
l'espèce. La forme d'une chose quelle qu'elle soit, qu'elle soit substantielle
ou accidentelle, estconforme à une mesure. C'est ce qui fait dire à Aristote
(Met. lib. viii, text. 10) que les formes des choses sont comme les nombres.
L'être a donc par là même un mode qui se rapporte à sa mesure. D'un autre côté
sa forme le met en rapport avec une autre chose (1). Par conséquent, selon les
divers degrés de biens qu'il y a dans les êtres, il y a divers degrés de mode,
d'espèce et d'ordre. Ainsi il y a une espèce de bien qui appartient à la
substance même de la nature, qui a son mode, son espèce et son ordre. Celui-là
n'est ni détruit, ni affaibli par le péché. Il y a l'inclination naturelle qui
est un autre bien et qui a aussi son mode, son espèce et son ordre. Celui-ci
est affaibli par le péché, comme nous l'avons dit (art. 2), mais il n'est pas
totalement anéanti. Il y aie bien de la vertu et de la grâce qui a également
son mode, son espèce et son ordre; il est complètement détruit par le péché
mortel. Enfin il y a le bien qui est une bonne action et qui a pareillement son
mode, son espèce et son ordre. La privation de ce dernier bien est
essentiellement un péché. On voit par là évidemment de quelle manière le péché
est une privation du mode, de l'espèce et de l'ordre, et comment il les détruit
ou les affaiblit.
La réponse aux deux premières objections est
donc parlàmême évidente.
Il faut répondre au troisième, que le mode,
l'espèce et l'ordre se suivent par uneconnexité nécessaire, comme nous l'avons
montré (in corp. art.). D'où il arrive qu'ils sont détruits ou affaiblis
simultanément.
ARTICLE V. — la mort et les autres
défauts corporels sont-ils les
effets du péché (2)?
1. Il semble que la mort et les autres défauts
corporels ne soient pas des effets du péché. Car quand la cause est égale,
l'effet l'est aussi. Or, ces dé-
(0 L'être dans lequel la forme réside se trouve
ordonné pair elle ii une aulreeliose, comme à sa fin ou à son terme, et ce
rapport est son ordre. (2) Pelage a soutenu que nos premiers parents
fauts ne sont pas égaux dans tous les
individus; chez certaines personnes ils sont plus graves, bien que le péché
originel soit égal dans tous les hommes, comme nous l'avons dit (quest. lxxxii,
art. 4), et que ce péché paraisse être surtout la cause de ces effets. Donc la
mort et les autres défauts corporels ne sont pas des effets du péché.
2. En enlevant la cause, on enlève aussi
l'effet. Or, tous les péchés sont effacés par le baptême et la pénitence, sans
que ces défauts soient détruits. Donc ils ne sont pas des effets du péché.
3. Le péché actuel est plus coupable que le
péché originel. Or, le péché actuel n'inflige pas au corps de nouveaux défauts.
Donc à plus forte raison le péché originel ne lui en inflige-t-il pas non plus,
et par conséquent la mort et les autres défauts corporels ne sont pas des
effets du péehé.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. v,
11) : Par nn seul homme le péché est entré en ce monde et par le péché la mort.
CONCLUSION. — La mort et tous les autres
défauts corporels qui existent dans la nature humaine ne peuvent pas être
appelés par eux-mêmes des effets du péché du premier homme, puisqu'ils sont en
dehors de l'intention du pécheur, mais le péché en a été la cause par accident,
en écartant ce qui empêchait ces maux de se produire, parce que le péché du
premier homme a détruit la justice originelle qui empêchait tous ces désordres
et tous ces défauts de se manifester.
Il faut répondre qu'une chose peut être cause
d'une autre de deux manières : l°par elle-même ; 2° par accident. Elle en est
cause par elle-même, quand elle produit un effet, d'après la vertu de sa nature
ou de sa forme. D'où il suit que la cause a directement en vue l'effet qu'elle
produit. Ainsi la mort et les défauts corporels n'ayant pas été dans
l'intention du pécheur, il est évident que le péché n'est pas par lui-même
cause de ces défauts. — Elle en est cause par accident, quand elle écarte
l'obstacle qui empêchait l'effet de se produire. C'est ainsi que celui qui
arrache une colonne, est cause par accident du mouvement qu'éprouve la pierre
qui était superposée sur cette colonne (Phys. lib. viii, text. 32). De cette
manière le péché du premier homme est cause de la mort et de tous les défauts
corporels qui existent dans la nature humaine. Car ce péché a détruit la
justice originelle, qui maintenait sans aucun désordre, non-seulement les
puissances inférieures de l'âme sous l'empire de la raison, mais encore le
corps entier sous l'empire de l'âme, sans qu'il éprouvât la moindre peine, comme
nous l'avons vu ( part. I, quest. xcvn, art. 1 ). C'est pourquoi du moment où
la justice originelle a été détruite par le péché, la nature humaine aété
blessée dans l'âme par suite du dérèglement des passions, comme nous l'avons
dit (art. préc. et quest. lxxxiii, art. 3), et f homme est devenu corruptible
dans sa chair par suite du dérèglement du corps lui-même (1). Or, la perte de
la justice originelle étant une peine aussi bien que la soustraction de la
grâce, il s'ensuit que la mort et tous les défauts corporels sont des peines
qui sont une conséquence du péché originel. Et quoique le pécheur n'ait pas eu
l'intention de se faire ces maux, néanmoins ils ont été ordonnés par la justice
de Dieu pour le punir.
seraient moris, quand même ils n'auraient pas
péché. Mais le sentiment contraire est de foi. Quicumque dicit: Adam primum
hominum mortalem factum ita, ut , sive peccaret, sive non peccaret, moreretur
in corpore; hoc est de corpore exiret non peccati merito, sed necessitate naturae,anathemasil'fioncil.
Milev. can. I).
(I) Tons les théologiens sont unanimes à cet
égard. Us reconnaissent tous que dans l'état de
pure nature l'homme aurait pu être soumis ans mêmes misères corporelles et
spirituelles qui existent quant h l'espèce quoad speciem) ; mais il y en a un
certain nomine qui, avec saint Augustin et plusieurs Pères, prétendent que ces
misères n auraient pas été les mêmes quant au degré [quoad gradum). Elles
n'auraient pas dû être aussi profondes.
II faut répondit; au premier argument, que
l'égalité de la cause qui agit par elle-même produit un effet égal. Car en
augmentant ou en diminuant la cause directe, on augmente ou l'on diminue
l'effet; mais il n'en est pas de même de la cause par accident qui ne fait
qu'écarter un obstacle. En effet si l'on renverse deux colonnes avec une force
égale, il ne s'ensuit pas que les pierres auxquelles ces colonnes servaient
d'appui seront muesdc la même manière. Une fois abandonnées à elles-mêmes,
celle qui était naturellement plus lourde tombera avec plus de rapidité. Ainsi,
dès que la justice originelle a été détruite, la nature du corps humain a été
abandonnée à elle-même. Il en est résulté que par suite de la diversité de la
complexion naturelle de chaque individu, les uns ont des corps plus vigoureux,
les autres des corps plus faibles, quoique le péché originel soit égal dans
tous.
Il faut répondre au second, que celui qui
efface le péché originel et le péché actuel remédiera aussi aux défauts
corporels qui en sont la suite, d'après ces paroles de l'Apôtre (Rom. viii, 14)
: II vivifiera vos corps mortels cm moyen de son esprit qui habite en vous.
Mais il faut que ces deux effets soient produits selon l'ordre de la divine
sagesse dans un temps convenable. Car il faut qu'avant de parvenir à l'immortalité
et à l'impassibilité do la gloire qui a été commencée dans le Christ et que
nous avons acquise par lui, nous imitions d'abord ses souffrances. Par
conséquent il est nécessaire que pendant un temps sa passibilité existe dans
nos corps, pour que nous méritions l'impassibilité de la gloire, conformément à
ce qu'il a fait lui-même.
Il faut répondre au troisième, que dans le
péché nous pouvons considérer deux choses, la substance de l'acte et la nature
de la faute. Par rapport à la substance de l'acte un péché actuel peut produire
un défaut corporel. Ainsi il y en a qui sont malades et qui meurent pour avoir
pris trop d'aliments. Relativement à la faute il détruit la grâce qui est
donnée à l'homme pour rendre droits les actes de l'âme, mais non pour empêcher
les défauts du corps, comme la justice originelle le faisait. C'est pour cette
raison que le péché actuel ne produit pas ces défauts, comme le péché originel.
ARTICLE VI. — la mort et les autres défauts
sont-ils naturels
a l'homme (1)?
1.Il semble quela mort et les défauts corporels
soient naturels à l'homme. Car ce qui est corruptible et ce qui ne l'est pas ne
sont pas du même genre, comme le dit Aristote [Met. lib. x, text. 2G). Or,
l'homme est du même genre que les autres animaux qui sont naturellement
corruptibles. Donc il est naturellement corruptible aussi.
2.Tout ce qui est composé d'éléments contraires
est naturellement corruptible, parce qu'il a en lui-même une cause de
corruption. Or, le corps humain est de cette nature. Donc il est naturellement
corruptible.
3.Le chaud consume naturellement l'humide. Or,
ce qui conserve la vie de l'homme, c'est le chaud et l'humide. Par conséquent
puisque les opérations vitales s'accomplissent parl'acte de la chaleur
naturelle, comme le dit Aristote (De an. lib. n, text. 50), il semble que la
mort et les défauts corporels soient naturels à l'homme.
1. Mais c'est le contraire. Tout ce qui est
naturel à l'homme, Dieu l'a fait. Or, il n'a pas fait la mort, comme le dit la
Sagesse (Sap.i, 13). Donc la mort n'est pas naturelle à l'homme.
Ii Cet article est lc commentaire <le ce
passage de l'Ecriture (Sap. il) : Deus creavit hominem inex Ce r min abilem
2. On no pont appeler ni un mal, ni une peine
ce qui est selon la nature ; parce que ce qui est naturel à un être lui
convient. Or, la mort et les déí'auts corporels sont une peine du péché
originel, comme nous l'avons dit (art. préc). Donc ils ne sont pas naturels à
l'homme.
3. La matière est proportionnée à la forme, et
chaque chose à sa fin. Or, la fin de l'homme est la béatitude éternelle, comme
nous l'avons dit (quest. iii, art. 8), et la forme du corps humain est l'âme
raisonnable qui est incorruptible, comme nous l'avons vu (part. I, quest. lxxv,
art. C). Donc le corps humain est naturellement incorruptible (1).
CONCLUSION. — Quoique la mort et les autres
défauts'corporeis se rapportent à la nature particulière, cependant ils sont
naturels à l'homme selon sa nature universelle, non de la part de la forme,
mais de la part de la matière.
Il faut répondre que nous pouvons parler de
toutes les choses corruptibles de deux manières ; nous pouvons en parler selon
leur nature universelle et selon leur nature particulière. La nature particulière
est la propre vertu active et conservatrice de chaque chose. A ce point de vue
toute corruption et tout défaut est contre nature, comme lc dit Aristote
(Decoelo, lib. ii, text. 37), parce que cette vertu tend à l'être et à la
conservation de la chose â laquelle elle appartient. — La nature universelle
est la vertu active qui réside dans un principe universel de la nature, par
exemple, dans un des corps célestes ou dans une des substances supérieures ; ce
qui fait que Dieu est appelé par quelques philosophes la nature nattirante (2).
Cette vertu a pour but le bien et la conservation de l'univers, ce qui exige la
vicissitude de la génération et de la corruption dans les êtres sublunaires.
Sous ce rapport la corruption et les défauts des choses corruptibles sont
naturels, non selon l'inclination de la forme qui est le principe de l'être et
de la perfection, mais selon l'inclination de la matière qui est attribuée aux
êtres en proportion de leur forme, selon la distribution de l'agent universel.
Et quoique toute forme tende à exister perpétuellement, autant qu'il lui est
possible, néanmoins parmi les choses corruptibles il n'y a pas de forme qui
puisse arriver à perpétuer son être, à l'exception de l'àme raisonnable, parce
qu'elle n'est pas soumise absolument à la matière corporelle comme les autres
formes, mais qu'elle a son opération propre, immatérielle, comme nous l'avons
vu (part. 1, quest. lxxv, art. 2 -, quest. lxxvi, art. 1 ad 4). Par conséquent,
par rapport à sa forme, l'incorruptibilité est plus naturelle à l'homme qu'aux
autres choses corruptibles. Mais la matière qui entre dans la constitution de
son être étant composée d'éléments contraires, il s'ensuit qu'il est
corruptible dans son ensemble. Ainsi il est naturellement corruptible d'après
la nature de sa matière abandonnée à elle-même, mais il ne l'est pas d'après la
nature de sa forme. —Les trois premiers raisonnements reposent sur la nature de
la matière, et les trois autres sur la nature de la forme. Pour les résoudre il
fau t donc observer que la forme de l'homme, qui est l'âme raisonnable, est en
raison de son incorruptibilité proportionnée à sa fin qui est la béatitude
éternelle ; tandis que le corps humain qui est corruptible, considéré dans sa
nature, est sous un rapport proportionné à sa forme et sous un autre il ne
l'est pas. Car dans une matière il y a deux conditions à examiner : celle que
l'agent choisit, et celle qui n'a pas été choisie par lui', mais qui est
conforme à la nature de la matière elle-même. Ainsi un ouvrier pour faire un couteau
choisit une matière dure et ductile qui puisse s'amincir de manière à faire un
tranchant. En ce sens
(I) L'antithèse sc présente iii sous un double
aspect; la conclusion a pour objet de faire voir
(me la vérité est entre ces
deux extrêmes. (2) Celte expression a été adoptée par Spinosa.
le fer est une matière propre à faire un
couteau. Mais que le fer soit susceptible de se rompre et de prendre la
rouille, ceci résulte de sa disposition naturelle ; l'ouvrier ne l'a pas choisi
pour qu'il eût cette propriété, il la lui enlèverait môme, s'il le pouvait. Par
conséquent cette disposition de la matière n'est pas en rapport avec
l'intention de l'artisan, ni avec le but de son art. De môme le corps humain
est une matière que la nature a choisie, parce qu'elle est d'une complexion
tempérée et pour qu'elle soit l'organe le plus convenable pour le tact et les
autres puissances sensitives ou motrices. Si elle est corruptible c'est le fait
de sa condition elle-même (1), la nature ne l'a pas choisie à ce titre, et si
elle le pouvait elle prendrait de préférence une matière incorruptible. Mais
Dieu, qui est le maître de la nature entière, a suppléé dans la création
primitive de l'homme au défaut de la nature, et par le don de la justice
originelle il a doué le corps d'une certaine incorruptibilité (2), comme nous
l'avons dit (part. I, quest. xcvn, art. 4). C'est d'après cela qu'il est dit
que Dieu n'a pas fait la mort, et que la mort est la peine du péché. La réponse
aux objections est donc évidente.
QUESTION LXXXVI.
DE LA TACHE DU PÉCHÉ.
Nous avons maintenant à nous occuper de la
tache du péché. A ce sujet deux questions se présentent : 1° La tache de l'àme
est-elle l'effet du péché? — 2° Subsiste-t-elle dans l'àme après que le péché
est commis ?
ARTICLE I. — le péché produit-il dans l'ame une
tache (3)?
4. Il semble que le péché ne produise pas dans
l'âme une tache. Car une nature supérieure nepeut être souillée parle contact
d'une nature inférieure. Ainsi un rayon de soleil n'est pas souillé par le
contact des corps fétides, comme le dit saint Augustin (Lib. cont, haeres. cap.
5). Or, l'âme humaine est d'une nature bien supérieure aux choses changeantes
vers lesquelles elle se porte en péchant. Donc elle ne contracte pas de
souillure, quand elle pèche.
2. Le péché existe principalement dans la
volonté, comme nous l'avons dit (quest. lxxiv, art. 1 et 2), et la volonté
réside clans la raison, selon l'observation d'Aristote (De anima, lib. m, text.
42). Or, la raison ou l'intelligence n'est pas souillée parles choses qu'elle
voit, mais elle est plutôt perfectionnée par elles. Donc la volonté n'est pas
non plus souillée par le péché.
3. Si le péché produit une tache, cette tache
est quelque chose de positif ou c'est une pure privation. Si c'est quelque
chose de positif, ce ne peut être qu'une disposition ou une habitude, car un
acte ne peut produire rien autre chose. Or, ce n'est ni une disposition, ni une
habitude. En effet quand la disposition ou l'habitude a cessé, il arrive que la
tache subsiste encore, comme on le voit dans celui qui a péché mortellement par
prodigalité, et qui ayant tout à coup changé, pèche mortellement en contractant
l'habitude du vice opposé. La tache n'établit donc pas dans l'âme quelque chose
de positif. Elle n'est pas non plus une pure privation, parce que tous les
péchés
(1)
C'est un effet qui résulte de sa complexion même.
(2) La
justice originelle était la force qui tenait dans l'homme toutes les parties
parfaitement unies. Elle soumettait la raison à Dieu, les puissances inférieures
de l'àme aux puissances supérieures, et mettait aussi le corps à l'abri de
toutes les infirmités auxquelles il est naturellement sujet.
(5) Cette expression métaphorique, employée par
l'Ecriture, ne désigne rien autre chose que le péché habituel.
venant de l'éloignement de Dieu et de la
privation de la grâce, il s'ensuivrait qu'ils imprimeraient tous à l'âme la
même tache. Donc la tache n'est pas l'effet du péché.
Mais c'est le contraire. L'Esprit-Saint dit en
s'adressant à Salomon (Eccl. xlvii,!2) : Fons avez imprimé une tache à votre
gloire, et saint Paul dit (Eph. v, 27] : que le 'Christ s'est livré à la mort
pour faire paraître devant lui son Eglise pleine de gloire, n'ayant ni tache ni
ride. Il s'agit dans ces deux endroits de la tache du péché. Donc il imprime à
l'âme une souillure.
CONCLUSION. — On appelle métaphoriquement la
tache du péché, la privation de l'éclat que la lumière de la raison et la grâce
de.Dieu répandent dans l'àme du juste.
Il faut répondre que, dans l'ordre matériel, on
dit qu'une chose est tachée, quand elle a perdu son éclat par suite du contact
d'un autre corps. C'est ainsi que les vêtements, l'or et l'argent se souillent.
Dans les choses spirituelles, on se sert du même mot par analogie. Or, l'âme
humaine brille de deux manières : 1° elle resplendit de la lumière naturelle de
la raison qui la dirige dans ses actes ; 2° elle brille de la lumière divine,
c'est-à-dire de l'éclat de la sagesse et de la grâce qui perfectionnent
l'homme, pour qu'il puisse faire de bonnes oeuvres et les bien faire. L'âme est
en contact avec une chose, quand elle s'attache à elle par l'amour. Or, quand
elle pèche, elle s'attache à ce qui est contraire aux lumières de la raison et
à la loi de Dieu, comme nous l'avons vu (quest. lxxi, art. C). C'est pourquoi
on appelle métaphoriquement une tache, l'obscurcissement de son éclat qui
résulte de ce contact (1).
11 faut répondre au premier argument, que l'âme
n'est pas souillée par les choses inférieures par l'effet de leur vertu, comme
si elles agissaient sur elle ; mais elle se souille plutôt par ses propres
actions, en s'attachant dérèglement à elles, contrairement aux lumières de la
raison et à la loi de Dieu.
Il faut répondre au second, que l'action de
l'intellect est parfaite selon que les choses intelligibles sont en lui,
conformément à son mode d'être, c'est-à-dire intellectuellement. C'est pourquoi
les choses qu'il connaît ne le souillent pas, mais le perfectionnent plutôt.
L'acte de la volonté consiste au contraire dans le mouvement qui porte l'âme
vers les choses elles-mêmes; de telle sorte que l'amour de la chose aimée
pénètre l'âme si intimement qu'elle en est souillée, quand elle s'attache à
elle dérèglement, selon cette expression du prophète (Os. ix, 10) : Ils sont
devenus abominables, comme les choses qu'ils ont aimées.
Il faut répondre au troisième, que la tache du
péché n'est pas dans l'âme quelque chose de positif: elle n'indique pas non
plus une simple privation, mais elle indique une certaine privation d'éclat,
par rapport à sa cause qui est le péché (2). C'est pourquoi les divers péchés
produisent des taches différentes. Il en est de même de l'ombre qui est une
privation de la lumière résultant de l'interposition d'un corps. Les ombres
changent avec les corps que l'on interpose.
ARTICLE II. — la tache
subsiste-t-elle dans l'ame apres l'acte
du péché?
1. Il semble que la tache ne subsiste pas dans
l'âme après l'acte du péché.
(U D'après Scot et Durand la tacite n'est rien
autre chose que la peine due au péché ; Vasquez veut que ce soit nue
dénomination purement extrinsèque résultant d'un péché passé ; d'autres
théologiens en font une habitude positive ou une inclination au bien qui
est changeant. Voyez dans Billuart la réfutation de ces divers sentiments : De
peccatis Dissert, vu, art. 2).
(2) Cette privation désigne le péché actuel
antérieur qui l'a produite.
Car après l'acte il n'y a rien autre chose
clans l'àme qu'une habitude ou une disposition , comme nous l'avons vu (art.
préc. arg. 3). Donc la tache ne subsiste pas dans l'àme après l'acte du péché.
2. La
tache est au péché ce que l'ombre est au corps, comme nous l'avons dit (art. 1
ad 3). Or, une fois que le corps est passé l'ombre ne subsiste plus. Donc du
moment où l'acte du péché cesse, la tache disparaît.
3. Tout
effet dépend de sa cause. Or, la cause de la tache est l'acte du péché. Donc
quand l'acte du péché cesse, c'en est fait aussi de la tache qu'il imprimait à
l'àme.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Jos. xxii,
17) '.N'est-ce pas assez que vous ayez péché à Belphéqor et que la tache de ce
crime ne soit pas encore aujourd'hui effacée de dessus nous.
CONCLUSION. - La tache indiquant un certain
défaut d'éclat, parce que l'on s'est écarte des lumières de la raison ou de la
loi de Dieu, il est certain qu'elle subsiste dans l'àme, jusqu'à ce que par un
mouvement contraire l'homme reienne à la lumière de la raison et de la loi de
Dieu ; ce qui se fait par la grâce.
Il faut répondre que la tache du péché subsiste
dans l'àme, môme quand l'acte du péché est passé (1). La raison en est que la
tache, comme nous l'avons dit (art. préc), implique un certain défaut d'éclat,
parce qu'on s'est éloigné de la lumière de la raison ou de la loi de Dieu.
C'est pourquoi tant que l'homme reste en dehors de cette lumière, la tache du
péché subsiste en lui. Mais une fois qu'il revient à la lumière de la raison et
à la lumière divine, ce qui se fait par la grâce, alors la tache disparait.
Toutefois, quoique l'acte du péché par lequel l'homme s'est éloigné de la lumière
de la raison ou de la loi de Dieu cesse, néanmoins le pécheur ne revient pas
immédiatement à l'état où il était auparavant, il faut pour cela un mouvement
de la volonté contraire au premier. Par exemple, quand on s'est éloigné de
quelqu'un par un mouvement, il ne suffit pas pour se rapprocher de lui que le
mouvement cesse (2), mais il faut qu'on retourne vers lui par un mouvement
opposé.
Il faut répondre au premier argument, qu'après
l'acte du péché il n'y a de positif dans l'âme qu'une disposition ou une
habitude, mais il existe en elle privativement quelque chose, c'est le défaut
de son union avec la lumière divine.
Il faut répondre au second, que, quand le corps
qui faisait obstacle à la lumière est passé, le corps diaphane reste à la même
distance du corps lumineux et avec la même aptitude à recevoir ses rayons ;
c'est ce qui fait que l'ombre disparaît immédiatement. Mais quand l'acte du
péché cesse, l'âme n'est plus dans les mêmes rapports avec Dieu ; par
conséquent il n'y a pas de parité.
Il faut répondre au troisième, que l'acte du
péché produit l'éloignement de Dieu, comme le mouvement local produit la
distance des lieux et le défaut d'éclat est la conséquence de cet éloignement.
Par conséquent, comme la distance des lieux n'est pas détruite quand le
mouvement local cesse, de même la tache n'est pas détruite quand l'acte du
péché cesse.
(I) C'cstsans doute pour ce motif que la
proposition suivante de Baïus a été condamnée : In peccato duo sunt, actus et
reatus ; transeunte actu, nihil remanet, nisi reatus «ire obligatio ad ponam
(prop. oti).
(2) C'est encore une des erreurs dans
lesquelles est tombé Luther et que le concile de Trente a condamnée (sess, xiv,
can. i).
DE LA PEINE DUE AU PÈCHE.
340QUESTION LXXXVIÍ.
DE LA PEINE DUE AU PÉCHÉ.
Nous avons maintenant à nous occuper de la
peine due au poché. Et d'abord delà peine elle-même; ensuite «lu péché mortel
et du péché véniel que l^pn distingue d'après la peine qu'ils méritent. Sur la
nature de la peine fluit questions se présentent : 1" Est-on digne d'une
peine par suite du péché? — 2° Un péché peut-il être la peine d'un autre péché?
—3" Lc péché rend-il digne de la peine éternelle? — 4° Rend-il digne d'une
peine d'une grandeur infinie? — ;>° Tout péché rend-il digne d'une peine
éternelle et infinie? — 6° Peut-on encore mériter la peine après (pie Je péché
est passé? — 7° Toute peine est-elle infligée pour quelque offense? — 8° Un
individu mérite-t-il d'être puni pour le péché d'un autre?
ARTICLE I. — le péché est-il cause qu'on mérite
d'être uni?
1. Il semble que le péché ne soit pas cause
qu'on mérite une peine. Car ce qui se rapporte par accident à une chose ne
semble pas être son effet propre. Or, le mérite de la peine ne se rapporte que
par accident au péché, puisqu'il est en dehors de l'intention du pécheur. Donc
ce n'est pas le péché qui est cause qu'on mérite d'être puni.
2. Le mal n'est pas la cause du bien. Or, la
peine est une bonne chose, puisqu'elle est juste et qu'elle vient de Dieu. Donc
elle n'est pas l'effet du péché, qui est une chose mauvaise.
3. Saint Augustin dit (Conf. lib. i, cap. 12)
que tout esprit déréglé est sa peine à lui-même. Or, une peine ne rend pas
digne d'une autre peine, parce qu'il faudrait ainsi aller de peine en peine
indéfiniment. Donc le péché ne rend pas digne de la peine.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. ii,
9) : V affliction et le désespoir accableront l'âme de tout homme qui fait le
mal (1). Or, faire le mal c'est pécher. Donc le péché mérite une peine que
saint Paul désigne sous les noms à'affliction et de désespoir.
CONCLUSION. — Puisque le pécheur agit
contrairement à l'ordre de la raison et de la loi divine et humaine, par là
même qu'il pèche, il est digne du châtiment.
Il faut répondre que dans les choses naturelles
comme dans les choses humaines, ce qui s'élève contre un autre en souffre un
certain détriment. Car nous voyons que dans l'ordre naturel un contraire agit
plus fortement, quand un autre contraire survient. C'est ainsi que l'eau
échauffée gèle plus promptement que l'eau froide, comme le dit Aristote [Met.
lib. i, cap. 12;. De même, parmi les hommes, on remarque que chacun est
naturellement porté à abaisser celui qui s'élève contre lui. D'un autre côté,
il est évident que toutes les choses comprises dans un ordre quelconque sont
unes en quelque sorte par rapport au principe de cet ordre. Par conséquent,
tout ce qui s'élève contre un ordre quelconque, doit être réprimé par cet ordre
et par celui qui en est le chef. Ainsi le péché étant un acte déréglé, il est
évident que celui qui pèche agit contre un ordre quelconque. C'est pourquoi il
est nécessaire qu'il soit réprimé par cet ordre, et cette répression constitue
la peine. D'où il résulte que comme il y a trois ordres auxquels la volonté
humaine est soumise, l'homme peut être puni par trois sortes de peines. En
effet, la nature humaine est soumise 1° à l'ordre de sa propre raison; 2° à
l'ordre d'un autre individu qui la gouverne spirituelle-
(-1) L'Ecriture dit la même chose en une
multitude d'endroits(Exod. xxxii) : Percussit Dominus populum pro realu. [Gen.
xlii) -.Merita haec patimur, quia peccavimus in fratrem nostrum. (Ps. xxxi) :
Multa flagella peccatoris. (Matth, xxv) : Discedite à me. maledicti, in ignem
aetérnum.
menLou temporcllement, politiquement ou économiquement;
3° à l'ordre universel du gouvernement divin. Chacun de ces ordres est troublé
par le péché, puisque celui qui pèche agit et contre la raison, et contre la
loi humaine, et contre la loi divine. D'où il arrive qu'il encourt une triple
peine : l'une qui vient de lui-môme et qui est le remords de la conscience;
l'autre qui vient de ses semblables, et la troisième qui vient de Dieu.
11 faut répondre au premier argument, que la
peine est la conséquence du péché, selon qu'il est un mal, par suite de ce
qu'il y a en lui de déréglé. Par conséquent comme le mal existe par accident
dans l'acte de celui qui pèche et en dehors de son intention, ainsi il en est
de la peine qu'il mérite.
Il faut répondre au second, qu'une peine juste
peut avoir été infligée par Dieu et par l'homme. La peine n'est donc pas
directement un effet du péché, mais elle en résulte, par manière de disposition
seulement, en ce sens que le péché rend l'homme digne de peine, ce qui est un
mal. Car saint Denis dit (De div. nom. cap. 4) que ce n'est pas un mal d'être
puni, mais que c'en est un de mériter de l'être. Par conséquent un effet direct
du péché, c'est de rendre l'homme digne de peine (1).
Il faut répondre au troisième, que le péché,
qui;trouble l'ordre de la raison, rend l'esprit déréglé digne de cette première
peine, mais on mérite d'autres châtiments par là même qu'on trouble l'ordre de
la loi divine ou humaine.
ARTICLE IL — un péché peut-il être la peine
d'un autre péché (2)?
1. Il
semble qu'un péché ne puisse pas être la peine d'un autre péché. Car les peines
ont été établies pour ramener les hommes à la vertu, comme le dit Aristote
(Eth. lib. x, cap. ult.). Or, le péché ne ramène pas l'homme à la vertu, mais
au vice. Donc il n'est pas la peine d'un autre péché.
2. Les peines
justes viennent de Dieu, comme on le voit dans saint Augustin (Quaest. lib.
lxxxiii, quaest. 82). Or, le péché ne vient pas de Dieu, et il est injuste.
Donc il ne peut pas être la peine d'un autre péché.
3. Il
est de l'essence de la peine d'être contraire à la volonté. Or, le péché vient
de la volonté, comme on le voit (quest. lxxiv, art. 1 et 2). Donc il ne peut
pas être la peine du péché.
Mais c'est le contraire. Saint Grégoire dit
(Sup. Ezech. hom. x, et Mor. lib. xxv, cap. 9) qu'il y a des péchés qui sont
des punitions d'un autre péché.
CONCLUSION. — Quoiqu'un péché ne soit pas par
lui-même la peine d'un autre péché, puisque la peine est contraire à la
volonté, tandis que le péché est volontaire, néanmoins il est la peine d'un
autre par accident, de différentes manières.
Il faut répondre que nous pouvons parler du
péché de deux manières : par lui-même et par accident. Un péché ne peut être
par lui-môme d'aucune manière la peine d'un autre péché. En effet, le péché par
lui-même se considère selon qu'il procède de la volonté ; car il n'est une
faute qu'autant qu'il est volontaire. Il est au contraire de l'essence de la
peine d'être contraire à la volonté , comme nous l'avons vu (part. I, quest.
xlviii, art. S). D'où il est manifeste, qu'absolument parlant, le péché ne peut
être d'aucune façon la peine du péché. — Mais il peut en être la peine par
accident de trois manières. 1° Par rapport à la cause qui éloigne ce qui fait
obsta-
(I) C'est en cela que consiste ce qne les
théologiens appellent le reatus poenoe. Les thomistes se sont demandé si ce
mérite était absolu ou relatif et ils se sont divisés à ce sujet; mais cette
question est sans importance.
(2) L'Ecriture est formelle à ce sujet (II.
Thess, ii): Tradidit illos Deus in reprobum sensum ut faciant ea quae non
conveniunt. On peut lire sur cette question taint Augustin (Cont- .lui.), lib.
v, cap. 5 et in Psal, lvii, et saint Grégoire, Mor. lib. xxv, cap. 12, et Hom.
xi, sup. Ezcch.
cle. Car il y a des causes qui portent au péché
: les passions, la tentation du démon, etc. Ces causes sont entravées par le
secours de la grâce divine que le péché détruit. Par conséquent la soustraction
de la grâce étant une peine que Dieu inflige, comme nous l'avons dit (quest.
lxxix, art. 3), il s'ensuit que le péché qui résulte de là est appelé par
accident une peine. C'est en ce sens que parle l'Apôtre quand il dit (Rom. i) :
C'est pour cela que Dieu les a livrés aux désirs de leur coeur, qui sont les
passions de l'âme, parce que les hommes abandonnés par le secours de la grâce
divine sont en effet vaincus par leurs passions. Et c'est ainsi qu'on dit qu'un
péché est toujours la peine d'un péché antérieur. 2° Par rapport à la substance
de l'acte qui cause de l'affliction, soit qu'il s'agisse d'un acte intérieur,
comme dans la colère et l'envie (1), soit qu'il s'agisse d'un acte extérieur,
comme quand on s'impose de grandes fatigues ou qu'on s'expose à de grandes
pertes pour accomplir un acte coupable (2), suivant ces paroles du Sage (Sap.
v, 9) : Nous nous sommes lassés dans la voie de l'iniquité. 3° Par rapport à
l'effet ; c'est ainsi qu'on dit qu'un péché est une peine par rapport à l'effet
qui s'ensuit (3). De ces deux dernières manières un péché n'est pas seulement
la peine d'un péché antérieur, mais il est encore sa peine à lui-même.
Il faut répondre au premier argument, que s'il
y en a que Dieu punit en permettant qu'ils tombent dans quelques péchés, il le
fait dans l'intérêt de la vertu. Quelquefois cette épreuve est avantageuse pour
les pécheurs eux-mêmes, parce qu'après leur chute ils se relèvent plus humbles
et plus prudents. D'ailleurs c'est toujours un avertissement salutaire pour les
autres qui, en voyant leur semblable tomber de péché en péché, craignent
davantage de faire des fautes. Quant aux deux autres modes (4), il est évident
que la peine a toujours pour objet l'amendement du pécheur. Car par là même que
l'homme en péchant éprouve de la peine et qu'il s'expose à des pertes, ces deux
considérations sont de nature à l'éloigner du péché.
Il faut répondre au second, que ce raisonnement
s'appuie sur le péché considéré en lui-môme. — On doit répondre de la même
manière au troisième.
ARTICLE III. — un péché mérite-t-il une peine
éternelle (5) ?
1. Il semble qu'aucun péché ne mérite une peine
éternelle. Car la peine qui est juste est égale ala faute, puisque la justice
est l'égalité. C'est ce qui fait dire au prophète (Is. xxvii, 8) : Lors même
qu'Israël sera rejeté, le Seigneur le jugera avec modération et avec mesure.
Or, le péché est temporel. Donc il ne mérite pas une peine éternelle.
2. Les peines sont médicinales, comme le dit
Aristote (Eth. lib. ii, cap. 3). Or, aucune médecine ne doit être infinie,
parce qu'une médecine se rapporte à une fin, et ce qui se rapporte à une fin
n'est pas infini, comme l'observe le même philosophe (Polit, lib. i, cap. 6).
Donc aucune peine ne doit être infinie.
3. Le sage ne fait une chose que pour
qu'il se délecte en elle. Or, d'après
(U La colère, l'envie, la haine et les autres
vices intérieurs qui rongent le coeur.
(2)
Ainsi l'adultère, le vol, l'homicide, exposent celui qui commet ces
crimes à de grands périls et à un grave dommage.
(3) Ces
effets sont le remords, la perte de la grâce, la honte, l'ignominie, etc.
(4)
Saint Thomas tient à nous faire remarquer que Dieu ne nous punit jamais
que dans notre intérêt ; ses châtiments mêmes sont uno preuve de son amour.
(5) L'éternité des peines a été niée par
Ori-gène (Periarch. lib. i, cap. 6); d'autres ne l'ont pas appliquée à tous les
damnés, d'après saint Augustin (De civ. lib. xxi, cap. 17 et 25i. Les
incrédules oni nié cette vérité dans tous les temps, et ils ont reproduit dans
le siècle dernier les arguments que saint Thomas réfute ici.
la Sagesse (Sap. i, 13), Dieu ne se délecte pas
dans la perdition des hommes. Donc il ne les punira pas d'une peine éternelle.
4. Rien de ce qui existe par accident n'est
infini. Or, la peine existe par accident; car elle n'est pas conforme à la
nature de celui qui la subit. Donc elle ne peut pas durer infiniment.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Matth,
xxv, 46) : Ils iront au supplice éternel. Et ailleurs (Mare, m, 29) : Si
quelqu'un blasphème contre l'Esprit-Saint, il n'en recevra jamais le pardon et
il sera coupable d'un péché éternel (1).
CONCLUSION. — Tous les péchés qui détruisent la
charité méritent unepeineéternellc.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1), lc péché mérite une peine, parce qu'il trouble un ordre établi. Comme
l'effet subsiste tant que la cause subsiste elle-même, il s'ensuit que tant que
l'ordre reste troublé il est nécessaire que l'on en mérite la peine. Or, on
trouble l'ordre tantôt d'une manière réparable, tantôt d'une manière
irréparable. Car un défaut qui vient à détruire le principe d'une chose est
toujours irréparable ; au lieu que quand le principe est conservé, les autres
défauts peuvent être réparés par sa vertu. Par exemple, si le principe de la
vue est détruit, il n'est pas possible delà réparer, il n'y a que la puissance
divine qui le puisse. Mais si le principe de la vue n'a pas été atteint et que
des obstacles empêchent l'exercice de cette faculté, on peut y remédier par la
nature ou par l'art. Or, le principe d'un ordre est ce qui fait participer
quelqu'un à cet ordre. C'est pourquoi si lc péché corrompt le principe de
l'ordre par lequel la volonté humaine est soumise à Dieu, il en résulte un
désordre qui est de lui-même irréparable, bien que la puissance divine puisse
le réparer. Et comme le principe de cet ordre est la fin dernière à laquelle
l'homme s'attache par la charité, il s'ensuit que tous les péchés qui
détournent de Dieu en détruisant la charité, méritent, autant qu'il est en eux,
une peine éternelle.
Il faut répondre au premier argument, qu'au
jugement de Dieu aussi bien qu'au jugement des hommes, la peine est
proportionnée au péché sous le rapport de la rigueur. Mais, comme l'observe
saint Augustin [De civ. Dei, lib. xxi, cap. 11), dans aucun jugement on ne doit
égaler la peine à la faute en durée. Car, parce qu'on commet un adultère ou un
homicide en un instant, on ne punit pas pour cela ces crimes par une peine d'un
moment. Tantôt, on les punit par la prison à perpétuité ou par l'exil; tantôt
on les punit de mort. Dans ce dernier cas la mort du coupable n'est pas
l'affaire d'un instant, mais elle a pour effet de le retrancher à jamais de la
société des vivants. A ce point de vue elle représente à sa manière l'éternité
de la peine que Dieu inflige. Il est juste d'ailleurs, selon l'expression de
saint Grégoire (Dial. lib. iv, cap. 44), que celui qui a péché dans son
éternité contre Dieu soit puni dans l'éternité de Dieu. Or, on dit que
quelqu'un a péché dans son éternité, non-seulement parce que sa vie entière
s'est écoulée dans la continuation de la même faute, mais parce que, par là
même qu'il a établi sa fin dans le péché, il a la volonté de pécher à jamais.
C'est ce qui fait dire à saint Grégoire (Mor. lib. iv) que les méchants
voudraient vivre sans fin pour pouvoir rester sans fin dans l'iniquilé-
Il faut répondre au second, que la peine que
les lois humaines infligent n'est pas toujours médicinale pour celui qui la
subit, mais seulement pour
(I) Voyez à cet égard saint Paul (II. Thess, i)
: Poenas dabunt in interitu oeternas. [Apoc. xiv): Cruciabuntur iijnc et
sulphure, etc. A la vérité ces expressions de l'Ecriture ne signifient pas
toujours une durée qui n'a pas de fin, mais tous les Pères les ont ainsi
entendues, et d'ailleurs cette vérité a été définie au concile de Latran (C.
firmiter de sum. Trinitate), et par le concile de Trente (sess. VI, can. I i et
et sess. XIV, can. o;, de sorte que cette proposition EST de foi.
les autres. Ainsi quand on pend un voleur, ce
n'est pas pour qu'il se corrige, mais c'est dans l'intérêt des autres, afin que
la crainte de la peine les détourne du péché, d'après ces paroles de l'Ecriture
(Prov. xix, 25) : Quand l'homme corrompu sera châtié, l'insensé deviendra plus
sage. C'est ainsi que les peines éternelles que Dieu a infligées aux réprouvés
sont un remède pour ceux que la consitlération de ces peines détourne du mal,
d'après ces paroles du Psalmiste (Ps. lix, 6,7) : lous avez donné à ceux qui
vous craignent un signal, afin qu'ils fuient de devant l'arc de votre colere et
que vos bien-aimés soient délivrés.
Il faut répondre au troisième, que Dieu ne se
délecte pas dans les peines pour elles-mêmes, mais il s'en réjouit par rapport
à sa justice qui exige qu'il les inflige.
Il faut répondre au quatrième, que la peine,
quoiqu'elle se rapporte par accident à 'a nature, se rapporte néanmoins par
elle-même à la privation de l'ordre et à la justice de Dieu. C'est pourquoi
tant que le désordre dure, la peine dure toujours.
ARTICLE IV. — LE PÉCHÉ MÉlîITE-T-IL UNE PEINE
INFINIE EN QUANTITÉ (4)?
4. Il semble que le péché mérite une peine
infinie en quantité. Car le prophète dit (Hier, x, 24) : Châtiez-moi, Seigneur,
niais que ce soit dans votre justice et non dans votre fureur, de peur que vous
ne me réduisiez au néant. Or, la colère de Dieu ou sa fureur désigne
métaphoriquement la vengeance de la justice divine, et être réduit au néant,
c'est une peine infinie, comme faire quelque chose de rien suppose une
puissance infinie. Donc la vengeance divine punit le péché par une peine d'une
étendue infinie.
2. L'étendue de la peine répond à l'étendue de
la faute, selon cette expression de l'Ecriture (Deut. xxv, 2) : Le nombre des
coups se réglera d'après la nature du délit. Or, le péché qu'on commet contre
Dieu est infini. Car l'offense est d'autant plus grave que la personne contre
laquelle on pêche est plus élevée. Ainsi c'est un plus grand crime de frapper
un prince que de frapper un particulier. Et comme la grandeur de Dieu est
infinie, il s'ensuit qu'on doit infliger un châtiment infini pour un péché
commis contre Dieu.
3. Il y a deux sortes d'infini, l'infini en
durée et l'infini en quantité. Or, la peine est infinie en durée. Donc elle
l'est aussi en quantité.
Mais c'est le contraire. Car il suivrait de là
que tous les péchés mortels encourraient des peines égales, puisqu'un infini
n'est pas plus grand qu'un autre.
CONCLUSION. — Comme le péché est infini par
rapport au bien infini dont il éloigne, et lini par rapport au bien créé et
changeant vers lequel il porte, de même la peine qui correspond au péché doit
être finie sous ce rapport et infinie sous un autre.
Il faut répondre que la peine est proportionnée
au péché. Or, il y a dans lc péché deux choses : l'une qui consiste en ce qu'il
nous éloigne du bien immuable qui est infini, et sous ce rapport il est infini
(2) ; l'autre qui consiste en ce qu'il nous porte vers le bien qui est
changeant, et à ce point de vue il est fini ; soit parce que le bien qui change
est fini, soit parce que l'action par laquelle on se porte vers lui est finie
elle-même, puisque les actes
(I) loviníen supposait que tous les damnés
souffraient la mémo peine parce que tous les péchés méritaient un châtiment
infini. Lc concile de Florence a ainsi definite dogme contraire (ses-. nil. :
Definimus illarum animas qui in actuali mortali peccato decedunt, mox in
infernum descendere, poenis tamen
disparibus
puniendas.
(2; II est inlini
ol>'
Nfn' e' extrinsèque-
ment, mais il ne
1'
V ¦Initient et intrinsè-
quement, parce
qi
| Bêcheur, non pas de
Dieu
considere
de la vision de
Diei et de
sapa
*st finie.
des créatures ne peuvent être infinis. — La
peine du dam répond au péché considéré comme la cause qui nous éloigne de Dieu,
et elle est infinie puisqu'elle est la perte du bien infini ou de Dieu lui-môme
-, tandis que la peine du sens (1) répond au mouvement déréglé qui nous porte
vers les créatures ; c'est pourquoi elle est limitée.
Il faut répondre au premier argument, que la
justice divine ne doit pas réduire absolument au néant le pécheur, parce que ce
serait aller contre l'éternité de la peine qui est due au péché, comme nous
l'avons vu (art. 3). Mais on dit que celui qui est privé des biens spirituels
est réduit à rien, d'après ces paroles de l'Apôtre (I. Cor. xiii, 2) : Si je
n'ai pas la charité, je ne suis rien.
Il faut répondre au second, que ce raisonnement
s'appuie sur le péché considéré comme la cause qui éloigne l'homme de Dieu ;
car c'est en ce sens que l'homme pèche contre Dieu.
Il faut répondre au troisième, que la durée de
la peine répond à la durée de la faute envisagée non du côté de l'acte, mais du
côté de la tache, et tant que la tache dure, on mérite d'être puni. Mais la
sévérité de la peine répond à la gravité de la faute. Une faute qui est
irréparable a en elle-même un principe perpétuel de durée, c'est pourquoi elle
mérite une peine éternelle. Mais comme elle n'est pas infinie par rapport à
l'objet vers lequel elle porte les affections de l'âme, elle ne mérite pas non
plus une peine d'une intensité infinie.
ARTICLE V. — tout péché mérite-t-il une peine
éternelle (2)?
1. Il
semble que tout péché mérite une peine éternelle. Car la peine, comme nous
l'avons dit (art. préc), est proportionnée à la faute. Or, une peine éternelle
diffère infiniment d'une peine temporelle, tandis qu'aucun péché ne peut
différer infiniment d'un autre, puisque tout péché est un acte humain qui ne
peut être infini. Par conséquent puisqu'il y a des péchés qui sont dignes d'une
peine éternelle, comme nous l'avons dit (art. 3), il semble qu'il n'y en ait
aucun qui ne mérite qu'une peine temporelle.
2. Le péché originel est le plus petit des
péchés. C'est ce qui fait dire à saint Augustin (Ench. cap. 93) que la peine la
plus légère est réservée à ceux qui ne sont punis que pour le péché originel.
Or, le péché originel est puni par une peine éternelle puisque les enfants
morts sans baptême avec la tache de ce péché ne verront jamais le royaume de
Dieu, comme le prouvent évidemment ces paroles de Notre-Seigneur (Joan, iii, 3)
: Si on ne renaît de nouveau, on ne peut pas voir le royaume de Dieu. Donc à
plus forte raison la peine de tous les autres péchés sera-t-elle éternelle.
3. Un péché ne doit pas être puni plus
sévèrement quand il se trouve joint à un autre péché, puisque toutes les fautes
doivent être châtiées conformément à la justice de Dieu. Or, le péché véniel
doit être puni d'une
(1) L'existence de ces dens peines est de foi,
mais il est à remarquer que ce n'est que par appropriation que saint Thomas
attribue la peine du dam au mouvement par lequel lc pécheur se détourne de
Dieu, et la peine du sens au mouvement par lequel il se porte vers les
créatures, parce que dans la réalité ces deux mouvements méritent l'un et
l'autre ces deux peines, puisqu'ils se supposent. De ces deux peines, la peine
du dam est la plus grave ; mais elle n'est pas la même chez tous les damnés,
elle est en proportion de leur faute, comme la vision béatlfiquc est en
proportion du mérite des élus.
(2) L'existence du purgatoire, que cet article
démontre, est une vérité de foi qui a été ainsi déiinie par le concile de
Florence (sess, ult.) : Si vere poenitentes in Dei charitate decesserunt,
antequam dignis poenitentiae fructibus de commissis satisfecerint et omissis,
eorum animas poenis purgatoriis post mortem purgari, definimus. On peut
consulter sur cette question les Controverses de Bellarmin.
peine éternelle, s'il se trouve dans un damné
avec un péché mortel, parce que dans l'enfer, il ne peut pas y avoir de
rémission. Donc le péché véniel doit être aussi puni d'une peine éternelle et
par conséquent aucun péché ne mérite une peine temporelle.
Mais c'est le contraire. Saint Grégoire dit
(Mor. lib. iv, cap. 39)qu'il y a des fautes légères qui sont remises après
cette vie. Donc tous les péchés ne sont pas punis d'une peine éternelle.
CONCLUSION. — Il n'y a que les péchés qui sont
contraires à la charité qui méritent une peine éternelle, les autres ne
méritent qu'une peine temporelle.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. i et 3), le péché mérite une peine éternelle, quand il trouble d'une
manière irréparable l'ordre de la justice divine, c'est-à-dire quand il est
contraire au principe lui-même de l'ordre qui est la fin dernière. Or, il est
évident que dans certains péchés il y a un désordre, qui ne résulte pas de ce
qu'ils sont contraires à la fin dernière elle-même , mais qui se rapporte
seulement aux moyens, selon qu'on les emploie d'une manière plus ou moins
convenable, tout en restant en rapport avec la fin dernière. Ainsi, par
exemple, quoiqu'un homme ait trop d'affection pour une chose temporelle, il ne
voudrait néanmoins pas offenser Dieu pour elle, en faisant quelque chose contre
sa loi. Ces sortes de péchés ne méritent pas une peine éternelle, mais une
peine temporelle.
Il faut répondre au premier argument, que les
péchés ne différent pas les uns des autres infiniment, quand on les considere
par rapport au bien changeant vers lequel ils nous portent et c'est en cela que
consiste la substance de l'acte; mais ils different infiniment, relativement au
bien immuable dont ils nous éloignent. Car il y a des péchés que l'on commet en
s'écar-tant de la fin dernière, tandis qu'il y en a d'autres qui n'attaquent
que les moyens qui se rapportent à cette lin. Or, la fin dernière diffère à
l'infini des moyens qui y mènent.
Il faut répondre au second, que le péché
originel ne mérite pas une peine éternelle en raison de sa gravité, mais en
raison de la condition du sujet ou de l'homme qui se trouve dépouillé de la
grâce, qui est lc seul moyen par lequel on obtient la rémission de la peine.
Il faut faire la même réponse au troisième
argument à l'égard du péché véniel (i). Car l'éternité de la peine ne répond
pas à l'étendue de sa faute, mais à son irrémissibilité, comme nous l'avons dit
(art. 3).
ARTICLE VI. — après le péché mébite-T-ON encore
la peins (2)?
1. Il
semble qu'après le péché on ne mérite plus la peine. Car en étant la cause,on
enlève aussi l'effet. Or, le péché est cause que l'on mérite la peine. Donc du
moment où le péché est écarté, on cesse de mériter la peine.
2. Le péché est écarté par là même que l'homme
revient à la vertu. Or, l'homme vertueux ne mérite pas une peine, mais plutôt
une ré-
(I i Saint Thomas admet donc quo le péché
véniel, quand il est accompagné du péché mortel, est puni dans l'enfer de la
peine éternelle par accident. Ce sentiment est celui de saint Bona-venture, de
Richard de Saint-Victor, de plusieurs théologiens anciens et modernes ; mais il
n'est pas suivi par Scot et ses disciples.
(2) Luther et Calvin ont prétendu que la peine
était remise avec la faute, et ils sont partis de là pour nier les indulgences,
la satisfaction et lc purgatoire. La concile de Trente a ainsi condamné celle
erreur (sess, vi, can. 50) : Si quis, post acceptam iustificationis gratiam,
cuilibet peccatori poenitenti culpam remitti et reatum poenae aeterna' deleri
dixerit, ita tit nullus remaneat reatus poenas temporalis exsolvendoe, vel in
hoc saeculo, vel in futuro in purgatorio, antequam ad régna caelorum aditus
patere possit : anathema sit.
considérée comme telle, elle se rapporte
toujours à une faute propre. Tantôt elle a pour objet un péché actuel, comme
quand on est puni par Dieu ou par l'homme pour un péché qu'on a commis ; tantôt
elle est l'effet du péché originel principalement ou conséquemment. La peine
principale de ce péché, c'est que la nature humaine privée du secours de la
justice originelle a été abandonnée à elle-même. De là sont résultées toutes
les peines qui arrivent aux hommes par suite de l'imperfection de leur nature.
—- Toutefois il faut observer que quelquefois l'on prend pour un châtiment ce
qui n'en est pas un, absolument parlant. Car la peine est une espèce,de mal,
comme nous l'avons dit (part. I, quest. xlviii, art. 5) et le mal est la
privation du bien. Comme il y a dans l'homme plusieurs biens, les biens de
l'âme, du corps et des choses extérieures, il arrive parfois que l'homme
souffre une perte dans un bien qui est moindre, pour obtenir un avantage dans
un bien plus élevé. C'est ce qui arrive quand il éprouve une perte d'argent
dans l'intérêt de son âme et qu'il souffre dans sa fortune et dans son corps
pour le salut de sa santé, ou la gloire de Dieu. Dans ce cas la perte qu'il
subit n'est pas un mal absolument, ce n'est qu'un mal relativement; par
conséquent ce n'est pas absolument une peine, mais c'est plutôt une médecine.
Car les médecins donnent à leurs malades des potions mauvaises pour les
rappeler à la santé. Et parce que ces maux ne sont pas à proprement parler des
peines, ils ne se rapportent pas au péché comme à leur cause, sinon dans le
sens que la nature humaine est obligée d'avoir recours à ces peines médicinales
par suite de sa corruption qui est la peine du péché originel. Dans l'état
d'innocence, on n'aurait pas eu besoin de toutes ces épreuves pour faire des
progrès dans la vertu. Par conséquent ce qu'il y a de pénal dans ces
afflictions revient à la tache originelle, comme à sa cause.
Il faut répondre mpremier argument, que
lesinfirmités de ceux qui naissent ou des enfants sont les effets et les peines
du péché originel, comme nous l'avons dit (in corp. art. et quest. lxxxv, art.
5) et qu'elles subsistent après le baptême, pour la raison que nous avons
donnée. Si elles ne sont pas égales dans tous les hommes, ceci résulte de la
diversité de la nature qui est abandonnée à elle-même, comme nous l'avons
observé (quest. lxxxii, art. 4 ad 2). Toutefois la providence de Dieu fait
servir ces défauts au salut des hommes, en permettant à ceux qui les souffrent
de les rendre méritoires, en donnant aux autres d'utiles avertissements par ce
moyen, et en les faisant contribuer à la gloire de Dieu (1).
Il faut répondre au second, que les biens
temporels et corporels sont des biens de l'homme, mais des biens peu
importants; tandis que les biens spirituels sont d'un ordre trôs-élevé. Il
appartient donc à la justice divine d'accorder les biens spirituels à ceux qui
sont vertueux, et de leur donner des biens ou des maux temporels, autant qu'il
en faut pour la vertu. Car, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. 8), il
n'appartient pas à la justice de Dieu d'amollir le courage des bons en les
comblant d'avantages matériels. Les biens temporels qu'il accorde aux autres
tournent à leur détriment spirituel; et c'est ce qui fait dire au Psalmiste
(Ps. lxxii, 6) que l'orgueil les aveugle.
Il faut répondre au troisième, que le Christ a
souffert une peine satisfac-loirc, non pour ses péchés, mais pour les nôtres.
(I) Il est à remarquer que toutes les peines
qu'on souffre ne proviennent pas des péchés personnels qu'on a commis,
puisqu'on peut souffrir pour les autres, être éprouvé par la souffrance et être
détourné du mal par là. C'est pourquoi on a condamné la proposition suivante do
lîaïus :
Omnes omnino justorum afflictiones sunt
ultiones peccatorum ipsorum. Et celle-ci de Qucsnel : Nunquam Deus affligit
innocentes, et afflictiones semper serviunt, vel ad punien-dum peccatum, vel ad
purificandum peccatorem.
ARTICLE VIII. — quelqu'un est-il puni pour le
péché d'un autre?
1. Il semble qu'on soit puni pour le péché d'un
autre. Car il est écrit dans la loi (Ex. xx, 5) : Je suis un Dieu jaloux qui
venge l'iniquité des pères sur leurs enfants jusqu'à la troisième et quatrième
génération dans tous ceux qui me haïssent. Et nouslisons dans l'Evangile
(Matth, xxiii, 35) : Vous le persécuterez , afin que tout le sang innocent qid
a été répandu sur la terre retombe sur vous.
2. La justice humaine découle de la justice
divine. Or, d'après la justice humaine les enfants sont quelquefois punis pour
les fautes de leurs parents, comme on le voit pour les crimes de lèse-majesté.
Donc la justice divine punit aussi quelquefois un individu pour les fautes d'un
autre.
3. Si l'on prétend que le His n'est pas puni
pour les fautes du père, mais pour ses propres fautes, dans le sens qu'il imite
la malice de celui qui lui a donné le jour, ceci n'est pas plus applicable aux
enfants qu'aux étrangers qui sont aussi punis de la même peine que ceux dont
ils imitent les torts. Il ne semble donc pas que les enfants soient punis non
pour leurs péchés propres, mais bien pour les péchés de leurs parents.
Mais c'est le contraire. Car le prophète dit
(Ezech. xviii, 20) : Le filsnepor-terapas l'iniquité du père.
CONCLUSION. — Parmi les peines il y a la peine
satisfacloire dont on peut volontairement se charger pour un autre, il y a la
peine medicinale que Dieu ou l'homme inflige à titre de remède pour le péché
d'un autre, enfin il y a la peine pure et simple, qui est un châtiment et que
chacun subit uniquement pour son propre péché.
Il faut répondre que s'il s'agit de la peine
satisfactoire que l'on prend sur soi volontairement, il arrive qu'un individu
porte la peine d'un autre (1), parce qu'ils ne forment d'une certaine façon
qu'un même être, comme nous l'avons expliqué (art. 7). — S'il s'agit de la
peine infligée au péché à titre de châtiment, dans ce cas chaque individu n'est
puni que pour ses propres fautes, parce que l'acte du péché est quelque chose
de personnel. — Mais s'il s'agit delà peine médicinale, il arrive encore que
l'un est puni pour le péché d'un autre. En effet, nous avons dit (art. 7) que
les pertes des biens corporels ou du corps lui-môme sont des peines médicinales
qui ont pour objet le salut de l'âme. Par conséquent rien n'empêche que Dieu ou
l'homme n'inflige ces peines à quelqu'un pour le péché d'un autre par exemple,
que les enfants ne soient punis pour les parents, les serviteurs pour leurs maîtres,
comme leur appartenant sous un rapport-, de telle sorte que si le fils ou le
serviteur participe à la faute, cette peine frappe à titre de châtiment sur
l'un et l'autre, c'est-à-dire sur celui qui est puni et sur celui pour qui il
est puni. Mais s'il n'y a pas de participation de la part du fils, la peine
n'est un châtiment qu'à l'égard du père pour qui il est puni. Elle est pour le
íils qui la reçoit purement médicinale, à moins que par accident il n'ait
consenti au péché de son père ; car cette peine lui est envoyée pour le bien de
son âme, s'il la supporte patiemment. Quant aux peines spirituelles, elles ne
sont pas purement médicinales ; parce que le bien de l'âme ne se rapporte pas à
un autre bien meilleur. Par conséquent personne ne souffre de perte dans les
biens deson âmesansune faute propre. C'est pourquoi, comme le dit saint
Augustin (Ep. lxxv), on n'est pas puni de cette manière pour un autre. Car le
fils n'appartient pas au père quant à l'âme, et le Seigneur
d) Sylvius fait observer que saint Thomas dit
qu'il porte la peine, mais non qu'il est puni, parce que la punition, dans le
sens propre, indique quelque chose d'involontaire, au lieu que dans ce cas
c'est volontairement qu'on se charge de satisfaire pour un autre.
en assigno lui-même la cause quand il ditparson
prophète (Ezech. xviii, 4) : Toutes les âmes sont à moi.
Il faut répondre au premier argument, que ces
deux passages doivent se rapporter l'un et l'autre aux peines temporelles ou
corporelles; parce que les enfants sont, en quelque sorte, la possession de
leurs parents et les héritiers de leurs prédécesseurs ; ou bien si on les
entend des peines spirituelles, l'Ecriture s'exprime ainsi, parce que les
enfants imitent leurs parents. C'est pourquoi l'Exode ajoute : Ceux qui me haïssent,
et qu'on trouve dans saint Matthieu (xxiii, 32) : Remplissez la mesure de vos
pères. L'Ecriture dit que les péchés des pères sont punis dans leurs enfants,
parce que les enfants ayant été nourris dans les crimes de ceux qui leur ont
donné le jour sont plus enclins au mal, soit àcause de l'habitude qu'ils en
ont, soit parce qu'ils suivent tout naturellement l'exemple de leurs parents.
Et ils méritent une peine d'autant plus grande qu'à la vue des châtiments qui
ont pesé sur leurs pères, ils ne se sont pas corrigés. C'est pourquoi le texte
ajoute -.jusqu'à la troisième et la quatrième génération, parce que les hommes
vivent ordinairement assez de temps pour voir la troisième et laquatrième
génération; de telle sorte que les enfants peuvent être témoins des fautes de
leurs pères pour les imiter, et les pères peuvent voir les peines de leurs
enfants pour en gémir.
Il faut répondre au second, que les peines
infligées par la justice humaine à un individu pour le péché d'un autre sont
des peines corporelles et temporelles, qui ont pour but de prévenir les fautes
à venir, en empêchant ceux qui sont punis ou les autres de tomber dans les
mêmes crimes.
Il faut répondre au troisième, qu'on dit que
les enfants plutôt que les étrangers sont punis pour les péchés des autres;
soit parce que la peine des enfants rejaillit d'une certaine manière sur ceux
qui sont les auteurs du péché, comme nous l'avons dit (in corp. art.), puisque
le fils est en quelque sorte la possession du père; soit parce que les exemples
et les peines domestiques touchent davantage. Par conséquent quand quelqu'un a
été nourri dans les péchés de ses parents, il les imite avec d'autant plus
d'ardeur. Et si leur châtiment ne l'a pas détourné du mal, il n'en a été que
plus obstiné, ce qui le rend digne d'une peine d'autant plus forte.
QUESTION LXXXVI1I.
DU PÉCHÉ VÉNIEL ET DU PÉCHÉ MORTEL.
Le péché véniel et le péché mortel se
distinguant d'après la peine qu'ils méritent, nous devons maintenant en parler.
Nous nous occuperons : 1° du péché véniel comparé au péché mortel ; 2° du péché
véniel considéré en lui-même. Sur le premier point six questions se présentent
: 1° Est-il convenable de distinguer le péché véniel du péché mortel ? — 2°
Sont-ils d'un genre différent? — 3° Le péché véniel est-il une disposition au
péché mortel? — 4° Le péché véniel peut-il devenir mortel? — 5° Une
circonstance aggravante peut-elle d'un péché véniel faire un péché mortel? — 6°
Le péché mortel peut-il devenir véniel ?
ARTICLE I. — est-il convenable de distinguer
le péché véniel DU péché mortel (1)?
I. Il semble qu'il ne soit pas convenable de
distinguer le péché véniel du
(I) Wiclcf, Luther et Calvin ont avancé que
tous les péchés étaient mortels de leur nature et qu'ils méritaient tous par
eux-mêmes les peines éternelles. Lc concile de Trente a condamné cette (rieur
'sess. VI, cap. f I, et cap. 13, et sess xvi, cap. 5). S. Pio V et Grégoire XII
ont condamné aussi celte proposition de .Baïus : Nullum est peccatum natura sud
veniale, sed omne peccatum meretur poenam aeternam. Parmi les Pères on peut
lire sur cette question : saint
péché mortel. Car saint Augustin dit (Cont.
Faust, lib. xxii, cap. 27) : Le péché est une parole, une action ou un désir
contraire ala loi éternelle. Or, le péché, par là môme qu'il est contraire à la
loi éternelle, est mortel. Donctout péché est mortel, et par conséquent il n'y
a pas lieu de distinguer le péché véniel du péché mortel.
2.
L'Apôtre dit (I. Cor. x, 31) : Soit que vous mangiez, soit que vous
buviez, soit que vous fassiez autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu.
Or, celui qui pèche agit contre ce précepte, car on ne pèche pas pour la gloire
de Dieu. Par conséquent puisque c'est un péché mortel d'agir contre la loi de
Dieu, il semble que tous ceux qui pèchent lassent des péchés mortels.
3.
Celui qui s'attache à une chose par l'amour, s'y attache, soit pour en
jouir, soit pour en user, comme le dit saint Augustin (De doct. christ. lib. i,
cap. 3 et 4). Or, celui qui pèche ne s'attache jamais au bien qui change pour
en user, puisqu'il ne le rapporte pas au bien qui nous rend heureux, ce qui en
constitue l'usage proprement dit, selon la remarque du même Père (loc. cit.).
Donc il jouit du bien qui change, et comme la perversité humaine consiste à
jouir des choses dont on devrait user, encore selon l'expression de saint
Augustin (Quaest. lib. lxxxiii, quaest. 30), et que d'ailleurs c'est cette
perversité qu'on désigne sous le nom dépêché mortel, il s'ensuit que celui qui
pêche le l'ait toujours mortellement.
4.
Celui qui s'avance vers un terme s'éloigne par là même d'un autre. Or,
celui qui pèche s'avance vers le bien qui change. Donc il s'éloigne du bien
immuable, et par conséquent il pèche mortellement. Ce qui prouve qu'il n'y a
pas lieu de distinguer le péché véniel du péché mortel.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Hom. vu in Joan, et Ench. cap. 44) qu'il y a le crime qui mérite damnation, et
la faute vénielle qui ne mérite pas cette peine. Comme il désigne par le mot
crime le péché mortel, il s'ensuit que c'est avec raison que l'on distingue le
péché véniel du péché mortel.
CONCLUSION. — Tout péché est mortel ou véniel,
c'est-à-dire qu'il attaque l'ordre de la charité même ou ce qui s'y rapporte.
Il faut répondre que des choses qui ne
paraissent pas opposées quand on les entend au propre le deviennent quand on
les prend dans un sens métaphorique. Ainsi le mot rire (ridere) n'est pas
opposé au mot se dessécher (arescere). Cependant si on prend le premier de ces
mots (ridere) dans un sens métaphorique et qu'on l'applique ala prairie quand
elle est en pleine fleur etdans sa première beauté, il est opposé au second
(arescere). De même si on prend le mot mortel dans son sens propre et qu'on le
rapporte à la mort du corps, il ne parait pas être en opposition avec le mot véniel,
ni appartenir au même genre. Mais si on lc prend métaphoriquement, comme quand
il s'agit des péchés, le mortel est opposé à celui qui est véniel. En effet le
péché étant une infirmité de l'âme, comme nous l'avons vu (quest. lxxi, art. 1
ad 3; quest. lxxii, art. 5, et quest. lxxiv, art. 9 ad 2), on appelle mortel
celui qui par analogie aux maladies qui donnent la mort produit dans l'âme un
mal irréparable, en la séparant de son principe vital, ainsi que nous l'avons
dit (quest. lxxii, art. 5). Or, le principe de la vie spirituelle que la vertu
alimente est le l'apport de l'homme avec sa fin dernière, comme nous l'avons vu
(quest. lxxii, art. o, et quest. lxxxvii, art. 3). Du moment où l'on a cessé
d'être en rapport avec cette fin, aucun principe
Angustia, Epist. 108; Tcrtullicn, De anima,
cap. xvii; Origëne, Hom. xxxv, sup. Luc. VI;
saint Léon qui tire laméme conséquence des
paroles do saint Paul (I. Cor. m).
intrinsèque ne peut réparer ce désastre; il n'y
a que la puissance divine qui en soit capable, comme nous l'avons dit (quest.
lxxxvii, art. 3) ; parce que le dérèglement des choses qui se rapportent à la
fin se répare d'après la fin, comme l'erreur qui touche aux conséquences se
rectifie par la vérité des principes. Celui qui erre à l'égard de la fin
dernière ne peut donc pas se réhabiliter au moyen d'un secours plus élevé,
comme celui qui erre sur les principes; c'est pourquoi on dit que ces fautes
sont mortelles, parce qu'elles sont en quelque sorte irréparables. Au
contraire, les péchés qui portent sur les moyens, sans que l'action cesse de se
rapporter à la fin dernière, sont réparables, et on dit qu'ils sont véniels.
Carie péché est pardonné (veniam habet) quand il n'est plus digne de peine, et
il cesse de mériter punition quand il n'existe plus, comme nous l'avons dit
(quest. lxxxvii, art. 6). Ainsi donc le péché mortel et le péché véniel sont
opposés, comme ce qui est réparable est opposé à ce qui ne l'est pas. Et
j'entends ce qui ne peut être réparé par un principe interne ; car il ne s'agit
pas ici de la puissance divine qui peut guérir toutes les maladies corporelles
et spirituelles. C'est pourquoi on a raison de distinguer le péché véniel du
péché mortel.
Il faut répondre au premier argument, que la
division du péché en véniel et en mortel n'est pas une division du genre en
espèces, qui participent également à la nature du genre, mais il s'agit
d'espèces analogues qui sc disent du même genre, comme le parfait et
l'imparfait. C'est pourquoi la nature parfaite du péché, telle que l'expose
saint Augustin (loc. cit.), convient au péché mortel. Mais on ne donne au péché
véniel le nom de péché que d'une manière imparfaite et comparativement au péché
mortel. C'est ainsi qu'on donne à l'accident le nom d'être par rapport à la
substance, en prenant l'être dans un sens imparfait. Car le péché véniel n'est
pas contre la loi ; parce que celui qui pèche véniellement ne fait pas ce que
la loi défend, ni n'omet pas ce qu'elle ordonne d'une manière obligatoire, mais
il agit sans suivrelaloi, parcequ'il n'observepas le mode d'action quefaloi
prescrit.
Il faut répondre au second, que ce précepte de
l'Apôtre est affirmatif, par conséquent il n'oblige pas à toujours. Ainsi il
n'agit pas contre ce précepte, celui qui ne rapporte pas en acte à la gloire de
Dieu tout ce qu'il fait. Il suffit donc qu'un individu se rapporte à Dieu
habituellement, lui et tout ce qu'il possède, pour qu'il ne pèche pas
mortellement, quoiqu'il ne rapporte pas actuellement à la gloire de Dieu l'acte
qu'il fait. Or, le péché véniel n'empêche pas qu'on ne rapporte ses actions à
la gloire de Dieu d'une manière habituelle (1), il empêche seulement qu'on ne
les lui rapporte d'une manière actuelle. Car il n'exclut pas la charité qui se rapporte
à Dieu habituellement; par conséquent de ce qu'une personne pèche véniellement
il ne s'ensuit pas qu'elle pèche mortellement.
Il faut répondre au troisième, que celui qui
pèche véniellement s'attache au bien temporel, non pour en jouir, parcequ'il ne
place pas en lui sa fin, mais pour en user, puisqu'il le rapporte à Dieu non
pas actuellement, mais habituellement.
Il faut répondre au quatrième, que le bien
muable n'est considéré comme un terme opposé au bien immuable que quand on
place en
(1) Les thomistes sont partais sur le sens
qu'il faut donner à ces paroles de saint Thomas. Cajé-tan, Alvarès, les
théologiens de Salamanque ont à cet égard des sentiments particuliers. Nous
croyons avec Billuart que quand l'Ange de l'Ecole dit que dans lc juste le
péché véniel se rapporte habituellement à Dieu comme à sa fin dernière, il
s'agit là simplement de la concomitance de l'habitude avec l'acte ; dans le
sens que l'acte ne détruit pas l'habitude de la charité. Voyez Billuart, De
peccatis [Di$$ert. viii, art. 4).
lui sa fin (4). Car ce qui se rapporte à une
fin ne peut pas être un terme.
ARTICLE II. — le péché mortel et le péché
véniel sont-ils d'cN genre
différent?
4. Il semble que le péché véniel et le péché
mortel ne soient pas d'un genre différent, c'est-à-dire que le péché mortel
soit d'un genre et le péché véniel d'un autre. Car dans les actes humains le
genre de bien et de mal se détermine comparativement ala matière ou à l'objet,
comme nous l'avons dit (quest. xviii, art. 2 et 8). Or, à l'égard de tout objet
ou de toute matière, on peut pécher mortellement et véniellement; car l'homme
peut aimer le bien qui change, moins que Dieu, et alors il pèche véniellement,
ou plus que Dieu, et'dans ce cas il pèche mortellement. Donc le péché véniel et
le péché mortel ne sont, pas d'un genre différent.
2. Nous
avons dit (art. préc.) que le péché mortel est celui qui est irréparable,
tandis que le péché véniel est celui qui peut être réparé. Or, il n'y a
d'irréparable que le péché qui se fait par malice et que quelques auteurs
appellent irrémissible ; tandis que l'on peut réparer le péché que l'on commet
par faiblesse ou par ignorance, et qu'on dit rémissible. Donc le péché mortel
et le péché véniel diffèrent comme le péché commis par malice diffère du péché
de faiblesse et d'ignorance. Et puisque ces derniers ne diffèrent pas sous le
rapport du genre, mais sous le rapport de la cause, comme nous l'avons dit
(quest. lxxvi, lxxvii et lxxviii), il s'ensuit que le péché véniel et lc péché
mortel ne sont pas d'un genre différent.
3. Nous
avons dit (quest. lxxiv, art. 3 ad 3, et art. 40) que les mouvements subits
delà sensibilité aussi bien que de la raison sont des péchés véniels. Or, il y
a des mouvements subits dans tout genre de péché. Donc il n'y a pas de péchés
qui soient véniels dans leur genre.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin (De
purgat, serm.) énumère certains genres dépêchés véniels et certains genres de
péchés mortels.
CONCLUSION. — Lc péché véniel et le péché
mortel diffèrent de genre d'après leurs objets; mais comme les actes moraux
tirent leur bonté ou leur malice, non-seulement de leur objet, mais encore de
la disposition de l'agent, il arrive qu'un péché qui est véniel dans son genre
devient mortel par suilede l'intention mauvaise de celui qui le commet, et
qu'un péché mortel dans son genre est véniel à cause de l'imperfection de
l'acte, quand il est subit et qu'il n'a pas été délibéré par la raison.
II faut répondre que le péché véniel tire son
nom du mot venia (pardon). On peut donc dire qu'un péché est véniel, d'abord
parce qu'il a obtenu son pardon. C'est ainsi que, d'après saint Ambroise
(DeParad. cap. 44), toutpéché devient véniel par la pénitence, et on dit en ce
sens qu'il est véniel par l'événement (2). On dit ensuite que le péché est
véniel quand il n'a rien en soi qui le rende irrémissible, totalement ou en
partie. En partie quand il a en soi quelque chose qui le diminue, comme quand
il résulte delà faiblesse et de l'ignorance ; dans ce cas on dit qu'il est
véniel d'après sa cause. Totalement, lorsqu'il ne détruit pas le rapport de
l'âme avec sa fin dernière et que par conséquent il ne mérite pas une peine
éternelle, mais temporelle. C'est de ce dernier qu'il s'agit ici, car pour les
deux premiers il est évident qu'ils n'ont pas un genre déterminé. Mais le
troisième peut en avoir un, de telle sorte qu'on distingue le péché qui est
véniel dans son genre, du péché qui est mortel dans le sien, comme on détermine
le genre ou l'espèce de l'acte d'après son objet. En effet, quand la volonté se
porte vers quelque chose qui est en soi contraire à la charité qui met l'homme
en rapport avec sa
(1) Ce qu'on fait dans le péché mortel <
mais non dans le péché véniel.
(2) Car par la pénitence il arrive qu'il est en
effet pardonné.
fin dernière, ce péché a dans son objet de quoi
être mortel. Il est donc mortel dans son genre, soit qu'il soit contraire à
l'amour de Dieu, comme le blasphème, le parjure, etc., soit qu'il soit
contraire à l'amour du prochain, comme l'homicide, l'adultère, etc. Par
conséquent tous ces péchés sont mortels dans leur genre (4). Mais quand la
volonté de celui qui pèche sc porte vers une chose qui renferme en elle un
certain désordre, sans être toutefois contraire à l'amour de Dieu et du
prochain, comme une parole oiseuse, un rire superflu, etc. ; ces péchés sont
véniels dans leur genre (2), comme nous l'avons dit (quest. lxxxvii, art. 5). —
Toutefoisles actes moraux tirant leur bonté et leur malice non-seulement de
leur objet, mais encore de la disposition de l'agent, comme nous l'avons vu
(quest. i.xxvni, art. 4, et quest. lxxvii, art. G), il arrive quelquefois que
ce qui est péché véniel dans son genre, en raison de son objet, devient mortel
à cause de l'agent ; soit parce qu'il met en lui sa fin dernière, soit parce qu'il
le rapporte aune chose qui est un péchó mortel dans son genre, comme quand
quelqu'un dit une parole oiseuse pour commettre un adultère. — De même l'agent
est cause qu'un péché qui estmortel dans son genre, devient véniel, parce que
l'acte est imparfait, c'est-à-dire qu'il n'a pas été délibéré par la raison qui
est le principe propre du mal, comme nous l'avons dit (quest. lxxiv, art. 40) à
propos des mouvements subits de l'infidélité.
Il faut répondre au premier argument, que par
là même qu'on choisit ce qui est contraire à la charité divine, on est
convaincu de préférer cette chose à la charité divine elle-même et par
conséquent de l'aimer plus que Dieu. C'est pourquoi les péchés qui sont par
eux-mêmes opposés à la charité supposent qu'il y a quelque chose que l'on aime
plus que Dieu, et par là même ils sont mortels dans leur genre.
Il faut répondre au second, que ce raisonnement
s'appuie sur le péché qui est véniel d'après sa cause.
II faut répondre au troisième, que ce
raisonnement s'appuie sur le péché qui est véniel par suite de l'imperfection
de l'acte.
article iii. — LE PÉCHÉ VÉNIEL EST-IL UNE
DISPOSITION AU PÉCHÉ MORTEL?
1.
Il semble que lc péché véniel ne soit pas une disposition au péché
mortel. Car un opposé ne dispose pas à l'autre. Or, le péché véniel et le péché
mortel sont opposés, comme nous l'avons dit (art. 4). Donc le péché véniel
n'est pas une disposition au péché mortel.
2. L'acte dispose à quelque chose qui lui
ressemble dans son espèce. C'est ce qui fait dire à Aristote (Eth. lib. ii,
cap. 4 et 2) que les actes semblables engendrent des dispositions et des
habitudes semblables. Or, le péché mortel et le péché véniel diffèrent de genre
et d'espèce, comme nous l'avons dit (art. 2). Donc lc péché véniel ne dispose
pas au péché mortel.
3. Si on appelle péché véniel celui qui dispose
au péché mortel, il faudra que tout ce qui dispose au péché mortel soit un
péché véniel. Or, toutes les bonnes oeuvres disposent au péché mortel : car
saint Augustin dit dans sa règle que l'orgueil tend des embûches aux bonnes
oeuvres pour les perdre. Donc il y aurait des bonnes oeuvres qui seraient des
péchés véniels, ce qui répugne.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Eccl.
xix, 4) : Celui qui méprise les petites choses tombe peu à peu. Or, celui qui
pèche véniellement semble mépriser les petites choses. Donc il se dispose peu à
peu à tomber totalement dans le péché mortel.
(I; Il y a en cui gravité de matière.
(2) Au contraire, il y a en eux légèreté de
matière.
CONCLUSION. — Le péché mortel et le péché
véniel étant d'espèce différente, le péché véniel ne peut être une disposition
au péché mortel, sinon par suite de la disposition de l'agent et indirectement
en écartant tout ce qui y mettait obstacle.
Il faut répondre que ce qui dispose est cause
d'une certaine manière. Par conséquent, comme il y a deux sortes de cause, il y
a deux sortes de disposition. En effet il y a une cause qui produit directement
l'effet; c'est ainsi que la chaleur échauffe. Il y en a une qui le produit
indirectement, en éloignant ce qui lui fait obstacle, et c'est de cette manière
qu'en écartant une colonne on fait mouvoir la pierre qui reposait dessus.
L'acte du péché dispose ainsi à une chose de deux manières : 1° Directement.
C'est de la sorte qu'il dispose à un acte qui lui ressemble dans son espèce. Le
péché qui est véniel dans son genre ne dispose pas de cette première manière au
péché qui est mortel dans le sien, puisqu'ils sont d'espèce différente, mais il
peut ainsi disposer par voie de conséquence au péché qui est mortel par suite
des dispositions de l'agent. Car les actes des péchés véniels augmentant la
disposition ou l'habitude, la concupiscence peut s'enflammer au point que celui
qui pèche mette sa fin dans le péché véniel (i). C'est ainsi que celui qui a
une habitude a pour fin l'opération qui est conforme à cette habitude; et qu'à
force de pécher véniellement, le pécheur se trouve disposé à pécher
mortellement (2). 2° Indirectement. L'acte humain dispose ainsi à une chose en
écartant ce qui lui faisait obstacle, et c'est de la sorte que le péché qui est
véniel dans .son genre peut disposer au péché qui est mortel dans le sien. Car
celui qui fait un péché véniel dans son genre, néglige un ordre quelconque, et
par là même qu'il habitue sa volonté à ne pas se soumettre dans les petites
choses à l'ordre légitime, il la prépare à ne pas respecter l'ordre de sa fin
dernière elle-même, en choisissant ce qui est un péché mortel dans son genre
(3).
Il faut répondre au premier argument, que le
péché véniel et le péché mortel ne sont pas opposés, comme deux espèces d'un
même genre, ainsi que nous l'avons dit (art. 1 ad 1), mais comme l'accident est
opposé à la substance. Par conséquent, comme un accident peut être une
disposition à une forme substantielle, de même le péché véniel est une
disposition au péché mortel.
Il faut répondre au second, que le péché véniel
ne ressemble pas au péché mortel dans l'espèce. Cependant il lui ressemble dans
le genre en ce sens que l'un et l'autre impliquent un défaut de soumission,
quoique ce soit d'une manière différente, comme nous l'avons dit (art. 4 et 2J.
Il faut répondre au troisième, qu'une bonne
oeuvre n'est pas par elle-même une disposition au péché mortel, cependant elle
peut en être la matière ou l'occasion par accident, tandis que le péché véniel
dispose par lui-même au péché mortel, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
ARTICLE IV. — LE PÉCHÉ VÉNIEL PEUT-IL
DEVENIR MORTEL ?
Il
semble que le péché véniel puisse devenir mortel. Car saint Augustin expliquant
ces paroles de saint Jean : Celui qui ne croit pas au Fils ne verra pas la vie,
dit (Tract. ¥2.in Joan.) : Les moindres péchés, c'est-à-dire les péchés
véniels, sion les néglige, tuent l'âme. Or, ces paroles désignent le
(I) On peut s'attacher au jeu au point de
négliger, pour satisfaire ce goût, des devoirs essentiels.
(2i Le péché véniel dispose encore directement
au péché mortel, quand il est mortel de sa nature et qu'il n'est véniel que
parle défaut d'adverlancc ou de consentement ; c'est ainsi que les premiers
mouvements de la fornication et de la colère conduisent à la consommation de
ces actes s'ils ne sont pas réprimés.
(o! La chute est d'autant plus facile qu'en
multipliant les péchés véniels on affaiblit les sources de la grâce.
péché mortel qui est la mort spirituelle de
l'âme. Donc le péché véniel peut devenir mortel.
2. Le mouvement de la sensibilité qui précède
le consentement de la raison est un péché véniel, et après que la volonté y a
consenti, c'est un péché mortel, comme nous l'avons dit (quest. lxxiv, art. 8
ad 2). Donc le péché véniel peut devenir mortel.
3. Le péché véniel et le péché mortel diffèrent
comme une maladie guérissable et une maladie qui ne l'est pas, ainsi que nous
l'avons dit (art. 2). Or, une maladie qui n'était pas incurable peut le
devenir. Donc un péché véniel peut devenir mortel.
4. Une disposition peut devenir une habitude.
Or, le péché véniel est une disposition au péché mortel, comme nous l'avons dit
(art. préc). Donc le péché véniel peut devenir mortel.
Mais c'est le contraire. Les choses qui
diffèrent infiniment ne se transforment pas les unes dans les autres. Or, le
péché mortel et le péché véniel diffèrent infiniment. Donc le péché véniel ne
peut devenir mortel.
CONCLUSION. — Quoiqu'il ue puisse jamais se
faire qu'un seul et même acte soit d'abord un péché véniel, puis un péché
mortel, et même quoique tous les péchés véniels du monde entier n'égalent pas
un i-eul péché mortel; néanmoins il peut arriver qu'une faute vénielle devienne
mortelle par suite d'un changement quelconque, ou que beaucoup de péchés
véniels disposent à un péché mortel.
Il faut répondre qu'on peut entendre de trois
manières qu'un péché véniel devient mortel : 1° Cette proposition peut
signifier que le même acte numériquement était d'abord un péché véniel et qu'il
a été ensuite mortel. Ceci est impossible, parce que le péché consiste
principalement dans l'acte de la volonté, comme tout acte moral. Par conséquent
on ne dit pas qu'il y a un seul acte moral si la volonté vient à changer ;
quand même l'action serait continue par sa nature. Or, si la volonté ne change
pas, il ne peut pas se faire que de vénielle la faute devienne mortelle. 2° On
peut entendre qu'une faute qui est vénielle dans son genre devient mortelle. Ce
qui est possible, soit parce que le pécheur met dans l'objet de cette faute sa
fin (i), soit parce que cette faute vénielle se rapporte à une faute mortelle
comme à sa fin (2), tel que nous l'avons dit fart. 2). 3° On peut entendre par
là qu'un grand nombre dépêchés véniels forment un péché mortel. Si on veut dire
que beaucoup dépêchés véniels constituent intégralement un péché mortel, la
proposition est fausse (3). Car tous les péchés véniels du monde ne
peu-ventjmériter la môme peine qu'un seul péché mortel ; ce qui est évident
relativement à la durée, puisqu'un péché mortel mérite une peine éternelle,
tandis qu'un péché véniel ne mérite qu'une peine temporelle, comme nous l'avons
dit (art. 2). C'est aussi évident par rapport à la peine du dam • parce que le
péché mortel mérite la privation de la vue de Dieu, ce qui est une
(1)Par exemple, si quelqu'un était tellement
attaché au jeu qu'il fût dans la disposition actuelle «le manquer à un devoir
essentiel plutôt que de le quitter. Mais il faut que la disposition soit
actuelle, parce que si elle n'était qu'habituelle ou interprétative, le péché
ne serait pas mortel; car on pèche, non par les habitudes, mais par les actes.
(2) Comme si l'on disait un mensonge officieux
pour faire un acte de fornication. Le péché véniel peut encore devenu' mortel
dans trois circonstances : \'b0 par le mépris formel de la loi ; 2" en
raison du scandale à l'égard des enlunts, des domestiques, etc. ; 3° à raison
du danger prochain de tomber dans une faute grave. Dans eo cas on est tenu de confesser
l'espèce du péché1 auquel on s'est exposé, qu'on lait commis ou non. Saint
Thomas ne parle pas ici de ces trois circonstances, parce qu'ellesproduisentunc
malice particulière, distincte de la nature mime du péché véniel, comme il
l'observe dans l'article suivant.
(3; La pratique de l'Eglise le prouve,
puisqu'elle ne fait pas une obligation absolue de confesser les péché» véniels,
quelque nombreux qu'ils soient.
peine à laquelle aucune autre ne peut se
comparer, comme le dit saint Chry-sostome (Hom. 47 ad pop. Ant.). Quant à la
peine du sens, c'est encore manifeste pour le remords qui agite la conscience,
quoique pour ce qui est de la peine du feu il y ait une certaine proportion
entre le châtiment de l'un et de l'autre. — Mais si l'on veut seulement dire
qu'une foule de péchés véniels produisent un péché mortel en y disposant, alors
la proposition est vraie , comme nous l'avons prouvé (art. 3) en exposant les
deux manières dont le péché véniel dispose au péché mortel.
Il faut répondre au premier argument, que saint
Augustin veut dire que beaucoup de péchés véniels produisent le péché mortel,
dans le sens qu'ils y disposent.
Il faut répondre au second, que le môme
mouvement de sensualité qui a précédé le consentement de la raison ne devient
jamais un péché mortel, mais c'est l'acte même de la raison qui par son
assentiment constitue une faute de cette nature.
Il faut répondre au troisième, qu'une maladie
corporelle n'est pas un acte, mais une disposition permanente; par conséquent
tout en restant la même elle peut changer : au lieu que le péché véniel est un
acte transitoire sur lequel on ne peut revenir, et sous ce point de vue il n'y
a pas de parité.
Il faut répondre au quatrième, que la
disposition qui devient une habitude ne diffère de cette dernière que comme
l'imparfait diffère du parfait. C'est ainsi que la science imparfaite devient
une habitude en se perfectionnant. Mais le péché véniel est une disposition
d'un autre genre que le péché mortel. Il est comme l'accident par rapport à la
forme substantielle, et l'accident ne peut jamais se changer.en substance.
ARTICLE V. — LA CIRCONSTANCE PEUT-ELLE D'UN
PÉCHÉ VÉNIEL FAIRE UN
PÉCHÉ MORTEL?
1. Il semble que la circonstance puisse d'un
péché véniel faire un péché mortel. Car saint Augustin dit (De anim. defunct.
serm. iv) que si la colère se prolonge longtemps et que l'ivresse soit
continuelle, elles passent au nombre des péchés mortels. Or, la colère et
l'ivresse ne sont pas des péchés mortels dans leur genre, mais des péchés
véniels; autrement ils seraient toujours mortels. Donc la circonstance fait
qu'un péché véniel est mortel.
2. Le Maître des sentences dit (Lib. n Sent.
dist. 24) que la délectation, quand elle est morose, est un péché mortel, mais
que c'est un péché véniel quand elle ne l'est pas. Or, la morosité estune
circonstance. Donc la circonstance fait d'un péché véniel un péché mortel.
3. Le mal et le bien différent plus que le
péché véniel et que le péché mortel qui sont l'un et l'autre compris dans le
genre du mal. Or, la circonstance fait d'un acte bon un acte mauvais, comme on
le voit quand quelqu'un fait l'aumône par vaine gloire. Donc à plus forte
raison peut-elle faire d'un péché véniel un péché mortel.
Mais c'est le contraire. La circonstance étant
un accident, son étendue ne peut excéder celle que l'acte comporte dans son
genre. Car le sujet l'emporte toujours sur l'accident. Si donc l'acte est un
péché véniel dans son genre, il ne peut pas se faire qu'une circonstance le
rende mortel; puisque le péché mortel surpasse infiniment sous un rapport
l'étendue du péché véniel, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (art.
prêc. in arg. sed cont.).
CONCLUSION. — Lc péché qui est véniel dans sou
genre n'étant pas de la même espèce que celui qui est mortel, il ne peut se
faire d'aucune manière qu'une circonstance fasse d'un péché véniel un péché
mortel ; sinon quand cette circonstance est, par rapport à l'acte moral, une
différence spécifique qui constitue une nouvelle espèce de péché.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. vu, art. 1, et quest. xviii, art. 10) en traitant des circonstances, la
circonstance, considérée comme telle, est un accident moral de l'acte.
Cependant il arrive qu'on la prend pour sa différence spécifique, et alors elle
cesse d'être une circonstance et constitue une espèce d'acte moral. C'est ce
qui arrive en matière de péché quand la circonstance ajoute une difformité d'un
autre genre. Ainsi quand on use d'une femme qui n'est pas la sienne, c'est un
acte dont la difformité morale est contraire à la chasteté. Mais si cette femme
est l'épouse d'un autre, on ajoute à l'acte une nouvelle difformité contraire à
la justice qui nous défend d'usurper ce qui est à autrui. Alors cette
circonstance constitue une nouvelle espèce de péché qu'on appelle l'adultère.
Mais il est impossible qu'une circonstance fasse d'un péché véniel un péché
mortel, si elle n'ajoute à l'acte une difformité d'un autre genre. En effet
nousavons dit (art. 1) que le péché véniel est un mal en ce qu'il implique un
certain désordre à l'égard de ce qui se rapporte ala fin, tandis que le péché
mortel implique un désordre qui atteint la fin dernière elle-même. D'où il est
manifeste qu'une circonstance ne peut faire d'un péché véniel un péché mortel,
si elle reste telle ; mais qu'elle ne produit cet effet que quand elle passe à
une autre espèce et qu'elle devient en quelque sorte la différence spécifique
de l'acte moral.
Il faut répondre au premier argument, quela
durée n'est pas une circonstance qui change l'espèce, ni la fréquence ou
l'assiduité de l'acte, sinon par accident, par suite de quelque autre chose qui
survient. Car une chose ne change pas d'espèce parce qu'on la multiplie ou
qu'on la prolonge, à moins qu'en multipliant ou en prolongeai! t un acte, il ne
survienne quelque chose qui en change l'espèce, comme la désobéissance, le
mépris (1 ), etc. 11 fau t donc dire que la colère étant un mouvement de l'àme
qui a pour but de nuire au prochain, si le tort qu'elle a en vue est un péché
mortel dans son genre, comme l'homicide ou le vol, cette passion est aussi un
péché mortel dans le sien. Elle peut être un péché véniel par suite de
l'imperfection de l'acte, quand elle est un mouvement subit delà sensibilité;
mais si elle dure, elle revient à ce qu'elle est naturellement dans son genre
par suite de l'assentiment de la raison. Au contraire, si le tort que la colère
se propose était véniel dans son genre, comme quand on est fâché contre
quelqu'un et qu'on veut seulement lui dire quelques paroles légères et quelques
plaisanteries qui le choquent un peu, alors elle n'est pas un péché mortel,
quelle que soit sa durée, à moins que par accident quelque chose ne s'y joigne,
comme s'il en résultait un grave scandale (2), ou pour tout autre motif. Mais
il faut dire à l'égard de l'ivçesse qu'elle est par sa nature un péché mortel.
Car que l'homme perde sans nécessité l'usage de la raison qui lui a été donnée
pour s'élever à Dieu et pour éviter toutes les fautes auxquelles il est exposé,
c'est une chose absolument contraire à la vertu. Toutefois cette faute peut
être vénielle par ignorance ou par faiblesse, comme quand un homme ignorant la
force du vin ou sa propre faiblesse s'enivre sans le savoir ; parce qu'alors ce
n'est pas
(I) Lc mépris delà loi on du législateur, considere
comme tel ; cette circonstance qui fait du péché véniel un péché mortel a une
malice propre, indépendante de celle de l'acte.
(2) Le scandale est encore une circonstance qui
a sa malice propre et qui en s'ajoutant à la faute vénielle la rend mortelle.
l'ivresse, mais l'excès de la boisson qui lui
est imputé à péché. Toutefois s'il s'enivre fréquemment, cette ignorance ne
peut l'excuser et empêcher que sa volonté ne paraisse aimer mieux s'enivrer que
de s'abstenir de boire par excès; par conséquent le péché revient à sa nature.
Il faut répondre au second,quQ la délectation
morose n'est regardée comme un péché mortel que pour les choses qui sont des
péchés mortels dans leur genre, et à l'égard desquelles la délectation qui
n'est pas morose n'est un péché véniel que par suite de l'imperfection de
l'acte, comme nous l'avons dit en parlant de la colère (art. 1). Car on parle
de la colère qui a de la durée et de la délectation morose, à cause de
l'assentiment de la raison délibérante.
Il faut répondre au troisième, que la
circonstance ne fait pas d'un bon acte un mauvais, à moins qu'elle ne constitue
une espèce de péché, ainsi que nous l'avons dit (quest. xviii, art. 40 et 11).
ARTICLE VI. — un péché mortel peut-il devenir
véniel (1)?
1. Il semble qu'un péché mortel puisse devenir
véniel. Car le péché véniel est aussi éloigné du péché mortel que le mortel
l'est du véniel. Or, le péché véniel devient mortel, comme nous l'avons dit
(art. 4 et 5). Donc le péché mortel peut aussi devenir véniel.
2. Le péché véniel et le péché mortel diffèrent
en ce que celui qui pèche mortellement aime la créature plus que Dieu, tandis
que celui qui pèche véniellement l'aime moins. Or, il peut se faire qu'en
commettant une faute qui est un péché mortel dans son genre l'on aime la
créature moinsqueDieu, par exemple, si un individufait une fornication, tout en
ignorant que la simple fornication soit un péché mortel et qu'elle soit
contraire à l'amour divin, de telle sorte que, par amour pour Dieu, il serait
dans la disposition de ne plus faire cette faute s'il savait qu'en la faisant,
iloffense Dieu grièvement. Donc il nepèeheque véniellement, et lepéché mortel
peut dans ce casdevenirvéniel.
3. Comme nous l'avons dit (art. préc. arg. 3) :
Le bien diffère plus du mal que le péché véniel du péché mortel. Or, l'acte qui
est mauvais de soi peut devenir bon. Ainsi un homicide peut devenir un acte de
justice, tel qu'on le voit dans le juge qui fait périr un brigand. Donc à plus
forte raison un péché mortel peut-il devenir véniel.
Mais c'est le contraire. Ce qui est éternel ne
peut jamais devenir temporel. Or, le péché mortel mérite une peine éternelle et
le péché véniel une peine temporelle. Donc le péché mortel ne peut jamais
devenir véniel.
CONCLUSION. — Quoique le péché véniel devienne
mortel par suite d'une difformité mortelle qui s'y ajoute, comme quand une
circonstance change l'espèce, du péché, néanmoins le péché mortel ne devient
pas véniel par suite d'une difformité vénielle qui s'y adjoint, mais il devient
plus grave encore. Cependant on peut dire qu'un péché qui est mortel dans son
genre devient véniel par suite de l'imperfection de l'acte.
Il faut répondre que lepéché véniel et le péché
mortel diffèrent, comme le parfait et l'imparfait dans le genre du péché, ainsi
que nous l'avons dit (art. 1). Or, l'imparfait, au moyen de quelque chose qu'on
y ajoute, peut arriver au pariait: par conséquent le péché véniel, quand on y
ajoute une difformité qui est du genre du péché mortel, devient mortel; comme
(I) D'après les théologiens, le péché qui est
mortel dans son genre devient véniel de trois manières : 1" quand il y a
légèreté de matière; par exemple, si l'on fait une, médisance légère qui ne
compromette pas la réputation du prochain ; 2° quand l'advertauce n'cstqu'imparfaitc
; 5° quand il y a défaut d'un parfait consentement. Ces deux dernières
conditions reviennent à ce que saint Thomas appelle l'imperfection de l'acte ;
il admet aussi la première, mais il ne regarde pas alors lc péché comme étant
mortel ex'genere suo.
quand on dit une parole oiseuse pour faire une
fornication. Mais ce qui est parfait ne peut pas devenir imparfait quand on y
ajoute. C'est pourquoi le péché mortel ne devient pas véniel par là même qu'on
y ajoute une difformité qui est du genre du péché véniel. Car celui qui fait
une fornication ne diminue pas son péché en disant une parole oiseuse, mais il
l'aggrave plutôt à cause de la difformité qui s'y adjoint. Cependant ce qui est
mortel dans son genre peut être véniel à cause de l'imperfection de l'acte,
parce qu'il n'a pas parfaitement ce qu'il faut pour un acte moral, comme tout
acte qui n'a pas été délibéré, mais qui est subit, ainsi que nous l'avons dit
(art. 2). Ceci résulte d'une soustraction (1) qui fait que la raison n'a pas pu
délibérer (2). Et comme l'acte moral se spécifie d'après le conseil de la
raison, il s'ensuit que cette soustraction en détruit l'espèce.
Il faut répondre au premier argument, que le
péché véniel diffère du mortel, comme l'imparfait du parfait, comme un enfant
d'un homme mûr. Or, d'un enfant l'on fait un homme, mais non réciproquement.
Cette raison n'est donc pas concluante.
Il faut répondre au second, que si l'ignorance
est telle qu'elle excuse absolument du péché, comme celle d'un furieux ou d'un
insensé, alors celui qui fait une fornication dans une pareille ignorance ne
pèche ni véniellement, ni mortellement. Mais si l'ignorance n'est pas
invincible, alors elle est elle-même un péché, et renferme en elle un défaut
d'amour de Dieu, en ce sens que l'homme néglige d'apprendre les moyens par
lesquels il peut se conserver dans cet amour.
Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit saint Augustin (Lib. cont, mend. cap. 7), les choses qui sont mauvaises en
elles-mêmes ne peuvent devenir bonnes pour aucune fin. Or, l'homicide est le
meurtre d'un innocent, et à ce titre il ne peut être louable d'aucune manière.
Mais le juge qui fait mourir un brigand, ou le soldat qui tue un ennemi de
l'Etat, ne sont pas appelés des homicides, selon la remarque du môme docteur
(De lib. arb. lib. i, cap. 4 et 5).
QUESTION LXXXIX.
DU PÉCHÉ VÉNIEL CONSIDERE EN LUI-MÊME.
Nous avons maintenant à nous occuper du péché
véniel considere en lui-même. — A ce sujet six questions se présentent : 1° Le
péché véniel produit-il une tache dans l'âme? —2° De la distinction du péché
véniel selon qu'il est figuré par le bois, le foin et la paille dans saint Paul
(I. Cor. tit). — 3° L'homme dans l'état d'innocence aurait-il pu pécher véniellement?
— 4" Un ange bon ou mauvais peut-il pécher véniellement? — 5° Les
mouvements premiers des infideles sont-ils des péchés véniels? — 6° Le péché
véniel peut-il exister dans quelqu'un simultanément avec le péché originel seul
?
ARTICLE I. — le péché véniel produit-il une
tache dans l'ame? 1. Il semble que le péché véniel produise une tache dans
l'âme. Car saint Augustin dit (Lib. depoenit. homil. ult.) que les péchés
véniels, si on les multiplie, détruisent tellement notre beauté, qu'ils nous
separent des embrassements du céleste époux. Or, la tache n'est rien autre
chose que la perte de cette beauté. Donc les péchés véniels en produisent une
dans l'âme.
0) Nous avons employé cette expression par
opposition au mot addition qui se rapporte au péché mortel qui s'ajoute au
péché véniel.
(2j Pour qu'il y ait délibération parfaite, il
faut que l'intellect perçoive pleinement et distinctement l'acte et sa malice,
ou qu'il puisse lc faire ; ce qui suppose advorlance parfaite et plein
consentement,
2. Le péché mortel produit une tache dans
l'âme, à cause du dérèglement de l'acte et de la volonté de celui qui pèche.
Or, il y a dans le péché véniel un dérèglement d'acte et de volonté. Donc il
produit dans l'âme une tache.
3. La tache de l'âme résulte du contact des
choses temporelles par le moyen de l'amour, comme nous l'avons dit (quest.
lxxxvi, art. 1). Or, dans le péché véniel l'âme s'attache aux choses
temporelles par un amour déréglé. Donc ce péché produit dans l'âme une tache.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit [Eph. v,
27) que le Christ s'est'livré pour rendre son Eglise glorieuse, n'ayant ni
tache, ni ride, c'est-à-dire, d'après la glose (interi.), pour qu'elle n'eût
aucun péché mortel. Il semble donc que le propre du péché mortel soit de
produire dans l'âme une tache.
CONCLUSION. — Le péché veniet ne détruisant pas
l'habitude de la charité ni des autres vertus, mais entravant plutôt leurs
actes, ne produit dans l'àme une tache que dans le sens qu'il empêche l'éclat
qui résulterait des acies de vertu.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. lxxxvi, art.l), la tache suppose une perte d'éclat résultant d'un
contact quelconque, comme on le voit dans les choses corporelles auxquelles on
a emprunté ce mot par analogie pour l'appliquer à l'âme. Or, comme dans les
corps il y a deux sortes d'éclat, l'un qui résulte de la disposition
intrinsèque des membres et de la couleur, l'autre qui est l'effet d'une clarté
extérieure qui vient par surcroit ; de même dans l'âme il y a deux sortes
d'éclat, l'un habituel, et qui est en quelque sorte intrinsèque, et l'autre
actuel, qui est sa splendeur extérieure. Le péché véniel empêche l'éclat
actuel, mais non l'éclat habituel; parce; qu'il ne détruit, ni diminue
l'habitude de la charité et des autres vertus, comme nous le verrons plus loin
(2' 2" quest. xxiv, art. 10), il entrave seulement leurs actes. Et parce
que la tache implique quelque chose d'immanent dans l'objet qu'elle atteint, il
s'ensuit qu'elle paraît appartenir plutôt à la perte de l'éclat habituel que de
l'éclat actuel. Par conséquent, à proprement parler, le péché véniel ne produit
pas une tache dans l'âme. Et si l'on dit quelque part qu'il fait une tache il
faut l'entendre relativement, en ce sens qu'il empêche l'éclat qui résulte des
actes des vertus.
Il faut répondre au premier argument, que saint
Augustin parle du cas où une foule de péchés véniels mènent au péché mortel en
y disposant. Car autrement ils ne sépareraient pas des embrassements du céleste
époux.
II faut répondre au second, que le dérèglement
de l'acte dans le péché mortel corrompt l'habitude de la vertu, mais qu'il n'en
est pas de même dans lc péché véniel.
Il faut répondre au troisième, que dans le
péché mortel l'âme s'attache par l'amour aux choses temporelles comme à sa fin,
et par là elle se prive complètement delà splendeur de la grâce qui découle
dans ceux qui s'attachent à Dieu, comme à leur fin dernière, au moyen do la
charité ; tandis que dans le péché véniel l'homme ne s'attache pas ala créature
comme à salin dernière (i). Il n'y a donc pas de parité.
ARTICLE IL — les péchés sont-ils convenablement
désignés pah le
bois, le foin et la paille (2;?
1. Il semble que l'on n'ait pas convenablement
désigné les péchés véniels
(1) La fin dernière de celui qui fait un péché
véniel est la béatitude, mais sa lin prochaine est le bien qu'il cherche dans
les créatures. Les thomistes se sont partagés sur cette question qui d'ailleurs
n'est pas d'une grande importance. Billuart rapporte leurs sentiments [De peccatis
: Dissert, vin, art. A).
(2) Cet article est le commentaire raisonné de
ces paroles de saint Paul (I. Cor. m) : Si quis autem tuperaedifical supra
fundamentum hoc,
parle bois, le foin et la paille.
Carilestditque l'on élève toutes ces choses sur le fondement spirituel. Or, les
péchés véniels sont en dehors de l'édifice spirituel, comme les fausses
opinions sont en dehors de la science. Donc les péchés véniels ne sont pas
convenablement désignés par le bois, le foin et la paille.
2. Celui qui bâtit avec le bois, le foin et la
paille sera sauvé d'une certaine manière par le feu. Or, quelquefois celui qui
fait des péchés véniels ne sera pas sauvé par le feu, par exemple, quand les
péchés véniels sc trouvent dans un individu qui meurt en état de péché mortel.
Donc c'est à tort que l'on désigne les péchés véniels par le bois, le foin et
la paille.
3. D'après l'Apôtre : Il y en a qui
construisent un édifice d'or, d'argent et de pierres précieuses, c'est-à-dire
qui ont l'amour de Dieu et du prochain et qui font de bonnes oeuvres ; et il y
en a qui élèvent un édifice de bois, de foin et de paille. Or, ceux qui aiment
Dieu et le prochain, et qui font des bonnes oeuvres, se rendent aussi coupables
de péchés véniels ; car saint Jean dit (I. Joan, n, 8): Si nous disons que nous
n'avons pas de péché, nous nous faisons illusion à nous-mêmes. Donc c'est à
tort que l'on désigne les péchés véniels par ces trois expressions.
4. Entre les péchés véniels il y a plus de
trois sortes de différences et de degrés. Donc c'est à tort qu'on comprend tous
les péchés véniels sous ces trois dénominations.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (I. Cor.
m, 12) que celui qui fait un édifice de bois, de foin et de paille sera sauvé
par le feu, et que conséquem-mentil ne souffrira pas une peine éternelle, mais
une peine temporelle. Or, la peine temporelle est celle que mérite le péché
véniel, à proprement parler, comme nous l'avons dit (quest. lxxxvii, art. 5, et
quest. lxxxvih, art. 2). Donc les péchés véniels sont désignés par ces trois
expressions.
CONCLUSION. — L'Apôtre a comparé avec justesse
les péchés véniels au bois, au íoin et à la paille, parce que ces trois choses
sont légères et qu'elles sont rapidement dévorées par le feu, quoique les unes
soient plus légères que les autres; ce qui montre que parmi les péchés véniels
il y en a qui sont plus tôt expiés que d'autres.
Il faut répondre qu'il y ades auteurs qui ont
pris le fondement, dont parle l'Apôtre, pour la foi informe sur laquelle les
uns bâtissent des bonnes oeuvres, qui sont figurées par l'or, l'argent et les
pierres précieuses ; les autres élèvent des péchés mortels qui sont
représentés, disent-ils, par le bois, le foin et la paille. Mais saint Augustin
blâme cette interprétation (Lib. de fid. et oper. cap. 15), parce que, comme le
dit saint Paul lui-môme (Gai. y) : Celui qui fait les oeuvres de la chair
n'arrivera pas au royaume de Dieu; ce qui constitue le salut. Et puisqu'il dit
que celui qui fait un édifice de bois, de foin et de paille sera sauvé par le
feu, il s'ensuit qu'on ne peut admettre que par ces paroles il désigne les
péchés mortels. — D'autres prétendent que par le bois, le foin et la paille,
l'Apôtre désigne les bonnes oeuvres qui entrent dans l'édifice spirituel, mais
mélangées de péchés véniels. C'est ainsi que dans celui qui prend soin des
intérêts de sa famille, ce qui est une bonne chose, il y a un amour excessif de
sa femme, ou de ses enfants, ou de ses possessions, qui est subordonné
toutefois à l'amour de Dieu, de telle sorte qu'il ne voudrait rien faire contre
Dieu dans l'intérêt de tous ces objets de son affection. Mais cette
interprétation ne paraît pas non plus convenable. Car il est évident que toutes
les bonnes oeuvres se rapportent à l'amour de Dieu et du prochain, et par conséquent
elles appar-
aurum, argentum, lapides pretiosos, ligna,
fenum, stipulam ; uniuscuiusque, opus manifestum erit : dies enim Dornini
declarabit quia in igne revelabitur ; et uniuscuiusque opus quale sit ignis
probabit.
tiennent à l'or, à l'argent, aux pierres
précieuses, mais non au bois, au foin et à la paille. — Il faut donc dire que
les péchés véniels qui se mêlent aux choses terrestres dont nous nous occupons,
sont représentés par le bois, le foin et la paille. Car comme ces objets se
ramassent dans une maison, sans qu'ils appartiennent à la substance de
l'édifice, on peut les brûler, sans détruire l'édifice ; de môme les péchés
véniels se multiplient dans l'homme sans que son édifice spirituel soit
renversé, et pour ces fautes il souffre le feu, soit qu'il éprouve des
tribulations temporelles en ce monde, soit qu'il subisse les peines du
purgatoire dans l'autre vie; ce qui ne l'empêche pas néanmoins d'arriver au
salut.
II faut répondre au premier argument, qu'on ne
dit pas que les péchés véniels sont élevés sur le fondement spirituel, comme
s'ils reposaient sur lui directement, mais on suppose qu'ils sont placés prés
de lui (I); c'est ainsi que le Psalmiste dit (Ps. cxxxvi, 1) : Sur les fleuves
de Babylone, ce qui signifie: Près des fleuves; parce que les péchés véniels ne
détruisent pas l'édifice spirituel, ainsi que nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au second, qu'on ne dit pas
que tous ceux qui bâtissent avec le bois, le foin et la paille seront sauvés
par le feu, mais qu'on parle ainsi uniquement à l'égard de celui qui bâtit sur
un fondement qui n'est pas la foi informe, comme quelques-uns le pensaient,
mais la foi perfectionnée parla charité, d'après ces expressions de l'Apôtre
(Eph. in, 17) : Fous avez été enracinés et fondés dans la charité. Donc celui
qui meurt avec un péché mortel et des péchés véniels, a le bois, le foin et la
paille, mais ils ne sont pas élevés sur un fondement spirituel ; et c'est pour
ce motif qu'il ne sera pas sauvé par le feu.
II faut répondre au troisième, que ceux qui
sont détachés du soin des choses temporelles, quoiqu'ils pèchent véniellement
quelquefois, ne font que des fautes légères qu'ils effacent très-souvent par la
ferveur de leur charité. Ces hommes n'élèvent donc pas des péchés véniels sur
un fondement spirituel, parce que ces péchés ne restent pas longtemps en eux.
Mais les péchés véniels de ceux qui se préoccupent des choses terrestres
subsistent plus longtemps, parce qu'ils ne peuvent pas aussi souvent effacer
ces fautes par l'ardeur de la charité.
Il faut répondre au quatrième, que, comme lc
dit Aristote (De caelo, lib. i, text. 2): En tout il y a trois choses, un
commencement, un milieu et une fin. C'est ainsi que tous les degrés des péchés
véniels reviennent à trois : au bois qui durcie plus longtemps dans le feu; à
la paille qui passe très-rapidement, et au foin qui tient lc milieu entre ces
deux extrêmes. Car selon que les péchés véniels sont plus ou moins graves et
plus ou moins invétérés, ils sont purifiés plus ou moins rapidement par le feu.
ARTICLE III. — l'homme dans l'état d'innocence aurait-il pu pécher véniellement
(2)?
1. Il semble que l'homme dans l'état
d'innocence ait pu pécher véniellement. Car à propos de ces paroles de l'Apôtre
(I. Tim. ii): Adam n'a pas été séduit, la glose (Ordin. August. de civ. Dei,
lib. xiv, cap. 21) dit que le premier homme n'ayant pas éprouvé la sévérité de
Dieu a pu se tromper, en
(1) Ils n'en font pas substantiellement partie.
(2)
Cette question est controversée parmi les théo-
logiens. Lésons disent qu'il aurait pu faire
toute
espèce de péché véniel, les autres qu'il aurait
fait
les péchés qui sont véniels dans leur genre et
par
la légèreté de leur matière, mais qu'il
n'aurait pas
commis ceux qui sont véniels par suite de
l'imperfection de l'acte ; d'autres prétendent qu'il n'aurait pas fait de péché
véniel, mais qu'il devait cette impeccabilité à la providence spéciale de Dieu
qui l'empêchait de pécher véniellement. Ce dernier sentiment est celui de
Suarez.
ce qu'il a cru que la faute qu'il avait commise
était vénielle. Or, il ne l'aurait pas cru, s'il n'avait pas pu pécher
véniellement. Donc il a pu pécher de la sorte sans faire de péché mortel.
2. Saint Augustin dit (Sup. Gen. ad litt. lib.
xi, cap. 5) : On ne doit pas penser que le tentateur aurait vaincu l'homme,
s'il n'y avait pas eu préalablement dans l'âme de ce dernier un sentiment
d'orgueil qu'il aurait dù réprimer. Or, cet élan d'orgueil antérieur à la
chute, qui a été l'effet du péché mortel, n'a pu être qu'un péché véniel. De
môme saint Augustin dit encore (Ibid. lib. xi, ad fin.) que l'homme ayant vu
que la femme n'était pas morte, après avoir mangé du fruit défendu, fut porté à
faire sur lui la môme expérience. Il semble d'ailleurs qu'il y eut aussi dans
Eveunmouvementd'infidélité qui lui inspira du doute sur les paroles de Dieu.
Car elle dit: Peut-être de peur que nous mourions(Gen. m, 3). Or, toutes ces
choses paraissent des péchés véniels. Donc l'homme a pu pécher véniellement
avant de lc faire mortellement.
3. Le péché mortel est plus opposé à
l'intégrité de l'état primitif que le péché véniel. Or, l'homme a pu pécher
mortellement nonobstant l'intégrité de son premier état. Donc il a pu aussi
pécher véniellement.
Mais c'est le contraire. Chaque péché mérite
une peine. Or, il ne pouvait pas y avoir de peine dans l'état d'innocence,
comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 10). On ne pouvait
donc pas faire un péché qui ne fît sortir l'homme de cet état, et comme le
péché véniel ne change pas l'état de l'homme, il n'a pas pu par conséquent
pécher véniellement.
CONCLUSION. — Comme on ne pèche véniellement
que parce que le corps n'est pas souirris parfaitement à l'àme, la sensibilité
ala raison, et que cette imperfection n'existait pas dans l'état d'innocence,
il s'ensuit que l'homme n'a pas pu pécher vénielle-mont dans cet état avant de
pécher mortellement.
Il faut répondre qu'on admet généralement que
l'homme n'a pas pu pécher véniellement dans l'état d'innocence. Ce qui ne
signifie pas que ce qui est véniel pour nous, aurait été mortel pour lui, en
raison de l'élévation do son état. Car la dignité de la personne est une
circonstance qui aggrave le péché, mais qui ne le fait pas changer d'espèce, à
moins qu'il ne survienne une difformité d'un autre genre, telle que la
trangression d'un voeu ou toute autre chose ; ce qui ne peut se dire à l'égard
de la proposition présente. Par conséquent ce qui est véniel de sa nature n'a
pu devenir mortel à cause de la dignité de l'état primitif. — On doit donc
entendre par là qu'Adam n'a pu pécher véniellement, parce qu'il ne pouvait se
faire qu'il fit un péché véniel de sa nature, avant que par le péché mortel il
n'eût perdu l'intégrité de son premier état. La raison en est que nous péchons
véniellement, soit à cause de l'imperfection de l'acte, comme dans les
mouvements subits quand il s'agit de péchés qui sont mortels dans leur genre;
soit à cause du dérèglement qui porte sur les moyens , tout en respectant
l'ordre à l'égard de la fin elle-même. Or, ces deux sortes de fautes
proviennent d'un défaut d'ordre, c'est-à-dire de ce que les puissances
inférieures ne sont pas parfaitement soumises aux puissances supérieures. Car
si nous éprouvons un mouvement subit de sensibilité, ceci résulte de ce que la
par-lie sensible de l'âme n'est pas complètement soumise à la raison. S'il
s'élève dans la raison elle-même un mouvement semblable, c'est que l'exécution
de l'acte de la raison n'est pas soumise à la délibération qui relève d'un bien
plus élevé, comme nous l'avons dit (quest. Lxxiv,art.lO). Et si l'esprit humain
erre sur les moyens, sans s'écarter absolumentdelaíin, c'est que ces moyens ne
sont pas infailliblement ordonnés à l'égard de cette fin qui domine tout ce qui
regarde l'appétit comme en étant lc"principe, ainsi que nous l'avons vu
(quest. lxxii, art. 1). Mais dans l'état
d'innocence, l'infaillibilité de cet ordre était parfaitement établie, comme
nous l'avons vu (part. I, quest. xcv,art. d), de telle sorte que les puissances
inférieures ont toujours obéi aux puissances supérieures, tant que ce qu'il y
avait de plus élevé dans l'homme a obéi à Dieu (1), selon l'observation de
saint Augustin (De civ. Dei, lib. xiv, cap. 13). C'est pourquoi il ne pouvait y
avoir de désordre dans l'homme, avant que ce qu'il y avait de plus élevé en lui
n'entrât en révolte contre Dieu, ce qui se lit par le péché mortel. D'où il est
évident que l'homme dans l'état d'innocence n'a pas pu pécher véniellement
avant de le faire mortellement.
Il faut répondre au premier argument, que le
mot véniel n'a pas en cet endroit le sens que nous lui donnons ici en parlant
du péché ; il signifie seulement une faute facilement rémissible.
Il faut répondre au second, que l'orgueil qui
se glissa tout d'abord dans le coeur de l'homme fut son premier péché mortel ;
mais on dit qu'il précéda sa chute relativement à l'acte extérieur du péché.
Cette pensée d'orgueil fut suivie dans l'homme du désir d'éprouver la vérité
des paroles du Seigneur, et elle produisit dans la femme un doute qui la jeta
dans une autre pensée d'orgueil, par là même qu'elle entendit le serpent lui
parler de précepte, comme si elle avait voulu s'affranchir de toute loi.
Il faut répondre au troisième, que le péché
mortel est tellement contraire à l'intégrité de l'état primitif de l'homme
qu'il le détruit; ce que ne peut faire le péché véniel. Et comme aucun
dérèglement ne peut exister simultanément avec l'intégrité de cet état, il
s'ensuit que le premier homme n'a pas pu pécher véniellement avant de pécher
mortellement.
article iv. — un ange bon ou mauvais peut-il
pécher véniellement (2) ?
1. Il
semble qu'un ange bon ou mauvais puisse pécher véniellement. Car l'homme a de
commun avec l'ange la partie supérieure de l'âme qu'on appelle l'intelligence,
d'après ces paroles de saint Grégoire (Hom. xxix, in Evang.) : L'homme comprend
comme les anges. Or, l'homme peut pécher véniellement par la partie supérieure
de son âme. Donc l'ange aussi.
2. Qui
peut plus, peut moins. Or, l'ange a pu aimer le bien créé plus que Dieu, ce qu'il
a fait en péchant mortellement. Donc il a pu aussi l'aimer moins, mais
dérèglement, en péchant véniellement.
3. Les
mauvais anges paraissent faire des choses qui sont des péchés véniels dans leur
genre, en portant les hommes à rire et à se laisser aller à une multitudo
d'autres légèretés. Or, la circonstance de la personne ne fait pas d'un péché
véniel un péché mortel, comme nous l'avons dit (quest. lxxxiii, art. 5), à
moins qu'une prohibition spéciale ne survienne, ce qui n'est pas le cas qui
nous occupe. Donc l'ange peut pécher véniellement.
Mais c'est le contraire. La'perfection de
l'ange est supérieure à celle qu'avait le premier homme dans l'état
d'innocence. Or, l'homme dans cet état n'a pu pécher véniellement. Donc l'ange
le peut encore beaucoup moins.
CONCLUSION. — Puisque les bons anges ont été
confirmés dans la grâce, ils ne peuvent pécher d'aucune manière : tandis que
les mauvais étant obstinés dans leur malice (car tout ce qu'ils choisissent,
ils le choisissent pour une fin mauvaise, c'est-à-dire qu'ils le rapportent à
leur orgueil), ils ne pèchent pas véniellement, mais mortellement dans tout ce
qu'ils font de leur volonté propre.
(1 ) Saint Thomas fait donc reposer
l'impecca-bilité de l'homme sur la force du don de la justice originelle ; ce
qui distingue son opinion de celle de Suarez. Tous les thomistes suivent en
cela leur maître.
(2) Cet article est une conséquence du
précédent.
II faut répondre que l'entendement de l'ange,
comme nous l'avons dit (part. I, quest. i.vni, art. 3), n'est pas discursif,
c'est-à-dire qu'il ne va pas des principes aux conclusions en examinant à part
l'un et l'autre, tel que nous le faisons; par conséquent il faut, quand il
considère les conclusions, qu'il les considère telles qu'elles sont dans leurs
principes. Or, pour les choses qui sont l'objet de l'appétit, les fins, ainsi
que nous l'avons souvent répété (quest. viii, art. 2, et quest. lxxii, art. 5),
sont comme les principes, etles choses qui se rapportent à lafin ou les moyens
sont comme les conclusions. Par conséquent, l'esprit de l'ange ne s'attache aux
choses qui se rapportent à la lin ou aux moyens, qu'autant qu'ils sont compris
sous l'ordre de la fin elle-même. C'est pourquoi il est dans sa nature qu'il
n'y ait point en lui de dérèglement à l'égard des moyens, à moins qu'il n'y en
ait un qui atteigne la fin elle-même, ce qui est l'effet du péché mortel (4). —
Or, les bons anges ne seportentvers les moyens qu'autant qu'ils sont en rapport
avec leur fin légitime qui est Dieu, et c'est pour ce motif que tous leurs
actes sont des actes de charité, et que par conséquent il ne peut pas y avoir
en eux un péché véniel. Quant aux mauvais anges ils n'ont pas d'autre but que
la satisfaction de leur orgueil. C'est pour cela qu'ils pèchent mortellement
dans tout ce qu'ils font de leur volonté propre. Mais il en est autrement du
désir du bien naturel qui est en eux, comme nous l'avons dit (part. I, quest.
lxiii , art. 1 ad 3, et art. 4 ; quest. lxiv, art. 2 ad 5).
Il faut répondre au premier argument, que
l'homme a en effet de commun avec les anges l'esprit ou l'entendement, mais il
ne leur ressemble pas pour la manière de comprendre, comme nous l'avons dit (in
corp. art. et part. I, quest. lv, art. 2).
II faut répondre au second, que l'ange n'a pas
pu aimer la créature moins que Dieu sans la rapporter en même temps à Dieu,
comme à sa fin dernière, ou à une fin déréglée, pour la raison que nous avons
dite (in corp. art.).
II faut répondre au troisième, que les démons
excitent les hommes à faire des fautes criminelles pour les entraîner dans leur
familiarité et les conduire ainsi au péché mortel. Par conséquent dans toutes
ces circonstances ils pèchent mortellement, à cause de la fin qu'ils sc
proposent.
ARTICLE V. — les premiers mouvements de la sensibilité
dans les infidèles sont-ils des péchés mortels?
1. 11
semble que les premiers mouvements de la sensibilité dans les infideles soient
des péchés mortels. Car l'Apôtre dit (Rom. viii) : qu'il n'y apas de damnation
pour ceux qui sont en Jésus-Christ et qui ne marchent pas selon la chair, et il
parle en cet endroit de la concupiscence sensuelle, comme on le voit d'après ce
qui précède. Par conséquent la cause pour laquelle la concupiscence n'est pas
damnable pour ceux qui ne marchent pas selon la chair, tout en consentant ala
concupiscence, c'est qu'ils sont dans le Christ. Or, les infidèles n'y sont
pas. Elle est donc damnable pour eux ; par conséquent les premiers mouvements
des infidèles sont des péchés mortels.
2. Saint Anselme dit (Lib. degrat. et lib.
arb.) : Ceux qui ne sont pas dans le Christ et qui éprouvent les mouvements de
la chair, encourent la damnation, quoiqu'ils ne marchent pas selon la chair.
Or, la damnation n'est due qu'au péché mortel. Par conséquent l'homme sentant
la chair parle mouvement premier de la concupiscence, il semble que ce
mouvement premier soit dans les infidèles un péché mortel.
(U Ainsi il faut que ses actions soient
conformes à la lin ou qu'elles lui soient contraires ; elles sont
nécessairement des bonnes oeuvres ou
des péchés mortels. Il n'est pas possible à
l'ange d'agir en dehors de l'ordre (praeter ordinem) sans blesser la lin ; ce
qui constitue le péché véniel.
3. Saint Anselme dit encore (ibid.) : L'homme a
été fait de telle façon qu'il
ne devait point éprouver de concupiscence Or,
cette dette parait avoir été
remise à l'homme par la grâce du baptême que
les infideles ne possèdent
pas. Donc toutes les fois qu'un infidèle
éprouve de la concupiscence, quoi-
qu'il n'y consente pas, il fait un péché mortel
en agissant contrairement à
ce qu'il doit faire.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Jet. x,
34) : Dieu ne fait pas acception des personnes. Par conséquent ce qu'il
n'impute pas à damnation à l'un, il ne l'impute pas â l'autre. Or, il n'impute
pas à damnation aux fidèles leurs mouvements premiers. Donc il ne les impute
pas non plus aux infidèles.
CONCLUSION. — Puisque la sensualité n'est pas
le sujet du péché mortel et qu'il n'y a pas de faute mortelle sans le
consentement de la raison, il s'ensuit que les mouvements premiers des fidèles
aussi bien que des infidèles ne sont pas des péchés mortels, s'ils n'y
consentent pas.
11 faut répondre qu'il est déraisonnable de
dire que les mouvements premiers des infideles sont des péchés mortels, s'ils
n'y consentent pas. Cette proposition est évidente pourdeux raisons : 1° parce
que la sensualité elle-même ne peut être le sujet du péché mortel, comme nous
l'avons vu (quest. lxxiv, art. 4). Puisqu'elle a la même nature dans les
infidèles et dans les fidèles, il ne peut se faire que le seul mouvement de
cette partie de l'âme soit dans les infideles un péché mortel (i). 2° La
seconde raison se tire de l'état de celui qui pèche. Car la dignité de la
personne ne diminue jamais le péché, mais elle l'augmente plutôt, comme nous
l'avons dit (quest. lxxiii, art. 40). Par conséquent le péché n'est pas moindre
dans un fidèle que dans un infidèle, mais il est au contraire plus grand. Car
les péchés des infidèles sontplus dignes de pardon à cause de l'ignorance,
suivant cette parole de saint Paul (I. Tim. i, 13) : J'ai obtenu miséricorde,
parce que j'ai fait toutes ces choses par ignorance sans avoir la foi. Les
péchés des fideles sont au contraire plus graves par suite de la grâce des
sacrements, d'après ces autres paroles du même apôtre (Hebr, x, 29) : De quels
plus grands supplices ne sera-t-il pas jugé digne celui qui aura profané le
sang de l'alliance par lequel il avait été sanctifié ?
Il faut répondre au premier argument, que
l'Apôtre parle de la damnation due au péché originel, qui est détruite par la
grâce de Jésus-Christ quoique le foyer de la concupiscence reste (2) ; par
conséquent la concupiscence que les fideles éprouvent n'est pas en eux le signe
de la damnation attachée au péché originel, comme elle l'est dans les
infideles. Et c'est aussi le sens qu'il faut donner aux paroles de saint
Anselme.
La réponse au second argument est par là même
évidente.
Il faut répondre au troisième, que l'obligation
de n'avoir pas de convoitise était l'effet de la justice originelle. Par
conséquent ce qui est opposé à cette obligation n'appartient pas au péché
actuel, mais au péché originel (3). article vi. — le péché véniel pourrait-il
se trouver dans une personne qui n'aurait que le péché originel ?
4. Il semble que le péché véniel puisse exister
dans une personne qui
n'ait que le péché originel. Car la disposition
précède l'habitude. Or, le pé-
ché véniel est une disposition au mortel, comme
nous l'avons dit
(1)
Pour que ces mouvements soient des péchés il faut que la raison y
conscute.
(2) C'est ce que ce concile de Trente fait
remarquer (sess, v) : Manere autem in baptizatis concupiscentiam vel fomitem,
haec sancta si/nodus fatetur vel sentit.
(5) Parce que c'est le péché qui a détruit la
jus tice originelle, par laquelle l'homme était en état de ne rien convoiter,
mal à propos, s'il le voulait. (Marandè.)
(quest. Lxxxviii, art. 3). Par conséquent dans
un infidele qui n'a pas reçu le pardon du péché originel, le péché véniel
précède le mortel. 11 y a donc des infideles qui ont des péchés véniels avec
leur péché originel, sans avoir de péchés mortels.
2. Il y
a moins de connexion et de rapport du péché véniel au mortel que d'un péché
mortel à un autre péché mortel. Or, l'infidèle qui est soumis au péché originel
peut commettre un péché mortel, sans en faire un autre. Donc il peut faire un
péché véniel sans faire de péché mortel.
3. On
peut déterminer le temps où un enfant peut être capable de faire un péché
actuel. Quand il est parvenu à cette époque, il peut au moins rester un temps
très-court sans pécher mortellement; car c'est ce qui arrive môme aux plus
grands scélérats. Or, pendant cet espace de temps, quelque court qu'il soit, il
peut pécher véniellement. Par conséquent le péché véniel peut exister dans un
individu avec le péché originel sans le péché mortel.
Mais c'est le contraire. Carpour le péché
originel les hommes sont punis dans le lieu réservé aux enfants et où l'on
n'éprouve pas la peine des sens, comme nous le dirons (part. HI), tandis que
pour un seul péché mortel on est jeté dans l'enfer. Il n'y a donc pas de lieu
où soit puni celui qui a un péché véniel avec le seul péché originel.
CONCLUSION. — Puisque le défaut d'âge qui
empêche l'usage de la raison excuse du péché mortel, à plus forte raison
doit-on croire qu'il excuse du péché véniel ; par conséquent il ne peut se
faire que le péché véniel existe dans une personne avec le seul péché originel,
sans péché mortel.
Il faut répondre qu'il est impossible que le
péché véniel existe dans un individu qui aurait le péché originel, sans péché
mortel (1). La raison en est qu'avant d'avoir l'usage de raison le défaut d'âge
excuse du péché mortel, par conséquent il excuse encore bien davantage du péché
véniel, si l'on vient à en faire un qui soit tel dans son genre. Quand on
commence à avoir l'usage de raison, on n'est pas absolument à l'abri du péché
véniel et du péché mortel. Mais la première fois qu'il arrive à l'homme de
penser à lui, s'il se porte vers sa fin légitime, il obtient au moyen de la
grâce le pardon du péché originel. Mais s'il ne se porte pas vers cette fin
autant qu'il est capable de discernement à cet âge, il péchera mortellement en
ne faisant pas ce qu'il est en son pouvoir de faire, et dans ce cas il n'y aura
pas en lui de péché véniel sans péché mortel, sinon après qu'il aura obtenu par
la grâce la rémission de toutes ses fautes (2).
Il faut répondre au premier argument, que le
péché véniel n'est pas une disposition qui précède nécessairement le péché
mortel, elle ne le précède que contingemment, comme le travail dispose
quelquefois à la fièvre, mais non comme la chaleur dispose à la forme du feu.
Il faut répondre au second, que ce qui empoche
le péché véniel d'exister simultanément avec le péché originel tout seul, ce n'est
pas sa distance ou son rapport, mais c'est le défaut de raison dans le sujet,
eomme nous l'avons dît (in corp. art.).
(1) Ce
sentiment est une opinion probable que les thomistes soutiennent avec des
raisons qui paraissent assez fondées.
(2)
Cette obligation de se tourner vers Dieu dés le premier instant où la
raison est formée a paru trop dure à quelques théologiens. Mais il faut
observer que saint Thomas demande un développement complet et parfait de la
raison, ou qu'il n'exige qu'un amour de Dieu proportionné à ce développement,
et qu'on peut se tourner vers Dieu explicitement ou implicitement. Avec ces
tempéraments cette opinion n'a rien d'extrême, et d'ailleurs elle nous apprend
comment les infidèles peuvent obtenir le pardon du péché originel.
Il faut répondre au troisième, que l'enfant qui
commence à avoir l'usage de sa raison peut pendant un temps éviter les autres
péchés mortels, mais il ne peut échapper à l'omission dont nous avons parlé,
s'il ne se tourne vers Dieu aussitôt qu'il le peut. Car la première chose qui
se présente à l'homme qui a l'usage de raison, c'est qu'il pense à lui et qu'il
détermine la fin à laquelle il rapporte sa personne et tout ce qu'il fait. Car
la fin est ce qu'il y a de premier dans l'intention, et c'est ce qui rend
obligatoire en ce moment le précepte affirmatif de Dieu par lequel il nous dit
: Convertissez-vous à moi et je me convertirai à vous (Zach. i, 3).
QUESTION XC.
DES LOIS.
Après avoir parlé des actes humains, nous avons
à nous occuper de leurs principes extérieurs. Or, le principe extérieur qui
nous pousse au mal, c'est le démon ; nous avons traité de sa tentation (part.
I, quest. exi, art. 2 et 3). Lc principe extérieur qui nous porte au bien,
c'est Dieu, qui nous instruit par sa loi et qui nous aide par sa grâce. — Nous
devons donc parler : 1° de la loi ; 2° de la grâce. — A l'égard de la loi il
faut considérer : 1° la loi elle-même en général; 2° ses parties. — Touchant la
loi en général il y a trois choses à examiner : 1° son essence ; 2" la
différence des lois ; 3° les effets de la loi. — Sur l'essence de la loi il y a
quatre questions : 1° La loi est-elle une chose qui appartienne à la raison ? —
2° De la lin de la loi. — 3" De sa cause. — 4° De sa promulgation.
ARTICLE I. — la loi est-elle une chose qui
appartienne a la raison (1)?
4. Il semble que la loi n'appartienne pas à la
raison. Car l'Apôtre dit (Rom. vu, 23) : Je vois une autre loi clans mes
membres, etc. Or, rien de ce qui appartient à la raison n'existe dans les
membres, parce que la raison ne se sert pas d'un organe corporel. Donc la loi
n'est pas une chose qui appartienne à la raison.
2. Dans la raison il n'y a que la puissance,
l'habitude et l'acte. Or, la loi n'est pas la puissance môme de la raison. Elle
n'en est pas non plus une habitude, puisque les habitudes de la raison sont les
vertus intellectuelles dont nous avons parlé (quest. lvii) ; elle n'en est pas
davantage un acte, puisque l'acte de la raison cessant, la loi cesserait, comme
dans le sommeil. Donc la loi n'appartient pas à la raison.
3. La loi porte à bien agir ceux qui s'y
soumettent. Or, c'est à la volonté qu'il appartient, à proprement parler , de
porter au bien, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. ix, art.
1), Donc la loi n'appartient pas à la raison, mais elle appartient plutôt à la
volonté, d'après cet axiome de droit (Lib. I, ff. aie Const. princ.) : Ce qui a
plu au prince a force de loi.
Mais c'est le contraire. Il appartient à la loi
d'ordonner et de défendre, et c'est à la raison à commander, comme nous l'avons
dit (quest. xvii, art. 1). Donc la loi appartient à la raison.
CONCLUSION. — La loi étant la règle et la
mesure des actes humains, elle se rapporte nécessairement à la raison.
Il faut répondre que la loi est la règle et la
mesure des actes humains, d'après laquelle on engage quelqu'un à agir ou on
l'en éloigne. Car le mot loi (lex) vient du mot lier (ligare) (2), parce
qu'elle oblige (obligat) à agir
(I) Cette question est controversée. Les uns
veulent que la loi soit essentiellement l'acte do la volonté, les autres l'acte
de l'intellect, d'autres l'acte de ces deux facultés. Mais lc plus grand nombre
suivent le sentiment de saint Thomas, en ajoutant avec fiilluart que pour les
lois positives elles présupposent l'acte de la volonté.
(2) D'après Cicéron, le mot loi vient du mot
legere, qui signifie choisir (De leg. lib. i, n. 19). Saint Augustin le fait
venir du verbe eligere
Or, la règle et la mesure des actes humains est
la raison, qui est le principe premier des actions de l'homme, comme on le voit
d'après ce que nous avons dit (quest. lxvi, art. 1). Car c'est à la raison
qu'il appartient de tout rapporter à la finqui est le principe premier
quandils'agit d'actions, d'après Aristote (Eth. lib. vu, cap. 8). Et comme dans
tout genre ce qui est le principe est la mesure et la règle de ce genre
lui-même, tels que l'unité dans le genre du nombre et le mouvement premier dans
le genre des mouvements, il s'ensuit que la loi est une chose qui appartient à
la raison.
Il faut répondre au premier argument, que la
loi étant une règle et une mesure, elle existe dans une chose de deux manières
: 1° elle y existe comme dans le sujet qui mesure et qui règle, et parce que
cette 'fonction est le propre de la raison, la loi n'existe qu'en elle de cette
manière ; 2° elle y existe comme dans l'objet qui est réglé et mesuré, et dans
ce sens la loi existe dans tout ce qui a de l'inclination pour une chose
d'après une loi quelconque. A ce point de vue toute inclination provenant d'une
loi quelconque peut recevoir le nom de loi, non par essence, maispar
participation, et c'est ainsi qu'on appelle loi des membres le penchant des
membres à la concupiscence.
Il faut répondre au second, que comme dans les
actes extérieurs il faut considérer l'opération et la chose opérée, par
exemple, la bâtisse et l'édifice que l'on a bâti; de môme dans les oeuvres de
la raison il faut considérer l'acte môme de la raison qui consiste à comprendre
et à raisonner, et ce qui est produit par cet acte; ce qui renferme pour la
raison spéculative : \'b0 la définition; 2°la proposition; 3° le syllogisme ou
l'argumentation. Et parce que la raison pratique fait usage en morale du
syllogisme, comme nous l'avons vu (quest. xiii, art. 3, et quest. lxxvh, art. 2
ad 4), d'après l'observation que fait Aristote (Eth. lib. vu, cap. 3), il
s'ensuit qu'il faut trouver dans la raison pratique quelque chose qui soit aux
opérations ce que la proposition est dans la raison spéculative aux
conclusions. Ces propositions universelles de la raison pratique qui se
rapportent aux actions ont la nature de la loi, et tantôt la raison les
considère actuellement et tantôt elle les conserve habituellement.
Il faut répondre au troisième, que la raison
tient de la volonté sa puissance motrice, comme nous l'avons dit (quest. xvii,
art. . Car par là même que l'on veut la fin la raison ordonne les moyens. Mais
pour qu'à l'égard des choses qu'elle commande, la volonté ait la nature de la
loi, il faut qu'elle soit elle-même réglée par la raison, et c'est ainsi qu'on
entend que la volonté du prince a force de loi; autrement elle serait plutôt
une iniquité qu'une loi.
ARTICLE II. — la loi a-t-elle toujours pour fin
le bien général (I)?
1. Il semble que la loi ne se rapporte pas
toujours au bien général, comme à sa fin. Car il appartient à la loi d'ordonner
et de défendre. Or, les préceptes ont pour but certains biens particuliers.
Donc le bien général n'est pas toujours la fin de la loi.
2. La loi dirige l'homme dans ses actions. Or,
les actes humains existent dans les particuliers. Donc la loi a pour but le
bien particulier.
(quest. xx, in Levit.), qui a aussi lc même
sens; et saint Isidore (Orig. lib. n, cap. IO) le tire du mot legere, lire,
parce que les lois sont ordinairement écrites.
(I) Cette iiii est une,des conditions
essentielles de la loi. C'est là ce qui distingue l'autorité légitime du
pouvoir tyrannique, car le tyran n'a en vue que son intérêt privé. Et le
concile de Tolède a ainsi décidé ce point de doctrine (Tolet. viii, can. -IO) :
Quod reges multa vi aul fac-tione...non sint prospectantes proprii jura
commodi, sed consulentes patria; atque genti.
3- Saint Isidore dit (Etym. lib. v, cap. 3) :
Si la loi est établie par la raison, on appellera loi tout ce qui s'appuie sur
la raison elle-même. Or, la raison établit non-seulement ce qui se rapporte au
bien général, mais encore ce qui se rapporteau bien particulier d'un individu.
Donc la loi embrasse toutes ces choses.
Mais c'est le contraire. Saint Isidore dit
(Etym. lib. v, cap. 24) que la loi n'a pasété faite dans l'intérêt particulier,
mais dans l'intérêt général de tous les citoyens.
CONCLUSION. — Puisque la loi est la règle des
actes humains dont la fin dernière est la béatitude et la félicité commune, il
est nécessaire qu'elle se rapporte toujours au bien général.
Il faut répondre que, comme nous l'avons
dit(art. préc), la loi appartient à ce qui est le principe des actes humains,
par là même qu'elle en est la règle et la mesure. Or, comme la raison est le
principe des actes humains, de môme il y a dans la raison une chose qui est
principe par rapport à toutes les autres. Par conséquent c'est à elle que la
loi doit principalement et surtout appartenir. Le premier principe des actions
que régit la raison pratique étant la fin dernière, et la lin dernière de la
vie humaine étant la félicité ou la béatitude, comme nous l'avons vu (quest.
ii, art. 5 et 7 ; quest. i, art. G et 7), il est nécessaire que la loi se
rapporte surtout à l'ordre qui réside dans la béatitude. — De plus toute partie
se rapportant au tout comme l'imparfait au parfait, et un homme étant une
partie d'une communauté parfaite, il est nécessaire que la loi se rapporte , à
proprement parler, à la félicité commune. C'est pour ce motif qu'Aristote, dans
sa définition des choses légales, parle de la félicité et de la communauté
politique. En effet il dit (E th. lib. v, cap. 1) qu'on appelle justes les lois
qui produisent ou qui entretiennent la félicité de l'Etat et celie desf,
individus par suite des relations que la vie de société établit entre eux ; car
un Etat est une communauté parfaite, selon la remarque du même philosophe
(Polit, lib. i, cap. 4). Or, en tout genre ce qui domine est le principe des
autres choses et on dit que les autres choses se rapportent à lui. Ainsi le feu
qui est ce qu'il y a déplus chaud est cause de la chaleur dans les corps mixtes
qui ne sont chauds qu'autant qu'ils participent au feu. Par conséquent, puisque
la loi se rapporte surtout au bien général, il faut donc que tout autre
précepte qui a pour objet.une oeuvre particulière (4) n'ait la nature d'une loi
qu'autant qu'il se rapporte au bien général lui-même. C'est pourquoi toute loi
a le bien général pour fin.
Il faut répondre au premier argument, que le
précepte implique l'application de la loi aux choses que la loi règle. Comme
l'ordre qui tend au bien commun et qui appartient à la loi peut être appliqué à
des fins particulières, il s'ensuit qu'on peut faire des préceptes qui aient
pour objet des actes particuliers.
Il faut répondre au second, que les actions
existent dans les individus, mais ces actions particulières peuvent se
rapporter au bien général, non par une communauté de genre ou d'espèce, mais
par une communauté de fin, et c'est dans ce sens qu'on appelle bien général la
fin générale elle-même.
Il faut répondre au troisième, que comme une
chose n'est établie fermement par la raison spéculative, qu'autant qu'elle se
rapporte à des premiers principes indémontrables-, de même rien n'est établi
fermement par la
(I) Les lois qui regardent les particuliers,
comme les pupilles, les veuves, les pauvres, etc., ne sont des lois qu'autant
qu'elles sc rapportent au Lien général.
raison pratique, s'il ne se rapporte à la fin
dernière qui est le bien général. C'est ainsi que ce qui est établi par la
raison, a la nature de la loi.
ARTICLE III. — la raison de chaque individu
peut-elle faire une loi (1)?
1. Il
semble que la raison de chaque individu puisse faire une loi. Car l'Apôtre dit
(Rom. n, 14), que les Gentils qui n'ont pas la loi font naturellement ce que la
loi commande, et qu'ils sont à eux-mêmes leur loi. Or, il parle ainsi en
général de tout le monde. Donc tout individu peut se faire à lui-môme une loi.
2. Comme le dit Aristote (Eth. lib. h, cap. 1),
le législateur a l'intention de porter l'homme à la vertu. Or, tout homme peut
en porter un autre à la vertu. Donc la raison de chaque homme peut faire une
loi.
3. Comme le prince d'une cité en est le
gouverneur, de même chaque père de famille est le gouverneur de sa maison. Or,
le prince d'une cité peut faire une loi pour sa cité. Donc le père de famille
peut aussi en faire une pour sa maison.
Mais c'est le contraire. Saint Isidore dit
(Etijm. lib. v, cap. 10), et on lit dans le droit canon (Décret, dist. ii ,
cap. i) ! La loi est la constitution du peuple, d'après laquelle les anciens
ont pris de concert avec les plébéiens une détermination . H n'appartient donc
pas à chaque individu de légiférer.
CONCLUSION. — Puisque la loi a pour fin le bien
général, ce n'est pas à la raison de chaque individu qu'il appartient de la
produire, mais c'est à la multitude ou au prince qui tient sa place.
Il faut répondre que la loi proprement dite se
rapporte premièrement et principalement au bien général, Or, c'est à la
multitude entière ou à celui qui la représente qu'il appartient d'ordonner une
chose au bien général. C'est pourquoi il n'appartient qu'à la multitude ou à la
personne publique qui est chargée de ses intérêts, de faire des lois ; parce
qu'en toutes choses, c'est à celui qui est maître d'une fin qu'il appartient
d'ordonner les choses à cette fin.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme nous l'avons dit (art. 1 ad 1), la loi est dans une chose, non-seulement comme
dans le sujet qui règle, mais encore par participation comme dans l'être qui
est réglé. De cette manière chacun est sa loi, dans le sens que chacun
participe à l'ordre de celui qui le règle. Ainsi l'Apôtre ajoute : qu'ils font
voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur coeur.
Il faut répondre au second, qu'un particulier
ne peut pas porter efficacement un autre à la vertu, il ne peut que l'avertir ;
mais si ses avis ne sont pas accueillis, il n'a pas cette puissance coactive
que la loi doit avoir pour obliger efficacement les citoyens à être vertueux,
comme le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. ult.). Mais la multitude ou la
personne publique qui la représente a cette puissance, et elle peut infliger
des peines, comme nous le verrons (quest. xcin, art. 2 ad 3, et 2*2% quest.
lxiv, art. 3). C'est pourquoi il n'y a qu'elle qui puisse faire des lois.
Il faut répondre au troisième, que comme un
homme est une partie d'une maison, de même une maison est une partie de l'Etat
; mais l'Etat fait une communauté parfaite, d'après Aristote (Polit, lib. i,
cap. 1 et 2). C'est pourquoi comme le bien d'un seul homme n'est pas une fin
dernière, mais qu'il se rapporte au bien général; de même le bien d'une maison
se rapporte au bien de l'Etat qui est une communauté parfaite. Par conséquent
(I) Celle condition est comprise dans la
définition de la loi que donne saint Thomas dans l'article suivant.
celui qui gouverne une famille peut faire des
règles ou des statuts, mais il ne peut faire une loi proprement dite (1).
ARTICLE IV. — LA PROMULGATION EST-ELLE DE
L'ESSENCE DE LA LOI (2)?
1. Il semble que la promulgation ne soit pas de
l'essence delà loi. Car la loi naturelle a tout particulièrement ce qui
constitue la loi. Or, elle n'a pas besoin de promulgation. Donc il n'est pas de
l'essence de la loi d'être promulguée.
2. Il appartient à la loi proprement dite
d'obliger à faire ou à ne pas faire une chose. Or, la loi n'oblige pas
seulement ceux devant qui elle est promulguée, mais elle oblige encore les
autres. Donc la promulgation n'est pas de l'essence delà loi.
3. L'obligation de la loi s'étend aussi sur
l'avenir, parce que les lois pèsent nécessairement sur les affaires 'futures,
selon l'expression du droit (Cod. Lib. de leg. et constit. tit. TT 1). Or, la promulgation s'adresse à
ceux qui sont présents. Donc elle n'est pas nécessaire à la loi.
Mais c'est le contraire. Il est dit dans le
droit canon (Décret, dist. 4,inappend. grat. ad cap. in istis) que les lois
sont établies, quand elles sont promulguées.
