PROCES DE BEATIFICATION ET CANONISATION DE

SAINT JEAN MARIE BAPTISTE VIANNEY

CURE D'ARS

PROCES INFORMATIF ORDINAIRE

 

Sommaire

ARTICLES POUR LA CAUSE DE BEATIFICATION ET CANONISATION DU SERVITEUR DE DIEU JEAN MARIE BAPTISTE VIANNEY, CURE D'ARS. 2

1. Sur sa vie. 4

II. Sur la Foi de Mr Vianney. 7

III. Sur l'Espérance de Mr Vianney. 14

IV. Sur la charité de Mr Vianney. 18

V. Sur la Prudence de Mr Vianney. 30

VI. Sur la vertu de Justice de Mr Vianney. 35

VII. Sur la force de Mr Vianney. 41

VIII. Sur la Tempérance de Mr Vianney. 43

IX. Dons extraordinaires accordés à Mr Vianney. - Réputation de sainteté pendant sa vie. 51

X. De la précieuse mort de Mr Vianney. 52

TÉMOIN I – ABBÉ JOSEPH TOCCANIER.. 62

TEMOIN II - ALIX HENRIETTE DE BELVEY.. 86

TEMOIN IV - JEAN PERTINAND.. 111

TEMOIN VI - CATHERINE LASSAGNE. 125

TEMOIN VII - FRANCOIS DUNOYER - (FRERE JEROME) 151

TEMOIN VIII - JEAN BAPTISTE MANDY.. 168

TEMOIN IX  - GUILLAUME VILLIER. 182

TEMOIN X - FRERE ATHANASE. 198

TEMOIN XI - JEANNE MARIE CHANAY.. 233

TEMOIN XIII - LAURE JUSTICE FRANÇOISE - COMTESSE DES GARETS D'AR253

TEMOIN XIV - CLAUDE PROSPER COMTE DES GARETS. 290

TEMOIN XVI - MARGUERITE VIANNEY.. 312

TEMOIN XVII - ABBE LOUIS MERMOD.. 321

TEMOIN XVIII - ABBE ALFRED MONNIN.. 327

TEMOIN XIX - ABBE LOUIS BEAU.. 364

TEMOIN XXX  - ANDRE VERCHERE. 379

TEMOIN XXXI - MARIE RICOTIER. 384

 


 

 

ARTICLES POUR LA CAUSE DE BEATIFICATION ET CANONISATION DU SERVITEUR DE DIEU JEAN MARIE BAPTISTE VIANNEY, CURE D'ARS

 


Tenor articulorum a Postulatore exhibitorum sequens est, nimirum:

 

Bellicen.

 

Beatificationis et Canonizationis Servi Dei Ioannis Mariae Baptistae Vianney parochi vici Ars.

Positiones et articulos infrascriptos dat, facit, exhibet atque producit Rmus. Dnus. Jacobus Estrade causae postulatur constitutus prout in Actis ad docendum de fama sanctitatis, virtutum et miraculorum Servi Dei Ioannis Mariae Baptistae Vianney parochi vici Ars, ac ad omnem alium bonum finem et effectum, petens et instans illas et illos ad probandum admitti, et super his testes servatis servandis examinari, et quatenus opus fuerit, jura ad causam facientia exhibenda extrahi, produci et compulsari, deducens etc. Non se tamen astringens ad onus superfluae probationis, de quo solemniter protestatus fuit et protestatur non solum isto sed et omni meliori modo.

Ponit itaque gallico idiomate ad faciliorem testium intelligentiam, et probare vult atque intendit

 

 

1. Sur sa vie.

 

1. La vérité est que Jean Marie Baptiste Vianney, fils de Matthieu Vianney et de Marie Beluse naquit à Dardilly Diocèse de Lyon le huit Mai dix sept cent quatre vingt-six et qu'il fut baptisé le jour même de sa naissance, ainsi qu'il sera déposé dans le cours du procès par des témoins bien informés et capables de répondre sûrement sur chaque circonstance dont ils seront requis dans l'Interrogatoire.

2. La vérité est qu'il fut élevé chrétiennement par sa pieuse mère, qu'il répondit admirablement à toutes les leçons qu'il recevait, et aux bons exemples qu'il avait sous les yeux. Il aimait dès son bas âge à se dérober aux regards des hommes pour s'entretenir seul avec son Dieu et prier devant une petite statue de la sainte Vierge que sa vertueuse mère lui avait donnée et qu'il portait toujours avec lui. Sa piété déjà si tendre s'accrut encore lorsqu'il eut le bonheur d'être admis à la sainte Table. Le jeune Vianney en allant travailler, pendant le travail, en revenant à la maison paternelle, adressait à Dieu de ferventes prières, ainsi qu'il sera déposé &.

3. La vérité est qu'à l'âge de 18 ans, se sentant appelé au sacerdoce, il commença auprès d'un saint prêtre, Mr Balley, Curé d'Ecully, les études nécessaires pour la carrière ecclésiastique; mais il se vit forcé de les interrompre pour obéir à la loi qui l'appelait sous les drapeaux parce qu'on avait omis de le porter comme élève ecclésiastique. Lorsqu'il put les reprendre, il continua comme auparavant à édifier la paroisse d'Ecully. Pendant son séjour à Verrières et au Grand Séminaire, il sut s'attirer l'estime et l'affection de ses condisciples par ses grandes vertus. Grâce à des efforts constants et généreux, il parvint à acquérir la science nécessaire au ministre des autels, et après avoir reçu successivement la Tonsure, les ordres moindres, le sous-Diaconat et le Diaconat, il fut promu au sacerdoce le neuf Août mil huit cent quinze, ainsi qu'il sera déposé &.

4. La vérité est que Mr Vianney, aussitôt après l'ordination à la prêtrise, fut envoyé comme vicaire à Ecully auprès de son ancien maître, qui fut heureux de l'avoir auprès de lui. Sa vie simple et mortifiée lui gagna tous les coeurs: aussi de nombreux pénitents vinrent chercher auprès de lui le remède à leurs maux. Il se montra en tout un si bon prêtre que la paroisse toute entière le demanda pour Curé à la mort de Mr Balley; mais rien ne put vaincre son humble résistance, parce qu'il se croyait indigne de remplir un poste aussi important, ainsi qu'il sera déposé etc.

5. La vérité est que deux mois après la mort du Curé d'Ecully en mil huit cent dix-huit, Mr Vianney fut nommé Curé de la petite paroisse d'Ars, qui alors dépendait du diocèse de Lyon, et qui aujourd'hui se trouve dans le diocèse de Belley. Il en prit possession le neuf février mil huit cent dix-huit. En lui donnant ses pouvoirs, le-Vicaire Général lui avait dit: Allez, mon ami, il n'y a pas beaucoup d'amour de Dieu dans cette paroisse; vous y en mettrez. La paroisse d'Ars demandait en effet les efforts généreux d'un vertueux pasteur: les danses et les cabarets étaient la source de beaucoup d'abus; le travail du Dimanche et le peu d'empressement aux offices attristaient le coeur du zélé ministre des autels. La vérité est que Mr Vianney, avant d'entreprendre la réforme des abus, commença par supplier le Dieu de toutes miséricordes de toucher le coeur de ses nouveaux paroissiens. Il redoubla dans cette intention ses prières, ses jeûnes, ses mortifications et ses austérités; il portait le cilice, se donnait la discipline, ne prenait presque point de nourriture, n'accordait à son corps que trois ou quatre heures de repos pendant la nuit, ainsi qu'il sera déposé, &.

6. La vérité est que le nouveau Curé d'Ars semblait avoir choisi l'église pour sa demeure; il y passait chaque jour plusieurs heures prosterne devant le Saint Sacrement. Ses paroissiens ne tardèrent pas à être frappés de ses longues oraisons et surtout de la piété qu'il montrait au saint autel. "Avez-vous remarqué notre nouveau Curé, se disaient-ils entre eux? Comme il prie avec ferveur! Ce n'est pas un homme comme un autre; on nous a envoyé un saint." Ainsi qu'il sera déposé etc.

7. La vérité est que Mr Vianney savait d'ailleurs se concilier tous les coeurs, il visitait souvent ses paroissiens, et il le faisait avec une bonté, une affabilité qui gagnait tout le monde: aussi parvint-il à obtenir tout ce qu'il demandait: les offices furent fréquentés, les cabarets supprimés; le travail du dimanche ne vint plus attrister son coeur; après beaucoup d'efforts, les danses finirent par disparaître, ainsi qu'il sera déposé etc.

8. La vérité est que Mr Vianney portait ses paroissiens aux exercices de la piété chrétienne en même temps qu'il faisait disparaître les abus. Il institua les confréries du Saint Sacrement et du saint Rosaire, fit la prière du soir, exhorta à la fréquente communion et engagea plusieurs personnes à passer aux pieds des autels le plus de temps qu'elles pourraient; quelques unes même imitèrent si bien son exemple qu'elles ne sortaient presque plus de l'église, ainsi qu'il sera déposé, etc.

9. La vérité est que Mr Vianney, persuadé que l'instruction religieuse est la base d'une vie vraiment chrétienne, songea à doter sa paroisse d'une école gratuite de filles. C'est ce qu'il fit par l'érection de sa Providence, et Dieu daigna montrer plus d'une fois, en multipliant le blé et la farine, que ce n'est pas en vain qu'on place en lui toute sa confiance. Les secours arrivaient comme à point nommé et d'une manière merveilleuse, ainsi qu'il sera déposé, etc.

10. La vérité est que Mr Vianney put aussi plus tard établir une école gratuite pour les garçons, en confier la direction à une congrégation religieuse, comme il l'avait déjà fait pour sa providence, et assurer ainsi pour l'avenir les bienfaits que ces deux établissements sont appelés à rendre à la paroisse d'Ars, ainsi qu'il sera déposé.

11. La vérité est que Mr Vianney, dévoré du zèle pour le salut des âmes, ne put renfermer son action dans les étroites limites de sa paroisse. Il visitait les malades des paroisses voisines, lorsque les curés étaient absents ou malades. Il fut successivement appelé à partager les travaux de la mission de Trévous, de Saint Bernard, de Saint Trivier, et à prêcher dans plusieurs paroisses à l'occasion du jubilé de mil huit cent vingt-six. Partout il le fit avec un succès vraiment extraordinaire, joignant à la prédication de la parole de Dieu l'exemple de toutes les vertus et d'une vie d'abnégation et de sacrifices, ainsi qu'il sera déposé, etc.

12. La vérité est que lorsque Mr Vianney eut été comme cloué au confessionnal où il passait presque toutes les heures de la journée pour entendre les nombreux pèlerins venus de toutes les parties du monde, il songea à fonder l'oeuvre admirable des missions diocésaines. Près de cent missions ont été établies par ses soins et se donneront de dix en dix ans dans les paroisses qu'il a désignées, sans que les fidèles aient à supporter aucune dépense. Une société de douze missionnaires est chargée du service de ces missions, de la paroisse d'Ars et du pèlerinage, et perpétue ainsi le bien que le bon curé avait eu en vue en faisant ses fondations, ainsi qu'il sera déposé, &.

13. La vérité est que les missions auxquelles Mr Vianney prit part et les prédications qu'il fit dans les paroisses voisines à l'occasion du jubilé de mil huit cent vingt-six firent naître le pèlerinage d'Ars. On apprit à connaître le bon Curé; beaucoup de personnes qui avaient r eu le bonheur de s'adresser à lui, voulurent recevoir encore ses sages avis ou lui confier la direction de leurs âmes. De là se forma peu à peu ce concours qui a donné naissance au pèlerinage d'Ars, ainsi qu'il sera déposé, etc.

14. La vérité est que le bruit des vertus, de la vie sainte et mortifiée de Mr Vianney se répandit de proche en proche et que bientôt le petit village d'Ars offrit un spectacle vraiment extraordinaire; des personnes de tous les pays, de tous les rangs, de toutes les conditions venaient à Ars voir le saint Curé, comme on le nommait, et lui demander, les uns la guérison de leur corps, les autres, celle de leur âme, d'autres différentes grâces temporelles ou spirituelles. Le nombre des pèlerins alla toujours en augmentant et atteignit dans les dernières années de la vie du curé d'Ars le chiffre de quatre vingt mille, ainsi qu'il sera déposé, etc.

15. La vérité est que Mr Vianney, au milieu du concours qu'attirait sa réputation, se faisait tout à tous, recevait et accueillait tout le monde sans jamais rebuter personne. Cependant que n'a-t-il pas dû souffrir de l'importunité d'un grand nombre de pèlerins, de la vue de toutes sortes d'infirmités, du rude ministère qu'il s'était imposé en faveur des pauvres pécheurs? Il passait en moyenne quinze heures au confessionnal chaque jour. Ce labeur quotidien commençait à une heure ou deux heures du matin, et ne finissait qu'à la nuit. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

16. La vérité est que Mr Vianney renvoyait à Ste Philomène ceux qui lui demandaient quelque grâce particulière et leur faisait faire une neuvaine en son honneur. Plus d'une personne a obtenu avant la fin de la neuvaine ou la guérison du corps ou toute autre grâce particulière, ainsi qu'il sera déposé, etc.

17. La vérité est que des conversions nombreuses et signalées se sont opérées à Ars par le ministère de Mr Vianney. Il priait et il faisait prier pour la conversion des pécheurs. La conversion des pécheurs était le but vers lequel convergeaient toutes les pensées du Curé d'Ars et l'oeuvre pour laquelle il dépensait tout son temps et toutes ses forces. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

18. La vérité est que tout le bien qui s'est opéré à Ars, ne s'est pas fait sans contradiction. L'épreuve semble être le cachet que Dieu imprime à ces oeuvres qui doivent durer longtemps et faire beaucoup de bien. Dans le commencement, plusieurs des confrères de Mr Vianney ne comprenant pas son genre de vie extraordinaire, ou trompés par de faux rapports, se montrèrent peu favorables à notre bon Curé et lui firent des reproches qui quelquefois affligèrent son tendre coeur sans jamais ralentir son zèle; mais lorsqu'ils eurent connu sa sainteté, ils n'eurent tous qu'une voix pour la publier partout. Ainsi qu'il sera déposé etc.

19. La vérité est que le démon, jaloux de tout le bien qui s'opérait à Ars, ne cessa de persécuter Mr Vianney; il cherchait à l'empêcher de prendre le repos dont il avait tant besoin après des journées si accablantes pour la nature; il le tourmentait encore davantage lorsque quelque grand pécheur était sur le point de déposer aux pieds du Curé d'Ars le fardeau de ses crimes. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

20. La vérité est que Mr Vianney, préoccupé bien souvent de la pensée des jugements de Dieu, ne soupirait qu'après le moment où, comme il le disait, il pourrait dans la solitude pleurer sa pauvre vie. Il sollicita plus d'une fois cette faveur auprès de l’autorité diocésaine; mais Dieu permit que malgré deux tentatives de fuite, le bon Curé ne put réaliser son dessein. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

21. La vérité est que Dieu, qui Se plaît à élever les humbles, accorda à son serviteur plusieurs grâces particulières. Plus d'une fois, il a été donné à Mr Vianney de lire au fond des coeurs, de prévoir l'avenir, d'opérer des guérisons miraculeuses dont son humilité attribuait l'honneur à Ste Philomène. Ainsi qu’il sera déposé, etc.

22. La vérité est que c'est au milieu de l'exercice du zèle et de la pratique de toutes les vertus que notre bon Curé vit arriver le terme de son long combat et de ses rudes travaux. Après une courte maladie, il s'endormit en paix dans le Seigneur le quatre Août mil huit cent cinquante-neuf. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

II. Sur la Foi de Mr Vianney.

 

23. La vérité est que dès sa plus tendre enfance Mr Vianney se montra disposé à recevoir toutes les leçons de sa vertueuse mère. Son bonheur était de pouvoir s'instruire des vérités de notre sainte religion. A trois ans il recherchait déjà la solitude par amour de la prière. Il savait à peine parler qu'il voulait se mêler à tous les exercices de piété qui avaient lieu en sa présence. Dès qu'il entendait sonner l'Angelus, il donnait l'exemple à toute la maison, et s'agenouillait le premier pour réciter l'Ave Maria. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

24. La vérité est que l'amour de la prière allait en se développant avec l'âge. Le premier cadeau qu'il reçut fut une image en bois de la très sainte Vierge, que sa mère lui avait donnée. "Oh! que j'aimais cette statue, disait-il, à plus de soixante ans de distance. Je ne pouvais m'en séparer ni le jour ni la nuit, et je n'aurais pas dormi tranquille si je ne l'avais eue à coté de moi, dans mon petit lit." Sa vue était la plus gracieuse de ses distractions et le plus sûr remède à ses larmes. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

25. La vérité est que Mr Vianney encore enfant ne quittait les genoux de sa mère que pour aller se prosterner devant sa chère image de Marie, dans un angle retiré du logis, et c'est alors que la prière jaillissait de son coeur, avec une abondance toute céleste, dont ses parents étaient parfois bienheureux de surprendre le secret. Un jour à l'âge de quatre ans, il disparut sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu. Sa mère craignant un malheur, le chercha longtemps avec une anxiété croissante. A la fin, elle l'aperçut immobile, à genoux dans un coin de l'étable, priant avec ferveur. Cette mère chrétienne, tout en lui témoignant la peine qu'elle avait ressentie de son absence, ne put s'empêcher d'admirer les heureuses dispositions que Dieu avait mises en son fils. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

26. La vérité est que le jeune Vianney ne semblait avoir aucun des goûts de son âge. Avec quelle angélique piété, avec quel recueillement au-dessus de son âge il assistait au saint sacrifice! Loin de se faire presser pour l'accomplissement de ce devoir comme il arrive à tant d'autres, il était le premier à solliciter cette faveur. Témoins de cet empressement et de sa piété, les voisins disaient aux parents de Mr Vianney: Il faut faire de votre fils un prêtre. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

27. La vérité est que Mr Vianney appelé à son tour à garder le petit troupeau de son père, savait tout en veillant sur les animaux i confiés à ses soins, s'occuper de Dieu et des choses de Dieu. Après avoir déposé sa chère madone sur un autel de gazon et lui avoir offert le premier ses hommages, il invitait ses camarades à en faire autant. Il ne se sentait pas de joie quand il voyait ses compagnons à genoux autour de l'image vénérée. Après avoir, récité la salutation angélique avec une ferveur communicative, il se levait gravement et se mettait à prêcher à la troupe recueillie la dévotion à la très sainte Vierge. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

28. La vérité est que pour prier plus à son aise, il se retirait souvent à l'écart, et après avoir installé sa chère statue dans le creux d'un arbre, il se mettait à genoux et passait à ses pieds de longues heures en prières. Souvent pour le faire avec plus de recueillement et de liberté d'esprit, il confiait son troupeau à la garde du plus raisonnable de ses compagnons, à qui il promettait de rendre une autre fois le même service; puis il cherchait l'endroit le plus retiré du vallon, s'enfonçait dans les taillis et les hautes herbes afin d'être à l'abri de toutes les surprises et de satisfaire son amour de la prière et de la contemplation. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

29. La vérité est que Mr Vianney un peu plus âgé et occupé aux travaux de la campagne ne perdait pas de vue la présence de Dieu; il priait en allant au travail et en revenant à la maison paternelle; il priait encore pendant le travail. "Quand j'étais seul aux champs avec ma pelle, ou ma pioche à la main, a dit souvent le Curé d'Ars, je priais tout haut; mais quand j'étais en compagnie, je priais à voix basse." Souvent il répétait combien il était heureux dans ce temps-là, parce qu'il pouvait tout à son aise prier Dieu. "Je n'avais pas la tête cassée comme à présent, ajoutait-il; c'était l'eau du ruisseau qui n'a qu'à suivre sa pente." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

30. La vérité est que quoiqu'il eût été pendant le jour occupé à des travaux très pénibles pour son âge, on le voyait, le soir, étudier au flambeau son catéchisme, ses évangiles des Dimanches et ses prières, et quand il les savait par coeur, les méditer gravement, et ne suspendre sa studieuse application que lorsque, vaincu par le sommeil, il était forcé d'accorder à la nature quelque soulagement. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

31. La vérité est que dans ce temps, Mr Vianney entendait la sainte Messe toutes les fois qu'il le pouvait. On le voyait à genoux dans un coin, les yeux baissés, le corps immobile, abîmé dans une profonde contemplation. Sa dévotion était si sensible, qu'il lui arrivait souvent de répandre d'abondantes larmes. Après la messe, il ne manquait jamais de faire une petite action de grâces, tourné vers l'autel où repose le Saint-Sacrement; puis il allait s'agenouiller devant l'image de la Sainte Vierge, et il revenait à son ouvrage le visage épanoui, le coeur content. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

32. La vérité est que Mr Vianney fit sa première communion avec de grands sentiments de foi et avec une tendre piété. On était alors à la fin de cette grande révolution qui avait proscrit le culte de Dieu. Il fallait encore prendre des précautions et célébrer en secret l'auguste sacrifice de nos autels. Mais ces précautions qu'il fallait prendre pour se dérober aux soupçons, en rappelant l'ère des persécutions, n'en impressionnait que plus fortement l'âme du jeune homme qui était admis pour la première fois à la participation du pain des forts. C'est ce qui arriva pour notre jeune Vianney, et après sa première communion on le vit plus fervent qu'auparavant. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

33. La vérité est que Mr Vianney, aussitôt après sa première communion, avait senti se raviver dans son coeur le désir de se consacrer à Dieu dans la carrière ecclésiastique. "Si j'étais prêtre un jour, disait-il, je voudrais gagner bien des âmes au bon Dieu." Il s'en ouvrit à ses parents, mais les temps paraissaient mal choisis pour réaliser ce projet. On lui dit d'attendre. Le jeune Vianney attendit, bien convaincu que ce que Dieu voulait, arriverait tôt ou tard. Il plaça donc sa vocation sous la garde de l'obéissance et de la prière. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

34. La vérité est que le jeune Vianney sentant se réveiller plus fortes que jamais ses aspirations à la carrière ecclésiastique, sollicita et obtint de ses parents la permission de commencer les études nécessaires auprès de Mr Balley, Curé d'Ecully. Le Concordat de mil huit cent un venait de rouvrir nos églises. Le jeune Vianney se mit à l'étude avec toute l'ardeur que la foi et le désir, de sauver les âmes peuvent inspirer. Mais comme si Dieu eut voulu rendre plus impossible à son serviteur toute tentation de vaine gloire, pour le détacher encore plus de lui-même, il permit qu'il rencontrât beaucoup de difficultés dans la carrière où sa voix l'appelait, et qu'il se heurta contre des obstacles presque insurmontables. Sa conception était lente, sa mémoire ingrate, ses progrès peu sensibles. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

35. La vérité est que le jeune Vianney se trouvant si dénué des facultés sans lesquelles il ne pouvait espérer de voir s'ouvrir pour lui la sainte carrière à laquelle il aspirait, songea à recourir à l'emploi direct des moyens surnaturels, pour triompher des obstacles qui entravaient la marche de ses études. Après avoir pris conseil de son directeur, il fit voeu d'aller à pied, en donnant l'aumône, au tombeau de St François-Régis, afin d'intéresser en sa faveur l'apôtre du Vivarais, et d'obtenir la grâce d'en savoir assez pour devenir lui aussi un bon et fidèle ouvrier du Seigneur. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

36. La vérité est que les prières du jeune Vianney furent exaucées. St Jean François Régis, auquel, par reconnaissance, il a depuis voué un culte spécial, lui obtint de Dieu la grâce qu'il demandait, au point d'étonner son maître et ceux qui avaient le plus désespéré du succès. A dater de ce jour, l'élève fit assez de progrès pour persuader son maître qu'il pourrait acquérir le suffisant. Le jeune Vianney se remit à l'étude avec toute l'ardeur dont il était capable. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

37. La vérité est que Dieu ménageait à son serviteur bien d'autres épreuves avant qu'il pût atteindre le but de ses études. Il se vit d'abord tout à coup obligé de les interrompre. On avait omis de porter son nom parmi les aspirants au sacerdoce... Il se vit forcé de partir pour rejoindre son régiment, et il l'aurait rejoint de fait, sans le concours de plusieurs circonstances, qu'il est inutile de mentionner. Dieu permit sans doute sa retraite aux Noës pour faire éclater la foi et les autres vertus de son serviteur. Tout le monde en effet dans cette paroisse n'eut qu'une voix pour proclamer les vertus du jeune Vianney. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

38. La vérité est que rentré dans sa famille après quatorze mois d'absence, Mr Vianney put reprendre ses études. Il sut édifier de nouveau la paroisse d'Ecully par sa grande foi et sa piété. Il sut pareillement édifier ses condisciples au petit et au grand séminaire par la pratique de toutes les vertus et surtout par sa grande foi. C'est à son grand esprit de foi, qui se montrait dans toute sa conduite, qu'il dut d'être admis aux ordres sacrés. Sa science acquise semblait ne pas être au niveau que les directeurs exigeaient: aussi hésitaient-ils sur son appel. Le Vicaire Général consulté là-dessus, demanda si le jeune Vianney était pieux. Quand il sut de la bouche, des directeurs qu'il était un modèle de piété; "Eh bien, je le reçois, reprit-il; la grâce divine fera le reste." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

39. La vérité est que Mr Vianney montra pendant les ordinations un si grand esprit de foi que ses condisciples en ont été singulièrement frappés. Mr Millon, Curé de Bény, eut le bonheur d'être à côté de lui pendant l'ordination du sous-diaconat. Tout le temps que dura la cérémonie, le spectacle de la piété de son condisciple agit puissamment sur son coeur; sa présence lui fut une exhortation vivante et sa physionomie un miroir où se réfléchissaient les joies du ciel. Quand les ordinands se relevèrent après la prostration, le visage de Mr Vianney lui parut resplendissant. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

40. La vérité est que Mr Vianney aussitôt après son ordination à la prêtrise fut nommé vicaire de la paroisse d'Ecully. Son arrivée fut un jour de fête pour la paroisse. Riches et pauvres s'estimaient heureux de retrouver dans le nouveau vicaire ce jeune, homme qu'ils avaient vu si modeste et si pieux quand il étudiait chez leur bon Curé. "Nous l'aimions bien alors, disaient-ils; il nous édifiait par toute sa conduite: que sera-ce maintenant qu'il est prêtre?" Ils ne se trompaient pas. La réception du sacerdoce avait produit dans Mr Vianney une augmentation de foi, de charité et des autres vertus, et il en donna bien des preuves pendant son séjour à Ecully. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

41. La vérité est que Mr Vianney nommé à la Cure d'Ars en prit possession le neuf février mil huit cent dix-huit. On assure qu'en apercevant les toits des maisons de sa paroisse, il se mit à genoux pour appeler sur elle les bénédictions du Ciel. Malgré le soin que le nouveau Curé prenait de se cacher, ses nouveaux paroissiens ne tardèrent pas à remarquer ce qu'il ne pouvait cacher, la vivacité de sa foi, sa piété au saint autel et son recueillement dans la prière. "Avez-vous remarqué notre nouveau Curé, se disaient-ils? Comme il prie avec ferveur! Comme il est pieux! Ce n'est pas un homme comme un autre; il y a quelque chose d'extraordinaire; on nous a envoyé un saint." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

42. La vérité est que Mr Vianney, pour renouveler sa paroisse, eut recours, dès son arrivée, aux moyens que nous fournit la foi. Il commença par la prière. Il sembla choisir l'église pour sa demeure. On le voyait passer de longues heures prosterné au milieu du sanctuaire dans l'immobilité la plus complète. Il se baignait, suivant son expression, dans les flammes de l'amour, devant Notre Seigneur présent au saint autel. Il entrait à l'église avant l'aurore et il n'en sortait qu'après l'angelus du soir. C'était là qu'il fallait aller le chercher; on était sûr de l'y trouver. Ses paroissiens remarquaient qu'avant de commencer son office, et de temps en temps pendant la récitation de son office, il fixait ses regards sur le tabernacle avec un sourire qui faisait plaisir. On aurait dit qu'il voyait Notre Seigneur. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

43. La vérité est que dans ses longues oraisons devant le St Sacrement, le Curé d'Ars ne cessait de prier pour la conversion des pécheurs et pour la persévérance des justes. Il conjurait sans cesse le Dieu de toutes miséricordes de répandre ses grâces sur ceux qui ont le malheur de ne pas le connaître, et il souffrait en esprit de sacrifice pour leur conversion. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

44. La vérité est que pour ramener ses paroissiens à la pratique des devoirs religieux, le Curé d'Ars joignit à la prière, la prédication de la parole de Dieu, qui est ce glaive à deux tranchants qui pénètre jusqu'au fond du coeur. Il attachait à cette fonction du saint ministère une très grande importance. Il s'y préparait par un travail opiniâtre. Rien ne lui coûtait pour se mettre en état de le faire avec la force et l'éloquence dont il était capable. Comme il prêchait aussi d'exemple, il impressionnait fortement ses auditeurs. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

45. La vérité est que le Curé d'Ars connaissant les richesses immenses que Notre Seigneur nous a préparées dans le très saint Sacrement, chercha dès le commencement à établir dans son église l'adoration perpétuelle. Grâce au concours que lui prêtèrent quelques personnes, il parvint à réussir dans une entreprise qui paraissait impossible dans une aussi petite paroisse. On vit donc bientôt dans la petite église d'Ars, naguère abandonnée comme le sont tant de pauvres églises de campagne, des personnes à toute heure du jour rendre à Notre Seigneur dans l'auguste sacrement de nos autels les hommages qui lui sont dus. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

46. La vérité est que le Curé d'Ars non content d'avoir amené ses paroissiens à fréquenter les offices du Dimanche, à assister à la prière du soir, qui dès lors devint un exercice, de tous les jours, voulut aussi les porter à s'approcher plus souvent du St Sacrement de l'autel. Il avait joui de ce triomphe à Ecully; mais à Ars la pratique de la fréquente communion n'était pas connue. Le zélé pasteur en gémissait: "Ah! disait-il, si je pouvais voir une fois notre divin Sauveur connu et aimé! Si je pouvais distribuer son très saint corps tous les jours à un grand nombre de fidèles, que je serais heureux!" Cette consolation, il l'eut bientôt, et ses voeux furent exaucés au-delà de ses espérances. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

47. La vérité est que pour assurer le bien commencé et le faire croître, le Curé d'Ars eut soin de faire ériger dans sa paroisse les deux confréries du Saint Sacrement et du St Rosaire. Il finit par enrôler dans ces confréries un très grand nombre de ses paroissiens, et c'est par ce moyen qu'il vint à bout de détruire plus promptement et plus efficacement les abus qui régnaient dans sa paroisse. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

48. La vérité est que Mr le Curé d'Ars put encore assez facilement faire supprimer les deux cabarets qui étaient dans sa paroisse. Il eut plus de peine à obtenir la cessation des oeuvres serviles le Dimanche. Il en vint cependant si bien à bout que personne ne travaillait à Ars le dimanche. On ne vendait pas et on n'achetait pas. Les voitures publiques elles-mêmes n'arrivaient pas et ne repartaient pas le Dimanche. Lorsque cependant la trop grande affluence des pèlerins eut rendu l'arrivée et le départ des voitures nécessaires, elles n'arrivaient qu'à l'entrée du village et c'est de là aussi qu'elles repartaient. Mr Vianney avait obtenu ce résultat par l'ascendant que sa sainteté lui donnait sur tout le monde. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

49. La vérité est que le bon Curé eut plus de peine à détruire l'usage de la danse. Connaissant combien l'entreprise était difficile, il eut recours à son grand moyen, quand il voulait obtenir de Dieu quelques grâces importantes de conversion et de salut. Il redoubla ses mortifications, passa les journées et les nuits en oraison, se prosterna avec une grande abondance de larmes aux pieds de Jésus crucifié, lui demandant par ses cinq plaies d'avoir pitié de son peuple, de faire mourir à l'amour du monde ceux pour l'amour de qui il a daigné mourir sur la croix. Puis il ne craignit pas de dire à son peuple tout ce que la foi et un zèle prudent peuvent dicter, et ses paroissiens finirent par se rendre à la voix de leur pasteur. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

50. La vérité est que Mr Vianney pour en venir là ne se contenta pas de prier et de parler. Un jour il apprend qu'un ménétrier est arrivé dans sa paroisse, et qu'il s'apprête à faire danser. "Mon ami, lui dit-il, vous faites là un vilain métier que le bon Dieu ne peut pas bénir. - Monsieur le Curé, il faut bien vivre. - Oui, mon ami, mais il faut mourir aussi et j'ai quelque crainte qu'à la mort vous ne vous trouviez pas bien d'avoir vécu de la sorte. Tenez, nous allons faire un marché nous deux. Combien vous donne-t-on par jour? - Vingt francs. - En voici quarante; et laissez-nous tranquilles." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

51. La vérité est que Mr Vianney après avoir comme renouvelé sa paroisse, ne pouvant plus pour ainsi dire contenir le feu de l'amour de Dieu qui le consumait et désirant le communiquer aux autres, se rendit très volontiers à l'invitation de ses confrères et assista à différentes missions qui se donnaient dans les environs, et prêcha lui-même dans plusieurs paroisses pour le jubilé de mil huit cent vingt-six. Partout il s'acquit la réputation d'un saint. Ce furent ses différents travaux évangéliques hors de sa paroisse, qui le firent connaître et lui amenèrent à Ars d'abord les personnes qui avaient eu le bonheur de s'adresser à lui pendant les missions et les jubilés, puis une multitude d'autres. Le pèlerinage d'Ars était fondé, et le nombre des pèlerins devait s'augmenter chaque année et atteindre les dernières années le chiffre de quatre vingt mille. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

52. La vérité est qu'en même temps que le pèlerinage se fondait, le Curé d'Ars travaillait à orner son église et lui donner un autel convenable. Il consentait bien pour sa part à n'avoir rien; il se complaisait dans la pauvreté; mais sa foi lui faisait désirer pour son divin Maître le luxe et l'éclat des ornements. Il avait la passion du beau dans les choses qui touchaient-au culte divin. Peu à peu il fit construire les différentes chapelles de son église et acheta différents ornements pour le Saint Sacrifice, les plus beaux qu'il pouvait trouver. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

53. La vérité est qu'en apprenant tout ce que son bon Curé avait fait en vue de relever l'honneur du culte dans sa petite église, Mr d'Ars ne voulut pas rester en arrière d'un si beau zèle. Il envoya de Paris pour l'ornement du nouveau maître-autel six chandeliers, deux grands reliquaires et un tabernacle en cuivre doré. Puis vinrent un dais magnifique, de riches bannières, de superbes chasubles et enfin un grand ostensoir en vermeil. Rien ne saurait peindre la joie du bon Curé, lorsqu'il reçut tous ces ornements. Il pourrait donc désormais donner au culte l'éclat convenable. Cette pensée le faisait tressaillir d'allégresse. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

54. La vérité est que Mr Vianney, animé par son grand esprit de foi, chercha toujours à donner à toutes les cérémonies la pompe convenable. Parmi toutes les solennités de l'année, il aimait surtout la fête du St Sacrement. Il voulait que l'on fît les plus beaux reposoirs possibles, qu'on n'épargnât rien pour donner à la procession toute la solennité possible. Son grand bonheur était de pouvoir porter lui-même le très Saint Sacrement. Sa figure paraissait radieuse et indiquait assez les sentiments de foi et d'amour qui pénétraient son âme. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

55. La vérité est que Mr Vianney célébrait le saint sacrifice avec de si grands sentiments de foi qu'il paraissait un Ange au saint Autel. Beaucoup de personnes en suivant les différents sentiments qui paraissaient se presser dans son coeur surtout après la consécration et au moment de la communion ont cru que bien souvent Mr le Curé avait le bonheur de voir Notre Seigneur lui-même. Plusieurs paroles prononcées par le Curé d'Ars sembleraient confirmer cette appréciation. Ce qui est certain, c'est qu'il est impossible de célébrer la sainte Messe avec plus de sentiments de foi, de piété et de religion. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

56. La vérité est que le Curé d'Ars était si pénétré de la présence réelle de Notre Seigneur au très saint Sacrement, qu'il en parlait dans presque toutes ses instructions dans des termes qui arrachaient des larmes à ses auditeurs. Il répétait souvent: "Que nos yeux sont heureux de contempler le bon Dieu!" et il disait ces mots avec un accent si profond et un visage si rayonnant de plaisir qu'on pouvait croire qu'il jouissait de la vue de Notre Seigneur. On voyait de temps en temps passer dans ses yeux des éclairs d'un bonheur que ne saurait donner l'aspect des choses créées. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

57. La vérité est que lorsque Mr Vianney prêchait du pied de l'autel, il était tellement impressionné par la pensée de la présence réelle de Notre Seigneur au saint Sacrement qu'il en perdait presque la respiration et la voix. Son embarras était visible et quelqu'effort qu'il fît pour parler d'autre chose, il en revenait toujours à ce grand objet. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

58. La vérité est que Mr Vianney administrait tous les sacrements avec de si grands sentiments de foi que tous les assistants en étaient frappés. Combien de pécheurs ont dû leur conversion aux paroles pleines de feu qu'ils entendaient de la bouche du Curé d'Ars au saint tribunal! Ce que Mr Taillade dit dans ses notes, combien d'autres pourraient le répéter après lui! "J'ai eu le bonheur d'assister à deux administrations qu'il a faites des derniers sacrements, et je puis assurer, dit-il, que je n'ai jamais entendu discourir de l'autre vie avec une telle conviction, une telle foi. On eût dit qu'il apercevait des yeux du corps les choses dont il parlait. Il inspirait à tous les assistants le désir de mourir entre ses bras. Ses paroles de feu faisaient passer les sentiments de son coeur dans l'âme des pauvres malades, qui voyaient arriver avec une sainte confiance le moment de leur délivrance." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

59. La vérité est que c'est par suite de ce même esprit de foi que le Curé d'Ars parlait si souvent du prêtre et des bienfaits que les fidèles en reçoivent. Après avoir montré la puissance du prêtre dans l'administration des sacrements, il ne craignait pas de dire: "Le prêtre ne se comprend bien que dans le ciel... Si on le comprenait sur la terre, on mourrait, non de frayeur, mais d'amour, le sacerdoce, c'est l'amour du coeur de Jésus. Quand vous voyez le prêtre, pensez à Notre Seigneur Jésus Christ." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

60. La vérité est que Mr Vianney en parlant de Dieu, du Ciel, semblait voir ce qu'il disait. Dans les catéchismes qu'il faisait chaque jour, dans les instructions de chaque dimanche, il ne cessait de revenir sur ces sujets favoris. Il disait souvent: "Être aimé de Dieu, être uni à Dieu, vivre en la présence de Dieu, vivre pour Dieu: oh! belle vie... et belle mort!" "Tout sous les yeux de Dieu, tout avec Dieu, tout pour plaire à Dieu... Oh! que c'est beau! Allons, mon âme, tu vas converser avec le bon Dieu, travailler avec lui, marcher avec lui, combattre et souffrir avec lui. Tu travailleras, mais il bénira ton travail; tu marcheras, mais il bénira tes pas; tu souffriras, mais il bénira tes souffrances. Qu'il est grand, qu'il est noble, qu'il est consolant de tout faire en la compagnie et sous les yeux du bon Dieu! De penser qu'il voit tout, qu'il compte tout." En disant ces paroles et d'autres semblables, il semblait n'être déjà plus sur la terre. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

61. La vérité est que vaincu par son émotion, le bon Curé était souvent obligé de s'arrêter. Quelquefois son discours n'était qu'un cri sublime d'amour, de joie ou de douleur. Un jour qu'il expliquait l'évangile du deuxième dimanche de Carême, le ravissement des apôtres sur le Thabor réveillant en lui l'idée du bonheur de l'âme appelée à jouir de la sainte humanité de notre Seigneur dans la claire vision du Ciel, il s'écria, transporté hors de lui-même: "Nous le verrons! Nous le verrons!... O mes frères, y avez-vous jamais pensé? Nous verrons Dieu! Nous le verrons tout de bon! Nous le verrons tel qu'il est, face à face!" Et pendant un quart d'heure, il ne cessa de répéter: Nous le verrons! nous le verrons!!! et il versait des larmes de bonheur. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

62. La vérité est qu'en 1830, ayant appris que sur plusieurs points de la France on avait abattu les croix: "Ils auront beau faire, s'écria-t-il au milieu de son catéchisme, dans un mouvement de sublime indignation, qui impressionna vivement son auditoire, ils auront beau faire! La croix est plus forte qu'eux, ils ne la renverseront pas toujours: Quand Notre Seigneur paraîtra sur les nuées du Ciel, ils ne l'arracheront pas de ses mains!" Ainsi qu'il sera déposé, etc.

63. La vérité est que sa grande foi lui faisait trouver les comparaisons les plus gracieuses pour peindre le bonheur d'une âme en état de grâce. Il disait par exemple: "Comme une belle colombe blanche qui sort du milieu des eaux et vient secouer ses ailes sur la terre, l'Esprit Saint sort de l'océan infini des perfections divines, et vient battre des ailes sur les âmes pures, pour distiller en elles le baume de l'amour. Le Saint Esprit repose dans une âme pure, comme, sur un lit de roses. Une âme pure est comme une belle perle. Tant qu'elle est cachée dans un coquillage au fond de la mer, personne ne songe à l'admirer. Mais vous la montrez au soleil, cette perle brille et attire les regards. C'est ainsi que l'âme pure, qui est cachée aux yeux du monde, brillera un jour devant les anges, au soleil de l'éternité." Il se servait de beaucoup d'autres comparaisons. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

64. La vérité est que la foi inspirait à Mr Vianney les plus belles pensées sur l'action du St Esprit dans les âmes. C'était un des sujets qu'il traitait avec une sorte de prédilection, et sur lequel on peut dire qu'il a été le plus magnifiquement inspiré. Selon le Curé d'Ars, le St Esprit est notre conducteur. L'homme n'est rien par lui-même, mais il est beaucoup avec l'Esprit Saint. L'homme est tout terrestre et tout animal; il n'y a que l'Esprit Saint qui puisse élever son âme et le porter en haut... Une âme qui a le Saint Esprit ne s'ennuie jamais en la présence de Dieu: il sort de son coeur une transpiration d'amour. Sans le Saint Esprit nous sommes comme une pierre du chemin... Prenez dans une main une éponge imbibée d'eau, et dans l'autre un petit caillou; pressez-les également. Il ne sortira rien du caillou, et de l'éponge vous ferez sortir de l'eau en abondance. L'éponge, c'est l'âme remplie du Saint Esprit, et le caillou, c'est le coeur froid et dur où le St Esprit n'habite pas... Le bon Curé d'Ars avait dans ses catéchismes et ses homélies d'autres pensées non moins remarquables. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

65. La vérité est que sur la prière le Curé d'Ars trouvait les plus aimables et les plus ingénieuses comparaisons. La prière est une rosée embaumée, mais il faut prier avec ferveur et avec un coeur pur pour sentir cette rosée. La prière dégage notre âme de la matière; elle l'élève en haut comme le feu, qui gonfle les ballons. Plus on prie, plus on veut prier. C'est comme un poisson, qui nage d'abord à la surface de l'eau, qui plonge ensuite, et qui va toujours plus avant. L'âme se plonge, s'abîme, se perd dans les douceurs de la conversation avec Dieu. Le temps ne dure pas dans la prière. Je ne sais pas si on peut désirer le Ciel? Oh! oui... Le poisson, qui nage dans un petit ruisseau, se trouve bien parce qu'il est dans son élément; mais il est encore mieux dans la mer... Le Curé d'Ars avait sur ce sujet beaucoup d'autres pensées également belles. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

66. La vérité est que Mr le Curé d'Ars repoussait les tentations avec les pensées de la foi. Au milieu des contradictions auxquelles il était en butte, il s'appuyait sur les pensées de la foi pour se consoler et se donner du courage. Il faut demander l'amour des croix, disait-il: alors elles deviennent douces. J'en ai fait l'expérience pendant quatre où cinq ans. J'ai été bien calomnié, bien contredit, bien bousculé. Oh! j'avais des croix... J'en avais presque plus que je n'en pouvais porter! Je me mis à demander l'amour des croix... Alors je fus heureux. Je me dis: Vraiment il n'y a de bonheur que là... Il ne faut jamais regarder d'où viennent les croix: elles viennent de Dieu. C'est toujours Dieu qui nous donne ce moyen de lui prouver notre amour. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

67. La vérité est que le Curé d'Ars disait encore sur le même sujet: "Les contradictions nous mettent au pied de la croix, et la croix à la porte du ciel. Pour y arriver, il faut qu'on nous marche dessus; que nous soyons vilipendés, méprisés, broyés... Il n'y a d'heureux dans ce monde que ceux qui ont le calme de l'âme, au milieu des peines de la vie; ils goûtent la joie des enfants de Dieu... Toutes les peines sont douces, quand on souffre en union avec Notre Seigneur. Souffrir! Qu'importe? ce n'est qu'un moment. Si nous pouvions aller passer huit jours dans le Ciel, nous comprendrions le prix de ce moment de souffrance. Nous ne trouverions pas de croix assez lourde, pas d'épreuve assez amère." L'amour des souffrances est un sujet sur lequel le Curé d'Ars revenait souvent et sur lequel il disait des choses magnifiques. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

68. La vérité est que Mr Vianney semble avoir pendant toute sa vie pratiqué à la lettre ce que le Saint Esprit dit du juste. Mon juste vit de la foi. La foi était le grand mobile de toutes les actions du Curé d'Ars; c'était toute sa science. Elle lui expliquait tout, et il expliquait tout par elle. Un prêtre venant d'entendre le catéchisme de Mr Vianney ne put s'empêcher de dire: "Quelle foi! Il y aurait de quoi enrichir tout un diocèse." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

69. La vérité est que Mr Vianney dans sa première maladie de 1843 entendant les quelques ecclésiastiques réunis autour de lui décider qu'ils assisteraient seuls à l'administration des derniers sacrements qu'on allait lui faire, et qu'on ne sonnerait pas les cloches pour ne pas augmenter le trouble et la désolation des habitants: Allez faire sonner, dit le malade, ne faut-il pas que les paroissiens prient pour leur Curé? Et il reçut les derniers sacrements avec les plus grands sentiments de foi. Le lendemain le bon Curé se trouva mieux, il fut même bientôt rétabli. Sa guérison parut à tous merveilleuse; la voix publique l'attribua à Ste Philomène. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

70. La vérité est que Mr Vianney montra les plus grands sentiments de foi, la piété la plus tendre, lorsque dans sa dernière maladie il eut le bonheur de recevoir les derniers sacrements. Ceux qui en ont été témoins n'en perdront jamais le souvenir. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

III. Sur l'Espérance de Mr Vianney.

 

71. La vérité est que Mr Vianney montra, dès sa plus-tendre enfance la plus ferme espérance, et que cette vertu alla toujours en grandissant dans le coeur du serviteur de Dieu. Elle éclata d'une manière particulière lorsqu'à l'âge de dix-huit ans il résolut d'embrasser la carrière ecclésiastique. Une fois qu'il eut connu que sa résolution était la volonté de Dieu, il courut vers le but proposé sans que rien pût jamais l'arrêter, ni le peu de talent qu'il se reconnaissait, ni les difficultés de tout genre que nous avons déjà signalées. Sachant que ce que Dieu veut arrive tôt ou tard, il plaçait en lui toute sa confiance, et tout en faisant ce qu'il pouvait pour réussir, il abandonnait le succès entre les mains de la Providence, Ainsi qu'il sera déposé, etc.

72. La vérité est que Mr Vianney sut entreprendre les travaux les plus rudes à Ecully et surtout à Ars, grâce à son grand abandon de lui-même et à sa grande confiance en Dieu. Il avait compris toute la mission du prêtre. Il avait compris que le prêtre doit être avant tout l'homme de la prière, qu'il a été choisi, comme dit l'Ecclésiastique, ch. 45, v. 20, pour offrir à Dieu les sacrifices, les parfums et la bonne odeur qui appellent sa miséricorde sur le monde. Aussi voyait-on le Curé d'Ars entre le vestibule et l'autel prier le Dieu de toutes miséricordes de toucher le coeur de ses paroissiens et de convertir les pécheurs; le supplier de répandre ses bénédictions sur l'univers tout entier. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

73. La vérité est que Mr Vianney qui avait reçu de Dieu, en même temps que la grâce de s'a vocation, l'intelligence de ce que doit être le prêtre, savait combien il pouvait peu compter sur lui-même. Toutefois la connaissance qu'il avait de lui-même ne le décourageait point. Le découragement est un orgueil souffrant; il naît dans les âmes faibles d'un excès de confiance en Dieu (sic). Le Curé d'Ars n'espérait rien de lui-même et attendait tout de Dieu; il s'adonnait pour cela à la piété, parce qu'il savait par la vie des saints qu'elle peut opérer des prodiges, et que Dieu se plaît souvent à se servir des instruments les plus faibles. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

74. La vérité est que Mr Vianney voulant réformer sa paroisse trouva bien des difficultés. La paroisse d'Ars ressemblait malheureusement à beaucoup d'autres; la vertu était peu connue et peu pratiquée; presque tout le monde négligeait le soin de son âme et de son salut. Les jeunes personnes n'avaient en tête que les amusements et les plaisirs, et elles s'y abandonnaient avec une joie folle et bruyante, sans retenue et sans frein. Qui saura jamais ce que le coeur du saint prêtre eut à souffrir d'un pareil état de choses! Combien l'inutilité apparente de son ministère, au milieu de la population où il devait passer sa vie, a dû dans le commencement désoler son âme! Cette douleur n'allait pourtant jamais jusqu'au découragement. Le Curé d'Ars, tout en reconnaissant la difficulté de l'entreprise, crut qu'il en viendrait à bout par les prières, les soupirs, les gémissements et les larmes devant Notre Seigneur. Dès lors, il résolut de passer les jours et les nuits à conjurer la miséricorde divine d'agir elle-même sur l'esprit de ses paroissiens. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

75. La vérité est que Mr Vianney sachant que l'église est pour tout le peuple; que c'est sa vie, sa foi, son espérance, sa gloire et comme sa famille, parce qu'elle lui rappelle tous les dogmes de notre sainte religion et cette cité du Ciel où tous réunis avec les anges et les saints nous chanterons pendant toute l’éternité les louanges de Dieu; sachant que pour mieux rendre ces mystères sensibles, il faut que le lieu de la prière soit orné d'une manière convenable et qu'aux grandes solennités on puisse étaler la richesse des ornements, résolut d'embellir la pauvre église d'Ars, et de faire pour elle tout ce qu'il pourrait. Tout le monde sait qu'à force d'efforts et de patience, il vint à bout de décorer son église d'une manière convenable, de construire différentes chapelles, et d'acheter des ornements très riches. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

76. La vérité est que la grande espérance jointe à la grande foi de Mr Vianney lui mettait dans la bouche des paroles de feu toutes les fois qu'il parlait du péché. "Le péché, disait-il, est le bourreau du bon Dieu et l'assassin de l'âme. C'est lui qui nous arrache du ciel pour nous précipiter en enfer. Et nous l'aimons!... Quelle folie! Si on y pensait bien, on aurait une si vive horreur du péché qu'on ne pourrait le commettre. O mes frères, que nous sommes ingrats! Le bon Dieu veut nous rendre heureux et nous ne le voulons pas! Nous nous détournons de lui, et nous nous donnons au démon! Nous fuyons notre ami et nous cherchons notre bourreau! Nous commettons le péché, nous nous enfonçons dans la boue; une fois engagés dans ce bourbier, nous ne voulons plus en sortir. S'il y allait de notre fortune, nous saurions bien nous tirer de ce mauvais pas; mais parce qu'il n'y va que de notre âme, nous y restons... Voyez, mes frères, le bon chrétien parcourt le chemin de ce monde, monté sur un beau char de triomphe, assis sur un trône, et c'est Notre Seigneur qui conduit la voiture. Mais le pécheur est attelé lui-même au brancard; c'est le démon qui est dans la voiture, et qui frappe sur lui à grands coups pour le faire avancer." Le Curé d'Ars avait sur ce sujet beaucoup d'autres pensées non moins remarquables. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

77. La vérité est que l'espérance des biens à venir faisait estimer à Mr Vianney les grâces et les bienfaits spirituels à leur juste valeur. Il y eut une époque où deux jubilés se suivirent d'assez près. Il ne manqua pas de gens pour se plaindre de la fréquence des jubilés et de la monotonie de leur répétition. Le retentissement de ces plaintes arriva jusqu'à Mr le Curé qui le dimanche au prône, en annonçant l'ouverture des exercices, eut soin d'ajouter: "On dit qu'on a déjà eu un jubilé l'année dernière, et on demande pourquoi il y en a encore un cette année?... Mais, mes amis, si un roi ou un grand seigneur vous avait donné trois mille francs et que, quelque temps après, il jugeât à propos de doubler la somme, cela vous ennuierait-il? Mépriseriez-vous les trois derniers mille francs à cause des trois premiers que vous auriez déjà reçus?" Ainsi qu'il sera déposé, etc.

78. La vérité est que pour juger de la grande espérance du Curé d'Ars, il suffit de l'avoir entendu parler du Ciel et du bonheur du Ciel. On se rappelle ce jour où pendant un quart d'heure, il ne put que dire; Oui nous le verrons! Nous le verrons! Tous ses auditeurs ont été si profondément impressionnes qu'ils n'en perdront jamais le souvenir. Un jour en parlant du Ciel, après avoir dit que la foi et l'espérance n'existeront plus, il ajouta: "Mais l'amour! Oh! nous en serons enivrés, nous serons noyés, perdus dans cet océan de l'amour divin, anéantis, confondus dans cette immense charité du coeur de Jésus!... Aussi la charité est un avant-goût du Ciel. Si nous savions la comprendre, la sentir, la goûter, oh! que nous serions heureux!" Ainsi qu'il sera déposé, etc.

79. La vérité est que Mr Vianney ne cessait au saint tribunal, en chaire, dans ses catéchismes de parler de la grande miséricorde du Seigneur, de la facilité que nous avons d'aller au Ciel par le moyen de la grâce. Ce que d'autres n'auraient pu que par de longs discours, le Curé d'Ars l'opérait par un seul mot. Ce mot était ordinairement si plein de grâce et d'onction, qu'il lui suffisait pour entrouvrir une âme et y faire pénétrer les rayons de la lumière éternelle. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

80. La vérité est que le Curé d'Ars avait reçu de Dieu un don tout particulier pour consoler les âmes. Qui pourrait dire toutes les confidences qu'il a reçues, tous les pleurs qu'il a vu répandre! Mr Vianney entendait des choses, qui fendaient l'âme. Alors il s'arrêtait; il joignait les mains; il levait au Ciel ses yeux mouillés de larmes; puis il les rabaissait sur les malheureux qu'il avait à ses pieds. Il disait quelques mots, et voilà que le calme revenait dans ces âmes troublées. Tous emportaient de leur visite des pensées plus sereines, une attente plus douce et plus paisible de l'avenir, plus de courage à supporter les tristesses présentes. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

81. La vérité est qu'en travaillant incessamment au bien des âmes, Mr Vianney ne négligeait pas la sienne. Il se sanctifiait lui-même pour être plus apte à sanctifier les autres. Il n'oubliait pas le repos dans la prière que le Maître conseille à ses disciples. Il avait acquis cette habitude des hommes apostoliques de sortir de Dieu par l'action, quand ils le doivent, et de rentrer en Dieu par la prière, dès qu'ils le peuvent. Il satisfaisait son besoin d'oraison par les élévations continuelles de son âme vers Dieu. Il consacrait un temps considérable à la méditation, sans parler de celui qu'il donnait à la lecture de la Vie des Saints; il faisait de longues visites au saint Sacrement. Si au moment de la trop grande affluence de pèlerins il les rendait plus courtes, c'était uniquement pour entendre les nombreuses personnes qui réclamaient son ministère. Il s'en dédommageait par de fréquentes élévations de son coeur vers Dieu. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

82. La vérité est que Mr Vianney s'abandonnait entièrement entre les mains de la Providence. Il disait un jour: "Quand je pense au soin que le bon Dieu a pris de moi, quand je récapitule ses bontés et ses miséricordes, la reconnaissance et la joie de mon coeur débordent de tous côtés. Je ne sais plus que devenir... Je ne découvre de toute part qu'un abîme d'amour dans lequel je voudrais pouvoir me perdre et me noyer... Je l'ai reconnu particulièrement deux fois. Lorsque j'étudiais, j'étais accablé de chagrin; je ne savais plus que faire. Je vois encore l'endroit; je passais à côté de la maison de la Bibot; il me fut dit, comme si c'était quelqu'un qui m'eût parlé à l'oreille: "Va, sois tranquille, tu seras prêtre un jour..." Une autre fois que j'avais beaucoup d'inquiétude et d'ennui, j'entendis la même voix qui me disait distinctement: "Que t'a-t-il manqué jusqu'à présent?" En effet, j'ai toujours eu de quoi faire... Il fait bon s'abandonner uniquement, sans réserve et pour toujours à la conduite de la divine Providence... Nos réserves tarissent le courant de ses miséricordes, et nos défiances arrêtent ses bienfaits... Vivons donc doucement dans le sein de cette bonne Providence si attentive à tous nos besoins. Dieu nous aime plus que le meilleur des pères, plus que la mère la plus tendre. Nous n'avons qu'à nous soumettre et à nous abandonner à sa volonté avec un coeur d'enfant." C'est par ces paroles et d'autres semblables que Mr Vianney savait relever le courage des directrices de sa Providence, quand, dans les moments difficiles, leur espérance venait à chanceler. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

83. La vérité est que pour éprouver la vertu de son Serviteur, Dieu permit que le Curé d'Ars fût presque continuellement pendant la nuit en butte aux attaques du démon, qui tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, empêchait le bon Curé de prendre le repos nécessaire à son corps après les pénibles travaux de la journée. Il y avait six ans que Mr Vianney était à Ars lorsque des bruits étranges commencèrent à troubler le repos de ses nuits et le silence de son presbytère. Dans le commencement, il eut peur d'avoir affaire à des voleurs, mais quand il comprit la cause de ces bruits, il se recommanda à Dieu, à la Sainte Vierge et à son bon ange gardien. Les missionnaires lui disaient un jour: "Ces bruits, ces voix que vous entendez dans la nuit, tout ce tintamarre ne vous fait pas peur? - Oh! non, répondit-il, je sais que c'est le grappin (nom qu'il donnait au démon): ça me suffit. Depuis le temps que nous avons affaire ensemble, nous nous connaissons; nous sommes camarades... D'ailleurs, le bon Dieu est meilleur que le démon n'est méchant; c'est lui qui me garde. Ce que Dieu garde est bien gardé!" Ainsi qu'il sera déposé, etc.

84. La vérité est que Mr Vianney eut à soutenir d'autres attaques de la part des hommes et même de ses confrères; qui le contredirent de différentes manières. A leurs yeux le Curé d'Ars était un ignorant, un hypocrite, un illuminé, un extravagant, un fanatique. Les choses allèrent si loin que plus d'une fois on le dénonça à son Évêque. "Je m'attendais d'un moment à l'autre, disait-il, à être mis à la porte à coups de bâton, interdit et condamné à finir mes jours dans les prisons. Il me semblait que tout le monde aurait dû me faire les cornes pour avoir osé demeurer si longtemps dans une paroisse où je ne pouvais être qu'un obstacle au bien." Que faisait le Curé d'Ars en attendant sa disgrâce, qu'il croyait inévitable? Il priait et s’abandonnait entre les mains de Dieu. A mesure que tout lui manquait dans le monde, il se donnait et s'unissait davantage à son Seigneur. L'injustice des hommes ne servit qu'à briser tous les liens qui pouvaient encore le retenir à la terre et à le faire avancer dans l'amour de Dieu. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

85. La vérité est que Dieu permit encore que Mr Vianney ressentît de très grandes peines intérieures. Afin d'augmenter ses mérites et de désintéresser son zèle, Notre Seigneur lui mettait un voile sur les yeux, en sorte qu'il n'apercevait pas le bien immense qui s'opérait par lui. Il se croyait un être inutile; il se voyait sans foi, sans piété, sans intelligence, sans savoir, sans discernement, sans vertu. Il n'était bon qu'à tout gâter, à tout compromettre, à malédifier tout le monde; il était un obstacle au bien. "Dieu m'a fait, disait-il, cette grande miséricorde de ne rien mettre en moi sur quoi je puisse m'appuyer, ni talent, ni science, ni sagesse, ni force, ni vertu... Je ne découvre en moi, quand je me considère, que mes pauvres péchés. Encore le bon Dieu permet-il que je ne les voie pas tous, et que je ne me connaisse pas tout entier. Cette vue me ferait tomber dans le désespoir. Je n'ai d'autre ressource, contre cette tentation du désespoir, que de me jeter au pied du tabernacle comme un petit chien aux pieds de son maître." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

86. La vérité est que Mr Vianney laissait parfois dans ses conversations intimes transpirer quelque chose de la profonde tristesse, qui était au fond de son coeur. Une chose le fatiguait plus que le reste, c'était le péché. La vue du mal excitait en lui les mouvements d'un fils qui voit outrager son père. "Je sèche d'ennui sur cette terre, disait-il un jour à un confrère; mon âme est triste jusqu'à la mort. Mes oreilles n'entendent que des choses pénibles et qui me navrent le coeur..." "Mon Dieu, s'écriait-il un jour, que le temps me dure avec les pécheurs! Quand donc serai-je avec les saints!... On offense tant le bon Dieu, disait-il d'autres fois, qu'on serait tenté de demander la fin du monde!... S'il n'y avait pas par là quelques belles âmes pour reposer les yeux et consoler le coeur de tant de mal qu'on voit et qu'on entend, on ne pourrait pas se souffrir en cette vie... Quand on pense, ajoutait-il en pleurant à chaudes larmes, quand on pense à l'ingratitude de l'homme envers le bon Dieu, on est tenté de s'en aller de l'autre côté des mers, pour ne pas la voir. C'est effrayant! Encore, si le bon Dieu n'était pas si bon! mais il est si bon!... O mon Dieu! mon Dieu! quelle honte nous aurons, quand le jour du dernier jugement nous fera voir toute notre ingratitude. Nous comprendrons alors, mais ce ne sera plus temps." Le Curé d'Ars avait sur ce sujet beaucoup d'autres pensées. Dans ces moments de peine, il se jetait aux pieds de Notre Seigneur, comme un petit chien aux pieds de son maître. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

87. La vérité est que Mr Vianney était sans cesse poursuivi de la crainte des jugements de Dieu. On le remarqua d'une manière particulière dans sa première maladie. Il montra aussi une vive appréhension, de la mort. Quoique la crainte des jugements de Dieu fût son idée dominante et le désespoir sa tentation: néanmoins le Curé d'Ars désirait la mort et l'appelait de tous ses voeux: "C'est, disait-il, l'union de l'âme avec le souverain bien." Il a parlé souvent d'écrire un livre sur les délices de la mort. Il y avait des moments où, dans sa conversation, on sentait que, comme St Paul, il souhaitait de sortir bientôt de la tente de son corps, afin que ce qu'il y avait de mortel en lui fût absorbé par la vie. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

88. La vérité est qu'une autre pensée poursuivait partout le Curé d'Ars, c'était le désir d'aller dans la solitude pleurer sa pauvre vie, comme il le disait. Cette idée qu'il n'était bon à rien, qu'il n'était propre qu'à tout gâter, qu'il était pour l'Église un fardeau inutile, idée qui chez lui avait pris le caractère d'une profonde conviction, et que rien ne pouvait chasser, ni la multitude des pèlerins qu'Ars voyait affluer, ni les témoignages de respect qu'il recevait, cette idée lui faisait souhaiter l'heureux jour où il pourraient briser les liens qui le retenaient à Ars. Après sa première maladie, voyant le nombre des pèlerins augmenter, il crut le moment favorable pour réitérer à l'Évêque de Belley la demande qu'il avait déjà faite, de quitter la paroisse d'Ars. La paroisse ne devait pas souffrir de son absence, puisqu'il y laissait un jeune prêtre, qui la conduirait mieux que lui. En attendant la réponse, il quitta Ars ou plutôt il s'enfuit d'Ars (car s'il n'avait pas caché son dessein, on ne l'aurait jamais laissé partir), et alla se reposer dans sa famille à Dardilly. Mais déjà il n'était plus dans la solitude à Dardilly, lorsqu'il reçut la réponse de son Évêque. Monseigneur de Belley, tout en lui offrant deux autres postes où il pouvait le placer, manifestait le désir qu'il restât à Ars. Mr Vianney, en compagnie de Mr l'abbé Raymond, se dirigea vers la chapelle de Beaumont, un des postes indiqués par son Évêque. Mais lorsqu'il y eut dit la sainte messe, se penchant tout à coup, pendant son action de grâces, vers Mr Raymond, il lui dit du ton le plus résolu: "Retournons à Ars". Il y retourna en effet et y fut reçu comme en triomphe. Il réitéra bien des fois sa demande de quitter Ars pour aller dans la solitude. Il chercha même à s'enfuir une seconde fois à l'arrivée des missionnaires. Mais Dieu ne permit pas qu'il pût réaliser son dessein. La divine Providence voulait sans doute qu'en sacrifiant son goût à l'obéissance, son plaisir au devoir, Mr Vianney eût sans cesse l'occasion de se vaincre lui-même, de fouler aux pieds son esprit, son jugement et sa volonté propre. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

89. La vérité est que Mr Vianney poursuivit jusqu'à la fin de sa vie les travaux qu'il avait entrepris pour la gloire de Dieu. Comme on le voyait très fatigué dans le courant de l'année 1859, on le pressait mais en vain de prendre un peu de repos; il répondait toujours: "Je me reposerai en paradis." D'autres fois il avait dit lorsqu'il était plus rompu et plus exténué qu'à l'ordinaire: "Ah! les pécheurs tueront le pécheur!" Et encore: "Je connais quelqu'un qui serait bien attrapé, s'il n'y avait point de paradis." "Ah! je pense souvent, reprenait-il, que quand même il n'y aurait point d'autre vie, ce serait un assez grand bonheur d'aimer Dieu dans celle-ci, de le servir et de faire quelque chose pour sa gloire." Lui qui avait tant redouté les jugements de Dieu et tant craint la mort, vit arriver ses derniers moments avec cette assurance que donne l’espérance de voir bientôt son Dieu et de recevoir la récompense de ses travaux. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

IV. Sur la charité de Mr Vianney.

 

1° Charité envers Dieu.

 

90. La vérité est que Mr Vianney dès sa plus tendre enfance montra un grand amour pour Dieu. A dix-huit mois, il savait déjà mettre ses petites mains jointes dans les mains de sa mère et dire après elle: Jésus, Marie! et toutes les syllabes dont sa langue s'enrichissait chaque jour étaient autant d'emprunts aux formules de prières. A l'âge de trois ans, il recherchait déjà la solitude pour prier avec plus de liberté. Oh! comme il correspondait admirablement aux leçons que lui donnait sa vertueuse mère, qui lui disait souvent: "Vois-tu, mon petit Jean-Marie, si je te voyais offenser le bon Dieu, cela me ferait plus de peine que si c'était un autre de mes enfants." Le jeune Vianney se gardait bien de causer cette peine à sa mère, qui, comme il le répétait si souvent, était si sage. Il s'efforçait tous les jours de bien prier et de bien aimer le bon Dieu. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

91. La vérité est que le jeune Vianney devenu plus grand aimait tellement le bon Dieu, qu'il ne le perdait pas de vue, même pendant les travaux. "Si maintenant que je cultive les âmes, disait-il, quand il était Curé d'Ars, j'avais le temps de penser à la mienne, de prier et de méditer, comme quand je cultivais les terres de mon père, que je serais content! Il y avait au moins quelque relâche dans ce temps-là; on se reposait après dîner, avant de se remettre à l'ouvrage. Je m'étendais par terre comme les autres, je faisais semblant de dormir, et je priais Dieu de tout mon coeur. Ah! c'était le beau temps!" "Que j'étais heureux, répétait-il, moins d'un mois avant sa mort, lorsque je n'avais à conduire que mes trois brebis et mon âme!... Dans ce temps-là, je pouvais prier Dieu tout à mon aise." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

92. La vérité est qu'il fallut au jeune Vianney un grand amour de Dieu pour persévérer dans ses études, malgré les difficultés qui semblaient naître sous ses pas et devoir décourager les plus forts. En entrant dans la carrière ecclésiastique, il ne se proposait que de faire aimer Dieu en sauvant les âmes. Il triompha de tous les obstacles pour suivre sa vocation, parce qu'il crut que telle était la volonté de Dieu. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

93. La vérité est que soit à Ecully, soit à Verrières, soit au Grand séminaire, notre jeune étudiant sut se faire remarquer par la pratique de toutes les vertus, et surtout par sa grande piété. Son amour pour Dieu brilla encore d'un plus vif éclat lorsqu'il fut appelé à recevoir les ordres. Il n'en pouvait pas être autrement. Sa foi jointe à sa grande charité, devait nécessairement réagir sur tout son extérieur dans un moment aussi solennel. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

94. La vérité est qu'aussitôt après la réception du sacerdoce, Mr Vianney, nommé vicaire à Ecully, se sentit, dès les premiers jours, une ardeur qu'il ne se connaissait pas. Il lui semblait qu'il n'avait encore rien fait pour Dieu. Les prières et les pénitences qu'il faisait ne répondaient plus à son nouveau besoin d'aimer Dieu et de s'immoler pour lui. Il y eut donc un redoublement d'ardeur pour le service de Dieu. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

95. La vérité est que Mr Vianney menait avec Mr Balley, qui avait conservé au milieu du siècle les habitudes du cloître, la vie la plus sainte et la plus exemplaire. Par exemple, il avait été convenu entre Mr Balley et son vicaire que, tous les jours, l'office canonial se dirait en commun, à une heure fixe et invariable; qu'on ne découcherait jamais; qu'on ferait chaque mois, un jour de récollection et chaque année, les exercices spirituels. "J'aurais fini par être un peu sage, disait le Curé d'Ars, si j'avais eu le bonheur de vivre avec Mr Balley. Pour avoir envie d'aimer le bon Dieu, il suffisait de lui entendre dire: Mon Dieu, je vous aime de tout mon coeur." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

96. La vérité est qu'à Ars, Mr Vianney se montra tel qu'il avait paru à Ecully, tout plein de l'amour de Dieu et ne désirant que sa gloire. Il s'efforçait tous les jours d'exciter en lui le feu de la charité. Comme dans le commencement le ministère lui donnait, à son grand regret, peu d'occupation, le Curé d'Ars sembla choisir l'église pour sa demeure. Il y passait presque toute la journée. "Que nous aimons à voir Mr le Curé à l'église, disaient les habitants d'Ars, surtout le matin, au petit jour, quand il dit ses prières! Avant de commencer, et de temps en temps pendant la récitation du saint office, il regarde le tabernacle avec un sourire qui fait plaisir." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

97. La vérité est que Mr Vianney avait parfaitement compris la mission du prêtre en ce monde. Mais il avait aussi parfaitement compris que pour remplir cette mission, c'est-à-dire pour purifier les âmes, les éclairer, les consoler, les amener à vouloir les choses les plus hautes et les plus difficiles, les arracher à la tyrannie des passions et à la fascination des faux biens de la terre, pour les faire vivre de la vie de J.-C., il faut avoir Dieu pour soi et pratiquer à la lettre ce que dit Notre Seigneur: Je me sanctifie moi-même, afin qu'ils soient sanctifiés. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

98. La vérité est que Mr Vianney, pour atteindre ce double but de sa sanctification personnelle et de la sanctification de ses paroissiens, choisit 1° pour lui une vie mortifiée et pénitente. Il avait médité bien des fois cette parole de Notre Seigneur: Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive, et il tâchait de la mettre en pratique. Persuadé que les fidèles tôt ou tard finissent par régler leur conduite sur celle de leur pasteur, il s'efforça 2° de donner en tout le bon exemple, d'administrer les sacrements avec un grand esprit de foi, d'annoncer la parole de Dieu avec toute l'onction et toute la force que donne le zèle du salut des âmes. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

99. La vérité est que Mr Vianney, dès qu'il crut le terrain suffisamment préparé, essaya d'établir les confréries, la prière du soir en public, l'adoration perpétuelle et la pratique de la fréquente communion. Il était convaincu par tout ce qu'il avait vu et senti lui-même, que la sainte Eucharistie est le fondement de la vie chrétienne; le secret de toutes les merveilles que l'esprit de foi, d'abnégation et de dévouement fait enfanter tous les jours aux vrais fidèles; le foyer où s'allume le désintéressement des Apôtres, la constance des martyrs, la générosité des Confesseurs, la pureté des vierges. Aussi recommandait-il la fréquente communion dans les termes les plus propres à porter les fidèles à embrasser cette pieuse pratiqué. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

100. La vérité est que le Curé d'Ars sachant que les abus, qu'il avait trouvés dans sa paroisse, s'ils persévéraient, pourraient paralyser tout le bien qu'il avait eu en vue en établissant les confréries, etc., après avoir prié longtemps, déploya pour les détruire tous les moyens qu'un zèle prudent fait employer. Dieu couronna ses efforts d'un plein succès. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

101. La vérité est que le Curé d'Ars n'avait qu'une seule pensée: aimer et faire aimer Dieu, Dieu et rien que Dieu! Dieu toujours, Dieu partout, Dieu en tout! Toute la vie du Curé d'Ars est là. Trente ans de cette sublime monotonie! Trente ans d'une existence toujours semblable à elle-même! Toujours l'oeuvre de Dieu; jamais il n'y a mis du sien; jamais il ne s'est accordé la plus petite jouissance. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

102. La vérité est que pour juger cette grande charité du Curé d'Ars, il faut le suivre dans les différentes fonctions de son ministère.

Sa dévotion envers le très saint sacrement était admirable. Avant que la foule des pèlerins fût si nombreuse, il disait toujours son office à genoux, sans aucun point d'appui; souvent il faisait des pauses et regardait le tabernacle avec des yeux où se peignait une joie si vive, qu'on aurait pu croire qu'il voyait Notre Seigneur. Lorsque le saint sacrement était exposé, il ne s'asseyait jamais, excepté quand il y avait quelque prêtre étranger, pour ne pas faire autrement que lui. Alors il se tournait vers l'autel avec un sourire extatique. Un de ses confrères le surprenant un jour dans cette attitude, porta instinctivement ses regards vers le tabernacle, comme s'il avait dû voir quelque chose. Il ne vit rien; mais l'expression du visage de Mr Vianney l'avait tellement frappé, qu'il dit: "Je crois qu'il viendra un temps où le Curé d'Ars ne vivra que de l'Eucharistie." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

103. La vérité est que Mr Vianney paraissait un ange au saint autel. La pensée qu'il voyait Notre Seigneur à l'autel venait à tous ceux qui avaient le bonheur d'assister à sa messe. Il n'était pas possible de contempler une figure exprimant mieux l'adoration, ou s'illuminant à un si haut degré de cet éclat céleste, qui manifeste l'action du Saint Esprit. On aurait dit qu'il tombait sur lui un rayon de la gloire divine. Le coeur, l'esprit, l'âme et les sens semblaient également absorbés, et ils l'étaient effectivement. On ne pouvait saisir une seconde de distraction dans sa prière. Au milieu de la foule, et sous l'influence de tant de regards attachés sur lui, il communiquait avec Notre Seigneur aussi librement que s'il avait été dans la solitude de sa pauvre chambre. Il répandait en sa présence des pleurs d'amour. Ordinairement ses larmes ne tarissaient pas tout le temps que duraient les saints mystères. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

104. La vérité est que le Curé d'Ars n'était ni trop lent, ni trop prompt à l'autel; il consultait plutôt l’utilité de tous que son attrait et sa piété. Le seul moment où il était plus long que les autres prêtres c'était avant la communion. Les prières liturgiques terminées, il y avait comme un colloque mystérieux entre Notre-Seigneur et son Serviteur. Enfin après un moment d'hésitation, Mr Vianney consommait les saintes espèces. Au moment de l'élévation sa figure paraissait parfois si céleste, que plus d'une personne, croyant presque à une extase, regardait si le Curé d'Ars touchait encore la terre. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

105. La vérité est que ce grand amour pour Notre Seigneur au très saint Sacrement porta le Curé d'Ars à orner son église d'une manière convenable. Il aimait les beaux reposoirs pour la Fête-Dieu; il voulut avoir de magnifiques chasubles, etc. Rien n'était trop beau quand il s'agissait du culte de Dieu. "Oh! j'aime bien, disait-il à chaque nouvelle acquisition, augmenter le ménage du bon Dieu. Comment ne donnerait-on pas à Notre Seigneur tout ce qu'on a de plus riche et de plus précieux? Quelle ingratitude ce serait de se montrer avare envers un Dieu, qui se montre si prodigue! N'a-t-il pas donné tout son sang pour nous sur la croix? Ne se donne-t-il pas à nous tout entier dans la sainte Eucharistie?" Ainsi qu'il sera déposé, etc.

106. La vérité est que dans son grand amour pour Notre Seigneur au très saint Sacrement le Curé d'Ars avait demandé à ce divin Sauveur la grâce de distribuer tous les jours son très saint corps à un grand nombre de fidèles. Son voeu fut exaucé au-delà de ce qu'il pouvait attendre. Comme on était édifié toutes les fois qu'on voyait Mr Vianney distribuer la sainte Communion, porter le saint Viatique, donner la bénédiction du Saint Sacrement! Quand il annonçait la procession de la Fête-Dieu et les bénédictions de l'Octave, son visage paraissait tout enflammé. Il jouissait déjà du bonheur qu'il aurait de porter son Dieu et son Sauveur. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

107. La vérité est que le Curé d'Ars était admirable toutes les fois qu'il avait à parler sur l'amour de Dieu ou sur le saint Sacrement. "Aimer Dieu, disait-il, oh! que c'est beau!... Il faut le Ciel pour comprendre l'amour... La prière aide un peu, parce que la prière, c'est l'élévation de l'âme jusqu'au Ciel. Plus on connaît les hommes, moins on les aime. C'est le contraire pour Dieu: plus on le connaît, plus on l'aime. Cette connaissance embrase l'âme d'un si grand amour, qu'elle ne peut plus aimer ni désirer que Dieu..." Il finissait souvent son catéchisme par ces mots: "Être aimé de Dieu, être uni à Dieu, vivre en la présence de Dieu, vivre pour Dieu: Oh! belle vie!... et belle mort!" Il ne tarissait pas, quand il avait à parler de l'amour de Dieu. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

108. La vérité est qu'il n'était pas moins admirable quand il parlait du très saint Sacrement. "O Jésus, s'écriait-il souvent, les yeux remplis de larmes, vous connaître, c'est vous aimer!... Si nous savions comme Notre Seigneur nous aime, nous mourrions de plaisir! Je ne crois pas qu'il y ait des coeurs assez durs pour ne pas aimer en se voyant tant aimés... C'est si beau la charité! C'est un écoulement du coeur de Jésus, qui est tout amour." En l'entendant parler sur ce sujet, on sentait que Jésus Christ était sa vie, et l'adorable Eucharistie le seul étanchement possible à la soif qui le consumait. Ce n'était pas des paroles, c'étaient des flammes, qui sortaient de son coeur et de sa bouche. Il y avait dans la manière dont il prononçait l'adorable nom de Jésus, et dont il disait: Notre Seigneur! un accent qui frappait tout le monde. Il semblait que son coeur se répandait sur ses lèvres. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

109. La vérité est que Mr Vianney paraissait également inspiré quand il avait à parler des joies de la prière et de la vie intérieure. "La prière, disait-il, voilà tout le bonheur de l'homme sur la terre. Oh! belle vie, belle union de l'âme avec Notre Seigneur! L'éternité ne sera pas assez longue pour comprendre ce bonheur... La vie intérieure est un bain d'amour dans lequel l'âme se plonge... Elle est comme noyée dans l'amour!... Dieu tient l'homme intérieur comme la mère tient la tête da son enfant dans ses mains pour le couvrir de baisers et de caresses... On aime une chose à proportion du prix qu'elle nous a coûté. Jugez par là de l'amour que Notre Seigneur a pour notre âme, qui lui a coûté tout son sang. Il est affamé de communications et de rapports avec elle. Le temps lui dure de la voir, de l'entendre... On n'a pas besoin de tant parler pour bien prier. On sait que le bon Dieu est là, dans le saint tabernacle; on lui ouvre son coeur; on se complaît en sa sainte présence; c'est la meilleure prière, celle-là." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

110. La vérité est que tous ceux qui avaient le bonheur de s'adresser pour la confession au Curé d'Ars sentaient en lui l'homme de Dieu. Quand dans les courtes exhortations qu'il faisait après l’accusation des péchés, il parlait de l'amour de Dieu, de la malice du péché, il le faisait dans des termes auxquels il était impossible de résister. Aussi qui pourrait raconter les nombreuses conversions qui se sont opérées à Ars par son ministère? Le bon Curé a été obligé d'avouer qu'on ne saura jamais en ce monde combien de pécheurs ont rencontré leur salut à Ars. Au lieu de s'en glorifier, il en prenait occasion de s'humilier: "Si Dieu, disait-il, avait eu sous la main un autre prêtre, qui eût plus de raison que moi de s'humilier, il l'aurait pris, et il aurait fait par lui cent fois plus de bien." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

111. La vérité est que Dieu a exaucé d'une manière vraiment extraordinaire ce voeu qu'avait formé Mr Vianney au moment où se sentant appelé au sacerdoce, il s'était dit: "Si j'étais prêtre un jour, je voudrais gagner bien des âmes au bon Dieu." Ce n'étaient pas seulement les pécheurs qui recevaient la grâce de la conversion, les justes s'affermissaient dans le bien, les tièdes déposaient leur langueur spirituelle; tous sentaient croître en eux le désir de servir Dieu et de faire pour cela tous les sacrifices nécessaires. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

112. La vérité est que c'est une difficile épreuve que de conserver le calme dans l'activité, le recueillement dans les travaux extérieurs les plus absorbants, l'union constante avec Dieu, au milieu de la foule et du bruit. Le Curé d'Ars, grâce à son grand amour pour Dieu, a été supérieur à cette épreuve. A quelque moment qu'on le vît, environné, pressé, assailli par la multitude indiscrète, harcelé de questions oiseuses et absurdes, obsédé de demandes impossibles, interpellé de partout et ne sachant souvent à qui répondre, on le trouvait toujours égal à lui-même, toujours gracieux, toujours aimable, toujours compatissait, toujours prêt à condescendre et à accorder tout ce qu'on lui demandait, toujours la figure calme et souriante. Jamais on n'a pu surprendre en lui le moindre signe de dépit, jamais la moindre brusquerie; jamais sur son front la plus imperceptible nuance de mécontentement, l'ombre d'un nuage; jamais sur ses lèvres de reproche, ni de plainte. Était-il entouré des marques du respect, de la confiance, de l'admiration, acclamé, escorté, porté en triomphe par la foule; voyait-il cette foule s'attacher à ses pas, se suspendre à ses lèvres, s'agenouiller pour recevoir sa bénédiction? On le retrouvait encore le même, ingénu comme un enfant, simple, modeste, bon, n'ayant pas l'air de se douter que sa vertu fût pour quelque chose dans cet étonnant concours. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

113. La vérité est que dans les entretiens qu'il était obligé d'avoir, il ne trouvait de bon, d'agréable, d'intéressant, que ce qui lui parlait de Dieu. Le souverain Bien l'attirait à ce point qu'il ne pouvait en détourner sa pensée. Il parlait des mystères de l'autre monde comme s'il en fut revenu et des vanités de celui-ci avec une ironie si douce et si plaisante qu'on ne pouvait s'empêcher d'en rire. Si quelqu'un venait à parler des choses humaines, le bon Curé ne l'interrompait pas, mais on voyait qu'il n'était plus dans son élément. Il fallait ramener la conversation aux choses spirituelles pour lui rendre son aimable gaîté. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

114. La vérité est que si Mr Vianney demeurait étranger aux choses du monde matériel, tout ce qui se rattachait aux choses spirituelles, tout ce qui concernait l'Église, tout ce qui étendait l'honneur et la gloire de Jésus-Christ, tout ce qui contribuait à la glorification de son saint Nom, à la dilatation de sa doctrine, au triomphe de la vérité, toutes les conquêtes de la grâce; tout, dans cet ordre de faits, l'intéressait, l'impressionnait, le faisait tressaillir d'allégresse et le comblait de consolation. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

115. La vérité est qu'au contraire toutes les nouvelles fâcheuses concernant l'Église, comme les attaques des impies, etc., lui causaient une amère douleur. Il ne cessait de pleurer sur le sort des malheureux pécheurs, sur l'ingratitude des hommes envers Dieu, envers Notre Seigneur au très saint Sacrement. Une chose le fatiguait plus que tout le reste, c'était la vue du péché, comme il a été dit ci-dessus au n° 86. Il répandait une très grande abondance de larmes en pensant au malheur des prêtres, qui ne correspondent pas à la sainteté de leur vocation. "Un prêtre, disait-il un jour aux missionnaires, qui a le malheur de ne pas célébrer en état de grâce, quel monstre!... Non, on ne peut comprendre tant de méchanceté!" Il avait l'habitude de réciter, le soir avant de se coucher, sept Gloria Patri en réparation des outrages faits au corps de Notre Seigneur par les prêtres indignes, et il a fait une fondation de messes à la même intention. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

116. La vérité est que pour arriver à ce grand degré de charité, que nous admirons dans Mr Vianney, le serviteur de Dieu a dû passer par beaucoup de tribulations, de luttes et d'épreuves. La sainteté est le fruit du sacrifice: c'est une mort et une renaissance, la mort du vieil homme, la renaissance de l'homme nouveau. Or, tout cela ne se fait pas sans souffrir. On est presque effrayé quand on songe à toutes les mortifications et à toutes les pénitences que l'amour de Dieu a fait entreprendre à Mr Vianney. La mortification et l'humilité ont été le fondement de sa sainteté et les deux puissants ressorts de sa vie. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

117. La vérité est que c'est en n'épargnant rien de ce qu'il y avait en lui de sensible; c'est en appliquant sans cesse aux parties les plus vives de son être le fer et le feu; c'est par la croix et par le sacrifice que Mr Vianney arriva peu à peu à pouvoir dire avec l'Apôtre: Je vis, mais ce n'est pas moi qui vis, c'est J.-C. qui vit en moi. En se sacrifiant lui-même, il avait écarté les obstacles qui l'empêchaient de voler vers Dieu. Aussi put-il courir à grands pas dans le chemin de la vertu. Il était arrivé à pouvoir dire avec l'Apôtre, Philip. III, v. 8 et seq.: "Tout me semble perte au prix de cette haute science de Jésus-Christ mon Seigneur, pour l'amour de qui j'ai résolu de perdre toutes choses, les regardant comme ce qu'il y a de plus vil, afin de gagner J.-C..., d'avoir part à ses souffrances en devenant conforme à sa mort." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

118. La vérité est que Dieu, pour éprouver son serviteur, permit que Mr Vianney ressentît des peines intérieures, qui l'ont bien fait souffrir toute sa vie. Mais comme le Curé d'Ars servait Dieu pour Dieu, et non pour son plaisir particulier, il ne changea rien à son genre de vie sans y être forcé par l'obéissance. Il tâchait de pratiquer ce qu'il disait lui-même aux autres, que l'on montre plus de charité en servant Dieu malgré les désolations intérieures qu'en le servant au milieu des consolations spirituelles. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

119. La vérité est que la profonde humilité de Mr Vianney, en le persuadant que non seulement il était inutile, mais encore nuisible au bien des âmes, avait mis dans son coeur une pensée, qui le poursuivait partout. Le désir de la solitude lui revenait sans cesse à l'esprit. L'idée de s'enfuir à la Trappe, au Carmel, à la Grande Chartreuse ou dans un désert éloigné pour y pleurer sa pauvre vie, disait-il, et essayer si le bon Dieu voudrait encore lui faire miséricorde, fut longtemps son idée fixe. "Ah! disait-il, comme je vais prier le bon Dieu quand je serai seul! Une pensée me dit que j'aurai bien du bonheur." Dieu ne permit pas qu'il pût réaliser son dessein. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

120. La vérité est que Mr le Curé d'Ars fut en butte à d'autres peines. Presque toutes les nuits le démon tantôt d'une façon, tantôt d'une autre venait l'effrayer et troubler son sommeil. Dans le commencement il crut que c'étaient des voleurs et prit des précautions. Quand il eut acquis la certitude que c'était le démon, qui voulait l'effrayer, il s'abandonna à la volonté de Dieu, le pria d'être son défenseur et son gardien, et de s'approcher de lui avec ses saints anges, quand son ennemi viendrait de nouveau le tourmenter. Il se recommandait aussi à la sainte Vierge et à son bon ange. Comme les attaques du malin esprit étaient plus importunes, lorsque quelque grand pécheur devait venir faire sa confession, le bon Curé, qui s'oubliait en tout lui-même, s'en réjouissait en pensant au bien qui allait se faire, et en annonçant la visite du démon, il ajoutait parfois avec un aimable sourire: "Le diable est en colère, c'est bon signe." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

121. La vérité est que le Curé d'Ars fut en butte aux contradictions des hommes, comme il a été dit plus haut. Ces contradictions ne firent que le détacher des choses de ce monde et l'attacher à Dieu. Il savait que, selon l'Apôtre St Paul, tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu et qu'il a appelés selon son décret pour être saints. Il savait, comme il le disait lui-même, que les épreuves pour ceux que Dieu aime, ne sont pas des châtiments, mais des grâces. Il s'humiliait donc, il priait, et il s'abandonnait entièrement entre les mains de Dieu. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

122. La vérité est que les missionnaires, rappelant un jour à Mr Vianney cette époque de sa vie, lui demandèrent si la contradiction ne l'avait jamais ému, au point de lui faire perdre la paix. Il leur fit cette réponse admirable: "La croix, la croix faire perdre la paix! C'est elle qui a donné la paix au monde; c'est elle qui doit la porter dans nos coeurs. Toutes nos misères viennent de ce que nous ne l'aimons pas. C'est la crainte des croix, qui augmente les croix. Une croix portée simplement, et sans ces retours d'amour propre, qui exagèrent les peines, n'est plus une croix. Une souffrance paisible n'est plus une souffrance. Nous nous plaignons de souffrir! Nous aurions bien plus de raison de nous plaindre de ne pas souffrir, puisque rien ne nous rend plus semblables à Notre Seigneur Jésus-Christ par l'amour et la vertu de sa croix! Je ne comprends pas comment un chrétien peut ne pas aimer la croix et la fuir! N'est-ce pas fuir en même temps celui qui a bien voulu y être attaché et y mourir pour nous?"Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

2° Charité envers le prochain.

 

123. La vérité est que la maison Vianney était l'asile ouvert à tous les malheureux. Notre jeune Vianney s'exerça dès le bas âge à seconder ses parents dans l'exercice de la charité. Il amenait à la maison tous les mendiants qu'il rencontrait sur son chemin; une fois, il vint à bout d'en réunir vingt-quatre. A la vue de ces malheureux, qui bien souvent avaient avec eux de petits garçons ou de petites filles, son coeur s'attendrissait; rien ne pourrait donner une idée de son industrieuse activité pour subvenir à leurs besoins les plus pressants. Il les faisait approcher du foyer les uns après les autres, en commençant par les plus petits. Son bonheur était de ramasser ce qui restait du repas de la famille, de le leur distribuer, en y ajoutant tout ce qu'il pouvait retrancher sur sa propre nourriture. Il passait ensuite l'inspection de leurs vêtements et demandait à sa mère dont il connaissait la tendre compassion, pour l'un un pantalon, pour l'autre une chemise, pour celui-ci une veste, pour celui-là des sabots. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

124. La vérité est que lorsque le jeune Vianney avait à faire à des enfants de son âge, il leur apprenait le Pater, l'Ave Maria, les actes de foi, d'espérance, de charité, les principales vérités de la religion; il leur disait qu'il fallait être bien sage, bien aimer le bon Dieu, ne pas se plaindre de leur sort et en supporter patiemment les rigueurs en pensant au bonheur du ciel. Quoiqu'il s'adressât aux petits, il était écouté des grands avec un intérêt, qui tenait à la fois de la reconnaissance et de l'admiration. A leur départ, tous le bénissaient, mais le jeune Vianney, qui déjà fuyait les éloges, se dérobait au plus vite à leur reconnaissance. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

125. La vérité est que tout son bonheur, quand il était berger, comme il a été dit plus haut, était de placer sa petite statue de la sainte Vierge sur un autel de gazon; puis, lorsqu'il lui avait offert le premier ses hommages, d'inviter tous ses compagnons à en faire autant. Il ne se sentait pas de joie, quand il les voyait à genoux autour de l'image vénérée. Il récitait la salutation angélique, se levait gravement et se mettait à prêcher la dévotion à la très sainte Vierge avec un langage empreint de la plus expressive tendresse. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

126. La vérité est que pendant qu'il était à Ecully pour faire ses études, il continuait à être l'ami des pauvres. Il ne put jamais rencontrer un malheureux sans être touché jusqu'au fond du coeur. Il amenait coucher à la ferme du Point du jour où il avait fixé sa résidence, tous ceux qu'il trouvait sur son chemin. Allant une fois d'Ecully à Dardilly, il en vit un qui n'avait point de chaussures; il lui donna ses souliers neufs, et arriva chez lui les pieds nus, il fut bien grondé par son père, qui, tout charitable qu'il était, ne l'était pas à la manière de son fils. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

127. La vérité est que le jeune Vianney sut mériter à Verrières comme ailleurs les éloges des personnes, qui eurent le bonheur de le connaître. Parmi ses condisciples il en était un cependant qui ne pouvait supporter les marques d'estime que l'on prodiguait au jeune Vianney. Il ne cessait de l'injurier et en venait même aux voies de fait. Notre jeune Vianney ne répondait que par un sourire de contentement et de bienveillance. Il se serait bien gardé de se plaindre à ses supérieurs. Un jour que les menaces avaient succédé aux injures et les coups aux menaces avec un redoublement de violence, on raconte que le jeune Vianney tomba à genoux devant son bourreau et lui demanda pardon. Terrassé par un coup si inattendu, rougissant enfin de sa lâche conduite, ce fut au tour du vrai coupable de tomber à genoux et de demander pardon. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

128. La vérité est que lorsque Mr Vianney après la réception du sacerdoce eut été placé comme vicaire à Ecully, on le vit pratiquer toutes les vertus d'un bon pasteur. On le trouvait en particulier toujours prêt à se dévouer et à se sacrifier. Les malades, au moindre signe, le voyaient accourir à leur chevet; il était ingénieux à les consoler, patient à les entendre, assidu à les visiter. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

129. La vérité est qu'il était à Ecully affable, obligeant, gracieux envers tout le monde. Il semblait cependant avoir une prédilection pour les pauvres et les petits. Il ne ferma jamais à personne ni sa bourse, ni son coeur. On a conservé, à Ecully, la mémoire de son inépuisable charité. Nous n'en citerons qu'un trait parmi beaucoup d'autres. Il y avait longtemps qu'il portait la même soutane, et l'on s'en apercevait facilement. Averti plus d'une fois qu'il devait à sa dignité une mise plus convenable, il répondait: "J'y songerai." Et en attendant son petit traitement de vicaire, il continuait à se fondre en aumônes et en libéralités de toute espèce. Un jour cependant, il s'était décidé à remettre à la femme du marguillier la somme nécessaire à l'emplette d'une soutane. Mais quelques heures après il recevait la visite d'une dame, que le malheur des temps et une bienfaisance, qui donnait toujours sans jamais compter, avaient réduite à la plus douloureuse extrémité. Le bon Vicaire fut attendri au récit qui lui était fait, et courut aussitôt chercher son argent pour le faire remettre à cette dame par des mains inconnues. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

130. La vérité est que Mr Vianney nommé Curé à Ars chercha immédiatement les moyens de renouveler sa paroisse. Il avait déjà vu par tout ce qui s'était passé à Ecully, que le vrai moyen de faire du bien, c'est de se faire aimer. Comme on l'a dit, la charité est la première puissance pour gouverner les hommes, pour les relever de leur abjection, les grandir à leurs propres yeux et les pousser parfois jusqu'à l'héroïsme. Ce secret de la charité, le nouveau Curé d'Ars le possédait. Il n'a tenu tant d'âmes dans sa main, il n'en a vu tant d'autres à ses pieds, que parce qu'il a beaucoup aimé les hommes et qu'il a su s'en faire aimer. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

131. La vérité est qu'à peine installé au milieu de ses paroissiens, il voulut tout voir de ses yeux, tout connaître par lui-même, tout réjouir par sa présence, se faire tout à tous pour les gagner tous à J.-C. Pour cela il ne se contentait pas de ces rapports généraux, où le prêtre étant l'homme de tout le monde n'est pas assez l'homme de chacun; il saisissait la moindre occasion de donner individuellement à ses paroissiens des marques privées et directes de son affection et de son dévouement pour eux. Ouvert, complaisant, affable envers tous, sans cependant oublier sa dignité de prêtre et de pasteur, il n'aurait pas rencontré un enfant sans le saluer et lui adresser en souriant quelques mots aimables. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

132. La vérité est que le Curé d'Ars sut faire de la visite à domicile un des moyens de se gagner le coeur de ses paroissiens. Il ne se contentait pas d'aller là où on l'appelait, il se présentait même là où on ne l'appelait pas, mais toujours d'une façon très discrète; attendant les occasions favorables ou les faisant naître. Il choisissait volontiers l'heure des repas, afin de trouver toute la famille réunie, et pour ne causer ni dérangement ni surprise, il s'annonçait de loin, en appelant par son nom de baptême le maître de la maison; puis il entrait, faisait signe à tout le monde de continuer, d'un geste qui n'admettait point de réplique, s'appuyait un instant contre un meuble, et, après avoir demandé des nouvelles de tout ce qui pouvait intéresser la famille, par une transition ménagée avec autant d'adresse que de douceur, il ne manquait pas d'ajouter quelques mots d'édification. Tous l’écoutaient avec une attention religieuse. Quand il s'en allait, sa visite n'avait pas seulement charmé; elle avait instruit, consolé, affermi dans le bien. De nombreux retours à Dieu furent le fruit de ces simples entretiens. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

133. La vérité est que son amour pour Dieu joint à sa grande charité pour ses paroissiens le porta à remplir avec toute la perfection possible ses devoirs de Curé. Il sut détruire les abus, introduire ces pratiques dont nous avons parlé et qui font fleurir la piété. Une chose lui coûtait beaucoup: c'était la prédication. Il aurait pu se dire comme plusieurs se plaisent à le répéter: A quoi bon tant préparer mes instructions? Je suis au milieu d'un peuple de paysans; j'en saurais toujours assez pour eux. Le Curé d'Ars raisonnait bien différemment. Aussi consacrait-il à préparer ses instructions tout le temps que les exercices spirituels et les autres devoirs de sa charge pastorale ne remplissaient pas. Il se renfermait des journées entières dans sa sacristie, pour composer ses prônes et ses homélies. Lorsqu'il les avait écrits, seul et sans témoin, il les récitait comme s'il eût été en chaire. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

134. La vérité est que le Curé d'Ars désirait tellement le salut de ses paroissiens, qu'il avait dit à Dieu: "Mon Dieu, accordez-moi la conversion de ma paroisse: je consens à souffrir ce que vous voudrez, tout le temps de ma vie." Il avait dit d'autres fois: "J'accepterais bien de souffrir cent ans les douleurs les plus aiguës, pourvu que le bon Dieu daignât m'accorder la conversion de ma paroisse." Un curé se plaignait un jour à Mr Vianney de ne pouvoir changer le coeur de ses paroissiens: "Vous avez prié, répondit celui-ci, vous avez pleuré, vous avez gémi, vous avez soupiré. Mais ayez-vous jeûné, avez-vous veillé, avez-vous couché sur la dure, vous êtes-vous donné la discipline? Tant que vous n'en serez pas venu là, ne croyez pas avoir tout fait." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

135. La vérité est que Mr Vianney avait demandé à souffrir beaucoup, le jour pour la conversion des pécheurs, la nuit pour la délivrance des âmes du purgatoire, et Dieu l'avait largement exaucé. Il a souvent avoué qu'il ne dormait pas une heure d'un sommeil tranquille et réparateur. Vers la fin de sa vie la fièvre le brûlait sur son pauvre grabat; la toux qui lui déchirait la poitrine était sans intermittence; il se levait de quart d'heure en quart d'heure, rompu de fatigue, baigné de sueur, pour essayer de trouver hors du lit quelque soulagement à ses souffrances. Et quand la douleur commençait à se calmer par son intensité même, quand il allait pouvoir enfin s'assoupir, c'était l'heure où ce pauvre vieillard septuagénaire, par un héroïque effort qu'il renouvelait chaque nuit, s'arrachait au repos avant de l'avoir goûté, et reprenait gaîment sa longue et rude journée de travail. L'amour des âmes, la soif de leur salut lui rendait légers tous les sacrifices. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

136. La vérité est que le Curé d'Ars gémissait continuellement sur la perte des âmes. Il disait avec un accent, qui indiquait toute sa douleur: "Quel dommage que des âmes, qui ont coûté tant de souffrances au bon Dieu, se perdent pour l’éternité!" Il disait encore en élevant les yeux au Ciel et en soupirant: "Mon Dieu, est-il possible que vous ayez enduré tant de tourments pour sauver les âmes, et que ces âmes deviennent la proie du démon?" Il ne cessait de prier pour la conversion des pécheurs; il a fondé des messes dans la même intention. En recommandant de prier pour la conversion des pécheurs, il disait: "Rien n'afflige tant le coeur de Jésus que de voir toutes ses souffrances perdues pour un grand nombre... Prions donc pour la conversion des pécheurs: c'est la plus belle et la plus utile des prières. Car les justes sont sur le chemin du Ciel, les âmes du purgatoire sont sûres d'y entrer... Mais les pauvres pécheurs, les pauvres pécheurs!... Que d'âmes nous pouvons convertir par nos prières!... Toutes les dévotions sont bonnes, mais il n'y en a pas de meilleure que celle-là." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

137. La vérité est qu'un jour le Missionnaire de Mr Vianney lui disait: "Monsieur le Curé, si le bon Dieu vous proposait ou de monter au Ciel à l'instant même, ou de rester sur la terre pour travailler à la conversion des pécheurs, que feriez-vous? - Je crois que je resterais, mon ami. - Oh! Monsieur le Curé, est-ce possible? Les saints sont si heureux dans le Ciel! plus de tentations, plus de misères! - C'est vrai, mon ami, reprit-il avec un sourire angélique; mais les saints sont des rentiers! Ils ont bien travaillé, et Dieu récompense leurs travaux; mais ils ne peuvent plus comme nous glorifier Dieu par des sacrifices pour le salut des âmes. - Resteriez-vous sur la terre jusqu'à la fin du monde? - Tout de même. – Dans ce cas, vous auriez bien du temps devant vous: vous lèveriez-vous si matin? - Oh! oui, mon ami, à minuit! Je ne crains pas la peine... Je serais le plus heureux des prêtres, si ce n'était cette pensée qu'il faut paraître au tribunal de Dieu avec ma pauvre vie de Curé." En disant cela, de grosses larmes coulaient de ses yeux. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

138. La vérité est que son grand désir de sauver les âmes lui a fait fonder l'oeuvre admirable des missions. Près de cent missions, comme nous l'avons dit, ont été établies par ses soins et se donneront de dix en dix ans dans les paroisses qu'il a désignées, sans que les fidèles aient à supporter aucune dépense. Une société de douze missionnaires est chargée du service de ces missions, de la direction de la paroisse et du pèlerinage d'Ars, et perpétue ainsi le bien que le bon Curé avait en vue en faisant de si utiles fondations. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

139. La vérité est que dans le commencement de son ministère à Ars, le zèle de Mr Vianney se sentait à l'étroit dans une si petite localité, et toute la sollicitude pastorale ne suffisait pas pour alimenter le feu sacré qui brûlait au fond de son coeur d'Apôtre. Ses supérieurs le comprirent et lui offrirent la paroisse de Salles dans le Beaujolais. Mais par suite de circonstances indépendantes de sa volonté, il ne put en prendre possession, et sur les instances réitérées des habitants d'Ars, ses supérieurs consentirent à le laisser dans sa pauvre paroisse. Dès lors il s'attacha plus que jamais à ses chers paroissiens. Il sembla ne vivre et ne respirer que pour eux. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

140. La vérité est que Mr Vianney se montrait tout disposé à rendre service à ses confrères, à les remplacer même. Il visitait les malades des paroisses voisines, lorsque les Curés étaient infirmes ou absents. Il prit une part très active à la mission de Trévoux, de Saint Trivier, de Saint Bernard. Il prêcha dans plusieurs paroisses à l'occasion du Jubilé de 1826. La Providence lui avait ménagé toutes ces occasions pour exercer son zèle et aussi pour le faire connaître. Il s'acquit partout la réputation d'un saint. Les personnes qui avaient eu le bonheur de l'entendre et surtout de recevoir ses avis au saint Tribunal ne purent se passer de sa direction. Un grand nombre vinrent à Ars retrouver leur directeur. Le pèlerinage d'Ars était fondé et devait aller en s'augmentant jusqu'à la fin de la vie du Serviteur de Dieu. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

141. La vérité est que Mr Vianney, qui s'était dit: Si j'étais prêtre, je voudrais gagner bien des âmes au bon Dieu, trouva, grâce au pèlerinage, l'occasion de contenter son désir. On venait à lui de tous les pays du monde. On peut dire que la vie de Mr Vianney, depuis le commencement du pèlerinage, s'est passée au confessionnal. Sur les dix-huit ou vingt heures, qui composaient sa journée de travail, il ne prenait que le temps de réciter son office, de célébrer la sainte Messe et de faire à midi un semblant de repas. Il passait en moyenne quinze heures au confessionnal chaque jour. Ce labeur quotidien commençait à une heure ou deux heures après minuit. Quoique épuisé par les jeûnes, les macérations, les infirmités, le manque de repos et de sommeil, il a pu continuer ses longues séances au confessionnal jusqu'à la fin de sa vie. Il n'a cessé que le 30 Juillet 1859, c'est-à-dire cinq jours avant sa mort. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

142. La vérité est que le Curé d'Ars mettait en pratique ce qu'il disait en parlant des saints. "Les saints aiment tout le monde; ils aiment surtout leurs ennemis... Leur coeur embrasé de l'amour divin se dilate, à proportion du nombre des âmes que le bon Dieu met sur leur chemin, comme les ailes de la poule s'étendent à proportion du nombre de leurs petits." Jamais le Curé d'Ars n'était si content que lorsque toute la journée il avait été écrasé par les pénitents. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

143. La vérité est que la foule sentait tout ce que ce dévouement avait de prodigieux; elle comprenait toute l'importance des bienfaits dont le vénérable Curé était le dispensateur: aussi rien ne peut donner une idée de son empressement à les recevoir. Si matinal que fût Mr Vianney, les pèlerins l'avaient devancé et l'attendaient à la porte de son église. Un grand nombre passaient la nuit sous le porche pour être assurés de ne pas le manquer. On avait été obligé d'établir une certaine règle et l'arrivée de chacun déterminait son rang. Mais il y avait les privilégiés; quelquefois Mr Vianney les distinguait au milieu de la foule et les appelait lui-même. Le peuple prétendait que le discernement du bon Père lui faisait reconnaître ceux que quelques obstacles eussent empêché d'attendre ou qu'amenaient à Ars des besoins plus sérieux et des nécessités plus pressantes. Aussi personne ne songeait à se plaindre de ces faveurs. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

144. La vérité est que Mr Vianney en travaillant à sa propre sanctification et au salut des âmes sentait croître en lui l'amour pour l'humanité souffrante et délaissée, c'est-à-dire pour les pauvres, les faibles et les petits. Il les aimait parce que Notre Seigneur les a aimés, et parce qu'il comprenait que ne trouvant ici-bas que privations, peines et rebuts de tout genre, ils avaient plus besoin d'être prévenus, honorés et consolés. Se voyant entouré de misères, sans nombre, il aurait voulu dès son arrivée à Ars les soulager toutes, ou du moins courir aux plus pressés. Après avoir bien réfléchi devant Dieu, il crut devoir commencer par l'établissement d'une Providence ou asile d'orphelines. C'était venir en aide d'un seul coup à une triple faiblesse, celle de l'âge, du sexe et de l'abandon. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

145. La vérité est que cette oeuvre de la Providence commença humblement et pauvrement, comme la plupart des oeuvres sur lesquelles Dieu veut répandre ses bénédictions. Il y avait derrière le choeur de la petite église d'Ars, à l'orient de la grande place du village, une maison nouvellement et assez proprement construite. "Si ce bâtiment était à moi, disait Mr Vianney, j'en ferais une Providence pour les pauvres filles abandonnées. En sortant de l'église, je n'aurais que la place à traverser pour visiter ma petite famille, y faire mon catéchisme et y prendre mon repas. La Providence me donnerait mon pain, je lui donnerais la parole de vérité, qui est le pain des âmes. Je recevrais d'elle la nourriture qui fait vivre le corps en échange de celle qui fait vivre l'esprit. J'aimerais bien ça." Peu à peu cette idée prit de la consistance. Mais avant de la produire sous la forme d'un projet arrêté et d'adresser une demande directe au propriétaire de la maison, il voulut comme toujours consulter le Seigneur, et annonça une neuvaine en l'honneur de la sainte Vierge. Restait une difficulté, le manque de ressources. Les effets de sa bienfaisance journalière le laissaient, tous les soirs, sans le premier sou pour le lendemain. L'argent de son traitement était toujours dépensé d'avance. Il en était de même de la petite pension que son frère François lui servait pour sa part des biens patrimoniaux. Il ne trouva point d'autre moyen que d'aliéner tous ses biens, et avec cette ressource il put payer la maison, qui lui coûta six mille francs. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

146. La vérité est qu'une oeuvre comme celle qu'il méditait n'existe pas, quand les murs de l'établissement sont debout. A qui en confierait-il la direction? Par un souvenir reconnaissant, son choix se porta d'abord sur les soeurs de saint Charles. C'étaient elles, qui, pendant les jours de la Terreur, cachées sous un costume étranger, l'avaient préparé à sa première communion; il leur devait les joies de ce grand jour. Il pensa bien aussi à la Congrégation de saint Joseph, que le nouvel Évêque de Belley venait de faire refleurir en ouvrant le noviciat de Bourg. Plus tard, pour des raisons particulières et surtout pour assurer l'avenir de son oeuvre comme école gratuite des filles de sa paroisse, il céda sa Providence à la Congrégation de saint Joseph. Mais pour le moment il crut devoir prendre un autre parti, et confier la direction de son établissement à deux filles de sa paroisse. Une bonne veuve de Chaleins, et une fille de Jassans vinrent bientôt les rejoindre. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

147. La vérité est qu'après avoir trouvé les directrices Mr Vianney ouvrit une école gratuite pour les petites filles de la paroisse. Peu de temps après, il admit aussi gratuitement quelques enfants des paroisses voisines, qui se nourrissaient à leurs frais, bien qu'elles fussent logées dans la maison. Il en reçut non pas autant qu'il s'en présenta, mais autant que le local en put contenir; ce local était alors très petit. C'était Mr le Curé qui pourvoyait à tout et subvenait aux nécessités de chaque jour. Un peu plus tard, une Lyonnaise qui vint à Ars voulut bien se charger des frais du ménage. Elle aidait aussi Mr Vianney lorsqu'il voulait acheter des bois et des terres pour faire subsister la maison. Le Curé d'Ars, qui avait d'abord voulu fonder son oeuvre sur l'acquisition de quelques immeubles finit par se lasser d'avoir à les faire cultiver et vendit tout au comte de Cibeins, qui s'offrit à lui servir la rente des sommes qu'on avait pu capitaliser. Il put alors recevoir quelques enfants pauvres. Le nombre des orphelines reçues augmenta bientôt. Le local devenant trop petit, il fallut l'agrandir. Mr le Curé ne craignit pas de se faire architecte, maçon et charpentier. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