CONCLUSION. — La loi étant établie comme une
règle que l'on doit appliquer à ceux auxquels elle est imposée, il faut, pour
qu'elle soit obligatoire, qu'elle ait été promulguée et qu'elle soit arrivée à
la connaissance de ceux qui y sont soumis.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1), la loi est imposée aux autres ala manière d'une règle et d'une
mesure. Or, une règle et une mesure est imposée par là même qu'on l'applique à
ce qui est réglé et mesuré. Par conséquent pour que la loi soit obligatoire, ce
qui est son caractère propre, il faut qu'on l'applique aux hommes qui doivent
se régler sur elle. Cette application sc fait par là môme qu'elle arrive à leur
connaissance (3)par suite de sa promulgation. Ainsi la promulgation est nécessaire
pour que la loi soit en vigueur. — On peut donc conclure de ces quatre articles
la définition delà loi, qui n'est rien autre chose qu'un ordre de la liaison
tendant au bien général, promulgué par celui qui a soin de la communauté^).
Il faut répondre au premier argument, que la
promulgation de la loi naturelle existe par là même que Dieu l'a placée dans le
coeur des hommes pour qu'ils la connaissent naturellement.
Il faut répondre au second, que ceux devant
lesquels la loi n'est pas promulguée sont obligés de l'observer, parce qu'elle
est arrivée à leur connaissance par les autres, ou qu'elle y peut arriver, une
fois que la promulgation a été faite.
(1) Pour qu'il y ait loi il faut qu'elle ait
pour auteur le chef de la communauté et qu'elle se rapporte à la communauté
elle-même, autrement ce n'est qu'un ordre particulier. Luther et Calvin, les
Vaudois, Wicleff et Jean II us ont nié que les rois eussent ce pouvoir, ou du
moins Jean Ilus ne le reconnaissait que dans les bons princes. Il fut condamné
au concile de Constance (sess, vi, can. 15).
(2)Tous les théologiens s'accordent à
reconnaître que pour qu'une loi oblige il faut qu'elle soit promulguée, mais
ils discutent entre eux pour savoir si la promulgation est de l'essence de la
loi. Nous ne rapportons pas ici cette controverse qui nous parait d'ailleurs de
peu d'importance.
(5) La promulgation a lieu de différentes
manières selon la diversité des lois. Ainsi lu loi éternelle et naturelle est promulguée
par le dictamen de la raison, la loi positive divine l'est quelquefois par une
révélation intérieure, comme dans les prophètes ; d'autres fois elle l'est
extérieurement et solennellement, comme la loi ancienne sur le Sinaï, la loi
nouvelle au jour de la Pentecôte ; d'autres fois elle est simplement exposée,
comme le Christ la promulgua à ses apôtres. Quant à la loi humaine, l'usage
veut qu'elle soit promulguée avec une certaine solennité.
(-)) Saint Liguori délinitla loi : Recta
agendarum aut omitlendorum ratio; mais on la definit plus communément : un
précepte général, juste: ei permanent, publié dans l'intérêt d'une société, par
celui qui a lc droit de gouverner; ce qui revient à la définition de saint
Thomas (Gousset, Traité des lois, chap. i). Cette définition est à peu près
celle qu'adopte Suarcz.
Il faut répondre au troisième, que la
promulgation présente s'étend à l'avenir, au moyen de l'écriture qui en la
fixant la promulgue toujours d'une certaine manière. C'est ce qui fait dire à
saint Isidore (Etym. lib. ii, cap. 10) que le mot loi (lex) vient du verbe lire
(legere) parce qu'elle a été écrite.
QUESTION XCI.
DE LA DIVERSITÉ DES LOIS.
Après avoir parlé de l'essence de la loi, nous
avons à nous occuper des différentes lois. A ce sujet il y a six questions qui
se présentent : 1° Y a-t-il une loi éternelle ? — 2" Y a-t-il une loi
naturelle? — 3" Y a-t-il une loi humaine? — 4" Y a-t-il une loi
divine ? — 5" N'y en a-t-il qu'une ou y en a-t-il plusieurs? — 6° Y a-t-il
une loi du
péché ?
article i. — y a-t-il une loi éternelle (1)?
1. Il semble qu'il n'y ait pas de loi
éternelle. Car toute loi s'impose à quelques individus. Or, il n'y a pas eu de
toute éternité un être auquel on put imposer une loi, puisqu'il n'y a que Dieu
qui ait existé éternellement. Donc il n'y a pas de loi éternelle.
2. La promulgation est de l'essence de la loi.
Or, la promulgation n'a pas pu exister de toute éternité, parce qu'il n'y a pas
eu de toute éternité quelqu'un à qui la loi fût promulguée. Donc aucune loi ne
peut être éternelle.
3. La loi implique un ordre qui se rapporte à
une fin. Or, rien n'est éternel de ce cpii se rapporte aune fin, puisqu'il n'y
a que la fin dernière qui le soit. Donc il n'y a pas de loi qui soit éternelle.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
lib. arb. lib. i, cap. 6) : La loi qu'on appelle la souveraine raison, doit
paraître à tout homme intelligent immuable et éternelle.
CONCLUSION. — Il y a une loi éternelle, c'est
la raison qui gouverne tout l'univers et qui existe dans l'intelligence divine.
Il faut répondre que, comme nousl'avons dit
(quest. préc. art. 1 et 4), la loi n'est rien autre chose que l'expression de
la raison pratique dans le prince qui gouverne une communauté parfaite. Or, il
est évident que si l'on suppose que le monde est régi par la providence de Dieu
, comme nous l'avons vu (part. I, quest. xxii, art. 1 et 2), la communauté
entière de l'univers est gouvernée par sa raison. C'est pourquoi la raison du
gouvernement des choses en Dieu a la nature de la loi, parce qu'elle existe en
lui comme dans le chef ou le roi de l'univers. Et parce que la raison divine ne
conçoit rien dans le temps, mais qu'elle a un concept éternel, selon
l'expression de l'Ecriture (Prov. viii), il s'ensuit que l'on doit dire que
cette loi est éternelle.
Il faut répondre au premier argument, que les
choses qui n'existent pas enelles-mêmes existentenDieu,dans le sens qu'il
lesconnaitet qu'illesrègle à l'avance, d'après cette parole de saint Paul (Rom.
iv, 17) : // appelle les choses qui n'existent pas, comme celles qui existent.
Le concept éternel de la loi divine a donc la nature de la loi éternelle, dans
le sens que Dieu l'ordonne au gouvernement des êtres qu'il a connus à l'avance.
Il faut répondre au second, que la promulgation
se fait par parole et par écrit ; la loi éternelle a été promulguée par rapport
à Dieu de ces deux manières -, parce que le Verbe divin est éternel et que
l'écriture du livre de vie
(I) Celle loi éternelle n'est rien autre chose
iiue la raison de la providence qui existe eu Dieu-, et clic n'est pas moins
utile et nécessaire que la Providence elle-même.
l'est aussi; mais par rapport à la créature qui
écoute ou qui lit, il ne peut y avoir de promulgation éternelle.
Il faut répondre au troisième, que la loi se
rapporte activement à une fin dans le sens que c'est par elle que les choses
sont ordonnées relativement à une fin, mais elle ne s'y rapporte pas
passivement (1), c'est-à-dire qu'elle n'est pas ordonnée elle-même à une fin,
sinon par accident, à l'égard de celui qui gouverne, selon qu'il se propose une
fin qui est en dehors de lui, à laquelle il faut nécessairement que sa loi se
rapporte. Mais la fin du gouvernement divin, c'est Dieu lui-même, et sa loi
n'est pas différente de lui. D'où il résulte que la loi éternelle n'a pas une
autre fin que Dieu même.
ARTICLE II. — Y A-T-IL UNE LOI
NATURELLE (2)?
1. Il
semble qu'il n'y ait pas en nous de loi naturelle. Car l'homme est suffisamment
gouverné par la loi éternelle, puisque saint Augustin dit(Z>e lib. arb. lib.
i, cap. 6) que la loi éternelle est celle d'après laquelle ii est juste que
tout soit parfaitement ordonné. Or, la nature ne multiplie pas les choses
superflues, comme elle ne fait pas non plus défaut dans les choses nécessaires.
Donc il n'y a pas pour l'homme de loi naturelle.
2. La
loi dirige l'homme dans ses actes à l'égard de sa fin, comme nous l'avons vu
(quest. préc. art. 2). Or, les actes humains ne sont pas mis en rapport avec
leur fui par la nature, comme dans les créatures irraisonnables qui n'agissent
que d'après leur attrait ou leur instinct naturel ; mais l'homme agit pour sa
fin par la raison et la volonté. Donc il n'y a pas pour l'homme de loi
naturelle.
3. Un
être est d'autant plus libre qu'il est moins soumis à la loi. Or, l'homme est
plus libre que tous les autres animaux, à cause de son libre arbitre que
ceux-ci n'ont pas. Par conséquent puisque les autres animaux ne sont passoumis
à la loi naturelle, l'homme n'y doit pas être non plus.
Mais c'est le contraire. A l'occasion de ces
paroles de l'Apôtre (Rom. u) : Les Gentils qui n'ont jias de loi font
naturellement ce que la loi commande, la glose dit : que s'ils n'ont pas la loi
écrite, ils ont la loi naturelle par laquelle chacun comprend et sent ce qui est
bon et ce qui est mauvais.
CONCLUSION. — Il y a dans les hommes une loi
naturelle, c'est-à-dire une participation de la loi éternelle, d'après laquelle
ils discernent le bien et le mal.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xc, art. 1 ad 1), la loi étant une règle et une .mesure, elle peut
exister dans un être de deux manières : 1° comme dans celui qui règle et qui
mesure; 2° comme dans celui qui est réglé et mesuré; parce qu'une chose est
réglée ou mesurée selon qu'elle participe à la règle ou à la mesure. Par
conséquent puisque tout ce qui est soumis à la providence divine est réglé et
mesuré par la loi éternelle, ainsi que nous l'avons dit (art. préc), il est
évident que tous les êtres participent d'une certaine manière à la loi éternelle,
selon qu'elle leur donne de l'inclination pour les actes et les fins qui leur
sont propres. — Or, la créature raisonnable est soumise à la providence divine
d'une manière plus excellente que les autres, en ce qu'elle participe à cette
providence pour elle et pour les autres êtres qu'elle régit. De là il arrive
qu'il se trouve en
(t) La loi éternelle ordonne toutes choses à
leurs lins par des moyens convenables, mais elle ne peut pas elle-niènie être
ordonnée à une lin, puisqu'elle est Dieu lui-même qui est la fin dernière de
tout ce qui existe.
(2) L'existence de la loi naturelle est admise
par tous les philosophes et les théologiens (Arist. Elh. lib. v, cap. 7 ;
Ciccr. DcLegib.Wb. I et lib. II;
saint Augustin, Conf. lib. n, cap. 4, et
deScrm-Hom. lib. ii, cap. 9; saint Ambroise, lib. ix, ép. 71 ; saint Isid.
Etym. lib. n et m). Les jurisconsultes l'admettent aussi (Instit. de jure
natur, gentium et civili, lib. i); mais ils diffèrent entre eux, comme nous lc
verrons (quest. xcivi, quand il s'agit de déterminer en quoi elle consiste.
elle une participation de la raison étemelle,
par laquelle elle est naturellement portée à l'acte et à la fin qui lui
convient. C'est cette participation de la loi éternelle dans la créature
raisonnable qu'on appelle loi naturelle. C'est pourquoi le Psalmiste après
avoir dit (Ps. iv) : Sacrifiez le sacrifice de la justice, met ainsi en scène
ceux qui demandent quelles sont les oeuvres de la justice : Il y en a beaucoup
qui disent : qui nous montre ce qui est bien? et il répond à cette question par
ces paroles : La lumière de votre visage, Seigneur, est empreinte sur nous,
indiquant de cette manière que la lumière de la raison naturelle par laquelle
nous distinguons le bien du mal, ce qui est le propre de la loi naturelle,
n'est rien autre chose que l'impression de la lumière divine en nous. D'où il
est évident que la loi naturelle n'est rien autre chose qu'une participation de
la loi éternelle dans la créature raisonnable (4 ).
Il faut répondre au premier argument, que ce
raisonnement serait concluant, si la loi naturelle était différente de la loi
éternelle. Mais il n'en est pas ainsi, puisqu'elle en est une participation,
comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au second, que toute opération
de la raison et de la volonté dépend en nous de quelque chose qui est naturel,
comme nous l'avons dit (quest.x, art. 4). Ainsi tout raisonnement découle de
principes qui nous sont naturellement connus, eUlout désir qui a pour objet les
moyens vient du désir naturel de la fin dernière. Par conséquent il faut que ce
soit la loi naturelle qui dirige la première nos actions vers leur fin.
Il faut répondre au troisième, que les animaux
irraisonnables participent à la raison éternelle à leur manière, comme la
créature raisonnable elle-même. Mais parce que la créature raisonnable y
participe intellectuellement et rationnellement, il s'ensuit que cette
participation reçoit eu elle, à proprement parler, le nom de loi ; car la loi
est une chose qui appartient à la raison, comme nous l'avons dit (quest. préc.
art. 4). Et comme la créature irraisonnable n'y participe pas rationnellement,
on ne peut pas donner à sa participation le nom de loi, sinon par analogie (2).
ARTICLE III. — Y A-T-IL UNE LOI HUMAINE (3)?
4. Il semble qu'il n'y ait pas de loi humaine.
Car la loi naturelle est une participation delà loi éternelle, comme nous
l'avons dit (art. préc.). Or, toutes les choses sont parfaitement ordonnées par
la loi éternelle, d'après saint Augustin (De lib. arb. lib. i, cap. 6). Par
conséquent la loi naturelle suffit pour ordonner toutes les choses humaines, et
il n'est pas nécessaire qu'il y ait une loi humaine.
2. La
loi est une mesure, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 4 et 2). Or, la
raison humaine n'est pas la mesure des choses, mais c'est plutôt le contraire,
comme on le voit (Met. lib. x, text, 5). Donc aucune loi ne peut procéder de la
raison humaine.
3. Une
mesure doit être certaine, comme l'observe Aristote (Met. lib. x, text. 3). Or,
les prescriptions de la raison humaine à l'égard de ce que l'on
(1)C'est dans ce sens que saint Isidore
l'appelle aussi une loi divine (Isid. Etym. lib. v, cap. 2).
(2)Le mot loi se prend alors dans le sens le
plus large, comme quand on parle des lois de la pesanteur, etc.
(5) Cette loi est ainsi appelée, non parce
qu'elle a été imposée aux hommes, ce qui est commun à toute espèce de loi, ni
parce qu'elle porte sur les choses humaines et non sur les choses divines; mais
parce qu'elle est la première que les hommes aient établie, et que dans l'ordre
de génération elle précède les autres. C'est pour ce motif que saint Thomas en
parle avant de traiter de la loi positive divine qui lui est cependant
supérieure.
doit faire sont incertaines, suivant ces
paroles du Sage (Sap. ix, ii ) : Les pensées des mortels sont timides et nos
prévisions incertaines. Donc aucune loi ne peut venir de la raison humaine.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin
distingue deux sortes de lois (De lib. arb. lib. i, cap. 6), l'une éternelle et
l'autre temporelle qu'il appelle la loi humaine.
CONCLUSION. — Indépendamment de la loi
éternelle et naturelle, il y a une loi que les hommes ont établie pour
soumettre à des applications particulières ce que la loi naturelle renferme.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. préc. in corp. art. et ad 2), la loi est une expression de la raison
pratique. La raison pratique procède de la môme manière que la raison
spéculative ; car l'une et l'autre vont des principes aux conséquences, comme
nous l'avons vu (quest. lxx, art. 1 ad 2). D'après cela il faut donc dire que
comme dans la raison spéculative nous tirons de principes indémontrables qui
nous sont naturellement connus des conséquences relatives aux diverses sciences
que nous ne connaissons pas naturellement, mais que nous découvrons par la
réflexion et l'étude; de même il est nécessaire que la raison humaine parte des
préceptes de la loi naturelle, comme de principes généraux et indémontrables,
pour arriver à quelques dispositions particulières (1). Ces dispositions
particulières que la raison découvre sont appelées des lois humaines, une fois
qu'on a rempli toutes les autres conditions qui sont de l'essence delà loi,
comme nous l'avons dit (quest. préc). C'est ce qui fait dire à Cicéron (De inv.
lib. n) que le principe du droit a son origine dans la nature, qu'ensuite il y
a des choses qui sont passées en coutume, parce qu'on en a reconnu l'utilité;
et qu'enlin la crainte des lois et la religion ont sanctionné ce que la nature
avait produit et ce que la coutume avait établi.
Il faut répondre au premier argument, que la
raison humaine ne peut participer à tout ce que renferme la raison divine, mais
elle y participe à sa manière et imparfaitement. C'est pourquoi comme, à
l'égard de la raison spéculative, la participation naturelle à la divine
sagesse nous donne une connaissance des principes généraux, mais non la
connaissance propre de chaque vérité, telle qu'elle existe dans la divine
sagesse elle-même; de même à l'égard de la raison pratique l'homme participe
naturellement à la loi éternelle par rapport aux principes généraux, mais non
pour la direction particulière de chaque action que renferme néanmoins la loi
éternelle. C'est pourquoi il est nécessaire que la raison humaine établisse
certaines lois particulières qui dirigent l'homme dans sa conduite privée.
Il faut répondre au second, que la raison
humaine n'est pas en soi la règle des choses ; mais les principes généraux qui
sont innés en elle sont la règle générale et la mesure de tout ce que l'homme
doit faire : la raison naturelle est ainsi la régie et la mesure de nos
actions, quoiqu'elle ne soit pas la mesure des choses qui procèdent de la
nature.
Il faut répondre au troisième, que la raison
pratique a pour objet ce que l'on doit faire, c'est-à-dire des choses
particulières et contingentes, mais elle n'a pas pour objets les choses
nécessaires, comme la raison spéculative. C'est pourquoi les lois humaines ne
peuvent pas avoir la même infaillibilité
(1) La nécessité de ces dispositions repose sur
la nature même de l'homme qui, étant fait pour la société, a besoin de lois
spéciales qui règlent ses rapports avec ses semblables. Sans ces lois il
tomberait à l'état sauvage, comme l'observent Platon [De Legib. lib. IX; et
Aristote (Pol. lib. i, cap, 2).
que les conséquences démonstratives des
sciences. D'ailleurs il n'est pas nécessaire que toute mesure soit absolument
infaillible et certaine, il faut seulement qu'elle le soit autant qu'elle peut
l'être dans son genre.
ARTICLE IV. — ÉTAIT-IL NÉCESSAIRE QU'lL Y EUT
UNE LOI DIVINE (i) ?
Il
semble qu'il n'était pas nécessaire qu'il y eût une loi divine, parce que,
comme nous l'avons dit (art. 3;, la loi naturelle est une participation de la
loi éternelle en nous. Or, la loi éternelle est la loi divine, comme nous
l'avons vu (art. 2). Il n'est donc pas nécessaire qu'indépendamment de la loi
naturelle et des lois humaines qui en découlent, il y ait une loi divine.
2. 11 est écrit (Eccl. xv, 14) que Dieu a
laissé V homme dans la main de son conseil. Or, le conseil est un acte de la
raison, comme nous l'avons vu (quest. xiv, art. 1). Donc l'homme a été
abandonné au gouvernement de sa raison, et puisque le dictamen de la raison est
la loi humaine, ainsi que nous l'avons dit (art. préc.), il n'est pas
nécessaire que l'homme soit gouverné par une loi divine.
3. La nature humaine sc suffit mieux à
elle-même que les créatures irraisonnables. Or, les créatures irraisonnables
n'ont pas de loi divine indépendamment de l'inclination naturelle qui leur est
innée. Donc la créature raisonnable a encore moins besoin d'une loi divine
indépendamment de sa loi naturelle.
Mais c'est le contraire. David demande à Dieu
qu'il lui donne une loi (Ps. cxvni, 33) : Seigneur, donnez-moi pour loi la voie
de vos ordonnances pleines de justice.
CONCLUSION. — Indépendamment de la loi
naturelle et de la loi humaine, une loi divine était nécessaire pour mettre
l'homme en rapport avec sa fin qui est la béatitude et pour le diriger
infailliblement.
Il faut répondre qu'indépendamment de la loi
naturelle et de la loi humaine, il a fallu une loi divine pour diriger la vie
de l'homme, et cela pour quatre raisons (2) : 1° Parce que la loi dirige
l'homme dans les actes qui lui sont propres par rapport à sa fin dernière. Si
l'homme ne se rapportait qu'à une fin qui ne surpassât pas les forces de ses
facultés naturelles, il ne serait pas nécessaire qu'à l'égard de la raison, il
fût dirigé par d'autres lois que par la loi naturelle et la loi humaine qui en
découle. Mais parce qu'il a pour fin la béatitude éternelle qui surpasse les
forces de sa nature , comme nous l'avons vu (quest. v, art. 5), il a fallu
qu'au-dessus de la loi naturelle et de la loi humaine il y eût la loi divine
pour le diriger vers cette fin. 2° Parce qu'à cause de l'incertitude du
jugement humain, surtout quand il s'agit de choses contingentes et
particulières, il arrive qu'à l'égard des actes moraux on est divisé de
sentiment et que de cette diversité d'idées résultent des lois contraires. Il a
donc été nécessaire pour que l'homme pût savoir sans aucun doute ce qu'il doit
faire et ce qu'il doit éviter, qu'il fût dirigé dans les actes qui lui sont
propres par une loi divine, dont l'origine garantit l'infaillibilité. 3° Parce
que l'homme ne peut faire des lois que sur les choses qu'il peut juger. Or, le
jugement de l'homme ne peut atteindre les mouvements intérieurs qui sont
cachés, il ne peut porter que sur les mouvements extérieurs que l'on voit. Et
cependant la perfection de la vertu exige que l'homme soit droit sous ce double
rapport. C'est pourquoi la loi humaine n'a pas pu com-
(t) Par loi divine on n'entend pas la loi qui
existe en Dieu et qui n'est rien autre chose que la loi éternelle, niais il
s'agit de la loi qui vient de Dieu d'une manière spéciale et qu'où appelle
positive divine.
(2) Les raisons que donne ici saint Thomas ont
la plus grande analogie avec celles qu'il donne pour établir la nécessité de la
révélation (Voy. tome I, et appendice). Ces deux questions sont en effet
subordonnées l'une à l'autre.
primer et diriger suffisamment les actes
intérieurs, mais il a été nécessaire que la loi divine vînt à cet effet se
surajouter à elle. 4° Parce que, comme le dit saint Augustin (De lib. arb. lib.
i, cap. 5 et 6), la loi humaine ne peut pas punir ou empêcher tout le mal qui
se fait. Car si elle voulait détruire tous les maux, il s'ensuivrait qu'elle
anéantirait aussi une foule de bonnes choses et qu'elle nuirait au bien
général, ce qui mènerait à la perte de la société. Pour qu'aucun mal no reste
impuni et sans défense, il a donc fallu que la loi divine survînt pour empêcher
ou défendre toutes les fautes. Ces quatre causes sont indiquées par le
Psalmiste quand il dit (Pt. xviii, 8) : La loi du Seigneur est sans tache,
c'est-à-dire qu'elle ne permet aucune souillure: elle convertit les âmes, parce
qu'elle dirige non-seulement les actes extérieurs, mais encore les actes
intérieurs : elle est le témoignage fidele du Seigneur, car elle est
certainement droite et vraie; elle donne la sagesse aux enfants, parce qu'elle
met l'homme en rapport avec sa fin surnaturelle et divine (1).
Il faut répondre au premier argument, que par
la loi naturelle l'homme participe à la loi éternelle autant que les forces de
sa nature le lui permettent; mais il faut qu'il soit dirigé d'une manière plus
élevée vers sa fin dernière surnaturelle. C'est pourquoi on lui surajoute la
loi divine, par laquelle il participe à la loi éternelle plus éminemment.
Il faut répondre au second, que le conseil est
une recherche; il est donc nécessaire qu'il procède de certains principes. Ce
n'est pas assez qu'il s'appuie sur les principes qui nous sont innés et qui
sont les préceptes delà loi de nature, mais il faut encore, pour les raisons
que nous avons données [in corp. art.), qu'on y surajoute d'autres principes,
qui sont les préceptes de la loi divine.
Il faut répondre au troisième, que les
créatures irraisonnables n'ont pas une fin plus élevée que celle qu'elles
peuvent atteindre par leurs facultés naturelles. C'est pourquoi il n'y a pas de
parité.
ARTICLE V. — n'y a-t-il qu'une seule loi divine
(2)?
ï. Il semblé qu'il n'y ait qu'une seule loi
divine. Car dans un royaume où il n'y a qu'un roi il n'y a qu'une seule loi.
Or, le genre humain tout entier se rapporte à Dieu comme à son seul roi,
d'après ces paroles du Psalmiste (Ps. xlvi, 8) : Dieu est le roi de toute la
terre. Donc il n'y a qu'une seule loi divine.
2. Toute loi a pour fin ce que le législateur
se propose à l'égard de ceux pour lesquels il la porte. Or, Dieu se propose à
l'égard de tous les hommes une seule et même chose, d'après ces paroles de
l'Apôtre (I. Tim. n, A): Il veut que tons les hommes soient sauvés et qu'ils
arrivent à la connaissance de la vérité. Donc il n'y a qu'une seule loi divine.
3. La loi divine paraît plus se rapprocher de
la loi éternelle, qui est une, que la loi naturelle, parce que la révélation de
la grâce est plus élevée que la connaissance de la nature. Or, la loi naturelle
est une pour tous les hommes. Donc à plus forte raison la loi divine aussi.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Heb. vu,
42) : Le sacerdoce étant changé, il faut nécessairement que la loi le soit
aussi. Or, comme il l'observe
(I) Suarez fait remarquer que ces quatre
raisons ne prouvent pas la nécessité absolue de la loi divine par rapport à la
lin surnaturelle, mais qu'elles prouvent seulement sa nécessité conditionnelle,
c'est-à-dire qu'une loi divine n'était nécessaire qu'en supposant l'institution
de la synagogue ou de l'Eglise. Mais nous croyons que la révélation, l'ordre
surnaturel, l'institution de l'Eglise sont des vérités qui s'enchaînent telle •
ment, que cette distinction nous paraît peu fondée.
(2) Avant Moïse il n'y eut pas de loi positivo
divine. Tous les théologiens sont d'accord sur ce point. Voyez à ce sujet
Suarez (De Leg.Yib. ix, cap. Á).
au même endroit, il y a deux sacerdoces, le
sacerdoce de Lévi et le sacerdoce du Christ. Il y a donc aussi deux sortes de
loi divine, la loi ancienne et la loi nouvelle (1).
CONCLUSION.— Comme nous disons que l'enfant et
l'homme mûr forment le même individu, de même nous disons que la loi ancienne
et la loi nouvelle ne forment qu'une seule et même loi divine qui se distingue,
comme l'imparfait du parfait.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(part. I, quest. xxx, art. 2 et 3), la distinction est la cause du nombre. Or,
il y a deux sortes de distinction: l'une qui repose sur la différence d'espèce,
comme le cheval et le boeuf; l'autre qui se renferme dans la même espèce, comme
l'imparfait et le parfait. C'est ainsi qu'on distingue un enfant d'un homme
mûr. La loi divine se divise de cette manière en loi ancienne et loi nouvelle.
C'est pourquoi l'Apôtre compare [Gai. m) l'état de la loi ancienne à l'enfance
qui est sous la direction d'un maître, et l'état de la loi nouvelle à celui
d'un homme mûr qui n'a plus besoin d'être sous le joug d'un précepteur. — Or,
on considère la perfection et l'imperfection d'une loi d'après les trois choses
qui sont de l'essence de la loi elle-même, comme nous l'avons dit (quest. xc,
art. 2,3 et 4). En effet : 1° il appartient à la loi d'avoir le bien général
pour fin, comme nous l'avons vu (ib. art. 2), ce qui peut comprendre deux
choses : le bien sensible et terrestre et le bien intelligible et céleste. La
loi ancienne avait directement pour but le bien terrestre; c'est pourquoi, au
commencement de cette loi (Ex. m), on engage le peuple à prendre possession du
royaume de Chanaan. La loi naturelle a pour fin le bien céleste; aussi le
Christ dès le commencement de sa prédication appelle ses disciples au royaume
des cieux en disant : Faites pénitence, car le royaume des cieux approche
(Matth, iv). C'est ce qui fait dire à saint Augustin (Cont. Faust, lib. iv,
cap. 2) que l'Ancien Testament renferme les promesses des biens temporels, et
c'est ce qui lui fait donner le nom d'ancien tandis que le Nouveau promet la
vie éternelle. — 2° La loi doit diriger les actes humains conformément à la
justice. Sous ce rapport la loi nouvelle l'emporte encore sur la loi ancienne,
en réglant les actes intérieurs de l'âme, d'après ces paroles de l'Evangile
(Matth, v, 20) : Si votre justice ne V emporte pas sur celle des Scribes et des
Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. C'est pour cela
qu'on dit que la loi ancienne arrêtait la main, mais que la loi nouvelle
enchaîne l'esprit. 3° La loi doit porter les hommes à observer les
commandements. La loi ancienne le faisait par la crainte des châtiments, tandis
que la loi nouvelle le fait par l'amour que répand dans nos coeurs la grâce du
Christ qui nous est accordée dans la loi nouvelle, mais qui était figurée dans
la loi ancienne. C'est ce qui fait dire à saint Augustin contre Adamantius
(cap. 17), un disciple de Manès, que la différence qu'il y a entre la loi et
l'Evangile peut se résumer dans ces deux mots : la crainte et l'amour.
Il faut répondre au premier argument, que comme
dans une maison le père de famille commande une chose aux enfants et d'autres
choses aux adultes; de même Dieu, qui est le roi unique de tout le genre
humain, a donné une première loi aux hommes qui étaient encore imparfaits et
une seconde loi plus parfaite à ceux que la première avait rendus plus capables
des choses divines.
Il faut répondre au second, que le salut des
hommes ne pouvait se faire que par le Christ, d'après ces paroles de l'Ecriture
(Jet. iv, 12) : Aucun autre nom sous le ciel n'a été donné aux hommes par
lequel nous devions être
(1) Cet article n'a pas seulement pour objet de
distinguer la joi nouvelle de la loi ancienne, mais il est une sorte de
justification du plan providentiel.
sauvés. C'est pourquoi la loi capable de mener
parfaitement tous les hommes au salut n'a pu être promulguée qu'après l'arrivée
du Christ. Auparavant il a fallu donner au peuple duquel le Christ devait
naître, une loi qui le préparât à recevoir son Sauveur et qui renfermât en elle
tous les éléments du salut.
Il faut répondre au troisième, que la loi
naturelle dirige l'homme d'après des préceptes généraux, qui
conviennentégalementà ceux qui sont parfaits aussi bien qu'à ceux qui sont
imparfaits. C'est pourquoi il n'y en a qu'une pour tous les hommes. Mais la loi
divine dirige l'homme dans ses actions particulières à l'égard desquelles ceux
qui sont parfaits et ceux qui ne le sont pas ne se conduisent pas de la même
manière. C'est pour cette raison qu'il a fallu qu'ily eût deux sortes de loi
divine, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
ARTICLE VI. — y a-t-il une loi de concupiscence
(4)? 4. Il semble qu'il n'y ait pas une loi de concupiscence. Car saint Isidore
dit (Etym. lib. ii, cap. 3) que la loi consiste dans la raison. Or, la
concupiscence ne consiste pas dans la raison, mais elle en éloigne plutôt. Donc
la concupiscence n'a pas la nature d'une loi.
2. Toute loi est obligatoire, de telle sorte
qu'on appelle transgresseurs ceux qui ne l'observent pas. Or, la concupiscence
ne rend pas transgres-seur celui qui ne la suit pas, mais c'est le contraire.
Donc la concupiscence n'a pas la nature d'une loi.
3. La loi a pour fin le bien général, comme
nous l'avons dit (quest. xc, art. 2). Or, la concupiscence n'a pas pour fin le
bien général, mais plutôt le bien particulier. Donc elle n'a pas la nature de la
loi.
Mais c'est le contraire. Saint Paul à(Rom. vu,
23) : Je vois une autre loi dans mes membres qui combat contre la loi de mon
esprit.
CONCLUSION. — L'inclination déréglée de la
sensualité qui provient de la perte de la justice originelle est appelée la loi
de la chair ou la loi de la concupiscence, et elle a la nature de la loi, en ce
sens qu'elle est une peine qui a fait passer l'homme sous la loi des animauxj
une fois qu'il se fut écarté par son péché de la loi divine.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xci, art. 4 ad 4), la loi existe essentiellement dans celui qui règle
et qui mesure, et elle existe par participation dans ce qui est réglé et
mesuré. Ainsi toute inclination et toute disposition qui se rencontre dans ce
qui est soumis à la loi, reçoit le nom de loi par participation, comme on le
voit d'après ce que nous avons dit (art. 2). Or, la loi peut se trouver dans ce
qui lui est soumis de deux manières. 4° Directement, quand le législateur porte
directement ses sujets à une chose et quelquefois ades actes divers. Dans ce
sens on peut dire que la loi des soldats est autre que celle des marchands. 2°
Indirectement, quand par là même que le législateur prive celui qui lui est
soumis d'une dignité quelconque, il en résulte qu'il passe dans un autre ordre
et, pour ainsi dire, sous une autre loi; comme si, par exemple, un soldat,
après avoir été destitué, passait sous la loi deslaboureurs ou des marchands. —
Les différentes créatures placées sous les ordres de Dieu ont ainsi des inclinations
naturelles diverses, de sorte que ce qui est la loi de l'un est contraire à la
loi de l'autre. Par exemple, la fureur est d'une certaine manière la loi du
chien, mais elle est contraire à la loi de la brebis ou d'un autre animal qui
est doux. La loi que l'homme a reçue de son auteur et qui est selon sa propre
condition , c'est qu'il agisse conformément à la raison. Cette loi fut établie
si fer-
(i) Cet article est l'explication de ces
paroles de saint Paul [Rom. vii, 25) : Video legem aliam in membris meis
repugnantem legi mentis meae.
mement dans l'état primitif que l'homme ne
pouvait rien faire en dehors de la raison ou contrairement à elle. Mais une
fois qu'il se fut éloigné de Dieu, il se trouva abandonné à l'impétuosité de
ses passions charnelles, d'après ces paroles du Psalmiste (Ps. xlviii, 21) :
L'homme n'a point compris, tandis qu'il était élevé en honneur; il a été
comparé aux bêtes qui n'ont point de raison et il leur est devenu semblable.
Par conséquent l'inclination sensuelle, qu'on appelle le foyer de la
concupiscence, a dans les autres animaux absolument la nature de la loi, de
telle sorte qu'on peut lui donner le nom de loi, en prenant ce mot dans son
sens direct. Dans les hommes elle n'a pas de cette façon le caractère de laloi ;
elle est plutôt une déviation de la loi de la raison. Mais parce que la justice
divine a fait déchoir l'homme de la justice originelle et delà vigueur
primitive de la raison, l'impétuosité des passions sensuelles qui le mènent est
une loi, dans le sens que c'est une peine qui résulte de ce que l'homme a été
privé de sa propre dignité (.
Il faut répondre au premier argument, que cette
raison repose sur la concupiscence considérée en elle-même, selon qu'elle porte
au mal. Car elle n'est pas une loi sous ce rapport, comme nous l'avons dit (in
corp. art.). Mais elle est une loi en ce qu'elle est une suite de la justice de
la loi divine ; comme si l'on donnait le nom de loi à ce qui permettrait à un
noble, par suite d'une faute, de se livrer aux mêmes travaux qu'un esclave.
Il faut répondre au second, que cette objection
se rapporte à la loi considérée comme une règle et une mesure. Car ceux qui
s'en écartent sont dans ce cas des transgresseurs. Mais ce n'est pas à ce titre
que la concupiscence est une loi. Elle ne l'est qu'indirectement et par
participation, comme nous l'avons dit (in corp. art. etquest. xc,art. i).
Il faut répondre au troisième, que. cet
argument s'appuie sur la concupiscence considérée par rapport à son inclination
propre, mais non par rapport à son origine. Cependant si on considere
l'inclination sensuelle, telle qu'elle existe dans les autres animaux, elle a
pour fin le bien général, c'est-ù-dire la conservation de la nature dans
l'espèce ou l'individu. Il en est de même dans l'homme, tant qu'elle reste
soumise ala raison. Mais nous donnons le nom de foyer de concupiscence à ce qui
dépasse les bornes de la raison.
QUESTION XCII.
DES EFFETS DE LA LOI.
Nous avons maintenant à nous occuper des effets
de la loi. A ce sujet deux questions se présentent : 1" La loi a-t-elle
pour effet de rendre les hommes bons? — 2° Les effets de la loi consistent-ils
à commander, à défendre, à permettre et à punir, selon l'expression du
jurisconsulte?
ARTICLE I. — la loi a-t-elle pour
effet de rendre les hommes
bons (2)?
1. Il
semble que la loi n'ait pas pour effet de rendre les hommes bons. Car
les hommes deviennent bons parla vertu, puisque
la vertu rend bon celui
qui la possède, comme le dit Aristote (Eth.
lib. n, cap. G). Or, il n'y a que
Dieu qui rende l'homme vertueux, car il produit
en nous la vertu sans
nous, comme nous l'avons dit en donnant
ladéfinition de la vertu (quest. lv,
art. 4). Donc ce n'est pas à la loi à rendre
les hommes bons.
2. La loi ne sert àl'homme qu'autant qu'il lui
obéit. Or, si l'homme obéit
(I) Voyez à cet égard ce que dit lc concile de
Trente (sess, v; De peccato orig. circa finem illius decreti).
(2) Cet effet résulte Je la fin même île la loi
qui doit sc rapporter au bien général.
à la loi, cet acte est un effet de sa bonté ;
par conséquent la loi présuppose dans l'homme cette bonté. Ce n'est donc pas
elle qui la lui donne.
3. La loi a pour fin le bien général, comme
nous l'avons dit (quest. xc, art. 2). Or, il y en a qui sc conduisent bien à
l'égard des intérêts généraux et qui se conduisent mal pour leurs propres
affaires. Donc il n'appartient pas à la loi de rendre les hommes bons.
4. Il y a des lois tyranniques, comme le dit
Aristote (Pol. lib. i, cap. 9, et cap. 13, et lib. h, cap. 8). Or, le tyran ne
se propose pas de rendre meilleurs ses sujets, il ne songe qu'à ses propres
intérêts. Donc ce n'est pas à la loi à rendre les hommes meilleurs.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. i, cap. 14) que tout législateur a la volonté de rendre les hommes bons.
CONCLUSION. — Comme il appartient au prince de
bien commander, de même la vertu propre des sujets, celle qui en fait de bous
citoyens, consiste à bien obéir, et c'est à cela que la loi les engage; par
conséquent l'effet propre de la loi consiste à rendre les hommes bons sous un
rapport ou absolument.
11 faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xc, art. 1 et 4), la loi n'est rien autre chose, dans celui qui
commande, que le dictamen de la raison par lequel les sujets sont gouvernés. Or,
la vertu de tout sujet consiste à bien obéir à celui qui lc gouverne ; comme la
vertu de l'irascible et du concupiscible consiste en ce qu'ils soient bien
soumis à la raison. De cette manière la vertu du sujet consiste dans une
soumission parfaite à celui qui commande, commele dit Aristote (Pol. lib. i,
cap. ult.). Or, toute loi ayant pour but d'obliger les sujets alui obéir, il
s'ensuit évidemment que le propre de la loi, c'est d'amener les sujets à la
pratique de la vertu qui leur est propre. Et puisque la vertu est ce qui rend
bon celui qui la possède, il résulte de là que le propre effet de la loi c'est
de rendre bons ceux auxquels elle s'adresse ou absolument ou relativement. Car
si le législateur se propose le vrai bien, qui est le bien général réglé
conformément à la justice divine, il s'ensuit que la loi rend les hommes bons
absolument. Mais s'il n'a pas l'intention de produire le vrai bien et qu'il
n'ait en vue que ce qui lui est utile ou agréable, ou contraire à la justice
divine; alors la loi ne rend pas les hommes bons absolument, mais relativement,
c'est-à-dire par rapport à un pareil régime (1). D'ailleurs cette espèce de
bonté se rencontre dans des individus qui sont mauvais par eux-mêmes. C'est
ainsi qu'on dit d'un homme qu'il est un bon voleur, parce qu'il s'entend bien à
faire son métier.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme nous l'avons dit (quest. Lxin, art. 3 et 4), il y a deux sortes de vertu
, l'une acquise et l'autre infuse. L'habitude des oeuvres agit sur toutes les
deux, mais de différente manière. Car elle produit la vertu acquise, tandis
qu'elle dispose à la vertu infuse, la conserve et la développe dans celui qui
l'a déjà. Et parce que la loi est faite pour diriger les actes humains, elle
rend les hommes bons dans la même proportion que les actes mènent à la vertu.
C'est ce qui fait dire à Aristote (Pol. lib. n, cap. 6) que les législateurs
rendent les hommes bons, en les habituant à observer leurs lois.
11 faut répondre a»ú second, qu'un individu
n'obéit pas toujours à la loi par vertu ; quelquefois il le fait par crainte du
châtiment, d'autres fois d'a-
( I ) Il est à remarquer que quand saint Thomas
dit que la loi a pour effet de rendre l'homme hon, il ne veut pas dire qu'elle
lui donne toutes les verius, ce qui est l'effet de laloide la charité, mais il
die qu'elle le rend hon dans un genre, relativement à ce qu'elle commande.
Ainsi la loi de la tempérance le porte à faire un acte de tempérance qui est
absolument bon.
près la lumière seule de la raison qui est un
principe de vertu, comme nous l'avons dit (quest. lxxiii, art. 1 et 2).
Il faut répondre au troisième, que la bonté de
chaque partie se considère dans ses rapports avec son tout. C'est ce qui
faitdire à saint Augustin (Conf. lib. m, cap. 8) que toute partie qui n'est pas
en harmonie avec le tout auquel elle appartient est vicieuse et déréglée. Par
conséquent tout homme étant une partie de la cité, il est impossible qu'un
individu soit bon, s'il n'est pas parfaitement en harmonie avec le bien général
: un tout ne peut pas non plus exister dans de bonnes conditions, s'il n'est
formé de parties parfaitement d'accord avec lui. Il est donc impossible que
l'Etat jouisse d'un bien-être général, si les citoyens ne sont vertueux, du
moins ceux qui sont à sa tête. Pour le bien de la société il suffit que les
autres soient assez vertueux pour obéir aux ordres des chefs. C'est pourquoi
Aristote dit (Pot. lib. m, cap. 3) que la vertu du prince et celle de l'honnête
homme est la même, mais qu'il n'en est pas ainsi de la vertu de l'honnête homme
et de celle d'un citoyen quelconque.
Il faut répondre au quatrième, qu'une loi
tyrannique n'étant pas conforme à la raison, n'est pas une loi, absolument
parlant, mais c'est plutôt une dégradation de la loi. Cependant, selon ce
qu'elle a de la nature de la loi, elle a pour but que les citoyens soient bons.
Car elle n'a de commun avec la loi que d'être l'ordre d'un chef qui commande à
des sujets, et sous ce rapport elle a pour fin de rendre les sujets bien
obéissants, ce qui revient à les rendre bons, non absolument, mais par rapport
à un pareil régime.
ARTICLE II. — les actes de la loi sont-ils
convenablement déterminés (1)?
1. Il
semble qu'on ne désigne pas convenablement les actes de la loi quand on dit que
ces actes consistent à commander, à défendre, à permettre et h punir. Car toute
loi est un précepte en général, comme le dit le jurisconsulte Papinien (Dig.
lib. i, tit. 3). Or ,1e mot commander (imperare) a le même sens que le mot
praecipere ( ordonner ). Donc les trois autres choses sont superflues.
2. La
loi a pour effet de porter au bien ceux qui lui sont soumis, comme nous l'avons
dit (art. préc). Or, le conseil a pour objet un bien plus élevé que le précepte.
Donc il appartient plutôt à la loi de conseiller que de commander (praecipere).
3.
Comme l'homme est porté au bien par les peines, de même il l'est aussi
parles récompenses. Donc si punir est un effet de la loi, récompenser en est un
aussi.
4. Le
législateur a l'intention de rendre les hommes bons, comme nous l'avons dit
(art. préc). Or, celui qui n'obéit que par crainte des châtiments n'est pas
bon. Car quand quelqu'un agit par la crainte servile qui est la crainte des
châtiments, quoiqu'il fasse une bonne action, cependant il ne la fait pas d'une
bonne manière, d'après saint Augustin (Ench. cap. 121). Il ne semble donc pas
que le propre de la loi soit de punir.
Mais c'est le contraire. Saint Isidore dit
(Etym. lib. v, cap. 19) : Toute la loi permet une chose (2) -, c'est ainsi
qu'il est permis à un brave de demander
(I ) Les quatre effets de la loi que saint
Thomas détermine ici ont été reconnus par les jurisconsultes romains
(Modestinus, lib. vu, ff. de legibus).
(2) Saint Isidore ne dit pas que la loi ordonne
(prcecipit), parce qu'il suppose que ce premier effet est évident d'après le
nom et la nature même «le la loi. Voyez Gratien (in cap. omnis dist. 5).
une récompense, ou elle défend, par exemple, il
est défendu à qui que ce soit de demander en mariage une vierge consacrée à
Dieu, ou elle punit, comme la loi qui condamne à mort celui qui a commis un
meurtre.
CONCLUSION. — D'après les trois différentes
espèces d'actes humains que la loi désigne, on attribue à la loi trois sortes
d'actes : elle commande les actes vertueux, défend les actes vicieux, permet
les indifférents ; le quatrième acte de la loi, qui consiste à pumr, provient
du moyen que la loi emploie pour faire obéir ; ce moyen est la crainte du châtiment.
Il faut répondre que, comme la proposition est
l'expression de la raison rendue sous forme dénonciation, de même la loi est
son expression rendue par manière de commandement. Or, le propre de la raison
est de déduire une chose d'une autre. Par conséquent comme dans les sciences
démonstratives la raison nous porte à donner notre assentiment à une conclusion
par le moyen de principes certains, de même elle a recours à un intermédiaire
pour nous amener à nous soumettre au précepte de la loi. Ces préceptes ont pour
objets les actes humains à l'égard desquels la loi nous dirige, comme nous
l'avons dit (quest. xc, art. 1, et xci, art. i), et les actes humains se
divisent en trois catégories différentes. En effet, comme nous l'avons vu
(quest. xviii, art. 5 et 8), il y a des actes qui sont bons dans leur genre; ce
sont les actes vertueux, par rapport auxquels on reconnaît l'acte de la loi qui
consiste à ordonner ou à commander. Car la loi commande tous les actes de
vertu, comme le dit Aristote (Eth. lib. v, cap. 1 et cap. 2). — H y a des actes
qui sont mauvais dans leur genre, comme les actes vicieux. A l'égard de ceux-là
la loi doit les défendre. Enfin il y en a qui sont indifférents de leur nature
; la loi peut les permettre. On range d'ailleurs dans cette catégorie tous les
actes qui ont peu de bonté ou de malice. Le moyen que la loi emploie pour qu'on
lui obéisse, c'est la crainte du châtiment, et sous ce rapport on dit que punir
est un de ses effets.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme cesser de mal faire peut passer pour une bonne chose, de même la défense
d'une chose mauvaise peut être considérée comme un précepte. Ainsi, en prenant
le mot précepte dans son acception la plus large, on peut dire généralement que
la loi est un précepte.
Il faut répondre au second, que conseiller
n'est pas l'acte propre de la loi, mais que c'est bien plutôt l'affaire d'un
simple particulier qui n'a pas le droit de légiférer. Aussi l'Apôtre a-t-il dit
en donnant un conseil (I. Cor. vii) : Je parle, mais ce n'est pas le Seigneur.
C'est pour ce motif que l'on ne met pas le conseil au nombre des effets de la
loi.
Il faut répondre au troisième, qu'il peut
appartenir à tout le monde de récompenser, mais qu'il n'appartient de punir
qu'au ministre de la loi, d'après l'autorité de laquelle on inflige un
châtiment. C'est pourquoi on ne regarde pas la récompense comme un acte de la
loi, et qu'on ne donne ce titre qu'à la punition.
Il faut répondre au quatrième, que par là môme
qu'un individu commence à prendre l'habitude d'éviter le mal et de faire le
bien par crainte du châtiment, il est amené quelquefois à agir ainsi avec
plaisir et de son plein gré. C'est de la sorte qu'en punissant, la loi parvient
à rendre les hommes bons.
QUESTION XCIII.
DE LA LOI ÉTERNELLE.
Après avoir parlé de la loi en général, nous
devons nous occuper de chaque loi en particulier. Nous traiterons : 1" de
la loi éternelle; 2° de la loi naturelle; 3" de la loi humaine; 4° de la
loi ancienne; 5° de la loi nouvelle qui est la loi de l'Evangile. Quanta la
sixième loi qui est la loi de la concupiscence, nous nous contenterons de
renvoyer à ce que nous en avons dit en traitant du péché originel (quest.
lxxxi, lxxxii et i.xxxiii). — A l'égard de la loi étemelle six questions se
présentent : 1° Qu'est-ce que la toi éternelle? — 2° Est-elle connue de tout le
monde? — 3" Toute loi en découle-t-elle ? — 4" Les choses nécessaires
lui sont-elles soumises ? — 5" Les choses naturelles contingentes lui
sont-elles soumises aussi ? — G" Son domaine embrasse-t-il toutes les
choses humaines?
ARTICLE I. — la loi éternelle est-elle la
raison souveraine qui existe
en dieu?
1. Il
semble que la loi éternelle ne soit pas la raison souveraine qui existe en
Dieu. Car il n'y a qu'une seule loi éternelle, tandis que les raisons des
choses qui existent dans l'entendement divin sont multiples, puisque saint
Augustin dit (Quaest.Wh. i.xxxiii, quaest. 46) que Dieu a fait chaque chose
d'après des raisons particulières. Donc la loi éternelle ne semble pas être la
même chose que la raison qui existe dans l'entendement divin.
2. Il est de l'essence de la loi qu'elle soit
promulguée par la parole, comme nous l'avons dit (quest. xc, art. 4). Or, en
Dieu le Verbe ou la parole se dit de la personne , comme nous l'avons vu (part.
I, quest. xxxiv, art. I), tandis que la raison se dit de l'essence. La loi
éternelle n'est donc pas la même chose que la raison divine.
3. Saint Augustin dit (De ver. relia, cap. 30)
qu'il y a au-dessus de notre esprit une loi, qu'on appelle la vérité. Or, la
loi qui est au-dessus de notre esprit est la loi éternelle. Donc la vérité est
cette loi, et comme la vérité et la raison n'expriment pas le même rapport, il
s'ensuit que la loi éternelle n'est pas la même chose que la raison souveraine.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
lib. arb. lib. i, cap. 6) que la loi éternelle est la raison souveraine à
laquelle on doit toujours obéir.
CONCLUSION. — Comme la divine sagesse a en elle
la raison artistique, exemplaire ou idéale de tout ce qui existe, par là même
qu'elle a tout créé, de même on doit dire qu'elle a la raison de la loi
éternelle, parce que c'est par elle que tous les êtres arrivent à la íin qu'ils
doivent atteindre.
Il faut répondre que, comme dans tout artisan
la raison des objets d'art qu'il confectionne est préexistante, de même il faut
que tous ceux qui gouvernent, possèdent préalablement la raison d'ordre des
choses que doivent faire ceux qui sont soumis à leur autorité. Et comme la raison
des choses que l'art doit opérer s'appelle l'art ou le type des oeuvres de
l'artisan; de mémo la raison de celui qui gouverne les actes de ses sujets
reçoit le nom de loi, du moment où l'on a rempli toutes les autres conditions
qui sont de l'essence de la loi (quest. xc). Or, Dieu est par sa sagesse
l'auteur de tout ce qui existe, et il est par rapport à ses créatures ce que
l'artisan est à l'égard de ses oeuvres, comme nous l'avons dit (part. I, quest.
xiv, art. 8). C'est aussi à lui qu'il appartient de gouverner tous les actes et
tous les mouvements qui se trouven t dans chaque créature, comme nousl'avonsvu
(part. I, quest. cm, art. 5). Par conséquent comme la divine sagesse a en elle
la raison artistique, exemplaire ou idéale de toutes les créatures, puisque
tout a été créé par elle ; de même on donne le nom de loi à la raison de cette
même sagesse,
par laquelle elle meut tous les êtres vers la
fin qui leur convient. Ainsi la loi.éternelle n'est rien autre chose que la
raison de la divine sagesse qui dirige tous les actes et tous les mouvements
des créatures (1).
Il faut répondre au premier argument, que saint
Augustin parle en cet endroit des raisons idéales, qui se rapportent à la
nature propre de chaque chose. C'est pourquoi il y a en elles distinction et
pluralité, selon les divers rapports qu'elles ont avec les choses, ainsi que
nous l'avons prouvé part. I, quest. xv, art. 2 et 3). Mais on appelle loi ce
qui dirige les actes par rapport au bien général, comme nous l'avons dit
(quest. xc, art. 2). Et puisque les choses qui sont diverses en elles-mêmes se
considèrent comme étant une , selon qu'elles se rapportent à un but commun, il
s'ensuit que la loi éternelle, qui est la raison de cet ordre, est une (2).
Il faut répondre au second, qu'à l'égard de
tout verbe il y a deux choses que l'on peut considérer, le verbe lui-même et
les choses qu'il exprime. Car le verbe vocal est le son qui sort de la bouche
de l'homme, et par ce verbe on exprime ce que la parole humaine signifie. Il en
est de même du verbe intellectuel de l'homme, qui n'estrien autre chose qu'un
concept de l'esprit, par lequel l'homme exprime mentalement les choses
auxquelles il pense. Ainsi donc en Dieu le verbe qui est la conception de
l'entendement du Pére se dit de la personne ; tandis que tout ce que renferme
la science du Père, les attributs essentiels ou personnels, ainsi que les
oeuvres divines, sont exprimés par ce verbe, comme on le voit dans saint
Augustin (De Trin. lib. xv, cap. 14). Et parmi toutes les choses que ce verbe exprime
la loi éternelle se trouve comprise elle-même. Toutefois il ne résulte ípas de
là que la loi éternelle soit en Dieu un nom personnel. Mais on l'approprie au
fils, à cause de la convenance qu'il y a entre la raison et le verbe (3).
Il faut répondre au troisième, que la raison de
l'entendement divin se rapporte aux choses d'une autre manière que la raison de
l'entendement humain. Car l'entendement humain aies choses pour mesures, de
telle sorte que son concept n'est pas vrai pour lui-même (4), mais on dit qu'il
est vrai du moment où il est conforme aux choses qu'il représente. Car de ce
qu'une chose est ou n'est pas, l'opinion est vraie ou fausse. L'entendement
divin est au contraire la mesure des choses ; parce qu'une chose n'est vraie
qu'autant qu'elle imite l'entendement divin, ainsi que nous l'avons dit (part.
I, quest. xvi, art. 1). C'est pourquoi l'entendement divin est vrai en lui-même
; d'où il suit que sa raison est la vérité même.
ARTICLE II. — LA. LOI ÉTERNELLE EST-ELLE
CONNUE DE TOUT LE MONDE ?
1. Il semble que la loi éternelle ne soit pas
connue par tous. Car comme ledit l'Apôtre (I. Cor. ii, 11) : // n'y a que
l'esprit de Dieu qid connaisse ce qui est en lui.-Or, la loi éternelle est une
raison qui existe dans l'entendement divin. Donc elle n'est pas connue de tous,
elle ne l'est que de Dieu seul.
(1) D'après saint Thomas, ce qui distingue les
idées de la loi éternelle, c'est que les idées sont les tvpes des choses créées
et ne se rapportent qu'à leur création, taudis que la loi éternelle a pour
Objet le gouvernement des êtres; nécessitant les uns, comme dans l'ordre
naturel ; imposant aux autres une obligation morale, ce qui regarde les
créatures intelligentes. Quant à la Providence, la loi éternelle en diffère de
trois manières : 1° la loi est obligatoire et la Providence ne l'est pas; 2o la
loi a pour objet le bien commun et la Providence le bien particulier de chaque
créature ; 5° la Providence est à la loi éternelle ce que la conséquence est au
principe universel qui la produit.
(2)
Cette unité n'empêche pas que la loi éternelle ne renferme en elle
plusieurs lois qui sont rationnellement distinctes, comme l'observe Suarez (De
leg. lib. n, cap. 5).
(3) Billuart observe à l'égard de la
promulgation qu'elle n'est pas de l'essence de la loi, mais qu'en tout cas elle
a eu lieu pour la loi éternelle, principalement par le livre de vie qui a été
écrit de toute éternité (Yovcz à ce sujet notre tome i, pag. 241).
(4) Pour lui-même, propter seipsum.
2. Comme le dit saint Augustin (De lib. arb.
lib. i, cap. G) : La loi éternelle est celle qui fait que toutes choses sont
parfaitement ordonnées. Or, tout le monde ne connaît pas de quelle manière tout
est parfaitement ordonné. Donc tout le monde ne connaît pas la loi éternelle.
3. Saint Augustin dit (De ver. relia, cap. 31)
que la loi éternelle est celle dont les hommes ne peuvent juger. Or, selon
l'observation d'Aristote (Eth. lib. i, cap. 3), on juge bien ce que l'on
connaît. Donc la loi éternelle ne nous est pas connue.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
lib. arb. lib. i, cap. 6) que nous avons la notion de la loi éternelle
empreinte en nous.
CONCLUSION. — Quoiqu'il n'y ait que Dieu et les
bienheureux qui le voient dans son essence, qui connaissent la loi éternelle,
telle qu'elle est en elle-même et dans l'entendement divin, néanmoins tous les
êtres raisonnables doivent en avoir une connaissance quelconque, puisqu'ils
connaissent la vérité et les premiers principes de l'ordre naturel, et que
d'ailleurs la loi éternelle est la vérité immuable.
Il faut répondre qu'on peut connaître une chose
de deux manières : 1° en elle-même -, 2° dans son effet où l'on retrouve sa
ressemblance. C'est ainsi que celui qui ne voit pas le soleil dans sa substance
le connaît par ses rayons. On doit donc dire que personne ne peut connaître la
loi éternelle, selon ce qu'elle est en elle-même. Il n'y a donc que Dieu qui la
connaisse ainsi et les bienheureux qui la voient dans son essence. Mais toute
créature raisonnable la connaîtselon son rayonnement qui estplus ou moins
éclatant. Car toute connaissance de la vérité est une irradiation et une
participation de la loi éternelle, qui est la vérité immuable, comme le dit
saint Augustin (De ver. relig. cap. 31). Or, tout le monde connaît de quelque
manière la vérité, aumoins quant aux principes généraux de la loi naturelle
(1). Pour le reste les divers individus participent plus ou moins à la
connaissance du vrai et connaissent par là même plus ou moins la loi éternelle
(2).
Il faut répondre au premier argument, que nous
ne pouvons pas connaître en elles-mêmes les choses qui sont de Dieu, mais elles
nous sont manifestées par leurs effets, d'après cette parole de l'Apôtre (Rom.
i, 20) : Ce qu'il y a d'invisible en Dieu, nous le comprenons au moyen des choses
qit'il a faites.
Il faut répondre au second, que quoique tout le
monde connaisse la loi éternelle en raison de sa capacité personnelle, selon le
mode que nous avons décrit, néanmoins personne ne peut la comprendre. Car elle
ne peut être totalement manifestée par ses effets. C'est pourquoi il n'est pas
nécessaire que celui qui connaît la loi éternelle de la manière que nous avons
dit, connaisse l'ordre entier de l'univers, par lequel tout ce qui existe est
parfaitement ordonné.
Il faut répondre au troisième, que quand on
parle de juger d'une chose, cette expression peut s'entendre de deux manières :
1° On peut juger une chose, comme la puissance cognitive juge l'objet qui lui
est propre, d'après ce mot de Job (xii, 11) : L'oreille ne juget-elle pas des paroles,
et le palais de ce qui a du goût? C'est en ce sens qu'Aristote dit (loc. cit.),
qu'on juge bien ce que l'on connaît, en prononçant si ce que l'on propose est
vrai. 2° On peut juger une chose comme le supérieur juge l'inférieur en
décidant pratiquement si elle doit être, ou si elle ne doit pas être de
la.sorte. De cette manière personne ne peut juger de la loi éternelle (3).
(-1 ) Il n'y a personne qui ne sache qu'on doit
éviter lc mal et faire le bien. (2) Les hommes obtiennent cette connaissance de
différentes manières : les uns par le raisonnement, les autres par la
révélation. (3) Parce quo l'homme n'est pas au-dessus de l>ieu.
ARTICLE III. — TOUTE LOI VIENT-ELLE DE LA
LOI ÉTERNELLE?
4. Il semble que toute loi ne vienne pas de la
loi éternelle. Car il y a une loi de concupiscence, comme nous l'avons dit
(quest. xci, art. 9), et elle ne vient pas de la loi divine, qui est la loi
éternelle. Car c'est à elle qu'appartient la prudence de la chair, qui. d'après
l'Apôtre (Rom. viii, 7), ne peut pas être soumise à la loi de Dieu. Donc toute
loi ne procède pas de la loi éternelle.
2. Rien d'injuste ne peut venir de la loi
éternelle, parce que, comme nous l'avons dit (art. préc. arg. 2), la loi
éternelle est celle d'après laquelle il est juste que tout soit parfaitement
ordonné. Or, il y a des lois injustes, d'après ces paroles du prophète (Is. x,
4) : Malheur à ceux qui font des lois iniques. Donc toute loi ne vient pas de
la loi éternelle.
3. Saint Augustin dit (De lib. arb. lib. i,
cap. 5) que la loi que l'on fait pour régir le peuple permet avec raison
beaucoup de choses que la providence divine punit. Or, la raison de la
providence divine est la loi éternelle, comme nous l'avons dit (art. 4). Donc
toute loi qui est droite ne vient pas de la loi éternelle.
Mais c'est le contraire. La Sagesse divine dit
(Prov. viii, 45) : C'est par moi que les rois régnent, et c'est par moi que les
législateurs ordonnent ce qxd est juste. Or, la raison de la Sagesse divine est
la loi éternelle, comme nous l'avons dit (art. 1). Donc toutes les lois
viennent de la loi éternelle.
CONCLUSION.—Puisque, d'après le témoignage de
saint Augustin, il n'y a rien de juste et de légitime dans la loi temporelle
qui ne vienne de la loi éternelle, il est certain que toutes les lois découlent
de la loi éternelle, selon qu'elles participent à la droite raison.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xc, art. 4 ,2 et 3), la loi implique une raison qui dirige les actes
vers leur fin. Or, dans tous les moteurs qui sont ordonnés entre eux, il faut
que la force du second moteur vienne de la force du premier; parce que le
second moteur ne meut qu'autant qu'il est mù par le premier. C'est ainsi que
parmi tous ceux qui gouvernent, nous voyons que la raison du gouvernement va du
premier chef aux chefs subalternes ; comme la raison de ce qui doit se faire
dans un Etat, vient du roi, d'où elle passe par le commandement aux officiers
inférieurs. Egalement dans les oeuvres d'art, la raison des choses que l'on
exécute vient de l'ouvrier-chef, d'où elle passe aux ouvriers inférieurs qui
travaillent des mains. Par conséquent la loi éternelle étant la raison du
gouvernement qui existe dans le chef suprême, il faut que toutes les raisons de
gouvernement qui existent dans les chefs inférieurs viennent de la loi
éternelle. Or, ces raisons qui existent dans les chefs inférieurs comprennent
toutes les lois qui sont autres que la loi éternelle. Ainsi toutes les lois
découlent donc de la loi éternelle, selon qu'elles participent à la droite raison.
C'est pourquoi saint Augustin dit(>e lib. arb. lib. i, cap. 5 et 6) que dans
la loi temporelle il n'y a rien de juste et de légitime que les hommes ne
l'aient puisé dans le sein de la loi éternelle.
Il faut répondre au premier argument, que la
concupiscence a dans l'homme la nature d'une loi, comme étant une peine qui
vient de la justice divine, et sous ce rapport il est évident qu'elle découle
de la loi éternelle. Mais si on la considère comme une inclination au péché,
elle est dans ce sens contraire à la loi de Dieu, et elle n'est pas une loi,
comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. xci, art. G).
Il faut répondre au second, que la loi humaine
n'est une loi qu'autant qu'elle est conforme à la droite raison (1), et d'après
cela il est évideiit qu'elle vient de la loi éternelle. Mais quand elle
s'écarte de la raison, on dit que c'est une loi inique, et alors elle a
beaucoup moins le caractère d'une loi que d'un acte de violence. Toutefois dans
une loi inique elle-même, comme il y a quelque chose qui a de l'analogie avec
la loi véritable, quand on la considère par rapport à l'autorité de celui qui
l'a faite, à ce titre elle découle encore de la loi éternelle (2); car, comme
le dit l'Apôtre (Rom. xiii, i) : Toute puissance vient de Dieu.
Il faut répondre au troisième, que la loi
humaine tolère certaines choses, non parce qu'elle les approuve, mais parce
qu'elle ne peut pas avoir d'action sur elles. Il y a en effet beaucoup de
choses que la loi divine embrasse, mais qui échappent à la loi humaine. Car le
domaine de la cause supérieure est plus étendu que celui d'une cause
inférieure. D'où il résulte que c'est d'après l'ordre de la loi éternelle que
la loi humaine ne s'occupe pas des actes sur lesquels elle ne peut avoir
d'influence. Il n'en serait pas de même, si elle approuvait ce que la loi
éternelle réprouve (3). Par conséquent ceci ne prouve pas que la loi humaine ne
découle pas de la loi éternelle, mais cela prouve seulement qu'elle n'en est
qu'une émanation imparfaite.
ARTICLE IV. — les choses nécessaires et
éternelles sont-elles
soumises a la loi éternelle (4)?
1. Il semble que les choses nécessaires et
éternelles soient soumises à la loi éternelle. Car tout ce qui est raisonnable
est soumis à la raison. Or, la volonté divine étant raisonnable puisqu'elle est
juste, elle est donc soumise à la raison. Et puisque la loi éternelle est la
raison divine, il s'ensuit que la volonté de Dieu est soumise à cette loi. La
volonté de Dieu étant d'ailleurs une chose éternelle, il en résulte que les
choses éternelles et nécessaires sont soumises à la loi éternelle.
2. Tout ce qui est soumis au roi est soumis à
sa loi. Or, d'après l'Apôtre (I. Cor. xv, 25 et 28 ) : Le Fils sera soumis ci
Dieu et au Père, lorsqu'il lui aura remis son royaume. Donc le Fils qui est
éternel est soumis à la loi éternelle.
3. La loi éternelle est la raison de la
providence divine. Or, il y a beaucoup de choses nécessaires qui sont soumises
à la providence divine; telles sont les substances incorporelles et les corps
célestes qui ne changent pas. Donc il y a aussi des choses nécessaires qui sont
soumises à la loi éternelle.
4. Mais c'est le contraire. Il est impossible
que les choses qui sont nécessaires soient autrement; elles n'ont donc pas
besoin d'être réprimées. Or, la loi a élé donnée à l'homme pour le détourner du
mal, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. xc, art. 3 ad 2, et
quest. xcn, art. 2). Par conséquent les choses nécessaires ne sont pas de son
domaine..
CONCLUSION. — La loi éternelle étant la raison
du gouvernement divin, toutes les choses créées, contingentes ou nécessaires,
lui sont soumises.
(1) En ce sens les lois découlent de la loi
éternelle comme de leur cause exemplaire.
(2)Elles en découlent ainsi comme de leur cause
efficiente, et c'est ce qu'indique la dernière partie de cette réponse.
(3) Cette opposition n'est pas possible, parce
que c'est ala loi éternelle à déterminer, parla lumière de la raison ou de la
foi, quelles sont les lois particulières que l'on doit faire scion la diversité
des circonstances, des personnes, des lieux et des temps, et toute loi qui
n'émane pas ainsi d'elle n'est pas une loi.
(-() L'Ecriture nous montre toutes les
créatures quelles qu'elles soient soumises à la loi éternelle [Prov. viii) :
Quando praeparabat calos, aderam; quando certa lege et gyro vallabat
abyssos...cum eo eram cuncta componens, etc.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1), la loi éternelle est la raison du gouvernement divin (1). Par
conséquent tout ce qui est soumis au gouvernement de Dieu , l'est aussi à la
loi éternelle; et ce qui n'est pas soumis au gouvernement de Dieu, ne l'est pas
non plus à cette loi. On peut apprécier cette distinction d'après ce qui se
passe parmi nous. En effet, les choses que les hommes peuvent faire sont
soumises au gouvernement humain, mais ce gouvernement n'a pas d'action sur ce
qui appartient à la nature humaine; par exemple, que l'homme ait une âme, une
main ou des pieds. Ainsi donc toutes les choses qui existent dans les créatures
que Dieu a créées sont soumises à la loi éternelle, qu'elles soient
contingentes ou nécessaires; mais ce qui appartient à la nature ou à l'essence
divine n'est pas soumis à cette loi, ou plutôt ce sont ces choses qui
constituent en réalité la loi éternelle elle-même.
Il faut répondre au premier argument, que nous
pouvons parler de la volonté de Dieu de deux manières : 1° Nous pouvons parler
de la volonté elle-même. Dans ce sens la volonté de Dieu étant son essence,
elle n'est pas soumise au gouvernement de Dieu, ni à la loi éternelle, mais
elle ne fait qu'une seule et même chose avec cette dernière. 2" Nous
pouvons en parler relativement aux choses que Dieu veut à l'égard de ses
créatures. Ces choses sont soumises à la loi éternelle en ce sens que leur raison
existe dans la sagesse divine, et c'est par rapport à elles que la volonté de
Dieu est appelée raisonnable; autrement, considérée en elle-même, elle doit plu
tôt recevoir le nom de raison.
Il faut répondre au second, que le Fils de Dieu
n'a pas été fait par Dieu , mais il a naturellement été engendré par lui. C'est
pourquoi il n'est pas soumis à la divine providence ou à la loi éternelle, mais
il est plutôt la loi éternelle par appropriation, comme on le voit dans saint
Augustin (De ver. reliq. cap. 31). Mais on dit qu'il est soumis au Père en
raison de sa nature humaine, par rapport à laquelle on dit que lc Père est plus
grand que lui.
Nous accordons le troisième argument, parce
qu'il repose sur les choses nécessaires qui ont été créées.
Il faut répondre au quatrième, que, comme le
dit Aristote (Met. lib. v, text. 6), il y a des choses nécessaires qui ont une
cause de leur nécessité. Par conséquent s'il leur est impossible d'être
autrement qu'elles ne sont, cette nécessité résulte d'un autre être (2), ce qui
rend la contrainte sous laquelle elles se trouvent d'autant plus efficace. Car
toutes les choses qui sont contraintes en général, ne le sont que parce qu'il
leur est impossible d'empêcher qu'on ne dispose d'elles.
ARTICLE V. — LES CHOSES NATURELLES ET
CONTINGENTES SONT-ELLES SOUMISES A LA LOI ÉTEKNELLE (3)?
1. Il semble que les choses naturelles et
contingentes ne soient pas soumises à la loi éternelle. Car la promulgation est
de l'essence de la loi, comme nous l'avons dit (quest. xc, art. 4). Or, la
promulgation ne peut avoir lieu qu'à l'égard des créatures raisonnables
auxquelles on peut parler. Donc 51 n'y a qu'elles qui soient soumises à la loi
éternelle, et par conséquent les choses naturelles et contingentes ne le sont pas.
H) La loi éternelle est le décret libre de la
volonté de Dieu c|ui détermine l'ordre ou le gouvernement des choses créées.
Cette seule définition indique assez que ce qui appartient à la nature ou à
l'essence de Dieu ne peut lui être soumis.
,2) Elles sont donc par là même sous une loi.
(3) La loi éternelle prise dans son sens large
embrasse même les créatures irraisonnables, mais dans son sens strict et propre
elle ne se rapporte qu'aux créatures intelligentes, parce que les autres sont
incapables de l'obligation morale et de l'instruction que la loi proprement
dite implique.
2. Les
choses qui obéissent à la raison y participent d'une certaine manière , comme
le dit Aristote (Eth. lib. i, cap. ult.). Or, la loi éternelle est la
souveraine raison, comme nous l'avons vu (art. . Par conséquent puisque les
choses naturelles et contingentes ne participent en rien à la raison, mais
qu'elles sont absolument irraisonnables, il semble qu'elles ne soient pas
soumises à la loi éternelle.
3. La
loi éternelle est la plus efficace. Or, il y a dans les choses naturelles et
contingentes des défauts. Donc elles ne sont pas soumises à la loi éternelle.
Mais c'est le contraire. La Sagesse dit (Prov.
viii, 29) : J'existais quand il renfermait la mer dans ses limites et qu'il
imposait une loi aux eaux, pour les empêcher dépasser leurs bornes.
CONCLUSION. — Puisque Dieu a imprimé à tous les
êtres un certain instinct qui les porte vers leur fin, il est évident que les
choses naturelles et contingentes sont aussi soumises à la loi éternelle.
Il faut répondre qu'on ne doit pas parler de la
loi humaine, comme de la loi éternelle, qui est la loi de Dieu. Car la loi
humaine ne s'étend qu'aux créatures raisonnables, qui sont soumises à l'homme.
La raison en est que la loi dirige les actes des êtres qui sont soumis à
l'empire de celui qui la porte. Ainsi personne ne fait de loi, à proprement
parler, pour régir ses propres actions. Or, tout ce qui se fait par rapport à
l'usage des choses irraisonnables qui sont soumises à l'homme, se fait par
l'action de l'homme lui-même qui les meut. Car ces créatures ne se meuvent pas
elles-mêmes, mais elles sont mues par autrui, comme nous l'avons vu (quest. i,
art. 2). C'est pourquoi l'homme ne peut pas imposer de lois aux choses
irraisonnables, de quelque manière qu'elles lui soient soumises. Mais il peut
en imposer une aux êtres raisonnables qui lui sont soumis ; dans le sens que
par son ordre ou sa parole il imprime dans leur âme une règle qui est le
principe de leur conduite. Or, comme l'homme, par sa parole, imprime dans son
semblable qui lui est soumis un principe intérieur qui devient la règle de ses
actes, de même Dieu imprime à la nature tout entière les principes des actes
qui sont propres à tous les êtres. C'est pourquoi on dit en ce sens que Dieu
commande à toute la nature, d'après ce mot du Psalmiste (Ps. cxlviii, Q): Il a
donné ses ordres et ils ne manqueront pas de s'accomplir. De cette manière tous
les mouvements et toutes les actions de la nature entière sont soumis à la loi
éternelle. — Ainsi les créatures irraisonnables sont soumises à la loi
éternelle, selon qu'elles sont mues par la providence de Dieu (1), mais non
selon qu'elles sont mues par l'intelligence des préceptes divins, comme le sont
les créatures raisonnables.
Il faut répondre au premier argument, que
l'impression active du principe intrinsèque qui dirige les choses
irraisonnables est, par rapport à elles, ce que la promulgation de la loi est
par rapport aux hommes ; parce que la promulgation n'a d'autre effet que d'imprimer
dans les hommes le principe qui doit les diriger dans leurs actions, comme nous
l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au second, que les créatures
irraisonnables ne participent, ni obéissent à la raison humaine, mais elles
participent à la raison divine, en ce qu'elles lui sont soumises. Caria
puissance de la raison divine l'étend à un plus grand nombre de choses que la
puissance de la raison humaine. Et comme les membres du corps humain sont mus
par l'empire de la raison, bien qu'ils ne participent pas à la raison
elle-même, puisqu'ils ne
(1) Celle action de la loi éternelle se
manifeste êtres physiques parla force naturelle qui déter-clans les animaux par
leur instinct, ou dans les mine tous leurs effets.
peuvent rien percevoir de ce qui se rapporte à
celte faculté; de même les créatures irraisonnables sont mues par Dieu, sans
être pour cel i douées de raison.
Il faut répondre au troisième, que les défauts
qui arrivent dans les choses naturelles, bien qu'ils échappent à l'ordre des
causes particulières, ne sont pas pour cela en dehors des causes universelles
et surtout de la cause première, qui est Dieu, dont la providence embrasse tous
les êtres, ainsi que nous l'avons dit (part. I, quest. xxii, art. 2). Et
puisque la loi éternelle est la raison de la providence divine, comme nous
l'avons vu (art. 2), il s'ensuit cpie les défauts des choses naturelles lui
sont soumis.
ARTICLE VI. — toutes les choses humaines
sont-elles soumises a la
loi éternelle?
4. Il semble que toutes les choses humaines ne
soient pas soumises à la loi éternelle. Car saint Paul dit (Gai. v, 48) : Si
vous vous conduisez par l'esprit de Dieu, vous n'êtes point sous la loi. Or,
les hommes justes, qui sont les enfants de Dieu par adoption, sont dirigés par
l'esprit de Dieu, d'après ces autres paroles du même Apôtre (Rom. viii, 44) :
Ceux qui sont menés par l'esprit de Dieu, ceux-là sont les enfants de Dieu.
Donc tous les hommes ne sont pas sous la loi éternelle.
2. L'Apôtre dit (Rom. viii, 7) : La prudence de
la chair est ennemie de Dieu, car elle n'est pas soumise à sa loi. Or, il y a
beaucoup d'hommes dans lesquels la prudence de la chair domine. Donc ils ne
sont pas tous soumis à la loi éternelle qui est la loi de Dieu.
3. Saint Augustin à(De lib. arb. lib. i, cap.
G) que la loi éternelle est celle par laquelle les méchants méritent la
réprobation, et les bons une vie bienheureuse. Or, les bienheureux ou les
damnés ne sont plus en état de mériter. Donc ils ne sont pas soumis à la loi
éternelle.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
civ. Dei, lib. xix, cap. 42) que rien ne sc soustrait d'aucune manière aux lois
du souverain créateur et ordonnateur qui conserve la paix de l'univers.
CONCLUSION. — Toutes les choses humaines sont
soumises à la loi éternelle, bien que les bons soient autrement gouvernés que
les méchants.
Il faut répondre qu'une chose est soumise à la
loi éternelle de deux manières, comme on le voit d'après ce que nous avons dit
(art. préc). Elle lui est soumise, selon qu'elle en est une participation, par
manière de connaissance ou par manière d'action et de passion (4). C'est de
cette seconde manière que les créatures irraisonnables lui sont soumises, comme
nous l'avons dit (art. préc). Mais la créature raisonnable, ayant, indépendamment
de ce qui lui est commun avec tous les autres êtres, son caractère d'être
raisonnable qui lui est propre, il s'ensuit qu'elle est soumise à la loi
éternelle de ces deux manières. Car elle a une certaine notion de la loi
éternelle, comme nous l'avons vu (art. 2), et de plus il y a dans chaque être
raisonnable une inclination naturelle pour ce qui est conforme à la loi
éternelle (2); puisque, comme le dit Aristote (Eth. lib. ii, cire, princ). nous
sommes nés pour avoir des vertus. Toutefois, eos deux manières d être sont
l'une etl'autre imparfaites et corrompues chez les méchants, dontl'inclination
(4) Uno chose est soumise à ta loi éternelle,
par manière de connaissance, lorsqu'elle v participe par la connaissance
qu'elle en a - par manière d'action, quanti elle en reçoit le principe de ses
propres opérations ; par manière de passion quand elle en souffre quelque
chose, à ti I re de châtiment.
(2) Ainsi elle lui est soumise par manière de
connaissance en raison de la notion qu'elle en a, et elle lui est soumise par
manière d'action en raison de cette inclination qui [aporte inslinc tivement
vers elle ou vers ce qui lui est conforme.
naturelle à la vertu est dépravée par les
habitudes vicieuses qu'ils prennent, et dont la connaissance naturelle du bien
est obscurcie par les passions et leur état habituel de péché. Chez les bons,
ces deux manières d'être se trouvent au contraire plus parfaites, parce qu'en
eux la connaissance de la foi et de la sagesse se surajoute à la connaissance
naturelle du bien, et qu'indépendamment de l'inclination naturelle qui les
porte au bien, ils sont encore mus intérieurement par la grâce et la vertu (1).
— Par conséquent les bons sont parfaitement soumis à la loi éternelle, parce
qu'ils agissent toujours conformément à elle; tandis que les méchants n'y sont
soumis qu'imparfaitement par rapport à leurs actions, puisqu'ils n'en ont
qu'une connaissance imparfaite, et qu'ils ne sont portés au bien
qu'imparfaitement. Mais ce qui manque du côté de l'action se trouve suppléé par
la passion, c'est-à-dire qu'ils souffrent les châtiments que la loi éternelle
leur impose, en raison de ce qu'ils se sont éloignés de ses prescriptions (2).
C'est ce qui fait dire à saint Augustin (De lib. arb. lib. i, cap. lb) : Je
pense que les justes agissent sous la loi éternelle. Et ailleurs (Lib. de
catechis. rudibus, cap. 18), que Dieu sait, d'après la juste punition des âmes
qui l'abandonnent, soumettre les parties inférieures de sa créature aux lois
les plus convenables.
Il faut répondre au premier argument, que cette
parole de l'Apôtre peut s'entendre de deux manières : l°Etre sous la loi peut
s'entendre de celui qui ne veut pas des obligations que la loi impose et qui la
supporte comme un fardeau. Ainsi la glose dit qu'il est sous la loi, celui qui
s'abstient de mal faire, par crainte du supplice dont la loi le menace, mais
non par amour de lajustiee. Les hommes spirituels ne sont pas ainsi sous la
loi, parce qu'ils accomplissent volontairement ce qu'elle commande, parla
charité que l'Esprit-Saint a répandue dans leurs coeurs. 2° On peut aussi
comprendre par là que les oeuvres de l'homme qui est conduit par
l'Esprit-Saint, sont plutôt les oeuvres de l'Esprit-Saint que celles de l'homme
lui-même. Par conséquent l'Esprit-Saint n'étant pas sous la loi, ni le Fils,
comme nous l'avons dit (art. 4 ad 2), il s'ensuit que ces oeuvres, considérées
comme les oeuvres de l'Esprit-Saint, ne sont pas sous la loi elle-même, et
c'est ce qu'atteste l'Apôtre en disant (II. Cor. iii, 17) : Où est l'esprit du
Seigneur, là est la liberté.
Il faut répondre au second, que la prudence de
la chair ne peut pas être soumise à la loi de Dieu du côté de l'action, parce
qu'elle porte à des actes contraires à la loi divine elle-même ; mais elle lui
est soumise du côté de la passion, parce qu'elle mérite d'être punie, d'après
la loi de la justice divine elle-même. Toutefois la prudence de la chair ne
domine jamais dans un homme, au point de corrompre tout le bien de la nature.
C'est pourquoi l'homme est toujours enclin à faire ce que la loi éternelle
ordonne. Car nous avons vu (quest. lxxxy, art. 2) que le péché ne détruit pas
tout le bien de la nature.
Il faut répondre au troisième, que c'est la
même chose qui conserve un être dans sa fin, et qui le porte vers cette fin.
Ainsi un corps pesant repose par l'effet de sa gravité dans un lieu bas, et
c'est cette même gravité qui l'entraîne vers ce lieu. Il faut donc dire que,
comme on mérite la béatitude ou la réprobation d'après la loi éternelle, on est
aussi conservé par cette même loi dans l'état auquel on est parvenu. C'est
ainsi que les bienheureux et les damnés lui sont soumis.
(f) Ce qui s'entend ici de la charité qui est
le principe de -toutes les vertus surnaturelles.
(2) L'ordre de la justice supplée ainsi par ses
peines à ce qu'il y avait d'imparfait dans leur soumission à la loi éternelle;
de sorte qu'il arrive que l'empire de Dieu s'étend aussi complètement sur les
méchants que sur les bons, malgré l'usage divers qu'ils font de leur liberté.
QUESTION XCIV.
DE LA LOI NATURELLE.
Après avoir parlé de la loi éternelle, nous
devons nous occuper de la loi naturelle.
— A cet
égard six questions se présentent : la Qu'est-ce que la loi naturelle? —
2" Quels sont les préceptes de la loi naturelle? — 3° Tous les actes des
vertus appartiennent-ils à la loi naturelle? — 4° La loi de nature est-elle une
à l'égard de tous les hommes?
—
5" Est-elle changeante ? — c Pourrait-elle être effacée de l'esprit
de l'homme?
ARTICLE I. — la loi naturelle est-elle une
habitude (I)?
1. Il semble que la loi naturelle soit une
habitude, parce que, comme le dit Aristote (Eth. lib. n, cap. 5), il y a dans
l'âme trois choses : la puissance, l'habitude et la passion. Or, la loi
naturelle n'est pas une des puissances de rame, ni une des passions, comme on
le voit en faisant rénumération de chacune d'elles. Donc elle est une habitude.
2. Saint Basile dit (2) que la conscience ou la
syndérèseest la lui de notre entendement, ce qui ne peut s'entendre que de la
loi naturelle. Or, la syn-dérèse est une habitude, comme nous l'avons vu (part.
I, quest. lxxix, art. 12). Donc la loi naturelle en est une aussi.
3. La loi naturelle subsiste toujours dans
l'homme, comme on le verra (art. 5). Or, la raison de l'homme à laquelle la loi
appartient ne pense pas toujours à la loi naturelle. Donc la loi naturelle
n'est pas un acte, mais une habitude.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
bon. conjucj. cap. 21) que l'habitude est la chose par laquelle on agit, quand
on en a besoin. Or, il n'en est pas ainsi de la loi naturelle : car elle existe
dans les enfants et dans les damnés qui ne peuvent agir par elle. Donc elle
n'est pas une habitude.
CONCLUSION. — La loi naturtlle n'est pas, à
proprement parler, une habitude, mais elle l'est improprement, dans le sens
qu'on lui donne ce nom parce qu'elle renferme des préceptes qui sont
habituellement dans la raison elle-même.
Il faut répondre que l'habitude peuts'entendre
de deux manières : 1° Proprement et essentiellement. La loi naturelle n'est pas
une habitude dans ce sens-là. Car nous avons dit (quest. xc, art. 1 ad 2) que
la loi naturelle est une chose établie par la raison ; comme une proposition
est une opération rationnelle. Or, ce que l'on fait n'est pas la même chose que
le moyen par lequel on le fait. Ainsi, on fait un bon discours par l'habitude
que l'on a des règles de la grammaire. Par conséquent 1 habitude étant la chose
par laquelle on agit, il ne peut se faire qu'une loi soit proprement et
essen-ticlk-ment une habitude. 2° On peut appeler habitude ce que l'on possède
habituellement. C'est ainsi que nous donnons le nom de foi à ce que nous tenons
de cette vertu. Comme les préceptes de la loi naturelle sont parfois considérés
actuellement par la raison, eique d'autres fois ils n'existent en elle
qu'habituellement, on peut dire en ce sens que la loi naturelle est une
habitude (3). De même, dans les sciences spéculatives, les principes indé-
(I) Les théologiens sont divisés sur cette
question. Vasquez prétend (1-2. disp. cl, cap. 5) que la loi naturelle est la
nature raisonnable considérée en elle-même ; d'autres pensent qu'elle est le
dictamen actuel de la raison, ce qui ne paraît pas exact, parce que ce dictamen
ne nous est pas inné et qu'il n'existe pas dans les fous et les enfants ;
d'autres la confondent avec la loi éternelle, quoiqu'elle n'en soit qu'une
participation ; d'autres enlin suivent le sentiment de saint Thomas.
(2) Ce passage est de saint Jean Damascène (De
fid. orth. lib. iv, cap. 23).
(3) Cette habitude est la lumière
intellectuelle que Dieu a naturellement Imprimée en nous, et pour ainsi dire
écrite dans nos coeurs. Et comme la loi humaine, selon qu'elle existe hors du
législateur, est gravée sur le papier qui peut constamment en rappeler la
connaissance; do índmela loi naturelle subsiste habituellement en nous de
manière que nous pouvons la considérer en acte toutes les
montrables ne sont pas eux-mêmes les habitudes
des principes, mais ce sont des principes dont nous avons l'habitude en nous.
11 iant répondre au premier argument, que
Aristote se propose en cet endroit de rechercher le genre delà vertu, et comme
il est évident que la vertu est un principe d'action, il ne parle que des
choses qui sont les principes des actes humains, c'est-à-dire de la puissance^
de ['habitude et des passions. Indépendamment de ces trois choses, il y en a
encore d'autres dans l'âme. Ainsi il y a les actes, comme le vouloir existe
dans le sujet qui veut, et les choses connues, dans le sujet qui les connaît ;
et il y a les propriétés naturelles de l'âme, comme l'immortalité, etc.
11 faut répondre au second, quela syndérèse est
la loi de notre entendemen t, en ce qu'elle est une habitude qui renferme les
préceptes de la loi naturelle qui sont les premiers principes des actes humains
(i).
Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement prouve que la loi naturelle existe habituellement en nous, et
c'est ce que nous accordons.
Quant à ce qu'on objecte en faveur de la thèse
contraire, il faut répondre qu'il peut se faire que nous ne puissions faire
usage de ce qui existe habituellement en nous, par suite d'un obstacle
quelconque. Ainsi l'homme ne peut user de la science habituelle qu'il possède,
à cause du sommeil. De même un enfant ne peut user de l'intelligence habituelle
qu'il a des premiers principes, ou de la loi naturelle qui existe
habituellement en lui, parce qu'il n"apas l'âge requis.
ARTICLE II. — LA LOI NATURELLE
RENFERME-T-ELLE PLUSIEURS PRÉCEPTES OU SI ELLE N'EN RENFERME QU'UN SEUL?
1. Il semble que la loi naturelle ne renferme
pas plusieurs préceptes, mais qu'elle n'en contienne qu'un seul. Car la loi est
comprise dans le genre du précepte, comme nous l'avons vu (quest. xc, et xcn,
art. 2). Si donc il y avait beaucoup de préceptes appartenant à la loi
naturelle, il s'ensuivrait qu'il y aurait beaucoup de lois naturelles.
2. La loi naturelle suit la nature de l'homme.
Or, la nature humaine est une par rapport à son tout, quoiqu'elle soit multiple
dans ses parties. Par conséquent il n'y a donc qu'un précepte de la loi de
nature, en raison de l'unité du tout, ou bien il y en a plusieurs, en raison de
la multiplicité des parties dont la nature humaine se compose. Alors dans ce
cas il faudra qu'on rattache à la loi naturelle tout ce qui est compris dans
l'inclination de l'appétit concupiscible.
3. La
loi est une chose qui appartient à la raison, comme nous l'avons dit (quest.
xc, art. . Or, il n'y a dans l'homme qu'une seule raison. Donc il n'y a dans la
loi naturelle qu'un seul précepte.
Mais c'est le contraire. Les préceptes de la
loi naturelle dans l'homme sont, par rapport aux choses qu'il doit faire, ce
que sont les premiers principes dans les sciences démonstratives. Or, les premiers
principes indémontrables sont multiples. Donc les préceptes de la loi de nature
le sont aussi.
CONCLUSION. — Quoiqu'il y ait dans la loi de
nature plusieurs préceptes, cependant on peut les rapporter tous à un seul
premier principe, qui nous oblige de faire lc bien et d'éviter le mal.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xc, art. I ad 2, et quest. xci, art. 3), les préceptes de la loi
naturelle sont à la raison pratique ce que les premiers principes des
démonstrations sont à la raison spécula-
fois que nous réfléchissons à ce qui est en
nous-111 è ni e.
(I) Le sentiment de saint Basile ou plutôt de
saint .lean Datnascène est ainsi d'accord avec celui de saint 'thomas.
jive ; car ces principes sont les uns et les
autres évidents par eux-mêmes, «r, une chose peut être évidente de deux
manières : 1° en elle-même ; r par rapport à nous. Ainsi toute proposition dont
l'attribut est de l'essence lu sujet, est évidente par elle-même, cependant
elle ne l'est pas pour celui qui ignore la définition du sujet. Par exemple:
l'homme est un être raisonnable, cette proposition est évidente par sa nature ;
car, qui dit homme, dit in être raisonnable mais pour celui qui ne sait pas ce
que c'est qu'un íomme, elle n'est pas évidente. De là il arrive que, comme le
dit Bóëce (Lib. de hebdom.) : Il y a des propositions qui sont généralement
évidentes pour tout le monde. Ce sont les propositions dont tout le monde
connaît les termes, comme : Le tout est plus grand que la partie. Les choses
bui sont égales à une même troisième sont égales entre elles. Il y a des
propositions qui ne sont évidentes que pour les savants qui comprennent le sens
de chacun de leurs termes. Ainsi pour celui qui sait que l'ange n'est pas un
corps, il est évident qu'il n'est pas circonscrit dans un lieu ; mais cela
n'est pas évident pour les ignorants qui ne savent pas cela. — De plus dans les
choses que les hommes perçoivent on trouve un certain ordre. Am si ce que l'on
perçoit avant tout, c'est l'être dont l'idée est renfermée da is toutes les
antres choses que l'on perçoit, quelles qu'elles soient. C'est pourquoi le
premier principe indémontrable, c'est qu'on ne doit pas simultanément affirmer
et nier la même chose. Ce principe repose sur la nature de l'être et du
rion-être, et c'est sur lui que sont fondés tous les autres, comme le dit
Aristotc (Met. lib. iv, text. 9). Or, comme l'être est lc premier ol jri que
l'on perçoit absolument, de même le bien est le premier objet que saisisse la
raison pratique, qui a pour but l'action. Car tout agent agit pour une liii qui
a la nature du bien. C'est pourquoi, dans la raison pratique, lc premier
principe est celui qui est fondé sur l'essence du bien, et on peut le formuler
ainsi : Le bien est ce que tous les êtres recherchent. Par conséquent le
premier précepte de la loi, c'est qu'on doit faire le bien, et éviter le mal,
et c'est sur ce précepte que sont fondés tous les autres préceptes de la loi
naturelle; c'est-à-dire que toutes les choses que nous devons faire eu éviter
appartiennent aux préceptes de la loi de nature (4), que la raison pratique
connaît naturellement, comme le bien de l'homme. Mais parce que le bien a la
nature de la fin, tandis que le mal a la nature du contraire, il sensui t que
toutes les choses pour lesquelles l'homme a une inclination naturelle, la
raison les perçoit naturellement comme bonnes, et par consé-sequept comme des
choses que l'on doit faire, au lieu qu'elle considère les autres comme
mauvaises, et par suite comme des choses que l'on doit éviter. Ainsi l'ordre
des préceptes de la loi de nature est donc conforme à Tordre de nos
inclinations naturelles. En effet, la première inclination de l'homme est pour
le bien conforme à sa nature et elle lui est commune avec toutes les
substances, selon que toute substance désire par sa nature la conservation de
son être. D'après cette inclination, la loi naturelle embrasse tout cè qui est
un moyen de conservation pour la vie humaine, et repousse ce quilui est
contraire (2). La seconde inclination de l'homme a pour objet quelque chose de
plus spécial. Elle se rapporte à ce que sa nature a de com-mun'avec les
animaux. D'après cela on dit que la loi naturelle comprend
(I) LaA)i naturelle embrasse tous les premiers
principeset toutes les conséquences prochaines ouVloignées qui en sont
nécessairement déduites. IV conséquent les préceptes qui sont l'expression ct>s conséquences obligent par eux-mêmes,
indépendamment de toute institution positive, divine ou humaine. V (2) Manger,
se défendre contre tout ce qui pourrait mettre la vie en péril, voilà des actes
qui sc rapportent à la loi naturelle.
tout ce que la nature a appris aux animaux,
comme la propagation de l'espèce, l'éducation des enfants (1), etc. Eníin il y
a dans l'homme une troisième inclination'qui lui est propre; c'est celle qui le
porte au bien selon la nature de la raison. Ainsi l'homme a une inclination
naturelle à connaître Dieu et à vivre en société. La loi naturelle embrasse
toutes les choses qui regardent cette inclination, et qui consistent à
combattre l'ignorance, à ne pas faire de mal à ceux avec lesquels on doit vivre
(2), etc.
11 faut répondre au premier argument, que tous
ces préceptes de la loi naturelle ne forment qu'une seule et môme loi, parce
qu'ils se rapportent à un premier principe qui est un.
Il faut répondre au second, que toutes ces
inclinations des différentes parties de la nature humaine, comme le
concupiscible et l'irascible, appartiennent à la loi de nature, selon qu'elles
ont la raison pour règle, et reviennent à un premier précepte qui est un, comme
nous l'avons dit (in corp art.). C'est ainsi que les préceptes de la loi
naturelle, tout multiples qu'ils sont en eux-mêmes, sortent cependant d'une
même souche qui leur est commune.
Il faut répondre au troisième, que la raison,
bien qu'elle soit une en ehV-même, ordonne cependant toutes les choses qui
concernent l'homme. D'cjù il résulte que la loi de la raison embrasse toutes
les choses que la raison peut régler.
ARTICLE III. — tous les actes des vertus
appartiennent-ils a la Lpi
de nature?
1.Il semble que tous les actes des vertus
n'appartiennent pas à la loi (je nature. Car, comme nous l'avons dit (quest.
xc, art. 2), il est de l'essence de la loi qu'elle se rapporte au bien général.
Or, il y a des actes de vertu qîii se rapportent au bien particulier d'un
individu, comme on le voit évideni-ment à l'égard des actes de tempérance. Donc
tous les actes des vertus ne sont pas soumis à la loi
naturelle. \par
2. Tous les péchés sont opposés à certains
actes de vertus. Si donc tous les actes des vertus appartiennent à la loi de
nature, il semble conséquem-ment que tous les péchés soient contre nature, ce
qui n'est vrai spécialement que de quelques-uns d'entre eux.
3. Tout le monde s'accorde sur les choses qui
sont selon la nature. Otf, tout le monde ne s'accorde pas à l'égard des actes
de vertus ; car ce qui eat vertu dans l'un est vice dans les autres. Donc tous
les actes de vertus n'appartiennent pas à la loi de nature.
Mais c'est le contraire. Saint Jean Damascène
dit (De or th. ftd. lib. cap. 14) que les vertus sont naturelles. Donc les
actes vertueux sont soumis ala loi de nature.
CONCLUSION. — Puisque la raison de chaque homme
lui dit naturellement/de
se conduire vertueusement, il faut avouer que
tous les actes des vertus, consitlérés
par rapport à la raison générale qui les rend
vertueux, appartiennent à la loi de
nature, mais qu'il n'en est pas de même quand
on les considère en eux-même/dans
leur propre
espèce.
/
Il faut répondre que nous pouvons parler des
actes vertueux de deux manières : 1° en tant que vertueux; 2° en les
considérant matériellement comme actes dans leurs propres espèces. Si on les
considère en tant qu'ils sont vertueux, ils appartiennent tous à la loi de nature.
Car nous avais dit (art. préc.) que la loi naturelle embrasse toutes les choses
pour lesquelles
H) La tempérance est la vertu qui règle en
général eos actions.
(2i On comprend dans cette catégo'ie les actes
de religion, de justice, etc.
l'homme a naturellement de l'inclination. Or,
tout être est naturellement porté ;ï 1 acte qui lui convient selon sa l'orme; ;
c'est ainsi que le l'eu est porté à échauffer. Par conséquent l'àme raisonnable
étant la forme propre de l'homme, l'homme est naturellement enclin à agir
conformément à la raison, et c'est agir selon la vertu. Ainsi tous les actes
vertueux appartiennent donc à la loi naturelle, car la raison dit naturellement
à chacun de se conduire vertueusement (1). — Mais si nous parlons des actes vertueux
considérés en eux-mêmes, ou dans leurs propres espèces, ils n'appartiennent pas
tous à la loi de nature. Car il y a beaucoup d'actions vertueuses auxquelles la
nature ne nous porte pas d'abord, mais que les hommes à l'aide de réflexions
sérieuses ont jugées trés-utiles pour bien vivre (2).
H faut répondre au premier argument, que la
tempérance a pour objet le désir naturel du boire, du manger et des plaisirs
charnels, et ces désirs se rapportent au bien général de la nature, comme
toutes les prescriptions légales ont pour fin le bien moral de la société.
Il faut répondre au second, que par la nature
de l'homme, on peut entendre celle qui est propre à l'homme; en ce sens tous
les péchés sont contre nature, par là même qu'ils sont contraires à la raison,
comme le prouve saint Jean Damascène [De orth. ftd. lib. ii, cap. 30). Ou bien
on peut entendre la nature qui est commune à l'homme et aux autres animaux.
Sous ce rapport, il y a des pèches spéciaux qu'on dit contre nature. C'est
ainsi que la sodomie est appelée tout spécialement un vice contre nature, parce
qu'elle est contraire à l'union des sexes qui est naturelle à tous les animaux.
Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement s'appuie sur les actes considérés en eux-mêmes. Car, par suite de
la diversité des conditions humaines, il arrive qu'il y a des actes qui sont
vertueux à l'égard des uns, parce qu'ils leur conviennent et qu'ils sont en
rapport avec leur état; et qui sont vicieux à l'égard des autres, parce qu'ils
ne sont pas proportionnés à leur position.
ARTICLE IV. — la loi
naturelle est-elle une a l'égard de tous les
hommes ?
1. II semble que la loi de nature ne soit pas
une à l'égard de tous les hommes. Car on lit dans le droit canon (Décret, dist.
i) que le droit naturel est ce qui est renfermé dans la loi et l'Evangile. Or,
ce droit n'est pas commun à tout le monde, parce que, comme le dit l'Apôtre
(Rom. x, G) : Tous n'obéissent pas à l'Evangile. Donc la loi naturelle n'est
pas une pour tous les hommes.
2. On appelle justes les choses qui sont
conformes à la loi, comme le dit Aristote (Eth. lib. v, cap. -1 et 2). Or, il
n'y a rien, d'après ce môme philosophe, qui soit tellement juste à l'égard de
tous, qu'il n'ait besoin d'être modifié à l'égard de quelques-uns. Donc la loi
naturelle n'est pas la même pour tous.
3. La loi naturelle embrasse les choses
auxquelles l'homme est porté par sa nature, comme nous l'avons dit (art. 2).
Or, des hommes différents ont naturellement des inclinations différentes; les
uns désirent les plaisirs, les
(-1) Quand il s'agit de cboses commandées par
la loi positive, comme le jeûne ou l'abstinence, par exemple, la loi naturelle
n'y oblige pas par elle-même, mais elle intervient toujours pour donner à la
loi positive son efficacité ; de telle sorte que ce qu'il y a de formel dans
l'acte vertueux se rapporte à elle.
(2) Tels sont les conseils évangéliques et les
préceptes des lois positives ecclésiastiques ou civiles, comme lc jeûne, etc.
autres les honneurs, d'autres enfin d'autres
choses. Donc il n'y a pas qu'une seule loi naturelle pour tous les hommes.
Mais c'est le contraire. Saint Isidore
(\í(Etym. lib. v, cap. 4) : Le droit naturel est commun à toutes les nations.
CONCLUSION. — Il n'y a qu'une seule loi de
nature pour tous les hommes, quant aux premiers principes qui sont communs à
tous, relativement à la vérité et ii la connaissance, mais elle n'est pas la
même pour tous, quant aux notions propres déduites de ces principes généraux.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 2), la loi dénature embrasse toutes les choses pour lesquelles l'homme a
naturellement de l'inclination. Parmi ces choses le propre de l'homme, c'est
d'être porté à agir conformément à la raison. Or, il appartient à la raison
d'aller du général au particulier, comme le dit Aristote [Pkys. lib. i, text.
2, 3 et 4). Toutefois la raison spéculative et la raison pratique procèdent
d'une manière différente. Car la raison spéculative agissant principalement sur
des choses nécessaires qui nepeuventpas être autrement, la vérité se trouve
sans aucune imperfection dans les conséquences particulières, aussi bien que
dans les principes généraux. La raison pratique ayant au contraire pour objets
des choses contingentes, comme le sont les actions humaines, il s'ensuit que
siles principes généraux sont nécessaires, il n'en est pas de même des
conclusions, etquecette incertitude augmente à mesure qu'on s'en éloigne pour
descendre à des applications plus particulières. —Par conséquent dans les
sciences spéculatives la vérité est la même pour tous aussi bien dans les
principes que dans les conclusions, quoiqu'elle ne soit pas connue de tous dans
les conclusions et qu'elle ne le soit que dans les principes qu'on appelle des
concepts généraux. Mais dans les sciences pratiques, la vérité ou la rectitude
pratique n'est pas la même à l'égard de tous les hommes dans les choses propres
et particulières, elle ne l'est que dans les choses générales, et ceux en qui
elle est la même quant aux choses particulières, ne la connaissent pas
également. — Il est donc évident que quant aux principes généraux de la raison
spéculative ou pratique, la vérité ou la droiture est la même chez tout le
monde, et qu'elle est également connue. Quant aux conclusions propres de la
raison spéculative la vérité est la même pour tous, mais tous ne la connaissent
pas également. Car il est vrai pour tous qu'un triangle a trois angles égaux à
deux droits, quoique tous ne le sachent pas. Mais à l'égard des conclusions
propres de la raison pratique, la vérité ou la droiture n'est pas la même pour
tous, ni elle n'est pas également connue de ceux en qui elle est la même. Car
il est juste et vrai pour tout le monde d'agir conformément à la raison. De ce
principe il résulte, comme une conséquence propre, que nous devons rendre à
autrui le dépôt qu'il nous a confié. Cette maxime est vraie pour le plus grand
nombre de cas. Mais il peut se présenter une eircons; tance où elle soit
funeste et par conséquent déraisonnable, par exemple si on demande le dépôt confié
pour combattre la patrie; et cette maxime devient d'autant plus abusive que
l'on descend à des applications plus particulières, comme si l'on disait que
l'on doit rendre le dépôt avec telle ou telle garantie, de telle ou telle
manière. Car plus on met de conditions particulières et plus il y a de manières
de s'écarter de la justice en le rendant ou en ne le rendant pas. — Il faut
donc dire que la loi de nature quant aux premiers principes généraux est la
même chez tous les hommes quant à la droiture et à la connaissance (1). A
l'égard des appli-
(1) Ce sentiment est celui tic tous les
théologiens et de tous les philosophes : Aristote (Iith.
lib. v, cap. 7), Cicéron (De Rep. lib. exi ,
Laitance (Instit. lib. n, cap. 7, et lib. v).
cations particulières (1) qui sont, pour ainsi
dire, les conséquences de ces principes généraux, elle est encore la même pour
tous, dans le plus grand nombre des cas, relativement à la droiture et à la
connaissance. Mais dans quelques circonstances elle peut défaillir quant à la
droiture, par suite d'empêchements particuliers (comme on voit les êtres soumis
à la génération et à la corruption faillir quelquefois en raison d'obstacles
accidentels) et quant à la connaissance; et cela parce qu'il y a des individus
dont la raison est obscurcie par les passions, ou par les mauvaises habitudes
qu'ils prennent, ou par les coutumes dépravées qui s'établissent. C'est ainsi
que chez les Germains le vol ne passait pas pour être injuste (2), quoiqu'il
soit expressément contraire à la loi naturelle, comme le rapporte Jules César
(De bello gallico, lib. vi).
Il faut répondre au premier argument, que ce
passage ne signifie pas que
toutes les choses qui sont renfermées dans la
loi et l'Evangile appartiennent
à la loi de nature, puisque l'Evangile nous
apprend une foule de choses
surnaturelles. Mais il signifie que tout ce que
la loi naturelle embrasse s'y
trouve pleinement exposé. Ainsi Gratien, après
avoir dit (loc. cit.) que le
droit naturel est ce qui est renfermé dans
l'Evangile, ajoute immédiatement
sous forme d'exemple : que chacun est tenu de
faire aux autres ce qu'il veut
qu'on lui fasse à
lui-même.
t
Il faut répondre au second, qu'Aristote veut
parler des choses qui sont naturellement justes, non comme les principes
généraux, mais comme les conclusions qui en dérivent, qui sont droites dans le
plus grand nombre des cas et qui ne le sont pas dans certaines circonstances.
Il faut répondre au troisième, que comme la
raison domine dans l'homme et commande aux autres puissances, de même il faut
que toutes les inclinations naturelles qui appartiennent aux autres puissances
soient ordonnées conformément à la raison. Par conséquent c'est un principe
universellement reçu par tous les hommes que toutes leurs inclinations soient
dirigées par la raison.
ARTICLE "V. — la loi naturelle peut-elle
changer ?
1. Il semble que la loi naturelle puisse
changer. Car à l'occasion de ces paroles de l'Ecriture : Addidit eis
disciplinam (Eccles. xvii), la glose dit que Dieu a voulu que la loi fût écrite
pour corriger la loi naturelle. Or, ce que l'on corrige, est changé. Donc la
loi naturelle peut changer.
2. Il est contraire à la loi naturelle de tuer
un innocent, de commettre l'adultère et le vol. Or, Dieu a changé toutes ces
choses, par exemple quand il a commando à Abraham de tuer son fils innocent,
comme on le voit (Gen. xxii) ; quand il a commandé aux Juifs d'enlever les
vases que les Egyptiens leur avaient prêtés (Ex. xii) et lorsqu'il a ordonné à
Osée d'épouser une femme de mauvaise vie ( Os. i ). Donc la loi naturelle peut
être changée.
3. Saint Isidore dit (Etym. lib. v, cap. 4) que
la liberté et la commune possession de toutes choses sont de droit naturel. Or,
nous voyons que les
(1) Les
théologiens distinguent à cet égard trois choses : les principes généraux de la
loi ; les conséquences prochaines qui en sont immédiatement déduites; et les
conséquences éloignées dont on ne saisit que difficilement lc rapport qu'elles
ont avec leurs principes.
(2)
Cette erreur portait sur une des conséquences prochaines des premiers
principes. On trouve plusieurs erreurs semblables parmi les nations qui ne sont
pas civilisées; cependant les théologiens n'admettent pas à leur égard
d'ignorance invincible pour les hommes qui vivent au milieu des lumières du
christianisme; mais cette ignorance se rencontre souvent dans les chrétiens
eux-mêmes à l'égard des conséquences éloignées.
lois humaines ont changé cet état de choses. Il
semble donc que la loi naturelle ne soit pas immuable.
Mais c'est le contraire. On lit dans le droit
canon (Dissert. dist. v) : Le droit naturel date de l'origine de la créature
raisonnable, il n'a pas varié par la suite des temps, mais il reste immuable.
CONCLUSION. — Quoique la loi naturelle soit
immuable, quant à ses préceptes généraux, parce qu'on ne peut rien en
retrancher, cependant on dit qu'elle change, parce qu'on peut y ajouter
beaucoup de choses utiles et en retrancher quelques choses particulières qui,
parla suite des temps, pourraient empêcher de l'observer.
Il faut répondre que le changement de la loi
naturelle peut s'entendre de deux manières : 1° Il peut signifier qu'on y
ajoute quelque chose. Sous ce rapport rien n'empêche que la loi naturelle ne
soit changée. Car il y a beaucoup de choses utiles à la vie de l'homme que la
loi divine aussi bien que les lois humaines ajoutent à cette loi. 2° On peut
entendre qu'on en retranche quelque chose, de telle sorte que ce qui
appartenait auparavant à cette loi cesse d'en faire partie. Sous ce rapport la
loi naturelle est absolument immuable quant aux premiers principes. A l'égard
des principes seconds qui sont, comme nous l'avons dit, les conséquences
prochaines des premiers principes, elle est encore immuable; du moins ce
qu'elle prescrit est toujours juste dans le plus grand nombre de cas. Cependant
elle peut changer dans un cas particulier et dans quelques circonstances, par
suite de causes particulières qui empêchent d'observer ses préceptes (4), comme
nous l'avons dit (art. préc).
Il faut répondre au premier argument, qu'on dit
que la loi écrite a été donnée pour corriger la loi naturelle, soit parce qu'on
a suppléé au moyen de la loi écrite à ce qui manquait à la loi de nature ; soit
parce que la loi naturelle avait été corrompue dans le coeur de quelques-uns,
au point qu'ils regardaient comme bonnes des choses qui sont naturellement
mauvaises (2), et cette dépravation avait besoin d'être redressée.
Il faut répondre au second, que tout le monde
en général meurt d'une mort naturelle, les coupables aussi bien que les
innocents. Cette mort naturelle a été infligée au genre humain par la puissance
divine à cause du péché originel, d'après ces paroles de l'Ecriture (I. Reg.
ii, G) : C'est le Seigneur qui fait mourir et qui fait vivre. C'est pourquoi,
sans aucune injustice, tout homme peut être frappé de mort d'après Tordre de
Dieu, qu'il soit innocent ou coupable. De même l'adultère consiste à user de la
femme d'un autre, et une femme n'appartient à un individu que d'après la loi de
Dieu qui la lui a livrée. C'est pourquoi celui qui s'approche d'une femme,
d'après un ordre de Dieu, ne commet ni adultère, ni fornication. On en doit
dire autant du vol, qui consiste à s'emparer de ce qui est à autrui. Car tout
ce qu'on reçoit par Tordre de Dieu, qui est le maître de toutes choses, on ne
le prend pas sans la volonté du possesseur, ce qui constitue le vol (3). Et
non-seulement tout ce que Dieu ordonne dans les choses humaines est de devoir,
mais encore
(I) Saint Thomas fait allusion ici à l'exemple
du dépôt qu'on ne doit pas remettre a celui qui en fait mauvais usage. Cet
exemple, qu'il a cite dans l'article précédent, prouve que dans ce cas-là même,
ce n'est pas la loi qui change, mais c'est seulement sa matière, de telle sorte
que ce qui était la matière et l'objet de la loi cesse de lui être soumis. Mais
les préceptes absolus ne sont pas susceptibles de ce changement de matière. Il
n'y a que ceux qui sont accompagnés de conditions restrictives.
(2) Avant Jésus-Christ il y avait tic ces
erreurs parmi les Juifs, à plus forte raison parmi les païens.
(5) Dans ces différentes circonstances Dieu n'a
pas agi comme législateur, mais comme souverain Seigneur et maître de toutes
choses. Il n'a doue pas dispensé de ces préceptes, à proprement parler, et
c'est le sentiment et la pensée de saint Thomas, puisqu'il établit qu'on ne
peut dispenser des préceptes du Décalogue 'quest. c, art. H .
tout ce qu'il fait, dans l'ordre de la nature,
est naturel d'une certaine manière, comme nous l'avons dit (part. I, quest. cv,
art. G ad 1).
Il faut répondre au troisième, qu'on dit qu'une
chose est de droit naturel de deux manières : 1° parce que la nature y porte :
comme ne faire injure à personne ; 2° parce que la nature ne fait pas Je
contraire. Ainsi nous pourrions dire qu'il est de droit naturel que l'homme
soit nu ; parce que la nature ne lui a pas donné de vêtements, mais que l'art
lui en a fourni. De cette manière, la commune possession de toutes choses et la
liberté sont de droit naturel, parce que la distinction des propriétés et la servitude
ne sont pas l'oeuvre de la nature, mais elles ont été produites par la raison,
pour l'utilité du genre humain. Par conséquent la loi de nature n'a été changée
sous ce rapport que dans le sens qu'on y a ajouté.
ARTICLE VI. — la loi naturelle peut-elle être
effacée du coeur
de l'homme?
1. Il semble que la loi de nature puisse être
effacée du coeur de l'homme. Car à propos de ces paroles de l'Apôtre : oum
gentes qux legem non habent, etc. (Rom. ii), la glose (ordin.) dit : la loi de
justice que le péché avait effacée est écrite dans l'homme in térieur renouvelé
par la grâce. Or, la loi de justice est la loi naturelle. Donc cette loi peut
être effacée.
2. La loi de grâce est plus efficace que la loi
de nature. Or, la loi de grâce est effacée par la faute. A plus forte raison la
loi de nature peut-elle l'être.
3. Ce qui est établi par la loi est regardé
comme juste. Or, les hommes ont rendu beaucoup de décrets contraires à la loi
de nature. Donc cette loi peut être effacée de leur coeur.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Conf. lib. ii, cap. 4) : Votre loi a été écrite dans le coeur des hommes,
aucune iniquité ne l'efface. Or, la loi écrite dans le coeur des hommes est la
loi naturelle. Donc cette loi ne peut être effacée.
CONCLUSION. — La loi naturelle ne peut être
effacée du coeur des hommes quant à ses principes généraux et universels qui
sont connus de tout le monde, mais elle peut l'être quant aux choses
particulières et exceptionnelles.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art.
4 et 5), la loi naturelle embrasse d'abord les préceptes généraux qui sont
connus de tout le monde, puis les préceptes secondaires qui sont plus
particuliers et qui sont comme les conséquences prochaines des premiers
principes. — A l'égard de ces préceptes généraux, la loi naturelle ne peut être
eífacée d'aucune manière du coeur des hommes en général (1)-, cependant elle
peut l'être dans des circonstances particulières, lorsque la raison est
empêchée d'appliquer un principe général à un fait particulier, par suite de la
concupiscence ou d'une autre passion, comme nous l'avons dit (quest. lxxvii,
art. 2 ). Relativement aux autres préceptes secondaires, la loi naturelle peut
être effacée du coeur des hommes, soit par suite d'une éducation vicieuse (comme
on voit dans les sciences spéculatives des conséquences nécessaires se trouver
erronées), soit par suite de coutumes mauvaises ou d'habitudes dépravées. C'est
ainsi qu'il y a eu des hommes qui ne regardaient pas comme un mal le vol ou les
vices contre nature, selon l'expression de l'Apôtre (Rom. i).
Il faut répondre au premier argument, que la
faute détruit la loi de nature en particulier, mais non en général, sinon par
rapport aux préceptes secondaires et de la manière que nous l'avons expliqué
(in corp. art.).
Il faut répondre au second, que quoique la
grâce soit plus efficace que la
(I) C'est ce que disent Aristote, Cicéron,
Laclancc (quest. xc, art. I).
natare, cependant la nature est plus
essentielle à l'homme, et c'est pour ce motif qu'elle est plus permanente.
Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement porte sur les préceptes secondaires de la loi naturelle que
quelques législateurs ont violée en faisant des lois injustes (4).
QUESTION XCV.
DE LA LOI HUMAINE.
Apres avoir parlé delà loi naturelle nous
devons nous occuper de la loi humaine. Et d'abord de la loi humaine considérée
en elle-même, ensuite de sa puissance et enfin de ses variations. Sur cette loi
considérée en elle-même, il y a quatre choses à examiner : 1° son utilité; 2°
son origine; 3° sa qualité; 4" sa division.
ARTICLE I. — était-il utile que les hommes
fissent des lois (2) ?
1. Il
semble qu'il n'était pas utile que les hommes fissent des lois. Car le but de
toute loi, c'est de rendre les hommes bons, comme nous l'avons dit (quest.
xcii, art. 1). Or, les hommes sont plutôt portés au bien par des avis qui les
persuadent que par des lois qui les contraignent. Il n'était donc pas
nécessaire de faire des lois.
2.
Comme le dit Aristote (Eth. lib. v, cap. 4), les hommes ont recours au
juge comme à la justice vivante. Or, cette justice vivante est meilleure que la
justice morte que les lois renferment. Il aurait donc été préférable de confier
l'exécution de cette justice à l'arbitrage des juges plutôt que de faire des
lois.
3.
Toute loi a pour objet de diriger les actes humains, comme ou le voit
d'après ce que nous avons dit (quest. xc, art. 1 et 2). Or, les actes humains
consistant dans des choses individuelles qui sont infinies, ce qui appartient à
leur direction ne peut être suffisamment examiné que par un sage qui considère
chaque chose en particulier. Il aurait donc été mieux de faire diriger ces
actes par l'arbitrage d'hommes éclairés que par une loi établie à cet effet.
Par conséquent il n'était pas nécessaire de faire des lois.
Mais c'est le contraire. Saint Isidore dit
(Etym. lib. v, cap. 20) : Les lois ont été faites pour comprimer l'audace des
hommes, pour mettre l'innocence en sûreté et pour imposer un frein aux mauvais
desseins des méchants par la crainte des supplices. Or, toutes ces choses sont
absolument nécessaires au genre humain. Donc on a dû faire des lois.
CONCLUSION. — 11 a été nécessaire pour la paix
et la tranquillité du genre humain que les hommes fissent des lois pour
détourner les méchants du mal, par la crainte des châtiments et pour qu'ils
puissent faire le bien.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. lxiii, art. I), l'homme a naturellement une certaine aptitude pour la
vertu, mais il ne peut arriver à la perfection de la vertu que par une règle ou
une éducation particulière. C'est ainsi que nous voyons qu'il a besoin d'une
certaine industrie pour se procurer les choses nécessaires ala vie, comme la
nourriture et le vêtement. La nature lui donne ce qui en est l'origine en lui
donnant une raison et des mains, sans lui fournir ce qui en est le complément,
comme elle le l'ait pour les autres animaux qui reçoivent d'elle tout ce qu'il
leur faut pour se vêtir
(1) On peut en citer Je nombreux exemples : ii
Lacédémono, on autorisait evol fait avec adresse, lc péché contre nature
n'était pas condamné par les païens; Rome se plaisait aux combats des
gladiateurs, une foule de nations immolaient des victimes humaines; en Chine on
expose les enfants, la loi persane permet les mariages incestueux. Mais tous
ces faits, comme le remarque saint Thomas, ne sont qu'une fausse application
des préceptes généraux de la morale.
("2 Cet article est une réfutation de
l'erreur do Luther, qui prétendait que les chrétiens étaient libres et que l'on
ne pouvait leur imposer des lois qu'autant qu'ils le voulaient.
et se nourrir. Par rapport à cette éducation,
l'homme se suffit difficilement à lui-même -, parce que la perfection de la
vertu consiste surtout à l'éloigner des plaisirs coupables, auxquels il est
très-enclin surtout pendant sa jeunesse, et alors il a besoin d'un frein plus
ferme. C'est pourquoi il faut qu'il reçoive d'autrui cette éducation par
laquelle on arrive à la vertu. — A la vérité, pour les jeunes gens qui sont
portés à la vertu, par suite des bonnes dispositions de leur nature, ou par la
coutume, ou plutôt encore par la grâce, c'est assez de la discipline paternelle
qui s'exerce par de sages avis. Mais comme il y a des caractères difficiles,
enclins aux vices, et que les paroles ne peuvent pas facilement émouvoir, il a
été nécessaire de les détourner du mal par la force ou par la crainte, afin
qu'en les empêchant de mal faire, ils laissassent du moins les autres en repos,
et qu'ils prissent ensuite l'habitude de faire volontairement ce qu'ils
faisaient d'abord par crainte et qu'ils devinssent vertueux eux-mêmes. Or,
cette espèce de discipline qui contraint par la crainte du châtiment est la
discipline des lois. 11 a donc été nécessaire pour la paix du genre humain et
dans l'intérêt de la vertu qu'on fît des lois. Car, comme ledit Aristote (Pol.
lib. i, cap. 2), si l'homme quand il est d'une vertu parfaite est le meilleur
des animaux, de même il devient le pire de tous, s'il vit sans loi et sans
justice ; parce qu'il a les armes de la raison pour satisfaire ses convoitises
et sa cruauté ; ce que ne possèdent pas les autres animaux (1).
Il faut répondre au premier argument, que ceux
qui sont bien disposés f sont plutôt portés à la vertu par des avertissements
persuasifs que par la violence, mais que ceux qui sont mal disposés ne la
pratiquent qu'autant qu'ils y sont contraints.
Il faut répondre au second, que, comme
l'observe Aristote (Iihet. lib. i, cap. 1) : Il vaut mieux que tout soit réglé
par une loi que de laisser tout à l'arbitrage des juges, et cela pour*trois
raisons : 1° parce qu'il est plus facile de trouver quelques hommes sages,
capables de faire de bonnes lois, que d'en trouver autant qu'il en faudrait
pour bien juger chaque affaire en particulier. 2° Parce que ceux qui font des
lois considèrent d'après un long temps ce que la loi doit prescrire, tandis que
les jugements que l'on porte sur des faits particuliers reposent sur des cas
qui se présentent subitement. Or, il est plus facile à l'homme de voir, d'après
une foule d'expériences, ce qui est juste que de le décider d'après un fait
unique. 3° Parce que les législateurs jugent en général et sur des faits à
venir; tandis que ceux qui président à un jugement jugent des choses présentes
pour lesquelles ils peuvent avoir deTamourou de la haine, ou toute autre
passion -, ce qui corrompt le jugement. Comme la justice vivante ne se
rencontre pas dans beaucoup de juges et que d'ailleurs elle est mobile, il a
donc été nécessaire, toutes les fois que la chose a été possible, de déterminer
par une loi la sentence que l'on devait porter et de laisser peu de choses à
l'arbitrage des juges.
Il faut répondre au troisième, qu'il y a des
choses particulières que la loi ne peut pas embrasser et qu'il est nécessaire
d'abandonner à l'appréciation des juges, comme le dit Aristote (Mei. lib. i,
cap. 1); par exemple, c'est aux juges à voir si un fait a eu lieu et à en
connaître les circonstances (3).
(1) La loi naturelle ne suffit pas, parce qu'il
y a une foule «le choses particulières qu'elle ne détermine pas, et que
d'ailleurs elle ne spécifie aucune peine. La loi divine n'en prescrit que
«l'éloignées et d invisibles, qui n'ont pas d'iufluencc sur ceux qui manquent
de conscience. C'est ce qui faisait dire à saint Augustin que sans les lois
humaines la société ne serait plus qu'un vaste bri-dagc.
(2) C'est ce qui constitue la matière des
procès.
ARTICLE II. — TOUTE I.OI HUMAINE
VIENT-ELLE DE LA LOI NATURELLE?
1. 11 semble que toute loi humaine ne vienne
pas de la loi naturelle. Car Aristote dit (Eth. lib. v, cap. 7) que le droit
légal peut être indifféremment établi d'une manière ou d'une autre. Or, il n'en
est pas ainsi des choses qui découlent de la loi naturelle. Donc toutes les
choses qui sont sta-tuées par les lois humaines ne viennent pas de cette loi.
2. Le droit positif se distingue par opposition
au droit naturel, comme on le voit dans saint Isidore (Etym. lib. v, cap. 4) et
dans Aristote (Eth. lib. v, cap. 4). Or, les choses qui viennent des principes
généraux de la loi de nature, comme conséquences, appartiennent à cette loi,
ainsi que nous l'avons dit (quest. préc. art. 3 et 4). Donc ce qui appartient à
la loi humaine ne découle pas de la loi naturelle.
3. La loi naturelle est la même pour tous les
hommes. Car Aristote dit (Eth. lib. v, cap. 7) que le droit naturel est ce qui
a partout la même puissance. Si donc les lois humaines venaient de la loi
naturelle il s'ensuivrait qu'elles seraient les mêmes pour tous : ce qui est
évidemment faux.
4. On peut assignerune raison de ce qui vient
de la loi naturelle. Or, on ne peut pas, comme le dit le jurisconsulte (Lib. i,
tit. 3. De leg. et senatus cons.), rendre raison de toutes les lois qui ont été
faites par nos ancêtres. Donc elles ne viennent pas toutes de la loi naturelle.
Mais c'est le contraire. Cicéron dit (De
invent. lib. ii) que la crainte des lois et la religion ont sanctionné les
choses fondées sur la nature et approuvées par la coutume.
CONCLUSION. — Puisque dans les choses humaines
on appelle juste une chose par là même qu'elle est conforme à la règle de la
raison, et qu'une loi n'existe qu'autant qu'elle est juste, il est nécessaire
que toute loi humaine découle de la loi naturelle, qui est la règle première de
la raison.
Il faut répondre que, comme le dit saint
Augustin [De lib. arb. lib. i, cap. 5), une loi n'existe qu'autant qu'elle est
juste-, par conséquent un décret n'a force de loi qu'en raison de ce qu'il est
conforme à la justice. Or, dans les choses humaines on dit qu'une chose est
juste par là même qu'elle est droite et conforme à la règle de la raison. Et
comme la règle première de la raison est la loi naturelle, ainsi que nous
l'avons dit (quest. préc. art. 2), il s'ensuit que toute loi humaine n'est une
loi véritable qu'autant qu'elle procède de la loi de nature ; et que si elle
s'écarte de cette loi dans un point, elle n'est plus une loi, mais une
corruption de la loi. — Toutefois on doit observer qu'une chose peut découler
de la loi naturelle de deux manières : 1° comme les conséquences découlent des
principes ; 2° comme les déterminations particulières se rapportent aux idées
générales. Le premier mode ressemble à celui qu'on emploie dans les sciences
pour tirer d'un principe des conséquences démonstratives. Le second est
analogue à ce qu'on fait dans les arts pour appliquer des formes générales à un
objet spécial. C'est ainsi que l'artisan détermine la forme générale d'une
maison pour tel ou tel édifice particulier. Il y a donc des choses qui découlent
des principes généraux de la loi naturelle par manière de conséquence : c'est
ainsi que ce précepte : Il ne faut pas tuer est une conséquence que l'on peut
déduire de ce principe : Il ne faut faire de mal à personne. Il y en a d'autres
qui viennent de la loi de nature par détermination. Ainsi la loi de nature veut
que celui qui pèche soit puni (i ) ; mais si on lui inflige tel ou tel
châtiment, c'est uno
(I) Lc principe général n'indique pas de quelle
manière il doit être puni. Par conséquent si le législateur décide qu'il doit
être incarcéré ou mis à mort, ce: t la prudence humaine qui lui dicte retlc
peine et on ne peut pas la considérer comme étant de droit naturel. Cependant
elle n'en est pas inoins légitime, du moment qu'on la suppose conforme à la raison.
détermination de cette loi. Dans la loi humaine
on trouve ces deux choses. Mais celles qui sont du premier genre y sont
renfermées non comme établies par elle exclusivement, mais comme tirant de la
loi naturelle une partie de leur force ; tandis que celles qui sont du second
genre, tirent de la loi humaine exclusivement ce qu'elles ont de vigueur.
Il faut répondre au premier argument,
qu'Aristote parle des choses que la loi établit en determinant ou en spécifiant
les préceptes de la loi naturelle.
Il faut répondre au second, que ce raisonnement
s'appuie sur les choses qui découlent de la loi naturelle, à titre de
conséquences.
Il faut répondre au troisième, qu'on ne peut
pas partout appliquer de la même manière les préceptes généraux de la loi naturelle,
parce que les choses humaines varient beaucoup, et c'est de là que provient la
diversité des lois positives chez les différentes nations.
Il faut répondre au quatrième, que cette parole
du jurisconsulte doit s'entendre des choses que les ancêtres ont introduites,
par rapport aux déterminations particulières de la loi naturelle. A l'égard de
ces déterminations, le jugement des hommes expérimentés et prudents tient lieu
de principes, dans le sens qu'ils voient immédiatement la résolution particulière,
à laquelle il convient le mieux de s'arrêter. C'est ce qui fait dire à Aristote
(Eth. lib. vi, cap. 12), qu'en ces circonstances, il faut faire autant
d'attention aux assertions et aux opinions des personnes d'âge et d'expérience
qu'aux démonstrations (1).
ARTICLE III. — SAINT ISIDORE DÉCRIT-IL
CONVENABLEMENT LES QUALITÉS QUE DOIT AVOIR LA LOI
POSITIVE (2) ?
1. Il semble que saint Isidore ne décrive pas
convenablement les qualités que doit avoir la loi positive, quand il dit (Etym.
lib. v, cap. 21) : La loi doit être honnête, juste, possible ala nature,
conforme à la coutume du pays, convenable au lieu et au temps, nécessaire,
utile, claire, de peur que par son obscurité elle ne renferme quelque chose de
captieux, ayant pour fin non l'intérêt particulier, mais l'utilité commune. Car
il avait renfermé plus haut (ibid. cap. 3) toutes les qualités de la loi dans
ces trois conditions : c'est qu'elle devait être convenable à la religion,
conforme à la discipline et profitable au salut. Il était donc inutile qu'il
les multipliât ensuite.
2. La justice est une partie de l'honnêteté,
comme le dit Cicéron (De offic. lib. i). Après avoir dit que la loi devait être
honnête, il était donc inutile d'ajouter qu'elle devait être juste.
3. La loi écrite, d'après saint Isidore (lib.
ii Etym., cap. 10, et lib. v, cap. 3), se distingue de la coutume par
opposition. Il n'aurait donc pas dû mettre dans sa définition de la loi qu'elle
devait être conforme à la coutume du pays.
4. Le mot nécessaire s'emploie en deux sens..
On appelle nécessaire, absolument, ce qui ne peut pas être autrement ; le
nécessaire ainsi compris n'est pas soumis au jugement humain ; par conséquent
cette espèce de nécessité n'appartient pas à la loi humaine. Il y a ensuite le
nécessaire relatif qui existe en vue d'une fin. Cette nécessité se confond avec
l'utile; par conséquent il était superflu d'employer ces deux mots, et de dire
que la loi devait être nécessaire et utile.
(1) Si l'on était fidèle à cette sage maxime,
ce serait un moyen infaillible d'éviter bien des erreurs.
(2) Les conditions cnumérêes par saint Isidore
sont adoptées dans lc droit canon [Jur. canon. dist. iv, cap. 2).
Mais c'est le contraire. Nous devons nous en
tenir à l'autorité de saint Isidore.
CONCLUSION. — Il faut que toute loi humaine ou
positive soit juste, honnête, possible à la nature, conforme à la coutume du
pays, convenable au lieu et au temps, nécessaire, utile, claire, et qu'elle ait
pour fin l'intérêt général.
Il faut répondre que toutes les choses qui
existent pour une fin doivent avoir une forme déterminée proportionnellement à
cette fin. Ainsi la forme d'une scie doit être telle qu'elle soit capable de
couper, comme le dit Aristote [Phys. lib. ii, text. 88). De même toute chose
qui est droite et mesurée doit avoir une forme proportionnée à sa règle et à sa
mesure. Or, la loi humaine a ce double caractère car elle existe pour une fin,
et elle est une règle ou une chose mesurée ou réglée d'après une double règle
supérieure qui est la loi divine et la loi naturelle, comme on le voit d'après
ce que nous avons dit (art. préc. et quest. xci, art. 2, 3 et 4; et quest. xcm,
art. 3). La fin de la loi humaine, c'est l'utilité des hommes, comme le dit le
jurisconsulte ( lib. xxv, TT 3, De leg. etsenatuscons. ). C'est pourquoi saint
Isidore a d'abord demandé de la loi trois choses (Etym. lib. v, cap. 3) : c'est
qu'e/Ze convienne à la religion, comme étant proportionnée à la loi divine ;
qu'elle convienne à la discipline, comme étant réglée conformément à la loi
naturelle, et qu'elle soit profitable au salut, comme étant conforme aux
intérêts des hommes. Toutes les autres conditions qu'il a ensuite énumérées
reviennent à ces trois choses. En effet, quand on dit qu'elle doit être
honnête, on exige par là qu'elle soit d'accord avec la religion (1). En
ajoutant qu'il faut qu'elle soit juste, possible à la nature, conforme aux
coutumes du pays, qu'elle soit en rapport avec le temps et le lieu, c'est
vouloir qu'elle se règle sur la discipline. Car la discipline humaine se
considère : 1° Quant à l'ordre de la raison qui est compris par le mot juste.
2° Quant à la faculté de ceux qui agissent ; car la discipline doit être en
rapport avec les forces naturelles de chacun et avec la position dans laquelle
on se trouve (2). Ainsi on n'impose pas à des enfants les mêmes charges qu'à
des hommes mûrs, et l'homme ne peut pas vivre seul en société, sans tenir
compte des moeurs et des habitudes des autres. 3° Quant aux circonstances, et
c'est pour cela que saint Isidore a ajouté : convenable au temps et au lieu.
Relativement à ce qui suit, toutes ces expressions ont pour objet ce qui est
avantageux au salut. Ainsi le mot nécessaire se rapporte au mal que l'on doit
éviter, le mot utile au bien qu'il faut faire, et le mot claire a pour but de
faire éviter les fautes qui pourraient provenir de la loi elle-même (3). Et
parce que, comme nous l'avons dit (quest. xc, art. 2), toute loi a pour objet
le bien général, on a placé cette condition en dernier lieu. La réponse aux
objections est par là même évidente.
ARTICLE IV. — SAINT ISIDORE D1VISE-T-IL
CONVENABLEMENT LES LOIS
HUMAINES?
1. Il semble que saint Isidore divise mal les
lois humaines ou le droit humain (Eth. lib. v, cap. 4). Car il comprend sous ce
droit, le droit des nations qui est ainsi appelé, comme il le dit lui-même
(cap. 6), parce que presque toutes les nations en font usage. Or, le droit
naturel, toujours d'après son propre sentiment (cap. 4), étant ce qui est
commun à toutes les nations, il
(1)
Qu'elle ne commande ou qu'elle ne défende rien qui soit contraire à la
religion.
(2) On ne doit pas trop multiplier les
préceptes, comme l'observe ailleurs saint Thomas (2* 2" quest. CV, art. f
ad 5).
(3) Si la loi était obscure ou captieuse et
qu'elle ne déterminât pas avec précision les devoirs que l'on a à remplir.
s'ensuit que le droit des nations n'est pas
compris sous le droit positif humain, mais plutôt sous le droit naturel.
2. Les choses qui ont la même force ne semblent
pas différer formellement, mais seulement matériellement. Or, les lois, les
plébiscites, les sé-natus-consultes et toutes les autres choses semblables que
saint Isidore distingue (ibid. cap. 10), ont toutes la même force. Il semble
donc qu'elles ne diffèrent que matériellement, et puisque la science n'a pas à
s'occuper de ces sortes de distinctions parce qu'elles peuvent être infinies,
c'est donc à tort que l'on a ainsi divisé les lois humaines.
3. Comme il y a dans une cité des magistrats,
des prêtres et des soldats; de même il y a aussi d'autres fonctionnaires. 11
semble donc que comme on distingue un droit militaire et un droit public qui
regarde les prêtres et les magistrats, on devrait aussi distinguer d'autres
droits qui se rapporteraient aux autres charges de l'Etat.
4. On ne doit pas tenir compte de ce qui n'est
qu'accidentel. Or, c'est par accident qu'une loi est portée par tel ou tel
individu. C'est donc à tort que l'on divise les lois humaines d'après les noms
des législateurs; comme on dit la loi Cornelio;, la loi Falcidia (1), etc.
Mais c'est le contraire. L'autorité de saint
Isidore nous suffit.
CONCLUSION. — La loi humaine, selon qu'elle
découle de la loi naturelle, se divise en droit des gens et en droit civil;
selon qu'elle a pour fin le bien commun elle se divise selon la diversité des
agents; ainsi il y a la loi des soldats, des magistrats et des prêtres; ou
selon la diversité des gouvernements ou des choses qu'elle régit, ou enfin
d'après les noms des législateurs.
Il faut répondre que chaque chose peut se
diviser absolument d'après ce qui est renfermé dans son essence ; ainsi l'àme
raisonnable ou irraisonnable est renfermée dans l'essence de l'animal : c'est
pourquoi l'animal se divise proprement et absolument en raisonnable et
irraisonnable, mais non en blanc et noir, ce qui indique des accidents tout à
fait en dehors de son essence. Or, ily a beaucoup de choses qui sont de
l'essence de la loi humaine, et on peut d'après chacune de ces choses la
diviser d'une manière propre et absolue. En effet: 1° Il estde l'essence de la
loi humaine qu'elle découle de la loi naturelle, comme on le voit d'après ce
que nous avons dit (art. 2 huj. quaest.). Sous ce rapport le droit positif se
divise en deux parties : le droit des gens et le droit civil d'après les deux
manières dont la loi humaine vient de la loi de nature, comme nous l'avons dit
(ibid.). Car le droitdes gens embrasse ce qui sortdelaloi naturelle, comme les
conséquences sortentdes principes ; tels que les ventes, les achats et toutes
les autres choses sans lesquelles l'homme ne peut vivre en société ; cequi
appartient àlaloi de nature, puisque l'homme est naturellement un animal
sociable, comme lc prouve Aristote (Pol. lib. i, cap. 2). Ce qui découle de la
loi naturelle par manière de détermination particulière appartient au droit
civil, d'après lequel chaque cité détermine ce qui lui convient le mieux. 2° Il
est de l'essence de la loi humaine d'avoir pour fin le bien général de la cité.
A ce point de vue, on peut diviser la loi d'après les divers individus
spécialement chargés de travailler au bien général. C'est ainsi que les prêtres
qui prient Dieu pour le peuple, lesmagis-trats qui le gouvernent, les soldats
qui combattent pour son salut, ont tous des devoirs et des droits particuliers
mis en rapport avec leurs emplois. 3° Il est de l'essence de la loi humaine
d'être établie par celui qui gouverne la
cité ou l'Etat, comme nous l'avons dit (quest.
xc, art. 3). D'après cela on dis-
(I) Cette loi Falcidia, ainsi appelée du consul
Falcidius, son auteur, avait pour objet d'annuler ou de restreindre les legs
injustes.
tingite les lois selon les différentes espèces
de gouvernement. Ainsi, comme le dit Aristote (Pol. lib. m, cap. 10), l'une est
la roijauté , quand l'Etat est gouverné par un seul ; dans ce cas les lois sont
les constitutions des princes. L'autre est Y aristocratie, c'est-à-dire le
gouvernement des principaux ou des plus vertueux de la nation; alors on prend
l'avis des sages et l'on a pour lois les sénatus-consultes. Une troisième est Y
oligarchie, c'est-à-dire le gouvernement d'un petit nombre de riches et de
puissants; c'est de là que vient le droit prétorien qu'on appelle aussi
honoraire. Une quatrième est le gouvernement du peuple qu'on nomme démocratie ;
ce qui produit les plébiscites. Enfin il y a le gouvernement tyrannique qui est
un gouvernement tout à fait corrompu, et qui est impuissant pour ce motif à
faire des lois. Il y a encore un autre régime qui est un mélange de tous les
autres et qui est le meilleur (1). Sous ce gouvernement la loi est faite par
les anciens de concert avec les hommes du peuple , comme le dit saint Isidore
(Et/jm. lib. v, cap. 10) (2). —4° Il est de l'essence de la loi humaine qu'elle
dirige les actes humains. A ce titre les lois se distinguent d'après les différentes
choses qui en sont l'objet. Quelquefois on donne à ces lois les noms de leurs
auteurs; ainsi on appelle loi Julia la loi sur l'adultère, loi Cornelia la loi
sur les sicaîres, et ainsi des autres ; non point à cause de leurs auteurs
eux-mêmes, mais à cause des choses qu'elles traitent (3).
Il faut répondre au premier argument, que le
droit des gens est sous un rapport naturel à l'homme, en ce qu'il est
raisonnable et qu'il découle de la loi naturelle, comme une de ses conséquences
prochaines. Ce qui fait que les hommes sont tombés à cet égard facilement
d'accord ; cependant il est distinct de la loi naturelle, surtout de ce qui est
commun à tous les animaux.
La réponse aux autres objections est par là
même évidente, d'après ce que nous avons dit (in corp. art.).
QUESTION XCV1.
DE LA PUISSANCE DE LA LOI HUMAINE.
Apres avoir parlé de l'essence de la loi
humaine, nous devons nous occuper de sa puissance. A ce sujet six questions se
présentent : l° La loi doit-elle avoir pour objets les choses générales? — 2°
Doit-elle empêcher tous les vices ? — 3° Doit-elle régler les actes de toutes
les vertus? — 4° Oblige-t-elle l'homme quant au for de la conscience? — 5"
Tous les hommes sont-ils soumis à la loi humaine ? — 6° Est-il permis à ceux
qui sont sous la loi d'agir sans s'en tenir aux termes de la loi ?
ARTICLE I. — la loi humaine doit-elle être
étarlie pour des choses générales plutot que pour des choses particulières (4)
?
1. Il semble que la loi humaine ne doive pas se
rapporter à des choses générales, mais plutôt à des choses particulières. Car
Aristote dit ( Eth. lib. v, cap. 7 ) que la légalité embrasse toutes les
prescriptions de détail, même les sentences qui sont des choses particulières,
parce que les sentences ont pour objet les actes particuliers. Donc la loi ne
se rapporte pas seulement à des choses générales, mais encore à des choses
particulières.
2. C'est à la loi à diriger les actes humains,
comme nous l'avons dit (quest. xc, art. 1 et 2). Or, les actes humains
consistent en des choses par-
(L) Ce sentiment qui n'est ici qu'indiqué doit
être développé (quest. cv, art. 1).
(2j La division la plus ordinaire des lois
humaines a pour objet de distinguer les lois civiles et Jes lois
ecclésiastiques.
(5) Les lois tirent aussi quelquefois leur nom
de ceux qui les recueillent : jus papinianum.D'au-tres fois on leur donne lc
nom des peuples pour lesquels elles ont été faites : lois des Egyptiens, des
Romains.
(A) Cette question est un corollaire de la fin
pour laquelle la loi est faite.
ticulières. Donc la loi humaine ne doit pas
regarder les choses générales plutôt que les choses particulières.
3. La loi est la règle et la mesure des actes
humains, comme nous l'avons dit (quest. xc, art. i). Or, une mesure doit être
très-certaine, comme l'observe Aristote (Met. lib. x, text. 3). Par conséquent,
puisque dans les actes humains il ne peut y avoir aucune chose générale assez
certaine pour qu'elle ne manque pas d'application en particulier, il semble
qu'il soit nécessaire de faire des lois non en général, mais en particulier.
Mais c'est le contraire. Le jurisconsulte dit
(Dig. vet. lib. i, tit. 3, leg. 3, 4 et S) qu'il faut établir le droit sur ce
qui arrive ordinairement, mais qu'on ne l'établit pas d'après les choses qui
peuvent arriver par hasard.
CONCLUSION. — La loi humaine ayant pour but le
bien général, doit être plutôt générale que particulière, selon les personnes,
les affaires et les temps.
Il faut répondre que tout ce qui existe pour
une fin doit être nécessairement proportionné à cette fin. Or, la fin de la loi
est le bien général, parce que, comme le dit saint Isidore (Etym. lib. v, cap.
21), la loi ne doit pas être faite pour le bien particulier des individus, mais
dans l'intérêt général des citoyens. Il faut donc que les lois humaines soient
proportionnées au bien général. Et comme le bien général se compose de beaucoup
de choses, i! est nécessaire que la loi embrasse une multitude de points dans
sa généralité, relativement aux personnes, aux affaires et aux temps. Car une
société ou un Etat se compose d'une foule de personnes, et on pourvoit à ses
intérêts par une multitude d'actions-, et la société n'a pas été établie pour
durer quelques années, mais pour se perpétuer à jamais par la succession des
générations, comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, lib. n, cap. 21, et lib.
xxii, cap. C).
Il faut répondre au premier argument,
qu'Aristote (Eth. lib. v, cap. 7) distingue trois espèces de droit légal, ou de
droit positif. En effet il y a des choses qu'on établit absolument d'une manière
générale, et ce sont les lois communes. Sous ce rapport, on appelle légal ce
qui dans le principe peut être indifféremment d'une manière ou d'une autre,
mais qui ne peut plus l'être quand il y a eu une convention faite ; par
exemple, que les captifs seront rachetés pour un prix déterminé. — Il y en a
d'autres qui sont générales sous un rapport et particulières sous un autre.
C'est ainsi queles/;riy«-léges sont des espèces de lois particulières parce
qu'ils se rapportent ades personnes spéciales. Cependant leur puissance s'étend
à une foule d'affaires , et c'est ce qui fait dire à Aristote que la légalité
embrasse toutes les prescriptions particulières. — Enfin il y a des choses
qu'on appelle légales, non parce qu'elles sont des lois, mais parce qu'elles sont
une application des lois générales ades faits particuliers, et telles sont les
sentences qui passent pour un droit (1), et c'est pour ce motif qu'il les a
comprises dans sa définition.
Il faut répondre au second, que ce qui dirige
doit diriger plusieurs choses ; c'est ce qui fait dire à Aristote (Met. lib. x,
text. 4) que toutes les choses qui sont du même genre ont pour mesure le même
être, qui est ce qu'il y a de premier dans ce genre. Car s'il y avait autant de
règles ou de mesures qu'il y a d'objets mesurés ou réglés, la mesure ou la
règle cesserait d'être utile, parce qu'on ne l'emploie que pour connaître
beaucoup de choses au moyen d'une seule. Par conséquent la loi serait nulle, si
elle ne s'étendait qu'à un
(I) C'est ce qu'on appelle, en termes de
jurisprudence, des arrêts. Ainsi dans une cause partientière nn peut
s'autoriser d'un arrêt de la cour de cassation ou d'une cour d'appel.
seul acte particulier. Car pour diriger les
actes particuliers, il y a les avis spéciaux des hommes graves et prudents -,
au lieu qu'une loi est un précepte général, comme nous l'avons dit (quest. xc,
art. 2, et 3 ad 3).
Il faut répondre au troisième, qu'on ne doit
pas chercher en toutes choses la même certitude, comme le remarque Aristote
[Eth. lib. i, cap. 3). Ainsi dans les choses contingentes, comme le sont les
choses naturelles et les affaires humaines,' pour qu'il y ait certitude il
suffit qu'une chose soit vraie dans lc plus grand nombre des cas, quoiqu'elle
ne le soit pas quelquefois dans de rares circonstances.
ARTICLE II. — APPARTIENT-IL A LA LOI HUMAINE
D'EMPÊCHER TOUS LES
VICES (1)?
1. Il
semble qu'il appartienne à la loi humaine d'empêcher tous les vices. Car saint
Isidore dit (Etym. lib. v, cap. 20) que les lois ont été faites pour que leur
crainte réprime l'audace. Or, l'audace ne serait pas suffisamment réprimée, si
la loi n'empêchait tout ce qui est mal. Donc elle doit le faire.
2. Le
législateur a l'intention de rendre les citoyens vertueux. Or, un individu ne
peut être vertueux qu'autant qu'on le détourne de tous les vices. Donc il
appartient à la loi humaine de les réprimer tous.
3. La
loi humaine découle de la loi naturelle, comme nous l'avons dit (quest. xciii,
art. 3). Or, tous les vices sont contraires à la loi naturelle. Donc la loi
humaine doit les réprimer tous.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
lib. arb. lib. i, cap. 5) : Il me semble que la loi que l'on fait pour régir le
peuple permet avec raison des choses dont la providence divine tire vengeance.
Or, la providence divine ne s'attaque qu'aux vices. Donc la loi humaine permet
avec raison certains vices en ne les réprimant pas.
CONCLUSION. — Puisque d'après la maxime du sage
celui qui mouche trop fort attire le sang, la loi humaine, qui est faite pour
le plus grand nombre et qui s'adresse à une foule d'hommes imparfaits, ne peut
défendre tous les vices, mais seulement les plus graves, ceux qui sont
incompatibles avec la conservation de la société.