148. La vérité est qu'en très peu de temps, avec l'aide de quelques personnes charitables, avec des ressources inespérées et la bénédiction de Dieu, on put installer dans le local agrandi plus de soixante jeunes filles, logées, nourries et entretenues aux frais de la Providence, préservées du vagabondage et de ses suites, vivant à l'abri des dangers, qu'elles avaient courus autrefois. Chaque nouvelle orpheline était reçue avec des transports de joie. On se privait de tout pour qu'elle ne manquât de rien. C'était chose admirable de voir comment avec si peu de ressources, une maison aussi nombreuse pouvait se suffire, arriver au bout de l'année et bien des fois s'ouvrir encore aux nécessités des autres. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

149. La vérité est qu'il y eut pourtant des heures critiques, des moments d'angoisse où l'on eût dit que tout était perdu et que faute de ressources il fallait renvoyer ces pauvres orphelines. Cette pensée était comme un coup de poignard pour le coeur du bon Curé. Mais Dieu qui ne voulait que l'éprouver, lui envoyait les secours nécessaires d'une manière inattendue. Il a même voulu opérer des prodiges en faveur de l'établissement de la Providence en multipliant la farine et le blé destinés aux pauvres orphelines. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

150. La vérité est qu'une autre oeuvre non moins importante préoccupait le bon Curé. Pourquoi ne ferait-il pas pour les jeunes gens de sa paroisse ce qu'il avait fait pour les filles? Mais où trouver des ressources? La divine Providence lui vint encore en aide en lui envoyant comme à point nommé les secours dont il avait besoin. Il put donc encore fonder une école gratuite pour les jeunes gens et en confier la direction à une congrégation religieuse. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

151. La vérité est que Mr Vianney aima toujours les pauvres et se dépouilla de tout pour les secourir. Il disait en parlant d'eux: "Que nous sommes heureux que les pauvres viennent ainsi nous demander! S'ils ne venaient pas, il faudrait aller les chercher, et on n'a pas toujours le temps." Son amour pour eux était si grand, qu'il dut prendre contre lui-même certaines précautions, afin de sauvegarder l'argent de ses messes ou de ses fondations. Il en a remis pendant longtemps le dépôt à une veuve qui avait sa confiance, et lui disait: "Claudine, je vous confie cet argent: gardez-le bien. Mais surtout défiez-vous du Curé d'Ars; et s'il vous demande, refusez-lui tout net." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

152. La vérité est que la charité du Curé d'Ars ne s'exerçait pas seulement envers la misère, qui vient d'elle-même s'offrir à la pitié des coeurs sensibles pour les émouvoir en sa faveur, mais active, autant que généreuse, elle allait au devant de l'infortune craintive et timide. Il savait combien est poignante cette douleur que personne n'essuie. C'est une opinion généralement accréditée dans le pays, que le bon Curé soutenait un grand nombre de familles déchues, qui recouraient à lui de Lyon et des environs. Nous savons que toutes les semaines une pauvre mère de famille venait d'une ville voisine lui demander le pain de ses enfants. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

153. La vérité est qu'en 1854 on disait à Mr Vianney, à propos de la mort d'une de ses paroissiennes: "Mr le Curé, cette mort vous assure une rente." - "Oh! répondit-il, cette rente est réversible sur plus d'une tête." Dans le même temps, il avait envoyé réclamer une petite créance d'un de ses débiteurs. Celui-ci trouvant que le Curé d'Ars n'avait pas besoin d'argent, refusa de solder. "Il le croit, lui, se contenta de faire observer l'indulgent prêteur, que je n'ai pas besoin d'argent. Cependant nous approchons de la saint Martin, et j'ai plus de trente loyers à payer." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

154. La vérité est que quand un pauvre heurtait à sa porte, au lieu de lui jeter son aumône par la fenêtre, il descendait afin de le voir, de lui parler et d'ajouter à l'aumône matérielle quelques bonnes et encourageantes paroles. Il ne savait pas refuser. Pour satisfaire le besoin qu'il avait de donner, il n'a pas tardé à vendre les uns après les autres ses pauvres meubles à des personnes qui les lui payaient grassement, parce qu'elles tenaient à avoir des objets lui ayant appartenu. Il lui est arrivé de vendre à des prix très élevés de vieux souliers, de vieilles soutanes, de vieux surplis, et, lorsqu'il en fut venu à n'avoir plus rien, de vendre jusqu'à sa dernière dent. Ces petits traits de bienfaisance, mêlés d'un peu de singularité, fournissaient quelquefois à ses confrères la matière de conversations gaies et pieuses. Si elles se prolongeaient trop, pour en finir il coupait court en disant: "Après tout, peu m'importe? pourvu que j'aie de l'argent pour mes pauvres." Il est certain que, s'il eût continué à se mêler de son vestiaire, sa charité pour les pauvres l'eût réduit à n'avoir pas de quoi changer de linge. On fut obligé de lui donner au fur et à mesure le linge dont il avait besoin. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

155. La vérité est qu'à la mission de Trévoux ses confrères s'apercevant du mauvais état de ses vêtements lui firent cadeau d'un haut-de-chausses en bon velours neuf, avec prière de le porter en souvenir d'eux. Mr Vianney l'accepte et regagne sa paroisse par un froid très piquant. Arrivé au point le plus élevé de la route, appelé les Bruyères, il rencontre un pauvre à moitié nu et tout transi de froid: "Vous avez bien froid, n'est-ce pas, mon ami?" Puis sans attendre sa réponse, il se cache derrière un buisson et reparaît bientôt, son haut-de-chausses à la main. Il le donne au pauvre mendiant. A quelques jours de là on veut savoir, à la Cure, s'il fait honneur à la souscription de ses amis. Embarrassé de ce qu'il appelle leur visite domiciliaire, il dit aux inspecteurs sur le ton d'un aimable badinage: "Ce que vous m'aviez donné, je l'ai prêté à fonds perdus à un pauvre que j'ai rencontré sur les Bruyères." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

156. La vérité est que le Dimanche suivant revenant de sa paroisse, à la nuit tombante, il atteignit, à l'endroit dit les Grandes Balmes, un autre mendiant, qui, tout courbé sous le poids des années, n'osait se risquer le long de la rampe abrupte et verglacée. La route n'était pas encore percée, ni adoucie. Le bon Curé le prend par le bras et l'aide à descendre. Ils arrivent ainsi, l'un soutenant l'autre, au bas de la côte. Mr Vianney charge ensuite sur ses épaules la lourde besace du pauvre et ne la lui rend qu'à l'entrée de Trévoux, pour ne pas être surpris dans l'exercice de cette bonne action. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

157. La vérité est qu'un jour Mr Vianney en sortant de la Providence, se voit arrêté par un pauvre, qui n'ayant ni souliers, ni bas avait les pieds tout ensanglantés. Le bon Curé ôte ses souliers et ses bas, les lui donne et regagne son presbytère comme il peut, ayant soin de se baisser, afin de cacher sous les plis de sa soutane traînante ses jambes et ses pieds nus. - Un autre jour un mendiant s'approche de lui; Mr Vianney se fouille et ne trouve rien dans ses poches que son mouchoir; il le donne au mendiant en s'excusant de ne pouvoir mieux faire. Plus tard, afin de n'être pas pris au dépourvu, Mr Vianney portait toujours avec lui une somme destinée à ses aumônes; il y puisait incessamment et les yeux fermés. Plusieurs fois, il a fait rechercher dans la foule et dans les différents quartiers du village des pauvres à qui il se reprochait de n'avoir pas assez donné. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

158. La vérité est qu'un jour un voleur s'étant introduit dans le presbytère, avait trouvé au fond d'un tiroir quelques cuillers et fourchettes d'étain; il se les était appropriées, et passant dans la pièce où étaient les provisions, il était occupé à faire main basse sur le pain des orphelines de la Providence, lorsque Mr le Curé le surprit: "Que faites-vous là, mon ami, lui dit-il? - J'avais faim, Mr le Curé." Après lui avoir fait une abondante aumône, le bon Curé, qui reconnut son bien entre les mains de son voleur, ajouta: "Sauvez-vous, mon ami, sauvez-vous vite, de peur qu'on ne vous arrête." Il est allé une fois prévenir une femme, qui lui avait volé 900 francs, que les gendarmes la cherchaient. Il a fait une pension à une autre personne pour qu'elle ne volât plus. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

159. La vérité est qu'il n'était pas rare de rencontrer Mr Vianney dans les chemins avec quelque chose qu'il avait soin de cacher sous sa soutane. Il était très embarrassé quand il ne trouvait pas les gens à qui il destinait ces provisions. Il les déposait alors dans quelque coin et se mettait à parcourir les maisons du village jusqu'à ce qu'il eût découvert son monde. Il y avait une vieille aveugle qui demeurait à côté de l'Église, et qui lui était particulièrement chère. C'est chez elle qu'il portait de préférence les mets et les provisions qu'on lui donnait, parce que la pauvre aveugle avait sur les autres l'avantage de ne pas voir par qui sa misère était soulagée. Souvent il la trouvait assise, occupée à teiller du chanvre; il s'approchait d'elle doucement, déposait dans son tablier ce qu'il tenait, sans souffler mot. La bonne vieille croyant que c'était le fait d'une voisine, disait: "Grand merci, ma mie, grand merci!" Mr le Curé s'en allait en riant de tout son coeur. Il payait encore son loyer et pourvoyait à tous ses besoins. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

160. La vérité est que plusieurs personnes voulant faire admettre à Mr Vianney quelques adoucissements à son impitoyable régime, lui portaient différentes provisions. Le bon Curé au lieu d'en profiter n'avait rien de plus pressé que de les porter aux pauvres. Mademoiselle Lacon revenait souvent à la charge, mais il lui était bien difficile de pouvoir triompher de l'obstination du Curé d'Ars. Repoussée, elle ne se déconcertait pas et attendait qu'un hasard heureux lui livrât l'entrée du presbytère. Alors elle s'y glissait furtivement et y déposait les provisions que Mr le Curé n'avait pas voulu accepter; puis, croyant la partie gagnée, elle jouissait de son triomphe jusqu'à ce qu'elle retrouvât le lendemain, dans le panier des pauvres qui venaient quêter à sa porte, les mets que la veille elle avait cachés dans l'armoire du presbytère. Alors c'étaient de grands chagrins, d'amusantes colères, des plaintes sans fin, qui faisaient beaucoup rire le coupable et ne le corrigeaient jamais. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

161. La vérité est que l'on pourrait citer beaucoup d'autres traits de la grande charité de Mr Vianney. L'habitude qu'il s'était faite de tout voir au point de vue de la foi, était cause que dans ses libéralités il jouissait profondément par la pensée du mauvais tour qu'il jouait au démon. "Le Grappin, disait-il, est furieux, quand il voit que de ce même argent, dont il se sert pour corrompre et perdre les âmes, nous faisons sortir leur salut." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

V. Sur la Prudence de Mr Vianney.

 

162. La vérité est que, quoique la prudence ne soit pas la vertu de l'enfance, elle brilla cependant d'un vif éclat dans le jeune Vianney. Elle lui faisait estimer, comme on le doit, les choses spirituelles et le portait à ne négliger aucun des moyens de sanctification que la divine Providence avait mis entre ses mains. Il faisait ses délices de la prière, comme il a été dit plus haut; il assistait à la sainte Messe toutes les fois qu'il le pouvait; il aimait à s'instruire des vérités de notre sainte religion. Quoiqu'il eût été, pendant le jour, occupé à des travaux très pénibles pour son âge, on le voyait, le soir, étudier au flambeau son catéchisme, ses évangiles et ses prières, et quand il les savait par coeur, les méditer gravement, et ne suspendre son étude et sa méditation que lorsque, vaincu par le sommeil, il était forcé d'accorder à la nature quelque soulagement. Quand il rencontrait des enfants de son âge, il les engageait à le suivre, et chemin faisant, il leur apprenait le catéchisme. Il a déjà été dit que lorsqu'il était berger tout son bonheur était de prier devant sa chère madone, d'engager ses compagnons à en faire autant, et de leur faire de petites instructions. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

163. La vérité est que connaissant le prix du temps, il tâchait de n'en point perdre, et surtout il s'efforçait de se tenir en la présence de Dieu et de l'adorer au fond de son coeur. Une sagesse prématurée lui avait déjà révélé ce que beaucoup ignorent, c'est que le règne de Dieu est au-dedans de nous, et que sans sortir de notre sphère d'activité, quelque modeste qu'elle soit, nous avons sous la main, dans l'accomplissement de nos devoirs, le premier et le plus sûr moyen de noire perfection et de notre salut. Il était donc très exact à remplir tous les devoirs de son état, et très fidèle à suivre les pratiques de piété qu'il s'était imposées. De plus, comme il le disait plus tard lui-même, en travaillant aux champs il ne négligeait pas la culture de son âme. "En donnant mon coup de pioche, je me disais souvent: Il faut aussi cultiver ton âme; il faut en arracher la mauvaise herbe, afin de la préparer à recevoir la bonne semence du bon Dieu." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

164. La vérité est que le jeune Vianney cherchait en tout à fuir la singularité. Il se forma à cette piété douce et aimable, qui ne s'impose pas et qui ne veut pas en imposer aux autres. Il faisait en public ce qu'il devait faire en public; pour le reste, il aimait à se cacher et à n'avoir que Dieu pour témoin. "Quand j'étais seul aux champs, disait-il, avec ma pelle ou ma pioche à la main, je priais tout haut, mais quand j'étais en compagnie, je priais à voix basse." Après dîner, il se reposait comme les autres avant de se remettre à l'ouvrage, faisait semblant de dormir et priait Dieu de tout son cœur. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

165. La vérité est que le jeune Vianney, dès qu'il crut reconnaître que Dieu l'appelait à l'état ecclésiastique, se mit immédiatement à faire ce qui était nécessaire pour atteindre le but proposé. Laissant de côté les considérations humaines, il ne vit dans le sacerdoce que les moyens plus grands qu'il aurait de se sanctifier lui-même, de travailler au salut des âmes et de procurer la gloire de Dieu. Il comprit qu'il fallait pour cela s'efforcer tous les jours de croître dans l'amour de Dieu. Aussi le vit-on faire de nouveaux et rapides progrès dans la piété et la pratique des vertus. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

166. La vérité est que Dieu permit qu'il rencontrât beaucoup de difficultés dans la carrière où sa voix l'appelait, et qu'il se heurtât contre des obstacles presque insurmontables, comme s'il eût voulu rendre plus impossible à son serviteur toute tentation de vaine gloire et le détacher encore plus de lui-même. Sa conception était lente, sa mémoire ingrate, ses progrès peu sensibles. Se trouvant si dénué des facultés sans lesquelles il ne pouvait espérer de voir s'ouvrir pour lui la sainte carrière à laquelle il aspirait, notre jeune homme songea à l'emploi direct des moyens surnaturels pour triompher des obstacles, qui entravaient la marche de ses études. Après avoir pris conseil de son directeur, il fit voeu d'aller à pied, en demandant l'aumône, au tombeau de saint Jean François Régis, afin d'intéresser en sa faveur l'apôtre du Vivarais, et d'obtenir la grâce d'en savoir assez pour devenir, lui aussi, un bon et fidèle ouvrier du Seigneur. Ses prières furent exaucées. Les progrès dans la science furent si sensibles; que son maître en était étonné. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

167. La vérité est que la vocation du jeune Vianney fut soumise à d'autres épreuves, comme il a été dit. Ces épreuves ne purent abattre son courage. Il en profita même pour acquérir un plus grand esprit d'humilité, d'abnégation et de sacrifice. Il s'habitua à placer son coeur au-dessus des choses de la terre, en s'élevant à Dieu sur les deux ailes de la simplicité et de la pureté. Il pratiquait déjà la pénitence; mais il était convaincu que de toutes les pénitences, la meilleure est de faire chaque jour et à chaque heure, la volonté divine plutôt que la nôtre, malgré nos répugnances, nos dégoûts et nos lassitudes. Il voulait être un bon ouvrier du Seigneur, il voulait sauver les âmes. Dans ce but toujours présent à sa pensée, il déployait cette patiente ardeur qui finit bien souvent par suppléer le talent. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

168. La vérité est qu'admis au séminaire pour se préparer à la réception des ordres sacrés, Mr Vianney s'efforçait de mettre de plus en plus sa vie d'accord avec sa vocation. On le vit croître en humilité, en douceur, en piété. Il avait acquis, dès lors, un si grand empire sur lui-même, qu'il put s'appliquer uniquement à faire ce qu'il y avait de plus parfait. Quoique ses dispositions et son goût le portassent plus particulièrement à tout ce qui se rattachait à la piété, il n'affectait pas d'y ramener la conversation, pour se mettre plus à son aise, faire ressortir sa compétence ou briller sa vertu. Il se prêtait à tous les entretiens, à tous les esprits, à tous les caractères, sans contrainte, comme sans ostentation, et s'effaçait toujours le plus qu'il pouvait. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

169. La vérité est qu'ayant eu le bonheur de recevoir le sacerdoce, il sentit dans son coeur un plus grand désir d'aimer Dieu. Il lui semblait qu'il n'avait encore rien fait pour lui. On le vit redoubler ses mortifications, ses pénitences. Nommé vicaire à Écully, il s'efforça, sous la sage direction de Mr Balley, de remplir tous les devoirs d'un bon pasteur. Affable, gracieux, obligeant envers tout le monde, il se faisait tout à tous pour les gagner tous à J.-C. Il n'avait pas deux poids et deux mesures. La perfection, qu'il prêchait aux autres, il en faisait la règle austère de sa conduite. Il accomplissait le premier les sacrifices qu'il demandait aux autres, ou plutôt ses sévérités n'étaient que pour lui: autant il était dur pour lui-même, autant il était bon pour les autres. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

170. La vérité est que Mr Vianney nommé Curé d'Ars songea immédiatement aux moyens de réformer sa paroisse, qui en avait grand besoin. Pour cela deux choses étaient nécessaires, introduire certaines pratiques et détruire les abus. Avant d'entreprendre ce grand travail, qui, s'il réussissait, devait tant procurer de gloire à Dieu, Mr Vianney eut d'abord recours au moyen que nous lui avons vu déjà employer avec succès, il redoubla ses prières et ses mortifications. Quand il eut prié, fait pénitence et consulté, il s'efforça peu à peu d'établir les pratiques qu'il avait en vue, l'adoration perpétuelle, la prière du soir dans l'église, les confréries, la fréquentation des sacrements. Ces différentes pratiques, qu'il parvint à introduire, grâce à son zèle persévérant, à sa prudence et à sa douceur, avaient comme organisé l'armée du bien dans sa paroisse; mais tout aurait été bientôt paralysé sans la destruction des abus principaux. Il les attaqua donc avec toute l'ardeur qu'inspire le zèle de la gloire de Dieu, comme aussi avec toute la circonspection que commande la prudence. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

171. La vérité est que s'apercevant que l'usage de la danse ne disparaissait pas comme il l'aurait désiré, il résolut de donner un dernier assaut. Avant de le faire il voulut auparavant faire comme violence au coeur de Dieu en ayant recours d'une manière plus spéciale à la prière et à la pénitence. Se souvenant d'un endroit de l'Évangile où il est question d'un démon, qui ne se chasse que par le jeûne et la prière, il se mit à ne prendre presque plus de nourriture, à passer les jours et les nuits en oraison, à se prosterner avec une plus grande abondance de larmes aux pieds de Jésus crucifié, lui demandant par ses cinq plaies d'avoir pitié de son peuple. Puis il ne craignit pas de dire à ses paroissiens toute sa pensée sur la danse, avec cette force que donne le vrai zèle. Il finit par remporter sur ce point comme sur les autres une victoire complète. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

172. La vérité est que Mr le Curé d'Ars ne se contenta pas de faire cesser le scandale des oeuvres serviles, des danses et des cabarets, il sut faire du Dimanche le jour du Seigneur. C'était un bonheur de se trouver un jour de Dimanche ou de fête dans la paroisse d'Ars. Les communions y étaient nombreuses et les prières continuelles; l'église ne désemplissait pas. Aux offices qui se succédaient à de courts intervalles, l'affluence était si considérable qu'on étouffait dans l'enceinte trop étroite. Mr Vianney faisait régulièrement le catéchisme à une heure après midi; on y assistait presque aussi assidûment qu'à la Messe. Les Vêpres étaient suivies des Complies. Après le chant de l'antienne à la sainte Vierge, Mr le Curé présidait à la récitation du chapelet, à laquelle tout le monde prenait part. Au déclin du jour, la cloche appelait pour la troisième fois les fidèles à l'église, et pour la troisième fois la paroisse entière répondait à cet appel. Mr Vianney sortait de son confessionnal et montait en chaire pour y faire la prière, laquelle était toujours suivie d'une de ces touchantes homélies où son âme s'épanchait en des paroles à la fois si simples et si élevées, si fortes et si pathétiques. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

173. La vérité est que la prudence ne brille pas moins dans les autres oeuvres que le zèle fit entreprendre au Curé d'Ars. Comme il le disait: "La prudence nous fait discerner ce qui est le plus agréable à Dieu et le plus utile au salut de notre âme." Pour faire ce discernement il avait toujours soin de consulter Dieu dans la prière, et quand la chose avait quelque importance, il ne manquait pas de demander conseil à des personnes prudentes et surtout à son évêque et d'obtenir son assentiment, s'il était nécessaire. Lorsque l'oeuvre à entreprendre était importante, il redoublait ses mortifications et ses pénitences. Il avait une grande confiance dans le jeûne comme moyen de fléchir la justice divine et de lutter contre l'enfer. "Le démon, disait-il, se moque de la discipline et des autres instruments de pénitence. Du moins, s'il ne s'en moque pas, il en fait peu de cas et trouve encore moyen de s'arranger avec ceux qui en font usage; mais ce qui le met en déroute, c'est la privation dans la nourriture et le sommeil. Il n'y a rien que le démon craigne autant que cela et qui soit plus agréable au bon Dieu. Que de fois je l'ai éprouvé, quand j'étais seul, pendant cinq ou six ans, pouvant me livrer à mon attrait tout à mon aise, sans être remarqué de personne. Oh! que de grâces Notre Seigneur m'accordait dans ce temps-là!... J'obtenais de lui tout ce que je voulais." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

174. La vérité est que le Curé d'Ars se livrait à ces pénitences extraordinaires quand il s'agissait d'une grâce importante à obtenir, quand il avait en vue quelque conversion éclatante, poursuivait quelque réforme, travaillait à l’extinction de quelque abus, lorsqu'un désordre grave avait affligé son coeur, ou qu'il croyait devoir satisfaire à la place d'un grand pécheur que la miséricorde divine lui avait amené. On lui demandait un jour son avis sur la conduite à tenir à l'égard de certains pécheurs relativement à la pénitence sacramentelle, afin qu'elle ne fût ni trop forte, ni trop faible, et qu'on mît d'accord le principe d'une réparation suffisante et les égards dus à la faiblesse des pénitents: "Pour moi, répondit-il, je vais vous dire ma recette. Je leur donne une petite pénitence et je fais le reste à leur place." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

175. La vérité est que Mr Vianney jugeant que l'établissement de la Providence procurerait la gloire de Dieu et le bien des âmes, voulut cependant avant de l'entreprendre consulter, comme toujours, le Seigneur dans la prière. Il annonça une neuvaine en l'honneur de la très sainte Vierge. "Elle aime tant les pauvres, qui sont les amis de son Fils, se disait-il, qu'elle viendra certainement à mon secours." Pour ne pas paraître tenter Dieu et lui demander des prodiges, il fit tout ce qui était en son pouvoir. Il sacrifia même sa fortune pour acheter une maison convenable. Il essaya d'assurer des ressources à sa Providence en achetant des immeubles qu'il revendait bientôt moyennant une rente annuelle. Il voulait bien qu'on se confiât à la divine Providence, mais il ne voulait pas qu'on lui demandât des prodiges. Dieu daigna cependant montrer plus d'une fois dans les moments de détresse que ce n'est pas en vain qu'on place en lui sa confiance. Les secours arrivaient comme à point nommé et d'une manière merveilleuse. En pensant à cette conduite admirable de la divine Providence, le bon Curé ne pouvait s'empêcher de dire: "Nous sommes bien un peu les enfants gâtés du bon Dieu." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

176. La vérité est que le curé d'Ars n'agit pas avec moins de prudence quand il fonda, après avoir obtenu l'assentiment de son Évêque, l'école gratuite des jeunes gens de sa paroisse, l'oeuvre si admirable des missions décennales, etc. Il priait, il jeûnait, et l'argent lui arrivait de tous les côtés. Il disait un jour à Mr l'abbé Tailhades: "J'ai la pensée d'établir une autre fondation en l'honneur des cinq plaies de Notre Seigneur Jésus Christ, pour la conversion des pécheurs du diocèse. Il faut que j'examine cela devant le bon Dieu, et s'il me donne des marques que cette fondation lui est agréable, je m'en occuperai. Je n'ai pas à me mettre beaucoup en peine des fonds: le bon Dieu est riche, il saura bien m'en faire trouver." La fondation de Messes proposée eut lieu en effet. Le bon Curé trouva l'argent nécessaire pour cette fondation comme pour beaucoup d'autres. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

177. La vérité est qu'il serait facile de montrer comment Mr Vianney a déployé une grande prudence dans l'exercice du saint ministère. Il a déjà été dit combien il était prudent dans les visites qu'il faisait à ses paroissiens, dans les rapports qu'il avait avec eux. Il ne l'était pas moins dans ses catéchismes et dans ses instructions. Ne comptant pas sur ses propres forces et ne croyant pas que l'ignorance des gens de la campagne dût le dispenser de travailler ses instructions, il les écrivait après avoir étudié et médité devant le Saint Sacrement, les apprenait de mémoire et s'exerçait à les bien débiter. Ce travail lui coûtait beaucoup, comme il l'a avoué; il s'y astreignait cependant afin de traiter plus convenablement la parole de Dieu. Il ne le cessa que lorsque la trop grande affluence de pèlerins ne lui laissa plus aucun moment de repos. Mais Dieu lui inspirait alors ce qu'il avait à dire; ses catéchismes et ses homélies, qu'on était avide d'entendre, faisaient le plus grand bien sur l'esprit de ses auditeurs. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

178. La vérité est que la vie du Curé d'Ars s'est passée en grande partie au saint Tribunal. Il a eu par conséquent un nombre presque infini de personnes à diriger. La direction des âmes demande une grande prudence. Toute chose désirable ne convient pas à tout le monde. C'est à chacun de marcher dans la voie où Dieu l'appelle; il faut que le directeur donne les moyens de suivre cette voie. Il faut pour cela un grand discernement des esprits. Mr Vianney l'avait reçu de Dieu. Dès qu'il avait reconnu les ressources et les moyens, tour à tour exigeant et facile, ou bien il se renfermait dans le cercle des préceptes, ou bien il ouvrait à son pénitent les champs illimités des conseils. Un grand nombre de faits démontre que le bon Curé lisait bien souvent au fond du coeur de ses pénitents et découvrait leurs fautes les plus cachées. Il a fait connaître plus d'une fois à des pénitents qu'ils le trompaient en confession. C'est journellement qu'il disait, à première vue, à ceux qui venaient à lui quels étaient leurs attraits, leur vocation, et par quelles voies Dieu voulait les conduire. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

179. La vérité est que l'on comptait tellement sur la prudence du Curé d'Ars, que lorsque, dans une situation difficile on avait besoin de lumières et de conseils, on venait les chercher auprès de lui. Son merveilleux bon sens apercevait du premier coup d'oeil les difficultés d'une entreprise, les raisons pour et contre. Il rejetait impitoyablement les projets sans portée, sans utilité réelle, qui viennent d'un zèle indiscret, de la volonté propre, de l'amour du bruit ou de l'activité inquiète d'un esprit sans discipline. Mais ses sympathies les plus chaleureuses et son concours le plus efficace étaient toujours au service des institutions, dont la pensée était pure et le but franchement chrétien. De toutes parts on appelait les encouragements du Curé d'Ars, ses bénédictions et ses suffrages sur des fondations, sur des établissements, sur des écrits, sur des oeuvres destinées quelquefois à une grande célébrité. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

180. La vérité est que le Curé d'Ars était très prudent dans ses conversations. Il aurait voulu ne parler que des choses de Dieu; il consentait cependant par charité et par politesse à s'entretenir des choses de ce monde. Ne se croyant bon à rien et ne pouvant se douter que ses paroles dussent avoir quelque portée, il disait encore volontiers son sentiment; mais il était d'une très grande réserve pour toutes les matières politiques. Il n'est pas jusqu'à l’incident d'Ars au sujet de la Salette, comme on s'est plu à le nommer, qui ne démontre une grande prudence de la part de Mr Vianney. Il avait été un des premiers à croire que la Sainte Vierge était apparue à Maximin et à Mélanie. Lorsque Maximin en 1850, sous je ne sais quelle impression et contrairement à tout ce qu'il avait dit jusqu'alors et a dit depuis, eut affirmé à Mr Vianney qu'il n'avait pas vu la Sainte Vierge, celui-ci se trouva dans un grand embarras. Il inclinait à croire au fait de l'apparition et par le penchant de son coeur, et par respect pour l'autorité de l'Évêque de Grenoble, qui s'était prononcé pour le fait de l'apparition. Mais dans sa droiture et sa simplicité, il ne pouvait se figurer que Maximin avait voulu le tromper. Que faire dans une position semblable? En homme prudent, Mr Vianney envisageant d'un côté la conduite de l'Évêque de Grenoble et la valeur de son approbation répondait qu'on pouvait croire à la Salette, il permettait le pèlerinage et l'encourageait au besoin. Quand d'un autre côté on lui demandait son opinion personnelle, il évitait de répondre, et si le caractère de ceux qui l'interrogeaient exigeait une réponse, il se contentait de dire que si ce que l’enfant lui avait dit était vrai, on ne pouvait y croire. Cette entrevue avec Maximin fut pour le bon Curé le sujet de grandes peines. Il n'en fut délivré que lorsqu'au bout de huit ans, il eut dit: Je crois. Il obtint même de Dieu une grâce temporelle par l'intermédiaire de la Sainte Vierge, invoquée sous le titre de Notre Dame de la Salette. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

181. La vérité est que Mr Vianney, comme il a été dit, fut en butte dans le commencement de son ministère à Ars à beaucoup de contradictions. En homme prudent il laissait dire et faire, et profitait de l'injustice des hommes pour s'attacher de plus en plus à son Seigneur. Quelque opposition qu'il trouvât dans l'accomplissement de ses devoirs de pasteur en chaire ou au confessionnal, il s'y porta toujours avec le même amour et la même exactitude. Quand on lui demandait comment il avait pu, sous le coup d'une menace perpétuelle de changement, en butte à tant de tracasseries, conserver l'énergie de son âme et ce qu'il faut d'empire sur soi-même pour se livrer à ses travaux avec la même application et la même ardeur: "On fait beaucoup plus pour Dieu, répondait-il, en faisant les mêmes choses sans plaisir et sans goût. C'est vrai que j'espérais tous les jours qu'on viendrait me chasser, mais en attendant je faisais comme si je n'avais jamais dû m'en aller." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

182. La vérité est que ces épreuves lui étaient encore bonnes et précieuses à un autre point de vue. Elles le délivraient de la crainte qu'il avait d'être hypocrite, quand il se voyait, lui si faible et si misérable, l'objet des empressements de la foule: "Au moins, se disait-il, je ne trompe pas tout le monde. Il y en a qui me mettent à ma place et m'apprécient à ma juste valeur. Combien je leur ai d'obligation! Ce sont eux qui m'aident à me connaître." Quand il sortait, la foule avait coutume de le suivre et de lui donner mille marques de vénération. Mais lui, comme si ces marques de vénération se fussent adressées à un autre, s'en allait tranquillement sans faire attention à ce qui se disait ou se passait, et n'était attentif qu'aux questions dont on l'accablait en ce moment. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

VI. Sur la vertu de Justice de Mr Vianney.

 

183. La vérité est que Mr Vianney remplit toujours tous les devoirs que la religion nous impose. Il était très exact à tout ce qui est du service de Dieu. Il avait une très grande horreur du péché. Il s'efforça toujours de pratiquer les conseils évangéliques et de suivre les inspirations de la grâce, ainsi qu'il sera déposé, etc.

184. La vérité est que le Curé d'Ars n'était pas moins exact à remplir tous les devoirs que les hommes se doivent mutuellement. Il a déjà été parlé de sa grande charité. Il avait non la politesse froide et maniérée des gens du monde, mais cette politesse pleine de charité, de cordialité, de sincérité qui met chacun à l'aise. A l'exemple du divin Maître, qui a passé sur la terre en faisant le bien, le serviteur de Dieu ne s'appartenait pas lui-même; il pensait à tout, veillait à tout, était plein d'égards et d'attentions pour tout le monde; il n'oubliait que lui-même, et il s'oubliait entièrement. Il n'avait besoin de rien, pas même de consolations, ni de témoignages de sympathie; il s'en croyait indigne. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

185. La vérité est que le Curé d'Ars portait si loin ce respect pour tout le monde, qu'il ne s'asseyait devant personne et ne permettait pas qu'on se tint debout devant lui. Lorsqu'il entrait et qu'on se levait pour le recevoir, on voyait sa figure se couvrir des marques d'une vive confusion: "Asseyez-vous, asseyez-vous" disait-il, en accompagnant ces mots d'un geste expressif, et il insistait jusqu'à ce qu'on se fût assis. Sa formule, en saluant les visiteurs, était toujours: Je vous présente bien mon respect. S'il en avait connu une plus humble et plus courtoise, il l'aurait employée. Mais ces respects qu'il offrait à tout le monde, il n'en voulait point pour lui. On ne pouvait faire entrer ce mot dans aucune phrase à son adresse, sans qu'il en fût offensé. Il vous arrêtait tout court pour vous dire: "Oh! je ne mérite le respect de personne... Donnez-moi un peu de votre amitié, c'est bien assez." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

186. La vérité est que Mr Vianney avait encore pour les Ecclésiastiques de plus grandes marques de respect. Après les ecclésiastiques, les religieux étaient l'objet de sa prédilection; il les regardait comme la gloire et l’ornement de l'Église; il aimait à s'entretenir avec eux de Dieu et des choses célestes. Au reste, le serviteur de Dieu vénérait profondément tous ses confrères. Il avait pour eux, lorsqu'ils venaient à Ars, des égards infinis. Il leur accordait le même privilège qu'aux infirmes et aux malheureux, celui de les entendre aussitôt qu'ils réclamaient son ministère. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

187. La vérité est que le Curé d'Ars honorait les grands et les puissants de la terre comme on doit les honorer. Jamais il n'est arrivé à Mr Vianney de blesser ni de repousser personne. Une gaîté douce et franche, un aimable abandon présidait à toutes ses relations intimes et toutefois cet abandon ne tournait pas à une trop grande familiarité; le respect était toujours là pour en tempérer les saillies. Il s'excusait parfois de se servir du mot ma petite, qu'il employait par une habitude de bonhomie, même à l'égard des femmes du monde; ce qui n’étonnait, et n'offusquait personne. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

188. La vérité est que Mr Vianney était bon envers tout le monde, il était bon toujours, mais il était bon en particulier pour les pauvres, les infirmes, les ignorants et les pécheurs: ce sont là les quatre grandes misères de l'âme et du corps; il les embrassait dans le même sentiment de tendre commisération et de généreuse sympathie. Il était prodigue de grâces, de prévoyances et d'attentions envers le dernier des mendiants qui l'approchait; il cherchait à le contenter, aussi bien qu'à le secourir. Il se montrait continuellement appliqué à écarter de ceux qui vivaient autour de lui le plus petit mécompte, à leur épargner la plus légère contrariété. On ne saurait dire toutes les nuances que cette disposition prenait en lui: c'était tour à tour de la tendresse, de l'indulgence, de la pitié, de la douceur, de la condescendance, de l'abnégation, de la libéralité. Autant il était dur au travail, impitoyable pour lui-même, autant il était sensible, tendre, prompt à s'alarmer, dès qu'il s'agissait de la santé de ses collaborateurs. S'il les voyait souffrants, il les forçait au repos; il leur interdisait la chaire et le confessionnal; il prenait pour lui tout ce qu'il y avait à faire. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

189. La vérité est que Mr Vianney porta toujours un grand respect à son père et à sa mère. Il était très reconnaissant des services qu'il avait reçus d'eux. Un jour qu'il revenait avec attendrissement sur les souvenirs de son enfance, les missionnaires lui disaient: "Vous êtes bien heureux d'avoir senti de si bonne heure le goût de la prière. - Après Dieu, répondit-il, c'est l'ouvrage de ma mère; elle était si sage!... Vois-tu, me disait-elle souvent, mon petit Jean-Marie, si je te voyais offenser le bon Dieu, cela me ferait plus de peine que si c'était un autre de mes enfants." Quand ses parents venaient à Ars, il les recevait avec beaucoup de cordialité, s'enquérait des nouvelles du pays, leur faisait gracieusement les honneurs de sa table, et ce jour-là, pour les porter à manger, ne craignait pas de sortir de son ordinaire et de manger avec eux un peu de tout. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

190. La vérité est que jusque dans les dernières années de sa vieillesse, Mr Vianney conserva le souvenir des bons habitants des Noës, qui lui avaient rendu service pendant son séjour dans ce village. C'est aux Noës qu'il aurait voulu être nommé Curé, c'est là peut-être, si l'évêque de Belley avait consenti à sa retraite, qu'il aurait fini sa vie. "Si j'obtiens la permission de quitter le saint ministère, disait-il en 1841 à Jean Marie Fayot venu à Ars pour le voir, j'ai l'intention d'aller mourir au milieu de vous, ou à la Grande Chartreuse." Sa reconnaissance pour la veuve Fayot, qui lui avait donné l'hospitalité aux Noës ne s'affaiblit pas. Au commencement de son ministère, il était même dans l'habitude de lui écrire tous les ans. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

191. La vérité est que sa reconnaissance pour Mr Balley, son ancien maître, était encore plus vive. La vertu, les talents, la sainteté de Mr Balley revenaient très souvent dans les conversations du Curé d'Ars. Quand il voulait édifier par des traits d'histoire contemporaine, le nom de son ancien maître revenait aussitôt sur ses lèvres, et en même temps ses yeux se remplissaient de larmes; les larmes et les récits ne tarissaient pas. Il disait que personne ne lui avait mieux fait voir jusqu'à quel point l'âme peut se dégager des sens, et l'homme approcher de l'ange. "J'aurais fini par être un peu sage, ajoutait-il quelquefois, si j'avais eu le bonheur de vivre avec Mr Balley. Pour avoir envie d'aimer Dieu, il suffisait de lui entendre dire: Mon Dieu, je vous aime de tout mon coeur." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

192. La vérité est que le Curé d'Ars était très reconnaissant des moindres services qu'on pouvait lui rendre, comme tous ceux qui ont eu le bonheur d'approcher de lui peuvent le déposer. L'expression de sa figure, ses paroles et ses gestes indiquaient alors assez combien il était touché profondément des attentions qu'on avait pour lui. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

Obéissance de Mr Vianney.

 

193. La vérité est que Mr Vianney pratiqua toujours l'obéissance. Pendant qu'il était chez ses parents, son obéissance était si prompte et si exemplaire que sa mère ne craignait pas de le donner comme modèle à ses autres enfants. Sa soeur Marguerite a rendu de lui ce témoignage: "Notre mère était si sûre de l'obéissance de Jean-Marie que, lorsqu'elle éprouvait de la part de l'un de nous de la résistance ou de la lenteur à exécuter ses ordres, elle ne trouvait rien de mieux que de les intimer à mon frère, qui obéissait sur le champ, et puis de nous le proposer pour modèle en disant: "Voyez, lui, s'il se plaint, s'il hésite ou s'il murmure! Voyez s'il n'est pas déjà loin?" Il était rare que son exemple ne nous entraînât pas." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

194. La vérité est que Mr Vianney s'est fait remarquer par son exacte obéissance aux séminaires de Verrières et de Lyon. Jamais on ne le vit enfreindre la règle; elle était pour lui l'expression de la volonté de Dieu. Jamais on ne le surprit parlant aux heures consacrées au silence, faisant bande à part au moment des récréations, se montrant froid et impoli envers aucun de ses condisciples. Cet amour pour la règle, il le conserva toute sa vie; il produisait en lui un grand respect pour tout ce que l'Eglise nous propose, et une grande fidélité à remplir tout ce qu'elle commande. Comme Mr Vianney aimait l'Eglise et sa discipline! On ne pouvait lui parler de Rome sans provoquer des éclairs de bonheur. Il versait des larmes quand il prononçait ou qu'il entendait prononcer le nom de l'Eglise, mère et maîtresse de toutes les autres. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

195. La vérité est que le Curé d'Ars, comme il a été dit, était tourmenter du désir d'aller dans la solitude pleurer sa pauvre vie. Depuis l'âge de quinze ans ce désir était dans son coeur pour le tourmenter et lui enlever le bonheur qu'il aurait pu goûter dans sa position. Il se réjouissait en pensant que dans la solitude, il pourrait prier en liberté. Il resta cependant jusqu'à la mort dans le poste que la Providence lui avait assigné, parce que son Évêque ne voulut pas lui permettre de quitter sa paroisse. Si plus d'une fois il chercha à quitter Ars, ce fut toujours avec la pensée que l'Évêque de Belley approuverait son projet. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

196. La vérité est que le Curé d'Ars montra toujours envers les représentants de l'autorité civile le respect et l'obéissance qui leur sont dus dans les attributions de leur pouvoir. Un fait cependant, s'il n'était pas expliqué, semblerait prouver que Mr Vianney fut infidèle une fois à une loi de son pays. Lorsque Mr Balley vit approcher pour son élève l'époque de la conscription, ne doutant point de sa persévérance, il s'empressa d'aller à Lyon, afin de le faire inscrire parmi les aspirants au sacerdoce; cette inscription, comme on sait, l'exemptait du service militaire; mais Dieu permit qu'on oubliât de le porter sur les registres. On ne s'en aperçut qu'au bout de trois ans. L'autorité militaire expédia au jeune Vianney l'ordre d'aller rejoindre son régiment à Bayonne. Après quelques tentatives pour conserver à sa vocation le jeune étudiant, son père se décida à lui faire un remplaçant; mais deux jours après la conclusion de cette affaire, le jeune homme avec qui on avait traité se ravisa et vint déposer sur le seuil de la maison Vianney son argent et son sac. Les efforts que Jean Marie avait faits jusque là pour surmonter son chagrin l'avaient brisé; il tomba malade. L'autorité militaire le fit envoyer à l'hôpital de Lyon. Quand il fut à peu près rétabli, on le fit partir pour Roanne, où il fut obligé de séjourner quelque temps, parce qu'il était retombé malade. Enfin le matin du 6 janvier 1810, jour fixé pour le départ de la colonne, il était allé prier dans une église; il s'y oublia et laissa passer l'heure. Quand il se présenta, on lui fit d'amers reproches; on finit cependant par lui signer sa feuille de route. Il marchait depuis quelque temps et disait son chapelet en se recommandant de toute son âme à la très sainte Vierge. Pendant qu'il priait un inconnu s'approcha de lui d'un air bienveillant, et lui demanda où il allait et pourquoi il était si triste. Mr Vianney lui raconta son histoire. L'inconnu lui dit de le suivre, qu'il n'avait rien à craindre avec lui; en même temps, il se chargea de son sac qui était très lourd et que le convalescent avait de la peine à porter. Ce fut chez le maire du village des Noës que l'inconnu le conduisit. Il habita ensuite chez une bonne mère de famille nommée Fayot. Comme partout ailleurs il se fit aimer et admirer de tous ceux qui eurent le bonheur de le connaître. Cette désertion, que Mr Vianney n'avait en aucune façon préméditée, il ne se la reprocha jamais comme une infraction aux lois de son pays, encore moins comme une faute devant Dieu. On était du reste alors au plus fort de la guerre contre l'Espagne, guerre déclarée évidemment injuste par de graves théologiens; l'Empereur venait de faire enlever Pie VII et de lui ravir ses états. La France commençait à se lasser de donner le plus pur de son sang pour satisfaire l'ambition d'un seul homme. Il fallait souvent l'emploi de la force pour faire marcher les recrues; les routes étaient couvertes de déserteurs. Personne ne songeait à blâmer ceux qui prenaient ce parti dangereux. Toutes ces raisons, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, démontrent que cette désertion de Mr Vianney ne peut lui être imputée. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

Religion de Mr Vianney.

 

197. La vérité est que la grande vertu de religion de Mr Vianney lui faisait rechercher tout ce qui de près ou de loin se rapportait au culte et à la gloire de Dieu. Le plus petit objet lui devenait cher et sacré, dès qu'il avait une signification dévote. Il aimait les images, les croix, les scapulaires, les chapelets, les médailles, l'eau bénite, les confréries, les reliques surtout. Son église, sa chapelle de la Providence, sa chambre en étaient remplies. Il disait un jour avec un air de grande satisfaction qu'il en avait plus de cinq cents. Il était insatiable de la parole de Dieu pour lui et pour les âmes confiées à sa sollicitude pastorale. Il assistait au sermon autant qu'il le pouvait. Il a été déjà dit comment son grand amour pour Dieu joint à sa grande vertu de religion l'avait porté à agrandir et à embellir son église, à acheter de magnifiques ornements, etc. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

198. La vérité est que Mr Vianney a brillé par une grande dévotion au St Sacrement, comme il a été dit plus haut en parlant de la Foi et de la charité. Jésus-Christ dans le St Sacrement semblait être toute sa vie. Il ne pouvait s'empêcher de penser à lui, de parler de lui. Quand il en parlait ou qu'il était aux pieds des autels, son coeur paraissait être en feu et ne pouvoir plus contenir l'ardeur, qui le dévorait. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

199. La vérité est que, quant aux pratiques particulières de dévotion, Mr Vianney respectait toutes celles qui sont en usage dans l'Eglise et les conseillait volontiers. Il était du tiers-ordre de saint François et de plusieurs autres. Il aimait à réciter l'office divin en union avec Notre Seigneur, et, pour faciliter cette union, il avait attaché aux différentes heures du Bréviaire le souvenir des différentes scènes de la Passion: A Matines, il honorait l'agonie de J.-C. au jardin des olives, à Laudes sa sueur de sang, à Prime sa condamnation, à Tierce le portement de sa croix, à Sexte son crucifiement, à None sa mort, à Vêpres sa descente de la croix, à Complies sa sépulture. Pour soutenir et diriger ses intentions pendant la semaine, il se proposait, le Dimanche d'honorer la très sainte Trinité, le lundi d'invoquer le Saint Esprit, afin de bien employer la semaine pour la gloire de Dieu, et pour son salut. Il priait aussi ce jour-là pour les âmes du Purgatoire et offrait à leur intention tous ses mérites. Le mardi était consacré aux Anges gardiens: il remerciait le bon Dieu d'avoir donné à ces purs esprits un si ardent amour pour sa gloire, une si grande promptitude à exécuter ses ordres, tant de bienveillance pour les hommes. Le mercredi était employé à louer toute la cour des bienheureux. Le jeudi était le jour du saint Sacrement, le vendredi celui de la Passion de Notre Seigneur. Le Samedi, il remerciait Dieu d'avoir créé la sainte Vierge immaculée et de lui avoir donné un coeur si bon pour les pauvres pécheurs. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

200. La vérité est que Mr Vianney eut toujours une très grande dévotion à la sainte Vierge. Le premier cadeau qu'il reçut, fut une image en bois de la reine des Cieux. "Oh! que j'aimais cette statue, disait-il, à plus de soixante ans de distance. Je ne pouvais m'en séparer ni le jour, ni la nuit, et je n'aurais pas dormi tranquille, si je ne l'avais pas eue à côté de moi, dans mon petit lit." Il a déjà été dit comment il plaçait sa statue sur un autel de gazon, quand il était berger, invitait ses compagnons à réciter avec lui la salutation angélique et leur prêchait la dévotion à la Ste Vierge, ainsi qu'il sera déposé, etc.

201. La vérité est que Mr Vianney dit un jour à son prêtre auxiliaire: "J'ai aimé la sainte Vierge avant même de la connaître; c'est ma plus vieille affection. Étant tout petit, j'étais possesseur d'un joli chapelet; il fit envie à ma soeur: elle voulut l'avoir. Ce fut là un de mes premiers chagrins. J'allai consulter ma mère; elle me conseilla d'en faire l'abandon, pour l'amour du bon Dieu. J'obéis, mais il m'en coûta bien des larmes." Il savait à peine parler, que déjà il voulait prendre part à tous les exercices de piété, qui avaient lieu en sa présence. Dès qu'il entendait sonner l’Angelus, il donnait l'exemple à toute la maison, et s'agenouillait le premier pour réciter l'Ave Maria. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

202. La vérité est que le jeune Vianney ne laissa pas ralentir sa dévotion à la sainte Vierge lorsqu'il fut employé aux travaux des champs. Il avait de la peine à tenir tête à son frère François plus âgé que lui. Un jour, une religieuse que la révolution avait chassée de son couvent, lui fit présent d'une de ces statuettes de la sainte Vierge renfermées dans un étui cylindrique, qu'on ouvre et ferme à volonté. "Ce présent, dit sa soeur Marguerite, vint fort à propos, et mon frère crut avoir trouvé, dans la sainte image, un renfort et un secours contre l'activité de François. La première fois donc qu'on les envoya ensemble à la vigne, il eut soin, avant de commencer son ouvrée, de déposer à quelques pas de lui sa petite statue, et en avançant vers elle, de prier la sainte Vierge de l'aider à atteindre son frère aîné. Arrivé à l'image, il la ramassait lestement, la plaçait de nouveau devant lui, reprenait sa pioche, priait, avançait, tenant tête à François, qui se morfondait sans pouvoir le dépasser, et qui avoua le soir que la sainte Vierge avait bien aidé son petit frère, et qu'il avait fait autant de besogne que lui." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

203. La vérité est que cette grande dévotion à la très sainte Vierge alla toujours en grandissant dans le coeur du jeune Vianney. Quand il fut prêtre il aimait à célébrer la messe à son autel le plus souvent qu'il le pouvait; il n'y manquait jamais le samedi. Tous les jours il récitait le Regina Caeli pour remercier la sainte Vierge des grâces qu'il avait reçues par son entremise. Tous les soirs à la prière il disait en chaire le chapelet de l'Immaculée Conception. Depuis son vicariat à Ecully, il avait organisé une association de prières en l'honneur de la sainte Mère de Dieu. La pratique fondamentale consistait à réciter l'Ave Maria, quand l'heure sonnait, avec l'invocation: "Bénie soit la très sainte et immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu. O Marie, que toutes les nations glorifient, que toute la terre invoque et bénisse votre Coeur immaculé!" Jamais il n'omit cette pieuse observance. C'est pour y être plus fidele lui-même et y amener ses paroissiens, qu'il a fait placer au clocher une grande horloge, dont le timbre s'entend des extrémités du village. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

204. La vérité est qu'avant que l'Immaculée Conception fût définie comme dogme de foi, le Curé d'Ars avait attaché son coeur à cette douce croyance. Lorsque la voix du chef de l'Eglise se fut fait entendre: "Quel bonheur! s'écria-t-il; j'ai toujours pensé qu'il manquait ce rayon à l'éclat des vérités catholiques. C'est une lacune qui ne pouvait pas demeurer dans la religion. " Et pour marquer sa joie et féliciter sa souveraine de la gloire qu'elle recevait en ce grand jour, il fit faire une magnifique chasuble. Déjà depuis longtemps il avait consacré sa paroisse à Marie invoquée sous le titre d'Immaculée. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

205. La vérité est que c'est à ce titre de dévot serviteur de Marie que Mr Vianney se fit d'abord connaître à son peuple; il ne négligea rien pour rehausser le culte de sa bien-aimée souveraine. Même avant l'origine du pèlerinage, ses fêtes se célébraient à Ars avec une grande pompe et un grand concours de peuple; les communions étaient nombreuses, les offices solennels. Cette animation religieuse, fruit de l'exemple du bon Curé, alla toujours en augmentant. Il n'y avait jamais tant d'étrangers à Ars que dans les jours consacrés au culte de la mère de Dieu. Son image se voit partout dans le village, sur la façade de l'Église, sur la porte et dans l'intérieur des maisons. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

206. La vérité est que lorsque Mr Vianney eut reçu du Vicomte d'Ars les magnifiques ornements, qui se voient encore dans l'église d'Ars, il ne sut, pendant quelques jours, comment marquer à Dieu sa reconnaissance. A la fin, il lui vint une idée: "Mes frères, dit-il le dimanche suivant, vous avez vu ce que Mr d'Ars vient de faire pour nous. Eh bien! j'ai formé le projet de vous mener tous en procession à Fourvière rendre grâces à la très sainte Vierge et lui faire hommage de ces richesses: c'est elle qui les bénira. Nous nous consacrerons à elle en même temps dans ce sanctuaire où elle se montre si puissante et si bonne. Il faut qu'elle nous convertisse." Le jour qu'il fixa fut le six août, fête de saint Sixte, patron de la paroisse. On se souvient encore à Trévoux de l'impression produite par l'arrivée de cette procession. Mais ce qui frappa pour le moins autant que l'or des bannières et de leur riche tissu, ce fut le Curé d'Ars lui-même, avec ses traits pâles et mortifiés et l'air de sainteté répandu sur sa figure. Après une petite halte sur les bords de la Saône, on partit sur deux grandes barques traînées par des chevaux, et l'on arriva à Lyon assez à temps pour que Mr Vianney pût célébrer dans l'église de Fourvière le saint sacrifice de la messe et communier un très grand nombre de ses paroissiens. Cette édifiante journée est restée inscrite comme une date mémorable dans le souvenir des habitants d'Ars. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

207. La vérité est que le très saint Coeur de la sainte Vierge était le refuge du Curé d'Ars dans toutes ses peines, et l'arsenal où il puisait incessamment les armes dont il se servait pour combattre l'enfer. Une de ses grandes pratiques était de conseiller une neuvaine au saint Coeur de Marie. "J'ai si souvent puisé à cette source, disait-il, qu'il n'y resterait plus rien depuis longtemps, si elle n'était pas inépuisable." Il ne se lassait pas de parler dans ses instructions de ce Coeur si pur, si beau, si bon, l'ouvrage et les délices de la très sainte Trinité. Le bon Curé d'Ars a dit des choses admirables sur la dévotion à la sainte Vierge. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

208. La vérité est que les saints étaient pour le Curé d'Ars de vrais amis, en la société desquels il vivait par l'esprit et par le coeur; il les appelait ses consuls. Il lisait continuellement leur vie. Aussi parler de ces bons saints, comme il les nommait, était toute sa joie et quand il était sur ce chapitre, il ne s'arrêtait plus.

Les traits, les épisodes, les détails charmants, les circonstances les plus minutieuses de leur vie, s'offraient à sa mémoire avec une abondance et une précision admirables. Il ne se lassait de raconter et on ne se lassait pas de l'entendre. Il avait pour leurs images et leurs reliques une profonde vénération. Il n'imaginait pas qu'on pût faire un plus beau présent que celui d'une relique. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

209. La vérité est que parmi les saints dont le Curé d'Ars se plaisait à faire l'éloge dans ses entretiens, il était aisé de voir qu'il accordait une place de faveur à ceux qui, ayant le plus travaillé et le plus souffert, avaient montré par là un plus grand amour pour Notre Seigneur. Après St Joseph, Époux de la Ste Vierge, St Jean Baptiste, son saint patron, St Jean l'Evangéliste et les saints apôtres, c'étaient St François d'Assise, s. François Régis, s. Louis roi de France, s. Louis de Gonzague, s. Stanislas de Kostka, s. Nicolas de Tolentin, Ste Catherine de Sienne, Ste Colette, Ste Thérèse, qu'il invoquait le plus souvent. Il admirait surtout le séraphique Père s. François, à cause de l'esprit d'amour et de sacrifice dont il était enflammé. Il aimait également à parler de sainte Claire, cette autre amante de la Croix et de la sainte pauvreté, si modeste qu'on ne la vit qu'une seule fois dans sa vie lever sa paupière pour demander au Pape sa bénédiction, et qu'on connut alors seulement la couleur de ses yeux. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

210. La vérité est que le Curé d'Ars avait voué à sainte Philomène un culte tout particulier. Il l'appelait sa chère petite sainte et lui avait fait construire une chapelle. Quand on venait à Ars pour solliciter quelque grâce temporelle, il conseillait de faire une neuvaine à sainte Philomène. C'est sur le compte de sa chère petite sainte qu'il n'a cessé de mettre toutes les faveurs et tous les prodiges, qui ont contribué à la célébrité du pèlerinage d'Ars. C'était à elle à s'en défendre; lui n'y était pour rien. Cela ne le regardait en aucune façon. Il était cependant un peu désappointé lorsqu'une guérison, par exemple, faisait du bruit, et il lui arrivait de se plaindre un peu de sainte Philomène. Un enfant de huit ans, qui ne pouvait marcher, fut tout à coup guéri à Ars, après avoir reçu la veille la bénédiction de Mr Vianney et entendu de sa bouche des paroles pleines de consolation et d'espérance. L'enfant courait dans l'église, disant à qui voulait l'entendre: "Je suis guéri! je suis guéri!" Comme on pressait Mr Vianney de recevoir la, mère de l'enfant, qui voulait le prier de l'aider à remercier sainte Philomène, il se retourna et bénit en silence la mère et l'enfant. Puis, de l'air le plus désappointé: "Sainte Philomène, dit-il, aurait bien dû guérir ce petit chez lui!" Ainsi qu'il sera déposé, etc.

211. La vérité est que le Curé d'Ars avait aussi une grande dévotion aux âmes du purgatoire; il encourageait toutes les entreprises, qui avaient pour but de les soulager. Lui-même il ne cessait de prier pour elles. Il offrait de plus à leur intention, toutes ses insomnies et toutes ses douleurs nocturnes. Il ne cessait de conseiller la dévotion aux âmes du Purgatoire. "Oh! disait-il, si l'on savait combien nous pouvons obtenir de grâces par leur moyen, elles ne seraient pas tant oubliées! Ces saintes âmes sont les épouses de J.-C., et bien qu'elles ne puissent pas mériter pour elles-mêmes, elles peuvent cependant prier pour leurs bienfaiteurs: leurs prières sont plus puissantes que les nôtres, parce qu'elles sont plus saintes et confirmées en grâce. D'ailleurs, ne pouvant pas par elles-mêmes, ni se délivrer, ni se soulager dans les terribles souffrances qu'elles endurent, elles sont obligées de recourir à nous, qui sommes comme leurs sauveurs, pour obtenir du soulagement et leur délivrance. Elles sont donc intéressées à prier le bon Dieu pour toutes les personnes, qui pensent à elles, et à leur faire sentir les bons effets de leurs prières, afin de les engager de plus en plus à ne pas les oublier." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

Oraison de Mr Vianney.

 

212. La vérité est que l'on peut dire que l'oraison de Mr Vianney était continuelle. Son âme était sans cesse unie à Dieu. S'il désirait la solitude, c'était pour livrer plus facilement son coeur et toutes ses facultés à cette douce communication de l'âme avec son Dieu. Au milieu des plus grands travaux, il ne se relâchait point de la sainte contemplation, demeurait toujours en la présence de Dieu et le regardait avec amour dans toutes ses créatures. Tout lui parlait de son Dieu et il savait le trouver partout. Son esprit rapportait de ce commerce avec Dieu des idées si claires et si lucides sur les choses spirituelles, que l'on pouvait répéter avec Mgr Devie, Évêque de Belley: "Je ne sais pas s'il est instruit, mais il est éclairé disait-il à des ecclésiastiques qui parlaient du peu de science de Mr Vianney. Sa volonté ne savait que se porter vers le souverain Bien. Aimer Dieu et le faire aimer, telle était la seule pensée de son coeur. Aucun signe extérieur ne révélait ordinairement chez lui les opérations de la grâce, si ce n'est un maintien pieux et recueilli, qui annonçait une grande concentration intérieure, sans avoir rien d'affecté. Il disait un jour à un prêtre, qui mettait trop d'affectation dans sa piété: "Mon ami, ne nous faisons pas remarquer." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

VII. Sur la force de Mr Vianney.

 

213. La vérité est que l'on peut dire que la vertu de force, et ses trois principales annexes la patience, la confiance en Dieu et la constance ont jeté un grand éclat pendant toute la vie de Mr Vianney. Cependant les épreuves, les peines et les tribulations ne lui ont pas manqué. On les a rappelées en parlant de l'espérance. Elles ne faisaient que ranimer sa confiance en Dieu, le détacher de plus en plus des choses créées pour l'attacher à son créateur. Grâce à cette disposition, que Dieu avait mise dans son coeur, il a pu toute sa vie suivre le genre de vie si sévère qu'il s'était tracé. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

Patience de Mr Vianney.

 

214. La vérité est que le Curé d'Ars pratiquait à la lettre ce mot, qui revenait souvent dans ses conversations: "Les saints ne se plaignent pas." Il avait promis à Dieu de ne point se plaindre, quoi qu'il lui arrivât. Voici à quelle occasion: pendant qu'il était caché aux Noës, les gendarmes étaient venus un jour faire une battue générale. Pour se soustraire à leurs recherches, il fut obligé de s'enfermer dans un grenier à foin, au-dessus d'une écurie. Il étouffait dans cette atmosphère doublement échauffée, et par l'entassement du fourrage et par le voisinage de l'étable, et pensa être asphyxié. Cette situation violente dura longtemps. Le bon Curé disait plus tard qu'il n'avait jamais tant souffert; et ce fut dans ce moment qu'il promit à Dieu, s'il sortait de cette terrible passe, de ne jamais se plaindre, quoi qu'il lui arrivât. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

215. La vérité est que le Curé d'Ars eut bien à souffrir de différentes infirmités qu'il s'était attirées par sa vie mortifiée. Il était sujet à des douleurs d'entrailles et à des maux de tête continuels. Il était fréquemment indisposé. Une toux aiguë le fit bien souffrir pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Mais dans le temps que son pauvre cadavre, comme il l'appelait, était le plus torturé, son esprit était toujours libre, l'expression de son visage toujours calme et souriante, rien dans son humeur ou sa conversation ne trahissait ses douleurs, même les plus vives. Quand quelquefois vaincu par la force du mal, il s'affaissait tout à coup sur une chaise, il se contentait de répondre avec un doux sourire: "Oui, je souffre un peu." à ceux qui en étaient témoins et qui naturellement s'empressaient autour de lui. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

216. La vérité est que Mr Vianney ne savait pas se ménager. Lorsqu'après une journée écrasante on venait lui dire qu'il y avait un infirme qui désirait lui parler, il allait le visiter à domicile. On l'a vu plus d'une fois, plié en deux, n'en pouvant plus, s'arrêtant à chaque pas, se traîner jusqu'aux extrémités du village pour remplir cet héroïque ministère. Un repos de trois ou quatre heures seulement succédait aux longues heures de travail. Et encore quel repos prenait-il, lorsque d'un côté il était souvent troublé par le démon, et de l'autre par de grandes souffrances? Mr Vianney a souvent déclaré qu'il ne dormait pas deux heures, et qu'une heure de bon sommeil aurait suffi pour le faire galoper. On ne saurait dire le supplice qu'il endurait en été, lorsque, accablé par la chaleur, épuisé par l'exercice continuel de la parole, il étendait sur son lit son pauvre corps haletant. Il a avoué à ses missionnaires qu'alors il souffrait comme un malheureux, il ne faisait que tousser. Il était baigné de sueur; il se contractait et se repliait sur lui-même, cherchant une bonne place et n'en trouvant point. Il se levait jusqu'à quatre ou cinq fois par heure. Il était si faible et si abattu qu'il ne pouvait se tenir debout. Dieu avait donc bien exaucé le désir de son serviteur, qui avait demandé à beaucoup souffrir, s'il obtenait la conversion de sa paroisse. Aussi Mr Vianney qui n'avait un peu que ce qu'il avait souhaité comme il en fit un jour l'aveu, supportait-il toutes ses souffrances avec la plus grande patience. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

217. La vérité est qu'il est arrivé à Mr Vianney de tomber plusieurs fois en allant de sa chambre à l'église. Cet état de prostration ne l'arrêtait jamais et il finissait par en triompher. Il y avait dans sa constitution je ne sais quoi de nerveux et d'élastique, qui ne fléchissait un instant que pour se redresser ensuite. Il n'était jamais plus près de recouvrer sa vigueur, qu'à l'heure où on le voyait plus affaissé. La foule, la chaleur, l'encombrement, la longueur des séances au confessionnal, tout ce qui aurait dû anéantir ses forces, les lui rendait. A mesure que les nécessités du pèlerinage l'exigeaient, on le voyait se multiplier et devenir supérieur à lui-même. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

218. La vérité est que la patience du bon Curé ne brillait pas moins lorsqu'il avait à souffrir quelque humiliation ou quelque contradiction. Dans ces occasions, il supportait tout en silence, avec une sérénité d'âme incomparable, un abandon parfait entre les mains de Dieu. On a déjà parlé de son inaltérable patience et de son admirable conduite vis-à-vis de ses condisciples de Verrières, qui ne cessaient de le maltraiter (le texte porte "ce", raturé en "ses", et le verbe 'cessait' reste au singulier). Si on lui faisait quelque tort ou quelque injustice, il excusait la conduite du prochain avec une telle indulgence, qu'elle aurait pu quelquefois paraître excessive. Jamais on ne l'a vu sensible à un outrage qui l'atteignît directement. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

219. La vérité est qu'il fut en butte dans le commencement de son ministère à beaucoup de contradictions, de calomnies même. On en vint même à le décrier jusque dans ses moeurs; on lui écrivit des lettres anonymes remplies d'ignobles injures. Que faisait le Serviteur de Dieu? Il supportait tout avec une angélique patience. "Je serais fâché, disait-il, que le bon Dieu fût offensé, mais d'un autre côté je me réjouis dans le Seigneur de tout ce qu'il permet qu'on dise contre moi, parce que les condamnations du monde sont des bénédictions de Dieu. J'avais peur d'être hypocrite, quand je voyais qu'on faisait quelque cas de moi; je suis bien content que cette estime si mal fondée se tourne en mépris." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

220. La vérité est qu'un jour il reçut une lettre pleine de choses inconvenantes; peu après, il en reçut une autre qui ne respirait que la vénération et la confiance: on l'appelait un saint. Il en fit part à ses chères filles de la Providence en leur disant: "Voyez le danger qu'il y a à s’arrêter aux sentiments humains. Ce matin, j'aurais perdu la tranquillité de l'âme, si j'avais voulu faire attention aux injures qu'on m'adressait, et ce soir, j'eusse été grandement tenté d'orgueil si je m'étais fié à tous ces compliments. Oh! comme il est prudent de ne pas se prendre aux vaines opinions et aux vains discours des hommes, et de n'en faire aucun cas..." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

221. La vérité est qu'il ne faudrait pas croire que la douceur et la patience étaient des vertus naturelles au Serviteur de Dieu. Mr Vianney a dû avouer qu'il était ne avec un caractère impétueux et qu'il lui avait fallu une extrême violence pour devenir doux et patient. Et pourtant on l'a vu pressé, étouffé, renversé, par la foule sans même que sa physionomie exprimât la moindre contrariété. On l'a vu, au moment où son confessionnal était le plus entouré, se déranger trois fois de suite pour donner la sainte communion à trois personnes différentes qui auraient pu se présenter ensemble, et cela sans plainte et sans murmure, sans faire aucune observation ni donner aucune marque d'impatience. Cela parut si fort à un témoin de cette scène, qu'il sortit de l'église hors de lui, prêt à éclater, disant à qui voulait l'entendre: "Je suis en colère pour Mr le Curé, qui ne l'est pas." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

222. La vérité est qu'on l'a vu plus qu'importuné, harcelé à tout instant du jour par la même personne, qui voulait obtenir de lui quelque chose qu'il ne voulait pas accorder. Elle y mettait une obstination dépourvue de toute convenance et par là même très irritante. Mr le Curé n'a pas cédé, mais sa fermeté n'a eu d'égale que sa douceur, et chaque fois qu'elle l'abordait, il la recevait comme si c'eût été la première fois. Il disait un jour en parlant d'une personne, qui l'aurait fait mourir à petit feu, si son coeur avait été moins affermi dans la patience: "Combien je lui ai de reconnaissance! Je n'aurais pas su sans elle que j'aimais un peu le bon Dieu." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

VIII. Sur la Tempérance de Mr Vianney.

 

223. La vérité est que Mr Vianney prit toujours un grand soin de mortifier toutes ses passions. Il savait que pour cela il faut dompter la chair: aussi entra-t-il dans la voie de la mortification dès sa jeunesse. Pendant qu'il faisait ses études à Ecully, il avait fait avec sa cousine Marguerite certains arrangements concernant le régime qu'il voulait suivre: par exemple, il voulait qu'elle lui servît sa soupe sans aucune espèce d'assaisonnement. Quand la ménagère avait été fidèle à sa consigne, il l'en récompensait par l'air de contentement répandu sur sa figure, la gaîté de sa conversation et la promesse de quelque pieux présent, comme d'une médaille, d'une image, ou d'un cantique; quand elle manquait, ce qui lui arrivait de temps en temps, soit par mégarde, soit de propos délibéré, le jeune Vianney lui en faisait de vifs reproches, il en éprouvait un sensible déplaisir. Elle le voyait ennuyé, sans courage et sans goût: "Il mangeait sa soupe, dit-elle, comme si chaque morceau eût dû l'étrangler." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

224. La vérité est que Mr Vianney, quand il eut été nommé Vicaire à Ecully, redoubla ses mortifications. Il était effrayant, lorsque dans son catéchisme, il énumérait les disciplines, les haires, les cilices, les chaînes, les bracelets de fer et les autres instruments de pénitence dont faisait usage Mr Balley, Curé d'Ecully. Ce que le Curé d'Ars se gardait bien d'ajouter, et qui est parfaitement prouvé, c'est que le disciple ne le cédait au maître en aucun genre de pénitences; c'était entre eux comme une véritable lutte à qui vaincrait l'autre. Ils en vinrent très vite à s'interdire jusqu'à l'ombre d'une satisfaction sensuelle, et à se faire de la plus rigoureuse mortification, une règle universelle, et comme une seconde nature. Ils ne prenaient presque point de nourriture. Ainsi qu'il sera dépose, etc.

225. La vérité est que lorsque Mr Vianney voulait obtenir quelque grâce plus importante, il avait recours au jeûne et à la pénitence, comme il a été dit. Mr Vianney n'avait point de domestique. Une bonne veuve, nommée Claudine Renard, blanchissait son linge et lui rendait tous les autres bons offices dont il pouvait avoir besoin. La difficulté était de les lui faire accepter. Il fallait prendre pour cela beaucoup de détours, revenir souvent à la charge. Quand, à force de manoeuvres adroites, elle avait obtenu un oui, ou que sans dire oui, on n'avait pas dit non, elle courait à sa cuisine; mais pendant qu'elle préparait les mets, Mr le Curé avait eu le temps de se mettre sur un bon pied de défense, et, quand elle arrivait avec ses provisions, elle trouvait la porte close. C'étaient alors des larmes, des gémissements, un vrai désespoir, qui faisaient rire le coupable, sans le corriger. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

226. La vérité est que Mme Claudine Renard, était aussi consternée en voyant que Mr Vianney ne se réservait rien. Quelque soin qu'elle prît de renouveler son trousseau, elle s'apercevait qu'il s'en allait pièce à pièce. Elle se mit alors à ne lui rendre son linge qu'au fur et à mesure qu'il en avait besoin. Quoiqu'elle logeât près du presbytère, elle n'y avait pas ses entrées libres. Lorsque de loin en loin, elle venait à bout de s'y introduire, elle en profitait pour nettoyer, frotter et mettre en ordre de son mieux le petit mobilier. Quelquefois, si le maître était absent, elle s'enhardissait jusqu'à oser faire son lit et soulever un peu cette pauvre paille, qui sans cela n'eût jamais été remuée. Or, il arriva qu'un jour elle trouva le matelas d'un côté et la paillasse de l'autre... Elle comprit et ne put s'empêcher de pleurer. Elle crut devoir tout remettre en place. A quelques jours de là, ce fut la même chose, tant et si bien qu'à la fin, ne voulant pas en avoir le démenti, ni se fâcher contre elle, Mr Vianney prit le parti de trancher la question en donnant son matelas à un pauvre. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

227. La vérité est que Mr Vianney s'était trop avancé pour s'arrêter en si beau chemin. Son amour pour la pénitence lui fit aussi donner aux pauvres sa couchette et son traversin, en sorte qu'il ne resta plus que la paillasse dans son lit. Se trouvant encore trop bien sur la paille, il résolut d'y mettre une planche, et d'enlever presque toute la paille. Catherine Lassagne essayait plusieurs fois d'en remettre un peu, mais dès que Mr Vianney s'en apercevait, il la sortait et la jetait au feu. Encore ces petits manèges ne suffisaient pas à satisfaire le besoin de mortification, qui allait chez lui toujours en augmentant; c'est pourquoi il résolut de quitter sa chambre et son lit et de coucher au grenier. Il a avoué à son missionnaire qu'il avait aussi couché à la cave sur une poignée de paille, et que, quand il était meurtri d'un côté, il se tournait de l'autre. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

228. La vérité est que Mr le Curé d'Ars ayant lu dans la vie de Ste Françoise Romaine, qu'elle faisait sa nourriture ordinaire du pain sec et moisi, qui avait traîné longtemps dans la poche des mendiants, touché de cette pratique, résolut de l'imiter; quand il rencontrait un pauvre, il lui proposait de le débarrasser du contenu de sa besace et le payait grassement. On trouvait toujours chez lui une corbeille remplie de ce pain noir des pauvres; il le mangeait avec délice, parce que la mortification, la pauvreté et la charité y mêlaient leur céleste saveur. Quelques pommes de terre cuites à l'eau complétaient le menu du repas. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

229. La vérité est qu'il est arrivé plus d'une fois à Mr Vianney, lorsqu'il n'avait plus de pommes de terre, d'aller, sa petite marmite à la main, quêter chez les voisins la provision de la semaine. Il faisait cuire ses pommes de terre lui-même et les mangeait tant qu'elles duraient. Chaque soir, après la prière, en rentrant chez lui il découvrait sa marmite, en tirait une ou deux pommes de terre, souvent déjà toutes moisies, avalait un bassin d'eau fraîche là-dessus; c'était tout son souper. Un soir, il revenait exténué de l'Eglise. Après avoir mangé une pomme de terre, il eut la tentation d'en prendre une seconde. Il se retint en disant: "La première était pour le besoin; la seconde serait pour le plaisir." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

230. La vérité est qu'ayant pris à la lettre la recommandation de Notre Seigneur de ne se point mettre en peine du lendemain, il n'y songeait pas plus que s'il ne devait point y avoir pour lui de lendemain. Sans aucune inquiétude, ni aucun souci du manger, du boire et des autres choses nécessaires au corps, il remettait à la seule providence de Dieu tout le soin de sa vie. De plus ce qu'il accordait à son corps dans les premières années de son ministère, semblait avoir pour but moins de le conserver que de l'empêcher de mourir. On a constaté qu'il était demeuré plusieurs jours sans prendre aucune nourriture. On peut affirmer qu'il a passé des carêmes entiers sans consommer deux livres de pain. Il a même essayé de vivre d'herbage et de racines, mais au bout de huit jours il fut obligé de renoncer à cette mortification excessive, parce qu'il n'avait plus de forces. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

231. La vérité est que lorsque après de longs jours de jeûne Mr Vianney n'en pouvait plus, il prenait une poignée de farine, c'était la seule provision qu'il se gardât, la délayait dans un peu d'eau et en faisait des matefaims. "Que j'étais donc heureux dans les premiers temps, disait-il! Je n'avais pas ce monde sur les bras; j'étais tout seul... Quand je voulais dîner, je ne perdais pas beaucoup de temps. Trois matefaims faisaient l'affaire. Pendant que je cuisais le second, je mangeais le premier; pendant que je mangeais le second, je cuisais le troisième. J'achevais mon repas en rangeant ma poêle et mon feu, je buvais un peu d'eau, et il y en avait pour deux ou trois jours." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

232. La vérité est que dès ce temps-là, Mr Vianney semblait avoir pour principe d'aller jusqu'au bout de lui-même. Maintes fois alors, comme plus tard quand l'âge eut abattu ses forces sans diminuer son courage, on le vit ne marcher qu'en se traînant, en s'appuyant contre les murs et les bancs de son église. Catherine Lassagne l'engageait un jour à prendre un peu plus de nourriture. "Vous ne pourrez pas tenir en vivant de la sorte, disait-elle." - Oh! que si! répondit-il gaîment. Que dit Notre Seigneur? J'ai une autre nourriture, qui est de faire la volonté de mon Père, qui m'a envoyé. Puis il ajouta: "J'ai un bon cadavre; je suis dur: après que j'ai mangé n'importe quoi, ou que j'ai dormi deux heures, je peux recommencer. Quand on a donné quelque chose à un bon cheval, il se remet à trotter comme si de rien n'était; et le cheval ne se couche presque jamais." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

233. La vérité est qu'il arrivait quelquefois cependant que ce bon cadavre, à force d'être surmené, n'en pouvait réellement plus. Mr Vianney était forcé lui-même d'en convenir. Il a été plusieurs fois obligé de se lever la nuit pour prendre quelque chose, parce qu'il avait peur de mourir d'inanition. Il lui est arrivé bien souvent d'être obligé de s'asseoir, en sortant de l'église, parce que ses jambes se dérobaient sous lui. Il était alors content comme un homme, qui vient de faire un grand exploit. Il riait de bon coeur, plaisantait et gourmandait son cadavre; il lui disait avec une douce ironie: "Allons, mon pauvre Colon, debout!... Tiens-toi bon!" faisant allusion à un ivrogne de ce nom qui s'apostrophait ainsi pour se donner des jambes. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

234. La vérité est qu'une fois Mr Vianney se trouva mal au confessionnal. Se sentant défaillir, il rassembla ses forces et se traîna comme il put à la Providence, haletant, pâle comme un mort. En arrivant il demanda un peu d'eau de Cologne. "Eh bien! Monsieur, lui dit Catherine, tout en s'empressant autour de lui, vous devez être content, cette fois, vous êtes bien allé jusqu'au bout!" En effet, sous la pâleur et l'altération de ses traits on voyait percer une immense joie intérieure. Il ne voulut rien accepter qu'un peu d'eau de Cologne, et dès qu'il se sentit mieux, il s'échappa pour aller dans la pièce voisine faire le catéchisme aux enfants. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

235. La vérité est que Mr Vianney ne voulait rien accepter de ce qu'on lui apportait, ou s'il l'acceptait il le donnait aux pauvres. Les provisions que Mme Claudine Renard, Mselle Lacon et toutes autres parvenaient à introduire au presbytère étaient pareillement distribuées aux mendiants. Quand sa Providence fut établie, il y allait prendre ses repas. Si minces et si sommaires que fussent les apprêts de son dîner, ii était toujours disposé à trouver qu'on en faisait trop. Il s'en plaignait doucement aux directrices: "Je pense souvent, mais je n'ose pas vous le dire, que si vous aviez plus de charité pour moi et pour les âmes, vous ne me prépareriez jamais rien. Je ferais un peu pénitence, et tout le monde s'en trouverait mieux." Ces apprêts consistaient cependant à faire tout simplement bouillir du lait avec un peu de chocolat. Il prenait son modeste repas debout au coin de la cheminée, quand il avait fini son catéchisme. Il se contentait souvent de boire son lait sans y mettre du pain. Lorsqu'il était pressé, il s'en retournait à la cure, son pot à la main. Un ecclésiastique, qui le surprit ainsi un jour traversant la place, en fut comme scandalisé et s'éloigna avec les marques d'un profond désappointement. Mr Vianney s'amusait beaucoup de cette aventure: "Ce bon Monsieur, disait-il, a été bien attrapé; il s'attendait à trouver quelque chose à Ars, et il n'a rien trouvé." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

236. La vérité est que la seule occasion où il sortît un peu de ses austères habitudes, c''est lorsque la charité l'y obligeait pour faire honneur à un confrère, qui venait le visiter. Le cas d'ailleurs était fort rare. Il usait de la même condescendance à l'égard de ses parents, lorsqu'ils venaient à Ars. Monseigneur Devie essaya souvent de faire fléchir l'austérité des jeûnes du Curé d'Ars. Il voulait au moins que ses visites fussent des jours de relâche pour le Serviteur de Dieu. Il le fit une fois placer à table à côté de lui, et se plut à le servir lui-même. Mr Vianney n'osa pas refuser et mangea à peu près comme les autres. Mais il en fut indisposé et éprouva d'horribles souffrances. En l'apprenant Monseigneur Devie lui dit: "Jeûnez en paix, mon ami, désormais je ne vous obligerai plus à dîner avec moi." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

237. La vérité est que si, vers la fin de sa carrière, alors que son existence ne se soutenait plus que par miracle au milieu de ses immenses travaux, le Serviteur de Dieu a relâché de sa sévérité envers lui-même, c'est uniquement pour obéir aux ordres de ses supérieurs, dans lesquels il était accoutumé à voir la volonté de Dieu. Du reste il lui en coûta beaucoup pour suivre le nouveau régime et il se reprochait souvent sa gourmandise. Or, au témoignage de la personne chargée de pourvoir à ses besoins, on ne saurait croire combien il mangeait peu. Il ne mangeait pas une livre de pain par semaine; quelquefois il ne faisait que boire. Il n'acceptait jamais de viande deux jours de suite, il y avait des semaines entières où il n'en mangeait pas. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

238. La vérité est que Mr Vianney joignait au jeûne beaucoup d'autres pénitences. Jeanne Marie Ghaney et Catherine Lassagne, directrices de la Providence, attestent avoir trouvé dans la chambre du bon Curé divers instruments de pénitence: des haires, des cilices, des chaînes d'acier, une corde avec des noeuds à intervalles rapprochés, terminée par une boule en fer. Elles ont découvert successivement dans la même cachette quatre ou cinq disciplines de fer, polies par l'usage et brillantes comme de l'argent; les branches de ces disciplines étaient armées de morceaux de fer ou de plomb. Elles affirment aussi avoir vu à la lessive le linge de Mr Vianney taché de sang. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

239. La vérité est que le Curé d'Ars usait très certainement de ces instruments de pénitence. Melle Lacon l'entendit une nuit se frapper rudement pendant deux heures. Lui-même disait un jour à Catherine et à sa compagne: "Le matin, je suis obligé de me donner deux ou trois coups de discipline pour faire marcher mon cadavre. Ça réveille les fibres... N'avez-vous pas vu des meneurs d'ours? Vous savez comme ils apprivoisent ces méchantes bêtes: c'est en leur donnant de grands coups de bâton. C'est ainsi qu'on dompte son cadavre et qu'on apprivoise le vieil Adam." Il était obligé de renouveler souvent ses instruments de pénitence, parce qu'il les avait bien vite brisés. Il commanda un jour au maréchal du village une chaîne dont la grosseur fit trembler les initiés, qui savaient que c'était pour en faire une discipline. Il donna le change à l'ouvrier, afin qu'il ne soupçonnât pas à quel usage cette chaîne était destinée. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

240. La vérité est que Mr Vianney en était venu à pratiquer littéralement ce qu'on lit dans la vie des saints. Ainsi il s'imposait de ne pas sentir une fleur, de ne pas boire, quand il brûlait de soif, de ne pas chasser une mouche importune, de ne pas paraître s'apercevoir d'une mauvaise odeur, de ne jamais manifester de dégoût devant un objet répugnant, de ne jamais se plaindre de quoi que ce soit qui intéressât son bien-être, de ne jamais s'asseoir, de ne jamais s'accouder quand il était à genoux. Le Curé d'Ars craignait beaucoup le froid, mais jamais il ne voulut prendre aucun moyen pour s'en garantir. Il ne voulut jamais que l'on mît un coussinet dans ce confessionnal où il passait tous les jours de si longues heures. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

241. La vérité est que Mr Vianney parcourut ainsi toute sa vie la carrière de la pénitence. "Dans cette voie, disait-il, il n'y a que le premier pas qui coûte. La mortification a un baume et des saveurs dont on ne peut plus se passer quand on les a une fois connus; on veut épuiser la coupe et aller jusqu'au bout... Il n'y a qu'une manière de se donner à Dieu dans l'exercice du renoncement et du sacrifice; c'est de se donner tout entier, sans rien garder pour soi. Le peu que l'on garde n'est bon qu'à embarrasser et à faire souffrir... Je pense souvent que je voudrais bien pouvoir me perdre et ne plus me retrouver qu'en Dieu." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

Pauvreté de Mr Vianney

 

242. La vérité est que dans ce siècle où tout est matériel, quelque chose avait révélé au Curé d'Ars que la matière était plus que jamais l'ennemie de Dieu, et il y avait dans la manière dont il prononçait ce mot un sentiment d'horreur profonde. Tous les jours, il cherchait à s'en rendre de plus en plus indépendant. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, ne voulait rien, n'avait besoin de rien. On eût dit qu'il n'avait pas de corps. Pour le récompenser sans doute de son amour pour la pauvreté, Dieu permit que toujours, sauf pendant les années de son enfance, il vécût d'aumônes. A Ecully, aux Noës, à Ars, partout il trouva des personnes heureuses de lui donner le pain de la charité, qu'à son tour il était heureux de recevoir d'elles. Les pauvres meubles, qui garnissaient sa chambre, ne lui appartenaient pas: ils avaient tous été vendus et rachetés plusieurs fois. Quand son lit eut été brûlé par le démon, il se réjouit à l'idée de n'avoir plus de lit: "Il y a longtemps, dit-il à un missionnaire, que je demandais cette grâce au bon Dieu; il m'a enfin exaucé... Je pense que cette fois je suis bien le plus pauvre de la paroisse: ils ont tous un lit, et moi, grâce à Dieu, je n'en ai plus." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

243. La vérité est que de toutes les pièces qui composaient le presbytère, sa chambre à coucher seule était logeable, et cependant il n'y a pas de religieux, qui ait une cellule aussi modeste. Dans cette petite pièce laide, noire, enfumée, éclairée par deux fenêtres sans rideaux, tout avait et tout a conservé jusqu'ici un air de vétusté et de délabrement. De naïves peintures sur verre, les images de Notre Seigneur, de la très sainte Vierge et de quelques saints bien aimés, le portrait des Évêques de Belley décorent çà et là les murailles, revêtues d'un vieux papier en loque qui achève de disputer à la fumée ses restes de couleurs. En face de la porte, se voit une série de rayons chargés de vieux livres; à l'angle opposé, une antique armoire, dont les tiroirs, souvent remplis et vidés, contenaient sa provision de croix et de médailles; au milieu une petite table en bois de chêne; au fond un lit modeste avec de pauvres rideaux. En entrait dans cette chambre à la fois si modeste et si pauvre, on n'était pas maître de son émotion; on croyait entrer dans un sanctuaire. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

244. La vérité est que la charité, comme il a été dit, dépouillait Mr Vianney de tout. Il ne pouvait rien garder pour lui. Il ne voulait que le strict nécessaire. Un jour Catherine Lassagne avait cru bien faire en remplaçant par une tasse en faïence la vieille écuelle de terre, qui était depuis longtemps à l'usage du bon Curé. Celui-ci eut peur de ce luxe, et s'en débarrassa au plus vite en disant: "On ne pourra donc pas venir à bout d'avoir la pauvreté dans son ménage!" Ainsi qu'il sera déposé, etc.

245. La vérité est que les vêtements du Curé d'Ars indiquaient aussi son grand amour pour la pauvreté. Bien qu'il aimât l'ordre et la propreté qui sont des demis vertus, toutefois par esprit de pénitence et de détachement, il n'avait jamais qu'une soutane. Il la portait jusqu'à ce qu'elle tombât presque en lambeaux; il consentait à la laisser raccommoder et laver, quand elle en avait trop besoin, mais il n'en acceptait une neuve que lorsque la vieille n'était plus portable. Il en était de même de son chapeau, qui était arrivé à n'avoir plus aucune forme, parce qu'il le faisait durer éternellement, et de ses souliers dont n'approchèrent jamais la brosse ni le cirage. Le désordre général de sa mise fournissait parfois matière à de joyeux commentaires dans les conférences ou les autres réunions ecclésiastiques. Mr Vianney répondait toujours: "C'est assez bon pour le Curé d'Ars! Qui voulez-vous qui s'en scandalise? Quand on a dit: C'est le Curé d'Ars, on a tout dit." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

246. La vérité est que Mr Vianney reçut cependant des sommes considérables pendant sa vie. Il aurait pu se servir d'une partie pour son usage; mais il aimait trop la pauvreté pour cela. Plus il méprisait l'argent, plus il en recevait. Son grand secret pour en avoir, comme il le déclara à un prêtre qui le lui demandait parce qu'il bâtissait une église, était de tout donner et de ne rien garder. Il ne voyait dans l'argent qu'un instrument possible de salut et d'apostolat; toute autre destination lui déplaisait. Un jour, il alluma par mégarde sa chandelle avec un billet de banque, et comme on exprimait des regrets devant lui: "Oh! s'écria-t-il, il y a moins de mal à cela que si j'avais commis le plus petit péché véniel." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

247. La vérité est que le Curé d'Ars méprisait non seulement l'argent, mais encore toutes les choses matérielles, dont on parle tant aujourd'hui dans ce siècle de nouveauté, de progrès industriel, en des temps si difficiles et si troublés. Mr Vianney ne formait aucun souhait; il n'éprouvait aucun désir, il ne sentait aucun besoin de connaître ce monde, dont la figure passait autour de lui sans qu'il y fît la moindre attention: tant il en était venu à user des choses comme n'en usant pas, à jouir comme ne jouissant pas. Cet homme à qui les chemins de fer amenaient tous les jours de deux à trois cents étrangers, est mort sans avoir jamais vu un chemin de fer et sans être à même de s'en faire une idée. Il l'aurait pu cependant bien facilement puisque Ars est si rapproché de Villefranche. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

Humilité, simplicité, modestie de Mr Vianney.

 

248. La vérité est que la simplicité et la modestie brillaient d'une manière toute particulière dans Mr Vianney. Elles semblaient le revêtir de la tête aux pieds. Chez le Serviteur de Dieu point d'ostentation, point de mise en scène; rien de contraint ni d'affecté, rien absolument de l'homme qui veut paraître. Une simplicité d'enfant, un mélange d'abandon, de candeur, d'ingénuité, de grâce naïve, qui se combinant avec la finesse de son tact et la sûreté de son jugement, donnait un charme inexprimable à sa conversation et à toute sa conduite. On se sentait attiré à lui et entraîné par ces deux aimables vertus. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

249. La vérité est que Mr Vianney semble s'être surpassé par sa profonde humilité. Pour qui ne connaissait pas le Curé d'Ars, il était naturel de supposer par le récit des choses merveilleuses qui s'accomplissaient autour de lui et qui lui méritaient les ovations de la foule, que dans cette atmosphère de gloire qui l'environnait l'orgueil était sinon son piège, au moins sa tentation. Quelle épreuve, en effet, de rester humble parmi les témoignages les plus expressifs de la vénération publique! Un des missionnaires lui insinua un jour cette idée. Mr Vianney levant alors les yeux au Ciel avec une expression profonde de tristesse: "Ah! mon ami, dit-il, si seulement je n'étais pas tenté de désespoir!" Le recueillement, la vigilance, l'union avec Dieu le préservaient de tout retour sur lui-même au milieu de tant d'hommages qu'il ne pouvait pas fuir. Comme il a été dit, il semblait qu'il n'était pour rien dans tout le mouvement qui se faisait autour de lui, et il ne paraissait pas même s'en apercevoir. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

250. La vérité est que le Curé d'Ars recherchait l'obscurité et le silence avec autant d'ardeur que les autres en mettent à courir après la réputation et la gloire. Il aimait mieux être humble que de le paraître. Impossible à l'oeil le plus exercé de découvrir sur son visage l'expression de la gêne ou du malaise, les traces d'une préoccupation personnelle quelconque, d'un retour sur lui-même qui sentît les joies ou les anxiétés de l'amour propre. On eût dit que le moi n'existait plus en lui. Rien de ce qui lui était personnel n'effleurait son âme ; de quelque procédé qu'on usât envers lui, il paraissait content. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

251. La vérité est que les éloges étaient comme des coups de verge pour le Serviteur de Dieu. Si l'on s'avisait de lui dire quelque chose d'agréable, il répondait par une courte et humble parole; mais il était facile de s'apercevoir à son maintien et à son silence que ce propos l'avait douloureusement affecté. Monseigneur Devie s'oublia un jour jusqu'à l'appeler "Mon saint Curé!" Ce fut une vraie désolation. "Que je suis malheureux, s'écriait-il, il n'y a pas jusqu'à Monseigneur, qui ne se trompe sur moi!... Faut-il que je sois hypocrite!" On l'a vu plus d'une fois, les jours de dimanche, quitter précipitamment sa stalle, se réfugier dans la sacristie et en fermer la porte, parce que le prédicateur disait quelques mots à sa louange. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

252. La vérité est que l'humilité portait Mr Vianney à ne parler jamais de lui le premier. Si on l'interrogeait, il répondait avec une modestie qui commandait la réserve et un laconisme qui réduisait l'interlocuteur au silence. Puis il coupait court pour tout ce qui le regardait. Au reste, il épuisait en pareille rencontre toutes les formes du mépris, et son humilité était ingénieuse à en inventer de nouvelles. Il n'avait que des accusations à former contre lui-même. A l'en croire, il était le plus grand des pécheurs, et il remerciait souvent le bon Dieu de ce qu'il avait la bonté de supporter ses immenses misères. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

253. La vérité est que le Curé d'Ars souffrait beaucoup de voir son portrait s'étalant aux portes des maisons du village. Il avait fini cependant par s'y habituer comme à tant d'autres souffrances. Pourtant, quand il faisait son petit trajet journalier du presbytère à l'église, en passant par la maison des missionnaires, il baissait la tête et ne savait que faire de ses yeux; il avait l'air d'un patient. S'il lui arrivait, par mégarde, d'apercevoir un de ses portraits, qui tapissaient les murs, il échappait à cette importune vision par une aimable saillie: "Toujours ce carnaval (nom qu'il donnait à son portrait pour marquer le mépris qu'il en faisait)!... Voyez comme je suis malheureux! On me pend... On me vend!... Pauvre Curé d'Ars!" En 1852, un artiste d'Avignon ayant assez bien réussi à reproduire la figure du Curé d'Ars, on fit faire une lithographie, qui se vendait deux ou trois francs. En voyant apparaître cette nouvelle édition de son carnaval, Mr Vianney dit en souriant: "Hélas! on est bien averti, à chaque instant, du peu qu'on vaut. Quand on me donnait pour deux sous, j'avais encore des acheteurs; depuis qu'on me vend trois francs, je n'en ai plus." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

254. La vérité est que le bon Curé d'Ars souffrait aussi beaucoup de cette publicité de tous les instants, qui s'attachait à lui sous toutes les formes. Il s'en affligeait jusqu'à verser des larmes abondantes. Sur la fin de sa vie, après plusieurs attentats du même genre, il se fit un dernier essai biographique, qui le chagrina plus que les autres. Ne pouvant contenir sa peine, il dit à l'auteur: "Vous finirez bien, vous autres, par me vendre à la foire." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

255. La vérité est que Mr Vianney pratiqua en tout et partout l'humilité, qui était une de ses vertus principales. En parlant des autres vertus, on a déjà eu occasion de rappeler une foule de traits ou de paroles qui prouvent sa grande humilité. Il attachait à la pratique de cette vertu une très grande importance. "Monsieur le Curé, lui disait un jour une personne, comment faudrait-il faire pour être sage? - Mon ami, il faudrait bien aimer le bon Dieu. - Eh! comment faire pour aimer le bon Dieu? - Ah! mon ami, humilité! humilité! C'est notre orgueil, qui nous empêche de devenir des saints. L'orgueil est la chaîne du chapelet de tous les vices, l'humilité, la chaîne du chapelet de toutes les vertus. Hélas! on ne conçoit pas comment et de quoi une si petite créature que nous peut s'enorgueillir (il pleurait) Le diable apparut un jour à St Macaire, armé d'un fouet comme pour le battre, et il lui dit: "Tout ce que tu fais, je le fais: tu jeûnes, moi je ne mange jamais; tu veilles, moi je ne dors jamais. Il n'y a qu'une chose que tu fais et que je ne puis faire. - Eh! quoi donc? - M'humilier, répondit le diable, et il disparut. Ah! mon ami, continua le Curé d'Ars, il y a des saints qui mettaient le diable en fuite en disant: Que je suis misérable! " Ainsi qu'il sera déposé, etc.

256. La vérité est que le Curé d'Ars pratiquait à la lettre ce qu'il disait souvent: "Ceux qui nous humilient sont nos amis, et non ceux qui nous louent." Sa vie est pleine de traits qui le démontrent.

Un jour, on lui remit une missive dans laquelle on lisait cette phrase: "Monsieur le Curé, quand on a aussi peu de théologie que vous, on ne devrait jamais entrer dans un confessionnal..." Le reste était à l'avenant. Cet homme qui ne trouva jamais le temps de répondre à aucune des lettres qui lui arrivaient tous les jours plus nombreuses et qui faisaient incessamment appel à ses conseils, à son expérience, à sa sainteté, crut qu'il ne pouvait pas se dispenser de témoigner la joie et la reconnaissance qu'il éprouvait d'être enfin traité d'une manière conforme à ses mérites. Il prit immédiatement la plume et écrivit: "Que j'ai de raisons de vous aimer, mon très cher et très vénéré confrère! vous êtes le seul qui m'ayez bien connu. Puisque vous êtes si bon et si charitable que de daigner vous intéresser à ma pauvre âme, aidez-moi donc à obtenir la grâce que je demande depuis si longtemps, afin qu'étant remplacé dans un poste que je ne suis pas digne d'occuper à cause de mon ignorance, je puisse me retirer dans un petit coin pour y pleurer ma pauvre vie... Que de pénitences à faire! que d'expiations à offrir! que de larmes à répandre..." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

257. La vérité est que dans le temps que Mr Vianney était en butte à toutes sortes de contradictions et que par suite des dénonciations faites contre lui, il s'attendait, comme il le disait, à être mis à la porte à coups de bâton, interdit et condamné à finir ses jours dans les prisons, une de ces pièces accusatrices tomba un jour entre ses mains; il l'envoya à ses supérieurs, après l'avoir lui-même apostillée. "Cette fois, dit-il, ils sont bien sûrs de réussir, puisqu'ils ont ma signature." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

258. La vérité est que Mr Vianney voyait arriver à Ars les personnages les plus éminents et les plus haut placés dans la hiérarchie, aurait bien eu des raisons de s'enorgueillir; mais le bon Curé était tellement humble qu'il n'avait pas même la pensée d'y faire attention.

Pourquoi y aurait-il attaché de l’importance, puisque dans sa pensée lui n'y était pour rien? Au moment où la ville de Lyon retentissait du bruit des prédications du P. Lacordaire, celui-ci voulut rendre une visite au Curé d'Ars. Cette visite fut très remarquée des habitants d'Ars. Que dit alors Mr Vianney? "Savez-vous, dit-il à quelqu'un, la réflexion qui m'a frappé pendant la visite du P. Lacordaire? Ce qu'il y a de plus grand dans la science est venu s'abaisser devant ce qu'il y a de plus petit dans l'ignorance... Les deux extrêmes se sont rapprochés." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

259. La vérité est que Monseigneur Chalandon, Evêque de Belley, crut devoir nommer Mr Vianney chanoine honoraire de la cathédrale. Le bon Curé ne porta son camail qu'à la cérémonie de réception et il souffrit plus qu'il n'aurait souffert quelques années auparavant des coups de bâton qui devaient le mettre hors de chez lui. Quant à la croix de la Légion d'honneur que le gouvernement lui avait envoyée, il fallut, pour qu'on pût dire qu'il l'avait acceptée, lui faire croire que c'étaient des reliques qu'on lui offrait."Hé! là! dit-il avec un soupir de désappointement, lorsqu'il eut ouvert l'écrin qui la renfermait... Ce n'est que ça!..." Puis la passant à Mr Toccanier: "Tenez, mon ami, lui dit-il, l'Empereur s'est trompé. Ayez autant de plaisir à la recevoir que j'en ai à vous la donner." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

Chasteté de Mr Vianney.

 

260. La vérité est que Mr Vianney montra toujours une grande prédilection pour la sainte vertu de chasteté. Il en donna des preuves dès son enfance. Il n'avait encore que sept ans, lorsqu'un jour Marion Vincent lui dit: "Si un jour nos parents voulaient, nous nous marierions ensemble. - Oh! pour ce qui est de moi, reprit vivement le jeune Vianney, n'en parlons pas, n'en parlons jamais!" Ses paroles, ses actions, ses démarches ont toujours montré le grand amour qu'il avait pour la belle vertu. On n'a jamais rien pu surprendre chez lui qui méritât le moindre blâme ou pût faire naître l'ombre d'un soupçon. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

261. La vérité est que Mr Vianney, quand il fut nommé Curé d'Ars, au lieu d'imiter ses confrères et de suivre l’usage général de son pays en prenant à son service une personne du sexe, crut devoir s'en passer et préparer lui-même ses aliments, mettre l'ordre dans son presbytère. Sa vie, du reste, était si austère qu'il avait peu à faire sous ce rapport. Si parfois des personnes du sexe, bien connues par leur piété, parvenaient à s'introduire au presbytère dans le but de nettoyer les meubles, de déposer des provisions, c'était en plein jour qu'elles le faisaient et en l'absence du maître, qui ne pouvait souffrir qu'on lui rendît service. Leur manière d'agir ne pouvait produire, et de fait n'a produit aucune mauvaise impression. La conduite de Mr Vianney a toujours été si irréprochable que dans le temps même où il était en butte aux contradictions et où l'on répandait sur lui beaucoup de calomnies, on n'osa pas attaquer sa vertu ou, si quelques uns le firent, ils ne purent se faire écouter. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

IX. Dons extraordinaires accordés à Mr Vianney. - Réputation de sainteté pendant sa vie.

 

262. La vérité est que Dieu récompensa les vertus de son serviteur par des dons extraordinaires. L'humilité les faisait cacher avec grand soin au Curé d'Ars: aussi est-ce le côté le plus obscur de sa vie; cependant beaucoup de faits ont transpiré et ont démontré 1° que le serviteur de Dieu avait reçu le don des larmes; 2° qu'il lisait au fond des coeurs; 3° qu'il a annoncé des choses futures; 4° qu'il a eu des visions et des révélations; 5° qu'il a opéré un certain nombre de guérisons extraordinaires et miraculeuses, dont son humilité attribuait l'honneur à Sainte Philomène; 6° qu'il y a eu au grenier de la Cure une multiplication de blé en faveur de la Providence, etc. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

263. La vérité est que les lumières divines et infuses que le Curé d'Ars recevait avaient ordinairement pour objet la direction des âmes.

Le ministère par excellence du Curé d'Ars était, en effet, la direction des âmes, et une grande partie de sa vie s'est passée au confessionnal. Il avait reçu un don merveilleux de consoler les affligés, de toucher les pécheurs. Aussi on ne saurait compter les conversions éclatantes, qui se sont opérées par l'entremise du Serviteur de Dieu. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

264. La vérité est que jamais peut-être personne pendant sa vie n'a joui d'une aussi grande réputation de sainteté que Mr Vianney. On ne l'appelait que le saint Curé. L'ambition des pèlerins que sa réputation de sainteté lui amenait de toutes les parties du monde, ne se bornait pas à le voir, à lui parler, à entendre une réponse à leurs paroles, à recevoir sa bénédiction; elle allait encore à vouloir posséder un souvenir de lui, un objet qu'il avait béni, une image qu'il avait signée. De là, l'habitude prise par Mr Vianney bien qu'il en coûtât de continuels efforts à son humilité, de bénir après la messe, les croix, les médailles, les chapelets, et de mettre les initiales de son nom sur les images et sur les livres qu'on lui présentait. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

265. La vérité est qu'un très grand nombre de pèlerins ne se contentaient pas d'avoir la signature du Curé d'Ars ou un objet béni par lui, ils voulaient encore avoir quelque chose qui lui eût appartenu. Au commencement, lorsque le Curé d'Ars quittait un instant l'église, il ôtait son surplis et le déposait sur le mur du cimetière pour le reprendre ensuite; mais il a été bientôt obligé de ne plus le faire, parce qu'on le coupait par morceaux. On faisait de même de son chapeau, qu'il ne pouvait, pendant les longues séances du confessionnal, défendre contre ce pieux vandalisme; c'est pourquoi il résolut de ne plus s'en servir. Plusieurs fois on a donné des coups de ciseaux à sa soutane. On lui a souvent coupé par derrière des mèches de cheveux pendant qu'il faisait son catéchisme. Bien des feuillets de son bréviaire ont été enlevés. Inutile de parler de l'avidité avec laquelle on se disputait les choses qui avaient été à son usage ou qu'il avait simplement touchées. On ne pouvait faire visiter la cure aux étrangers sans avoir à constater ensuite quelques dégâts ou quelques larcins. On enlevait la paille de son lit, on mutilait ses chaises, on entaillait sa table, on déchirait ses livres, on ouvrait ses tiroirs, on lui volait ses plumes. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

266. La vérité est que la réputation de la sainteté du Curé d'Ars était tellement répandue, que son nom était sur toutes les bouches, son portrait se trouvait partout. Ce n'était pas seulement les gens du peuple, mais les personnages les plus distingués et les plus haut placés qui le regardaient et le vénéraient comme un saint. De là cette affluence à Ars des personnages les plus considérables, parmi lesquels un grand nombre d'Évêques. De là ces lettres qu'on adressait à Mr Vianney de toutes les parties du monde. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

267. La vérité est que l'on a vu se renouveler au sujet du Curé d'Ars des débats, qui ne semblaient plus de notre siècle. Les habitants de Dardilly, paroisse natale de Mr Vianney, jetaient des regards de convoitise sur le trésor possédé à Ars et songeaient aux moyens de le posséder à leur tour. Le plus simple fut d'aller trouver Mr Vianney lui-même, et de le supplier de disposer par testament qu'après sa mort sa dépouille mortelle serait rendue à sa paroisse natale. Le bon Curé, qui dans son humilité ne pouvait soupçonner leurs intentions secrètes, fit le testament connue on le désirait. Quand on le sut, ce fut une véritable consternation à Ars et dans tout le diocèse de Belley. L'Évêque dut intervenir: il demanda au Curé pourquoi il voulait quitter, après sa mort, la paroisse où il avait tant travaillé, et quelle raison il avait de désirer que son corps reposât à Dardilly. "Ah! dit le bon Curé, pourvu que mon âme soit auprès du bon Dieu, peu m'importe le lieu où sera mon cadavre." Alors Mgr Chalandon réclama ce pauvre corps, et le Curé mortifié de telles prétentions, promit de faire un autre testament. Il le refit, en effet, la veille de sa mort et disposa définitivement de ses restes en faveur de la paroisse d'Ars. Mais les habitants de Dardilly ne se tinrent pas pour battus et multiplièrent les démarches auprès des diverses autorités pour avoir au moins une part de ce corps qu'ils regardaient déjà comme une précieuse relique. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

 

 

X. De la précieuse mort de Mr Vianney.

 

268. La vérité est qu'une vie aussi sainte ne pouvait se terminer que par une sainte mort. Depuis longtemps Mr Vianney semblait n'avoir plus qu'un souffle de vie. Le petit filet de voix qui lui restait, était si faible, qu'il fallait une oreille attentive pour l'entendre. Mais on était tellement accoutumé à voir son existence se soutenir d'une manière comme miraculeuse que l'on ne pouvait croire que bientôt il quitterait cette terre pour aller recevoir la récompense due à tant de travaux. Plusieurs paroles que Mr Vianney avait prononcées, auraient dû cependant faire prévoir que ce moment n'était pas éloigné. On lui avait fait cadeau d'un très beau ruban pour soutenir l'ostensoir à la procession du St Sacrement. "Je ne m'en servirai qu'une fois..." avait-il dit. Lorsqu'on lui présenta vers la fin de juillet à signer son mandat de desservant : "Ce sera pour me faire enterrer." On possède un document d'où il résulte qu'au mois d'Août 1858, Mr Vianney a déclaré formellement qu'il n'avait plus que pour une année de vie, et qu'en 1859, à pareille époque, il aurait quitté la terre. On ne saurait donc douter que le Serviteur de Dieu n'ait connu par révélation l'époque de sa mort. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

269. La vérité est que les fortes chaleurs du mois de Juillet 1859 avaient cruellement éprouvé le saint vieillard; il avait eu plusieurs défaillances. On ne pouvait entrer dans cette église d'Ars réchauffée jour et nuit par un concours immense, sans être suffoqué. Il fallait que les personnes qui attendaient leur tour pour se confesser sortissent à chaque instant pour retrouver, hors de cette fournaise, un peu d'air respirable. Lui, cependant, ne sortait pas; il ne quitta jamais son poste de souffrance et de gloire; il ne songea point à abréger la longueur de ces mortelles séances, qui duraient, le matin, de une heure à onze, et le soir, de une heure à huit; mais il ne respirait plus, ou il ne respirait qu'un air vicié; il souffrait le martyre. On le sollicitait en vain de prendre un peu de repos; il répondait toujours: "Je me reposerai en paradis." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

270. La vérité est que le Vendredi 29 Juillet 1859, Mr Vianney parcourut le cercle ordinaire de ses travaux; il fit son catéchisme, passa seize ou dix sept heures au confessionnal, et termina cette laborieuse journée par la prière. En rentrant chez lui, plus rompu et plus exténué qu'à l'ordinaire, il s'affaissa sur une chaise en disant: "Je n'en peux plus!" Ce qui se passa le reste de cette nuit, personne ne le sait. On sait seulement qu'à une heure du matin, quand il voulut se lever pour se rendre à l'église, il s'aperçut d'une insurmontable faiblesse. Il appelle, on arrive. - Vous êtes fatigué, Mr le Curé? - Oui, je crois que c'est ma pauvre fin. - Je vais chercher du secours. - Non, ne dérangez personne; ce n'est pas la peine. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

271. La vérité est que le jour venu, le Serviteur de Dieu ne parla point de célébrer la sainte Messe, et commença à condescendre à tous les soins qu'il avait jusque là repoussés. Ce double symptôme était grave. - Vous souffrez bien, lui disait-on? Un signe de tête résigné était sa réponse. - Monsieur le Curé, espérons que sainte Philomène, que nous allons invoquer de toutes nos forces, vous guérira encore cette fois, comme elle l'a fait il y a dix huit ans. - Oh! sainte Philomène n'y pourra rien. On aurait peine à se figurer la consternation que produisit l'absence de Mr le Curé, quand, le matin, on ne le vit pas sortir de son confessionnal à l'heure ordinaire. Une douleur profonde se répandit de proche en proche. Cette douleur plus expressive chez les uns, plus concentrée chez les autres, avait une expression particulièrement touchante chez quelques personnes dont l'existence était plus intimement entrelacée à la sienne. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

272. La vérité est que pendant trois jours, tous les moyens que la piété la plus ingénieuse peut inspirer, furent mis en oeuvre pour obtenir du Ciel la conservation d'une vie si précieuse. Le mardi soir, il demanda à être administré. La Providence avait amené pour cette heure des prêtres venus des diocèses les plus lointains. La paroisse entière y assistait. Une personne qui avait le droit d'approcher du malade, vint à mains jointes le supplier en ce moment de demander à Notre Seigneur sa guérison. Il fixa sur elle un regard plein de bienveillance et sans rien dire fit connaître qu'il ne demanderait pas cette grâce. On vit des larmes couler de ses yeux, lorsque la cloche lui annonça la visite du Maître qu'il avait tant adoré. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

273. La vérité est que le lendemain il répandit encore des larmes de joie. Elles tombèrent sur la croix de son Évêque. Mgr de Langalerie, averti des progrès du mal, était venu en toute hâte rendre visite au bon Curé d'Ars. Il était temps; la nuit même qui suivit cette touchante entrevue, à deux heures du matin, sans secousse, sans agonie, sans violence, Jean Marie Baptiste Vianney s'endormit dans le Seigneur pendant que le prêtre, qui faisait la recommandation de l'âme, prononçait ces paroles: "Veniant illi obviam sancti Angeli Dei, et perducant eum in civitatem caelestem Jérusalem." Ainsi qu'il sera déposé, etc.