Il faut répondre que, comme nous l'avons vu
(art. préc), la loi est établie comme une règle ou une mesure des actes
humains. Or, la mesure doit être de même nature que l'objet mesuré, comme le
dit Aristote (Met. lib. x, text. 3 et 4), puisque des choses diverses ont des
mesures différentes. Il faut donc que l'on impose des lois aux hommes selon
leur condition ; parce que, comme le dit saint Isidore (Etym. lib. v, cap. 21),
la loi doit être possible à la nature et conforme à la coutume du pays. Or, la
puissance ou la faculté d'agir provient d'une habitude ou d'une disposition
intérieure. Car la même chose n'est pas possible à celui qui n'a pas l'habitude
de la vertu et à celui qui est vertueux ; comme la môme chose n'est pas
possible à un enfant et à un homme mûr. C'est pour cela qu'on n'impose pas aux
enfants la même loi| qu'aux adultes. Car on permet aux enfants beaucoup de
choses qu'on punit ou qu'on blâme dans les adultes. De même il faut permettre
beaucoup de choses aux hommes qui ne sont pas d'une vertu parfaite, et qu'on ne
devrait pas tolérer dans ceuxqui sont vertueux. Et, comme laloi humaine est
faite pour la multitude dont le plus grand nombre des individus n'est pas
parlait, il s'ensuit qu'elle ne défend pas tous les vices que les hommes
vertueux évitent, mais seulement les vices les plus graves dans lesquels la
(4) La Ini de Moïse n'a pas cherché à empêcher
lous les vices Matth. Xix : Monte», (id duritiam cordis vestri, permisit vobis
dimittere uxores vestras.
plus grande partie des citoyens peut ne pas
tomber (1), et surtout ceux qui portent dommage aux autres, et dont la défense
est nécessaire à la conservation de la société (2). C'est ainsi qu'elle défend
l'homicide, le vol, etc.
Il faut répondre au premier argument, que
l'audace semble se rapporter à l'attaque des autres. Elle appartient donc
principalement aux péchés par lesquels on fait injure au prochain, et que la
loi humaine défend, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au second, que la loi humaine
tend à porter les hommes ala vertu, non subitement, mais par degré. C'est
pourquoi elle n'impose pas immédiatement à la multitude des devoirs que les
hommes vertueux peuvent seuls remplir, comme l'obligation de s'abstenir de tous
les vices; autrement les imparfaits étant dans l'impossibilité d'exécuter ces
préceptes, tomberaient dans une foule de désordres, selon cette parole du Sage
(Prov. xxx, 33) : Celui qui mouche trop fort attire le sang, et suivant ce mot
de l'Evangile (Matth, ixj : Si l'on met du vim, nouveau dans de vieilles
outres, c'est-à-dire, si l'on applique les préceptes de la vie parfaite aux
hommes imparfaits, les outres se brisent et le vin est perdu, ou bien les
préceptes sont méprisés et les hommes passent de ce mépris à des maux plus
graves.
Il faut répondre au troisième, que la loi
naturelle est en nous une participation de la loi éternelle, mais que la loi
humaine reste au-dessous de cette dernière (3). Car saint Augustin dit (De lib.
arb. lib. i, cap. 5) : La loi que l'on fait pour le gouvernement des Etats fait
beaucoup de concessions et laisse impunies une foule de choses dont la
providence divine tire vengeance; mais parce qu'elle ne fait pas tout, ce n'est
pas une raison pour désapprouver ce qu'elle fait. La loi humaine ne peut donc
pas empêcher tout ce qu'empêche la loi naturelle.
ARTICLE III. — LA LOI HUMAINE COMMANDE-T-ELLE
LES ACTES DE TOUTES
LES VERTUS?
1. Il semble que la loi humaine n'ordonne pas
les actes de toutes les vertus. Car les actes vicieux sont opposés aux actes
vertueux. Or, la loi humaine ne défend pas tous les vices, comme nous l'avons
dit (art. préc). Elle ne commande donc pas les actes de toutes les vertus.
2. L'acte vertueux vient de la vertu. Or, la
vertu est la fin de la loi, et par conséquent ce qui vient de la vertu ne peut
pas tomber sous le précepte delà loi. Donc la loi humaine n'ordonne pas les
actes de toutes les vertus.
3. La loi humaine a pour but le bien général,
comme nous l'avons dit (quest. ex, art. 2). Or, il y a des actes de vertu qui
ne se rapportent pas au bien général, mais au bien particulier. Donc la loi ne
les commande pas tous.
Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth.
lib. v, cap. 1) que la loi prescrit des actes de courage, de tempérance et de
douceur, et qu'il en est de même des autres vertus et des autres vices, qu'elle
commande certaines actions et défend les autres.
CONCLUSION. — La loi humaine ne commande pas
tous les actes de vertu quels qu'ils soient, mais seulement ceux que l'homme
fait pour le bien général.
Il faut répondre qu'on distingue les espèces de
vertus d'après leurs objets, comme on le voit d'après ce que nous avons dit
(quest. liv, art. i ad 1 et
(1)Et qu'il est par conséquent possible de
réprimer. Car il faut tolérer les autres, parce que leur répression est
impossible et que d'ailleurs il en résulterait les plus graves inconvénients.
(2) C'est par conséquent à la sagesse et à la
prudence du législateur à décider quels sont les vices qu'il doit attaquer.
(3) Elle reste au-dessous d'elle, sous ce
rapport, mais sous d'autres elle a en quelque sorte plus d'extension, puisque
nous avons vu qu'elle détermine dîme manière particulière ce quo la loi
naturelle ou divine ne commande que d'une manière générale.
art. 2). Or, tous les objets des vertus peuven
t se rapporter au bien particulier d'une personne ou au bien général de la
multitude. Ainsi on peut faire des actes de courage, soit pour la conservation
de l'Etat, soit pour la sauvegarde des droits d'un ami, et il en est de môme
des autres vertus. — La loi, comme nous l'avons vu (quest. xc, art. 2), a pour
but le bien général. C'est pourquoi il n'y a aucune vertu dont elle ne puisse
commander des actes. Toutefois elle ne commande pas tous les actes de toutes
les vertus (1), mais seulement ceux qui se rapportent au bien général (2), soit
immédiatement, comme quand on fait quelque chose directement dans l'intérêt de
tous; soit rnédia-tement, comme quand le législateur prend des mesures pour
former les citoyens à cette bonne discipline (3), qui est la conservation du
bien général de la justice et de la paix.
Il faut répondre au premier argument, que la
loi humaine ne défend pas tous les actes vicieux par des préceptes
obligatoires, comme elle ne commande pas non plus tous les actes vertueux.
Néanmoins il y a dans chaque vice des actes qu'elle défend, comme il y a dans
chaque vertu des actes qu'elle commande.
Il faut répondre au second, qu'on dit qu'un
acte est un acte de vertu de deux manières : 1° quand un homme fait une chose
vertueuse. Ainsi un acte de justice consiste dans ce sens à agir droitement; un
acte de force à faire un trait de courage. La loi ordonne quelques-uns de ces
actes. 2° On appelle acte de vertu, ce que fait un individu quand il fait une
bonne chose de la manière que la fait celui qui est vertueux (4). Cet acte
vient toujours de la vertu ; il ne tombe pas sous le précepte de la loi, mais
il est la fin que le législateur a l'intention d'atteindre.
Il faut répondre au troisième, qu'il n'y a pas
une vertu dont les actes ne puissent se rapporter au bien général, médiatement,
ou immédiatement, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
ARTICLE IV. — LA LOI HUMAINE 0RL1GE-T-ELLE AU
FOR DE LA CONSCIENCE (o) ?
1. Il semble que la loi humaine n'oblige pas au
for de la conscience. Car une puissance inférieure ne peut imposer une loi à
une puissance supérieure à l'égard de son jugement. Or, la puissance humaine
qui est l'auteur de la loi humaine est inférieure à la puissance divine. Donc
la loi humaine ne peut pas faire de loi relativement au jugement divin qui est
le jugement de la conscience.
2. Le jugement de la conscience dépend surtout
des ordres de Dieu. Or, les ordres de Dieu sont quelquefois détruits par les
lois humaines, d'après ce passage de l'Evangile (Matth, xv, G) : Fous avez
rendu inutile le commandement de Dieu par vos traditions. Donc la loi humaine
n'oblige pas en conscience.
3. Les lois humaines impriment souvent l'injure
et la calomnie, d'après ces paroles du prophète (Is. x, 1) : Malheur à ceux qui
établissent des lois iniques, et qui font des ordonnances injustes pour
opprimer les pauvres par
(1)
Elle n'ordonne pas d'actes de perfection, comme la virginité. Ces actes
sont l'objet des conseils qui s'adressent à ceux qui veulent être parfaits.
(2)Elle ne commande pas de jeûner souvent,
parce que ces actes qui contribuent à la perfection de l'individu no sont pas
nécessaires h la conservation de l'Etat.
(5j Telles sont, par exemple, les lois qui ont
pour objet l'éducation et l'instruction des enfants.
Elles produisent tout à la fois lc bien des
individus et celui delà société.
(•i) C'est-à-dire d'après une habitude infuse
ou acquise.
(5) Cette proposition est de foi, du moins pour
ce qui est des lois ecclésiastiques. Elle a été delinio au concile de Constance
contro Luther et Jean IIus (sess, viii etxv), dansla bulle de Léon X contre
Luther, dans le concile de Trente (sess. VII, can. 8).
leurs jugements et accabler l'innocence des
plus faibles de mon peuple par la violence. Or, il est permis à tout le monde
d'éviter l'oppression et la violence. Donc les lois humaines n'obligent pas en
conscience.
Mais c'est le contraire. Saint Pierre dit (I.
Pet. ii, 19) : Ce qui est agréable à Dieu, c'est que, dans la vue de lui
plaire, nous endurions les maux et les peines qu'on, nous fait souffrir avec
injustice.
CONCLUSION. — Les lois humaines qui sont justes
obligent les hommes au for de la conscience en vertu de la loi éternelle dont
elles découlent.
Il faut répondre que les lois humaines sont
justes ou injustes. Si elles sont justes, elles sont obligatoires autor de la
conscience et elles tirent leur efficacité de la loi éternelle dont elles
découlent, d'après ces paroles de la Sagesse (Prov. viii, 15) : C'est par moi
que les rois régnent et que les législateurs rendent de justes décrets. Or, on
dit que les lois sont justes d'après leur fin, quand elles ont pour but le bien
général; d'après leur auteur, quand la loi portée n'excède pas les pouvoirs de
celui qui la porte-, d'après leur forme, quand elle impose des charges aux
sujets également proportionnées à leurs forces dans un but d'intérêt public.
Car un homme étant une partie de la multitude, ce qu'il est et ce qu'il a,
appartiennent à la multitude, comme la partie appartient au tout selon ce
qu'elle est. C'est pourquoi la nature nuit quelquefois à la partie pour sauver
le tout, et d'après le même principe les lois qui imposent proportionnellement
des charges aux sujets sont justes et obligent par là même au for de la
conscience. — Il y a deux sortes de lois injustes. Les unes sont contraires au
bien des hommes et elles peuvent être mauvaises de trois manières : d'après
leur fin, comme quand le chef d'un Etat impose à ses sujets des lois onéreuses
qui n'ont pas pour but l'intérêt général, mais plutôt sa propre cupidité ou sa
propre gloire ; d'après leur auteur, comme quand quelqu'un en faisant une loi
outrepasse ses pouvoirs; d'après leur forme, comme quand les charges sont
inégalement dispensées, bien qu'elles se rapportent à l'intérêt général (1).
Dans ce cas ces décrets sont plutôt des violences que des lois. Car, comme le
dit saint Augustin [De lib. arb. lib. i, cap. 5), ce qui n'est pas juste ne
semble pas une loi. Ces lois n'obligent donc pas au for de la conscience, sinon
pour éviter le scandale ou le désordre (2). Dans ce cas l'individu doit céder
son droit, d'après ces paroles de l'Evangile (Matth, v, 41) : Si quelqu'un vous
a contraint à faire mille pas avec lui, faites-en encore deux mille; à celui
qui vous aura enlevé votre robe, abandonnez encore votre manteau. — Les autres
sont contraires au droit divin (3); telles sont les lois des tyrans qui portent
à l'idolâtrie ou à toute autre chose de contraire à la loi de Dieu. H n'est
permis d'obéir d'aucune manière à ces lois, parce que, comme le disaient les
apôtres [Act. iv) : Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes.
Il faut répondre au premier argument, que,
d'après saint Paul (Rom. xiii, 1) : Toute puissance humaine vient de Dieu.
C'est pourquoi celui qui résiste à la puissance humaine pour les choses qui
sont de son ressort résiste à l'ordre de Dieu, et il est par là même coupable
aux yeux de sa conscience.
Il faut répondre au second, que cette raison
s'appuie sur les lois humaines
(I) Uno de ces causes suffit pour rendre la loi
injuste, et par conséquent nulle ; niais il est à remarquer qu'elles ne sont
applicables qu'autant qu'elles sont évidentes. Dans le cas de doute la
présomption est en faveur du législateur.
2 Dans ce cas, dit lîilluart, ce n'est pas la
loi injuste elle-même qui oblige, niais c'est la loi naturelle De leg. dissert,
iv, art. 5).
(5) 11 n'est jamais permis d'obéir à ces lois ;
on doit mille fois préférer la mort, comme le font les martyrs.
qui sont contraires à l'ordre de Dieu; comme la
puissance humaine ne s'étend pas jusque-là, on ne doit pas obéir à ses lois
dans cette circonstance.
H faut répondre au troisième, que ce
raisonnement s'appuie sur la loi qui porte injustement préjudice à ceux qui lui
sont soumis ; ce que n'a pas le droit de faire la puissance humaine qui vient
de Dieu. Par conséquent, dans ce cas on n'est pas obligé d'obéir à la loi, si
on peut s'en dispenser sans scandale ou sans essuyer de graves désagréments.
ARTICLE Vs — tous les hommes sont-ils soumis a
la loi (1)?
1. Il semble que tous les hommes ne soient pas
soumis à la loi. Car il n'y a de soumis à la loi que ceux auxquels la loi est
imposée. Or, d'après l'Apôtre ( I. Tim. i,9), La loi n'a pas été faite pour le
juste. Donc les justes n'y sont pas soumis.
2. Le pape Urbain II dit (Décret, caus. xix,
quest. 2) qu'aucune raison n'exige que celui qui est dirigé par une loi
particulière soit enchaîné par une loi publique. Or, tous les hommes
spirituels, qui sont les enfants de Dieu, ont la loi de l'Esprit-Saint pour
guide, suivant ce mot de l'Apôtre (Rom. viii, 14) : Ceux qui sont conduits par
V esprit de Dieu sont les enfants de Dieu. Donc tous les hommes ne sont pas
soumis à la loi humaine.
3. Le jurisconsulte Ulpieudit (in Digest. vet.
lib. i, tit. 3, leg. 30) que le prince n'est pas lié par les lois. Or, celui
qui n'est pas lié par une loi n'y est pas soumis. Donc tous les hommes ne sont
pas soumis à la loi.
Mais c'est le contraire. Saint Paul dit (Rom.
xiii, i): Que tout le inonde se soumette aux puissances supérieures. Or, il ne
paraît pas être soumis à une puissance, celui qui n'est pas soumis à la loi
qu'elle porte. Donc tous les hommes doivent être soumis à la loi.
CONCLUSION. — Tous ceux qui sont soumis à une
puissance sont aussi soumis à sa loi, mais tous les hommes ne sontpas soumis
aux lois par la crainte du châtiment, il n'y aftue les méchants qui le soient
ainsi.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xc, art. 1), la loi renferme dans son essence deux choses : 4° elle est
la règle des actes humains ; 2° elle a une force coactive. Un homme peut donc
être soumis à la loi de deux manières : comme ce qui est réglé est soumis à sa
règle et comme ce qui est contraint est soumis à la force qui le domine. Tous
ceux qui sont soumis à une puissance sont soumis de la première manière à la
loi qu'elle porte. Mais il peut se faire qu'un individu ne soit pas soumis à
une puissance dans deux circonstances. D'abord parce qu'il est absolument
indépendant de sa juridiction. Ainsi ceux qui font partie d'une cité ou d'un
royaume ne sont pas soumis aux lois du chef d'une autre cité ou d'un autre
royaume, comme ils ne sont pas soumis à sa souveraineté (2). Ensuite on n'est
pas soumis à une puissance quand on est régi par une loi supérieure. Par
exemple, si quelqu'un était sous un proconsul, il devrait se régler d'après ses
ordres, mais non par rapport aux choses dont l'empereur le dispense. Car à cet
égard il n'est plus astreint à suivre l'ordre de l'inférieur, puisqu'il a pour
guide un ordre plus élevé. C'est ainsi qu'il arrive que celui qui est soumis à
une loi est libre relativement aux choses qui lui sont prescrites par une loi
supérieure. —On dit en second lieu qu'on est soumis à
(1) Cet
artiele est une réfutation des Vaudois, des béghards, des pauvres de Lyon et de
Luther, «liii prétendaient que tous les hommes n'étaient pas soumis aux lois.
(2) Pour
les étrangers, s'ils n'ont ni domicile, ni quasi-domicile dans un lieu et
qu'ils ne fassent qu'y passer, la loi particulière du pays ne les oblige pas
généralement, mais ils peuvent profiter des privilèges qu'ils y trouvent
établis, par exemple, faire gras le samedi depuis Noël à la Purification, s'ils
sont dans un diocèse où l'on a la permission de lc faire.
la loi, comme celui qui est contraint est
soumis à la force qui le domine. Les hommes vertueux et justes ne sont pas
soumis à la loi de cette manière, il n'y a que les méchants. Car ce qui est
contraint et violent est contraire à la volonté. Or, la volonté des bons est
d'accord avec la loi dont la volonté des méchants s'éloigne. C'est pourquoi les
bons ne sont pas soumis à la loi de cette manière, il n'y a que les méchants.
Il faut répondre au premier argument, que ce
raisonnement s'appuie sur la soumission qui est l'effet de la contrainte. Sous
ce rapport la loi n'a pas été faite pour les justes, parce qu'ils sont à eux-mêmes
leur loi, puisqu'ils montrent l'oeuvre de la loi écrite dans leurs coeurs,
comme le dit l'Apôtre (Rom. h, d5). La loi n'exerce donc pas sur eux une force
coactive, comme sur les méchants.
Il faut répondre au second, que la loi de
l'Esprit-Saint est supérieure à toute loi humaine. C'est pourquoi les hommes
spirituels étant dirigés par la loi de l'Esprit-Saint ne se soumettent pas à la
loi humaine en ce qu'elle a de contraire à l'Esprit de Dieu; mais par là même
que l'Esprit-Saint les dirige ils sont soumis aux lois humaines (1), d'après
cette parole de saint Pierre (I. Pet. h, 43) : Soyez soumis à toute créature
humaine, à cause de Dieu.
Il faut répondre au troisième, qu'on dit que le
prince est affranchi de la loi par rapport à sa force coactive. Car personne
n'est contraint, à proprement parler, par lui-même-, et la loi tire toute sa
force coactive de lapuis-sance du prince (2). Ainsi donc on dit que le prince
est affranchi de la loi, parce que personne ne peut se condamner lui-même, s'il
agit contrairement ala loi. C'est pourquoi à l'occasion de ces paroles du
Psalmiste (Ps. l, 6) : Tibi soli peccavi, etc., la glose (ord. Cassiod.) dit
que le roi n'a personne pour juger ses actions.—Mais quant ala puissance
directive de la loi, le prince lui est soumis de sa volonté propre, d'après ce
principe du droit canon (Décret. lib. i, tit. 2) que le droit qu'on établit
pour les autres, on doit en user soi-même. Le Sage dit aussi ; Applique-toi la
loi que tu as faite. Dans le Code (De leg. et const. lib. iv) les empereurs
Théodose et Valentinien écrivent au préfet Volusicn : C'est une parole digne de
la majesté de celui qui règne que de déclarer que le prince est soumis lui-même
aux lois; toute notre autorité dépend de l'autorité du droit. Et soumettre
l'autorité du prince aux lois, c'est certainement une chose plus grande que de
commander. — Aussi le Seigneur s'élève contre ceux qui disent et qui ne font
pas et qui imposent aux autres de lourds fardeaux qu'ils ne veulent pas même
remuer du doigt (Matth, xxiii, 4). Par conséquent par rapport au jugement de
Dieu le prince n'est pas affranchi de la loi quant à sa puissance directive;
mais il doit la suivre volontairement et sans contrainte (3). — Le prince est
néanmoins au-dessus de la loi dans le sens que, s'il le faut, il peut la
changer et en dispenser selon les temps et les lieux.
ARTICLE VI. — est-il permis a celui qui est
soumis a la loi d'agir
contrairement aux termes de la loi?
Il
semble qu'il ne soit pas permis à celui qui est soumis à la loi d'agir
(1) Cctío
proposition est de foi, elle a été delinio (concile de Vienne, Clément. Ad
nostram de Ilaerct. cont. Begardas et Beguinas et in Trident, sess, vi, cap.
11, can. l'J et 20 et sess. vii, can. s .
(2) Ceci n'est applicable que pour le cas on la
loi est faite par un seul ; parce que, quand elle est faite par la communauté
entière, elle oblige tout lc monde coactivement.
(5) II est 'obligé de suivre lui-même la loi,
parce qu'il ne l'a portée que comme ministre de Dieu, dont l'autorité s'étend
sur lui aussi bien que sur tous les autres membres de la communauté. II n'y a
d'exception que pour les lois particulières qui concernent certaines classes de
ses sujets, mais qui ne le regardent pas.
au delà des termes de la loi. Car saint
Augustin dit (De ver. relig. cap. 31) que quoique les hommes jugent des lois
temporelles, puisqu'ils les établissent, néanmoins quand elles sont établies et
confirmées il ne leur est plus permis de les juger, mais c'est sur elles qu'ils
doivent régler leurs décisions. Or, si quelqu'un laisse de côté les paroles de
la loi en disant qu'il s'en tient à l'intention du législateur, il paraît juger
la loi elle-même. Donc il n'est pas'permis à celui qui est soumis à la loi d'en
négliger les paroles, sous prétexte d'en observer l'esprit.
2. Il n'appartient qu'à celui qui fait les lois
de les interpréter. Or, tous ceux qui sont soumis à la loi ne sont pas des
législateurs. Il ne leur appartient donc pas d'interpréter l'intention du
législateur, mais ils doivent toujours suivre la lettre de la loi.
3. Tout sage sait rendre sa pensée par des
paroles. Or, on doit considérer comme des sages ceux qui ont failles lois,
puisque la Sagesse dit (Prov. viii, 15) : C'est par moi que les rois régnent et
que les législateurs font de justes décrets. Donc on ne doit juger de
l'intention du législateur que par les paroles de la loi.
Mais c'est le contraire. Saint Hilaire dit (De
Trin. lib. iv et lib. xii) qu'on doit tirer l'intelligence des mots des motifs
qui les font prononcer; parce qu'on ne doit pas soumettre les choses aux mots,
mais plutôt les mots aux choses. Donc on doit plutôt faire attention aux motifs
qui ont fait agir le législateur qu'aux paroles mêmes de la loi.
CONCLUSION. — Celui qui est soumis à la loi
doit toujours en suivre Je texte, à moins qu'il n'y ait danger pour le bien
public ; que si ce danger est subit et qu'il ne laisse pas le temps de recourir
au supérieur, alors il est permis de ne pas s'attacher aux termes de la loi.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xc, art. 2), toute loi a pour but le salut général des hommes, et c'est
à ce titre qu'elle est en vigueur ; du moment où elle s'écarte de cette fin,
elle cesse d'être obligatoire. C'est ce qui fait dire au jurisconsulte (Digest.
lib. i, tit. 3, leg. 25) qu'aucune raison de droit ou que l'équité
bienveillante ne souffre pas que ce qui a été introduit avantageusement pour le
salut des hommes, nous le tournions contre leurs intérêts par une
interprétation trop sévère. Or, il arrive souvent que ce qui est utile au salut
commun dans le plus grand nombre de cas, se trouve en certaines circonstances
absolument nuisible. Comme le législateur ne peut considérer tous les cas en
particulier, il fait donc sa loi conformément à ce qui arrive le plus souvent,
se proposant en cela le bien général. Par conséquent s'il arrive une
circonstance où l'observation d'une loi soit funeste aux intérêts de la
société, on ne doit pas l'observer (1). Par exemple, que dans une ville
assiégée on décide, par une loi, que les portes de la ville demeureront
fermées; cette mesure est utile au salut commun pour le plus grand nombre des
cas. Mais s'il arrive que les ennemis pressent des citoyens qui sont le salut
de la cité, il serait très-funeste de ne pas ouvrir les portes à ces derniers.
C'est pourquoi il faudrait dans cette circonstance les leur ouvrir,
contrairement aux termes de la loi, et cela pour le salut de la cité que le
législateur a eu l'intention de sauver. — Toutefois il faut remarquer que si
l'observation littérale de la loi n'offre pas un danger subit auquel il faille
immédiatement parer, il n'appartient pas à tout individu de décider cequiest
utile à l'Etat et ce qui lui est inutile. Il n'y a que les princes qui en
raison des circonstances aient lc pouvoir de dispenser des
(I) L'interprétation que l'on donne h la loi,
dans cette circonstance, reçoit dans l'école lc nom d'ép iit i e 'en grec
iitUua.) parce qu'elle a pour règle l'équité naturelle ou le bon sens.
lois. Mais si le danger est subit et qu'on
n'ait pas le temps de recourir au supérieur, la nécessité emporte avec elle la
dispense, parce qu'elle n'est pas soumise à la loi (1).
Il faut répondre au premier argument, que celui
qui dans le cas de nécessité agit contrairement aux termes de la loi ne juge
pas la loi elle-même, mais il juge le cas particulier dans lequel il voit qu'on
ne doit pas l'observer littéralement.
Il faut répondre au second, que celui qui suit
l'intention du législateur n'interprète pas la loi absolument; mais dans le cas
où il est évident par suite du dommage qu'elle causerait que le législateur a
eu une autre intention. Car si la chose était douteuse (2) on devrait agir
selon les termes de la loi ou consulter un supérieur.
Il faut répondre au troisième, qu'aucun homme
n'est assez sage pour pouvoir penser à tous les cas en particulier. C'est
pourquoi il ne peut pas exprimer suffisamment par ses paroles ce qui convient à
la íin qu'il s'est proposée. Et quand le législateur pourrait considérer tous
les cas, il ne devrai tpas les exprimer tous pour éviter la confusion; mais il
devrait faire sa loi d'après ce qui arrive le plus souvent.
QUESTION XCVII.
DU CHANGEMENT DES LOIS.
Après avoir parlé de la puissance delà loi,
nous devons nous occuper de ses changements.— A ce sujet quatre questions se
présentent : 1" La loi humaine est-elle mua-ble ? — 2° Doit-elle être
toujours changée, quand il se présente quelque chose de mieux ? —3° Est-elle
détruite par la coutume, et la coutume acquiert-elle force de loi? — 4° La loi
humaine doit-elle être modifiée par la dispense des supérieurs?
ARTICLE I. — la loi humaine doit-elle être
changée de quelque manière (I)?
1. Il semble qu'on ne doive changer la loi
humaine d'aucune manière. Car la loi humaine découle de la loi naturelle, comme
nous l'avons dit (quest. xcv, art. 2). Or la loi(naturelle reste immuable. Donc
la loi humaine doit l'être aussi.
2. Comme le dit Aristote [Eth. v, cap. 5) : Une
mesure doit être absolument stable. Or, la loi humaine est la mesure des actes
humains, comme nous l'avons vu (quest. xc, art. i et 2). Donc elle doit être
immuable.
3. Il est de l'essence de la loi d'être juste
et droite, comme nous l'avons dit (quest. xcv, art. 2). Or, ce qui est droit
une fois, l'est toujours. Donc ce qui est une loi dans une circonstance, doit
l'être toujours.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De
lib. arb. lib. i, cap. G) : La loi temporelle, quoiqu'elle soit juste, peut
cependant avec le temps subir de petits changements.
CONCLUSION. — La loi humaine étant la règle
rationnelle qui dirige les actes humains, il arrive que les lois changent,
parce qu'on perfectionne ce qui était imparfait selon les conditions diverses
des hommes et des temps.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xci, art 3), la loi hu-
(1) On doit faire usage de l'épikic quand
l'observation littérale de la loi serait fune.-te au bien général de la société
ou quand elle causerait lc tort lc plus grave aux individus dans leur santé,
leur réputation ou leur fortune; ou quand elle est contraire à la loi naturelle
ou à une loi humaine plus élevée, ou que par suite des circonstances elle est
devenue inique ou trop dure.
(2) On suppose qu'il y a probabilité égale
entre les deux opinions, car s'il est plus probable que telle n'a pas été
l'intention du législateur, on peut user d'épikie.
(3) A ce sujet le concile de Latran s'exprime
ainsi ; ISon debet rcprehensibile judicari, si secundum varietatem temporum
statuta quandoque varientur humana : praesertim cum necessitas, vel evidens
utilitas id exposcit. Quoniam ipse Deus ex his quae in Veteri Testamento
statuerat, nonnulla mutavit in Novo.
mairie est le dictamen delà raison qui dirige
les actes humains. Par conséquent on peut avoir un double motif légitime pour
changer cette loi : l'un tiré de la raison, l'autre tiré des individus dont
cette loi régit les actes. — L'un tiré de la raison, parce qu'il semble naturel
à la raison humaine qu'on aille graduellement de l'imparfait au parfait. C'est
ainsi que nous voyons dans les sciences spéculatives que les premiers qui ont
philosophé ont avancé des théories que leurs successeurs ont ensuite
perfectionnées et rectifiées. 11 en a été de même en matière pratique ; car les
premiers qui se sont appliqués à découvrir ce qui pouvait être utile à la
société, ayant été dans l'impuissance de tout observer d'après eux-mêmes , ont
d'abord fondé des institutions très-imparfaites et très - défectueuses que ceux
qui sont venus après eux ont modifiées, en les remplaçant par d'autres qui
n'offrissent pas les mêmes inconvénients. — Par rapport aux individus dont la
loi doit régler les actes, on peut avec raison la changer, parce que la
condition des individus change elle-même, et qu'il faut des lois diverses pour
des conditions différentes. C'est ce que saint Augustin rend sensible par un
exemple (De lib. arb. lib. i, cap. 6) : Si un peuple, dit-il, est parfaitement
tranquille, qu'il soit sérieux et tout dévoué au bien public, on a raison de
porter une loi qui lui permette d'élire lui-môme les magistrats qui veillent à
l'administration de l'Etat. Mais si ce même peuple se déprave insensiblement,
que son suffrage devienne vénal et qu'il confie le pouvoir à des scélérats et à
des brigands, il est juste qu'on lui enlève le pouvoir de disposer des
dignités, et qu'on le remette à quelques hommes de bien (t).
Il faut répondre au premier argument, que la
loi naturelle est une participation de la loi éternelle, comme nous l'avons dit
(quest. xcni, art. 3), et c'est pour ce motif qu'elle est immuable. Elle tient
ce caractère de l'immutabilité et de la perfection de la raison divine qui a
établi la nature. Mais la raison humaine est muable et imparfaite ; c'est ce
qui fait que la loi l'est elle-même. De plus la loi naturelle renferme des
préceptes particuliers qui naissent de la diversité des circonstances.
Il faut répondre au second, qu'une mesure doit
être stable autant que possible. Or, dans les choses changeantes, il ne peut
rien y avoir qui soit absolument immuable. C'est pourquoi la loi humaine ne
peut pas avoir ce caractère d'une manière absolue.
Il faut répondre au troisième, que dans les
choses matérielles le mot droit (rectum) s'entend d'une manière absolue ; c'est
pour cela que ce qui est droit l'est toujours. Mais la rectitude de la loi se
rapporte à l'utilité générale, et comme la môme chose n'est pas toujours en
rapport avec cette fin, ainsi que nous l'avons dit (in corp. art.), il s'ensuit
que cette rectitude est variable.
ARTICLE II. — DOIT-ON TOUJOURS CHANGER LA
LOI HUMAINE QUAND IL SE PRÉSENTE QUELQUE CHOSE DE MIEUX (2) ?
1. Il semble qu'on doive toujours changer
la loi humaine quand il se pré-
sente quelque chose de mieux. Car c'est la
raison humaine qui a inventé les
lois humaines, comme les autres arts. Or, dans
les autres arts, on change de
méthode, aussitôt qu'on a trouvé une amélioration.
Donc on doit faire de
môme à l'égard des lois humaines.
2. D'après le passé nous pouvons prévoir
l'avenir. Or, sion n'eût pas
H) La vertu est la condition essentielle de la
liberté ; l'une n'est pas possible sans l'antre.
(2) La doctrine de saint Thomas sur ce point a
toujours servi de règle à la conduite de l'Eglise (Vid. Concil. Later. in art.
praec. Concil. Trid.
sess, xxiv, cap. I et 2, et sess, xxi, cap. 2).
Il serait à désirer que les sociétés modernes eussent tenu comple plus
sévèrement de ce principe, l'autorité serait aujourd'hui plus respectée.
changé les lois humaines quand on a rencontré
quelque chose de mieux, il en serait résulté une foule d'inconvénients, car les
lois anciennes sont extrêmement défectueuses. Donc il semble qu'on doive
changer les lois toutes les fois qu'un avantage se présente.
3. Les lois humaines ont pour objet les actions
particulières des individus.
Or, il n'y a que l'expérience qui nous fasse
connaître parfaitement les
choses particulières, et pour avoir de
l'expérience il faut du temps, comme
le dit Aristote (Eth. lib. ii, inprinc). Il
semble donc qu'avec le temps on
puisse trouver moyen de faire des lois
meilleures.
Mais c'est le contraire. Nous lisons dans le
droit (Décret, dist. xii, cap. 5) : Il est ridicule, et c'est une chose
abominable que nous laissions transgresser les traditions anciennes que nous
avons reçues de nos pères.
CONCLUSION. — Le changement de la loi étant
ordinairement nuisible au bien général, on ne doit pas toujours changer la loi
quand quelque chose de mieux se présente, à moins que ce ne soit évidemment
nécessaire ou tout à fait utile à l'Etat.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), on n'a raison de changer la loi humaine qu'autant que ce
changement peut être utile à la société en général. Or, le changement considéré
en lui-même est nuisible au bien général, parce que la coutume est si puissante
pour faire observer la loi, que les choses qu'on n'a pas l'habitude de faire
paraissent pénibles, même quand elles seraient légères en elles-mêmes. Par
conséquent, en changeant la loi, on affaiblit sa force, parce qu'on détruit une
coutume. C'est pourquoi on ne doit jamais changer la loi, si d'un autre coté il
n'y a pas un avantage qui fasse compensation aux inconvénients qui résultent du
changement lui-même. Cette compensation existe quand la loi nouvelle est d'une
utilité manifeste, immense, ou quand il y a nécessité d'abroger la loi
ancienne, soit parce qu'elle est injuste, soit parce que son observation est
très-nuisible. C'est ce qui fait dire à Ulpien (lib. i, tit. 4 De const.
princip.) que pour porter une loi nouvelle il faut qu'il y ait utilité, pour
s'éloigner ainsi du droit qui a paru longtemps juste et équitable (i).
Il faut répondre au premier argument, que les
arts dépendent de la raison seule. C'est pourquoi toutes les fois qu'il y a une
amélioration, on doit l'adopter. Mais les lois doivent à la coutume la plus
grande partie de leur force, comme l'observe Aristote (Polit, lib. n, cap. 6).
C'est pour cette raison qu'on ne doit pas facilement les changer (2).
Il faut répondre au second, que ce raisonnement
prouve qu'on doit changer les lois, non pour toute espèce d'amélioration, mais
quand il y a de grands avantages ou une nécessité pressante à le faire, comme
nous l'avons dit (in corp. art.).
On doit répondre de la même manière au
troisième.
ARTICLE III. — LA COUTUME PEUT-ELLE AVOIR
FORCE DE LOI?
4. Il semble que la coutume ne puisse avoir
force de loi, ni supplanter la
loi. Car la loi humaine vient de la loi
naturelle et de la loi divine, comme
nous l'avons dit (quest. xcni, art. 3, et
quest. xcv, art. 2). Or, la coutume des
hommes ne peut changer ni la loi de nature, ni
la loi de Dieu. Donc elle ne
peut pas non plus changer la loi humaine.
(Il Quand lc législateur abroge sans raison les
lois anciennes pour en faire de nouvelles, il abuse de son pouvoir; il pèche
par conséquent, mais la loi nouvelle n'en est pas moins obligatoire.
(2) Tous les philosophes ont été de ce sentiment.
Hou seau écrivait aux Genevois : que c'est surtout la grande antiquité des lois
qui les rend saintes et vénérables ; que le peuple méprise bientôt celles qu'il
voit changer tous les jours (Préface de son discours sur l'origine de
l'inégalité parmi les hommes).
2. D'un grand nombre de maux on ne peut pas
faire un bien. Or, celui qui commence d'abord à agir contre la loi fait mal.
Par conséquent en multipliant les mômes actes on ne peut pas faire quelque
chose de bien. Or, la loi est une bonne chose, puisqu'elle est la régie des
actes humains. Donc elle ne peut pas être abrogée par la coutume, au point que
la coutume ait elle-même force de loi.
3. Les lois ne peuvent être portées que par les
personnes publiques qui sont chargées de régir la société. Ainsi de simples
particuliers ne peuvent pas légiférer. Or, la coutume s'établit par les actes
des particuliers. Donc elle ne peut avoir force de loi, et détruire ainsi la
loi qui l'a précédée.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
[Epist. 8G, ad Casulanum) : On doit observer, comme une loi, les coutumes du
peuple de Dieu et les usages des ancêtres, et comme on punit ceux qui
transgressent les lois divines, on doit punir ceux qui méprisent les coutumes
ecclésiastiques.
CONCLUSION. -— Chacun paraissant regarder comme
bon ce qu'il fait, il est certain qu'il n'y a pas que les paroles qui fassent
une loi, mais que les actes, surtout quand ils sont multipliés (comme quand il
y a coutume), font loi aussi, de telle sorte qu'on peut dire avec raison que la
coutume a force de loi.
Il faut répondre que loute loi émane de la
raison et de la volonté du législateur. La loi divine et la loi naturelle
viennent de la volonté rationnelle de Dieu, tandis que la loi humaine vient de
la volonté de l'homme réglée par la raison. Comme la raison et la volonté de
l'homme sc manifestent par la parole, quand il s'agit de choses pratiques, de
môme elles se manifestent parles actes; car tout individu parait considérer
comme une bonne chose ce qu'il fait. Or, il est évident que la parole humaine
peut changer la loi et l'expliquer, selon qu'elle manifeste le mouvement et le
concept intérieur de la raison humaine. Par conséquent on peut aussi, par des
actes très-répétés qui établissent une coutume, changer la loi, la faire connaître
et produire une chose qui ait force de loi elle-même, parce que le mouvement
intérieur de la volonté et le concept de la raison sont suffisamment manifestés
par des actes extérieurs. Car quand une chose se fait une multitude de fois,
elle paraît être le fruit des délibérations de la raison. Ainsi la coutume a
force de loi ; elle abroge la loi et elle en est l'interprète (1).
Il faut répondre au premier argument, que la
loi naturelle et divine procède de la volonté de Dieu, comme nous l'avons dit (in
corp. art.). Elle ne peut donc pas être changée par une coutume qui vient de la
volonté humaine; elle ne pourrait l'être que par l'autorité divine. De là il
résulte qu'aucune coutume ne peut avoir force de loi contre la loi divine ou la
loi naturelle (2). Car saint Isidore dit (Synon. lib. n, cap. 1G) que l'usage
cède à l'autorité; que la loi et la raison triomphent d'un usage mauvais.
Il faut répondre au second, que, comme nous
l'avons dit (quest. xcvi, art. G), les lois humaines sont défectueuses dans
certains cas. Il est donc possible qu'on agisse quelquefois contre la loi dans
le cas où elle est défectueuse, sans que l'acte soitmauvais. Quand ces
circonstances se multiplient par suite d'un changement arrivé dans les
individus, alors la coutume prouve que la loi n'est plus désormais utile, comme
on le manifesterait, si l'on promulguait verbalement une loi contraire. Mais si
la raison pour
(I) Pour que la coutume abroge une loi il faut
trois conditions : 1" qu'elle soit généralement reçue pendant un certain
temps; 2° qu'elle ne soit pas contraire à la loi divine ou à la loi naturelle ;
3° qu'elle soit, relativement aux circonstances, plus utile, plus conforme au
bien général que la loi elle-même.
(2) Dans ce cas la coutume est nulle de soi,
comme toutes les lois positives.
laquelle la loi était tout d'abord utile
subsiste encore, ce n'est pas la coutume qui triomphe de la loi, mais c'est la
loi qui l'emporte sur la coutume (1) ; à moins que la loi ne paraisse inutile,
parce qu'elle n'est pas possible selon les moeurs ou les habitudes du pays, ce
qui est une des conditions de la loi. Car il est difficile de détruire une
coutume quand elle est universelle.
Il faut répondre au troisième, que le peuple ou
la multitude dans laquelle s'introduit une coutume peut être dans deux états.
Si c'est un peuple libre qui puisse faire lui-même ses lois, le consentement de
la multitude a plus de poids pour faire observer ce que la coutume établit, que
l'autorité du prince qui n'a pas le pouvoir de faire des lois ou qui n'en peut
faire qu'autant qu'il représente le peuple. Ainsi quoique chaque individu ne
puisse pas légiférer, cependant le peuple entier peut le faire. — Mais si le
peuple n'a pas la liberté de faire ses lois ou de se soustraire à celles qui
lui sont imposées par son chef, la coutume quand elle prévaut a encore force de
loi, parce qu'elle est tolérée par ceux qui ont mission d'imposer des lois à
cette multitude. Car ils paraissent par là même approuver ce que la coutume a
introduit (2).
ARTICLE IV. — ceux qui sont a la tête d'une
nation I'Elvent-ils
dispenser des lois humaines ?
1. Il semble que les chefs d'une nation ne
puissent dispenser des lois humaines. Car la loi a été établie pour le bien
général, comme le dit saint Isidore (Etym. lib. v, cap. 21). Or, on ne doit pas
négliger le bien général pour le bien particulier d'un individu, parce que,
comme le dit Aristote (Eth. lib. i, cap. 2), le bien d une nation l'emporte sur
le bien d'un individu. Il semble donc qu'on ne doive pas dispenser quelqu'un, pour
qu'il agisse contrairement à la loi commune.
2. Il est dit dans la loi à ceux qui sont
au-dessus des autres (Deut. i, 17) : Fous écouterez le-petit comme le grand,
vous n'aurez aucun égard à la condition de qui que ce soit, parce que c'est le
jugement de Dieu. Or, il semble qu'on fasse acception des personnes, quand on
accorde à l'un ce qu'on refuse généralement à tous. Donc les chefs ne peuvent
pas ainsi dispenser, puisque c'est contraire au précepte de la loi de Dieu.
3. La loi humaine, si elle est droite, doit
être conforme à la loi naturelle etàlaloi divine; car autrement elle ne serait
pas d'accord avec la religion et la nature, ce qui est nécessaire ala loi,
comme le dit saint Isidore (Etym. lib. v, cap. 3). Or, aucun homme ne peut
dispenser de la loi naturelle et de la loi divine. Donc on ne peut pas non plus
dispenser delà loi humaine.
Mais c'est le contraire. Saint Paul dit (I.
Cor. ix, 17) : La dispense m'a été confiée.
CONCLUSION. — Il appartient aux chefs d'une
communauté de dispenser des lois, pourvu qu'ils le fassent prudemment et pour
de justes raisons.
Il fautrépondre que dispenser, c'est, à
proprement parler, faire aux individus la distribution d'une chose qui leur est
commune. Ainsi on dit que celui qui gouverne une famille est le dispensateur,
parce qu'il distribue à chacun des membres de la famille, avec poids et mesure,
les travaux et les choses nécessaires à la vie. Par conséquent dans une société
on dit que quelqu'un dispense, par là même qu'il ordonne de quelle manière
chacun doit observer un précepte général. Or, il arrive quelquefois qu'un
précepte qui a été établi dans l'intérêt du plus grand nombre ne convient pas à
tel ou tel individu,
(I) Parce que la troisième condition que nous
avons exigée n'existe pas.
(2) Puisqu'ils ne s'opposent pas à
l'établissement de la coutume, leur couseulemeut est du moins tacite, ce qui
sufíit.
encore les actes intérieurs. C'est pourquoi
pour que la loi humaine soit parfaite, il suffit qu'elle défende les fautes et
qu'elle applique les peines, mais cela ne suffît pas pour la perfection de la
loi divine. Il faut qu'elle rende l'homme absolument apte à jouir de la
félicité éternelle, ce qui ne peut se faire que par la grâce de l'Esprit-Saint,
qui répand dans nos coeurs la charité qui est l'accomplissement de la loi. Car,
comme le dit l'Apôtre (Rom. vi, 23) : La grâce de Dieu est la vie éternelle.
Or, la loi ancienne ne pouvait pas conférer cette grâce; c'était une chose
réservée au Christ, parce que, selon l'expression de saint Jean (i, 17) : La
loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité nous sont venues par
Jésus-Christ. D'où il résulte qu'à la vérité la loi ancienne était bonne, mais
qu'elle était imparfaite, selon ces paroles de saint Paul (IJeb. vu, 19) : La
loi n'a rien conduit à la perfection.
Il faut répondre au premier argument, qu'il
s'agit en cet endroit des préceptes cérémoniels. Le Seigneur dit qu'ils
n'étaient pas bons, parce qu'ils ne conféraient pas la grâce qui purifie du
péché, quoiqu'on les pratiquant les hommes se soient reconnus pécheurs. C'est
pourquoi il ajoute expressément : Je leur ai donné des ordonnances où ils ne
trouvent pas la vie, c'est-à-dire par lesquelles ils ne peuvent obtenir la vie
de la grâce. Et on lit ensuite : Je les ai souillés dans leurs présents,
c'est-à-dire j'ai montré qu'ils étaient souillés lorsque pour l'expiation de
leurs péchés ils offraient tous leurs premiers-nés.
Il faut répondre au second, qu'on dit que la
loi était non la cause efficiente, mais la cause occasionnelle de la mort, par
suite de son imperfection, parce qu'elle ne conférait pas la grâce par laquelle
les hommes pouvaient faire ce qu'elle commandait et éviter ce qu'elle
défendait. Cette occasion ne venait pas de la loi, mais elle provenait des
hommes. Aussi l'Apôtre dit-il au même endroit : Le péché ayant pris occasion du
commandement de s'irriter davantage, m'a trompé et m'a tué par le commandement
même. Pour la même raison il dit encore que la loi est survenue, pour donner
lieu à l'abondance du péché (ut abundaret delictum). Le mot pour (ut) indique
que le péché a été la conséquence, mais non l'effet direct de la loi, en ce
sens que les hommes ont pris de la loi occasion de pécher davantage ; soit
parce que le péché a été plus grave après la prohibition de la loi, soit que la
concupiscence ait été plus ardente : car nous convoitons plus vivement ce qui
nous est défendu.
Il faut répondre au troisième, qu'on ne pouvait
porterie joug delà loi sans le secours de la grâce que la loi ne donnait pas.
Car saint Paul dit (Rom. ix, 16) : Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de
celui qui court, mais de Dieu qui fait misericorde, c'est-à-dire qu'il ne
suffît pas de vouloir obéir à Dieu et de courir dans ses voies, mais qu'il faut
sa grâce pour bien faire. C'est pourquoi le Psalmiste dit (Ps. cxvin, 32) :
J'ai couru dans la voie de vos commandements, après que vous avez dilaté mon
coeur, c'est-à-dire par le don de la grâce et de la charité.
ARTICLE II. — LA LOI ANCIENNE EST-ELLE
VENUE DE DIEU (1)?
1. Il semble que la loi ancienne ne soit pas
venue de Dieu. Car il est dit (Dent, xxxii, 4) : Les oeuvres de Dieu sont
parfaites. Or, la loi ancienne était
(I) Les hérétiques qui niaient que la loi
ancienne fût bonne,l'attribuaient au mauvais principe. Le concile de Tolède a
condamné cette erreur en ces termes : Si quis dixerit vel crediderit, alterum
Deum esse priscoe legis, alterum Evangeliorum, anathema sit. Le concile de 'f
rente a délini que les deux Testaments n'a vaient qu'un seul auteur (sess, iv),
de sorte que celle proposition est de foi.
imparfaite, comme nous l'avons vu (art. préc.
et quest. xci, art. 5). Donc elle n'est pas venue de Dieu.
2. L'Ecclésiaste dit (m, 14) : J'ai appris que
toutes les oeuvres que Dieu a faites, durent éternellement. Or, la loi ancienne
n'a pas duré toujours, puisque l'Apôtre dit (Heb. vu, 18) : Il est vrai que la
première loi a été abolie à cause de sa faiblesse et de son inutilité. Donc la
loi ancienne n'a pas été l'oeuvre de Dieu.
3. Un sage législateur doit non-seulement
détourner les maux, mais encore les occasions du péché. Or, la loi ancienne fut
une occasion de péché, comme nous l'avons dit (art. préc). Donc Dieu, qui n'a
pas son semblable parmi les législateurs, selon l'expression de Job (xxxvi, 22),
ne devait pas donner une pareille loi.
4. L'Apôtre dit (I. Tim. ii, 4) que Dieu veut
que tous les hommes soient sauvés. Or, la loi ancienne n'était pas suffisante
pour sauver les hommes, comme nous l'avons vu (art. préc). Donc ce n'était pas
à Dieu à donner une pareille loi, par conséquent elle ne vient pas de lui.
Mais c'est le contraire. Le Seigneur dit
(Matth, xv, 6) en parlant aux Juifs qui avaient reçu la loi ancienne : Vous
avez rendu inutile par vos traditions la loi de Dieu, et il avait dit un peu
auparavant : Honorez votre père et votre mere: ce qui est évidemment renfermé
dans la loi ancienne. Donc cette loi vient de Dieu.
CONCLUSION. — Puisque la loi ancienne menait
l'homme au Christ qui devait chasser les démons, elle n'était pas l'oeuvre des
démons, mais l'oeuvre de Dieu.
Il faut répondre que la loi ancienne a été
donnée par le Dieu de bonté qui est le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ (i).
Car la loi ancienne mettait les hommes en rapport avec le Christ de deux
manières : 1° En rendant au Christ témoignage. Ainsi le Christ dit lui-môme
(Luc ult. 44) : 77 fallait que tout ce qui a été écrit de moi dans la loi, dans
les Psaumes et dans les Prophètes, s'accomplit. Et ailleurs (Joan, v, 46) ; Si
vous croyiez Moïse, vous me croiriez sans doute, parce que c'est de moi qu'il a
écrit. 2" En disposant les hommes à la venue du Messie, parce qu'en les
écartant de fidolàtrie elle les attachait au culte du Dieu unique qui devait
sauver le genre humain par le Christ. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre (Gai.
m, 23) : Avant l'avènement de la foi, nous étions sous la garde de la loi qui
nous tenait renfermés sous le culte du vrai Dieu, pour nous disposer à
embrasser cette foi qui devait nous être révélée un jour. Or, il est évident
que celui qui dispose quelqu'un pour une fin est le même que celui qui l'y
conduit; je dis que c'est le même, soit qu'il agisse par lui-même, soit qu'il
agisse par ses sujets. Car le diable n'aurait pas fait une loi qui mît les
hommes en rapport avec le Christ son ennemi, suivant cette parole de l'Evangile
(Matth, xii, 26) : Si Satan chasse Satan, son royaume est divisé. La loi
ancienne a donc eu pour auteur le Dieu qui a sauvé les hommes par la grâce du
Christ.
H faut répondre au premier argument, que rien
n'empêche qu'une chose qui n'est pas parfaite absolument le soit néanmoins par
rapport au temps. C'est ainsi qu'on dit qu'un enfant'est parfait non
absolument, mais par rapport à son âge. De même les lois qu'on donne aux
enfants sont parfailes relativement à la condition de ceux pour lesquels on les
porte, quoiqu'elles ne le soient pas absolument. Et tels ont été les préceptes
de la loi ancienne.
(I) Saint Thomas emploie à dessein cette
expression, parce que les manichéens affectaient de dire que le Bien de
l'ancienne loi n'était pas le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
C'est pour ce motif que l'Apôtre dit (Gai. iii,
24) : La loi nous a servi de pédagogue, pour nous mener comme des enfants à
Jésus-Christ.
Il faut répondre au second, que les oeuvres que
Dieu a faites pour durer toujours sont en effet éternelles ; et ce sont celles
qui sont parfaites. Mais la loi ancienne a été abrogée par le règne de la
grâce, non comme étant mauvaise, mais parce qu'elle devenait faible et inutile
pour cette époque ; parce que, comme l'Apôtre l'ajoute : elle ne menait rien à
la perfection. C'est pourquoi il dit ailleurs (Gai. m, 25) : Depuis que la foi
est connue, nous ne sommes plus sous un maître.
Il faut répondre au troisième, que, comme nous
l'avons dit (quest. lxxix, art. 4), Dieu permet quelquefois qu'on tombe dans le
péché pour qu'on se relève plus humble. De même il a voulu donner une loi que
les hommes ne puissent accomplir par leurs forces, afin que le sentiment de
leur faiblesse et de leurs fautes les portât à recourir à la grâce avec
humilité.
Il faut répondre au quatrième, que, quoique la
loi ancienne fût insuffisante pour sauver les hommes, ils avaient néanmoins un
autre secours que Dieu leur avait accordé simultanément avec la loi pour qu'ils
pussent faire leur salut; c'était la foi au médiateur, par laquelle les anciens
ont été justifiés, comme nous le sommes nous-mêmes. Par conséquent Dieu n'a pas
manqué de donner aux hommes les secours nécessaires pour se sauver.
ARTICLE III. — la loi ancienne a-t-elle été
donnée par l'intermédiaire
des anges (I)?
1. Il semble que la loi ancienne n'ait pas été
donnée par l'intermédiaire des anges, mais qu'elle vienne de Dieu
immédiatement. Car on donne le nom d'ange à un envoyé, et par conséquent ce nom
implique un ministère , mais non une domination, d'après ces paroles du
Psalmiste (Ps. en, 20) : Bénissez le Seigneur, vous tous qui êtes ses anges...
ses ministres. Or, nous lisons que la loi ancienne a été donnée par Dieu. Car
il est dit (Ex. xx, 1) : Le Seigneur a prononcé ces paroles, puis il ajoute :
Je suis le Seigneur, votre Dieu. On trouve fréquemment ces mêmes expressions
dans l'Exode et les autres livres de la loi. Donc la loi a été donnée par Dieu
immédiatement.
2. Saint Jean dit (i, 17) : La loi a été donnée
par Moïse. Or, Moïse l'a reçue de Dieu immédiatement, puisqu'il est écrit
(Exod. xxxiii , 2) : Le Seigneur parlait à Moïse face à face, comme un ami a
coutume de parler à un ami. Donc la loi ancienne fut donnée par Dieu
immédiatement.
3. Il n'y a que le Prince qui puisse faire la
loi, comme nous l'avons dit (quest. xc, art. 3). Or, il n'y a que Dieu qui soit
le roi des âmes : les anges ne sont que des esprits qui lui tiennent lieu de
ministres, selon l'expression de saint Paul (Hebr, i, 14). Donc la loi ancienne
n'a pas dû être donnée par les anges, puisqu'elle avait pour but le salut des
âmes.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Gai. m,
19) : La loi a été donnée par le ministère des anges et par l'entremise d'un
médiateur. Et saint Etienne dit (Act. vu, 53) : Vous avez reçu la loi par le
ministère des anges.
CONCLUSION. — Comme il était convenable que la
loi nouvelle, par là même qu'elle était plus parfaite que l'ancienne, fût
donnée aux hommes immédiatement pat-Dieu, de même il était convenable que la
loi ancienne leur fût manifestée par le ministère des anges.
Il faut répondre que Dieu a donné la loi
ancienne par le ministère des
(I) Lc sentiment de saint Thomas est celui qui
a été le plus généralement adopté par les Pères. Cependant quelques-uns d'entre
eux entendent par l'Ange le Verbe de Dieu ÇCypr.. Iii), ii, Cont.
Jud., cap. o; Tertull., lib. Cont. Jud., cap. 9
; Euseb. Caesar. lib. i Demonst. cap. îj et lib. v, cap. lO'i, mais cette
interprétation n'est pas facile à justider.
anges (1). Indépendamment de la raison générale
qu'en donne saint Donis, qui dit (De coelest. hier. cap. 4) : que les choses
divines doivent arriver aux hommes par l'intermédiaire des anges, il y a une
raison spéciale pour laquelle la loi ancienne a dû être donnée par leur ministère.
En effet nous avons dit (art. que la
loi ancienne était imparfaite, mais qu'elle disposait au salut parfait que le
genre humain devait recevoir par le Christ. Or, on voit que dans toutes les
puissances et dans tous les arts bien réglés celui qui tient le premier rang
fait par lui-même l'action principale et parfaite, tandis que ce qui est une
préparation à cette oeuvre dernière, il l'opère par ses ministres ou ses
serviteurs. Ainsi celui qui fait un vaisseau en assemble par lui-même toutes
les pièces, mais il les fait préparer par les ouvriers qu'il a sous ses ordres.
C'est pourquoi il a été convenable que la loi parfaite de la nouvelle alliance
fût l'oeuvre immédiate du Dieu fait homme; tandis que la loi ancienne fut
donnée par les anges qui sont des ministres de la Divinité. L'Apôtre prouve de
cette manière (Heb. i, 2) la supériorité de la loi nouvelle sur l'ancienne ;
parce que dans le Nouveau Testament Dieu nous a parlé dans la personne de son
Fils, tandis que dans l'Ancien il nous a parlé par ses anges.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme le dit saint Grégoire (in princ. Mor. cap. : L'ange qui apparut à Moïse reçoit tantôt le nom d'ange et
tantôt celui de seigneur. On lui donne le nom d'ange à cause de l'office qu'il
remplissait extérieurement par la parole, et on lui donne le nom de seigneur,
parce qu'intérieurement il commandait et représentait ainsi le Seigneur au nom
duquel il parlait.
Il faut répondre au second, que, comme le dit
saint Augustin (Sup. Gen, ad litt. lib. xii , cap. 27), on lit dans l'Exode :
Le Seigneur a parlé à Moïse face à face, et peu après on ajoute : Montrez-moi
votre gloire. II sentait donc, dit ce docteur, ce qu'il voyait, et il désirait
ce qu'il ne voyait pas. Il ne voyait donc pas l'essence de Dieu, et par
conséquent ce n'était pas Dieu qui l'instruisait immédiatement. Ainsi quand il
estditquele Seigneur lui parlait face à face, l'Ecriture s'exprime selon
l'opinion du peuple qui pensait que Moïse s'entretenait avec Dieu bouche à
bouche, lorsqu'il lui parlait, et qu'il lui apparaissait par une de ses
créatures, c'est-à-dire par un ange et par la nue; ou bien par ces mots face à
face, il faut entendre une contemplation supérieure et familière qui est
au-dessous de la vision de l'essence divine.
Il faut répondre au troisième, qu'il n'y a que
le prince qui puisse établir une loi de son autorité propre, mais quelquefois
il promulgue par d'autres la loi qu'il a faite. De même Dieu a établi la loi de
son autorité propre, mais il l'a promulguée par ses anges.
ARTICLE IV. — LA loi ancienne n'a-T-ELLE DU
ÊTRE DONNÉE QU'au PEUPLE
juif (2)?
1. Il semblequela loi ancienne n'apasdù être
donnée seulementau peuple juif. Car la loi préparait au salut que devait opérer
le Christ, comme nous l'avons dit (art. préc.). Or, ce salut devait êt-re opéré
non-seulement parmi les Juifs, mais encore dans toutes les nations, d'après ces
paroles du prophète
(t) Pour concilier ensemble tous les Pères, on
a distingué dans la loi deux parties : les préceptes de la loi naturelle et les
préceptes positifs, tels que les préceptes cérémoniels. On a prétendu que Dieu
était l'auteur immédiat des premiers, et qu'il avait donné les autres par
l'intermédiaire de ses anges. Mais cette distinction ne paraît pas fondée ; car
les raisonnements de saint Thomas s'appliquent à la loi entière, et c'est aussi
le sentiment de la plupart des théologiens.
(2) Uossuct fait admirablement ressortir la
beauté du plan providentiel, dans son magnifique Discours sur l'histoire
universelle.
(Is. xlix, G) : C'est peu que vous me serviez
pour réparer les tribus de Jacob et pour convertir les restes d'Israël, je vous
ai établi pour être la lumière des nations et le salut que j'envoie jusqu'aux
extrémités de la terre. Donc la loi ancienne n'a pas dû être donnée
relativement à un seul peuple, mais à toutes les nations.
2.
Comme le dit saint Pierre (Act. x, 34) : Dieu ne fait point acception
des personnes, mais en toute nation celui qui le craint et dont les oeuvres
sont justes lui est agréable. Il n'a donc pas dû ouvrir à un peuple plutôt qu'à
d'autres la voie du salut.
3. La loi a été donnée par les anges, comme
nous l'avons dit (art. préc). Or, Dieu a confié à ses anges non-seulement la
garde des Juifs, mais encore celle de toutes les nations; car il est écrit
(Eccl. xvii, 14) : // a établi un prince, pour gouverner chaque nation. De plus
il distribue à toutes les nations les biens temporels dont il a beaucoup moins
de soin que des biens spirituels. Il aurait donc dù donner la loi à tous les
peuples.
Mais c'est le contraire. Saint Paul s'écrie
(Rom. m) : Quel est donc l'avantage des Juifs?... Cet avantage est immense de
toutes manières : principalement en ce que les oracles de Dieu leur ont été
confiés. Et le Psalmiste dit (Ps. cxLvii, 20) : // n'a pas fait la même chose à
toutes les nations, il ne leur a pas manifesté ses jugements.
CONCLUSION. — Puisque les promesses du Christ
ont été faites aux ancêtres des Juifs, il était convenable que ce peuple, dont
le Christ devait naître, jouit d'une sainteté spéciale entre toutes les nations
et que la loi ancienne ne fût donnée qu'à lui seul.
Il faut répondre qu'on pourrait donner une
raison pour laquelle la loi a été donnée au peuple juif plutôt qu'aux autres
nations livrées à l'idolâtrie ; c'est que lepeuple juif seul est resté attaché
au culte d'un Dieu unique. C'est pourquoi les autres peuples étaient indignes
de recevoir la loi, de peur que les choses saintes ne fussent données aux
chiens. Mais cette raison ne paraît pas convenable; parce que ce peuple après avoir
reçu la loi tomba dans l'idolâtrie, ce qui fut plus grave, comme on le voit
(Exod. xxxii, et Amos, v, 25) : Maison d'Israël, m'avez-vous offert de bon
coeur des hosties et des so> criftces dans le désert où vous avez été
pendant quarante ans. Fous y avez porté le tabernacle de votre Moloch, et
l'image de vos idoles, celle de l'étoile de Saturne que vous adoriez comme un
Dieu j toutes choses qui n'étaient qiqs des ouvrages de vos mains. Et il est
dit expressément (Dent, ix, 6) : Sachez que ce n'est pas à cause de votre
justice que le Seigneur votre Dieu vous a donné cette terre en possession,
puisque vous êtes unpeuple dont la tête est très-dure. Moïse donne plus haut le
motif de cette préférence : C'est pour accomplir ce que le Seigneur a promis
avec serment à vos pères Abraham, Isaac et Jacob. L'Apôtre montre quelle
promesse leur a été faite quand il dit (Gai. m, 16) : Les promesses de Dieu ont
été faites à Abraham et à sa race. L'Ecriture ne dit pas : à ceux de sa race,
comme si elle en eûtvoulumarquer plusieurs; mais à sa race, c'est-à-dire à l'un
de sa race qui est le Christ. Dieu a donc donné à ce peuple la loi et d'autres
bienfaits particuliers, parce qu'il avait promis à ses ancêtres que ce serait
d'eux que naîtrait le Messie. Car il était convenable que le peuple qui devait
donner naissance au Messie fût tout spécialement sanctifié, d'après ces paroles
(Lev. xix,2) : Fous serez saints, parce que je suis saint. Les
mérites'd'Abraham n'ontpas été la cause de la promesse que Dieu lui a faite, en
lui disant que lc Messie sortirait de sa race: cette promesse a été l'effet do
l'élection gratuite de Dieu, et de sa vocation. C'est ce qui fait dire à Isaïe
Is. xli, 2) : Quia fait sortir de l'Orient le juste Abraham et qui l'a appelé
en lui ordonnant de le suivre? C'est donc évidemment par
l'effet d'une élection purement gratuite que
les patriarches ont reçu les promesses de Dieu et que le peuple qui est sorti
d'eux a reçu la loi, suivant ces paroles du Deutéronome (iv, 36) : Vous avez
entendu les paroles du Seigneur du milieu de ce feu, parce qu'il a aimé vos
pères et qu'après eux il a choisi pour lui leur postérité. —Si on demande
ensuite pourquoi il a choisi ce peuple pour donner naissance au Messie et
pourquoi il n'en a pas choisi un autre, il faut en venir à la réponse que fait
saint Augustin (Tract. Sup. Joan, xxvi) : Ne cherchez pas à pénétrer pourquoi
il attire à lui celui-ci, et pourquoi il n'attire pas celui-là, ce serait vous
exposer à tombqr dans l'erreur (-1).
Il faut répondre au premier argument, que
quoique le salut qui devait s'opérer fût préparé pour toutes les nations,
néanmoins il fallait que le Christ naquît d'un seul peuple qui eût pour ce
motif des privilèges tout particuliers, selon la remarque de saint Paul (Rom.
ix, 4). C'est ainsi que Dieu adopta les Juifs pour ses enfants, qu'il fit
éclater sa gloire parmi eux, qu'il les honora de son alliance, qu'il leur donna
sa loi, qu'il les instruisit des cérémonies de son culte et qu'il leur adressa
ses promesses.
Il faut répondre au second, qu'il y a acception
de personnes quand il s'agit de choses qui sont dues strictement, mais qu'il
n'en est pas ainsi pour les choses qui sont purement gratuites. Car celui qui
donne du sien libéralement à l'un plutôt qu'à l'autre ne fait pas une acception
de personnes; mais s'il était le dispensateur des biens d'une communauté et
qu'il ne les distribuât pas également à chacun selon ses mérites, il ferait
alors une acception de personnes. Or, les bienfaits salutaires que Dieu accorde
au genre humain sont purement gratuits, par conséquent il ne fait pas acception
des personnes quand il préfère les uns aux autres. Ainsi saint Augustin dit
(Lié. depraedest.Sanct. cap. 8) : Tous ceux que Dieu enseigne il les enseigne
par miséricorde, ceux qu'il n'enseigne pas il ne les enseigne pas par justice,
car ce délaissement provient de la damnation du genre humain pour le péché du
premier homme.
Il faut répondre au troisième, que l'homme est
privé des bienfaits de la grâce à cause du péché, mais qu'il n'est pas privé
des bienfaits naturels-Parmi ces derniers se trouve compris le ministère des
anges que l'ordre de la nature exige, puisqu'il faut que les êtres inférieurs
soient gouvernés par ceux qui sont au-dessus d'eux, lien est de même des
secours corporels que Dieu accorde non-seulement aux hommes, mais encore aux
bêtes, suivant cette parole du Psalmiste (Ps. xxxv, 8): Vous sauverez,
Seigneur, les hommes et les animaux.
ARTICLE V. — tous les hommes étaient-ils
obligés d'observer la loi
ancienne (2)?
1. Il
semble que tous les hommes étaient obligés d'observer la loi ancienne.
Car tous ceux qui sont soumis à un roi doivent
être soumis à sa loi. Or, la
loi ancienne a été donnée par Dieu qui est le
roi de toute la terre, comme le
ditle Psalmiste (Ps. xlvi). Donc tous ceux qui
habitent la terre étaient tenus
d'observer sa loi.
2. Les Juifs ne pouvaient être sauvés
s'ils n'observaient la loi an-
cienne. Car il est dit (Dent, xxvii, 28) :
Maudit soit celui qui n'est pas ferme
dans les prescriptions de cette loi et qui ne
les accomplit pas par ses oeu-
vres. Si donc les autres hommes avaient pu être
sauvés sans observer la loi
ancienne, les Juifs auraient été d'une
condition pire que la leur.
(I) On louche alors aux mystères les plus
profonds de la prédestination.
(2) D'après cet article on voit qu'il n'y avait
pas que les Juifs qui pussent sc sauver et que le salut était aussi possible
aux gentils.
3. On admettait les gentils au rit judaïque et
aux observances delà loi. Car il est dit (Ex. xii, 48) : Si quelque étranger
veut vous être associé et faire la Pâque du Seigneur, tout ce qu'il y aura de
male avec lui sera auparavant circoncis, et alors il pourra la célébrer et il
sera comme un habitant de votre terre. Or, il eût été inutile que Dieu ordonnât
d'admettre les étrangers aux observances légales, si l'on avait pu sans elles
être sauvé. Donc personne ne pouvait être sauvé s'il n'observait la loi.
Mais c'est le contraire. Saint Denis dit (De
coel. hier. cap. 9) qu'une multitude de gentils ont été amenés à Dieu par les
anges. Or, il est constant que les gentils n'observaient pas la loi. Donc on a
pu être sauvé sans l'observer.
CONCLUSION. — La loi ancienne ayant ajouté à la
loi de nature des préceptes qui étaient propres aux Juifs, le peuple juif était
obligé d'observer tous ces préceptes, tandis que les autres nations n'étaient
tenues qu'à suivre les préceptes de la loi naturelle.
Il faut répondre que la loi ancienne
manifestait les préceptes de la loi de nature et qu'elle y ajoutait des préceptes
particuliers. Quant aux préceptes de la loi naturelle que renfermait la loi
ancienne, tout le monde était tenu de les observer, non parce qu'ils étaient
contenus dans la loi ancienne, mais parce qu'ils faisaient partie de la loi de
nature. Mais quant aux préceptes qui étaient ajoutés à la loi ancienne, il n'y
avait que le peuple juif qui fût tenu de les observer. La raison en est que la
loi ancienne, comme nous l'avons dit(art. préc.),fut donnée au peuple juif pour
qu'il fût tout spécialement sanctifié, par respect pour le Christ qui devait
naître de lui. Or, ce qu'on établit pour la sanctification spéciale de
quelques-uns n'est obligatoire que pour eux. C'est ainsi que les clercs qui
sont attachés au service divin ont des obligations qui ne pèsent pas sur les
laïques. De même les religieux sont tenus, en vertu de leur profession, à des
oeuvres de perfection auxquelles les séculiers ne sont point obligés. Pour la
même raison lc peuple juif avait des devoirs particuliers que les autres
peuples ne devaient pas remplir. C'est pourquoi il est dit (Dent, xviii, 13) :
Vous serez parfait et sans tache devant le Seigneur votre Dieu. C'est aussi
pour ce motif qu'ils faisaient une sorte de profession, comme on le voit par
ces paroles du Deutéronome (xxvi, 3) : Je professe aujourd'hui devant le
Seigneur votre Dieu, etc.
Il faut répondre au premier argument, que tous
ceux qui sont soumis à un roi doivent observer la loi qu'il a généralement
établie pour tout le monde ; mais s'il fait des règlements particuliers pour
ses serviteurs les plus familiers, les autres ne sont pas obligés de les
suivre.
Il faut répondre au second, que plus l'homme
est étroitement uni à Dieu et meilleure est sa condition. C'est pourquoi plus
le peuple juif était attaché au culte de Dieu et plus il l'emportait en dignité
sur les autres nations. C'est ce qui faisait dire à l'auteur delà loi (Deut.
iv, 8) : Y a-t-il un peuple célèbre qui ait comme celui-ci des cérémonies, des
ordonnances pleines de justice et une loi aussi complète que la vôtre? De même
la condition des clercs est préférable à celle des laïques, et celle des
religieux vaut mieux que celle des séculiers.
Il faut répondre au troisième, que les gentils
arrivaient au salut d'une manière plus sûre et plus parfaite avec les observances
de la loi ancienne que sous la loi naturelle exclusivement. C'est pourquoi on
les y admettait, comme maintenant encore les laïques qui deviennent clercs et
les séculiers qui entrent en religion, quoiqu'on puisse être sauvé sans cela.
ARTICLE VI. — la loi ancienne a-t-elle été
donnée convenablement au
temps de moïse (4)?
1. Il semble qu'il ne soit pas convenable que
la loi ancienne ait été donnée au temps de Moïse. Car cette loi préparait au
salut qui devait s'opérer par le Christ, comme nous l'avons dit (art. 2). Or,
l'homme immédiatement après le péché a eu besoin d'un remède salutaire. Donc la
loi ancienne aurait dù être donnée immédiatement après la chute.
2. La loi ancienne a été donnée pour la
sanctification de ceux dont le Christ devait naître. Or, c'est à Abraham qu'il
a été d'abord promis que le Christ naîtrait de sa race (Gen. xii). La loi
aurait donc dû être donnée dès cette époque.
3. Comme le Christ n'est pas né des autres
descendants de Noe, et qu'il n'est né que d'Abraham à qui la promesse a été
faite, de même il n'est pas né des autres enfants d'Abraham, sinon de David, à
qui la promesse a été renouvelée, d'après cette parole de l'Ecriture (II. Reg.
xxiii, 1) : Voici ce que dit David, cet homme établipour annoncer et
représenter le Christ du Dieu de Jacob. Donc la loi ancienne aurait dù être
donnée après David comme elle l'a été après Abraham.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Gai. m,
49) : La loi a été établie pour faire connaître les transgressions jusqu'à
l'avènement de ce fils d'Abraham auquel la promesse avait été faite. Aussi elle
a été donnée par le ministère des anges et l'entremise d'un médiateur,
c'est-à-dire, selon la remarque de la glose (Glos. oi d.), elle a été donnée
dans l'ordre convenable, par conséquent à l'époque qui convenait.
CONCLUSION. — Il a été convenable que la loi
ancienne fût donnée aux hommes du temps de Moïse pour qu'ils reconnussent leur
faiblesse et qu'ils se préparassent plus parfaitement à recevoir la grâce
divine.
Il faut répondre qu'il était très-convenable
que la loi ancienne fût donnée au temps de Moïse. On peut en donner deux sortes
de raison, parce qu'une loi s'impose à deux sortes d'hommes. Car on l'impose à
ceux qui sont durs et orgueilleux pour les humilier et les dompter, et on
l'impose aux bons pour les instruire et les aider à remplir leurs devoirs. Il a
donc été convenable que la loi ancienne fût donnée à cette époque pour abaisser
l'orgueil des hommes. Car l'homme s'enorgueillissait de deux choses, de la
science et du pouvoir. De la science, comme si sa raison naturelle eût été
suffisante pour le sauver-, c'est pourquoi pour le guérir de son orgueil à ce
sujet, Dieu l'abandonna à sa propre raison sans le secours de la loi écrite, et
il put faire l'expérience de la faiblesse de sa raison par l'entraînement avec
lequel tous ses semblables se livrèrent à l'idolâtrie et à tous les crimes les
plus honteux au temps d'Abraham. C'est pourquoi, après cette époque il fut
nécessaire que la loi écrite fût donnée7 pour remédier à l'ignorance des hommes,
parce que la loi fait connaître le péché, comme le dit l'Apôtre (Rom. vu). Mais
après que l'homme fut éclairé par la loi, son orgueil fut abattu par le
sentiment de sa faiblesse, puisqu'il ne pouvait accomplir les devoirs qu'il
connaissait. C'est pourquoi, comme le dit encore saint Paul (Rom. viii, 13), ce
qu'il était impossible que la loi fit, à cause qu'elle était affaiblie par la
chair, Dieu envoya son propre Fils....... pour
qu'il l'accomplit en nous. — A
l'égard des bons la loi leur a été donnée à titre
de secours ; ce qui fut surtout nécessaire au peuple, quand la loi naturelle
commençait à être obscurcie
(I) Saint Thomas traite la même question (part.
III, quest. 2), quand il sc demande pourquoi l'Incarnation a été si longtemps
différée.
Voyez à cet égard le Discours sur l'histoire
universelle de Bossuet (Ile partie, suite de la religion).
par le débordement des crimes. Car il fallait
que ce secours fût donné dans un certain ordre, pour que le genre humain
marchât de l'imparfait au parfait. C'est pour ce motif qu'entre la loi de
nature et la loi de grâce il a fallu qu'il y eût la loi ancienne.
Il faut répondre au premier argument, qu'il
n'était pas convenable que la loi ancienne fût donnée immédiatement après le
péché du premier homme ; soit parce que l'homme, trop confiant dans sa raison,
ne reconnaissait pas encore qu'il en avait besoin, soit parce que le dictamen
de la loi naturelle n'avait pas encore été obscurci par l'habitude du péché.
Il faut répondre au second, qu'on ne doit
donner une loi qu'à un peuple, puisque c'est un précepte général, comme nous
l'avons dit (quest. xcvi, art. 1 ad 2). C'est pourquoi au temps d'Abraham, Dieu
n'a donné aux hommes que quelques préceptes familiers et pour ainsi dire
domestiques (1); mais plus tard, quand leurs descendants se furent multipliés
au point de former un peuple et qu'ils furent sortis de servitude, il a été
convenable que la loi leur fût donnée. Car, comme le dit Aristote (Pol. lib. m,
cap. 3), les esclaves ne sont pas une partie du peuple ou de la cité qu'on
doive soumettre à une loi.
Il faut répondre au troisième, que puisqu'il
fallait que la loi fût donnée à un peuple, il n'y a pas que ceux dont le Christ
devait naître qui l'ont reçue, mais elle a été reçue du peuple entier qui a été
marqué du sceau de la circoncision, qui était le signe de la promesse faite à
Abraham et acceptée par sa foi, selon l'expression de l'Apôtre (Rom. iv). C'est
pourquoi ilafallu qu'avant David la loi fût donnée au peuple qui était formé
depuis longtemps.
QUESTION XCIX.
DES PRÉCEPTES DE LA LOI ANCIENNE.
Nous avons maintenant à nous occuper des
préceptes de la loi ancienne ; et d'abord de leur distinction ; ensuite de
chaque genre de préceptes en particulier. A l'égard de leur distinction il y a
six questions à faire : 1* Y a-t-il dans la loi ancienne plusieurs préceptes ou
n'y en a-t-il qu'un seul ? — 2° La loi ancienne renferme-t-elle des préceptes
moraux ? — 3* Indépendamment des préceptes moraux, renferme-t-elle des
préceptes cérémoniels? —4" Contient-elle en outre des préceptes judiciels?
—i>" Y a-t-il encore d'autres préceptes que ceux-là ? — G° De quelle
manière la loi portait-elle à observer ces divers préceptes ?
ARTICLE I. — la loi ancienne ne renfermait-elle
qu'un seul précepte ?
4. Il semble qu'il n'y avait dans la loi
ancienne qu'un seul précepte. Car une loi n'est rien autre chose qu'un
précepte, comme nous l'avons vu (quest. xc, art. 2 et 3). Or, la loi ancienne
est une. Donc elle ne renferme qu'un seul précepte.
2. L'Apôtre dit (Rom. xiii, 6) : S'il y a un
autre commandement, il est renfermé dans cette parole : Fous aimerez voire
prochain comme vous-même. Or, ce commandement est un. Donc la loi ancienne n'en
renferme qu'un seul.
3. Il est dit dans l'Evangile (Matth, vu, 12) :
Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fit à vous-même; voilà la loi
et les prophètes. Or, toute la loi ancienne est renfermée dans la loi et les
prophetes. Donc elle ne comprend qu'un seul précepte.
(I) C'est ce que fait observer avec détails
Sua-rez, quand il recherche si avant la loi de Moïse il y a eu une loi positive
divine (V oyez son Traité dus lois, liv. ix, cbap. I).
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Eph. Ii,
45) que par sa doctrine il a aboli la loi chargée de tant de préceptes, et la
glose fait remarquer qu'il s'agit là de la loi ancienne. Donc cette loi
renferme en elle une foule de préceptes.
CONCLUSION. — Il n'y a dans la loi ancienne
qu'un seul précepte par rapport à la lin de la loi qui est unique et qui
consiste dans l'amour de Dieu et du prochain, mais il y a plusieurs préceptes
en raison de la diversité des moyens qui mènent à cette fin.
Il faut répondre qu'un précepte légal, pour
être obligatoire, doit avoir pour objet une chose que l'on doit faire.
L'obligation de faire une chose provient de la nécessité où l'on est
d'atteindre une fin. Par conséquent il est de l'essence du précepte qu'il se
rapporte aune fin, en ce sens que ce qu'il ordonne doit être nécessaire ou
utile pour arriver à cette fin. Or, pour une même fin plusieurs choses peuvent
être nécessaires ou utiles. Par con-séq uent on peut à l'égard de différentes
choses donner divers préceptes qui se rapportent à une seuleet mêmefin. Il
fautdonc dire que tous les préceptes de laloi ancienne sont un par rapport à
leur fin qui est une, maisqu'ils sontmul-liples en raison de la diversité des
moyens qui se rapportent à cette fin.
Il faut répondre au premier argument, qu'on dit
que la loi ancienne est une, parce qu'elle n'a qu'une seule et même fin.
Néanmoins elle renferme divers préceptes selon la diversité des moyens qui
mènent à cette fin. Comme l'art de bâtir est un par rapport à l'unité de la
fin, puisqu'il a pour but la construction d'un édifice, mais il n'en renferme
pas moins divers préceptes, selon les différents actes qui s'y rapportent.
Il faut répondre au second, que, comme le dit
l'Apôtre (I. Tim. i, 5), la fin du précepte est la charité. Car toute la loi a
pour but d'inspirer aux hommes l'amour de leurs semblables ou l'amour de Dieu.
C'est pourquoi toute la loi est renfermée dans ce seul précepte : Fous aimerez
votre prochain comme vous-mêmes, parce qu'il est la fin de tous les autres. Car
dans l'amour du prochain se trouve renfermé l'amour de Dieu (4), quand on aime
le pro-hain par rapport à Dieu. C'est pour ce motif que l'Apôtre réduit à ce
seul précepte les deux préceptes qui ont pour objet l'amour de Dieu et du
prochain, dont le Seigneur adit (Matth, xxii, 40) : Ces deux préceptes
renferment toute la loi et les prophètes.
Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit Aristote (Eth. lib. ix, cap. 8), l'amitié que l'on a pour autrui vient de
l'amitié quel'homme a pour lui-même, c'est-à-dire que l'homme est pour les
autres ce qu'il est pour lui-môme. C'est pourquoi en disant : Faites aux autres
ce que vous voudriez qu'on fit pour vous-mêmes, on explique une règle de
l'amour du prochain qui est implicitement renfermée dans ces paroles (Math,
xix, 29) : Fous aimerez votre prochain comme vous-même. Par conséquent c'est
une explication de ce précepte (2).
ARTICLE II. — i.a loi ancienne renferme-t-elle
des préceptes moraux?
4. Il semble que la loi ancienne ne renferme
pas de préceptes moraux. Car la loi ancienne se distingue de la loi naturelle,
comme nous l'avons vu (quest. xci, art. 4, et quest. xcvm, art. 5). Or, les
préceptes moraux appartiennent à la loinaturelle. Donc ils n'appartiennent pas
à la loi ancienne.
2. La loi divine doit venir au secours de
l'homme, quand la raison humaine lui fait défaut, comme on le voit dans les
choses de foi qui sont su-
(I) 11 renferme aussi l'amour que nous lierons
avoir pour nous, puisqu'il est dit que nous devons l'aimer comme nout-mtmcs.
(2) C'est une explication de ce précepte plutôt
qu'un précepte nouveau.
périeures à la raison. Qr, la raison de l'homme
parait suffire aux. préceptes moraux. Donc ces préceptes ne font pas partie de
la loi ancienne qui est une loi divine.
3. On dit que la loi ancienne est la lettre qui
tue, comme on le voit (I. Cor. iii). Or, les préceptes moraux ne tuent pas,
mais ils vivifient, d'après ces paroles du Psalmiste (Ps. cxvin, 93) : Je
n'oublierai jamais vos justices, parce que c'est en elles que vous m'avez
vivifié. Donc les préceptes moraux n'appartiennent pas à la loi ancienne.
Mais c'est le contraire. L'Ecriture dit
(Eccles. xvii, 9) : Il leur a prescrit une loi de discipline et les a rendus
héritiers de la loi de vie. Or, la discipline appartient aux moeurs -, car par
ces paroles de l'Apôtre : Omnis disciplina, etc. (Ileb. xii), la glose dit que
la discipline est la formation des moeurs par les moyens difficiles. Donc la
loi que Dieu a donnée renfermait des préceptes moraux.
CONCLUSION. — H a fallu que dans la loi
ancienne il y eût pour la sanctification du peuple des préceptes concernant les
actes de vertus, et ce sont ceux-là qu'on appelle des préceptes moraux.
Il faut répondre que la loi ancienne renfermait
des préceptes moraux, comme on le voit (Exocl. xx) : Vous ne tuerez point. Vous
ne volerez point. Et cela ajuste titre. Car, comme la loi humaine a
principalement pour but de porter les hommes à s'aimer les uns les autres, de
môme la loi divine se propose tout spécialement d'unir l'homme à Dieu. Mais la
ressemblance étant la raison de l'amour, d'après cette parole de l'Ecriture
(Eccles. xiii, 1 9.) : Tout animal aime son semblable, il est impossible qu'il
y ait amitié entre l'homme et Dieu qui est l'être le plus excellent, si les
hommes ne deviennent bons eux-mêmes. C'est pourquoi il est dit (Levit. xix, 2)
: Vous serez saints, parce que je suis saint. Or, la bonté de l'homme est la
vertu qui rend bon celui qui la possède. Il a donc fallu qu'il y eût des
préceptes de la loi ancienne qui concernent les actes de vertu, et ce sont là
les préceptes moraux qu'elle renferme.
H faut répondre au premier argument, que la loi
ancienne se distingue de la loi naturelle, non comme si elle lui était
absolument étrangère, mais parce qu'elle lui ajoute quelque chose. Car comme la
grâce présuppose la nature, de même il faut que la loi divine présuppose la loi
naturelle.
Il faut répondre au second, qu'il était
convenable que la loi divine vint au secours de l'homme non-seulement à l'égard
des choses que la raison ne peut atteindre, mais encore à l'égard de celles qui
peuvent être pour laraison humaine un embarras. Or, la raison humaine ne
pouvait errer en général sur les préceptes moraux relativement aux préceptes
les plus communs de la loi naturelle, quoique l'habitude du péché l'eût
obscurcie par rapport aux actions particulières. Au contraire, touchant les
autres préceptes moraux qui sont comme des conséquences déduites des principes
généraux de la loi de nature, la raison d'une foule d'individus s'est trompée,
de telle sorte qu'ils croyaient permises des choses qui sont mauvaises en
elles-mêmes. Il a donc fallu que l'autorité de la loi divine vînt au secours de
l'homme sous ce double rapport, comme on propose à notre foi non-seulement les
choses auxquelles la raison ne peut atteindre, telles que le mystère de la
Trinité, mais encore celles que la raison droite peut connaître, telles que
l'unité de Dieu, afin d'éviter les erreurs dans lesquelles la raison d'un grand
nombre est tombée.
Il faut répondre au troisième, que, comme le
prouve saint Augustin (Lib. de spir. et litt. cap. 14), la lettre de la loi par
rapport aux préceptes moraux tue occasionnellement, en ce sens qu'elle ordonne
ce qui est bien, sans donner l'aide de la grâce pour l'accomplir (4).
ARTICLE III.—la loi ancienne contient-elle des
préceptes cérémoniels,
indépendamment des préceptes moraux ?
4. Il semble que la loi ancienne ne renferme
pas de préceptes cérémoniels indépendamment des préceptes moraux. Car toute loi
qu'on donne aux hommes doit diriger les actes humains. Or, on appelle les actes
humains les actes moraux, comme nous l'avons dit (quest. i, art. 3). Il semble
donc que la loi ancienne qui a été donnée aux hommes ne doive renfermer que des
préceptes moraux.
2. Les
préceptes qu'on appelle cérémoniels semblent appartenir au culte divin. Or, le
culte divin est un acte de vertu, c'est l'acte de la religion qui, comme le dit
Cicéron (De invent. lib. ii), rend un culte à la nature divine et l'honore par
des cérémonies. Par conséquent puisque les préceptes moraux ont pour objets des
actes de vertus, comme nous l'avons dit (art. préc), il semble qu'on ne doive
pas distinguer de ces préceptes les préceptes cérémoniels.
3. Il
semble que les préceptes cérémoniels soient ceux qui signifient figurativement
quelque chose. Or, comme le dit saint Augustin (De doct. Christ, lib. ii, cap.
3 et 44), les paroles sont ce qui parmi les hommes signifie le mieux les
choses. Donc il n' a pas été nécessaire de renfermer dans la loi des préceptes
cérémoniels à l'égard de certains actes figuratifs.
Mais c'est le contraire. Moïse dit (Dent, iv,
43) : Le Seigneur vous fit connaître les dix commandements qu'il écrivit sur
les deux tables de pierre, et il m'ordonna en même temps de vous apprendre les
cérémonies et les ordonnances que vous devez observer. Or, les dix
commandements sont des préceptes moraux. Donc indépendamment des préceptes
moraux il y a encore d'autres préceptes cérémoniels.
CONCLUSION. — Puisque la loi ancienne mettait
l'homme en rapport avec Dieu, ce qui se fait non-seulement par des actes
intérieurs, mais encore par des actes extérieurs, il a été nécessaire
qu'indépendamment des préceptes moraux elle renfermât des préceptes cérémoniels
qui déterminassent le culte qu'on doit rendre à la divinité.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), la loi divine a principalement pour but de mettre les hommes en
rapport avec Dieu, tandis que la loi humaine se propose tout spécialement de
régler les rapports des hommes entre eux. C'est pour cela que les lois humaines
ne se sont pas occupées du culte divin, sinon par rapport au bien général de la
société. C'est aussi pour ce motif qu'elles ont créé une foule de fictions à
l'égard des choses divines, selon que leurs auteurs l'ont cru utile pour former
les moeurs des hommes (2), comme on le voit par le rit des gentils. Laloi
divine, au contraire, a mis les hommes en rapport entre eux, selon qu'il
convenait à l'ordre qui tend vers Dieu et qui est son but principal. Or,
l'homme se rapporte à Dieu non-seulement par les actes intérieurs de l'esprit
qui sont la foi, l'espérance et l'amour, mais encore par des actes extérieurs
qui attestent sa dépendance à l'égard de la Divinité, et on dit que ces actes
appartiennent
(Il Jansénius est tombé dans l'erreur la plus
grave en disant que Dieu n'avait eu pour but, en donnant aux Juifs une loi, que
de multiplier leurs péchés en leur prescrivant des choses qu'ils ne pouvaient
observer, et d'humilier par là leur orgueil. Mais cette tin eût été indigne de
Dieu, puisqu'elle eût élé directement contraire à sa sainteté.
(2) Et aussi pour maintenir la puissance que
les prêtres exerçaient sur eux. Car il est à remarquer que les prêtres du
polythéisme se faisaient de la crédulité populaire un instrument de domination
et qu'ils ont dans ce dessein favorisé beaucoup les superstitions.
au culte de Dieu. Ce culte reçoit le nom de
cérémonie, ce qui signifie présents de Ceres (munia Cereris) qu'on appelait la
déesse des fruits, parce qu'on offrait à Dieu les prémices des récoltes, ou,
comme le rapporte Valere Maxime (lib. i, cap. 1 num. 10), le mot de cérémonie a
été employé pour signifier le culte divin chez les Latins. Il vient de la ville
de Caeres(, près de Home, parce qu'après la prise de cette dernière cité par les
Gaulois, les Romains ont offert en ce lieu des sacrifices et l'avaient tout
particulièrement en vénération (2). C'est ainsi qu'on appelle tout spécialement
préceptes céré-moniels les préceptes de la loi qui appartiennent au culte
divin.
Il faut répondre au premier argument, que les
actes humains s'étendent aussi au culte divin ; c'est pourquoi la loi ancienne
qui a été donnée aux hommes renferme des préceptes à cet égard.
Il faut répondre au second, que, comme nous
l'avons dit (quest. xciv, art. 4), les préceptes de la loi naturelle sont
généraux et ont besoin d'être précisés. Ils le sont par la loi humaine et par
la loi divine. Et comme les déterminations qui proviennent de la loi humaine
n'appartiennent pas à la loi naturelle, mais au droit positif, de même les
déterminations des préceptes de la loi naturelle, qui sont l'effet de la loi
divine, se distinguent des préceptes moraux, qui appartiennent à la loi de
nature. Par conséquent, puisque le culte de Dieu est un acte de vertu, c'est un
précepte moral ; mais la détermination de ce précepte par exemple, si on doit
lui offrir telles ou telles offrandes, tels ou tels présents, appartient aux
préceptes cérémo-niels. C'est pourquoi on les distingue des préceptes moraux.
Il faut répondre au troisième, que, comme ledit
saint Denis (De coel. hier. cap. 1), les choses divines ne peuvent être
manifestées aux hommes que sous des images sensibles. Or, les images frappent
davantage l'esprit quand on ne les exprime pas seulement par paroles, mais
qu'elles s'offrent encore aux sens. C'est pourquoi l'Ecriture ne nous fait pas
seulement connaître les choses de Dieu par des paroles figurées, comme
lorsqu'elle emploie des expressions métaphoriques, mais elle a encore recours
aux images des objets qu'elle place sous nos yeux ; ce qui appartient aux
préceptes cérémoniels.
ARTICLE IV. — INDÉPENDAMMENT
DES PRÉCEPTES MORAUX ET CÉRÉMONIELS J A-T-IL ENCORE DES PRÉCEPTES
JUDICIELS?
1. Il semble qu'indépendamment des préceptes
moraux et cérémoniels il n'y ait pas dans l'ancienne loi de préceptes
judiciels. Car saint Augustin dit (Cont. Faust, lib. vi, cap. 2, et lib. x,
cap. 2, et lib. xix, cap. 18) que dans la loi ancienne il y avait des préceptes
pour la vie qu'on devait mener, et des préceptes pour la vie qui devait être figurée.
Or, les préceptes qui concernent la vie qu'on devait mener, sontles préceptes
moraux, et les autres sont les préceptes cérémoniels. En dehors de ces deux
genres de préceptes, la loi ne devait donc pas renfermer d'autres préceptes,
comme les préceptes judiciels.
2. Sur ces paroles du Psalmiste (cxviu) : Je ne
me suis pas écarté de vos jugements, la glose dit (Ord. Cassiod.), c'est-à-dire
des choses que vous avez établies pour être ma règle de conduite. Or, la règle
de conduite appartient aux préceptes moraux. Donc on ne doit pas distinguer les
préceptes judiciels de ces préceptes.
3.
Le jugement paraît être un acte de justice, d'après ces paroles du Psal-
mi) Ceres ou Cmrit était une petite ville
d'E-trurie qui existait encore du temps de Strabon.
(2) Aulu-Gelle (lib. i*, cap. 9) est d'accord
avec Valere Maxime sur cette étymologic, et Virgile parait y faire allusion
(Eneid. lib. VJli, v. 507). Mais Macrobe fait venir ce même mot de carere,
manquer (Saturn. lib. m, cap. 5)-
miste (xcm, 15) : Jusqu'à ce que la justice de
Dieu fasse éclater son jugement. Or, l'acte de la justice, comme l'acte des
autres vertus, appartient aux préceptes moraux. Donc ces préceptes renferment
en eux les préceptes judiciels, et on ne doit pas par conséquent les en
distinguer.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Dent,
vi, 1) : Tels sont les préceptes, les cérémonies et les jugements. Or, ceux
qu'on appelle préceptes par antonomase, ce sont les préceptes moraux. Par
conséquent indépendamment de ces préceptes il y a les préceptes cérémoniels et
judiciels.
CONCLUSION. — Indépendamment des préceptes
moraux et cérémoniels, on a ajouté des préceptes judiciels qui ont pour objet
de faire observer la justice parmi les hommes.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 2 et 3;, il appartient à la loi divine d'ordonner les hommes entre eux et
par rapport à Dieu. Ces deux choses considérées en général appartiennent l'une
et l'autre au dictamen de la loi de nature, auquel les préceptes moraux se
rapportent. Mais il faut que l'une et l'autre soient déterminées par la loi
divine ou la loi humaine, parce que les principes qu'on connaît naturellement
sont généraux aussi bien dans les sciences spéculatives que dans les sciences
pratiques. Par conséquent comme les préceptes cérémoniels précisent le précepte
général qui regarde le culte divin ; de même les préceptes judiciels précisent
et determinent le précepte général, qui concerne la justice que les hommes
doivent observer entre eux. — Ainsi il faut donc que la loi ancienne renferme
trois préceptes : les préceptes moraux qui relèvent du dictamen de la loi
naturelle (1), les préceptes cérémoniels qui determinent le culte divin, et les
préceptes judiciels qui déterminent la justice qu'on doit observer parmi les hommes.
Aussi, après avoir dit (Rom. vu) que ta loi est sainte, l'Apôtre ajoute que ses
préceptes sont justes, bons et saints; justes, par rapport aux préceptes
judiciels ; saints, par rapport aux préceptes cérémoniels (car on appelle saint
ce qui a été dédié à Dieu) -, bom ou honnêtes par rapport aux préceptes moraux.
H faut répondre au premier argument, que les
préceptes moraux, aussi bien que les préceptes judiciels, ont pour but de
diriger la conduite de l'homme. C'est pourquoi ils sont renfermés l'un et
l'autre sous le premier membre de la phrase de saint Augustin, c'est-à-dire
qu'ils sont compris parmi les préceptes qui doivent régler la conduite.
Il faut répondre au. second, que le jugement
(judicium) signifie l'exécution de la justice. Cette exécution résulte de
l'application de la raison à des cas particuliers; par conséquent les préceptes
judiciels ont ceci de commun avec les préceptes moraux, c'est qu'ils découlent
de la raison, et ils ont cela de commun avec les préceptes cérémoniels, c'est
qu'ils sont une détermination des préceptes généraux. C'est pourquoi on
comprend quelquefois les préceptes judiciels et les préceptes moraux sous
lemotjudicia; comme dans ce passage (Dent, v, 1) : Ecoute, Israel, les
cérémonies et les jugements (judicia). D'autres fois on renferme sous le même
mot les préceptes judiciels et les préceptes cérémoniels, comme dans cet
endroit (Lev. xviii, 4) : l'ous suivrez mes jugements et vous observerez mes
préceptes. Ici lc mot précepte se rapporte aux préceptes moraux, et le mot
jugement aux préceptes judiciels et cérémoniels.
Il faut répondre au troisième, que l'acte de la
justice en général appartient
(I) Les préceptes moraux sont les préceptes
généraux gai sont graves en nous par la main île la nature, et qui sont aux autres
préceptes ce que les principes sont aux conséquences.
C'est pourquoi il est dit [Dent, x, 42) :
Maintenant donc, Israël, qu'est-ce que le Seigneur voire Dieu demande de vous,
sinon que vous le craigniez, que vous marchiez dans ses voies et que vous l'aimiez?
Or, lc désir des choses temporelles éloigne de Dieu; car saint Augustin dit
(Quaest. lib. lxxxiii, quaest. 36) que la cupidité est le poison de la charité.
Par conséquent les promesses et les menaces temporelles paraissent contraires
au but du législateur -, ce qui rend la loi blâmable, comme le dit Aristote
(Polit, lib. n, cap. 7).
2. La loi divine l'emporte sur la loi humaine.
Or, nous voyons dans les sciences que plus une science est élevée, plus les
moyens par lesquels elle procède le sont aussi. Donc puisque la loi humaine
emploie les menaces et les promesses temporelles pour agir sur les hommes, la
loi divine n'aurait pas dû procéder de la sorte, mais elle aurait dû employer
des moyens plus élevés.
3. Ce qui arrive également aux bons et aux
méchants ne peut être la récompense de la justice ou la peine du péché. Or,
comme le dit l'Ecclésiaste (ix, 2), Tout arrive également au juste et à
l'injuste, au bon et ait méchant, au pur et à l'impur, à celui qui immole des
victimes et à celui qui méprise les sacrifices. Donc il n'était pas convenable
d'assigner les biens et les maux temporels comme la récompense ou la punition
de ceux qui observent ou qui n'observent pas les préceptes de la loi de Dieu.
Mais c'est le contraire. Le prophète dit (Is.
i, 49) : Si vous voulez nïécou-ter, vous serez rassasiés des biens de la terre.
Si vous ne le. voulez pas et si vous m'irritez contre vous, le glaive vous
dévorera.
CONCLUSION. — 11 était convenable que la loi
ancienne se servit des promesses et des menaces temporelles pour mener à Dieu
des hommes qui n'avaient d'affection que pour les biens terrestres et
passagers.
11 faut répondre que, comme dans les sciences
spéculatives les hommes
sont portés à donner leur assentiment aux
conséquences par l'intermédiaire
du raisonnement, de même dans toutes les lois
les ffommcs sont portés à en
observer les préceptes par les récompenses et
les peines. Or, nous voyons
que dans les sciences spéculatives on fait
usage d'arguments proportionnés
à l'intelligence de celui qu'on instruit. Par
conséquent comme il faut dans
les sciences procéder avec ordre, en partant de
ce qu'il y a de plus connu,
de même il faut que celui qui veut porter les
hommes à observer des pré-
ceptes commence par les toucher d'après ce qu'ils
ont le plus à coeur. C'est
ainsi qu'on engage les enfants à faire quelque
chose en leur donnant de
petits présents. D'ailleurs nous avons vu
(quest. xcvm, art. 4, 2 et 3) que la
loi ancienne disposait àTavénement du Christ,
comme l'imparfait mène au
parfait. Elle a donc été donnée à un peuple qui
était encore imparfait com-
parativement à la perfection qu'il devait avoir
par le Christ. C'est pour-
quoi saint Paul compare la nation juive à un
enfant qui est sous un maître
(Gai. in). Or, la perfection de l'homme exige
qu'il méprise les biens tem-
porels pour s'attacher aux biens spirituels,
comme on le voitpar ces paroles
du même Apôtre (Philipp. m, 43) : Oubliant ce
qui est derrière moi, je m'a-
vance vers ce qui est devant moi..... et tout
ce que nous sommes de parfaits,
nous devons avoir le même sentiment. Il
appartient au contraire aux imparfaits de désirer les biens temporels, mais par
rapport à Dieu; tandis que c'est aux méchants à placer leur fin dans ces mêmes
biens. Par conséquent, il était convenable que la loi ancienne se servît des
biens temporels que les hommes imparfaits avaient profondément en affection,
pour mener ces mêmes hommes à Dieu.
II faut répondre au premier argument, que la
cupidité qui fait que l'homme place sa fin dans les biens temporels est le
venin de la charité. Mais l'acquisition des biens temporels que l'homme désire
par rapport à Dieu est une voie qui mène les imparfaits à l'amour divin,
suivant ces paroles du Psalmiste (Ps. xlviii, 19) : II vous bénira quand votis
lui ferez du bien.
11 faut répondre au second, que la loi humaine
agit sur les hommes au moyen de peines ou de récompenses temporelles que les
hommes eux-mêmes ont déterminées; tandisque la loi divine estsanctionnée par
des récompenses ou des peines qui viennent de Dieu ; par conséquent ses moyens
sont plus élevés.
Il faut répondre au troisième, que, comme on le
voit en parcourant les récits de l'Ancien Testament, le peuple en général fut
toujours dans un état prospère tant qu'il observait la loi; et aussitôt qu'il
s'écartait de ses préceptes, il tombait dans une multitude de malheurs. Mais il
y avait de simples particuliers qui observaient parfaitement la loi et qui
étaient malheureux , soit parce qu'ils étaient déjà spirituels et qu'en les
privant des biens temporels c'était le moyen d'éprouver leur vertu, soit parce
queceux qui accomplissaient extérieurement les oeuvres de la loi avaient le
coeur tout entier attaché aux biens temporels et éloigné de Dieu, d'après ces
paroles d'Isaïe (Is. xxix, 13) : Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur coeur
est loin de moi.
QUESTION G.
DES PRÉCEPTES MORAUX DE L'ANCIENNE LOI.
Nous avons maintenant à nous occuper de chacun
des genres de préceptes que la loi ancienne renfermait. Nous parlerons d'abord
des préceptes moraux, ensuite des préceptes cérémoniels et enfin des préceptes
judiciels. A l'égard des préceptes moraux il y a douze questions à faire :
1" Tous les préceptes moraux de la loi ancienne appartiennent-ils à la loi
naturelle? — 2° Les préceptes moraux ont-ils pour objets les actes île toutes
les vertus i' — 3U Tous les préceptes moraux de la loi ancienne reviennent-ils
aux dix préceptes du Décalogue? — 4." De la distinction des préceptes du
Décalogue.
— 5° De
leur nombre. — 6° De leur ordre. — 7" De la manière dont ils ont été
prescrits. — 8" Peut-on en dispenser ? — 9° Le mode d'observer la vertu
est-il de précepte ?
—
10" Le mode de la charité loinbe-l-il sous le précepte? — 11° De*
la distinction des autres préceptes moraux. — 12" Les préceptes moraux de
l'ancienne loi justifient-ils?
AKTICLE I. — tous les préceptes moraux
appartiennent-ils a la loi
naturelle?
1. Il semble que tous les préceptes moraux
n'appartiennent pas à la loi naturelle. Car il est dit (Eccles. xvii, 9) : //
leur a ajouté la discipline et les a rendus les dépositaires de la loi de vie.
Or, la discipline se distingue par opposition de la loi de nature (1), parce
que la loi de nature ne s'apprend pas, mais qu'on la possède par un instinct
naturel. Donc tous les préceptes moraux n'appartiennent pas à la loi naturelle.
-1. La loi divine est plus parfaite que la loi
humaine. Or, la loi humaine ajoute à la loi de nature des choses qui
appartiennent aux bonnes moeurs : ce qui est évident, parce que la loi
naturelle est partout la môme, tandis que les moeurs varient avec les
différents pays. Donc, à plus forte raison, la loi divine a-t-elle dù ajouter à
la loi naturelle des choses qui appartiennent aux bonnes moeurs.
I La loi naturelle et la discipline ou les
règles Je l'éducation morale s'occupent des mîmes moyens, mais elles ne s'en
occupent pas de la même manière.
3. Comme la raison naturelle porte à de bonnes
moeurs, de même aussi la foi. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre [Gai. v, 6) que
la foi opère par V amour. Or, la loi naturelle ne comprend pas la foi, parce
que les choses qui sont de foi sont supérieures à la raison naturelle. Donc
tous les préceptes moraux de la loi divine n'appartiennent pas à la loi de
nature.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. ii,
14) que les nations qiii n'ont pas la loi font naturellement ce que la loi
commande, ce qu'il faut entendre des choses qui ont rapport aux bonnes moeurs.
Donc tous les préceptes moraux de la loi appartiennent à la loi naturelle.
CONCLUSION. — Les préceptes moraux ayant pour objet
les choses qui, relativement aux bonnes moeurs, sont d'accord avec la raison
dont le jugement découle d'une certaine manière de la raison actuelle, il est
nécessaire qu'ils appartiennent tous de quelque façon à la loi de nature.
Il faiU répondre que les préceptes moraux sont
distincts des préceptes cérémoniels et judiciels. Car les préceptes moraux ont
pour objet ce qui appartient de soi aux bonnes moeurs. Et, puisque les moeurs
se rapportent à la raison qui est le principe propre des actes humains, on
appelle bonnes celles qui sont d'accord avec la raison, et mauvaises celles qui
n'y sont pas. Or, comme tout jugement delà raison spéculative procède de la
connaissance naturelle des premiers principes, de même tout jugement de la
raison pratique procède de certains principes qui sont naturellement connus ,
ainsi que nous l'avons dit (quest. xciv, art. 2 et 4), et dont on peut procéder
diversement pour juger des choses différentes. Car dans les actes humains il y
a des choses qui sont tellement explicites, qu'immédiatement après les avoir
examinées un instant, on peut les approuver ou les rejeter au moyen de ces
premiers principes généraux. Il y en a d'autres qu'on ne peut juger qu'après
avoir profondément examiné leurs diverses circonstances, et il n'appartient pas
à tout le monde de les peser avec soin, il n'y a que les sages qui le puissent.
C'est ainsi que tout le monde ne peut pas suivre les conclusions particulières
des sciences ; il n'y a que les philosophes qui en soient capables (1). Enfin
il y en a que l'homme ne peut juger qu'avec le secours de la lumière divine,
comme les choses que l'on doit croire (2).— Par conséquent il est évident que
les préceptes moraux ayant pour objet ce qui regarde les bonnes moeurs, et ce
qui se rapporte aux bonnes moeurs étant ce qui est d'accord avec la raison,
comme tout jugement de la raison humaine dépend d'une certaine façon de la
raison naturelle, il est nécessaire que tous les préceptes moraux appartiennent
à la loi naturelle, mais de différentes manières. Car il y a des choses que la
raison naturelle de chaque homme juge immédiatement qu'on doit faire ou qu'on
ne doit pas faire; comme : Honorez votre père et votre mere, etc. Vous ne
tuerez point. Vous ne volerez pas. Ces préceptes appartiennent absolument à la
loi naturelle. Il y en a d'autres qui demandent une raison plus déliée et dont
les sages sont juges. Celles-là appartiennent à la loi naturelle, mais il est
nécessaire que les simples soient formés à cet égard par les leçons de ceux qui
sont au-dessus d'eux. Tel est, par exemple, ce précepte : Levez-rous devant un
homme à cheveux blancs, et honorez la personne des vieillards, et d'autres
semblables. Enfin il y en a d'autres que la raison ne peut con-
(1)Ces notions morales sont les conséquences éloignées
des premiers principes de la loi naturelle, sur lesquelles il est possible
d'errer.
(2) Ces préceptes appartiennent à la loi
divine, mais ils se rattachent toujours à la loi naturelle, puisque cette
dernière loi n'est, d'après saint Thomas (f'2ae, quest. XCI, art. 2), qu'une
impression de la lumière divine en nous, et une participation de la loi
éternelle dans la créature raisonnable.
naître qu'autant que la lumière divine
l'éclairé. Ainsi c'est la révélation qui nous a fait connaître ce précepte :
Fous ne ferez pas d'idole de bois, ni aucune image sensible : vous ne prendrez
pas le nom de votre Dieu en vain. La réponse aux objections est par là même
évidente.
ARTICLE II. — LES* PRÉCEPTES MORAUX
PRESCRIVENT-ILS TOUS LES ACTES DE
VERTU?
1. Il
semble que les préceptes moraux ne prescrivent pas tous les actes de vertu. Car
on appelle justification l'observation des préceptes de l'ancienne loi, d'après
ces paroles du Psalmiste (lxviii, 8) : Iustificationes tuas custodiam. Or, la
justification est l'exécution de la justice. Donc les préceptes moraux ne
portent que sur les actes de justice.
2. Ce qui est de précepte a la nature d'une
chose due. Or, ce qui est dû n'appartient pas aux autres vertus, il ne regarde
que la justice dont l'acte propre est de rendre à chacun ce qui lui revient.
Donc les préceptes moraux ne prescrivent pas les actes des autres vertus, ils
ne prescrivent que les actes de justice.
3. Toute loi est faite pour le bien général,
comme le dit saint Isidore (Etym. lib. v, cap. 21). Or, parmi les vertus il n'y
a que la justice qui se rapporte au bien général, comme l'observe Aristote
(Eth. lib. v, cap. 2 et 11). Donc les préceptes moraux ne prescrivent que les
actes de justice.
Maia c'est le contraire. Saint Ambroise dit
(Lib. de parad. cap. 8) que le péché est une transgression de la loi divine et
une désobéissance aux ordres du ciel. Or, les péchés sont contraires à tous les
actes des vertus. Donc la loi divine a pour objet de régler tous ces actes.
CONCLUSION. — Les préceptes moraux mettant la
raison humaine en rapport avec Dieu et cet effet s'obtenant au moyen de tous
les actes de vertu, il faut qu'ils les prescrivent tous, bien qu'il y ait des
actes sans lesquels la vertu peut exister et qui sont seulement de conseil.
Il faut répondre que les préceptes de la loi se
rapportant tous au bien général, comme nous l'avons vu (quest. xc, art. 2), il
est nécessaire qu'ils soient diversifiés selon les divers modes de société.
Ainsi Aristote enseigne (Polit, lib. m, cap. 9, et lib. iv, cap. 1) que pour
une cité qui est régie par un roi, il faut d'autres lois que pour celle qui est
régie par le peuple, ou par quelques notables. Or, la société à laquelle se
rapporte la loi humaine est tout autre que la société à laquelle se rapporte la
loi divine. En effet la loi humaine", regarde la société civile qui
comprend les rapports des hommes entre eux. Or, ces rapports sont établis par
les actes extérieurs qui font communiquer les hommes entre eux, et cette
communication appartient tout particulièrement à la justice qui dirige à
proprement parler les sociétés humaines. C'est pourquoi laloi humaine ne
prescrit que des actes de justice, et si elle commande d'autres actes de vertu,
ce n'est qu'autant qu'ils rentrent dans la justice elle-même; comme on le voit
(Eth. lib. v, cap. 1). Mais la société à laquelle la loi divine se rapporte est
celle des hommes avec Dieu, soit dans la vie présente, soit dans la vie future
(1). C'est pourquoi elle prescrit tout ce qui peut mettre les hommes en
communication avec la Divinité. Et comme l'homme est uni à Dieu par la raison
ou par l'intelligence dans laquelle se reflète son image, il s'ensuit que la
loi divine prescrit tout ce qui est de nature à bien régler la raison. C'est ce
qui résulte des actes de toutes les vertus. Car les vertus intellectuelles
règlent les actes de la raison
(I) La différence des lois divines et des lois
humaines provient, comme on le voit, de la différence de la fin qu'elles sc
proposent. Les lois humaines n'ont d'autre but que de maintenir l'ordre dans la
société 'présente; au lieu que les lois divines se proposent d'unir l'homme à
Dieu.
on eux-mêmes, et les vertus morales les règlent
à l'égard des passions intérieures et des opérations extérieures. C'est
pourquoi il est évident qu'il est convenable que la loi divine prescrive les
actes de toutes les vertus, mais de manière que ceux sans lesquels l'ordre de
la vertu qui est l'ordre de la raison ne peut subsister, sont absolument de
précepte (4), tandis que les autres, qui ont pour but de rendre la vertu plus
parfaite, sont seulement de conseil.
Il faut répondre au premier' argument, que
l'accomplissement des préceptes de la loi, qui se rapportent aux actes des
autres vertus, est aussi une justification, dans ce sens qu'il est juste que
l'homme obéisse à Dieu, ou encore en ce sens qu'il est juste que tout ce qui
appartient à l'homme soit soumis à la raison.
Il faut répondre au second, que la justice
proprement dite embrasse ce qu'un homme doit à un autre; mais dans toutes les
autres vertus on considère ce que les puissances inférieures doivent à la
raison. C'est ainsi qu'Aristote distingue (Eth. lib. v, cap. ult.) une sorte de
justice métaphorique (2).
La réponse au troisième argument devient
évidente d'après ce que nous avons dit sur les différentes sortes de société
(3).
ARTICLE III. — tocs les préceptes moraux de
l'ancienne loi reviennent-ils
aux dix préceptes du décalogue ?
4. Il semble que tous les préceptes moraux de
l'ancienne loi ne reviennent pas aux dix préceptes du Décalogue (4). Car les
premiers préceptes de la loi et les principaux sont ceux-ci : Vous aimerez le
Seigneur votre Dieu et vous aimerez votre prochain, comme on le voit (Matth,
xxii, 37). Or, ces deux préceptes ne sont pas contenus dans le Décalogue. Par
conséquent le Décalogue ne renferme pas tous les préceptes moraux de la loi
ancienne.
2. Los
préceptes moraux ne reviennent pas aux préceptes cérémoniels, mais c'est plutôt
le contraire. Or, parmi les préceptes du Décalogue il y a un précepte cérémoniel.
Ainsi il est dit : Souvenez-vous de sanctifier le jour du sabbat. Donc tous les
préceptes moraux ne reviennent pas au Décalogue.
3. Les
préceptes moraux ont pour objets tous les actes de vertu. Or, dans le Décalogue
il n'y a que des préceptes qui se rapportent à la justice, comme on le voit en
les examinant l'un après l'autre. Donc le Décalogue ne renferme pas tous les
préceptes moraux.
Mais c'est le contraire. A propos de ces
paroles de l'Evangile (Matth, v) : Beáti estis cum maledixerint, etc., la glose
dit (ord.) que Moïse établit dix préceptes et qu'ensuite il les explique
successivement. Donc tous les préceptes de la loi sont des parties du
Décalogue.
CONCLUSION. —Tous les préceptes moraux de la
loi peuvent revenir sous certain rapport aux dix préceptes du Décalogue.
Il faut répondre que les dix préceptes du
Décalogue diffèrent des autres préceptes de la loi en ce que le Décalogue a été
proposé au peuple par Dieu lui-môme, tandis que les autres préceptes lui ont
été proposés par Moïse. Le Décalogue renferme donc les préceptes dotit Dieu
donne à l'homme connaissance par lui-môme. Ces préceptes sont ceux que l'on
peut connaître
(1) Ou
ne peut pas aller contre ces préceptes sans détruire l'ordre de la vertu qui
est l'ordre de la raison, c'est-à-dire sans commettre un péché mortel. C'est la
délinition que saint Thomas donne de ce péché.
(2) Le
mot dû [debitum) est applicable aux actes des autres vertus d'après cette
analogie.
(3)
L'objection est vraie si on ne l'applique qu'à
la loi humaine, mais il n'en est pas de même si
on l'étend à la loi divine.
(4) D'après son étymologie ce mot indique les
dix discours, et on entend parla vulgairement les dix préceptes que Dieu donna
à son peuple, et qui sont appelés les dix paroles de l'alliance (Deut. iv et
x).
immédiatement d'après les premiers principes
généraux, sans une longue étude. Ce sont aussi ceux que nous connaissons
immédiatement par la foi que Dieu nous infuse. Il y a par conséquent deux
genres de préceptes qui ne sont pas compris dans le Décalogue. Ce sont les
premiers principes généraux qui n'ont pas besoin d'être produits ailleurs que
dans la raison naturelle où ils sont écrits et qui sont ainsi évidents par
eux-mêmes; comme quand on dit qu'on ne doit faire de mal à personne, etc. Ce
sont ensuite ceux dont la vérité morale n'est connue que des savants après de
patientes recherches et de longues réflexions. Ces préceptes viennent de Dieu
au peuple par l'intermédiaire de la science des hommes instruits. — Cependant
ces deux sortes de préceptes sont l'un et l'autre renfermés dans le Décalogue,
mais de différentes manières. Caries premiers préceptes généraux y sont
renfermés comme les principes dans leurs conséquences prochaines ; tandis que
ceux que les sages seuls connaissent y sont au contraire renfermés comme les
conséquences le sont dans les principes (1).
Il faut répondre au premier argument, que ces
deux préceptes sont des préceptes généraux de la loi naturelle, qui sont
évidents par eux-mêmes pour la raison humaine, soit par la nature, soit par la
foi. C'est pourquoi tous les préceptes du Décalogue revienncn t à ces deux-là
comme les conséquences reviennent aux principes généraux d'où elles découlent
(2).
Il faut répondre au second, que le précepte de
la sanctification du sabbat est un précepte moral sous un rapport, en ce sens
qu'il oblige l'homme à s'occuper pendant un temps aux choses divines, d'après
ces paroles du Psalmiste(Ps. xlv, ii) : Soyez dans un saint repos et considérez
que c'est moi qui suis Dieu. C'est à ce point de vue qu'il est compté parmi les
préceptes du Décalogue, mais non par rapport à la détermination du temps, parce
que sous cet aspect c'est un précepte cérémoniel.
11 faut répondre au troisième, que la notion de
chose due (ratio debiti) est moins sensible à l'égard des autres vertus qu'à
l'égard de la justice. C'est pourquoi les préceptes qui portent sur les actes
des autres vertus ne sont pas aussi connus du peuple que ceux qui regardent la
justice. C'est pour cette raison que les actes de cette vertu sont tout
spécialement ordonnés par les préceptes du Décalogue qui sont les premiers
éléments delà loi.
ARTICLE IV. — les préceptes du décalogue
sont-ils convenablement
distingués?
1. Il semble que les préceptes du Décalogue
soient mal distingués. Car la vertu de latrie est différente de la ibi. Or, les
préceptes portent sur les actes des vertus, et ce qui est dit au commencement
du Décalogue : Fous n'aurez pas de dieux étrangers, appartient à la foi, tandis
que ce qu'on ajoute: Fous ne ferez pas d'idoles, etc., appartient au culte de
latrie. Donc il y a là deux préceptes et il n'y en a pas qu'un seul, comme le
dit saint Augustin (quaest. lxxi in EX ).
2. Les
préceptes afïirmatifs sont distingués dans la loi des préceptes négatifs, comme
: Honorez votre père et votre mere et Fous ne tuerez point. Or, quand on dit :
Je suis le Seigneur votre Dieu, c'est un précepte affir-matif, et si l'on
ajoute : Fous n'aurez pas de dieux étrangers, c'est un précepte négatif. Donc
il y a là deux préceptes, et ces deux préceptes ne sont pas renfermés dans un
seul, comme le dit saint Augustin (loc. cit.).
(I) Ainsi les dix préceptes sont 1rs
conséquences prochaines des principes généraux, évidents par eux-mêmes, et ils
sont les principes des préceptes particuliers connus et manifestes par les
sages.
- A cet égard voyez saint Augustin (lib. de
Perfert, juslit. hom. cap. v et in cap. v, Epist, ad Calai).
3. L'Apôtre dit (Rom, vu, 7) : Je n'aurais pas
connu la convoitise si la loi n'eût dit : Fous ne convoiterez pas. Il semble
par conséquent que ce pré-"cepte : vous ne convoiterez pas ne forme qu'un
seul précepte et qu'on n'aurait pas dù le diviser en deux.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(loc. cit.) qu'il y a trois préceptes qui regardent Dieu et qu'il y en a sept
qui se rapportent au prochain.
CONCLUSION. — Parmi les dix préceptes du
Décalogue, il y en a trois qui se rapportent à Dieu et sept qui se rapportent
au prochain.
Il faut répondre que les préceptes du Décalogue
sont distingués de différentes manières par les divers auteurs. Hésychius
(Corn. lib. vii, cap. 2G) dit à l'occasion de ces paroles -.Decem mulieres
inuno clibano coquunt panes, quo le précepte de l'observation du sabbat ne fait
pas partie des dix préceptes, parce qu'on n'a pas dù l'observer littéralement
dans tous les temps. Néanmoins il distingue quatre préceptes qui se rapportent
à Dieu -, dont le premier est : Je suis leSeigneur ton Dieu, et le second :
Fous n'aurez pas de dieux étrangers. Saint Jérôme distingue aussi ces deux
préceptes à proposde ces paroles d'Osée (x) : Propter duas iniquitates tuas. Il
prétend ensuite que le troisième précepteest celui-ci : Fous ne ferez pas
d'idoles; et enfin le quatrième : Fous ne prendrez pas le nom de votre Dieu en
vain. lien reconnaît six qui regardent le prochain; dont le premier est :
Honorez votre père et votre mere; le second, vous ne tuerez point ; le
troisième, vous ne forniquerez pas ; le quatrième, vous ne volerez pas ; le
cinquième, vous ne ferez pas de faux témoignage; le sixième, vous ne
convoiterez pas.—Mais d'abord il ne paraît pas convenable que l'observation du
sabbat soit placée parmi les préceptes du Décalogue, si elle n'en fait partie
d'aucune manière. Ensuite puisqu'il est écrit(Matth. vi, 24) : Personne ne peut
servir deux maîtres, ilsemble que pour la même raison ces deux phrases : Je
suis le Seigneur votre Dieu et Fons n'aurez pas de dieux étrangers n'expriment
qu'un seul et même précepte. C'est pourquoi Origène (Hom.vm in EX ),
distinguant quatre préceptes qui se rapportent à Dieu, prend ces deux-là pour
un seul, et donnepour le second : Fous ne ferez pas d'idole; pour le troisième
: Fous ne prendrez pas le nom de votre Dieu en vain, et pour le quatrième :
Souvenez-vous de sanctifier le jour du sabbat. A l'égard des six autres
préceptes il est d'accord avec Hésychius. — Mais parce que faire une statue ou
un tableau n'est une chose défendue qu'autant qu'on a l'intention de les
prendre pour des dieux (puisque dans le tabernacle Dieu a ordonné de faire
l'image des séraphins, comme on le voit (Ex. xxv), saint Augustin a mieux fait
(loc. cit.) de réunir ces deux préceptes en un seul : Fous n'aurez pas de dieux
étrangers et vous ne ferez point d'images taillées. De même la convoitise qui
porte sur la femme d'un autre appartient à la concupiscence de la chair, tandis
que la convoitise des autres choses que l'on voudrait posséder appartient à la
convoitise des yeux. C'est pour ce motif que saint Augustin fait deux préceptes
à l'égard de ces deux espèces de désir, et que par conséquent il distingue
trois préceptes qui se rapportent à Dieu et sept préceptes qui se rapportent au
prochain (1).
II faut répondre au premier argument, que le
culte de latrie n'est qu'une profession de foi. Par conséquent il ne doit pas y
avoir divers préceptes à l'égard de ces deux choses. Cependant on a dù plutôt
faire des préceptes sur le culte que sur la foi, parce que les préceptes du
Décalogue présupposent le précepte delà foi, comme ils présupposent celui de
l'amour.
( Cette classification de saint Augustin, que
saint Thomas justifie ici parfaitement, a en effet prévalu.
Car comme les premiers préceptes généraux de la
loi de nature sont évidents pour celui qui ala raison naturelle et n'ont pas
besoin d'être promulgués ; de même croire en Dieu est un premier principe
évident pour celui quialafoi; puisquepowr arriver à Dieu il faut croire qu'il
existe, selon l'expression de saint Paul (Heb. xi, 6). C'est pourquoi ce
précepte n'a pas besoin d'autre promulgation que de l'infusion de la foi
elle-même.
Il faut répondre au second, que les préceptes
affirmatifs se distinguent des préceptes négatifs quand l'un n'est pas compris
dans l'autre. C'est ainsi que dans l'honneur dû aux parents, on ne comprend pas
la défense de l'homicide, ni réciproquement. C'est pour cette raison qu'à cet
égard les préceptes sont différents. Mais quand le précepte affirmatif est
compris sous le précepte négatif ou réciproquement, on ne donne pas à ce sujet
différents préceptes. Ainsi ce précepte : vous ne volerez pas, ne diffère pas
de celui qui regarde la conservation ou la restitution de ce qui est à autrui.
Pour la même raison on n'a pas fait différents préceptes pour qu'on croie en
Dieu et pour qu'on ne croie pas dans des dieux étrangers (i).
Il faut répondre au troisième, que toute
convoitise revient à une même chose en général; c'est pourquoi l'Apôtre parle
de la convoitise au singulier. Mais les raisons que l'on a de convoiter étant
diverses en particulier, saint Augustin distingue pour ce motif divers
préceptes qui défendent ce vice. Car les convoitises diffèrent d'espèce selon
la diversité des actions ou des objets qui les excitent (2),' comme le dit
Aristote (Eth. lib. x, cap. 5).
ARTICLE V. — LES PRÉCEPTES DU
DÉCALOGUE SONT-ILS CONVENABLEMENT
ÉNUMÉRÉS?
1. Il
semble que les préceptes du Pécalogue ne soient pas convenablement énumérés.
Car, comme le dit saint Ambroise (lib. de Parad. cap. 8), le péché est une
transgression de la loi de Dieu et une désobéissance aux ordres du ciel. Or, on
distingue les péchés selon que l'homme pèche contre Dieu, ou contre le
prochain, ou contre lui-même. Par conséquent, puisque dans le Décalogue il
n'est pas question des péchés de l'homme contre lui-même, mais qu'il ne s'agit
que de ceux qui se rapportent à Dieu et au prochain, il semble que
l'énuinération des préceptes qu'il renferme soit insuffisante.
2. Comme l'observation du sabbat appartenait au
culte de Dieu, il en est de même de l'observation des autres solennités et de
l'immolation des sacrifices. Or, parmi les préceptes du Décalogue, il y en a un
qui regarde l'observation du sabbat. Par conséquent il devrait aussi y en avoir
qui se rapportent aux autres fêtes et au rite des sacrifices.
3. Comme on offense Dieu par le parjure, de
même on l'offense en blasphémant ou en mentant contre sa doctrine. Or, il n'y a
qu'un seul précepte qui défende le parjure, puisqu'il est dit : Vous ne
prendrez pas le nom de votre Dieu en vain. Donc le blasphème et les fausses
doctrines devraient être défendus par un précepte particulier.
4. Comme l'homme a naturellement de l'amour
pour ses parents, de même il en a aussi pour ses enfants ; et le précepte de la
charité s'étend également à tous ceux qui nous sont proches. Or, les préceptes
du Décalogue ont pour but la charité, d'après ces paroles de l'Apôtre (I. Tim.
i, 5) : La fin de la loi c'est la charité. Par conséquent, comme il y a un
précepte qui regarde les parents, il devrait aussi y en avoir pour les enfants
et les proches.
(f) C'est la réponse au seníiment d'Origène,
qui voulait faire de ces deux choses deux préceptes différents.
(2) Saint Jean distingue, par exemple, la
concupiscence de la chair de la concupiscence des veux.
î>. Dans tout genre de péché, il arrive
qu'on pèche de coeur et par aclion. Or, il y a certains genres de péchés, tels
que le vol et l'adultère, à l'égard desquels le péché d'action est défendu par
des préceptes particuliers : I ous ne ferez pas d'adultère; votis ne volerez
pas, et le péché de pensée est défendu par d'autres : Fous ne désirerez pas le
bien de votre prochain : vous ne désirerez pas sa femme. Donc on aurait dû
faire de même à l'égard de l'homicide et du faux témoignage (I).
6. Comme le péché peut provenir du dérèglement
de l'appétit concupiscible, de même il peut aussi provenir du dérèglement de
l'irascible. Or, il y a des préceptes qui défendent les convoitises déréglées,
puisqu'il esl dit : Fous ne désirerez pas. Donc on aurait dû mettre aussi dans
le Décalogue des préceptes pour réprimer les mouvements désordonnés de
l'irascible. Par conséquent les dix préceptes qu'il renferme sont insuffisants.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Dent, iv,
13) : Il vous fit connaître son alliance qu'il cous ordonna d'observer et les
dix commandements qu'il écrivit sur les deux tables de pierre.
CONCLUSION. — Les dix préceptes qui règlent les
rapports de l'homme avec Dieu et avec le prochain ont été convenablement
énumérés dans la loi ancienne.
Il faut répondre qu'ainsi que nous l'avons dit
(art. 2), comme les préceptes delà loi humaine règlent les rapports de l'homme
avec la société civile, de même les préceptes de la loi divine règlent ses
rapports avec la société que ses semblables forment sous l'autorité de Dieu qui
est leur chef. Gr, pour qu'un individu soit bien dans une société, il faut deux
choses : la première c'est qu'il soit bien avec le chef de la société, la
seconde c'est qu'il soit en bons rapports avec ses coassociés. Par conséquent
il faut que la loi divine renferme d'abord des préceptes qui règlent les
rapports de l'homme avec Dieu et qu'elle en comprenne ensuite d'autres qui
règlent ses rapports avec ceux de ses semblables qui doivent vivre avec lui
sous le môme chef. — Or, on doit au chef d'une société trois choses : 1° on
doit lui être fidele ; 2° on doit le respecter ; 3° on doit le servi]1. La
fidélité envers lc maître consiste en ce qu'on ne défère pas à un autre
l'honneur du commandement, et c'est ce qu'exprime le premier précepte parces
paroles : Fous n'aurez pas de dieux étrangers. Le respect que demande le maître
c'est qu'on ne fasse rien d'in-j urieux contre lui, et c'est ce qu'ordonne le
second commandement en disant : Fous ne prendrez pas en vain le nom du Seigneur
votre Dieu. Enfin les sujets doivent servir leur maître en retour des bienfaits
qu'ils reçoivent. C'est ce que commande le troisième précepte, qui a pour but
la sanctification du sabbat en mémoire de la création. — On est bien avec le
prochain en particulier ou en général. En particulier il faut qu'on s'acquitte
à l'égard de ceux dont on est le débiteur, et c'est dans ce but qu'existe le
précepte qui nous commande d'honorer nos parents. En général il faut qu'on ne
nuise à personne, ni par action, ni par parole, ni par pensée. On nuit au
prochain par action, soit quand on l'attaque dans sa propre existence, et c'est
ce que défend ce précepte : Fous ne tuerez point, soit quand on l'attaque dans
la personne qui lui est unie relativement à la propagation de sa famille, et
c'est ce qui est défendu par ces mots : Fous ne ferez pas de fornication; soit
quand on lui ravit ses biens, et c'est ce qu'on défend en disant : / ous ne
volerez point. Il est aussi défendu de lui nuire de bouche par ces mots : Fous
ne ferez pas de faux témoignage contre votre prochain, et il est défendu de
(!) C'est-à-dire faire deux préceptes ; défendre
l'acte dans l'un, et défendre dans l'autre lu pensée ou le désir.
lui nuire de coeur quand il est dit : Fous ne
convoiterez pas. — On pourrait aussi d'après cette même distinction reconnaître
trois préceptes qui se rapportent à Dieu, dont le premier regarde l'action;
ainsi il est dit : J'ousne ferez-point d'idoles; le second concerne les paroles
: Fons ne prendrez pas le nom de votre Dieu en vainle troisième appartient au
coeur, parce que dans la sanctification du sabbat considérée comme un précepte moral,
le législateur a ordonné le repos du coeur en Dieu (1). Ou bien, d'après saint
.Augustin (in Ps. xxxii), par le premier précepte nous vénérons l'unité du
premier principe, par le second sa vérité divine et par le troisième sa bonté
qui nous sanctifie et dans laquelle nous nous reposons, comme dans notre fin
(2).
On peut répondre au premier argument de deux
manières : 1° Que les préceptes du Décalogue se rapportent aux préceptes de
l'amour. Ainsi on a dû commander à l'homme d'aimer Dieu et le prochain parce
que, sous ce rapport, la loi naturelle avait été obscurcie par suite du péché,
tandis qu'elle ne l'avait pas été relativement à l'amour qu'on se doit à
soi-même. Car sous ce dernier aspect la loi naturelle avait toute sa force. Ou
bien parce que l'amour de soi est renfermé dans l'amour de Dieu et du prochain.
Car l'homme s'aime véritablement par là même qu'il se met en rapport avec Dieu.
C'est pourquoi il n'y a dans le Décalogue que des préceptes qui se rapportent
au prochain et à Dieu (3). — 2° On peut répondre que les préceptes du Décalogue
sont ceux que le peuple a reçus de Dieu immédiatement. Ainsi il est dit (Dent,
x, 4) : Le Seigneur écrivit sur ces tables, comme il avait fait sur les
premières, les dix commandements qu'il vous fit entendre. Il faut par
conséquent que ces préceptes soient tels qu'ils puissent entrer immédiatement
dans l'esprit du peuple. Or, le précepte a la nature d'une chose due. Que
l'homme doive nécessairement quelque chose à Dieu et au prochain, c'est ce
qu'il conçoit facilement, surtout quand il est fidele; mais qu'il soit
nécessairement redevable envers lui-même, à l'égard de ce qui lui appartient et
de ce qui n'appartient pas à autrui, c'est une chose que l'on ne voit pas aussi
clairement. Car, au premier aspect, il semble que chacun soit libre de disposer
des choses qui lui appartiennent. C'est pourquoi les préceptes qui défendent à
l'homme de se manquer à lui-même arrivent au peuple par les lumières des
savants et des sages. Par conséquent ils n'appartiennent pas au Décalogue.
Il faut répondre au second, que toutes
les*fêtes de l'ancienne loi ont été établies pour rappeler un bienfait de Dieu,
soit qu'elles aient rappelé le souvenir d'une chose passée, soit qu'elles aient
été la figure d'une chose à venir. De même tous les sacrifices étaient offerts
pour cçtte fin. Or, de tous les bienfaits passés, le premier et le plus
important était lc bienfait de la création que rappelle la sanctification du
sabbat. Aussi Moïse donne-t-il pour raison de ce précepte : Que Dieu a fait le
ciel et la terre en six jours (Ex. xx, 11). Parmi tous les bienfaits futurs qui
devaient être figurés, le bienfait principal et final était le repos de
l'esprit en Dieu, soit dans le présent par la grâce, soit dans l'avenir par la
gloire, et ce repos était figuré par l'observance du sabbat. C'est ce qui fait
dire à Isaïe (lxviii, 13) : Si vous vous abstenez de voyager le jour du sabbat
et de faire votre volonté au jour qui
; (I) Les précepte» qui regardent le prochain
ayant été ainsi classés à ce point de vue, on conçoit que dans le Confiteor
toutes les fautes possibles et leurs divers degrés soient résumés dans ces
trois mots : cogitatione., verbo et opere. (2) Ces trois choses sont une
indication du dogme de la Trinité; car en Dieu le Père apparaît l'unité, le
Fils est la vérité et l'Esprit la sanctification et le repos (Vid. ISat.
Alciand. De proecept. Dccal. generatim sumptis, art. vii;.
(3) Cette dernière raison nous paraît la plus
profonde et la plus concluante.
m'est consacré, si vous le regardez comme un
repos délicieux, comme le jour saint et glorieux du Seigneur. Ces bienfaits
sont les premiers et les plus éclatants qui existent dans l'esprit des hommes
et surtout dans les fideles; tandis que les autres fêtes se célèbrent pour des
bienfaits particuliers qui passent avec le temps, comme la célébration de la
Pâque qui rappelait la délivrance de l'Egypte à titre de bienfait passé et qui
figurait la passion du Christ qui est aussi un fait temporel qui nous mène au
repos du sabbat spirituel. C'est pourquoi il n'est parlé que du sabbat dans le
Décalogue , et il n'est fait aucune mention de toutes les autres fêtes et de
tous les autres sacrifices.
11 faut répondre au troisième, que comme le dit
l'Apôtre (Heb. vi, 16) : Les hommes jurent par celui qui est plus grand qu'eux,
et le serment est la plus grande assurance qu'ils puissent donner pour terminer
tous leurs différents. C'est pourquoi par là môme que le serment est commun à
tous les hommes, il y a à ce sujet une défense spéciale pour empêcher qu'on en
abuse. La fausse doctrine au contraire est un péché qui ne touche qu'un petit
nombre d'individus. Il n'était donc pas nécessaire qu'on en fît mention dans le
Décalogue, quoiqu'on y défende dans un sens les doctrines perverses en disant :
Fous ne prendrez pas le nom de votre Dieu en vain. Car il y a une glose
(interi.) qui dit à cette occasion : Fous ne direz pas que le Christ est une
créature.
Il faut répondre au quatrième, que la raison
naturelle commande immédiatement à l'homme de ne faire injure à personne. C'est
pourquoi les préceptes du Décalogue qui défendent de nuire, s'étendent à tous
les hommes. Mais la raison naturelle ne nous dit pas immédiatement qu'il faut
faire quelque chose pour un autre, à moins qu'on ne le doive. Or, la dette du
fils eavers le père est tellement évidente qu'on ne peut hésiter à la
reconnaître, parce que le père est l'auteur de la [naissance, de la vie, de
l'éducation et du savoir de l'enfant. C'est pourquoi le Décalogue ne commande
le respect et la reconnaissance qu'envers les parents. Mais les parents ne
paraissent pas redevables envers les enfants à cause des bienfaits qu'ils en
ont reçus ; c'est plutôt le contraire. Le fils est quelque chose du père, et
les pères aiment leurs fils, comme une partie d'eux-mêmes, selon l'expression
d'Aristote (Eth. lib. viii, ícap. 12). Par conséquent pour les mêmes raisons il
n'y a pas dans le Décalogue de préceptes qui regardent l'amour des enfants,
comme il n'y en a pas qui obligent l'homme à s'aimer lui-même.
Il faut répondre au cinquième, que le plaisir
de l'adultère et le bien-être des richesses sont des choses que l'on désire
pour elles-mêmes, parce qu'elles ont la nature du bien qui est agréable et
utile. C'est pourquoi il a fallu à cet égard défendre non-seulementl'acte, mais
encore le désir. Au contraire l'homicide et la fausseté sont des choses
horribles par elles-mêmes parce qu'on aime naturellement le prochain et la
vérité; et on ne désire commettre ces fautes qu'en vue d'une autre fin. C'est
pourquoi il n'a pas été nécessaire, à l'égard du péché d'homicide et du faux
témoignage, de défendre les péchés par pensée (I), il a suffi de défendre les
actions.
Il faut répondre au sixième, que, comme nous
l'avons dit (quest. xxiii, art. 1), toutes les passions de l'irascible
découlent des passions du concupiscible. C'est pourquoi dans les préceptes du
Décalogue qui sont, pour ainsi
(-1)Parce que la pensée de ces crimes n'a, par
elle-même, rien d'agréable; elle est plutôt repoussante.
dire, les premiers éléments de la loi, on ne
devait pas faire mention des passions de l'irascible; on devait seulement
parler des passions du concupiscible (1).
ARTICLE VI. — les dix préceptes du décalogue
sont-ils convenablement ordonnés entre eux?
1. Il semble que les dix préceptes du Décalogue
ne soient pas convenablement ordonnés. Car l'amour du prochain semble être une
prédisposition à l'amour de Dieu, parce que nous connaissons notre prochain
mieux que nous ne connaissons Dieu, d'après ces paroles de saint Jean (I. Joan,
iv,20) : Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu
qu'il ne voit pas? Or, les trois premiers préceptes appartiennent à l'amour de
Dieu et les sept derniers à l'amour du prochain. Donc les préceptes du
Décalogue ne sont pas bien ordonnés.
2.Les préceptes affirmatifs commandent les
actes vertueux, tandis que les préceptes négatifs défendent les actes vicieux.
Or, d'après Roëce (Comment. Praedic.)., on doit extirper les vices avant de
faire naître et développer les vertus. Donc parmi les préceptes qui regardent
le prochain on doit mettre les préceptes négatifs avant les préceptes
affirmatifs.
3.Les préceptes de la loi portent sur les
actions des hommes. Or, la pensée précède la parole ou l'action extérieure.
Donc c'est à tort que les préceptes qui défendent les mauvais désirs, ce qui
est un péché du coeur, sont placés en dernier lieu.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom.
xiii, 1) : Ce qui vient de Dieu a été ordonné. Or, c'est Dieu qui a donné
immédiatement les préceptes du Décalogue, comme nous l'avons dit (art. huj.
quaest.). Donc ils sont bien ordonnés.
CONCLUSION. — Les dix préceptes du Décalogue
ont été disposés dans l'ordre le plus légitime et le plus convenable.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 3 et 5 ad 1 arg.), les préceptes du Décalogue ont pour objet ce que
l'esprit de l'homme conçoit immédiatement. Or, il est évident que la raison
saisit d'autant mieux une chose que son contraire est plus grave et plus
répugnant. Et puisque l'ordre de la raison commence par la fin, ce qu'il y a de
plus déraisonnable c'est que l'homme ne soit pas convenablement en rapport avec
sa fin (2). Or, Dieu est la fin de la vie et de la société humaine. C'est
pourquoi il a fallu que les préceptes du Décalogue missent d'abord l'homme en
rapport avec Dieu, puisque ce qui est contraire à cet ordre est ce qu'il y a de
plus grave: comme dans une armée qui se rapporte au chef comme à sa fin, il
faut d'abord que le soldat soit soumis au général, parce que le contraire est
ce qu'il y adeptus grave, et il faut ensuite qu'il soit en bon rapport avec les
autres individus.— Parmi les préceptes qui règlent nos rapports avec Dieu, le
premier de tous, c'est que l'homme lui soit fidèlement soumis sans avoir rien
de commun avec ses ennemis; le second, c'est qu'on lui témoigne du respect; le
troisième, c'est qu'on le serve. Dans une armée la faute est plus grave quand
un soldat
(1)
D'ailleurs en défendant les coneupiscibles on défend les irascibles qui
en sont la conséquence; mais dans le Décalogue on n'a pas dû on faire mention
parce qu'on n'y a compris que les premiers principes, sans tenir comple des
conséquences éloignées.
(2)
L'ordre suivi dans l'cnumération des préceptes du Décalogue se justifie
de deux manières : 10 comme métbode d'enseignement. Car on doit aller du plus
connu au moins connu, quand on enseigne, et les'préceptes dont la transgression
est la plus grave sont ceux qui nous frappent le plus vivement ; 2° sous le
rapport logique, car nous avons vu qu'en morale la fin ou le but des actions
était le principe d'après lequel on devait les juger. Ces deux points de vue
reviennent au même, parce qu'un acte est d'autant plus grave qu'il se rapproche
davantage de la fin dernière.
trahit son général en faisant un pacte avec
l'ennemi que quand il lui man-quede respect, et il pèche plu s grièvement quand
il lui manque de respect que quand il lui désobéit dans quelque point. — Dans
les préceptes qui regardent le prochain, il est évident que le péché le plus
grave et le plus contraire à la raison résulte de ce que l'on ne remplit pas
ses obligations à l'égard des personnes auxquelles on est le plus redevable.
C'est pourquoi parmi les préceptes qui se rapportent au prochain, on met au
premier rang celui qui concerne les parents. Parmi les autres préceptes l'ordre
se manifeste selon la gravité des fautes. Car il est plus grave et plus
contraire à la raison de pécher par actions que de pécher par paroles et de
pécher par paroles que de pécher par pensées. Parmi les péchés par action
l'homicide, qui détruit la vie d'un homme qui existe, est plus grave que
l'adultère qui rend incertaine l'origine de l'enfant qui doit naître : et
l'adultère est plus grave que le vol qui touche aux biens extérieurs.
H faut répondre au premier argument, que
quoique par rapport aux sens le prochain nous soit plus connu que Dieu,
cependant l'amour de Dieu est la raison de l'amour du prochain, comme on le
verra plus loin (2" 2" quest. xxv, art. 1 ; quest. xxvi, art. 2).
C'est pourquoi on a du mettre en premier lieu les préceptes qui se rapportent à
Dieu.
Il faut répondre au second, que comme Dieu est
le principe universel de l'être pour toutes choses, de môme le père est le
principe de l'être par rapport à son fils. C'est pourquoi après les préceptes
qui se rapportent à Dieu, on a eu raison de mettre le précepte qui regarde les
parents. — Mais le raisonnement qu'on fait n'est applicable que quand
l'affirmation et la négation appartiennent à une action du même genre.
D'ailleurs dans cette circonstance il n'est pas absolument sans réplique. Car
quoique dans l'exécution de l'action on doive déraciner les vices avant de
développer les vertus, suivant ces paroles du Psalmiste (Ps. xxxiii, iii) :
Evitez le mal et faites le bien; et d'après ce mot du prophète (Is. i, 16) :
Cessez de faire le mal et apprenez à faire le bien, cependant il faut que dans
la connaissance la vertu précède le péché, parce que c'est par la ligne droite
qu'on connaît l'oblique, selon l'expression d'Aristote (De anima, lib. i, text.
85). Et puisque la loi nous donne la connaissance du péché, selon la remarque
de l'Apôtre (Rom. v), le précepte affirmatif aurait dù être placé le premier.
Mais cette raison n'est pas la véritable. Il faut en revenir à celle que nous
avons donnée (in corp. art.) : c'est que dans les préceptes qui se rapportent à
Dieu et qui forment la première table, on place le précepte affirmatif en
dernier lieu, parce que sa transgression est une faute moins grave.
Il faut répondre au troisième, que quoique le
péché de pensée soit le premier dans l'exécution , cependant sa défense ne
vient rationnellement qu'après celle de l'acte (1 ).
ARTICLE VII. —les préceptes du décalogue
ont-ils été convenablement
prescrits (2)?
1. Il semble que les préceptes du Décalogue
n'aient pas été convenablement prescrits. Car les préceptes affirmatifs
ordonnent les actes vertueux, tandis que les préceptes négatifs détournent des
actes vicieux. Or,
(U Parce que l'acte est plus grave que la
parole et la parole plus grave que la pensée.
(2) Selon sa coutume, saint Thomas tient à
justifier jusqu'au! moindres expressions du lexte sacré, s'apruyant sur ce
principe qu'il n'y n rien dans les oeuvres de Dieu qui n'ait été l'ait avec
poids et mesure (Luc, xiv) : Capilli vestri omnes numéral!sunt. [Ceci, i)
Arenam maris et plúviae y ultus quis dinumeravit? Unus est altissimus ereator
omnium. On admirera sans doute avec nous la sagacité et la profondeur de toutes
ses explications.
dans toute matière les vertus et les vices sont
opposés réciproquement. Donc à l'égard de tout ce que commande le Décalogue, on
a dû établir un précepte affirmatif et un précepte négatif. C'est donc à tort
que parmi les préceptes établis, les uns sont affîrmatifs, les autres négatifs.
2. Saint Isidore dit (Etym. lib. ii, cap. 10)
que toute loi est conforme à la raison. Or, tous les préceptes du Décalogue
appartiennent à la loi divine. On aurait donc dû donner une raison,
non-seulement du premier et du troisième précepte, mais encore de tous les
autres.
3. En observant les préceptes, on mérite de
Dieu des récompenses. Or, Dieu a promis des récompenses pour l'accomplissement
de certains préceptes. Il aurait donc dû en promettre pour tous et ne pas en
promettre seulement pour le premier et le quatrième.
4. La loi ancienne est appelée la loi de
crainte, parce que c'était en menaçant de châtiments qu'elle portait à observer
ses préceptes. Or, tous les préceptes du Décalogue appartiennent à la loi
ancienne. Ils auraient donc dû être accompagnés tous de quelques menaces et on n'aurait
pas dû seulement enjoindre au premier et au second.
5. On doit conserver dans sa mémoire tous les
préceptes de Dieu. Car il est dit (Prov. m, 3 ) : Gravez-les sur les tables de
votre coeur. C'est donc à tort qu'on ne parle de la mémoire que pour le
troisième précepte: et il semble par conséquent que les préceptes du Décalogue
aient été mal exprimés.
Mais c'est le contraire. Le Sage dit (Sap. xi,
21) que Dieu a tout fait avec nombre, poids et mesure. A plus forte raison
a-t-il prescrit d'une manière convenable les préceptes qui forment sa loi.
CONCLUSION. — Les dix préceptes de La loi ont
été très-convenablement prescrits, puisqu'ils émanent de la divine sagesse.
Il faut répondre que les préceptes de la loi de
Dieu renferment la plus cminente sagesse. C'est pourquoi il a été dit aux Juifs
(Dent, iv, S) : L'observation de la loi fera paraître votre sagesse et votre
intelligence devant les peuples. Or, il appartient au sage de tout disposer
selon le mode et l'ordre convenable. Par conséquent il est manifeste que les
préceptes de la loi ont été prescrits de cette manière.
Il faut répondre au premier argument, que
l'affirmation d'une chose entraine toujours la négation de son contraire, mais
la négation d'un contraire n'entraîne pas toujours l'affirmation de l'autre.