274. La vérité est que dès que la fatale nouvelle se fut répandue, on se précipita vers le presbytère pour voir et vénérer une dernière fois celui que tous appelaient leur père et qu'ils regardaient maintenant comme un saint. Le corps fut placé dans une salle basse que l'on orna à la hâte de modestes tentures. C'est là que dès le point du jour du Jeudi quatre Août et pendant deux jours et deux nuits, une foule sans cesse renouvelée et toujours grossissante accourut de tous les points de la France à mesure que la fatale nouvelle y pénétrait. On avait eu soin de mettre sous le séquestre tous les objets, qui avaient appartenu au Serviteur de Dieu. Cette précaution était bien nécessaire. Malgré les mesures les plus sévères, il y eut à regretter çà et là quelques pieux larcins que la vénération explique sans les justifier. Deux frères de la Sainte Famille se tenaient auprès du lit de parade, protégé par une forte barrière des contacts trop immédiats de la foule, et leurs bras se lassaient de présenter à ces mains habituées à bénir les objets qu'on voulait leur faire toucher. Dire ce que l'on a appliqué à ces restes vénérés de croix, de chapelets, de livres et d'images, et quand les boutiques si nombreuses du village furent à peu près épuisées, de linge, de bijoux, etc., serait impossible. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

275. La vérité est que la cérémonie des funérailles, qui eut lieu le samedi matin, présenta un spectacle extraordinaire. Elle était présidée par l'Évêque de Belley. Des étrangers, au nombre de plus de six mille, étaient accourus à Ars. Plus de trois cents prêtres étaient venus des diocèses voisins, quoique la circonstance du samedi en eût forcément retenu un grand nombre. Presque toutes les communautés des environs avaient là leur représentant. Ainsi qu'il sera déposé, etc.

276. La vérité est que la réputation de sainteté n'a pas cessé avec la mort de Mr Vianney; elle a même grandi et grandit tous les jours. Plus de trente mille pèlerins viennent encore chaque année s'agenouiller dans l'église d'Ars auprès du tombeau du Serviteur de Dieu, et solliciter par son intercession différentes grâces. On signale déjà plus d'une guérison et d'une grâce extraordinaire, et tout fait espérer que Dieu a l'intention de glorifier son serviteur. Ainsi qu'il sera déposé; etc.

 

Istos articulos et istas positiones pro nunc dat etc. salvo semper etc. non se tamen astringens etc. non solum etc. sed et omni etc.

 

Jacobus Estrade Causae Postulatur.


 


T A B L E DES M A T I E R E S

I. Sur sa vie

II. Sur la Foi de Mr Vianney

III. Sur l'Espérance de Mr Vianney

IV. Sur la charité de Mir Vianney

Charité envers Dieu

Charité envers le prochain

V. Sur la Prudence de Mr Vianney

VI. Sur la vertu de Justice de Mr Vianney

Obéissance de Mir Vianney

Religion de Mr Vianney

Oraison de Mr Vianney

VII. Sur la force de Mr Vianney

Patience de Mr Vianney

VIII. Sur la tempérance de Mir Vianney

Pauvreté de Mr Vianney

Humilité, simplicité, modestie de Mr Vianney Chasteté de Mir Vianney

IX. Dons extraordinaires accordés à Mir Vianney. - Réputation de sainteté pendant sa vie.

X. De la précieuse mort de Mr Vianney


 


PROCES DE BEATIFICATION ET CANONISATION DE

SAINT JEAN MARIE BAPTISTE VIANNEY

CURE D'ARS

 

PROCES INFORMATIF ORDINAIRE

 

 

DEPOSITIONS DES TEMOINS


 


TABLE DES DEPOSITIONS TRANSCRITES DANS LE PREMIER VOLUME

 

 

Témoin I                 Abbé Joseph Toccanier                                  106

Témoin VI                 Catherine Lassagne                                             462

Témoin VIII                 Jean Baptiste Mandy                                     578

Témoin IX                 Guillaume Villier                                                    618

Témoin X                 Frère Athanase (Jacob Planche)                 658 ; 803

Témoin XI                 Jeanne Marie Chanay                                       674

Témoin XIII                 Laure Justine Françoise des Garets                              764 ; 883

 

La numérotation marginale, à laquelle renvoie cette table, correspond à la pagination de l'original.


 


TÉMOIN I – ABBÉ JOSEPH TOCCANIER

 

 

105      Session 3-26 Novembre 1862 à 2h1/2 de l'après-midi

 

106      Au premier Interrogatoire, le témoin répond:

Je connais parfaitement la valeur et la force du serment que j'ai fait.

 

            Au second Interrogatoire, le témoin répond:

Je m'appelle Joseph Toccanier, né à Seyssel le trois Novembre mil huit cent vingt-deux; mon père se nomme Aimé Toccanier et ma mère Françoise Pegoud; je suis prêtre et missionnaire du diocèse de Belley, vicaire de la paroisse d'Ars. Ma fortune est très ordinaire.

 

Au troisième Interrogatoire, le témoin répond:

Ayant le bonheur d'être prêtre, je dis la sainte messe tous les jours autant qu'il m'est possible; j'ai encore eu le bonheur de la dire ce matin.

 

Au quatrième Interrogatoire, le témoin répond:

Je n'ai point eu de procès et je n'ai point subi de condamnation.

 

Au cinquième Interrogatoire, le témoin répond:

Je n'ai point encouru de censures, ni de condamnations ecclésiastiques.

 

Au sixième Interrogatoire, le témoin répond:

107             Personne ne m'a instruit ni ne m'a suggéré la manière de déposer dans cette cause; je ne me suis pas inspiré des articles, je ne m'en inspirerai pas pour donner mes réponses; je dirai seulement ce que j'ai vu et ce que j'al entendu.

 

Au septième Interrogatoire, le témoin répond:

J'ai une affection filiale pour le Serviteur de Dieu Jean Marie Baptiste Vianney; je désire vivement sa Béatification, mais je me soumets entièrement au jugement du Saint Siège; mais dans ma déposition, je ne suis mu que par l'amour de la vérité et le désir de la; gloire de Dieu.

 

Au huitième Interrogatoire, le témoin répond:

J'ai entendu dire que Mr Vianney était né le 8 Mai mil sept cent quatre-vingt-six. Ses parents étaient des propriétaires honnêtes et chrétiens; ils élevaient très chrétiennement leurs enfants et en particulier le dit Serviteur de Dieu. Sa mère était très pieuse. J'ai entendu dire au Curé d'Ars que sa mère le prenait souvent en particulier le soir pour s'entretenir avec lui des choses de Dieu, jusqu'à une heure très avancée de la nuit. Je ne sais rien de particulier sur l’époque du Baptême et de la Confirmation du dit Serviteur de Dieu.

 

Au neuvième Interrogatoire, le témoin répond:

J'ai appris de Monsieur Vianney lui-même qu'il avait passé ses premières années chez ses parents à Dardilly; qu'il a été ensuite confié à Monsieur Balley, Curé d'Ecully, confesseur de la foi pendant la grande révolution. Quand je serai interrogé sur les vertus, je répondrai sur les qualités et vertus de son enfance; quant à ses défauts, je n'en connais point.

 

Au dixième Interrogatoire, le témoin répond:

            Je sais du Curé lui-même, que dès son enfance, il avait des indices d'une vocation ecclésiastique, par l'habitude qu'il avait de dresser de petits autels, de prêcher à ses camarades pour les porter à la vertu; je tiens aussi du Curé d'Ars que monsieur Balley avait comme prédit qu'il serait prêtre.

 

108      Au onzième Interrogatoire, le témoin répond:

            D'après ce que j'ai entendu dire à Monsieur le Curé d'Ars, le jeune homme qui l'accosta au sortir de la petite ville de Roanne, lorsqu'il partit pour se rendre sous les drapeaux, lui était inconnu, et il n'a jamais su qui il était.

 

Au douzième Interrogatoire le témoin répond:

Je n'ai rien de particulier à dire sur les différentes parties de cet Interrogatoire.

 

Au treizième Interrogatoire le témoin répond:

Je sais du Curé d'Ars lui-même qu'il a été nommé Vicaire d'Ecully pendant deux ans, et je sais par la voix publique qu'il a édifié grandement la paroisse.

 

Au quatorzième Interrogatoire, le témoin répond:

Je ne sais pas précisément l'année de l'arrivée de Monsieur Vianney à Ars; je sais seulement par Mr le Curé d'Ars et des personnes dignes de foi que la paroisse d'Ars était plongée dans l'ignorance, et qu'il y régnait de graves abus, tels que la danse, le travail du Dimanche, l'oubli des Sacrements. Il m'a dit lui-même, qu'on ne savait pas dire le chapelet. Je sais par des personnes dignes de foi qu'il est parvenu à déraciner ces abus par de longues et fréquentes prières devant le Saint Sacrement; par des pénitences excessives; par sa dévotion à la Ste Vierge, à laquelle il offrait souvent sa paroisse; par ses nombreuses prédications; par l'établissement des confréries et par toutes les saintes industries que son zèle lui inspirait.

 

Au quinzième Interrogatoire, le témoin répond:

Je sais par les registres de la paroisse que les confréries dont j'ai parlé en répondant à l'interrogatoire précédent, sont: 1° celle du Saint-Sacrement, secondement du Saint-Rosaire, troisièmement du Sacré-Coeur, quatrièmement l'Archiconfrérie de Notre Dame des Victoires. 109 Je sais qu'il a établi une Providence gratuite pour les orphelines, dirigée d'abord par de pieuses filles; que cette Providence a été remplacée par une école gratuite des filles pour la paroisse; qu'il a établi une école gratuite pour les jeunes gens de la Paroisse, dirigée par les Frères de la Sainte Famille de Belley. Je certifie que ces écoles ont produit d'excellents fruits.

 

 

113      Session 4 - 27 Novembre 1862 à 8h du matin

Au seizième Interrogatoire, le témoin répond:

J'ai appris de personnes graves que le Curé d'Ars accomplissait exactement les commandements de Dieu et de l'Eglise et remplissait parfaitement ses devoirs de prêtre et de Curé. Pendant six ans de mon séjour à Ars auprès du Serviteur de Dieu, j'ai vu moi-même tous les exemples de vertus chrétiennes et sacerdotales qu'il donnait à tout le monde. Aux Interrogatoires sur les vertus, je donnerai les détails. 114 Je puis affirmer qu'il a persévéré jusqu'à la mort dans l’exacte et fidèle observance de tous ses devoirs de prêtre et de pasteur, et je l'affirme comme témoin oculaire. Je ne connais aucun manquement dans l'accomplissement de ses devoirs. Je sais que s'il s'est absenté de sa paroisse pour faire des missions, c'est seulement par zèle pour la conversion des pécheurs et sans nuire aucunement au bien spirituel de sa petite paroisse. Comme les missions se faisaient dans les paroisses voisines, il revenait fréquemment dans sa paroisse. S'il a essayé, de quitter deux fois sa paroisse, c'est parce qu'il croyait, par un sentiment de profonde humilité, qu'il avait besoin de la retraite pour assurer son salut et se préparer à la mort en pleurant sa pauvre vie, comme il le disait souvent. En agissant ainsi, le Serviteur de Dieu présumait le consentement de son Évêque et ne voulait point faire un acte positif de désobéissance; du reste, quelques jours après l'a dernière tentative de fuite, des habitants de Dardilly, sa paroisse natale, vinrent la nuit et lui fournirent tous les moyens de s'évader secrètement, mais le Serviteur de Dieu refusa formellement. Je le tiens de son propre témoignage.

 

Au dix-septième Interrogatoire, le témoin répond:

Je sais par moi-même et par des témoins dignes de foi qu'il a eu à supporter de nombreuses et pénibles contradictions de la part de ses paroissiens, et de quelques ecclésiastiques du voisinage et d'ailleurs, et qu'il (les) a supportées avec une patience admirable et qu'il a prié pour eux et leur a fait dans l'occasion tout le bien qu'il pouvait leur faire, ainsi que je l'expliquerai plus tard.

 

Au dix-huitième Interrogatoire, le témoin répond:

J'ai appris de personnes dignes de foi que le Serviteur de Dieu s'est distingué par la pratique de toutes les vertus chrétiennes, et pendant les six années que je suis resté auprès de lui jusqu'à sa mort, j'ai, vu par moi-même que tout ce que j'avais entendu dire était parfaitement exact.

115      Quant à la foi, je déclare que j'ai entendu dire à des personnes bien informées, à sa soeur, encore vivante, par exemple, que dès son enfance, il aimait à s'instruire des vérités de la religion, qu'à trois ans il recherchait déjà la solitude par amour pour la prière. Un jour qu'il avait disparu, on le chercha et on le trouva dans une écurie, à genoux et priant devant une crèche. Il aimait à se mêler aux exercices de piété. Le Serviteur de Dieu m'a dit lui-même qu'il avait aimé la Sainte Vierge avant de la connaître, qu'il avait reçu de sa mère une petite statue de la Mère du Sauveur, dont il ne se séparait ni le jour ni la nuit.

J'ai entendu le Serviteur de Dieu dire que pendant la Révolution, il était heureux de pouvoir assister au saint sacrifice toutes les fois que l'occasion s'en présentait. J'ai entendu dire au Serviteur de Dieu que lorsqu'il allait travailler dans les champs, il plaçait la statue de la Sainte Vierge sur un bâton, auquel il la fixait, afin de pouvoir la contempler et prier devant elle.

J'ai entendu dire au Serviteur de Dieu qu'étant encore jeune, il avait fait un pèlerinage au tombeau de Saint François Régis à pied et en mendiant, pour accomplir un voeu qu'il avait fait. Avant de revenir, il obtint de son confesseur la commutation de son voeu, en ce sens qu'il donnait à tous les pauvres qu'il rencontrait, au lieu de mendier lui-même, et il ajoutait qu'il avait vu par là qu'il était plus doux de donner que de demander. Je sais qu'il avait une grande dévotion à saint François Régis, qu'il avait son tableau dans sa chambre, et qu'il avait érigé sa statue dans l'église d'Ars.

Je sais par des témoignages dignes de foi que, retiré aux Noës, il édifia les habitants par la ferveur de sa foi, à tel point que, lorsqu'il fut prêtre, on le demanda instamment pour Curé de cette paroisse.

J'ai entendu dire par des témoins graves que Monsieur Vianney avait édifié ses condisciples au petit et au grand séminaire par la vivacité de sa foi et que ce fut là le motif particulier de son admission au sacerdoce.

116      Je sais par des témoins dignes de foi que pendant qu'il fut vicaire d'Ecully, il édifia la paroisse par sa foi et sa piété. Je tiens des habitants d'Ars que dès son entrée dans la paroisse, il les avait vivement édifiés par sa foi et particulièrement par sa dévotion au Saint Sacrement de l'autel et par la manière dont il disait la messe.

J'ai entendu dire à des témoins dignes de foi qu'il semblait avoir choisi l'église pour sa demeure, il y passait de longues heures immobile et prosterne dans le sanctuaire; qu'il entrait à l'église avant l'aurore et n'en sortait qu'après l'angelus du soir. Pendant les six années que j'ai passées à Ars, je le voyais pour ainsi dire constamment à l'église; il y allait de minuit à deux heures du matin et n'en sortait qu'à six heures en hiver et à neuf heures en été, excepté le temps consacré à prendre son modeste repas et à visiter les malades de la paroisse. Je sais nue pendant ses longues oraisons devant le Saint Sacrement, il ne cessait de prier pour la conversion des pécheurs et la persévérance des justes, et qu'il conjurait sans cesse Dieu de répandre ses grâces sur ceux qui ne le connaissaient pas et s'offrait en sacrifice pour leur conversion. Je sais qu'il joignait à la prière la prédication de la parole de Dieu. Il s'y était préparé par un travail opiniâtre. Je l'ai vu faire le catéchisme tous les jours pendant six ans, de onze heures à midi, non seulement aux paroissiens, mais encore aux nombreux pèlerins venus de tous les pays, avec une onction qui impressionnait profondément l'auditoire. Je l'ai vu chaque Dimanche, outre le catéchisme qui se faisait à une heure, faire son instruction à la prière du soir.

Je sais qu'il est parvenu à établir la communion fréquente parmi les femmes. Je sais aussi qu'à son instigation, un grand nombre des pèlerins qui venaient à Ars ont pris l'habitude de communier fréquemment. Par ses exhortations, il avait amené presque tous les hommes à communier à Pâques, un certain nombre à communier aux grandes fêtes ; mais malgré ses efforts, il n'avait pu réussir à les amener à la communion fréquente. Je sais que par l'établissement des deux confréries du Saint Sacrement et du Saint Rosaire, dans lesquelles il avait enrôlé un grand nombre de ses paroissiens, hommes et femmes, il vint à bout de détruire plus promptement les abus. 117 Pendant six ans, je n'ai point vu à Ars les danses qui ont lieu dans les paroisses voisines, et jusqu'à ce moment, elles n'ont pas reparu. Je sais qu'il a fait supprimer les deux cabarets qui existaient dans la paroisse, qu'il a fait cesser le travail du Dimanche; que les magasins étaient fermés le Dimanche, que les voitures publiques d'Ars à Lyon ne marchaient jamais le Dimanche, et que les omnibus des chemins de fer obligés de marcher le Dimanche pour faire leur service, n'entraient pas dans le village. J'ai été moi-même témoin de ces faits. Pour obtenir la cessation des danses, le Serviteur de Dieu redoubla ses prières et ses mortifications; il en vint même jusqu'à payer un jour, comme on me l'a assuré, au musicien une somme plus forte que celle qu'il aurait gagnée, et l’éloigna ainsi de sa paroisse.

Je sais que le Serviteur de Dieu ayant travaillé à plusieurs missions ou jubilés dans plusieurs paroisses du voisinage, y répandit une odeur de sainteté, et inspira une telle confiance que les pénitents en grand nombre, qui s'étaient adressés à lui, vinrent ensuite le trouver à Ars; beaucoup de personnes suivirent leur exemple, notamment des personnes d'Ecully et des Noës, ainsi que de Dardilly. De la sorte se forma le pèlerinage qui prit de si grandes proportions que dans les dernières années le nombre des pèlerins s'élevait en moyenne à quatre-vingt mille.

Monsieur le Curé d'Ars, désintéressé et pauvre personnellement, mais, animé par l'esprit de foi le plus sincère, déployait au contraire toute la munificence dont il était capable pour l'embellissement de son église, l'érection de plusieurs chapelles, l'achat des vases sacrés et des ornements, si bien qu'aucune paroisse du Diocèse de Belley ne possède de si beaux ornements. Il me disait souvent avec un sentiment de bonheur: "Je suis heureux de pouvoir embellir et augmenter le ménage du bon Dieu."

Je puis certifier par ma propre expérience que Monsieur Vianney déployait la plus grande pompe dans les grandes solennités de l'Eglise mais surtout pour la fête du Saint Sacrement; 118 il aimait à voir de magnifiques reposoirs, et malgré son grand âge, et malgré le poids énorme de l'ostensoir, il ne cédait à personne le bonheur de porter le Saint Sacrement. Comme je lui faisais observer un jour qu'il devait être bien fatigué, il me répondit: "Oh! mon ami, celui que je portais, me portait."

Je sais que l'opinion commune à Ars est qu'il ressemblait à un ange au saint autel et que l'on voyait en le voyant célébrer si saintement le saint sacrifice qu'il avait le bonheur de contempler le Sauveur. Plusieurs fois je me suis placé de manière à l'observer et j'ai remarqué qu'après la consécration, sa figure paraissait illuminée et qu'elle était parfois inondée de larmes. Je lui ai entendu dire ces paroles: "Jusqu'à la consécration, je vais assez vite, mais après la consécration, je m'oublie, en tenant Notre Seigneur dans mes mains." Une autre fois, ayant quelques inquiétudes sur son salut, il disait à Notre Seigneur ces paroles: "Mon Dieu, si j'avais le malheur d'être séparé de vous pendant l'éternité, prolongez au moins les moments pendant lesquels je vous tiens dans mes mains." Il était si pénétré de la présence réelle de notre Seigneur au Saint Sacrement qu'il en parlait dans presque toutes ses instructions. Les termes dont il se servait étaient si touchants qu'ils faisaient couler les larmes des yeux des auditeurs. Un jour, je l'entendis dire en fixant sur le tabernacle des regards enflammés, ces paroles: "Oh! mes enfants, que fait Notre Seigneur dans le sacrement de son amour? Il a pris son bon. coeur pour nous aimer. Il s'échappe de son coeur comme une transpiration de miséricorde et d'amour pour noyer les iniquités du monde." L'impression qu'il ressentait en parlant du Saint Sacrement était si forte qu'il était obligé de s'interrompre, et qu'il répétait plusieurs fois les mêmes expressions, comme s'il avait été suffoqué par la vivacité des sentiments qu'il éprouvait; quel que fût le sujet qu'il traitât, il revenait toujours à ce grand objet de ses méditations et de son amour. 119

 

 

121      Session 5 - 1er Décembre 1862 à 8h du matin

 

Sur le dix-huitième Interrogatoire, le témoin continue à répondre :

J'ai été témoin des visites que le Serviteur de Dieu faisait aux malades et j'ai admiré l'esprit de foi avec lequel il leur parlait. J'ai entendu beaucoup de pénitents profondément touchés des paroles qu'il leur avait adressées au confessionnal. On ne pouvait s’'empêcher d'être ému en le voyant distribuer la sainte communion. 122 Il montrait aussi une foi très vive en bénissant les objets de piété qui lui étaient présentés par les fidèles. Il parlait du sacerdoce avec vénération et il disait que si on comprenait le prêtre, on mourrait d'amour pour Notre Seigneur en le voyant, et en disant ces paroles, il versait des larmes d'attendrissement, et il revenait très souvent sur ce sujet dans ses conversations et ses catéchismes. En parlant de Dieu et du Ciel, il semblait voir ce qu'il disait.

Il répétait souvent: Être aimé de Dieu, être uni à Dieu, vivre en la présence de Dieu, vivre pour Dieu, Oh! belle vie, oh! belle mort. Souvent dans les discours qu'il prononçait le Dimanche soir, il était tellement impressionné par le sujet qu'il traitait, qu'il répétait: souvent pendant un quart d'heure les mêmes paroles d'amour ou de douleur selon qu'il parlait de Dieu ou du péché. Plusieurs fois, je l'ai entendu, comme hors de lui-même, s'écrier, en parlant de la vision béatifique: "Nous verrons Dieu, mes frères, nous le verrons... Y avez-vous jamais pensé? Nous le verrons tout de bon, nous le verrons face à face, tel qu'il est..." et il versait des larmes de bonheur. J'ai entendu dire à des personnes bien instruites, qu'en dix-huit cent trente, au moment où l'on renversait les croix, il s'écria: "La croix est plus forte qu'eux! Quand Notre Seigneur paraîtra sur les nuées du ciel, ils ne l'arracheront pas de ses mains." Il trouvait les comparaisons les plus gracieuses et les plus frappantes pour peindre une âme en état de grâce. Je lui ai entendu dire les paroles suivantes: "Une âme pure brille devant Dieu comme une perle au soleil. Le Saint-Esprit plane sur elle comme une colombe qui agite ses ailes d'où distille le baume de l'amour. L'âme pure est comme une belle rose sur laquelle les trois Personnes divines s'inclinent pour en respirer le parfum. Elle est comme un miroir bien poli, qui réfléchit le ciel. " 123 Il parlait avec prédilection de l'action du Saint-Esprit sur l'âme, il disait qu'il en était le conducteur, que sans lui elle ne pouvait rien, que l'âme possédée par le Saint Esprit était comme un raisin d'où sortait une liqueur délicieuse quand on le pressait, et qua sans l'Esprit-Saint l'âme était comme un caillou d'où l'on no peut rien tirer. Il disait encore que l'âme sous l'action de la grâce ressemblait à ces oiseaux qui ne font qu'effleurer la terre et qui planent constamment dans les airs, tandis que l'âme en état de péché ressemble à ces oiseaux domestiques qui ne peuvent quitter la terre et sont constamment attachés à elle.

Le Serviteur de Dieu avait sur la prière de très belles et très ingénieuses comparaisons. Il la comparait au feu qui gonfle les ballons et les élève dans les airs; elle est pour l'âme ce que l'eau est pour le poisson; plus l'eau est abondante, plus le poisson est heureux; le poisson est content dans un petit ruisseau, plus content encore dans la mer. Il disait que si les damnés pouvaient prier cinq minutes tous les mille ans, l'espérance de prier ainsi rendrait pour eux moins rigoureuses les flammes de l'enfer. Je lui ai entendu dire, en parlant des peines qu'il avait eu à supporter, qu'il suffisait d'aimer les croix pour qu'on pût les porter facilement; l'amour des croix en détruit l'amertume, comme le feu qui brûle les épines, leur enlève ce qu'elles ont de piquant. En parlant des souffrances, il disait que nous étions sur la terre pour souffrir, mourir et régner. Il aimait à rappeler à ses auditeurs le souvenir des saints martyrs et à parler de la joie qu'ils éprouvaient en quittant cette vie par de rudes souffrances, et personnellement le Serviteur de Dieu pratiquait ce qu'il disait, en montrant dans les épreuves et les souffrances un grand contentement.

Le Serviteur de Dieu montrait un grand, esprit de foi dans ses conversations; il ne parlait que de piété, d'amour de Dieu, du salut. Jamais il ne s'occupait dans ces circonstances, de sujets futiles ou indifférents; il montrait ce même esprit de foi dans toute sa conduite, et dans la manière dont il accomplissait ses devoirs. Cet esprit de foi parut d'une manière frappante, lorsqu'il reçut les derniers sacrements, ainsi que je le déposerai plus tard.

 

124      Le témoin ayant fini de parler de la foi, a déposé sur l'Espérance du Serviteur de Dieu de la manière suivante:

Je sais que le Serviteur de Dieu avait une humilité profonde et que, ne comptant pas sur lui-même, il avait en Dieu une confiance sans bornes. Cette confiance le soutenait dans toutes ses entreprises, et quand il avait réussi, il attribuait à Dieu tout le succès.

Je tiens de lui-même que sa paroisse était dans un triste état lorsqu'il en prit possession; que néanmoins il ne se découragea pas; et je sais par les paroissiens qu'attendant seulement de Dieu le changement qu'il désirait, il eut recours à la prière et à la pénitence et que ce fut par ces moyens qu'il détruisit les abus et fit refleurir la vertu. L'Espérance qu'il avait du ciel lui inspirait une horreur profonde pour le péché et une grande compassion pour le sort des pécheurs. Le péché, disait-il, est le bourreau du bon Dieu et l'assassin de l'âme, c'est lui qui nous arrache du ciel pour nous précipiter en enfer. Le Serviteur de Dieu comparait le bon chrétien à un roi exilé qui, espérant de rentrer dans son royaume, y envoie d'avance tous ses trésors. Il inspirait aux pécheurs un grand sentiment de confiance en la miséricorde de Dieu et il excitait le zèle des justes par la pensée de la bonté de Dieu, qui accorde facilement la grâce à ceux qui la demandent.

En s'occupant du salut des autres, le Curé d'Ars ne négligeait pas sa sanctification personnelle; il consacrait à la prière, à la méditation, aux visites au Saint Sacrement le temps qu'il ne donnait pas au salut des autres. Il m'a dit souvent que son secret était de s'abandonner entièrement entre les mains de la Providence. Plusieurs fois, il m'a parlé des luttes qu'il avait avec le démon pendant la nuit et il m'a assuré qu'il n'avait aucune crainte, à cause de la grande confiance qu'il avant en Dieu. Je lui ai entendu dire, en parlant des contradictions qu'il avait éprouvées:

125      J'étais tourmenté pendant le jour par les hommes et pendant la nuit par le démon, et cependant j'éprouvais une grande paix, une grande consolation. Il éprouvait des peines intérieures très violentes par suite de la crainte qu'il avait de ne pas bien remplir son ministère, mais alors il se mettait à genoux devant le tabernacle, d'où il ne s'éloignait jamais sans avoir reçu quelques consolations. Il me disait que dans ses moments de peines, ii se jetait aux pieds de Notre Seigneur comme un petit chien aux pieds de son maître.

S'il désirait quitter sa paroisse et aller dans la solitude, c'est parce qu'il se défiait de ses talents et qu'il se croyait incapable de faire le bien qu'un autre aurait pu faire, mais du moment que la volonté de son évêque était qu'il restât au milieu de ses paroissiens, il reprenait courage et comptait sur la grâce de Dieu. En un mot, je puis affirmer que j'ai toujours remarqué en lui une espérance vive, qui ne se démentait jamais, espérance qu'il savait communiquer aux autres, et je n'ai jamais remarqué qu'il se fût laissé aller aux tentations violentes de découragement et de désespoir qu'il éprouvait fréquemment.

 

Au sujet de la Charité, le témoin dépose:

Je sais que le Serviteur de Dieu avait un grand amour pour Dieu et pour le prochain.

J'ai entendu dire que dès son enfance il s'efforçait d'aimer Dieu de tout son coeur et de correspondre aux leçons de sa vertueuse mère, qui lui disait souvent: "Vois-tu, mon petit Jean-Marie, si je te voyais offenser le bon Dieu, cela, me ferait plus de peine que si c'était un autre de mes enfants." Il correspondit si bien aux instructions de sa mère que plus tard, il disait lui-même: "Si je n'avais pas été prêtre, je n'aurais jamais su ce que c'était que le péché." Il se plaignait, étant curé, d'avoir moins de temps pour prier Dieu que lorsqu'il était occupé aux travaux des champs.

126      J'ai entendu des prêtres, ses condisciples, raconter que pendant ses études, il avait montré une piété angélique, et que c'était en considération de cette piété qu'il avait été appelé aux saints ordres, quoiqu'il laissât à désirer sous le rapport de la capacité.

Il m'a raconté que lorsqu'il était vicaire à Ecully, il profitait des moments où il était seul avec Monsieur Balley pour parler de Dieu, et s'exciter à l'aimer davantage.

J'ai appris de témoins dignes de foi et je pourrais dire de toute la paroisse, qu'au commencement de son ministère à Ars, comme il avait peu d'occupations, il faisait de fréquentes et longues visites au Saint-Sacrement, de sorte qu'on disait qu'il avait choisi l'église pour sa demeure. Persuadé qu'il faut se sanctifier soi-même pour sanctifier les autres, il s'efforçait d'augmenter en lui l'amour de Dieu par une vie de prière, de mortification et de pénitence et de donner en toutes choses le bon exemple.

Afin de faire aimer Dieu par ses paroissiens, il eut recours à l'établissement des confréries, de la prière du soir et de la pratique de la fréquente communion. Dieu, rien que Dieu, Dieu par tout, Dieu en tout : toute la vie du Curé d'Ars est là.

 

 

129      Session 6 - 1er décembre à 2h1/2 de l'après-midi

 

Au sujet de la Charité, le témoin continue ainsi sa déposition:

Le Serviteur de Dieu, par suite de sa grande dévotion envers le Saint Sacrement, disait son office à genoux à l'église, du moins l'office du jour, et faisait des pauses de temps en temps en regardant le tabernacle, de telle sorte qu'on aurait pu croire qu'il y voyait Notre Seigneur. 130 Quand le Saint Sacrement était exposé, il se tournait vers l'autel avec un sourire extatique, avant la messe, il se mettait à genoux dans le choeur sur les dalles, pour faire sa préparation, et restait quelques moments comme en extase. Pendant le saint sacrifice, sa figure semblait s'illuminer, surtout au moment de la consécration et avant la communion; il semblait avoir un colloque mystérieux avec Notre Seigneur. Il n'était cependant ni trop long, ni trop prompt à l'autel. J'ai déjà parlé, en déposant sur la foi, du goût qu'il avait pour orner l'église et pour acheter de riches ornements. Il aimait à distribuer la sainte communion et à donner la bénédiction du Saint Sacrement.

Toutes les fois que le Curé d'Ars avait à parler sur le Saint Sacrement et l'amour de Dieu, il était admirable. Il disait: "Je ne comprends pas qu'on puisse offenser Dieu, il est si bon! S'il n'était pas si bon, à la bonne heure; c'est trop dommage." Et il pleurait, et les assistants pleuraient avec lui. Il prononçait avec tant de piété et d'onction les mots: Bon Dieu, qu'ils étaient à eux seuls un sermon. Quand il prononçait le nom de Jésus, il y avait dans sa voix un accent qui frappait tout le monde; il semblait que son coeur se répandait sur ses lèvres. Il parlait de la prière et de la vie intérieure dans des termes qui exprimaient l'ardeur de sa charité. La prière, disait-il, voilà tout le bonheur de l'homme sur la terre. Oh! belle vie! belle union de l'âme avec Notre Seigneur! L'éternité ne sera pas assez longue pour comprendre ce bonheur. La vie intérieure est un bain d'amour dans lequel l'âme se plonge; elle est comme noyée dans l'amour.

Au tribunal de la pénitence, la charité du Serviteur de Dieu opérait des merveilles tant ses paroles étaient pleines de feu et d'onction. 131 En parlant des nombreuses conversions qui s'étaient opérées à Ars, il disait qu'on n'en connaîtrait le nombre qu'au jugement dernier, attribuant cependant à Dieu tout le bien qui s'était fait. Les pécheurs, par son ministère, se convertissaient, les justes s'affermissaient, les tièdes retrouvaient la ferveur. Il conservait une union constante avec Dieu au milieu de sa vie excessivement occupée; à quelque moment qu'on le vît, environné, pressé, assailli par la multitude indiscrète, harcelé quelquefois de questions oiseuses et absurdes, obsédé de demandes impossibles, interpellé partout, et ne sachant souvent à qui répondre, il était toujours égal à lui-même, gracieux, aimable, compatissant, toujours prêt à condescendre aux désirs des solliciteurs, toujours la figure calme et souriante; jamais on n'a pu surprendre en lui le moindre signe de dépit et la moindre brusquerie; jamais sur son front la plus imperceptible nuance de mécontentement, l'ombre d'un nuage; jamais sur ses lèvres ni de plaintes ni de reproches. Entouré de marques de respect, de confiance, porté en triomphe par la foule, qui s'attachait à ses pas, se suspendait à ses lèvres, s'agenouillait sur son chemin, s'inclinait pour recevoir sa bénédiction, il restait ingénu comme un enfant, simple, modeste et bon, ne semblant pas se douter que sa vertu fût quelque chose dans cet étonnant concours.

Sa conversation était toujours céleste; il n'aimait qu'à parler des choses de Dieu, et ne prenait plus de part à la conversation du moment qu'elle devenait purement humaine. Il ne parlait des vanités de la terre qu'avec ironie et mépris. Tout ce qui intéressait l'Eglise et son triomphe sur la terre, tout ce qui contribuait à la glorification du nom de Dieu l'impressionnait vivement; tout le bien qu'il entendait dire à ce sujet le faisait tressaillir d'allégresse, tandis que les nouvelles fâcheuses lui causaient une vive douleur. 132 Il était arrivé à ce haut degré de charité par la prière, la mortification, le détachement, l'oubli de lui-même, et en appliquant sans cesse le fer et le feu aux plus vives parties de son être. Il disait au milieu de ses peines intérieures que l'on montre plus de charité en servant Dieu malgré les désolations de l'âme et du coeur, qu'en le servant dans l'abondance des consolations spirituelles. Il désirait la solitude parce qu'il pensait qu'il y prierait Dieu avec plus de ferveur et l'aimerait plus ardemment. Il se réjouissait au milieu des attaques du monde par la pensée que c'était la volonté de Dieu; il s'en réjouissait aussi parce que lorsque les attaques étaient plus importunes, quelque grand pécheur devait venir faire sa confession. Les contradictions qu'il éprouvait de la part des honnies lui étaient agréables en ce qu'elles le détachaient des choses de la terre et l'unissaient à Dieu d'une manière plus intime.

 

Sur la Charité envers le prochain, le témoin dépose ainsi:

Sa charité pour le prochain était immense, il s'intéressait à ses misères spirituelles et corporelles, il embrassait dans son amour le monde entier, car il s'occupait non seulement de sa paroisse, de son diocèse mais pour ainsi dire de toute l'Eglise, comme le prouvent ses nombreuses fondations de messes, soit pour la conversion des pécheurs, le succès des missions, le soulagement des âmes du purgatoire; comme le prouvent aussi les missions qu'il a fondées en très grand nombre.

J'ai entendu dire à des témoins dignes de foi que dès son enfance, il compatissait aux souffrances des pauvres et aimait à les soulager. J'ai entendu dire aussi qu'il aimait à inspirer la piété aux enfants et surtout la dévotion à la Sainte Vierge, et qu'il se montra toujours très charitable soit pendant ses études, soit comme vicaire d'Ecully. 133

Je sais par les habitants d'Ars que dès son entrée dans la paroisse, il se fit remarquer par son amour pour les pauvres, qui lui inspira l'idée de fonder une Providence, ouverte aux jeunes filles sans ressources, et qu'il se fit remarquer aussi par un ardent désir de salut du prochain.

J'ai appris de témoins dignes de foi qu'au commencement de son ministère, il s'était mis en relation avec tous ses paroissiens, saisissant la moindre occasion de leur donner individuellement des marques de son affection et de son dévouement. Je sais qu'il n'aurait pas rencontré un enfant sans lui adresser quelques mots aimables, après l'avoir salué respectueusement. Il attachait une grande importance à la prédication, et j'ai entendu dire à lui-même et à d'autres, qu'il composait avec soin ses instructions; elles lui coûtaient beaucoup de travail, parce qu'il avait naturellement peu de facilité pour la composition. Il s'offrait le jour en sacrifice pour la conversion des pécheurs; les souffrances de la nuit étaient consacrées au soulagement des âmes du purgatoire, ainsi que la journée du Lundi. Je lui disais un jour: "Mon père, si le bon Dieu vous donnait à choisir, ou de monter au ciel tout de suite, ou de travailler encore comme vous le faites à la conversion des pécheurs, que feriez-vous? - Je resterais. - Mais au ciel, les saints ont si heureux! Plus de peines, plus de tentations, etc... - Oui, répondit-il, les saints, au ciel, sont bienheureux; mais ce sont des rentiers; ils ont bien travaillé pourtant, puisque Dieu punit la paresse et ne récompense que le travail; mais ils ne peuvent plus, comme nous, par des travaux et des souffrances, gagner des âmes à Dieu. - Si Dieu vous laissait ici-bas jusqu'à la fin du monde, vous auriez bien du temps devant vous, vous ne vous lèveriez pas si matin. - Oh! mon ami, je me lèverais bien toujours à minuit: ce n'est pas la fatigue qui m'effraie; je serais le plus heureux des prêtres, si ce n'était pas cette pensée qu'il faut paraître au tribunal de Dieu comme curé." Alors deux grosses larmes coulaient de ses joues. Il souffrait beaucoup pendant la nuit, surtout vers la fin de sa vie, et cependant jamais il ne prolongeait le temps d'un repos qui n'en était souvent pas un. Malgré la fatigue et l'accablement, il se rendait au confessionnal et entendait, une partie de la nuit et toute la journée, les nombreux pénitents qui se présentaient. Il m'avoua qu'un jour il était tombé quatre fois de faiblesse en se rendant à l'église, qu'il s'était relevé quatre fois avec une très grande peine, et qu'arrivé au confessionnal, il avait entendu les confessions comme à l'ordinaire. Je lui fis observer une autre fois qu'il semblait bien fatigué; il me répondit en souriant: "Les pécheurs finiront bien par tuer le pauvre pécheur."

 

 

137 Session 7 - 2 Décembre 1862 à 8h du matin

 

Sur le dix-huitième Interrogatoire, le témoin continue ainsi sa déposition, en parlant de la charité:

Je sais qu'il avait un attrait particulier pour la conversion des pécheurs; il s'en occupait sans cesse dans ses prières et dans ses mortifications. 138 Je lui ai entendu dire qu'il était heureux de prier pour les âmes du purgatoire, mais qu'il était surtout à son aise quand il priait pour les pécheurs et qu'il éprouvait une peine quand il ne priait pas pour eux. C'était là la préoccupation de toute sa vie. Il s'était proposé de fonder le plus grand nombre de missions possible. Il avait demandé à Dieu si c'était l'oeuvre qui lui était la plus agréable et de le lui faire connaître par quelque signe particulier; il m'a raconté, en présence du Frère Jérôme, que sa discipline, placée à l'extrémité de sa table, s'était mue d'elle-même et était venue vers lui en marchant comme un serpent; c'était un des signes qu'il avait demandés. Il ajouta: Il y a bien autre chose que je ne veux pas dire. Il appliquait à cet objet les principaux dons qu'il recevait des fideles; il y consacrait son traitement, qui étant toujours engagé d'avance, et ses honoraires de messes. Lorsqu'il avait recueilli la somme suffisante pour une fondation, il était transporté de joie. Si j'avais le malheur, disait-il, d'être en enfer et qu'une pensée de joie y fût possible, je tressaillirais d'allégresse en songeant que les missions que j'ai fondées ouvriront la porte du Ciel à un grand nombre d'âmes. Quand je suis ennuyé, je compte mes missions. J'aime tant les missions que si, après ma mort, en vendant mon corps, on pouvait en fonder encore une, je le ferais. Le Serviteur de Dieu en a fondé à peu près cent dans différentes paroisses; elles doivent se donner tous les dix ans.

Ses supérieurs jugèrent son zèle digne d'une plus grande paroisse, et le nommèrent à Salles, dans le Beaujolais; mais lorsqu'il voulut s'y rendre, il trouva la Saône tellement débordée et agitée par un vent si violent, qu'il ne put pas passer à l'autre rive; 139 il regarda cette circonstance comme une marque de la volonté de Dieu et revint à Ars au milieu de ses paroissiens désolés de son départ et obtint de ses supérieurs l'autorisation d'y rester. Il ne renfermait pas son activité dans sa paroisse; il venait au secours de ses confrères malades ou absents, pendant que le pèlerinage ne le retint pas constamment à Ars. Il prenait aussi, autant qu'il pouvait, part aux missions qui se donnaient dans le voisinage; il s'acquit partout la réputation d'un saint, et les personnes qui avaient eu le bonheur de l'entendre et de se confesser à lui venaient volontiers le voir dans sa paroisse et profiter de sa direction; ainsi commença le pèlerinage d'Ars, qui se développa d'une manière merveilleuse. Il se levait de minuit à deux heures du matin, se rendait à l'église, où il priait quelque temps avec les pèlerins, puis il rentrait au confessionnal, où il restait jusqu'à sept heures, célébrait la sainte messe et bénissait après, en surplis et en étole, une grande quantité d'objets de piété qui lui étaient présentés. Cette cérémonie terminée, il rentrait à la sacristie et là, pendant quelque temps, il signait les images et les livres de piété; puis il revenait au presbytère, où il prenait comme déjeuner un peu de lait et de pain; il retournait immédiatement de là à l'église et entendait les confessions des hommes jusqu'à onze heures; c'était l'heure du catéchisme pour les pèlerins, il avait lieu régulièrement chaque jour de la semaine; à midi, il rentrait au presbytère, prenait un léger repas, se reposait quelques minutes, allait faire une courte visite aux missionnaires, puis à travers une foule de pèlerins qui s'agenouillaient sur son passage et demandaient sa bénédiction, il revenait à l'église. Quelquefois, il visitait, à cette heure de la journée, les malades de sa paroisse ou les pèlerins malades. A une heure il rentrait à l'église, récitait à genoux son office dans la chapelle de Saint Jean-Baptiste; après l'office, la confession des femmes commençait et se continuait jusqu'à cinq heures. 140 Laissant alors les femmes qui entouraient son confessionnal, il allait à la sacristie, où il entendait la confession des hommes, jusqu'à huit heures en été et environ six heures en hiver. La prière terminait la journée, il récitait en même temps le chapelet de l'Immaculée Conception; puis accompagné des missionnaires et des Frères de la Sainte Famille, il retournait au presbytère. En général, il ne prenait le soir aucune nourriture. Dans les derniers temps de sa vie, Monseigneur Chalandon, Évêque de Belley, à ma demande, le dispensa de la récitation de Matines et Laudes, à cause de son extrême fatigue. J'ignore s'il a usé de la dispense. Il lisait le soir la vie des saints et la Théologie. Tel a été l'ordre de sa journée pendant les six ans que j'ai passés avec lui.

Il était du tiers-ordre de saint François. Quoique épuisé par les jeûnes et les macérations, les infirmités, le manque de repos et de sommeil, il a pu continuer ses longues séances au confessionnal jusqu'à la fin de sa vie; il n'a cessé que le trente juillet mil huit cent cinquante-neuf, c'est-à-dire cinq jours avant sa mort. Il disait aux missionnaires: Saint Liguori avait fait voeu d'être toujours occupé: nous n'avons pas besoin de faire ce voeu-là.

Il disait que les ennemis nous rendent un grand service parce qu'ils nous font mériter davantage en les aimant.

Il avait une grande affection pour les pauvres, les faibles et les petits; il aurait voulu soulager toutes leurs misères; ce fut pour venir au secours des jeunes filles dénuées de ressources qu'il fonda l'établissement de la Providence. Il en confia la direction à trois filles pieuses; il entretenait l'établissement au moyen des aumônes et de ses ressources personnelles. Il recevait autant de pauvres filles que le local pouvait en contenir. Une des directrices lui disait un jour qu'il n'y avait plus de lits. Venez prendre le mien, lui dit-il. 141 Il y eut des moments critiques où l'on manquait du nécessaire. Le Serviteur de Dieu m'a raconté qu'un jour, il n'y avait au grenier qu'une poignée de blé; la pensée lui vint de cacher sous ce blé des reliques de saint François Régis dans l'espérance que le saint ferait un miracle; sa confiance ne fut point trompée et le lendemain il trouva le grenier comble. Il m'a raconté aussi qu'avec un petit tonneau de vin, il en avait rempli un grand. Je sais par Marie Chanay qu'un jour où elle pétrissait, la pâte s'était multipliée dans ses mains et avait rempli le pétrin.

Il fonda aussi plus tard une école gratuite pour les garçons, dirigée par les Frères de la Sainte Famille de Belley.

Je ne lui ai jamais vu refuser l'aumône à. un pauvre; il accueillait les misérables avec bonté et plaisir. Une petite aumône corporelle, disait-il, fait passer l'aumône spirituelle. Il ne secourait pas seulement les pauvres de sa paroisse, mais encore sa charité s'étendait au loin. Beaucoup de personnes malheureuses étaient soulagées par ses aumônes. Je lui disais un jour qu'il lui arrivait sans doute de se tromper en donnant à tous ceux qui se présentaient. Il me répondit: On ne se trompe jamais quand on donne à Dieu. Il disait aussi qu'à la Saint Martin, il avait beaucoup de loyers à payer, parce que, dans le pays, c'est à cette époque qu'on paye les loyers des maisons. Il se dépouillait pour les pauvres de tout ce qui ne lui était pas absolument nécessaire. Il avait vendu le mobilier de sa chambre dont on lui avait laissé la jouissance, même son lit. Quand on voulait lui donner quelque chose qu'il ne vendît pas, on le lui prêtait. J'ai entendu dire à des témoins dignes de foi que ses confrères lui ayant fait cadeau d'un haut de chausses pendant la mission de Trévoux, en bon velours neuf, il l'accepta et regagna sa paroisse par un froid très piquant. 142 En route, il rencontra un pauvre à moitié nu et tout transi de froid. Il se cacha derrière une haie et apparut bientôt son haut de chausses à la main. Il le donna au mendiant. Une autre fois, ne trouvant rien que son mouchoir dans sa poche, il le donna, en s'excusant de ne pouvoir mieux faire, plus tard, il avait une poche pour les bonnes oeuvres; il y puisait incessamment et les yeux fermés. Une fois, une femme lui avait volé une somme assez forte, et vint lui dire: Monsieur le Curé, me donnez-vous ce que je vous ai pris? Il répondit: Je le veux bien, et continua à l'assister dans ses besoins. Un homme ayant soustrait à la sacristie l'argent des messes qui y était déposé, il s'en aperçut. Mon ami, lui dit-il, dites-moi ce que vous m'avez pris; je ne veux pas vous faire rendre l'argent, mais connaître le nombre des messes. Il apprit ensuite que les gendarmes allaient l'arrêter comme voleur; il sortit de son confessionnal, se rendit dans la maison où il était et le prévint afin qu'il pût fuir. Je sais qu'il faisait l'aumône à une pauvre aveugle, il aimait à mettre dans son tablier ce qu'il lui portait sans qu'elle s'en aperçût. Je sais que lorsqu'on lui envoyait quelque mets, il en disposait toujours pour les pauvres.

 

 

Sur la Prudence, le témoin dépose ainsi:

J'ai entendu dire que dès son enfance, il avait montré une grande prudence, en prenant tous les moyens propres à le conduire à la sainteté et assurer son salut. Nommé vicaire à Ecully, il s'efforça d'imiter Monsieur Balley, homme d'une prudence consommée dans les choses de Dieu. Je sais qu'arrivé dans la paroisse d'Ars, il agit avec une grande prudence pour y introduire la piété, évitant avec un grand soin de froisser et tâchant de gagner les coeurs par la persuasion. 143 Je sais aussi que pour supprimer les abus, il eut recours à la prière, à la pénitence, et qu'il chercha à avoir sur son peuple une grande influence par les grands et bons exemples qu'il donnait. Pour ne pas laisser à ses paroissiens en quelque sorte le temps d'offenser Dieu le Dimanche, il avait établi des exercices successifs et variés, auxquels on se rendait avec empressement. Il faisait le catéchisme à une heure, et lors même que d'autres prêtres avaient prêché à la grand'messe, il ne se croyait pas déchargé de ses obligations pastorales et il ne manquait jamais de faire le soir lui-même une de ces touchantes homélies où son âme s'épanchait en des paroles à la fois si saintes, si élevées, si fortes et si pathétiques. Le jour des fêtes supprimées par le Concordat, on faisait les mêmes exercices pieux que le Dimanche. Il disait qu'on connaissait les amis du bon Dieu en ce qu'ils faisaient ce qu'ils n'étaient pas obligés de faire, et il cherchait ainsi à le persuader à ses paroissiens. Quand il s'agissait d'entreprendre quelque chose, il priait, jeûnait, se mortifiait, puis consultait des personnes prudentes, surtout son Évêque, dans la crainte de se tromper dans la direction des âmes, lorsqu'il avait quelque doute, il consultait avec une grande simplicité, et quelquefois il lui arrivait d'envoyer un pénitent à des confesseurs qu'il croyait plus capables que lui. Il disait que ce que le démon craignait le plus, c'était l'humilité. 144 Je sais qu'il ne donnait aux pénitents que des pénitences proportionnées à leur faiblesse, c'est-à-dire en général très faibles, et qu'il s'appliquait à y suppléer par des pénitences personnelles. Il avait l'habitude de faire des neuvaines pour obtenir la réussite de ses projets; il conseillait aussi aux autres d'en faire: aux personnes qui voulaient connaître leur vocation, il leur conseillait une neuvaine au Saint Esprit; à celles qui demandaient la conversion de quelqu'un ou le soulagement d'une grande affliction, il leur conseillait une neuvaine au saint Coeur de Marie. Quand il s'agissait de guérisons, de grâces temporelles, il conseillait une neuvaine à Sainte Philomène. Par l'intercession de cette sainte, beaucoup de grâces avaient été obtenues. Je lui disais un jour: Le bruit court que vous avez défendu à Sainte Philomène de faire tant de miracles. Il me répondit avec une naïveté charmante: Ces grâces font trop de bruit et amènent trop de monde. J'ai prié sainte Philomène de guérir ici les âmes plutôt que les corps, et les corps ailleurs. Elle m'a bien écouté. Plusieurs personnes malades ont commencé ici leur neuvaine et ont été guéries chez elles: ni vu, ni connu. Il disait ces paroles avec un grand sentiment de bonheur.

Pendant les six ans que j'ai passés avec lui, j'ai toujours remarqué une grande prudence dans ses démarches, dans sa conduite, dans ses conseils, dans ses conversations, dans ses catéchismes, dans les avis qu'il donnait, dans ses prédications; 145 il se défiait de lui-même et comptait beaucoup sur les lumières de l'Esprit Saint; aussi était-il estimé, goûté et vénéré par tout le monde. Sa rare prudence paraissait dans la direction des consciences. Il savait indiquer à chaque pénitent ce qui lui convenait; il savait se renfermer dans le cercle des préceptes, ou bien ouvrir à propos le champ des conseils; bien souvent il lisait au fond des coeurs. Une personne de la Savoie m'a raconté qu'étant venue à Ars, Monsieur le Curé lui dit qu'il aurait à lui parler le lendemain, sans qu'elle lui eût adressé la première la parole; le lendemain le Serviteur de Dieu la vit au confessionnal et avant de l'interroger, lui dit en ce qui la concernait des choses qui l’étonnèrent profondément. Il lui parla de son attrait pour la vie religieuse et de la piété de ses soeurs. Comme je demandais au Serviteur de Dieu comment il avait pu, sans connaître cette personne, lui dire les choses qu'il lui avait dites, il me dit en souriant: J'ai fait comme Caïphe; j'ai prophétisé sans le savoir.

On avait souvent recours à ses conseils, à ses lumières, lorsqu'il s'agissait d'entreprises importantes; il rejetait tous projets sans portée, sans utilité réelle, qui venaient d'un zèle indiscret ou d'une activité inquiète; mais tout projet utile et franchement; chrétien était assuré de son adhésion. De toutes parts on appelait ses encouragements, ses bénédictions et ses suffrages sur des fondations, sur des établissements, sur des écrits, sur des oeuvres qui devaient procurer la gloire de Dieu. Il recevait une multitude de lettres de tous les points de la France et de l'Europe et quelquefois des autres parties du monde; ces lettres venaient souvent de personnes distinguées par leur naissance, leurs talents et leur position.

 

 

149      Session 8 - 2 Décembre 1862 à 2h1/2 de l'après-midi

Le Témoin continue à répondre au dix-huitième Interrogatoire:

Au sujet de la prudence, j'ai encore à ajouter: La conduite qu'a tenue le Curé d'Ars sur un fait très important, celui de la Salette, a été marquée au coin de la Prudence. Dès le principe, Monsieur le Curé avait cru à l'apparition de la Sainte Vierge sur la montagne de la Salette. 150 Plus tard, le jeune Maximin étant venu à Ars et ayant été interrogé par Monsieur Vianney hors du tribunal de la Pénitence, cet enfant répondit qu'il n'avait rien vu. Dès lors, Monsieur le Curé cessa d'y croire. Néanmoins, en présence de l'approbation de l'Évêque de Grenoble, ainsi que de plusieurs autres évêques, il ne fit jamais d'opposition publique sur ce point. Il répondait même à ceux qui le consultaient qu'on pouvait croire à ce fait, et même que l'on pouvait faire le pèlerinage, s'appuyant sur l'autorité épiscopale, qu'il ne se permettait pas de juger. Enfin j'atteste que Monsieur Vianney ayant été tourmenté sur ce sujet pendant plusieurs semaines, il fut instantanément délivré en disant intérieurement: Je crois.

Au sujet de la vertu de Justice, le témoin dépose: Pendant les six ans que j'ai passés avec lui, je l'ai toujours vu pratiquer exactement la. vertu de justice en remplissant tous ses devoirs envers Dieu et envers les hommes. Je déclare que Monsieur le Curé d'Ars, très sévère envers lui-même, était plein de respect pour les dépositaires de l'autorité soit spirituelle, soit temporelle; qu'il témoignait constamment les plus grands égards à tout le monde, mais plus spécialement aux prêtres et aux religieux qui venaient à Ars. C'est ainsi qu'il se tenait constamment debout en présence des étrangers et qu'il exigeait que ceux-ci se tinssent assis devant lui. Il ne souffrait pas non plus qu'on le saluât avec les termes honorables dont il se servait lui-même envers les autres. Une gaîté douce et franche, un aimable abandon, mais sans familiarité, présidait à toutes ses relations intimes. 151 Il était bon en particulier pour les pauvres, les infirmes, les ignorants et les pécheurs. Il se montrait continuellement appliqué à écarter de ceux qui vivaient autour de lui les plus légers embarras, spécialement quand il les jugeait atteints d'une petite indisposition. Rien n'égalait sa tendresse pour ses collaborateurs et il saisissait tous les moyens possibles de leur être agréable. J'ai entendu Monsieur le Curé parler de ses parents et surtout de sa mère dans des termes indiquant sa vive reconnaissance pour tous les services qu'il en avait reçus. Je l'ai vu recevoir à Ars plusieurs de ses parents, et leur témoigner la plus franche cordialité et les recevoir à sa table; et alors, il ne craignait pas de sortir de ses habitudes de pénitence et de manger avec eux par motif de charité. Il éprouvait les mêmes sentiments de reconnaissance envers tous ses bienfaiteurs, et notamment envers les bons habitants des Noës, qui le reçurent avec tant de bienveillance lorsqu'il échappa au service militaire. L'un des sentiments les plus profonds dp sa vie était son affection envers Monsieur Balley, son ancien maître. Il ne cessait de parler de ses vertus et il ajoutait qu'il suffisait de voir ce saint prêtre pour se sentir porté à Dieu. Il ne lui reprochait qu'une seule chose, c'était d'avoir été sa caution, lorsqu'il fut appelé au sacerdoce.

Il était très touché des moindres égards qu'on avait pour lui. Voici entre autres choses ce qui m'est arrivé: Il me reprochait un jour d'avoir trop d'attention et trop d'égards pour lui. Je lui répondis: 152 Tes pères et mères (sic) honoreras, afin que tu vives longuement. Sa figure s'épanouit et témoigna combien il était touché.

 

Interrogé sur la vertu d'obéissance, le témoin a répondu:

Pendant les six ans que j'ai passés auprès du Curé d'Ars, il s'est toujours montré empressé à observer toutes les lois de l'Église, à se soumettre à toutes les règles de sa discipline, aux prescriptions et aux volontés de son Évêque et surtout aux décisions, du Saint-Siège. On ne pouvait lui parler de Rome et du Souverain pontife sans l'intéresser vivement. Je sais, par lui-même, qu'il avait le plus grand désir d'aller dans la solitude pleurer, selon son expression, sa pauvre vie; et néanmoins il resta jusqu'à la mort au poste que la Providence lui avait assigné. Si deux fois il essaya de fuir, ce fut avec la pensée que son Évêque approuverait sa conduite.

Je sais qu'il était très soumis à l'autorité civile, ainsi que je l'ai dit plus haut. Un fait cependant semblerait indiquer qu'il manqua d'obéissance aux lois de son pays, c'est le fait de sa désertion. Voici ce que je puis dire à ce sujet: Jamais je ne lui ai entendu dire le moindre mot qui pût faire soupçonner qu'il se le reprochait comme une faute. Je sais d'ailleurs qu'étudiant pour l'état ecclésiastique, il s'était fait porter sur la liste d'exemption du service militaire et que ce n'est que par suite d.'un oubli qu'il ne fut point inscrit sur les registres. Ce ne fut que trois ans après qu'il reçut l'ordre de rejoindre son régiment. Il tomba malade en route, entra à l'hôpital de Roanne et quelques jours après, au moment où, dans un grand état de faiblesse, il rejoignait son corps, il fut accosté par un inconnu qui, d'un air bienveillant, l'engagea à le suivre. 153 Monsieur Vianney, sans aucune préméditation, suivit l'inconnu, qui le conduisit aux Roës, paroisse reculée dans les montagnes du Forez. On n'a jamais su quel étant cet inconnu.

 

 

155      Session 9-3 Décembre 1862 à 8h du matin

Le témoin continue à répondre au dix-huitième Interrogatoire. Sur la vertu de Religion, j'ai à déposer ce qui suit: Je sais que le Serviteur de Dieu n'était pas moins remarquable par la vertu de religion que par les autres vertus. 156 Il recherchait tout ce qui, de près ou de loin, pouvait se rapporter au culte, ou à la gloire de Dieu. Le plus petit objet lui devenait cher et sacro dès qu'il avait une signification dévote. Il aimait les images, les croix, les chapelets, les médailles, les scapulaires, l'eau bénite, les confréries et les reliques, pour lesquelles il avait une dévotion toute particulière; il en portait toujours sur lui; il en avait rempli son église, sa chapelle de la Providence et sa chambre. Il disait: Je fais volontiers une belle place aux saints ici-bas, afin qu'ils m'en fassent une petite dans le ciel. C'était un grand plaisir pour lui de faire prêcher les autres, d’entendre prêcher et de prêcher lui-même. Il ne se reposait, disait-il, que deux fois par jour: à l'autel et en chaire. Il avait, comme il a déjà été dit, embelli son église et acheté de magnifiques ornements et de riches vases sacrés. Rien ne lui paraissait assez précieux pour honorer Dieu. J'ai déjà parlé de sa grande dévotion pour le Saint Sacrement. Elle était toute sa. vie; notre Seigneur dans la sainte Eucharistie était constamment présent à sa pensée.

Il respectait toutes les pratiques de dévotion en usage dans l'Eglise, et les conseillait volontiers. Il était du tiers-ordre de Saint François et du tiers-ordre de Marie. Il récitait l'office divin en union avec Notre Seigneur; il avait attaché aux différentes heures du bréviaire le souvenir des différentes scènes de la passion. J'ai vu moi-même dans un de ses bréviaires la division, qu'il avait faite et qu'il suivait en récitant le saint office. 157 A Matines, il honorait l'agonie de Notre Seigneur eu jardin des olives; à Laudes, sa sueur de sang; à Prime, sa condamnation; à Tierce, le portement de la Croix; à Sexte, le crucifiement; à None, la mort du Sauveur; à Vepres, sa descente de la croix; à Complies, sa sépulture. Il avait une intention particulière pour chaque jour de la semaine. Il m'a raconté, que le Dimanche, il honorait la Sainte Trinité; que le Lundi, il invoquait le Saint-Esprit, afin d'employer la semaine pour la gloire de Dieu et pour son salut; il priait aussi ce jour-là pour les âmes du purgatoire. Le Mardi était consacré aux anges gardiens; il remerciait Dieu d'avoir donné à ces purs esprits un si ardent amour pour sa gloire, une si grande promptitude à exécuter ses ordres, tant de bienveillance pour les hommes. Le Mercredi était employé à louer toute la cour des Bienheureux. Le Jeudi était le jour du Saint Sacrement; le Vendredi, celui de la passion de Notre Seigneur. Le Samedi, il remerciait Dieu d'avoir créé la Sainte Vierge immaculée, et de lui avoir donné un coeur si bon pour les pécheurs. Depuis qu'il était prêtre, il disait la messe à cette intention à l'autel de la Sainte Vierge autant qu'il pouvait le faire. Après la messe, il récitait ses litanies.

J'ai déjà parlé de la petite statue de la Sainte Vierge qu'il avait reçue étant tout jeune, et de la manière dont il la vénérait, et j'ai dit aussi qu'il avait aimé la mère de Dieu avant de la connaître.

            Lorsqu'il était vicaire d'Ecully, il copiait souvent avec Monsieur Balley des prières en l'honneur de l'Immaculée Conception, comme il me l'a raconté lui-même. 158 Il y a environ quinze ans, il fit construire une chapelle et invita Monseigneur Devie à venir la bénir. Au moment de la cérémonie, le vénérable Évêque lui demanda sous quel vocable il voulait placer cette chapelle; il répondit, comme par inspiration: A l'Immaculée Conception. Il avait déjà fait ériger une statue de la Vierge Immaculée sur le frontispice de son église et fait confectionner en son honneur un magnifique ornement, sur lequel étaient brodés ces mots: Maine conçue sans péché; il célébra la messe avec cet ornement le jour même de la Proclamation du dogme. Il avait l'habitude de dire l'Ave Maria quand l'heure sonnait, avec cette invocation: Bénie soit la très sainte et immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie Mère de Dieu. O Marie, que toutes les nations glorifient, que toute la terre invoque et bénisse votre coeur immaculé. Quand l'heure sonnait pendant qu'il était en chaire, il s'interrompait et ne manquait pas même alors à cette pieuse pratique. L'horloge de la paroisse était mauvaise et quelquefois ne sonnait pas les heures. Je le lui fis remarquer en lui disant que la Sainte Vierge et les paroissiens qu'il avait habitués à cette pratique, y perdaient beaucoup; il fit immédiatement installer une horloge neuve. . Après la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, il s'écria: Quel bonheur! J'ai toujours pensé qu'il manquait ce rayon à l'éclat des vérités catholiques. C'est une lacune qui ne pouvait pas demeurer dans la religion. 159 Il avait consacré sa paroisse en mil huit cent trente-six, comme un tableau en fait foi, à la Vierge Immaculée. Il célébrait ses fêtes avec pompe; ces jours-là, les communions étaient nombreuses; je l'ai vu pendant les six ans que j'ai été à Ars, et j'ai appris qu'auparavant il en était de même. Les habitants ont à peu près tous des images de la Sainte Vierge dans leurs maisons et souvent des statues à l'extérieur. J'ai appris de lui-même qu'il avait conduit sa paroisse en procession à la chapelle de Fourvière à Lyon et que cette procession édifia singulièrement les habitants des pays par où elle passa.

Il parlait avec une effusion extraordinaire de la dévotion à la Sainte Vierge, de cette belle, créature dont la pureté a fléchi la justice de Dieu. Il invoquait les saints avec une grande ferveur; il les appelait ses consuls; il lisait souvent leur vie et en connaissait les circonstances les plus minutieuses. Il en parlait dans ses instructions et dans ses conversations, de manière à étonner ceux qui l'entendaient. Le plus beau présent qu'on pouvait lui faire, était une relique.

Les saints qu'il invoquait de préférence étaient ceux qui, ayant le plus travaillé et le plus souffert, ont montré un plus grand amour pour Notre Seigneur. Il avait fait sur son bréviaire une liste de ses patrons et de ses patronnes. En parlant de Saint Jean l'Evangéliste, il disait: "Je l'aime beaucoup, parce qu'il était bien pur et qu'il a eu bien soin de Notre Seigneur et de la Sainte Vierge." Il en disait autant de saint Joseph. Il avait voué un culte particulier à sainte Philomène; il lui attribuait toutes les faveurs et les prodiges qui ont contribué à la célébrité du pèlerinage d'Ars. 160 Il lui avait érigé une chapelle et avant de mourir, il projetait de faire construire en son honneur un magnifique sanctuaire. Il priait beaucoup pour les âmes du purgatoire et invitait à prier pour elles. Il engagea vivement une personne pieuse qui le consultait à établir une Congrégation de religieuses sous le nom de Dames Auxiliatrices des âmes du purgatoire, fondée à Paris. Non seulement il priait pour les âmes souffrantes dans le purgatoire, mais encore il les invoquait, avec la conviction qu'elles obtenaient beaucoup de grâces pour tous ceux qui leur adressaient des prières.

 

L'oraison du Serviteur de Dieu était habituelle; il était sans cesse en union avec Dieu et le voyait dans toutes ses créatures.

 

Interrogé sur la vertu de Force, le témoin répond comme il suit:

Je n'ai jamais vu autant d'énergie et de force de volonté; rien ne l'abattait, ni les contradictions, ni les infirmités, ni les tentations. Il a montré constamment le même courage dans la pratique de la vertu et dans le dévouement au prochain. Cette vertu était si frappante chez lui qu'elle excitait l'admiration de tous ceux qui le voyaient. C'était une force calme et tranquille, comme la force qui vient de Dieu, une force invincible. Les pèlerins disaient, même les religieux appartenant aux ordres les plus sévères, qu'ils n'avaient pas besoin d'autre miracle que celui de sa force pour être convaincus de sa sainteté. i

Sa patience était si admirable que, étant aux Noës, dans une position très pénible, il promit à Dieu de ne jamais se plaindre s'il en était délivré, et il a tenu parole. Un jour qu'il était extrêmement fatigué, à la suite d'une de ces journées accablantes comme étaient toutes les siennes, je lui dis: Monsieur le Curé, vous êtes au bout de vos forces; il me répondit: Si je n'avais pas promis au bon Dieu de ne pas me plaindre, je me plaindrais.

161 Il avait à souffrir de maux d'entrailles et de maux de tête, on peut dire qu'il souffrait constamment. Il est resté une fois six mois sans presque dormir; néanmoins, son esprit était toujours libre, son visage calme et souriant; rien ne trahissait ses douleurs même les plus vives. Le soir, quand il rentrait dans sa chambre, et qu'il s'appuyait contre sa cheminée: Vous souffrez beaucoup, lui disait-on. - Oui, un, peu, répondait-il en souriant. Il était très difficile de lui faire accepter quelque soin pour le soulager.

Lorsque quelque infirme désirait le voir, il ne manquait jamais de se rendre auprès de lui malgré son état de fatigue; il ne dormait presque pas, parce qu'il était souvent troublé par le démon et souvent tourmenté par de grandes souffrances. Il était d'une grande patience, lorsqu'il avait à subir des humiliations ou des injures; il ne paraissait pas s'en apercevoir, malgré une grande sensibilité naturelle; ce qui l'affligeait dans ces cas, c'était l'offense de Dieu et le scandale. Il disait: Les saints avaient un bon coeur, un coeur liquide. Et il ne se doutait pas qu'il se peignait lui-même. Il avait été en butte à d'ignobles injures; on avait même attaqué ses moeurs. Pendant dix-huit mois, une personne l'insultait tous les soirs sous ses fenêtres à ce sujet; il ne s'en troubla pas; il se réjouit au contraire parce qu'il craignait qu'on eût trop bonne opinion de lui. Il disait: Si l'on faisait attention aux opinions des hommes, on serait bien malheureux: je reçois des lettres où l'on m'accable d'injures, d'autres où l'on me comble d'éloges; je ne me préoccupe ni des unes ni des autres; je me fortifie dans la résolution de ne travailler que pour Dieu seul.

Je sais qu'il était d'un tempérament ardent et impétueux et qu'il lui avait fallu une volonté très persévérante pour devenir doux et patient. 162 En le voyant au milieu de la foule qui le pressait, le poussait, le faisait tomber quelquefois, je lui disais, en le voyant toujours calme: Monsieur le curé, les anges à votre place se fâcheraient; je serai obligé de me fâcher pour vous. Une personne de la paroisse, dont la tête semblait un peu dérangée, venait toujours au confessionnal, sans jamais terminer sa confession; il la recevait avec la même douceur, la même bonté que les autres pénitents.

 

Interrogé sur la vertu de Tempérance, le témoin répond comme il suit :

J'ai appris du Serviteur de Dieu que lorsqu'il était à Ecully avec Monsieur Balley, ils menaient tous deux une vie très mortifiée ; quand ils étaient seuls, ils vivaient de mets très communs et peu abondants; mais lorsqu'il arrivait quelqu'un, Monsieur Balley le recevait d'une manière honorable. J'ai ouï dire à des témoins dignes de foi que les habitants d'Ecully avaient envoyé une députation à Monsieur Courbon, Vicaire Général du diocèse de Lyon, afin qu'il obligeât leur Curé et leur vicaire à vivre d'une manière moins pénitente, et que Monsieur Courbon leur répondit: Vous êtes bienheureux, habitants d'Ecully, que votre curé et votre vicaire fassent pénitence pour vous. J'atteste que pendant mon séjour à Ars, le Serviteur de Dieu n'avait point de domestique et qu'il était très difficile de lui faire accepter une nourriture commune et un peu suffisante. Je sais qu'il couchait sur une mauvaise paillasse, avec un traversin en paille; j'ai vu à côté de son lit une planche, et je crois qu'il couchait dessus, sinon toujours, du moins quelquefois. Par des questions adroites, j'ai obtenu de lui l'aveu qu'il avait couché soit au grenier, soit au rez-de-chaussée de la cure, qui est très humide, sans se servir de lit, ce que je savais par d'autres; il ajoutait: Quand on est jeune, on fait des imprudences. J'ai entendu dire à des témoins dignes de foi qu'il achetait le pain des pauvres pour en faire sa nourriture, avec des pommes de terre cuites à l'eau. Un jour, il me disait: Depuis ma maladie, je suis devenu gourmand. - Je lui répondis, afin d'avoir habilement quelques détails sur sa vie passée: Mais autrefois, vous en faisiez trop; on dit que vous restiez huit jours avec un repas. 163 - Non, mon ami, me dit-il avec une naïveté charmante, c'est une exagération: le plus que j'ai fait, c'est de passer huit jours avec trois repas. Une autre fois, il me disait: Le pain est nécessaire à l'homme. - On m'assure, lui répondis-je, que vous avez voulu essayer de vous en passer et de ne vivre que d'herbes. - Oui, répliqua-t-il, mais je ne pouvais plus y tenir, j'étais trop délabré; il faut du pain, il en faut peu, mais il en faut. Je puis affirmer que pendant mon séjour à Ars, on lui donnait un pain d'à peu près une livre, et qu'il y en avait pour toute la semaine, et je crois que c'est toute la quantité de pain qu'il consommait pendant la semaine. Je l'engageai un jour à prendre plus de nourriture, en lui disant que Monseigneur Devie le lui avait prescrit: Non, dit-il, Monseigneur a demandé à une personne si j'y tenais; on l'a assuré que oui. Il a répondu: Eh bien, c'est bon. Je sais que le Serviteur de Dieu allait si loin dans ses privations qu'il était quelquefois obligé de se lever la nuit pour prendre quelque chose, afin de ne pas succomber. Je ne lui ai jamais vu manger de fruit, quoiqu'il les aimât beaucoup; je crois qu'il avait fait voeu de ne pas en manger. Par politesse, quand il se trouvait; chez les missionnaires à Ars, il acceptait quelques gouttes de café, qui avait pour lui beaucoup d'amertume; il m'a avoué que parce qu'il aimait beaucoup le café, il avait prié Dieu de (le) lui rendre amer et qu'il avait été exaucé. Je sais qu'à la fin de sa vie, pour soutenir ses forces et continuer son ministère, il s'était relâché de la première sévérité de son régime, en prenant un peu de viande et un peu de vin blanc.

J'ai vu sa discipline en fer à trois branches; j'ai vu des morceaux de cilice; je possède des morceaux d'une ceinture de fer trouvés dans sa chambre. 164 Je sais par une personne digne de foi que ses linges de corps étaient tachés de sang. Les Dimanches, quand il ne disait pas la grand'messe, il sortait régulièrement quelques Instants avant l'élévation, pour aller passer un moment dans sa chambre et l'opinion publique est qu'il allait se donner la discipline pour s'unir à Notre Seigneur souffrant et mourant pour les pécheurs.

Quoiqu'il craignît beaucoup le froid, on n'a jamais pu lui faire prendre ni manteau, ni douillette, ni calotte, ni chaussures chaudes; seulement, en faisant ses soutanes, on avait soin de les doubler, de manière à lui rendre le froid moins sensible. On avait recours à toute espèce d'industries pour mettre de l'eau chaude au confessionnal, que l'on plaçait sous ses pieds à son insu. Je fus obligé de prendre prétexte de la conservation des ornements pour établir un poêle à la sacristie.

 

 

167      Session 10 - 3 Décembre 1862 à 2h1/2 de l'après-midi

 

Le témoin continue à répondre au dix-huitième Interrogatoire.

Sur la pauvreté, je puis dire que le Curé d'Ars a pratiqué cette vertu à un degré éminent. Ainsi il habitait un presbytère complètement délabré et dans lequel il n'a jamais voulu permettre qu'on fît la moindre réparation. 168 La seule chambre moins inhabitable que les autres, était celle qu'il occupait; elle ne renfermait que quelques pauvres meubles, dont une partie ne lui appartenait pas; ceux qui lui appartenaient, il les vendait, et pour lui en conserver l'usage, ceux qui les avaient achetés les lui prêtaient. Quant à ses vêtements, il ne voulut jamais posséder qu'une soutane à la fois, et l'on était obligé d'user d'industries pour changer ses vêtements; il ne consentait à les quitter que lorsqu'ils tombaient en lambeaux. Il ne voulait que le strict nécessaire. Un jour une personne avait cru bien faire en remplaçant par une tasse en faïence la vieille écuelle de terre qui était depuis longtemps à l'usage du Curé. Celui-ci eut peur de ce luxe et s'en débarrassa au plus vite en disant: "On ne peut donc pas venir à bout de pratiquer la pauvreté." J'affirme que le Curé d'Ars reçut pendant toute sa vie, et spécialement pendant les six ans que j'ai passés auprès de lui, des sommes considérables, dont il pouvait user personnellement; toutes cependant furent scrupuleusement employées en bonnes oeuvres. Il me raconta un jour qu'un ecclésiastique lui ayant demandé son secret pour trouver tant d'argent, Monsieur Vianney lui répondit: Tout donner et ne rien garder pour soi. Un jour, il croyait avoir réuni la somme de douze cents francs nécessaires pour une fondation de messes; il vint me dire qu'il venait de faire des cendres qui lui coûtaient bien cher. Comment donc, lui dis-je? - Ah! me répondit-il, j'avais dans une lettre pour cinq cents francs de billets de banque; par mégarde, j'en ai éclairé mon feu. - C'est bien dommage, répliquai-je, j'aurais ce soir même porté cet argent à l'administration diocésaine. 169 - Oui, reprit-il, c'est bien dommage pour ces pauvres pécheurs, mais il y a moins de mal à cela qu'au plus petit péché véniel. Le soir même, une personne charitable, apprenant ce fait, remplaça la somme de cinq cents francs qui lui manquait. Il est venu immédiatement après, d'un air radieux, en me disant: "Voyez comme le bon Dieu est bon: il me rend d'une main ce qu'il m'a pris de l'autre. Je pourrai faire cette fondation pour la conversion des pécheurs." Il n'attachait aucune importance à toutes les choses qui occupent le monde, à toutes les inventions nouvelles, à tout le mouvement qui se faisait autour de lui; il n'eut même jamais la curiosité d'aller voir le chemin de fer, qui passait à une petite distance, et qui lui amenait cependant chaque jour un si grand nombre d'étrangers.

L'humilité, la simplicité, la modestie forment un des traits caractéristiques de la vie de Monsieur Vianney. Je certifie qu'il n'y avait en lui point d'ostentation, rien de contraint ni d'affecté, rien de l'homme qui veut paraître. J'ai toujours remarqué en lui une simplicité d'enfant. Beaucoup d'abandon et de candeur; une conversation pleine d'ingénuité et de grâce, combinée avec une grande finesse de tact et une grande sûreté de jugement. Un jour, il fut abordé en ma présence par un protestant, à qui il remit une médaille. Monsieur le Curé, lui dit le protestant, vous venez de donner une médaille à un hérétique, de votre point de vue. Mais j'espère bien que malgré la différence de religion, nous serons réunis là-haut. - Oh! mon bon ami, lui répondit le Curé d'Ars, en lui prenant affectueusement les deux mains, pour nous réunir au Ciel, il faut commencer par nous réunir sur la terre. - Mais, Monsieur le Curé, quand on a foi au Christ, on est bien également à son service! - Oh! mon ami, il ne suffit pas de le servir à sa tête; mais il faut le servir de la manière dont lui-même veut être servi.

Je certifie que Monsieur Vianney, au milieu des choses merveilleuses qui s'accomplissaient autour de lui, en voyant la foule le suivre avec un respectueux empressement et se prosterner à ses genoux, conservait toujours les sentiments de la plus profonde humilité et qu'il rapportait tout à Dieu. 170 Il me racontait qu'un prêtre lui demandait un jour s'il n'était pas tenté d'orgueil, au milieu de tant de témoignages de la vénération publique. Oh! mon ami, lui dit-il, si seulement je n'étais pas tenté de désespoir...

Lorsqu'il recevait quelque lettre où il y avait quelques éloges à son égard, il me disait souvent: "Pauvre hypocrite! Si l'on me connaissait..." Il s'oubliait complètement lui-même et lorsqu'on lui adressait quelques paroles flatteuses, il en éprouvait immédiatement une véritable confusion, qui se manifestait dans tous ses traits et souvent par des paroles qui exprimaient toute sa peine; il ne pouvait pas comprendre qu'on eût pour lui la moindre estime et le moindre respect. Il m'a raconté un jour que lorsqu'il était venu à Ars, il craignait de ne pas rencontrer un prêtre qui voulût se charger de la direction de son âme, car il se regardait somme le plus grand des pécheurs.

Le Serviteur de Dieu n'a jamais souffert, sous aucun prétexte, que l'on prît son portrait. Aucune des industries qu'on a pu employer à cet égard, aucun motif de charité ou de déférence aux désirs de son Évêque n'ont pu vaincre sur ce point ses répugnances. L'une des grandes contrariétés qu'il a éprouvées a été de voir son portrait étalé et vendu dans sa paroisse d'Ars; il en était profondément humilié, en détournait les yeux lorsqu'il le rencontrait sur son passage. N'ayant pu empêcher cette vente, il s'en moquait agréablement en appelant ces portraits son carnaval. Un artiste d'Avignon ayant réussi à représenter assez bien ses traits, cette nouvelle image se vendait à un prix assez élevé. Voyez, disait-il à ce sujet, on me vend, on me pend; mais on connaît bien le prix de chaque chose. Quand on me vendait deux liards, un sou, tout le monde m'achetait; à présent qu'on me vend un franc, deux francs, personne n'en veut plus. Je dois déclarer, en déposant sur l'humilité de Monsieur Vianney, que toutes les circonstances de sa vie 171 que j'ai pu connaître par lui-même, je n'ai pu les (s)avoir qu'en employant mille petits pièges, dans lesquels sa simplicité et sa naïveté, le faisait tomber à son insu. A la fin, il s'en est aperçu et il disait de moi à ce sujet, à une personne qui m'a rapporté le propos: "Ce bon missionnaire finira bien par savoir toute ma vie."

 

 

173      Session 11 - 4 Décembre 1862 à 8h du matin

 

Le Témoin continue-à répondre au dix-huitième Interrogatoire.

Sur l'humilité, j'ai encore à dire qu'il aimait à citer une circonstance de la vie de saint Macaire. Le diable, disait-il, lui apparut un jour armé d'un fouet comme pour le battre et il lui dit: Tout ce que tu fais, je le fais: tu jeûnes, moi je ne mange jamais; tu veilles, moi je ne dors jamais. Il n'y a qu'une chose que tu fais et que je ne puis faire. - Eh! quoi donc? - M'humilier, répondit le diable, et il disparut. Il disait souvent que l'humilité est aux vertus ce que la chaîne est au chapelet: ôtez la chaîne, et tous les grains s'en vont; ôtez l’humilité, et toutes les vertus disparaissent. Il savait que les humiliations sont le moyen le plus sûr d'acquérir l'humilité; aussi se réjouissait-il d'être humilié. J'ai appris d'une manière certaine qu'un curé lui avait écrit une lettre dans laquelle il lui disait: Quand on a aussi peu de théologie que vous, on ne devrait jamais entrer dans un confessionnal. Le Serviteur de Dieu, loin de se fâcher, éprouva une grande joie et répondit aussitôt à ce confrère: Vous êtes le seul qui me connaissez bien; aidez-moi donc à obtenir la grâce que je demande depuis si longtemps, de quitter un poste que je ne suis pas digne d'occuper, à cause de mon ignorance, et de me retirer dans un petit coin pour y pleurer ma pauvre vie. Monseigneur Devie, inquiété par les dénonciations qui lui arrivaient sans cesse, vint à Ars pour voir les choses par lui-même. Le Serviteur de Dieu m'a raconté qu'en cette circonstance, il espérait qu'on allait le chasser à coup de bâton. Comme Monseigneur Devie, loin de le retirer d'Ars, fut heureux de l'y laisser exercer son ministère, le Serviteur de Dieu dit: "Ils me connaissent bien, cependant ils me laissent comme un petit chien à l'attache." Beaucoup de personnes distinguées venaient lui rendre visite; il était loin de s'en enorgueillir. Après une visite du Père Lacordaire, il dit en chaire, comme je l'ai appris de témoins bien informés: Mes frères, ce matin vous avez entendu l'extrême science; ce soir, vous allez entendre l'extrême ignorance. 175

Monseigneur Chalandon le nomma chanoine d'honneur de la cathédrale de Belley et lui porta lui-même le camail. Le Serviteur de Dieu fut très ennuyé de le recevoir et d'être obligé d'assister à l'autel son évêque avec le camail sur les épaules. Ce camail lui semblait être un lourd fardeau, et il se hâta de s'en décharger en sortant de l'église; il le vendit à une personne d'Ars cinquante francs pour ses bonnes oeuvres. Je lui disais: Monseigneur vous a fait un grand honneur: vous êtes le seul chanoine qu'il ait nommé jusqu'à présent. - Il a eu si mauvaise main, répondit-il, qu'il n'a pas osé y revenir.

Sur la proposition des autorités civiles du département, il fut nommé à son insu chevalier de la légion d'honneur. Monsieur le Préfet vint à Ars pour féliciter le bon Curé; en s'approchant de lui, il lui dit: Monsieur le Curé, je vous félicite de la distinction qui vous est accordée. - Monsieur le Préfet, répondit en ma présence le Serviteur de Dieu, portez votre croix à de plus dignes. - Ce serait difficile, répliqua le Préfet, d'en trouver de plus digne que vous. Si l'Empereur vous a donné la croix, ce n'est pas pour vous honorer, mais pour honorer la croix. - Je prierai Dieu de vous conserver au département, afin que longtemps vous lui soyez utile par vos conseils et vos exemples. Et, disant ces mots, il remit à Monsieur le Préfet une médaille de la Sainte Vierge, le salua et se rendit au confessionnal. Quelque temps après, la croix lui fut envoyée par Monseigneur Chalandon, en sa qualité de chevalier. Elle était renfermée dans un étui scellé des armes de l'Empereur. Je la reçus moi-même, et la portai à M. le Curé dans sa chambre. 176 Tenez, Monsieur le Curé, lui dis-je, ce sont probablement des reliques que l'on vous envoie. Il ouvrit l'écrin, sans remarquer le sceau; ayant aperçu la croix, il s'écria: Hélas! ce n'est que ça..., et il me la remit aussitôt en disant: Tenez, mon ami, ayez autant de plaisir en la recevant, que moi en vous la donnant.

En faisant allusion au camail et à la croix, je lui dis un jour: Toutes les puissances de la terre vous décorent; Dieu ne manquera pas de vous décorer au Ciel. - C'est bien, me répondit-il, ce qui me fait peur: quand la mort viendra et que je me présenterai avec ces bagatelles dans les mains, Dieu me dira: Va-t'en, tu as reçu ta récompense.

 

Interrogé sur la vertu de chasteté, le témoin répond:

Je sais qu'il était très réservé avec les femmes; il ne leur parlait qu'autant que l'exigeaient les besoins de leur âme. Jamais il ne s'asseyait devant elles; jamais avec elles il n'avait de conversations inutiles; il n'avait point de servante et les personnes qui quelquefois s'occupaient de l'arrangement intérieur du presbytère ne s'y trouvaient que pendant son absence. Sa réputation à ce sujet était tellement établie, qu'elle n'eut rien à souffrir lorsqu'on voulut le calomnier.

 

J'affirme que je n'ai jamais rien vu, ni rien entendu de contraire aux vertus sur lesquelles je viens de déposer, et qu'il les a pratiquées jusqu'à la mort.

 

Sur le dix-neuvième Interrogatoire, le témoin répond comme il suit:

Je sais que le Serviteur de Dieu a pratiqué les vertus sur lesquelles je viens de déposer à un degré héroïque; j'entends par degré héroïque un degré supérieur à l'état des chrétiens qui remplissent exactement leurs devoirs et leurs obligations. La déposition que j'ai faite sur les vertus théologales, cardinales et leurs annexes prouve que ces vertus ont été pratiquées à un degré élevé d'héroïcité; 177 je m'en rapporte aux indices et aux preuves que j'ai données. Je déclare que le Serviteur de Dieu a persévéré dans l'exercice héroïque de ces vertus jusqu'à sa mort, et qu'il n'est point à ma connaissance qu'il se soit jamais relâché de sa ferveur ordinaire.

 

Interrogé sur le vingtième Interrogatoire, le témoin répond comme il suit:

Je sais que le Serviteur de Dieu avait reçu le don des larmes; il pleurait au confessionnal, en chaire, en disant la Sainte Messe, quand il parlait de l'amour de Dieu et du triste sort des pécheurs, et j'ai été témoin de cela, tous les jours pendant six ans. J'ai entendu dire à beaucoup de personnes dignes de foi qu'il avait lu au fond de leur coeur sans les connaître et leur avait parlé de leurs dispositions intérieures avant qu'elles en eussent parlé elles-mêmes. En ma présence, dans la cour du presbytère, et en présence d'un autre ecclésiastique, il dit à un jeune homme qu'il voyait pour la première fois: Mon ami, vous voulez vous faire capucin. Ce jeune homme, étonné, rougit à l'instant; il y avait six ans que ce désir était dans son coeur sans qu'il l'eût fait connaître à personne; il est maintenant capucin à Marseille. Un matin à six heures, en entrant à l'église, il trouva une jeune fille qu'il n'avait jamais vue: Mon enfant, partez vite, on vous attend chez vous. Cette jeune fille, qui avait commencé sa confession, demanda à son confesseur ce qu'elle devait faire; il l'engagea à partir et à lui écrire quand elle serait arrivée. Il reçut en effet une lettre, dans laquelle elle lui annonçait que sa soeur était morte à quatre heures du matin, le jour où Monsieur le Curé d'Ars lui avait dit de partir. Pendant la maladie de ma belle-soeur, qui était à Seyssel, je lui demandais si elle guérirait; il ne voulut rien me répondre; 178 mais le Dimanche, il me pressa de partir; je la trouvai morte à mon arrivée. J'appris à mon retour qu'il avait aux vêpres dit le chapelet pour une personne qui était entre la vie et la mort. En l’abordant, je lui dis: Mon père, j'ai trouvé ma belle-soeur morte; il me répondit: Je le pensais bien. Quelques années auparavant, sur le point d'aller à Seyssel, à l'époque où le choléra y sévissait, je lui avais dit: Monsieur le Curé, reverrai-je ma mère? - Oui, mon ami, répondit-il sans la moindre hésitation. Cette chère mère avait échappé à quinze heures de crampe. Un homme avait amené à Ars sa servante, qui était un peu sourde, pour obtenir sa guérison; il entre avec elle dans l'église, la laisse au bas de la nef, près de la porte; il va lui-même à la sacristie, s'adresse à Monsieur le Curé et il lui demande s'il peut guérir sa servante. Monsieur le Curé, qui n'avait jamais vu cette fille, lui répondit: Ah! oui, Marie, l'appelant par son nom. Je la vois dans le choeur... (Elle-était en effet derrière l'autel, près d'un confessionnal, dans une place que Monsieur le Curé ne pouvait pas voir.) Étonné de l'entendre nommer sa servante par son nom, cet homme pensa que le Serviteur de Dieu s'était au moins trompé sur la place qu'elle occupait, puisqu'il l'avait laissée à la porte de l'église; il sortit pour s'en assurer et, ne la trouvant ni au bas de l'église, ni dehors, il vint au choeur et la trouva en effet derrière l'autel, à son grand étonnement. Je lui demandai de consigner ce fait sur un registre, avec sa signature, ce qu'il fit très volontiers. Cet homme était un incrédule; je lui demandai comment il expliquait ce fait; il me répondit: Je n'en sais rien. Je ne sais pas si c'est par le magnétisme. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'a pas les yeux comme les autres.

Un jour, il a dit à une femme, qui était à ses pieds: 179 C'est donc vous qui avez quitté votre mari, l'avez laissé à l'hôpital et ne voulez pas le rejoindre... – Qui vous a dit cela, mon Père? Je ne l'ai dit à personne. – J’étais plus étonné qu'elle, dit Monsieur Vianney, en ma présence et en celle des Frères Athanase et Jérôme, je croyais qu'elle me l'avait dit.

J'ai entendu dire à des personnes dignes de foi qu'il leur avait annoncé des choses, qui leur étaient arrivées plus tard.

Il m'a dit qu'il avait vu une nuit auprès de son lit comme une personne habillée de blanc, qui lui parlait à voix basse comme un confesseur. Malgré mes questions, je n'ai pu en savoir davantage. Un jour qu'il me donnait de l'argent pour la fondation d'une mission, je lui dis: Mon Père, la terre vous donne sa graisse, comme le Ciel sa grâce. - On a bien besoin de la grâce, me répondit-il; c'est comme cette nuit, j'étais très accablé, je ne dormais pas, je pleurais ma pauvre vie. Tout à coup, j'ai entendu une voix qui me disait: "In te Domine speravi, non confundar in aeternum". Je regardais autour de moi et je n'ai rien vu. La même voix répéta ces mêmes paroles d'une manière plus distincte. Je me suis levé, j'ai allumé ma chandelle, et en ouvrant mon bréviaire, mes yeux sont tombés sur ce même passage, et j'ai été bien consolé.

Un jeune homme de Cébazat, près de Clermont en Auvergne, nommé Charles Blazé, privé de l'usage de ses jambes depuis trois ans et obligé de garder le lit, vint à Ars avec ses béquilles. Monsieur le Curé l'engagea à faire une neuvaine à Ste Philomène, à laquelle il s'unirait. A la fin de la neuvaine, le jour de l'Assomption, il alla trouver Monsieur Vianney à la sacristie, et lui demanda s'il fallait quitter ses béquilles: Êtes-vous assez fort pour les quitter? - Si je ne suis pas assez fort, Ste Philomène l'est pour moi. - Monsieur Vianney sourit. Le jeune homme alla prier à genoux devant le Saint Sacrement et fut subitement guéri. 180 Il se leva et alla déposer ses béquilles à la chapelle de Ste Philomène. Une attestation par écrit de l'état du jeune homme avant la guérison, et de la persévérance de la guérison, m'a été délivrée par le curé de Cébazat; je l'ai vu moi-même cette année en parfait état de santé.

Je vis à la sacristie un père avec son fils; le père montrait à Monsieur Vianney le nez de son enfant. Quand ils furent sortis, je demandai à Monsieur le Curé pourquoi le père lui montrait ainsi le nez de son fils. Il me répondit: Voyez comme Dieu est bon! Comme il récompense la foi de ces braves gens! Cet enfant avait une loupe au nez, qu'on n'avait pu faire disparaître malgré tous les remèdes. Le père me l'a amené il y a quelque temps, et m'a dit de toucher cette loupe, comme si mon doigt pouvait faire quelque chose. Je l'ai touché, pour lui faire plaisir. La loupe a diminué peu à peu, a fini par disparaître, et il me montrait tout à l'heure la place.

Le Curé de St Jean de Belleville, dans la Tarentaise, avait une servante, atteinte d'une phtisie pulmonaire parfaitement caractérisée, et à laquelle les médecins ne voyaient plus de remède; il m'écrivit pour la recommander aux prières du Serviteur de Dieu; je le fis et lui envoyai une médaille bénite par lui. On commença une neuvaine à Ste Philomène; le second jour, la servante se trouva mieux et le dixième tous les symptômes du mal avaient disparu. Monsieur le r Curé de St Jean étant venu à Ars en action de grâces a certifié le fait sur un registre.

Au mois d'Août dix-huit cent cinquante-six, une religieuse de Saint Joseph, de l'Ardèche, avait une extinction complète de voix, depuis près de cinq mois; 181 elle vint en pèlerinage à Ars, et après la communion, elle fut subitement guérie. J'ai vu ce fait, qui est attesté par des certificats.

Madame Daumas de Marseille était atteinte d'une maladie de la moelle épinière qui lui rendait la marche impossible; elle partit pour aller prendre les eaux de Vichy; chemin faisant, elle eut la pensée de venir à Ars, où elle fut portée sur une chaise longue. Monsieur le Curé d'Ars l'engagea à faire une neuvaine à Ste Philomène; il pria de son côté, et elle fut complètement guérie. A son retour, son mari fut singulièrement étonné, lorsqu'elle l'engagea à l'accompagner à Notre Dame de la Garde, pèlerinage qu'elle fit à pied. Madame Daumas, encore vivante, a certifié le fait par écrit, avec plusieurs autres personnes.

J'ai parlé ailleurs de la multiplication du blé et de la pâte.

J'ai vu deux filles de Cette, qui étaient venues malades à Ars (et) ont été subitement guéries; l'une ne pouvait pas marcher, et l'autre ne marchait qu'avec des béquilles. La guérison de la première a persévéré, la seconde est retombée malade.

Melle Zoé Pradel de la Pallud (vaucluse) m'a attesté qu'elle, avait été subitement guérie à Ars.

J'ai vu encore un grand nombre de faits extraordinaires se produire à Ars.

Il avait un don merveilleux pour consoler les affligés et de convertir les pécheurs. Il y a eu à Ars beaucoup de conversions extraordinaires.

Je ne doute en aucune manière de la vérité des faits sur lesquels je viens de déposer.

Le Serviteur de Dieu ne croyait pas facilement aux choses extraordinaires. Il n'était point homme d'imagination et avait un jugement très solide.

 

182      Au vingt (et) unième Interrogatoire, le témoin répond:

Il n'est pas à ma connaissance que le Serviteur de Dieu ait écrit quelques livres, quelque traité, quelque opuscule. Il a composé des sermons et écrit des lettres. Je ne sais où se trouvent ses sermons; quant aux lettres, elles sont entre les mains de ceux à qui il les a adressées. Elles n'ont fait que confirmer sa réputation de sainteté.

 

Sur le vingt-deuxième Interrogatoire, le témoin répond:

Je sais que le Serviteur de Dieu est mort à Ars, le quatre Août mil huit cent cinquante-neuf, d'épuisement. Au commencement de sa maladie, qui n'a duré que cinq jours, il me dit que sa fin était arrivée. Je lui répondis que Ste Philomène, qui l'avait déjà guéri une fois, le guérirait encore. - Non, mon ami, cette fois, elle n'y fera rien. Tout le temps, il a montré une grande foi, un grand calme et une grande patience; lui qui avait tant redouté la mort pendant sa vie la voyait venir avec joie. Je ne sais s'il a demandé lui-même les sacrements; je sais qu'il a reçu les sacrements de pénitence, d'Eucharistie et d'extrême onction, l'avant-veille de sa mort. La nuit où il mourut, j'étais à côté de son lit; il me fit observer qu'il n'avait pas encore reçu l'indulgence plénière; je m'empressai de lui accorder cette faveur, qu'il reçut avec de grands sentiments de foi. Vers les deux heures du matin, il rendit son âme à Dieu, pendant qu'on récitait les prières des agonisants. Sa mort fut sainte, comme l'avait été sa vie.

L'avant-veille de sa mort, je lui exprimais mes craintes relativement au projet de la construction de l'église d'Ars: 183 Mon Père, lui disais-je, puisque le gouvernement a refusé d'autoriser la loterie, et que Dieu vous retire de ce monde, c'en est fait. - Il me répondit: Courage! Vous en avez pour trois ans. Depuis, la loterie a été autorisée par le gouvernement, et l'église se construit; elle est déjà très avancée.

 

 

185      Session 12-4 Décembre 1862 à 2h1/2 de l'après-midi

 

Le Témoin continue à répondre sur le vingt-deuxième Interrogatoire, comme il suit:

Ce qui contribua à affaiblir considérablement les forces du Serviteur de Dieu, fut la température excessivement chaude du mois de Juillet dix-huit cent cinquante-neuf. On ne pouvait entrer dans l'église d'Ars, échauffée jour et nuit per un concours immense, sans être suffoqué. Les personnes qui attendaient pour se confesser, sortaient à chaque instant pour respirer. 186 Lui cependant ne quittait pas son poste. Il souffrait le martyre. Le Vendredi vingt-neuf Juillet, il travailla toute la journée comme à l'ordinaire et rentra exténué au presbytère; ce fut sa dernière journée de travail; il se coucha le soir pour ne plus se relever. Il condescendit alors à tous les soins qu'il avait jusque là repoussés. On aurait peine à se figurer la désolation qui se répandit sur les paroissiens et sur les pèlerins. On se mit en prière; on alla même en pèlerinage à Fourvières, pour demander sa guérison. Monseigneur de Langalerie, ayant appris sa maladie, accourut à Ars. Le Serviteur de Dieu le reconnut, lui sourit, baisa amoureusement sa croix, reçut pieusement sa bénédiction et put à peine lui dire quelques mots, tant il était fatigué; il mourut la nuit même.

 

Sur l'interrogatoire vingt-troisième:

Je sais que dès que la nouvelle de la mort se fut répandue, on se précipita vers le presbytère, pour voir et vénérer une dernière fois le Serviteur dei Dieu. Le corps fut placé au rez-de-chaussée, dans une salle ornée de modestes tentures. Le Jeudi dès le point du jour, et pendant deux jours et deux nuits, on accourut de tous les points de la France, à mesure que la fatale nouvelle y pénétrait. On avait fermé les objets qui avaient appartenu à Monsieur Vianney et cependant il y eut à regretter, çà et là, quelques pieux larcins. Deux frères de la Ste Famille de Belley protégeaient le corps des contacts trop immédiats de la foule. Leurs bras se lassaient de faire toucher à ses mains accoutumées à bénir, des médailles, des chapelets, des croix, des livres, des images en quantité innombrable. On avait renvoyé le jour de la sépulture, afin de faciliter aux fidèles l'assistance aux funérailles. Elles eurent lieu le samedi six Août, au milieu d'un immense concours. 187 L'Évêque de Belley les présida; il s'y trouva de six à sept mille personnes; un nombre considérable des prêtres, de religieux et de religieuses.

 

Sur le vingt-quatrième Interrogatoire, le témoin répond:

Le corps du Serviteur de Dieu, placé dans un cercueil en plomb recouvert d'un cercueil de chêne, fut déposé au milieu de l'église d'Ars, dans un caveau fait exprès, formé d'une pierre tumulaire sur laquelle se trouvent gravés simplement ces mots: Jean Marie Baptiste Vianney, Curé d'Ars.

La réputation de sainteté du Serviteur de Dieu a continué depuis sa mort à attirer auprès de son tombeau près de trente mille pèlerins par année, pour solliciter par son intercession des grâces spirituelles et temporelles.

On a eu soin de faire disparaître tout ce qui, de la part des fidèles, indiquerait un culte public, et moi-même j'ai veillé à ce qu'il n'y eût jamais rien de contraire aux prescriptions de l'Eglise. On n'a jamais laissé sur le tombeau du Serviteur de Dieu que ce qui se trouve en France sur les tombeaux ordinaires.

 

Interrogé sur le vingt-cinquième Interrogatoire, le témoin répond comme il suit:

J'entends par renommée, l'opinion qu'un nombre considérable de personnes ont sur quelqu'un. Je sais que le Serviteur de Dieu avait une grande réputation de sainteté; cette réputation venait de personnes graves, prudentes, instruites, et aussi des personnes du peuple, et cela je le sais par moi-même. Je sais aussi que cette réputation ne régnait pas seulement à Ars, mais qu'elle s'était étendue à toute la France, à l'Angleterre, en Belgique, en Italie, à l'Amérique et jusqu'aux Indes Orientales; je le sais par les rapports que j'ai eus avec les pèlerins de tous ces pays. 188 Cette réputation est allée sans cesse en s'augmentant jusqu'à la mort du Serviteur de Dieu, et depuis elle n'a point diminué; il est même, plus généralement connu que pendant sa vie. Je ne sais pas que l'on ait écrit, parlé ou agi contre cette réputation de sainteté, excepté ce que je dirai à l'Interrogatoire suivant. Ma conviction est que cette réputation est parfaitement fondée. On recherchait sa signature, on voulait avoir quelque chose qui lui eût appartenu; on lui changeait ses surplis; on coupait des morceaux de sa ceinture, de sa soutane, des mèches de ses cheveux; on se disputait les objets qui avaient été à son usage ou qu'il avait simplement touchés.

 

Sur l'Interrogatoire vingt-sixième, le témoin répond:

Au commencement du ministère du Serviteur de Dieu à Ars, il eut des personnes qui le blâmèrent, quelques unes qui le calomnièrent; mais quelques années plus tard, sa réputation de sainteté fut tellement affermie qu'elle était acceptée de tout le monde et que personne n'ait osé l'attaquer.

Les mauvais journaux eux-mêmes la respectent.

Aussi les habitants de Dardilly, sa paroisse natale, jetaient-ils des regards de convoitise sur le trésor que possédait la paroisse d'Ars et songeaient-ils à s'emparer de son corps après sa mort. On fut obligé de recourir au Serviteur de Dieu, qui mit dans son testament qu'il donnait son corps à la paroisse d'Ars. Il agit ainsi sur les instances de son Évêque, tenant fort peu, du reste, au lieu où son corps serait déposé. Quand le Notaire lut cette clause du testament, il dit: Je ne leur donne pas grande chose.

 

Sur le vingt-septième Interrogatoire, le témoin répond:

Je connais plusieurs faits que l'on regarde comme miraculeux. Un enfant de Saint-Laurent-les-Macon, diocèse de Belley, était complètement paralysé, prenait des crises nombreuses et avait perdu l'usage de la voix. 189 Il fut porté à Ars par sa mère, et présenté à Monseigneur, qui s'y trouvait, par le Curé de Saint Laurent. Monseigneur engagea la pauvre mère à faire une neuvaine et à demander la guérison de son enfant par l'intercession du Curé d'Ars. Les prières furent commencées, l'enfant alla d'abord mieux, puis guérit complètement en peu de jours. Le père, qui n'était point religieux, en fut si frappé, qu'il vint à Ars pour se confesser, et est devenu depuis un excellent chrétien.

La soeur Calamand, supérieure de la maison de Saint Vincent de Paul, Rue Doyenné, numéro deux, à Lyon, avait une petite orpheline dont le bras était ankylosé; elle plaça sur l'ankylose un cordon de soulier du Serviteur de Dieu et fit une neuvaine. L'enfant fut radicalement guérie.

La supérieure de l'hôpital du Havre avait au ventre une tumeur jugée incurable par les médecins; elle appliqua sur la tumeur une image du Curé d'Ars, en l'invoquant, et fut à l'instant guérie. Je tiens ce fait d'une des religieuses de l'hôpital, et de monsieur Doudiet, peintre à Paris, rue de Surennes, qui se trouvait alors à l'hôpital du Havre.

La Supérieure des Dames Auxiliatrices des âmes du purgatoire à Paris, Rue Barouillière, seize, m'a assuré qu'une de ses soeurs, atteinte d'une grave maladie au larynx, a été guérie en faisant une neuvaine au Curé d'Ars. - La Supérieure des Dames de la Miséricorde de Besançon m'a présenté une de ses religieuses, que j'ai interrogée moi-même; elle avait le bras paralysé et elle avait été guérie en faisant une neuvaine au Curé d'Ars.

Un Curé du diocèse de Moulins est venu à Ars en action de grâces avec un enfant qui avait une foule d'infirmités graves résultant des privations qu'il avait éprouvées; 190 il avait été guéri subitement en invoquant Monsieur Vianney. Ce fait a été consigné sur un registre et signé par le Curé et l'enfant.

Un prêtre du diocèse de Limoges, professeur au collège Saint-Martial, a obtenu la guérison subite de sa. soeur en faisant voeu à son insu de faire le pèlerinage d'Ars. Elle avait des crampes d'estomac très violentes, qui avaient résisté à tous les remèdes. Il a attesté ce fait sur un registre.

Une soeur des pauvres de Bordeaux, très dangereusement malade, a été subitement guérie en invoquant le Curé d'Ars.

Les soeurs de Sainte Claire de Lyon, Rue Sala, ont amené à Ars une jeune fille de treize à quatorze ans, qui était sourde et muette et qui a commencé à entendre et à parler après avoir invoqué le curé d'Ars.

La Supérieure des soeurs de Sainte Claire m'a dit qu'elle avait été guérie en invoquant le Curé d'Ars.

Une fille de la Savoie, qui ne voyait pas depuis deux mois, a été guérie en invoquant le Curé d'Ars.

 

Sur le vingt-huitième Interrogatoire, le témoin répond qu'il n'a rien à ajouter pour le moment à la déposition qu'il vient de faire.

 

Completo examine super Interrogatoriis deventum fuit ad examen super articulis.

Propositoque primo Articulo testis respondit:

Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai déposé.

Au deuxième Article, le témoin répond: J'ai dit tout ce que j'avais à dire.

Sur le troisième Article, le témoin répond qu'il n'a rien à ajouter à ce qu'il a répondu.

Sur le quatrième Article, le témoin répond qu'il n'a rien à ajouter à ce qu'il a déposé.

Comme on continuait la lecture des articles, le témoin a déclaré plusieurs fois qu'il était inutile de l'interroger davantage sur les articles: J'ai dit tout ce que je savais dans mes réponses aux Interrogatoires.

 

191 Sic completo examine integra depositio perlecta fuit a me Notario a principio usque ad finem testi supradicto alta et intelligi-bili voce qua per ipsum bene audita, et intellecta respondit se in eamdem perseverare et illam confirmavit.

 

 

 


PROCES

DE BEATIFICATION

ET CANONISATION

DE SAINT JEAN MARIE BAPTISTE VIANNEY

CURE D’ARS

 

 

 

 

PROCES INFORMATIF ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

TEMOIN II - ALIX HENRIETTE DE BELVEY

 

 

(Tome I - p. 193 à 270)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Baronne de Belvey

 

(193) Session 13- 13 janvier 1863 à 9h du matin

 

                   (194) Au premier interrogatoire le témoin averti de la force et de la nature du serment dans les causes de Béatification et de Canonisation, a répondu :

 

                   Je connais parfaitement la nature et la force du serment que je viens de faire ; je dirai la vérité telle que je la connais.

 

                   Au second interrogatoire, le témoin a répondu :

 

                   Que ses prénoms étaient Alix Henriette de Belvey. Je suis née à Bourg le vingt deux avril mil huit cent-huit, de parents nobles et chrétiens, je ne suis pas mariée ; ma position de fortune est tout à fait convenable.

 

                   Au troisième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   J’ai le bonheur de m’approcher fréquemment des sacrements, et j’ai communié aujourd’hui même.

 

                   Au quatrième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Je n’ai jamais été poursuivie, accusée ou traduite devant les tribunaux.

 

                   Au cinquième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Je n’ai jamais encourue de censures ou de peines ecclésiastiques.

 

                   Au sixième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Personne, ni de vive voix, ni par écrit ne m’a inspiré ce que je devais déposer ou taire dans la présente cause ; je n’ai pas lu les articles rédigés par le Postulateur de la cause.

 

                   Le témoin a été prévenu que si les articles lui étaient remis et que s’il les lisait, il ne devait pas diriger ses réponses d’après leur contenu, mais qu’il ne devait dire que les choses qu’il avait vues ou entendues de témoins oculaires ou auriculaires . Il a dit qu’il agirait ainsi.

 

                   Au septième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   J’ai une grande vénération pour le serviteur de Dieu Jean-Marie (195) Baptiste Vianney ; je désire qu’il soit béatifié, mais en cela je ne suis mu par aucun motif humain, par aucune crainte, par aucune espérance et dans ma déposition je me propose uniquement de procurer la gloire de Dieu.