Car si une chose est blanche, il s'ensuit qu'elle n'est pas noire, mais de ce
qu'elle n'est pas noire il ne s'ensuit pas qu'elle soit blanche : parce que la
négation s'étend à plus de choses que l'affirmation. De là il résulte que ce
précepte négatif: on ne doit pas faire d'injure, s'étend à un plus grand nombre
de personnes, d'après le premier dictamen de la raison, que le précepte positif
qui nous oblige à obéir et à faire du bien aux autres. Toutefois la raison
naturelle nous dit que nous devons le respect et la reconnaissance à ceux dont
nous avons reçu des bienfaits, si nous ne nous sommes pas acquittés à leur
égard. Or, il y a deux êtres dont l'homme ne peut jamais suffisamment
reconnaître les bienfaits ; c'est Dieu d'une part et son père de l'autre, comme
le dit Aristote (Eth. lib. viii, cap. ult.). C'est pourquoi il y a deux
préceptes affîrmatifs, l'un qui regarde les honneurs dus aux parents et l'autre
qui porte sur la célébration du sabbat en mémoire des bienfaits de Dieu.
Il faut répondre aujecond, que ces préceptes
qui sont purement moraux ont une raison manifeste ; il n'a donc pas été
nécessaire de l'exprimer. Mais on a ajouté à quelques-uns de ces préceptes une
loi cérémonielle pour déterminer le précepte moral en général. C'est ainsi que
dans le premier précepte il est dit : Vous ne ferez point de statue, et qu'au
troisième, on détermine le jour du sabbat. C'est pourquoi il a fallu dans ce
cas donner la raison de ces déterminations.
Il faut répondre au troisième, que le plus souvent
les hommes font leurs actes dans un but d'intérêt. C'est pourquoi il a fallu
joindre une promesse de récompense aux préceptes dont il semblait qu'on ne
devait tirer aucun avantage ou qui paraissaient même contraires aux intérêts de
celui qui les observerait. Ainsi parce que les parents étant déjà sur le retour
de l'âge, on n'en peut attendre aucun service, on a joint une promesse au
précepte qui nous ordonne de les honorer. Il en est de môme du précepte qui
défend l'idolâtrie, parce qu'il semblait qu'on se privait par là d'un avantage
que les hommes croient pouvoir obtenir en faisant un pacte avec les démons.
Il faut répondre au quatrième, que les
châtiments sont surtout nécessaires contre ceux qui sont enclins au mal, comme
le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. ult.). C'est pourquoi on n'a joint une
menace de châtiments qu'aux préceptes qui défendaient le mal auquel on était le
plus porté. Ainsi les hommes étaient portés à l'idolâtrie par suite de
l'exemple général des nations, et ils étaient également très-disposés au
parjure, parce qu'ils faisaient souvent des serments. C'est pour ce motif qu'il
y a une menace jointe aux deux premiers préceptes.
Il faut répondre au cinquième, que le précepte
du sabbat a été établi pour qu'on se rappelle un bienfait passé, et c'est pour
ce motif qu'il s'agit là de la mémoire. — Ou bien on peut dire encore que ce
précepte renferme une détermination qui n'appartient pas à la loi naturelle :
et c'est pour cette raison qu'il avait besoin d'un avertissement tout
particulier.
ARTICLE VIII. — PEUT-ON DISPENSER DES
PRÉCEPTES DU DÉCALOGUE (1)?
1. Il semble qu'on puisse dispenser des
préceptes du Décalogue. Car ces préceptes sontdedroit naturel. Or, ledroit
naturel est défectueux quelquefois et il est variable comme la nature humaine,
selon la remarque d'Aristote (Eth. lib. v, cap.7). Or, quand une loi est
défectueuse dans certains cas particuliers, c'est une raison pour en dispenser,
comme nous l'avons dit (quest. xcvi, art. 6, et quest. xcvn , art. 4). Donc on
peut dispenser des préceptes du Décalogue.
2. Ce que l'homme est à la loi humaine, Dieu
l'est à la loi divine. Or, l'homme peut dispenser de la loi qu'il a faite. Donc
puisque les préceptes du Décalogue viennent de Dieu, il semble qu'il puisse
aussi en dispenser. Et puisque les prélats tiennent la place de Dieu sur la
terre, d'après ces paroles de l'Apôtre ( II. Cor. xxxviii , 10 ) : Si j'use
d'indulgence, j'en use à cause de vous, au nom et en la personne de
Jésus-Christ, il s'ensuit qu'ils peuvent dispenser des préceptes du Décalogue.
3. Parmi les préceptes du Décalogue se trouve
comprise la défense de
l'homicide. Or, il semble que les hommes
dispensent de ce précepte; puis-
que d'après les lois humaines il y a des hommes
qu'on a le droit de faire
périr; tels sont les malfaiteurs et les ennemis
de l'Etat. Donc il est possible
de dispenser des préceptes du Décalogue.
(I) Okam, Gerson, Pierre d'Ailly et quelques
autres théologiens ont pensé que Dieu pouvait absolument dispenser de tous les
préceptes de la loi. de nature et qu'il pouvait absolument les changer ; mais
cette opinion n'est plus suivie. Scot et ses disciples prétendent que Dieu peut
dispenser des préceptes de la seconde table, à l'exception du mensonge. Mais
les autres théologiens soutiennent communément avec saint Thomas qu'il ne peut
dispenset proprement d'aucun de ces préceptes.
4. L'observation du sabbat est comprise parmi
les préceptes du Décalogue. Or, on a été dispensé de ce précepte. Car nous
lisons (I. Macch. n, 41) : Ils prirent donc ce jour-là cette résolution : qui
que ce soit, dirent-ils, qui nous attaquera le jour du sabbat, combattons
contre lui. Donc on doit dispenser des préceptes du Décalogue,
Mais c'est le contraire. Le prophète reproche
aux Juifs (Is. xxiv, S) d'avoir changé les ordonnances du Seigneur et d'avoir
rompu V alliance qid devait durer avec lui éternellement, ce qui doit
s'entendre surtout des préceptes du Décalogue. On ne peut donc changer ces
préceptes au moyen d'une dispense.
CONCLUSION. — Puisque les dix préceptes du
Décalogue renferment le bien absolu et l'ordre même de la justice et de la
vertu, on ne peut pas absolument en dispenser.
Il faut répondre que, comme nous
l'avons",dit (quest. xcvi, art. 6, et quest. xcvn, art. 4), on doit
dispenser des préceptes quand il se présente un cas particulier dans lequel on
irait contre l'intention du législateur, si on suivait la lettre de la loi. Or,
l'intention du législateur se rapporte premièrement et principalement au bien
commun. Elle a ensuite pour but l'ordre de la justice et de la vertu d'après
lequel on conserve le bien général et on le produit. Par conséquent s'il y a
des préceptes qui renferment la conservation du bien général ou l'ordre môme de
la justice et de la vertu, ces préceptes comprennent l'intention du législateur
et il n'y a pas lieu d'en dispenser. Par exemple, si dans une nation on
décrétait que personne ne détruira la république et ne livrera la ville aux
ennemis, ou que personne ne fera d'actions injustes ou mauvaises, on ne
pourrait dispenser de ces préceptes. Mais si l'on rendait des décrets
particuliers en rapport avec ces préceptes, pour déterminer quelques moyens
spéciaux, on pourrait dispenser de ces préceptes, toutes les fois qu'en les
négligeant on ne porterait pas de préjudice aux premiers préceptes qui
renferment l'intention du législateur. Par exemple, si pour le salut de l'Etat
on décidait que les citoyens de chaque quartier veilleront à la garde de la
ville assiégée, on pourrait en dispenser quelques-uns pour les rendre ailleurs
plus utiles. Or, les préceptes du Décalogue renferment l'intention môme du
législateur, c'est-à-dire de Dieu. En effet, les préceptes qui forment la
première table comprennent l'ordre même qui se rapporte au bien commun et
final, qui est Dieu. Ceux qui forment la seconde renferment l'ordre de la
justice que les hommes doivent observer entre eux, et qui consiste à rendre à
chacun ce qui lui est dù. Car c'est ainsi que l'on doit comprendre les
préceptes du Décalogue, et c'est pour ce motif qu'il est absolument impossible
d'en dispenser.
Il faut répondre au premier argument,
qu'Aristote ne parle pas du droit naturel qui renferme l'ordre même de la justice,
car ce droit qui consiste à dire qu'on doit observer la justice n'est jamais
défectueux. Mais il parle de certaines déterminations particulières du droit
qui sont défectueuses en quelques circonstances.
Il faut répondre au second, que, comme le dit
l'Apôtre (II. Tim. ii, 13), Dieu reste fidele, il ne peut se nier lui-même. Or,
il se nierait s'il détruisait l'ordre de sa justice, puisqu'il est sa justice
môme. C'est pourquoi il ne peut donner à quelqu'un une dispense, en vertu de
laquelle il lui soit permis de ne pas être en bon rapport avec lui, ou de ne
pas être soumis à l'ordre de sa justice, à l'égard des choses qui règlent les
rapports des hommes entre eux. ,
Il faut répondre au troisième, que le Décalogue
défend de tuer l'homme selon que cet acte est injuste. Car ce précepte est
subordonné à l'essence même de la justice. La loi humaine ne peut donc pas
permettre de tuer un homme injustement; mais elle permet de mettre à mort les
malfaiteurs ou les ennemis de l'Etat; ce qui n'est pas une injustice. Cet acte
n'est donc pas contraire au précepte du Décalogue, et il ne constitue pas
l'homicide que ce précepte défend, comme le dit saint Augustin (De lib. arb-,
lib. i, cap. 4). De même si on enlève à quelqu'un ce qu'il possède, et qu'il
mérite de le perdre, il n'y a en cela ni le vol, ni la rapine que le Décalogue
défend. C'est pourquoi quand les enfants d'Israël emportèrent, d'après l'ordre
de Dieu, les dépouilles des Egyptiens, ce n'était pas un larcin, parce que,
d'après la sentence de Dieu même, ces choses leur étaient dues. Egalement quand
Abraham consentit à tuer son fils, il ne consentit pas à un homicide, parce
qu'il devait le tuer d'après l'ordre de Dieu qui est le maître de la vie et de
la mort. Car c'est lui qui a porté la peine de mort contre tous les hommes
justes et injustes pour le péché d'Adam, et si quelqu'un exécute sa sentence
d'après son ordre, il n'est pas plus homicide que Dieu ne l'est lui-même. Osée,
en s'approchant d'une prostituée ou d'une adultère, n'a pas commis de
fornication, parce que cette femme était devenue sienne par l'ordre de Dieu qui
est l'auteur de l'institution du mariage(1). Ainsi les préceptes du Décalogue
sont immuables par rapport à l'essence de la justice qu'ils renferment. Mais
quand il s'agit de les appliquer à tels ou tels actes particuliers, par exemple
quand il s'agit de savoir si telle ou telle chose est un homicide, un vol, ou
un adultère, ou si elle n'en est pas un, ceci est variable. Quelquefois il n'y
a que Dieu qui puisse changer ces déterminations, et il en est ainsi quand
elles n'ont que lui pour auteur, comme le mariage. D'autres fois les hommes
peuvent les changer, ce qui arrive quand il s'agit de choses soumises à leur
juridiction. Car c'est sous ce rapport qu'ils tiennent la place de Dieu, mais
ils ne le représentent pas pour toutes choses.
Il faut répondre au quatrième, que cette
résolution fut plutôt une interprétation du précepte qu'une dispense (2). Car
on ne croit pas que l'on viole le sabbat, en faisant une action qui est
nécessaire au salut de l'homme, comme le prouve Notre-Seigneur (Matth, xii).
ARTICLE IX. — le mode de la veiitu tombe-t-il
sous le précepte de la
loi?
1. Il
semble que le mode de la vertu tombe sous le précepte de la loi. Car le mode de
la vertu consiste en ce que l'on opère avec justice ce qui est juste, avec
force ce qui est fort, et ainsi des autres vertus. Or, il est commandé (Deut.
xvi, 20) d'exécuter justement ce qui est juste. Donc le mode de la vertu tombe
sous le précepte de la loi.
2. Ce qui tombe principalement sous le
précepte, c'est ce qui est dans l'intention du législateur. Or, le législateur
a tout particulièrement l'intention de rendre les hommes vertueux, comme le dit
Aristote (Eth. lib. ii, cap. i). Et puisqu'il appartient à l'homme vertueux
d'agir vertueusement, il s'ensuit que le mode de la vertu tombe sous le
précepte.
3. Le mode de la vertu semble consister, à
proprement parler, en ce qu'on
M) La matière de l'acte n'est plus la même, et
c'est pour ce. motif qu'elle cesse d'être comprise sous la loi. Dans ce cas le
maître de la chose peut donner une dispense improprement dite, qu'il soit
législateur ou non, et c'est ainsi que Dieu a agi dans toutes ces
circonstances. 11 a agi comme souverain seigneur et maître et non comme
législateur.
(2) Il y a une grande différence entre la
dispense et l'interprétation de la loi. La dispense no peut être accordée que
par lc législateur ou celui qui le représente, et elle exempte de l'observation
de la loi ; tandis que l'interprétation peut être le fait d'un docteur ou d'un
homme de lois, et n'a d'autre objet que d'assurer l'application de la loi, en
la faisant bien comprendre.
agisse volontairement et agréablement. Or,
c'est ce que la loi divine ordonne. Car le Psalmiste dit (xcix, i) : Servez le
Seigneur dans la joie, et à propos de ces paroles de l'Apôtre (II. Cor. ix, 7)
: Non ex tristitia, aut ex necessitate; hilarem enim datorem diligit Deus, la
glose dit (ordin. August.) : Tout ce que vous faites de bien, faites-le avec
joie, et alors votre action est bonne ; si vous le faites avec tristesse, votre
action vient de vous, mais ce n'est pas vous qui la faites. Donc le mode de la
vertu tombe sous le précepte de la loi.
Mais c'est le contraire. Personne ne peut agir
comme le fait l'homme vertueux, s'il n'a pas l'habitude de la vertu, comme le
prouve Aristote [Eth. lib. x, cap. 4). Or, quiconque transgresse un précepte de
la loi mérite d'être puni. D'où il résulterait que celui qui n'a pas l'habitude
de la vertu mériterait d'êtrechâtié, quelque action qu'il fît. Ceci étant
contraire à l'intention du législateur qui a pour but de mener l'homme à la
vertu, en l'habituant à faire de bonnes actions, il s'ensuit que le mode de la
vertu ne tombe pas sous le précepte de la loi.
CONCLUSION. — Le mode de la vertu qui regarde
l'intellect et la volonté de l'àme tombe sous les préceptes de la loi divine,
mais il n'en est pas de même du mode qui se rapporte à l'habitude.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xc, art. 3 ad 2), le précepte de la loi a une force coactive. Par
conséquent les choses auxquelles la loi nous contraint tombent directement sous
ses préceptes. La contrainte s'exerce par la crainte du châtiment, comme le dit
Aristote (Eth. lib. x, cap. ult.). Car les choses pour lesquelles on inflige
des peines tombent, à proprement parler, sous le précepte de la loi. Mais pour
la détermination des peines la loi divine est autre que la loi humaine. En
effet une loi ne peut infliger de peine que pour les choses que le législateur
doit juger, puisque c'est d'après le jugement que la loi punit. Le législateur
humain ne peut juger que les actes extérieurs, parce que les hommes voient ce
qui parait au dehors, selon l'expression de l'Ecriture (I. Reg. xvi, 7). Il n'y
a que Dieu, l'auteur de la loi divine, qui puisse juger les mouvements
intérieurs de la volonté, d'après cette parole du Psalmiste (Ps. vu, ii) :
C'est Dieu qui scrute les coeurs et les reins. — Par conséquent il faut donc
dire que sous un rapport la loi divine et la loi humaine embrassent le mode de
la vertu, sous un autre rapport il n'y a que la loi divine qui le prescrive,
enfin dans un troisième sens il n'est prescrit ni par la loi humaine, ni par la
loi divine. En effet le mode de la vertu consiste en trois choses, comme
l'observe Aristote (Eth. lib. n, cap. 4). La première c'est qu'on agisse avec
connaissance de cause. La loi divine et la loi humaine jugent de cette première
condition, car ce qu'on fait par ignorance, on le fait par accident. Ainsi par
suite de l'ignorance il y a des choses que l'on condamne ou que l'on pardonne
(1), aussi bien d'après la loi humaine que d'après la loi divine. La seconde
chose c'est qu'on agisse volontairement ou avec préméditation et réflexion ; ce
qui implique, deux sortes de mouvement intérieur, celui de la volonté et celui
de l'intention dont nous avons parlé (quest. viii et xii). La loi humaine ne
prononce pas sur ces deux choses, ii n'y a que la loi divine qui les juge. Car
la loi humaine ne punit pas celui qui veut tuer et qui ne tue pas, mais la loi
divine le punit, d'après cette parole de l'Evangile (Matth, v, 22) : Celui qui
se fâche contre son frère sera condamné par lejugement (%. La troisième
(1) Il s'agit ici principalement de l'ignorance
de l'acte. Quand on ignore la loi, on ne peut l'observer ou l'enfreindre que
matériellement.
(2) D'après saint Thomas, la loi naturelle nous
oblige non-seulement à agir volontairement, mais encore à agir pour une bonne
lin. Ce sentiment
c'est qu'on soit ferme et immuable et qu'on
agisse avec ce caractère. Cette fermeté appartient proprement à l'habitude,
c'est-à-dire que pour l'avoir il faut agir d'après une habitude solidement
établie. Sous ce rapport le mode de la vertu ne tombe sous le précepte ni de la
loi divine, ni de la loi humaine. Car celui qui rend à ses parents l'honneur
qui leur est dû, n'est puni ni par Dieu, ni par les hommes, comme un
transgresseur de ce précepte, s'il n'a pas l'habitude de la piété filiale (1).
Il faut répondre au premier argument, que quant
au mode d'exécuter un acte de justice celui qui est de précepte consiste à agir
conformément au droit, mais non d'après l'habitude de la justice elle-même.
Il faut répondre au second, que l'intention du
législateur porte sur deux choses. La première est la fin qu'il se propose
d'atteindre au moyen de ses préceptes ; cette fin n'est rien autre chose que la
vertu. La seconde est l'objet qu'il veut ordonner; c'est ce qui mène ou ce qui
dispose à la vertu, c'est-à-dire c'est l'acte de la vertu. Car la fin du
précepte se distingue de son objet, comme en toutes choses la fin se distingue
des moyens.
Il faut répondre au troisième, que la loi
divine ordonne de faire sans tristesse une oeuvre de vertu, parce que celui qui
agit avec chagrin agit malgré lui. Mais agir avec plaisir, ou avec joie, c'est
une chose qui tombe quelquefois sous le précepte, et qui d'autres fois n'y
tombe pas. Elle y tombe selon que cette joie résulte de l'amour de Dieu et du
prochain , qui est de précepte, puisque l'amour est cause de la délectation.
Elle n'y tombe pas selon qu'elle résulte de l'habitude. En effet, comme le dit
Aristote [Eth. lib. ii, cap. 2), le plaisir qu'on trouve à faire une chose est
une preuve qu'on en a l'habitude. Car un acte peut être agréable soit à cause
de sa fin, soit parce qu'il est en harmonie avec une habitude qu'on a
contractée.
ARTICLE X. — le
mode de la charité tombe-t-il sous le précepte de
la loi divine ?
1. Il semble que le mode de la charité tombe sous
le précepte de la loi divine. Car il est dit dans l'Evangile (Matth, xix, 17) :
Si vous voulez entrer dans la vie éternelle, gardez les commandements. D'où il
semble que pour arriver à la vie éternelle, il suffit d'observer les
commandements. Or, les bonnes oeuvres ne suffisent pas pour nous ouvrir le
ciel, si elles ne sont pas produites par la charité. Car l'Apôtre dit (I. Cor.
xiii, 3) : Quand f aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres et
que j'aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n'avais point la charité,
tout cela ne me servirait de rien. Donc le mode de la charité est de précepte.
2. Il appartient proprement au mode de la
charité que tout se fasse en vue de Dieu. Or, ceci est de précepte. Car saint
Paul dit (I. Cor. x, 31) : Faites tout pour la gloire de Dieu. Donc le mode de
la charité est de précepte.
3. Si le mode de la charité ne tombe pas sous
le précepte, on peut donc remplir les préceptes de la loi sans avoir la
charité. Or, ce qu'on peut faire sans la charité, on peut le faire sans la
grâce qui est toujours unie à la charité. Par conséquent on peut sans la grâce
accomplir les préceptes de la loi, ce qui est l'erreur de Pelage, comme on le
voit dans saint Augustin (lib. de Haeres. cap. 88). Donc le mode de la charité tombe
sous le précepte.
Mais c'est le contraire. Car quiconque
n'observe pas un précepte pèche mortellement. Par conséquent si le mode de la
charité est de précepte, il
n'est pas celui de tous les théologiens.
Plusieurs d'entre eux croient que quand on fait l'aumône par vaine gloire, on
n'en remplit pas moins le précepte naturel de la misericorde.
(I) Cette troisième partie est évidente, car il
n'est pas de l'essence de l'acte vertueux d'être fait par habitude. Celte
condition ne se rapporte qu'à son perfectionnement.
s'ensuit que celui qui fait une chose et qui ne
la fait pas par charité pèche mortellement. Et puisque celui qui n'a pas la
charité n'agit pas par elle, il en résulte que quand on n'a pas la charité, on
pèche mortellement dans toutes les oeuvres que l'on fait, quelque bonnes
qu'elles soient : ce qui répugne.
CONCLUSION. — Le mode de la charité tombe sous
le précepte de la loi divine qui a spécialement pour objet l'amour de Dieu et
du prochain, mais il ne tombe pas sous les autres préceptes. Ainsi par ce
précepte : honorez votre père, on ne commande pas de l'honorer par charité,
mais seulement de l'honorer.
Il faut répondre qu'à cet égard il y a eu des
opinions contraires. Car il y en a qui ont dit absolument que le mode de la
charité était de précepte (1). Il n'est pas impossible, ont-ils ajouté, que
celui qui n'a pas la charité observe ce précepte, parce qu'il peut se disposer
à recevoir de Dieu la charité. Et quand on n'a pas la charité, on ne pèche pas
non plus pour cela mortellement quand on fait une bonne action; parce que le
précepte qui nous ordonne d'agir par charité est un précepte affirmatif, et il
n'oblige pas à toujours, il n'oblige que dans le temps où l'on a la charité. —
D'autres ont prétendu que le mode de la charité ne tombe point du tout sous le
précepte. — Ils ont dit vrai l'un et l'autre sous un rapport. Car on peut
considérer l'acte de la charité de deux manières : 1° selon qu'il est un acte
par lui-même. Sous ce rapport il est de précepte, puisqu'il est dit tout spécialement
dans la loi : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu et vous aimerez votre
prochain (2). A cet égard le premier sentiment est dans le vrai. Car il n'est
pas impossible d'observer ce précepte qui se rapporte à l'acte de la charité ;
parce que l'homme peut se disposer à recevoir la charité, et quand il l'a reçue
il peut en user. 2° On peut considérer l'acte de la charité comme étant le mode
des actes des autres vertus; ce qui résulte de ce que les actes des autres
vertus se rapportent à la charité qui est la fin de la loi, comme le dit
l'Apôtre (I. Tim. i). Car nous avons dit (quest. xii, art. 4) que l'intention
finale est le mode formel de l'acte qui se rapporte à la fin. En ce sens le
second sentiment est dans le vrai, quand il affirme que le mode de la charité
n'est pas de précepte. Ce qui signifie que ce commandement : Honorez votre
père, n'exige pas qu'on l'honore par charité, mais seulement qu'on l'honore.
Par conséquent celui qui honore son père, quoiqu'il n'ait pas la charité, ne
transgresse pas ce précepte (3), bien qu'il transgresse celui qui porte sur
l'acte de la charité et que pour cette dernière transgression il mérite un
châtiment.
Il faut répondre au premier argument, que le
Seigneur n'a pas dit : Si vous voulez entrer dans la vie éternelle, n'observez
qu'un seul commandement, mais observez tous les commandements, et parmi ces
commandements se trouve compris celui qui a pour objet l'amour de Dieu et du
prochain.
Il faut répondre au second, que le précepte de
la charité exige que nous aimions Dieu de tout notre coeur; ce qui demande que
nous rapportions
(!) Luther ayant enseigné quo les oeuvres qui
ne
provenaient pas ite la charité étaient des
oeuvres
mauvaises, le concile de Trente a ainsi
condamné
cette erreur (sess. VF, can. 7) : Si quis dixerit,
opera omnia quae ante iustificationem fiunt,
quacumque ratione facta sint, vere esse pec-
cata......
anathema sit.
(2) Indépendamment des circonstances
particulière» où l'on est tenu de faire des artes'de charité, saint Liguorl
pense que si l'on passait plus d'un mois sans en faire aucun, on n'accomplirait
pas le précepte (Theol. mor. lib. 2, n" 8).
(3) Autrement il faudrait dire avec Baïus et
les novateurs que tout acte qui n'est pas produit par la charité vient de la
cupidité vicieuse et que par conséquent il est mauvais; ce qui est contraire a
la foi.
tout à lui. C'est pourquoi l'homme ne peut
accomplir le précepte de la charité, s'il ne rapporte pas tout à Dieu. Par
conséquent celui qui honore ses parents est tenu de les honorer par charité,
non en vertu de ce précepte : Honorez vos parents, mais en vertu de celui-ci :
Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur. Et puisque ces deux
préceptes sont affirma-tifs et qu'ils n'obligent pas à toujours, ils peuvent
obliger dans des temps différents. Ainsi il peut se faire qu'en accomplissant
le précepte qui regarde les parents, on ne transgresse pas celui qui a pour
objet l'acte de charité.
Il faut répondre au troisième, que l'homme ne
peut observer tous les préceptes de la loi s'il ne remplit le précepte de la
charité, ce qui ne se fait pas sans la grâce (I). C'est pourquoi il est
impossible, comme l'a avancé Pelage, que l'homme accomplisse la loi sans la
grâce.
ARTICLE XI. — les autres préceptes moraux que
la loi renferme outre le décalogue sont-ils convenablement distingués (2)?
1.Il semble que les autres préceptes moraux que
la loi renferme outre le Décalogue ne soient pas convenablement distingués. Car
Notre-Seigneur dit (Matth, xxii, 40) : Toute la loi et tous les prophètes sont
renfermés dans les deux commandements de la charité. Or, le Décalogue est
l'explication de ces deux préceptes. Il n'était donc pas nécessaire d'établir
d'autres préceptes moraux.
2. Les préceptes moraux se distinguent des
préceptes judiciels et cérémoniels , comme nous l'avons dit ( quest. préc. art.
2, 3 et 4 ). Or, c'est aux préceptes judiciels et cérémoniels à déterminer
l'application des préceptes moraux qui sont généraux. Et puisque ces préceptes
généraux sont renfermés dans le Décalogue ou que le Décalogue les présuppose,
comme nous l'avons dit (art. 3 huj. quaest.), c'est donc à tort que la loi
renferme d'autres préceptes moraux que le Décalogue.
3. Les préceptes moraux ont pour objet des
actes de toutes les vertus, ainsi que nous l'avons dit (art. 2 huj. quaest.).
Par conséquent, comme indépendamment du Décalogue il y a dans la loi d'autres
préceptes qui regardent la latrie, la libéralité, la miséricorde et la charité;
de même il devrait aussi y avoir d'autres préceptes concernant les autres vertus,
telles que la force, la sobriété, etc. Ce qui n'existe cependant pas. Donc la
loi n'a pas bien distingué les autres préceptes moraux qu'elle renferme outre
le Décalogue.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Ps. xviii,
8) : La loi du Seigneur est sans tache, c'est elle qui convertit les âmes. Or,
par les autres préceptes moraux qui sont surajoutés au Décalogue, l'homme est
préservé de la souillure du péché et son âme est tournée vers Dieu. Donc il
fallait que la loi prescrivît encore d'autres préceptes moraux. '
CONCLUSION. — Puisque la saine morale renferme
des choses que le bon sens populaire ne saisit pas immédiatement et qui ne sont
évidentes que pour les savants et les sages, c'est avec raison qu'on a
ajouté^au Décalogue des préceptes qui d'ailleurs y reviennent sous un certain
rapport.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. préc. art. 3 et 4), les préceptes judiciels et cérémoniels tirent toute
leur force de leur institution seule ; parce qu'avant qu'ils ne fussent
établis, il paraissait indifférent que
(U La grâce habituelle et la grâce actuelle.
(2) La nécessité tles préceptes moraux ajoutés
au Décalogue se trouve démontrée par toutes les erreurs dans lesquelles sont
tombées les nations auxquelles on n'a pas donné de lois particulières.
Elles ont fait les applications les plus
fausses de la loi naturelle, et il est certain que les Juifs n'auraient pas
manqué de les imiter, s'ils n'avaient été retenus sur le penchant de l'abîme
par la force de leur loi.
les choses se fissent d'une manière ou d'une
autre. Mais les préceptes moraux sont en vigueur d'après le dictamen de la
raison naturelle, et ils obligeraient quand môme ils n'auraient été prescrits
par aucune loi. Or, on range ces préceptes en trois catégories. Il y a d'abord
les préceptes les plus généraux et qui sont tellement évidents qu'ils n'ont pas
besoin d'être mis au jour. Tels sont les préceptes qui regardent l'amour de
Dieu et du prochain et les autres commandements qui sont en quelque sorte les fins
de la loi, comme nous l'avons dit (art. 1 et 3 huj. quaest.). Personne ne peut
errer sur ces préceptes selon le jugement de la raison. Il y en a d'autres qui
sont plus particuliers, mais dont tout homme vulgaire peut facilement saisir
immédiatement la raison. Cependant comme 51 arrive qu'en certaines
circonstances le jugement humain peut s'égarer à leur sujet, ils ont besoin
d'être expressément formulés : et ce sont ces préceptes qui forment le
Décalogue. Enfin il y en a d'autres dont la raison n'est pas aussi évidente
pour tous les4individus, mais qui ne l'est que pour les sages : ce sont ceux-là
qui ont été surajoutés au Décalogue et que Dieu a prescrits au peuple par Moïse
et par Aaron. — Mais parce que les choses qui sont évidentes servent à faire connaître
celles qui ne le sont pas, les autres préceptes moraux qu'on a surajoutés au
Décalogue reviennent aux préceptes qui le composent, par manière d'addition. En
effet le premier précepte du Décalogue défend d'adorer des dieux étrangers, et
les préceptes qu'on y a surajoutés défendent des choses qui se rapportent au
culte des idoles. Ainsi il est dit (Dent, xviii, 10) : Qu'il ne se trouve
personne parmi vous qui prétende purifier son fds ou sa fille en les faisant
passer par le feu, ou qui consulte les devins, ou qtd observe les songes et les
augures, ou qui use de maléfices, de sortilèges et d'enchantements, ou qui
consulte des pythonisses, qui se mêle de deviner, ou qui interroge les morts
pour apprendre d'eux la vérité. — Le second précepte défend le parjure: on y a
surajouté la défense du blasphème (Lev. xiv) et celle des mauvaises doctrines
(Dent. xiii). Tous les préceptes cérémoniels ont été surajoutés au troisième.
On a ajouté au quatrième, qui prescrit d'honorer les parents, l'ordre d'honorer
les vieillards, d'après ces paroles (Lev. xix, 33) : Levez-vous devant celui
qui a les cheveux blancs et honorez la personne des vieillards. On y a joint
aussi en général tous les préceptes qui ont pour but de nous faire respecter
ceux qui sont au-dessus de nous, ou de nous porter à rendre service à nos égaux
ou à nos inférieurs. On a ajouté au cinquième commandement, qui nous défend
l'homicide , le précepte qui nous défend de haïr notre prochain ou de rien
entreprendre contre lui, d'après ce texte (Lev. xix, 19): fous n'entreprendrez
rien contre le sang de votre prochain. H est aussi défendu de haïr son frère
(Lev. xix, 17): Ne haïssez pas votre frère dans votre coeur. Au sixième
commandement, qui défend l'adultère, on a ajouté celui qui défend la
prostitution (Deut. xxiii, 17) : n'y aura point de femme prostituée
parmi les filles de Jacob,ni defor-nicateur parmi les fils d'Israël, et celui
qui défend les fautes contre nature (Lev. xviii, 22) : Fous n'agirez point avec
l'homme comme si c'était une femme, et vous ne vous approcherez d'aucune bête.
Au septième commandement qui défend le vol on a joint le précepte qui interdit
l'usure (Deut. xxiii, 19) : Fous ne prêterez point à usure à votre frère; celui
qui empêche la fraude (Deut. xxv, 13) : Fous n'aurez point différents poids,
différentes mesures, et en général tout ce qui se rapporte à la défense de la
calomnie et de la rapine. Au huitième, qui défend le faux témoignage, on a
joint la défense des faux jugements (Ex. xxiii, 2) : Dans le jugement vous ne
vous rendrez point à l'avis duplus grand nombre pour vous détourner de la
vérité ;
la défense du mensonge [Ibid. 17) : Fous fuirez
le mensonge, et celle de la médisance(Lev. xix, 46) : Fous ne serez parmi votre
peuple ni uncalomnia-teur public, ni un médisant secret. On n'a rien ajouté aux
deux derniers préceptes, parce qu'ils défendent en général tous les mauvais
désirs.
Il faut répondre au premier argument, qu'il y a
des préceptes dans le Décalogue qui se rapportent à l'amour de Dieu et du
prochain évidemment comme une chose due ; mais il y en a d'autres qui s'y
rapportent d'après une raison plus occulte.
Il faut répondre au second, que les préceptes
cérémoniels et judiciels déterminent les préceptes du Décalogue en vertu de
leur institution, mais non parla force de l'instinct naturel, comme les
préceptes moraux qui y ont été ajoutés.
Il faut répondre au troisième, que les
préceptes de la loi ont pour fin le bien commun, comme nous l'avons dit (quest.
xc, art. 2). Et parce que les vertus qui se rapportent à autrui appartiennent
directement au bien général, il en est de même de la vertu de chasteté, en ce
sens que l'acte delà génération sert le bien commun de l'espèce. C'est pour
cette raison qu'il y a dans le Décalogue des préceptes qui se rapportent
directement à ces vertus et qu'on y en a surajouté d'autres. Pour l'acte de la
force il doit être commandé par les généraux qui exhortent les soldats dans une
guerre que l'on soutientdans l'intérêt de tous. Ainsi la loi ordonne au prêtre
de dire au peuple avant le combat(DeMí. xx, 3) : Ne craignezpas, ne reculezpas.
C'est aussi aux parents qu'est confié le soin de défendre les excès de la
table, parce qu'ils sont contraires au bien de la famille. C'est pourquoi Moïse
fait dire aux parents au sujet de leur enfant (Dent, xxi, 20) : // dédaigne
d'écouter nos remontrances, il passe sa vie dans les débauches, la dissolution
et la bonne chère.
ARTICLE XII. — les préceptes moraux de
l'ancienne loi justifiaient-ils?
1. Il
semble que les préceptes moraux de l'ancienne loi justifiaient. Car l'Apôtre
dit (Rom. n, 43) : Ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes
devant Dieu ; mais ce sont ceux qui l'observent qui seront justifiés. Or, les
observateurs de la loi ce sont ceux qui en remplissent les préceptes. Donc l'accomplissement
des préceptes de la loi justifiait.
2. Il
est dit (Lev. xviii, 5) : Gardez mes lois et mes ordonnances ; l'homme qui les
gardera y trouvera la vie. Or, l'homme vit spirituellement par la justice. Donc
l'accomplissement des préceptes de la loi justifiait.
3. La
loi divine est plus efficace que la loi humaine. Or, la loi humaine justifie ;
car il y a une justice qui consiste dans l'accomplissement des préceptes de la
Iob Donc les préceptes de la loi justifiaient.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (II. Cor.
in, 6) : La lettre tue, ce qui s'entend, d'après saint Augustin (Despir.et
litt. cap. 14), des préceptes moraux. Donc ces préceptes ne justifiaient pas.
CONCLUSION. — Les préceptes moraux de la loi ne
justifiaient pas, à proprement parler, en produisant cette justice qui fait
qu'un homme, d'injuste qu'il était, devient juste devant Dieu; mais ils
justifiaient improprement, en signifiant la justice et en y disposant.
Ilfautrépondre que, comme on appelle sain dans
le sens propre etprimitif ce qui a la santé, on donne ce nom secondairement à
ce qui désigne la santéou à ce qui la conserve. De même on appelle
justification dans le sens propre et primitif ce qui produit la justice, et on
donne ce nom secondairement et improprement à ce qui estlamarquede la justice
ou à ce qui y dispose. Il est évident que les préceptes delà loi justifiaient
de ces deux manières, c'est-à-dire qu'ils disposaient les hommes à la grâce
justifiante du Christ qu'ils signifiaient; parce que, comme le dit saint Augustin
[Cont. Faust, lib. xxii, cap. 24), la vie de ce peuple était prophétique et
figurative du Christ. — Mais si l'on parle de la justification proprement dite,
il faut observer que lajustice peutêtre considérée selon qu'elle est habituelle
ou selon qu'elle est actuelle. On distingue ainsi deux sortes de justification
proprement dite : l'une qui fait que l'homme devient juste en acquérant
l'habitude de lajustice, l'autre d'après laquelle l'homme juste opère des actes
de justice (1). Dans ce sens la justification n'est rien autre chose que
l'exécution de lajustice. La justice, comme les autres vertus, peut être aussi
acquise et infuse, ainsi qu'on le voit d'après ce que nous avons dit (quest.
lxiii, art. 4). Lajustice acquise est produite par les oeuvres (2). Dieu est
par sa grâce l'auteur de la justice infuse, qui est la véritable justice, celle
dont nous parlons ici et qui fait qu'on est juste devant Dieu, suivant ces
paroles de l'Apôtre (Rom. iv, 2) : Si Abraham a été justifié par ses oeuvres,
il a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu. —Cette justice ne pouvait être
produite par les préceptes moraux qui se rapportent aux actes humains. Ainsi
les préceptes moraux ne pouvaient justifier en produisant la justice (3) ;
comme les préceptes judiciels, qui ont quelque chose de commun avec les
préceptes moraux puisqu'ils portent aussi sur les actes humains que les hommes
doivent exercer entre eux, ne pouvaient pas non plus justifier en produisant
lajustice pour la même raison. Les préceptes cérémoniels qui faisaient partie
des rits sacramentels étaient également impuissants à justifier de cette
manière. Car ces sacrements de l'ancienne loi ne conféraient pas la grâce,
comme la confèrent les sacrements de la loi nouvelle qui sont appelés pour ce
motif les causes de la justification (4). Mais si on entend par justification
l'exécution delà justice, dans ce sens tous les préceptes de la loi
justifiaient, parce qu'ils renfermaient ce qui est juste en soi, à la vérité
les uns d'une manière et les autres de l'autre. En effet les préceptes
cérémoniels renfermaient la justice considérée en elle-même d'une manière
générale, selon qu'ils étaient employés au culte de Dieu; mais ils ne
renfermaient pas la justice en particulier, sinon comme étant déterminés par la
loi divine. C'est pourquoi il est dit de ces préceptes qu'ils ne justifiaient
qu'en vertu de la dévotion et de l'obéissance de ceux qui les exécutaient. Les
préceptes moraux et judiciels comprenaient au contraire ce qui est juste
absolument en général, ou en particulier. Les préceptes moraux renfermaient ce
qui est juste en soi de cette justice générale qui est toute vertu, selon
l'expression d'Aristote (Eth. lib. v, cap. 1), tandis que les préceptes
judiciels appartenaient à la justice spéciale qui regarde les contrats que les
hommes passent entre eux (5).
Il faut répondre au premier argument, que
l'Apôtre prend dans cet endroit la justification pour l'exécution de la
justice.
Il faut répondre au second, qu'il est dit que
l'homme qui exécute les préceptes de la loi vit en eux, parce qu'il n'encourait
pas la peine de mort portée contre ceux qui les transgressent. C'est dans ce
sens qu'il faut entendre ce que dit l'Apôtre (Gai. m).
Il faut répondre au troisième, que les
préceptes de la loi humaine produisent lajustice acquise (6) dont il n'est pas
ici question, puisque nous ne parlons que de lajustice qui existe devant Dieu.
(1)Qu'il en ait ou qu'il n'en ait pas
l'habitude.
(2) Cette justice était produite par la loi.
(3) La justice infuse dont il est ici question
étant surnaturelle, il est évident qu'elle ne
peut
être produite par l'accomplissement des précep-
tes moraux qui n'est qu'un acte naturel.
(4)
C'est là précisément ce qui distingue la loi
nouvelle de la loi ancienne ; et ce point est
de foi.
(5) En obéissant à tous ces préceptes on
faisait
des actes de justice ; mais ces actes qui
étaient
purement naturels ne justifiaient pas, parce
que
la justification surnaturelle suppose la grâce.
(6) Cette distinction de la justice acquise et
de
QUESTION Ci.
DES PRÉCEPTES CÉRÉMONIELS CONSIDERES EN
EUX-MÊMES.
Après avoir parlé des préceptes moraux, nous
devons nous occuper des préceptes cérémoniels. Nous parlerons l°de ces
préceptes considérés en eux-mêmes; 2° de leur cause; 3" de leur durée.—Sur
le premier point quatre questions sc présentent : 1° Quelle est la nature des
préceptes cérémoniels ? — 2° Sont-ils figuratifs ? — 3° Ont-ils dù être
multiples? — 4" De leur distinction.
ARTICLE I. — la nature des préceptes
cérémoniels consiste-t-elle en ce qu'ils appartiennent au culte de dieu (1) ?
1. Il semble que la nature des préceptes
cérémoniels ne consiste pas en ce qu'ils appartiennent au culte de Dieu. Car
dans la loi ancienne on commandait aux Juifs de s'abstenir de viandes, comme on
le voit (Levit. xi), de ne pas faire usage de certains vêtements. Ainsi il est
dit (Lev. xix, 19): Vous ne porterez, point de robes iissues de fils
différents. Ei ailleurs il leur estdéfendu (Num. xv, 38) de mettre des /ranges
aux quatre coins de leurs manteaux. Or, ces préceptes ne sont pas des préceptes
moraux, puisqu'ils n'existent pas dans la loi nouvelle. Ce ne sont pas non plus
des préceptes judiciels, puisqu'ils ne se rapportent pas au jugement que l'on
doit porter entre les hommes. Ce sont donc des préceptes cérémoniels, et comme
ils n'appartiennent en rien au culte de Dieu, il semble que ce caractère ne
soit pas de l'essence de ces préceptes.
2. Il y a des auteurs qui disent qu'on appelle
préceptes cérémoniels ceux qui appartiennent aux solennités, comme s'ils
tiraient leurs noms des cierges (cereis) qu"on brûle dans cette
circonstance. Or, indépendamment des préceptes qui se rapportent aux
solennités, il y en a beaucoup d'autres qui appartiennent au culte de Dieu. Il
semble donc qu'on n'appelle pas cérémoniels les préceptes de la loi, parce
qu'ils se rapportent au culte de Dieu.
3. D'après d'autres auteurs on les nomme
cérémoniels parce qu'ils sont les règles (norma) du salut. Car le mot grec
y.xïpt a le même sens que le mot latin salve (salut). Or, tous les préceptes de
la loi sont des règles du salut, et il n'y a pas que ceux qui appartiennent au
culte de Dieu. Donc ces derniers ne sont pas les seuls qui reçoivent le nom de
cérémoniels.
4. Le rabbin Moïse (2) adit(/J6. duxerrant.
cap. 27 et28) qu'on appelle cérémoniels les préceptes dont la raison n'est pas
évidente. Or, il y a beaucoup de préceptes qui appartiennent au culte de Dieu
et dont la raison est évidente, comme l'observation du sabbat, lacélébration de
la Pàque, lascénopégie (3) et plusieurs autres dont la loi elle-même explique
le motif. Donc les préceptes cérémoniels ne sont pas ceux qui appartiennent au
culte de Dieu.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Ex. xviii,
19) : Donnez-vous au peuple
pour toutes les choses qui regardent Dieu....
pour apprendre au peuple les
cérémonies et la manière d'honorer Dieu.
lu justice infuse jette sur cette question le
plus grand jour et fait immédiatement disparaître ce qu'elle a tout d'abord de
paradoxal aux yeux de la raison.
il) Le concile de Trente a indiqué la raison
pour laquelle on a établi des cérémonies dans la loi ancienne comme dans la loi
nouvelle (Vid. sess, xxii, cap. 5).
(2) Le rabbin Moïse ; saint Thomas désigne ici
Maimonide, ou Moïse íils de Maimon, qui fut le rabbin le plus célèbre qu'aient
eu les luifs. Il naquit à Cordoue vers l'an H39 et mourut en 1209 ; il fut
enterré à Tiberiade.
(3) On appelait ainsi la fête des Tabernacles
dont il sera d'ailleurs parlé (quest. CH. art. 4 ad IO).
CONCLUSION. — Puisque le propre des préceptes
cérémoniels est de déterminer les préceptes qui se rapportent à Dieu, il est
certain qu'on doit appeler cérémoniels, proprement parler, les préceptes qui
appartiennent au culte de Dieu.
Il faut répondre qu'ainsi que nous l'avons dit
(quest. xcix, art. 4), les préceptes cérémoniels déterminent les préceptes
moraux par rapport à Dieu, comme les préceptes judiciels déterminent les
préceptes moraux par rapport au prochain. El puisque l'homme se rapporte à Dieu
par le culte qui lui est dû, il s'ensuit que les préceptes cérémoniels
proprement dits sont ceux qui appartiennent au culte de Dieu. — Nous avons
donné la cause de ce nom lorsque nous avons distingué les préceptes cérémoniels
des autres (quest. xcix, art. 3).
Il faut répondre au premier argument, que ce
qui appartient au culte de Dieu comprend non-seulement les sacrifices et les
autres choses qui paraissent se rapporter à Dieu immédiatement, mais encore la
préparation convenable de ceux qui adorent le Seigneur -, comme la science qui
a pour objet une fin comprend en même temps tout ce qui est une préparation
àcettefin.Or, les préceptes que la loi renferme sur les vêtements et la
nourriture de ceux qui adorent Dieu regardent la préparation de ses ministres,
pour qu'ils soient aptes au culte divin, comme ceux qui sont au service d'un
roi font usage d'observances toutes particulières. C'est pour ce motif que ces
préceptes sont compris parmi les préceptes cérémoniels.
II fautrépondre au second, que cette interprétation
ne parait pas très-convenable, d'autant plus qu'on ne trouve guère dans la loi
qu'on ait brûlé des cierges dans les solennités. Mais on préparait sur le
candélabre des flambeaux qu'on alimentait avec de l'huile d'olive, comme on le
voit (Lev. xxiv). —Néanmoins on peut dire que dans les solennités on observait
avec plus de soin toutes les autres choses qui appartenaient au culte, et que
dans ce sens tous les préceptes cérémoniels sont compris dans l'observation des
fêtes.
Il faut répondre au troisième, que cette
explication ne parait pas non plus très-satisfaisante ; car le mot cérémonie
n'est pas un mot grec, mais un mot latin. — On peut dire néanmoins que le salut
de l'homme venant de Dieu, on considère surtout comme des règles de salut les
préceptes cérémoniels qui mettent l'homme en rapport avec lui ; et qu'ainsi on
appelle cérémoniels les préceptes qui appartiennent au culte de Dieu.
Il faut répondre au quatrième, que cette raison
des préceptes cérémoniels est probable sous un aspect. Ce n'est pas qu'on les
appelle cérémoniels parce que leur raison n'est pas évidente, mais ce défaut
d'évidence est une conséquence de leur nature, parce que les préceptes qui
appartiennent, au culte de Dieu devant être figuratifs, comme on le verra (art.
scq.), il s'ensuit que leur raison n'est pas aussi manifeste.
ARTICLE II. — I-ES PRÉCEPTES CÉRÉMONIELS
SONT-ILS FIGURATIFS (1)?
1. Il semble que les préceptes cérémoniels ne
soient pas figuratifs. Car il est du devoir de tout docteur de s'exprimer de
manière à être facilement compris, comme le dit saint Augustin [De doct.
christ, lib. iv, cap. 4 et 10), et il semble que ce soit surtout nécessaire à
un législateur; parce que les préceptes de la loi sont proposés au peuple, et
par conséquent la loi doit être claire, comme l'observe saint Isidore (Etym.
lib. v, cap. 21). Si donc les préceptes cérémoniels ont été établis pour
figurer quelque chose , il semble que Moïse ait eu tort de ne pas expliquer ce
qu'ils signifiaient.
(I) Tous les Feres se sont attachés à montrer
ce quo ces préceptes avaient de figuratif. Le pape Eugène IV a déclaré que tel
était leur caractère au concile de Florence au nom du concile, dans le décret
où il décide qu'ils sont tous abrogés.
2. Les choses que l'on fail pour rendre un
culte à Dieu doivent être de la plus grande décence. Or, il semble qu'il
n'appartienne qu'aux acteurs ou aux poètes de faire des actes pour en
représenter d'autres -, car autrefois on représentait sur les théâtres d'autres
actions au moyen de celles qu'on mettait sous les yeux des spectateurs. Il
semble donc qu'on ne doive rien faire de semblable pour le culte de Dieu, et
puisque les préceptes cérémoniels se rapportent à lui, comme nous l'avons dit
(art. préc), il s'ensuit qu'ils ne doivent pas être figuratifs.
3. Saint Augustin dit (Ench. cap. 3) qu'on
honore Dieu surtout par la foi, l'espérance et la charité. Or, les préceptes
qui ont pour objet la foi, l'espérance et la charité ne sont pas figuratifs.
Donc les préceptes cérémoniels ne doivent pas l'être.
4. Notre-Seigneur dit (Joan, iv, 24) : Dieu est
esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité.
Or, la ligure n'est pas la vérité; au contraire elle s'en distingue par
opposition. Donc les préceptes cérémoniels qui appartiennent au culte de Dieu
ne doivent pas être figuratifs.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Coloss.
n, 16) : Que personne ne vous condamne à présent pour le manger et pour le
boire, ou au sujet des jours de fêtes, des nouvelles limes et des jours de
sabbat, puisque toutes ces choses n'étaient que l'ombre de celles qui devaient
arriver (1).
CONCLUSION. — Comme on ne doit livrer aux
hommes les mystères divins que selon qu'ils en sont capables, de peur qu'ils ne
méprisent ce qu'ils ne peuvent comprendre, c'est avec raison qu'on a prescrit à
ce peuple grossier les préceptes cérémoniels de la loi ancienne sous le voile
des ligures sensibles.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), on appelle préceptes cérémoniels ceux qui se rapportent au culte
de Dieu. Or, il y a deux-sortes de culte, le culte intérieur et le culte
extérieur. L'homme étant composé d'un corps et d'une âme, il doit employer l'un
et l'autre à honorer Dieu, de telle sorte que l'âme le serve par un culte
intérieur et le corps par un culte extérieur. C'est ce qui fait dire au
Psalmiste (Ps. lxxxiii, 3) : Mon coeur et ma chair sont brûlés d'ardeur pour le
Dieu vivant. Et comme lc corps se rapporte à Dieu par l'âme, de même le culte
extérieur se rapporte au culte intérieur. Or, le culte intérieur consiste en ce
que l'âme est unie à Dieu par l'intelligence et la volonté. C'est pourquoi
selon les différentes manières dont l'intelligence et la volonté de celui qui
honore Dieu peuvent être légitimement unies à lui, les actes extérieurs de
l'homme peuvent de différentes manières se rapporter au culte divin. — En effet
dans l'état de la béatitude future l'entendement humain verra la vérité divine
en elle-même. Alors le culte extérieur ne consistera pas en figure; il
s'exprimera uniquement par la louange qui procède de la connaissance et de
l'affection intérieure, suivant ces paroles du prophète (Is. li, 3) : On verra
dans Sion la joie et l'allégresse, on y entendra des actions de grâces et des
cantiques de louange. Dans l'état de la vie présente nous ne pouvons voir la
vérité divine en elle-même (2), il faut que ses rayons brillent à nos yeux sous
des images sensibles, selon l'expression de saint Denis (De coel. hier. cap.
l),mais de différentes manières, selon les divers états de la connaissance
humaine. Car dans l'ancienne loi la vérité divine n'était pas évidente en
elle-même, et la voie pour y parvenir n'était pas ouverte, comme le dit
l'Apôtre (Hebr. ix). C'est pourquoi il fallait que le culte extérieur de l'an-
(I) On peut voir à cet égard le chap. ix de
l'E-pitre de saint Paul aux Hébreux.
(2) Selon le langage de l'Apôtre, nous ne le
voyons maintenant qu'en énigme, mais nous lc verrons dans le ciel face à face.
tienne loi ne figurat pas seulement la vérité
future qui doit nous être manifestée dans le ciel, mais il devait encore
figurer le Christ qui est la voie qui mène à la céleste patrie. Au contraire
dans l'état de la loi nouvelle cette voie nous est révélée. Elle n'a donc plus
besoin d'être figurée à l'avance comme une chose à venir. Il faut plutôt qu'on
la rappelle comme une chose passée ou présente. Il n'y a plus maintenant à
figurer que la vérité future de la gloire qui ne nous a pas encore été révélée,
et c'est ce que dit l'Apôtre (Heb. x, i) : La loi avait V ombre des biens
futurs, mais non limage des choses mêmes qu'elle représentait. Car l'ombre
étant moins que l'image, il nous fait entendre que l'image appartient à la loi
nouvelle et l'ombre à la loi ancienne.
Il faut répondre au premier argument, qu'on ne
doit révéler les choses divines aux hommes qu'autant qu'ils en sont capables.
Autrement ce serait leur fournir une occasion de chute, puisqu'ils
mépriseraient ce qu'ils ne pourraient comprendre. C'est pourquoi il a été plus
utile de faire connaître aux Juifs grossiers les mystères divins sous le voile
des figures, afin que du moins ils en eussent une connaissance implicite,
puisque par ces ligures ils rendaient hommage au vrai Dieu.
Il faut répondre au second, que comme la raison
humaine ne perçoit pas les choses poétiques, parce qu'elles manquent de vérité,
de même elle ne peut saisir parfaitement les choses divines, parce que leur
vérité la dépasse. C'est pourquoi dans l'une et l'autre circonstance on a
besoin d'avoir recours à des images sensibles.
Il faut répondre au troisième, que saint
Augustin parle en cet endroit du culte intérieur, auquel le culte extérieur
doit nécessairement se rapporter, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre de même au quatrième, parce
que les hommes sont arrivés plus pleinement par le Christ au culte spirituel de
Dieu.
ARTICLE III. — fallait-il ou'lL y eut beaucoup
de préceptes cérémoniels?
1. Il semble qu'il ne fallait pas qu'il y eût
beaucoup de préceptes cérémoniels. Car les moyens doivent être proportionnés à
la fin. Or, les préceptes cérémoniels, comme nous l'avons dit (art. 1 et 2),
avaient pour but d'honorer Dieu et de figurer Jésus-Christ. Puisqu'il n'y a
qu'un Dieu duquel tout procède et qu'il n'y a qu'un seul Seigneur Jésus-Christ
par lequel tout a été fait, selon l'expression de l'Apôtre ( I. Cor. viii , 6),
il s'ensuit que les préceptes cérémoniels ne devaient pas être multipliés.
2. La multitude des préceptes cérémoniels était
une occasion de transgression, d'après ces paroles de saint Pierre (Jet. xv,
10) : Pourquoi tentez-vous Dieu, en plaçant sur la tête des disciples un joug
que ni nous, ni nos pères n'avons pu porter ? Or, la transgression des
préceptes de Dieu est contraire au salutde l'homme. Par conséquent, puisque
toute loi doit avoir pour effet de sauver les hommes, comme le dit saint
Isidore (Etym. lib. v, cap. 3), il semble qu'on n'aurait pas dû faire une foule
de préceptes cérémoniels.
3. Les
préceptes cérémoniels appartenaient au culte extérieur de Dieu et au culte
corporel, comme nous l'avons dit (art. préc). Or, la loi devait affaiblir ce
culte corporel, puisqu'elle se rapportait au Christ qui a appris aux hommes à
adorer Dieu en esprit et en vérité, comme on le voit (Joan. iv). On n'aurait
donc pas dù multiplier ces préceptes.
Mais c'est le contraire. Il est dit dans Osée
(viii, 12) : Je leur avais prescrit un grand nombre de lois, et dans Job (xi,
Q): Dieu vous a parlé pour vous découvrir les secrets de sa sagesse ei la
multitude des préceptes de sa loi.
CONCLUSION. — Pour détourner les méchants de
l'idolâtrie à laquelle ils étaient absolument enclins, et pour développer dans
les bons l'amour de Dieu, en les engageant à élever souvent leurs coeurs vers
lui, il était bon que dans l'ancienne loi il y eût une foule de préceptes
cérémoniels.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xc, art. 2 et 3, et quest. xcvi, art. I), toute loi est faite pour un
peuple. Dans un peuple il y a toujours deux espèces d'hommes. Les uns sont
portés au mal et ils doivent être contenus par les préceptes de la loi, ainsi
que nous l'avons vu (quest. xcv, art. 1); les autres sont portés au bien ou par
la nature, ou par l'habitude, ou par la grâce. La loi doit instruire ces
derniers et les porter à se perfectionner de plus en plus. Par rapport à ces
deux espèces d'hommes, il était convenable qu'il y eût dans la loi ancienne une
multitude de préceptes cérémoniels. Car dans ce peuple il y en avait qui
étaient portés à l'idolâtrie; il était donc nécessaire qu'on les en détournât
par des préceptes cérémoniels pour les attacher au culte de Dieu. Et, parce
qu'ils étaient entraînés à l'idolâtrie d'une multitude de manières, il fallait
établir une foule de préceptes pour réprimer chacune de ces tentations. Il fallait
d'ailleurs imposer à ces Juifs charnels tant de prescriptions qu'ils fussent en
quelque sorte forcés de rester attachés au culte de Dieu et qu'ils ne pussent
se livrer à l'idolâtrie. — Relativement à ceux qui étaient portés au bien, il
fut également nécessaire de multiplier les préceptes cérémoniels, soit parce
que c'était un moyen d'élever de différentes manières leur esprit vers Dieu et
de l'y maintenir plus assidûment, soit parce que le mystère du Christ que ces
préceptes représentaient apporta au monde une multitude de bienfaits, et qu'il
y avait à ce sujet une foule de choses à considérer qu'il a fallu figurer par
différentes cérémonies (4).
Il faut répondre au premier argument, que quand
un moyen est suffisant pour arriver à une fin, il n'en faut qu'un pour
l'atteindre ; comme il ne faut qu'une médecine, si elle est assez efficace,
pour recouvrer la santé. Dans ce cas il n'est pas nécessaire d'en employer
plusieurs. Mais par suite de la faiblesse et de l'imperfection du moyen on est
obligé de le multiplier. C'est ainsi qu'on donne beaucoup de remèdes à un
malade quand un seul ne suffit pas pour le guérir. Or, les cérémonies de
l'ancienne loi étaient imparfaites et impuissantes pour représenter le mystère
du Christ qui est ce qu'il y a de plus excellent, et pour soumettre les esprits
des hommes à Dieu. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre (Hebr, vit, 48) : La
première loi a été abolie, à cause de sa faiblesse et de son inutilité, parce
qu'elle n'a rien conduit à la perfection. C'est pour cette raison qu 'il a
fallu multiplier les cérémonies.
Il faut répondre au second, qu'il est d'un
législateur sage de permettre de faibles transgressions pour en éviter de plus
grandes. C'est pourquoi, pour empêcher le crime de l'idolâtrie et celui de
l'orgueil qui serait né dans le coeur des Juifs, s'ils avaient accompli tous
les préceptes de la loi, Dieu a eu soin de multiplier les préceptes cérémoniels
pour multiplier par là même les occasions de chute.
Il faut répondre au troisième, que la loi
ancienne affaiblit le culte corporel dansbeaucoup de points : c'est pour
celaqu'elle établit qu'on n'offriraitpasdes sacrifices en tout lieu, et que
tout le monde n'aurait pas le droit de les offrir. Elle renferme encore
beaucoup d'autres observances qui ont le même but, comme le remarque Moïse
l'Egyptien (2). Toutefois il ne fallait pas tellement
(t) En donnant la raison spéciale de chaque
précepte cérémonie!, saint Thomas fait voir dans la question suivante qu'ils
avaient tous le double caractère qu'il indique dans cet article.
(2) Saint Thomas lui donne le surnom
d'Egyf-tien, parce que Maïmondc s'était enfui en Egypte, où il fit quelque
temps lc commerce des picrrcrie» et où il exerça la médecine ; ce qui lc Mt
désigner
affaiblir le culte corporel de Dieu que les
hommes fussent entraînés au culte des dieux.
ARTICLE IV. — LES CÉRÉMONIES DE L'ANCIENNE
LOI SONT-ELLES CONVENABLEMENT DIVISÉES EN SACRIFICES, SACREMENTS, CHOSES
SACRÉES ET OBSERVANCES (1) ?
I • Il semble que les cérémonies de l'ancienne
loi soient divisées à tort en sacrifices, sacrements, choses sacrées et
observances. Car les cérémonies de l'ancienne loi figuraient le Christ. Or, il
n'y avait de figuratifs que les sacrifices qui représentaient le sacrifice par
lcquelle Christ s'est offert comme oblation et comme hostie à Dieu,
selonf'expression de l'Apôtre (Ephes. v, 2). Donc il n'y avait que les
sacrifices qui fussent des préceptes cérémoniels.
2. La loi ancienne se rapportait à la loi
nouvelle. Or, dans la loi nouvelle le sacrifice est le sacrement de l'autel.
Donc dans la loi ancienne on n'aurait pas dù distinguer les sacrements des
sacrifices.
3. On appelle sacré ce qui a été dédié à Dieu.
C'est dans ce sens qu'on disait que lelabernacle et ses vases étaient sacrés.
Or, tous les préceptes cérémoniels se rapportaient au culte de Dieu, comme nous
l'avons dit (art. 1 huj. quaest.). Donc tous les préceptes cérémoniels étaient
sacrés, et par conséquent on n'aurait pas dû faire une distinction spéciale
pour les choses sacrées.
4. Les observances viennent du verbe observer.
Or, on devait observer tous les préceptes de la loi. Car il est dit (Deut.
viii, 11) : Observez et prenez bien garde d'oublier jamais le Seigneur votre
Dieu, et de négliger ses préceptes, ses lois et ses cérémonies. On ne doit donc
pas considérer les observances comme une partie des préceptes cérémoniels.
5. On
place parmi les préceptes cérémoniels les solennités, puisqu'elles étaient une
ombre de l'avenir, comme on lc voit (Coloss. n). On y place aussi les oblations
et les présents, comme lc dit saint Paul (Hebr, ix), et cependant ces choses ne
paraissent renfermées dans aucune partie de la division précitée. Donc cette
division n'est pas exacte.
Mais c'est le contraire. Dans l'ancienne loi on
appelle cérémonie chacune des choses que nous avons désignées. En effet on
appelle ainsi les sacrifices (Num. xv, 24) : Ils offriront uti veau avec
l'oblaiion de la farine, comme le prescrivent les cérémonies. Il est dit du
sacrement de l'ordre (Lev. vu, 3oj : Voilà V onction d'Aaroix et de ses fils
dans les cérémonies du Seigneur. On lit aussi à l'égard des choses sacrées (Ex.
xxxviii, 21) : Ce sont là tous les instruments de l'arche d'alliance énumérés
par l'ordre de Moïse dans les cérémonies des levites. Enfin au sujet des
observances on trouve (III. lleg. ix, 6) : Si vous vous écartez en ne me
suivant pas et en n'observant pas les cérémonies que je vous ai prescrites,
CONCLUSION. — Los cérémonies de l'ancienne loi
sont ou les sacrifices dans lesquels consiste tout particulièrement lc culte de
Dieu, ou les choses sacrées qui appartiennent aux instruments du culte divin;
ou les sacrements qui sc rapportent à la sanctification du peuple ou des
prêtres; ou enfin les observances par lesquelles on distingue ceux qui honorent
Dieu de ceux qui ne l'honorent pas.
II faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1 et 2 huj. quaest.), les
préceptes cérémoniels se rapportent au culte de
Dieu. On peut considérer
dans lc culte le culte lui-même, les individus
qui le pratiquent, et les ins-
sons lc nom d'Egyptiens. Nicolaï suppose à (ort
que ce Moïse n'est pas le même que Maimonide.
il) La division indiquée ici par saint Thomas
est suivie par la plupart des théologiens, et le pape Eu gène IV l'a adoptée au
concile de Florence :
Sacrosancta Romana Ecclesia firmiter credit,
profitetur et docet legalia Veteris Testamenti seu Mosaica; legis: quae
dividuntur in caeremonias, sacra, sacrificia, sacramenta, cessasse.
truments dont ils se servent. Le culte lui-même
consiste spécialement dans les sacrifices que l'on offre par respect pour Dieu.
Les instruments du culte appartiennent aux choses sacrées, comme le tabernacle,
les vases, etc. Par rapport aux individus on peut considérer deux choses : leur
institution pour le culte divin, ce qui se fait par une consécration du peuple
ou des ministres, et c'est à cela que se rapportent les sacrements; et enfin
leur manière de vivre par laquelle on les distingue de ceux qui n'adorent pas
Dieu, et c'est à cette dernière chose qu'appartiennent les observances qui regardent
la nourriture, les vêtements, etc.
Il faut répondre au premier argument, que les
sacrifices devaient être offerts dans certains lieux et par des personnes
déterminées et que tout cela appartient au culte de Dieu. Par conséquent comme
les sacrifices figurent le Christ immolé, de même les sacrements et les choses
sacrées de la loi ancienne figuraient les sacrements et les choses sacrées de
la loi nouvelle, et les observances figuraient la vie que devait mener le
peuple sous la loi évangélique (1); ainsi toutes ces choses se rapportent au
Christ.
Il faut répondre au second, que le sacrifice de
la loi nouvelle, c'est-à-dire l'eucharistie, renferme le Christ qui est
l'auteur de la sanctification. Car il a sanctifié le peuple par son sang',
comme le dit l'Apôtre (Hebr. ult. 42). C'est pourquoi ce sacrifice est aussi un
sacrement. Mais les sacrifices de la loi ancienne ne renfermaient pas le
Christ, ils le figuraient seulement, et c'est pour cette raison qu'on ne les
appelle pas des sacrements. D'ailleurs il y avait dans la loi ancienne des
sacrements qui étaient la figure des nôtres, bien qu'il y eût des sacrifices
qui s'adjoignissent à certaines consécrations.
11 faut répondre au troisième, que les
sacrifices et les sacrements étaient aussi des choses sacrées, mais il y avait
des choses sacrées, c'est-à-dire dédiées au culte de Dieu, qui n'étaient ni des
sacrifices, ni des sacrements : c'est pour ce motif qu'elles conservaient le
nom de choses sacrées.
Il faut répondre au quatrième, que les
prescriptions qui concernaient la manière de vivre du peuple de Dieu
conservaient en général le nom d'observances , parce qu'elles étaient
inférieures aux choses sacrées. Car on ne les appelait pas des choses sacrées,
parce qu'elles n'avaient pas un rapport immédiat au culte de Dieu, comme le
tabernacle et ses vases, mais elles se rattachaient par voie de conséquence aux
préceptes cérémoniels parce qu'elles servaient à rendre le peuple propre au
culte de Dieu.
Il faut répondre au cinquième, que comme on
offrait les sacrifices dans un lieu déterminé, de même on les offrait aussi à
des époques particulières. Par conséquent les solennités paraissent être
rangées parmi les choses sacrées. Les oblations et les présents sont comptés
parmi les sacrifices, parce qu'on les offrait à Dieu. C'est ce qui fait dire à
l'Apôtre (Hebr, v, 4) : Tout Pontife est pris d'entre les hommes et est
établipour eux, en ce qui regarde le culte de Dieu, afin qu'il offre des dons
et des sacrifices pour les péchés.
QUESTION CH.
DES CAUSES DES PRÉCEPTES CÉRÉMONIELS.
Nous avons maintenant h nous occuper des causes
des préceptes cérémoniels. A ce sujet six questions se présentent : iuLes
préceptes cérémoniels ont-ils une cause? —
(i) C'est ce qui se trouve démontré dans la
question suivante.
2° Ont-ils une cause littérale ou figurative? —
3"Des causes des sacrifices. — 4° Des causes des choses sacrées. — 5° Des
causes des sacrements. — 6° Des causes des observances.
ARTICLE i. — les préceptes cérémoniels ont-ils
une cause (1)?
1. 11 semble que les préceptes cérémoniels
n'aient pas de cause. Car à l'occasion de ces paroles de l'Apôtre (Ephes. n) :
Legem mandatorum decretis evacuans laglose dit (interi.): annulant la loi
ancienne quant aux observances charnelles par les décrets, ou les préceptes
évangéliques qui sont conformes à la raison. Or, si les observances de
l'ancienne loi avaient eu une raison d'être, les décretsraisonnablesdelaloi
nouvelle les auraienten vain annulés. Donc ces observances cérémonielles n'en
avaient pas.
2. La loi ancienne a succédé à la loi de
nature. Or, dans la loi de nature il y eut un précepte qui n'avait pas d'autre
raison que d'éprouver l'obéissance de l'homme, comme le remarque saint Augustin
(Sup. Gen. ad litt. lib. viii, cap. 6 et 13) en parlant de la défense qui
portait sur l'arbre de vie. Il devait donc y avoir aussi dans la loi ancienne
des préceptes qui eussent seulement pour objet d'éprouver l'homme et qui
fussent par eux-mêmes sans raison.
3. On dit que les oeuvres de l'homme
sontmorales, selon qu'elles procèdent de la raison. Par conséquent si les
préceptes cérémoniels existaient pour une raison quelconque, ils ne
différeraient pas des préceptes moraux. Il semble donc qu'ils n'aient pas de
cause, car la raison du précepte se tire de sa cause.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Ps. xviii,
9) : Le précepte du Seigneur est lumineux, il éclaire les yeux. Or, les
préceptes cérémoniels sont des préceptes de Dieu. Donc ils sontlumineux. Ce qui
n'auraitpas lieu, s'ils n'avaient une cause raisonnable.
CONCLUSION. — Puisque d'après l'Apótre tout ce
qui vient de Dieu est ordonné, il est nécessaire que les préceptes cérémoniels
se rapportent à une fin d'après laquelle on puisse leur assigner des causes
raisonnables.
Il faut répondre que puisque le sage ordonne
toutes choses, d'après Aristote (Met. lib. i, cap. 2), il faut que ce qui
procède de la divine sagesse ait été ordonné, comme le dit saint Paul (Rom.
xiii). Or, pour que des choses soient ordonnées il faut deux conditions. La
première c'est qu'elles se rapportent à la fin légitime qui est le principe de
tout ordre en matière pratique; caries choses qui arrivent par hasard,
contrairement à l'intention finale qu'on avait, ou celles qui ne se font pas
sérieusement, maison plaisantant, nous disons qu'elles n'ont pas été ordonnées.
La seconde c'est que le moyen soit proportionné à la fin. D'où il suit que la
raison des moyens se tire de la fin, comme la raison de la disposition d'une
scie provient de l'intention qu'on a eu de la faire couper, ce qui est la fin
qu'on s'est proposée, comme le dit Aristote (Phys. lib. n, text. 88). Or, il
est évident que les préceptes cérémoniels, comme tous les autres préceptes delà
loi, ont été établis par la divine sagesse. C'est pourquoi il est dit (Dent,
iv, 0) : C'est cotre loi qui fera paraître voire sagesse et votre intelligence
devant les peuples. Il est donc nécessaire de reconnaître que les préceptes
cérémoniels ont été établis pour une fin, d'après laquelle on peut assigner
leurs causes raisonnables (2).
Il faut répondre au premier argument, que les
observances de l'ancienne
(1) Il n'y a rien dans les oeuvres de Dieu qui
n'ait une cause : Nihil in terra sine causa fit (Iob, v).
(2) Dans l'article suivant saint Thomas
détermine quelle est la nature de ces causes.
loi considérées en elles-mêmes n'avaient pas de
raison, par exemple il n'y avait pas de raison pour qu'un vêtement ne fût pas
de laine et de lin. Mais considérées par rapport à leur fin, elles avaient une
raison ; ainsi elles figuraient une chose ou excluaient une autre; tandis que
les décrets de la loi nouvelle, qui consistent principalement dans la foi et
l'amour de Dieu, sont par par la nature même de leur acte des choses
raisonnables.
Il faut répondre au second, qu'on ne défendit
pas à nos premiers parents de toucher à l'arbre de la science du bien et du
mal, parce que cet arbre était naturellement mauvais, mais cette défense eut sa
raison par rapport à la fin à laquelle cet arbre se rapportait, c'est-à-dire
relativement à ce qu'il avait de figuratif. C'est ainsi que les préceptes
cérémoniels ont une raison d'être quand on les considere par rapport à leur
fin.
Il faut répondre au troisième, que les
préceptes moraux considérés en eux-mêmes ont des causes raisonnables, comme ces
préceptes : Votis ne tuerez pas, r ous ne volerez pas, tandis que les préceptes
cérémoniels n'ont de causes raisonnables qu'aulantqu'onles considère par
rapport à leur fin, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
ARTICLE IL — les préceptes cérémoniels ont-ils
une cause littérale
ou seulement figurative ?
1. Il
semble que les préceptes cérémoniels n'aient pas de cause littérale, mais
qu'ils n'aient qu'une cause figurative. Car les principaux d'entre ces
préceptes étaient la circoncision et l'immolation de l'agneau pascal. Or, ces
deux choses n'avaient qu'une cause figurative, puisqu'elles avaient été*
données l'une et l'autre comme signe. En effet on lit dans la Genèse (xvii, 11)
: Vous circoncirez votre chair, afin que cette circoncision soit la marque de
Vaillance que je fais avec vous. Et il est dit à l'égard de la célébration de
la Pâque (Ex. xiii, 9) : Elle sera comme un signe dans votre main et comme un
monument devant vos yeux. Donc à plus forte raison les autres préceptes
cérémoniels n'ont-ils qu'une cause figurative.
2.
L'effet est proportionné à sa cause. Or, tous les préceptes cérémoniels
sont figuratifs, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 2). Donc ils n'ont
qu'une cause figurative.
3. Ce qui de soi peut être indifféremment
d'une manière ou d'une
autre, ne paraît pas avoir une cause littérale.
Or, parmi les préceptes céré-
moniels il y en a qui peuvent être exécutés
indifféremment d'une manière
ou d'une autre ; tel est, par exemple, le
nombre des animaux qu'on doit of-
frir et toute autre circonstance particulière
de cette nature. Donc les pré-
ceptes de l'ancienne loi n'ont pas une raison
littérale.
Mais c'est le contraire. Comme les préceptes
cérémoniels figuraient le Christ, de même aussi les histoires de l'Ancien
Testament (1). Car il est dit (I. Cor. x, H) que tout se passait en figures.
Or, dans les histoires de l'Ancien Testament, indépendamment du sens mystique
ou figuré il y a encore le sens littéral. Donc les préceptes cérémoniels
indépendamment des causes figuratives avaient encore des causes littérales.
CONCLUSION. — Puisque la raison des moyens doit
sc prendre de la fin, les cérémonies de l'ancienne loi doivent avoir une raison
littérale, selon qu'elles se rapportent au culte de Dieu, et elles doivent
avoir une raison mystique, selon qu'elles figurent le Christ.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), la raison des
(I) La manière dont Eve fut formée de la cote
d'Adam, l'arche de N,oé et lc sacrilirc d'Abraham, sont autant de faits
figuratifs.
moyens doit se prendre de la fin. Or, les
préceptes cérémoniels avaient deux sortes de fin. Ils étaient établis pour
honorer Dieu dans un temps et pour figurer le Christ; comme les paroles des
prophètes regardaient lc temps présent et étaient à la fois la figure de l'avenir,
selon la remarque de saint Jérôme (Sup. Os. cap. i Abiit et accepit). On peut
donc par conséquent considérer les raisons des préceptes cérémoniels de
l'ancienne loi de deux manières : d "par rapport au culte divin que l'on
devait observer à cette époque; et ces raisons sont littérales, soit qu'elles
aient pour but d'éviter l'idolâtrie, soit qu'elles rappellent quelques-uns des
bienfaits de Dieu ; soit qu'elles manifestent l'excellence de la Divinité ;
soit qu'elles indiquent la disposition d'esprit qui était alors exigée des
adorateurs de Dieu (1). 2° On peut assigner leurs causes ou leurs raisons selon
qu'ils étaient établis pour figurer le Christ. Sous ce rapport leurs raisons
étaient figuratives et mystiques, soit qu'on les applique au Christ et à l'Eglise,
ce qui appartient au sens allégorique, soit qu'on les applique aux moeurs des
chrétiens, ce qui constitue le sens moral, soit qu'on les rapporte à la gloire
future où le Christ doit nous introduire, ce qui revient au sens anagogique.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme l'intelligence du sens métaphorique dans les Ecritures est littéral,
parce que les mots ont été employés précisément pour qu'ils aient cette
signification, de môme le sens des cérémonies légales qui sont commemoratives des
bienfaits de Dieu ou de toute autre chose qui appartient à l'état présent de ce
monde, ne sortent pas de l'ordre des causes littérales. Il faut donc qu'on dise
de la célébration de la Pâque qu'elle est le signe de la délivrance de
l'Egypte, et qu'on dise de la circoncision qu'elle est le signe de l'alliance
que Dieu a faite avec Abraham ; ce qui se rapporte à la cause littérale.
11 faut répondre au second, que cette raison
serait concluante, si les préceptes cérémoniels avaient été donnés
exclusivement pour figurer l'avenir mais non pour honorer Dieu dans le présent.
II faut répondre au troisième, que, comme dans
les lois humaines nous •avons dit (quest. xcvi, art. 1) qu'elles ont en général
une raison, mais que relativement à leurs conditions particulières elles
dépendent de la volonté de ceux qui les instituent, de même il y a dans les
cérémonies de l'ancienne loi une foule de déterminations particulières, qui
n'ont pas de cause littérale, mais qui n'ont qu'une cause figurative (2), bien
que considérées en général ces mômes cérémonies aient une cause littérale.
ARTICLE III. — peut-on assigner cne raison
convenable des cérémonies qui appartiennent aux sacrifices (3) ?
1. Il semble qu'on ne puisse pas assigner une
raison convenable des cé-
rémonies qui appartiennent aux sacrifices. Car
on offrait en sacrifice ce qui
est nécessaire pour soutenir la vie de l'homme,
comme des animaux et des
pains. Or, Dieu n'a pas besoin d'un tel
soutien, suivant ces paroles du
Psalmiste (xlix, 13) : Matigerai-je les chairs
de vos taureaux ou boirai-je le
sang de vos boucs ? Donc c'est à tort qu'on
offrait à Dieu ces sacrifices.
2. On n'offrait pour le sacrifice divin que
trois genres de quadrupèdes,
(1)
Toutes ces disjonctions indiquent autant de points de vue particuliers
sous lesquels on peut envisager les préceptes cérémoniels dans leur sens
littéral.
(2) C'est ce qui a égaie souvent les incrédules
et ce qui les a empêché» de saisir le véritable sens de ces cérémonies. Alors
ils en ont pris occasion de blasphemer ce qu'ils ignoraient.
(3) Nous ferons observer ici que cette
explication de la loi ancienne a toujours été considérée par tous les savants
comme une des parties les plus admirables de la Somme. C'est le chef-d'oeuvre
de celui qui a fait autant de prodiges qu'il a écrit d'articles.
des boeufs, des brebiset des boucs ; en fait
d'oiseaux on offrait en général des tourterelles et des colombes ; sauf pour la
purification des lépreux où l'on faisait un sacrifice de passereaux. Or, il y a
beaucoup d'autres animaux plus nobles que ceux-là, et puisqu'on doit offrir à
Dieu;ce qu'il y a de meilleur, il semble qu'on n'aurait pas dù seulement offrir
ces choses en sacrifices.
3. Comme l'homme tient de Dieu l'empire qu'il
exerce sur les oiseaux du ciel et sur les bêtes de la terre, de même celui
qu'il a sur les poissons. Donc c'est à tort que les poissons étaient exclus des
sacrifices divins.
4. La loi ordonnait indifféremment d'offrir des
tourterelles et des colombes. Par conséquent, comme il était commandé d'offrir
les petits des colombes, on aurait dû de même offrir aussi les petits des
tourterelles.
5. Dieu est l'auteur de la vie non-seulement
des hommes, mais encore des animaux, comme on le voit par ce qui est dit (Gen.
i). Or, la mort étant opposée à la vie, on n'aurait donc pas dû offrir à Dieu
des animaux tués, mais des animaux vivants; surtout puisque l'Apôtre nous
exhorte (Rom. xii, 1) à lui offrir nos corps comme une hostie vivante, sainte et
agréable à ses yeux.
6. Si les animaux n'étaient offerts à Dieu
qu'après qu'ils étaient tués, il semble qu'il était indifférent de les faire
périr d'une manière ou d'une autre. C'est donc à tort que l'on détermine le
mode d'immolation, surtout à l'égard des oiseaux, comme on le voit (Levit. i).
7. Tout défaut dans un animal mène à la
corruption et à la mort. Si donc on offrait à Dieu des animaux tués, on a eu
tort de défendre l'immolation d'un animal imparfait, tel que d'un animal
boiteux, ou aveugle, ou qui eût quelque tache.
8. Ceux qui offrent des hosties à Dieu doivent
y participer, d'après ce mot, de l'Apôtre (I. Cor. x, 18): Ceux qui mangent les
hosties ne participent-ils pas de V autel? C'est donc à tort que l'on enlevait
certaines parties des victimes à ceux qui les offraient, comme le sang, la
graisse, la poitrine et l'épaule droite.
9.
Comme on offrait les holocaustes pour honorer Dieu, de même aussi les
hosties pacifiques et les hosties pour le péché. Or, on n'offrait à Dieu en
holocauste aucun animal du sexe féminin, bien qu'on eût offert des holocaustes
de quadrupèdes aussi bien que d'oiseaux. Donc on avait tort, dans les hosties
pacifiques et dans les sacrifices pour le péché, d'offrir des animaux du sexe
féminin, et de ne pas offrir des oiseaux pour des hosties pacifiques.
10.Toutes les hosties pacifiques paraissent
être du même genre. On n'aurait donc pas dû établir cette différence, c'est
qu'on ne pourrait pas manger la chair de certaines hosties pacifiques le
lendemain, tandis qu'on pourrait manger celles d'autres hosties, comme on le
voit (Lev. vu).
11.Tous les péchés ont ceci de commun, c'est
qu'ils éloignent de Dieu. Donc pour tous les péchés on n'aurait dû offrir qu'un
seul genre de sacrifice pour se réconcilier avec lui.
12.Tous les animaux qu'on offrait en sacrifice,
on ne les offrait que d'une seule manière, c'est-à-dire après qu'ils étaient
tués. Il ne semble donc pas convenable qu'on ait offert de différentes manières
les fruits de la terre. Ainsi tantôt on offrait les épis, tantôt la farine,
tantôt le pain, qui avait été cuit quelquefois dans le four, d'autres fois dans
la poêle ou sur le gril.
13.Nous devons rendre hommage à Dieu pour
toutes les choses dont nous faisons usage. C'est donc à tort qu'indépendamment
des animaux on n'ait offert à Dieu que le pain, le vin, l'huile, l'encens et le
sel.
14. Les sacrifices corporeis expriment le
sacrifice intérieur du coeur par lequel l'homme offre son esprit à Dieu. Or, il
y a dans le sacrifice intérieur plus de cette douceur dont le miel est le
symbole, qu'il n'y a de cette aigreur que le sel représente. Car il est dit
(Ecoles, xxiv, 27) : Mon esprit est plus doux que le miel. C'est donc à tort
que dans les sacrifices on défendait de mettre du miel et du levain, ce qui donne
au pain un bon goût, et qu'on ordonnait démettre du sel, ce qui est un mordant,
et de l'encens qui a une saveur amère. 11 semble donc, que ce qui appartient
aux cérémonies des sacrifices n'ait pas une cause raisonnable.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Lev. i, 9)
: Le prêtre brûlera toutes les offrandes sur l'autel pour en faire au Seigneur
un holocauste d'agréable odeur. Or, selon l'expression de la Sagesse (Sap. vu,
28) ; Dieu n'aime que celui qui habite avec la sagesse. D'où l'on peut conclure
que tout ce qui est agréable à Dieu est sage, et quepar conséquent les
cérémonies des sacrifices étaient sagement établies, c'est-à-dire qu'elles
avaient des causes raisonnables.
CONCLUSION.— Selon que les sacrifices se
rapportaient au culte de Dieu, leur cause provenait ou de ce qu'ils élevaient
l'âme de l'homme vers lui, ou de ce qu'ils l'éloi-gnaient de l'idolâtrie ;
selon qu'ils figuraient le Christ, ils eurent pour cause sa passion et son
immolation volontaire qu'ils représentaient.
Il fautrépondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), les cérémonies de l'ancienne loi avaient une double cause: l'une
littérale d'après laquelle elles se rapportaient au culte de Dieu ; l'autre
figurative ou mystique, selon qu'elles avaient pour but de figurer le Christ. A
ce double point de vue, on peut convenablement assigner la cause des cérémonies
qui appartenaient aux sacrifices. Car, suivant que les sacrifices se
rapportaient au culte de Dieu, on peut leur assigner deux sortes de cause. La
première, c'est qu'ils représentaient le rapport de l'âme à Dieu, et qu'ils
excitaient celui qui les offrait à s'unir à lui. Or, pour que l'âme soit en bon
rapport avec Dieu, il faut qu'elle reconnaisse qu'elle tient de lui, comme de
son premier principe, tout ce qu'elle possède et qu'elle le lui rapporte comme
à sa fin dernière. C'est ce que les oblations et les sacrifices (1)
représentaient. Car l'homme en offrant à Dieu pour sa gloire différentes
choses, reconnaissait qu'il les tenait de lui, d'après ces paroles de David (I.
Parai, xxix, 14) : Tout est à vous. Seigneur, et nous vous avons donné ce que
nous avons reçu de votre main. C'est pourquoi dans l'oblation des
sacrifice»l'homme protestait que Dieu était le premier principe de la création,
et la fin dernière à laquelle tout doit être rapporté. Et parce que la droiture
des rapports que l'homme doit avoir avec Dieu exige qu'il ne reconnaisse que
lui pour le premier auteur des êtres et qu'il ne place pas sa fin dans un
autre, il était défendu dans la loi d'oífrir un sacrifice à un autre qu'à Dieu,
d'après ces paroles (Ex. xxii, 29) : Celui qui immole à d'autres dieux qu'au
Seigneur sera mis à mort (2). On peut donc assigner une première cause
raisonnable aux cérémonies qui regardent les sacrifices. — La seconde cause
provient de ce qu'ils éloignaient les hommes des sacrifices idolàtriques. Aussi
les préceptes qui regardent les sacrifices n'ont-ils été donnés au peuple juif
qu'après qu'il se fui laissé entraîner à l'idolâtrie, en adorant le veau d'or;
comme si ces sacrifices avaient été établis pour que le peuple, qui avait delà
propension^sacrifier, offrit plutôt ses sacrifices à Dieu qu'aux idoles. C'est
ce qui fait dire au pro-
(1) La différence des oblations et des
sacrifices est indiquée 2» 2", quest. Lxxxv, art. 5 ad 5).
(2) D'après les Septante l'expression est plus
énergique è^o).ciOpsuO-/iuTCii : morte eradicabitur, d'après l'édit. sext.
phète (Jer. vu, 22) : Je n'ai pas dit à vas
pères et je ne leur ai pas ordonné aujouroùje les ai lires de V Egypte de
m'offrir des holocaustes et des victimes. —- Mais parmi tous les dons que Dieu
a accordés au genre humain depuis qu'il est tombé dans le péché, lc premier de
tous est le don qu'il lui a fait de son Fils, selon cette parole de saint Jean
(iii, 16) : Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique,
afin que celui qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'Hait lavie éternelle.
C'est pourquoi le plus grand de tous les sacrifices, c'est celui par lequel le
Christ s'est offert lui-même à Dieu en odeur de suavité, selon l'expression de
saint Paul (Ephes. v, 2). C'est pour ce motif que tous les autres sacrifices
étaient offerts dans l'ancienne loi pour figurer ce sacrifice unique et tout
particulier, comme on représente ce qui est parfait par des choses imparfaites.
C'est ce qui fait dire à l'Apôtre (Heb.x, 11) que les prêtres de l'ancienne loi
offraient plusieurs fois les mêmes hosties qui ne pouvaient jamais effacer les
péchés, mais que le Christ n'en a offert qu'une seule pour tous les péchés. Et
comme la raison de la figure se prend de l'objet qu'elle représente, il
s'ensuit que les raisons des sacrifices figuratifs de l'ancienne loi doivent se
prendre du véritable sacrifice du Christ.
Il faut répondre au premier argument, que Dieu
ne voulait pas qu'on lui offrit ces sacrifices à cause des choses offertes,
comme s'il en avait eu besoin. Aussi il dit (Is. i, 11) : Les holocaustes de
vos béliers, et la graisse de vos troupeaux, et le sang de vos génisses, de vos
agneaux et de vos boucs, je n'en veux pas. Mais il voulait qu'on les lui
offrit, comme nous l'avons dit (art. préc), soit pour détourner les Juifs de
l'idolâtrie, soit pour exprimer la manière dont le coeur de l'homme devait se
rapporter à lui, soit pour figurer le mystère de la Rédemption du genre humain
par le Christ.
Il faut répondre au second, que relativement à
toutes ces choses il y a eu une raison de convenance pour laquelle on offrait à
Dieu ces animaux et on ne lui en offrait pas d'autres. 1° C'était pour
détourner de l'idolâtrie ; parce que les idolâtres offraient tous les autres
animaux à leurs dieux ou s'en servaient pour des maléfices. Les Egyptiens, au
milieu desquels les Juifs avaient vécu, avaient en abomination le meurtre des
animaux que Moïse fit offrir, et c'est pour cette raison qu'ils ne les sacrifiaient
pas à leurs dieux. Aussi est-il dit dans la loi (Ex. viii, 26) : Nous
immolerons au Seigneur notre Dieu les animaux dont la mort est une abomination
aux yeux des Egyptiens. Car les Egyptiens adoraient les brebis et les boucs,
parce que c'était sous leur figure que les démons leur apparaissaient, et ils
se servaient des boeufs pour l'agriculture dont ils faisaient une chose sacrée.
2° Ces sacrifices étaient convenables pour exprimer les rapports qui doivent
exister entre l'esprit de l'homme et Dieu, et cela pour deux motifs : d'abord
parce que ce sont surtout ces animaux qui soutiennent la vie de l'homme, et que
par là même qu'ils sont très-purs ils se nourrissent d'aliments qui sont
très-purs aussi. Les autres animaux sont au contraire des animaux sauvages qui
ne servent pas généralement à l'usage de l'homme, ou si ce sont des animaux
domestiques, iisse nourrissent d'aliments grossiers et immondes, comme le porc
et la poule. Or, on ne doit offrir à Dieu que ce qui est pur. On offrait tout
particulièrement des colombes et des tourterelles, parce que ces oiseaux
étaient très-communs dans la terre promise. Ensuite la pureté de l'esprit est
désignée par l'immolation de ces animaux. Car, comme le dit la glose (1)
(inprooem. ad Levit. vers, fin.), nous
(I) Celle citation est tirée île la glose
manuscrite tl'Hésyel.ins.
offrons un veau, quand nous triomphons de
l'orgueil de la chair; un agneau quand nous réprimons les mouvements contraires
à la raison; un bouc quand nous sommes maîtres de nos passions charnelles ; une
tourterelle quand nous conservons la chasteté; des pains azymes, quand nous
sommes à l'égard de nos semblables remplis de la plus grande sincérité. Quant à
la colombe il est évident quelle désigne la simplicité et la chasteté du coeur.
3° Il á été convenable d'offrir ces animaux en figure du Christ, parce que,
comme on le voit au même endroit de la glose, le Christ est immolé sous la
figure du veau à cause de la vertu de la croix, sous celle de l'agneau à cause
de son innocence, sous celle du bélier à cause de sa puissance, sous celle du
bouc parce qu'il a pris la ressemblance de notre chair de péché. La tourterelle
et la colombe montraient l'union des deux natures, ou si l'on veut la
tourterelle représentait la chasteté et la colombe la charité, et l'aspersion
de la farine de froment figurait les chrétiens qui devaient être lavés par
l'eau du baptême.
Il faut répondre au troisième, que les poissons
qui vivent dans l'eau sont plus étrangers à l'homme que les autres animaux qui
vivent dans l'air, comme l'homme lui-même. De plus, une fois que les poissons
sont hors de l'eau ils meurent immédiatement; ils ne pouvaient donc pas être
offerts dans le temple comme les autres animaux.
Il faut répondre auquatrième. que les tourterelles
sont meilleures que leurs petits, tandis que c'est le contraire pour les
colombes. C'est pourquoi, comme le dit Maimonide ( lib. m, Dux errant, cap.
47), la loi ordonne d'offrir des tourterelles et les petits des colombes ;
parce qu'on doit offrir à Dieu tout ce qu'on a de mieux.
Il faut répondre au cinquième, qu'on tuait les
animaux offerts en sacrifice, parce que les hommes ne les mangent qu'après
qu'ils sont tués, et on les faisait passer par le feu, parce que c'est ainsi
que se prépare notre nourriture. De même le meurtre des animaux désignait la
destruction des péchés, et il indiquait que les hommes avaient mérité la mort
par leurs crimes, comme si l'on avait tué ces animaux à leur place pour
signifier l'expiation de leurs iniquités. Le meurtre de ces animaux figurait
aussi le meurtre du Christ.
Il faut répondre au sixième, que la loi
déterminait une manière particulière de tuer les animaux immolés, pour
cxclurecellesquelesidolàtresemployaient en sacrifiant à leurs idoles. Ou bien,
d'après Moïse Maimonide (toc. cit. cap. 49), la loi a choisi le genre de mort
qui devait le moins faire souffrir les animaux que l'on tuait, et par là elle
empêchait ceux qui les offraient d'être cruels, et le corps des animaux était
moins dégradé.
Il faut répondre au septième, que les animaux
qui ont des taches sont ordinairement peu recherchés, et c'est pour cette
raison.qu'on a défendu à Dieu de les offrir en sacrifices. C'est aussi pour
cela qu'il était défendu d'offrir dans H maison de Dieu l'argent d'une prostituée
ou le prix d'un chien (Deut. xxiii, 48). Pour la même cause on n'offrait pas
d'animaux avant leur septième jour, parce que ces animaux étaient encore comme
des fruits avortés qui sont sans consistance.
Il faut répondre au huitième, qu'il y avait
trois genres de sacrifice. L'un qu'on brûlait tout entier et qu'on appelait
('holocauste (1) parce qu'il était tout à fait consumé. On offrait à Dieu ce
sacrifice spécialement par respect pour sa majesté et par amour pour sa bonté.
11 convenait à l'état de perfecti) Ce mot vient des mots grecs Ij.o-j qui
signifie tout entier, et -/.v.-jw : Irtilè.
tion de ceux qui suivent les conseils. C'est
pourquoi il était brûlé tout entier, afin de montrer que comme l'animal réduit
en vapeurs s'élevait tout entier dans les airs, de même l'homme et tout ce qui
lui appartient est soumis au domaine de Dieu et doit lui être offert. — L'autre
était le sacrifice pour le péché. On l'offrait à Dieu pour la rémission des
péchés. Il convenait à l'état des pénitents qui satisfont pour leurs crimes. Il
était divisé en deux parts, dont l'une était brûlée et l'autre servait à
l'usage des prêtres pour indiquer que l'expiation des péchés est une oeuvre que
Dieu accomplit par le ministère des prêtres. Seulement quand on offrait ce
sacrifice pour le péché du peuple entier, ou spécialement pour le péché d'un
prêtre, alors on le brûlait tout entier. Car les prêtres ne devaient pas faire
usage de ce qu'ils offraient pour leur péché, afin qu'il ne restât rien du
péché en eux et parce que dans ce cas il n'y aurait pas eu de satisfaction pour
le péché, puisque si ceux qui offrent une chose pour leur péché en faisaient
usage, ce serait comme s'ils ne l'offraient pas. — Le troisième sacrifice était
appelé l'hostie pacifique (1). On l'offrait à Dieu en action de grâce, ou pour
le salut et-la prospérité de ceux qui l'offraient, en retour d'un bienfait que
l'on devait recevoir ou que l'on avait reçu. Il convenait à l'état de ceux qui
progressent en accomplissant les commandements. On le divisait en trois parts:
la première était brûlée en l'honneur de Dieu ; la seconde était mangée par les
prêtres; la troisième par ceux qui l'offraient pour montrer que le salut de
l'homme vient de Dieu, sous la direction de ses ministres et avec la
coopération de ceux qui sont sauvés. On avait soin en général que le sang et la
graisse ne fussent donnés ni aux prêtres, ni à ceux qui offraient le sacrifice.
Le sang était répandu sur le bord de l'autel en l'honneur de Dieu et la graisse
était brûlée sur le feu. Ces prescriptions avaient pour but de: 1° détourner de
l'idolâtrie. Car les idolâtres buvaient le sang de leurs victimes et en
mangeaient les graisses, d'après ces paroles (Dent, xxxii, 38) : Ils mangeaient
la graisse de leurs victimes et ils buvaient le vin de leurs sacrifices. 2°
Elles servaient ensuite à moraliser le peuple. En effet, on défendait aux Juifs
l'usage du sang pour qu'ils eussent horreur de le répandre. Ainsi il est dit
(Gen. ix, 4) : Fous ne mangerez pas de chair avec le sang, parce que j'ai en
horreur ceux qui le répandent, et je vengerai le vôtre quand il aura été
répandu. Ils ne devaient pas manger de la graisse pour éviter la luxure. C'est
ce qui fait dire au prophète (Ez. xxxiv, 3) : Fous tuiez tout ce qui était
gras. 3° On recommandait ces choses par respect pour Dieu. Car le sang est
surtout nécessaire à la vie (c'est ce qui fait dire que l'âme est dans le sang)
et la graisse montre l'abondance de la nourriture. C'est pourquoi pour faire
voir que c'est de Dieu que nous tenons la vie et tous les biens que nous
possédons , on répandait le sang et on brûlait la graisse par honneur pour lui.
4° Ces choses figuraient l'effusion du sang du Christ et l'abondance de la
charité par laquelle il s'est offert à Dieu pour nous. — De ces hosties
pacifiques, le prêtre avait la poitrine et l'épaule droite pour exclure une
espèce de divination qu'on appelle spatulamantie (2), parce qu'elle se faisait
par les pattes des animaux immolés et au moyen d'un os de la poitrine. C'est
pourquoi on ne donnait pas ces parties de la victime à ceux qui l'offraient. On
indiquait encore par là que la sagesse du coeur était nécessaire au prêtre pour
instruire le peuple, ce que représentait la poitrine qui
(t) A l'égard de tous ces sacrifices on peut
consulter avec fruit les explications que donne Mé-zenguy dans son A ncien
Testament et le Traité du sacrifice de Jésus-Christ, par Plowden.
(2) Saint Thomas traite en particulier de ce
genre de divination et de tous les autres 2* 2", quest. xcv.art. 5 ad t.
couvre le coeur, et on montrait qu'il lui
fallait aussi la force pour supporter ses défauts, ce qui était figuré par
l'épaule droite.
Il faut répondre au neuvième, que l'holocauste
était le plus parfait des sacrifices.On n'offrait en holocauste qu'un male;
parce qu'une femelle est un animal imparfait. Les pauvres offraient des
tourterelles et des colombes, parce qu'ils ne pouvaient pas offrir d'autres
animaux. Comme on offrait gratuitement les hosties pacifiques, personne n'était
tenu d'en offrir ; c'était une chose purement volontaire. C'est pourquoi on
n'offrait pas ces oiseaux parmi les hosties pacifiques ; on ne les offrait que
parmi les holocaustes et les hosties pour le péché qu'il fallait offrir
quelquefois. D'ailleurs ces oiseaux conviennent à la perfection des
holocaustes, à cause de la hauteur de leur vol, et ils conviennent aussi aux
hosties pour le péché, parce qu'ils gémissent au lieu de chanter.
Il faut répondre au dixième, que de tous les
sacrifices l'holocauste était le principal, parce qu'on le brûlait tout entier
en l'honneur de Dieu et qu'on ne mangeait aucune partie de la victime. L'hostie
pour le péché tenait le second rang sous le rapport de la sainteté, parce que
les prêtres ne la mangeaient que dans le sanctuaire le jour même du sacrifice.
En troisième lieu venaient les hosties pacifiques offertes en action de grâce
et que l'on mangeait le jour même, mais dans toute la ville de Jérusalem (1).
Enfin au quatrième rang se trouvaient les hosties pacifiques qu'on avait vouées
(ex voto) et dont on pouvait manger les chairs le lendemain. La raison de cette
gradation, c'est que l'homme est obligé envers Dieu : 1° à cause de sa majesté
souveraine; 2° pour les fautes qu'il a commises; 3° pour les bienfaits qu'il en
a reçus; 4° pour ceux qu'il en espère.
Il faut répondre au onzième, que les péchés
s'aggravent en raison de l'état du pécheur, comme nous l'avons dit (quest.
lxxiii, art. 10). C'est pourquoi la loi ordonne d'offrir une autre hostie pour
le péché d'un prêtre, et d'un prince ou d'une autre personne privée. Or, il est
à remarquer, comme le dit Moïse Maimonide, que plus le péché était grave, et
plus était vile l'espèce d'animal offert pour lui. Ainsi la chèvre qui est
l'animal le plus vii était offerte pour l'idolâtrie qui est le péché le plus
grave ; on offrait un veau pour l'ignorance du prêtre et un bouc pour celle du
prince.
Il faut répondre au douzième, que la loi sur
les sacrifices a voulu pourvoir à la pauvreté de ceux qui les offraient, afin
que celui qui ne pourrait pas avoir un quadrupède offrît au moins un oiseau,
que celui qui ne pourrait avoir un oiseau offrît un pain, et que s'il ne
pouvait offrir un pain , il offrît du moins de la farine ou des épis. La cause
figurative de ces choses c'est que le pain signifie le Christ qui est le pain
vivant, selon l'expression de saint Jean (vi). Le pain était pour ainsi dire
dans Y épi, sous la loi de nature, en la foi des patriarches ; il fut comme la
farine sous la loi mosaïque et les prophètes; il fut un pain formé après que le
Verbe se fut uni à notre humanité; il fut brûlé par le feu, c'est-à-dire formé
par l'Esprit-Saint dans le sein virginal de sa mere; il fut pour ainsi dire
rôti (in sartagine) en passant par les épreuves qu'il eut à souffrir dans le
monde ; enfin il fut consumé, comme sur un gril, sur la croix.
Il faut répondre au treizième, que parmi les
productions de la terre dont l'homme fait usage, les unes servent à le nourrir,
et parmi celles-ci on offrait le pain ; les autres lui servent de boisson, et
parmi celles-là on offrait le vin; d'autres sont un condiment, comme le sel et
l'huile qu'on offrait
(I) C'est-à-dire qu'on pouvait manger l'hostie
pacifique, peu importe dans quelle maison, il n'y avait pas de lieu désigné
pour cela.
aussi. Enfin il y en a qui sont des remèdes,
comme l'encens qu'on offrait et qui est tout à la fois aromatique et
fortifiant. Au reste le pain figurait la chair du Christ, le vin son sang par
lequel nous avons été rachetés; l'huile la grâce, le sel la science, et
l'encens la priore.
Il faut répondre au quatorzième, qu'on
n'offrait pas le miel dans les sacrifices à Dieu ; soit parce qu'on avait
coutume d'en offrir dans les sacrifices des idoles, soit pour éloigner toute
douceur charnelle et tout plaisir sensible de ceux qui veulent sacrifier au
Seigneur. On n'offrait pas de levain, pour écarter la corruption, et peut-être
(1) aussi parce que les gentils en offraient ordinairementdansleurs sacrifices.
Maison offrait le sel, parce qu'il empêche la putréfaction , et que les
sacrifices de Dieu doivent être purs, et parce que le sel désigne aussi le
discernement de la sagesse ou la mortification de la chair. On offrait à Dieu
de l'encens pour désigner la dévotion de l'esprit qui est nécessaire à ceux
qui'offrent un sacrifice et aussi pour indiquer l'odeur de la bonne renommée :
car l'encens est gras et odoriférant. C'est également pour cette raison que
dans le sacrifice de la jalousie on n'offrait point d'encens, parce qu'il
provenait plus du soupçon que de la dévotion de celui qui l'offrait.
ARTICLE IV. — peut-on assigner une raison
certaine des cérémonies
qui appartiennent aux choses sacrées ?
1. Il semble qu'on ne puisse assigner une
raison suffisante des cérémonies de l'ancienne loi qui appartiennent aux choses
sacrées. Car saint Paul dit (Jeté xvii , 24 ) : Dieu , qui a fait le monde et
tout ce qu'il renferme, par là même qu'il est le maître du ciel et de la terre,
n habite pas dans des temples faits de mains d'hommes. C'est donc à tort que
sous l'ancienne loi on a fait un tabernacle ou un temple pour le culte de Dieu.
2. L'état de l'ancienne loi n'a été changé que
par le Christ. Or ,1e tabernacle désignait l'état de l'ancienne loi. On
n'aurait donc pas dù changer le tabernacle en construisant un temple.
3. La loi divine doit principalement porter les
hommes au culte de Dieu. Or, pour le développement du culte divin, il faut
qu'il y ait beaucoup d'autels et beaucoup de temples, comme on le voit sous la
loi nouvelle. Il semble donc que sous la loi ancienne ce n'était pas assez d'un
seul tabernacle ou d'un seul temple, mais qu'il en aurait fallu plusieurs.
4. Le tabernacle ou le temple se rapportait au
culto de Dieu. Or, on doit surtout vénérer en Dieu son unité et sa simplicité.
Il ne parait donc pas convenable que le tabernacle ou le temple ait été séparé
par des voiles.
5. La vertu du premier moteur qui est Dieu se
manifeste d'abord à l'Orient où commence le premier mouvement. Or, le
tabernacle a été fait pour adorer Dieu. Donc on devait le tourner plutôt du
côté de l'Orient que du côté de l'Occident.
(L Le Seigneur a commandé ( Ex. xx, 4 ) de ne
faire ni image taillée, ni aucune figure. C'est donc à tort que dans le
tabernacle ou dans le temple on a sculpté les images des chérubins. Il semble
qu'on y ait placé aussi sans motif raisonnable l'arche, le propitiatoire, le
chandelier, la table et un double autel.
7. Le Seigneur a dit (Ex. xx, 24): Fous me
ferez un autel de terre, et
(I) Saint Thomas emploie ici une expression
dubitative, parce qu'aucun interprète avant lui n'avait fait la même remarque,
et aussi probablement parce que les gentils offraient également du sel et de
l'encens, ce qui n'empêchait pas les
Hébreux d'en offrir aussi. Homère parle du scl
qu'il appelle divin, et Ovide dit en parlant de l'encens (Met. lib. iVi :
Templa tibi statuam, solvam tibi Ihuris honores. Il vaut donc mieux s'arrêter à
la raison précédente.
ensuite: Vous ne monterez pas sur mon autel par
des degrés. C'est donc à tort qu'on a ensuite ordonné de faire un autel de bois
recouvert d'or ou d'airain et d'une telle élévation qu'on ne puisse y monter
que par des gradins. Car il est dit (Ex. xxvii , 1 ) : Vous ferez un autel de
bois de Séthim (1) qidaura cinq coudées de long et autant de large et trois
coudées de haut, et vous le couvrirez d'airam. Et plus loin (Ex. xxx, 1): Votis
ferez ini ante I de bois de Séthim pour briller les parfums et vous le
couvrirez de l'or le plus pur.
8. Dans les oeuvres de Dieu il ne doit rien y
avoir de superflu, parce qu'on ne trouve rien de superflu dans les oeuvres de
la nature. Or, pour une tente ou pour une maison il suffit d'une couverture.
C'est donc à tort qu'on en a mis plusieurs sur le tabernacle, et qu'on l'a
recouvert avec des rideaux de poils de chèvre, des peaux de béliers teintes en
rouge et des peaux couleur d'hyacinthe.
9. La
consécration extérieure représente la sainteté intérieure dont l'àme est le
sujet. On avait donc tort de consacrer le tabernacle et ses vases, puisqu'ils
étaient de choses inanimées.
10. Le Psalmiste dit (xxxiii , 1 ) : Je bénirai
le Seigneur en tout temps, sa
louange sera toujours dans ma bouche. Or, les
solennités sont établies pour
louer Dieu. C'est donc à tort qu'on a déterminé
certains jours pour les célé-
brer. Par conséquent il semble que les
cérémonies des choses sacrées
n'aient pas de causes convenables.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Hebr,
viii , 4) : Ceux qui offrent des dons selon la loi exercent un culte qui était
l'ombre et la figure des choses célestes, d'après ce qui a été dit à Moïse
quand il dressait le tabernacle: Voyez, lui fut-il dit, faites tout d'après le
modèle qui vous a été montré sur la montagne. Or, ce qui représente l'image des
choses célestes est tout à fait raisonnable. Donc les cérémonies des choses
sacrées avaient une cause raisonnable.
CONCLUSION. — Puisque tout le culte extérieur a
principalement pour but de faire adorer Dieu par les hommes, il a fallu
déterminer des temps particuliers, un tabernacle, des vases et des ministres
spécialement affectés à ce culte.
Il faut répondre que le culte extérieur a
principalement pour but d'imprimer dans les hommes le respect pour la Divinité.
Or, le coeur de l'homme est ainsi fait qu'il respecte moins les choses communes
et qui ne sont pas distinctes des autres, tandis qu'il vénère et qu'il admire
davantage celles qui se distinguent des autres par une certaine supériorité.
C'est de là qu'est venue la coutume de faire mettre aux rois et aux princes,
qui ont besoin d'être respectés par leurs sujets, des habits plus précieux et
de leur faire construire des habitations plus vastes et plus splendides. C'est
pourquoi il a fallu pour le culte de Dieu des époques spéciales, un tabernacle
spécial, des vases et des ministres spécialement affectés à cet office, afin
d'inspirer aux hommes plus de respect pour la Divinité. — De même l'état de
l'ancienne loi avait pour but, comme nous l'avons dit (art. 1 huj. quaest. et
art. 2), de figurer le mystère du Christ. Or, il faut que ce qui doit
représenter une chose soit déterminé, afin que la figure ait de la ressemblance
avec l'objet figuré (2). C'est pour ce motif qu'on a dû observer certaines
choses particulières à l'égard de ce qui appartient au culte de Dieu.
Il faut répondre au premier argument, que le
culte de Dieu embrasse deux
(t) Saint Jérôme donne à cet arbre l'épithète
de hebraica, pareo qu'il prétend qu'il n'existait qu'en Judée. Voyez d'ailleurs
ce qu'il en dit dans son commentaire sur Isaïe (cap. xli).
(2) C'est pour cette raison qu'il 'n'y avait
que Dieu qui pût déterminer ces choses par l'intermédiaire de ses prophètes,
puisque leur détermination suppose la connaissance de l'avenir.
choses : Dieu qui est adoré et les hommes qui
l'adorent. Dieu qu'on adore n'est renfermé lui-même dans aucun lieu corporel ;
par conséquent il n'a pas fallu à cause de lui faire un tabernacle ou un temple
spécial. Mais les hommes qui l'adorent sont des êtres corporels, et à cause
d'eux il a fallu qu'on construisît pour le culte divin un tabernacle ou un
temple spécial, et cela pour deux motifs : \'b0 afin qu'en se réunissant dans ce
lieu avec la pensée d'y adorer Dieu, les hommes fussent pénétrés d'un respect
plus profond ; 2" pour que la disposition du temple ou du tabernacle
exprime ce qui regarde l'excellence de la divinité ou de l'humanité du Christ.
C'est ce que dit Salomon (III. Jleg. viii, 27) : Si le ciel et les cieux des
cieux ne peuvent votis contenir, à plus forte raison cette maison que je vous
ai construite i Puis il ajoute: Que vos yeux soient ouverts sur celte maison
dont vous avez dit: Mon nom sera là pour entendre la prière de votre serviteur
et d'Israël votre peuple. D'où il est manifeste que le sanctuaire n'a pas été
fait pour contenir Dieu comme s'il y habitait localement; mais pour que le nom
de Dieu soit là, c'est-à-dire pour que sa connaissance soit manifestée par ce
qui s'y disait et ce qui s'y passait, et c'est par suite de la sainteté du lieu
que les prières qu'on y faisait étaient plus dignes d'être exaucées, à cause de
la dévotion de ceux qui les adressaient au ciel (1).
Il faut répondre au second, que l'état de la
loi ancienne ne fut pas changé avant le Christ, quant à l'accomplissement de la
loi qui fut l'oeuvre seule du Christ, mais il le fut quant à la condition du
peuple qui vivait sous cette loi. En effet le peuple fut d'abord dans le désert
sans avoir de demeure fixe, et il eut ensuite à soutenir divers combats contre
les nations voisines. Mais enfin au temps de David et de Salomon il jouit de la
tranquillité la plus parfaite (2). C'est alors que le temple fut bâti à
l'endroit que Dieu avait lui-même marqué à Abraham pour y faire son sacrifice.
Car il est dit (Gen. xxii , 2) que le Seigneur ordonna à Abraham d'offrir son
fils en holocauste sur une des montagnes qu'il lui montrerait. Puis la Genèse
ajoute ( ibid. 14) qu'Abraham appela ce lieu d'un nom qui signifie: le Seigneur
voit; comme si d'après la prévision de Dieu ce lieu avait été choisi pour son
culte. C'est pourquoi il est écrit dans la loi (Deut. xii , 5) : Fous viendrez
au lieu que le Seigneur votre Dieu aura choisi, et vous offrirez vos holocaustes
et vos victimes. Or, ce lieu n'a pas dû être désigné pour la construction du
temple avant le temps que nous venons de fixer, pour trois raisons que donne
Maimonide. La première, de peur que les nations ne se l'appropriassent; la
seconde pour qu'elles ne le détruisissent pas, et la troisième de crain te que
chaque tribu ne voulût l'avoir dans son lot, ce qui aurait été la source d'une
foule de dissensions et de discordes. C'est pourquoi le temple n'a pas été bâti
avant que le peuple n'eût un roi qui fût capable de comprimer ces guerres
intestines. Auparavant il y avait un tabernacle portatif qui restait en divers
lieux, comme si le lieu où Dieu devait être adoré n'avait pas encore été
déterminé. Telle est la raison littérale pour laquelle il y eut d'abord un
tabernacle et ensuite un temple. On peut en donner aussi une raison figurative,
c'est que ces deux choses signifiaient un double état. Ainsi le tabernacle, qui
était mobile, signifiait l'état de la vie présente qui est changeante, tandis
que le temple, qui était fixe et stable, représentait l'état de la vie future
qui est absolument immuable. C'est pourquoi il est dit (III. Reg. vi, 7) que
quand on le construisit on n'entendit ni le bruit du mar-
(I ) Voyez à ce sujet la magnifique prière que
fit Salomon après la consécration du temple.
(2) Pendant tout le règne de Salomon il n'y eut
pas de guerre, et c'est pour cela qu'il a été appelé le roi "pacifique.
teau, ni celui de la hache, pour indiquer qu'il
n'y aura ni trouble, ni tumulte dans la vie à venir. — Ou bien encore le
tabernacle désignait l'état de l'ancienne loi, tandis que le temple construit
par Salomon était la figure de la loi nouvelle. Ainsi il n'y a que les Juifs
qui aient travaillé à la construction du tabernacle, tandis que les gentils,
c'est-à-dire les ouvriers de Tyr et de Sidon, ont été occupés à bâtir le
temple.
Il faut répondre au troisième, qu'on peut
donner une raison littérale et une raison figurative de l'unité du tabernacle
ou du temple. La raison littérale c'est qu'on a voulu par là exclure
l'idolâtrie; parce que les gentils élevaient divers temples à leurs divers
dieux. C'est pourquoi pour affermir dans les hommes la croyance en son unité,
Dieu a voulu qu'on ne lui offrît un sacrifice que dans un seul lieu. Et aussi
pour leur montrer par là que le culte corporel ne lui était pas agréable par
lui-même, il les empêchait de lui offrir çà et là des sacrifices partout où ils
se trouvaient. Mais le culte de la loi nouvelle dont le sacrifice renferme la
grâce '.spirituelle est par lui-même agréable à Dieu. C'est pour cette raison
que sous cette loi on a multiplié les autels et les temples. — Toutefois à
l'égard de ce qui appartenait au culte spirituel de Dieu, qui consiste dans
l'enseignement de la loi et des prophètes, il y avait sous la loi ancienne
divers lieux déterminés où l'on se réunissait pour louer Dieu. C'est ce qu'on
appelait les synagogues, comme on donne maintenant le nom & églises (1) aux
lieux où les chrétiens se réunissent pour chanter les louanges du Seigneur. Ainsi
notre Eglise a remplacé le temple et la synagogue, parce que le sacrifice de
l'Eglise est lui-môme spirituel et que par conséquent on ne distingue plus le
lieu où l'on sacrifie du lieu où l'on enseigne. — La raison figurative qu'on
peut en donner, c'est qu'on représentait par là l'unité de l'Eglise militante
ou triomphante.
Il faut répondre au quatrième, que comme
l'unité du temple ou du tabernacle représentait l'unité de Dieu ou l'unité de
l'Eglise, de même la distinction du tabernacle ou du temple .représentait la
distinction des choses qui lui sont soumises et qui nous portent à le vénérer.
En effet, le tabernacle était divisé en deux parties, dont l'une qu'on appelait
le Saint des saints était à l'Occident et l'autre qu'on appelait le Saint était
à l'Orient. De plus il y avait devant le tabernacle le parvis. Cette
distinction avait donc une double raison. La première, c'est que le tabernacle
ayant été fait pour lc culte divin, il était divisé de manière à représenter
les différentes parties du monde. Car la partie qu'on appelait le Saint des
saints figurait la partie la plus élevée de l'univers qui appartient aux
substances spirituelles, tandis que la partie qu'on appelait le Saint
représentait le monde corporel. C'est pourquoi le Saint était séparé du Saint
des saints par un voile qui était de quatre couleurs pour désigner les quatre
éléments : il était de lin ponr désigner la terre, parce que c'est la terre qui
produit le lin; de pourpre pour signifier l'eau, parce que la couleur de la
pourpre vient de certains coquillages qu'on trouve dans la mer; (Yhyacinthe
pour indiquer l'air, parce que l'hyacinthe a la couleur de l'air ; et
à'écarlate deux (ois teinte pour rappeler le feu. Ce voile était ainsi placé
parce que la matière des quatre éléments est un obstacle qui nous dérobe la vue
des substances spirituelles. Le grand prêtre seul entrait dans le tabernacle
intérieur, c'est-à-dire dans le Saint des saints,
(U Ecclesia et synagoga, ces Jeux motsout à peu
près le même sens étymologiquement. Le vénérable Kède fait cependant à leur
égard une distinction assez subtile (in cap. v Proverb.). Après avoir montré
que le mot église signifie convocatio (de sxxXriuía) et le mot synagogue
congregatio (de aùvoiya), il fait ressortir parlàla différence des deux
sociétés dont l'une est spirituelle et l'autre terrestre.
et cela une seule fois par an pour montrer que
la perfection finale de l'homme consiste à entrer dans ce monde supérieur.
Quant au tabernacle extérieur, c'est-à-dire le Saint, les prêtres y entraient
tous les jours, mais lc peuple n'y entrait pas; il n'avait accès que dans le
parvis, parce que le peuple peut voir les choses corporelles; mais il n'y a que
les sages qui puissent par la réflexion en pénétrer les raisons intérieures. —
Dans le sens figuratif, le tabernacle extérieur ou le Saint représentait l'état
de l'ancienne loi, comme le dit l'Apôtre (fíeb. ix), parce que les prêtres qui
offraient les sacrifices entraient toujours dans ce tabernacle. Le tabernacle
intérieur, ou le Saint des saints, figurait la gloire céleste ou l'état
spirituel de la loi nouvelle qui est un commencement de la gloire future et
dans lequel le Christ nous a introduits; ce que représentait le grand prêtre en
y entrant seul une fois par an. Le voile figurait les mystères spirituels
cachés dans les anciens sacrifices. Ce voile était orné de quatre couleurs : le
lin désignait la pureté de la chair, la pourpre les souffrances que les saints
ont endurées pour Dieu, l'écarlate deux fois teinte le double amour qu'on doit
avoir pour Dieu et leprochain, et l'hyacinthe la méditation des choses du ciel.
Sous la loi ancienne, l'état du peuple était autre que celui des prêtres. Car
le peuple considérait les sacrifices corporels eux-mêmes qu'on offrait dans le
parvis, tandis que les prêtres méditaient la raison de ces sacrifices et
avaient une foi plus explicite sur les mystères du Christ. C'est pourquoi ils
entraient dans le tabernacle extérieur qui était aussi séparé du parvis par un
voile; parce qu'il y avait à l'égard du mystère du Christ des choses qui
étaient cachées au peuple et que les prêtres connaissaient (i). Cependant elles
ne leur avaient pas rété pleinement révélées, comme elles le furent ensuite
dans le Nouveau Testament, selon la remarque de saint Paul (Eph. m) (2).
Il faut répondre au cinquième, que la loi
prescrivit l'adoration vers l'Occident pour détourner de l'idolâtrie. Car tous
les gentils adoraient le visage tourné vers l'Orient par respect pour le
soleil. C'est ce qui fait dire au prophète (Ez. viii, 40) qu'il a vu des hommes
ayant te dos tourné au temple du Seigneur et la face vers l'Orient pour adorer
le soleil à son lever. C'était pour détourner les Juifs de cette coutume que
dans le tabernacle le Saint des saints était à l'Occident pour qu'on adorat le
visage tourné de ce côté. La raison figurative qu'on peut aussi en donner,
c'est que toute la disposition du tabernacle avait pour but de figurer la mort
du Christ, qui est représentée par le couchant, d'après ces paroles du
Psalmiste (xcvn, 5) : Il est monté r ers le couchant, le Seigneur est son nom.
Il faut répondre au sixième, que l'on peut
donner la raison littérale et la raison figurative des choses qui étaient
renfermées dans le tabernacle. La raison littérale se rapporte au culte de
Dieu. Comme nous avonsdit(m resp. ad 4) que le tabernacle intérieur qu'on
appelait le Saint des saints représentait le monde supérieur des substances
spirituelles, on y avait placé pour ce motif trois choses : l'arche d'alliance
dans laquelle il y avait une urne d'or qui renfermait de la manne; la rerge
d'Aaron qui avait fleuri, et les tables sur lesquelles étaient écrits les dix
préceptes de la loi. Cette arche était placée entre deux chérubins qui se
regardaient réciproquement, et sur l'arche il y avait une table de pierre qu'on
appelait le propitiatoire et qui se trouvait au-dessus des ailes des chérubins,
comme si les chérubins l'avaient
(1) Sur cette différence de la foi et de la
connaissance des prêtres et du peuple (Voyez 2" 2", quest. ii, art. 7
et 8).
(2)(Ephet. iii, 5) :Âlii$ generationibus non
est agnitum filiis hominum, sicuti tunc revelatum est sanctis apostolis ejus et
prophetis in spiritu.
portée et qu'elle fût en quelque sorte le siège
de Dieu. On lui donnait le nom de propitiatoire, comme si Dieu se fût rendu de
là propice au peuple à la prière du grand prêtre. Elle était portée par les
chérubins qui étaient considérés comme des ministres soumis à Dieu, et l'arche
d'alliance servait en quelque sorte d'escabeau au Seigneur qui était assis sur
le propitiatoire. Ces trois emblèmes désignaient les trois choses qui existent
dans le monde supérieur. Et d'abord Dieu qui es tau-dessus de tout,
incompréhensible à toute créature, et c'est pour cette raison qu'on ne lui
donnai t aucune figure, afin de représenter son invisibilité. Mais on avait
figuré son siège, parce que l'on comprend la créature et qu'elle est soumise à
Dieu, comme un siège l'est à celui qui l'occupe. Il y a ensuite dans le monde
supérieur des substances spirituelles auxquelles on donne le nom d'anges. Elles
sont représentées par les deux chérubins qui se regardent réciproquement pour
désigner leur mutuel accord, d'après ces paroles de Job (xxv, 2) : C'est
celui-là qui fait régner la paix dans les hauts lieux. On ne mit pas qu'un seul
chérubin, pour indiquer la multitude des esprits célestes et pour détourner de
leur culte ceux qui avaient reçu l'ordre de n'adorer qu'un seul Dieu. Enfin
dans le monde intellectuel, il y a les raisons de toutes les choses qui sont
cachées ici-bas, comme les raisonsdes effets sont renfermées dans leurs causes
et les raisons des objets d'art dans l'ouvrier qui les produit. C'est ce que
représentait l'arche, qui renfermait en elle trois choses qui étaient la figure
de ce qui tient le premier rang dans les choses humaines. Ainsi la sagesse
était figurée par les tables de la loi ; le pouvoir de celui qui commande par
la verge d'Aaron, la vie par la manne qui avait été la nourriture des Juifs. Ou
encore ces trois choses représentaient les trois attributs de Dieu : sa sagesse
était désignée par les tables, sa puissance par la verge, et sa bonté par la
manne, soit à cause de sa douceur, soit parce que Dieu l'a donnée à son peuple
par un effet de sa misericorde. C'est pourquoi elle était conservée en mémoire
de ce bienfait. Ces trois choses ont été aussi figurées dans la vision d'Isaïe
(vi). Car il vit le Seigneur assis sur tin trône très-haut et très-élevé; des
séraphins étaient de chaque côté, et la maison de Dieu fut remplie de sa
gloire. C'est ce qui faisait dire aux séraphins : Toute la terre est remplie de
sa gloire. On ne représentait pas ainsi les images des séraphins pour leur
offrir un culte (ce qui était défendu par le premier précepte de la loi), mais
on les représentait pour indiquer qu'ils étaient les ministres de Dieu, comme
nous l'avons déjà dit. — Le tabernacle extérieur qui représentait le siècle
présent renfermait trois choses : V autel des parfums qui était directement en
face de l'arche, la table de proposition sur laquelle on plaçait douze pains et
qui était du côté du nord, et le chandelier qui était du côté du midi. Ces
trois choses paraissent correspondre aux trois choses qui étaient renfermées
dans l'arche, mais elles représentaient plus manifestement les mômes objets.
Car les raisons des choses ont besoin d'être montrées plus sensiblement
qu'elles ne le sont dans l'esprit de Dieu et des anges, pour être accessibles
aux hommes sages que représentaient les prêtres qui entraient dans le
tabernacle. Ainsi le chandelier était en quelque sorte le signe de la sagesse
qui était exprimée sur les tables en termes intelligibles. L'autel des parfums
représentait le devoir des prêtres qui ont pour mission d'amener le peuple à
Dieu, ce qui était aussi figuré par la verge. Car sur cet autel on brûlait des
parfums de bonne odeur ; ce qui indiquait que la sainteté du peuple est
agréable à Dieu. En effet, il est dit que la fumée des parfums désigne les
bonnes oeuvres des saints (Apoc. vnLa dignité sacerdotale était parfaitement
représentée dans l'arche par la verge et dans le tabernacle extérieur par
l'autel des parfums ; parce que le prêtre est médiateur entre Dieu et le
peuple, qu'il le dirige par la puissance divine que la verge indique, et qu'il
offre à Dieu, comme sur l'autel des parfums, le fruit de ses efforts,
c'est-à-dire la sainteté du peuple lui-même. La table indique, comme la manne,
ce qui sert de nourriture à notre vie ; seulement le pain est plus commun et
plus grossier, tandis que la manne est plus agréable et plus exquise. On avait
eu raison de placer le chandelier du côté du midi et la table du côté du nord,
parce que le midi est la droite du monde et que le nord en est la gauche, comme
on le voit (De coel. et niund. lib. n, text. 15). Or, la sagesse se met à
droite comme tous les autres biens spirituels, tandis que la nourriture
temporelle se place à gauche, d'après ces paroles du Sage (Prov. m, 16) : Dans
sa gauche les richesses et la gloire. La puissance sacerdotale tient le milieu
entre les biens temporels et la sagesse spirituelle, parce que c'est par elle
que Dieu dispense ces deux sortes d'avantages. — On peut encore donner de ces
choses une autre raison plus littérale. En effet, l'arche renfermait les
tablesde la loi pour empêcher qu'on ne l'oublie. Ainsi il est dit (Ex. xxiv) :
Je vous donnerai deux tables de pierre, la loi et les préceptes que f ai écrits
pour que vous instruisiez les enfants d'Israël. La verge d'Aaron y était placée
pour comprimer toutes les dissensions qui pouvaient s'élever parmi le peuple au
sujet du sacerdoce d'Aaron. Ainsi il est dit (Num. xvii, 10) : Reportez la
verge d'Aaron dans l'arche d'alliance, afin qu'elle y soit gardée en signe de
la rébellion des enfants d'Israël. On conservait la manne dans l'arche pour
perpétuer le souvenir du bienfait que le Seigneur a accordé aux enfants
d'Israël dans le désert. Ainsi il est dit (Ex. xvi, 32) : Remplissez-en un
gomor et qu'on la gardepour les générations futures, afin qu'elles sachent de
quel pain je vous ai nourris dans le désert. Le chandelier était là pour
ajouter à l'éclat du tabernacle; car il appartient à la beauté d'une maison
d'être parfaitement éclairée. Il avait sept branches, comme le dit l'historien
Josèphe (De antiq. lib. m, cap. 7 et 8), pour représenter les sept planètes qui
éclairent le monde entier. On le plaçait au midi, parce que le cours des
planètes est pour nous de ce côté. L'autel des parfums avait été élevé pour
répandre constamment dans le tabernacle une fumée d'une bonne odeur, soit par
respect pour le tabernacle même, soit pour remédier aux exhalaisons mauvaises
qui pouvaient résulter de l'effusion du sang et du meurtre des animaux. Car les
choses qui sont fétides sont considérées comme viles, tandis que les hommes
apprécient tout particulièrement celles qui répandent une bonne odeur. On avait
placé là une table pour indiquer que les prêtres qui servaient au temple
devaient vivre dans le temple. C'est pourquoi il n'y avait que les prêtres qui
eussent le droit de manger les douze pains qui y étaient superposés en mémoire
des douze tribus, comme on le voit (Matth, xii). On ne mettait pas la table
directement au milieu, devant le propitiatoire, pour ne pas suivre les rites
des idolâtres. Car les gentils, dans les fêtes de la lune, plaçaient une table
devant l'idole de cet astre. Ainsi il est dit (Hier, vu, 18) : Les femmes
mêlent de la graisse avec de la farine pour faire des gâteaux à la reine du
ciel. Dans le parvis, hors du tabernacle, se trouvait l'autel des holocaustes,
sur lequel on offrait à Dieu en sacrifices les choses que le peuple possédait.
C'est pourquoi le peuple, qui offrait ces choses par les mains des prêtres,
pouvait rester dans le parvis; mais il n'y avait que les prêtres, auxquels il
appartenait d'offrir le peuple à Dieu, qui pussent s'approcher de l'autel
intérieur sur lequel on offrait la dévotion et la sainteté même du peuple. Cet
autel avait été placé hors du tabernacle, dans le
parvis, pour ne pas imiter les idolâtres, parce
que les gentils plaçaient leurs au lois dans l'intérieur de leurs temples pour
sacrifier à leurs idoles. — On peut déterminer la raison figurative de toutes
ces choses d'après le rapport qu'il y avait entre le tabernacle et le Christ
dont il était la figure. Or, il faut observer que pour marquer l'imperfection
des figures légales, on a établi dans le temple différentes figures pour représenter
le Christ. En effet, il est représenté par le propitiatoire-, parce qu'il est
lui-même la victime de pro-pitiation qui s'est o /ferte pour nos péchés (I.
Joan, n, 2). Ce propitiatoire était à bon droit porté par les chérubins, parce
qu'il est écrit de lui : que tous les anges de Dieu l'adorent, comme on le voit
(Heb. i, 6). Il est aussi représenté par l'arche, parce que comme l'arche avait
été faite de bois de Séthim, de même le corps du Christ était formé des membres
les plus purs. Elle avait été couverte d'or, parce que le Christ fut rempli de
la sagesse et de la charité dont l'or est le symbole. Dans l'arche il y avait
une urne d'or contenant de la manne, ce qui représentait son âme sainte qui
contenait toute la plénitude de la sainteté et de la divinité. Il y avait dans
l'arche la verge, c'est-à-dire la puissance sacerdotale, parce que le Christ a
été fait lui-même prêtre à jamais. Il y avait aussi les tables de la loi, pour
montrer que le Christ est également législateur. Le Christ est figuré par le
chandelier, car il dit lui-même (Joan, viii, 12) : Je suis la lumière du monde,
et les sept branches indiquaient les sept dons de l'Esprit-Saint. Il est aussi
figuré par la table, parce qu'il est lui-même la nourriture spirituelle,
d'après ces paroles (Joan. vi, 51) : Je suis le pain de vie. Les douze pains
signifiaient les douze apôtres ou leur doctrine, ou bien le chandelier et la
table peuvent représenter la doctrine et la foi de l'Eglise qui éclaire et
fortifie spirituellement. Le Christ est encore figuré par les deux autels,
celui des holocaustes et des parfums; parce qu'il faut que nous offrions à Dieu
par lui toutes nos bonnes actions, soit les mortifications de notre chair que
nous offrons en quelque sorte sur l'autel des holocaustes, soit les bonnes
oeuvres spirituelles que les chrétiens parfaits offrent à Dieu dans le Christ
dans toute la pureté de leur coeur, comme sur l'autel des parfums, d'après ces
paroles de l'Apôtre [Heb. ult. 15) : Offrons donc par lui sans cesse à Dieu une
hostie de louange.
H faut répondre au septième, que le Seigneur
ordonna de construire un autel pour offrir des sacrifices en l'honneur de Dieu
et des présents pour l'entretien des ministres qui servaient au tabernacle. A
l'égard de la construction de l'autel le Seigneur a donné deux sortes de
précepte : 1° au commencement de la loi (Ex. xx) il a commandé de faire un
autel de terre ou au moins de pierres non coupées, et ensuite de ne pas
l'élever de manière qu'on eût besoin de degrés pour y monter. Toutes ces
prescriptions étaient en haine du culte des idoles. Car les gentils
construisaient à leurs idoles des autels ornés et très-élevés dans lesquels ils
supposaient une certaine sainteté et une certaine puissance. Le Seigneur dit
encore aux Juifs (Deut. xvi, 21) : Vous ne piaulerez ni de grands bois, ni
aucun arbre auprès de V autel du Seigneur votre Dieu, parce que les idolâtres
avaient coutume de sacrifier sous les arbres pour y jouir de l'ombre et de la
fraîcheur. — La raison figurative de ces préceptes c'est que nous devons
reconnaître dans le Christ, qui est notre autel, notre véritable nature
corporelle quant à l'humanité, ce que figurait Y autel de terre, et nous devons
croire que par rapport à la divinité il est égal à son Père, ce qu'on indique
en disant qu'on ne devait pas monter à l'autel par des degrés. Et d'après le
Christ nous ne devons pas non plus admettre la doctrine des gentils qui portait
à la mollesse. Le tabernacle ayant été fait pour honorer Dieu , on n'eut plus à
craindre ces occasions de scandale qui pouvaient faire tomber dans l'idolâtrie.
C'est pourquoi le Seigneur ordonna de faire d'airain l'autel des holocaustes
qui serait vu de tout le peuple, et de faire d'or l'autel des parfums que les
prêtres seuls voyaient. L'airain n'était pas assez précieux pour que son
abondance portât le peuple à l'idolâtrie. Et quand il est dit (Ex. xx, 26) :
Vous ne monterez pas par des degrés à mon autel, de peur de découvrir votre
honte, on doit observer que ce précepte avait encore pour but d'éloigner de
l'idolâtrie, parce que dans les fêtes de Priape les gentils se montraient à nu
devant le peuple. Il fut ensuite ordonné aux prêtres de mettre des caleçons, et
l'on put sans aucun péril construire des autels si élevés qu'il fallait pour y
monter des gradins. Ces gradins n'étaient pas fixes, mais ils étaient
portatifs, et à l'heure du sacrifice les prêtres s'en servaient pour monter sur
l'autel où ils devaient offrir les sacrifices.
Il faut répondre au huitième, que le corps du
tabernacle était formé de tables ou de planches qui étaient droites clans leur
longueur. A l'intérieur elles étaient couvertes de rideaux de quatre couleurs
différentes , de lin retors, d'hyacinthe, de pourpre et d'écarlate deux fois
teinte. Ces rideaux ne couvraient que les côtés du tabernacle. Pour en former
le toit il y avait une couverture de peaux d'hyacinthes, sur celle-ci une autre
couverture de peaux de béliers teintes en rouge, enfin sur cette dernière une
troisième couverture de peaux de chèvres qui ne couvraient pas seulement le
toit du tabernacle, mais qui descendaient encore jusqu'à terre, et qui
revêtaient à l'extérieur les planches dont le tabernacle était composé. La
raison littérale de toutes ces choses c'est qu'elles servaient en général à
orner et à protéger le tabernacle pour le faire respecter. En particulier
d'après quelques interprètes, les rideaux désignaient le ciel sidéral où l'on
admire la variété des étoiles ; l'étamine (saga) signifiait les eaux qui sont
au-dessus du firmament-, les peaux teintes en rouge le ciel empyrée où sont les
anges, et les peaux d'hyacinthe le ciel de la sainte Trinité. — La raison
figurative de toutes ces choses c'est que les planches dont le tabernacle était
construit indiquent les fidèles dont l'Eglise est composée. Elles étaient
couvertes au dedans par des rideaux de quatre couleurs, parce que les fidèles
sont intérieurement ornés de quatre vertus. En effet le lin retors, d'après la
glose (ordin. Ex. xxvi), indique l'éclat de la chasteté qui brille dans la
chair ; l'hyacinthe montre l'esprit qui désire les biens célestes ; la pourpre
est le symbole de la chair soumise aux souffrances ; l'écarlate deux fois
teinte représente l'àme qui au milieu des douleurs est tout éclatante par
l'amour de Dieu et du prochain. Ce qui recouvrait le toit du tabernacle représentait
les prélats et les docteurs, dans lesquels on doit trouver cette conversation
toute céleste représentée par les peaux de couleur hyacinthe ; la disposition
au martyre figurée par les peaux teintes en rouge ; l'austérité de la vie et la
patience dans l'adversité, qu'indiquait la peau de chèvre qui était exposée à
la pluie et aux vents, comme le dit la glose (loc. cit.).
Il faut répondre au neuvième, que la
consécration du tabernacle et de ses vases avait une cause littérale. C'est
qu'on voulait les faire par là respecter davantage, en montrant par cette
consécration qu'ils devaient être exclusivement employés au culte divin. La
raison figurative, c'est que la sanctification de ces objets représentait la
sanctification spirituelle du tabernacle vivant, c'est-à-dire des fideles dont
est composée l'Eglise du Christ.
Il faut répondre au dixième, que sous
l'ancienne loi, il y avait sept fêtes que l'on faisait pendant un temps et une
fête continuelle, comme on peut le voir (Num. xxviii et xxix). En effet, il y
avait pour ainsi dire une fête continuelle, puisque tous les jours, soir et
matin, on immolait un agneau. Cette fête et ce sacrifice perpétuel
représentaient la perpétuité de la béatitude divine. La première des autres
fêtes était celle qui revenait tous les sept jours ; c'était la fête du Sabbat,
que l'on célébrait en mémoire de la création, comme nous l'avons dit (quest. c,
art. 5 ad 2). La seconde revenait tous les mois ; c'est la fête de la Néoménie,
qu'on faisait en mémoire du gouvernement divin. Car ce qui existe sur cette
terre varie principalement selon le mouvement de la lune (1). On célébrait
cette fête au renouvellement de la lune, mais non quand la lune était pleine,
pour ne pas tomber dans le culte des idolâtres cpii offraient alors leurs
sacrifices à cet astre. Ces deux bienfaits étant communs à tout le genre
humain, c'était pour ce motif qu'on faisait ces fêtes plus souvent. Les cinq
autres fêtes se célébraient une fois l'an, et on y rappelait quelques bienfaits
particuliers que Dieu avait accordés au peuple hébreu. Ainsi on célébrait la
Páque le premier mois, en mémoire de la délivrance de l'Egypte. Cinquante jours
après on faisait la fête de la Pentecôte (2), pour rappeler le bienfait de la
loi. Les trois autres fêtes se célébraient dans le septième mois, qui comme le
septième jour était presque employé tout entier à honorer Dieu. Ainsi le
premier jour de ce mois il y avait la fête des trompettes, en mémoire de la
délivrance d'Isaac, quand Abraham trouva un bélier arrêté par ses cornes dans
un buisson et qu'il l'immola à sa place. Ces cornes étaient représentées par
les trompettes qui annonçaient cette solennité. Cette fête des trompettes était
en quelque sorte une invitation pour qu'on se préparât à la fête suivante qui
se célébrait le dixième jour. C'était la fête de ['expiation, que l'on avait
établie en mémoire du pardon que Dieu avait accordé à son peuple à la prière de
Moïse, après l'adoration du veau d'or. En suite venait lafête des Tabernacles
(scenopegia), qui durait sept jours, en mémoire de la protection que Dieu avait
accordée à son peuple etde ce qu'il Pavait conduit à travers le désert où il
avait habitésousdes tentes. C'estpourquoi dans ce jour les Juifsdevaient avoir
à la main le fruit du plus bel arbre, c'est-à-dire un citron , une branche
d'arbre très-feuillée, c'est-à-dire un myrthe, qui estaussi une plante
odoriférante; des branches de palmiers et des saules du torrent qui conservent
longtemps leur verdeur (toutes ces choses se trouvent dans la terre promise),
pour montrer que Dieu les avait menés par la terre aride du désert à une terre
de délices. Le huitième jour on faisait une autre fête, celle des collectes,
dans laquelle on recueillait du peuple ce qui était nécessaire aux dépenses du
culte divin. Elle représentait l'union du peuple et la paix dont il jouissait
dans la terre promise. — La raison figurative de ces fêtes, c'est que le
sacrifice perpétuel de l'agneau représentait la perpétuité du Christ qui est
l'agneau de Dieu, d'après ces paroles de l'Apôtre (Hebr. ult. 8) :
Jésus-Christ, hier, aujourd'hui et dans tous les siècles. Le sabbat indiquait
le repos spirituel qui nous a été donné par le Christ, comme on le voit (Hebr.
iv). La néoménie, qui est le commencement de la nouvelle lune, figurait
l'illumination de l'Eglise primitive par le Christ, quand il prêcherait et
qu'il ferait des miracles. La fête de la Pentecôte représentait la descente de
l'Esprit-Saint sur les apôtres. La fête des trompettes figurait leur
prédication. La fête de l'expiation indiquait que les chrétiens seraient
purifiés de leurspéchés. La fête des Tabernacles signifiait leur pèlerinage en
ce monde, où ils marchent en faisant des progrès dans la vertu. Lafête des
collectes indi-
(I) Les Juifs suivaient l'année lunaire et
comptaient les époques d'après les révolutions de la lune.
(2) La Pentecôte est aussi appelée la fête des
semaines et la fête despremiers fruits (Xum. xxviii, Lev. xxiii, Deut. xvii
quait la réunion des fidèles dans le royaume
des cieux; c'est pourquoi on disait qu'elle était la plus sainte. Ces trois
fêtes faisaient suite l'une à l'autre, parce qu'il faut que ceux qui ont été
purifiés de leurs vices s'avancent dans la vertu jusqu'à ce qu'ils parviennent
à la vision de Dieu, comme le dit le Psalmiste (i.xxxiii).
ARTICLE V. — PEUT-ON assigner
une cause CONVENARLE AUX SACREMENTS
de l'ancienne LOI?
1. Il semble qu'on ne puisse assigner une cause
convenable aux sacrements de l'ancienne loi. En effet, les choses qui se font
pour le culte divin ne doivent pas ressembler à celles que les idolâtres
observaient. En effet il est d(Deut. xii, 31) : fous ne ferez pas comme les
nations à l'égard du Seigneur votre Dieu. Car elles ont fait pour honorer leurs
dieux toutes les abominations gué le Seigneur a en horreur. Or, les adorateurs
des idoles se faisaient des incisions avec des couieaux jusqu'à ce que le sang
en sortit. Ainsi l'Ecriture rapporte (III. Reg. xviii, 28) : Qu'ils se
faisaient des incisions selon leur coutume avec des couteaux et des lancettes
jusqu'à ce qu'ils fussent couverts de leur sang. C'est pourquoi le Seigneur dit
aux Juifs (Dent, xiv, 1): Ne vous faites point d'incisions et ne vous faites
point tondre pour pleurer les morts, parce que vous êtes un peuple saint et
consacré au Seigneur votre Dieu, et qu'il vous a choisi de toutes les nations
qui sont sur la terre, afin que vous fussiez particulièrement son peuple. C'est
donc à tort que la loi avait prescrit la circoncision.
2. Ce que l'on fait pour honorer Dieu doit
avoir de la décence et de la gravité, d'après ces paroles du Psalmiste [Ps.
xxxiv, 18) : Je vous louerai au milieu d'un peuple grave ei nombreux. Or, il
semble que ce soit pour les hommes une marque de légèreté de manger avec
précipitation. On a donc eu tort de commander aux Juifs (Ex. xii) de manger l'agneau
pascal avec hâte. D'ailleurs toutes les prescriptions qui regardent la manière
dont on devait manger cet agneau paraissent absolument déraisonnables.
3. Les sacrements de l'ancienne loi ont été la
figure des sacrements de la loi nouvelle. Or, l'agneau pascal figurait le
sacrement de l'eucharistie, d'après ces paroles de l'Apôtre (I. Cor. v, 7): Le
Christ notre Pâque a été Immolé. Il aurait donc fallu qu'il y eût aussi dans
l'ancienne loi des sacrements qui fussent la figure des autres sacrements de la
loi nouvelle, de la confirmation, de l'extrôme-onction, du mariage, etc.
4. On ne peut être raisonnablement purifié
qu'autant qu'on est souillé. Or, par rapport à Dieu il n'y a pas de souillure
corporelle, parce que tout corps est une créature et que toute créature de Dieu
étant bonne, on ne doit rien rejeter de ce qu'on reçoit en action de grâces (I.
Tim. iv, 4). C'est donc à tort que l'on se purifiait pour avoir touché un mort
ou pour toute autre souillure corporelle.
5. Il est écrit (Eccl. xxxiv, 4) : Comment ce
qui est impur peut-il rendre pur? Or, la cendre de la vache rousse que l'on
brûlait était impure, puisqu'elle rendait tel. Car il est dit (Num. xix, 7),
que le prêtre qui l'immolait était souillé jusqu'au soir. Il en était de même
de celui qui recueillait ses cendres. C'est donc à tort que l'on ordonnait de
répandre ces cendres pour purifier ceux qui étaient souillés.
6. Les péchés ne sont pas quelque chose de
matériel qu'on puisse porter d'un lieu à un autre, et l'homme ne peut pas être
purifié de ses iniquités par ce qui est immonde. C'est donc à tort que pour
l'expiation des péchés du peuple, le prêtre les confessait sur un bouc, pour
qu'il les emportât dans le désert, tandis que l'autre bouc dont on se servait
pour les purifications était brûlé hors du camp avec un veau, et qu'il
souillait les sacrificateurs au point qu'ils étaient obligés de laver dans
l'eau leur vêtement et leur . chair.
7. Ce qui a déjà été purifié ne doit pas l'être
de nouveau. 11 n'était donc pas convenable quand la lèpre d'un homme ou de sa
maison avait été purifiée de faire une autre purification, comme on le voit
(Lev. xiv).
8. Une souillure spirituelle ne peut pas être
effacée par l'eau matérielle ou en rasant les poils de la peau. Il semble donc
déraisonnable que le Seigneur ait dit (Ex. xxx, 18), de faire un bassin
d'airain élevé sur une base pour laver les maius et les pieds des prêtres qui
devaient entrer dans le tabernacle, et qu'il ait ordonné (Num. xm,l)aux lévites
de se purifier avec de l'eau lustrale et de raser tous les poils de leur chair.
9. Ce qu'il y a de plus grand ne peut pas
être sanctifié par ce qui l'est
moins. On avait donc tort de consacrer d'après
la loi par une onction corpo-
relle , par des sacrifices et des oblations
corporels aussi, les prêtres et les
lévites, comme onjle voit (Lev. viii, Num.
viii).
10. Il est dit (I. Reg. xvi, 7), que les hommes
voient ce qui parait au de-
hors, mais que Dieu voit le fond du coeur. Or,
ce qui se manifeste au-de-
hors dans l'homme, c'est la disposition du
corps et ce sont les vêtements.
Il ne convenait donc pas de déterminer pour les
grands prêtres et pour les
autres des vêtements particuliers, comme on l'a
fait (Ex. xxviii). Il semble
aussi qu'il n'y avait pas de raison pour
éloigner du sacerdoce ceux qui avaient
des défauts corporels. Ainsi il est dit à Aaron
(Lev. xxi, 17) : Si un homme
d'entre les familles de votre race a une
difformité corporelle, il n'offrira
point les pains à son Dieu. Il ne s'approchera
point du ministère de son au-
tel, s'il est aveugle, s'il est boiteux, etc.
Il semble donc que les sacrements
de l'ancienne loi n'aient pas été raisonnables.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Lev.xx,8):
Je suis le Seigneur, c'est moi qui vous sanctifie. Or,Dieu ne fait rien sans
raison. Carilest dit (Ps. cui, 24) : Fous avez tout fait avec sagesse. Donc
dans les sacrements de 1 ancienne loi qui avaient pour but la sanctification
des hommes, il n'y avait rien qui n'eût une cause raisonnable.
CONCLUSION. — Tous les sacrements de l'ancienne
loi avaient des causes raisonnables; littéralement il se rapportaient au
cultede Dieu, selon le temps et figurativement ils représentaient le Christ.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. ci, art. 4), on appelait sacrements proprement dits, les choses qu'on
employait pour la consécration des personnes qui se dévouaient de quelque façon
au culte de Dieu. Or, le culte de Dieu appartenait d'une manière générale à
tout le peuple, et d'une manière particulière aux prêtres et aux lévites qui en
étaient les ministres. C'est pourquoi dans les sacrements de l'ancienne loi, il
y avait des choses qui appartenaient en général à tout le peuple et il y en
avait d'autres qui regardaient en particulier les ministres. Mais à l'égard des
uns et des autres il y avait trois choses nécessaires. La première c'est qu'ils
fussent mis en état d'honorer Dieu. Cette institution se faisait en général à
l'égard de tout le monde au moyen de la circoncision, sans laquelle personne
n'était admis à la participation des choses légales. Elle avait lieu par
rapport aux prêtres au moyen de leur consécration. La seconde, c'est qu'ils
devaient faire usage des choses qui appartenaient au culte divin. Le peuple en
usait, en mangeant l'agneau pascal auquel aucun incirconcis ne participait,
comme on le voit (Ex.xii), et les prêtres le faisaient, en offrant les
victimes, et en mangeant les pains de proposition ainsi que les autres choses
qui étaient destinées à leur usage. En troisième lieu, il fallait éloigner tout
ce qui était un obstacle au culte de Dieu, c'est-à-dire toutes les souillures.