 

                   Au huitième interrogatoire, le témoin répond :

 

 

                   J’ai entendu dire à des personnes parfaitement informées et dignes de foi que le serviteur de Dieu était né à Dardilly, diocèse de Lyon, le huit Mai mil sept cent quatre-vingt-six, de parents remarquables par leur piété, et qu’il fut élevé très chrétiennement ; je ne sais rien de particulier sur son baptême et sa confirmation.

 

                   Au neuvième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   J’ai appris de personnes dignes de foi que pendant son enfance et sa jeunesse le Serviteur de Dieu s’était distingué par une piété fervente, qu’il avait beaucoup de goût pour la prière, et qu’il priait pendant son travail, lorsqu’il s’y rendait et revenait à la maison. J’ai entendu constamment faire l’éloge de ses mœurs et de sa conduite pendant cette époque de sa vie.

 

                   Au dixième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   J’ai entendu dire à des personnes dignes de foi, et en particulier à des ecclésiastiques, dont quelques uns avaient étudié avec lui à Verrières et au grand séminaire, qu’il avait étudié d’abord à Ecully chez Monsieur Balley dans l’intention d’embrasser l’état ecclésiastique, ensuite à Verrières et au grand séminaire et qu’il ne se proposait pas d’autre but que le salut des âmes en entrant dans cette carrière. J’ai entendu dire aux mêmes personnes qu’il avait constamment donné des preuves frappantes de piété.

 

                   Au onzième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   J’ai oui dire que le Serviteur de Dieu avait quitté ses études pour l’état militaire ; il avait été omis sur le tableau d’exemption. Il tomba malade en (196) route, et fut conduit par un homme qu’il ne connaissait pas et qu’il n’a jamais revu aux Noës où il passa environ une année ;il fut remplacé par un de ses frères moyennant un avantage pécuniaire.

 

                   Au douzième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Je sais que le Serviteur de Dieu reprit le cours de ses études ecclésiastiques et qu’il se prépara à recevoir les saints ordres en s’appliquant de plus en plus à la pratique de la vertu et aux exercices de piété.

 

                   Au treizième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   J’ai oui dire à des personnes dignes de foi qu’après son ordination à la prêtrise, le Serviteur de Dieu fut nommé vicaire à Ecully et qu’il s’y conduisit d’une manière si édifiante qu’après la mort du vénérable Curé Mr Balley, il fut demandé par la population toute entière pour le remplacer.

 

                   Au quatorzième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Je sais que le Serviteur de Dieu fut nommé curé d’Ars en mil huit cent dix huit, l’état de la paroisse y était déplorable ; on y aimait les danses, les amusements, les plaisirs ; on y travaillait de Dimanche, on y fréquentait beaucoup les cabarets et peu l’église. Pour détruire ces abus le Serviteur de Dieu eu recours à la prière, à la mortification, aux visites faites aux paroissiens et par sa charité et sa grande prudence, il parvint à changer entièrement cette paroisse.

 

                   Au quinzième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Je sais que pour réformer sa paroisse, le Serviteur de Dieu établit les pieuses associations du St Sacrement et du Rosaire. Les jeunes garçons et les jeunes filles étaient complètement privés d’éducation et d’instruction. Il choisit un jeune homme de l’endroit pieux et intelligent pour en faire un maître d’école à qui il confia les jeunes garçons. Il chargea des jeunes filles trois (197) personnes pieuses. Ces deux établissements firent un grand bien dans la paroisse. Plus tard, l’école des garçons fut confiée aux frères de la Sainte-Famille de Belley et celle des filles aux sœurs de saint Joseph.

 

                   Au seizième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Je sais et j’ai entendu dire que le Serviteur de Dieu a toujours exactement observé jusqu’à la fin de sa vie les commandements de Dieu et de l’église, qu’il a toujours rempli toutes les obligations que lui imposait le sacerdoce et sa position de Curé, et qu’il a toujours dirigé avec zèle et prudence les institutions qu’il avait fondées. En toute vérité, je ne connais aucun manquement à l’accomplissement de ses différents devoirs. Le Serviteur de Dieu, autant qu’il le pouvait, aidait les prêtres de son voisinage pendant les missions et les jubilés, sans nuire en aucune manière au bien spirituel de sa paroisse ; il suivait du reste en cela les conseils de son évêque. Deux fois il tenta de quitter sa paroisse pour vivre dans la solitude, sans avoir pourtant l’intention de se soustraire à l’obéissance qu’il devait à son évêque, il espérait obtenir son consentement.

 

                   Au dix-septième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   J’ai entendu dire à des personnes dignes de foi que le Serviteur de Dieu fut en butte aux injures, aux calomnies, aux procédés les plus blessants, les laïques, les ecclésiastiques même y avaient pris part. De son côté cependant, il n’y avait point donné occasion, tout cela fut supporté avec patience, avec soumission à la volonté de Dieu, avec amour pour ses détracteurs et avec un désir sincère de leur faire tout le bien qu’il pourrait. Pendant presque tout le temps qu’il fut à Ars, il fut en butte aux persécutions du démon.

 

                   (198) Au dix-huitième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   J’affirme que le Serviteur de Dieu a brillé par la pratique des vertus chrétiennes et qu’il y a persévéré jusqu’à sa mort.

 

                   Quant à la foi je sais que dès son enfance elle fut très vive ; il eut le bonheur d’avoir une mère qui lui appris de bonne heure à aimer Dieu et la sainte Vierge, et lui avait fait présent d’une petite statue de la mère du Sauveur pour laquelle il avait une grande dévotion. Il avait un goût très prononcé pour la prière ; il confiait la garde de son troupeau à ses compagnons pour se retirer seul dans un lieu écarté et y prier avec ferveur. Il priait en allant au travail, pendant qu’il travaillait, il plaçait alors devant lui la petite statue de la Ste Vierge pour se donner du courage et des forces, il priait aussi en rentrant à la maison. Il aimait beaucoup à assister aux offices de l’église, et quand il le pouvait il allait à la messe pendant la semaine, en se faisant remplacer par ses frères ou ses sœurs à qui il rendait des services pour obtenir cette faveur. Il faisait de petites statues de la Ste Vierge et des saints avec de la terre, et il les distribuait à ses compagnons. On a conservé pendant plusieurs années dans la maison paternelle une statue de la Ste Vierge, faite par lui et cuite au four ; elle était vraiment bien. Il dressait de petits autels pour célébrer les offices de l’église. On peut dire que toutes ses idées pendant son enfance étaient des idées de foi et de piété.

 

                   Le Serviteur de Dieu avait commencé ses études chez Mr Balley, curé d’Ecully, mais avec peu de succès, sa mémoire était ingrate, il fit alors vœux d’aller en pèlerinage à pied et en demandant l’aumône, auprès du tombeau de St François Régis afin d'obtenir du saint la grâce de mieux (199) réussir dans ses études. Il accomplit son vœu et fut exaucé. Dès ce moment en effet, il put profiter des leçons de Mr Balley et faire des études suffisantes.

 

(201) Session 14 – 13 janvier 1863 à 2h30 de l’après-midi

 

                   Au dix-huitième interrogatoire, le témoin continue sa réponse de la manière suivante :

 

                   J’ai entendu dire à des personnes dignes de foi que pendant son séjour aux Noës il édifia singulièrement les habitants par la ferveur de sa piété et la vivacité de sa foi. Il continua ses études à Ecully où il se fit admirer par (202) son grand esprit de foi ; je tiens, comme j’ai déjà dit, de plusieurs de ses condisciples qu’ils avaient surtout remarqué en lui cette vertu au petit et au grand séminaire. Nommé vicaire d’Ecully, il édifia les habitants par sa piété et sa foi encore plus qu’il n’avait fait pendant qu’il y faisait ses premières études. Lorsqu’il vint prendre possession de la paroisse d’Ars, il se mit à genoux au moment où il apercevait les maisons pour demander à Dieu la grâce de remplir saintement son ministère, ce fut sans doute à cette occasion qu’il composa une belle prière pour les prêtres qui prennent possession de la paroisse où ils sont envoyés. On remarqua immédiatement en lui une foi extraordinaire il était presque constamment à l’église devant le St Sacrement. Quoiqu’il éprouvât une grande difficulté à composer ses discours, il ne laissait pas de se préparer toujours à la prédication par un long travail. Il y avait dans ses sermons un si grand esprit de foi qu’il remuait profondément le cœur de ses auditeurs.

 

                   Je ne sais si le serviteur de Dieu avait établi l’adoration perpétuelle, mais ce que je sais très certainement c’est que des hommes et des femmes étaient à toute heure du jour, quelquefois même pendant la nuit devant le St Sacrement pour lui rendre leurs hommages. Avant son arrivée à Ars on y communiait rarement, il y établit la communion fréquente et eut la consolation de la voir bientôt pratiquer par un grand nombre de personnes.

 

 

                   Le Serviteur de Dieu parvint tellement à supprimer le travail du Dimanche que même quand l’orage menaçait on ne rentrait pas les récoltes, on se contentait de les entasser dans les champs ! Un Dimanche j’étais à Ars, les blés étaient abattus et la pluie était menaçante, Mr le curé monta en chaire et défendit à ses paroissiens de toucher à leur récolte, leur assurant qu’ils auraient un assez beau temps pour les mettre à l’abri ; ils obéirent et furent récompensés de leur obéissance car pendant quinze jours ils eurent un temps magnifique.(203) A Ars on ne vendait pas même les objets de piété le saint jour du Dimanche et ce jour là Mr Vianney ne les bénissait pas à l’église comme à l’ordinaire. Les voitures publiques ne marchèrent pas le Dimanche jusqu’à l’établissement du chemin de fer, alors, elles n’entraient pas le Dimanche dans le village pour y déposer les voyageurs à leur arrivée et les prendre à leur départ. Dans aucune paroisse le Dimanche n’était si bien observé qu’à Ars. Il eut beaucoup de peines à supprimer la danse dans sa paroisse ; pour cela il eut recours à la prière et à l’établissement de la confrérie du Rosaire, elle fut fondée avec de grandes difficultés, mais il en obtint le résultat qu’il en attendait et peu à peu les danses cessèrent. Un moyen qu’il employa aussi ce fut d’éloigner les ménétriers de sa paroisse, il donna un jour à l’un d’eux une somme plus forte que celle qu’il devait gagner . Son grand esprit de foi le porta à prêcher dans les paroisses voisines pendant les missions et les jubilés. Sa parole quoique simple était puissante ; son confessionnal était entouré de nombreux pénitents. Il opérait des conversions extraordinaires.

 

                   Le Serviteur de Dieu tenait beaucoup à ce que son église fut dans un état tout à fait convenable, il fit construire un autel bâtir des chapelles. Il aimait à exciter la dévotion du peuple par la propreté de l’église, la convenance des ornements et la beauté des cérémonies. Il désirait d’offrir à Notre Seigneur dans les vases sacrés tout ce qu’il y avait de plus riche. Le jour de la fête du St Sacrement, il faisait dresser les plus beaux reposoirs possible et aimait à porter lui même le très saint Sacrement.

 

                   Mr Vianney célébrait le St sacrifice avec une foi extrêmement vive ; une personne me dit un jour :  « Si vous voulez apprendre à bien assister à la messe, placez-vous de manière à voir l’expression de la figure du Curé d’Ars à l’autel » ; je me mis effectivement dans un endroit d’où je pouvais l’observer ; je remarquai sur son visage quelque chose de céleste ; je lui vis répandre (204) des larmes pendant presque toute la durée du saint sacrifice. J’ai remarqué le même fait toutes les fois que j’allais à Ars. Il semblait qu’il voyait Notre Seigneur dans la Sainte Eucharistie ; on peut même supposer qu’il le voyait réellement, car un jour qu’il était triste, des personnes dignes de foi qui me l’ont raconté, lui demandèrent la cause de sa tristesse ; il répondit ingénuement: «  je n’ai pas vu Notre Seigneur depuis tel jour (il y avait deux ou trois jours) -Vous voyez donc Notre Seigneur, lui dit-on ? et aussitôt Mr Vianney, comme un homme qui a dit plus qu’il ne voulait dire, changea le sujet de la conversation. »

 

                   Le Serviteur de Dieu parlait très volontiers dans ses instructions, dans ses conversations de Notre Seigneur présent au saint Sacrement. Les expressions, les images dont il se servait étaient presque toujours frappantes, admirables. Quand il prêchait de l’autel on sentait au son de sa voix qu’il parlait auprès de Notre Seigneur. Lorsqu’il distribuait la Ste communion, on voyait dans son regard quelque chose de surnaturel, un feu divin. Il me disait un jour : moi, ce que j’aime, c’est la dévotion à Notre Seigneur dans le St Sacrement de l’autel, nous sommes si heureux quand nous le recevons par la communion, nous le cachons dans notre cœur et nous l’emportons avec nous. Les Dimanches où devaient se donner la bénédiction du St Sacrement il parlait d’une manière ravissante du bonheur de recevoir la bénédiction de Notre Seigneur lui-même. Sur la fin de sa vie la présence réelle l’occupait tellement, qu’il y revenait dans presque toutes ses instructions.

 

                   Mr Vianney avait une haute idée du sacerdoce. Je crois lui avoir entendu dire que le prêtre ne se comprendrait bien que dans le ciel. Il ajoutait que le sacerdoce était une charge si lourde que si le prêtre n’avait pas la consolation et le bonheur (205) de célébrer la Ste Messe, il ne pourrait pas la supporter. Il parlait souvent de ce sujet et se plaisait à relever les bienfaits que les hommes reçoivent du prêtre. Il revenait souvent dans les catéchismes, dans les instructions sur Dieu sur le ciel. Etre aimé de Dieu, disait-il, être uni à Dieu, plaire à un Dieu, vivre en la présence de Dieu, vivre pour Dieu oh ! belle vie et belle mort ! En disant ces paroles et d’autres semblables, il semblait n’être déjà plus sur cette terre. Pour peindre le bonheur d’une âme qui voit Notre Seigneur en sortant de ce monde, il rappelait la joie que les apôtres et Ste Marie Madeleine avaient dû éprouver en revoyant dans le ciel Notre Seigneur qu’ils avaient vu ressuscité et qu’ils avaient tant aimé dans ce monde. Du reste il avait sur ce sujet des expressions et des comparaisons admirables. Il s’interrompait quelquefois ne pouvant pas continuer tant son émotion était grande. Quand il parlait de la pureté de l’âme en état de grâce sa grande foi lui faisait trouver les comparaisons les plus émouvantes et les plus gracieuses. Il s’étendait avec une sorte de prédilection sur l’action de l’esprit saint dans les âmes ; sans l’esprit saint nous sommes comme un homme estropié privé du mouvement de ses membres ; avec l’esprit saint nous avons la force et le mouvement, il n’y a que l’esprit saint qui puisse élever l’âme et la porter en haut. Il s’exprimait d’une manière si nette et si intelligible qu’un paysan disait : personne ne parle du St Esprit comme Mr le Curé d’Ars, il m’a appris à le connaître.

 

                   (206) Il priait beaucoup et tachait d’inspirer aux fidèles son goût pour la prière, il en parlait souvent et se servait des plus ingénieuses comparaisons. L’homme qui prie est comme le poisson dans l’océan, plus il s’enfonce dans la profondeur des eaux plus il est heureux. La prière particulière ressemble à la paille parsemée ça et là dans un champ, si on y met le feu la flamme a peu d’ardeur, mais si on réunit cette paille éparse, la flamme est abondante et s’élève haut vers le ciel ainsi en est il de la prière publique. Il supporta toutes les épreuves de sa vie, toutes les contradictions, toutes les humiliations avec une foi qui ne se démentit jamais. Cette foi lui faisait aimer les croix. Il disait que fuir la croix c’était vouloir en être accablé, que la désirer c’était ne pas en sentir l’amertume. Il avait passé plusieurs nuits sans dormir à cause des souffrances qu’il ressentait, il goûta quelques instants de repos. Une personne m’a raconté qu’elle lui avait demandé s’il avait un peu reposé.- Oui, lui dit-il, mais si cela continue, je serais bientôt ennuyé de ne plus souffrir. Il en était des souffrances comme des épines ; si on les supportait avec peine, on sentait leur aiguillon, mais si la charité les faisait supporter courageusement, elles étaient comme des épines réduites en cendre qui deviennent douces au toucher.

 

                   Lorsqu’on lui proposa de recevoir le saint viatique dans sa dernière maladie, il y consentit volontiers et dit en soupirant que c’est triste de communier pour la dernière fois. Montrant ainsi la grande affection qu’il avait pour la Ste Communion.

 

(207) En résumé j’affirme que la foi était le grand mobile de toutes les actions du curé d’Ars, qu’elle était toute sa science et on pourrait dire toute sa vie.

 

(209) Session 15 – 14 janvier 1863 à 9h du matin

 

                   Au dix-huitième interrogatoire le témoin continue à répondre de la manière suivante :

 

                   Au sujet de l’Espérance j’affirme que le Serviteur de Dieu ne comptait point sur lui-même mais exclusivement sur Dieu : de là ses prières continuelles et ardentes non seulement pour le bien spirituel de sa paroisse, mais (210) encore pour la dilatation de la Ste Eglise et la conversion des pécheurs. Dans l’espérance d’amener les habitudes dans une paroisse où elles étaient presque abandonnées, il s’attacha à donner à son église et aux cérémonies qui s’y accomplissaient tout ce qui pouvait développer dans le cœur des fidèles les sentiments de foi et de piété. Pour inspirer l’horreur du péché et l’amour de la grâce, le bon curé disait quelquefois : le bon chrétien parcourt le chemin de ce monde monté sur un beau char de triomphe, assis sur un trône, et c’est Notre Seigneur qui conduit la voiture. Mais le pécheur est attelé lui-même au brancard ; c’est le démon qui est dans la voiture et qui frappe sur lui à grand coups pour le faire avancer. Un prêtre qui l’avait entendu me disait : jamais rien ne m’a fait plus d’impression, et ne m’a inspiré plus d’horreur pour le péché que les paroles et les pensées du curé d’Ars. Mr Vianney parlait souvent du péché et de l’horreur que nous devons en avoir ; mais plus souvent encore de la beauté de l’âme pure unie à Dieu par la grâce ; il parlait aussi de son bonheur et préférait montrer le côté attrayant de la vertu que la laideur du vice.

 

                   J’ai entendu ses paroissiens rapporter un prône qu’il leur avait fait sur la grâce de deux jubilés qui se suivaient à courte distance : on dit qu’on a déjà eu un jubilé l’année dernière, on demande pourquoi il y en a encore un cette année ? Mais, mes amis, si un roi ou un grand seigneur vous avait donné trois mille francs et que quelque temps après il jugeat à propos de doubler la somme cela vous ennuierait-il ! Mépriseriez-vous les trois premiers mille francs à cause des trois derniers que vous auriez déjà reçus ?

 

                   Son Espérance lui faisait souvent parler (211) du bonheur du ciel, ce bonheur était pour lui surtout la jouissance de Dieu ; il affectionnait cette pensée : nous serons perdus en Dieu comme le poisson dans le haut des mers. Il revenait sans cesse sur la miséricorde de Dieu ; il disait qu’il était plus facile de se sauver que de se perdre tant était grande la miséricorde de Dieu. Un seul mot du curé d’Ars suffisait pour calmer une âme inquiète et troublée, et il y en a des milliers d’exemples.

 

                   Le Serviteur de Dieu en travaillant au salut des autres il n’oubliait pas son âme. D’après mes entretiens avec lui, je crois pouvoir dire qu’il ne perdait jamais de vue la présence de Dieu, il disait que ses prières pendant la nuit le dédommageait des fatigues du jour et ces prières étaient une sorte d’oraison affective. Dans les commencements il faisait de longues visites au St Sacrement ; elles furent remplacées plus tard par un travail incessant consacré aux âmes.

 

                   Quand Mr Vianney parlait des tentations du démon et en particulier des persécutions qu’il en éprouvait, il montrait son mépris pour le tentateur et disait que c’était bon signe, puisque c’est une preuve qu’on ne lui appartenait pas. Toutes les peines qu’il a éprouvées de la part des hommes, peines qui ont durées à peu près toute sa vie, il les a supportées en ce confiant au secours de Dieu et en se détachant de plus en plus de la terre. Il avait une grande défiance de lui-même, une conviction profonde de son néant et de sa misère, de plus une telle crainte des jugements de Dieu qu’il m’a dit lui-même : « Quand j’y pense, je tremble tellement que je ne puis signer mon nom. Et cependant je n’ai remarqué aucun découragement en lui ; il était aussi ferme pour sa propre conduite que pour celle des autres. Plus il se sentait pressé par le sentiment de sa misère et par la crainte des jugements de Dieu, plus il se jetait dans les bras de la miséricorde infinie. (212) Je lui ai entendu dire qu’il était bien triste de voir offenser le bon Dieu. Dans les accusations qui lui était faites, il éprouvait un sentiment semblable à celui d’un fils dont on aurait battu le père ou la mère. La vue des belles âmes le consolait et lui faisait supporter toutes les autres peines de son ministère. Le désir de s’unir plus intimement à Dieu lui faisait souvent désirer la mort, mais sa pensée la plus habituelle était de continuer à souffrir pour Dieu, à se dévouer pour les âmes.

 

                   Le Serviteur de Dieu désirait ardemment aller dans la solititude, pour pleurer sa pauvre vie, comme il le disait. Il était sans cesse préoccupé de la pensée d’obtenir la permission de satisfaire à ce désir. Tout autre disait-il ferait aussi bien ou mieux que lui. Ce désir s’est moins manifesté pendant les deux ou trois dernières années de sa vie. Je lui ai entendu dire qu’il se reposerait en paradis, qu’il serait bien à plaindre s’il n’y avait pas de paradis ; il ajoutait toujours, il y a tant de bonheur à aimer Dieu dans cette vie que cela suffirait lors même qu’il n’y aurait pas de paradis dans l’autre vie.

 

                   Au sujet de la charité : j’ai entendu des personnes dignes de foi parler de l’éducation si chrétienne qu’il avait reçu de sa mère. Elle lui disait quelquefois : Vois-tu, mon enfant, si je te voyais offenser le bon Dieu, cela me ferait plus de peine que si c’était un autre de tes frères ou sœurs. Il répondit aux soins de sa vertueuse mère, enfant et adolescent, il se fit remarquer par sa grande piété, ce fut là le mobile de sa vocation à l’état ecclésiastique. Il me paraît évident qu’avec les contrariétés qu’éprouva sa vocation, il ne l’aurait pas suivie s’il n’avait pas eu un grand amour pour Dieu. Des ecclésiastiques qui ont été au séminaire avec lui, et en particulier (213) Mr Tournier, Curé de Grand-Corent, m’ont dit qu’il se fit remarquer au séminaire par sa grande piété. Je sais par de nombreux témoignages que sa vie à Ecully, lorsqu’il y fut nommé vicaire, fut merveilleuse de piété et de mortification. La providence avait rapproché Mr Vianney d’un homme admirable par sa vertu, Mr Balley, dont le Serviteur de Dieu me disait lui-même, c’est la plus belle âme que j’aie connue.

 

                   Ma famille avait une propriété dans la paroisse de Chaneins, voisine d’Ars. Les domestiques nous rapportaient des merveilles de ce nouveau curé (c’était Mr Vianney qui venait d’être nommé curé à Ars). L’amour de Dieu était si grand chez lui qu’il paraissait dans tout son extérieur ; ce feu débordait de son cœur, on peut dire que la passion de sa vie a été la divine eucharistie ; il cherchait à la faire aimer des fidèles, les portant à la communion fréquente, aux longues visites au St Sacrement.

 

 

                   Je lui ai toujours vu dire son office à genoux et sans aucun appui ; je lui ai vu jeter les yeux vers le tabernacle avec une expression de foi et d’amour qui frappait tout ceux qui en étaient témoins. J’ai déjà parlé de la manière singulièrement édifiante dont il disait la messe. Une chose qui m’a beaucoup frappée, c’est qu’au milieu de la foule et sous le regard de tant de personnes, il priait avec la même liberté d’esprit que s’il eut été seul.

 

                   Le curé d’Ars était admirable toutes les fois qu’il avait à parler sur l’amour de Dieu ou sur le saint Sacrement ; il versait souvent des larmes, avait de la peine à dominer son émotion. Bien des fois je lui ai entendu dire : « Aimer Dieu, oh ! que c’est beau ! Il faut le ciel pour le comprendre. La prière aide un peu, parce que la prière c’est l’élévation de l’âme jusqu’au ciel. Plus on connaît les hommes, moins on les aime. C’est le contraire pour Dieu, plus on le (214) connaît, plus on l’aime. Quand une fois une âme a commencé à goûter l’amour de Dieu, elle ne peut plus aimer, ni désirer autre chose. Il finissait souvent son catéchismes par ces mots : être aimé de Dieu, être uni à Dieu, vivre en la présence de Dieu, vivre pour Dieu, oh ! belle vie et belle mort ! Voici une autre de ses paroles : si les damnés, tous les mille ans, pouvaient aimer Dieu une minute, l’enfer ne serait plus un enfer, parce que l’espérance de l’aimer pendant ce court instant suffirait pour adoucir toutes leurs peines

 

                   En parlant du St Sacrement il disait souvent : Oh Jésus ! vous connaître c’est vous aimer. Si nous savions comme Notre Seigneur nous aime, nous mourrions de plaisir. Je ne crois pas qu’il y ait des cœurs assez durs pour ne pas aimer en se voyant tant aimer. C’est si beau la charité ! c’est un écoulement du coeur de Jésus qui est tout amour. Il y avait dans la manière dont il prononçait le nom de Jésus, et dont il disait Notre Seigneur, un accent qui frappait tout le monde. Quand il avait à parler des peines de l’enfer, il ne faisait ressortir que celle de la privation de la vue de Dieu et de son amour. Il le faisait d’une manière si saisissante que les paysans eux-mêmes, si peu sensibles ordinairement aux choses spirituelles, en étaient profondément frappés.

 

                   Mr Vianney parlait d’une manière admirable des joies de la prière et de la vie intérieure, comme j’ai eu le bonheur de l’entendre. La prière disait-il, voilà tout le bonheur de l’homme sur la terre. Oh ! belle vie, belle union de l’âme avec Notre Seigneur ! L’éternité ne sera pas assez longue pour comprendre ce bonheur. La vie intérieure est un bain d’amour dans lequel l’âme se plonge. Dieu tient l’homme intérieur (215) comme une mère tient la tête de son enfant dans ses mains pour le couvrir de baisers et de caresses. On aime une chose à proportion du prix qu’elle nous a coûtée, jugez par là de l’amour que Notre Seigneur a pour notre âme qui lui a coûté tout son sang. Aussi est-il affamé de communication et de rapports avec elle.

 

(217) Session 16 – 14 janvier 1863 à 2h30 de l’après-midi

 

                   Sur le dix-huitième interrogatoire et sur la charité le témoin continue à déposer de la manière suivante :

 

                   Son amour pour Dieu lui faisait obtenir des résultats merveilleux par le ministère de la confession. Il parlait peu, mais ce qu’il disait touchait les âmes. Son union avec Dieu était telle que rien ne pouvait l’en distraire (218) ni la multiplicité des occupations, ni l’abord des nombreux pèlerins, ni les questions si diverses et quelquefois si indiscrètes qui lui étaient adressées. Dans sa conversation il ramenait tout vers Dieu par quelques réflexions aimables et spirituelles. Les autres sujets de conversation lui étaient à charge. Mais dans l’ordre des faits spirituels au contraire, tout l’intéressait, l’impressionnait, le faisait tressaillir d’allégresse et le comblait de consolation. Il revenait très souvent sur un sujet qui déchirait son cœur, la perte des âmes. Cette pensée qu’il y aurait des hommes qui mourraient sans avoir le bonheur d’aimer Dieu, lui faisait verser des larmes et lui causait une amer douleur. Il n’est arrivé à cette grande charité envers Dieu que par des épreuves que je puis appeler inimaginables, ayant eu à souffrir et de la part des hommes et de la part du démon des peines intérieures les plus vives et y ajoutant une multitude de mortifications et de sacrifices volontaires.

 

                   Relativement à la charité envers le prochain, le témoin dépose ce qui suit :

 

                   Je sais par de nombreux témoignages qu’il a toujours été plein de charité, soit envers les pauvres pour les assister, soit envers les âmes pour les instruire et leur faire du bien. En possession de l’héritage de Mr Balley, il en fit promptement la distribution aux nécessiteux ; il distribuait même son linge personnel, si bien que les personnes qui s’intéressaient à lui ne lui en donnaient qu’au fur et à mesure de ses besoins pour lui ôter la possibilité de tout donner aux pauvres. Il ne se réservait rien pas même ce qui était nécessaire pour ses repas ; en sorte qu’un de ses paroissiens lui fournissait de temps en temps du pain pour sa subsistance. J’ai entendu dire qu’il avait fait le sacrifice d’une somme destinée à l’achat d’une soutane dont il avait le plus grand besoin pour venir au secours d’une personne (219) malheureuse. Il a même été jusqu’à vendre les ustensiles de la Providence.

 

                   Quelque désagréables ou exigeant que fussent les pauvres il était toujours pour eux d’une bienveillance et d’une grâce particulière. Il était néanmoins d’une grande discrétion lorsqu’il s’agissait de demander ou même de recevoir. Je lui ai offert un jour de participer à une bonne œuvre. – Non, me dit-il, je ne veux point de votre argent, vous avez assez affaire chez vous, néanmoins vous serez porté parmi les fondateurs. Il payait beaucoup de loyers en faveur de pauvres honteux. Il avait tout vendu et à sa mort il ne lui restait rien ; le prix de ces différents objets était distribué aux pauvres. Les meubles les plus indispensables lui avaient été laissés en jouissance. Il aimait à porter aux malades, aux pauvres différentes provisions, surtout à une vieille aveugle à laquelle il laissait ignorer quelle était la main qui lui avait remis ces objets ; elle croyait que c’était une voisine. Merci ma mie, disait-elle, merci, et le bon curé riait beaucoup. Il distribuait tout ce qu’on pouvait lui donner pour l’adoucissement de son régime. Dans les libéralités qu’il faisait, il songeait au salut des âmes et il en a hasardé plusieurs dans cette religieuse pensée. Quant aux exercices de la charité spirituelle, ils furent le travail de toute sa vie ; il visitait ses paroissiens d’Ars, cherchant à leur faire plaisir pour les gagner à Dieu et à Jésus-Christ. Il n’abordait personne, pas même un enfant sans lui adresser une parole gracieuse dans laquelle se cachait une secrète inspiration de la pensée de Dieu et du salut. C’est dans ce but d’édification qu’il se montrait pour tous ses paroissiens comme un père de famille, ne craignant pas de descendre dans les moindres détails qui pouvaient les intéresser.

 

                   Les prédications dans les commencement lui coûtaient beaucoup quant à la préparation ; il y (220) consacrait cependant beaucoup de temps, et se donnait beaucoup de peines. Les souffrances de la journée il les offrait pour la conversion des pécheurs et celles de la nuit pour le soulagement des âmes du purgatoire. Il avait demandé à Dieu de souffrir beaucoup, souvent ses nuits étaient affreuses, il ne trouvait un peu de repos qu’en se levant et s’appuyant contre un meuble. Un jour, un curé se plaignait à Mr Vianney de ne pouvoir changer le cœur de ses paroissiens : vous avez prié, répondit celui-ci, vous avez gémi, vous avez pleuré, mais avez-vous jeûné, avez-vous veillé, avez-vous couché sur la dure, vous êtes-vous donné la discipline ? Tant que vous n’en serez pas venu là ne croyez pas avoir tout fait. Je tiens ce fait d’un ecclésiastique.

 

                   Il gémissait continuellement sur la perte des âmes. Quel dommage, disait-il, que des âmes qui ont coûté tant de souffrances au bon Dieu se perdent pour l’éternité, qu’elles deviennent la proie du démon. Il a fondé des messes pour la conversion des pécheurs ; il recommandait de prier à cette intention. C’est la plus belle et la plus utile de toutes les prières. Les justes sont sur le chemin du ciel, les âmes du purgatoire sont sûres d’y entrer, mais les pauvres pécheurs, les pauvres pécheurs ! On lui demandait un jour : si Dieu vous proposait d’aller au ciel à l’instant même, ou de rester sur la terre pour travailler à la conversion des pécheurs, que feriez-vous ? Je resterai jusqu’à la fin du monde. Je crois que c’est Mr Toccanier, missionnaire d’Ars, qui me l’a appris. C’est dans cette pensée qu’il attachait tant de prix à l’œuvre des missions. Il m’a dit à moi-même : on ne sait pas tout le bien que les missions opèrent ; pour l’apprécier, il faudrait être à ma place, il faudrait être (221) confesseur. Il en a fait lui-même et avec beaucoup de succès, dans le commencement de son ministère ; il s’y acquit une grande réputation de sainteté. Les personnes qui avaient eu le bonheur de l’entendre et surtout de recevoir ses avis au saint tribunal, ne purent désormais se passer de sa direction ; elles vinrent le trouver à Ars. Plus tard sa réputation se répandant de proche en proche lui amena des personnes de tous les pays du monde. On voyait dans la foule des personnes de toutes les conditions. On peut dire que la vie de Mr Vianney, depuis cette époque se passait au confessionnal, il y restait en moyenne une quinzaine d’heures par jour. Sur les dix-huit ou vingt heures qui composaient sa journée de travail, il ne prenait que le temps de réciter son office, de célébrer la Ste Messe et de faire à midi un semblant de repas ; tout le reste du temps était employé au salut des âmes ; il ne prenait jamais un seul jour de repos. C’était à une heure après minuit qu’il se rendait à l’église pour entendre les confessions. Si matinal que fut Mr Vianney, les pèlerins l’avaient déjà devancé, un grand nombre passaient la nuit à la porte de l’église, attendant son arrivée.

 

                   Les deux motifs qui lui faisaient aimer le prochain se confondirent pour lui faire aimer entre toutes l’œuvre des établissements consacrés à recevoir les pauvres enfants. Il fonda une providence pour les jeunes filles ; cette œuvre (222) commença très pauvrement et sur les ressources personnelles du pauvre Curé. Il avait dans cette maison soixante enfants, aux besoins desquels il pourvoyait de toutes manières. Il avait placé trois pieuses filles à la tête de cet établissement. Il eut aussi la consolation de fonder une école gratuite pour les garçons, confiée aux frères de la Sainte Famille de Belley.

 

Baronne de Belvey

 

(225) Session 17 – 15 janvier 1863 à 2h30 de l’après-midi

 

                   Sur le dix-huitième interrogatoire, le témoin dépose ainsi au sujet de la Prudence : J’affirme avoir entendu dire par des personnes dignes de foi que dès sa plus tendre enfance il s’appliquait à la prière ; qu’il priait très souvent, pour surmonter les obstacles qui s’opposaient à sa vocation, il eut recours à la prière et à un pèlerinage comme je l’ai (226) déjà dit. Il ajouta toujours la mortification à la prière comme moyen de sanctification, soit pour lui, soit pour les autres. Au séminaire, d’après les témoignages que j’ai recueillis de la bouche de ses condisciples, il édifiait tout le monde, non seulement par sa piété, mais encore par l’abscence de la singularité et par le caractère aimable de sa dévotion. Vicaire à Ecully, il sut tout en redoublant ses pratiques de piété et de pénitence se rendre aimable envers tout le monde. Il était sévère pour lui-même et doux pour les autres. Arrivé à Ars et trouvant la paroisse dans un état déplorable, il commença par la prière, la pénitence, et chercha ensuite les moyens de rallumer la foi et la piété parmi ses paroissiens, en établissant, comme je l’ai dit, les confréries, la fréquentation des sacrements, la prière du soir et se faisant tout à tous pour les gagner à Jésus-Christ.

 

                   Pour la destruction des abus il montra autant de zèle que de prudence. Je veux parler surtout de la danse qu’il eut beaucoup de peine à supprimer ; il n’y parvint que par sa prudence, par sa douceur secondant les efforts de son zèle. Grâce à son zèle et à sa prudence le Dimanche qui était si souvent profané dans sa paroisse avant son arrivée devint vraiment le jour su Seigneur .Les communions étaient nombreuses, l’église ne désemplissait pas, aux offices qui se succédaient à de courts intervalles, l’affluence était très considérable. Mr Vianney faisait le catéchisme à une heure après midi ; on y assistait presque comme à la messe. Les vêpres étaient suivies de complies. Après le chant de (227) l’antienne à la Sainte Vierge, Mr le Curé présidait à la récitation du chapelet à laquelle tout le monde prenait part. Au déclin du jour , la cloche appelait pour la troisième fois les fidèles à l’église ; pour la troisième fois la paroisse répondait à cet appel. Mr Vianney sortait alors de son confessionnal, faisait la prière du soir, laquelle était suivie d’une de ces touchantes homélies que je lui ai entendu faire avec tant de bonheur. Il aimait a consulter son Evêque dans les questions importantes et ne manquait pas de redoubler ses prières et ses jeûnes. Il recourait aux mêmes moyens lorsqu’il avait quelque grâce particulière à demander à Dieu, tel que la réforme d’un abus, une conversion éclatante, etc. J’ai entendu dire qu’il se chargeait quelquefois d’une partie de la pénitence des pauvres pécheurs qui s’adressaient à lui. Pour l’établissement de la Providence, il compta sur les secours de Dieu qui ne lui firent jamais défaut, mais en même temps, il engagea ce qu’il possédait afin de mieux assurer cette établissement. Pour l’école des Frères, il n’a rien brusqué, il a su attendre le moment favorable et en confiant la maison à une congrégation religieuse, il a eu soin de placer très convenablement l’ancien instituteur. Passionné pour l’œuvre des missions diocésaines et en parlant incessamment, il savait attendre les moyens et les ressources suffisantes pour en fonder une. Une chose remarquable c’est qu’ayant fait tant de bonnes œuvres pendant sa vie, il n’ait pas contracté une seule dette. Sa prudence lui fit préparer avec soin ses instructions dans les commencements de son ministère ; il ne cessa que lorsque l’affluence des pèlerins rendit ce travail (228) impossible et Dieu l’assistant d’une manière spéciale dans les catéchismes qu’il faisait tous les jours et les homélies qu’il donnait les dimanches et les fêtes.

Baronne de Belvey

 

                   Sa prudence éclatait surtout au confessionnal, on ne saurait dire avec quel tact admirable il discernait et indiquait les besoins des âmes ce qui était précepte, ce qui était devoir et ce qui était conseil, l’attrait à suivre la mesure de perfection à demander à chacun. On venait de tous côtés lui demander conseil ; il avait un tact admirable pour rejeter ce qui était l’inspiration d’un zèle indiscret, l’affaire de l’amour propre, mais il encourageait les œuvres, les institutions, toute idée vraiment propre à procurer le salut et la sanctification des âmes.

 

                   Il était d’une grande prudence dans sa conversation, la pente de son esprit et de son cœur était de parler de Dieu, il y ramenait naturellement les conversations qui paraissaient les plus étrangères. Il était très réservé pour les matières politiques.

 

                   Pour le fait de la Salette, Mr Vianney y crut d’abord, puis une affirmation contraire de Maximin qui était venu lui parler à Ars, infirma ses convictions. Il fut très prudent, évitant toujours de manifester son défaut de croyance et cependant n’opposant aucun acte qui fut contraire à sa pensée. Par exemple il évitait de signer de les images de Notre Dame de la Salette. Il souffrit beaucoup à l’occasion de ce fait. Dieu à la fin de sa vie permit qu’un incident extraordinaire lui rendit ses convictions sur la vérité de l’apparition.

 

                   Mr Vianney n’était sensible, ni aux louanges ni aux mépris et se servait de ces occasions si diverses pour mieux remplir ses devoirs.

 

                   (229) Sur la vertu de Justice pratiquée par le serviteur de Dieu, le témoin a déposé de la manière suivante :

 

                   Il avait une profond respect pour Dieu et pour tout ce qui tient à l’honneur de son culte. Rien n’était trop beau pour ce qui servait à la divine Eucharistie. Il était très exact à remplir tous les préceptes de Dieu et de l’Eglise et il les faisait observer à ceux dont il était chargé autant qu’il le pouvait.

 

                   Le Serviteur de Dieu rendait aux hommes les devoirs qui leur sont dûs. Sa politesse était pleine de cordialité ; on voyait qu’il ne l’avait pas apprise du monde, mais de sa grande charité pour Dieu et le prochain. Il avait pour tous le respect que l’on doit à des chrétiens ; il le témoignait par ses actes et par ses paroles, et il le mesurait suivant la qualité des personnes avec beaucoup de discernement et de convenance . Il était pénétré du plus profond respect pour ses supérieurs ecclésiastique et surtout envers son Evêque. Il donnait à ses confrères des marques particulières de respect ; il savait très bien changer et élever au besoin les formules de son langage suivant la condition plus élevée des personnes qui s’adressaient à lui.

 

                   Il était particulièrement bon et compatissant pour les pauvres, pour les petits, les malheureux, les infirmes, les pauvres pécheurs, plus on était à plaindre, plus il témoignait d’affection et de bonté. On eut dit qu’il était le serviteur de ceux qui souffraient. Pour tout le monde il était d’une prévenance pleine d’attention et de délicatesse, mais surtout pour ses collaborateurs veillant sur eux avec une tendresse de père et d’amis.

 

Baronne de Belvey

 

                   Plein de reconnaissance pour ses parents (230) il les recevait avec cordialité et empressement et cependant évitait de leur donner le temps consacré à ses labeurs pastorales. Il avait gardé une profonde reconnaissance pour les habitants des Noës, et plus particulièrement pour la veuve Fayot qui lui avait donné l’hospitalité. La mémoire du vénérable Mr Balley lui fut toujours particulièrement chère, il m’en a parlé quelques fois avec un respect et une affection touchante qui m’ont vivement impressionnée. Il était presque extrême dans ses témoignages de reconnaissance. Pour le moindre service il remerciait. J’en ai des preuves personnelles.

 

                   Interrogé sur l’obéissance du Serviteur de Dieu le témoin a répondu :

 

                   Je sais par des témoignages dignes de foi que dans son enfance il faisait tout ce que voulait ses parents donnant l’exemple à ses frères et sœurs et obéissant souvent lui-même à leur place. J’ai entendu dire qu’il avait édifié tous ses condisciples au séminaire dans tout ce qui entraîne l’obéissance aux règlements, et je n’ai rien de particulier à ce sujet. Son esprit d’obéissance l’a aidé à combattre ce violent désir qui le portait vers la solitude. Relativement au fait de la conscription militaire, il me paraît évident que malgré sa répugnance, malgré les scandaleux exemples qui devaient affliger sa piété, il voulait la subir. Il fut détourné par des causes extraordinaires et qui paraissent providentielles. Généralement on regardait comme miraculeuse l’exemption dont il a été l’objet dans cette circonstance. J’ajoute qu’on avait oublié de le porter sur les rôles de dispensé, comme étudiant ecclésiastique, et qu’enfin un de ses frères, moyennant (231) moyennant un avantage pécuniaire consentit par lui et à son détriment partit à sa place. Je termine en ajoutant qu’il était empressé d’obéir, non seulement aux ordres, mais au moindre désirs de ses supérieurs.

 

(233) Session 18 – 16 janvier 1863 à 8h30 du matin

 

                   Sur le dix huitième interrogatoire, le témoin continue à répondre de la manière suivante :

 

                   Sur la vertu de Religion j’ai remarqué que tout ce qui se rapportait au culte et à la gloire de Dieu, lui était particulièrement cher et précieux. Les reliques, les images, les croix, médailles, chapelets, etc. (234) Je lui ai entendu par de l’eau bénite d’une manière si saisissante que lorsque j’en prends ce qu’il disait alors me revient à la mémoire. Il aimait la parole de Dieu , quelque fut la personne qui en fut l’interprète, il l’écoutait avec une respectueuse et vive attention. J’ai déjà dit ce qu’il avait fait pour l’embellissement de son église, et pour le culte de Dieu. J’ai dit aussi que sa dévotion particulière était celle du très St Sacrement.

 

                   Pour les pratiques de dévotion Mr Vianney aimait et respectait toutes celles qui sont en usage dans l’Eglise, à tel point que l’on eut dit que lorsqu’il parlait de l’une d’entre elles, elle lui était plus particulièrement chère que les autres. Il était du tiers ordre de St François et de plusieurs autres confréries. J’ai copié sur son bréviaire les scènes de la passion qu’il avait attachées aux différentes parties de l’office divin. A Matines, il honorait l’agonie de J.C. au jardin des olives ; à Laudes sa sueur de sang ; à Prime, sa condamnation ; à Tierce, le portement de sa croix ; à Sexte, son crucifiement ; à None, sa mort ; à Vêpres, sa descente de la croix ; à Complies, sa sépulture. Je lui ai entendu recommander la pratique des diverses intentions pour chaque jour de la semaine. Le Dimanche, la Ste Trinité, le Lundi, au St Esprit, etc..

 

                   Il avait une grande dévotion à la Ste Vierge, cette dévotion avait commencé dès son plus bas âge. Tout petit enfant il avait une statue de Marie qu’il affectionnait et portait toujours avec lui. Devenu prêtre et Curé d’Ars, il aimait à dire la Ste Messe à l’autel de Marie, il n’y manquait jamais le samedi. J’ai entendu dire qu’il avait ce jour là une intention spéciale en l’honneur de la Ste Vierge. Tous les soirs à la prière (235) à la prière, il récitait le chapelet ; dans les premières années, le chapelet ordinaire, et plus tard celui de l’Immaculée Conception. Aux heures marquées par l’horloge, il s’interrompait même en chaire pour dire un Ave Maria suivi de ces paroles : Bénie soit la très pure, très sainte et Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu. Cette pratique était devenue générale dans la paroisse, c’était à cause d’elle qu’il attachait beaucoup de prix à l’horloge de son église, et souffrait lorsqu’elle ne sonnait pas.

 

                   Avant la proclamation du dogme de l’Immaculée conception cette croyance lui était extrémmement chère. Je l’ai entendu prononcer un discours quelques jours avant la définition du dogme lorsque tout d’ailleurs semblait annoncer ce grand événement, il était transporté de joie ; il rappelait tout ce qu’il avait fait pour Marie Immaculée, la chapelle qu’il lui avait dédiée, la statue placée au frontispice de son église. Il engagea ses paroissiens à consacrer, par l’achat d’un magnifique ornement, le souvenir de ce grand événement, et il fit frissonner tout son auditoire lorsqu’il dit en terminant son discours : Pour moi si je pouvais me vendre pour donner quelque chose à la Ste Vierge, je me vendrai. Déjà depuis longtemps il avait consacré sa paroisse à la Vierge Immaculée. Il avait su donner un éclat et une solennité particulière aux fêtes de la Ste Vierge, le concours de ses paroissiens et des pèlerins étaient alors plus nombreux. On voyait du reste partout dans le village, dans les maisons l’image de la Mère de Dieu, sa médaille était appliquée aux portes des maisons. J’ai entendu raconter le pèlerinage qu’il fit à Fourvières avec sa paroisse ; il y dit la messe (236) et presque tous ceux qui l’avait accompagné eurent le bonheur de communier. Un tableau commémoratif de ce pèlerinage et de la consécration de sa paroisse à Marie Immaculée se voit encore dans l’église d’Ars. Il recommandait beaucoup la dévotion au Saint Cœur de Marie et faisait faire très souvent aux personnes qui le consultait ou recouraient à lui des neuvaines à ce saint cœur. Je l’ai entendu parler bien souvent de la dévotion à la Ste Vierge dans ses instructions de la manière la plus persuasive et la plus touchante. Il parlait des saints comme de protecteurs et d’amis ; on eut dit qu’il avait vécu avec eux à la manière dont il racontait les détails de leur vie, ses instructions étaient pleines de traits de la vie des saints. Dans ses moments de grandes souffrances, un soulagement pour lui était la lecture de la vie des saints. Un des plus beaux présents qu’on pu faire, à son avis, était celui d’une relique. Parmi les saints il avait une affection particulière pour ceux qui avait soigné la Ste Vierge, St Joseph et St Jean l’Evangéliste, ceux qui avaient le plus aimé Notre Seigneur et souffert pour lui : St François Régis, St François d’assise, Ste Thérèse, etc.

 

                   Il avait voué un culte particulier à Ste Philomène, il l’appelait sa chère petite sainte. Il indiquait des neuvaines en son honneur pour les faveurs temporelles qu’on désirait obtenir de Dieu. Il mettait sur le compte de Ste Philomène les grâces extraordinaires obtenues dans le pèlerinage d’Ars. Il a beaucoup contribué à faire connaître Ste Philomène et à la faire honorer, soit dans nos contrées, soit dans tout le reste de la France.

 

                   Il avait une grande dévotion pour les âmes du purgatoire, il offrait pour elles toutes ses insomnies et ses cruelles souffrances de nuit.

 

                   Sur l’oraison du serviteur de Dieu le témoin a déposé que son union à Dieu était continuelle que (237) tout le ramenait à Dieu ; il n’y avait rien d’extraordinaire dans son maintien qu’un grand air de recueillement de piété ; s’il désirait si vivement la solitude c’était pour se livrer plus entièrement à son goût pour la prière. Le temps libre qu’il passait dans sa chambre était consacré en grande partie à l’oraison. Son oraison était plutôt affective que consacrée à des réflexions ou à des raisonnements.

 

                   Sur la Force du Serviteur de Dieu, le témoin a déclaré qu’on ne peut pas se faire une idée de tout ce qu’a souffert le Curé d’Ars et de la manière courageuse dont il a supporté toutes les peines et les tribulations que Dieu lui envoyait. C’est une belle chose d’être saint, mais il en a bien coûté au Curé d’Ars. Il avait beaucoup d’infirmités dont plusieurs tenaient à ses pénitences et à sa vie mortifiée. Il était sujet à des maux d’entrailles, des douleurs de tête, à une toux très fatiguante, à une hernie qui lui causait par moment les plus cruelles souffrances et toutes fois rien dans sa conversation et dans les fonctions de son ministère ne trahissait les douleurs qu’il éprouvait. Un jour, je l’ai vu sortir éprouvant d’atroces coliques et revint à l’église peu de temps après et fit la prière sans vouloir même s’appuyer.

 

                   Je sais qu’il est allé visiter des malades malgré un état de grande souffrance ; il dormait à peine une ou deux heures par nuit et bien souvent ces courts moments de sommeil étaient ils interrompus. Dans les derniers temps de sa vie, il prenait quelques instants de sommeil après son repas, douze ou quinze minutes à peine. Il semblait reprendre de nouvelles forces lorsqu’elles devenaient nécessaires pour remplir les fonctions de son ministère, pour répondre aux besoins du pèlerinage .On ne saurait se faire une idée de la souffrance que lui causait en hiver le froid, auquel il était très sensible, et contre lequel il ne voulait prendre aucune précaution. En été, la chaleur qui était insupportable dans une église si petite et encombrée de monde.

 

                   La patience du serviteur de Dieu a été admirable dans les nombreuses contradictions et persécutions qu’il a éprouvées. On peut dire que pendant longtemps tout le monde a été contre lui. Plus longtemps encore qu’il n’a point trouvé dans son entourage des volontés qui se pliassent à la sienne sauf une ou deux exceptions. Sous différents prétextes, on contrariait de mille manières le Serviteur de Dieu. Pendant plusieurs années un auxiliaire lui avait été donné, il se croyait appelé à diriger en toute (238) chose le serviteur de Dieu. Il n’aurait pas voulut qu’il fit une aumône sans son autorisation, ainsi du reste. Il est incroyable tout ce que le bon curé a souffert de la part d’un homme qu’il aimait, qu’il défendait au besoin contre l’animadversion de ses paroissiens ; il rendait justice à son zèle à la pureté de ses intentions ; mais la divergence de vue et la rudesse des manières lui ont rendu ce concours extrêmment pénible. Malgré cela il en faisait l’éloge en toute circonstance, il m’a défendu et a défendu à d’autres personnes de parler de sa conduite à l’Evêque de Belley et toutes les fois que le prélat manifestait l’intention de changer cet ecclésiastique, Mr Vianney s’y opposait. Le Curé d’Ars disait que cet ecclésiastique lui rendait service en lui faisant connaître ses défauts.

 

                   Dans le commencement de son ministère il fut en butte à beaucoup de contradictions de la part de ses paroissiens. On chercha à le décrier jusque dans ses mœurs, cependant la calomnie tomba d’elle-même. Les ecclésiastiques furent longtemps avant de rendre justice à leur pieux confrère ; ils préchaient contre lui le traitant d’exagéré, d’imprudent, d’ignorant. Ils sont allés jusqu’à faire des démarches auprès de l’autorité ecclésiastique pour demander son changement. La malveillance contre lui s’étendait au loin et arrivait jusqu’à lui sous diverses formes, des propos, des lettres, charivari, affiches, etc. On se fera une idée des souffrances et de la patience du bon curé par le propos suivant ; il me disait l’année même de sa mort : si j’avais su en arrivant à Ars, tout ce que j’y devais souffrir, je serai mort sur le coup. Pour avoir un droit particulier à sa bienveillance, ses paroissiens avaient remarqués et ce sont eux qui me l’ont dit, qu’il suffisait de chercher à lui faire quelque peine, quelque humiliation.

 

                   Il était facile de se convaincre après avoir vu quelque temps, Mr Vianney, qu’il avait dû beaucoup combattre pour pratiquer et acquérir la patience, il était très sensible, d’un tempéramment très vif. Un des traits les plus extraordinaires de sa patience et qui était cependant journalier, c’était de répondre toujours avec calme et douceur à toutes les personnes qui venaient à lui, qui le pressaient et le harcelaient de toutes parts et de toutes manières. De pieux fidèles organiserent d’eux-mêmes un service de régularité autour du bon curé, lui n’eut jamais que sa patience pour répondre à toute les exigences dont il était l’objet. (239) J’ai vu une personne revenir plusieurs fois le même jour pour obtenir de lui quelque chose qu’il ne voulait pas accorder. Elle y mettait une obstination dépourvue de toute convenance et par là même très irritante. Mr Vianney n’a pas cédé ; mais sa fermeté n’a eu d’égal que sa douceur, et chaque fois qu’elle l’abordait, il la recevait comme si c’eut été la première fois.

 

(241) Session 19 – 16 janvier 1863 à 3h de l’après-midi

 

                   Au dix-huitième interrogatoire, le témoin continue à déposer sur la vertu de patience du serviteur de Dieu de la manière suivante :

 

                   Une des plus grandes de Mr Vianney a été la transformation de la Providence , il aimait cette maison parce qu’elle était consacrée à de pauvres enfants ; il y allait souvent, il les mettait en prière pour les grâces qu’il voulait obtenir (242) de Dieu et il disait dans ces cas qu’il était toujours exaucé, mais d’un autre côté cet établissement était en défaveur auprès de l’autorité académique qui ne trouvait pas l’instruction assez complète. Plusieurs paroissiens avaient de la peine à voir leurs enfants avec mêlés des filles que la charité recueillait et entretenait. Peu de personnes se préoccupaient de l’avenir de cette fondation lorsque Mr le Curé viendrait à manquer. Mr Perrodin supérieur du grand séminaire préoccupé de ces diverses difficultés et porté pour les sœurs de St Joseph qu’il avait occupé à la fondation d’une Providence qui avait parfaitement réussie dans la ville de Bourg, fit des démarches réitérées auprès de Mr Vianney pour le déterminer à céder l’établissement aux sœurs de St Joseph. Après avoir résisté longtemps, il crut devoir céder aux instances de Mr Perrodin. La Providence ne fut plus qu’une école gratuite pour les enfants de la paroisse. Le bon curé regretta toujours la première institution, mais il supporta cette peine avec beaucoup de courage et de patience ; il en parlait en souriant, quoique son cœur fut déchiré. Dès lors il dirigea ses ressources et tourna son cœur du côté de la fondation des missions.

 

                   Sur la Tempérance, le témoin interrogé a répondu dans les termes suivants :

 

                   Je sais par des personnes dignes de foi que quand il étudiait à Ecully et étant nourri chez sa cousine, il se fâchait contre elle lorsqu’elle mettait dans sa soupe du beurre ou autre assaisonnement. Habituellement il ne mangeait que sa soupe quoique son tempéramment sembla exiger plus de nourriture.

                  

                   Vicaire à Ecully il redoubla ses mortifications ce que faisait en ce genre Mr Balley et lui était quelque chose d’effrayant.

 

                   Lorsqu’il fut arrivé à Ars, il étonna tout le monde par sa vie mortifiée, un peu de pain quelques pommes de terre cuites pour huit jours, un peu de lait c’était toute sa nourriture. Il était même bien rare qu’il voulut accepter du lait. Mr le Curé n’avait point de domestique, une bonne veuve nommée Claudine Renard avait reçue (243) de mademoiselle d’Ars une vache à la condition qu’elle donnerait du lait à Mr le Curé ; malgré ses vives instances et ses désolation, Mr le Curé acceptait très rarement ce qu’elle lui offrait. Il couchait sur une paillasse qu’il dégarnissait de temps en temps lorsque des personnes préoccupées de sa santé en avaient renouvelé le contenu ; il mettait sur cette paillasse une planche pendant son sommeil. Il aimait à manger le pain des pauvres et pour cela il achetait à de pauvres mendiants le pain qu’ils avaient reçu. Il lui est arrivé d’aller sa marmite à la main chercher quelques pommes de terre chez ses voisins. Il est resté plusieurs jours sans prendre de nourriture ; il a même essayé de se passer de pain et de vivre d’herbes crues ; mais les forces lui manquèrent. Dans les commencements, il faisait quelquefois lui-même son ordinaire, consistant en deux ou trois matefaims faits avec un peu de farine délayée dans l’eau et passés à la poêle, il ne buvait que de l’eau. Son jeûne était si rigoureux qu’il lui enlevait ses forces et qu’il pouvait à peine se traîner dans son église. Pendant longtemps il n’a rien pris qu’à midi et encore son repas était très exigu, un peu de lait, quelques miettes de pain ou une pomme de terre. Dans les dernières années de sa vie on obtint qu’il prit quelque chose le matin et jamais il ne prit rien le soir. Son repas de midi ne durait pas deux minutes. Tout ce qu’on lui apportait, lorsqu’il jugeait à propos de l’accepter, était presque toujours distribué aux pauvres. S’il a fait quelque trêve à ses habitudes si extraordinaires de mortification, c’était à l’occasion de quelques rares visites de parents ou de confrères. Ce ne fut que par obéissance, que vers la fin de sa vie, il adoucit un peu son austère régime ; ses supérieurs l’avaient exigé parce qu’il semblait à bout de force.

 

                   Mr Vianney faisait usage de la discipline, on m’a dit qu’il les brisait sur lui et on m’en a donné un morceau en métal qui avait été trouvé dans sa chambre. J’ai entendu dire qu’il commanda un jour au maréchal du village une chaîne d’une grosseur extraordinaire pour en faire une discipline ; pour la faire faire, il eut soin de donner le change à l’ouvrier. Il se mortifiait en toutes choses, ne pas s’apercevoir d’une mauvaise odeur, ne pas boire quand il avait soif, rester (244) immobile au confessionnal pendant des heures entières, même pendant les froids les plus rigoureux. A la fin de sa vie, il repoussa et mit en pièce un coussin qu’on avait placé sur le banc de son confessionnal. Une parole qu’il m’a dite, m’a fait juger qu’il était insatiable de mortification. Jamais disait-il, il ne faut aller jusqu’au bout de ses désirs en fait d’austérités et de pénitences.

 

                   Sur la vertu de Pauvreté, le témoin dépose ainsi :

 

                   Il n’a jamais songé à lui-même, il a presque toujours vécu de ce qu’on lui donnait ; ces meubles comme j’ai déjà dit, ne lui appartenaient plus, il les avait vendu. Sa chambre était pauvre et délabrée ; un misérable lit, quelques rayons de bibliothèque portaient ses livres, une armoire et une table avec quelques images pieuses grossièrement encadrés pour la plupart. Voilà tout ce qu’on y voyait. C’était la seule chambre du presbytère où il y eut quelques meubles. J’ai vu dans la cheminée de la cuisine près du potager une ronce qui avait poussé de vigoureux rejetons, elle a été malencontreusement coupée par un conseiller municipal qui se préoccupait de la réputation que ferait à la paroisse d’Ars la vue d’un pareil parasite.

 

                   Naturellement il aimait l’ordre et la propreté et cependant il ne portait qu’une soutane usée, un vieux chapeau, des souliers rapiécés et il n’avait que la paire qu’il portait aux pieds. Il a reçu beaucoup d’argent dans sa vie, mais il avait pour tous les biens du monde un profond mépris et un grand détachement, cet argent reçu, il l’employait immédiatement en bonnes œuvres et surtout pour la fondation d’une mission. Il brûla un jour par mégarde un billet de banque et il dit en souriant de cette occasion : « il y a moins de mal a cela que si j’avais commis le plus léger péché véniel. La simplicité et la modestie ont brillé d’une manière particulière pendant toute la vie du Curé d’Ars. Ces deux vertus semblaient le revêtir de la tête aux pieds. Chez le Serviteur de Dieu point (245) d’ostentation ; rien de contraint ni d’affecté, rien absolument de l’homme qui veut paraître. Une simplicité d’enfant, un mélange d’abandon, de candeur, d’ingénuité, de grâces naïves qui se combinant avec la finesse de son tact et la sureté de son jugement donnait un charme inexprimable à sa conversation et à toute sa conduite. On se sentait attiré à lui par ces deux aimables vertus, comme j’en ai été témoin bien des fois.

 

                   Sur l’humilité du Serviteur de Dieu, le témoin a déposé de la manière suivante : Il était profondément humble. Je suis persuadé que les pratiques de pauvreté dont j’ai parlé tout à l’heure, par exemple d’aller chercher sa nourriture porter des habits pauvres tenaient surtout à son humilité. Aux plaisanteries qu’on faisaient sur son compte dans les conférences ecclésiastiques, il répondait :  « c’est assez bon pour le Curé d’Ars .

 

                   Il aimait l’abjection et le mépris ; il en était aussi avide que les orgueilleux le sont des louanges. Dans le confessionnal il parlait correctement le français, j’en ai la preuve par moi-même, tandis que dans ses catéchismes il semblait affecter de faire quelques fautes, surtout lorsqu’il y avait des personnages plus considérables ; Pour la louange, au contraire, il paraissait peiné profondément.

 

                   Quand il fut nommé chanoine honoraire (246) Monseigneur Chalandon le revêtit lui-même du camail ; cette marque d’honneur lui fit une peine extrême, tout le monde s’en aperçu ; on eut dit qu’il entendait sa sentence de mort. Nommé chevalier de la légion d’honneur par le gouvernement il en fut très étonné, ne voulut jamais porter la décoration et la donna immédiatement à Mr Toccanier. Tout témoignage d’estime le froissait au milieu de ces foules si empressées autour de lui, il paraissait indifférent à tout hommage et ne songeait qu’à satisfaire aux différentes fonctions de son ministère. On eut dit qu’il n’était pour rien dans tout ce mouvement qui s'opérait autour de lui. Je serai porté à croire qu’il était tellement pénétré de la pensée de son néant qu’il n’éprouvait pas même la tentation d’orgueil ; et je m’expliquerai sa profonde humilité par les deux considérations suivantes ; la première, la conviction de sa misère et de son néant, car il me disait un jour au confessionnal : Ma fille, ne demandez pas à Dieu la connaissance entière de votre misère ; je l’ai demandé un jour et obtenue ; sans une grâce spéciale de Dieu, je serais tombé à l’instant même dans le désespoir. La seconde chose qui à mon avis maintint le Curé d’Ars dans une humilité si profonde fut cette tentation de désespoir , qui revint si souvent dans le cours de sa vie.

 

                   (247) Je désire ajouter ce dernier trait sur l’humilité du Serviteur de Dieu : quand il éprouvait quelque humiliation, même en face, il était gai, souriant ; on ne voyait pas la moindre rougeur sur son visage, pas le moindre embarras, pas la moindre émotion.

 

(249) Session 20 – 17 janvier 1863 à 9h du matin

 

                   Sur le dix-huitième interrogatoire, le témoin dépose ainsi sur la chasteté :J’affirme que Mr Vianney a toujours montré une grande prédilection pour cette vertu. Il était facile à le voir en l’écoutant dans ses catéchismes et en le suivant dans toute sa conduite. Lorsqu’il fut nommé Curé d’Ars, au lieu (250) d’imiter ses confrères et de suivre l’usage général du pays en prenant à son service une personne du sexe, il crut devoir s’en passer et préparer lui-même ses aliments, mettre l’ordre dans son presbytère. J’affirme que si quelques fois des personnes du sexe s’introduisaient dans le presbytère pour déposer des provisions ou veiller à la propreté, c’était toujours en l’absence de Mr Vianney, qui du reste n’aimait pas qu’on lui rendit service. J’affirme que ces personnes étaient connues de tous pour leur grande piété et que leur manière d’agir n’a jamais éveillé aucun soupçon. Dans le temps où Mr Vianney était en butte aux contradictions, si quelques-uns ont osé le calomnier sur le rapport des mœurs, la calomnie était tellement évidente qu’on ne les a pas crus. Les personnes qui l’ont approché de plus près ont été convaincues qu’il n’avait jamais connu le mal et que même il n’avait pas été tenté sous le rapport de la sainte vertu. Je le tiens de ces personnes elles-mêmes.

 

 

                   Sur le dix-neuvième interrogatoire, le témoin répond ainsi :

 

                   J’affirme que le Serviteur de Dieu a pratiqué toutes les vertus dont j’ai parlé au degré héroïque. J’affirme même que la lecture de la vie des saints ne m’avait pas donnée une aussi grande idée de la sainteté que l’ensemble de la conduite de Mr Vianney.

 

                   Interrogé ensuite sur ce qu’il entend par vertu héroïque, le témoin répond :

 

                   J’entends par vertu héroïque une vertu qui est plus qu’ordinaire ; mais j’affirme que Mr Vianney a pratiqué ces vertus dans un degré d’héroïcité très élevé ; les raisons et les faits que j’ai allégués le démontrent assez. J’affirme enfin que le serviteur de Dieu a persévéré jusqu’à la mort dans la pratique des vertus au degré héroïque, (251) qu’il ne s’est jamais relâché de sa ferveur et qu’il n’a jamais rien fait qui ai pu ternir l’héroïcité de ses vertus.

 

                   Sur le vingtième interrogatoire, le témoin dépose :

 

                   J’affirme que le Serviteur de Dieu a été comblé de dons extraordinaires.

                   Je dis 1° qu’il a eu le don des larmes. On le voyait ordinairement verser des larmes lorsqu’il célébrait le Saint Sacrifice, lorsqu’il faisait ses prières et très souvent lorsqu’il entendait les confessions ; il en était venu au point de ne pouvoir parler dans ses catéchismes, ses instructions, sur l’amour de Dieu, le St Sacrement, la passion de Notre Seigneur, le bonheur du ciel, du malheureux état des pauvres pécheurs, sans verser d’abondantes larmes.

 

                   J’affirme 2° que le Serviteur de Dieu lisait au fond du cœur. J’en ai eu des preuves personnelles. Une fois entre autre, dans les premières années, je n’osais lui parler d’une chose qui me causait une vive peine ; dans la crainte qu’il ne me comprit pas bien, et que sa décision jeta un trouble indicible dans mon âme, que personne ne put calmer, parce que personne ne possédait au même degré ma confiance ; comme il ne s’agissait pas d’une accusation en confession, après bien des hésitations je résolus de me taire et j’entrais au confessionnal ; quel ne fut pas mon étonnement lorsque Mr le Curé répondit à ma pensée, comme aurait eu peine à le faire une personne à laquelle j’aurais exposé la chose fort en détails. Lorsque je m’adressais à lui pour la première fois, on me défendit de lui faire une confession générale ; je n’eus pas l’idée de lui faire connaître entièrement mon âme, les grâces que j’avais reçu, etc. j’ai pu constater bien des fois qu’il était au courant de tout et il dit un jour sur moi à une dame de mes amies, une chose concernant une grâce que j’avais reçue, dont je ne lui avais pas (252) parlé. Malgré mes demandes il n’avait jamais voulu m’aider à faire mon examen en confession. Tout à coup il me questionnait sur quelques péchés, c’était toujours sur des fautes ignorées ou oubliées, tellement qu’à la fin lors même que le souvenir ne m’en revenais pas aussitôt, je n’osais pas nier, sûre que plus tard je verrai que ce n’était pas sans motif qu’il m’avait fait ces questions. Beaucoup de personnes m’ont attesté qu’il avait eu sur elles le même genre de lumières surnaturelles. Une personne eut un jour le malheur de lui taire un péché en confession ; il lui dit : vous me trompez mon enfant et c’est bien mal ; vous reviendrez une autre fois et il ferma la grille. Cette personne fut si bouleversée qu’elle ne put s’empêcher de le dire à une dame pieuse que je connaissais beaucoup et de qui je tiens directement ce fait. Un homme de ma paroisse que Mr le Curé d’Ars ne pouvait pas connaître alla se confesser à lui ; il lui parla de ses deux filles, sans que le pénitent lui en eu rien dit. Je tiens ce fait de la personne qui avait accompagné à Ars l’homme dont je parle. Un autre homme ayant reçu une commission pour Mr le Curé d’Ars vint la lui faire à la sacristie. Il y a bien longtemps que vous ne vous êtes pas confessé, lui dit le bon Curé ; une quarantaine d’années répondit l’autre. Non, mon ami, il y a quarante quatre ans. Il y a quelque chose qui ne va pas bien dans votre conscience, ajouta-t-il en fondant en larmes. Ce pauvre pécheur fini pas se convertir. Je tiens le fait d’une de mes parentes qui était présente.

 

                   J’affirme 3° qu’il a annoncé des choses futures. Il m’a prédit plusieurs fois des événements politiques ; notamment ceux de mil huit cent quarante huit et années suivantes. Il me dit entre autre une fois : ne vous inquiétez pas il n’y aura rien dans nos pays ; beaucoup de sang sera versé ailleurs, surtout dans les grands centres. (253) En mil huit cent quarante huit, mon neveu était au petit séminaire des minimes à Lyon : on faisait courir beaucoup de bruit contre cette maison et sa destruction paraissait imminente. Je lui faisait part de nos craintes : Non, dit-il, il n’y aura rien. Et l’événement confirma la prédiction. Il m’a prédit une grave maladie qui a duré cinq ans et il me fit dire dans le courant de la maladie que je ne mourrais pas. Je lui demandais un jour si je devais quitter Ars, ou si je pouvais y rester ; les nouvelles de ma famille, en particulier de ma mère, étant toutes fraîches et très bonnes ; il me dit de partir. Etonné de cette réponse, je lui fis quelques observations ; d’autres personnes lui en firent également, il répondit d’un ton très affirmatif que je devais partir. En arrivant chez moi j’appris que ma mère venait de tomber malade. Ma sœur était malade ; on priait beaucoup à son intention ; je lui demandais ce qu’il adviendrait d’elle. Il me répondit : elle mourra, mais elle ira droit au ciel. Mon beau-frère était inconsolable de la mort de sa femme ; je le disais à Mr le Curé, qui me répondit d’une manière très ferme qu’il se remarierait. Mademoiselle Hedwige Moizin de Bourg, avait une vocation très prononcée pour la vie religieuse. Sa famille y mettait opposition ; elle faisait part à Mr le Curé de ses désirs et de son chagrin. Celui-ci lui dit les choses les plus consolantes et lui dit que ses peines finiraient dans un an ; à la fin de l’année elle était morte. Une fille de ma paroisse était infirme et voulait se placer parce que sa mère la rendait malheureuse et que d’ailleurs elle n’avait pas besoin d’elle. Elle consulta Mr le Curé qui lui dit : Non ma fille, votre mère a besoin de vous, et peu de temps après la mère tomba malade et mouru.

 

                   4° Je suis convaincu qu’il a eu des visions ; je l’étais déjà avant qu’il me raconta le fait suivant : a l’occasion de la construction d’une nouvelle église (254) en l’honneur de Ste Philomène, il me dit un jour : j’étais en peine de connaître la volonté de Dieu sur cette entreprise qui me contrarie. J’ai demandé a être éclairé à ce sujet. Ste Philomène m’est apparue dans un nuage blanc environnée de lumière ; elle m’a dit par deux fois : tes œuvres sont plus parfaites que les siennes. Dans la pensée de Mr le Curé, la sainte voulait parler de Mr Toccanier qui désirait vivement la construction de la nouvelle église ; pour lui il désirait employer l’argent à la fondation de nouvelles missions.

 

 

                   J’affirme 5° que le Serviteur de Dieu a opéré des guérisons extraordinaires et miraculeuses. Dans les premiers temps que j’étais à Ars, j’ai vu porter par son père un enfant d’une sixaine d’années, qui était muet et dont les jambes étaient comme du coton ; il ne pouvait ni se soutenir ni marcher. Mr Vianney leur conseilla de faire une neuvaine à Ste Philomène ; le troisième jour, le Serviteur de Dieu dit la messe à cette intention à l’autel de Ste Philomène. Après la messe l’enfant se mit à marcher. Je suis sorti de l’église pour m’assurer plus parfaitement du fait. Je l’ai vu traverser toute la place marchant à côté de son père. Je partis d’Ars avant lui : j’ai su après qu’il avait recouvré l’usage de la parole. J’ai entendu parler de beaucoup de guérisons extraordinaires. Mr Vianney attribuait ces guérisons à Ste Philomène.

 

                   Je tiens des habitants d’Ars, de Mr Perrodin, supérieur de grand séminaire de Bourg, et de Mgr Devie, évêque de Belley, le fait de la multiplication du blé au grenier de la cure. Il n’y avait presque plus de blé, le lendemain lorsqu’on le visita sur l’ordre du Curé, le grenier était comble, la quantité était telle qu’il est vraiment extraordinaire que les poutres en mauvais état ait pu supporter un pareil poids. J’ai entendu raconter à Mgr Devie, qu’un jour voulant s’assurer du fait et se trouvant au grenier sous prétexte de visiter la cure, il indiqua au Curé avec sa main une (255) certaine hauteur : le blé après la multiplication venait jusque là : non, Mgr, il venait jusque là, répondit le Curé et il indiquait une plus grande hauteur. J’ai su comme toute la paroisse d’Ars que la farine s’était multipliée d’une manière miraculeuse au moment où on la pétrissait. Ces deux miracles ont eu lieu en faveur de la Providence.

 

(257) Session 21 – 17 janvier 1863 à 3h de l’après-midi

 

                   Sur le vingtième interrogatoire, le témoin continue à déposer ainsi :

 

                   Il avait un don merveilleux pour convertir les pécheurs, pour consoler les âmes affligées ; on ne pouvait aller à Ars sans entendre parler de nombreuses conversions : c’étaient des pécheurs de vingt ans, de trente ans, de quarante ans qui étaient revenus à Dieu par le ministère du bon Curé. (258) Le nombre en est si considérable que les détails se confondent dans mon esprit.

 

                   Sur le vingt unième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Je ne connais de lui que trois ou quatre prières qui ont été imprimées dans le guide des âmes pieuses. Mademoiselle Catherine Lassagne les avait écrites sous la dictée de Mr le Curé. Mademoiselle Ricottier doit avoir quelques instructions manuscrites, ainsi que les Frères de la Ste Famille à Ars ; tout cela est complètement inconnu du public.

 

                   Sur le vingt deuxième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Il est tombé malade à Ars le vingt neuf juillet mil huit cent quarante neuf, et il mourut le quatre août suivant à deux heures du matin. La maladie tenait surtout à un épuisement de forces aggravé par un toux très violente et une très forte dysenterie. Il a prédit sa mort en disant qu’il ne se servirait qu’une fois d’un beau ruban donné pour supporter l’ostensoir à la procession du St Sacrement. Je tiens ce détail de Mademoiselle Catherine Lassagne. D’autres personnes à Ars m’ont dit qu’en signant son mandat de traitement au mois de juillet, il dit que ce serait le dernier et que l’argent servirait pour ses funérailles. Peu de temps avant sa mort, il me dit qu’il ne fonderait presque plus de missions. Dans ses instructions du mois de Mai, il revenait continuellement sur la pensée de sa mort. Plus tard dans une instruction du Dimanche soir à laquelle il avait convoqué spécialement les hommes de sa paroisse, il leur dit : Moïse avant de mourir réunit le peuple de Dieu pour leur rappeler les bienfaits qu’ils avaient reçus du Seigneur pendant qu’il les avait conduits. Je vous réunis de même aujourd’hui pour vous rappeler les grâces que vous avez reçues de Dieu pendant tout le temps que j’ai été avec vous. Il parla alors des (259), différentes œuvres établies dans la paroisse et en particulier de l’école des Frère et de Sœurs, de l’établissement des missionnaires sous la conduite desquels il fini par les laisser.

 

                   Je n’ai rien d’extraordinaire à signaler pendant sa dernière maladie, tout en lui à ce moment a répondu à cet amour de simplicité et d’humilité qui avait été le caractère de sa vie. Seulement toutes tentations de désespoir de la part du Démon et la crainte si vive des jugements de Dieu qu’il avait ressentie dans d’autres circonstances avait complètement disparue ; il était profondément calme. Il a reçu tous les sacrements en pleine connaissance ; je ne sais s’il les a demandés lui-même.

 

                   Sur le vingt troisième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Le corps est resté exposé pendant deux jours ; une foule innombrable est venue contempler les traits du Serviteur de Dieu, faire toucher différents objets à ses restes vénérés. Il y avait des personnes de tous les coins de la France et de toute condition. A son enterrement la foule ne fut pas moins nombreuse, on peut la porter au nombre de cinq à six mille personnes ; les prêtres étaient très nombreux, une foule de communautés religieuses d’hommes et de femmes y avaient leurs représentants. La cérémonie était présidée par Mgr l’Evêque de Belley.

 

                   Sur le vingt quatrième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Le corps a été enterré dans l’église, après avoir séjourné quelque temps dans la chapelle de St Jean Baptiste, pour laisser la possibilité de faire un caveau au milieu de l’église et c’est là que le corps a été déposé. L’inscription autant que je puis m’en rappeler est très simple et se contente de rappeler le nom et prénom du Serviteur de Dieu. Je ne sache rien qui indique (260) que l’on ai rendu sur son tombeau un culte quelconque. On y voit que ce que l’on voit en France sur les tombeaux.

 

                   Sur le vingt cinquième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Pendant sa vie Mr Vianney a joui d’une très grande réputation de sainteté. On ne l’appelait que le saint Curé ; les pèlerins qui venaient de toutes les parties du monde, voulaient non seulement le voir lui parler, lui soumettre leur questions, recevoir sa bénédiction ; mais le plus grand nombre ne se retiraient qu’après avoir reçu un souvenir de lui, par exemple un objet qu’il avait béni, une image qu’il avait signée. Dans le commencement, Mr Vianney ne voulait signer que des images où il y avait des consécrations ou des affiliations à quelque confrérie. Plus tard il se vit comme forcé de céder aux importunités des pèlerins et de signer les images pieuses qu’on lui présentait. La profonde vénération qu’on avait pour lui porta plus d’une fois des personnes à couper en morceaux son surplis lorsque dans le commencement il le déposait sur le mur du cimetière, on faisait de même de son chapeau, de sa soutane ; on lui a souvent coupé par derrière des mèches de cheveux pendant qu’il faisait son catéchisme. Bien des feuillets de son bréviaire ont été enlevés. On se disputait les moindres objets qui avaient été à son usage, ou qu’il avait simplement touché. On ne pouvait faire visiter la cure sans qu’on eu à constater quelques dégâts ou quelques larcins. J’affirme que sa réputation était tellement répandue que son nom était sur toutes les bouches et son portrait se trouvait partout. Les personnages les plus distingués et les plus haut placés le regardaient et le vénéraient comme un saint ; ceci explique cette affluence à Ars des personnages les plus considérables parmi (261) lesquels des Evêques, c’est ce qui explique aussi ses lettres qu’on envoyait à Mr Vianney de tous les pays du monde. La foule partageait le même sentiment de vénération et le regardait aussi comme un saint.

 

                   Cédant aux instances de sa famille, Mr Vianney avait demandé par testament que son corps fut enterré à Dardilly et sur les observations de Mgr l’Evêque de Belley, il changea ses dispositions et voulut qu’il restât et fut enterré dans la paroisse d’Ars.

 

                   Cette réputation de sainteté n’a pas cessé depuis la mort du Serviteur de Dieu, elle grandi tous les jours, de nombreux pèlerins viennent à Ars.

 

                   Sur le vingt sixième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   Je ne connais personne qui ait attaqué en quelque manière que ce soit la réputation de sainteté de Mr Vianney par écrit ou de vive voix.

 

                   Sur le vingt septième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   J’ai entendu parler de plusieurs miracles opérés depuis la mort du Serviteur de Dieu par son intercession. 1° Pauline Rochet qui a été élevée sous mes yeux et qui est actuellement chez Mr de la Bastie d’Ars, m’a dit avoir vu un enfant recouvrer la vue sur le tombeau du saint Curé. 2° On m’a parlé à Ars d’une sourde-muette qui a été guérie il y a quelques mois sur le dit tombeau. 3° Je tiens de Mr Oriol qu’un domestique de son frère ayant reçu un coup de corne étant condamné par le médecin, fut guéri presque instannément par l’application d’une image et d’un objet qui avait appartenu au Curé d’Ars. Le médecin en fut très étonné. 4° Un domestique de mon neveu Alfred de la Bastie, condamné par (262) le médecin qui ne lui donnait plus que quelques heures de vie, fut guéri par l’application d’un morceau de la chemise du Curé d’Ars. Il avait deux maladies dont l’une était un abcès dans la poitrine. 5° J’ai entendu parler d’une religieuse du Havre qui a été guérie miraculeusement par l’intercession du Serviteur de Dieu, quelque temps après sa mort.

 

                   Sur le vingt huitième interrogatoire, le témoin répond :

 

 

                   J’ajoute à ce que j’ai dit sur la force du Serviteur de Dieu que malgré son extrême douceur, il avait lorsque c’était nécessaire une inébranlable fermeté. D’un mot, quelquefois, il faisait ployer les plus opiniâtres résistances. Sur la Justice, j’ai entendu raconter qu’en allant voir son frère malade il fut obligé de demander un bâton pour se soutenir et ne voulut pas consentir à ce que ceux qui l’accompagnait en coupassent un dans la haie voisine ; il en acheta un à un passant. Je suis dépositaire de ce bâton.

 

(265) Session 22 – 19 janvier 1863 à 9h du matin

 

                   Sur le vingt huitième interrogatoire, le témoin répond :

 

                   J’ai encore à ajouter à ma déposition ce qui suit : j’ai été singulièrement frappé de la régularité et de la piété de la paroisse d’Ars. Dans le temps surtout où (266) Mr Vianney en avait seul la direction et avant qu’un si grand nombre de personnes étrangères se fussent établies pour faire le commerce, quoique néanmoins le pèlerinage fut déjà très grand, à la sanctification si complète du Dimanche, comme je l’ai déjà dit, à la fréquentation si générale des sacrements se joignait l’absence de tout divertissement dangereux. Non seulement il n’y avait point de cabaret, mais quoique dans toutes les maisons des habitants on donnat à manger aux pèlerins, on ne s’y réunissait pas pour boire ; la vue d’un homme ivre était une chose extraordinaire, on n’entendait point de jurements. Je me suis promené autour des champs au moment où l’on faisait la récolte, et je n’en ai pas entendu un seul ; j’en fis avec admiration la remarque à un paysan qui me répondit : « nous ne valons pas mieux que les autres, mais nous aurions bien trop de honte de commettre de semblables fautes à côté d’un saint. » La tenue à l’église me frappa aussi surtout celle que les mères exigeaient même de leur plus petits enfants ; je voyais avec surprise, les hommes dans les champs, suspendre leur travaux pour dire l’angélus au son de la cloche. Un grand nombre d’habitants allaient prier à l’église, avant ou après leur journée de travail. Je sais que plus tard cet état de choses s’est gâté, par diverses causes toutes amenées par l’énorme affluence des étrangers, ce qui a été un vrai martyre pour le cœur du vénéré pasteur. (267) Comme on a parlé à plusieurs reprises de la difficulté que Mr Vianney eut à apprendre, on pourrait peut-être croire qu’il n’avait pas les lumières suffisantes pour répondre aux besoins de cette foule énorme, prise dans tous les rangs de la société et dans tous les genres de position ; il fut toujours surabondamment à la hauteur de cette tâche, et quant à la science, j’ai vu Mgr Devie, si bon juge en cette matière, dans le plus grand étonnement de la manière dont il avait résolu des cas de conscience excessivement difficile.

 

                   Le témoin ajoute : on m’a donné l’année de sa mort quelques gouttes de sang provenant d’une saignée faite depuis plusieurs années. Ce sang est toujours liquide.

 

                   Completo examine super interrogatoriis a Promotore fiscali datis deventum est ad examen super articulis a Postulatore exhibitis.

 

                   Proposito itaque primo articulo testis respondit : J’ai dit tout ce que je savais quand on m’a posé les questions des interrogatoires.

Baronne de Belvey

 

                   Article 2°. J’ai pareillement dit tout ce que je savais sur cet article, en répondant aux interrogatoires.

                   Article 3°. J’ai déjà dit tout ce que je savais sur cet article, en répondant aux interrogatoires.

                   (268) Article 4°. Je déclare que sur cet article, je n’ai rien à dire, et que de plus j’ai dit tout ce que je savais sur la cause du Curé d’Ars, dans mes réponses aux interrogatoires.

 

                   At cum Rmus et Illmus Dnus Episcopus Bellicensis. Alios articulos pro ponebat, testis pluries dixit et respondit : il est très inutile de m’interroger davantage sur les articles, j’ai dit tout ce que je savais en répondant aux interrogatoires.

 

                   Qua accepta declaratione pluries iterata completoque examine, perlecta fuit a me Notario Actuario alta et intelligibile voce testi supradicto integra depositio a principio ad finem. Qua per ipsum bene audita et intellecta respondit se in eamdem perseverare, illamque iterum confirmavit praeter sequentia , quae addidit, videlicet ut infra :

 

                   J’ai entendu dire à de vénérables ecclésiastiques qui faisaient avec lui la mission de St Trivier, qu’ils avaient ouï des bruits extraordinaires au milieu de la nuit partant de la chambre du Curé d’Ars ; ils croyaient que la cure allait tomber. Soyez tranquilles répondit le bon curé, c’est le démon qui fait ce bruit là. L’un de ces ecclésiastiques est Mr Viallier, mort lazariste et l’autre Mr Chevalon missionnaire décédé.

 

                   Les différents faits se rattachant aux persécutions auxquels Mr Vianney était en butte à Ars , de la part du (269) démon sont connus de tous les habitants d’Ars et de beaucoup d’étrangers ; j’en ai connaissance comme les autres. Mr Vianney se plaisait à en parler dans ses conversations et dans ses catéchismes.

 

Ita pro veritate deposui

Bne Alix Henriette de Belvey


 

PROCES

DE BEATIFICATION

ET CANONISATION

DE SAINT JEAN MARIE BAPTISTE VIANNEY

CURE D’ARS

 

 

 

 

PROCES INFORMATIF ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

TEMOIN IV - JEAN PERTINAND

 

(Tome I - p. 350 à 396)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Pertinand

 

 

(349) Session 32 – 3 février 1863 à 3 h de l’après-midi

 

(350) Au premier interrogatoire, le témoin averti de la nature et de la gravité du serment en matière de canonisation et de béatification des saints, a répondu : Je connais parfaitement la nature du serment que j’ai fait, et la gravité du parjure dont je me rendrai * coupable si je ne disais pas toute la vérité.

 

Au second interrogatoire, le témoin répond : Je m’appelle Jean Pertinand ; je suis né à Ars au mois de septembre mil huit cent dix-sept. Mon père se nommait Claude Pertinand et ma mère Marie Anne Benard. Je suis actuellement régisseur des mines de fer de Serrières, après avoir été instituteur à Ars onze ans. Je suis propriétaire d’un modeste domaine à Amblagnieu, département de l’Isère.

 

Au troisième interrogatoire, le témoin répond : Je suis dans l’habitude de m’approcher des sacrements chaque année à Pâques. J’y ai mis de la négligence l’année dernière ; j’espère remplir cette année fidèlement mon devoir.

 

Au quatrième interrogatoire, le témoin répond : J’ai eu à comparaître plusieurs fois devant la justice de paix pour des affaires civiles concernant les ouvriers placés sous ma surveillance. J’ai comparu devant le tribunal de première instance de Belley pour une contravention de pêche, et j’ai été acquitté. Je m’étais fait caution pour un individu et j’ai été condamné à payer pour lui par le tribunal de Bourgoin. Je n’ai jamais subi de peine qui ait pu blesser ma réputation.

 

Au cinquième interrogatoire, le témoin répond : (351) Je n’ai pas à ma connaissance encouru de peines ou de censures ecclésiastiques.

 

Au sixième interrogatoire, le témoin répond : Personne ne m’a instruit de la manière dont j’avais à répondre ; je n’ai pas lu encore les articles du postulateur ; j’en prendrai connaissance cette semaine, mais je ne dirai que ce que j’ai vu ou entendu de témoins dignes de foi.

 

Au septième interrogatoire, le témoin répond : J’ai une grande affection pour le Serviteur de Dieu Jean Marie Baptiste Vianney, mais je n’ai aucun intérêt humain qui me porte à désirer sa béatification ou canonisation. Je la désire pour la gloire de Dieu et l’honneur de l’Eglise.

 

Au huitième interrogatoire, le témoin répond : Je ne me rappelle pas en ce moment la date précise de la naissance du Serviteur de Dieu. Je n’ai pas connu son père et sa mère, mais j’ai vu son frère, sa sœur, sa belle-sœur. C’étaient d’honnêtes cultivateurs qui habitaient Dardilly. Je sais que les parents du Serviteur de Dieu étaient de bon chrétiens, surtout sa mère ; elle avait une grande dévotion à la Ste Vierge. Leurs enfants furent élevés de la manière la plus chrétienne, ils reçurent des exemples de charité ; les pauvres étaient logés et nourris dans la maison paternelle lorsqu’ils passaient dans le village. Pendant la révolution, les parents du Serviteur de Dieu conduisaient leurs enfants pendant la nuit pour entendre la messe des prêtres restés fidèles. Je tiens ces détails soit de Mr Vianney, soit de ses parents.

 

* nous avons respecté la ponctuation et l’orthographe du document original en mettant toutefois les fautes d’orthographe en italique.

 

 

Au neuvième interrogatoire, le témoin répond : Le Serviteur de Dieu a passé son enfance et son adolescence à Dardilly. Il a été berger chez son père, puis il a cultivé les champs avec le reste de sa famille.

 

(352) Tout petit enfant, il avait déjà des habitudes de piété, au lieu de s’amuser avec les autres enfants, il se retirait dans un coin pour prier Dieu, faire de petites chapelles ; il réunissait quelquefois les autres enfants pour réciter le chapelet avec lui. Je n’ai jamais entendu dire qu’il ait montré quelques vices ou défauts ; je n’ai pas recueilli sur son compte un seul mot défavorable. Je tiens les détails qui précèdent des parents de Mr Vianney que j’ai déjà nommés, des demoiselles Pignot et Lacan qui l’avaient suivi à Ars où elles sont mortes.

 

Au dixième interrogatoire, le témoin répond : Je n’ai rien de précis sur cet interrogatoire. Je sais seulement qu’il a commencé ses études assez tard pour se faire prêtre.

 

Au onzième interrogatoire, le témoin répond : Je sais d’une manière générale qu’il fut obligé d’interrompre ses études pour l’état militaire. Il ne se rendit pas sous les drapeaux, mais il se retira dans les montagnes du Forez où il s’occupait à faire le catéchisme et à inspirer l’amour de Dieu aux habitants du pays ; je ne connais pas d’autres détails. J’ai appris d’eux-mêmes combien il les avait édifiés.

 

Au douzième interrogatoire, le témoin répond : J’ai appris de témoins dignes de foi que Mr Vianney avait persévéré dans son dessein d’embrasser la carrière ecclésiastique, et de plusieurs de ses condisciples, qu’ils avaient admiré sa conduite et sa piété. C’est tout ce que je sais sur cet interrogatoire.

 

Au treizième interrogatoire, le témoin répond : J’ai appris d’un grand nombre d’habitants d’Ecully que le Serviteur de Dieu y avait été nommé vicaire après son ordination, qu’il avait montré une rare piété, qu’il avait gagné tous les cœurs par sa charité, la sainteté de sa vie et qu’il avait été (353) demandé pour curé après la mort de Monsieur Balley et qu’on ne put vaincre son humble résistance, parce qu’il se croyait indigne d’occuper un poste aussi important.

 

Au quatorzième interrogatoire, le témoin répond : J’ai appris d’un grand nombre d’habitants d’Ars que le Serviteur de Dieu fut nommé curé de cette paroisse en mil huit cent dix-huit. Lorsqu’il y arriva, il y avait peu de foi et peu de piété. Cette petite paroisse possédait quatre cabarets où les pères de famille allaient manger leur fortune. Les danses étaient fréquentes ; le dimanche n’était pas sanctifié, l’ignorance de la religion était très répandue. Le vénérable curé commença à faire le catéchisme les Dimanches de une heure à deux heures et à faire une instruction le soir pour instruire ses paroissiens. Peu à peu les danses cessèrent, trois cabarets disparurent . Le dernier cabaretier fut indemnisé par Mr le Curé afin de supprimer son cabaret.

 

Au quinzième interrogatoire, le témoin répond : Je sais que le serviteur de Dieu, pour réformer sa paroisse n’eut pas seulement recours aux prières qu’il faisait, mais qu’il établit la confrérie du St Sacrement et du Rosaire ; je sais aussi qu’ayant remarqué une grande ignorance parmi les femmes, il chercha à y remédier en établissant une école de filles ; il en confia la direction à deux personnes pieuses d’Ars et à une personne du voisinage qui d’abord avait mené une vie mondaine, mais qui s’était convertie en venant entendre les prédications du Serviteur de Dieu. Les habitants du voisinage demandèrent à envoyer leurs enfants dans cette école, qui bientôt se changea en une Providence pour les jeunes filles pauvres. L’école des garçons avait plusieurs fois changé d’instituteur. J’avais commencé mes études auprès de mon oncle qui était prêtre. Le vénérable Curé m’engagea à prendre moi-même la direction de l’école communale. Je la dirigeai pendant onze ans, jusqu’au (354) moment où vinrent les Frères de la Ste Famille de Belley. Il ne le fit qu’après s’être assuré que cela ne serait pas un sujet de peine ou de sacrifice pour moi. J’ignore si dans tout cela il a pris conseil de l’évêque du Diocèse.

 

Au seizième interrogatoire, le témoin répond : Je sais que le Serviteur de Dieu a rempli très exactement les commandements de Dieu et de l’Eglise, toutes ses obligations de prêtre et de Curé et qu’il a persévéré jusqu’à la mort dans le fidèle accomplissement de tous ses devoirs. Je ne connais sur ce point aucun manquement et tout cela je le sais personnellement et par les habitants de la paroisse. Quant à la première fuite de Serviteur de Dieu, j’étais avec lui ; il me dit que d’après le rituel du diocèse, un curé peut s’absenter de sa paroisse quinze jours sans l’autorisation de l’évêque en se faisant remplacer le dimanche. Il avait pourvu à son remplacement et écrit à Monseigneur pour lui demander l’autorisation de quitter sa paroisse ; s’il recevait une réponse favorable, il irait à Fourvière dire la Sainte Messe et se retirerait à la Chartreuse ; si la réponse l’obligeait à rentrer à Ars, il y reviendrait en toute humilité. Quant à la seconde fuite, elle eut lieu en mon absence, je dois supposer qu’elle eut lieu avec les mêmes intentions ; je connais sa soumission complète aux volontés de son Evêque. Relativement aux missions, il prêcha effectivement dans plusieurs paroisses pour aider ses confrères et ramener les pécheurs à Dieu ; mais son ministère paroissial n’eut point à souffrir de ces abscences ; il venait dire la messe le Dimanche et paraissait à Ars dans la semaine autant qu’il en était besoin.

 

Sur le dix-septième interrogatoire, le témoin répond : Je sais que le Serviteur de Dieu a éprouvé beaucoup de contradictions, soit de la part des laïques, soit de la part des ecclésiastiques ; il a été souvent injurié et (355) même une fois souffleté par un laïque. La cause de ces contradictions et de ces injures venait du bien qu’il opérait dans les âmes et de sa vie mortifiée et par là même singulière ; il montra toujours une rare patience, ne s’indignant contre personne ; mais au contraire se réjouissant de tout ce qu’il avait à souffrir et priant pour ceux qui le contredisaient.

 

(357) Session 33 – 4 février 1863 à 9h du matin

 

Sur le dix-huitième interrogatoire et au sujet de la Foi, le témoin répond : J’ai entendu dire à ses parents et aux personnes qui l’ont connu que le Serviteur de Dieu pendant son enfance se fit remarquer par sa grande foi et sa grande piété ; j’ai déjà dit qu’il se séparait de ses petits compagnons pour prier. Il aimait à faire ses prières devant une image de la Sainte Vierge (358) qu’il fixait devant lui. Quand il travaillait aux champs, il allait en avant ou se tenait plus volontiers en arrière afin de pouvoir prier ; il fixait une pieuse image au bout d’un bâton, ou à une branche élevée afin de pouvoir la regarder de temps en temps pendant son travail.

 

Relativement à sa vocation ecclésiastique et des difficultés qu’il éprouva, je lui en ai entendu parler à lui-même, ainsi que son pèlerinage à la Louvesc, mais je n’ai pas de souvenir assez précis pour déposer sur cela. J’ai entendu dire à plusieurs personnes d’Ecully que le Serviteur de Dieu nommé vicaire dans cette paroisse avait singulièrement édifié les paroissiens par sa foi et sa piété ; il partageait les exercices et la vie austère de Mr Balley.

 

Dès que Monsieur Vianney fut arrivé à Ars en qualité de curé, il se fit promptement remarquer de tous ses paroissiens par l’esprit de foi qui l’animait dans toutes ses actions ; il passait de longues heures à l’église devant le St sacrement ; il établit la prière du soir chaque jour et il récitait le chapelet avant la prière. Ensuite il établit les confréries du St Sacrement et du St Rosaire, et il y agrégea le plus grand nombre de ses paroissiens possible. Soit dans ses instructions au confessionnal ; soit dans ses prédications, il pressait vivement ses auditeurs à la fréquentation des sacrements de pénitence et d’Eucharistie, aux moyens les plus efficaces de développer et de nourrir la piété. Je ne me rappelle pas, dès l’âge de cinq ans, d’avoir assisté une seule fois à la messe les jours ordinaires sans y avoir vu communier un certain nombre de personnes.

 

Mr Vianney obtint la destruction des cabarets par l’influence qu’exerçait la sainteté de sa vie, par ses touchantes exhortations et par quelques démarches qu’il tenta auprès des cabaretiers qui restaient encore ; je sais qu’il offrit une somme d’argent à l’un d’eux comme dédommagement de la perte qu’il pouvait faire (359) quittant son état. Il obtint par les mêmes moyens la cessation complète du travail du Dimanche ; je me souviens d’une instruction qu’il nous fit à la fin de l’année et nous demandait si ceux qui n’avait pas travaillé le dimanche dans la paroisse n’étaient pas aussi avancés que ceux qui avaient travaillé et il ajoutait : ne sont-ils pas plus contents ? cette réflexion impressionnait tout le monde. Un nommé Rousset, à ma connaissance, déclara à ses domestiques qu’ils ne travailleraient plus le Dimanche. Les danses tombèrent de la même manière ; elles étaient fréquentes dans le village à l’arrivée de Mr le Curé ; je ne me souviens pas d’en avoir vu. On essaya en mil huit cent trente de les rétablir dans le village, mais cela ne réussit pas. Mr le Curé fit observer en chaire qu’il n’y avait eu dans ces réunions que des domestiques ou des personnes étrangères dans la paroisse, il félicita ses paroissiens de leur abstention ; je ne me rappelle qu’une exception, c’était un jeune homme nommé Lève qui fut très mortifié de s’être laissé entraîner, il n’y revint plus. La même année mon frère avait voulu y aller, mon père lui prit son chapeau et lui fit une correction très vive et cette correction suffit à tout jamais.

 

J’ai entendu parler de ses travaux de mission, de la confiance qu’il inspirait à tout le monde. Il était simple et pauvre pour tout ce qui le concernait, mais il aimait les belles choses lorsqu’il s’agissait de Dieu et de l’église. Pour encourager ses paroissiens à embellir le lieu saint, ou à acheter quelque ornement, il leur disait : quel bonheur pour nous, pauvres et chétives créatures de pouvoir donner quelque chose au bon Dieu. Le don d’ornements fait à son église par Mr d’Ars le combla de joie, lors même qu’on n’allait pas en procession, il faisait étaler les riches bannières dans l’église.

 

Il disait la sainte messe de manière à édifier tout le monde par sa grande foi et sa piété, (360) il la disait néanmoins sans lenteur et ne s’arrêtait que quelques instants pour la consécration et la communion. Quand il faisait ses visites au St Sacrement, sa figure manifestait le contentement intérieur qu’il éprouvait, on la voyait même quelquefois souriante comme s’il eut vu Notre Seigneur. ; il recommandait de ne pas s’asseoir pendant l’exposition du St Sacrement et lui-même ne s’asseyait jamais. Il touchait vivement lorsqu’il disait : «  si nous avions la foi nous verrions Jésus Christ dans le St Sacrement comme les anges le voient au ciel. » Il aimait à parler en chaire de la Ste Eucharistie, il en parlait dans presque toutes ses instructions. Il est là, aimait-il à répéter ;il nous entend. Lorsqu’il se tournait vers le tabernacle, sa physionomie parlait plus éloquemment que ses paroles et suffisait pour faire comprendre ce qu’il voulait dire.

 

Sa grande foi se manifestait dans l’administration des sacrements par les touchantes paroles qu’il prononçait ; il engageait à se mettre en état de grâce pour exercer l’office de parrain et de marraine.

 

Il avait une grande estime pour le sacerdoce, je lui ai entendu dire que le prêtre, à raison de ses pouvoirs, était plus qu’un ange. Il parlait souvent des bienfaits que les fidèles reçoivent par le ministère des prêtres. Il recommandait constamment à ses paroissiens de prier pour les prêtres ; il disait quelquefois : si le prêtre était bien pénétré de la grandeur de son ministère, il pourrait à peine vivre. Je l’ai entendu dire souvent en élevant ses mains vers le ciel : nous verrons Dieu. Ses pensées les plus habituelles dans ses instructions roulaient sur l’état de grâce, sur les communications avec l’esprit saint.

 

Dans ses souffrances, ses contradictions, il s’inspirait des pensées de la foi, disant qu’il fallait s’estimer heureux de souffrir puisque c’était la volonté de Dieu. En tout ce qu’il disait on voyait la foi qui était dans son cœur.

 

(361) Interrogé sur l’Espérance, le témoin répond : J’ai déjà dit en parlant sur la réforme des abus de sa paroisse, quelle était la nature des moyens qu’il avait employé. Il cherchait à inspirer une grande horreur du péché, il employait pour cela les expressions les plus vives, les comparaisons les plus saisissante. Si nous avions la foi et que nous vissions une âme en état de péché mortel, nous mourrions de frayeur. L’âme en état de grâce est comme une blanche colombe, en état de péché mortel, ce n’était plus qu’un cadavre infect, une charogne. Le bon curé employait les mots les plus significatifs.

 

Il parlait du ciel fréquemment, il en parlait comme s’il y fut déjà allé, comme on parle d’une maison qu’on a habité. Je sais, sans avoir de détails à donner, qu’il consolait les âmes affligées et inquiètes.

 

Mr le Curé m’a souvent parlé des persécutions que le démon lui faisait souffrir, mais il m’en parlait sans découragement et sans crainte ; il me disait au contraire : le démon est bien méchant, mais il est bien bête car il me fait connaître tout le bien qui se fait à Ars, faisant ainsi allusion à une remarque qu’il avait faite toutes les fois qu’il devait venir un grand pécheur, le démon faisait plus de bruit et de tapage.

 

Il parlait des jugements de Dieu, de la crainte qu’ils doivent inspirer, des péchés de sa pauvre vie, mais il ajoutait qu’il espérait que Dieu lui ferait miséricorde. Je lui ai entendu dire quelques fois qu’il faisait bon mourrir pour ne plus être à même d’offenser Dieu ou de le voir offenser. Cependant dans sa première maladie, ne se croyant pas suffisamment préparé, il avait (362) crainte de la mort et se prêta aux prières que l’on faisait pour sa guérison.

 

J’ai raconté sa première fuite et les causes qui l’avaient amenée. J’ajoute aux détails que j’ai déjà donné qu’une des principales causes de la fuite de Mr le Curé fut la peine que lui causaient les abus amenés par le pèlerinage ; les marchands d’objets pieux et les voituriers avaient de fréquentes discussions. Sa fuite corrigea ces abus par la crainte qu’ils avaient de le perdre.

 

Interrogé sur la vertu de charité, le témoin répond : J’ai dit tout ce que je savais des habitudes pieuses de son enfance et je n’ai point de détails à donner sur sa charité, son amour pour Dieu, soit à Ecully, soit au séminaire ; je sais seulement qu’il a toujours profondément édifié tous ceux qui ont été les témoins de sa vie.

 

(365) Session 34 – 4 février 1863 à 3h de l’après-midi

 

Sur le dix-huitième interrogatoire et au sujet de la charité, le témoin continue à répondre ainsi : Arrivé à Ars et n’ayant que peu d’occupations au début de son ministère, le Serviteur de Dieu passa presque toute sa journée à l’église. Je tiens de ma grand-mère qui habitait un des appartements (366) de la cure que l’air de piété de Mr le curé faisait sur tout le monde et sur elle en particulier une grande impression. Tout ce que j’ai connu du Curé d’Ars m’a prouvé qu’il n’avait qu’une seule pensée, qu’un seul désir, aimer Dieu et le faire aimer. Tout entretien, toute affaire le ramenait là. Il disait son bréviaire à l’église excepté lorsqu’il allait voir les malades, alors il le récitait chemin faisant ; dans les dernières années il disait son chapelet en visitant les malades. J’ai déjà parlé de l’édification générale qu’il donnait en disant la Ste Messe. J’ai dit aussi qu’il n’aimait les belles choses que pour en faire hommage à Dieu. Il parlait très souvent de l’amour de Dieu. Quel bonheur d’aimer Dieu, disait-il ; il y revenait même dans ses catéchismes ainsi que sur la divine Eucharistie. Son recueillement et son union avec Dieu m’ont paru être continuels quoiqu’il fut dérangé à tout instant et de toutes manières.

 

J’ai parlé des peines que le Serviteur de Dieu a éprouvé dans son ministère, celles du moins que j’ai pu connaître et rien ne m’a paru le décourager au contraire, il s’accusait lui-même plutôt que d’accuser les autres, laissant paraître au dehors le moins possible les peines qu’il éprouvait.

 

Au sujet de la charité envers le prochain, le témoin répond : Je sais que dès son arrivée à Ars, Mr Vianney plein d’une tendre charité pour tous ses paroissiens chercha à se faire tout à tous afin de les gagner tous à Jésus Christ. Il saisissait avec empressement toutes les occasions possibles de donner des marques de son affection à chacun de ses paroissiens en particulier. J’ai entendu raconter aux anciens de la paroisse ainsi qu’à mes propres parents que Mr Vianney se rendait dans les familles au moment (367) des repas et que après avoir demandé des nouvelles des choses temporelles, il savait par une douce tensition tourner la conversation aux choses de Dieu et laisser chacun sous l’édification de ses bonnes paroles. La prédication lui coûtait beaucoup, il m’a dit qu’une seule instruction lui avait coûté quinze jours de travail sans compter le temps qu’il mettait à l’apprendre et encore il se perdait quelquefois lorsqu’il l’a prêchait. Néanmoins il était très exact à faire son instruction chaque Dimanche. Il m’a raconté qu’il avait fait une neuvaine au St Esprit pour surmonter la peine qu’il avait à préparer ses instructions, d’ailleurs l’affluence des pèlerins ne lui laissait plus le temps nécessaire. Un jour après cette neuvaine il partit de l’autel pour aller prêcher sans avoir rien préparé et continua ainsi depuis. Il ne préparait pas avec la même peine et le même soin son catéchisme de onze heures, le chapitre qu’il expliquait lui servait de cadre. Outre le catéchisme de onze heures, il en faisait encore un à six heures du matin pour les enfants de la paroisse qui se préparaient à la première communion. Il s’inquiétait beaucoup pour la conversion et le salut des âmes. J’ai entendu dire qu’à l’époque des grandes fêtes et en particulier de Pâques, il refusait de manger sa nourriture ordinaire pour obtenir la conversion des pécheurs. Il revenait souvent sur cette pensée : quel malheur de voir perdre des âmes qui ont coûté le sang d’un Dieu. Les sept premières fondations qu’il a faites avant les missions, avaient pour but la conversion des pécheurs ou le soulagement des âmes du purgatoire.

 

Son temps fut consacré tout entier au prochain. Dans les premières années, le confessionnal ne l’occupait (368) que la moindre partie de sa journée, mais alors il s’adonnait davantage au ministère extérieur ou à la prière. Dès l’année mil huit cent vingt sept ou vingt huit, il y avait quelques pèlerins au nombre de quinze à vingt ; ce chiffre alla en augmentant et le ministère de la confession finit par absorber tous ses moments.

 

Il était très charitable pour les pauvres, leur donnant toujours, prenant sur les provisions de la maison lorsqu’il n’y avait pas d’argent. On fut obligé de cacher son linge et ses vêtements et jusqu’à sa nourriture qu’on lui apportait chaque jour à l’heure de son repas ; il ne se contentait pas de faire l’aumône, il disait aux pauvres une parole agréable et douce en disant ordinairement : mon ami. Plus généreux encore pour les pauvres de la paroisse tantôt il payait leur loyer, tantôt il leur donnait des secours plus abondants.

 

Interrogé sur la vertu de prudence, le témoin répond : la vertu de Prudence fit prendre à Mr Vianney dès qu’il eut l’âge de raison les moyens les plus propres pour procurer son salut. Sa piété n’avait rien d’affecté, elle était douce et aimable, comme tous ceux qui l’ont approché ont pu en juger. Connaissant parfaitement le prix du temps, il s’efforça toujours de n’en point perdre ; il aimait à rappeler à ses paroissiens le prix du temps, il leur disait souvent que nous rendrons compte à Dieu de tous les instants qu’il nous a accordés. C’est par suite de ces recommandations qu’un grand nombre de personnes prirent l’habitude pendant les soirées d’hiver de réciter le chapelet et même de faire la lecture de la vie des saints.

 

Mr Vianney n’était dur que pour lui même ; il était plein de bonté et de douceur pour les autres. Bien des fois on m’a raconté avec quels ménagements (369) quelle prudence il avait attaqué et détruit les différents abus qu’il avait trouvés dans sa paroisse à son arrivée à Ars. J’ai remarqué bien des fois qu’il était plein de vigueur et de véhémence lorsqu’il s’agissait d’attaquer les vices en général, mais il montrait dans ses paroles une grande douceur lorsqu’il était question de donner quelques avis particuliers ou de faire quelques réprimandes.

 

J’ai déjà dit quels ménagements Mr le Curé avait pris à mon égard lorsqu’il voulut fonder l’école gratuite des frères, ce fut sur l’assurance plusieurs fois répétée que cela ne me contrariait point qu’il donna suite à son arrangement, après s’être entendu avec l’autorité diocésaine. On s’empressait de venir de loin demander ses conseils, et je n’ai entendu personne se plaindre de les avoir suivis, au contraire tous se félicitaient suivant leurs conditions de la Prudence avec laquelle Mr Vianney le