C'était dans ce but qu'on avait établi pour le peuple des purifications qui le
purgeaient de toutes ses souillures extérieures, et des expiations pour ses
péchés. Aux prêtres et aux lévites on avait commandé de laver leurs mains et
leurs pieds et de se raser la peau. Toutes ces choses avaient des causes
raisonnables, puisque littéralement elles avaient pour but d'honorer Dieu,
comme on devait le faire à cette époque, et que figura-tivement elles
représentaient le Christ, comme on le verra en les examinant l'une après
l'autre en particulier.
Il faut répondre m premier argument, que la
principale raison littérale
de la circoncision, c'est qu'elle fut instituée
pour protester de la foi en un
seul Dieu. Et parce que Abraham fut le premier
qui se separa des infidèles
en sortant de sa maison et de sa famille, il
fut aussi le premier qui reçut la
circoncision. L'Apôtre en donne lui-même cette
cause (Rom. iv, 11). Il
reçut, dit-il, la marque de la circoncision,
comme le sceau de la justice qu'il
avait reçue par la foi, lorsqu'il était encore
incirconcis........ Sa foi lui fut im-
putée à justice, parce qu'il espéra contre
toute espérance, c'est-à-dire qu'il
espéra dans la grâce contre l'espérance de la
nature, qu'il deviendrait
le père de beaucoup de nations, quoiqu'il fût
vieux lui-même et que son
épouse fût aussi très-âgéeet stérile. Et pour
que cette protestation et cette imi-
tation de la foi d'Abraham s'affermît dans le
coeur des Juifs, ils reçurent dans
leur chair ce signe qu'ils ne pouvaient plus
oublier. C'est pourquoi il est dit
(Gen. xvii, 13) : Le pacte que j e fais avec
vous sera marqué dans votre chair,
comme le signe de notre alliance éternelle. On
ne faisait la circoncision qu'au
huitième jour , parce qu'auparavant l'enfant
était trop faible et qu'on
aurait pu le blesser grièvement, ses chairs
n'étant pas encore assez
affermies. C'est pour le môme motif qu'on
n'offrait pas d'animaux avant le
huitième jour (1). On ne différait pas
davantage, de peur que la crainte de la
douleur n'en empêchât quelques-uns de se
soumettre à cette cérémonie, et
aussi de peur que les parents dont l'amour
grandit, à mesure que leurs en-
fants se développent, ne soient portés à les
soustraire à cette marque, après
avoir vécu quelque temps avec eux et après les
avoir vu croître et se fortifier.
La seconde raison c'est que la circoncision
avait pour but d'affaiblir la con-
cupiscence. La troisième c'est qu'elle était
une détestation des plaisirs de
Vénus et de Priape, dans lesquels on honorait
cette partie du corps. Le Sei-
gneur n'a d'ailleurs défendu que les incisions
qu'on se faisait dans le culte
des idoles, par rapport auxquelles la
circoncision n'avait pas la moindre
ressemblance. — La raison figurative de la
circoncision, c'est qu'elle repré-
sentait la destruction delà corruption qui
devait être l'oeuvre du Christ et qui
sera parfaite dans le huitième âge qui est
celui de la résurrection. Et parce
que toute corruption qui résulte du péché et du
châtiment a en nous une ori-
gine charnelle par suite du péché du premier
homme, la circoncision se pra-
tiquait pour ce motif sur l'organe de la
génération. C'est ce qui fait dire à
l'Apôtre (Coloss. ii, ii) : C'est en
Jésus-Christ que vous avez été circoncis
d'une circoncision qui n'a pas été faite de la
main des hommes, mais par
l'Esprit de Dieu, et qui consiste dans le
dépouillement du corps de péché
que produit la concupiscence de la chair, et
qui est la véritable circoncision
de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
(I) C'est ce qui est expressément recommandé
dans la loi (Ex. xxii, 29 et 50] : Septem diebus sit cum matre sua; dic octava
reddes illum mihi.
Il faut répondre au second, que lc festin
pascal avait pour cause littérale Je souvenir du bienfait, par lequel le
Seigneur tira les Juifs de l'Egypte. Ainsi en faisant ce repas ils avouaient
qu'ils appartenaient à ce peuple que Dieu s'était choisi. Car quand ils furent
délivrés de l'Egypte, on leur ordonna de marquer du sang de l'agneau le
frontispice de leurs maisons, pour montrer qu'ils s'éloignaient des rites des
Egyptiens qui adoraient le bélier. C'est pourquoi en aspergeant du sang de
l'agneau ou en marquant les portes de leurs maisons, ils furent délivrés de la
menace d'extermination qui pesait sur les Egyptiens. Or, en sortant de
l'Egypte, il y eut deux choses qui caractérisèrent leur marche. C'est d'abord
la précipitation de leur départ-, car les Egyptiens les pressaient de sortir
arec rapidité, comme on le voit (Ex. xii, 33). Et celui qui ne se serait pas
hâté de sortir avec la multitude, aurait été exposé à être victime des
Egyptiens. Or, cette précipitation était exprimée de deux manières. 4° Par les
choses qu'ils mangeaient. Car on leur avait ordonné de manger des pains azymes
pour indiquer qu' ils ne pouvaient les laisser fermenter, parce que les
Egyptiens les pressaient trop vivement, et on leur avait dit de manger ce qui
avait été rôti au feu, sans broyer les os, parce que c'est la manière la plus
expéditive de préparer une viande, et que celui qui est pressé ne prend pas le
temps de briser les os. 2° Elle était exprimée par la manière dont ils
devaicntle manger. Car il est dit : Fous aurez les reins ceints, vos chaussures
seront dans vos pieds, vous tiendrez à la main un bâton et vous mangerez en
toute hâte; ce qui montre manifestement des hommes prêts à partir en voyage. Le
précepte qui leur ordonnait de manger l'agneau dans une seule maison et de ne
pas en disperser les chairs au dehors avait le même sens, parce que leur empressement
ne leur permettait pas de s'envoyer des cadeaux (i). Les laitues amères
indiquaient l'amertume des souffrances qu'ils avaient endurées en Egypte. — La
raison figurative est évidente. Car l'immolation de l'agneau pascal signifiait
l'immolation du Christ, d'après ces paroles de saint Paul (I. Cor. v, 7) : Le
Christ notre pâque a été immolé. Le sang de l'agneau qui délivre de l'ange
exterminateur, lorsqu'on en place sur le frontispice des maisons, indique la
foi dans la passion du Christ qui est dans le coeur et la bouche des fideles,
et qui nous délivre du péché et de la mort, d'après ces paroles de saint
Pierre (I. Pet. i, 48) : Fous avez été
rachetés........ par le précieux sang
de
l'agneau sans tache. On mangeait les chairs de
l'agneau pour figurer la manducation du corps du Christ dans le sacrement. On
les faisait rôtir au feu pour représenter sa passion ou sa charité. On les
mangeait avec des pains azymes, pour montrer la vie pure des fideles qui
recevaient le corps du Christ, d'après ces paroles de saint Paul (I. Cor. v, 8)
: Nourrissons-nous des azymes de la sincérité et de ta vérité. On y ajoutait
des laitues amères en signe de la pénitence, qui est nécessaire aux pécheurs
qui reçoivent le corps du Christ. Les reins ceints indiquent le lien de la
chasteté, les chaussures que l'on a aux pieds sont les exemples des ancêtres
qui ne sont plus (2), le bâton que l'on doit tenir à la main est le svmbole de
la garde vigilante qu'exercent les pasteurs. Il était commandé de manger
l'agneau pascal dans une même maison, c'est-à-dire dans l'Eglise catholique,
mais non dans les conciliabules des hérétiques.
Il faut répondre au troisième, qu'il y a des
sacrements de la loi nouvelle qui ont eu dans la loi ancienne des sacrements
figuratifs qui leur corres-
( Le mot xenia, qui est ici employé, vient du
grec Çs'v5«, et a d'abord signifié des présents faits à des étrangers, dona
hospitalia.
(2) Eiles indiquaient que l'on devait marcher
sur leurs traces. Ce symbolisme se retrouve dans la liturgie.
pondaient. Car le baptême qui est le sacrement
de la foi répond à la circoncision. C'est ce qui fait dire à i'Apôtre (Col. ii,
44) : Vous avez- été circoncis de la circoncision du Christ et voua avez été
ensevelis avec lui dans le baptême. Au festin de l'agneau pascal répond dans la
loi nouvelle le sacrement de l'Eucharistie. Le sacrement de la Pénitence dans
la loi nouvelle répond à toutes les purifications de l'ancienne loi. Le
sacrement de l'Ordre répond à la consécration du pontife et des prêtres. Celui
de la Confirmation, qui est le sacrement de la plénitude de la grâce, ne
pouvait avoir dans l'ancienne loi de sacrement qui lui correspondît, parce que
le temps de la plénitude n'était pas encore arrivé, puisque la loi ne menait à
rien de parfait (Heb. vu, 19). Il en est de même du sacrement de
l'Extrême-Onction qui est une préparation immédiate à l'entrée dans la gloire,
dont l'accès n'était pas ouvert dans l'ancienne loi, la dette n'ayant pas été
payée. Le mariage exista sous la loi ancienne comme un devoir de la nature,
mais non comme un sacrement ou comme un signe sacré de l'union du Christ et de
l'Eglise, parce que cette union n'existait pas encore (4). C'est pourquoi il y
avait alors le libelle de répudiation qui est contraire à l'essence du
sacrement.
Il faut répondre au quatrième, que, comme nous
l'avons dit (in corp. art.), les purifications de l'ancienne loi avaient pour
but d'écarter tout ce qui est un obstacle au culte divin. Or, il y a deux
sortes de cultes : le culte spirituel qui consiste dans le dévouement de
l'esprit à Dieu, et le culte corporel qui consiste dans les sacrifices, les
oblations et les autres choses de cette nature. Ce qui détournait les hommes du
culte spirituel, ce sont les péchés qui les souillaient, comme l'idolâtrie,
l'homicide, les adultères et les incestes. Les hommes étaient purifiés de ces
souillures par des sacrifices que l'on offrait pour la multitude entière ou
pour les fautes de chaque individu. Ce n'est pas que ces sacrifices charnels
aient eu par eux-mêmes la vertu d'expier le péché, mais c'est parce qu'ils
signifiaient l'expiation future des péchés par le Christ, à laquelle les
anciens participaient, en montrant leur foi dans le Rédempteur dont ces
sacrifices étaient la ligure. — Ce qui éloignait les hommes du culte extérieur,
c'étaient les impuretés corporelles. On les considérait d'abord dans les hommes
et ensuite dans les animaux, dans les vêtements, les maisons et les vases.
L'impureté dans les hommes provenait en partie d'eux-mêmes et en partie du
contact des choses immondes. D'après les hommes eux-mêmes, on réputait immonde
tout ce qui était une corruption ou ce qui y était exposé. Ainsi la mort étant
une corruption, on regardait comme immonde le cadavre d'un individu. De même
parce que la lèpre résulte de la corruption des humeurs qui s'échappent au
dehors et qui souillent les autres, on regardait aussi les lépreux comme
impurs. On considérait également de la même manière les femmes qui avaient des
pertes de sang, soit par infirmité, soit naturellement, au temps de leurs
règles ou de leur conception. Pour la même raison, on disait impurs les hommes
qui avaient fait des pertes honteuses par infirmité ou par l'effet d'une
pollution nocturne ou dans l'acte de la génération. Car tout ce qui sort de
l'homme de ces différentes manières produit une souillure immonde. Il y avait
aussi dans les hommes une souillure qui résultait du contact des choses
impures. — La raison de ces impuretés était littérale et figurative. Leur
raison littérale c'est qu'elles
(I ) Ce fut le Christ qui éleva ce contrat à la
dignité d'un sacrement.Gette question des sacrements se trouve d'ailleurs
longuement traitée dans la 5' partie de la Somme.
avaient été établies pour faire respecter ce
qui appartient au culte divin ; soit parce que les hommes n'ont pas l'habitude
de toucher aux choses précieuses quand ils sont impurs, soit parce qu'ils
vénèrent davantage les choses saintes quand ils s'en approchent plus rarement.
Car comme il était rare qu'on pût éviter toutes ces impuretés, il en résultait
que les hommes pouvaient rarement toucher aux choses qui appartenaient au culte
divin, et par conséquent quand ils s'en approchaient, c'était avec un respect
plus profond et une plus grande humilité d'esprit. Quelques-unes de ces
prescriptions avaient littéralement pour but d'empêcher qu'on ne craignît de
s'approcher du culte de Dieu, sous prétexte qu'on redoutait la compagnie des
lépreux et dos autres malades, dont le mal était abominable et contagieux.
D'autres avaient pour but d'éviter l'idolâtrie, parce que les gentils dans les
rites de leurs sacrifices se servaient quelquefois du sang et du sperme humain.
Toutes ces impuretés corporelles étaient purifiées par la seule aspersion de
l'eau, ou quand elles étaient plus grandes, par un sacrifice expiatoire du
péché d'où provenaient ces infirmités. — La raison figurative de ces impuretés,
c'est que ces souillures extérieures figuraient divers péchés. En effet
l'impureté du cadavre désigne la souillure du péché qui est la mort de l'àme.
L'impureté de la lèpre marque la souillure que l'hérésie imprime -, soit parce
que l'enseignement des hérétiques est contagieux comme elle, soit parce qu'il
n'y a pas d'hérésie tellement fausse qu'elle ne renferme quelque chose de vrai,
comme on voit sur la surface du corps d'un lépreux de petites taches qui
indiquent ce qu'il y a de sain dans sa chair. L'impureté de la femme qui subit
une perte de sang désigne l'idolâtrie, parce qu'elle versait le sang dans les
sacrifices. Celle de l'homme est la figure des vains discours, parce que la
semence est la parole de Dieu. Celle de la génération et de la conception
représente la tache du péché originel ; celle de la femme qui a ses règles
indique l'impureté de l'esprit que les débauches ont amolli. En général par
l'impureté résultant du contact d'une chose immonde, on désigne la souillure
qui résulte de ce que l'on consent au péché d'autrui, suivant ces paroles de
saint Paul (II. Cor. vi, 47) : Sortez du milieu d'eux, séparez-vous et ne
touchez pas celui qui est immonde. Un contact impur souillait jusqu'aux choses
inanimées. Car tout ce que touchait de quelque manière celui qui était impur
devenait impur comme lui. La loi atténuait sous ce rapport la superstition des
gentils qui prétendaient qu'on était souillé, non-seulement par le contact de
celui qui est impur, mais encore par sa parole ou par son regard, comme le dit
le rabbin Moïse (4 j à l'égard de la femme qui a ses règles. (Dux errant, lib.
m, cap. 48). Mystiquement ces impuretés légales désignaient ce que dit la
Sagesse (Sap. xiv, 9) : C'est que Dieu a également en haine l'impie et son
impiété. — Il y avait des impuretés qui s'attachaient aux choses inanimées
considérées en elles-mêmes. Ainsi il y avait l'impureté de la lèpre qui
s'attachait aux maisons et aux vêtements. Car comme les hommes gagnent la
maladie de la lèpre par suite de l'humeur qui se gâte et qui corrompt avec elle
la chair, ainsi la fétidité et l'excès de sécheresse ou d'humidité sont
quelquefois cause d'une corruption qui se montre sur les pierres des maisons ou
sur les habits. La loi donnait à cette souillure le nom de lèpre, d'où l'on
considérait comme impure la maison ou les vêtements qui en étaient atteints;
soit parce que toute corruption se rapportait à cette impureté, comme nous
l'avons dit plus haut, soit parce que les gentils invoquaient leurs dieux
pénates contre ce fléau. C'est pourquoi la loi ordonna de détruire les maisons
ou de brûler les
(I) Moïse Maimonide, dont nous avons parlé plus
haut (pag. 476 et 480).
habits qu'on ne pourrait préserver de ce mal,
afin d'enlever cette occasion d'idolâtrie. Il y avait aussi l'impureté des
vases dont il est dit [Num. xix, 15) : Tout vase qui n'aura pas de couvercle ou
qui ne sera pas lié par-dessus sera réputé impur. La cause de cette impureté,
c'est qu'il pouvait facilement tomber dans un vase ouvert quelque chose
d'immonde capable de le souiller. Ce précepte avait aussi pour but de détourner
les Juifs de l'idolâtrie-Car les idolâtrescroyaient que si une souris, un
lézard, ou d'autres animaux semblables qu'ils immolaient aux idoles, venaient à
tomber dans des vases ou dans de l'eau, ils n'en étaient que plus agréables à
Dieu. Maintenant en-core il y a des femmes qui laissent des vases découverts
pour être agréables à des divinités nocturnes qu'elles appellent Janas. —
Laraison figurativede ces impuretés, c'est que la lèpre de la maison désigne
l'impureté de l'assemblée des hérétiques ; la lèpre du vêtement de lin
représente la corruption des moeurs qui provient de l'aigreur de l'esprit; la
lèpre du vêtement de laine est le symbole de la perversité des flatteurs ; la
lèpre du vêtement de fil indique les vices de l'âme; la lèpre de la trame
signifie les péchés de la chair, parce que le fil est dans la trame, comme
l'âme est dans le corps. Le vase qui n'a pas de couvercle et qui n'est pas lié
par-dessus est l'image de l'homme qui ne sait pas garder le silence et qui ne
peut pas se soumettre aux règles de la discipline.
Il faut répondre au cinquième, que, comme nous
l'avons dit (in sol. arg. prxc), il y avait dans la loi deux sortes
d'impuretés. L'une qui résultait d'une corruption quelconque de l'esprit et du
corps; c'était la plus grande. L'autre qui provenait uniquement du contact
d'une chose impure; c'était la moindre et la plus facile à expier. Car la
première s'expiait par des sacrifices pour le péché, parce que toute corruption
procède du péché et en est le symbole; tandis que la seconde s'expiait
simplement par l'aspersion de l'eau d'expiation, dont il est parlé (Num. xix).
Le Seigneur ordonne en cet endroit de prendre une vache rousse en mémoire du
péché que les Juifs avaient commis par l'adoration du veau d'or. On désigne une
vache plutôt qu'un veau, parce que le Seigneur avait coutume d'appeler de ce
nom la synagogue, d'après ce mot du prophète Osée (iv, 16) : Israël s'est
détourné du Seigneur, comme une génisse qui ne petit souffrir le joug. Et il
lui donnait ce nom, sans doute parce que les Juifs adorèrent des vaches ala
façon des Egyptiens (1). Ils ont adoré les vaches de Bethaven, dit encore le
même prophète (Os. x, 5). On immolait hors du camp, en haine du péché
d'idolâtrie, et partout où l'on faisait un sacrifice pour l'expiation des
péchés de la multitude, on le brûlait tout entier hors du camp. Et pour
indiquer que ce sacrifice purifiait le peuple de toutes ses fautes en général,
le prêtre trempait son doigt dans le sang de la victime et en aspergeait les
portes du sanctuaire sept fois, parce que le nombre sept exprime
l'universalité. L'aspersion du sang se faisait en haine du culte des idolâtres,
qui ne répandaient pas le sang des victimes, mais qui le recueillaient au
contraire, et qui se mettaient autour pour faire un festin en l'honneur des
idoles. La victime était brûlée, soit parce que Dieu apparut à Moïse dans le
feu et que la loi fut donnée de cette manière; soit parce qu'on voulait montrer
qu'on devait absolument détruire l'idolâtrie et tout ce qui lui appartenait,
comme la vache dont on livrait aux flammes la peau, les chairs, le sang, et
jusqu'aux excréments. Sur le bûcher on plaçait du bois de cèdre, de l'hysope,
de l'écarlate deux fois teinte, pour montrer que comme le bois de cèdre ne se
corrompt pas facilement,
il) Saint Augustin parle du respect que les
Egyptiens avaient pour ces animaux et de leur culte pour le boeuf (De civ. Dei,
lib. XVIII, cap. 5).
comme l'écarlate deux fois teinte ne perd pas
sa couleur, et comme l'hysope conserve son odeur après qu'elle a été desséchée,
de môme ce sacrifice devait avoir pour effet de conserver le peuple lui-même,
sa gloire et ses vertus. C'est pourquoi il est dit des cendres de la vache
rousse qu'elles devaient être une sauvegarde pour la multitude des enfants
d'Israël. Ou bien, d'après Josèphe (Jntiq. lib. m, cap. 8,9 et 10), on figurait
par là les quatre éléments. Ainsi le cèdre qu'on plaçait sur le feu indiquait
la terre parce que sana-ture est toute terrestre ; l'hysope signifiait l'air à
cause de son odeur ; l'écarlate représentait f eau pour la même raison que la
pourpre, parce que les teintures viennent de l'eau. Et on employait toutes ces
choses pour montrer que ce sacrifice était offert au créateur des quatre
éléments. Et parce qu'on l'offrait pour le péché de f idolâtrie et en haine de
ce crime, celui qui brûlait la vache, celui qui en recueillait les cendres et
celui qui faisait V asper sion de Veau dans laquelle on avait mis de la cendre,
étaient tous considérés comme impurs; afin de montrer par là que tout ce qui
appartient à l'idolâtrie, de quelque manière, doit être rejeté comme immonde.
On se purifiait de cette impureté par l'ablution seule des vêtements. On
n'avait pas besoin d'être aspergé d'eau à cause de cette impureté, parce qu'il
aurait fallu aller indéfiniment de purification en purification. Car comme
celui qui aspergeait devenait impur, s'il se fût aspergé lui-même il serait resté
tel, et si un autre l'eût aspergé il aurait été souillé; de môme celui qui
aurait aspergé ce dernier, et cela indéfiniment. — La raison figurative de ce
sacrifice, c'est que la vache rousse représente le Christ. Elle était du sexe
féminin pour figurer l'infirmité de la nature que le Christ a épousée; sa
couleur marquait le sang de sa passion. Elle était dans la perfection de son
âge, parce que toutes les opérations du Christ sontparfaites. Il n'y avait en
elle aucune tache et elle n'avait point porté le joug, parce que le Christ fut
innocent et qu'il ne connut pas le joug du péché. Il est ordonné de la
consacrer à Moïse, parce que les Juifs devaient accuser le Christ d'avoir
transgressé la loi mosaïque en violant le jour du sabbat. Elle devait être livrée
au prêtre Eleazar, parce que le Christ a ètê mis lui-même entre les mains des
prêtres pour être cru -cifié. On l'immole hors du camp, parce que le Christ a
souffert hors de la porte de Jérusalem. Le prêtre trempe son doigt dans le sang
de 13 victime, parce qu'on doit considérer et imiter le martyre de la passion
du Christ, avec la discrétion dont le doigt est l'indice. On asperge contre le
tabernacle qui représente la synagogue, soit pour condanner les Juifs qui ne
croient pas, soit pour purifier ceux qui croient. On le fait sept fois à cause
des sept dons de l'Esprit-Saint, ou à cause des sept jours, dans lesquels tout
le temps est compris. Tout ce qui regarde l'incarnation du Christ doit être
brûlé par le feu, c'est-à-dire qu'on doit l'entendre spirituellement. Car la
peau et la chair désignent l'opération extérieure du Christ; le sang, sa vertu
intérieure et subtile qui vivifiait tous ses actes extérieurs; les excréments,
sa lassitude, sa soif et tout ce qui se rapportait à son infirmité. On y
ajoutait trois choses : le cèdre qui montre la hauteur de l'espérance ou de la
contemplation; l'hysope qui signifie l'humilité ou la foi ; l'écarlate deux
fois teinte qui marque le double amour de Dieu et du prochain. Car c'est par
ces vertus que nous devons nous attacher au Christ qui a souffert pour nous. Un
homme pur recueillait la cendre du bûcher; parce que les restes de la passion
sont parvenus aux gentils qui n'ont pas été coupables dans la mort du Christ.
On mettait les cendres dans de l'eau pour l'expiation, parce que c'est de la
passion du Christ que le baptême tire la vertu qu'il a de purifier les péchés.
Le prêtre qui immolait et brûlait la vache, celui qui recueillait les cendres,
ainsi que celui qui aspergeait l'eau, étaient tous impurs, parce que les Juifs
ont été rendus impurs à l'occasion du Christ, par lequel nos péchés sont
expiés. Et cela jusqu'au soir, c'est-à-dire jusqu'à la fin du monde, quand les
restes d'Israël seront convertis. Ou bien parce que ceux qui ont en main les
choses saintes, en s'appliquant à la purification des autres, contractent
eux-mêmes quelques souillures, comme le dit saint Grégoire (Past. part, h, cap.
5), et il en sera ainsi jusqu'au soir, c'est-à-dire jusqu'à la fin de la vie
présente.
Il faut répondre au sixième, que, comme nous
l'avons dit (in resp. ad 4), l'impureté qui provenait de la corruption de
l'esprit ou du corps était expiée par les sacrifices pour le péché. Or, on
offrait des sacrifices particuliers pour les péchés de chacun. Mais comme il y
en avait qui négligeaient d'expier ces péchés et ces impuretés, ou bien qui
manquaient de le faire par ignorance, il fut établi qu'une fois par an, le
dixième jour du septième mois, on ferait un sacrifice d'expiation pour tout le
peuple. Et parce que, selon l'expression de l'Apôtre (Heb. vu, 28), la loi
établit pour prêtres des hommes remplis de faiblesse, il fallait que le prôtre
offrît pour lui-même un veau pour le péché, en mémoire du péché qu'Aaron avait
tait en fondant le veau d'or-, et il devait offrir un bélier en holocauste,
pour représenter que la prééminence du sacerdoce, figurée par le bélier] qui
est le chef du troupeau, doit avoir pour fin la gloire de Dieu. Ensuite il
oífrait deux boucs, dont l'un était immolé pour l'expiation des péchés de la
multitude. Car le bouc est un animal fétide, et l'on fait avec ses poils des
vêtements très-rudes pour indiquer par là ce que le péché a de honteux et
d'impur, et de quels tourments il assiège la conscience. On portait le sang de
ce bouc qui avait été immolé avec le sang du veau dans le Saint des saints, et
on aspergeait tout le sanctuaire, pour montrer que le tabernacle était pur de
toutes les souillures des enfants d'Israël. Le corps du bouc et du veau, qui
avaient été immolés pour le péché, devait être brûlé pour montrer que les
péchés étaient anéantis. Mais on ne les brûlait pas sur l'autel, parce qu'on ne
brûlait là totalement que les holocaustes. Il avait été commandé de les brûler
hors du camp en haine du péché. Car on le faisait toutes les fois qu'on
immolait un sacrifice pour un péché grave ou pour la multitude des fautes.
L'autre bouc était envoyé dans le désert, non pour être offert aux démons à la
manière des gentils qui les adoraient dans ces lieux, parce qu'il n'était pas
permis aux Juifs de les sacrifier, mais pour marquer l'effet du sacrifice que
l'on venait d'immoler. C'est pourquoi le prêtre plaçait sa main sur la tète de
ce bouc, en confessant les péchés des enfants d'Israël, comme si cet animal
leseùt emportés dans le désert où les bêtes sauvages devaient le manger et lui
faire porter d'une certaine manière le châtiment des péchés du peuple. On
disait qu'il portait les péchés du peuple; parce que son départ indiquait que
ces péchés étaient remis, ou parce qu'on lui liait sur la tête un feuillet sur
lequel ils étaient inscrits.—La raison figurative de toutes ces choses, c'est
que le veau représentait le Christ à cause de sa force; le bélier, parce qu'il
est le chef des fidèles, et le bouc parce qu'il a pris la ressemblance de la
chair du péché. Le Christ a été aussi immolé pour les péchés des prêtres et du
peuple, parce que sa passion a purifié du péché les petits et les grands. Le
pontife portait dans le Saint des saints le sang du bouc et du veau, parce que
c'est lesang de la passion du Christqui nousaouvert l'entrée du royaume des
cieux. On brûlait leurs corps, parce que le Christ a souffert hors la porte de
la ville, selon la remarque de saint Paul lui-même (Heb. ult. 12). Le bouc qui
était conduit dans le désert peut représen-
ter, ou la divinité môme du Christ qui s'était
comme retirée de son huma-nité pendant sa passion, non en changeant de lieu,
mais en comprimant sa puissance, ou bien il signifie la concupiscence mauvaise
que nous devons éloigner de nous, pour offrir à Dieu les bons mouvements de
noire coeur. Quant à l'impureté que contractaient ceux qui offraient ces
sacrifices, on doit faire le même raisonnement que pour le sacrifice de la
vache rousse [Via. resp. ad 5).
Il faut répondre au septième, que le rit légal
ne purifiait pas le lépreux de la tache de la lèpre, mais il était une preuve
qu'il l'était. C'est le sens de ces paroles qu'on lit à l'égard du prêtre (
Lev. xiv, 3) : Quand il aurareconnu que la lèpre est bien guérie, il ordonnera
à celui qui doit être purifié d'offrir, etc. La lèpre était donc déjà guérie,
mais on disait qu'il était purifié en ce sens que d'après la sentence du
prêtre, il était rendu à la société des hommes et au culte de Dieu(l).
Cependant il arrivait quelquefois que par un miracle de Dieu, le rit de la loi
guérissait la lèpre corporelle, quand le prêtre s'était trompé en portant son
jugement. Cette purification du lépreux se faisait de deux manières. D'abord on
jugeait qu'il était pur, ensuite on le rendait comme tel à la société des
hommes et au cube de Dieu .après sept jours. Dans la première purification, le
lépreux qui devait être purifié offrait pour lui deux passereaux vivants, du
bois de cèdre, un vermisseau et de l'hysope ; on liait avec un fil de couleur
écarlate un passereau etl'hysope avec le bois de cèdre, de telle sorte que le
bois de cèdre formait comme le manche d'un goupillon. L'hysope et le passereau
recevaient le sang de l'autre passereau qu'on avait immolé dans des eaux vives
et étaient ainsi employés à l'aspersion. On offrait ces quatre choses par opposition
aux quatre maux qui résultaient de la lèpre. Ainsi le cèdre qui est un bois
incorruptible se trouvait en opposition avec la pourriture que cette maladie
engendre, l'hysope qui est une herbe odoriférante était contre la mauvaise
odeur qu'elle exhale; le passereau vivant contre l'insensibilité qu'elle
produit, le vermisseau qui a une couleur vive contre la couleur pâle qu'elle
imprime. On laissait le passereau vivant s'envoler dans les champs, parce que
le lépreux était rendu à son ancienne liberté. Au huitième jour on admettait le
lépreux au culte de Dieu et on lui permettait de communiquer avec ses
semblables. Toutefois, on l'obligeait d'abord à se raser tous les poils du
corps et à laver ses vêtements parce que la lèpre ronge les poils quelle
souille et rend fetidos les habits. On offrait ensuite un sacrifice pour son
péché, parce que la plupart du temps la lèpre avait pour cause quelque
transgression. On prenait du sang du sacrifice pour lui en marquer l'extrémité
de l'oreille, les pouces de la main droite et du pied, parce que c'est par là
que la lèpre se manifeste tout d'abord et se fait sentir. On employait pour ce
rit trois sortes de substances liquides: le sang, par opposition à la
corruption sanguine qui est l'effet de la lèpre, l'huile pour désigner que le
malade était guéri, et l'eau vive pour le purifier de ses souillures. — La
raison figurative de ce rit, c'est que les deux passereaux signifient la
divinité et l'humanité du Christ. Celui qui représente l'humanité est immolé
dans un vase de terre sur des eaux vives, parce que la passion du Christ a
consacré les eaux du baptême. Celui qui représente la Divinité impassible
restait vivant, parce que laDivinité ne peut mourir, et il s'envolait, parce
quela Divinité ne pouvait être soumiseaux souffrances de lapassion. Ce
passereau vivant était lié avec le bois de cèdre, l'écarlate, le vermisseau et
l'hysope qui étaient les symboles de la foi, de l'espérance et de la charité,
(I) La sentence du prêtre n'était généralement
que déclaratoire.
commenousl'avons dit(art. 4huj. quaest. ad4).
On le plongeait dans l'eau pour asperger, pour montrer que nous sommes baptisés
dans la foi du Christ, qui est Dieu et homme. L'homme lave par l'eau du baptême
et de la pénitence ses vêtements et ses poils, c'est-à-dire ses actions et ses
pensées. On marquait de sang et d'huile l'extrémité de l'oreille droite de
celui qui était purifié, pour prémunir son ouïe contre les paroles qui
pouvaient la corrompre. On en faisait autant aux pouces de sa main droite et de
son pied, pour que son action fût sainte. Quant aux autres cérémonies qui
regardent la purification de la lèpre ou des autres souillures, elles n'ont
rien de particulier -, elles ne sont qu'une répétition des autres sacrifices
offerts pour le péché.
Il faut répondre au huitième, que comme la
circoncision établissaitle peuple pour le culte de Dieu, de même il fallait
pour les ministres une purification et une consécration toute spéciale. Ainsi
on ordonne de les séparer des autres, comme étant tout particulièrement
destinés au service divin. Et tout ce que l'on faisait à leur égard dans leur
consécration ou leur-institution avait pour butdemontrer qu'ils avaient une
certaine prééminence de pureté, de vertu et de dignité. C'est pourquoi dans
leur institution on faisait trois choses : 1° on les purifiait -, 2° on les
ordonnait et on les consacrait-, 3° on les appliquait aux fonctions de leur
ministère. On les purifiait tous en général par» l'ablution de l'eau et par des
sacrifices, mais les lévites en particulier rasaient tous les poils de leur
chair, comme on le voit (Lev. viii et Num. viii). La consécration des pontifes
et des prêtres se faisait delà manière suivante. Après l'ablution, on les
revêtait d'habits spéciaux qui représentaient leur dignité. Le pontife était
particulièrement oint sur la tête de l'huile sainte, pour montrer que c'est de
lui que découle vers les autres la puissance de consacrer, comme l'huile
découle de la tète vers les parties inférieures du corps, suivant cette
comparaison du Psalmiste (cxxxu, 2) : Comme le parfum répandu sur la tête, qui
descend sur toute la barbe d*Aaron. Les lévites n'avaient pas d'autre
consécration que d'être offerts au Seigneur de la part des enfants d'Israël,
par les mains du pontife qui priait pour eux. Pour les prêtres d'un rang
inférieur, on ne consacrait que leurs mains, dont ils devaient faire usagedans
les sacrifices. On leur marquait avec le sang de la victime l'extrémité de
l'oreille droite et les pouces du pied ou de la main droite, pour qu'ils
observassent la loi de Dieu dans l'oblation des sacrifices, ce qu'indiquait le
signe dont on les marquait àl'oreille droite, et pour qu'ils eussent du zèle et
de l'activité dans l'exécution de leurs fonctions, ce que représentait le sang
qu'on leur imprimait sur le pied et la main droite. On les aspergeait ainsi que
leurs vêtements avec le sang de l'animal qu'on avait immolé, en mémoire du sang
de l'agneau qui les avait délivrés de l'Egypte. On offrait dans leur
consécration les sacrifices suivants : un veau pour le péché, en mémoire du
pardon accordé à Aaron à l'occasion du veau d'or; un bélier en holocauste, en
souvenir de l'offrande d'Abraham dont le pontife devait imiter l'obéissance; un
bélier de consécration, qui était comme une hostie pacifique qui rappelait la
délivrance de l'Egypte par le sang de l'agneau ; une corbeille de pain, en
mémoire de la manne que Dieu avait envoyée à son peuple. Pour les appliquer à
leurs fonctions, on mettait sur leurs mains la graisse du bélier, la mie d'un
pain et l'épaule droite, pour montrer qu'ils recevaient la puissance d'offrir
ces choses au Seigneur. Pour les lévites, on les introduisait dans l'arche
d'alliance pour montrer qu'ils devaient s'occuper des vases du sanctuaire. — La
raison figurative de toutes ces cérémonies c'est que ceux qui sont consacrés au
ministère spirituel du Christ doivent d'abord être purifiés par l'eau du
baptême et les larmes dans la Ibi de la
passion du Christ qui est un sacrifice
expiatoire et purgatif. Ils doivent raser tous les poils de leur chair, c'est-à-dire
toutes les pensées mauvaises; ils doivent aussi être ornés de toutes les vertus
et consacrés par l'huile de l'Esprit-Saint et l'aspersion du sang du Christ,
enfin ils sont obligés de s'appliquer tout entiers à l'exercice de leurs
fonctions spirituelles.
La réponse au neuvième argument est par là même
évidente.
Il faut répondre au dixième, que, comme nous
l'avons dit [in sol. arg. 8 et art. 4 huj. quaest.), le but de la loi était de
porter au respect du culte divin, et elle le faisait de deux manières : 1° en
écartant du culte tout ce qui pouvait être méprisable ; 2° en y faisant entrer
tout ce qui paraissait capable d'en rehausser l'éclat. Et si on observait cette
double règle à l'égard du tabernacle, des vases sacrés et des animaux que l'on devait
immoler, à plus forte raison devait-on la suivre pour les ministres eux-mêmes.
C'est pourquoi, pour que les ministres ne fussent pas méprisables, on exigeait
qu'ils fussent sans tache ou qu'ils n'eussent pas de défaut corporel (1), parce
que les hommes qui ont quelque difformité sont ordinairement un objet de
dérision pour les autres. C'est aussi pour cette raison qu'on décida qu'on ne
prendrait pas çà et là des hommes de toute famille pour en faire les ministres
de Dieu, mais qu'on ne les choisirait que dans une certaine lignée et par voie
de succession pour les rendre plus nobles et plus illustres. Pour qu'ils
fussent respectés, on affecta à leurs vêtements des ornements particuliers, et
ils eurent une consécration spéciale. Voilà en général la raison des ornements
attachés à leurs habits. Pour entrer dans le détail il faut observer que le
pontife avait huit ornements : 1° il avait une veste de lin ; 2° il avait une
tunique d'hyacinthe autour de laquelle on avait placé à l'extrémité, vers les
pieds, des sonnettes et des grenades faites d'hyacinthe, de pourpre et
d'écarlate deux fois teinte ; 3° il avait l'éphod qui lui couvrait les épaules
et la partie antérieure du corps jusqu'à la ceinture. Il était d'or,
d'hyacinthe, de pourpre, d'écarlate deux fois teinte et de fin lin retors. Il
avait sur les épaules deux grosses pierres précieuses sur lesquelles étaient
écrits les noms des enfants d'Israël. 4° Il avait lc rational fait de la même
matière que l'éphod. Il était carré, s'adaptait sur la poitrine et s'unissait à
l'éphod. Sur ce rational il y avait douze pierres précieuses placées sur quatre
rangs, et sur lesquelles étaient écrits les noms des enfant d'Israël. Le grand
prêtre portait leurs noms sur ses épaules pour indiquer qu'il avait à sa charge
le peuple entier, et il les portait sur sa poitrine pour faire voir qu'il
devait toujours penser à leur salut et les avoir constamment dans son coeur. Le
Seigneur ordonna d'écrire sur le rational ces mots : doctrine et vérité; parce
qu'il y avait des choses qui appartiennent à la vérité de la justice et de la
doctrine qui s'y trouvaient écrites. Toutefois il y a des Juifs qui ont imaginé
qu'il y avait sur le rational une pierre qui changeait de couleur, selon les
divers événements qui devaient arriver aux enfants d'Israël, et c'est ce qu'ils
appellent vérité et doctrine. 5° Il avait le baudrier, qui était un cordon où
l'on voyait briller les quatre couleurs que nous venons d'énumérer. G" Il
avait la tiare, qui était une mitre faite de lin. 7° Il avait la lame d'or qui
brillait sur son front et sur laquelle était écrit le nom du Seigneur. 8"
Enfin il portait des caleçons de lin pour cacher sa nudité, lorsqu'il
s'approchait du sanctuaire ou de l'autel. De ces huit ornements les prêtres
inférieurs n'en avaient que quatre : la tunique de lin f les
(I) C'est pour le même, motif que sous la
loi des irrégularités qui empêchent d'être appelé aux
nouvelle les défauts corporeis constituent encore
saints ordres.
caleçons, le baudrier et la tiare.—On donne
pour raison littérale de tous ces ornements qu'ils marquaient la disposition de
l'univers, comme si le pontife eût protesté qu'il était le ministre du créateur
du monde. Ainsi il est dit dans la Sagesse (xviii, 14) que le monde entier
était décrit sur le vêtement d'Aaron. En effet le caleçon de lin figurait la
terre qui produit le lin ; le baudrier, en faisant le tour du corps,
représentait l'Océan qui environne la terre; la tunique d'hyacinthe
représentait par sa couleur la région bleue des airs; les clochettes marquaient
le tonnerre, et les grenades les éclairs; le surhuméral indiquait par la
variété de ses couleurs le ciel sidéral ; les deux grosses pierres précieuses
les deux hémisphères, ou le soleil et la lune; les douze gemmes qui brillaient
sur sa poitrine les douze signes du zodiaque, et on disait qu'elles étaient
placées sur le rational, parce que c'est dans les choses célestes que se
trouvent les raisons des choses terrestres, d'après ces paroles de Job
(xxxviii, 33) : Savez-vous l'ordre du ciel et en rendez-vous bien raison, vous
qui êtes sur la terre ? Le cidarix ou la tiare rappelait le ciel empyrée, et la
lame d'or Dieu qui préside à tout (1). — La raison figurative de toutes ces
choses est évidente. En effet, les taches ou les défauts corporels dont les prêtres
doivent être exempts montrent les vices divers et les péchés qu'on ne doit pas
trouver en eux. Ainsi il est défendu qu'ils soient aveugles, c'est-à-dire
ignorants; boiteux, c'est-à-dire sans stabilité, se portant tantôt vers une
chose et tantôt vers une autre; qu'ils n'aientpas le nez trop grand, ou trop
petit, ou difforme, c'est-à-dire qu'ils ne manquent pas de discrétion en
péchant par excès ou par défaut, ou en faisant de mauvaises choses ; car le nez
est le symbole du discernement, parce qu'il lui appartient de discerner les
odeurs; qu'ils n'aient pas le pied ou lamain brisés, c'est-à-dire qu'ils ne
perdent pas la puissance de bien faire. On les rejetait, s'ils avaient une
bosse par devant ou par derrière, ce qui indique l'amour superflu des choses
terrestres ; s'ils étaient chassieux, c'est-à-dire si leur esprit était
obscurci par des affections charnelles, parce que cette maladie vient de
l'écoulement des humeurs. On les rejetait encore s'ils avaient une blancheur
sur l'oeil, c'est-à-dire s'ils avaient la présomption d'avoir en eux-mêmes la
candeur de la justice; s'ils avaient la gale ou la chair constamment
bouillonnante, ou la gratelle qui envahit le corps sans douleur et souille le
teint des membres ; ce qui désigne l'avarice; enfin s'ils avaient une hernie ou
qu'ils fussent trop pesants, parce que le prêtre ne doit pas seulement
s'abstenir d'actions mauvaises, mais il ne doit pas non plus en porter la honte
dans son coeur. Les ornements indiquent les vertus des ministres de Dieu. Or,
il y en a quatre qui sont nécessaires à tous ceux qui sont attachés au service
de Dieu : ce son lia chasteté que les caleçons représentent; la pureté de vie
qui est indiquée par la tunique de lin; l'esprit de modération et de
discernement dont le cordon est le symbole; enfin la droiture d'intention qui
est figurée parla tiare qui couvre la tête. Indépendamment de ces vertus les
pontifes doivent encore en avoir quatre autres : 1° ils doivent avoir le
souvenir de Dieu toujours présent dans la contemplation, et c'est ce que
signifie la lame d'or qu'ils avaient sur le front avec le nom du Seigneur; 2°
ils doivent supporter les infirmités du peuple, ce qu'indique le surhuméral; 3°
il faut que la sollicitude de la charité mette le peuple dans leur coeur et
dans leurs entrailles ; ce qui est exprimé par le rational ; 4° ils doivent
vivre d'une manière céleste en ne faisant que des oeuvres parfaites, ce que
montre la tunique d'hyacinthe. Aussi on avait placé à l'extrémité de cette
tunique des
(f) Ce symbolisme se retrouve dans les auteurs
juifs ; il est spécialement exposé par Josèphe.
sonnettes pour représenter la doctrine des
mystères divins qui doit toujours être unie à la vie céleste du pontife. Les
grenades qu'on y avait aussi ajoutées marquent l'unité de foi et la concorde
dans les bonnes moeurs, parce que la doctrine du prêtre doit être telle qu'elle
ne rompe jamais ni l'unité de la foi, ni l'unité de la paix.
article vi. — LES OBSERVANCES CÉRÉMONIELLES
ONT-ELLES EU UNE CAUSE
RAISONNABLE?
1. Il semble que les observances cérémonielles
n'aient pas eu de cause raisonnable. Car, comme le dit l'Apôtre (I. Tim. iv, 4)
: Tout ce que Dieu a créé est bon, et on ne doit rien rejeter de"ce qu'on
mange avec action de grâces. C'est donc à tort qu'il était défendu de manger
certaines viandes comme étant immondes, ainsi qu'on le voit (Lev. xi).
2. Comme les animaux sont faits pour la
nourriture de l'homme, de même aussi les herbes. Ainsi il est dit (Gen. ix, 3)
: Je vous abandonne pour votre nourriture les légumes et les herbes des champs.
Or, parmi les herbes la loi n'en a pas distingué qui soient immondes, quoiqu'il
y en ait qui soient très-nuisibles, comme celles qui sont vénéneuses. Il semble
donc qu'elle n'aurait pas dû non plus interdire certains animaux comme
immondes.
3. Si la matière dont une chose est engendrée
est immonde, il semble que pour le môme motif ce qu'elle produit le soit aussi.
Or, c'est le sang qui engendre la chair. Par conséquent puisque toutes les
chairs ne sont pas défendues comme immondes, il semble que pour la même raison
on ne doive pas défendre non plus le sang ou la graisse que le sang engendre.
4. Le Seigneur dit (Matth, x) qu'on ne doit pas
craindre ceux qui tuent le corps, parce qu'après la mort ils sont impuissants;
ce qui ne serait pas exact, si ce qu'on fait du corps de l'homme pouvait
tourner à son désavantage. Or, il est encore plus indifférent à l'égard d'un
animal qui n'existe plus, qu'on fasse cuire ses chairs d'une manière ou d'une
autre. Il paraît donc déraisonnable d'avoir défendu (Ex. xxiii, 19) de faire
cuire un chevreau d ini s le lait de sa mere.
5. On ordonne d'offrir au Seigneur les prémices
des hommes et des animaux, comme étant ce qu'il y a de plus parfait. C'est donc
à tort íqu'il est <Y(Lev. xix, 23) : Lorsque vous serez entrés dans Io,
terre promise et que vous y aurez planté des arbres fruitiers, vous aurez soin
d'en retrancher les pre-miers fruits que vous regarderez comme impurs, et vous
n'en mangerez pas.
6. Le
vêtement est une chose extérieure qui ne fait pas partie du corps de l'homme.
On n'aurait donc pas dû interdire aux Juifs certains vêtements particuliers.
Ainsi il est dit [Lev. xix , 19) : / ous ne mettrez point de robes tissues de
fils différents (Dent, xxii, 3) : Une femme ne mettra pas des habits d'homme, et
un homme des habits de femme, et plus loin : / ous ne revêtirez pas un Vêtement
fait de laine et de lin.
7. Le
souvenir des ordres de Dieu n'appartient pas au corps, mais au coeur. C'est
donc à tort qu'il est commandé aux Juifs (Deut. vi, 8) de lier la loi de Dieu
comme une marque dans leur main, de l'écrire sur le seuil de leurs maisons. Et
ailleurs (Num. xv, 38) de mettre des franges aux quatre coins de leurs
manteaux, et d'y joindre des bandes de couleur d'h yacinthe, afin qu'en les
voyant ils se souviennent de tous les commandements du Seigneur.
8.
L'Apôtre dit (I. Cor. ix, 9) que Dieu ne prend pas soin des boeufs, et
par conséquent il ne prend pas soin non plus des autres animaux irraisonnables.
C'est donc à tort qu'il est dit (Deut, xxii) : Si vous marchez dans un chemin
et que vous trouviez un nid d'oiseaux vous ne prendrez pas la mere avec les
petits. Et plus loin (ib. xxv, 4. : J ous ne lierez point la bouche du boeuf
qui triture. Et ailleurs (Lev. xix, 9) : Fous n'accouplerez pas vos chevaux
avec des animaux d'une autre espèce.
9. Parmi les plantes, on ne distinguait pas
entre celles qui sont pures et
celles qui sont impures. On devait donc encore
beaucoup moins faire des
distinctions à l'égard de leur culture, et par
conséquent on n'aurait pas dù
dire (Lev. xix, 19) : Fous ne sèmerezpoint
votre champ avec des semences diffé-
rentes. Et (Deut. xxii, 9) : Fous ne sèmerez
point d'autre graine dans votre
vigne et vous ne labourerez point avec un boeuf
et un âne attelés ensemble.
10. Les choses qui sont inanimées paraissent
surtout soumises à la puissance de l'homme. Il n'était donc pas convenable de
défendre à l'homme de désirer For et l'argent, dont les idoles sont faites,
ainsi que toutes les autres choses qui se trouvent dans les maisons des faux
dieux (Deut. vu). Le précepte qui ordonne d'enfouir en terre les excréments de
l'homme (Deut. xxiii) parait ridicule.
11. La piété est la vertu qu'on exige tout
particulièrement des prêtres. Or, il semble que la piété nous engage à assister
aux funérailles de nos amis; puisqu'on loue Tobie à ce sujet (Tob. i). C'est
aussi quelquefois un acte de piété que d'épouser une femme publique, parce que
c'est le moyen de la délivrer du péché et de l'infamie. Il semble donc qu'on
ait eu tort de défendre ces choses aux prêtres (Lev. xxi).
Mais c'est le contraire. Moïse a dit (Deut.
xviii, 24) en parlant au peuple juif : Pour vous, vous avez été formé autrement
que les nations par le Seigneur votre Dieu. D'où l'on peut conclure que ces
observances ont été établies par le Seigneur pour distinguer tout spécialement
son peuple. Elles ne sont donc pas déraisonnables ou sans cause.
CONCLUSION. — On doit rechercher la raison de
toutes les observances de l'ancienne loi, soit en les considérant par rapport
au culte divin, soit en en faisant l'application à la vie des chrétiens.
Il faut répondre que le peuple juif, comme nous
l'avons dit (art. préc. ad 8), avait été tout particulièrement établi pour le
culte de Dieu, et parmi le peuple on avait choisi les prêtres tout spécialement
pour cette fin. Comme les autres choses qui servent au culte de Dieu doivent
avoir un caractère particulier pour relever l'éclat du culte lui-même, de même
dans la vie du peuple juif, et surtout dans celle de ses prêtres, il devait y
avoir des usages particuliers qui fussent en harmonie avec le culte divin,
spirituel ou corporel. Or, le culte de la loi figurait le mystère du Christ;
par conséquent toutes les actions des Juifs représentaient ce qui regarde le
Christ, d'après cette parole de l'Apôtre (I. Cor. x, 11) : Toutes les choses
qui leur arrivaient étaient des figures. C'est pourquoi on peut donner de ces
observances deux raisons : l'une tirée de la convenance qu'elles avaient à
l'égard du culte divin, et l'autre provenant de ce qu'elles étaient une figure
de la vie des chrétiens.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme nous l'avons dit (art. préc. ad 4 et 5), la loi reconnaissait deux sortes
de souillure ou d'impureté : l'une qui était l'effet de la faute et qui
souillait l'âme ; l'autre qui résultait d'une corruption qui souille le corps
d'une certaine manière. Si l'on parle de la première souillure, aucune espèce
de nourriture n'est immonde et ne peut souiller l'homme en raison de sa nature.
C'est pourquoi il est dit (Matth, xv, 11) : Ce qui entre dans la bouche ne
souille pas l'homme, mais ce qui en sort, voilà ce qui le souille. Il y a
cependant des nourritures qui peuvent par accident souiller l'àme ; par
exemple, quand on les prend par désobéissance ou contre un voeu qu'on a fait et
avec un excès de concupiscence, ou quand elles sont un aliment à la luxure :
c'est pour ce motif qu'il
y en a qui s'abstiennent de vin et de viandes.
—Mais il y a des animaux qui ont cette impureté corporelle qui est l'effet
d'une certaine corruption, soit parce qu'ils se nourrissent de choses impures,
comme le porc; soit qu'ils vivent salement, comme les botes qui sont sous
terre, tels que les taupes, les souris et tous les autres animaux
semblables qui contractent de là une odeur fétide ; soit parce que leurs chairs
par suite de leur excès d'humidité ou de sécheresse engendrent dans le corps
humain des humeurs mauvaises il). C'est pour cela qu'il avait été défendu aux
Juifs de manger la chair des animaux qui ont la corne continue et non divisée,
parce qu'ils sont trop terrestres. Il leur était aussi défendu de manger les
chairs des animaux qui ont beaucoup de fissures aux pieds, parce qu'ils sont
trop colores et que leur sang est toujours embrasé, comme les lions. Pour la
même raison ils ne devaient pas manger certains oiseaux de proie, parce qu'ils
sont trop secs, ni certains oiseaux aquatiques, parce qu'ils tombent dans
l'excès contraire. Us ne devaient pas non plus faire usage des poissons qui
n'ont ni nageoires, ni écailles, comme les anguilles, parce qu'ils sont aussi
trop humides. Il leur était permis de mangerles animaux qui ruminent, qui ont
la corne fendue, parce qu'ils ont les humeurs bien disposées et qu'ils sont
d'une complexion qui n'a rien d'extrême; ils ne sont pas trop humides,
puisqu'ils ont des ongles; ils ne sont pas trop terrestres, puisqu'ils n'ont
pas l'ongle continu, mais fendu. On leur permettait aussi de manger les
poissons les plus secs ; ce qu'on reconnaissait à la présence des nageoires et
des écailles, car c'est là ce qui tempère la complexion humide de ces animaux.
Ils pouvaient aussi manger les oiseaux qui étaient les plus tempérés, comme les
poules, les perdrix, etc. — Il y eut aussi une autre raison qui influa sur ces
prescriptions; c'est qu'on les fit en haine de l'idolâtrie. Ainsi les gentils,
et surtout les Egyptiens au milieu desquels les Juifs avaient été élevés,
immolaient aux idoles les animaux prohibés par la loi ou s'en servaient pour
des maléfices. D'un autre côté ils ne mangeaient pas les animaux dont la loi
permettait aux Juifs l'usage ; mais ils les adoraient comme des dieux, ou bien
ils s'en abstenaient pour d'autres motifs, comme nous l'avons dit (art. 3 ad
2). — La troisième raison c'est que pour empêcher qu'ils ne missent trop de
recherche dans leur nourriture, on leur permettait l'usage des animaux qu'il
était le plus facile de se procurer. Il leur était défendu en général de faire
usage du sang et de la graisse de toute espèce d'animal. On leur interdisait le
sang, soit pour les détourner de la cruauté en leur inspirant de l'horreur pour
celui qui répand le sang humain, comme nous l'avons dit (art. 3 ad 8 arg.),
soit pour ne pas tomber dans les rits idolàtriques. Car les idolâtres avaient
l'habitude de se réunir autour du sang qui avait élè répandu, pour y faire un
festin en l'honneur des idoles auxquelles ils supposaient quo ce sang était
très-agréable (2). C'est pour ce motif que le Seigneur ordonna do répandre le
sang et de le laisser se perdre dans la poussière. On leur avait aussi défendu
pour la môme raison de manger des animaux suffoqués ou étranglés, parce que
leur sang n'est pas séparé de leur chair, ou parce que ce genre de mort leur
cause de cruelles douleurs. Le Seigneur voulut qu'ils ne fussent pas cruels,
même envers les animaux, et pour les empêcher de l'être avec leurs semblables,
il leur recommande d'être compatissants envers les bêtes. Ils ne devaient pas
non
(O La défense de Moïse qui porte sur les
animaux impurs avait principalement un Init hygiénique. Voyez à cet égard les
Lettres de quelques Juifs.
(2) Maimonide rapporte que les Sabéens avaient
cette coutume.
plus manger la graisse, soit parce que les
idolâtres la mangeaient en l'honneur de leur dieu ; soit parce que chez les
Juifs, on la brûlait à la gloire du Seigneur; soit parce que le sang et la
graisse ne forment pas une bonne nourriture, comme l'observe Moïse Maïmonide
(Dux errant, lib. m, cap-49). La Genèse nous donne la raison pour laquelle ils
ne mangeaient pas les nerfs (Gen. xxxii, 33). Les enfants de Jacob, est-il dit,
ne mangent pas le nerf, parce que c'est le nerf de la exiisse de Jacob qui fut
touché et qu'il resta sans mouvement. — La raison figurative de toutes ces
choses, c'est que tous ces animaux défendus figurent certains péchés, en raison
desquels on les a interdits, d'après saint Augustin (Lib. cont. Faust, lib. vi,
cap. 7). Si on examine, dit cet illustre docteur, le porc et l'agneau, ils sont
naturellement purs l'un et l'autre, parce que toute créature de Dieu est bonne.
Mais si on les considère dans leur signification, l'agneau est pur et le porc
est immonde et c'est ce qu'on peut dire du sot et du sage. Ces deux mots sont
purs l'un et l'autre, si on ne considère que la nature de l'expression, les
lettres et les syllabes dont elle se compose : mais si on s'en rapporte au
sens, l'un est pur et l'autre ne l'est pas. En effet l'animal qui rumine et qui
a le pied fendu est pur par rapport à ce qu'il signifie ; car la scissure de
l'ongle désigne la distinction des deux Testaments, ou celle du Père et du
Eils, ou celle des deux natures dans le Christ, ou celle du bien et du mal.
Ruminer, marque la méditation des Ecritures et leur véritable intelligence.
Quiconque manque de l'une de ces choses est spirituellement immonde. De môme
les poissons qui ont des écailles et des nageoires sont purs par leur
signification ; car les nageoires signifient la vie élevée ou la contemplation
et les écailles la vie pénible; et ces deux vies sont l'une et l'autre
nécessaires à la pureté spirituelle. Il y a aussi des vices particuliers qu'on
leur défendait à l'occasion des oiseaux. Ainsi dans l'aigle dont le vol est
très-élevé se trouve la défense de l'orgueil ; dans le griffon (1) qui est
l'ennemi de l'homme et du cheval, on peut voir la violence et la cruauté des
grands ; par le faucon (2) (halijaetus) qui se nourrit de petits oiseaux, on
représente ceux qui molestent les pauvres ; le milan qui tend des embûches est
l'image de ceux qui sont faibles et trompeurs ; le vautour qui suit l'armée et
qui attend la mort des soldats pour dévorer leurs cadavres est le symbole de
ceux qui excitent les troubles et les séditions populaires pour en profiter.
Les animaux qui sont de la famille du corbeau représentent ceux que la volupté
a privés de la candeur de leur innocence, ou qui manquent de coeur, parce que
le corbeau une fois sorti de l'arche n'y est pas revenu. L'autruche, qui est un
oiseau qui ne peut voler, mais qui est toujours à terre, représente ceux qui
combattent pour Dieu et qui s'embarrassent dans les affaires du siècle. Le
chat-huant, qui voit parfaitement de nuit et qui ne voit rien de jour,
représente ceux qui ont de l'adresse pour les choses temporelles, mais qui sont
sans intelligence pour les choses spirituelles. Legrisard, qui vole dans l'air
et qui nage dans l'eau, est l'image de ceux qui vénèrent la circoncision ou le
baptême, ou bien il est le symbole de ceux qui veulent voler par la
contemplation et qui cependant vivent dans les eaux de la volupté. L'épervier,
qui aide les hommes à lâchasse, représente ceux qui aident les puissants à
dépouiller les pauvres. Le hibou, qui de nuit cherche sa vie et reste caché
pendant le jour, représente les luxurieux qui s'efforcent de cacher leurs
actions dans les ténèbres. Le plongeon dont la nature est de
(1)
Le griffon est une espèce d'aigle.
(2) II est question de cet oiseau dans Aristote
(//iii. anim. lib. ix) ; Pline [Mundus, lib. x,
3);
Ovide [Mei. lib. viii, v. 1^6). Les
commentateurs prennent cet oiseau pour l'ajgle de mer.'
rester longtemps sous l'eau, marque les
gourmands qui se plongent dans les délices de la table et la bonne chère.
L'ibis, qui est un oiseau d'Afrique ayant un long bec et se nourrissant de
serpents, et qui est peut-être le même que lacigogne, marqueles envieuxqui se
réjouissentdes infortunes desautres, et qui font, pour ainsi dire, leur pâture
des serpents. Le cygne, qui est très-blanc et qui a le cou très-long pour tirer
du fond de la terre ou de l'eau sa nourriture, peut représenter les hommes qui
par la candeur apparente de la justice, cherchent à s'enrichir du bien des
autres. L'onocrotalus ou le butor est un oiseau d'Orient qui a le bec long et
de petits réservoirs dans sa gorge où il place d'abord sa nourriture pour
l'avaler une heure après. Il représente les avares qui amassent avec une
sollicitude excessive les choses nécessaires à la vie. Le porphyrion est d'un
genre tout particulier. Il a un des pieds palmés pour nager et il a l'autre
pied fendu pour marcher; parce qu'il nage dans l'eau comme les canards, et il
marche sur la terre comme les perdrix. Il boit en mangeant parce qu'il trempe
toujours dans l'eau ce qu'il veut manger. Il représente ceux qui ne veulent
rien faire d'après l'avis des autres, et qui ne trouvent d'agréable que ce qui
est rempli de leur propre volonté. L'hérodion, que vulgairement on appelle
foulque, représente ceux qui sont toujours prêts à aller répandre le sang (Ps.
xiii, 3). Le loriot (i) qui est un oiseau bavard représente les grands
parleurs. La huppe, qui fait son nid dans le fumier, qui se nourrit
d'excréments et qui gémit au lieu de chanter, représente ce dégoût de la vie
qui produit la mort dans les hommes qui sont souillés. La chauve-souris, qui
vole près de terre, représente ceux qui ont la science du siècle et qui n'ont
de goût que pour les choses de la terre. A l'égard des volatiles et des
quadrupèdes, on ne leur permettait l'usage que de ceux qui ont les jambes de
derrière trop longues pour pouvoir sauter. On leur interdisait les autres, qui
s'attachent davantage à la terre, parce que ceux qui abusent de la doctrine des
quatre êvangèlistes, au point de ne pas être élevés par elle aux choses
célestes, sont considérés comme impurs. En défendant le sang, la graisse et les
nerfs, on défendait par là la cruauté, la volupté et la force que certains
individus possèdent pour pécher.
Il faut répondre au second, que les hommes se
nourrissaient des plantes et des autres fruits de la terre avant le déluge (2).
Il semble qu'on n'ait commencé àmanger des viandes qu'après cette catastrophe.
Car il est dit (Gen. ix, 3) : Je vous ai donné pour nourriture les légumes et
les herbes des champs. Et cela parce qu'en mangeant les fruits de la terre on
mène une vie très-simple, tandis qu'en mangeant des viandes, on mène une vie plus
voluptueuse et plus recherchée. Car la terre produit d'elle-même l'herbe qui la
couvre, et on n'a pas besoin de se donner beaucoup de peine pour se procurer
les fruits de la terre, tandis qu'il faut beaucoup de soins pour élever les
animaux et qu'il est difficile de les prendre. C'est pourquoi le Seigneur
voulant ramener son peuple à une vie plus simple, lui interdit des animaux
d'une foule d'espèces, tandis qu'il ne lui interdit aucune espèce de fruits. Ou
bien on peut dire aussi qu'on immolait les animaux aux idoles, mais qu'il n'en
était pas de même des productions de la terre.
La réponse au troisième est évidente d'après ce
que nous avons dit (in resp. ad 4).
(t) Charadriat ; nous traduisons ce mot par
celui de loriot, quoiqu'il y ait grand débat entre les savants pour savoir si
l'on doit entendre par là un pluvier, un cormoran, un loriot ou une civette.
Plusieurs des noais précédents ont été aussi le sujet de bien des discussions,
mais on concevra sans peine que nous n'ayons pas songé à les rapporter ici.
(2) Cette opinion est celle de tous les Pères
et de tous les commentateurs.
Il faut répondre au quatrième, que quoique le
chevreau ne sente pas de quelle manière on fait cuire ses chairs, cependant
dans l'esprit de celui qui les prépare, il y a de la cruauté à prendre le lait
de la mere et à employer pour consumer ses chairs, ce que la nature lui avait
donné pour aliment. Ou bien on peut dire que les gentils dans les fêtes de
leurs idoles faisaient cuire de cette manière la chair du chevreau pour
l'immoler ou la manger. C'est pour cette raison qu'après avoir parlédes
fêtes'que l'on devait célébrer d'après laloi, l'Ecriture ajoute (Ex. xxiii, 19)
: Fous ne mangerez-pas de chevreau cuit dans te lait de sa mere. — La raison
figurative de cette défense c'est que le Christ, qui était représenté par le
chevreau, parce qu'il prit une chair semblable à la nôtre qui est sujette au
péché (Rom. viii, 3), ne devait pas ùtvecuit dans le lait de sa mere,
c'est-à-dire qu'il ne devait pas être immolé dans son enfance -, ou bien cela
signifie que le chevreau ou le pécheur ne doit pas être cuit dans le lait de sa
mere, c'est-à-dire qu'on ne doit pas le flatter mollement.
II faut répondre au cinquième, que les gentils
offraient à leurs dieux les premiers fruits qu'ils appelaient fortunés ou
qu'ils les brûlaient pour les employer à la magie. C'est pour ce motif que la
loi ordonnait aux Juifs de regarder comme immondes les fruits des trois
premières années (1). Car en trois ans presque tous les arbres de la Judée portaient
fruit, soit qu'on les eût semés, soit qu'on les eût greffés, soit qu'on les eût
plantés. Mais il arrive rarement qu'on sème les pépins des fruits ou leurs
semences, parce que c'est trop long à venir. D'ailleurs la loi ne s'occupe que
de ce qui se fait le plus souvent. On offrait à Dieu les fruits de la quatrième
année comme les prémices des fruits qui étaient purs; et on mangeait ceux que
l'on récoltait la cinquième année et les suivantes. — La raison figurative de
ce précepte, c'est que ces trois années désignaient les trois étals de la loi,
dont le premier s'étendait d'Abraham jusqu'à David, le second jusqu'à la
transmigration de Babylone, le troisième jusqu'au Christ. On devait offrir à
Dieu le Christ qui est le fruit de la loi. Ou bien encore, c'était pour montrer
que nous devons nous défier de nos premières oeuvres à cause de leur
imperfection.
Il faut répondre au sixième, que, comme le dit
l'Ecriture (Eccli. xix, 27) : Le vêtement du corps fait connaître l'homme.
C'est pourquoi le Seigneur a voulu que son peuple fût distingué des autres
peuples, non-seulement parle signe de la circoncision qui était dans sa chair,
mais encore par le caractère particulier de l'habit. C'est pour cette raison
qu'il était défendu aux Juifs de mettre un vêtement tissu de laine et de lin.
Les femmes ne devaient pas mettre des habits d'hommes et les hommes des habits
de femmes, pour deux raisons. La première pour éviter le culte de l'idolâtrie.
Car les gentils se servaient d'habits faits de plusieurs fils pour le culte de
leurs dieux, et dans le culte de Mars les femmes faisaient usage des armes des
hommes, tandis que dans le culte de Vénus c'étaient au contraire les hommes qui
se servaient des habits des femmes. La seconde raison c'était pour détourner de
la luxure ; parce qu'en empêchant cet échange de vêtements on empêche par là
même tous les désordres qui peuvent en être la suite. Car qu'une femme mette
des habits d'homme et réciproquement, c'est un aiguillon ala concupiscence et
une occasion de développement pourles plus honteuses passions (2).—La^raison
figurative;e'estqu'en interdisant un habit fait de laine et de lin, laloi
interdisait l'union de la simplicité et de l'innocence que la
(1)
C'était aussi un moyen d'empêcher le pro-
priétaire de vouloir jouir prématurément et
d'é-
nerver ainsi les arbres.
(2)
Les plus anciens législateurs ont défendu ces
déguisements. Platon dit qu'ils sont contraires
à l'ordre de la nature, et Charondas porte des peines très-sévères contre ceux
qui se les permettent.
laine représente, avec la subtilité etla malice
dont le lin est la figure. Il est défendu aussi à la femme de ne pas se mêler
de l'enseignement, ni des autres fonctions de l'homme, et à l'homme de ne pas
s'amollir comme la femme.
Il faut répondre au septième, que, comme le dit
saint Jérôme (Sup. cap. Matth, cap. xxiii, Dilatant enim.) : Le Seigneur a
ordonné de mettre des franges d'hyacinthe aux quatre coins du manteau pour
distinguer le peuple d'Israël des autres peuples. Ils montraient par là qu'ils
étaient Juifs , et à l'aspect de ce. signe, ils étaient portés à se rappeler
sans cesse leur loi. Quant à ces paroles : fons la lierez dans votre main et
elle sera toujours devant vos yeux, les pharisiens les interprétaient mal, en
écrivant le Décalogue sur des bandelettes de parchemin qu'ils liaient sur leur
front en forme de couronne, afin d'avoir toujours la loi devant leurs yeux. Car
le Seigneur en leur donnant ce précepte avait eu l'intention, en leur disant de
lier la loi après leur main, de les engager à la suivre dans toutes leurs
oeuvres, et en ajoutant qu'elle devait être devant leurs yeux, il leur
commandait de la méditer sans cesse. Les bandelettes d'hyacinthe qu'on
attachait au manteau, signifiaient l'intention céleste qui doit s'adjoindre à
toutes nos oeuvres. D'ailleurs on peut dire que ce peuple étant charnel et à la
tête dure, il a fallu employer toutes ces choses sensibles pour le porter à
observer la loi.
Il faut répondre au huitième, que dans l'homme
il y a deux sortes d'affection, l'une qui est raisonnable et l'autre qui est
purement sensible. Au point de vue de la raison, il n'importe en rien que
l'homme agisse d'une manière ou d'une autre à l'égard des animaux, parce que
Dieu les a tous soumis à sa puissance, d'après ces paroles du Psalmiste (Ps.
viii, 8) : Fous avez tout mis sous ses pieds, et suivant ces paroles de
l'Apôtre : Dieu ne prend pas soin des boeufs; par conséquent il n'exige pas de
l'homme qu'il se conduise d'une certaine manière à l'égard des boeufs ou des
autres animaux. Au point de vue de la sensibilité, l'homme s'affecte par
rapport à tous les autres animaux. Car comme on éprouve un sentiment de
compassion à propos des afflictions des autres et que d'ailleurs les animaux
ont le sentiment de leurs peines, l'homme peut se sentir touché de
commisération à l'occasion des souffrances d'un animal. Celui qui éprouve ce
sentiment à l'égard des animaux est d'autant mieux disposé à compatir aux
infortunes de ses semblables. C'est ce qui fait dire au Sage (Prov. xii, 10) que
le juste se met en peine des bêtes qui sont à lui, mais que les entrailles des
méchants sont cruelles. C'est pourquoi le Seigneur, pour rappeler à la douceur
le peuple juif qui était enclin à la cruauté, voulut le rendre doux envers les
animaux en leur défendant de se permettre à leur égard tout ce qui paraît être
cruel (1). Ainsi il leur défendait de faire cuire un chevreau dans le lait de
sa mere; de lier la bouche du boeuf qui triture; de faire périr la mere avec
les petits. Quoiqu'on puisse dire aussi qu'il leur défendait ces choses en
haine de l'idolâtrie. Car les Egyptiens regardaient comme une chose mauvaise
que les boeufs qui triturent mangeassent des fruits. Il y avait des magiciens
qui se servaient de la mere, lorsqu'elle couvait ses oeufs et de ses petits
lorsqu'on les avait pris avec elle, pour la fécondité et la fortune de
l'éducation de leurs enfants, et parce que dans leurs augures, ils
considéraient comme une chose heureuse de trouver la mere couvant ses petits. —
A l'égard du croisement des animaux de différente espèce, on peut en donner une
triple raison littérale. La première c'était en haine de l'idolâtrie des
(t) L abbé Guénée fait remarquer que la loi
mosaïque tenait uu juste milieu entre les usages-cruels de quelques peuples
envers les animaux et l'imbécile superstition de l'Indien qui n'ose écraser
l'insecte qui le dévore.
Egyptiens, qui faisaient ces accouplements
divers en l'honneur des planètes qui produisent des effets différents sur
différentes espèces de choses, d'après leurs différentes conjonctions. La
seconde raison c'était pour empocher les unions contre nature. La troisième
c'était pour détruire universellement toute occasion de concupiscence. Car les
animaux de différente espèce ne s'accouplent pas facilement entre eux, si
l'homme ne les accouple lui-même, et la vue de cette action provoque en lui des
mouvements charnels. C'est pourquoi on trouve dans les traditions des Juifs,
comme le rapporte Rabbi Moïse (Dux errant, lib. m, cap. 50), que les hommes
doivent détourner leurs regards des animaux lorsqu'ils s'accouplent. — La
raison figurative de ces divers préceptes, c'est qu'on ne doit pas refuser les
choses nécessaires à la vie au boeuf qui triture, c'est-à-dire au prédicateur
qui distribue au peuple les fruits spirituels de la doctrine, comme l'observe
l'Apôtre (I. Cor. ix). Nous ne devons pas prendre nonplus lanière avec les
petits; parce qu'il y a des choses, dont on doit retenir les sens spirituels
que les petits représentent, mais dont on doit abandonner l'observance
littérale, comme il arrive à l'égard de tous les préceptes cérémoniels. En
défendant d'accoupler ensemble des animaux d'espèce différente, on défendait
par là même aux Juifs de s'allier avec les gentils.
Il faut répondre au neuvième, que dans
l'agriculture on a défendu littéralement ces mélanges, en haine de l'idolâtrie
(1), parce que les Egyptiens faisaient en l'honneur des étoiles des mélanges de
grains, d'animaux et de vêtements, pour représenter les diverses
constellations. Ou bien tous ces différents mélanges étaient défendus pour
faire détester toutes les alliances contre nature. Ces défenses avaient
néanmoins leur raison figurative. Ainsi quand il est dit : Fous ne sèmerez pas
déplantes étrangères dans votre vigne, il faut donner à ces paroles un sens
spirituel et entendre parla qu'on ne doit pas semer de doctrine étrangère dans
l'Eglise, qui est la vigne spirituelle. De même le champ, c'est-à-dire
l'Eglise, ne doit pas être implanté de semence diverse, ce qui signifie qu'on
ne doit pas y semer la doctrine catholique et celle des hérétiques. On ne doit
pas non plus labourer avec un boeuf et avec un âne; parce que dans la
prédication on ne doit pas unir un sage avec un insensé; puisque l'un serait
une gêne pour l'autre.
Il faut répondre au dixième argument, que c'est
avec raison qu'au Deu-téronome (vu), on défend l'argent et l'or; non parce que
ces choses ne sont pas soumises à la puissance des hommes, mais parce que
l'anathème frappe non-seulement sur les idoles elles-mêmes, mais encore sur les
choses dont elles étaient faites, comme souverainement abominables à Dieu. Ce
qui est évident d'après le chapitre précédent dans lequel il est dit : Fous
n'emporterez rien de ce qui touche aux idoles, de peur que vous ne deveniez
anathème vous-mêmes comme ces choses. Le législateur craignait aussi qu'en
recevant l'or et l'argent, la cupidité n'entraînât facilement les Juifs dans
l'idolâtrie à laquelle ils étaient très-enclins. Le précepte qui ordonne
d'enfouir en ses terres ses excréments (Deut. xxiii) était aussi
très-convenable et tressage, parce qu'il contribuait à la propreté du corps, à
la salubrité de l'air, et parce que c'était une marque de respect pour le
tabernacle qui était alors dans le camp, et où l'on disait que le Seigneur
habitait. Cette raison est manifeste, parce qu'immédiatement après avoir fait
cette loi, le législateur la motive en disant : Le Seigneur votre Dieu marche
au milieu de votre camp pour vous délivrer.... Fous aurez soin que votre camp
soit pur, et qu'il n'y ait rien
( Ces mélanges étaient sans doute contraires
aussi a l'agriculture bien entendue. Voyez à cet égard les réflexions de
l'auteur des Lettres de quelques Juifs (4« part. lib. VI, cap. 6).
qui le souille. — La raison figurative de ce
précepte, d'après saint Grégoire (Mor. lib. xxi, cap. 13), c'est que les péchés
qui sortent de notre coeur comme des excréments fétides doivent être couverts
parla pénitence,pour que nous soyons agréables à Dieu, suivant ce mot du
Psalmiste (Ps.xxxi, 1) : Heureux ceux dont les iniqidtés sont remises et dont
les péchés sont couverts. Ou bien, d'après la glose (ord. implic), c'est pour
que la connaissance des misères de notre condition nous porte à ensevelir notre
orgueil dans les profondeurs de l'humilité, et à couvrir toutes nos souillures
du voile de la vertu (1).
Il faut répondre au onzième, que les magiciens
et les prêtres des idoles se servaient dans leurs rits des ossements ou des
chairs des morts. C'est pourquoi, pour détruire le culte de l'idolâtrie, le
Seigneur a commandé aux prêtres inférieurs, qui remplissaient pendant un temps
marqué leurs fonctions dans le sanctuaire, de ne pas se souiller à l'occasion
des morts. Il n'y avaitd'exception que pour leurs proches, comme leur père,
leur mere et les autres personnes qui leur étaient unies de cette manière. Mais
le pontife devait être toujours prêt à exercer ses fonctions dans le
sanctuaire, et c'est pour cette raison qu'il lui était absolument défendu de
s'approcher des morts, quel que fût leur degré de parenté. On leur avait aussi
ordonné de ne pas épouser une femme qui avait eu de mauvaises moeurs ou qui
avait été répudiée, mais une vierge, d'abord par respect pour le sacerdoce dont
la dignité aurait beaucoup perdu à une telle alliance, ensuite à cause des
enfants qui auraient pris à déshonneur la tache qui aurait flétri leur mere, ce
que l'on devait tout particulièrement éviter du moment que la dignité du
sacerdoce se transmettait par le sang de génération en génération. Enfin on
leur avait défendu de se raser la tète et la barbe, et de se aire des incisions
dans la chair pour éloigner d'eux les rits idolâtriques. Car is prêtres des
gentils se coupaient les cheveux et la barbe ; c'est ce qui fait dire au
prophète ( Baruch, vi, 30) : Leurs prêtres sont assis dans leurs temples, ayant
des tuniques déchirées, la tête et la barbe rasées. En adorant leurs idoles,
ils se faisaient aussi des incisions avec des couteaux et des lancettes (III.
Reg. xviii, 28). C'est pour cette raison que la loi ordonne le contraire aux
prêtres juifs. — La raison spirituelle de ces préceptes c'est que les prêtres
doivent être absolument exempts des oeuvres mortes qui sont des oeuvres
dépêché, et qu'ils ne doivent pas raser leur tête, c'est-à-dire abandonner la
sagesse, ni quitter leur barbe, c'est-à -dire la perfection de la sagesse
elle-même, ni enfin déchirer leurs vêtements ou couper leurs chairs, ce qui
signifie qu'ils ne doivent pas tomber dans le schisme.
QUESTION CUI.
DE LA DURÉE DES PRÉCEPTES CÉRÉMONIELS.
Après avoir parlé des causes des préceptes
cérémoniels, nous devons maintenant nous occuper de leur durée. — A ce sujet
quatre questions se présentent : 1° Les préceptes cérémoniels ont-ils existé
avant la loi ? — 2" Sous la loi ont-ils eu la vertu de justifier? — 3°
Ont-ils cessé après l'avènement du Christ? — 4° Est-ce un péché mortel de les
observer depuis que le Christ est venu?
ARTICLE I. — les cérémonies de la loi ont-elles
existé avant la loi
elle-même ?
1. Il semble que les cérémonies de la loi aient
existé avant la loi. Car les
(I) Cette réponse au dixième argument ne se
trouve ni dans l'édition de Rome, 1570, ni dans l'édition d'Anvers, Rjl2, ni
dans les autres éditions anciennes. François Garcia fut le premier qui suppléa
à cette lacune, mais nous a»ons suivi le texte de Nicolaï, qui ne diffère
d'ailleurs de celui de Garcia que quant à la forme.
sacrifices et les holocaustes appartiennent aux
cérémonies de la loi ancienne, comme nous l'avons dit (quest. eu. art. 3). Or,
il y a eu des sacrifices et des holocaustes avant la loi, puisqu'il est dit
(Gen. iv, 3) que Cain offrit au Seigneur des fruits de la terre, mais qu'Abel
lui offrit aussi des premiers-nés de son troupeau et ce qu'il avait de
meilleur. Noe offrit aussi des sacrifices et des holocaustesau Seigneur,
commeon le voit [Gen. viii), et Abraham fit de même (Gen. xxii). Donc les
cérémonies de l'ancienne loi ont existéavant laloi.
2. Les cérémonies sacrées comprennent la
construction de l'autel et sa consécration. Or, ces choses ont existé avant la
loi, puisque nous lisons (Gen. xiii, 18) qu'Abraham éleva un autel au Seigneur,
et qu'il est dit de Jacob (Gen. xxviii, 18), qu'il prit la pierre qu'il avait
mise sous sa tête, qu'il la dressa comme un monument, répandant de l'huile
dessus. Donc les cérémonies légales ont existé avant la loi.
3. La circoncision était le premier des
sacrements de l'ancienne loi. Or, la circoncision exista avant la loi, comme on
le voit(Gen. xvii). lien fut de même du sacerdoce, puisqu'il est dit (Gen. xiv,
18) que Melchisedech était prêtre du Très-Haut. Donc les cérémonies des
sacrements ont existé avant laloi.
4. La distinction des animaux purs et des
animaux impurs appartient aux cérémonies des observances, comme nous l'avons
dit (quest. en, art. G ad 1 ). Or, cette distinction a existé avant la loi,
puisqu'il est dit (Gen. vii, 2) : Prenez, de tous les animaux purs sept paires,
et deux paires des animaux impurs. Donc les cérémonies légales ont existé avant
la loi.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Deut. vi,
1) : Voici les préceptes, les cérémonies et les ordonnances que le Seigneur
votre Dieu m'a commandé de vous enseigner. Or, les Juifs n'auraient pas eu
besoin d'être instruits à cet égard si ces cérémonies avaient existé
auparavant. Donc les cérémonies de la loi n'ont pas existé avant elle.
CONCLUSION. — Avant la loi il y a eu des
cérémonies établies par les patriarches pour rendre à Dieu le culte qui lui est
dù, mais ces cérémonies n'étaient pas légales, parce qu'elles ne se
rattachaient pas à une législation.
II faut répondre que, comme on le voit d'après
ce que nous avons dit (quest. eu, art. 2), les cérémonies légales étaient
établies pour deux fins, pour honorer Dieu et pour être la figure du Christ.
Or, pour honorer Dieu il faut qu'on l'honore par des moyens déterminés qui
appartiennent au culte extérieur. Cette détermination du culte divin appartient
aux cérémonies, comme la détermination des rapports que nous devons avoir avec
nos semblables appartient aux préceptes judiciels, ainsi que nous l'avons dit
(quest. xcix, art. 4). C'est pourquoi, comme il y avait entre les hommes en
général des préceptes judiciels qui n'avaient pas été établis par l'autorité de
la loi divine, mais qui avaient été réglés par la raison humaine; de même il y
avait des cérémonies qui n'avaient pas été déterminées par l'autorité d'une loi
quelconque, mais qui l'avaient été seulement par la volonté et la dévotion des
hommes qui adoraient Dieu. Mais comme avant la loi il y eut des hommes
remarquablement doués de l'esprit prophétique; on doit croire qu'ils ont été
portés par l'inspiration de Dieu, comme par une loi particulière, à déterminer
uneforme de culte qui fût parfaitement en rapport avec le culte intérieur et
qui fût aussi propre à figurer les mystères du Christque ces personnages
représentaient eux-mêmes par leurs actions, d'après ces paroles de l'Apôtre (I.
Cor. x, 11) : Toutes les choses qui leur arrivaient étaient autant de figures.
Il y a donc eu des cérémonies avant la loi, mais elles n'étaient pas légales,
parce qu'elles n'avaient pas été établies par un législateur.
Il faut répondre au premier argument, que avant
la loi les anciens offraient ces oblations, ces sacrifices et ces holocaustes
par dévotion et volontairement selon qu'ils le jugeaient convenable, afin de
montrer, par les choses qu'ils avaient reçues de Dieu et qu'ils lui offraient,
qu'ils l'adoraient comme le principe et la fin de tout ce qui existe.
Il faut répondre au second, qu'il y a des
choses qu'ils ont consacrées, parce qu'il leur paraissait convenable que par
respect pour la Divinité, il y eût des lieux distincts des autres, spécialement
affectés à son culte.
Il faut répondre au troisième, que le sacrement
de la circoncision fut établi avant la loi par l'ordre de Dieu. On nepeut donc
pas dire que ce sacrement appartient à la loi, parce que c'est la loi qui l'a
établi, mais seulement parce que sous la loi on l'observait. Et le Seigneur a
dit 1 ui-môme (Joan. vu, 22) que la cir-concisionne venait pas de Moïse, mais
des patriarches. Quant au sacerdoce, il existait avant la loi parmi ceux qui
adoraient Dieu, suivant des prescriptions purement humaines et ils attribuaient
cette dignité aux plus anciens.
Il faut répondre au quatrième, qu'avant la loi
on ne distingua pas les animaux purs des animaux impurs pour régler la manière
dont on devait vivre (1), puisqu'il est dit (Gen. ix, 3) : Fous vous nourrirez
de tout ce quia mouvement et vie. On ne les distinguait que pour l'oblation des
sacrifices, parce qu'on offrait en sacrifices certains animaux déterminés. Ou
bien si par rapport à l'usage des viandes on distinguait quelques animaux, ce
n'était pas parce qu'on croyait qu'il était défendu de les manger, puisqu'il
n'y avait aucune loi qui les interdit, mais c'était parce qu'on les avait en
abomination ou parce qu'on n'avait pas coutume d'en faire usage. C'est ainsi
que nous voyons aujourd'hui qu'il y a des animaux qu'on a en horreur dans
certains pays et qu'on mange dans d'autres.
ARTICLE II. — les cérémonies de la loi ancienne
ont-elles eu la vertu de JUSTIFIER pendant que la loi a duré (2) ?
1. Il
semble que les cérémonies de la loi ancienne avaient la vertu de justifier,
quand la loi étaiten vigueur. Car l'expiation du péché et la consécration de
l'homme sont des actes qui appartiennent à la justification. Or, il est dit
(Ex. xxix) que l'on consacrait les prêtres et leurs habits en les aspergeant de
sang et en les oignant d'huile. Et ailleurs (Lev. xvi) que le prêtre par
l'aspersion du sang de l'agneau purifiait le sanctuaire des souillures des
enfants d'Israël, de leurs prévarications et de leurs péchés. Donc les
cérémonies de la loi ancienne avaient la vertu de justifier.
2. Ce qui rend l'homme agréable à Dieu
appartient à lajustice, d'après ces paroles du Psalmiste (x, 8) : Le Seigneur
est juste et il aime lajustice. Or, on plaisait à Dieu par les cérémonies de la
loi, suivant ces paroles du Lévitique (x , 19) : Comment aurais-je pu plaire au
Seigneur dans ces cérémonies avec un esprit rempli d'affliction ? Les
cérémonies de l'ancienne loi avaient donc la vertu de justifier.
3. Ce qui appartient au culte divin appartient
plutôt à l'âme qu'au corps, d'après ces paroles du Psalmiste (Ps. xviii, 8) :
La loi du Seigneur est yans tache, c'est elle qui convertit les âmes. Or, le
lépreux était purifié par les cérémonies de l'ancienne loi, comme on le voit
(Lev. xiv). Donc à plus forte raison ces mêmes cérémonies pouvaient-elles
purifier l'âme en la justifiant.
(1) On trouve cependant la distinction suivante
dans la Genèse : Le Seigneur dit à Noe (IX) : Quasi olera virentia tradidi vobis
omnia, excepto quod carnem cum sanguine non comedetis.
; (2) Cet article est de foi. Le concile de
Trente s exprime ainsi à ce sujet : JVec gentes per viam naturae, sed nec
Judaei quidem per ipsam etiam litteram legis Moysi a peccato et potestate diaboli
liberari, aut surgere poterant.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Gai. ii,
24) : Si les Juifs avaient reçu une loi qui fût capable de justifier, le Christ
serait mort gratuitement, c'est-à-dire sans motif. Or, ceci répugne. Donc les
cérémonies de l'ancienne loi ne justifiaient pas.
CONCLUSION. — Les cérémonies de l'ancienne loi
ne purifiaient que de certaines souillures corporelles ; elles purifiaient du
péché, quand la foi du Christ s'y adjoignait et comme démonstrations
extérieures de la justiíication intérieure de l'homme.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. en, art. 5 ad 4), il y avait dans la loi ancienne deux sortes
d'impureté : l'une spirituelle qui était l'effet du péché-, l'autre corporelle
qui empêchait d'être apte au culte divin. C'est ainsi qu'on réputait impur un
lépreux ou celui qui touchait un cadavre. Cette impureté n'était rien autre
chose qu'une irrégularité. Les cérémonies de l'ancienne loi avaient la vertu de
purifier de cette espèce de souillure ; parce que ces cérémonies étaient des
remèdes prescrits par la loi elle-même pour effacer ces taches qu'elle avait
elle-même introduites. C'est pourquoi l'Apôtre dit (Hebr, ix, 43) que le sang
des boucs et des taureaux et l'aspersion de l'eau mêlée avec la cendre d'une
génisse sanctifie ceux qui ont été souillés, en leur dormant une pureté
extérieure et charnelle. Et comme les souillures que ces cérémonies purifiaient
étaient plus charnelles que spirituelles, de même l'Apôtre appelle plus haut (
vers. 40) ces cérémonies des justices charnelles qui n'avaient été imposées que
jusqu'au temps où la loi serait corrigée. Mais elles n'avaient pas la vertu
d'expier les souillures spirituelles qui sont un effet du péché. Et cela parce
que les péchés n'ont pu être expiés que par le Christ qui efface les péchés du
monde, selon l'expression de saint Jean (Joan, i, 29). Mais le mystère de
l'incarnation et de la passion n'ayant pas encore été réellement accompli, les
cérémonies de l'ancienne loi ne pouvaient pas contenir véritablement en
elles-mêmes la vertu qui découle du Christ qui s'est incarné et qui a souffert,
comme les sacrements de la loi nouvelle la contiennent (4). C'est pourquoi ils
ne pouvaient pas purifier du péché ; car, comme le dit l'Apôtre (Heb. x, 4) :
// est impossible que le sang des taureaux et des boucs efface les péchés. Et
il les appellera/, iv, 9 ) des éléments vides et impuissants : impuissants
parce qu'ils ne peuvent purifier du péché, mais leur impuissance provient de ce
qu'ils étaient vides, c'est-à-dire de ce qu'ils ne contenaient pas la grâce.
Toutefois, sous la loi l'esprit des fidèles pouvait être uni par la foi au
Christ qui s'est incarné et qui a souffert, et ils étaient ainsi justifiés par
la foi du Ghrist; l'observance des cérémonies légales était une protestation de
cette foi, en ce sens qu'elles étaient la figure du Christ. C'est pour cette
raison que dans l'ancienne loi on offrait des sacrifices pour les péchés, non
parce que ces sacrifices effaçaient le péché, mais qu'ils étaient autant de manifestations
de la foi qui les efface. Et c'est aussi ce que la loi insinue d'après ses
propres expressions. Car il est dit (Lev. iv et v) que dans l'oblation des
hosties pour lepéché, le prêtre priera pour lui et qu'il'lui sera pardonné,
comme si le péché était effacé, non par la vertu des sacrifices, mais par la
foi et la dévotion de ceux qui les offrent (2). Mais il est à remarquer que par
là même que les cérémonies de l'ancienne loi effaçaient les souillures
H) C'est en cela principalement que consiste le
caractère propre des sacrements de la loi nouvelle qu'on ne peut confondre avec
ceux de la loi ancienne sans encourir I anathème : Si quis dixerit ea ipsa nova
legis sacramenta à sacramentis antiqua) legis non differre, nisi quia
coeremonioe sunt alice et alii ritus externi : anathema sit (Trid. sess, vu,
can. 2).
(2) Selon l'expression de l'Ecole, les
sacrements de l'ancienne loi ne produisaient la grâce que ex opere operantis et
non ex opere operato comme les sacrements de la loi nouvelle.
corporelles, elles étaient la figure de
l'expiation des péchés qui se fait par le Christ. Il est donc évident que les
cérémonies sous l'ancienne loi n'avaient pas la vertu de justifier.
Il faut répondre au premier argument, que cette
sanctification du prêtre et de ses enfants, de ses habits et de tous les autres
objets qu'on aspergeait de sang, n'avait pas d'autre but que de destiner toutes
ces choses au culte divin et d'en écarter tout ce qui était un obstacle à la
pureté de la chair, comme le dit l'Apôtre (Heb. xm), ce qui était une figure de
cette sanctification par laquelle Jésus a sanctifié le peuple par son sang.
L'expiation doit aussi se rapporter à Féloignement de ces souillures
corporelles, mais non à Féloignement du péché. Aussi il est dit que l'on
expiait ou que l'on purifiait le sanctuaire qui ne pouvait être le sujet d'une
faute.
Il faut répondre au second, que les prêtres
étaient agréables à Dieu dans les cérémonies à cause de leur obéissance, de
leur dévotion et de la foi qu'ils avaient dans les choses que ces cérémonies
figurent, mais non pour les choses considérées en elles-mêmes.
Il faut répondre au troisième, que ces
cérémonies qui avaient été établies pour la purification du lépreux, n'avaient
pas pour but de détruire l'impureté qui résultait de la maladie de la lèpre, ce
qui est évident puisqu'on ne les faisait qu'après qu'on avait été guéri. Ainsi
il est dit (Lev. xiv, 3) que le prêtre sorti du camp, quand il trouvera que la
lèpre est guérie, ordonnera à celui qui est purifié d'offrir, etc. D'où il est,
manifeste que le prêtre était établi juge de la lèpre pour prononcer si elle
était guérie, mais qu'il ne devait pas la guérir. On ne faisait ces cérémonies
que pour détruire la tache de l'irrégularité. Cependant on dit que quelquefois
quand le prêtre venait à porter un faux jugement, le lépreux était guéri
miraculeusement par la vertu divine, mais non par la vertu des sacrifices;
comme la femme adultère était miraculeusement atteinte à la cuisse d'une
maladie affreuse, après avoir bu les eaux sur lesquelles le prêtre avait
entassé des malédictions (Num. v).
ARTICLE III. — les cérémonies de la loi
ancienne ont-elles cessé a l'arrivée du christ (1)?
1. Il
semble que les cérémonies de la loi ancienne n'aient pas cessé à l'arrivée du
Christ. Car le prophète dit ( Bar. iv, 4) : Voilà le livre dçs préceptes de
Dieu et la loi qui est éternelle. Or, les cérémonies appartenaient à la loi.
Donc elles devaient durer éternellement.
2.
L'offrande du lépreux purifié appartenait aux cérémonies de la loi. Or,
dans l'Evangile on commande au lépreux purifié de faire ces offrandes. Donc les
cérémonies de l'ancienne loi n'ont pas cessé après l'avènement du Christ.
3. Tant que la cause subsiste, l'effet subsiste
aussi. Or, les cérémonies de l'ancienne loi avaient des causes raisonnables,
puisqu'elles avaient été établies pour rendre à Dieu le culte qui lui est dû et
pour figurer le Christ. Donc elles n'ont pas dû cesser.
-4. La circoncision avait été établie en signe
delà foi d'Abraham; l'observance du sabbat avait été instituée pour rappeler le
bienfait de la création, et toutes les autres fêtes avaient également pour but
de renouveler le souvenir des autres bienfaits de Dieu, comme nous l'avons vu
(quest. préc.
(I) Cérinthe, Ebion, Paul de Samosatc et tous
les chrétiens judaïsants voulaient que les préceptes cérémoniels de la loi
fussent encore en vigueur après la promulgation de la loi nouvelle.
Les apôtres se sont eux-mêmes élevés contre
cette " erreur, qui a été condamnée de nouveau très-expressément par le
pape Eugène IV au concile de Florence.
art. 4 ad 10). Or, nous devons toujours imiter
la foi d'Abraham et remercier Dieu pour la création et ses autres bienfaits.
Donc on aurait dù au moins conserver la circoncision et les fêtes légales.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Col. n,
16) : Que personne ne vous condamne pour le manger ou pour le boire, ou au
sujet des jours de fêtes, de la nouvelle lune ou du sabbat, puisque toutes ces
choses ne sont qu'une ombre de celles qui devaient arriver. Et ailleurs il
ajoute (Hebr, viii, 13) : Que le Seigneur, en appelant cette alliance une
alliance nouvelle, a montré que la première se passait et vieillissait. Or, ce
qxdpasse et vieillit est près de sa fin.
CONCLUSION. — Le mystère de la Rédemption
humaine, que les cérémonies de l'ancienne loi iiguraieiit, ayant été commencé à
l'arrivée du Christ et ayant été consommé dans sa passion ; les cérémonies
légales ont elles-mêmes commencé à cesser à l'avénementdu Christ, et il était
convenable qu'elles cessassent à la passion.
Il faut répondre que tous les préceptes
cérémoniels de l'ancienne loi se rapportaient au culte de Dieu, comme nous
l'avons dit (quest. ci, art. 1 et 2). Mais le culte extérieur doit être
proportionné au culte intérieur qui consiste dans la foi, l'espérance et la
charité. Par conséquent le culte extérieur a dù changer en raison des
modifications qu'a reçues le culte intérieur. Or, on peut distinguer
relativement au culte intérieur trois états. L'un qui consiste à croire et à espérer
les biens célestes et ceux qui doivent nous mettre en possession du royaume de
Dieu ; tout en considérant ces deux sortes de biens comme des choses à venir.
Cet état de la foi et de l'espérance exista sous l'ancienne loi. La seconde
sorte de culte intérieur est celle où l'on croit et l'on espère les biens
célestes comme des choses à venir, et où l'on regarde ce qui doit nous procurer
ces biens comme des choses présentes ou passées. Cet état est celui de la loi
nouvelle. Enfin il y a un troisième état où l'on est en possession de ces biens
; on n'a plus rien à croire de ce qu'on ne voit pas et on n'espère plus rien
comme à venir. Ce dernier état est celui des bienheureux. Dans ce dernier état
le culte divin ne renfermera rien de figuratif-, il ne comprendra que des
actions de grâce et des louanges. C'est pourquoi saint Jean dit de la cité des
élus (Apoc, xxi, 22) : Je n'aipasvu en elle de temple, car le Seigneur Dieu
tout-puissant est son temple ainsi que l'agneau. Pour la même raison les
cérémonies qui existaient sous le premier état et qui figuraient le second et
le troisième ont dû ne plus exister à l'avènement du second. 11 a fallu en
établir d'autres qui fussent en rapport avec cette époque où les biens célestes
sont à venir, tandis que les bienfaits de Dieu qui nous mènent à ces biens
célestes sont présents.
Il faut répondre au premier argument, qu'on dit
que la loi ancienne est éternelle absolument par rapport aux préceptes moraux ,
niais par rapport aux préceptes cérémoniels, elle ne l'est que relativement à
la vérité des choses qu'elle a figurées.
Il faut répondre au second , que le mystère de
la rédemption du genre humain a reçu son dernier complément dans la passion du
Christ (1). C'est pourquoi le Seigneur a dit alors : Tout est consommé, comme
on le voit (Joan, xix, 30). Les cérémonies légales ont donc dù cesser
totalement dès
(1)11 v a plusieurs théologiens qui font
observer qu'il ne faut pas prendre celte époque d'une manière trop rigoureuse,
et qui soutiennent qu'à la vérité la mort du Christ a élé la condamnation de la
loi, et qu'elle lui a donné un coup mortel, mais que cependant la loi ancienne
n'a cessé d'être obligatoire qu'à la Pentecôte, après la promulgation delaloi
nouvelle. Ce sentinientest celui de saint Bonaventurc (IV dist. 5) ; de Scot
(quest iv) ; de Solo (quest. vii, art. 3j;de Maldo-uattMatth. v); de Suarcz [De
kg. lib. ix,cap. 13;.
ce moment où la vérité qu'elles représentaient
fut entièrement accomplie. La preuve de cette assertion, c'est que nous lisons
que dans la passion du Christ le voile du temple se déchira (Matth, xxvii).
Ainsi, avant la passion, pendant que le Christ prêchait et faisait des
miracles, la loi et l'Evangile existaient simultanément; parce que le mystère
du Christ était commencé, mais qu'il n'était pas encore consommé. C'est pour ce
motif qu'avant sa passion, le Christ ordonna au lépreux d'observer les
cérémonies légales.
11 faut répondre au troisième, que les raisons
littérales des cérémonies que nous avons désignées plus haut se rapportent au
culte divin qui reposait sur la foi dans le Christ à venir. C'est pourquoi
quand celui qu'on attendait fut arrivé, ce culte cessa, et avec lui tombèrent
toutes les raisons pour lesquelles il avait été établi.
Il faut répondre au quatrième, que la foi
d'Abraham s'est distinguée en ce qu'il a cru à la promesse divine touchant le
Messie à venir, dans lequel devaient être bénies toutes les nations. C'est
pourquoi tant que ce mystère ne fut pas accompli, on devait faire profession de
la foi d'Abraham au moyen de la circoncision. Mais depuis l'accomplissement de
ce mystère, on a dû exprimer la même chose par un autre signe ; par le baptême
qui a succédé pour ce motif à la circoncision, suivant ces paroles de saint
Paul (Col. ii, 11) : Comme vous avez été circoncis en lui d'une circoncision
qui n'a pas été faite de main d'homme, mais de la circoncision de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui consiste dans le dépouillement du corps de la
chair, vous avez été ensevelis avec lui par le baptême. Le samedi, qui
désignait la création primitive, a été remplacé par le dimanche où l'on
rappelle la création nouvelle qui a commencé dans la résurrection du Christ. De
même les autres fêtes de la loi ancienne ont fait place à de nouvelles
solennités ; parce que les bienfaits accordés aux Juifs étaient une figure des
bienfaits que nous avons reçus du Christ. Ainsi à la fête de Pâques a succédé
la fête de la passion du Christ et de la résurrection; ala fête de la
Pentecôte, qui est l'anniversaire de la loi ancienne, a succédé la fête de la Pentecôte
qui est le jour oii la loi évangélique nous a été donnée par l'Esprit-Saint;
ala fête delà Néo-ménie a succédé la fête de la sainte Vierge, dans laquelle
s'est manifestée pour la première fois la lumière du soleil, c'est-à-dire la
lumière du Christ par l'abondance de la grâce. La fête des trompettes a été
remplacée par celle des apôtres ; celle de Y expiation par celle des martyrs et
des confesseurs; celle des Tabernacles par celle de la consécration de l'Eglise
; celle de Y assemblée (coetus) et de la collecte par celle des anges, ou
encore par celle de tous les saints.
ARTICLE IV. — depuis la passion du christ
peut-on observer les cérémonies
légales sans péché mortel (1)?
1. Il semble que depuis la passion du Christ,
on puisse observer les cérémonies légales sans péché mortel. Car on ne doit pas
croire que les apôtres après avoir reçu le Saint-Esprit aient péché
mortellement; puisqu'ils ont été revêtus de sa plénitude par la vertu d'en
haut, comme le dit saint Luc (ult.). Or, les apôtres après l'arrivée de
l'Esprit-Saint ont observé ces cérémonies. Car il est dit (Act. xvi) que Paul a
circoncis Timothee, et plus loin on trouve
(I) Cette question a été ainsi exposée et
définie au concile de Florence : Sacrosancta Ecclesia firmiter crédit, profitetur
et docet quemcumque post passsionem Christi in legalibus spem ponentem et
illis, vel ad salutem necessariis sc subcntem, quasi Christi fides sine illis
salvare nonposscl, peccasse mortaliter. Aon tamen negat : à Christi passione
usque ad promulgatum Evangelium illa potuisse servari : dum tamen minime ad
salutem necessaria crederenlur. Sed post promulgatum Evangelium, sine interitu
salutis oetcrnoe asserit non posse servari.
[Act. xxi, 26) que d'après le conseil de saint
Jacques, Paul ayant pris ses hommes, et s'étant purifié avant eux, entra le
lendemain dans le temple, faisant savoir dans combien de jours s'accomplirait
leur purification, et quand l'offrande devrait être présentée pour chacun d'eux.
Donc on peut sans péché mortel, depuis la passion du Christ, observer les
cérémonies légales.
2. Les cérémonies de la loi faisaient un devoir
d'éviter la société des gentils. Or, le premier pasteur de l'Eglise l'a fait,
car il est dit (Gai. n, 12) qu'après leur arrivée à Antioche, Use retira
secrètement et se sépara des gentils. Donc on peut sans pécher observer les
cérémonies de la loi ancienne depuis la passion du Christ.
3- Les préceptes des apôtres n'ont pas porté
les hommes au péché. Or, ils ont ordonné aux gentils d'observer quelques-unes
des cérémonies de la loi. Ainsi ils ont dit (Act. xv, 28) : // a semblé bon au
Saint-Esprit et à nous de ne vous point charger d'autres choses que de
celles-ci qui sont nécessaires : c'est de vous abstenir de ce qui aura été
sacrifié aux idoles, du sang, des chairs étouffées et de la fornication. Donc
on peut sans pécher observer les cérémonies légales depuis la passion du
Christ.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Gai. v,
2): Si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien. Or, il
n'y a que le péché mortel qui nous prive des fruits de l'incarnation. Donc
c'est un péché mortel que de se faire circoncire et d'observer les autres
cérémonies légales depuis la passion du Christ.
CONCLUSION. — Comme on conserve quelque temps
les hommes qui sont morts avant de les ensevelir, de même les observances
légales qu'on ne pouvait pas sans péché mortel considérer comme vivantes après
la passion du Christ, ont pu être respectées comme des choses mortes depuis ce
moment jusqu'à la propagation de l'Evangile, afin d'ensevelir la synagogue avec
honneur.
Il faut répondre que toutes les cérémonies sont
des manifestations de la foi, dans laquelle consiste le culte intérieur de
Dieu. Or, l'homme peut manifester sa foi intérieure par des actes et par des
paroles. Dans l'un et l'autre cas, s'il exprime une chose fausse, il pèche
mortellement. Quoique la foi que nous avons dans le Christ soit la même que
celle qu'ont eue les anciens patriarches -, cependant par là môme qu'ils l'ont
précédé et que nous l'avons suivi, nous ne devons pas employer les mêmes
formules qu'eux pour l'exprimer. Car ils disaient : Voilà que la Vierge
concevra et enfantera un fils; en mettant ces verbes au futur. Nous rendons la
môme pensée en les mettant au passé. Ainsi nous disons que la Vierge a conçu et
qu'elle a enfanté. De môme les cérémonies de l'ancienne loi indiquaient que le
Christ naîtrait et qu'il souffrirait; tandis que nos sacrements indiquent qu'il
est né et qu'il a souffert. Par conséquent, comme on pécherait mortellement si
on disait dans sa profession de foi que le Christ doit naître, ce que les
patriarches ont dit avec tant de piété et de vérité ; de même on ferait un
péché mortel, si l'on observait maintenant les cérémonies que les Juifs
observaient avec tant de zèle et de fidélité. Suivant la pensée de saint
Augustin (Cont. Faust, lib. xix, cap. 16) on ne promet plus que le Christ
naîtra, qu'il souffrira, qu'il ressuscitera, ce que les rits judaïques
proclamaient en quelque sorte tout haut; mais on annonce qu'il est né, qu'il a
souffert, qu'il est ressuscité, ce que manifestent les sacrements des
chrétiens.
Il faut répondre au premier argument, qu'à cet
égard saint Jérôme et saint Augustin paraissent avoir été d'un avis différent. En
effet saint Jérôme (Epist, lxxv) a distingué deux temps: l'un qui a précédé la
passion du Christ et pendant lequel les observances légales n'étaient ni mortes
ni mortelles. Elles n'étaient pas mortes, parce qu'elles conservèrent la même
force obligatoire et la même vertu d'expiation ; elles n'étaient pas non plus
mortelles, parce que ceux qui les observaient ne péchaient pas. Mais
immédiatement après la passion du Christ, elles ont commencé non-seulement à
être mortes, c'est-à-dire à perdre toute vertu et à cesser d'être obligatoires,
mais elles étaient encore mortelles, dans le sens que ceux qui les observaient
péchaient mortellement. D'où il concluait que les apôtres n'ont jamais observé
depuis la passion les cérémonies légales d'une manière sérieuse, mais qu'ils
l'ont fait seulement par de pieuses feintes (1), dans la crainte de scandaliser
les Juifs et d'empêcher leur conversion. Par cette feinte, on ne doit pas
entendre qu'ils n'exécutaient pas en réalité les actes prescrits par les
cérémonies, mais qu'ils ne les faisaient pas dans le but d'observer la loi ;
comme si l'on se faisait circoncire pour une raison de santé, mais non pour
observer la circoncision légale. — Mais comme il paraît peu convenable que les
apôtres aient caché, par crainte du scandale, ce qui regarde la vérité de la
vie et de la doctrine et qu'ils aient usé de dissimulation pour des choses qui
appartiennent au salut des fideles, saint Augustin a mieux fait de distinguer
trois temps (Epist, xlj : l'un qui est antérieur à la passion du Christ, dans
lequel les observances légales n'étaient ni mortes, ni mortelles; l'autre qui
est postérieur à la promulgation de l'Evangile, dans lequel ces observances
sont tout à la fois mortes et mortelles ; enfin une époque intermédiaire qui va
de la passion du Christ jusqu'à la prédication de l'Evangile, et durant
laquelle les observances furent mortes, parce qu'elles n'avaient plus aucune
vertu et qu'on n'était pas tenu de les observer; mais elles ne furent pas
mortelles, parce que ceux qui se convertissaient du judaïsme au christianisme
pouvaient licitement les observer, pourvu qu'ils ne missent pas en elles leur
espérance au point de les croire nécessaires au salut, comme si la foi du
Christ ne pouvait pas justifier sans elles. Quant aux gentils qui se
convertissaient, ils n'avaient pas de raison de les observer. C'est pourquoi
saint Paul a circoncis Timothee dont la mere était Juive ; mais il n'a pas
voulu circoncire Tite qui avait pour parents des gentils. Le Saint-Esprit ne
voulut pas non plus qu'on interdit immédiatement aux Juifs qui se
convertissaient les observances légales, comme on interdisait aux gentils leurs
rits particuliers, pour faire voir qu'il y avait une différence entre
la*eligion juive et celle do la gentilité. Car on répudiait les rits des
gentils, comme étant absolument illicites et comme ayant toujours étédéfendus
par Dieu, tandis que les rits légaux cessaient, comme ayant élé accomplis par
la passion du Christ, puisque Dieu ne les avait établis que pour figurer ce
mystère.
Il faut répondre au second, que d'après saint
Jérôme (loc. cit. in resp. ad 1 ) saint Pierre feignait de s'éloigner des
gentils pour éviter le scandale des Juifs dont il était l'apôtre; et que par
conséquent il n'a péché en cela d'aucune manière. Saint Paul feignait aussi de
le reprendre pour éviter le scandale des gentils dont il était également
l'apôtre. — Mais saint Augustin (loc. sup. cit.) rejette cette explication,
parce que saint Paul, dans son Epître aux Galates (Gai. n) où l'on ne peut
admettre qu'il ait écrit une fausseté, dit lui-môme que Pierre était
répréhensible. Il est donc vrai que Pierre a péché et que Paul l'a
véritablement réprimandé et qu'il n'a pas seulement eu l'air de le faire.
Toutefois Pierre n'a pas péché pour avoir respecté à cette époque les
observances légales, car cela lui était permis comme à tous les Juifs convertis
; mais il péchait en ce que pour ne pas scandaliser les Juifs, il
(•1) Ce sentiment do saint Jérôme est
insoutenable, parce que dans ce cas la dissimulation eût été un mensonge, et il
répugne d'admettre que les apôtres aieut ainsi menti publiquement.
mettait trop de soin à suivre ces observances,
de telle sorte qu'il en résultait un scandale pour les gentils (1).
Il faut répondre au troisième, qu'il y a des
auteurs qui ont dit que cette défense des apôtres ne doit pas s'entendre à la
lettre, mais qu'il faut la prendre dans un sens spirituel, de telle sorte qu'en
défendant le sang ils ont défendu l'homicide; en défendant les viandes
suffoquées, ils ont défendu la violence et la rapine ; en défendant les viandes
immolées, ils ont défendu l'idolâtrie -, qu'enfin ils ont défendu la
fornication comme une chose mauvaise par elle-même. Ils ont emprunté cette
opinion à quelques gloses qui donnent un sens mystique à ces préceptes. Mais
l'homicide et la rapine étant considérés comme illicites par les gentils, on
n'avait pas besoin de donner à cet égard un ordre spécial à ceux des gentils
qui se convertissaient au christianisme. C'est pourquoi d'autres disent qu'on
avait défendu littéralement l'usage de ces aliments, non pour faire respecter
ces observances légales, mais pour réprimer la gourmandise. Saint Jérôme part
de là (Sup. Ezech. xliv) pour condamner les prêtres qui, à l'égard de la
nourriture et des autres choses, n'observent pas ces préceptes, par suite de
l'attachement extrême qu'ils ont pour la bonne chère. Toutefois comme il y a
des mets plus délicats et plus appétissants que ceux-là, il ne semble pas que
ce soit la raison pour laquelle on a détendu ces choses plutôt que d'autres. Il
faut donc en venir à une troisième opinion qui reconnaît que ces défenses sont
littérales, mais qu'elles n'avaient pas pour but l'observance des cérémonies
légales, et elles n'ont été faites que pour favoriser l'union des gentils et
des Juifs qui habitaient ensemble. Car d'après une ancienne coutume les Juifs
avaient en horreur le sang et les animaux suffoqués, et si les gentils avaient
mangé des viandes immolées aux idoles, les Juifs auraient pu les soupçonner de
revenir à leurs erreurs. C'est pourquoi on défendit ces choses à l'époque où il
fallait unir ensemble les Juifs et les gentils (2). Avec le temps cette cause
de dissension n'ayant plus existé, l'effet disparut aussi, et l'on vit briller
la vérité de la doctrine de l'Evangile, où le Seigneur dit : que rien de ce qui
entre par la bouche ne souille l'homme (Matth, xv, 11) et l'on proclama avec
l'Apôtre (Tim. iv, 4) : qu'on ne doit rien rejeter de ce qu'on reçoit avec
action de grâce. Quant à la fornication, on l'a défendue spécialement, parce
que les gentils ne la considéraient pas comme un péché (3).
QUESTION CIV.
DES PRÉCEPTES JUDICIELS.
Après avoir parlé des préceptes cérémoniels,
nous devons nous occuper des préceptes judiciels. Nous les considérerons
d'abord en général, ensuite nous rechercherons leurs raisons. A l'égard de ces
préceptes en général il y a quatre questions : 1° Quels sont les préceptes
judiciels? — 2° Sont-ils liguratifs? — 3" Nous traiterons de leur durée. —
4° De leur distinction.
ARTICLE I. — la nature des préceptes judiciels
consiste-t-elle en ce qu'ils se rapportent au prochain?
1. Il semble que la nature des préceptes
judiciels ne consiste pas en ce
(!) Saint Pierre et saint Paul étaient
parfaitement d'accord sur le fond de la question ; mais, par ménagement pour
les Juifs, saint Pierre s'éloignait de la table des gentils. Sa faute fut donc
une faute d'inadvertance, qui s'explique par la charité qu'il avait pour ses
concitoyens et qui fut bien adoucie par l'humilité avec laquelle il reçut la
correction de saint Paul, selon la remarque de saint Cyprien et de saint
Augustin.
(2) C'était une loi de circonstance. Du reste
la loi qui défendait le sang et les viandes suffoquées n'était [ias de Moïse;
c'était une défense faite à Noe. Gen. ix (Voy. plus haut, p. 525).
(5) L'adultère seul leur paraissait
répréhensible.
qu'ils se rapportent au prochain. Car ces
préceptes tirent leur nom du mot jugement (judicium). Or, il y a beaucoup
d'autres choses qui mettent l'homme en rapport avec son prochain et qui
n'appartiennent pas à l'ordre des jugements. Donc on n'appelle pas judiciels
les préceptes par lesquels l'homme se rapporte au prochain.
2. Les préceptes judiciels se distinguent des
préceptes moraux, comme nous l'avons dit (quest. xcix, art. A). Or, il y a
beaucoup de préceptes moraux qui règlent les rapports de l'homme avec le
prochain, comme on le voit à l'égard des sept préceptes de la seconde table.
Ces préceptes ne sont donc pas appelés judiciels, parce qu'ils se rapportent au
prochain.
3. Comme les préceptes cérémoniels se
rapportent à Dieu, de même les préceptes judiciels se rapportent au prochain,
ainsi que nous l'avons dit (quest. xcix, art. A, et quest. ci, art. 1). Or,
parmi les préceptes cérémoniels il y en a qui se rapportent à nous-mêmes, comme
les observances touchant la nourriture et les vêtements, dont nous avons parlé
(quest. en, art. 6 ad 1 et ad 6). Donc les préceptes judiciels ne sont pas
ainsi appelés, parce qu'ils mettent l'homme en rapport avec le prochain.
Mais c'est le contraire. Ezechiel (xviii, 8)
compte parmi les bonnes oeuvres du juste, la vérité des jugements qu'il a
rendus entre ses semblables. Or, les préceptesjudiciels tirent leur nom du
jugement (judicium). Il semble donc qu'on doive entendre par là les préceptes
qui règlent les rapports des hommes entre eux.
CONCLUSION.— On appelle judiciels les préceptes
qui règlent les rapports des homines entre eux, et qui ne sont obligatoires que
d'institution divine ou humaine.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. xcv, art. 2, et quest. xcix, art. 3 et 4), il y a dans toutes les lois
des préceptes qui sont obligatoires d'après le dictamen même de la raison ;
parce que la raison naturelle dit que l'on doit faire ou que l'on doit éviter
telle ou telle chose. On appelle ces préceptes des préceptes moraux parce
qu'ils sont en effet la règle première des moeurs. Il y a d'autres préceptes
qui ne sont pas obligatoires d'après le dictamen de la raison, parce qu'en les
considérant en eux-mêmes, ils n'ont rien qui montre absolument qu'on doive ou
qu'on ne doive pas les suivre. Mais ils obligent parce qu'ils ont été établis
de Dieu ou des hommes. Ils servent à préciser ou à déterminer les préceptes
moraux. Ainsi donc quand l'autorité divine détermine les préceptes moraux à
l'égard des choses qui mettent l'homme en rapport avec Dieu, on appelle ces
préceptes des préceptes cérémoniels ; mais s'il s'agit des choses qui regardent
les rapports des hommes entre eux, on leur donne le nom de préceptes judiciels.
L'essence des préceptes judiciels consiste dans ces deux choses; c'est que
d'une part ils aient pour objet les rapports des hommes entre eux, et que de
l'autre ils ne soient pas obligatoires seulement d'après la raison, mais qu'ils
le soient d'après l'institution de Dieu ou des hommes.
Il faut répondre au premier argument, que les
jugements sont rendus par des princes qui ont le pouvoir déjuger. Or, il
appartient au prince de statuer non-seulement sur les choses litigieuses, mais
encore sur les contrats volontaires qui se passent entre les individus, et sur
tout ce qui regarde le peuple ou son gouvernement. Par conséquent les préceptes
judiciels n'embrassent pas seulement ce qui regarde les juges, mais ils
comprennent encore tout ce qui concerne les rapports des hommes entre eux, ou
du moins tout ce qui relève de l'autorité du prince considéré comme juge
suprême (i).
(I) Sous lc nom de préceptes judiciels on
entend ici tout ce quo nous comprenons maintenant sous lc titre de lois
civiles.
Il faut répondre au second, que ce raisonnement
s'appuie sur les préceptes qui se rapportent au prochain et qui sont
obligatoires d'après le dictamen seul de la raison.
Il faut répondre au troisième, que dans les
préceptes qui se rapportent à Dieu, il y ades préceptes moraux que proclame la
raison éclairée par la foi, comme il faut aimer et adorer Dieu -, et il y a
aussi des préceptes cérémoniels qui ne sont obligatoires que d'institution
divine. Or, il n'y a pas que les sacrifices que l'on offre à Dieu qui se rapportent
à lui, tout ce qui touche aux mérites de ceux qui les lui offrent ou qui
l'adorent s'y rapporte également-, car les hommes se rapportent à Dieu comme à
leur fin. C'est pourquoi il appartient au culte de Dieu et par conséquent aux
préceptes cérémoniels que l'homme réunisse certaines aptitudes pour remplir les
fonctions sacrées. Mais l'homme ne se rapporte pas au prochain comme à sa fin,
de manière qu'il soit obligé en lui-môme de se donner au prochain ; car telle
est la relation qui existe entre le maître et l'esclave et qui fait que tout ce
qu'est l'esclave appartient au maître, d'après Aristote [Pol. lib. i, cap. 3).
C'est pourquoi il n'y a pas de préceptes judiciels qui regardent l'homme en
lui-même. Tous les préceptes de cette nature sont des préceptes moraux, parce
que la raison qui est le principe de ces préceptes est dans l'homme, par
rapport aux choses qui le regardent, ce qu'est un prince ou un juge dans une
cité. D'ailleurs il faut observer que les rapports de l'homme avec son prochain
sont plutôt du domaine de la raison que ses rapports avec Dieu-, car ii y a
plus de préceptes moraux qui règlent les rapports de l'homme avec ses
semblables, qu'il n'y en a qui règlent ceux de l'homme avec Dieu (1). C'est
aussi pour cette raison qu'il a fallu qu'il y eût dans la loi plus de préceptes
cérémoniels que de préceptes judiciels.
ARTICLE IL — les préceptes judiciels sont-ils
figuratifs (2)?
1. H
semble que les préceptes judiciels ne soient pas figuratifs. Car il parait que
ce soit le propre des préceptes cérémoniels d'avoir été établis pour figurer
quelque chose. Si donc les préceptes judiciels étaient figuratifs, il n'y
aurait pas de différence entre eux et les préceptes cérémoniels.
2.
Comme il y ades préceptes judiciels quiont été donnés aux Juifs, de môme
ilyenaquiontétédonnésauxgentils.Or,lespréceptesjudicielsdes autres nations
n'étaient pas figuratifs, mais ils ordonnaient ce que l'on doit faire. Donc
ilsemblequelespréceptesjudicielsdelaloianciennenel'étaientpas non plus.
3. Il a fallu exprimer par des figures les
choses qui appartiennent au culte de Dieu; parce que les choses divines sont
supérieures à notre raison, comme nous l'avons dit (quest. ci, art. 2 ad 2).
Mais ce qui regarde le prochain ne surpasse pas la raison humaine. Par
conséquent les préceptes judiciels qui déterminent nos rapports avec le
prochain n'ont pas dû être figuratifs.
Mais c'est le contraire. Les préceptes
judiciels s'entendent allégoriquement et moralement (Ex. xxi).
CONCLUSION. — Quoique les préceptes judiciels
de l'ancienne loi n'aient pas été établis pour figurer quelque chose, mais pour
régler la société juive conformément à lajustice et à l'équité, cependant ils
étaient figuratifs accidentellement et conséquemment dans le sens que la
constitution de ce peuple était tout entière ligurative elle-même.
(I ) Les préceptes Je la première table sont
seulement au nombre de trois dans le Décalogue, tandis que ceux de la seconde
sont au nombre de sept. La raison étant très-restreinte quand il s'agit de
déterminer de quelle manière ou doit honorer la divinité, il était nécessaire
que la loi divine suppleat à sa faiblesse, et c'est pour ce motif que les
préceptes cérémoniels sont plus nombreux (pic les autres.
(2) Saintl'aulexplique allégoriquement ce
passage du Deuteronome (xxvi : Non alligabis os bovi trituranti dans son Ëpltre
aux Corinthiens (I. Cor. ix) : Numquid debobus cura est Deo? An propter utique
noshoc dicit ? Nam propter nos scripta sunt.
Il faut répondre qu'un précepte peut être
figuratif de deux manières. D'abord directement et par lui-même, quand il a été
principalement établi pour figurer quelque chose. C'est ainsi que les préceptes
cérémoniels le sont, parce qu'ils ont été institués pour figurer quelque chose
qui se rapporte au culte de Dieu et au mystère du Christ. Il y a ensuite des
préceptes qui ne sont pas figuratifs par eux-mêmes, mais qui ne le sont que par
voie de conséquence. Tels étaient les préceptes judiciels de l'ancienne loi ;
car ils n'ont pas été établis pour figurer quelque chose. Ils l'ont été pour
régler l'état social des Juifs selon la justice et l'équité. Cependant ils
étaient figuratifs par voie de conséquence, dans le sens que l'état social du
peuple qui était régi par ces préceptes était tout entier figuratif lui-même,
d'après ce mot de l'Apôtre (I. Cor. x, 11); : Toutes ces choses leur arrivaient
pour être autant de figures.
Il faut repondre au premier argument, que les
préceptes cérémoniels sont figuratifs d'une autre manière que les préceptes
judiciels (1), comme nous l'avons dit [in corp. art.).
Il faut répondre au second, que le peuple juif
avait été choisi de Dieu pour donner naissance au Christ -, c'est pourquoi il a
fallu que l'état social de ce peuple fût tout entier prophétique et figuratif,
comme le dit saint Augustin contre Fauste (lib. xxii, cap. 24). C'est aussi
pour cette raison que les préceptes judiciels que ce peuple a reçus sont plus
figuratifs que ceux qui ont été donnés aux autres peuples. Ainsi on interprète
dans un sens mystique ses combats et ses actions, tandis qu'on n'interprète pas
de la sorte les guerres et les exploits des Assyriens et des Romains, bien
qu'ils soient humainement plus célèbres.
11 faut répondre au troisième, que dans ce
peuple les rapports du citoyen avec ses semblables considérés en eux-mêmes
étaient proportionnés à la raison, tandis que ces mômes rapports, selon qu'ils
avaient Dieu pour objet, la surpassaient, et à ce point de vue ils étaient
figuratifs.
ARTICLE III. — les préceptes judiciels de
l'ancienne loi étaient-ils pour jamais obligatoires?
1. Il semble que les préceptes judiciels de
l'ancienne loi aient été perpétuellement obligatoires. Car les préceptes
judiciels appartiennent à la vertu de justice, puisqu'on appelle jugement
(judicium) l'exécution delà justice. Or, la justice est perpétuelle et
immortelle, comme le dit la Sagesse (Sap. i). Donc l'obligation qu'imposent les
préceptes-judiciels l'est aussi.
2. L'institution divine est plus stable que
l'institution humaine. Or, les préceptes judiciels des lois humaines obligent
perpétuellement. Donc à plus forte raison les préceptes judiciels de laloi
divine.
3. L'Apôtre dit (Heb. vu, 18) que l'ancienne
loi a été rejetéeià cause de son infirmité et de son inutilité: ce qui est vrai
des préceptes cérémoniels qui ne pouvaient sanctifier la conscience de ceux
dont le date ne consistait qu'en des viandes, en des breuvages, en différentes
ablutions et en des cérémonies charnelles, comme l'ajoute plus loin le môme
apôtre (Hebr, ix, 9). Or, les préceptes judiciels étaient utiles et efficaces
relativement au but pour lequel on les avait établis, c'est-à-dire pour faire
régner la justice et l'équité entre les hommes. Donc ces préceptes n'ont pas
été rejetés et ils sont encore en vigueur.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Hebr,
vu, 13) : Le sacerdoce étant transféré, il est nécessaire que la loi le soit
aussi. Or, le sacerdoce a été
(1) Les préceptes cérémoniels étaient
directement et essentiellement figuratifs, tandis que les préceptes judiciels
ne l'étaient qu'indirectement.
transféré d'Aaron au Christ. Par conséquent la
loi a été transférée tout entière et les préceptes judiciels ne sont plus
obligatoires.
CONCLUSION. — Les préceptes judiciels de la loi
ancienne ont été abrogés à l'arrivée du Christ qui a changé l'état de l'Eglise;
de telle sorte cependant que les chefs de l'Eglise pourraient maintenant les
remettre en vigueur; ce qu'on ne saurait dire des préceptes cérémoniels.
Il faut répondre que les préceptes judiciels
n'ont pas dû obliger perpétuellement, mais ils ont été abrogés par l'avènement
du Christ, toutefois d'une autre manière que les préceptes cérémoniels. Car les
préceptes cérémoniels ont été détruits de telle sorte que non-seulement ils
sont morts, mais ils sont encore mortels pour ceux qui les observent depuis l'avènement
du Christ et surtout depuis la propagation de l'Evangile. A la vérité les
préceptes judiciels sont morts aussi parce qu'ils ne sont plus obligatoires ;
mais ils ne sont cependant pas mortels. Car si un prince ordonnait à ses sujets
de les observer, il ne pécherait pas (1), à moins qu'on ne les observe ou qu'il
ne les fasse observer comme étant obligatoires d'après la loi ancienne
elle-même ; cette intention serait mortelle. On peut concevoir la raison de
cette différence d'après ce que nous avons dit (art. préc.). En effet nous
avons vu que les préceptes cérémoniels sont figuratifs directement et par
eux-mêmes, comme ayant été principalement établis pour figurer les mystères du
Christ, selon qu'ils étaient à venir. C'est pourquoi l'observance de ces préceptes
est en opposition avec la vérité de la foi, d'après laquelle nous confessons
que ces mystères sont accomplis (2). Mais les préceptes judiciels n'ont pas été
institués pour figurer l'avenir, ils l'ont été pour régler l'état social du
peuple juif qui se rapportait au Christ. C'est pour ce motif que l'état social
de ce peuple ayant changé à I'avénement du Christ, les préceptes judiciels ont
cessé d'ôtreobligatoires. Car, selon l'expression de l'Apôtre (Gai. ni) : La
loi fut un précepteur dont l'enseignement conduisait à la connaissance du
Christ. Toutefois ces préceptes n'ayant pas été établis pour figurer l'avenir,
mais pour déterminer les actions des individus, leur observance, absolument
parlant, ne nuit en rien à la vérité de la foi ; mais si l'on avait l'intention
de les observer, comme si la loi était encore obligatoire, dans ce cas on
blesserait la foi, parce que par là on supposerait que l'état ancien subsiste
encore et que le Christ n'est pas arrivé.
Il faut répondre au premier argument, qu'on
doit perpétuellement observer la justice; mais la détermination des choses qui
sont justes, selon l'institution humaine ou divine, doit varier avec les divers
états des hommes.
Il faut répondre au sepond, que les préceptes
judiciels que les hommes établissent sont perpétuellement obligatoires, tant
que dure le même état social, mais si une cité ou une nation passe à une autre
forme de gouvernement, il faut que les lois soient changées. Car les mêmes lois
ne conviennent pas à la démocratie qui est la puissance du peuple et à
l'oligarchie qui est la puissance des riches, comme le prouve Aristote (Polit,
lib" m, cap. 5,
(1)
Sous la loi évangéliquc on a conservi en effet quelques-uns île ces
préceptes ; tels sont certains empêchements <le mariage, les (limes,
quelques jeûnes. Mais, comme l'observe le pape saint Léon dans un de ses
sermons : Non legalibut nos omnibus subjicimus ; sed utilitatem continentia;
quae Christi Evangelio servit, amplectimur.
(2) Cajétan pense que l'on pourrait observer
les cérémonies de la loi comme des cérémonies religieuses, pourvu qu'on ne les
observat ras comme prescrites par la loi elle-même, mais qu'on lc fit seulement
pour suivre un usage du pays ou pour satisfaire une idée personnelle. Mais ce
sentiment est rejeté par Suarez [De leg. lib. ix, cap. 44), par Soto (lib. Il,
De just. quest. V, art. A); Salméron (ad Gai. v, quest. 5), qui sont sur ce
point de l'avis de saint Thomas. Quoique ces cérémonies ne soient pas mauvaises
en elles-mêmes, on ne peut pas les observer sans être répréhensible,
puisqu'elles sont défendues.
6 et 9). C'est pourquoi l'état du peuple ayant
été changé, il a fallu que les préceptes judiciels le fussent aussi.
Il faut répondre au troisième, que ces
préceptes judiciels faisaient régner dans le peuple la justice et l'équité
d'une manière convenable à son état. Mais après le Christ, il a fallu que
l'état de ce peuple fût changé, de manière qu'il n'y eût plus de différence
entre les gentils et les Juifs, comme il y en avait auparavant. C'est pour
cette raison qu'il a fallu changer aussi les préceptes judiciels.
ARTICLE IV. — LES
PRÉCEPTES JUDICIELS PEUVENT-ILS ÊTRE DIVISÉS D'UNE MANIÈRE CERTAINE (1)?
1. Il
semble que les préceptes judiciels no soient pas susceptibles d'une division
certaine. Car ces préceptes règlent les rapports des hommes entre eux. Or, ces
rapports embrassant toutes les choses qui sont à leur usage, ne peuvent pas
être l'objet d'une distinction certaine, puisqu'ils sont infinis. Donc ces
préceptes ne peuvent pas être distingués d'une manière certaine.
2. Les
préceptes judiciels sont des déterminations des préceptes moraux. Or, les
préceptes moraux ne paraissent pas avoir d'autre distinction que celle qui les
ramène aux préceptes du Décalogue. Donc les préceptes judiciels ne sont pas
distingués d'une manière certaine.
3. On trouve dans la loi la distinction des
préceptes cérémoniels qui sont évidemment distincts les uns des autres; car les
uns reçoivent le nom de sacrifices, les autres celui d'observances. Or, la loi
n'indique nulle part la distinction des préceptes judiciels. Il semble donc que
cette distinction ne soit pas certaine.
Mais c'est le contraire. Où il y a un ordre, ii
faut qu'il y ait une distinction. Or, la nature de l'ordre appartient tout particulièrement
aux préceptes judiciels qui réglaient les rapports du peuple juif. On doit donc
les distinguer tout spécialement d'une manière certaine.
CONCLUSION. — La confusion rendant le plus
souvent la loi inutile, on doit distinguer les préceptes judiciels de
l'ancienne loi en quatre parties, selon les quatre espèces de rapports que les
homines ont entre eux.
Il faut répondre que la loi étant une sorte
d'art qui a pour but de régler ou d'ordonner la vie humaine, comme dans tout
art on distingue certaines règles particulières, de même il faut que dans toute
loi on distingue les uns des autres les préceptes ; car autrement la confusion
enlèverait à la loi toute son utilité. C'est pourquoi on doit dire que les
préceptes judiciels de la loi ancienne, qui réglaient les relations des hommes
entre eux, se distinguent d'après la diversité des rapports qu'implique toute
société humaine. Or, dans un peupleon peut distinguer quatre espèces de
rapports: celui des chefs du peuple avec leurs sujets ; celui des sujets entre
ux; celui de la nation elle-même avec l'étranger ; enfin les relations
domestiques, comme celles du père aux enfants, de l'époux à l'épouse, du maître
au serviteur ; et d'après ces quatre sortes de rapports on peutdistinguer les
préceptes judiciels de l'ancienne loi.—En effet il y a des préceptes qui
portent sur l'institution des chefs, sur leur devoir, et sur le respect qu'on
leur doit, et c'est la première partie des préceptes judiciels. il yen a qui
regardent les citoyens entre eux, à l'égard des achats, des ventes, des
jugements et des peines, c'est la seconde partie : il y en a d'autres qui
concernent tes étrangers ; comme ceux qui ont
(1) La division adoptée ici par saint Thomas
est en quelque sorte indiquée dans la Bible. Ainsi au Deutérononie nous
trouvons les devoirs-des chefs (cap. 16, 17 et 18,!, ceux des sujets entre eux
(cap. 19 et 20), ceux qui regardent les
étrangers ou les ennemis (cap. 21,22, etc.), enfin ceux qui ont rapport à la
famille (cap. 3í, etc.).
pour objetles guerres qu'on soutient contre les
ennemis, la manière dont on doit recevoir les pèlerins et les gens du dehors :
c'est la troisième partie : enfin il y en a qui se rapportent à la vie
domestique, comme ceux qui traitent des esclaves, des femmes, des enfants, et
c'est la quatrième.
Il faut répondre au premier argument, que les
choses qui appartiennent aux rapports des hommes entre eux sont infinies
numériquement; mais qu'on peut cependant les ramener à quelques points
principaux, d'après la diversité des rapports sociaux, comme nous l'avons dit
(in corp. ar't.).
Il faut répondre au second, que les préceptes
du Décalogue sont les premiers dans le genre des préceptes moraux, comme nous
l'avons dit (quest. c, art. 3); c'est pourquoi il est convenable qu'on
distingue les autres préceptes moraux d'après ceux-là. Mais les préceptes
judiciels et cérémoniels sont obligatoires pour un autre motif-, car ils ne le
sont pas d'après la raison naturelle, mais ils le sont seulement en vertu de
leur institution. C'est pour cela que la raison de leur distinction est toute
différente.
Il faut répondre au troisième, que la loi
indique la distinction des préceptes judiciels d'après la nature même des
choses que ces préceptes ordonnent.
QUESTION CV.
DE LA RAISON DES PRÉCEPTES JUDICIELS.
Nous avons ensuite à nous occuper de la raison
des préceptes judiciels. A ce sujet quatre questions se présentent : Nous
devons examiner la raison : 1" des préceptes judiciels qui appartiennent
aux princes; — 2° de ceux qui regardent les rapports des hommes entre eux ; —3°
de ceux qui concernent les étrangers ; —4° de ceux qui se rapportent à la
famille.
ARTICLE I. — la loi ancienne a-t-elle
convenablement réglé ce qui regarde les princes?
4. Il semble que la loi ancienne n'ait pas
convenablement réglé ce qui regarde les princes. Car, comme le dit Aristote
(Pot. lib. m, cap. 4), le gouvernement du peuple dépend surtout de celui qui a
le souverain pouvoir. Or, dans la loi on ne trouve rien sur la manière dont
doit être institué le souverain; il n'y est question que des chefs inférieurs
(Ex. xviii, 24) : Choisissez dans tout lepeuple des hommes sages, etc. (Num.
xi, 46) : Rassemblez-moi soixante-dix hommes entre les vieillards d'Israël.
(Deut, i, 43) : Choisissez parmi vous des hommes sages et habiles. La loi
ancienne n'a donc pas suffisamment déterminé ce qui regarde les chefs que
devait avoir le peuple.
2. C'est à ce qu'il y a de mieux à produire les
meilleures choses, comme le dit Platon (in Tim.). Or, la meilleure forme de
gouvernement pour une cité ou pour un peuple, c'est d'être gouverné par un roi
; parce que c'est la royauté qui représente le mieux le gouvernement divin,
d'après lequel il n'y a qu'un seul Dieu qui gouvernele monde depuis le
commencement. La Ini aurait donc dû donner aux Juifs un roi et ne pas en
laisser le choix à leur libre arbitre, comme elle le fait d'après ces paroles
(Deut. xvii, 44) : Quand vous direz : Je vais établir un roi sur moi... vous
l'établirez, etc.
3. Il est écrit (Matth, xii, 25) : Que tout
royaume divisé contre lui-même sera désolé; ce que l'expérience a prouvé pour
le peuple juif, dont le royaume fut détruit à cause de ses divisions. Or, la
loi doit s'occuper surtout de ce qui appartient au salut commun du peuple. Elle
aurait donc dû défendre la division du royaume en deux parties, et Dieu
n'aurait pas dû l'introduire, comme on voit qu'il l'a fait, au moyen du
prophète Ahias (III. Reg. xi).
i. Comme les prêtres sont établis pour
l'utilité du peuple en ce qui se rapporte à Dieu, ainsi qu'on le voit (Heb. v),
de même les princes sont établis dans le même but pour les choses humaines. Or,
la loi a déterminé pour les prêtres et les lévites des moyens d'existence,
comme les dîmes, les prémices et beaucoup d'autres choses semblables. De même
elle aurait dù assigner aux chefs du peuple de quoi vivre, surtout après leur
avoir défendu de recevoir des présents. Ainsi il est dit (Eae. xxiii, 8) :
Votis ne recevrez pas de présents; car ils aveuglent les plus éclairés et
pervertissent les paroles des plus justes.
5. Comme la royauté est le meilleur des
gouvernements, de même la tyrannie qui en est la corruption est le pire. Or, le
Seigneur en établissant un roi l'a investi du droit des tyrans. Car il est dit
(I. Reg. viii, 11) : Tel sera le droit du roi qui régnera sur vous ; il vous
enlèvera vos enfants, etc. La loi n'a donc pas convenablement pourvu à ce qui
regarde les chefs.
Mais c'est le contraire. Le peuple d'Israël se
faisait remarquer par la beauté de son organisation (Num. xxiv, 5) : Qu'ils
sont beaux tes tabernacles, 6 Jacob; qu'elles sont belles tes tentes, ô Israël.
Or, la beauté de l'organisation d'un peuple dépend de la perfection avec
laquelle ceux qui le commandent ont été établis. Donc la loi a bien réglé le
peuple relativement à ses chefs.
CONCLUSION. — La meilleure forme de
gouvernement pour un royaume étant celle où l'homme le plus remarquable par sa
vertu est placé au-dessus de tous les autres et commande aux chefs subalternes,
et où tous ceux qui sont les plus vertueux sont électeurs et éligibles
relativement au pouvoir, il est certain que la loi ancienne avait sagement
ordonné ce qui regarde les princes, puisqu'elle avait précisément institué
cette forme sociale.
Il faut répondre qu'à l'égard do la bonne
organisation des chefs dans une cité ou dans une nation, il y a deux choses à
observer. La première c'est qu'il faut que tout le monde ait sa portion de
souveraineté. C'est le moyen de conserver la paix du peuple, de faire aimer et
respecter de chacun l'ordre de choses qui a été établi, comme on le voit (Pol.
lib. u, cap. 1). La seconde se rapporte aux différentes espèces de gouvernement
(1). Quoique ces formes soient diverses, comme le dit Aristote (Pol. lib. iii,
cap. 5), les principales sont : la royauté, où il n'y a qu'un homme qui commande
selon la vertu, et l'aristocratie, c'est-à-dire la puissance de l'élite des
citoyens où il n'y a que quelques individus qui sont en possession du pouvoir
et qui l'exercent dans l'intérêt de tous (2). Par conséquent, le meilleur
régime pour une cité ou pour un Etat, c'est de n'avoir qu'un prince vertueux
qui commande à tous les autres, que sous lui il y ait des chefs subalternes
qui, à son exemple, usent de leur autorité conformément à la vertu (3), de
manière que le pouvoir n'en appartienne pas moins à tout le monde, >soit
parce que tous les citoyens sont éligibles, soit parce qu'ils sont tous
électeurs. C'est
(!) Saint Thomas regarde comme la forme de
gouvernement la plus parfaite le régime constitutionnel représentatif, qui fut
en général celui de toutes les principales nations chrétiennes au moyen âge. La
plupart des théologiens sont d'accord sur ce point avec l'Ange de l'Ecole. Ce
qu'il y a de remarquable, c'est que ce régime est l'idéal imaginé par toute la
sagesse ancienne. Platon, Aristote, Coufucius ont dit que cette forme serait la
forme parfaite, mais ils l'ont crue au-dessus de l'humanité.
(2) La citation que fait ici saint Thomas est
incomplète, car Aristote distingue clairement trois
' formes de gouvernement : la monarchie, l'aristocratie
et la démocratie. C'est lui qui a le premier systématisé et mis dans son jour
cette classification actuellement vulgaire, quoiqu'on la trouve indiquée dans
Hérodote, Thalie, ch. 80, dans Platon Rèpub. lib. i). C'est d'ailleurs sur
cette triple distinction que repose toute l'argumentation de saint Thomas.
(3) D'après Aristote et saint Thomas, le
gouvernement est pur, quelle que soit sa forme, du moment que celui qui a le
pouvoir n'en use que dans l'intérêt des autres.
ce que l'on trouve dans tout gouvernement
mixte, qui représente la royauté parce qu'il n'y a qu'un chef; l'aristocratie,
parce qu'il y en a beaucoup qui participent au pouvoir en raison de leur vertu,
et la démocratie ou le pouvoir populaire, parce que les derniers hommes du peuple
peuvent être élevés au rang des princes et que d'ailleurs tous les citoyens
sont électeurs (1). Et c'est le gouvernement qui fut établi par la loi de Dieu.
Car Moïse et ses successeurs gouvernaient le peuple comme un chef qui commande
à tout le reste, et leur pouvoir ressemblait à une royauté. On élisait
soixante-douze vieillards d'après leur vertu. Car il est dit (Deut. i, 15) :
J'ai pris de vos tribus des hommes sages et distingués et je les ai établis
pour être vos princes; ce qui représentait l'élément aristocratique. Quant à
l'élément démocratique on en avait tenu compte, puisque tous les citoyens
étaient éligibles : Choisissez dans tout le peuple des hommes sages (Ex. xviii,
21), et électeurs, puisqu'il est dit (Deut. i, 13) : Prenez parmi votis des
hommes sages. D'où il est manifeste que la meilleure organisation du pouvoir
est celle que la loi a établie.
Il faut répondre m premier argument, que le
peuple juif était gouverné par Dieu avec un soin tout spécial. Ainsi il est dit
(Deut. vu, 9j : Le Seigneur votre Dieu vous a choisi pour être son peuple
privilégié. C'est pourquoi le Seigneur s'est réservé le choix du chef souverain
; et ce fut l'objet de cette prière de Moïse (Num. xxvii, 16) : Que le
Seigneur, le Dieu des esprits de tous les hommes, établisse lui-même un homme
qui veille sur ce peuple. C'est ainsi que d'après l'ordre de Dieu, Josué fut
investi du souverain pouvoir après Moïse, et à l'égard de chacun des juges qui
parurent après Josué, on Utque Dieu suscita au peuple un sauveur et que
l'esprit du Seigneur fut parmi eux, comme on le voit (Jud. ii et iii). C'est
aussi pour cette raison que Dieu ne confia pas au peuple l'élection du roi,
mais qu'il se la réserva, comme il est dit (Deut. xvii, 15) : Fous établirez
roi celui que le Seigneur votre Dieu aura choisi.
Il faut répondre au second, que la royauté est
la meilleure forme de gouvernement, quand elle n'est pas corrompue. Mais par
suite de l'étendue du pouvoir qu'on accorde au roi, la royauté dégénère
facilement en tyrannie, si celui qui a ce pouvoir n'est pas très-vertueux ;
parce qu'il n'appartient qu'à celui qui a de la vertu de bien porteries faveurs
de la fortune, comme le dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 8). Toutefois cette
vertu parfaite est rare et elle devait se rencontrer difficilement, surtout
parmi les Juifs qui étaient cruels et portés à l'avarice; deux vices qui
entraînent tout particulièrement les hommes à la tyrannie. C'est pourquoi le
Seigneur ne leur a pas donné dès le commencement un roi avec pleine autorité,
mais un juge et un gouverneur pour les garder. Il ne leur a accordé un roi que
sur leur demande et en quelque sorte par indignation, comme on le voit par ces
paroles de Samuel (I. lieg. viii, 7) : Ce n'est pas vous, mais c'est moi qu'ils
ont rejeté dans la crainte que je ne règne sur eux. Cependant, dès l'origine,
il avait déterminé à l'égard de l'institution du roi (2), d'abord son mode
d'élection dans lequel il a spécifié deux points, c'est que pour l'élire ils
attendraient le jugement de Dieu et qu'ils ne choisiraient pas le roi d'une
autre nation; parce que ces rois sont ordinairement peu attachés à la nation
qu'ils com-
(I) On voit avec quelle largeur de vue les
docteurs catholiques ont examiné les grandes questions sociales qui préoccupent
vivement les esprits de nos jours.
(2) Ce qui prouve que tout fut prévu et que ces
événements ne s'accomplirent que d'après des vues providentielles, c'est que la
royauté fut l'époque la plus prospere de la nation juive, et que David fui la
plus brillante ligure du Christ.
mandent et que par conséquent ils s'inquiètent
fort peu d'elle. Ensuite, à propos des rois élus, il avait réglé la manière
dont ils devraient se conduire par rapport à eux-mêmes; ainsi il leur défendait
de multiplier leurs chars, leurs chevaux, leurs épouses et leurs immenses
richesses, parce que le désir déréglé de toutes ces choses éloigne les princes
de lajustice et les pousse à la tyrannie. H leur prescrivit aussi comment ils
devraient se conduire envers Dieu: ainsi il leur ordonna de lire et de méditer
sans cesse la loi divine, de craindre toujours le Seigneur et de lui obéir.
Enfin il indiqua quels devaient être ses rapports avec ses sujets ; et il lui
défendit de les mépriser avec orgueil ou de les opprimer, et de s'écarter de la
justice.
11 faut répondre au troisième, que la division
du royaume et la multitudo des rois a été plutôt pour punir les Juifs de toutes
les dissensions, qu'ils avaient soulevées particulièrement contre David, que
pour leur avantage. Ainsi Osée dit (xiii, 11) : Je vous donnerai un roi dans ma
fureur. Et ailleurs (viii, 4) : Ils se sont donné des rois sans me consulter;
ils ont établi des princes sans mon approbation.
H faut répondre au quatrième, que les prêtres,
par droit de succession, étaient destinés aux choses sacrées ; etil en avait
été ainsi décidé pour que du moment où tout le monde ne pouvait pas prétendre
au sacerdoce, on respectât davantage ceux qui en étaient revêtus. C'est
pourquoi il a fallu qu'on leur procurât des moyens particuliers d'existence
avec les dîmes et les prémices, les oblations et les sacrifices. Mais les
princes, comme nous l'avons dit (in corp. art.), étaient choisis dans tout le
peuple. Ils avaient donc des propriétés particulières qui leur fournissaient
certainement de quoi vivre, et le Seigneur leur défendait tout particulièrement
de ne pas amasser des richesses excessives et de ne pas se jeter dans l'éclat
du luxe ; soit parce qu'il leur était difficile de ne pas tomber de là dans
l'orgueil et la tyrannie; soit parce que du moment où le pouvoir n'était pas
dans l'opulence, mais qu'il paraissait au contraire onéreux et rempli
.d'inquiétude, il n'était pas aussi envié par les hommes du peuple et il
n'était pas par conséquent l'objet des séditions (1).
Il faut répondre au cinquième, que ce droit
n'avait pas été accordé au roi par l'institution divine; mais l'Ecriture
annonçait plutôt à l'avance l'usurpation des rois qui s'arrogent ce droit
inique, en tombant dans la tyrannie et en dépouillant leurs sujets; ce qui est
manifeste d'après ce qui se trouve à la fin du texte : / ous serezses esclaves
: ce qui appartient à la tyrannie àproprement parler ; parce que les tyrans
traitent leurs sujets comme des esclaves. Samuel parlait ainsi pour les
détourner de demander un roi. Car oilit plus loin : Le peuple ne voulut pas
entendre la voix de Samuel. Toutefois il peut se faire qu'un bon roi, sans être
un tyran, enlève les enfants, qu'il établisse des tribuns et des centurions, et
qu'il prélève sur son peuple de forts impôts dans l'intérêt du bien général.
ARTICLE II. — les préceptes judiciels ont-ils
été convenablement
institués quant a la manière de vivre du peuple
(2)?
1. Il semble que les préceptes judiciels
n'aient pas été convenablement institués quant à la manière de vivre-du peuple.
Car les hommes ne
(I) Cette sagesse de la constitution mosaïque,
déjà si éclatante par elle-même, lirille encore plus vivement quand on la
compare à la constitution des Egyptiens et de tous les autres peuples de
l'antiquité.
(2; La loi mosaïque a été critiquée au point do
vue où sc place ici saint Thomas, par les incrédules du XVIII* siècle. Voltaire
s'étant fait leur interprète, on -peut voir la réponse à toutes ses objections
victorieusement exposée dans les Lettres de quelques Juifs (tome Hi).
peuvent vivre pacifiquement ensemble, si l'on
prend ce qui appartient à un autre. Or, il paraît qu'on y était autorisé par la
loi; car il est dit (Deut. xxiii, 24) : Quand vous entrerez dans la vigne de
votre prochain, vous mangerez des raisins autant qu'il vous plaira. Donc laloi
ancienne ne pourvoyait pas convenablement à la paix des citoyens.
2. Une foule de villes et de royaumes ont été
détruits principalement parce que les propriétés sont passées entre les mains
des femmes, comme le remarque Aristote (Pol. lib. n, cap. 7). Or, ce principe
avait été introduit dans la loi ; car il est dit (Num. xxvii, 8) : Quand un
homme sera mort sans enfant male, son héritage passera à sa fille. Donc la loi
n'a pas convenablement pourvu au salut du peuple.
3. La société humaine se conserve
principalement, parce qu'au moyen des achats et des ventes les hommes sc
communiquent réciproquement les choses dont ils ont besoin, comme on le voit
(Poí. lib. i, cap. 5 et 7). Or, la loi ancienne mettait un obstacle à la vente,
car elle avait statué qu'une possession vendue retournerait à son premier
possesseur dans la cinquantième année du jubilé, comme on le voit (Lev. xxv). A
cet égard la loi n'était donc pas favorable au peuple.
4. Ce qui contribue le plus à entretenir de
bons rapports entre les hom-
mes, c'est qu'ils soient prompts à se rendre ce
qu'ils ont emprunté. Cette
exactitude n'est plus possible, du moment que
les créanciers ne remettentpas
en circulation ce qu'ils ont reçu. Ainsi il est
dit (Eccl. xxix, 10) : Plusieurs évi-
tent de prêter, non par dureté, mais parce
qu'ils craignent sans raison qu'on
ne les trompe. La loi a favorisé cet abus ; car
on lit (Deut. xv, 2) : Un homme à
qui il sera dû quelque chose par son ami, son
prochain et son frère, ne pourra
le redemander, parce que c'est l'année de la
remise du Seigneur. Et ailleurs
(Ex.xxii, 10) ilestditquesi en présence
dumaltre l'animal qu'il a prêtévienl
à mourir, on n'est pas tenu de le lui rendre.
Ensuite on enlevait au prêteur la
sécurité qu'il aurait pu avoir au moyen du
gage. Car il est dit (Deut. xxiv, 10) :
Lorsque vous redemanderez à votre prochain
quelque chose qu'il vous doit,
vous n entrerez point dans sa maison pour en
emporter quelque gage. Et
plus loin (ibid. 12) que s'il est pauvre, le
gage qu'il vous aura donné ne pas-
sera point la nuit chez vous, mais vous le lui
rendrez aussitôt. La loi n'a
donc pas convenablement traité ce qui regarde
le prêt.
5.
Il est extrêmement important de conserver fidèlement un dépôt; c'estpour-
quoi on doit y apporter le plus grand soin.
Aussi il est dit (II. Mach. iii, 15) :
Les prêtres invoquaient celui qui est dans le
ciel et qui a fait la loi touchant
les dépôts, le priant de les conserver à ceux
qui les avaient mis dans le tem-
ple. Or, d'après les préceptes de l'ancienne
loi on s'inquiétait peu des dé-
pôts que l'on avait reçus : car on lit (Ex.
xxii) que quand un dépôt a été
perdu on s'en rapporte au serment de celui qui
l'a reçu. Donc laloi n'a pas
convenablement statué ce qu'il fallait à cet
égard.
G. Comme un mercenaire loue ses bras, de même
on loue une maison ou toute autre chose. Or, il n'est pas nécessaire que l'on
paye immédiatement le prix de la maison qu'on a louée. Par conséquent il était
donc trop dur de dire (Lev. xix, 13) : Fous ne retiendrez pas jusqu'au
lendemain le salaire du mercenaire qui vous servira.
7. Puisqu'il est nécessaire d'aller souvent en
jugement, on doit avoir accès facilcmentprès du juge. C'est donc à tortque la
loi statue (Deut. xvii) qu'on ira dans un même lieu, pour faire prononcer sur
les doutes qui s'élèveront.
8. Il est possible non-seulement que deux
individus, mais encore trois ou un plus grand nombre s'accordent pour mentir.
C'est donc à tort qu'il est dit [Deut. xix, 15) : Tout passera pour constant
sur la déposition de deux ou trois témoins.
9. La peine doit se mesurer sur l'étendue de la
faute : ainsi il est dit
(Deut. xxv, 2) que le nombre des coups doit
être en proportion dupéché. Ce-
pendant pour des fautes égales, la loi établit
des châtiments inégaux. Car il
est dit (Ex. xxii, 1) que le voleur rendra cinq
boeufs pour un et quatre brebis
pour une. Uva des fautes légères qui sont
punies par des peines très-fortes.
C'est ainsi que celui qui avait amassé du bois
un jour de sabbat fut lapidé
(Num. xv). On ordonne également de lapider le
fils rebelle pour des fautes
qui ne sont pas très-graves, par exemple, pour
s'être livré à la débauche
et à la bonne chère (Deut. xxi). Ces châtiments
ne paraissent donc pas
avoir été sagement établis.
10.
Comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, lib. xxi, cap. 11), Cicéron
dit qu'il y a dans les lois huit genres de peines : l'amende, les fers, les
coups, le talion, l'ignominie, l'exil, la mort, la servitude. Il y a
quelques-unes de ces peines que la loi a infligées. Elle a infligé l'amende,
par exemple, le voleur est condamné à rendre le quintuple ou le quadruple de ce
qu'il a pris ; les fers, puisqu'il est ordonné de certain coupable qu'il soit
jeté en prison (Num. xv); les coups, ainsi il estdit(De«í. xxv, 2)ques'îYs
trouvent quecelui qui a péché mérite d'être battu, ils ordonneront qu'il soit
couché par terre et battu devant eux; Xignominie, on l'infligeait à celui qui
ne voulait pas prendre l'épouse de son frère mort, la veuve ôtait son soulier
et lui crachait au visage ; la mort, ainsi on veut (Lev. xx, 9) que celui qui
aura maudit son père ou sa mere soit frappé de mort. Enfin la loi avait aussi
recours à la peine du talion, puisqu'il est dit (Ex. xxi, 21) : OEil pour oeil,
dent pour dent. Il semble que l'on ait eu tort de ne pas faire usage des deux
autres peines, de Y exil et de la servitude.
11. On ne doit punir que les fautes. Or, les
animaux ne peuvent pas être coupables. C'est donc à tort qu'on les punit (Ex.
xxi, 29) : Un boeuf qui aura tué un homme ou une femme sera lapide. Et ailleurs
(Lev. xx, 16): Si une femme se prostitue à une bête quelle qu'elle soit, vous
ferez mourir et la femme et la bête. Il semble donc que ce qui regarde les
rapports des hommes entre eux n'ait pas été convenablement déterminé par la loi
ancienne.
12. Le
Seigneur a ordonné (Ex. xxi) que l'homicide serait puni par la mort de l'homme.
Or, la mort d'un animai est beaucoup moindre que celle d'un homme. Par
conséquent on ne peut pas suffisamment punir la peine de l'homicide par le
meurtre d'un animal. C'est donc à tort qu'il est dit (Deut. xxi, 1) : Lorsque
vous trouverez le cadavre d'un homme qui a été tué sans qu'on sache l'auteur de
ce meurtre, les anciens de la ville la plus voisine prendront dans le troupeau
une cjénisse qui n'a point encore porté le joug ou labouré la terre, ils la
mèneront dans une vallée toute raboteuse et pleine de cailloux, qui n'ait
jamais été ni labourée, ni semée, et ils couperont le cou à la génisse.
Mais c'est le contraire. La loi est considérée
par le Psalmiste comme un bienfait tout particulier (Ps. cxlvii, 20) : // n'en
a pas fait autant à toutes les nations et il ne leur a pas manifesté ses
jugements.
CONCLUSION. — Puisque la loi pourvoit
convenablement à tous les rapports des hommes entre eux, à ceux qui résultent
de l'autorité du prince aussi bien qu'à ceux qui résultent delà volonté propre
des individus; il est certain que les préceptes judiciels ont été sagement
institués relativement à la manière de vivre du peuple.
Il faut répondre que, comme le dit saint Augustin
(De civ. Dei, lib. n, cap. 21) d'après Cicéron, un peuple est une assemblée
d'hommes réunis sous les mêmes lois, dans un but d'utilité commune. Par
conséquent il est de l'essence d'un peuple que les rapports des hommes entre
eux soient réglés par de justes lois. Or, ces rapports des hommes entre eux
sont de deux sortes: les uns reposent sur l'autorité du prince; les autres sur
la volonté propre des individus. Et comme la volonté de chacun peut disposer de
ce qui est soumis à sa puissance, il s'ensuit que c'est d'après l'autorité des
princes auxquels les hommes sont soumis, que la justice s'exerce et que les
méchants sont punis. Les particuliers ont pouvoir sur leurs propriétés ; c'est
pourquoi ils peuvent de leur autorité propre se les communiquer réciproquement,
au moyen des achats, des ventes, des donations et d'autres contrats analogues.
Or, la loi a suffisamment déterminé ces deux espèces de rapport. En effet elle
a établi des juges, comme on le voit (Deut xvi, 48) : Vous établirez des juges
et des magistrats aux portes de toutes les villes, afin qu'ils jugent le peuple
avec-justice. Elle a ordonné la justice dans les jugements. Ainsi il est dit
(Deut. i, 46): Jugez ce qui est juste; que ce soit un citoyen ou un étranger,
il ne doit y avoir aucune distinction de personnes. Elle a détruit ce qui donne
lieu aux mauvais jugements, en défendant aux juges de recevoir des présents,
comme on le voit (Ex. xxiii et Deut. xvi). Elle a aussi indiqué le nombre de
deux ou trois témoins (Deut. xvii et xix). Enfin elle a statué des peines pour
les divers délits, comme on le dira plus loin (in resp. ad 40). — A l'égard des
choses que l'on possède ; ce qu'il y a de mieux, comme le dit Aristote (Pot.
lib. ii, cap. 3), c'est qu'elles soient distinctes, et que l'usage soit partie
en commun, partie libre ala disposition des propriétaires. La loi remplissait
ces trois conditions : 4° Les possessions étaient divisées entre chaque
citoyen. Car il est dit (Num. xxxiii, 52) : Je vous ai donné à posséder une
terre que vous vous partagerez au sort. Et parce que l'irrégularité des
possessions a été une cause de ruine pour plusieurs cités, comme l'observe
Aristote (Pol. lib. ii, cap. 5 et 7), la loi a eu recours à un triple remède
pour les régulariser. D'abord elle a voulu que le partage se fit
proportionnellement au nombre des individus : fous en donnerez davantage,
est-il dit (Num. xxxiii, 54), à ceux qui sont plus nombreux et vous en donnerez
moins à ceux qui ne le sont pas autant. Ensuite elle a décidé que les
propriétés ne seraient pas aliénées à jamais, mais qu'après un certain temps
elles retourneraient à leurs possesseurs, de manière que le partage primitif ne
fût pas troublé. Enfin pour éviter cette confusion des lots, elle avait statué
que les plus proches parents succéderaient aux morts ; lc fils au premier
degré, la fille au second, les frères au troisième, les oncles au quatrième et
tous les autres parents au cinquième. Dans le même butlaloi ordonna que les
femmes quihéritentse marieraient dans leur tribu, comme on le voit (Num.
xxxvi). 2° La loi voulut que sous certains rapports l'usage des propriétés fût
commun. III'était d'abord pour le soin; car il est dit (Deut. xxii, 4): Lorsque
vous verrez le boeuf ou la brebis de votre frère égarés, vous ne passerez point
outre, mais vous les ramènerez à votre frère, et ainsi du reste. Il l'était
ensuite quant aux fruits ; car on accordait en général à tout le monde la
faculté d'entrer dans la vigne d'un ami pour y manger du raisin, à la condition
qu'on n'en emportât pas au dehors. Il était particulièrement recommandé en
faveur des pauvres de leur laisser les gerbes qui avaient été oubliées, les
fruits et les grappes qui restaient après la récolte (Lev. xix et Deut. xxiv).
Tout le monde était également maître des produits de la septième année, comme
on le voit (Ex. xxiii, et Lev. xxv;. 3" La loi a déterminé la manière dont
les propriétaires doivent communiquer aux autres ce qu'ils possèdent. L'une de
ces communications est purement gratuite. Ainsi il est dit (Dent, xiv, 28) : Tous
les trois ans r ous séparerez encore wie autre dîme, et le lévite, l'étranger,
l'orphelin et la veuve viendront en manger et se rassasier. L'autre se faisait
dans des vues d'intérêt : comme les ventes, les achats, les locations, les
prêts et les emprunts et aussi les dépôts. On trouve dans la loi des
dispositions positives sur toutes ces choses. D'où il est évident que la loi a
suffisamment réglé ce qui regarde la manière de vivre du peuple.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme le dit l'Apôtre (Rom. xih, 8) : Celui qui aimesonprochain a accompli la
loi; parce que tous les préceptes de la loi se rapportant principalement au
prochain, paraissent avoir pour but de porter les hommes à s'aimer les uns les
autres. Or, l'amour fait que les hommes se communiquent réciproquement leurs
biens-, car il est dit (I. Joan, in, 17) : Que si quelqu'un voit son frère dans
te besoin et qu'il lui ferme ses entrailles, comment l'amour de Dieu
demeurerait-il en lui? C'est pourquoi la loi avait pour but d'habituer les citoyens
à se donner facilement les uns les autres ce qu'ils possédaient. C'est ainsi
que l'Apôtre ordonne aux riches (I. Tim. vi, 18) de donner de bon coeur et de
faire part aux autres de leurs biens. Mais on ne donne pas de la sorte à celui
qui ne permet pas au prochain de toucher le moins du monde à ce qu'il possède,
quoiqu'il n'en résulte pour lui qu'un faible dommage. C'est pour ce motif que
la loi a permis à celui qui entre dans la vigne d'un autre de manger là du
raisin; mais elle lui a défendu d'en emporter dehors, dans la crainte qu'il
n'en résultât un dommage grave, capable de troubler la paix. Entre gens bien
élevés les petites concessions n'ont pas cet inconvénient, elles affermissent
plutôt l'amitié et habituent les hommes à donner de bon coeur.
Il faut répondre au second, que la loi
n'établit que les femmes hériteront des biens de leur père qu'à défaut
d'enfants mâles. Il était nécessaire, dans ce cas, qu'on accordât au père la
satisfaction de transmettre ses biens à ses filles, parce qu'il lui aurait été
trop pénible de laisser tout ce qu'il possédait à des étrangers. Cependant la
loi a pris à ce sujet une sage précaution, en ordonnant aux femmes qui
héritaient ainsi des biens de leur père, de se marier dans leur tribu, afin que
les lots des tribus no fussent pas confondus (1), comme on le voit (Num. ult.).
Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit Aristote (Pol. lib. ii, cap. 5), la répartition régulière des propriétés
est d'une grande importance pour le salut des cités ou des nations. C'est
pourquoi, au rapport du même philosophe (ibid.), il fut décidé dans certaines
villes de la gentilité que personne ne pourrait vendre de propriétés, sinon en
subissant une perte manifeste (2). Car si l'on vend des terres par-ci par-là,
il pcutse faire qu'il n'y ait plus bientôt que quelques possesseurs, et il
faudra que la ville ou le pays devienne désert. C'est pour cette raison que
dans l'intention d'éviter ce péril, la loi a ordonné que pour subvenir aux
nécessités présentes, on pourrait aliéner ses possessions jusqu'à un temps
déterminé, mais qu'une fois cette époque écoulée, la propriété vendue
retournerait à son premier maître (3). Elle a pris cette résolution, pour que
les lots des tribus ne fussent pas confondus
(1) Si l'on n'eût pris des précautions
particulières, le partage, primitif des terres n'aurait été qu une mesure
transitoire, comme il arriva à Sparte, sous les institutions de Lycurgue.
(2) Cette clause ne suffit pas, car lc besoin
et la passion ne calculent pas. La législation de Moïse était bien plus sage.
Sans empêcher la vente des propriétés, elle en limitait la possession, de telle
sorte qu'après un demi-siècle tout domaine revenait à son premier propriétaire.
(3) On évitait par là ces séditions qui ont si
violemment tourmenté toutes les sociétés anciennes. Le peuple .luil'n'availpas
besoin dedemandersans cesse, comme à Rome, de nouveaux registres ; puisque
cette nouvelle répartition sc faisait de par la loi elle-même.
et que la distinction de leurs terres restât
toujours la même. Les maisons des villes n'ayant pas été partagées, on avait le
droit pour ce motif de les aliéner à jamais, comme les biens mobiliers. Car on
n'avait pas déterminé le nombre des maisons des villes, comme on avait arrêté
d'une manière positive l'étendue des champs auxquels il n'y avait pas lieu
d'ajouter, tandis qu'on pouvait toujours ajouter au nombre des maisons qui
existaient dans une cité. Toutefois on ne pouvait vendre à jamais les maisons
qui n'étaient pas dans une ville, mais à la campagne, et qui n'étaient pas
environnées de murailles, parce que ces maisons n'avaient été construites que
pour la culture et la garde des propriétés. C'est pourquoi la loi établit avec
raison le même droit pour ces deux choses.
Il faut répondre au quatrième, que, comme nous
l'avons dit (in resp. ad 1), la loi se proposait par ses préceptes d'habituer
les hommes à se secourir de bon coeur les uns lés autres dans leurs besoins,
partie que c'est là ce qui entretient le mieux l'amitié ; et elle a voulu que
cette facilité de secours ne s'étendît pas seulement aux choses que l'on donne
gratuitement et simplement, mais encore à celles qu'on se prête, parce que ce
genre de secours est le plus fréquent et qu'il est nécessaire à un plus grand
nombre de personnes. Pour faciliter le prêt, eUe établit plusieurs
prescriptions. 1° Elle voulut qu'ils fussent toujours disposés à se prêter
réciproquement, et que l'année du jubilé approchant, ils n'en fussent pas par
là empêchés, comme on le voit (Deut. xv). 2° Elle défendit d'écraser l'emprunteur
par des usures (1), ou en recevant de lui en gage des choses absolument
nécessaires à la vie, et' elle ordonna au créancier qui aurait reçu de pareils
gages de les restituer immédiatement. Car il est dit (Deut. xxii, 19) : Fous ne
prêterez pas à votre frère avec usure, (xxiv, G) Fous ne recevrez pas pour gage
la meule du moulin, soit celle de dessus ou de dessous, parce qu'il vous
engager ait sa propre vie. (Ex. xxii, 16) Si vous recevez de votre prochain son
habit en gage, votis le lui rendrez avant le coucher du soleil. 3° Elle
défendait au créancier d'importuner son débiteur (Ex. xxii, 25) : Si vous
prêtez de l'argent à ceux de mon peuple, au pauvre qui demeure avec vous, vous
ne vous comporterez pas avec lui comme un exacteur. C'est pour ce motif qu'il
est dit encore (Deut. xxiv, 13) : Quand vous redemanderez à votre prochain une
chose qu'il vous doit, vous n'entrerez pas dans sa maison pour lui arracher un
gage, mais vous resterez dehors et il vous apportera lui-même ce qu'il a. La
loi s'exprimait ainsi, soit parce que la maison est la retraite la plus sûre de
chacun et qu'il est par conséquent pénible à l'homme d'être attaqué dans sa
demeure, soit parce qu'elle ne voulait pas permettre au créancier de prendre en
gage ce qu'il aurait voulu, mais elle laissait plutôt cette faculté au
débiteur, pour qu'il se dessaisît des choses dont il a le moins besoin (2). 4°
Elle a décidé que la septième année toutes les dettes seraient absolument
détruites. Car il était probable que ceux qui avaient la faculté de rendre, le
feraient avant la septième année , et qu'ils ne causeraient pas de tort à celui
qui leur avait prêté gratuitement. Dans le cas où ils étaient dans
l'impossibilité de payer, on devait leur remettre leur dette, d'après le
principe de charité qui nous fait un devoir de donner à celui qui est dans
l'indigence (3). — A l'égard des animaux empruntés, la loi décide que si
(I) La gratuité du prêt serait plutôt funeste
qu'avantageuse dans une société commerçante, mais il est à remarquer que Moïse
avait voulu que sa nation fût essentiellement agricole et qu'elle ne se livrât
que secondairement au négoce.
(2) Dans tout le monde ancien on ne trouve
aucune loi qui ait protégé aussi efficacement
le
faible contre le fort. Nos codes actuels sont
sous ce rapport bien inférieurs à la loi de
Moïse.
(3) D'après toutes ces lois, il n'était pas
possible
parla négligence de l'emprunteur, ils périssent
ou qu'ils soient blessés dans son absence, il est tenu de les rendre. Mais
s'ils venaient à mourir ou à subir quelque dommage en sa présence, malgré tous
les soins qu'il leur avait prodigués, il n'était pas tenu de les rendre,
surtout s'il les avait loués à prix d'argent, parce qu'il pouvait se faire
qu'ils mourussent et qu'ils subissent ces accidents chez leur maître, et parce
que d'ailleurs le maître dans ce cas aurait retiré un profit du prêt, et le
prêt n'aurait plus été gratuit. On devait surtout s'en tenir à ces
prescriptions, quand les animaux avaient été prêtés pour une somme convenue,
parce qu'alors il y avait un prix déterminé pour l'usage des animaux. On ne
devait par conséquent pas le dépasser en rendant les animaux, à moins qu'il n'y
ait eu négligence de la part du gardien. Mais si l'on n'était pas convenu du
prix, il y aurait eu justice à rendre du moins autant que l'usage de l'animal
mort ou ruiné aurait pu produire.
Il faut répondre au cinquième, qu'il y a cette
différence entre le prêt et le dépôt, c'est que le prêt se fait dans l'intérêt
de l'emprunteur, tandis que le dépôt existe dans l'intérêt du déposant. C'est
pourquoi dans certains cas, on poussait davantage à rendre un prêt qu'un dépôt.
Car le dépôt pouvait se perdre de deux manières : 1° par une cause inévitable,
soit naturelle, par exemple si l'animal mis en dépôt était mort, ou eût perdu
de sa vigueur, soit par une cause extrinsèque, comme s'il avait été pris par
les ennemis ou mangé par les bêtes. Dans ce cas on était tenu de rapporter au
maître de l'animal ce qu'il en restait, tandis que dans les autres
circonstances que nous venons d'énumérer on n'était pas tenu de lui rendre
quelque chose -, seulement pour se mettre à l'abri de tout soupçon de fraude,
il fallait faire serment. 2° Sa perte pouvait provenir d'une cause que l'on
aurait pu éviter ; par exemple d'un vol. Dans ce cas la négligence du gardien
l'obligeait à le rendre. Ainsi, comme nous l'avons dit (in resp. ad 4), celui
qui empruntait un animal était tenu de le rendre, s'il avait été affaibli ou
s'il était mort en son absence : car il avait plus de charge que le dépositaire
qui n'avait à répondre que du larcin.
Il faut répondre au sixième, que les
mercenaires qui louent leurs bras sont des pauvres qui attendent de leur
travail leur pain quotidien. C'est pourquoi la loi a sagement prescrit de leur
payer immédiatement leur salaire, de peur qu'ils ne manquent du nécessaire.
Mais ceux qui prêtent d'autres Choses sont ordinairement riches, et ils
n'attendent pas après le prix de leur loyer pour vivre. Par conséquent il n'y a
pas ici de parité.
Il faut répondre au septième, que dans la
société on établit des juges pour décider les questions douteuses et
embarrassées, qui peuvent s'élever à l'égard de la justice entre les hommes.
Or, une chose pecit être douteuse de deux manières : 1° Elle peut l'être pour
les simples. C'est pour détruire ce doute que la loi ordonne (Dent, xvi, 18)
que des juges et des magistrats seront établis dans chaque tribu pour juger le
peuple avec justice. 2° Elle peut être douteuse même pour les hommes instruits.
C'est pour détruire ce doute que la loi a décidé que tous auraient recours à un
lieu principal, choisi de Dieu, où se trouverait le grand prêtre pour décider
ce qu'il y aurait de douteux à l'égard des cérémonies du culte divin -, et le
juge souverain du peuple, qui statuerait sur ce qui appartient aux jugements des
hommes. C'est encore de cette manière que par le droit d'appel et la
consultation (1) on
qu'il y eût de grandes misères, ni des fortunes
colossales. C'étaient les deux extrêmes que le législateur dans sa sagesse
avait voulu empêcher.
(I) Le droit romain se trouve d'accord sur ce
point avec la loi de Moïse, et saint Thomas examinant cette question (2a
2"), la décide d'après les mêmes principes.
en réfère des juges inférieurs aux juges
supérieurs. Ainsi il est dit (Deut.wu, 8) : Lorsqu'il se trouvera une affaire
embrouillée et difficile à juger, si vous voyez que dans les assemblées qui se
tiennent à vos portes, les avis des juges sont partagés, allez au lieu que le
Seigneur aura choisi, et vous vous adresserez aux prêtres de la race de Lévi,
et à celui qui sera juge à cette époque. Ces jugements douteux ne se
présentaient pas souvent, et il n'y avait par conséquent en cela rien d'onéreux
pour le peuple.
Il faut répondre au huitième, que dans les
choses humaines on ne peut avoir de preuve démonstrative et infaillible ; mais
il suffît des conjectures probables, d'après lesquelles les rhéteurs produisent
la persuasion. C'est pourquoi, bien qu'il soit possible que deux ou trois
témoins s'accordent à mentir (1), cependant il n'est ni facile, ni probable
qu'ils le fassent. On accepte donc leur témoignage comme vrai, surtout s'ils
n'hésitent pas dans leur déposition et que d'autre part ils ne soient pas
suspects. D'ailleurs pour que les témoins ne s'écartent pas facilementde la
vérité, laloiaordonné de les examiner avec soin et de punir sévèrement ceux
qu'on trouverait en faute, comme on le voit (Deut. xix). La raison qui a porté
à déterminer ce nombre, c'est qu'on a voulu signifier la vérité infaillible des
personnes divines , qui quelquefois ne sont comptées qu'au nombre de deux,
parce que l'Esprit-Saint est le lien qui les unit et qui d'autres fois sont
exprimées au nombre de trois. C'est pour ce motif, d'après saint Augustin
(Tract, xxxvi in Joan, ad fin.), qu'il a été écrit dans la loi que le
témoignage de deux hommes est véridique.
Il faut répondre au neuvième, que ce n'est pas
seulement pour la gravité
de la faute, mais encore pour d'autres motifs
qu'on inflige de fortes peines.
En effet c'est : 4° pour l'étendue du péché,
parce qu'une faute plus grave,
toutes choses égales d'ailleurs, mérite une
peine plus sévère-, 2° c'est à cause
de l'habitude du péché, parce que les hommes ne
sont éloignés facilement
des fautes où ils tombent ordinairement que par
des châtiments très-graves ;
3° c'est à cause de la concupiscence extrême ou
de la délectation dans le
péché ; parce qu'il faut de fortes peines pour
éloigner facilement les hommes
de ces jouissances ; 4° c'est à cause de la
facilité avec laquelle on fait le péché
et on y reste; parce que les fautes quand elles
sont manifestes doivent être
plus punies pour inspirer de la terreur aux
autres. — Touchant l'étendue
du péché il est à remarquer qu'à l'égard du
même acte, il y a quatre degrés
distincts. Le premier, c'est quand on commet le
mal involontairement.
Dans ce cas s'il est absolument involontaire,
il est tout à fait excusable ;
puisqu'il est dit (Deut. xxii, 16) : Qu'une
fille à laquelle on a fait violence
dans les champs ne sera pas punie de mort,
parce qu'elle a crié et qu'il
ne s'est présenté personne pour la délivrer. Si
la faute a été volontaire d'une
certaine manière et qu'on l'ait faite par
faiblesse, comme quand on pèche
par passion, alors le crime est moindre. Dans
ce cas, en bonne justice le
châtiment doit être moindre aussi, à moins que
dans l'intérêt général on ne
l'aggrave pour détourner plus facilement les
hommes de ce crime, comme
nous l'avons dit plus haut. — Le second degré,
c'est quand on pèche par
ignorance. Dans cette circonstance l'individu
était considéré comme coupa-
ble sous un rapport parce qu'il avait négligé
de s'instruire. Toutefois il
n'était pas puni par les juges, il expiait son
péché par des sacrifices. Ainsi
il est dit (Lev. iv, 27) : L'àme qui aura péché
par ignorance.. immolera une
(I) Ce nombre est aussi celui qui est déterminé
par lc droit romain. Saint Thomas lc justifie ex professo
2", qt'cst. h, art. 2).
chèvre sans tache. Ce qui doit s'entendre de
l'ignorance du fait, mais non de l'ignorance de la loi divine que tout le monde
était tenu de connaître. — Le troisième degré, c'est quand on péchait par
orgueil, c'est-à-dire par préméditation ou par malice, et alors on était puni
selon l'étendue de lafaute. —• Le quatrième degré, c'est quand on péchait par
rébellion et par opiniâtreté : on devait être mis absolument à mort comme
rebelle et comme destructeur de la loi. — D'après cela il faut répondre que
dans la peine du larcin, la loi avait égard aux circonstances qui peuvent se
rencontrer le plus souvent. Ainsi quand il s'agissait de choses que les voleurs
peuvent facilement conserver, le coupable ne rendait que le double de la valeur
qu'il avait prise. Comme le voleur ne peut pas garder facilement les brebis
parce qu'elles paissent dans les champs, et comme il arrivait d'ailleurs qu'on
en dérobait souvent; la loi établit une peine plus forte, de telle sorte qu'on
devait rendre quatre brebis pour une. On garde encore plus difficilement les
boeufs, parce qu'ils sont aussi dans les champs et qu'ils ne paissent pas en
troupeaux à la manière des brebis ; c'est pourquoi la peine était encore plus
grave et il fallait rendre cinq boeufs pour un seul. Il n'y avait d'exception
que pour le cas où l'animal dérobé était encore en vie entre les mains du
voleur, parce qu'on pouvait présumer qu'il pensait à le restituer et que
c'était dans cette intention qu'il l'avait conservé vivant. On peut dire aussi,
d'après la glose ( oral, princ. cap. xvii, Ex. ), que le boeuf est utile de
cinq manières; on l'immole, il laboure, on mange sa chair, il donne du lait, et
sa peau sert à différents usages. C'est pour ce motif que pour un boeuf on en
rendait cinq. La brebis sert de quatre manières : on l'immole, on mange sa
chair, elle donne du lait, et fournit de la laine. — Quant au fils rebelle, on
ne le faisait pas mourir parce qu'il mangeait et buvait, mais à cause de son
opiniâtreté et de sa rébellion qui était toujours une faute qu'on punissait de
mort, comme nous l'avons dit (Aie. sup.). Celui qui amassait du bois le jour du
sabbat fut lapidé, parce qu'il transgressait la loi qui ordonne de sanctifier
ce jour en souvenir de la foi à la création du monde, comme nous l'avons dit
(quest. c, art. 5). Par conséquent il fut tué comme infidele (1).
Il faut répondre au dixième, que la loi
ancienne a infligé la peine de mort pour les péchés les plus graves; par
exemple, pour ceux que l'on fait contre Dieu, pour l'homicide, les enlèvements,
l'irrévérence envers les parents, l'adultère et l'inceste. Pour le vol des
autres choses elle a déterminé des amendes; elle a appliqué la peine du talion
à ceux qui frappent les autres et les mutilent, et il en était de môme du faux
témoignage. A l'égard des autres fautes moins graves, elle s'est arrêtée à la
peine de la flagellation ou de l'ignominie. En deux circonstances, elle a
appliqué lapeine de l'esclavage. D'abord quand dans la septième année celui qui
était esclave ne voulait pas user du bénéfice de la loi pour reprendre sa
liberté : alors en punition, elle le condamnait à rester dans la servitude à
jamais. En second lieu, cette peine était portée contre le voleur quand il
n'avait pas de quoi restituer, comme on le voit (Ex. xxii). La loi ne parle
jamais de l'exil, parce qu'il n'y avait que dans le peuple juif que Dieu était
honoré, tous les autres peuples ayant été corrompus par l'idolâtrie. Par conséquent,
si l'on eût séparé quelqu'un de ce peuple absolument, on se serait exposé à le
faire tomber
(i) Si on compare ces peines à celles qui
étaient infligées aux coupables dans le monde ancien, on admirera la douceur et
l'humanité de cette législation. Elle ne connaît, dit l'abbé Gué-née, ni ces
longs tourments usités chez tant de peuples polis, ni ces cachots horribles ;
elle n'or-douna jamais ces mutilations, ces amputations de membre, ces marques
de fer chaud, si frequentes dans .les autres législations.
dans l'idolâtrie. C'est pourquoi nous voyons
que David dit à Israël (I. Reg. xxvi, 19) : Maudits soient ceux qui m'ont
chassé aujourd'hui pour que je n'habite pas dans l'héritage du Seigneur, disant
: Va, sers les dieux étrangers. Il y avait cependant un exil particulier. Car
d'après la loi (Deut. xix) celui qui avait frappé son prochain sans le savoir,
et qui prouvait qu'il n'avait pas eu de haine contre lui, se retirait dans une
des villes de refuge et y restait jusqu'à la mort du grand prêtre (I). Dans ce
moment il lui était permis de retourner à sa maison ; parce que dans une perte
universelle les haines particulières sont ordinairement apaisées et que par
conséquent les parents du mort n'étaient plus aussi portés aie faire périr.
Il faut répondre au onzième, qu'on ordonnait la
mort des animaux, non parce qu'ils avaient fait une faute, mais pour punir
leurs maîtres qui ne les avaient pas empochés de faire du mal. C'est pourquoi
le maître était plus puni, si le boeuf frappait de la corne depuis plusieurs
jours que quand il en frappait pour la première fois, parce qu'il lui était
alors facile d'aller au-devant du péril. — Ou bien on tuait les animaux en
haine du péché, pour effacer de leur sang l'horreur qu'ils inspiraient.
Il faut répondre au douzième, que la raison
littérale de ce précepte, comme le dit Moïse Maimonide (Dux. errant, lib. m,
cap. 41), c'est que le meurtrier appartenait souvent à une ville voisine. Ainsi
le meurtre de la génisse avait pour but de rechercher l'homicide secret. Ce qui
se faisait de trois manières. D'abord les vieillards cités juraient qu'ils
n'avaient rien négligé pour la garde des chemins. Ensuite celui à qui la
génisse appartenait éprouvait une perte quand on la mettait à mort, de sorte
qu'il avait intérêt à ce que l'homicide fut découvert avant l'immolation de
l'animal. Enfin le lieu où la génisse était tuée restait inculte. C'est
pourquoi pour éviter ces pertes, les habitants de la cité découvraient
facilement l'homicide, s'ils le connaissaient, et il était bien rare que
quelques paroles ou quelques menaces n'eussent pas été prononcées préalablement
(2). — Ou bien on faisait toutes ces choses pour inspirer de la terreur et pour
faire détester l'homicide. En tuant une génisse, qui est un animal utile et
plein de force, surtout avant qu'il n'ait porté le joug, on indiquait que celui
qui avait commis un meurtre, fùt-il utile et fort, devait être mis à mort
lui-même ; on montrait qu'il devait subir une mort cruelle, en tranchant à
l'animal la tète, et enfin on faisait voir qu'il devait être rejeté delà
société humaine, comme un être vii et abject, ce que l'on désignait en laissant
la génisse qui avait été égorgée dans un lieu inculte et horrible, où ses
chairs s'en allaient en pourriture. Mystiquement la chair du Christ est
représentée par cette génisse qui n'a pas porté le joug, parce que le Christ
n'a pas fait le péché et qu'il n'a jamais déchiré le sein de la terre,
c'est-à-dire qu'il n'a été cause d'aucune révolte ou sédition. On la faisait
périr dans une vallée inculte, pour signifier la mort ignominieuse du Christ
qui a effacé tous les péchés et pour montrer que le diable est l'auteur de
l'homicide.
ARTICLE III. — LES PRÉCEPTES JUDICIELS
ONT-ILS ÉTÉ CONVENABLEMENT ÉTABLIS A L'ÉGARD DES ÉTRANGERS?
1. Il semble que les préceptes judiciels
n'aient pas été convenablement
(I) Les lois de Moïse sur les exils, dit
Montesquieu, furent très-sages : les homicides involontaires étaient innocents,
mais ils devaient être ólés de devant les yeux des parents du mort; il établit
donc un exil pour euxiEsprit des Lois, tom. H).
(2) Pour inspirer l'horreur du meurtre et
engager à découvrir le coupable, les lois d'Egypte, dill'abbé (ïuéuée,
obligeaient aussi la ville la plus voisine d'embaumer le corps du mort et de
lui faire de magnifiques funérailles. Les Athéniens avaient aussi daus ce cas
des lustralions et des expiations publiques.
établis à l'égard des étrangers. Car saint
Pierre dit (Jet. x, 34) : En vérité, je vois bien que Dieu ne fait point
acception des personnes, mais qu'en quelque nation que ce soit, celui qui le
craint et dont les oeuvres sont justes Ita est agréable. Or, ceux qui sont
agréables à Dieu ne doivent pas être exclus de son Eglise. C'est donc à tort
qu'il est dit (Deut. xxiii, 3) : Que les Ammonites et les Moabites, après la
dixième génération, n'entreront jamais dans l'Eglise de Dieu. Aussi trouve-t-on
le contraire à l'égard de certaines nations (ibid, vii) : Fous n'aurez pas en
abomination l'Iduméen, parce que c'est votre frère ; ni l'Egyptien, parce que
vous avez été étranger sur sa terre.
2. Les choses qui ne sont pas en notre pouvoir
ne méritent pas de châtiment. Or, qu'un individu soit eunuque ou qu'il soit
bâtard, ce n'est pas une chose qui dépende de lui. Donc c'est à tort qu'il est
dit (Deut. xxiii, 2) que l'eunuque ou l'enfant de la prostituée n'entrera pas
dans l'Eglise de Dieu.
3. La loi ancienne a ordonné par compassion de
ne pas affliger les étrangers, car il est dit (Ex. xxii, 21) : Fous ne
contristerez pas l'étranger, vous ne l'affligerez pas; car vous avez été
étrangers vous-mêmes sur la terre d'Egypte. Et ailleurs (Ex. xxiii, 9) : Fous
n'opprimerez point l'étranger, car vous savez ce que c'est que d'être étranger,
puisque vous l'avez été vous-mêmes dans le pays de l'Egypte. Or, c'est opprimer
un individu que de l'écraser par l'usure. C'est donc à tort que la loi a permis
de prêter aux étrangers de l'argent à usure (Deut. xxiii).
4. Les hommes nous sont plus proches que les
arbres. Or, nous devons témoigner plus d'affection et un plus grand amour à
ceux qui nous touchent de plus près, suivant cette parole de l'Ecriture (Eccl.
xiii, 19) : Tout animal aime son semblable, et par conséquent tout homme son
prochain. Il n'est donc pas convenable qu'à l'égard des villes prises sur les
ennemis on ait ordonné de tuer tous les hommes, mais de ne pas toucher aux
arbres fruitiers (Deut. xx).
5. La vertu exige que tout homme préfère le
bien général au bien particulier. Or, dans Ja guerre qu'on fait aux ennemis, on
cherche le bien général. Il n'est donc pas convenable, quand l'attaque est
imminente, de renvoyer dans leurs foyers un certain nombre d'individus, par
exemple celui qui a bâti une maison nouvelle, celui qui a planté une vigne ou
celui qui vient de se marier (Deut. xx).
G. On ne doit pas tirer profit d'une faute. Or,
qu'un homme soit craintif et timide de coeur, c'est une chose répréhensible
parce qu'elle est contraire à la vertu de la force. C'est donc à tort que l'on
exemptait des fatigues du combat ceux qui étaient peureux et tremblants.
Mais c'est le contraire. La Sagesse divine dit
(Prov. viii, 8) : Toutes mes paroles sont justes, il n'y arien en elles de
mauvais, ni de déréglé.
CONCLUSION. — Puisque la loi ordonnait d'agir
pacifiquement avec les étrangers qui n'étaient pas hostiles, de faire avec
justice la guerre aux ennemis, de soutenir cette guerre avec courage et une
ferme confiance en Dieu, et d'user de la victoire avec modération ; les
préceptes judiciels ont été convenablement établis à cet égard.
Il faut répondre que les hommes peuvent avoir
deux sortes de rapports avec lesétrangers ; ils peuvent être en paixavec eux ou
en guerre, etsouscesdeux rapports la loi renfermait des préceptes convenables.
— En effet, les Juifs avaient l'occasion de communiquer pacifiquement avec les étrangers.
Ils le pouvaient d'abord quand lesétrangers passaient comme des voyageurs sur
leurs terres (1), ensuite quand ils y venaient pour l'habiter. La loi était
toute
(I) Ils devaient indiquer à l'étranger son
chemin. Il y avait à Athènes une loi semblable, et
de misericorde dans ces deux circonstances. Car
il est dit (Ex. xxii, 21) : Fous ne contristet-ez pas l'étranger. Et plus loin
(xxiii, 9) : Fous n'opprimerez pas le pèlerin. D'autres ibis il y avait des
étrangers qui voulaient totalement se faire admettre dans la société et la
religion des Juifs. A leur égard on observait un certain ordre, ils n'étaient
pas reçus immédiatement au rang des citoyens. C'est ainsi que parmi certaines
nations de lagentilité, il avait été statué qu'on ne reconnaîtrait pour
citoyens que ceux qui remontaient jusqu'à la deuxième ou la troisième
génération, selon la remarque d'Aristote (Pot. lib. m, cap. 1 ). On agissait
ainsi, parce que si les étrangers étaient immédiatement admis à traiter des
intérêts d'un peuple, il pourrait en résulter de graves inconvénients. Car ces
étrangers n'ayant pas encore d'attachement ferme pour le bien public, ils
pourraient commettre quelques attentats contre la nation. C'est pourquoi la loi
décida que pour certaines nations qui avaient de l'affinité avec les Juifs,
comme les Egyptiens au milieu desquels ils étaient nés et avaient été élevés,
et les Iduméens, les enfants d'Esau, le frère de Jacob, on les recevrait à la
troisième génération. Mais il y en a d'autres que l'on ne devait jamais recevoir,
parce qu'ils s'étaient déclarés ennemis des Juifs ; tels étaient les Ammonites
et les Moabites. Leurs plus grandsennemis furent les Amalecites, avec lesquels
ils n'avaient aucun rapport de parenté. Ils les considérèrent comme leurs
ennemis perpétuels, d'après ces paroles de l'Ecriture (Ex. xvii, 16) : La
guerre de Dieu contre Amalec subsistera de génération en génération. — La loi a
également donné des préceptes convenables à l'égard des rapports que les Juifs
devaient avoir avec les étrangers qui étaient leurs ennemis. Ainsi elle a
établi qu'on ne ferait la guerre qu'autant qu'elle serait juste-, car il est
dit (Deut. xx) que quand on s'approcherait pour attaquer une ville, on lui
offrirait d'abord la paix. 2° Elle a déterminé qu'on ferait la guerre avec
courage en mettant sa confiance en Dieu; et pour qu'on remplît mieux ces deux
conditions, elle a voulu qu'au moment du combat le prêtre fortifiât le courage
des soldats en leur promettant le secours de Dieu. 3° Elle a pris soin
d'écarter ce qui pouvait être un obstacle au combat, en renvoyant dans leur
maison ceux qui ne pouvaient être qu'un embarras. 4° Elle a ordonné d'user avec
modération de la victoire, en épargnant les femmes et les enfants et en
défendant même de couper les arbres fruitiers.
Il faut répondre au premier argument, que la
loi n'a exclu les hommes d'aucune nation du culte de Dieu et de ce qui
appartient au salut de l'âme. Car il est dit (Ex. xii, 48) : Si quelque
étranger veut vous être associé et faire la Pâque du Seigneur, tout male qui
lui appartient sera circoncis, alors il s'approchera du Seigneur pour faire la
Pâque et il sera comme un naturel du pays. Mais à l'égard de ce qui se
rapportait à la société temporelle, on n'admettait pas immédiatement tout
individu, pour la raison que nous avons donnée (in corp. art.). Il y en a qu'on
ne recevait qu'à la troisième génération, comme les Egyptiens et les Iduméens;
d'autres qu'on excluait à jamais, en haine de leur faute passée, comme les
Moabites, les Ammonites et les Amalecites. Car comme on punit un homme pour le
péché qu'il a commis, afin d'inspirer aux autres delà crainte et de les
éloigner du mal; de môme on peut punir une ville ou une nation pour une faute,
de manière à empêcher les autres de la commettre. Toutefois on pouvait au moyen
d'une dispense faire entrer quelqu'un dans la société juive pour
l'on prononçai I avec beaucoup d appareil et de
solennité des exécrations contre celui qui manquait à ce devoir.
un acte de courage. C'est ainsi qu'il est
rapporté [Judith, xiv, 6) que Achior, le chef des enfants d'Amman-, fut
incorporé au peuple d'Israël et tous ses descendants. H en est de même de Ruth,
la Moabite, qui était une femme d'une grande vertu ; quoiqu'on puisse dire que
cette défense s'étendait aux hommes, mais non aux femmes qui ne pouvaient pas
absolument arriver au titre de citoyens (1).
Il faut répondre au second, que, comme le dit
Aristote (Pol. lib. m, cap. 3), on peut être citoyen de deux manières,
absolument et relativement. On l'est absolument, quand on peut faire tout ce
qui concerne les citoyens, comme donner un conseil ou rendre un jugement parmi
le peuple. On l'est relativement, toutes les fois qu'on habite une cité, comme
les personnes viles, les enfants et les vieillards qui ne sont pas aptes à
avoir le moindre pouvoir en ce qui regarde l'intérêt général. C'est pourquoi on
écartait de l'Eglise ou de l'assemblée du peuple, jusqu'à la dixième
génération, les bâtards à cause de la bassesse de leur origine (2), ainsi que
les eunuques qui ne pouvaient arriver à l'honneur de la paternité, qui était si
considérable chez les Juifs où le culte de Dieu se conservait par la génération
de la chair. Car chez les gentils eux-mêmes, on accordait de grands honneurs à
ceux qui avaient beaucoup d'enfants, comme le dit Aristote (Pol. lib. ii, cap.
7). Mais pour ce qui est des grâces de Dieu, les eunuques n'étaient pas séparés
des autres pas plus que les étrangers, comme nous l'avons vu (in corp. art. et
ad i). Car il est dit (Is. lvi, 3) : Que le fils de l'étranger qui se sera
attaché au Seigneur ne dise point : Le Seigneur m'a entièrement séparé de son
peuple. Que l'eunuqxie ne dise point : Je ne suis qu'un tronc desséché.
Il faut répondre au troisième, que la loi
n'avait pas l'intention qu'on prêtât à usure aux étrangers, mais qu'elle le
permettait, parce que les Juifs étaient enclins à l'avarice et pour qu'ils
eussent des rapports plus pacifiques avec les étrangers dont ils tiraient
profit (3).
H faut répondre au quatrième, qu'à l'égard des
cités ennemies, il y avait une distinction à faire. Il y en avait d'éloignées
qui n'étaient pas du nombre de celles qui avaient été promises aux Juifs; dans
ces villes prises d'assaut, on égorgeait les hommes qui avaient combattu contre
le peuple de Dieu (4), mais on épargnait les femmes et les enfants. Dans les
villes voisines, qui leur avaient été promises, ils avaient ordre de tout
massacrer à cause des iniquités passées de toutes ces nations. Dieu envoyait le
peuple d'Israël, comme l'exécuteur de sa justice pour les punir. Ainsi il est
dit (Deut. ix, 5) : Elles ont été détruites à votre entrée, parce qu'elles ont
agi d'une manière impie. On leur recommandait de réserver les arbres fruitiers
dans l'intérêt de ceux qui venaient de soumettre à leur puissance la ville et
son territoire.
(1) Les
Juifs ne furent pas aussi exclusifs qu'on l'a prétendu. David avait des
étrangers dans ses troupes et Salomon en employa à la construction du temple.
Minos et Lycurgue furent loin do donner aux étrangers la même liberté. C'est ce
que fait remarquer l'bistorien Josèpbe, dans son livre contre Appion (lib. n,
n. 28).
(2) Cette loi avait pour but de faire respecter
la pureté des alliances, et celle qui regarde les eunuques avait pour objet
d'empêcher cette classe d'hommes de se multiplier, comme elle se multiplia dans
les autres nations, pour ménager aux riches plus de honteux plaisirs.
(5) On peut voir d'ailleurs toutes les
recommandations do bienfaisance et de générosité qui se trouvent dans la loi en
faveur de l'étranger (Ex. xxii, 21, 22, 24, et Lèvit. xix et xxiii, 22 j Deut.
x, 17,19, xvi, 11, 44, xxiv, 17 et 19. xxvi, 11,13).
(4) La loi permettait de mettre à mort ceux quo
l'on trouvait les armes à la main, mais elle n'en faisait pas un devoir ; on
pouvait faire des prisonniers. Les peuples anciens étaient sous ce rapport bien
plus sévères que les Juifs. Quand une ville faisait une résistance opiniâtre,
ils passaient au Iii de 1 épée tous les jeunes gens qui avaient l'âge de
puberté.
Il faut répondre au cinquième, qu'on dispensait
de combattre celui qui venait de bâtir une maison, de planter une vigne ou de
se marier, pour deux raisons : 1° Parce que l'homme aime ordinairement
davantage ce qu'il possède depuis peu ou ce qu'il est sur le point de posséder
et par conséquent il craint aussi davantage de le perdre. 11 était donc
probable que ces affections leur inspiraient une crainte plus vive de la mort
et qu'ils étaient par conséquent moins courageux au combat. 2° Parce que, comme
le dit Aristote (Phys. lib. n, text. 56), quand quelqu'un est près de posséder
un bien, s'il en est immédiatement empêché, on considère ce contre-temps comme
un malheur. C'est pourquoi, dans la crainte que les parents de ceux qui
seraient morts, sans avoir joui des biens qu'ils s'étaient préparés, ne fussent
trop vivement contristes et aussi de peur que le peuple ne fût trop vivement
impressionné par cet accident, on mettait ces hommes à l'abri du danger en les
éloignant du combat.
Il faut répondre au sixième, qu'on renvoyait
les lâches dans leur foyer (1), non pour qu'ils en retirassent un avantage,
mais afin que le peuple n'eût point à souffrir de leur présence, car ils
pouvaient, par leur lâcheté et par leur fuite, engager les autres à trembler et
à fuir eux-mêmes.
ARTICLE IV. — la loi ancienne a-t-elle établi
des préceptes convenables a l'égard de la vie domestique?
1. Il semble que la loi ancienne n'ait pas
établi des préceptes convenables à l'égard des domestiques. Car ce qu'est
l'esclave appartient à son maître, comme le dit Aristote (Pol. lib. i, cap. 3
et 4). Or, ce qui appartient à quelqu'un doit être toujours à lui. C'est donc à
tort que la loi a statué (Ex. xxi) que les esclaves seraient rendus à la
liberté la septième année.
2. Comme un animal, tel qu'un âne ou un boeuf,
est la possession du maître ; de môme aussi l'esclave. Or, il est ordonné
(Dent, xxn ) de rendre à leur maître les animaux qu'on aura trouvés errants. Il
n'était donc pas convenable de dire (Dent, xxiii, IS) : Vous ne livrerez pas à
son maître l'esclave qui se sera réfugié près de vous.
3. La loi divine doit plus exciter à la
miséricorde que la loi humaine. Or, d'après les lois humaines on punit
sévèrement ceux qui frappent trop durement leurs serviteurs ou leurs servantes.
Comme le plus mauvais de tous les châtiments est celui qui produit la mort, il
semble que l'on ait eu tort de statuer (Ex. xxi, 21 ) que si quelqu'un vient à
frapper de verges son serviteur ou sa servante et qu'elle survive un jour, il
ne sera point puni, parce qu'il l'avait acquise avec son argent.
4. L'autorité du maître sur l'esclave est autre
que celle du père sur le fils, comme le dit Aristote (Pol. lib. i, cap. 4, et
lib. m, cap. 4). Or, il appartient au pouvoir du maître sur l'esclave de vendre
son serviteur bu sa servante. C'est donc à tort que la loi a permis au père de
vendre sa fille pour en faire une servante.
5. Le père a pouvoir sur son fils. Or, c'est à
celui qui a possession sur le pécheur qu'il appartient de le punir de ses
fautes. Il n'est donc pas convenable que le père mène son fils aux vieillards
pour le punir, comme la loi l'ordonne (Deut. xxi).
6. Le Seigneur a défendu de s'allier avec des
étrangères (Deut. vu) et il a fait séparer ceux qui avaient contracté ces
alliances, comme on le voit
(I) Ceux qui se retiraient ainsi avant le
combat n'étaient pas toujours renvoyés dans leurs foyers ; ils étaient employés
au service des combattants.
On les occupait a réparer les chemins, à
transporter les bagages, etc. (l'abbé Guénée).
(I. Esd. x). C'est donc à tort qu'on leur a
permis d'épouser des captives étrangères (Dent. xxi).
7. Le Seigneur a ordonné d'éviter dans le
mariage certains degrés de consanguinité et d'affinité, comme on le voit (Lev.
xviii). Il ne devait donc pas commander (Dent, xxvi) au frère de celui qui
mourait sans enfants d'épouser sa veuve.
8. Comme il y a entre l'homme et la femme la
plus grande familiarité, il doit aussi y avoir la plus grande confiance. Or, il
ne peut en être de la sorte si le mariage peut être dissous. On n'aurait donc
pas dû permettre (Dent, xxiv) au mari de renvoyer son épouse, en lui donnant un
libelle de répudiation et l'empêcher de la reprendre à l'avenir.
9. Comme la femme peut manquer de fidélité au
mari, de même aussi le serviteur au maître, et le fils au père. Or, la loi n'a
pas établi de sacrifice pour découvrir l'injure du serviteur contre le maître,
ou du fils contre le père. Il paraît donc inutile qu'on ait établi le sacrifice
de jalousie pourdéeou-vrir l'adultère de l'épouse (Num. v). Par conséquent les
préceptes judiciels à l'égard de la vie domestique ne paraissent pas avoir été
bien établis.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Ps. xviii,
10) : Les jugements du Seigneur sont vrais et ils portent leur justification en
eux-mêmes.
CONCLUSION. — A l'égard des membres de la
famille qui sont le serviteur et le maître, ou l'époux et l'épouse, ou enfin le
père et le fils, la loi ancienne a établi les préceptes les plus sages et les
plus convenables pour la conservation de la vie humaine.
Il faut répondre que les relations des membres
de la famille entre eux, comme le dit Aristote (Pol. lib. i, cap. 1), reposent
sur des actes quotidiens qui ont pour but les choses nécessaires à la vie. Or,
la vie de l'homme se conserve de deux manières : 1° par rapport à l'individu ;
c'est ainsi que vit le même homme numériquement. Pour la conservation de cette
vie l'homme trouve des secours dans les biens extérieurs au moyen desquels il
se procure la nourriture, le vêtement, et les autres choses qui lui sont
nécessaires. Pour l'administration de ces biens il a besoin de serviteurs. 2°
La vie se conserve dans l'espèce au moyen de la génération. A cette fin l'homme
a besoin de la femme pour avoir une postérité. Par conséquent dans la vie de la
famille, il y a.trois sortes de rapports : ceux du maître au serviteur, ceux de
l'époux à l'épouse, ceux du père au fils. Relativement à ces trois choses la
loi ancienne renfermait des préceptes convenables. — En effet, à l'égard des
serviteurs elle établit qu'on les traitera avec ménagement pour le travail ,
qu'on ne leur imposera point une tâche excessive. Ainsi le Seigneur a ordonné
(De u t. v, 14) que dans le jour du sabbat le serviteur et la servante se
reposeraient comme le maître. Il en est de même des châtiments qu'on devait
leur infliger. Car ceux qui les mutilaient étaient obligés de les mettre en
liberté (Ex. xxi), et on trouve les mêmes dispositions en faveur de la servante
que le maître épousait. Laloi voulait aussi que les serviteursquiétaient sortis
du peuple fussent mis en liberté la septième année, qu'on leur donnât tout ce
qu'ils avaient apporté, même leurs vêtements, comme on le voit (Ex. xxi). Elle
ajoute encore qu'on les munira de provisions de voyage. — Touchant les femmes,
la loi veut que quand il s'agit de se marier on s'allie aux femmes de sa tribu
(Num. ult.), pour que les lots des tribus ne se confondent pas. Elle prescrit
au frère de celui qui est mort sans enfants d'épouser sa veuve (Dent, xxv),
afin que celui qui n'a pas pu avoir de successeurs par la chair, en ait du
moins par l'adoption et que sa mémoire ne soit pas complètement effacée. Elle a
défendu d'épouser des étrangères, pour qu'on ne s'exposât pas au péril de la
séduction ; des parentes, à cause du res-
55G SOMME THÉOLOGIQUE DE SAINT THOMAS,
pect qu'on
leur doit. Elle a déterminé comment on devait traiter les femmes
mariées. Pour qu'on ne pût pas les attaquer
légèrement, elle a ordonné de
punir celui qui élèverait une fausse accusation
contre son épouse (Deut.xxii).
Elle a eu soin que le fils n'eût point à
souffrir de la haine du mari contre sa
femme (Deut. xvi). Pour que la femme n'ait pas
non plus trop à souffrir de la
haine du mari, elle a mieux aimé lui permettre
de la renvoyer en lui don-
nant un libelle, comme on le voit (Deut. xxiv).
Et pour exciter dès le com-
mencement les époux à s'aimer réciproquement,
elle a ordonné, quand
quelqu'un viendrait de se marier, de ne lui
imposer aucune charge publi-
que, pour qu'il pût librement se réjouir avec
son épouse. — A l'égard des
enfants, elle a fait aux pères une obligation
de les élever en les instruisant
dans la foi. C'est ce qu'indiquent ces paroles
(Ex. xii, 26) : Quand vos en-
fants vous diront: Qu'est-ce que ce culte
religieux que vous observez ? vous
leur direz : C'est la victime du passage du Seigneur.
Ils devaient aussi les
former sous le rapport des moeurs. Ainsi les
pères devaient dire aux an-
ciens de la ville (Deut. xxi, 20) : Voici notre
fils..... il méprise et refuse d'é-
couter nos remontrances, et il passe sa vie
dans les débauches, dans la dis-
solution et dans la bonne chère.
Il faut répondre au premier argument, que les
enfants d'Israël ayant été délivrés de la servitude par le Seigneur et ayant
été attachés par là même à son service, il n'a pas voulu qu'ils fussent
esclaves à jamais. De là il est dit (Lev. xxv, 39) : Si votre frère pressé par
l'indigence se vend à vous, vous ne l'opprimerez pas à la façon des autres
esclaves, vous le traiterez comme
un mercenaire et un colon.... car ils sont mes
esclaves et je les ai tirés de la
terre d'Egypte, pour qu'on ne les vende pas
comme les autres esclaves. C'est pourquoi comme ils n'étaient pas esclaves
absolument, mais qu'ils ne l'étaient que sous un rapport, on les mettait en
liberté après un temps fixé (4).
Il faut répondre au second, que ce précepte
s'entend du serviteur que son maître cherche pour le tuer ou pour s'en servir,
comme d'un instrument de péché (2).
Il faut répondre au troisième, que pour les
blessures faites aux serviteurs, la loi parait avoir examiné si elles sont
certaines ou incertaines. Car quand la lésion était certaine, la loi infligeait
un châtiment. Ainsi quand l'esclave était mutilé, il était perdu pour le
maître, qui devait le rendre à la liberté ; s'il était mort, le maître
encourait la peine de l'homicide, quand le serviteur suc-combaitentre ses mains
pendant qu'il le frappait. Si la lésion n'était pas réelle, mais qu'elle ne fût
qu'apparente, la loi n'infligeait aucune peine à. celui qui avait châtié son
propre esclave. Ainsi il n'était pas puni, quand le serviteur qui avaitété
frappé ne mourait pas immédiatement, mais seulement quelques jours après ;
parce que alors on était incertain s'il était mori des coups qu'il avait reçus.
D'ailleurs sion eût frappé un homme libre, de manière qu'il n'en fût pas mort
immédiatement, mais qu'il eût marché à l'aide d'un bâton, on n'aurait pas
considéré comme coupable d'homicide celui qui l'aurait frappé, même dans le cas
où il en serait mort par la suite-, mais il était tenu à payer le médecin. Ceci
ne pouvait avoir lieu à l'égard d'un esclave, parce que tout ce que l'esclave
avait, sa personne môme, était la possession du maître. C'est pourquoi on donne
le motif pour lequel le maître
(I) Moïse trouva l'esclavage universellement
établi, il n'entreprit pas (le l'abolir, ce qui n'aurait sans doute pas été
possible, mais ses lois ont pour objet de le restreindre et de l'adoucir.
(2) Montesquieu fait remarquer que les Romains
lâchèrent la bride à l'incontinence des maîtres. Il aurait pu appliquer cette
observation à tous les peuples de l'antiquité ; car il n'y a d'exception que
pour la nation juive.
n'était pas soumis à une peine pécuniaire, en
disant qu'il a acheté son esclave à prix d'argent (1).
H faut répondre au quatrième, que, comme
nousl'avons dit (in sol. 1 arg.), aucun Juif ne pouvait posséder un autre Juif
à titre d'esclave absolument; iln'étaitesclavequesousun rapport, comme le
mercenaire qui est au service d'un maître pour un temps. C'est dans ce sens que
la loi permettait à celui qui était dans l'indigence de vendre son fils (2), et
c'est ce que prouvent les paroles mêmes de la loi, car elle dit : Si quelqu'un
vend sa fille pour être au service, elle ne sortira pas comme les servantes ont
coidume de sortir. De cette manière le père pouvait vendre non-seulement son
fils, mais il pouvait encore se vendre lui-même, plutôt à titre de mercenaire
qu'à titre d'esclave, suivant ces autres paroles (Lev. xxv, 39) : Si votre
frère pressé par l'indigence se vend à vous, vous ne l'opprimerez pas comme un
esclave, mais vous le traiterez comme un mercenaire et un colon.
Il faut répondre au cinquième, que, comme le
dit Aristote (Pol. lib. x, cap. ult.), l'autorité paternelle n'a que le pouvoir
d'avertir, mais elle n'a pas celui de contraindre, et c'est par ce dernier que
l'on peut comprimer ceux qui sont rebelles et contumaces. C'est pourquoi dans
ce cas, la loi faisait punir l'enfant rebelle par les chefs de la cité (3).
Il faut répondre au sixième, que le Seigneur a
défendu aux Juifs d'épouser des femmes étrangères dans la crainte qu'elles ne
les séduisissent et qu'elles ne les entraînassent dans l'idolâtrie. Et il a
fait cette défense spécialement à l'égard des nations qui habitaient dans leur
voisinage (4), et dont elles auraient plus probablement conservé les rits. Mais
si une femme voulait renoncer aux idoles et s'attacher au culte de la loi, on
pouvait l'épouser, comme on le voit à l'égard de Ruth que Booz épousa. Aussi
avait-elle dit à sa belle-mère (Ruth, i, 16) : Votre peuple sera i?wîipeuple,
votre Dieu sera mon Dieu. C'est pourquoi on ne permettait d'épouser une captive
qu'après qu'elle s'était rasée la tête, coupé les ongles, qu'elle avait quitté
les vêtements avec lesquels on l'avait prise et pleuré son père et sa mere; ce
qui indiquait qu'elle avait rejeté pour jamais l'idolâtrie.
11 faut répondre au septième, que, commele di t
saintChrysostome (Sup. Mat. hom. xlix), la mort étant un mal irrémédiable pour
les Juifs qui rapportaient tout à la vie présente, il fut résolu que le frère
du défunt lui donnerait un fils, ce qui était un adoucissement au
coupquil'availfrappé.Maisiln'y avaitquele frère ou qu'un parent qui dût épouser
la veuve, parce qu'autrement on n'aurait pas pu considérer l'enfant qui serait
né de cette union comme le fils de celui qui était mort, et parce que
d'ailleurs il n'y avait pas nécessité pour un étranger de soutenir la maison du
mort, tandis que les liens du sang en faisaient tout naturellement un devoir à
son frère. D'où il est évident que le frère, en contractant ce mariage, jouait
le rôle du frère qu'il avait perdu.
(I) Toutes ces restrictions que nous jugerions
aujourd'hui insuflisantcs, avaient du moins pour objet de montrer que le maître
n'avait pas tout droit sur son esclave, comme on le supposait dans l'antiquité.
En lisant ee qu'étaient les escla • vesà Sparte, à Athènes et ii Home, on
admire la douceur et la modération de la loi de Moïse.
(2' Ce droit qui a si Fortement scandalisé les
philosophes du dernier siècle était universel. Aristote prétend qu'un père ne
peut jamais faire d injustice à ses esclaves, ni à ses enfants, de quelque
manière qu'il en use. Les lois romaines n'étaient aux pères le droit de vendre
leurs enfants que très-lard. Mais cette disposition sc trouvo mitigée dans la
loi de Moïse, par là même qua l'esclavage l'est lui-même.
(3) Cette précaution était extrêmement sage,
surtout" sous le régime de la polygamie où l'épouse favorite pouvait
irriter le père contre le fils d'une autre épouse.
(i) Il s'agit dans cette défense spécialement
des Chananéens et des nations qui avaient occupé avant 1er, Juifs la terre
promise, et qui étaient dévoués à l'analhème.
Il faut répondre au huitième, que la loi a
permis la répudiation de l'épouse, non parce que c'était une chose absolument
juste, mais à cause de la dureté des Juifs (1), comme le dit le Seigneur
(Matth, xix). D'ailleurs nous aurons lieu de revenir sur cette question en
traitant du mariage (vid. suppt. quaest. lxvii).
Il faut répondre au neuvième, que les femmes
manquent à la fidélité du mariage par l'adultère, facilement à cause du plaisir
qu'elles )r trouvent, en secret parce que l'oeil de l'adultère recherche les
ténèbres, selon l'expression de l'Ecriture (Job, xxiv, 49). On n'en peut pas
dire autant du fils à l'égard du père, ou du serviteur à l'égard du maître;
parce que cette espèce d'infidélité ne provient pas de cet amour effréné du
plaisir, mais qu'elle est plutôt l'effet de la malice; et qu'au reste on ne
peut pas non plus la dissimuler, comme l'infidélité d'une femme adultère.
QUESTION CVI.
DE LA LOI ÉVANGÉLIQUE, QU'ON APPELLE LA LOI
NOUVELLE , CONSIDÉRÉE
EN ELLE-MÊME.
Après avoir parlé de la loi ancienne, nous
avons à nous occuper de la loi évangélique qu'on appelle la loi nouvelle. Nous
parlerons : 1° de cette loi considérée en elle-même ; 2° nous la comparerons à
la loi ancienne; 3" nous examinerons les choses qu'elle renferme. — Sur le
premier point il y a quatre choses à voir : 1" Quelle est cette loi,
c'est-à-dire a-t-elle été écrite ou est-elle infuse dans les coeurs ? — 2° Sa
vertu: justilie-t-elle ? — 3° Son principe : a-t-elle dû exister dès le
commencement du monde? — 4°Son terme : doit-elle durer jusqu'à la fin, ou une
autre loi doit-elle lui succéder ?ARTICLE I. — LA LOI NOUVELLE EST-ELLE UNE
LOI ÉCRITE (2)?
1. Il semble que la loi nouvelle soit une loi
écrite. Car la loi nouvelle est l'Evangile et l'Evangile est écrit. Toutes ces
choses ont été écrites, dit saint Jean (xx, 31), pour que vous croyiez. Donc la
loi nouvelle est une loi écrite.
2. La loi qui est gravée en nous, c'est la loi
de nature, d'après ces paroles de l'Apôtre (Rom. n, 14) : Ce qui appartient
naturellement ala loi lesgentil» le font, et ils prouvent qu'ils portent les
prescriptions de la loi écrites dans leur coeur. Si donc la loi de l'Evangile
était une loi infuse, elle ne différerait pas de la loi dénature.
3. La loi de l'Evangile est propre à ceux qui
vivent sous la nouvelle alliance; aulieu que la loi qui est gravée dans le
coeur est commune à ceux qui vivent sousla nouvelle alliance et à ceux qui ont
vécu sous l'ancienne. Car il est dit (Sap. vu, 27) : Que la sagesse divine
passe d'âge en âge dans les âmes saintes et qu'elle forme les amis de Dieu et
les prophètes. Donc la loi nouvelle n'est pas une loi qui soit infuse en nous.
Mais c'est le contraire. La loi nouvelle est la
loi du Nouveau Testament. Or, cette loi de la nouvelle alliance a été gravée
dans nos coeurs ; car l'Apôtre (lleb. vin, 8), après avoir cité ces paroles du
prophète Jérémie (xxxi) : Voici venir, dit le Seigneur, les jours où je ferai
une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et la maison de Juda, les
explique en disant que cette alliance que le Seigneur se proposait de faire
avec la maison d'Israël, consiste à imprimer ses lois dans l'esprit de ses
fideles et à les écrire aussi dans leur coeur. Donc la loi nouvelle est une loi
infuse.
(I) C'est une loi de tolérance. D'ailleurs
Moïse défend à celui qui a répudié sa femme de la reprendre après qu'elle s'est
remariée.
(2) Le caractère de la loi nouvelle que saint
Thomas développe dans cet article, fait ressortir pleinement la différence
qu'il y a entre elle et la loi ancienne.
CONCLUSION. — La loi nouvelle est
principalement la grâce même de l'Esprit-Saint écrite dans le coeur des
fidèles; secondairement elle est une loi écrite, dans le sens qu'on trouve en
elle, ce qui dispose à la grâce ou ce qui se rapporte ii son usage.
Il faut répondre que chaque chose paraît être
ce qu'il y a en elle de prédominant, comme le dit Aristote (Eth. lib. ix, cap.
A). Or, ce qu'il y a de prédominant dans la loi du Nouveau Testament, et ce qui
embrasse toute sa vertu, c'est la grâce de l'Esprit-Saint qui nous est donnée
par la foi du Christ. C'est pourquoi la loi nouvelle est principalement la
grâce de l'Esprit-Saint, qui est donnée aux fideles serviteurs du Christ. C'est
ce qu'on voit évidemment dans saint Paul qui s'écrie (Rom. m, 27) : Où est donc
votre glorification? Elle est exclue. Par quelle loi? Par celle des oeuvres ?
non, mais par la loi de la foi : car il donne à la grâce même de la foi le nom
de loi. Il dit encore plus expressément (Rom. viii, 2) : La loi qui est
l'esprit de vie en Jésus-Christ m'a affranchi de la loi du péché et de la mort.
D'où saint Augustin conclut (Lib. de spirit, et litt. cap. 17 et 26) que, comme
la loi des oeuvres a été écrite sur des tables de pierre, de môme la loi de la
foi a été écrite dans les coeurs des fidèles. Et ailleurs ce même docteur dit
(ib. cap. 21) : Quelles sont les lois divines écrites par Dieu lui-même dans
nos coeurs, sinon la présence même de l'Esprit-Saint? Cependant la loi nouvelle
renferme certaines choses, qui sont comme une préparation à la grâce de
l'Esprit-Saint et qui se rapportent à l'usage de cette grâce. Ces choses sont
en elle des choses secondaires. Il a fallu que les chrétiens fussent instruits
par la parole aussi bien que par l'écriture, à l'égard de ce qu'ils devaient
croire, comme à l'égard de ce qu'ils devaient pratiquer. Par conséquent on doit
dire que la loi nouvelle est principalement une loi infuse en nous, mais
qu'elle est secondairement une loi écrite (1).
Il faut répondre au premier argument, que
l'Evangile écrit ne renferme que ce qui se rapporte à la grâce de
l'Esprit-Saint, soit pour préparer à la recevoir, soit pour en régler l'usage.
Comme préparation relativement à l'intellect, pourexciter la foi par laquelle
nous recevons la grâce de l'Esprit-Saint, l'Evangile renferme ce qui a rapport
à la manifestation de la divinité ou de l'humanité du Christ : relativement ala
volonté, il renferme ce qui regarde le mépris du monde qui rend l'homme apte à
recevoir la grâce de l'Esprit-Saint. Car le monde, c'est-à-dire les amateurs du
monde, ne peuvent pas recevoir l'Esprit-Saint, comme on le voit (Joan. xiv). —-
Quant à l'usage de la grâce spirituelle, il consiste dans des actes de vertus
auxquels le Nouveau Testament exhorte les hommes dans une multitude d'endroits.
H faut répondre au second, qu'une chose peut
être gravée en nous de deux manières : 1° de façon qu'elle appartienne ala
nature humaine; c'est ainsi que la loi naturelle a été gravée dans nos coeurs.
2° Elle peut être aussi gravée en nous de telle sorte qu'elle ait été
surajoutée à la nature par un don de la grâce. C'est ainsi que nous avons reçu
la loi nouvelle, qui ne nous montre pas seulement ce qu'il faut faire, mais qui
nous aide à l'accomplir (2).
(I) Il a été utile et même nécessaire qu'elle
fût écrite pour tixerla tradition. Mais le Christ voulant nous montrer que
l'Ecriture n'était que secondaire, n'a rien fait écrire pendant qu'il était sur
la terre, et les premières pages du Nouveau Testament n'ont paru que Imitans
après sa mort, lorsqu'il y avait déjà beaucoup de chrétiens. Celte observation
seule détruit tout le système protestant sur l'Ecriture.
(2) Ce dernier point a été ainsi défini par le
concile deMilève (can. 5) : Quicumque dixerit gratum Dei, in qua iustificamur
per Jesum-Christum Dominum nostrum, ad solam remissionem peccatorum valere,
quaejam commissa sunt, non etiam ad a dj utor ium ut non committantur :
anathema sit.
II faut répondre au troisième, que personne n'a
jamais eu la grâce de l'Esprit-Saint que par la foi explicite ou implicite du
Christ. Or, c'est par cette foi que l'homme appartient à la nouvelle alliance.
Par conséquent tous ceux qui ont reçu en eux la loi de grâce appartenaient sous
ce rapport au Nouveau Testament.
ARTICLE II. — la loi nouvelle justifie-t-elle
(1)?
1. Il semble que laloi nouvelle ne justifie
pas. Car personne n'est justifié qu'autant qu'il obéità laloi de Dieu, d'après
ces paroles de l'Apôtre (Heb. v,9j : Le Christ est devenu fauteur du salui
éternel pour tous ceux qui lui obéissent. Or, l'Evangile n'amène pas toujours
les hommes à lui obéir, car il est dit (Rom. x, 40) que tous n'obéissent pas à
l'Evangile. Donc la loi nouvelle ne justifie pas.
2. L'Apôtre prouve aux Romains quela loi
ancienne ne justifiait pas, parce qu'à son avènement la prévarication s'est
augmentée. Car il est dit (Ro?n. iv, 45) que la loi produit la colère, parce
que là où il n'y apoint de loi, il n'yapoint de prévarication. Mais à plus
forte raison la loi nouvelle a-t-elle étendu les prévarications; car celui qui
pèche encore depuis la loi nouvelle mérite de plus grands châtiments, d'après
ces mots de saint Paul (Heb. x, 28) : Celui qui a violé la loi de Moïse est mis
à mort sans miséricorde, sur la déposition de deux ou trois témoins. Combien
croyez-vous que celui-là sera jugé digne d'un plus grand supplice, qui aura
foulé aux pieds le fils de Dieu... Donc la loi nouvelle ne justifie pas plus
que la loi ancienne.
3. Justifier est l'effet propre de Dieu,
suivant cette parole de saint Paul (Rom. viii, 33) : C'est Dieu qui justifie.
Or, laloi ancienne aussi bien que la loi nouvelle est venue de Dieu. Donc l'une
ne justifie pas plus que l'autre.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. i,
46) : Je ne rougis pas de l'Evangile, parce qu'il est la vertu de Dieu pour
sauver ceux qui croient. Or, il n'y a de salut que pour ceux qui sont
justifiés. Donc la loi de l'Evangile justifie.
CONCLUSION. — La loi évangéliquc étant la grâce
même de l'Esprit-Saint justifie l'homme nécessairement ; mais ce qui est écrit
n'est pas capahle de le justifier.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc. in corp. et ad 4), il y a deux choses qui appartiennent à la loi de
l'Evangile. L'une qui est principale: c'est la grâce de l'Esprit-Saint qui nous
a été communiquée intérieurement, et sous ce rapport la loi nouvelle justifie.
C'est ce qui fait dire à saint Augustin (Lib. de spir. et litt. cap. 47): Dans
l'Ancien Testament la loi a été promulguée extérieurement pour effrayer les
méchants, tandis que dans le Nouveau , elle nous a été donnée intérieurement
pour notre justification. L'autre, qui appartient secondairement à la loi de
l'Evangile, comprend les enseignements de la foi et les préceptes qui règlent
la volonté humaine et ses actes; sous ce rapport la loi nouvelle ne justifie
pas (2). C'est pourquoi l'Apôtre dit (II. Cor. m, 6) : La lettre tue, mais
l'esprit vivifie, et saint Augustin ajoute (Lib. despir. et litt. cap. 44 et
47), que parla lettre on entend toute l'Ecriture et même tous les préceptes
moraux qui sont renfermés dans l'Evangile. Par conséquent la lettre
mêmedel'Evan-
(I) Il y a dans l'Ecriture des textes qui
paraissent contradictoires h cet égard. Dans certains endroits il est dit que
la loi justifie • Vos mundi estis propter sermonem quem locutus sum vobis. Dans
d'autres on dit au contraire qu'elle ne justifieras, Abierunt retro []onn. vi
et Matth. n. Saint Thomas détruit cette contradiction apparente, en donnant le
sens de ces divers passages.
(2) Suarez prétend que, même dans ce dernier
sens, il est probable qu'on peut dire que la loi justifie, parce qu'elle
comprend l'institution des sacrements qui produisent la grâce sanctifiante ex
opere operato. En tout cas ce sentiment n'est pas contraire à celui de saint
Thomas, qui dit seulement que la loi nouvelle ne justifie pas par ses préceptes
ou ses enseignements.
gile tuerait, si l'on n'avait intérieurement la
grâce de la foi qui guérit.
Il faut répondre au premier argument, que cette
objection repose sur la loi nouvelle, non pas relativement à ce qu'il y a de
principal, mais relativement à ce qu'il y a de secondaire en elle, comme les
enseignements et les préceptes qui ont été transmis extérieurement à l'homme
par l'écriture ou la parole.
Il faut répondre au second, que la grâce de la
nouvelle alliance, quoiqu'elle soit pour l'homme un secours qui le détourne du
péché, ne le confirme cependant pas dans le bien de manière à le rendre
impeccable; car cette prérogative appartient à l'état de gloire. C'est pourquoi
si quelqu'un vient à pécher, après avoir reçu les grâces de la loi nouvelle, il
est plus répréhensible, parce qu'il a reçu de plus grands bienfaits et qu'il
n'a pas fait usage des secours qui lui ont été accordés. On ne dit cependant
pas pour cela que la loi nouvelle produit la colère, parce qu'autant qu'il est
en elle, elle donne un secours suffisant pour empêcher de pécher.
Il faut répondre au troisième, que c'est le
même Dieu qui a donné la loi ancienne et la loi nouvelle, mais il ne les a pas
données de la même manière. Car il a donné la loi ancienne écrite sur des
tables de pierre, et la loi nouvelle écrite sur les tables vivantes du coeur
humain, comme le dit l'Apôtre (II. Cor. m). Par conséquent, selon l'expression
de saint Augustin (Lib. de spir. et litt. cap. 18), l'Apôtre appelle cette
lettre écrite hors de l'homme, un instrument de mort et de damnation, tandis
qu'il appelle la loi nouvelle une oeuvre de vie et de justice ; parce que c'est
par le don de l'Esprit-Saint que nous opérons la justice et que nous sommes
délivrés de la peine attachée à la prévarication.
ARTICLE III. — LA LOI NOUVELLE
AURAIT-ELLE DU ÊTRE DONNÉE DÈS LE COMMENCEMENT DU MONDE (I)?
1. 11 semble que la loi nouvelle ait dû être
donnée dès le commencement du monde. Car il n'y a pas en Dieu acception de per
sonnes,comme le dit saint Paul (Rom. n, 11). Or, tous les hommes ont péché et
ont besoin de la gloire de Dieu, suivant l'expression du même Apôtre (Rom. m,
23). Donc dès le commencement du monde la loi de l'Evangile aurait dû être
répandue pour venir en aide à tous les humains.
2. Comme les hommes sont différents selon la
diversité des lieux, de même aussi selon la diversité des temps. Or, Dieu qui
veut que tous les hommes soient sauvés (I. Tim. n, 4), a ordonné de prêcher
l'Evangile dans toutes les contrées, comme on le voit (Matth, ult. et Mare.
ult.). Donc la loi de l'Evangile a dû embrasser tous les temps, de telle sorte
qu'on a dû la promulguer dès le commencement du monde.
3. Le salut de l'âme qui est éternel, est plus
nécessaire à l'homme que le salut du corps qui est temporel. Or, Dieu dès le
commencement a procuré à l'homme ce qui était nécessaire au salut de son corps,
en mettant en son pouvoir tout ce qui a été créé pour lui, comme on le voit
(Gen. i). Donc la loi nouvelle, qui est absolument nécessaire au salut
spirituel, adùêtre donnée à l'homme dès le commencement du monde.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (I. Cor.
xv, 46) : Ce n'est pas le corps spirituel qui a été formé le premier, mais
c'est le corps animal. Or, la loi nouvelle est éminemment spirituelle.
Donc" on n'a pas dû la donner dès le commencement.
CONCLUSION. — La loi nouvelle étant la loi de
grâce et étant principalement la grâce elle-même de l'Esprit-Saint, on n'a pas
dû la donner abondamment, avant
(1) Pour l'exposition itu plan suivi parla
Providence dans la conversion du genre humain, on ne peut trop méditer
l'admirable Discours de Uossuet sur l'histoire universelle.
que l'empêchement du péché ne fût détruit, par
suite de la consommation de la réuemption du monde par le Christ.
Il faut répondre qu'on peut assigner trois
raisons pour lesquelles la loi nouvelle n'a pas dù être donnée dès le
commencement. — La première c'est que la loi nouvelle, comme nous l'avons dit
(art. 4 huj. quaest.), est principalement la grâcede l'Esprit-Saint, qui n'a
pas dû être répandue avec abondance, avant que l'obstacle du péché n'eût été
détruit, une fois que la rédemption du genre humain a été consommée par le
Christ (1). Ainsi il est dit (Joan, vu, 39): L'Esprit n'avait pas encore été
donné, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié. Saint Paul indique
évidemment cette raison (Rom. vin, 3), quand après avoir parlé de la loi de
l'esprit de vie il ajoute : que Dieu ayant envoyé son-propre Fils, revêtu d'une
chair semblable ala chair du péché et pour lepéché, il a condanna le péché dans
la chair, afin que la justice de la loi soit accomplie en nous. — La seconde
raison peut se déduire de la perfection de la loi nouvelle. Car rien n'arrive à
sa perfection immédiatement dès le commencement, mais il faut à toutes choses
un ordre temporel de succession. Ainsi on est enfant d'abord, puis on devient
homme. L'Apôtre donne cette raison aux Galates (m, 24) : La loi a été comme
notre précepteur pour nous conduire à Jésus-Christ, afin que nous fussions
justifiés par la foi; mais quand la foi est venue, nous n'avons plus été sous
un précepteur. — La troisième raison se tire de ce que laloi nouvelle est la
loi de grâce. íl a fallu d'abord que l'homme fût abandonné à lui-môme, tel
qu'il l'a été sous la loi ancienne, afin qu'en tombant dans le péché, il sentît
sa faiblesse et reconnût qu'il avait besoin de la grâce. C'est la raison que
l'Apôtre insinue quand il dit (Rom. v, 20) : La loi étant survenue a donné lieu
à l'abondance du péché; mais où il y a eu abondance de péché, il y a eu
surabondance de grâce (2).
II faut répondre au premier argument, que le
genre humain a mérité, à cause du péché du premier homme, d'être privé du
secours de la grâce ; c'est pourquoi, si elle n'est pas donnée à quelques-uns,
c'est par justice, et si elle estdonnéc à d'autres, c'est par faveur, comme le
dit saint Augustin (Ep. cxxvn). Il n'y a donc pas eu acception de personnes à
l'égard de Dieu, parce qu'il n'a pas donné à tous, dès le commencement du
monde, la loi de grâce qui ne devait être promulguée que dans un temps
déterminé, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au second, que la diversité
des lieux ne change pas les divers états du genre humain qui varient selon les
temps; c'est pourquoi la loi nouvelle est donnée pour tous les lieux, mais non
pour tous les temps; quoiqu'à toutes les époques il y ait eu des individus qui
ont appartenu à la nouvelle alliance, comme nous l'avons dit (art. 1 huj.
quaest. ad 3).
Il faut répondre au troisième, que ce qui
regarde le salut du corps est utile à l'homme relativement à la nature que le
péché n'a pas détruite ; mais ce qui regarde le salut spirituel se rapporte à
la grâce que l'on perd au moyen du péché. C'est pourquoi il n'y a pas de
parité.
ARTICLE IV. — LA LOI NOUVELLE DOIT-ELLE
DURER. JUSQU'A LA FIN DU MONDE (3) ?
1. Il semble que la loi nouvelle ne doive pas
durer jusqu'à la fin du
(1)Alors la question revient à celle-ci :
pourquoi le Verbe ne s'est-il pas incarné dès le commencement ? Cette question
sera traitée dans la 3« partie, lorsque saint Thomas expose le grand mystère de
l'Incarnation.
(2) On peut se demander à quelle époque la loi
nouvelle a commencé à obliger. On peut répondre qu'elle a commencé ù obliger du
moment où la loi ancienne a cessé de le faire, ce qui nous renvoie aux
controverses que nous avons indiquées (pag. 528).
io II y a eu dans ces derniers temps des
philosophes catholiques qui n'ont pas craint de supposer qu'il pourrait y avoir
une nouvelle révélation qui serait le développement de la révélation du Christ.
M. de Maistrc paraît avoir été de ce
monde. Car comme le dit saint Paul (I. Cor.
xiii, 10) : Quand ce qui est parfait sera arrivé, ce qui est imparfait sera
détruit. Or, la loi nouvelle est imparfaite, puisque le même apôtre dit encore
(ibid.) : Nous ne connaissons qu'imparfaitement et nous ne prophétisons
qu'imparfaitement. Donc la loi nouvelle doit être détruite, lorsqu'un état plus
parfait viendra la remplacer.
2. Le Seigneur a promis à ses disciples, à
l'arrivée de l'esprit consolateur, la connaissance de toute vérité (Joan. xvi;.
Or, sous la loi nouvelle, l'Eglise ne connaît pas encore toute la vérité. Nous
devons donc attendre un autre état dans lequel l'Esprit-Saint nous manifestera
la vérité tout entière.
3. Comme le Père est autre que le Fils, et le
Fils autre que le Père, de même l'Esprit-Saint est autre que le Père et le
Fils. Or, il y eut un état qui convenait à la personne du Père, ce fut celui de
la loi ancienne dans lequel les hommes donnaient toute leur attention à la
génération. Il y a maintenant un état qui convient à la personne du Fils, c'est
celui de la loi nouvelle où ceux qui ont le pouvoir spirituel s'appliquent à la
sagesse qui est appropriée au Fils. Il y aura donc un troisième état, celui de
l'Esprit-SaÍQt où les hommes purement spirituels domineront.
4. Le Seigneur dit (Matth, xxiv, 14) : Cet
Evangile dit royaume sera prêché dans l'univers entier, et alors la fin
arrivera. Or, depuis longtemps l'Evangile du Christ a été prêché dans le monde
entier, et cependant la fin n'est pas encore venue. Donc l'Evangile du Christ
n'est pas l'Evangile du royaume, et il doit y avoir l'Evangile de
l'Esprit-Saint, qui sera comme une autre loi.
Mais c'est le contraire. Le Seigneur dit
(Matth, xxiv, 34y : Je vous le dis, cette génération ne passera pas que toutes
ces choses ne soient accomplies ; ce que saint Chrysostomo entend de la
génération des fideles du Christ (Hom. lxxviii in MT ). Donc cet état des
fidèles persévérera jusqu'à la consommation des siècles (1 ).
CONCLUSION. — La loi nouvelle étant parfaite de
toutes les manières, aucune autre loi ne lui succédera, mais elle durera
jusqu'à la consommation du siècle.
Il faut répondre que l'état du monde peut être
changé de deux manières. 1° En changeant la loi ; de cette manière aucun autre
étal ne succédera à celui de la loi nouvelle. Car la loi nouvelle a succédé à
la loi ancienne, comme un état plus parfait succède à un état qui l'est moins.
Or, dans la vie présente il ne peut pas y avoir d'état plus parfait que celui
de la loi nouvelle. Car rien ne peut être plus rapproché de la fin dernière que
ce qui y mène immédiatement, et c'est ce que fait la loi nouvelle. C'est pourquoi
l'Apôtre dit (Hebr, x, 19) : Que nous avons,par le sang de Jésus, la liberté
d'entrer dans le sanctuaire, ensuivant cette voie nouvelle qu'il nous a le
premier tracée. Il ne peut donc pas y avoir dans la vie présente d'état plus
parfait que celui de la loi nouvelle; parce qu'une chose est d'autant plus
parfaite qu'elle se rapproche davantage de la fin dernière. — 2° L'état des
hommes peut changer dans le sens qu'ils observent d'une manière plus ou moins
parfaite la même loi. De la sorte la loi ancienne a souvent changé d'état,
puisque tantôt les Juifs observaient bien la loi et tantôt ils la
transgressaient absolument. La loi nouvelle varie de la même manière selon les
lieux, les temps et les personnes, parce que les individus correspondent plus ou
moins parfaite* ment à la grâce de l'Esprit-Saint. Mais on ne doit cependant
pas s'attendre qu'il y ait un temps où l'on possède la grâce de l'Esprit-Saint
plus parfaite-
sentiment dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg
(Voyez le dernier entretien-. Mais cette opinion est en opposition avec tous
les théologiens et toute la tradition.
(I) Suarez, examinant cette môme question, dit
que le sentiment de saint Thomas est certain, et il le développe en l'appuyant
des raisonnements les plus victorieux (De leg. lib. x, cap. 7).
ARTICLE II. — la loi nouvelle accomplit-elle la
loi ancienne (i)?
4. Il semble que la loi nouvelle n'accomplisse
pas la loi ancienne. Car accomplir est le contraire de détruire. Or, la loi
nouvelle défruit ou rejette les observances de la loi ancienne; car l'Apôtre
dit (Gai. v, 2) : Si vous êtes circoncis, le Christ ne vous servira de rien.
Donc la loi nouvelle n'est pas l'accomplissement de laloi ancienne.
2. Le contraire n'est pas l'accomplissement de
son contraire. Or, le Seigneur a donné dans la loi nouvelle des préceptes
contraires à ceux de l'ancienne; car il est dit (Matth, v, 31): Fous avez
appris qu'il a été dit aux anciens : Quiconcjue voudra renvoyer sa femme, qu'il
lui donne un acte de divorce. Et moi je vous dis : Que celui qui renvoie sa
femme la fait devenir adultère. On tirerait évidemment la môme conséquence à
l'égard de la prohibition du serment, de la défense du talion et de la haine
des ennemis. Le Seigneur paraît aussi avoir abrogé les préceptes de l'ancienne
loi sur le discernement des aliments quand il dit (Matth, xv, 41) que ce qui
entre dans la bouche ne souille pas l'âme. Donc la loi nouvelle n'est pas
l'accomplissement de l'ancienne.
3. Celui qui agit contre la loi ne l'accomplit
pas. Or, le Christ a agi contre elle dans certaines circonstances ; car il a
touché un lépreux, comme on le voit (Matth, viii), ce qui était contraire à la
loi; il parait aussi avoir violé le sabbat plusieurs l'ois, ce qui portait les
Juifs à dire de lui (Joan, ix, 46) : Cet homme n'est pas de Dieu, puisqu'il ne
garde pas le sabbat. Donc le Christ n'a pas accompli la loi ; et par conséquent
la loi nouvelle qu'il a donnée n'est pas l'accomplissement de l'ancienne.
4. L'ancienne loi renfermait des préceptes
moraux, cérémoniels et judiciels, comme nous l'avons dit (quest. xcix, art. 4).
Or, si le Seigneur a accompli la loi relativement aux premiers de ces préceptes
(Matth, v), il paraît n'avoir fait aucune mention des préceptes judiciels et
cérémoniels. Il semble donc que la loi nouvelle n'accomplisse pas totalement
l'ancienne.
Mais c'est le contraire. Le Seigneur dit
(Matth, v, 47) : Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l'accomplir. Puis il
ajoute : // ne manquera pas un iôta, ni un trait à l'accomplissement de la loi,
quand toutes ces choses arriveront.
CONCLUSION. — La loi nouvelle accomplit la loi
ancienne selon qu'elle est la réalisation des promesses et des figures qu'elle
renfermait; le Christ l'a aussi remplie, soit par ses oeuvres en l'ohservant,
soit par ses enseignements en l'expliquant et en y ajoutant des conseils de
perfection.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), la loi nouvelle est à laloi ancienne ce que le parfait est à
l'imparfait. Or, tout ce qui est parfait remplit ce qui manque à ce qui est
imparfait. C'est ainsi que la loi nouvelle accomplit la loi ancienne, en
suppléant à ce qui lui manquait. En effet, dans la loi ancienne on peut
considérer deux choses : la fin et les préceptes qu'elle renferme. Toute loi a
pour fin de rendre les hommes justes et vertueux, comme nous l'avons dit
(quest. xcu, art. 2). La loi ancienne avait donc pour fin la justification des
hommes. Elle ne pouvait à la vérité la produire, mais elle la figurait par des
cérémonies et la promettait par des paroles. Sous ce rapport, la loi nouvelle a
accompli l'ancienne en justifiant les hommes par la vertu de la passion du
Christ, et c'est ce que dit l^pôire (Rom. viii, 3) : Ce qu'il était impossible
que la loi fit, Dieu l'a fait, lorsque
(i) Cet article est une réfutation de l'erreur
des manichéens qui prétendaient que la loi ancienne était contraire à la loi
nouvelle et qui attribuaient, pour ce motif, la première au génie du mal ou au
mauvais principe.
ayant envoyé son propre Fils revêtu d'une chair
semblable à la chair du péché, il a condamné le péché dans la chair, afin que
la justice de la loi soit accomplie en nous. A cet égard la loi nouvelle
réalise les promesses de la loi ancienne, d'après ces au tres paroles de saint
Paul (II. Cor. i, 20) : Toutes les promesses de Dieu ont en lui, c'est-à-dire
dans le Christ, leur vérité. Elle remplit aussi tout ce qu'elle figurait;
c'estcequi faitdire au même apôtre en parlant des préceptes cérémoniels (Colos.
n, 17) que toutes ces choses ne sont qu'une ombre de celles qui devaient
arriver, et que le corps ne se trouve qu'en Jésus-Christ; c'est-à-dire que la
vérité appartient au Christ. D'où il résulte qu'on appelle la loi nouvelle la
loi de vérité et qu'on donne à la loi ancienne les noms d'ombre et de figure.
Quant aux préceptes de la loi ancienne, le Christ les a accomplis par ses
oeuvres et ses enseignements. Par ses oeuvres, car il a voulu être circoncis et
observer tout ce qui était d'obligation à cette époque, ayant été assujetti à
la loi, selon l'expression de saint Paul (Gai. iv, 4). Par sa doctrine, il a
accompli les préceptes de la loi de trois manières : 4° En exposant le vrai
sens de la loi, comme on le voit pour l'homicide et l'adultère, à l'égard
desquels les scribes et les pharisiens croyaient qu'il n'y avait que l'acte
extérieur qui fût défendu. Ainsi le Seigneur accomplit la loi en montrant que
les actes intérieurs de ces péchés sont aussi défendus. 2° En indiquant le
moyen le plus sûr de faire ce que la loi avait ordonné. Ainsi la loi ayant
commandé de ne pas faire de parjure, le moyen le plus sûr de l'observer, c'est
de s'abstenir absolument du serment, sauf dans le cas de nécessité. 3" En
y ajoutant des conseils de perfection (1), comme on le voit (Matth, xix, 21).
Il répond à celui qui lui dit qu'il a observé les préceptes de l'ancienne loi :
Une chose vous manque ; §i vous voulez être parfait, allez et vendez tout ce
que vous avez. etc.
Il faut répondre au premier argument, que la
loi nouvelle n'a annulé l'ancienne que relativement aux préceptes cérémoniels,
comme nous l'avons dit (quest. cm, art. 3 et 4), et ces préceptes étaient
figuratifs de l'avenir. Ainsi ces préceptes ayant été accomplis du moment que
ce qu'ils figuraient s'est réalisé, on n'a pas dû les observer ultérieurement, parce
que si on les observait, ils signifieraient encore ce qui doit arriver et ce
qui n'a pas été fait; ce qui serait faux, car la promesse d'un don futur
n'existe plus quand on l'a remplie en donnant la chose promise. C'est ainsi que
les cérémonies de la loi ont été détruites après avoir été remplies.
Il faut répondre au second, que, comme le dit
saint Augustin contre Fauste (lib. xix, cap. 21), ces préceptes du Seigneur ne
sont pas contraires aux préceptes delà loi ancienne. En effet, le Seigneur en
défendant de renvoyer la femme n'est pas allé contre ce que la loi a prescrit;
car la loi n'a pas dit: que celui qui le veut renvoie sa femme, ce qui aurait
été opposé au précepte qui défend de la renvoyer ; mais elle ne voulait pas en
réalité que l'époux la renvoyât; c'est pourquoi elle a établi un délai, afin
que l'homme revenu de ses premiers emportements renonçât à écrire le libelle de
répudiation. Aussi pour confirmer ce sentiment et rendre la répudiation delà
femme difficile, le Seigneur n'a excepté que le cas de fornication. On doit
dire aussi la môme chose à l'égard de la prohibition du serment, ainsi qu'à
l'égard de celle du talion, comme nous l'avons dit (in corp. art.). Car la loi
a mis des bornes à la vengeance pour qu'elle ne fût pas immodérée, et le
Seigneur en a plus parfaitement prévenu tous les excès, en ordonnant de
(I) Ces conseils de perfection ne sont que le
développement des préceptes moraux que renfermait la loi ancienne, comme on
peut le voir d'après le Discours sur la montagne où les deux lois sont
comparées.
s'en abstenir absolument (4). Touchant la haine
des ennemis, il a écarté la fausse interprétation des pharisiens en nous
apprenant que c'était la faute, mais non la personne que nous devions haïr.
Pour la distinction des aliments, comme c'était une loi cérémonielle, le
Seigneur n'a pas défendu de l'observer alors, mais il a montré qu'il n'y avait
pas d'aliments immondes de leur nature, qu'ils ne l'étaient qu'en figure, comme
nous l'avons dit (quest. en, art. 0 ad 1).
Il faut répondre au troisième, que la loi
ancienne défendait de toucher un lépreux, parce qu'il résultait de là
unecertaine tache d'irrégularité, commedu contactd'un mort, ainsi que nous
l'avons dit (quest. en, art. 5 ad 4). Mais le Seigneur qui guérissait le
lépreux ne pouvait contracter cette souillure. Il n'a pas non plus transgressé
le sabbat en réalité par les choses qu'il a faites, comme il le prouve lui-même
dans l'Evangile (Matth, xii) ; soit parce qu'il opérait ses miracles par la
vertu divine qui est sans cesse agissante dans les êtres; soit parce que ses
oeuvres avaient pour but le salut des hommes, et que d'ailleurs, de l'avis des
pharisiens eux-mêmes, on pouvait le jour du sabbat sauver un animal; soif parce
que la raison de nécessité rendait excusables ses disciples qui cueillirent des
épis ce jour-là. Mais il paraissait transgresser les lois d'après les idées
superstitieuses -des pharisiens, qui croyaient qu'on devait même s'abstenir de
faire des oeuvres salutaires le jour du sabbat; ce qui était contraire à
l'intention de la loi.
Il faut répondre au quatrième, que le Seigneur
ne rappelle pas (Matth, v) les préceptes cérémoniels de laloi, parce que leur
observation a été totalement détruite par leur accomplissement, comme nous
l'avons dit (in corp. art. ad 1). A l'égard des préceptes judiciels il a
rappelé celui du talion, afin qu'on appliquât ce qu'il en dirait à tous les
autres. Dans ce précepte il a montré, en effet, que l'intention de la loi
n'était pas qu'on cherchât la peine du talion pour le plaisir de la vengeance
qu'il condamne, en disant que l'homme doit être prêt à supporter de plus
grandes injures; mais il enseigne qu'on ne devait agir ainsi que par amour pour
la justice, et ce sentiment est maintenu dans la loi nouvelle (2).
article iii. — LA LOI NOUVELLE EST-ELLE
RENFERMÉE DANS LA LOI
ANCIENNE (3)?
4. Il semble que la loi nouvelle ne soit pas
renfermée dans la loi ancienne. Car la loi nouvelle consiste principalement
dans la foi; c'est ce qui la fait appeler une loi de foi, comme on le voit
(Rom. m). Or, elle propose beaucoup de choses à croire qui ne sont pas
renfermées dans la loi ancienne. Donc elle n'y était pas contenue.
2. Une glose dit (Chrys. in op. imp. hom. x)
sur ce passage de saint Matthieu : Qui solverit unum de mandatis istis minimis
(Matth, v), que les préceptes de la loi ancienne sont les moindres, mais que
dans l'Evangile il y en a de plus grands. Or, ce qu'il y a de plus grand ne
peut pas être contenu en ce qui est moindre. Donc laloi nouvelle n'est pas
contenue dans l'ancienne.
3. Ce qui est contenu dans un autre, on le
possède quand on a ce qui le contient. Si donc la loi nouvelle était contenue
dans l'ancienne, il s'ensui-
(I ) Toutes ces questions se trouvent traitées
avec tous les détails qu'on peut désirer dans la seconde section de celte
seconde partie.
(2) Sur l'accomplissement de la loi ancienne
par Jésus-Christ et sa doctrine, voyez lechap. xix de la II* sect. du Discours
sur l'histoire universelle. On ne peut trouver un commentaire plus éloquent et
plus complet de ces paroles de
Notre-Seigneur : Non veni solvere legem, sed
adimplere.
ô Tous les Pères sont unanimes sur ce point. Si
l'on veut recueillir une multitude de témoignages éloquents en faveur de cette
même vérité, on peut lire les Elévations de Bossuet sur les mystères.
vrait que quand on a eu la loi ancienne on
avait aussi la loi nouvelle. Il eût donc été superflu, après la loi ancienne,
d'en donner une nouvelle. Donc la loi nouvelle n'a pas été contenue dans
l'ancienne.
Mais c'est le contraire. Ezechiel dit (i, 16) :
Une roue était dans une autre, c'est-à-dire, selon l'explication de saint
Grégoire (Hom. vi in Ez.), le Nouveau Testament dans l'Ancien.
CONCLUSION. — Puisque tous les préceptes de la
loi nouvelle étaient implicitement renfermés dans l'ancienne, ou qu'ils y
étaient cachés sous des figures, on dit avec raison que la loi nouvelle est
renfermée dans l'ancienne, comme le blé est contenu dans l'épi ou l'arbre dans
la semence.
Il faut répondre qu'une chose est contenue dans
une autre de deux manières : 1° en acte, comme l'objet placé est dans le lieu
qu'il occupe; 2° virtuellement, comme l'effet dans sa cause, ou comme ce qui
est complet se trouve dans ce qui est incomplet, comme le genre contient les
espèces en puissance, et comme l'arbre entier est renfermé dans la semence.
C'est de cette manière que la loi nouvelle est renfermée dans l'ancienne. Car
nous avons dit (art. 1 huj. quaest.) que la loi nouvelle est à la loi ancienne
ce que le parfait est à l'imparfait. Aussi saint Chrysostome expliquant ce
passage (Mare, iv, 28) : La terre produit d'elle-même, premièrement l'herbe,
ensuite l'épi, pius le grain lotit formé dans l'épi, dit que l'herbe a été
d'abord produite sous la loi de nature, qu'ensuite sont venus les épis sous la
loi de Moïse, et qu'enfin le grain tout formé a paru sous l'Evangile (1). La
loi nouvelle a donc été contenue dans l'ancienne, comme le fruit dans l'épi.
Il faut répondre au premier argument, que tout
ce que le Nouveau Testament nous propose à croire ouvertement et explicitement
se trouve implicitement et sous forme de figure dans l'Ancien ; et c'est ainsi
que par rapport aux choses de foi, la loi nouvelle est contenue dans
l'ancienne.
Il faut répondre au second, qu'on dit que les
préceptes de la loi nouvelle sont plus grands que ceux de la loi ancienne quant
à leur manifestation explicite, mais quant à leur substance ils sont tous
contenus dans l'Ancien Testament. C'est ce qui fait dire à saint Augustin
contre Fauste (lib. xix, cap. 23 et 28) que tous les avertissements et tous les
ordres que le Seigneur a donnés sous cette forme : et moi je vous dis, se
trouvent dans les livres de l'Ancien Testament. Mais parce qu'on n'entendait
par l'homicide que le meurtre, le Seigneur a montré qu'il fallait aussi
comprendre sous ce genre tous les mouvements iniques qui ont pour but de nuire
à la personne du prochain. Relativement à ces explications, les préceptes de la
loi nouvelle sont plus grands que ceux de la loi ancienne; mais rien n'cmpéche que
ce qui est plus grand ne soit contenu virtuellement dans ce qui est moindre,
comme l'arbre est contenu dans sa semence.
Il faut répondre au troisième, qu'il faut
expliquer ensuite ce que l'on a dit d'abord implicitement. C'est pourquoi après
la loi ancienne il a fallu donner la loi nouvelle.
ARTICLE IV. — LA LOI NOUVELLE EST-ELLE PLUS
ONÉREUSE QUE LA LOI ANCIENNE ?
1. Il semble que la loi nouvelle soit plus
onéreuse que la loi ancienne. Car à l'occasion de ces paroles : Qui solverit
unum de mandatis istis minimis, saint Chrysostome dit (Hom. x in op. imp. ad
fin.) : Les préceptes de Moïse sont faciles : Vous ne tuerez pas, vous ne ferez
pas d'adultères ; mais ceux du Christ sont difficiles, comme : Ne vous mettez
pas en colère, ne convoitez pas. Donc la loi nouvelle est plus onéreuse que la
loi ancienne.
(I) Cette explication est plutôt de Victor
d'Antioche, dans son commentaire sur ce passage.
2. Il est plus facile d'user des biens de la
terre que de supporter les tribulations. Or, dans l'ancienne loi la prospérité
temporelle résultait de la fidélité aux préceptes, comme on le voit (Deut.
xxviii), tandis que ceux qui observent laloi nouvelle sont en proie à une
multitude d'afflictions, selon ces paroles de l'Apôtre (IL Cor. vi, 4) : Comme
ministres de Dieu rendons-nous recommandables en toutes choses par une grande
patience dans les maux, dans les nécessités pressantes, dans les angoisses,
etc. Donc la loi nouvelle est plus lourde que l'ancienne.
3. Ce qui ajoute à une chose parait plus
difficile qu'elle. Or, laloi nouvelle ajoute à la loi ancienne ; caria loi
ancienne a défendu le parjure et la loi nouvelle le serment ; laloi ancienne a
défendu le divorce sans le libelle de répudiation et la loi nouvelle l'a
défendu absolument, comme on le voit (Matth, v) d'après l'interprétation de
saint Augustin (Lib. i, in serm. Dom. in monte, cap. 14). Donc la loi nouvelle
est plus onéreuse que la loi ancienne.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Matth, xi,
28) : Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes surchargés. Saint
Hilaire expliquant ces paroles dit (can. xi in Matth.) : que le Seigneur
appelle à lui tous ceux que les difficultés de la loi fatiguent, et qu'ensuite
il ajoute en parlant de l'Evangile : Mon joug est doux et ?non fardeau léger.
Donc la loi nouvelle est plus légère que l'ancienne.
CONCLUSION. — La loi ancienne est plus lourde
que la nouvelle par l'étendue et le nomhre de ses préceptes, mais relativement
à la compression des mouvements intérieurs, qui est ce qu'il y a de plus
difficile, la loi nouvelle estplus difficile que l'ancienne.
; Il faut répondre qu'à l'égard des oeuvres de
vertu que les préceptes de la loi ont pour objets, il y a deux sortes de
difficulté qu'on peut considérer. L'une se rapporte aux actes extérieurs qui
par eux-mêmes offrent une certaine difficulté et une certaine charge. A cet
égard la loi ancienne est beaucoup plus onéreuse que la loi nouvelle (1), parce
que par ses cérémonies multipliées elle obligeait à un plus grand nombre
d'actes extérieurs que la loi nouvelle, qui a ajouté fort peu de choses aux
préceptes de la loi naturelle, quoiqu'il y en ait eu ensuite d'autres établis
par les saints Pères (2). Et sous ce rapport saint Augustin veut qu'on soit
très-modéré, dans la crainte qu'on ne rende aux fideles leurs devoirs trop
onéreux. Car ii parle (Ep. lv, cap. 19) de certains hommes qui surchargent de
fardeaux très-lourds notre religion que Dieu dans sa miséricorde a rendue
libre, en y rattachant un petit nombre de pratiques extérieures, de sorte que,
dit-il, l'on devrait préférer la condition des Juifs qui sont soumis à la
vérité aux charges delà loi, mais qui du moins ne dépendent pas de la
présomption humaine (3). — La seconde difficulté se rapporte aux actes
intérieurs; elle consiste en ce qu'il fautau'on fasse les actes de xrertu
promptement et agréablement. La vertu à cet égard est une chose difficile. Elle
est surtout difficile à celui qui n'est pas vertueux, mais l'habitude de la
vertu la rend facile. Sous ce rapport les préceptes de la loi nouvelle sont plus
lourds que ceux de la loi ancienne. Car dans la loi nouvelle on défend les
mouvements intérieurs de l'âme qui
(D C'est ce qui faisait dire à saint Pierre :
Quid tentatis imponere jugum super cervices discipulorum, quod neque vos, neque
patres nostri portare potuimus'.' (Act. xv). Saint Cy-prien fait ressortir
cette différence par une foule d'autres passages (lib. iii, ad Quirinum, cap.
119).
(2' Il s'agit ici de pratique! particulières
re-conunaudées par certains docteurs ou plutôt pratiquées par des religieux.
Saint Augustin recommande de ne pas confondre ces pratiques, qui ne sont que
des conseils, avec les devoirs essentiels du catholicisme et de ne pas ainsi
rebuter les fidèles en les surchargeant arbitrairement.
(5) Ce conseil admirable a été quelquefois
malheureusement trop méconnu.
n'étaient pas défendus expressément sous la loi
ancienne, du moins dans tous les cas, quoiqu'ils le fussent en certaines
circonstances, mais alors cette défense n'avait pas de sanction. Or, c'est là
ce qu'il y a de plus difficile pour celui qui n'est pas vertueux. Car, comme le
dit Aristote (Eth. cap. 9), il est facile de faire ce que fait le juste, mais
quand il faut le faire comme il le fait, c'est-à-dire avec plaisir et
promptitude, ce n'est pas aisé pour celui qui n'est pas juste. Saint Jean dit
aussi en parlant du Christ (I. Joan, v, 3) que ses préceptes ne sont pas
lourds, et saint Augustin expliquant ces paroles dit (Lib. denat. et grat. cap.
09) qu'ils ne sont pas lourds pour celui qui aime, mais qu'ils sont lourds pour
celui qui n'aime pas (1).
II faut répondre au premier argument, qu'il est
question dans ce passage de la difficulté qu'offre la loi nouvelle relativement
à la compression des mouvements intérieurs (2).
Il faut répondre au second, que les peines
qu'éprouvent ceux qui observent la loi nouvelle ne leur sont pas imposées par
la loi elle-même. Néanmoins on supporte facilement toutes ces afflictions par
suite de l'amour que la loi elle-même inspire-, parce que, comme le dit saint
Augustin (Lib. de verb. Dom. serm. ix), l'amour rend faciles et presque nulles
toutes les choses les plus horribles et les plus cruelles.
Il faut répondre au troisième, que ces
additions que l'on a faites aux préceptes de l'ancienne loi ont pour but d'en
rendre l'accomplissement plus facile, comme le dit saint Augustin (lib. i, De
serm. Dom. in monte, cap. 17 et 19). C'est pourquoi il ne résulte pas de là que
la loi nouvelle soit plusoné-reuse, mais c'est plutôt lc contraire.
QUESTION GVIII.
DES CHOSES QUE LA LOI NOUVELLE RENFERME.
Il ne nous reste plus qu'à considérer les
choses que la loi nouvelle renferme. —A ce sujet il y a quatre questions : 1°
La loi nouvelle doit-elle commander ou défendre des oeuvres extérieures? —
2" Commande-t-elle ou défend-elle suffisamment ces actes? — 3°
Règle-t-clle convenablement les hommes par rapport aux actes intérieurs ? —
4" Est-il convenable qu'elle ajoute des conseils aux préceptes?
article i. — LA LOI NOUVELLE DOIT-ELLE
COMMANDER OU DÉFENDRECERTAINS ACTES EXTÉRIEURS (3)?
1. Il semble que la loi nouvelle ne doive
défendre ni commander aucun acte extérieur. Car la loi nouvelle est l'Evangile
du royaume, d'après ces paroles (Matth, xxiv) : L'Evangile du royaume sera
prêché dans tout l'univers. Or, le royaume de Dieu ne consiste pas dans des
actes extérieurs, mais seulement dans des actes intérieurs, puisqu'il est dit
(Luc. xvii, 21) : Le royaume de Dieu est au dedans de vous. Et ailleurs [Rom.
xiv, 17) : Le royaume de Dieu ne consiste point dans le boire et le manger,
mais dans la
(I) La charité rend faciles les devoirs les
plus contraires à la nature, comme la confession et la fréquentation des
sacrements, et la grâce nous aide à croire les mystères de la Trinité, de
l'Incarnation et de l'Eucharistie, qui sont bien plus élevés et plus difficiles
que les croyances de l'Ancien Testament.
(2i L'ouvrage auquel cette citation est
empruntée n'est pas de saint Chrysostomo, quoiqu'il soit ordinairement cité
sous sou nom.
(5) D'après Luther (lib. de Liberi. Christ.),
Calvin tt'n Epist, ad Itom. cap. Hi), Bèxe et d'autres protestants, la loi
nouvelle n'est pas uno loi véritable qui oblige à faire des oeuvres. Lc Christ
ne demande des chrétiens que la foi. Cet article est une réfutation de cette
erreur qui a été d'ailleurs condamnée par le concile de Trento (sess, vi, can.
21).
justice, clans la paix et clans la joie que
donne le Saint-Esprit. Donc la loi nouvelle ne doit ni ordonner, ni défendre
des actes extérieurs.
2. Laloi nouvelle est la loi de l'Esprit, comme
le dit saint Paul (Rom. viii). Or, où se trouve l'Esprit du Seigneur, là est la
liberté, selon la pensée du môme Apôtre (II. Cor. ni, 17). Comme il n'y a pas
de liberté dès que l'homme est obligé de faire ou d'éviter certains actes
extérieurs, il s'ensuit que la loi nouvelle ne renferme ni ordres, ni défenses
relativement à ces actes.
3. On dit que tous les actes extérieurs se
rapportent à la main, comme les actes intérieurs se rapportent à l'esprit. Mais
il y a cette différence entre la loi nouvelle et laloi ancienne, que celte
dernière retient la main, tandis que l'autre comprime l'esprit. On ne doit donc
pas admettre dans la loi nouvelle des défenses et des préceptes qui aient les
actes extérieurs pour objets, mais seulement les actes intérieurs.
Mais c'est le contraire. La loi nouvelle fait
des hommes des enfants de lumière ; ce qui fait dire à saint Jean (xii, 36) :
Croyez à la lumièrepour être des enfants de lumière. Or, il convient aux
enfants de lumière de faire des oeuvres de lumière et de rejeter les oeuvres de
ténèbres, suivant ces paroles de l'Apôtre (Ephes. v, 8) : Fous n'étiez
autrefois que ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière en notre Seigneur :
conduisez-vous en enfants de lumière. Donc laloi nouvelle a dû défendre
certaines oeuvres extérieures et en ordonner d'autres.
CONCLUSION. — Il a été convenable que dans la
loi nouvelle on établit des actes sacramentels extérieurs pour recevoir la
grâce et qu'on ordonnât des actes extérieurs de vertus et qu'on défendit les
actes vicieux, afin qu'ayant été justifiés par la grâce, nous coopérions avec
le Christ qui opère intérieurement en nous pour mériter la vie éternelle.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. cvi, art. 1 et 2), laloi nouvelle consiste principalement dans
lagrâcede l'Esprit-Saint, qui se manifeste au moyen de la foi qui opère par
l'amour. Les hommes obtiennent cette grâce par le Fils de Dieu fait homme, dont
Dieu a rempli l'humanité par sa grâce pour que de là elle découle sur nous. Ainsi
il est dit 'Joan, i, 14) : Le Verbe s'est fait chair ; puis on ajoute : //
était plein de grâce et de vérité; et plus loin : nous avons tous reçu de sa
plénitude et grâce pour grâce. D'où l'on conclut : que la grâce et la vérité
ont été apportées par Jésus-Christ. C'est pourquoi il était convenable que la
grâce qui découle du Verbe incarné nous arrivât par des moyens sensibles
extérieurs, et que la grâce intérieure qui soumet la chair à l'esprit se
produisit au dehors par des oeuvres sensibles. Ainsi donc les oeuvres
extérieures paraissent appartenir de deux manières à la grâce : 1° Comme des
moyens qui y mènent en quelque sorte-, telles sont les opérations des
sacrements établis sous la loi nouvelle, comme le baptême, l'Eucharistie, etc.
2° Il y a d'autres oeuvres extérieures qui sont produites par l'impulsion même
delà grâce. A l'égard de ces dernières il y a une distinction à faire. Il y en
a qui sont nécessairement conformes ou contraires à la grâce intérieure qui
consiste dans la foi agissant par la charité. Ces actes extérieurs sont
commandés ou défendus parla loi nouvelle. Ainsi elle commande de confesser la
foi et défend de la nier : car il est dit(Matth. x, 13) : Celui qui me
reconnaîtra devant les hommes, je le reconnaîtrai aussi moi-même devant mon
Père qui est dans les cieux, et celui qui me renoncera devant les hommes, je le
renoncerai aussi devant mon Père. — Il y a d'autres oeuvres qui ne sont pas
nécessairement contraires ou conformes à la foi qui opère par l'amour. La loi
nouvelle ne les a primitivement ni commandées, ni défendues, mais le
législateur, c'est-à-dire le Christ, les a laissées au libre arbitre de chacun,
se confiant au zèle que chacun doit avoir pour le bien. Ainsi tout le monde est
libre à cet égard de déterminer ce qu'il lui est avantageux de faire ou de ne
pas faire, et c'estàchaque chefqu'il appartient de dire à ceux qui lui sont
soumis la conduite qu'ils doivent tenir dans ces circonstances. C'est sous ce
rapport que la loi de l'Evangile est appelée une loi de liberté : car la loi
ancienne renfermait une multitude de prescriptions et laissait peu de choses à
déterminer à la liberté des hommes.
Il faut répondre au premier argument, que le
royaume de Dieu consiste principalement dans les actes intérieurs; mais par
voie de conséquence il embrasse toutes les choses sans,lesquelles les actes
intérieurs ne peuvent exister : par exemple, le royaume de Dieu étant la
justice intérieure, la paix et la joie spirituelle, il est nécessaire que tous
les actes extérieurs qui répugnent à la justice, ou à la paix, ou à la joie
spirituelle, répugnent aussi au royaume de Dieu. C'est pourquoi l'Evangile doit
les défendre. Mais les choses qui sont indifférentes relativement à ces biens
intérieurs, comme manger tels ou tels aliments, le royaume de Dieu ne les
embrasse pas. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre : Le royaume de Dieu ne
consiste pas dans le boire et le manger.
Il faut répondre au second, que d'après
Aristote (Met. lib. i, cap. 2) l'homme libre est celui qui est cause de ses
actes. Il agit donc librement celui qui agit de lui-même. Or, ce que l'homme
fait d'après une habitude conforme à sa nature, il le fait de lui-môme, parce
que l'habitude porte à agir selon la nature. Mais si l'habitude était contraire
à la nature, l'homme n'agirait pas selon ce qu'il est lui-môme, mais d'après
une corruption qui lui serait survenue. Ainsi la grâce de l'Esprit-Saint étant
une sorte d'habitude intérieure infuse en nous, qui nous porte à bien agir,
elle nous rend libres de faire ce qui convient à la grâce et d'éviter ce qui
lui est contraire. Par conséquent on appelle la loi nouvelle une loi de liberté
de deux manières : 1° parce qu'elle ne nous contraint à faire ou à éviter que
ce qui est essentiellement nécessaire ou contraire à notre fin (i), et qu'il n'y
aque ces choses qui soient l'objet d'un commandement ou d'une défense; 2° parce
qu'elle nous fait observer librement ces préceptes ou ces défenses, en ce sens
que nous les accomplissons d'après le mouvement intérieur de la grâce qui nous
anime. Et c'est pour ces deux raisons que la loi est appelée une loi de liberté
parfaite (Jac. i, 25).
Il faut répondre au troisième, que la loi
nouvelle, en défendant les mouvements déréglés de l'esprit, empêche
nécessairement la main de produire les actes désordonnés qui sont les effets de
ces mouvements intérieurs.
ARTICLE IL — la loi nouvelle a t-elle
suffisamment réglé les actes extérieurs?
1.11 semble que la loi nouvelle n'ait pas
suffisamment réglé les actes extérieurs. Car la foi qui opère par la charité
semble surtout appartenir à la loi nouvelle, d'après ces paroles de l'Apôtre
(Gai. v, 6) : En Jésus-Christ ni la circoncision, ni I incirconcision n'ont
d'efficacité, il n'y a que la foi qui opère par la charité. Or, la loi nouvelle
a développé des articles de foi qui n'étaient pas contenus explicitement dans
la loi ancienne, telle que la foi à la Trinité. Elle a donc dû ajouter aussi
des actes moraux extérieurs que la loi ancienne n'avait pas déterminés.
(I) Plusieurs théologiens thomistes ont conclu
de ces paroles de saint Thomas qu'indépendamment des préceptes de la loi
naturelle, il n'v en
avait pas d'autres dans la loi que ceux qui
regardent la foi et les sacrements. C'est ce qui ressort d'ailleurs plus
manifestement de l'article suivant.
2. Dans la loi ancienne on a établi
non-seulement des sacrements, mais encore des choses sacrées, comme nous
l'avons dit (quest. ci. art. A, et quest. en, art. A). Or, quoiqu'on ait établi
dans la loi nouvelle des sacrements, il ne semble pas que Dieu ait établi des
choses sacrées qui appartiennent, par exemple, à la sanctification du temple,
des vases, ou qui se rapportent à la célébration de quelques solennités. Donc
la loi nouvelle n'a pas suffisamment ordonné les actes extérieurs.
3. Dans la loi ancienne comme il y avait des
observances qui regardaient les ministres de Dieu, de même il y en avait qui
regardaient le peuple, comme nous l'avons dit (quest. ci, art. f, et eu, art. 5
et 6) en parlant des préceptes cérémoniels. Or, dans la loi nouvelle il y a des
observances qui paraissent avoir été prescrites pour les ministres de Dieu,
comme on le voit (Matth, x, 9) : N'ayez ni or, ni argent, ni monnaie dans votre
bourse, et tout ce qui suit, ainsi que ce qui se trouve (Luc. ix et x). On
aurait donc dù aussi établir des observances qui regardent les fidèles.
A. Indépendammentdes préceptes moraux et
cérémoniels il y avait dans la loi ancienne des préceptes judiciels. Or, dans
la loi nouvelle il n'y a pas de préceptes judiciels. Elle n'a donc pas réglé
suffisamment les actes extérieurs.
Mais c'est le contraire. Le Seigneur dit
(Matth, vu, 24) : Quiconque entend ces paroles que je prononce et les met en
pratique, je le comparerai à un homme sage qui a bâti sa maison sur le roc. Or,
un bon architecte n'omet rien de ce qui est nécessaire à l'édifice. Les paroles
du Christ renferment donc suffisamment tout ce qui intéresse le salut de
l'homme.
CONCLUSION. — La loi nouvelle a suffisamment
déterminé, en les ordonnant ou en les défendant, les actes extérieurs
sacramentels et les actes moraux qui se rapportent d'eux-mêmes à l'essence de
la vertu : quant aux autres actes extérieurs elle a laissé les uns à la liberté
de chaque homme, les autres au pouvoir des chefs de l'Eglise.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), la loi nouvelle à l'égard des actes extérieurs n'a dù commander ou
défendre que ceux qui nous mènent à la grâce ou ceux qui appartiennent
nécessairement à l'usage légitime qu'on doit faire de la grâce elle-même. Et
parce que nous ne pouvons obtenir la grâce de nous-mêmes, mais seulement par le
Christ, il s'ensuit que le Seigneur a établi par lui-même les sacrements qui
sont les moyens par lesquels la grâce nous est donnée (1). Ainsi il a institué
le baptême et l'eucharistie, il a établi l'ordre des ministres de la loi
nouvelle par l'institution des apôtres et des soixante-douze disciples-, il a
établi la pénitence et le mariage qu'il a rendu indissoluble, il a aussi promis
jla coníir-mation en promettant d'envoyer l'Esprit-Saint; enfin il est rapporté
que d'après son institution les apôtres ont guéri les malades en leur faisant
des onctions, comme on le voit (Matth, vi) ; ce qui résume tous les sacrements
delà loi nouvelle. Quant à l'usage de la grâce, l'usage légitime est celui qui
se manifeste par des oeuvres de charité. Ces oeuvres, selon qu'elles
appartiennent nécessairement à la vertu, se rapportent aux préceptes moraux que
la loi ancienne renfermait. Par conséquent sous ce rapport la loi nouvelle n'a
pas dù ajouter à la loi ancienne pour ce qui est des actions extérieures. La
détermination des oeuvres qui se rapportent au culte de Dieu appartient aux
préceptes cérémoniels de la loi, et la détermination de celles qui se
rapportent au prochain appartient aux préceptes judiciels, comme
(I) Les sacrements n'ont pas seulement été
institués par lc Christ, niais ils ont encore été ordonnes. Cette proposition
est de foi et nous aurons
l'occasion delà retrouver traitée plus
longuement dans la oe partie où saint Thomas traite des sacrements.
nous l'ayons dit (quest. xcix, art. 4). Mais,
parce que ces déterminations n'appartiennent pas nécessairement par elles-mêmes
à la grâce intérieure dans laquelle la loi consiste, il s'ensuit qu'elles ne
sont pas l'objet des préceptes de la loi nouvelle et qu'elles sont laissées au
libre arbitre des hommes (1); celles qui ne concernent que l'individu en
particulier sont abandonnées aux fidèles, mais celles qui regardent l'utilité
générale relèvent des chefs temporels ou spirituels. — Ainsi donc la loi
nouvelle n'a pas dù déterminer par ses prescriptions ou ses défenses d'autres
actes extérieurs que les sacrements et les préceptes moraux qui appartiennent
d'eux-mêmes à l'essence de la vertu, tels que ceux-ci : on ne doit pas tuer, on
ne doit pas voler, etc.
Il faut répondre au premier argument, que les
choses qui sont de foi sont supérieures à la raison humaine -, par conséquent
nous ne pouvons les atteindre que par la grâce : c'est pourquoi quand la grâce
est arrivée plus abondante, il a fallu qu'il y eût un plus grand nombre de
choses à croire. Mais nous sommes dirigés à l'égard des oeuvres de vertu par la
raison naturelle qui est une règle de l'opération humaine, comme nous l'avons
dit (quest. xix, art. 3, et quest. lxiii, art. 2). C'est pour ce motif qu'il
n'a pas été nécessaire de donner sur ce point d'autres préceptes que les
préceptes moraux de la loi qui sont du ressort de la raison.
Il faut répondre au second, que les sacrements
de la loi nouvelle nous communiquent la grâce qui vient du Christ; c'est
pourquoi il a dù les instituer (2). Mais les choses sacrées ne nous donnent pas
la grâce. Ainsi nous ne la recevons pas dans la consécration d'un temple, d'un
autel, ou d'un autre objet, ni dans la célébration môme des solennités. Et
parce que ces choses, considérées en elles-mêmes, n'appartiennent pas
nécessairement à la grâce intérieure, le Seigneur a laissé leur institution ala
libre disposition des fidèles (3).
Il faut répondre au troisième, que le Seigneur
a donné ces préceptes aux apôtres, non comme des observances cérémonielles,
mais comme des prescriptions morales, et on peut les entendre de deux manières.
1° D'après saint Augustin (Lib. n de cons. Evancj. cap. 30), ce ne sont pas des
préceptes , mais des concessions. Car il leur a accordé de pouvoir aller
exercer le ministère de la prédication sans bourse, ni bâton, comme étant en
droit de recevoir de ceux qu'ils évangélisent ce qui est nécessaire à leur
existence. C'est pourquoi il ajoute : L'ouvrier est digne de sa nourriture.
Toutefois il ne pèche pas, mais il fait une oeuvre de surérogation, celui qui
apporte avec lui de quoi vivre, pendant qu'il remplit l'office de la
prédication et qui ne reçoit rien de ceux auxquels il va annoncer la vérité
évan-gélique, comme l'a fait sait Paul. 2° On peut entendre, suivant l'interprétation
des autres Pères, que ces préceptes regardaient spécialementles apôtres pour le
temps où on les envoyait prêcher dans la Judée avant la passion du Christ. Car
les disciples, qui étaient comme des enfants placés sous la tutelle de leur
maître, avaient besoin de recevoir de lui des prescriptions particulières,
comme tous les inférieurs doivent en recevoir de leurs chefs.
(I) C'est en cela que consiste la liberté
évangé-liquc. C'est aussi ce qui (ait que la loi évangéli-que peut s'accommoder
à tous les temps et à tous les lieux, parce que sa partie disciplinaire est
mobile et changeante.
(2i 11 n'y a que deux choses qui soient
essentielles au culte divin, le sacrifice et les sacrements. Il a failli que le
Christ établît ces deux choses pour donner de la stabilité à son oeuvre, parce
que, d'après la remarque de saint Augustin, il n'y a pas de religion sans cela
[Cont. Faustum, lib. Xix, cap. 2), niais il n'était pas nécessaire qu'il
étendit ses prescriptions plus loin.
(5) C'est l'Eglise qui a réglé et qui règle la
liturgie.
De plus il fallait peu à peu les habituer à se
dépouiller de la sollicitude des choses temporelles pour les rendre aptes à
prêcher l'Evangile dans tout l'univers, Il n'est pas étonnant que la loi
ancienne étant encore en vigueur, le Christ ait déterminé certaines manières de
vivre à ceux qui n'avaient pas encore reçu la liberté parfaite de l'Esprit.
Mais quand sa passion fut proche, le Christ abrogea ce précepte, parce que ses
disciples avaient été d'ailleurs par là suffisamment exercés; c'est ce qui
explique ce discours de Notre-Seigneur (Luc. xxii, 35) : Lorsque je votis ai
envoyés sans sac, sans bourse et sans souliers, avez-vous manqué de quelque
chose? Non, lui dirent-ils. Jésus ajouta : Mais maintenant, que celui qui a un
sac et une bourse les prenne. Car déjà le temps de liberté parfaite approchait,
où les hommes devaient être totalement laissés à leur libre arbitre, pour les
choses qui ne touchent pas nécessairement par elles-mêmes à la vertu.
Il faut répondre au quatrième, que les
préceptes judiciels considérés en eux-mêmes ne sont pas de nécessité de vertu
relativement à telle ou telle détermination; ils n'y touchent que selon la
raison générale de justice. C'est pourquoi le Seigneur a laissé faire ces
préceptes à ceux qui devaient être chargés des autres spirituellement ou
temporellement (1). Il y a aussi quelques préceptes judiciels de l'ancienne loi
qu'il a expliqués, pour combattre la mauvaise interprétation des pharisiens,
comme nous le dirons (art. seq. ad 2).
ARTICLE III. — LA LOI NOUVELLE A-T-ELLE
SUFFISAMMENT RÉGLÉ NOS ACTES INTÉRIEURS (2)?
1. Il
semble que la loi nouvelle n'ait pas suffisamment réglé les actes intérieurs.
Car il y a dans le Décalogue dix préceptes qui déterminent les rapports de
l'homme avec Dieu et avec le prochain. Or, le Seigneur semble n'avoir donné le
développement parfait que de trois prééeptes, de la défense de l'homicide, de
celle de l'adultère et de celle du parjure. Il semble donc qu'il n'ait pas
suffisamment réglé l'homme, en négligeant de parler des autres préceptes.
2. Le Seigneur n'a rien ordonné dans l'Evangile
à l'égard des préceptes judiciels,il n'a parlé que de la répudiation de la
femme, de la peine du talion et de la poursuite des ennemis. Mais il y a dans
l'ancienne loi beaucoup d'autres préceptes judiciels, comme nous l'avons dit
(quest. civ, art. 4, et quest.cv). Donc sous ce rapport il n'a pas suffisamment
régléla vie humaine.
3. Dans la loi ancienne, indépendamment des
préceptes moraux et judiciels, il y avait des préceptes cérémoniels à l'égard
desquels lè Seigneur n'a rien ordonné. Donc sa loi est insuffisante.
4. Il
appartient à la bonne disposition intérieure de l'esprit que l'homme ne fasse
aucune bonne oeuvre pour une fin temporelle. Or, il y a beaucoup d'autres biens
temporels que la faveur humaine, et il y a aussi beaucoup d'autres bonnes
oeuvres que le jeune, l'aumône et la prière. Il n'était donc pas convenable que
le Seigneur n'eût parlé à l'égard de ces trois oeuvres que de la gloire humaine
qu'il fallait éviter et qu'il n'eût rien dit des autres biens terrestres.
5. Il
est naturel à l'homme d'avoir de la sollicitude pour ce qui est nécessaire à sa
vie, et cette sollicitude lui est commune avec les animaux.
(1) Ils ont
élé remplacés par les lois ecclésias-
tiques et les lois civiles qui peuvent varier
selon
les temps, puisqu'elles dépendent de leurs au-
teurs.
(2) La morale évangéligue a toujours paru si
parfaite, même aux incrédules, qu'il ne s'est
rencontré jusqu'alors personne pour l'attaquer. Tout le monde convient, au
contraire, que si elle était mise en pratique universellement clic ferait lc
bonheur du genre humain.
D'où il est dit (Prov. vi, 6) : Allez à la
fourmi, o paresseux; considérez sa conduite. Elle n'a ni chef, ni inspecteur,
ni maître j elle fait néanmoins sa provision pendant l'été et amasse durant la
moisson de quoi se nourrir. Or, tout précepte qui est contraire à l'inclination
de la nature est inique, parce qu'il est opposé à la loi naturelle. Il semble
donc que le Seigneur ait eu tort de défendre de s'inquiéter de la nourriture et
du vêtement.
6. On ne doit défendre aucun acte de vertu. Or,
le jugement est un acte de justice, d'après ces paroles du Psalmiste (Ps. xcm,
15) : Lejugement sera enfin rendu à la justice. Le Seigneur paraît donc avoir à
tort défendu lejugement, et par conséquent la loi nouvelle ne semble pas avoir
suffisamment réglé les actes intérieurs de l'homme.
Mais c'est le contraire. D'après saint Augustin
(Lib. i de serm. Dom. in mont. cap. 1), il est à remarquer que quand le
Seigneur adit : Celui quiécoide mes paroles, ces mots désignent assez que ce
discours qui résume les préceptes qui forment la vie chrétienne est parfait.
CONCLUSION. — Puisque, d'après saint Augustin,
le sermon seul que le Seigneur fit sur la montagne renferme toute la perfection
de la vie chrétienne et qu'il règle parfaitement tous les mouvements intérieurs
de l'homme, on doit dire que la loi nouvelle ordonne suffisamment nos actes
intérieurs.
Il faut répondre que, comme on le voit d'après
l'autorité de saint Augustin que nous avons citée, le sermon que le Seigneur a
prononcé sur la montagne renferme tout ce qui regarde la vie chrétienne et
règle ainsi parfaitement tous les mouvements intérieurs de l'homme. Car après
avoir fait connaître la fin de la béatitude, après avoir exalté la noblesse de
la mission des apôtres qui devaient prêcher l'Evangile dans tout l'univers, il
règle les mouvements intérieurs de l'homme d'abord relativement à lui-même, et
ensuite relativement au prochain. Par rapport à lui-même, il le fait de deux
manières selon les deux mouvements intérieurs de l'homme, qui sont sa volonté
qui a pour objet ce qu'il doit faire, et son intention qui se rapporte à la
foi. Ainsi il commence à régler la volonté de l'homme selon les divers
préceptes de la loi ; il lui commande, par exemple, de s'abstenir non-seulement
des oeuvres extérieures qui sont mauvaises par elles-mêmes, mais encore des
actes intérieurs et des occasions de péché. Il dirige ensuite l'intention de
l'homme, en lui disant de ne pas chercher dans le bien qu'il fait, la gloire
humaine, ni les richesses du monde, parce que c'est thésauriser pour cette
terre. Conséquemment il règle aussi le mouvement intérieur de l'homme relativement
au prochain, en nous ordonnant de ne le juger ni avec témérité, ni avec
injustice, ni avec présomption, mais cependant de n'être pas tellement relâchés
à son égard que nous l'admettions à la participation des choses sainies, quand
il en est indigne. Enfin il nous apprend la manière d'accomplir la doctrine
évangélique, en implorant le secours divin, en faisant eífort pour entrer par
la voie étroite de la perfection, et en prenant des précautions pour résister à
toutes les séductions-, et comme l'observation des préceptes est nécessaire au
salut, il conclut que ce n'est pas assez de confesser la foi, de faire des
miracles ou d'entendre simplement la parole de Dieu.
II faut répondre au premier argument, que le
Seigneur a donné une explication des préceptes de la loi dont les scribes et
les pharisiens n'avaient pas la véritable intelligence : ce qui avait lieu
surtout à l'égard de ces trois préceptes du Décalogue. Car pour l'adultère et
l'homicide ils pensaient qu'il n'y avait que l'acte extérieur qui fût défendu,
mais qu'il n'en était pas de même du désir intérieur ; et ils avaient cette
opiniu.i sur l'homicide et l'adultère plutôt que sur le vol et le faux
témoignage; parce que le mouvement de la colère qui porte à l'homicide et le
mouvement de la concupiscence qui excite à l'adultère, paraissent en quelque
sorte produits en nous par la nature, tandis qu'il n'en est pas de même du
désir de voler ou de faire un faux témoignage. Ils avaient aussi sur le parjure
une opinion fausse, parce qu'ils croyaient à la vérité que le parjure est un
péché, mais ils disaient qu'on devait désirer le serment et l'employer souvent,
parce qu'ils voyaient en cela une marque de respect pour la Divinité. Le
Seigneur leur a montré au contraire qu'on ne devait pas rechercher le serment
comme on recherche ce qui est bon, mais qu'on devait plutôt parler sans
serment, à moins que la nécessité n'y oblige (1).
Il faut répondre au second, que sur les
préceptes judiciels les scribes et les pharisiens faisaient deux sortes
d'erreurs. La première, c'est qu'ils considéraient certaines concessions faites
par Moïse comme des choses qui étaient justes par elles-mêmes, comme le
divorce, et l'usure qu'on tirait des étrangers. C'est pourquoi le Seigneur leur
a défendu de répudier leur femme (Matth, v) et de recevoir à usure (Luc. vi,
35) en leur disant : Prêtez, sa?is rien en espérer. Une autre erreur, c'est
qu'ils croyaient que certaines choses que la loi avait ordonnées par justice
devaient être faites dans un sentiment de vengeance, ou de convoitise à l'égard
des biens temporels, ou par haine des ennemis ; ce qui se rapportait à trois
préceptes. Car ils croyaient que le désir de la vengeance était permis à cause
du précepte qui regarde la peine du talioij -, tandis que ce précepte a été
établi pour que l'on observe la justice, mais non pour qu'on cherche à se
venger. C'est pourquoi pour écarter ce mauvais sentiment le Seigneur dit que
l'esprit de l'homme doit toujours être prêt à supporter de plus grands
outrages, s'il le faut. Ils supposaient aussi que le mouvementde la cupidité
était permis, à cause des préceptes judiciels qui ordonnaient de rendre la
chose volée en y ajoutant, comme nous l'avons dit (quest. cv, art. 2 ad 9) ; au
lieu que la loi a fait cette prescription pour faire respecter la justice, mais
non pour exciter la cupidité. C'est pour ce motif que le Seigneur nous commande
de ne rien réclamer par cupidité, mais d'être prêt, s'il le faut, à donner
encore davantage. Ils pensaient également que le mouvement de la haine était
permis, à cause des préceptes de la loi qui commandent de tuer les ennemis ;
mais cette partie de la loi a eu aussi pour but raccomplissement de la justice,
comme nous l'avons dit (quest. cv, art. 3 ad 4j et non la satisfaction de la
haine. C'est pour cela que le Seigneur nous enseigne d'aimer nos ennemis et
d'être prêts, s'il le faut, à leur faire du bien. Car ces préceptes doivent se
rapporter aux dispositions de l'âme, comme l'entend saint Augustin (De serin.
Dom. in mont, lib. i, cap. 19).
Il faut répondre au troisième, que les
préceptes moraux devaient complètement subsister dans la loi nouvelle, parce
qu'ils appartiennent par eux-mêmes à l'essence de la vertu ; les préceptes
judiciels ne devaient pas nécessairement subsister selon le mode que la loi
ancienne avait établi. On a laissé à la liberté humaine le soin de les
déterminer d'une manière ou d'une autre. C'est pourquoi le Seigneur nous a
convenablement réglés à l'égard de ces deux sortes de préceptes. Quant aux
préceptes cérémoniels leur observation a été totalement détruite, puisqu'ils
ont cessé d'exister aussitôt que ce qu'ils figuraient s'est accompli. C'est
pour cela que dans ses enseignements généraux le Christ n'a rien ordonné
touchant ces préceptes. Cependant il a fait voir ailleurs que tout le culte corporel
déterminé dans la loi ancienne devait être remplacé par un culte spirituel (2),
comme on le
(I) Saint Thonias traite celte question ex
professo (2" 2* quest. iaxx1x, art. 5).
(2) Ce qui n'empêche pas que ce culte
éminemment spirituel dans son essence ne se manifesto
voit d'après eos paroles de saint Jean (Joan,
iv, 23) : Le temps va venir que vous n'adorerez pius le Père, ni sur celte
montagne, ni dans Jérusalem; mais les vrais adorateurs l'adoreront en esprit et
en vérité.
Il faut répondre au quatrième, que toutes les
choses mondaines reviennent à ces trois points, aux honneurs, aux richesses et
aux plaisirs, d'après ce passage de saint Jean (I.1 Joan, n, 10) : Tout ce qui
est en ce monde est concupiscence de la chair, ce qui appartient aux plaisirs
du corps ; concupiscence des yeux, ce qui regarde les richesses ; et orgueil de
la vie, ce qui se rapporte à l'ambition delà gloire et des honneurs. Or, la loi
n'a pas promis des jouissances charnelles superflues, elle les a plutôt
défendues. Mais elle a promis l'élévation des honneurs et l'abondance des
richesses. Car il est dit (Deut. xxviii, 1) : Si vous êcoidez la voix du
Seigneur votre Dieu, il vous placera au-dessus de toutes les nations : et plus
loin Moïse ajoute : il vous donnera tous les biens en abondance. Les Juifs
comprenaient si mal ces promesses qu'ils croyaient que c'était dans cette lin
qu'on devait servir Dieu. Le Seigneur a donc écarté cette erreur, en montrant
d'abord qu'on ne doit pas faire de bonnes actions pour la gloire humaine. Et il
s'arrête aux trois oeuvres auxquelles toutes les autres sc rapportent. Car tout
ce qu'on fait pour modérer en soi la concupiscence revient au jeûne; tout ce
qu'on fait par amour pour le prochain rentre dans l'aumône ; et tout ce qu'on
fait pour lc culte de Dieu appartient ala prière. Il s'est attaché spécialement
à ces trois choses, parce qu'elles sont les plus importantes et que les hommes
ont l'habitude d'y avoir recours pour se faire glorifier. Ensuite il nous
enseigne que nous ne devons pas mettre notre lin dans les richesses, quand il
dit (Matth. vi, ID) : Ne vous amassez point de trésors sur la terre.
Il faut répondre au cinquième, que le Seigneur
n'a pas défendu la sollicitude qui est nécessaire, il n'a défendu que celle qui
est déréglée. Or, à l'égard de la sollicitude envers les choses temporelles, il
y a quatre sortes de désordre à éviter : 1° Il ne faut pas que nous mettions en
elles notre fin, ni que nous servions Dieu pour avoir le vivre et le vêtement.
Ainsi le Seigneur dit : N'amassez pas de trésors. 2° Nous ne devons pas nous en
inquiéter, tout en désespérant du secours de Dieu; ce qui fait dire au Seigneur
(Matth, vi, 30) : Votre Père sait que vous avez besoin de toutes ces choses. 3°
La sollicitude ne doit pas être présomptueuse, de telle sorte que l'homme croie
qu'il peut par lui-même se procurer tout ce qui lui manque sans le secours de
Dieu: ce que Notre-Seigneur exprime, en disant que l'homme ne peut rien ajouter
à sa taille. 4° Par sa sollicitude, l'homme ne doit pas anticiper sur le temps
; c'est-à-dire, il ne faut pas s'occuper dans le présent de ce qui ne regarde
pas le présent, mais l'avenir. Ainsi il est dit (ibid. 34) : Ne vous inquiétez
pas du lendemain.
Il faut répondre au sixième, que le Seigneur ne
défend pas le jugement équitable sans lequel on ne pourrait soustraire les
choses saintes aux indignes, mais il défend lejugement déréglé, comme nous
l'avons dit (m corp. art.) (1).
ARTICLE IV. — est-il convenable que dans la loi
nouvelle il y ait des conseils particuliers qui soient proposés (2)?
1. Il semble qu'on ait eu tort dans la loi
nouvelle de proposer des con-
par des actes extérieurs qui sont les
cérémonies que l'Eglise a établies et qu'on est obligé d'observer.
(I) D'après toutes ces explications on voit la
supériorité de yoi nouvelle sur la loi ancienne au point de vue moral.
(2) Rien ne montre mieux la sagesse de notre
divin législateur que cette distinction despréceptes et
seils déterminés. Car on donne des conseils sur
les choses qui sont utiles à une fin, comme nous l'avons dit en parlant du
conseil (quest. xiv, art. 2). Or, les mêmes choses ne sont pas utiles à tout le
monde, par conséquent on ne doit pas proposer pour tout le monde des conseils
déterminés.
2. Les conseils ont pour objet un plus grand
bien. Or, les degrés de cette espèce de bien ne sont pas déterminés. Donc on ne
doit pas donner des conseils déterminés.
3. Les
conseils appartiennent à la perfection de la vie. Or, l'obéissance y appartient
aussi. C'est donc à tort qu'il n'y ait point de conseil dans l'Evangile qui se
rapporte à elle.
4. On
trouve parmi les préceptes une foule de choses qui appartiennent à la
perfection de la vie ; tel que celui-ci : aimez vos ennemis, et il en est de
même de tous les préceptes que le Seigneur adonnés aux apôtres (Matth, x). La
loi nouvelle est donc défectueuse relativement aux conseils, soit parce qu'elle
ne les renferme pas tous, soit parce qu'ils ne sont pas distincts des
préceptes.
Mais c'est le contraire. Les conseils d'un ami
sage sont très-avantageux, suivant ces paroles (Prov. xxvii, 9): L'huile de
senteur et les parfums répandent la joie dans le coeur ; combien plus la douce
société d'un ami qin donne des conseils salutaires. Or, le Christ est le sage
et l'ami par excellence. Donc ses conseils sontde laplus grande utilité et nous
conviennent parfaitement.
CONCLUSION. — La loi nouvelle étant une loi de
liberté, et le conseil laissant la liberté d'option à celui qui le reçoit, il
est convenable qu'il y ait dans la loi nouvelle des conseils, au moyen desquels
les hommes arrivent plus sûrement et plus facilement à la béatitude.
Il faut répondre qu'il y a cette différence
entre le conseil et le précepte, c'est que le précepte nécessite, tandis que le
conseil laisse la liberté d'option à celui qui le reçoit. C'est pourquoi il
était convenable que dans la loi nouvelle, qui est une loi de liberté, on
ajoutât aux préceptes des conseils; mais il n'en était pas de même pour la loi
ancienne qui était une loi de servitude. Il faut donc que les préceptes de la
loi nouvelle aient pour objet ce qui est nécessaire pour arriver à la fin de la
béatitude éternelle, à laquelle cette loi nous fait parvenir immédiatement;
mais il faut aussi qu'elle renferme des conseils qui mettent l'homme à même
d'arriver mieux et plus facilement à cette fin (1). Or, l'homme a été établi
entre les choses de ce monde et les biens spirituels dans lesquels la béatitude
éternelle consiste, de telle sorte que plus il s'éloigne des uns, plus il se
rapproche des autres, et réciproquement. Par conséquent celui qui s'attache
totalement aux choses de ce monde, au point de mettre en elles sa fin et d'en
faire la raison et la règle de ses actes, est totalement privé des biens
spirituels, et c'est ce désordre que les préceptes attaquent. Mais il n'est pas
nécessaire que l'homme se sépare totalement des choses de ce monde pour arriver
à sa fin surnaturelle ; parce que tout en faisant usage des choses de ce monde,
s'il ne met pas en elles sa fin. il peut parvenir ala béatitude éternelle.
Toutefois il y parviendra
des conseils. Tout en laissant à l'humanité sa
liberté, il lui a montré l'idéal de la perfection qu'elle devait s'efforcer
d'atteindre, et cet idéal a été la source de toutes les verius héroïques que
l'on admire dans les saints qui font la gloire du christianisme.
(L Calvin a nié l'existence des conseils
évangé-liques, prétendant que toutes les choses que l'Evangile renferme sont
des préceptes. Ce sentiment
est manifestement contraire à l'Ecriture : Si
vis perfectus esse (Matth. Xix). De virginibus praeceptum Domini non habeo (I.
Cor, VII). Rationnellement il est subversif de toute morale; car eu rendant
obligatoires les conseils, il s'ensuivrait que la loi serait généralement d'une
implication impossible, et qu'il n'y aurait que peu d'hommes qui pourraient
être chrétiens.
plus aisément, s'il se dépouille complètement
des biens de ce monde, et c'est pour ce motif que l'Evangile en donne le
conseil.—Or, les biens de ce monde dont les hommes font usage pendant leur vie,
consistent en trois choses : dans les richesses des biens extérieurs qui
appartiennent à la concupiscence des yeux, dans les délices du corps qui se
rapportent à la concupiscence de la chair, enfin dans les honneurs qui
regardent l'orgueil de la vie, comme on le voit (I. Joan. n). Les conseils
évangéliques nous portent à quitter totalement ces trois choses, autant qu'il
est possible. Tout ordre religieux qui professe l'état de perfection est
d'ailleurs fondé sur ces trois principes; car on renonce aux richesses
parla^awwreíé, aux joies charnelles par une chasteté perpétuelle, à l'orgueil
de la vie par la soumission de l'obéissance. L'observation pure et simple de
ces vertus se rapporte purement aux conseils ; l'observation de chacune d'elles
dans une circonstance spéciale appartient au conseil relativement, c'est-à-dire
au conseil donné dans cette circonstance même. Ainsi quand un homme fait une
aumône à un pauvre lorsqu'il n'y est pas tenu, il suit un conseil relativement
à cette action. De même si dans un temps déterminé il s'abstient des plaisirs
charnels pour vaquer à l'oraison, il suit un conseil pour ce moment. Egalement
si on ne fait pas sa volonté dans un instant où l'on pourrait la faire
licitement, on suit encore un conseil dans ce cas-là: comme quand on fait du
bien à ses ennemis sans qu'on y soit tenu, ou quand on pardonne celui dont on
pourrait justement tirer vengeance. Ainsi tous les conseils particuliers
reviennent donc à ces trois conseils généraux, qui sont l'expression de la
perfection.
Il faut répondre au premier argument, que les
conseils sont, autant qu'il est en eux, avantageux à tout le monde, mais il
peut se faire qu'ils ne soient pas avantageux à certaines personnes, à cause de
leur faiblesse et de leur mauvaise disposition. C'est pourquoi en donnant ses
conseils évangéliques, le Seigneur fait toujours mention de l'aptitude des
hommes à les observer. Ainsi en conseillant la pauvreté perpétuelle (Matth,
xix, % il dit préalablement : Si vous voulez être parfait; puis il ajoute :
Allez et vendez tout ce que vous avez. De même quand il conseille la chasteté
perpétuelle ; après avoir dit : Il y en a qui se sont faits eux-mêmes eunuques
pour le royaume des cieux, il ajoute immédiatement: Qui peut comprendre ceci,
le comprenne. Pareillement l'Apôtre en conseillant la virginité prévient des
dispositions que cette vertu exige (I. Cor. vu, 35) : Je vous dis ceci pour
votre avantage, mais non pour vous tendre, un piège.
Il faut répondre au second, que ce qu'il y a de
mieux en particulier pour chaque individu est indéterminé, mais ce qu'il y a de
mieux en général simplement et absolument ne l'est pas; et c'est à ces
principes généraux que se ramènent tous les faits particuliers, comme nous
l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que, d'après les
interprètes, le Seigneur a donné le conseil de l'obéissance quand il a dit : Et
qu'il me suive. En effet nous le suivons non-seulement en imitant ses actions,
mais encore en obéissant à ses préceptes, d'après ces paroles de saint Jean (x,
27) : Mes brebis écoutent ma voix et me suivent.
Il faut répondre au quatrième, que ce que dit
le Seigneur sur le véritable amour des ennemis et sur le reste (Matth, vi, Luc.
vi), si on le rapporte aux dispositions de l'âme, est nécessaire au salut;
c'est-à-dire que l'homme doit être prêt à faire du bien à ses ennemis et à
exécuter tout ce qui est commandé dans cet endroit de l'Evangile, quand la
nécessité le demande. C'est pour quoi on a rangé ces choses parmi les
préceptes. Mais qu'un homme se montre prêt à être utile à un de ses ennemis,
quand aucune nécessité particulière ne l'y pousse, cet acte se rapporte aux
conseils particuliers, comme nous l'avons dit (in corp. art.). Quant à ce qui
se trouve (Matth, x, et Luc. ix et x), ce sont des préceptes disciplinaires qui
ont été établis pour le temps où ils ont été promulgués, ou des concessions,
comme nous l'avons vu (art. 2 huj. quaest. ad 3). C'est pourquoi ils ne sont
pas présentés comme des conseils.
QUESTION CIX.
DU PRINCIPE EXTÉRIEUR DES ACTES HUMAINS QUI
CONSISTE DANS LA GRACE DE DIEU(l).
. Nous avons en dernier lieu à nous occuper du
principe extérieur des actes humains, c'est-à-dire de Dieu, selon qu'il nous
aide par sa grâce à faire le bien.—Nous considérerons : 1" Ja grâce
elle-même; 2° ses causes; 3" ses effets.Nous subdiviserons la première de
ces considérations en trois parties. Ainsi nous traiterons : 1° de la nécessité
de grâce; 2° de la grâce elle-même considérée quant à son essence; 3" de
sa division. — Sur la nécessité de la grâce il y a dix questions : 1° L'homme
peut-il sans la grâce connaître quelque chose de vrai ?—2° Sans la grâce de
Dieu l'homme peut-il faire ou vouloir quelque chose de bon?—3" Peut-il
sans la grâce aimer Dieu par-dessus toutes choses?— 4" Peut-il par ses
forces naturelles observer les préceptes de la loi?—5° Sans la grâce peut-il
mériter la vie éternelle? — 6° Peut-il se préparer à la grâce sans elle? —
7" Peut-il sans la grâce sortir du péché? — 8" Peut-il sans la grâce
éviter le péché? — 9" Celui qui a recula grâce peut-il sans lc secours
divin faire le bien et éviter le mal ? — 10" Peut-il persévérer dans le
bien par lui-même?
ARTICLE I. — l'homme teut-il sans la grâce
connaître quelque
vérité (2)?
Il
semble que sans la grâce l'homme ne puisse connaître aucune vérité. Car à
l'occasion de ces paroles de l'Apôtre (I. Cor. xii, 3) : Personne ne peut
confesser que Jésus est te Seigneur, sinon par P Esprit-Saint, saint Ambroise
dit (Gloss. Ambros.) : que toute vérité quelle qu'elle soit vient de
l'Esprit-Saint. Or, l'Esprit-Saint habite en nous par la grâce. Donc nous ne
pouvons connaître la vérité sans elle.
2. Saint Augustin dit (Soliloq. cap. 6) que les
principes les plus certains des sciences sont comme les choses que le soleil
éclaire pour qu'on puisse les voir ; que c'est Dieu qui nous éclaire, que la
raison est à l'entendement ce que la vue est à l'oeil, et que les sens de l'àme
sont les yeux de l'intelligence. Or, le sens corporel, quelque pur qu'il soit,
ne peut voir un objet visible si le soleil ne l'éclairé. Donc l'intelligence
humaine, quelque parfaite qu'elle soit, ne peut en raisonnant connaître la
vérité si Dieu ne l'éclairé, ce qui est l'effet du secours de la grâce.
3. L'àme humaine ne peut comprendrela vérité
que par lapensée, comme on le voit dans saint Augustin (De Trin. lib. xiv, cap.
7). Or, l'Apôtre dit (IL Cor. m, 5) : Nous ne sommes pas capables de former de
nous-mêmes aucune pensée comme de nous-mêmes. Donc l'homme ne peut pas
connaître la vérité par lui-même sans le secours de la grâce.
(1) Le
traité de la grâce qui commence à cette question est peut-être le plus
important de toute la théologie. Car c'est là que l'on peut se rendre compte de
l'ordre surnaturel sur lequel tout le catholicisme repose. C'est aussi un de
ceux que saint Thomas a exposés avec le plus de profondeur et de clarté.
(2) Cet article est une réfutation des
pélagicns qui prétendaient que l'homme n'avait besoin pour croire que de la
révélation extérieure, et des'semi-pélagiens qui supposaient que le
commencement de la foi venait de nous. II est aussi contraire à l'erreur des
philosophes modernes qui ont nié que l'homme put connaître d'une manière
certaine aucune vérité par ses moyens naturels, et qui ont indiqué
l'inspiration divine comme le seul fondement de certitude.
Meis c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Retract, lib. i, cap. 4) : Je n'approuve pas ce que j'ai dit dans un discours
: O Dieu qui avez voulu que la vérité ne fût connue que par ceux qui sont purs;
car on peut répondre qu'il y a beaucoup d'hommes qui ne sont pas purs et qui
savent une foule de vérités. Or, c'est la grâce qui purifie l'homme, d'après
ces paroles du Psalmiste (Ps. l, 42) : Créez en moi nn coeur pur, ô mon Dieu,
et renouvelant le fond de mon âme mettez-y un esprit droit. Donc l'homme sans
la grâce peut connaître la vérité par lui-même.
CONCLUSION. — Puisque l'homme est naturellement
raisonnable et intelligent, il est certain qu'il peut connaître les vérités
naturelles sans le don surnaturel de la grâce.
Il faut répondre que la connaissance de la vérité
est un usage ou un acte de la lumière intellectuelle ; parce que d'après
l'Apôtre (Ephes. v, 43) : Tout ce qid est manifeste est lumière. Tout usage
implique un mouvement, en prenant ce mot dans un sens large, comme quand on dit
que l'intelligence et la volonté sont des mouvements, ainsi qu'on le voit
(Deanima, lib. m, text.28). Or, dans les choses corporelles nous voyons que le
mouvement requiert non-seulement la forme qui est le principe du mouvement ou
de l'action, mais encore l'impulsion du premier moteur. Dans l'ordre des choses
matérielles ce premier moteur est le corps céleste (1). Ainsi quelque parfaite
que soit la chaleur du feu,elle ne peut produire d'altération ou de changement
que par l'influence du corps céleste. D'un autre côté, il est évident que comme
tous les mouvements des corps reviennent au mouvement du corps céleste, qui est
le premier moteur matériel ; de môme tous les mouvements des ôtres corporels et
spirituels reviennent au premier moteur absolu, qui est Dieu. C'est pourquoi
quelque parfait qu'on suppose un être corporel ou spirituel, il ne peut agir
s'il n'est mù par Dieu ; cette motion se règle sur les lois de sa providence,
mais elle n'est pas naturellement nécessitante, comme la motion qu'imprime le
corps céleste. Déplus, non-seulement tout mouvement vient de Dieu comme du
premier moteur, mais toute perfection formelle en vient encore comme du premier
acte. Par conséquent l'action de l'intellect et de tout être créé dépend de
Dieu sous deux rapports : elle en dépend en ce qu'il tient de lui la perfection
ou la forme par laquelle il agit, et en ce que c'est aussi de lui qu'il reçoit
l'impulsion pour agir (2). Or, chaque forme que la créature a reçue de Dieu est
capable d'un acte déterminé qu'elle peut accomplir par ses propres ressources,
mais elle ne peut aller au delà qu'au moyen d'une forme qui lui est surajoutée.
Par exemple, l'eau ne peut échauffer qu'autant qu'elle a été échauffée par le
feu. Ainsi donc l'entendement humain a une forme; c'est la lumière intelligible
qui est capable par elle-même de connaître les choses intelligibles, dont nous
pouvons acquérir la connaissance au moyen des objets sensibles (3). Mais il ne
peut pas connaître des objets plus élevés, s'il ne reçoit une lumière plus
forte, comme celle de la foi ou de la prophétie, qu'on appelle la lumière de la
grâce, parce qu'elle a été surajoutée à la nature. — On doit donc dire que pour
connaître la vérité l'homme a besoin du secours divin, de telle sorte que son
intelligence doit
(1) Il y a ici une erreur matérielle sur la
nature des corps célestes ; mais en acceptant la pensée de saint Thomas à titre
de comparaison, le fond de son raisonnement reste.
(2) Ainsi l'homine reçoit de Dieu une double
motion : une motion générale qui le met en mouvement et une motion spéciale qui
le fait agir de telle ou telle façon. C'est ce que les thomistes appellent la
motion physique.
(3) Nous pouvons par nos lumières naturelles
acquérir des connaissances naturelles, mais nous ne pouvons maintenant acquérir
toutes ces connaissan ces et arriver à l'universalité desîsciences spéculatives
et pratiques, parceque notre intelligence a été primitivement blessée par le
péché originel.
être mue par Dieu pour remplir ses fonctions.
Mais pour connaître la vérité il n'a pas besoin en toutes circonstances d'une
lumière nouvelle qui se surajoute à la lumière naturelle, il n'en a besoin que
pour les choses qui surpassent sa connaissance naturelle (I). Cependant
quelquefois Dieu apprend miraculeusement par sa grâce à quelques hommes des
choses qu'il est possible de connaître par la raison naturelle, comme il fait
quelquefois par miracle des choses que la nature aurait pu faire.
Il faut répondre au premier argument, que toute
vérité quelle qu'elle soit vient de l'Esprit-Saint, selon qu'il répand en nous
la lumière naturelle, et qu'il porte l'intelligence à comprendre et à dire la
vérité, mais non selon qu'il habite en nous par la grâce sanctifiante et qu'il
nous communique un don habituel surajouté à notre nature. Il ne prend ce
dernier caractère que pour nous faire connaître et exprimer certaines vérités,
surtout celles qui appartiennent à la foi et dont l'Apôtre parlait.
Il faut répondre au second, que le soleil
matériel éclaire extérieurement, tandis que le soleil intellectuel qui est Dieu
éclaire intérieurement. Ainsi la lumière naturelle de l'âme est cette lumière
dont Dieu nous éclaire, pour que nous connaissions ce qui appartient à la
connaissance naturelle. A cet égard nous n'avons pas besoin d'une autre
lumière; nous n'en avons besoin que pour les choses qui surpassent les forces
de notre nature.
Il faut répondre au troisième, que nous avons
toujours besoin du secours divin pour former une pensée quelconque, dans le
sens que c'est Dieu qui meut l'intelligence etqui la fait agir ; car comprendre
une chose en acte, c'est penser, commode prouve saint Augustin (De Trin. lib.
xiv, loc. cit. in arg.). ARTICLE IL — l'homme peut-il vouloir et faire le rien
sans la grâce (2)?
1. Il semble que l'homme puisse vouloir et
faire le bien sans la grâce. Car la chose dont l'homme est le maître est en son
pouvoir. Or, l'homme est maître de ses actes et surtout de ses volitions, comme
nous l'avons dit (quest. i, art. 1, et quest. xiii, art. 6). Donc l'homme peut
vouloir et faire le bien par lui-même sans le secours de la grâce.
2. Un être a plutôt la puissance de faire ce
qui est conforme à sa nature que de faire ce qui lui est contraire. Or, le
péché est contre nature, comme le dit saint Jean Damascène (De fid. orth. lib.
n, cap. 30), tandis que les actes vertueux sont conformes à la nature humaine,
comme nous l'avons dit (quest. lxxi, art. 1). Par conséquent puisque l'homme
peut pécher par lui-même, il semble qu'il puisse à plus forte raison vouloir le
bien et le faire par lui-même.
3. Le bien de l'intellect est le vrai, comme le
dit Aristote (Eth. lib. vi, cap. 2). Or, l'intellect peut connaître le vrai par
lui-même, comme aussi toute autre chose peut par elle-même produire l'opération
qui lui est propre. Donc à plus forte raison l'homme peut-il faire et vouloir
le bien par lui-même.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. ix,
6) : Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu
qui fait miséricorde. Ei saint Augustin ajoute (Lib. de corrupi, et gr at. cap.
2) que sans la grâce les
(U L'homme peut même connaître, au moyen de la
prédication ou de la révélation extérieure, par les seules forces de sa nature,
les vérités surnaturelles, et il peut y adhérer imparfaitement par un motif
humain, mais il ne peut les croire surnaturellement sans le secours de la
grâce. C'est ce qu'a défini le second concile d'Orange (can. 5 et 6).
(2) Cet article attaque aussi deux sortes
d'erreurs. Il est contraire aux pélagiens et aux semi-pélagiens qui
prétendaient que l'homme pouvait faire le bien surnaturel par lui-même, et il
est également opposé à Wicleff, à Jean IIus, à Luther et à Jansénius, qui
voulaient que l'homme ne pût faire par lui-même que des péchés.
hommes ne font aucun bien soit par leurs
pensées, soit parleur volonté et leur amour, soitpar leurs actions.
CONCLUSION. — Dans l'état de nature intègre,
l'homme a eu besoin d'un secours gratuit pour vouloir et opérer, non pas le
bien naturel, mais le bien surnaturel ; dans l'état de nature déchue, quoiqu'il
puisse vouloir et opérer quelque bien particulier, cependant la grâce divine
lui est nécessaire pour guérir sa nature, et pour faire et vouloir un bien
méritoire.
Il faut répondre que la nature humaine peut se
considérer de deux manières : 1° dans son intégrité, telle qu'elle fut dans le
premier homme avant le péché; 2° dans l'état de corruption, telle qu'elle
existe en nous depuis le péché d'Adam. — Dans ces deux états la nature humaine
pour faire ou pour vouloir le bien a besoin du secours de Dieu, comme de son
premier moteur (1 ), ainsi que nous l'avons dit (art. préc). Mais si l'on
considère sa puissance d'action, l'homme dans l'état de nature intègre pouvait
par ses facultés naturelles vouloir et opérer un bien proportionné à sa nature,
tel que celui d'une vertu acquise ; mais il ne pouvait faire un bien supérieur,
tel que celui d'une vertu infuse. Au lieu que dans l'état de nature corrompue,
l'homme est incapable de faire ce qu'il peut naturellement, de sorte qu'il ne
lui est pas possible d'accomplir tout le bien naturel par les seules forces de
sa nature (2). Toutefois la nature humaine n'ayant pas été totalement corrompue
par le péché au point de perdre tout ce qu'il y avait.de bon en elle, dans
l'état de nature corrompue l'homme peut par sa vertu naturelle produire quelque
bien particulier, comme bâtir des maisons, planter des vignes, etc.; mais il ne
peut pas faire tout le bien qui lui est naturel, sans faillir dans aucune
circonstance (3). C'est ainsi qu'un homme malade peut se mouvoir par lui-même,
sans être capable de le faire parfaitement, comme un homme en santé, s'il n'est
guéri par les secours de l'art. Par conséquent dans l'état de nature intègre,
l'homme avait donc besoin d'une vertu gratuite surajoutée à la vertu de sa
nature pour une seule chose, pour faire et pour vouloir le bien surnaturel;
mais dans l'état de nature corrompue il en a besoin pour deux choses : pour le
guérir de la blessure que lui a faite le péché et pour faire ensuite un bien
d'une vertu surnaturelle qui soit méritoire (4). De plus, dans les deux états,
il a fallu à l'homme le secours de Dieu, pour qu'il reçoive de lui l'impulsion
nécessaire pour faire le bien.
Il faut répondre au premier argument, que
l'homme est le maître de ses actes, il peut vouloir et ne pas vouloir, selon
les délibérations de la raison qui peut se porter d'un côté ou d'un autre. Mais
bien qu'il soit le maître de délibérer ou de ne pas délibérer, il faut
cependant que cette détermination résulte d'une délibération antérieure; et
comme on ne peut pas aller de délibération en délibération à l'infini, il faut
que finalement on arrive à admettre que le libre arbitre de l'homme est mù par
un principe extérieur, qui est supérieur à l'intelligence humaine, c'est-à-dire
par Dieu,
(1) Les thomistes se sont divisos à ce sujet.
Ca-preolus ctConlcnson prétendent que l'homme n'a pas besoin d'un concours
spécial ctqucle concours général do Dieu suftit; Cajétan, Conrard, Medina,
Godoy, supposent le contraire. Billuart les concilie en montrant quo ce
concours est général si on le considère en lui-même, mais qu'il est spécial
relativement à l'individu auquel il est appliqué.
i2i Nous avons observé, à l'occasion de
l'article précédent, que l'homme ne peut connaître toutes les sciences. A plus
forte raison ne peut-il faire tout le bien naturel, parce que, comme le
dit-plus loin saint Thomas, le péché originel l'a blessé plus profondément dans
sa volonté que dans son intelligence.
(3) Avec le secours de la grâce il ne peut même
éviter tous les péchés véniels ; sans ce
secours il
ne pourrait éviter tous les péchés mortels (.
art. -4).
(4) On ne peut établir d'une manière plus
claire la différence qu'il y a entre la grâce
avant
et après la chute. Cette question a été
extraordi-
nairement embrouillée par certains théologiens
tVid. Bailly).
loi que le prouve Aristote (Mot. Eudem. lib.
vii, cap. 18). Par conséquent l'esprit de l'homme qui est sain n'est donc pas
tellement maître de ses actes qu'il n'ait besoin d'être mû par Dieu (i); à plus
forte raison le libre arbitre de l'homme déchu que le péché a rendu infirme, en
le détournant du bien par la corruption de sa nature.
Il faut répondre au second, que pécher n'est
rien autre chose que de s'écarter du bien qui convient à un individu selon sa
nature. Or, comme toutes les créatures tiennent l'être d'un autre et qu'elles
ne sont rien considérées en elles-mêmes; de même elles ont toutes besoin d'être
conservées par un autre dans lc bien qui convient à leur nature; car elles
peuvent par elles-mêmes perdre ce bien, comme elles pourraient par elles-mêmes
tomber dans le néant, si Dieu ne les soutenait.
Il faut répondre au troisième, que l'homme ne
peut pas connaître la vérité sans le secours de Dieu, comme nous l'avons dit
(art. 1 huj. quaest.). Et cependant la nature humaine a été plus corrompue par
le péché, relativement au désir du bien, que relativemcnl à la connaissance du
vrai. ARTICLE HI. — l'homme peut-il aimer dieu par-dessus toutes choses
sans la grace par ses seules forces naturelles
(2)?
1. Il semble que l'homme ne puisse pas aimer
Dieu par-dessus toutes choses sans la grâce par ses seules forces naturelles.
Car aimer Dieu par-dessus toutes choses, c'est l'acte propre et principal de la
charité. Or, l'homme ne peut pas avoir la charité par lui-même : puisque la
charité de Dieu a été répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui notis a
été donné, selon l'expression de l'Apôtre (Rom. v, ii). Donc l'homme ne peut
pas aimer Dieu par-dessus toutes choses par ses seules forces naturelles.
2. Aucune nature ne peut s'élever au-dessus
d'elle-même. Or, aimer une chose plus qu'on ne s'aime, c'est tendre à quelque
chose qui est au-dessus de soi. Donc aucune créature ne peut aimer Dieu plus
qu'elle-même, sans le secours de la grâce.
3. Dieu étant le bien suprême, on lui doit cet
amour souverain qui fait qu'on l'aime par-dessus toutes choses. Or, l'homme
n'est pas capable sans la grâce de rendre à Dieu cet amour souverain qu'il lui
doit ; autrement il serait inutile de lui donner la grâce. Donc l'homme ne peut
sans elle et par ses seules forces naturelles aimer Dieu par-dessus toutes
choses.
Mais c'est le contraire. Le premier homme,
d'après certains auteurs, a été constitué exclusivement dans l'état de nature :
dans cet état il est évident qu'il a aimé Dieu d'une certaine manière. Or, il
ne l'a pas aimé ni autant, ni moins que lui, parce que dans ce cas il aurait
péché. Il l'a donc aimé plus que lui-même, et par conséquent par ses seules
forces naturelles il peut l'aimer plus que lui-même et par-dessus toutes
choses"^).
CONCLUSION. — L'homme dans l'état de nature
integre n'a pas eu besoin d'un secours gratuit de la grâce divine surajouté à
ses forces naturelles pour aimer naturellement Dieu par-dessus toutes choses,
quoiqu'il ait eu besoin à cet égard du secours
(i) Cet influx de la Providence sur les actes
humains est fondé sur la plus saine philosophie. 11 ressort de la nature même
de l'être contingent et de ses rapports essentiels avec l'être nécessaire.
Souvent on s'est récrié contre l'impossibilité de concilier la grâce avec le
libre arbitre, la difficulté est la môme dans l'ordre naturel, quand il s'agit
de concilier lc libre arbitre avec l'action que Dieu exerce sur lui.
(2 Bai us et Jansénius et tous les hérétiques
qui ont prétendu que les hommes ne pouvaient rien faire de bon par les forces
de leur nature, ont nié que l'amour naturel pût être légitime. Mais,
indépendamment de ces sectaires, il y a des théologiens qui ne sont pas sur ce
point du même sentiment que saint Thomas. Scot et principalement Molina veulent
que l'homme tombé puisse, aimer Dieu par-dessus toutes choses, comme auteur de
la nature.
5) Saint Thomas expose ce même, sentiment dans
ses questions gnodlibetiqu.es 'Quodlib i art. -I).
de Dieu pour l'impulsion première; mais dans
l'état de nature corrompue, il a besoin d'une grâce qui guérisse intérieurement
sa nature.
Il faut répondre que, comme notis l'avons dit
(part. I, quest. lx, art. 5) en exposant les différentes opinions des docteurs
à l'égard de l'amour naturel des anges, l'homme dans l'état de nature intègre
pouvait faire par ses propres forces tout le bien qui lui était naturel, sans
avoir besoin d'un don gratuit surajouté à sa nature, mais il ne le pouvait sans
le secours de Dieu, comme premier moteur. Or, aimer Dieu par-dessus toutes
choses est un bien naturel à l'homme et même à toute créature non-seulement
raisonnable , mais encore irraisonnable et même inanimée, selon le mode d'amour
qui peut convenir à chacun de ces êtres. La raison en est qu'il est naturel à
toutes les créatures de rechercher et d'aimer la chose pour laquelle elles ont
naturellement reçu de l'aptitude; car tout être agit conformément à son
aptitude naturelle, comme le dit Aristote (Phys. lib. u, text. 78). Or, il est
évident que le bien de la partie existe pour le bien de tout : par conséquent
chaque chose particulière aime son bien propre d'un amour ou d'un appétit
naturel en vue du bien général de l'univers entier, qui est Dieu. C'est ce qui
fait dire à saint Denis ( De div. nom. cap. 4) : que Dieu amène tous les êtres
à son amour. Ainsi donc dans l'état de nature intégre, l'homme rapportait
l'amour de lui-même à l'amour de Dieu comme à sa fin , et il lui rapportait de
môme l'amour de toutes les autres choses ; et par conséquent il aimait Dieu plus
que lui-même et par-dessus tout. Mais dans l'état de nature corrompue, l'homme
s'éloigne de ce but relativement à l'appétit de la volonté rationnelle, qui par
suite de la corruption de la nature suit le bien particulier, si la grâce de
Dieu ne la guérit pas. C'est pourquoi il faut dire que l'homme dans l'état de
nature inlègre n'avait pas besoin du don d'une grâce surajoutée àses forces
naturelles, pour aimer Dieu naturellement par-dessus toutes choses, quoiqu'il
ait eu besoin du secours divin pour le porter à faire cet acte; tandis que dans
l'état de nature corrompue, l'homme a besoin à cet égard d'un secours de la
grâce qui guérisse sa nature (1).
Il faut répondre au premier argument, que la
charité aime Dieu pardessus tout plus éminemment que la nature. Car la nature
aime Dieu pardessus tout, selon qu'il est le principe et la fin du bien naturel
(2), tandis que la charité l'aime, selon qu'il est l'objet de la béatitude et
selon que l'homme forme avec lui une société spirituelle. La charité ajoute
aussi à l'amour naturel une certaine promptitude et une certaine délectation ;
comme l'habitude d'une vertu ajoute à l'acte bon qui est produit seulement par
la raison naturelle d'un individu, qui n'a pas en lui l'habitude de cette
vertu.
Il faut répondre au second, que quand on dit
qu'aucun être ne peut rien au-dessus de lui-même, il ne faut pas entendre qu'il
ne peut s'élever vers un objet qui est au-dessus de lui. Car il est manifeste
que notre intellect peut par sa 'connaissance naturelle connaître des choses
qui sontau-dessus de lui-même, comme on le voit quand il s'agit de la
connaissance naturelle de Dieu. Mais
(I) Le sentiment de saint Thomas parait une
conséquence de ce qu'il a établi dans l'article précédent, en montrant que la
volonté a été affaiblie par le péché. D'ailleurs son opinion paraît s'accorder
mieux que celle de ses adversaires avec la doctrine du second concile d'Orange
(canv25) et celle du concile de Trente (sess. VI, can. 5).
(2) Cette distinction de l'amour naturel et de
l'amour surnaturel a été niée par llaïus : Distinctio illa duplicis amoris,
naturalis videlicet, quo Deus amatur ut auctor naturae, et gratuiti quo Deus
amatur et glorificatur, vana est et commentitia. Cette propositum et plusieurs
autres du même genre ont été condamnées par saint Pie V, Grégoire XIII et
Lr-bain VIII.
il faut entendre par là que la nature ne peut
produire un acte qui dépasse proportionnellement ses forces. Or, aimer Dieu
par-dessus toutes choses, n'est pas un acte de cette espèce; puisque c'est au
contraire un acte naturel à toutes les créatures, comme nous l'avons dit (in
corp. art.).
Il faut répondre au troisième, qu'on dit que
l'amour est souverain non-seulement par rapport au degré de dilection, mais
encore par rapport à son essence et à son mode. Ainsi l'amour dont le degré est
le plus élevé, est celui de la charité par lequel on aime Dieu comme le
principe et l'objet de la béatitude, ainsi que nous l'avons dit (in corp.
art.). ARTICLE IV. — l'homme peut-il sans la grâce accomplir par ses moyens
naturels les préceptes de la loi (i) ?
1. Il
semble que sans la grâce l'homme puisse par ses moyens naturels accomplir les
préceptes de la loi. Car l'Apôtre dit (Rom. n, 44) que les nations qui n'ont
pas la loi font naturellement ce que la loi prescrit. Or, ce que l'homme fait
naturellement, il peut le faire par lui-même sans la grâce. Donc il peut sans
elle accomplir les préceptes de la loi.
2. Saint Jérôme dit dans son exposition de la
foi catholique (Epist, ad Damaso.) qu'on doit maudire ceux qui prétendent que
Dieu ait ordonné à l'homme des choses impossibles. Or, ce que l'homme ne peut
faire par lui-même lui est impossible. Donc il peut accomplir par lui-môme tous
les préceptes de la loi.
3. Parmi tous les préceptes de la loi le plus
grand est celui-ci: Fous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur
(Matth, xxii). Or, l'homme peut accomplir ce précepte par ses seules forces
naturelles, en aimant Dieu par-dessus tout, comme nous l'avons dit (art. préc).
Donc il peut accomplir tous les préceptes de la loi sans la grâce.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Lib. de haeres. haeres. 88) que c'est tomber dans l'erreur de Pelage que de
croire que l'homme peut sans la grâce observer tous les préceptes divins.
CONCLUSION. — Dans l'état de nature intégre,
l'homme a pu observer tous les préceptes de la loi, quant à la substance même
des actes, mais il ne l'a pu dans l'état de nature corrompue : quant aumode
d'action, c'est-à-dire pourpouvoir accomplir les préceptes par charité, l'homme
a eu besoin dans l'un et l'autre état de la grâce divine.
Il faut répondre qu'on accomplit les préceptes
de la loi de deux manières (2) : 1" Quant à la substance des actions,
selon que l'homme fait des oeuvres de justice et de force et qu'il accomplit
d'autres actes de vertu. Dans l'état de nature intègre, l'homme a pu de cette
manière observer tous les préceptes de la loi ; autrement il n'aurait pas pu ne
pas pécher dans cet état, puisque le péché n'est rien autre chose qu'une
transgression des ordres de Dieu. Mais dans l'état de nature corrompue, l'homme
ne peut pas suivre tous les préceptes divins sans la grâce qui le guérisse. 2°
On peut remplir les préceptes^de la loi non-seulement quant ala substance des
actions, mais encore quant à la manière de les accomplir, c'est-à-dire en les
produisant par charité. De cette manière l'homme ne peut observer les préceptes
de la loi sans la grâce, ni dans l'état de nature intègre, ni dans l'état de
nature tombée. C'est pourquoi saint Augustin, après avoir dit (Lib. de corrupi,
et gratia, cap. 2) que sans la grâce les hommes ne font aucun bien, ajoute :
(1) Le concile de Milève (can. S), le pape
Célcs-tin dans sa lettre aux évoques de la Gaule (cap. x), ontcondainné les
pélagiens pour avoir dit que, sans la grâce, les hommes pourraient observer
tous les préceptes de la loi de Dieu.
(2) Baïus a encore nié la distinction
qu'établit ici saint Thomas. Celle négation forme la S8e de ses propositions
que les souveraius pontifes ont condamnées.
que non-seulement par sa lumière ils savent ce
qu'il faut faire, mais que par sa force ils font encore avec amour ce qu'ils
savent. De plus dans l'un et l'autre état ils ont besoin du secours de Dieu qui
les porte à accomplir ses préceptes, comme nous l'avons dit (art. 3 huj.
quaest.).
Il faut répondre au premier argument, que,
comme le dit saint Augustin (Lib. despir. et litt. cap. 27), on ne doit pas
s'étonner que saint Paul ait dit que les gentils font naturellement ce que la
loi prescrit; car l'esprit de la grâce produisait en eux ce prodige en réparant
l'image de Dieu, dans laquelle nous avons été naturellement formés (1).
Il faut répondre au second, que ce que nous
pouvons avec le secours de Dieu ne nous est pas absolument impossible, d'après
ce mot d'Aristote (Eth. lib. m, cap. 3) : que ce que nous pouvons par nos amis,
nous le pouvons en quelque sorte par nous-mêmes (2). Ce qui fait dire à saint
Jérôme que notre libre arbitre est tel que nous devons avouer que nous avons
besoin constamment du secours de Dieu.
II faut répondre au troisième, que l'homme ne
peut remplir par ses seules forces naturelles le précepte de l'amour de Dieu,
tel qu'on le remplit par la charité, comme le prouve évidemment ce que nous
avons dit (art. 3 huj. quaest.).
ARTICLE V. — l'homme peut-il mériter la vie
éternelle sans la grâce (3)?
1. Il semble que l'homme puisse mériter la vie
éternelle sans la grâce. Car le Seigneur dit (Matth, xix, 17) : Si vous voulez
entrer dans la vie, observez les commandements ; d'où il semble que notre entrée
dans la vie éternelle soit une chose qui dépende de la volonté de l'homme. Or,
ce qui dépend de notre volonté, nous le pouvons par nous-mêmes. Il semble donc
que l'homme puisse par lui-même mériter la vie éternelle.
2. La vie éternelle est une récompense que Dieu
accorde aux hommes, selon cette parole (Matth, v, 12) : Votre récompense est
abondante dans les cieux. Or, Dieu récompense l'homme d'après ses oeuvres,
suivant cette expression du Psalmiste (Ps. lxi, 12) : Vous rendrez à chacun
selon ses oeuvres. Par conséquent l'homme étant le maître de ses actes, il
semble qu'il soit en son pouvoir de parvenir à la vie éternelle.
3. La vie éternelle est la An dernière de la
vie humaine. Or, tout être dans la nature peut arriver à sa fin par ses moyens
naturels. Donc à plus forte raison l'homme qui est d'une nature plus élevée
peut-il parvenir à la vie éternelle sans la grâce.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. vi,
23) : La grâce de Dieu est la vie éternelle. Il s'exprime ainsi d'après saint
Augustin (Lib. de grat. et lib. arb. cap. 9) pour nous faire comprendre que
Dieu nous mène à la vie éternelle par sa miséricorde.
CONCLUSION. — Ln vie éternelle étant la tin
dernière de l'homme et surpassant les forces de sa nature, il ne peut l'obtenir
ou la mériter par ses facultés naturelles sans le secours delà grâce divine.
(1)
L'Apôtre parle des gentils récemment convertis, selon l'explication de
saint Augustin.
(2)
Saint Thomas se trouve directement en opposition avec Luther, Calvin et
.lansénius, qui n'ont pas craint d'avancer que Dieu commande à l'homme des
choses impossibles. Cette doctrine monstrueuse a ólé condamnée par le concile
de Trente sess, vi, can.48) et par lc pape Innocent X.
(3) Pélage et Célestius ont prétendu que
l'homme peut mériter la vie éternelle par ses oeuvres. Cette erreur qui avait
été primitivement condamnée par le pape Célestin dans sa lettre aux évêques de
la (ïaule et par le concile d'Orange, l'a encore été dans ces termes par le
concile de Trente (sess, vi, can. t) : Si quis dixerit hominem à suis operibus
quaevel per humana? naturae rires, vel per legis doctrinam fiunt, absque divina
per desum Christum gratia posse iustificari coram Deo, anathema sit.
11 faut répondre que les actes qui mènent à une
fin doivent lui être proportionnés. D'ailleurs, aucun acte ne dépasse les
proportions de son principe actif. C'est pourquoi nous voyons dans l'ordre de
la nature qu'aucun être ne peut produire par son opération un effet supérieur à
sa puissance active, il ne peut produire qu'un effet proportionné à sa vertu.
Or, la vie éternelle est une fin qui surpasse les forces de la nature humaine,
comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. v, art. 5). C'est
pourquoi l'homme ne peut pas par ses moyens naturels produire des oeuvres méritoires
proportionnées à la vie éternelle; il lui faut pour cela une vertu plus haute
qui est la vertu de la grâce. Ainsi sans la grâce l'homme ne peut mériter la
vie éternelle, quoiqu'il puisse faire des oeuvres qui se rapportent au bien qui
lui est naturel, comme travailler dans les champs, boire, manger, avoir un ami,
etc., tel que le dit saint Augustin dans sa troisième réponse contre Pelage
(Hypognost. lib. m, cap. 4) (1).
Il faut répondre au premier argument, que
l'homme fait des oeuvres méritoires pour la vie éternelle par sa volonté, mais,
selon laremarque de saint Augustin (ibid.), il faut que Dieu prépare la volonté
humaine par sa grâce.
Il faut répondre au second, que d'après
l'explication de saint Augustin (Lib. de grat. et lib. arb. cap. 8) sur ces
paroles de saint Paul (Rom. vi) : La grâce de Dieu est la vie éternelle, il est
certain que la vie éternelle est accordée aux bonnes oeuvres; mais les oeuvres
auxquelles on l'accorde appartiennent elles-mêmes à la grâce de Dieu; puisque
nous avons dit (art. préc.) que la grâce est nécessaire pour accomplir les
préceptes de la loi d'une manière méritoire.
Il faut répondre au troisième, que cette
objection repose sur la fin qui est naturelle à l'homme. Mais la nature
humaine, par là même qu'elle est plus noble, peut du moins avec le secours de
la grâce tendre à une fin plus élevée (2) que les êtres inférieurs ne peuvent
atteindre d'aucune manière; comme l'homme qui peut avec l'aide de la médecine
arriver à la santé est dans un meilleur état que celui qui ne le peut d'aucune
manière, comme le dit Aristote (De cado, lib. n, text. 64 et 65). ARTICLE VI. —
l'homme peut-il se préparer lui-même a la grâce par
lui-même sans le secours extérieur de la grace
(3) ?
4. Il semble que l'homme puisse se préparer
lui-môme à la grâce par lui-même sans le secours extérieur de la grâce. Car on
ne commande rien à l'homme d'impossible, comme nous l'avons dit (art.
4huj.quaest.ad4). Or,le prophète dit (Zach. i, 3) : Convertissez-vous à moi et
je me convertirai à vous. Se préparer à la grâce n'étant rien autre chose que
de se convertira Dieu, il semble que l'homme puisse par lui-même se préparer à
la grâce sans le secours de la grâce.
2. L'homme se prépare à la grâce, en faisant ce
qui est en lui, parce que quand l'homme fait ce qu'il peut, Dieu ne lui refuse
pas sa grâce. Car il est dit (Luc. xi, 43) que Dieu donne le bon esprit à ceux
qui le demandent. Or, faire ce qui est en nous, c'est faire ce qui est en notre
puissance. Il semble donc qu'il soit en notre puissance de nous préparer à la
grâce.
3. Si l'homme a besoin de la grâce pour se
préparer à la grâce, pour la même raison il aura besoin de grâce pour se
préparer à cette grâce*" foré-
(I) Ce livre n'est pas de saint Augustin. [*2i
Cette aptitude démontre à elle seule sa supériorité.
(3j Cet article est une réfutation de l'erreur
des senii-pélagiens qui prétendaient que le
commencement de la foi on du salut était l'ccuvrc seule de notre volonté.
paraloire, et on ira ainsi indéfiniment, ce qui
répugne. II semble donc, qu'on doive s'en tenir à la première hypothèse -,
c'est-à-dire que l'homme peut sans la grâce se préparer à la recevoir.
4. Il est dit (Prov. xvi, 1) que c'est à
l'homme à préparer son coeur. Or, on désigne ainsi ce que l'homme peut faire
par lui-même. Donc il semble qu'il puisse par lui-même se préparer à la grâce.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Joan, vi,
44) : Personne ne peut venir à moi, si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire. Or,
si l'homme pouvait se préparer lui-même, il ne serait pas nécessaire qu'il fût
attiré par un autre. Donc l'homme ne peut se préparer à la grâce sans le
secours de la grâce elle-même.
CONCLUSION. — L'homme ne peut se préparer par
lui-même à recevoir la lumière de la grâce divine, mais il a besoin du secours
gratuit de Dieu qui le meut intérieurement et qui lui inspire le bien qu'il se
propose; mais pour agir méritoirement et pour être digne de jouir de Dieu, il
faut le don habituel de la grâce elle-même qui doit être le principe d'une
aussi grande action.
H faut répondre que la volonté humaine peut
être préparée au bien de deux manières. Il y a d'abord une préparation qui la
dispose à bien agir et à jouir de Dieu. Cette préparation ne peut se faire sans
le don habituel de la grâce qui est le principe de toute oeuvre méritoire,
comme nous l'avons dit (art. préc). Il y a ensuite une préparation qui a pour
but de disposer la volonté humaine à recevoir le don lui-même de la grâce
habituelle. Pour que l'homme se prépare à recevoir ce don, il n'est pas
nécessaire de présupposer dans son âme quelque autre don habituel, parce que
dans ce cas il faudrait aller de don en don indéfiniment; mais on doit
présupposer un secours gratuit de Dieu qui meut 1 âme intérieurement, ou qui
lui inspire le bien proposé. Car nous avons besoin du secours de Dieu de ces
deux manières, comme nous l'avons dit (art. 2 et 3 huj. quaest.). En effet il
est évident que nous avons besoin de son secours comme moteur. Car il est
nécessaire, puisque tout agent agit pour une fin, que toute cause rapporte ses
effets à sa fin. C'est pourquoi l'ordre des fins étant conforme à l'ordre des
agents ou des moteurs, il est nécessaire que l'homme soit porté à sa fin
dernière par l'impulsion du premier moteur, mais que pour sa lin prochaine il
soit mû par des moteurs inférieurs. C'est ainsi que le soldat est mené à la
victoire par l'impulsion de son général et qu'il obéit à celle du tribun pour
suivre l'étendard de son bataillon. Par conséquent Dieu étant absolument le
premier moteur , son impulsion doit tout ramener à lui, suivant cette intention
générale du bien, par laquelle tout être tend à ressembler à Dieu à sa manière.
C'est en ce sens que saint Denis dit (De div. 7iom. cap. 4) que Dieu convertit
tout à lui. H convertit à lui les justes, comme à la fin spéciale qu'ils se
proposent et à laquelle ils désirent s'attacher comme à leur bien propre,
suivant cette parole du Psalmiste (Ps. lxxii, 27) : // m'est bon de m'attacher
à Dieu. C'est pourquoi il ne peut se faire que l'homme se convertisse à Dieu,
si Dieu ne le convertit lui-môme. Or, se convertir à Dieu ou se tourner vers
lui, c'est en quelque sorte se préparer à la grâce; comme celui qui est éloigné
de la lumière du soleil se prépare à la recevoir, par là même qu'il porte ses
yeux vers cet astre. D'où il est évident que l'homme ne peut se préparer à
recevoir la lumière de la grâce que par le secours gratuit de Dieu qui le meut
intérieurement (1).
(I) Lc concile de Trente a ainsi condamné le
sentiment contraire (sess. Vi, can. 5) : Si quis dixerit : sine praeveniente
Spiritus sancti
inspiratione atque ejus adjutorio, hominem
credere, sperare, diligere, aut poenitere posse, sicut oportet, ut ei
iustificationis nra-
Il faut répondre au premier argument, que
l'homme se tourne vers Dieu par son libre arbitre, et c'est pour ce motif qu il
nous est ordonné de nous tourner vers lui. Mais le libre arbitre ne peut se
tourner vers Dieu qu'autant que Dieu le tourne vera lui, suivant ces paroles du
prophète (Hier. xxxi, 18) : Con verlissez-moi et je serai converti ; parce que
vous êtes le Seigneur mon Dieu. Et ailleurs (Thren. ult., 21) :
Convertissez-nous à vous, Seigneur, et nous serons convertis.
Il faut répondre au second, que l'homme ne peut
rien faire, s'il n'est mû par Dieu, suivant ce mot de saint Jean (xv, 5) : Sans
moi vous ne pouvez rien faire. C'est pourquoi quand on dit que l'homme fait ce
qui est en lui, on dit qu'il fait ce qui est en son pouvoir, selon qu'il est mû
par Dieu.
Il faut répondre au troisième, que cette
objection porte sur la grâce habituelle qui exige une préparation, parce que
toute forme demande un objet prêt à la recevoir. Mais que l'homme soit mû par
Dieu, cette motion n'en demande pas une autre, puisque Dieu est le premier
moteur. Il n'est donc pas nécessaire qu'on remonte de cause en cause
indéfiniment.
Il faut répondre au quatrième, que c'est à
l'homme à préparer son coeur parce qu'il le fait au moyen du libre arbitre mais
il ne le fait pas sans le secours de Dieu qui le meut et qui l'attire à lui
(1), comme nous l'avons dit (in corp. art.).
ARTICLE VII. — l'homme peut-il sortir du péché
sans le secours
de la grace (2)?
1. Il semble que l'homme puisse se relever du
péché sans le secours de la grâce. Car ce qui est préalablement exigé pour que
la grâce arrive se produit sans elle. Or, il est nécessaire qu'on soit
préalablement sorti du péché pour être éclairé par la grâce, puisque l'Apôtre
dit (Eph. v, 14) : Levez-vous d'entre les morts, et le Christ vous éclairera.
Donc l'homme peut sortir du péché sans la grâce.
2. Le péché est contraire à la vertu comme la
maladie à la santé, ainsi que nous l'avons dit (quest. lxxi, art. 1). Or,
l'homme peut passer de la maladie à la santé par la vertu de la nature sans le
secours d'une médecine extérieure, parce que nous avons au dedans de nous le
principe vital duquel l'opération naturelle procède. Il semble donc que pour la
même raison, l'homme puisse se relever lui-même en passant de l'état du péché à
l'état de justice sans le secours de la grâce extérieure.
3. Dans l'ordre naturel tout être peut revenir
par lui-même à l'acte qui convient à sa nature, comme l'eau échauffée revient
par elle-même à sa froideur naturelle, et comme la pierre qu'on jette en l'air
revient par elle-même au mouvement qui lui est propre. Or, le péché est un acte
contre nature, comme le prouve saint Jean Damascènc (De fid. orth. lib. n, cap.
30). Il semble donc que l'homme puisse par lui-même revenir du péché à l'état
dejustice.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Gai. ii,
2l) : Si la justice s'acquiert par la loi, c'est donc en vain que le Christ est
mort. D'après le môme raison-
na conferatur : anathema sit. Voyez
l'exposition de sa doctrine dans la môme session (cap. b).
(I) Cette doctrine a été très-attaquée par les
molinistes, qui disent que Dieu ne refuse jamais sa grâce à celui qui fait un
bon usage de ses facultés naturelles, cl qu'il la lui accorde, non d'après le
mérite de ses oeuvres naturelles, mais par suite d'un pacte fait entre Dieu et
lc Christ. Nous indiquons ici ce sentiment sans vouloir renouveler ces luttes
ardentes qui ont si vivement passionné les théologiens des différentes écoles.
(2) Cette proposition est de foi. Elle a été
définie ainsi par le concile d'Orange : Nullus enim de quantacumque miseria
liberatur, nisi qui Dei misericordia proevenilur (can. 14); et plus loin : Cum
natura humana sine Dei gratia salutem non possit custodire quam accepit,
quomodo sine Dei gratia poterit reparare quod perdidit ? Pelage n'a pas même
osé nier cette proposition.
nement on peut dire que si l'homme a une nature
par laquelle il puisse être justifié, le Christ est mort gratuitement,
c'est-à-dire sans cause. Comme il répugne de dire une pareille chose, il
s'ensuit que l'homme ne peut être justifié par lui-même, c'est-à-dire qu'il ne
peut passer de l'état du péché à l'état de la justice.
CONCLUSION. — Puisque la raison naturelle n'est
pas dans l'homme un principe suffisant pour soutenir sa vie spirituelle et
qu'il lui faut la grâce que le péché détruit, il ne peut se faire que l'homme
sorte par lui-même du péché sans le secours de la grâce, c'est-à-dire qu'il
recouvre ce qu'il a perdu en péchant.
Il faut répondre que l'homme ne peut sortir du
péché d'aucune manière par lui-même sans le secours de la grâce. Car le péché
qui est transitoire en acte, subsistant sous le rapport du démérite, comme nous
l'avons dit (quest. lxxxvii, art. 6), sortir du péché n'est pas la même chose
que cesser dépêcher. Mais sortir du péché, c'est pour l'homme recouvrer ce
qu'il a perdu en péchant. Or, l'homme en péchant subit trois sortes de dommage,
comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. lxxxv, lxxxvi, lxxxvh,
art. 1): la tache, la corruption de sa nature, et la peine due à sa faute. En
effet, il contracte une tache dans le sens queladifl'ormité du péché le prive
delà beauté de lagrâce. Ce qu'il y a de bon dans sa nature se corrompt, parce
que la nature humaine, du moment où la volonté de l'homme n'est plus soumise à
Dieu, se trouve déréglée. Car la destruction de cetordreapoureonséquencede
jeter le désordre dans la nature entière du pécheur. La peine due à la faute
est ce qui fait qu'en péchant mortellement l'homme mérite la damnation
éternelle. Or, il est évident à l'égard de chacune de ces trois choses qu'elles
ne peuvent être réparées que par Dieu. En effet, la beauté de la grâce
provenant de l'éclat de la lumière divine, cette beauté ne peut être reproduite
dans l'âme qu'autant que Dieu l'éclairé de nouveau. Il faut donc le don habituel
qui est la lumière de la grâce. L'ordre de la nature ne peut être également
réparé que par Dieu ; puisque la volonté de l'homme n'est soumise à Dieu
qu'autant que Dieu l'attire à lui, ainsi que nous l'avons dit (art. préc.). Il
n'y a que Dieu non plus qui puisse remettre à l'homme la peine éternelle,
puisque c'est contre lui que l'offense a été commise et qu'il est le juge des
mortels. C'est pourquoi le secours de la grâce est nécessaire pour que l'homme
sorte du péché et quant au don habituel et quant au mouvement intérieur de
Dieu.
Il faut répondre au premier argument, que ce
passage se rapporte à ce qui regarde l'acte du libre arbitre qui est nécessaire
pour que l'homme ressuscite du péché. C'est pourquoi quand il est dit :
Levez-vous et le Christ vous éclairera (1), on ne doit pas entendre qu'il faut
être entièrement sorti du péché pour être éclairé par la grâce mais que quand
l'homme s'efforce de sortir du péché au moyen de son libre arbitre mû par Dieu,
il reçoit la lumière de la grâce sanctifiante.
Il faut répondre au second, que la raison
naturelle n'est pas un principe capable de produire la vie que met dans l'homme
la grâce sanctifiante, mais le principe de cette vie est la grâce qui est
détruite par le péché. C'est pourquoi l'homme ne peut pas se faire revivre
lui-même, mais il a besoin que la lumière de la grâce soit de nouveau répandue
en lui ; comme si en ressuscitant un corps mort, on mettait en lui une nouvelle
âme.
(I) Les théologiens distinguent une
résurrection imparfaite qui n'exige pas la grâce habituelle, mais la grâce
actuelle, par laquelle le pécheur, avant de recevoir la grâce sanctifiante,
gémit sur ses péchés à cause de Dieu qu'il commence à aimer et aspire à être
réconcilié avec lui. C'est de cette résurrection qu'il faut entendre ces
paroles de saint Paul : Surge qui dormis, etc. Baïus ayant nié la légitimité de
cette distinction, sa proposition a été condamnée. C'est la 64e.
Il faut répondre que les actes qui mènent à une
fin doivent lui être proportionnés. D'ailleurs, aucun acte ne dépasse les
proportions de son principe actif. C'est pourquoi nous voyons dans l'ordre de
la nature qu'aucun être ne peut produire par son opération un effet supérieur à
sa puissance active, il ne peut produire qu'un effet proportionné à sa vertu. Or,
la vie éternelle est une fin qui surpasse les forces de la nature humaine,
comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. v, art. S). C'est
pourquoi l'homme ne peut pas par ses moyens naturels produire des oeuvres
méritoires proportionnées à la vie éternelle; il lui faut pour cela une vertu
plus haute qui est la vertu de la grâce. Ainsi sans la grâce l'homme ne peut
mériter la vie éternelle, quoiqu'il puisse faire des oeuvres qui se rapportent
au bien qui lui est naturel, comme travailler dans les champs, boire, manger,
avoir un ami, etc., tel que le dit saint Augustin dans sa troisième réponse
contre Pelage (Hypognost. lib. in, cap. 4) (1).
Il faut répondre au premier argument, que
l'homme fait des oeuvres méritoires pour la vie éternelle par sa volonté, mais,
selon laremarque de saint Augustin (ibid.), il faut que Dieu prépare la volonté
humaine par sa grâce.
Il faut répondre au second, que d'après
l'explication de saint Augustin (Lib. de grat. et lib. arb. cap. 8) sur ces
paroles de saint Paul (Hom. vi) : La grâce de Dieu est la vie éternelle, il est
certain que la vie éternelle est accordée aux bonnes oeuvres; mais les oeuvres
auxquelles on l'accorde appartiennent elles-mêmes à la grâce de Dieu; puisque
nous avons dit (art. prèc.) que la grâce est nécessaire pour accomplir les
préceptes de la loi d'une manière méritoire.
Il faut répondre au troisième, que cette
objection repose sur la fin qui est naturelle à l'homme. Mais la nature
humaine, par là môme qu'elle est plus noble, peut du moins avec le secours de
la grâce tendre à une fin plus élevée (2) que les êtres inférieurs ne peuvent
atteindre d'aucune manière; comme l'homme qui peut avec l'aide de la médecine
arriver à la santé est dans un meilleur état que celui qui ne le peut d'aucune
manière, comme le dit Aristote (De caelo, lib. ii, text. 64 et 65).
ARTICLE VI. — l'homme peut-il se préparer
lui-même a la gra.CE par
lui-même sans le secours extérieur de la grace
(3) ?
1. Il semble que l'homme puisse se préparer
lui-même à la grâce par lui-même sans le secours extérieur de la grâce. Car on
ne commande rien à l'homme d'impossible, comme nous l'avons dit (art. 4 huj.
quaest. ad I). Or,le prophète dit (Zach. i, 3) : Convertissez-vous à moi et je
me convertirai ci vous. Se préparer à la grâce n'étant rien autre chose que de
se convertira Dieu, il semble que l'homme puisse par lui-même se préparer à la
grâce sans le secours de la grâce.
2. L'homme se prépare à la grâce, en faisant ce
qui est en lui, parce que quand l'homme fait ce qu'il peut, Dieu ne lui refuse
pas sa grâce. Car il est dit (Luc. xi, 13) que Dieu donne le bon esprit à ceux
qui le demandent. Or, faire ce qui est en nous, c'est faire ce qui est en notre
puissance. Il semble donc qu'il soit en notre puissance de nous préparer à la grâce.
3. Si l'homme a besoin de la grâce pour se
préparer à la grâce, pour la même raison il aura besoin de grâce pour se
préparer à cette grâce pré-
(!) Ce Ii vie n'est pas tle saint Augustin.
(2) Cette aptitude démontre à elle seule sa su-
périorité.
(3) Cet article est une réfutation de l'erreur
des senii-pélagicns qui prétendaient que le
commencement de la foi oo du salut était l'uinre seule de notre volonté.
paratoire, et on ira ainsi indéfiniment, ce qui
répugne. II semble donc qu'on doive s'en tenir à la première hypothèse;
c'est-à-dire que l'homme peut sans la grâce se préparer à la recevoir.
4. Il est dit (Prov. xvi, 1) que c'est à
l'homme à préparer so?i coeur. Or, on désigne ainsi ce que l'homme peut faire
par lui-même. Donc il semble qu'il puisse par lui-même se préparer à la grâce.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Joan, vi,
44) : Personne ne peut venir à moi, si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire. Or,
si f homme pouvait se préparer lui-même, il ne serait pas nécessaire qu'il fût
attiré par un autre. Donc l'homme ne peut se préparer à la grâce sans le
secours de la grâce elle-même.
CONCLUSION. — L'homme ne peut se préparer par
lui-même à recevoir la lumière delà grâce divine, mais il a besoin du secours
gratuit de Dieu qui le meut intérieurement et qui lui inspire le bien qu'il se
propose; mais pour agir méritoirement et pour être digne de jouir de Dieu, il
faut le don habituel de la grâce elle-même qui doit être le principe d'une
aussi grande action.
Il faut répondre que la volonté humaine peut
être préparée au bien de deux manières. Il y a d'abord une préparation qui la
dispose à bien agir et à jouir de Dieu. Cette préparation ne peut se faire sans
le don habituel de la grâce qui est le principe de toute oeuvre méritoire,
comme nous l'avons dit (art. préc). Il y a ensuite une préparation qui a pour
but de disposer la volonté humaine à recevoir le don lui-même de la grâce
habituelle. Pour que l'homme se prépare à recevoir ce don, il n'est pas
nécessaire de présupposer dans son âme quelque autre don habituel, parce que
dans ce cas il faudrait aller de don en don indéfiniment; mais on doit
présupposer un secours gratuit de Dieu qui meut lame intérieurement, ou qui lui
inspire le bien proposé. Car nous avons besoin du secours de Dieu do ces deux
manières, comme nous l'avons dit (art. 2 et 3 huj. quaest.). En effet il est
évident que nous avons besoin de son secours comme moteur. Car il est
nécessaire, puisque tout agent agit pour une fin, que toute cause rapporte ses
effets à sa fin. C'est pourquoi l'ordre des fins étant conforme à l'ordre des
agents ou des moteurs, il est nécessaire que l'homme soit porté à sa fin
dernière par l'impulsion du premier moteur, mais que pour sa fin prochaine il
soit mù par des moteurs inférieurs. C'est ainsi que le soldat est mené à la
victoire par l'impulsion de son général etqu'il obéit à celle du tribun pour
suivre l'étendard de son bataillon. Par conséquent Dieu étant absolument le
premier moteur , son impulsion doit tout ramener à lui, suivant cette intention
générale du bien, par laquelle tout être tend à ressembler à Dieu à sa manière.
C'est en ce sens que saint Denis dit (De div. nom. cap. 4) que Dieu convertit
tout à lui. H convertit à lui les justes, comme à la fin spéciale qu'ils se
proposent et à laquelle ils désirent s'attacher comme à leur bien propre,
suivant cette parole du Psalmiste (Ps. lxxii, 27) : // m'est bon de m'attacher
à Dieu. C'est pourquoi il ne peut se faire que l'homme se convertisse à Dieu,
si Dieu ne le convertit lui-même. Or , se convertir à Dieu ou se tourner vers
lui, c'est en quelque sorte se préparer à la grâce ; comme celui qui est
éloigné de la lumière du soleil se prépare à la recevoir, par là même qu'il
porte ses yeux vers cet astre. D'où il est évident que l'homme ne peut se
préparer à recevoir la lumière de la grâce que par le secours gratuit de Dieu
qui le meut intérieurement (1).
(!) Lc concile île Trente a ainsi condamné lc
sentiment contraire (sess. vi, can. 5) : Si quis dixerit : sine praeveniente
Spiritus sancti
inspiratione atque ejus adjutorio, hominem
credere, sperare, diligere, aut poenitere posse, sicut oportet, ut ci
iustificationis grw
Il faut répondre au premier argument, que
l'homme se tourne vers Dieu par son libre arbitre, et c'est pour ce motif qu il
nous est ordonné de nous tourner vers lui. Mais le libre arbitre ne peut se
tourner vers Dieu qu'autant que Dieu le tourne vers lui, suivant ces paroles du
prophète (Hier, xxxi, 48) : Convertissez-moi et je serai converti ; parce que
vous êtes le Seigneur mon Dieu. Et ailleurs (Thren. ult., 24) :
Convertissez-nous à vous, Seigneur, et nous serons convertis.
Il faut répondre au second, que l'homme ne peut
rien faire, s'il n'est mû par Dieu, suivant ce mot de saint Jean (xv, 5) : Sans
moi vous ne pouvez rien faire. C'est pourquoi quand on dit que l'homme fait ce
qui est en lui, on dit qu'il fait ce qui est en son pouvoir, selon qu'il est mù
par Dieu.
Il faut répondre au troisième, que cette
objection porte sur la grâce habituelle qui exige une préparation, parce que
toute forme demande un objet prêt à la recevoir. Mais que l'homme soit mû par
Dieu, cette motion n'en demande pas une autre, puisque Dieu est le premier
moteur. Il n'est donc pas nécessaire qu'on remonte de cause en cause
indéfiniment.
Il faut répondre au quatrième, que c'est à
l'homme à préparer son coeur parce qu'il le fait au moyen du libre arbitre mais
il ne le fait pas sans le secours de Dieu qui le meut et qui l'attire à lui
(4), comme nous l'avons dit (in corp. art.).
ARTICLE VII. — l'homme peut-il sortir, du péché
sans le secours de la grace (2)?
4. Il semble que l'homme puisse se relever du
péché sans le secours de la grâce. Car ce qui est préalablement exigé pour que
la grâce arrive se produit sans elle. Or, il est nécessaire qu'on soit
préalablement sorti du péché pour être éclairé par la grâce, puisque l'Apôtre
dit (Eph. v, 44) : Levez-vous d'entre les morts, et le Christ vous éclairera.
Donc l'homme peut sortir du péché sans la grâce.
2. Le
péché est contraire à la vertu comme la maladie à la santé, ainsi que nous
l'avons dit (quest. lxxi, art. 4). Or, l'homme peut passer de la maladie à la
santé par la vertu de la nature sans le secours d'une médecine extérieure,
parce que nous avons au dedans de nous le principe vital duquel l'opération
naturelle procède. Il semble donc que pour la môme raison, l'homme puisse se
relever lui-môme en passant de l'état du péché à l'état de justice sans le
secours de la grâce extérieure.
3. Dans
l'ordre naturel tout être peut revenir par lui-même à l'acte qui convient à sa
nature, comme l'eau échauffée revient par elle-même à sa froideur naturelle, et
comme la pierre qu'on jette en l'air revient par elle-même au mouvement qui lui
est propre. Or, le péché est un acte contre nature, comme le prouve saint Jean
Damascène (De fid. orth. lib. ii, cap. 30). Il semble donc que l'homme puisse
par lui-même revenir du péché à l'état dejustice.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Gai. ii,
24) : Si la justice s'acquiert par la loi, c'est donc en vain que le Christ est
mort. D'après le môme raison-
na conferatur : anathema sit. Voyez
l'exposition de sa doctrine dans la même session (cap. b).
(I) Cette doctrine a été très-attaquée par les
molinistes, qui disent que Dieu ne refuse jamais sa grâce à Celui qui fait un
bon usage de ses facultés naturelles, et qu'il la lui accorde, non d'après le
mérite de ses oeuvres naturelles, mais par suite d'un pacte fait entre Dieu et
lc Christ. Nous indiquons ici ce sentiment sans vouloir renouveler ces luttes
ardentes qui ont si vivement passionné les théologiens des différentes écoles.
(2) Cette proposition est de foi. Elle a été
définie ainsi par le concile d'Orange : Nullus enim de quantacumque miseria
liberatur, nisi qui Dei misericordia proevenitur (can. -14); et plus loin : Cum
natura humana sine Dei gratia salutem non possit custodire quam accepit,
quomodo sine Dei gratia poterit reparare quod perdidit '/ Pelage n'a pas même
osé nier cette proposition.
nement on peut dire que si l'homme a une nature
par laquelle il puisse être justifié, le Christ est mort gratuitement,
c'est-à-dire sans cause. Comme il répugne de dire une pareille chose, il
s'ensuit que l'homme ne peut être jus-litié par lui-même, c'est-à-dire qu'il ne
peut passer de l'état du péché à l'état de la justice.
CONCLUSION. — Puisque la raison naturelle n'est
pas dans l'homme un principe suffisant pour soutenir sa vie spirituelle et
qu'il lui faut la grâce que le péché détruit, il ne peut se faire que l'homme
sorte par lui-même du péché sans le secours de la grâce, c'est-à-dire qu'il
recouvre ce qu'il a perdu en péchant.
Il faut répondre que l'homme ne peut sortir du
péché d'aucune manière par lui-môme sans le secours de la grâce. Car le péché
qui est transitoire en acte, subsistant sous le rapport du démérite, comme nous
l'avons dit (quest. Lxxxvn, art. 6), sortir du péché n'est pas la même chose
que cesser dépêcher. Mais sortir du péché, c'est pour l'homme recouvrer ce
qu'il a perdu en péchant. Or, l'homme en péchant subit trois sortes de dommage,
comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. lxxxv, lxxxvi, lxxxvh,
art. I): la tache, la corruption de sa nature, et la peine due à sa faute. En
effet, il contracte une tache dans le sens que ladifTormité du péché le prive
de la beauté de la grâce. Ce qu'il y a de bon dans sa nature se corrompt, parce
que la nature humaine, du moment où la volonté de l'homme n'est plus soumise à
Dieu, se trouve déréglée. Car la destruction de cet ordre a pour conséquence de
jeter le désordre dans la nature entière du pécheur. La peine due à la faute
est ce qui fait qu'en péchant mortellement l'homme mérite la damnation
éternelle. Or, il est évident à l'égard de chacune de ces trois choses qu'elles
ne peuvent être réparées que par Dieu. En effet, la beauté de la grâce provenant
de l'éclat de la lumière divine, cette beauté ne peut être reproduite dans
l'àme qu'autant que Dieu l'éclairé de nouveau. Il faut donc le don habituel qui
est la lumière de la grâce. L'ordre de la nature ne peut être également réparé
que par Dieu ; puisque la volonté de l'homme n'est soumise à Dieu qu'autant que
Dieu l'attire à lui, ainsi que nous l'avons dit (art. préc). Il n'y a que Dieu
non plus qui puisse remettre à l'homme la peine éternelle, puisque c'est contre
lui que l'offense a été commise et qu'il est le juge des mortels. C'est
pourquoi le secours de la grâce est nécessaire pour que l'homme sorte du péché
et quant au don habituel et quant au mouvement intérieur de Dieu.
Il faut répondre au premier argument, que ce
passage se rapporte à ce qui regarde l'acte du libre arbitre qui est nécessaire
pour que l'homme ressuscite du péché. C'est pourquoi quand il est dit :
Levez-vous et le Christ vous éclairera (1), on ne doit pas entendre qu'il faut
être entièrement sorti du péché pour être éclairé par la grâce; mais que quand
l'homme s'efforce de sortir du péché au moyen de son libre arbitre mû par Dieu,
il reçoit la lumière de la grâce sanctifiante.
Il faut répondre au second, que la raison
naturelle n'est pas un principe capable de produire la vie que met dans l'homme
la grâce sanctifiante, mais le principe de cette vie est la grâce qui est
détruite par le péché. C'est pourquoi l'homme ne peut pas se faire revivre
lui-même, mais il a besoin que la lumière de la grâce soit de nouveau répandue
en lui ; comme si en ressuscitant un corps mort, on mettait en lui une nouvelle
âme.
(I) Les théologiens distinguent uno
résurrection imparfaite qui n'exige pas la grâce habituelle, mais la grâce
actuelle, par laquelle le pécheur, avant de recevoir la grâce sanctifiante,
gémit sur ses péchés à cause de Dieu qu'il commence à aimer et aspiro àètre
réconcilié avec lui. C'est de cette résurrection qu il faut entendre ces
paroles de saint Paul : Surge qui dormis, etc. Baïus ayant nié la légitimité de
cette distinction, sa proposition a été condamnée. C'est la 6-fe.
Il faut répondre an troisième, que quand la
nature est intègre, elle peut par elle-même recouvrer ce qui lui convient et ce
qui lui est proportionné, mais elle ne peut recouvrer ce qui surpasse ses
forces sans un secours extérieur. Par conséquent la nature humaine qui est
tombée par l'acte du péché, n'étant plus intègre, mais étant corrompue, comme
nous l'avons dit (quest. lxxxv), elle ne peut recouvrer par elle-même le bien
qui lui est naturel et encore moins le bien surnaturel de la justice.
ARTICLE VIII. — l'homme sans la grâce peut-il
ne pas pécher (1)?
1. il
semble que l'homme sans la grâce puisse ne pas pécher. Car personne ne pèche en
ce qu'il ne peut éviter, comme le dit saint Augustin (Lib. de duab. anim. cap.
10 et 11, et De lib. arb. lib. iii, cap. 18). Si donc l'homme qui est dans le
péché mortel ne peut pas éviter le péché, il semble qu'en péchant il ne pèche
pas, ce qui répugne.
2. On ne fait de correction à l'homme que pour
qu'il ne pèche pas. Si donc l'homme qui est dans le péché mortel ne peut pas ne
pas pécher, il semble qu'il soit inutile de le corriger; ce qui répugne.
3. Il est écrit (Ecoles, xv, 18) : La vie et la
mort, le bien et le mal sont devant Vhomme, ce qu'il aura choisi lui sera
donné. Or, le pécheur en péchant ne cesse pas d'être homme. Il est donc en son
pouvoir de choisir le bien ou le mal, et par conséquent il peut sans la grâce
éviter le péché.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Lib. de perfeci, just. ad fin.) : Celui qui nie que nous devons prier pour ne
pas entrer dans la tentation (et celui-là le nie qui prétend que le secours de
la grâce de Dieu n'est pas nécessaire à l'homme pour ne pas pécher, mais qu'il
suffit de lavolontéhumaincdu moment quela loi est connue), je n'hésite pas à
dire que personne ne doit l'entendre et que tout le monde ne doit avoir qu'une
voix pour l'anathématiser.
CONCLUSION. — L'homme dans l'état d'innocence,
ayant une nature parfaitement saine, a pu éviter, avec le seul secours général
de Dieu, tous les péchés, et chacun d'eux en particulier, aussi bien les
véniels que les mortels. Mais dans l'état de nature déchue il peut éviter tous
les péchés mortels et chacun d'eux en particulier, il peut aussi éviter chaque
péché véniel en particulier, mais il ne peut les éviter tous, quand même sa
nature aurait été réparée par la grâce infuse ; et si elle ne l'a pas été, il
ne peut pas même éviter tous les péchés mortels surtout pendant un temps long.
Il faut répondre que nous pouvons parler de
l'homme de deux manières: nous pouvons le considérer dans son état de nature
intègre et dans son état de nature corrompue. Dans son état de nature intègre
il pouvait sans la grâce habituelle ne pécher ni mortellement, ni véniellement;
parce que pécher n'est rien autre chose que de s'éloigner de ce qui est
conforme à la nature; ce que l'homme pouvait éviter dans l'état de nature
integre; cependant il ne le pouvait pas sans le secours de Dieu (2) qui le conservait
dans le bien et sans lequel sa nature même serait tombée dans le néant. — Dans
l'état de nature corrompue, l'homme a besoin de la grâce habituelle qui guérit
la nature pour s'abstenir absolument du péché. Cette guérison s'opère d'abord
ici-bas relativement à l'esprit, mais l'appétit charnel n'est pas encore
totalement rétabli. C'est pourquoi l'Apôtre fait dire à l'homme réparé (Rom.
vu, 25) : Je suis soumis à la loi de Dieu par l'esprit, et à la loi du péché
par la chair. Dans cet état l'homme peut s'abstenir de tout péché mortel, parce
que ce péché consiste dans la raison, comme nous l'avons vu (quest. lxxiv, art.
5), mais il ne peut pas s'abstenir de tout
(I) Cet article est une réfutation de l'hérésie
de Pelage, dont la proposition suivante a été condamnée par le concile de
Diospolis : Victoria nostra non est ex Dei adjutoriv.
(2) Il ne s'agit ici que de cette motion divine
qui est générale par rapport à la nature, mais qui est spéciale à l'égard de
l'individu, parce qu'elle agit sur l'un plutôt que sur l'autre.
péché véniel (1) à cause de la corruption de
l'appétit sensitif inférieur. A la vérité la raison peut réprimer chacun des
mouvements de cet appétit, et c'est ce qui en fait des péchés et des actes
volontaires, mais elle ne peut les comprimer tous, parce que pendant qu'elle
s'efforce de résister à l'un il y en a un autre qui s'élève. D'ailleurs la
raison ne peut pas être toujours assez vigilante pour éviter ces mouvements
(2), ainsi que nous l'avons dit (quest. lxxiv, art. 40). — De môme avant que la
raison de l'homme, dans laquelle le péché mortel réside, ne soit réparée par la
grâce sanctifiante, l'homme peut éviter chaque péché mortel en particulier et
pendant un temps, parce qu'il n'est pas nécessaire qu'il fasse continuellement
des péchés actuels (3;. Mitis il ne peut se faire qu'il reste longtemps sans
péché grave. C'est ce qui fait dire à saint Grégoire (Sup; Ezech. hom. xi, et
Mor. lib. xxv, cap. 9), que le péché qui n'est pas promptement effacé par la
pénitence entraîne à d'autres péchés. La raison en est que comme l'appétit
inférieur doit être soumis à la raison, de même aussi la raison doit être
soumise à Dieu, et c'est en lui que la volonté doit mettre sa fin. Or, c'est
par la fin que tous les actes humains doivent être réglés, comme c'est lc
jugement de la raison qui doit servir de règle aux mouvements de l'appétit
inférieur. Par conséquent, comme quand l'appétit inférieur n'est pas totalement
soumis à la raison, il ne peut se faire qu'il n'y ait pas en lui des mouvements
déréglés; de môme quand la raison n'est pas totalement soumise à Dieu, il
s'ensuit qu'il y a dans ses actes une foule de choses désordonnées. Car lorsque
l'homme n'a pas son coeur tellement affermi en Dieu, que rien ne puisse l'en
séparer, ni le bien qu'il recherche, ni le mal qu'il veut éviter, il se
présente une multitude d'occasions qui f éloignent de Dieu parce qu'il les veut
suivre ou éviter, et alors il méprise les préceptes divins et pèche
mortellement. C'est ce qui arrive surtout dans les circonstances soudaines dans
lesquelles l'homme suit la fin qu'il s'est préalablement proposée et agit selon
l'habitude qui se trouve en lui, comme le dit Aristote 'Eth. lib. m, cap. 8). A
la vérité, par la réflexion de sa raison, l'homme peut agir contrairement à
l'ordre de la fin qu'il a préconçue et en dehors de l'inclinaLion de
l'habitude, qui est en lui. Mais parla même qu'il ne peut pas être toujours
dans cet état de réflexion ou d'attention, il est impossible qu'il soit
longtemps sansagir conformément à sa volonté déréglée, si la grâce ne 1 a
rétabli t pas promptement dans l'ordre qui lui convient (4).
Il faut répondre au premier argument, que
l'homme peut éviter chaque péché en particulier, mais il ne peut les éviter
tous sans la grâce, comme nous l'avons dit (in corp. art.). Toutefois comme il
y a de la faute de l'homme s'il ne se prépare pas à recevoir la grâce, il
s'ensuit que le péché qu'il ne peut éviter sans la grâce ne lui en est pas
moins imputable.
Il faut répondre au second, que la correction
est utile pour que la douleur qu'elle produitinspire à celui qui la reçoit la
volonté d'être régénéré, pourvu
(1)
Saint Augustin soutient dans tous ses ouvrages celte vérité contre les
pélagieus [De peccat, merit. lib. II, et Lib. de nat. et grat. cap. 3G). Elle a
été delinio par le concile de Mi-lève (can. C et 7) et par le concile de Trente
qui s'exprime en ces ternies (sess. VI, can. 23) : Si quis hominem semel
iustificatum dixerit... posse in tota vita peccata omnia etiam venialia vitare,
nisi ex speciali Dei privilegio, quemadmodum de B. Virgine tenet Ecclesia :
anathema sit.
(2) Les
saints pourraient éviter tous les péchés véniels dans leur genre qui sont
parfaitement délibérés , mais ils ne peuvent éviter tous ceux qui proviennent
d'une délibération imparfaite et que les théologiens appellent motus
secundo-primi.
(3) Il
y a des Pères et des conciles qui disent que l'homme ne peut pas sans la grâce
éviter le moindre péché, résister ala plus faible tentation, mais ils entendent
par ce secours do la grâce la motion divine qui est nécessaire ù l'homme dans
tout état.
(4)Cette considération prouve combien il est
déplorable et dangereux de rester dans l'état du péché, une fois qu'on a eu lc
malheur de perdre la grâce.
que celui-là soit un enfant de la promesse et
qu'au moment où les coups de fouet retentissent sur ses épaules, Dieu par une
opération secrète excite au dedans de lui cette volonté même, comme le dit
saint Augustin (Lib. de corrept. et grat. cap. C). Ainsi la correction est
nécessaire, parce qu'il faut à l'homme la volonté pour s'abstenir du péché,
mais elle n'est pas suffisante sans le secours de Dieu. Aussi est-il dit
(Ecoles, vu, 14): Considérez les oeuvres de Dieu et vous verrez qu'onne peut
corriger aucun de ceux qu'il abandonne.
Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit saint Augustin (Hypog. lib. m, cap. 1 et 2) (1), ce passage s'entend de
l'homme dans l'état de nature intègre, quand il n'était pas encore l'esclave du
péché. Par conséquent il pouvait alors pécher et ne pas pécher. Maintenant
encore on donne à l'homme tout ce qu'il veut; mais pour vouloir le bien il lui
faut le secours de la grâce. ARTICLE IX. — celui qui est déjà en possession de
la grâce peut-il par
lui-même opérer le bien et éviter le péché,
sans le secours d'une autre grace (2)?
1. Il semble que celui qui est en possession de
la grâce puisse par lui-même opérer le bien et éviter le mal, sans le secours
d'une autre grâce. Car toute chose est inutile ou imparfaite, si elle ne
remplit pas le but pour lequel on la donne. Or, la grâce nous est donnée pour
que nous puissions faire le bien et éviter le péché. Si donc elle ne donne pas
à l'homme ce pouvoir, il semble qu'elle soit vaine ou imparfaite.
2. Par la grâce l'Esprit-Saint habite en nous,
d'après ce mot de saint Paul (I. Cor. m, 16): Nesavez-vouspas que vous êtes le.
temple de Dieu et que V Esprit de Dieu habite en vous? Or, l'Esprit-Saint étant
tout-puissant, il suffit pour nous porter à faire le bien et pour nous garder
du péché. Donc l'homme qui a la grâce peut faire ces deux choses, sans le
secours d'aucune grâce nouvelle.
3. Si l'homme qui a la grâce a encore besoin
d'une grâce nouvelle pour bien vivre et s'abstenir du péché, pour la même
raison quoiqu'il ait obtenu ce nouveau secours il lui en faudra encore un
autre. On ira ainsi de secours en secours indéfiniment, ce qui répugne. Donc
celui qui est en état de grâce n'a pas besoin d'une grâce nouvelle pour faire
le bien et éviter le mal.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Lib. de nat. et grat. cap. 26) que comme l'oeil du corps qui est parfaitement
sain ne peut voir s'il n'est aidé de l'éclat de la lumière; de même l'homme qui
est parfaitement justifié ne peut vivre saintement, s'il n'est aidé par la
justice divine qui est la lumière éternelle. Or, la justification est l'effet
de la grâce, d'après ce mot de l'Apôtre (Rom. m, 24) : Fous avez été justifiés
gratuitement par sa grâce. Donc l'homme qui a la grâce a encore besoin d'un
autre secours de la grâce pour vivre saintement.
CONCLUSION. — Aucun agent n'agissant qu'en
vertu de l'agent premier et la chair étant perpétuellement rebelle à l'esprit,
l'homme ne peut, quoiqu'il soit déjà en état de grâce, faire le bien et éviter
le mal par lui-même, sans un nouveau secours de Dieu qui le conserve, le dirige
et le protege, quoique d'ailleurs une autre grâce habituelle ne lui soit pas
nécessaire.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
fart. 5 huj. quaest.), l'homme pour vivre saintement a besoin du secours de
Dieu de deux manières : 1° il
(U Ce livre n'est pas de saint Augustin.
(2) Celte question a été ainsi définie par le
concile d'Orange (can. -10) : Adiutorium Dei in renatis ac sanctis semper est
implorandam, ut ad bonam finem pervenire, vel in bono possint opere
perdurare. Le concile de
Trente a renouvelé en ces ternies cette
décision (sess, vi, can. 2 : Si quis dixerit iustificatum, vel sine speciali
Dei auxilio in accepta justifia perseverare posse, velcumeo non posse: anathema
sit.
lui faut un don habituel qui guérisse sa nature
déchue et qui, après l'avoir guérie, l'élève à faire des oeuvres qui méritent
la vie éternelle et qui surpassent par là même les forces de la nature; 2° le
secours de la grâce lui est nécessaire pour que Dieu le porte à agir.
Relativement à la première espèce de secours l'homme qui est en état de grâce
n'a pas besoin d'une autre habitude infuse. Mais il a néanmoins besoin du
secours de la grâce dans le second sens; c'est-à-dire il faut que Dieu le meuve
pour bien agir (1), et cela pour deux raisons. D'abord pour uno raison
générale, parce que, comme nous l'avons dit (art. î huj. quaest.), aucune
créature ne peut produire un acte quelconque que parla vertu de la motion
divine. Ensuite pour une raison particulière tirée de la condition de l'état de
la nature humaine qui, bien qu'elle soif guérie par la grâce relativement à
l'esprit, n'en est pas moins corrompue et souillée relativement à la chair qui
la rend esclave de la loi du péché, selon l'expression de saint Paul (Rom. vu,
25). Il y a aussi dans l'intellect une ignorance qui l'obscurcit et qui fait,
comme le dit l'Apôtre (Rom. viii, 26) : Que nous ne savons pas ce qu'il faut
demander dans la prière pour prier comme il faut. Car en raison de la variété
des événements et parce que nous ne nous connaissons pas parfaitement
nous-mêmes, nous ne pouvons pleinement savoir ce qui nous convient, suivant
cette parole du Sage (Sap. ix,) : Les pensées des hommes sont timides et nos
prévoyances incertaines. C'est pourquoi il est nécessaire que nous soyons dirigés
et protégés par Dieu qui sait tout et qui peut tout. C'est aussi pour cette
raison qu'il convient de dire à Dieu, à l'égard de ceux qui sont redevenus ses
enfants par la grâce: Ne nous laissez pas succomber à la tentation... Que votre
volonté soit faite sur la terre comme au ciel, et toutes les autres choses de
ce genre que l'Oraison dominicale renferme.
Il faut répondre au premier argument, que le
don de la grâce habituelle ne nous est pas donné pour que nous n'ayons plus
besoin ultérieurement du secours de Dieu : car toute créature a besoin d'être
conservée par Dieu dans le bien qu'elle a reçu de lui. C'est pourquoi, si après
avoir reçu la grâce, l'homme a encore besoin du secours de Dieu, on ne peut pas
en conclure que la grâce nous ait été donnée inutilement ou qu'elle soit
imparfaite : parce que dans l'état de gloire, lorsque la grâce sera absolument
parfaite, l'homme aura encore besoin de ce secours. Mais ici-bas la grâce est
imparfaite sous un rapport, dans le sens qu'elle ne guérit pas totalement
l'homme, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
H faut répondre au second, que l'opération de
l'Esprit-Saint, qui nous meut et nous protege, n'est pas circonscrite par
l'effet du don habituel qu'elle produit en nous, mais indépendamment de cet
effet, il nous meut et nous protege simultanément avec le Père et le Fils (2).
Il faut répondre au troisième, que ce
raisonnement prouve que l'homme n'a pas besoin d'une autre grâce habituelle.
ARTICLE X. — l'homme qui est en état de
grâce a-t-il besoin du secours de la grace pour persévérer (3) ?
1. Il semble que l'homme qui est en état de
grâce n'ait pas besoin du se-
(1)
Il y a controverse entre les thomistes au sujet de la nature de cette motion.
Suffit-il d'une motion générale ou faut-il une motion spéciale d'un ordre
surnaturel? Nous avons indiqué, d'après Billuart, le moyen d'accorder ces
divers sentiments en montrant que cette motion est générale sous un rapport et
spéciale sous un autre.
(2) Tous les actes ad extra sont communs aux
trois personnes, quoiqu'on les approprie à chacune d'elles (Y oyez à ce sujet,
part. I, quest. xxxix).
(5) Cette question se rattache à la précédente.
Les décrets des conciles que nous avons cités pourraient être ici reproduits.
Pour l'exposition de la doctrine voyez le concile de Trente, sess, vr, cap. 13
et suiv.
cours de la grâce pour persévérer. Car la
persévérance est quelque chose de moins que la vertu, aussi bien que la
continence, comme le prouve Aristote (Eth. lib. vn, cap. 7 et 8). Or, l'homme
n'a pas besoin d'un nouveau secours de la grâce pour acquérir des vertus, du
moment que la grâce l'a justifié. Donc a-t-il encore beaucoup moins besoin du
secours de la grâce pour obtenir la persévérance.
2.
Toutes les vertus sont simultanément infuses. Or, la persévérance est
une vertu. Il semble donc qu'on la reçoive avec la grâce en même temps que les
autres vertus infuses.
3.
L'Apôtre dit (Rom. v) que par le don du Christ, l'homme a gagné plus
qu'il n'a perdu par le péché d'Adam. Or, Adam a eu ce qu'il lui fallait pour
pouvoir persévérer. Donc à plus forte raison la grâce du Christ nous
donne-t-elle de quoi persévérer, et par conséquent l'homme n'a pas besoin de
grâce à cet effet.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Lib. de persever. cap. 2) : Pourquoi demander à Dieu la persévérance si ce
n'est pas lui qui la donne ? N'est-ce pas une demande ridicule, si on sollicite
de lui ce qu'on sait qu'il ne donne pas, et ce qui est par conséquent au
pouvoir de l'homme? Or, ceux qui ont été sanctifiés par la grâce demandent la
persévérance, quand ils disent : Que votre nom soit sanctifié, d'après
l'explication de saint Augustin appuyée du sentiment de saint Cyprien (Lib. de
corrept. et grat. cap. 12). Donc l'homme qui est en état de grâce a besoin de
recevoir de Dieu la persévérance.
CONCLUSION.—L'homme qui est en état de grâce a
besoin pour persévérer dans le bien jusqu'à la iiii de la vie, non du don
habituel de la grâce divine, mais d'un secours spécial de Dieu qui le protege
contre les tentations.
Il faut répondre que la persévérance s'entend
de trois manières. En effet quelquefois elle signifie l'habitude de l'esprit
qui rend l'homme ferme et qui l'empêche d'être détourné de la vertu par les
tristesses qui l'assiègent, de sorte que la persévérance est à ces tristesses
ce que la continence est aux convoitises et aux plaisirs charnels, comme le dit
Aristote (Eth. lib. vu, cap. 7). 2° On peut appeler persévérance l'habitude qui
fait que l'homme a l'intention ferme de persévérer dans le bien jusqu'à la fin.
La persévérance prise dans ces deux sens nous est infuse simultanément avec la
grâce, comme la continence et les autres vertus (i;. 3° On appelle persévérance
la continuation même du bien jusqu'à la fin de la vie. Pour avoir cette
persévérance, l'homme qui est en état de grâce n'a pas besoin d'une grâce
habituelle, mais d'un secours divin qui le dirige et le protege contre les
assauts des tentations, ainsi qu'on le voit d'après l'article précèdent. C'est
pourquoi quand quelqu'un a été justifié par la grâce, il est nécessaire qu'il
demande à Dieu ce don de persévérance, c'est-à-dire il doit lui demander de le
préserver dii mal jusqu'à la fin de sa vie. Car il y en a beaucoup qui
reçoivent la grâce et auxquels il n'est pas donné d'y persévérer (2).
Il faut répondre au premier argument, que cette
objection repose sur le premier mode de persévérance,.comme la seconde
objection porte sur le second. La réponse à ces deux difficultés est donc
évidente.
11 faut répondre au troisième, que, comme le
dit saint Augustin (Lib. de nat. et grat. cap. 43, et Lib. de corrept. et grat.
cap. 12), l'homme dans l'état
( Il ne s'agit pas ici Je la persévérance
considérée comme habitude ou comme résolution, mais il s'agit de l'acte par
lequel on persévère dans le bien jusqu'à la tin de la vie.
(2) Saint Augustin s'est efforcé d'établir
celte même vérité contra les semi-pélagiens dans son livre : De dono
perseverantia?.
primitif a reçu un don par lequel il pouvait
persévérer, mais il n'en a pas reçu pour persévérer. Au lieu que maintenant il
y en a beaucoup qui reçoivent par la grâce du Christ le don de la grâce par
laquelle ils peuvent persévérer, et qui de plus reçoivent ce qu'il leur faut
pour persévérer (1). C'est ainsi que le don du Christ l'emporte sur le péché
d'Adam. Cependant dans l'état d'innocence où il n'y avait aucune rébellion de
la chair contre l'esprit, l'homme pouvait plus facilement persévérer par le don
de la grâce que nous ne le pouvons, maintenant que notre réparation, bien
qu'elle soit commencée relativement à l'esprit, n'est pas encore consommée
relativement â la chair : ce qui aura lieu dans le ciel, où non-seulement
l'homme pourra persévérer, mais où il ne pourra même plus pécher.
QUESTION GX. de l'essence de la grâce.
Après avoir parlé de la nécessité de la grâce,
nous avons à la considérer dans son essence. — A ce sujet quatre questions se
présentent : l° La grâce met-elle quelque chose dans l'àme? — 2° Est-elle une
qualité? — 3" Diffère-t-elle de la vertu infuse ? — 4" Diffère-t-elle
du sujet de la grâce?
ARTICLE I. — LA GRACE MET-ELLE
QUELQUE CHOSE DANS L'AME (2)?
1. Il
semble que la grâce ne mette rien dans l'âme. Car comme on dit que l'homme a la
grâce de Dieu, de même on dit qu'il a la grâce de ses semblables. Ainsi il est
dit (Gen. xxxix, 21) : Que le Seigneur fit trouver grâce à Joseph devant le
gouverneur de la prison. Mais de ce que l'homme a la grâce d'un autre homme,
ceci n'ajoute rien à celui qui possède cet avantage, il est seulement agréé par
celui qui lui accorde cette faveur. Par conséquent, quand on dit qu'un homme a
la grâce de Dieu, cela ne met rien dans son âme, cela indique seulement que
Dieu l'agrée.
2.
Comme l'âme vivifie le corps, de même Dieu vivifie l'âme, d'où il est
dit quit est notre vie [Deut. xxx, 20). Or, l'àme vivifie le corps
immédiatement. Donc il n'y a pas non plus d'intermédiaire entre Dieu et l'âme,
et par conséquent la grâce ne met rien de créé dans l'âme.
3. A
l'occasion de ces paroles de saint Paul (Rom. i) : Gratta vobis et pax, la
glose dit (interi.) que la grâce, c'est la rémission des péchés. Or, la
rémission des péchés ne met pas quelque chose dans l'âme, elle met seulement
quelque chose en Dieu qui n'impute pas le péché qu'on a commis, d'après ces
paroles du Psalmiste (Ps. xxxi, 2) : Heureux l'homme auquel le Seigneur
n'impute point l'iniquité qu'il a commise. Donc la grâce ne met pas quelque
chose dans l'âme (3).
Mais c'est le contraire. La lumière met quelque
chose dans le sujet qu'elle éclaire. Or, la grâce est une lumière de l'àme. Ce
qui fait dire à saint Augustin (Lib. de nat. et grat. cap. 22) : La lumière de
la vérité abandonne avec justice celui qui transgresse la loi, et une fois
qu'il en est abandonné, il devient absolument aveugle. Donc la grâce met dans
l'âme quelque chose.
CONCLUSION. —Puisque aimer c'est vouloir du
bien à un autre et que la volonté de
(1) Ils
reçoivent non-seulement un secours suffisant pour pouvoir persévérer, mais ils
reçoivent encore à cet égard un secours efficace.
(2)
Cette question revient à celle-ci : la grâce est-elle un don intrinsèque
qui soit inhérent à l'âme? En répondant affirmativement, saint Thomas détruit
l'erreur des luthériens et des calvinistes qui prétendaient que l'homme n'était
juste qu'extrinsèquement par l'imputation de la justice du Christ, en vue de
laquelle Dieu fermait les yeux sur ses fautes. Cette erreur a été expressément
condamnée parle, concile de Trento (sess. Vi).
(5) Cet argument place directement la question
au point de vue où l'ont envisagée les protestants.
Dieu est la cause de ce qui existe; il est
certain que la gràceou l'amour de Dieu produit toujours quelque chose
(c'est-à-dire le bien qu'il lui veut) dans l'àme de celui qu'ilaime.
Il faut répondre que selon la manière commune
de s'exprimer la grâce a coutume d'être prise en trois sens : 1° On entend par
là l'amour d'une personne. C'est ainsi que nous avons coutume de dire d'un
soldat qu'il a la grâce du roi, c'est-à-dire que le roi lui est favorable. 2°
On se sert de ce mot pour exprimer un don fait gratuitement. Par exemple, nous
avons l'habitude de dire : je vous fais cette grâce. 3° Enfin on entend par
grâce la récompense d'un bienfait gratuitement donné. Ainsi nous disons que
nous rendons grâces des bienfaits que nous avons reçus. Le second de ces trois
sens dépend du premier; car l'amour qu'une personne porte à une autre qui lui
est agréable l'engage à lui donner gratuitement quelque chose; et le troisième
sens résulte du second, parce que l'on est poussé à rendre des actions de grâce
parsuitedes bienfaits que l'on a reçus gratuitement. Sous ces deux derniers
rapports, il est évident que la grâce met quelque chose dans celui qui la
reçoit. Il y a en premier lieu le don gratuitement donné, et en second lieu la
reconnaissance de ce don. Relativement à l'amour ou à la dilection, il est à
remarquer qu'il y a une différence entre la grâce de Dieu et la grâce de
l'homme. Car la bonté de la créature provenant de la volonté divine, il
s'ensuit quede l'amour de Dieu, par lequel il veut du bien à la créature, il
découle dans la créature même quelque bien ; tandis que la volonté de l'homme
étant mue par un bien qui préexiste dans les choses, il arrive que son amour
n'est pas la cause totale de la bonté de l'objet, mais qu'il la présuppose en
tout ou en partie. Il est donc évident que l'amour de Dieu produit quelquefois
un bien dans la créature (1), maisnon un bien qui soit éternel, comme sa propre
dilection. Par rapport à cette espèce de bien ondis-tinguedeux sortesd'amourde
Dieu pour lacréature : un amour général d'après lequel il aime tout ce qui
existe, comme le dit la Sagesse (Sap. xi), et d'après lequel il donne aux
créatures leur existence naturelle (2), puis un amour spécial par lequel il
élève la créature raisonnable au-dessus de la condilion de sa nature en la
faisant participer au bien divin. Quand il aime quelqu'un de cet amour, on dit
qu'il l'aime absolument, parce que par cet amour Dieu veut absolument à la
créature le bien éternel qui est lui-même (3). Par conséquent, quand on dit que
l'homme a la grâce de Dieu, on désigne quelque chose de surnaturel qui provient
de Dieu dans l'homme. — La grâce est parfois appelée l'amour éternel de Dieu,
selon qu'on désigne ainsi la grâce de la prédestination, en ce sens que Dieu a
prédestiné ou choisi ses élus gratuitement et non d'après leurs mérites,
suivant cette parole de l'Apôtre (Ephes. i, S) : Il notis a prédestinés pour
être ses enfants d'adoption, afin que sa grâce soit louée et glorifiée.
Il faut répondre au premier argument, que quand
on dit que quelqu'un a la grâce ou la faveur d'un autre homme, on entend qu'il
y a en lui quelque chose qui le rend agréable à ce dernier, et il en est de
même quand on dit que
(1)La grâce, considérée comme un acte simple de
la volonté divine, ne porte rien dans la créature ; car Dieu a aimé la créature
de toute éternité, quoiqu'il ne l'ait produite que dans les temps. Mais si on
la considere relativement à son effet, la grâce pose dans la créature un bien
naturel et un bien surnaturel.
(2) Cet amour est l'amour purement naturel par
lequel il donne à l'homme l'être, la vie, l'intelligence et toutes ses facultés
naturelles.
(3) Cet amour surnaturel est imparfait ou
parfait. Il est parfait quand Dieu communique à l'homme la grâce habituelle qui
le rend absolument son ami et qui le fait participer à sa nature; il est
imparfait quand il lui communique seulement quelques vertus qui se rapportent à
la béatitude, comme la foi, l'espérance et d'autres secours qui sont
compatibles avec l'état du péché.
quelqu'un a la grâce de Dieu. Toutefois il y a
une différence. Car ce qu'il y a dans un homme d'agréable à un autre existe
préalablement avant l'amour de ce dernier, tandis que l'amour divin produit ce
qu'il y a dans l'homme d'agréable à Dieu, comme nous l'avons dit (in corp.
art.).
H faut répondre au second, que Dieu est la vie
de l'âme comme cause efficiente, tandis que l'âme est la vie du corps comme
cause formelle. Or, entre la forme et la matière il n'y a pas de milieu ; parce
que la forme détermine par elle-même la matière ou le sujet, tandis que l'agent
exerce son influence sur le sujet non par sa substance, mais par la forme qu'il
produit dans la matière (i).
II faut répondre au troisième, que saint
Augustin dit (Rei. lib. i, cap. 25) : Quand j'ai avancé que la grâce consiste
dans la rémission des péchés et la paix dans la réconciliation avec Dieu, on ne
doit pas entendre par là que la paix et la réconciliation n'appartiennent pas à
la grâce en général, mais on doit entendre que le mot de grâce signifie
spécialement la rémission des péchés. Ainsi il n'y a donc pas que la rémission
des péchés qui appartienne à la grâce, il y a encore beaucoup d'autres dons de
Dieu. C'est pourquoi la rémission des péchés n'a pas lieu sans un effet que
Dieu produit en nous, comme on le verra (quest. cxui, art. 2).
ARTICLE II. — la grace est-elle une qualité de
l'ame (2)?
1. Il semble que la grâce ne soit pas une
qualité de l'âme. Car aucune qualité n'agit sur son sujet ; parce que l'action
d'une qualité n'existant pas sans l'action du sujet, il faudrait alors que le
sujet agit sur lui-même. Or, la grâce agit sur l'âme en la justifiant-, elle
n'est donc pas une qualité.
2. La substance est plus noble que la qualité.
Or, la grâce est plus noble que la nature de l'âme ; car nous pouvons par la
grâce beaucoup de choses dont la nature n'est pas capable, ainsi que nous
l'avons dit (quest. cix, art. I, 2 et 3). Donc la grâce n'est pas une qualité.
3. Aucune qualité ne subsiste après qu'elle a
cessé d'être dans son sujet. Or, la grâce subsiste; car elle n'est pas
corrompue,parce qu'alors elle rentrerait dans le néant comme ce qui est créé de
rien, et c'est pour cela que l'Apôtre l'appelle une créature nouvelle (Gai.
niti)- La grâce n'est donc pas une qualité.
Mais c'est le contraire. A l'occasion de ces
paroles du Psalmiste (Ps. cm) : Ut exhilaret faciem, la glose dit ( Ord.
Jugust. ) que la grâce est l'éclat de l'âme qui concilie le saint amour. Or,
l'éclat de l'âme est une qualité comme la beauté du corps. Donc la grâce est
une qualité.
CONCLUSION. — Indépendamment du secours spécial
par lequel Dieu porte l'homme à faire le bien, il faut admettre dans l'àme de
ceux qui sont justifiés une habitude de la grâce ou une qualité surnaturelle
qui les porte à acquérir le bien éternel agréablement et facilement.
II faut répondre que, comme nous l'avons vu (
art. préc. ), quand on dit qu'un homme a la grâce de Dieu en lui, cette parole
signifie qu'il y a en lui un effet de la volonté gratuite de Dieu. Or, nous
avons dit (quest. cix, art. 1) que l'homme est aidé par la volonté gratuite de Dieu
de deux manières. 1° L'âme humaine est mue par Dieu qui la porte à connaître, à
vouloir ou à agir. Cet effet gratuit n'est pas dans l'homme une qualité, mais
un mouve-
(1)La cause formelle produit immédiatement son
effet; tandis que la cause efficiente la produit médiatement ; elle agit ici
par l'intermédiaire de la forme.
(2) Le concile de Trente a décidé que la grâce
était intrinsèquement inhérente à l'àme (sess. vi, cap. 16) : Justitia nostra
dicitur, quia per eam nobis inhaerentem iustificamur. Il ne s'est pas servi des
mois de qualité et d'habitude , parce que les théologiens sont divisés entre
eux sur l'emploi de ces expressions. Mais ces controverses tiennent plus aux
mots qu'au fond des choses.
ment de l'âme (1). Car l'acte du moteur dans le
sujet qui est mû, c'est le mouvement, comme le dit Aristote (Phys. lib. m,
text. 48). 2° L'homme est aidé par la volonté gratuite de Dieu en ce sens que
Dieu infuse dans l'âme un donhabituel. lien est ainsi, p$rce qu'il n'est pas
convenable que Dieu se préoccupe moins de ceux qu'il aime au point de leur
donner un bien surnaturel que des autres créatures qu'il aime aussi, mais
auxquelles il ne destine qu'un bien naturel. Or, il pourvoit à ces dernières
créatures de telle sorte qu'il les meut non-seulement pour les actes naturels,
mais qu'il leur donne encore les formes et les vertus qui sont les principes de
leurs actes, afin qu'elles soient portées par elles à produire ces mouvements.
C'est ainsi que les mouvements que Dieu leur imprime deviennent naturels et
faciles aux créatures, suivant ce mot de la Sagesse (Sap. viii, i): Il dispose
tout avec douceur. A plus forte raison quand il s'agit de ceux qu'il meut pour
qu'ils acquièrent le bien surnaturel éternel, leur infuse-t-il des formes ou
des qualités surnaturelles (2) au moyen desquelles il les pousse doucement et
promptement à conquérir ce bien ; et par conséquent le don de la grâce est une
qualité.
Il faut répondre au premier argument, que la
grâce comme qualité agit sur l'àme, non à la façon de la cause efficiente, mais
à la manière de la cause formelle; comme la blancheur produit le blanc et la
justice le juste.
Il faut répondre au second, que toute substance
est ou la nature même de la chose dont elle est la substance ou une partie de
cette nature, et c'est de cette manière qu'on appelle substance la matière ou
la forme. La grâce étant au-dessus de la nature humaine, il ne peut se faire
qu'elle soit une substance ou une forme substantielle de l'àme; mais elle en
est une forme accidentelle. Car ce qui existe substantiellement en Dieu se
produit acciden-tellementdans l'àme qui participe àlabonté divine, comme on le
voit àl'égard de la science. Ainsi parce que l'âme participe imparfaitement à
la bonté divine et que la participation même de cette bonté qui est la grâce
existe dans l'àme d'une manière plus imparfaite que l'âme ne subsiste en
elle-même ; elle est néanmoins plus noble que la nature de l'âme, en tant
qu'elle est l'expression ou la participation de la bonté de Dieu, mais non par
rapport à sa manière d'être.
Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit Boëce (Isagog. Porphyr. cap. de accid.j, le propre de l'accident, c'est
d'être dans un sujet (inesse)-Ainsi on ne donne pas à tout accident le nom
d'être comme s'il avait l'être, mais on le lui donne, parce que c'est par lui
que l'être est quelque chose, comme le dit Aristote (Met. lib. vu, text. 2). Et
comme être fait ou être corrompu sont des expressions qui se disent de ce qui
est (3), il s'ensuit qu'à proprement parler aucun accident ne se fait ou ne se
corrompt. On dit qu'il se fait ou qu'il se corrompt selon que le sujet dans
lequel il existe commence ou cesse d'être en acte relativement à lui. C'est
ainsi qu'on dit que la grâce est créée ou produite en nous, du moment que nous
sommes nous-mêmes créés par elle, ou plutôt constitués de rien dans une
existence nouvelle, c'est-à-dire que ce n'est pas par nos mérites que nous
sommes élevés, suivant ces parolesde l'Apôtre (Eph. n, 4 0) : Nousavons été
créés en Jésus-Christ dans les bonnes oeuvres.
ARTICLE III.— LA GRACE EST-ELLE LA MÊME
CHOSE QL'E LA VERTU (4)?
i. 11 semble que la grâce soit la même chose
que la vertu. Car saint
(U Ainsi les grâces actuelles ne sont pas des
qualités ou des habitudes; il ne s'agit ici que de ia grâce habituelle.
(2) Ces formes surnaturelles sont la grâce et
les verius infuses. La grâce est le principe radical des opérations
surnaturelles et les vertus infuses en sont le principe immédiat.
(3) C'est-à-dire du sujet.
(i) On ne peut confondre la grâce qui est
surnaturelle avec les vertus naturelles, mais il y a des théologiens qui disent qu'elle est la même chose que la
charité. Durand prétend qu'elles ne diffèrent que de nom, Scot établit entre
elles une différence formelle, d'autres théologiens une différence virtuelle.
Mais le sentiment de saint Thomas est le plus conforme aux conciles et à la
tradition.
Augustin dit que la grâce opérante est la foi
qui opère par l'amour, comme on le voit (Lib. de spir. et Uti. cap. 14 cire.
fin. et cap. 32;. Or, la foi qui opère par l'amour est la vertu. Donc la grâce
est la vertu.
2. L'objet défini convient à celui auquel la
définition convient elle-même. Or, les définitions que les Pères ou les
philosophes ont données de la vertu conviennent à la grâce. Car elle rend bon
celui qui la possède et elle est cause de la bonté de ses actes. Elle est aussi
une bonne qualité de l'esprit par laquelle on vit saintement (2). Donc la grâce
est une vertu.
3. La grâce est une qualité. Or, il est évident
qu'elle n'est pas de la quatrième espèce qui comprend la forme et la figure,
parce qu'elle n'appartient pas au corps ; elle n'est pas non plus de la
troisième, qui comprend la passion ou la passivité qui réside dans la partie
sensitive de l'âme, comme le prouve Aristote (Phys. lib. viii, text. U et
seq.), tandis que la grâce réside principalement dans l'intelligence. Elle
n'est pas davantage de la seconde qui est la puissance ou l'impuissance
naturelle, parce qu'elle est supérieure à la nature et qu'elle ne se porte pas
au bien et au mal, comme une puissance naturelle. Il faut donc qu'elle
appartienne à la première qui est l'habitude ou la disposition. Et comme les
habitudes de l'esprit sont des vertus, puisque la science elle-même en est une,
ainsi que nous l'avons dit (quest. lvii, art. 1 et2), il s'ensuit que la grâce
est la même chose que la vertu.
Mais c'est le contraire. Si la grâce est une
vertu , il semble qu'elle doive être une des trois vertus théologales. Or, elle
n'est ni la foi, ni l'espérance, parce que ces vertus ne peuvent exister sans
la grâce sanctifiante. Elle n'est pas non plus la charité, parce que la grâce
prévient la charité, comme le dit saint Augustin (Lib. de don. persev. cap.
46). Elle n'est donc pas une vertu.
CONCLUSION. — La lumière naturelle de la raison
étant quelque chose d'indépendant des verius acquises, de même la lumière ou le
don surnaturel de la grâce est quelque chose d'indépendant des vertus infuses
qui perfectionnent l'homme, pour qu'il marche conformément à la lumière divine
de la grâce.
Il faut répondre qu'il y a des auteurs qui ont
dit que la grâce et la vertu étaient essentiellement la même chose, qu'elles ne
différaient que rationnellement, de sorte que la même chose recevait le nom de
grâce, quand on la considérait, selon qu'elle rend l'homme agréable à Dieu ou
selon qu'elle lui est gratuitement donnée, et qu'on lui donnait le nom de
vertu, selon qu'elle perfectionne l'homme et qu'elle le rend apte à bien agir.
C'est le sentiment que paraît avoir soutenu le Maître des sentences (Sent. lib.
n, dist. 26). Mais si l'on considere parfaitement la nature de la vertu, on
verra que cette opinion est insoutenable: parce que, comme le dit Aristote
(Phys. lib. vu, tex. 17),lavertu est une disposition d'un être parfait, eton
appelle parfait celui qui est disposé conformément à sa nature. D'où il est
évident que la vertu de chaque chose se considère ralativenient à une nature
préexistante, c'est-à-dire que chaque être doit être disposé, comme il convient
à sa nature. Or, il est évident que les vertus qu'on acquiert par les actes
humains, dont nous avons parlé (quest. lv et seq.), sont des dispositions qui
ordonnent l'homme convenablement par rapport ala nature dont il est composé.
Mais les vertus
(2) La première de ces deux définitions est
d'Aristote, la seconde de saint Augustin.
infuses le disposent dune manière plus élevée
et à une fin plus haute. Par conséquent il faut qu'elles se rapportent à une
nature plus noble, c'est-à-dire à la participation de la nature divine qu'on
appelle la lumière de la grâce, suivant cette parole de saint Pierre (II. Pet.
i, 4) : // nous a communiqué les biens si grands et si précieux qu'il avait
promis, afin que par ces biens vous soyez rendus participants de la nature
divine. C'est en recevant cette nature que nous redevenons, comme on le dit,
enfants de Dieu (1). Par conséquent comme la lumière naturelle de la raison est
quelque chose d'indépendant des vertus acquises qui se rapportent à cette
lumière elle-même ainsi la lumière de la grâce, qui est une participation de la
nature divine, est quelque chose d'indépendant des vertus infuses qui en
découlent (%) et qui s'y rapportent. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre (Ephes.
v, 8): Fous étiez autrefois ténèbres, maintenant vous êtes lumière en Notre-Seigneur,
conduisez-vous en enfants de lumière. Car, comme les vertus acquises
perfectionnent l'homme, pour qu'il marche conformément à la lumière naturelle
de la raison ; de môme les vertus infuses le perfectionnent, pour qu'il marche
conformément à la lumière de la grâce.
Il faut répondre au premier argument, que saint
Augustin donne le nom de grâce à la foi qui opère par l'amour, parce que l'acte
de la foi qui opère par l'amour est le premier acte par lequel la grâce
sanctifiante se manifeste.
Il faut répondre au second, que le bien qui
entre dans la définition de la vertu se dit de la convenance avec une nature
préexistante essentielle ou participée ; tandis que le bien ne s'attribue pas
de la sorte à la grâce -, il lui est attribué comme à la racine de ce qu'il y a
de bon dans l'homme, ainsi que nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au troisième, que la grâce
revient à la première espèce de qualité (3). Elle n'est cependant pas la même
chose que la vertu ; mais elle est une habitude que les vertus infuses
présupposent, comme leur principe et leur racine.
ARTICLE IV. — la grace est-elle dans
l'essence de l'ame comme dans son sujet ou si elle est dans une de ses
puissances (4)?
1. Il semble que la grâce n'existe pas dans
l'essence de l'âme, comme dans son sujet, mais qu'elle existe dans l'une de ses
puissances. Car saint Augustin dit (Hypognost. lib. hi) que la grâce est à la
volonté ou au libre arbitre ce que le cavalier est au cheval. Or, la volonté ou
le libre arbitre est une puissance, comme nous l'avons dit (part. I, quest.
lxxxiii, art. 2). Donc la grâce existe dans une puissance de l'âme comme dans
son sujet.
2.Les mérites de l'homme viennent de la grâce
qui en est le principe, comme le dit saint Augustin (Lib. de grat. et lib. arb.
cap. 4). Or, le mérite
(1)(cito participation delà nature divine est
si clairement exprimée dans l'Ecriture que personne ne l'a niée, mais on s'est
demandé si c'était une participation morale ou une participation physique. Les
thomistes soutiennent ce dernier sentiment et montrent que nous recevons la
nature divine en nous par un don qui l'exprime et qui la reproduit dans notre
âme analogiquement et imparfaitement.
(2) On a encore examiné si les vertus infuses
découlent de la grâce physiquement ou moralement ; mais d'après saint Thomas la
grâce est la raison et le principe de ces vertus, de sorte que la première
opinion parait plus conforme à son sentiment.
(3) La grâce est une qualité de la première
espèce et par conséquent une habitude. Cependant saint Thomas fait observer il.
Pars, quest. xxvii, Dederit, art. 2 ad 7) que la grâce n'est pas une habitude
proprement dite. Mais cette contradiction n'est qu'apparente ; car il veut
seulement dire en cet endroit qu'elle ne se rapporte pas à l'acte immédiatement.
C'est ce que nous avons observé dans la note précédente. Elle ne s'y rapporte
que par le moyen des vertus infuses.
(4) Cet article est une conséquence de celui
qui précède, comme saint Thomas le fait voir en exposant sa conclusion.
consiste clans un acte qui procède d'une
puissance. 11 semble donc que la grâce soit la perfection d'une puissance de
lame.
3. Si
l'essence de l'âme est le sujet propre de la grâce, il faut que l'âme soit,
quant à son essence, capable de la grâce. Or, ce sentiment est faux, parce
qu'il s'ensuivrait que toute âme serait capable de la grâce. Donc l'essence de
l'âme n'est pas le sujet propre de la grâce.
4. L'essence de l'âme est antérieure à ses
puissances. Or, on peut comprendre ce qui est avant sans ce qui est après. Il
s'ensuit donc qu'on peut comprendre la grâce dans l'âme, sans se préoccuper
d'aucune partie ni d'aucune puissance de l'âme, c'est-à-dire sans songer ni à
la volonté, ni à l'intellect-, ce qui répugne.
Mais c'est le contraire. C'est la grâce qui
nous régénère et qui nous rend enfants de Dieu. Or, la génération a pour terme
l'essence, avant d'avoir pour termes les puissances. Donc la grâce est dans
l'essence de l'âme, avant d'être dans ses puissances.
CONCLUSION. —Toute perfection d'une puissance
de l'àme ayant la nature d'une vertu, et la grâce n'étant pas une vertu, mais
quelque chose d'antérieur à la vertu, il est nécessaire qu'elle ait pour sujet
non pas une puissance, mais l'essence même de l'àme.
Il faut répondre que cette question dépend de
la précédente. Car si la grâce est la même chose que la vertu, il est
nécessaire qu'elle existe dans une puissance de l'âme comme dans son sujet
parce que les puissances de l'âme sont le sujet propre de la vertu, comme nous
l'avons dit (quest. lvi, art. 1). Mais si elle diffère de la vertu, on ne peut
pas dire qu'elle ait une puissance de l'âme pour sujet ; parce que toute
perfection d'une puissance de l'àme a la nature de la vertu, comme nous l'avons
vu (art. 1, quest. lv et lvi). D'où il résulte que la grâce étantfantérieure à
la vertu a un sujet antérieur aux puissances de l'âme, c'est-à-dire qu'elle
existe dans l'essence de l'âme elle-même. Car, comme l'homme, au moyen de sa
puissance intellectuelle, participe à la connaissance divine par la vertu de la
foi et qu'au moyen de la volonté, qui est une de ses autres puissances, il
participe à l'amour divin par la vertu de la charité (1); de même aussi au
moyen de la nature de son âme il participe d'après une certaine ressemblance à
la nature divine par une seconde génération ou une seconde création.
Il faut répondre au premier argument, que comme
les puissances de l'âme découlent de son essence, ainsi les vertus qui sont les
principes de nos opérations surnaturelles découlent de la grâce et se répandent
dans les puissances destinées à l'action. C'est sous ce rapport que la grâce
est à la volonté ce que le moteur est à l'objet qui est mù, ce qui revienl à la
comparaison du cheval et du cavalier, mais non ce que l'accident est au sujet.
La réponse au second argument est par là même
évidente. Car la grâce est le principe de nos oeuvres méritoires par
l'intermédiaire des vertus infuses, comme l'essence de l'âme est le principe de
nos opérations vitales par l'entremise des puissances.
Il faut répondre au troisième, que l'âme est le
sujet de la grâce, selon qu'elle est une espèce de nature intelligente ou
raisonnable. Mais elle n'est pas constituée dans son espèce par une puissance,
puisque les puissances sont des propriétés naturelles qui résultent de
l'espèce. C'est pourquoi l'âme dirïère spécifiquement par son essence des
autres êtres animés, des brutes et des plantes. C'est pourquoi si l'essence de
l'âme humaine estle
i I) On voit par là clairement la différence
qu'il y a entre la grâce et les vertus.
sujet de la grâce, il ne s'ensuit pas que toute
âme puisse en être le sujet ; car la grâce ne convient à l'essence de l'âme
qu'autant qu'elle est d'une espèce intelligente.
Il faut répondre au quatrième, que les
puissances de l'âme étant des propriétés naturelles qui résultent de son
espèce, l'âme ne peut exister sans elles. D'ailleurs en supposant qu'elle
existe sans elles, on dirait encore que l'âme est intelligente ou raisonnable
selon son espèce, non parce qu'elle posséderait en acte ces puissances, mais à
cause de l'espèce ou de la nature de son essence dont ces puissances doivent
naturellement découler.
QUESTION CXI.
DE LA DIVISION DE LA GRACE.
Nous avons maintenant à diviser la grâce ; à
cet égard cinq questions se présentent : 1° Est-il convenable de diviser la
grâce en grâce gratuitement donnée et en grâce sanctifiante? — 2" De la
division de la grâce sanctifiante en grâce opérante et en grâce coopérante. —
3° De la division de la même grâce en grâce prévenante et subséquente. — 4° De
la division de la grâce gratuitement donnée. —• 5" De la comparaison de la
grâce sanctifiante et de la grâce gratuitement donnée.
ARTICLE I. — EST-II.
CONVENABLE DE DIVISER LA GRACE EN GRACE SANCTIFIANTE ET EN GRACE GRATUITEMENT
DONNÉE (i) ?
1.Il semble que la grâce ne soit pas
convenablement divisée en grâce sanctifiante et grâce gratuitement donnée. Car
la grâce est un don de Dieu, comme on le voit d'après ce que nous avons dit
(quest. ex, art. i). Or, l'homme n'est pas agréable à Dieu parce qu'il en a
reçu quelque chose, mais c'est plutôt lc contraire; puisque Dieu fait à
quelqu'un un don gratuit précisément parce qu'il lui est agréable. Donc aucune
grâce ne doit être appelée sanctifiante (gratum faciens).
2. Tout ce qu'on ne donne pas d'après des
mérites antérieurs on lc donne gratuitement. Or, le bien de la nature est donné
à l'homme sans mérite antérieur, parce que le mérite présuppose la nature; la
nature est donc un don de Dieu qui est gratuit. Et comme la nature se distingue
de la grâce par opposition, c'est donc à tort que ce qui est gratuitement donné
est pris pour la différence (2) de la grâce, puisqu'on le trouve en dehors du
genre de la grâce elle-même.
3. Toute division doit se faire par les
contraires. Or, la grâce sanctifiante, par laquelle nous sommes justifiés, nous
est accordée par Dieu gratuitement, d'après ce mot de l'Apôtre (Boni, ni, 24) :
Nous avons été justifiés gratuitement par sa grâce. Donc la grâce sanctifiante
ne doit pas se diviser par opposition avec la grâce gratuitement donnée.
Mais c'estle contraire. L'Apôtre attribue
àlagrâce cesdeux caractères : c'est qu'elle rend agréable et qu'elle est
gratuitement donnée. Car il est dit à l'égard dupremier (Ephes. Q):Ilnous a
rendus agréables à ses yeux enson Filsbien-aimé. Et à l'égard du second (Rom.
xi, C) : Si c'est par grâce, ce n'est donc pas par les oeuvres ; autrement la
grâce ne serait plus grâce. On peut donc distinguer la grâce qui n'a qu'un de
ces caractères et celle qui les a tous les deux.
(I) Il ne s'agit iri que de la grâce intérieure
qui agit sur l'homme intrinsèquement, soit qu'elle s'attache à son âme, comme
la grâce habituelle, soit qu'elle meuve la volonté, comme lu grâce actuelle.
(2) Il faut prendre ici ce mot dans le sens
qu'on lui donne en logique, où on lui fait signilier les attributs essentiels
qui sont propres à une chose et qui par conséquent la distinguent de toutes les
autres.
CONCLUSION. — La grâce étant le moyen de mettre
les hommes en rapport avec Dieu et de les ramener à lui, il est convenable de
la diviser en grâce sanctifiante, par laquelle l'homme est uni à Dieu par
lui-même, et en grâce gratuitement donnée, par laquelle l'homme coopère au
salut des autres.
Il faut répondre que, comme le dit l'Apôtre
(Rom. xiii, 1 ), les choses qui viennent de Dieu sont ordonnées. Or, l'ordre
des choses consiste en ce que les unes sont ramenées à Dieu par d'autres, comme
le dit saint Denis (Lib. coel. hier. cap. G, 7 et 8). La grâce ayant donc pour
but de ramener l'homme à Dieu, cette action s'accomplit d'après un certain
ordre, c'est-à-dire qu'il y en a qui sont ramenés à lui par d'autres. — D*aprôs
cela il y a donc deux sortes de grâce : l'une par laquelle l'homme est uni à
Dieu et qu'on appelle la grâce sanctifiante (gratum faciens), l'autre par
laquelle un homme coopère avec un autre pour le ramener à Dieu ; ce don reçoit
le nom de grâce gratuitement donnée (gratis data), parce qu'il est au-dessus de
la faculté de la nature et du mérite de la personne. Mais parce qu'il n'est pas
donné à l'homme pour le sanctifier, mais plutôt pour qu'il coopère à la
sanctification d'un autre, on ne l'appelle pas grâce sanctiíiante. C'est de
cette grâce gratuitement donnée que parle l'Apôtre quand il dit (I. Cor. xii,
7) : Les dotis visibles de l'Esprit ne sont donnés à chacun que pour V utilité
des autres (1).
Il faut répondre au premier argument, qu'on ne
dit pas que la grâce rende effectivement agréable à Dieu, mais elle le fait
formellement (2), c'est-à-dire que l'homme est justifié par elle et qu'il est
rendu digne d'être appelé l'ami de Dieu, d'après ce mot de saint Paul (Coloss.
i, 42) : Elle nous a rendus dignes d'avoir part à l'héritage des saints dans la
gloire.
Il faut répondre au second, que la grâce
gratuitement donnée exclut l'idée de chose due. Or, on peut distinguer deux sortes
de dettes. L'une provient du mérite et se rapporte à la personne qui est à môme
de faire des oeuvres méritoires, suivant ce mot de l'Apôtre (Rom. iv, 4)
:Larêcompense qui se donne à quelqu'un pour ses oeuvres ne lui est pas imputée
comme une grâce, mais comme une chose due. L'autre résulte de la condition de
la nature ; comme si nous disions qu'il est dù à l'homme d'avoir la raison et
les autres choses qui appartiennent à la nature humaine. Lc mot dette ne
s'emploie dans aucun de ces sens, pour exprimer l'obligation de Dieu envers la
créature, mais on s'en sert plutôt dans le sens que la créature doit être
soumise à Dieu, afin que l'ordre divin s'accomplisse en elle. D'après cet
ordre, telle ou telle nature doit avoir telles ou telles propriétés ou conditions
particulières , et il faut que de telles ou telles opérations résultent telles
ou telles conséquences. Les dons naturels ne sont pas donc dus dans le premier
sens, mais ils le sont dans le second (3), au lieu que les dons surnaturels ne
sont dus d'aucune manière (4) -, c'est pourquoi ils méritent plus
particulièrement le nom de grâce.
Il faut répondre au troisième, que la grâce
sanctifiante ajoute à la grâce
(1) La
grâce gratuitement donnée peut secondairement amener à la grâce sanctifiante
celui qui la reçoit, et la grâce sanctifiante peut secondairement faire obtenir
la grâce gratuitement donnée, puisque les exemples des saints sont souvent pour
les autres une cause de salut. Mais la fin principale de ces sortes de grâce
est absolument distincte.
(2) Ce
n'est pas la grâce qui fait que l'hommo est effectivement agréable à Dieu,
c'est Dieu même qui produit cette merveille. La prâco là produit formellement,
parce qu'elle est dans l'âme comme la forme qui est cause de sa beauté.
(5) Les dons naturels ne sont pas dus de la
part de Dieu, car il n'est tenu h rien envers la créature ; mais ils sont dus
relativement à la créature, dans lc sens qu'elle ne peut remplir lc rôle que
Dieu lui a assigné, si elle n'a pas ce qu'il lui faut pour cela. Ainsi une
créature ne peut pas être un homme si elle n'a tout ce qui constitue l'être
humain.
(4) Us no sont pas dus du coté do la créature
puisqu'elle pouvait exister saus cela.
gratuitement donnée quelque chose qui
appartient à la nature de la grâce; parce qu'elle rend l'homme agréable à Dieu.
C'est pourquoi la grâce gratuitement donnée qui ne produit pas cet effet
conserve le nom général de grâce (1), comme il arrive ordinairement à l'égard
des autres choses. Ainsi les deux parties de la division sont opposées comme le
sont ces deux phrases : ce qui rend agréable et ce qui ne rend pas agréable.
ARTICLE II. — EST-IL CONVENABLE DE DIVISER
LA GRACE EN GRACE OPÉRANTE ET EN GRACE COOPÉRANTE (2)?
1. Il semble qu'il ne soit pas convenable de
diviser la grâce en grâce opérante et en grâce coopérante. Car la grâce est un
accident, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 2). Or, un accident ne peut
agir sur son sujet; par conséquent aucune giâce ne doit être appelée opérante.
2. Si la grâce opère quelque chose en nous,
c'est principalement la justification. Or, ce n'estpas la grâce seule qui opère
cet effet en nous. Car saint Augustin dit (Serm. xv, de verb. apost, cap. 11) :
Celui qui vous a créé sans vous ne vous justifiera pas sans vous. Donc aucune grâce
ne doit être appelée simplement opérante.
3. La coopération semble appartenir à un agent
inférieur, mais non à un agent principal. Or, la grâce opère en nous plus
principalement que le libro arbitre, d'après ce mot de saint Paul (Rom. ix,
10): Cela ne dépend ni de celui qui court, ni de celui qui veut, mais de Dieu
qui fait miséricorde. Donc on ne doit pas dire que la grâce est coopérante.
4. Les membres d une division doivent être
opposés. Or, opérer et coopérer ne sont pas des choses opposées, car le même
sujet peut opérer et coopérer. C'est donc à tort que l'on divise la grâce, en
grâce opérante et coopérante.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Lib. de grat. et lib. arb. cap. 17) : Dieu en coopérant achève en nous ce
qu'il a commencé en opérant, parce qu'en commençant il opère pour que nous
voulions, et en achevant il coopère avec ceux qui veulent. Or, les opérations
par lesquelles Dieu nous porte au bien appartiennent à la grâce. La grâce est
donc avec raison divisée en grâce opérante et coopérante.
CONCLUSION. — Puisque l'Apótre insinue dans son
Epitre aux Philippiens cette division par laquelle on distingue la grâce,
d'après ses divers effets, en opérante et coopérante, il est évident que cette
division est convenable.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. ex, art. 2), on peut entendre la grâce de deux manières : 1° on peut
entendre un secours divin qui nous porte à vouloir le bien et à le faire, 2° le
don habituel que Dieu a mis en nous (2;. Dans ces deux sens la grâce se divise
en opérante et coopérante. Car l'opération d'un effet n'estpas attribuée au
mobile, mais au moteur. Par conséquent dans l'effet où notre âme est mue sans
mouvoir, comme il n'y a que Dieu qui meuve, l'opération lui est attribuée, et
c'est d'après cela qu'on dit quelagrâceest opérante. Dans l'effet où notre âme
meut et estmue, l'opération n'est pas seulement attribuée à Dieu, mais elle
l'est encore à l'âme, et c'est dans ce sens qu'on dit que la grâce est
coopérante. Or, il y a en nous deux sortes d'acte. Le premier est l'acte
intérieur de la volonté. Relativement à cet acte, la volonté est l'objet mû,
Dieu est le moteur, et sur-
(-1) C'est ainsi que la brute conserve lc nom
d'animal qui est le nom du genre.
(2) Cette division est indiquée dans l'Ecriture
TliiÍip. n) :Ocus est qui operatur in nobis telle; voilà pour la grâce
operante. (I. Cor. xv):
Aon ego, sed gratia Dei mecum. (Mare, xvi) :
Praedicaverunt ubique Domino cooperante ; voilà la grâce coopérante.
(3; Saint Thomas applique cette division à la
grâce actuelle et à la grâce habituelle.
tout quand la volonté, qui voulait le mal
auparavant, commence à vouloir le bien (1). C'est pourquoi lorsque Dieu pousse
l'âme humaine à cet acte, on (Iii que la grâce est operante. Le second acte est
extérieur. Parla même qu'il est commandé par la volonté, comme nous l'avons dit
(quest. xvii, art. 9), il s'ensuit que, par rapport à lui, l'opération est
attribuée à la volonté. Et parce que, relativement à cetacte, Dieu nous aide
encore, en affermissant intérieurement la volonté pour qu'elle parvienne à
agir, et en nous fournissant extérieurement la faculté d'opérer, dans cette
circonstance on dit que la grâce est coopérante. Aussi, après les paroles que
nous avons citées, saint Augustin ajoute-t-il (ibid.) : il opère pour que nous
voulions, et lorsque nous voulons, il coopère avec nous pour que nous
achevions. Par conséquent, si on entend par grâce l'impulsion gratuite que Dieu
nous communique pour faire un bien méritoire, c'est avec raison qu'elle se
divise en opérante et coopérante (2). — Mais si on considère la grâce comme un
don habituel, elle a deux sortes d'effets, comme toute autre forme ; le premier
est son être, le second son opération, comme l'opération de la chaleur est de
produire le chaud et d'échauffer extérieurement. Ainsi la grâce habituelle,
selon qu'elle guérit l'âme, ou qu'elle la justifie, ou qu'elle la rend agréable
à Dieu, se nomme grâce operante; et selon qu'elle est le principe d'une oeuvre
méritoire qui procède du libre arbitre, on dit qu'elle est coopérante.
Il faut répondre au premier argument, que la
grâce étant une qualité accidentelle n'agit pas sur l'âme à titre de cause
efficiente, mais à titre do cause formelle, comme on dit que la blancheur rend
blanche une surface.
Il faut répondre au second, que Dieu ne notis
justifie pas sans nous; parce que dans notre justification nous consentons à la
justice de Dieu au moyen de notre libre arbitre. Toutefois ce mouvement du
libre;arbitre n'est pas la cause de la grâce, mais il en est l'effet. Par
conséquent l'opération entière appartient à la grâce.
Il faut répondre au troisième, qu'on ne coopère
pas avec un autre seulement comme l'agent secondaire coopère avec l'agent
principal, mais on coopère encore à titre d'auxiliaire pour arriver à une fin
présupposée. Or, l'homme, au moyen de la grâce opérante, étant aidé par Dieu
pour vouloir le bien, rien n'empêche que pour cette fin présupposée qui n'est
autre que le bien votdu la grâce ne coopère avec nous.
Il faut répondre au quatrième, que la grâce
opérante et la grâce coopérante'est la même grâce, maison la distingue d'après
ses divers effets, comme nous l'avons fait remarquer (in corp. art.).
ARTICLE III. — est-il convenable de diviser la
grâce en grâce
prévenante et subséquente (3)?
1. Il semble qu'il ne soit pas convenable de
diviser la grâce en grâce prévenante et subséquente. Car la grâce est l'effet
de l'amour divin. Or, l'amour de Dieu n'est jamais subséquent, mais il est
toujours prévenant, d'après ces paroles de saint Jean (I. Joan, rv, 10) : Ce ri
est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés le premier.
On ne doit donc pas admettre une grâce prévenante et subséquente.
(1) Les théologiens recherchent si à l'égard de
cet acte premier, qui est l'effet de la grâce operante, la volonté est passive
ou si elle est libre. Les thomistes embrassent généralement le dernier
sentiment, mais cette discussion est sans importance.
(2) Le concile d'Orange a ainsi reconnu cette
double division : Quoties bona agimus, Deus in nobis, atque nobiscum, ut
operemur, operatur.
(5) Cette distinction se trouve formellement
exprimée dans plusieurs prières de l'Eglise : Actiones nostras, quaesumus,
Domine, aspirando proevcni et adjuvando prosequere, ut cuncta nostra operatio a
lc semper incipiat et per te coepta finiatur.
2. La grâce sanctifiante doit être unique dans
l'homme, puisqu'elle est suffisante, d'après ce motde l'Apôtre (IL Cor. xii, 9)
: Ma grâce vous suffit. Or,la même chose ne peut pas être avant et après. C'est
donc à tort qu'on divise la grâce en prévenante et en subséquente.
3. On connaît la grâce par ses effets. Or, la
grâce produit une infinite d'effets, dont l'un précède l'autre. Donc si d'après
ces effets on devait diviser la grâce en prévenante et subséquente, il semble
qu'il y aurait des grâces d'une infinite d'espèces. Et comme l'art ou la
science ne s'occupe pas de ce qui est infini, on en doit conclure que c'est à
tort qu'on divise la grâce en prévenante et subséquente.
Mais c'est le contraire. La grâce de Dieu provient
de sa miséricorde. Or, il est dit(Ps. Lvm, 11) : Sa misericor de me'préviendra,
et ailleurs (Ps. xxii, 6): Sa miséricorde me suivra. Donc il est convenable de
distinguer la grâce prévenante et la grâce subséquente.
CONCLUSION. — A cause de la multiplicité des
effets de la grâce qui, comparés à des effets différents, peuvent être tantôt
antérieurs et tantôt postérieurs, on a raison de diviser la grâce en grâce
prévenante et subséquente.
Il faut répondre que, comme la grâce se divise
en grâce opérante et coopérante d'après ses divers effets-, de même on la
divise en grâce prévenante et en grâce subséquente, dans quelque sens qu'on la
prenne. Or, il y a cinq effets que la grâce produit en nous: le premier
consiste à guérir l'âme, le second à vouloir le bien, le troisième à opérer
efficacement lc bien qu'on veut, le quatrième à y persévérer, le cinquième à
parvenir à la gloire. C'est pourquoi la grâce, selon qu'elle produit en nous le
premier effet, est appelée prévenante par rapport au second, et selon qu'elle
produit en nous le second, elle est appelée subséquente relativement au premier
(1). Et comme un effet est antérieur à l'un et postérieur à l'autre, de môme la
grâce peut être appelée prévenante et subséquente selon le même effet par
rapport à des effets différents. C'est ce qui fait dire à saint Augustin (Lib.
de nat. et grat. cap. 31, et lib. ii, ad Boni f. cap. 9): Prévenante elle fait
que nous sommes guéris, subséquente elle fait qu'étant guéris nous agissons -,
prévenante elle fait que nous sommes appelés, subséquente elle fait que nous
sommes glorifiés (2).
Il faut répondre au premier argument, que
l'amour de Dieu désigne quelque chose d'éternel; c'est pourquoi on est toujours
forcé de dire qu'il est prévenant. Mais la grâce indique un effet temporel qui
peut précéder une chose et être postérieur à une autre. C'est pour cette raison
qu'on peut dire qu'elle est prévenante et subséquente.
Il faut répondre au second, que la grâce n'est
pas essentiellement différente, parce qu'elle est prévenante et subséquente;
cette distinction ne se rapporte qu'à ses effets, comme nous l'avons dit à
l'égard de la grâce opérante et de la grâce cooperante. Ainsi, selon que la
grâce est subséquente elle appartient à la gloire, et elle n'est pas autre
numériquement que la grâce prévenante par laquelle nous sommes maintenant
justifiés. Car, comme la charité d'ici-bas n'est pas détruite, mais
perfectionnée dans le ciel, nous en devons dire autant de la lumière de la
grâce, parce qu'elles n'impliquent ni l'une ni l'autre d'imperfection dans leur
essence.
(•J) On appelle encore prévenante la grâce qui
fait que l'homme veut le bien, etsubséquente celle qui fait qu'il exécute le
bien qu'il a voulu.
(2) Les théologiens distinguent encore la grâce
qui excite (excitans) et la grâce qui aide (adju-vans). Celle qui excite tire
lc pécheur de son sommeil pour l'amener à la pénitence ; et celle qui aide
vient ensuite à son secours pour faire le bien qu'il s'est proposé. Ainsi la
première peut se ramener à la grâce operante et prévenante et la féconde à la
grâce coopérante cl subséquente.
Il faut répondre au troisième, que quoique les
effets de la grâce puissent être infinis en nombre, comme le sont les actes
humains, néanmoins ils se ramènent tous à quelques points spéciaux, et de plus
ils ont tous ceci de commun, c'est que l'un précède l'autre.
ARTICLE IV. — la grace gratuitement donnée
est-elle convenablement divisée par saint paul (I)?
1. Il semble que la grâce gratuitement donnée
ne soit pas bien divisée par saintPaul. Car tout don que Dieu nous accorde
gratuitement peut être appelé une grâce gratuitement donnée. Or, il y a une
infinité de dons que Dieu nous accorde gratuitement pour les biens de l'âme et
pour les biens du corps, et qui ne nous rendent pas néanmoins agréables à Dieu.
Donc les grâces gratuitement données ne peuvent être comprises sous une
division positive.
2. La grâce gratuitement donnée se distingue
par opposition de la grâce sanctifiante. Or, la foi appartient à la grâce
sanctifiante, parce que c'est par elle que nous sommes justifiés, d'après ces
paroles de saint Paul (Rom. v, 4) : Iustificati igitur ex fide, etc. C'est donc
à tort que la foi est placée parmi les grâces gratuitement données, surtout
quand les autres vertus, comme l'espérance et la charité, n'y figurent pas.
3. Opérer des guérisons et parler diverses
langues, voilà des miracles. L'interprétation des discours appartient aussi à
la sagesse ou à la science, d'après cette parole du prophète (Deut. i, 47) :
Dieu a donné à ses enfants la science et la connaissance de tous les livres et
de toute la sagesse. C'est donc à tort qu'on met en opposition le don de guérir
et de parler diverses langues avec le don des miracles, et qu'on oppose le don
d'interprétation à la sagesse et à la science.
4.
Comme la sagesse et la science sont des dons de l'Esprit-Saint, de même
l'intellect, le conseil, la piété, la force et la crainte, comme nous l'avons
dit (quest. lxviii , art. 4). On devrait donc aussi ranger ces dons parmi les
grâces gratuitement données.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (I. Cor.
xii, 8) : L'un reçoit du Saint-Esprit le don de parler avec sagesse, l'autre
reçoit du même Esprit le don de parler avec science ; un autre reçoit la foi du
même Esprit, un autre la grâce de guérir les maladies, un autre le don de faire
des miracles, un autre le don de prophétie, un autre le discernement des esprit
s, un autre le don de parler diverses langues, un autre celui de les
interpréter.
CONCLUSION. — Les grâces gratuitement données
ont été parfaitement divisées par l'Apôtre ; car, parmi ces dons, les uns se
rapportent à la perfection de la connaissance, comme la foi, la faculté
déparier avec sagesse et celle de parler avec science ; les autres ont pour but
raffermissement de la doctrine, comme la grâce d'opérer des guérisons, de faire
des miracles, des prophéties et de discerner les esprits; les autres regardent
les moyens de s'exprimer, comme le don de parler diverses langues et celui de
les interpréter.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1 huj. quaest.), la grâce gratuitement donnée apour but de mettre l'homme
à même de coopérer avec les autres pour les ramènera Dieu. Or, on ne peut ainsi
opérer en agissant sur les autres intérieurement (car il n'y a que Dieu qui
puisse le faire), mais on le peut en les enseignant ou en
lespersuadantextérieurement. C'est pourquoi la grâce gratuitement donnée
renferme en elle ce dont
(1) Cet article est un magnifique commentaire
de ces paroles de saint Paul aux Corinthiens (I. Cor. xii, 8) : Alii per
spiritum datur sermo sapientiae, alii autem sermo scientiae secundum eumdem
spiritum, alii fides in eodem spiritu, alii gratia sanitatum, alii operatio
virtutum, alii prophetia, alii discretio spi-r i tuum, alii genera linguarum,
alii interpretatio sermonum.
l'homme a besoin pour instruire les autres des
vérités divines qui sont supérieures à la raison. Or, pour cela il lui faut
trois choses : 1° Il faut qu'il ait la plénitude de la connaissance à l'égard
des choses de Dieu pour pouvoir en instruire les autres; 2° il faut qu'il
puisse confirmer ou prouver ce qu'il dit; autrement sa doctrine ne serait pas
efficace; 3" il faut que ce qu'il conçoit il puisse convenablement le
présenter à ses auditeurs. Relativement au premier point trois choses sont
nécessaires , comme on le voit quand il s'agit de l'enseignement humain. Car il
faut que celui qui doit apprendre aux autres une science soit d'abord lui-même
très-certain des principes de cette science, et c'est pour ce motif qu'on
demande la foi, qui est la certitude que nous avons des choses invisibles, qui
sont regardées comme les principes de la doctrine catholique. Le docteur doit
ensuite bien posséder les conséquences principales de la science, et c'est dans
ce but qu'il est parlé de la sagesse, qui est la connaissance des choses
divines. Enfin il est nécessaire qu'il soit riche en exemples et qu'il
connaisse les effets dont il faut quelquefois se servir pour manifester les
causes, et c'est pour cette raison qu'il est fait mention de la science, qui
est la connaissance des choses humaines, parce que les choses invisibles de
Dieu sont rendues intelligibles par celles qu'il a faites (Rom. i, 20). — On
établit les vérités qui sont du ressort de la raison par des arguments, mais celles
qui lui sont supérieures et qui ontétédivi-nementrévélées, on les établit par
des moyens qui sont propres à la puissance divine, et cela de deux manières. La
première consiste en ce que celui qui enseigne la science sacrée fasse ce que
Dieu seul peut faire, en faisant des miracles qui se rapportent, soitau salut
du corps, comme la grâce de guérir les malades, soit à la seule manifestation
de la puissance divine, comme quand on arrête le soleil, ou qu'on l'obscurcit,
ou qu'on divise la mer. et c'est le don des miracles proprement dit. La seconde
consiste à manifester ce que Dieu seul peut connaître, comme les futurs
contingents, et c'est ce qu'on appelle le don de prophétie ; ou comme les
secrets des coeurs, et c'est ce qu'on désigne par le discernement des esprits.
— L'expression de la pensée peut se considérer par rapport à la langue dont on
se sert, et c'est ce qu'on comprend par le don des langues, et par rapport au
sens des paroles que l'on doit proférer, et c'est ce que signifie le don
(Yinterprétation.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme nous l'avons dit (art. 1 huj. quaest.), tous les bienfaits que Dieu nous
accorde ne sont pas des grâces gratuitement données. Il n'y a que ceux qui
surpassent les forces de notre nature, par exemple, qu'un pêcheur soit rempli
dans ses discours de sagesse, de science, etc. Ces dons sont appelés des grâces
gratuitement données.
Il faut répondre au second, que la foi n'est
pas comptée parmi les grâces gratuitement données, quand on la considère comme
une vertu qui justifie l'homme en lui-môme, mais elle en fait partie, selon
qu'elle implique cette certitude suréminente qui rend un homme apte à enseigner
aux autres toutes les vérités qu'elle renferme. Quant à l'espérance et à la
charité, elles appartiennent à la puissance appétitive, selon que cette
puissance rapporte l'homme à Dieu.
Il faut répondre au troisième, que la grâce
d'opérer des guérisons se distingue de la vertu de l'aire des miracles en
général, parce qu'elle est un moyen particulier de conversion. Car celui qui a
recouvré la santé par la vertu de la foi est plus disposé à croire par suite de
ce bienfait. De même parler diverses langues et les interpréter sont deux
manières particulières d'amener les autres à la ibi, et c'est pour cela qu'on en
fait des grâces gratuitement données toutes spéciales.
Il faut répondre au quatrième, que la sagesse
et la science ne sont pas rangées parmi les grâces gratuitement données, au
même titre que parmi les dons de l'Esprit-Saint, c'est-à-dire que ce ne sont pas
des habitudes par lesquelles l'Esprit-Saint dispose l'esprit humain
convenablement à l'égard de ce qui regarde la sagesse et la science : car tels
sont les dons de l'Esprit-Saint, comme nous l'avons dit (quest. lxviii, art. 1
et 4). On les range parmi les grâces gratuitement données, selon qu'elles
impliquent une certaine abondance de science et de sagesse, afin que l'homme
puisse non-seulement bien penser en lui-même des choses divines, mais qu'il
puisse encore en instruire les autres et réfuter ceux qui le contredisent.
C'est pourquoi parmi les grâces gratuitement données, on met expressément le
don de parler avec sagesse et celui de parler avec science, parce que, comme le
dit saint Augustin (De Trin. lib. xiv, cap. 1), autre chose est de savoir seulement
ce que l'on doit croire pour arriver à la vie bienheureuse, autre chose est de
savoir comment on peut le communiquer à ceux qui sont bien disposés et le
défendre contre les impies.
ARTICLE V. — la grace gratuitement donnée
est-elle plus noble oue la grace sanctifiante (1)?
1. Il semble que la grâce gratuitement donnée
soit plus noble que la grâce sanctifiante. Car lc bien d'une nation vaut mieux
que celui d'un individu, comme le dit Aristote (Eth. cap. 2). Or, la grâce
sanctifiante ne se rapporte qu'au bien d'un seul, tandis que la grâce
gratuitement donnée se rapporte au bien général de l'Eglise entière, comme nous
l'avons dit (art. 1 et 4 huj. quaest.). Donc la grâce gratuitement donnée est
plus noble que la grâce sanctifiante.
2. Il faut une plus grande vertu pour pouvoir
agir sur un autre qu'il n'en faut pour agir sur soi seul, comme la lumière d'un
corps qui peut en éclairer d'autres l'emporte sur celle de celui qui brille en
lui-même, sans pouvoir illuminer les autres. C'est pourquoi Aristote dit (Eth.
lib. v, cap. 1): que lajustice est la plus éclatante des vertus, parce que
c'est elle qui règle les rapports des hommes avec les autres individus. Or, la
grâce sanctifiante perfectionne l'homme en lui-môme, tandis que par la grâce
gratuitement donnée on travaille au perfectionnement des autres. Donc la grâce
gratuitement donnée est plus noble que la grâce sanctifiante.
3. Ce qui est propre à l'élite des individus
vaut mieux que ce qui est commun à tous ; ainsi le raisonnement qui est le
propre de l'homme l'emporte sur la sensibilité qui lui est commune avec tous
les animaux. Or, la grâce sanctifiante est commune à tous les membres de
l'Eglise, tandis que la grâce gratuitement donnée est un don propre aux membres
de l'Eglise les plus distingués. Donc la grâce gratuitement donnée l'emporte
sur la grâce sanctifiante.
Mais c'est le contraire. Après avoir énuméré
les grâces gratuitement données l'Apôtre ajoute (I. Cor. xii, 31) : Je vais
vous montrer une voie encore plus excellente, et comme on le voit par ce qui
suit, il parle de la charité qui appartient à la grâce sanctifiante. Donc la
grâce sanctifiante vaut mieux que la grâce gratuitement donnée.
CONCLUSION. — La grâce sanctifiante unissant
immédiatement l'homme à Dieu, tandis que la grâce gratuitement donnée (comme la
grâce de la prophétie ou des mira-
(1 ) La supériorité de la grâce sanctifiante
sur la grâce gratuitement donnée, ressorltout naturellement de la définition de
l'une et de l'autre, puisque cette dernière n'est qu'un moyen pour arriver à
l'autre : Quid prodest homini, si univer-summundum lucretur ; animoeverd
detrimentum patiatur'.' Et ailleurs : Quam dabit homo commutationem pro anima
sud?
cles) ne fait qu'y préparer et y disposer j
elle est beaucoup plus excellente, plus noble et plus digne que cette dernière.
Il faut répondre qu'une vertu est d'autant plus
noble qu'elle se rapporte à un bien plus élevé. Or, la fin est toujours
supérieure aux moyens. Par conséquent, puisque la grâce sanctifiante met
l'homme immédiatement en union avec sa fin dernière, tandis que les grâces
gratuitement données le mettent en rapport avec ce qui doit le préparer à cette
union, comme la prophétie, les miracles et les autres choses de cette nature
qui disposent les hommes à s'unir à leur fin dernière, il s'ensuit que la grâce
sanctifiante est beaucoup plus excellente que la grâce gratuitement donnée.
Il faut répondre au premier argument, que,
comme le dit Aristote (Met. lib. xii, text. ï>2), le bien d'une multitude,
comme d'un armée, est de deux sortes: l'un ne réside que dans la multitude
elle-même, tel que l'ordre de l'armée; l'autre est séparé de la multitude,
comme le bien du général-, et ce dernier est le meilleur, parce que c'est à
celui-ci que l'autre se rapporte. Or, la grâce gratuitement donnée a pour but
le bien général de l'Eglise, qui est l'ordre ecclésiastique, tandis que la
grâce sanctifiante se rapporte au bien général séparé, qui est Dieu lui-môme.
C'est pourquoi la grâce sanctifiante est la plus noble.
Il faut répondre au second, que si la grâce
gratuitement donnée pouvait produire dans les autres ce que l'homme obtient
parla grâce sanctifiante, il s'ensuivrait que la grâce gratuitement donnée
serait la plus noble ; comme la clarté du soleil qui éclaire l'emporte sur
celle d'un corps qui est éclairé. Mais par la grâce gratuitement donnée,
l'homme ne peut pas produire dans un autre l'union avec Dieu qu'il possède par
la grâce sanctifiante; il ne produit que des dispositions à cette grâce. C'est
pourquoi il n'estpas nécessaire que la grâce gratuitement donnée soit la plus
noble. C'est ainsi que dans le feu la chaleur par laquelle il agit pour
échauffer un autre corps n'est pas plus noble que sa forme substantielle.
Il faut répondre au troisième, que la
sensibilité se rapporte au raisonnement comme à sa fin ; c'est pourquoi le
raisonnement est plus noble. Mais ici c'est le contraire; parce que ce qui est
propre se rapporte à ce qui est commun comme à sa fin. Il n'y a donc pas de
parité.
QUESTION CXII.
DE LA CAUSE DE LA GRACE.
Nous avons maintenant à nous occuper de la
cause de la grâce, et à ce sujet cinq questions se présentent : 1* N'y a-t-il
que Dieu qui soit la cause efficiente de la grâce ? — 2° La grâce exige-t-elle
que celui qui la reçoit y soit disposé par l'acte de son libre arbitre? —
3" Cette disposition peut-elle nécessiter la grâce elle-même? — 4U La
grâce est-elle égale chez tout le monde ? — 5° Peut-on savoir si on a la grâce
?
ARTICLE I. — n'y a-t-il que dieu qui soit cause
de la grâce (I)?
i. Il semble que Dieu ne soit pas seul cause de
la grâce. Car il est dit (Joan. i,I7):La grâce et la vérité ont été apportées
par Jésus-Christ.Or, sous le nom de Jésus-Christ on n'entend pas seulement la nature
divine, mais encore la nature humaine qu'il a revêtue. Donc une créature peut
être cause de la grâce.
(U II s'agit ici de la cause principale
efficiente de la grâce habituelle. Sa cause finale c'est la vision de Dieu, sa
cause matérielle l'essence môme de l'àme; sa cause instrumentale l'humanité du
Christ et les sacrements ; sa cause méritoire principale le Christ ; sa cause
méritoire secondaire tout homme juste qui peut mériter pour soi uno
augmentation de grâce de condigno et qui peut la mériter pour les autres de
congruo ; quant à sa cause formelle, elle n'en a pas parce qu'elle n'est pas
une chose composée.
2. Il y a cette différence entre les sacrements
de la loi nouvelle et ceux de l'ancienne, que les sacrements de la loi nouvelle
produisent la grâce qui a été seulement figurée par les sacrements de la loi
ancienne. Or, les sacrements de la loi nouvelle sont des éléments visibles. Il
n'y a donc pas quo Dieu qui soit cause de la grâce.
3. D'après saint Denis (Lib. de coel. hier.
cap. 3 et 4), les anges purgent, illuminent et perfectionnent les anges
inférieurs ainsi que les hommes. Or> la créature raisonnable est purgée,
éclairée et perfectionnée par la grâce* Donc il n'y a pas que Dieu qui soit
cause de la grâce.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Ps.
lxxxiii, 12) : Le Seigneur vous donnera la grâce et la gloire.
CONCLUSION. — La grâce surpassant les forces de
toute créature, par là même qu'elle n'est rien autre chose qu'une participation
de la nature divine qui surpasse toute autre nature, elle ne peut être produite
que par Dieu.
Il faut répondre qu'aucune chose ne peut agir
au delà de son espèce, parce qu'il faut toujours que la cause l'emporte sur
l'effet. Or, le don de la grâce surpasse toutes les forces d'une créature,
puisqu'elle n'est rien autre chose qu'une participation de la nature divine qui
surpasse toute autre nature. C'est pourquoi il est impossible qu'une créature
la produise. Car nécessairement il n'y a que Dieu qui puisse déifier, en
faisant entrer en communication delà nature divine ceux qu'il admet à
participer à sa ressemblance, comme il n'y a que le feu qui puisse embraser
(ignire).
Il faut répondre au premier argument, que
l'humanité du Christ est comme l'organe ou l'instrument de la Divinité, selon
l'expression de saint Jean Damascène (De orth. fid. lib. m, cap. 15). Or,
l'instrument ne produit pas l'action de l'agent principal par sa propre vertu,
mais par la vertu de l'agent qui l'emploie. C'est pourquoi l'humanité du Christ
ne produit pas la grâce par sa propre vertu, mais par la vertu de la Divinité
qui lui est unie et qui fait que ses actions contribuent à notre salut.
Il faut répondre au second, que, comme dans la
personne du Christ l'humanité est cause de notre salut, au moyen de la grâce qui
est principalement produite par la vertu divine, de même dans les sacrements de
la loi nouvelle qui découlent du Christ, la grâce a pour causes instrumentales
les sacrements eux-mêmes, et pour cause principale la vertu de l'Esprit-Saint
qui opere dans les sacrements, d'après cette parole de saint Jean (m, 5) : Si
on ne renaît pas de l'eau et de l'Esprit-Saint, on ne peut entrer dans le
royaume de Dieu.
Il faut répondre au troisième, que l'ange
purge, illumine et perfectionne l'ange ou l'homme en l'instruisant (1), mais
non en le justifiant par la grâce. C'est ce qui fait dire à saint Denis que
cette perfection, cette illumination et ce perfectionnement ne sont rien autre
qu'une participation infuse de la science divine.
ARTICLE II. — la gracie exige-t-elle une
préparation et une disposition de la part de l'homme (2)? 1. Il semble que
la'grâce n'exige pas de préparation ou de disposition de la part de l'homme.
Car, comme le dit l'Apôtre (Rom. iv, 6) : La récompense
(?) Les anges sont cause Je la grâce, en raison
du ministère qu'ils exercent en faveur des hommes. C'est ce que les théologiens
désignent sous le nom de causa ministerialis.
(2) Le concile de Trente a décidé qu'il fallait
de la part de l'homme une disposition, et que cette disposition consistait dans
l'acte et le mouvement du libre arbitre vers Dieu (sess. Vi, can. 9) : Si quis
dixerit sola fide impium iustificari, ita ut intelligat nihil aliud requiri
quod ad iustificationis gratiam consequendam cooperetur, et nulla ex parle
necesse esse eum suae voluntatis motu praeparari atque disponi •* anathema sit.
qui se donne à quelqu'un pour ses oeuvres ne
lui est pas imputée comme une grâce, mais comme une dette. Or, l'homme ne se
prépare par son libre arbitre qu'en faisant des oeuvres. Donc l'essence de la
grâce serait détruite.
2. Celui qui vit dans le péché ne se prépare
pas à recevoir la grâce. Or, elle est donnée à ceux qui sont en cet état, comme
on le voit à l'égard de saint Paul, qui l'a obtenue quand il ne respirait que
menaces et car-nagecontre les disciples du Seigneur, comme on le voit [Jet. ix,
1). Donc on ne requiert de la part de l'homme aucune préparation à la grâce.
3. Un agent d'une vertu infinie ne demande pas
de disposition dans la matière qu'il emploie, puisqu'il ne demande pas de
matière même, comme on le voit pour la création, à laquelle on compare le don
de la grâce qu'on appelle une créature nouvelle (Galat. ult.). Or, Dieu seul
qui est d'une puissance infinie produit la grâce, comme nous l'avons dit (art.
préc). Donc aucune préparation n'est nécessaire de la part de l'homme pour
l'obtenir.
Mais c'est le contraire. Le prophète dit (Amos,
iv, 12) : Préparez-vous à aller au-devant de votre Dieu, ô Israel. Et on lit (
I. Reg. vu, 3) : Préparez vos coeurs au Seigneur.
CONCLUSION. — Relativement à la grâce
considérée comme un don habituel de l'àme, une préparation de la part de
l'homme est nécessaire (car c'est une forme qui ne peut exister que dans une
matière bien disposée). Mais il n'en est pas de même de la grâce considérée comme
un secours de Dieu qui porte l'àme au bien. Car toute préparation qui existe
dans l'homme résulte du secours de Dieu qui le meut à ce sujet.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. exi, art. 2), la grâce s'entend de deux manières ; tantôt elle désigne
un don habituel de Dieu et tantôt le secours de Dieu qui porte l'âme au bien.
En la prenant dans le premier sens, elle exige préalablement une préparation de
la grâce, parce qu'aucune forme ne peut exister que dans une matière qui a été
disposée. Mais s'il s'agit de la grâce, selon qu'elle désigne le secours de
Dieu qui porte au bien, alors il ne faut de la part de l'homme aucune
préparation, parce que ce secours divin est prévenant (1). Toute préparation
dont l'homme est susceptible résulte plutôt du secours de Dieu qui porte l'âme
au bien. Ainsi le bon mouvement du libre arbitre, par lequel on se prépare à
recevoir le don de la grâce, est un acte du libre arbitre mù par Dieu (2). Sous
ce rapport on dit que l'homme se prépare d'après ce passage des Proverbes (xvi,
i) : C'est à l'homme à préparer son âme. Mais comme son libre arbitre dépend
principalement de Dieu, on dit que c'est Dieu qui prépare la volonté de l'homme
et que c'est lui qui dirige ses voies.
Il faut répondre au premier argument, qu'il y a
une préparation à la grâce, qui existe simultanément avec l'infusion même de la
grâce ; cette opération est méritoire, non de la grâce qu'on a déjà obtenue,
mais de la gloire qu'on n'a pas encore. Il y a une autre préparation imparfaite
ala grâce, qui précède quelquefois le don de la grâce sanctifiante, et qui
vient néanmoins de Dieu. Mais cette grâce n'est pas suffisante pour mériter,
l'homme n'ayant pas encore été justifié par la grâce; parce qu'aucun mérite ne
peut venir que de la grâce, comme nous le dirons (quest. cxiv, art. 2).
Il faut répondre au second, que l'homme ne
pouvant se préparer à la grâce, à moins que Dieu ne le prévienne et ne le
pousse au bien, il n'importe
(1)
Tous les théologiens admettent que la grâce actuelle n'exige pas de
disposition préalable.
(2) A l'égard de cet acte du libre arbitre, il
y a controverse parmi les théologiens ; les uns veulent qu'il ne dispose à la
grâce que moralement et d'après l'institution divine, les autres veulent qu'il
y dispose physiquement et d'après sa nature. Ce dernier sentiment est celui des
thomistes, et il parait parfaitement d'accord avec la pensée de saint Thomas.
en rien, qu'on arrive subitement ou peu à peu à
une préparation parfaite. Car il est dit (Ecoles, xi, 23) : qu'il est aisé à
Dieu d'enrichir subitement un pauvre. Mais il arrive quelquefois que Dieu porte
l'homme à un bien, sans l'y porter d'une manière parfaite : et cette
préparation précède la grâce. D'autres fois il pousse l'homme au bien, tout à coup
et parfaitement, et l'homme reçoit subitement la grâce, d'après cette parole du
Seigneur dans saint Jean (vi, 45) : Tous ceux qui ont entendu la voix de mon
Père, et qui ont appris de lui viennent à moi. C'est ce qui est arrivé à saint
Paul. Tout à coup, quand il était dans la voie du péché, son coeur a été mû
parfaitement par Dieu qui l'a fait écouter, apprendre et arriver à
Jésus-Christ, et c'est pour cela qu'il a reçu instantanément la grâce.
Il faut répondre axxtroisième, qu'un agent
d'une vertu infinie n'exige pas une matière ou une disposition de matière qui
présuppose l'action d'une autre cause ; mais cependant il faut que selon la
nature de la chose qu'il doit produire, il mette en elle la matière et la
disposition que sa forme requiert. De même, pour que Dieu infuse la grâce dans
l'âme, il ne faut pas une autre préparation qu'il ne produise pas lui-même.
ARTICLE III. — la grace est-elle accordée
nécessairement a celui qui S'Y prépare, et qui fait ce qui est en son pouvoir
(1)?
d. Il semble que la grâce soit accordée
nécessairement à celui qui s'y prépare ou qui fait ce qui est en son pouvoir.
Car sur ces paroles de l'Apôtre (Rom. m) : Justitia Dei manifestata est, la
glose dit (Raban. lib. n) : Dieu reçoit celui qui se réfugie dans son sein, autrement
l'iniquité serait en lui. Or, il est impossible que l'iniquité soit en Dieu. Il
est donc impossible que Dieu ne reçoive pas celui qui se réfugie vers lui ; par
conséquent il lui accorde nécessairement sa grâce.
2.
Saint Anselme dit (Lib. de casu diab. cap. 3) que la chose pour laquelle
Dieu n'a pas accordé au diable sa grâce, c'est qu'il n'a pas voulu la recevoir
et qu'il ne s'y est pas préparé. Or, en éloignant la cause, l'effet est aussi
nécessairement éloigné. Donc, si un individu veut recevoir la grâce, il est
nécessaire qu'on la lui donne.
3. Le
bien est communicatif de lui-même, comme le prouve saint Denis (De div. nom.
cap. 4). Or, le bien de la* grâce vaut mieux que celui de la nature. Par
conséquent, puisque la forme naturelle s'attache nécessairement à la matière
qui lui est préparée, il semble qu'à plus forte raison, la grâce soit accordée
nécessairement à celui qui s'y prépare.
Mais c'est le contraire. L'homme est à Dieu, ce
qu'est l'argile au potier, suivant cette parole du prophète (Hier, xviii, 6) :
Fous êtes dans ma main, ce qu'est l'argile dans la main dupotier. Or, l'argile,
quelle que soit sa préparation, ne reçoit pas nécessairement une forme du
potier. Donc, l'homme ne reçoit pas nécessairement de Dieu la grâce, quelle que
soit sa préparation.
CONCLUSION. — L'infusion de la grâce suit
nécessairement ou infailliblement la préparation de l'homme qui fait ce qu'il
peut, selon que cette préparation a pour moteur Dieu lui-même, dont l'intention
ne peut faillir, mais il n'en est pas de même si on la considere comme un acte
du libre arbitre dont la grâce surpasse les forces. Il faut répondre que, comme
nous l'avons dit (art. préc.), la préparation
(i) Ce qu'il y a de foi ii cet égard, c'est que
l'homme ne peut mériter la grâce par aucune bonne oeuvre naturelle. On ne peut
nier cette proposition sans tomber dans lc pélagianisme. C'est d'ailleurs ce
qui se trouve clairement défini par le concile d'Orange et par le concile de
Trente : Si quis dixerit, sine praeveniente
Spiritus sancti inspiratione, atque ejus adiutorio hominem credere, sperare,
diligere, aut poenitere posse, sicut oportet, ut ei iustificationis gratia
conferatur : anathema sit.
de rhomme à la grâce vient de Dieu comme
moteur, et du libre arbitre comme du principe qui estmù. Cette préparation peut
donc se considérer de deux manières : 4° Selon qu'elle vient du libre arbitrent
sous ce rapport elle ne mène pas nécessairement à la grâce, parce que ce don
surpasse toute préparation qui est l'effet des forces humaines (4). 2° On peut
la considérer selon qu'elle provient do Dieu, qui en est le moteur. Dans ce
cas, elle atteint nécessairement le but auquel Dieu l'a destinée; ce n'est pas
toutefois une nécessité de coaction, mais c'est une chose infaillible, parce
que l'intention de Dieu ne peut être en défaut. C'est ce qui fait dire à saint
Augustin (Lib. de don. persev. cap. 14) que tous ceux qui sont délivrés le sont
très-certainement par les bienfaits de Dieu. Par conséquent, si Dieu a
l'intention que l'homme dont il meut le coeur, reçoive la grâce, il la reçoit
infailliblement, d'après ce mot de saint Jean (vi, 45) : Quiconque a entendu la
voix du Père et qui a appris de lui, vient à moi.
Il faut répondre au premier argument, que la
glose parle de celui qui se réfugie vers Dieu par un acte méritoire émanant du
libre arbitre préalablement ennobli par la grâce. Si Dieu ne le recevait pas,
il agirait lui-même contre la justicequ'il a établie. — Ou bien si cet acte se
rapporte au mouvement du libre arbitre, avant qu'il ait reçu la grâce, on doit
entendre que ce refuge de l'homme vers Dieu est l'effet de l'impulsion divine,
et ilest juste que cette impulsion ne manque pas son but.
Il faut répondre au second, que la première
cause du défaut de la grâce en nous vient de nous, mais que la cause première
de la collation de la grâce vient de Dieu, suivant cette parole du prophète
(Os. xiii, 9) : Votre perdition vient de vous, 6 Israël, votre secours n'existe
qu'en moi.
Il faut répondre au troisième, que même dans
l'ordre naturel, la disposition de la matière n'entraîne pas nécessairement la
forme, sinon par la vertu de l'agent qui est cause de la disposition elle-même.
ARTICLE IV. — LA GRACE EST-ELLE PLUS GRANDE
DANS L'UN QUE DANS L'AUTRE (2)?
1. Il
semble que la grâce ne soit pas plus grande dans l'un que dans l'autre. Car la
grâce est produite en nous par l'amour divin, comme no is l'avons vu (quest.
ex, art. 1). Or, il est dit (Sap. vi, 8) : Il a fait le pet i1 et le grand et
il prend également soin de tous. Donc tous les hommes reçoivent également de
lui la grâce.
2. Les
choses qui sont au sommet, ne sont susceptibles ni de plus ni de moins. Or, la
grâce est au sommet, puisqu'elle unit l'homme à sa tin dernière. Elle n'est
donc susceptible ni de plus, ni de moins, et par conséquent elle n'estpas plus
grande dans l'un que dans l'autre.
3. La
grâce est la vie de l'âme, comme nous l'avons dit (quest. ex, art. 1 ad 2, et
art. 4). Or, la vie n'est susceptible ni de plus, ni de moins. Donc la grâce
non plus.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Ephes. iv,
7) : La grâce a été donnée à chacun de nous selon la mesure des dons de
Jésus-Christ. Or, ce qui est donné avec mesure, n'est pas donné à tous
également. Donc tous ne reçoivent pas une grâce égale.
(i)Molina enseigne (Concord. disp. x) que Dieu
ne refuse jamais la grâce à eelui qui fait un lion usage de ses facultés
naturelles, et qu'il la lui accorde, non d'après le mérite de ses oeuvres
naturelles, mais d'après un pacte qui a été conclu entre Dieu et le Christ.
C'est à ce sujet que les molinistes et les thomistes sc sont livrés à des
disputes si ardentes.
(2) Le concile de Trente s'est ainsi prononcé
sur cette question (sess. Vi, cap. 7) : Vere justi nominamur et sumus,
justitiam in nobis recipientes, unusquisque secundum mensuram quam Spiritus
sanctus partitur singulis, prout vult : et secundum propriam cujusque
dispositionem et cooperationem.
CONCLUSION. — La grâce sanctifiante est plus
grande dans l'un que dans l'autre, non par rapport à la fin (car toute grâce de
cette nature unit le coeur immédiatement à la fin dernière), mais par rapport
au sujet qui est mieux disposé; c'est-à-dire que l'homme qui est le mieux
préparé reçoit une grâce plus pleine et plus grande.
II faut répondre que, comme nous l'avons dit
(quest. m, art. 1 et 2), une habitude peut avoir deux sortes de grandeur, l'une
qui résulte de la fin ou de l'objet, comme on dit une vertu plus noble qu'une
autre, parce qu'elle se rapporte à un plus grand bien; l'autre qui se prend du
sujet et qui résulte de ce qu'il participe plus ou moins à une habitude
inhérente. Relativement à la première espèce de grandeur, la grâce sanctifiante
ne peut être ni plus ni moins grande, parce que par son essence elle unit
l'homme au souverain bien qui est Dieu. Mais du côté du sujet la grâce est
susceptible de plus ou de moins, en ce sens que l'un est éclairé par la lumière
de la grâce plus parfaitement qu'un autre. La raison de cette différence vient
en partie de celui qui se prépare à la grâce : car celui qui se prépare le mieux
reçoit une grâce plus abondante. Mais ce n'est pas à ce point de vue qu'il faut
se placer pour reconnaître la première raison de cette différence; parce que
l'homme ne se prépare à la grâce qu'autant que son libre arbitre est préparé
par Dieu lui-môme (1). Par consequentia première cause de cette différence
provient donc de Dieu lui-môme, qui dispense diversement les dons de sa grâce
pour que ces divers degrés produisent la beauté et la perfection de l'Eglise,
comme il a établi dans les ôtres créés divers degrés pour que l'univers fût
parfait. C'est ainsi que l'Apôtre (Ephes. iv, 12), après avoir dit. que la
grâce a été donnée à chacun selon la mesure du don de Jésus-Christ, énumère les
différentes grâces; puis il ajoute que cette diversité existe pour qu'on
travaille à la perfection des saints et qu'on édifie le corps de Jésus-Christ.
Il faut répondre au premier argument, que le
soin que Dieu prend de ses créatures peut se considérer de deux manières : 10
par rapport à l'acte divin qui est simple et uniforme. A cet égard sa
sollicitude s'étend également sur tous les ôtres, parce que c'est par un seul
acte simple qu'il dispose les grandes et les petites choses. 2° On peut le
considérer relativement aux effets que Dieu produit dans ses créatures par suite
du soin qu'il en a. A ce point de vue il y a inégalité, parce que Dieu par sa
providence dispense aux uns de plus grands dons et aux autres il en accorde de
moindres.
II faut répondre au second, que ce raisonnement
s'appuie sur la grandeur considérée dans le premier sens. En effet, la grâce ne
peut pas être plus grande parce qu'elle sc rapporte à un plus grand bien, mais
seulement parce qu'elle fait que l'homme participe plus ou moins au môme bien.
Car il peut y avoir des degrés plus ou moins élevés dans la grâce et la gloire,
selon la participation du sujet.
Il faut répondre au troisième, quelavie
naturelle appartient à la substance de l'homme; c'est pourquoi elle n'est
susceptible ni de plus, ni de moins; mais l'homme participe accidentellement à
la vie de la grâce ; c'est pourquoi il peut la posséder plus ou moins.
ARTICLE V. — l'homme teut-il savoir qu'il a la
grâce (2)?
1. Il semble que l'homme puisse savoir qu'il a
la grâce. Car la grâce est
(I) Les thomistes ayant à expliquer cet axiome
: Facienti quod in se est Deus non denegat gratiam, disent d'après saint Thomas
qu'il signifie que Dieu ne refuse pas une grâce ultérieure
ii celui qui fait tout son possible d'après la
grâce.
(2) Les luthériens et les calvinistes ont
soutenu que 1 homme pouvait savoir, d'une foi certaine et indubitable, qu'il a
la grûce ; que chacun est tenu
dans l'âme par son essence. Or, la connaissance
la plus certaine de l'âme a pour objet les choses qui sont en elles par son
essence, comme le prouve saint Augustin (Sup. Gen. ad liit. lib. xii, cap. 31
j. Donc la grâce peut être connue très-certainement par celui qui la possède.
2. Comme la science est un don de Dieu, de même
aussi la grâce. Or, celui qui reçoit de Dieu la science sait qu'il la possède,
d'après ce mot de l'Ecriture (Sap. vu, 17) : Le Seigneur m'a donné la véritable
science de ce qui existe. Donc pour la même raison celui qui reçoit la grâce de
Dieu sait qu'il la possède.
3. La lumière est plutôt un objet de
connaissance que les ténèbres, parce que, d'après l'Apôtre (Eph. v, 13) : Tout
ce qui est éclairé est lumière. Or, le péché, qui est ténèbres dans lc sens
spirituel, peut être connu certainement par celui qui le possède. Donc à plus
forte raison la grâce, qui est la lumière spirituelle.
4. L'Apôlre dit (I. Cor. ii, 12) : Nous n'avons
point reçu l'esprit du inonde, mais l'esprit qui procède de Dieu, pour que nous
sachions les dons que Dieu nous à faits. Or, la grâce est le premier don de
Dieu. Donc l'homme, qui reçoit la grâce par l'Esprit-Saint sait par le même
Esprit qu'elle lui a été donnée.
5. Dans la Genèse (xxii, 12) il est dit
d'Abraham : Maintenant je sais que vous craignez le Seigneur, c'est-à-dire je
vous l'ai fait savoir. Or, il s'agit là de la crainte chaste qui n'existe pas
sans la grâce. Donc l'homme peut connaître qu il a la grâce.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Eccles.
ix, 1) : Personne ne sait s'il est digne d"amour ou de haine. Or, la grâce
sanctifiante rend l'homme digne de l'amour de Dieu. Donc personne ne peut
savoir s'il a la grâce sanctifiante.
CONCLUSION. — Quoique l'on puisse savoir d'une
certaine manière que l'on a la grâce par des signes et des conjectures (parce
que celui qui ne se sent aucun péché mortel sur la conscience, remarque qu'il
se délecte en Dieu et qu'il méprise les choses de ce monde), néanmoins on ne
peut pas le savoir certainement sans une révélation.
Il faut répondre qu'on peut connaître une chose
de trois manières : 1° par révélation ; de cette manière une personne peut
savoir qu'elle a la grâce. Car Dieu le révèle quelquefois à ses serviteurs par
un privilège spécial, afin qu'ils commencent à goûter la joie de la sécurité
ici-bas, qu'ils poursuivent avec plus de confiance et de courage les grandes
oeuvres qu'ils ont entreprises, et qu'ils supportent les maux de la vie
présente. C'est ainsi qu'il a dit à saint Paul (II. Cor. xn, 9) : Ma grâce vous
suffit (1). 2° L'homme connaît une chose par elle-même et avec certitude. De
cette façon personne ne peut savoir qu'il a la grâce. Car on ne peut être certain
d'une chose, si on ne peut en juger par son propre principe. Par exemple, on
est certain des conséquences d'une démonstration par des principes universels
indémontrables ; ainsi personne ne pourrait savoir qu'il a la science d'une
conséquence, s'il en ignorait le principe. Or, le principe delà grâce et son
objet, c'est Dieu lui-même, qui nous estinconnu à cause de son excellence,
d'après ce motde l'Ecriture (Job, xxxvi, 26) : Certes, Dieu est grand et il est
bien au-dessusde nos connaissances. C'est pourquoi nous ne pouvons connaître
certainement s'il est en nous ou s'il n'y est pas, suivant cet autre passage de
Job (ix, 11) :
d'avoir de lui-même cette idée, et que c'est
cette foi seule qui justifie. Le concile de Trente a condamné ces erreurs
(sess. VI, can. tô et (1) La sainte Vierge a eu cette certitude quand l'ange
lui a dit qu'elle était pleine de grâce (Luc. i), et il en est de même du
paralytique et de la femme auxquels le Christ a dit que leurs péchés leur
étaient remis (Matth, ix et Luc. Xli).
S'il vient a moi, je ne le verrai point ; s'il
se retire, jene m'en apercevrai point. L'homme ne peut donc savoir avec
certitude s'il a la grâce, eUc'estee qui fait
dire à saint Paul (I. Cor. iv, 3) : Je ne me
juge pas moi-même.... celui qui
méjuge c'est le Seigneur. 3° On peut connaître
une chose conjecturalement par des signes. De cette manière une personne peut
connaître qu'elle a la grâce, en ce sens qu'elle reconnaît qu'elle se délecte
en Dieu, qu'elle méprise les choses de ce monde et que d'ailleurs elle ne se
sent pas de péché mortel. C'est ainsi qu'on peut entendre ce passage de
l'Apocalypse (n, 17) :
Je donnerai au victorieux de la manne
cachée..... que personne ne connaît
sinon celui qui la reçoit, parce que celui qui
reçoit la grâce, éprouve une sensation douce et agréable que n'éprouve pas
celui qui ne la reçoit pas. Toutefois cette connaissance est imparfaite. C'est
ce qui fait dire à saint Paul (I. Cor. iv, 3j: Encore que ma conscience ne me
reproche rien, cela ne me justifie pas; parce que selon l'expression du
Psalmiste (Ps. xviii, 13) : Cui peut connaître toutes ses fautes ?
Purifiez-moi, Seigneur, de celles qui me sont cachées, et préservez votre
serviteur de toutes les autres (1).
Il faut répondre bmpremier argument, que l'âme
connaît d'une connaissance expérimentale les choses qui sont en elle par son
essence, selon que l'homme fait l'expérience de ses principes intérieurs par
des actes. C'est ainsi que nous.connaissonsla volonté en voulant, et la vie en
accomplissant des opérations vitales.
R fautrépondre au second, qu'il est de
l'essence de la science quel'homme soit certain des choses qu'il sait, et qu'il
est aussi de l'essence de la foi qu'il soit sûr des choses qu'il croit. Et il
en est ainsi parce que la certitude appartient à la perfection de l'intellect
dans lequel ces dons existent. C'est pourquoi celui qui ala science ou la foi
est sur qu'il la possède. Mais il n'en est pas de même de la grâce et de la
charité et des autres dons qui perfectionnent la puissance appétitive.
Il faut répondre au troisième, que le péché a
pour principe et pour objet le bien changeant qui nous est connu, tandis que
nous ne connaissons pas l'objet ou la fin de la grâce, à cause de l'immensité
de sa lumière, d'après cette expression de l'Apôtre qui nous dit (I. Tim. ult.
16) : que Dieu habite une lumière inaccessible.
Il faut répondre au quatrième, que l'Apôtre
parle en cet endroit des dons de la gloire qui nous sont donnés en espérance,
et que nous connaissons très-certainement par la foi, quoique nous ne sachions
pas avec certitude si nous avons la grâce par laquelle nous pouvons les
mériter. — Ou bien on peut dire qu'il s'agit là d'une connaissance privilégiée
qui est l'effet d'une révélation. Aussi ajoute-t-il : Dieu nous l'a révêlé par
son esprit.
Il faut répondre au cinquième, que cette parole
dite à Abraham peut se rapporter à laconnaissance expérimentale que l'on
acquiert par les oeuvres. Car, par l'action qu'il avait faite, ce patriarche a
pu connaître expérimentalement qu'il avait la crainte de Dieu. — Ou bien on
peut encore rapporter ce fait à une révélation.
(i) Cette pensée doit éloigner de nous toute
présomption et nous porter à opérer notre salut, selon l'expression de
l'Ecriture, avec crainte et tremblement.
QUESTION CXIII.
DES EFFETS DE LA GRACE.
Après avoir parlé de la cause de la grâce, nous
avons maintenant à nous occuper de ses effets. Nous traiterons : 1" de la
justification de l'impie, qui est un effet de la grâce operante ; 9." du
mérite, qui est un effet de la grâce coopérante. — Sur la justification dix
questions se présentent : 1° Qu'est-ce que la justification de l'impie?
—-2" Exige-t-elle l'infusion de la grâce? — 3" Demandc-t-elle un
mouvement du libre arbitre? — 4" Requiert-elle un mouvement de la foi? —5°
Faut-il que le libre arbitre s'élève contre le péché antérieur ? — c- La
rémission des péchés doit-elle être comptée parmi les conditions préalablement
requises? —- 7° Y a-t-il dans la justification de l'impie une succession de
temps ou se fait-elle subitement? — 8° Quel est l'ordre naturel des choses qui
concourent à la justification ? — 9° La justification de l'impie est-elle la
plus grande oeuvre de Dieu? — 10° Est-elle une chose miraculeuse?
ARTICLE I. — la justification de l'impie
est-elle la rémission des
péchés (1)?
4. Il semble que la justification de l'impie ne
soit pas la rémission des péchés. Car le péché n'est pas seulement opposé à la
justice, il l'est encore à toutes les vertus, comme on le voit d'après ce que
nous avons dit (quest. lxxi, art. 1). Or, la justification désigne un mouvement
vers la justice. Par conséquent la rémission des péchés n'est pas toujours une
justification, puisque tout mouvement va d'un contraire à un auíre.
2. Chaque chose doit tirer sa dénomination de
ce qu'il y a de principal en elle, comme le dit Aristote (De anima, lib. n,
text. 49). Or, la rémission des péchés sc fait principalement par la foi,
d'après ce mot de l'Ecriture (Jet. xv, 9) : Cent par la foi que Dieu purifie
les coeurs ; elle se fait aussi par la charité, suivant ces paroles (Pro??, x,
12); La charité couvre tous les péchés. La rémission des péchés doit plutôt
tirer sa dénomination de la ibi ou de la charité que de la justice.
3. La rémission des péchés paraît être la même
chose quela vocation. Car on appelle (vocatur) celui qui est éloigné, et le
péché nous éloigne de Dieu. Or, la vocation précède la justification, puisque
l'Apôtre dit (Rom. viii, 20) : // a justifié ceux qu'il a appelés. Donc la
justification n'est pas la rémission des péchés.
Mais c'est le contraire. A propos de ces
paroles (Rom. viii) : Quos vocavit hos et iustificavit, la glose à(interl.) : H
les a justifiés, c'est-à-dire que leurs péchés ont été remis. Donc la rémission
des péchés est lajustificalion.
CONCLUSION. — La justification qui se fait par
un simple changement n'est pas la rémission des péchés, elle est seulement
l'acquisition de la justice. Mais la justification de l'impie (celle dont il
est ici question), s'accomplissant à la façon d'un mouvement qui va d'un
contraire à un autre, est la rémission des péchés jointe à l'acquisition de la
justice.
Il faut répondre que la justification entendue
passivement, implique un mouvement vers la justice, comme réchauffement
implique un mouvement vers la chaleur. Mais la justice considérée dans son
essence impliquant une droiture d'ordre, on peut l'envisager de deux manières :
1° On peut la considérer selon qu'elle implique de la droiture dans l'acte même
de l'homme. A ce point de vue la justice est une vertu, soit qu'il s'agisse de
la justice particulière qui règle avec droiture les actes de l'homme dans les
rap-
(1) D'après Luther, la justification n'implique
pas la rémission des péchés. Elle consiste Je la part de Dieu à les voiler ou à
les couvrir par les
mérites et la grâce du Christ, mais non à les
effacer réellement. Voyez ù cet égard l'Histoire des variations (lib. v).
ports qu'il a avec ses semblables
individuellement pris, soif qu'il s'agisse de la justice légale qui ordonne
avec droiture les acies de l'homme par rapport au bien général de la multitude,
comme on le voit (Eth. lib. v, cap. 1). 2° On considère la justice selon
qu'elle règle avec droiture les dispositions intérieures de l'homme;
c'est-à-dire selon que ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme est soumis à
Dieu, et que les puissances inférieures de l'âme sont soumises à la puissance
supérieure ou à la raison. C'est cette disposition qu'Aristote appelle la
justice prise métaphoriquement (Eth. lib. v, cap. ult.).—Or, cette justice peut
se produire dans l'homme de deux manières. \'b0 Par manière de simple
génération. C'est ainsi qu'on passe de la privation à la forme. Celui qui ne
serait pas dans le péché pourrait être justifié de la sorte, en recevant de
Dieu cette justice, comme on dit qu'Adam a reçu la justice originelle. 2° Cette
justice peut se produire dans l'homme à la manière d'un mouvement qui va d'un
contraire à un autre. En ce sens la justification implique une transformation
dételle sorte qu'on passe de l'étatde l'injustice à l'état de justice (i). Et
c'est ainsi que nous entendons la justification de l'impie, suivant ces paroles
de saint Paul (Rom. iv, '5) : Lorsqu'un homme, satis faire des oeuvres, croit
en celui qui justifie l'impie, sa foi lui est imputée à justice, suivant le
décret de la grâce de Dieu. Et parce que le mouvement tire plutôt son nom de
son point d'arrivée que de son point de départ, il s'ensuit que ce changement
par lequel on passe de l'état d'injustice à l'état de justice au moyen de la
rémission des péchés, lire son nom de son point d'arrivée et s'appelle Va
justification de l'impie (2).
Il faut répondre au premier argument, que tout
péché, selon qu'il implique un dérèglement de l'esprit qui n'est pas soumis à
Dieu, peut être appelé une injustice contraire â la justice dont nous venons de
parler, suivant ce mot de saint Jean (I. Joan, m, 4; : Quiconque fait le péché
commet une injustice, car le péché est une injustice. C'est en ce sens qu'on
donne à la rémission de tout péché le nom de justification.
Il faut répondre au second, que la foi et la
charité désignent un rapport spécial de l'âme humaine à Dieu selon l'intellect
ou la volonté; tandis que lajustice comprend généralement tous les rapports qui
sontdroits. C'est pourquoi ce changement tire son nom de la justice plutôt que
de la charité et de la foi.
Il faut répondre au troisième, que la vocation
se rapporte au secours de Dieu qui meut l'âme intérieurement et qui l'excite à
abandonner le péché. Cette motion de Dieu n'est pas la rémission des péchés,
mais elle en est la cause.
ARTICLE II. — l'infusion de la grâce est-elle
nécessaire pour la
RÉMISSION DES PÉCHÉS QUI est la justification
de l'iMPIE (3) ?
i. Il semble que pour la rémission des péchés
qui est la justification de l'impie, l'infusion de la grâce ne soit pas
nécessaire. Car on peut s'éloigner d'un contraire sans arriver à l'autre, s'ils
sont médiats. Or, l'état du péché et
(1) Ce passage d'un état à un autre, qui
constitue la justification proprement dite, est ainsi exprimé dans le concile
de Trente (sess. VI, can. 5 et 4) : Quibus verbis juslificationis impii
descriptio insinuatur, ut sit translatio ab eo statu, in quo homo nascitur
/'dius primi Adae, in statui:) gratias et adoptionis filiorum Dei per secundum
Adam J esum Christum salvatorem nostrum.
(2) Les luthériens n'admettant qu'une
justification impropre, distinguaient la justification de la sanctification.
Bossuet montre parfaitement que ces deux choses sont au fond la même grâce
(Hist. des variations, Ii v. iii, chap. ob).
(2) Les luthériens et les calvinistes supposant
que la justification n'efface pas les péchés, mais qu'elle les couvre
seulement, ne voulaient pas qu'elle résulte de l'infusion de la grâce
habituelle et qu'elle existe véritablement en nous, mais ils prétendaient
qu'elle, est produite par l'imputation extrinsèque de la justice de Dieu et de
la justice du Christ Celte erreur a été expressément condamnée par lc concile
de Trente (sess. Vi, can. IO et ii).
l'état do grâce sont dos contraires médiats ;
car il y a entre eux l'état d'innocence qui est celui où l'homme n'a ni grâce,
ni faute. Donc on peut remettre à quelqu'un son péché sans qu'il arrive pour
cela à la grâce.
2. La rémission delà faute consiste en ce que
Dieu ne l'impute pas, d'après ce passage du Psalmiste (Ps. xxxi, 2; : Heureux
l'homme à qui Dieu n'a pas imputé son péché. Or, l'infusion de la grâce met
quelque chose en nous,comme nous l'avons vu (quest. ex, art. 4). Donc elle
n'est pas nécessaire à la rémission des péchés.
3. Aucunindividu n'est simultanément soumis
àdeux contraires. Or, il y a des péchés qui sont contraires, comme la
prodigalité et l'illibéralité. Donc celui qui est soumis au péché de
prodigalité n'est pas en môme temps soumis à celui d'illibéralilé. quoiqu'il
ait pu y tomber auparavant. Par conséquent en tombant dans le vice de la
prodigalité, on s'affranchit de celui de l'illibéralité, et il y a ainsi un
péché qui se trouve remis sans la grâce.
Mais c'est le contraire. Saint Paul dit: Nous
avons été gratuitement justifiés par sa grâce (Rom. iii, 24).
CONCLUSION. — Puisqu'il répugne à la justice de
Dieu de remettre la peine tant que dure la faute et que l'homme tel qu'il naît
maintenant ne peut sansla grâce obtenir la remise de sa peine; il est évident
que l'infusion de la grâce lui est également nécessaire pour obtenir la
rémission de sa peine.
Il faut répondre que l'homme en péchant offense
Dieu, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. lxxi, art. 5). Or,
l'offense n'est remise à quelqu'un qu'autant que l'esprit de celui qu'il a
offensé est apaisé à son égard. C'est pourquoi on dit que le péché est remis,
selon que Dieu est en paix avec nous; et cette paix consiste dans l'amour qu'il
nous porte. L'amour de Dieu, selon qu'il émane de l'acte divin est éternel et
immuable, mais relativement à l'effet qu'il nous imprime il a quelquefois des
interruptions, en ce sens que tantôt nous le perdons et tantôt nous le
recouvrons. Cet effet de l'amour divin en nous, que le péché détruit, est la
grâce, qui rend l'homme digne de la vie éternelle, dont le péché mortel
l'exclut. C'est pourquoi on ne pourrait pas comprendre qu'il y eût rémission
des péchés, s'il n'y avait pas infusion de la grâce (1).
Il faut répondre au premier argument, qu'il
faut plus d'efforts pour remettre une offense à celui qui l'a commise, qu'il
n'en faut pour ne pas haïr simplement celui qui n'a fait aucun mal. Car il peut
arriver parmi les nommes qu'un individu n'ait ni haine, ni amour pour un autre.
Mais sion l'offense et qu'il pardonne, cela ne peut se faire sans une
bienveillance particulière. Or, la bienveillance de Dieu envers l'homme auquel
il veut rendre son amitié se manifeste par le don de la grâce. C'est pourquoi,
bien que l'homme avant son péché ait pu être sans grâce et sans faute,
cependant depuis son péché il ne peut pas être exempt de faute, s'il n'a pas la
grâce.
11 faut répondre au second, que comme l'amour
de Dieu ne consiste pas seulement dans l'acte de la volonté divine, mais qu'il
implique encore un effet de la grâce, comme nous l'avons dit (quest. ex, art.
1), de môme l'acte par lequel iiieu n'impute pas à l'homme son péché, implique
un effet dans celui auquel le péché n'est pas imputé. Car si Dieu n'impute pas
à un individu son péché, cette faveur provient de l'amour qu'il a pour lui.
Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit saint Augustin (Lib. i de nupt. et concupisc. cap. 26), s'il sufïisaitde ne
plus pécher pour être exempt
(I) C'est ce qu'indiquent ces paiolcs du
concile de Trente : Si quis dixerit homines justifi-cori vel sola imputatione
juslitioe Christi, vel sola peccatorum remissione, exclusa gratia et
charitate.... anathema sit.
de faute, l'Ecriture se bornerait à dire : Mon
fils, vous avez péché, ne le faites plus; mais cela ne suffit pas, puisqu'elle
ajoute : Demandez le pardon de vos anciennes fautes. Car l'acte du péché passe,
mais le démérite reste, comme nous l'avons dit (quest. lxxxvh, art. G. C'est
pourquoi, quand quelqu'un passe des fautes d'un vice aux fautes du vice
contraire, il cesse de faire les actes de son péché passé, mais il ne cesse pas
pour cela d'en avoir la responsabilité; d'où il résulte qu'il est simultanément
coupable de ces deux espèces de fautes. Car les péchés ne sont pas contraires
les uns aux autres en ce qu'ils nous éloignent de Dieu, et c'est à cet égard
qu'ils sont cause de notre démérite.
ARTICLE III. — LE mouvement du libre arritre
est-il nécessaire pour
la justification de LIMPiE(l)?
1. Il semble que le mouvement du libre arbitre
ne ss iit pas nécessaire à la justification de l'impie. En effet, nous voyons
que par lc sacrement de baptême, les enfants et quelquefois aussi les adultes
sontjustiíiés, sans lemouve-mentdu libre arbitre. Car saint Augustin ûiHConf.
lib. iv, cap. I) qu'un de ses amis ayant eu la fièvre, il resta longtemps sans
sentiment dans une sueur mortelle, et que quand il fut désespéré, on le baptisa
sansqu'il le sût, et qu'il renaquit; ce qui se fait par la grâce sanctifiante.
Or, Dieu n'a pas enchaîné aux sacrements sa puissance. II peut donc justifier
l'homme sans eux et sans aucun mouvement du libre arbitre.
2. En dormant lhomme n'a pas l'usage de sa
raison, et le libre arbitre ne peut agir sans cela. Or, Salomon a reçu de Dieu
en dormant le don de la sagesse, comme on le voit (III. Reg. m, et II. Parai,
i). Donc pour la même raison le don de la grâce sanctifiante est quelquefois
donné à l'homme par Dieu, sans l'intervention du libre arbitre.
3. La grâce est produite et conservée par la
même cause. Car saint Augustin dit 'Sup. Gen. ad litt. lib. viii, cap. 10 et
12) que l'homme doit se tourner vers Dieu, de telle sorte qu'il soit toujours
conservé par lui dans la justice. Or, la grâce est conservée dans l'homme sans
le mouvement du libre arbitre. Donc elle peut y être infuse dès le commencement
sans lui.
Mais c'est le contraire. Il est dit fJoan. vi,
45) : Celui que le Père enseigne et qui a appris vient à moi. Or, on ne peut
apprendre sans le mouvement du libre arbitre, puisque celui qui apprend consent
à celui qui enseigne. Donc personne ne vient à Dieu par la grâce sanctifiante ,
sans que le libre arbitre n'y participe.
CONCLUSION. — La justification de l'impie se
faisant sous l'action de Dieu qui le porte à la justice, et Dieu agissant sur
tous les êtres d'une manière conforme à leur nature, on doit dire que pour la
justification de l'impie (s'il a l'usage de la raison) il faut le mouvement de
son libre arbitre par lequel il accepte le don delà grâce.
Il faut répondre que la justification de
l'impie a lieu d'après l'impulsion divine qui porte l'homme à la justice. Car
c'est Dieu qui justifie l'impie, comme ledit l'Apôtre (Rom. m). Or, Dieu meut
tous les êtres conformément à leur nature. C'est ainsi que dans l'ordre
naturel, nous voyons qu'il ne meut pas de la même manière les corps graves et
les corps légers, précisément parce qu'ils sont d'une nature différente. Par
conséquent il porte l'homme à la justice selon la condition de la nature
humaine. Et comme il est dans la
(I) Lutlier a prétendu que le libre arbitre ne
contribuait en rien à la justification de l'homme, que c ('(nil d ailleurs une
faculté purement passive. C'est ce que le concile de Trente a ainsi condamné
(sess, vi, can. 4; : Si quis dixerit : liberum hominis arbitrium à Deo motum et
excitatum, nihil cooperari, assentiendo Det excitanti, atque vocanti, quoad
obtinendam justificationis gratiam se disponat atque praeparet; neque posse
dissentire,sirelil, sed veluti inanime quoddam nihil omnino agere mereque
passive sc habere : anathema sit.
nature de l'homme d'avoir le libre arbitre, il
s'ensuit que Dieu ne le porte pas à la justice, sans lui laisser l'aire usage
de cette faculté; mais il répand en lui le don de la grâce sanctifiante de
telle sorte qu'il meut simultanément le libre arbitre dans ceux qui sont
capables de cette motion, pour qu'il accepte ce don.
Il faut répondre au premier argument, que les
enfants ne sont pas capables du mouvement du libre arbitre. C'est pourquoi Dieu
les justifie simplement en revêtant leur âme des dons de sa grâce (I).
Cependant il ne le fait pas sans le sacrement, parce que comme le péché
originel qu'il efface en eux ne provient pas de leur volonté propre, mais qu'il
a été produit par la voie de la chair, de même la grâce découle du Christ en
eux par la régénération spirituelle. On peut raisonner de même à l'égard des
furieux et des fous, qui n'ont jamais eu l'usage de leur liberté. Mais si
quelqu'un a joui de son libre arbitre pendant un temps etqu'il en ait été
ensuite privé soit par une infirmité, soit par le sommeil, il n'obtient pas la
grâce sanctifiante parle baptême extérieurement administré ou par un autre
sacrement, s'il n'a pas eu préalablement le dessein de recevoir ce sacrement
(2), ce qui ne peut avoir lieu qu'autant qu'on fait usage du libre arbitre.
C'est de cette manière que l'homme dont parle saint Augustin a été régénéré ;
parce qu'il a reçu le baptême après l'avoir auparavant désiré.
Il faut répondre au second, que Salomon n'a ni
mérité, ni obtenu la sagesse en dormant, mais il lui a été notiíié dans son
sommeil que, parce qu'il l'avait désirée antérieurement, le Seigneur la lui
avait accordée. C'est pourquoi l'Ecriture lui fait dire ( Sap. vii , 7 ) : f ai
désiré l'intelligence, et elle m'a été donnée. — Ou bien on peut dire que ce
sommeil n'était pas un sommeil naturel, mais un sommeil prophétique, d'après
ces paroles (Num. xii, 6) : S'il se trouve parmi vous un prophète du Seigneur,
je me ferai connaître à lui en vision et je lui parlerai en songe. Dans ce cas
on jouit de son libre arbitre. Cependant il faut observer qu'il n'en est pas du
don de la sagesse comme du don de la grâce sanctifiante. Car le don de la grâce
sanctifiante met principalement l'homme en rapport avec le bien qui est l'objet
de la volonté. C'est pourquoi l'homme est porté à ce bien par le mouvement de
la volonté, qui est le mouvement du libre arbitre. Au contraire la sagesse
perfectionne l'intellect qui est antérieur à la volonté. Par conséquent
l'intellect peut être éclairé par le don de la sagesse, sans que le mouvement du
libre arbitre soit parfait. C'est ainsi que nous voyons les hommes recevoir des
révélations dans le sommeil, comme le dit Job (xxviii, ib) : Durant les songes
et les visions de la nuit, pendant que le sommeil accable les hommes et qu'ils
dorment dans leurs lits, Dieu leur parle à l'oreille et les instruit en secret.
Il faut répondre au troisième, que dans
l'infusion de la grâce sanctifiante il y a une transformation de l'âme humaine.
C'est pourquoi le mouvement propre de l'âme est nécessaire pour qu'elle soit
mue conformément à sa nature. Mais la conservation de la grâce a lieu sans
transformation ; par conséquent elle ne demande pas un mouvement de la part de
l'âme, il suffit que l'influx divin persévère.
H) D'après lc principe général de saint Thomas
que pour recevoir une forme on doit y être préparé, les thomistes ont recherché
quelles étaient dans ce cas les dispositions de l'enfant. Mais cette question
d'ailleurs très-futile n'a pu
donner lieu qu'à des controverses
interminables.
(2) Car pour le baptême des adultes, la
première condition nécessaire, c'est qu'ils aient lc désir de recevoir ce
sacrement.
ARTICLE IV. — la JUSTIFICATION DE I.'lMPIE
EXIGE-T-ELLE le mouvement
DE LA FOI (1) ?
1. Il semble que le mouvement de la foi ne soit
pas nécessaire à la justification de l'impie. Car, comme l'homme est justifié
par la foi, de même il l'est aussi par d'autres vertus. Ainsi il l'est par la
crainte dont il est dit (Eccl. i, 27) : La crainte dit, Seigneur chasse le
péché, car celui qui est sans crainte ne pourra pas être justifié. Il l'est
également par la charité, d'après ces paroles (Luc. vu, 47) : Beaucoup de
péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé. Il l'est par l'humilité,
puisque suivant saint Jacques (iv, 6) : Dieu résiste aux superbes, mais il
donne sa grâce aux humbles. Enfin il l'est par la miséricorde, puisqu'il est
dit (Prov. xv, 27) que les péchés sont effacés par la miséricorde et la foi.
Donc le mouvement de la foi n'est pas plus nécessaire à la justification de
l'impie que le mouvement des vertus que nous avons énumérées.
2. L'acte de foi n'est nécessaire à la
justification qu'autant que c'est par la foi que l'homme connaît Dieu. Mais il
peut le connaître de plusieurs autres manières ; par la connaissance naturelle
et par le don de sagesse. L'acte •de foi n'est donc pas nécessaire à la
justification de l'impie.
3. Il y a différents articles de foi. Si donc
l'acte de foi est nécessaire à la justification de l'impie, il semble que
l'homme, quand il est justifié, doive penser à tous ces articles. Or, il semble
qu'il y ait en cela un inconvénient, puisqu'une pareille réflexion demande
toujours de longs délais. Par conséquent il semble que l'acte de foi ne soit
pas nécessaire à la justification de l'impie.
Mais c'est le contraire. Il est dit (Rom. v, 1)
; Etant justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu.
CONCLUSION. — Puisque la justification de
l'impie exige que son âme se tourne vers Dieu et que son premier mouvement vers
Dieu s'opère par la foi, il est évident que le mouvement de la foi est
nécessaire à cette justification.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. préc), le mouvement du libre arbitre est nécessaire à la justification de
l'impie selon que l'àme humaine est mue par Dieu. Or, Dieu meut l'âme de l'homme
en la tournant vers lui, selon cette parole du Psalmiste (Ps. lxxxiv, 7) : En
vous tournant vers nous, Seigneur, vous nous vivifierez. C'est pourquoi le
mouvement de l'esprit par lequel il se tourne vers Dieu est nécessaire à la
justification de l'impie. Et comme ce premier retour vers Dieu s'opère par la
foi, d'après ce passage de l'Apôtre (Heb. xi, 6) : // faut que celui qui
s'approche de Dieu croie qu'il existe, il s'ensuit que le mouvement de la foi
est nécessaire à la justification de l'impie (2).
Il faut répondre au premier argument, que le
mouvement de la foi n'est pas parfait si la charité ne l'anime; par conséquent
dans la justification de l'impie il y a tout à la fois le mouvement de la foi
et le mouvement de la charité. Le libre arbitre est porté vers Dieu pour se
soumettre à lui; il y a donc aussi un acte de crainte filiale (3) et un acte
d'humilité. Car il arrive
(1) Le concile de Trente assigne six actes par
lesquels on doit se disposer à la justification (sess. vi, can. (i). Ce sont
les actes de foi, de crainte, d'espérance, d'amour de Dieu, de contrition, et
la résolution de recevoir les sacrements et de changer de vie.
(2 Quelle est la foi nécessaire pour la
justification? Ce n'est pas cette foi qui consiste dans la confiance que nous
avons que nos péchés nous sont remis. Cette opinion, qui est celle des
novateurs modernes, a été ainsi condamnée par le concile de Trente (sess. VI,
can. ) -.Si quis dixerit fidem iustificantem nihil esse aliud quam fiduciam
divinae misericordiae peccataremittcntis propter Christum; vel eam fiduciam
solam esse qua iustificamur : anathema sit.
(5) Selon la doctrine du concile de Trente, la
foi, en éclairant le pécheur sur son état, fait nai-
qu'un seul et même acte libre est le sujet de
différentes vertus, selon que l'un commande et que les autres sont commandés,
c'est-à-dire selon qu'un acte peut se rapporter à des fins diverses. Quant à
l'acte de miséricorde, ou bien on le fait par rapport au péché par manière de
satisfaction, et dans ce cas il est une conséquence de la justification, ou
bien on l'accomplit par manière de préparation ; c'est ainsi que les
miséricordieux obtiennent misericorde. Alors i! peut précéder la justification
ou bien concourir à la produire simultanément avec les autres vertus dont nous
avons parlé, selon que la miséricorde est comprise dans l'amour du prochain.
Il faut répondre au second, que la connaissance
naturelle ne met pas J homme en rapport avec Dieu considéré comme l'objet de la
béatitude et la cause de la justification. Cette connaissance ne suffit donc
pas pour être justifié. Quant au don de sagesse, il présuppose la connaissance
de la foi, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. lxviii, art.
4 ad 3).
Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit l'Apôtre (Rom. iv, 5) : Si quelqu'un croit en celui qui justifie, sa foi
lin sera imputée à justice (suivant le décret de la grâce de Dieu). D'où il est
manifeste que pour la justification de l'impie, il faut un acte de foi par
lequel l'homme croie que c'est Dieu qui justifie les hommes par le mystère du
Christ (1).
ARTICLE V. — LA JUSTIFICATION DE c'iMPlE
EX1GE-T-ELLE UN ACTE OU UN MOUVEMENT DE SON LIBRE ARBITRE CONTRE LE PÉCHÉ (2)?
1. H semble que la justification de l'impie
n'exige pas un mouvement de son libre arbitre contre le péché. Car la charité
seule suffit pour effacer le péché, d'après cette parole de l'Ecriture (Pnv. x,
12 : La charité couvre toutes les fautes. Or, l'objet de la charité n'est pas
le péché. Donc il n'est pas nécessaire pour que l'impie soit justifié que son
libre arbitre s'élève contre le péché.
2. Celui qui tend en avant ne doit pas regarder
en arrière, d'après ces paroles de f Apôtre Philip, iii, 14): Oubliant ce qui
est derrière moi et en avançant vers ce qui est devant moi, je cours vers le
terme pour remporter le prix auquel Dieu m'a appelé d'en haut .ih\iouv celui
cpii tend à être jus-Sifié, les péchés passés sont en arrière et par conséquent
il doit les oublier. Il ne doit donc pas se porter vers eux par son libre
arbitre.
3. Dans la justification de l'impie, un péché
n'est pas remis sans un autre; car c'est une impiété d'espérer de Dieu un
demi-pardon (ex cap. Sunt plures, dist. 3, de poenit.). Si donc, dans la
justification de l'impie, le libre arbitre devait s'élever contrôle péché, il
faudrait penser à toutes ses fautes; ce qui parait répugner, soit parce qu'il
faudrait un long temps pour y réfléchir; soit parce qu'on ne pourrait obtenir
le pardon de ceux qu'on aurait oubliés. Donc ce mouvement du libre arbitre
contre le péché n'est pas nécessaire à la justification de l'impie.
Mais c'est le contraire. J'ai dit, s'écrie le
Psalmiste (xxxi, 5): je m'accuserai
(re en lui la crainte; de la crainte il passe à
l'espérance, en pensant à la miséricorde de Dieu : l'espérance est dès lors
accompagnée d'un commencement d'amour de Dieu, qui produit la liaine du péché
on la contrition, et la contrition implique la résolution de sortir du mal , au
moyen des sacrements.
(-1) Simon le Magicien, Eunomius et d'autres
hérétiques des premiers siècles avaient enseigné que la foi seule justifiait.
C'est contre cette erreur que saint Pierre, saint Jean, saint Jacques et saint
.Inde ont écrit leurs épitres.
(2) Luther et Calvin regardent la contrition et
le ferme propos, comme inutiles à la justification, comme quelque chose de
purement extérieur. Saint Thomas montre ici la fausseté de ce sentiment et fait
par là même ressortir ia vérité philosophique do l'explication que lc concile
de Trente donne de ce même fait surnaturel.
moi-même de mes offenses devant le Seigneur, et
vous avez effacé l'iniquité de mon péché.
CONCLUSION. — La justification de l'impie étant
un mouvement par lequel il passe du péché à la justice, il est nécessaire (s'il
a la raison) que son libre arbitre agisse non-seulement pour porter son coeur à
la justice par le désir et l'amour, mais encore pour qu'il s'éloigne du péché
par la haine.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 1 huj. quaest.), la justification de l'impie est un mouvement par lequel
Dieu meut l'âme humaine, en la faisant passer de l'état de péché à l'état de
justice. Il faut donc que l'âme humaine se rapporte à ces deux extrêmes par son
libre arbitre, comme un corps qui est mù localement par un moteur se rapporte
aux deux termes du mouvement. Or, dans lc mouvement local des corps, il est
évident que le corps qui est mû s'éloigne du point de départ et s'approche du
point d'arrivée; par conséquent il faut que l'âme humaine, quand elle est
justifiée, s'éloigne du péché et arrive à la justice par le mouvement de son
libre arbitre. Cette répulsion et cet attrait se produisent dans l'acte du
libre arbitre par la detestatio!) et par le désir. Car saint Augustin
expliquant ces paroles de saint Joan : Mercenarius autem fugi I 'Joan, x ), dit
(Tract, xlvi, ad fin.) que nos affections sont les mouvements de notre âme, que
la joie est l'effusion du coeur et que la crainte produit la fuite ; que l'on
avance quand on désire, mais que l'on fuit quand on craint. II faut donc que
dans la justification de l'impie, il y ait de la part du libro arbitre un
double mouvement ; que d'un côté il tende à la justice de Dieu par le désir et
que de l'autre il déteste le péché.
Il faut répondre au premier argument, qu'il
appartient à la même vertu de rechercher un des contraires et de fuir l'autre.
C'est pourquoi comme il appartient à la charité d'aimer Dieu, de même c'est
aussi à elle à délester les péchés qui separent l'âme de lui (i).
Il faut répondre au second, que l'homme ne doit
pas retourner vers le passé par l'amour, mais il doit l'oublier de manière à ne
conserver pour lui aucune affection. Cependant il doit se le rappeler par la
pensée, afin de le détester : car c'est le moyen de s'éloigner de lui.
Il faut répondre au troisième, que dans le
temps qui précède la justification, il faut que l'homme déteste chacun des
péchés qu'il a commis, et dont il se souvient; cette considération produit dans
l'âme une détestation universelle de toutes les fautes qu'on a fades, et parmi
ces fautes sont comprises celles qu'on oublie -, parce que l'homme dans cet
état est disposé de telle manière qu'il se repentirait de celles dont il a
perdu la mémoire si elles étaient présentes à son esprit, et ce mouvement
concourt à la justification.
ARTICLE VI. — doit-on compter la rémission des
péchés parmi les choses
nécessaires a la justification
de l'impie (2) ?
4. Il semble qu'on ne doive pas compter la
rémission des péchés parmi les choses nécessaires à la justification de
l'impie. Car la substance d'une chose n'est pas comptée avec ce qui lui est
nécessaire : ainsi l'homme n'est pas compté avec l'âme et le corps. Or, la
justification de 1 impie est la remis-
it) Le concile de Trento exprime ainsi ce
double mouvement : Deum tanquam omnis justitiam fontem, diligere incipiunt
(peccatores), ac propterea moventur adversus precata per odium et
detestationem.
() Les novateurs modernes n'admettant qu'une
justification extérieure, ne considéraient pas la rémission des péchés comme
une chose nécessaire a la justification de l'impie. Ils distinguaient, outre la
justification, la régénération, la sanctification et le renouvellement. Bossuet
leur montre la futilité de toutes ces distinctions Uist. des va riations, liv.
m).
sion des péchés, comme nous l'avons dit (art. 1
huj. quaest.). Donc on ne doit pas compter la rémission des péchés parmi les
choses qui sont nécessaires à cette justification.
2.
L'infusion de la grâce et la rémission des péchés est une môme chose,
comme l'illumination et la disparition des ténèbres. Or, une même chose ne doit
pas être comptée avec elle-même, puisque l'unité est opposée à la multiplicité.
On ne doit donc pas compter la rémission des fautes avec l'infusion de la
grâce.
3. La
rémission des péchés résulte du mouvement du libre arbitre vers Dieu, et contre
le péché, comme l'effet résulte de la cause. Car les péchés sont remis par la
foi et par la contrition. Or, on ne doit pas compter l'effet avec sa cause;
parce que les choses qu'on compte, comme des divisions d'un même genre,
existent naturellement ensemble. Donc on ne doit pas compter la rémission de la
faute parmi les autres choses qui sont nécessaires à la justification de
l'impie.
Mais c'est le contraire. Dans l'énumération de
ce qui est nécessaire à une chose, on ne doit pas omettre la fin, qui est en
tout ce qu'il y a de plus important. Or, dans la justification de l'impie la
rémission des péchés est la fin : car il est dit (Is. xxvii, 9) : Le fruit de
tous ses maux sera l'expiation de ses péchés. Donc on doit compter la rémission
des péchés parmi ce qui est nécessaire à la justification de l'impie.
"CONCLUSION. — Puisque parmi les autres
choses nécessaires au mouvement on comprend la consommation du mouvement
lui-même; c'est avec raison que la rémission des péchés, qui est en quelque
sorte la consommation de la justification, se trouve comptée parmi ce que cette
justification requiert.
Il faut répondre qu'on compte quatre choses qui
sont nécessaires à la justification de l'impie : l'infusion de la grâce, le
mouvement du libre arbitre vers Dieu par la foi, lc mouvement du libre arbitre
contre le péché et la rémission de la faute. La raison en est que, comme nous
l'avons dit (art. huj. quaest.), la justification est un mouvement par lequel
Dieu fait passer l'âme de l'état du péché à l'état de la justice. Or, pour tout
mouvement au moyen duquel un être est mû par un autre, il faut trois choses :
1° l'impulsion du moteur; 2° le mouvement du mobile; 3° la consommation du
mouvement, qui a lieu quand on arrive à la fin. La motion divine produit
l'infusion de la grâce; relativement au libre arbitre qui est mù il y a deux
mouvements : par l'un il s'éloigne du point de départ et par l'autre il
approche du point d'arrivée. Quant à la consommation qui est l'arrivée au terme
de ce mouvement, la rémission des fautes l'implique ; car c'est précisément par
là que la justification est consommée (1).
Il faut répondre au premier argument, qu'on dit
que la justification de l'impie est la rémission des péchés, parce que tout
mouvement se spécifie d'après son terme. Toutefois pour arriver au terme il
faut beaucoup d'autres choses, comme on le voit d'après ce que nous avons dit
(art. préc).
Il faut répondre au second, qu'on peut
considérer de deux manières l'infusion de la grâce et la rémission des péchés :
1° Selon la substance même de l'acte, sous ce rapport elles ne forment qu'une
même chose ; car c'est par le même acte, que Dieu accorde sa grâce et qu'il
remet les péchés. 2° On peut les considérer sous le rapport des objets. Elles
diffèrent scion la différence qu'il y a entre la faute qui est effacée et la
grâce qui est infuse; comme
(I) C'est eo que supposent eos paroles du
concile de Trente [sess. VI, can. 7, : in impii iustificatione, cum remissione
peccatorum, haec
omnia infusa accipit homo per Christum cui
inseritur, fidem, spernet charitatem
dans l'ordre naturel la génération et la
corruption différent, quoique la génération d'une chose soit la corruption
d'une autre.
11 faut répondre au troisième, que cette
énumération ne se fait pas selon la division du genre en ses espèces, dans
laquelle il faut que tout ce qui est compté existe simultanément, mais elle se
fait selon la différence qu'il doit y avoir entre les éléments nécessaires au
complément parfait d'une chose. Dans ce cas il peut y avoir des choses
antérieures et des choses postérieures, parce que dans les principes et les
parties de ce qui est composé il peut y en avoir qui soient avant d'autres.
ARTICLE VII. — la
justification de l'impie se produit-elle
instantanément ou successivement (1)?
1. Il semble que la justification de l'impie ne
se produise pas instantanément, mais successivement. Car, comme nous l'avons
dit (art. 3 huj. quaest.), le mouvement du libre arbitre est nécessaire à la
justification de l'impie. Or, l'acte du libre arbitre, c'est l'élection qui
demande préalablement la délibération du conseil, comme nous l'avons dit
(quest. xiii, art. 1). Par conséquent, puisque la délibération implique un
mouvement discursif qui suppose une certaine succession, il semble que la
justification del'impie soit successive.
2. Le mouvement du libre arbitre n'a pas lieu
sans un acte d'intelligence. Or, il est impossible de comprendre simultanément
plusieurs choses en acte, comme nousf avons dit (part. I, quest. lxxxv, art.
4). Par conséquent, puisque la justification de l'impie demande que le libre
arbitre se porte à des choses diverses, vers Dieu et contre le péché, il semble
qu'elle ne puisse pas être instantanée.
3. La forme qui est susceptible de plus et de
moins est reçue successivement dans le sujet, comme on le voit pour la
blancheur et la noirceur. Or, la grâce est susceptible de plus et de moins,
comme nous l'avons dit (quest. cxii, art. 4). Elle n'est donc pas reçue
subitement dans le sujet, et puisque la justification de l'impie requiert
l'infusion de la grâce, il semble qu'elle ne puisse pas être instantanée.
4. Le
mouvement du libre arbitre qui concourt à la justification de l'impie est
méritoire, et il faut par conséquent qu'il procède de la grâce, sans laquelle
il n'y a pas de mérite, comme nous le dirons (quest. cxiv, art. 2). Or, il faut
posséder la forme avant d'agir par elle. Donc la grâce est infuse d'abord, et
le libre arbitre se porte ensuite vers Dieu et vers la détestation du péché. La
justification n'existe donc pas tout entière simultanément.
5. Si la grâce est infuse dans l'âme, il faut
admettre un premier instant où elle prend possession de l'âme elle-même; de
môme si les fautes sont pardonnées, il faut admettre un dernier instant pendant
lequel l'homme a été soumis au péché. Or, ces deux instants ne peuvent être les
mêmes, parce qu'alors les contraires existeraient simultanément dans le môme
sujet. Il faut donc que ces deux instants soient successifs, et il y a eu
nécessairement entre eux un intervalle, d'après Aristote (Phys. lib. vi, text.
2). La justification ne se produit donc pas tout entière simultanément, mais
elle a lieu successivement.
Mais c'est le contraire. L'impie est justifié
par la grâce de l'Esprit-Saint qui le sanctifie. Or, l'Esprit-Saint arrive tout
à coup dans les âmes, d'après
0) Si l'on entend par justification l'infusion
de la grâce, elle se fait instantanément; niais si on entend par là les
dispositions par lesquelles le pécheur se prépare à être justifié, quoiqu'elles
puissent se produire instantanément, comme dans saint Paul ; cependant elles se
produisent ordinairement successivement, parce que ces dispositions dont parle
le concile de Trente (sess. VI, can. "à et 6) précèdent le plus souvent
temporairement l'effusion de la grâce.
ce récit des Actes des apôtres (ii, 2) : On
entendit tout à coup venir du ciel un bruit comme d'un souffle impétueux. A ce
sujet la glose dit (interim.) que la grâce de l'Esprit-Saint ne connaît pas les
efforts lents et tardifs. Donc la justification de l'impie n'est pas
successive, mais instantanée.
CONCLUSION. — Puisque la justification de
l'impie est l'oeuvre de Dieu auquel rien ne peut résister et qu'une chose n'est
successive que parce que le patient résiste à l'agent, il est certain que la justification
de l'impie se fait instantanément si on entend par là l'infusion de la grâce
qui se produit d'une manière instantanée.
II faut répondre que la justification de
l'impie consiste tout entière originellement dans l'infusion de la grâce. Car
c'est par elle que le libre arbitre est mû et que les fautes sont remises. Or,
l'infusion de la grâce a lieu instantanément sans succession. La raison en est
que quand une forme n'est pas subitement imprimée au sujet, c'est que le sujet
n'est pas disposé et que l'agent a besoin de temps pour lc rendre apte à
recevoir cette forme. C'est pourquoi nous voyons qu'aussitôt que la matière a
été préparée par une modification antérieure, elle acquiert sa forme
substantielle ; et c'estpour la même raison qu'un corps diaphane qui est
disposé par lui-même à recevoir la lumière, est tout â coup illuminé par un
corps qui est lumineux en acte. Or, nous avons dit (quest. cxn, art. 2) que
Dieu pour infuser sa grâce dans une âme ne demande pas d'autre disposition que
celle qu'il produit lui-même. Celte disposition suffisante pour recevoir la
grâce, il la produit tantôt subitement, tantôt peu à peu et successivement,
comme nous l'avons vu (quest. cxn. art. 2 ad 2). Car si un agent naturel ne
peut pas tout à coup disposer la matière, ceci provient de la disproportion
qu'il y a entre la résistance qu'offre la matière et la vertu de l'agent, et
c'est pour cela que plus la vertu de l'agent est puissante et plus la matière
est promptement disposée. Par conséquent la puissance divine étant infinie elle
peut disposer subitement toute matière créée à recevoir sa forme, et elle peut
d'autant mieux disposer de cette manière le libre arbitre de l'homme que son
mouvement peut être par nature instantané. Ainsi donc Dieu produit
instantanément la justification de l'impie.
Il faut répondre au premier argument, que le
mouvement du libre arbitre qui concourt à la justification de l'impie est le
consentement par lequel il déteste le péché et s'approche de Dieu. A la vérité
ce consentement se produit subitement. Mais il arrive quelquefois qu'il est
précédé par une délibération qui n'est pas de la substance de la justification,
mais qui est un moyen pour y parvenir, comme le mouvement local mène à
l'illumination et l'altération à la génération.
Il faut répondre au second, que, comme nous
l'avons dit (part. I, quest. Lxxxv,art. 5), rien n'empêche que nous ne
comprenions en acte deux choses simultanément quand elles sont unes d'une
certaine manière. Ainsi nous comprenons simultanément le sujet et l'attribut,
selon qu'ils sont unis dans une même affirmation. De la même manière le libre
arbitre peut se porter simultanément vers deux choses, selon que l'une sc
rapporte à l'autre. Or, le mouvement du libre arbitre contre le péché se
rapporte au mouvement qui le porte vers Dieu -, car l'homme déteste le péché,
parce qu'il est contraire à Dieu, à qui il veut s'attacher. C'est pourquoi dans
la justification de l'impie le libre arbitre déteste le péché et se tourne en
même temps vers Dieu, comme un corps en s'éloignant d un lieu s'avance tout à
la fois vers un autre (1).
il) Ceci sc conçoit d'autant mieux que c'est la
grâce elle-même qui produit ce mouvement du libre arbitre.
Il faut répondre au troisième, que la raison
pour laquelle la forme n'est pas subitement reçue dans la matière, ce n'est pas
parée qu'elle peut être plus ou moins en elle; cardans ce cas la lumière ne
serait pas reçue subitement dans l'air qui peut être plus ou moins éclairé. 11
faut en chercher la raison dans la disposition de la matière ou du sujet, comme
nous l'avons dit (in corp. art.).
Il faut répondre au quatrième, qu'au même
instant où la forme est reçue en un sujet, il commence à agir conformément à sa
forme, comme le feu aussitôt qu'il est produit s'élève, et si son mouvement
était instantané, il s'accomplirait au même moment. Or, le mouvement du libre
arbitre, qui consiste dans la volition, n'étant pas successif, mais instantané,
il en résulte que la justification de l'impie ne doit pas être successive.
Il faut répondre au cinquième, que la
succession de deux contraires dans le môme sujet ne doit pas se considérer de
la même manière dans les choses qui sont soumises au temps et dans celles qui
lui sont supérieures. Car pour les choses qui sont soumises au temps, on ne
doit pas admettre un dernier instant dans lequel la forme antérieure existe
dans le sujet ; mais il faut admettre un dernier temps et un premier instant
dans lequel la forme subséquente s'attache à la matière ou au sujet. La raison
en est que dans le temps, on ne peut admettre qu'un instant a élé précédé
immédiatement par un autre, parce que les instants ne sont pas plus successifs
dans le temps que les points ne le sont dans Ialigne (1), comme le prouve
Aristote (Phys. lib. vi, text. 1 etseq.;. L'instant marque seulement le terme
du mouvement. C'est pourquoi pendant tout le temps qu'une chose passe aune
forme, elle est soumise à la forme opposée-, et dans le dernier instant de ce
temps qui est le premier instant du temps suivant, elle a la forme qui est le
terme du mouvement. Mais pour les choses qui sont supérieures au temps, il en
est autrement. S'il y a en elles une succession d'affections ou de conceptions
intellectuelles (comme dans les anges), cette succession n'a pas pour mesure un
temps continu, mais un temps discontinu, comme le sont d'ailleurs les
sentiments que l'on veut mesurer, ainsi que nous l'avons vu (part. I, quest.
liii, art. 2 et 3). C'est pourquoi, à leur égard, il faut admettre un dernier
instant dans lequel la première forme a existé et un premier instant dans
lequel a paru la nouvelle. 11 n'est pas nécessaire qu'il y ait un temps
intermédiaire, parce qu'il n'y a pas là la continuité de temps qu'il faudrait
dans cette hypothèse. Quant à l'âme humaine qui est justifiée, elle est par
elle-même au-dessus du temps, mais elle lui est soumise par accident, parce
qu'elle a besoin d'un temps et d'un temps continu pour concevoir au moyen des
images, dans lesquelles elle considère les espèces intelligibles, comme
nous»l'avons vu (part. I, quest. lxxxv , art. 1 et 2). D'après cela on doit
donc juger du changement qu'elle éprouve d'après la loi des mouvements
corporeis; c'est-à-dire que nous ne devons pas dire qu'il y a eu un dernier
instant dans lequel le péché a été en elle, mais un dernier temps, et il faut
reconnaître qu'il y a eu un premier instant pendant lequel la grâce a existé en
elle, mais que pendant tout le temps antérieur elle étaitdans le péché. ARTICLE
VI!I. — l'infusion de la grâce est-elle dans l'ordre de la nature la première
des choses requises pour la justification de l'impie (2)?
4. Il semble que l'infusion de la grâce ne soit
pas dans l'ordre de la na-
(t) C'est-à-dire que les instants no forment
pas plus le temps que les points ne forment la ligne. Ils eu marquent seulement
les deux termes. C'est sur cette distinction un peu subtile du temps et
de l'instant que roule ici toute l'argumentation de saint Thomas.
(2) Celte question n'est qu'une conséquence de
celles qui précédent. Sa solution dépend de ce
ture la première des choses qui sont requises
pour la justification de l'impie. Car il faut s'éloigner du mal avant de faire
le bien, d'après ce mot du Psalmiste (Ps. xxxiii , IS) : Evitez- le mal et
faites le bien. Or, la rémission de la faute consiste à s'éloigner du mal,
tandis que l'infusion de la grâce a pour but de faire le bien. Donc la
rémission de la faute est naturellement avant l'infusion de la grâce.
2. La disposition précède naturellement la
forme à laquelle elle dispose. Or, le mouvement du libre arbitre est une
disposition à recevoir la grâce. Donc il précède naturellement son infusion.
3. Le
péché empêche l'âme de tendre naturellement vers Dieu. Or, il faut écarter ce
qui empêche le mouvement, avant que lc mouvement ne se produise. Donc la
rémission de la faute et le mouvement du libre arbitre contre le péché sont
naturellement avant le mouvement du libre arbitre vers Dieu et avant l'infusion
de la grâce.
Mais c'est le contraire. La cause est
naturellement avant son effet. Or, l'infusion de la grâce est cause de toutes
les autres choses qui sont nécessaires à la justification de l'impie, comme
nous l'avons dit (art. préc). Elle est donc naturellement la première.
CONCLUSION. — Puisque l'action du moteur tient
naturellement la première place dans tout mouvement, et puisque d'ailleurs
l'infusion de la grâce se rapporte à cette action,c'est avec raison que dans
l'ordre delà nature on la considère comme la première des choses acquises pour
la justification de l'impie.
Il faut répondre que les quatre choses qui sont
requises pour la justification de l'impie existent simultanément quant au
temps, parce que la justification de l'impie n'est pas successive , comme nous
l'avons dit (art. préc); mais dans l'ordre de la nature (1) une de ces choses
est avant l'autre. La première est l'infusion de la grâce; la seconde le
mouvement du libre arbitre vers Dieu ; la troisième le mouvement du libre
arbitre contre le péché, et la quatrième la rémission de la faute. La raison en
est que dans tout mouvement ce qui est naturellement en premier lieu, c'est
l'impulsion du moteur lui-même ; en second lieu, c'est la disposition de la
matière ou le mouvement du mobile; enfin en dernier lieu, c'est la fin ou le
terme du mouvement auquel s'arrête l'impulsion du moteur. Or, l'impulsion de
Dieu qui est le moteur, c'est l'infusion de la grâce, comme nous l'avons dit
(art. 6 huj. quaest.); le mouvement ou la disposition du mobile est le double
mouvement du libre arbitre; le terme ou la fin du mouvement est la rémission de
la faute, comme on le voit d'après ce que nous avons établi (ibid.). Ainsi,
selon l'ordre naturel, la première chose dans la justification de l'impie,
c'est donc l'infusion de la grâce, la seconde le mouvement du libre arbitre
vers Dieu, la troisième le mouvement du libre arbitre contre le pêche. Car
celui qui est justifié déteste lc péché, parce qu'il est contre Dieu; paf
conséquent le mouvement du libre arbitre vers Dieu précède naturellement le
mouvement du libre arbitre contre le péché, puisqu'il en est la cause et la
raison (2). Enfin la quatrième et la dernière chose est la rémission des péchés
qui est la fin à laquelle cette transformation se rapporte, comme nous l'avons
dit (art. 1 et tí huj. quaest.).
Il faut répondre au premier argument, que le
mouvement par lequel on
qui a été dit antérieurement sur
l'impossibilité où est l'homme d'arriver par lui-même et par ses oeuvres à la
justification.
(I) Cette succession que saint Thomas établit
ici est par conséquent purement rationnelle, puisque, dans la réalité, ces
faits sont simultanés.
(2) Cette doctrine est parfaitement en rapport
avec ce que dit le concile de Trente des actes qui sont nécessaires pour
préparer la justification (pag. 629, not. I).
s'éloigne d'un point et celui par lequel on
s'approche d'un autre peuvent se considérer de deux manières : 1° Par rapport
au mobile. Alors le mouvement par lequel on s'éloigne d'un terme précède
naturellement celui par lequel on s'approche d'un autre; car le mobile
s'éloigne d'abord de l'objet qu'il quitte, puis il atteint le but auquel il
tend. Mais par rapport à l'agent c'est le contraire ; car l'agent agit par la
forme qui préexiste en lui pour repousser ce qui lui est contraire, comme le
soleil agit par sa lumière pour chasser les ténèbres. C'est pourquoi le soieil
illumine avant de mettre en fuite les ténèbres, tandis que l'air qu'il
doiiillurniner est d'abord délivré des ténèbres avant de recevoir la lumière
selon l'ordre de la nature, puisque sous le rapport du temps ces deux choses se
font simultanément. Et parce que l'infusion de la grâce et la rémission du
péché se considèrent par rapport à Dieu qui est l'auteur de la justification,
il s'ensuit que dans l'ordre de la nature l'infusion de la grâce est antérieure
à la rémission des fautes. Mais si on les considère par rapport à l'homme qui
est justifié, c'est le contraire. Car dans l'ordre de la nature la délivrance
du péché est antérieure à la possession de la grâce sanctifiante. — Ou bien on
peut dire que les deux termes de la justification sont la faute comme point de
départ (à quo), et la justice comme point d'arrivée (ad quem), tandis que la
grâce est la cause de la rémission du péché et de l'obtention de lajustice.
Il faut répondre au second, que la disposition
du sujet précède la réception de la forme dans l'ordre de la nature, mais elle
suit l'action de l'agent qui dispose le sujet lui-même (1). C'est pourquoi le
mouvement du libre arbitre précède, selon l'ordre de la nature, l'acquisition
de la grâce, mais il suit son infusion.
Il faut répondre au troisième, que, comme le
dit Aristote (Phys. lib. n, text. 89), dans les mouvements de l'âme celui qui a
pour objet un principe dans la spéculation ou une fin dans la pratique précède
tous les autres; tandis que dans les mouvements extérieurs celui qui écarte les
obstacles existe avant qu'on ne soit arrivé à la fin. Et parce que le mouvement
du libre arbitre est un mouvement de l'âme, dans l'ordre de la nature il se
porte vers Dieu, comme vers sa fin, avant d'écart^ l'obstacle du péché.
ARTICLE IX. — LA JUSTIFICATION DE L'IMPIE
EST-ELLE LA PLUS GRANDE OEUVRE
DE DIEU (2) ?
1. Il semble que la justification de l'impie ne
soit pas la plus grande oeuvre de Dieu. Car par sa justification l'impie
obtient la grâce qu'on a ici-bas, tandis que par la glorification on obtient la
grâce qu'on possède au ciel, ce qui est bien préférable. Donc la glorification
des anges ou des élus est une oeuvre plus grande que la justification de
l'impie.
2. La justification de l'impie a pour but le
bien particulier d'un individu. Or, le bien de l'univers l'emporte sur le bien
d'un seul homme, comme on le voit (Eth. lib. i, cap. 2). Donc la création du
ciel et de la terre est une oeuvre plus grande que la justification de l'impie.
3. C'est une oeuvre plus grande de faire
quelque chose de rien sans le concours d'aucun être, que de faire quelque chose
au moyen d'une matière et avec la coopération de l'être sur lequel on agit. Or,
dans l'oeuvre
(1) Dans la justification tic l'impie, c'est
l'action de l'agent qui dispose le sujet, puisque c'est par la grâce de Dieu
que le libre arbitre est mù.
(2)
D'après la doctrine de saint 'thomas, qui est celle de l'Eglise
catholique, Bossuet a soutenu, contre les protestants, que la justification du
pécheur n'est pas seulement l'acte du juge qui prononce et renvoie absous, mais
l'action du Créateur et du Tout-Puissant, qui régénère et qui renouvelle
Réfutation du Catéchisme du sieur Paul Ferry, ch. vi).
de la création les êtres ont élé tirés du
néant, et Dieu a agi par conséquent sans la coopération do qui que ce soit,
tandis que dans la justification de l'impie, il l'ail quelque chose d'un sujet
qui existait préalablement, c'est-à-dire que d'un impie il fait un juste, et il
y a là une coopération de la part de l'homme, parce que le mouvement du libre
arbitre est alors nécessaire, comme nous l'avons dit (art. 3 huj. quaest.).
Donc la justification de l'impie n'est pas la plus grande oeuvre de Dieu.
Mais c'est le contraire. Il est écrit (Ps.
cxliv, 9) : Ses misericordes s'étendent sur toutes ses oeuvres. L'Eglise nous
fait dire dans une oraison : O Dieu qui manifestez votre toute-puissance
surtout en pardonnant et en exerçant vos miséricordes. Et saint Augustin
expliquant (Tract, lxxii in Joan.) ces paroles de saint Jean : Majora horum
faciet (xiv;, dit que la justification de l'impie est une oeuvre plus grande
que la création du ciel et de la terre-
CONCLUSION. — La justification de l'impie ayant
pour terme le bien éternel de la participation divine qui est le plus grand bien,
il est certain que cette oeuvre est la plus grande.
Il faut répondre qu'on peut dire qu'une oeuvre
est grande de deux manières : 1° relativement à la manière d'agir; de la sorte
la plus grande oeuvre est l'oeuvre de la création dans laquelle Dieu fait
quelque chose de rien; 2°on peut dire qu'une oeuvre est grande en raison de la
grandeur de la chose opérée. A ce point de vue la justification de l'impie, qui
a pour terme le bien éternel de la participation divine, est une oeuvre plus
grande quo la création du ciel et de la terre qui a pour terme le bien de la
nature changeante. C'est pourquoi saint Augustin après avoir dit que la
justification de l'impie est une oeuvre plus grande que la création du ciel et
de la terre , ajoute : car le ciel et la terre passeront, tandis que le salut
des prédestinés et la justification persévéreront éternellement. — Mais 51 faut
observer qu'on dit qu'une chose est grande de deux manières : 1° D'une manière
absolue. C'est ainsi que le don de la gloire l'emporte sur le don de la grâce
sanctifiante, et sous ce rapport la glorification des justes est une oeuvre
plus grande que la justification de l'impie. 2" D'une manière
proportionnelle; c'est ainsi que nous disons une petite montagne et un gros
grain de millet. De cette manière le don de la grâce qui justifie l'impie est
plus grand que le don de la gloire qui béatifie le juste : parce que le don de
la grâce l'emporte plus sur la dignité de l'impie qui méritait le châtiment,
que le don de la gloire sur la dignité du juste qui, par là môme qu'il est
justifié, mérite la gloire. C'est ce qui fait dire à saint Augustin : Que celui
qui le pourra juge si c'est une plus grande chose de créer les anges dans la
justice que de justifier les impies. Certainement si ces deux faits supposent
la môme puissance, ce dernier témoigne d'une plus grande miséricorde (I).
La réponse au premier argument est par là môme
évidente.
Il faut répondre au second, que le bien de
l'univers l'emporte sur le bien particulier d'un seul individu, si on les
considère l'un et l'autre dans le môme genre. Mais le bien surnaturel d'une
seule personne vaut mieux que le bien naturel de l'univers entier.
Il faut répondre au troisième, que celte raison
s'appuie sur le mode d'action; sous ce rapport la création est, à la vérité,
l'oeuvre la plus grande de Dieu.
(I) Le concile «le Trente fait voir combien est
élevé l'acte de justification, en en énuinérant toute les causes (sess, vi,
can. 7).
ARTICLE X. — LA JUSTIFICATION DE L'IMPIE
EST-ELLE UNE OEUVRE MIRACULEUSE (1)?
Il
semble que la justification de l'impie soit une oeuvre miraculeuse. Car les
oeuvres miraculeuses l'emportent sur celles qui ne le sont pas. Or, la
justification de l'impie est uno oeuvre plus grande que les au [res miracles,
comme on le voit par le passage que nous avons cité de saint Augustin (art.
préc. arg. sed cont.). Donc la justification de l'impie est une oeuvre
miraculeuse.
2. Le mouvement de la volonté est dans l'âme ce
que l'inclination natu-elle est dans l'ordre de la nature. Or, quand Dieu opère
quelque chose dans l'ordre naturel contrairement à l'inclination de la nature
il l'ait un miracle, comme quand il rend la vue à un aveugle ou qu'il
ressuscite un mort. Et puisque la volonté de l'impie tend au mal et que Dieu en
le justifiant le porte au bien, il s'ensuit qu'il opère en lui un miracle.
3. Comme la sagesse est le don de Dieu, de même
aussi la justice. Or, il est miraculeux qu'un individu reçoive de Dieu la
sagesse subitement sans aucune étude. Il est donc également miraculeux que Dieu
fasse d'un impie un juste.
Maisc'estlocontraire. Les oeuvres miraculeuses
sont supérieures à la puissance naturelle. Or, la justification de l'impie
n'est pas une chose qui soit au-dessus delà puissance naturelle. Car saint
Augustin dit (Lib. de praedest. sanct. cap. 5) qu'il est dans la nature de
l'homme d'être apte à avoir la foi et à posséder la charité, mais que la
possession de la foi aussi bien que celle de la charité est l'effet de la grâce
qui existe dans les fidèles. Donc la justification de l'impie n'est pas
miraculeuse.
CONCLUSION. — On peut appeler miraculeuse
l'oeuvre de la justification selon qu'elle ne peut avoir que Dieu pour auteur
et selon qu'elle est quelquefois produite en dehors du cours ordinaire delà
nature, comme quand la grâce prévient l'homme, de telle sorte qu'il arrive
immédiatement ala perfection de la justice.
Il faut répondre que dans les oeuvres
miraculeuses on trouve ordinairement trois choses, 4° La première se rapporte à
la puissance de l'agent; elle consiste en ce que ces oeuvres ne peuvent être
produites que par la vertu divine; c'est ce qui les rend absolument étonnantes
parce qu'elles ont en quelque sorte une cause occulte, ainsi que nous l'avons
dit (part. I, quest. cv, art. 7). En ce sens on peut donner à la justification
de l'impie aussi bien qu'à la création du monde, et en général à toutes les
oeuvres que Dieu seul peut faire, le nom de miracles. 2° Dans certaines
opérations mira culeuses, on trouve que la forme que la matière a revêtue est
supérieure à sa puissance naturelle. C'est ainsi que dans la résurrection d'un
mort, la vie est supérieure à la puissance naturelle du corps. Sous ce rapport
la justification de l'impie n'est pas miraculeuse, parce que l'âme est
naturellement capable de recevoir la grâce : car par là même qu'elle a été
faite à l'image de Dieu, elle est capable de le recevoir par la grâce, comme Je
dit saint Augustin (toc. prox. cit.). 3° Dans les miracles, on trouve quelque
chose qui n'est pas conforme à la manière dont la cause produit ordinairement
son effet. C'est ce qui arrive quand un malade recouvre tout à coup une santé
parfaite, contrairement à la marche ordinaire des guerisons qui sont l'effet
delà nature ou de l'art. A ce point de vue la justification de l'impie est
quelquefois miraculeuse et quelquefois elle ne l'est pas. Car la loi commune et
ordinaire de la justification, c'est que Dieu imprimant à l'âme un mouve-
(1) Sur ces différentes questions, les orateurs
sacros sont portes à s'écarter de ia précision de la doctrine théologique. 11
est donc utile de Lien méditer ces articles.
ment intérieur, l'homme se convertisse à lui
d'abord imparfaitement et qu'ensuite il arrive àunc conversion parfaite (1);
parce que la charité commencée mérite d'être augmentée, afin qu'étant augmente
elle mérite d'être perfectionnée, comme lc dit saint Augustin (Tract, v in
Epist. Joan.). Mais quelquefois Dieu touche lame si fortement qu'elle obtient
immédiatement la perfection de la justice. C'estce qui arriva dans la
conversion de saint Paul, quand il fut miraculeusement renversé. C'est
pourqt'0' l'Eglise celebre la conversion de cet apôtre comme un événement
mtofcdleux.
Il faut répondre au premier argument, qu'il y a
de* opérations miraculeuses qui, quoiqu'elles soient inférieures à la
justification de 1 impie relativement au bien qui en résulte, sont cependant
contraires à l'ordre auquel sont communément soumis les effets du même genre,
et c'est pour cette raison qu'elles tiennent davantage du miracle.
Il faut répondre au second, qu'il n'y a pas
miracle toutes les fois qu'une chose naturelle est mue contrairement à son
inclinati00.; autrement on ferait un miracle en échauffant de l'eau ou en
jetant une pierre en l'air; mais il y a miracle quand une chose se fait contrairement
à 1 ordre de la cause propre qui est naturellement établie pour la produire.
Or, il n'y a pas d'autre cause que Dieu qui puisse justifier l'impie, comme il
n Y a lîue Ie ^cu Qui puisse échauffer l'eau. C'est pourquoi la justification
dd'impie étant l'oeuvre de Dieu n'est pas miraculeuse sous ce rapport.
Il faut répondre au troisième, que l'homme est
naturellement fait pour recevoir de Dieu la sagesse et la science par son
propre^sprit et par l'étude; c'est pourquoi quand il devient sage ou savant
sans passer par cette loi, il y a un miracle. Mais l'homme n'est pas fait pour
acquérir la grâce sanctifiante par sa propre opération , il ne peut y parvenir
qu'autant que Dieu l'opère lui-même. Il n'y a donc pas de parité.
QUESTION CXIV.
DU MÉRITE QUI EST L'EFFET DE LA GRACE
COOPÉRANTE.
Nous avons à traiter en dernier lieu du mérite
qui est l'effd de la grâce coopérante. — A cet égard dix questions se
présentent : 1° L'homme peut-il mériter de Dieu quelque chose? — 2"
Peut-on sans la grâce mériter la vie éternelle? — 3' Peut-on par la grâce
mériter la vie éternelle ex condigno? — 4" La grâce est-eh*e lc principe
du mérite principalement par le moyen de la charité? — 5" L'homme
|>eui-il mériter pour lui la première grâce? — 6° Peut-il la mériter pour un
autre?" "" Peut-il mériter pour lui la réparation après la
chute? — 8° Peut-il mériter pour lui l'augmentation de la grâce ou de la
charité? — 9° Peut-il mériter pour lui la persévérance tiuale? — 10" Les
biens temporels sont-ils l'objet du mérite?
ARTICLE I. — l'homme peut-il mériter de diei
quelque chose (2j?
1. Il semble que l'homme ne puisse pas mériter
de Dieu quelque chose. Car personne ne parait mériter une récompense en rendant
à un autre ce qu'il lui doit. Or, par tous les biens que nous faisons, nous ne
pouvons nous acquitter envers Dieu de ce que nous lui devons, parce que notre
dette s'étend toujours au delà, comme le dit Aristote (EthS^- v,Ui cap. ult.).
C'est pourquoi il est dit dans l'Evangile (Luc. xvii, 10) : Ws(lue vous aurez
fait
(1)C'est l'observation que nous avons faite à
l'égard des ades qui sont nécessaires pour préparer l'âme à la justitication, à
propos de l'article VU (Voy. pag. 055, note).
(2)
Luther et Calvin ont nié que l'homme fût capable de mériter, parce que
dans leur système il n'est justifié qu't'térieuiemcnt, et sa nature est
tellement corrompe qu'elle ne peut faire que le mal. Le concile de l'ente a
décidé formellement le contraire : Si <J"S dixerit ipsum juslifica-tum
bonis operit)"5---- non vere mereri augmentum gratia,anathema sit.
tout ce qui vous a été commandé, dites : Nous
sommes des serviteurs inutiles : nous n'avons fait que ce que nous étions
obligés de faire. Donc l'homme ne peut pas mériter de Dieu quelque chose.
2. Ce que l'on fait dans son propre intérêt ne
parait pas être un sujet de mérite près de celui auquel cet acte ne rapporte
rien. Or, l'homme en faisant le bien travaille pour lui-môme ou pour un de ses
semblables, mais non pour Dieu. Car il est dit (Job, xxxv, 7) : Si vous êtes
justes que lui donnerez-vous ? ou que recevra-t-il de votre main? Donc l'homme
ne peut rien mériter de la part de Dieu.
3. Celui qui mérite quelque chose de quelqu'un
le constitue son débiteur; car on doit une récompense à celui qui l'a méritée.
Or, Dieu n'est le débiteur de personne, et c'est ce qui fait dire à l'Apôtre
(Rom. xi, 35) : Qui lui a donné quelque chose le premier pour en prétendre une
récompense? Donc l'homme ne peut mériter de Dieu quelque chose.
Mais c'est le contraire. Le prophète dit (Hier,
xxxi, 16) : Vos oeuvres seront récompensées. Or, on appelle récompense ce qu'on
accorde au mérite. Il semble donc que l'homme puisse mériter de Dieu.
CONCLUSION. — L'homme peut mériter de Dieu
quelque chose, non à titre de justice absolue, mais d'après l'ordre préalablement
établi de Dieu lui-même, en ce sens que l'homme obtient par son opération,
comme récompense, la chose pour laquelle Dieu lui a donné la vertu ou la
puissance d'agir.
Il faut répondre que le mérite et la récompense
se rapportent à la même chose. Car on appelle récompense ce que l'on accorde à
quelqu'un en rémunération de ses oeuvres ou de son travail; c'est en quelque
sorte le prix de ce qu'il a fait. Ainsi comme c'est un acte de justice de
rendre à quelqu'un le prix exact de la chose qu'on en a reçue, de même aussi
c'est un acte de justice que d'accorder à quelqu'un la récompense due à son
oeuvre ou à son travail. Mais la justice est une égalité, comme le démontre
Aristote (Eth. lib. v, cap. 4). C'est pourquoi elle n'existe absolument
qu'entre ceux qui sont absolument égaux. Pour ceux qui ne sont pas sur le pied
de l'égalité absolue, il n'y a pas de justice absolue, il ne peut y avoir
qu'une justice imparfaite; comme celle qui existe entre le père et l'enfant,
entre le maitre et l'esclave, selon la remarque du même philosophe (ibid, cap,
6). C'est pourquoi dans les choses où il y a justice absolue, il y a également
mérite et récompense absolus, et dans celles où il n'y a qu'une justice
improprement dite, il n'y a non plus qu'un mérite impropre ou relatif. C'est
ainsi que le fils mérite quelque chose de son père et l'esclave de son maître.
Or, il est évident qu'entre Dieu et l'homme il y a une très-grande inégalité
(car l'infini les sépare], et tout ce qu'il y a de bon dans l'homme vient de
Dieu. De l'homme à Dieu la justice ne peut donc pas exister d'après une égalité
absolue, mais d'après une certaine proportion en tant que l'un et
l'autreopôre.selon le mode qui lui convient. Mais comme le mode et la mesure de
la vertu humaine vient de Dieu, il s'ensuit que l'homme ne peut mériter près de
Dieu que d'après un ordre préalablement établi par Dieu lui-même. En sorte que
l'homme obtient de Dieu par son opération, comme récompense, la chose pour
laquelle Dieu lui a donné la vertu d'agir. C'est ainsi que les choses
naturelles parviennent parleurs mouvements propres et leurs opérations au but
pour lequel elles ont été établies par Dieu ; avec cette différence toutefois
que la créature raisonnable se meut elle-même par son libre arbitre, ce qui
rend ses actes méritoires (1), tandis qu'il n'en est pas de même des autres
créatures.
(I) Lc libre arbitre est dans l'homme le
fondement du mérite, ce que l'Eglise a reconnu en condamnant la troisième
proposition de Jansénius.
Il faut répondre au premier argument, que
l'homme mérite en faisant par sa volonté propre ce qu'il doit, autrement l'acte
de justice par lequel on s'acquitte de ce qu'on doit ne serait pas méritoire.
H faut répondre au second, que Dieu ne cherche
pas dans nos oeuvres son intérêt, mais sa gloire, c'est-à-dire la manifestation
de sa bonté qu'il cherche aussi dans ses propres actions. Ce n'est pas lui qui
gagne au culte que nous lui rendons, mais c'est nous. C'est pourquoi nous
méritons de Dieu quelque chose, non parce que nous ajoutons à sa grandeur par
nos oeuvres, mais parce que nous travaillons pour sa gloire.
Il faut répondre au troisième, que nos actions
n'étant méritoires que d'après l'ordre préalablement établi par Dieu, il ne
s'ensuit pas que Dieu devienne absolument notre débiteur ; il en résulte
seulement qu'il est obligé envers lui-même dans le sens qu'il doit tenir sa
promesse (4).
ARTICLE II. — PEUT-ON SANS LA GRACE MÉRITER
LA VIE ÉTERNELLE (2)?
4. Il semble qu'on puisse sans la grâce mériter
la vie éternelle. Car l'homme mérite de Dieu la chose à laqueile il a été
providentiellement destiné, comme nous l'avons dit (art. préc). Ur, l'homme par
sa nature se rapporte à la béatitude, comme à sa lin. Aussi désire-t-il
naturellement être heureux. Donc par ses moyens naturels et sans la grâce il
peut mériter la béatitude qui est la vie éternelle.
2. La
même oeuvre est d'autant plus méritoire qu'elle est moins obligatoire. Or, on
est moins tenu à faire du bien à quelqu'un quand on en a reçu moins de
bienfaits. Par conséquent celui qui n'a que des biens naturels ayant reçu de
Dieu moins de bienfaits que celui qui a reçu des dons gratuits indépendamment
de ses dons naturels, il semble que ses oeuvres soient plus méritoires devant
Dieu. Par conséquent si celui qui a la grâce peut mériter la vie éternelle de
quelque manière, à plus forte raison celui qui ne l'a pas.
3. La
miséricorde et la libéralité de Dieu surpassent infiniment la miséricorde et la
libéralité des hommes. Or, un homme peut mériter de son semblable quoiqu'il
n'ait jamais eu auparavant sa grâce. Il semble donc qu'à plus forte raison
l'homme puisse sans la grâce mériter de Dieu la vie éternelle.
Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (Rom. vi,
23) : La grâce de Dieu est la vie éternelle.
CONCLUSION. — Puisque la vie éternelle surpasse
toutes les forces de la nature, l'homnie ne peut la mériter ni dans l'état de
nature intègre, ni dans l'état de nature déchue, sans la grâce et sans s'être
réconcilié avec Dieu.
Il faut répondre qu'on peut considérer l'homme
sans la grâce dans deux états, comme nous l'avons dit (quest. cix, art. 2) :
l'état de nature intègre, tel qu'il fut dans Adam avant le péché, et l'état de
nature déchue, tel qu'il est en nous avant la réparation de la grâce. Si donc
nous parlons de l'homme relativement au premier état, il ne pouvait mériter la
vie éternelle sans la
(4 ) Une des conditions sur lesquelles repose
le mérite, c'est la promesse que Dieu a faite à l'homme de récompenser ses
oeuvres. C'est ce que paraissent indiquer ces paroles du concile de Trente :
Bene operantibus usque in finem, et in Deo sperantibus, proponenda est vita
aeterna tanquam merces ex ipsius De i promis sionebonis ipsorum operibus et
meritis fideliter reddenda. 11 y a cependant des théologiens qui veulent que
les bonnes oeuvres soient méritoires par elles-mêmes.
(2) La proposition soutenue dans cet article
est de foi, aussi bien que la précédente. Elle a été ainsi décidée par le
concile de Trente (sess. VI, caa. 2) : Si quis dixerit : ad hoc solum divinam
gratiam per Christum Jetum dari, ut facilius homo juste vivere, ac vitam
aeternam promereri possit, quasi quod per liberum arbitrium sine gratia
utrumque, sed aegre tamen et difficulter possil'j anathema sit.
grâce par ses seules forces naturelles pour une
raison, c'est que le mérite humain dépend de l'ordre préétabli de Dieu. Or,
l'acte d'un être n'est pas mis par la Providence en rapport avec une chose qui
surpasse les forces de la puissance qui est le principede cet acte. Car la
providence divine veut qu'aucun être n'agisse au delà de sa puissance. La vie
éternelle étant un bien qui surpasse les forces d'une nature créée, parce
qu'elle surpasse sa connaissance et son désir, d'après ces paroles de l'Apôtre
(I. Cor. ii, 9) : L'oeil n'apas vu, l'oreille n'a pas entendu, et le coeur de
l'homme n'a pas conçu ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment, il s'ensuit
qu'aucune créature n'est un principe capable de produire un acte qui mérite la
vie éternelle, si on ne luisurajoute un don surnaturel qu'on appelle la grâce
(i).—Mais s'il s'agitde l'homme qui est dans le péché, il faut ajouter une
seconde raison à celle-là, par suite de l'obstacle que le péché produit. Car le
péché étant une offense contre Dieu qui exclut de la vie éternelle, comme on le
voit d'après ce que nous avons dit (quest. lxxi, art. 6, et quest. cxui, art.
2), celui qui est dans cet état ne peut mériter la vie éternelle, s'il ne se
réconcilie auparavant avec Dieu, en obtenant son pardon, ce qui se fait au
moyen de la grâce. Car le pécheur ne doit pas recevoir la vie, mais la mort,
d'après ce mot de l'Apôtre (Hom. vi, 23) : La solde dupéché, c'est la mort.
Il faut répondre au premier argument, que Dieu
a voulu que la nature humaine arrivât à la vie éternelle non par ses propres
forces, mais par le secours de la grâce; et de cette manière elle peut par ses
actes la mériter.
Il faut répondre au second, que l'homme sans la
grâce ne peut produire une oeuvre égale à celle qui procède de la grâce
elle-même; parce que plus le principe de l'action est parfait et plus l'action
est parfaite elle-même. L'objection ne serait fondée qu'autant qu'on
supposerait que ces deux opérations sont d'une égalité absolue.
Il faut répondre au troisième, que quant à la
première raison alléguée, elle ne s'applique pas àDieuetà l'homme de la même
manière. Car l'homme tient de Dieu toute la puissance qu'il a de faire le bien,
tandis qu'il ne la tient pas de son semblable. C'est pourquoi, l'homme ne peut
mériter de Dieu quelque chose, que par le don qu'il en a reçu. C'est ce que
l'Apôtre explique formellement quand il dit : Qui lui a donné le premier pour
prétendre à une récompense f Mais au moyen de ce qu'on a reçu de Dieu on peut
mériter de son semblable, avant d'en avoir obtenu aucune faveur. —¦ Relativement
ala seconde raison tirée de l'obstacle du péché, il en est de l'homme comme de
Dieu ; parce que nous ne pouvons mériter près de celui que nous avons offensé,
si nous ne nous réconcilions pas d'abord avec lui, en lui donnant pleine
satisfaction.
ARTICLE III. — l'homme qui est en état de grâce
peut-il mériter la vie éternelle ex condigno (2)? i. Il semble que l'homme qui
est en état de grâce ne puisse pas mériter
(O Ce raisonnement est d'une rigueur-
mathématique. Baïus ayant prétendu que c'était êtrepéla-gien que de dire qu'une
honne oeuvre faite hors de l'état de grâce ne mérite pas la vie éternelle, ce
sentiment fut condamné. C'est la douzième de ses propositions, qui est ainsi
formulée : Pelagii sententia est, opus honum citra gratiam adoptionis factum,
non est regni caelestis merito-rium.
(2) Les théologiens distinguent deux sortes de
mérite : le mérite ex condigno, quand la valeur de l'oeuvre égale directement
la valeur de la récompense, et le mérite de congruo, qui est celui d'une chose
qui ne vaut pas la récompense qu'on lui accorde. Dans le premier cas, la
récompense est due à titre de justice, et le mérite est propre et absolu; dans
le second, la récompense n'est accordée que par convenance, et eile est l'effet
de la libéralité de celui qui la donne, et on ne la mérite ainsi
qu'improprement.
la vie éternelle ex condigno. Car l'Apôtre dit
(Rom. viii, 48) : Les souffrances de la vie présente n'ont pas de proportion
avec la gloire future qui doit éclater en nous. Or, parmi les oeuvres méritoires,
celles qui paraissent les plus excellentes ce sont les souffrances des saints.
Donc il n'y a aucune oeuvre humaine qui mérite la vie éternelle ex condigno.
2. A
l'occasion de ces paroles de l'Apôtre (Rom. vi, 23) : La grâce de Dieu est la
vie éternelle, la glose fait remarquer (ord. Aug. lib. de grat. et lib. arb.
cap. 9), qu'il aurait bien pu dire : Larécompense de Injustice est la vie
éternelle; mais qu'il a mieux aimé employer cette expression : la grâce de Dieu
est la vie éternelle, pour nous faire comprendre que Dieu nous fait arriver à
la vie éternelle par sa miséricorde, mais non par nos mérites. Or, ce qu'on
mérite ex condigno, on ne le reçoit pas à titre de miséricorde, mais à titre de
justice. Il semble donc que l'homme ne puisse pas par la grâce mériter la vie
éternelle ex
condigno.
*
3. Le
mérite ex condigno parait être celui qui égale la récompense. Or, aucun acte de
la vie présente ne peut égaler la vie éternelle, qui surpasse notre
connaissance et notre désir, et qui est môme au-dessus de la charité ou de
l'amour que nous avons ici-bas, comme elle est au-dessus de notre nature. Donc
l'homme ne peut pas par la grâce mériter la vie éternelle ex condigno.
Mais c'est le contraire. Ce qu'on accorde
d'après un juste jugement, paraît être une récompense méritée ex condigno. Or,
Dieu accorde la vie éternelle d'après le jugement de sa justice, suivant ces
paroles de l'Apôtre (II. Tim. iv, 8) : // ne me reste qu'à attendre la couronne
de justice qui m'est réservée, et que le Seigneur m'accordera en ce jour, comme
un juste juge. Donc l'homme mérite la vie éternelle ex condigno.
CONCLUSION. — L'action du juste, selon qu'elle
procède de la grâce de l'Esprit-Saint qui habite en lui et dont la dignité est
iníinie, mérite la vie éternelle ex condigno ; mais elle ne la mérite pas de
même selon qu'elle procède, de son libre arbitre, à cause de l'inégalité
immense qu'il y a entre l'effet et la cause ; quoiqu'il soit convenable que
Dieu récompense selon l'excellence de sa puissance l'homme qui fait ce qu'il
peut.
11 faut répondre qu'on peut considérer de deux
manières les oeuvres méritoires de l'homme. On peut les considérer selon
qu'elles procèdent du libre arbitre, et selon qu'elles procèdent de la grâce de
l'Esprit-Saint. Si l'on considère la substance de l'oeuvre selon qu'elle
procède du libre arbitre (1), il ne peut pas y avoir condignitè à cause de
l'inégalité immense qu'il y a entre le mérite et la récompense -, mais il y a
convenance, à cause de l'égalité proportionnelle qui se trouve entre ces deux
choses. Car il parait convenable que Dieu récompense selon l'excellence de sa
puissance, l'homme qui opere selon toute l'étendue de la vertu qu'il lui a
donnée. — Mais s'il s'agit de l'oeuvre méritoire selon qu'elle procède de la
grâce de l'Esprit-Saint, elle mérite la vie éternelle ex condigno (2). Car
alors la valeur du mérite s'apprécie d'après la vertu de l'Esprit-Saint, qui
nous porte à la vie éternelle, suivant cette parole de saint Jean (iv, 44) : //
y aura en lui une fontaine d'eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle. Le,
prix de l'oeuvre se consi-
(I) Sylvius fait ici remarquer qu'il s'agit du
libre arbitre, selon qu'il est mû parla grâce; autrement saint Thomas
paraîtrait en opposition avec ce qu'il a dit (quest. cix, art. I et C) sur
l'impuissance de l'homme à se préparer à la grâce, loin de la mériter de
congruo.
(2) C'est ce que supposent ces paroles du
concile de Trente : Si quis dixerit, iustificatum bonis operibus quae ab eo per
Dei grat i uni et 'festi Christi meritum fieret, non vere mereri vitam aeternam
et ipsius vitae aete.rnoe, si tamen in gratia decesserit, consecutionem, atque
etiam glorias augmentum : unathcina sit.
dere aussi d'après la dignité de la grâce, qui
fait que l'homme participe à la nature divine et qui le rend enfant de Dieu, de
telle sorte que l'héritage lui est dû d'après son droit d'adoption, suivant
cette parole de saint Paul (Rom. viii, 17) : Si nous sommes ses enfants, nous
sommes aussi ses héritiers.
Il faut répondre au premier argument, que
l'Apôtre parle des souffrances des saints considérées en elles-mômes, dans leur
substance.
Il faut répondre au second, que ces paroles de
la glose doivent s'entendre de la première cause qui nous fait parvenir à la
vie éternelle. C'est en effet la miséricorde de Dieu; notre mérite est la cause
subséquente.
II faut répondre au troisième, que la grâce de
l'Esprit-Saint que nous possédons ici-bas, quoiqu'elle ne soit pas égale à la
gloire en acte,, lui est cepen» dant égale virtuellement; comme la semence d'un
arbre renferme virtuellement l'arbre entier. De môme l'Esprit-Saint qui habite
en nous par lagrâce est une cause suffisante pour que nous obtenions la vie
éternelle. D'où il est appelé le gage de notre héritage (II. Cor. i).
ARTICLE IV. — la grace est-elle le principe du
mérite plutot par la charité que par les autres vertus (1)?
1. Il semble que la grâce ne soit pas le
principe du mérite plutôt par la charité que par les autres vertus. Caria
récompense est due à l'ouvrier, d'après ces paroles de l'Evangile (Matth, xx,
9) : Appelez les ouvriers et donnez-leur la récompense qu'ils ont méritée. Or,
toute vertu est le principe d'une oeuvrequel-conque; puisque la vertu est une
habitude opérante, comme nous l'avons vu (quest. lv, art. 2). Donc toute vertu
est également le principe du mérite.
2. L'Apôtre dit (I. Cor. in, 8) : Chacun
recevra sa propre récompense selon son propre travail. Or, la charité diminue
le travail plus qu'elle ne l'augmente; car, comme le dit saint Augustin (Lib.
de Verb. Dom. serm. ix, cap. 3 et serm. xlix de temp.), l'amour rend faciles et
presque nulles les choses les plus pénibles et les plus cruelles. Donc la
charité n'est pas plus le principe du mérite qu'une autre vertu.
3. La vertu dont les actes sont les plus
méritoires paraît être plus principalement la source du mérite. Or, les actes
qui paraissent les plus méritoires sont les actes de foi et de patience ou de
force, comme on le voit à l'égard des martyrs qui ont combattu pour la foi avec
patience et courage jusqu'à la mort. Donc les autres vertus sont le principe du
mérite plus que la charité.
Mais c'estle contraire. Le Seigneur dit (Joan,
xiv, 21) : Si quelqu'un m'aime, il sera aimé de mon Père, je V aimerai et je me
manifesterai moi-même à lui. Or, la vie éternelle consiste dans la connaissance
manifeste de Dieu, puisqu'il est dit plus loin (xvii, 3) : La vie éternelle
consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul Dieu véritable et vivant. Donc
le mérite de la vie éternelle réside surtout dans la charité.
CONCLUSION. — La grâce est plus
particulièrement le principe du mérite par la charité que par les autres
vertus, parce que c'est par la charité que nous opérons de la manière la plus
volontaire et qu'elle se rapporte tout spécialement à la béatitude.
Il faut répondre que, comme on peut le conclure
de ce que nous avons dit (art. 1 huj. quaest.), l'acte humain tire son mérite
de deux sources; la première et la principale, c'est la promesse divine d'après
laquelle on dit que l'acte mérite le bien que Dieu destine à l'homme. La
seconde c'est le libro
(I) H'y a controverse sur cette question.
Vas-quez dit que les actes qui emanent dans les justes des vertus acquises
méritent la vie éternelle de condigno, sans l'iulluence virtuelle de la
charité.
Suarez et quelques thomistes conviennent qu'il
en est ainsi des vertus infuses, mais non des vertus acquises. Mais la plupart
des théologiens suivent le sentiment de saint Thomas.
arbitre qui met l'homme au-dessus des autres
créatures, en lui donnant la faculté d'agir par lui-même, volontairement. Sous
ces deux rapports le mérite consiste principalement dans la charité. En effet,
il faut observer que la vie éternelle consiste dans la jouissance de Dieu. Or,
le mouvement de l'âme humaine vers la jouissance de ce bien est l'acte propre
de la charité, par lequel tous les actes des autres vertus se rapportent à
cette fin, selon que les autres vertus sont commandées par la charité. C'est
pourquoi le mérite de la vie éternelle appartient premièrement à la charité, et
secondairement aux autres vertus, puisqu'elles n'agissent que sous sa
direction. De même il est aussi évident que ce que nous faisons par amour, nous
le faisons de la manière la plus volontaire. Par conséquent le mérite est
principalement attribué à la charité, selon que son essence exige qu'il soit
volontaire.
Il faut répondre au premier argument, que la
charité, selon qu'elle a la fin dernière pour objet, porte les autres vertus à
agir. Car l'habitude à laquelle la fin se rapporte commande toujours aux
habitudes qui ont pour objet les moyens, comme on le voit d'après ce que nous
avons dit (quest. ix, art. 1).
Il faut répondre au second, qu'une oeuvre peut
être laborieuse et difficile de deux manières : 1° D'après sa grandeur ; et
alors l'étendue du travail ajoute au mérite. La charité ne diminue pas
l'effort; elle fait même entreprendre les plus grands travaux ; car quand elle
existe, elle opère de grandes choses, comme le dit saint Grégoire (Hom. xxx in
EV ). 2° D'après le défaut du sujet qui opère. Car ce qu'on ne fait pas d'une
volonté prompte et active paraît pénible et difficile à tout le monde. Cette
peine diminue le mérite, mais la charité la détruit.
Il faut répondre au troisième, que l'acte de
foi n'est pas méritoire, si la foi ne l'opère par l'amour, comme le
ditsaintPaul (Gai. v). Un acte de patience et de force n'est méritoire non plus
qu'à condition qu'il émane de la charité (1), d'après ces paroles du même
apôtre (I. Cor. xiii, 3) : Quand je livrerai mon corps pour être brûlé, si je
ri ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien.
ARTICLE V. — l'homme peut-il mériter pour
lui-même la première grace (2)?
1. Il semble que l'homme puisse mériter pour
lui-môme la première grâce. Car, comme le dit saint Augustin (in Prae f. Ps.
xxxi), la foi mérite la justification. Or, l'homme est justifié par la première
grâce. Donc il peut la mériter pour lui.
2. Dieu ne donne la grâce qu'à ceux qui en sont
dignes. Or, on n'est digne d'un bien qu'autant qu'on l'a mérité ex condigno.
Donc on peut mériter ex condigno la première grâce.
3. Près des hommes on peut mériter un don que
l'on a déjà reçu préalablement. Par exemple, celui qui a reçu de son maître un
cheval, le mérite en en faisant bon usage au service du maître lui-même. Or,
Dieu est plus libéral que l'homme. Donc à plus forte raison l'homme peut-il
mériter de Dieu , par des oeuvres subséquentes, la première grâce qu'il en a
reçue.
Mais c'est le contraire. Il répugne à la nature
de la grâce d'être la récom-
(1) La charité est à l'égard des autres actes
ce que la cause générale est à l'égard des causes particulières. Elle ne les
empêche pas de produire chacune leurs effets, mais par son in-
fluence elle les complète.
(2) Le concile de Trente expose ainsi la
doctrine catholique sur ce sujet (sess. vi, can. 8 : Cum Apostolus dicit
hominem iustificari gratis : ideo dicimus gratis iustificari, quia nihil eorum
quae iustificationem praecedunt, sive fides, sive opera, ipsam iustificationis
gratiam promerentur
pense des oeuvres, d'après ces paroles de saint
Paul (Rom. iv, 4) : La récompense qui se donne à quelqu'un pour ses oeuvres ne
lui est pas imputée comme une grâce, mais comme une dette. Or, l'homme mérite
ce qui lui est imputo à titre de chose due, comme la récompense de ses oeuvres.
Donc il ne peut pas mériter la première grâce.
CONCLUSION. — L'homme ne pouvant mériter pour
lui la première grâce, ni par des cBuvres antérieures, parce qu'il n'y a aucune
proportion entre elles et le don de la grâce, ni par des oeuvres postérieures,
parce que la grâce n'est pas la fin de ses oeuvres, mais le commencement ; on
doit dire qu'aucun homme ne peut mériter pour lui-même la première grâce.
H faut répondre qu'on peut considérer le don de
la grâce de deux manières 1° comme don gratuit. Il est évident qu'à ce point de
vue tout merito répàgne à la grâce ; parce que, comme le dit l'Apôtre (Rom. xi,
9) : Si elle venait des oeuvres, elle ne serait plus grâce. 2° On peut la
considérer d'après la nature de la chose donnée, et sous ce rapport elle ne
peut pas non plus être méritée par celui qui n'a pas la grâce; soit parce
qu'elle surpasse les forces de la nature, soit parce qu'avant d'avoir la grâce
l'homme qui est dans l'état du péché, est empoché par le péché lui-môme de la
mériter. Quanta celui qui a la grâce, il ne peut pas la mériter après l'avoir
reçue; parce que la récompense est le terme de l'oeuvre, tandis que la grâce
est en nous le principe de toutes nos bonnes actions, comme nous l'avons dit
(quest. cix). D'ailleurs si l'on mérite un autre don gratuit en vertu de la
grâce que l'on a possédée antérieurement, ce ne sera plus la première grâce.
D'où il est évident que personne ne peut mériter pour soi la première grâce.
Il faut répondre au premier argument, quo,
comme le rapporte saint Augustin (Rei. lib. i, cap. 23), il avait été lui-môme
trompé en croyant que le commencement de la foi vient de nous (1), mais que
Dieu nous en donne la consommation, et il rétracte ce sentiment. Il semble
qu'il était encore dans cette erreur, quand il a dit que la foi mérite la
justification. Mais si nous supposons, ce qui est vrai en effet, que le
commencement de la foi vienne de Dieu en nous, alors l'acte de foi résulte
lui-même de la première grâce, et il ne peut pas conséquemmcnt la mériter.
L'homme est donc justifié par la foi, non comme s'il méritait la justification
en croyant, mais parce que quand il est justifié, il croit, puisque le
mouvement de la foi est nécessaire à la justification de l'impie, comme nous
l'avons dit (quest. cxm, art. 4).
Il faut répondre au second, que Dieu ne donne
la grâce qu'à ceux qui en sont dignes ; ce qui ne signifie pas qu'ils en
étaient dignes auparavant, mais que lui qui seul peut rendre pur celui qui est
né d'un sang impur (Job, xiv, 4) les en rend dignes par sa grâce.
Il faut répondre au troisième, que toutes les
bonnes actions des hommes procèdent de la première grâce, comme de leur
principe, mais elles ne procèdent pas de tout don humain (2). C'est pourquoi il
n'y a pas de parité entre le don de la grâce et le don que nous recevons de nos
semblables.
ARTICLE VI. — l'homme peut-il mériter pour un
autre la première
grace (3)?
4. Il semble que l'homme puisse mériter pour un
autre la première grâce.
(1) Cette erreur fut celle des semi-pélagiens.
(2) Le bon usage que l'on fait d'un don qu'on a
reçu est le fait du bon esprit et des bonnes dispositions de celui qui s'en
sert, au lieu que le bon usage que nous faisons de la grâce vient de la grâce
elle-même.
5) Il y a dans l'Ecriture des passages qui
montrent que l'homme peut mériter pour un antre
Car à l'occasion do ces paroles de saint
Matthieu (ix) : / idens Jésus fidem illorum, etc., la glose dit (ordini) :
Combien la foi personnelle a de puissance près de Dieu , qui s'est tellement
laissé toucher par la foi d'un autre qu'il a guéri un homme intérieurement et
extérieurement. Or, la guérison intérieure de l'homme s'opère par la première
grâce. Donc l'homme peut mériter cette grâce pour un autre.
2. Les prières des justes ne sont pas inutiles,
mais efficaces, d'après* ce mot tic saint Jacques (Jac. ult. 16): La prière
persévérante du iuste a beaucoup de pouvoir. Auparavant il avait dit : Priez
les uns pour les autres, afin que vous soyez sauvés. Par conséquent puisque le
salut de l'homme ne peut être produit que par la grâce, il semble qu'un homme
puisse mériter pur un autre la première grâce.
3. Il est dit (Luc. xvi, 9) : Faites-vous des
amis avec Vargent que tous avez injustement acquis, afin que quand vous
viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. Or, on
n'est reçu dans les tabernacles éternels que par la grâce ; car c'est par elle
seule qu'on mérite la Ivie éternelle, comme nous l'avons dit (art. 2 huj.
quaest. et quest. cix, art.). Donc un individu peut mériter pour un autre la
première grâce.
Mais c'est le contraire. Le prophètefait dire
au Seigneur (Hier, xv, 1) : Quand Moïse et Samuel se présenteraient devant moi,
mon coeur ne se tournerait pas vers ce peuple. Ces deux serviteurs de Dieu
étaient cependant du plus grand mérite. Il semble donc que personne ne puisse
mériter pour un autre la première grâce.
CONCLUSION. — Le mérite ex condigno n'étant
accordé aux oeuvres humaines que parce qu'elles sont produites par l'impulsion
de Dieu et la grâce, qui a été donnée au Christ seul comme chef de l'Eglise, de
telle sorte qu'il peut mériter la vie éternelle non-seulement pour lui, mais
encore pour les autres, il s'ensuit qu'il n'y a que le Christ qui ait pu
mériter pour un autre ex condigno la première grâce.
H faut répondre que, comme on le voit d'après ce
que nous avons dit (art. 1 et 4 huj. quaest.), nos oeuvres tirent leur mérite
de deux choses : 4° de la force de la motion divine, et c'est ainsi que nous
méritons ex condigno. 2° Une action est méritoire selon qu'elle procède du
libre arbitre, dans le sens que nous la faisons volontairement. Sous ce
rapport, nous méritons ex congruo, parce qu'il est convenable que quand l'homme
fait un bon usage de sa vertu, Dieu opère plus excellemment selon l'éminente
supériorité de sa puissance. — D'où il est évident qu'il n'y a que lc Christ
qui puisse mériter pour un autre ex condigno, la première grâce : parce que
chacun de nous est mù par Dieu au moyen de la grâce, pour parvenir à la vie
éternelle. C'est pourquoi notre mérite ex condigno ne s'étend pas au delà de cette
motion. Au lieu que l'âme du Christ a été mue de Dieu au moyen de la grâce,
non-seulement pour parvenir à la gloire delà vie éternelle, mais encore pour y
conduire les autres, comme chef de l'Eglise, et comme auteur du salut du genre
humain, d'après ces paroles de saint Paul (Hebr, ii,):Jla amené ses enfants en
grand nombre dans la gloire, il est fauteur du salut, etc. — Cependant on peut
mériter pour un autre ex congruo la première grâce. Car l'homme qui est en état
de grâce, faisant la volonté de Dieu, il est convenable qu'en raison de son
amitié Dieu accomplisse la volonté de celui qu'il aime en opérant le salut d'un
autre. Mais il peut quelquefois y avoir
la grâce (Act. Vii): Positis genibus, clamavit
magna voce, dicens : Domine, ne statuas illis hoc peccatum; et il y en a
d'autres qui supposent le contraire (Ezech xiv) : Si fuerint tres viri justi in
medio ejus, Noe, Daniel et Job. nec filios, nec filias liberabunt. Saint Thomas
concilie ces passages qui paraissent tout d'abord opposés.
obstacle do la part do celui dont un saint
désirela justification. Et c'est dans ce cas que se trouve applicable le
passage du prophète Jérémie.
Il faut répondre au premier argument, que la
foi d'un individu peut mériter le salut d'un autre, ex congruo, mais non ex
condigno.
Il faut répondre au second, que f impétration
de la prière repose sur la miséricorde, tandis que le mérite ex condigno
s'appuie sur la justice. C'est pourquoi en priant beaucoup, l'homme obtient de
la divine miséricorde ce qu'il ne mérite pas à titre de justice, d'après ces
paroles de Daniel (ix, 18) : Ce ti'est point en nous confiant dans notre propre
justice que nous vous offrons nos prières prosternés devant vous, mais c'est
dans la vue de la multitude de vos miséricordes.
Il faut répondre au troisième, qu'on dit que
les pauvres qui reçoivent, des aumônes, font entrer les autres dans les tentes
éternelles ; soit en obtenant leur pardon par leurs prières ; soit en méritant
pour eux ex congruo cette faveur par d'autres bonnes oeuvres, soit encore
matériellement parlant, parce que par les oeuvres de miséricorde qu'on exerce
envers les pauvres, on mérite d'être reçu dans les tabernacles éternels.
ARTICLE VII. — l'homme peut-il mériter pour lui d'être relevé de son
péché après qu'il est tomeé (2) ?
1. Il
semble qu'on puisse mériter d'être relevé après qu'on est tombé. Car l'homme
paraît pouvoir mériter ce qu'il demande de Dieu avec justice. Or, il ne peut
rien demander de plus juste à Dieu, comme le dit saint Augustin (implic. enar.
i, sup. haec verb. Psalm.), que son pardon après sa chute, suivant cette parole
du Psalmiste (lxx, 9) : Quand ma vertu fera défaut, ne m'abandonnez pas,
Seigneur. Donc l'homme après sa chute peut mériter qu'on le relève.
2. Les
oeuvres de l'homme lui sont plus profitables qu'elles ne le sont aux autres.
Or, l'homme peut mériter d'une certaine manière pour un autre qu'il se relève
après être tombé , comme il peut lui mériter la première grâce. Donc, à plus
forte raison, peut-il mériter pour lui-même une pareille faveur.
3.
L'homme qui a été un jour dans la grâce, a mérité pour lui-même la vie
éternelle par les bonnes oeuvres qu'il a faites, comme on le voit d'après ce
que nous avons dit (art. 2 huj. quaest. et quest. cix, art. S). Or, on ne peut
parvenir à la vie éternelle, si l'on n'est relevé par la grâce. Il semble donc
qu'il ait mérité d'être relevé de cette manière.
Mais c'est le contraire. Le prophète dit(Ez.
xviii, 24) : Si le juste se détourne de lajustice et qu'il vienne à commettre
l'iniquité, toutes les oeuvres de justice qu'il aura faites seront oubliées.
Donc les mérites antérieurs n'auront pas de vertu pour le tirer du mal, et par
conséquent on ne peut pas mériter sa réhabilitation, après qu'on est tombé.
CONCLUSION. — On ne peut d'aucune manière
mériter sa réhabilitation après qu'on est tombé, on ne peut l'obtenir que par
la seule miséricorde de Dieu.
Il faut répondre que personne ne peut mériter,
ni ex condigno, ni ex congruo, d'être relevé après qu'il est tombé. On ne peut
le mériter ex condigno, parce que ce mérite dépend essentiellement de la motion
de la grâce de Dieu, et cette motion est interrompue par le péché subséquent.
Ainsi, tous les bienfaits que le pécheur reçoit de Dieu après son péché, et par
lesquels il est réhabilité, ne sont pas l'objet du mérite, parce que
l'impulsion de la grâce antérieure ne s'étend pas jusque-lâ. Le mérite ex
congruo, par lequel on mérite pour un autre la première grâce, ne peut avoir
son effet quand le
(1) Quoique puissante quo soit l'intercesion d'un
saint, il no peut nous sauver sans nous.
(2) La solution de cette question est une
conséquence de celles qui précèdent.
péché de celui pour lequel on mérite y fait
obstacle. A plus forte raison, l'efficacité de ce mérite est-elle empêchée,
quand il y a obstacle de la part de celui qui mérite et de celui pour lequel il
mérite. Cardans cette hypothèse ces deux obstacles se trouvent réunis clans la
même personne. C'est pourquoi on ne peut mériter d'aucune manière sa
réhabilitation, après qu'on est tombé.
Il faut répondre au premier argument, que le
désir par lequel on souhaite d'être relevé après qu'on est tombé est juste ; de
même la prière par laquelle on demande sa réhabilitation est juste aussi, parce
qu'elle tend à la justice ; mais elle ne s'appuie pas sur la justice à la
manière du mérite, elle ne repose que sur la misericorde (1).
11 faut répondre au second, qu'on peut mériter
pour un autre la première grâce ex congruo, parce qu'il n'y a pas, du moins de
la part de celui qui mérite, l'obstacle qui existe quand quelqu'un, après avoir
reçu la grâce, s'est écarté de la justice.
Il faut répondre au troisième, qu'il y a des
auteurs qui ont dit qu'on ne mérite absolument la vie éternelle que par l'acte
delà grâce finale-, qu'auparavant on ne la mérite qu'à condition de persévérer
(2). Mais ce sentiment est déraisonnable, parce que, quelquefois l'acte de la
dernière grâce n'est pas plus méritoire et il l'est même quelquefois moins que
les actes antérieurs,|par suite de la maladie qui enlève à l'homme ses forces.
— Il faut donc dire que tout acte de charité mérite absolument la vie éternelle
; mais par le péché qui suit on met un obstacle au mérite antérieur, de telle
sorte qu'il ne produit pas son effet-, comme les causes naturelles sont aussi
empêchées de produire leurs effets par un obstacle qui survient.
ARTICLE VIII. — l'homme peut-il mériter une
augmentation de la grâce
ou de la charité (3) ?
1.
Il semble que l'homme ne puisse pas mériter une augmentation de la grâce ou de
la charité. Car quand quelqu'un a reçu une récompense qu'il$ a méritée, on ne
lui en doit pas une autre, comme le dit l'Evangile (Matth, vi,
2) : Ils ont reçu leur récompense. Si
doncquelqu'unméritait un accroissement de charité ou de grâce, il s'ensuivrait
que la grâce augmentée ne pourrait pas attendre une autre récompense au delà,
ce qui répugne.
2. Aucun être n'agit au delà de son espèce. Or,
le principe du mérite est la grâce ou la charité, comme on le voit d'après ce
que nous avons dit (art. 2 et 4 huj. quaest.). Donc personne ne peut mériter
une grâce ou une charité plus grande que celle qu'il a.
3. Ce qui est l'objet du mérite, l'homme le
mérite par tout acte qui procède de la grâce ou de la charité, comme il mérite
la vie éternelle par tous les actes semblables. Si donc l'augmentation de la
grâce ou de la charité est l'objet du mérite, il semble qu'on mérite cet
accroissement par tout acte que la charité anime. Or, ce que l'homme mérite, il
l'obtient de Dieu infail-
(1)Elle repose sur la misericorde et la
générosité de Dieu , et par conséquent ce mérite n'est qu'un'mérite ex congruo,
pris dans un sens large.
(2)
Cette erreur revenait h celle des novateurs qui ont prétendu qu'il n'y
avait que les prédestinés qui pouvaient mériter pour la vie éternelle ; ce que
le concile de Trente a ainsi condamné (sess, vi, can. 17) : Si quii,
iustificationis gratiam non nisi praedcstinatis ad vitam contingere dixerit,
anathema sit.
(5) Cet article est une réfutation de l'erreur
de
Mélanrhton, quija soutenu que nos bonnes
oeuvres no méritaient pas de récompenses spirituelles, mais seulement des
récompenses corporelles. Le concile de Trente a décidé ainsi que nous méritions
par nos bonnes oeuvres une augmentation de la grâce (sess, vi, caa. 14) : Si
quit dixerit justitiam acceptam non conservari, atque etiam augeri coram Deo,
anathema sit. Siquis dixerit iustificatum bonis operibus... non vere mereri
augmentum grátiae, vitam aeternam.... atque etiam gloriae augmentum : anathema
tit.
liblement, si le péché subséquent n'y met
obstacle. Car il est dit (II. Tim. i, 4 2) : Je sais à qui je me suis fié, et
je suis sûr qu'il est assez puissant pour garder mon dépôt. Il s'ensuivrait
donc que la grâce ou la charité serait augmentée partout acte méritoire; ce qui
paraît répugner, parce que quelquefois les actes méritoires ne paraissent pas
assez fervents pour être capables d'augmenter la charité. Donc cet
accroissement n'est pas l'objet du mérite.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit
(Sup. Epist. Joan, tract, v) que la charité mérite d'être augmentée, afin
qu'étant augmentée elle mérite aussi d'être couronnée. Donc l'accroissement de
la charité ou de la grâce est l'objet du mérite.
CONCLUSION. — Puisque c'est par le même moyen
que nous arrivons à notre fin et que nous progressons vers elle, l'homme juste
méritant la vie éternelle ex condigno par ses bonnes oeuvres, selon qu'elles
sont produites par l'impulsion de Dieu, on doit dire qu'il mérite aussi une
augmentation de grâce et de charité.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit
(art. 6 et 7 huj. quaest.), le mérite ex condigno embrasse les choses
auxquelles s'étend la motion de la grâce. Or, la motion d'un moteur ne s'étend
pas seulement au dernier terme du mouvement, mais encore à tout le
développement de sa marche. Le terme du mouvement de la grâce est la vie
éternelle. Son progrès ou son développement a lieu en raison de l'augmentation
de la charité ou de la grâce, d'après ces paroles de l'Ecriture (Prov. iv, 48)
: Le sentier des justes est comme une lumière brillante qui s'avance et qui
croit jusqu'au jour parfait, qui est le jour de la gloire. Ainsi donc
l'augmentation de la grâce est l'objet du mérite ex condigno.
Il faut répondre au premier argument, que la
récompense est le terme du mérite. Or, il y a dans un mouvement deux sortes de
termes; le dernier et le moyen qui est tout à la fois principe et terme. C'est
ce terme qui reçoit la récompense de l'accroissement du mérite. Mais la
récompense des faveurs humaines est comme le dernier terme pour ceux qui
placent là leur fin. C'est pourquoi ils ne reçoivent aucune autre récompense.
Il faut répondre au second, que l'augmentation
de la grâce ne va pas au delà de la vertu de la grâce préexistante, quoiqu'elle
soit au delà de sa grandeur ; comme un arbre, quoiqu'il excède en grandeur la
semence qui l'a produit, n'est cependant pas au-dessus de sa vertu.
Il faut répondre au troisième, que pour tout
acte méritoire l'homme mérite un accroissement de grâce, comme il mérite aussi
la consommation de la grâce elle-même, qui est la vie éternelle. Or, comme on
ne reçoit pas la vie éternelle immédiatement, mais dans son temps ; de même la
grâce n'est pas augmentée immédiatement, mais elle l'est dans son temps,
lorsqu'on est suffisamment disposé à cet égard.
ARTICLE IX. — l'homme peut-il mériter la
persévérance (4)?
4. H semble qu'on puisse mériter la
persévérance. Car ce que l'homme obtient en le demandant, celui qui a la grâce
peut le mériter. Or, les hommes obtiennent de Dieu la persévérance en la
demandant : autrement il serait inutile qu'elle fût comprise parmi les demandes
de l'Oraison dominicale, comme l'explique saint Augustin (Lib. de bon.
perseverant, cap. 2 et 47). Donc celui qui a la grâce peut mériter la
persévérance.
(D
Tous les théologiens catholiques enseignent que
l'homme ne peut mériter la persévérance ex condigno, et par persévérance on
entend ici le don qui fait que l'homme reste en état de grâce jusqu'à sa mort.
C'est d'ailleurs la doctrine du concile de Trente (sess, vi, can. 15) : Quod
quidem aliunde haberi non potest, nisi ab eo qui potens est eum qui stat
statuere ut perseveranter stet, et eum qui cadit restituere.
2. Il est mieux de ne pouvoir pas pécher que de
ne pas pécher. Or, l'impossibilité de pécher est l'objet du mérite, car on
mérite la vie éternelle qui implique essentiellement l'impeccabilité. Donc à
plus forte raison peut-on mériter de ne pas pécher, ce qui constitue la
persévérance.
3. L'accroissement de la grâce est une chose
supérieure à la persévérance dans la grâce qu'on possède. Or, on peut mériter
l'accroissement de la grâce, comme nous l'avons dit (art. préc). Donc à plus
forte raison peut-on mériter la persévérance dans la grâce que l'on a.
Mais c'est le contraire. Tout ce qu'on mérite
on l'obtient de Dieu, si le péché n'y met obstacle. Or, il y en a beaucoup qui
ont fait des oeuvres méritoires, et qui n'obtiennent pas la persévérance. On ne
peut pas dire que ce soit à cause que le péché les en empêche -, parce que le
péché est précisément ce qui est opposé à la persévérance; de sorte que si l'on
méritait la persévérance, Dieu ne permettrait pas qu'on tombât dans le péché.
La persévérance n'est donc pas l'objet du mérite.
CONCLUSION. — La persévérance d'ici-bas n'étant
pas un effet de la grâce, mais étant plutôt sa cause et son principe, parce
qu'elle est une conservation et une création continue de la grâce, il est
évident que nous ne pouvons la mériter, nous ne méritons que celle qu'on
appelle la persévérance de la gloire.
Il faut répondre que l'homme ayant naturellement
le libre arbitre qui peut se porter au bien et au mal, on peut obtenir de Dieu
la persévérance dans le bien de deux manières : d'abord parce que le libre
arbitre est déterminé au bien par la grâce consommée, ce qui aura lieu dans la
gloire; ensuite de la part de la motion divine, qui porte l'homme au bien
jusqu'à la fin. Or, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (art. 6, 7
et 8), l'objet du mérite embrasse ce qui se rapporte, comme son terme, au
mouvement du libre arbitre mû par Dieu, mais non ce qui se rapporte à ce même
mouvement comme son principe. D'où il est évident que la persévérance de la
gloire qui est le terme de ce mouvement est l'objet du mérite ; parce qu'elle
dépend uniquement de la motion divine qui est le principe de tout mérite. Mais
Dieu accorde gratuitement le don de la persévérance à tous ceux auxquels il le
donne.
Il faut répondre au premier argument, que ce
que nous ne méritons pas nous l'obtenons par nos priores (4). Car Dieu exauce
les pécheurs qui lui demandent le pardon de leurs fautes qu'ils ne méritent
pas, comme on le voit dans saint Augustin (Tract, xliv in Joan.), qui, à
l'occasion de ces paroles de saint Jean (ix, 31) : Nous savons que Dieu exauce
les pécheurs, fait remarquer que sans cela le publicain aurait dit inutilement
: Dieu, soyez-moi propice, qui suis un pécheur (Luc. xviii, 13). De même on
obtient de Dieu pour soi et pour les autres le don de la persévérance en le
demandant, quoiqu'il ne soit pas l'objet du mérite.
Il faut répondre au second, que la persévérance
dans la gloire est le terme du mouvement méritoire du libre arbitre, mais il
n'en est pas de même de la persévérance d'ici-bas, pour la raison que nous
avons donnée (in corp. art.).
Il faut faire la même réponse au troisième
argument, au sujet de l'augmentation de la grâce, comme on le voit d'après ce
que nous avons dit (ibid, et art. préc).
(1) D'après saint Thomas, il semble que nous ne
méritions le don de persévérance que d'un mérite ex congruo pris dans un sens
large, c'est-à-dire eu raison de nos prières, qui sont fondées sur la
libéralité et la bonté de Dieu. Cependant il y a des thomistes qui
n'interprètent pas sa pensée dans un sens aussi restreint, et il y a aussi
d'autres théologiens qui prétendent que nous méritons ce don d'un mérite de
congruo proprement dit.
ARTICLE X. — les biens temporels sont-ils
l'objet do mérite?
1. Il
semble que les biens temporels soient l'objet du mérite. Car ce qu'on promet à
quelques-uns comme une récompense de leur justice est l'objet du mérite. Or,
dans la loi ancienne on a promis aux justes les biens temporels, comme une
récompense de leur justice, ainsi qu'on le voit (Deut. xxviii). Il semble donc
que les biens temporels soient l'objet du mérite.
2. Lc mérite parait embrasser ce que Dieu
accorde à quelqu'un pour un service qu'il en a reçu. Or, Dieu donne quelquefois
aux hommes des biens temporels pour le service qu'ils lui ont rendu. Car il est
dit (Ex. i, 21) : Que parce que les sages-femmes avaient craint Dieu, il leur
bâtit des maisons, et saint Grégoire fait remarquer à ce sujet (Mor. lib.
xviii, cap. 4) que leur bienfaisance a pu avoir pour récompense la vie
éternelle ; mais que leur mensonge a reçu une récompense terrestre. Et le
prophète fait dire au Seigneur (Ez. xxix, 18) : Le roi de Babylone m'a rendu
avec son armée un grand service au siège de Tyr, et il n'en a pas reçu de
récompense. Puis il ajoute : Voici comment je le récompenserai ; je lui ai
donné la terre d'Egypte, parce qu'il a travaillé pour moi. Donc les biens
temporels sont l'objet du mérite.
3. Comme le bien sc rapporte au mérite, de môme
le mal se rapporte au démérite. Or, il y en a que Dieu punit de peines
temporelles à cause ,du démérite de leurs péchés, comme on le voit par les
Sodomites (Gen. xix). Donc les biens temporels sont l'objet du mérite.
4. Mais c'est le contraire. Les biens qui sont
l'objet du mérite ne sont pas accordés de la même manière à tout le monde. Or,
les bons et les méchants participent également aux biens et aux maux temporels,
d'après ce précepte de l'Ecriture (Eccles. ix, 2) : Tout arrive également au
juste et à l'impie, au bon et au méchant, à celui qui est pur et à celui qui ne
l'est pas, à celui qui immole des victimes et à celui qui méprise les
sacrifices. Donc les biens temporels ne sont pas l'objet du mérite (1).
CONCLUSION. — Les biens temporels, selon qu'ils
sont utiles aux actes de vertus par lesquels nous arrivons à la vie éternelle,
peuvent être considérés comme des biens absolus, et à ce titre ils sont
absolument et directement l'objet du mérite; mais considérés en eux-mêmes,
comme ils ne sont pas absolument les biens de l'homme, de même ils ne sont pas
absolument l'objet du mérite, ils ne le sont que relativement.
II faut répondre que ce qui est l'objet du
mérite est une récompense qui est un bien. Or, le bien de l'homme est de deux
sortes : il est absolu ou relatif. Le bien de l'homme absolu est sa fin
dernière, d'après ces paroles du Psalmiste (Ps. lxxii, 27) : // m'est bon de
n)!attacher à Dieu, et par conséquent il embrasse tout ce qui mène à cette fin.
Ces biens sont, absolument parlant, l'objet du mérite. Le bien relatif de
l'homme, c'est le bien qui lui convient pour le moment (2), ou qui lui va sous
un rapport. Cette espèce de bien n'est pas absolument, mais relativement
l'objet du mérite. — D'après cela il faut dire que si l'on considère les biens
temporels, selon qu'ils sont utiles aux bonnes oeuvres qui nous conduisent à la
vie éternelle, ils sont à ce point de vue l'objet direct et absolu du mérite,
aussi bien que l'augmentation de la grâce, et tout ce qui aide l'homme à
parvenir à la béatitude
(U L'argument contraire établit ici une thèse
absolument opposée à celle que soutiennent les raisonnements antérieurs. Saint
Thomas doit le réfuter comme les autres, parce que son propre sentiment est une
doctrine intermédiaire qui doit se poser entre ces extrêmes pour déterminer ce
qu'il y a de vrai et ce qu'il y a de faux dans chacun d'eux.
(2) Pour le moment, c'est-à-dire pour cette vie
dans laquelle il n'est pas possible de se passer absolument des biens
temporels, et selon que ces biens nous sont nécessaires pour arriver à notre
lin, saint Thomas dit que nous pouvons les mériter ex condigno.
après la première grâce. Car Dieu donne aux
justes autant de biens et de maux temporels qu'il leur en faut pour parvenir à
la vie éternelle ; et ces biens temporels sont parla môme des biens absolus.
D'où il est dit (Ps. xxxiii, 11): Ceux qui craignent le Seigneur ne seront privés
d'aucun bien. Et ailleurs (Ps. xxxvi, 25) :Je n'ai pas vu le juste abandonné,
etc.— Si on considere les biens temporels en eux-mêmes, à ce point de vue ils
ne sont pas absolument les biens de l'homme, ils ne le sont que relativement.
De même ils ne sont pas l'objet absolu du mérite, ils "n'en sont que
l'objet relatif, en tant que les nommes sont quelquefois poussés par Dieu à
faire des choses temporelles, dans lesquelles ils parviennent, avec son aide, à
l'exécution de leur dessein (1) ; de telle sorte, que comme la vie éternelle
est simplement la récompense des oeuvres de justice qui se rapportent à la
motion divine, ainsi que nous l'avons dit (art. 3 et 6 huj. quaest.), de même
les biens temporels considérés en eux-mêmes sont une récompense relativement
ala motion divine, qui porte la volonté des hommes à faire ces choses :
quoiqu'il arrive quelquefois que ceux qui les exécutent n'aient pas toujours
une intention droite (2).
11 faut répondre au premier argument, que,
comme le dit saint Augustin (cont. Faust, lib. iv, cap. 2), ces promesses
temporelles étaient des figures des biens spirituels qui se sont accomplis en
nous. Car le peuple charnel s'attachait aux promesses de la vie présente, et
non-seulement ses discours, mais encore son existence môme furent prophétiques.
Il faut répondre au second, qu'on dit que ces
récompenses sont divines par rapport à la motion de Dieu, mais non par rapport
à la malice de la volonté, surtout à l'égard du roi de babylone, qui n'a pas
fait le siège de Tyr pour servir le Seigneur, mais plulôt pour usurper à son
profit le souverain pouvoir. De même les sages-femmes, quoiqu'elles aient eu
une bonne intention relativement à la délivrance des enfants, néanmoins leur
volonté n'a pas été droite, relativement au mensonge qu'elles ont fait.
Il faut répondre au troisième, que les maux
temporels sont infligés aux méchants à titre de châtiments, parce qu'ils ne
sont pas pour eux un secours qui les mène à la vie éternelle. Pour les justes,
au contraire, ces maux les aident, et ils ne sont donc pas pour eux des peines,
mais plutôt des remèdes, comme nous lavons dit (quest. lxxxvii, art. 8).
Il faut répondre au quatrième, que les bons et
les méchants sont également partagés à l'égard des biens et des maux temporels
consideres en eux-mêmes, mais il n'en est pas de même par rapport à leur fin ;
car les bons s'en servent pour arriver à la béatitude, taudis qu'il en est tout
autrement des méchants.
Ici se termine ce que nous avions à dire de la
morale en général.
(1) Ainsi,
avec le secours de Dieu, les conquérants qui ont châtié la Judée ont obtenu la
victoire qu ils désiraient, et les avantages qu'ils en ont tirés ont été leur
récompense.
(2) Ainsi le roi de Babylone et l'empereur
Titus furent les instruments des desseins de Dieu, sans avoir une intention
droite, car dans tous exploits ils ne recherchèrent que leur propre gloire.
(I-II 1864 Qu.1)
http://ictuswin.com BIBLIA CLERUS - ©1994-2008 A. Bouchez